II-2 · Deuxième cahier de la deuxième série · 1900-10-20

Vers l'action

René Salomé

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Vers l’action

ers l’Action Un idéal n’est qu’un pion rue de la Sorbonne, au second

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration tous les jours de dix heures à on£e heures, le dimanche excepté.

M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le jeudi soir de deux heures à sept heures et de huit heures à dix heures et le vendredi matin de huit heures

le Gérant : Charles Péguy

Vers l’Action Un idéal n’est qu’un pion rue de la Sorbonne, au second

Rencontrée à Versailles, chez M. Amédée Violet, vieillard sceptique et bienveillant, érudit sans gourme, letitré sans cuistrerie et passionné collectionneur d’estampes, — mademoiselle Aurélia Collins m’apparut comme un étre d’exception. Belle d’une beauté hautaine et décisive, d’allures viriles, afjirmative en ses propos, tout cela non sans grâce ni finesse, elle s’imposa brusquement à ma curiosité. Mais sa conversation, détachée du moi, ne m’apprit rien de son histoire. Quant à M. Violet, je n’osais l’interroger, suffisamment heureux qu’il me laissât, moi chétif, ouvrir ses cartons et feuilleter ses albums, pour compléter la documentation d’un article sur Jacques Callot, — un ramassis de formules que je destinais à une jeune et déjà mourante

Il > a quatre ans, vers la fin de janvier, je retrouvais M. Violet à la Bibliothèque nationale. Le teint marron, la démarche veule, il avait l’air de ne plus vivre qu’à regret. Il m’apprit la mort d’Aurélia et me reprocha de n’aller plus chez lui. J’y fus le dimanche suivant. Heureux d’avoir à qui parler de la morte, il m’exhiba le volumineux paquet de manuscrits qu’il avait recueillis

chez elle. IL y avait là des notes, des fragments de Journal intime et des lettres.

Bientôt après, j’étais autorisé à lire et à classer ces manuscrits. Si j’en publie un certain nombre, à présent que M. Violet n’est plus, c’est que lui-même en a souhaité la publication. Il ne souffrait pas l’idée qu’Aurélia se perdit totalement dans la mort. Aussi joig’nit-il aux manuscrits une sorte de mémoire, fait de souvenirs personnels, pour combler une lacune du journal. Ce mémoire, mademoiselle Violet et le graveur Delbove l’ont relu sans y rien changer.

Les noms propres de personnes sont des noms fictifs que j’ai dû substituer aux noms véritables.

Extrait du journal d’ Aurélia Pas une lettre depuis dix jours. Il ne me répond

‘ plus. J’ai dans l’esprit, malgré mes efforts pour repousser de telles images, les raisonnements sophistiques qu’il suivait interminablement, les gestes rigides qu’il répétait sans cesse, ici. lors de son dernier séjour à Lières, il y a trois semaines. Et depuis, ses lettres furent si pleines de choses étrangères nous deux, à notre avenir rêvé! Que vient faire, dans celle que j’ai sous les yeux, cette longue dissertation sur la géométrie, laquelle s’achève en aperçus vagues, presque incohérents, où flottent, comme des falots sur une mer de brume, des visions Et rien de ce que je lui demandais. Lui si tendre!

si préoccupé de moi à l’exclusion de tout le reste! lui qui, devinant mes moindres velléités, y trouvait l’occasion de me rendre heureuse, avant même qu’elles se fussent formulées dans ma conscience! si bien que parfois sa pénétration m’inquiétait, n’étant point, certes, une faculté normale, commune aux gens attentifs, mais un symptôme d’excessive nervosité.

Que faire? Grand mère, plus morne et plus muette en son mutisme que jamais, — car, le mois dernier,

la mobilité de son regard allégeait un peu son silence — incapable du moindre mouvement, hormis

le va-et-vient machinal des paupières, n’a-t-elle pas besoin à chaque heure de ma présence et de mes

Je n’ai plus le cœur à rien. L’attente anxieuse m’engourdit et me stérilise. Je ne lis plus, je n’écris plus, j’oublie au casier mes partitions et mes cahiers de musique; mon vieux piano somnole; la pesante atmosphère du logis, les boiseries sèches, les

épaisses cloisons se déshabituent des sons rythmés par où je me figurais leur donner l’illusion de la vie. Dehors, tout m’irrite par son air indifférent les prés roussis que cerne le froncement des haïes, l’ondulation noble des plaines, les chénaies meurtries de taches brunes, et même cette chère avenue d’ormes qui longe le canal bi-centenaire.

” Mon doux Maurice, que faites-vous? A-t-il amé- nagé, là-bas, sa maison familiale, pour notre existence conçue laborieusement selon nos cœurs, notre existence qui veut être de bonté active, de recueillement grave aux heures propices, d’abandon à l’enthousiasme qui naît des sens ou de la pensée, — si tout cela est réalisable, malgré l’égoïsme ambiant, la ribambelle criarde des petits intérêts et des mesquines passions orthodoxes, la déchéance qui menace toute émotion naïve dans la sécheresse et le

De maître Napoléon Houlet, M. Maurice Dubreuil, votre fiancé, vient d’être, à la suite d’un accès de fièvre chaude, interné, conformément à l’avis des médecins, dans une maison de santé sise près Nancy (Meurthe-et-Moselle), où résident M. et madame Pierre Dubreuil, ses cousins germains et seuls héritiers, lesquels ont bien voulu m’accorder leur confiance pour administrer et gérer les biens meubles ou immeubles de M. Maurice, légalement interdit, c’est-à-dire assimilé à un Vous avez licence de visiter le malade dans la maison où il reçoit les soins éclairés de médecins Son père et lui-même ont été mes clients. Je con_ nais assez M. Maurice pour être édifié sur les causes de sa folie. Ce sont les mathématiques, les délices dela capitale, l’art wagnérien et les doctrines socia- listes qui l’ont empoisonné. Ajoutez qu’en agriculture il avait un faible marqué pour les machines de fabrication allemande ! La divine Providence, made_ moiïselle, ne vous a pas laissé le temps de l’assagir recevez les sincères compliments de condoléance de votre respectueux serviteur

Extrait du journal

Je l’ai revu ; Ô ces traits relâchés, ce corps aveuli, celte physionomie lourde et stagnante, ce mâchon-

à nement de mots incohérents, ces yeux vitrifiés, cette absorbante animalité ! Plus rien de l’être nerveux, aux impressions les plus diverses, plus rien de l’âme que sans cesse l’enthousiasme faisait fermenter et

Et je me suis enfuie, le cerveau soudain vidé, le cœur comprimé, la gorge sèche, sans raison pour réagir contre cet élan de répulsion violente. Le voyage de retour s’est effectué dans un cauchemar.

Ce n’est pas moi, c’est je ne sais quelle créature artificielle qui a consulté les Indicateurs, fait enre- gistrer les bagages, changé de train où et quand il fallait en changer. Je me suis retrouvée dans ma chambre sans savoir comment. La vieille Annette

défaisait la malle et la valise, tout en rabâchant pour me consoler des histoires de mariages rompus. Extrait du journal

Seule mon intelligence est malade. Il me semble que, moi aussi, je ne tiens plus que par un fil à la

Parfois, sans penser, sans agir, je reste assise pendant des heures auprès de grand mère, qui, les yeux inexpressifs et l’esprit mort, de ses doigts osseux lisse machinalement des étoffes.

J’éprouve une peine infinie à rappeler un souvenir; toute tentative pour m’expliquer l’événement échoue de façon misérable ; le moindre effort et le plus habituel me coûte énormément. Souvent, Annette se campe devant moi, ses deux grosses mains étalées sur les flancs, avec un air de commisération idiote : Tout de même, mamzelle, faut point vous mettre martel en tête. — Puis en quête d’un remède pour me guérir, elle va consulter la Cuisinière bourgeoise, la Clef des Songes et le Parfait Secrétaire, qui, avec un paroissien graisseux et fatigué, composent sa bibliothèque. Les Suréda m’ont fait une visite. Madame Suréda, jaunie, momifiée dans sa gaine noire, m’a dit: Ce jeune homme avait d’heureuses dispositions, mais il voyageait beaucoup trop dans les pays calvinistes et luthériens. Il en a rapporté des sentiments peu orthodoxes et peu patriotiques. La tête anguleuse et blanche de M. Suréda a acquiescé : Quand j’étais juge d’instruction à Évreux, prononça-t-il, j’ai pu noter maintes fois l’effet pernicieux des mauvaises lectures. Les romans de mœurs dépraventla sensibilité ; les livres à couverture rouge remuent les passions révolutionnaires; il y a des vers abrutissants.

Et à tour de rôle, ils ont entassé des montagnes de sentences. Alors, j’ai pensé à la lettre de maître Napoléon Houlet, notaire; j’ai dû m’enfoncer les ongles dans la peau pour réprimer un accès de rire

Cependant, n’écoutant point parler ses parents, Nicole, assise au bord d’une chaïse basse, meregardait avec une bonté timide.

L’atmosphère du bourg est pesante, taciturne. Le feu du ciel grille les prés et les feuilles. Bien mornes les êtres et les choses. Mes anciens désirs se perdent dans la torpeur générale, plus nimbés d’inconscience que les chiens endormis au seuil des maisons. Les deuils anciens ne m’avaient pas ainsi dessé- chée : la présence des disparus s’était seulement faite plus capricieuse. Mais Maurice a bien sombré

dans le néant. Je ne réussis plus même à me le figurer : la vision du fou a emporté l’image de mon ami, l’horreur a emporté l’image du fou.

J’essaye en vain de lire un beau livre, de jouer du Bach ou du Schumann. La lecture ? les mots ont perdu pour moi toute verlu évocatrice. La musique”? je ne sais plus faire chanter l’instrument : plus rien dans mes doigts que l’agilité acquise à force d’exercice. Exaspérée, je cesse de jouer au bout de cinq minutes, et je regarde d’un air distrait le piano très vieux, aux sons gracilisés de clavecin, dont les touches verdies n’offrent plus une surface parfaitement plane. Ce n’était déjà plus un piano neuf quand mon père, encore fort jeune, l’acheta d’en

camarade. Et depuis, chaque jour, pendant des années et des années, les cordes en ont frémi,

lransmettant à travers les murs, dans le recueillement des pénombres, leurs vibrations si douces! Et je me revois installée, toute petite, devant ce même clavier, cependant que mon père, assis à ma droite, s’indignait violemment de mes fausses notes, lui d’ailleurs très réservé en paroles, très affable,

Hélas‘! à présent, ces souvenirs ne m’émeuvent plus : je me les récite plutôt que je ne les vois.

Extrait du journal

Hier,comme j’étaisassise au jardin, versdix heures du soir et que la lumière dela lune tombait d’aplomb autour de moi, je vis que les toits et les branches se découpaient durement. Ni demi-teintes, ni ombres atténuées, la nuit impénéirable encadrait sèchement des plans livides. Toujours, au loin, le bruit connu du chariot qui rentre, du chien qui aboïe, du crapaud flütant sa tierce mineure. Mais on en vient vite à ne plus distinguer ces murmures de la nuit du tintement de nos oreilles.

Alors j’ai senti le besoin de me roidir, de m’aflirmer solitaire, de me distinguer, à l’image des choses. Ce fut un moment d’orgueil exaltant : cesmoments-là viennent sans qu’on les ait sollicités : mais je nr’étais dit parfois qu’il y en a nécessairement pour une âme qui se cherche.

Je me suis donc révélé toute une puissance de réflexion hautaine, toute une volonté de penser, d’agir, de créer selon ma propre loi.

Point de défaillance, maintenant. Il ne faut point se dire, séduite par le regret qui pointe au hasard d’un reflet tendre ou d’un écho mourant : J’aurais aimé pourtant vivre, réveuse et sensible, attentive aux douces réprimandes, quémandeuse de consolations, l’éternelle enfant qu’on soigne comme une fleur des Iles. — Il ne faut pas non plus prononcer ces mots lamentables : Aie pitié de toi-même et des autres, parce que la bonté est d’une saveur exquise. Humilie-toi : car la résistance aux destinées n’est pas moins fatigante que présomptueuse. — Non ces conseils de pitié, ces préceptes de langueur partent d’une pauvre âme qui n’était point faite pour la conscience. Il y a chez certains une paresse étrange à se distinguer des représentants plus humbles de la vie.

Dans le monde tel que je le vois, dans les autres tels qu’ils m’apparaissent, en moi telle que je me connais, je chercherai les raisons d’agir et les

Cependant, j’hésite à faire le premier pas vers ma sagesse, A l’instant décisif où je vais devenir autre, voici passer et bruisser le cortège des idées traditionnelles, des souvenirs familiaux, des pudeurs acquises, des bonheurs entrevus. À la manière d’un chien qui veut qu’on s’occupe de lui, le passé me surprend sans cesse par une obséquieuse intervention,

Extrait du journal

Me voici désormais toute seule, et je reporte, pour la dernière fois, mais pour longtemps, ces vêtements de deuil qui me flattent les sens.

Les derniers moments de grand mère furent un drame poignant. Elle étouffait et ne pouvait rester au lit : jusqu’à la dernière seconde, elle fut assise. Elle n’a pas articulé une parole, malgré des efforts terribles. Et moi je lui ai parlé, dans cet anglais que je sais par elle, et dont les sons, peut-être, lui ont rappelé quelques images des prairies d’outremer, fragments d’une enfance lointaine.

Des clartés molles trempaient çà et là les cuivres. Couché en sphinx, le chat regardait fixement la flamme de la cheminée. Ces lueurs et cette forme de

à bête me sont encore présentes. Annette allait et venait, sans volonté, proposant de vieux remèdes. Et grand maman agonisait, les yeux écarquillés, la

Je n’ai pas pleuré: j’ai machinalement enseveli la morte. Le docteur Michelot m’a épargné les démarches au prix desquelles on peut offrir aux morts le

seul bien qui leur aille, l’obscur silence. Je n’ai pas même songé à critiquer les exigences de la loi, les tracasseries banales de la coutume, ainsi qu’il m’était arrivé déjà en pareille conjoncture. Car jesens grandir en moi le raisonnable mépris des contraintes sociales, en sorte que j’y cède sans que ma docilité

Étrange que je sois calme et comme reposée. Les souvenirs ne viennent pas me disputer à l’amitié du vieux logis, de mes labeurs, des sensations qui vont et viennent. Il y en aurait pourtant des souvevenirs, et de tendres, de gracieux, de paisibles, tous faits pour donner envie de pleurer doucement. Grand mère était encore, il y a quelques mois, une image exquise, restée d’une sveltesse jeune en sa vétusté douloureuse, et souriante avec une sorte de gêne qui lui seyait bien — d’un parler très exact et très fin, même en français — d’un goût pur en ma-

tière d’art et de mœurs, malgré des vues utilitaires et matérialistes. On m’a souvent dit qu’elle était plus alerte et plus gaie que sa fille, ma mère.

Après des heures tragiques, quelle nonchalance lucide et presque délicieuse.

Extrait du journal Nicole Suréda est venue s’asseoir au coin de mon feu, sa mère l’ayant chargée de m’inviter à dîner pour demain. Une jolie tête brune, frisée, des yeux myopes, petit nez et petite bouche, des joues roses et une vivacité de souris — Aurélia, ma grande amie, venez demain, de grâce, diner chez nous. Maman vous invite et moi je vous supplie. Vous parlerez tout Le temps et j’entendrai du nouveau : je sais bien que vous n’avez pas l’humeur gaie ; mais une jolie personne ne doit pas rester dans la tristesse. La tristesse convient aux laiderons qui processionnent avec un cordon rouge. Celles-là, sans doute, n’ont plus autre chose à espérer que les joies du Paradis. Mais nous, donnons seulement à la douleur les moments où elle prime notre besoin de charmer. Et le feu de bois vert posait des fleurs dansantes sur sa figure enfantine. Sa robe, taillée par madame Suréda mère, avait une coupe archaïque et des façons vénérables. Mais, point trop empesée dans ce sac incommode, elle me parlait sans embarras, d’une voix ferme, elle qui devant les siens n’ose que marmotter.

— Aurélia, grande sœur, j’ai mes idées sur la vie. Les machins du curé, j’y crois, mais ça passe la raison. J’y crois par déférence filiale, par habitude. par esprit d’ordre : c’est tout. Les motifs et les excuses de mes actes sont ailleurs. Le plaisir que je prends aux choses profanes, comme la danse ou le canot, est un maître plus impérieux que les divins commandements. Je le recherche parce qu’il est le plaisir, j’y tiens parce qu’il naît de moi. Soyez persuadée que j’aime beaucoup la vie et que je suis fort en état de donner des conseils sur l’art de vivre

— Nicole, il y a en vous je ne sais quoi d’épicurien. Vous saurez qu’Épicure le Sage mettait le Bien dans les plaisirs honnêtes et modérés. Tous les autres sont à fuir parce qu’ils se changent en douleurs. Craignez surtout les plaisirs où l’instinct vous

Je lui parlais ainsi pour exercer mon àâme en agissant sur la sienne. Je me sentais soudain vouée à la prédication morale.

— Aurélia, riposta Nicole, je me plais comme je suis : voilà l’essentiel. — Et puis je crois qu’une fois émancipée, je ne déplairai pas aux autres. Se

plaire et plaire : au moins ma morale n’est-elle pas

Sur quoi, sans me permettre de répondre, elle se leva, et s’en fut retrouver madame Suréda, qui ne peut se passer de sa fille pour aller voir, selon l’usage hebdomadaire, outre le curé et les trois vicaires de la paroisse, — les dames patronnesses de deux œuvres charitables et l’abbé Frutaine, depuis longtemps retiré du sacerdoce, vieillard aveugle et quasi sourd qui vit avec sa sœur, personne aphone.

Extrait du journal

De la gelée blanche au gazon, telle une couche mince de sel pulvérisé, et aussi sur les tuiles et les ardoises. Une courte lettre de M. Amédée Violet, le vieil ami de mon père. Il vit toujours à Versailles, plus curieux d’estampes et plus fureteur que jamais. Sa collection est renommée. Il n’a pas seulement le goût qui discerne, ému par des qualités d’art; il a un sens très fin des réalités défuntes. C’estun historien qui voit le passé dans ses images les plus familières, souvent les plus triviales, — estompé de grisaille ou teinté de sanguine. Pour Jui, ce passé tient surtout dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, dont il ne cessa jamais d’explorer l’imagerie. Et puis c’est une âme douce, c’est un sceptique, c’est quelqu’un de parfaitement heureux. Ses mé- comptes de collectionneur, loin de le rebuter, lui ont rendu la recherche plus attrayante. S’il a souffertdesimages tragiques ou misérables que le hasard d’une trouvaille lui donnait à contempler, c’est d’une souffance éteinte comme le lustre originel de ses estampes.

J’ai envie de répondre, mais je me sens lasse. Ces ‘e jours-ci, je n’ai cessé de jouer du Beethoven: jeme suis imbue d’héroïsme, d’énergie triomphante et de joie superbe. J’ai veillé pour écrire des lettres, pour lire, commenter, méditer. Mon entreprise morale veut, pour réussir, que j’évite de retomber inerte sur un effort : point de repos, mais l’esprit tendu, les sens en éveil, le corps alerte. Je n’alimenterai plus ce feu qui dispose au far niente. Je ne bois que de l’eau, je dors peu, je mange tout juste l’essentiel : est-ce assez? Je voudrais mon ascétisme plus Le passé est encore bien proche, malgré tout. Tant d’habitudes chez moi et chez les autres par rapport a moi subsistent dans la vie nouvelle! Je songe cet effacement de mon être en la brume des anciens soirs, quand, la pensée lourde et confuse, j’errais sur le mail à la fraîche avec mon gros chien; et je sens encore trop de brume en moi, autour de moi.

Extrait du journal

Dans la campagne, au bord du canal gelé, sur le chemin de halage que, du côté des prairies, borde une double rangée de tilleuls sans feuilles, je me suis promenée cet après-midi avec Nicole. Car

beaucoup de confiance. Cette matrone catholique m’estime sans doute pour l’attitude expectante et réservée que je me compose chez elle, chaque vendredi soir, en savourant les œufs, la raie au beurre noir et le plat de lentilles qui ont pour fin de nous mortifier tous: peut-être aussi parce que je bats de Chapemont, marguillier, et M. Suréda au whist, jeu que madame Suréda n’a jamais pu comprendre.

Or, Nicole, emmitouflée dans une mante picarde, les cheveux débordant sa toque de fourrure, le nez rose et l’œil brillant, trottinait en disant mille choses sans queue ni tête.

Et nous.avons cheminé jusqu’à l’endroit où le canal tourne vers les ruines du château, non loin

pierre, vestige de l’ancien pare ducal. Comme mal- gré moi ce vieux banc attirait mes regards, parce que l’année dernière, en été, j’étais venue m’y as- seoir avec Lui, et que, malgré tout ce qu’on a pu décider ensuite, ces souvenirs là sont vivaces, Nicole remarqua mon trouble et se tut. En revenant, je lui parlai pour rompre le silence. Nous avions laissé chez elle en visite certain M. Valentin Latour, fils d’un usinier opulent de Givreux. Et M. Valentin passe pour une sorte de Pic de la Mirandole en notre coin provincial. Rede- venu nôtre après un long séjour à Paris, abondam- ? ment diplomé et diversement honoré par plusieurs Facultés, Académies et Sociétés savantes, ce personnage encyclopédique déclare qu’il a résolu, après d’angoissantes délibérations, de consacrer sa vie la linguistique. $ il

— Il ferait mieux, dis-je à Nicole, de se consacrer

à l’usine paternelle. La science est noble, mais il est

plus noble d’étudier pour les guérir les maux de la société. Car je ne veux pas faire de lui un industriel

et un négociant bourgeois: je veux qu’il trouve là matière à réfléchir et à agir suivant l’équité. Comment un homme si plein de sens et si cultivé pourrait-il de sang-froid savourer comme tant d’autres la vie opulente que paie le travail d’une humanité miséreuse et flétrie? Non : j’attends de

— Franchement, interrompit Nicole avec un éclat de rire, vous délirez, Aurélia. Êtes-vous sa mère ou sa tante, à ce garcon? — Et puis d’où vient ce beau zèle pour la classe laborieuse? Quand j’entends papa dire qu’il faut fusiller un quart des ouvriers pour assagir les trois autres quarts, je trouve ça raide. Mais je me borne à trouver ça raide, parce que, voyez-vous, ce n’est pas aux femmes de creuser ces problèmes ennuyeux. Il me semble que nous, on a mieux à faire.

Je m’indignai; Nicole ricana ; je la quittai presque

Mes méditations de ces jours-ci m’inclinent considérer les luttes sociales. O la joie saine d’y jouer un rôle même imperceptible pour la joie du plus grand nombre! et cela sans amour ni espoir d’être aimée, sans entraînement sentimental, sans autres points d’appui que des idées et des faits.

N’est-ce point là, enfin. l’action hautaine, isolante malgré les contacts multipliés, affirmative?

Nicole m’apparaît semblable au cricri dont les tiges naines limitent l’horizon.

Il gèle fort, je grelotte : il va falloir tout de même rallumer du feu.

l Versailles, 17 décembre Votre lettre, chère enfant, me réjouit et m’inquiète. Je vois avec plaisir que vous vous souvenez de moi, mais avec appréhension que vous deveuez une créature anormale. Il n’est point ordinaire qu’une jeune fille de vingi-trois ans approfondisse la Politéia d’Aristote et songe à lire Karl Marx. Ce ne serait là que des sports inoffensifs, si vous étiez snob et capricieuse. Mais je sais votre âme sincère, peu flexible et’qui ne renonce jamais. Prenez garde qu’une intuition faite de secousses nerveuses, de rêve, d’éblouissement, n’est pas une raison suflisante pour se contraindre à vivre suivant des règles incommodes. Un soir, votre vision du monde s’est accusée plus tranchante, comme pour vous isoler. Ce ne fut là qu’un incident : y suspendrez-vous toute voire existence ? Ne vous imposez point de discipline qui endur- ” cisse et stérilise. Craignez pour vous-même et pour autrui le fanatisme de la raison. Ne vous passionnez point pour des doctrines qui tueraient en vous le sentiment de la réalité vivante. Ne iyrannisez pas les naïfs, ne troublez pas les convaincus.

mes heures d’intransigeance : mais je suis devenu accommodant. Ce que j’ai gagné de plus sûr au mal de vivre, æ’est la résignée certitude que les paroles sont un vain bruit, et les actions des rêves ou des cauchemars. Aussi je laisse les choses me présenter leur masque comique, indifférent ou tragique : je me laisse émouvoir, et c’est tout.

Hélas ! Aurélia, je sais le désastre des sentiments qui remplissaient voire vie d’il y a trois mois. Songez-y : pour se libérer la douleur prend parfois des détours inattendus; parfois les natures volontaires, plutôt que de languir sur un souvenir sincère envers vous-même.

Extrait du journal Lières, nuit du 31 décembre 1883

Minuit va sonner, et ce sera la première fois que je n’aurai ici personne à embrasser en murmurant des paroles votives et caressantes.

Ils sont tous partis : maman, quand j’étais toute petite ; — puis Sir Clarence Blake, mon oncle, qui m’ayant promenée souvent dans les pays germaniques et latins, mourut en me léguant, avec sa fortune, toutes sortes de scrupules fächeux ; — puis mon père, si vite et si tôt disparu; — puis Lui, puis grand maman. Et mes bras pendent, comme s’il n’y avait plus pour eux d’emploi.

M. Matou dort sur un tas de partitions, fort insoucieux de diviser le temps au moyen des faits cosmiques. La vieille horloge va sans hâte, encore plus indifférente au temps par elle mesuré que mon chat, capable au moins de distinguer les saisons.

Les Suréda sont à Paris, dans leur famille; le docteur Michelot cloué au lit par un lumbago : pas un ami, pas même de ceux qu’on a faute de mieux, par instinct de sociabilité.

Ah ! les coins d’existence resserrée, tiède et sûre, dans les demi-teintes des lampes familiales ! En ma tristesse, j’aperçois des intérieurs hollandais, lorsque la nuit tombée a ramené l’homme à sa bière, la femme à ses dentelles, le chien et les enfants près du feu. Et tels je les ai contemplés jadis, le cœur en joie, sur les toiles encore fraîches des vieux maîtres, tels je les revois, ces êtres d’innocente matérialité, à travers l’ennui d’être seule et les regrets de ce que je n’ai plus.

Penserais-je encore à Lui, à Lui qui n’est plus qu’un fragment de matière inerte ? Et serait-ce que je n’attache à des puérilités élégiaques ? Mais non, ce bon collectionneur tend à me juger mal. Ma décision d’agir pour l’équité n’est pas un dérivatif à des peines de petite cruche ; elle tient à un moment précieux d’intelligence et de perspicacité.

Mes regrets de ce soir ne me sont point personnels ; ce sont les regrets des générations défuntes dont je clos la série : l’antique habitude des souhaïts du nouvel an proteste contre mon esseulement de toute la force acquise au cours des siècles.

Extrait du journal pu enfin m’y vêtir proprement ; j’y ai réussi comme danseuse ; mon verbiage y a paru spirituel ; le tumulte m’en a grisée ineffablement. Mais voilà : je préfère encore nos campagnes et notre ville morte iei, les relations sont plus intimes, plus familières, je ne dis pas avec les gens, qui, sauf vous, m’importent peu, mais avec les choses. Ainsi Nicole se révéla double, femme de plaisir et femme d’intérieur. J’ai la iête lourde, les mains brülantes, le cœur frissonnant et las. Dehors, c’est une buée opaque autour des arbres étriqués. Quelle fièvre ! les pensées qui me tiennent ont pourtant la fraichbeur d’un bouillon de guimauve : l’image de Nicole passe et repasse parmi des armoires normandes puis c’est une maison lointaine, des étreintes longues, des rideaux blancs sur des lits de fer, des mains toutes petites qu’on mène sur l’ardoise. — La fièvre me mine et mon délire est niais comme une prière de fillette.

Je me rappelle : avant-hier, chez les Suréda, outre M. de Chapemont, marguillier, il y avait M. Valentin Latour. Ce personnage me frappa étrangement — sa longue redingote pincée à la taille, le petit cône de cheveux qui domine son front vertical, et sa cravate montante dont les enroulements infinis ne laissent pas deviner l’ombre d’un faux-col. Rien ne se peut rêver de plus osseux ni de plus rentré que ce jeune homme : j’ai l’impression que ses joues et les orbites de ses yeux se sont creusées par un effort volontaire.

On parla de la personnalité. M. Valentin Latour est un répertoire complaisant de théories scientifiques : il les connaît toutes. Il les esquisse d’une voix bien articulée, en petites phrases nettes, avec des gestes doctes. Comme il osait l’élégance d’un rapprochement entre l’organisme cellulaire et la trame des faits moraux, M. Suréda, ancien juge d’instruction, bläma cette méthode qui tend à confondre le physique avec le moral : Le monde des corps, aflirma-t-il, est soumis à une fatalité aveugle: celui des esprits est l’empire de la liberté. C’est en s’écartant de ces croyances salutaires qu’on autorise les actes criminels. Je ne m’étonne plus, monsieur, de voir la besogne de mes jeunes collègues

grossir et se compliquer chaque jour, puisque la

classe éclairée, dont vous êtes, jette à La foule les idées les plus pernicieuses.

— Eh oui, ajouta madame Suréda, qui servait le thé ; mais toutes ces horreurs-là, vois-tu, monsieur Suréda, viennent bien sûr de ce qu’on n’a plus de religion.

car il sait que tous les esprits ne sont pas constitués de même sorte et que la discussion devient confuse dès qu’on ne s’entend pas sur les principes.

Cependant Nicole, les yeux baïssés, brodait un mouchoir, faisant une petite moue.

— Monsieur, lui dis-je, ne trouvez-vous pas qu’il estarbitraire de limiter une créature pensante et sentante ? La plus maigre sensation est grosse d’infini. L’acte le plus niais tient sa place dans une série jamais ouverte et jamais close. La moindre idée se ramifie éperdument. Qui peut dire où commence une âme et où elle se termine ?

M. Latour me fit une révérence courtoise, et abaïssant le voile des paupières sur ses yeux verdûtres, il allait répondre, lorsque madame Suréda lui offrit une tasse de thé : Cher monsieur, ne répondez pas à mademoiselle Aurélia. J’ai toujours défendu qu’on fasse tourner des tables dans ma maison. Je ne veux pas davantage qu’on y tienne des propos diaboliques. Peut-être qu’Aurélia dit d’assez bonnes choses ; mais elle n’emploie pas du tout les

termes de l’Église ; et je suis sûre qu’elle n’aurait

pas l’approbation de M. l’abbé Frutaine, C’est une savante, monsieur Latour, et elle nous a toujours bien inquiétés, M. Suréda et moi. Heureusement qu’elle est d’une famille bien honorable, monsieur Latour : ah, si vous aviez connu ses parents ! Il y a tout de même sur la terre des gens comme on n’en voit pas (sic).

Sur quoi, M. de Chapemont, marguillier, qui venait de gagner une partie de piquet, se leva, toussota, prisa, se moucha, ets’adressant à madame Suréda mère, il dit : madame Suréda, vous parlez comme une digne femme, et comme une bonne chré-

Nicole, penchée sur sa broderie, somnolait,.

Extrait du journal M. Valentin Latour nous a fait visiter, à Nicole ] et à moi, l’usine paternelle. M. et madame Suréda étaient restés avec M. Latour père qui leur disait son chagrin de voir son fils unique égaré dans des Cependant la monstruosité des machines indo- lentes et méthodiques m’intimida ; je défaillis au- près des fours ; je me sentis choir sous des marteaux pilons ; ma tête oscilla au rythme des balanciers ; il me sembla que j’étais mâchée par des dents métal- liques, broyée sous les roues aux ronflements de bête marine, écorchée par des laminoirs. — Et par- tout ces hommes huileux et osseux, spectres errants dans un nuage gras, avec leurs yeux de cadavres, des yeux qui ressemblent à des carreaux troubles, poussiéreux, verdis de crépuscule. Gependant toujours impassible M. Valentin Latour parlait : Nous avons un asile de bambins, une école, un hospice pour les vieillards qui ont travaillé au moins trente ans dans l’usine et pour les infirmes qui s’y sont estropiés. Ces fondations ont valu la croix à mon père. Tenez, la jeune fille maigre qui sort du bureau, c’est elle qui tient l’asile : quoiqu’elle ait son brevet supérieur, elle mourait de faim quand on nous l’a recommandée. L’instruction

ne devrait servir aux femmes que d’ornement frivole : les Grecs, gens sensés, ne l’admettaient que chez la femme de luxe.

Le retour : un long ruban de route qui serpente entre des tourbières. Çà et là un squelette d’arbre, tordu sur l’eau gelée. De temps en temps au loin les feux d’une usine. Puis des prairies, des alignements de peupliers, des bois. Notre véhicule ancien muni d’une haute capote projette une ombre de chauve souris. Nicole juge que M. Latour père est très humain et son fils très spirituel.

Extrait du journal : L’occasion d’agir est donc venue. Tantôt, chez les Suréda, M. Valentin Latour, avec des phrases entortillées, a loué mon corps et mon âme. Sous les phrases, d’ailleurs, aucune émotion. Ses yeux luisent davantage quand il parle à Nicole.

Il part. Les deux vieux Suréda s’érigent en tribunal et, dardant sur moi des regards de batraciens, m’interrogent : Sentez-vous tout le louche de votre situation ? Ne vous aigrissez-vous point dans la solitude? La religion et l’opinion publique ne sontelles point pour le mariage ? Tout ça pour aboutir à : Que pensez-vous de M. Valentin Latour ? Son

père vous trouve sortable et lui charmante.

Ainsi grincèrent les deux fantoches. Comment leur ai-je persuadé que M. Valentin Latour aimait Nicole? que pour l’épouser il sacrifierait la Linguistique à l’Industrie ? que Nicole serait un bon génie pour cette usine déjà prospère ? — Car je le leur ai persuadé. J’ai dû être bien éloquente.

Je le serais peut-être encore, car mon enthousiasme n’est pas tombé. Dans ma pensée, Nicole et

l’autre, unis par moi, se laissent guider vers des actes doux et fraternels, et là-bas, à Givreux, ils cessent peu à peu d’être les dominateurs solitaires et méfiants, pour devenir des égaux vénérés. Les prunelles émeraude de M. Chat sont énigmatiques. Get animal impassible se plaît à contem: pler les jeux de lumière sur les murs. Un blanc soleil de gelée crible les tentures, baigne la cheminée, les meubles lourds, la tristesse des vieux portraits et des eaux-fortes. Rien qui ne soit bien sage et bien à sa place. Je me sens encline à tout diseipliner.

Extrait du journal

Je me rappelle une promenade avec Lui, dans les bois de la Chevrée, il n’y a pas deux ans. Alors des perles de lumière tombaient sur la mousse entre les feuilles tendres, et nous cheminions parmi les jacinthes entr’ouvertes.

Il s”émerveillait de trouver en lui ces adorables mensonges de verdure et de floraison — Toutes ces structures délicates sont notre œuvre, Aurélia; toutes ‘ces couleurs sont en nous.

De lointains ancêtres les ont imaginées pour se sourire : l’homme a le génie du mensonge.

Ces paroles amies chantent encore à mes oreilles. C’est tout ce qui me reste de lui, murmures qu’un hasard fait renaître. La silhouette s’est enfoncée

dans le brouillard.

cette entrevue de tantôt! — Le salon des Suréda : au mur M. Thiers, Louis XVI et Marie-Antoinette; sur la cheminée, la pendule empire, bien dorée, entre deux chandeliers de même style, le

tout sous verre, pour que les mouches n’en piquent

point les splendeurs. Madame Suréda, infiniment arrondie, ses mains roses croisées sur les cuisses, ‘ est assise à gauche de la cheminée. M. Valentin Latour occupe un petit pouf au coin d’une étagère,

et M. Suréda, debout devant M. Valentin Latour,

tient des propos abondants.

Moi, dans un angle obscur, je regarde un album de photographies. Tous ces albums se ressemblent toujours les mêmes ancêtres, grands oncles, grands tantes, arrière-cousins et cousines, les messieurs glabres avec des toupets sur le front, des cravates montantes et des habits puce sur des pantalons de nankin ; les dames à demi masquées par des bandeaux et le corps truqué par des entonnoirs de

Cependant M. Suréda plaide la cause de l’industrie : les baguettes qui lui servent de bras scandent ses périodes ; les sons qu’émet son gosier râclent les

M. Valentin Latour porte une jaquette de drap beige et un gilet de velours vert; sa cravate offre une baie reculée entre deux promontoires mena- çants. Il s’est enhardi jusqu’à contempler les cheveux noirs et la taille souple de Nicole ; content d’avoir levé les yeux, il se tortille la barbe entre le pouce et l’index.

Extrait du journal

Aux lueurs malades du jour finissant, je jouais une fugue de Bach. J’en aimais le calme et la bonté. Cette musique avec ses démarches fermes,sonparti pris de loyale science, fait à la longue vivre dans les âmes une tendresse grave et sûre de soi.

Des plaques verdâtres, des filaments ocrés se po- « saient un peu partout. Les objets perdaient tout grandeur et en petitesse ; ils offraient des lacunes bizarres : dans cette buée mauve, on ne sait plus ce qui les tient ni ce qui les limite, ni s’ils ne vont pas se confondre et s”évanouir. Extrait du journal

et il épouse Nicole. Les Suréda répètent : C’est un caractère : il a su quitter des occupations frivoles il s’estrangé tout d’un coup ; le voici sérieux et solide : bien sûr, ilira loin. Chez Nicole, point d’entraînement vers le nouveau converti. Mais elle clame, joyeuse : J’aurai enfin des corsages proprement taillés ; j’aurai aussi un petit salon japonais, une peau d’ours blanc dans ma chambre, des rideaux en mousseline Liberty et un chien de berger. M. Valentin Latour ne parle plus de sa vocation philologique depuis qu’il sait Nicole richement dotée, vu la grosse fortune de madame Suréda, née Treilhard-Latouche (Velours et Rubans).

! Et moi, telle un mioche confronté avec sa bévue, je demeure stupéfiée devant ma conscience.

Extrait du journal Retrouvé une lettre que je croyais perdue. Elle date de deux ans. Pourquoi tant d’émoi ? Nous transcrivons ci-dessous la lettre dont parle J’ai reçu votre lettre, mon Aurélia aimée. Elle fait durer en moi les moments de cette promenadeà deux que nous avons faite au jardin, la veille de mon départ, sous un ciel laiteux. Le jet d’eau gré- sillait sur le bassin. Nos voix n’osaient pas troubler le demi-silence; nos idées se voilaient d’expressions Pourquoi me remercier des cahiers de Grieg que vous avez reçus de Paris? Cette musique de folie gracieuse, de rêves mi-souriants, de nuances fugaces, quand elle vivra dans votre effort, me charmera tout l’être, — et ce ne sera pas vous qui me devrez des remerciements. Elle a de subits et délicats aban- dons, comme vous-même, Aurélia, m’en avez révélé, lorsque vous avez laissé, Le long des allées de mystère, tomber votre front sur mon épaule.

C’est alors qu’un écho de Peer Gynt m’a frôlé la pensée ; et j’ai désiré qu’émue aux sursauts tour à tour audacieux et mourants de ces rythmes, vous puissiez comprendre votre charme de l’autre

Car vous avez trouvé là une minute d’inquiétude ‘étrange, que je n’attendais pas. Votre affection sûre de soi me semblait ignorer les implorations délicates. Et vous qui motivez tout, ne sauriez me dire pourquoi cet acte d’oubli. Je vous aime.

Extrait du journal

Nicole ébat ses doigts agiles parmi des envolements d’étoffes. Une lumière lavée de pluie poudroie sur les soies et les gazes. M. Valentin Latour, hiératique, traite avec sérénité une question de métal- lurgie. Moi, je suis comme cet Anglais de l’Éve future, quand il converse avec une femme artificielle encore est-il troublé par les perfections de l’automate, et moi pas. Je ne m’émeus qu’à la longue en creusant et en rapprochant ces impressions d’automatisme : car les gens ne sont-ils pas tous des mé- canismes qui hantent notre rêve perpétuel ? Ils font ce qu’il faut à point nommé ; ils ont aussi le geste superflu, le rictus uniforme, les rires et les babils vains des bonshommes mûs par d’invisibles pièces d”horlogerie. Et toute cette précision m’épouvante on voit si bien que l’effort libre et créateur n’y est pour rien! Ces êtres dits vivants n’ont pour toute vie qu’une activité de balancier qui oscille ou de ressort qui se détend. Se sentir exister et subir la vision de ces mannequins, où l’on peut supposer à la ri-

®. gueur toute conscience abolie !

Je lisais ce matin dans Marc-Aurèle : Considérer chacun de ses actes comme le dernier de sa vie. Donc, hors de la vie bourgeoise, l’automatisme se retrouve dans l’héroïsme vertueux : l’attitude une fois fixée, la formule s’énonce. Ainsi se composent les livres de la sagesse humaine — de préceptes qui sont des énoncés à l’impératif; et leurs auteurs pensent dominer la vie, alors qu’ils sont des machines

d’habitude, et rien de plus.

Cependant, Nicole s’ébroue : Aurélia, que regardez-vous à la fenêtre ? Toujours à méditer ! On vient de m’apporter pour le voyage une de ces robes ! — Et la robe se trémousse avec des bruissements de feuilles mortes. Il me faut quitter la fenêtre d’où l’on voit, légèrement embuée de rose, la petite val-

lée de l’Yselle, qui se relève au fond, en plateaux mi-boisés, mi-champêtres, avec des clochetons de village, et même, perdu dans un fouillis de marronniers, un vieux château à tourelles.

J’acquiesce. Tel un sphinx, M. Latour fils regarde devant lui. Il porte à la main gauche une énorme bague qui m’exaspère. Les va-et-vient de madame Suréda remuent les alentours. Qu’espérer de l’en-

._. nuiqu’il fait? Lettre de M. Amédée Violet vos dernières lettres, si émues, si pleines de choses senties et pensées, je n’ai pu répondre comme il fallait. Pendant deux mois, j’ai vécu en Allemagne, furetant dans les musées, les bibliothè- ques etles collections particulières. De retour à Versailles, je travaille à mon Catalogue raisonné de Jacques Callot. J’écrirais volontiers un livre sur ce grand artiste, si je savais écrire et faire des livres. Que ne suis-je un harmonieux arrangeur de notions et de mots comme M. Valentin Latour. Ce jeune homme vous préoccupe beaucoup : vous lui attribuez des principes d’équité et de solidarité très fermes sous un scepticisme élégant. Le voici de votre fait fiancé à mademoiselle Suréda, qui, par vous endoctrinée, doit être l’Égérie humanitaire de ce Numa métallurgiste — Qu’est devenue l’Aurélia perspicace et judicieuse d’autrefois ? Votre Nicole m’a l’air d’une jeune dinde. Quant à M. Valentin Latour, un de ses anciens camarades m’a parlé de lui. M. Valentin Latour se recomman-

dait, il y a trois ou quatre ans, par des névroses assez bien simulées : quelques naïfs virent là une preuve de délicatesse ; les autres haussèrent les épaules. Parfois, on l’entendait fredonner des couplets idiots; il récitait aussi des monologues et jouait la comédie de salon. On l’a vu rester trois quarts d’heure à se mirer pour nouer sa cravate ou critiquer la coupe de son gilet. — D’ailleurs économe et même parcimonieux. Il niait la possibilité d’être un type propre (sic) sans avoir beaucoup d’argent. Il regrettait parfois de ne s’être point fait industriel, alléguant, pour excuser ses études scientifiques ou littéraires, la curiosité de son esprit, Il déclara souvent qu’il ferait un bon mariage en province, avec ou sans amour. Cependant il flirtait de-ci de-là, dans un monde facile, pour collectionner les souvenirs de jeunesse.

Avec ça l’esprit souple, la mémoire tenace, des vues nettes, une remarquable force d’assimilation mais point de zèle scientifique, nul enthousiasme, peu de goût, aucune originalité.

Telle est l’esquisse qu’on m’a faite. Prenez garde votre âme revoit et corrige tout ce qui s’y reflète. Redevenez, de grâce, plus réaliste.

P: 8.— Quand venez-vous me demander l’hospi-

Extrait du journal Celui-là connut mon père, que si peu connurent. Nous parlerons tous deux de mon père, si vraiment il est possible de parler des morts que l’on continue d’aimer, car souvent la vie qu’ils ont vécue en eux se perd sous la vie nouvelle qu’ils vivent en nous, dans nos tissus et nos fibres, dans nos sens, dans toutes les images quotidiennes. Ce matin, j’ai retrouvé une photographie de mon père jeune, faite à Paris, quand il apprenait son métier de musicien. Puis, je l’ai précisé dans ma mémoire, tel qu’il fut les dernières années de sa vie. Alors j’ai constaté qu’il avait gardé, jusqu’au moment suprême, la même physionomie calme et distraite. L’univers qu’il se créa pour y vivre dut être fait de visions reposées, de voix légères, de suaves tristesses, — et nous y figurions sans doute, nous qu’il aima, exempts des âpretés qui blessaient nos Je fus au cimetière, voulant me rapprocher encore de lui. J’avais un gros bouquet de violettes pour mettre sur la tombe. Le long du chemin qui borde l’Yselle, j’ai cheminé sous les tilleuls. Au loin, les pousses chétives duvetaient les bois d’un duvet roux, et la nature semblait un rêve naïf de petit pâtre. Mauvais décor pour les drames intenses que je voudrais soulever en moi, faire vivre autour de moi. Mais cette vue me ramenait à lui, et, quand après avoir gravi la pente du coteau où dorment les anciens du bourg, je fus arrivée tout en haut du cimetière, parmi des tombeaux plus récents, je défaillis de tristesse dans l’air un peu tiède qui fleurait les herbes mouillées.

Extrait du journal Le mariage de Nicole aura lieu vers le 20 avril. J’accompagne souvent les Suréda à Givreux. Les grandes iniquités règnent toujours là, avec une belliqueux, je retrouve le goût de critiquer et de discuter. J’ai causé plusieurs fois avec M. Valentin Latour, m’efforçant de l’amener à formuler ses idées sociales, ses projets relatifs à l’administration de l’usine. Mais il élude toute explication au moyen de digressions érudites sur différents problèmes moraux, historiques ou économiques. Bref, il se dérobe par des ruses qui. ne sont pas viriles. Tout d’abord, il a l’air de répondre: mais il s’en tient à des lieux communs jusqu’au moment où, par une transition bien ménagée, il glisse d’autres sujets. Sa résistance dissimulée est une résistance de femme têtue qui joue coquettement la D’autres fois, il manifeste, au moyen d’allusions imperceptibles, par des développements d’un carac tère général sur la forme des intelligences, quelques vagues regrets à l’endroit de la philologie. Il a,

quand il effleure ce sujet, de brusques réticences, des hochements de tête, des regards coulés en dessous, toute une collection de grimaces énigmatiques.

Je n’ose lui demander à brûüle-pourpoint s’il compte faire ou non quelques pas, vers la justice, s’il ne voit pas dans ses ouvriers d’aujourd’hui des associés de demain. Ce que je sais de lui me commande la réserve. Malgré moi je lui estompe des dessous d’âme assez louches. Pourquoi diable s’ingénie-t-il à me frôler les hanches et à me flairer les

Hier au soir, je songeais à tout cela assise au coin d’un feu de bois vert. M. Matou me contemplait du haut de la cheminée avec une gravité de fakir dédaigneux. Comme neuf heurestintait, Manette fitentrer le docteur Michelot.

Il s’est assis machinalement dans le fauteuil qu’il occupait toujours autrefois, quand il venait d’une façon régulière m’entendre jouer du Beethoven, ou tenir des propos d’athée paisible à grand maman qui ne s’en effarouchait guère.

— Votre belle mine s’en va, a-t-il grogné dans sa pénombre. C’est tout au rebours de la petite Suréda voilà une fillette qui a de l’œil; avec ça étourdie, bavarde, émoustillée. Elle s’ébroue comme une pouliche et jappe comme un cabot. Très drôle, cette

“petite. Mais des lutins comme ça, j’en ai connu revendre : c’est vivant parce que c’est une bestiole bien confectionnée. Par malheur, ça se momifie dans le mariage, ça devient en peu de mois un mannequin bourré de manies ineptes et de préjugés écœurants. La vie animale les a fait mousser : elles ont eu du montant, du piquant, de la saveur, malgré leur ignorance de jeunes truies, malgré les grosses bêtises dont leur cervelle est ouatée, malgré leur entourage de crétins. — Et puis tout ça les reprend, pour les dominer, quand la matière s’est assagie.

Après un court silence, il ajouta : Je ne leur en veux pas : il n’est pas nécessaire que la matière vivante produise de la pensée. La pensée est un phénomène somme toute assez rare : peut-être est-ce une maladie. Ce qu’il y a de sûr, c’est que la plupart des hommes en sont dépourvus. On éviterait bien des tristesses en méditant un peu son animalité, quand on a par hasard la force de réfléchir. On se verrait dans cet état de demi-somnolence où se complaisent les ruminants — sorte de torpeur traversée de rêves informes, de jouissances vagues, d’indéfinissables malaises ; nuit où pour quelques cerveaux irritables s’allument des lucioles. — Alors, au lieu de se lamenter sur la bêtise des gens, on devrait tout au rebours s’en réjouir, puisque elle est notre attribut le plus essentiel. C’est pourquoi, finalement, j’excuserai toujours la petite Nicole d’être bête, lors même que sa bêtise, comme celle de la maman Su-

réda, me ferait monter des sueurs et courir des frissons. Je l’avoue à ma honte : je songeai moins à dé- fendre ma petite amie qu’à critiquer pour la centième fois le matérialisme rural du vieux docteur. Mais il s’emporta, me traita de détraquée, de mystique et de bas-bleu.

Il parlait rudement, martelait du poing le bras de mon fauteuil. Insoucieux de réfuter une objection, il lançait à travers le salon, dont toutes les délicatesses s’apeuraient, un éloge dithyrambique de la vie animale : et l’âpre nature des champs et des bois, avec leurs eaux mortes et vives, leurs plantes, leurs bêtes et leurs gens — tout entière elle frémissait dans ces paroles abruptes. Et une fois de plus j’ai retrouvé dans ce vieillard le poète aux émotions rudes, une sorte de Lucrèce aux vues mi-savantes mi-réalistes, qui prête aux éléments hypothétiques des choses toute la ferveur dramatique et tout l’éclat romanesque des choses mêmes.

Et je lui ai joué du Beethoven, comme autrefois la grande joie d’être et de vouloir s’est déployée. Je me sentais plus proche de sa pensée, et lui s’exaltait encore. Vers minuit un garçon vint le chercher une femme agonisait dans une ferme, à trois lieues du bourg. Alors, ses gros yeux de bœuf tout larmoyant, il fit craquer ma main dans sa main. Puis il s’en fut dans la nuit.

Extrait du journal Retour de la Frette où j’ai voulu revoir, avant de partir pour Versailles, des parents que je n’ai pas vus depuis bien longtemps — un troupeau de cousins et de cousines plus câlins les uns que les Dans la sécurité fraiche et cossue d’une grande masure provinciale, rapiécée de-ci de-là, flanquée de pavillons moins vieux, et tout habillée de lierre noir, j’ai donné quelques jours à des sentiments recueillis et sans portée. Une tranquillité flamande m’envahissait, devant l’attitude des fillettes laborieuses, leur éternel sou- rire de bon accueil; dans le demi-silence et la quasi solennité des repas, parfois gais d’une gaîté lour- daude et maladroite comme les peintures des faïences; à la bonté un peu craintive des hommes € qui rentraient chaque soir, leur besogne finie. Et la quiétude de tous me gagnait presque. N’ayant jamais conçu ce bonheur, je m’y plaisais quand même. Je m’y plaisais pour le glissement des pensées qui ne s’achèvent pas, pour l’intimité

un peu molle où l’âme perd tout besoin d’expression nette et de réflexion suivie. J’étais là loin des choses qui peuvent susciter à la raison des contradictions vertigineuses, aux sens des inquiétudes fringantes. Et c’est encore Lui, l’Absent, qui se retrouvait dans le crépuscule cendré des chambres, au parfum des boiseries. Encore Lui, avec des aperçus d’intimités pensives en un parc automnal et brumeux. Ma vie pouvait être encadrée de la sorte. Combien peu sans doute ila fallu pour que ma destinée devint ce qu’elle est! un regard trop péné- trant, l’intuition subite d’un rapport, un arrangement symétrique d’images — que sais-je? Toutes les âmes frôlent des pièges de folie : le pauvre ami qui me hante s’est laissé prendre à l’un d’eux.

Chez ces gens, la vie quotidienne semble échapper aux prises des hasards : elle se recommence chaque jour, tâtillonne en sa régularité vieillotte, étrangère aux aventures. Elle date assurément, même chez les jeunes, d’un siècle pour le moins : tous les actes sont d’ailleurs et d’autrefois; et la trame en est si serrée que je ne vois guère par où se faufilerait l’inattendu.

Extrait du journal

Vu mon deuil, je n’ai assisté qu’à la cérémonie religieuse. Pendant la messe, j’ai surtout pensé mon prochain départ. L’enlaidissement de l’église m’écœurait : des statues en plâtre peint, de fabri- cation récente ; les finesses des anciens chapiteaux empâtées d’un badigeon de caserne; le bleu fade et le rose niais des vitraux : tous les excès du goût sacerdotal qui prétend imposer des formes repoussantes à l’adoration des fidèles. Le cortège nuptial, les invités et les curieux s’en- à tassaient dans ce décor ambigu : figures vagues, dont l’ensemble avait des allures de troupeau. Je des têtes méthodiquement pour être plus humble en ses prières, aux risques et périls de son chapeau, lequel était une sorte de tiare emperlée. J’entrevoyais aussi M. Valentin Latour, dont l’habit était vraiment un chef-d’œuvre de coupe anglaise.

Ces deux silhouettes viennent encore m’efileurer. Le reste est confus en ma mémoire. Tout de suite je me suis senti emporter loin de Lières; j’ai imaginé

le glissement des paysages le long de ma route. Des sensations de voyage se sont représentées : villes d’Allemagne et de Hollande, architectures flottantes aux cieux, masures encapuchonnées, rues dormantes au bord des canaux plats; puis des forêts embuées, des houblonnières, des polders roses, des lagunes; puis une prairie anglaise, souvent foulée jadis, tout près d’une confortable chaumière aux fanfreluches de feuillages, le home de Sir Clarence Blake, mon oncle.

Les orgues, séculaires, détraquées, vidées, émettaient des ronflements de gros homme, des glouglous de bouteille, des cris de toile qu’on déchire. Beaucoup de personnes se mouchèrent quand les anneaux furent échangés. Mais ma réflexion ne pesait pas sur ces contingences. Je volais toujours au loin, vers des contrées moins maussades. Je ne me disais point du tout que c’était là mon œuvre, ce mariage ennuyeux dans cette fleur de pierre muée en bicoque bon marché; que j’en avais fait concevoir la réalisation possible et désirable ; et que cette manœuvre cachait des vues humanitaires; et qu’enfin ces deux destinées tenaient désormais à la mienne.

Je ne songeais qu’à fuir : l’endroit ne pouvait apparemment me suggérer mieux. Tout à coup des gens me bousculèrent et m’écrasèrent les pieds. A la

sacristie, Nicole m’embrassa, ce qui me fut pénible. Elle me promit une lettre à brève échéance. Le

courant humain me saisitet je me retrouvai devant sa le porche. L’air d’opale émoussait les arêtes des maisons: l’innocence du monde riait à la lumière des cieux, tandis que je laissais derrière moi dans la nef aux teintes de boue, aux ornements de musée 1710 forain, l’effroi des dominations haineuses. Lettre de madame Valentin Latour

Je n’oublie pas vos conseils, ma chère Aurélia croyez qu’ils seront suivis. Nous ferons de bonne besogne socialiste ou j’y perdrai mon latin. A la vérité, vos plans, vos machins, vos trucs pour transformer le personnel salarié en personnel associé, tout ça se chamaille un peu dans ma cervelle : mais ayez pas peur, on s’y mettra.

Pour l’instant, je m’installe. J’ai un boudoir exquis, du pur Louis XV, — un cadeau du père Latour. Ce vieux-là est une crème d’homme. Il m’a aussi acheté un singe. — Quant à ma salle de bains, c’est le dernier cri du confort,

Ah, mon Aurélia, c’est fini de rire! maintenant, j’ai le sentiment d’une responsabilité très lourde ça me change : domestiques à surveiller, composition des menus, hôtes ou convives à bien héberger, et à raccommoder. Il y a également les conserves,

les confitures et les liqueurs de ménage. Tant de

soucis me rendent grave, et insensiblement je deviens digne du rôle que vous m’avez destiné.

Pas drôle, ou plutôt bien lugubre, le bourg, avec ses habitants misérables, malgré toutes les œuvres philanthropiques du papa Latour. La misère laborieuse, c’est bien plus effrayant que la misère fainéante ; c’est sournois, taciturne, méprisant. Brrr ! j’en ai le dos gelé.

Mais nous réformerons tout ça, pas vrai? Je vous

Extrait du journal

Elle vérifie les comptes de sa cuisinière et passe en revue des gilets de flanelle. Un tel présent, c’est toujours le passé avec des variantes, des ornements, des exigences plus assidues.

Très comique, la fin de sa lettre : elle s’est forgé une émotion littéraire. Son excuse est d’avoir voulu flatter mes manies.

Pauvre petite linotte, je vous aurai tout de même aimée beaucoup. Vous seule avez gardé, aux jours critiques, devant mon désespoir et mon esseulement, ce silence de douceur qui est la seule manière d’être bon pour les inconsolables. Les autres conseillaient, analysaient, plaignaient. C’est une preuve de haute intelligence que de ne point substituer en pareil cas à la gêne muette de sa misère sentimentale la petite vanité des commentaires. -

Vous étiez une jolie et bonne fille. Vos manières restaient gracieuses, bien que vous fussiez atrocement fagotée. Un soir, je vous vis descendre un chemin, entre des haies d’aubépine : or vous alliez si simple dans la lumière infiniment reposée que je crus voir marcher une figurine de Tanagra — M. Matou, dans le jardin, se roule au soleil de la pelouse. Il n’aime plus la maison dormante depuis que dehors il fait tiède et que des bruits d’ailes, des cris d’oiseaux réveillent ses instincts de chasseur. Il a oublié mes caresses et la divine chaleur du foyer, attentif à la sensation dernière qui flatte ses penchants d’épicurien, de fauve et d’anarchiste. On dirait que ma pensée joue de Nicole comme elle joue de mon chat, glissant à la surface de ces deux images, à la manière d’un reflet sur des eaux remuées. Ce jeu est tout le bénéfice qu’on tire, en somme, des rapports sociaux. (1) (1) Ici, je lis en marge du manuscrit le mot: boutade! — Note de l’Editeur. Manuscrit de M. Amédée Violet

Aurélia fut à Versailles le 10 mai. Je l’admirai beaucoup ne l’ayant pas vue depuis cinq ans. Car elle était telle que vous l’avez connue chez moi: grande, harmonieuse et souple ; une peau blanche et délicate; des mouvements nobles ; deux yeux d’encre sous une chevelure d’or mat; vêtue, quoique en deuil, avec élégance, — uneélégancetrès simple. J’ai su qu’elle faisait de Lières à Paris d’assez fré- quents voyages pour sa toilette. Pourtant elle affectait, sur le chapitre chiffons, une indifférence

Auprès d’elle, ma sœur Laurence paraissait encore plus disgraciée, plus malingre, plus terreuse. Mais elle souriait, la pauvre Laurence, elle souriait du

sourire d’un enfant qu’égaye un rayon de lumière.

Si elle avait pu voir les pensées d’Aurélia, elle n’aurait point souri. Ce n’était plus la fillette convaincue, obstinément aflirmative et joyeusement pai-

sible que j’avais connue jadis ; c’était une Aurélia souvent fébrile et peu sûre de soi, l’esprit stérilisé par les contradictions, ayant des heures de désolation logique et sentimentale.

Ses idées se détruisaient l’une l’autre. Elle n’était

tranchante et tenace que pour dresser des réquisitoires, critiquer et nier. Elle affichait un athéisme qui scandalisa Laurence. Les religions lui étaient odieuses et surtout le catholicisme : C’est la seule, fulminait-elle, qui ait institué aussi effrontément des prix de vertu pour l’autre monde!

Malgré son peu de quiétude, elle excellait à pa- raître raisonnable. Ses actes s’ajustaient comme des pièces d’horlogerie. D’ordinaire, le matin, elle allait à Paris parce que la grande ville est plus honnête, plus saine et plus laborieuse le matin que le soir ; après déjeuner, elle se promenait pour la digestion ; de retour, elle jouait du piano parce que la marche pousse au rythme ; après quoi, elle lisait ou causait parce que la musique, remuant une forêt d’images, dispose l’idée à la vie concrète. Elle donnait ces explications avec une gravité toute britannique.

Être raisonnable, pour elle, cela consistait encore à sentir, agir et penser flegmatiquement. Aïnsi l’aspect ou l’idée d’une misère ne semblait lui causer ni révolte, ni répulsion, ni dégoût. Elle voulait n’en souffrir que comme d’un syllogisme mal con-

clu, — d’une souffrance intellectuelle. Elle nommait ses nombreuses libéralités non point des aumônes, mais des restitutions — Je donne par esprit d’équité sociale, disait-elle je sais bien l’inutilité de mes dons : mais, la raison commande. — Et elle donnait toujours, dans la désolation de cette équité sèche.

Ce perpétuel effort d’insensibilité exaspéra mon jeune ami Delbove, le graveur : Rien ne s’est jamais

fait par raison, clama-t-il un soir, d’une voix qui faisait trembler les vitres. C’est la folie qui mène le monde. Vos gens à principes expliquent la cause de l’abcès et formulent des recettes qui seraient sans doute merveilleuses si le malade était guéri. Un jour, le pauvre diable prend un fer rouge et brûle, dans son délire, les cellules de pourriture. Les heures décisives pour le bonheur humain sont les plus chargées de mystère : idées et sensations s’y mêlent dans un tourbillon de vertige. — Et puis, rien, après tout, ne me garantit l’eflicacité de vos remèdes rationnels, à les supposer applicables. La raison en mal de philanthropie est terriblement

barbare : elle taille et rogne à tort et à travers parmi la végétation des âmes. Elle se fait haineuse et cruelle pour les simples qui la méconnaissent, pour les raffinés qui la critiquent.

Mais il ne déplaisait pas à Aurélia que la raison se fit intolérante, même persécutrice : Le bonheur

humain veut qu’on lui sacrifie quelques centaines d’individus. Il faut les sacrifier sans haine, avec discernement, avec: méthode. La foule en délire brûle n’importe quoi et massacre n’importe qui. Un dictateur philosophe coupera les têtes qu’il faut couper : il agira en hygiéniste qui, pour assainir un local, met en œuvre des procédés exclusivement scientifiques. Qu’il s’en rende compte ou non, tout un passé d’expérience réfléchie pèsera sur ses

Et non sans grâce, avec des gestes lents, Aurélia reconstruisit Robespierre, qu’elle admirait fort : le dictateur correct et glacial se déduisait des conceptions mécanistes qui s’étaient antérieurement élucidées; les guillotinades devenaient un effet lointain, mais direct, du Cartésianisme; de même le culte de la Raison.

Aurélia s’écoutait un peu parler. La dentelle de ses manches pendait au bout de son geste oratoire. La lumière jeune, filtrée aux rideaux blanes, la sculptait. Je l’aimais beaucoup dans ce rigorisme laborieux, qui la mettait en beauté. Mais je la

Oui, elle vivait ailleurs, et sans y prendre garde.

Ses discours étaient trop ingénieux, sa mimique

trop savante, elle peinait pour s’y mettre tout entière; elle se cramponnait à une sagesse forcenée. Mais venaient les heures de détente nerveuse : alors elle gisait pesamment sur un fauteuil; elle se taisait; ses yeux alanguis ne fixaient plus rien. Elle paraissait‘ hypnotisée, et cela finissait par un hochement de tête, un frémissement du buste, un soupir. Puis elle s’asseyait au piano, et avec un délicieux abandon, des accès de nervosité, des élans fougueux, des vivacités douces, elle jouait presque toujours du Grieg — cette musique aux suavités d’extase, aux vertiges d’ivresse. Plus tard, j’ai compris les raisons de ce choix.

Delbove lui répétait volontiers, avec sa rudesse ordinaire, qu’elle avait été ou serait une créature funeste à plusieurs, pour avoir voulu arranger leur vie à sa guise. Laurence grondait Delbove, Aurélia sortait des raisonnements. Au commencement de juillet, elle reçut la lettre que voici Mademoiselle, vous avez fait de notre fille Nicole une révoltée, une socialiste et pis encore. La pauvre égarée cherche à secouer le joug conjugal. Les conseils ou les ordres de son légitime époux ne comptent plus pour elle! Elle paraît connaître et approuver les doctrines subversives des larrons collectivistes. Qui donc, nous sommes-nous demandé, madame Suréda et moi, qui donc a corrompu cette innocente enfant, élevée dans la foi de ses ancêtres et dans le respect des lois de son pays ? — Nous nous sommes livrés à une minutieuse enquête, et maintenant, nous ne pouvons plus douter de votre culpa-

bilité. Vous avez abusé de notre confiance; telle un serpent, vous avez empoisonné notre fille de votre venin. Puisse la tristesse de deux vieillards en cheveux blancs ne pas vous porter bonheur.

Cette lettre de fantoche assombrit Aurélia. Elle devinttaciturne ; elle ne fit plus chanter et frissonner ma vieille maison. Elle cessa de m’expliquer le Capital de Karl Marx ou d’écouter mes dissertations sur Callot, Nanteuil et Aliamet. Ayant écrit aux Suréda, puis à Nicole, elle ne reçut point de réponse. Alors elle s’abîima dans une sorte de

Laurence, un soir, lui prit la main, et de sa voix éteinte, lui dit : Aurélia, ne pourrais-je savoir tout ce que vous pensez, afin de m’aflliger avec vous?

C’était dans mon cabinet de travail : la lampe luisait paisiblement, et de ses rayons d’or étalait sur les vitrines — gardiennes des cartons et des albums — une houle glacée de rondelles et d’étoiles. Aurélia ne lisait pas le livre ouvert devant elle sur la table, un tome des œuvres de Carlyle : elle regardait les jeux immobiles de la lumière.

Quand Laurence eut parlé, Aurélia s’efforça de sourire : Je ne pensais à rien, fit-elle. Lasse de regrets et de velléités, je laissais agir sur moi Fobsession des choses. J’ai la tête vide, l’énergie

brisée. Vous ne pouvez concevoir, mes amis, combien je me croyais forte pour avoir uni ces deux êtres. J’imposais à ce mariage des conséquences proches ou lointaines : un coin de bonheur pas trop mufle, un peu d’idéal réalisé, une équité gentille et souriante, la justice installée sans geste dehaine, sans fracas d’orgueil. — Et maintenant, vous voyez : j’ai fait gauchir deux destinées; j’ai exaspéré cette petite âme d’oiseau; j’ai rappelé à sa vocation un despote qui s’oubliait dans la philologie. — L’avenir se présentait si ferme et si brave dans ma décision! Ah, quelle folie! corriger en l’air les erreurs de la réalité; sans tenir compte des caractères ni des circonstances. — Maintenant que l’évé- nement se dresse contre ma raison humiliée, que reste-t-il de moi? Je me cherche sans me trouver, et de fatigue, je ne songe plus à rien, je ne désire plus

Il y eut un silence. Une paix de tombeau régnait

le long des Avenues; la lune, par une fenêtre que la lampe n’éclairait pas, laissait choir une buée d’opale. Un clairon sonna le couvre-feu.

Laurence murmura : Je m’attriste sur vous, non sur vos rêves sublimes, car je les conçois mal, n’ayant qu’une petite âme recroquevillée. Mais ilme semble que vous existez ailleurs que dans ces rêves. Il y a dans vos sens plus de tristesse égoïste que vous ne pensez. J’ai deviné cela dès votre arrivée,

à vos distractions étranges, à vos regards souvent égarés ; et puis votre émotion parlait au bout de vos doigts, en sonorités révélatrices — Ne dites pas non, Aurélia. Recluse et malade, j’ai les yeux trop faibles pour admirer l’éclat des choses. Mais le moindre geste entr’aperçu, les inflexions d’une voix, le timbre d’un accord, sont pour moi ce qu’ils ne veulent ou ne croient pas être, un langage.

Aurélia ne répondit que par un geste las. Elle ouvrit machinalement un carton d’estampes et de gravures non classées, et parut examiner longuement un spécimen curieux de taille en losange : le Descartes de Hals gravé par Edelinck, un exem- plaire très rare, mais par malheur en fort mauvais Le visage sortait de la nuit, lippu, la bouche longue, le nez busqué et large du bas, les yeux pareils à des loupes, les paupières lourdes, — un visage sans douceur ni inquiétude, encadré de longs cheveux noirs, peu épais, qu’on devinait assez rudes; la moustache, mal disciplinée, semblait de crin; l”épiderme rêche se tendait avec vigueur : là s’affirmait la raison, tenace et forte, attachée par des liens d’acier à des tissus fermés et résistants.

Le lendemain et les jours suivants, Aurélia se tint près de ma sœur. Elle lui traduisit le Old Mariner de Coleridge et les Zdyls de Tennyson.

Le dimanche matin, Delbove vint me surprendre. Il n’avait point son air brutal. Il était humble, hésitant, mystérieux. Finalement, il s’expliqua — C’est de mademoiselle Aurélia qu’il s’agit. J’ai commencé par la haïr; car elle a des heures pédantesques; elle n’a point l’air d’écouter quand on lui parle ; elle est philanthrope à la mode bourgeoise et n’a pas pour quatre sous d’esprit révolutionnaire elle se figure que la raison peut nous ramener l’âge d’or et qu’elle doit personnellement contribuer au progrès social — Tenez, des fois, j’aurais voulu la faire pleurer. Ça veut dire que je l’aimais déjà. Maintenant, je ne pense plus qu’à elle; je ne désire qu’elle; mes cartons sont pleins de ses portraits, — des esquisses que je fais de mémoire.

Le mal d’amour était devenu intolérable pour ce garcon de mœurs très simples, d’un tempérament athlétique, artiste sincère et probe, assez lent sentir, mais qui gardait toujours les impressions

Il me demanda conseil : Parlez-lui et mariez-vous si elle veut, répondis-je; mais n’espérez rien de bon, pauvre ami. — Il me regarda en dilatant ses

Au fond du parce, vers Trianon, point de monde ce jour là ; je m’assis pour lire une Revue, laissant

Aurélia et Delbove cheminer vers la Laiterie. travers les buissons bien alignés, des fuseaux de lumière passaient et clairsemaient de taches vertes

le deuil élégant d’Aurélia. Après avoir lu quelques mots, je relevai la tête et vis que Delbove gesticulait violemment, les muscles raidis, les poings sans cesse projetés en avant, comme pour écarter d’invisibles agresseurs. Aurélia, tête basse, devait écouter sans dire mot : sa démarche s’était alentie, ses bras ballaïient, une étrange faiblesse brisait son

Ils marchèrent autour des chaumières. Un instant je ne les vis plus. Quand ils revinrent vers moi, les rôles étaient intervertis. Delbove, fort abattu, laissait traîner sa canne au bout des doigts, à peine serrés autour du pommeau; sa raideur s’était relà- chée; ses vêtements, quoique de bonne coupe, tombaient flasques et piteux. Quant à Aurélia, très calme, économe de gestes, elle parlait. Elle devait parler lentement, avec douceur et fermeté, si j’ai bien interprété sa pantomime.

Je regardais ces deux êtres tourmentés dans le décor vieillot des bergeries royales. Je décidai part moi qu’ils étaient, en ce qui concerne l’amour, celle-ci trop grave, celui-là trop impétueux pour une nature aussi joliment attifée. Leur art d’aimer consistait, chez elle à cultiver un souvenir douloureux, chez lui à suivre des impulsions brutales. L’ingé- nuité réfléchie des canaux, des petites prairies, des chaumières bien coiffées encadrait mal ce drame

Delbove ne resta pas à dîner, alléguant un travail pressé. Ce garçon n’a. point la souffrance délicate le sang à la peau, les yeux gonflés, le souffle rauque, il tanguait, titubait, s’accrochait aux meubles. Aurélia, effondrée, tassée dans mon fauteuil de cuir, semblait une forme inanimée.

Depuis lors, Delbove se fit rare, sauvage et silencieux. Elle, muette sur cet événement, fut soudain prise d’un besoin d’agir tumultueux et forcené. Elle joua des sonates de Beethoven, des études symphoniques de Schumann, inquiétant de passion mélancolique, d’héroïsme et de joie profonde les solives desséchées et les murailles dormantes de la maison. Je vis se maculer de signes étranges les marges de son Carlyle. Aïdée de grammaires savantes et de lexiques spéciaux, elle déchiffra de vieux textes anglo-saxons. Le soir, elle nous entretenait de questions sociales : elle disait gravement, avec simplicité, telle un aède des temps primitifs, la vie romanesque du révolutionnaire Lassalle, la formation du parti démocrate socialiste en Allemagne, la genèse du Vooruit gantois et des coopé- ratives belges. Et des Revues de sociologie ou d’économie politique, des brochures socialistes, de gros volumes savants peu à peu s’empilaient sur mes meubles.

Plus de langueur ni de repos. Et plus un geste, plus un mot qui ne supposât un effort. Son énergie,

tendue à l’excès, lui valait des nuits blanches. Elle maigrit et toussa plus cruellement. Et elle ne daigna pas se soigner. Elle passa le mois d’août en Angleterre, puis nous revint. Le 10 septembre je partis pour Utrecht, où m’attirait une vente d’objets d’art. Ce voyage dura une quinzaine. À mon retour, plus d’Aurélia! Elle était retournée à Lières. Voici ce qui s’était Maurice Dubreuil étant mort à Nancy (Meurtheet-Moselle) dans une maison de santé, maître Napoléon Houlet, notaire à Saint-Sauge (Nièvre), avisa Aurélia que le défunt laissait un fils non reconnu, nommé Jacques, et âgé de onze ans. — C’était là, -: précisait maître Houlet, {e fruit de ‘blämables et bien parisiennes débauches. Une artiste lyrique, la demoiselle Claudine Berthier, tante de l’enfant, le gardait chez elle à Paris. La mère, autre artiste lyrique, avait plus ou moins disparu. Dans les papiers de Maurice Dubreuil se trouvaient éparpillés les fragments d’une sorte de Confession, exérapagante pour la forme et scandaleuse pour le fond, au dire du susdit officier ministériel. Maurice Dubreuil y avait relaté sa liaison, la naissance de Jacques, le montant des sommes par lui affectées l’éducation première du petit bonhomme, et d’autres particularités relatives au même sujet. Or, pour les héritiers de Maurice, Jacques était nul et non avenu; ils ne voulaient même pas qu’on leur parlät de ce bâtard. Philanthrope avant tout et naturellement porté à secourir l’enfance malheureuse, maître Napoléon Houlet, notaire, signalait l’existence du petit Jacques à mademoiselle Aurélia Collins, dans l’espoir qu’elle s’intéresserait au sort de l’innocente Aurélia n’avait même pas réfléchi : cette occasion d’agir était trop belle. Mademoiselle Claudine Berthier, artiste lyrique, s’était empressée de céder ses droits de tante. Cette jeune personne ne connaissait guère son neveu, livré aux soins de Sylvie, camé- riste rousse et difforme, qui lui avait appris à lire, à ce marmot, dans les feuilletons du Petit Parisien. Cette femme, d’aspect rechigné, avait été séduite par la figure délicate et les jolies manières de Jacques. — Sans lui, dit-elle à Aurélia, je ne serais pas restée chez mademoiselle Berthier : ce n’est pas la place qu’il me faut. Je préfère les jeunes messieurs seuls.

Laurence, Delbove et le docteur Michelot combattirent cette idée d’adoption, mais en vain. ils aliéguaient la paternité douteuse de Maurice Du-

breuil, l’inexpérience pédagogique d’Aurélia, sa jeunesse stérilisée dans une tâche ingrate, le danger des commérages : elle n’écouta rien.

Elle loua une maison à Marly-le-Roy pour ne pas

s’éloigner de nous ni de Paris. Puis elle s’en fut Lières chercher ses meubles, son chat et sa vieille bonne. Voici la lettre qu’elle m’écrivit de là: . Ah, mon vieil ami, modeler cette âme que je sens un peu mienne, quelle joie! mon vieil ami. Oui, un peu mienne, est-ce drôle? Comme si j’étais pour » quelque chose dans la genèse misérable de ce petit! Pourquoi mon allégresse devant ces yeux retrouvés, ces cheveux noirs du même noir? C’est bizarre dans un cœur aussi méthodiquement desséché que le ” Je veux que par mes soins Jacques devienne « alerte d’esprit, robuste de corps, qu’il se mette vivre d’une vie prenante et large. Déjà, autour de moi, les formes se précisent et à mes regards les couleurs brillent plus clair, pour m’apprendre où diriger et comment conduire d’autres regards encore gauches. Mes souvenirs « affluent, triés et simplifiés, tout prêts à entrer dans mes leçons et mes conseils quotidiens. Que dire encore? je me surprends sans cesse à m’expliquer, en termes extrêmement familiers, des vérités ex-… Après-demain, départ pour Marly. Nous avons

enfoncé les derniers clous dans les caisses. Annette, en gémissant de quitter le pays et la maison, m’a prêté le secours de sa poigne rustique. Pour moi, je ne partage pas ses regrets : le passé ne me retient pas et je brûle de partir. P.-S. — Delbove a fait, de mémoire, mon portrait à la sanguine. C’est une œuvre de brutalité sobre qui captive et qui heurte : je n’avais jamais conçu la possibilité d’une expression aussi complète avec ce minimum de matière. Mais chaque coup de crayon accuse un geste violent, un soubresaut de

Extrait du journal d”Aurélia J’ai attendu près des acacias, qu’un vent mouillé berçait et faisait bruire. Sylvie m’a amené Jacques et Jacques m’a souri. Le pauvre enfant n’avait guère vu d’arbres qu’au Parc-Monceau : les choses du plein air l’ont stupéfié. Annette l’a promené au jardin et dans la maison, pendant que j’écoutais les doléances suprèmes de la bonne femme. Elle partie, j’ai, du jardin, vu Jacques à la fenêtre de sa chambre : il s’extasiait devant la vallée du fleuve, large ouverte sous lui, cernée.à gauche d’une ligne raide et violette, embruinée au fond sur les mamelons par la colline que surmonte l’aqueduc. Jacques avait l’air d’un petit roi trop jeune pour ! l’ampleur de son domaine, attristé soudain devant l”énormité de sa tâche. Je suis montée dans sa cham- bre et comme il restait toujours immobile, quelque peu hébété en face de la nuit tombante, doucement j’ai passé mon bras gauche autour de son cou. Il a levé la tête pour croiser ses regards avec les miens, et tous deux nous avons été satisfaits l’un de l’autre. — Fermons la fenêtre, Jacques, sinon tu t’enrhumerais. Demain nous nous promènerons. — Jacques me dit : Je commençais à avoir peur, parce que c’est tout noir. Toutes les choses ont des bras et des jambes, et puis toutes les choses ont l’air méchantes. — Mon petit homme, il faut être plus brave que ça. Allons, viens diner. Et bras dessus bras dessous, nous sommes descendus.

table, il mangea peu : Quelle pitié, disait Annette, ça n’a que la peau sur les os, et ca veut quasiment se périr. — C’est donc toi la Sylvie d’ici? lui disait Jacques. Il me demanda si je connaissais M. Isidore : C’est un sénateur, tu sais ; il me donne du jujube quand il vient. Sylvie dit qu’un sénateur c’est comme un sergent de ville. Elle voyait ça dans le Petit Parisien. Mais tante me chassait toujours quand il arrivait : est-ce que c’est méchant, dis? ,

Une sensation inconnue de calme et de bonté se déployait aux coulées des lueurs familiales sur la nappe blanche, au verbiage de cet enfant pâle, et je m’y exaltais silencieusement ; je m’y exaltais de cœur et d’esprit, rêvant des heures de tendresse exquise et concevant mille manières d’être utile Jacques, — tout cela bien léger, bien vague, et comme estompé sur ma béatitude.

la fin, il se tut, et soutint une courte lutte contre l’impérieuse nécessité de dormir. Moi, assise à côté de lui, je lutinais des doigts ses cheveux de fille et

lui montrais des images, les Illustrations de l’Arioste par Doré : tout un moyen-âge eflilé, aérien, baigné d’argent lunaire, avec, çà et là, des ventripotences drôlatiques. Mais bientôt sa jolie tête vint choir sur ma poitrine, et je lui vis alors les paupières closes, j’entendis le bruissement d’un souffle bien rythmé, - je sentis avec émoi la tiédeur de ce petit corps l’abandon. Avec des précautions lourdes, mais infinies, Annette l”emporta. Restée seule, j’essayai de lire, mais j’étais toute à l’impression des bavardages et des câlineries. Puis une gêne sourde pesa sur ma joie, l’empêcha de régner, franche et robuste, sur ma rêverie : une pensée obscure me gâtait le charme de cette intimité commençante. Par hasard, je tour- nai les yeux vers mon portrait à la sanguine, que j’ai fixé à un petit chevalet, sur la table en formede trèfle. Mais à cette vue, un frisson m’efileura l’épiderme. Vraiment, j’étais là d’une énergie mauvaise et vaine : aucune autre pensée n’y hantait mes yeux que celle de m’aflirmer dominatrice implacable. Instinctivement, je pris la lampe et m’en fus devant une glace. Là, mon image m’apparut blanchtre, avec une figure de fatigue et d’effarement. J’ai eu un sourire de reconnaissance pour la glace, et suis montée chez Jacques. La veilleuse, avec des lueurs exsangues, épongeait sa peau mince; les longues boucles de soie noire creusaient des chemins d’ombre sur la blancheur de la toile : un des bras, gracieux comme un cou de cygne, se relevait pour encadrer sa tête sur l’oreiller; l’autre, nonchalamment, pendaiït hors du lit. Je pris avec lenteur ce bras égaré et sur la main fine et tiède je posai mes lèvres, tout doucement.

Alors, je compris ce sentiment de gêne qui venait de me serrer le cœur. L’idée que ce n’était pas là mon fils, et qu’une autre, dans un spasme de bête, m’avait préparé ces instants d’amour pieux, elle s’aiguisait et s’aflilait, glaciale. Ah! Je pouvais m’ingénier à ce rôle de mère fortuite ; je pouvais prendre ma joie de ce mignon dormeur ; je pouvais organiser à mon aise notre vie, mélée d’entretiens graves et de rires éperdus. Toujours, je devais m’aheurter aux angles des faits persistants : chasteté froide, d’insensibilité, misères de la solitude, tout l’inconnu de la vie menée par Maurice, et, dans cette âme d’enfant, tout ce qui revivrait des instincts maternels.

J’étais agenouillée auprès du lit, lit de cuivre très bas, mon lit de fillette. J’étais morne et navrée; mais Jacques eut un sourire dans son sommeil, et, tout à coup, plus rapides que la réflexion, des larmes gonflèrent mes yeux, roulèrent jusqu’à mes lèvres. Les douces larmes ! Je n’avais pas pleuré depuis bien longtemps.

Extrait du journal — Et ton père, Jacques, tu t’en souviens, dis? Tu devais le voir souvent. — Oh! papa, il y en avait beaucoup. C’étaient des messieurs très gentils. Ils m’ont tous embrassé. M. Isidore me donnait des

Extrait du journal Trop fait marcher cet enfant hier dans la forêt; abusé de sa petite attention têtue pour lui surcharger la mémoire d’explications sur les arbres, les saisons, la bise, les fleuves, et la chaleur. Je parcou- ‘ rais l’espace comme les notions, à grandes enjambées, ivre d’un zèle naïf, au risque de paralyser ces pauvres nerfs meurtris d’efforts, d’obstruer cette imagination qui s’entrebâäille à peine. Oui, j’étais peut-être bien alors la créature d’énergie aveugle et funeste que Delbove a tirée de moi. Pourtant, aujourd’hui, comme je me sens douce et fraternelle, auprès de Jacques, fiévreux et courbaturé. Il gît sur un divan du petit hall que j’ai installé pour la musique et les graves travaux de l’esprit. La fenêtre est ouverte et une mélancolique tiédeur d’arrière-saison vient vers nous avec des parfums d’herbes coupées, de feuilles jaunies. Je relis des

  • sonnets de George Meredith, assise à côté du malade. Lui, d’un geste lent, m’a pris la main pour la ! garder entre ses mains : Grande sœur, tu ne me quitteras plus, dis? — Pauvre petit, sa voix filtre

timidement; ses yeux noirs ont des phosphorescences troubles ; sa peau sèche me brûle : Grande sœur, pourquoi que les feuilles sont vertes ; et puis jaunes avec des taches d’encre ? — Jacques, il faudrait se taire et tâcher de dormir. — Mais tu disais toujours qu’il faut toujours apprendre et faire des choses, et que sans ça, on est vilain. — Quand on a mal à la tête, on doit dormir. — Grande sœur, tu lis un conte? — Oui, un beau conte, en anglais. — L’anglais, c’est-i du nègre ? Placide, M. Maiou, vautré à l’avenant d’un phoque sur une partition des Maîtres Chanteurs, regarde par la fenêtre ce paysage nouveau pour lui, avec le sans-gêne et l’indifférence qu’autoriserait un séjour prolongé dans la maison. — Je n’aime pas monsieur Matou, dit Jacques, il est paresseux. Tu le gâtes beaucoup, dis, grande sœur? — Je fermai la fenêtre, appréhendant les bouffées humides du soir. Jacques bientôt somnola, et je restai à genoux sur le linoléum, accoudée au bord du divan, parce que je me sentais là tuté- À laire et protégée. S’il pouvait comprendre, je lui demanderais par- don d’avoir brisé ses membres, alourdi sa cervelle menue ; Car je me suis précipitée sur cette œuvre pédagogique avec une sorte de voracité. Ne sais-je pas qu’un principe doit demander aux faits son passeport, son outillage et sa feuille de route?

Quelle humiliation pour moi de me retrouver aveugle et téméraire, après d’aussi dures leçons !

Je ne pouvais pas l’étudier en un jour, ce petit homme. Et il est absurde de tenter une expérience sans connaître au moins quelques propriétés des forces qu’on y fait concourir. Cette erreur logique devrait plus que tout affliger ma raison.

Eh bien ! j’y pense à peine : moins noble est mon tourment : c’est plutôt la chair qui pâtit. Je souffre surtout que cet enfant ne soit point mon enfant. Je hais celle dont l’amour divin ferait fleurir pour son bonheur des roses sans épines. La plus sotte des. mères a des intuitions profondes, des délicatesses

Malgré tout, Jacques, à la douceur de ta présence, je perds la force de m”accuser, et mon angoisse envieuse va s’allégeant. Si faible, tu dissipes les inquiétudes, tu inspires les bons espoirs, — et surtout, tu refoules au néant les menaces du passé.

Chère Aurélia, on me dit que vous travaillez maintenant dans la pédagogie. C’est encore une manière d’agir et de créer du bonheur. Craignez seulement que cette entreprise ne tourne pas mieux que la première. ! Dans quels liens vous m’avez empêtrée, ma pauvre grande amie! Votre seule excuse est que vous vous êtes trompée vous-même. Vous vous figuriez, salutaire exemple de concorde et de justice. Mais cette imagination vous masquait les vrais mobiles de votre acte. Vous cédiez au penchant ambitieux d’arranger à votre gré une parcelle du monde, et peut-être même n’étlait-ce là pour vous qu’un moyen d’écarter des souvenirs toujours cruels. Le malheur me tient à présent. L’homme que je devrais aimer, chaque jour je le déteste un peu plus que la veille. Il a fallu auprès de moi tant toyable, pour me rendre, moi, la toquée d’hier, curieuse des choses morales : observer et réfléchir, voilà où mon âme asservie trouve un peu d’indé-

J’ai rompu tout commerce avec mes parents, dont la morale bête m’exaspérait. Pour avoir pesté contre le sacrement.et l’institution du mariage, j’ai été maudite au nom du ciel par ma mère, au nom du code civil par mon père : et il m’a semblé que Dieu et les hommes exprimaient leur indignation d’une facon bien ridicule.

Quant à mon mari, après des scènes navrantes, où nous avons dépensé, lui, des trésors d’ironie blessante, de loquacité docte et d’obstination glaciale, moi tout un stock de colère injurieuse, il a pris le parti d’ignorer ou de paraître ignorer ma ‘

Ainsi, je ne connais plus le dégoût d’être un instrument de jouissance et la fureur de me voir eritiquée, censurée, raillée, traitée en chose inconsciente ou en bête perverse par ce despote ennuyeux et vain.

M. Latour père me reste. Mais le pauvre homme n’est plus qu’une ombre taciturne et douloureuse. Usé de travail, bourrelé de soucis, avant l’âge de s’en aller il s’en va, le regard éteint et l’énergie morte. Je crains bien que nos dissentiments conjugaux n’aient hâté sa déchéance.

Il ne s’occupe plus de rien. Mon mari mène tout

avec un ingénieur. Nos dépenses m’autorisent croire que les affaires vont bon train. Mais il y a des bruits de grève qui circulent. On parle de salaires rognés, d’heures supplémentaires, de renvois inhu-

Quand je sors, les gens se détournent pour ne pas me saluer, et l’on chuchote derrière moi. Dans quelques intérieurs où il y avait des malades, j’ai été accueillie avec une politesse haineuse. Je suis pour ce monde souffrant ce que fut jadis l’Autri- chienne pour les Parisiens affamés.

Cela est sinistre. Voyez un peu le bout de votre rêve : deux enfers, l’un dans l’autre. Si je n’avais point gardé un peu de ma folie, je ne serais qu’une loque humaine. Mais j’ai par instants de subites ivresses, où je me retrouve désireuse de vivre. Ma pensée s’envole et il me passe des besoins violents de m’envoler comme elle. Je ne réponds pas de ce que je ferai demain. Extrait du journal

Des rideaux de ouate tombent çà et là sur les arbres déteints, tachés de rouille et d’ocre, qui s’éplorent là-bas sur la pente des collines et dans la spacieuse vallée. Je viens de répondre à Nicole, et toutes mes excuses clochaient, toutes mes exhortations semblaient détachées d’un Manuel de Morale pour l’enseignement primaire. Quand j’ai relu ma lettre, je n’y ai vu, ou plutôt senti, au fond des mots, que ma douleur vaine, accablée sous le poids des faits, ma douleur lamentablement résignée comme cette végé-

Jacques remarque tout. IL est venu me frôler et m’a dit: Tu boudes ; est-ce que tu es malade? Il m’a montré son cahier de devoirs et un dessin qui représente une maison. Je l’ai embrassé, contente de son zèle. Puis, j’ai tremblé.

Non, mon petit, je ne suis pas malade, mais j’ai peur de moi pour toi. Tu es frêle, tu es maladif, tu n’as rien dans le cerveau, tu es une pauvre créature sensible et flottante. Il te faudra des bras robustes, un coffre solide, un esprit avisé, une

volonté ferme. Et c’est moi qui prétends te donner tout cela, moi dont toutes les tentatives pour bien faire ont avorté, moi dont l’initiative fut désas- treuse pour ceux que jé voulais élever au bonheur.

Mais est-ce possible de faire du bonheur, en ce monde égoïste et vorace ? Aider autrui, n’est-ce pas l’armer pour la lutte mauvaise, afin qu’il devienne ravisseur ou proie ? enveloppé de haïne ou féru de

Cependant, comme je me tais, Jacques me croit soit malade soit mécontente de lui. Il ne sait quelle contenance garder et ses yeux s’humectent de larmes, son nez se pince, ses lèvres fines se res- serrent. Doucement, l’ayant attiré à moi, je l’embrasse au front. Il me chuchote, tout de suite consolé : Tu sens bien bon. Extrait du journal Ces jours-ci, je ne l’ai guère quitté; et nous sommes de grands amis. Nous nous promenions au bois sur les feuilles jaunes et rouges, dans un demijour de rouille. Il bavardaït et j’étais d’une gaîté folle, Je me faisais extrêmement naïve pour parler son langage et insensiblement, je l”amenais à dire des choses sensées. Ce matin encore, je lui expliquais des vers qu’il devait apprendre par cœur. C’est un petit poème de Hugo intitulé la Bible. Jacques répétait mes explications avec ferveur, dans un langage puéril, mais net, et qu’il égayait d’hypothèses merveilleuses. Parfois j’efileurais ses cheveux doux et fins du bout de mes doigts, et alors nous échangions un sourire.

— Chère sœur, le petit garçon dit Nous mangions notre pain de si bon appétit Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles. Tu dis que ça veut dire qu’un petit garçon est drôle quand il mange bien et pas drôle quand il mange pas. Et puis encore, si tu permets, il est drôle surtout aux femmes. Moi je crois quelque chose : les femmes,

elles sont contentes avec les hommes qui mangent

bien, parce qu’ils sont plus forts: et alors, ils tuent

mieux les loups et les méchants et tout ce qui fait

Et j’étais fière qu’il eût, sans vanité ni amertume, une sorte d’idée noble et cruelle. J’étais sûre de lui comme disciple et sûre de moi comme éducatrice.

présent, je doute, et j’ai peur de nous deux, de moi surtout. Annette l’a emmené au village, et moi, restée seule au logis, je me remémore tout ce que je puis savoir de sa complexion, de son caractère. Mes yeux gardent encore l’impression de son teint mat, de ses prunelles trop brillantes; je pense à ses attitudes d’enfant las, qui cherche dans une étreinte un nid de repos; j’ai les oreilles déchirées par sa toux

sèche du matin.

Et les soudains hasards d’une âme en train de se faire — interventions d’autant plus farouches que l’âme est moins banale — saurai-je en calculer les effets pour en régler l’usage”? IL est de ceux que la moindre sensation pénètre jusqu’aux moelles, remuant au passage des velléités d’origine lointaine; car dans la chair la plus tendre sommeille l’activité des générations mortes. Et je conçois avec terreur un réveil possible de perversité.

Oserais-je; le cas échéant, lui imposer une discipline? Hélas! laquelle et comment? mon intelli-

gence est brouillée, j’ai perdu tout courage, je n’ai plus confiance en moi, et tout autant que cet enfant, j’aurais besoin d’un guide.

Des rafales sur les bois. Au jardin le grésillement des feuilles sèches. Et dans les recoins du grenier, les miaulements de la bise. L’âme rythmée encore au rythme d’une fugue ancienne, je rêve, mon chat sur les genoux. Jacques doit dormir, blanc sur les draps blancs. Poor little thing! Mon cœur est enclin à la tendresse, mais c’est une tendresse passive, que je ne me connais pas.

Extrait du journal

Le docteur Michelot, qui passe trois jours à Paris, est venu à Marly déjeuner avec nous.

— Vous avez ficelé là un sot mariage, a-t-il dit de son air bourru. Après tout, je ne sais pas vous en vouloir. Si l’espèce humaine n’était point pourrie de sentiments raflinés et d’idées fausses, les couples y vivraient unis. Mais à force de réflexion et d’intelligence, on détruit les instincts vitaux. La femme tend à se spiritualiser d’une facon ridicule l’homme devient un chiffre vivant ou une sorte de dictionnaire indigeste ou bien encore une pompe dignités. Nous oublions de plus en plus les bêtes que nous sommes, et nous périrons victimes d’un

Vers une heure, visite de Delbove. Nous ne sommes plus gênés l’un près de l’autre. Je me rappelle sans être émue ses aveux violents et mon refus décidé. Ce jour-là, quand il m’eut proposé de devemir sa femme, j’eus l’intuition d’un engagement qui me liait déjà, d’un devoir mal défini qui me commandait de rester libre. Sans chercher un sotmoyen

d’ajourner la réponse, je refusai net, alléguant mon

Vous en aimez un autre, gronda Delbove. Cet autre ne vous sera pour sûr jamais rien. Malgré tout, et à votre insu, vous lui restez fidèle. Votre énergie dévoyée tend au même bonheur par des chémins différents. Vous travaillez dans l’idylle ménagère, dans la justice pour tous. Travaux d’art que tout cela! Vous poursuivez avec une sensualité d’artiste l’image du bonheur manqué, ou quelque image parente. Vous vous cherchez dans votre œuvre, et c’est pourquoi elle est misérable.

Il ne me laissa pas protester; il ajouta : Vous vous vantez de votre raison froide, qui serait, à vous en croire, le principe de toutes vos démarches. Mais ce n’est là qu’une attitude soit constamment voulue, soit conquise. Vous traversez des crises d’enthousiasme et des heures d’afiliction dont vous ne sauriez ni marquer les causes, ni analyser le contenu. C’est l’inconnu de la passion qui reprend ses

Puis, avec une humilité touchante chez un être robuste et sanguin, de volonté rigide et d’imagination hautaine, il me contait ses souffrances d’aimer. Le mélange des paroles rudes et délicates qui lui venaient aux lèvres disait à la fois l’inquiétude des sens et l’obsession de la pensée. Mais je ne sus avoir pour lui de pitié ni d’admiration. Je cherchais réagir contre la défiance de moi-même qu’il venait de m’inspirer.

Aujourd’hui, dans la lumière basse d’automne, il m’a tout d’abord paru, lui jadis si abrupt et âpre, singulièrement affiné et adouci. Mais l’impression ne persista pas. Comme le docteur Michelot, d’un ton bonhomme, conversait avec Jacques, Delbove et moi fimes quelques tours de jardin.

— Ce petit est gracieux d’allures et d’esprit, me dit-il ; il a des pauses de méditation qui le font ressembler à un jeune prophète. Mais le genre d’affection que vous lui témoignez ne convient guère à un enfant de cet âge. Vous lui jetez des regards d’imploration, vous lui adressez des sourires extatiques, vous l’emprisonnez dans des étreintes nerveuses. Interrogez donc vos sentiments et cherchez bien qui vous aimez en lui. — C’est odieux, ce que vous insinuez là, répondis-je brusquement.

Il reprit de son air dur, soudain retrouvé : — Je

+) ne vous ferai jamais assez souffrir.

Je le méprisai de m’outrager par dépit, mais sans répondre, car une peur étrange me paralysait, peur de lui, qui me dévisageait avec des yeux égarés, peur des idées monstrueuses qu’il suggérait, peur de moi-même enfin, dont la conscience protestait sans force.

Le docteur Michelot nous ayant rejoints : Veillez sur Jacques, bougonna-t-il. Le p’tiot marque mal.

Le sang est faible et les nerfs inquiets. Je crains qu’il ne pense : à son âge, on ne doit pas penser. Sinon, gare aux méninges! Ah, l’hérédité, l’héré-

Devant mon saisissement, il se fit violence pour me rassurer, car il n’est point maître de sa brutale franchise, et ses actions seules savent être humaines.

m’embrassa et partit. J’avais l’âme figée dans une torpeur de végétal. La fraîcheur mauvaise de la brume m’enveloppait, et je ne la sentais pas. Dans l’air taciturne, il semblait que rien ne pût ni penser, ni désirer, ni vivre.

Un murmure étouffé m’effleura ; ma main se twouva prise dans une grosse main brûlante. C’était Delbove qui me demandait pardon.

— J’ai parlé brutalement, fit-il, mais je ne suis qu’une bête à instincts obscurs, à impulsions farouches. Je ne saurai jamais réfléchir ni prévoir. Maintenant je reste inerte auprès de votre désolation, parce que je n’imagine rien pour consoler. Vous le voyez, je ne suis bon qu’à froisser les cœurs. Pourtant ce n’esi pas tolérabie, de vous voir en cet état : et j’ai envie de me faire tout petit, de me cacher, de disparaître, tant je suis humilié devant vous, pour n’avoir pas su me taire tout l’heure, et pour ne pas savoir parler maintenant.

J’eus la force de lui sourire et d’appuyer mes doigts sur sa paume. Je le priai de me laisser seule il s’en alla d’un pas lourd, en zigzaguant un peu.

Extrait du journal

Les jours passent, gris ou clairs, taciturnes ou

pleins de clameurs confuses. Les corbeaux seuls

vaguent aux champs; les maisonnettes closes font une vilaine moue. C’est un événement quand un vieil homme, en tricot de laine — forme noueuse et tassée — clopine le long des murs.

Jacques se laisse soigner docilement ; il maugrée contre l’huile de foie de morue, mais il l’absorbe. Annette vante le flegme qu’il garde sous les ablutions d’eau glacée. En promenade, malgré la célé- rité que j’impose à ses jambes graciles, il grogne avec modération.

Ce perpétuel contact serait délicieux, si j’osais répondre à sa tendresse. Maïs je me rappelle les paroles mauvaises de Delbove. Dans mes rapports avec Jacques, je m’étudie de près, je réprime tout

ou bien si j’ai de la peine. J’écarte ces deux hypothèses. Alors il ne sait quoi conjecturer et tombe dans une rêverie maussade. Il faut bien pour l’en Mais le fin velours de sa peau, l’allégresse allumée

dans ses yeux, les mouvements simples et vifs qui trahissent sa joie, autant de sensations voluptueuses où d’abord je me complais, dont ensuite je m’effare. Si bien que nos épanchements finissent mal ; car je me dérobe soudain à sa gratitude ingé- nue, et lui, pour s’expliquer ce bizarre phénomène, fait douloureusement travailler son âme surprise.

Hier, après m’être ressaisie de la sorte, comme je l’avais prié, non sans brusquerie et non sans roideur, de me laisser écrire une lettre, il s’accroupit dans un coin, la mine fermée, un livre sur les genoux, juste en face de M. Matou, qui, gravemeñnt assis sous un araucaria, se léchait alternativement les deux pattes antérieures, puis, les ayant humectées, s’en servait pour se lisser les moustaches et pour se nettoyer les oreilles. Et M. Matou consacrait à cette besogne toute son attention têtue et bornée, toute son adresse machinale héritée d’ancêtres lointains. C’est pourquoi il ne remarqua pas la douleur de Jacques, et Jacques comprit que tout lui manquait.

Il y eut un silence gêné ; puis il murmura : J’ai bien mal là. Je m’aperçus qu’il se tenait le front dans les mains. Une idée effroyable fulgura; tremblante j’allai vers lui. — Quelqués minutes après, nous sortions bras dessus bras dessous, lui content de ma familiarité reconquise, moi encore émue de cette alerte. Sous un suaire gris, les arbres se tordaient douloureusement. Nous écrasions des feuilles mortes et des brindilles noirâtres. Le long d’un vaste pare, contigu à la forêt, court un fossé au delà duquel on voit des sapins sur de larges pelouses et des massifs de rosiers.

— Ici, fit Jacques, dort la Belle au Bois dormant. Quand je serai fort, j’irai la réveiller. — Mais il ajouta, ayant réfléchi : Ma foi non, car elle n’est pas aussi belle que toi. — Souffres-tu encore, Jacques ?

— Un petit peu, mais c’est rien. —Et sur sa prière, je lui contai des histoires merveilleuses.

Il connut les aventures de Robin Hood, le Saxon, les chevauchées du Chasseur maudit au clair de lune, les promenades de Titania dans la rosée fraîche, et les fées qui hantent les sources et les nymphes vénérables qui dorment au creux des chênes.

Sans rien dire, Jacques s’accrochait à moi, retenant son souffle, ému d’une terreur sacrée. Non moins que lui j’étais émue : car le mystère des bois flottait dans l’atmosphère et dans mes histoires.

Extrait du journal Veillée d’hiver, courte pour Jacques, longue pour moi. D’abord, le coin du feu après diner, moi assise devant la cheminée qui flambe, lui à mes pieds sur un tabouret, la tête appuyée contre mes genoux. Il me demande des éclaircissements sur les histoires que je lui ai contées. Les arbres pensent-ils ? Ont-ils des entretiens entre eux ? Et les dames qui giîtent sous l’écorce sont-elles jolies ? Dehors un silence épais, des murs de charbon. Annette vient me dire qu’il neige. Une cloche, au loin, tinte, la voix étouffée., Je songe aux misères éparses dans la nuit; je songe aux anciennes veillées : veillées laborieuses autour de la lampe, veillées de rêve calme ou de bonnes causeries, veillées d’ennui, veillées auprès d’un mort. Ah !‘toujours se souvenir de ce quifutdoux ou cruel, avec l’obligatoire attendrissement, né du regret, avec la malsaine volupté d’entrevoir des formes imprécises, un monde crépusculaire : c’est là ce qui nous use et ce qui nous engourdit, dans ce siècle fier de sa mélancolie rêveuse, comme d’une intelliIOI gence plus fine et plus complète des choses, alors que pour bien vivre, heureux et fraternel, il faudrait voir clair dans le présent, juger ferme et décider vite —

Jacques s’est endormi la tête sur mes genoux et Annette l’a emporté. L’horreur des images soupconnées dehors renforce l’exquise impression de sécurité, de bien-être où je somnole. Les formes si connues de l’ameublement, les touches délicates des reflets verts ou mauves sur les tentures, les voix de la braise et la tiédeur aux parfums de cendre, mille sensations aimables règnent à la fois, en lesquelles je m’éparpille mollement, non sans que proteste, au fond de ma conscience, la créature entendue, rigide et volontaire que j’étais ou que je rêévais d’être. Vaine protestation : je me sens redevenue fillette et reportée au temps où, par des soirées comme celle-ci, dans le salon aux velours foncés de la demeure provinciale, je me reposais un peu lasse des travaux accomplis le long du jour. Et j’écoutais gémir les tilleuls du jardin, sangloter les cheminées ou crier les girouettes. J’observais tour à tour les langues de flamme découpées sur les bûches de l’âtre, la silhouette de l’aïeule qui lisait près d’une lampe en vieux cloisonné, et les gravures anglaises, d’après Lawrence ou Gaïnsborough, sur lesquelles le hasard d’une lueur faisait cà et là frémir les robes en mousseline et les grands

fichus de soie. Cependant, assourdies et mutilées, des modulations, des accords, des phrases mélodiques venaient de la pièce où mon père travaillait, et c’était là comme un mystérieux enchantement.

Ah! je cède au besoin de me détendre les nerfs et la pensée. Le vertige d’orgueil qui monte à la tête quand notre ascendant s’exerce ou que notre domination s’impose soit par force, soit par persuasion, ce vertige ne vaut pas la langueur d’une âme répandue sur les apparences, à la faveur des musiques lointaines ou des silences mystiques,

dans la retraite sûre et plaisante qu’effleurent sans y pénétrer les pluies et les rafales.

Est-ce léser ou offenser autrui que de goûter avec nonchalance des sensations délicates ? IL y a certainement plus d’amertume et moins de mansuétude dans une énergie infatigable que dans une sensibilité indolente et recueillie. Mue par des idées nobles, au service desquelles je mettais tout mon esprit, toute ma grâce, tout mon zèle, je n’ai abouti qu’à froisser des consciences, aiguiser des convoitises, opposer des intérêts. En laissant faire sans me mêler de rien, aux autres j’assurais quelques satisfactions bourgeoises, et à moi de précieux loisirs pour les méditations agréables et les plaisirs

Décidément, j’étais dans l’erreur et j’en dois sortir, quand bien même je croirais déchoir pour

circonscrire mon activité à de menues occupations. Pour cet enfant, je rêvais une raison infrangible, une équité souveraine, une absolue maîtrise de soi. Mais quelle cruauté ! imposer des contraintes, des méthodes à cet esprit qui vagabonde si joliment ; rationner cette sensibilité si fine ; enlever cet être impressionnable et déjà réfléchi mille occa: sions d’émoi, de rêve, de pensée : car bien des privations matérielles ne vont pas sans jeûne moral. Non, devant cette existence frêle, mais bien péné- trée de soi, je me trouve étrangement timide et Minuit tinte à mon horloge flamande et dehors à l’église paroissiale. On dirait que les choses respirent doucement; mon corps reposé, allégé, ne pèse plus. Et je sens tomber sur moi un sommeil de Sybarite.

Extrait du journal

C’est tout au plus si on sarcle le passé, on ne le déracine pas, et toujours il repousse : il grimpe comme le lierre sur l’édifice nouveau que l’âme s’aménageait, ou bien il surprend, à la manière des plantes qu’ont chantées les poètes, par des floraisons explosives.

Trois semaines viennent de passer, qui m’ont paru bien courtes. Je me retrouvais enfant, pour amuser Jacques, et lui, gravement, faisait l’homme raisonnable pour m’intéresser. J’avais mes instants de folie, il avait ses heures de sagesse : je compre-

naïis et lui sentait que nous voulions vivre en gens qui s’aiment.

Ma tendresse gaie, jamais en défaut, le transfigurait. Nos leçons dégénéraient en causeries rieuses, nos promenades s’achevaient en courses désordonnées. Il s’allongeait et s’étoffait, devenant plus espiègle, mais sans méchanceté. Sa sensibilité commençait à s’exprimer avec une drôlerie gracieuse. Il disait à Annette : Toi tu es la vieille Vesta, déesse des maisons ; ma grande sœur est Minerve, qui aime les fables et le calcul. Et Annette, qui ne

connaît point ces gens là, levait au ciel des bras

À Christmas, vinrent chez moi des cousins d’Angleterre, le respectable M. Kimble, industriel du comté de Glamorgan, et ses filles, deux petites - misses blondes, au teint framboisé. Elles se tenaient roides comme des bâtons. Au moindre mot qu’on leur adressait, elles riaient de concert avec acuité. Sous leur direction, Jacques dansa la gigue et chanta des ballades d’outre-mer. Il leur dit qu’il les épouserait toutes deux pour les emmener dans une île, et elles se scandalisèrent,

Puis ce fut le Jour de l’An. De grand matin, comme je somnolais encore, Jacques se glissa dans ma chambre, et bien stylé par Annette, il parla ainsi : Tu sais, grande sœur, c’est Jour de l’An; alors porte-toi bien et aie beaucoup de chance et puis amuse-toi bien. Moi je t’embrasse.

Et je lui rendis son baiser. Un fagot vert ronflait dans la cheminée, et la flamme tressautait passionnément. Toute chose avait l’air de s’intéresser moi, même la pendule en Saxe, et même le portrait de M. Gladstone.

M. Violet et Delbove sortirent avec nous. Je trouvai pour la première fois déplaisant cet effort de rectitude et de symétrie dans la pierre et dans la verdure. M. Violet m’expliqua mon impression.

— C’est un symbole de volonté rigide, de raison claire, que vous aïmiez ici. En somme vous n’y cherchiez et n’y trouviez que vous-même. A présent ces bâtisses vous ennuient, ces jardins vous exaspèrent, non parce qu’ils sont devenus ennuyeux et exaspérants, mais parce que votre âme s’est adoucie et détendue. Vous vous extasieriez devant un cottage aux structures capricieuses, noir de lierre et coiffé de mousse. C’est Le décor qui maintenant conviendrait à votre vie intérieure. En art, on n’aime jamais qu’un asile offert au sentiment, un séjour possible à la pensée.

J’ai écouté sans attention critique ces aphorismes vieillots: je n’étais pas d’humeur à discuter. Des patineurs glissaient sur la grande pièce d’eau. Jacques, pétrifié d”étonnement, m’occupait à lui seul les sens et l’esprit. Bientôt ce fut un déluge de questions sur les messieurs glisseurs, sur l’eau gelée, sur le bonhomme à cheval qui avait fait ces grosses maisons et ces jardins. Et comme je composais des réponses Décidément le bonheur rend les gens idiots. — Et ce propos m’égaya jusqu’au soir.

Or hier, dimanche, comme Jacques fredonnait une ronde anglaise, appuyant son filet de voix sur les sons furtifs que je tirais du piano, Annette effarée surgit, pareille, bien que naturellement peu sculpturale, à une statue de la Fatalité.

— Mademoiselle, articula-t-elle entre deux souffles rauques, c’est la petite Suréda : vous savez? madame Latour. Elle est plâtrée comme un sous-sol et quasiment attifée en diablesse. Ah, si on aurait jamais cru ça!

Dans mon salon exigu, Nicole joliment fanfreluchée, ayant jeté sa veste d’astrakan sur un pouf, s’amusait à reconnaître les gravures anglaises et les figurines de terre cuite exilées avec moi dans ces régions banales. Elle me sauta au cou et faillit m’étouffer. Puis ce fut un verbiage abondant et décousu, duquel il ressortit qu’elle avait quitté le foyer conjugal, après s’être volontairement compromise avec un vague hobereau qui fréquentait chez elle. De là séparation de corps et de biens, prélude d’un divorce probable. M. Suréda avait tenté de réconcilier les deux époux, mais en vain. Alors, il avait voué Nicole à l’action vengeresse des lois. Quant à madame Suréda, toute jaunissante et en jour, des extraits d’homélies onctueuses et de

Nicole s’était gîtée avenue Kléber, dans un appartement coquet : Vous viendrez m’y voir, Aurélia. J’ai des amis charmants que je vous présenterai, une famille américaine rencontrée chez mes cousins.

Ils logent à côté de chez moi et l’on ne se quitte pas.

— Et avec une aisance parfaite : Qu’on me traite de déclassée, d’aventurière, qu’importe ? Maintenant, je me connais : je ne suis pas une créature domestique : je suis faite pour la vie libre, pour les surprises du hasard. Que puis-je contre ma

Je ne savais quoi répondre. Elle m’étourdissait. Elle montrait, en affirmant son droit à l’anarchie, la même assurance que jadis, lorsqu’elle bêtifiait

— Vous ne pouviez donc plus vivre là-bas, Nicole?

— Ah bien, ouiche! Le père Latour est paralysé; feu mon mari n’en fait plus qu’à sa tête. Il me traitait en animal inférieur. Et puis, comme il a rogné les salaires, allongé les tâches, supprimé toutes les machines philanthrophiques du papa, on le déteste. Il y a même eu des grèves partielles ; bientôt il y en aura une grande. Et moi, l’on me détestait pareillement. Cette haine enveloppante m’empêchait de vivre. Alors j’ai fait mon coup, et j’ai filé.

Elle planta ses regards brillants, trop hardis, dans mes yeux : Toujours belle, vous, Aurélia. Et une toilette ! Seulement vous êtes bien pâle, ma chérie, bien réduite, et votre toux déchire les oreilles. Si on allait déjeuner. Et ôtant sa toque, elle La lança sur un fauteuil : Allons-y, Aurélia, je vous invite. C’était toujours la même gamine.

Dehors, une belle gelée claire. La lumière tombait d’aplomb sur mon portrait : C’est bien vous, jugea Nicole. Mais quelle expression funeste ! Vous avez

  • l’air d’une méchante fée qui serait jolie. Et son rire sonore fusa dans la maison.

Dans le petit hall, Nicole embrassa Jacques, lequel fut très digne et demanda : Est-ce que vous connaissez ma tante ? Elle s’habille comme vous. Nicole, amusée, lança des sottises et mangea comme une

Vers la fin du repas, Jacques s’en fut courir au jardin. — Où donc est passée votre belle assurance, Aurélia ? On dirait que je vous fais peur. Suis-je devenue un épouvantail, à m’être affranchie ? Pourtant cet acte révolutionnaire m’a plutôt rendue meilleure. Le respect des préjugés nourrit un orgueil

  • malveillant, impitoyable. A présent je juge de tout avec indulgence. Avouez que c’est un petit progrès. — Que comptez-vous faire, murmurai-je, presque timidement ? — Je vis dans le présent. Je hante avec mes compagnons exotiques les théâtres et les endroits frivoles; je m’instruis des choses mondaines ; je m’habille beaucoup. Je me livre à certains sports. Je m’enfièvre ou m”entretiens dans un voluptueux abandon. Je fais mes comptes et ménage mes revenus ; et c’est tout. Je ne prévois rien; jene fouille pas dans l’avenir. On ne fait jamais que ce

qui nous plaît à faire ou ce qui nous est imposé : double contrainte, celle de la fantaisie et celle de la fatalité, qui pousse nos calculs à des solutions inattendues, sans consulter nos plans d’existence. Ça vous semble énorme, cette théorie; ça heurte en vous des convictions profondes. Mais vous n’êtes pas au-dessus de la loi. L’adoption de ce petit, qui d’ailleurs est un amour, ce n’est ni la conclusion d’un raisonnement ni le résultat d’une expérience. Vous avez fait ça parce que vous avez besoin d’aimer, et non pas n’importe qui, mais Lui, le disparu, et tout ce qui se rattache à Lui. Et peut-être n’avezvous jamais agi, sur moi, sur d’autres, sur cet ‘enfant, sur vous-même, que selon vos regrets violents et selon vos rêves stérilisés.

C’est avec faiblesse, d’une voix ténue et lente, la tête basse et les bras pendants que je répondis. Je fis valoir que je n’étais pas très femme, que je délibérais et décidais d’une âme sèche, que je haïssais le sentimentalisme. Et d’autres affirmations analogues, qui ne me paraïssaient plus ni mensonges ni vérités.

Nicole prit une mine grave qui était nouvelle pour moi, essaya d’un sourire triste et murmura : Sait-on jamais, d’ailleurs, pourquoi l’on va par ici plutôt que par là : les motifs allégués par la suite ne satisfont plus.

Nous sortimes, Une buée légère montait autour des squelettes d’arbres. Le long de la route pavée

qui mène de l’Abreuvoir à Port-Marly, pas un chat, pas un bruissement. C’était le grand sommeil d’hiver. Nicole me prescrivit des tisanes et me pria de venir la voir chez elle.

— Au moins vous n’hésiterez pas à visiter une excommuniée, une fille maudite et une citoyenne mise hors la loi.

Et je devinais, au tremblement discret des mots, derrière cette question qui voulait être comique, un peu de fierté inquiète. Alors une flambée d’enthousiasme tendre me réchauffa ; et comme son tramway allait partir, je l’embrassai, en l’appelant petite Nicole, comme autrefois.

Seulement, quand elle ne fut plus là, la honte de la défaite pesa de nouveau sur mes forces. J’eus l’impression d’être pauvrement néfaste. Je mis en doute la sincérité de mon ancien zèle réformiste. Comme Jacques s’accrochait à mon bras, l’idée soudaine que je pouvais nuire à cet être faible et confiant m’assaillit avec la violence d’une bourrasque et une sueur me glaca l’épiderme. Jacques cependant me parlait. Mais n’obtenant pas de réponse, il devint morne. La buée s’épaississait en brume, et je crois que nous marchions tous deux dans un cauchemar.

Extrait du journal Marly, 15 février 1885 et jours suivants Ainsi, du haut de mon dogmatisme renforcé, position reprise et gardée obstinément, je m’acharne après les sens et la pensée de ce petit, pour les froidement discipliner aux analyses, aux réflexions austères. Je ne semble pas apercevoir les envies folles, qui par instant m’envahissent, de nous libé- rer tous deux, pour vivre une vie insoucieuse et confiante, moi l’instruisant au hasard des occurrences, lui me charmant de sa gratitude ingénue. Non, j’ai trop peur des retours brusques du passé, des images dont soudain je retrouverais en lui le décalque séduisant. Et alors, sans doute, je lui ferais du mal, comme aux autres. J’aurais bien la volonté d’élargir et d’embellir son âme, mais une volonté illusoire, excuse d’un penchant voluptueux. Je combinerais bien des théories pour justifier ma méthode indulgente, mais des théories hypocrites, bonnes à cacher des faiblesses de cœur, des attraits sensibles, tout un égoïsme compliqué. Lui, cependant, d’une docilité un peu morne, écoute, obéit passivement, sans élan comme sans effort, et ce n’est plus qu’un petit être effacé dont l’existence se fait chaque jour plus silencieuse.

Rarement, et comme par oubli, il s”épanche— d’un regard mouillé, d’une allure gamine, d’un cri d’oiseau, — mais tout de suite, ombrageux et rétractile, il se ressaisit, il retombe dans une humble réserve.

Il m’a dit un jour, comme nous marchions au long du vieil aqueduc moussu sous un ciel spongieux : Je cherche si j’ai été méchant pour toi, et je trouve que non. Alors pourquoi as-tu changé avec moi? Tu n’es pas méchante, je sais bien. Alors tu as du chagrin et tu ne veux pas dire quoi. Mais tu sais bien : je suis ton petit frère et je t’aime bien. Ce fut la seule fois qu’il me fit entrevoir ses préoccupations et il m’embarrassa beaucoup. Que lui dire? Il n’eût rien compris. Je mentis en déclarant que je l’aimais toujours de la même façon, que je n’avais en vue que son seul intérêt en lui imposant une discipline un peu sévère. Il ne fut pas dupe et resta fermé.

Je me suis vue tout à l’heure dans un miroir le visage maigre et blanc d’une mourante ou d’une Carmélite. J’ai l’esprit moins prompt, moins curieux et plus enclin à la langueur des rêveries. J’ai la gorge déchirée, des frissons de fièvre, des sueurs froides, les mains très chaudes, les jambes

Les tisanes et les remèdes innocents d”Annette n’y font rien. Une angoisse sans nom m’enlève toute possibilité de repos et de quiétude. Le calme bourgeois de la maisonnette auprès du village endormi me serait salutaire, si je pouvais me recroqueviller dans la paix bourgeoise des sens et de la pensée. Mais, sans plus aucune force pour se réaliser, les anciennes chimères me hantent, ou du moins leur fantôme.

Que ma raison d’être est loin ! Pourtant l’occasion est là, l’occasion d’enrichir et d’élargir une âme. Est-ce la défaite qui m’a brisée? Mais il n’est pas trop tard pour la compenser par une victoire. Est-ce la difliculté de la tâche qui m’épouvante ? Car la résignation excessive de .cet enfant exclut chez lui l’enthousiasme qui fouetterait ma volonté de réussir. Mais dois-je avoir besoin qu’il m’encourage et n’est-ce pas de moi que doit naître l’enthousiasme ?

Oui, par instants, avec une joyeuse ivresse, je me le figure grandi, jeune et beau, la mine et la voix graves, en situation de voir, de connaître et d’entretenir les multitudes, tel un apôtre ou tel un prophète, et se plaisant à consoler, à unir, à édifier des bonheurs larges et durables. Je lui attribue des discours persuasifs, des gestes de tendresse, des exemples de sacrifice, un charme exquis et fort — Vaine image ! C’est mon désir qui la crée pour s’y jouer l’aise. Mais pourquoi est-ce toujours lui qui m’en fournit l’esquisse ?

Voilà que j’ose à peine le regarder maintenant. Hier, je jouais une fugue de Bach, pour en imposer le rythme sévère et têtu à mes sentiments. Mais bientôt ma vue s’ensabla, mes bras endoloris tombèrent. Et machinalement, toujours assise au piano, je regardais sur la partition la montée et la descente des notes noires, entre les divisions verticales des portées. Mon embarras étrange d’être là, sans rien faire ni penser, à contempler stupidement du noir sur du blanc, fit que mon attitude se modifia peu peu; et soudain, j’aperçus, reflétée dans le vernis

lisse de l’instrument, la silhouette de Jacques, assis derrière moi, l’avant-bras droit accoudé au genou pour s’ériger en support du menton, le dos voûté, les yeux fixes, immobile comme s’il écoutait encore.

Et je tressaillis : car à l’improviste se mettaient revivre des moments déjà vécus. Ainsi indiqué dans le lustre de l’ébène, c’était presque Maurice,

tel qu’il m’apparaissait jadis, m’écoutant encore après que j’avais cessé de jouer.

lui ressemble trop. Il retrouve les mêmes gestes habituels, les mêmes attitudes journalières, presque la même manière d’articuler les mots et de scander les phrases, mais avec cette grâce quémandeuse, exigeante, des petits qui mendient l’attention rieuse et des caresses.

Extrait du journal

Delbove me disait une fois : Agir pour le mieux des êtres, ce n’est pas possible. S’improviser dé- miurge pour modeler des consciences nobles, pour édifier des bonheurs autour de soi, c’est du charlatanisme ou de l’illusion. Cesserez-vous jamais d’être vous-même pour sentir avec l’âme de vos patients ce qui peut leur convenir et les charmer?

Et comme je lui disais ma haine de l’égoïsme inerte, qui laisse faire, il ajouta, en tirant une bouffée de sa pipe de merisier : Je ne vante pasl’inertie. J’aime l’action utile et humaine, qu’elle soit violence ou douceur. Mais je la tiens pour une réussite de la passion aveugle, non pour l’application d’une idée banale qu’on veut réaliser.

Extrait du journal ; est au lit là haut, ses mains cachées sous les draps. Les yeux mi-clos regardent en dedans. Il répond des oui et des non si bas qu’on les entend peine. Le front brûle comme du feu. Le médecin a secoué la tête. Une méningite. Trois nuits de veillée dans l”horreur. Sa figure a fondu. On me parlait, je n’entendais rien. Delbove a voulu m’entraîner; lutte. Voix - sourdes, chuchotements. Tout à l’heure je me suis assoupie comme une brute, sur ma chaise longue. Alors une forme ronde, avec une tête de bête et un bras noir est venue s’asseoir sur ma poitrine. Réveil d’agonie. Qui est là haut? Ah oui, Nicole, Delbove, M. Violet. Pourquoi ces gens? Je voudrais être seule, toute seule avec mon enfant malade. On me

Là s’arréte le journal d’Aurélia.

Ce qui suit me fut communiqué par M. Violet.

Jacques mourut dans la nuit du 26 au 27 février. Aurélia était devenue une chose inerte. Elle ne parlait ni ne bougeait. Il fallait que sa vieille bonne lui introduisit de force la nourriture dans la bouche. On s’aperçut bientôt qu’elle n’avait plus ni volonté ni désir. Delbove allait la visiter presque chaque jour. Mais ses yeux ne le voyaient plus, ses oreilles n’entendaient plus rien. Elle finit par ne plus avaler et rejeta les aliments. En elle, la plus machinale activité semblait abolie. La toux qui lui déchirait sans cesse les poumons fit poindre, vers le temps des premières feuilles, quelques taches roses sur ses joues livides. Le dernier dimanche d’avril, elle parut remarquer Delbove et s’appuya sur son bras pour aller au jardin : l’air était tiède et lumineux. Soudain, une quinte rauque ébranla son corps épuisé. Le sang lui sortit de la bouche. Ses yeux se dilatèrent. Alors Delbove la prit dans ses bras et elle y mourut. Il rapporta ce fardeau lamentable sans roïdir les muscles : elle était devenue si légère qu’un enfant l’eût mise au cercueil.

Fini d’imprimer le 17 décembre 1900 à l’Imprimerie de Suresnes rue du Pont par Louis Ango,