Juifs
slt dires EF Eu Per left Base. ” Le
À paraissant vingt fois par an ”
_ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous ne publierons pas /e roman de Tristan et Iseut. La première édition, tirée à deux mille, étant épuisée, les éditeurs en préparaient eux-mêmes une seconde, aussi à deux mille, Enfin ils préparent une édition spéciale, avec illustrations, à deux mille, pour livre d’étrennes, l’an prochain. Nous avons en vente à la librairie des cahiers quelques exemplaires, les derniers, de la première édition. Nous mettons en vente la
; deuxième édition, un volume à trois francs cinquante.
Comme rien ne peut remplacer un aussi beau poème, il n’y aura pas de cahier de Noël dans la troisième
Nous mettrons en vente le 10 janvier, jour de sa | JEAN Jaurès. — Études Socialistes, un volume de LXXVI + 276 pages, édité par la Société d’Editions liltéraires et artistiques, librairie Paul Ollendorff, un
L’avertissement que l’on a pu lire dans le quatrième l’édition Ollendorfr.
Le numéro du premier décembre de la Coopération
| des Idées est presque tout entier une réponse au cahier de M. Charles Guieyssé, les Universités populaires et le à mouvement ouvrier. Conformément à la méthode que nous avons toujours suivie, nous publierons tout ce que nous pourrons de celte réponse.
Nous avons reçu en manuscrit le deuxième roman de
René Salomé : la Clairvoyance automatique. Le sixième cahier sera la Grève, de Jean Hugues. | Nous avons reçu de Félicien Challaye deux courriers d’Indo-Chine que nous publierons le plus tôt que nous | Pour savoir ce que sont les cahiers, on peut envoyer soixante centimes à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne. On recevra en
Le trois francs cinquante on recevra six cahiers spécimens.
- Nous mettons ce cahier dans le commerce: nous le & vendons un franc. Je serai aux cahiers le jeudi 2 janvier 1902 de une heure à sept heures et le vendredi 3 de huit heures à ; onse heures. ; j sa. ER
Le mémoire que l’on va lire a été publié pour la pre- : mière fois chez Ollendorff, en 1901. L’auteur l’avait à écrit en 1900, quand l’affaire battait son plein, quand A elle finissait en effet. L’auteur est un Juif. Il a même un _ beau nom juif. Mais il a dû garder ici un pseudonyme Cette seconde édition est complètement refondue. _ Mais nous n’avons pas pu lui enlever cette marque par- ticulière d’une affaire qui reste ineffaçable, et qui dans la mémoire de l’humanité sera grande longtemps après que les États-Majors constitués pour elle et par elle auront fini de se décomposer. Les dreyfusards modestes, qui forment le fond de nos abonnés, seront heu- : reux de retrouver pour une heure un certain ton que 74 nous avons pensé qui serait éternel, et qui date aujour-
- d’hui déjà. De Le mémoire de M. Delahache est préalable, en ce 3 sens qu’il déblaie le terrain. Au cœur de l’affaire, sous . _ la poussée des haïines antisémitiques, nous répondions É victorieusement, par défi ou sincèrement, qu’il n’y a pas FE _ de question juive. On risque toujours de dire une bêtise “ quand on prétend qu’il n’y.a pas une question. C’est la œ question qui manque le moins. Nous nous en sommes
- aperçus depuis. Des déchirements douloureux, des dé_ fections lâches, des injures graves, — et, au contraire,
| des dévouements tenaces, des amitiés fidèles nous ont $ . avertis qu’il y a une question juive, et sans doute pluè sieurs questions juives. Le mémoire de M. Delahache déblaie cette question. ë Il repousse les gros arguments ou les grosses calomnies . à antisémitiques. Il présente les premiers arguments des : Juifs. Il est ainsi d’une utilité première. % Ce mémoire surprendra les personnes habituées à : traiter les questions en partant de certains postulats, de certains dogmes, de certains mots. L’auteur n’a pas i transféré dans le réel un judaïsme ou un internationa- < lisme formel. Au contraire il est parti d’un réel qu’il | connaît bien. C’est pour cela que son étude ne cadre ni
avec les programmes des partis politiques, ni avec les
programmes des partis intellectuels. — Car il y a des
% partis intellectuels, qui ont de véritables programmes. | L’histoire des Juifs et leur géographie n’est pas encore faite. On n’a jamais fait que l’histoire des bourgeois ‘ juifs. Et encore on l’a mal faite. M. Bernard Lazare prépare une histoire générale d’Israël dans les pays occidentaux, où les bourgeois juifs auront exactement . leur place. Un de nos tout prochains cahiers sera de M. Bernard Lazare son mémoire pour les droits des Juifs dans ne l’Europe orientale. : Nous ne publierons pas un cahier du débat survenu à entre M. Joseph Reinach et maître Labori. Ce débat ë. contribue à la décomposition du dreyfusisme en France. ne Mais il n’a pas lui-même un caractère historique. Iln’a f % jamais été que polémique. Après dix-neuf cents années, malgré les Révolu4 tions, le peuple errant poursuit sa course in- : ° Sur le quai de la gare presque désert, ils attendent. Le train qui va les emporter, à la nuit tom- s bante, les jettera demain matin, après huit heures de roulis monotone à travers les petites stations interminablement échelonnées sur la ligne, dans le Paris houleux, dans l’Inconnu. Ils sont là tous les cinq, serrés l’un contre l’autre, seuls : lui, la barbe en pointe, légèrement recourbée, grisonnante, les pommettes roses, les yeux clignotants de myopie, de fatigue et d’émotion; elle, autrefois jolie, maintenant empâtée un peu, les yeux en amande perdus dans la face trop plate; les deux gamins, la petite, aquilins et crépus. Groupe de Juifs, facilement grotesque. Au bout du quai, trois malles vieillottes, qui depuis longtemps dormaient sans serrures dans la poussière du grenier, et qu’on a fait sortir en hâte, ficelées à la diable, pour le
Voici le train… La dernière fois qu’ils avaient
ainsi transporté leur foyer, c’était quelque temps à après la guerre. L’aîné venait de naître, là-bas, à : 1 dans la Ville-Pucelle, à deux pas de cette Esplanade Re qui domine la Moselle et où aujourd’hui un Guillaume premier de bronze tourne le dos à notre ma- | réchal Ney. On ne voulait pas que l’enfant fût Alle- ) mand; on partit pour la France, simplement, sans 4 accompagnement d’orchestre patriotique… Aujourk d’hui, second déménagement, plus triste peut-être, à ! puisqu’ils n’ont pas, pour relever leur courage, F3 l’idée d’un grand devoir. C’est donc pour rien qu’ils J s’enfuient ainsi, tristes comme le berger de l’églogue, l’âme déchirée, incertains de l’avenir? Oui, pour 7 | rien, — parce qu’un ouragan de sottise et d’inià quité a soufflé sur ce pays de bon sens et de justice, qu’il a entrainé dans son tourbillon une légion £ d’imbéciles, de mécontents et de coquins qui font $ la terreur sur leur passage. Un capitaine israélite
- est dégradé en grande pompe, à Paris, au Champ % de Mars, à neuf heures du matin : le peuple, ami e des mélodrames et des pièces militaires, n’est pas à tous les jours à pareille fête! et dans les clameurs % - sinistres qui s’élevaient de la place Fontenoy il y 4 avait je ne sais quelles joies mauvaises… Deux ans . 4 . après, la France tressaille à la voix de quelques te hommes d’énergie et de cœur qui lui crient son pr erreur, La foule, hélas! continue d’aboyer au mi- &
| sérable : soit qu’elle se refuse, par paresse d’esprit ou par diabolique entêtement, à examiner même la question, soit que, comme il arrive à chacun dans la vie de tous les jours, elle sente confusément que les géneurs peuvent avoir raison, et qu’elle se mette à trépigner avec d’autant plus de frénésie qu’il faut étouffer en soi la voix du doute et l’appel de la conscience… « A bas les Juifs! » Par ce vocable f de haine, hurlé aux carrefours comme un cri de ralliement ou soupiré comme une confession dans la tiédeur des conversations papelardes, les pires citoyens se mettent en règle avec l’Honneur et le Devoir, avec la Patrie et la Religion. On fait le vide autour du bonhomme Lévy, on craint d’être vu entrant dans sa boutique, les
- dames, dans la rue, n’osent plus s’arrêter avec sa femme, les hommes lui font grise mine au café, la maîtresse de pension néglige la fillette, les garçons rentrent du collège, chaque soir, avec un nouvel incident à conter, des histoires de coups de poing, de dos tournés, de colloques hargneux, et ces adolescents, écœurés, prennent déjà la vie en haine. On résiste d’abord, le calme renaît…
Mais chaque semaine un incident nouveau sert de prétexte aux conflits : le procès Zola, le procès de Versailles, le suicide d’Henry, l’arrestation de du | Paty, la Chambre Criminelle… Les fenêtres volent Georges Delahache en éclats, les grosses pierres s’abattent sur les comptoirs, le père Lévy proteste, défend ses volets, joue de la barre de fer… et, le lendemain, le commissaire lui fait dire, pour son bien, d’être prudent. Plus même le droit de se défendre! Allons! « on n’y peut plus tenir »! On « vend l’affaire » n’importe comment, on « réalise » le plus vite possible, on va chercher fortune ailleurs… Le train glisse, trépidant à petits coups monotones et sourds; la ville disparaît dans la brume, et, pâles, ils n’osent pas se regarder les uns les autres, de peur de fondre en larmes et de perdre leur reste de courage… Mais ce soir les petits-maîtres de la petite ville seront contents : les bonnes âmes rôdaient autour de la gare, on a vu « les Juifs » se presser au guichet, sur le quai, dans le wagon, avec armes et bagages, et la nouvelle se répand aussitôt : les Lévy sont partis!
| Nous voilà maîtres chez nous! Enfin! Pourtant ces Juifs sont des hommes…
Il ést vrai que ces hommes sont les maîtres du monde. Voyez! Regardez! Ils se sont mis partout, partout ils sont les premiers !.….
: Au Parlement. — Parmi les députés, il y en a | deux, dont l’un est un vieux philanthrope qui vote quelquefois et ne parle jamais, et l’autre, un jeune élégant qui, pour se faire élire, a dû jouer avec ses origines et ses opinions tout comme un élève des | Bons Pères. — Au Sénat, trois Juifs, si je ne me trompe, dont deux ne seront plus ministres, et dont le troisième l’aurait sans doute été déjà s’il n’était pas né israélite. Un homme de talent, juif, qui veut | participer activement aux affaires politiques du pays, a cent fois plus d’efforts à faire et d’obstacles 4 à vaincre ponr être élu dans une circonscription que le moindre apothicaire de canton, bien pensant, ignare, intrigant et vide. Et chacun sait qu’un parlementaire, même libéral, j’ajoute : même courageux, peut avoir ‘pour secrétaire particulier M. Lévy ou M. Cahen, il n’osera pas, s’il devient ministre, l’attacher à son cabinet. | L’Administration? — Il y a dix ans, trois ou quatre préfets étaient juifs. Aujourd’hui, un. ; Les Administrations ? — Parmi les officiers géné- seul israélite; parmi les colonels, un seul également. — Il ne suflit sans doute pas, au Conseil d’État, de | deux conseillers israélites sur quarante-cinq et de 4 deux maîtres des requêtes sur trente-deux, — à la Cour de Cassation, d’un conseiller sur quaranteLe.
4 cinq, — à la Cour d’Appel de Paris, de deux conseil- | , lers sur soixante-deux, — pour rendre la haute jus4 tice en France boiïteuse et vénale. — A la Cour des Comptes, pas un. — Aux Affaires Étrangères, par » principe, personne. — A l’Instruction Publique 2 voyez les directeurs, les recteurs, même les doyens à] rien. — Feuilletez tous les autres annuaires’ spé4 ciaux : Agriculture, Finances, Commerce : mêmes 4 : constatations partout : on peut dire, d’une façon Le presque absolue, qu’il n’y a pas de Juifs parmi 01 les « grands chefs », ni même immédiatement ie millions de Français catholiques et protestants Le: étaient gouvernés par quatre-vingt mille Français 4 israélites, on pourrait se demander par l’effet de à quels sortilèges cette minorité infime « gouverne » î } cette écrasante majorité. ie Il y a bien, je le sais, l’Institut, et les Universités. | Mais ce ne sont pas là des fonctions administratives, É- puissantes et dorées, à propos desquelles, pour le 1 moindre incident de service intérieur, l’inférieur “4 « aryen » puisse gémir d’être sous la main d’un ; Ÿ supérieur juif ; ce sont des postes d’honneur intelFR lectuels, où l’on n’arrive pas au petit bonheur des F2 camaraderies politiques ou par le fonctionnement ci __ paresseux des hiérarchies automatiques, et personne da : encore dans ce pays ne reprocherait sérieusement à
un Darmesteter son traitement de Professeur à la. Faculté des Lettres, à M. Henri Weil ou à M. Salomon Reinach leurs jetons de présence à l’Académie des Inscriptions. — Et je n’oublie pas non plus les
? cadres subalternes, les jeunes, la foule de ceux qui ne sont pas encore « arrivés » : je reconnais volontiers qu’après avoir dû déployer parfois, aux exa-
; mens et aux concours, pour lutter contre d’étranges
; s tendances,.des énergies particulièrement méritoires, - nombre de Juifs figurent parmi les lieutenants et les capitaines, les rédacteurs et les sous-chefs, les audi- à teurs au Conseil d’État, les agrégés de l’Université,
| les ingénieurs, les avocats, les médecins.
Mais encore faut-il, à propos de ces Juifs auxquels on reproche tant d’être là, se demander pourquoi ils y sont. Les manuels dans lesquels nous avons, adolescents, appris l’histoire de notre pays, nous 4 ont enseigné qu’au quinzième siècle, sous l’influence d’événements politiques considérables et de causes sociales très complexes, une poussée formidable s’était produite vers la lumière intellectuelle, qu’après une longue compression de l’esprit humain, tout à coup et comme miraculeusement, du peuple
| naguère abêti, de la bourgeoisie naguère enfoncée dans la matière, était née une foule brillante de poètes, d’artistes, d’humanistes, de philosophes. Or,
| cette invasion gigantesque se produit fatalement
chaque fois que se présentent des circonstances analogues à celles qui ont provoqué le mouvement de la Renaissance. Les Juifs de France avaient vécu, de longs siècles, esclaves et méprisés, séparés abso- | lument des autres sujets du roi, sans aucun droit à la culture libérale, à la vie intellectuelle, politique, administrative du pays. Ils étaient las d’entasser des écus sur un comptoir obscur ou de mener des bœufs de marché en marché, sur les routes de Lorraine et d’Alsace. La Révolution a fait tomber les barrières ils se sont rués dans la carrière avec une ardeur qu’en toute justice nous devons trouver louable et généreuse. Ils ont même déployé dans la lutte des qualités d’énergie et d’intelligence qu’on ne son- | gerait même pas à admirer si l’on voulait bien appliquer à ce milieu social, comme à d’autres, des comparaisons scientifiques presque banales aujourd’hui, et remarquer que d’une façon toute naturelle la sève devait couler d’autant plus vigoureuse et à plus abondante qu’elle avait été plus longtemps | contenue et que la plante était plus « neuve ». Etsi, . depuis une trentaine d’années, ce mouvement des jeunes gens israélites vers les professions libérales | s’est accentué, s’ils sont chaque jour plus nombreux ’ ceux qui, fils de drapiefs, de banquiers et de colpor- soit que cette autre vie leur apparaisse comme plus
élevée intellectuellement que celle de leurs pères, ee soit pour échapper par une « carrière sûre » aux ha- : sards et aux tracas des affaires, ce n’est pas à notre démocratie de leur en faire un reproche, ni surtout à cette bourgeoisie française dont la bourgeoisie | juive n’est qu’une toute petite portion et qui lui donne l’exemple de la « curée… » Enfin gardez-vous de croire que ces petits fonc- | tionnaires juifs menacent les autres et que la carrière soit grande ouverte à leurs ambitions : ils ont partout leurs lisières, comme dans l’armée on les détourne de l’École de Guerre, et, quand ils entraient encore à Saint-Cyr, on ne leur permettait jamais — non pas en droit, grand Dieu! mais en fait — d’en sortir « dans la cavalerie » : tout serait perdu si des Juifs sans particule, nés dans une arrière-boutique de province, allaient, de par l’égalité des mess, frayer avec le rejeton des vieilles souches, fier de ses aïeux comme s’il les avait faits, fils de vieux marcheur très noble ou de $ 3 financier douteux et catholique, et, mal dégrossis encore, s’avisaient de jeter dans les traditions | de cette arme, où l’on a pour essentielle mission | d’être chics, un peu de leur esprit sérieux, de leur application constante, de leur ténacité au | Reste le monde des affaires. Je ne voudrais pas
rappeler l’argument trop banal : les Juifs, installés | partout d’une façon précaire, à la merci d’un caprice princier, écartés de la propriété territoriale, écartés des corporations, et obligés de recourir, pour vivre, au trafic, à toutes les sortes de trafics, et à celui de l’or en particulier. Malheureusement, les circonstances actuelles ont donné à cet argument une force et une vie nouvelles : car elles nous ren dent témoins du perpétuel recommencement imposé à la race opprimée. Parmi ces jeunes gens qui ë avaient embrassé avec enthousiasme les carrières libérales, beaucoup, après plusieurs années de parfaite conscience professionnelle, d’efforts énergiques et d’illusions tenaces, sont obligés d’ouvrir | les yeux à la réalité : pas d’avancement, les camaraderies sans franchise, la province défiante, la vie terne à perpétuité… Et après des luttes pénibles, dans un moment de dépit, on donne sa démission, on profite de relations non encore perdues et d’une jeunesse encore hardie pour « chercher autre chose », ; une situation moins dépendante des administrations oflicielles, et plus lucrative : car voici que se à réveillent des désirs qu’autrefois, dans l’orgueil de leur mandarinat, ces jeunes gens méprisaient ou blämaient autour d’eux, jusque chez ceux dont la . | volonté de « gagner de l’argent » leur avait assuré 44 les moyens d’être des mandarins. Ils ont dû s’aper-
cevoir que l’argent est indispensable pour vivre, qu’il faut en acquérir par sa propre activité sil’on veut un jour donner à ses enfants la même vie qu’on a vécue soi-même, qu’on est plus indépendant quand on a « du bien » derrière soi, et que le jour où ces messieurs s’aviseraient de vous battre froid dans votre garnison ou de lancer des pierres dans vos volets : qu’importe, après tout, si vous pouvez f demain, sans risquer de jeter à la misère votre femme et vos enfants, fermer votre boutique ou | envoyer votre démission au ministre ?… Et voilà comment, au lieu de se reposer de père en fils sur un domaine une fois acquis, sur une fortune une fois faite, sur un nom une fois établi, et de s’abà- tardir de génération en génération dans la nonchalance d’une existence assurée, presque tous les hommes de ce peuple, perpétuellement fouetté par des persécutions violentes ou sournoises, sont coniraints de faire eux-mêmes leur apprentissage et à leur vie, d’adapter leurs organes à des fonctions toujours nouvelles et à des milieux toujours nouveaux, sans pouvoir dans leur course s’arrêter jamais… Et si cette nécessité perpétuelle de « se tirer d’affaire » entretient merveilleusement le jeu de leurs organes, c’est par une loi toute naturelle. Leurs adversaires n’ont pas à s’étonner de leur souplesse, de leur énergie et de leur ténacité, et, partant, de leur richesse même : c’est eux qui les Douce condamnation sans doute, si elle avait À toujours son plein effet! Mais de ce que les Rothschild sont juifs, et les Cahen d’Anvers, et les Furtado, il serait d’un raisonnement trop simpliste ou | trop perfide de conclure au « millionnariat » de tous leurs coreligionnaires. J’ai sous les yeux une statistique intéressante établie par M. Louis Du- ; rieu dans un article sur Le Prolétariat juif en | Algérie (1), et j’y remarque, par exemple, qu’ « à Constantine, sur 1.249 ménages, on en compte aisés, en considérant comme tels ceux où l’on peut ; dépenser un franc par jour et par personne. Il y a | 1.016 ménages d’une indigence extrême, 364 seulement sont secourus, 717 ont pour logis un bouge recevant le jour par la porte seulement; les privilé- | giés, c’est-à-dire ceux qui sont assistés, reçoivent en moyenne deux francs par semaine, les autres sont réduits à la mendicité ». Je ne dis pas que si l’on pouvait faire la même enquête sur la population juive de la métropole, on » constaterait exactement les mêmes proportions. Il k n’en est pas moins vrai que là comme partout les de 5 très riches sont les moins nombreux, et ceux qui E : (1) Revue socialiste, numéro 173, de mai 1899, ua DORE sf
gagnent leur vie à la force du poignet, la majorité. Les Juifs ne sont pas un bloc. Il ÿ a autant de différences de fortune, d’habitudes, d’âme entre les barons de l’avenue Marigny et la colporteuse à en pâtisserie qui vit misérablement dans son taudis de la rue des Écouffes, qu’entre Louis XIV et les mendiants de Callot, et il est aussi illogique de rendre la vie impossible à celle-ci à cause de
._ ceux-là, qu’il le serait de couper les vivres aux mineurs de Carmaux sous prétexte que le baron Reiïlle est millionnaire. J’ajoute que si l’on trouvait, comme le disent parfois même des personnes d’ordinaire sensées et justes, que par rapport au nombre total des Juifs de France, le nombre, par exemple, des bijoutiers aisés d’origine israélite est trop considérable, la raison se refuse obstinément à comprendre l’objet de cette remarque et à admettre le fondement d’un droit quelconque: qu’on aurait de supprimer ce prétendu inconvénient : pourquoi ne pas se plaindre aussi que les Limousins soient trop nombreux dans la corporation des ouvriers du bâtiment et que parmi les ramoneurs toutes les places soient prises par des Savoyards? — J’ajoute enfin que, quand même tous les Juifs de France seraient rentiers dodus et puissants financiers, quand il n’y aurait parmi eux ni ces petits employés qui ont tout simplement besoin de gagner leur vie, ni « ces ofliciers de fortune » qui n’ont d’autre fortune que leur solde, ni ces tristes mé-
; nages qui croupissent dans les ruelles du Marais avec quatre francs par jour et un nouveau-né tous « les ans, la raison se refuse obstinément à comprendre de quel droit on établirait une différence entre les millionnaires juifs et les autres : si le capital est odieux, il l’est toujours et partout, qu’il
- soit « juif » ou « chrétien »; iln’y a pas de raison pour qu’un industriel sémite soit une « sangsue » si son confrère non-sémite est un « homme de bien »; pour que le ruban rouge soit ridicule ou inconvenant sur la poitrine d’un couturier, s’appe- | lt-il Isidore, comme le faisait remarquer un de ces messieurs de la droite avec une insistance spirituelle, — s’il ne l’est pas à la boutonnière d’un fabricant d’alcools catholique qui a fait de « ponnes affaires » en empoisonnant ses concitoyens. Pourquoi un groupe de coulissiers juifs serait-il plutôt | suspect que la Chambre des agents de change — qui ? se refuse presque absolument, remarquons-le bien, à LR s’ouvrir aux Israélites? Ils sont pourtant, les uns : et les autres, des hommes d’ « affaires », des hommes d’argent, des hommes de Bourse. Quand, à la nou- | velle du désastre de Waterloo, le marché monta, il é. n’y avait pas de Rothschild, petits ni grands, à la “ Bourse de Paris.
A la foule de ceux qui, sans être antisémites en principe, suspectent le Juif toujours, on peut citer les exemples les plus variés de la misère juive, depuis le marchand de poissons algérois jusqu’au savetier
-de la rue des Rosiers : leur assurance est inébran- | lable. Il y a des Juifs pauvres? — Peut-être; mais ils seront riches : « Ils se connaissent tous, ils se soutiennent, ils se poussent les uns les autres. » Eh bien, ici encore, il faut, les hommes et les-
- _ faits étudiés, ramener à plus de justesse des appréciations portées à la légère, et nier avec énergie, si audacieuse qu’en puisse paraître la négation aux esprits prévenus, cette prétendue solidarité juive.
Qu’ils se connaissent, sans doute! Ils sont environ quatre-vingt mille en tout, ils ont été parqués pen- $ dant des siècles, en trois régions : Juifs de Lorraine et d’Alsace, — Juifs d’Avignon, — Juifs de Bordeaux et Bayonne, — et en une seule profession le négoce. Quand la liberté est venue, quand ils se à sont dispersés, naturellement ils ont « formé des courants » : un Juif de Bordeaux qui prospérait à Paris devait, par son seul exemple, attirer dans la même ville et le même métier un autre Juif de Bor-
J deaux. Je ne crois pas que personne songe à s’étonner que les « Terre-Neuviens » se connaissent entre ñ eux, ni que les « Barcelonnettes » constituent une à | colonie française à Mexico.
Mais croire qu’ils se prêtent un mutuel appui, sacrifiant chacun ses petits intérêts pour le plus grand succès des ambitions communes d’un groupe, c’est mal connaître la nature humaine ou prêter aux Juifs une élévation d’âme qu’ils ne sauraient avoir. Pourquoi voudrait-on que deux négociants juifs, qui trafiquent des mêmes objets, ne fussent pas aussi âpres à la concurrence que s’ils étaient tous deux chrétiens? Les malins diraient même que la lutte doit être d’autant plus vive qu’ils sont juifs tous les deux. | Dans les professions libérales particulièrement, dans tous les « milieux » où le Juif était encore une exception, l’arripé prenait volontiers une attitude à
- l’égard de l’arrivant. Ceëüx des Juifs qui avaient réussi, il y a vingt-cinq ou trente ans, à sortir du monde commerçant, étaient encore en nombre très _ restreint, et ils n’avaient acquis cette situation exceptionnelle que grâce à l’ « aristocratie » relative | d’une famille qui avait déjà pu leur donner l’éducation nécessaire pour y parvenir : premier motif de vanité. Ajoutez que la grande ambition de ces parvenus devait être naturellement d’échapper à la suspicion générale, de se détacher le plus nettement 4 possible du groupe méprisé, de se mêler le plus L intimement possible au groupe où l’on était fier ; d’entrer, de rompre les ponts derrière soi ; et les cas
que je pourrais citer sont nombreux, où, au lieu d’accueillir aimablement le jeune homme qui s’efforçait d’être jugé dignus intrare à son tour, on le | recevait avec une froideur volontiers hostile : peutêtre mal dégrossi, encore imprégné sans doute des habitudes anciennes, il pouvait compromettre, en rappelant par sa seule présence le milieu ancien, une situation bien établie dans le milieu nouveau tels ces parents de province, pot-au-feu du vieux style, qui débarquent un soir de grand dîner très parisien… On veut paraître d’autant plus impartial qu’on sesenttoujourssuspect departialité, et conserver les distances parce qu’on se sent menacé par des familiarités facilement audacieuses. Et c’est peut-être pour ces raisons que parmi leurs coreligionnaires, les officiers juifs ont été Les plus lents à devenir « dreyfusards » : coterie pour coterie, ils aimaient mieux la nouvelle, qui glorifie, que l’ancienne, qui humiliait, et pour paraître moins Juifs, voulaient paraître d’autant plus soldats ê M. Jourdain premier ministre serait plus royaliste que le roi. À côté de cette erreur, qui provient d’une obser- *vation psychologique insuflisante, il y en a une | autre qui repose sur une connaissance trop superficielle des faits. On se représente la société juive comme formant un tout dont l’étroite cohésion
serait due à une communauté absolue d’origine, de goûts et d”habitudes. Rien’n’est moins exact.
| La société israélite de Paris, par exemple, se ÿ composait, il y a dix ans encore, de deux éléments | très différents et qui ne sympathisaient guère, quoi qu’en pensent et qu’en disent les gens qui ne | la connaissent que de loin. Parmi ces Juifs de Paris, en effet, il y a d’abord ceux qu’on pourrait appeler 4 les vieux Français : les uns, venus de leur province ” | à Paris au milieu de ce siècle, avec quelques francs Ro en poche, ont fait à Paris leur apprentissage de +. commis et d’employés, puis, à force de travail, 3 d’initiative et de perspicacité, sont arrivés à la fortune, tout comme de simples Auvergnats cathoRE liques, et, âgés aujourd’hui, sont restés fidèles aux goûts, aux habitudes, aux mœurs simples, aux amitiés du début; d’autres, peut-être plus misérables | encore à l’origine, sans le moindre appui dans la capitale, ont dû s’expatrier, courir les Amériques | pour y tenter la fortune, passer de longues années TRE dans les hasards et les périls, avant de revenir en À France, d’y établir la « maison de commission », à d’y vieillir dans le contentement du pays retrouvé “4 Rè et de l’aisance conquise. Ils se nomment Lévy, À L’autre catégorie est beaucoup moins autochtone. É 4 Originaires d’au delà du Rhin et du Danube, nés | de familles qui avaient pour la plupart acquis déjà quelque fortune dans les Bourses de Francfort ou de Vienne, ils ne sont venus en France qu’assez tard : leur arrivée a dû coïncider avec la grande extension des affaires financières sous le second Empire. Plus riches dès l’origine, partant plus répandus dans la haute société, beaucoup portaient des noms plus étrangers peut-être, mais moins spécialement juifs, et ainsi, quoique étrangers, ils ont parfois rencontré moins d’obstacles que les Entre ces deux éléments de la société israélite parisienne, Les relations étaient plutôt correctes que vraiment cordiales, on se classait réciproquement, dans le jargon juif, sous des épithètes spéciales, on a ne se mariait pas volontiers d’un clan à l’autre, le snobisme du Boulevard Malesherbes méprisait la roture de la Pointe Rivoli ; leSentier, vibrant deses ‘s origines lorraines ou aisaciennes, répugnait à l’exotisme de la Plaine Monceau. Et quand éclata l’affaire en 1894, je crois bien quele Boulevard Malesherbes n’éprouva pas toute la tristesse qu’on s’imagine volontiers : pas de doute attristé, plutôt des sourires à et des insinuations : « Ce n’est pas un des nôtres, à celui-là, un de ceux dont se défie toujours votre patriotisme étroit : pas de mélange chez ce Dreyfus, il est de chez vous tout à fait, c’est un vieux Fran-
çais sans alliances et sans origines suspectes, un À bourgeois, un Mulhousien.. » Quatre ans plus tard, tout était changé. IL avait bien fallu, l’âme en détresse, constater que si, avec une étrange rapidité de déduction, le capitaine Dreyfus, d’antipathique, était devenu suspect, si, avec une étrange rapidité d’exécution, on avait passé, à son égard, du soupçon à l’accusation, de l’accusation à l’arrestation, de l’arrestation à la condamnation, c’était parce qu’il était juif; que si, trois ans après, on avait, dès les premiers mots, fait le vide autour de Scheurer-Kestner, ce n’était pas parce que Scheurer-Kestner vou- | lait réhabiliter un condamné — pour moins de courage, le sénateur Marcou était devenu célèbre et Pierre Vaux avait été élu député, — c’était bien parce que, cette fois, le condamné réhabilitable était un Juif. Les lieutenants ne pouvaient plus $ mépriser les marchands, les Juifs élégants ne pouvaient plus se targuer de leurs belles relations, à hélas! les vieux Français ne pouvaient plus se È 3 redresser avec orgueil dans leur qualité de Français: pu tous également Juifs, enveloppés dans la même De suspicion générale, ceux des professions libérales et ceux du négoce, ceux de la rue Laflitte et ceux de
- la rue de la Lyre, ceux de Francfort et ceux de Strasbourg, ils étaient rejetés les uns vers les autres,
par la faute de leurs ennemis, pêle-mêle, en foule | misérable et désemparée, cohue de parias, comme au temps des exodes dont le souvenir, jusque-là pâle et froid, s’animait d’une étrange intensité de vie à l’infâme lumière de la Grande Iniquité.
On connaît le mot : « L’orthodoxie, c’est ma doxie à moi; l’hétérodoxie, c’est la doxie des autres. » Ainsi la « Solidarité », — bonne, louable, généreuse, utile aux particuliers et à l’État, panacée universelle quand elle est pratiquée par un groupement de personnes sympathiques, — est foncièrement mauvaise et dangereuse, ferment de dissolution, quand ceux qui s’entr’aident sont nos adversaires. Ainsi la prétendue solidarité des Juifs a contribué à les rendre suspects : puisqu’ils ont des ST noms, des origines, des habitudes, des relations communes, il faut se méfier de cette minorité active et ambitieuse qui forme un État dans l’État, une ; petite patrie étrangère, hostile à la grande patrie, Je n’ai pas besoin de rappeler que c’est sur ce point spécial que s’est concentrée l’énergie de la campagne. La France aux Français! formule admirable parce qu’elle est sonore et qu’elle a l’air de signifier quelque chose… Et ce sont — suprême logique — les mêmes gens qui accusent les Juifs
de « se faufiler » partout, d’occuper dans toutes les É branches de l’activité française des places émi- | 1 nentes, qui leur reprochent aussi de se tenir à « a l’écart du « milieu », de se singulariser : autant dire à qu’ils s’assimilent sans s’assimiler. & à C’est cette négation de leur assimilation au bas: milieu, c’est cette perpétuelle mise en doute de leur de patriotisme qui a le plus ému les Juifs de France, $. . parce que ces attaques paraissaient à leur raison
insensées et à leur cœur outrageantes.
“a Il serait tout à fait amusant, si la constatation L n’en était pas si triste et si l’affaire n’était pas DE lourde de haines, de prendre nos concitoyens #% en perpétuel flagrant délit d’absurdité. Certains Fe prétendent que ce qu’ils détestent dans le Juif, s- | c’est l’étranger. Mais je ne sache pas que, dans les F salons les plus élégamment antisémites, on soit si F1 _ exclusivement et si farouchement Français. La
s société française dans son ensemble me rappelle
M: cette grande dame qui aeçueillait dans son cercle, avec une faveur marquée, un bonhomme suspect “1 qui se présentait comme capitaine roumain, et F4 fit une moue glaciale, tout un jour, à quelqu’un À À . qui voulait lui présenter un polytechnicien du nom Dr de Lévy… Lisez les avis mondains du Gaulois, du ” Figaro, de l’Écho de Paris : vous y trouverez les Litres les plus éclatants de la vieille noblesse fran-
| çaise accolés aux blasons les plus hétéroclites de _ l’étranger. On parle très haut de sang français, de race pure, et, parmi les plus acharnés nationalistes, on échange son nom contre des millions américains et l’on ne rougit pas de mêler au sang bleu de la | vieille race le sang doré d’outre-mer… Et cela est / très bien porté, puisque ce sont catholiques bien | pensants qui s’allient ainsi, de la noblesse au A million, fils des preux et filles des dollars, sans souci des frontières. Ceux-là ont donc le privilège de | rester Français, quand un Juif de Paris qui épouse- | rait une Juive de Genève, de Bruxelles, voire de | Strasbourg, est un « cosmopolite »? —Et si vraiment _ on s’indigne de ce qu’il y a des Juifs au delà comme | en deçà, pourquoi ne s’indignerait-on pas de voir | aussi dans tous les camps des protestants, et des à __ catholiques ? et qui sont très capables de s’entre- | tuer à l’occasion, sans souci de la religion com- . _ _mune? On dit même que les aristocraties militaires | de pays très étrangers l’un à l’autre, et parfois ennemis, comptent dans leurs rangs des petitscousins très authentiques, et je crois volontiers qu’il y a plus de rapports de parenté, d’éducation, d’habitudes, par exemple, entre le grand-duc de Mecklembourg, le prince de Galles, le duc de | Chartres et le grand-duc Vladimir, qu’entre l’un L quelconque de ces messieurs et leurs compatriotes
Georges Delahache d’état populaire, le brasseur de Nuremberg, le batelier de la Tamise, le moujik et le camelot…
Nous n’allons pas dire pourtant qu’ils ne sauraient
| pas très bien, s’il le fallait, charger sabre au poing l’un contre l’autre, pour l’idée du devoir envers leurs patries respectives.
Il convient de remarquer d’ailleurs que sur dix millions de citoyens français, il n’y en a pas deux millions, j’imagine, qui connaissent avec certitude leur filiation au delà de la troisième ou quatrième génération. Ce que faisait leur bisaïeul, au temps de
‘ il venait, s’il était Bourguignon ou Normand,
( Basque ou Piémontais, Anglais, Italien, Allemand,
Dupont l’ignore autant que l’histoire de la Révolu- tion de 48 et Durand s’en moque autant que de la
Déclaration des Droits. Amusante application du dicton de la paille et de la poutre : tout en suspectant chez les autres l’aloi de leur titre de Français, on
| n’est pas très sûr de ne pas être un peu moins
Français qu’eux. Remarquez même que les habi- tants des villes sont certainement, sinon les seuls,
; du moins les plus émus par ces querelles, qu’ils se
| montrent, dans l’ardeur de la dispute, les plus injustes et les plus acharnés, et que c’est eux préci- à sément que le doute rendrait plus circonspects s’ils
- songeaient un seul instant combien leur « natio-
| nalité » est précaire, étant le produit d’éléments _ hétérogènes que le hasard de la vie sociale a accouplés sans se demander d’où ils venaient… Sans doute, il y a centans, les Juifs ne comptaient pas dans la nation française, et les noms qu’ils portent sont à eux seuls comme des témoignages _ historiques indélébiles, des marques extérieures, qui dénoncent au premier venu leur passé d’esclavage : car ils n’étaient même pas, comme les autres Français, attachés à un seigneur par ces liens de vassalité, de clientèle, qui font du supérieur et de l’inférieur des membres d’un même corps, des collaborateurs, des soutiens réciproques. Ils étaient simplement hors la nation, hors la loi. Leur refuser aujourd’hui la qualité de Français parce qu’ils ne l’avaient pas en 1789, c’est aussi ridicule que sil’on s’avisait de dénier à Mounet-Sully et à Coquelin la _ possibilité d’être bons citoyens et bons territoriaux, sous prétexte que les comédiens aussi étaient | hors la loi… avant 1789. Et cet illogisme est plus : frappant encore dans une « démocratie » qui se È grise depuis cent ans de flatteries pompeuses, qui È entend dire tous les jours qu’elle a donné la liberté k. au monde et qu’elle marche à l’avant-garde de
l’humanité : « des mots ! des mots! » que tout cela,
x si la démocratie française, au milieu des parfums 4 de gloriole dont on l’encense, vient faire comme un
| reproche de cette émancipation généreuse à ceux mêmes qu’elle a affranchis. I1 semblerait, d’après les discours et les actes de ces gens, que nul ne saurait être patriote, hors eux et leurs amis. Dans leur parti pris de circonscrire le patriotisme en des limites étroites et de considérer comme de mauvais fils de la patrie française ? ceux qui ne sont pas de leur club, de leur cénacle et de leur paroisse, ils en arrivent à donner ou à refuser la qualité de Français suivant le caprice de circonstances toutes formelles et contingentes. Ils ignorent sans doute la belle définition de Michelet : « la patrie est une grande amitié », ils ne tiennent ; pas compte des conditions morales, des lois de l’haÉ bitude et de l’éducation, ils suppriment, en somme, É ce qui est l’âme même de la patrie. Car, fûtil petitfils d’Esquimaux et de Soudanais, le bébé qui fait rouler son cerceau sur le gravier des Tuileries, le gosse qui joue à la marelle sur les dalles du boulevard Richard-Lenoir, quand il aura usé ses pantalons sur les bancs de la « laïque » ou du « bazar », à LE: et chanté, sac au dos, sur la route de Louviers À ou de Saint-Nazaire, la chanson des pousse- à cailloux entre Pitou et Dumanet battant de l’épaule contre lui, celui-là a quelque chance d’être aussi ! Français qu’homme de France. J’imagine, après 6 tout, que les royalistes, qui forment une moitié
du nationalisme militant, ne vont pas jusqu’à renier le cardinal Giulio Mazarini, et que les impérialistes qui en forment l’autre moitié ne refusent pas la qualité de Français au lieutenant d’artillerie
L’illustre compositeur à propos duquel on a usé les épithètes les plus « françaises », esprit mousseux comme du champagne, fantaisie diabolique de:
Parisien en verve, n’était-il pas Jacques Offenbach, juif allemand? Et cet homme, d’esprit français entre tous par l’élégance, la discrétion, l’ironie aimable et fine, ne s’appelle-t-il pas Ludovic Halévy, vieux Français, mais Juif? Il était Juif, « le chevaleresque Franchetti », (1) commandant des Éclaireurs de la Presse, qui fut tué à Champigny. Ils étaient Juifs, le sergent Dennery qui périt il y a vingt ans avec la mission Flatters,
| et le capitaine Braun qui vient de mourir dans la mission Bretonnet. Il était Juif, Eugène Manuel, le poète « de l’École et du Foyer », qui fut si souvent, après la guerre, le chantre ému des malheurs et des
: espoirs de la patrie… Au même moment qu’on ke honnissait les Juifs, d’autres hommes étaient portés à sur le pavois. L’un, chargé de rendre la justice « au
€ nom du peuple français » et de l’armée française,
4 () Arthur Chuquet, Histoire de la Guerre de 1870-1871.
Georges Delahache laisse dévier à l’audience l’affaire Esterhazy en affaire Picquart, ouvre toutes grandes les portes sur la foule tandis qu’on accuse et les ferme brusquement dès que l’accusé prend la parole pour se défendre. Cela n’est pas juste, et cela n’est | pas français. L’autre, accusé d’avoir donné communication de certaines pièces aux juges hors la présence du prévenu ou de son défenseur, nie d’abord énergiquement, puis, acculé, intimidé, tremblant, en une phrase monstrueuse dont les commentateurs illustreront les éditions futures des Provinciales, avoue : « … Je n’ai lu qu’une pièce, mais je n’ai pas dit : il n’a été lu qu’une pièce… Après cette pièce lue, j’ai passé le dossier à mon voisin en disant : « Je suis fatigué. » Cela n’est pas frane, et cela n’est pas français. Celui-ci, dans son journal, publiait en caractères gras toutes les affirmations péremptoires et vides de preuves qui accablaient le forçat, et tronquait misérablement ou interprétait tortueusement tout ce qui pouvait provoquer au doute l’esprit de ses lecteurs. Cela n’est pas loyal, et cela n’est pas français. Celui-là faisait subir au prisonnier lointain le contre-coup de tous les efforts faits ici pour le sauver, aggravant les doubles cloisons par les doubles boucles. Cela n’est pas humain, et cela n’est pas français. Laissons de côté les cas particuliers. Nous avons à 30 Fe c JUIFS un témoignage plus général de ce que peut l’éducation, de la force inéluctable avec laquelle le contact de la société ambiante et l’habitude de vie première transforment les résidus de l’atavisme c’est précisément ce fait que tous les jeunes gens de la petite, moyenne et grande « juiverie » étaient en train de perdre les qualités d’initiative et d’énergie individuelle de leurs pères. Regardez dans ce monde juif : vous y verrez des hommes mûrs et des vieillards qui, sortis de familles misérables, partis . _ de villages infimes, ont parcouru le monde et traversé la vie avec la fièvre d’une inlassable activité — pour faire de leurs fils des hommes de tout repos qui se distinguent le moins possible de leurs camarades non juifs, — bons petits élèves au lycée, bons petits employés, bons petits fonctionnaires, réguliers, rangés et médiocres, qui ne pourront vivre que grâce à la fortune acquise par les parents. et
- les beaux-parents. Encore une ou deux générations, et tout cela se fondra dans l’universelle torpeur… Car c’est une observation qui n’a pas été faite : ces Juifs qu’on vilipende représentaient un peu parmi ; nous cet esprit anglo-saxon qu’on exalte. Et M. Jules | Lemaître, qui a « lancé » le livre de Demolins et le Les Juifs de France, dont le sens naturel s’avivait ; encore sous les piqûres d’épingle de l’injure quoti- dienne, devaient souffrir péniblement de tant d’inconséquences. Mais c’était pour eux autre chose qu’une souffrance intellectuelle et théorique en doutant de leur patriotisme, on touchait peutêtre à la corde la plus sensible de leur être intime. Les « vieux Français » avaient en effet une ‘1 excellente raison d’aimer la France : c’est que, sans la France, ils n’étaient rien. S’ils sont quelque chose, c’est à la France de 89 qu’ils le doivent. Et | cet attachement à la patrie, où entrait comme élément fondamental la reconnaissance pour un bienfait précis, a toujours été très vif jusque chez les plus ignorants et chez les plus humbles. Ils éprouvaient tous et toujours une fierté un peu hautaine, devant les Juifs étrangers, au récit de quelque odieuse persécution, à dire qu’en France « cela ne se passait pas ainsi », qu’ils étaient égaux aux nonJuifs, qu’ils pouvaient aspirer comme eux aux plus | hautes situations. Je me rappelle une page de J.-J. Weiss, un peu oubliée peut-être, qu’il écrivit < il y a quinze ans au retour d’un voyage en Alsace. Le spirituel et sagace écrivain s’amuse, pour résu- mer d’une façon vivante ses observations sur l’état d’âme de nos concitoyens perdus, à mettre en scène _ quatre personnages importants de petite ville (x), À (1) J.-J. Weiss, Au Pays du Rhin, Charpentier, 1886.
| qui, réunis au frais dans le jardin de la brasserie, bavardent en vidant des chopes. Le notaire, fils de l’ancien juge de paix, n’aime pas les Allemands, mais il trouve que « tout n’est pas si mauvais dans la loi allemande… elle a bien abrégé les cérémonies dans nos études. » Mathias, le bourgeois, est dans les mêmes dispositions d’esprit à la fois hostiles et _ conciliantes : « .. Sacrés cochons d’Allemands! Ils nous ont tout de même envoyé de Paderborn un excellent juge de paix… » Quant au garde forestier, qui revient du régiment, il reconnaît qu’au bataillon de Jaeger, à Greifswald, on se trouve un peu loin de Bischwiller. « Mais si vous me demandez mon avis en tant qu’Alsacien, on ne m’y a pas traité plus mal que si j’avais été de Poméranie comme les autres. » Restait le Juif. Quand vint son tour de parole, il « regarda prudemment autour de lui, et, baïssant la voix, il s’exprima de la sorte : « Et moi, « je les haïs !ils ont augmenté les appointements de . _« notre rabbi, comme ceux de l’instituteur, du curé « et du pasteur. Oh ! ils sont habiles et ils font tout « ce qu’ils peuvent pour séduire et mettre de leur « côté les chefs de file du peuple alsacien. Mais moi, « ils ne me payent pas comme mon rabbi, qui tâche « à m’enjôler. Je ne me ferai jamais à eux. Vive la « France! Vous m’amusez, monsieur Mathias, avec | « la justice du juge de paix, C’est une politique
« qu’ils ont pour nous amadouer.. J’ai trimé long- « temps; j’ai maintenant du bien; je voudrais faire « quelque chose de mes fils… Comment? Si mon « fils cadet, qui est toujours dans les livres, travail- « lait pour être professeur à l’Université de Stras- « bourg ou de Heidelberg, quand même il aurait « toute la science du monde, les professeurs refu- « seraient de voter pour lui; le Rector magnificus | « et le curateur diraient : On ne peut pas, c’est un | « sémite. — Quel baragouin! Sémite! Leurs phi- « lologues ont inventé ce grimoire. Je vous demande « si, du temps de France, on entendait parler de « philologue et de sémite. Tous Français, en France ! « Tous également de la société quand on était bien « élevé. Est-ce que le Bezirks-Praesident de la « Basse-Alsace ne nous a pas retranché la subven- « tion que le département avait toujours donnée à « notre orphelinat de Strasbourg? Il nous a dit : » « Pourquoi le gouvernement allemand payerait-il à « les frais d’apprentissage de vos orphelins ? ils | « n’ont pas plutôt seize ans qu’ils laissent l’Alsace « pour aller travailler à Nancy, à Épinal, à Paris. — « Eh bien! après? Ces jeunes gens font bien de « s’en aller… A Paris, le Juif est l’égal de tout le Et en fait, je sais de ces Israélites d’Alsace des t traits de délicatesse patriotique et de fidélité tenace
qui mériteraient d’être contés. Et je sais quelle amertume les vieux sentent remonter au cœur quand ils repassent aujourd’hui, aux vacances, la frontière nouvelle, quand ils revoient les villages de leur enfance, inconnus au bon temps d’alors, À aujourd’hui lugubrement célèbres, les Froeschwiller ? ou les Wissembourg, — car la botte ennemie est figée là et des ossements français ont durci cette glèbe. Et je sais des pèlerinages touchants qu’ont faits les jeunes pour revoir, guidés par les souvenirs des pères, ces coins de village, ces vieux quartiers de ville où l’on avait été si heureux du temps français. Et maintenant, toujours « peuple » jusqu’aux moelles, malgré les injustices, les haïnes et les avanies, ils ne peuvent pas entendre sans ce frisson qui hérisse la peau et agace les nerfs, avec la vision lointaine de la flèche de grès rose, le tintamarre de « Sambre-et-Meuse » ou de « Sidi-Brahim » (x).
Quant aux autres, ceux que les pieux Français suspectaient, il a bien fallu réfléchir et comprendre qu’ils pouvaient être Français quand même, pour
(1) Ces Israélites d’Alsace — sur lesquels j’insiste parce que ce | sont eux qui, pour certaines particularités tout extérieures, ont prêté le plus à la « blague » et à la calomnie, et qui en ont le plus | souffert — sont toujours, même dispersés à travers le monde, restés | Français avant tout, nerveusement et bruyamment Français. Par- ] courez les listes des Sociétés Alsaciennes-Lorraines qui se sont ° k constituées un peu partout après la guerre, et demandez à Dérou-
- lède s’ils ne s’étaient pas enrôlés en foule, lors de la fondation, dans sa Ligue des Patrioles.
s des raisons analogues et avec autant de sincérité.
Poursuivis, suspects, haïs, traqués dans leurs pays, ils étaient venus vers la France parce que la France, disait-on, était accueillante et généreuse. Et en
‘ effet, pendant de longues années, ils purent croire qu’on ne leur avait pas menti. Et ils aimaient la
France du fond du cœur, comme les naufragés aiment la grève hospitalière, comme les hommes ont toujours aimé le pays qui leur donnait, quand ils y arrivaient tremblants des périls de la persécu-
| tion et fatigués des routes d’exil, la sécurité et la paix. Il y a même, dans l’histoire de notre pays, un
‘ exemple qu’il ne serait pas malséant de rappeler
= aujourd’hui. Au dix-septième siècle, quand la pas-
& sion de l’unification à outrance, surexcitée encore
È par les adiurations intéressées de prédicateurs plus à catholiques que chrétiens, eut amené le Roi à signer À
. la révocation de l’Édit de Nantes, les Français pro- ï testants durent chercher ailleurs un pays adoptif
“ qui leur fût moins inclément que le pays de leurs
& pères. Recueillis par le margrave de Brandebourg,
Ÿ ils furent pour lui des sujets reconnaissants et ne loyaux, ils se donnèrent corps et âme à leur nou- ‘4 4 velle patrie, ils l’aimèrent avec d’autant plus de fer- *} veur sans doute qu’il se mêlait à leur amour une À À sorte d’amertume à l’égard des frères d’autrefois qui n’avaient plus voulu d’eux, et peut-être un âpre
désir, très humain, de mettre en valeur avec plus d’énergie chaque jour toutes leurs qualités d’hommes et de citoyens, pour provoquer chez leurs persécuteurs, en même temps que le remords d’un crime, le regret d’un mauvais calcul. Eh bien ! pourquoi tous ces Juifs chassés de Russie, de Pologne, de Roumanie, n’auraient-ils pas aimé, n’aimeraient-ils pas la France qui les accueille, comme les
-
Français chassés il y a deux siècles par l’aberration religieuse aimèrent, de reconnaissance d’abord, puis d’amour, le pays qui les faisait siens ? Tel jeune médecin, Juif d’Autriche, réfugié en France et qui fait honneur à nos laboratoires, a d’autres raisons, plus profondes et plus conscientes, d’aimer la France, que beaucoup de braves gens qui se sont donné seulement la peine facile d’y naître et le plaisir également facile d’y crier Vive l’armée!
-
Le petit Juif d’Oran qui, du fond de son échoppe, à la clarté douteuse de sa lampe de pauvre, rêve, en préparantses examens, à la gloire d’être un jour officier français ou ingénieur français, celui-là se fait de la France une idée plus haute, plus conforme à son rôle traditionnel, plus digne d’elle, que les massacreurs des tramways d’Alger… J’ai pu montrer que la « suprématie des Juifs » n’est qu’un mot, qu’on exagère en parlant de leur $
solidarité, qu’on calomnie en niant leur patriotisme, — et je n’ai peut-être convaincu personne, j’entends de ceux qui ont une opinion contraire. Même si leur conviction est ébranlée par ces raisonnements, nos adversaires n’acquiesceront que du bout des lèvres, comme ces timides auxquels, après avoir plaidé, discuté, insisté pendant des heures, on arrache enfin un engagement contraire 4 à leurs plus chères routines, et qui, dès qu’on a tourné le dos, se ressaisissent et vous dépêchent un billet embarrassé pour se rétracter. — Oui, vous avez raison, tout ce que vous dites est 1 juste. Mais ce sont des Juifs, etje me défie. C’est le sans dot, c’est le tarte à la crème, l’éternel refrain, tenace, obstiné, absurde, de ceux qui n’ont ni raisons, ni raison… Le vieux Dèmos a l’imagination surexcitée, le cœur et la raison pervertis par une passion — la musique militaire, — et par une haine — le Juif, —et la question s’étant un jour, devant lui, grâce à des sophismes habiles, posée | entre l« Armée » et un certain Dreyfus, il ne lui était plus possible d’être juste, Fi C’est que son sentiment tient à des racines pro4 fondes : d’abord la haine de l’homme asservi par L une vieille discipline intellectuelle, morale et a sociale, contre celui qui, plus indépendant, plus É. ‘capable d’initiative et d’énergie, plus désireux
d’arriver à quelque chose sur cette terre, cherche à « réussir » avec plus de persévérance et d’ingéniosité ; la haine aussi de celui qui mène péniblement une vie médiocre contre un groupe d’hommes, dont beaucoup, pauvres aussi à l’origine, sont parvenus à l’aisance, et dont les noms, très significatifs, ne lui permettent pas d’ignorer l’origine et la religion le besoin de ne pas regarder en soi, de ne pas chercher en soi les causes du mal et les possibilités de remède, mais, directement, commodément, d’accuser les autres, de jeter la responsabilité de son mal personnel et du mal social sur un homme ou sur un groupe d’hommes : cela soulage délicieusement la conscience : c’est la faute à Voltaire — c’est la faute à Rousseau — c’est la faute aux Juifs, — et, quand ces idées ont pénétré dans son esprit, l’honnête ouvrier qui gagne cinq ou six francs par jour s’imagine qu’il serait patron millionnaire depuis longtemps si les Rothschild étaient toujours restés dans le ghetto de Francfort. Mais il y eut aux violences de la dispute une _ raison plus profonde et plus intime encore. L’affaire Dreyfus n’est peut-être qu’un incident d’une lutte très vieille — vieille comme la France. Augustin Thierry, Taine, Michelet l’ont répété en ce pays plus peut-être qu’en tout autre subsiste l’antagonisme entre les conquérants et les conquis,
entre les seigneurs qui pendant des siècles furent 1 les maîtres, et les humbles qui pendant des siècles ne vécurent que par et pour les seigneurs. Brisés , | par 89, les premiers ne se sont jamais consolés de leur chute. Affranchis et exaltés par 89, les seconds n’ont jamais satisfait complètement leur désir de liberté absolue. Parmi les descendants de la vieille noblesse puissante et riche, les uns ont conservé à Er travers les révolutions politiques et économiques leurs fortunes intactes. Ils possèdent maison de
- ville et maison des champs, des arrondissements À entiers, des mines entières, des domaines infinis en | France et à l’étranger, et le chiffre représentatif de leurs biens ne serait pas moins stupéfiant pour l’imagination des petits bourgeois et des prolétaires que celui de la fortune du juif Rothschild. Mais s’ils ont encore la richesse, ils n’ont plus tout à fait le pouvoir : d’autres puissances se sont élevées à côté ? de la leur, nées de rien, et ils voient avec regret ces puissances roturières, puisque par leur seule 3 existence, elles diminuent l’importance de la leur, : et que sur elles le « privilège de l’antique noblesse », | la « pureté du sang », le « long dévouement aux rois », l’éclat du titre ne leur assurent plus qu’une
- supériorité très vaine et très illusoire. Ils étaient les 35 premiers jadis, même pauvres; aujourd’hui, même ” riches, ils ne sont plus les premiers de droit. Dans _ la vie ordinaire, les nécessités politiques et sociales, … les relations mondaines, la communauté des habi_ tudes et des opinions, ont pu, entre catholiques, _ atténuer certaines aversions — quoique le feu couve | toujours et que les moindres flammèches d’une dis- ; cussion un peu vive risquent de rallumer l’incendie. Mais les chances de désastre sont beaucoup plus
- nombreuses entre catholiques et juifs. C’est que, même — ou surtout — dans le « grand monde » où | semblent fraterniser grands juifs et grands chrétiens, ceux-là sont pour ceux-ci, par le seul fait de leur existence, je le répète, le symbole de la grande commotion qui a élevé Les uns et abaïssé les autres. Les Juifs auront beau s’enfler pour prendre un air d’ancien régime : ils sont la démocratie, le produit : de la Révolution. Ajoutez que ce Juif, même baron et vivant de la vie élégante du Faubourg, échappe « par définition » au souvenir d’antiques traditions _qui sont une consolation pour la noblesse et par | lesquelles les nobles même déchus tiennent toujours les « parvenus » de leur monde : le souvenir de la 3 tutelle ancienne, des relations de suzerain à vassal, k de cette soumission dont l’Église pendant des k. siècles inculqua la nécessité aux âmes des fidèles, traduisant ainsi dans le langage social l’idée sublime Ë de résignation pour en faire un procédé très pratique de gouvernement. Enfin l’antisémitisme con-
stituait pour eux un moyen facile de se refaire une vertu en rejetant sur un bouc émissaire la responsabilité de tous les crimes et de toutes les hontes, de diminuer leur impopularité en spéculant sur celle des autres, et de montrer du doigt d’autres insolentes fortunes pour que les leurs échappassent peut-être plus aisément à l’envie publique.
Maïs si ceux qui possèdent avec un nom illustre les moyens pécuniaires d’en soutenir dignement l’éclat selon l’honneur du monde, voient avec cette mauvaise humeur des hommes nouveaux se tailler une place à côté de la leur, quels sentiments de rancuneuse et basse jalousie doivent fermenter dans ÿ l’âme des nobles anémiés et ruinés ! Les biens des ; ancêtres, depuis un siècle, ont fondu; la famille s’est divisée à l’infini, et la fortune avec elle; l’un, pour se relever, a fait des spéculations malheureuses, l’autre, pour se distraire, a dépensé au jeu à et aux femmes plus d’argent qu’il ne convenait. | Les ressorts du corps et de l’âme se sont détendus É dans la fête ou dans l’inertie. Et maintenant les ; jeunes végètent, bienheureux d’accepter encore quelque fonction administrative ou militaire à dix louis par mois. Et si l’on a été obligé, pour subsis-
| ter quand même, de vendre à quelque Juif parvenu, k. mais qui n’était pour rien dans la débâcle, une À chasse, un domaine, des collections précieuses,
avouez que l’injure est trop tentante, et qu’il faudrait, pour observer la dignité du silence, une trop
” Voilà par quel processus psychologique et quelles modifications sociales les « aristocrates » ont été naturellement antisémites, entraînant avec eux l’armée, le haut clergé, la haute finance catholique, tout ce qui veut se rapprocher de la noblesse, épouser ses traditions, ses préjugés, ses passions, ses modes, comme pour profiter de l’antiquité de sa gloire, — tout ce qui a toujours vécu du principe d’autorité,
_ et veut aujourd’hui, si ébranlé soit-il, le ressusciter contre le Juif. En face d’eux alors les autres se sont
/ levés, et non pas seulement ceux qui au principe d’autorité absolue opposeraient volontiers le principe de liberté absolue, mais ceux qui simplement n’acceptent pas sans discussion et sans examen le mot d’ordre, l’opinion hiérarchique, l’interprétation traditionnelle, tous ceux qui regrettent peutêtre la tranquillité d’âme et de conscience que donne la Foi, mais qui ne se résoudront jamais à étrangler en eux la Raison. Le jour où le capitaine Alfred Dreyfus reçut l’ordre de se rendre au ministère de la guerre, le 15 octobre 1894, en tenue civile, pour une séance d’inspection générale, ce n’était rien qu’une mauvaise petite querelle de bureaucrates jaloux, — ce n’était que les deux moitiés de la
France qui se détachaient l’une de l’autre, le réveil furieux, au grand jour, de deux intérêts et de deux esprits éternellement en lutte sourde, et le « beau tapage » rendu plus inévitable et peut-être avancé de cinquante ans.
Quand, deux heures après l’arrestation du capi- : taine, le directeur du Cherche-Midi l’alla visiter, il le trouva « tout bouleversé dans sa chambre : le caà pitaine Dreyfus avait l’air d’un fou, les yeux sanglants et, à mes premières paroles, il ne répondit | que par des sons rauques »… (1) Il se frappait la “À tête contre les murs, il tournait « comme un lion en | . cage » (2), ahuri, fou de douleur et de surprise, cherchant, ne comprenant pas… Cette rage folle du prisonnier contre les murs de | sa prison, c’était par avance comme un symbole des
- colères également légitimes et naturelles, également EX insensées et impuissantes, qui devaient soulever à ‘À plusieurs reprises, entre l’incident Scheurer-Kestner n et la condamnation de Rennes, les âmes généreuses % et justes. Lorsque le Président Delegorgue laissait x tomber de sa voix pâle, avec la conscience d’une 5, (1) Déposition du commandant Forzinetti devant la Cour de Cas- . sation, le 24 décembre 1898. % ; (2) Lettre du capitaine Dreyfus à sa femme, décembre 1894.
2 | autorité tranquillement brutale, ces mots : « La quesF: tion ne sera pas posée »; lorsque M. Cavaignac, dans son cabinet ministériel, tenant devant lui le colonel Henry désemparé, eut la discrétion de ne ; pas pousser l’interrogatoire plus loin qu’il ne convenait aux désirs secrets d’un état-major embarrassé, — ou, au sortir de cet entretien, l’adresse de n’en communiquer aux agences qu’un compte rendu qui suffit à expliquer l’arrestation d’Henry, maïs ; non pas à expliquer sa conduite ; lorsque, par des sentiments de dignité et de réserve d’ailleurs explicables, les juges de Rennes se refusèrent à interroger Schwarzkoppen, et que Schwarzkoppen, non interrogé, décida de ne point parler, — nous avons tous compris, atterrés, à quelle triste impuissance est réduit l’homme qui veut savoir en face de l’homme qui ne veut rien dire, et frémi de rage devant cette main de plomb de l’Impossibilité Matérielle qui, immanquablement, s’abattait sur la | Vérité chaque fois que, penchée en avant, la Vérité allait faire le saut décisif. Les Juifs sont et demeurent citoyens français. | Si les Juifs de France savent comprendre qu’ils ont commis, par le seul fait d’avoir raison, une faute qu’on ne pardonne jamais; qu’ils ne peuvent pas plus compter qu’auparavant sur l’équité bien- ‘ veillante de leurs concitoyens, qu’ils doivent être | plus rigoristes envers eux-mêmes que leurs plus âpres adversaires, et qu’enfin ils sont condamnés ù à la vertu, comme les protestants du dix-septième siècle, comme les jansénistes, comme toutes les minorités persécutées, alors ni l’épilepsie de de M. Maurras et de M. Lemaitre ne les empê- | cheront de vivre leur vie en France. Car leur cause est, qu’on le veuille ou non, une cause | essentiellement française : quand, parlant de l’Affaire Dreyfus, on disait que la France avait son | cas de conscience, que voulait-on dire, sinon que % l’âme de la France était disputée entre une passion : et une idée, entre un préjugé et un principe, entre un caprice de démocratie soupçonneuse et jalouse, et ce rôle de justicière qu’elle se vantait d’avoir tenu dans l’humanité? Les Juifs sont les Armé- : niens de l’Europe. Ils sont, devant une sorte 3 s d’absolutisme démocratique dont la « loi de dessaiper sissement » a été la plus significative et la plus ! odieuse manifestation, ce qu’étaient, devant l’abso- ” lutisme monarchique, les hommes de 1789. Ils À sont ce qu’est depuis 1871 la France elle-même. Ils représentent, en face de la Force et du Nombre, ge l’inéluctable Droit.
On peut à présent publier qu’il y a longtemps que l’affaire Hervé est finie. Elle est finie du jour où M. Gustave Hervé, qui était professeur, mit les pieds dans les salles de rédaction de La Petite République. Le soir de la séance où le Conseil Supérieur de fInstruction publique avait condamné Hervé, celui des juges qui depuis le commencement de l’affaire et dans les débats même avait défendu l’accusé avec le plus de patience exacte, avec le plus de sérieux, avec Le plus de sûreté, quittant la séance, rencontra M. Gustave Téry. — Eh bien? demanda Téry. — Eh bien il est condamné, et vous pouvez vous . vanter d’y avoir contribué pour beaucoup. — Tant mieux, répondit Téry, c’est ce que nous | Puisque nos États-Majors continuent à nous faire battre d’un cœur léger, puisque dans cette affaire, où à tant et de si grosses libertés se jouaient, M. Gustave ; Téry s’est fait général en chef à trente ans et dictateur, quand nous aurons subi la dernière défaite, nous lui demanderons le compte qu’il nous doit. Quand la È dernière cour de justice aura rendu la dernière sentence, $ nous dirons tout ce que nous savons de l’affaire Téry. Nous publions ci-après les articles de Hervé qui nous restaient sur le marbre.
Une délégation d’ouvriers anglais, représentant plusieurs centaines de syndicats et de coopératives, a été reçue à la Bourse du travail de Paris par plusieurs milliers de travailleurs français. Les ouvriers anglais venaient déclarer à leurs camarades français que malgré les excitations de la presse chauvine d’outre-
HS Manche il y a là bas, de l’autre côté du détroit, bon
+. nombre de travailleurs qui détestent la guerre et qui s n’éprouvent pour le reste du prolétariat que des senti-
K: 54 ments de fraternité. Ces bonnes et réconfortantes
F paroles ont été acclamées comme elles le méritent.
EU C’est un signe des temps nouveaux, qui sont proches,
A que cette nausée de sang qui saisit la partie la plus saine et la plus consciente du prolétariat universel, au moment précis où nos classes dirigeantes, celles de
| France, d’Angleterre et des autres pays, commettent au
% Transvaal, en Chine, aux Philippines, au Soudan et
U ailleurs les atrocités que vous savez. « Assez de sang !
TA à bas la guerre ! » voilà ce que signifie cette simple et
“a touchante démarche d’une partie du prolétariat anglais !
re Un jour viendra, chacun le pressent aujourd’hui, où d dd les prolétaires ne se contenteront pas de ces manifes- tations éloquentes, mais platoniques. Er !
e Un jour viendra où quand des troupes de soudards à è partiront pour aller égorger des Boers, des Chinois ou
“à des nègres, sur leur route, à chaque station du chemin
. à de fer, jusque sur le quai du port d’embarquement, les à travailleurs organisés et conscients leur crieront à la
_ face: « A bas la guerre! Vivent les Chinois! Vivent les F Un jour viendra où les travailleurs, au lieu de faire | seulement la grève pour défendre leurs salaires, la proclameront pour entraver le départ de ces expéditions de flibustiers, et où les chauffeurs et mécaniciens des à paquebots refuseront de conduire sur les champs de bataille asiatiques ou africains cette triste chair à Un jour viendra où, à la menace d’une déclaration de
- guerre en Europe, dans tous les pays le prolétariat se dressera et criera à la face de ses maîtres : « Si vous déclarez la guerre, nous commençons la guerre civile, la Révolution sociale! S’il faut risquer sa peau, s’il faut faire la guerre, nous ne la ferons pas aux prolétaires des autres pays, nos frères; nous la ferons à la classe qui nous exploite ! » À Ce jour-là, la guerre de nation à nation aura vécu. Et quand ce jour arrivera-t-il ? Il arrivera, prolétaires des champs et des villes, quand vous le voudrez, quand une minorité énergique se trouvera parmi vous qui le voudra résolument. Ouvrier français, les journaux et les gens bien pen- | — Allons en Chine; obligeons les Chinois à nous ji - laisser construire chez eux des voies ferrées, et exploi- À { ter leurs mines. Plus nous introduirons en Chine de à | matériel de chemins de fer, plus nous importerons de . rails, de locomotives, de machines de toutes sortes,
; plus tu auras de travail à l’usine, plus tes salaires s’élèveront. Et moi je te dis | — Il y a là-bas, en Chine, 400 millions d’habitants | habitués à se contenter pour toute nourriture d’une poignée de riz et d’une pincée de thé; un salaire de quelques sous peut les faire vivre; les capitalistes d’Europe, s’ils s’établissent en maîtres là-bas, y trouveront une main-d’œuvre à bon marché, à vil prix. Ils bâtiront là-bas des usines qui, avant peu, inonderont les marchés d’Europe de produits à bon marché machines, outils, tissus. Et les manufactures d’Europe, tuées par la concurrence, se fermeront peu à peu; et s les chômages commenceront pour toi et les maigres | salaires. Ouvrier français, veux-tu que la France fasse | la guerre aux Chinois ? Paysan français, les journaux et les gens bien pen- | — C’est ton intérêt aussi que la France se crée des
débouchés en Chine; plus les gros financiers français
n et les gros manufacturiers français seront riches, plus 41 : les ouvriers des villes auront du travail et seront à je l’aise, plus le bien-être général sera grand et le tien avec. Et moi je te dis æ — Les gros usiniers et les gros financiers peuvent F s’enrichir et tu n’auras pas un sou de plus en poche. Une guerre en Chine, loin de t’enrichir, ne pourra be qu’augmenter les impôts, déjà si lourds, qui pèsent sur x - toi : toutes les guerres coûtent cher, toutes finissent #& par des emprunts et des augmentations d’impôts. Ne te rx trouves-tu pas déjà assez chargé? Paysan français, 5 veux-tu que la France fasse la guerre aux Chinois ?
En Ouvrier français, paysan français, les journaux et les gens bien pensants te diront — La France, seule des grandes nations, ne peut pas se désintéresser de la question de Chine; si les autres s’agrandissent là-bas, elle doit aussi réclamer sa part; la France doit tenir son rang dans le monde : noblesse Et moi je vous dis : À — Quand les troupes européennes auront vaincu les Chinois, les gouvernements anglais, russe, allemand, français, japonais voudront chacun avoir les meilleurs morceaux du gâteau; ils ne se mettront pas facilement d’accord et alors ils se battront; tôt ou tard, soyez-en sûrs, peut-être bientôt, ces affaires de Chine amèneront de terribles guerres en Europe, et c’est vous qui, à votre tour, serez conduits à la boucherie? Ouvrier français, paysan français, voulez-vous que la France fasse la Donc, dimanche, on embarquait à Marseille de la chair à canon pour l’abattoir chinois. Ils étaient là quatre cents malheureux à qui, dès leur bas âge, dès école primaire, on a dépravé le sens moral en exaltant devant eux tous les traineurs de sabre, genre Napoléon, qui ont ensanglanté l’Europe sous l’uniforme français; à dix-huit ans, ils se sont enrôlés comme engagés volontaires dans les troupes de la marine pour imiter, À selon leurs moyens, ces héros du vieux temps; à moins que ce ne soient tout simplement de pauvres prolétaires, ignorants et inconscients, qui, crevant de faim chez eux, sontentrés à la caserne, qui leur procurait du moins une pitance régulière. A leur tête, quelques dou5x 5 zaines d’officiers, tous plus décorés et plus empanachés : 7 les uns que les autres, qui ont embrassé la noble profes-
1 sion des armes, pour les mêmes motifs, ou plus souvent
EE encore pour avoir un métier honoré, un uniforme brilà Ë lant et bien vu des femmes.
Vous croyez peut-être qu’on les a embarqués dis-
#4 « crêtement, sans bruit, de nuit, comme des bourreaux L qui vont exécuter la sale besogne de mettre à la raison N des gens qui ne sont pas dans leur tort? Pas du tout. .
Toute la ville était en fête en leur honneur; les femmes
Fe leur jetaient des paquets de tabac et de cigarettes; les 2 hommes hurlaient, avec leur accent méridional, de for5 midables « Vive l’armée! » Le président de la Répu- “Æ à blique lui-même, assisté du ministre de la marine, re s’était dérangé de Paris exprès pour leur porter les À ‘adieux du pays, et quels adieux! Il parle aussi bien HN que l’empereur Guillaume, notre président! Le refrain % que le kaiser allemand avait entonné au départ des ‘1 troupes allemandes, avec des paroles féroces qui ont F L scandalisé tant de gens, l’auguste Loubet l’a repris d’un 4 air plus paterne, mais au fond il n’a pas tenu un autre
langage: lui aussi est venu nous parler de nos droits
08 violés! des lois essentielles de la civilisation violées ee par les Chinois! lui aussi a éprouvé le besoin d’exciter ñ A à la vengeance ces soudards qui ont pourtant si peu Fe _ besoin d’être excités à la violence. « Ils ne reviendront Es 7 pas, s’est-il écrié, sans leur avoir infligé un châtiment D. exemplaire. » Seul, au milieu de tous ces égarés,le FX à maire socialiste de Marseille, le citoyen Flaissières, est +10 venu faire entendre quelques paroles de vérité et d’huP à manité, mais avec quelle discrétion et quelle timidité
Avec la candeur immense et la grosse naïveté que nos | rêvé autre chose, j’avais rêvé, dans la bouche du premier magistrat de la République française, un langage autre que celui de l’empereur allemand. J’avais rêvé _ qu’il tiendrait aux troupes à peu près celangage: « Mes enfants, nos pères ont eu de graves torts envers les ? Chinois; ils ont commis contre eux de grands crimes; ils se sont introduits chez eux avec effraction, à main armée, et ils les ont violentés. Les Chinois ont fini par se révolter contre nos procédés; la vérité m’oblige à confesser que leur insurrection est sainte et légitime.
« Dans leur légitime colère, ils assiègent à Pékin l’ambassade française, où il ya des hommes et des femmes qui ne sont pas responsables, plus que nous, des brigandages de nos ancêtres. Vous n’allez là-bas que pour les délivrer.
« Le gouvernement de la République est d’ailleurs en pourparlers pour obtenir un sauf-conduit efficace pour nos nationaux. En revanche, nous nous engagerons à ne plus entrer en Chine contre la volonté des habitants le gouvernement de la République espère de cette manière rendre votre intervention inutile et vous épargner la triste besogne de combattre contre des gens qui ne font que se défendre contre nos violences.
« Si par malheur nous ne réussissions pas à éviter un conflit armé, souvenez-vous que même en Asie vous devez respecter la vie des femmes et des enfants, souvenez-vous que vous luttez contre des hommes envers qui nous avons de graves torts. »
A défaut du chef attitré de la bourgeoisie, je rêvais que ce serait le maire de Marseille, l’élu du parti socia-
liste, qui donnerait à la France et au monde entier une | grande leçon de morale internationale. Je rêévais qu’il s’abstiendrait de paraître dans le cortège officiel et
- qu’il expliquerait à ses électeurs son attitude dans une As ee proclamation conçue à peu près ainsi : « Citoyens, le F, parti socialiste, le grand parti des opprimés, qui rêvent d’établir ici et partout le règne de la justice sociale, ne saurait admettre que sous prétexte de eivilisation les armées de la République obligent le peuple chinois à accepter par la force nos produits et nos mœurs. « Il n”éprouve que de la pitié et de la honte pour les machines humaines qui vont là-bas, par ordre, fusiller des Chinoïs qui sont chez eux, comme sur un ordre de = leurs chefs ils fusilleraient impitoyablement n’importe lequel de vos camarades en grève.
- « La municipalité de Marseille s’abstiendra donc de s paraître dans le cortège officiel. | « Elle invite les socialistes marseillais à crier sur le F5 passage des soudards : « Vivent les Chinois ! A bas la | Hélas! ce n’était que desrêves ! J’oubliais que M. Flais- | sières, qui est un homme arrivé, devait parler et agir $ avec toute la réserve et toute la prudence des gens arrivés, et qu’il n’aime pas l’esclandre. J’oubliais que F. - M. Loubet, qui est plus arrivé encore, n’a qu’une ambi- : tion : se maintenir en paix à l’Élysée, en désarmant les ‘à nationalistes par ses avances; j’oubliais qu’il n’allait J à Marseille que pour leur faire sa cour, pour obtenir du =) baron Christiani qu’il respecte désormais son chapeau, Xe pour obtenir surtout des officiers de Montélimar qu’ils 3 ne recommencent pas à pisser en corps contre sa
Notre Conseil général est composé de radicaux pour qui toute la question sociale se confond avec la question cléricale. Un radical, par le temps qui court, c’est tout simplement un anticlérical, quelquefois même c’est tout au plus un mangeur de prêtres. Enlevez au clergé le droit d’enseigner, expulsez les congrégations, et vous - verrez que tout ira pour le mieux dans la meilleure des républiques : voilà toute la solution radicale! Ces réflexions me sont suggérées par la dernière manifestation anticléricale de notre Conseil général. Pour nos conseillers, la seule cause de la guerre de Chine, ce sont les missionnaires : donc, qu’on laisse les missionnaires se débrouiller comme ils pourront avec les indigènes qu’ils veulent convertir et qu’en aucun cas on ne
- leur prête main-forte pour leur propagande.
« Considérant que la guerre actuelle prend le caractère des guerres de religion qui sont la honte de l’humanité et que le poids le plus lourd est supporté par la démocratie qui paie de son sang et par des impôts disproportionnés le fanatisme et l’avidité des missionnaires, le Conseil demande que les missionnaires soient laissés à eux-mêmes et chassés de toutes les colonies françaises où ils sont au milieu de populations crédules un élément de troubles et de discordes, encore plus dangereux que pour la métropole. »
Parfait! Que les missionnaires, qui sont souvent de très braves gens et des gens très braves que je respecte malgré leur crédulité, aillent dans les pays lointains à À leur corps défendant. Ils prétendent — et beaucoup
disent vrai — qu’ils ne craignent pas le martyre: si dans leur apostolat ils le rencontrent, eh bien! qu’ils & aillent au ciel tout droit, nous n’y voyons aucun inconko vénient, mais de grâce, qu’ils meurent en paix et ne à viennent pas nous demander ni notre argent ni nôtre e peau pour les sortir du pétrin! Là-dessus, nous sommes k tous d’accord avec le Conseil général.
Mais vraiment c’est se moquer du monde que d’attribuer aux missionnaires toute la responsabilité de la À
crise actuelle! Voyons! l’œuvre des missions catholiques en Chine date du seizième siècle et les guerres “ contre les Chinois datent tout au plus du milieu du dixneuvième siècle! Ainsi, pendant trois siècles, les mis-
L sionnaires ont sillonné la Chine, fraîchement accueillis,
__ parfois martyrisés, sans que jamais l’ancienne monar-
É r chie ait songé à intervenir. Et vous croyez sérieusement
LA que c’est en notre siècle d’incrédulité croissante que les ns. gouvernements modernes auraient volé au secours des
pauvres martyrs! Allons donc! c’est une mauvaise
La protection des missionnaires n’a été pour eux
& | qu’un prétexte d’intervention : si on n’avait pas eu
- celui-là on en aurait trouvé dix autres. La vraie cause si Fe de cet enthousiasme subit des gouvernants de l’Europe
; L moderne à voler au secours des missionnaires et à les
À ÿ venger, c’est tout simplement l’arrivée au pouvoir, à depuis un siècle, de la bourgeoisie capitaliste, maï-
4 tresse de la grande industrie, du grand commerce et de k: à la plupart des grands journaux quotidiens. Sous le mi : régime de concurrence acharnée qui nous étreint, il faut à nos maîtres des débouchés lointains pour leurs pro- à
‘LE duits manufacturés, créés à vil prix par le machinisme
- moderne; il leur faut de la matière première à vil prix pour fabriquer à bon marché et soutenir la concurrence de leurs rivaux; alors, ces messieurs saisissent toutes les occasions — quand ils ne les font pas naître — d’étendre par la force leur champ d’exploitation : les guerres de Chine n’ont pas d’autre raison. Elles ont donc pour cause profonde le régime actuel de production, régime de concurrence meurtrière pour tous, régime de lutte à outrance entre les producteurs, maîtres et ouvriers, régime de lutte à main armée pour louverture de nouveaux marchés. Rien ne fait mieux sentir l’urgence d’une véritable organisation du travail que ces continuels actes de brigandage qui sont la conséquence fatale du désordre et de l’anarchie du mode de production actuel.
Mais ces actes de brigandage seraient beaucoup plus difficiles à perpétrer, si la conscience publique n’était pas empoisonnée par une religion aussi imbécile et à aussi sanglante que la religion catholique, je veux dire la nouvelle religion des peuples modernes la religion de la patrie. Cette religion que l’enfant apprend à £ l’école et que les journaux bourgeois entretiennent dans l’âge mûr, enseigne cette stupidité que tous les Français forment une grande famille, qu’il faut aimer et défendre tous les membres de cette grande famille, que leurs intérêts sont communs, qu’ils ont un patrimoine com- mun de gloire à défendre, qu’il faut toujours être prêt à mourir pour l’honneur du drapeau et autres balivernes; ‘ qu’il nous faut tenir notre rang dans le monde — sans doute notre rang parmi les peuples de proie. Il n’y a plus, après cette belle éducation, qu’à affubler nos glorieux soldats et leurs illustres chefs de culottes aux cou-
: leurs criardes, de plumets tapageurs : après avo ur grisé la vue par des exhibitions carnavalesques, il ne - mA , s’agit plus que de flatter l’oreille par des musiques, ÿ trompettes, cymbales et tambours; quand on a ainsi ä , inculqué, par tous les sens, par tous les pores, le
3 respect et l’admiration de l’armée, les maîtres n’ont plus qu’à faire un signe, quand leur intérêt est en
Ë jeu; les soudards auxquels ils ont mis une arme
À meurtrière à la main sont prêts à toutes les sales
4 besognes : fusillades d’ouvriers et d’ouvrières désar-
Fe més comme à Fourmies et au François, extermination
É: ; de nègres et de Chinois coupables de se défendre contre
14 leur invasion.
Ki: Et les mères dont on envoie les fils aux boucheries
Le lointaines de hurler « Vive l’armée »! Et les ouvriers
$ contre qui les mêmes soldats tireront demain si on leur
: k en donne l’ordre, de hurler « Vive l’armée »! Et le
. Conseil général de l’Yonne — radical naturellement —
À d’envoyer à nos héroïques soldats qui viennent d’entrer
Ch. à Pékin l’expression de son affection et de son admi-
Fr Nous connaissions déjà bien des façons d’employer
F Nous connaissions l’armée que nos maîtres lancent
“3 * sur les nègres désarmés ou les jaunes pacifiques, pour te leur voler leur pays, quand ils ont besoin de se créer
N. de nouveaux débouchés ou de nouveaux marchés pour TE leur commerce
Nous connaïissions l’armée, école de discipline et . d’abrutissement, étouffant l’esprit d’initiative, de libre examen et de révolte par une discipline de fer et des exercices machinaux complétant ou remplaçant avan- tageusement l’éducation de l’Église, faiseuse de résignés, d’esclaves ou de machines Nous connaissions l’armée qui tire à bout portant sur des grévistes désarmés, pour intimider la classe ouvrière, la glorieuse armée de Fourmies ou du François; > Il:appartenait au ministère de « défense républicaine » — c’est ainsi que les gogos l’appellent — de vulgariser, sinon de découvrir, un autre emploi de la troupe; l’autre jour, les chauffeurs et les soutiers de la Compagnie transatlantique se mettent en grève au Havre; la “ Compagnie allait être obligée de capituler : vite l’escadre . arrive au Havre et les marins de l’État sont embarqués d’office sur les paquebots ; à Bastia, les déchargeurs du port se mettent en grève : cette fois ce sont cent cinquante soldats d’infanterie qui viennent tirer d’embarras la compagnie Fraissinet et opérer le déchargement de ses navires Jusqu’à quand les esclaves en uniforme continueront-ils à se faire les fusilleurs ou les affameurs de leurs ! pères en blouse? jusqu’à quand se feront-ils Les chiens de garde de leurs maîtres? à quand les milices comme en Suisse, redoutables pour la défensive, capables de nous défendre contre les soudards et les rois voisins _ mieux que ne l’ont fait nos professionnels en 1814, en 1815, en 1870, mais impossibles à utiliser contre les travailleurs, soit pour les fusiller, soit pour les affamer ?
Le journal anarchiste Les Temps Nouveaux conte à l’histoire de deux conscrits hollandais qui refusèrent d’entrer à la caserne et de servir la patrie. F L’un d’eux, Wendt, est un chrétien qui a adopté les doctrines de Tolstoi, le grand philosophe russe, sur la non résistance au mal par la violence ; à la différence de M. l’abbé Olivier, le brillant sermonnaire de la cathé5 drale de Sens, Wendit ne croit pas que depuis Jésus qui-” s conque vitet combat au service de son pays soit un être ps sacré, que le métier de soldat soit un « métier de Christ »; ; il croit au contraire, comme j’avais l’honneur dele soutenir récemment avec preuves à l’appui à M. le Curé-
Archiprêtre de Sens, quele Christ a formellement défendu
x de tuer et qu’on ne saurait à la fois être un vrai chré- $ tien et exercer le métier de tueur d’hommes. ConséFe . quent avec lui-même, Wendt refusa de se laisser dresd ser à tuer ses semblables. Pour lui prouver qu’il avait à Sa peine commencée, son pasteur — Wendt est protesgi tant, je crois — vint le trouver et lui expliqua — ce que î Ë j’ai eu aussi l’honneur d’expliquer ici même à M. l’abbé .. Olivier — qu’il y a deux façons d’interpréter le sermon sur la montagne ; que l’interprétation radicale n’est ni C4 la seule, nila meilleure ; qu’on peut, plus humainement, p, et aussi logiquement, interpréter le commandement de W Jésus condamnant la violence et le meurtre en ce sens = # qu’il ne faut jamais provoquer ni attaquer personne, Pos: mais qu’il n’est pas défendu d’user de la force pour re-
60 , pousser la violence ; que le cas delégitime défense n’est
peut-être pas inconciliable avec la parole divine; que, par conséquent, on peut, tout en étant chrétien, accep- & ter d’être soldat, à condition de ne pas se laisser emF pioyer à une agression contre autrui. Wendt se laissa convaincre; il adressa alors à la reine une requête pour demander sa grâce, mais comme décidément il ne pouvait surmonter sa répugnance de chrétien pour le noble métier des armes, il sollicita et obtint . la faveur d’être incorporé dans les ambulanciers. : Je souhaite au christianisme, dégénéré et falsifié de nos jours, beaucoup d’adeptes de la trempe et de la valeur morale de ce chrétien hollandais. L’autre cas de refus de service militaire est plus digne encore de notre admiration. Le second réfractaire, du nom de Bruin, est un véritable anarchiste. Beaucoup de gens s’imaginent qu’un anarchiste est une espèce de fou furieux qui passe sa vie à fabriquer des bombes à l’usage des autorités constituées et même à l’usage des particuliers qui lui déplaisent ; quant à l’anarchie, c’est tout bonnement, aux yeux de ces gens bien informés, a une doctrine abominable qui prêche le vol, le viol et l’assassinat. Ceux qui jugent ainsi l’anarchie et les anarchistes me font l’effet des païens d’autrefois qui croyaient que les premiers chrétiens étaient des gens qui se réunissaient pour se livrer à des orgies et pour manger des petits enfants. Les anarchistes sont tout simplement des socialistes, révoltés contre la sottise et l’iniquité de l’organisation actuelle, et qui croient, comme les socialistes, que le vrai remède à la douleur ou à la gène presque universelle, c’est une organisation nouvelle du travail qui
mettrait le capital-terre, le capital-machines, et, en un f mot, tous les instruments de travail aux mains des proË ducteurs associés ; mais à la différence des socialistes è proprement dits, ils comptent pour opérer cette révolu- : tion sociale, fort peu sur l’embrigadement des masses 5 4 ouvrières et beaucoup sur l’énergie individuelle d’hom- : mes d’élite, assez audacieux pour dénoncer carrément, F sans ménager la chèvre et le chou, les misères et les 4 ignominies de la société actuelle, et surtout pour agir, e. dès maintenant, conformément à leur idéal socialiste E par la contagion de l’exemple, par des actes retentis4 sants de révolte individuelle, ils espèrent attirer l’at-
- tention des masses sur les hontes du régime actuel, s leur donner de mâles leçons d’énergie, éveiller chez elles à l’esprit de révolte et de solidarité, et un beau jour les #4 entraîner à jeter bas, d’un formidable coup d’épaule, % l’organisation sociale actuelle. Ë Une telle doctrine, incontestablement, ne fait pas des résignés et il est arrivé, dans ces dernières années, que à plusieurs anarchistes, qui avaient particulièrement Se souffert dans leur chair ou dans leur cerveau, des vices 4 de notre société, qui avaient trouvé cette société partine culièrement marâtre, sont sortis de la vie en claquant 1” les portes et en brisant les vitres. Mais les procédés L terroristes ne sont pas spéciaux aux anarchistes : tous . les partis, les catholiques, les royalistes, les républicains ont eu des exaltés qui y ont eu recours à l’occa- = . Ce qui est propre à l’anarchie, c’est la confiance : qu’ont ses adeptes dans l’action individuelle, c’est leur
- passion à conformer leurs actes à leur idéal : « N’atten- , dez pas votre salut, disent les théoriciens de l’anarchie,
ni d’un tribun éloquent, ni d’un politique habile, ni d’un $ Parlement; le salut est en vous. » Dans ce journal-ci, qui n’est pas anarchiste, je ne crains pas de dire que les plus belles intelligences, les plus hautes consciences, -— les plus belles activités du monde socialiste, c’est dans les groupements anarchistes que je les ai trouvées. Bruin est un de ces grands cœurs : convaincu que notre organisation sociale est mauvaise et que l’armée en est le plus ferme soutien, il a trouvé beau de refuser, même au péril de sa liberté, le service militaire. Condamné avec Wendt à un an de prison, il a tenu bon. Il fut élargi au mois de mai dernier, mais on s’empressa de lui demander s’il était disposé maintenant, après cette leçon, à accomplir son temps de service; il refusa de nouveau et fut condamné cette fois, comme récidiviste, à une peine plus forte. Nous apprenons que dans un accès de délire, provoqué sans doute par l’isolement du régime cellulaire, notre pauvre camarade a tenté de s’ouvrir une artère avec sa plume. Il vient d’être transporté de la prison à l’hôpital militaire, où l’on a des craintes pour sa raison et pour sa vie. Que nos amis se rassurent; je ne vais pas leur proposer de suivre l’exemple de Bruin : on n’a pas le droit de donner de tels conseils, quand soi-même on a réussi - à échapper au service militaire par des moyens moins héroïques; d’ailleurs, je ne suis pas sûr que l’héroïsme de notre pauvre camarade hollandais n’eût pas été mieux employé à organiser en liberté les groupements antimilitaristes en vue d’un mouvement d’ensemble; À enfin, à donner de tels conseils, on risque le bagne, dans la République française, et je désire y aller le plus tard possible. C’est le souhait que je me suis présenté re bn: HS t has as “4 15 à moi-même le premier janvier dernier, de bon matin,
2 $ avant d’aller présenter mes vœux aux amis.
Le Mais si je n’ai pas le droit d’encourager qui que ce
Es soit à imiter l’exemple de Bruin, j’ai le devoir de faire
4 connaître à tous nos amis l’héroïsme de notre frère LE hollandais, pour qu’ils y puisent tous une leçon d’éner- £
“0 gie et de dévouement; j’ai le devoir de dire bien haut, $ < à la face de la bourgeoisie, -que loin de le renier, nous
À considérons Bruin comme un martyr de la grande cause Es socialiste, et que son acte sublime exprime exactement les sentiments que tous les vrais socialistes professent te pour les patries actuelles.
LS Ces articles donnent exactement la mesure de ce que faisait Hervé quand il travaillait dans l’Yonne. nl
16e Un professeur dans une école normale primaire du
_ Sud-Ouest nous écrivait récemment qu’il ne s’abonnerait +: _ pas à la troisième série de nos cahiers parce que ces EX cahiers lui paraissaient moins indispensables que
“Pages libres” et autres publications. Je suis ainsi “4 conduit à publier ici la lettre ouverte que j’adressais à M. Charles Guieysse au commencement de l’année CS scolaire et que lui-même a fort libéralement publiée _
_ dans “ Pages libres ”. Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne : Nous avons des abonnés communs. L’un d’eux hésite à s’abonner à la troisième série des cahiers, qu’il aime ;
- beaucoup, parce que les cahiers, dit-il, ne lui profitent qu’à lui seul. Vous le connaissez; nous le nommerons pour la commodité du récit le docteur Durand : médecin dans un petit village de la Brie, abonné à ‘ Pages libres”, Fra il est venu vous voir au 16 de la rue de la Sorbonne, _ où nous demeurions. Dans le petit village où il exerce, parmi les paysans, les cahiers n’intéressent rigoureusement que lui. Est-ce une raison pour qu’il interrompe un abonne- * _ ment commencé au cours de la deuxième série? J’ai peur qu’il ne s’abuse, comme la plupart de nos amis communs, sur l’extension possible de la véritable Que dans un petit village il y ait un homme à qui les cahiers profitent, c’est un résultat que ma modestie trouve déjà considérable. Et s’il y avait beaucoup de _ villages où les cahiers profiteraient même à un seul
- homme, un tel résultat passerait nos espérances 4 d’aujourd’hui. Enfin si nos cahiers étaient brusque-
- ment lus dans tous les villages de France, nous com_ mencerions à nous méfier, nous serions les premiers à nous méfier, parce que ce serait sans doute que nous aurions dit des bêtises. Et non seulement nous aurions de la méfiance, mais nous aurions peur, que cette soudaine réussite universelle ne devint dangereuse pour “1 la liberté, pour la variété de l’esprit français. Laissons désormais ces rèves de despotisme déguisés. Renonçons à tenter le coup de la grâce. Reconnaissons que la conversion soudaine en masse est dans le temps présent toujours grossière et causée par des ; malentendus. Sachons que la propagande est soumise aux lois ordinaires du travail, que l’on n’a rien sans peine, — et sans peine lente. Sachons que la formation d’un esprit n’est pas l’application d’une étiquette. Habituons-nous à cette idée que d’avoir contribué à former un seul esprit dans le monde est un résultat Ë déjà considérable. Nous ne sommes pas des grands D capitalistes d’esprits et de consciences. Nous ne sommes pas des grands propriétaires d’hommes. Sachons procéder par élaboration laborieusement lente. Sachons nous adresser aux esprits individuels, aux consciences ; Notre abonné commun ne peut donner ses cahiers “WA à lire aux paysans. D’abord il peut, il doit leur donner à lire le Jean Coste. I-a pu leur donner à lire les Courriers de Chine, l’histoire d’Hervé, le Danton même, À ; en les y aidant un peu, au besoin en les y aidant beaucoup. Il peut leur donner à lire nos Mémoires et | Dossiers. Je m’en tiens à ces quelques exemples, ne = voulant pas refaire ici mon catalogue. ? Mais je veux pénétrer avec lui au cœur du débat, Je sais qu’en effet la plupart de nos cahiers ne lui servent k qu’à lui, en ce sens que seul dans son village il peut
les lire. Et je maintiens que ces cahiers à extension limitée ne sont pas moins indispensables. S Quand un instituteur a mis son brevet supérieur par dessus son brevet simple, quand un professeur a mis son agrégation par dessus sa licence, la première fois ” qu’ilse trouve devant un auditoire non figuré d’élèves, il commence un nouvel apprentissage, l’apprentissage de la réalité. Quand ensuite il continue son métier, À tout le monde sait qu’il faut, qu’il se rafraiîchisse perpétuellement l’esprit. On aura beau avoir été reçu premier au brevet supérieur; on aura beau avoir +73 amplement passé l’agrégation; même on aura beau avoir scrupuleusement préparé ses programmes: celui qui vivrait toute sa vie sur sa première préparation professionnelle, celui qui referait perpétuellement les mêmes leçons, qui resservirait perpétuellement les mêmes cours, les mêmes notes, quand même ces cours à l’origine auraient été les cours des meilleurs maîtres, celui-là ferait bientôt des leçons de plus en plus mauvaises, raides, sèches, mortes. Celui-là s’encroûterait. : C’est la condition même et la loi de la liberté que er l’esprit ne puisse pas se répéter identiquement, que toujours il faut qu’il se transforme, s’élabore, se , ; recommence, que la simple stagnation pour lui soit déjà de la dégénération. L’esprit vivant obéit ainsi à la loi générale de la vie. L’esprit ne peut pas échapper à la loi de la vie; et l’enseignement ne peut pas échapper aux lois de l’esprit. Mais parmi tous les enseignements s’il y en a un qui ne puisse pas échapper aux lois générales de l’esprit, c’est bien cet enseignement dont la matière est la variable humanité. Qu’un professeur de mathématiques
Es se tienne assez mal au courant, c’est moins grave. Fe
| Mais qu’un instituteur d’action ne se renouvelle pas 2 régulièrement, cela est inadmissible. Je vais plus loin : n’y aurait-il pas quelque orgueil, 5 re — venu du catholicisme? — à nous imaginer que nous ” pouvons enseigner le prochain sans commencer par nous enseigner nous-mêmes, cultiver le voisin sans avoir commencé par nous cultiver nous-mêmes, a . apprendre au concitoyen sans avoir commencé par nous » avoir appris à nous-mêmes. C’est une illusion dange- \ reuse que de croire que l’on peut publier sans recevoir, #2. écrire sans lire, parler sans écouter, produire sans se ci | nourrir, donner de soi sans se refaire. , e Tout ce que nous savons, au contraire, de biologie a et en particulier de psychologie tend à nous démon-
ÊE trer, à nous confirmer ce que le simple raisonnement k faisait prévoir, que la perpétuelle déperdition de la vie ne et du travail exige une réparation perpétuelle. On ne , +3 peut pas faire une leçon mème honnête si on n’y pense 2: pas d’avance, à chaque fois. Nous savons tous que les à « professeurs honnêtes préparent,-au moins en ce sens, : toutes leurs leçons. Mieux vaut une leçon moyenne, . exprès préparée, qu’une ancienne leçon meilleure, que L- rh _ l’on sért sans la penser. Mais la préparation est rigou- “à ! reusement indispensable quand on veut parler au peuple, parce que cet auditoire est nouveau pour nous. °” Les plus compétents, parce qu’ils sont les plus hon- “2 nêtes, éprouvent le besoin de se repréparer ainsi. Ni <a briel Monod des croisades, ni M. Duclaux de la rage, L 2e dans n’importe quelle Université populaire, sans y avoir 1 ‘4 pensé. Nous savons tous comme est désagréable, dans
une leçon qu’on écoute, la lecture de vieilles notes, et comme elles y font l’effet d’un poids mort. La réparation organique, la reconstitution mentale est surtout nécessaire pour ceux de nous qui vivent isolés. Dans les compagnies la conversation communique déjà les éléments d’une réparation automatique inaperçue. Mais c’est justement parce que le docteur Durand n’a personne à qui, autour de lui, communiquer les cahiers, que je connais qu’il n’a personne aussi, autour de lui, de qui recevoir ce qui pourrait provisoirement lui tenir lieu des cahiers. Je le lui demande en À toute sincérité : a-t-il reçu dans les années de son apprentissage un enseignement assez vaste, assez surabondant, assez éternel, et pour tout dire assez surhumain, ou a-t-il en soi-même une source originelle assez redondante, assez surhumaine aussi, pour parler utilement aux paysans, aux ouvriers sans garder par l’intermédiaire de nos cahiers communication et cau- à serie avec vous et avec M. Sorel, avec Antonin : Lavergne ou Romain Rolland, avec Lagardelle ou Bernard Lazare, avec Deshairs ou Lionel Landry, avec Jean Deck ou Pierre Quillard, avec Jaurès ou les adversaires de Jaurès. ‘ Il ne faut pas qu’il y ait de malentendu parmi nous de savoir ce que l’on dit. Ne recommençons pas le bourgeois pressé qui crie à son cocher : Allons, roulez, cocher, ventre à terre. — Mais monsieur, où allons-nous ? — Roulez, roulez toujours, nous verrons tout à l’heure, je vous le dirai en route. Ce qu’il y a d’urgent, c’est de prendre son temps, c’est de ne pas bafouiller, de _ réfléchir, de penser, de voir, de prévoir. Ce qu’ily a
d’urgent, c’est de faire une heure de métaphysique et deux heures de morale par semaine. C’est de faire des retraites sur soi-même, avant et après de parler aux paysans. Savoir ce que l’on dit, savoir ce que l’on fait, savoir où l’on va. Tourner sa langue avant que de
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s’enservir. Se cultiver l’esprit, pour qu’il rapporte, parce qu’il faut parler pour dire, et non pas dire pour parler. Il ne faut pas qu’il y ait de malentendu parmi nous sur ce qui est bourgeois. Ne faisons pas de fausse économie. Évitons les épargnes fausses, qui reviennent cher. Ne pas lire avant de parler, pour gagner du temps, ne pas acheter le livre de fond pour gagner de l’argent à la brochure de propagande, c’est mal admi1 nistrer son temps, c’est mal administrer sa finance. Au fond c’est faire un mauvais calcul. N’éliminons pas M le trois cinquante. N’oublions pas qu’un sou de journal | par jour fait dix-huit francs vingt-cinq au bout de ; l’année. Surtout ne laissons pas dire que les livres sérieux ne sont bons que pour les bourgeois, car alors, mon cher docteur, il faudrait être bourgeois, vu que l’humanité n’est pas faite afin de réaliser le socialisme, et que c’est nous au contraire qui faisons le socialisme afin de réaliser l’humanité. à Je ne crois plus, mon cher docteur, aux hommes pressés. Tous les affairés, tous les aflolés, tous les rapides | que j’ai connus n’ont jamais rien produit à ma connaisG sance ; mais il m’a été donné d’approcher quelques-uns des hommes qui produisent le plus de travail ouvrable. | Soyez assuré, docteur, qu’ils ne courent pas au pas gymnastique. Pour m’en tenir aux mêmes exemples, . : M. Lanson parle avec douceur et lenteur, M. Gabriel DB Monod avec lenteur et gravité, M. Duclaux, s’il parle
un peu vite, c’est son débit naturel, et non pour se . dispenser de penser à ce qu’il dit.
Surtout évitons de laisser croire que l’art, la philosophie et la science est faite pour les bourgeois, et que la seule propagande est faite pour les socialistes. Avant de propagander, il faut savoir un peu ce que l’on propagandera. Si nous laissons aux bourgeois tout le travail supérieur de l’humanité, ce travail sera fait bourgeoisement, c’est-à-dire mal, etnous n’aurons gardé pour nous qu’un travail décapité. L’intérêt commun de l’humanité laborieuse et de l’opérariat humain exige au contraire que ce soient les socialistes qui fassent, tant qu’ils peuvent, le travail supérieur de l’humanité.
Il faut donc justement que ce soit nous qui lisions les documents, les études et contributions, les œuvres qui ennuieraient les paysans et les ouvriers. Si les seuls bourgeois les lisent, outre qu’ils n’en seront pas bons lecteurs, comme ils garderont pour eux ce qu’ils auront lu, rien de ce qu’il y a de mieux dans l’humanité ne passe aux paysans, aux ouvriers. Si nous lisons, nous, il en passera toujours quelque bien. Ne croyons
| pas que la seule transcription, le seul décalque des connaissances ait des résultats. Ayons l’esprit plus libre. IL n’est pas indispensable que la connaissance reçue ait son application immédiate. La nourriture de l’esprit est à plus longue échéance. Elle est aussi à élaboration plus souple. Il ne s’agit pas qu’on reçoive en son esprit des connaissances d’art, de philosophie ou de science, et qu’on les transvase, toutes crues, dans l’esprit du paysan. Ni les opérations de la vie corporelle, ni à plus forte raison les opérations de la vie mentale ne sont aussi grossières. Un élément reçu ne agi f “4 ver ro ÉPREUVE ES ressortira que dans quinze ans, et quand il ressortira, qui le reconnaîtrait? L’esprit l’a décanté, analysé, com- : posé, travaillé, filtré, parce que l’esprit vit. Je ne veux pas, mon cher Guieysse, traiter ici des ; questions de méthode que les cahiers sont justement faits pour traiter, autant qu’on traite les questions. Mais nous serions peinés, vous et nous, que l’entente amicale si heureusement instituée entre nos deux administrations n’eût pas comme un reflet parmi nos : Nous publierons dans un prochain cahier la réponse L ouverte que j’ai reçue de M. Gharles Guieysse à la 3 » distinction que j’ai reconnue entre l’enseignement $ primaire et l’enseignement supérieur. $ Nous avons eu par les soins de Léon Deshairs une à photographie de Tolstoi et Gorki se promenant ensemble Es. à Iasnaia Poliana. Cette photographie a été prise par Ë *. une des filles de Tolstoi. Elle a été communiquée à Deshairs par le docteur Schlepianoff. Nous l’avons fait — ‘4 reproduire à trois cents exemplaires. Nous la vendons Lu Nous publierons bientôt une lettre inédite de Tolstoi, Fe. adressée à Romain Rolland. Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués 7 unes DE Sourses (E. PAYEN, administrateur), 9,rue du Pont. —