Petites garnisons
Dans le quatorzième cahier de la troisième série, bon à tirer du mardi 22 avril 1902, nous avons publié de notre collaborateur Félicien Challaye un bref courrier : la Russie vue de Vladivostock, journal d’un expulsé ; le premier jour de ce journal était le vendredi 21 juin 1901, et le dernier le lundi 24 juin.
De Vladivostock Challaye revint, enseigner, à Laval en France ; tout aussitôt je lui demandai un courrier réciproque : la France vue de Laval ; j’entendais par là qu’il y aurait de bons courriers à faire de France et de pays que nous croyons connus ; l’étrange n’est pas toujours au pays étranger ; on ferait d’immenses découvertes chez soi ; on obtiendrait de singuliers résultats, si l’on savait regarder le pays habituel d’un regard inhabité ; regarder la France comme si on n’en était pas ; j’entendais un peu aussi par là qu’une France vue de Laval ne serait pas sans répondre à une Russie vue de Vladivostock, parce que toutes les servitudes ne résident pas en Russie.
Je suis particulièrement heureux que ce nouveau courrier de Challaye soit prêt au moment des élections municipales ; comment se font les élections d’arrondis-
sement et de commune, c’est ce que permet de se représenter un courrier comme celui que l’on va lire ; comment elles se préparent, c’est ce que Challaye lui-même a pu éprouver récemment : il avait accepté de faire à Évreux, autre petite garnison, où il a enseigné, où il a conservé des relations amicales, une série de conférences populaires sur le socialisme ; ces conférences étaient organisées sous les auspices, comme on dit, de la Société de la jeunesse républicaine ; cette Société fait là-bas, si l’on veut, fonction d’Université Populaire ; les conférences étaient fixées à certaines dates ; elles se faisaient le dimanche ; la première conférence, la critique socialiste, alla bien ; c’était la première ; et puis on est habitué à ce que les socialistes critiquent ; c’est même un peu devenu leur fonction sociale, dans le monde bourgeois, par entente mutuelle ; et s’ils ne critiquaient pas, ils auraient l’air de vouloir être des révolutionnaires ; de vouloir changer les habitudes ; un certain instinct conservateur des bourgeois républicains et réactionnaires est flatté quand ils voient que les socialistes critiquent ; c’est signe, évidemment, que rien n’est changé encore ; s’ils ne critiquaient pas, c’est alors qu’on s’inquiéterait ; enfin les bourgeois sont contents de leur courage, comme des dompteurs, de leur libéralisme, quand dans une salle populaire ils écoutent un socialiste critique ; on voit bien qu’ils n’ont pas peur d’un socialiste ; on voit bien qu’ils savent écouter toutes les opinions ; ils n’ont pas peur des idées avancées ; la deuxième conférence, l’idéal socialiste, n’excita presque point de mouvements divers ; le bourgeois aime qu’on lui parle d’idéal ; par une bonne après-midi, ou par une bonne après-dînée,
parler d’idéal réchauffe un peu le cœur ; pendant la troisième conférence, la réalisation de l’idéal socialiste, le conférencier remarqua des mouvements divers ; les gens se regardaient ; une salle très légèrement houleuse ; car si parler d’un idéal après un bon repas réchauffe le cœur, un idéal que l’on parle de réaliser devint singulièrement inquiétant ; Challaye expliquait à ses auditeurs que la révolution sociale, bien entendue, ne fermait pas l’avenir, qu’elle ne prétendait pas instituer un état définitif, stable, arrêté, que le progrès, qui a tant marché, marche et marcherait toujours ; que par exemple il n’était pas défendu d’imaginer que la liberté conduirait tous les jours davantage et que l’on parviendrait à des organisations d’anarchisme croissant, à des anarchies croissantes ; ce mot d’anarchie a, dans les petites garnisons, une extraordinaire valeur d’épouvantement ; les gens se regardaient, gênés, pleins, honteux de se trouver là, d’avoir entendu ce mot, devant tel ou tel, qui l’avait entendu aussi, d’avoir été à une conférence où on avait prononcé, entendu ce mot ; en public ; devant tout le monde ; et en sortant Challaye vit bien que les gens se regardaient, encore, et qu’il y avait quelque chose.
Rentré à Paris, il reçut une lettre de ses amis d’Évreux, lui demandant, au nom de leur amitié même, et dans l’intérêt supérieur de la République, de ne pas faire sa quatrième conférence ; les élections municipales approchaient ; et de telles conférences enlèveraient énormément de voix à la liste républicaine.
Dédié à quelques socialistes sincères qui s’imaginent, aujourd’hui encore, après tant d’expériences
malheureuses, que le radicalisme électoral politique parlementaire fait un acheminement au socialisme ; avis et renseignement aux démocrates soucieux d’étudier dans la réalité le fonctionnement du suffrage universel ; tout le jeu du radicalisme électoral revient à faire tout ce que les électeurs demandent, quoi que ce soit, pour être assuré que l’on aura les voix des électeurs ; hâtons-nous, républicains, de faire de la réaction, pour que ce ne soient pas les réactionnaires qui en fassent.
Faire la psychologie d’une petite ville de 30.000 habitants, située à l’ouest de la France ; décrire sa vie morale, religieuse, politique, sociale, en étudiant les événements qui s’y passent pendant une année ; établir ainsi quelles forces de résistance et quelles forces de progrès s’y combattent ; tel est l’objet de cette monographie sur Laval.
Stendhal disait que pour connaître la France il faut passer huit à dix mois dans une petite ville de province, peu accoutumée à voir des étrangers : Laval répond à cette définition.
Il serait faux de dire que toute la France subisse, comme Laval, la tyrannie d’un état d’esprit catholique et réactionnaire. Mais il faut comprendre en sens large le mot de tyrannie. Quand ce n’est pas le cléricalisme catholique qui opprime les consciences, c’est l’anticléricalisme radical, ou le patriotisme nationaliste, ou le moralisme protestant, ou le socialisme verbal de certains révolutionnaires. Partout des tyrannies occultes limitent la liberté des individus. Partout l’opinion publique, médiocre et lâche, cherche à écraser les initiatives intéressantes. Les hommes qui osent vouloir sont rares partout. Ce qu’il faut aux petites villes pour qu’elles s’éveillent, à la nation pour qu’elle prospère, à
l’humanité pour qu’elle progresse, au socialisme pour qu’il s’accomplisse, c’est un nombre croissant de consciences audacieuses.
la ville
Laval, chef-lieu du département de la Mayenne, est une ville de 30.354 habitants, sur la Mayenne, à 154 mètres d’altitude. Les géographes disent que Laval est à 301 kilomètres de Paris ; les Lavalois pensent que Paris est à 301 kilomètres de Laval.
La ville s’étend sur un double coteau au pied duquel coulent les eaux lentes de la Mayenne. On peut en avoir une harmonieuse vue d’ensemble, du haut du viaduc, haut de 38 mètres, sur lequel passe la ligne de chemin de fer Paris-Brest. Aux matins d’automne surtout, le paysage est évocateur de rêveries et de pensées. Un brouillard léger enveloppe la ville, voilant le détail des rues et des toits ; on aperçoit nettement que les flèches de nombreuses églises et les ruines d’un vieux château. De mystiques sons de cloches traversent les brumes grises. On devine une cité fidèle au passé, vivant de souvenirs, pieuse et féodale. Impression mélancolique, dont aurait su jouir Rodenbach : c’est Laval-la-Morte…
La ville est agréable à habiter. Les quartiers neufs sont d’une élégante propreté. Les vieilles rues sont pittoresques, mêlées de ruelles et de culs-de-sac si étroits que le soleil n’y descend jamais. Quelques monuments historiques éveillent le sentiment des siècles lointains : le vieux château des comtes de Laval, onzième et douzième siècles, très pittoresque, servant aujourd’hui de prison ; la cathédrale de la Trinité, commencée au douzième siècle ; les ruines de fortifica-
tions anciennes, l’imposante Porte Beucheresse, quinzième siècle, couverte de lierres, couronnée de broussailles ; la Maison du Grand Veneur, et d’autres maisons du quinzième et du seizième siècle ; le nouveau château des comtes de Laval, seizième et dix-septième siècles, servant de Palais de Justice ; la Halle aux toiles, élevée au dix-huitième siècle par le comte de la Trémouille. Parfois, en se promenant dans les rues, on a le sentiment précieux d’un contact direct avec les siècles lointains ; l’imagination du passé enrichit l’âme presque autant que la vision d’un pays nouveau : c’est comme un voyage autour de l’histoire.
Les rues sont généralement bien entretenues, mais mal éclairées. On n’allume qu’un réverbère sur quatre les nuits pour lesquelles l’almanach promet l’apparition de la lune, — même quand des nuages en interceptent les rayons. — Dans l’obscurité de la ville, des grincheurs verraient un symbole. L’élégiaque de réverbères, qu’on rencontre à onze heures du soir accomplissant sa médiocre tâche, symbolise d’autres éteigneurs de lumière, plus dangereux. (1)
Aux environs de Laval la campagne est charmante. Les rives de la Mayenne sont exquises, en automne surtout, au coucher du soleil, quand la lune rose s’élève parmi les peupliers jaunis.
les habitants
A qui cherche à faire la psychologie d’une petite ville, les monographies anciennes sont précieuses. Car
(1) On me dit que depuis 1903 les rues sont beaucoup mieux éclairées. Serait-ce aussi un symbole ?
avant le développement moderne des voies de communication, les villes, plus isolées, avaient sans doute une physionomie plus distincte. Pour Laval, nous avons une curieuse étude écrite en 1807 : « La topographie médicale de la ville de Laval, par M. J.-B. Denis Bucquet, médecin. » (1) Ce petit livre, d’une saveur antique, fleuri de citations d’Hippocrate, nous renseigne sur tous les aspects de la vie lavaloise au temps du Premier Empire. L’auteur, en bon déterministe, explique par le climat uniforme et mou du pays « le tempérament lymphatique bien prononcé » des habitants, comme aussi, au point de vue moral, « cette tranquillité flegmatique propre au tempérament pituiteux ». Voici quelques-uns des traits par lesquels il caractérise le Lavalois : « Le Lavalois vit trop près de la nature ; sa civilisation se borne à vivre paisiblement en société, étranger à toutes ces passions qui remuent fortement le cœur de l’homme, et tirent les individus de leur sphère particulière pour les lancer dans le tourbillons des affaires générales. Les sciences, les arts et les lettres ne lui sont connus que de nom. Nul peuple n’est plus que lui attaché à son sol, à ses pénates, à ses coutumes ; il ne voit rien au delà ; hors de sa famille et de ses habitudes, il n’y a rien pour lui. — Un Lavalois ne fera jamais ce que font les autres, il ne suivra jamais son impulsion ; et n’osera rien entreprendre sans s’être assuré un nombre d’imitateurs ; il craint toujours les suites, les conséquences ; si quelqu’un s’écarte de la ligne tracée, on le montre au doigt, il encourt la censure
(1) Bulletin de la Société des Études Scientifiques d’Angers, 1803. — Angers, Germain et Grassin, 1899.
générale et devient l’objet de tous les regards comme de toutes les conversations… — Le Lavalois a un caractère indolent qui touche le mélancolique ; ses sensations sont peu vives et encore moins profondes ; ses idées sont peu nombreuses et peu rapides ; il articule mal et traîne ses mots. Il a le jugement sain, mais point d’esprit ni d’imagination… S’il éprouve le sentiment de la haine, c’est avec modération, mais persévérance… »
Ce portrait du Lavalois de 1808 ressemble étonnamment au Lavalois de 1902. Deux traits surtout sont à retenir, comme toujours vrais : l’indolence des habitants, leur crainte de l’opinion publique.
Ce qui frappe quand on arrive à Laval, c’est la lenteur avec laquelle la vie se déroule. — A Paris, à Londres, à Chicago, les gens se pressent dans les rues, à pied, en voiture, à bicyclette, en tramway, en omnibus ; chacun court à son travail, à son plaisir, à la satisfaction de ses besoins, à la réalisation de ses rêves ; emporté dans cette agitation formidable, on est comme nécessairement entraîné à agir. Et à voir se succéder dans la foule les êtres les plus divers, tant de costumes, tant d’attitudes, tant d’expressions, on sent s’étendre son intelligence, on définé la complexité des âmes, on a pitié de leurs mille façons de souffrir. Puis on s’instruit à regarder les affiches nouvelles, les devantures constamment changées des magasins innombrables. Tout suggère le sentiment philosophique, tour à tour délicieux et angoissant, de la fuite rapide des jours… — A Laval, nul mouvement dans les rues, sauf aux heures où les ouvriers vont à leur travail ou en reviennent. Les gens se promènent lentement, lentement. On se fait remarquer en marchant vite. Ce sont toujours les mêmes personnes qu’on rencontre aux mêmes endroits ; ce sont les mêmes affiches qu’on aperçoit aux mêmes carrefours ; ce sont les mêmes devantures qu’on regarde aux mêmes magasins. Nul travail ne presse : on met des semaines à paver une petite rue ; on demande plusieurs jours pour exécuter la moindre commande. — Dans cette vie somnolente, l’immobilité l’emporte sur le mouvement. Toute conservation paraît bonne, tout changement paraît odieux.
Dans la petite ville somnolente, la plupart s’ennuient. Étonnante maladie que l’ennui : il serait si facile de ne pas s’ennuyer, en travaillant et en aimant : le travail donne la certitude d’être utile, l’amour appelle l’amour ; la joie d’être utile, la joie d’être aimé suffiraient à remplir la vie. Et il y a encore toute la science et l’art ; il y a la joie de s’intéresser à toutes les complexités de l’humanité et de l’univers. Dans la petite ville, on n’est pas assez cultivé pour prendre grand plaisir à ces jouissances intellectuelles ; pas assez généreux pour se consacrer à une grande cause qui serait à tous les instants une nouvelle raison de vivre. On cherche à éviter l’ennui en introduisant, dans son existence monotone, la diversité dont elle manque, par ce qu’on nomme des distractions. Distractions médiocres et elles-mêmes somnolentes : à Laval, le jeu préféré, l’art du pays, c’est la pêche à la ligne. Les hommes jouent aussi aux cartes, dans les cercles et dans les cafés. Les femmes se font des visites à leur jour : dans des salons mal éclairés, on potine sur les uns et sur les autres ; on cause des décès et des mariages, mais surtout du temps et des domestiques. Pauvre petite vie mondaine, touchante à force d’être mesquine : un jeune professeur
nouvellement arrivé me raconte la première journée des visites faites aux femmes de ses collègues : l’une n’a pas fait allumer de feu et a oublié de mettre du pétrole dans ses lampes, parce qu’elle pensait que la pluie arrêterait les visiteurs ; une autre s’est déjà déshabillée parce qu’il est tard, six heures du soir ; un vieux professeur, qui a des filles à marier, conseille le mariage à son jeune collègue et lui précise le chiffre de sa fortune. Pendant l’hiver, au plaisir des visites se mêle le plaisir de quelques dîners et de quelques bals. Les hommes en profitent pour faire la cour aux femmes ; et ensuite ils se plaisent à annoncer à tous leurs bonnes fortunes : la fatuité des mâles est un des spectacles les plus écœurants que donne la province, pour qui aime d’un cœur tendre les intimités de l’amour.
Dans cette vie si lente que toute énergie s’y endort, il n’y a plus d’autre règle d’action que le respect passif de l’opinion publique.
Plus un milieu social est étroit, plus s’y fait sentir la contrainte de la société sur l’individu. La psychologie de la petite ville confirme cette loi sociologique.
Dans la petite ville tout le monde se connaît. Les familles établies depuis un certain temps ont passé des années à se visiter, à s’étudier, à se rapprocher ou à se haïr. Les nouveaux venus sont vite connus et classés. L’œil du citadin, habitué à l’aspect familier de la ville, a vite distingué l’étranger de passage, celui qui, ne sachant où aller, hésite aux coins des rues. Si l’étranger paraît se fixer, l’indigène a vite fait de se renseigner sur lui, de connaître sa profession, son milieu, ses idées politiques et religieuses. Le nouveau venu, accueilli d’abord par la curiosité de
tous les regards, devient bientôt l’un de ces passants dont on attend la rencontre, objet accoutumé des sensations visuelles d’autrui.
Dans la petite ville tout le monde se connaît, et chacun constamment cherche à savoir ce que font tous les autres. Chez soi, derrière les rideaux de la fenêtre, on regarde les passants, et à leur costume, à leur allure, on cherche à deviner où ils vont. On se pose la même question au sujet des gens qu’on rencontre dans la rue : si M. X… passe aujourd’hui rue du Gué-d’Orger ou rue du Pin-Doré avec un chapeau haute forme sur la tête, c’est sans doute qu’il va faire visite à madame Y…, ou assister à l’enterrement de M. Z… On remarque avec soin les gens que vous saluez, ceux que vous arrêtez dans la rue, ceux avec qui vous vous promenez. On interprète l’amplitude des coups de chapeau, la tendresse des sourires ; on cherche à deviner les sympathies et les antipathies.
Si un jeune homme et une jeune fille ou une jeune femme causent ensemble dans la rue, — avec cette bonne familiarité anglo-saxonne qu’il faudra bien réussir à introduire dans nos mœurs françaises, — tout de suite on imagine un mariage ou un adultère. Ce qu’on ne constate pas directement, on l’entend dire. Le bavardage est une des distractions préférées de la petite ville : c’est des autres surtout que l’on cause, de leurs faits et gestes, de leurs intentions, de leurs sentiments supposés. Tous les endroits où l’on se rencontre deviennent des potinières où s’échangent les nouvelles : les salons, les cafés et les cercles ; le Trimard, la place sur laquelle tous se promènent en été ; le tennis du préfet, celui du secrétaire général ;
l’Hôtel de Paris et l’Hôtel du Grand Dauphin, où dînent les fonctionnaires célibataires ; le marché du samedi, où les dames se retrouvent ; la Halle aux poissons, qu’elles fréquentent le vendredi. — Quelques personnes se font une gloire d’être informées de tout ce qui se passe ; elles colportent partout ce qu’elles viennent d’apprendre. Elles confient à d’autres, sous le sceau du secret, ce qu’on leur a confié à elles, sous le sceau du secret. — Le contraste est saisissant, entre la lenteur de la vie provinciale, et la rapidité avec laquelle circulent les moindres bruits.
Pour comprendre la petite ville, il faut attacher à ces commérages la plus grande importance : ils résument toute la vie mentale et sentimentale de la plupart des habitants.
L’information de chacun sur tous est minutieuse, et généralement exacte ; l’interprétation des faits est beaucoup moins sûre. La méchanceté, la vanité, la jalousie sont constamment causes de graves erreurs psychologiques. Le parti pris de juger avec malveillance est fréquent ; on accepte presque toujours la version la plus défavorable. A force d’étudier les autres on pourrait devenir psychologue dans la petite ville, si l’on apportait à ces analyses un peu d’indulgente sympathie.
Cette perpétuelle surveillance d’autrui caractérise la province ; mais elle se retrouve aussi à Paris, dans certains quartiers isolés, dans certains milieux fermés. La province est un état d’esprit autant qu’une expression géographique.
Dans la petite ville, chacun constamment cherche à savoir ce que tous les autres font ; quand il faut agir,
chacun se préoccupe d’abord de ce que les autres diront. Le sentiment fondamental des habitants, celui qui oriente toute leur vie psychologique, c’est le souci, la crainte, le respect, la hantise de l’opinion.
La plupart cherchent à désarmer la critique, à éviter qu’on parle d’eux, en se conformant à tous les usages, en faisant, comme on dit, ce qui se fait. — Le même mot condamne les grosses malhonnêtetés et les généreuses initiatives : on en parlerait ; cela ne se fait pas… Ce qui se fait, c’est une suite monotone de petits actes égoïstes, mesquins et plats ; ce qui se fait, c’est d’être méprisant vis-à-vis des petits, et rampant devant les forts ; ce qui se fait, c’est de n’éprouver et de n’exprimer que des sentiments artificiels, d’ignorer toutes les naïvetés, toutes les vaillances, toutes les tendresses. — La vie dans la petite ville est une quotidienne éducation de la lâcheté.
Et c’est aussi une quotidienne éducation de la vanité. On cherche moins à être heureux qu’à être envié. Paraître riche ou influant, tout est là. L’idéal, c’est d’arriver par protection à une fonction honorifique où il n’y ait rien à faire. — On se soucie moins d’avoir un mérite réel que d’obtenir une distinction banale, signe d’un mérite prétendu. On s’aplatit devant les gouvernants qui peuvent par des rubans récompenser les platitudes. Que de bassesses on commet pour obtenir la croix d’honneur! Les belles carrières dissimulent de laides vies.
Dans ce concours de vanités, certains arrivent à se distinguer par une vanité plus outrancière. Le snob provincial cherche à attirer sur lui l’attention de tous. Qu’il arrive à se faire inviter aux soirées intimes de la
Préfecture, ou à forcer les portes d’un salon réactionnaire, qu’il séduise la femme d’un ami, qu’il arbore une nouvelle cravate ; il sait qu’on en parlera : il est heureux.
Rares sont, dans la petite ville, ceux qui ne craignent ni ne se réjouissent qu’on jase sur eux ; rares sont ceux qui ne soumettent leur conduite qu’au fier jugement de leur idéal personnel ; rares sont les esprits libres et les consciences audacieuses. L’action morale la plus urgente, c’est de donner l’exemple d’une calme révolte contre la tyrannie de l’opinion, contre les préjugés inintelligents et les partis pris égoïstes de la foule bête et jalouse. Malheur à ceux par lesquels il n’arrive pas de scandale ! Il faudrait que dans toutes les petites villes la morale ibsénienne fût prêchée ; que partout fût lu, commenté l’Ennemi du Peuple :
« La majorité n’a jamais raison. Jamais ! C’est là un de ces mensonges sociaux contre lesquels un homme libre doit se révolter. Qu’est-ce qui forme la majorité ? est-ce les gens intelligents, ou les imbéciles ? Je suppose que nous serons tous d’accord pour dire que les imbéciles forment une majorité horriblement écrasante ! Est-ce une raison pour que les imbéciles règnent sur les intelligents ?…
« Quelles sont les vérités que la majorité proclame ? des vérités tellement vieilles qu’elles sont décrépites. Or quand une vérité est devenue si vieille, on ferait mieux de l’appeler un mensonge, parce qu’elle est sur le point de se transformer en mensonge !…
« L’homme le plus puissant du monde, c’est celui qui est le plus seul. »
les groupes sociaux
Le mouvement économique n’est pas encore assez développé à Laval pour que les classes y soient nettement différenciées. La grande industrie, le grand commerce sont encore inconnus ; la moyenne industrie fait à peine son apparition ; la petite industrie et le petit commerce dominent. Les ouvriers peuvent encore assez facilement devenir petits commerçants ; les petits commerçants peuvent encore assez facilement devenir petits patrons. Les industriels se différencient à peine de leurs contremaîtres, surveillent en général eux-mêmes leurs usines, travaillent avec leurs ouvriers. Dans les environs, beaucoup de paysans possèdent les terres qu’ils cultivent. Les Lavalois adressent au socialisme l’objection courante que la propriété est la récompense du travail et de l’épargne ; et s’ils ne sentent pas l’erreur monstrueuse d’une telle affirmation en présence du développement du capitalisme moderne, c’est qu’ils peuvent invoquer, à l’appui de cette prétention loi économique, des exemples empruntés à l’étroite expérience de leur petite ville.
Cependant on peut déterminer dans la population certains groupes, différenciés surtout par leur effort pour se distinguer des autres. Un penseur hindou, mon ami Lala Baij Nath, remarque judicieusement que le système des castes repose sur des sentiments d’un caractère universel : en Europe comme dans l’Inde, les classes dites supérieures cherchent à se constituer en castes héréditaires fermées. A Laval, c’est une vanité commune qui rapproche les membres d’un même
groupe social ; c’est leur mépris réciproque qui distingue les uns des autres ces groupes sociaux. D’abord la noblesse. Elle comprend quelques authentiques nobles d’Ancien Régime, des nobles de l’Empire, et aussi plusieurs roturiers enrichis, qui ayant ajouté à leur nom le nom de terres achetées par eux. Quelle que soit leur origine, ils ont tous le même désir de constituer une petite société aristocratique fermée : madame de B…, dont le mari est à la fois noble et fonctionnaire, reçoit le vendredi les fonctionnaires et le mercredi la noblesse.
Les fonctionnaires constituent aussi un groupe social assez distinct : ils se visitent, participent aux mêmes cérémonies officielles, se rencontrent au bal de la préfecture. Un sentiment les rapproche, une vanité vraiment comique : l’orgueil d’être fonctionnaire, — plus grotesque encore que l’orgueil d’être noble. Le préfet invite un jour à un bal officiel la femme et les filles d’un grand marchand de nouveautés, ayant reçu d’ailleurs une excellente éducation ; dans le monde des fonctionnaires cette audace fait scandale.
Nobles et fonctionnaires : ces deux groupes sociaux occupent à Laval le devant de la scène. Ils empêchent presque de voir deux autres groupes, beaucoup plus importants à tous points de vue : les petits commerçants et les ouvriers. C’est dans le milieu aristocratique et dans le milieu fonctionnaire que s’élabore surtout cette opinion publique à laquelle presque tous obéissent. Le Lavalois a un égal respect pour les titres de noblesse et les décorations gouvernementales, pour ce qu’on appelle les grands noms, et les hautes situations.
D’ailleurs presque tous les Lavalois, quel que soit leur groupe social, sont catholiques ; beaucoup sont
catholiques pratiquants. Il y a une trentaine de protestants, une seule juive, un tout petit nombre de libres-penseurs. L’opinion publique, que tous redoutent, subit à la fois l’influence des préjugés aristocratiques, officiels, et catholiques.
les journaux
Les journaux, à Laval comme ailleurs, sont des entreprises commerciales, destinées à faire vivre quelques journalistes, et à rapporter des rentes à quelques capitalistes. Pour être lus, ils doivent faire connaître au public local les faits auxquels celui-ci peut s’intéresser, et lui présenter les idées susceptibles de lui plaire. Les journaux subissent l’influence de l’opinion, mais, en l’exprimant, ils contribuent à la rendre plus précise et plus agissante. La crainte de la presse est une des formes les plus caractéristiques de la lâcheté lavaloise. Les journaux lavalois se distinguent des journaux des grandes villes par la place considérable qu’ils accordent aux menus événements du lieu. On peut y lire des nouvelles de cette importance :
Malaise. — Lundi soir, une dame âgée s’est trouvée mal sur la place de la Préfecture. Néanmoins peu après elle a pu sans trop de peine regagner son domicile.
(Avenir de la Mayenne, premier février 1903)
On peut y lire des allusions aux potins locaux, ainsi formulées :
On connaît les relations adultères qui existent depuis quelques mois entre la femme B.. et son ami G… A la requête du mari, les amoureux ont été pincés…
(Avenir de la Mayenne, 16 février 1902.)
Au point de vue politique, le groupe des journaux réactionnaires est de beaucoup le plus important : toutes les nuances de l’opposition s’y trouvent représentées.
La Mayenne (le Nouvelliste de Laval et du département), cinq centimes, paraît tous les soirs sauf le dimanche. C’est le journal catholique-clérical ; le journal des congrégations. Il est résolument hostile à la République laïque, à tous les fonctionnaires, à tous les républicains ; résolument hostile à l’évêque nommé par l’État républicain. Journal d’une extrême violence et d’une sournoise perfidie, mêlant les attaques brutales aux calomnies ingénieuses. Il prêche toutes les formes de la haine catholique et chauvine : la haine des Juifs, des protestants, des libres-penseurs ; la haine des Allemands, des Italiens, des Anglais, de tous les étrangers. La lecture de cette feuille immonde est extrêmement instructive : elle révèle l’opposition de la morale catholique actuelle, vide de toute bonté chrétienne, et de la morale chrétienne primitive, dont l’esprit continue à animer les philosophies laïques et révolutionnaires, pacifiques et fraternelles.
La Mayenne, étant le seul journal lavalois paraissant tous les soirs, est fort lu ; c’est par elle qu’on apprend les événements nationaux ou mondiaux de la journée. La première version qui circule est souvent déformée par la partialité du journal clérical ; l’opinion en subit une empreinte que ne suffit pas toujours à effacer la connaissance exacte des faits, apportée le lendemain à deux heures du soir par les journaux de Paris.
Le Courrier du Maine, hebdomadaire, paraissant le
dimanche, est le journal royaliste. Il attaque aussi la République, les républicains et l’évêque. Il garde cependant plus de tenue que la Mayenne, montre parfois un peu plus d’impartialité. Les grosses calomnies qu’il veut répandre sans en prendre la responsabilité, il les emprunte à la Mayenne.
Dans le même groupe des journaux réactionnaires violents, il faut ranger le Patriote de la Mayenne, qui parut, hebdomadairement, pendant la période électorale : (1) organe nationaliste, ardent, injuste, tout plein d’attaques personnelles, mais intéressant, souvent spirituel, le moins écrit des journaux lavalois.
Il faut faire une place à part dans la presse locale à l’Écho de la Mayenne, paraissant tous les matins, sauf le lundi. D’une tout autre nuance que la cléricale Mayenne, l’Écho est le journal catholique officiel, le journal épiscopal. Il défend l’évêque ; il n’attaque qu’avec modération la République, parle avec éloge du préfet et des républicains modérés lavalois. Organe honnête d’apparence, mais bêtement honnête ; froid, terne, pleurard, geignard, le plus ennuyeux des journaux lavalois. Généralement l’article de fond est une sorte de sermon morose, fait de lamentations sur le malheur des temps. Les informations sont d’une stupidité prodigieuse. Un article du rédacteur en chef nous apprend que le Japon est un pays sauvage :
Le traité de la chrétienne Angleterre avec le Japon polythéiste, sauvage, et à peine civilisé, est une honte et un scandale.
Un article paru au moment de la grève générale des mineurs peint avec des couleurs charmantes la situation des travailleurs du sous-sol :
Peuvent-ils accuser les pouvoirs publics de n’avoir jamais rien fait pour eux ? Certes, non ! Un édit de Henri IV, promulgué le 14 mai 1601, prescrit de retenir un trentième de la recette totale de chaque mine, d’établir un compte spécial du produit de ces retenues, et d’employer le fonds à l’entretien de prêtres, de chirurgiens, et à l’achat de médicaments.
A la première lecture, j’avais pris cet article sérieux pour une aimable fantaisie d’Alphonse Allais…
Le grand journal républicain modéré est l’Avenir de la Mayenne, daté du dimanche, paraissant le vendredi ; quatre pages, dont deux d’annonces ; dix centimes. Ce journal, assez bien rédigé, soutient non sans habileté une politique d’union républicaine. Ses patrons politiques et financiers appartiennent à ce parti qui se nomme progressiste parce qu’il s’oppose à tout progrès. L’Avenir est en même temps le journal de la préfecture : or, à travers la succession des ministères contradictoires, le préfet est ou doit paraître ministériel. Les rédacteurs de l’Avenir sont personnellement des républicains avancés, très sympathiques à l’École laïque, résolument anticléricaux : le rédacteur en chef a jadis écrit des articles ardemment révolutionnaires dans un journal socialiste au temps de la Commune. Enfin une partie des lecteurs de l’Avenir est catholique et modérée ; une autre est plutôt radicale et anticléricale. — Il faut beaucoup de diplomatie pour maintenir l’accord entre
(1) Interrompu quelques mois, le Patriote a recommencé à paraître régulièrement toutes les semaines.
ces éléments opposés. Pour rapprocher tous ses amis en un même sentiment de républicanisme atténué, l’Avenir attaque à la fois les royalistes ou les nationalistes, adversaires de la République, et les socialistes, destructeurs de la patrie, de la famille et de la propriété. Par de savants appels à l’histoire, il critique la Monarchie et l’Empire ; il triomphe quand une crise de « patriotisme » verbal unit tous les républicains « patriotes » de la Chambre contre les internationalistes de l’Extrême Gauche. Quand un conflit s’élève entre le Ministère et les progressistes, entre les modérés et les radicaux, il cherche à l’atténuer, fait appel à la bonne volonté de tous. Dans les cas graves, tiraillé entre des intérêts contradictoires, il se contente d’exposer les faits, de citer les textes ; ce conflit de tendances opposées arrive ainsi à donner au journal un certain air d’impartialité, d’honnêteté… C’est dans la politique locale que se manifeste le mieux cet ingénieux esprit d’union républicaine ; par exemple, dans la passionnante question des processions, ne pouvant réclamer leur suppression sans blesser ses patrons progressistes et ses lecteurs catholiques, ne pouvant invoquer en faveur de leur maintien l’intérêt de la religion sans choquer certains lecteurs anticléricaux, l’Avenir résout élégamment la difficulté, en réclamant qu’on les laisse libres, parce qu’elles
sont agréables à voir, font la joie des parents et surtout celle des enfants,… font marcher le petit commerce.
Remarque importante : les rédacteurs de l’Avenir
connaissent le fait historique de l’innocence de Dreyfus ; pourtant ils écrivent :
L’Avenir de la Mayenne n’a jamais été dreyfusard, et nous considérons ici cette épithète comme injurieuse.
Reste enfin le Journal de Laval et de la Mayenne, « organe politique, agricole, départemental », paraissant les mardi, jeudi, samedi et dimanche, cinq centimes. C’est le journal le plus avancé du pays, se disant radical et anticlérical, d’ailleurs fort mal rédigé. L’un des collaborateurs du journal radical, celui qui y écrit, sous un pseudonyme, les articles de haute philosophie politique, est un chanoine bien connu à Laval pour l’audace de ses idées et la liberté de sa conduite. Ami personnel de certains républicains notoires, le chanoine soutient avec complaisance cette thèse, que, le Pape ayant conseillé de se rallier à la République, les catholiques disciplinés doivent devenir des radicaux. Trois jours après avoir informé ses lecteurs qu’il venait d’être choisi comme correspondant pour la Mayenne par le Comité exécutif du Parti radical-socialiste (28 décembre 1902), le Journal de Laval annonçait avec joie qu’un de ses meilleurs amis, le chanoine D…, venait de recevoir la bénédiction du Pape, et il publiait complaisamment, en première page, le télégramme du cardinal Rampolla (premier janvier 1903). A ce propos, le journal modéré, l’Avenir, écrivait assez justement :
Notre confrère a toutes les chances. Les honneurs pleuvent sur lui de tous les points cardinaux. Être distingué par un libre-penseur comme Henri Brisson, et recevoir trois jours après la bénédiction du Pape, voilà assurément
qui n’est pas banal. Faut-il conclure que nous assistons à la formation d’un nouveau parti, le parti radical-socialiste-ultramontain, avec notre confrère de la Rue du Lieutenant pour organe et pour grand-prêtre le chanoine D… ?
Il est remarquable, en tout cas, que le radical-socialisme lavalois, quand il cherche à se déduire de principes philosophiques, se réclame surtout des instructions pontificales.
Ainsi, à Laval, le groupe des journaux réactionnaires est de beaucoup le plus important ; les seuls journaux paraissant tous les jours sont les deux organes catholiques des deux nuances opposées ; des deux organes républicains, l’un n’est qu’hebdomadaire, l’autre est si mal rédigé qu’il compte à peine, et d’ailleurs tous les deux subissent des influences progressistes ou catholiques. La conscience collective de la petite ville s’exprime par la presse locale ; et à son tour elle subit l’influence de la presse locale. Par les journaux se précise et se fortifie la tyrannie de l’opinion.
la vie religieuse
Dans la petite ville, peuplée presque exclusivement de catholiques, dont beaucoup sont pratiquants, ce sont les questions religieuses qui s’imposent d’abord à l’attention. Non pas que le sentiment religieux soit sincère et profond ici ; non pas qu’il pénètre les cœurs et crée de nouvelles manières de vivre. A Laval, comme ailleurs, il y a peu d’âmes chrétiennes. Mais la religion est une de ces conventions généralement
acceptées, auxquelles les individus doivent obéissance. Il est convenable d’être catholique.
Tout révèle, à Laval, l’importance du catholicisme : le grand nombre des églises et des chapelles ; la fréquence des prêtres dans les rues, leur allure orgueilleuse et dominatrice ; la multiplicité des niches à saints dans les maisons des vieux quartiers ; l’abondance des croix et des christs aux carrefours des routes dans la campagne. — Le dimanche, hommes et femmes vont à la messe et aux vêpres, en beaux habits, fiers d’exhiber leur luxe provincial, heureux d’humilier les pauvres. C’est d’un paganisme inférieur, mesquin et triste. Dans les églises, au premier rang triomphent les riches, les mondains, les oisifs, les puissants, les gens arrivés… tous les ennemis de Jésus. — Rien de commun entre le catholicisme des Lavalois bien habillés et le christianisme des guenilleux suivant Jésus le long du lac de Tibériade.
L’aspect de Laval est surtout extraordinaire les deux dimanches après la Fête-Dieu : les fenêtres sont ornées ; des reposoirs se dressent au coin des rues. Des sociétés catholiques passent, portant haut leurs bannières, précédées de fanfares bruyantes ; des prêtres les conduisent, marchant au pas, militairement, comme s’ils allaient à la conquête du monde. Des processions se déroulent lentement, suivies de foules immenses. On éprouve quelque frisson à voir passer ces masses sombres : le catholicisme apparaît d’une réalité redoutable ici, fort des cerveaux de tous ces fidèles, de leurs bras et de leurs poings. Presque tous se découvrent. Les rares spectateurs qui n’ôtent pas d’eux-mêmes leurs chapeaux sont parfois encore contraints
ces luttes de charlatans. Il s’y fût précipité de bonne foi jadis : il y eût trouvé la victoire. Son disciple bien-aimé, Dominique, se présente pour le remplacer dans l’épreuve du feu. Le prieur de Saint-Marc se trouve ainsi vaincu par le plus simple de ses frères. Consummatum est. Le peuple ne croit plus en lui. On fausse les votes à la Seigneurie. La foule se rue contre le vaincu, l’accable de coups et d’outrages, en attendant qu’il se renie lui-même dans la chambre de torture. Le repos ! Le repos ! Il implore le coup de grâce.
Quand Dieu même, mon Dominique, m’ouvrirait ces régions brûlantes, où ton cœur te transporte déjà, je repousserais cette extase. Je ne veux plus que dormir!… Dormir!…
Encore un prodige pourtant avant le dernier sommeil. Sandro Botticelli et Francesca, qui s’aiment et qui vont vivre, se prosternent, devant ce bûcher, à douter de la vie, de l’amour, et c’est le vaincu lui-même qui leur rend l’espérance de vivre.
… La vie ! oui, je vous rends à elle. Je vous donne à elle tous deux. Je vais mourir et vous allez vivre, apprendre ce que je n’ai pas su. Malades, j’ai voulu guérir les autres. J’ai voulu étouffer la nature sous une discipline féconde. Elle triomphe et je suis vaincu. Mais vous me restez, vous, ma revanche. Soyez l’aube qui naît de la nuit, le printemps qui sort de l’hiver, l’arc-en-ciel qui jaillit de l’orage, la fleur qui germe de la tombe. Soyez l’espérance de la terre que repousse l’immortalité…
Restons-en là. Sur cette parole d’espérance, je veux fermer le beau livre de M. Trarieux. C’est une grande pensée de ce jeune homme de nous avoir offert, à l’heure
précise où nous sommes, de hautes méditations sur les grands vaincus de l’Histoire. D’autres s’offraient en foule. J’aurais voulu montrer le lien profond des âmes dans les trois drames qu’il a choisis. Le lecteur se lasserait de tant d’articles sur le même sujet. Je saurai me borner. Il me suffit d’avoir fait entrevoir que toutes ces accumulations de défaites sont des victoires en devenir et qu’il n’y a jamais de vaincus historiquement que ceux qui ont tort. Que M. Trarieux, surtout, soit remercié de nous avoir donné la forte joie de sa poésie, de sa pensée. Il y a encore une jeunesse en France. Espérons.
de la messe, faire une visite de politesse à l’église : autrement, lui écrit-on, son mari perdra toute sa clientèle catholique.
Petits faits très significatifs : ils démontrent que l’Église n’a pas changé depuis les jours sanglants des persécutions contre les hérétiques et les penseurs. Les catholiques, s’ils pouvaient, dresseraient encore des bûchers sur les places publiques de Laval. L’Église, pour soumettre les esprits à son autorité, se servait jadis de la toute-puissance des rois, de leur police et de leur justice ; elle utilise aujourd’hui, pour assurer sa domination, le pouvoir des riches sur les pauvres. Elle ne regrette pas son intolérance ancienne ; elle ne se repent pas d’avoir employé la force à imposer ses dogmes : l’Église infaillible n’a pas de remords. Son rêve de tyrannie spirituelle est immuable ; pour le réaliser, elle emploiera éternellement les mêmes moyens autoritaires : dès qu’elle le pourra, elle renouvellera ses crimes. La faiblesse de l’Église catholique est la seule garantie du maintien de la société civile, de la pensée libre, de la libre croyance, de la civilisation laïque…
Dans la petite ville unanimement catholique, de graves dissentiments séparent les croyants. Une lutte ardente est engagée entre l’évêque et la congrégation, entre les catholiques républicains et les catholiques antirépublicains. Je n’ai pas assisté aux premières hostilités de l’évêque, M. Geay, et des Pères de Pontigny ; à la fermeture des chapelles du collège libre, l’Immaculée Conception, par l’autorité épiscopale ; aux manifestations des élèves du collège et des jeunes catholiques royalistes sifflant et huant leur prélat. En 1902 la bataille continue dans les journaux, dans les
conversations : sur la personnalité de l’évêque, sur sa valeur morale, sur les causes de la campagne menée contre lui, deux thèses s’opposent radicalement.
La thèse des adversaires de l’évêque est exprimée, entre autres, dans une brochure d’Albert Monniot, — de la Libre Parole, — intitulée l’Apôtrat de Laval. Avec une extrême violence, l’auteur attaque « l’évêque indigne, impudique, rebelle au pape, faussaire et excommunié » (page 2). Il lui reproche sa platitude devant le pouvoir et son immoralité. « C’est son indignité même qui le maintient à la tête du diocèse de Laval » (page 3). « Le prélat s’est dépouillé du prestige et de l’autorité inhérente à sa mission sacrée pour endosser la livrée chamarre du plus plat des fonctionnaires de Waldeck et Millerand » (page 5). En ce qui concerne l’immoralité de l’évêque, citons les passages les moins orduriers de la brochure : « C’est pendant qu’il était curé à Lyon que l’abbé Geay amène une novice du couvent des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul à jeter la robe de bure aux orties… C’est cette novice qui devait suivre la fortune de l’abbé Geay, travestie en marraine ou noyau lors de l’installation à Laval » (pages 5-6). « La marraine, que l’évêque faisait passer pour sa parente, habitait des mois entiers l’évêché dans une chambre contiguë à celle de monseigneur, » etc., etc. (page 9). « Parlant de l’abbé Geay, un nonce s’écriait, navré : « C’est un « cochon au milieu des lys ! » (page 7). L’accusation se précise à propos d’un incident survenu au couvent des Carmélites, qui fit grand bruit à Laval : « Au moment de la retraite et l’évêque s’enferma dans leurs cellules avec les novices pour les confesser… Un jour, une novice s’enfuit de sa cellule, échevelée, n’ayant certainement
pas la vocation que lui supposait l’évêque. La prieure dut aviser aux moyens de sauver le Carmel, et pendant de longs mois, elle dut subir seule les assauts du zèle épiscopal. On ne pourrait écrire cette page de l’histoire du Carmel que dans le huis clos de la Cour d’assises. De ce siège d’une sainte religieuse, il reste des preuves tangibles. Un jour, pour en finir, la Prieure se détermina à un éclat : deux de ses compagnes assistèrent à l’un de ses entretiens avec l’évêque, et lui donnèrent pour conclusion une exclusion en bonne et due forme accompagnée de l’ordre formel de ne plus remettre les pieds au Carmel. L’autorité supérieure, après enquête, ratifia cette expulsion, et le Carmel fut directement placé sous la juridiction de Monseigneur de Tours » (pages 10-11). L’auteur cite à l’appui de sa thèse une lettre singulière du propre père de la Prieure ou celui-ci écrit : « Il a fallu que je lise la correspondance de cet indigne prélat pour croire à sa monstrueuse duplicité. Ce que vous nous dites par ailleurs est, hélas ! la vérité, mais bien atténuée ! » (page 13).
Cependant beaucoup de catholiques républicains défendent leur évêque contre ces accusations. Selon eux, si M. Geay est ainsi vilipendé, c’est parce qu’il s’est toujours montré un fonctionnaire loyalement républicain ; c’est parce qu’il s’est permis quelques ironies à l’adresse des faux nobles de la haute société lavaloise ; c’est parce qu’il a recommandé à ses prêtres une stricte neutralité politique, assurant ainsi le succès du candidat républicain aux élections sénatoriales ; c’est enfin parce qu’il a osé s’attaquer au collège libre qui élève toute la jeunesse réactionnaire du pays.
Il est difficile de résoudre avec certitude ce petit pro-
blème d’histoire locale. Pour ma part, interprétant les affirmations très nettes des personnes les mieux informées, je serais assez porté à croire que plusieurs des accusations dirigées contre l’évêque sont bien fondées, particulièrement en ce qui concerne l’affaire du Carmel. La culpabilité de l’évêque est la seule hypothèse qui explique tous les incidents, souvent fort comiques, de la lutte. — Par exemple, tout le monde croit à Laval que la supérieure du Carmel a pour ami très intime le chanoine républicain qui écrit au Journal de Laval ; un jour, paraît-il, des jeunes gens l’ont surpris quittant le Carmel à trois heures du matin ; ils l’ont attaqué à coups de bâton et meurtri au point qu’il dut garder quinze jours la chambre. Au cours de la lutte, l’évêque met en interdit le chanoine ami du Carmel ; la supérieure du Carmel se garde de démentir les accusations portées contre l’évêque, auxquelles son nom est mêlé. En octobre 1901 paraissent, le même jour, un ordre de l’évêque levant l’interdit prononcé contre le chanoine, et une lettre de la supérieure assurant l’évêque de ses respects. Tout le monde remarque la coïncidence, et pense que la lettre de la supérieure paye la levée de l’interdit prononcé contre son ami.
En tout cas, il est certain que les cléricaux auraient fait le silence sur ce qu’ils appellent « l’indignité » du prélat, si celui-ci avait consenti à adopter une politique antirépublicaine. A un moment où les Pères de Pontigny crurent que l’évêque renonçait à la lutte, ils lui écrivirent une lettre l’assurant de leur « religieux respect » et de leur « obéissance filiale ». Albert Monniot, qui cite la lettre, ajoute que l’évêque « avait fait, pour l’obtenir, les plus belles promesses » (même
brochure, page 29). S’il avait tenu ces prétendues promesses, s’il avait consenti à servir la cause des adversaires de la République, sans aucun doute les attaques contre lui auraient cessé. Il est donc bien vrai que l’immoralité du prélat n’a été que le prétexte de la campagne cléricale ; la raison véritable en est le loyalisme républicain de l’évêque.
Pendant toute l’année 1901-1902, la bataille continue. Quelques extraits de journaux à titre d’exemples : la Semaine Religieuse ayant annoncé que l’évêque a réussi à maintenir le collège libre à Laval, la Mayenne écrit :
Ne dirait-on pas que l’expulsé du Carmel cherche dès maintenant à faire échouer la tentative de résurrection de l’Immaculée-Conception?
On sait ce qu’il advient des maisons où il a introduit ses créatures.
Si les prêtres qui vont succéder aux Pères de Pontigny obtiennent la confiance des familles chrétiennes, — et nous espérons qu’ils l’obtiendront, car ils la méritent, — ce n’est pas parce que l’évêque Geay les aura choisis ; c’est malgré leur état de dépendance à l’égard du fonctionnaire qui persiste à nous imposer le misérable Dreyfus.
Ce sont des prêtres de chez nous, que nous avons pu voir à l’œuvre, qui n’ont pas dissipé leur existence entre les bords du lac de Genève et les rivages de la Méditerranée, et qui heureusement ne sauraient être compromis par le patronage d’un Geay.
Le même journal catholique décrit ainsi la platitude de l’évêque devant les moindres fonctionnaires :
Au seul nom du préfet, tout l’être de l’Illustrissime Pierre-Joseph tressaille. Le moindre désir de son collègue noir est pour le préfet violet un ordre. Qui ne l’a vu,
notre préfet violet, plat comme une punaise en face d’un lourdaud magistrat rural ?… Qui n’a été témoin des courbettes de notre mitré en présence du pauvre maire épaté, ébahi ?
Le royaliste Courrier du Maine raconte ainsi les réceptions du premier janvier :
L’expulsé du Carmel a eu soin de publier dans la Semaine dite religieuse la liste des personnes qui se sont présentées à l’Évêché le premier janvier.
Cette liste n’est pas longue, et il suffit de la parcourir pour constater à quel point le Préfet violet est tombé bas dans l’estime de ses diocésains : des fonctionnaires, rien que des fonctionnaires, c’est-à-dire des hommes qui étaient contraints et forcés à saluer celui qui figure l’évêque de Laval.
Quel contraste avec les réceptions du jour de l’an, au temps où ce n’était pas un citoyen-évêque, mais des prélats en communion avec Rome qui résidaient à l’Évêché !
La Pierre-Joseph s’est retrouvé dans son élément. A l’aspect du représentant du Pouvoir, il plongea trois fois par des révérences progressivement profondes, si bien qu’à la troisième son occiput faillit se faire une bosse contre la peigne du sabre de bois préfectoral ; puis il laissa couler son éloquence.
Prenant pour texte et dénaturant, suivant son habitude, la parole d’un illustre et austère protestant, il entreprit d’expliquer quel respect, quelle soumission les ministres de l’Église catholique doivent avoir à l’égard de la République actuelle, maçonnique, juive, dreyfusarde et athée. Alors M. le Préfet répondit.
Quoiqu’il soit habitué aux platitudes de son Illustrissime compère et ami, il n’en est pas blasé. Il n’a donc pas manqué d’exprimer ses remerciements … . .
Enfin, ça ne fait rien, rendons hommage au zèle religieux de M. le Préfet.
En parlant au clergé, il s’est uni à la fermeté tant d’onction sacerdotale, qu’à la fin de son speech, son auditoire n’éprouva plus le besoin de crier Vive la République ! mais se surprit à faire Au nom du Père.
(Courrier du Maine, 12 janvier 1902)
L’abbé B… ayant représenté l’évêque à une fête donnée au collège libre, le Courrier du Maine annonce le fait en ces termes :
M. l’abbé B… était venu, envoyé tout exprès par notre épiscopal auvergnat, jeter le refroidissement de sa seule présence.
(Courrier du Maine, 16 mars 1902)
Si l’attitude républicaine de l’évêque provoque les attaques violentes des réactionnaires cléricaux, elle lui mérite en revanche l’énergique appui du préfet. Le plus cordial accord règne à Laval entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Même la loi sur les associations n’a pas réussi à rompre cette entente. Il y a eu concessions réciproques. Par exemple, quand la loi fut votée, le Carmel de Laval se transforma en société civile ; la supérieure quitta le vêtement religieux, s’habilla en femme du monde, se fit appeler sur ses cartes de visite : « Supérieure de l’ex-Carmel, en son hôtel, rue du Paradis. » Ce fut le seul changement accompli dans la pieuse maison, — ironique destinée des lois républicaines : les Ministres, les Députés, les Sénateurs travaillent et discutent pendant des mois,
gravement ; le seul résultat de leurs efforts, c’est d’obliger la supérieure d’un couvent à modifier la couleur de sa jupe…
Seuls les adversaires politiques de l’évêque et du préfet protestent contre la loi sur les associations, au nom de la liberté. Le libéralisme catholique consiste à réclamer la liberté pour les catholiques. Dans plusieurs usines, les patrons contraignirent leurs employés et leurs ouvriers à signer des protestations contre la loi « tyrannique ». La plupart consentirent, craignant, s’ils refusaient, d’être renvoyés. Un ouvrier, anticlérical, me disait, les yeux humides : « J’ai dû donner mon nom ; j’ai quatre enfants à nourrir. » — Ainsi furent signées à Laval les pétitions catholiques invoquant la liberté.
la vie administrative, l’enseignement
L’entente cordiale de la Préfecture et de l’Évêché, c’est le trait le plus significatif de la vie administrative à Laval. Double ralliement : ralliement de l’évêque à la République préfectorale ; ralliement du préfet au catholicisme épiscopal.
La grande pensée du préfet paraît être de constituer, à égale distance des cléricaux réactionnaires et des républicains avancés, un parti républicain modéré, sympathique au catholicisme et, au point de vue social, résolument conservateur. Il s’agit de faire accepter à une population timide le mot seul de République, en le vidant de tout contenu proprement républicain. La formule républicaine devient alors la plus conservatrice de toutes, la mieux adaptée à une population
molle et passive. Les royalistes eux-mêmes, puisqu’ils veulent changer quelque chose à la société actuelle, prennent une allure révolutionnaire, quand on les compare aux républicains lavalois.
C’est au nom de l’opinion publique de la petite ville que le préfet recommande cette politique particulière. A la distribution des prix du lycée, répondant au discours du professeur de philosophie, le préfet dit :
Je suis moins prompt que MM. les professeurs de philosophie à traiter de nuls la crainte de l’opinion publique… Elle est souvent bon juge, et c’est faire fausse route, en tout cas, que de prétendre la braver. Que nous le voulions ou non, il n’est pas en notre pouvoir de nous soustraire complètement à ses jugements… N’essayons pas de nous affranchir sans limite de ce respect de l’opinion publique : il est pour beaucoup d’entre nous le commencement de la sagesse.
(Avenir de la Mayenne, 3 août 1902)
Ces paroles discrètes résument tout un programme. Le préfet veut plier ses fonctionnaires au respect de l’opinion publique lavaloise, leur imposer la timidité de son vague modérantisme. La vie administrative à Laval présente cette double anomalie : le préfet, fonctionnaire gouvernemental, qui devrait être l’agent discipliné du Ministère, obéissant comme un valet, a une politique personnelle distincte de la politique ministérielle ; les fonctionnaires d’administration, auxquels on ne devrait jamais demander que d’accomplir consciencieusement leur devoir professionnel en toute indépendance, sont tenus d’accepter l’orientation politique choisie par le préfet.
De tous les services publics, c’est l’enseignement qui porte surtout la marque de la politique préfectorale.
C’est aussi celui où il est le plus facile de distinguer la pression de l’opinion publique catholique. L’Église exerce une influence presque égale sur les écoles laïques et sur les écoles libres : pourquoi n’arriverait-elle pas à réaliser, sous une République nominale, son rêve de domination spirituelle et de tyrannie politique ? L’enseignement primaire n’est qu’à demi laïcisé. Il y a des crucifix dans toutes les écoles laïques de la ville, sauf une, et dans toutes celles du département. Les instituteurs et institutrices sont tenus de faire la prière plusieurs fois par jour et d’enseigner à l’école même le catéchisme. Dans l’emploi du temps pour l’enseignement moral et civique, un mois sur dix est consacré à l’étude des devoirs envers Dieu. Les adjoints et adjointes sont obligés d’accompagner leurs élèves, de l’école à l’église, non seulement aux processions, mais tous les dimanches matin à la messe, et tous les dimanches soir aux vêpres. Une adjointe, de famille non religieuse, me disait : « Je ne vais à l’église que depuis que je suis institutrice laïque. » (1)
L’esprit de l’enseignement surtout est profondément catholique. L’inspecteur d’Académie, à l’occasion d’une œuvre de charité, vante ceux qui s’en sont occupés, et termine ainsi son discours :
Ils auront à leur heure dernière, selon le mot du grand poète que l’on vient de répéter devant vous, un mendiant puissant au ciel.
(Avenir de la Mayenne, 11 janvier 1903)
(1) Ces faits, exacts en 1901-1902, ne sont plus tous vrais pour 1904. Ainsi les adjoints et adjointes ont réussi à faire supprimer à Laval le service supplémentaire du dimanche pour la messe et les vêpres.
A l’inspection académique, on recommande aux rares institutrices protestantes envoyées dans l’intérieur du département, d’aller dès leur arrivée faire une visite au curé du village. — La Petite République du 6 juillet 1902 raconte le fait suivant, qui est authentique :
L’année prochaine, on se propose d’ouvrir à Laval des cours d’enseignement secondaire pour les jeunes filles. Une institutrice de la ville, ayant tous les grades nécessaires et six ans de service, mais le grave défaut d’être protestante, s’en va trouver l’autre jour le pince inspecteur d’Académie, M. L…, B…, et demande s’il est possible de lui confier la classe préparatoire.
— Non, répond l’inspecteur, jamais vous ne serez nommée à ce poste.
— N’ai-je pas les titres suffisants ?
— Ce n’est pas la question.
— Alors, si vous ne voulez pas de mes services, c’est donc parce que je suis protestante ?
— Oui, parce que vous êtes protestante.
— Et vous ne nommeriez une catholique ?
— Oui, je ne nommerai qu’une catholique.
Des cours du soir et conférences populaires ont été organisés par l’inspecteur d’Académie, certains professeurs du lycée, quelques notables de la ville. Systématiquement on ne demande de conférences sociales ou philosophiques qu’aux catholiques déclarés. Un professeur du lycée, catholique pratiquant, intelligent et sincère, — qui a le rare courage, à Laval, d’être dreyfusard, — utilise ces conférences populaires à faire une apologie hardie et insinuante du christianisme. Un hiver, il parle de la devise républicaine :
liberté : l’homme n’est libre qu’en se subordonnant à Dieu ; il faut choisir entre Dieu et César, « Nous ne voudrions pourtant ni de l’un ni de l’autre, » me disait un ouvrier. La conférence sur l’égalité se termine par une prosopopée en l’honneur du Christ. En l’hiver 1901-1902, le même conférencier étudie, dans le même esprit, « l’éducation de troisième, quatrième et cinquième État » : bourgeois ; ouvriers ; vagabonds. Les ouvriers se sentent médiocrement fiers d’être considérés comme une classe intermédiaire entre les capitalistes et les va-nu-pieds… Dans l’une de ces conférences, l’orateur critique l’institution des bourses, et il représente la plupart des boursiers, venus du peuple, comme intelligents, mais manquant de conscience. Dans une autre, citant un passage de l’Évangile, il ajoute : « Sans doute une démocratie méprise cette leçon parce que c’est un Dieu qui l’a donnée… » — Un autre professeur du lycée, parlant sur la tolérance, développe complaisamment ce thème, que le catholicisme n’a pas été plus intolérant que les autres religions et les autres philosophies ! — Le ton même de ces conférences populaires suffirait à en indiquer l’esprit conservateur : on y garde la forme oratoire et prétentieuse de la prédication catholique, au lieu de parler avec cette simplicité élégante qui convient en une démocratie.
Les ouvriers, nombreux aux premières conférences, se rendirent vite compte de l’esprit clérical et bourgeois qui animait l’œuvre ; ils cessèrent de venir, et commencèrent à souhaiter la création d’une Université Populaire d’esprit laïque, républicain, prolétarien.
Sur l’enseignement secondaire, même influence du catholicisme. Certains professeurs appellent plaisan-
ment le lycée « notre petit séminaire ». Il y a des croix dans toutes les classes, dans tous les dortoirs. (1) Le lycée prend une grande part aux cérémonies de la Fête-Dieu. Après le proviseur, l’aumônier est le personnage le plus influent. Les internes catholiques doivent assister à la messe non seulement le dimanche, mais le jeudi. Les élèves qui n’accomplissent pas leurs devoirs religieux se prétendent mal notés par l’administration. — Chaque année au palmarès fixe la date de la messe du Saint Esprit et ajoute : « Les externes devront y assister. » L’instruction religieuse, au lieu d’être placée, comme ailleurs, parmi les cours accessoires, occupe les premières pages du palmarès ; en 1902, il n’y a pas moins de 30 prix et 60 accessits d’instruction religieuse ou catéchisme.
En avril 1902, au lendemain des élections, un certain nombre d’élèves du lycée envoient une adresse de félicitations au nouveau député nationaliste ; ils « lui expriment leur admiration pour la campagne qu’il a menée d’une façon si chevaleresque et si glorieuse contre le candidat officiel du ministre Waldeck ». — Le Patriote de la Mayenne, 8 mai 1902. — Un seul de ces élèves est puni, et seulement d’une consigne. Indulgence qu’il faudrait approuver si elle provenait d’un sincère libéralisme ; mais il est vraisemblable que si des élèves avaient envoyé une adresse semblable au candidat socialiste, l’administration les aurait immédiatement jetés à la porte.
Chargé du discours à la distribution des prix du
(1) Les journaux ont annoncé que l’administration a fait enlever les croix du lycée de Laval en octobre 1903.
lycée, le professeur de philosophie, dans le projet remis à l’administration, paraît mettre en doute les châtiments et les récompenses d’une vie future ; il reçoit l’ordre suivant : « Atténuez ce passage, où l’on pourrait voir une négation de l’immortalité, alors que le mot est encore sur les programmes de votre enseignement. » Comme si la position du problème impliquait nécessairement une solution affirmative ! D’autre part il a nommé ensemble, parmi les philosophies dont procède notre morale, le bouddhisme, le socratisme, le christianisme ; on lui demande, par écrit, de supprimer le mot christianisme : « Vous ne pouvez, dans un discours de distribution des prix, mettre le christianisme sur le même rang que les autres religions ou que des doctrines purement humaines. » — L’amusant de l’histoire, c’est qu’à la sortie de la séance, l’aumônier se plaint au professeur de n’avoir pas entendu nommer le catholicisme parmi les doctrines dont procède notre morale actuelle ; et le journal royaliste, le Courrier du Maine, lui demande assez justement si le christianisme n’a pas agi sur nos croyances plus que l’hindouisme et le bouddhisme. — Courrier du Maine, 10 août 1902. — Mais ce petit fait, s’il est comique, est instructif aussi ; la formule employée caractérise à merveille l’état d’âme qui domine encore dans les milieux gouvernementaux de l’ouest de la France : le christianisme ne peut pas être considéré comme une religion purement humaine ; il est encore officiellement la religion divine, la vraie religion. C’est l’affirmation du catholicisme religion d’État. C’est la négation la plus brutale de tout esprit laïque, de tout esprit scientifique, de toute histoire impartiale, de toute libre philosophie.
Comment arrivera-t-on à faire pénétrer à Laval la civilisation laïque ? Comment pourra-t-on faire sentir aux Lavalois l’incomparable valeur de l’esprit laïque ? Sans doute en insistant moins sur ce qu’il détruit que sur ce qu’il fonde. L’esprit laïque affirme la double nécessité d’une science sincère et d’une morale sans étroitesse. — La science laïque est exactement sincère ; elle n’a pour objet que de connaître et de faire connaître la réalité telle qu’elle est ; aucune doctrine, aucune tradition ne limite ni n’influence la libre recherche. — La morale laïque est infiniment large en sa méthode : elle tâche de découvrir, en les traditions philosophiques et religieuses les plus diverses, « l’âme de vérité », l’âme de bonté, cachée sous les symboles obscurs ; et elle interprète les expériences morales des grands sages et des grands saints à la lueur de la conscience, qui nous révèle comment la vie morale se développe en chacun de nous. Infiniment large en sa méthode, elle est encore infiniment large en ses conclusions : elle ne condamne que l’inintelligence et l’étroitesse de l’égoïsme ; elle oppose à la vie étroite de l’égoïste, vivant, comme l’animal, pour les seuls plaisirs de son corps, la vie large de l’homme réfléchi, trouvant son bonheur à vivre pour les grandes réalités supra-individuelles qui l’entourent, la famille, la nation, l’humanité, l’univers. — Devant l’esprit laïque s’ouvrent les horizons immenses d’une science et d’une morale que rien ne limite. L’esprit laïque consiste à ne laisser aucune réalité en dehors de notre compréhension et de notre sympathie. Aucun idéal ne saurait être plus vaste : tout comprendre et tout aimer. — « L’homme n’est produit que pour l’infinité. » L’esprit laïque pro-
cède du besoin fondamental qu’éprouve l’homme, d’étendre à l’infini sa personnalité finie, par la connaissance et par l’amour.
la vie politique; les élections
A Laval et dans la Mayenne, le niveau de la vie politique est très bas. C’est le triomphe d’intérêts égoïstes vulgaires et de stupides préjugés sociaux.
Ouvertement, cyniquement, le candidat cherche à attirer, l’élu cherche à retenir l’électeur en s’adressant à ses appétits les plus grossiers. Aux réunions publiques tenues pendant les campagnes électorales, le candidat a l’habitude d’offrir à ses auditeurs des bolées de cidre, parfois il les autorise à aller chercher, à ses frais, chez le charcutier du village, des pots de rillettes. Le comte d’Elva, député depuis plus de treize ans, tient sa circonscription par les services qu’il rend à ses électeurs, utilisant à leur profit ses relations avec les grands propriétaires, avec les prêtres, avec les officiers de la garnison, avec l’administration de la Compagnie de l’Ouest, — jadis même, au temps du ministère Méline, avec la Préfecture.
Tout autant que les réactionnaires, les républicains font appel aux intérêts les plus bas des électeurs. Voulant faire nommer au conseil d’arrondissement un certain M. Lesellier, républicain, contre un certain M. Brochard, conservateur, le journal républicain, l’Avenir de la Mayenne, publie une prétendue lettre de cultivateurs, écrite dans les bureaux du journal,
et exprimant avec naïveté des sentiments fort répandus :
Nous agirions contre nos intérêts personnels en suivant leurs conseils [des conservateurs] et nous le regretterions plus tard.
Nous voterons pour celui qui peut nous soutenir et nous rendre service, c’est-à-dire pour M. Lesellier que nous connaissons. C’est un homme de notre rang, bon, affable, loyal, qui a toujours tenu à ses engagements, et avec lequel nous n’avons jamais eu la moindre contestation quand nous avons été en affaires avec lui.
Quand nous avons un service à demander soit pour un soutien de famille, un congé de moisson, un sursis ou une dispense militaire, un port de bestiaux, une place dans l’administration des chemins de fer ou des postes, etc., nous allons d’abord nous adresser à la mairie, et chacun de nous sait bien que notre demande n’est pas portée chez ces messieurs pour être appuyée, mais bien chez le conseiller d’arrondissement d’abord et ensuite chez le conseiller général. Or, M. Mesange consentirait-il à se charger d’une affaire particulière d’une personne qui serait déjà recommandée par M. Brochard ? Nous ne le pensons pas, et il aurait tort s’il le faisait.
(Avenir de la Mayenne, 15 mars 1903)
Une autre lettre de cultivateurs constate que les deux candidats protestent contre la loi votée sur les bouilleurs de cru ; et pour attaquer directement le candidat réactionnaire, M. Brochard, elle ajoute :
Non seulement M. Brochard ne peut rien contre l’application de ces lois, mais il ne sera même pas capable d’arrêter un procès ou d’en faire adoucir la peine lorsque la loi sur les bouilleurs sera mise à exécution ; tandis que M. Lesellier… dame !… Ne croyez-vous pas qu’il aura plus
d’influence ?… C’est encore pour cette raison que nous voterons tous pour lui.
Propriétaires, bouilleurs de cru, — cultivateurs, ouvriers, votez pour M. Lesellier, il y va de votre intérêt !…
(Avenir de la Mayenne, 15 mars 1903)
C’est ainsi que la presse républicaine travaille à l’éducation politique du peuple : l’avantage essentiel d’un élu républicain, c’est qu’il facilitera la fraude.
Le conseil municipal de Laval est, dans son ensemble, républicain très modéré, bien que plusieurs de ses membres s’intitulent radicaux, et que deux soient socialistes. — Le conseil profite de toutes les occasions pour manifester son respect du catholicisme. Le maire radical, dans un banquet célébrant l’ouverture de la chapelle de l’hôpital, fait un vif éloge des sœurs. — Le conseil fait distribuer par les sœurs les fonds du bureau de bienfaisance : il en résulte ce fait monstrueux que les sœurs privent de tout secours municipal les parents envoyant leurs enfants à l’école laïque ! C’est une des raisons qu’invoquent les instituteurs pour expliquer l’insuccès de leurs efforts. — Il y a quelque temps, un vieillard, secouru par la Ville, est surpris dans la rue par son curé, lisant la Raison ; il a beau s’excuser auprès du prêtre ; désormais les sœurs du Bureau de bienfaisance lui refusent tout subside.
En avril 1902 ont lieu les élections législatives. Dans la première circonscription, le député sortant est le comte d’Elva, qui se représente. Une fois de plus
il sera « le candidat des services rendus ». Sûr de son succès, il se contente de faire afficher et distribuer la proclamation suivante :
Voici treize années que je suis votre mandataire au Parlement, c’est dire que je suis parfaitement connu de vous.
Je vous disais, il y a quatre ans, que mon concours était acquis à une République tolérante et modérée, vis-à-vis d’une République intolérante et oppressive.
Nous avons fait du chemin depuis quatre ans!
Le Gouvernement est tombé entre les mains des sectaires.
Sous prétexte de liberté, les ministres que nous gouvernent, pour la honte et la ruine de la Patrie, se sont livrés aux pires attentats contre cette même liberté.
Le ministère, créé par les Juifs pour la réhabilitation du condamné Dreyfus, a commis les actes les plus scandaleux, aux applaudissements répétés des cosmopolites, qui se sont abattus comme une bande d’oiseaux de proie sur notre beau pays.
Rien ne nous est épargné!
Gaspillage insensé de nos finances;
Persécutions de certaines catégories de citoyens français;
Désorganisation de l’Armée nationale, sauvegarde de notre honneur et de notre indépendance;
Ruine à brève échéance de notre Industrie et de notre Commerce;
Appauvrissement de notre Agriculture.
Sous prétexte de favoriser l’ouvrier, il a fait voter des lois qui ne sont qu’un affreux trompe-l’œil et dont le plus clair résultat a été de rendre plus difficile la situation des Travailleurs.
Si vous ne mettez un frein à ce débordement de passions honteuses et malsaines, gare l’avenir!
Vous pouvez comme toujours compter sur moi.
Je reste le candidat de la République tolérante et libérale; de la République patriote; en un mot, de la République française.
Je suis l’implacable adversaire de ce ministère de sectaires et de tyrans.
Votre choix n’est pas douteux.
Vive l’union de tous les bons Français, de tous les patriotes, de tous les vrais libéraux.
A bas les Dreyfusards!
A bas le Ministère!
Maire de Changé, Conseiller général de Laval-Ouest, Député de la Mayenne.
Il n’y a peut-être pas en toute la France une proclamation aux électeurs plus bête et en même temps plus cavalière et méprisante que celle du comte d’Elva : pas une idée ; pas l’indication du moindre projet de réforme ; un appel brutal au fanatisme, à l’intolérance, à la stupide crédulité.
Aucun républicain modéré n’ose se présenter contre le comte d’Elva.
Le petit groupe socialiste, qui comprend l’élite des ouvriers et employés syndiqués, et deux ou trois bourgeois, décide d’organiser une candidature de propagande. Le candidat sera un cordonnier, le citoyen Lanslin, conseiller municipal ouvrier, vice-président de l’Université Populaire. — On fait venir de Paris les affiches du Comité général : Déclaration de principes
et Programme de Réformes. Que les électeurs lisent et discutent ces affiches, c’est tout l’intérêt de cette campagne de propagande. Un zèle extraordinaire anime les militants. A la fin de la longue journée de travail, une fois la nuit tombée, des ouvriers, des employés, vêtus de blouses blanches, circulent mystérieusement, portant des pots de colle, affichant partout des proclamations socialistes. Quelques-uns, à cette besogne, passent la moitié de la nuit. Beaucoup d’affiches sont lacérées ou recouvertes : il faut constamment recommencer le même travail. — Le dimanche, les militants vont dans les villages coller les affiches socialistes : les paysans les regardent faire, parfois avec malveillance, parfois avec une ironique curiosité. — Le secrétaire du Syndicat du Bâtiment rentre à Laval, un dimanche soir, brisé de fatigue ; il me raconte les incidents de la journée. Dans un village où il a posé une affiche juste à la sortie de la messe, un paysan le suit, l’aborde et lui demande : « Combien qu’on vous paye pour ce travail ? » Le maçon calcule qu’ayant dû déjeuner dehors, il dépensera, sans avoir rien gagné, une vingtaine de sous de plus qu’à l’ordinaire. Le paysan ne comprend pas. Alors l’ouvrier, âme ardente, essaie de lui faire sentir la généreuse espérance qui l’anime ; mais il n’est pas orateur, les mots lui manquent. « C’est pour le Parti, comprenez-vous? c’est pour l’Idée… »
Les partisans exclusifs de l’action syndicale ou coopérative condamnent l’action politique sous prétexte qu’elle est toujours automatique et machinale, — ne consistant jamais qu’à compter des bulletins dans des urnes. — C’est méconnaître les efforts positifs des
libres individus qui, dans la petite ville, luttent peu nombreux contre la majorité compacte. Il faut un beau déploiement d’énergies viriles, pour arriver à grouper, à Laval, plusieurs centaines de voix sur un programme socialiste…
Sur ces entrefaites, un scandale pénible afflige le monde des fonctionnaires. Gagné par l’enthousiasme des ouvriers qu’il fréquente à l’Université Populaire, heureux peut-être aussi de mystifier les épais bourgeois, le jeune professeur de philosophie du lycée affiche sous ses propres fenêtres, au-dessus des fenêtres du cercle le plus convenable, une bande écarlate portant le nom du candidat socialiste. Navré de voir sa maison ainsi profanée, la femme du propriétaire arrache de ses propres mains l’affiche déshonorante ; le propriétaire menace d’expulser et de poursuivre son locataire indigne. Le journal nationaliste déclare : « Ces intellectuels sont stupéfiants ! » — Patriote de la Mayenne, 19 mai 1902.
Le petit groupe socialiste dépense, pour tous les frais de sa campagne électorale, 163 francs.
Le 27 avril, le comte d’Elva est élu par 11.374 voix contre 2.367 voix au candidat socialiste. — Un certain nombre de républicains radicaux ont voté, à Laval, pour le citoyen Lanslin. Le socialiste obtient 100 voix de majorité sur son adversaire dans la petite ville industrielle de Port-Brillet. — Le comte d’Elva obtient dans la circonscription un millier de voix de plus qu’en 1898 ; et dans la seule ville de Laval, 749 voix de plus.
A la mairie, où sont proclamés les résultats du vote, je rencontre le secrétaire de la Bourse du Travail ; il me
dit, avec un calme énergique : « Il faut continuer à travailler ; il faut piocher les cerveaux. »
Dans la deuxième circonscription, le député sortant est M. Heuzey, qui s’intitule radical. Contre lui la campagne est vivement menée par un candidat nationaliste, ancien officier de cuirassiers, M. Dutreil.
Des incidents singuliers animent cette violente campagne électorale. M. Heuzey, victime un soir d’un accident de voiture, accuse les nationalistes d’avoir attenté à ses jours, sans pouvoir arriver à rendre vraisemblable cette formidable affirmation. — Une autre fois, il fait annoncer que son concurrent nationaliste est fils d’une Allemande et possède des terres en Allemagne ; et il fait répandre un pamphlet immonde contre son adversaire, signé par un abbé alsacien. M. Dutreil prouve que sa mère est Alsacienne et qu’il est propriétaire en Alsace, non en Allemagne. Dans cette affaire, c’est évidemment l’adversaire radical du candidat nationaliste qui fait preuve du nationalisme le plus bas. Le soir du 27 avril, on apprend que M. Dutreil est élu par 5.587 voix contre 5.463 à M. Heuzey. On raconte qu’en apprenant la nouvelle, à la Préfecture, le député sortant battit à plomb.
Le préfet songe quelque temps à demander l’invalidation du député nationaliste ; puis, craignant un nouvel échec, il cesse de la conseiller. Un groupe d’électeurs de M. Dutreil, à Evron, écrit à ce propos au Patriote de la Mayenne :
On prête ici à M. Heuzey l’intention de faire invalider l’élection de M. Maurice Dutreil, notre nouveau député. Je ne sais si c’est vrai, mais, si oui, jamais cette phrase latine : Lasciate ogni speranza, ce qui veut dire en français :
« Laissez toute espérance », n’aura si bien trouvé son emploi. (Je traduis, car bien qu’il soit apprenti avocat, M. Heuzey ne sait peut-être pas le latin.)
(Cité par Avenir de la Mayenne, 18 mai 1902)
Ainsi aux élections de 1902, les deux circonscriptions de Laval sont perdues pour les républicains. Quand la République se réalisera-t-elle à Laval ? Il est difficile de le prévoir. Mais on peut au moins déterminer la méthode à suivre pour préparer son avènement.
Tâcher de rallier à un républicanisme verbal des électeurs profondément conservateurs et cléricaux, c’est se condamner à l’hypocrisie, et c’est énerver l’action républicaine, qui a surtout besoin d’élan. Il faudrait renoncer à toute préoccupation de succès immédiat, travailler pour l’avenir. Il faudrait pénétrer d’esprit laïque l’enseignement primaire, pour préparer des générations sincèrement, intérieurement républicaines. Il faudrait surtout aider la classe ouvrière à se développer, à s’organiser, à se cultiver. Le prolétariat est la seule classe qui ait un immense intérêt au maintien et au progrès de la démocratie : c’est au prolétariat qu’il faut confier les destinées de la République.
Justement, dans la somnolente petite ville, le prolétariat commence à s’éveiller.
la classe ouvrière; le mouvement syndical
A Laval, la classe ouvrière est en général dans une situation très précaire. C’est à l’industrie du coton qu’appartiennent la plupart des ouvriers. Quatre
grandes usines mécaniques de tissage, une grande filature, une dizaine de petites maisons. Il y a 2.200 travailleurs du coton, 50 hommes, 1.300 femmes, 850 enfants. L’industrie reste stagnante par suite de la mollesse des industriels ; les salaires sont extrêmement bas. « Quand ils travaillent, les hommes gagnent 3 francs en moyenne, les femmes 1 franc 50, les enfants 0 franc 75 ; et beaucoup ne gagnent que : hommes, 1 franc 50 ; femmes, 1 franc ; enfants, 0 franc 60. » Et ils chôment souvent. « Avec le chômage actuel, il y a des chefs de famille qui n’ont gagné que 5 francs, non pas par jour, mais par quinzaine. »
Dans les autres métiers la situation n’est pas beaucoup plus satisfaisante. Les ouvriers cordonniers « travaillent à domicile quatorze heures en moyenne et gagnent environ 2 francs 50 par jour… Une des fabriques chôme trois mois par an ». Les maçons qui, en vertu du tarif syndical accepté par les patrons, mais non appliqué, devraient gagner 3 francs 50 en ville, « sont obligés d’aller travailler à la campagne pour 2 francs 25 ». (1)
Il y a peu d’années que quelques ouvriers socialistes ont commencé à prêcher l’idée syndicale. Ces ouvriers socialistes sont des esprits libres et des consciences audacieuses. Dans beaucoup de grandes villes c’est passivement et sous l’influence du milieu qu’on peut arriver à professer les opinions les plus révolutionnaires ; à Laval, pour être socialiste, il faut avoir rompu avec bien des préjugés, et méprisé bien des craintes ; il faut avoir réfléchi personnellement, et oser vouloir.
Quelques ouvriers socialistes commencent à organiser en syndicats la classe ouvrière. En même temps, grâce à l’appui de certains radicaux, ils exigent que la liste républicaine, aux élections municipales, contienne quelques noms d’ouvriers et de socialistes : celui d’un docteur socialiste, entre autres, dont l’entraîn et l’activité sont connus et aimés de tous les travailleurs. Les républicains se résignent à cette concession pour obtenir les voix ouvrières ; la liste ainsi formée est élue. Bien que ce conseil municipal soit dans son ensemble plus que modéré, les conseillers municipaux ouvriers et socialistes lui arrachent une subvention de 2.000 francs pour la Bourse du Travail. A ce moment, la classe ouvrière, qui commence à s’organiser, ne possède absolument rien en commun ; la subvention municipale est indispensable. L’action politique communale, dans ce cas particulier, a seule rendu possible l’action syndicale. Au lieu de comparer et d’opposer les mérites relatifs de ces deux formes d’action, comme aiment à le faire certains théoriciens socialistes ou syndicalistes, les ouvriers lavalois ont eu la sagesse d’utiliser ensemble tous les moyens pratiques d’améliorer leur situation et de préparer un avenir meilleur.
La Bourse du Travail réunit six syndicats : le Livre, le Bâtiment, l’Industrie cotonnière, la Chaussure, les Employés, les Marbriers. Le syndicat des cotonniers comprend 700 membres, hommes et femmes : Laval est une des villes de France qui compte le plus de femmes syndiquées.
Au secrétariat de la Bourse, les travailleurs ont la sagesse de placer celui de leurs camarades qui mérite le mieux de les représenter : un ouvrier d’une rare intel-
ligence pratique et d’une belle activité ; un socialiste en qui l’on a la joie de découvrir un précieux mélange d’ardeur révolutionnaire et de bon sens.
l’Université Populaire
Tandis que progresse le mouvement syndical, quelques travailleurs commencent à souhaiter la création d’une Université Populaire. Les conférences organisées par l’administration universitaire ne répondent ni au désir des ouvriers ni par leur programme, trop spécialisé, ni par leur esprit, conservateur et clérical. Un menuisier, ayant fait à Paris vingt-huit jours de service militaire, vante à ses camarades la Coopération des Idées, qu’il a fréquentée. Un typographe, instruit, et désireux d’une culture plus large, écrit un jour au nom de ses camarades à l’un des universités dont les professeurs du Lycée dépendent ; il prie cet administrateur d’autoriser ou d’engager ses subordonnés à faire quelques conférences à la Bourse du Travail : il ne reçoit pas de réponse. Faute de conférenciers, l’idée d’une Université Populaire est provisoirement abandonnée.
En octobre 1901, un jeune professeur de philosophie arrive à Laval, débutant dans l’enseignement après un an de séjour en Allemagne et en Angleterre, et deux ans de voyage autour du monde. Il souhaite d’échapper, par l’action, à la morne oisiveté provinciale ; parmi toutes les joies de la vie, il préfère ses émotions, nommées par Angèle sacrifice, qui se mêlent à l’action, à la lutte contre l’indifférence des choses et la méchanceté des hommes ; socialiste enfin, il désire travailler à répandre ses croyances, surtout parmi les
travailleurs, dans la petite ville inconnue où le hasard l’a envoyé.
Il comprend vite l’impossibilité de faire œuvre utile aux conférences populaires officielles, d’un esprit étroitement bourgeois, où les ouvriers ne viennent plus. — Un jour il exprime à un de ses collègues du lycée son désir de mettre au service des travailleurs les connaissances acquises dans les livres et par les voyages. Le professeur plus ancien, lavalois de naissance, prévient aimablement du danger son jeune camarade : « Vous ne connaissez pas notre ville : un professeur qui irait à la Bourse du Travail faire des conférences aux ouvriers syndiqués serait à tout jamais compromis. L’opinion publique le condamnerait. — Laval est comme une ville entourée d’une haute muraille, fermée aux agitations du dehors. Tous les pouvoirs sont d’accord à maintenir ce calme : l’Église, la Préfecture, la Mairie, l’Université. Le poids formidable des autorités de tout ordre écraserait l’individu coupable de troubler la fête paisible… N’allez pas à la Bourse du Travail : vous ne resteriez pas ici plus d’un an. »
Ces paroles, destinées à arrêter le jeune philosophe, l’encouragent à agir. La fondation d’une Université Populaire, puisqu’elle présente quelque danger, devient tout à fait intéressante à entreprendre : il lui paraît que ce sera une belle action, sœur d’un bon rêve.
Alors il se rend d’un pas léger à la Bourse du Travail, cause longuement avec le secrétaire, se met à sa disposition pour les conférences que les syndicats pourront vouloir organiser. — Quelques jours après, une réunion a lieu à la Bourse, dans une petite salle, ornée d’affiches syndicalistes et antialcooliques, et de la
Déclaration des Droits de l’Homme. Tous les secrétaires de syndicats sont là, avec le docteur conseiller municipal socialiste, et le jeune philosophe. Tous sont unanimes à vouloir la fondation d’une U. P. Le docteur promet de trouver l’argent nécessaire à la location d’une grande salle, dans le local même de la Bourse, pendant trois mois. On décide d’exiger des adhérents une cotisation, mais extrêmement minime : car toute cotisation un peu élevée empêcherait de venir à l’U. P. les ouvriers, si mal payés, de l’industrie textile ; la cotisation est fixée à dix centimes par mois. On décide de ne demander aucune subvention aux pouvoirs publics, ni aux hommes politiques, ni à ceux des bourgeois qui ne viendraient pas spontanément se faire inscrire à l’U. P. — Les ouvriers déterminent eux-mêmes, tenant compte des circonstances locales, les jours et heures des conférences ou lectures ; ils discutent les noms des conférenciers possibles, éliminent les uns, approuvent les autres. On demande des conférences au professeur de mathématiques élémentaires du lycée, dont les sentiments démocratiques sont connus ; à un jeune avocat qui, sans être socialiste, a consenti souvent à défendre les ouvriers victimes d’accidents du travail.
En quelques jours, l’U. P. en formation recrute quatre-vingts membres, ouvriers et employés.
Le 15 décembre a lieu solennellement, à la Mairie, l’inauguration de l’Université Populaire. — On vote les statuts :
« ARTICLE PREMIER. — Il est fondé, sous les auspices de la Bourse du Travail de Laval, une Association
laïque dite l’Éducation mutuelle. Elle se propose de développer l’enseignement populaire supérieur…
« ARTICLE II. — L’Association n’a aucun caractère politique ni religieux. Toutefois, elle adopte pour base de son enseignement la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.
« ARTICLE III. — Le siège social est à Laval, à la Bourse du Travail…
« ARTICLE V. — L’Association est administrée par un comité de douze membres, élus pour deux ans au scrutin secret et à la majorité absolue par les membres actifs réunis en Assemblée générale. Six membres seront pris de préférence parmi les membres actifs appartenant aux associations ouvrières ou corporatives légalement constituées, et quatre au moins de ces six membres parmi les membres ouvriers ou employés faisant partie de la Bourse du Travail de Laval. Les six autres membres seront pris parmi les autres membres actifs, et quatre au moins dans le corps enseignant de l’Université Populaire…
« ARTICLE XIX. — Tous les travaux commandés par l’Association devront être exécutés par des ouvriers syndiqués. »
En même temps que l’Assemblée générale vote les statuts, elle nomme le comité d’administration. Président : le professeur de philosophie ; vice-président : un cordonnier, conseiller municipal ouvrier ; secrétaire : un typographe ; secrétaire-adjoint : l’avocat ; trésorier : le
docteur ; trésorier-adjoint : un typographe. Membres : le secrétaire de la Bourse, le professeur de mathématiques, un employé de l’industrie cotonnière, un menuisier, un cordonnier, un maçon. — Ainsi, sur les douze membres du comité, huit sont des ouvriers ou employés syndiqués.
Les membres du comité élus, et les statuts votés, une fête publique commence. Avant le concert, le professeur de philosophie fait une brève causerie pour définir ce que doit être l’Université Populaire.
Il constate, en commençant, que l’Université Populaire de Laval est fondée sous les auspices de la Bourse du Travail ; qu’elle a été voulue et créée par la Bourse du Travail. C’est dire qu’elle a été désirée par la classe ouvrière elle-même, dont la Bourse du Travail est la plus exacte représentation. La classe ouvrière a senti le besoin d’une Université Populaire.
Une Université Populaire est une association travaillant à l’éducation mutuelle des citoyens…
Ayant ainsi défini l’Université Populaire, le conférencier se demande quel en sera l’esprit. L’esprit en sera nettement républicain et ouvrier.
L’esprit en sera républicain. Les statuts de l’Université Populaire Lavaloise proclament que la base de l’enseignement est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. La République, d’après cette déclaration même, ce n’est pas le gouvernement de la nation par une minorité qui se dirait républicaine : c’est le gouvernement de la nation par la nation. Or la République n’est qu’un mot, le principe du gouvernement de la nation par la nation n’est qu’une formule vide, tant que les citoyens ne sont pas instruits.
Les ouvriers, les employés, les paysans, les travailleurs manuels de tout genre constituent l’immense majorité des nationaux, la plus grande part de la nation. En vertu de la doctrine républicaine, c’est eux qui devraient diriger la
nation. Si, en fait, ils ne la dirigent pas encore, c’est que les travailleurs ne sont pas assez instruits pour tirer parti du pouvoir que leur accorde la constitution républicaine. La doctrine républicaine exige donc que les travailleurs soient instruits : l’Université Populaire est une conséquence nécessaire du principe républicain. Jeunes sommes, dit M. C…, des républicains qui prenons au sérieux l’idée républicaine, qui ne la considérons pas comme morte ou épaissie, mais comme vivante et féconde en conséquences nouvelles ; nous nommons des républicains qui travaillent à l’éducation populaire pour réaliser plus exactement la République, le gouvernement de la nation par la nation.
L’esprit de l’Université Populaire est aussi nettement ouvrier. L’Université Populaire est une association ouvrière travaillant à l’éducation ouvrière, comme le syndicat est une association ouvrière travaillant à la défense des intérêts corporatifs de la classe ouvrière, comme la coopérative est une association ouvrière travaillant à l’abaissement du prix de la vie ouvrière. Ces trois associations ouvrières s’efforcent ensemble d’améliorer la situation matérielle et morale de la classe ouvrière, et d’accroître son influence dans la nation ; elles sont des produits d’un mouvement historique profond et durable, qui fait la grandeur et la beauté de l’époque actuelle. Nous demandons, dit le conférencier, à tous les républicains sympathiques au mouvement ouvrier, de travailler avec nous ; mais nous ne demandons de travailler avec nous qu’aux républicains sympathiques au mouvement ouvrier. (Applaudissements prolongés.)…
Certains ouvriers rêvent déjà d’une Maison du Peuple qui grouperait les bureaux de la Bourse du Travail et des Syndicats, les bureaux et les magasins des coopératives, l’Université Populaire et aussi, sans doute, une buvette de tempérance. Voilà, dit en terminant M. C…, un beau rêve qui sûrement se réalisera un jour. Les beaux rêves ont ceci de bon, qu’ils préparent les belles actions. Aujourd’hui, très patiemment, nous commençons à réaliser un beau rêve. Dans la société actuelle, déchirée par les haines et les intérêts hostiles des individus, nous créons une maison commune,
une œuvre collective de cordiale camaraderie. Dans la société actuelle, encore si laide, bête et tyrannique, nous créons une union joyeuse et vivante pour la beauté, l’intelligence et la liberté. Dans la société actuelle, tout écrasée sous les forces injustes du passé, nous créons une œuvre qui regarde délibérément vers l’avenir, l’appelle et le prépare.
(Avenir de la Mayenne, 22 décembre 1901)
Fondée en décembre 1901, l’Université Populaire se développe graduellement pendant les premiers mois de 1902. Quelques bourgeois, d’idées avancées, se font inscrire : le pasteur protestant, le procureur de la République, l’inspecteur primaire, quelques instituteurs et institutrices. Le nombre des adhérents ouvriers et employés surtout croît sans cesse. Quelques-uns viennent à seulement par curiosité : 350 à 400 noms passent ainsi sur la liste des adhérents ; il reste environ 150 à 200 adhérents fermes, payant leur cotisation. Ce qui surtout est remarquable, c’est que la plupart d’entre eux suivent au moins l’une des trois conférences ou lectures de la semaine. Pour les fêtes et les conférences les plus suivies, la salle, contenant cent places assises, est trop petite ; les conférences les moins suivies ont encore une trentaine ou une quarantaine au moins d’auditeurs. Pendant les trois premiers mois, il y a en moyenne quatre-vingts auditeurs par soirée. C’est un succès considérable, si l’on tient compte de l’état d’esprit timoré, conservateur et clérical des Lavalois.
L’Université Populaire réussit parce que les travailleurs ont confiance en elle. Ils s’étaient détournés des conférences populaires organisées par l’administration universitaire, sentant bien l’esprit conservateur qui
les animait : on n’y cherchait qu’à justifier l’actuelle répartition du travail et de la propriété, qu’à rapprocher les classes dans l’intérêt de la paix sociale, c’est-à-dire du maintien de la société injuste. Au contraire, les travailleurs conscients viennent à l’U. P., parce qu’ils en comprennent bien le caractère révolutionnaire et prolétarien : l’enseignement donné à l’U. P. les rend plus forts pour la lutte contre les iniquités sociales. Les travailleurs se rendent compte qu’après avoir étudié dans un libre esprit les grands problèmes politiques et sociaux, ils seront mieux capables de les résoudre dans l’intérêt de leur classe et dans l’intérêt de l’humanité.
Et ils ont confiance aussi en l’administration de l’U. P., dirigée par un comité de camarades dont les deux tiers sont des ouvriers ou employés syndiqués. Ils ont confiance dans les intellectuels venus travailler avec eux : ceux-ci sont d’un désintéressement incontestable ; dans la petite ville cléricale, c’est par le catholicisme et le modérantisme qu’on arrive, ce n’est pas par le socialisme. Immense avantage pour l’U. P. que les socialistes et les anticléricaux soient une toute petite minorité à Laval. En venant à l’U. P., on se compromet. Ce n’est pas autour de la Bourse du Travail qu’il faut chercher le troupeau des arrivistes.
Dans les trois premiers mois de 1902, il y a régulièrement à l’U. P. trois réunions par semaine, deux consacrées à des séries de leçons, une à des lectures. Quatre cours, dont chaque classe a lieu alternativement toutes les deux semaines : cours de médecine usuelle ; cours de législation ouvrière ; cours sur la situation des ouvriers à l’étranger ; cours de musique.
Enseignement cohérent, systématique, pratique et populaire, bien fait pour intéresser les travailleurs. Dès le début, on se décide à faire suivre de discussion la causerie ou la lecture. Les ouvriers, se sentant chez eux, prennent souvent la parole, posent des questions, soulèvent des objections.
Les réunions consacrées aux lectures sont fort suivies : on lit les Châtiments, de Victor Hugo ; Résurrection, de Tolstoï, Travail, de Zola, — étudié en trois séances, — les Aurélies, de Brécy ; les Confidences, de Gustave Téry ; les Mémoires de Kropotkine. — Un soir, un typographe lit certains fragments de l’Histoire d’un crime, de Victor Hugo, et ayant installé, sur la table de la salle de conférences, une imprimerie clandestine, montre quels procédés typographiques employèrent les républicains pour imprimer leurs protestations contre le coup d’État.
La réussite des premières conférences sur la musique, faites par un jeune socialiste, employé à la Poste, le décide à créer parmi les adhérents de l’U. P. une société chorale. La nouvelle œuvre réussit fort bien. Grâce à elle, les femmes, les jeunes filles, les jeunes gens, participent plus activement à la vie de l’U. P. Tous apprécient la joie de chanter ensemble les plus beaux chants de Maurice Bouchor.
Souvent le dimanche ont lieu des fêtes. Chacun apporte aux autres tout ce qu’il peut leur donner de joie ; les uns font de la musique, les autres jouent de petites comédies ; d’autres chantent ou récitent ; on montre Guignol aux enfants, toujours fort nombreux. Même, en ces fêtes intimes d’une cordialité touchante, des enfants de dix ans, de six ans, n’hésitent pas à dire des
vers : quand ils sont trop petits, on les juche sur une chaise, pour que toute la salle les voie. — Les adhérents de l’U. P. sont invités à la fête donnée par la Bourse du Travail à l’occasion de son anniversaire : le professeur de philosophie, président du comité de l’Université Populaire, ouvre le bal avec la femme du secrétaire de la Bourse du Travail.
En été, les fêtes du dimanche sont remplacées par des promenades. Ouvriers, employés et bourgeois, hommes, femmes et enfants, partent ensemble à pied ou dans de vastes voitures louées par l’U. P. Au milieu de la promenade on s’arrête pour collationner, — comme on dit à Laval ; — et les chœurs chantent l’Hymne à la France, ou l’Hymne à la Jeunesse, de Maurice Bouchor.
Ces réunions fréquentes, ces discussions amicales, ces fêtes, ces promenades, créent entre tous les adhérents de l’U. P. des liens de sincère solidarité. Tous s’appellent camarades ; et l’on se sent vraiment entre camarades, entre égaux. — Plusieurs de ces ouvriers sont remarquablement intelligents, — d’une intelligence pratique qui rappelle celle des travailleurs anglais, — s’intéressant aux faits précis plus qu’aux grandes phrases méthodiques ; plusieurs se sont donné une culture assez étendue : plusieurs lisent Pages libres et s’intéressent aux Cahiers de la Quinzaine. — Surtout l’activité de certains de ces travailleurs est stupéfiante. A la suite de leurs journées de travail, ils passent presque toutes leurs soirées aux réunions de l’U. P. ou des syndicats. Voilà de belles vies, pleines et saines, utiles et généreuses. Ces hommes représentent vraiment non seulement une élite ouvrière, mais encore une élite humaine.
De véritables amitiés s’établissent entre certains travailleurs et certains intellectuels. Ces relations sincèrement égalitaires entre bourgeois et ouvriers, c’est un étrange et nouveau spectacle, dans la petite ville où de mesquines vanités divisent et hiérarchisent les classes. Comme les premiers chrétiens avaient le sentiment, par leur mutuelle charité, de s’opposer à la société antique, injuste et haineuse, les camarades de l’U. P. ont la joie d’opposer leur fraternité intelligente au lourd snobisme de la petite ville. « Ils n’étaient, dit saint Paul, qu’un cœur et qu’une âme… »
Cependant le succès de l’œuvre entreprise encourage les syndiqués de la Bourse et les adhérents de l’U. P. à étendre les institutions ouvrières existant déjà, à en créer d’autres nouvelles. On projette de former une Fédération des U. P. de l’ouest, de s’entendre avec les U. P. voisines pour des échanges de conférences. On songe à annexer à l’U. P. une salle de lecture et une bibliothèque ; — jusque-ci le temps et l’argent ont manqué. — On rêve de fonder à l’U. P. un patronage laïque dont les enfants, aux vacances, pourront être envoyés quelques jours ou quelques semaines au bord de la mer. On se préoccupe d’établir, autour de la Bourse du Travail et de l’Université Populaire, tout un système de coopératives qui transformeront la condition économique des ouvriers : buvette coopérative, restaurant coopératif, coopératives de boulangerie, peut-être de boucherie. Quelques-uns parlent de créer un journal local socialiste, honnête. — Avec enthousiasme pour l’action, les camarades de l’U. P., au milieu de 1902, discutent tous ces projets. Mais au moment même où ils songent à étendre ainsi leur œuvre, ils se voient forcés de la défendre contre
des attaques qui deviennent de plus en plus fréquentes et violentes.
la ville contre l’Université Populaire
Dès le début, les catholiques se sont montrés résolument hostiles à l’U. P. C’est une œuvre de pensée libre, de libre critique religieuse et sociale. Et c’est peut-être aussi le premier groupement qui se constitue à Laval en dehors de toute influence catholique. Sans se rattacher à aucun mouvement d’anticléricalisme verbal, la fondation de l’U. P. est un acte d’anticléricalisme réel. — On ne détruit que ce qu’on remplace ; ou plutôt on ne détruit qu’en créant ; on ne peut détruire efficacement qu’après avoir créé. On ne détruit l’Église qu’en satisfaisant par des œuvres nouvelles les besoins profonds que l’Église satisfait encore. Le besoin religieux essentiel, qui cherchent à apaiser toutes les religions, théistes, panthéistes ou athées, c’est le besoin qu’ont tous les hommes d’éprouver en commun des émotions désintéressées et fortifiantes, de communier dans l’intelligence et l’amour de la Vie Universelle. Une inclination puissante nous pousse à partager avec d’autres hommes les idées qui résument notre expérience, les croyances qui dirigent notre action, les rêves dont la beauté console notre misère. Comme l’Église catholique, orientée vers le passé, l’Université Populaire socialiste, orientée vers l’avenir, satisfait ce besoin profond. (1) A l’U.
(1) Au congrès tenu en novembre 1902 à Rennes, par la Fédération socialiste de Bretagne, à laquelle se rattachent les socialistes lavalois, un délégué de Rennes propose « de s’appuyer sur le sentiment religieux qui est en chaque homme pour répandre la pensée socialiste ». — Pages libres, 15 novembre 1902.
l’ouvrier cesse de se sentir isolé ; à côté de ses camarades, aidé par leur amitié, il atteint à la connaissance des grands faits de l’histoire, des grandes hypothèses de la science, des grandes créations de l’art ; il précise les idées morales nouvelles qui le poussent à agir pour la libération de ses frères ; il participe à la haute espérance révolutionnaire, qui commence à animer, d’un bout du monde à l’autre, toutes les consciences généreuses. — Alors il n’a plus besoin de l’Église. — Les catholiques doivent être hostiles à un groupement d’hommes qui veulent se passer de l’Église ; ils doivent tout tenter pour le détruire. Le libéralisme catholique consiste à ne vouloir la liberté que pour les catholiques. Le libéralisme catholique consiste à refuser la liberté aux non-catholiques.
Dès l’inauguration de l’U. P., l’attaque commence. Le président du comité, dans la conférence d’ouverture, a parlé de lire des fragments de Travail de Zola ; la Mayenne et le Courrier du Maine lui prêtent l’intention d’étudier à l’U. P. toutes les œuvres (tout le travail) de Zola :
Jusqu’à présent, la description minutieuse des œuvres pornographiques a été considérée généralement comme une arme très médiocre contre le vice.
(Courrier du Maine, 22 décembre 1901)
Le journal républicain, l’Avenir de la Mayenne, défend l’U. P. ; il répond au journal clérical qu’on peut trouver dans la Bible des passages aussi lestes que dans n’importe quel roman de Zola (5 janvier 1902). Sur quoi la Mayenne publie une analyse de Travail,
juxtaposant les passages les plus violents et les plus audacieux, pour terroriser les bourgeois ; l’analyse se termine par cette conclusion très littéraire :
Cette dernière citation montrera que ce livre, avec des utopies dangereuses, des doctrines révolutionnaires, des théories philosophiques absolument condamnées, des longueurs et des répétitions oiseuses, des symboles burlesques et des facéties scientifiques, contient aussi des passages d’un faux réalisme déplaisant et d’une sensiblerie vraiment bébête.
Sur quel singulier volet sont triés les sujets de méditation de l’U. P. L.!!!
La polémique continue quelque temps encore :
Le professeur de philosophie du lycée de Laval est-il, comme Zola, pour la suppression du patronat, du commerce, de la magistrature, de l’armée, etc., etc.
Il serait temps que le public soit enfin fixé à cet égard.
Malheureux ouvriers auxquels on veut faire renier l’Évangile du Christ, et imposer l’Évangile de Zola!
(Courrier du Maine, 9 mars 1902)
Un dimanche, à la suite d’une fête terminée par la Marseillaise, quelques membres de l’U. P., la séance levée, chantent l’Internationale. Le bruit s’en répand dans Laval ; les bourgeois s’alarment. Le préfet fait appeler le professeur président du Comité de l’U. P. ; il lui déclare qu’il ne connaît pas l’Internationale, mais qu’il sait que c’est un chant séditieux : si on la chante à nouveau, il interdira aux fonctionnaires d’aller à l’U.
— Les journaux réactionnaires exploitent l’incident. Le maire ayant autorisé l’U. P. à se réunir dans un local municipal, destiné à être démoli quelques mois après, la Mayenne écrit :
Nous nous étions laissé dire que le Conseil municipal de Laval comptait encore dans son sein des hommes qui refusaient de frayer avec les représentants socialistes que l’administration avait imposés dans leurs rangs. Si ces messieurs n’ont pas changé d’opinion, comment laissent-ils la municipalité fournir un lieu de réunion aux soldats de Millerand, dont le chant de ralliement n’est autre que l’hymne des sans-patrie, l’Internationale?
Redoutant les effets de cette habile campagne de presse sur les timides Lavalois, les républicains modérés commencent à témoigner à l’U. P. quelque froideur. La puissance des journaux réactionnaires est faite de la lâcheté des politiciens républicains.
Le dimanche 27 avril, quand est proclamé le résultat des élections, quelques socialistes, présents à la mairie, y chantent l’Internationale. Comme ils sont membres de l’U. P., les journaux réactionnaires rendent l’U. P. responsable de la manifestation. L’incident paraît très grave. Sous la pression des autorités, plusieurs maîtresses de l’École Normale et le mari d’une institutrice envoient leur démission d’adhérents ; l’avocat envoie sa démission de membre du Comité et cesse de faire des conférences. Le parti modéré, tout autant que le parti clérical, commence à souhaiter la disparition de l’U.
Cependant l’U. P. cherche à résister à la tourmente.
L’avocat est remplacé au Comité par l’employé de la poste qui a si remarquablement organisé la Chorale ; les leçons de législation ouvrière sont remplacées par un cours d’astronomie dont se charge un employé de commerce, intéressé par cette science, d’une intelligence lucide et d’une parole étonnamment précise.
Alors, comme à la suite d’un mot d’ordre, les journaux réactionnaires font converger leurs attaques contre le professeur de philosophie, qui a beaucoup contribué à créer l’U. P. :
Le bruit court que M. C…, professeur de philosophie, prononcera le discours d’usage, lors de la distribution des prix du lycée de Laval.
Cela est fait pour surprendre.
Tout le monde ici connaît M. C… Tout le monde connaît également ses opinions socialistes et collectivistes, qu’il affiche du reste avec ostentation.
On sait qu’il est l’âme de cette Université Populaire Lavaloise dont les exploits ne s’étonnement plus.
Peut-être M. le professeur de philosophie profitera-t-il de l’occasion pour lire le placard électoral du citoyen Lanslin, qu’il avait lui-même collé au-dessous de la fenêtre de sa chambre.
Pourquoi pas, après tout ?
(Patriote de la Mayenne, 26 juin 1902)
Sait-on qui doit prononcer le discours de distribution des prix du lycée de Laval ?
M. C…, l’illustre M. C…, le commentateur admiratif de Zola, le grand meneur de l’U. P. L., dont les manifestations antireligieuses et internationalistes occupent la presse depuis plusieurs mois!
Voilà ceux que l’Université des Leygues, des Chaumié et des francs-maçons met en vedette!
Aux derniers jours de juillet, le professeur de philosophie apprend qu’il sera déplacé, contre son désir et en violation des traditions de l’Université : car ce n’est pas le titulaire de la chaire, socialiste et rédacteur à la Petite République, qui reprend son poste ; on fait revenir un ancien suppléant, pour avoir l’occasion de déplacer le professeur suspect, en évitant « l’apparence d’une disgrâce ». On reconnaît d’ailleurs que le professeur suspect a fait son métier d’une manière irréprochable ; même, cette année, sa petite classe de onze élèves a eu ce qu’on nomme des succès : dix baccalauréats de juillet, et le premier accessit au Concours Général entre les lycées des départements. On ne reproche au professeur déplacé que ses « imprudences ». Imprudences, la fréquentation de la Bourse du Travail et la fondation de l’Université Populaire. A Laval, cela suffit…
Une jeune Russe intelligente, à qui je contai cette histoire, prit le ton le plus sérieux pour me poser cette question : « En France, êtes-vous en République ? »
C’est sans doute à des démarches accomplies directement au ministère par des politiciens républicains modérés, peut-être aussi par le préfet, qu’il faut attribuer le déplacement du professeur suspect. — Les fondateurs de l’U. P. ont répété qu’ils ne cherchent pas à faire œuvre de politique locale ; leur idéal est plus élevé, plus lointain : ils veulent participer au vaste mouvement historique qui conduit l’humanité à la révolution sociale, à la destruction de toutes les injustices et de tous les privilèges, à la création de la société juste et libre. Dans les conditions spéciales d’espace et
de temps où ils ont à agir, à Laval, en 1902, ils ne peuvent tirer grand parti des moyens politiques que peuvent utiliser ailleurs les socialistes plus nombreux. — Mais les politiciens républicains lavalois, en leur âme étroite, ne peuvent admettre qu’on se consacre à une œuvre autrement que par ambition personnelle, pour la satisfaction du succès immédiat ; il leur paraît plus intéressant d’être conseiller municipal ou sénateur que de travailler à la rénovation d’un monde, à l’apparition d’une nouvelle humanité. Ils comprennent en langage parlementaire ce que disent en français honnête les fondateurs de l’Université Populaire. Et ils s’effraient. Qui sait si les ouvriers dont la conscience de classe s’éveille continueront à voter docilement pour des républicains modérés sans exiger la garantie de sérieux engagements ?
Surtout les modérés et le préfet redoutent l’effet produit, par la campagne de la Mayenne et du Patriote, sur les petits bourgeois, lecteurs des journaux réactionnaires, électeurs des républicains modérés. Si l’Université Populaire mourait, les Lavalois vivraient plus tranquilles…
Dès la fondation de l’Université Populaire, les réactionnaires ont pris peur. Par la campagne de leurs journaux, ils ont communiqué cette peur à la population timide des petits bourgeois. La peur des électeurs petits-bourgeois a gagné les politiciens républicains modérés. Par peur des politiciens républicains modérés, le ministère radical, soutenu par le Parti Socialiste, déplace le professeur socialiste coupable d’avoir agi en républicain. Solidarité dans la peur ; contagion de lâcheté. L’expérience de la petite ville confirme la
loi générale formulée par Ostrogorski : la lâcheté est un des plus grands vices du gouvernement démocratique.
l’action ouvrière depuis 1902
Le coup de force essayé contre l’U. P. ne réussit pas à la tuer : elle n’est pas le produit fragile de la fantaisie d’un individu ; elle est la création réfléchie, volontaire, de l’élite des travailleurs d’une ville. Elle continue à vivre, à grandir, après le départ de celui qui l’a fondée. Le nombre des adhérents continue à osciller entre 150 et 200. Le professeur est remplacé à la présidence du comité par le docteur, au comité par le pasteur protestant, partisan enthousiaste de la coopération socialiste. Celui-ci, en 1902-1903, commence une série de conférences très suivies sur les coopératives en France et à l’étranger. Des conférenciers connus viennent parler sous les auspices de l’U. P. : Victor Basch, Charles Guieysse ; le préfet, ayant osé venir entendre Basch, se fait violemment critiquer par la presse réactionnaire. — Un jour le professeur déplacé revient voir les camarades de l’U. P. A onze heures et demie du soir, cinquante travailleurs l’attendent à la gare, lui serrent la main, silencieusement. Le lendemain, au milieu des manifestations les plus cordiales, l’U. P. lui offre un souvenir acheté par souscription. Fidélité touchante attestant la valeur, la vitalité de l’œuvre.
En 1903, la Bourse du Travail s’installe dans un vaste nouveau local, avec l’Université Populaire, et une société coopérative de consommation qui vient de se fonder. Laval a sa Maison du Peuple.
La coopérative nouvelle, l’Émancipatrice, présente un caractère nettement socialiste :
« ARTICLE XXII. — Pour les répartitions, il sera d’abord prélevé 5 % sur les économies nettes réalisées, pour le fonds de réserve collectif…
« Sur le total du reliquat, il sera ensuite prélevé 50 %, pour le fonds de prévoyance…
« Les économies restant seront divisées en cent parts égales qui seront ainsi réparties :
« Quatre-vingts parts à la consommation distribuées au prorata des achats.
« Quinze parts à l’amortissement du matériel, dont l’entretien sera compté dans les frais généraux.
Articles spéciaux, irrévocables et irrévisibles
« ARTICLE PREMIER. — Le prélèvement fait sur le total des économies nettes, après déduction de ce total de 5 %, destinés au fonds de réserve collectif, est fixé à 50 %. Ce prélèvement ne peut, en aucun cas, être diminué, mais il pourra toujours être augmenté par une réduction du nombre des parts accordées à la consommation. L’assemblée générale a tout pouvoir pour décider cette augmentation.
« ARTICLE II. — Le fonds de réserve, le fonds de prévoyance et tous les fonds qui y seront ultérieurement ajoutés constituent, à partir de ce jour, un capital social et impersonnel servant à instituer tous les ser-
vices de consommation et de production que la société jugera bon d’entreprendre, et à créer ou subventionner toute organisation sociale jugée utile à la société.
« ARTICLE III. — Les précédentes dispositions statutaires sont irrévocables et irrévisibles.
« Toute proposition de modification ou de révision sur ce point tendant à opérer une répartition, un partage ou une dispersion du capital social, sera considérée comme nulle et non avenue, et rigoureusement écartée de la discussion.
« ARTICLE IV. — Au cas où la majorité ou l’unanimité même des sociétaires contreviendrait en les violant aux précédentes dispositions, la minorité contre la majorité, la commune de Laval contre l’unanimité auront le droit et le devoir de s’emparer de tout l’actif social, la minorité pour continuer l’œuvre en son nom, la ville pour en constituer un service public ou une œuvre de bienfaisance.
« Il est bien entendu que tant que sept membres voudront le maintien de la société en respectant les présentes dispositions, la commune n’a pas à intervenir. »
L’Émancipatrice fonde d’abord un cabaret antialcoolique, dans une des salles du bâtiment où se trouvent logées la Bourse du Travail et l’Université Populaire. Voici quelques articles des statuts du cabaret :
« ARTICLE IV. — La société s’interdit rigoureusement la distribution de l’alcool et des boissons distillées, apéritifs ou liqueurs.
« ARTICLE VII. — L’employé [e] devra faire tous ses efforts pour amener les consommateurs à substituer l’usage des boissons non fermentées (café, thé, lait, chocolat, bouillon, sirops, eaux minérales, etc…), à l’usage des boissons fermentées (vin, cidre, bière).
« ARTICLE VIII. — La consommation des boissons fermentées est rigoureusement réglementée. Il ne pourra être délivré à la fois, à un consommateur, plus d’un quart de litre de vin, d’un demi-litre de cidre ou d’un demi-litre de bière. Cette ration ne pourra être accordée plus de trois fois, non consécutives, dans une journée, à un même consommateur. »
Ce premier essai de coopérative socialiste réussit admirablement. La coopérative commence à fabriquer elle-même son cidre. On étudie le projet d’une boulangerie coopérative.
Ainsi, autour de la Bourse du Travail et de l’Université Populaire, se groupent peu à peu des œuvres nouvelles, créées par la classe ouvrière, destinées à réaliser son émancipation intellectuelle et économique. L’action socialiste commence à transformer la somnolente petite ville.
conclusion ; — le socialisme à Laval
S’il fallait désigner, par une brève formule, l’état d’âme de l’élite des travailleurs lavalois, on pourrait l’exprimer en réunissant deux des plus beaux mots de notre langue. C’est un Socialisme d’action.
La société capitaliste est profondément injuste, parce que la propriété n’y correspond pas au travail. Un petit nombre d’hommes possède sans travailler, sans avoir jamais travaillé. La plupart travaillent sans posséder, sans pouvoir arriver à posséder. Seule une révolution totale mettra fin à cette totale injustice.
Mais cette révolution urgente, nous pouvons immédiatement commencer à l’accomplir. Il faut dès maintenant travailler à créer la société juste. Il faut agir.
Dans la société actuelle, capitaliste mais démocratique, le prolétariat a déjà sous la main tous les moyens indispensables à sa libération. C’est le syndicat, opposant à la force du capital la force des travailleurs unis. C’est la coopérative, réalisant un déplacement graduel de la fortune nationale au bénéfice des travailleurs. C’est l’action politique, permettant d’agir sur les lois, pour les rendre libératrices, d’établir des impôts expropriants la richesse des riches, de créer des services publics utiles à tous, d’organiser, avec des ressources nationales, un vaste système de coopératives destinées à remplacer les industries et commerces capitalistes.
Ce ne sont pas les moyens d’action qui manquent aux hommes ; ce sont les hommes qui manquent aux moyens d’action. Il faut, par l’éducation, créer des hommes. Voilà le rôle essentiel de l’Université Populaire dans le mouvement ouvrier. Pas de cité socialiste possible sans citoyens socialistes.
Ainsi compris, le socialisme cesse d’être un bavardage stérile ou nuisible ; c’est le programme d’une tâche à commencer dès aujourd’hui. Ce n’est pas l’attente passive d’une révolution fatale ; c’est le plus
énergique appel à la libre activité des consciences généreuses et audacieuses.
Ce socialisme d’action, à mesure qu’il se réalisera en œuvres nouvelles d’émancipation intellectuelle et économique, il transformera de plus en plus profondément la petite ville.
Déjà commence à s’accomplir, à Laval, la révolution.
Une Cité nouvelle s’élève, foyer de vie ardente, vaillante, libre et sincère, parmi les somnolences, les lâchetés, les tyrannies, les hypocrisies de Laval-la-Morte.
Je n’oublie pas les bonnes gens de mon pays ; et puisque mon vieux camarade Henri Roy ne se résout point à citer nos cahiers dans son Progrès du Loiret, je serai bon camarade, et prendrai les devants ; je citerai dans ces cahiers le Progrès du Loiret, dont il est devenu le rédacteur en chef.
La situation d’Orléans n’est pas analogue à la situation de Laval ; non pas que les catholiques réactionnaires orléanais soient moins mauvais, moins autoritaires, plus vraiment libéraux, moins portés aux dominations temporelles, moins avides, moins tyranniques, moins portés à exercer les autorités de commandement et de gouvernement que les catholiques réactionnaires lavalois ; nous connaissons par Challaye les catholiques réactionnaires lavalois ; je connais pour les avoir éprouvés les catholiques réactionnaires orléanais ; pour les avoir éprouvés en un temps où nos radicaux de gouvernement politiques parlementaires se terraient à plusieurs degrés au-dessous de l’horizon. Mais les catholiques réactionnaires orléanais sont momentanément les moins forts, dans leur province ; ils n’ont pas reculé devant l’État-Major d’un radicalisme de gouvernement ; ils ont dû reculer devant une action,
devant une propagande révolutionnaire socialiste et dreyfusiste, admirablement soutenue et nourrie par quelques vieux radicaux orléanais, simples hommes ; je me rappelle encore cette célèbre ancienne conférence de l’ancien Pressensé, de Quillard et de Mirbeau, dans la salle du Théâtre.
Les catholiques réactionnaires orléanais sont momentanément les moins forts dans leur département ; c’est-à-dire qu’Orléans est devenue, à la différence de Laval, une cité de justice, une cité de liberté ; naturellement non.
Usurpant les résultats de cette action, de cette propagande révolutionnaire socialiste et dreyfusiste si admirablement soutenue et alimentée par quelques vieux radicaux, républicains sincères, inambitions, ignorés, nos ennemis les amis politiques, les radicaux de gouvernement politiques parlementaires, les États-Majors précédemment terrés n’auront pas de cesse qu’ils n’ussent assis, en face de la domination catholique réactionnaire, momentanément repoussée, leur domination opposée, leur autorité de commandement égale et de sens contraire, leur autorité de gouvernement parlementaire et politique ; leur action n’a nullement consisté à libérer les citoyens qui se voulaient affranchir de la domination de l’Église, mais elle a fort exactement consisté à substituer, point pour point, bout à bout, sans aucun jeu, la domination de l’État laïque, autoritaire, gouvernemental, préfectoral, parlementaire, politique, à la domination de l’Église autoritaire, gouvernementale, épiscopale et politique ; tout ce qui a été perdu pour l’Église a été gagné pour l’État ; ainsi la part de la vraie liberté est demeurée
strictement la même, nulle ; ni la justice, ni la liberté n’ont gagné d’une ligne ; le bénéfice de l’opération devient le suivant : tout ce qui se dérobe à la domination de l’Église est asservi à la domination de l’État ; tout ce qui se dérobait à la domination de l’État était asservi à la domination de l’Église ; sans compter ce qui est asservi ensemble et à l’une et à l’autre domination ; car ces deux dominations chevauchent.
Ainsi partagé entre ces deux dominations égales et de sens contraire, opposées, l’une plus officiellement forte, l’autre plus sournoisement forte, Orléans représente mieux que Laval ce que nous pouvons nommer la situation générale, moyenne et commune, du pays ; plié sous la servitude catholique, réactionnaire, cléricale, presque unique, Laval représente, par un cas de survivance intéressant, ce qu’était le pays moyen sous la domination cléricale ; il y a quelques années, avant le sursaut, la révolte et la révolution de l’affaire Dreyfus, du socialisme révolutionnaire, du dreyfusisme révolutionnaire ; ou si l’on veut, par un phénomène intéressant d’anticipation, dès aujourd’hui Laval représente ce qui nous attend, ce qui nous guette, pour quand le détournement parlementaire, pour quand la corruption politique aura fini d’épuiser toutes les forces de liberté, toutes les forces révolutionnaires, de dreyfusisme, de socialisme et d’acratisme qui seules maintiennent la République.
Pourtant ce n’est point pour donner une image, une représentation du pays commun, moyen, ordinaire, à la date d’aujourd’hui, que nous publions ci-après trois articles du Progrès ; — que je me permets de nommer
familièrement le Progrès tout court, comme un du pays ; — pour donner une représentation de tout le pays commun, il faudrait tout un courrier d’Orléans, comparable au courrier que nous avons de Laval ; un tel courrier ferait la France vue d’Orléans ; les trois articles du Progrès font Orléans vu de Montargis.
Nous avons dit souvent qu’un certain radicalisme autoritaire, traditionnel, conservateur et souvent réactionnaire, qu’une certaine libre-pensée, qu’un certain prétendu rationalisme en réalité tendait à restituer un culte rituel d’État, de gouvernement, laïque, officiel, civil, — catholique au fond ; — nous avons dit souvent que tout un parti politique parlementaire tendait à se constituer en Anti-Église ; nous avons souvent essayé de montrer que cette tendance, que cette inclination n’était pas moins dangereuse pour la liberté, si même elle ne l’était plus, que la conservation catholique.
De même que la conservation catholique reparaît surtout aux grandes circonstances de la vie, naissance, mariage, et mort, de même cette inclination religieuse anticatholique, cette antireligion, apparaît, ou si l’on veut reparaît aux grandes circonstances de la vie ; nous connaissons tous, au moins par les journaux, ces baptêmes laïques, si catholiques.
Je me permets de publier ci-après, empruntés au Progrès du Loiret, deux comptes rendus d’enterrements et un compte rendu de mariage ; le respect que nous devons à tous les morts pourrait nous interdire de publier sur la mort des comptes rendus ennemis ; il ne peut nous empêcher de publier un compte rendu ami ; et si l’on voyait dans les textes reproduits la matière de quelque irrévérence, la faute en reviendrait toute
aux amis, — aux amis politiques, — du défunt ; ce que nous voulons laisser voir, c’est justement qu’un certain rituel civil, en réalité politique, c’est qu’un certain cérémonial politique apporte quelque gêne à la manifestation des simples sentiments respectueux ; qu’un certain cérémonial, en réalité catholique, apporte quelque ostentation à la manifestation des simples sentiments affectueux.
J’ai lu bonnement les obsèques du docteur Gebaüer ; j’ai lu ce compte rendu d’autant plus sérieusement, d’autant plus respectueusement que j’avais jadis beaucoup entendu parler de cet homme, en bien, par des hommes de bien, et que dans l’assistance, exceptionnellement nombreuse, nous avons reconnu plusieurs de nos véritables amis, qui sont des hommes sérieux ; mais quand verrons-nous des enterrements civils vraiment libres, où il n’y aura pas la musique républicaine ; et qu’est-ce enfin qu’une musique républicaine ? quand n’y aura-t-il plus des bannières couvertes d’un long voile de crêpe, qui remplacent les drapeaux couverts d’un long voile de crêpe ; quand n’y aura-t-il plus de drapeau de la Société de secours mutuels, qui remplace les drapeaux militaires ; et quand ne mènera-t-on plus les petits garçons de l’école laïque aux enterrements laïques des grandes personnes ; laissons jouer nos petits enfants ; nos petits garçons ne sont pas des enfants de chœur ; et ce cercueil recouvert du drap mortuaire de la Libre-Pensée ; qu’est-ce qu’un drap mortuaire de la Libre-Pensée ; faut-il avoir des draps mortuaires particuliers, cérémoniels, et quand on est mort, pourquoi n’accepter pas le drap mortuaire de tout le monde ; que si dans ces petites communes le
drap mortuaire est un drap catholique, orné de croix, que la Libre-Pensée fasse faire un drap qui ne soit pas catholique, mais qui ne soit pas nommément, rituellement, et cérémonielement, le drap mortuaire de la Libre-Pensée, qui ainsi étant commun puisse devenir quelque jour le drap mortuaire de tout le monde ; ce corbillard orné d’écussons ces assistants qui portent la boutonnière l’immortelle rouge ; comme si nous n’étions pas déjà pourris de décorations ; toujours se distinguer ; toujours n’être pas vêtu comme le simple citoyen ; toujours porter un uniforme, et des galons ; et surtout la voiture habituelle de M. Gebaüer que suit, lanternes allumées et voilées ; cette voiture habituelle, c’est le fameux cheval de guerre, le cheval accoutumé, le cheval habituel, tout harnaché, conduit en main ; pour moi, né du peuple, et demeuré peuple et simple autant que je le puis, je ne comprends pas qu’une voiture se promène avec personne dedans ; c’est un cheval et une voiture de dérangés inutilement ; la voiture d’un médecin de campagne n’est pas une relique, un moyen de miracles et de béatification, un appareil sacramentel, qu’il faille promener en procession, tête nue, et devant qui s’agenouiller ; et comme dans cette vieille et nouvelle comédie je retrouve la naïve mentalité politique radicale anticatholique et catholique, d’opposer le médecin au curé comme un faiseur de miracle à un autre faiseur de miracle ; mais non, citoyens, le médecin est un praticien, modeste, un travailleur ; il travaille, il doit travailler, d’après les savants, et, s’il peut, lui-même être un savant, c’est-à-dire un homme qui travaille et qui cherche, nullement un homme merveilleux ; la voiture d’un médecin de
campagne, pour moi socialiste, c’est son instrument de travail ; et je ne connais pas que l’on en puisse rien dire qui soit plus respectueux et plus honorable que ceci, que c’est un instrument de travail ; car je ne connais rien de plus respectable et de plus honorable qu’un instrument de travail ; aucune cérémonie cultuelle ne me paraît plus respectable et plus honorable que le simple travail humain ; si donc une voiture habituelle, d’un médecin de campagne, est un instrument de travail, et nullement un objet sacré, un objet de cérémonie religieuse, le jour que le médecin ne travaille pas, parce qu’il est mort, laissez reposer aussi ses instruments de travail ; et que son vieux cheval en paix se repose dans son écurie ; ce cheval n’est point un cheval de bataille, un cheval d’armes ; c’était un cheval qui traînait une voiture ; soyons simples ; restons simples et professionnels ; restons peuple ; soyons hommes de métier ; nullement cérémoniels ; restons pragmatiques ; je ne comprends pas qu’une lanterne soit allumée, si on veut la voiler ; ou qu’une lanterne soit voilée, si nous l’avons allumée ; les pompes funèbres ne sont pas considérables, à moins que de mettre en mouvement six divisions d’infanterie, l’artillerie de corps, et une division de cavalerie indépendante ; mais ni les six divisions d’infanterie, ni l’artillerie de corps, ni la division de cavalerie indépendante ne valent un modeste cortège de simples amis conduisant leur ami, sans lanternes, en plein jour ; les lanternes étaient faites pour éclairer les routes et les chemins, la nuit, dans les boues d’automne et dans les gelées d’hiver, quand le docteur, vivant, dans sa Sologne plate ou dans son val de Loire, allait visiter ses malades.
Comment ne pas s’indigner que les comédies politiques parlementaires aillent se produire jusque sur les tombes ; l’oraison funèbre, en elle-même, est déjà un genre extrêmement délicat ; je n’ai jamais bien compris que l’on pût parler dans le silence de la mort ; mais que dire du boniment politique parlementaire assez impudent pour jouer sur un mort sa partie de comédie ; on lira plus loin qu’au cimetière, M. Descolle, juge de paix, ayant excusé MM. Fernand Rabier, député ; Le Carpentier, procureur de la République, — ici va commencer la comédie, — donne lecture de la lettre suivante, — ici commence l’audace, — de M. Viger, sénateur.
On lira plus loin la lettre de M. Viger, sans doute écrite par quelque secrétaire. Elle est adressée à M. Baconnet, ami dévoué et exécuteur testamentaire du docteur Gebaüer. Pour l’intelligence de la comédie, et pour la mesure de l’audace, il faut savoir que le docteur Gebaüer appartenait à la deuxième circonscription d’Orléans, Orléans campagne, et que cette circonscription fut la circonscription de M. Viger député ; le docteur Gebaüer appartenait donc de quelque manière à M. Viger ; il était de son arrondissement, de sa circonscription, de son royaume ; en outre, si j’en crois les biographies, le docteur Gebaüer avait été en situation, à un moment de sa carrière politique, de devenir le député de cet arrondissement, qui était le sien, de cette seconde circonscription d’Orléans ; il était, à ce moment de sa carrière politique, tout désigné aux suffrages préliminaires de ces assemblées plénières, de ces comices généraux qui aujourd’hui, dans les pays de la domination radicale, anticipent les résultats du suffrage
universel, fonctionnant comme un premier degré, mais comme un degré souverain, de suffrage, restreint ; depuis, M. Viger est devenu sénateur du Loiret ; son ancienne circonscription est tombée aux mains d’un réactionnaire ; c’est ici un des rares événements qui font tache dans la carrière politique d’un politique parlementaire ; c’est la seule tache qu’il y ait dans sa carrière politique, disent les hommes entendus ; la morale, ou si on la nomme ainsi, l’immorale politique parlementaire, qui supporte tout, supporte mal cet accident ; il a laissé sa circonscription à un réactionnaire ; cela fait un dilemme ; cela donne à penser aux simples ou bien que dans le temps de sa législature ce député a bien mal entretenu l’esprit républicain de ses électeurs, ou bien que dans le temps de sa législature ses électeurs étaient déjà, au moins pour une partie, réactionnaires, et qu’il représentait des éléments réactionnaires ; et l’on se demande comment il rémunérait les réactionnaires qui lui donnaient leurs voix ; car d’imaginer au contraire qu’aujourd’hui ce soit le député réactionnaire qui représente au Parlement des éléments républicains, nul n’y songe ; on a vu des républicains représenter des éléments réactionnaires ; — par quelles complaisances réactionnaires et nationalistes ; — on ne voit pas un réactionnaire qui représenterait des éléments républicains.
Pour toutes ces raisons il fallait bien que M. Viger enterrât M. Gebaüer. M. Viger avait été comme le substitut, au moins imaginaire, de M. Gebaüer. M. Viger avait des remords politiques sur son ancienne circonscription, cette circonscription qui lui était commune, en un sens, avec M. Gebaüer. En terminant, M. Viger
fait connaître l’empêchement absolu où il se trouve d’assister aux obsèques et en exprime tous ses regrets.
Les journaux nous ont rapporté, si j’ai bonne mémoire, que M. Gebaüer avait pu devenir le député de la deuxième circonscription d’Orléans et qu’il avait préféré continuer son métier de médecin ; une telle résolution, si les journaux disent vrai, et si je me rappelle bien, honore un homme ; M. Viger, qui était aussi médecin, je crois, à Jargeau ou à Châteauneuf-sur-Loire, et qui a préféré ne pas continuer son métier, qui a mieux aimé devenir député, ministre, sénateur, n’en devait pas moins enterrer avec tous les honneurs politiques ce médecin demeuré médecin.
Ce qui fait ici la funèbre comédie politique parlementaire, c’est que si je me reporte au Progrès du Loiret, numéro de l’avant-veille, mercredi 27 janvier 1906, annonçant la mort du docteur Gebaüer et donnant sa biographie, en un article nécrologique signé, si j’ai bien vu, de Roy lui-même, je lis que le docteur Gebaüer fut un dreyfusiste passionné, à ce point qu’en présence de la mort même il se réjouissait d’avoir pu assister au commencement assuré de la réparation judiciaire. Si le docteur Gebaüer était dreyfusiste, il était donc de ceux que M. Viger voulait faire enfumer dans leurs tanières ou fusiller.
Ces vieux républicains, que l’on enterre en peu partout aujourd’hui, et sur qui les jeunes républicains font des oraisons funèbres, appartiennent justement à cette première génération républicaine dont je parle dans ma courante des cahiers ; c’est ce qui fait un intérêt de ces cérémonies ; ces vieux républicains eux-mêmes
étaient un peu cérémoniaux, aimaient un peu la cérémonie, un peu la magnificence, pourvu qu’elle fût civique ; mais cette affection particulière avait nous ne savons plus quoi de naïf et de jeune, et aussi de naturellement grand, qui sauvait tout ; rien de bourgeois ; au contraire nos jeunes gens aiment la cérémonie comme un instrument de domination.
Il serait intéressant d’examiner, d’essayer de démêler dans des cérémonies comme celles dont nous publions aujourd’hui, dont nous reproduisons le compte rendu, quelle serait la part qui revient au cérémorialisme traditionnel des vieux républicains, et quelle au cérémorialisme arriviste de nos jeunes politiques parlementaires ; et comment ces deux sentiments, sentiment traditionnel des anciens, sentiment politique et utilitaire des jeunes, se confondent, se soutiennent ; aujourd’hui, nous n’avons voulu donner que des exemples de la résultante ; et nous avons été chercher ces exemples dans un journal rédigé en chef par un homme intelligent.
C’est en effet une vieille règle de la méthode historique, et nous ne manquerons jamais de l’appliquer, que de demander les textes et les renseignements aux témoignages amis, autant qu’il se peut, et non pas aux témoignages ennemis ; ayant à donner des exemples de ce que nous avons souvent répété que le radicalisme de gouvernement nous prépare une antireligion, une religion d’État, que la politique parlementaire nous prépare une immorale d’État, qu’une certaine libre-pensée, prétendue, nous prépare un culte rituel, formel, avec intronisation de nouveaux saints, qu’un certain rationalisme, prétendu, nous prépare un certain surna-
turel, c’est aux journaux radicaux, puisque nous le pouvons, que nous devons demander nos preuves et nos témoignages ; et non pas aux ennemis politiques parlementaires des radicaux.
Et parmi les journaux radicaux, selon ce que je dis dans mon courrier des cahiers des cas maxima, des cas minima, et de la zone intermédiaire, autant vaut demander à un bon journal, connu, les citations que l’on veut faire ; on obtient ainsi des mesures plus délicates, probantes, intéressantes ; si l’on voulait emprunter aux journaux radicaux politiques parlementaires des citations maxima de contamination politique, les textes scandaleux abonderaient ; les sondages moyens, ceux de la contamination politique ordinaire, moyenne, commune, apporteraient encore de vastes et de vagues citations, des régions immenses, plaines et marais ; je préfère un cas minimum ; on obtient par lui la limite inférieure, à laquelle ou au delà de laquelle on est assuré que se met la gravité de la contamination.
Ces comptes rendus d’enterrement ne manquent pas de laisser quelque embarras, un sentiment de gêne ; la grandeur de la mort est telle que tout ce qui tient à la mort, et même aux cérémonies qui l’accompagnent, en reçoit un assombrissement particulier ; des sentiments particuliers fonctionnent aussitôt que la mort intervient ; et puis parmi cette foule, souvent désagréable, bavarde, vaine et frivole, qui accompagne, il peut y avoir, il y a de véritables amis, qui éprouvent toute la tristesse de la séparation ; ces amis ne sont pas plus engagés par des cérémonies laïques, nouvellement instituées, aus-
quelles ils sont contraints de participer, que nous ne sommes engagés par les cérémonies catholiques anciennes auxquelles nous participons dans les enterrements catholiques ; l’amitié demeure fidèle et constante à elle-même dans les évolutions et dans les retournements des cérémonies religieuses.
Le troisième compte rendu que nous reproduisons est le compte rendu d’un mariage, non pas d’un simple mariage privé, entrée en famille de l’homme et de la femme ; c’est dans l’arrondissement de Montargis le compte rendu d’une cérémonie laïque et républicaine ; et vraiment, puisqu’il paraît, d’après ce compte rendu, que tant de monde s’est fait réjoui assistant ou y assistant pas à ce mariage vraiment politique et bien parlementaire, je ne vois pas pourquoi nous nous interdirions de nous en réjouir pour autant.
J’offre la deuxième circonscription d’Orléans, l’ancienne circonscription de M. Viger, vacante, puisqu’elle appartient momentanément à un réactionnaire, à qui me découvrira la moindre différence entre cette cérémonie publique, laïque, bourgeoise, et le plus grotesque des mariages catholiques ; je nomme grotesques non pas les mariages catholiques sincères, que nous devons respecter, mais les mariages catholiques bourgeois comme nos ministres radicaux de défense et d’action républicaine s’en commandent pour le mariage de leurs héritiers dans les chefs-lieux de leurs départements ; on sait en effet, par les journaux républicains, que nos ministres ne peuvent marier leurs fils dans leurs circonscriptions électorales à moins que bénis par l’archiprêtre catholique, fonctionnaire du gouvernement, par
l’évêque, fonctionnaire, par l’archevêque catholique, fonctionnaire, entre ministres et fonctionnaires, en musique de grand opéra, au milieu d’un concours d’immenses populations, dans la majesté des cathédrales concordataires.
On lira le texte, les discours ; il y a déjà de bons textes dans le courrier de Challaye ; sans vanité locale, je crois pouvoir affirmer que les textes orléanais dépassent les textes lavalois d’autant que la liberté absolue du congréganiste se concilie avec la suppression totale de la congrégation.
Qu’on lise les textes ; je m’en voudrais de les déflorer par une seule citation anticipée. Il serait doux de les citer ici et de les commenter ; mais tout commentaire affaiblirait.
Lisant ces textes, quelque abonné dira : Ce n’est pas possible ; ce Progrès du Loiret n’existe que dans la fabrication des cahiers ; ce sont des textes que l’on nous a fabriqués pour mieux nous faire apercevoir que les radicaux fabriquent une religion laïque d’État, par des cérémonies rituelles ; ces textes collent trop bien pour être authentiques ; on nous les a faits exprès.
Ainsi parlerait un abonné irrespectueux, — il en est. — J’affirme sur l’honneur qu’il y a bien un Progrès du Loiret, paraissant à Orléans, et que nous n’avons pas fabriqué ces textes ; le compte rendu que nous publions de ce mariage, non pas mariage, mais cérémonie laïque et républicaine, a bien été publié dans le Progrès du Loiret, numéro daté du samedi 19 décembre 1903, deuxième page, en haut de la cinquième et dernière colonne.
Et d’ailleurs qu’on relise un peu ces textes, et qu’on y réfléchisse : qui de nous, qui d’ailleurs serait capable de forger des textes aussi admirables ; j’ai la plus grande estime pour nos auteurs et pour nos collaborateurs accoutumés ; mais ce n’est pas leur faire injure que de demander : qui de nos auteurs, qui de nos collaborateurs accoutumés forgerait un texte aussi admirable ; il y a dans madame Bovary un discours de Comices agricoles que prononce un conseiller de préfecture et que l’on entend un peu partout, aujourd’hui, attribuer au préfet ou au sous-préfet, ce qui n’est pas juste, puisqu’il fut prononcé par un conseiller de préfecture, et que M. le préfet, dit l’auteur, n’avait pu venir ; pour faire, pour forger des textes et des comptes rendus comme ceux que l’on va lire, il faudrait être plus fort que le vieux Flaubert et que Maupassant ; or on n’est pas plus fort que le vieux Flaubert et que Maupassant ; saluons modestement une réalité aussi grande que le génie ; et respectueusement dédions le courrier que l’on va lire
à la mémoire du vieux Flaubert.
Le Progrès du Loiret, dans son numéro daté du vendredi 29 janvier 1904, publiait le compte rendu suivant :
Hier ont eu lieu à Cléry, puis à Meung-sur-Loire, les obsèques civiles du docteur Gebaüer.
L’affluence était considérable et c’était un spectacle à la fois grandiose et douloureusement impressionnant que de voir se dérouler sur la route de Meung à Cléry le long cortège endeuillé et lent.
En tête la musique républicaine de Cléry, dont Gebaüer était président d’honneur, la bannière recouverte d’un long voile de crêpe.
Puis la Société de secours mutuels dont le drapeau est crêpé de noir. Les adhérents suivent nombreux ; sur leurs figures contractées les larmes coulent silencieusement : ils savent qu’ils perdent en la personne de M. Gebaüer qui fut un des fondateurs de la Société et qui en était le médecin.
Voici les petits garçons de l’école laïque. Puis le corbillard chargé de couronnes offertes par la famille, le Comité républicain de Cléry, la Société de secours mutuels, la fanfare, les facteurs, les comités républicains d’Orléans, etc.
Le cercueil est recouvert du drap mortuaire de la Libre-Pensée, le corbillard orné d’écussons. La plupart des assistants portent à la boutonnière l’immortelle rouge.
La voiture habituelle de M. Gebaüer suit, lanternes allumées et voilées.
Les cordons sont tenus par le chef de la fanfare, le président de la Société de secours mutuels, M. de Lannessan, percepteur à Cléry, Edmond Javoy, de Mareau-aux-Prés.
Reconnu parmi les assistants, exceptionnellement nombreux :
MM. Hamelle, conseiller de préfecture, représentant le préfet ; Raubardeau, Verrière, conseillers généraux ; Rocher-Potheau, conseiller d’arrondissement ; Péan, maire de Saint-Pryvé ; Gabriel Michy, maire de Bon ; Berthaut, adjoint au maire de Saint-Hilaire ; Durand, Masson, maire de Saint-Ay, accompagné de plusieurs de ses conseillers municipaux ; Benoît, adjoint au maire de Cléry ; Boissay-Boury et Boissay (Louis-Michel), conseillers municipaux ; Leprovost, Herrenschmidt, conseillers municipaux de Meung-sur-Loire ; les fonctionnaires de Cléry, de nombreux instituteurs et institutrices, Valancourt, Vallet, Archenault, Bonnardot, docteur Rin, Alfred Bonnet, Boitier, Mousset, Crolt, Dufour, Henri Roy, etc.
Au cimetière, M. Descolle, juge de paix, excuse MM. Fernand Rabier, député ; Le Carpentier, procureur de la République, et donne lecture de la lettre suivante de M. Viger, sénateur.
Elle est adressée à M. Baconnet, ami dévoué et exécuteur testamentaire du docteur Gebaüer.
Je prends une part immense à votre douleur et à celle de tous nos amis du canton de Cléry où depuis de si longues années le bon républicain et le sincère démocrate que nous
pleurons aujourd’hui tenait si fermement le drapeau de la République.
Son dévouement passionné aux idées qui me sont chères, son désintéressement et son attachement à la cause des petits et des humbles m’avait de longue date inspiré pour ce vaillant défenseur des conquêtes morales de la Révolution une profonde estime.
Maintenant qu’il n’est plus, nous apprécierons encore plus hautement les services rendus par le vide qu’il laisse au milieu de ses amis.
Aussi conserverons-nous un sympathique et respectueux souvenir de la mémoire de ce vieux lutteur dont la foi politique ne s’est jamais démentie, que nous avons toujours vu sur la brèche, avec la même énergie dans l’action, la même constance dans les convictions.
Lorsque des républicains de cette trempe nous sont ravis par la mort impitoyable, il ne nous reste, aux hommes comme moi qu’elle attend aussi avant l’achèvement de la tâche commune, qu’à souhaiter de voir surgir des rangs de la jeune génération des citoyens dignes de les remplacer par leur enthousiasme et leur probité politique.
En terminant, M. Viger fait connaître l’empêchement absolu où il se trouve d’assister aux obsèques et en exprime tous ses regrets.
Après M. Descolls, qui ajoute quelques mots au nom des fonctionnaires républicains de Cléry qui trouvèrent toujours chez Gebaüer soutien et réconfort, M. Foiret, instituteur à Cléry, prononce le discours suivant :
Comme instituteur de Cléry, je ne veux pas laisser disparaître M. Gebaüer, qui fut un si ferme soutien pour l’enseignement laïque et républicain, sans faire une courte énumération des services éminents qu’il a rendus.
M. Gebaüer a été maire de Cléry de 1878 à 1884, conseiller général de 1883 à 1889, délégué cantonal depuis 1878, prési-
dent de la délégation cantonale depuis 1881 ; membre honoraire de la Société de secours mutuels des instituteurs et institutrices du Loiret depuis environ vingt-cinq ans, membre honoraire de toutes les œuvres post-scolaires de Cléry et de l’U. S. T. L. depuis la création desdites Sociétés.
Tout dernièrement encore il s’était fait inscrire comme membre fondateur de la Société d’encouragement à l’Agriculture.
Comme maire, en 1889, il a laïcisé l’école maternelle de Saint-André et fondé l’école laïque de filles de Cléry ; depuis, il s’est appliqué à la prospérité des écoles laïques et a empêché l’installation de la mairie dans les locaux de l’école des filles, en faisant réserver lesdits locaux pour une école enfantine que l’on devra installer sous peu probablement.
Comme délégué cantonal, il accorda, à tous les instituteurs et institutrices du canton, comme à toutes les écoles dudit canton, son bienveillant appui.
Chacun savait qu’il pouvait compter sur lui, et tous ressentent vivement sa perte.
Il s’est toujours montré très dévoué aux instituteurs et institutrices, comme médecin cantonal.
Il était partisan des réformes de l’enseignement et, dans ses conversations particulières, il l’a toujours montré.
Au nom de l’administration académique,
Au nom de mes prédécesseurs dans le canton de Cléry,
Au nom de mes collègues du canton et de ceux présents,
Au nom de la population républicaine du même canton,
Docteur Gebaüer, recevez notre dernier adieu.
Et vous, madame Gebaüer, recevez, ainsi que votre famille, nos très sincères condoléances.
La musique joue un dernier morceau et les assistants se séparent, après avoir présenté aux membres de la famille leurs respectueuses condoléances.
Le Progrès du Loiret y joint les siennes. Le docteur Gebaüer fut pour nous un ami et un compagnon de luttes.
J’ai eu un moment, sur sa tombe, la tentation de le rappeler : j’ai pensé que les paroles seraient vaines et impuissantes à résumer le passé de luttes, à évoquer l’avenir de promesses de victoires.
Je regardais les larmes sourde puis ruisseler sur les figures, hâlées par le soleil et ridées par l’effort, des paysans de Cléry, de Mareau, de Mézières, de tout le canton. Et je pensais que ceux-là, pendant toute leur vie, se souviendraient de leur ami et de leur chef, qu’ils évoqueraient son exemple et ses leçons chaque fois qu’un acte politique devrait être accompli par eux.
Le parti réactionnaire du canton de Cléry peut manifester une joie indécente, encore que discrète, en voyant disparaître celui qui fut son plus terrible adversaire.
Gebaüer aura des continuateurs qui reprendront son œuvre et la mèneront à bonne fin. Le jour de l’émancipation luira quand même dans le canton de Cléry et nous ferons tous nos efforts pour que rien ne le vienne retarder.
Le Progrès du Loiret, dans son numéro daté du jeudi 21 janvier 1904, publiait le compte rendu suivant :
Sandillon. — Obsèques de M. Amédée Bonhaume. — Hier ont eu lieu les obsèques civiles de M. Amédée Bonhaume, conseiller municipal de Sandillon.
L’affluence était considérable : plus de huit cents personnes étaient venues rendre à cet homme de bien les derniers devoirs.
Reconnu parmi les assistants : MM. Rocher-Poteau, maire de Saint-Denis-de-l’Hôtel, conseiller d’arrondissement ; Brinon, maire de Tigy ; Avenard, maire de Vienne-en-Val ; Barbier, maire d’Olivet ; Rouillard, Gabriel Michy, maire de Bon ; Orillard, adjoint ; Desbrosses, maire de Mardié ; Corde, juge de paix de Jargeau ; Calletyer, huissier ; Lemoine, notaire ; (M. Renard, conseiller d’arrondissement, s’était fait excuser ;) Roussel, de Saint-Denis-en-Val, etc.
Au cimetière des discours ont été prononcés par : M. Octave Desnones, chef de la fanfare, dont nous citerons le passage suivant :
M. Bonhaume fut pour nous un ferme soutien qui, sans aucune défaillance, nous a toujours tenus à la brèche. Il aimait cette fanfare qu’il fut d’ailleurs un des premiers à fonder. Tout d’abord membre exécutant pendant de longues années, il lui fallut avec l’âge abandonner ce rôle, mais de
suite il s’inscrivit en tête de notre longue liste de membres honoraires, et l’an dernier, alors que, dans des moments difficiles à passer, la fanfare avait plus que jamais besoin de toutes les énergies pour résister aux attaques qui lui furent successivement portées, il ne craignit pas d’accepter les fonctions de vice-président, que lui avaient unanimement attribuées nos amis.
Quand le calme revint, il fut le premier à nous exhorter à la recherche de nouveaux lauriers et il se fit un plaisir, qui fut pour nous une véritable fête, de nous accompagner il y a quelques mois dans notre dernier voyage, nous prouvant ainsi son sincère attachement à cette fanfare républicaine qu’il pleure aujourd’hui.
… A sa veuve éplorée, à sa famille entière j’apporte mes bien vives condoléances. Et toi, mon cher Paul, toi si éprouvé depuis quelque temps, souviens-toi dans ton malheur qu’il te reste encore, avec l’affection des tiens, celle d’un grand nombre d’amis qui, tu peux en être certain, ne te demandent qu’à te prouver leur inaltérable amitié. Puisse la peine de ceux qui t’entourent apporter un adoucissement à ta douleur ! Reprends courage, car c’est du courage qu’il te faut pour surmonter ce coup cruel dont tu viens d’être frappé.
Monsieur Bonhaume, pour la dernière fois notre bannière vous salue. Cher vice-président, au nom de votre bien-aimée fanfare, je vous envoie l’éternel adieu.
Le jeune Jeangirard prononce ensuite quelques paroles au nom de la Société de lecture et de tir, dont M. Bonhaume fut un des fondateurs et un des souscripteurs.
Voici le discours que prononce ensuite M. Desnoux père, ancien maire de Sandillon, d’une voix que l’émotion fait trembler :
… Lorsque l’an dernier le comité républicain me fit l’honneur de me nommer son président, j’envisageais courageu-
sement la lourde tâche qu’il me faudrait accomplir cette année, mais je n’avais pas prévu le pénible devoir qui m’incombe aujourd’hui. Avant de laisser refermer cette tombe sur l’ami qui n’est plus, je veux lui adresser mon suprême adieu.
La mort, aveugle, l’a emporté à notre affection, alors que sa vigueur et son enjouement habituels nous faisaient encore envisager pour lui de longs jours. Comme moi, vous connaissiez la vie d’Amédée Bonhaume. Né à Sandillon, parti de rien, il est ce qu’on appelle le fils de ses œuvres. Sa loyauté et sa franchise lui avaient valu l’aisance à laquelle il était en droit de prétendre aujourd’hui. Son bon cœur, sa charité connue de tous, laisseront sûrement parmi les pauvres de son entourage un inaltérable souvenir.
D’un caractère ferme, ouvert, il a toujours combattu pour la bonne cause, en sincère républicain, et jamais aucune défaillance n’est venue entacher cette carrière d’honnête homme que ses ennemis mêmes se plaisaient à apprécier. C’est avec joie qu’il se préparait à la lutte prochaine, espérant bien cette fois vaincre la réaction contre laquelle il n’est toujours employé. Sa famille éprouve par sa mort une perte bien cruelle, ce lui sera une consolation de voir que tous nous participons à sa douleur.
Mes chers amis du comité républicain, nous perdons beaucoup en ce cher Amédée dont il faut nous séparer à jamais ; du moins nous laisse-t-il l’exemple d’une fermeté de convictions inébranlables ; le premier, à Sandillon, il s’est affranchi des coutumes cléricales. Souhaitons que cet exemple soit mis à profit ; jusque dans la mort il a travaillé pour nos institutions républicaines. Notre reconnaissance et notre affection n’en seront que plus vives et resteront avec lui éternellement dans la tombe.
Amédée, au nom de tous tes amis qui sont les miens, ton compagnon de lutte te dit adieu à jamais.
C’est le tour de M. Roche, conseiller municipal, un des vieux amis et collègues de Bonhaume. Dès les premières paroles qu’il prononce l’émotion l’étreint, comme
elle étreint tous les auditeurs. Il doit renoncer à parler plus longtemps et c’est M. Octave Desnoues qui lit le discours suivant :
Lorsque dimanche se répandit dans Sandillon la nouvelle de la mort d’Amédée Bonhaume, ce fut, chez nous tous, une profonde émotion.
Non pas seulement cette émotion qui se produit lorsque s’en va tout à coup une personne à qui paraissait promise encore une longue vie, mais aussi l’émotion profonde qui étreint le cœur lorsque disparaît un ami justement apprécié et aimé.
Cette douleur, je l’ai ressentie plus qu’aucun d’entre vous. J’étais lié avec Amédée Bonhaume d’une amitié déjà bien vieille et qui s’était chaque jour renforcée de toutes les luttes que nous avons soutenues ensemble pour la cause républicaine. C’est plus qu’un ami, c’est un frère que je perds aujourd’hui et dont je ressens la perte à l’égal des membres de sa famille.
Ce n’est pas à vous, qui l’avez tous connu et estimé, que je raconterai sa vie. Né à Sandillon, il a grandi et vécu parmi vous, et la dignité de sa vie, la loyauté de son caractère ont forcé l’estime même de ses adversaires.
Travailleur infatigable, il ignorait la fatigue et aussi le repos. Parvenu à une situation qui lui aurait permis de se laisser vivre doucement parmi l’affection des siens et l’estime de tous, il ne pouvait se résoudre à savourer un bien-être conquis de haute lutte, loyalement.
Ces qualités, vous les aviez appréciées, et, à plusieurs reprises, vous aviez demandé à Amédée Bonhaume de soutenir vos intérêts au conseil municipal.
Tous ceux qui ont été ses collègues, peuvent témoigner qu’il apporta dans les affaires publiques les mêmes qualités de loyauté, de probité et d’indépendance dont il donna tant de preuves dans sa vie privée.
Jamais Bonhaume n’a laissé passer une occasion de pro-
tester hautement de ses sentiments de républicain et de libre penseur.
Dévoué à la République, il le fut toute sa vie et il en donna des preuves effectives.
Penseur libre convaincu, il a tenu à ce que sa mort fût encore un exemple. Cet enterrement est le premier, à Sandillon, qui se produise sans qu’on ait fait appel aux prières de l’Église.
Il convenait que cet exemple fût donné par Amédée Bonhaume.
Au nom de sa famille si douloureusement affectée d’un deuil aussi cruel, je dis merci à tous ceux qui ont tenu à rendre à cet homme de bien les derniers devoirs.
Au nom de vous tous, j’exprime à la famille vos regrets et la part que nous prenons tous à un deuil qui ne l’atteint pas seule, mais qui atteint aussi le parti républicain.
Adieu, mon vieil ami. Ton souvenir et ton exemple demeureront à jamais parmi nous.
M. Desnoues donne ensuite lecture d’une lettre d’excuses de M. Henry Roy, rédacteur en chef du Progrès du Loiret, dont Amédée Bonhaume fut actionnaire.
Les assistants se sont ensuite retirés vivement émus. C’est le premier enterrement civil qui a lieu à Sandillon. Tous ceux qui y assistèrent témoigneront qu’aucun ne fut plus digne et plus imposant.
On a beaucoup commenté divers incidents.
[Ici le compte rendu de l’enterrement est interrompu dans le journal par une annonce ; du choix d’un journal financier.]
Le curé de Sandillon crut devoir faire une démarche pour éviter le « scandale » d’un enterrement civil. Il se heurta à la volonté expresse de la famille de
faire respecter les instructions souvent et hautement affirmées d’Amédée Bonhaume.
D’autre part, le conseil municipal, lorsque vient à mourir un des conseillers, se réunit d’urgence, offre une couronne et assiste en corps aux obsèques. Jamais Amédée Bonhaume ne refusa sa cotisation pour rendre au collègue disparu, — même réactionnaire, — un dernier hommage. Il assistait aux obsèques. M. Baguenault (de Puchesse) et ses collègues réactionnaires ont cru devoir changer cette coutume digne et correcte.
Le conseil fut rassemblé par les soins de l’adjoint. Mais, — il s’agissait de l’enterrement civil d’un républicain ! — aucune couronne ne fut offerte ; ni le maire, ni l’adjoint n’étaient présents. A peine trois conseillers, MM. Réguigne, Bourgeois et Malécot ont-ils osé se faufiler parmi les rangs serrés des assistants.
Ceci se passe de commentaires, comme aussi l’attitude singulière, pour ne pas dire plus, de quelques individus qui regardaient défiler le cortège des fenêtres du « siège social » de la réaction.
Le Progrès du Loiret, dans son numéro daté du samedi 19 décembre 1903, publiait le compte rendu suivant :
Cérémonie laïque et républicaine
Ainsi que nous l’avons annoncé, le mariage de M. Henri Guingand, fils du sympathique député de Gien, avec mademoiselle Adrienne Couté, de Montargis, a été célébré, mercredi matin, à la mairie de cette ville.
Et cette cérémonie a été, pour les deux familles, l’occasion d’affirmer hautement leurs sentiments républicains : aucun prêtre n’a béni les nouveaux époux, — et il convient de les en féliciter.
La cérémonie, d’ailleurs, grâce à M. le maire de Montargis, n’y a rien perdu en solennité. L’assistance était nombreuse, qui se pressait dans la magnifique salle des fêtes de l’hôtel de ville, et nous nous excusons à l’avance des oublis inévitables que nous commettrons dans la longue énumération des personnes qui avaient tenu à donner aux nouveaux époux et
à leurs familles un témoignage public de leur sympathie :
M. Raux, sous-préfet de Montargis ; M. Vauzy, sous-préfet de Gien ; M. Pannet, conseiller général de Gien ; MM. Rain et Chomette, conseillers d’arrondissement ; M. Thibault, maire de Gien ; MM. Delaporte et Malâtre, adjoints au maire de Montargis ; M. Perrier, procureur de la République ; M. Craponne, substitut ; MM. Slauve et Letercq, juges ; M. Vrabet de Amade, ingénieurs ; M. Goubin, maire de Chalette ; M. Sibre, capitaine de gendarmerie à Gien ; M. Intins, ancien maire de Gien ; M. Merry, directeur de la Vraie République ; MM. Martin et Gogois, délégués de la Libre-Pensée de Gien ; M. Boitiat, inspecteur primaire ; M. Dupont, directeur de l’école de garçons ; mademoiselle Evelin, directrice de l’école des filles de la rue Gambetta ; mademoiselle Roulleau, directrice de l’école de filles de la Chaussée ; M. Gastebled, sous-inspecteur d’enregistrement ; MM. Nouailles, Dardel, Combes, professeurs au collège ; MM. Raillard et Falleau, professeurs au Chesnoy ; M. Jaget, inspecteur des chemins de fer ; MM. Noël, Diedrich et Ferrez, président et vice-président de la coopérative P.-L.-M. ; MM. Mainguet, Prudhomme, Ballot, Lelong, Girard, conseillers municipaux de Montargis ; M. Lafaix, percepteur ; M. Mazoyer, juge de paix ; M. Bailly, notaire ; M. Lefèvre, commissaire de police ; M. Boiraud, président de l’Association fraternelle des employés de la coopérative P.-L.-M. ; M. Midol, trésorier de la caisse d’épargne ; M. Bonneau, contrôleur ; M. Démonté, préposé en chef de l’octroi ; M. Duval, économe de l’hospice ; M. Briais, receveur munici-
pal ; MM. Marlin, Alassœur et Perthuis, conseillers municipaux de Chalette ; M. Harry, adjoint au maire de Villemandeur ; M. Musson, secrétaire de la sous-préfecture ; M. Quirin, vétérinaire ; M. Huard, conducteur des ponts et chaussées ; MM. Gillet, Carlet, Chételot, Corbasson, Revel, conducteurs et commis des ponts et chaussées ; MM. Lecointre, trésorier du Comité des Droits de l’Homme ; Chaumeron, Marx, Gravier, Legros, Chartier, Demné, Guille, etc., etc.
Un grand nombre de dames et de jeunes filles assistaient également à la cérémonie. Ici nous renonçons à citer les noms : les oublis ne nous seraient pas pardonnés !
A onze heures, le cortège nuptial fait son entrée dans la salle des fêtes. Un excellent orchestre invisible fait entendre, sous la direction de M. Parouty fils, la Marche du Prophète.
MM. Rabier et Vazeille, députés, et notre rédacteur en chef, M. Henri Roy, sont parmi les invités.
On annonce : « Monsieur le maire ! » et M. Sédillot fait son entrée, aux accents de la Marseillaise. Il est accompagné de M. Couté, secrétaire en chef de la mairie.
M. le maire présente ses civilités à la nombreuse assistance, procède à l’examen des pièces de l’état civil et recueille le consentement des parents. Et l’orchestre fait entendre la fantaisie de Dancla (solo pour violon, exécuté par M. Parouty fils).
Une agréable surprise était réservée à la nombreuse assistance. Un chanteur invisible, accompagné par l’orchestre, nous fait entendre un morceau spécialement
composé pour la circonstance et dû à l’un de nos concitoyens qui désire conserver l’anonymat. Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en le reproduisant :
Qu’un chant, qu’un hymne d’hyménée Vous accueille, jeunes époux ! Tous deux, bienvenus parmi nous, Unissez votre destinée ; Échangez vos serments si doux.
Planant sur l’enceinte où nous sommes, Maison de tous les citoyens, Celle qui délivre les hommes Veut sur vous répandre ses biens. La Liberté, bonne déesse, Qui rendit vos liens plus légers, De tous ses dons vous fait largesse, En dépit des vieux préjugés.
Qu’importe qu’un nuage passe Dans l’azur de votre beau ciel ; L’amour ailé soudain l’efface, Là-haut de son souffle immortel. Chacun de vous en dot apporte Le bonheur qui frappe à la porte, Restera dans votre maison.
Quittant sa demeure éthérée, On voit descendre dans ces lieux, L’Égalité de nos aïeux. La plus noble de leurs conquêtes, Sans entre vous faire aucun choix, Sous son niveau plaçant vos têtes, Vous dit : « Ayez les mêmes droits. »
Oui, l’homme, ainsi que sa compagne, Du foyer sont les souverains ; Le sceptre d’or de Charlemagne Aujourd’hui brille dans leurs mains. Ils règnent sur un petit monde, Sans jalousie et sans orgueil ; Une paix aimable et féconde Leur sourit de loin sur leur seuil.
Vers vous, enfin, grave et sereine, S’avance une dernière sœur : Se complète dans sa splendeur. « Aimez et soutenez vos frères, » Soupire la Fraternité; « Calmons les maux et les misères, Pour l’amour de l’humanité. »
Devant vos pas s’ouvre la vie, Elle n’est point toujours fleurie, La route que fixent vos yeux. Mais pour marcher sans qu’on chancelle, Et sans jamais se désunir, Vous aurez, ô couple fidèle. De ce beau jour le souvenir.
M. le maire procède à la remise de l’anneau nuptial aux nouveaux époux et prononce l’allocution suivante, que nous sommes heureux de publier :
C’est toujours avec un légitime plaisir que nous procédons à la célébration d’un mariage ; de tous les devoirs que nous imposent nos fonctions de maire, il est celui que nous accomplissons avec le plus d’aise.
Ce plaisir, aujourd’hui, est singulièrement augmenté par la considération et l’amitié que nous portons aux familles qui vont s’unir.
Mon cher monsieur Guingand, vous êtes le député loyal
et franchement démocrate auquel, non seulement les populations républicaines de l’arrondissement de Gien, mais encore celles du Loiret tout entier sont fortement attachées.
Nous sommes fiers et heureux d’avoir aujourd’hui à marier votre fils, et le brillant cortège qui vous accompagne, en ce jour de fête, dit combien nous vous tenons tous en grande estime.
Nous l’admirons ce cortège : d’un côté, les notables de la politique à l’air sérieux et réfléchi, de l’autre, ces dames au visage aimable et aux toilettes charmantes, donnent à cette cérémonie civile le caractère à la fois sévère et joyeux qui lui convient.
Vous avez décidé, familles Guingand et Couté, que l’alliance d’aujourd’hui doit se célébrer en l’absence de tout culte religieux.
Nos aïeux de 89 ont proclamé la liberté de conscience, inscrite dans nos cahiers il y a plus de cent ans ; cette liberté est encore arrêtée dans ses manifestations par l’esprit des vieilles religieuses.
L’exemple que vous donnez aujourd’hui est de bon augure ; et le progrès continue sa marche ; dans un avenir prochain, comme le veut la saine Raison, il sera toujours donné à chacun, au nom de la liberté de conscience, sans aucune préoccupation religieuse, la part de considération qu’il aura gagnée par son mérite et ses vertus.
C’est ainsi, familles Guingand et Couté, que nous vous donnons la nôtre d’une façon très complète et que nous vous adressons nos sincères et amicales félicitations.
Et vous, jeunes fiancés, nous savons que vous possédez l’un et l’autre de belles et solides qualités ; elles assureront les jours heureux de votre existence.
De tout cœur, nous vous souhaitons le bonheur que garantit, et c’est à ce bonheur que nous convions la garde des liens de l’hyménée que nous allons nouer à l’instant.
Les deux époux prononcent ensuite le oui sacramentel et M. Sédillot leur déclare unis par les liens du
mariage. Les témoins de M. Guingand sont MM. Rabier et Vazeille, députés ; ceux de la mariée, M. Couté, de Pannes (son oncle), et M. Chambellan, directeur d’école à Étampes.
M. Couté donne lecture de l’acte de mariage, cependant que M. Sédillot prie la charmante mariée d’inaugurer sa vie de dame en faisant une œuvre de charité. Les demoiselles d’honneur quêtent alors pour le bureau de bienfaisance. (La quête a produit 74 francs 80.)
L’orchestre exécute le Rêve (de Gillet) et les nouveaux époux, les parents et les témoins donnent les signatures indispensables.
Très galamment, M. Sédillot embrasse madame Henri Guingand et il annonce qu’il met les salles de l’hôtel de ville à l’entière disposition des nouveaux époux, pour leur permettre de recevoir les félicitations de leurs amis. Il offre son bras à la mariée et la conduit alors dans la salle des séances du conseil, pendant que l’orchestre exécute l’allegro de la Dame Blanche.
Les assistants défilent, tour à tour, devant M. et madame Henri Guingand et leurs invités. Chacun tient, en outre, à serrer la main de nos trois députés républicains.
Nous ne voulons point terminer ce trop rapide compte rendu sans adresser à M. le maire de Montargis nos plus sincères félicitations pour le bel ordonnancement de cette cérémonie civile, bien faite pour réjouir le cœur des véritables républicains, et sans adresser tous nos vœux de bonheur aux nouveaux époux.
Un grand nombre de personnes s’étaient fait excuser. Citons parmi elles : M. Fort, président du tribunal de
commerce ; M. Tachard, président de la Société d’agriculture, etc.
Au cours des réceptions, M. Martin, délégué de la Libre-Pensée de Gien, a prononcé l’allocution suivante :
Madame, mon cher Henry,
Nous sommes heureux de venir, au nom de la Libre-Pensée de Gien, dont nous avons l’honneur d’être les délégués, vous offrir les vœux sincères que notre groupe, tout entier, forme pour votre bonheur.
L’acte viril accompli aujourd’hui, d’un consentement mutuel, est un bon présage, un garant pour la paix, la joie, la tranquillité de votre union.
Et, heureux, par le chemin du travail et de l’honneur, ainsi que l’ont fait vos ascendants, vous parcourrez la vie, que nous vous souhaitons très longue.
Georges Clemenceau.— Discours pour la liberté. — Je n’ai pu revenir plus tôt sur ce cahier, cinquième cahier de la cinquième série ; je n’ai pu apporter plus tôt les quelques commentaires que je préparais ; l’édition, la fabrication de cahiers tous les jours plus considérables, la publication de textes tous les jours plus considérables m’ont totalement empêché pendant deux mois d’écrire ces commentaires ; mais nous sommes ici d’accord sur ce que nous devons avant tout éditer, fabriquer, autant que nous le pouvons, des cahiers tous les jours plus considérables, publier, autant que nous le pouvons, des textes tous les jours plus considérables ; que les textes valent par eux-mêmes et passent avant les commentaires ; que nous devons réduire nos commentaires autant que la publication de nos textes nous le demande ; que nous savons lire des textes ; et que nous nous passons aisément de commentaires.
Ce que je voulais noter seulement, c’était d’abord ce que ne pouvaient pas bien imaginer d’eux-mêmes ceux de nous qui n’avaient pas assisté à la séance même, c’est ce que nous ont rapporté tous ceux de nos abonnés qui avaient assisté à la séance ; beaucoup d’entre eux n’étaient pas des habitués des séances parlemen-
douzième cahier de la cinquième série
taires ; habitués et non habitués rapportaient cette impression à peu près unanime : que dans sa plus grande part cette séance ne fut vraiment pas une séance parlementaire, que Clemenceau ne s’y conduisit pas comme un orateur parlementaire, la séance dépassa de beaucoup, et en largeur de débat, et en une certaine hauteur, et même en quelque profondeur, en toutes dimensions, pour ainsi dire, ce que l’on peut attendre d’une simple séance parlementaire ; on avait l’impression que l’on dépassait de beaucoup le gouvernement et le Sénat ; en outre il y eut des parties de grande polémique et de grande comédie, qui passèrent de plusieurs passages le texte et la matière de véritables représentations, mais pas seulement aux deux sens que nous avons reconnus dans ces cahiers aux deux mots représentation parlementaire.
Parties de grande polémique et parties de grande comédie, à côté du compte rendu sténographique officiel, de l’avis unanime des assistants, ne pouvait donner aucune idée, tant elles étaient vives, et tant il est atténué ; c’est pour cela qu’avant publié ce compte rendu sténographique nous devons le compléter à part par cet avertissement qu’il est aussi incomplet ; parties de polémique ancienne et de grande comédie, qui faisaient dire aux anciens, parlant aux jeunes : à présent vous savez une idée de ce que fut comme orateur l’ancien Clemenceau. Il faut croire en effet que à l’ancienne école parlementaire de M. Clemenceau a laissé un si grand souvenir, dans la mémoire de ceux qui l’ont assisté à la séance même, qu’aujourd’hui l’École était assez grande en effet ; assez grande en elle-même ; assez grande par la qualité de ceux qui en étaient les adversaires ; assez grande par tout la qualité, par toute la valeur de la politique
parlementaire en ce temps ; les périodes politiques de même forme ou de même apparence ne sont pas forcément de même qualité, de même grandeur, de même taille ; les républicains d’alors, les opportunistes et les radicaux étaient moins petits sans doute que nos radicaux de gouvernement ; si nous savons quelque chose vraiment, c’est nous savons que Clemenceau renversait les grands opportunistes, ce n’est pas seulement parce que la pièce paraît toujours mieux que le présent ; ce n’est pas seulement parce que nos anciens nous ont dit que leur temps valait mieux ; mais sans doute c’est parce qu’en effet la troisième République, à mesure que des mains de ses rêveurs, de ses martyrs et de ses ouvriers elle est descendue aux mains des politiciens, est descendue tous les jours plus bas dans la petitesse et dans l’ingratitude, dans la corruption. Comme ce grand Bernard-Lazare un jour me le disait ; et je me rappelle textuellement ses paroles ; c’était au moment où il devait évident que les politiques parlementaires, ayant dénaturé l’affaire, allaient dénaturer la reprise de l’affaire : Les opportunistes, me dit-il, ont mis trente ans pour se pourrir ; les radicaux n’ont pas mis trente mois ; les socialistes n’auront pas mis trente jours. Tout nous fait croire que la vie politique parlementaire était tout de même un peu moins petite dans la première période, pendant les premières années de la malheureuse République.
Ce qui suit, encore aujourd’hui, et dans les discours de M. Clemenceau, et dans quelques-uns de ses articles, c’est que les uns et les autres nous présentent plusieurs des rares textes
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où nous pouvons avoir connaissance de ce que fut la République, la tradition républicaine ; aujourd’hui nous ne savons plus ce que c’est qu’un républicain, j’entends un simple républicain ; ce qu’il y avait de bon dans la République s’est réfugié dans le socialisme, libertaire, anarchiste ; nous n’entendons même plus ce que c’est qu’un républicain qui n’est pas socialiste, libertaire, anarchiste ; ce fut pourtant ; il y eut un esprit républicain, une âme républicaine ; et ce fut un phénomène historique assez important pour que nous nous y arrêtions quelque peu dès ce cahier.
Un grand, un énorme mouvement, événement d’histoire, comme le christianisme, enveloppe tout un système philosophique, mental, sentimental, moral, religieux, toute une vie, tout un monde de pensée, de théologie, de philosophie, d’amour divin, de sentiment, de passion, de charité, des sacrifices, de don ; cela va sans dire ; mais il y a une proportion entre le développement, le déroulement historique du contenu mental et sentimental qui satisfait l’esprit ; pareillement un grand, un énorme mouvement, événement d’histoire, comme l’espérance, comme le socialisme, enveloppe tout un système philosophique, mental, sentimental, moral ; ayons le courage de le dire, métaphysique ; toute une vie, tout un monde de pensée, de métaphysique, de philosophie, d’amour humain, de sentiment, de passion, de solidarité, de communication : cela va bien encore ; il y a si cette même proportion gardée du déroulement historique du contenu mental et sentimental ; mais la satisfaction de l’esprit n’est pas la loi de la réalité ; il y a de grands mouvements, de grands événements de l’histoire qui ne sont pas emplis d’une réa-
lité mentale, sentimentale, correspondante ; il y a de grandes réalités mentales, sentimentales, qui n’obtiennent jamais les mouvements, les événements d’histoire qu’elles nous paraissent mériter ; il y a des événements sans contenu ; il y a des contenus sans événement ; c’est là, du moins il me le semble, un sujet de méditations impuisables pour les philosophes et pour les historiens, selon que l’on aborde tel ou tel problème et cette inquiétude apparente du contenu même ou partant de l’événement, c’est un problème où l’histoire et la philosophie, venues de chez elles chacune, sont étroitement, solidairement engagées.
Par exemple particulier, c’est un cas particulier de problème que de savoir si le socialisme, ayant commencé à donner un mouvement, un événement d’histoire assez proportionné à son contenu idéal, ayant promis, ayant fait espérer la continuation, et l’achèvement de ce mouvement proportionné, ne devrait pas, sous nos yeux va s’arrêter court, pour avoir été criminellement remis aux mains des politiques parlementaires ; c’est un problème particulier de savoir si le socialisme en fin de compte sera un mouvement proportionné ou un mouvement disproportionné, improportionné, à l’événement d’histoire socialiste épuisera dans son déroulement tout au plus tout le contenu de l’idéal socialiste.
A peu près c’est un fait désormais acquis, et l’explication seule de ce fait donné réserverait les inconnus du problème, d’un cas particulier qui provoquerait les méditations, que le mouvement républicain a de beaucoup dépassé le contenu, l’idéal correspondant ; ni dans l’histoire de sa
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pensée, ni dans l’histoire du sentiment l’idéal républicain ne figure au premier plan ; il n’a point apporté une modalité nouvelle, un monde nouveau, une humanité nouvelle, neuve ; l’État républicain bourgeois ne figure pas dans l’éternelle énumération au même titre et sur le même plan que la cité de Dieu, hellénique ou la cité chrétienne ou la cité socialiste ; la République bourgeoise n’entre pas en concurrence avec ces grandes cités, il n’est pas de leur monde ; elle n’a pas apporté un contenu de même qualité, de même mouvement, de même grandeur ; cela est entendu ; et pourtant.
Pourtant si redoublement de ces hautes et grandes considérations nous regardons autour de nous mouvement le détail de l’action, des événements, des réalisations, un fait indéniable immédiatement nous frappe : cet idéal républicain bourgeois, étatiste, a obtenu un mouvement, un événement d’histoire qui le dépassait de beaucoup ; nous pouvons parler de ce mouvement, en toute sérénité, aujourd’hui que la courbe en est sensiblement achevée ; nous devons avouer que cet idéal républicain bourgeois, étatiste, politique et parlementaire, tout vide qu’il fût de toute pensée, de tout sentiment, a obtenu un mouvement, un événement d’histoire que le socialisme même, si plein de pensée, si plein de sentiment, n’est pas désormais assuré d’obtenir ; il y a eu tout un esprit républicain, toute une âme républicaine, un personnel républicain, du travail, de l’action, des dévouements républicains.
Nous avons du mal à nous le représenter aujourd’hui, parce que tout ce qui tient à la République bourgeoise et à l’État démocratique nous apparaît à travers les
déformations radicales, à travers les contrefaçons politiques ; mais ce ne sont là que les tristes conséquences de la corruption, les tristes résultats de la décadence ; il y a eu un personnel républicain ; et la constance et le dévouement de ce personnel prouve que si un mouvement, un événement d’histoire a besoin d’un idéal approprié, ajusté, en fin de compte, proportionné qui l’emplisse pour demeurer au livre de l’humanité, il n’a pas besoin d’un idéal aussi plein pour tenir une assez pleine réalisation temporaire.
Ainsi, comme je l’ai dit dans un précédent avertissement, une humanité n’en remplace une autre que si elle est au moins aussi grave, au moins aussi efficiente ; mais un mouvement, un événement d’histoire, temporaire, n’est nullement proportionné à l’événement, au mouvement intérieur dont il fait le déroulement historique.
De même que dans la vie familière et dans la vie de l’histoire nous connaissons tous les jours qu’il y a des hommes et des institutions qui n’obtiennent pas une réalisation qui leur corresponde, ainsi les grandes idées humaines, et les grandes institutions qui les revêtent, et même les races qui les nourrissent et qui les portent, n’obtiennent pas toujours une réalité qui leur corresponde.
Ainsi un remplacement stable, une survivance, exige au moins une égalité de valeur, de grandeur, de gravité, d’efficience ; mais un événement ne représente pas toujours son contenu ; il y a là une sérieuse difficulté, sur laquelle je reviendrai ; tout ce que j’en ai pu dire aujourd’hui était pour nous garder d’une erreur que je vois souvent commettre au détriment des républicains.
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La tentation est ici, en effet, la tentation est grande, premièrement d’évaluer le passé sur le présent, deuxièmement d’évaluer l’événement sur le contenu, l’histoire sur la philosophie, le déroulement sur le mouvement de pensée.
Quand un jeune homme, un homme au-dessous de vingt ans, assiste aujourd’hui aux manifestations de la politique parlementaire, il est tenté de croire qu’il en a toujours été ainsi ; nous avons assez anciens pour avoir dans les premiers temps de nos enfances recueilli le témoignage de mœurs beaucoup moins corrompues, qu’il nous soit permis d’apporter ce témoignage aux jeunes socialistes en faveur de l’ancienne République bourgeoise ; on peut nous en croire ; et nous sommes témoins impartiaux ; il y a eu un temps, et non seulement sous le second Empire, mais dans la première période, pendant les premières années de la troisième République, où ce beau mot de République ne servait pas seulement aux généraux de brigade qui veulent devenir généraux de division, aux généraux de division qui veulent devenir généraux commandant un corps d’armée, aux généraux commandant un corps d’armée qui veulent devenir ministre de la guerre ; ce mot de République a été prononcé, défendu, honoré par des hommes qui ont bravé, pour fonder la République et pour la défendre, les extrêmes dangers des puissances réactionnaires ; pour moi je considère comme un bonheur personnel d’avoir connu, dans les premières années, quelques-uns de ces vieux républicains ; hommes admirables ; durs pour eux-mêmes ; et frères et bienveillants ; je n’ai connu par eux ce qu’était une conscience
entière et droite, une intelligence à la fois laborieuse et claire, une intelligence et demi-voulue naïveté, une bonté ancienne, un courage aisé, gai, infatigable ; et ce perpétuel renouveau de courage et de gaieté ; nous ressemblons peu à ces hommes ; et nous devons continuer à les aimer d’autant ; nous avons des soucis et des tristesses, des peines mêmes qu’ils ne connaissaient pas ; justement parce que notre socialisme est plus plein, il nous fatigue davantage, nous vieillit plus que ne faisait une simple républicanisme ; ces vieux républicains sont plus jeunes à cinquante ans que nous ne le sommes à trente ; ils n’ont pas connu les désillusions, les détournements et les déceptions qui nous attendaient au seuil de l’action socialiste ; ce sont aussi des hommes qui n’écoutent pas volontiers leurs propres désillusions ; ils ont connu des temps heureux, où les républicains vétaient des republicains, et le reflet de cet ancien bonheur, les illuminant encore aujourd’hui, leur maintient une perpétuelle jeunesse.
Les réactionnaires bourgeois, les républicains orléanistes, les nommaient hier épouvante les rouges, les radicaux ; car ce nom même de radicaux, prostitué aujourd’hui à toutes les aventures de politique et d’argent, recouvrait en ce temps ancien, et dans les départements, que je connais, la constance et la fidélité des plus admirables dévouements républicains ; mais jeunes gens ne connaissent guère aujourd’hui de tels hommes ; les mœurs politiques de tous les partis politiques parlementaires sans exception, bourgeois et prétendus socialistes, ont subi depuis vingt ans une altération dont peuvent seuls s’apercevoir les hommes d’un certain âge ; et tout le monde participant au mouvement, à
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la décadence, on ne s’est pas aperçu qu’il y avait mouvement, décadence ; notons que ces vieux républicains existent encore ; et même ils existent autant que jamais ; seulement on ne les connaît pas, on ne les connaît pas comme enfants nous les avons connus ; les jeunes arrivistes radicaux les méprisent, les écartent, les appellent familièrement vieilles bêtes ; et je ne sais pas si nos jeunes socialistes cultivent autant qu’ils doivent la cultiver l’amitié ancienne et précieuse de ces hommes.
Il est merveilleux de penser que ce même nom de radical, qui aujourd’hui désigne M. Delpech, a désigné jadis tant d’honnêtes gens, tant d’hommes honorables, tant de conscience, tant de dévouement, tant d’épreuves, et tant de vertus. Mais quand on y pense, il n’est pas moins merveilleux de penser que ce grand nom de socialiste, si plein de sens et déjà d’événement, et qui a désigné tant de martyrs, tant d’hommes honnêtes et honorables, tant de conscience et tant de vertus, tant de dévouement, tant de labeur, désigne aujourd’hui M. Zévaès.
Nous ne devons pas plus faire porter à ces vieux républicains la peine des altérations subies par la République et le radicalisme qu’il ne serait juste aujourd’hui de nous faire porter la peine des altérations subies par le socialisme ; au contraire nous devons les honorer de ce nom de radicaux, puisqu’ils avaient tant fait pour honorer ce nom ; comme nous devons nous honorer de ce nom de socialistes, que nous n’avons rien fait pour déshonorer.
Je ne sais pas s’il y a de ces vieux républicains à nos jeunes socialistes assez de communication ; le serait
vite dit, et le serait d’un marxisme grossier, inexact, sans doute infidèle, de dire qu’après tout ces républicains étaient des politiciens bourgeois ; non, ils n’étaient nullement des politiciens ; et même ils n’étaient des républicains bourgeois ; ils étaient des ouvriers républicains ; ils ont été les ouvriers de la République ; ils attendaient tout de la République ; ce n’est pas de leur faute si, remise criminellement aux mains des politiques parlementaires, la République a fait faillite ; ils ne sont pas plus responsables de leurs politiciens que nous ne sommes responsables des nôtres.
Je ne crois pas qu’il y ait entre ces vieux républicains et nos jeunes socialistes assez de communication ; il y a entre les uns et les autres l’espace de plusieurs générations révolutionnaires ; ce qui est vrai c’est les hommes de ma génération seuls peuvent avoir eu, dans les toutes premières années de leur apprentissage, avec ces vieux républicains, cette communication immédiate qui ne peut plus s’instituer. Ainsi ces vieux républicains sont toujours jeunes, et pourtant ils ne sont plus guère que par nous en communication avec la jeunesse révolutionnaire ; et nous en communication directe avec la jeunesse révolutionnaire.
Que nos jeunes socialistes ne croient donc le témoignage que nous apportons ; et si ne les ayant pas connus personnellement ils ne peuvent avoir pour ces vieux républicains l’amitié particulière que nous avons, ils ne doivent pas manquer de les estimer grandement ; car s’il est vrai que notre socialisme est beaucoup plus plein d’idéal, de contenu, et d’événement espéré, que leur simple République, il est vrai aussi que dans la réalité ils ont effectué, ils ont réalisé beaucoup plus que nous
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n’avons fait encore, peut-être beaucoup plus que nous ne ferons jamais ; que ces hommes de cinquante ans accueillent avec une indulgente bonté nos déclarations socialistes révolutionnaires, à l’efficacité desquelles nous avons nos raisons de croire, c’est que, depuis le temps de leur jeunesse, ils en ont tant entendu, de déclarations.
Si ces hommes ont gardé, pour les discours et pour les articles de M. Clemenceau, un goût particulier que nous ne pouvons partager pleinement, c’est que M. Clemenceau leur rappelle un de ces rares orateurs et journalistes en qui ces vieux républicains retrouvent la résonance de leur ancienne République ; ils n’ont jamais bien mordu à Jaurès, même dans le temps de sa gloire honnête et de sa véritable grandeur ; avec un instinct merveilleux ils sentaient en lui la persistance d’opportunisme qu’aux temps heureux ils avaient tant combattu dans leurs départements ; ils n’ont jamais cessé de lui préférer Clemenceau, malgré tout ce qu’ils reconnaissaient en lui souvent de politique et de parlementaire ; c’est que le vieil et intraitable radical, malgré tout, est un homme de leur temps, de leur famille, de leur parenté ; un homme de leur sang, comme on disait ; nous-mêmes, soyons historiens, et si nous ne reconnaissons pas, connaissons en M. Clemenceau un exemple de cet esprit républicain.
Oublions pour cela les enseignements que nous avons reçus dans nos classes de logique, oublions tout ce que nous avons eu nous-mêmes peine à apprendre sur la première tentation scolaire, sur la deuxième tentation ici, et c’est la grande tentation scolaire, est de mesurer la réalité de l’événement républicain à la réa-
lité de son contenu mental, et un jeune homme, un homme au-dessous de vingt ans, à peine entré dans les premières années de son apprentissage, ayant aperçu les immenses profondeurs du socialisme révolutionnaire et libertaire, jettera un coup d’œil dédaigneux sur cette pauvre ancienne République politique bourgeoise et dira : Il n’y avait rien dans cette misérable et vieille République ; aucune pensée, aucun système, aucune philosophie, aucune connaissance de l’histoire ; donc elle n’a rien pu développer dans l’événement ; il n’y a pas eu un personnel républicain, un dévouement républicain, un dévouement républicain. — Erreur grossière, jeunes écoliers, — je parle comme ces anciens, — confusion venue de naïveté. Cette République, si pauvre, en théorie, de contenu mental et sentimental, a, dans la réalité, suscité un peuple de dévouements qui la dépassaient de beaucoup ; et c’est justement de quoi nous n’avons pas à nous vanter, que le socialisme, qu’un socialisme aussi plein de sens en soit encore à soulever les dévouements jeunes, constants, non vieillissants, qu’une République aussi pauvre a certainement suscités.
La satisfaction de l’esprit ne fait pas la loi de la réalité ; les événements ne sont pas proportionnés justement à leur contenu ; nous qui représentons le grand socialisme, combien de défaillances, de fatigues et d’aigreurs ne reconnaissons-nous pas autour de nous, et la simple République bourgeoise, mère ingrate, a été servie en son temps par tout un peuple d’ouvriers laborieux et gais.
Ainsi est la réalité ; dans la même nation, à trente ans de distance, il y a eu un mouvement qui n’était
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rien, qui n’avait rien, ni grande philosophie, ni grande pensée, ni grand contenu, ni grand sens ; et toutes ces pauvretés ensemble ont animé un grand personnel, ont fait, ont constitué une existence, ont obtenu un déroulement dans l’histoire, un événement ; il y avait rien ; et il y a eu, il s’est passé quelque chose, il a existé quelque chose ; aujourd’hui un mouvement capital, plein de philosophie, plein de pensée, plein de sens, plein de contenu, n’obtient rien, ni personnel, ni dévouement, ni travail ; il y avait beaucoup ; et il n’y a plus rien ; nulle réalisation ; nulle existence ; en dehors de la déperdition politique parlementaire ; peu avait donné beaucoup ; beaucoup ne donne rien ; tel est aussi l’effet d’abattement de la désillusion produite sur une génération, au commencement de sa vie morale et sociale, par le manquement de la génération précédente.
Ainsi est la réalité ; Hugo était un bourgeois ; et même il l’était pas en des meilleurs parmi les bourgeois ; il n’en a pas moins obtenu un peuple de lecteurs ouvriers, qui lisaient pieusement, constamment, patiemment, avec enthousiasme ; et joyeusement ; car ces hommes étaient joyeux ; bons et gais ; ils chantaient ; on ne chante plus comme ils chantaient ; ils allaient, ils chantaient, l’âme sans épouvante ; ils avaient des souliers autant qu’aujourd’hui nous en pouvons avoir ; ils chantaient des chansons qui n’étaient nullement des pornographies et qui n’étaient pas non plus l’inévitable Internationale ; ils chantaient la Marseillaise ; et toute la disparate de fortune obtenue par les mauvais mouvements se ramasse en la disparité de fortune obtenue par les deux hymnes ; ce mouvement, où il n’y avait presque rien, s’est manifesté par un grand événement,
parce qu’un peuple de pauvres gens y ont mis leur cœur ; cette Marseillaise, dont les paroles sont si peu pleines, et si contestables, elle a tenu, dans la réalité de l’histoire, de la passion révolutionnaire complète comme aucune Internationale n’en a contenu encore.
Vous lisez un article, un discours de Clemenceau, et vous dites : Mais c’est plein de trous, c’est inégal ; ça ne s’est tenu pas ; d’une main il donne la liberté, de l’autre main il retire la liberté ; cela ne se tient pas ; il néglige d’énormes parties de la réalité ; il néglige tout l’économique, tout le socialisme. — Vous lisez mal.
Il ne s’agit pas de chercher et de trouver dans les articles et dans les discours de M. Clemenceau une philosophie et un système du monde ; il s’agit ici d’écouter les derniers échos d’une réalité qui fut ; elle ne peut-être tout à fait égale à elle-même ; ce mouvement ne remplace d’avoir été ; aucune imagination ne vaut d’avoir été ; l’événement de l’histoire n’est point modelé sur de nos exigences intellectuelles ; cette réalité, toute condamnée qu’elle fût, en théorie, par la logique et par la droite philosophie, en réalité fut ; et combien de réalités que les théoriciens annoncent, que les logiciens construisent, que les philosophes méditent, ne seront pas.
C’est un des raisons pour lesquelles nous avons publié en un cahier ce discours pour la liberté ; ces discours n’était pas un simple discours parlementaire ; il était contaminée parfois d’intentions parlementaires ; on y reconnaît aisément des parties parlementaires ; M. Clemenceau est sénateur ; il y a un ministère
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Combes à soutenir ; d’où les contaminations parlementaires ; je ne suis pas suspect de n’apercevoir pas dans un discours sénatorial, même de M. Clemenceau, les contaminations politiques parlementaires ; mais nous sommairement le discours de M. Clemenceau pour la liberté était plus et autre qu’un simple discours politique parlementaire.
Sur M. Clemenceau parlementaire, homme politique, sénateur, candidat, peut-être, à quelque ministère qui à la présidence du conseil, politicien sans doute, ministériel et combiste, je n’ai aucune illusion ; nul homme, quel que soit son talent, ne peut se dérober aux servitudes politiques de telles situations ; M. Clemenceau parlementaire, homme politique, sénateur, candidat ministre, candidat président du conseil, politicien, ministériel et combiste ne peut donner, ne peut valoir que ce que le parlementarisme, la politique, le sénat, la candidature, le ministérialisme, et le combisme permet de valoir, et de donner.
Je n’ai aucune illusion sur la politique de M. Clemenceau. Trois jours après cette séance du mardi 17 novembre, où il avait prononcé le beau discours pour la liberté, dans la séance du vendredi 20 novembre 1903, M. Clemenceau, répondant à M. Waldeck-Rousseau, prononça contre les congrégations un discours, ou plutôt une exhortation, un entraînement où la politique reparaît toute, où il n’y a rien absolument rien, mais il n’y a rien du discours politique parlementaire que je délie le plus audacieux des politiciens de concilier avec le beau discours précédent pour la liberté, où même il est permis d’apercevoir en désaveu politique de ce beau
discours ; dans l’intervalle de ces trois jours, que s’était-il passé ; la politique avait repris le dessus ; Clemenceau homme politique avait regretté son beau discours ; il en avait eu honte ; et il se hâtait de le rattraper ; il se faisait pardonner.
Je n’ai aucune illusion sur la politique de M. Clemenceau ; M. Clemenceau a consommé la plus grande partie de sa vie politique à tomber des ministères ; tomber des ministères est une opération politique, parlementaire, aussi vaine, aussi oiseuse, que de soutenir ou de former des ministères ; c’est une opération de même plan, du même ordre, de même grandeur, de même utilité, de même efficacité ; l’antiministérialisme politique parlementaire est aussi misérable qu’un ministérialisme politique parlementaire ; c’en est le contraire et l’équivalent.
M. Clemenceau, un peu tard, s’en est aperçu ; et, comme pour compenser son ancien antiministérialisme, il s’est récemment jeté dans un ministérialisme, aussi forcené, aussi outrancier ; avec la même fougue ardente et jeune ; seulement, à son ancien antiministérialisme politique parlementaire, il n’a su rien substituer par opposition qu’un ministérialisme politique parlementaire, aussi, réciproquement, un ministérialisme politique parlementaire fait une opération de même plan, du même ordre, de même grandeur, de même utilité, de même efficacité, aussi vaine, aussi misérable qu’un antiministérialisme politique parlementaire.
Non que par un secret retour il n’y ait beaucoup d’antiministérialisme politique parlementaire dans le nouveau ministérialisme politique parlementaire de M. Clemenceau ; et dans cette séance du vendredi
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20 novembre où il sauva le ministère de M. Combes, il tomba surtout, sinon le ministère même de M. Waldeck-Rousseau, du moins le ministère waldeckiste ; je vois qu’on s’en est beaucoup félicité autour de nous ; ces débats politiques parlementaires sont beaucoup trop savants pour que j’y puisse participer ; mais il semble que tous ces politiques parlementaires, prétendus socialistes, prétendus dreyfusistes, ont la mémoire courte ; car j’ai au contraire une mémoire extrêmement longue, et anormale, qui peut remonter jusqu’à plusieurs années et beaucoup ; j’ai connu un temps où ces vieux politiques parlementaires, dont nous n’avons jamais été, qui se gaudissaient aujourd’hui de M. Waldeck-Rousseau, se jetaient à ses pieds et le suppliaient d’accepter le pouvoir ; et en ce temps-là, qui eût proposé de confier le gouvernement de la République à M. Combes, on l’eût embarqué directement pour Charenton.
Ayant toute sa vie tomber obstinément des ministères dont les torts aujourd’hui ne nous apparaissent plus qu’atténués par l’éloignement et par un certain oubli, M. Clemenceau soutient aujourd’hui opiniâtrement le ministère qui depuis trente ans de République au moins nominale a fait le plus de tort je ne dis pas à la justice, à la vérité, à la liberté, à l’humanité en France, à la culture, au dreyfusisme, au socialisme, à la Révolution, à l’acratisme, je dis à la simple République.
Je n’ai aucune illusion sur le ministérialisme politique parlementaire de M. Clemenceau. M. Clemenceau est beaucoup trop intelligent pour croire lui-même aux raisons qu’il nous apporte et qu’il nous présente en faveur,
en faveur gouvernementale, du gouvernement ; mais voilà ; lui-même il se dit : c’est de la politique ; ce sont des boniments politiques ; c’est bon pour le public politique ; — les politiques nous-mêmes pensent comme nous de la politique ; ils sont les premiers à l’estimer ce qu’elle vaut, c’est-à-dire à la mépriser ; mais ils disent : voilà, c’est de la politique ; — et ce mot excuse tout ; on fait ainsi, on diminue un domaine séparé où les obligations les plus simples de la morale ne fonctionnent plus, ne pénètrent pas, où les devoirs les plus élémentaires sont nuls et non avenus ; et les hommes politiques sont les premiers à savoir le peu que vaut le public politique.
Je n’ai aucune illusion sur le nouveau ministérialisme, sur le ministérialisme politique parlementaire de M. Clemenceau ; comme tout le monde je suis excédé de lire tous les matins dans l’Aurore le même article, où toute l’argumentation, fort brillante, revient à qualifier de romains les catholiques français ; comme si ce n’était pas une gageure d’aberration que le jugement historique et social que de nommer romain tout un culte rituel, toute une religion, aussi vieille, aussi indigène, aussi terrienne, et aussi enracinée ; étaient-ils donc des Romains, un Théroude et un Villon, un Ronsard et un du Bellay, un Descartes, un Corneille, un Pascal, un Racine, un Chateaubriand, un Lamartine, un Pasteur ; devons-nous croire, si nous sommes nous-mêmes, qu nulles traces de leurs anciens et de leurs nouveaux catholicismes français n’aient subsisté dans ces pays ; devons-nous croire, si nous sommes sérieux et historiens, que tout un héritage de pensée, de sentiment, de religion, d’âme, aussi vieux, que tout un passé,
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traditionnel, se soit radicalement éliminé pour quelques embêtements ; devons-nous croire, si nous reconnaissons en France quelques manifestations de catholicisme, que tout ce catholicisme est importé artificiellement de Rome ; et quand même, à la rigueur, il serait importé artificiellement de Rome ; comme tout le monde je suis excédé de ce Rome ; comme tout le monde j’ai envie d’envoyer à M. Clemenceau une carte postale illustrée non point par la Photo-Bromure, mais de ce simple vers manuscrit :
Rome, l’unique objet de ton ressentiment,
bien que je ne le tutoie pas ; comme tout le monde, plus que tout le monde, étant internationaliste, je suis excédé de ce naïf ou de ce politique nationalisme radical ; cela quand même ils seraient Romains ; devons-nous proscrire les Romains ; n’est-il plus permis d’être Romains ; la question n’est pas de savoir s’ils sont Romains ou Napolitains ; mais la seule question est de savoir s’ils Romains ou non leur conscience leur croyance religieuse pour l’exercice d’une autorité de commandement et réciproquement si nous avons le droit de poursuivre dans leurs consciences leur croyance religieuse pour l’exercice d’une réciproque autorité de commandement.
M. Clemenceau ne sait aussi bien que nous ; il disait l’un dans ses couloirs, par un de ces délicieux écarts de langage qui lui gardent l’amitié de ses amis, qui lui ramènent instantanément la sympathie des tiers, sympathie affectueuse, curieuse et amusée, mais bonne, — car ou a peur, on ne sait jamais bien quel acte, quelle parole va sortir de ce grand humoriste, échapper
de sa fantaisie ou jaillir de sa verve, — il disait : Je ne sais pas si je ne deviens pas ridicule, avec mon histoire. — Mais belle le jour où cette pensée lui vint, comme il est aussi intraitable avec lui-même, et plus intraitable, qu’il ne l’est avec les autres, il a redoublé son histoire, il a refait son article avec une certaine volupté.
C’est justement ce qui m’intéresse ; quand on veut mesurer les ravages de la politique parlementaire, on peut, on doit commencer par en évaluer les ravages moyens, ordinaires, la zone intermédiaire ; et puis quelles sont des effets de la politique parlementaire dans les esprits, dans les caractères moyens ; ce ne sont pas les caractères moyens qui manquent, les petits caractères, faibles, nuls ; ni les esprits nuls ; quand ensuite on veut déterminer les limites de cette zone même, par en haut et par en bas, et effectuer les mesures extrêmes, il faut considérer les maxima et les minima d’immoralité politique ; en haut les maxima d’immoralité politique parlementaire ; en bas les minima d’immoralité politique parlementaire ; les maxima sont intéressants ; et ils ne manquent pas non plus, ces maxima ; il faudrait comme exemple le cas d’un Edwards, le cas d’un Zévaès, ou le cas de M. Henry Bérenger, rien n’est aussi dégoûtant que de fouiller, fût-ce avec les instruments de la chirurgie, dans ces basses régions politiques parlementaires, non moins intéressants, non moins nombreux, les minima d’immoralité politique parlementaire peuvent apporter beaucoup de tristesses, ils apportent beaucoup moins de nausées ; ces minima d’immoralité politique parlementaire et non minima d’immoralité politique parlementaire ; et ce peut que les
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ravages politiques parlementaires exercés dans l’ancien caractère de M. Ferdinand Buisson n’étaient pas moins considérables que les ravages politiques parlementaires exercés dans l’ancien caractère de M. Alexandre Zévaès par les mêmes pratiques ; mais, les points de départ n’étant pas les mêmes, les résultats non plus ne sont pas les mêmes, et nous sommes en mesure de considérer le cas de M. Ferdinand Buisson comme un cas minimum d’immoralité politique parlementaire.
Ces minima d’immoralité politique parlementaire sont plus intéressants que les maxima et que les cas moyens ; les cas moyens sont naturellement flottants ; les maxima présentent de telles outrances et de telles hideurs que la nausée y devient difficile, n’y noie ; les minima permettent des mesures plus délicates, plus claires, plus exactes ; il est donc extrêmement intéressant, et extrêmement utile, d’étudier le cas minimum d’un Jaurès ou d’un Clemenceau, de M. Buisson, et, un peu plus bas, de M. Charbonnel ou de M. Delpech, d’hommes honnêtes ou ayant joui d’une honnête réputation.
Il est évident que ce que nous disons des cas moyens et des cas extrêmes, maxima, ces minima de contamination politique parlementaire ne s’entend pas des hommes seulement, mais des groupes ; des peuples, des assemblées, des institutions, de toutes les personnes morales et de toutes les personnes sociales, individuelles ou collectives.
Jaurès fait un merveilleux exemple d’homme politique envahi peu à peu, ravagé par la politique parlementaire ; et si dans ces cahiers nous avons suivi dans
un certain détail son évolution, ce fut pour beaucoup de raisons sans doute, mais ce fut en particulier parce que l’histoire de cette évolution nous renseigne admirablement sur la marche de la maladie.
Clemenceau fait un exemple plus merveilleux encore ; ce n’est point par longues et lentes invasions, ce n’est point par vagues longues, ce n’est point par ondes que la politique parlementaire l’envahit et le pénètre ; il est beaucoup trop fort pour cela ; il se connaît trop bien lui-même ; et il connaît trop bien les environs ; la politique parlementaire fait le pain quotidien de son existence ; il connaît parfaitement la politique parlementaire et les moyens de cette politique ; il fut député, longtemps ; il est sénateur ; et a situation politique a presque toujours dépassé le grade politique où il était parvenu ; son action politique a presque toujours dépassé de beaucoup sa situation officielle ; aussi connaît-il parfaitement la politique et, n’en a presque jamais, comme Jaurès, ému des grandeurs où elle paraît conférer ; son caractère aussi le garde contre les automontages de coups, contre les envahissements de la fatuité ; la politique fait la trame ordinaire de sa vie, de ses articles et de ses discours ; il en parle brusquement, comme un homme averti, comme un homme spontané, un impulsif qu’il est, ayant des amitiés et des inimitiés, solides, que ses ennemis nomment des rancunes, il fait des orties ; qui, entendues en leur sens littéral, le mèneraient toute sa politique même ; cela lui vient justement de ce qu’il représente un peu parmi nous, dans leur esprit et dans leur geste, ces vieux républicains de je parlais ; cela lui vient surtout, et ensemble, de son tempérament même, qui, intraitable, subit malai-
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sément les fictions, y compris et surtout les fictions de M. Clemenceau. Ou plutôt son tempérament fait en un exemple persistant d’un ancien tempérament ; indivisément il représente le tempérament des anciens républicains parce qu’ils avaient en eux ce tempérament ; et qu’on lui-même il en a gardé un. Ce sont de telles sortes qui lui maintiennent l’inaltié constante, obstinée, fidèle, de ses vieux amis et admirateurs ; car à son âge, ayant tant vécu, ayant subi tant de vicissitudes politiques, il a conservé ce que Jaurès n’a déjà plus, des amitiés et des admirations ; amitiés, admirations personnelles, d’hommes qui le connaît, qui ont fondé sur lui des admirations, des sympathies qu’il n’aura jamais connues, d’hommes ignorés, qui aiment et l’admirent silencieusement ; qui homme, aujourd’hui, n’a, encore, autant d’amis inconnus parmi les petites gens honnêtes et avisées ; il suscite même aujourd’hui des amitiés et des admirations ; tels de le premier abord, du premier choc, parmi de tout jeunes gens, socialistes, qui préfèrent son radicalisme natif et verjuteux aux vanités oratoires du socialisme scolaire ; ils savent tout ce qui lui manque ; mais ils aiment sa verve primesautière ; ils ont d’autres théories, ils ont d’autres oppositions, et le coup de bouture, ces raides agressions, ces saillies imprévues, ces plaisanteries à la Voltaire, à la Diderot ; car il n’est pas seulement un exemple d’une génération précédente, il remonte fort loin dans la tradition de l’esprit français ; il est clair, ouvert ; il n’est un philosophe qu’au sens du dix-huitième siècle ; mais en ce sens il est exactement ce qu’on nommait alors philosophe ; averti du travail
scientifique et philosophique juste assez pour ne l’avoir pas approfondi, pas pénétré ; juste à point, assez renseigné, assez ignorant, pour en faire des exposés ; il est pour tous ses amis et admirateurs, pour les uns et pour les autres, j’entends pour les jeunes et pour les vieux, non pas comme un enfant gâté, mais, ce qui est plus amusant, plus rajeunissant, plus délicieux, comme un quart gâté, comme un vieil oncle, qui a de mauvais quarts d’heure, mais à qui, dans ses bons moments, on ne peut résister ; ces bons moments sont proprement les frasques du vieux politicien ; car c’est la trame ordinaire de sa vie politique, parlementaire, gouvernementale, qui condamnerait M. Clemenceau ; et ce qui le sauve, et ce qui lui ramène la sympathie des tiers, la mienne propre, c’est qu’à découvrer, ce sont justement ses moments d’oubli, ses incartades, quand le naturel, et par suite quand la vérité reprend le dessus ; ce sont ses frasques, ses blagues, ses gambades, ses brimades, ses boutades et ses écarts ; on lui pardonnera beaucoup parce qu’il a beaucoup blagué ; il n’a pas toujours, évidemment, le sens du respect que nous devons aux puissances politiques parlementaires ; il ne sait pas toujours obéir et trembler, comme nous devons ; cet irrespect démoniaque a manifestations intermittentes a beaucoup nui à sa carrière politique parlementaire ; mais c’est cela aussi qui le sauve dans la considération des honnêtes gens, dans l’estime des hommes libres ; on assure que c’est à une mauvaise plaisanterie qu’il avait faite à un député qu’il dut de ne pas devenir président de la Chambre ; de tels traits honorent un homme.
La politique lui paraît sans doute, comme à tant
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d’autres, un mal nécessaire ; la politique lui fait commettre, comme elle en fait commettre à tous ceux qui en font, des actions mauvaises ; et qui ne lui ressemblent pas, il a été, par combisme, et comme pour faire oublier son beau discours pour la liberté, pour le rattraper, d’une férocité injuste envers les hommes qui refusaient d’entrer dans la démagogie combiste ; il a cherché noise à plusieurs, qui ne le méritaient pas ; il a querellé l’homme le plus innocent, le plus dévoué, le plus innocemment dreyfusiste, M. Gabriel Monod ; il a l’énoncé même, la calomnie, le prétexte de cette querelle a beaucoup surpris, beaucoup attristé ceux qui savent un peu de quelle combinaison politique parlementaire la grâce de M. Dreyfus et l’amnistie tout ensemble furent le résultat.
Il reste que certains jours, à certaines heures, le vieux sang de l’ancien républicain remonte ; le tempérament du vieil intraitable reprend le dessus ; la politique du sénateur Clemenceau l’embête encore plus que toutes les politiques ; parce qu’il est dedans ; il envoie tout balader ; et il fait un de ces discours impolitiques imparlementaires qui crèvent les combinaisons, dépassent les transactions, affolent les combinards ; il ignore la discipline ; il épouvante ses amis ; et, comme nous tous, libérâtres impénitents, il fait le jeu, l’immortel jeu de la réaction.
Le vieil orateur à ces moments retrouve ces parties de grande comédie, des fameuses pochades, des grotesques politiques, des fantoches parlementaires, des bêtes de Voltaire et de Diderot se retrouve aussi le fils de Molière ; on m’assure que dans cette séance du mardi 17 novembre il y eut des parties de la plus grande
et de la plus haute comédie ; on était à cent lieues du Sénat ; c’était tout le vieux débat français, — nullement romain, que l’on n’en croie, — de l’honnête homme et de la vie contre la domination de l’école ; c’était le vieux dit de Montaigne et de Rabelais, de Descartes et de Molière, de Pascal et de Rousseau contre nos ennemis les doctes ; et l’on dit que l’honorable M. Lintilhac, assis à sa place, faisait mine aussi piteuse que Thomas Diafoirus dessus son tabouret ; il essaya vainement de repousser les premières incursions ; vainement vainement, il se tint coi jusqu’à la fin de l’opération.
Pour toutes ces raisons, et pour beaucoup d’autres, ce discours méritait de faire un cahier ; c’est une opération extrêmement intéressante que de chercher à déterminer les ravages de la politique parlementaire dans un homme comme Jaurès ou dans un homme comme Clemenceau, que de chercher à mesurer ces ravages, à en faire pour ainsi dire la reconnaissance topographique, la délimitation, la géographie, la mensuration ; que d’en lever les plans et de dessiner la carte ; nous avons parlé souvent de Jaurès, et dans un certain détail ; nous serons sans doute contraints d’y revenir quelque jour ; car la maladie continue ; nous parlerons beaucoup moins souvent de M. Clemenceau ; il n’est pas comme Jaurès entré dans le mouvement de la politique parlementaire prétendu socialiste, il quand il a fait des bêtises politiques parlementaires, il ne dit pas, comme Jaurès, aux spectateurs, que c’est par le socialisme.
Je ne vais pas anticiper sur des recherches éventuelles ; mais on avait noté pendant l’affaire, — j’entends pendant l’ancienne affaire, cela va de soi, — que les dreyfusistes, ayant raison, avaient plus de talent
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que les antidreyfusistes, qui avaient tort ; ou plutôt ils remplaçaient le talent accoutumé par un certain génie propre, qui était celui de la liberté, de la justice, de la vérité ; ces mêmes hommes, selon qu’ils étaient ou n’étaient pas dreyfusistes, selon qu’ils entraient et demeuraient dans le dreyfusisme, ou au contraire qu’ils en sortaient, et demeuraient dehors, les mêmes hommes recevaient et conservaient ce génie propre, ou le perdaient et redescendaient du génie au talent, quand même ils n’y perdaient pas le simple talent ; pour la correspondance, pour la communication du dreyfusisme au génie propre du dreyfusisme, ces mêmes étaient à eux-mêmes leurs propres témoins, au sens que l’on donne à ce mot dans les expériences de laboratoire.
On observerait un phénomène analogue et de tout point comparable, étudiant les ravages de la politique parlementaire ; les mêmes hommes ont un talent et même un génie propre quand ils se meuvent dans le domaine de la morale, quand ils défendent la liberté ; la justice ; la vérité ; l’humanité ; le travail ; ces mêmes hommes n’ont ni talent ni génie, descendent du génie au talent, ou du talent à rien du tout, quand ils se meuvent dans le domaine de la politique, parlementaire, quand ils défendent, quand ils veulent imposer l’autorité de commandement, l’autorité de gouvernement, l’autorité d’État, les puissances temporelles.
Les orateurs alors deviennent inéloquents et lourds, les conférenciers bafouillent, les écrivains écrivent comme des journalistes, et les journalistes comme des savates. Les exemples abondent.
Il y a là non pas sans doute l’effet d’une justice imma-
nente, mais tout de même comme une immanente sanction, une correspondance, une communication de la cause que l’on soutient au langage que l’on parle ; un homme, pris au hasard, peut très bien dire vrai et bafouiller ; mais le même homme, étant donné le même talent, le même génie, à valeur égale, à dispositions égales, — sauf exceptions et sommairement parlant, — parle plus net, agit plus droit, pousse plus franc de pied quand il sait qu’il dit vrai, que quand il sait qu’il ment.
C’est ce qui fait l’intérêt particulier du Bloc et de certaines œuvres, ou études, plus littéraires de M. Clemenceau ; dans le Bloc il n’avait tout de même pas des préoccupations politiques autant immédiates.
Cahiers de la Quinzaine. — Souscriptions mensuelles. Je ne sais pas si j’ai dit, dans un cahier précédent, commençant mon compte rendu de gérance, du moins si j’ai exact dit qu’en fait les souscriptions mensuelles modestes annoncées pendant les séries précédentes ont été continuées, depuis le temps de leur annonce, avec une régularité, une constance parfaite.
Souscriptions extraordinaires. Je suis heureux de lire dans les journaux qu’un prix Nobel, dix mille couronnes, quatorze mille francs, est allé à un périodique français peu lu, mais qui a un titre presque international ; cela fait un précédent ; quatorze mille francs feraient pour les cahiers une bonne souscription extraordinaire ; quatorze mille francs, tombant dans le budget de la cinquième série, feraient bien, mais ces quatorze mille francs s’ajusteraient assez à notre faim dévorante ;
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et si nos cahiers recevaient une souscription extraordinaire de quatorze mille francs, je suis assuré que nous saurions faire produire à cette souscription, comme à toutes les sommes qui nous viennent, ce rendement maximum dont je crois avoir déjà parlé ; seulement je ne sais pas comme on obtient un prix Nobel ; il n’a jamais bien su, depuis que je suis sorti de mes classes, comment on obtient des prix ; si donc nous avons des amis et des abonnés, Scandinaves ou amis des Scandinaves, qui soient en situation de faire pour nous les démarches indispensables, nous leur demandons honnêtement de vouloir bien les faire pour nous ; et à cet effet, par les présentes, nous leur donnons pleins pouvoirs.
La seule condition que nous y mettions, naturellement, est cette condition universelle, dont nous-mêmes ne pouvons pas nous débarrasser, que la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration, ces fonctions demeurent libres ; je ne serais pas surpris que cette condition simple empêchât beaucoup de récompense ; entendons-nous ; je ne soupçonne pas les honnêtes Scandinaves de vouloir exercer une autorité de commandement sur les lauréats de leurs prix. Mais ce ne sont pas des Scandinaves qui renseignent les Scandinaves sur les périodiques français.
Reconnaissons ici l’infériorité naturelle de notre fortune, comparée à celle de nos camarades scientifiques. L’attribution du prix Nobel à un périodique d’action ne va pas comme l’attribution d’un prix Nobel à un chimiste ; un chimiste a quelques envieux, ayant des camarades ; mais il n’a presque pas d’ennemis ; un chimiste peut recevoir un prix Nobel sans rien aliéner
de son indépendance. En outre, tout le monde peut vérifier. Tout le monde, après coup, peut voir ce que c’est que du radium. Il suffit que le chimiste en montre. Au contraire il s’est constitué officieusement parmi le personnel politique professionnelle pacifique une entente internationale assez curieuse, fort connue de tous ceux qui étudient le monde politique parlementaire ailleurs que dans la chaleur communicative des banquets. Il s’est constitué dans plusieurs pays, dans les pays parlementaires, un personnel politique pacifique professionnel dont nous ne devons parler qu’avec le plus grand respect, car ces hommes réchauffent en leurs mains, fomentent les premières, fabriquent les premiers contrats de la paix internationale ; nous examinerons quelque jour leur action ; je ne connais pas personnellement les pacifiques des autres pays ; mais les politiques parlementaires pacifiques professionnels français ont assez de regrettable, qu’ils se font la main en faisant la guerre aux pacifiques français qui ne sont pas politiques parlementaires, par exemple aux socialistes révolutionnaires ; on demanderait que ces grands apôtres politiques parlementaires de la paix internationale eussent un peu moins, pour leur consommation, pour leur usage particulier, les sentiments de la haine et de la guerre.
Nous examinerons quelque jour leur action ; historien, nous examinerons ce que vaut, historiquement, leur action ; socialiste, et révolutionnaire, nous examinerons quelque jour ce que vaut une action sociologique, parlementaire ; nous examinerons particulièrement si les progrès de la paix internationale se mesurent aux quantités de champagne portées en son honneur ou au con-
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traire s’ils ne se mesureraient pas aux ententes économiques et aux ententes morales des peuples mêmes ; aujourd’hui, et dans ce simple compte rendu continué de ma gérance, il faut qu’en bref je rende compte, comme gérant, du retentissement qu’a déjà eu, que peut avoir sur notre fortune la liberté maintenue de notre rédaction, de notre administration.
Les hommes qui plus ou moins officiellement représentent parmi nous les populations opprimées, — non pas les populations ouvrières socialement opprimées chez nous et partout, mais les populations nationales nationalement opprimées en Extrême-Orient, en Afrique, en Finlande, en Russie, en Amérique, dans toutes les colonies européennes, en Roumanie, dans toute la péninsule des Balkans, dans tout le monde, — sont, de ce chef, grandement respectables ; ils ont droit à un premier respect, comme ambassadeurs, comme représentant parmi nous des populations étrangères ; ils ont droit à un deuxième respect, extraordinaire, comme ambassadeurs de populations opprimées ; à ce troisième et autre titre, ils ont dans nos luttes politiques parlementaires comme un privilège d’extraterritorialité ; les mêmes hommes, sommairement, sont aussi parmi nous des apostolats ne coïncident-ils pas autant que paraissent le croire des politiques parlementaires avisés et de révolutionnaires enthousiastes ; car la résistance à l’oppression, la révolte, si elle est le premier des devoirs, est exactement un devoir de guerre et non pas un devoir de paix ; et l’autre part, au contraire, le devoir de paix n’est pas un devoir de révolte et combat
contre le devoir de justice ; mais laissons d’examiner cette contrariété intérieure de la paix et de la justice pour quand nous examinerons l’action des pacifiques ; aujourd’hui tout ce nous seulement noter que nous devons respecter triplement les pacifiques parmi nous, comme ambassadeurs, comme ambassadeurs de populations opprimées, comme ambassadeurs de la paix internationale, et nous devons leur conférer dans nos luttes civiques un véritable privilège d’extraterritorialité.
Mais qui ne voit que réciproquement ces ambassadeurs, ces ambassadeurs de populations opprimées, ces ambassadeurs de la paix internationale, jouissant d’un triple respect, jouissant d’un privilège d’extraterritorialité, doivent éviter de participer à nos luttes civiques, s’y mêlant, doivent dévêtir la qualité d’ambassadeur ; la plus simple loyauté le demande, car nous ne pouvons, simples citoyens, nous battre, nous défendre contre des ambassadeurs ; la raison le demande, car des ambassadeurs ne peuvent se battre, des ambassadeurs de populations opprimées ne peuvent s’opposer eux-mêmes, des ambassadeurs de la paix internationale ne peuvent se battre ; et en même temps conserver ce triple caractère d’ambassadeur. Ils ne peuvent pas être à la fois dans le territoire pour donner des coups, et hors du territoire pour ne pas recevoir les riposties.
C’est ce que l’on ne pas compris un assez grand nombre de politiques parlementaires français qui se sont fait une célébrité, une autorité spéciale comme ambassadeurs, comme ambassadeurs de certaines populations opprimées, comme ambassadeurs de la paix internationale et qui ensuite ont converti, qui journellement convertissent, comme nous, sur nous, cette autorité
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morale en autorité de commandement politique parlementaire ; comme avocats et comme ambassadeurs des politiques parlementaires, députés, journalistes, publicistes, acquièrent une certaine autorité morale à la formation de laquelle nous contribuons tous, honnêtement ; puis, sans nous consulter, ils monnayent, ils convertissent, politiquement, cette autorité morale ; ils mêlent, dans ce périodique même, aujourd’hui récompensé, les plus basses préoccupations autoritaires françaises, gouvernementales françaises, aux plus hautes revendications des libertés nationales étrangères ; par un singulier abus, qui juridiquement constitue les plus inattendue des prévarications, l’autorité morale qu’ils se sont faite en France ou y représentant les populations nationales étrangères opprimées, ils tournent cette autorité morale en autorité de commandement pour opprimer en France les consciences catholiques et les populations ouvrières ; ils tournent perpétuellement cette autorité morale, en autorité de commandement politique parlementaire ; et ils exercent perpétuellement cette autorité de commandement politique parlementaire sur et contre nous, qui en sommes les artisans, les ouvriers, les auteurs innocents.
De tous les détournements, de toutes les prévarications politiques parlementaires, celle-ci est je le dirai pas seulement la plus triste ; mais elle est aussi une des plus intéressantes ; nous la retrouverons le jour nous pourrons et nous l’examinerons alors ; on ne saurait trop insister sur un exemple aussi caractérisé ; le mécanisme en est admirable ; et le fonctionnement
rare ; on peut le schématiser ainsi : un oppresseur nationaliste étranger opprime un peuple national étranger ; par exemple un Tsar nationaliste russe opprime un peuple national finlandais ; un député, mettons socialiste parlementaire français, se constitue en France le représentant, le défenseur, l’avocat, l’ambassadeur de ce peuple national étranger opprimé ; par des discours prononcés dans des meetings plutôt qu’à la Chambre, par des articles de journaux et de revues ; nous obtenons ainsi à l’ambassadeur une autorité morale, un triple respect ; l’ambassadeur alors se retrouve politique parlementaire ; comme politique parlementaire il convertit en autorité de commandement cette autorité morale qu’il avait reçue comme ambassadeur ; il exerce enfin cette autorité de commandement sur et contre les simples citoyens qui lui avaient constitué son autorité morale ; et quand, déniaisés, nous commençons à nous vouloir défendre contre cette autorité de commandement, l’ambassadeur se retrouve sous le politique parlementaire ; comment ! disent les bons camarades, vous avez écrit un mot contre ce député qui voulait vous imposer l’autorité de son commandement, son gouvernement, sa politique et son arbitraire ; vous ne savez pas, malheureux, que vous faites le jeu du Tsar et du Sultan.
C’est, appliqué aux relations internationales, ce fameux : vous faites le jeu de la réaction, par qui les politiques radicaux réactionnaires obtiennent si aisément, depuis l’amnistie et la corruption de l’affaire Dreyfus, que les mesures de réaction les plus arbitraires, les plus violentes, les plus
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graves, soient précisément volées par nos révolutionnaires professionnels de gouvernement fort ; mais il faut avouer qu’aussi appliqué aux relations internationales, avec les mutations, avec les agrandissements nécessaires, cette usurpation prend une valeur singulière ; en définitive l’opération revient à ceci ; elle fait un circuit, d’autorité en autorité, passant par le moyen de la liberté ; quelque part il y a un peuple opprimé ; mettons les Finlandais ; première autorité de commandement, de l’oppresseur sur les opprimés, du Tsar sur les Finlandais ; les Finlandais revendiquent leur liberté ; un Français en France revendique ensuite les libertés des Finlandais ; il est en France honoré d’une autorité morale ; il est, par cette honoration, nous lui faisons une autorité morale ; politique parlementaire, ce Français avocat et ambassadeur se fait de son autorité morale une autorité de commandement ; circuit fermé ; deuxième autorité de commandement ; cette deuxième autorité de commandement a ceci de raffiné qu’elle est exercée en France, par l’un de ceux qui revendiquaient les libertés finlandaises nationales, sur et contre ceux qui revendiquaient ces libertés ; c’est une autorité de commandement toute fondée sur une revendication de liberté ; l’oppression des Finlandais sert à deux fins de servitude, premièrement à la servitude des Finlandais ; deuxièmement à faire de la servitude française ; comme machine à faire de la servitude avec de la liberté, de l’autorité de commandement avec de la liberté, je ne connais rien de mieux, je ne vois rien que l’on soit jamais sûr que le jeu de détournement politique parlementaire ait dit son dernier mot.
Nous aurons beaucoup à conter quand nous traiterons de la politique internationale de nos socialistes gouvernementaux ; nous examinerons en particulier comment il se fait qu’étant députés, ayant un pouvoir constitutionnel d’interpellation, de délibération, et de vote parlementaire effectif, ils n’interpellent jamais le Gouvernement sur sa politique étrangère à la Chambre, où il peut y avoir sanction efficiente, et pourquoi ils interpellent toujours le Gouvernement sur cette politique étrangère dans des groupes socialistes nationaux, où il n’est pas, où il n’est pas représenté, dans des meetings, où tout se passe en paroles ; nous leur demanderons comment on peut soutenir à fond et sans aucune réserve tout un Gouvernement, et n’accepter pas sa politique étrangère, à moins de supposer que la politique étrangère d’un Gouvernement est négligeable, pour les internationalistes, ou que toute notre prétendue opposition ne soit qu’un faux-semblant ; je continue aujourd’hui simplement le compte rendu de ma gérance ; il faut que je dise à nos amis, à nos souscripteurs, à nos abonnés, quel accueil nos cahiers reçoivent auprès des différents publics, auprès des différents personnels ; quand nos abonnés lisent un aussi grand nombre de cahiers, aussi travaillés, aussi considérables, publiés pour les populations opprimées de tout le monde, — et sans excepter les cahiers que nous avons publiés, en tenant aux cahiers des quatre premières séries, et au commencement de la cinquième, à la première partie de la cinquième, — quand nos abonnés lisent tant de cahiers, si considérables, pour les populations extrême-orientales, chinoises, massacrées par les expéditions européennes, asio-chinoises, opprimées par les mission-
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naires catholiques et par les fonctionnaires français, pour les Juifs de Roumanie et pour les Juifs de Russie, pour les Arméniens, pour la Finlande, pour les populations balkaniques, ils sont fondés à croire que nos cahiers reçoivent un particulièrement bon accueil auprès des hommes qui représentent parmi nous ces populations opprimées ; qu’ils se détrompent ; les populations opprimées en ont naturellement aucun accueil, les malheureuses, et ne connaissent même pas leurs véritables défenseurs ; les représentants des populations opprimées parmi nous sont ou des nationaux de ces populations, ou des nationaux de tierce nationalité ; les nationaux des populations opprimées entrent en général se conduire fort honnêtement ; les nationaux de tierce nationalité sont peu nombreux ; les Français, qui forment le contingent le plus important, se divisent nettement en deux catégories, selon qu’ils ne sont pas ou qu’ils sont politiques parlementaires ; ceux qui ne sont pas politiques parlementaires travaillent avec nous sans aucune arrière-pensée ; mais ceux qui sont politiques parlementaires exigent absolument que l’on soit combiste.
C’est ici l’effet d’un de ces raisonnements que je suis beaucoup trop bête pour comprendre ; je n’ignore pas que le combisme a gagné toujours les jours du terrain dans le pays politique parlementaire ; et il en a encore pour un certain temps, à se maintenir ; les oppositions, les défections qui apparaissent tous les jours un peu plus nombreuses ne sont l’effet ni de révoltes libérales ni de révoltes libertaires ; elles ne sont elles-mêmes que les manifestations de combinaisons parlementaires et politiques ; elles menacent moins le combisme que le minis-
tère de M. Combes ; et le combisme est aujourd’hui si puissant dans le monde politique parlementaire, si entré, et profondément, dans les mauvais raisonnements et dans les habitudes mauvaises, dans les plis de discours et dans les plis d’actes que son sort n’est plus lié au sort du ministère Combes ; ce qui est très grave, le combisme reçoit récemment d’illustres et de solennelles adhésions ; ce qui est beaucoup plus grave, et ce qui personnellement m’est très douloureux, je vois qu’il a gagné parmi nos amis, qu’il est entré dans les esprits, qu’il trouble les consciences, qu’il a pénétré ; le combisme réussit, et non d’une réussite éphémère ; non pas seulement de cette réussite extérieure et grossière dont nous pourrions pour un temps nous consoler, non pas seulement de cette réussite matérielle, temporelle, de puissance et de politique, d’aventure et de fortune, et d’opportunisme ; mais de cette réussite beaucoup plus grave qui est de la pénétration dans les consciences ; pour moi, quelque tristesse que j’éprouve quand je vois de grands amis, ou des amis prochains, se séparer, ou s’éloigner de nous, je ne bougerai pas d’une ligne ; je ne plierai pas ; je ne m’inclinerai pas ; je n’inclinerai pas mon idéal socialiste devant les substitutions, les altérations, les abâtardissements du radicalisme politique, devant les adulterations du radicalo-socialisme, devant les limitations de l’opportunisme ; je n’inclinerai pas ma méthode révolutionnaire devant les compromissions, devant les déviations de la politique parlementaire ; dreyfusiste, je n’inclinerai pas la justice devant la raison d’État ; je n’inclinerai pas la vérité devant la raison d’État ; je n’inclinerai pas devant la raison
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d’État les droits imprescriptibles de la conscience personnelle. Pour la deuxième fois depuis le commencement de notre action publique, — la première fut pour l’ancienne affaire Dreyfus, — nous serons faibles, nous serons peu nombreux, nous serons seuls ; mais pour la deuxième fois nous refuserons de capituler.
C’est pour cela, je le croirais, ils l’ont, on ne connaissait pas l’esprit et les mœurs des politiques parlementaires, — c’est pour cela que nos cahiers sont assez mal vus du personnel pacifique professionnel politique parlementaire français ; nous nous sommes permis, discrètement, mais fermement, de déclarer, en temps utile, que nous dégagions absolument notre responsabilité de tout ce qui ferait ce ministère dans le sens de l’autorité de commandement, dans la voie de la restitution de la raison d’État, de la méconnaissance des libertés personnelles, surtout des libertés de conscience ; nous gagnons, maintenu, discrètement mais fermement, notre conduite, socialiste, révolutionnaire, dreyfusiste ; il n’en a pas fallu davantage pour attirer sur nos cahiers le soupçon, la mauvaise vouloir des hommes qui revendiquent les libertés nationales pour les populations opprimées et qui acceptent des servitudes pour les populations françaises.
Singulière mentalité, vraiment, et que je ne puis pas même un imagination me représenter ; pour se faire le défenseur des libertés nationales finlandaises, n’est-il pas indispensable de se faire le complice des asservissements politiques parlementaires français ? pour qualifié contre les servitudes étrangères il est indispensable de participer aux asservissements français ? de tels raisonnements me passent.
De tels raisonnements passent la raison ; mais dans le déraisonnement général d’un pays tout entier corrompu par la politique parlementaire, ils réussissent d’autant plus ; ainsi nos cahiers, pour avoir maintenu l’indépendance de la rédaction et de l’administration, l’indépendance de leur texte et l’indépendance de leur budget, contre les empiétements d’un gouvernement autoritaire, pour avoir maintenu des droits de la justice, les droits de la vérité, les droits imprescriptibles de la conscience, pour avoir maintenu leur idéal socialiste, leur méthode révolutionnaire, leur méthode dreyfusiste, leur méthode libérale, ou libertaire, sont ou maltraités ou au moins desservis par des hommes qui trouvaient tout cela excellent pour la France il y a quelques années, qui aujourd’hui trouvent tout cela excellent pour tous les autres pays que la France, qui aujourd’hui trouvent tout cela pernicieux pour la France, et dangereux, et hautement condamnable, par cette seule raison qu’aujourd’hui en France ils sont momentanément les plus forts.
Singuliers maîtres Jacques ; ambassadeurs et parlementaires ; justiciers intermittents ; justiciers injustes ; véridiques intermittents ; véridiques menteurs ; avocats intermittents de la conscience inviolable et de la raison d’État ; défenseurs à éclipses ; alternateurs automatiques ; socialistes bourgeois ; révolutionnaires de réaction ; dreyfusistes antidreyfusistes ; libéraux d’asservissement ; libertaires d’esclavage ; parlementaires et ambassadeurs.
Singuliers ambassadeurs aussi, qui pour satisfaire des rancunes ou pour ménager des combinaisons politiques parlementaires, maltraitent ou desservent celui
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des périodiques français qui travaille le plus utilement pour les populations opprimées ; singuliers ambassadeurs, et qui défendent singulièrement les intérêts de leurs commettants.
Car ils diminuent d’autant la représentation efficace de leurs commettants en France.
Est-ce aveuglement ? on n’est-on pas conduit à se demander s’ils ont vraiment à cœur les intérêts de leurs commettants, s’ils aiment les Finlandais, ou la situation que donne en France la défense des Finlandais.
Ils aiment peut-être l’un et l’autre, sincèrement, ensemble, étant hommes.
Autre chose est en effet de recevoir d’énormes subventions des nationalités opprimées, et vivant à Paris de réussir à faire donner à ces subventions un certain rendement minimum ; autre chose, tirer de son propre fonds, de sa propre subsistance, de ses propres biens, de son propre travail, une action pour les peuples opprimés aussi considérable que celle que nous avons fait produire aux cahiers. Des revues même comme Pages libres, comme les Temps Nouveaux, travaillant pauvrement, de leur propre fonds, se mouvant de leur propre effort, présentent seules une action comparable à l’action des cahiers.
Ce qu’il y a de désagréable dans les fondations que l’on fait de prix et d’académies, c’est qu’en dehors des domaines strictement scientifiques, en France, les académies que l’on fait contre la vieille Académie ou à côté d’elle ressemblent à s’y méprendre à la vieille Académie, ayant même limité ses mauvais côtés plutôt que ses bons, son favoritisme et sa littérature plutôt
qu’une certaine tenue, et que les prix vont toujours aux candidats qui ont le plus de parrains. Parrains combistes ou parrains réactionnaires, là aussi on a simplement substitué, au baptême catholique, un baptême laïque, un sacrement de défense républicaine.
Contribution à ce que j’ai dit du vice bourgeois : les prix, surtout les prix en argent, comme les souscriptions, iront toujours de préférence aux riches, avares ou prodigues, et aux besogneux prodigues, aux institutions éblouissantes, sans rendement, sans travail, aux gérants dépensiers, aux grands consommateurs.
Enfin comment ne voient-ils pas que les hommes et que les institutions qui défendent inlassablement en France la même justice, la même vérité, la même liberté, ont seuls qualité, ont seuls pleine qualité morale, ont seuls, universellement, pleine autorité morale de défendre inlassablement la même justice, la même vérité, la même liberté dans les autres pays, dans tout le monde.
Ni la justice, ni la vérité, ni la liberté ne sont intermittentes ; elles ne sont pas intermittentes selon le temps ; elles ne varient pas avec les années ; elles ne sont pas intermittentes selon le lieu ; elles ne varient pas avec les pays ; elles ne varient pas avec les années politiques ; elles ne varient pas avec les pays, avec les partis politiques ; en ce sens elles sont universelles, comme elles sont éternelles, immuables ; on ne peut les servir un temps, les trahir un autre, les servir quelque part, les trahir ailleurs ; celui qui les sert autant qu’il
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peut partout et toujours a seul qualité pour parler en leur nom.
Ainsi l’entendait ce grand Bernard-Lazare ; assailli déjà des inquiétudes, menacé des fatigues, miné de la maladie qui devait nous le dérober treize mois plus tard, ce n’est point par une juxtaposition fortuite que dans le vingt-et-unième et dernier cahier, cahier supplémentaire, de la troisième série, la consultation suprême sur la loi et les congrégations, datée de Paris, 8 août 1902, joignait un énorme mémoire et documents de Jean Deck pour la Finlande ; ce n’était point par un voisinement fortuit que Jean Deck avait de l’amitié pour Bernard-Lazare ; mais cette amitié n’était d’une solidarité d’action ; ces deux hommes faisaient exactement le même métier ; il n’y a qu’une justice, finlandaise et française ; il n’y a qu’une vérité, finlandaise et française ; il n’y a qu’une liberté, finlandaise et française ; demain si les Finlandais, devenus les Russes, nous serions contre les Finlandais, avec les Russes ; la fidélité, la constance dans l’action ne consiste pas à suivre dans la voie de l’injustice les anciens justes, quand ils deviennent injustes ; elle ne consiste pas à suivre dans la voie du mensonge les anciens véridiques, devenant menteurs ; elle ne consiste pas à suivre dans la voie de l’erreur ou du mensonge les anciens libertaires ou les anciens libéraux devenus autoritaires ; c’est la justice même, à la vérité même, à la liberté même que nous devons constance et fidélité, non aux faibles hommes qui peuvent momentanément, et j’ajoute que parmi les hommes constant à beaucoup d’hommes et à beaucoup d’institutions, à tous les partis politiques, pour demeurer fidèle et
constant à la justice, à la vérité, à la liberté ; pour demeurer fidèle et constant au dreyfusisme, il fallait fausser compagnie aux partis politiques parlementaires qui prétendant continuer le dreyfusisme en réalité de détournement, l’exploitaient, le méconnaissaient, le trahissaient ; le dénaturaient ; ce sont les hommes et les institutions politiques, ce sont les partis qui sont infidèles et inconstants à la justice, à la vérité, à la liberté ; pour demeurer fidèles nous-mêmes et constants à la justice, à la vérité, à la liberté, il faut que nous fassions aux hommes et aux institutions politiques, aux partis, des contre-infidélités, des contre-inconstances, égales et de sens contraire à leurs propres, directes, et véritables inconstances, à leurs propres, directes, et véritables infidélités.
Ainsi l’entendait ce grand Bernard-Lazare. Miné déjà de la maladie qui treize mois après devait nous le dérober, ce n’est point par une juxtaposition fortuite, par un hasard de brochage et de circonstances que sa consultation suprême pour la liberté de la France rejoignait le mémoire et les documents de Jean Deck pour la Finlande ; c’était sans doute par un effet des événements et des circonstances politiques ; mais c’était aussi, et surtout, par un accord intérieur ; tout ce vingt-et-unième cahier était, intérieurement, un cahier pour la liberté ; et quel de nos cahiers n’est pas un cahier pour la liberté, s’il est vrai que dans les cahiers mêmes où la liberté n’est pas prononcée, où qui ne sont pas formellement des cahiers pour la liberté, la parfaite liberté laissée à tous nos collaborateurs présente en eux-mêmes presque unique de liberté en France.
Ainsi l’entendait ce grand Bernard-Lazare. Je ne veux
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pas anticiper aujourd’hui sur le cahier que j’ai commencé, comme je le devais, dès les premiers jours de septembre et qui j’ai intitulé le portrait de Bernard-Lazare ; avant toute écriture je dois achever ce compte rendu de gérance ; en même temps il se peut que j’aie, comme gérant, à écrire quelques introductions à quelques avertissements ; mais comme auteur, il ne sortira pas un cahier de ma main avant que j’aie publié le portrait de Bernard-Lazare ; j’ai reçu, j’ai gardé de notre ami et de notre collaborateur une image parfaitement nette ; j’ai pu écrire pendant les grandes vacances au moins les soixante premières pages, introduction, de mon travail ; mais ce travail se présente à moi comme si considérable que je ne sais pas s’il me sera permis dans le cahier du portrait, qui en sera là durée, il ne sortira pas un cahier de ma main, comme auteur, avant le cahier de ce portrait ; outre ce que je dois à une telle amitié, le portrait d’un tel homme, l’histoire d’une telle conscience est socialement, historiquement, et moralement, plus intéressante, plus utile, plus importante, que de démêler pénible et vainement les machinations de tous nos fantoches.
La politique de M. Combes est accueillie avec faveur ; elle ne rencontre pas seulement la faveur politique des masses électorales ; elle rencontre la faveur d’esprit et de sentiment de beaucoup d’intellectuels ; récemment elle reçoit les plus illustres et les plus flatteuses adhésions ; pourtant le combisme, comme tout système de gouvernement, passera ; mais la justice, la vérité, la liberté, ne passera pas.
La terre de France est la plus vieille terre de liberté, la plus féconde ; la France est proprement dans le
monde la mère de la liberté moderne ; il serait prodigieux que les efforts qu’elle fait pour aller au secours des peuples opprimés lui revinssent en servitude pour ses propres enfants.
La politique de M. Combes est accueillie favorablement. Bernard-Lazare ne séparait pas les libertés françaises de toutes les libertés nationales et internationales ; comment l’eût-il fait, lui qui était plongé tout entier dans les revendications des libertés et de la vie des populations opprimées.
Les hommes qui au-dessus de nous en France veulent asseoir la domination de l’État sont des hommes qui touchent au pouvoir et qui n’ayant jamais défendu les populations opprimées que dans les banquets et dans les meetings, n’ont pas connu, en dessous, le contact immédiat, direct, de la tyrannie ; comme autoritaires, comme gouvernementaux, ils en ont, par en-dessous, un contact qui sans doute leur est extrêmement agréable, et qui n’est pas tout doux d’exercer une autorité de commandement ; mais ni dans la chaleur communicative des banquets, déjà nommée, ni dans la fumée cérémonielle des meetings, ils n’ont, par en-dessous, le froid contact de la tyrannie hamidienne ou de la tyrannie tsariste ; nous n’avons eu, et comme nous pouvons l’avoir tous ceux qui font, le compte, sous leur propre responsabilité administrative et financière, leur propre effort de fabrication, un travail industriel de fabrication, un travail commercial de propagande ; quelques-uns de nos amis se sont demandé jadis pourquoi de le principe je me prononçais aussi nettement contre la démagogie combiste et contre la nouvelle raison d’État ; entre les nombreuses raisons qui aujour-
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d’hui m’en apparaissent clairement à tout le monde, il y avait à faire autrement une impossibilité physique de mensonge, de ne mensonge particulier ; je suis occupé sans cesse à demander, à recevoir, à lire, à fabriquer, à corriger en épreuves, à envoyer des cahiers ou des cahiers pour les populations opprimées ; dans ces cahiers on ne parle que de garanties, garanties individuelles, garanties constitutionnelles ; garanties internationales ; garanties religieuses ; on ne parle que de libertés, libertés individuelles, constitutionnelles, provinciales, civiles, économiques, nationales, religieuses ; comment, travaillant à ces cahiers, en même temps participer à la suppression des garanties françaises, à la suppression des libertés françaises.
D’autres ont pu faire ce geste élégant ; d’autres nous ont démontré sérieusement que le gouvernement hamidien devait respecter les consciences arméniennes, mais que dans le même temps le gouvernement français ne devait pas respecter les consciences catholiques ; d’autres nous ont démontré sérieusement que le gouvernement français devait confisquer les biens de l’Église catholique, mais que dans le même temps le gouvernement tsariste devait respecter les biens de l’Église arménienne ; ces démonstrations rentrent dans la catégorie des raisonnements qui me paraissent d’un calibre supérieur à ma moyenne intelligence.
Un homme comme Bernard-Lazare, qui ne croyait pas aux banquets, qui n’allait plus beaucoup dans les congrès et dans les meetings, mais qui demeurait profondément dans les populations opprimées du travail industriel et commercial, du travail intellectuel aussi, ne
travail diplomatique et du travail de propagande, qui avait pris et qui gardait le contact de l’ennemi, de la tyrannie ennemie, ne faisait pas de ces différences, politiques, parlementaires, inattendues ; se tournant vers le monde il ne revendiquait pas les libertés des populations opprimées pour ensuite se retournant sur Paris gouverner l’étranglement des mêmes libertés ; et parmi nous tous, et comme nous tous, n’était-il pas frappé, au plus profond de son instinct libertaire, par la similitude presque inespérée des raisonnements et des prétextes autoritaires dans tous les pays d’avant et de gouvernement. Qu’on oublie un instant les préoccupations politiques parlementaires absorbantes ; qu’on relise impartialement ces cahiers que nous préparions alors pour la Finlande ou pour les Juifs de Roumanie ou de Russie, et que l’on nous réponde, si ces raisonnements, si les prétextes, si les raisonnements autoritaires n’ont pas en tous pays comme une même résonance ; et en tout temps : un protestant des plus qualifiée me disait, au courant de juillet dernier, que les mesures préparatoires, ou les mesures d’approchement prises par le gouvernement radical successivement contre les catholiques présentent une singulière analogie avec les mesures d’approchement prises par Louis XIV contre les protestants avant la révocation de l’Édit de Nantes ; nous ne pouvons poursuivre ici la comparaison ; je demanderai peut-être à l’auteur même de la poursuivre en un cahier ; mais un véritable instinct de libéral, ou de libertaire, ne s’y trompe pas ; il y a comme un arrière-goût de l’autorité de commandement de le vrai libertaire, que le vrai libéral reconnaît dans un décret présidentiel comme dans un oukase impérial,
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et l’ayant reconnu, de quel front imposerai-il ici une autorité que là il combat ?
Nous avons reçu, nous, ce contact immédiat et glacial de la tyrannie ; j’ai vu la poste française, qui est libre, sommairement, nous rapporter des cahiers que la censure tsariste avait refusés, ou s’était refusée à recevoir des cahiers marqués, soigneusement marqués, comme étant pour les populations opprimées du tsarisme ; tout leur travail paraît du travail assez proprement fait ; — nous avons vu dans ces cahiers des passages oblitérés ; c’étaient justement, ai-je besoin de le dire, les passages de liberté ; comme c’étaient justement les cahiers libres, les cahiers de revendications de ces populations opprimées ; et ce n’étaient pas seulement des sujets russes, abonnés aux cahiers, à qui le gouvernement du Tsar interdisait ainsi, matériellement, de recevoir un ouvrage fait pour eux, mais c’étaient des citoyens français ; et non seulement des citoyens français habituellement demeurant en Russie, ou en France, mais ce n’étaient des cahiers adressés par mutation ou par faire suivre à un ingénieur français que ses travaux avaient momentanément appelé à Odessa ; quand on a dans sa main tenu un de ces fragiles cahiers à qui tout un empire est barré, on ne saurait croire combien le combisme paraît peu spirituel, et combien le monopole de l’enseignement excite peu d’enthousiasme ; car le gouvernement amène et allié refusa des cahiers qui pour le moment en France nous paraissent l’innocence même : ainsi le Joseph d’Arimathée, de M. Gabriel Trarieux ; que voyant les mains à rien de tel, l’État ne fait que mes amis les plus puissants, fût-ce fait contre nos ennemis les plus redoutés ; car je connus de la vieille liberté du bon ; que
la respiration de la liberté a du bon ; que la France est un bon pays, et Paris une bonne ville ; qu’il ne fallait pas que l’effort de tant de générations fût perdu ; car nos aïeux n’ont pas tant souffert et tant lutté, tant vécu et ils ne sont pas morts seulement pour assurer la multiplication des palmes académiques ; mais ils ont peiné, lutté, souffert leur vie et leur mort pour que ce peuple devînt un peuple libre, pour que ce coin de terre devînt le chaud foyer de la liberté dans le monde, pour que Paris devînt ce qu’il est, littéralement la capitale de la liberté dans le monde.
Notre catalogue analytique sommaire … …
FÉLICIEN CHALLAYE. — La France vue de Laval . .
la vie administrative, l’enseignement … la vie politique ; les élections … . . la classe ouvrière ; le mouvement syndical . la ville contre l’Université Populaire … conclusion ; — le socialisme à Laval …
Le Progrès du Loiret, numéro daté du vendredi 29 janvier 1904. — Obsèques du docteur Gebaüer …
douzième cahier de la cinquième série
Le Progrès du Loiret, numéro daté du jeudi 21 janvier 1904. — Nouvelles du département ; — arrondissement d’Orléans ; — Sandillon ; — obsèques de M. Amédée Bonhaume … … …
Le Progrès du Loiret, numéro daté du samedi 19 décembre 1903. — Arrondissement de Montargis ; cérémonie laïque et républicaine … …
Georges Clemenceau ; — discours pour la liberté .
Cahiers de la Quinzaine ; souscriptions mensuelles .
Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce douzième cahier le mardi 15 mars 1904.
Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués.
IMPRIMERIE DE SURESNES (E. Payen administrateur), 9, rue du Pont. — 8644
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions demeurent libres.
Nos Cahiers paraissent par séries ; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonnement se prend pour une série.
des abonnements de souscription à cent francs ; des abonnements ordinaires à vingt francs ; et des abonnements de propagande à douze francs.
Il va de soi qu’il n’y a pas une seule différence de service entre ces différents abonnements. Nous voulons seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le monde également.
Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près égal au prix de revient ; le prix de nos abonnements de propagande est donc sensiblement inférieur au prix de revient. Nous ne consentons des abonnements de propagande que pour la France.
Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonnement par mensualités de un ou deux francs.
Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centimes.
L’abonnement de propagande cesse de fonctionner pour chaque série à l’achèvement de cette série ; la quatrième série normale ayant fini fin juin 1903, on pouvait jusqu’au 30 juin 1903 avoir au prix de propagande les vingt premiers cahiers de cette série.