III-18 · Dix-huitième cahier de la troisième série · 1902-06-20

Personnalités. Monographies

Charles Péguy

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paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans le treizième cahier de la

.: Dossier.— Jean Grave et Urbain Gohier, par Ludovie

Ce dossier nous fit avoir une rectification, brève, d’Urbain Gohier, que nous avons publiée dans le quinzième cahier de la deuxième série, el une lettre de Jean Grave à Ludovie Marchand, assez longue, dont nous ferons état quelque jour. Nous serons conduits sans doute à faire au commencement de la quatrième série la liquidation honnête de plusieurs anciens débats que nous n’avons pas le droit de laisser sans conclusion. Quand nous barrons la route à un jeune ambitieux sans scrupules, nous courons une chance de sauver à vingt millions de nos indigènes un Gouverneur général sans scrupules. { Dans quelle mesure cette proposition générale s’applique à Téry, cela dépend de lui ; cela ne dépend pas de nous. Je ne désespère pas de son salut civique. Ce qui est acquis au débat dès à présent, c’est qu’il exerce parmi nous socialistes le vieil anticléricalisme radical, grossier, goguenard, blagueur, inintelligent. Quand j’étais petit M. Pichon, M. Doumer, M. Lockroy poursuivaient les catholiques des mêmes sarcasmes et des mêmes calembours. C’est un fait indéniable de l’histoire contemporaine récente que ces campagnes anticléricales ont surtout conduit leurs auteurs aux grosses prébendes laïques et aux trahisons qui s’ensuivent. Il estindispensable que socialistes nous nelaissions pas recommencer

| parmi nous les aventures des radicaux.

« M. Urbain Gohier a quitté l’Aurore. Ce départ est moraiement un événement considérable. M. Gobhier représentait tout un esprit, toute une méthode. Les circonstances de ce départ sont particulièrement À Nos anciens abonnés n’ont pas oublié que nos cahiers sont des cahiers d’enregistrement. Nous reproduisons ci-après, pour mémoire, plusieurs pièces de ce procès ; L’Aurore du vendredi 11 avril avait publié cet article de Vaughan En janvier 188r, quand je pris à l’Intransigeant la succession de Theïz pour les Chroniques Socialistes, je ne me faisais aucune illusion sur mon mérite et me demandais très sincèrement si j’étais de taille à tenir l’emploi que je n’avais pas sollicité et que je devais à une circonstance aussi imprévue que douloureuse. J’étais l’ami de Malon, de Guesde, de Lafargue, de: De Paepe, d’Hector Denis, etc., de ceux, en un mot, quijétaient alors qualifiés pour répandre l’idée communiste et dont la valeur intellectuelle et morale était indiscutable — et indiscutée — mais cette amitié, flatteuse pour moi, m’autorisait-elle à professer à mon tour? J’en doutais si fort que je crus devoir, avant de m’enga- e\

ger formellement, prendre l’avis de Malon, avec qui je ‘: venais de collaborer à l’Emancipation. : Malon m’encouragea et me promit fraternellement son

concours pour les cas — à prévoir — où ma maigre science

Il mit, toutefois, à ce concours, une condition dont j’appréciai la justesse et à laquelle, depuis cette époque, je me suis conformé du mieux que j’ai pu.

Voici ce qu’il m’écrivait le 12 janvier 1881:

— Je regrette bien vivement la mort de ce bon et noble caractère que fut Theiz. Un seul homme l’a jamais attaqué et c’est l’un des nôtres, ce qui est regrettable. Te voilà sacré publiciste socialiste. Tu seras à la hauteur de ta tâche, si tu veux te défaire de cette myopie dont tu fus atteint sous mes yeux et qui consiste à toujours éreinter ceux qui sont près de nous…

De cette école de l’éreintement des alliés je ne serai jamais. — Tu as deux voies devant toi: celle de X… et de Z…: traitons en ennemis personnels ceux qui ne pensent pas entièrement comme nous. Celle de Brousse, de De Paepe et de moi : démontrons sans cesse el réservons nos attaques aux réactionnaires pour de vrai.

C’est à toi de choisir. Et tu es libre, car personne ne respecte la liberté de ses collaborateurs plus: que Rochefort. Tu as l’esprit vif, tu te feras vite à tes nouvelles fonctions et, dans un sens ou dans l’autre, tu feras ton trou. Dans les deux cas, je serai ton ami, mais, dans le second, je t’aiderai plus efficacement…

Tu m’as demandé mon avis, je te l’ai donné franchement; mais tu n’es pas obligé de le suivre. Souviens-toi seulement que d’érein-

À tements en éreintements, d’épuration en épuration on détruit les partis. Je n’ai jamais pratiqué ce système et je suis décidé à le combattre; c’est pourquoi, ty voyant tomber, j’ai cru devoir Pavertir franchement, comme on fait entre amis.

Chacun a sa façon d’envisager les choses et il se peut fort bien que la mienne ne soit pas la meilleure; mais j’estime que le conseil que me donnait Malon il y a vingtdeux ans, peut être, aujourd’hui, soumis aux réflexions de tous les électeurs socialistes. Ils n’en feront toujours qu’à leur guise.

Ne leur semble-t-il pas, comme à moi, que l’heure des. discussions acrimonieuses est passée? N’est-ce pas, au contraire, le moment de faire litière — quitte à reprendre ses positions plus tard — des colères et des rancunes ?

La République tirée du danger que le nationalisme lui fait courir, il sera temps, si l’on en éprouve le besoin, de se redire, plus ou moins gentiment, en famille, ses quatre

Pour faire échec au scandaleux succès d’un Drumont, d’un de Solages et de cent autres pétris de même farine, il n’est pas même nécessaire de connaître le degré de républicanisme de leurs concurrents : ils ne peuvent être

Je ne voudrais pas, pour ma part, qu’on püt me reprocher d’avoir contribué — n’eüt-ce été que par mon abstention— au triomphe d’une candidature antirépublicaine.

C’est à ce point que je n’hésiterais pas une minute à voter pour Jaurès si j’étais électeur à Carmaux. Et cela ne veut pas dire que j’approuve sa conduite, que je partage ses idées. Loin de là! Je le juge avec moins de sévérité que d’autres, voilà tout. Je suis le juré que sa responsabilité effraie, que son droit de vie et de mort épouvante et quia plutôt tendance à chercher et à trouver les circonstances

Jaurès manque de caractère ; c’est un improvisateur plus éloquent que profond et qui se grise lui-même au vin capiteux de sa parole; c’est le contraire d’un homme d’action; c’est tout ce que vous voudrez; mais dans la situation actuelle, c’est le socialiste plus ou moins bien inspiré qui lutte avec le réactionnaire, capitaliste et patron. Cela me

: suffit. Il ne m’avancerait à rien d’en demander davantage puisque je ne l’obtiendrais tout de même pas. Ce n’est pas pour Jaurès que je vote. C’est contre de Solages.

r - Et ce que je ferais dans le Tarn, je le ferais ouvertement dans toutes les circonscriptions où la situation est pareille. Ce qui ne m’empécherait pas de souhaiter et d’attendre

Voilà ma petite consultation donnée — pour ce qu’elle vaut. Il n’est pas mauvais que chacun dise ce qu’il pense.

dix-huitième cahier … de la troisième série

L’Aurore du dimanche 13 avril publia, du même, l’article suivant

Vendredi soir, Urbain Gohier apportait au journal un article sur l’élection de Carmaux, dont il demandait l’insertion immédiate. Les précédents, à côté de celui-là, peuvent passer pour d’innocentes berquinades. J’aurais voulu voir mon collaborateur pour essayer de lui démontrer que ses exagérations allaient plutôt à l’encontre de son but. Peutêtre, toutefois, eussé-je fait passer l’article quand je trouvai, à mon adresse, la lettre de démission que voici

Comme vous l’écrivez fort bien, il faut que chacun puisse dire ce qu’il pense.

Mais il n’est pas convenable que, pensant et disant Jusqu’ici à peu près la même chose sur la politique et sur le personnel socialistes, nous nous mettions tout d’un coup à publier des avis contradictoires. Après votre article de vendredi matin, si vous aviez été le rédacteur et moile directeur, je vous aurais donné

C’est vous le directeur et moi le rédacteur : je m’en

Pas un de nos lecteurs ne comprendrait une autre décision de ma part; et tous ont senti que votre article était fait pour provoquer ma démission. Je vous l’apporte

Avec tous mes vœux de prospérité.

Urbain Gobhier, s’il avait été le directeur, m’aurait donné mon congé.

C’est une manière peu banale de respecter la liberté Urbain Gohier ne croit pas pouvoir me permettre de dire ce que je veux dans le journal que j’ai créé et où je lui ai laissé dire tout ce qu’il a voulu.

Ce droit, que je reconnais à tous, moi seul ne l’ai pas;

; même dans la forme la plus modérée, la plus courtoise, la plus conciliante.

Urbain Gohier parle d’ « avis contradictoires ». De qui done est venue la contradiction ? C’est ce qu’il importe

Le 15 juillet 1907, sous ce titre : « Liberté de Conscience », j’appréciais, le premier ici, la conduite de Jaurès au sujet de la première communion de sa fille et je concluais en ces Eh bien! voilà qui est entendu : Jaurès a été trop faible ; Jaurès a manqué de volonté et de caractère; Jaurès n’a pas su avoir cet héroïsme obscur de tous les instants que je vous souhaite comme je me le souhaite à moi-même ; Jaurès a tort!

Mais les enseignements qu’il a prodigués — en ce moment il semble s’éclipser un peu — et qu’il est susceptible de prodiguer encore avec tant de hauteur de pensée et tant de beauté d’expression, faut-il y renoncer? Devons-nous les proscrire ?.…

Il me semble bien que je ne parle pas très différemment aujourd’hui et que si je suis en contradiction avec quelqu’un, ce n’est pas avec moi-même.

J’aurais pu demander qu’on s’entint à cette note. Je nele voulus pas. Urbain Gohier vint après moi et fit la question sienne : on sait dans quelle mesure.

S’est-il un seul instant soucié des légitimes susceptibilités dix-huitième cahier £ de la troisième série qu’il pouvait froisser, même parmi ses camarades, par ses violences de mots ? I m’est arrivé une fois, au cours de la polémique, de faire à Urbain Gohier une observation à propos du frère de Jaurès que je ne connais pas; mais que plusieurs de nos amis connaissent et qui, me semble-t-il, n’était pour rien dans l’affaire. Hélas ! ma tentative d’apaisement valut au malheureux une recrudescence d’épithètes désordonnées : infâme galonné, Jaurès l’aquatique, misérable Jaurès, Esterhazy-Jaurès! etc, toute la lyre — ou tout le délire ! Aussi pris-je le parti prudent de ne plus m’en { mêler, attendant avec philosophie l’action calmante du temps qui vient à bout de tout.

Urbain, Gohier a peu à peu et, je n’en doute pas, dans les meilleures intentions du monde, transformé le journal dont j’avais rêvé de faire une tribune idéale de liberté, d’humanité, de vérité, de justice, en une chaire de violence et de

Si je n’ai pas rompu avec mes affections les plus chères, on ne peut pas le lui reprocher,

J’ai eu beau expliquer à maintes reprises que les articles publiés dans l’Aurore n’engageaient que leurs signataires on a persisté à nous solidariser tous. s Combien de fois ai-je dû essayer de raccommoder les vitres cassées par les autres, dégager ma responsabilité propre et celle de ceux de mes collaborateurs qui pensaient comme moi ?

Tout récemment, il me fallut m’excuser presque des outrages déversés à pleine plume sur l’ensemble des socialistes belges avec la plupart desquels je suis intimement lié. Leur crime consistait à avoir laissé paraître dans le journal le Peuple quelques lignes — peu heureuses — en faveur de Jaurès. Ces lignes, en fin de compte, étaient l’œuvre d’un seul. Devaient-elles attirer l’anathème sur tout un parti ?

Car Urbain Gobhier, si chatouïlleux en ce qui le concerne et si rebelle à tous les conseils, dès qu’il a été piqué dans son amour-propre par une personnalité quelconque, en demande raison à l’univers entier. Heureusement pour moi

que ses adversaires n’usent pas de représailles. J’en aurais entendu de belles !

Kropotkine eut, un jour, la malencontreuse idée d’envoyer à Jean Grave un témoignage de sympathie. Immédiatement, sans crier gare, pan! pan! pan! Urbain Gohier le déclara prince fastueux, exploiteur de serfs, faux socialiste, que sais-je? Cette fois-là encore je dus faire passer dans l’Aurore quelques lignes pour rapapilloter les choses. Déjà Malato, l’ami particulier de Kropotkine, avait cru devoir me donner sa démission.

Ce n’est donc pas d’aujourd’hui que je crois devoir donner un avis contradictoire, dans l’unique but de rappeler les esprits surchauffés à la modération.

La critique, si ardente soït-elle, des doctrines jugées par nous mauvaises, gagnerait en force et en autorité à être dépouillée des attaques personnelles offensantes. Telle est, du moins, mon opinion.

Ê Ee disant que j’ai voulu provoquer son départ, Urbain Gohier se trompe ; j’étais précisément en train de chercher à consolider un terrain dont il sentait tellement lui-même la fragilité qu’il avait envisagé la nécessité de se chercher une situation plus rémunératrice et plus stable. C’était tout

Je prétends, moi, que l’heure n’est pas venue de désespérer, au contraire ! Je voulais demander à Urbain Gohier —et je l’aurais obtenu, j’en suis sûr — de se consacrer aux belles et nobles campagnes qu’il sait mener avec tant de talent contre les abus et les crimes de notre misérable société, en en retranchant les iavectives propres seulement à éloigner de nous bien des sympathies, sans compensation

| Je n’ai rien à désavouer de ce que j’ai dit d’Urbain Gohier; ce que je pensais de lui, je le pense encore et j’espère bien le pouvoir penser toujours.

A sa lettre de démission est joint un post-scriptum :« Ceci pour vous » dans lequel il me rappelle avec raison l’argent que je lui dois et que je vais me mettre en mesure de lui verser dans les délais qu’il m’accorde — avant même si je le puis. Mais il a tort de donner à sa juste réclamation un dix-huitième cahier - de la troisième série ton comminatoire. Je ne renie pas mes dettes et, jusqu’à présent, je les ai toujours payées. Il a tort surtout de dire et de penser que ma « conversion » m’ « en facilitera les

Ou cela n’a pas de sens ou cela signifie que je me suis vendn à la « Sociale-Lucullus ».

Merci du compliment.

Je laisse à un très prochain avenir le soin de répondre à cette malveillance.

La misanthropie, poussée à ce point, doit faire horriblement souffrir, et celui qui ne trouve aux actes des autres hommes que des mobiles bas et vils est bien à plaindre.

Je reçois la lettre suivante Paris, le 12 avril 1902

J’ai le profond regret de vous remettre ma démission de rédacteur à l’Aurore.

Veuillez agréer, mon cher Vaughan, mes hommages

\ très humbles et très attristés.

On a pu voir par ces articles que M. Vaughan reprochaïit à M. Gohier d’avoir fait des personnalités. Nous ne reprocherons pas à M. Gohier d’avoir fait des personnalités. Nous lui avons reproché d’en avoir fait

Ces deux articles nous donnaient la version de M. Vaughan. Conformément à notre institution, nous avons

aussitôt demandé la version de M. Gohier à M. Gohier lui-même.

Dans la Raison datée du dimanche 13 avril M. Gohier avait publié un long article d’intérêt général, intitulé

Dans la Raison datée du dimanche 20 avril, sous la rubrique les actes, sous ce titre Gohier et l’ « Aurore », paraissait la note suivante Notre ami et collaborateur Urbain Gohier a quitté l’Aurore. Nous le regrettons encore plus pour l’Aurore que pour le vigoureux polémiste et incomparable écrivain.

Une telle force de talent et de conscience ne demeurera pas inutilisée. Juste le temps pour ceux qui ont senti le fer, de fermer un peu leurs blessures. Et l’on recommencera.

En attendant, Urbain Gohier est de La Raison.

M. Gohier nous a fait parvenir peu après la réponse Ce que j’aurais à répondre ?

M. Vaughan me fait un grief de mon « intolérance » et de la « violence » de mes polémiques.

J’entends parfaitement la tolérance. La tolérance religieuse, par exemple, consiste à laisser le curé catholique prier en latin dans son église, le pasteur protestant prier en français dans son temple, le rabbin juif prier en hébreu dans la synagogue, et le tribun révolutionnaire chanter la Carmagnole sur les tables, à la fin des banquets. Mais ce n’est pas de la tolérance, c’est de l’absurdité, de réunir tous ces gens pour prêcher ensemble, dans leurs langues diverses, du haut de la

même chaire. Et, dans un journal politique, c’est pis que de Vabsurdité,

On pourrait m’accuser d’intolérance si je réclamais . un bâillon pour mes contradicteurs. On ne peut pas m’accuser d’intolérance parce que je trouve contraire à la dignité d’un journal, et suspect, dans un journal politique, de recommander chaudement, à la veille des élections, les candidatures et les candidats. officiels qu’on a violemment et constamment combattus depuis

Enfin, je l’airedit cent fois au cours de mes polémiques, la tolérance doit s’appliquer aux questions de doctrine ou de tactique. En fait de probité pure et simple, elle est inadmissible. Elle prend le nom de complicité.

trouvait digne d’admiration et surtout fort utile pendant la grande bataille. On disait alors, dans la rédaction de l’Aurore : (« Nous allons lâcher Gohier sur les généraux. » On me considérait apparemment comme une bête de combat, qu’on déchaîne et qu’on enchaîne à volonié, pour le service des combinaisons politico-financières ou des syndicats de justice et d’affaires.

Or, c’est une méprise. Je ne suis ni un instrument aveugle ni une dupe. J’entends combattre les jésuites rouges avec la même vigueur que les jésuites noirs, et secouer les galons des états-majors Portefoin avec la même irrévérence que les plumets de l’état-major SaintDominique. Si je retrouve Baïhaut, Wilson, Esterbazy, Caffarel, Chagot, Motte, Rodin sous de nouveaux masques, je revendique mon droit de les démasquer, sans m’occuper de leurs alliances. !

M. Vaughan ne « voulait point laisser dégénérer

son journal en un pamphlet ». C’est une résolution très méritoire, mais très inattendue, de la part d’un homme qui a collaboré tant d’années à l’Intransigeant, et qui vraisemblablement y eût fait la campagne nationaliste comme il y avait mené la campagne boulangiste, si M. de Rochefort ne s’était séparé de lui pour des raisons où la politique et les principes n’avaient rien à voir. Pamphlet pour pamphlet, je me permets de croire qu’il y avait plus de tenue morale, politique et littéraire dans le pamphlet condamné par M. Vaughan que dans le pamphlet où M. Vaughan faisait sa partie.

M. Vaughan donne, de ma violence et de ses résultats, II cite une attaque assez vive contre Kropotkine. Ce n’était pas une attaque, mais une riposte. C’est mon habitude de relever de mon mieux mes détracteurs, et je ne fais exception ni pour les anarchistes ni pour les princes. Mais, trois mois après cet incident futile, le même Kropotkine publiait ses Mémoires : et je m’empressais d’écrire un article en tête de l’Aurore (20 décembre 1901), pour présenter ce livre comme l’un des plus estimables, des plus instructifs et des plus attachants qu’on eût donnés à cette époque. C’est-à-dire que mes petites querelles d’un jour ne m’empêchent point d’être juste. Alors ?

M. Vaughan cite encore des critiques dont ses amis, les socialistes belges, ont été irrités. Mais, quelques jours après mon départ, l’Aurore insérait, à propos des troubles de Belgique, un article qui provoqua la protestation collective des socialistes au Parlement de M. Vaughan offensait le parti entier. Alors ?

M. Vaughan déclare qu’il ne pouvait accepter mon dernier article sur la candidature Jaurès à Carmaux. Cet article ne faisait que résumer six mois de polémiques. Maïs, en ajoutant qu’il fallait voter pour M. Jaurès sous peine de voter pour M. de Solages, le directeur de [‘Aurore laissait croire que j’avais conseillé de voter pour M. de Solages plutôt que pour M. Jaurès. Un certain nombre de petites feuillesministérielles mont pas manqué de saisir l’insinuation, et dela transformer en affirmation précise. Or, mon article avait pour objet principal d’annoncer la candidature d’un troisième concurrent, présenté par l’Unité Socialiste révolutionnaire, c’est-à-dire par l’ensemble des organisations et fédérations socialistes indépendantes de la place Beauvau. Cette candidature, les lecteurs de l’Aurore n’en ont jamais entendu parler. Ils croient toujours qu’il fallait choisir entre le franc nationaliste et le faux socialiste.

M. Vaughan appelle mon départ « un coup de Jarnac ». Cependant, tous mes articles précédents et d’autres détails, par exemple les dispositions prises pour le lancement de mon volume À bas la caserne, établissent que je ne songeais pas à quitter l’Aurore. Au contraire, il est facile de prouver que M. Vaughan préparait la transformation de son journal. Depuis quinze jours, ses allures inquiétaient nos collaborateurs, et l’un d’eux peut témoigner qu’il laissa échapper en pleine rédaction des paroles significatives.

d’ordre matériel. J’aurai la générosité de ne pasle suivre sur ce terrain. Tout enessayant de noiïrcir mon caractère, il faut que le directeur de l’Aurore en aït une excellente opinion, pour s’exposer gratuitement aux réponses que

à je pourrais faire. Je veux bien avoir égard à sa situation désagréable ; je n’insiste pas : sa promesse nouvelle de tenir une foule d’engagements causera, chez . de nombreux intéressés, une joie qu’il serait cruel de

Le livre de M. Urbain Gohier, à bas la caserne, a été publié dans les éditions de la revue blanche; un volume

Enfin dans /a Raison datée du dimanche 25 mai

M. Urbain Gohier a publié un article intitulé larmes 5 d’assassins. Cet article avait un post-scriptum que nous P.-S. — Nos lecteurs et amis voudront bien m”excuser de leur fausser compagnie pendant quelques mois. Il y a trop de choses à dire en ce moment, et je n’arriverais pas à les dire dans la Raison. J’aime mieux aller voir, au delà de l’Océan, si l’humanité est aussi pitoyable que de notre côté.

Quand je viendrai repréndre ma place, les charlatans politiciens auront déjà donné leur empreinte à la nouvelle législature; ceux de mes jugements ou de mes pressentiments qui ont choqué les âmes naïves auront été confirmés par les faits. Les tripotages commenceront à porter leurs fruits. La besogne ne manquera pas et, s’il plaît au Dieu du Jourdain, nous ne manquerons pas à notre besogne.

dix-huitième cahier , de la troisième série

Nous ne voulons pas intervenir dans un dossier. Pourtant nous devons enregistrer qu’un ami de Gohier nous disait : Ce qu’il y a d’honorable et même de beau dans ce conflit regrettable, ce qui ne se trouverait pas chez les réactionnaires, c’est le parfait désintéressement des deux adversaires : Gohier a toujours travaillé avec un parfait désintéressement, et Vaughan a mis tout son avoir, au moins, dans l’entreprise qu’il administre. Il a vendu ses livres et engagé de ses biens. Je ne veux pas revenir sur mon cahier des personnalités. Mais je prie que l’on compare au discours d’Anatole France pour la liberté, que nous avons publié dans affiché avant le premier tour de scrutin par le Comité central de la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen; nous reproduisons ci-après ce manifeste; nos abonnés verront lequel vaut le mieux, quand on veut faire dire quelque chose, de le demander à quelqu’un, à un grand écrivain, — ou de le faire élaborer par un comité composé des gens les plus émi-

Lorsque, au mois de juin 1898, peu de temps après la nomination de la Chambre dont les pouvoirs vont prochainement expirer, la Ligue pour la Défense des Droits de l’Homme et du Citoyen s’est fondée, bien peu comprirent la portée profonde de l’œuvre qu’elle se proposait d’entreprendre. On affecta de la considérer comme une association restreinte à la défense d’une question de justice sans doute, mais de justice ne s’appliquant qu’à un intérêt particulier et transitoire. Il fallut plusieurs années d’efforts ininterrompus, une propagande sans trêve sur tous les points du territoire pour faire clairement apparaître le but social de son programme, et le haut intérêt politique dont elle

Aujourd’hui nul ne peut nous contester l’honneur d’avoir été des premiers à discerner, derrière une crise judiciaire née des plus extraordinaires intrigues, le péril imminent d’un complot contre-révolutionnaire ; à en avoir dénoncé les instigateurs ; à avoir ouvert enfin les voies à l’organisation de la défense républicaine.

Ligue française pour la défense

Ce passé ne nous permet pas de rester inactifs au moment où le pays se prépare à faire connaître ses sentiments sur l’issue des crises que nous avons traversées, et nous avons, nous aussi, à arrêter notre ligne de conduite au cours de la période électorale qui va s’ouvrir et où seront si gravement engagées les destinées de la République.

Nous avons toujours déclaré, sans doute, que, pour garder toute l’intégrité de nos doctrines et conserver notre entière indépendance, nous devions écarter l’idée de nous transformer en comités électoraux; mais la Déclaration des Droits de l’Homme dont nous nous sommes constitués les défenseurs touche de tous les côtés à la politique, et nous avons le devoir de nous mettre d’accord sur ce que, pour rester fidèles à nos origines et à nos plans d’avenir, nous aurons à demander aux candidats qui devront avoir nos préférences.

En première ligne, nous n’accorderons notre confiance qu’à ceux qui penseront et déclareront nettement avec nous que la Déclaration des Droits de l’Homme, cette immortelle préface de la Révolution, doit rester la charte du gouvernement républicain. 11 ne suffirait pas qu’ils l’acceptassent du bout des lèvres, comme des ralliés d’occasion ; il faudra qu’elle soit, de leur part, l’objet d’une foi raisonnée, sincère et inébranlable. Il faudra qu’ils soient résolus à mettre tous leurs actes politiques d’accord avec elle, qu’ils acceptent sans réserve ses prescriptions formelles d’égalité des droits à pour tous les hommes devant la loi; de liberté individuelle pour chacun; de justice et de fraternité pour l’humanité entière.

Parmi les candidats, il y en a qui rappelleront à

À l’esprit l’histoire navrante de machinations, de mensonges et de crimes dont l’écrasante responsabilité ne cessera de peser sur leurs noms. Il ne s’agit point d’exercer contre eux des vengeances, mais, de ceux-là, la simple prudence conseillera de s’écarter comme on s’éloigne d’un écueil où l’on a déjà risqué sa vie. Non pas seulement même pour la sécurité, mais pour

\ l’honneur de la Patrie, nous ne saurions les aider à

Pour les autres, chacun se laissera guider par ses sympathies individuelles ou par les solidarités de programmes. Nul n’ignore que la Ligue n’exige pas sur tous les points de la politique courante une profession

’ de foi de ses adhérents. Elle laisse à chacun le droit de marcher suivant son état d’esprit, avec tel ou tel parti. Elle ne demande à tous qu’un seul engagement, c’est de toujours savoir reconnaître chez elle le terrain d’entente où tous les vrais, les bons républicains doivent quand il s’agit de repousser les attaques du nationalisme, cette sorte de Protée de la réaction, qui tantôt parle au nom d’un monarque, tantôt au nom d’un César, tantôt au nom d’un agitateur vulgaire, tantôt même au nom d’une République de parade, mais qui, sous tous ces masques, sert avant tout la congrégation et s’inspire du Syllabus.

La lutte ainsi engagée contre la République et son

. éternel ennemi nourri d’esprit romain, le devoir sera tout tracé en cas de ballottage. IL sera de toujours préférer à ceux qui n’aiment la liberté que pour la forme, à ceux surtout qui la redoutent ou la méprisent, les fidèles disciples de notre inviolable Déclaration des

Ligue française pour la défense Droits, qui cherchent sincèrement comme nous, en toute matière, le Droit, la Justice, la Lumière et la Vérité.

Lupovic TRARIEUX, sénateur, ancien ministre de la

Louis Haver, membre de l’Institut, professeur au Collège de France, vice-président.

Pauz Meyer, membre de l’Institut, directeur de l’Ecole des

Marurias MorHARDT, homme de lettres, secrétaire général.

GEorGEs Bourpon, homme de lettres, secrétaire général

ÉMILE BourGxotis, maître de Conférences à l’École normale

E. BrissaAu », professeur à la Faculté de médecine, médecin des hôpitaux.

\ FERDINAND Buisson, directeur honoraire de l’Enseignement primaire, professeur à la Sorbonne.

E. Duccaux, membre de l’Institut, directeur de l’Institut

Docteur Gzey, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris.

Yves Guyor, directeur politique du Siècle.

Lucren Herr, agrégé de l’Université. ,

Docteur J. Héricourt, chef adjoint du laboratoire de physiologie de la Faculté de médecine de Paris.

Docteur Grorces Hervé, professeur à l’École d’Anthropologie.

Docteur J.-P. LaAnGLois, professeur agrégé à la Faculté de

Médecine de Paris.

Docteur Louis LAPICQUE, maître de conférences à la

A. Mounier, professeur à l’Ecole des Chartes.

THADÉE NATANSON, rédacteur en chef de La Revue Blanche.

Eucène PRÉvosT, avocat à la Cour d’appel de Paris.

JEAN PsicxaRr, directeur d’études à l’École des Hautes-

Pauz Reczus, membre de l’Académie de Médecine.

CHARLES RicneT, professeur à la Faculté de médecine, membre de l’Académie de Médecine.

GABRIEL SÉAILLES, professeur à la Faculté des Lettres. Srranogos, maitre de Conférences à la Faculté des Lettres. — ERNEST VAUGHAN, directeur de l’Aurore.

D’un côté un assemblage nombreux des noms les plus éminents; de l’autre côté un seul nom, un seul signataire, un seul auteur; non plus les membres d’un comité central, mais le simple président de la section du quartier de la Porte-Dauphine, seizième arrondissement. Et cependant insister sur la comparaison des deux

Beaucoup de gens, qui lisaient péniblement sur les murs le manifeste, justifié d’un seul tenant, au lieu d’être disposé sur deux colonnes, inertie typographique, demandaient ce que cela voulait dire ; je le demande aussi; on voit bien que ça veut dire quelque chose, mais on ne voit pas bien quoi.

On me répond que ce n’est pas le comité qui a fait le

manifeste : il n’avait donc pas qu’à le signer. Je suis trop bête pour comprendre ces substitutions de respon-

Que l’auteur signe son œuvre, et pas un autre. Je vais plus loin : l’auteur ou les auteurs du manifeste écriraient peut-être bien s’ils’écrivaient librement, sous leur nom, sous leur signature, en toute responsabilité. Mais on écrit toujours mal quand on est asservi et mal responsable, quand on écrit pour trente qui signeront sans lire.

peur de compromettre les candidats, ou de se fairé comprometire par eux, en tout cas ne voulant ou ne pouvant pas faire voir ses affiches parles candidats, la Ligue a trouvé moyen de timbrer les afliches quireproduisaient le précédent manifeste. Chaque affiche portait un timbre de vingt centimes plus deux dixièmes, en tout vingt-quatre centimes. En tout, avec les frais industriels et commerciaux et les faux frais, l’affiche revenait à six sous, pièce. Or c’est justement à ce prix que reviendrait, pour un tirage égal, un cahier ordinaire, de soixanté-douze pages, en 8, broché, couvert, chemisé, livré à domicile en province. Encore une comparaison qui s’impose; et avis aux citoyens qui ont six sous à

Nous ne pouvons publier tous les documents et renseignements que nos abonnés nous ont envoyés sur les dernières élections. Je retiens d’abord l’élection Beauregard, et la proclamation suivante

Je me représente à vos suffrages. C’est mon devoir.

Vous m’avez, il y a quatre ans, accordé votre confiance, j’ai le sentiment de l’avoir justifiée. Je vous dois, je me dois à moi-même, de rester à votre disposition pour continuer la tâche entreprise.

Tel je me suis présenté à vous en 1898, tel je suis aujourd’hui. — Mon programme est resté le même.

Je veux défendre la LIBERTÉ égale pour tous Par dessus tout, je suis un PATRIOTE.

C’est dire que je suis résolument ANTIMINISTÉRIEL.

J’ai, de toutes mes forces, combattu ce Ministère qui, sous prétexte de « DÉFENSE RÉPUBLICAINE » (belle ironie) a mutilé nos libertés les plus chères (et au premier rang la liberté de nos consciences), détruit notre bureau de renseignements militaires, porté les plus dangereuses atteintes à l’autonomie de l’État-Major, ouvert la porte des Casernes aux publications les plus abjectes.

Je veux la RÉPUBLIQUE douce, accueillante à tous Je veux les Français libres de croire à leur gré, libres d’élever leurs enfants comme il leur convient;

Je veux la France forte au dehors et s’imposant au res- . pect de tous, l’Armée encouragée dans son œuvre de défense par l’affection des bons Citoyens et des pouvoirs

Je veux la propriété respectée, la liberté des Contrats assurée, la justice impartiale pour tous les Citoyens.

Je veux la classe ouvrière affranchie, mise en possession

. de tous ses droits ; encouragée par les sacrifices de l’État à l’œuvre de prévoyance nécessaire à son avenir; Soutenue dans la formation de ses associations ; devenant forte sans ‘ devenir tyrannique. Je veux tout pour elle par les vors

Je n’admets aucun État dans l’État. — Résolu, en franc libéral, à ne persécuter personne, je ne veux pas non plus que nous soyons persécutés. Les Francs-Maçons et les Juifs doivent être ramenés à n’occuper dans les fonctions publiques qu’une part proportionnelle à leur nombre. Il faut surtout reviser la Loi sur la naturalisation pour arrêter l’invasion cosmopolite qui risque de nous être funeste.

La conscience publique exige impérieusement l’effacement des iniquités commises au nom du Dreyfusisme, dans ces dernières années. L’amnistie pour tous les condamnés de la Haute-Cour est une œuvre de réparation nécessaire et

Le Service militaire peut être allégé, les Études de la Commission de l’armée le démontrent. — Mais c’est sous la condition que l’on crée au préalable les cadres sérieux indispensables pour assurer la solidité d’une armée moins

, exercée qu’aujourd’hui. Sur ce point, nous devons être

Il n’est que temps de prendre des mesures énergiques pour arrêter le déficit, rétablir l’équilibre de nos finances et faire des économies. Ces dernières sont indispensables pour arriver à une meilleure répartition de l’impôt. — demande avec elle qu’il soit interdit aux Députés de prendre l’initiative de dépenses nouvelles.

Je veux enfin que PARIS, vengé de procédés mesquins et haineux, reprenne la place qui lui revient de droit en FRANCE : la première. — Ce Ministère, exécuteur de toutes les basses rancunes politiques, nous a sacrifiés. La loi sur les boissons, les taxes de remplacement, le retard apporté à la Loi des Patentes, le refus de ratifier le projet relatif au gaz, — sans parler d’incidents blessants pour le Conseil Municipal, ni de la visite du Tsar — sont autant de causes d’un ressentiment légitime contre lui.

Aux premiers rangs de l’opposition dépuis que le Ministère WALDECK-MILLERAND est au pouvoir, fort de ma conscience, appuyé sur mes actes, je méprise les insinuations d’adversaires qui, pour expliquer leurs candidatures, sont bien obligés de trouver quand même quelque chose à dire.

Mes chers Concitoyens, vous me connaissez. Je compte sur yous.

. “Nous empruntons ce texte à l’Union du seizième arrondissement, journal politique et littéraire, cinquième année, numéro 27, du dimanche 20 avril 1902. Il est particulièrement intéressant parce que M. Paul Beauregard, député sortant, alors candidat dans la première circonscription du seizième arrondissement, est professeur d’économie politique à la Faculté de Droit de l’Université de Paris. On pouvait espérer qu’il se conduirait un peu en juriste.

M. Émile Terquem, étudiant inscrit à la Faculté de Droit de l’Université de Paris, nous prie d’insérer cette

Monsieur le Professeur,

Vous avez fait récemment, au cours de votre campagne électorale, une déclaration fort grave et qui a jeté le trouble dans mon esprit. Vous avez dit : « Les francs-maçons et les juifs doivent être ramenés à n’occuper dans les fonctions publiques qu’une part proportionnelle à leur nombre. »

Je veux bien que ce soit là le député ou plutôt le candidat

. qui parle et non le professeur. Mais est-il permis à un élève respectueux de supposer chez son maître un dédoublement tel de la personnalité, que l’homme politique puisse affirmer un certain programme d’action que le pro-

  • fesseur et le juge aux concours doit répudier avec

Je n’interrogerai pas l’homme politique; il appartient à ses électeurs, et je n’ai pas l’avantage d’être inscrit dans votre circonscription. Il est d’ailleurs de son droit strict d’affirmer toutes les doctrines d’exclusivisme social qu’il lui plaît ou qui peuvent plaire à ses électeurs. Mais étant inscrit à la Faculté de Droit de Paris, c’est-à-dire devant former mon inexpérience à la rigueur scientifique de vos enseignements, devant d’autre part me soumettre à l’impartialité de vos jugements si j’affronte les examens de la Faculié, j’ai le droit de vous demander quelques explications sur la façon dont le professeur compte interpréter, dans la pratique courante de son métier de professeur, les principes de sélection confessionnelle qu’il a aflirmés dans son programme électoral.

Le professeur d’économie politique nous dira—il sur quelles bases statistiques et scientifiques il compte établir d’une part la liste des Juifs occupant des situations publiques, d’autre part l’état des francs-maçons détenant une part de la puissance de l’État ?

Pour les Juifs établirez-vous vos calculs sur les origines historiques, et n’introduirez-vous que le grief de race, comme je le présume, puisque vous déclarez nettement que vous voulez : « les Français libres de croire à leur gré ».

Ne craignez-vous pas d’atteindre ainsi beaucoup de vos amis de la Patrie française, qui ont du sang juif, authentique, mais honteux, dans les veines ? Jusqu’à quel degré de parenté ou d’alliance poursuivrez-vous l’assimilation

Si au contraire, répudiant vos déclarations libérales, vous suivez la seconde version antisémitique, si, laissant les griefs d’atavisme, vous ne vous attaquez plus qu’à la tare morale de l’éducation talmudique, que ferez-vous des historiquement Juifs, qui, souvent depuis plusieurs générations, s’intéressent au Talmud, à l’Ancien Testament au même ts _ ÉLECTION BEAUREGARD

titre qu’à la Théogonie, aux livres bouddhiques, aux

Admettons pourtant que vous ayez réussi à établir vos statistiques juives et maçonniques sur les seules bases scientifiques dignes d’un professeur d’économie politique de l’Université de Paris? Comment ramènerez-vousles Juifs et frances-maçons à ne plus occuper des postes d’État, qu’au prorata de leur nombre? Je ne vous demande pas si, étant au pouvoir, vous agiriez par voie de réductions immédiates sur les disciples de Moïse et de la Veuve en surnombre, Je n’ai pas iei à connaître votre conscience d’homme politique, et je n’ai le droit, encore une fois, que d’interroger le professeur et mon juge éventuel. À ce dernier je demande : comment dans les examens et concours, étape préparatoire et nécessaire des carrières publiques, tiendrez-vous compte des statistiques qu’aura échafaudées léconomiste ? N’admettrezvous dans les concours les candidats juifs ou francs-maçons

  • que dans la fameuse proportion nationale? Mais si une .. année la valeur propre des candidats ne permet pas d’atteindre le quorum admis, ferez-vous un rappel l’année suivante ? Quid, si c’est un examen, où le nombre des élus

_ est indéterminé, et non un concours ?

Quid, encore, si le candidat est à la fois juif et francmaçon ? Quelle savante combinaison de vos statistiques lui appliquerez-vous ?

Quid, enfin pour la statistique, et quid pour le crible de la Proportionnalité,

1° Si des détenteurs de la puissance publique deviennent francs-maçons au cours de leur carrière — car vous n’ignorez pas que bien peu d’étudiants de vingt ans sont déjà franesmaçons.

2° Si de vos élus chrétiens ont l’idée originale assurément, mais licite de judaïser.

; 3° Si des Juifs ou des francs-maçons, faisant partie du quorum admis par vous, lâchent Moïse et la Veuve pour saint Antoine de Padoue…

Reconnaissez, monsieur le Professeur, que voilà des

“questions qu’un de vos élèves éventuels avait le droit de vous poser; et je suis persuadé que le professeur que vous êtes ne voudra pas laisser mettre en suspicion légitime la neutralité confessionnelle et la valeur scientifique de son

Vos amis ont poursuivi avec une ardeur implacable le professeur Hervé, parce que, soûs le couvert d’ailleurs d’un anonymat fort discret, il avait, disiez-vous, révélé une mentalité incompatible avec ses fonctions de professeur, en

= s’élevant, dans ur journal socialiste, contre l’ordre social Pourquoi voulez-vous que vos élèves acceptent, sans plus ample informé, l’enseignement d’un professeur qui met hors le droit commun une partie de la nation. M. Hervé, professeur comme vous, n’était pas comme vous juge à des concours. Notez que comme vous M. Hervé, dans ses articles de journaux, — dont je n’apprécie pas ici la valeur, — pour donner plus de poids à ses théories, n’excipait pas de ce titre de professeur, de l’autorité duquel vous croyez devoir appuyer vos professions de foi électorales.

Permettez-moi donc, monsieur le Professeur, de vous demander ce que, en toute conscience, vous pensez du cas du professeur BEAUREGARD, eu égard au cas du professeur Hervé.

Comptant sur la réponse loyale que vous devez à la dignité de votre chaire, je vous prie d’agréer mes salutations empressées. Ancien élève de l’École

On nous communique en même temps cette circulaire commercialo-financière, de caractère purement national, qui se rapporte très directement au cas Beauregard. On connaît les déclarations électorales de M. Beauregard sur les financiers cosmopolites.

La circulaire que nous reproduisons est écrite à la

Économique et Financière p F’HRNES Organe des Intérêts mr ici l’adresse du destinataire Abonnement : 42 fr. par an [

J’ai l’honneur de vous informer que nous venons de faire paraître sous le titre « La France Economique et Financière » un journal hebdomadaire comprenant, encartés dans une couverture, deux fascicules, Fun économique, l’autre financier, de 16 pages chacun, en tout 36 pages de texte.

Le directeur de la rédaction est M. Paul Beauregard, professeur à la Faculté de Droit de Paris.

Notre journal, tout en se souciant de donner dans sés deux parties les renseignements les plus complets à ses lecteurs, se propose, au point de vue financier, de soutenir particulièrement les intérêts de la Banque locale. Il a recueilli à ce point de vue, l’adhésion des maisons les plus importantes et les plus honorables de toute la France.

En matière économique, la ligne de conduite adoptée est de ne se livrer à aucune discussion d’école.

Notre journal, qui, dès sa fondation, compte environ 4.000 abonnés presque tous inscrits pour trois ans/ se ferait

_ un plaisir de rendre compte de tous les ouvrages juridiques, financiers ou économiques, publiés par votre honorable maison et susceptibles d’intéresser nos lecteurs.

Nous réservons donc le meilleur accueil aux envois que vous voudriez bien nous faire parvenir dans cet ordre d’idées, et je vous adresse aujourd’hui un exemplaire-

. Spécimen de notre publication.

Veuillez agréer, monsieur, mes salutations distinguées.

[ici la signature]

Il est particulièrement grave qu’un professeur à la

_ Faculté de droit sorte aussi délibérément du domaine juridique pour verser d’un côté dans la barbarie antisémitique et de l’autre dans les affaires.

Sur l’argument formel, dernier paragraphe de la lettre ouverte à M. Beauregard, nous devons noter, pour être justes, qu’un très grand nombre de professeurs, de fonctionnaires, de titulaires, de magistrats républicains ont pendant l’Affaire et depuis invoqué publiquement l’autorité de leur chaire, de leur fonction, de leur titre, de leur charge. Voir plus haut la liste officielle des membres du comité central de la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen. Il est vrai que c’était pour le droit, non pour le faux. Mais il n’y en a pas moins là une difficulté de forme assez importante que pour ma part j’essaierai d’éclairer dans le témoignage que je veux contribuer à l’éclaircissement du cas Hervé.

Fradet, cet ancien élève à l’école normale d’instituteurs d’Auxerre, qui fut illégalement et injustement frappé par M. Leygues, et que l’on a trop oublié, nous écrit de l’Yonne, où il exerce provisoirement un métier honnéte, un métier de droit commun : Vous avez demandé dans vos cahiers des documents intéressants sur la période électorale. Bien entendu, ce qu’il vous fallait, ce n’étaient pas des affiches ordinaires. Je crois que ces deux spécimens de la grossièreté nationaliste et de la grossièreté socialiste vous intéresseront. L’un est la tête de Cornet, député sortant et réélu, radical-socialiste, de Sens. _ L’autre est dirigé après la défaite des nationalistes contre leur chef et candidat Fillot. Comme toutes les bêtises, c’est en vogue. C’est par 10.000 que s’est vendue la lettre de faire part, au bénéfice de la propagande… socialiste. XE Nous ne pouvons reproduire l’image nationaliste, | grossièrement enluminée ; à droite et à gauche deux pots de vin qui éclaboussent ; au milieu en haut une gesticule, envoie le boniment à de grotesques électeurs paysans, rangés en rang d’oignons; au-dessous la légende : Vous vendrez votre blé plus cher ! En face en haut à droite M. Cornet, symétrique, place le boniment à un groupe serré d’ouvriers grotesques ; au bas la légende : Vous paierez votre pain meilleur marché ! Au-dessous au milieu un Cornet tout à fait énorme, chapeau de travers, face enluminée, le pouce à l”emmanchure du gilet : Après tout! mes affaires n’en iront pas plus mal. À gauche et à droite la grande légende È Après le vote de la loi sup- député et maire de Sens, a primant les mauvais effets pris part, l’Avenirdel’Yonne, de l’admission temporaire et journal officiel de la mairie -le trafic des acquits-à-cau- de Sens, a publié le commention à la discussion de la- taire suivant: quelle M. Lucien Cornet, « Les Agriculteurs fran-

çais et notamment ceux du cela amènera l’abaissement département de l’Yonne et des prix des farines dont la de l’arrondissement de Sens hausse était provoquée par se souviendront du service la sortie des farines franque leur a rendu M. Lucien caises à l’étranger, favorisée Cornet qui, à notre avis, a par le trafic des acquits-àprovoqué la plus impor- caution. tante réforme agricole « Les agriculteurs et les

« Ainsi que nous l’avons ront pas le vote de cette loi déjà démontré, la consé- bienfaisante dont ils appréquence de cette loi sera d’em- cieront prochainement les pêcher l’entrée en France avantages. » de blés étrangers et de permettre ainsi le relèvement Extrait des cours du blé pour la pro- de l’Avenir de l’Yonne chaine récolte, d’autre part du premier février 1902.

[On est prié de noter que le faire-part suivant est l’œuvre des républicains. Je ne fais reproduire ni le grand cadre noir en bordure ni la grande croix noire initiale. J’ai gardé un respect pour ces emblèmes. Ils ne sont pas seulement les emblèmes d’un culte. Ils appartiennent à notre humanité.]

Vous êtes prié d’assister à la déroute complète et au service funèbre qui sera fait par Monsieur l’abbé OLLIVIER, ainsi qu’à l’enterrement définitif de la candida-

FEUE DÉFUNIE d morte de l’abject et vil mensonge de ses amis, coifiée À d’un énorme bonnet de coton et ensevelie dans une large veste électorale, ouatée, doublée et fourrée, en ! son domicile à Sens, au siège du COMITÉ NATIONALISTE

face le Musée aux corbeaux, à l’âge des illusions envolées.

Lesquels auront lieu dans la basilique de Marie la

Charpentière et de Joseph le Cornard, le jour du dernier quartier de la lune rousse, à 11 heures 7 minutes du soir, lavant-veille de la FOIRE FRANCHE.

De la part de son SAuvaGe époux, baïilly des apothicaires;

TRAINE-ELLE-DE, Grand Rabbin de la “ Démence Sociale”, larbin distributeur de bulletins de vote dans les campagnes Mor-au-BAFOUILLOT, directeur hygiénique des ruisseaux de Sens;

BAzILE-LA-FROUSSE, dit GRAVOISIER-LA-PURGE, seigneur de la foire, ses frères en Jésus-Christ;

Des Dames quêteuses ses sœurs en la Vierge Marie, mère de sept enfants;

frère de lait;

Père-aux-Hure-Por, dit BeAu-paRD, Dix-MirLe-CIGARES, écrabouilleurs cylindriques, GuiLLON-CHAMPAGNE, de Pont, ses beaux-frères en Moulin à vent;

Mue-Évonroux, dit Pompx-a-Mrez, épileptique et bazardier Lizé-GaILLARD, Pois-DE-SENTEUR, fabricants de chaussures inodores, CAUSERET, dit FonD-D’HEUR en retard, ses oncles en Saint-Antoine-de-Padoue De ses nombreux copains, copines et de ses innombrables

Fe, Les 9.581 Beni-Bouf-Tout, Bachi-Bouzouks, Collectivistes, Églantinards, Canailles, Crapules, Brigands de la Compagnie du Soleil ne sont autorisés à suivre le Convoi qu’à la condition qu’ils entonneront le cantique rédempteur : ESPRIT SAINT DESCENDEZ EN

dix-huitième cahier | de la troisième série

[Ces documents intéresseront particulièrement nos abénnés ; ils nous sont envoyés d’un département que nous connaissons un peu, du département où Hervé $ était professeur, du département où il fait de la propa- À gande. La plupart de nos abonnés ont suivi passionnément, sur les documents et sur les renseignements que nous avons publiés dans le quinzième cahier de la deuxième série et dans les premiers cahiers de la troisième, l’enseignement, la propagande, l’action de Hervé. Ilest passionnant aussi de savoir comme la propagande électorale s’exerce dans le même département, $ dans la même population, auprès des mêmes hommes.

En outre le département de l’Yonne a, pour la valeur du renseignement, l’avantage d’être à peu près un département moyen du centre.] à

Dans le même courrier Fradet nous envoyait cette chanson, vendue aussi par les socialistes au bénéfice de leur propagande : à

Nous avons un chic candidat, à Y’en a pas deux comme celui-là Car ÿ n’vaut pas grand’chose, Y vend des bonnets d’coton, P’vêt’ bien des pantalons, À

Il n’en a jamais d’reste; Mais comme député C’est un vrai curé, On lui taillera une veste. /bis) $

Paraît qu’il parle épatamment, I1 sait bien faire l’article. Lorsqu’on entend son boniment C’est parole d’Évangile. Y’s’ dit républicain Et c’est un calotin, ’ Pour nous c’est un fumiste, C’est un clérical Qui fait carnaval, Un fameux nationaliste ! /bis}

Y’ en a qui vont voter pour lui, Ce sont des imbéciles. On sait bien d’avance qu’il est cuit Et qu’ c’est peine inutile, Mais monsieur Cornet k Tout l’monde le connaît, C’ n’est plus du jésuitisme. Il a de bonnes idées, Qui sont approuvées

Malgré que les belles petites sœurs, Ont fait beaucoup de galette Y faut pas croire qu’les électeurs S’laisseront conduire à la baguette, Faudra qu’ces belles sœurs Pour ne plus faire la retape On va les marier Avec les curés, Pour faire l’armée du Pape. /bis/

+® Vous connaissez la Défense Sociale, Ce journal qu’on appelle infect, C’est par cette feuille cléricale Que Fillot dit qu’y s’respecte, Ben mon vieux Fillot ! Va vendre tes maillots, T’aurais gagné de rester tranquille Et les électeurs Te disent tous en chœur, T’arriveras pas, n’te fais pas de bile. /bis)

Lucien Cornet, c’est celui-là, Qui aura not’ confiance. Dimanche prochain, c’est ce jour-là Qu’on don’ra la préférence A notre député Qu’il faut conserver, y Pour notre République, Et Fillot le candidat, Pour lui c’est basta Il fait partie de la clique. /bis]

Électeurs, c’est dimanche prochain, à Qu’il faut donner tous vos suffrages, Et surtout pas de ballottage, Soit « Lucien Cornet », Faut qu’Fillot reste à sa mercerie, ! C’est pourquoi Hurpeau Et tous les corbeaux, À Lui tiendront sa queue de pie. {bis}

Nous avons reçu la lettre suivante. Elle n’est pas de

fe Mouvement Socialiste Paris, le 30 avril 1902

10, Rue Monsieur-le-Prince, Moncher et intègre Péguy,

Si habitués que soient tes abonnés à t’entendre proclamer la grande trahison du citoyen X.. ou Y…, la lecture de ton dernier cahier n’a pas laissé que de m’estomaquer.

Ce n’est pas, je le sais bien, le premier coup de patte que tu allonges au Mouvement avec cette äâpre sévérité — et aussi, disons-le, avec cette ingénue maladresse, qui n’appartiennent qu’aux moralistes impeccables. Ah ! si nous avions, nous aussi, la censure élégante et facile, et si Le Mouvement était, comme les cahiers, la tribune aux prix de vertu, nous t’aurions plus d’une fois mis au nombre des enfants pas sages. Mais nous n’avons pas le goût des disputes boutiquières, et nous pensons, à tort sans doute, qu’une revue socialiste a déjà assez à faire en s’occupant de

  • socialisme. Aussi ne t’avons-nous jamais répondu.

Aujourd’hui, ma vieille Conscience, tu dépasses tout de même la mesure. Je ne suis point chargé de te répondre,

mais tu m’as personnellement infligé un blâme, et je tiens à comparaître devant Ton Austérité.

.Gar c’est moi, mon cher Péguy — Lagardelle est déjà assez noir sans le charger de mes crimes—qui rends compte à nos lecteurs du labeur des parlementaires ; c’est moi qui, sans rougir, fais cette besogne infäme de leur montrer le groupe socialiste parlementaire comme un « ramassis de lâches » et comme un « monceau de courages » le groupe socialiste révolutionnaire ; et moi encore qui « tous les huit jours leur répète que M. Zévaès sauve quotidiennement l’honneur du socialisme français ».

Mon Dieu, tu sais, je n’en fais pas métier. Et, bien que je connaisse, à Péguy, ton honnêteté ombrageuse, je ne pense pas avoir besoin de te dire que je n’ai aucune attache avec la police secrète, et que Zévaès ne me couvre pas d’or. Pourtant comme un blâme de toi, Anastasie insoupçonnable, ne peut être injustifié, je me suis reporté à mes chroniques.

J’y ai trouvé — c’est à n’y rien comprendre — que j’avais une seule fois parlé de Zévaës, (1) à propos du discours qu’il prononça lors de l’interpellation Pastre. Tu le regrettes. Pourquoi? Je l’ignore. Mais sans doute tu as tes raisons.

Considère seulement, ce qui m’est une excuse, qu’il avait fait de notre iniernationalisme une vibrante apologie, et que, si elle est de lui, ce n’est vraiment pas de ma faute. Je rendrai compte avec joie, je t’assure, des discours de Jourde ou de Krauss, sitôt qu’ils en feront autant.

J’y ai trouvé aussi le passage que tu incrimines sur les deux groupes de nos élus. (2) J’écrivais que « l’un, le groupe socialiste révolutionnaire, maintient intacte son unité et efficace son activité », et que l’autre, le groupe socialiste parlementaire, « manifestement inspiré par le plus détestable esprit de compromissions politiciennes.. a une attitude flottante et une activilé peu socialiste ».

Ce sont là constatations de faits, appuyées sur des exem- ples nombreux. Les mots que tu me prêtes, au contraire, « monceau de courages — ramassis de lâches », sont des

épithètes vides de sens, d’une polémique assez analogue à celle de l’Intransigeant.

_ - Est-ce toi, Incorruptible, qui pour assouvir ta rage d’ostracisme, transposes ainsi les textes comme le plus quelconque de nos faussaires nationaux ?

Et tu t’en prends à Vliegen, dont toute la faute se borne _ à citer une phrase de Jaurès sans y joindre l’article entier? Jusques à quand, terrible censeur, passeras-tu ton temps à / requérir à tour de bras? Tu ferais pourtant de bonne besogne, si tu laissais à ces bons singes le soin de se chercher les poux. ! Je tassure, Péguy, tu m’inquiètes. Tu te demandes ce que nous serons dans quinze ou seize ans d’ici ? Il est fort probable que nous serons socialistes. Mais toi, Péguy, où seras-tu ? Tu seras comme aujourd’hui, Péguyste. C’est très : dangereux, méfie-toi. L”orgueil est péché capital, et poussée ” à un certain point, l’hypertrophie du moi relève de la Toi aussi, tu deviendras inutile, qui aurais pu être si bon. Ton bien cordial, J’ajoute, ce qui n’est passuperflu, que je ne me désabonne pas : si je dois figurer au pilori des Cahiers, ce ne sera pas en cette qualité. On se désabonne d’une revue sans intérêt, ét j’ai eu bonne envie de le faire au temps où tu nous régalais de tes démélés avec la librairie, ou, sous couleur de littérature, de Bacchus ou de Vers l’action. Mais on ne . boycotte pas; c’est réservé, cela, aux industriels qui met- ° tent le socialisme en bouteille. ou en pantalons. Seulement, __ donne-nous quelque chose qui en vaille la peine, entre _ deux listes de suspects.

Nous lisons dans le Mouvement Socialiste, sous la Numéro 73, du samedi 4 janvier 1902 page 1$ et suivantes Cette absence de cohésion est propice aux pires influences politiciennes. Un parti sans limites précises ni barrières solides, ne peut qu’être envahi par des éléments confus, et corrompu dans toutes ses tendances. Nous n’en voulons pour preuve que l’attitude de certains députés socialistes à la Chambre. Nous nous trouvons, au Parlement, en présence de deux groupes : si l’un, le « Groupe socialiste révolutionnaire », 1 maintient intacte son unité et efficace son activité, l’autre, le « Groupe socialiste parlementaire », se divise incessamment contre lui-même et fait trop souvent le jeu du pouvoir. L’action d’une notable partie des membres de ce der- : nier groupe est manifestement inspirée par leplus détestable esprit de compromissions politiciennes. Muis ces luttes appartiennent au passé, du moins en ce qui concerne le « groupe socialiste parlementaire ». L’obsession ministérialiste a paralysé ses moindres gestes. Nous devons reconnaître la constante énergie du « groupe socialiste révolutionnaire » de la Chambre, formant toujours le même bloc compact, pendant que les autres se dispersaient en actions contraires et affirmant toujours, par ses votes, la nécessité de maintenir intact notre idéal. Nous avons applaudi récemment la ténacité avec laquelle Sembat a lutté contre l’emprunt de Chine, flétri les assas-

| sinats des expéditions coloniales et dénoncé l’ignominie de la « campagne » de Turquie. Ceux-là, du moins, ont sauvé l’honneur. Quelques-uns des autres se sont joints à eux avéc plus ou moins de fidélité. Le reste a paisiblement évolué sous la poussée ministérialiste. Il à franchi le fossé qui, jusque-là, le séparait du reste de la Chambre et, campés parmi les diverses bandes démocratiques, de nombreux députés du groupe parlementaire

. socialiste ne tendent plus guère à constituer maintenant _ que « la fraction la plus avancée » du « grand parti répu- blicain ». Numéro 75, du samedi 18 janvier 1902 Page 110 et suivantes Au Comilé Général. — Il est certain que le manque de tenue d’un certain nombre d’élus socialistes est dû en notable partie au défaut d’organisation des militants; et il est incontestable aussi que dans un parti solidement consti-

_tué de tels écarts de conduite ne seraient pas possibles : il y aurait un contrôle permanent qui ne pourrait être qu’efficace.

_ Mais, ce contrôle — pour les députés du « groupe socialiste parlementaire » dont nous avons signalé l’attitude — __n’existe-t-il pas, par l’institution même du Comité Général, dont ils relèvent théoriquement ? Loin de nous de contester que le Comité Général ne contrôle ni ne blâme! Mais ce contrôle et ce blâme n’ont jamais fait peur à personne en général, et aux députés du « groupe socialiste parlemen- Et c’est cette tactique qui est coupable, cette indifférence qui est insensée. Que les fédérations dont nous parlons | aient jugé sévèrement Millerand et ses amis, soit. Cela prouve leur clairvoyance. Mais qu’elles se prononcent clairement, lorsqu’elles ont à parler, et qu’elles nous délivrent . de l’abominable cauchemar qui pèse depuis deux ans sur . notre parti. En dédaignant de dire leur mot net, elles font le jeu de ceux dont elles réprouvent l’action néfaste; elles encoura-

André Morizet à gent les manœuvres qui se trament à l’abri des motions

\ ‘d’ajournement. Qu’elles se reprennent à l’avenir. Quelles !

fassent tomber l’équivoque dont elles ont tant à souffrir, et elles permettront alors de se rendre bien compte que ceux qui, de bonne foi, prêchent la tactique ministérialiste, peuvent bien avoir une personnalité incontestable, mais qu’ils ne représentent qu’une infime minorité. Ceux-là peuvent, d’un cœur léger, mener leur parti au dispersement anarchique, provoquer des scissions nouvelles, dont ils seront seuls responsables, comme ils le sont, pour une grosse part, des divisions passées! Jouer à P « ennemi du peuple » est un jeu dont le « peuple » se lasse. Il mest ni affections anciennes, ni admirations, ni souvenirs qui puissent prévaloir contre cette part intangible de principes qui f . constituent la base de notre action. Si étrange que puisse paraître notre confiance, il devient, à notre sens, de plus en plus évident, à mesure que les situations se précisent, que l’union socialiste, entre tous les socialistes fidèles au socialisme, et entre ceux-là seulement sera possible, dans un délai qui pourrait ne pas être très Numéro 78, du samedi 8 février 4902 page 259 et suivantes

Le citoyen Rouanet a rappelé les hécatombes ininterrompues dont l’Arménie est le théâtre sanglant. M. Delcassé y a compati comme il convenait, — naturellement. Mais il a objecté qu’on ne pouvait agir que par voie d’entente internationale et que le gouvernement était décidé à ne pas s’attirer d’affaire. Lorando et Tubini méritaient, sans nul doute, un plus puissant intérêt ! La Chambre l’a très bien compris et a fait son sort à l’interpellation Rouanet.

Jlest vrai de dire que par un malencontreux hasard, l’avant-veille, le même citoyen Rouanet avait, dans sa propre circonscription, conférencié, sous la haute présidence de M. Waldeck-Rousseau, assisté du préfet de la Seine, de la municipalité de Montmartre et des représentants des divers ministères. Merveilleux exemple de ce que À

peut le « socialisme de gouvernement »! A la vérité, le gouvernement, deux jours après, ne pouvait s’alarmer beaucoup d’interpellations et questions à lui faites par un

De l’interpellation de M. Georges Berry sur le conflit anglotransvaalien, nous ne dirions rien — le nationalisme anglophobe n’ayant rien de commun avec la solidarité internationale des socialistes pour tous les opprimés — si précisément un député du « groupe parlementaire socialiste », le citoyen Clovis Hugues, n’était venu à la tribune apporter les sentiments de ses collègues socialistes. Singulière intervention! Ne plus pouvoir embrasser ses enfants sans penser aux petits Boers orphelins, est évidemment d’un cœur bien compatissant! Songer au lait falsifié qu’on leur donne est dun Parisien au courant de l’actualité! Mais le « poète » Rostand, déjà, en d’inoubliables vers, s’était demandé « si la rougeole était anglaise cette année ». Est-ce pour de telles

  • fadaises que le Bureau Socialiste International a invité tous les groupes parlementaires socialistes à interpeller leurs Le ministère de « défense républicaine » — si intraitable pour les socialistes — n’a vraiment trouvé contre lui que les paroles enflammées de Zévaès, qui, répondant aux basses injures arrachées à tous les professionnels du patriotisme par la lecture des beaux articles d’Hervé, a rappelé à un silence plus modeste lestenanciers de l’internationalisme capitaliste. Peut-être eùt-il mieux valu qu’il s’abstint d’appels à la reprise des grosses fortunes qui relèvent plus de l’antisémitisme démagogique que äu socialisme révolutionnaire. Mais il n’en a pas moins affirmé avec éclat nos principes internationalistes, en face du nationalisme ministériel. Et de tels actes de courage, la prudence de beaucoup d’élus se réclamant du socialisme nous avait, depuis longtemps, déshabitués !

Contre ces aflirmations, aussi vaines que retentissanies, se dresse, chaque jour davantage, la conscience de classe du prolétariat organisé, d’accord avec le socialisme national

Numéro 80, du samedi 22 février 4902

Le 6 février, au cours de la discussion du budget du Commerce, la Chambre a rétabli l’Office National de Placement en le dotant de la même subvention de 10.000 francs qui lui avait été retirée. Elle l’a fait sur la demande de M. Mesureur, président de la Commission du budget; et c’est M. Léon Bourgeois qui avait obtenu de la Commission cette décision, à l’égard d’un « service qui, à certains moments, admirablement fait, a été une aide considérable donnée à la classe ouvrière ».

Il est assez piquant de voir, par cet exemple, combien certains députés radicaux, qui ne se piquent pas de socialisme, ont une compréhension plus nette et un sens plus exaci que le « ministre socialiste », du but que poursuit la classe ouvrière en s’organisant sur son terrain propre.

Numéro 81, du samedi premier mars 1902 page 394 et suivante

! La scission de Roubaix. — Le Réveil du Nord du 10 février a publié un manifeste « Aux Travailleurs de Roubaix », portant au bas l’adresse du citoyen Carrette, et invitant le prolétariat roubaisien à quitter le Parti ouvrier français pour constituer une organisation locale indépendante, le

Ilne nous appartient pas de nous immiscer dans des querelles locales ; à plus forte raison, quand nous en ignorons les détails, et que nous manquent les plus simples éléments d’appréciation. Il nous est simplement possible d’indiquer l’impression qu’ont dù ressentir avec nous, à l’annonce de la scission de Roubaix, de nombreux camarades. à

Cette impression a été pénible. Au lendemain d’une défaite, à la veille d’une bataille, c’est avec tristesse que nous voyons s’accomplir une œuvre mauvaise de désorganisation. ; Peut-être Carrette avait-il des motifs graves, qu’il na ÿ AU € MOUVEMENT SOCIALISTE ailleurs pas exposés. Il n’importe, Après l’insuccès, c’est un mauvais exemple, c’est un acte qui semble immoral, -que d’abandonner aussitôt des camarades de lutte! Avant le combat, c’est une attitude démoralisante (au moment même surtout où les socialistes de Roubaix venaient de choisir Guesde pour lutter à nouveau contre le grand patron Motte) que de laisser éclater un désaccord, qui auraït pu attendre avant de s’affirmer, qui aurait pu surtout se produire à des heures moins dangereuses pour le socialisme et moins propices aux ennemis de classe du prolétariat. Deux faits aggravent encore la scission de Roubaix. Ce sont d’abord les termes mêmes du manifeste qui attaquent violemment les camarades d’hier de Carrette. C’est ensuite l’article triomphal que Jaurès, qui jusqu’ici laissait ces besognes à d’autres, a consacré à cet événement, doulou- reux pourtant pour le socialisme. Longtemps encore sans . doute nous verrons s’affirmer cette haine implacable contre des socialistes. Mais du moins le prolétariat conscient à apprendra tous les jours à quoi s’en tenir, et, si l’on continue, il finira bien par s’apercevoir que le sectarisme est ailleurs que là où l’on nous avait dit. Numéro 85, du samedi 29 mars 1902 page 590 et suivantes Nous aurons une nouvelle représentation de la comédie franco-russe. M. Loubet, comme jadis M. Faure, ira voir « notre grand ami ». On ignore si le « Parti socialiste français » lui adjoindra son délégué. « Oh! oh! diraïent les tapis de Peterhof, oh, oh! c’est un révolutionnaire ! » Mais ne profanons pas la muse de Rostand, notre grand poète Elle s’en est abstenue, comme le « Parti Socialiste frangais » s’est abstenu de célébrer cette année l’anniversaire de a Commune. Une autre besogne l’occupe : les élections approcbent, il faut « sauver la République »; l’annonce des . candidats d’« union républicaine » emplit les colonnes des journaux qui se recommandent de lui !

Numéro 87, du samedi 12 avril 4902

‘ page 698 et suivantes

En cette orgie de déclarations multicolores, il appartenait aux candidats socialistes d’opposer aux formules redondantes et creuses, derrière lesquelles se cachent les intérêts capitalistes, l’analyse précise des antagonismes économiques, et d’apporter au milieu des rivalités personnelles, de ia concurrence des coteries désireuses du pouvoir, l’affirmation catégorique de nos revendications.

Les caisses socialistes sont, en général, peu garnies, et les comités n’ont pas encore fait grands frais, au moins à Paris. Il est donc assez difficile de se rendre compte, d’une facon générale, des positions prises. Il semble pourtant certain, dès maintenant, qu’au moins en ce qui concerne le

: Parti Socialiste de France, un effort sérieux à été fait. Une affiche-type, imposée à tous les candidats qu’il présente, résume ainsi les principes du Parti

Le Parti Socialiste de France déclare qu’obligation est faite à tous les candidats présentés au nom de l’Unité socialiste révolutionnaire par les organisations et groupes qui la composent de souscrire à la Le Parti Socialiste de France (Unité socialiste révolutionnaire), fraction du prolétariat international organisé, poursuit l”émancipation du travail et de la société sur les bases suivantes Entente et action internationales des travailleurs ; organisation politique et économique du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste,

A l’encontre de ceux qui reculent indéfiniment l’avènement de cette société nouvelle, il affirme que les éléments matériels ou économiques en existent dès à présent et qu’il ne manque à leur mise en train que les éléments humains, c’est-à-dire l’action d’un prolétariat conscient et organisé, possible également dès aujourd’hui.

Parti de révolution, et par conséquent d’opposition à l’État bour-

geois, s’il est de son devoir d’arracher toutes les réformes susceptibles d’améliorer les conditions de lutte de la classe ouvrière, il ne saurait, en aucune circonstance, par la participation au pouvoir central, par le vote du budget, par des alliances avec des partis bourgeois, fournir aucun des moyens pouvant prolonger la domination de la classe ennemie.

Pour les organisations représentées au Conseil central {Suivent les signatures des délégués mandatés à cet effet).

Le candidat des groupes adhérents au Parti socialiste de France dans la circonscription de… et qui a souscrit à la

_ formule ci-dessus énoncée est le citoyen… {Ici le nom du candidat) Vu le candidat.

On peut, sur cette déclaration, avoir des réserves à faire; ne pas croire, par exemple, que le refus systématique du budget doive être élevé à la hauteur d’un principe; penser que les alliances avec les partis bourgeois sont parfois nécessaires, au moins au second tour de scrutin. Il n’en est pas moins vrai que l’obligation faite aux candidats du P.S. de F. d’afficher cette déclaration est une garantie qui fermera la porte aux défaillances individuelles, et. fera d’eux ce qu’ils doivent être, de véritables candidats de classe.

Il n’en sera pas de même des candidats de ce qu’on nomme 4 encore le « Parti socialiste » ; cela est du moins certain pour tous ceux qui ont commencé leur campagne. Il est bien vrai que l’article 15 des résolutions du Congrès de Tours décide que ceux-là seuls seront « considérés comme socialistes qui auront, sous le contrôle de la Fédération qui les présente, signé et affiché la déclaration de principes et le programme du parti ». Il est bien vrai que des avis réitérés invitent « de la façon la plus pressante » les secrétaires des fédérations à se munir des afliches que le Comité interfédéral à fait imprimer. Mais, cette déclaration et ce programme mêmes, que Lagardelle apprécie d’autre part, n’ont que de très lointains rapports avec ceux qu’on nous a donnés jusqu’ici; et si vraiment, comme le porte l’article 30 des , . . résolutions de Tours, le « groupe parlementaire du Parti socialiste français (Unité fédérative), est formé des députés qui ont été élus dans les conditions déterminées par l’article 15 », il y a tout lieu de craindre que, malgré les nombreux succès que ne manquera pas de remporter ce parti, son groupe parlementaire voie difficilement le jour. Encore, s’il ne s’agissait que des candidats étrangers qu’on a vus surgir, par exemple, des antichambres ministérielles, il n’y aurait pas lieu de s’en étonner. Tandis que le propre secrétaire du ministre du commerce, M. Violette, renonce avec une franchise qui l’honore et dont on ne saurait trop lui savoir gré, à l’étiquette socialiste qu’il arboraït il y a quatre ans, pour prendre celle de « républicain démocrate », tandis qu’il répudie nettement l’apparence même d’une soliderité quelconque avec les groupes socialistes de Dreux, on voit, en effet, des comités qui s’intitulent socialistes, aller chercher pour le représenter à Draguignan, contre un socialiste sortant dont la conduite à la Chambre a été irréprochable, comme Allard, le secrétaire particulier du ministre des Affaires Etrangères, M. Netton. S’il leur convient de donner l’exemple d’une aussi scandaleuse inconscience, c’est affaire à eux! J’ignore quel est le programme de M. Netton. Peu importe, et ce n’est pas de lui qu’il s’agit, mais des leaders mêmes du « Parti socialiste ». | Quelque pénible qu’il soit de s’en prendre à des personnalités, il faut bien citer des exemples. Voici un arrondissement de Paris, ie cinquième, dont les deux députés sortants sont « socialistes » ; l’un, M. Gras, intitule sa première afliche : Concentration Républicaine ; l’autre, Viviani, placé entre un nationaliste et un radical, oubliant qu’il n’avait pas, il y a quatre ans, assez d’anathèmes pour ce dernier, le « salue, non comme un concurrent, mais comme un camarade de lutte ». Ce n’est même pas du programme de Tours qu’ils s’occupent ; c’est des « intérêts si légitimes du petit commerce » ; c’est du triomphe « des droits de la Raïson ». Sur leurs professions de foi, comme le disait derniè- rement Parvus, la Déclaration des Droits de l’Homme à remplacé le Manifeste Communiste. Et il ne s’agit pas d’un cas isolé. Lisez les comptes rendus de réunions, les communiqués de la Petite République : la Défense Républicaine y fleurit, la démocratie y coule à pleins bords ; de socialisme, il n’est pas question.

J’ai dit ici comment M. Rouanet, à Montmartre, conférenciait sous la présidence de M. Waldeck-Rousseau. Dans la circonscription voisine, M. Heppenheimer parle à la fin d’un banquet, sous le patronage de M. Mascuraud, président du Comité républicain du commerce et de l’industrie (comité

. radical), qui appuie sa candidature en conviant « tout le commerce républicain de la Chapelle à se rallier à la

; L’exemple vient de haut ; c’est dans la deuxième circonscription &‘Albi, à Carmaux, que le théoricien du « Parti socialiste », M. Jaurès, s’est chargé de le donner.

Quelques jours après l’élection de Bouveri à Chalon-surSaône, on pouvait lire dans la Dépêche de Toulouse (2) un article dans lequel, examinant les conditions de la lutte que venaient de soutenir nos camarades de Saône-et-Loire, il posait d’une facon très nette les règles qui devaient guider les socialistes aux élections de 1902. « Les élections prochaines et la prochaine Chambre, écrivait-il, dépendent,

_ cela est certain, des rapports qui s’établiront entre socialistes et radicaux. Si les deux partis, tout en affirmant cha- cun sa doctrine propre et son programme, partout où ils le jugent utile, savent éviter les polémiques irréparables et s’entendre au second tour de scrutin, la démocratie répu-

Æblicaine et populaire. remportera certainement une belle victoire contre toutes les réactions coalisées. Au contraire, s’ils se font une guerre implacable et se traitent jusqu’au .… bout en ennemis, la réaction passera entre les forces divisées de la démocratie. » Et, opposant à la tactique d’union au deuxième tour de scrutin qui fit jadis triompher dans le

  • Nord le Parti Ouvrier Français, la tactique intransigeante qui venait précisément de le faire battre aux Élections du Conseil Général, il montrait que Bouveri et ses amis avaient très justement adopté la première. « Ainsi, concluait-il, a été gagnée la bataille. Ainsi triomphera aux élections

. prochaines, sous des formes diverses, mais d’un même élan, teute la démocratie. L’élection socialiste et républicaine de

44 (1) La Petite République du 25 mars.

À (2) La Dépêche de Toulouse du 23 août 1901.

Chalon, est un grand signal d’action, d’union et de

Cette belle leçon de méthode socialiste s’est malheureusement perdue.

Tout dernièrement, la Dépêche de Toulouse voulait bien nous apprendre.

L’éditorial signé Pierre et Paul (r) annonçait « Le comité radical de Carmaux vient de donner un bel exemple de discipline et d’abnégation républicaines. Il a décidé de soutenir exclusivement la candidature de notre éminent ami Jaurès et même de combattre toute candidature républicaine, füt-elle radicale, qui pourrait mettre en suspens l’élection du leader socialiste. On se souvient, ajoutait non sans ironie l’auteur, que le Parti Socialiste, par l’organe de M. Jaurès, nous notilia ici même son intention de susciter ici et là des candidatures socialistes, même et surtout dans les circonscriptions à tendances radicales.

Il n’y avait rien à redire… nous ne pümes que souscrire à cette décision… Mais l’exemple de Carmaux vient à son heure. Les radicaux ont commencé. Aux socialistes de

Les socialistes ont suivi ; pas de radicaux contre les socia- listes, pas de socialistes contre les radicaux. (2) « Gette union de tous les républicains s’est faite étroite et loyale, et depuis trois années, le gouvernement, composé de citoyens pris dans toutes les fractions du parti républicain, peut travailler au rétablissement de la paix dans le pays, et étudier les améliorations qu’il convient d’apporter au sort de ceux qui produisent. » (3)

Action commune, programme commun : « Je demanderai pour vous, si je suis élu, dit Jaurès, la réforme dans un sens plus équitable et plus démocratique du système actuel d’impôts, l’établissement de l’impôt général et progressif (2) Sauf dans une circonscription où cela ne peut avoir grande

(3) Discours prononcé à Monestiès (Tarn), par M: Jaurès. La Dépêche de Toulouse du 23 mars 1902.

sur le revenu, la réduction progressive du service militaire en attendant que les armées permanentes puissent être remplacées, etc., etc., je m’associerai à toutes les réformes démocratiques et je défendrai la République et le travail. « Je fais appel à tous les républicains pour assurer le triomphe de la République et de la liberté. Nous pouvons différer sur quelques points pour la résolution des grands problèmes sociaux, mais nous sommes tous d’accord pour dire que la solution de ces problèmes, seule, la République peut la donner. Défendons donc ensemble la République; . que chacun fasse son devoir de républicain. » (1) Certes, nous ne faisons pas à M. Jaurès l’injure de croire que de basses préoccupations électorales ont pu le guider dans cette évolution ; mais nous avons droit d’y voir une marche progressive et ininterrompue vers un but et par des sentiers qui sont peut-être ceux des républicains bourgeois, ; mais qui ne sont pas ceux des socialistes. Et quand il

« rentre le soir un peu fatigué, mais heureux d’une saine et loyale propagande », comme il nous le disait il y à quelques jours, nous avons le droit de dire qu’il a fait d’excel- lente besogne républicaine, au même titre que les radicaux ses voisins, mais que sa pensée éloquente est une soie chan- geante, et que le soleil de la démocratie réformiste et petite “ bourgeoise en tire seul aujourd’hui de chatoyants reflets.

Fraternellement unis dans la lutte, les candidats du

« Parti Socialiste » et radicaux seront sans doute à la

Seront-ils nombreux au Parlement? Faut-il croire à une _ énorme majorité réformatrice, comme on le dit dans les milieux ministériels, ou à un triomphe du nationalisme, comme l’annoncent avec assurance tous les journaux du nouveau « syndicat des mécontents » ? La vérité, sans doute, est entre les extrêmes. Mais s’il nous est permis d’exprimer un vœu, nous souhaitons que les candidats républicains-

_ socialistes obtiennent de très grands succès. » Il y a tout intérêt pour tous à ce que l’équivoque se dissipe, et cela ne peut se faire que par la constitution

définitive du parti de démocratie réformiste en formation, Le sogialisme aura à traverser des jours difficiles. Ce qu’il doit 1balgré tout souhaiter le plus ardemment, c’est que la différenciation se fasse très nette de part et d’autre, pour qu’il maintienne son idéal intact, et pour qu’à la Chambre prochaine, chacun fasse en toute bonne foi la tâche qu’ilse sera imposée. Quant au résultat immédiat, actuel, le nombre des élus vraiment socialistes ne marquera peut-être pas un très grand progrès; il n’y aura sans doute pas non plus d’éclatante défaite. En tous cas, les candidats du Parti Socialiste de France et de quelques fédérations sauveront l’honneur. Ensuite, toute obscurité dissipée, on pourra recoudre et fondre les morceaux du socialisme en une véritable Numéro 90, du samedi 3 mai 1902 page 843 et suivantes Nous y gagnerons, espérons-le, d’être enfin débarrassés du spectre nationaliste, qui fut si souvent agité, et de cette rage de défense républicaine à laquelle nos camarades se 4 laissaient si souvent entraîner. Enfin la République est hors de danger, si tant est qu’elle en eùt couru. « Nous nous en réjouissons franchement, car il y a là tout profit pour (1) Si désireux que je sois de n’engager pas un grand débat sur une incidence, et de ne pas méler le commentaire au texte, on m”accordera la joie de relire cette phrase toute obscurité dissipée, on pourra recoudre et fondre $ ai : les morceaux £ du socialisme en une véritable Il y avait à Orléans un poète lauréat à qui nous devons ces vers: Je voudrais forger des idées Dans le fer, le marbre ou l’airain. Comme on voit tout de suite que ce sacré Morizet est un ouvrier manuel, familier avec les métaphores venues des arts et métiers. Comme il a raison de mépriser Landry et Salomé.

notre cause. D’abord parce que l’affermissement du régime républicain est nécessaire en ce pays à toute marche accélérée dans la voie des réformes démocratiques et sociales. Ensuite parce que la situation respective des partis ne peut que gagner en clarté à l’évanouissement dûment constaté et enregistré du péril nationaliste. En ce qui nous concerne particulièrement, rien ne nous est plus nuisible que ces périodes de confusion et de trouble où le prolétariat se trouve obligé de courir au plus pressé et n’est que trop exposé à prendre la proie pour l’ombre. » C’est en ces termes que le citoyen Dubreuilh, dans Le Petit Sou du 30 avril, donne très justement la conclusion des élections du 27 et résume leur portée au point de vue Les socialistes rentreront à la Chambre sans que leur nombre se soit très fortement accru. Mais le nombre de voix qu’auront groupé leurs candidats marquera sans doute, lorsqu’on en aura fait le recensement exact, une Il faut regretter les échecs survenus. Mais surtout il est pénible que Guesde n’ait pu remporter, dans le Nord, une { victoire, d’ailleurs inespérée ; mais deux de ses meilleurs

  • lieutenants, les citoyens Delory et Ghesquière, augmente- fi | ront sans doute le nombre des élus révolutionnaires, si la * discipline des républicains est autre chose qu’un mot. A Paris, le triomphe de Vaillant, de Dejeante, de Coutant, de Sembat, a montré qu’il n’est pas la meilleure façon d’abattre la démagogie nationaliste que de lui opposer l’idéal socialiste dans toute son intégrité. Le succès écla- ‘ tant — qui sera définitif au second tour — que notre ami et collaborateur de Pressensé a remporté à Lyon, après une campagne admirable de netteté et d’énergie, en est encore une éloquente preuve. Quant aux socialistes ministérialistes, j’exprimais dernièrement ici (r) le vœu qu’ils obtinssent des sièges nom- . breux. Eux non plus n’auront pas diminué le nombre de leurs élus. Mais comme par un arrêt de justice immanente, (1) Le Mouvement Socialiste, 12 avril 1902.

disparaissent ou vont disparaître quelques-uns de ceux qui, dans les Congrès, n’ont échappé que par hasard à l’exécution que méritaient leurs exploits. Jaurès et Briand sont élus, Dans plusieurs circonscriptions de Paris’ et de la banlieue, d’autres candidats sont près de battre des nationalistes, qui semblaient indéracinables, par le jeu naturel de causes économiques dont nous analyserons après les résultats définitifs, l’instructive évolution. Pourtant, dans une autre circonscription parisienne, le citoyen-ministre est en fort mauvaise posture. Peut-être se relèvera-il; nous le souhaitons très sincèrement. Le seul moyen de sortir de l’équivoque où se traîne aujourd’hui le socialisme est de voir à l’œuvre, avec le maximum d’utilité possible, ceux qui préconisent une « méthode nouvelle ». Il faut que l’expérience se poursuive jusqu’au bout, si l’on veut qu’elle soit profitable, et que le prolétariat soit complètement éclairé. Voilà pourquoi nous souhaitons que M. Millerand rentre à la Chambre, et qu’il y rentre avec un grand rombre des siens. Pour les socialistes, cette législature sera d’une importance capitale. Plus clairement que jusqu’ici même, elle : oppose les deux tactiques : l’organisation ouvrière sur le terrain de, classe et le démocratisme réformateur, le socialisme révolutionnaire et le socialisme d’État. Nous ne citerons pas plus aujourd’hui; ma critique ne portait pas seulement sur les articles de Moriset, mais sur la conduite politique de tout le Mouvement; si un autre signataire nous écrit, nous reproduirons les fragments intéressants des articles publiés sous sa Si Lagardelle intervient au débat, je répondrai sur le Pour que nos abonnés s’y reconnaissent, on me permettra de rappeler en bref quelle est ma thèse Les politiciens qui sont, tout à fait nombreux, dans l’Unité Socialiste Révolutionnaire ne valent pas mieux

. que les politiciens qui sont, très nombreux, dans l’Unité Jfédérative : les honnêtes gens qui sont dans l’Unité fédérative — il y en a plusieurs dans l’État-Major et beaucoup parmi les troupes — valent les honnêtes gens qui sont dans l’Unité Socialiste Révolutionnaire — il y en a quelques-uns parmi les chefs et beaucoup parmi les troupes. Je crois en particulier que pour les élections les candidats de l’Unité Socialiste Révolutionnaire font de la cuisine autant que les candidats de l’Unité fédérative les anciens indépendants font des alliances, et le disent; les guesdo-blanquistes font des alliances, et ne l’avouent pas souvent. J’ai reçu le 31 mai la lettre suivante, même en-tête que la première à joindre au dossier du Mouvement socialiste | {Lettre de l’inculpé Morizset) Ledit inculpé prie l’Incorruptible de joindre cette reetification à sa précédente lettre lorsquil dressera son acte. d’accusation. I1 le prie en même temps de croire que, le jour où partira la charrette, le seul souci qu’il emportera, récidiviste impénitent, en y montant avec ses camarades, sera d’avoir obscurci un instant l’inaltérable pureté d’une « Nous y avons lu tous les huit jours avec stupeur que M. Zévaës tous les jours sauvait l’honneur du socialisme = Le nom du citoyen Zévaëès est encore une fois mentionné dans le numéro du 17 mai. C’est la seconde!! ! L’auteur d’une chronique sur les élections a cru devoir signaler la défaite de ce citoyen.

dix-huitième cahier. de la troisième série

Nos jeunes camarades s’essaient aux plaisanteries de Téry; mais Téry a plus de son talent qu’eux.

Je ne veux pas continuer avec le Mouvement Socialiste une polémique ingrate ; au moment où le détachement était devenu nécessaire, je dus opérer le détachement; désormais le Mouvement continuera sa carrière politique ; nous le traiterons exactement comme les autres organes politiques des partis socialistes, ni mieux ni plus mal, comme /a Revue Socialiste, comme la Petite République, l’Aurore, le Socialiste. Au lieu d’une amitié, qui fut sincère, nous aurons, hélas, et encore faut-il qu’ils veuillent, des relations de bonne confraternité. Pas plus tard que la semaïne dernière, nous avons encore acheté les trois premières années du Mouvement pour un de nos abonnés. L’avenir nous départagera. Je n’ai pas de raisons pour taire ce que j’ai toujours dit à Lagardelle, quand je le 1 voyais. Je crois qu’il n’était pas fait pour la politique, ni même pour l’action, mais pour l’étude, pour un certain travail intellectuel; j’attendais de lui des livres, des in octavo, des traités, des manuels; de bons in octavo ne sont pas négligeables: je crois qu’il aurait travaillé utilement l’histoire économique et sociale, juridique, politique; sa thèse devait l’encourager dans cette voie — ou puisqu’il tenait à continuer le Mouvement il devait l”épaissir, au lieu de le rapetisser, le faire mensuel, et non pas hebdomadaire; le garder de toute politique; nous y donner tout bêtement une image fidèle, une exacte narration du mouvement socialiste international; sur tout il devait s’y mettre tout entier, comme je me suis mis tout entier aux cahiers. Il ne faut qu’un métier par homme.

AVERTISSEMENT. — Pour avoir une vue d’ensemble des mouvements populaires et de la grève dite générale qui - troublèrent le pays belge en avril dernier, lire dans le Mouvement Socialiste l’article de M. Émile Vandervelde (numéro du 3 mai). C’est nécessairement une version officielle des événements, — la version ofjicielle du Parti ouvrier belge. Mais c’est un travail complet et bien composé, qu’il faut connaître pour mettre en place les quelques documents et quelques témoignages qui viennent ci-après, ainsi que tous les documents et tous les témoignages qui pourront étre produits ultérieurement dans les Cahiers ou ailleurs.

Jeudi 10 avril. — J’entends à la Monnaie le Crépuscule des Dieux. Après le premier acte, souper aux Mille Colonnes. Puis je rentre dans le théâtre et m’arrête à causer devant le contrôle avec un wagnérien. Au moment où nous allons monter, des cris éclatent sur la place. Le wagnérien regagne son perchoir et je me { Une soixantaine de manifestants sont groupés devant / la Grande Poste, sifilant et braillant. Je distingue dans le nombre beaucoup de gamins. Cinq ou six agents, les cochers des vigilantes (1) qui stationnent devant le ‘ théâtre, un petit nombre de curieux massés devant les tavernes, regardent les manifestants. £ Les braillards s’engagent dans la rue des Fripiers. J’entends tirer des coups de feu; j’en compte neuf. Puis les cris s’éloignent. M’étant approché de la Grande Poste, j’aperçois un rassemblement de curieux devant la vitrine du magasin de cigares dont l’éclairage flam- $ boie tout à côté des Mille Colonnes. Un passant me

— Ils ont démoli la vitrine à coups de revolver pour & forcer le patron à fermer boutique.

Je vais constater les dégâts : la vitrine est trouée de cinq trous; les glaces des Mille Colonnes ont également

L’affolement règne parmi les badauds, et les esprits battent la campagne.

— Les balles sifflaient dans toutes les directions, dit un vieux monsieur; on a tiré au moins vingt coups

— Beaucoup plus, corrigent d’autres badauds.

Dans la même soirée du 10 avril, le fait suivant se

Ce n’est pas moi qui parle, c’est un honorable israélite, voyageur de commerce. — Je passais aux Galeries, vers dix heures du soir, allant de la rue d’Aremberg à la rue de la Madeleine quand je vis s’approcher un petit groupe d’individus débraillés, jeunes pour la plupart, qui chantaïent tour à tour des bribes de la Carmagnole et des refrains obscènes et qui criaient : « Vive le S. U.! — A bas le Roi de Carton! — etc. », en gesticulant d’une manière assez ignoble. Tout dans leur conduite semblait calculé pour écœurer les passants et les boutiquiers. Une trentaine de gamins suivaient ces hommes louches, réglant leur attitude et leurs cris sur les leurs.

Telles furent les paroles de l’honorable israélite, voyageur de commerce.

Ce même jeudi 10 avril, entre 9 et 11 heures du soir, d’autres vitrines furent brisées, l’Institut Saint Louis (collège des Jésuites) fut lapidé, des refrains obscènes et des cris ignobles furent jetés au vent, deux agents

roués de coups, les députés catholiques Woeste et Hoyois menacés dans leurs demeures, par ces mêmes groupes ou par d’autres semblablement composés, cependant que des manifestants pacifiques se promenaient le long des

Il résulta de ces faits la confusion la plus fâcheuse; le bruit courut le lendemain que les manifestants avaient tout saccagé sur leur passage : les petits bourgeois et les boutiquiers, favorables auparavant à la cause du S. U., se mirent à trembler; et je sais des gardes civiques qui se sentirent gouvernementaux.

Vendredi 11 avril. — Un professeur de gymnastique, ancien soldat, me parle des gendarmes que le minis- ! tère a fait venir des Flandres.

— Le ministère catholique a mis des gens à lui dans ‘ toutes les administrations, dans tous les services publics, dans la police, bien entendu, mais surtout dans la gendarmerie. Pour devenir gendarme ici, il faut obtenir du curé de son village un certificat de bonne vie: et mœurs. Les curés délivrent ces certificats à des brutes illettrées qui seront toujours à la dévotion du prêtre. Ces gendarmes vont venir ici comme à une sorte de Croisade. Il se peut qu’il y ait là quelque exagération. Mais j’ai dû constater le lendemain que les gendarmes flamands. étaient d’épouvantables brutes.

Le soir, je ne sortis pas, loin de me douter qu’il y aurait des bagarres aux environs de la Maison du

Peuple. Le lendemain, un père me dit — Mon ils était de garde, hier soir; il a couché en joue les gens entassés dans la Maison du Peuple. Il

  • aurait tiré si l’on avait commandé le feu. Le père et le fils en question sont catholiques. J’ai | rencontré d’autre part des gardes civiques bien résolus à ne pas tirer ou à tirer en l’air. Samedi 12.— Je cause avec un professeur d’histoire, $ ennemi féroce du gouvernement catholique. Il a été de service hier dans la garde civique, maïs loin des bagarres. Sa compagnie a dû rester une partie de la nuit à Ixelles, rue du Champ de Mars, dans la remise d’un loueur de voitures, pour se porter au besoin rue de Naples où habite M. Woeste, avocat, ancien ministre, l’inflexible et tout-puissant leader du parti catholique. — A la Chambre des représentants, quand M. de Smet de Naeyer, chef du cabinet, est sur le point de faire une sottise (c’est un nerveux), M. Woeste quitte son siège, s’approche du banc des ministres, inspire froidement M. de Smet de Naeyer, puis retourne à sa place. — Mon ami le professeur n’eut pas l’occasion de secourir son ennemi M. Woeste. Il dut se résigner à jouer au whist et à pousser des cris d’animaux.

: Peuple pour assister au meeting. J’arrive trop tard au bas de la place du Grand Sablon, un cordon de gardes civiques et d’agents barre l’entrée de la rue Alfred Stevens. Par dessus leurs têtes, sur la gauche, je vois l’immense bâtisse de briques et de fér, aux larges ondulations latérales : des feux électriques rayonnent par les grandes baïes du hall et tout en haut par la cage vitrée de la Salle des fêtes. Alors, j’enfile une petite rue parallèle à la rue Alfred

Stevens et je débouche place de la Chapelle au-dessous de la Maison du Peuple. Même déception qu’en haut: ici également la rue Alfred Stevens est barrée. Dans _ l’espace inaccessible à la foule, des officiers de police, des gendarmes, quelques ouvriers sortis de la Maison du Peuple ét qu’on oblige soit à y rentrer, soit à franchir, pour s’en aller, l’un des deux cordons. La foule est dense sur la place de la Chapelle et dans les rues étroites qui y débouchent: peu de femmes, beaucoup de jeunes ouvriers en veston et en melon, rien que des gens du quartier parlant cet affreux flamand du centre de Bruxelles, qui foisonne de mots % wallons, français et espagnols à préfixes et suflixes (Les ouvriers des faubourgs restent dans les faubourgs. Ici chaque faubourg est une commune indé- : pendante. Quelques faubourgs pauvres ont une Maison du Peuple. Les habitués de la grande Maison du Peuple de Bruxelles sont en majorité des Bruxellois du centre, . des gens de Saint-Gilles et des Ixellois.) « Ie On a renforcé les cordons et la police refouleles gens en haut sur la place du Sablon, en bas sur la place de la Chapelle. D’où quelques cris, injures et brutalités. Mais ce n’est rien encore. à Je descends en ville. Beaucoup de monde sur le boulevard Anspach, maïs rien que des bourgeois qui commentent avec placidité les faits de la veille. La Bourse est pleine de gardes civiques qui fument leurs pipes, jouent aux cartes ou mangent des pistolets (1) au

Je remonte vers la Maison du Peuple. Maintenant la : physionomie du quartier est tout autre. Comme j’arrive place de l’Empereur, une horde fuyante de gamins dé- : . bouche par la rue d’Or, et derrière eux ce sont des gendarmes flamands, êtres monstrueux, surmontés de bonnets à poil, qui chargent à la baïonnette. — Les gamins s’enfuient en sifflant vers la Montagne de la ÿ Cour, les gendarmes retournent vers la Maison du Peuple. Un ouvrier me dit qu’il y a des blessés là-haut. Tranquille, il m’explique qu’au lieu derefouler la foule petit à petit, comme on avait commencé à le faire, on a lâché sur elle des gendarmes à pied et à cheval qui piquent dans le tas. Et il ajoute: — Va pas là-haut, monsieur; mauvais pour toi, sais-tu ? Malgré ce sage conseil, je grimpe la rue d’Or, je ! tourne à gauche dans la rue Haute pour retourner sur ô la place de la Chapelle. La foule s’est reformée après la charge de tout à l’heure, les gens étant sortis de ; leurs refuges, les estaminets et distilleries borgnes qui sévissent au rez-de-chaussée de tous ces logis minables. ; Vers la place, au bout de la rue, une foule épaisse. Un quasi silence ; les hommes ragent et vont les dents serrées. Des gamins sifflent furieusement. Tout à coup des cris de terreur, une ruée aveugle : les gendarmes chargent de nouveau. Je me colle contre un murpour laisser passer le torrent. Voici les terribles bonnets à poil. Deux jeunes ouvriers me poussent dans un estaminet. Redescendant en ville, je croise lesgendarmes, géants massifs, qui s’en reviennent vers la Maïson du Peuple. Aucune lueur d’intelligence sur ces machines à cogner. à Un bon bourgeois m’a dit le lendemain : — Hier soir, j’étais de garde près de la Maison du Peuple. Cn nous a mis dans une petite école. Là on amenait les blessés. J’ai vu deux hommes qui avaient reçu des balles dans le dos, un vieillard à demi tué d’un coup de sabre sur la tête. Nous sommes restés là toute ‘ la nuit. Il semble donc que M. De Mot, bourgmestre de Bruxelles, chef de la police urbaine, (1) sénateur libéral, ayant à sa disposition une milice citoyenne, composée d’êtres généralement sensés et calmes (ne pas confondre Bruxelles avec Louvain) ait préféré, le ven_ dredi 11, le samedi 12 (et aussile dimanche 13) opposer aux manifestants et aux curieux ces animaux féroces Fe qui (j’en ai pu juger de visu), avaient à peine l’appa- À Dimanche 13. — Mon ami le professeur d’histoire me donne une brochure intitulée Constitution revisée de à . la Belgique, publiée à Bruxelles par la Société belge “ . de Librairie, 16, rue du Treurenberg, 1893. J’y lis le . fameux article 47 et je le transcris ci-dessous | Article 47. ) — Les députés à la Chambre des représentants sont élus directement dans les conditions ci-après . Un vote est attribué aux citoyens âgés de vingt-cinq ans () L’état de siège n’ayant pas été déclaré, M. De Mot est seul resté chargé d’organiser les services d’ordre pendant toute la durée des UE (2) L’article 47 ancien était conçu en ces termes AS Article 47. — La Chambre des représentants se compose de . députés élus directement par les citoyens payant le cèns déterminé par la loi électorale, lequel ne peut excéder 100 florins d’impôts directs, ni être au-dessous de 20 florins. »

. es . + . a accomplis, domiciliés depuis un an au moins dans la même commune et qui ne se trouvent pas dans l’un des cas d’exclusion prévus par la loi. , Un vote supplémentaire est atiribué à raison de chacune des conditions suivantes 1° Etre âgé de trente-cinq ans accomplis, être marié, ou veuf ayant descendance légitime, et payer à l’État au moins 5 francs d’impôt du chef de la contribution personnelle sur les habitations ou bâtiments occupés, à moins qu’on en soit exempté à raison de sa profession.

Etre âgé de vingt-cinq ans accomplis et être propriétaire Soit d’immeubles d’une valeur d’au moins 2.000 franes, à établir sur la base du revenu cadastral ou d’un revenu cadastral en rapport avec cette valeur;

| Soit d’une inscription au grand-livre de la dette publique ou d’un carnet de rente belge à la caisse d’épargne, d’au -moins 100 francs de rente.

: Les inscriptions et carnets doivent appartenir au titulaire depuis deux ans au moins.

La propriété de la femme est comptée au mari; celle des enfanis mineurs, au père.

Deux votes supplémentaires sont attribués aux citoyens âgés de vingt-cinq ans accomplis et se trouvant dans l’un des cas suivants A.— Etre porteur d’un diplôme d’enseignement supérieur ou d’un certificat homologué de fréquentation d’un cours complet d’enseignement moyen (1) du degré supérieur, sans distinction entre les établissements publics ou privés.

(1) On nomme ici enseignement moyen ce que nous nommons en France enseignement secondaire. On distingue l’enseignement moyen du degré supérieur (enseignement de nos Lycées et Collèges) et l’enseignement moyen du degré inférieur (enseignement

B.— Remplir ou avoir rempli une fonction publique, ge occuper ou avoir occupé une position, exercer ou avoir exercé une profession privée qui impliquent la présomption que le titulaire possède au moins les connaissances de l’enseignement moyen du degré supérieur. La loi détermine ces fonctions, positions et professions, ainsi que, le cas échéant, le temps pendant lequel elles auront dû être occupées ou exercées. Nul ne peut cumuler plus de trois votes. On a parlé d’agents provocateurs. Il est manifeste # d* que la police n’a point paru soucieuse d’arrêter ceux qui, le 10 avril, cassaient les vitrines à coups de revolver. D’autre part, le dimanche 13, vers 11 heures $ du soir, comme je passais place Saint-Jean, je vis soudain s’élancer l’un contre l’autre en braillant et se col- ES leter avec une mollesse prudente, deux hommes dont

  • lun tenait pour le S. U., à la grande fureur de l’autre.

La foule s’émut, s’ébroua ; un agent tira son sabre. Un oflicier de gardes civiques rétablit l’ordre en faisant ji empoigner les deux hommes. Mais ce fut un empoigne-

_ ment plein de civilité. Un seul agent suflit à cette tâche il emmena par une rue obscure les deux champions qui “ontinuaient à se disputer péniblement comme deux acteurs qui improvisent tant bien que mal parce qu’on a négligé de baisser le rideau en temps voulu.

Lundi 14.— Le soir, pour la dernière fois, on garde les alentours de la Maison du Peuple. Rien que des gardes civiques. Hier soir, me dit-on, ils ont protesté $ vivement contre la brutalité des gendarmes. Tout va

_ mieux depuis qu’on les emploie seuls. Ils forment çà et

_ là des cordons pour barrer les rues. On s’approche à 65 IV.

d’eux pour leur parler, Des dames de tout âge et de toute mine, qui demeurent dans la zone gardée, franchissent le cordon après des pourparlers pleins de complications : un garde, plus ou moins empressé selon l’âge et la mine, reconduit chaque dame à son domicile. Aucun empressement pour reconduire les représentants de l’autre sexe. Un professeur de langues germaniques m’a dit ce jour-là — Ce qui irrite beaucoup de gens dans le vote plural, c’est qu’il facilite la fraude. Il est long et ardu de vérifier si quelqu’un paye cinq francs de contributions ou quatre francs quatre-vingt-quinze. Dévoués au gouvernement catholique, les fonctionnaires chargés de dresser

| les listes électorales en profitent pour classer parmi les pluraux des électeurs qui payent moins de cinq \ francs, mais qui sont bors catholiques. Sans ces fraudes FE électorales, M. Béthune (1) ne serait pas député Mardi 15.— Je retrouve dans mes notes certains chiffres que M. Vandervelde cite parfois dans les Il y aurait en Belgique 930.000 électeurs simples et

473.487 électeurs pluraux disposant de 1.300.000 suf-

Aux Marolles (faubourg de Bruxelles) 100 ouvriers (1) Il fut prouvé aux avant-dernières élections, en 1900, que ° M. le baron Béthune, échevin d’Alost, avait falsifié les listes électorales. Aucune loi belge n’atteint ce délit. ‘ Li

A la Hulpe (Brabant) et à Haut-Fay, 100 ouvriers À Du mercredi 16 au vendredi 18. — Avant-hier, hier à et aujourd’hui, on a gardé autour des Chambres, durant les séances, une longue et large zone dite zone à neutre (une invention de M. De Mot), au grand dam des négociants et boutiquiers qui trafiquent dans ce désert. La frontière idéale de la zone neutre coupe la rue de Namur un peu au-dessus de la maison où je loge, au numéro 19. Vers 4 heures, du balcon de ma & chambre, j’ai pu contempler chaque jour les gardes ‘4 civiques adossés aux maisons ou bien assis sur le bord des trottoirs. Ces défenseurs de l’ordre catholique À “ achètent aux petits porteurs l’édition spéciale du Petit ; Bleu, feuille ultra-libérale, et, placides, en attendant ‘a leur tour de garde, ils fortifient leur esprit d’opposition. ci SA M. Max Hallet, avocat, conseiller communal, homme ea . riche par son mariage, est l’un des trois gardes civiques qui ont refusé de marcher. (1) Refus épistolaire, litté- à __ raire, retentissant. M. Max Hallet, bel homme et de Na : bonne mine, porte un beau frac dans les réunions mon- | daïnes, un veston chiffonné à la Maison du Peuple. D”aucuns lui reprochent ces changements d’uniforme. ù — Mais puisqu’il aime à changer de vêtements, me | disait une dame, pourquoi refuser de s’habiller en ni garde civique? Ça ne lui aurait pas coûté beaucoup, __ puisqu’il a l’habitude, et ça aurait augmenté le nombre a : des bons gardes civiques. Il n’y a jamais trop de bons ee (1) Les deux autres furent M. Deswarte, avocat, et M. Spaak, gardes civiques pour assagir les mauyais gardes civiques et surtout ceux qui ne sont ni bons ni mauvais. Finie, la séance du 18, si fiévreusement attendue, malgré la certitude où l’on était du résultat. Le bloc catholique repousse la revision. Avant le vote, trois représentants, tous trois socialistes, ont parlé pour le

S. U. et pour la revision. Ce sont MM. Smeets et Demblon, députés de Liège, et M. Anseele, député de Gand.

Nous reproduirons in extenso le discours de

Salomé m’écrivait le 3 juin de Bruxelles : Les événements d’avril dernier se sont terminés si brusquement et la vie a d’une façon si soudaine repris son cours de routine et de banalité que l’impression de ces jours étranges ne léur a pas longtemps survécu.

Plus j’interroge, regarde, lis et réfléchis, plus je me

: persuade que l’œuvre du gouvernement catholique est néfaste, et que, somme toute, le Parti Ouvrier belge, qu’il ait agi bêtement et lourdement, ou qu’il ait laissé agir bêtement ou lourdement des avant-gardes brouillonnes, n’a pas manqué en toute cette affaire d’intentions bonnes et généreuses. — Et pour donner aux lecteurs des Cahiers un aperçu de ce qu’a fait, fait et peut faire le gouvernement catholique, je te communiquerai, quand je serai de retour en France, fin juillet, un certain nombre de faits et de documents sur l’état de l’enseignement primaireen Belgique. vi

’ De même que Jean Deck, nous ayant envoyé un premier courrier de Finlande, nous prépare tout un cahier de la Finlande, un cahier d’ensemble, de même je prie instamment Salomé de nous préparer non pas seulement une seconde contribution, de l’état de l’enseignement primaire en Belgique, mais une étude plus vaste, un cahier d’ensemble de la Belgique. Le discours in (2 TU extenso d’Anseele et les documents et renseignements que nous avons déjà de la récente grève générale et de nouveaux documents et renseignements que nous aurions des récentes élections entreraient dans ce ” cahier. J’avoue que le courrier parfaitement sobre que lon a lu plus haut ne me satisfait pas; il me donne ” envie d’en savoir beaucoup plus. Salomé oublie un peu que nous sommes ignorants ; il ne faut jamais nous parler par allusions, mais toujours comme à des gens qui ne savent rien. Il faut commencer ainsi : En Bel-

, gique ily a un roi; une chambre des représentants qui se compose de représentants; une armée qui se compose de soldats; et ainsi de suite.