I-3 · Troisième cahier de la premier série · 1900-02-05

Pour ou contre le socialisme. La préparation du congrès socialiste national

Charles Péguy

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Pour ou contre le socialisme. La préparation du congrès socialiste national

Les journaux du jeudi 23 novembre publiaient le discours prononcé par Anatole France à l’inauguration de l’Emancipation, université populaire du quinzième arrondissement Citoyennes et citoyens, L’association que nous inaugurons aujourd’hui est formée pour l’étude. C’est un groupe d’hommes qui se réunit pour penser en commun. Vous voulez acquérir des connaissances qui donneront à vos idées de l’exactitude et de l’étendue et qui vous enrichiront ainsi d’une richesse intérieure et véritable. Vous voulez apprendre pour comprendre et retenir, au rebours de ces fils de riches qui n’étudient que pour passer des examens et qui, l’épreuve finie, ont hâte de débarrasser leurs cerveaux de leur science, comme d’un meuble encombrant. Votre désir est plus noble et plus désintéressé. Et comme vous vous proposez de travailler à votre propre dé- (1) Ce titre est donné dans la Petite République. veloppement, vous rechercherez ce qui est vraiment , utile et ce qui est vraiment beau. Les connaissances utiles à la vie ne sont pas seu- lement celles des métiers et des arts. S’il est nécessaire que chacun sache son métier, il est utile à chacun d’interroger la nature qui nous a formés et la société dans laquelle nous vivons. Quel que soit notre état parmi nos semblables, nous sommes avant tout des hommes ei nous avons grand intérêt à connaître les conditions nécessaires à la vie humaine. Nous dépendons de la terre et de la société, et c’est en recherchant les causes de cette dépendance que nous pourrons imaginer les moyens de la rendre plus facile et plus douce. C’est parce que les découvertes des grandes lois physiques qui ré- gissent les mondes ont été lentes, tardives, longtemps renfermées dans un petit nombre d”intelligences, qu’une morale barbare, fondée sur une fausse interprétation des phénomènes de la nature, a pu s’imposer à la masse des hommes et les sou- . mettre à des pratiques imbéciles et cruelles. Croyez-vous, par exemple, citoyens, que, si les savants avaient connu plus tôt la vraie situation du globe terrestre tournant en compagnie de quelques autres globes, ses frères, autour d’un soleil qui nage lui-même dans l’espace infini, peuplé d’une multi- tude d’autres soleils, pères ardents et lumineux

d’une multitude de mondes, pensez-vous que, si dans les siècles anciens un grand nombre d’hommes avaient eu cette juste idée de l’univers et y avaient suffisamment attaché leur pensée, il eût été possible de les effrayer en leur faisant croire qu’il y a sous terre un enfer et des diables ? C’est la science qui nous affranchit de ces grossières imaginations et de ces vaines terreurs, que certes vous avez rejetées loin de vous. Et ne voyez-vous pas que de l’étude de la nature vous tirerez une foule de conséquences morales qui rendront votre pensée plus assurée et plus tranquille”?

La connaissance de l’être humain n’est pas moins profitable. En suivant les transformations de l’homme depuis l’époque où il vivait nu, armé de flèches de pierre, dans des cavernes, jusqu’à l’âge actuel des machines, au règne de la vapeur et de l’électricité, vous embrasserez les grandes phases de l’évolution de notre race.

La connaissance des progrès accomplis vous permettra de pressentir, de solliciter les progrès futurs. Peut-être voudrez-vous vous tenir de préférence dans des temps voisins du nôtre et rechercher dans un passé récent l’origine de l’état actuel de la société. Là encore, là surtout l’étude vous sera d’un

grand profit. En recherchant comment s’est formée et accrue la force capitaliste, vous jugerez mieux

des moyens qu’il faut employer pour la maîtriser, à l’exemple de ces grands inventeurs qui n’ont asservi la nature qu’après l’avoir parfaitement

Vous étudierez les faits de bonne foi, sans parti pris ni système préconçu. Les vrais savants — et j’en vois ici — vous diront que la science veut garder son indépendance et sa liberté, et qu’elle ne se soumet à aucune puissance étrangère. Est-ce à dire que vous poursuivrez vos recherches sans direction ni but déterminé ? Non. Vous entreprenez une œuvre vaste mais définie, immense mais précise. Vous vous proposez dè travailler mutuellement développer votre être intellectuel et moral, à vous rendre plus sûrs de vous-mêmes et plus conscients de vos forces par une connaissance plus exacte des nécessités de la vie sur la planète et des conditions particulières où chacun se trouve dans la société actuelle. Votre association est constituée pour vous solliciter les uns les autres à penser et à réfléchir la place des privilégiés qui ne s’en donnent plus la peine et pour vous assurer ainsi une part dans l’éla- boration d’un ordre de choses nouveau et meilleur, puisque, malgré les coups de force, c’est la pensée qui conduit le monde, comme la boussole dans la tem- pête montre encore la route aux navires. Votre association recherchera ce qu’il y a de plus

utile à connaître dans la science. Elle vous découvrira ce qu’il y a de plus agréable à considérer dans l’art. Ne vous refusez pas à mêler dans vos études l’agréable à l’utile. D’ailleurs, comment les séparer, si l’on a un peu de philosophie? Comment marquer le point où finit l’utile et où commence l’agréable ? Une chanson, est-ce que cela ne sert à rien? La Marseillaise et la Carmagnole ont renversé les armées des rois et des empereurs. Est-ce qu’un sourire est inutile? Est-ce donc si peu de plaire et de

Vous entendez parfois des moralistes vous dire qu’il ne faut rien accorder à l’agrément dans la vie. Ne les écoutez pas. Une longue tradition religieuse qui pèse encore sur nous enseigne que la privation, la souffrance et la douleur sont des biens désirables et qu’il y a des mérites spéciaux attachés à la privation volontaire. Quelle imposture ! C’est en disant aux peuples qu’il faut souffrir en ce monde pour être heureux dans l’autre qu’on a obtenu d’eux une pitoyable résignation à toutes les oppressions et toutes les iniquités. N’écoutons pas les prêtres qui enseignent que la souffrance est excellente. C’est la joie qui est bonne !

Nos instincts, nos organes, notre nature physique et morale, tout notre être nous conseille de chercher le bonheur sur la terre. Il est difficile de le rencon-

trer. Ne le fuyons point. Ne craignons pas la joie: et lorsqu’une forme heureuse ou une pensée riante nous offre du plaisir, ne le refusons pas. Votre association est de cet avis. Elle est prête à vous offrir, avec des pensées utiles, des pensées agréables, qui sont utiles aussi. Elle vous fera connaître les grands Shakespeare. Aïnsi nourris, vos esprits croîtront en force et en beauté. Et il est temps, citoyens, qu’on sente votre force, et que votre volonté, plus claire et plus belle, s’im- pose pour établir un peu de raison et d’équité dans un monde qui n’obéit plus qu’aux suggestions de l’égoïsme et de la peur. Nous avons vu ces derniers temps la société bourgeoise et ses chefs incapables de nous assurer la justice, je ne dis pas la justice idéale et future, mais seulement la vieille justice boiteuse, survivante des âges rudes. Celle-là, qui les protégeait dans leur folie, ils viennent de lui porter un coup mortel. Nous les avons vus triompher dans le mensonge, aspirer à la plus brutale des tyrannies, souffler dans les rues la guerre civile et la haine du genre humain. vous, citoyens, à vous, travailleurs, de hausser vos esprits et vos cœurs, et de vous rendre capables, par l’étude et la réflexion, de préparer l’avènement de la justice sociale et de la paix universelle.

Le Figaro du mercredi 3 janvier publiait l’article

C’était le premier jour de l’an. Par les rues blondes d’une boue fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais pour elle seule et peu, et qui habitait dansla rue Rousselet un petit logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse.

M. Bergeret gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n’attendant plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon, qu’il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les mendiants, dressés comme des candélabres ou rencognés comme des reposoirs, faisaient l’ornement de cette fête sociale. Ils étaient tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands, cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux, drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l’effacementuniversel

des caractères, et se conformant à la médiocrité générale des mœurs, ils n’étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n’entouraient point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples, ils n’affectaient que des infirmités supportables. L’un d’eux suivit assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d’un pas agile. Puis il s’arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir. Après quoi M. Bergeret dit à sa fille — Je viens de commettre une mauvaise action je viens de faire l’aumône. En donnant deux sous Clopinel, j’ai goûté la joie honteuse d’humilier mon semblable, j’ai consenti le pacte odieux qui assure au fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j’ai scellé de mon sceau l’antique iniquité, j’ai contribué à ce que cet homme n’eût qu’une moitié d’âme. — Tu as fait tout cela, papa ? demanda Pauline — Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J’ai vendu à mon frère Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en l’humiliant. Car l’aumône avilit également celui qui la reçoit et celui qui la fait. J’ai mal agi. — Je ne crois pas, dit Pauline. — Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n’as pas de philosophie et que tu ne sais pas tirer d’une action innocente et méprisable en apparence les conséquences infinies qu’elle porte en elle. plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux genoux d’un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! dangereux Clopinel ! Clopinel délicieux ! Par toi, mon sou produit un peu de bassesse, un peu de honte. Par toi, j’ai constitué avec un sou une parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce fait capitaliste avec ironie et convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes de la civilisation. Et aussitôt j’ai senti que j’étais un puissant de ce monde, au regard de toi, un riche près de toi, doux Clopinel, mendigot exquis, flatteur ! Je me suis réjoui, je me suis enorgueilli, je me suis complu dans mon opulence et ma grandeur. Vis, à Clopinel! Pulcher hymnus divitiarum pauper immortalis. » Exécrable pratique de l’aumône ! Pitié barbare de l’élémosyne ! Antique erreur du bourgeois qui donne un sou et qui pense faire le bien, et qui se croit quitte envers tous ses frères, par Le plus misé-

rable, le plus gauche, le plus ridicule, le plus sot, le

plus pauvre acte de tous ceux qui peuvent être accomplis en vue d’une meilleure répartition des richesses. Cette coutume de faire l’aumône est contraire à la bienfaisance et en horreur à la charité.

— Cest vrai ? demanda Pauline avec bonne volonté.

— L’aumône, poursuivit M. Bergeret, n’est pas plus comparable à la bienfaisance que la grimace d’un singe ne ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l’aumône est inepte. Elle est vigilante, elle proportionne son effort au besoin. C’est précisément ce que je n’ai point fait à l’endroit de mon frère Clopinel. Le nom seul de bienfaisance éveillait les plus douces idées dans les âmes sensibles, au siècle des philosophes. On croyait que ce nom avait été créé par le

bon abbé de Saint-Pierre. Mais il est plus ancien et se trouve déjà dans le vieux Balzac. Au seizième siècle, on disait bénéficence. C’est le même mot. J’avoue que je ne retrouve pas à ce mot de bienfaisance sa beauté première : il m’a été gâté par les pharisiens qui l’ont trop employé. Nous avons dans

notre société beaucoup d’établissements de bienfaisance, monts-de-piété, sociétés de prévoyance, d’assurance mutuelle. Quelques-uns sont utiles et rendent des services. Leur vice commun est de procéder

de l’iniquité sociale qu’ils sont destinés à corriger, et d’être des médecines contaminées. La bienfaisance universelle, c’est que chacun vive de son travail et non du travail d’autrui. Hors l’échange et la solidarité tout est vil, honteux, infécond. La

charité humaine, c’est le concours de tous dans la production et le partage des fruits. » Elle est justice; elle est amour, et les pauvres y sont plus habiles que les riches. Quels riches exercèrent jamais aussi pleinement qu’Épictète ou que Benoît Malon la charité du genre humain? La charité véritable, c’est le don des œuvres de chacun tous, c’est la belle bonté, c’est le geste harmonieux de l’âme qui se penche comme un vase plein de nard précieux et qui se répand en bienfaits, c’est Michel-Ange peignant la chapelle Sixtine ou les députés à l’Assemblée nationale dans la nuit du Août, c’est le don répandu dans sa plénitude heureuse, l’argent coulant pêle-mêle avec l’amour et la pensée. Nous n’avons rien en propre que nousmêmes. On ne donne vraiment que quand on donne son travail, son âme, son génie. Et cette offrande magnifique de tout soi à tous les hommes enrichit le donateur autant que la communauté.

— Mais, objecta Pauline, tu ne pouvais pas donner de l’amour et de la beauté à Clopinel. Tu lui as donné ce qui lui était le plus convenable. — Ilest vrai que Clopinel est devenu une brute.

De tous les biens qui peuvent flatter un homme, il

ne goûte que l’alcool. J’en juge à ce qu’il puait l’eau-

de-vie, quand il m’approcha. Mais tel qu’il est, il

est notre ouvrage. Notre orgueil fut son père; notre

iniquité, sa mère. IL est le fruit mauvais de nos

vices. Tout homme en société doit donner et rece-

voir. Celui-ci n’a pas assez donné sans doute parce qu’il n’a pas assez reçu.

— C’est peut-être un paresseux, dit Pauline. Com-

î ment ferons-nous, mon Dieu, pour qu’il n’y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de paresseux ? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons naturellement et que c’est la société qui les rend mé-

— Non. Je ne crois pas que les hommes sont bons naturellement, répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu’ils sortent péniblement et peu à peu de la barbarie originelle et qu’ils organisent à grand effort une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence durera longtemps encore, que longtemps les peuples

s’entre-déchireront pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d’une même nation s’arracheront furieusement les uns aux autres les biens nécessaires à la vie, au lieu d’en faire un partage équitable. Mais je crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins misérables, que les progrès de l’industrie déterminent à la longue quelque adoucissement dans les mœurs, et je tiens d’un botaniste que l’aubépine transportée d’un terrain sec en un sol gras y change ses épines en — Vois-tu? tu es optimiste, papa! Je le savais bien, s’écria Pauline en s’arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père le regard de ses yeux gris d’aube, pleins de lumière douce et de fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon cœur à bâtir la maison future. C’est bien! cela. C’est beau de construire avec les hommes de bonne volonté la république

M. Bergeret sourit à cette parole d’espoir et à ces

— Oui, dit-il, ce serait beau d’établir la société nouvelle, où chacun recevrait le prix de son travail.

— Est-ce que cela ne sera pas fait bientôt? demanda Pauline avec candeur.

Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni — Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n’est pas sans raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l’avenir comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S’il nous était possible de voir ce qui viendra, nous n’aurions plus qu’à mourir, et peut- être tomberions-nous foudroyés de douleur ou d’é- pouvante. L’avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir.

Ainsi conversaient en cheminant le père et la fille. Devant le square de la rue de Sèvres, ils rencontrèrent un mendigot solidement implanté sur le

— Je n’ai plus de monnaie, dit M. Bergeret. As-tu une pièce de dix sous à me donner, Pauline? Cette main tendue me barre la rue. Nous serions sur la place de la Concorde, qu’elle me barrerait la place. Le bras allongé d’un misé- rable est une barrière que je ne saurais franchir.

C’est une faiblesse que je ne puis vaincre. Donne à ce truand. C’est pardonnable. Il ne faut pas s’exagérer le mal qu’on fait.

Le Figaro du mercredi 10 janvier publiait l’article

— Papa, je suis inquiète de savoir ce que tu feras de Clopinel, dans ta république. Car tu ne penses pas qu’il vive des fruits de son travail ?

— Ma fille, répondit M. Bergeret, je crois qu’il consentira à disparaître. Il est déjà très diminué. La paresse, le goût du repos le dispose à l”évanouissement final. Il rentrera dans le néant avec facilité.

— Je crois au contraire qu’il est très content de

— Il est vrai qu’il a des joies. Il lui est délicieux sans doute d’avaler le vitriol de l’assommoir. Il disparaîtra avec le dernier mastroquet. Il n’y aura plus de marchands de vin dans ma république. Il n’y aura plus d’acheteurs ni de vendeurs. Iln’y aura plus de riches ni de pauvres. Et chacun jouira des fruits de son travail.

— Nous serons tous heureux, mon père.

— Non. La sainte pitié, qui fait la beauté des âmes, périrait en même temps que périrait la souffrance. Cela ne sera pas. Le mal moral et le mal physique, sans cesse combattus, partageront sans cesse

avec le bonheur et la joie l’empire de la terre, comme la nuit et le jour y succéderont sans fin. Le mal est nécessaire. IL a comme le bien sa source profonde dans la nature et l’un ne saurait être tari sans l’autre. Nous ne sommes heureux que parce que nous sommes malheureux. La souffrance est sœur de la joie et leurs haleines jumelles en passant sur nos cordes les font résonner harmonieusement. Le souffle seul du bonheur rendrait un son monotone et fastidieux, et pareil au silence. Mais aux maux inévitables, à ces maux à la fois vulgaires et augustes qui résultent de la condition humaine ne s’ajouteront plus les maux artificiels qui résultent de notre condition sociale. Les hommes ne seront plus dé- formés par un travail inique dont ils meurent plutôt ‘ qu’ils ne vivent. L’esclave sortira de l’ergastule et l’usine ne dévorera plus les corps par millions. » Cette délivrance, je l’attends dela machine ellemême. La machine qui a broyé tant d’hommes viendra en aide doucement, généreusement à la tendre chair humaine. La machine, d’abord cruelle et dure, deviendra bonne, favorable, amie. Com- ment changera-t-elle d’âme ? Écoute. L’étincelle qui jaillit de la bouteille de Leyde, la petite étoile sub- . tile qui se révéla, dans le siècle dernier, au physi- cien émerveillé, accomplira ce prodige. L’Inconnue qui s’est laissé vaincre sans se laisser connaître, la

force mystérieuse et captive, l’insaisissable saisie par nos mains, la foudre docile, mise en bouteille et dévidée sur les innombrables fils qui couvrent la terre de leur réseau, l’électricité portera sa force, son aide, partout où il faudra, dans les maisons, dans les chambres, au foyer où le père et la mère etles enfants ne seront plus séparés. Ce n’est point un rêve. Il y a déjà des moteurs à domicile, il y a déjà des maisons, à Paris, où eette force bienfaisante est distribuée. Ce n’est plus la machine farouche qui broiïe dans l’usine les chairs et les âmes. Elle est devenue domestique, intime et familière. Mais ce n’est rien, non ce n’est rien que les poulies, les engrenages, les bielles, les manivelles, les glissières, les volants s’humanisent, siles hommes gardent une àme de fer. » Nous attendons, nous appelons un changement plus merveilleux encore. Un jour viendra où le patron, s’élevant en beauté morale, deviendra un ouvrier parmi les ouvriers affranchis, où il n’y aura plus de salaire, mais échange de biens. La haute industrie, comme la vieille noblesse qu’elle remplace et qu’elle imite, fera sa nuit du 4 Août. Elle abandonnera des gains disputés et des privilèges menacés. Elle sera généreuse quand elle sentira qu’il est temps de l’être. Et que dit aujourd’hui le patron ? Qu’il est l’âme et la pensée, et que sans lui son ar-

mée d’ouvriers serait comme un corps privé d’intelligence. Eh bien ! s’il est la pensée, qu’il se contente de cet honneur et de cette joie. Faut-il, parce qu’on est pensée et esprit, qu’on se gorge de richesses ? Quand le grand Donatello fondait avec ses compagnons une statue de bronze, il était l’âme de l’œuvre.

Le prix qu’il en recevait du prince ou des citoyens, il le mettait dans un panier qu’on hissait par une poulie à une poutre de l’atelier. Chaque compagnon tirait la corde à son tour et prenait dans le panier selon ses besoins. N’est-ce point assez de la joie de produire par l’intelligence, et cet avantage dispensetil le maître ouvrier de partager le gain avec ses humbles collaborateurs ? Maïs dans ma république il n’y aura plus de gains ni de salaires et tout sera à tous. — Papa, c’est le collectivisme, cela, dit Pauline avec tranquillité. — Les biens précieux, répondit M. Bergeret, sont communs à tous les hommes. L’air et la lumière appartiennent en commun à tout ce qui respire et voit la clarté du jour. Après les travaux séculaires de l’égoïsme et de l’avarice, en dépit des efforts violents des individus pour saisir et garder des trésors, les biens individuels dont jouissent les plus riches d’entre nous sont encore peu de chose en comparaison de ceux qui appartiennent indistinetement à tous les hommes. Et dans notre société même, ne vois-tu pas que les biens les plus doux ou les plus splendides, routes, fleuves, forêts autrefois tous ? Aucun riche ne possède plus que moi ce vieux chène de Fontainebleau ou ce tableau du Louvre. Et ils sont plus à moi qu’au riche si je sais mieux les voir. La propriété collective qu’on redoute comme un monstre lointain nous entoure déjà sous mille formes familières. Elle effraye quand on l’annonce et l’on jouit déjà de sa présence. » Les positivistes qui s’assemblent dans la maison d’Auguste Comte autour du vénéré M. Pierre Laffitte ne sont point pressés de devenir socialistes. Maïs l’un d’eux a fait cette remarque judicieuse que la propriété est de source sociale. Et rien n’est plus vrai puisque toute propriété, acquise par un effort individuel, n’a pu naître et subsister que par le concours de la communauté tout entière. Et puisque la propriété privée est de source sociale, ce n’est point en méconnaître l’origine ni en corrompre l’essence que de l’étendre à la communauté et la commettre l’État dont elle dépend nécessairement. Et qu’est-ce que l’État ?..

Mlle Bergeret s’empressa de répondre à cette — L’État, mon père, c’est un monsieur piteux et

malgracieux assis derrière un guichet.Tu comprends qu’on n’a pas envie de se dépouiller pour lui.

— Je comprends, répondit M. Bergeret en souriant. Je me suis toujours incliné à comprendre, et jy ai perdu des vertus précieuses. Je découvre sur le tard que c’est une grande force de ne pas comprendre. Cela permet parfois de conquérir le monde. Si Napoléon avait été aussi intelligent que Spinoza, il aurait écrit quatre volumes dans une mansarde. Je comprends. Mais ce monsieur mal gracieux et piteux qui est assis derrière un guichet, tu lui confies tes lettres, Pauline, que tu ne confierais pas à l’agence Tricoche. Il administre une partie de tes biens, et non la moins vaste, ni la moins précieuse. Tu lui vois un visage morose. Mais quand il sera tout il ne sera plus rien. Ou plutôt il ne sera plus que nous. Anéanti par son universalité, il cessera de paraître tracassier. On n’est plus mé- chant, ma fille, quand on n’est plus personne. Ce qu’il a de déplaisant à l’heure qu’il est, c’est qu’il rogne sur la propriété individuelle, qu’il va grattant et limant, mordant peu sur les gros et beaucoup sur les maigres. Cela Le rend insupportable. ILest avide. Il a des besoins. Dans ma république, il sera sans désirs, comme les dieux. Il aura tout et il n’aura ! rien. Nous ne le sentirons pas, puisqu’il sera con forme à nous, indistinct de nous. Il sera comme s’il

n’était pas. Et quand tu crois que je sacrifie les particuliers à l’État, la vie à une abstraction, c’est au contraire l’abstraction que je subordonne à la réalité, l’État que je supprime en l’identifiant toute l’activité sociale. » Si même cette république ne devait jamais exister, je me féliciterais d’en avoir eu l’idée. Il est permis de bâtir en Utopie. Et Auguste Comte luimême, qui se flattait de ne construire que sur les données de la science positive, a placé Campanella dans le calendrier des grands hommes. » Les rêves des philosophes ont de tout temps suscité des hommes d’action qui se sont mis l’œuvre pour les réaliser. Notre pensée crée l’avenir. Les hommes d’État travaillent sur les plans que nous laissons après notre mort. Ce sont nos maçons et nos goujats. Non, ma fille, je ne bâtis pas en Utopie. Mon songe, qui ne m’appartient nullement et qui est, en ce moment même, le songe de mille et mille âmes, est véritable et prophétique. Toute société dont les organes ne correspondent plus aux fonctions pour lesquelles ils ont été créés, et dont les membres ne sont point nourris en raison du travail utile qu’ils produisent, meurt. Des troubles profonds, des désordres intimes pré- cèdent sa fin et l’annoncent. » La société féodale était fortement constituée.

Quand le clergé cessa d’y représenter le savoir et la noblesse d’y défendre par l’épée le laboureur et l’artisan, quand ces deux ordres ne furent plus que des membres gonflés et nuisibles, tout le corps périt; une révolution imprévue et nécessaire emporta le malade. Qui soutiendrait que, dans la société actuelle, les organes correspondent aux fonctions et que tous les membres sont nourris en raison du travail utile qu’ils produisent ? Qui soutiendrait que la richesse est justement répartie? Qui peut croire enfin à la durée de l’iniquité ?

— Et comment la faire cesser, mon père? Comment changer le monde? — Par la parole, mon enfant. Rien n’est plus puissant que la parole. L’enchaînement des fortes raisons et des hautes pensées est un lien qu’on ne peut rompre. La parole, comme la fronde de David, abat les violents et fait tomber Les forts. C’est l’arme invincible. Sans cela le monde appartiendrait aux brutes armées. Qui donc les tient en respect? Seule, sans armes et nue, la pensée. » Je ne verrai pas la cité nouvelle. Tous les changements dans l’ordre social comme dans l’ordre naturel sont lents et presque insensibles. Un géologue d’un esprit profond, Charles Lyell, a démontré que ces traces effrayantes de la période glaciaire, ces rochers énormes traînés dans les vallées, cette flore

des froides contrées et ces animaux velus succédant à la faune et à la flore des pays chauds, ces apparences de cataclysmes sont, en réalité, l’effet d’actions multiples et prolongées, et que ces grands changements, produits avec la lenteur clémente des forces naturelles, ne furent pas même soupçonnés par les innombrables générations des êtres animés qui y assistèrent. Les transformations sociales s’opèrent, de même, insensiblement et sans cesse. L’homme timide redoute, comme un cataclysme futur, un changement commencé avant sa naissance, qui s’opère sous ses yeux, sans qu’il le voie, et qui ne deviendra sensible que dans un siècle. »

Le Figaro du vendredi 12 janvier publiaït un article de M. Jules Roche, intitulé : Contre le Socialisme. — Le danger, dont nous donnons le commencement la fin de son admirable Histoire d’Angleterre depuis l’avènement de Jacques IT, Macaulay, écrivant après les événements de 1848, disait « Les plus orgueilleuses capitales de l’Europe occidentale ont ruisselé du sang de la guerre civile.. Des doctrines hostiles aux sciences, aux arts, à l’industrie, aux vertus domestiques; des

doctrines qui, si elles étaient appliquées, détruiraient en trente ans ce que trente siècles ont fait pour le genre humain et transformeraient les plus belles provinces de la France et de l’Allemagne en pays aussi sauvages que le Congo ou la Patagonie ont été proclamées du haut de la tribune et défendues par l’épée. L’Europe a été menacée d’être subjuguée par des barbares en comparaison desquels Attila et Alboïin peuvent passer pour humains et éclairés. Les vrais amis du peuple ont avoué avec un profond chagrin que des intérêts plus pré- cieux que tous les privilèges politiques étaient en péril, et qu’il serait nécessaire de sacrifier même la liberté afin de sauver la civilisation. »

Les doctrines dont parlaït ainsi Macaulay, après avoir reculé pendant un temps, ont reparu, grandi peu à peu; elles retentissent avec éclat; elles ont donné naissance à des partis organisés, s’efforçant chaque jour plus énergiquement de transformer l’idée en actes et en faits permanents, déployant, pour cette œuvre, tant de persévérance et d’audace que l’historien anglais, s’il assistait à ce spectacle, éprouverait de plus vives angoisses encore que celles qu’il exprima si éloquemment il y a plus d’un

Tout le monde, pourtant, n’est pas de son avis.

Des gens d’infiniment d’esprit — à commencer

par mon ami Cornély, qui est pourtant un vrai conservateur — se plaisent à regarder le socialisme comme n’étant guère plus à craindre que le choc des comètes. Ils ne voient dans les révolutionnaires les plus redoutés du bon bourgeois que des politiciens habiles, des « arrivistes » plus experts que Béroalde de Verville lui-même dans le Moyen de parvenir, et nullement disposés à mettre en pratique leurs programmes de destruction sociale. Dès lors, à quoi bon s’inquiéter de leurs projets mena- çants, de leurs propagandes furieuses ? Ce ne sont que des mots vides; des attrape-nigauds; des « histoires qui n’arrivent jamais »! Ainsi parlent aujourd’hui d’élégants et sages incrédules.

Le socialisme est-il ou n’est-il pas un danger, le plus profond, le plus immédiat danger ?

La réponse ne me paraît pas douteuse. Macaulay avait raison et continue d’avoir raison. Et il aura de plus en plus raison, parce que plus la civilisation s’élève, — c’est-à-dire plus le sort de l’homme s’amé- liore moralement et matériellement, par le développement de son indépendance, de sa dignité, de son pouvoir sur la nature, de la facilité et de la sécurité de sa vie, — plus les principes et les conditions

nécessaires de cette civilisation se trouvent violemment attaqués et mis en péril par le socialisme.

Le Figaro du mercredi 17 janvier publiait sous ce un article d’Anatole France dont nous donnons la conclusion .… En écoutant notre ami Paulin Ligier, je croyais lire un article de Maxime Du Camp sur le mécanisme de la bienfaisance à Paris. » C’était beau, c’était distingué, mais c’étaitvieux genre. C’était Napoléon IIL. La charité en crinoline. Votre « assistance par l”émulation » n’atteindra pas le but que vous vous proposez. Car nous sommes tous d’accord sur le but; il n’y a que les moyens sur lesquels nous sommes divisés. Vous voulez donner un peu d’argent pour être assurés de garder le reste. Eh bien! laissez les mendigots se tirer d’affaire comme ils pourront, et fondez des œuvres pour les ouvriers. Enseignez au peuple, sous le nom de socialisme, les bienfaits de la propriété individuelle, et persuadez à ceux qui souffrent qu’il est excellent de souffrir. » Allez et enseignez. Votre salut dépend du succès de cette mission charitable. A Paris, en province, partout, des universités populaires ont été fondées, dans lesquelles d’odieux intellectuels recherchent avec les ouvriers les moyens d”émanciper le prolé- tariat. Capitalistes et nationalistes, fondons partout d’autres universités pour instruire le peuple dans

l’ignorance, l’exhorter à la résignation et l’induire à se contenter du bonheur qui l’attend dans l’autre

monde. Allons ! semons aux quatre vents la bonne

semence! Proclamons-nous socialistes pour que le peuple aït foi en nous, et allons défendre le capital contre ses ennemis. Aux universités populaires opposons des universités. J’ai trouvé un bon nom pour les nôtres.

J’étais si attristé des confidences que l’homme socialiste révolutionnaire moraliste internationaliste m’avait faites que je n’eus pas de cesse et que je désirais douloureusement le revoir. Un ami voulut bien corriger les dernières épreuves du second cahier. Je pris dans ma serviette un manuscrit que j’avais, et je retournai chez le docteur.

— Pourquoi, me dit-il, ne vous êtes-vous pas donné le loisir de recueillir de nouveaux renseignements et de nouveaux documents sur la préparation du Congrès

— Je les recueillerai demain, citoyen docteur, et je les mettrai aussi bien dans mon troisième cahier. Mais je voulais vous demander si nous pouvons et si nous devons faire des personnalités, dans l’ordre de l’action.

— Pourquoi n’êtes-vous pas sincère, me répondit doucement le docteur. Vous n’avez pas une hâte invincible d’avoir cette consultation. Mais vous êtes venu vers moi parce que j’avais de la peine et parce que je vous ai fait de la peine. Cet empressement est dangereux. Vous allez invinciblement vers ceux qui ont de la peine et vers ceux qui vous en font. Cela n’est pas sain. Prenez garde : c’est ainsi que l’on passe immanquablement de la connaissance à l’action, et que l’on devient socialiste charitable, ce qui n’est pas une variété pure

du socialisme. C’est ainsi que vous vous affaiblirez pour l’action même et que vous vous atténuerez. La peine subie en face des adversaires qui agissent cause un affaiblissement, mais la peine subie avec les camarades et les amis qui pâtissent cause parfois une irrémédiable — Docteur, commençons par le commencement. Puisque nous pouvons et devons faire des personnalités, dans l’ordre de la connaïssance, voulez-vous que nous reconnaissions l’action personnelle de Jaurès dans les récents événements. J’avais préparé pour une revue allemande une histoire et un portrait de Jaurès. Voulezvous que je vous en donne connaissance ?

Je tirai la copie de ma serviette et le docteur lut patiemment l’étude un peu longue et lourde que je lui soumettais et que j’avais intitulée : Jean Jaurès : — Au moment où il avait commencé, je lui fis remarquer, pour ma défense, que cet article était du mois d’octobre, et fait pour un public supposé peu au courant du socialisme français Le docteur ne dit mot et continua sa lecture Jeän Jaurès, né à Castres (Tarn), le 3 septembre 1859, fit ses études au collège de Castres. A dix-sept ans il vint à Paris, au Collège Sainte-Barbe, d’où il suivait les cours du Lycée Louis-le-Grand. Il fut reçu en 1878 à l’École Normale avec le numéro 1. Il en sortit agrégé de philosophie en 188r. Il fut deux ans professeur de philosophie au Lycée d’Albi, au chef-lieu de son département natal. Puis il fut deux ans maître de conférences de philosophie à la Faculté des Lettres de Toulouse, dans la capitale de tout ce midi. Ainsi entré dans l’Uni-

versité, il ne quitta sa chaire que pour siéger une première fois à la Chambre, comme député du Tarn, en et il ne quitta son siège, n’ayant pas été réélu, que pour continuer, en 1889, son enseignement. Il fut alors chargé d’un cours complémentaire de philosophie à la Faculté des Lettres de Toulouse. Il devint bientôt conseiller municipal de Toulouse, et fut pendant trois ans adjoint au maire pour l’instruction publique. continua son enseignement de la philosophie jusqu’au jour où il rentra comme député socialiste à la Chambre, élu par la deuxième circonscription d’Albi aux élections générales d’août 1893. IL y siégea toute la législature, jusqu’aux élections générales de 1898, où il ne fut pas réélu. Il ne retourna pas, cette fois, à son enseignement la gravité des circonstances réclamait tous ses instants et toute sa force pour l’action publique.

Universitaire, ayant régulièrement suivi la carrière de philosophie, docteur en philosophie, comment et pourquoi Jaurès est-il devenu socialiste? Il a donné lui-même cette simple réponse dans l’Avant-Propos qu’il a écrit pour son livre intitulé : Action Socialiste.

« Dès que j’ai commencé à écrire dans les journaux et à parler à la Chambre, dès 1886, le socialisme me possédait tout entier, et j’en faisais profession. Je ne dis point cela pour combattre la légende qui fait dé moi un centre-gauche converti, mais simplement parce que c’est la vérité. » Mais il est vrai aussi que j’ai adhéré à l’idée socialiste et collectiviste avant d’adhérer au parti socialiste.

Je m’imaginais que tous les républicains, en poussant bout l’idée de République, devaient venir au socialisme. Et il me paraissait plus sage de ne pas créer un groupement socialiste distinct. C’était une illusion enfantine, et, ce que la vie m’a révélé, ce n’est point l’idée socialiste, c’est la nécessité du combat. Si les pages qui suivent pouvaient aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat, et à comprendre que la vérité, pour être toute la vérité; doit s’armer en bataille. » (1)

Ainsi Jaurès n’est pas devenu socialiste par un coup de la grâce, par la lecture d’un livre, par la vue d’un homme, ou par un événement particulier. Même on peut dire qu’il n’est pas devenu socialiste. Il a toujours été socialiste, au sens large de ce mot. La culture générale qu’il avait reçue, la philosophie qu’il enseignait enveloppaient déjà le socialisme qui n’avait plus qu’à se développer et à s’armer. De même que toute civilisation harmonieuse, achevée sincèrement, aboutit à l’établissement de la cité socialiste, de même toute culture vrai- ment humaine, vraiment harmonieuse, achevée sincèrement, aboutit à l’établissement de la pensée socialiste dans la conscience individuelle. Si bien que la question que l’on doit se poser à l’égard de tout homme harmonieusement cultivé n’est pas de savoir comment et pourquoi il pourra devenir socialiste, mais bien de savoir comment et pourquoi il pourrait bien ne pas devenir socialiste, ne pas avoir au moins la pensée socialiste. Et quand la pensée est devenue socialiste, la rudesse

(1) Action Socialiste, première série. Avant-Propos, pages vi et vu. — Société nouvelle de librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris,

des événements, l’âpreté des résistances, l’insolence de l’injustice, l’incessante insinuation du mensonge, la pourriture des jalousies et la barbarie des haïnes se chargent bien de donner à celui qui a la pensée socialiste la vigueur d’agir en socialiste.

Dès le 21 octobre 1886, dans un discours prononcé la Chambre, Jaurès défendait un amendement qu’il avait proposé à la loi sur l’organisation de l’enseignement primaire ; il demandait par cet amendement que l’on permît aux municipalités de fonder à leurs frais des écoles populaires pour sauvegarder dans l’enseignement primaire toute la liberté de la philosophie et de la science. Selon ses propres paroles, il demandait qu’il y eût partout dans l’enseignement populaire une sincérité et une franchise absolues, que l’on ne dissimulât rien au peuple, que là où le doute est mêlé à la foi, on produisît le doute, et que, quand la négation domine, elle pût se produire librement. Il demandait que le peuple eût ainsi accès à toute la philosophie humaine, à toute

la science humaine. Sans doute il pensait que de toutes les socialisations, la socialisation de la philosophie, de la science, de la culture humaine était la plus intéressante, la plus pressée, la plus impérieusement exigible. Et dans la séance du 1°” décembre 1888 il insistait fortement sur cette idée que l’on ne doit pas considérer l’enseignement primaire comme un enseignement petit, fermé, arrêté, immobilisé dans les utilités immédiates « Je ne sais pas en vertu de quel préjugé nous refuserions aux enfants du peuple une culture équivalente » (1)

à celle que reçoivent les enfants de la bourgeoisie. « Lorsqu’on voit que l’éducation des enfants de la bourgeoisie est conduite dès les premiers pas en vue d’une culture très haute et très générale. on a le droit de dire qu’on n’a pas encore fait pour les enfants du peuple tout ce à quoi ils ont droit. Et cependant ce seront des travailleurs, des citoyens et des hommes, et, à tous ces titres, et pour les luttes et pour les joies de la vie, ils ont droit aussi à un enseignement qui soit aussi plein et aussi complet à sa manière que celui qui est donné aux enfants de la bourgeoisie. » (1) — « IL faut encore apprendre à cette jeune démocratie le goût de la liberté. Elle a la passion de légalité ; elle n’a pas, au même degré, la notion de la liberté, qui est beaucoup plus diffcile et beaucoup plus longue à acquérir. Et voilà pourquoi il faut donner aux enfants du peuple, par un exercice suffisamment élevé de la faculté de penser, le sentiment de la valeur de l’homme et, par conséquent, du prix de la liberté, sans laquelle l’homme n’est pas. » (2) cette fin, il voulait « faire concourir toutes les forces de l’enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur à ce qu’on peut appeler l’éducation de l’enseignement primaire. » (3) Il voulait que les professeurs de l’enseignement secondaire se fissent les instituteurs des instituteurs primaires. « Lorsque vous aurez établi cette correspondance, cette communication étroite de tous les ordres d’enseignement pour élever peu à peu l’enseignement primaire, alors vous aurez assuré à la démocratie française un enseignement digne d’elle, vous

(2) Action Socialiste, première série, pages 26 et

aurez préparé par la coordination et la coopération de tous les enseignements, d’un bout à l’autre de l’échelle, l’unité et la continuité de toutes les classes sociales. » @)

Ce désir, et cette espérance de Jaurès, que la coordination et la coopération de tous les enseignements, d’un bout à l’autre de l’échelle sociale, pourraient préparer l’unité et la continuité de toutes les classes, ne devait pas se réaliser de sitôt. Dès sa rentrée au Parlement, il eut à lutter contre les résistances de la classe bourgeoise. Mais cette idée au fond demeura son idée préférée. Et cette idée, que la socialisation de l’enseignement, que l’universalisation d’une culture humaine suffirait à ré- concilier toutes les anciennes classes dans lhumanité de la cité socialiste n’est pas pour nous déplaire. Nous savons bien qu’elle paraît en opposition avec la formule de la lutte des classes. Mais nous croyons que cette opposition n’est qu’apparente, et qu’elle n’aurait lieu que si cette formule était mal entendue. Car non seulement la lutte de classe n’a aucune valeur socialiste, mais elle n’a même aucun sens qui soit socialiste. Toute guerre est bourgeoise, car la guerre est fondée sur la compétition, sur la rivalité, sur la concurrence ; toute lutte est bourgeoise, et la lutte des classes est bourgeoise comme les autres luttes. Elle est une concession du socialisme à la bourgeoisie, comme les armements d’un peuple pacifique sont, en un sens, une concession faite à ses voisins belliqueux. De même qu’il n’est pas du tout certain

que la paix militaire internationale soit jamais établie par l’écrasement militaire des peuples belliqueux sous les peuples pacifiques, de même il n’est pas du tout certain que la paix sociale soit jamais établie par l’écrasement bourgeois de la classe bourgeoise sous la classe prolétarienne. Si la cité socialiste un jour était fondée par le moyen de cette lutte, il resterait éternellement vrai que l’établissement de la cité socialiste aurait été bourgeois; la perdurable cité socialiste serait de fondation bourgeoise. En ce sens la lutte des classes est pour tout socialiste un pis aller bourgeoïs. Il est donc permis de désirer, d’espérer que la révolution sociale ne sera pas faite ainsi, qu’elle sera constituée par l’universalisation d’une culture socialiste, c’est-à-dire harmonieusement humaine. C’est pour cela que, tandis que nous pouvons travailler dans la joie à faire la conversion des consciences, nous devons participer sans aucune joie à la lutte des classes : elle est pour nous comme un service militaire.

Cette tristesse intérieure à laquelle nous ne devons jamais essayer d’échapper quand nous participons à la lutte des classes est assurément le caractère principal de Jaurès. Non pas que j’oublie l’importance et la puissance de ses autres caractères. Tous les socialistes fran- çais et tous les militants socialistes internationaux connaissent la souveraine puissance de celui qu’on nommait malgré soi le grand orateur. Ceux qui l’avaient une fois entendu ne pouvaient l’oublier. II montait à la tribune, Il était si plein de sa pensée que les premières phrases paraissaient venir mal, comme trop bourrées. Puis la lourde et robuste puissance de sa pensée commençait se mouvoir dans la force d’abord un peu grinçante et

dans la puissance un peu sourde de sa parole, qui prenaitaux entrailles. Alors il dominait, d’autant plus maître que la foule avait été plus houleuse, d’autant plus large qu’elle se déroulait comme la mer. Et son discours s’imposait, toujours admirablement composé comme une œuvre classique, servi par une voix soudain devenue claire et merveilleusement puissante. Rien d’artificiel, rien d’appris dans la forme. La force de la pensée portait la force de la forme. Le geste surtout n’avait rien de factice. Il n’avait pas les gestes habituels des orateurs, mais des gestes d’ouvrier manuel, enfonçant les idées dans le bois de la tribune, appuyant du pouce pour insister, gestes rudes et lourds instinctivement faits par son épaisse carrure de montagnard cévennole. Mais ce qui donnait à tout cela une valeur incomparable, c’était le sentiment intérieur que nous avons dit. Autant il avait de joie exubérante et saine, autant la joie florissante s’échappait de son corps, de ses mains et de ses yeux quand il parlait pour convertir, autant ceux qui le connaissaient bien devinaient en lui un arrièreplan de sincère tristesse quand il parlait pour combattre. Jamais il ne s’est profondément réjoui de ces ignominies bourgeoises qui paraissent illustrer la doctrine socialiste et qui paraissent avancer l’heure de la révolution sociale. Sans doute le sursaut d’indignation que donne à tout homme juste le spectacle d’une scandaleuse injustice bourgeoise pouvait lui sembler un facteur de la révolution sociale. En ce sens-il pouvait, dans la fièvre du combat, crier la joie amère qu’il avait à voir la société ennemie s’enfoncer ainsi dans sa pourriture et précipiter sa propre ruine. Mais comme on sentait bien que cette joie de fièvre et d’amère indignation

m’était pas entière, n’était pas son habituelle et innocente joie de convertisseur ! Cette même culture géné- rale, cette même philosophie qui l’avaient conduit au socialisme l’avaient heureusement prémuni contre toute joie mauvaise. Il savait discerner le mal qui se cache sous un tel semblant de bien. Il savait que les ignominies bourgeoises en définitive s’exercent contre la douloureuse humanité, contre l’humanité commune, et qu’ainsi ce qui en définitive est compromis, c’est l’héritage même du socialisme futur, du socialisme prochain. Il savait que ces ignominies sont toujours exercées sur des hommes vivants, et que, si elles semblent justifier certaines formules non vivantes, elles risquent de dété- riorer sans remède l’humanité même. IL savait que ce n’est pas avec des livres, avec des textes, mais avec des hommes que se fera la cité socialiste, et qu’elle ne se ferait pas si les hommes étaient irrémédiablement avilis et stérilisés dans la société bourgeoise. Il savait bien qu’il n’y a pas deux humanités, la bourgeoise et la socialiste, mais que c’est la même humanité, qui est à présent bourgeoise, que des individus et des partis socialistes s’efforcent de faire devenir tout entière socialiste. En un mot il n’était nullement scolastique, mais il avait un sentiment, une connaissance exacte et réaliste de la réalité vivante. C’est pour cela qu’il voulait qu’en attendant que la révolution sociale fût parfaite, et justement pour bien faire cette révolution sociale, toute l’humanité devint et demeurät belle et saine, et digne de sa prochaine fortune.

Il était lui-même un vivant exemple de ce que peut et de ce que vaut un socialisme ainsi vivifié, ainsi humanisé par la considération respectueuse de l’humanité passée,

de toute l’humanité présente et future. Son éloquence, infatigablement alimentée de faits, était népuisablement aérée de large et de libre philosophie. Traitées par lui, les affaires du socialisme ne cessaient jamais d’être les affaires de l’humanité, d’être des affaires humaïnes. Comme tous les vrais réalistes, il était profondément philosophe et profondément poète et ces deux grandes qualités se confondaient en lui. Loin que cette largeur et cette universalité affaiblit sa force révolutionnaire, il y puisait au contraire les éléments premiers de sa conviction, il y trouvait les puissantes bases de son assurance, de sa robustesse, de sa solidité vigoureuse, montrant ainsi que l’étroitesse de la pensée n’est nullement nécessaire à la vigueur de l’action, que la petitesse des vues n’est pas le gage nécessaire de la solidité. Des Que doit donner le vice aux âmes vertueuses, il n’avait gardé que la vigueur. Quoi qu’il en ait dit parfois, et quoi qu’il en ait voulu croire, il ignorait totalement la haine.

On pourrait suivre ces caractères de Jaurès tout au long de sa carrière parlementaire. De 1895 à 1898 il prit part, au nom du parti socialiste, au nom du groupe socialiste de la Chambre, à tous les débats importants. Ce groupe était uni, et si quelques-uns de ses membres avaient gardé par devers eux quelques sentiments de rivalité, le grand public ne s’en doutait nullement. Les

principaux membres du groupe et les principaux orateurs se partageaient donc amiablement la besogne et parlaient presque toujours officiellement au nom de tout le groupe. Jaurès prit très souvent la parole à ce titre et sut toujours se faire écouter attentivement et silencieusement d’une Chambre souvent hostile. Mais les adversaires eux-mêmes et les ennemis respectaient la profonde sincérité de cette éloquence singulièrement puissante. Ils se permettaient quelquefois des interruptions mais ces interruptions ne désorganisaient jamais le discours de l’orateur ; il répondait à l’interrupteur trait pour trait, COUp pour coup, avec une aisance, un à propos remarquable, et, au besoin, avec beaucoup d’esprit et de courtoisie; puis l’ordonnance classique du discours continuait jusqu’au parfait achèvement. Une fois, quelques-uns eurent la malencontreuse idée dé lui faire du bruit. Pour donner l’impression du socialisme qui monte et fond la bourgeoisie capitaliste, Jaurès avait redemandé à l’antiquité grecque la comparaison homé- rique de la mer qui monte et fond la neige; quelquesuns trouvèrent la comparaison déplacée, la croyant solennelle, n’interrompirent pas, mais firent du bruit. — (Et c’est nous! » s’écria-t-il,« c’est nous qui sommes les barbares ! » Ce mot barbares, ainsi improvisé, ainsi jeté, à la fois exact au sens ancien, puisqu’ils avaient fait du bruit Homère, et au sens moderne, puisqu’ils avaient fait du , bruit au socialisme, ce mot qui rattachait la Révolution eut un retentissement extraordinaire, et les barbares se le tinrent pour dit.

Le docteur suspendit sa lecture — Pourquoi n’avez-vous pas donné la date et le nom de cette séance?

— Parce que je ne les savais pas. Je ne les sais pas encore. Et non plus la comparaison dans Homère.

— Pourquoi ne les avez-vous pas demandés?

— Je les ai demandés à beaucoup de personnes. On me répondait : &« Parfaitement ! Parfaitement! Le grand discours de Jaurès à la Chambre, les barbares, c’est nous qui sommes les barbares, c’est nous qui sommes… c’est très connu. » Et quand on voulait préciser, on ne savait plus du tout. Or ces personnes étaient des citoyens qui avaient suivi attentivement l’action parlementaire pendant toutes ces dernières années.

— Cela prouve que vos cahiers ne sont pas tout à fait inutiles. Mais pourquoin’avez-vous pas demandé à Jaurès lui-même ?

— Je n’ai pas voulu le déranger de son travail et de son action pour si peu. Et puis sans doute lui-même il n’aurait pas su. C’est un grand semeur qui sème au vent, et qui laisse aux notaires le soin d’enregistrer la

moisson. Nous retrouverons ce discours quand nous aurons la deuxième et la troisième série de l’Action

Le docteur ne dit mot et continua sa lecture Dans le groupe alors constitué à la Chambre, les différents orateurs s’étaient volontiers spécialisés. Vaillant, par exemple, parlait volontiers des questions ouvrières; Guesde parlait des questions ouvrières et des questions théoriques ; Millerand, avec sa clarté calme et parfois presque un peu opportuniste et souvent avec

son apparence de clarté, parlait dans les questions gouvernementales et dans les questions de politique étrangère ; ainsi des autres, et sans que cette spécialisation, bien entendu, fût officielle et rigoureusement arrêtée. Millerand était le plus souvent celui qui parlait officiellement au nom du parti dans les circonstances difficiles. Jaurès était spécialisé beaucoup moins par le sujet de ses discours que par le caractère, par la qualité de ses interventions. Il donnait aux débats où il intervenait une ampleur extraordinaire, ou plutôt il savait trouver dans les différents sujets débattus l’intérêt profond qui vraiment y résidait.

Ilintervint dans tous les grands conflits du capital et du travail, dans les grèves. Lui-même représentait à la Chambre les mineurs et les verriers de Carmaux. On connaît l’admirable lutte qu’il soutint avec les verriers contre M. Rességuier, le grand patron en qui s’était pour ainsi dire personnifié tout ce que la brutalité bourgeoise, l’entêtement capitaliste et l’arbitraire patronal ont de plus odieux. Rentrant à la Chambre après plusieurs mois de lutte acharnée, il n’en prononça pas moins un de ses plus beaux discours ; ce discours dura deux jours et fit sur la Chambre, cependant mal disposée, une impression telle qu’il faillit enlever d’enthousiasme la solution à la fois simple et audacieuse que Jaurès avait mandat de proposer : l’arbitrage de M. Henri Brisson, alors président de la Chambre.

Jaurès intervint dans les grands débats techniques, par exemple dans la question des sucres ; attentif à la démocratie paysanne, si considérable en France et d’une importance décisive, il prononça sur la crise agricole un de ses plus longs et ses plus beaux discours.

Il intervint dans les débats de politique pure, dans les questions ministérielles, dans la discussion des lois, prononça un très beau discours contre les lois scélérates. Et par lui le socialisme était sans cesse en mouvement, sans cesse en formation, sans cesse en devenir. Il intervint dans les questions de politique extérieure.

Il affirmait à la tribune de la Chambre l’excellence de l’internationalisme socialiste. Il prédisait, il annonçait la paix socialiste, plus durable que la paix romaine, la paix socialiste seule perdurable et seule universelle: , « Dans ce siècle de concurrence sans limite et de surproduction, il y a aussi concurrence entre les armées et surproduction militaire : l’industrie elle-même étant un

combat, la guerre devient la première, la plus excitée, la plus fiévreuse des industries. » (1) G&I n’y a qu’un moyen d’abolir enfin la guerre entre les peuples, c’est d’abolir la guerre entre les individus, c’est d’abolir la guerre économique, le désordre de la société présente, c’est de substituer à la lutte universelle pour la vie, qui aboutit à la lutte universelle sur les champs de bataille,

un régime de concorde sociale et d’unité. Et voilà pourquoi, si vous regardez, non pas aux intentions, qui sont toujours vaines, mais à l’efficacité des principes et à la réalité des conséquences, logiquement, profondément, le parti socialiste est dans le monde aujourd’hui le seul parti de la paix. » (2) Il posait et résolvait la question d’Alsace-Lorraine sans aucune faiblesse: « Nous n’oublions pas la blessure profonde reçue par la pairie, parce qu’elle est en même temps une blessure profonde reçue

par le droit universel des peuples. Mais si nous ne nous reconnaissons pas le droit d’oublier, nous ne nous reconnaissons pas et nous ne reconnaissons à personne le droit de haïr, car notre pays même, si noble et si bon qu’il soit, a eu lui aussi, et c’est notre honneur de pouvoir le dire, il a eu lui aussi dans le passé, et à l’égard « même du peuple que vous savez, de longues heures de brutalité et d’arbitraire domination. Et dans les fautes des autres peuples nous reconnaissons trop les fautes du nôtre pour que notre patriotisme même nous permette de nourrir de meurtrières inimitiés. Ni haïne, ni renoncement! Voilà notre devise. » (1) Il montrait comment le développement des libertés politiques avait déjà commencé à réparer les iniquités commises de peuple à peuple: « Nous ne sommes plus au temps où l’Irlande écoutait tous les bruits de guerre de l’Europe et attendait le débarquement de l’étranger qui devait la libérer de l’occupant. Nous ne sommes plus au temps où Mickiewicz terminait son Livre des Pèlerins par cette formidable prière : « Et la guerre universelle pour » notre libération, donnez-la nous, Seigneur! » Non! Mais lorsque l’Irlande, au Parlement même de Londres, fait et défait les majorités, lorsqu’elle donne et retire le pouvoir, lorsque les trois maîtres de la Pologne, à la même heure, pour conserver leur pouvoir sur l’opinion ou pour leurs combinaisons parlementaires, sont obligés de caresser à la fois le sentiment national polonais, lorsqu’ils ressuscitent ainsi, par la simultanéité forcée et étrange de leur démarche, l’unité visible du peuple qu’ils s’étaient partagé, j’ai le droit de dire que la jus-

et d’autres voies que la guerre. La nation conquérante ne peut développer ses propres libertés qu’en les communiquant aux conquis, aux vaincus eux-mêmes ; et comme ceux-ci sont un peuple par les idées, par les sentiments, par les traditions et par les espérances, par les affinités qui les relient entre eux et qui les relient aux groupes historiques dont ils ont été séparés, toujours vous voyez sur le fond même des luttes parlementaires se dessiner des figures de peuples, et il y aura d’étranges et de profonds remaniements de nations avant qu’aucune carte les ait signalés. » (1) Et il montrait comment le développement de la justice sociale achèverait de ré- parer les iniquités commises de peuple à peuple : « De même qu’on ne réconcilie pas des individus en faisant simplement appel à la fraternité humaine, mais en les associant, s’il est possible, à une œuvre commune et noble, où, en s’oubliant eux-mêmes, ils oublient leur inimitié, de même les nations n’abjureront les vieilles jalousies, les vieilles querelles, les vieilles prétentions dominatrices, tout ce passé éclatant et triste d’orgueil et de haine, de gloire et de sang, que lorsqu’elles se seront proposé toutes ensemble un objet supérieur à elles, que quand elles auront compris la mission que leur assigne l’histoire, que Châteaubriand leur indiquait déjà il y a un siècle, c’est-à-dire la libération définitive de la race humaine qui, après avoir échappé à l’esclavage et au

servage, veut et doit échapper au salariat. » (1) Mais, pour les raisons que nous avons données, une

véritable prédilection le ramenait aux questions d’enseignement. Il défendait les libertés du personnel enseignant, non pas seulement les libertés étroitement professionnelles, mais encore et surtout la liberté de penser et la liberté d’enseigner, qui sont aussi, en un sens large, des libertés professionnelles pour le personnel enseignant. Il demandait que les instituteurs et que les professeurs eussent la liberté de traiter la question sociale. « Vous avez obligé », disait-il au ministre dans le grand discours qu’il prononça lors de l’interpellation Thierry Cazes sur les libertés du personnel enseignant, « vous avez obligé l’Université elle-même à entrer dans cette étude du problème social, d’abord par la substitution de l’enseignement moderne, dans une large mesure, à l’enseignement classique. Oui, l’enseignement classique était la base de l’éducation dans nos lycées, et comme l’antiquité ignorait, malgré le fond d’esclavage sur lequel elle reposait, ce que nous appelons le problème social, parce que l’esclave avait des révoltes, mais n’avait pas de doctrine, les poètes d’alors, au lieu de s’imprégner de toutes les émotions de la vie dans les sociétés, vivaient dans la pure contemplation des formes esthétiques. Alors, oui, tant que la littérature ancienne était la seule base de l’éducation universitaire, vous pouviez exorciser de vos écoles, vous pouviez chasser de vos lycées les préoccupations du problème social; mais depuis que vous avez modernisé vos études, depuis que vous avez introduit dans vos écoles tous les chefs-d’œuvre de la littérature moderne, tous les soucis de la pensée moderne, depuis que vos jeunes écoliers sont obligés de se pénétrer et de la pensée de Gæthe et de celle du grand Byron, depuis que

vous avez conduit les esprits à travers la nouvelle litté- rature, vous ne pouvez plus chasser de vos lycées, de vos écoles la pensée humaine, la pensée sociale qui, d’ailleurs, figure dans vos programmes. » (1) Il demandait que les instituteurs et que les professeurs eussent la liberté de traiter la question sociale en socialistes, si telle était leur conviction : « Allez-vous, à tous ces professeurs de philosophie que vous laissez libres dans les autres questions, allez-vous imposer un formulaire en matière d’économie politique ou d’économie sociale ? Vous leur permettez de discuter les autres problèmes en toute souveraineté: il n’y a plus aujourd’hui comme au temps de Louis-Philippe une sorte de formulaire philosophique et métaphysique ; toutes les écoles de philosophie sont représentées dans votre enseignement public ; il est permis à vos professeurs de critiquer toutes les preuves traditionnelles, ontologique ou autres, de l’existence de Dieu, de nier l’origine transcendante de l’idée du devoir et de s’associer aux conceptions évolutionnistes, criticistes ou matérialistes. Ils sont absolument libres dans la discussion de Dieu; seront-ils libres dans la discussion du capital? » (2)

Ainsi parlait Jaurès, et l’assentiment de tous ceux qui se disaient socialistes lui faisait cortège. D’un regard de poète et d’historien, l’orateur parcourait la lente histoire de la patience paysanne : « Toujours, depuis dix-huit siècles, sous la discipline des grands domaines gallo-romains, sous la hiérarchie de la pro-

(1) Action Socialiste, première série, pages 225 et

(2) Action Socialiste, première série, pages 227 et

priété féodale, sous l’égoïsme de la propriété bourgeoise et financière, toujours ils ont laissé couler vers d’autres, vers une minorité oisive, les sources du blé et du vin, de richesse, de force et de joie qui jaillissent de la terre sous leur outil, sous leur effort. » À eux la peine des labours et le souci des semailles, à eux le travail inquiet de la pioche au pied de chaque cep, à eux l’acharnement de la cognée sur la forêt ré- sistante, à eux les courts sommeïls dans l’étable et le soin du bétail avant le lever du jour. Mais toujours c’est vers le noble Gaulois, tout fier d’un récent voyage à Rome, c’est vers le suzerain féodal qui se harnache pour le somptueux tournoi, c’est vers le financier gaspilleur, vers le bourgeois taquin et avare que va de siècle en siècle la richesse des champs, des vignes et des bois. » Le paysan voit fuir de ses mains la force des étés, l’abondance des automnes, et c’est pour d’autres toujours qu’il s’épuise et qu’il pâtit.. »(1) Et voici comment il interprétait l’utilité de la souffrance paysanne « … jusqu’ici les paysans restent livrés à toutes les brutalités, à tous les hasards de la concurrence universelle » … Je ne prétends pas, Car je crois que rien ne se perd dans l’histoire des hommes, je ne prétends pas que ces longues années de souffrance aient été, pour les paysans de France, des souffrances perdues. Oui, il est bon, je ne crains pas de le dire à cette tribune, il est bon que pendant des années, sur leurs champs étroits, les paysans aient pâti par l’effet de phénomènes écono-

() Discours prononcé à la Chambre des Députés sur la crise agricole, ses causes et ses remèdes; première partie, prononcée le

miques lointains et vastes; trop longtemps le paysan s’était enfermé dans un individualisme étroit et aveugle; il connaissait son petit domaine, il l’aimaïit d’un amour farouche, mais plus rien au delà. Et que lui importait lunivers? C’est en vain qu’au dessus de sa propriété bornée et jalouse, les forces naturelles se mouvaient dans la grande communauté de l’espace; Cest à sa terre à lui, rien qu’à sa terre, que le paysan rapportait la marche du soleil, du vent et des nuées, tout l’ordre et tout le désordre des choses. Il n’interrogeait jamais l’horizon que la brèche par où venaient vers lui les souffles bienfaisants ou meurtriers. Même les étoiles hautaines se levant et se couchant derrière la ligne prochaine des coteaux s’inscrivaient dans le cadre exigu de sa vie, Et bien loin que la vaste nature élargit son esprit, c’est lui qui la rapetissait au contraire au cercle étroit de sa vision, au cercle plus étroit de sa pensée. Et après tout, puisqu’il ne pouvait agir sur le monde, puisqu’il ne pouvait conduire au gré de sa moisson les forces naturelles, pourquoi se fûüt-il perdu en stériles soucis ? » Mais voici que sur son champ de blé passent non plus des forces naturelles, mais des forces économiques, des forces sociales, des forces humaines. Il laboure, il sème, il moissonne et porte sa moisson au marché voisin. Mais de récolte en récolte, son labeur restant le même, le prix de son blé fléchit presque constamment et aussi le prix de son bétail, de son vin, de son chanvre, de ses olives et de son laït. Et le paysan ne s’incline plus ici comme devant la fatalité de la grêle ou de l’orage, de la sécheresse ou de la gelée. Il ale sentiment obscur que cette variation des prix est un fait social, un fait

humain, modifiable peut-être, et il demande pourquoi, oui, pourquoi. De tous les côtés, les hommes d’État, les financiers, les économistes, les députés, les candidats lui répondent que depuis un demi-siècle surtout l’humanité a transformé la terre, que dans les grandes plaines diverses de l’Inde, de la Russie méridionale, de l’Ouest américain, d’autres hommes travaillent comme lui, mais à moins de frais, et que toute cette production, brusquement rapprochée par la vitesse des grands navires, pèse constamment sur lui. » Voilà donc que les peuples et les continents lointains surgissent pour lui maintenant de la brume, non plus comme de vagues fantômes de la géographie scolaire, mais comme de dures et massives réalités, et on ajoute, en lui répondant, que c’est de la quantité de blé ensemencée par un fermier de l’Ouest américain, de la quantité d’or et d’argent extraite des mines de l’Afrique du Sud ou de l’Australie, du salaire distribué aux pauvres journaliers de l’Inde, et encore des lois de douane, d’impôt et de monnaie promulguées dans toutes les parties du monde que dépendra peut-être demain, sur le marché de la ville voisine, le prix de son blé, le prix de son travail, sa liberté peut-être et sa propriété. » Alors le paysan, pour la première fois, pressent l’étrange solidarité du monde humain, et lui, que l’ignorance, la jalousie, l”égoïsme isolaient sur sa motte de

terre, derrière la pierre de bornage, dont l’ombre courte lui cachait le reste du monde, il sent pour la première fois sa vie liée à la vie des autres hommes. Ce ne sont plus des courants atmosphériques, ce sont des courants économiques venus des profondeurs, ce sont des courants humains qui passent sur son champ, abaissant et

relevant les épis; c’est un souffle d’humanité, désordonné encore et brutal, qui emplit l’espace, et le paysan étonné écoute et médite; pour la première fois lui, l’égoïste et l’isolé, c’est par la longue souffrance des crises qu’il est entré en vivante communion avec la race humaine. Non! toutes ses souffrances n’ont pas été

Jaurès atteignait ainsi à la suprême éloquence; et l’admiration de ses adversaires mêmes lui faisait cortège avec l’assentiment de tous ses camarades et l’amitié de tous ses amis, quand l’affaire Dreyfus vint lui proposer un devoir plus rare et plus difficile, et révéler en lui vraiment un homme nouveau.

L’affaire Dreyfus, qui devait modifier si profondé- ment la situation et l’aspect des partis politiques en France, qui devait modifier si profondément les dispositions de tant d’esprits et de tant de cœurs dans la France et dans le monde, a commencé, comme ‘il était naturel, par exercer son action précisément sur les hommes qui la firent, sur les hommes qui travaillèrent et combattirent pour la justice et pour la vérité. La grandeur et la beauté de l’œuvre encore inachevée aujourd’hui se reflétèrent d’abord sur les ouvriers de cette œuvre. Il est certain que depuis le commencement de l’affaire Dreyfus, ou-plutôt depuis qu’ils ont com-

() Même discours; deuxième partie, prononcée le 26 juin 1897 Faillite bourgeoise. La troisième partie: la Solution socialiste fut prononcée le 3 juillet.

mencé l’affaire Dreyfus, le colonel Picquart, Zola, Clemenceau, Francis de Pressensé, tant d’autres, sont devenus des hommes nouveaux, non pas nouveaux en ce sens qu’ils seraient devenus différents de ce qu’ils étaient avant, mais nouveaux en ce sens que des parties entières de leur talent, de leur génie, de leur caractère, de leur âme, insoupçonnées jusqu’alors, et qui pouvaient rester insoupçonnées toujours, se sont soudain révélées avec un éclat incomparable.

Jaurès fut de ces hommes. A peine engagé dans

l’affaire Dreyfus, il sentit bien que des épreuves nouvelles et des devoirs nouveaux allaient commencer pour tous les dreyfusards, comme on les nommait dédaigneusement, et en particulier pour lui. A l’acclamation des foules, à la sympathie de tous les camarades, à la ratification de tous les théoriciens allait succéder, devant lhésitation de beaucoup, la lutte âpre et d’abord presque solitaire pour la vérité presque universellement méconnue. Jaurès n’hésita pas.

Ce n’était pas la première fois qu’il faisait ainsi ‘passer le souci constant qu’il avait de la vérité comme elle est avant le souci que les théoriciens ont assez souvent de la vérité comme ils voudraient qu’elle fat. Les théoriciens avaient fait quelques réserves et certains même avaient fait quelques critiques au grand discours qu’il avait prononcé sur la crise agricole. Plus tôt même on avait fait des critiques assez vives à la solution qui fut adoptée par les verriers de Carmaux après l’échec de la grève. On sait que, pour donner un asile et du pain aux militants qui avaient si opiniàtré- ‘ ment, si admirablement combattu pour sauvegarder leurs libertés politiques et syndicales et ainsi les libertés -

politiques et syndicales de tout le prolétariat français, on avait institué une verrerie ouvrière, propriété commune de tous les syndicats et groupes corporatifs de

France qui auraient acheté des actions. Il paraît que cette fondation présentait quelques difficultés à l’égard des formules et des habitudes reçues. Mais dès lors Jaurès pensait sans aucun doute que si les principes et l’idéal socialiste ont une valeur souveraine en ce qu’ils commandent le devoir, les formules qui résument les faits sont au contraire incessamment commandées par les faits eux-mêmes. Sans doute il pensait que, si les hommes doivent se sacrifier à la réalisation de l’idéal socialiste, au contraire il serait immoral de sacrifier les hommes vivants à la vaine justification des formules de fait. Le meilleur moyen de préparer la naissance et la vie de la cité socialiste n’était pas de donner à des formules de fait qui régissent ou ne régissent pas la société présente une authenticité, artificielle d’ailleurs, mais d’abord de garder saufs les hommes qui auront à devenir les citoyens de la cité socialiste, et qui sont qualifiés pour devenir ces citoyens.

Non seulement les hommes, les individus, mais les peuples. C’est pour cela que Jaurès était intervenu si passionnément dans la discussion des interpellations relatives aux affaires d’Orient, et c’est pour cela que luimême il avait interpellé. Déjà quelques-uns des socialistes européens prêchaient l’abstention, cette abstention

dont on a fait depuis la forme la plus pure d’une action qui se dit purement socialiste. N’allait-on pas faire le jeu de la Russie, de l’autocratie russe? N’allait-on pas contribuer à ce que l’Europe devint cosaque? Ces

considérations et ces combinaisons n’arrêtèrent pas les socialistes français, n’arrêtèrentnullement Jaurès. Quand tout un peuple de trois cent mille personnes est non pas seulement assassiné mais tourmenté des tourments les plus effroyables par l’ordre d’un tyran, il est oiseux, et même il est criminel de passer son temps à chercher savoir de qui on pourrait bien faire le jeu en venant au secours de ce peuple. Outre que ces combinaisons et ces prévisions plus ou moins diplomatiques sont toujours incertaines, tandis que le massacre est certain, il est permis de dire que si l’heureux succès de la révolution sociale exigeait rigoureusement que le monde socialiste laissât impunément et froidement tourmenter et massacrer tout un peuple de martyrs, la révolution sociale ne serait pas seulement une opération bourgeoise; elle serait sans aucun doute la plus ignominieuse des opérations bourgeoises que l’histoire du monde ait jusqu’à

Je ne sais si toutes ces raisons apparurent dès lors clairement à Jaurès, ou bien s’il n’eut pas plutôt comme un sursaut d’immense solidarité humaine quand ces épouvantables inhumanités parvinrent à la connaissance de l’Europe occidentale. Toujours est-il qu’il intervint de toute sa force, d’une force passionnément douloureuse, dans les débats qui ne manquèrent pas de se produire : « Ce qui importe, ce qui est grave, ce n’est pas que la brute humaine se soit déchaïînée là-bas ; ce n’est pas qu’elle se soit éveillée. Ce qui est grave, c’est qu’elle ne s’est pas éveillée spontanément; c’est qu’elle ‘ a été excitée, encouragée et nourrie dans ses appétits les plus féroces par un gouvernement régulier avec lequel l’Europe avait échangé plus d’une fois, gravement,

sa signature. » (1) Et il concluait hardiment à cequele . socialisme européen prit dès à présent la succession de la bourgeoisie indigne : « .. Il y a quelque chose de plus grave et de plus significatif, c’est que ce soit justement à propos de cet Orient où le christianisme il y a dixhuit siècles avait surgi en annonçant une sorte d’universelle douceur et d’universelle paix, que ce soit précisé- ment à propos de cet Orient et des questions qui s’agitent là-bas, de Trébizonde à Jérusalem, qu’éclate la faillite morale de la vieille Europe chrétienne et capitaliste ! Et alors, puisque les gouvernements, puisque les nations égarées par eux sont devenues incapables d’établir un accord élémentaire pour empêcher des actes de barbarie de se commettre au nom et sous la responsabilité de l’Europe, il faut que partout le prolétariat européen prenne en mains cette cause même. Il faut que partout il manifeste son indignation et sa volonté, et qu’il oblige ainsi les puissances misérables, qui, pour ne pas se dévorer entre elles, laissent assassiner tout un peuple, à accomplir leur devoir d’élémentaire humanité avec un ensemble qui supprimera toute possibilité de résistance et de conflit, et qui conciliera l’œuvre de paix et l’œuvre de justice. » (2) Il avait défendu contre le même Sultan l’indépendance crétoise, et par suite l’indépendance grecque. Il avait défendu ces indépendances non seulement contre la tyrannie du Sultan rouge, mais aussi contre les complices du Sultan rouge, contre la politique néfaste de M. Hanotaux, contre les violences allemandes, contre les duplicités russes, contre l’oppression de la (1) Action Socialiste, première série, pages 454 et (2) Action Socialiste, première série, pages 470 et

finance cosmopolite : « J’ai bien le droit de dire que le poids des intérêts financiers a pesé et pèse encore d’une manière abusive sur la conduite de notre politique dans les affaires d’Orient. » (x)

Mais si ces interventions de Jaurès avaient donné lieu à quelques incidents, elles n’avaient encore soulevé aucun scandale. Pour la première fois à propos de l’affaire Dreyfus il y eut scandale, et comme l’affaire devint immense, le scandale fut grand.

Jaurès ne fut pas de ceux qui, rigoureusement parlant, commencèrent l’affaire Dreyfus. Mais, aussitôt qu’elle fut commencée, son attention perspicace naturellement se porta sur elle. Avec cette sûreté de regard qui est indispensable au véritable homme d’action, il en pressentit toute la prochaine importance. Habitué qu’ilétait par sa culture même à critiquer les monuments et les témoignages, il n’eut aucune peine à discerner où était la vérité. Il fit simplement part au public de cette dé- couverte : ainsi naquirent ces immortelles Preuves, régulièrement produites aux lecteurs de La Petite Ré- publique et publiées ensuite en un volume. Celui qu’on avait jusqu’alors presque involontairement surnommé ‘le grand orateur y apparaissait sous un jour nouveau. Non pas qu’il eût cessé d’être un poète et un philosophe. Mais, en outre, il apparaissait comme un dialecticien merveilleux, comme un impeccable logicien, d’une mé- thode incomparablement sûre. Ces articles resteront comme un des plus beaux monuments scientifiques, un triomphe de la méthode, un monument de la raison, un

modèle de méthode appliquée, un modèle de preuve. Les conclusions auxquelles Jaurès était parvenu, ne connaissant qu’une partie des éléments, furent presque toutes ratifiées par les magistrats de la Cour de Cassation, quand ils eurent en mains tous les éléments de leur enquête. Ces conclusions établissaient dès lors l’innocence de Dreyfus et la culpabilité d’Esterhazy. Le point culminant de la démonstration fut atteint, la justification la plus éclatante des preuves, leur vérification la plus frappante fut obtenue le jour où les lecteurs de la Petite République trouvèrent dans le même numéro du journal un des articles de Jaurès et un communiqué de l’Agence Havas : l’article de Jaurès, Les Faussaires, écrit au moins de la veille, bien entendu, démontrait que les bureaux de la guerre étaient au moins complices des faux fabriqués pour la défense d’Esterhazy, faux dont Jaurès avait, dans ses articles précédents, démontré la fausseté ; le communiqué de l’Agence Havas était ainsi conçu « Aujourd’hui, dans le cabinet du ministre de la guerre, le lieutenant-colonel Henry a été reconnu et s’est reconnu lui-même l’auteur de la lettre en date d’octobre 1896 où Dreyfus est nommé. » (1)

Pourquoi Jaurès intervint-il dans l’affaire Dreyfus ? Pourquoi y intervint-il de sa personne ? Et pourquoi y intervint-il comme socialiste ? Enfin pourquoi voulut-il que les socialistes français y intervinssent ?

Il y était intervenu de sa personne alors qu’il était encore député. Il avait apporté à Émile Zola, devant la

(1) Cette note, communiquée assez tard dans la soirée du 30 août ne fut généralement connue que le lendemain matin.

Cour d’Assises de la Seine, son témoignage de citoyen libre… « Pourquoi des citoyens comme M. Zola, comme beaucoup d’autres avec lui, se sont-ils jetés dans la bataille, pourquoi sont-ils intervenus, pourquoi ont-ils jeté ce cri de leur émotion et de leur conscience? Mais, parce que les pouvoirs responsables, voués à l’intrigue et à l’impuissance, n’agissaient pas, ne paraissaient pas. Est-ce que ce n’était pas le premier devoir des législateurs et des gouvernants, depuis l’heure où le bruit avait couru qu’une pièce secrète avait été communiquée aux juges d’un procès criminel, sans être communiquée à l’accusé et à la défense, est-ce que ce n’était pas le premier devoir des législateurs et des gouvernants de s’assurer si, en effet, cette violation de la loi républicaine et des droits humains avait été commise? » (1) Et il avait terminé sa déposition par ces « Eh bien, messieurs les jurés, il résulte. non-seulement que la communication (de la pièce secrète) (2) a été illégale, mais qu’un homme, un seul, sans consulter officieusement ses amis, a pris sur lui de jeter dans la balance du procès une pièce dont seul il avait osé mesurer la valeur. Je dis que cet homme, malgré l’éclat des services et des galons, malgré la superbe du pouvoir, cet homme est un homme, c’est-à-dire un être méprisable et fragile, fait de ténèbres et d’orgueil, de faiblesses et d’erreurs, et je ne comprends pas que, dans ce pays républicain, un homme, un seul, ose assumer sur sa seule conscience, sur sa seule raison, sur sa

(2) On croyait alors qu’il n’y en avait qu’une.

seule tête, de décider de la vie, de la liberté, de lhonneur d’un autre homme; et je dis que si de pareilles habitudes étaient tolérées dans notre pays, c’en serait fait de toute liberté et de toute justice! » Et voilà pourquoi tous les citoyens comme M. Zola ont eu raison de se dresser et de protester. Pendant que le Gouvernement, prisonnier de ses combinaisons, intriguait ou équivoquait, pendant que les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se taisaient ou abdiquaient, pendant que la justice militaire installait l’ar-

bitraire du huis clos, des citoyens se sont levés dans

leur fierté, dans leur liberté, dans leur indépendance, pour protester contre la violation du droit et c’est le plus grand service qu’ils aient pu rendre à notre pays. » Ah! je sais bien que M. Zola est en train d’expier par des haïnes et des attaques passionnées ce noble service rendu au pays, et je sais aussi pourquoi certains hommes le haïssent et le poursuivent! » Ils poursuivent en lui l’homme qui a maintenu l’in-

terprétation rationnelle et scientifique du miracle; ils

poursuivent en lui l’homme qui a annoncé, dans Germinal, Yéclosion d’une humanité nouvelle, la poussée du prolétariat misérable germant des profondeurs de la souffrance et montant vers le soleil; ils poursuivent en lui l’homme qui vient d’arracher l’État-Major à cette irresponsabilité funeste et superbe où se préparent inconsciemment tous les désastres de la patrie. Aussi, on peut le poursuivre et le traquer, mais je crois traduire le sentiment des citoyens libres en disant que devant lui nous nous inclinons respectueusement. » (1)

(1) Procès Zola, même audience.

Ces paroles solennelles sont la réponse la meilleure que l’on puisse faire à la question que nous nous sommes posée, ou plutôt que des socialistes ont posée à Jaurès. Et ici encore la question se retourne. La question qui se pose n’est plus celle de savoir pourquoi Jaurès est devenu dreyfusiste, mais bien celle de savoir pourquoi et comment il aurait pu ne pas le devenir. Quand le feu prend à la maison, la question ne se pose pas de savoir pourquoi on accourt, mais ceux qui accourent ont justement le droit de poser des questions ceux qui n’accourent pas. Quand toute une bande de tartuffes, de faussaires et d’assassins se rue ainsi sur lhomme dont elle a fait sa victime, le premier mouvement, le mouvement profondément humain de tout homme vraiment homme est de se porter au secours.

Si l’on veut bien relire les paroles solennelles que nous venons de citer, on y trouvera sans aucun doute l’aveu de la tristesse que Jaurès avait sentie quand la plupart de ses camarades l’avaient abandonné. Lui, député socialiste, il ne parle pour ainsi dire qu’en simple citoyen; il s’incline respectueusement devant Zola parce que celui-ci à fait un acte individuel de citoyen libre, les pouvoirs légalement constitués étant défaillants; et parmi ces pouvoirs défaillants « les partis parlementaires, prisonniers de la peur, se taisaient ou abdiquaient ». Il ne fait aucune exception, comme on voit, pour le parti parlementaire socialiste. Dans la même déposition il avait détaillé cette défaillance des partis parlementaires : « Cette violation (de la légalité), on la devine, tout le monde la pressent! Il n’y a pas à la Chambre quatre députés qui en doutent, et pourquoi n’en parlent-ils pas? et pourquoi n’agis-

sent-ils pas? L’autre jour, lorsque très simplement j’ai posé cette question décisive, il y avait un petit groupe d’amis, quinze ou vingt, qui me soutenait, et, dans l’ensemble de la Chambre, silence passif! Mais quand je suis descendu de la tribune, dans les couloirs, là où l’âme parlementaire retrouve son élasticité et sa liberté, dans les couloirs, des députés sans nombre, de tous les groupes et de tous les partis, me disaient « Vous avez raison, mais quel dommage que cette » affaire ait éclaté avant les élections! » » Eh bien! je crois qu’ils se trompent! je crois que, ‘malgré tout, malgré tous les brouillards qui passent sur lui, malgré toutes les injures et toutes les menaces, je crois que ce pays aura encore la franchise de la lumière et de la vérité. Mais si la vérité devait être vaincue, il vaut mieux être vaincu avec elle que de se faire le complice de toutes ces équivoques et de tous ces

Les camarades parlementaires de Jaurès avaient en effet suivi avec les plus grandes hésitations le commencement de sa campagne dreyfusiste. Sur une cinquantaine au moins de socialistes et de soi-disant tels, inscrits ou non au groupe socialiste de la Chambre, une quinzaine seulement, une quinzaine à peine accompagnaient, assez mal, Jaurès, par conviction et par un sentiment de fidélité. La plupart, la grande majorité le suivaient à contre-cœur ou ne le suivaient pas du tout, l”accablaient de leurs critiques, de reproches même, et le fatiguaient de leurs aigres résistances. Alors celui qui avait si longtemps porté la parole, porté

(1) Procès Zola, même audience.

sa parole retentissante au nom de tout un parti connut pour la première fois la tristesse d’être comme un exilé dans son propre parti. Avant que Zola connût la tristesse de l’exil véritable, son témoin Jaurès connut la tristesse de cet exil intérieur. Il connut les âpres discussions, les accusations même. On l’accusait sérieusement de compromettre le socialisme dans une aventure bourgeoise et dans une aventure douteuse, de trahir le socialisme. Jaurès n’hésita pas plus devant le devoir solitaire et pénible que devant un devoir accompagné de gloire. Il poursuivit sans relâche la campagne socialiste qu’il avait commencée pour la justice et pour la vérité.

Parmi les socialistes qui s’opposèrent à cette campagne ou du moins la contrarièrent, plus fatigants et plus redoutables pour Jaurès que ses adversaires bourgeois, justement parce qu’ils siégeaient à ses côtés, les uns se tenaient volontairement à l’écart de l’affaire, gardaient prudemment une excessive réserve : ainsi Müillerand. La plupart allaient plus loin, dénonçaient Paction de Jaurès, engagé avec des bourgeois contre des bourgeois. Parmi ces derniers les guesdistes se signalaient en général par leur animosité, par leur mauvaise foi.

Quelles que fussent les raisons, et surtout quels que fussent les prétextes mis en avant, il est certain que le sentiment le plus profond qui fût cause de toutes ces hésitations était une crainte salutaire de l’électeur, considérée par tous ces parlementaires comme le commencement de la sagesse politique. Telle était la consé- quence naturelle des anciennes compromissions électorales. Par compromissions électorales, nous n’entendons pas seulement ici les compromissions formelles comme

était l’alliance louche conclue à Bordeaux entre les guesdistes et les représentants des anciens partis célèbre sous le nom de pacte de Bordeaux, et récemment dénoncée par les intéressés eux-mêmes. Ce scandale fut à peu près unique en son genre, tandis que les compromissions dont nous voulons parler furent géné- rales. On s’était imaginé que l’on pouvait impunément vulgariser, pour ainsi dire, le socialisme, le faciliter; on

  • s’était imaginé que l’on travaillerait efficacement pour la Révolution sociale si l’on groupait sur les noms des candidats socialistes un nombre considérable de voix. On avait voulu socialiser les suffrages avant d’avoir socialisé les hommes. On avait ainsi obtenu un nombre en effet assez considérable de voix, et l’on avait chanté victoire. Mais on avait en réalité converti bien peu d’hommes au socialisme. Autour de noyaux assez nombreux, peu considérables, et résolument socialistes, on avait aggloméré artificiellement des hommes de deux

sortes. Les premiers, à qui les théoriciens socialistes ont un peu trop exclusivement réservé leurs critiques, étaient en réalité des petits bourgeoïs, mais de bons républicains, depuis longtemps libres penseurs, partisans du progrès, comme ils disent commodément ; en un mot ils correspondaïent assez exactement au sens conventionnel de l’expression radicaux-socialistes, expression parfaitement inintelligible en soi. Les seconds au contraire étaient de mauvais bourgeois, faussement révolutionnaires et faussement socialistes; ils se croyaient révolutionnaires parce qu’ils étaient brutes, violents, désordonnés, comme si la Révolution Sociale,

ce coup de génie universel de l’humanité, ne devait pas être, ainsi que le génie individuel des hommes, l’effet bien ordonné d’une longue et invincible patience ; ils se croyaient socialistes parce qu’ils étaient envieux, comme si le socialisme au contraire n’était pas l’ignorance même de toute concurrence, et ainsi de toute jalousie, de toute envie; ces malheureux, résidu du premier boulangisme et proie désignée d’avance pour une nouvelle démagogie, avaient en beaucoup de circonscriptions voté pour des candidats socialistes. Avec les radicaux-socialistes improprement classés comme socialistes, on ne courait pas un grand danger : ils ne pouvaient guère baisser que d’un degré, ils étaient gardés par leur passé républicain, par leurs habitudes d’esprit, par leurs mœurs, contre les surprises durables et contre les déchéances graves. Avec les boulangistes au contraire on courait les dangers les plus graves : ces malheureux étaient prêts pour toutes les fureurs, toutes les imbécillités, toutes les barbaries de l’antisémitisme et du nationalisme.

On conçoit que la considération qu’ils avaient pour de tels électeurs aït bien mal inspiré la plupart des députés socialistes. Les élections approchaient. Les élections vinrent. On sait quelle Chambre Introuvable fut élue. ou bien les candidats évitèrent de se prononcer sur laffaire Dreyfus, ou bien ils échouèrent. Je ne suis pas bien certain que quelques-uns ne se soient pas prononcés contre Dreyfus.— Jaurès lui-même, qui avait cependant une des circonscriptions les mieux cultivées, les mieux socialistes de France, n’y put trouver une majorité. Il ne fut pas élu.

Ce fut un scandale dans le pays. Plus que l’échec de son camarade Gérault-Richard et de plusieurs autres députés socialistes sortants, l’échec de Jaurès fut un scandale. La plupart des bourgeois qui l’avaient le plus vivement combattu étaient comme embarrassés de leur triomphe. Les socialistes, en général, étaient atterrés. On s’était si fortement représenté Jaurès comme étant le député de Carmaux que plusieurs ne savaient plus comment se le représenter. Ceux qui n’avaient pas

suivi de près la campagne électorale ne comprenaient pas. On se demandait surtout ce qu’allait devenir cette Chambre de malheur, et ce qu’elle allait donner, à pré- sent que la grande voix de son éloquence et de sa raison n’y serait plus entendue. Aussi voulut-on proposer à Jaurès, pour le scrutin de ballottage, une circonscription nouvelle. Après quelques tiraillements M. Charles Gras, qui devait être élu à Paris dans la deuxième circonscription du cinquième arrondissement, consentit à s’effacer devant Jaurès. Mais Jaurès n’accepta pas cette substitution. Lui aussi allait continuer la bataille en simple citoyen. Il ne voulut faire pas même l’apparence d’une concession au suffrage universel égaré « Et l’on nous demande de garder, en face de ces crimes qui s’enchaînent, le sang-froid et la mesure! » Et l’on ose dire qu’en dénonçant les scélératesses inouïes qui déshonorent la France et l’armée, nous sommes les ennemis de l’armée et de la France! » Et le député Bourrat (1), élu comme socialiste,

(1) M. Bourrat est devenu depuis, comme M. Mirman, une épave

demande au conseil général des Pyrénées-Orientales qu’on nous ferme la bouche et qu’on nous brutalise! » Honte et défi à ceux qui s’imaginent nous faire peur! » L’énormité du crime fait des indignations à sa mesure, et j’espère bien que nous trouverons dans notre conscience une force inépuisable de vérité, de droiture et de courage, comme les criminels qui font la loi à la France ont trouvé dans la lächeté publique une force inépuisable de mensonge et de trahison. » Mais merci à ceux qui nous avertissent de contenir notre colère et de laisser parler, de laisser agir la seule force du vrai, mesurée et invincible ! » Et quelle parole d’invective, quel cri de révolte peut égaler enfin sur l’esprit des hommes le seul effet du drame et de sa marche logique? L’innocent condamné au plus atroce supplice par la rencontre terrible des passions du dehors et des combinaisons des bureaux de la guerre ; puis, quand la vérité apparaît, la haute armée se refusant à reconnaître l’erreur et conduite ainsi, pour supprimer la révolte du vrai, à ajouter les pièces fausses aux pièces fausses et à continuer sans fin le mensonge par le mensonge, dans l’intérêt de la trahison impunie. » Bourrat peut déposer contre nous des vœux: il n’arrachera pas de l’histoire le crime qui s’y développe avec une logique implacable et une sorte de force organique. Ce crime est d’une belle vitalité, je l’avoue, et d’une belle poussée ; et ceux qui entrent à son service peuvent

se promettre sans doute quelques années triomphantes. Il approprie et façonne à sa loi toutes les forces du pays, les conseils de guerre, la haute armée, la magistrature

civile, les ministères modérés, les ministères radicaux,

la presse, l’opinion, le sufirage universel et Bourrat luimême. » Mais, malgré tous ces appuis, le monstrueux système de trahison et de mensonge croulera bien un jour et la France réveillée demandera sans doute des comptes aux adorateurs d’Esterhazy qui veulent aujourd’hui exterminer à son profit tous les hommes libres. L » En attendant, acte est donné à Bourrat de sa requête aux pouvoirs publics pour nous faire interner ou dé-

Ce fut le caractère définitif de la bataille qui recommença dès le lendemain, et sans aucune hésitation, pour la justice et pour la vérité : une révolte, un soulèvement, une protestation de consciences individuelles qui n’avaient reçu aucun mandat politique, mais qui s’étaient donné à elles-mêmes le mandat scientifique de découvrir et d’établir la vérité historique et le mandat moral de la révéler, de la communiquer aux autres hommes. Comme il était naturel, ces mandataires autonomes, ces mandataires d’un genre vraiment nouveau se recrutèrent d’abord surtout parmi les hommes de science et d’enseignement : « Ce qui a le plus révolté les consciences, je ne parle pas seulement de la mienne, je parle de celles de beaucoup d’hommes indépendants qui vivent loin des affaires publiques, de professeurs, de mes camarades d’école, d”hommes qui ont été toute leur vie absorbés par des recherches désintéressées, ce qui

() Article déjà cité de la Petite République; deuxième partie: une lettre fausse; publié dans les Preuves, pages 230 et

les a décidés en grand nombre à sortir de leur service et de leur neutralité et à descendre sur la place publique pour défendre le droit, c’est précisément ce contraste outrageant de la publicité de l’attaque contre un homme, et du huis clos de la défense. » (1) Parmi ces hommes Jaurès, professeur de philosophie, non seulement renouvela des amitiés anciennes qu’il avait forcément, pendant la législature précédente, un peu moins cultivées, ! mais il noua des amitiés nouvelles et se trouva pour ainsi dire en famille. On a quelquefois aflirmé que Jaurès, universitaire, avait rendu, pendant l’affaire Dreyfus, le socialisme acceptable et même sympathique à un grand nombre d’universitaires. Ainsi présentée, cette proposition n’est pas exacte. Il n’est pas vrai que Jaurès ait présenté le socialisme aux universitaires de manière à le leur faire accepter, adopter. Il n’est pas vrai non plus que les universitaires aient en grand nombre adopté le socialisme parce qu’un des leurs était devenu le grand orateur du parti socialiste. Au contraire ils auraient plutôt tenu rigueur au chargé de cours d’avoir quitté l’enseignement pour la politique, ne voyant pas qu’il n’avait en réalité quitté l’enseignement strictement professionnel que pour un enseignement plus large et plus fécond encore. Il n’est pas vrai que Jaurès ait rendu socialistes les universitaires par une présentation particulière du socialisme; il est, en un sens, inexact que Jaurès ait rendu socialistes les universitaires par l’exemple qu’il avait donné un des premiers. Ceux des universitaires, et ils sont assez nombreux, qui sont devenus récemment socialistes le sont

(1) Procès Zola, audience déjà citée.

justement devenus par ce même mouvement par lequel nous avons expliqué, au commencement de cet article, que Jaurès avait développé un socialisme intérieur et enveloppé. Le cas de Jaurès ne fut pas un cas modèle, parce que Jaurès n’a jamais été un chef d’école, mais seulement un des premiers cas particuliers qui se soient produits. La seule différence qu’il y ait des uns aux autres est une différence de temps. Jaurès avait évidemment développé son socialisme intérieur par la considération de certaines injustices particulières, considération qui lui avait donné le désir, la volonté de les réparer. Puis le spectacle croissant de l’injustice universelle avait élargi encore, développé encore, universalisé par une espèce d’induction ce socialisme encore incomplet. Enfin, par une espèce de déduction, qui est la loi même de la pratique, ce socialisme ainsi complété, ce socialisme universel avait inlassablement tendu à la réparation de toutes les injustices particulières qui se succédaient. On peut dire en ce sens que Jaurès est devenu dreyfusiste parce qu’il était socialiste. Les universitaires et les savants dont nous parlons, tout entiers leur travail désintéressé, à leur enseignement, à leur science, à leur travail scientifique, n’étaient pas éveillés, pour ainsi dire, avant le commencement de l’affaire Dreyfus, à la considération de l’injustice. L’affaire Dreyfus eut le privilège de les éveiller. D’où tenait-elle ce privilège? De causes très nombreuses, et que ce n’est pas le lieu d’analyser ici. On doit seulement dire que ce n’était nullement, comme on l’a d’abord insinué, comme on l’a plus tard déclaré, de ce qu’il s’agissait d’un bour- geois. Le spectacle de cette injustice particulière éveilla donc un assez grand nombre d’universitaires et de sa68

vants, leur donna le désir et la volonté de réparer cette injustice. Puis, à leur tour, ils firent leur induction, et devinrent socialistes au sens universel de ce mot. On peut donc dire qu’ils sont devenus socialistes parce qu’ils étaient devenus dreyfusistes. Mais leur mouvement ne s’oppose nullement à celui de Jaurès. Il est identique au mouvement de Jaurès et seulement en retard sur lui. Ce sont deux mouvements identiques dont les moments correspondants sont simplement situés à des dates différentes. Pendant que Jaurès descendait par la déduction, eux montaient par l’induction. Mais on peut se rassurer : Ce n’est pas en vain que l’on fait ce voyage, et ils sauront bien comme lui redescendre à la réparation de toutes les injustices sociales.

Socialistes devenus dreyfusistes, et dreyfusistes devenant socialistes, une double tâche leur était proposée la tâche de science et la tâche d’action; d’abord découvrir la vérité comme le savant la découvre, comme l’historien la découvre, par une enquête rigoureusement scientifique ; puis, la vérité ainsi découverte, ainsi établie sur des preuves scientifiques, la communiquer aux autres hommes, lui faire accorder l’audience des autres hommes, lui assurer l’appui des masses, la force du peuple. Ces deux tâches étaient bien différentes. La première était du droit, la deuxième était du fait. La première commandait la deuxième absolument, en ce sens que l’on ne devait jamais rien diminuer de la première par considération pour la deuxième; l’on ne devait jamais rien changer, rien diminuer de la vérité pour la faire accueillir plus favorablement par les masses. La vérité est une, la vérité est absolue: la faci-

liter pour la rendre acceptable aux masses, pour la faire constater et proclamer officiellement par le pouvoir, ce serait la première, et la plus grave, des trahisons envers elle; mieux vaudrait encore la brutale persécution. Jaurès redevenu simple citoyen prit part au travail de science en publiant les Preuves et un grand nombre

Mais, cette réserve étant faite, l’autorité absolue du droit sur le fait étant ainsi sauvegardée, il est certain

qu’il est douloureux que le droit ne passe pas dans le fait. Cela n’est pas douloureux seulement parce que le droit reste ainsi comme inachevé; cela est douloureux aussi parce que l’humanité se repaît de l’erreur et de l’injustice. On doit donc solliciter les hommes au nom de la vérité, sans que cette sollicitation soit de nature à l’avilir. Jaurès prit une part active à ce travail de

propagande. Les articles qu’il publiait dans {a Petite République, tirés à un grand nombre d’exemplaires et lus avidement, précipitaient les conversions individuelles.

Le désir secret de Jaurès et de tous les socialistes français pour qui le socialisme n’était pas devenu comme un fétichisme africain était que le socialisme se mît à la tête et conduisit ce grand mouvement d’humanité. Qui pouvait mieux réclamer une justice individuelle que ceux qui font profession de réclamer la justice universelle? Jaurès voulait donc, dès avant la publication des Preuves, réunir, comme en un tribunal extraordinaire, image anticipée des futurs tribunaux socialistes, image aussi de la prochaine humanité juste et bonne, les délégués des différents partis socialistes.

ee tribunal extraordinaire il aurait soumis l’affaire Dreyfus, il aurait exposé tout ce qu’il savait déjà de l’affaire. Cet appel nouveau d’une injustice bourgeoise à la justice d’un tribunal socialiste, cette anticipation moralement et profondément révolutionnaire ne put avoir lieu. Guesde et Vaillant, les chefs d’école, s’y opposèrent. Vaillant, dès lors, menaça Jaurès de publier un manifeste. Jaurès, désireux avant tout de ne pas compromettre la future unité du socialisme français, céda sur ce point.

Il avait d’ailleurs, sans compter le journal, d’autres moyens d’action. Il exerça de nouveau sur les foules assemblées cette ancienne éloquence qui l’avait si longtemps caractérisé. Il commença dans la grande réunion du Tivoli-Vaux-Hall, parlant droit à la foule, au peuple, par-dessus la tête des chefs. Il exécuta d’un mot Rochefort, qui s’était lui-même retranché du socialisme. Alors il dit simplement au peuple les simples raisons pour lesquelles il pensait que les socialistes français devaient pour ainsi dire conduire le dreyfusisme.

Ces raisons, nous les avons données en ce qu’elles avaient de général. Ce qu’elles ont de général et de permanent peut se résumer ainsi : Le socialisme a charge de lhumanité. Il ne suffit pas de dire que l’on socialisera il faut encore savoir ce que l’on socialisera. Il ne suffit pas que l’on s’entende sur le personnel de la socialisation : depuis longtemps, depuis qu’on a cessé d’imiter la République de Platon, toutes les écoles socialistes et anarchistes sont d’accord pour attribuer à tous les hommes, sans aucune exception, sans en excepter les bourgeois, l’avantage de la socialisation; la socialisa-

tion se fera donc entre tous les hommes et pour tous les hommes. Cela n’est plus en question. Ce qui est en question, — mais c’est à présent la question capitale, — c’est de savoir ce que l’on socialisera, quel sera pour ainsi dire le matériel de la socialisation; c’est de savoir si on socialisera de l’humanité ou des bruntalités, si on socialisera de l’humanité harmonieuse et libre ou des perversions d’humanité, de l’alcoolisme, et de la course de taureaux, et du jésuitisme.

Il s’agit en particulier de savoir si on socialisera du

militarisme et du jésuitisme. Jaurès avait depuis longtemps attiré l’attention publique sur le danger militaire. Sans doute il avait jadis espéré, avec tous les républicains sincères, que la loi de 1889 donnerait à la France une armée républicaine et même une armée démocratique. Il est devenu facile, après l’événement, de railler cet espoir. Mais la loi de 1889 constituait un progrès sensible sur les lois précédentes. Elle appelait des lois nouvelles qui ne sont pas venues, nous savons bien pourquoi. En elle-même elle n’était pas toute mauvaise. Si elle a donné de tels résultats, ce n’est pas seulement par son jeu automatique, c’est surtout par le jeu de l’Église, en particulier par le jeu des Jésuites.

Jaurès avait fondé les plus grandes espérances sur la loi de 1889. Si ces espérances ne se réalisèrent point, la faute en fut à beaucoup de gens, un peu aux socialistes, qui négligèrent la propagande antimilitariste auprès des futurs conscrits, nullement à Jaurès en particulier. Quand le danger militaire commença, dès avant le commencement de l’affaire Dreyfus, quand on voulut instituer un grade supérieur à celui de général

de division, Jaurès fut des premiers à crier gare à la Depuis longtemps il avait signalé le grand danger, le danger clérical, jésuite. Le jour où M. d’Hulst, recteur de l’Institut catholique de Paris, avait affirmé devant la Chambre les prétendus droits de l’enseignement clé- rical, il ne s’était trouvé dans la majorité républicaine aucun député qui lui répondit hautement, que Jaurès. Le grand orateur socialiste avait dès ce jour-là parlé au nom de toute la majorité républicaine, au nom de toute la libre-pensée, au nom de toute la République. Il avait hautement affirmé les vrais droits de l’enseignement laïque, de la science laïque, de la philosophie laïque.

Il avait dès lors combattu la théorie des déclassés « (M. de Lanjuinais) me rappelait les paroles que M. Thiers prononçait à une époque de réaction. Il disait : « Il ne faut pas mettre de feu sous une marmite » vide. » Eh bien! c’est vrai, mais il y a deux remèdes : le premier, c’est celui de M. de Lanjuinais : éteindre le feu; le second, qui est le nôtre : garnir un peu la marmite. » (1)

Il avait dès alors protesté, — car M. Brunetière venait d’inaugurer cette métaphore des faillites et des banqueroutes qui eut une certaine fortune littéraire, — il avait protesté contre les faillites que nos adversaires et nos ennemis voulaient bien nous attribuer: « Pour préparer cette faillite scolaire de la République, on essaie de discréditer notre enseignement laïque jusque dans sa source même qui est la science. On parle beaucoup depuis quelque temps de la banqueroute de la science et on nous adresse à un banquier qui, lui, ne fait jamais

(1) Action Socialiste, première série, pages 261 et

faillite, parce que ses traites, étant tirées sur l’invisible et l’invérifiable, ne sont jamais protestées. » (1)

.… (Et d’abord nous écarterons résolument ces docteurs retour de Rome qui nous prêchent le renoncement à la science et à la raison, la docilité systématique, le silence prudent et respectueux. En ce qui me concerne, je n’ai aucun parti pris d’offense ou de dédain envers les grandes aspirations religieuses qui, sous la diversité des mythes, des symboles et des dogmes, ont soulevé l’esprit humain. Je ne m’enferme pas non plus, comme beaucoup de nos aînés dans la République, dans ce positivisme étriqué de Littré, qui n’est qu’une réduction médiocre du grand positivisme mystique d’Auguste Comte; je comprends les impatiences et les ivresses de pensée des générations nouvelles qui cherchent, par les grandes philosophies de Spinoza et de Hegel, à concilier la conception naturaliste et la conception idéaliste enfantin et gouvernemental que Cousin, dans sa deuxième manière, avait imposé un moment à l”Université, je n’accepte pas davantage comme une sorte d’évangile définitif ce matérialisme superficiel qui pré- tend tout expliquer par cette suprême inconnue qui s’appelle la matière; je crois, messieurs, que quelques explications mécanistes n’épuisent pas le sens de l’univers, et que le réseau des formules algébriques et des théorèmes abstraits que nous jetons sur le monde laisse passer la réalité comme les mailles du filet laissent passer le fleuve. » Je n’ai jamais cru que les grandes religions hu-

maines fussent l’œuvre d’un calcul ou du charlatanisme. Elles ont été assurément exploitées dans leur développement par les classes et par les castes; mais elles sont sorties du fond même de l’humanité, et non seulement elles ont été une phase nécessaire du progrès humain, mais elles restent encore aujourd’hui comme un document incomparable de la nature humaine, et elles contiennent, à mon sens, dans leurs aspirations confuses des pressentiments prodigieux et des appels à l’avenir qui seront peut-être entendus. » Voilà, ce me semble, dans quel esprit, qui n’est pas l’esprit nouveau, mais l’esprit de la science elle-même depuis un siècle, voilà dans quel esprit doit être abordé par la démocratie le problème du monde et de l’histoire qui domine le problème de l’éducation. » Mais ce qu’il faut sauvegarder avant tout, ce qui est le bien inestimable conquis par l’homme à travers tous les préjugés, toutes les souffrances et tous les combats, c’est cette idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à- dire interdite à la pleine investigation de l’homme; c’est cette idée que ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit, c’est cette idée qu’aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir et aucun dogme ne doit limiter le perpé- tuel effort et la perpétuelle recherche de la raison humaine ; cette idée que l’humanité dans l’univers est une

(1) Les esprits étaient alors attentifs à une commission d’enquête, sans doute à la grande commission d’enquête parlementaire (33 membres) instituée assez longtemps auparavant (le 21 novembre 1892) sur le Panama. On trouverait des traces de ces préoccupations dans les journaux du temps.

tion gouvernementale, aucune intrigue céleste ou terrestre ne doit jamais restreindre ou fausser les opérations ; cette idée que toute vérité qui ne vient pas de nous est un mensonge ; que, jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit rester toujours en éveil et qu’une révolte secrète doit se mêler toutes nos affirmations et à toutes nos pensées ; que si l’idée même de Dieu prenait une forme palpable, si Dieu lui-même se dressait, visible, sur les multitudes, le premier devoir de l’homme serait de refuser l’obéissance et de le traiter comme l’égal avec qui l’on discute, mais non comme le maître que l’on subit. » Voilà ce qui est le sens et la grandeur et la beauté de notre enseignement laïque dans son principe, et bien étranges sont ceux qui viennent demander à la raison d’abdiquer, sous prétexte qu’elle n’a pas ou qu’elle n’aura même jamais la vérité totale; bien étranges ceux qui, sous prétexte que notre démarche est incertaine et tré- buchante, veulent nous paralyser, nous jeter dans la pleine nuit, par désespoir de n’avoir pas la pleine clarté. » Mais ce qui condamne surtout les néo-croyants, c’est qu’ils ne sont pas des croyants. Ce qui condamne la combinaison par laquelle une partie de la bourgeoisie effrayée voudrait ramener le pays à l’antique foi, c’est-à- dire à l’antique docilité, c’est que cette foi elle-même fait défaut à ceux qui la voudraient rétablir chez les autres. Ils sentent très bien qu’ils ne peuvent rendre ni à euxmêmes ni aux classes dirigeantes la sincérité de la croyance; ils se bornent à dire : « Nous avons trop parlé, » taisons-nous. Si nous ne pouvons plus croire, pour les » foules au moins faisons semblant. »

PRÉPARATION DU CONGRÈS » Il est trop tard, et on ne trompera plus personne. Si une partie de la bourgeoisie, pour sauver ses privilèges, se ralliait autour du Vatican, essayait de s’abriter sous le voile hypocrite d’une religion contrefaite, elle ne retarderait pas d’une minute sa disparition : elle aurait seulement déshonoré son agonie. » Seulement, nous pouvons juger d’avance, nous pouvons pressentir assurément ce que serait demain notre enseignement public sous la discipline cléricale restaurée et sous cette douce médication papale dont d’Hulst nous donnait tout à l’heure une application particulièrement atténuée. Oui, on n’essaierait pas d’obtenir du peuple, ni de ses maîtres, ni de ses enfants, une foi intime, profonde, mais on surveillerait toutes les libertés et tous les mouvements de l’esprit; on exigerait des maîtres des apparences trompeuses, on fausserait toutes les paroles, toutes les attitudes, et on essaierait ce crime : inoculer au peuple naïssant l’hypocrisie religieuse de la bourgeoisie finissante. » (1)

« Dans la forme de société qui a précédé la nôtre, il y avait au moins concordance entre les idées et les faits, entre les choses et les mots : il y avait une hiérarchie sociale comme il y avait une hiérarchie religieuse correspondante; il y avait une résignation sociale et une résignation religieuse ; il y avait une échelle de la création, au sommet de laquelle étaient les puissances supé- rieures et Dieu, comme il y avait une échelle de la société, au sommet de laquelle étaient le noble, le prêtre et le roi; et il n’y avait ni tromperie ni équi-

voque : le serf savait qu’il était devant Dieu l’égal du

noble; mais il savait aussi que, de par l’ordre du même

Dieu, tant qu’il serait sur la terre, il serait un serf. n’y avait aucune hypocrisie sociale, et le dédain qu’on éprouvait pour les petits, on commençait par le leur inspirer à eux-mêmes. » Ce qui, au contraire, caractérise la société pré- sente, ce qui fait qu’elle est incapable à jamais de s’en- seigner elle-même et de se formuler elle-même en une règle morale, c’est qu’il y a partout en elle une contradiction essentielle entre les faits et les paroles. Aujourd’hui, il n’y a pas une seule grande parole qui ait son sens vrai, plein et loyal : fraternité, — et le combat est partout; égalité, — et toutes les disproportions vont s’amplifiant; liberté, — et les faibles sont livrés à tous les jeux de la force; propriété, c’est-à-dire rapport étroit d’une portion de la nature transformée par lui, utilisée par lui, — et voilà que la propriété devient de plus en plus une fiction monstrueuse qui livre à quelques hommes des forces naturelles dont ils ne savent même pas la loi, et des forces humaines dont ils ne savent même pas le nom! Oui, partout le creux, l’hypocrisie des paroles. Il y a plus d’un siècle, Diderot pressentait ces faussetés prochaines, lorsqu’il disait dans une de ses pensées révolutionnaires : « Avoir » des esclaves n’est rien; mais ce qui est intolérable, » c’est d’avoir des esclaves en les appelant des ci- » toyens! » Il n’y a jamais eu une société aussi audacieusement ironique que la nôtre, et l’ironie — j’en demande bien pardon à M. Barrès — ne peut pas être un principe universel d’éducation. Méphistophélès ne

peut pas recommencer pour tous les écoliers de France la haute leçon ironique qu’il donnait au jeune étudiant naïf de l’œuvre de Gœæthe. » (1)

« Si vous persévériez dans cette voie (mesures de rigueur et de disgrâce contre certains instituteurs suspects de sympathies socialistes), vous rendriez impossible tout enseignement ardent et vivant dans les écoles du peuple, vous prépareriez une sorte de divorce moral profond entre le peuple ouvrier et ses maîtres; et c’est alors vous qui, en déconsidérant, en stérilisant l’école laïque, l’auriez livrée à la tactique pontificale. » (2)

L’article s’arrêtait avec cette citation.

Quand le docteur eut fini de lire ce maladroit essai d’histoire personnelle, je m’attendais à ce qu’il me fit d’abord des critiques et même quelques reproches, car je n’avais pas la conscience tranquille ; mais j’étais un peu rassuré parce que son front s’était éclairé plusieurs fois pendant qu’il poursuivait sa lecture. Quand il releva la tête, les soucis présents et l’heureuse mémoire des batailles passées luttaient dans le regard de ses yeux.

— Grâce à vous, dit-il, ou plutôt grâce au livre de Jaurès, les jeunes souvenirs des conversions anciennes sont intervenus dans les vieillesses, et non pas dans les maturités, de ce présent soucieux. Vous m’avez rappelé, mon ami, sans l’avoir fait exprès, cet âge d’espoir et de bercement où, quand nous voulions nous faire sincèrement pessimistes, nous poussions la sincérité de la tristesse et de la libéralité jusqu’à nous accorder un espace

de trente ans pour avoir parfait la révolution sociale. Qui nous eût dit alors qu’un jour viendrait où les con- quêtes préalables de la simple Révolution française bourgeoise et politique seraient aussi gravement mena- ? cées, sous la raillerie hautaine et aigrement courtoise des arrivistes bourgeois et prétendus socialistes. Un jour que nous aurons le temps, mon ami, si les moines et les généraux ne nous étranglent pas sous le regard indifférent des chefs d’école et pour la plus grande jus- tification de la lutte de classes, nous nous dirons, à l’heure du printemps, l’histoire de nos rêves et de nos Vous m’avez rappelé, mon ami, ces batailles anciennes et si bien passées. Je me sers pour cette fois sans aucun scrupule de ce mot conquétes et de ce mot batailles, qui m’est si déplaisant. Car nous combattions le monde bourgeois sans arrière-pensée, sans aucune réserve, sans aucune haine, sans amertume et sans repliements, assurés que nous étions que nous avions si évidemment -_ raison que nous finirions bien par convertir et que nous réconcilierions nos adversaires en apparence les plus irréductibles. Heureux temps de foi naïve et de sincère imbécillité. Aussitôt que nous aurons le temps, mon ami, nous nous dirons l’histoire du désenchantement qui suivit. Vous rappelez-vous encore les temps héroïques, la grande grève de Carmaux, Rességuier et les verriers, les souscriptions enthousiastes alignées inépuisablement, le spectre de Fourmies hantant les imaginations ardentes, et les grands manifestes à la France républicaine, et toutes les batailles pour la liberté contre le gros Dupuy, et toute la France ouvrière, et toute la France révolutionnaire debout, marchant comme un

seul homme, animée d’une seule volonté, unie d’une intérieure unité, sans compromis, sans règle et sans

— Docteur, il y aurait beaucoup à dire, sans doute, sur cet âge heureux. Fut-il vraiment un âge d’or, ou bien cachaïit-il des laïdeurs que notre jeunesse ignorait nous en causerons pendant le bonheur du printemps. Mais situés dans le présent pénible, ne nous laissons pas conduire encore aux souvenirs du passé.

— Pourquoi n’avez-vous pas terminé l’article que vous m’avez donné à lire?

— Parce que le temps m’a manqué, parce que les évé- nements se sont précipités, parce que cette histoire m’intéressait moins au moment où j’allais la terminer.

— Qu’auriez-vous dit encore, si vous aviez terminé ?

— J’aurais d’abord tâché d’expliquer en quel sens et comment j’avais dit que l’éloquence de Jaurès n’était pas classique. J’entendais par là que son geste, son verbe et sa phrase n’étaient pas faits comme on enseigne à les faire dans les classes de rhétorique. Mais, au bon sens du mot, l’éloquence de Jaurès est admirablement classique, en ce sens que l’ordonnance en est rigoureusement et sincèrement régulière, sans aucun de ces faux ornements qui sont les mensonges de la politesse rhétoricienne.

J’aurais longuement insisté sur cette simple constatation : qu’il n’a jamais été, pour personne, un chef d’école, qu’il a toujours procédé par propositions, dé- monstrations et convictions, jamais par séductions, persuasions ou commandements; que par conséquent l’attaque subie au moment du manifeste ne fut pas un coup de rivalité, une émulation de chefs d’école à chef d’école, mais une surprise des scholarques à un homme libre. J’aurais insisté sur cette idée, ou plutôt sur cette hypothèse, que si Jaurès ne devint pas un chef d’école, nous le devons en partie à la culture générale et humaine qu’il avait reçue, à La libre philosophie qu’il avait entendue et enseignée : les chefs d’école sont en général des barbares, des incomplets, des têtes étroites, et des ignorants : s’ils n’étaient pas des ignorants, ils sauraient comme il est vain, comme il est mauvais de vouloir commander à des hommes; ils sauraient que l’action de la raison est seule efficace et définitive; ils sauraient que rien n’est faux comme la supériorité d’âge ou de commandement; ils sauraient que rien n’est laid, infertile et singe comme la pauvreté du disciple qui ne s’affranchit pas. Voilà ce que j’aurais indiqué en terminant mon article.

— Pourquoi cette histoire vous intéressait-elle moins au moment où vous alliez la terminer ?

— Parce que plus on travaille sur un portrait, moins on y a de goût, et parce que plus j’allais, plus je me rendais compte que mon portrait devenait infidèle. Je l’avais commencé sincèrement; je le continuais infidè- lement. La trahison s’accroissait insensiblement. Je

— Voilà une étrange aventure. Il est incontestable que Jaurès refuserait de s’avouer dans l’image que vous nous avez donnée de lui. Et moi-même je ne le reconnais pas exactement. Cependant votre histoire est faite pour la plus grande part avec des citations authentiques. — Ce n’est pas cela que je vous reproche. Ayant à parler de Jaurès, vous avez laissé parler Jaurès : vous avez bien fait. Les admirables éloquences que vous nous avez

données sont plus intéressantes et plus probantes que les considérations un peu pédantes que vous avez intercalées. On ne connaît jamais assez tous ces admirables articles et ces admirables discours. Et puis on ne peut citer brièvement du Jaurès; une citation courte serait contraire au génie de son éloquence. Les renseignements que vous donnez tout au commencement ne sont pas moins utiles.

— Un ami à moi les a copiés pour nous dans la Grande

— Votre ami a bien fait. Je ne crois nullement escalader le mur non mitoyen de la vie privée en me demandant à quel métier travaillaient les citoyens qui ensuite ou cependant ont travaillé publiquement la préparation de la révolution sociale. J’aime à savoir que Jaurès était un professeur de philosophie. J’aime savoir, comme je crois le savoir, que Carnaud était un instituteur, qu’Allemane est un typographe, que Chauvin est un coiffeur, que le père Faberot est un chapelier, qu’un tel a fait des machines à coudre, et qu’un second a barboté les caisses des groupes, et qu’un tiers n’a jamais eu aucun métier. Non pas que je m’imagine inconsidérément qu’il suffit d’avoir un métier pour être un bon citoyen; mais j’aime les gens qui ont un métier,

— avocats ou gargouilleurs, — et je pense que les gens qui n’ont aucun métier ne sont pas de bons citoyens. J’aime aussi à savoir que Jaurès est un épais et vaste et court et trapu montagnard des Cévennes, et qu’il est naturellement descendu de Castres à Toulouse, ayant suivi la pente, avec le stage indispensable à Paris. Je n’ai pas une affection spontanée pour les gens qui ne sont de nulle part et qui s’intitulent vaguement Pari-

siens. Je n’aime pas les gens qui sont déracinés comme ce pauvre M. Barrès. J’aime aussi que dans les Congrès, et en accordant de très honorables exceptions, ce soient les Ardennais qui représentent les Ardennes, et les gars des Charentes qui représentent, s’il y a lieu, leurs Charentes. La représentation donne ainsi une image plus fidèle. Il me plaît que la constitution d’un parti ou d’une cité soit, en ce sens, organique et non pas abandonnée au hasard des ambitions individuelles ou collectives. Il est naturel, et normal que l’on reçoive l’enseignement secondaire à Castres si l’on est Castrais, puis que l’on donne l’enseignement secondaire à Castres

ou au Lycée d’Albi et l’enseignement supérieur à Toulouse, avant d’arriver à Paris, dans la capitale de ce royaume. Cela convient. Je sais gré à cette Grande Encyclopédie de nous avoir communiqué ces renseignements.

Mais je maintiens toutes mes réserves sur le portrait que vous avez tracé ensuite. Vous y avez employé l’expression parti socialiste en un sens qu’elle n’a plus, mais cela est fort admissible, puisque vous l’avez employée en un sens qu’elle avait au temps de votre sujet, qu’elle eut à la rigueur jusqu’à la résolution finale du récent Congrès. Ce n’est pas là ce que je vous reproche. Vous savez aussi bien que moi ce que je vous reproche.

— Quand j’ai commencé à lire l’œuvre de Jaurès, articles de a Dépéche et premiers discours à la Chambre, jy ai trouvé une expression admirable de plusieurs idées qui nous sont demeurées chères ; je les ai naturellement et injustement distinguées; je les ai mises naturellement et injustement au premier plan ; je n’ai pas faussé brutalement la pensée de Jaurès, mais je Pai

inclinée en choisissant parmi les manifestations d’une aussi riche éloquence. Le Jaurès de la réalité pouvait devenir en s’étrécissant et en s’épurant le Jaurès que j’ai représenté, mais l’événement ne fut pas comme je lattendais, le réel est plus fort que nous tous, et pendant que je dessinais, le modèle évoluait rapidement. Jaurès ne restait pas le moraliste qu’il fut sans aucun doute un moment de son histoire : il s’élargissait en puissance pour l’action prochaine, il gagnaït en pouvoir immédiat et en retentissement ; j’espère qu’il a gagné aussi en pouvoir à longue échéance et en retentissement profond.

— Il est certain que Jaurès n’avouerait pas à présent les paroles que vous avez écrites sur la révolution sociale obtenue par la lutte des classes. N’ai-je pas lu de lui, dans le deuxième cahier, à la page 22, les lignes suivantes : & La lutte de classe est le principe, la base, la loi même de notre parti. Ceux qui n’admettent pas la lutte de classe peuvent être républicains, démocrates, radicaux ou même radicaux-socialistes : ils ne sont pas

— Je ne sais pas, citoyen docteur, si nous devons entendre aussi rigoureusement quelques lignes éerites sans doute à la hâte et dans la stupeur douloureuse du manifeste. L’auteur continue ainsi : « Reconnaître la lutte de classe, c’est dire que dans la société d’aujourd’hui il y a deux classes, la bourgeoisie capitaliste et le prolé- tariat, qui sont dans de tels rapports que l’entier développement de l’une suppose la disparition de l’autre. » Cette explication nous laisse des ouvertures à penser librement là-dessus. Il eût été d’ailleurs étonnant que Jaurès nous barrât toute ouverture à penser librement sur n’importe quel sujet. Nous pouvons encore penser

librement que l’histoire ne sera pas servilement conforme aux suppositions logiques du présent; nous pouvons espérer librement que la révolution sociale ne se fera pas en éliminant brutalement de la cité les bourgeois capitalistes et tous ceux qu’une audacieuse démagogie aurait plaisir à nommer anarchistes ou bourgeois, mais en incorporant à la cité prochaine les éléments démocratiques, travailleurs, et profondément socialistes élaborés un peu partout, très peu partout, dans les classes de la précédente société bourgeoise.

— Vous vous laissez entraîner, citoyen, à traiter la question de la lutte des classes, et vous profoncez des paroles qui seraient incohérentes si vous n’aviez pas plusieurs idées derrière la tête.

— Il est vrai que j’en ai plusieurs.

— Vous me les produirez quand nous discuterons les décisions du Congrès où cette question est engagée. D’ici-là taisons-nous là-dessus. Retenons seulement que Jaurès donne à la lutte de classes une importance capitale et qu’il ne lui donnait pas toujours en commençant.

— Je serais désolé, citoyen, d’instituer ici un combat entre le déterminisme et le matérialisme historique et l’indéterminisme ou l’idéalisme également historique. Nous avons payé cher le droit de ne pas nous abandonner à ces développements et à ces exercices. Rien n’est si faux que la thèse matérialiste, sinon la thèse idéaliste. L’idéalisme est préférable comme antithèse au matérialisme étroitement global et incompréhensif et inintelligent. Le matérialisme est préférable comme antithèse à un idéalisme efflanqué. La synthèse des deux est dans le réel antérieure aux deux thèses. Quand nous voulons en faire des synthèses nous86 mêmes, elles sont en général beaucoup moins réussies que la synthèse réelle initiale préalable, parce qu’il y a quelqu’un qui a beaucoup plus d’esprit que M. Tout le Monde, qui lui-même a beaucoup plus d’esprit que de Voltaire : c’est le réel. Et ce qui est préférable tout, c’est de négliger les mots en isme ainsi que les mots en iste. Nous laisserons donc aux petits lycéens qui font leur première philosophie les discussions incessamment renaissantes sur l’idéalisme et sur le maté- rialisme historique et métaphysique, et nous écarterons de nos conversations, autant que nous le pourrons, tous les mots en isme, excepté un, pour qui j’ai un faible, et qui est le mot de socialisme, ainsi que tous les mots en iste, excepté un, qui m’est cher, et qui est le beau nom de socialiste. Par exception je voulais remarquer et vous faire observer combien ce grand discours de Jaurès prononcé au Parlement sur la détresse paysanne, et que vous nous avez présenté comme étant la plus haute expression, comme étant la plus glorieuse manifestation de son génie poétique était, malgré toute sa splendeur, d’un matérialisme implacable et glaçant. Non je ne crois pas qu’il soit bon que les paysans de France aient pâti des tempêtes économiques universelles. Ce n’est Pas ainsi que j’espérais que l’espérance de la catholicité socialiste serait éveillée aux cœurs des PaySans; une sérieuse extension et prolongation de l’enseignement primaire, une sérieuse campagne antialcoolique, une sérieuse campagne anticléricale, une sérieuse campagne républicaine, une sérieuse dépré- ciation de la noce urbaine, la suppression de la caserne urbaine, et des leçons de choses faites aux adolescents et aux adultes et aux parents et même aux

anciens par les instituteurs, des leçons de morale, une sévère laïcisation de l’enseignement, de la vie et de la morale scolaire, familiale et civique, une moralisation universelle : j’ai plus confiance en tous ces fourmillements d’action voulue prosaïque et modeste qu’aux prétendus enseignements de la souffrance. Les tempêtes universelles font un ravage universel et non pas une réparation. L’amélioration par la souffrance est une supposition chrétienne et je ne suis pas chrétien. J’ai connu autour de moi beaucoup de souffrances qui n’étaient pas littéraires ou figurées : elles endommageaient leurs hommes ainsi que la morve endommage un cheval. Je suis, moi, pour l’amélioration par lobsti-

  • nation de la santé. Je suis ainsi fidèle au commencement de Jaurès. Vous vous êtes laissé emporter à l’éloquence du modèle. Parce que ce discours est sans aucun doute le plus beau que Jaurès ait prononcé, VOuS nous l’avez! présenté comme le couronnement de son éloquence. Vous n’avez pas vu que ce discours admirable est en opposition formelle avec le Jaurès initial, avec le Jaurès d’enseignement; et je me demande avec peine si le grand orateur penchera de ce côté. — Citoyen, vous traitez vous-même la question de la lutte des classes. Elle est au fond de tout ce que nous disons, de tout ce que nous pensons, de tout ce que nous faisons. IIme tarde, citoyen, d’en causer avec vous. En attendant je ne suis pas plus étonné que vous que Jaurès nous ait laissé là-dessus des ouvertures de liberté, car je remarque la place considérable que la considération de la liberté tient dans son livre : liberté de l’enseigne- »

syndicales et coopératives, libertés nationales, de pensée, de parole, de conscience. Il y a dans ces articles et dans ces discours un certain goût de la liberté qui n’a pas dû passer à l’auteur. Il est même intéressant que le mot de liberté revienne aussi souvent dans ce

— J’espère, docteur, que nous ne serons pas longtemps seuls parmi les socialistes révolutionnaires défendre officiellement la liberté, toutes les saines libertés. J’espère que le mot de discipline retentira bientôt moins souvent parmi nous, et qu’il ne sera bientôt plus question que de la discipline rationnelle.

— Ce qu’il y a de plus remarquable dans votre article est qu’il est très vieux: les quatre mois qu’il a me paraissent un grand espace de temps. Il est devenu passé, périmé, faux. Vous avez écrit que l’affaire Dreyfus avait modifié si profondément l’aspect et la situation des partis et des hommes. C’était une imagination. Voyezvous comme les partis et les hommes se revêtent hâtivement de leurs anciens aspects ?

— Nous en causerons, docteur, quand je vous aurai apporté les documents et les renseignements que j’aurai recueillis sur la décomposition du dreyfusisme en

— Vous avez raison: le dreyfusisme, qui s’était composé rapidement, péniblement, volontairement, se dé- recomposera-t-il plus tard? On voit d’anciens dreyfusards qui prêchent bonnement l’abstention. Les bourgeois ont commencé à pardonner à Mercier. Les socialistes ont fini de pardonner à Guesde, qui fut beaucoup

— Nous en causerons, docteur, quand j’aurai recueilli les documents et les renseignements que je pourrai pour et contre les amnisties. — Vous me demandez si nous pouvons et si nous de- vons faire des personnalités dans l’ordre de l’action. Toutes les raisons que je vous ai proposées dans l’ordre de la connaissance me paraissent valoir dans l’ordre de l’action. Dans la pleine complexité du réel où nous agissons, nous attaquerons injustement les misérables personnalités de la foule anonyme si nous n’attaquons pas les personnalités évidentes que nous devons attaquer, et nous attaquerons en outre les pauvres personnalités que ces personnalités évidentes poursuivent: car le neutre est complice, ne l’oublions pas. Si nous refusons de constater que les grands chefs et les petits jettent la peur et le trouble dans l’âme et dansle cœur des hommes ignorés, nous supposerons faussement, et nous dirons faussement, comme on l’a dit, que le peuple , est naturellement peureux et trouble, que le peuple est mou, que le peuple est lâche. Nous sommes si enserrés dans cette complexité pleine, vivante et douloureuse, que nous ne pouvons ménager charitablement nos grands adversaires qu’en accablant injustement nos moyens et nos petits adversaires, qu’en sacrifiant injustement nos amis, grands, petits et moyens. Nous sommes coincés. Nous n’avons pas fait ce réel, ou du moins nous avons contribué bien peu à le faire; nous en sommes aussi peu responsables ; ayons-en du remords si nous le voulons, mais qu’au moins ce remords ne se résolve pas en fausses délicatesses, réellement injustes et barbares pour plusieurs. Quand nous ména- geons les personnalités que nous devons attaquer, pour cette seule raison que nous ne voulons pas faire des personnalités, comme les coups de cognée ou de hache dans cette étrange forêt de la réalité, retombent toujours quelque part, nous abattons et nous meurtrissons, au lieu des arbres désignés, des arbres et des arbustes vivants immérités. Et qu’avons-nous fait, pendant cette campagne aujourd’hui importune, indispensable naguère, qu’avons-nous fait, sinon des personnalités ? Qu’avons-nous fait si nous n’avons pas personnellement défendu des personnalités, attaqué des personnalités, défendu les personnalités injustement poursuivies en attaquant les personnalités qui les poursuivaient injustement. Et comment les aurions-nous défendues, comme nous le devions, si nous n’avions pas fait des personnalités. Comment sauver l’assassiné sans sauter au collet de l’assassin, en admettant qu’il ait un collet, ce qui était le cas. Et il est à peu près impossible de sauter au collet de quelqu’un sans faire à son égard quelque personnalité. Nous avons fait la personnalité ral de Boisdeffre, et celle de M. du Paty de Clam, et celle de M. Deniel. Avons-nous assez fait de personnalités? En tout cas n’avons-nous pas fait la personnalité de M. Alfred Dreyfus, un capitaine jadis ignoré. La personnalité de l’attaque suppose la personnalité de la dé- fense, et inversement. Et quand nous crions encore aujourd’hui dans nos processions et dans nos manifestations : au bagne, Mercier, au bagne, est-ce que nous faisons, oui ou non, une personnalité. Or nous devons même au général Mercier l’égalité de la critique et de la méthode. Les gendarmes sont des citoyens qui font des personnalités. Or nous avons fait les gendarmes dans

toute cette affaire, avouons-le, ou plutôt déclarons-le hautement : nous avons remplacé les gendarmes injustement empêchés. Ce devoir pénible, et en dehors de nos habitudes, nous l’avons fait. Il fallait bien que nous le fissions : qui n’était pas contre la personnalité de Mercier était contre la personnalité, alors lamentable, de Dreyfus; qui n’était pas contre la personnalité de Vaillant et de Guesde était contre la personnalité de Jaurès et ainsi contre la personnalité du même Dreyfus. D’ailleurs en ce temps-là on ne nous reprochait pas de faire des personnalités. Maître Labori ne faisait pas trop de personnalités; Zola n’avait pas fait trop de personnalités ; vous-même, s’il est permis de vous introduire ici, vous ne faisiez pas trop de personnalités.

— Vous avez un bon souvenir : au moment où les machinations des scholarques poignardaient dans le dos les hommes libres engagés au premier rang de la bataille, j’intervins modestement et je dénonçai la trahison ; pendant plusieurs quinzaines je fis des personnalités; je publiai dans la reoue blanche une série d’articles sur l’affaire Dreyfus et la crise du Parti socialiste ; je disais ce que je pensais, ce que nous pensions tous alors de plusieurs personnalités ; j’allai jusqu’à faire des personnalités contre une personnalité amie qui, à mon sens, n’avait pas attaqué assez vivement les personnalités dangereuses, sans doute surtout pour ne pas faire de personnalités. Tout le monde alors trouvait que j’avais

— Cela ne prouve pas que vous eussiez raison en effet.

— Mais cela ne prouve pas non plus que j’aie eu tort d’avoir continué. Tout le monde en ce temps-là trouvait que j’avais raison. Je n’étais pas devenu alors un pur seulement on m’approuvait hautement et vivement, mais on m’eût encouragé si j’avais eu besoin d’un encouragement. Je n’en demandai aucun. J’avais raison d’attaquer ainsi Guesde et Vaillant, j’avais raison de leur dire leurs vérités; ce que je leur disais était bien leurs vérités. Je ne peux pas m”imaginer comment ce qui était alors des vérités est devenu depuis des erreurs.

— Cettealtération ne seraitadmissible que siM. Guesde et M. Vaillant avaient apporté depuis des rectifications. Mais je ne crois pas qu’ils en aient produit aucune. Ce sont eux au contraire qui ont bien voulu pardonner leurs accusateurs, et à leurs accusés : ce sont eux qui ont pardonné à tout le monde. Ils ont amnistié. Ils sont

— Ce que vous m’avez répondu sur la question des personnalités, dans l’ordre de l’action, ne me paraît pas valoir contre la considération du relèvement moral, que vous n’avez pas envisagé: quand même il serait vrai que nous eussions à faire des personnalités, dans l’ordre de l’action, nous devons agir par généralités, dit-on, parce qu’ainsi l’action est meilleure et plus noble, ainsi la révolution sociale est meilleure et plus noble, et en attendant que nous ayons parfait la révolution sociale, c’est la vie humaine et l’action journalière qui est moralement meilleure et plus noble. A des laideurs personnelles ne répondons pas en opposant des laideurs personnelles, ne faisons pas du talion, ne démoralisons pas la politique.

— Ceux qui parlent ainsi confondent plusieurs questions et nous distinguerons les réponses. Nous n’avons jamais pensé à faire aucun talion, en particulier aucun

talion personnel. Mais nous pensons qu’on peut et qu’on doit faire des personnalités comme on peut et comme on doit faire des généralités, comme on peut et comme on doit faire tous les actes permis et dus, dans les mêmes limites, aux mêmes égards, par les mêmes moyens. Nous n’avons nullement voulu instituer un privilège immoral en faveur des personnalités, mais nous voulons que les personnalités demeurent soumises comme les généralités aux commandements de la loi

morale, en particulier à la loi de vérité. On nomme aristocratiques ou mieux oligarchiques les théories de ceux qui veulent soustraire quelques personnalités légalité de la loi morale. N’instituons aucune oligarchie au cœur de la cité socialiste.

Nous sommes ainsi conduits à nous poser la question universelle : pouvons-nous et devons-nous, par une opé- ration volontaire et factice, réaliser prématurément et apparemment nos souhaits, donner à la bataille humaine un aspect plus beau que nous croyons meilleur, au lieu de lui laisser l’aspect moins beau que nous savons plus vrai. C’est ici une question d’enseignement elle se pose dès qu’on veut élever les petits enfants, elle se pose pour la nourricière Université, pour les instituteurs, pour les professeurs, pour les pères de famille, avant de se poser pour les hommes d’action. Nous serons mieux situés pour la traiter quand vous m’aurez apporté les documents et les renseignements que vous aurez recueillis pour et contre la liberté de l’enseignement.

Si vous pensez que le manifeste a été inspiré par l’orgueil personnel des scholarques, vous avez bien fait d’écrire, mon ami, ce que vous pensez, et tous ceux qui

vous ont approuvé, s’ils pensaient comme vous, ont eu raison. Que vous ayez eu raison ou tort sur le fond, nous l’examinerons quand nous étudierons la présente organisation du Parti socialiste.

Avez-vous remarqué, mon ami, le sans-gêne avec lequel vous vous êtes cité vous-même ?

— J’ai fait un métier où j’ai connu plusieurs auteurs je me suis facilement aperçu que l’auteur désirait naturellement qu’on le lût; je n’ai connu aucune exception à ce régulier désir. Et il convient qu’il en soit ainsi l’auteur sérieux désire communiquer son travail comme le boulanger sérieux désire communiquer son pain; je nomme auteur sérieux celui qui n’écrit qu’autant qu’il a vraiment à écrire. Il n’est pas vrai que le moi soit haïssable. Rien n’est haïssable d’abord. Le moi n’est pas plus haïssable d’abord que les autres, qui sont aussi des moi. Cette affectation à ne parler pas de soi peut avoir deux sens : ou bien elle est sincère, injuste envers le moi, favorable aux autres; c’est alors de lhumilité chrétienne, et je ne suis pas chrétien; la modestie socialiste, qui est le sens de la mesure gardée en évaluant justement les relations du moi aux autres, se distingue de l’humilité chrétienne ainsi que la solidarité socialiste se distingue de la charité chrétienne ; ou bien cette affectation, comme il arrive communément, n’est pas sincère, et nous devons laisser aux cabotins de bas étage un tel trompe l’œil. Ce qui revient à dire que nous pouvons et que nous devons nous choisir souvent comme exemple, extraordinaire si nous sommes extraordinaires, commun si nous sommes communs. Je suis commun et moyen, je me suis trop et trop longtemps abandonné aux autres, et c’est par moi surtout que je

sais ce qui peut arriver à un socialiste moyen commun

Ë sincère longtemps battu par les forts et longtemps roulé par les malins.

— Vous serez souvent battu par les forts et souvent roulé par les malins; mais les forts ne battent pas et les malins ne roulent pas les idées.— Je suis heureux que vous ayez donné une aussi bonne réponse à l’observation que vous m’aviez faite la quinzaine passée, que je vous avais conté un peu complaisamment mon histoire. Et notre loi générale des personnalités est ainsi vérifiée dans le cas particulier où c’est nous qui sommes la personnalité. Même alors nous pouvons et nous devons agir envers toutes les personnalités que le réel nous

De retour à la maison, je recommençai à recueillir des documents et des renseignements sur la préparation du

La lutte avait eu au commencement un caractère personnel : Jaurès parlait pour les socialistes indépendants et pour les hommes libres; le manifeste se dé- fendait par son poids, par les précautions officielles de ses phrases, par la masse des signatures, par son apparente soudaineté, par sa brutalité attentive et accommodée. Mais de jour en jour la lutte se généralisa; de jour en jour les indépendants intervenaient, de jour en jour les auteurs du manifeste se déclaraïent, le commentaient, l’avouaient ou le désavouaient, les signatures se désagrégeaient. De jour en jour surtout la province, après la stupeur initiale, répondait par une immense protestation. De cette lutte générale, nous ne retiendrons que les documents principaux.

La Petite République du mardi 18 publiait les protestations suivantes Lettre du citoyen Camelle

Cabinet de l’adjoint

Mon cher citoyen Jaurès,

Bravo pour votre article « La lutte de classe ».

Dans la Gironde, la Fédération girondine du Parti ouvrier français, la seule organisation du Parti socialiste dans notre département, est avec vous, entièrement avec vous.

Le manifeste Vaillant-Guesde est unanimement blâmé — J’ai toutes les peines pour empêcher nos camarades de se séparer brutalement du Parti ouvrier français.

Dites à Millerand que nous applaudissons à son courage et que nous lui adressons nos vives félicitations pour les gages qu’il a donnés au parti socialiste.

A Bordeaux, et dans TOUTES nos communes de la Gironde, on approuve l’attitude de Millerand.

Courage, et comptez sur nous tous.

De tout cœur,

Lettre du citoyen Delesalle Lille, le 15 juillet 1899, Cabinet des adjoints

Dans le passage de votre article de ce matin relatif à la conférence de Pressensé à Lille, vous signalez la présence de Debierre à la présidence et celle de Siauve au bureau de la réunion. Vous ajoutez, « sans le nommer », qu’un adjoint de la municipalité socialiste, membre du Parti ouvrier, attendait de Pressensé à la gare.

Croyez-vous donc que j’aie honte ou regret d’avoir avec vous — après vous plutôt — et dans la mesure de mes fai97

bles moyens, mené la lutte contre le militarisme envahisseur et faussaire ?

Ne me faites pas cette injure.

Je crois n’avoir été dupe de personne en m”associant votre admirable campagne, sans cesser un instant mes efforts de propagande collectiviste.

Si c’était à refaire, je le ferais encore ; car c’était à mon avis remplir une œuvre révolutionnaire au premier chef que d’éclairer le pays sur la valeur morale de la haute armée, ce pilier et cet espoir de l’ordre capitaliste actuel.

Quant à la question de l’entrée d’un socialiste au ministère, personne ne s’explique pourquoi elle n’a pas été tranchée par le comité d’entente socialiste, et l’on ne s’habitue pas à cette pensée que, pour une question de tactique qui n’a pas été l’objet d’une tentative d’accord par une délibération commune, nous en arrivions à nous séparer d’hommes comme vous, avec lesquels nous sommes en accord absolu sur notre essentielle doctrine, et qui n’ont jamais marchandé à notre propagande le concours de leur activité et de leur talent.

J’espère encore que l’entente socialiste n’est pas irrémé- diablement détruite ; et c’est avec l’espérance de contribuer à son rétablissement que j’irai au prochain Congrès national du Parti ouvrier français, s’il ne nous est pas donné avant sa réunion de voir disparaître le triste malentendu dont se réjouissent nos adversaires.

Croyez, mon cher Jaurès, à mes meilleurs sentiments de

Adjoint au maire de Lille Démission de Henri Turot

Prière d’insérer la déclaration suivante « En désaccord avec les signataires du manifeste et ne pouvant pas m’associer à une flétrissure adressée à des amis que j’aime, que j’estime, et dont je partage les opinions, je crois de mon devoir de donner ma démission de membre du Parti socialiste révolutionnaire, » HENRI TUROT »

Dans /a Petite République du mercredi 19, Jaurès continuait sa réponse

C’était prévu. Rochefort tire parti du manifeste déplorable qui a soudainement éclaté. Comme nous l’avons dit le jour même, Guesde et Vaillant, sans le vouloir, servaient l’abominable campagne nationaliste, militariste et cléricale, dirigée encore contre Dreyfus innocent.

Voici ce que dit cyniquement Rochefort Je rougirais pour les officiers du conseil de Rennes, dont la mission est toute de patriotisme et d’honneur, d’oser faire appel à leurs intérêts. IL m’est pourtant impossible de ne pas leur faire remarquer que les menaces des dreyfusards les invitent à se compromettre et à se déshonorer au profit de qui? D’un ministère qui ne tient plus debout, qui, condamné d’ici à quelques semaines à une culbute honteuse, laissera les stigmates de son passage aux affaires sur tous ceux qui, par complaisance ou par faiblesse, auront obéi ses ordres. Jaurès comptait bien terroriser les juges militaires en leur répétant tous les matins : « Ce n’est pas seulement le gouvernement, c’est le peuple qui est avec nous. » Or le gouvernement n’existe plus et le peuple vient de se

Voilà qui est clair et vraiment Vaillant et Guesde auraient dû le prévoir. Toutes les puissances du mensonge pèsent sur les juges de Rennes. On les presse, on les supplie de ne pas condamner les généraux en acquittant Dreyfus. Il restait à la France deux garanties de justice. Il y a un ministère qui n’est pas décidé, comme le fut Méline, comme le fut Cavaignac, à seconder sournoisement la besogne scélérate. Et surtout le peuple de France, le peuple républicain et socialiste a signifié

depuis un an, par le cri puissant de sa conscience révoltée, qu’il ne laisserait pas commettre cet horrible crime, l’assassinat d’un homme par le militarisme et le cléricalisme conjurés.

Mais le manifeste est venu et Rochefort dit aux juges de Rennes : « Ne vous inquiétez ni du pouvoir républicain ni du peuple socialiste. Le pouvoir républicain ne pouvait vivre que par le vote ou tout au moins l’abstention des socialistes. Ils viennent de s’engager par un manifeste à voter dès la rentrée contre lui. Quant à la classe ouvrière, elle ne veut plus s’intéresser à la lutte de Dreyfus contre ses bourreaux. Vous pouvez donc le remettre en cage. »

Guesde et Vaillant ont donné à Rochefort le droit de tenir ce langage. Et si à Rennes les juges militaires flé- chissent, s’ils condamnent de nouveau le martyr, si ce crime monstrueux déshonore la France, si l’insolence militariste est déchaînée à nouveau contre la République et contre l’humanité, Guesde et Vaillant auront, par l’effet déplorable d’une tactique imprévoyante, une part de responsabilité dans ce désastre.

D’avance, nous protestons. Nous affirmons que la classe ouvrière n’est pas retirée sous sa tente ; nous aflirmons qu’elle est émue à la fois dans son humanité et dans son instinct révolutionnaire par le grand drame où se jouent l’honneur de notre pays et la liberté républicaine. Guesde et Vaillant eux-mêmes regretteront d’avoir fourni des armes à cet État-Major scélérat acharné sur sa proie

Je les attends au lendemain de l’arrêt. Je les défie de maintenir leur manifeste. Ou bien Dreyfus sera proclamé innocent et je demande à Vaillant et à Guesde s’ils

vont dédaigner le formidable engin de combat contre le militarisme que nous aurons alors en main. Ou bien Dreyfus, compromis par leur défaillance révolutionnaire, aura été une fois de plus livré aux prêtres et aux bourreaux, et ils seront accablés par une responsabilité formidable. C’est nous, alors, qui nous dresserons pour crier l’infamie des juges, pour dénoncer l’abominable société où un tel crime est possible : et Vaillant et Guesde, sous peine de tomber à jamais sous l’humiliante tutelle de Drumont, de Déroulède et de Rochefort, seront bien obligés de s’associer à notre combat révolutionnaire contre le crime militariste triomphant.

Qu’est-ce donc qui obligeait Vaillant et Guesde à cette manifestation si dangereuse? A la Chambre, les élus du Parti ouvrier et ceux du Parti socialiste révolutionnaire avaient, soit par leur abstention, soit par leur vote, aidé le ministère à vivre. Pourquoi, à la veille du procès Dreyfus, lui lancer une déclaration de guerre qui ajoute à la force des nationalistes et des généraux ? Que s’est-il passé denouveau? Reprochent-ils au ministère d’avoir imposé silence aux généraux et aux colonels ? Reprochent-ils à Millerand d’avoir compris que le plus urgent pour le salut de la République était de rendre au monde ouvrier, au monde syndical confiance en la vertu réformatrice de la République ? Par sa fidé- lité au peuple, et par son esprit de décision, par les décrets qui assurent les conditions de travail depuis si longtemps attendues, par son intervention heureuse au profit des grévistes de Montceau et du Creusot, par sa décision arbitrale sur les accidents du travail, par le haut exemple de bienveillante équité que, sous sa direction, l’État-patron a donné aux autres patrons en reprenant les facteurs congédiés pour faits de grève,

par toute une attitude amie envers les syndicats et les Bourses de travail, Millerand a fait rentrer bien des travailleurs découragés dans la grande espérance républicaine.

Est-ce là ce que des socialistes lui reprochent ? Ne voient-ils pas que là est la garantie durable contre le césarisme et les coups d’État ; et ne sont-ils pas heureux que ce soit un socialiste qui, sans excéder le mandat général de défense républicaine reçu par le cabinet, renouvelle ainsi, pour la classe ouvrière lassée, la figure de la République ?

Le même jour La Petite République publiait les protestations suivantes Lettre du citoyen Ferroul Mon cher Gérault-Richard,

Je vous envoie une copie de la lettre que j’adresse à mon

Les explications qu’elle contient sont, je crois, nécessaires.

vous,

Éloigné de Paris, je n’ai pu assister à la rédaction du manifeste au bas duquel figure mon nom en ma qualité de membre du Conseil national du parti ouvrier.

Si j’avais été là, après avoir accepté le rappel de toutes les dispositions qui nous ont constitué en parti de classe et d’opposition, je n’aurais jamais consenti à sanctionner la funeste tactique des excommunications.

Je crois que le parti socialiste ne doit proscrire aucun effort loyal, aucune énergie, aucune valeur, si ces efforts, ces énergies et ces valeurs peuvent accroître son action et son

Il ne faut pas plus renoncer aux services que Jaurès lui rendra demain qu’à ceux, puissants, qu’il lui rendit hier, et je persiste à croire que Fournière, qui rédigea avec moi, voici vingt ans, les si décisives résolutions du Congrès de Marseille, n’a pas cessé d’être une force utile.

Et que d’autres avec eux!

Nous sommes en communion de doctrine avec un grand nombre de socialistes qui ont, sur la tactique, d’autres idées que nous.

Cela suffit-il pour les écarter ?

Quelle que soit notre foi, elle ne nous donne pas l’infaillibilité.

Les tempéraments sontdivers. Qu’importe! sileurs diverses manifestations concourent au triomphe de l’œuvre commune.

Je dois à ma conscience socialiste de vous dire cela.

Les groupements qui m’entourent pensent comme moi, et c’est aussi leur impression que je vous communique.

Recevez, mon cher Guesde, l’assurance de mon dévouement,

Député de l’Aude

Je vous prie de transmettre au Comité révolutionnaire central ma démission de membre du Parti socialiste révolutionnaire.

J’estime, en effet, qu’il vaut mieux travailler à l’unification de notre parti qu’à sa division.

Croyez, mon cher ami, que ce n’est pas sans un très vif regret que je me sépare d’amis auxquels me liaient plus de

! dix années de communs combats pour le socialisme.

Recevez, mon cher Landrin, l’assurance de ma meilleure

Le manifeste qui a mis la division dans le Parti socialiste porte ma signature comme membre de la commission administrative du Parti socialiste révolutionnaire.

Si j’en avais eu une communication préalable et si j’en avais fait une lecture plus approfondie, je ne l’aurais pas signé, demeurant partisan d’une union étroite de toutes les fractions socialistes en face de la réaction militariste et cléricale, et ne pouvant accepter la flétrissure adressée des camarades de lutte au concours desquels mes électeurs et moi avons maintes fois fait appel.

.… au comité révolutionnaire central ma démission de membre de la commission administrative.

Recevez, mon cher Landrin, une cordiale poignée de

Conseiller municipal de Sainte-Florine

Plusieurs camarades m’écrivent au sujet du papier récemment publié par deux « organisations » et demie. Les uns me demandent comment il se fait que, pour la première fois depuis dix-huit mois, ma signature ne se trouve point parmi celles de la commission administrative du Parti socialiste révolutionnaire. Les autres s’étonnent que je n’aie pas encore protesté.

Permettez-moi de répondre dans la Petite République que, dès le 27 juin dernier, je me suis fait expulser du Parti en question pour une lettre où je qualifiais comme il convient la scission qui s’est produite au groupe des députés socialistes et l’emploi arbitraire de ma signature au bas d’un manifeste où la commission administrative était censée approuver cette scission.

vous de tout cœur, A. CHABOSEAU

Le même jour la Petite République publiait cette lettre du citoyen Coutant Personne plus que moi n’a admiré — et il n’y a pas bien longtemps sans pour cela paraître trop vieux — l’arrivée,

dans le Parti socialiste, des Jaurès, Millerand, Viviani et autres intellectuels. Combien de fois j’ai dit dans diverses réunions : La blouse et le paletot ont compris qu’il y avait un prolétariat intellectuel et un prolétariat manuel. Cet acte est un grand pas de fait pour l’avènement de la République sociale. Si ces derniers savaient ce qu’il en coûte de misères d’être un militant et de subir en atelier l’oppression patronale — oh ! certes je ne conteste pas l’abnégation qu’ils ont pu faire de leurs intérêts particuliers pour celui de l’intérêt collectif — mais ils verraient que les travailleurs ont le droit d’être parfois sceptiques, de ne pas admettre l’entrée d’un socialiste dans une combinaison ministérielle formée avec tous les partis politiques bourgeois. Qu’ils me permet-

tent de leur répondre, puisque je suis un des signataires du manifeste adressé à la France ouvrière et socialiste, avec la franchise qui doit caractériser tout militant.

À Jaurès, je dis Je reconnais exactement les paroles que j’ai prononcées il y a eu samedi huit jours à Gentilly. En quoi voyez-vous, comme vous le dites, que notre manifeste condamne votre attitude dans l’affaire Dreyfus et que mon nom mis au bas d’un manifeste essaie de vous déshonorer, quand il dit « Le parti socialiste, parti de classe, ne saurait être et devenir sous peine de suicide un parti ministériel; il n’a pas à partager le pouvoir avec la bourgeoisie. » Quoi de plus juste. Je ne vois pas pourquoi vous prenez fait et cause pour Millerand puisque, paraît-il, il a agi sous sa responsabilité personnelle. Serait-ce par solidarité des intellectuels ? Je n’incrimine pas. Mais de quel droit, je vous le demande, Millerand at-il accepté de faire partie d’une combinaison ministérielle sans consulter le groupe socialiste de la Chambre. Il croit avoir bien fait; pour moi, il a eu tort.

Quand vous dites dans votre article d’hier, l’action gouvernementale pourrait être discutée dans un congrès géné- ral, mais les groupes hostiles la tranchent en quelques phrases sommaires, au hasard de leurs rivalités. Donc Millerand aurait pu attendre cette décision.

J’estime que quand on appartient à un grand parti comme

le nôtre, on est tout entier à la démocratie et que l’initiative, dans la question qui nous intéresse, devrait sortir des représentants du monde du travail.

Millerand, oui ou non, devait-il consulter le groupe socialiste avant d’accepter une collaboration avec Galliffet ?

Je n’admets pas la diversion que veulent faire certains de nos concitoyens quand ils disent : Pourquoi chercher dans la conquête des municipalités l’action parlementaire, puisque vous ne voulez pas, pour le parti socialiste, l’action gouvernementale. Il y a entre ces deux actions un fossé très large qui les sépare et qu’il me serait facile d’expliquer.

A Millerand je dis Ne croyez-vous pas que M. Waldeck-Rousseau, en vous offrant le portefeuille du commerce, conséquemment de collaborer avec Galliffet, ministre de la guerre, n’a pas agi dans l’intention de diviser le parti socialiste ? Ne vous seriez-vous pas laissé prendre dans le piège du grand protecteur du grand syndicat patronal qui voulait, en 1898, terrasser le socialisme ? Quoi de déshonorant de l’avouer et de reprendre sa place de combat au milieu des siens dans les rangs socialistes.

Bien entendu, je n’ai point voulu dans cet article attaquer personne, je ne fais que répondre aux articles de ceux avec lesquels j’ai mené jusqu’alors le bon combat.

Et la Petite République publiait cette réponse de

Coutant répond copieusement à la courte ligne de l’article de Jaurès qui le concernait. On verra par sa lettre qu’il ramène tout le débat à l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau. Il s’y déclare opposé et reproche à Jaurès de professer une opinion contraire.

Cependant il ne va point jusqu’à excommunier notre ami.

le déclare formellement; il s’étonne même que celui-ci se sente visé par le manifeste.

Coutant prouve ainsi qu’il connaît mal le sens et la lettre du document qui porte son nom. Qu’il le relise et il verra qu’en le signant il a voulu « en finir avec une politique prétendue socialiste, faite de compromissions et de substituer à la politique de classe et par suite révolutionnaire du parti socialiste… »

Cette politique de compromissions et de déviations remonte à plusieurs années. L’arrivée d’un socialiste au pouvoir n’a fait qu’en révéler la contradiction avec celle de Coutant, du moins avec celle des auteurs, sinon des signataires du manifeste.

Le cas de Millerand ne peut donc être considéré comme la cause, mais simplement comme le prétexte de la scission. D’ailleurs le document conçu et rédigé par les citoyens

. Guesde, Vaillant, Lafargue, et au bas duquel figure la

signature de Coutant, « compte sur les travailleurs de France pour signifier à ceux qui tenteraient encore de les détourner de leurs intérêts et de leur devoir de classe que l’heure des dupes est passée ».

Si Coutant avait connu dans ses plus secrets replis la pensée de ceux dont il a signé la prose, il ne me contredirait point lorsque je dis que cette phrase décèle le vrai sens du manifeste. Elle caractérise l’attitude de Vaillant et de Guesde à l’égard de Jaurès et de la Petite République depuis le meeting du Tivoli Vaux Hall.

Lorsque je proposai, il y a un an, de réunir les délégués des groupes socialistes devant qui Jaurès exposerait l’affaire Dreyfus et ses conséquences, lés camarades à qui je m’ouvris de mon projet y adhérèrent avec enthousiasme. C’était Breton, c’était Poulain, c’était Hamelin, beaucoup d’autres encore.

Le citoyen Vaiilant prévenu nous fit dire par Turot que, si nous donnions cette conférence qui eùt pris les allures d’une sorte de Congrès de l’ensemble du Parti, il lancerait contre nous un manifeste. Il fallut nous ineliner. Le manifeste est venu tout de même. Il devait venir, quoi que nous

Ce qu’il vise, en réalité, ce n’est pas Millerand, mais bien

l’unité du Parti dont ses auteurs ne veulent à aucun prix. La preuve? je la trouve dans l’attitude contradictoire de Vaillant et de Guesde avant et après le meeting du Tivoli. Vaillant fut des premiers qui encouragèrent Jaurès dans sa campagne en faveur de Dreyfus. Guesde, de son côté, prodiguait à notre ami les félicitations, et je me rappelle avoir eu avec lui des entretiens à la Chambre à la suite desquels je me reprochais mes hésitations.

Ce n’est qu’après le meeting où nous fimes acclamer par six mille socialistes présents l’œuvre d’unification du Parti que Guesde et Vaillant découvrirent subitement les périls encourus par le socialisme dans la campagne Dreyfus.

partir de ce moment notre compte fut ouvert. Le manifeste d’excommunication dont on nous frappe n’en est que le règlement.

Coutant n’a pas vu ou n’a pas pressenti toute la portée de l’opération à laquelle il s’associait; ni Sembat, ni Breton, ni Pastre, ni les autres. Car je ne peux croire une seule minute qu’ils aient le moindre motif de nous condamner, de suspecter notre socialisme.

Quand done et comment aurions-nous méconnu les de-

voirs et la tactique de classe du prolétariat? C’est surtout devant le corps électoral que les militants d’un parti doiveni se montrer. Eh bien, je propose, en ce qui me concerne, à nos exécuteurs de comparer nos professions de foi. La mienne ne péchait pas par l’abondance. Elle tenait en quelques lignes. Elle plaçait ma candidature, conjointement avec celle de mon ami Givort, porté dans la circonscription voisine, sous le vocable révolutionnaire. Elle réclamait la socialisation des instruments et des produits du travail; elle affirmait l’internationalisme, la lutte de classe. Elle déclarait la guerre au militarisme et au cléricalisme. Enfin, elle se terminait par une adhésion précise au communisme.

Que ceux des signataires du manifeste me dénonçant comme un prétendu socialiste, un dupeur du prolétariat, et comme ayant méconnu la lutte de classe, qui ont arboré aussi franchement le drapeau communiste de l’expropriation capitaliste et de la lutte de classe, lèvent la main!

Il est vrai que j’ai été battu. Ça m’apprendra à ne pas af-

ficher les articles de députés radicaux recommandant ma candidature! Ça m”apprendra à ne consentir dans un intérêt électoral aucune compromission avec les partis bourgeois ni aucune diminution de la doctrine socialiste. Mon échec aurait dù me valoir au moins les circonstances atténuantes.

Ce qui me console, c’est la certitude que, à part les trois rédacteurs du bref d’excommunication dont je suis frappé avec Jaurès et Rouanet, et Viviani, et Fournière et les autres camarades, tous ceux qui l’ont signé n’en pensent pas un mot.

Témoin Coutant qui se figurait que le cas de Millerand était seul en question et qui s’en voudrait de jeter l’anathème à des citoyens qu’il estime.

Que la participation d’un socialiste au gouvernement bourgeois soulève parmi nous des controverses, rien de plus naturel. Le cas s’est présenté avec une brusquerie qui

n’a pas permis au parti de l’étudier. Puisque Millerand dé- clarait n’engager que sa responsabilité personnelle, il fallait prendre acte de sa déelaration, et l’attendre à ses actes pour le juger. Il fallait surtout ne point exploiter l’incident contre les autres socialistes et en prendre prétexte pour briser l’unité naissante du parti.

Mais trois hommes ont jugé pour tout le monde, ont con- damné pour tout le monde, et ont exécuté leur sentence. Il y a en France deux cent mille militants socialistes. Ces deux cent mille citoyens ont un cerveau, une conscience. Ils étudient, ils savent, ils agissent de leur propre mouvement. Ils n’ont donné à personne procuration pour penser et pour parler à leur place. Ils eussent étudié et résolu la question avec autorité. Mais les trois rédacteurs du bref d’excommunication ne les estiment pas suffisamment majeurs. Ils les tiennent en tutelle. Ils parlent pour eux, jugent pour eux, pensent pour eux. Ils se rassemblent tous les trois dans un coin et ils prononcent le dogme sans appel.

C’est abusif. Le Parti socialiste français a atteint son âge de majorité. Il entend gouverner sa conscience à sa guise. Lui qui a la prétention de révolutionner le monde, d’affranchir l’humanité, c’est bien le moins qu’il s’affranchisse lui-même, qu’il rompe les lisières où on le tient. Il y a des groupes admirables de science, de décision, de dévouement. Voyez cette Fédération de l’Est; lisez ses journaux et dites-moi, après cela, si les citoyens qui la composent excèdent l’ambition permise en voulant formuler eux-mêmes leur volonté. Voyez cette Fédération des Ardennes. Voyez aussi nos camarades de Grenoble, si studieux, si résolus. Et ceux de Marseille!

Et l’on veut continuer de maintenir dans l’obéissance passive, dans le mutisme religieux des chapelles cette démocratie socialiste qui est majeure, qui est capable, à l’heure présente, de gouverner le monde.

Il y a là un anachronisme que le prochain congrès effacera. Militants socialistes de France, émancipez-vous!

La Petite République du jeudi 20 publiait de Gustave Rouanet cette Lettre ouverte au Citoyen Bénézech, dé- puté de l’Hérault

Je n’ai pas été peu surpris de trouver votre nom au bas du bref d’excommunication lancé par Guesde et Vaillant contre les membres du groupe socialiste restés fidèles l’esprit d’union et de concorde qui présida, en 1898, à l’élection de tous les membres de notre parti.

Vous, citoyen Bénézech, qui, jusqu’à ces derniers temps, vous réclamiez du socialisme seul, sans acception de chapelle ou d’église, vous, militant de la première heure, qui connaissez la somme de dévouement infatigable apportée la propagande socialiste par ceux que votre manifeste appelle les « dupeurs » du prolétariat, — comment avez-vous pu flétrir ces camarades de lutte de vingt ans et, sans respect pour le souvenir des batailles livrées ensemble, les dénoncer au mépris du peuple ?

Que des jeunes gens comme Carnaud, co-signataire du manifeste, s’arrogent le droit de penser que nous avons dû

« accepter » sa doctrine pour venir au socialisme et qu’il condamne notre attitude tout en condescendant jusqu’à ne pas souscrire à quelques violences injurieuses de forme, à »

la rigueur, sa sévérité, mêlée d’indulgence protectrice, nous surprend moins qu’elle ne nous afllige. Mais vous! condamner sans discussion et sans appel, sans même les entendre, des camarades comme Fournière, Calvinhac; vous élever contre la politique ardemment socialiste, autant qu’inflexiblement républicaine de Jaurès, Gérault-Richard,

Citoyen Bénézech, en signant le document qui a la pré- tention de nous mettre au ban du socialisme, vous avez commis plus qu’une erreur : une faute grave que vous aurez à cœur de réparer, j’en suis convaincu, quand vous vous serez rendu compte du tort qu’elle fait au socialisme dans la région que vous représentez.

Je la connais bien, cette région, et aussi mes amis, flétris comme moi. Nous l’avons parcourue dans tous les sens, moi, il y a vingt ans, à l’aurore de la formation du parti socialiste actuel, mes amis Jaurès, Viviani, Millerand plus ré- cemment, quand ils sont allés défendre votre candidature et celle du citoyen Pastre, dont la signature coudoie la vôtre sur le même document accusateur.

Les électeurs, envers qui vous avez contracté des obligations que, pour l’honneur du parti, vous devez tenir, sont des républicains avancés et des socialistes sans épithète. Ils se sont peu inquiétés de savoir à quelle parlotte parisienne, étrangère au Parlement, vous vous feriez inscrire. Ils ont voulu aflirmer la République et le socialisme, et c’est tout.

Les socialistes vous ont envoyé au groupe d’Union pour continuer et étendre l’œuvre commencée en 1893, poursuivie cinq ans durant avec tant de vaillance, de maîtrise et d’éclat par Jaurès, Millerand, Viviani, que vous accusez aujourd’hui d’avoir « dupé » le peuple. Comment justifierezvous, devant vos commettantis, la rupture violente avec

Je laisse de côté le grief tiré contre nous de notre attitude dans l’affaire Dreyfus par quelques-uns de vos co-signataires. En effet, malgré les objurgations de certains membres du Parti ouvrier, vous n’avez pas hésité à présider une réunion organisée par les défenseurs de l’innocence de Dreyfus. Vous n’êtes donc pas de ceux que laissait indifférents la cause du Droit et de la Justice.

Reste le second grief, l’entrée de Millerand dans le cabinet Waldeck-Rousseau. Le parti socialiste, dites-vous, ne doit, en aucune circonstance, s’allier au parti bourgeois, il veut rester pur de toute compromission. Citoyen Bénézech, laissez-moi vous rappeler que jamais le parti socialiste n’a considéré comme une compromission le fait de s’allier aux diverses fractions républicaines pour défendre la République contre la réaction. C’est ainsi qu’en 1897, la candidature Carnaud, à Marseille, se posant à la fois sur le terrain de la défense républicaine et des revendications socialistes, vos amis du Parti ouvrier me demandèrent de solliciter les adhésions de Leydet, de Pelletan, de Lockroy, etc., en faveur de Carnaud.

Vous-même, l’an dernier, avez invoqué la nécessité d’une coalition pareille, pour déterminer les républicains à vous donner leurs voix. Et les républicains ont répondu à votre appel. Ils ont fait triompher votre candidature, parce qu’ils considéraient qu’un socialiste, mieux que tout autre, dé- jouerait à la Chambre les tentatives criminelles d’un ÉtatMajor clérical et césarien prêt à tout.

Et aujourd’hui, vous condamnez Jaurès qui ne fut pas seulement l’ouvrier du Droit et de la Justice, mais encore la sentinelle vigilante de la démocratie, par qui les attentats projetés furent rendus impossibles! Vous condamnez Millerand, qui reprend et consolide l’œuvre de Jaurès, en acceptant de collaborer à la défense de la République ! Et cela brutalement, sans discussion, sans que ni vous ni vos commettants aient été consultés, sans que le parti socialiste se soit prononcé, avant aucun acte de Millerand, à l’heure où de toutes parts arrivent à notre camarade socialiste, porté au ministère par la force des événements autant que par la volonté des hommes, l’expression et le témoignage de la France socialiste et syndicale!

Citoyen Bénézech, je vous le dis en toute franchise: l’adhésion par vous donnée à l’accusation de trahison jetée à la face de Millerand, de Jaurès et de leurs amis, est en contradiction violente avec votre passé de militant étranger

aux rivalités de chapelles et aux jalousies de personnes.

Elle est en contradiction avec le passé de probité politique

qui est le vôtre, car elle creuse un fossé entre vous et l’immense majorité des républicains et des socialistes qui

sont vos mandants et qui approuvent l’attitude de Jaurès

et de Millerand. Enfin elle attriste les vieux camarades comme moi, obligés par votre subite agression de vous faire

face et de se partager entre vous et les adversaires irréduc-

tibles du socialisme.

Lisez, en effet, La Libre Parole, l’Intransigeant. Vous êtes dans les rangs de ceux que Drumont loue et que Rochefort applaudit. Cela doit suffire à vous montrer que, selon l’expression de Bebel, vous êtes du mauvais côté de la frontière socialiste, puisque vous êtes du côté de ses ennemis.

La Petite République publiait le même jour les protestations suivantes: jai formellement déclaré à Zévaès, en présence de té- moins, que je me refuserais à signer tout manifeste dont on ne m’aurait pas donné lecture au préalable, déclaration que j’avais déjà faite avec Carnaud, au sein du conseil ” national, en présence de Guesde et de Lafargue.

Je désapprouve toutes les critiques qui ont été faites contre certains membres du parti socialiste, puisque l’ancienne tactique de la lutte de classe, qui consistait à ne jamais contracter d’alliance avec les partis bourgeois, a été abandonnée depuis bien longtemps déjà par tous les signataires de ce manifeste, sans qu’aucun d’eux ait jamais

Cordiale poignée de mains, ‘

Déclaration du citoyen Pastre et de son comité

Le comité électoral socialiste, après avoir entendu les

explications du citoyen Pastre, qui regrette les termes agressifs du manifeste, s’associe à son député pour hâter la convocation d’un Congrès national de toutes les fractions socialistes et résoudre la crise par l’Unité socialiste. Député du Gard Déclaration de Maxence Roldes Montceau-les-Mines, 18 juillet, 3 h. 55, soir,

Oui, merci pour l’avoir aflirmé : Je suis, comme aux premiers jours de la glorieuse « déviation », avec vous en communauté absolue de conscience et de pensée.

Puisque le débat est ouvert, je sors de l’impasse, je demande la parole, et j’adresse au journal une déclaration qui me libère de la torture morale qui m’était infligée par un sentiment de discipline.

vous, respectueusement et bien affectueusement dé-

La Petite République du vendredi 21 publiait les

protestations et communications suivantes

Par les batailles du Creusot et de Montceau-les-Mines éloigné de Paris, où je n’ai fait, en juin et juillet, que de très courtes apparitions, je n’ai pu assister à aucune des réunions au cours desquelles fut rédigé, discuté et adopté le « Manifeste à la France ouvrière », manifeste dont je n’ai eu connaissance, avant sa publication dans la presse, que par une lecture rapide.

Cette lecture m’a cependant suffi à le juger.

Le manifeste déchirait l’une des pages les plus admirables, les plus éclatantes de l’histoire socialiste, il condamnait la tactique hardie et féconde dont notre Jaurès — stupéfiant d’activité — se fit par la plume, par la parole l’entraînant et infatigable champion, tactique que dans la mesure de mes forces — et je remercie Jaurès de l’avoir rappelé — à ses côtés, et dès la première heure, j’ai résolument

Ce fut, je l’avoue, l’une des heures les plus angoissantes de ma vie de militant que celle où se posa pour moi le dilemme : ou me séparer de bons et sincères camarades de lutte ou paraître de ma signature désapprouver une tactique dont je m’étais affirmé — ce que je suis plus que jamais — partisan convaincu, prononcer avec la condamnation d’amis bien chers ma propre condamnation.

J’ai cependant laissé apposer ma signature au bas de ce manifeste, estimant qu’un désaccord momentané avec des camarades de combat est insuffisant à justifier les brusques, les définitives ruptures; j’ai laissé apposer ma signature pensant qu’un militant socialiste — quelque douloureuse parfois que puisse lui être cette attitude — doit savoir, dans son organisation, s’incliner devant les décisions de la majorité.

C’est ce que j’ai fait, non sans dire bien haut et au groupe d’alliance communiste du dixième dont je suis membre, et à tous mes amis socialistes, que j’étais en étroite communauté de pensée avec ceux que le manifeste frappait d’excommunication, non sans affirmer que l’excommunicâtion ne serait pas sans appel, et qu’au jour inévitable où tout le prolétariat socialiste serait appelé à se prononcer entre deux conceptions de combat de classe, l’une étriquée, inexacte, l’autre — telle que Jaurès l’a si remarquablement définie dans l’article « La lutte de classe » — plus haute, plus vivante, plus vraie, la minorité d’aujourd’hui se changerait en

Ce jour est venu.

La joie bruyante de nos adversaires communs est venue hâter l’heure du débat; par elle le huis clos des organisations se trouve brisé; par elle chacun de nous, libéré de l’étroite discipline de groupe, a l’impérieux devoir de se prononcer hardiment. En ce qui me concerne, voilà qui est fait.

Le citoyen Carnaud nous adresse la lettre suivante, en réponse à l’article du citoyen Rouanet paru hier matin :

Je ne saurais me plaindre des quelques lignes paternelles que vous consacrez à ma jeunesse, dans la Petite République du 20 courant, puisqu’elles me donnent l’occasion de rectifier une erreur que vous avez involontairement commise, et de présenter au Parti le rameau d’olivier.

Je ne me suis pas arrogé le droit de penser — ainsi que vous l’af- firmez — que vous avez dû accepter ma doctrine pour venir au

C’est moi, au contraire, qui suis un disciple obscur mais fidèle de la doctrine que Guesde a répandue sans compter, autour de lui, avec son ardeur infatigable et sa foi d’apôtre. Je n’ai eu à me trouver rigide, ni sévère, ni même indulgent envers aucun membre du parti socialiste. Je me suis contenté de faire entendre que des

hommes qui sont liés par une commune doctrine ne doivent pas se diviser sur une question de tactique. Dès la première minute, j’ai désapprouvé les termes offensants que j’ai souffert d’avoir vu employer contre des militants que je respecte et que j’aime. Je suis sûr que les partis bourgeois en seront, une fois de plus, pour leurs espoirs détruits, parce que l’entente va sortir plus forte que jamais du conflit qui a jeté momentanément la division dans nos rangs.

Je ne crois pas que ce soit trop demander à tous nos amis, dans quelque camp qu’ils se trouvent, que d’avoir à se garder de toutes les paroles aigres ou injustes auxquelles leur susceptibilité pourrait les entraîner. Que chacun garde modération et sang-froid, et la crise n’en sera que plus vite résolue. Il serait dangereux d’entreprendre une campagne de presse ou de réunions publiques qui ne pourrait qu’aggraver la situation actuelle. C’est une trêve générale qui doit être spontanément acceptée et observée de tous, jusqu’aux Congrès des différentes organisations qui vont être tenus incessamment. Cette trêve sera suivie de l’union générale du Parti. Dès lors, je ne croïs pas qu’il soit prudent ni sage de continuer à prendre prétexte d’un manifeste que la majorité de ses signataires désavoue pour continuer une querelle qui ne peut profiter qu’à nos adversaires.

J’écris en même temps une lettre au conseil national de mon organisation, afin de lui demander d’observer la trêve nécessaire que je propose à tous.

Recevez, mon cher Rouanet, les amiliés d’un jeune homme, un peu âgé déjà, qui a toujours eu la plus grande estime pour votre caractère et pour votre talent.

Lettre du citoyen Légitimus Paris, ce 18 juillet 1899,

Je n’ai pas besoin de vous dire que, uni de cœur et de pensée avec tous les vrais et sincères militants du Parti socialiste français, sans distinction d’école, de groupe ou de chapelle, je conserve entières pour vous, pour Jaurès et pour Millerand, ma sympathie, mon admiration et ma considération, qui sont celles de tous nos camarades de la Guadeloupe et des Antilles.

Agréez, mon cher Gérault, ma plus cordiale poignée de

Membre du Conseil national du Parti du conseil général de la Guadeloupe

Lettre du citoyen Brunellière

J’ai été péniblement affecté jeudi soir quand j’ai lu dans les journaux de Nantes le manifeste à la France ouvrière et socialiste, auquel mon nom a été apposé comme membre du Conseil national du Parti ouvrier français.

J’ai vivement regretté alors d’avoir été dans l’impossibilité de voir Jules Guesde avant mon départ de Paris, ne l’ayant trouvé ni chez lui ni au siège du Conseil national lundi et mardi dernier.

Il m’a fallu, du reste, quitter Paris mardi soir, car j’étais rappelé par la Fédération socialiste nantaise, qui était justement préoccupée de la situation à Nantes.

Si j’avais assisté à la séance du Conseil national où le manifeste a été discuté, j’aurais refusé de nr’associer aux reproches et aux attaques dont vous avez été l’objet avec plusieurs de nos amis. D’ailleurs, étant secrétaire général de la Fédération socialiste nantaise, mon adhésion à un acte politique de l’importance du manifeste l’engageait aussi bien que moi, et je n’avais pas le droit de le faire sans la consulter.

La Fédération se réunit mercredi prochain ; la question est posée, elle sera discutée et résolue. Jusque-là, je n’ai pu faire qu’une chose, c’est d’écrire à Jules Guesde pour lui demander de ne pas engager ma signature sans me consulter, étant donnée ma situation vis-à-vis de la Fédération socialiste nantaise.

Ceci étant bien établi, j’ajoute que tous les socialistes nantais considèrent le parti socialiste comme un parti de classe qui doit rester intangiblement révolutionnaire, mais qu’ils veulent aussi son unité d’action. Ils considèrent celle-ci comme devenant plus nécessaire à mesure que le parti se développe et prend une place plus large dans les destinées du pays et dans celles du prolétariat international.

La bourgeoisie se fait illusion d’ailleurs en pensant que la crise actuelle du socialisme l’arrêtera dans son dévelop8 Ag)

pement, car les crises de croissance prouvent plutôt la vitalité des êtres comme des partis.

Le socialisme attire de plus en plus à lui toutes les forces du prolétariat, qui devient conscient de ses intérêts de classe, mais ce fait, loin d’amener une atténuation des tendances révolutionnaires du parti, ne fait que les accentuer.

Les observations que j’ai faites aussi bien dans les milieux parisiens que dans ceux de la région nantaise m’en donnent la conviction profonde.

De plus, il me semble que nous touchons au moment où Vunité d’action des organisations socialistes va passer dans les faits. Est-ce que le courant irrésistible de la prochaine révolution prolétarienne et socialiste laissera le temps aux discussions intestines de se propager ?

Vous me considérez peut-être comme optimiste, et, certes, je le suis comme tous ceux qui ont une foi absolue dans notre cause.

Je vous serre, cher citoyen Jaurès, confraternellement la

Lettre du citoyen Raymond Lavigne

Dés que, hier soir, je lus dans la Petite République la lettre de mon ami Calixte Camelle à vous adressée, je télégraphiai au journal pour lui demander de rectifier le poft-scriptum de cette lettre, qui ne pouvait être que le fait d’une erreur.

« La signature de Lavigne au bas du manifeste a été apposée malgré ses protestations », disait Camelle! Je ne peux pas m’expliquer comment Camelle a pu écrire cette affirmation, qui ne tend à rien moins qu’à accuser Jules Guesde d’une malhonnéteté, et qui est une inexactitude. Camelle s’est trompé, et il sera le premier à le

J’affirme, moi, que lorsque Guesde s’est servi de ma signature il en avait pleinement le droit, en vertu de l’usage consacré par tous les précédents dans notre parti: que tout document émanant du Conseil national doit être signé de la totalité des membres qui le composent, qu’ils aient été ou non présents à la séance où ils ont ‘ été convoqués pour l’adopter ou le discuter. ,

Que cet usage n’offre pas d’inconvénients dans la pratique, ceci est une question à examiner, et l’incident du manifeste est de nature , à y faire réfléchir. Mais jusqu’à ce que le Congrès national ait décidé

d’y apporter une modification, l’usage persiste ; et quel que soit mon sentiment sur le manifeste lui-même, ce serait déloyal de ma part de reprocher à Guesde d’y avoir mis ma signature alors qu’il en avait le droit.

J’ajoute que ni moi, ni vous-même, ni personne ne peut se laisser aller à croire Guesde capable d’abuser d’une signature malgré une

J’ai, il est vrai, écrit une lettre à Guesde le jour même où paraissait le manifeste. Dans cette lettre je lui exprimai mes craintes que ce document, dont je connaissais le projet, mais nullement le texte, ne contint, à côté des affirmations théoriques, des critiques pouvant être interprétées par le public comme malveillantes à l’adresse de Millerand ou d’autres. Et je disais que ce serait à mon avis une faute que je déplorerais.

Je regrette certainement que ma lettre n’ait pas été écrite plus tôt, peut-être eût-elle eu pour effet de modifier le projet arrêté. C’est ma faute. Mais je le répète, Guesde ne peut pas être accusé d’avoir passé outre à une protestation qu’il ne connaissait pas.

J’avais montré à Camelle la copie de ma lettre à Guesde. Il connaissait donc ma protestation prématurée. Mais où il a commis une erreur grave, c’est d’avoir cru qu’elle était parvenue à Guesde avant la publication du manifeste.

Voilà toute la vérité.

Vous trouveriez étrange si je terminais cette lettre sans exprimer mon opinion sur ce qui fait l’objet des préoccupations et des commentaires de tout le monde socialiste. Je le dirai très sincèrement et sans dissimulation.

Non, je n’approuve pas la forme agressive du manifeste à l’égard de militants socialistes dont il est permis d’apprécier diversement certains actes accomplis en dehors de tout concert, en coups de têle, mais dont les intentions ne peuvent être suspectées. Je n’approuve pas non plus l’absolutisme avec lequel est formulé l”empêchement à toute pénétration de la classe bourgeoise par l’élément socialiste, l’Etat bourgeois pouvant se comprendre depuis les conseils municipaux jusqu’au gouvernement, en passant par la Chambre et le Sénat, partout en un mot où il y a place à conquériretoù ily a avantage à « avoir des amis dans la place ».

Je ne crois pas, enfin, qu’il faille condamner les militants du socialisme à se renfermer a priori et perpétuellement dans une attitude hostile et hargneuse vis-à-vis de tous les hommes de la bourgeoisie, alors que malgré leurs intérêts de classe certains peuvent être amenés par la complexité des événements et le bouleversement croissant des esprits à se conduire volontairement ou inconsciemment, temporairement ou non, d’une manière utileau mouvement socialiste.

Le socialisme, en un mot, doit pouvoir profiter de tout ce qui est de nature à le servir et à rendre plus facile son avènement, sans pour cela jamais dévier de sa voie, laquelle lui est tracée par l’iné- luctable lutte de classe, déchaînée par le capitalisme.

Mais par contre, j’aperçois nettement l’énorme danger que courrait

le mouvement socialiste si, au lieu d’être protégé contre les déviations et les incertitudes — même au prix d’une moindre accélération — par une organisation méthodique du prolétariat, il devait désormais être abandonné à un système d’emballement et d’enthousiasme provoqué — certes bien facilement quand on est doué d’une incomparable éloquence et qu’on jouit de l’affection générale — au milieu d’une incohérente cohue de délégués innombrables venant de partout et de n’importe où avec un passé et une éducation socialistes. quelconques — ce que serait inévitablement votre « unité socialiste » tant caressée. Il y a longtemps, depuis le meeting du Tivoli Vaux Hall même, que je pressentais votre projet de « briser les organisations existantes » — dont la prudence gêne un peu vos magnifiques élans — pour renfermer la totalité du socialisme dans « un grand et beau navire », comme vous disiez l’autre jour, qui, galère unique, laisserait un total désastre si elle venait à chavirer! « Les organisations particulières sont devenues incapables de fixer avec autorité la méthode du parti. son intérêt et son devoir. C’est donc le parti tout entier qui doit être consulté. » Voilà ce que vous venez d’écrire, avouant ainsi, pressé par les événements, toute votre pensée, qu’au fameux meeting de Vaux Hall les organisations socialistes n’avaient peut-être pas bien saisie à travers les ménagements dont vous vouliez bien les gratifier momentanément. Eh bien, citoyen Jaurès, quel que soit votre enthousiasme convaincu pour la conception d’un parti unique en France, il ne serait pas juste de votre part de ne pas admettre la légitimité des résistances qui sont faites à votre projet de dislocation des organisations actuelles, par les vieux militants dont une longue vie et de laborieux efforts ont été consacrés à créer et à perfectionner sans cesse ce qu’ils considèrent, avec autant de conviction, de bonne foi et de désintéressement que vous pouvez en mettre vous-même, comme les plus précieux instruments de conquête socialiste par le prolétariat solidement constitué en parti de classe, discipliné et conscient de ses destinées. Pour ma part, je vous l’avoue, je croirai remplir un grand devoir en combattant de toutes mes forces votre projet de dislocation et de débandade aussi bien que « le système des faits accomplis avec lesquels on veut faire marcher le monde socialiste, bon gré, mal gré! » Cela ne m’empêche pas et ne m’empêchera jamais d’avoir pour votre personne, ainsi que pour Millerand, la sympathie affectueuse ja et la confiance que vous méritez, aussi bien que l’admiration que commande votre beau talent. Le prochain congrès d’Epernay — où je souhaiterais voir arriver en masse précisément les protestataires contre le manifeste — va permettre de vider à fond les graves questions soulevées par ce document dont les auteurs, j’en suis persuadé, contrairement toutes les mauvaises intentions que les passionnés leur imputent, ont eu surtout pour but de frapper un grand coup en en exagérant la brutalité, pour forcer le monde socialiste à réfléchir et à examiner s’il n’y a pas lieu de s’arrêter dans la voie où on voudrait le lancer. Je fais des vœux pour que de cette agitation des esprits, à mon avis salutaire, sorte pour le socialisme une nouvelle force d’expansion en même temps qu’une sécurité plus grande, et je vous prie

  • d’agréer, mon cher Jaurès, mes affectueuses salutations.

La Petite République du dimanche 23 publiait la Lettre du citoyen Ferrero, député Mon cher Gérault-Richard,

Je viens d’adresser à Guesde la lettre ci-jointe. Les travailleurs qui nous ont donné mission de défendre leurs intérêts ne peuvent comprendre les querelles d’écoles; abattons d’abord le vieux monde capitaliste ; la société nouvelle ne peut surgir des spéculations des philosophes, mais de la réalité des faits.

Bien cordialement à vous, Prosper FERRERO

Ma lettre vient un peu tard, mais je la crois nécessaire.

Je ne puis laisser passer sans observations l’apposition de mon nom en bas d’un manifeste dans lequel sont excommuniés des militants que je me suis habitué à considérer comme de vieux et solides amis avec lesquels je suis en relations depuis que j’ai l’âge d’homme, qui ont lutté à nos côtés et qui se retrouveront avec nous dans les batailles de

Dans notre région les groupements socialistes ont éprouvé un pénible sentiment en lisant le document que vous avez livré à l’opinion.

Votre nom, celui de Lafargue, sont associés dans la masse socialiste à ceux de Millerand, de Viviani, de Fournière, de

Dans nos agglomérations ouvrières, les questions de tactique, de doctrine, d’école, passent au second plan; on

aime les socialistes qui luttent pour la bonne cause; Gé- rault-Richard et Jaurès sont de ceux-là. Le peuple, qui veut sincèrement l’unité socialiste, la veut complète et ne peutcomprendre nos divisions : par son bon sens, il nous contraindra à une fraternelle étreinte… et ainsi sera terminée cette querelle que je n’aurais jamais voulu voir surgir.

Bien affectueusement à vous,

Député de Toulon La Petite République du lundi 24 publiait la communication suivante Lettre du citoyen Dufour, député Issoudun, le 21 juillet 1899,

Signataire du manifeste publié par le Parti ouvrier fran- çais et le Parti socialiste révolutionnaire, permettez-moi de vous dire qu’il n’a jamais été dans mon intention de vous viser particulièrement ni les camarades formant la fraction indépendante du Parti.

L’entrée d’un des nôtres dans un ministère qui compte dans son sein un Galliffet est la cause de ma protestation, toute légitime il me semble, vu que je ne saurais admettre aucune compromission avec le fusilleur de mai.

Le sang de nos pères, de nos sœurs, de nos frères, non encore refroidi, est toujours là pour nous obliger à avoir la plus grande répulsion à l’égard de l’auteur de la semaine

Applaudissant à l’organisation d’un grand congrès socialiste, seul moyen à mon avis de trancher les différends existants, j’ose espérer qu’après discussion l’entente se fera entre les diverses écoles, et que le parti socialiste tout entier, uni dans une même pensée, fondera une organisation symbolisant l’unité des travailleurs, tout en préparant le triomphe de la classe prolétarienne.

Agréez, mon cher Jaurès, mes fraternelles salutations. Conseiller général, député de l’Indre

Suite de la discussion, à la Chambre, de la proposition de loi, adoptée par le Sénat, portant modification de la loi du 2 novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements

Suite de la séance du jeudi 21 décembre

M. MEsurREUR. — Monsieur Cadenat, voulez-vous me permettre un mot ?.. Lorsque j’ai eu l’honneur d’être ministre du commerce, j’ai fait appliquer la loi. /Très bien! très bien! à gauche)

de nos collègues qui fut aussi ministre du commerce et savezvous ce qu’il me disait hier? « Moi-même j’ai voulu faire appliquer la loi; j’ai même fait dresser des procès-verbaux contre les industriels qui ne s’y conformaient pas, mais — ajouta-t-il — savez-vous ce qui est arrivé? C’est que les pré- fets se sont arrangés pour faire acquitter les industriels par les tribunaux. » /Exclamations et rires sur divers bancs)

M. CuexeL. — La loi est applicable à tout le monde!

M. Lasres. — Les préfets sont capables de tout! /Nouveaux rires)

M. CApENAT. — Messieurs, ce sont les paroles textuelles d’un ancien ministre du commerce…

Plusieurs membres. — Quel est-il ? Faites-le connaître !

M. CADENAT. — Je ne suis pas à la tribune pour dénoncer le collègue qui a bien voulu me dire cela ; s’il veut se nommer, il le fera lui-même. M. Louis Ricarp (Seine-Inférieure). — Le ministre dont ù parle M. Cadenat n’est pas un ancien ministre du commerce, c’est un ancien ministre de la justice. M. CADENAT. — Qu’importe? Le résultat est le même. /On M. Louis Ricarp (Seine-Inférieure). — Hier, en effet, dans la salle des Pas-Perdus, parlant de la loi de 1892, je soutenais la thèse qui a été brillamment défendue à la tribune par le ministre du commerce d’aujourd’hui, M. Millerand, et je disais qu’il y avait un grand intérêt pour les ouvriers à faire voter le projet de la commission, parce que la loi de 1892 était inapplicable et inappliquée ; qu’à mon passage au ministère, ayant M. Mesureur pour collègue, j’avais voulu faire appliquer la loi, que des procès-verbaux avaient été dressés, et les tribunaux saisis. Je n’ai pas dit que des préfets s’étaient « arrangés pour faire acquitter les industriels ». J’ai dit que, malgré les instructions que j’avais données, les inculpés avaient obtenu des ajournements auxquels je n’avais pas consenti. M. CADENAT. — Puisque vous vouliez exécuter la loi et que vous étiez ministre. M. Louis Ricarp (Seine-Inférieure). — Je n’étais plus ministre lorsque je l’ai appris. M. CaneNAT. — Messieurs, il se peut que j’aie mal entendu, mais il me semble bien, mon cher collègue, que vous avez prononcé le mot de « préfet ». Admettons que je me sois je n’ai pas l’habitude dé contredire en public ce que j’ai dit dans une conversation, bien qu’elle ne fût pas destinée être rapportée à la tribune /Très bien ! très bien!) Mais enfin, puisque vous introduisez ce nouvel usage, il est très heureux que, dans l’habitude journalière de chacun de nous, et dans la mienne notamment — puisque vous voulez bien me mettre en cause — on puisse toujours répéter en public ce qu’on a dit dans les couloirs de la Chambre. J’ai dit dans les couloirs de la Chambre hier — et ce propos n’était pas, je le répète, destiné à la publicité de cette tribune…

M. CADENAT. — Ah! vous ne m’en avez pas avisé, mon cher collègue. /On rit}

M. Louis Ricarp (Seine-Inférieure). — Faudra-t-il donc que, désormais, lorsque nous aurons des conversations avec des collègues, nous ayons le soin d’indiquer qu’elles ne sont pas faites pour être rapportées à la tribune ? Pour ma part, je ne prendrai pas plus cette précaution dans l’avenir que je ne l’ai prise dans le passé. J’ai dit hier et je le répète que j’avais prescrit de poursuivre et qu’un fonctionnaire administratif, un préfet, est intervenu pour contredire les ordres que j’avais donnés. Ce préfet a obtenu qu’un industriel ne füt pas poursuivi, comme je l’avais voulu, et ne füt condamné que beaucoup plus tard. Je ne veux pas dire autre

le ministre du commerce, je le sais, est au courant des faits auxquels vous venez de faire allusion; je n’ai pas voulu ies dévoiler à la tribune. Je ne croyais pas qu’une indiscrétion les y apporterait ; mais il n’y a aucun inconvé- nient à ce qu’on le sache. {Très bien ! très bien!)

M. CapenaT. — Messieurs, j’aurais commis, paraît-il, une indiscrétion parce que j’ai fait allusion à des propos qui ont été tenus devant vingt ou trente collègues dans les couloirs. Ah! si vous ne l’aviez dit qu’à moi seul, c’eût été bien

M. Louis Ricarp (Seine-Inférieure). — Je n’avais pas l’honneur de vous connaître.

M. CADENAT… — Dans ce cas, ce que vous avez bien voulu certifier vous-même, j’aurais évité de l’apporter à la

tribune. Mais, par le raisonnement que vous avez tenu, vos paroles ont pu convaincre une vingtaine de collègues qui les ont entendues. Dans tous les cas, je ne vous avais pas nommé, vous pouviez ne pas vous nommer vous-même, M. CADENAT. — Ou plutôt, si vous voulez, vous n’étiez $ pas visé, puisque je parlais d’un ancien ministre du commerce et que vous étiez ministre de la justice. /On rit) M. Louis RicArpD (Seine-Inférieure). — Jamais je ne contredis en public ce que j’ai pu dire en particulier. M. LE PRÉSIDENT. — Chacun tirera de l’incident la moralité qu’il comporte. /Très bien! très bien!) M. CADENAT. — Je crois qu’il n’y a rien d’immoral dans ce que jai dit /Rires) à moins que l’on ne voie dans mes paroles autre chose que ce qu’elles signifient. Je dis donc qu’il n’a tenu qu’à la volonté des patrons que la loi ne füt pas appliquée ; elle aurait pu l’être, s’il y avait eu, depuis qu’elle a été votée, des ministres tels que celui que nous avons aujourd’hui /Ah! Ah! sur divers bancs) Eh bien, pour faire en sorte que les enfants mineurs n’aient pas à subir aussi longtemps que le veut la commission du travail la mauvaise humeur, la mauvaise volonté des patrons, j’ai déposé un amendement tendant à ce qu’au bout d’une période d’une année, la journée de travail soit réduite à dix heures et demie, et qu’au bout d’une nouvelle période d’une année, la journée de travail soit réduite à dix heures seulement. /Applaudissements à l’extrême gauche) J’estime que le délai que je donne aux industriels est suffisant pour qu’ils puissent se préparer à l’application de la nouvelle loi. Il ne s’agit pas d’agir comme vous l’avez fait jusqu’à présent. Toutes les fois qu’une loi faite dans l’intérêt des ouvriers vient en application, pourquoi faut-il que toujours il y ait empêchement de la partdes industriels et des patrons”? /Dénégations au centre)

Nous l’avons bien vu pour la loi sur les accidents ! Si nous avions écouté MM. les industriels, elle ne serait pas encore

Plusieurs membres au centre. — Les patrons ne se sont pas plaints.

M. CADENAT. — Aujourd’hui on nous dit : les ouvriers eux-mêmes ne veulent pas de l’application de la loi de 1892. Je sais de quelle façon MM. les industriels agissent pour arracher à leurs ouvriers des signatures qui sont contraires à leur intérêt!

Je n’ai pas à m’arrêter à toutes les pétitions que vous pourriez faire, et qui porteraient des signatures d’ouvriers demandant qu’on n’applique pas une loi qui est conforme

Je dis, messieurs, que lorsqu’il s’agit d’une loi inté-

é ressant les ouvriers, il y a toujours de l’obstruction de la part des patrons; mais lorsqu’il s’agit d’une loi qui frappe les ouvriers, lorsqu’il s’est agi, par exemple, comme on le rappelait tout à l’heure, des lois qualifiées à juste titre de « scélérates » dans la Chambre, vous n’avez pas attendu longtemps pour les appliquer ; et encore de quelle façon !.. {Applaudissements à l’extrême gauche. — Interruptions au

Est-ce que quelqu’un en douterait? Faudrait-il vous donner quelques exemples? Je ne vous en citerai qu’un, pour votre mortification. /Exclamations au centre. — Très bien ! très bien! à l’extrême gauche)

Un père de famille a deux enfants : l’un d’eux est condamné dans le procès des anarchistes espagnols à Montjuich, pendant que l’autre, le cadet, fait son service militaire. Ce père de famille, âgé de soixante ans, après quarante ans de résidence à Marseille, est expulsé par suite de

( Vapplication de vos lois scélérates. /Applaudissements l’extrême gauche)

Croiriez-vous que j’aie obtenu justice lorsque j’ai demandé aux ministres qui se sont succédé sur les bancs du Gouvernement depuis deux ans de faire revenir en France ce malheureux qui avait tous ses intérêts dans notre pays?

Vous vous tromperiez étrangement. Ce malheureux est encore sur la terre d’éxil à l’heure où je vous parle.

Un membre au centre. — Quelle était la nationalité de cet homme ?

M. CapexaAT. — C’est un Italien.

Les ministres n’ont pas encore voulu donner satisfaction à ce vieillard, qui, quoique Italien, est Français de cœur, puisqu’il y a quarante ans qu’il s’est fixé dans notre pays.

Je conclus en exprimant l’espoir que vous voudrez bien manifester toute votre sollicitude aux enfants et aux filles mineures employées dans l’industrie et que vous adopterez l’amendement que je vous présente, qui a pour but de ré- duire à dix heures dans un bref délai le travail -de ces enfants et de ces jeunes filles et d’améliorer ainsi le projet de loi que vous présente votre commission. {Très bien! très bien! à l’extrême gauche et sur divers bancs à gauche)

M. Vaillant a déposé un amendement qui vise le $ 1°.

« $ 1°. — Les enfants ne peuvent être employés par les patrons ni être admis dans les établissements énumérés dans l’article 1° avant l’âge de seize ans révolus. »

Cet amendement porte les signatures de MM. Édouard

La parole est à M. Vaillant.

M. Épouarp VAILLANT. — Mon premier amendement a . pour objet l’admission des enfants dans les usines; il est ainsi formulé : « Les enfants ne peuvent être employés par les patrons ni être admis dans les établissements énumérés dans l’article 1“ avant l’âge de seize ans révolus. »

Si vous adoptez la proposition de la commission du travail, l’effet nuisible qui résulterait de cette décision serait réduit au minimum, parce que, par le fait même de l’admission à seize ans, ce ne serait plus des enfants comme dans ce moment-ci qui seraient compris dans la loi, ce serait des adolescents qui feraient la journée de onze heures. J’espère encore que vous ne voudrez pas voter la journée de onze

heures pour les enfants; mais, dans le cas où vous la voteriez, vous réduiriez par l’adoption de mon amendement les effets nuisibles de la loi; celle-ci pourrait alors être admise, puisque les enfants ne seraient plus frappés.

L’amendement que je propose en ce moment, je le proposerais, en tout état de cause, quelle que füt la durée de la journée de travail, parce qu’ily a là une raison majeure. En effet, il ne s’agit pas seulement ici de l’intérêt de l’individu, mais de l’intérêt de la race, compromis par un travail, un surmenage prématuré par l’admission au travail industriel de l’enfant trop jeune. Il y a intérêt pour la race à ce que l’admission des enfants dans l’industrie soit retardée. Vous savez que cette admission est plus hâtive en France qu’elle ne l’est dans les pays voisins.

M. Cuarzes FERRY, président de la commission du travail. — Je vous demande pardon, mais votre amendement s’applique en réalité à l’article 2 et la Chambre a décidé qu’on n’examinerait que les amendements se rapportant à l’article 3. Si vous proposiez dix-neuf ans au lieu de seize ans, ce serait régulier, mais, je le répète, votre amendement vise l’article 2 de la loi de 1892. La Chambre vient de prendre une décision contraire.

M. ÉnouarD VAILLANT. — L’amendement que j’ai déposé hier comprend dans son $ 1” la disposition que je viens de lire.

devais évidemment chercher, par un amendement, à réduire au minimum les effets nuisibles de cette disjonction.

même, monsieur Vaillant. Il faut respecter la décision de la M. Wazrer. — Respectez aussi le droit de l’orateur, Vous voulez maintenant porter la durée de la journée de travail de l’enfant de dix à onze heures. Pour que ce travail ne soit pas nuisible à sa santé, pour qu’il n’ait pas un effet absolument destructeur, tant au point de vue de l’individu qu’au point de vue de la race, il ne faut pas qu’il soit soumis à douze ans à onze heures de travail, il faut qu’il ne puisse être admis dans les ateliers qu’à un âge plus avancé. Je faisais à ce propos remarquer qu’en France plus que dans les pays voisins on fait entrer l’enfant de bonne heure dans les ateliers : en Allemagne, par exemple, la Gewerbe Ordnung n’admet l’enfant dans les ateliers qu’à partir de treize ans; mais en même temps la loi scolaire interdit qu’on fasse entrer une quantité d’enfants dans les ateliers avant quatorze ans, de sorte qu’en Prusse et dans l’Allemagne du Nord l’enfant n’entre à l’atelier qu’à treize, ou plutôt à quatorze ans. Quand il y est entré à treize ans, la journée de travail est réduite à six heures ; à partir de qua- torze ans, elle dure dix heures. Eh bien ! je demande que l’enfant n’entre dans les ateliers qu’à partir de seize ans, si vous changez la durée de la journée de travail. Les observations qui ont été faites montrent que si vous admettez l’entrée de l’enfant dans les ateliers avant éet âge, vous lui faites subir un travail qui est extrêmement nuisible, non seulement à sa santé momentanée, mais à sa crois-. sance, au développement et à la force de son organisme. En effet, à partir de treize ans le développement d’un enfant exige, non moins que pour l’enfant plus jeune, des ménagements considérables. Si vous examiniez la santé de vos propres enfants qui sont dans les collèges, je vous demande si vous accepteriez qu’ils entrassent à l’âge de treize ans dans les ateliers pour travailler ? et surtout pour travailler pendant onze heures !

M. ÉpouarD VAILLANT. — Il est certain que vous hésiteriez, parce que vous vous rendriez aussitôt compte que ce serait là un réel danger pour leur santé, un empêchement certain pour leur croissance. En effet, à cet âge, le squelette n’est pas encore formé, c’est alors surtout que les organes internes du thorax prennent avec lui leur accroissement. Et c’est à ce moment-là que vous allez faire subir à un enfant un travail exagéré qui enraye sa croissance et détruit dans son germe toute sa force organique ?

Voilà pourquoi je considère qu’il ne faut pas que vous puissiez admettre l’enfant dans les ateliers avant l’âge de seize ans, et surtout pour ce travail exagéré que vous voulez lui imposer.

Il faut songer aussi que l’enfant n’est pas comme l’adulte : il n’a pas de tissus de réserve qu’il puisse consommer; il faut, au contraire, qu’il acquière sans cesse pour assurer son dé- veloppement et sa croissance physiques. Le faire travailler pendant une journée de onze heures avant l’âge de seize ans, c’est compromettre sa santé et son développement organique.

Dans ces conditions, je vous demande, puisque vous avez

voté cette disjonction, d’en atténuer les effets nuisibles en décidant que le vote ultérieur que vous émettrez ne s’appliquera pas aux enfants de douze et treize ans, comme le voulait jusqu’ici la loi du 2 novembre 1892, mais seulement aux enfants qui seraient arrivés à un âge suflisant pour pouvoir résister aux effets du surmenage industriel. . En outre de cela, à propos de l’examen physique qu’exige la loi de 1892, je vous demanderai d’accroître les garanties dans les articles ultérieurs. Il faut faire en sorte que l’enfant de seize ans ne soit admis dans les ateliers qu’à la condition que sa constitution et son développement soient suffisants, qu’il puisse résister à ce surmenage, et que son examen individuel le prouve.

Dans ces conditions, j’espère que vous ne voudrez pas compléter les effets menaçants de la proposition faite par

la commission du travail, et que vous les éviterez en décidant que l’âge d’admission ne pourra pas être inférieur

Je dépose entre les mains de M. le président une demande de scrutin. /Très bien! très bien! à l’extrême gauche)

Gouvernement, repousse l’amendement.

M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix le premier paragraphe de l’amendement de M. Vaillant et ses collègues.

Il y a une demande de scrutin, signée de MM. Villejean,

Nombre des votants.1/7 71.1. 4 CRC La Chambre des députés n’a pas adopté. Pour ladophon rer La Chambre des députés n’a pas adopté. Ont voté contre les citoyens Colliard, Jourde, Labussière et Pierre

N’ont pas pris part au vote les citoyens Chassaing et Narbonne.

Tous les autres citoyens ont voté pour. M. LE PRÉSIDENT. — Je donne lecture du deuxième para- graphe

jeune ouvrière de seize à vingt ans ne pourra jamais excéder la moitié de la durée de la journée de travail fixée par la loi pour l’ouvrier et l’ouvrière adultes. »

La parole est à M. Vaillant.

M. Épouarp VAILLANT. — Messieurs, la commission du travail a déclaré qu’une de ses principales préoccupations était de détruire les effets fàächeux résultant du rapport inexact qu’il y avait entre la durée du travail de l’enfant et la durée du travail de la femme et de l’adulte. Eh bien, mon amendement apporte la solution de ce problème, non pas au détriment, mais à l’avantage à la fois de l’enfant et de louvrier. Vous ne voulez pas, en effet, pour unifier la journée, que la durée de la journée de travail de l’enfant soit moindre que la durée du travail de la femme et de l’ou-

vrier adultes; et pour cela vous allongez la durée de la journée de travail de l’enfant.

Eh bien, faites au contraire que la journée de travail de l’enfant soit la moitié de la journée de l’adulte, et vous arriverez au même résultat industriel. Pour atteindre ce but il vous suflira, le travail de l’adulte étant séparé par le repos et le repas de midi, de décider que les enfants de la première équipe travailleront le matin, et ceux de la seconde le soir. Il y aura ainsi, si vous adoptez la journée de huit heures, quatre heures de travail pour les enfants et les adolescents et quatre pour d’autres enfants et adolescents travaillant l’après-midi. La séparation du repos et du repas de midi établissant une distinction très nette, il ne sera plus possible, avec une bonne inspection du travail, de mêler les

équipes du matin avec celles du soir; il n’y aura plus d’alternance ni de chevauchement; il ne sera plus possible d’avoir des équipes volantes qu’avec la commission nous

Je rappellerai que dans le pays industriel par excellence, en Angleterre, la loi qui règle les conditions du travail, la partie de la loi relative à l’industrie textile, a réduit la du-

rée du travail des adolescents et des femmes à cinquante-six heures et demie par semaine ; et, pour mettre la durée du travail de l’enfant en rapport avec la durée du travail des adolescents et des femmes, la même loi décide que la durée du travail de l’enfant sera la moitié de la durée du travail des adolescents et des femmes, soit vingt-huit heures par semaine. On a pu établir ainsi dans de meilleures conditions ce rapport exact que je demande et permettre le fonctionnement normal de cette industrie.

Sans préjuger de la décision ultérieure que vous prendrez relativement à la durée de la journée de travail, je vous demande de décider que la durée du travail de l’enfant ne sera jamais supérieure à la moitié de la durée du travail fixée pour l’adulte.

Vous pourrez alors, avec deux équipes d’enfants très distinctes ne pouvant jamais être mélangées ni chevaucher l’une sur l’autre, déterminer une durée de travail régulière.

Vous ne pouvez le nier, la solution qui consiste à proté- ger à la fois l’enfant et l’ouvrier adulte répond complète- ment au problème que la commission nous invite à ré- soudre : elle le résout à l’avantage de l’ouvrier et de l’enfant.

Je vous demande done d’adopter cet amendement et de décider que, quelle que soit la durée de la journée de tra vail que vous fixerez, l’enfant ne pourra jamais travailler plus longtemps que la moitié du temps fixé pour l’ouvrier adulte. /Très bien! très bien! à l’extrême gauche)

M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix le second paragraphe de l’amendement de M. Vaillant et ses collègues.

Il y a une demande de scrutin signée de MM. Walter,

Nombre des votants. .”.,.11 0101. AN ONENNNNSES

Pour adoption: eee MO OUEIERE

La Chambre des députés n’a pas adopté.

La Chambre des députés n’a pas adopté.

Ont voté contre les citoyens Colliard, Labussière, Narbonne, Palix et Pierre Vaux.

N’a pas pris part au vote le citoyen Chassaing.

Tous les autres citoyens ont voté pour.

M. Énouarp VAILLANT. — Je défendrai en même temps

3.— Les jeunes ouvriers et ouvrières, jusqu’à l’âge de dix-huit ans, ne peuvent être employés à un travail effectif de plus de quaire heures par jour coupées par un ou plusieurs repos dont la durée totale ne pourra être inférieure à une heure. » $ 4. — Les ouvriers et ouvrières adultes ne peuvent être employés à un travail de plus de huit heures par jour et de plus de trente-quatre heures par semaine comptées par l’entrée et la sortie de l’usine, du chantier, etc. » Ces huit heures de travail seront coupées par un ou plusieurs repos dont la durée ne pourra être inférieure une heure et demie et pendant lesquels tout travail, de quelque nature qu’il soit, sera interdit. » Le travail hebdomadaire cessera le samedi à midi. »

Sur divers bancs. — A demain!

Vous allez décider, messieurs.

Je consulte la Chambre sur le renvoi de la suite de la

(La Chambre, consultée, décide que la discussion continue.)

La parole est à M. Vaillant.

M. ÉpouARD VAILLANT. — Messieurs, je reviens, comme en 1806, défendre devant vous la cause de la journée de… huit heures. C’est la revendication essentielle, en régime capitaliste, de la classe ouvrière ; c’est la revendication pour laquelle se renouvellent chaque année, le 1° mai, les grandes assises du prolétariat où il inscrit cette revendication en tête de toutes les autres, la journée de huit heures, que je demande pour les adultes, en même temps que je demande la journée moitié moindre pour les enfants. La journée de huit heures est, on peut le dire, sur le point d’être acceptée dans le monde entier, non d’une manière ‘1 générale et légale, comme nous la voudrions voir établie par une loi qui protège le travail et les travailleurs, mais par la force même des choses.

La loi l’a déjà établie partiellement dans divers pays. C’est ainsi que déjà depuis de nombreuses années les ateliers fédéraux aux États-Unis sont régis par la loi du tra- vail de huit heures. Ce n’est pas seulement pour les ateliers fédéraux, mais encore dans nombre d’États, par exemple dans l’État de New-York, que nous voyons les travaux pu- blics exécutés sous la loi de la journée de huit heures. Les effets en ont été excellents, et chaque rapport fait par les gouvernements des États, aussi bien que par le gou- vernement des États-Unis, montre qu’on n’a qu’à se louer tous les points de vue, soit à celui du travail national, soit à celui de l’ouvrier, de cet établissement de la journée de ! huit heures. D’ailleurs, les États-Unis n’ont pas été les premiers à l’établir chez eux. La colonie de Victoria en Australie l’a établie et a démontré, par les faits, l’excellence de cette réforme. Elle l’a fait même dans des conditions peut- être difficiles. La colonie de Victoria avait été, en effet, un lieu de déportation pénale. Eh bien, la journée de huit heures fut l’un des éléments de la régénération de cette colonie. Il n’y a pas actuellement un pays où la classe ouvrière, à tous les égards, soit dans un état aussi prospère et aussi digne qu’en Australie. Des rapports récents l’ont démontré, et c’est un fait maintenant connu et publie, qui ne sera démenti par personne. Ce n’est pas seulement en Australie et en Amérique, mais

c’est aussi en Angleterre, que récemment la journée de huit heures est devenue la journée légale, la journée établie par la loi, pour tous les travaux de l’État.

C’est ainsi que dans les ateliers de la marine et dans ceux de la guerre, en un mot dans tous les ateliers qui sont sous la dépendance de l’État, la journée de huit heures est établie depuis quatre ans déjà, sans réduction des salaires. Les effets en ont été tels, que le Gouvernement, dans tous ses rapports annuels, n’a pas cessé d’aflirmer qu’il y avait lieu de se féliciter de l’établissement de la journée de huit heures, tant au point de vue du rendement qu’au point de vue de la satisfaction grandissante des ouvriers, en voyant que sans abaissement des salaires la journée de travail était réduite à huit heures.

le ministre du commerce disait, il y a quelques instants, qu’il jugeait impossible d’établir immédiatement la journée de huit heures.

Le gouvernement anglais, lui, n’a pas hésité à décréter pour tous les ateliers la journée de huit heures et à en réaliser l’application.

Je sais bien qu’à l’époque où il l’a fait, la journée de travail, dans les ateliers anglais, n’était pas aussi longue que dans les ateliers du gouvernement français ; cependant il n’a pas hésité, je le répète, à établir cette journée de huit heures, et il a obtenu le plus grand succès.

Mais ce n’est pas seulement dans les ateliers publics, dans les chantiers de la marine et de la guerre, que la journée de huit heures reçoit son application : l’usage s’en introduit également dans de nombreux ateliers de l’industrie privée.

En 1896, au cours de la discussion qui a eu lieu à cette tribune, on vous a rappelé l’expérience célèbre qui avait été faite dans les ateliers de construction mécanique de MM. Mather et Platt. Le rapport de M. Mather au Parlement anglais a démontré que dans ses ateliers privés de construction mécanique il avait retiré un grand avantage de la journée de huit heures, sans réduction de salaires, tant pour lui-même, patron, que pour ses ouvriers. À ce propos, je dirai que l’introduction de cette journée de huit heures dans l’industrie est non seulement d’intérêt privé mais aussi réellement d’intérêt national, que c’estune vraie ‘4 réforme d’intérêt public sans dommage pour personne.

Telle qu’elle est établie maintenant dans les cas particu- liers dont j’ai cité les exemples, la journée de huit heures ne nous donne pas la satisfaction que nous sommes en droit d’espérer, car nous voudrions limiter en même temps que la durée de la journée de travail l’intensité même du

travail. Or, il se trouve qu’à l’heure actuelle, la journée étant raccourcie et portée de dix heures ou de neuf heures à huit heures l’intensité du travail est augmentée et qu’on fait exécuter le travail aux pièces. C’est contre ce procédé que nous protestons. Dans tous les cas, il est certain qu’on réaliserait déjà un progrès très considérable si on réduisait le travail en durée, à ei nous vous demandons — sans insister aujourd’hui sur la question d’intensité de travail — de réduire la journée de La démonstration qui a été faite dans les ateliers publics de l’État anglais et de l’État américain, en Australie, dans des ateliers privés en Angleterre, dans certains ateliers Fe allemands et jusqu’en Russie, prouve que la production, . n’a pas été réduite quand on a réduit seulement la durée de la journée de travail. Ce n’est pas seulement dans les ateliers de construction mécanique, de chimie, mais aussi dans les ateliers de tissage que la journée de huit heures donne de bons effets.

Vous vous rappelez l’expérience que j’ai citée ici d’une maison de tissage de Brünn, dont le patron a déclaré que la réduction de la journée de dix heures à huit heures, bien ee loin de causer aucun préjudice, avait procuré de nombreux avantages à ses ouvriers, sans aucun dommage pour lui.

Mais ce qu’il nous faut, ce n’est pas une réforme locale et individuelle, mais la réforme, la journée de huit heures généralisée par la loi et capable alors de produire tous ses Si l’expérience faite dans les ateliers publics et privés montre que la journée de huit heures est avantageuse à la production, elle montre aussi qu’elle est pour les ouvriers plus avantageuse encore. Le fait est indéniable, et du moment qu’il est reconnu par les États voisins monarchiques, ilme semble qu’il serait

temps que l’État français le reconnût aussi.

Les ouvriers trouveraient dans la généralisation de la journée de huit heures par la loi un avantage considérable, car la réduction du travail, quand elle n’est pas établie pour une seule industrie, mais pour toutes, a pour effet

s immédiat de relever les salaires.

Ce relèvement résulterait de ce que la marchandise force de travail se raréfierait sur le marché, les bras inoccupés devenant occupés. C’est absolument évident.

Déjà l’expérience de la loi de 1892, si peu appliquée cependant, faisait déclarer à la commission supérieure du travail, dans l’extrait du rapport que je vous ai lu hier, que la réduction à dix heures de la journée de travail, dans nombre d’industries et la réduction à dix heures de la journée de travail des enfants n’avaient amené aucune diminution des salaires ; et cependant, par suite de l’inobservation de la loi, cet effet n’est que partiel. Il en aurait été bien autrement si la réduction avait été générale, ordonnée par la loi et appliquée par le fait de la volonté gouvernementale. Non seulement les salaires auraient été maintenus, mais ils auraient été relevés par les effets directs et indirects de cette loi, pourtant insuflisante.

C’est pourquoi nous demandons, non pas que l’expérience privée, non pas seulement que telle ou telle industrie éta- blisse la journée réduite de travail, mais que la loi l’établisse dans toutes les industries. Le relèvement individuel des salaires obtenu par la diminution des heures de travail dans telle ou telle industrie serait certes un progrès, mais ce ne serait qu’une expérience. Or, l’expérience est faite maintenant : la journée de huit heures est bonne, nécessaire, tant au point de vue national qu’au point de vue des ouvriers, tant au point de vue de la production nationale qu’au point

Dans ces conditions, nous vous demandons de décider que vous n’allongerez pas la durée de la journée de travail de l’enfant, que vous ne vous contenterez pas d’une réduc-

tion à venir, d’une promesse de réduction dans la durée de la journée de l’adulte, que le Sénat repousserait, mais de décider que la journée sera réduite à huit heures pour l’adulte et à moitié pour l’enfant. Vous montrerez ainsi votre bonne volonté, et vous pouvez être certains que, si ! vous prenez celte décision par un vote, la classe ouvrière vous répondra ; elle vous appuiera de ses suffrages; elle . fera tous ses efforts pour réaliser dans les faits les pres- criptions que vous aurez édictées ; vous pouvez être assurés que, soutenus par elles, vous vaincrez les résistances du Sénat, les résistances patronales et les résistances gouver- à Cette réforme est la plus importante que nous puissions faire ; c’est une réforme sociale, politique et ouvrière: ce sera l’affermissement définitif de la République, et an moment où l’on parle de mesures de défense républicaine, on ne peut en prendre de plus efficace. En associant ainsi vos efforts à ceux de la classe ouvrière, vous travaillerez la fois et pour elleet pour la République /Très bien! très bien! sur divers bancs à l’extrême gauche) à M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix les deux derniers paragraphes de l’amendement de M. Vaillant et ses M. LE RAPPORTEUR, — La commission etle Gouvernement les repoussent. M. LE PRÉSIDENT. — Il y a une demandede scrutin, signée de MM. Walter, Vaillant, Bourrat, Poulain, Lamendin, Nombre! des votants 41. 04 cute EONENTS Majorité absolue. le. CREUSER La Chambre des députés n’a pas adopté. Pour ladophon rip

La Chambre des députés n’a pas adopté.

Tous les citoyens ont voté pour.

M. LE PRÉSIDENT. — MM. Groussier, Dejeante, Vaillant, Breton, Bénézech, Walter, Marcel Sembat et Létang ont déposé, sur ce même article, un amendement ainsi conçu « Art. 3. — Les jeunes ouvriers et ouvrières jusqu’à l’âge de dix-huit ans et les femmes ne peuvent être employés un travail effectif de plus de dix heures par jour, coupées par un ou plusieurs repos dont la durée totale ne pourra être inférieure à une heure, et pendant lesquels le travail sera interdit. » Par mesure transitoire, la durée du travail des diverses catégories de travailleurs qui, en vertu de l’article 3 de la loi du 2 novembre 1892, peuvent être employées à un travail effectif de onze heures, ne sera réduite à dix heures et demie qu’une année après la promulgation de la présente loi et dix heures l’année suivante. »

Sur plusieurs bancs. — À demain!

Sur d’autres bancs. — Non ! non!

M. LE PRÉSIDENT. — Vous allez statuer, messieurs.

Je consulte la Chambre sur le renvoi de la discussion

(La Chambre, consultée, décide que la discussion continue.)

notre amendement que de quelques mots seulement. Il se

semble au premier abord, car la commission elle-même indique que la durée de la journée de travail sera de dix heures dans un délai de six années. Mon premier para- graphe pose le principe de la fixation à dix heures du maximum de cette durée pour toutes les catégories de travailleurs, mais, étant donné que la commission et le Gouvernement ont pensé qu’il était nécessaire d’accorder un délai pour les catégories qui font en ce moment plus de dix heures, j’ai indiqué moi-même, dans une mesure tran- sitoire, que les catégories qui, en ce moment, font onze heures feront dix heures et demie, puis dix heures dans un ) temps déterminé. La seule différence essentielle qui existe , entre mon amendement et le texte de la commission c’est que, alors qu’on peut considérer quatre catégories de tra- vailleurs, qui, d’après la commission, feraient toutes onze heures, puis dix heures et demie et dix heures, je distrais de ces quatre catégories une seule, celle des jeunes enfants qui ont moins de seize ans et qui, eux, comme sous l’application de la loi du 2 novembre 1892, ne pourront pas être astreints à un travail de plus de dix heures, laissant les trois autres catégories, c’est-à-dire les jeunes gens de seize à dix-huit ans, les femmes et les adultes travailler onze heures, cette durée de onze heures devant être réduite dix heures dans un délai à fixer. C’est là un texte transactionnel entre le désir de la com- mission et du Gouvernement qui entendent laisser un délai pour arriver à la journée de dix heures, et, d’autre part, le désir d’un très grand nombre de nos collègues qui veulent que la modification de la loi de 1892 ne puisse pas être une aggravation de travail pour la catégorie des enfants. Aussi j’ose espérer que la Chambre voudra bien prendre notre amendement en considération. /Applaudissements à l’extrème gauche et à gauche) M. LE RAPPORTEUR. — Le bénéfice de la loi que nous demandons à la Chambre de voter est tout entier dans des nine Mi LE UT Vunification du travail à un nombre d’heures déterminé pour tous les ouvriers d’un même établissement industriel. La proposition de notre collègue M. Groussier va à l’encontre de cetintérêt puisqu’elle crée deux catégories d’ouvriers avec une durée légale différente de travail et qu’elle rend impossible l’unification que nous cherchons à réaliser. Dans ces conditions la commission ne peut que repousser l’amendement. /Très bien ! très bien!)

M. DeseantTe. — Messieurs, la raison pour laquelle nous faisons une opposition au projet de loi qui vous est soumis, c’est qu’il opère un recul pour le travail des enfants. Nous

i demandons précisément qu’on conserve le bénéfice de la loi de 1892 au point de vue du travail des enfants, et qu’on détermine le temps de onze heures seulement pour les

Il est certain qu’ici on se préoccupe purement el simplement des patrons qui ont résisté à la loi de 1892, jusqu’à ce jour, mais onnese préoccupe pas des patrons qui ont appliqué cette loi dans leur industrie. Quelle sera la situation de ces patrons si demain vous reconnaissez qu’ils auront le droit de faire travailler pendant onze heures ?

Quant à moi j’estime que, du moment qu’il y a un béné- fice acquis pour l’enfant, nous devons le conserver.

Pour les adultes, nous pouvons parfaitement limiter dix heures la durée de la journée de travail et déterminer l’époque de l’application.

Mais, je vous en prie, ne nous préoccupons pas des critiques qui ont pu être soulevées par les patrons contre la loi votée en 1892. De grâce, ne montrons pas que nous sommes plus réactionnaires aujourd’hui qu’en 1892 : conservons le bénéfice de cette loi.

On vous limite à une année l’application de la journée de dix heures. Vous pouvez bien accepter cette limitation pour l’adulte. Mais, je vous en prie, conservez le bénéfice de la loi pour l’enfant.

C’est pourquoi j’insiste d’une façon toute particulière pour

l’adoption de l’amendement de mon collègue et ami M. Groussier. /Applaudissements à l’extrême gauche) M. LE PRÉSIDENT. — Je mets aux voix l’amendement de M. Groussier et ses collègues. M. CuaRLes Ferry, président de la commission. — La com- À mission, d’accord avec le Gouvernement, repousse l’amendement. de MM. Groussier, Walter, Vaillant, Renou, Poulain, Paschal Grousset, Lamendin, Laloge, Fournière, Florent, La Chambre des députés n’a pas adopté. Nombre des votants,” IE CENTRE ASS La Chambre des députés n’a pas adopté. Tous les citoyens ont voté pour. Ce cahier est composé par des ouvriers syndiqués Suresnes. — Imprimerie G.-A. RicHarD & C!*, 9, rue du Pont. — 1950

qui nous servirions utilement des abonnements éventuels ou des abonnements gratuits payés d’ailleurs en nous envoyant des documents et renseignements.

Toutes les fois que nos deux correspondants le désirent et nous y autorisent, nous les mettons en communication, c’est-à-dire que nous donnons à chacun des deux le nom et l’adresse de la personne — qui reçoit

l’abonnement payé, — qui paye l’abonnement reçu. Ce troisième cahier vaut 1 fr. Nous vendons l’exemplaire au prix marqué: nous vendons pour la propagande

Administration et rédaction le lundi et le jeudi, de heures à 7 heures. — Envoyer toute la correspondance à M. Charles Péguy. 19, rue des Fossés-SaintJacques.

Nous publions vraiment notre état de situation : nous avons tiré ce troisième cahier à Soo exemplaires outre 198 exemplaires d’abonnements annuels gratuits et 17 exemplaires d’abonnements annuels gratuits

nous l’envoyons à 86 abonnés ferme.

nous faisons 8 services d’échange et 5 services aux imprimeurs.

Nous continuerons sans doute et nous finirons de publier. dans le prochain cahier, les principaux do:uments commentés de la préparation du Congrès socia-

liste national et la discussion, à la Chambre, de la proposition de loi sur le travail des enfants, des filles Fe mineures et des femmes dans les établissements indus Nous publions le 5 de chaque mois l’état de notre situation Jinancière à la fin du mois précédent. Au 31 janvier les souscriptions mensuelles régu= _lières, les souscriptions extraordinaires, les abonnements fermes et les abonnements gratuits payés d’ailleurs nous avaient donné… . . 1,580 fr. la même date le premier établisse- er ment et l’établissement des deux pré- £ Emiers cahiers nous avaient coûté … 2,140 fr. Nos recettes montaient donc à 73 °|, de nos dépenses. . Nous avions donc à cette date un “+ égal environ à 27 °|, de nos -dépenses. Pour établir l’équilibre, il ne dépend plus de nous de faire baisser les dépenses, car nous les avons réduites au moins possible: mais il dépend de nos correspondants de faire monter les recettes. Je dois à plusieurs correspondants des réponses prie vées. Je prie ces correspondants de vouloir bien me pardonner si je fais passer devant la rédaction, fabrication et l’administration de ces cahiers. * “4

Nous prions nos correspondants de vouloir bien nous « pardonner si le quatrième cahier paraît en retard Ou ne paraît pas : la première moitié de ce troisième cahier ‘était déjà roulée quand une grippe soudaine immobilisa la rédaction et l’administration. Nous continuerons sans doute ensuite régulièrement. Ce troisième cahier “est déjà lui-même un peu en retard pour cette cause.