Prologue d'une Révolution
0 _- paraissant vingt fois par an BE 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous prévoyons que le premier cahier de la sixième LE TPE série, paraissant le dimanche 2 octobre prochain, sera le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières ne ‘#4 séries; nous demandons à nos abonnés, de même que … nous pensons dès aujourd’hui à préparer l’établisse- ment de ce catalogue, de penser, pour leur part, à en pré- parer la distribution utile; c’est-à-dire que nous leur … demandons, pendant l’achèvement de cette cinquième série, de chercher et de nous indiquer à qui nous pour- De s rons utilement envoyer ce catalogue analytique som Ë. | maire,comme nous envoyons nos vient de paraître; pour #4 | savoir ce qui aura paru dans les cinq premières séries c° des cahiers, il suffit d’envoyer dès aujourd’hui son nom et son adresse à M. André Bourgeois, administrateur ci des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, b | Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en octobre notre catalogue analytique sommaire; pour faire savoir à quelqu’un ce qui aura paru dass les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer dès a aujourd’hui à M. André Bourgeois le nom et l’adresse “à de la personne à qui on s’intéresse; avertir en même temps cette personne ; elle recevra en octobre notre +3 Nous demandons particulièrement à nos abonnés d’utiliser les déplacements des vacances pour nous chercher des abonnés nouveaux.
Notre collaborateur Émile Buré nous avait proposé | de nous faire un cahier de la double révolution de | 1848; il avait des documents intéressants ; j’avais retenu ce cahier pour devenir un cahier de commémo- ration, le cahier de juin de la cinquième série. 3)
. Avant de se mettre au travail, il voulut me montrer À | les textes et documents qu’il avait; à peine y avions- nous jeté les yeux que d’un commun accord et sponta- nément nous résolämes de commencer par publier, en Lil réimpressions, ces textes et ces documents, aujourd’hui rares ou définitivement épuisés.
Cette résolution présentait de nombreux avantages ; he | elle renvoyait à beaucoup plus tard le travail de rédac- | tion; généralement nous pensons tous que le premier $ des commentaires ne vaut pas le dernier des textes; « et qu’ainsi tout texte passe avant tout commentaire; particulièrement rien ne vaut ces vieux textes révolu- # tionnaires, vieux et jeunes, rien ne vaut de tenir en mains ces vieux livres de révolutionnaires, d’hommes qui firent ou virent des révolutions moins vite avortées que les nôtres. « En tête de ces textes et de ces documents le Prologue d’une Révolution, de Louis Ménard; ce livre sera donc >| en tête de nos réimpressions aussi; puis nous conti- nuerons d’année en année à publier les textes et les ke documents que nous aurons qui seront de l’ordre dd publication et de l’ordre de publicité de ces cahiers. Nous publions aujourd’hui ce livre non pas comme
Fa ne œuvre de Louis Ménard parmi plusieurs œuvres de | Louis Ménard, mais comme un texte afférent aux jour- - | nées de février et surtout aux journées de Juin 1848, < _ comme un document par lequel nous contribuons à
- l’histoire de la double révolution de 1848, comme un à _ témoignage du temps, un monument de la perpétuelle _ utilisation du peuple par la bourgeoisie, de la perpé- . tuelle déception du peuple par la bourgeoisie, du per- | pétuel massacre du peuple par la bourgeoisie. | F5 Cette réimpression d’un livre témoin est la réimpres_ sion d’un témoignage, non d’une œuvre.
Publié en 1849 au bureau du Peuple, le Prologue d’une Révolution est aujourd’hui et depuis longtemps complètement épuisé; l’exemplaire sur lequel nous avons composé a été prété à Buré par M. Maxime ‘4
M. Vuillaume a connu un deuxième exemplaire de cette utilisation, de cette déception, de ce massacre; en 1871 il était rédacteur au Père Duchêne; si l’on veut À bien se reporter à la récente revue blanche on verra, # huitième année, premier avril 1807, tome XII, nu- méro 92, page 372, comment, condamné à mort par la prévôté militaire du Luxembourg, il fut tiré d’affaire ; par un sergent de la ligne, qui était étudiant en méde- | cine; on verra sur son exemple dans quelles formes on rendait la justice pendant la semaine de mai; c’étaient “4 les mêmes formes où nous voyons par le témoignage de | Louis Ménard qu’on l’avait rendue pendant la semaine | de juin; on sait que la revue blanche avait dans son numéro précédent, du 15 mars 1897, ouvert une vaste 4 il enquéte sur la Commune auprès des personnes quali- #] fiées; M. Vuillaume a publié tout récemment dans le Radical, en feuilleton, une étude assez brève sur le | massacre des otages, de l’archevéque de Paris. $
Le Prologue d’une Révolution, dans l’édition ori- Fe ginale, 1849, forme un volume in octavo de ïi 316 pages, y compris la table des matières; nous à avons, dans le format des cahiers, reproduit aussi
_ fidèlement que nous l’avons pu cette première édition ; ; _ nous reproduisons en tête la page de l’ancien titre; | _. nousne nous sommes permis que de remplacer, dans la < _ table des matières que nous avons reproduite, la pagi- _ nation de l’ancienne édition par la pagination de & 3 l’édition présente; nous avons suivi le texte un peu : servilement peut-être, un peu puérilement; mais en : matière de réimpression il vaut mieux pécher par excès . de fidélité que par excès d’indépendance.
Sur Louis Ménard et son œuvre on trouvera des. renseignements circonstanciés dans Philippe Berthelot, Louis Ménard et son œuvre, étude précédée du portrait et d’un autographe de Louis Ménard, accom- “4 pagnée de deux reproductions de tableaux et suivie de pages choisies, un volume in-18 de 316 pages, le : dernier païen, Louis Ménard, l’homme, l’œuvre, pages a] phiques, rêveries historiques, symbolique des religions, | problèmes sociaux, état actuel des croyances, chez Juven, trois francs cinquante, en vente à la librairie des cahiers.
Si nous présentons ce Prologue d’une Révolution | | comme un témoignage de Louis Ménard historien, non à comme une œuvre de Louis Ménard auteur, il n’en était El pas moins équitable de commencer par présenter à nos | abonnés tout Louis Ménard, au moins en bref ; avant le témoignage, le témoin ; nous avons demandé à notre colldborateur Daniel Halévy la notice préliminaire on notera que la notice de Daniel Halévy ne cadre pas . tout à fait avec ce que j’ai dit dans le présent avertis- sement; c’est bien comme cela ; et il fallait qu’il en füt ;| ainsi; gérant de ces cahiers je suis naturellement porté À à voir ce Prologue d’une Révolution en série dans les” Ja) réimpressions du même ordre que nous préparons et ; plus généralement en série dans nos cahiers ; biographe, au contraire, Daniel Halévy voit surtout ce Prologue d’une Révolution comme une œuvre de son auteur, de Louis Ménard, à sa place dans la vie et dans l’œuvre de ! Louis Ménard; cette réaction, qui défend l’homme contre la série, est légitime et salutaire ; cette diver- ’ gence de résultat traduit exactement une divergence ‘4
_ de situation dans le travail; et elle est, aussi, une À _ résultante et une manifestation de notre commune à Heureuse et juste liberté de travail; parce que ce _ cahier est un cahier de juin 1848, et non pas encore un _ cahier de Louis Ménard, la notice de Halévy est brève; _ mais parce qu’elle est une notice biographique de Louis _ Ménard, elle marche un peu contre l’avertissement que
- j’ai fait pour le cahier.
Chacun sait que Louis Ménard mérite une renommée qu’il n’a pas, et le respecte infiniment sans cesser ; de l’ignorer. Cette notoriété singulière est pourtant __ ‘ Le public adresse une double demande à ceux qui 4 font profession d’écrire. Il veut qu’on l’instruise, car la
- vie impose le travail; il veut qu’on le distraie, car le £. travail impose le repos. Et il donne un peu de gloire à 4 ceux qui le satisfont, à ses amuseurs et à ses maïtres. L- Mais Louis Ménard ne fut ni un amuseur, ni un maître. Il fut un curieux des choses de l’esprit, et sa récom24 pense, ou sa punition, fut que les curieux des choses 3 de l’esprit, les dilettantes, l’ont seuls apprécié. On sait qu’il fut polythéiste, commentateur de tous 3 les mythes, divinateur de tous les mystères; qu’il À célébra les rites de Vénus et révéra dévotement la
- chaste sœur de cette déesse, Marie, vierge et mère de É: Fleur du paradis, Vierge immaculée, Puisque ton chaste sein conçut le dernier Dieu, Règne auprès de ton fils, rayonnante, étoilée, à Les pieds sur la lune, au fond du ciel bleu. à On sait que ces fantaisies mirent en péril la rectitude 3 _ de sa pensée, et que Louis Ménard eut une vieillesse
troublée par la multitude de ses Dieux; mais on sait moins que cet homme triste et ravagé aux paradoxes duquel nous sourîmes, n’était que l’ombre d’un autre . homme, d’un vigoureux et franc esprit. | En 1848, Louis Ménard, âgé de vingt-six ans, étaitun | jeune poète admiré par quelques amis, Leconte de Lisle, Baudelaire, Banville, et un chimiste heureux : | son ingéniosité l’avait bientôt mené à d’importantes trouvailles. Il avait découvert le collodion, et un … puissant explosif, la nitro-mannite. Mais la justice lui à parut plus désirable que le rythme d’une phrase ou le ! secret d’une substance, et la Révolution le prit tout : entier. Assidu au club de Blanqui, il préconisait l’action ] la plus rapide et la plus révolutionnaire. % Ilassista aux batailles de juin, et eut le rare courage de tenir les yeux ouverts pendant ces jours terribles. Il vit ‘a la férocité des vainqueurs, massacrant et torturant à à loisir les vaincus. Il mesura la force des instincts bru- *| taux qui sommeillaient dans cette France orgueilleuse de son humanité, et résolut d’écrireles faits, de raconter 2] l’événement. La résolution était courageuse, car il s’était à fait dans l’opinion lassée une sorte d’accord pour affai- blir, voiler, excuser ou se dissimuler entre soi la réalité de la catastrophe. Louis Ménard écrivit le Prologue d’une Révolution, qui reste un des plus forts témoignages sur les journées de Juin. Poursuivi, Louis Ménard s’en réjouit et rassembla ses preuves pour un débat public. Mais les magistrats refu- sèrent de connaître ces preuves et le condamnèrent sans Il dut quitter la France, traîna trois années d’exil, et
__ revint brisé par cette vie qu’il avait menée. La pièce intitulée Cremutius Cordus, datée de 1852, est une des J plus énergiquement tristes qu’il ait écrites. J Les peuples vieillis ont besoin d’un maître; ; Ce n’est plus en eux qu’ils cherchent la loi. Dans un autre siècle il m’eût fallu naître : : Il n’est point ici de place pour moi. L’idéal qu’avait rêvé ma jeunesse, à L’étoile où montaient mes espoirs perdus, Ë Ce n’était pas l’art, l’amour, la richesse, C’était la justice; et je n’y crois plus.
- Mais je suis bien las de ces tyrannies E Qu’adore en tremblant le monde à genoux :
- Nous léchons les pieds qui marchent sur nous.
Le présent est plein d’odieuses choses, L’avenir est morne et désespéré: : ; Si l’on peut choisir ses métempsycoses, D Ce n’est pas ici que je renaîtrai. D | Quand la mort, brisant la dernière fibre, S’il est quelque part un astre encor libre, Là-haut, dans l’éther, je l’irai chercher. Louis Ménard avait trente années d’âge, et toute sa —_ vie d’homme devant lui. Il fit un peu de peinture, écrivit ( quelques essais, quelques poèmes. Sollicité par ses …_ amis, fatigué de loisirs, il écrivit deux petits livres, … la Morale avant les philosophes, et le Polythéisme hellé- …_ nique; puis son Histoire des Grecs. Une philosophie anime ces divers ouvrages. Louis Ménard oppose au panthéisme des romantiques le poly- É théisme des anciens, à la notion d’un monde engrené
où les êtres ne sont qu’éléments et rouages, la notion d’un monde discontinu où se heurtent et se concertent # des forces indépendantes. Cette idée porte loin. Louis Ménard la conçoit, d’autres la développeront, un Renouvier, un William James. Louis Ménard écrivit peu. La joie, qui est le ressort | des grandes productions, lui manqua. Il parla de la Grèce même avec un accent de tristesse. Elle lui apparut comme une sorte de miracle sur les voies san- glantes et souillées de l’histoire : ce n’est pas un signe précurseur qui illumine l’avenir, c’est un souvenir qui | avive les regrets. Les lecteurs du Polythéisme hellé- à nique n’ont pas oublié la belle période qui achève ce « Qu’importe aux principes éternels que l’humanité les connaisse ou les ignore? Ils vivent dans leur sphère immobile sans s’inquiéter des croyances changeantes. Laissons l’avenir sur les genoux des dieux, et puisque Fo le présent seul nous appartient, contentons-nous de À rendre une justice impartiale à toutes les formes de la pensée humaine. C’est bien assez peu d’être un homme, Hi sans se condamner à n’être que de son pays et de son temps. Les époques stériles, qui ne peuvent plus | donner à l’idéal une forme nouvelle, peuvent du moins il comparer celles sous lesquelles il s’est révélé au passé. À La vieillesse du monde serait trop triste, s’il ne restait aux races fatiguées la consolation suprême du sou- venir. Quand le présent n’a plus d’espérances, l’avenir À plus de promesses, la société des morts vaut mieux que * celle des vivants. » 1} Que ce langage est mélancolique, et, malgré les ap- parences de la profondeur et de la sérénité, comme il
_ est amer et borné! Il est assez beau d’être un homme,
- dirions-nous, et il n’est que trop diflicile d’être de son ! pays et de son#emps. Nous ne savons, nous ne pou1 vons savoir si notre époque est stérile : nos successeurs | en jugeront sur nos œuvres. Le présent, notre fuyante 4 richesse, nous ne l’userons pas à rendre une vaine justice aux idéalités du passé. Qu’ont-elles besoin de
- notre justice, de notre impartialité? A travers les instants nous viserons l’avenir, que nous ne voulons 1 pas laisser sur les genoux des dieux : car les dieux, | l’expérience et la mythologie nous l’enseignent d’ac4 cord, sont le plus souvent aveugles ou mauvais. Louis Ménard entendrait peut-être un tel langage, et
- ses plus vieux instincts se réveilleraient en lui pour nous approuver. Il se souviendrait de sa jeunesse militante, “+ des jours d’espoir et de combat qui furent les plus doux = % de sa vie, et il nous saurait gré d’avoir choisi dans son : œuvre oubliée, pour le réimprimer ici, ce travail d’ado4 lescent, ce petit livre irrité, le Prologue d’une Révo-
É. prologue d’une luti + Pr révolution ne
Restait la topographie de l’ancien Paris, 1848; ici nous ne pouvions pas ne pas mettre de notes; ces notes ne constituent pas un vain étalage d”érudition archéologique ; elles forment l’appareil indispensable de la lecture méme et de l’intelligence du texte; comment se représenter ces anciennes luttes, ces anciennes guerres urbaines, ces anciens massacres, si l’on nessaie pas de se représenter la ville, aujourd’hui transformée, qui en fut le siège et l’instrument.
Une représentation de cet ordre est particulièrement | difficile; on se représenterait plus facilement de l’avenir | préfiguré dans le présent que du passé aboli dans ce même présent; dans une ville moderne on se représen- | terait plus facilement la ville plus moderne encore, | qu’on ne se représente la ville ancienne; on se repré- | sente plus facilement un pâté de maisons coupé par une | avenue non ouverte encore que l’on ne se représente | tout un quartier plein non fendu encore par le boule- | oard Saint-Germain, le boulevard Saint-Michel, par la | rue Soufflot, par la rue Gay-Lussac, par la rue Claude- |
Notre collaborateur M. Paul Dupuy, dont on connaît la sûreté de compétence pour tout ce qui tient à l’histoire de Paris, n’a donc pas seulement restitué les | noms anciens, remis de beaux noms anciens sur de vilains noms modernes; il a réussi, dans les brèves notes des éditeurs qu’on lira au cours du texte, à restituer des aspects topographiques et sociaux. (1)
(1) Page 12 du cahier, note, il faut lire que le deuxième arrondissement se composait nommément des quartiers de la Chausséed’Antin, du Palais-Royal, de Feydeau et du Faubourg-Montmartre, compris aujourd’hui dans les premier, deuxième et neuvième | arrondissements. La mairie en était rue Pinon, aujourd’hui rue |
| Une révolution qui n’a pas pour
le sort du peuple n’est qu’un | crime remplaçant un autre
,
| Introduction. — Causes génériles de la révolution de
Février. — Agonie de la vieille société. — Corruption
dans les mœurs et dans la politique. — Session des
scandales. — La bourgeoisie se détache de son gouver-
nement. — Les banquets réformistes. — Le ministère
viole le droit de réunion. — L’opposition recule. — Atti-
tude du peuple et des sociétés secrètes. — Conseil de
guerre aux bureaux de la Réforme. - Journée du 22 février. — Rassemblements populaires. — Préparatifs du pouvoir. — Hésitation des troupes et de | la garde nationale. — Premières barricades. La Révolution française avait été brusquement
- arrêtée dans sa marche le 9 thermidor, au moment où, … victorieuse de ses ennemis, elle préparait la solution
- du grand problème qu’elle avait posé : l’organisation « de la Démocratie. Le dogme de la religion nouvelle était trouvé : c’était le Droit, complément nécessaire : et méconnu jusqu’alors du dogme chrétien, qui est le
Devoir. Les principes étaient proclamés; ils étaient contenus dans la déclaration des Droits de l’Homme,
l’Évangile de la Démocratie : c’étaient la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Restait l’application. Devant cette question pratique, qu’il nous soit permis de le % croire, pour diminuer nos regrets, les philosophes de la ;: Pendant la période de réaction qui s’étend de 1794 à 1848, leur œuvre, interrompue dans le monde des faits, | fut continuée dans le monde des idées par des penseurs solitaires. De même que dans les mythologies de l’Inde, | avant de créer un monde, l’Esprit s’incarne et se recueille pendant de longues années, pour évoquer, à | force d’austérités, de méditations et de prières, le rêve | divin, miroir du monde à venir; ainsi, pendant le long | sommeil de la Démocratie, les théories sociales appa- | rurent au Peuple comme le rêve d’une société nouvelle. | Des livres des philosophes, ces théories se répan- | daient dans l’esprit de quelques disciples, et dans | l’ombre des sociétés secrètes, attendant l’heure d’éclore à la lumière. Cette heure, plusieurs révolutions impa- | tientes essayèrent de la devancer; c’étaient des germes : avortés : les penseurs n’avaient pas assez médité, le | Peuple et les martyrs de sa cause n’avaient pas assez | Les révolutions, ainsi qu’on l’a souvent remarqué, ressemblent dans leur marche aux grands cataclysmes À du monde physique. Cet universel sommeil de la nature qui précède les orages, nous en retrouvons l’image dans cette torpeur de l’opinion publique pendant les dernières années de la monarchie, torpeur que le parti bourgeois prenait ou feignait de prendre pour une iné- branlable confiance de l’opinion, et que Lamartine caractérisait bien mieux en disant : La France s’en-
nuie. On avait perdu l’habitude et presque le souvenir € de ces profondes secousses qui avaient plus d’une fois | compromis l’existence de la dynastie de Juillet. | Au milieu de ce calme, la décomposition du vieux monde s’opérait rapidement. Au-dessus du Peuple sans existence légale, sans droits politiques ni civils, sans garanties contre l’oppression, l’exploitation et la misère, s’endormaient en paix les classes officielles, en proie à une gangrène dévorante. Je ne sais ce qu’avaient fait les villes maudites que consuma le feu du ciel, mais à coup sûr, la corruption _ ne fut en aucun temps si profonde que dans le nôtre. . Elle était arrivée à un tel degré, qu’elle n’avait plus conscience d’elle-même : le sens moral était atrophié, la tyrannie du capital érigée en dogme, le vol légalisé et pratiqué impudemment au grand jour par tout ce qu’on appelait alors le pays légal, depuis le notaire, l’agent de change et le banquier, s’enrichissant de la ruine des familles, et spéculant sur la disette des grains, jusqu’au petit marchand, fraudant sur le poids et la | qualité de sa marchandise, et falsifiant les aliments du | Peuple avec des drogues vénéneuses; les lois de la nature elle-même viciées et perverties, le mariage | transformé en un marché de prostitution, le foyer conjugal en un bagne, la famille en un troupeau d’héritiers s’abattant comme des corbeaux sur un cadavre. | La corruption avait passé des mœurs dans la poli- | tique. La chambre des députés, devenue une armée disciplinée et salariée de fonctionnaires, ne servait À plus qu’à couvrir d’une apparence de légalité la honteuse politique du pouvoir exécutif. A l’extérieur, cette … politique rayait la France du rang des nations indépen-
dantes pour en faire l’instrument servile de tous les .
gouvernements absolus; à l’intérieur, elle étouffait
toutes les libertés politiques, organisait la vénalité des .
charges d’un côté, celle des consciences de l’autre, et |
appuyait la monarchie bourgeoise sur une aristocratie .
de fonctionnaires et de financiers. |
Cette aristocratie perdit la monarchie de Juillet, |
comme l’aristocratie militaire avait perdu l’empire, en
forçant la petite bourgeoisie, opprimée et exploitée
comme le Peuple; à faire cause commune avec lui. à
Ajoutons aussi que la partie honnête de la bourgeoisie
fut détachée du gouvernement par les tripotages hon- ;
teux qui se révélèrent coup sur coup, et firent donner à À
s la session de 1847 le nom de session des scandales. On
apprit par les révélations d’un député journaliste,
Émile de Girardin, que le gouvernement avait vendu |
des privilèges de théâtre, des projets de loi, des promesses de pairie. On vit un ministre, convaincu de |
concussion, condamné à la dégradation civique. En |
abandonnant ainsi comme un bouc émissaire un |
collègue maladroit, le ministère crut avoir apaisé l’opinion ; l’opposition insista et demanda une enquête : les
ministres opposèrent une dénégation pure et simple, et
la chambre se déclara satisfaite de ces explications.
Ce dernier trait acheva d’éclairer le pays sur la lèpre.
qui rongeait son gouvernement. Le seul pouvoir qui
restât debout dans l’opinion, la chambre des députés,
venait de proclamer elle-même sa déchéance, et l’idée
longtemps oubliée de la réforme électorale apparut tout
à coup comme un remède à cette pourriture qu’on ne
pouvait plus cacher. Des banquets réformistes s’organisèrent dans toute la France. Presque partout, à la |
vérité, la bourgeoisie et ses représentants y dominaient, et, au milieu de cette effervescence de l’opposition à dynastique, le parti républicain se tenait dans l’ombre; cependant on perdit peu à peu l’habitude de porter la | santé du roi dans ces banquets; parfois même des la fois le ministère et ceux qui avaient provoqué une réaction contre lui. | Ce fut alors que les banquets commencèrent à inspirer | : au gouvernement des craintes sérieuses. La dernière | phrase du discours prononcé par le roi à l’ouverture | des chambres contenait une allusion à ces réunions | dont la cause était attribuée à des passions ennemies : | et à des entraînements aveugles. La lutte était engagée, | l’opposition voulut la soutenir; elle organisa un ban- | quet à Paris et s’efforça de faire constater la nécessité de la réforme dans l’adresse de la chambre des députés | au roi. Mais ce fut pour le ministère l’occasion d’un nouveau triomphe; l’inébranlable bataillon des satis- | faits fit replacer dans l’adresse les mots de passions ennemies et d’entraînements aveugles, par lesquels le discours de la couronne avait flétri les banquets. Le | ministère, rassuré, voulut en finir avec ces manifesta- : tions inquiétantes, et déclara s’opposer au banquet Ici, l’arbitraire devenait flagrant et intolérable; depuis | plusieurs années on avait exhumé de vieux décrets 9 contre les associations, mais le droit de réunion avait F toujours été reconnu, et rien dans notre législation 3 n’autorisait la défense des ministres. Les commissaires ° du banquet, auxquels s’adjoignirent environ soixante % députés et trois pairs de France, d’Alton-Shée, de
Boissy et d’Harcourt, manifestèrent l’intention de Au milieu de l’agitation des esprits, une telle résolu- ; tion pouvait amener une émeute; le gouvernement ne : l’ignorait pas; toutes ses mesures étaient prises depuis longtemps. Paris et les forts étaient encombrés de troupes; une émeute ne pouvait manquer de rallier autour du pouvoir tous les amis de l’ordre, on aurait bon marché des autres, et il serait facile, après la vic- toire, de faire retomber sur l’opposition la responsabilité du sang versé. Cette responsabilité effraya l’opposition. La plupart des députés qui devaient prendre part au banquet appartenaient au centre gauche et se ralliaient autour d’Odilon Barrot. On craignaïit les députés radicaux qui n’avaient été appelés que pour faire nombre; on sentait instinctivement que l’opposition constitutionnelle | n’avait pas assez de vitalité pour profiter d’une révo- | lution. Il fallait à tout prix éviter une collision dont le résultat ne pouvait profiter qu’au pouvoir ou au parti | On crut y parvenir en choisissant le lieu du banquet dans les Champs-Élysées; la facilité avec laquelle les troupes y peuvent manœuvrer, la largeur des rues environnantes y rendaient, supposait-on, toute émeute | De toutes les maladresses de l’opposition constitutionnelle, aucune peut-être ne fut plus dangereuse ; elle livrait sans défense à leurs ennemis ceux qui répondaient à son appel; si le ministère eût dirigé le mouvement, il n’eût pas agi autrement. Enfin, les | commissaires du banquet, pour rendre la manifestation
| plus imposante, invitèrent tous les membres de la garde nationale qui partageaient leurs opinions à se rendre en costume et en armes sur la place de la Concorde, et à former une haie sur leur passage. On comptait sur trente mille hommes, dont la présence devait suffire pour contenir le Peuple.
Le ministère répondit en faisant afficher dans Paris la loi sur les attroupements, et une proclamation défendant aux gardes nationaux de se réunir sans réquisition.
. Le lendemain, le ministère, interpellé par Odilon Barrot, déclara qu’il disperserait par la force toute tentative de
L’opposition était hors d’haleine : ce dernier coup l”acheva. Le banquet devenait un acte de rébellion, Odilon Barrot n’eut pas la force de passer outre. Il n’est pas de question politique, dit-il, qui vaille une goutte de sang. Les journaux annoncèrent que l’opposition renonçait au banquet et se contentait de déposer sur le bureau du président de la chambre un acte d’accusation contre le ministère. Ce fut le dernier effort de la gauche dynastique. Dix-huit députés seulement, au nombre desquels était Lamartine, et les trois pairs de France, paraissaient décidés à résister courageuse-
| ment à l’arbitraire, lorsqu’ils apprirent que la commission du banquet avait fait disparaître les préparatifs de la réunion.
Mais le parti républicain, qui s’était tenu en dehors
| des événements, se tint prêt à agir.
Les sociétés secrètes, qui avaient de nombreuses ramifications parmi les ouvriers, se décidèrent à se porter au lieu du rendez-vous, sans armes et par petits groupes, pour agir sur l’esprit des masses, profiter des
circonstances, et imprimer une direction au mouve- |
La veille du jour fixé pour le banquet, une réunion
de conspirateurs et de journalistes républicains eut
lieu dans les bureaux de la Réforme. Ledru-Rollin,
Caussidière, s’y trouvaient avec Albert et d’autres
ouvriers, très influents dans leurs quartiers. C’est de
cette réunion que partit la volonté de renverser la
Le Peuple ne se laissa pas non plus arrêter par les |
tergiversations de ses représentants. Dans la matinée
du mardi 22, des groupes nombreux d’ouvriers se ré- :
pandirent sur les boulevards et dans les environs des À
Champs-Élysées. A dix heures, des étudiants, au
! réunissent sur les quais à un cortège de plus de deux
mille ouvriers descendus des faubourgs. La colonne se |
dirige, par la rue Saint-Honoré, vers la place de la :
Madeleine, aux cris de Vive la réforme! à bas
Guizot! et s’avance “bientôt jusqu’à la place de la
Concorde en.chantant la Marseillaise ; elle est arrêtée
à l’entrée du pont par de forts détachements de garde
municipale. Quelques jeunes gens forcent le passage;
la colonne les suit et envahit la chambre, mais les
députés n’étaient pas encore en séance ; le Peuple se
Dans la prévision d’une lutte inévitable, le pouvoir |
avait réuni des forces imposantes. Vingt-sept mille
hommes occupaient les forts. Le général Perrot, le
même qui commanda le fort de Vincennes et l’attaque
du faubourg Saint-Antoine en juin, avait rendu la
chambre inabordable. Mais partout, sur le passage des troupes, le Peuple criait : Vive la ligne! Vivent les dragons! Ces témoignages de sympathie rappelaient aux soldats leur véritable devoir ; ils passaient silencieusement au milieu de la foule, protestant peut-être intérieurement contre cette loi maudite, qui les force, eux, enfants du Peuple, à se faire l’instrument servile
| de toutes les tyrannies.
Depuis 1830, dans les précédentes émeutes, la troupe
, avait toujours eu besoin, pour tirer sur le Peuple, de se sentir excusée par la complicité de la garde nationale. Jamais celle-ci n’avait manqué de répondre aux appels du pouvoir. Cette fois cependant elle n’avait pas été
convoquée; on la redoutait, et peut-être avec quelque
4 raison. La petite bourgeoisie était devenue hostile non pas à la royauté, mais au ministère.
Cependant la chambre entrait en séance, Odilon Barrot et ses amis crurent avoir satisfait l’opinion publique en demandant formellement la mise en accusation du ministère. M. Guizot parcourut cette demande, déposée sur le bureau, et se retira en souriant. Une accusation du ministère était puérile ren présence de l’inébranlable majorité qui l’avait toujours soutenu, et l’opposition ajoutait un ridicule à sa défaite. La chambre entama une discussion sur le privilège des banques : pas un mot sur les événements qui préoccupaient les esprits.
Mais au dehors l’agitation croissait d’heure en heure : des barricades s’élevaient rue Saint-Honoré ; le peuple pénétra dans quelques boutiques d’armuriers, et on se partagea les armes. Les rassemblements dissipés par
, les charges de cavalerie se reformaient sur d’autres
points, et bientôt le mouvement se répandit dans tout % Paris. A l’exception d’un poste de municipaux désarmé au carré Marigny, aucun engagement n’avait eu lieu, et ; cependant le Peuple comptait déjà de nombreux blessés. Deux femmes avaient été tuées rue Saint-Honoré. Néanmoins la ligne et les dragons étaient partout accueillis par des vivats, et la colère du peuple se portait seulement sur les municipaux dont la sauvage brutalité exaspérait les plus impitoyables amis de l’ordre.
Vers cinq heures, Berger, maire du deuxième arrondissement, (1) fait battre le rappel; les gardes natio- ; naux s’arment et fraternisent avec la troupe. Le peuple ; désarma quelques compagnies, mais des cris de vive ; la réforme ! partis des rangs de la garde nationale, lui firent oublier ses défiances, et la même cordialité accueillit partout la garde nationale et la ligne.
Cependant, Louis-Philippe, qui le matin s’égayait fort ! en parlant du banquet, perdait peu à peu son assurance. A huit heures, suivi de ses fils, il passa en revue dix mille hommes rassemblés au Carrousel. On dit qu’il offrit le commandement militaire de Paris au maréchal Bugeaud, dont le dévouement s’était traduit sous le | ministère Thiers par les massacres de la rue Transno- | nain : Pouvez-vous me répondre du succès, lui dit-il ? — Sire, aurait répliqué le maréchal, tout ce que je puis à vous promettre, c’est qu’il y aura vingt mille hommes
(1) Aujourd’hui le neuvième. — Note des éditeurs. ;
à Journée du 23. — Neutralité de la garde nationale. — Progrès de l’insurrection. — Le peuple crie partout : Vive la ligne ! il évite une lutte générale. Séance de la chambre. — Ministère Molé. — Joie de la bourgeoisie. — Pétition du comité électoral démocratique. — : Le peuple veut compléter sa victoire. Massacre du boulevard des Capucines.— Journée du 24. — Défection de la troupe. — La garde nationale entraînée dans le mouvement. — Concessions tardives du roi. — Ministère Thiers. — Ministère Barrot. — Abdication du Combat du Château-d’Eau. — Prise des Tuileries. — Probité du Peuple. La nuit fut calme : les patrouilles de garde nationale et de ligne parcoururent les rues et opérèrent de nombreuses arrestations. Le lendemain 23, le ciel était sombre et pluvieux ; cependant, cette journée devait | démentir le mot de Pétion : « Il pleut, il n’y aura rien aujourd’hui. » Dès six heures du matin, le rappel fut battu dans toutes les rues. La veille, aux Batignolles, la garde nationale avait fait feu sur des groupes et tué plusieurs citoyens sans armes ; d’ailleurs, le mouvement ? devenait si évidemment populaire que le gouvernement
croyait pouvoir compter sur l’appui de la bourgeoisie ; : cependant, les gardes nationaux s’armèrent en petit nombre et restèrent généralement neutres la première À légion seule se rallia franchement à la cause du pouvoir. Dans d’autres légions, des manifestations eurent À lieu en faveur de la réforme : le Peuple y répondait par d’éclatantes démonstrations de joie, et les groupes se dissipaient sur une simple invitation.
La confiance du Peuple rendait si facile aux gardes À nationaux le rôle de médiateurs que plusieurs de leurs À officiers engageaient la garde municipale à les laisser
’ rétablir l’ordre eux-mêmes; mais cette neutralité in- { quiétait vivement le ministère; des ordres furent expé- ; diés aux troupes établies dans les forts pour renforcer celles qui encombraïent déjà Paris.
Le Peuple manquait d’armes. Les boutiques d’armuriers qu’on avait envahies avaient été dégarnies ; d’avance; les ouvriers entraient dans les maisons et se | faisaient livrer les fusils des gardes nationaux; mais ils # manquaient surtout de cartouches, aussi cherchaient-ils | à fatiguer la troupe par des escarmouches et à neutraliser les forces de l’armée en évitant autant que pos- ; sible le combat.
Les barricades se multipliaient et des tessons de : verre étaient jetés dans les rues pour arrêter la cavale- À rie. D’ailleurs, la garde nationale et les troupes, excepté . la garde municipale, étaient toujours accueillies par le À Peuple avec les mêmes témoignages d’affection. Les : femmes de la halle, voyant leurs échoppes occupées ; par les soldats, leur offrirent des provisions sans rien accepter d’eux, et les supplièrent d’épargner leurs |
Cependant, la fusillade se fit bientôt entendre de toutes parts. Le foyer de la lutte était entre la rue SaintMartin et la rue du Temple, dans les rues Transnonain, Beaubourg, du Cloître-Saint-Merry. Le peuple s’empara de plusieurs postes et y mit le feu après avoir désarmé | les soldats et les avoir mis en liberté.
Plus d’une fois, l’héroïsme du Peuple arrêta le combat; ainsi, rue Saint-Martin, au moment où la troupe s’apprêtait à faire feu sur une barricade, un enfant de quinze ans s’élance en avant, et s’enveloppant dans un drapeau
rouge s’écrie : « Tirez si vous l’osez ! » Tous les autres insurgés l’imitent et se présentent sans armes devant les fusils : les soldats reculèrent cette fois devant un
- assassinat, et on s’embrassa en criant : Vive la ligne !
Cependant, la chambre est réunie ; un député, s’adressant aux ministres, leur demande pourquoi on a tant tardé à convoquer la garde nationale. Au milieu du silence de l’assemblée, le président du conseil monte à la tribune. « On comprend, dit-il, que nous ne pouvons répondre à l’interpellation de l’honorable préopinant. Le roi fait appeler M. le comte Molé, et le charge de composer un nouveau ministère. Le roi use de sa pré- rogative, mais tant que nous serons ministres, nous rétablirons l’ordre public comme nous l’entendrons. »
La nouvelle d’un changement de ministère fut accueillie avec une joie folle par l’opposition, qui n’avait jamais
vu dans la politique que des questions de personnes. M. le comte Molé remplaçait M. Guizot, la France était
La bienheureuse nouvelle se répandit rapidement dans la ville, et partout la bourgeoisie libérale l’accueillit avec le même enthousiasme que ses députés. Les
démocrates se montrèrent moins faciles à satisfaire. Le comité électoral démocratique rédigea la pétition
Que l’application de l’armée à la compression des troubles civils est attentatoire à la dignité d’un Peuple libre et à la moralité de l’armée elle-même;
négation permanente de la liberté ;
Que le recours à la force seule est un crime contre
Qu’il est injuste et barbare de forcer des hommes de cœur à choisir entre le devoir du militaire et celui du !
Que la garde nationale a été instituée précisément | pour garantir le repos de la cité et sauvegarder les libertés de la nation; )
Qu’à elle seule il appartient de distinguer une révolution d’une émeute ;
Les citoyens soussignés demandent que le peuple tout entier soit incorporé dans la garde nationale. Ils ‘demandent que la garde municipale soit dissoute. Ils À demandent qu’il soit décidé législativement qu’à l’ave- nir l’armée ne pourra plus être employée à la compres- : sion des troubles civils. »
En même temps, tandis que les bourgeois illuminaient leurs maisons et leurs boutiques, le Peuple continuait À à former dans les rues des groupes menaçants. On ne criait plus : « À bas Guizot ! » comme le matin ; mais à on criait : « À bas le système ! pas de ministère Molé ! » De nouvelles barricades s’élevaient dansle Marais. Des |
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hommes du peuple disaient, en voyant les lampions s’allumer : « Ils sont bien pressés de se réjouir; pensentils donc que tout est fini? — Que voulez-vous donc, leur répondait-on ? — Nous voulons la République ! »
Ainsi, tout se préparait pour une lutte nouvelle. Mais cette fois on devait penser que la bourgeoisie renoncerait à la neutralité équivoque qu’elle avait gardée jusque-là et se tournerait décidément contre le Peuple: un événement imprévu la jeta violemment dans une
- voie tout opposée.
Vers dix heures du soir, une longue colonne d’ouvriers s’avançait sur les boulevards à la lueur des torches et précédée d’un drapeau rouge. Arrivée devant le ministère des affaires étrangères, (1) la foule sans armes, chantant la Marseillaise et répétant les cris poussés dans la journée, vit tout à coup se ranger devant elle deux compagnies de ligne; puis, sans sommation, sans avertissements, les fusils s’abaissent, et un feu de pelotons à bout portant est dirigé contre cette masse compacte et désarmée. Cinquante-deux personnes tombent mortes ou blessées : toute la foule se rue pêle-mêle dans tous les sens, en poussant un cri d’horreur et d’épouvante, puis on relève les blessés et les morts, on les entasse dans un tombereau qu’on traîne à travers la
La nouvelle de cet assassinat se répand bientôt jusque dans les quartiers les plus éloignés ; partout on crie : Aux armes ! Le tocsin sonne dans plusieurs églises, et les barricades s’élèvent à la lueur des tor-
(1) A l’angle du boulevard et de la rue des Capucines. — Note des
ches ; comme on avait répandu le bruit qu’il y avait des gardes nationaux parmi les morts du boulevard des Capucines, on pouvait compter, sinon sur le concours actif et dévoué de la bourgeoisie, au moins sur sa neu- À tralité malgré le caractère décidément républicain de | l’insurrection. D’ailleurs une grande hésitation se mani- festait dans la ligne, qui commençait à se reprocher le ! rôle odieux qu’on lui faisait jouer; dès la matinée du 24 des défections partielles eurent lieu ; plusieurs compaganies livrèrent leurs armes au Peuple. À ce moment l’insurrection était générale, partout le combat s’enga- 4 | geait sur les barricades où flottait le drapeau rouge. Cependant, le roi, après avoir vainement attendu M. Molé, fit appeler M. Thiers pour le charger de former } un nouveau ministère. { M. Thiers lui demanda la permission de s’adjoindre | | M. Barrot, ce qu’il eut beaucoup de peine à obtenir, | tant le roi se faisait illusion sur la portée de l’insur- rection. Une proclamation annonçant cette combinaison À | nouvelle fut affichée dans tout Paris et arrachée ;’ aussitôt par le Peuple. Le citoyen Sobrier, chef de la barricade Mazagran, répondit à un officier de la garde | nationale qui la lui portait — Il est trop tard ! vive la République ! À M. Thiers revient et demande la révocation du maré- chal Bugeaud, qui est accordée : le commandement de l’armée est confié au général Lamoricière, qui par- court à cheval les rues de Paris avec Odilon Barrot et Horace Vernet, et essaie en vain de persuader au Peuple de mettre bas les armes; partout on leur À répond : « Nous avons assez des endormeurs. » Et le |
| Le roi, d’après le conseil de M. Crémieux, se décida alors à élever Odilon Barrot à la présidence du conseil. Mais quelque temps après, Émile de Girardin lui fait part de l’état de Paris et l’invite à abdiquer en faveur de son fils. Le roi demeure atterré : il avait passé en revue, le matin, les troupes qui encombraient le Carrousel, il croyait pouvoir compter sur une longue résistance de leur part. Le duc de Montpensier se joint à Émile de Girardin, et le roi signe l’acte d’abdication. : Crémieux demande que la régence soit confiée à la duchesse d’Orléans : le roi s’écrie qu’il ne peut violer la loi qui l’attribue au duc de Nemours. Cependant, une proclamation est imprimée par les soins d’Émile de _ Girardin et affichée dans Paris; elle contenait ces
« Abdication du roi, régence de la duchesse d’Orléans, dissolution de la chambre, amnistie géné-
Cette proclamation eut le sort des précédentes, elle fut immédiatement lacérée. Le roi donna l’ordre du départ. Il sortit avec la reine et le duc de Montpensier par le jardin des Tuileries, pendant que la duchesse d’Orléans et ses deux enfants se dirigeaient vers la chambre avec le duc de Nemours. Le roi et sa famille montèrent dans deux petites voitures qui les conduisirent à Saint-Cloud. La jeune duchesse de Montpen-
sier, pour laquelle, quelques mois auparavant, on avait compromis la paix de la France, avait été
La place du Palais-Royal était en ce moment le théâtre de la dernière péripétie de la lutte : deux com-
; pagnies de ligne occupaient le poste formant l’aile
gauche du Château-d’Eau. (1) Cet édifice, soigneusement
fortifié, s’ouvrait par des fenêtres munies d’un double
rang de barreaux et fermées de volets de chêne massif
où étaient pratiquées des meurtrières ; la porte, revêtue
de lames de fer, ne pouvait être enfoncée que par du
canon : c’est de là que la troupe tirait sur le Peuple
posté en face dans la cour du Palais-Royal, et dont les
décharges ne frappaient que la pierre. Pour terminer |
cette lutte inégale, plusieurs citoyens s’élancèrent vers
le poste pour essayer de le prendre d’assaut; mais ils
tombèrent sous les balles de la troupe. Enfin, on
pénétra dans les écuries du roi. (2) On roula les voitures
jusque sous les fenêtres du poste et on y mit le feu
l’incendie se communiqua au poste, la plupart des sol-
dats s’échappèrent par une porte latérale.
Ce fut le combat le plus meurtrier de la journée; le ;
Peuple se dirigea ensuite vers les Tuileries qu’il trouva #
abandonnées. Le duc de Nemours, apprenant l’état de
Paris, avait donné aux troupes qui stationnaient au
Carrousel l’ordre de la retraite. Les appartements
royaux furent envahis par le Peuple; mais les objets à
d’art, les vases, les tableaux, les glaces, les tapis
furent respectés : on brisa seulement les effigies de |
Louis-Philippe, et on enleva le trône pour le porter À
devant la colonne de Juillet où il fut solennellement |
brûlé. Les bijoux de la famille royale, la vaisselle d’or à
() Le Château-d’Eau du Palais-Royal, qui amenait dans le quar-
tier les eaux d’Arcueil et celles de la Seine, occupait la partie
méridionale de la place actuelle. La place était beaucoup plus ;
petite en 1848 qu’aujourd’hui. — Note des éditeurs.
(2) Elles se trouvaient sur la place du Carrousel, là où a été bâtie
sous Napoléon III la partie du Louvre qui est aujourd’hui le A
ministère des Finances. — Note des éditeurs. À
| et d’argent, toutes les valeurs trouvées aux Tuileries, furent mises en sûreté sous la garde du Peuple; des
| hommes en blouse firent sentinelle aux portes, et ceux qui avaient essayé d’emporter quelque objet précieux
furent immédiatement fusillés.
Au Palais-Royal on a eu à déplorer la destruction de quelques objets d’art; mais, là encore, pas un des combattants ne songea au pillage. Comme en 1830, comme plus tard en Juin, le Peuple montra, par son respect pour la propriété, qu’il comprenait la sainteté
de sa cause.
Efforts suprêmes de la royauté. — La duchesse d’Orléans à la chambre. — Dupin parle en faveur de la régence. — Marie et Crémieux demandent un gouvernement provi-
: soire. — Discours d’Odilon Barrot. — Impuissance de l’opposition.
Envahissement de la chambre. — Discours de Ledru-Rollin contre la régence. — Discours de Lamartine. — Essai de formation d’un gouvernement provisoire.
Cependant, à la chambre des députés, la royauté tentait un suprême effort pour se soustraire à l’arrêt de la justice populaire. La duchesse d’Orléans, accompagnée du duc de Nemours, venait d’entrer avec ses deux enfants dans l’enceinte de la chambre. M. Dupin monte à la tribune. à
« Messieurs, dit-il, vous connaissez la situation de la capitale, les manifestations qui ont eu lieu. Elles ont eu pour résultat l’abdication de S. M. Louis-Philippe, qui a déclaré en même temps qu’il déposait le pouvoir et qu’il le laissait à la libre transmission sur la tête du comte de Paris, avec la régence de madame la duchesse
Les députés du centre répondent à ces paroles
par les cris de : « Vive la régence! vive le comte de
« Messieurs, continue M. Dupin, vos acclamations, si
précieuses pour le nouveau roi et pour madame la |
régente, ne sont pas les premières qui l’auront saluée; |
elle a traversé à pied les Tuileries et la place de la
Concorde, escortée par le Peuple, par la garde nationale. Je demande que la chambre fasse inscrire au
procès-verbal les acclamations qui ont accompagné
ici et salué dans cette enceinte le comte de Paris ;
comme roi des Français et madame la duchesse
d’Orléans comme régente, sous la garantie du vœu !
Une vive opposition se manifeste sur les bancs de
l’extrême gauche; de nombreux gardes nationaux,
entrés dans la salle avec la duchesse, se rangent autour !
d’elle; la duchesse salue l’assemblée et s’assied entre
ses deux fils.
« Messieurs, dit le président Sauzet, il me semble que
la chambre, par ses acclamations unanimes.…. » |
Ces paroles sont interrompues par de vives et
bruyantes protestations. Marie et Lamartine cherchent
en vain à se faire entendre. On invite la duchesse à se
retirer pour que la chambre puisse délibérer. Elle se
lève en effet, monte les degrés de la salle, puis s’arrête
sur les derniers bancs du centre gauche. Le duc de
Nemours va l’y rejoindre.
M. Odilon Barrot paraît dans la salle; un grand
nombre de voix l’appellent à la tribune, maïs la tribune
est occupée par M. Marie, qui prend la parole.
« Messieurs, dans la situation où se trouve Paris,
vous n’avez pas un moment à perdre pour prendre des mesures qui puissent avoir autorité sur la population. Depuis ce matin le mal a fait d’immenses progrès, et vous ne savez pas jusqu’où le désordre peut aller. Quel parti prendre? On vient de proclamer la régence de madame la duchesse d’Orléans. Vous avez une loi qui a nommé M. le duc de Nemours régent. Vous ne pouvez pas faire aujourd’hui une régence; il faut que vous obéissiez à la loi. Cependant, il faut aviser; il faut à
- la tête de la capitale, comme de tout le royaume, d’abord, un gouvernement imposant. Je demande qu’un
Des bravos nombreux, partis des tribunes, accueillent ces paroles. M. Crémieux appuie la proposition.
« En 1830, dit-il, nous nous sommes trop hâtés, et nous voici obligés, en 1848, de recommencer. Croyeznous un peu, nous vous en supplions, ne laissons pas à nos fils le soin de renouveler cette révolution. Je demande l’institution d’un gouvernement provisoire
. composé de cinq membres. »
« Vous ne pouvez faire, dit M. Genoude, ni un gouvernement provisoire ni une régence; il faut que le peuple soit consulté. C’est comme en 1830, vous ne
l’avez pas appelé, voyez ce qui vous arrive. »
“ L’agitation augmente à chaque instant dans la salle, | qui se remplit peu à peu de personnes étrangères à la chambre. Enfin, M. Odilon Barrot monte à la tribune. « Jamais, dit-il, nous n’avons eu plus besoïn de sang-
- froid et de prudence. Notre devoir est tout tracé: il a “ heureusement cette simplicité qui saisit toute une … nation; il s’adresse à ce qu’elle a de plus généreux et de plus intime : à son courage, à son honneur. La coui
ronne de Juillet repose sur la tête d’un enfant et d’une
A ce moment la duchesse salue l’assemblée, elle |
invite le comte de Paris à en faire autant. Puis elle fait
signe qu’elle veut parler. — Écoutez ! disent quelques
voix. Continuez, M. Barrot, s’écrie-t-on. |
« C’est au nom des nécessités de l’ordre surtout, À
’ reprend M. Odilon Barrot, que je demande à mon pays ]
de se rallier autour de ses représentants de la révolution de Juillet. Plus il y a de grandeur et de générosité
à relever ainsi la pureté et l’innocence, plus mon pays
s’y dévouera avec courage. Pour moi, je serai heureux
de consacrer mon existence, tout ce que j’ai de facultés
dans ce monde à faire triompher cette cause. » |
Ainsi, cet homme, qui avait été depuis 1830 le chef de À
l’opposition, devenait le dernier défenseur de la royauté
de Juillet : faut-il voir là un dévouement chevaleresque? à
Hélas ! l’explication de cet héroïsme était malheureu-
sement fort simple. L’opposition dynastique courait
depuis dix-huit ans après le pouvoir: le fantôme d’un :
ministère lui apparut un instant pour s’évanouir dans
ses bras. Des rumeurs se firent entendre. |
« Est-ce que par hasard, dit M. Barrot, on préten.
drait remettre en question ce que nous avons décidéen
Et de quel droit l’avaient-ils décidé ? Cette préten-
tion exorbitante, au moment de la victoire du Peuple,
fut accueillie par des rires ironiques. Ce parti était
tombé deux jours auparavant sous le poids du mépris:
le ridicule l’achevait. Si
« Il appartient peut-être, dit-il, à ceux qui dans le
passé ont toujours servi les rois de parler maintenant de la cause du Peuple. Aujourd’hui, Messieurs, vous n’êtes rien ici, vous n’êtes plus rien. »
De violentes interpellations partent du centre, mais à ce moment un grand tumulte se fait entendre dans les couloirs, une foule d’hommes armés pénètre dans la salle. Les cris : La déchéance du roi! nous voulons la déchéance ! sont poussés par ceux qui paraissent marcher à la tête de cette foule. Les députés du centre
- quittent leurs bancs, et le peuple y prend place. La duchesse et ses enfants, le duc de Nemours quittent la salle précipitamment ; des hommes du peuple et des gardes nationaux les aident à traverser la foule et les conduisent dans le jardin de la présidence.
Cependant, Ledru-Rollin et Lamartine montent en même temps à la tribune ; des clameurs confuses partent de la foule: Plus de Bourbons ! Un gouvernement provisoire ! Vive la République ! Ledru-Rollin finit par se faire entendre.
« Au nom du Peuple, partout en armes, maître de Paris, quoi qu’on fasse (oui! oui!) je viens protester contre l’espèce de gouvernement qu’on est venu proposer à cette tribune.
« En 1842, lors de la discussion de la loi de régence, seul ici j’ai déclaré qu’elle ne pouvait être faite sans
- un appel au pays. La Constitution de 1791, qui plane
- encore sur le pays, a déclaré que la Constituante elle-
- mêmen’avait pas le droit de faire une loi de régence ;
- qu’il fallait la convocation du pays. Ainsi pas de
« — Non, non, s’écrie le Peuple, nous n’en voulons
à « — Pas de régence possible, reprend Ledru-Rollin, « ainsi qu’on vient essayer de l’implanter d’une façon À véritablement singulière et usurpatrice. Au nom du droit que, dans les révolutions mêmes, il faut savoir À respecter, je proteste contre cette usurpation. Vous parlez de l’ordre, de l’effusion du sang. Ah ! l’effusion du sang nous touche, car nous l’avons vu de près. « — Oui, crie-t-on dans la foule, trois mille hommes À sont morts! | « — Eh bien! dit Ledru-Rollin, l’effusion du sangne peut cesser que quand les principes et les droits seront | satisfaits, et ceux qui viennent de se battre se battront à encore ce soir si on méconnaît leurs droits. Je demande : donc un gouvernement provisoire, non pas nommé par À la chambre, mais par le Peuple, et un appel immédiat ; à une Convention, qui régularise les droits du Ces paroles, prononcées avec l’accent d’une convic- À tion profonde, sont couvertes d’applaudissements par le Peuple. Mais un autre orateur, Lamartine, allait { entraîner la bourgeoisie elle-même, représentée par des gardes nationaux et des étudiants, qui se trouvaient en | grand nombre dans la salle. De nombreux applaudisse- | ments l’accueillent dès qu’il monte à la tribune. | « Messieurs, dit-il, je partage aussi profondément que qui que ce soit parmi vous le double sentiment qui a + agité tout à l’heure cette enceinte, en voyant un des spectacles les plus touchants que puissent présenter les annales humaines, celui d’une princesse auguste se défendant avec son fils innocent et venant se jeter, du milieu d’un palais désert, au milieu dela représentation du Peuple. Mais je ne partage pas moins vivement le
respect pour ce Peuple glorieux qui combat depuis trois jours pour renverser un gouvernement perfide et pour rétablir, sur une base désormais inébranlable, l’empire de l’ordre et de la liberté. Messieurs, je ne me fais pas l’illusion qu’on se faisait tout à l’heure à cette tribune; je ne me figure pas qu’une acclamation spontanée, arrachée à une émotion et à un sentiment public, puisse constituer un droit solide et inébranlable pour un gouvernement de trente-cinq millions d’hommes. C’est pour cela que je viens appuyer de toutes mes forces la demande d’un gouvernement de nécessité, d’ordre public, de circonstance; d’un gouvernement qui arrête la guerre civile; d’un gouvernement qui suspende ce
: malentendu terrible qui existe entre les différentes classes des citoyens. Je demande donc, du droit de la paix publique, du droit du sang qui coule, du droit du Peuple qui doit être affamé du glorieux travail qu’il accomplit depuis trois jours, je demande qu’on constitue un gouvernement provisoire qui ne préjuge rien,
‘ ni de nos droits, ni de nos ressentiments, ni de nos sympathies, ni de nos colères sur le gouvernement définitif qu’il plaira au pays de se donner, quand il aura été
De toutes parts on crie : Les noms ! les noms du gouvernement provisoire !
On présente des listes à Lamartine ; mais le tumulte du dehors redouble ; des coups violents de crosses de fusil retentissent aux portes d’une tribune publique, qui cèdent bientôt. Un flot de Peuple y pénètre en criant : À bas la chambre! pas de députés!
. Un canon de fusil s’abaisse dans la direction de la
À tribune ; il était dirigé contre Lamartine, qu’on prenait
de loin pour Guizot. Le président Sauzet, épouvanté, quitte le fauteuil et s’enfuit. Des voix nombreuses s’écrient : Un autre président! Dupont (de l’Eure!) à Dupont (de l’Eure!) ! Aussitôt Dupont (de l’Eure) monte au fauteuil soutenu par Carnot. Lamartine est toujours à la tribune; il annonce, au milieu d’un effroyable tumulte, qu’il va lire les noms des membres proposés du gouvernement pro- visoire. Enfin Dupont (de l’Eure) cherche à faire (de l’Eure), Crémieux.… À — Il faut qu’on sache, crie un homme du Peuple, que À le Peuple ne veut pas de la royauté. La République! assis! prenons la place des vendus, des ventrus, des Le Peuple prend place sur les bancs restés vides. | — Plus de Bourbons! s’écrie-t-on; un gouvernement provisoire, et ensuite la République! — A bas les Bour- bons, dit un homme du Peuple, les cadets comme les aînés. — De jolis cadets! répond un autre. — Ils ne l’auront pas volé, s’écrie M. de Larochejaquelein; c’est À un prêté rendu. Enfin Ledru-Rollin parvient à lire les | Dupont (de l’Eure), Arago, Lamartine, Ledru-Rollin, Chaque nom est accueilli par des acclamations ou par des protestations violentes. Quant à un vote, il n’y en eut pas et il ne pouvait y en avoir. Quelques autres à noms furent proposés par des hommes du Peuple, entre * autres celui de Louis Blanc. Presque tous les députés étaient sortis; le tumulte
__ était au comble; de tous côtés on crie : à l’Hôtel-de-Ville! x À vive la République! : Un ouvrier, montant sur le bureau, s’écrie : — A bas _ Louis-Philippe ! A bas le tableau qui représente le ser_ ment du parjure! En même temps un coup de fusil . atteint le tableau. Un autre ouvrier s’élance à la tribune : Pourquoi _ détruire? s’écrie-t-il. Nous avons montré qu’il ne faut . pas mal mener le Peuple, montrons que le Peuple sait | 1 respecter les monuments et honorer sa victoire ! Enfin la foule commence à diminuer. On se dirige
vers l’Hôtel-de-Ville, et bientôt la salle est complètement 4
Première proclamation. — Distribution des Ministères. — à Le Peuple impose la République au Gouvernement provisoire. Composition hétérogène de ce gouvernement. — Trois partis hostiles. — La police républicaine.
- Création de la garde mobile. — Proscription des emblèmes républicains. — Clémence du Peuple. — Abolition de l’échafaud politique.
Les députés n’avaient pu s’imaginer qu’un gouvernement füt choisi en dehors de la chambre. en même temps, l’un dans les bureaux du National, l’autre dans ceux de la Réforme. Ce fut ainsi que trois gouvernements provisoires se rencontrèrent à la fois à l”Hôtel-de-Ville. Lorsqu’il s’agit de les fondre en un seul, les anciens députés prétendirent avoir une sorte de mandat légal; les journalistes Louis Blanc, Marrast et Flocon, et surtout l’ouvrier Albert, eurent quelque peine à passer et furent relégués sur le second plan en qualité de secrétaires ; Les noms furent de nouveau présentés | à l’acclamation populaire. On proposa quelques noms | nouveaux; celui de Lamoricière fut repoussé, celui d’Odilon Barrot accueilli avec hilarité, celui de Louis
Bonaparte avec une profonde indifférence. Le Gou- “3 vernement s’installa dans une des salles de l’Hôtel-deVille. ; Vers cinq heures la proclamation suivante fut affichée . | dans Paris : « Un gouvernement provisoire vient d’être installé; % il est composé, par la volonté du Peuple, des citoyens: « Pour veiller à l’exécution des mesures qui seront prises par ce gouvernement, la volonté du Peuple a choisi pour délégués au département de la police les citoyens Caussidière et Sobrier. « La même volonté souveraine du Peuple a désigné le citoyen Étienne Arago à la direction générale des « Comme première exécution des ordres donnés par le gouvernement provisoire, il est ordonné à tous les boulangers et fournisseurs de vivres de tenir leurs Fe magasins ouverts à tous ceux qui en auraient besoin. À « Il est expressément recommandé au Peuple de ne point quitter ses armes, ses positions ni son attitude |
révolutionnaire. Il a été trop souvent trompé par la trahison ; il importe de ne plus laisser de possibilité à ; d’aussi terribles et d’aussi criminels attentats.
« Pour satisfaire au vœu général du Peuple souverain, le Gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec l’aide de la garde nationale, la mise en liberté de tous nos frères détenus politiques. Mais en même temps il a conservé dans les prisons, avec l’assistance on ne peut plus honorable de la garde nationale, les détenus con-
Ë stitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés.
« Les familles des citoyens morts ou blessés pour la
. défense des droits du Peuple souverain sont invitées à faire parvenir aussitôt que possible aux délégués au département de la police les noms des victimes de leur dévouement à la chose publique, afin qu’il soit pourvu aux besoins les plus pressants.
« Fait à Paris, en l’hôtel de la préfecture de police, le
« Les délégués au département de la police,
Comme on le voit, cette proclamation ne contenait
pas, parmi les noms des membres du Gouvernement | provisoire, ceux de Garnier-Pagès, de Crémieux, ni de Dupont (de l’Eure). Elle partait de la préfecture de
police à peu près à la même heure où le gouvernement se constituait à l”Hôtel-de-Ville. Cette proclamation ne | fut pas insérée au Moniteur. Sans doute le conseil donné au Peuple de garder ses armes parut trop révo35
lutionnaire à la partie bourgeoise du Gouvernement
La présence du Peuple en armes à l’Hôtel-de-Ville était, pour la majorité de ce gouvernement, un grand embarras. Ce Peuple voulait énergiquement la Répu- blique, et, instruit par le souvenir de 1830, il craignait une trahison. Le Gouvernement provisoire montra | | dans cette circonstance un esprit de résistance remar- quable. Il déclara, il est vrai, dans une proclamation faite à dix heures du soir, qu’il voulait la forme répu- blicaine, mais en ajoutant : « sauf ratification du Peuple $ convoqué en assemblées primaires. » Voici le texte de cette proclamation, qui fut insérée le lendemain dans le Moniteur.
« Proclamation du Gouvernement provisoire |
« Un gouvernement rétrograde et oligarchique vient d’être renversé par l’héroïsme du Peuple de Paris. Ce ; gouvernement s’est enfui en laissant derrière lui une trace de sang qui lui défend de jamais revenir sur ses
« Le sang du Peuple a coulé comme en Juillet ; mais # cette fois, ce généreux sang ne sera pas trompé. Il a à conquis un gouvernement national et populaire en rapport avec les droits, les progrès et la volonté de ce ; grand et généreux Peuple.
« Un gouvernement provisoire, sorti d’acclamation et d’urgence par la voix du Peuple et des députés des départements, dars la séance du 24 février, est investi À
momentanément du soin d’organiser la victoire nationale, il est composé de :
MM. Dupont (de l’Eure), Arago (de l’Institut), ; « Ce gouvernement a pour secrétaires : et Albert.
1 « Ces citoyens n’ont pas hésité un instant à accepter la mission toute patriotique qui leur était imposée par l’urgence. Quand la capitale de la France est en feu, le mandat du Gouvernement provisoire est dans le salut public. La France entière le comprendra et lui prêtera le concours de son patriotisme. Sous le Gouvernement populaire que proclame le Gouvernement provisoire, tout citoyen est magistrat.
« Français, donnez au monde l’exemple que Paris a | donné à la France ; préparez-vous par l’ordre et la confiance en vous-mêmes aux institutions fortes que vous allez être appelés à vous donner. « Le Gouvernement provisoire veut la République, sauf ratification par le peuple qui sera immédiatement
| « L’unité de la nation, formée de toutes les classes
de citoyens qui la composent ; le gouvernement de la | nation par elle-même ; la liberté, l’égalité et la fraternité pour principe; le Peuple pour devise et mot | d’ordre, voilà le gouvernement démocratique que la France se doit à elle-même et que nos efforts sauront lui assurer. : | MARIE, ARAGO, membres du gouvernement provisoire. On remarque que dans cette proclamation le Gou- vernement provisoire est formé exclusivement d’anciens députés qui appuient leur nomination sur un vote de la | chambre, vote qui n’avait pas eu lieu. Dans la réparti- tion des ministères qui se fit dans la même soirée, les FA secrétaires furent exclus. Dupont de l’Eure prit la pré- sidence du conseil sans portefeuille; Lamartine les affaires étrangères, Crémieux la justice, Ledru-Rollin | l’intérieur, Arago la marine, Marie les travaux # publics. « Les autres ministères furent donnés à des députés ‘| appartenant à la fraction semi-libérale de la bour- geoisie, savoir : le commerce à Bethmont, l’instruction 2] publique à Carnot, les finances à Goudchaux, et bien- a tôt après à Garnier-Pagès, et la guerre successivement | au général Bedeau, au général Subervie et à François Arago. On nomma au gouvernement de l’Algérie le | général Cavaignac, connu seulement alors par le sou- ni venir de son frère, et dont le nom acquit depuis une Al effrayante et sinistre célébrité. |
Le lendemain à midi, la République n’était pas encore 9 proclamée. Le Peuple voyait avec inquiétude que ses … mandataires d’un jour, tout en se partageant le pou- : voir, ne songeaient qu’à éluder ses ordres. Lamartine } . se chargea de la tâche difficile d’endormir le Peuple. Il -_ soutint que les combattants des barricades n’avaient . pas le droit d’exiger la proclamation de la République, | qu’il leur fallait attendre la décision de la France tout F entière, et recevoir le gouvernement qui émanerait de » cette décision. è Ce sophisme, dégagé des fleurs oratoires qui le voilaient, se réduisait à ceci: la majorité a droit d’imposer
- l’esclavage à la minorité, — pourquoi pas la mort ? Il « est de droit naturel que nul ne peut aliéner sa propre … liberté, encore moins celle des autres. Le Peuple ne se +. laissa pas tromper par les paroles de Lamartine. Il
- sentait parfaitement que si, parmi ceux qui n’avaient “ pas fait la révolution, il en était qui ne voulussent pas —_ accepter la liberté, ils devaient venir s’expliquer sur les : … barricades. Un peuple n’a qu’un jour pour réclamer ses ……._ droits: c’est le jour qui suit la victoire; attendre au
- lendemain, c’est consacrer par sa faiblesse l’éternelle —._ L’insistance du Peuple prenait à chaque heure de
- retard un caractère plus menaçant; les barricades . n’étaient pas encore détruites, et on parlait déjà de … reprendre les positions de la veille. Ce fut Raspail qui É sauva la France d’une guerre civile. Il se rendit sur la place de l’Hôtel-de-Ville, et demanda la cause de l’agix tation du Peuple : _ « Nous avons mis là des hommes pour proclamer
- la République, lui répondit-on, et ils se font bien
attendre ; heureusement, il est encore temps de défaire ce que nous avons fait. »
Raspail se dirige vers la porte de l’Hôtel-de-Ville suivi par une foule tumultueuse ; on veut lui barrer le passage : « Le Peuple est ici chez lui, » s’écrie-t-il. La foule remplit les escaliers et les cours. Raspail à. entre seul dans la salle où se tenaient les membres du ; Gouvernement provisoire: « Citoyens, leur dit-il, le à Peuple vous ordonne de proclamer la République ; si dans deux heures vous n’avez pas obéi, je reviendrai avec deux cent mille hommes. » Avant le délai fixé, le à Gouvernement fit afficher dans Paris une proclamation en tête de laquelle étaient les mots : À
Le Peuple se retira satisfait ; il pouvait démolir ses barricades, car il croyait avoir accompli sa Révolution; ä il n’avait fait qu’en donner le signal; la lutte allait à recommencer au sein même du Gouvernement. a
Ce Gouvernement, auquel étaient confiées les desti- ji nées de la Révolution, contenait trois éléments hétéro- | gènes. Tous les anciens députés qui en faisaient partie, | à l’exception de Ledru-Rollin, représentaient la bour- geoisie : ils formaient la majorité ; les uns songeaient encore à la régence, les autres acceptaient la Révolu- tion, sauf à en entraver le développement. Ce parti, | en chef du National, devint le parti de la réaction.
Le parti démocratique était représenté par Ledru- Rollin et Flocon, rédacteur de la Réforme. Sans aper- « cevoir encore la portée de la Révolution qui venait de .
s’accomplir, ce parti comprit que pour lui donner un sens, il fallait renouer la chaîne des traditions,
4 et reprendre l’œuvre de 93 à la veille du 9 thermidor. L En dehors de l”Hôtel-de-Ville, ce parti eut pour auxi1 liaires deux chefs de barricades, Caussidière et Sobrier, q portés par le Peuple à la préfecture de police. : Enfin Louis Bianc et Albert composaient l’élément : socialiste du Gouvernement provisoire. Suivant eux, la Révolution de Février n’était que le prélude d’une
- transformation intégrale de la société, transformation : qui devait s’ouvrir par l’abolition de la dernière des formes de l’esclavage, le prolétariat. ÿ - Le parti populaire occupait les deux postes les plus | importants en temps de Révolution, le ministère de | l’intérieur et la préfecture de police. Le parti bourgeois 4 essaya d’annuler cette dernière position en la déclarant sous la dépendance de la mairie de Paris, qui fut rétablie à cet effet, au profit de Garnier-Pagès. Les ; deux délégués du Peuple ne tinrent aucun compte de cette déclaration, et leur énergie déjoua toutes les
Au bout de quelques jours, ils se séparèrent d’un commun accord pour étendre leurs moyens d’action : Sobrier organisa une sorte de police secrète dont le but 4 principal était la propagande démocratique ; Caussidière, auquel on finit par reconnaître le titre de préfet ? de police, conserva seul une position officielle, et …_ résolut le problème le plus difficile de la politique révo- ï lutionnaire : il maiïntint l’ordre sans porter atteinte à la 4 liberté. Il fut merveilleusement secondé dans cette —_ tâche par l’abnégation et le zèle infatigable du Peuple —_ des barricades et surtout des Montagnards et autres
sectionnaires des sociétés secrètes, qu’il cherchait à organiser en une garde révolutionnaire. Des hommes { en haiïllons veillaient autour des maisons des riches et faisaient partout respecter la sûreté individuelle et la propriété. Jamais les crimes et les délits ne furent plus rares que sous cette police populaire dont les bienfaits s’étendirent sur la banlieue ; des bandes de malfaiteurs, qui cherchaient à organiser le pillage dans les environs de Paris et dont la troupe et la garde natio- nale n’avaient pu se rendre maîtresses, furent réduites par une poignée de Montagnards. Cependant, ce calme héroïque du Peuple ne suffit pas pour rassurer le Gouvernement provisoire. Il confia le
maintien de la sûreté de Paris, non seulement à la garde nationale, mais encore à l’armée. Lamartine organisa vingt-quatre bataillons de la garde nationale mobile. On les recruta presque exclusivement parmi des enfants de quinze à vingt ans, faciles, en raison de leur âge, à diriger suivant les vues du pouvoir, auquel
une solde de 1 fr. 50 c. par jour les attacha nécessairement. Les officiers furent les uns tirés de l’armée, les autres choisis par l’élection ; ainsi, tous les grades ; furent occupés par des jeunes gens appartenant aux riches familles de la bourgeoisie, ou par des militaires qui apportaient dans la nouvelle garde l’esprit rétro- grade de l’armée. C’était donc vingt-quatre mille hommes enlevés à la cause populaire. Quand le Peuple voyait passer cette jeune garde, dans laquelle il reconnaissait plusieurs enfants des barricades, il la
saluait de ses cordiales acclamations. Pauvre Peuple ! Cependant, ceux contre lesquels on prenait tant de ;
précautions, le lendemain deleur victoire, se montraient
% sublimes de pardon, de clémence et d’oubli. Le Peuple 7 embrassa tous ses ennemis dans une amnistie univer- } de Février étaient noyés dans un déluge de proclamations à la garde nationale, à l’école polytechnique, ( à l’armée elle-même ; le régiment de ligne dont quelques ; compagnies avaient rendu leurs armes au Peuple fut ] proclamé le premier régiment de la République. (Plus $ tard, après l’insurrection de juin, pour un fait analogue,
- des soldats et officiers furent dégradés par le général Le Peuple consentit à partager, avec ses ennemis à mêmes, l’honneur de sa victoire : il voulait qu’il n’y eût } ni vainqueurs ni vaincus. Aucune décoration ne fut / donnée, de peur d’humilier l’armée ; le Peuple ne 1 voulut garder qu’un seul signe de la Révolution qu’il : avait faite, son vieil ami le drapeau rouge que depuis 1830 il avait planté sur toutes ses barricades. Cette | fois encore Lamartine opposa sa parole sonore à cette
pieuse consécration d’un souvenir. Il rappela que le ; drapeau tricolore avait fait le tour de l’Europe avec
nos libertés et nos gloires, tandis que le drapeau rouge n’avait fait que Le tour du Champ-de-Mars, traîné dans É le sang, quand Bailly et Lafayette massacrèrent le Peuple sans armes. É Hélas ! le drapeau tricolore, souillé par quinze ans de ’ despotisme sous l’Empire, par dix-huit ans de honte \ sous la dynastie de juillet, n’était plus le drapeau 0 de 93 ; lui aussi avait été traîné dans le sang du Peuple,
lors des massacres de Lyon, de la rue Transnonaïn, du
Le Peuple savait bien et Lamartine aussi, qu’à une
société nouvelle il faut un drapeau nouveau. On tran- ; cha la question par un misérable subterfuge. On . conserva le drapeau tricolore, mais on changea l’ordre des couleurs, puis, quelques jours après, on le rétablit | tel qu’il était avant la Révolution. \
drapeau tricolore, on semblait s’efforcer de les faire oublier : ainsi on proscrivait le bonnet phrygien, symbole glorieux et sacré qui, certes, représentait aussi ; nos libertés et nos gloires. Heureusement, on conserva ; la devise : Liberté, Egalité, Fraternité; on l’inscrivit sur tous les monuments publics, même sur les prisons : ; il est vrai qu’à ce moment les prisons étaient vides; ; quatre mois après, les vainqueurs de Février y étaient entassés, et, par une dérision amère, leur inscription ; subsistait toujours. | En proscrivant les souvenirs de 93, le gouvernement | cédait peut-être à une préoccupation qui, si elle eût été moins exclusive, eût pu faciliter l’établissement de la République. IL voulait faire accepter par la bourgeoisie | une révolution accomplie par le Peuple. Sans doute les $ résistances des privilégiés n’auraient pas empêché, à ce ! moment, l’avènement de la démocratie, mais elles l’auraient rendu plus difficile. Ceux qui avaient profité des longues injustices de la monarchie pouvaient À craindre qu’on leur demandât compte de leur compli- ; cité. La clémence du Peuple dissipa ces craintes et ; permit au Gouvernement provisoire de réaliser ce rêve de Robespierre, l’abolition de l’échafaud politique. À Voici comment fut formulée cette grande pensée d’amnistie populaire « Le Gouvernement provisoire, convaincu que la
“ grandeur d’âme est la suprême politique, et que ie chaque révolution opérée par le Peuple français doit au à monde la consécration d’une vérité philosophique de È « Considérant qu’il n’y a pas de plus sublime principe À que l’inviolabilité de la vie humaine ; « Considérant que, dans les mémorables journées où : nous sommes, le Gouvernement provisoire a constaté ? avec orgueil que pas un cri de vengeance ou de mort “4 n’est sorti de la bouche du Peuple ; ; « Que, dans sa pensée, la peine de mort est abolie en î . matière politique, et qu’il présentera ce vœu à la ratifi- à cation de l’Assemblée nationale. ‘4 « Le Gouvernement provisoire a une si ferme conviction de la vérité qu’il proclame, au nom du Peuple t français, que si les hommes coupables qui viennent de faire couler le sang de la France étaient entre les mains du Peuple, il y aurait, à ses yeux, un châtiment plus \ exemplaire à les dégrader qu’à les frapper. » On simula pour la forme une instruction contre les d ministres déchus, et on publia une proclamation de
- poursuites contre eux lorsqu’on fut bien assuré de leur : évasion, à laquelle on avait mis aucun obstacle. Cette \ clémence du Peuple assurait l’impunité à tous ceux qui 4 avaient trempé dans les crimes et dans les turpitudes | de la monarchie. Quatre mois après, les vaincus de Février recon- è nurent cette amnistie par l’assassinat de trois mille
La curée des places. — Inquiétude du Peuple. — Proclama- | tion socialiste dictée au Gouvernement provisoire. — La question sociale posée par le Peuple à l”Hôtel-de-Ville. — : Création de la commission du Luxembourg. — Ses ser- £ vices, son premier décret. Manœuvres du Gouvernement contre les journaux. — Développement de la presse républicaine. — Ouverture des clubs. — Initiation du Peuple à la vie démocratique. La monarchie avait eu pour principal appui les inté- 4 rêts coalisés de ses innombrables fonctionnaires. La A conscience publique exigeait une réforme complète de 1 l’administration; il fallait surtout détruire l’odieux à abus du cumul et des sinécures, et révoquer de leurs & emplois ceux que la faveur et la corruption y avaient Ê appelés. On se contenta de prononcer quelques desti- È tutions inévitables. En même temps, quelques-uns des À membres du Gouvernement provisoire s’occupèrent de bien placer leurs amis. : On reprocha à M. Crémieux, ministre de la justice, *4 la préférence marquée qu’il montra pour ses coreli- à gionnaires. On se plaignit aussi du grand nombre
d’emplois confiés aux anciens rédacteurs du National. Ce journal était l’organe des opinions de la bourgeoisie À libérale, et le Peuple craignaïit que la révolution qu’il | avait faite ne fût accaparée et exploitée par une faction. | L’Hôtel-de-Ville et les ministères étaient encombrés ( de solliciteurs ; les plus implacables serviteurs de la monarchie remplissaient les colonnes du Moniteur du scandale de leurs adhésions à la République. Cependant les détenus politiques récemment mis en liberté | par le Peuple se tenaient éloignés de cette curée de ; places. Au lieu de s’entourer de ces hommes énergiques qui, comme réparation de leur long martyre, auraient accepté avec joie le droit de se dévouer à l’organisa- tion de la République, le gouvernement les laissa dans l’ombre et dans l’oubli. Quelques-uns reçurent seule- | ment des gouvernements de châteaux et de parcs, et autres sinécures destinées à annuler leur influence. | Cependant le Peuple commençait à se demander quel serait pour lui le résultat de la Révolution qu’il avait ( faite. Bien des réformes étaient indispensables, des | citoyens isolés en avaient indiqué quelques-unes ; | ainsi on voyait sur les murs de Paris l’affiche suivante ; avec la signature de Sobrier. À « Liberté, Égalité, Fraternité. « Solidarité des Peuples. ! « Aimons-nous comme des « 1° Droit au travail. Obligation pour le pouvoir public | de fournir du travail, et au besoin un minimum à tous
: les membres de la Société que l’industrie privée n’oc- à cupe pas.
« 2° Invalides de l’industrie.
« 3° Despotisme à jamais désarmé par la transformation de l’armée en régiments industriels propres à la fois à la défense du territoire et à l’exécution des grands travaux de la République.
pour tous.
; « 5° Les caisses d’épargne, capital mort, seront vivifiées par le travail : le Peuple, qui produit toutes les richesses, est assez riche pour être son banquier.
. « 6° Réforme des tribunaux ; le jury partout.
« 7° Liberté absolue de tous les moyens de communiquer la pensée.
« 9° Impôt proportionnel sur les forces employées dans l’industrie.
« 10° Garantie du partage loyal des bénéfices entre le capital et le travail.
« 11° Impôt sur le luxe.
« 14° Élections annuelles de tous par tous.
« Vive la République ! : « Gardons nos armes. »
Le gouvernement avait pris, dès le lendemain de la Révolution, un engagement qu’il fallait remplir. Lorsqu’il était encore sous la pression du Peuple, il avait
rendu le décret suivant dont les deux premières lignes “4 « Le gouvernement provisoire de la République fran- çaise s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le « Il s’engage à garantir du travail à tous les citoyens ; « « Il reconnaît que les ouvriers doivent s’associer | entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur tra- « Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la Cette proclamation avait été écrite sous la dictée d’un ouvrier nommé Marche. On s’en aperçoit sans À peine, d’après le ton énergiquement démocratique dans lequel elle est rédigée. ‘ Elle avait été accueillie avec enthousiasme ; les ouvriers reprenaient confiance sur la foi de cette pro- } Mais plusieurs jours se passaient, et rien n’annonçait qu’on s’en occupât. Les pavés des barricades étaient “4 replacés, les patrouilles de gardes nationaux parcou- | raient les rues, et les serviteurs de la monarchie reve- % naient s’échelonner autour du pouvoir nouveau; mais # on ne s’était pas encore inquiété de la condition des à prolétaires sans ouvrage, sinon pour les inviter à ren- À trer dans leurs ateliers, comme s’il avait dépendu d’eux ‘ de les faire rouvrir. Le Peuple prit enfin le parti de se : rappeler au souvenir de son gouvernement, qui parais- sait l’oublier. Environ 20.000 ouvriers se présentèrent à l’Hôtel-de- + 50
Ville avec des drapeaux et en demandant l’organisation É du travail et la création d’un ministère spécial des à travailleurs. Le gouvernement était effrayé et indécis. Louis Blanc, dont l’ascendant sur les ouvriers était bien connu, fut prié de prendre la parole. Il engagea le | Peuple à avoir confiance dans le gouvernement provi- À soire et à donner l’exemple du calme et de la modération. ‘1 Le Peuple se retira, mais Louis Blanc crut devoir £ appuyer énergiquement, au sein du conseil, la proposi- ÿ. tion qui venait d’être apportée au sujet d’un ministère é du travail. Il trouva une violente opposition; on dit É - qu’Albert seul se rangea à son avis. Louis Blanc voulut ! donner sa démission ; c’eût été compromettre la popud larité et peut-être l’existence du gouvernement provi- < soire, qui n’osa pas accepter la lutte. On s’arrêta à la : création d’une commission spéciale permanente chargée de s’occuper d’améliorer le sort des travailleurs. Louis Blanc en fut nommé président et Albert vice-président. | Le siège de cette commission, qui devait être formée | de délégués des différents corps d’état, fut établi au | En exilant ainsi du siège de leurs délibérations, avec ; la périlleuse mission de magnétiser un peuple affamé, à, deux de leurs collègues dont les principes socialistes les | gênaient, les membres réactionnaires du gouvernement provisoire leur laissaient tout le poids d’un immense problème à résoudre, sans budget spécial, sans aucun , moyen d’action, avec une écrasante responsabilité s’ils échouaient. Pour atteindre plus sûrement ce résultat, à on se hâta d’ouvrir sur la proposition de M. Marie, ministre des travaux publics, des ateliers nationaux
dans lesquels on enrégimenta une immense quantité d’ouvriers et auxquels on donna une direction essen-
- tiellement hostile aux principes de la commission du Luxembourg. Cependant, cette commission, dès les | premiers jours de son installation, rendit d’importants services. Louis Blanc partagea avec Caussidière l’honneur du maintien de la paix dans Paris pendant les : deux premiers mois de la révolution. Chaque jour des différends s’élevaient entre les patrons et les ouvriers; ceux-ci menaçaient de se mettre en grève; mais les uns et les autres venaient exposer leurs griefs à Louis Blanc, qui terminait toujours la discussion à l’amiable. ” C’est ainsi notamment qu’il empêcha que Paris ne | manquât de pain du jour au lendemain, par suite d’une . difficulté survenue entre les boulangers et leurs ouvriers qui refusaient de travailler. À Le premier acte de la commission du Luxembourg fut de faire rendre par le gouvernement provisoire le décret suivant, dont les termes avaient été fixés d’un commun accord par les délégués des patrons et des | pour les travailleurs, « 1° Qu’un travail manuel trop prolongé, non-seulement ruine la santé du travailleur, mais encore, en ; l’empêchant de cultiver son intelligence, porte atteinte « 2° Que l’exploitation des ouvriers par les sous-entre- preneurs ouvriers, dits marchandeurs ou tâcherons, est
! essentiellement injuste, vexatoire, et contraire au prin-
cipe de la fraternité;
. « Le gouvernement provisoire de la République dé- k « La journée de travail est diminuée d’une heure. En d conséquence, à Paris, où elle avait été jusqu’ici de | onze heures, elle est réduite à dix; et en province, où elle avait été jusqu’ici de douze heures, elle est réduite « L’exploitation des ouvriers par des sous-entrepre- | neurs ou marchandeurs est abolie. « Il est bien entendu que les associations d’ouvriers _ qui n’ont point pour objet l’exploitation des ouvriers les uns par les autres ne sont pas considérées comme Ce décret, abrogé depuis par l’hostilité taquine de l’Assemblée nationale, était un bienfait pour les patrons “et pour les ouvriers : il abolissait le marchandage, impôt prélevé sur les uns comme sur les autres, et, en diminuant la journée de travail, il augmentait le è nombre des ouvriers occupés. Quelques jours après, la commission du Luxembourg fit établir, dans toutes les mairies, un bureau gratuit de renseignements où les demandes et les offres de travail étaient inscrites sur des registres. Les ateliers commencèrent à se rouvrir, et la confiance parut renaître. Le Peuple, confiant dans la bonne volonté et les lumières de la commission du Luxembourg, disait qu’il mettrait encore trois mois de misère au service de la République. Rassuré du côté du Peuple, le gouvernement provisoire se crut assez fort pour braver la presse, cet autre
ennemi des pouvoirs inertes ou rétrogrades. Il annonça le rétablissement des cautionnements des journaux et À ; de l’impôt du timbre. C’était tuer d’un seul coup la ; presse du pauvre; tous les nouveaux journaux qui | s’étaient formés depuis le 24 février comptaient, pour à vivre le lendemain, sur la vente de leur numéro de chaque jour dans les rues. Le timbre et le cautionne- ment les annulaient, Comme presque tous apparte- naient au parti démocratique, le but de la mesure prise par le gouvernement provisoire ne fut pas douteux et souleva de violentes réclamations. Les rédacteurs des À nouveaux et de la plupart des anciens journaux réso- lurent de porter au gouvernement une protestation éner- gique, décidés d’ailleurs, si le gouvernement passait outre, à ne pas se soumettre. Le gouvernement se montra indécis et irrésolu : il annonça d’abord que l’impôt du timbre serait suspendu À dix jours avant la convocation des assemblées électo- rales ; puis, forcé de céder du terrain pied à pied, il ( supprima définitivement l’impôt. Les fameuses lois de . septembre furent en même temps abrogées. Affranchie de ces entraves, la presse prit un dévelop- À pement immense, et l’éducation politique du Peuple fit À plus de progrès en quelques jours qu’elle n’en avait fait pendant les cinquante dernières années de la monar- ke chie. Mais rien ne contribua aussi puissamment à initier le Peuple à la vie démocratique que les clubs « Quand trois d’entre vous seront réunis en mon nom, % avait dit Jésus-Christ, je serai au milieu d’eux. » Les clubs sont les églises de la religion nouvelle, la religion du droit. C’était un magnifique spectacle que de voir ces hommes qui la veille demandaient au vin ou à la À
Ë littérature pourrie des théâtres le délassement de leurs 1 travaux, s’assembler chaque soir pour entendre la 4 bonne nouvelle, l’évangile de la justice, et boire la \ parole de vie qui tombait des lèvres des initiateurs. La plupart des présidents de clubs étaient des prisonniers À politiques de la monarchie; c’étaient les confesseurs 7 de la foi : leur pâleur, leur vieillesse précoce, les | ravages ineffaçables de leur captivité, rappelaient au É Peuple qu’ils avaient offert leur sang en témoignage à 1 la vérité, et donnaient à leurs paroles l’autorité du à martyre. Depuis, presque tous sont retournés dans les à . prisons qu’ils avaient un instant quittées. ‘ : Blanqui ouvrit le premier club sous le nom de Société | républicaine centrale. Sa parole calme et froide faisait À pénétrer dans les masses de vagues soupçons sur les tendances du pouvoir. Instruit depuis longtemps à la ; défiance, il dénonçait avec une sagacité prophétique la À marche rétrograde de la Révolution. Ilpoursuivait avec ‘ une ombrageuse obstination ces deux agents de toutes À les tyrannies, la magistrature et l’armée. Mais sa per- ; sonnalité hautaine éloignait de lui les hommes de son parti qui se groupaient de préférence autour de Barbès, fondateur du club de la Révolution, nature sympathique 14 et franche, dont le seul défaut était de trop compter sur k la loyauté de ses ennemis. Quelques clubs avaient pour 4 but exclusif la propagation d’une doctrine, par exemple, ñ celui des communistes icariens, fondé par Cabet. $ opposer, s’il le fallait, une digue aux envahissements & de la réaction. Tel fut le club de la Société des droits < de l’homme composé principalement des sectionnaires à ; des sociétés secrètes.
Des clubs s’ouvrirent dans tous les quartiers de Paris; les royalistes en eurent aussi, et bientôt le Peuple entier prit part à ces luttes de la pensée qui À devaient le préparer à l’exercice de ses droits reconquis. Caussidière et Ledru-Rollin, comprenant l’importance + de cette initiation pour les élections prochaines, facili- tèrent l’établissement des clubs en leur ouvrant les : salles inoccupées des monuments publics. Depuis, on a fermé les clubs en même temps qu’on a bâillonné la presse; mais le Peuple, qui a vécu un jour de cette communion des esprits, n’y renonce plus. Quand on empêcha les chrétiens de s’assembler au grand jour, ils descendirent dans les catacombes : les clubs fermés deviennent les sociétés secrètes.
- Établissement de la République dans les départements. — Les Commissaires de Ledru-Rollin. La circulaire de Lamartine. — Mouvement général des Peuples de l’Europe après la Révolution de Février. — | : Départ des bandes républicaines vers la frontière. — L Massacre des colonnes belges. Indécision du Gouvernement. — Fausses mesures financières. — Dons patriotiques offerts par le Peuple. — Impôt des 45 centimes. La circulaire de Ledru-Rollin. — Conspiration des bonnets La République s’était établie à Paris sans résistance. : Le reste de la France consentirait-il à accepter le bienfait d’une révolution toute faite ? C’est ce dont l’esprit rétrograde de certaines provinces pouvait faire douter. Des commissaires furent immédiatement délégués dans les départements pour y faire reconnaître la Répu4 blique et préparer les élections des représentants du Peuple. Malheureusement le choix de ces commissaires se fit avec une grande précipitation, et si quelques-uns s’acquittèrent dignement de leur mission, d’autres n’y virent qu’un moyen de faire réussir leur propre candidature : plusieurs mêmes, pactisant avec les factions réactionnaires, s’cfforcèrent d’étouffer l’esprit démocra-
tique au lieu d’en aider le développement. L’établissement de la République ne trouva pas d’opposition ouverte dans les provinces. Les partis aristocratiques, et notamment le clergé, jugèrent qu’il valait mieux accaparer la Révolution que de lui résister, et se pré- parèrent activement à diriger les élections. Le danger d’une guerre civile était écarté pour le présent ; restait celui de la guerre extérieure. La Convention avait jadis puisé dans ce danger des forces nouvelles ; mais la France de 1848, assoupie par une longue oppression, s’éveillait à peine à la vie révolutionnaire, et d’ailleurs on pouvait douter que le gou- vernement provisoire trouvât en lui les ressources de À patriotisme et d’énergie qui avaient sauvé la Conven- tion. Heureusement, les autres nations de l’Europe contenaient des germes de révolution. Il n’était pas de gou- ; vernement pour qui la guerre n’eût été bien plus | dangereuse que pour la France, et s’ils l’oubliaient, la À France avait une arme terrible contre eux, la propagande républicaine. Dès les premiers jours du mois de mars, la ligne politique que le gouvernement provisoire se proposait de suivre fut développée dans une circulaire adressée par Lamartine aux agents diplomatiques de la République. Cette déclaration, énergique si on la compare à la politique qui fut suivie depuis, sembla, à l’époque où elle parut, tiède et timide au milieu de l’enthousiasme général. Les étrangers qui habitaient Paris avaient accueilli l’avènement de la République en France | comme le signal de la délivrance de tous les Peuples ; d’un bout de l’Europe à l’autre, la presse libérale l’avait saluée d’unanimes acclamations ; on croyait que, tout
| en repoussant toute pensée de conquête, la France promettrait son appui à tous les Peuples décidés à secouer le joug. La Pologne, l’Irlande, l’Italie, croyaient pouvoir compter, sinon sur les armées, du moins sur la protection diplomatique de la France; le rayonnement pacifique dont parlait Lamartine leur semblait peu efficace, et ils avaient espéré mieux que cette politique de métaphore. Mais il y avait dans le Peuple une telle effervescence d’enthousiasme pour les Peuples opprimés qui parlaient de soulèvement, qu’on s’inquiéta peu du langage officiel du pouvoir. Chaque jour des bandes de patriotes étrangers s’as- rendaient, leur drapeau en tête, à l’Hôtel-de-Ville : ils sollicitaient l’appui de la France, et des armes pour la campagne démocratique qu’ils allaient entreprendre. On leur répondait par des phrases équivoques et de stériles conseils ; mais à la porte ils retrouvaient les ardentes sympathies du Peuple, et ils partaient sans ressource, mais pleins d’espérance et de foi pour la croisade européenne de la Liberté ; on faisait des quêtes sur leur passage, on leur offrait des secours pour la route et des armes, et ils allaient ainsi porter chez leurs compatriotes l’étincelle révolutionnaire. Au bout d’un mois, l’Europe entière s’agitait pour la Liberté. | La France avait donné le signal, à elle revenait l’honneur de conduire le chœur des peuples affranchis. Mais la Révolution, étouffée en France, devait avoir partout le même sort. (1) La place Louis XV, en août 1792 place de la Révolution, en octobre 1795 place de la Concorde, sous la Restauration place Louis XV, depuis 1830 place de la Concorde. — Note des éditeurs.
Les Belges qui partirent les premiers furent en partie massacrés à leur arrivée à la frontière. Des bruits de Ledru-Rollin d’avoir fait prévenir le gouvernement belge de l’arrivée des colonnes républicaines ; la réaction lui reprocha au contraire d’avoir favorisé une agression contre un gouvernement allié. Enfin, quelques-uns des chefs de l’expédition furent accusés par les Belges euxmêmes d’avoir servi d’agents provocateurs. C’est sous ces tristes auspices que s’ouvrit la croisade républicaine.
| Tous les peuples de l’Europe saluèrent avec joie l’avè- nement de la République française. Quant aux gouvernements, rassurés par la circulaire de Lamartine, ils se tinrent dans une réserve que la prudence leur imposait.
: La République n’eut donc de résistance à vaincre ni au dedans ni au dehors. Jamais position ne fut plus facile et plus belle que celle du gouvernement de Février. IL pouvait sans résistance asseoir la République sur des bases larges et solides; on s’attendait à d’énergiques mesures, à des réformes radicales : le Peuple les demandait, les privilégiés s’y résignaient d’avance. Mais les hommes qui occupaient le pouvoir furent comme éblouis de la hauteur où ils se voyaient portés. Habitués aux escarmouches de la monarchie constitutionnelle, ils s’effrayaient de cette arme puissante de la dictature qu’une révolution avait mise entre leurs mains. De là ce mélange d’imprudence et de timidité qui caractérise leur conduite.
Quelques mesures furent prises en deux ou trois fois. Ainsi la prorogation de l’échéance des effets de commerce à dix jours fut décrétée d’abord pour Paris, puis
pour les départements de la Seine et de la SeineInférieure, enfin pour toute la France. Mais il fallait un expédient énergique pour relever le crédit et rendre à l’industrie et au commerce leur activité. On crut l’avoir trouvé en acquittant par anticipation le semestre des
Cette forfanterie ne trompa personne ; le numéraire n’en disparut pas moins de la circulation, et le crédit publie et privé n’y gagna rien. Il fallut bien avouer quelle était la situation, et chercher à y remédier. Naturellement, les pauvres soufirirent les premiers des fautes du gouvernement. On décréta que l’argent déposé aux caisses d’épargne ne serait remboursé en argent
_ que jusqu’à concurrence de 400 francs. Quant aux riches, ils affluaient chaque jour à la Banque pour changer leurs billets contre des espèces.
On se décida à donner cours forcé aux billets de
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banque : il était déjà trop tard; il aurait fallu, dès le 25 février, faire de la Banque de France une propriété nationale et introduire dans son organisation certaines
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mesures qui en fissent un établissement de liberté au
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lieu d’une entreprise d’exploitation. Mais cela rappelait
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les assignats, et surtout c’était du socialisme. Or, les
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: dangers les plus sérieux effrayaient bien moins la bour-
. geoisie et ses représentants que les fantômes de com-
” - La monarchie avait laissé en héritage à la Répu-
« blique une dette considérable et une situation financière
| embarrassée: pour en sortir, il eût fallu des réformes
…. radicales : l’organisation du crédit, la centralisation des
“ banques, la remise entre les mains de l’État des che-
4 mins de fer, canaux, mines, etc., et leur exploitation
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par des associations ouvrières, la soumission du capital au travail, la réduction du taux de l’intérêt, et par
suite des loyers et fermages, la réforme budgétaire, à l’abolition des douanes, etc. Mais, pour adopter ces mesures il aurait fallu être révolutionnaire, et le gouvernement provisoire n’avait pas foi dans la Révolution. Au lieu de s’appuyer sur le Peuple, il semblait avoir pour unique préoccupation de se faire accepter par la bourgeoisie. Cependant, tandis que les capitalistes retiraient le numéraire de la circulation et compromet- : taient la République par leur défiance réelle ou simulée, les ouvriers lui venaient en aide par l’offrande géné- reuse de leurs épargnes. Sobrier avait donné l’exemple de ces sacrifices en versant 20.000 francs, un cinquième | de sa fortune, dans les caisses de l’État. De nombreux démocrates l’imitèrent ; dans tous les ateliers, on fit des collectes. Des hommes, à peine assurés de leur subsistance du lendemain, offraient à la patrie ce qu’ils avaient pu retrancher de leur salaire de chaque jour. Pourquoi faut-il ajouter que la plupart de ces obscurs dévouements populaires ont eu pour récompense, quelques mois plus tard, la prison, l’exil ou la mort! Ces dons volontaires, offerts, à peu d’exceptions près, par des hommes du Peuple, ne suffisaient pas pour parer aux difficultés de la situation. Le ministre des finances Garnier-Pagès, qui avait succédé à Goudchaux, proposa quelques demi-mesures également impuissantes : la vente des diamants de la couronne, l’aliénation des forêts de l’ancienne liste civile, la réalisation du complément de l’emprunt voté sous la monarchie. Il fut décrété que les citoyens qui apporteraient des offrandes volontaires seraient considérés comme sou-
scripteurs de l’emprunt national, et recevraient un cou- pon de rente 5 pour 100 au pair, quand bien même ce … fonds dépasserait le pair avant le complément de la … souscription. Mais tous ces palliatifs étaient des gouttes d’eau dans la mer. On se décida à demander des … ressources à un impôt exceptionnel. Une addition de
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45 centimes par franc au montant des quatre contribu- . tions directes fut décrétée pour l’année 1848. Cet impôt
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pesait surtout sur les petits propriétaires des cam- » pagnes, dont les terres sont en général grevées
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d’hypothèques. Le mécontentement fut universel; pour … les paysans, assez indifférents, en général, aux ques- … tions politiques, la République, c’était l’impôt des | C’est au milieu de ces dispositions des esprits que devaient avoir lieu les élections pour l’Assemblée
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nationale. Ledru-Rollin comprit qu’il était nécessaire … d’éclairer le Peuple des provinces sur ses véritables …— intérêts, et de balancer par une propagande démocra- … tique les menées actives des royalistes. Il adressa à cet …. effet une circulaire aux commissaires envoyés par lui … dans les départements. Malheureusement, cette cireu4 laire, rédigée par l’avocat Jules Favre, était conçue “ dans des. termes maladroits dont les ennemis de la | République tirèrent habilement parti. Ils affectaient de 6 comparer le conseil donné aux commissaires d’éclairer …— le Peuple, au moment des élections, avec la corruption | électorale organisée sous la monarchie. L’impôt des 4 45 centimes avait disposé les campagnes au méconten- …—. tement. Dans ces circonstances, les démocrates sen- —. tirent combien il était important d’obtenir l’ajournement des élections. Blanqui le demanda deux fois au
nom du club central républicain dont il était président. Enfin, les clubs prirent la résolution d’organiser une manifestation imposante dans ce but.
L’occasion leur en fut fournie par l’aristocratie ellemême. Il avait été décidé que tout le Peuple ferait partie de la garde nationale, et, pour opérer, s’il se pouvait, une fusion entre les anciens et les nouveaux gardes nationaux, Ledru-Rollin avait décrété le chan-
gement des anciens cadres, et la dissolution des compagnies de grenadiers et de voltigeurs, remplies, en général, par la haute bourgeoisie. Celle-ci craignait de perdre son importance politique par cette fusion avec
: le Peuple; les anciens gardes nationaux tenaient d’ailleurs à conserver leurs chefs, ce qui devenait impossible par le changement des cadres. Le mécontentement des partis vaincus se manifestait hautement. La nuit, des drapeaux blancs furent promenés dans les rues et arborés sur certains monuments publics. Les réunions se multiplièrent dans les légions de la garde nationale; enfin, une protestation collective fut résolue. L’idée de cette protestation partit, dit-on, des bureaux du journal la Presse.
Dans la matinée du 16 mars, environ soixante mille gardes nationaux se réunirent pour aller demander au Gouvernement provisoire que le décret fût retiré, qu’il fat permis aux compagnies d’élite de conserver leurs insignes ; et que les anciens cadres fussent conservés. Le mécontentement des bourgeois s’exprimait dans les termes les plus violents, et la plupart d’entre eux affichaient la prétention de forcer Ledru-Rollin à se
La première colonne de gardes nationaux en uni-
“ forme arriva à l’Hôtel-de-Ville au milieu du silence
ù dédaigneux du Peuple; une autre colonne la suivit de près. Le Peuple craignit que le Gouvernement provi-
% soire ne fût forcé de céder à la violence, et empêcha
cette seconde colonne d’arriver jusqu’à l’Hôtel-de-Ville.
Le général Courtais arriva bientôt avec son état-major,
et engagea les gardes nationaux à se retirer, leur
reprochant avec modération de troubler l’ordre qu’ils étaient chargés de maintenir.
A ce moment, Arago et Ledru-Rollin arrivèrent en
E voiture sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Dès qu’on les
| aperçut, les cris à bas Ledru-Rollin! partirent des rangs de la garde nationale. Arago essaya de conjurer
| . le danger : « Vous oubliez donc, dit-il à l’un des plus
| furieux, que c’est ici que Foulon a été tué ? Vous voulez donc amener un malheur semblable ? » Il parvint à
pénétrer, avec Ledru-Rollin, dans l’Hôtel-de-Ville. La députation des gardes nationaux s’y présenta bientôt
- Arago et Armand Marrast la reçurent avec la mauvaise humeur naturelle à des hommes qui voient leur parti se compromettre par une maladresse. Ils se plai-
| gnirent que la garde nationale manquât de confiance en
eux, et provoquât une contre-manifestation populaire
: qui serait bien difficile à calmer.
Les gardes nationaux s’en retournèrent chez eux
è avec cette paternelle admonestation, au milieu des quo-
; libets du Peuple qui oublia ce que cette démarche avait
—_ de coupable, pour n’en voir que le côté ridicule, et laissa
L à cette journée le nom de journée des bonnets à poil.
Journée du 17 mars. — Marche du Peuple vers l’Hôtel-de-
Ville. — Conférence des délégués du Peuple avec le Gou4 vernement provisoire. — Lamartine promet l’ajourne-
ment des élections et l’éloignement de l’armée. — Le
Le Gouvernement provisoire écarte l’influence de Blanqui,
| : puis élude toutes ses promesses du 17 mars. | Intrigues de la réaction dans les provinces. — Torpeur des
ouvriers au moment des élections. — Centralisation des
| Dès le soir les principaux clubs se concertèrent ; des avis furent envoyés aux ouvriers des ateliers natio- à naux et des principaux ateliers de Paris, et le lendemain, à onze heures, une foule immense se dirigea le long des quais vers l’Hôtel-de-Ville. Les Montagnards ÿ de Caussidière s’y réunirent, et cette armée populaire, grossissant à chaque instant, s’organisa dans l’ordre le ÿ plus parfait. Outre les drapeaux des corporations et 4 ceux des clubs, on y voyait quelques drapeaux étran4 gers, notamment celui de la Pologne, les drapeaux tri- É à colores de l’Unité italienne et de l’Unité allemande, et le à drapeau vert de l’Irlande orné d’une harpe. É Quand la tête de la colonne arriva à la place de
Î’Hôtel-de-Ville, le cortège se montait à près de 200,000 hommes, divisés en compagnies de 3 à 4,000. Au Chant du départ et à la Marseillaise se mêlaient les cris de: Vive la République ! vive Ledru-Rollin! Le peuple offrait ainsi un témoignage spécial de sympathie ñ à celui des membres du Gouvernement provisoire que ‘ l’aristocratie avait attaqué avec le plus d’acharnement. Vers deux heures la députation des corporations et des clubs fut reçue par le Gouvernement provisoire. Cabet et Sobrier faisaient partie de cette députation. Un ouvrier, le citoyen Gérard, exposa les vœux du peuple, Il rappela avec calme que le Peuple n’avait pas le temps, jusqu’au 25, jour fixé pour les élections, de s’éclairer sur les choix à faire ; que, de plus, il ne pouvait y avoir d’élections indépendantes et libres, s’il restait dans la capitale des troupes armées et soldées. En conséquence, il demanda, au nom du Peuple, l’éloignement des troupes et l’ajournement des élections de la garde nationale et de celles pour l’Assemblée
« Citoyens du Gouvernement provisoire, dit-il en terminant, nous ne pouvons nous le dissimuler, des en danger la paix publique. Hier, une manifestation menaçante avait pour but de vous ébranler; nous y répondons par une manifestation pacifique, pour vous défendre et nous défendre avec vous ; que le gouvernement s’appuie résolument sur le Peuple; qu’il lui donne fermeté, et l’ordre sera solide comme la liberté, et la
Ce conseil d’union et de concorde donné au Gouver-
| tine qui, la veille, dans une réponse aux délégués d’un . club réactionnaire, avait paru désapprouver les actes de Ledru-Rollin. D’ailleurs, les divisions qui existaient | au sein du gouvernement n’étaient un secret pour perL sonne. La coterie bourgeoise qui formait la majorité de ce gouvernement sentait que la seule présence du Peuple, devant l’Hôtel-de-Ville, était un danger pour elle, et pour conjurer ce danger, elle s’abritait derrière
- ceux de ses collègues qui possédaient la confiance du Peuple : ce fut Louis Blanc qui fut chargé de répondre à la députation. ; « Citoyens, dit-il, les pensées d’ordre que vous avez _ manifestées sont la consécration de la liberté en France. Il faut que la force du peuple se manifeste avec calme; : le calme est la majesté de la force. Vous-mêmes, citoyens, vous ne voudriez pas que le gouvernement qui vous représente cédât à une menace. Les vœux que vous avez exprimés seront pris en grande considération, précisément parce qu’ils se sont produits dans des termes pleins de modération; nous vous remercions de nous avoir mis en état de délibérer avec indépendance. Maintenant, retirez-vous, pour qu’il soit bien entendu que le gouvernement ne délibère pas sous l’empire d’une | Cabet, membre de la députation, insista pour obtenir | une réponse plus positive. Ledru-Rollin répondit qu’il ; avait demandé à tous les commissaires de lui faire connaître l’état des départements, pour savoir s’il était pa nécessaire, dans l’intérêt de la République, de reculer les élections, et qu’il attendait leur réponse dans un délai très court.
« Vous ne pouvez vouloir, ajouta-t-il, que nous répon- ) dions avant de nous être éclairés. ‘
— Mais, dit un des délégués du Peuple, il y a deux questions sur lesquelles on peut donner une réponse immédiate ; elles ne concernent que Paris; c’estle renvoi de toute troupe soldée et l’ajournement des élections de la garde nationale. »
Lamartine promit que les élections de la garde natio-
nale seraient ajournées.« Quant aux troupes, ajouta-t-il, il n’y a pas de troupes à Paris, si ce n’est peut-être 1,500 ou 2,000 hommes dispersés pour les postes extérieurs, pour la protection des portes et des chemins de fer, et il est faux que le gouvernement ait songé à en rapprocher de Paris. Voilà la vérité; rapportez-la au Peuple; sa liberté lui appartient parce qu’il l’a conquise. La République, à l’intérieur, ne veut pas d’autre défenseur que le Peuple armé. »
De tous les membres du Gouvernement, Lamartine fut celui qui, depuis ce temps, insista le plus pour le rappel des troupes. $‘il n’oublia pas sa promesse solen-
; nelle du 17 mars, le bruit des fusillades de Juin et du bombardement des faubourgs dut retentir cruellement dans sa poitrine.
La députation se montra satisfaite des promesses solennelles du gouvernement.
« Les délégués du Peuple, dit Sobrier, n’ont nullement l’intention de faire violence auGouvernement provisoire ; nous avons une confiance entière en lui; nous l’avons soutenu jusqu’à présent, nous le soutiendrons jusqu’à Assemblée constituante. Le Peuple a été héroïque pendant le combat, généreux après la victoire. Il est calme parce qu’il est fort et juste. Que les mauvaises passions,
que les intérêts blessés se gardent de le provoquer. Nous attendons avec confiance la réalisation des promesses du Gouvernement provisoire. Nous attendons, nous qui manquons souvent du nécessaire, que le Gouvernement provisoire se rappelle à tout moment qu’il doit pourvoir à la subsistance de tousles citoyens. Qu’il y songe, car le travail manque aujourd’hui. Le Peuple comprend ses droits et ses devoirs; à cette heure ceux qui marchent contre la Révolution, ouvertement ou sourdement, com-
è mettent un crime de lèse-humanité. »
La députation retourna vers le Peuple; le Gouvernement la suivit et Louis Blanc, au nom de ses collègues, remercia le Peuple de son attitude calme et modérée,
et l’engagea à se retirer pour laisser le Gouvernement délibérer en toute liberté.
Le Peuple se retira en effet, confiant dans la parole du Gouvernement. Le cortège se dirigea vers la colonne de Juillet aux cris de vive la République, vive LedruRollin ! Sur le boulevard, le général Courtais, qui, la veille, avait énergiquement blâmé la manifestation de la
bourgeoisie, félicita le Peuple de son enthousiasme patriotique, promit de hâter l’armement de tous les citoyens, et déclara qu’il n’ambitionnait d’autre titre que celui de général du Peuple, parole que laristocratie ne lui pardonna pas.
Arrivé à la hauteur de la rue Montmartre, le cortège
: se détourna pour passer devant la Bourse. Les joueurs,
Ÿ effrayés, accoururent sous le péristyle, etagitèrent leurs
À chapeaux en criant : Vive la République! Le Peuple
4 leur répondit par un cri qui avait déjà accueilli, l’année
ÿ d’avant, l’aristocratie financière après une fête donnée :
- par le duc de Montpensier : A bas les voleurs!
Le soir les maisons furent illuminées : des groupes à parcouraient les rues en criant : Des lampions ! Fêtez la victoire du Peuple! Ce fut en effet le dernier beau jour du parti démocratique. Le lendemain, tout en remerciant le Peuple d’une manifestation qu’il traita plus tard de factieuse et d’usurpatrice, le Gouvernement provisoire songea à prévenir le retour de ces démonstrations populaires que la conscience de ses fautes lui faisait regarder comme un danger. Lamartine se rapprocha non-seulement de Ledru-Rollin, mais encore des principaux agitateurs populaires. Il eut des entretiens avec Sobrier et Blanqui. Bien que la bourgeoisie eût fait de Lamartine le drapeau de son parti, le véritable chef de la réaction était le maire de Paris, Armand Marrast. La coterie bourgeoise craignit les résultats d’un rapprochement entre Lamartine et les chefs de clubs. On lança dans le public une pièce trouvée, disaiton, dans les papiers d’un ministre de la monarchie et contenant des révélations sur les anciennes sociétés secrètes; on attribua cette note à Blanqui; vraie ou fausse, elle devait le perdre aux yeux de son parti luimême. Dès lors l’influence du plus actif des chefs de la démocratie fut momentanément annulée, et le Gouvernement provisoire put éluder toutes ses promesses du
On se contenta de reculer les élections de la garde nationale de quelques jours. Quant à celles de l’Assemblée nationale, elles furent également reculées d’un délai insignifiant, que la minorité du Gouvernement obtint à grand’peine, et qu’on eut soin de justifier aux yeux de la bourgeoisie par l’impossibilité matérielle de les opérer à l’époque fixée précédemment.
La réaction, intimidée par l’énergique attitude du ; Peuple au 17 mars, sentit qu’elle s’était trop hâtée et que l’heure n’était pas venue de marcher à visage découvert. Alors commencèrent ces manœuvres habiles et opiniâtres dont le résultat devait être de fermer au À parti républicain les portes de l’Assemblée constituante. Les élections de la garde nationale offrirent un avantgoût de ces intrigues royalistes. Elles avaient été fixées au 5 avril; il fallait qu’avant ce terme tout le Peuple
- fût armé; cet armement s’opérait avec une lenteur ; calculée. Ce fut bien pis dans les départements : la garde nationale resta presque partout une garde bour- geoise. Quand les commissaires du Gouvernement voulaient armer le Peuple, il leur fallait lutter contre le mauvais vouloir des autorités locales, appuyées par l’aristocratie ; les factions rétrogrades les calomniaient dans leurs journaux et en demandaient à grands cris le renvoi. Des collisions sanglantes eurent lieu dans plusieurs villes entre le Peuple sans armes et la bourgeoisie
Là même où le Peuple fut incorporé dans la garde nationale, la réaction parvint en général à éloigner les candidats démocrates par des moyens souvent peu scrupuleux : ainsi, pour empêcher l’élection de Barbès
| au grade de colonel de la 12° légion de Paris, on afficha, la veille du jour des élections, qu’il renonçait à sa … candidature; le Peuple, il est vrai, déjoua plus d’une fois de pareilles manœuvres; pressentant le résultat “ probable de la convocation de l’assemblée, il posait en … général cette question aux candidats aux grades … supérieurs : Si l’Assemblée trahissait le Peuple, mar-
- cheriez-vous contre elle?
Tout. annonçait, en effet, que le parti démocratique serait vaincu dans les élections de l’Assemblée. Et, il faut le dire, la responsabilité de cette défaite doit retomber en grande partie sur le Peuple lui-même. Malgré les avertissements réitérés des clubs et des journaux républicains, la plupart des ouvriers négli- gèrent de se faire inscrire sur les listes électorales, négligence qu’excuse à peine pour quelques-uns la
À mauvaise volonté des autorités municipales, et que le Peuple expia cruellement plus tard. Quant aux provinces, leur hostilité permanente contre Paris fut
| habilement exploitée par les factions royalistes ; on représenta la proclamation de la République comme une usurpation du Peuple parisien. Les anciens députés du centre gauche offraient de mettre ce qu’ils appelaïent leur expérience au service de la République, maïs d’une république sage et modérée, expression dont on abusa beaucoup depuis lors, et dont les massacres de Juin firent connaître le véritable sens.
De son côté, Le parti républicain rappelait sans cesse aux électeurs que la guerre civile sortirait inévitablement d’une assemblée réactionnaire. Cette idée fut même exprimée dans une proclamation du ministère de l’intérieur, à la rédaction de laquelle l’un de nos premiers écrivains, George Sand, avait prêté l’énergie de son style. En même temps, les clubs cherchèrent à opposer la propagande républicaine aux manœuvres royalistes. Pour centraliser cette propagande, les délégués des principaux clubs se réunirent en un comité permanent, qui, sous le titre de club des clubs et de comité révolutionnaire, s’établit au siège du journal de Sobrier, la Commune de Paris.
Ce comité envoya dans les départements et dans l’armée des émissaires chargés de répandre les idées républicaines. Le ministère de l’intérieur fit les frais de ces missions, mais avéc une extrême parcimonie, et même, après le coup funeste porté au parti républicain par la journée du 16 avril, la plupart de ces délégués furent laissés sans ressource. Aussi les richesses des partis royalistes et leur vieille expérience des intrigues _ électorales arrêtèrent toute propagande dans les provinces. Quant à l’armée, elle était restée dévouée aux traditions monarchiques, et ce ne pouvait être qu’en faveur de candidats encore plus rétrogrades qu’elle repousserait ceux du pouvoir officiel. Or, en ce moment, le véritable pouvoir, c’était la
- coterie du National, appuyée par la bourgeoisie, à laquelle elle garantissait une République entourée d’institutions monarchiques etrespectant tous les privilèges. — Cette faction, comme naguère la monarchie, avait — couvert la France de fonctionnaires dévoués qui com- …— battaient toutes les candidatures franchement républi- … caines, et surtout celles des socialistes. Pierre Leroux, … notamment, fut éloigné presque officiellement. Les Ë élections de Paris inspiraient seules de l’inquiétude au gouvernement. Grâce aux clubs, l’esprit démocratique —… avait pénétré dans les masses : leur influence fut com- À battue par une conspiration réactionnaire qui aboutit à Ë un coup de théâtre.
Complot réactionnaire du 16 avril. — Le rappel battu dans tout Paris. — Cris de mort contre les communistes. — | Enthousiasme de la bourgeoisie pour Lamartine. — Les ouvriers reçustpar Louis Blanc à l”Hôtel-de-Ville. Menace d’assassinat contre Cabet. — Nouvelles parades de _ la garde nationale. — Rappel de l’armée. — Toute-puissance de la réaction. — Ses manœuvres électorales. — Le Troubles en province à l’occasion des élections. — Victoire ; pacifique du peuple de Limoges. — Massacres de Rouen. Dans la matinée du dimanche 16 avril, on savait qu’une grande quantité d’ouvriers s’étaient réunis au Champ-de-Mars, pour élire des officiers d’état-major de la garde nationale. Une réunion électorale, également
- composée d’ouvriers, avait lieu en même temps à l’Hippodrome. (1) Les conspirateurs virent dans cette 4 double réunion une occasion d’en finir avec le parti républicain socialiste. En un instant et comme par un 4 mot d’ordre, le bruit se répand partout que les commu-
- nistes sont réunis au Champ-de-Mars au nombre de … deux à trois cent mille hommes, ayant à leur tête
- Cabet,’ Blanqui, Raspail et Louis Blanc, et qu’ils ; (1) Alors place de l’Arc-de-l’Étoile. — Note des éditeurs.
marchent en armes vers l’Hôtel-de-Ville, pour renverser
le Gouvernement provisoire. En même temps la géné- |
rale bat dans tout Paris; la garde mobile, la garde
nationale de Paris et de la banlieue se rassemblent aux
cris de : A bas les communistes! à bas Cabet! à bas |
Blanqui ! à bas Raspail ! à bas Louis Blanc ! et même à
En moins d’une heure, plus de cent mille hommes armés couvrent les places, les quais, les rues et les boulevards. L’Hôtel-de-Ville est gardé comme une forteresse; chaque porte est défendue par une pièce de canon ; des députations de la garde nationale, de la garde mobile, de l’École polytechnique, sont introduites. Lamartine paraît, il est salué par des acclamations frénétiques; il raconte que ses collègues et lui viennent d’échapper à un effroyable danger ; un comité de salut public voulait se substituer au Gouvernement provisoire légitime; heureusement, le concours unanime et spontané de tous les bons citoyens avait anéanti ces espérances insensées, et fait de ce jour de péril un jour de triomphe pour l’ordre et la société,
Le délégué de la garde nationale répondit par des protestations de dévouement : « Tous ces hommes, dit-
il, qui couvrent la place de leurs flots frémissants de bonheur, envoient toutes leurs bénédictions autour de vos têtes sacrées (sic) ; vous résumez en vous la pensée sublime de notre révolution; vous serez le phare qui nous guidera, etc., etc. » Lamartine parle encore, un tonnerre d’applaudissements éclate, l’enthousiasme tient du délire, comme l’écrivirent le lendemain les
Cependant, les ouvriers réunis au Champ-de-Mars, d après avoir élu leurs officiers d’état-major, firent une collecte et résolurent de porter au Gouvernement provisoire le produit de cette quête, et d’émettre en même temps des vœux en faveur de l’organisation du travail par l’association. Quel ne fut pas leur étonnement en
- voyant les quais et les abords de l’Hôtel-de-Ville | hérissés de baïonnettes et en reconnaissant qu’une offrande patriotique, portée au Gouvernement par des . hommes sans armes, marchant dansle plus grand calme, était le prétexte de cet effroyable déploiement de forces. Malgré les cris et les provocations, ils s’avancèrent en silence et dans un ordre admirable, et demandèrent à envoyer une députation au Gouvernement provisoire. Il fallait bien recevoir leur argent ; heureusement, Louis | Blanc venait d’entrer à l”Hôtel-de-Ville avec Albert, malgré les gardes nationaux, qui leur barraïent le | passage; il parla aux délégués, attribua tout à un | malentendu, etfit défiler les ouvriers au milieu de la Celle-ci se retira ensuite et parada dans les rues en 9 criant toujours : A bas les communistes! Mort à Cabet ! Mort à Blanqui! Le soir, une bande de gardes natio- : naux courut vers le Conservatoire en proférant des ( menaces ; la société républicaine centrale y tenait séance ; quelques montagnards sortirent de la salle et L parurent à la porte. A l’aspect de leurs ceintures } rouges, les gardes nationaux prirent la fuite en s’écriant : Sauvons-nous, les voilà ! Une tentative plus menaçante eut lieu contre la société fraternelle des communistes icariens ; avant l’ouverture de leur séance, : les gardes nationaux de la banlieue annoncèrent qu’ils
viendraient fermer la salle, et le propriétaire du local
déclara qu’il ne pouvait plus le louer ; en même temps
tumulte vers la demeure de Cabet en criant : Mort aux
communistes ! Cabet à la lanterne! Les officiers gui-
Cabet était en ce moment chez un ami; il écrivit le membres, Lamartine entre autres, étaient ses amis personnels : « Si j’avais été assassiné, dit-il, je l’aurais été moins de deux mois après une révolution populaire, au nom de la République, au nom des principes de liberté, d’égalité et de fraternité, sans qu’aucun pouvoir public eût dit un mot pour détruire la calomnie, pour *
ù arrêter la menace, pour protéger le domicile, la personne et la vie d’un citoyen si publiquement en péril. »
Cabet demandait une enquête. Il était démontré, jusqu’à l’évidence, que ni lui, ni Blanqui, ni Raspail, n’avaient eu aucun rapport avec les ouvriers réunis au Champ-de-Mars; ceux-ci, de leur côté, faisaient remarquer que s’ils avaient voulu renverser le Gouvernement provisoire, ils ne se seraient pas réunis sans armes, mais armés et au nombre de deux cent mille, ce qui leur aurait été facile. Le Gouvernement n’annonça pas moins qu’il était sur la trace du grand complot communiste qui venait d’échouer. Il valait encore mieux, en effet, passer pour avoir eu peur de son ombre que d’avouer qu’on avait ourdi une conspiration.
On ne saurait dire quelle fut la part respective des . principaux membres du Gouvernement dans cette affaire; Lamartine, Ledru-Rollin et Marrast revendiquèrent, chacun pour son compte, l’honneur d’avoir
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: sauvé la France en faisant battre le rappel ; il est vrai- | semblable que Ledru-Rollin fut plutôt dupe que com-, à plice. Cependant il voulut persister dans l’esprit de son ; rôle, et le surlendemain, il accusa les socialistes dans \ un bulletin officiel, et mêla ses insultes aux cris de ] mort de la réaction. : Mais tout n’était pas fini : la garde nationale avait bivouaqué la nuit sur les places publiques. Le lendemain, nouveau rappel; la bourgeoisie se rassemble en | armes et défile dans les rues à grand renfort de tam4 bours. Un cri retentit dans quelques légions : Vive | l’armée! l’armée à Paris! Des officiers de la garde l nationale se rendent au ministère de la justice, place | . Vendôme; ils demandent le rappel des troupes. Cré- 3 mieux leur promet que le Gouvernement se rendra aux . vœux du Peuple, et on se sépare aux cris de vive l’armée! — Le tour était joué. | Le surlendemain, grande fête de la distribution des | drapeaux. La garde nationale et l’armée fraternisent ; les femmes de l’aristocratie agitent leurs mouchoirs aux fenêtres. Depuis ce temps, ce furent chaque jour de nouveaux banquets offerts par les officiers de la garde | nationale à l’armée et à la garde mobile. Blanqui prédit | dès lors que le fruit de cette fraternité de la bour- À geoisie et de l’armée serait une Saint-Barthélemy de | prolétaires, prophétie qui s’accomplit deux mois plus La fureur contre les communistes ne s’arrêta pas aux É tentatives de la soirée du 16; pendant plusieurs jours, k Paris fut en proie à une véritable terreur. On n’osait d plus parler de socialisme, ni même d’organisation du : travail, dans la rue; un grand nombre de citoyens
furent maltraités et menacés de mort pour avoir dé- fendu les principes de Louis Blanc devant des gardes N”osant pas encore crier à bas les républicains, on les poursuivait sous le nom de communistes ; chaque garde national se croyait investi d’une puissance sou- . veraine, et, de son autorité privée, arrêtait ceux de ses voisins qui lui semblaient trop avancés ; bientôt la Pré- | fecture de police eût été pleine, si les Montagnards n’eussent fait sortir par une porte de derrière la plupart de ceux qu’on leur amenait. En même temps, les dénonciations devenaient si nombreuses qu’il semblait, dit Caussidière, que la moitié de Paris voulût emprisonner l’autre, le tout au nom de l’Ordre, mot renouvelé du temps de la prise de Varsovie, et qui devenait fort à la | Cette frénésie réactionnaire fut encore bien plus | violente en province. Les habitants des campagnes se | laissèrent facilement persuader que les communistes étaient des brigands et des incendiaires qui voulaient le partage des biens et la communauté des femmes, et qu’on ne pouvait avoir trop d’horreur pour eux, et pour Ledru-Rollin et les autres républicains qui s’étaient e faits leurs complices. Cependant ces persécutions | furent rarement sanglantes ; c’était la répétition avant | la pièce, parade bouffonne par laquelle la réaction pré- ludaïit à un drame sanglant. Ce fut dans ces circonstances qu’eurent lieu les élections pour l’Assemblée nationale. Tout devait faire supposer que le suffrage universel serait faussé dans | cette première épreuve; le résultat dépassa les espé- rances des royalistes. Des provinces tout entières
votèrent sous la direction du clergé; des prêtres ; recommandaient en chaire des candidats royalistes | et dévouaient à l’enfer les candidats républicains et leurs électeurs. Puis, au jour des élections, ils marchaient en tête de leur troupeau et surveillaient le dépôt des votes. A l’influence du curé s’ajoutait partout celle du maire, et, pour les ouvriers, celle du patron. | Quant à l’armée, en l’appelant à exercer les droits électoraux, on n’avait voulu que faire pencher la : balance en faveur des candidats du pouvoir; aussi, au lieu de laisser les soldats voter librement avec le reste du Peuple, les fiton voter séparément, disciplinairement, sous la direction de leurs chefs. M. Armand | Marrast avait transmis des listes de candidats aux chefs de corps qui se trouvaient à Paris. Il résulta de tout cela que, non seulement les députés | de la gauche dynastique, mais presque tous les satisfaits furent élus. Il y eut de plus d’anciens rédacteurs du National, portés chacun sur les listes officielles de huit ou dix départements, quelques curés et quelques évêques, — le clergé, qui disposait de tant de voix, ; pouvait bien s’en adjuger quelques-unes. — Enfin, un . grand nombre de généraux, vu le penchant inné de i esprit français pour les oripeaux militaires; il y eut d surtout des propriétaires et des capitalistes. Le Gouver- ; nement provisoire ayant décrété que 25 francs par jour seraient alloués à chaque représentant, ce titre devint une position fort recherchée, et la bourgeoisie traita les | élections avec autant d’intérêt qu’une affaire de bourse. | Le parti républicain fondait de grandes espérances sur les élections du département de la Seine, qui devait ie nommer à lui seul trente-quatre représentants. Les
délégués des clubs et des corporations d’ouvriers s’entendirent pour former une liste, qu’ils recommandèrent aux suffrages populaires. Cette liste contenait vingt noms d’ouvriers et quatorze noms de socialistes et de démocrates connus, la plupart anciens détenus politiques. On s’abstint de porter ceux de Blanqui et de Cabet, que les intrigues de la réaction avaient réussi à déconsidérer aux yeux d’une partie du Peuple. Malgré cette exclusion, la liste républicaine eut peu de succès; aucun de ses ouvriers ne fut élu; en revanche, les ouvriers millionnaires, que les journaux royalistes avaient appuyés pour se donner un vernis de républicanisme, furent tous admis. Les membres du Gouvernement provisoire et les ministres furent tous élus à Paris; on eut si peur d’en oublier qu’on porta jusqu’au libraire Pagnerre, devenu secrétaire du gouvernement. : Les membres démocrates et socialistes du gouvernement eurent beaucoup moins de voix que leurs col: lègues; le complot réactionnaire du 16 avril portait ses
Les élections de Paris se passèrent sans trouble; il en fut de même partout où le peuple avait été armé. Mais, dans la plupart des villes où la garde nationale était restée exclusivement bourgeoise, des désordres se produisirent, suivis quelquefois de luttes sanglantes. Les manœuvres électorales des royalistes, les fraudes commises par les individus chargés de recevoir et de dépouiller les bulletins de vote, irritaient le Peuple
à quand il parvenaït à les découvrir. A Limoges, le Peuple envahit la salle où s’opérait le dépouillement, brisa l’urne et brûla les bulletins. Les gardes nationaux se rassemblent sans être convoqués et chargent leurs
fusils; quelques-uns tirent même des coups de fusil et chargent le Peuple à coup de baïonnettes. Aussitôt les ouvriers saisissent des bâtons et des pierres, s’emparent des postes, et, en quelques minutes, les armes des gardes nationaux sont distribuées entre les ouvriers. Des membres de l’ancien comité nommé par le commissaire du Gouvernement s’établirent à la Préfecture et s’entourèrent d’ouvriers. Le premier acte de ce comité fut d’ordonner un recensement des armes et de les distribuer par la voie du sort entre tous les citoyens. à En même temps, des postes d’ouvriers s’établirent au siège des principales autorités, des patrouilles circulèrent dans la ville, et l’ordre fut admirablement con- . servé à la suite de cette pacifique victoire du Peuple. Il n’en fut pas de même à Rouen; là le Peuple fut vaincu, et la victoire de la bourgeoisie fut sanglante et suivie de nombreuses proscriptions. Depuis Février, les provocations des réactionnaires n’avaient pu lasser la patience des ouvriers. Les autorités républicaines étaient insultées et méconnues, la désobéissance et la révolte prêchées ouvertement; on sciait les arbres de la liberté, les gardes nationaux fondaient des balles et fabriquaient des cartouches. On a retrouvé dans les blessures des ouvriers des chevrotines, des lingots de | cuivre et de fer préparés pour la guerre civile. On répétait à tout propos qu’il fallait en finir avec les | La lutte commença par des violences exercées par la garde nationale contre des bandes d’enfants qui chantaient la Marseillaise, et dont les plus âgés avaient à peine quatre ans; ils furent bousculés et renversés ; | l’un d’eux fut frappé au ventre par un grenadier. Ces
enfants se répandent aussitôt dans la ville en criant : On nous assassine! aux armes! à la trahison! Des groupes nombreux se forment, la garde nationale se range en bataille sous le péristyle de l’Hôtel-de-Ville, ( charge ses armes sans ordres des chefs. Le commissaire central, Prosper, défend de se servir des armes sans ordres; on le menace de le fusiller. Un capitaine . nommé Douche, sans consulter l’administration, ordonne | aux dragons de charger le Peuple; puis, rencontrant un garde national arrêté par erreur dans la foule, le | frappe par derrière d’un coup d’épée et l’étend raide Le bruit de cet assassinat se répand dans la ville, et, ne songeant plus qu’à se défendre contre l’invasion | de la garde nationale armée, le Peuple élève des barricades dans la rue de Robec, dans la rue Martainville et les quartiers environnants. La garde nationale et la ligne font feu sur les ouvriers; ceux-ci n’avaient pas } d’armes et ne pouvaient riposter qu’à coups de pierres. Cependant, retranchés derrière leurs barricades, ils | offraient une vigoureuse résistance; la fusillade dura ! De nouvelles barricades s’élevèrent dans la nuit, et | le lendemain, dès trois heures, le rappel fut battu et la | lutte recommença; partout la bourgeoisie et la troupe la poursuivirent avec un acharnement remarquable, tirant sur toutes les fenêtres, s’attaquant à des citoyens : inoffensifs, tuant sans prétexte les premiers venus, des femmes enceintes, des petites filles, des mères qui voulaient emporter les cadavres de leurs petits enfants ; assassinés. On tirait sur des ambulances, on achevaït des blessés, on défendait aux ouvriers de suivre les |
cercueils de leurs frères; on tua une femme qui portait 1 un enfant à la mamelle. Les détails de ces tristes évé- nements sont restés longtemps inconnus, l’enquête | demandée par les républicains ayant été dirigée contre ; eux. Le plaidoyer de M. Théodore Bac, représentant du Peuple, est venu enfin révéler ces horribles massacres. Ne pouvant triompher de la résistance du Peuple, la garde nationale et la troupe firent avancer le canon. | Des boulets furent lancés contre la barricade de la porte Guillaume-Lion et les maisons voisines où les ouvriers s’étaient retranchés. La lutte devenait trop inégale pour ceux-ci; ils demandèrent à parlementer, et furent forcés à la fin de se soumettre sans condition. Ils détruisirent | saire du Gouvernement, et le maire provisoire de Rouen, ; parcoururent les rues de la ville ; mais à peine furent-ils partis que le combat recommença. L’insurrectioh, qui | s’était d’abord concentrée dans la partie orientale de la ville, s’étendit bientôt sur la rive gauche, dans le fau- ; bourg Saint-Sever ; mais le canon finit par abattre les dernières barricades, et les ouvriers se retirèrent dans la plaine, poursuivis par les balles de la garde nationale et de la troupe ; on voyait des hommes portant la ; carnassière et le fusil de chasse à deux coups, se 4 donner le plaisir de la chasse aux ouvriers. D’après M. Th. Bac, pas une goutte de sang de la garde natio- È nale ne coula. Après le combat commencèrent des violences et des ñ arrestations sans nombre pour lesquelles la garde mo- | bile prêta son concours à la bourgeoisie. Tous ceux, à d qui par leurs discours, paraissaient blâmer les fureurs à de la garde nationale contre une population sans armes,
étaient traînés dans les prisons au milieu des vociféra- à tions, des coups et des injures. Les deux adjoints de la ville furent sur point d’être assassinés par les gardes nationaux qui vinrent les saisir. Des citoyens furent in- | carcérés uniquement pour leurs opinions républicaines, notamment Mathieu d’Épinal, dont le seul crime était | d’avoir été détenu politique sous la monarchie. On ; arrêta quelques personnes pour de simples allées et venues dans les rues.
Ces proscriptions étaient dirigées par le procureur
général Franck-Carré, fameux sous la monarchie par |
lacharnement de ses réquisitoires contre les républi- |
cains ; il avait donné sa démission depuis deux jours, il à
la reprit lorsqu’il vit une occasion de poursuivre encore |
Les massacres de Rouen, car c’est le nom que le ;
Peuple leur laissa, furent le dernier événement qui
signala le passage du Gouvernement provisoire, et
l’inévitable conséquence de la marche rétrograde qu’il
avait suivie. Après deux mois de dictature il laissait la |
France divisée et mécontente, la République compromise, la banqueroute imminente, la misère croissante,
les partis monarchiques relevant la tête, le fédéralisme
et la guerre sociale inévitable. À
A l’extérieur, la situation n’était pas plus belle. Après
Février, tous les peuples s’étaient ébranlés : l’Alle-
magne aspirait à l’unité et à la liberté, la Pologne,
l’Italie, l’Irlande s’étaient levées pour l’indépendance, |,
les nationalités hongroise, slave, roumane, avaient ;
cherché à se reconstituer au milieu de la décomposition
de l’Autriche. à
Maintenant ce magnifique mouvement s’arrêtait; les
1 bandes républicaines parties pour la Belgique, le Rhin 1 et les Alpes, avaient été décimées, dispersées ou emD prisonnées; la Lombardie se jetait de désespoir dans À les bras d’un roi deux fois parjure; l’Autriche, galva- É nisée, reprenait une vie factice; le roi de Prusse, obligé É. un jour de révolution de saluer le drapeau polonais et
les cadavres des martyrs de la liberté, s’appuyait main3 tenant sur une armée réactionnaire, et la Russie mena- À çait d’étouffer la Romanie et d’absorber la Slavie tout E Tels étaient les fruits de la propagande pacifique de k M. de Lamartine. Les espérances des Peuples et les
terreurs des pouvoirs oppressifs s’étaient dissipées en
1 _ voyant les progrès de la réaction en France; on avait K cru à une révolution sérieuse, tout se bornaïit à un chank gement de cabinet.
: Réunion de l’Assemblée nationale. — Acclamation una- | nime de la République. — Le Gouvernement provisoire rend ses comptes. — On lui vote des remerciments. — Protestation de Barbès.
Création d’une commission exécutive. — Exclusion des | \ socialistes. — Précautions prises par l’Assemblée contre le Peuple. — Impuissance de la Montagne.
; C’est dans ces circonstances que le Gouvernement | provisoire remit le pouvoir aux mains d’une assemblée qui, au lieu de réparer ses fautes, devait les aggraver
encore et précipiter les catastrophes. Ce fut le jeudi 4 mai que l’Assemblée nationale se réunit pour la première fois dans la salle provisoire qui lui avait été construite dans la cour de l’ancienne | chambre des députés. Les partis se trouvaient dessinés ; d’avance par la place qu’ils occupaient. Les anciens députés se placèrent à la droite et au centre, les répu- | blicains démocrates et socialistes, qui formaient à peu 4 près un dixième de l’Assemblée, à gauche, surtout aux ; bancs supérieurs, qu’on appela bientôt les bancs de la Ë Montagne : nom trop glorieux et trop lourd pour les R républicains de notre époque ; la Montagne de la Con-
vention n’eût pas laissé périr la République; réduite à quelques hommes, elle défendit jusqu’à la mort les principes de la Révolution. à |
Le Gouvernement provisoire, parti du ministère de la | justice, suivit à pied les boulevards jusqu’à la place de | la Révolution. Sur son passage, la bourgeoisie criait :
Vive Lamartine! Le Peuple, pour qui ce jour n’était à pas une fête, se taisait. Le Gouvernement entra dans la | salle des séances, prit place sur les bancs inférieurs, | puis, par l’organe de son président Dupont (de l’Eure), | remit ses pouvoirs aux mains de l’Assemblée nationale.
On craignait que l’Assemblée se crût le droit de mettre en question la République; c’eût été proclamer | la guerre civile. Mais les partis n’avaient pas encore pu se compter; chacun craignaït les regards de son voisin, et d’ailleurs le Peuple était là. Aussi tout le monde se leva pour adopter la proclamation suivante, proposée . par des représentants de la Seine : {
« Fidèle interprète des sentiments du Peuple qui vient de la nommer,
« Avant de commencer ses travaux,
« Déclare, au nom du Peuple français et à la face du “4 monde entier, que la République, proclamée le 24 février 1848, est et restera la forme du gouvernement de la
« La République que veut la France a pour devise :
« Au nom de la patrie, l’Assemblée conjure tous les + Français de toutes les opinions d’oublier d’anciens res- ; sentiments, de ne plus former qu’une seule famille. Le À jour qui réunit les représentants du Peuple est pour
tous les citoyens la fête de la concorde et de la fraternité. Vive la République ! »
Cependant, le Peuple attendait au dehors avec une
certaine anxiété. Le général Courtais engage les repré- sentants à venir saluer la République sous le péristyle du palais ; l’Assemblée entière se lève et se rend sur les marches devant la foule; un immense cri de Vive la République retentit sur le pont et sur la place de la Révolution. Le Peuple eut encore un jour de confiance.
« Croyez-vous aux miracles, disait le lendemain un journal républicain, croyez-vous aux conversions ? L’Assemblée nationale tout entière a crié : Vive la
- _ République! Quand Barbès a agité sa main loyale, on a vu se lever des mains royalistes qui ont peut-être signé sa condamnation. Les bourreaux ont crié comme les
Après la nomination du président Buchez, nomination peu significative et qui ne faisait qu’ajourner la lutte des partis, l’Assemblée entendit les rapports des membres du Gouvernement provisoire sur les différentes parties de leur administration. Lamartine lut d’abord, au nom de Dupont (de l’Eure), un résumé général des actes accomplis depuis deux mois; dans cet éloquent plaidoyer, il fut assez juste pour faire honneur au Peuple, et au Peuple seul, de l’esprit d’ordre, de clé- -mence et de modération qui avait fait la gloire de la
| Révolution de Février. Ledru-Rollin parla ensuite; il se plaignit avec quelque amertume des attaques passion-
| nées dont il avait été l’objet pendant qu’il poursuivait une tâche difficile, l’organisation du suffrage universel.
| Les autres ministres exposèrent successivement les
L actes de leur gouvernement. L’Assemblée les écouta
avec faveur et bienveillance : cependant bien des objections s’élevaient dans l’esprit des républicains, surtout quand Marie parla des ateliers nationaux, ce ; chaos qu’on avait préféré à une organisation sociale du travail, et quand M. Garnier-Pagès exposa les mesures qu’il jugeait bonnes et qu’il n’avait pas prises, la possession de,la Banque et des chemins de fer par l’État, . etc. Maïs l’Assemblée avait gardé toute sa froideur pour Louis Blanc, qui, dans une brillante improvisation, résuma les travaux de la commission du Luxembourg. A la mauvaise humeur de la majorité de l’Assemblée, | on put deviner dès-lors son ignorance profonde des questions sociales, et son indifférence complète pour les | souffrances et les besoins du Peuple. ]
Lamartine parla le dernier; cette fois en son nom. Il |
exposa avec éloquence la marche de la révolution européenne, et résuma la politique de la France en deux |
mots : Respect des nationalités, respect des gouverne- |
ments. L’Assemblée ne s’inquiéta pas de savoir si l’un
était compatible avec l’autre, et applaudit avec enthou- :
siasme les idées pacifiques de l’orateur; trois repré-
sentants demandent qu’il soit déclaré que le Gouverne- |
ment provisoire a bien mérité de la patrie. Aussitôt
Barbès monte à la tribune : |
« Avant de laisser mettre aux voix cette proposition, s’écrie-t-il, je viens protester contre une foule d’actes qui ont été accomplis par le Gouvernement provisoire, : et qui l’ont rendu impopulaire. Je citerai les massacres
De violents murmures s’élèvent de la droite et du centre. On crie : A l’ordre! à l’ordre!
« Je rappellerai, continue Barbès, les tueries de la
garde nationale de Rouen. Je rappellerai les massacres des colonnes belges. Je rappellerai que rien n’a été fait pour l’Italie, pour la Pologne. Quand le Gouvernement se sera expliqué, on votera des remerciements; en attendant, je proteste au nom du Peuple. » Des imprécations couvrent la voix de Barbès; le | collègue de Franck-Carré, Sénard, vient lui répondre, il vante la modération de la garde nationale de Rouen, et prétend qu’on a bien exagéré le nombre des morts. Il | 4 était réservé à cet homme de glorifier tous les mas- Crémieux annonce qu’une enquête est commencée
- sur ces événements ; un membre propose à l’Assemblée de se déclarer satisfaite des explications. Barbès insiste : « Je demande, dit-il, qu’une enquête soit faite par une commission tirée de l’Assemblée, et non par des Franck-Carré! » De nouveaux cris s’élèvent ; l’Assemblée décide, à une immense majorité, que le Gouvernement provisoire a bien mérité de la patrie. Barbès et cinq ou six autres se lèvent seuls contre cette proposition. Après ces remerciements votés au Gouvernement provisoire, il était permis de penser qu’on le laisserait chargé du pouvoir exécutif jusqu’au vote de la Consti- ? tution; mais l’Assemblée tenait à se débarrasser des
démocrates et des socialistes. Il fut décidé qu’on nommerait une commission exécutive de cinq membres.
Ledru-Rollin, on espérait bien l’écarter aussi, mais : Lamartine ne voulut pas se prêter à cette combinaison qui eût fait de lui, aux yeux de tous, le chef de la
réaction. Il fit de l’admission de Ledru-Rollin une
question de portefeuille, comme on disait sous la monarchie. L’Assemblée s’en vengea comme un enfant boudeur, en donnant une leçon à Lamartine ; Ledru-Rollin | et lui passèrent au scrutin secret après Arago, Marie et Garnier-Pagès. L’immense popularité bourgeoise de Lamartine s’écroula en un jour. |
L’Assemblée avait décidé que les ministres seraient nommés en dehors de la commission exécutive et par | elle; de la sorte, les anciens ministres et les membres du Gouvernement provisoire rentrèrent tous au pouvoir, à l’exception de Louis Blanc et d’Albert, écartés ; comme socialistes. On compléta le nombre avec des rédacteurs du National.
Louis Blanc, après avoir déclaré que la commission | du Luxembourg n’existait plus depuis la réunion de
: l’Assemblée, demanda qu’on s’occupât des besoins du
Peuple par la création d’un ministère du travail, en
annonçant toutefois qu’il resterait étranger au pouvoir |
jusqu’au vote de la Constitution. Malgré cette déclara-
tion, l’Assemblée affecta de voir dans la proposition de
Louis Blanc une préoccupation personnelle, et se con-
tenta de nommer une commission chargée de faire une (
enquête sur le sort des travailleurs. L’Assemblée À
voulait savoir si les pauvres étaient réellement pau-
vres, pensant qu’il serait temps de songer à la guérison
après qu’on se serait éclairé sur le mal, si mal il y $
avait. Jusque-là, du moins, on n’entendrait plus parler
du Peuple, et l’Assemblée pourrait s’occuper de ses ’
Son premier soin fut de s’entourer de précautions contre le Peuple; elle mit à la disposition de son prési- À dent toutes les forces militaires de la France, elle
| décréta que les pétitions ne pourraient lui être présentées que par un de ses membres, que jamais les pétitionnaires ne seraient admis à sa barre, etc. Elle | s’occupa du signe extérieur qui devait distinguer les représentants du reste des hommes dans les fêtes « publiques, et d’une foule de petits détails d’intérieur, À oiseux et insignifiants, le tout au milieu de vociférations qui la faisaient ressembler à une bande d’écoliers | indisciplinés. Il était notoire d’ailleurs que l’immense
- majorité était décidée, sinon à retourner au passé, au moins à s’opposer au développement de la Révolution ; à È elle consentait seulement à faire l’épreuve d’une république bourgeoise et monarchique. Quant à la Montagne, bien qu’elle formât une imperceptible minorité, | elle eût pu, si elle n’eût manqué d’ensemble et d’initia- | tive, prendre dès les premiers jours la direction de | VAssemblée; son plus grand tort fut de s’isoler du | Peuple; à l’exception de Barbès, aucun des représentants républicains ne se montrait dans les clubs.
Défaite générale de la révolution en Europe. — Massacre des Insurgés Polonais. — Huber organise une manifesta-
; -tion en faveur de la Pologne.
Journée du 15 mai. — Le Peuple se rend sans armes à l’Assemblée. — On lui barre le passage. — IL pénètre jusqu’à la place Bellechasse.
Envahissement des tribunes et de la salle des séances. — Efforts de Louis Blanc pour contenir le Peuple. — Raspail lit une pétition en faveur de la Pologne. — Barbès engage
. Cependant la situation du pays s’aggravait de jour
: en jour; en même temps des nouvelles déplorables arrivaient de l’extérieur. Le soulèvement de la Pologne, qui avait suivi la révolution de Février, était sur le
s point d’être étouffé. La loi martiale avait été proclamée
en Posnanie par le roi de Prusse, les corps-francs de
Mieroslawski, après quelques victoires, avaient été
exterminés ; le massacre des insurgés polonais était
organisé en Posnanie et en Gallicie, et la Pologne ne cessait d’implorer l’appui de la France. Aucune nation n’excita jamais plus de sympathies dans le Peuple que
la Pologne ; la royauté de Juillet avait été moins dépo- | pularisée par ses lois oppressives que par son lâche | abandon des Polonais. Aujourd’hui la question de l’honneur national se trouvait de nouveau posée, et le | Peuple avait lieu de craindre que la honteuse politique | de la monarchie ne prévalût encore. |
Plusieurs clubs adressèrent des pétitions à l’Assem- | blée nationale au sujet des Polonais. Enfin, sur la demande d’un grand nombre de délégués des départements, arrivés à Paris pour assister à une fête que le Gouvernement provisoire avait annoncée, et même { aussi de plusieurs démocrates irlandais, polonais, | italiens et allemands, Huber, président du club des clubs, organisa une manifestation populaire en faveur de la Pologne. Le lieu, le jour et l’heure de la réunion furent indiqués publiquement. Bien qu’il fût convenu | qu’on se réunirait sans armes, Barbès, dans la crainte de quelque désordre, essaya d’empêcher cette manifes- ) tation, ou du moins de l’ajourner, espérant que l’Assem- blée la rendrait inutile en s’expliquant à l’égard de la | Pologne. Malgré ses efforts, la manifestation fut fixée au lundi 15 mai. La veille encore, Barbès fit des efforts inutiles en vue d’un nouvel ajournement. :
Dans la matinée du 15, une réunion nombreuse d’ou- à vriers sans armes et de délégués des principaux clubs part de la place de la Bastille; à onze heures le cortège se met en marche, précédé des bannières des clubs et des corporations, des drapeaux de quelques départe- ments portés par les délégués, et des drapeaux de la Pologne, de l’Italie et de l’Irlande. Cette immense colonne se déroulait le long des boulevards dans le plus | grand ordre; personne n’avait d’armes. Les seuls cris :
4 proférés étaient ceux de : Vive la Pologne, vive la | Il avait été convenu que le cortège s’arrêterait au | pont de la Concorde, et qu’une députation de cinq délé- È gués s’en détacherait pour aller présenter la pétition à l’Assemblée, Mais au moment où le Peuple arrivait sur 1° légion, arrivant au pas de course, se mit en devoir | de lui barrer le passage; des explications eurent lieu, ; et le Peuple, exaspéré de l’attitude menaçante de la garde nationale, s’avança jusqu’au pont de la Concorde, occupé dans toute sa longueur par des gardes Peuple et enlevèrent les baïonnettes de leurs fusils. ; La députation s’avança par la rue de Bourgogne | jusqu’à la place Bellechasse; le Peuple la suivit. Le palais de l’Assemblée avait été garni de gardes nationaux par le général Courtais; la cour du côté de la . place Bellechasse en était remplie. Quand les délégués du Peuple se présentèrent, on les arrêta aux grilles; ils insistèrent et furent maltraités; l’un d’eux eut une côte luxée. Le Peuple prit fait et cause pour ses mandataires, et un grand nombre de citoyens passèrent par dessus les grilles pour protéger les délégués jusqu’aux portes de l’Assemblée. À ce moment un coup de feu partit dans la cour; les gardes nationaux s’empressè- & rent de l’attribuer au hasard, mais le Peuple craignant une trahison, envahit aussitôt la cour, et la tête de la | colonne, sans cesse poussée par ceux qui suivaient, pénétra, par les escaliers de la salle, jusque dans les ; tribunes publiques de l’Assemblée. Le général Courtais parut sur le mur; il protesta
contre l’atteinte portée à la dignité de l’Assemblée et supplia le Peuple de se retirer. C’était demander l’impossible; le général ne put se résoudre à faire tirer sur cette foule compacte et désarmée : mouvement d’humanité que les royalistes appelèrentune trahison et qui } faillit lui coûter la vie quelques heures après.
Déjà la salle des conférences avait été envahie; un
peloton de garde nationale, qui gardaït l’entrée de ce
côté-là, avait reçu l’ordre de croiser la baïonnette, mais
loin d’exécuter cet ordre, il avait ouvert ses rangs à la À
À ce moment, après avoir entendu les interpellations | adressées au Gouvernement au sujet de l’abandon de l’Italie, et laréponse équivoque du ministre des affaires étrangères, qui répétait, moins l’éloquence, les phrases de Lamartine sur la propagande pacifique, l’Assemblée écoutait d’un air distrait et préoccupé des interpella- ! tions analogues au sujet de la Pologne. Mais la voix de l’orateur était couverte par les bruits sans cesse crois-
: sants du dehors; le cri de vive la Pologne devenait de plus en plus distinct; bientôt il retentit dans la salle elle-même; en même temps les drapeaux des clubs apparaissent dans les tribunes envahies. Les femmes qui s’y trouvaient poussent des cris d’effroi. Bientôt des ; citoyens se laissant glisser Le long des galeries, descen- dent dans la portion de la salle réservée aux représentants.
- Un grand nombre de députés, notamment le ministre Crémieux, supplient alors Louis Blanc d’user de son À influence pour engager le Peuple à la modération.
Louis Blanc se décide à se mettre aux ordres de |
l’Assemblée; il monte au bureau de la présidence et
| demande à Buchez ce qu’il doit faire. Buchez répond qu’il ne peut consulter l’Assemblée au milieu de ce
« Alors, répond Louis Blanc, au nom de l’Assemblée et en votre qualité de président, m’autorisez-vous à
Buchez répond d’une manière affirmative, en pré- sence d’un des vice-présidents, Corbon. Aussitôt, Louis
L Blanc s’adresse à la foule; il l’exhorte au calme, à la modération, au respect de sa propre souveraineté, personnifiée dans l’Assemblée. Enfin, pour contenir le Peuple, s’il en était temps encore, dans les limites de la plus stricte légalité, il offre de lire lui-même la pétition à l’Assemblée.
On lui répond : « Non; pour conserver le principe, il faut que ce soit un de nous qui la lise. » — D’ailleurs, le bruit s’était répandu au dehors que le Peuple avait été admis dans la salle des séances, et la foule se pressant de plus en plus, les artilleurs de la garde nationale ouvrirent les portes communiquant directement avec l’enceinte; les délégués des clubs, Sobrier, Blanqui, Raspail, Huber sont portés par le Peuple jusqu’à la tribune; de toutes parts retentissent les cris : Vive la Pologne! vive la République démocratique et sociale! Cependant, dans la salle comme dans les tribunes, tous les hommes du Peuple avaient la tête découverte
| par respect pour la représentation nationale.
Le tumulte s’accroît de minute en minute; un grand nombre de représentants quittent leurs places, mais il
| était impossible de sortir. Le président Buchez se couvre, puis se découvre un instant après, et cherche à
| se faire entendre du Peuple. Barbès et Clément Thomas 2
se disputent la tribune. Enfin, profitant d’un instant de : silence, Raspail lit, sur l’invitation de Buchez, la proclamation suivante :
« Nous sommes ici au nom de trois cent mille hommes qui attendent à votre porte. C’est en leur nom et en celui des délégués des clubs que nous vous présentons | la pétition dont la teneur suit : |
« 1° Que la conquête de nos libertés sera en péril tant | qu’il restera en Europe un Peuple qu’on opprime;
« 2 Que le devoir d’un Peuple libre est de voler au secours de tout Peuple opprimé, vu que la loi de fra- . ternité n’est pas une loi sociale, mais une loi humani- taire ; que tous les Peuples sont frères au même titre que les citoyens entre eux, comme enfants d’un même Dieu sur la terre; |
« 3° Que si tel est le devoir de la France envers les Peuples opprimés, ce devoir sacré et imprescriptible devient plus impérieux encore envers les Peuples qu’on
« 4° Que, dans un moment où notre victoire sur un gouvernement corrupteur avait donné un élan de # liberté à tous les Peuples de l’Europe, notre politique égoïste et effrayée semble avoir prêté main-forte aux tendances liberticides des rois coalisés, et interdit tout espoir de secours aux peuples qui s’armaient de toutes | parts pour reconquérir leur droit d’être libres;
« 5° Que les peuples n’avaient levé le saint étendard de l’insurrection qu’en marchant sur nos traces et en comptant sur notre coopération ; que, vaincus, ils ont | le droit de nous accuser de leur défaite; que la victoire
de leurs oppresseurs est une menace contre nos libertés
| publiques et une insulte aux principes que nous avons
4 « 6° Que l’Italie et l’Allemagne nous appellent pour concourir au succès de leurs armes; que la Pologne, la
$ noble Pologne, notre sœur, dont les fers ont été rivés
par la honteuse politique de nos dix-huit ans, nous somment, au nom de la justice et de la reconnaissance, de leur rendre leurs nationalités ;
« 7° Qu’un plus long retard serait de notre part une félonie et une trahison, car la Pologne est notre alliée, notre sœur, notre compagne d’armes, notre éternelle
- avant-garde contre les Peuples du Nord; « 8° Que notre jeune armée, honteuse de son inaciivité, impatiente de nobles et saintes victoires, n’attend qu’un signe de la patrie pour aller renouveler les prodiges de l’Europe au profit de la liberté de tous; que le nom de la Pologne réveille ses plus ardentes sympathies, qu’elle sent bien que c’est par là qu’elle doit com- | mencer sa tournée en Europe, parce que c’est là que l’oppression est plus lourde et que nous avons plus de
« Par ces motifs, et dans l’intérêt de nos institutions républicaines, au nom de la Providence des Peuples et de l’honneur du pays, le Peuple demande par acclamax tion à l’Assemblée nationale qu’elle décrète incontinent :
« 1° Que la cause de la Pologne sera confondue avec celle de la France;
« 2° Que la reconstitution de la nationalité polonaise
doit être obtenue à l’amiable ou les armes à la main;
« 3° Qu’une division de notre vaillante armée soit tenue prête à partir immédiatement après le refus qui 3
serait fait d”obtempérer à l’ultimatum de la France. Et ce sera justice, et Dieu bénira le succès de nos |
Le Peuple tout entier crie : « Vive la Pologne! Qu’on
« La pétition est déposée sur le bureau, dit le président. Je vous invite à laisser l’Assemblée délibérer librement sur cette grave question. — Nous ne voulons pas attendre! dit le Peuple. Un décret! un décret! » |
Barbès monte à la tribune; il est accueilli par des
« Citoyens, dit-il, vous êtes venus exercer votre droit de pétition; ce droit vous appartient désormais et ne pourra jamais vous être contesté. Je demande que l’As- À semblée prenne en considération la pétition du Peuple, qu’elle déclare qu’elle s’y associe, et que le Peuple de | Paris a bien mérité de la patrie! Mais, pour que l’As- | semblée ne paraisse pas violentée, il faut dans ce moment que vous vous retiriez. »
C’est par les mêmes paroles que Vergniaud avait | sauvé un jour la Convention; si on eût appuyé la pro- position de Barbès, le Peuple se serait retiré avec des | cris d’enthousiasme; mais les représentants restés dans | la salle demeuraient muets et immobiles sur leurs | bancs. Cette inertie irritait le Peuple : « Qu’on délibère, | criait-il, nous attendons la réponse! »
.
Blanqui demande au nom du Peuple le rétablissement de la Pologne, une enquête sur les massacres de Rouen et des lois en faveur du travail. — Ledru-Rollin promet satis- . faction au Peuple. — Les délégués des clubs cherchent à faire évacuer la salle. — Buchez donne l’ordre de faire 4 cesser le rappel. — Derniers efforts de Barbès et de Louis Blanc pour faire sortir le Peuple. — Huber prononce la dissolution de l’Assemblée nationale. - A ce moment, Blanqui ayant été aperçu près de la tribune, des voix nombreuses l’engagèrent à prendre la | parole. « Au nom de la majesté du Peuple, s’écrie un ouvrier, je demande le silence, écoutez le citoyen Blanqui. » Alors Blanqui, s’appuyant sur les épaules de | deux hommes du Peuple, laissa tomber ces paroles ironiques et sévères, sans que ce tumulte altérât le calme de sa voix et la pâleur de ses traits : « Citoyens représentants, le Peuple demande le réta- ( blissement de la Pologne dans les limites de 1772; il { demande que l’Assemblée nationale décrète sans désemparer que la France ne mettra l’épée au fourreau 1 , que lorsque la Pologne tout entière sera reconstituée
dans ses vieilles limites de 1772, et brillera de nouveau, comme une nation grande et indépendante, au soleil de l’Europe.
« Le Peuple, citoyens représentants, demande qu’il | ne soit pas employé de moyens dilatoires pour reculer | l’avénement du jour où la Pologne tout entière sera de | nouveau, à l’extrémité de l’Europe, l’alliée et le bouclier | naturel de la France.
« Le Peuple connaît les obstacles qui doivent s’opposer aux armes françaises ; mais il compte que l’Assem- | blée nationale se souviendra de la gloire de sa devancière. Qu’elle ne craigne pas d’affronter la mauvaise humeur de l’Europe ; elle sait que devant sa seule volonté, fermement exprimée et appuyée d’une | armée française sur le Rhin, tous les obstacles que la ; diplomatie pourrait lui opposer tomberont d’eux-mêmes, afin que l’ancienne Poiogne, la Pologne de 1772, — le Peuple rappelle cette date, — la Pologne de 1772 soit rétablie dans ses limites depuis la Wartha jusqu’au Dnieper, et depuis la Baltique jusqu’à la mer Noire. ;
« Citoyens, le Peuple compte que l’Assemblée natio-
| nale n’hésitera pas devant un aussi grand but; qu’elle ne se laissera pas tromper ni intimider par les menaces de la diplomatie ; le Peuple est derrière elle ; il ira en masse aux frontières sur un signe de sa main…
« Ces cris qu’elle entend d’ici, et qui peut-être lui À paraissent menaçants, ne sont que des cris de : Vive la Pologne! et ils se changeront en acclamation en son honneur dès l’instant où l’Assemblée nationale aura prononcé la phrase sacramentelle que le Peuple attend,
— qu’il attend, citoyens, et que vous lui donnerez.
« Tous les partis, citoyens, ne l’oubliez pas, sont
d’accord pour cette grande œuvre. Ce n’est pas ici un parti, une fraction de parti qui vient de vous parler, c’est le Peuple tout entier, le Peuple parmi lequel il y a des divisions sans doute pour les questions intérieures, mais qui est toujours unanime pour la question de la « Dans votre sein, citoyens, pas plus que dans le sien, il ne pourra se rencontrer de division sur un pareil terrain, et, pour voter la déclaration de guerre aux oppresseurs de la Pologne, il n’y aura plus ici ni droite, ni gauche, ni centre; il n’y aura qu’une assemblée française qui, sur un pareil sujet, n’a qu’une seule pensée, qu’une seule volonté, qu’un seul désir. « Citoyens, le Peuple vient aussi vous demander justice ; il vient vous demander justice d’événements cruels qui se sont passés dans une ville qui est maintenant aux portes de la capitale, par la promptitude des communications. Le Peuple sait qu’au lieu de panser les cruelles blessures qui ont été faites dans cette ville, ‘on semble prendre plaisir à les envenimer tous les fraternité n’ont succédé aux fureurs des premiers jours, même lorsque trois semaines se sont écoulées depuis ces sanglantes collisions ; il sait que les prisons sont -_ toujours pleines; il demande que ces prisons soient vidées ; il demande que s’il y a quelqu’un à punir, cene …. soient pas les victimes des massacres, mais leurs Le Peuple applaudit, et, de tous côtés, part le cri de : S « Le Peuple demande aussi, continue Blanqui, que …. vous pensiez à sa misère. Il a dit qu’il avait trois mois
de souffrance à offrir à la République. Ces trois mois sont bientôt écoulés, et il est possible, il est probable qu’on lui en demandera d’autres.
« Le Peuple réclame de l’Assemblée nationale qu’elle {
s’occupe instamment et sans désemparer, d’une ma-
? nière continue, de rétablir les moyens de travail, de « donner de l’ouvrage et du pain à ces milliers de “ citoyens qui en manquent aujourd’hui.
« Le Peuple, citoyens, sait fort bien qu’on lui répondra que la première cause de ce manque de travail, | ce sont précisément ces mouvements populaires qui « agitent la place publique, et qui jettent la perturbation « dans le commerce et l’industrie. Sans doute, citoyens, il peut y avoir quelque chose de vrai là dedans; mais le Peuple sait bien, par un sentiment d’instinct, que ce ; n’est pas là la cause première, la cause principale de la |
situation déplorable où il se trouve aujourd’hui. Le manque de travail, la crise commerciale datent d’avant la révolution de Février; elles datent de plus loin, elles ont des causes profondes, sociales : ces causes doivent | être signalées à l’Assemblée : le Peuple a vu, avec une certaine douleur, que des hommes qu’il aimait ont été, pour ainsi dire, systématiquement écartés des conseils « du Gouvernement. Cela a ébranlé la confiance. » «
Un représentant interrompt Blanqui : « Revenez à la Pologne, » lui dit-il.
« Je reviens à la Pologne : ce n’est qu’incidemment que cette question du travail et de la misère du Peuple a été soulevée ici. Je dois dire, citoyens, que le Peuple ne vient pas ici principalement pour vous occuper de lui; il vient pour vous occuper de la Pologne; seulement il ne pouvait laisser passer cette occasion sans
- rappeler à ses représentants que lui aussi est malheu-
- reux, et que c’est là un nouveau point de similitude
- entre le Peuple de France et le Peuple de Pologne.
- Mais enfin, citoyens, après avoir un instant parlé de lui, le Peuple appelle votre attention tout entière sur la Pologne. Avant de se retirer, il vous demande de
- décréter, sans désemparer, que la France ne remettra | son épée au fourreau qu’après avoir rétabli la Po1 _ logne. » Ce discours avait été plusieurs fois interrompu par 4 d’unanimes acclamations.Chacun s’était senti entraîner, comme Blanqui, à songer aux misères du Peuple, et aux | cris de : Vive la Pologne! se mêlait déjà celui de : Vive
- l’organisation du travail! En même temps, malgré les l efforts des délégués du Peuple, la foule affluait de plus
- en plus dans la salle; on se pressait surtout aux abords à de la tribune et du bureau; plusieurs fois on entendit À crier : « Citoyens, veillez au bureau du président : on | donne des ordres pour amener de la troupe et nous …. faire égorger. » En effet, à ce moment, on croyait distinguer le son du rappel au milieu du tumulte _ du dehors. Aussitôt un capitaine d’artillerie, qui se trouvait dans : 2 les rangs du Peuple, se place derrière le président qui …._ cherche à rétablir le silence en agitant sa sonnette. “ Enfin Ledru-Rollin paraît à la tribune. ; « Citoyens, dit-il, je ne parle pas ici comme membre du pouvoir exécutif, car je n’ai pu consulter mes collè- | gues : je parle comme citoyen, comme représentant du …— Peuple : vous avez fait entendre vos vœux pour la Po7 logne, et vos vœux pour la misère du Peuple : soyez … convaincus que la fibre qui résonne dans votre cœur
résonne également dans le nôtre, que, pas plus que . vous, nous ne voulons de peuples opprimés sur la terre.
« Vous avez demandé que des mesures soient prises pour que le Peuple puisse vivre en travaillant. » :
— Oui, s’écrie-t-on, le ministère du travail, l’exécution du décret du 25 février! Vive Louis Blanc ! »
« Vous avez demandé enfin, continue Ledru-Rollin, qu’aujourd’hui le rappel ne soit pas battu. »
— C’est vous, lui crie-t-on, qui l’avez faït battre au 16 avril! Vous avez déjà trahi le Peuple! »
« Je fais appel, reprend Ledru-Rollin, au bon sens du Peuple de Paris qui ne veut pas être trompé, qui veut « des garanties, mais qui a le sentiment de la justice et | des convenances, vous concevez qu’il est impossible à une assemblée de délibérer au milieu du tumulte. » ;
— Vous avez bien délibéré le 24 février, répond le Peuple, votez par acclamation. »
Ledru-Rollin se retire, voyant ses paroles aussi impuissantes que celles de Barbès. Cependant Raspail, Sobrier et les autres délégués des clubs, faisaient des efforts inouïs pour faire évacuer la salle. « Je ne reconnais pas pour républicains, dit Raspail, ceux qui persistent à rester dans l’Assemblée. » Huber s’approche du président et revient annoncer qu’on lui a donné « parole de laisser défiler tout le Peuple devant la tri bune. Enfin, Barbès tente un suprême effort pour obtenir le départ du Peuple et faire sortir, s’il se pouvait, l’Assemblée de son inconcevable torpeur.
« Citoyens représentants, dit-il, le Peuple qui està vos portes demande à défiler devant vous. Je demande que vous le lui accordiez, et que, de plus, pour montrer … que vous vous associez à ses vœux, nous descendions,
_ nous, les représentants du Peuple, pour lui dire que la | cause de la Pologne est la nôtre, et que, partout où il y aura des opprimés, la France interviendra. » | Peut-être l’Assemblée se füt-elle rendue à ces paroles et eüt-elle conquis à l’instant même une immense __ popularité, si Barbès n’avait eu la maladresse d’ajouter | que, pour subvenir aux frais d’une guerre, il faudrait prélever un impôt exceptionnel sur les riches. Assuré- ment Barbès eût mieux fait, dans l’intérêt de la cause _ populaire, de demander que cet impôt fût prélevé sur . les pauvres. L’idée d’imposer les riches parut monstrueuse à la bourgeoisie et à ses représentants. Les journaux royalistes attribuèrent au Peuple, après ce mot de Barbès, les exclamations les plus furieuses : « Non ! c’est pas ça! deux heures de pillage! la guillotine ! » Il est fâcheux d’avoir à ajouter que le Gouvernement fit placer dans le Moniteur ces niaises calomnies contre un Peuple qui avait aboli l’échafaud et monté la garde en haïllons devant les hôtels des riches. Les représentants quittaient peu à peu la salle ; ceux
- qui restaient gardaient cette immobilité passive qu’ils prenaient pour de la dignité. Le Peuple attendait toujours une réponse, et, malgré ses délégués, refusait de sortir avant de l’avoir obtenue. Enfin Raspail dit à ceux qui envahissaient la tribune : « Une dernière fois, liberté, je vous supplie de sortir; je ne suis plus avec vous si vous ne quittez pas la salle. » Après ces | paroles, il sortit lui-même, ne voulant pas consacrer par sa présence ce qu’il regardait comme une violence faite à l’Assemblée. Un petit nombre de personnes le suivirent, tandis 2
qu’il en entrait à chaque instant de nouvelles dans la salle et dans les tribunes. La plupart étaient seulement des curieux. Une des tribunes fléchissait sous le poids |
‘ du Peuple qui l’encombrait. La chaleur était insupportable. Huber, malade, il est vrai, et affaibli par sa | longué captivité, s’évanouit pendant une demi-heure.
L’exaltation des esprits n’avait plus de bornes. Aucune tentative de désordre n’eut lieu contre les représentants, mais si la garde nationale se fût pré- sentée dans ce moment, l’irritation du Peuple eût amené une lutte fatale pour les membres de l’Assemblée eux-mêmes. Il était à craindre que Courtais n’eût
; fait battre le rappel; et, en effet, à ce moment le bruit du tambour devenait plus distinct etsemblait se rapprocher. Épouvanté des conséquences d’une lutte, Barbès s’élance à la tribune : « Pourquoi bat-on le rappel?
| s’écrie-t-il. Qui a donné l’ordre de battre le rappel? Que celui qui l’a donné soit déclaré traître à la
« On nous trahit, s’écrie en même temps le Peuple; on veut nous tuer ici! Qu’on donne ordre de ne plus battre le rappel. »
Aussitôt, le président Buchez, d’après le conseil du
| questeur Degousée, écrit sur plusieurs feuilles l’ordre de cesser de battre le rappel. Cet ordre, passé de main
| en main, est porté hors de l’Assemblée par Charras et
| Étienne Arago, et au bout de peu de temps le bruit du
tambour cesse de se faire entendre, et le Peuple se rassure. Mais pendant que les chefs des clubs faisaient évacuer la salle, il fallait arrêter les nouveaux flots de population qui se pressaient du dehors.
Les huissiers et les garçons de salle venaient à
chaque instant avertir Louis Blanc qu’une foule immense se pressait dans la cour donnant sur la rue de Bourgogne, que cette foule le demandait à grands cris, et menaçait de grossir violemment le flot qui déjà inondait
- qui lui étaient faites; enfin, cédant aux sollicitations ; de plusieurs de ses collègues, et, fort d’ailleurs de l’assentiment du président, il se rend à une des fenêtres de la cour, Albert et Barbès se montrent à ses côtés. L . On leur tend un drapeau tricolore ; Louis Blanc le saisit,
- et cherche à calmer par ses paroles l’exaltation du j Peuple, qui faisait retentir la cour des cris de: Vive | Louis Blanc! Vive l’organisation du travail! : « On ne peut nier, dit Louis Blanc, la légitimité des R vœux portant sur une plus équitable répartition des fruits du travail, sur l’extinction graduelle de la misère; | mais les intérêts des travailleurs, soyez-en certains, ne ; | seront pas abandonnés par l’Assemblée. Ce sera l’éternel honneur de la République d’avoir travaillé sans relâche à réaliser le droit de tous au bonheur, et s’il y a folie à élever trop haut sur ce point le niveau de son espérance, c’est là du moins une de ces folies sublimes auxquelles on est bien pardonnable de dévouer sa vie. C’est aussi un noble et touchant spectacle, citoyens, que celui d’un Peuple sortant de la préoccupation de ses propres douleurs pour s’occuper des souffrances d’un Peuple ami; on reconnaît là le génie essentiellement généreux et cosmopolite de la
« Mais plus vos sentiments sont dignes de respect, | plus il convient d’en présenter l’expression d’une R manière légale et régulière. Je vous conjure, citoyens,
de laisser l’Assemblée nationale à toute la liberté de | ses délibérations. »
Après ces paroles, Louis Blanc voulut se retirer pour } reprendre sa place au milieu de ses collègues; mais il fut saisi par un groupe nombreux et emporté à travers la salle des Pas-Perdus, encombrée aussi par le Peuple. Déjà Lamartine avait essayé de s’y faire entendre, il avait félicité le Peuple de sa manifestation, mais sans pouvoir retrouver ses succès oratoires de Février. Quant | à Louis Blanc, à peine l’eût-on aperçu qu’on voulut | l’entendre. On apporta une chaise, on fit cercle autour de lui et on l’obligea à prendre la parole.
Il parla des conséquences de la Révolution de Février pour l’avenir politique de l’Europe, il rappela que la modération et la sagesse du Peuple avaient imposé cette Révolution à l’admiration du monde entier et devaient bientôt la rendre victorieuse de tous les rois; « car cette Révolution, dit-il en terminant, n’est pas de celles qui ébranlent les trônes, mais de celles qui les renversent. » Paroles qui furent cruellement dénaturées
La foule répondit à Louis Blanc par le cri de Vive la | République universelle! et, malgré sa résistance, le porta en triomphe jusque dans la salle des séances.
Les royalistes de l’Assemblée, qui n’auraient jamais mérité une semblable ovation populaire, ne lui pardonnèrent pas d’exciter d’aussi ardentes sympathies.
Enfin, se dérobant à la foule qui se pressait autour de lui au point de l’étouffer, Louis Blanc parvint à retourner, accablé de fatigue, sur les bancs de la Montagne. Un ouvrier vint alors lui dire : « Vous n’avez plus de voix, mais si vous voulez écrire sur un morceau
4 de papier qu’une dernière fois vous conjurez la foule de se retirer, peut-être parviendrai-je à lire ce papier
1 assez haut pour être entendu. Louis Blanc trace à la hâte ces mots : « Au nom de la patrie, de la patrie
É républicaine; au nom de la souveraineté du Peuple, je
vous adjure de… » Avant qu’il n’ait achevé d’écrire,
: Huber, revenu de son évanouissement, paraît à la tri-
bune et s’écrie d’une voix solennelle :
4 « Citoyens! l’Assemblée ne veut pas rendre réponse
- au Peuple! eh bien! moi, au nom du Peuple, au nom
Ê du Peuple trompé par ses représentants, je déclare que -
$ l’Assemblée nationale est dissoute! »
l _ Deflotte, lieutenant de vaisseau, un des délégués des
ï clubs, s’élance à la tribune, repousse Huber et s’écrie
| avec force : « Non! l’Assemblée n’est pas dissoute.
| Citoyens! crions vive l’Assemblée nationale et retirons-
Mais on ne put l’entendre au milieu de l’immense
: acclamation qui avait suivi les paroles d’Huber. Les représentants quittèrent leurs sièges, et les bannières des clubs, surmontées de crêpes noirs, flottèrent au
k milieu de l’Assemblée. Deflotte s’approcha d’Huber, et
| lui dit : « Tu es un homme de cœur, et cependant, tu viens de perdre ton pays. »
t Les Représentants quittent la salle des séances. — On prok: pose un gouvernement provisoire. — Barbès et Albert | sont entraînés à l’Hôtel-de-Ville par le Peuple. — La É garde nationale ne leur oppose aucun obstacle. à L’Hôtel-de-Ville est envahi par la garde nationale. 1 . Barbès et Albert sont traînés en prison. Les Représentants rentrent à l’Assemblée. — Tentatives d’assassinat contre Courtais et Louis Blanc. — Louis . Blanc à la tribune. — Clameurs des Représentants. — L’Assemblée essaie en vain de délibérer. Le président se leva et sortit après les paroles d’Huber ; presque tous les représentants qui restaient encore dans la salle se disposaient à le suivre. « Ne les laissez pas sortir! cria-t-on. Ceux qui fuient le combat sont des traîtres! On va venir nous fusiller | s’ils ne sont pas avec nous! Ils répondent pour nous. » Les représentants s’échappèrent cependant par | diverses issues et se réfugièrent à l’Hôtel de la Cependant, le tumulte de la salle était à son comble. : Barbès et Sobrier furent portés en triomphe, malgré | leur résistance. On proposa de former un nouveau 4 gouvernement provisoire; plusieurs listes de noms
furent lues à la tribune au milieu du bruit. Enfin le ;
Peuple sortit de la salle en tumulte, en criant : A ;
l’Hôtel-de-Ville ! On voulut entraîner Barbès ; il résista
longtemps. Mais ses amis étaient compromis; il leur
fallait un chef : il était digne de lui de se dévouer au
danger de ce rôle. Albert fut également porté par le
Peuple à l’Hôtel-de-Ville.
Ils traversèrent les ponts et les quais sans que les .
gardes nationaux qui y Sstationnaient leur opposassent
la moindre résistance. Les gardes nationaux qui occu- à
paient la place de l’Hôtel-de-Ville livrèrent également .
passage au Peuple. Mais le commandant Rey refusa
énergiquement d’ouvrir la grille ; le Peuple lescalada
et pénétra dans l’Hôtel.
Le maire de Paris, Armand Marrast, s’y trouvait en à
ce moment, mais il se tint caché dans un cabinet.
Barbès, Albert, et la portion du Peuple qui les avait
conduits, s’installèrent dans une des salles de l’Hôtelde-Ville, la même où s’était établi le Gouvernement provisoire le 24 février. N’ayant éprouvé nulle part de ré- -
sistance, ils durent accepter le fait accompli, et s’oc- |
cupèrent de maintenir la paix publique. Il fallait avant |
tout constituer un gouvernement provisoire; mais les .
citoyens proposés et acceptés par le Peuple n’étaient
pas là, et ignoraient même l’usage qu’en ce moment on |
faisait de leurs noms. Des listes furent jetées sur la place
par les hommes du Peuple qui occupaient les fenêtres.
Peu à peu, cépendant, les gardes nationaux revinrent
de leur stupeur: ils réfléchirent que les hommes qu’ils
avaient laissé se rendre maîtres de l’Hôtel-de-Ville
étaient sans armes ; en même temps de nouveaux bataillons, auxquels Marrast avait expédié des ordres,
débouchèrent sur la place aux cris de Vive l’Assemblée nationale! Bientôt l’Hôtel-de-Ville fut cerné de tous côtés, et les issues en furent gardées; quelques repré- sentants parvinrent cependant à s’échapper. Barbès et Albert se rendirent sans aucune résistance. Ils furent saisis et traînés violemment en prison au milieu des cris de fureur des gardes nationaux, et, malgré leur inviolabilité de représentants du Peuple, ils échappèrent à peine aux sabres et aux baïonnettes à chaque instant dirigées contre leur poitrine.
Cependant, après la dissolution de l’Assemblée, la salle des séances n’avaitpas été complètement évacuée : une foule de curieux y avait pénétré et l’occupait |
_ encore, lorsque le ministre des finances Duclerc et deux autres représentants y firent avancer des gardes mobiles, la baïonnette en avant. Néanmoins aucune collision n’eut lieu ; la garde mobile fraternisait avec ceux qui se trouvaient dans la salle. Quelque temps après arrivèrent des gardes nationaux qui, avec les gardes
: mobiles, firent sortir de la salle les dernières personnes
étrangères à l’Assemblée qui l’occupaient encore. A leur suite rentrèrent les représentants qui s’étaient réfugiés à l’hôtel de la Présidence, et bientôt l’Assemblée, qui n’avait pas voulu délibérer en présence du Peuple sans armes, n’hésita pas à rentrer en séance au milieu des
| gardes nationaux armés.
A ce moment, le général Courtais entra dans la salle,
: et essaya de parler pour se justifier ; mais aussitôt les
À gardes nationaux poussent des cris furieux : « A bas
Courtais! A bas le traître! » On le renverse du banc
sur lequel il était monté, on s’élance sur lui : l’un lui
he. arrache son épée et la brise, l’autre lui arrache ses
épaulettes et l’en frappe au visage; des baïonnettes sont dirigées contre sa poitrine, et, malgré son grade
de général, son titre de représentant et ses cheveux blancs, il eût été assassiné en présence de l’Assemblée ;
si le ministre Flocon et plusieurs officiers de la garde nationale ne l’eussent entouré et protégé; on l’emmena | en lui faisant courber la tête, pour lui éviter les coups de crosse et de baïonnettes que les gardes nationaux À cherchaient à lui porter ; deux des officiers qui le con- } duisaient furent blessés. Enfin ils parvinrent à le mettre À
Ensuite ce fut le tour de Louis Blanc; après s’être | dérobé à la foule qui l’entourait et voulait le conduire à l”Hôtel-de-Ville, il était rentré chez lui en voiture; puis, ayant appris que l’Assemblée était rentrée en séance, .
il s’était hâté d’aller y reprendre sa place. Mais, au À moment où il entrait, il fut reconnu par des gardes
_ nationaux, qui se précipitèrent sur lui en proie à un
incroyable accès de rage; les uns criaient : En accusa- tion ! les autres : Il faut le tuer, ce sera plus tôt fait! À On lui arracha des poignées de cheveux, on mit son habit en pièces ; quelques-uns essayaient de le frapper par derrière à coups de baïonnettes; il y en eut un qui, ne pouvant l’atteindre autrement, lui saisit la main et #
. lui tordit les doigts. Heureusement, le général Duvivier, Larochejacque- % lein, quelques représentants et un délégué du Luxem- bourg, lieutenant de la garde nationale, vinrent à son secours. Il fut poursuivi jusque dans l’Assemblée, où il entra couvert de lambeaux. Il monta à la tribune : il y fut accueilli par des cris de fureur. FA « Citoyens, dit-il, c’est votre liberté, c’est votre droit, | |
c’est votre dignité que je viens défendre en ma per4 sonne… » On lui répond par une explosion de murmures : « A | l’ordre! vous insultez l’Assemblée ! assez! descendez de la tribune. — Ce que j’aflirme, continue Louis Blanc, c’est que j’ignorais de la manière la plus absolue ce qui devait se passer ici aujourd’hui; je l’affirme sur l’honneur. | — Vous n’en avez pas, lui crie-t-on. 4 — Jamais ni la crainte des violences, ni la crainte de à la mort ne me fera refouler ce qu’il y a dans ma conscience. Je vous dirai donc, au risque des exclamations . que je pourrais soulever, que je ne suis pas de ceux | qui approuvent la marche de cette assemblée. J’ai profondément regretté que dans votre règlement vous ayez ” inséré un article qui place le Peuple sous le coup d’une | De violentes interruptions s’élèvent : « Assez ! à l’or- ; dre ! Vous posez beaucoup trop! Vous ne parlez que de vous, c’est indécent! Vous êtes à la tribune pour vous À défendre, défendez-vous! » « Je sens, aux exclamations que je soulève, dit Louis Blanc, que j’ai ici beaucoup de convictions contre moi. — Plus que cela! — Je ne crois pas qu’il y ait plus que cela, il ne peut | pas y avoir de la haine. L — Non! mais du mépris. ; — Quant à moi, je n’ai aucun sentiment de haine à À l’égard de ceux qui ne partagent pas mes opinions. — À la question! — My voici : je jure par tout ce qu’il y a de plus ÿ sacré que je n’ai absolument rien fait pour conduire le
Peuple ici, bien que je partage complètement les sentiments que le Peuple a manifestés.. » Une explosion de cris : à l’ordre! se fait entendre :
« J’ai toujours été l’homme du droit : je défie qu’on cite un mot de moi qui soit un appel à la violence. Hier, comme tout le monde, j’avais entendu parler de cette manifestation, et je l’ai déplorée; et je l’ai dit à plusieurs de mes amis, que je suis bien aïse de trouver l’occasion de défendre à cette tribune, parce que, si je ne le faisais pas, je serais un lâche.
— Vous l’êtes.
— Et parmi ces amis, je citerai Barbès, — oui Barbès! et j’ajoute qu’Albert, que j’ai vu hier, était dans la même situation d’esprit que moi relativement à la ma- ; nifestation d’aujourd’hui. Rien au monde ne m’empèé- chera de dire ce qui est la vérité. »
On força Louis Blanc à quitter la tribune; il invita publiquement par une lettre les insulteurs à se faire connaître. Cette lettre demeura sans réponse.
Cette séance, où, commele dit, sans ironie, M. Lamartine, on délibéra à l’ombre des baïonnettes, où le roule- ment du tambour venait en aide à la sonnette du | président, donnait un avant-goût de l’état de siège, ce régime de force aveugle et bestiale dont l’Assemblée se fit depuis un rempart permanent contre le Peuple. On À
: commença par voter, sur la proposition de Lamartine, |
la garde mobile ; à l’armée, puis, Armand Marrast ayant annoncé l’arrestation de Barbès et d’Albert, on justifia $
cette violation anticipée de leur titre de représentant,
en décrétant, sur la réquisition des procureurs-généraux ps
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Portalis et Landrin, leur arrestation, ainsi que celle de
On sut depuis que Portalis et Landrin avaient été, dans des conciliabules présidés par Jules Favre au ministère de l’intérieur, les plus ardents promoteurs
d’un renversement de l’Assemblée nationale.
Ensuite, vinrent des récriminations contre les montagnards et contre la Préfecture de Police; en même temps, un grand nombre de représentants, qui avaient
; été plus longs que les autres à se rassurer, rentraient un à un dans la salle, et chacun des traînards voulait avoir l’initiative d’une proposition déjà votée.
— Je demande qu’on vote des remerciements à la
_ garde nationale et à l’armée! — C’est fait! — Je demande qu’on décrète d’accusation Barbès et Albert ! — C’est voté ! — Je demande que Courtais soit déclaré traître à la patrie ! etc., etc.
Flocon, ministre de l’agriculture et du commerce, : essaya de calmer cette effervescence. Malgré la modé- ration de ses paroles, il fut assez mal reçu. Cependant, l’Assemblée sentit elle-même qu’elle n’était pas en état de délibérer, et, bien qu’elle se fût déclarée en permanence, la séance fut levée à neuf heures.
Arrestation de Sobrier. — Pillage de sa maison et de celle de Cabet. — Quatre cents arrestations. — Les chefs de la : | s démocratie enfermés à Vincennes. — Fête de la Concorde | et de la Fraternité. — Fureur contre les clubs. — Les | gardes nationaux tirent les uns sur les autres au passage ï La Commission exécutive se met aux ordres de la réaction. : À — Ses insinuations contre Caussidière. — Rapport contre | On avait annoncé officiellement à l’Assemblée que Sobrier avait été arrêté au ministère de l’intérieur dont i il s’était emparé. Il n’en était rien cependant, Sobrier L- avait été arrêté dans une maison de la rue du Bac, où il à s’était retiré après la dissolution de la chambre, et | conduit de là à la caserne du quai d’Orsay. (1) En même . temps, des gardes nationaux coururent au siège de son
- journal, rue de Rivoli; on envahit sa maison, on brüla J (1) Aujourd’hui disparue; elle se trouvait à la place où la Gare hi de la Compagnie d’Orléans est mitoyenne aux bâtiments de la Caisse des dépôts et consignations. — Note des éditeurs.
et on déchira les manuscrits, on brisa les meubles, on but le vin qui était dans les caves, on se partagea l’argent, la vaisselle et les objets précieux; toutes les personnes qui se trouvaient dans la maison furent | saisies et mises en prison; quelques jours après, on renvoya quelques couverts, après qu’on eut reconnu | qu’ils n’étaient qu’argentés, et on livra à la publicité quelques papiers qu’on prétendait avoir trouvés chez
Le domicile de Cabet fut également envahi sans mandat et dévasté par la garde nationale. Cabet ne | faisait pas partie de la manifestation du matin; il | adressa à Lamartine une protestation qui resta sans réponse. Une somme considérable fut volée chez Flotte, ; cuisinier, délégué du Luxembourg, par les gardes | nationaux qui venaient l’arrêter. On envahit et on pilla aussi la maison de la sœur de Blanqui, qui demeu- | rait à la campagne. Blanqui lui-même, bien qu’on eût
annoncé officiellement la nouvelle de son arrestation, ne fut pris que quelques jours après. Raspail fut arrêté ; le soir à son domicile. Quant à Huber, le seul qu’en | bonne justice on eût dû accuser de ce qu’on appela + depuis l’épouvantable attentat du 15 mai, il parvint à
Le nombre des arrestations s’éleva environ à 400. Un { grand nombre de citoyens furent arrêtés uniquement pour leurs opinions républicaines, notamment Pierre Leroux. Les principaux accusés furent enfermés au donjon de Vincennes. Les prisons de la République se rouvrirent pour ceux qui avaient vieilli dans les prisons de la monarchie; la magistrature de Louis-Philippe poursuivit de nouveau les républicains qu’elle avait
L déjà condamnés, et qui ne s’étaient pas vengés au jour | de leur victoire. On renouvela contre les précurseurs de la République les lentes tortures dés cachots de Doullens et du Mont-Saint-Michel. Une chambre étroite, froide, humide, infecte, sans air et presque sans jour, fut la demeure que les membres du gouvernement républicain laissèrent à ces hommes, dont l’un, la veille encore, était leur collègue et les couvrait de la popularité de son nom. Bien que leur détention ne füt que | préventive, les prisonniers ne prenaient jamais l’air, et le système cellulaire leur était appliqué dans toute sa lente cruauté. Mais ces hommes étaient nés pour le
- sacrifice et accoutumés au martyre. | On signa dans plusieurs légions de la garde nationale une pétition demandant le rétablissement de l’échafaud politique ; de fanatiques défenseurs de l’ordre s’engageaient à faire justice eux-mêmes de Barbès et de Courtais. On découvrit un complot organisé par des officiers pour fusiller Barbès. Ce fut au milieu de ces ; dispositions que le pouvoir exécutif fit célébrer une grande fête de la concorde et de la fraternité. Malgré la misère publique on dépensa un million pour cette fête | dont la garde nationale eut naturellement les honneurs. La garde nationale était le véritable gouvernement du | pays : tous ses désirs se traduisaient en votes de l’Assemblée ou en décrets de la commission exécutive. Ê Dans ses parades patriotiques, la garde nationale : criait sans cesse : à bas les clubs! Ce fut l’occasion d’un épisode sanglant qui termina la journée du 15. Des gardes nationaux de Charonne, conduits par un adjoint ; de la mairie, pénétrèrent violemment et, comme tou4 jours, sans mandat et sans attendre l’arrivée du com-
missaire de police, dans une salle du passage Mo- “4 lière, (1) que la société des Droits de l’Homme avait louée la veille, mais où elle n’avait pas encore siégé, les ! travaux d’appropriation étant à peine commencés. Des ; coups de feu partirent dans l’obscurité à la porte d’une pièce voisine de la salle principale. On eût pu croire que , les sectionnaires, usant de leur droit, répondaient ainsi à cette violation nocturne de leur domicile. Mais on n’en put trouver aucun, quoiqu’on eût gardé toutes les issues ; force fut de reconnaître que .les gardes natio- naux avaient tiré les uns sur les autres. Le même . malentendu se renouvela dans le passage. On ne irouva qu’un seul individu étranger à la garde nationale de Charonne. C’était un garde national du | é quartier, que son zèle avait porté à se joindre aux envahisseurs. N’étant reconnu par aucun d’eux, il fut saisi comme clubiste et factieux, renversé d’un coup de baïonnette et atteint de plusieurs balles. Le lendemain, l’Assemblée nationale décréta des de ce prétendu guet-apens ; elle envoya des délégués à leur enterrement et adopta leurs familles, à l’exception . de celle du malheureux qui avait payé de sa vie son excès de zèle réactionnaire. ‘ La fureur contre les clubs n’eut plus de bornes. La | ; commission exécutive en fit fermer deux de son autorité privée, savoir, la Société républicaine centrale, et le | club des Amis du Peuple, qu’elle désigna, d’une façon assez impertinente, sous les noms de Club Blanqui et () Entre la rue Saint-Martin et la rue Quincampoix (troisième arrondissement actuel, quartier Sainte-Avoye). — Note des éditeurs. ‘4
- Club Raspail; elle prit pour prétexte que ces clubs J étaient armés ; assertion notoirement fausse. Elle crut avoir beaucoup fait ; mais le lendemain, un représentant ; nommé Isambert, proposa d’abolir tous les clubs sans à La commission entoura l’Assemblée de troupes ; mais elle eut beau multiplier les canons et les baïonnettes, ; elle fut encore distancée. Pendant sa panique du l’Assemblée avait appelé à son secours tous les gardes 4 nationaux de la banlieue ; cet appel au fédéralisme fut à entendu; il en vint des départements les plus reculés : en route, ils apprenaient que Paris était parfaitement | : tranquille ; n’importe, il fallait bien venir aux frais de | l’Etat crier vive l’Assemblée nationale! Ce n’était pas trop de toutes les forces militaires de la France pour | empêcher le sanctuaire de la représentation nationale d’être encore profané par les factions. L’Assemblée ne | fut pas encore rassurée ; quelqu’un proposa de défendre tout attroupement dans un périmètre de 1,500 mètres autour de l’Assemblée ; il n’y eut pas d’exception pour ; les promeneurs des Tuileries. La commission exécutive essaya de la flatterie; elle se répandit en éloges sur la magnifique attitude des | représentants dans la journée du 15, sur « la majesté rayonnante autour de leurs personnes et voilant de son ; éclat cette débauche factieuse que la gravité de l’his- É toire ne permettra pas même d’enregistrer » (sic); | mais comment lutter avec les éloges pompeux, avec les \ couronnes civiques que l’Assemblée se décernait à 4 elle-même avec une si intarissable complaisance ? ; La commission exécutive sentit bientôt que son exis- ‘4 tence était menacée et qu’il fallait se défendre : elle
rédigea un rapport dans lequel elle énuméra longuement les précautions prises par elle Le 15 contre l’envahissement de l’Assemblée; elle rejeta lächementtoutelaresponsabilité du résultat sur Caussidière. Ce rapport contenait-une hypocrite insinuation contre les Montagnards, cette garde « organisée, non pour l”émeute, sans doute, mais pour l’ordre. » Le corps des Montagnards fut dissous ainsi que la garde républicaine, malgré une promesse formelle faite la nuit même à Caussidière. La garde nationale fut envoyée occuper la préfecture de police; on affecta d’opérer cette occupation comme un siège de citadelle; on fit même avancer du canon. Caussidière, quoique malade, parut à l’Assemblée. IL | repoussa toutes les insinuations dirigées contre lui; il montra que l’inaction qu’on lui reprochait dans la | journée du 15 était forcée; qu’on l’avait laissé sans | ordres parce qu’on se défiait de lui. Puis il rappela les immenses difficultés de sa situation depuis Février, et les services qu’il avait rendus, grâce à ces dévoués Mon- | tagnards qu’on accusait aujourd’hui. « J’ai fait une police de conciliation, dit-il en terminant, j’ai fait de | l’ordre dans le désordre. Maintenant, je le déclare, ma | passion est pour le Peuple, qui travaille et qui souffre; je suis socialiste et démocrate de cœur, voilà ma pro- fession de foi. S’il me fallait changer mes principes et mes idées pour conserver mon poste, je donnerais ma ; démission de bon cœur. » La franchise et l’énergie de | son langage entrainèrent les convictions d’une grande partie de l’Assemblée. Néanmoins, il crut devoir se retirer devant un soupçon ; il donna sa démission de représentant et de préfet de police. +
La Commission exécutive avait sacrifié Caussidière. Pour combien de temps, par cet abandon, prolongeaitelle son existence? On fit annoncer par certains journaux sa démission prochaine et son remplacement par Marrast, Sénard et Cavaignac: c’était un ballon d’essai. En même temps, dans une réunion de représentants au Palais-National, (1) Marrast fit décider qu’on ferait une enquête dont le résultat serait le renversement de la Commission exécutive. Pour tirer parti des antipathies
- bien connues de l’Assemblée, on résolut de s’attaquer d’abord à Louis Blanc; la complicité de Ledru-Rollin, et même de Lamartine, dans les événements du 15, paraissait devoir ressortir des débats. Portalis et Landrin dressèrent un réquisitoire contre Louis Blanc. La Commission nommée par l’Assemblée pour examiner cette question conclut, à la majorité de 15 voix contre 3, à l’autorisation des poursuites. Le rapport fut rédigé et lu par Jules Favre, qui avait à se faire pardonner les fameuses circulaires du ministère de l’intérieur. Sans même examiner l’accusation, il demanda un vote de confiance, prétendant qu’on ne pouvait pas même supposer que Portalis et Landrin avaient cédé à une animosité politique. On alla plus loin : le président engagea l’Assemblée à se décider silencieusement et sans discussion, dans le sens des conclusions du rapport. Cela parut trop fort à l’Assemblée elle-même, et la discussion s’engagea. Mathieu (de la Drôme), Larabit, Laurent (de l’Ardèche) et Théodore Bac vinrent tour à tour défendre Louis Blanc. Toutes
- les calomnies du réquisitoire s’évanouirent une à une: ; 4 (1) Le Palais-Royal. — Note des éditeurs.
“a on accusait Louis Blanc d’avoir parlé au Peuple; le Ÿ président lui-même fut forcé d’avouer que c’était d’après son invitation; on prétendait qu’il avait félicité le Peuple | d’avoir reconquis son droit de pétition : Barbès, dans une lettre écrite du donjon de Vincennes, revendiquait pour lui ces paroles ; enfin M. Marrast avait dit que Louis Blanc était allé le 15 à l’Hôtel-de-Ville : sommé de fournir une preuve, il prétendit qu’il n’avait pu retrouver a l’homme de qui il tenait ce fait. QUE
- D’ailleurs Louis Blanc rappelait à l’Assemblée qu’il était dangereux d’entrer dans l’ère des proscriptions, que cette arme se retourne tôt ou tard contre ceux qui l’ont employée. À L’Assemblée n’était pas encore assez sûre de sa force pour m’être pas touchée d’un tel argument; elle repoussa l’autorisation des poursuites, mais seulement à
- une majorité de 32 voix. C’était partie remise. |
Lois contre les attroupements. — Nouvelles élections. — ; Importance donnée à M. Louis Bonaparte par les maladresses de la Commission exécutive. Efforts des Républicains pour empêcher une insurrection.
- — Manœuvres des royalistes pour rendre la lutte inévi- table. — Rôle équivoque de la Commission exécutive. Mauvaise organisation des ateliers nationaux. — Attaques ÿ continuelles de l’Assemblée contre les ouvriers. — La Commission exécutive, par une mesure violente, donne le signal de l’insurrection. Ce vote de l’Assemblée prolongeait l’èxistence de la Commission exécutive, mais chaque jour était un jour | de grâce pour elle; il lui fallait, pour durer, faire sans cesse, à la réaction, des concessions nouvelles. Depuis
- longtemps on avait ôté aux clubs les salles publiques ; L on en avait fermé arbitrairement quelques-uns; les . autres étaient obligés de louer à grands frais des salles … étroites et incommodes. Il en résulta naturellement que
- le Peuple prit l’habitude de se rassembler en plein air
- pour parler des affaires publiques qui sont les siennes. Le Gouvernement fit une loi contre les attroupe-
- ments; cette loi, que M. Armand Marrast fit appliquer
- avant même qu’elle fût votée, était une nouvelle atteinte
._ au droit de réunion, au nom duquel s’était faite la Ré- volution de Février. Elle était d’ailleurs d’une violence qui en rendait la stricte application impossible. Ainsi, elle condamnait à douze ans de prison et à la privation des droits civiques tout citoyen ayant fait partie d’un attroupement armé qui ne s’est pas dissipé à la première sommation. Or, elle considérait comme armé tout attroupement dans lequel se trouvait un seul individu armé. Cette loi draconienne ne suflit pas à la réaction. Il fallut que la Commission exécutive promît de présenter des lois contre la presse. C’est ainsi que la Commission exécutive ne parvenait à se faire tolérer qu’à condition qu’elle s’annulerait devant la réaction. Depuis le 15 mai, celle-ci était toutepuissante. On en eut la preuve à l’occasion des nouvelles élections. Par suite d’un assez grand nombre de nominations multiples, plusieurs départements, notamment celui de la Seine, avaient de nouveaux candidats à élire. Partout les noms les plus hostiles au principe démocratique furent mis en avant par la bourgeoïsieet patronés ouvertement par le Gouvernement. L’auteur de l’embastillement de Paris, des lois de septembre, des massacres de la rue Transnonaiïn, (1) fut élu dans cinq départements. On osa afficher la candidature du prince ; de Joinville. On dit même qu’il vint à Paris terminer | des affaires d’intérêt compromettantes que son père n’avait voulu confier qu’à lui. Mais, une candidature encore plus inattendue absorba l’attention générale; c’était celle d’un autre prétendant, (1) C’est actuellement, élargie et rebâtie, la partie de la rue ; Beaubourg qui va de la rue Michel le Comte à la rue au Maire. Note des éditeurs. 136
le prince Louis Bonaparte. Toutes les ressources de la réclame furent employées pour prôner cette candidature; sept journaux impérialistes fonctionnèrent à la fois. Les royalistes voyaient avec plaisir ces intrigues qui leur préparaient les voies, et une partie du Peuple, accusant la République des fautes de ceux qui l’exploitaient à leur profit, se groupait autour d’un nom qui restera populaire tant que l’éducation morale et politique du Peuple ne sera pas faite. D’ailleurs, des
E sommes considérables, venues, dit-on, d’Angleterre et de Russie, devaient, par ces temps de détresse, assurer le succès de la candidature princière. . Pour combattre toutes les intrigues monarchiques, les républicains n’avaient de ressource que dans une grande unité d’action. Une liste unique, arrêtée par les délégués des clubs et des corporations, fut présentée aux suffrages du Peuple, et, malgré l’opposition violente et les intrigues de la bourgeoisie et du Pouvoir, malgré les fraudes sans nombre des agents des mairies, sur les onze candidats de la liste républicaine, quatre furent élus : Caussidière, Lagrange, Pierre Leroux et
Louis Bonaparte fut élu dans trois départements ; dans une lettre datée de Londres, il déclara que si le Peuple lui imposait des devoirs, il saurait les remplir; cela pouvait aller loin. Mais, eût-il reculé devant une tentative de restauration impériale, comme on savait que l’Assemblée voterait une Constitution monarchique, sa présence était un danger sérieux pour ceux qui aspiraient à la Présidence, parmi lesquels Lamartine et Marrast se trouvaient alors en première ligne. De là la résistance maladroite du Pouvoir à l’élection de Louis
Bonaparte. Le jour où l’Assemblée devait valider cette élection, il y eut un coup de théâtre qui rappela les | beaux jours du Gouvernement provisoire. . Lamartine charmait l’Assemblée par un de ses plus | beaux discours; au dehors la foule inoffensive des | curieux s’étonnait des nombreux bataillons des gardes | nationaux qui gardaient l’Assemblée. Tout à coup Lamartine, qui avait un instant quitté la salle, revient précipitamment; il s’écrie que le sang a coulé pour la première fois (et les massacres de Rouen ?), que des coups de fusils ont été tirés sur le général Clément Thomas, rédacteur du National, aux cris de vive l’empereur. « Cette circonstance, ajoute-t-il, nous fait un devoir de vous présenter un projet que nous avions | signé une heure avant la séance. » Ce projet consistait | à maintenir contre Louis Bonaparte seul la loi de bannissement portée, en 1816, contre sa famille. C’était en faire une victime. Les deux ou trois Bonaparte qui se | trouvaient à l’Assemblée réclament, mais le coup de fusil de Clément Thomas a ému tout le monde; Lamar- . ne profite de l’occasion pour dissiper tous les nuages entre lui et l’Assemblée : « On m”accuse d’avoir con- spiré, dit-il; oui, j’ai conspiré avec Sobrier, avec Blanqui, avec Raspail, avec Cabet! mais comme le paratonnerre ’ conspire avec la foudre! » bon mot que l’Assemblée À applaudit avec frénésie, ce qui ne l’empêcha pas, aus- sitôt l’histoire du coup de fusil tirée au clair, de voter ; l’admission du prince Bonaparte. Mais celui-ci était : trop prudent pour se compromettre avant l’heure; il À
envoya sa démission. L’attention était appelée sur lui; ses adversaires lui avaient fait un piédestal; c’était assez pour le moment.
Les attaques de la Commission exécutive contre Louis Bonaparte attirèrent à celui-ci de nouvelles sympathies dans le Peuple, c’était un prétexte pour faire | éclater le mécontentement général contre le pouvoir. ; . La petite armée, recrutée par les agents du prince, se grossissait d’une foule d’ouvriers sans travail, dont la plupart pourtant étaient sincèrement Républicains; dans des attroupements nombreux qui se formaient chaque soir aux portes Saint-Denis et Saint-Martin, le : cri de vive Barbès! se mêlait au cri de vive Napoléon! C’était à désespérer de l’avenir démocratique de la | France. Le résultat nécessaire de ce malentendu déplorable devait être de tourner quelques républicains contre le Peuple à la première lutte. Aussi le parti démocra- ; tique faisait-il autant d’efforts pour empêcher cette lutte que ses adversaires pour la rendre inévitable. Un banquet des travailleurs à 25 centimes par tête avait été organisé par quelques citoyens pour répondre aux fêtes continuelles que la bourgeoisie offrait à Parmée et à la garde mobile pour les dresser à l’accomplissement de ses projets. Les républicains craignirent que ce banquet ne füt exploité par les ennemis du Peuple dans des vues coupables; les clubs, notamment celui de la Révolution, présidé jadis par Barbès, 1 repoussèrent l’idée de ce banquet et finirent par | l’ajourner indéfiniment. En même temps, les journaux b républicains engageaient chaque jour le Peuple à se 4 défier des excitations perfides de ses ennemis et à déjouer leurs manœuvres à force de calme, de modéraL tion et de patience. É Mais les partis royalistes et aristocratiques redoud | blaient d’activité; ils rappelaient à l’armée qu’elle avait
sa revanche à prendre, qu’il lui fallait laver sa défaite de Février; en même temps, ils exploitaient la misère du Peuple en enrégimentant pour l’émeute des prolé- taires sans travail et sans pain. Il leur importait surtout que l’insurrection se fit au nom de la démocratie, car ils savaient qu’eux seuls devaient profiter de la victoire de l’ordre. Aussi, tandis qu’ils agitaient sourdement le Peuple, ils répétaient tout haut qu’il fallait en finir; leurs journaux étaient chaque jour remplis d’excitations et de menaces. Quoiqu’elle se vantât à tout propos de ce qu’elle appelait sa victoire du 15 mai, la bourgeoisie regrettait de n’en pas être venue aux mains avec le Peuple; les gardes nationaux de la banlieue et de la province se plaignaient d’avoir été dérangés pour | rien, et se promettaient de ne pas revenir à Paris sans brûler des cartouches.
Le pouvoir exécutif se gardait bien de réprimer ces manœuvres, qui lui paraissaient devoir le tirer de sa position fausse et ambiguë. Si le Peuple était vaincu, | le pouvoir vainqueur de l’émeute dominait l’Assemblée | au nom de l’ordre et à titre de libérateur. II lui fallait | donc une émeute; c’est ce qui résulte clairement de la réponse faite par un des membres du pouvoir exécutif | aux délégués de la ville de Nantes, qui lui demandaient | un emprunt pour payer les ouvriers des ateliers nationaux : « Si vous ne pouvez pas en sortir, faites ce que nous allons faire ici, tirez des coups de fusil. » }
Mais, pour atteindre le but qu’elle se proposait, il fallait à la commission exécutive un mouvement partiel et contenu dans de justes limites; une victoire du Peuple eût emporté la commission exécutive elle-même, ; absolument comme en Février l’opposition dynastique ;:
\ avait été balayée par le parti républicain; aussi prenait-elle ses précautions contre le Peuple en rappelant force troupes à Paris. Elle donna les ordres les plus formels au général Cavaignac, ministre de la guerre, pour que la garnison de Paris füt portée à 60,000 hommes. Ces ordres ne furent pas exécutés. Faut-il en accuser exclusivement, comme on l’a fait, l’incapacité du général Cavaignac ? Il est probable que sa désobéissance eut une autre cause, à savoir, le ; misérable point d’honneur du chef militaire. L’armée avait été vaincue par le Peuple en Février, le général ne voulait pas qu’elle essuyât une seconde défaite. . Aussi, tandis que Lamartine ne voulait employer la garde nationale que comme une réserve, Cavaignac voulait l’opposer seule à l’émeute. Si l”émeute triom-
phaiït, il fallait pouvoir dire : l’armée n’a pas donné.
En attendant, le pouvoir exécutif, se croyant obéi, vivait dans la conviction qu’il y avait 60,000 hommes de troupes à Paris. Il crut donc pouvoir impunément irriter le Peuple pour le pousser à l’insurrection ; il avait pour cela un moyen facile, et qui entrait parfaitement dans les vues de l’Assemblée, c’était de s’attaquer aux
L’existence des ateliers nationaux était depuis longtemps un grand embarras pour le pouvoir; on les avait créés dès les premiers jours du Gouvernement provisoire pour neutraliser l’influence de Louis Blanc sur les ouvriers ; on leur avait donné une direction essentiellement hostile à la commission du Luxembourg. En
| haine des principes socialistes, au lieu de faire de cette immense réunion d’hommes une armée industrielle
employée à des travaux utiles et variés, on la condam-
,
nait à une occupation stérile ou à une inaction forcée. Il devint bientôt évident que l’on avait organisé une ; armée pour l’émeute. Le pouvoir exécutif était trop | impopulaire pour faire agir cette armée à son profit ; il | voulut donc la dissoudre. L’Assemblée était plus inquiète encore. Il ne se passait guère de jour sans qu’il vint quelques repré- sentants se lamenter à la tribune sur cette plaie vive | des ateliers nationaux. Par une insigne mauvaise foi on affectait de rendre Louis Blanc et les socialistes en général responsables des vices d’une institution dirigée contre eux. Les récriminations contre les ateliers nationaux dans les journaux royalistes et à la tribune allaient quelquefois jusqu’aux injures ; on reprochait | ÿ aux ouvriers leurs 23 sous par jour, qu’on flétrissait du nom d’aumône. Les ouvriers répondaient publiquement | à ces attaques; faisant allusion à la nullité proverbiale de l’Assemblée, ils disaient souvent que leurs repré- | Ê sentants à 25 francs par jour avaient mauvaise grâce à leur reprocher de ne pas bien gagner leur modique salaire. M. Dupin, notamment, s’attira, par quelques paroles injustes et maladroïtes, une réponse assez dure des ouvriers. Il est certain qu’il y avait des désordres dans la comptabilité des ateliers nationaux, mais la faute en était à ceux qui avaient repoussé toute pensée d’orga- : nisation. On en rendit responsable le directeur Émile Thomas, dont le véritable tort, aux yeux du pouvoir, était d’avoir refusé de se prêter à une dissolution immé- diate des ateliers nationaux. M. Trélat, ministre des travaux publics l’ayant fait venir chez lui, le fit . enlever et transporter à Bordeaux. Ce procédé, digne
; des sultans des Mille et une Nuits, confondit tout le
monde, et irrita profondément les ouvriers. On leur
| donna une nouvelle direction plus conforme aux vues
du pouvoir. Le véritable remède ent été l’organisation
| du travail, mais ni l’Assemblée, ni le pouvoir exécutif
| On savait bien que la dissolution des ateliers nationaux, en condamnant à la fois cent mille hommes à mourir de faim, donnerait le signal d’une guerre civile :
L- mais l’Assemblée l’exigeait: tout ce qu’on pouvait faire, c’était d’y arriver progressivement. On diminua le nombre des inscriptions, et on les rendit plus dificiles ; on substitua le travail à la tâche au travail à la
journée; on chercha surtout à éloigner les ouvriers de Paris. On parla de grands travaux à exécuter en Sologne et sur différents points de la France: mais ceux qui partirent revinrent au bout de quelques jours en se plaignant qu’on les eût trompés et qu’on n’eût cherché qu’à avoir facilement raison d’eux en les dissé- minant. Enfin la commission exécutive se décida à en finir avec les ateliers nationaux. Une note parut dans le Moniteur, ordonnant l’enrôlement militaire forcé, ou l’expulsion des ateliers nationaux de tous les ouvriers célibataires de dix-sept à vingt-cinq ans.
Cette mesure monstrueuse fut le signal de l’insurrection.
Conférence entre Marie et les délégués des ateliers natio-
naux. — Préparatifs de la Commission exécutive. —
Résistance de Cavaignac. — Ressources du pouvoir. : Journée du 23 juin. — Etendue de l’insurrection. — Modé-
ration du Peuple. — Premiers combats à la porte Saint-
Denis, au faubourg Poissonnière, et aux abords de la
Dans la matinée du jeudi 22 juin, les ouvriers des ateliers nationaux se réunirent en bandes de quatre à cinq cents, et parcoururent divers quartiers avec leurs drapeaux et leurs bannières. Les mesures prises contre eux depuis quelques jours par la commission exécutive, les attaques continuelles dont ils étaient l’objet - à l’Assemblée, avaient porté leur exaspération à son comble. Ils accusaient le pouvoir de vouloir se défaire du voisinage des prolétaires affamés enles employant à des travaux malsains, et en les disséminant pour éluder plus facilement les promesses de Février.
“ Une députation de délégués et de chefs de brigades « des ateliers nationaux se réunit devant la grille princi4 pale du palais du Luxembourg, siége de la commission
j exécutive, pour protester contre l’enrôlement forcé des | ouvriers et leur exil dans les départements. Ils obtinrent … avec peine que huit d’entre eux fussent admis en pré- À
sence de la commission exécutive. Ces délégués expo-
sèrent leurs plaintes avec une énergie calme. Ils protes-
F tèrent au nom du droit, au nom des promesses solen- ‘à nelles faites au Peuple le lendemain de sa victoire,
contre ces décrets sauvages qui imposaient aux ouvriers l’exil, l’esclavage ou la famine. Ils demandèrent
l’organisation d’ateliers dans lesquels toutes les profes-
sions seraient exercées, et qui serviraient de refuge aux ouvriers forcés de chômer une partie de l’année. à
M. Marie s’aperçut alors que, malgré tous ses efforts
et ceux de ses collègues, les principes socialistes
avaient pénétré dans les masses, et que le Peuple les « regardait désormais comme le seul remède à l’invasion
de la misère. Aussi se montrat-il inflexible : il répondit
que le gouvernement était décidé à ne pas céder, età
faire exécuter sans retard les décrets. S’apercevant
qu’un des délégués, nommé Pujol, prenait plusieurs fois « la parole, il s’emporta contre lui, et dit aux autres avec
colère : « Pourquoi ne vous expliquez-vous pas vous-
mêmes ? Êtes-vous les esclaves de cet homme? » Telle
est du moins l’explication donnée par M. Marie. Ce qui
est certain, c’est que le mot d’esclaves fut prononcé et
rapporté aux ouvriers, dont il souleva lindignation: .
Voyant qu’il leur fallait, sous peine de mort, subir la
condition des forçats, ils se rappelèrent l’héroïque
devise du Peuple de Lyon : Vivre en travaillant ou
mourir en combattant; et ils parcoururent la ville par
groupes nombreux en criant : « Du pain, du travail ou à
| Paris prit en quelques heures cet aspect d’inquiétude vague qui précède les jours d’émeute. Les partis royalistes, pressentant pour le lendemain la lutte qu’ils pré- leurs agents parcouraient les groupes populaires, excitant par mille récits l’irritation croissante des ouvriers; | des distributions d’argent eurent lieu, et le cri de Vive Napoléon! se mêla sur quelques points aux cris de : A bas Marie! à bas la Commission exécutive! à bas l’Assemblée! Il était difficile de pressentir quel serait le | caractère politique de l’insurrection. Il était possible à ce moment encore de déjouer toutes 4 les manœuvres; la moindre concession faite aux vœux légitimes du Peuple eût prévenu l’effusion du sang; mais, nous l’avons dit, le parti républicain seul redou- : tait l”émeute. On a reproché à la Commission exécutive de n’avoir pas déployé, dès le premier jour, un | appareil militaire imposant. Il est certain qu’on eût | ainsi ajourné l’insurrection, non pas indéfiniment, car les questions sociales ne se résolvent pas avec des baïonnettes, mais assez longtemps du moins pour que l’Assemblée, éclairée par le danger, ne pût refuser, à moins de complicité évidente, de quitter la voie fatale où elle s’était engagée. La Commission exécutive voyait dans une guerre civile sérieuse et prolongée plus de : danger pour elle que d’avantages; une agitation rapidement comprimée lui suffisait; elle ordonna donc au | régiments d’infanterie et un de cavalerie. Cet ordre ne L fut pas exécuté : rien ne fut tenté pour empêcher l’inF surrection de s’organiser et de s’étendre. : Dans la nuit du 22 et dans la matinée du 23, les barri-
. cades s’élevèrent sans résistance dans les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine, et dans tout le Marais. Vers deux heures du matin, Ledru-Rollin demanda à Cavaignac combien il y avait de troupes dans Paris; le général répondit qu’il ne le savait pas. Effrayé de cette réponse, Ledru-Rollin prit sur lui d’adresser des demandes de troupes aux préfets des départements voisins, et même à Cherbourg et à Brest. La Commission exécutive voulait qu’on attaquât chaque barricade aussitôt qu’elle serait élevée ou seulement commencée, mais Cavaignac exigea que l’armée fût tout entière sous sa main, qu’elle fût massée et lancée ensuite sur les points attaqués. L’honneur de l’armée, disait-il, exige que je persiste dans mon système : si une de mes compagnies était désarmée, je me brüûülerais la cervelle; que la garde nationale attaque les barricades. Si elle est battue, j’aime mieux me retirer dans la plaine SaintDenis, et y livrer bataïlle à l”émeute. Cavaignac voulait une victoire. La Commission s’aperçut trop tard qu’elle s’était donné un maître, et céda. Cavaignac fut investi du commandement de toutes les troupes, garde nationale, garde mobile, armée. Dès le matin, le rappel fut battu; mais les gardes ; nationaux si prompts à se lever aux moindres bruits de complots imaginaires se réunirent cette fois en petit { nombre, et même ceux qui appartenaient à la classe ouvrière ne prenaient les armes que pour passer dans à les rangs du Peuple, et construisaient eux-mêmes des barricades. Ledru-Rollin avait demandé qu’on envoyât } chercher des pièces de canon à Vincennes, mais le À canon n’arriva que onze heures après. Des officiers supérieurs de la garde nationale vinrent au Luxembourg
prévenir qu’on faisait des barricades et demander des troupes pour les enlever. On leur répondit : laissez faire, avec une colonne on enlèvera ça. — La Commission exécutive n’était plus rien et Cavaignac ne jugeait pas les choses assez avancées pour qu’une victoire de l’armée servit ses projets. En attendant qu’il se décidât à agir, on ne pouvait à opposer au Peuple, outre le petit nombre de gardes _ nationaux dont on disposait, que la garde républicaine et la garde mobile. Depuis la démission de Caussidière, la garde républicaine avait été bien dénaturée : les Montagnards en avaient été généralement exclus; on avait changé les neuf dixièmes des officiers. Telle qu’elle était, cependant, elle offrait peu de garantie au pouvoir. On ne parvint à la faire agir qu’en lui faisant croire que l’insurrection était dirigée contre la République; malgré cette précaution, un grand nombre de soldats et d’officiers de cette garde firent cause commune avec le Peuple. A part quelques tristes exceptions, elle joua pendant ces journées un noble rôle : elle arrêta sur plusieurs points les fureurs de la garde nationale et de la garde mobile contre les prisonniers. Quant à la garde mobile, elle était composée d’élé- ments fort hétérogènes ; elle contenait un certain nombre de jeunes gens qui avaient fait leurs premières armes avec le Peuple en Février; aussi en revit-on beaucoup avec le Peuple sur les barricades de Juin. : Mais aucune précaution n’ayant été prise lors du recrutement de la garde mobile ni depuis, cette population ; sans aveu, qui pullule dans les grandes villes, n’avait pas eu de peine à s’y introduire. Après Février, tandis que les ouvriers laborieux attendaient patiemment la
reprise du travail, les autres avaient accepté avec joie une vie oisive et facile avec une solde de trente sous par jour. Cette solde, qui explique, suivant le préfet de police Ducoux, le débordement de la prostitution à Paris, devait faire des gardes mobiles les prétoriens du pouvoir. Cependant, comme on craignait que ces jeunes : gens n’eussent pas encore oublié leur origine et leurs | souvenirs, toutes les fois qu’on employait la garde | mobile, on avait soin de l’exposer à l’improviste au feu | des insurgés pour l’engager irrévocablement. D’ailleurs, d’abondantes distributions de vin et de liqueurs faites dans toutes les casernes expliquent, sans l’excuser, _ l’effrayant acharnement que la garde mobile montra dès le premier jour.
Jusqu’à midi, l’insurrection fut seule maîtresse; grâce | aux barricades qui s’étaient élevées avec une incroyable rapidité, elle s’étendait sur toute la partie orientale de Paris, occupant, sur la rive droite, le faubourg Saint- | Antoine et le faubourg du Temple; sur la rive gauche, le faubourg Saint-Jacques. D’ailleurs, aucune violence ne fut commise par le Peuple dans les quartiers où il était le maître; à la barrière Saint-Antoine, l’octroi fut | protégé par les insurgés, et personne dans les barricades ne voulut s’affranchir de l’impôt. A la barricade | de la rue Culture-Sainte-Catherine, un insurgé ivre ; s’étant mis à crier : Incendions! fut conduit par ses | camarades à un poste de pompiers. Dans la rue SaintMartin, une seule boutique resta ouverte, celle d’un | bijoutier, dont l’étalage était aussi complet que s’il eût ; régné le plus grand calme, tandis qu’à quelque distance À de là le Peuple cherchait à enfoncer la boutique d’un | marchand de fer. Ce contraste est significatif. Sur
- quelques-unes des boutiques fermées, le Peuple avait
É écrit : Respect aux propriétés; mort aux voleurs! On
| lisait encore plusieurs de ces inscriptions sur les ruines
| du faubourg Saint-Antoine après l’insurrection. Les | drapeaux qui flottaient sur un grand nombre de barri-
il cades étaient les drapeaux tricolores des ateliers nationaux ; sur la plupart d’entre eux on lisait : Du travail et du pain! Tout cela n’empêcha pas la réaction, ses
| représentants et ses journaux de traiter les insurgés de
pillards, d’assassins et d’incendiaires.
Le combat entre le Peuple et la garde nationale commença à la Porte Saint-Denis. Le Peuple s’y était fortifié et avait élevé des barricades sur le boulevard; des femmes et des enfants se battaient dans les rangs du Peuple; deux de ces femmes tombèrent sous les balles des gardes nationaux, qui tirèrent les premiers avant de faire les sommations; le Peuple riposta quelques minutes après, et les gardes nationaux se débandèrent. Mais bientôt ils reçurent du renfort, et | parvinrent à s’emparer de la barricade; un seul de ceux qui la défendaient était encore vivant.
Quelque temps après, le 11° léger et deux bataillons de garde mobile arrivent sur le théâtre de la lutte avec deux pièces d’artillerie. Ces forces étaient commandées par le général Lamoricière, chargé par Cavaignac de l’attaque du faubourg du Temple. Cavaignac se montra pendant quelque temps dans ce quartier. Les jours suivants, il ne parut pas sur le théâtre du
L combat. A ce moment, l’action s’était reportée du côté
- du faubourg Poissonnière. Le général Lebreton était chargé de la défense de ce quartier. C’est alors qu’eut lieu le combat le plus meurtrier de la journée, à
l’attaque de la barricade de la place Lafayette. (1) La garde mobile et le 5° léger finirent par s’en em- …
Dans le même quartier, il s’était formé quatre barricades au point de jonction de la rue de Chabrol (2) et du faubourg Saint-Denis. Un officier de la garde nationale du quartier parvint à retarder la lutte en obtenant l’éloignement d’une colonne de gardes mobiles. Mais au bout de peu de temps des troupes débouchèrent par toutes les rues et les insurgés envoyèrent un parlementaire. On leur permit de se retirer avec leurs armes et on leur donna un capitaine de la ligne pour les con-
Tous les insurgés sortirent, excepté un vieux trompette de la garde impériale, aujourd’hui transporté, qui disait qu’il voulait mourir pour son empereur. Mais, à peine les barricades furent-elles abandonnées, que, . malgré la capitulation, une décharge de mitraille | accueillit les fugitifs et le capitaine de ligne quiles accompagnait. Les prisonniers furent conduits à SaintLazare dans une salle encore tachée du sang d’un autre prisonnier qu’un officier de la garde nationale venait de tuer d’un coup d’épée. Au bout de quelquetemps ils
(1) En face l’église Saint Vincent de Paul qui avait été ouverte au culte en 1844. La rue La Fayette ne descendaïit pas alors dans Paris ! plus loin que le faubourg Poissonnière : c’était une rue de quartier | et non une grande artère. — Note des éditeurs.
(2) C’était alors et uniquement la rue actuelle de Strasbourg, sans la gare de l’Est, ni l’énorme ouverture du boulevard de Stras- | bourg. Elle allait du faubourg Saint-Martin au faubourg SaintDenis, qu’elle rejoignait au point où celui-ci est aujourd’hui tra- versé par la trouée du boulevard Magenta. — Note des éditeurs.
; Dans la cité, sur le parvis Notre-Dame, (1)un combat de trois heures s’engagea entre le Peuple et la troupe
aidée de la garde mobile, dont une partie, dit-on, passa du côté des insurgés. Le général Bedeau fut blessé à | la jambe; enfin, malgré l’intrépide résistance du Peuple, ; les quatre grandes barricades du parvis Notre-Dame
- furent enlevées au milieu d’une véritable boucherie. ÿ Sur la rive gauche de la Seine le combat avait commencé dans l’après-midi entre le Peuple et la garde nationale. Le maire du 12° arrondissement (2) était venu parlementer avec ceux qui construisaient des barri-
cades. Ses efforts pacifiques pour arrêter l’effusion du ; sang, furent considérés comme une trahison par le ; parti réactionnaire et par ses conseils de guerre.
Arago parlementa également sur la place du Pan-
« On nous a déjà tant promis, disaient les ouvriers, et on nous a si mal tenu parole que nous ne nous payons plus de mots; il nous faut des actes. »
Poussé par les arguments des ouvriers, Arago finit par dire qu’il n’a pas à répondre à des hommes qui
étaient sur les barricades.
« Nous en élevions ensemble en 1832, lui réponditon. Vous ne vous souvenez donc plus du cloître Saini-
La rue Saint-Jacques (3) et toutes les rues avoisinantes : () Alors très resserré entre l’ancien Hôtel-Dieu, du côté de la ; Seine, et un quartier très dense à petites rues étroites qui couvrait | l’emplacement actuel du nouvel Hôtel-Dieu et de la caserne de la Cité. — Note des éditeurs. | (2) Aujourd’hui quartiers des cinquième, quatorzième et treizième. | (3) La partie basse qui subsiste encore entre la Seine et le boulevard Saint-Germain, et celle qui va de la rue Soufflot à la rue
étaient barricadées dans toute leur étendue, ainsi que
; la rue de la Harpe, (x) jusqu’au pont Saint-Michel;
presque toutes les barricades étaient gardées par des ]
gardes nationaux ralliés au Peuple ; ceux qui défendaient
la cause du pouvoir étaient en petit nombre. Les barri-
cades de la place Cambrai (2) et de la rue des Mathu- |
rins (3) ne purent être enlevées qu’à l’aide des canons
que M. Arago avait fait avancer. Au moment où la
barricade des Mathurins allait céder, la plupart de ceux
qui la défendaient se sauvèrent; un ouvrier prit les fusils .
et les brisa; un Espagnol, qui commandait cette barri-
cade, refusa de suivre ses compagnons et resta seul |
j devant les assaillants. Lorsqu’il se vit entouré, il tira |
un dernier coup de fusil, refusa obstinément de se
rendre et tomba percé de coups.
La lutte continua dans le bas des rues Saint-Jacques et
J de la Harpe, aux environs de la rue Saint-Séverin. (4) ;
Gay-Lussac, donnent l’idée de ce que la rue Saint-Jacques était
alors dans toute sa longueur; aucune des rues qui la traversaient
n’était plus large qu’elle. Supprimer avant tout par la pensée le |
boulevard Saint-Germain, la rue des Écoles et la partie de la rue
Soufflot qui va actuellement de la rue Saint-Jacques au boulevard ’
Saint-Michel. — Notes des éditeurs. {
(1) Se la représenter, d’après ce qui en subsiste, comme arrivant
de travers à un pont Saint-Michel étroit, en face d’une Cité bondée :
de maisons, — d’autre part, remontant, un peu sinueuse et très
étroite, le parcours actuel du boulevard Saint-Michel jusqu’au carrefour de la rue Monsieur-le-Prince, sans arriver jusqu’aux jardins du
Luxembourg, que masquait un pâté de maisons. — Note des éditeurs.
@) L’emplacement en est couvert aujourd’hui par le petit square
qui suit la façade du Collège de France. Il y avait tout un quartier |
sur le sol de la rue des Écoles. — Nofe des éditeurs.
G) C’était, étroite et vieille, la rue Du Sommerard actuelle. — Note
des éditeurs.
(4) Ici la physionomie du quartier n’a pas changé, ou presque,
depuis 1848. Il faut l’étendre par la pensée à tous les quartiers
avoisinants de la rive gauche, où il n’existait alors aucune grande
artère ouvrant des vues étendues. — Note des éditeurs.
; Le chef du 4° bataillon de la 11° légion de la garde nationale y fut tué au moment où il attaquait une barricade, et non pas en voulant parlementer, comme on l’a dit dans les premiers jours. La barricade la mieux défendue dans ce quartier s’élevait à l’extrémité de la
} rue Saint-Jacques, (1) devant le pont. Un détachement de gardes républicains et de gardes nationaux de la 9° légion, après avoir traversé les deux barricades de
| la Cité et fraternisé avec ceux qui les gardaient,
#4 engagea un feu long et meurtrier avec les insurgés retranchés de l’autre côté du pont. Un orage qui éclata en ce moment n’arrêta pas la lutte. Enfin des explications eurent lieu, et quelque temps après des soldats et des officiers de la garde républicaine aidaient le Peuple à renforcer sa barricade, qui fut peu de temps après attaquée par le canon. Deux batteries d’artillerie s’établirent dans les bâtiments de l’Hôtel-Dieu, sans respect pour les malades qui l’occupaient, et firent feu de là sur le Peuple. Après trois quarts-d’heure de combat la barricade fut prise.
Les insurgés cherchèrent un refuge dans un magasin de nouveautés, à l’enseigne des Deux-Pierrots; les uns se cachèrent sous les comptoirs, dans les angles obscurs des murailles et sous les meubles qui garnissaient les appartements ; d’autres tentèrent de s’évader par les toits, où les balles des assaillants les atteignirent.
(1) I y a ici une légère erreur : ce qu’on croit d’ordinaire la partie inférieure de la rue Saint-Jacques, s’appelle en réalité, à partir de la rue Galande et de la rue Saint-Séverin, rue du PetitPont; elle aboutit à une petite place, qui porte le même nom et qui
| occupe en partie depuis 1783 l’emplacement du Petit-Châtelet. C’est sur cette place qu’était situé, face à la Seine, le magasin des DeuxPierrots, dont il est question plus bas. — Note des éditeurs.
De ce nombre était Belval, le commandant de la barricade, homme d’un courage et d’un sang-froid remarquables, qui avait proposé à ses compagnons de se barricader dans la maison, de détruire l’escalier et d’écraser à coups de pavés tous ceux qui tenteraient de s’y introduire. Ce conseil fut repoussé: on espéra que î les vainqueurs feraient grâce à leurs ennemis désarmés. Bientôt cependant les magasins sont envahis; les baïonnettes des mobiles fouillent toutes les retraites et frappent au hasard sur les corps entassés dans l’ombre.
Des cris déchirants montent aux étages supérieurs et annoncent à ceux qui s’y étaient réfugiés le sort qui les attend. Le même massacre se renouvelle à tous les
étages. De tous les citoyens qui défendaient cette bar- | ricade, un seul, blotti dans une chambre, entre un meuble et la muraille, échappa miraculeusement à la
n Journée du 24 juin. — Proclamation de l’état de siége et de $ la dictature militaire. — Suppression des journaux.
Caractère politique de l’insurrection. — Modération des
À nement de leurs adversaires.
Attaque et prise du Panthéon. — Prisonniers fusillés au Luxembourg, etc. — Prise de la place Maubert. — Prisonniers fusillés à l’Hôtel de Cluny, etc.
Quelles mesures prenait cependant l’Assemblée nationale pour arrêter la guerre civile? Un représentant, nommé Falloux, proposa de dissoudre, sous trois jours, les ateliers nationaux; c’eût été pousser cent mille hommes dans l’insurrection ; un autre, Dégousée, proposa d’arrêter, la nuit même, les rédacteurs des journaux démocratiques. L’Assemblée accueillit cette proposition par un tonnerre d’applaudissements : mais :
| quand Considérant demanda que l’Assemblée fit une démarche collective pour rétablir la paix, un tumulte | épouvantable couvrit sa voix ; quand Caussidière demanda qu’une proclamation fût adressée au Peuple | pour empêcher Paris de s’égorger pendant la nuit, l’As-
rendirent isolément sur le théâtre de la lutte, soit pour se mettre en tête des bataillons de la garde nationale, soit dans un but de conciliation. Trois d’entre eux furent blessés : Clément Thomas, Bixio, et Dornès qui mourut au bout de quelques jours.
Deux membres de la Commission exécutive marchè- rent aussi à la tête des troupes : Arago, qui canonna le quartier Saint-Jacques, et Lamartine, qui attaqua une barricade au quartier du Temple. Sans doute, ils
| virent écrit sur les drapeaux du Peuple: Du travail et du pain! mais ils ne reculèrent pas. Quant aux actes collectifs de la Commission exécutive, depuis qu’elle avait livré tout pouvoir effectif à Cavaignac, ils devaient
4 se borner à des proclamations ; on en publia une qui démentait l’article du Moniteur sur les enrôlements forcés et qui affirmait aux ouvriers que l’Assemblée n’avait pas cessé un seul jour de s’occuper d’eux.
Pour Cavaignac, il ne se contentait pas du pouvoir que la Commission exécutive lui avait confié, il voulait une dictature complète et ratifiée par l’Assemblée. Le parti du National, sachant bien qu’il régnerait sous le nom de Cavaignac, exploita habilement les terreurs de l’Assemblée; on fit un tableau très sombre des dangers de Paris ; aussitôt, Pascal Duprat propose de mettre Paris en état de siége, et de déposer tous les pouvoirs entre les mains de Cavaignac. L’Assemblée hésitait ; Bastide voit le danger d’une discussion : « Citoyens, dit-il, je vous supplie de cesser toute discussion et de prendre une mesure énergique ; dans une heure l”Hôtelde-Ville sera pris. » L’Assemblée proclame la dictature militaire. Pascal Duprat fut récompensé du rôle qu’il avait joué par une ambassade à Vienne.
Jules Favre voulait ajouter à la proclamation de l’état de siége celle de la déchéance de la Commission exécutive. Celle-ci prévint le vote en envoyant immé- diatement sa démission, dont la lecture fut à peine écoutée au milieu du dédain de l’Assemblée.
Le: premier acte du pouvoir nouveau fut la suppression, sans jugement, des principaux journaux républicains ; on y ajouta celle de quelques journaux royalistes qui voulaient conclure trop vite ; les amis impa-
‘ tients furent traités comme les ennemis. On eût pu amener cette suppression sans proclamer l’état de siége: il suffisait de rétablir les lois de la monarchie sur le _ cautionnement. Mais cette mesure n’eût pas atteint un journal dont on voulait avant tout se défaire, la Presse, lancienne rivale du National, qui avait eu le tort impardonnable de dénoncer, jour par jour, les manœuvres de la République modérée, et de prédire le règne du sabre. La suppression de la Presse était le résultat d’une rancune de boutique ; on alla plus loin : le rédacteur en chef, Émile de Girardin, fut saisi sans jugement, emprisonné et mis au secret. On ajouta ainsi la violation de la liberté individuelle à la violation de la plus respectable de toutes les propriétés, celle qui est le fruit de l’intelligence et du travail. Cette suppression de quinze journaux ruinait en un jour trois mille travailleurs. Bien que l’état de siége n’eût pas d’autre signification légale que de soumettre les autorités civiles aux auto- | rités militaires, sous l’empire des lois existantes, on 3 affecta d’en tirer une conséquence monstrueuse, la suspension de toutes les lois. On avait commencé par £ violer la liberté individuelle et la propriété, il fallait 4
aller plus loin : il fallait légitimer ces massacres, qui s’accomplissaient déjà sur tous les points de la ville; partout, les agents de la réaction allaient répétant aux troupes que l’assassinat des prisonniers était la loi de
. l’état de siége.
Le caractère politique de l’insurrection, indécis le premier jour, se dessinait de plus en plus. Les agents royalistes provocateurs étaient rentrés dans les rangs de la garde nationale aussitôt la bataille engagée, et combattaient la République au nom de l’ordre. Les malheureux, dont ils avaient exploité la misère, ne formaient qu’une imperceptible minorité dans la masse des combattants. Le cri des ouvriers était : Vive la République démocratique et sociale ! Ces mots,inscrits sur tous leurs drapeaux, étaient prononcés pour la première fois par le Peuple, qui baptisa ce jour-là sa République du plus pur de son sang.
Cependant, il faut l’avouer, un tiers environ de l’armée insurrectionnelle était composée de bonapartistes; la souillure de cette alliance explique la défaite de l’insurrection au point de vue de la moralité de l’histoire.
Les chefs de la démocratie n’étaient pour rien dans l’insurrection ; les plus habiles et les plus énergiques étaient à Vincennes, les autres manquèrent d’audace et de foi; de là, dans le parti du Peuple, cette absence d’unité, de plan, d’ensemble, qui rendit possible la | victoire de ses adversaires. Les ouvriers restaient sur la défensive; ils se contentaient de garder leurs barricades sans chercher à s’emparer d’aucun point impor- : tant. L’Assemblée nationale n’était pas défendue. L’Hôtel-de-Ville, placé au point de jonction des fau- à
| bourgs insurgés, n’eût pas résisté à leurs forces combinées. On ne songea pas même à l’attaquer.
Cavaignac avait fait signifier aux ouvriers qu’il ne leur donnait qu’une heure pour se rendre. Ils répondirent qu’ils aimaient mieux mourir en combattant que de mourir de faim. Ils avaient amené leurs femmes et leurs enfants sur les barricades : « Puisque nous ne pouvons plus les nourrir, disaient-ils, il vaut mieux qu’ils meurent avec nous. » Au milieu de ce sombre
Peuple. Dans plusieurs quartiers, quelques ouvriers proposaient de porter des pavés dans les maisons pour
. écraser les troupes à leur passage; les autres s’y opposèrent pour ne pas compromettre la vie et la propriété des habitants. Partout les prisonniers faits par le Peuple étaient traités avec humanité; les insurgés ne se contentaient pas de leur rendre la liberté: ils leur faisaient souvent revêtir des blouses par dessus leur uniforme | pour leur éviter tout danger en traversant les autres barricades. Ils rendirent ce service, notamment à un garde mobile au faubourg du Temple; à six mobiles, dont l’un était officier, au pont d’Austerlitz; à un garde national, rue du Perche, etc. Souvent ils les recondui-
saient eux-mêmes à travers les barricades. Tout cela n’empêchait pas les journaux royalistes et | les agents du pouvoir de répandre partout les plus | odieuses calomnies sur la conduite des ouvriers. On disait qu’ils avaient pendu des ofliciers par les pieds à dans le Panthéon, scié la tête à des gardes mobiles, | coupé les pieds à des dragons. Toutes ces atroces et 3 niaises imputations se sont évanouies depuis devant | la publicité des conseils de guerre; mais pendant la
bataille, elles produisaient leur effet. C’est à de tels ‘ é moyens qu’on avait recours pour augmenter l’exaspé- ration des troupes. Aussi, dans les quartiers insurgés, la garde nationale et la troupe tiraient sur toutes les fenêtres, même lorsqu’elles étaient fermées. On ne saurait compter le nombre des victimes de cette tactique, dont l’exemple avait été donné par Thiers et Bugeaud, lors des massacres de la rue Transnonain. Chaque fois qu’ils avaient pris une barricade, les / soldats et les gardes nationaux se répandaïent dans les maisons voisines et y opéraient des arrestations nombreuses. La plupart de ceux qu’on arrêtait étaient des citoyens paisibles, qui n’avaient pris aucune part à la lutte. Comme ils ignoraient le sort réservé aux prisonniers, ils se rendaient sans résistance. Dès le premier jour, non seulement toutes les prisons étaient encombrées, mais on avait entassé des prisonniers dans les cours de tous les monuments publics. L’insurrection s’était concentrée pendant la nuit dans le quartier Saint-Jacques, dans la Cité, dans les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Denis et dans le quartier du Temple. Le tocsin sonnaïit dans plusieurs églises. Depuis le lever du soleil on entendit sans interruption | le bruit du canon et de la fusillade. Le Peuple s’était | retranché dans le Panthéon et en avait fait son quartier- | général sur la rive gauche. Ce point fut le théâtre d’un combat acharné ; le général Damesme y fut blessé et | mourut quelques jours après. Le canon brisa les portes ; du Panthéon et renversa une statue colossale qui se trouvait à l’extrémité du monument. Pendant le combat, des gardes mobiles qui avaient occupé l’école de droit,
à en sortirent tout à coup la crosse en l’air; puis, au . moment où les insurgés s’apprêtaient à les recevoir i dans leurs rangs, ils croisèrent la baïonnette et firent feu. Une horrible mêlée s’ensuivit. Dans un autre moment, les insurgés s’étaient emparés de l’école de | droit et avaient conduit au poste des pompiers de la rue Clovis un des leurs qui avait pris une robe de pro- | fesseur. Ils s’emparèrent aussi du collège Henri IV, et, ê manquant de vivres, refusèrent de toucher aux provisions de la maison et de manger, comme ils disaient,
« le pain de ces enfants. » Rue Neuve-Sainte-Geneviève, (1) les ouvriers s’étant : emparés de la caserne, partagèrent avec les mobiles malades le peu de vivres qu’ils s’étaient procurés en mettant leurs habits en gage. Quelque temps après, la caserne fut reprise par la mobile ; les ouvriers blessés . qui s’y trouvaient furent dirigés sur le Val-de-Grâce et la Pitié. Dans le trajet, on les achevaït à coups de sabre. Un chirurgien de la ligne, aujourd’hui en Afrique, faillit être fusillé pour s’être opposé à ces actes de
Les prisonniers faits par le Peuple étaient, au contraire, bien traités ; on cite notamment un officier d’étatmajor de la garde nationale, qui, ayant été pris le vendredi dans la rue Saint-Jacques, fut reconduit par un chef de barricade jusqu’au quartier-général du général Damesme ; quelque temps après, la barricade
A fut prise ; le chef de barricade fut fait prisonnier deux | jours après, et assassiné rue Racine.
(1) Aujourd’hui rue Tournefort. J’ignore où se trouvait la caserne
3 dont il est question ici. — Note des éditeurs.
Enfin, malgré la résistance désespérée du Peuple, le Panthéon fut pris, et tout le quartier occupé par les troupes. Un grand nombre de prisonniers furent fusillés sur le théâtre même du combat. Quelques-uns s’étaient réfugiés dans une maison: on perça un étudiant de coups de baïonnettes pendant une demi-heure pour l’obliger à indiquer leur retraite, après quoi on l’acheva. Sur la place de l’Estrapade, un prisonnier fut assommé à coups de crosses de fusil. D’autres furent fusillés sur la même place, et leurs femmes, témoins de leur mort, ) suivirent les colonnes de troupes jusqu’à la barrière de Fontainebleau, (x) où leurs récits causèrent la mort du général Bréa. On fusilla aussi place Saint-Michel. (2) Un grand nombre de prisonniers furent conduits au Luxembourg, et fusillés par la garde nationale. Un de ces prisonniers s’étant renversé à terre au moment de la décharge, échappa à la mort ; et, quoiqu’il eût le bras à moitié coupé, il recueillit ses forces et s’enfuit. On ne le reprit que rue de la Harpe : il fut conduit à la caserne de Tournon. Il est aujourd’hui transporté. | Trente-neuf furent fusillés sur l’emplacement de la j prison politique qu’on venait de démolir rue de Vaugirard. (3) Parmi ces derniers, se trouvait, dit-on, un agent légitimiste, le comte de Narbonne, qu’on avait pris au moment où il distribuait de l’argent aux insurgés. Sa famille a démenti le bruit de sa mort, mais divers journaux l’ont confirmé. On enferma un grand nombre de (1) C’est la place d’Italie actuelle. — Note des éditeurs. (2) Toute petite, à la place où la rue Monsieur-le-Prince rejoint actuellement le boulevard Saint-Michel. — Note des éditeurs. (3) A la place où se trouve aujourd’hui le Musée et la partie du jardin du Luxembourg, qui fait angle entre la rue de Vaugirard et la rue du Luxembourg. — Note des éditeurs.
prisonniers à la caserne de Tournon, occupée par la garde républicaine; de temps en temps des gardes nationaux venaient chercher quelques-uns de ces prisonniers pour les conduire au Luxembourg, et une décharge suivait régulièrement chaque départ. Les prisonniers se cachaient sous les tables de la caserne et dans les coins obscurs pour ne pas partir. Une lutte faillit s’engager dans la cour entre les gardes nationaux, qui voulaient emmener les prisonniers, et les gardes républicains, qui refusaient de les livrer. Les gardes nationaux essayèrent d’obtenir un ordre pour déplacer les gardes républicains, mais ce fut en vain.
Pendant plus de quinze jeurs après ces exécutions, le jardin du Luxembourg fut fermé au public; il fallait bien attendre qu’une pluie d’orage vint laver les mares de sang : quelques arbres portèrent longtemps la trace des balles.
Le bas du faubourg Saint-Marceau (1) était encore occupé par le Peuple. D’énormes barricades s’élevaient dans toutes les rues avoisinant la place Maubert. (2) A la barricade de la rue des Noyers, (3) quinze gardes mobiles combattaient dans les rangs du Peuple; toutes
(1) Quartier des Gobelins. L’étroite rue Mouffetard s’allongeait alors vers la barrière de Fontainebleau, sur l’emplacement de Yavenue des Gobelins, comme l’étroite rue de la Harpe montait à la place Saint-Michel, sur l’emplacement du boulevard Saint-Michel.
(2) Elle était alors séparée du marché des Carmes par un pâté de maisons qu’on a détruit pour la percée du boulevard Saint-Germain. Ce n’était qu’un élargissement sans forme régulière de la rue du Haut-Pavé par laquelle elle aboutissait au quai. La rue MaîtreAlbert donne une idée de tout ce qui aboutissait alors à cette place.
(3) Il n’en reste plus qu’un côté qui appartient au côté impair du boulevard Saint-Germain et se trouve en contre-bas depuis la place Maubert jusqu’à la rue Thénard. Elle rejoignait alors la rue de Bièvre, au point où celle-ci est coupée maintenant par le boulevard Saint-Germain. — Notes des éditeurs.
les fois qu’un soldat était blessé, les insurgés cessaient le feu jusqu’à ce qu’on l’eût relevé. Au contraire, un insurgé ayant été blessé, ceux qui voulurent le ramasser furent assaillis de balles. La barricade fut bientôt prise entre deux feux ; ceux qui la défendaient se sauvèrent de tous côtés, mais tous ceux qui furent pris furent fusillés sur l’heure. Quelques-uns furent sauvés par les habitants du quartier.
Enfin la place Maubert fut perdue après un combat de plusieurs heures. Le pavé fut littéralement couvert de sang. Puis les troupes se répandirent dans les maisons, et à côté du massacre il y eut le pillage. Le marché des Carmes, dans lequel les insurgés n’avaient commis aucun dégât pendant qu’ils l’occupaient, fut pillé en un instant par les gardes mobiles ; sur la place Maubert et sur le quai où se trouve le mail, il y eut, diton, des femmes violées sur le cadavre de leurs maris. Quelques temps avant la bataille, six mobiles faits prisonniers par le Peuple, avaient été parfaitement traités : on leur avait donné à dîner. Un capitaine de la garde nationale fait prisonnier place Maubert fut également renvoyé à son bataillon. Les vainqueurs agirent tout autrement à l’égard de leurs prisonniers. La plupart des ouvriers pris à la barricade de la rue des Noyers et aux autres barricades de la rue SaintJacques, furent conduits au poste de la rue des Mathurins, hôtel de Cluny, et fusillés. L’un d’eux reçut une première décharge de six coups de feu sur la petite : place du cloître Saint-Benoît. (1) Les chairs de ses bras (1) A l’endroit où la rue des Écoles, devant la nouvelle Sorbonne, est rencontrée par la rue de Cluny. Ici aussi, en 1848, fouillis de petites rues, de passages, de petites places. — Note des éditeurs.
volaient en lambeaux, mais il resta debout et attendit. Une seconde décharge suivit la première ; il roula quelques pas, puis se releva en criant : je ne suis pas mort; allez ! Un dernier coup de fusil lui fit sauter la cervelle. Parmi les autres prisonniers fusillés devant l’hôtel de Cluny, il y avait un vieillard blessé qui demandait grâce ; un sergent de ligne voulut le sauver, et fut tué avec lui. Il y avait aussi un enfant de douze ans qui mettait ses mains devant sa figure en criant : oh! ne me tuez pas, ne me tuez pas ! Une balle l’étendit mort avant qu’il eût achevé. Une des salles de l’hôtel de Cluny avait été transfor-
- mée en ambulance ; un jeune médecin pansait des blessés appartenant au Peuple, lorsque des gardes mobiles se précipitèrent sur eux et les réclamèrent à grands cris pour les fusiller. Les énergiques réclamations du médecin furent inutiles ; on le menaça de le fusiller luimême, et il dut se retirer sans avoir pu sauver ces malheureux. Les cadavres furent étendus sous les arceaux de l’hôtel de Cluny. En présence de ces actes commis au grand jour et devant témoins, on frémit en pensant à ceux qui durent être ensevelis dans l’ombre des vastes caveaux des Thermes de Julien.
- Proclamations promettant l’amnistie. — Massacres des prisonniers rendus sur ces promesses. Journée du 25. — Le général Bréa à la barrière Fontainebleau. — Irritation des insurgés à la nouvelle des massacres du Panthéon. — Mort de Bréa. Assassinat de deux parlementaires du Peuple pendant une trève. — Divers représentants se rendent dans les quar- ‘ tiers des insurgés.
- Attaque du Marais et du faubourg du Temple. — Mas- | sacres pendant et après la victoire. — Fusillades en masse dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville. Les ouvriers étaient avertis du sort qui les attendait;
- des placards étaient jetés derrière les barricades ; ils à portaient: Défendez-vous, vous seriez massacrés. Le …_ gouvernement eut connaissance de ce fait, qui devait …. redoubler le courage des insurgés. Aussitôt des procla_ mations leur furent adressées par le général Cavai- | “ gnac: QOuvriers, leur disa t-on, on vous dit que de » … cruelles vengeances vous attendent; ce sont vos enneLA mis, les nôtres, qui parlent ainsi. On vous dit que … vous serez sacrifiés de sang-froid ; venez à nous, venez A comme des frères repentants et soumis à la loi, et les
bras de la République sont tout prêts à vous rece- * Lorsque cette proclamation fut connue des ouvriers,
un grand nombre d’entre eux se rendirent prisonniers.
Alors, les uns furent fusillés sur place, les autres con « duits à l’Hôtel-de-Ville et sur quelques autres points, qui servaient plus spécialement d’abattoirs. Surle pont
d’Arcole, (1) les prisonniers tombaïent sous les feux
croisés des gardes mobiles, placés sur les deux quais.
Quelques mobiles furent atteints par les balles de leurs camarades. Sur le pont Louis-Philippe, (2) plus de qua- À
rante furent jetés à l’eau. On en amenaiït d’autres sur le
quai de l”Hôtel-de-Ville, on les précipitait dans l’eau,
où les balles les atteignaient. Le plus souvent ils tom-
baïent sur la berge, et d’autres mobiles, placés à cet
endroit, les achevaient à coups de fusil.
Un de ces hommes, d’une vigueur remarquable,
avait saisi ceux qui voulaient le faire tomber; on ne put lui faire lâcher prise, on le conduisit sur la berge,
et on parvint à le renverser: un garde mobile lui | enfonça sa baïonnette dans la nuque : aux hurlements qu’il poussa tous ceux qui se trouvaient en haut sur |
le quai crièrent : Grâce ! grâce ! alors vingt-sept gardes
mobiles lui déchargèrent leurs fusils dans les reins, et, À ;
craignant qu’il ne fût pas mort, s’acharnèrent sur son |
corps à coups de baïonnettes et de crosses de fusils. |
À ce moment deux représentants se trouvaient “4
(1) Alors pont suspendu. — Note des éditeurs. Es
; @) I n’était pas à la même place que le pont actuel du même #
nom. C’était un pont suspendu à deux travées qui reliait le quai de l’Hôtel-de-Ville au quai aux Fleurs, le pylône sur la pointe de l’ile
Saint-Louis, où le terre-plein existe toujours. — Note des éditeurs.
__ la place de l’Hôtel-de-Ville et causaient avec des offi- ; ciers. Des soldats de la garde républicaine qui amenaient un convoi de prisonniers leur demandèrent ce qu’il fallait en faire? Ils répondirent: Fusillez! A côté de pareils actes, on est heureux d’avoir à citer quelques traits de courage et d’humanité. M. Flottard, adjoint au maire de Paris, aidé d’un représentant, parvint à soustraire un prisonnier à la fureur des gardes . mobiles sur la place de l’Hôtel-de-Ville, en le couvrant | de son écharpe. Il eût payé de sa vie cet acte d’humanité sans un canonnier de la garde nationale qui le protégea et qui bientôt après, fut saisi lui-même et renvérsé violemment sur un tas de pierres. On dit que Flottard exposa plusieurs fois sa vie de la même manière. Le général Duvivier s’opposa également à des exécu- | tions de prisonniers. Voyant un capitaine de la mobile qui s’apprêtait à en faire fusiller quelques-uns, il lui adressa de violents reproches. L’officier jeta à terre un fusil dont il s’était armé ; le coup partit et atteignit un garde national. Le général Duvivier reçut le lendemain une blessure dont il mourut. Tous les partis le regrettèrent ; il ne partageaïit pas les préjugés de la plupart de ses collègues contre les idées de progrès ; il avait même écrit un ouvrage socialiste. Quelques heures avant de mourir, il répétait, dans le délire de la fièvre : il faut donner du travail aux ouvriers, sans cela ils feront encore des barricades. On s’explique difficilement comment le quartier de … l’Hôtel-de-Ville, où commandait le général Duvivier, fut
ne saurait accuser non plus M. Marrast, qui, assuret-on, aimait mieux laisser les prisonniers entassés à l’Hôtel-de-Ville que de les confier à la garde nationale et à la garde mobile, et qui, dans une proclamation, qualifia d’exagéré le zèle de certains gardes nationaux, expression qui lui attira des récriminations nombreuses. Mais que pouvaient quelques efforts individuels et isolés contre un massacre organisé avec tant d’ense semble? D’ailleurs les prisonniers de l’Hôtel-de-Ville étaient dans des conditions qui leur faisaient désirer la mort comme un bienfait. Un escalier composé de trentedeuxmarches conduisait dans des caveaux obscurs où les | prisonniers avaient de l’eau jusqu’à mi-corps. A mesure qu’ils arrivaient ils étaient violemment précipités dans cette espèce de gouffre et n’arrivaient au bas que le | corps brisé par les contusions. Plusieurs d’entre eux | restèrent soixante heures sans nourriture, et lorsqu’ils ‘ demandaient un peu d’eau, des mobiles tiraient des | coups de fusil au hasard par les soupiraux. Un officier qui s’y opposait faillit être fusillé. Ceux qui étaient atteints tombaient dans cette eau bourbeuse, et les autres respiraient ces émanations de cadavres, et en attendant que leur tour vint, restaient là sans air, sans lumière, sans nourriture, dans la fange et le Il paraît qu’on avait établi parmi les prisonniers plusieurs catégories: une espèce de tribunal, composé d’officiers supérieurs, les jugeait à mesure qu’on les ; amenait ; ils étaient conduits à l’interrogatoire au milieu des coups de crosses et de baïonnettes, quelques-uns furent pendus dans le corridor à des barreaux de fer. Tous ceux qui avaient les mains noires étaient condam172
| nés à mort par le tribunal; le mot d’ordre était:
Faites-les passer par là, ou donnez-leur de l’air. La garde mobile en fusilla pendant plus d’une journée ; les cadavres étaient entassés en montagne dans la cour et dans la salle Saint-Jean.
A ce moment la Cité et les abords de l’Hôtel-de-Ville étaient au pouvoir des troupes. Le Peuple était refoulé dans le faubourg du Temple, dans le faubourg SaintAntoine et à l’extrémité du faubourg Poissonnière. Sur
f la rive gauche, il occupait seulement l’extrémité des
- faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau. Dans la
matinée du dimanche 25, le général Bréa, qui avait
remplacé le général Damesme, s’empara de ces diffé-
rentes positions. Il y eut de nombreux massacres de
: prisonniers dans le faubourg Saint-Marceau ; mais nous
manquons de détails sur ces exécutions, ainsi que sur
les scènes de viol et de pillage qu’on dit avoir été com-
mises au faubourg Saint-Jacques. L’insurrection occu-
pait encore la barrière de Fontainebleau. La barricade
| qui s’élevait sur ce point était gardée par quelques
habitants de cette partie de la banlieue, (1) sans communications avec le reste du mouvement.
Le général Bréa s’avança vers cette barricade en
demandant à parlementer; on lui dit de crier d’abord:
Vive la République démocratique et sociale! C’était le
cri de ralliement des insurgés. Il présenta un papier
portant les lignes suivantes : « Nous soussignés, général Bréa, de Ludre, déclarons être venus aux barrières pour annoncer au bon
(1) Bien que l’enceinte fortifiée fût construite, le treizième arrondissement actuel était encore, comme on sait, dans la banlieue. — Note des éditeurs.
Peuple de Paris et de la banlieue, que l’Assemblée nationale vient d’accorder trois millions aux travailleurs, et qu’elle a voté la République démocratique et
On lui permit alors de passer la barrière; le repré- sentant de Ludre et quelques-uns des officiers qui l’accompagnaient refusèrent de le suivre : les insurgés
î crurent à une trahison; le général déclara qu’il venait dans un but de conciliation. On lui demanda de faire ? déposer les armes à ses soldats; il signa le billet suivant : « J’ordonne à la troupe de se retirer par le chemin qu’elle a pris pour venir. » Plusieurs lettres furent, dit-on, portées au général Cavaignac, qui répondit que le salut d’un seul homme passait après celui de
On avait donné au général Bréa, sur sa demande, une demi-heure, pendant laquelle on le garda prison- nier sur parole. Une heure se passa; plusieurs fois les À femmes des insurgés vinrent leur faire des rapports inquiétants : on disait que le parlementaire du Peuple avait été fusillé; que le général Bréa avait déjà pris | plusieurs barricades en feignant de vouloir parlementer, pendant que ses soldats tournaient la barricade, et qu’il faisait ensuite fusiller les prisonniers ; on ajoutait |
même qu’il avait fait fusiller quelques soldats qui refusaient de tirer sur le Peuple. Le récit de la mort de
Raguinard et des autres citoyens fusillés place du | Panthéon exaspérait surtout les ouvriers. Plus d’une
fois on entendit crier : « A mort l’exécuteur du Pan- |
théon! à mort l’assassin de nos frères! » Le bruit
s’étant répandu que le général n’était autre que Cavaignac lui-même, l’irritation n’eut plus de bornes.
Bréa avait essayé de s’évader par le mur d’un jardin, on le conduisit successivement dans le second étage de la maison, puis au poste. Une seconde tentative d’éva-
sion fut aussi vaine que la première. Les gardes nationaux de la banlieue, qui, jusques-là, s’étaient tenus l’arme au bras, sans rien tenter, avaient percé le mur du violon, lorsqu’un enfant de quatre ans en avertit
. ceux qui gardaient les prisonniers. Les ouvriers s’irritèrent d’autant plus de cette double tentative, que Bréa venait d’écrire : « Je suis à la barrière de Fontainebleau, entouré de braves gens, républicains, socia-
- listes et démocrates. »
Bientôt les femmes accourent en criant à la trahison et annoncent l’arrivée des troupes : les insurgés chargent leurs armes, et la première décharge est dirigée sur la fenêtre de la chambre où était le général, qui tomba frappé d’une balle. Son aide-de-camp
- Mangin, qui était avec lui, périt également; les deux autres furent épargnés. Les troupes arrivèrent, en effet, au même instant, et s’emparèrent de la barricade; plusieurs de ceux qui la défendaient furent faits prisonniers, neuf autres furent fusillés chez un marchand de vin, qui fut tué d’un coup de sabre pour leur
La mort du général Bréa est l’acte qui a été le plus reproché à l’insurrection de Juin; tout en le déplorant profondément, on ne peut que s’étonner que les repré- sailles n’aient pas été plus fréquentes.
Plusieurs représentants s’étaient répandus dans les quartiers de l’insurrection, les uns comme messagers
de l’état de siége, pour exciter le zèle des troupes, les autres dans un but de pacification : aucun n’eut à souffrir de mauvais traitements de la part du Peuple. Deux d’entre eux cependant, Pierre Lefranc et Gambon, étaient au milieu des insurgés de la rue SaintAntoine, au moment où deux parlementaires, envoyés par ceux-ci, furent tués, pendant une trève, l’un d’un coup de fusil à bout portant par la garde mobile,
: l’autre d’un coup de baïonnette. La personne d’un parlementaire est-elle donc moins sacrée sous la blouse que sous l’habit d’un général? Trois autres représentants, Drouet-Desvaux, Larabit et Galy Cazalat passèrent la nuit au milieu des insurgés du faubourg Saint-Antoine sans qu’il leur fût fait aucun mal.
Dans le faubourg Saint-Marceau un représentant, Labrousse, se trouva pendant longtemps au milieu des insurgés, qui accueillirent ses paroles avec une grande déférence. Revenu sur la place de l’Hôtel-de-Ville, il fut assez heureux pour sauver quelques prisonniers, que les gardes nationaux voulaient fusiller.
Deux autres représentants, Greppo et Louis Blanc, passaient sur le boulevard en se rendant à l’Assemblée, lorsque, devant le café de Paris, des gardes nationaux se ruèrent sur eux en accablant Louis Blanc d’injures et l’accusant d’avoir fondé les ateliers nationaux et d’être cause de tout le mal; Louis Blanc répondit avec énergie à cette calomnie, mais déjà les baïonnettes étaient dirigées contre sa poitrine, lorsque Greppo renversa un des gardes nationaux d’un coup de poing. Les autres se précipitent aussitôt sur les deux représentants, les renversent et les traînent par les pieds. Ils ne durent la vie qu’à l’intervention coura-
geuse des cuisiniers du café de Paris et d’un ou deux
Le représentant Lagrange, qui s’était rendu sur les barricades dans un but de conciliation, fut également insulté et fortement menacé par les gardes nationaux. On parvint à le sauver.
Plusieurs représentants, qui venaient du théâtre du combat, annoncèrent à l’Assemblée que sur quelques insurgés qui paraissaient exciter les autres, on avait trouvé des sommes considérables en argent et en or. Dans ce fait, qui ne flétrit en rien l’honneur de l’immense majorité des insurgés, car on ne corrompt pas
L tout un peuple, la main des partis royalistes se montrait d’une manière flagrante.
L’Assemblée ne tint aucun compte de ces rapports. I lui aurait fallu remonter jusqu’à des chefs bien connus du parti légitimiste, qui fréquentaient assidûment le club des ateliers nationaux quelques jours avant l’in-
surrection et avaient fait des propositions à divers chefs
de brigade. Ce n’était pas de ce côté que l’Assemblée était décidée à trouver des ennemis; elle accusait la Montagne, et la Montagne terrorisée se taisait. L’Assemblée se décida bien tard à faire une sorte de concession aux ouvriers : elle vota trois millions de secours. C’était dérisoire; les ouvriers à qui cette nou-
| velle fut portée, demandaient du pain en attendant les
Le quartier du Marais et le faubourg du Temple opposaient une vigoureuse résistance. Le général Négrier y fut tué. Les ouvriers envoyèrent un parlementaire à Lamoricière, en demandant seulement à sortir sans être faits prisonniers. Le général lui répondit
que les insurgés devaient se rendre à discrétion, que l’armée et la garde nationale étaient fortes et bien pourvues dé poudre et de plomb. « Et nous aussi », ; répondit le parlementaire, et il retourna vers ses camarades. Pendant le combat, des hommes furent arrêtés portant de l’argent pour les ateliers nationaux. Lamoricière voulait faire fusiller le directeur Lalanne, qui ÿ avait reçu ordre de continuer la paie, pour ne pas pousser à l’insurrection ceux des ouvriers qui s’en étaient encore tenus éloignés.
C’est dans le Marais et dans les quartiers Popincourt et du Temple que se livrèrent les combats les plus sanglants. C’est aussi là qu’on vit le plus de générosité dans le parti du Peuple, et d’acharnement parmi les
Le vendredi, les défenseurs de la barricade de la rue des Coutures-Saint-Gervais avaient reçu parmi eux une quinzaine de gardes mobiles venus on ne sait dans quelle intention. Ils les traitèrent bien et les engagèrent à s’unir à eux. Comme les mobiles hésitaient, il leur fut dit : « Allez-vous-en si vous voulez, nous ne retenons personne par la force, » et on les laissa partir sans condition avec armes et bagages, après les avoir restaurés chez le marchand de vin. Le chef des barricades de ce quartier avait fait jurer à ses hommes de ne se défendre qu’à la dernière extrémité. En effet, pendant la journée du samedi, ils essuyèrent les décharges sans riposter. Deux prisonniers, un soldat de ligne et un tambour de la mobile étant tombés entre leurs mains, leur dirent : « Fusillez-nous ! — Les démocrates ne fusillent personne, » leur fut-il répondu.
Le Peuple était maître de deux mairies, celle du 8° et
celle du 9e arrondissement. (1) A la prise de la première, située place des Vosges, les employés s’imaginaient, d’après les bruits répandus par la réaction, que tout allait être livré au pillage ; mais les insurgés exigèrent au contraire que les scellés fussent apposés sur tous les meubles contenant de l’argent. Ayant appris que les actes de l’état civil étaient menacés par un incendie, rue des Tournelles, ils s’empressèrent d’aller éteindre
j A la prise de la place des Vosges par le Peuple, les troupes rendirent leurs armes : les soldats furent traités | en frères plutôt qu’en prisonniers; tous ceux qui demandèrent à être mis en liberté furent relâchés sur-le-
À champ. Lorsque la place fut reprise, les soldats qui s’étaient rendus au Peuple furent les uns fusillés, les autres dégradés ettraduits devant les conseils de guerre, pour un acte qui, en Février, avait valu à un régiment de ligne le titre de premier régiment de la République.
A l’église Saint-Gervais et à la mairie du 9° arrondissement, (2) aucun vol, aucun dégât, aucun acte de violence ne fut commis par ce Peuple qu’on accusait de rèver le pillage. Lorsque la mairie fut reprise, tous les ouvriers qui y étaient furent fusillés : les cadavres ‘ furent amoncelés dans la rue jusqu’à la hauteur d’une A la barricade dela rue d’Angoulême, le combat dura plusieurs jours ; on renouvelait fréquemment les batail- (1) Le huitième comprenait alors le quartier des Quinze-Vingts, | du Faubourg Saint-Antoine, de Popincourt et du Marais, parties des douzième, onzième, troisième et quatrième actuels; le neuvième, ceux de la Cité, de l’Ile-Saint-Louis, de l’Arsenal et de l’Hôtel-deVille, qui forment à peu près le quatrième actuel. | (2) Elle était alors rue Geoffroy-l’Asnier. — Notes des éditeurs.
lons par crainte de décourager les soldats. Trente-neuf coups de canon furent dirigés sur la barricade et sur les maisons voisines.
Des dragons s’étaient engagés sur le pont à écluse qui coupe en cet endroit le canal Saint-Martin; deux ouvriers firent tourner la mécanique, et les dragons tombèrent dans le canal; aussitôt les ouvriers se
jetèrent à l’eau pour les sauver. On les traita avec le plus grand soin, et on leur offrit du vin pur, tandis que le chef de la barricade en avait interdit l’usage à ses hommes, puis on les rendit à la liberté.
C’est là l’origine de cette histoire de dragons mutilés que les journaux royalistes colportèrent le lendemain. Citons comme contraste la conduite des gardes mobiles qui jetèrent leurs prisonniers pieds et poings liés dans le canal du Temple. La ligne parvint à faire cesser ces
Le Marais et le faubourg du Temple furent dans la soirée au pouvoir des troupes. Les soldats, les gardes nationaux et les mobiles se répandirent aussitôt dans les maisons et y firent de nombreux prisonniers. Un grand nombre furent fusillés dans diverses maisons. Dans une cour, rue Vieïlle-du-Temple, on en fusilla trente-cinq. Au coin de la rue de l’Hôtel-de-Ville, soixante-quinze, qui s’étaient réfugiés dans une cave, en sortirent pour rendre leurs armes et furent fusillés. On en fusilla vingt rue Cloche-Perce, devant la maison d’un charbonnier. (1) On en fusilla dix-sept en face de la caserne Popincourt, tandis que, peu de temps aupara-
(1) Pour tout ce quartier, supprimer par la pensée la rue de Rivoli. — Note des éditeurs.
vant, le Peuple avait parfaitement traité quarante-cinq soldats qu’il avait faits prisonniers.
Dans la rue du Temple, un prisonnier fut assommé à coups de crosses et de baïonnettes par des gardes nationaux de la 6° légion qui le conduisaient. Des gardes nationaux de la 1° légion qui s’étaient mis à l’abri la
| veille pendant l’orage au coin de la rue Culture-SainteCatherine, (1) tirèrent sur les passants, et tuèrent entre |
autres une femme qui tenait son enfant dans ses bras,
À tandis qu’à la barricade de la rue Saint-Louis, (2) un
insurgé alla, pendant le combat, chercher du pain pour
, une pauvre femme, à travers les balles et au péril de
Il y eut encore des prisonniers fusillés rue Saint-Paul,
sur la dénonciation d’une femme ; dans une maison
voisine, un blessé fut fusillé dans son lit. Rue Saint-
Antoine, un vieillard presque impotent qui était em-
ployé à la colonne fut fusillé. Les cadavres étaient
accumulés dans la cour d’une pension. On fusilla aussi
rue des Amandiers-Popincourt, (3) un père de quatre
enfants, qui demandait grâce : une de ses cuisses
fut presque détachée du tronc par les balles. On
des abattoirs Popincourt; leurs parents allaient reconnaître les cadavres sur un tas de paille. On en |
% (1) Aujourd’hui rue de Sévigné.— Note des éditeurs.
(2) Aujourd’hui rue de Turenne, dans la partie de cette rue qui va de la rue des Francs-Bourgeois à la rue des Filles-du-Calvaire. — Note des éditeurs.
#4 (3) Aujourd’hui la partie de la rue du Chemin-Vert qui est audelà de la rue Popincourt. — Note des éditeurs.
(4) Beaucoup plus courte alors qu’aujourd’hui, elle n’allait que de
: la rue Saint-Ambroise à la rue du Chemin-Vert. — Note des éditeurs.
|
fusilla trente-sept sur trois points différents de la rue du Roi-de-Sicile. On fusilla aussi rue de Jouy et à la caserne de l’Ave-Maria. (1) Les cadavres de ceux qui furent fusillés à l’Arsenal (2) furent portés dans un chantier, place de La Bastille. - À
Sur la place Saint-Jean, (3) dans le seul angle qui
à n’est pas percé d’une rue, on enferma, vers six heures du soir, quarante-neuf prisonniers au milieu d’une quadruple haïe de soldats. Des gardes nationaux excitaient les troupes à les fusiller. Un officier de la garde mobile prétend reconnaître parmi les prisonniers un homme qui a tiré sur son capitaine, et saisit le fusil d’un soldat qui refuse de livrer son arme, mais promet de tirer au commandement de l’officier. Celui-ci ordonne de faire feu, et aussitôt deux feux de peloton se font entendre; on tira ensuite plus de deux cents coups pour achever les victimes.
L’officier alla se vanter de son action auprès d’un représentant. Pendant le massacre les femmes applaudissaient aux fenêtres des maisons voisines.
Mais le lieu principal des exécutions était toujours l”Hôtel-de-Ville. Lorsque la garde nationale ou la mobile ramenaient des prisonniers par l’escalier qui se
(1) Dans l’ancien couvent de l’Ave-Maria dont un marché, une école primaire et le petit lycée Charlemagne occupent aujourd’hui la place. — Note des éditeurs.
(2) Brüûlé en 1871, il longeait le bassin du canal Saint-Martin, auquel il a laissé son nom, sur le boulevard Bourdon, à la place où se trouve aujourd’hui un dépôt d’omnibus. — Note des éditeurs.
(3) Son nom officiel était place du Marché Saint-Jean. Le percement de la rue de Rivoli l’a fait disparaître. Le coin où eut lieu la fusillade se trouvait à peu près à l’angle que fait la caserne Napoléon sur la rue de Rivoli et la place Baudoyer. En face, de l’autre côté de la rue de Rivoli, l’élargissement de la rue du BourgTibourg est un reste de la place Saint-Jean. — Note des éditeurs.
trouve à l’extrémité de la rue Lobeau, (1) on leur criait _ d’en bas : « Nous n’avons plus de place, donnez-leur de _ Vair. » Les prisonniers étaient poussés au bas de l’es- . calier au milieu d’une mare de sang et tombaient sous les balles ; de temps en temps on relevait les cadavres et on les portait à la salle Saint-Jean; (2) le sang coulait en larges ruisseaux sur le quai. Que signifiaient, après cela, les hypocrites proclama- .tions faites le lendemain ou le surlendemain par . Cavaignac : « Que mon nom soit à jamais maudit si je ._ consens à voir des victimes dans les vaincus. » Que
- signifiaient ces phrases, alors que depuis quatre jours … on fusillait presque à chaque coin de rue des hommes qui s’étaient rendus sur une solennelle promesse d’am-
- nistie, qu’il y avait un mot d’ordre comme lors des
- massacres de septembre, et que l’assassinat était @” (1) À la même place qu’aujourd’hui, mais large seulement de “vingt mètres. On l’avait ouverte en 1837, date des constructions neuves qui formaient la façade orientale de l’Hôtel-de-Ville. Les deux casernes qui bordent aujourd’hui cette rue, en face de l’Hôtel- “de-Ville, n’existaient pas : il restait là, légèrement modifié par lali- “gnement, un côté des vieilles rues de la Levrette et du Tourniquet. — Note des éditeurs. (2) Cette salle a été rebâtie à la même place après 1871; elle occupe, entre les deux portes, tout le rez-de-chaussée de la façade orientale de l’Hôtel de Ville. — Note des éditeurs.
| Attaque et prise du Clos Saint-Lazare. — Attaque du fau- : bourg Saint-Antoine. — Probité du Peuple.— La caserne de Reuilly prise par le Peuple et reprise par les troupes. — Fusillades des prisonniers. Ivresse des mobiles et bruit d’empoisonnement. — Analyse . de l’eau-de-vie et des balles par les chimistes. Propositions de paix faites par les ouvriers. — Mort de l’Archevêque. — Proclamation du Peuple. — Journée du 26. — Capitulation du faubourg. — Massacre des prisonniers. — Adieu des insurgés à leurs frères morts. Parsuite de la funeste tactique du Peuple, qui se dis- | séminait derrière chaque barricade au lieu de se porter en fortes colonnes sur quelques points importants, le système de concentration adopté par Cavaignac avait | parfaitement réussi. L’insurrection avait été peu à peu refoulée vers les barrières, et, dans la soirée du samedi, le Peuple n’occupait plus que le faubourg SaintAntoine et l’extrémité du faubourg Poissonnière. Dans ce dernier quartier, le Peuple s’était retranché dans le clos Saint-Lazare (1) et dans les bâtiments d’un | (1) Ce clos, encore immense au commencement du siècle, s’était progressivement réduit. La nouvelle église de Saint-Vincent-de-Paul avait été récemment construite sur un tertre qui se trouvait à peu
hôpital en construction. Ces bâtiments servirent aux + ouvriers de citadelle. Pendant trois jours on les attaqua sans succès. Ce fut là qu’ils fusillèrent un des leurs qui avait profité de l’occasion pour accomplir un acte de vengeance. Cette conduite donne la mesure de la foi du Peuple dans la sainteté de sa cause. On cite aussi un épisode remarquable de ce combat : un insurgé aperçut son fils dans les rangs de la garde mobile, et, jetant son fusil à terre, essuya le feu de son fils. Un ami du duc d’Aumale, capitaine de la garde mobile, fut pris pendant le combat par les ouvriers, qui le mirent en liberté, bien qu’il leur eût annoncé qu’il les attaquerait de nouveau. Enfin, après trois jours d’une résistance héroïque, le clos Saint-Lazare tomba au pouvoir des troupes. Nous ignorons ce qu’on fit des prisonniers; comme la caserne Poissonnière (1) est la plus rapprochée, il est probable que ce fut là qu’on les conduisit. Or, on sait qu’à la caserne Poissonnière on fusilla les prisonniers. A la caserne Saint-Martin, (2) le quartier étant déjà pacifié, on ne voulut pas effrayer les bourgeois par le bruit d’une fusillade : les prisonniers furent dépecés à coups de sabre et de hache. |
Dans la matinée du lundi 26, le faubourg Saint-Antoine
: restait seul au pouvoir du Peuple.
Soixante-quatre barricades s’élevaient de la barrière à la place de la Bastille. Le Peuple avait organisé trois près au milieu du clos; il ne restait plus de celui-ci que la partie septentrionale, dont la rue Ambroise-Paré suit la limite extrême ; l’hôpital qu’on construisait derrière le clos était l’hôpital du Nord, devenu l’hôpital Lariboisière. — Note des éditeurs.
(1) Elle existe toujours, mais a repris son nom du dix-huitième siècle : caserne de la Nouvelle-France. — Note des éditeurs.
(2) N’existe plus. — Note des éditeurs.
fabriques de poudre : on forçait les pharmaciens à en faire. D’ailleurs, grâce aux cours de chimie du Conservatoire des Arts-et-Métiers, un grand nombre d’ouvriers connaissaient la fabrication facile de la poudre-coton. Le Peuple occupait la plupart des maisons du faubourg, mais il montrait partout le plus grand respect pour la propriété. Dans une des maisons de la rue de la Roquette dont les insurgés s’étaient emparés, le propriétaire retrouva 8,000 francs en espèces qu’il y avait F laissés. Un marchand de fer avait été contraint de livrer vingt barres de fer pour faire des barricades, les ouvriers lui en rapportèrent vingt-cinq, en lui disant : IL . y en a cinq dont nous ne connaissons pas le propriétaire, si on les réclame vous les rendrez. On cite aussi un horloger, dont la boutique fut occupée par les insurgés et qui n’eut pas à constater la perte d’un seul bijou. Quelques bourgeois avaient des craintes pour leur propriété, on leur donna des sentinelles. La sobriété des insurgés n’était pas moins remarquable que leur désintéressement ; partout ils s’abstenaient de vin pur pendant le combat. En général, le Peuple du Faubourg Saint-Antoine garda ses barricades au lieu de se porter en masse à l’attaque de l’Hôtel-de-Ville. Cette inaction est expliquée par le bruit répandu parmi les ouvriers d’une victoire générale de l’insurrection dans les autres quartiers. Aussi, pendant trois jours, ils perdirent leur témps à l’attaque de la caserne de Reuilly et de la place des Vosges, et ne commencèrent à s’ébranler qu’alors que les autres points étaient déjà réduits. La caserne de Reuiïlly était occupée par des soldats ; du 48° de ligne. Parmi les ouvriers qui l’attaquèrent se
trouvait un ancien sergent du régiment qui avait obtenu un congé quelques mois auparavant. Ce sergent se pré- senta en parlementaire et demanda des cartouches. Le capitaine qui commandait la caserne répondit qu’il allait en envoyer, mais une à une, et ordonna immé-
Ù diatement le feu. La caserne résista deux jours. On mit le feu à la porte, derrière laquelle on trouvaune barricade de lits de fer.
Lorsque le Peuple s’empara de la caserne, elle était vide. Les soldats y rentrèrent quelque temps après, y firent quarante prisonniers et les attachèrent dans les chambres, chacun au pied d’un lit. Le combat continua au dehors, et lorsqu’il fut terminé, le capitaine ordonna de fusiller les prisonniers. Quant à l’ancien sergent, on le garda trois jours attaché, afin que les soldats pussent venir l’insulter et le maltraiter, après quoi on le fusilla. La troupe donna dans ces tristes journées la
L mesure de son culte pour la discipline.
Quant aux gardes mobiles, ils ne se contentaient pas d’exécuter les ordres, ils les prévenaient souvent, excités d’ailleurs par leurs chefs, dont la plupart appartepaient à de riches familles, et souvent aussi par la garde nationale. Leur fureur était poussée à un paroxisme effrayant par une ivresse presque continuelle qui présenta quelquefois les symptômes de l’empoisonnement. Ce fut pour la réaction l’occasion de calomnies nouvelles ; on répandit le bruit que des cantinières, gagnées par les démocrates, vendaient de l’eau-de-vie
Des analyses faites par les plus illustres chimistes, notamment par M. Pelouze, démontrèrent l’absurdité de ces bruits, aussi bien que de ceux qu’on répandait sur les
balles empoisonnées dont se seraient servis les insurgés. Mais plusieurs cantinières faillirent payer de leur
- vie cette déplorable calomnie : un représentant, Germain Sarrut, sauva une de ces malheureuses femmes en lui faisant boire un verre de son eau-de-vie en présence des soldats qui voulaient la fusiller.
Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine n’avaient pas reçu de nouvelies depuis trois jours ; croyant l’insurrection victorieuse, ils voulaient faire des conditions, et demandaient, avant tout, des garanties de travail en
temps de chômage et l’élargissement des prisonniers de Vincennes. Sur les observations de trois représentants, ils finirent par se borner à demander de conserver leurs
- droits de citoyens. Larabit, laissant ses deux collègues comme otages, alla avec deux ouvriers porter cette demande à l’Assemblée, en déclarant qu’elle était si juste, qu’il lui semblait impossible de n’y point adhérer. Senard, président de l’Assemblée, et le général Cavaignac, refusèrent d’accorder l’amnistie, et Larabit revint
se constituer prisonnier des ouvriers.
Cependant, l’archevêque de Paris, Denis Affre, conçut l’espérance d’arrêter la lutte, en portant aux ouvriers : des paroles de conciliation. Il se rendit sur la place de la Bastille, accompagné de ses deux grands vicaires et d’un jeune homme en blouse qui portait une branche d’arbre. Il obtint que les troupes suspendissent le feu, et s’avança sur la barricade ; Les ouvriers, quittant leurs armes, vinrent à sa rencontre ; mais, à peine leur avaitil adressé quelques paroles qu’un coup de fusil part, les insurgés crient à la trahison, l’archevèque tombe dans leurs bras frappé d’une balle qui l’avait atteint dans les reins, et qui, par conséquent, ne pouvait venir
que du côté opposé à la barricade ; quelques-uns veulent que la balle soit partie d’une fenêtre : il y avait, à quelques pas, une maison occupée par la mobile. Les insurgés enveloppèrent l’archevêque, et, l’ayant relevé avec des marques de respect, le portèrent à l’hospice des Quinze-Vingts où il passa la nuit sous leur garde.
( Ils firent signer, par l’un des vicaires généraux, une lettre attestant qu’ils étaient étrangers à ce meurtre. L’archevêque fut transporté à l’archevêché où il mourut au bout de quelques heures; ses dernières paroles furent celles-ci : « Puisse mon sang être le dernier versé! » Mais ce souhaït ne fut pas exaucé; le combat
recommença, et, après le combat, les massacres continuèrent.
Dès la matinée du dimanche, les ouvriers avaient attaché un drapeau rouge au sommet de la colonne de Juillet ; aussitôt le rappel fut battu par eux, et l’appel suivant affiché sur les murs du faubourg :
« Nous voulons la République démocratique et sociale ! ‘
« Nous voulons la souveraineté du Peuple!
« Tous les citoyens d’une République ne doivent et ne peuvent vouloir autre chose.
« Pour défendre cette République, il faut le concours de tous.
« Les nombreux démocrates qui ont compris cette nécessité sont déjà descendus dans la rue depuis deux
« Cette sainte cause compte déjà beaucoup de victimes ; nous sommes tous résolus à venger ces nobles
martyrs ou à mourir. Alerte ! citoyens, que pas un seul de nous ne manque à cet appel.
« En défendant la République nous défendons la
« Siune obstination aveugle vous trouvait indifférents devant tant de sang répandu, nous mourrons tous sous les décombres incendiés du faubourg Saint-Antoine.
« Pensez à vos femmes, à vos enfants, vous viendrez
; Cette proclamation parlait de l’incendie du faubourg ; en effet, le feu avait été mis par les troupes à une maison de la rue de la Roquette occupée par un grand nombre d’ouvriers. Quelques-uns essayèrent de
s’échapper par les toits ; on les fit tomber à coups de
fusil ; plus de quatre-vingts se réfugièrent dans la cave
et rendirent leurs armes par le soupirail, ils furent tous
Le faubourg ne se mit en mouvement que lorsque l’insurrection était vaincue partout. Les colonnes insurgées qui s’engagèrent au delà de la place de la Bastille furent repoussées. Le lundi, le général Perrot, qui commandait l’attaque du faubourg Saint-Antoine. le même qui commandait les troupes à Paris le 23 février, avait donné aux ouvriers jusqu’à dix heures pour se rendre. Depuis la veille, le combat avait quelque chose de plus sinistre encore que les jours précédents ; les femmes s’élançaient sur les barricades en criant aux soldats : « Puisque vous avez tué nos maris et nos frères, tuez-nous aussi! » Cependant des pourparlers eurent lieu entre les chefs des premières barricades et le ministre de l’intérieur Recurt, accompagné d’un capi-
| . taine d’artillerie de la garde nationale. Des paroles de
regret réciproque furent échangées. L’amnistie fut promise, et à onze heures le Peuple capitula. Trois batail- $ lons entrèrent dans le faubourg. Quelque temps après la reddition du faubourg, un { coup de fusil parti des rangs de la troupe alla tuer un insurgé ; comme à l’ordinaire, on l’attribua à un malentendu, et, quand les ouvriers ripostèrent, ce fut eux qu’on accusa de trahison. Cependant, religieux observateurs de leur parole, ils se retirèrent en se laissant désarmer. Ils ignoraient le sort qu’on faisait partout subir aux prisonniers ; dès la veille, on en avait fusillé un grand nombre dans un chantier de la place de la Bastille; il y avait parmi eux un enfant de treize à quatorze ans qui se mettait à genoux et demandait grâce ; un garde mobile voulaitle sauver, maisles autres le tuèrent à coups de baïonnettes en lui disant: Tiens, voilà ta grâce! Chez un marchand de vin, à l’extrémité du pont d’Austerlitz, on fusilla neuf mariniers ; sur l’esplanade : voisine, vingt-six hommes furent fusillés le même jour. On en fusilla aussi avenue de Reuilly, (1) et jusque sur les glacis de Vincennes. Des hommes, des femmes et | des enfants qui s’étaient réfugiés, après la prise de ce | quartier, dans le cimetière du Père-Lachaise, furent | fusillés par la garde mobile. On voulait même tuer un A la barrière Ménilmontant, (2) comme on fusillait un (1) C’est le boulevard de Reuilly actuel, qui faisait alors partie du chemin de ronde de Paris. — Note des éditeurs. (2) Aujourd’hui carrefour des rues Oberkampf et de Ménilmontant avec les boulevards de Belleville et de Ménilmontant, qui faisaient alors partie du chemin de ronde. — Note des éditeurs.
grand nombre de prisonniers, deux soldats de la ligne, qui avaient été faits prisonniers par le Peuple et rendus à la liberté sur parole, essayèrent, mais souvent sans succès, de s’opposer à ces actes de férocité, en disant que les insurgés ne leur avaient fait aucun mal, et que, après s’être contenté de les désarmer, ils les avaient traités avec humanité, et ne les avaient laissé manquer de rien. Dans l’impasse Ménilmontant, un prisonnier fut fusillé et grillé sur un tas de paille.
Dans le petit bois voisin du passage Ronce, (1) on fusilla des hommes sans armes sous prétexte que leurs mains sentaient la poudre. Dans le chemin creux (2)
. qui conduit aux buttes Piat, à Belleville, et jusque dans le bois de Romainville, on poursuivit des ouvriers comme dans une chasse aux bêtes fauves. Citons encore les fusillades que M. Edmond Adam vit sans pouvoir les empêcher, et les hommes lardés à coups de baïonnettes et de sabres sous les yeux de M. Lefèvre, inspecteur des prisons, qui, plus heureux, parvint à sauver deux à trois cents citoyens. Nous ignorons si ces faits se passèrent pendant ou après la lutte, nous les rappelons avant de terminer ce récit. Nous avons hâte d’en finir avec ces horreurs.
Comme les autres quartiers, le faubourg SaintAntoine fut après le combat le théâtre de perquisitions, d’arrestations sans nombre, d’exécutions et même de pillage; plusieurs femmes furent violées ; trois furent précipitées d’une fenêtre rue de Charenton.
(1) Le passage Ronce était alors hors Paris ; il existe toujours, près de l’avenue Gambetta qui borne au Nord le cimetière du PèreLachaise (vingtième arrondissement). — Note des éditeurs.
(2) Probablement la rue Vilin aujourd’hui. — Note des éditeurs.
,
Le malheureux faubourg présentait l’aspect déplorable d’une ville saccagée et bombardée ; les maisons situées aux environs de la Bastille étaient criblées de balles, et quelques-unes à moitié démolies par les boulets. Aussitôt que les barricades furent détruites, les riches du faubourg Saint-Germain vinrent en équipages, avec leurs femmes et leurs maîtresses, visiter les ruines du quartier des pauvres. On fit de magnifiques funérailles aux gardes nationaux et aux soldats. Quant aux ouvriers, ils furent entassés dans des tombereaux et portés aux cimetières, dans la fosse commune. Voici l’adieu qui leur fut adressé par un de leurs frères : Puisque vos ennemis couronnent d’immortelles Le cercueil triomphal où reposent leurs morts, ÿ Pendant que, sans honneurs, entassés pêle-mêle, Dans la fosse commune on va jeter vos corps; Recevez le tribut de nos larmes muettes, Frères, nous suivrons seuls vos restes vénérés, | Et nous visiterons, pendant les nuits discrètes, : Le coin du cimetière où vous reposerez. | Mais non : derrière vous nous marcherons sans larmes, Car vous êtes tombés pendant les saints combats, L’espérance dans l’âme et la main sur vos armes; Nous qui vous survivons, nous ne vous pleurons pas. ; O frères, lorsqu’il faut que la Liberté meure, | Heureux ceux qui vont la retrouver dans la mort! La part qui vous est faite, hélas ! est la meilleure, Et c’est à vous, sans doute, à pleurer notre sort. $
Martyrs, dormez en paix : votre cause était sainte!
| Et vos noms blasphémés, qu’on veut enfin ternir, Après les jours de haïne affronteront sans crainte Le calme jugement d’un plus juste avenir. Vous avez supporté, depuis votre victoire, Bien des nuits d’agonie et bien des mornes jours, Confiants, résignés, et ne voulant pas croire Que vos élus aussi vous trahiraient toujours. Chacun de vous trouvait, en rentrant dans son bouge, Pour hôtes obstinés la misère et la faim Jusqu’au jour où l’on vit flotter le drapeau rouge Où vous aviez écrit : « Du travail ou du pain : » Mais vos maîtres, devant les saintes barricades, Au testament sinistre inscrit sur vos drapeaux, Répondaient, à travers les longues fusillades : « L’ordre de Varsovie et la paix des tombeaux. » Et vous tombiez, les uns sur le pavé des rues, Sous le fer et le plomb, moins cruels que la faim,
Les autres, désarmés, le long des avenues, Sur le sable sanglant de l’abattoir humain.
Ah! du moins, vous n’avez pas vu sous la mitraille
Vos femmes et vos sœurs s’élancer pour mourir ; Aux yeux fermés pendant la dernière bataille,
La bienfaisante mort dérobe l’avenir. © plus heureux que nous! vous ne pouvez entendre La calomnie kburlant autour de vos tombeaux,
Sans qu’il se lève un seul ami pour vous défendre
À Et rejeter l’injure au front de vos bourreaux.
: à Vous quittez avant nous une terre maudite Hu Où Dieu même est toujours du parti du plus fort, ee ki ES Où le pauvre est esclave, où sa race est proscrite, NT | Où la faim n’eut jamais qu’un remède, la mort. cn ‘3 Lorsque vous nous tendiez, au plus fort des batailles, À ù ù Votre arme vengeresse échappée à vos bras, Nous vous avions promis de justes représailles, #3
Et nos bras enchaînés ne vous vengeront pas. à Vous ignoriez le sort qu’ils gardaient à vos frères, {et L’ivresse des vainqueurs, leurs rires insultants, #4 à Ù -Et la sanglante orgie, et les froides colères; a à A Frères, dormez en paix : vous êtes morts à temps.
Suites de l’insurrection. — Récompenses données aux 2 vainqueurs. — Dénonciations, perquisitions et arrestations. — Prisonniers fusillés dans les maisons, les rues
et les casernes. Le fédéralisme. — Invasion des gardes nationaux de pro4 vince. — Les prisonniers des caveaux des Tuileries. —
Massacre du Carrousel.
Les prisonniers de l’École-Militaire. — Les prisonniers blessés. — Translation des prisonniers dans les forts. —
En même temps l’Assemblée décernait aux mobiles la reconnaissance de la patrie, le chef du pouvoir exécutif les décorait de sa main, la bourgeoisie les portait en triomphe, les femmes de l’aristocratie leur jetaient des fleurs et se faisaient leurs cantinières, entrant dans leurs tentes et dans leurs casernes, comme
Ô autrefois leurs mères dans celles des cosaques. Ajoutons, pour l’honneur de l’espèce humaine, que d’autres femmes allaient, pendant ce temps, implorer de l’Assemblée une amnistie pour les vaincus; on les
Depuis que Cavaignac s’était décidé à faire agir l’armée, il avait voulu lui laisser l’honneur exclusif de la victoire ; dès le second jour la garde nationale avait
été éloignée du théâtre du combat et reléguée dans les postes où elle n’avait affaire qu’aux prisonniers. Aussi
les gardes nationaux, si peu nombreux le vendredi, se rendirent à l’appel dès le dimanche. L’adjoint du r1t arrondissement (1) attribue cette différence à la peur ; tous ceux qui ne parurent pas dans les rangs, c’est-à- dire la presque totalité des prolétaires, furent désarmés. Les nouveaux venus firent oublier leur inaction pendant le combat par leur zèle à poursuivre les vaincus. On répandit à flots les croix d’honneur; après février le Peuple n’avait pas voulu de décoration; celles de juin furent aussi nombreuses que celles de la première année de Louis-Philippe: celles-ci, du moins, n’étaient pas le prix du sang. Une sorte de police réactionnaire s’organisa partout. Les dénonciations anonymes, les perquisitions à domicile remplirent les prisons, vidées en partie par les exécutions des jours précédents. Environ douze mille personnes furent arrêtées; la plupart de ces arrestations avaient pour motifs des- | opinions républicaines connues, le plus souvent des | haines personnelles ou même la crainte d’une concurrence de boutique. Elles s’opéraient avec une violence sans exemple, au milieu des vociférations, des injures | et des coups de crosses de fusil. Rue de l’Arbre-Sec, des gardes nationaux arrêtèrent un garçon boucher . parce qu’ils prétendirent avoir vu son camarade aux barricades. Sur le Carrousel, un homme, reconnaissant son ami parmi des prisonniers, voulut lui serrer la (1) Il comprenait les quartiers du Luxembourg, de l’École de Médecine (6° arrondissement actuel), de la Sorbonne (5° actuel), du Palais de Justice (1: actuel). La mairie en était rue Garancière. Note des éditeurs.
main: l’officier qui conduisait le convoi le saisit et le fit marcher avec les prisonniers.
Les prisonniers étaient souvent fusillés dans leur propre maison ou au coin des rues. Dans la rue ClochePerce, des insurgés, en se Sauvant, avaient jeté leurs fusils par le soupirail d’une cave dans laquelle un vieux concierge impotent s’était caché; il fut pris et fusillé dans sa cour. On fusilla aussi, rue Culture-SainteCatherine, le garçon d’un café, parce qu’on avait trouvé
; dans la cave un fusil jeté par le soupirail ; un concierge, après avoir conduit, dans toutes les chambres, des gardes mobiles qui voulaient faire une perquisition, fut fusillé par eux sous prétexte qu’il était assez vieux pour
3 faire un mort. Au faubourg du Temple, près de la
caserne, (1) la garde mobile fusilla un garde national qui venait de rentrer chez lui fatigué de son service, malgré ses camarades qui attestaient qu’il sortait à peine de leurs rangs. On fusilla aussi, au coin de la rue Ménilmontant (2) et de la rue Saint-Louis. A la prison de Saint-Lazare, près de cent personnes furent fusillées dans la cour. Il n’est peut-être pas une caserne où il n’y ait eu des massacres semblables pendant et après la victoire: on fusilla notamment à la caserne du Foin, (3) près la rue Saint-Jacques, à la caserne de la
(1) Elle était à la place où l’avenue Parmentier rejoint mainte-
” nant la rue du F aubourg-du-Temple. — Note des éditeurs. ’
(2) Cette partie de la rue de Ménilmontant porte maintenant le nom de rue Commines. Il s’agit de l’angle des rues Turenne et Commines. — Note des éditeurs.
(3) Dans la rue du Foin-Saint-Jacques, qui allait de la rue SaintJacques à la rue de la Harpe ; cette rue avait de trois à cinq mètres de largeur : le boulevard Saint-Germain l’a fait disparaître. La caserne se trouvait à l’angle de la rue Boutebrie. — Note des édi-
rue des Grés, (1) occupée par la garde républicaine ; un habitant de cette rue qui causait avec le commandant de cette caserne, s’écria, en entendant une décharge : « Voilà les insurgés qui reviennent ; » le commandant lui répondit : « Ceux-là ne sont plus à craindre. » Plusieurs fois pendant la nuit, il entendit d’autres Au coin de la rue des Mathurins-Saint-Jacques, (2) dans la cave d’une maison en démolition, des prisonniers furent fusillés par la garde mobile, en présence de plusieurs gardes nationaux; l’un de ceux-ci parvint à | sauver un prisonnier au péril de sa vie; deux autres le conduisirent à la caserne de la rue de Tournon; on °° ouvrit la porte d’une cave qui servait de prison, et les | deux gardes nationaux reculèrent devant l’odeur pesti- | _lentielle qui s’en exhala : le prisonnier les regarda avec ; dédain et descendit d’un pas ferme dans la cave. | Non loin de là, rue Racine, un capitaine de la garde nationale parvint à sauver deux prisonniers, en les prenant par le bras; mais, au milieu de la rue, les deux hommes furent violemment arrachés de son bras par | d’autres gardes nationaux, dont l’un l’assomma par derrière d’un coup de crosse de fusil. Un fait presque À semblable se passa rue des Mathurins : un garde | national dit à deux de ses camarades qui emmenaient un prisonnier : « Vous êtes bien bons de prendre cette () La rue des Grès allait de la rue Saint-Jacques à la rue de la | Harpe, à la place où se trouve la partie de la rue Cujas qui va de la rue Saint-Jacques au boulevard Saint-Michel. La caserne occu- pait une partie des restes du couvent des Jacobins à la place où se trouve aujourd’hui une école primaire. — Note des éditeurs. (2) Rue Du Sommerard. — Note des éditeurs.
È peine, fusillez donc ça. » Aussitôt un mobile déchargea | son arme à bout portant entre les épaules du prisonnier. Mais nous n’en finirions pas si nous voulions | raconter tous ces assassinats isolés, dont chaque È qüartier a été témoin. Les hommes qui s’en sont rendus coupables et qui s’en vantaient pendant les premiers | jours, baissent aujourd’hui la tête devant ceux qui ont eu le bonheur et le courage de sauver quelques vic-
Depuis le commencement de l’insurrection, on avait appelé à Paris les gardes nationales de la province; il en vint des pays les plus éloignés. Le fédéralisme, qui
: avait failli étouffer la République de 93, venait de porter un dernier coup à celle de 1848. La plupart des gardes nationaux étrangers qui se jetaient ainsi sur
| Paris ignoraient pourquoi on les avait appelés; quelques-uns entraient au cri de Vive Napoléon! et croyaient qu’il s’agissait de rétablir la monarchie. La haine des campagnes contre le Peuple de Paris put se donner une
; libre carrière. Un épisode caractéristique de cette sorte d’invasion de barbares se passa sur le quai des Tui-
leries : des gardes nationaux de la banlieue, voyant passer un homme en blouse, l’arrêtèrent et voulurent le fusiller; un représentant l’arracha de leurs mains, et chercha à leur expliquer qu’il y avait à Paris des hommes en blouse qui n’étaient pas des insurgés;
| mais à peine les eut-il quittés, que l’homme fut repris et fusillé.
Dans le haut du faubourg Saint-Denis, la garde nationale de Pontoise tira sur une compagnie de gardes nationaux de Paris, parce que la plupart étaient en
Des gardes nationaux de province furent chargés de Ft la garde des Tuileries. Il y avait environ un millier de prisonniers dans le souterrain étroit de la terrasse du bord de l’eau. De tous les prisonniers, ce furent ceux-là qui souffrirent le plus. On leur donna du pain et de l’eau, mais en quantité si insuflisante, que quelquesuns burent leur urine. L’air méphytique et irrespirable de ce caveau forçait les prisonniers à s’approcher des soupiraux pour chercher un peu d’air. Alors les sentinelles tiraient par les lucarnes. IL ÿ en avait un qui racontait qu’il avait été pris au moment où il allait | chercher un médecin pour sa femme, surprise par les douleurs de l’enfantement; songeant qu’il l’avait laissée seule sans secours, il s’écria : « Mon Dieu ! mon Dieu! » et, mettant sa tête dans ses mains, il s’accouda sur la lucarne ; alors une balle le frappa à la tête, et sa cervelle jaillit sur le mur.
Les blessés et les morts tombaient dans une boue sanglante et pestilentielle, qui montait jusqu’à la cheville des prisonniers. On amena parmi eux un vieillard qui pleurait et disait qu’il n’était pas insurgé, et qu’il était venu à Paris pour voir son fils; alors un garde national lui déchargea un coup de fusil sur l’épaule, un autre l’abattit d’un second coup de fusil, et un troisième l’acheva d’une balle, en disant : « Je pourrai au moins dire que j’aitué un moineau dans sa cage. » Le cadavre resta deux heures sur l’escalier.
Plusieurs gardes nationaux voulurent prendre la clef du caveau, qui était entre les mains du gardien; un chef de bataillon de la ligne s’y opposa, et menaça de les balayer avec son bataillon s’ils persistaient. Ils se retirèrent; mais le soir, vers onze heures, on fit sortir deux
cents prisonniers en leur disant : « Mes amis, on va vous donner de l’air. » On sait que c’était le mot d’ordre. Ils marchèrent trois par trois avec quatre gardes nationaux de chaque côté. La colonne se dirigea sur le quai par le guichet du pavillon de Flore; mais, à la hauteur du pont, elle tourna à gauche et rentra au Carrousel par le guichet de l’Orangerie. Lorsqu’elle fut arrivée entre le phare et l’hôtel de Nantes, (1) elle s’arrêta : les gardes nationaux s’écartent de quelques pas, abaiïssent leurs fusils, et font feu. Une horrible mêlée
3 commence; les prisonniers tombent, et les gardes nationaux continuant à tirer, plusieurs dans l’obscurité furent atteints par les balles de leurs camarades, .malgré la recommandation qui leur avait été faite de ne pas tirer les uns sur les autres, et que plusieurs prisonniers avaient entendue.
Aussitôt l’alarme est donnée, et onze postes voisins prennent les armes. Les soldats de la garde marine qui composaient l’un de ces postes tirèrent sur le groupe de prisonniers et de gardes nationaux. Ceux des prisonniers qui ne purent se relever furent achevés à coups de baïonnettes; les autres essayèrent de fuir, mais toutes les issues étaient gardées ; à chaque porte ils étaient reçus à coups de fusil; quelques-uns se rendirent à un officier de la garde marine, et, malgré les gardes nationaux, qui voulaient les fusiller, ils furent conduits dans les caves du Palais-National, et dans les caveaux d’où ils sortaient. Quatre parvinrent à se cacher dans les chantiers de bois qui sont auprès du
() Haute maison isolée qui subsistait encore à cette époque sur
: la place du Carrousel. — Note des éditeurs.
Louvre : quand le jour fut venu, des femmes les dénoncèrent à des gardes nationaux, qui les lardèrent de
coups de baïonnette. Cette exécution dura une demiheure ; ils étaient déjà morts, mais on les frappait toujours. Le lendemain, on versa du sable sur la place pour couvrir le sang. Comme il y avait eu des gardes nationaux tués, on ne pouvait cacher ce massacre comme on avait caché ou cru cacher les autres; on l’attribua à un hasard, à une tentative d’évasion, etc.
Les prisonniers échappés au massacre du Carrousel furent les uns ramenés aux caveaux des Tuileries, les autres conduits au Palais-National occupé par la garde marine et la garde nationale de Sèvres. Quelques-uns de ces derniers furent fusillés dans une des cours, d’autres renfermés dans des caves où ils eurent beaucoup à souffrir de la part de quelques soldats de la garde marine ; un d’entre eux effrayé de quelques paroles qui arrivaient jusqu’à eux, et d’un bruit sourd, comme de corps qu’on assomme, parti d’une cave voisine, se pendit dans un coin de la cave.
Cependant, aux Tuileries, après le départ des prisonniers conduits au Carrousel, et pendant les deux nuits suivantes, on entendait à intervalles réglés des roulements de tambours suivis de feux de pelotons irréguliers mais nourris, ensuite un grand silence et le cri : sentinelles, prenez garde à vous! Les prisonniers des caveaux entendaient les cris de leurs frères ; un grand nombre devinrent fous ; il y en eut un qui se pendit. Comme les habitants du quartier commençaient à s’inquiéter de ces feux de pelotons nocturnes, il y eut un ordre, attribué à Lamoricière, de ne plus tirer de coups de fusil sur les prisonniers qui tenteraient de |
s’évader, mais d’user de la baïonnette; comme s’ils avaient pu fuir avec des portes murées et des fenêtres
Cependant M. de Cormenin, chargé de visiter les prisons, n’avait pu pénétrer dans les souterrains des Tuileries:; le jeune médecin de l’ambulance avait été malade pour y être resté un quart d’heure. On commença à craindre que le typhus, sortant de ce foyer d’infection, se répandiît dans la ville. On fit sortir les
; prisonniers et on les conduisit à l’École-Militaire : ceux qui étaient devenus fous furent fusillés ; la porte pratiquée à l’extrémité du souterrain fut murée, comme si l’on craignait qu’en le parcourant on ne découvrit une vérité terrible. Le mur porte, dans plusieurs endroits, des traces de balles. à
On dit qu’il y eut des prisonniers fusillés à l’ÉcoleMilitaire ; ce qui est certain c’est qu’on y entendit plusieurs fois, la nuit, des feux de peloton ; un capitaine de la ligne, en recevant un envoi d’environ 250 prisonniers, dit à l’officier de la garde nationale qui les conduisait que le lendemain il n’en serait plus question ; sur le passage d’un autre convoi de prisonniers, dans la direction du Champ-de-Mars, un officier entrait dans tous les postes et disait aux soldats de ne pas s’inquié- ter des coups de feu qu’ils allaient entendre, qu’on allait fusiller des prisonniers. Enfin l’un des prisonniers venus des caves du Palais-National, entendit un factionnaire dire, en parlant des prisonniers enfermés avec Jui : « Ceux-là sont plus adroiïits que les autres, ils savent ce qui les attend et ils s’entendent pour ne pas faire de bruit »; les prisonniers en conclurent que le moindre bruit serait le prétexte d’une exécution.
‘24 Dans une des caves de l’École-Militaire, un prison- é nier, devenu fou, s’étant mis à crier, la sentinelle tira d au hasard dans le tas : plusieurs tombèrent. Un des prisonniers qui n’avait dû la vie qu’à la protection ; d’un garde national, reçut onze balles dans son cachot; D il survécut à tant de blessures; il est aujourd’hui transporté. à Dans une autre cave, les prisonniers étaient entassés, CAN par une chaleur étouffante, sans pain, sans eau; ils se 4 plaignirent; un officier se promenait de long en large devant le soupirail de cette cave ; il les entendit. — Qui se plaint? dit-il. — Nous avons faim, faites-nous donner du pain. Aussitôt il prit le fusil d’un factionnaire et le ) déchargea par le soupirail; un des prisonniers tomba. — Qui a encore faim, dit l’officier en ricanant, je vais le servir? Parmi tous ces prisonniers, il se trouvait un grand nombre de blessés; ils étaient traités commeles autres. Ceux qui se trouvaient dans les hôpitaux étaient parqués à part et gardés à vue par des gardes nationaux la baïonnette au bout du fusil. Sous le plus futile pré- texte, on les transportait d’un lit à un autre, d’une salle à une autre, sans s’inquiéter des conséquences désastreuses d’un pareil déplacement. Quelques-uns étaient attachés dans leur lit avec des cordes, comme des animaux féroces. Tout cela se faisait par mesure administrative et par ordre supérieur; on n’en peut accuser les médecins, dont la plupart s’y opposaient avec | énergie. Mais on conçoit qu’avec de pareils traitements, la mortalité fut bien plus grande parmi les blessés du |
Peuple que parmi leurs ennemis. Aussi la plupart des insurgés blessés aimaïient-ils mieux, lorsqu’ils pouvaient échapper aux recherches, se faire soigner chez eux, où ils mouraient presque tous faute de secours et de médicaments.
Pendant plus de huit jours les campagnes des environs de Paris furent battues en tout sens, et les hommes qu’on arrêtait, considérés comme insurgés, sur les plus faibles indices, furent fusillés. On dit que quatre-vingts
. prisonniers furent fusillés dans la plaine de Grenelle. On en fusilla aussi au cimetière du Montparnasse et environ une centaine dans les carrières de Montmartre.
L’encombrement des prisons de Paris faisait craindre
- de plus en plus l’invasion du typhus. Déjà deux à trois cents prisonniers, avaient péri d’asphyxie dans les caves de l’Hôtel-de-Ville. Au bout de quelque temps, les prisonniers furent transférés dans les forts des environs de Paris. Pendant les premiers jours, ces malheureux avaient passé quelquefois jusqu’à trente heures sans nourriture. La plupart avaient leurs vêtements en lambeaux. Pendant la translation, les ordres les plus sévères étaient donnés : à la moindre tentative d’évasion, au moindre cri poussé par un des prisonniérs, les soldats qui les conduisaient avaient ordre de faire feu. Le bruit a couru que cet ordre avait été exé- cuté pour un des convois; nous croyons ce fait inexact, mais partout, sur leur passage, les habitants de la banlieue les accablaient d’injures et excitaient les troupes à les fusiller. Ils étaient liés comme des forçats; quelques-uns furent obligés de faire le trajet Après leur arrivée, ils eurent souvent beaucoup à
: souffrir de l’irrégularité du service. Au fort de l’Est,
‘ les prisonniers, transférés par une pluie battante, au milieu de la nuit, ne purent pendant vingt-quatre heures, obtenir, même avec de l’argent, le pain et l’eau qui leur manquaient; on répondait à leurs réclamations par la dérision et les menaces; on braquait et on chargeait les canons devant eux. Quelques-uns furent atteints d’aliénation mentale et d’autres succombèrent au bout de quelques jours. Au fort de Rosny, on obligea les prisonniers à faire toute espèce de corvées, jusqu’au lavage des appartements de la direction et des casernes des mobiles qui les gardaient. On leur donnait pour aliments une boule de son et un peu de soupe, pour lit le quart d’une botte de paille. A la Conciergerie, on les fit coucher dans le préau de la cour.
On les jetait pêle-mêle dans des casemates froides et
humides, sans air et sans lumière. Au fort de Romainville, un factionnaire tira sur un prisonnier qui priait Dieu devant les créneaux; c’était un vieillard; il dit : « Mon Dieu! ma fille! » et il tomba. Loin d’être puni, son assassin fut récompensé : on le fit passer dans une compagnie d’élite. Un autre soldat subit quatre jours de cachot pour avoir refusé de faire feu sur un prisonnier qui demeurait devant les barreaux pour prendre
Dans une casemate où on avait enfermé des enfants (car quelques prisonniers avaient moins de treize ans) un de ces pauvres petits s’étant accroché pour respirer,
à la grille d’un soupirail, fut renversé d’un coup de fusil. Dans une autre casemate du même fort deux coups de fusils furent tirés sans prétexte par la lucarne. Un des prisonniers fut tué. Au fort d’Ivry, on fit descendre
des prisonniers dans des carrières où ils avaient de l’eau jusqu’aux genoux. Quelques-uns y moururent; et cette eau, que les chevaux refusaient, fut donnée à
- Dans le même fort, comme un grand nombre de prisonniers se trouvaient entassés dans une cave, un officier leur dit qu’on allait leur donner de l’air ; c’était le mot d’ordre ; on les fit descendre dans une cave sourde, et on les fusilla. Cela n’empêcha pas que le Moniteur n’annonçât que, depuis la bataille, on n’avait pas fusillé un seul prisonnier; il est vrai qu’on avait espéré tenir cette exécution secrète, car on défendit aux soldats d’en parler.
. Ce fut le dernier des sanglants épisodes de l’insurrection de juin. Les dépenses occasionnées par cette insurrection ont été évaluées à soixante-seize millions. On aurait pu nourrir tous les ouvriers de Paris pendant un an avec l’argent qu’on dépensa pour les fusiller. On ne saurait évaluer le nombre des victimes de ces fatales journées. Les calculs officiels ne sont pas sérieux. On s’accorde à dire qu’il ne périt pas plus de quatre à cinq cents insurgés sur les barricades, mais le nombre des prisonniers égorgés s’éleva environ à trois mille, d’après les calculs les plus modérés. Cela rendait le
Punition des vaincus. — Anéantissement de la Montagne. É — Pierre-Leroux et Caussidière parlent de clémence. — Article de Lamennais contre la terreur. — Article de Proudhon en faveur des insurgés. Toute puissance des royalistes. — Commission d’enquête. : — Commissions militaires. — Conseils de guerre. — Transportation sans jugement. — Les familles des transportés. Dictature militaire. — Vote de la Constitution sous l’état de siège. — Contre-coup des journées de juin en Europe. — Élection du Président. — Promesses d’amnistie. — Etat . de la France. Le premier soin de l’Assemblée nationale, après la victoire, fut de s’occuper de la vengeance à tirer des vaincus. Avant la*fin du combat, le président de ; | Assemblée, Senard, le même qui avait justifié les massacres de Rouen, avait rédigé un décret qui con- | damnait à la déportation en masse les insurgés pris les armes à la main. De son côté, Cavaignac voulait qu’on : les fit juger par des conseils de guerre. La commission | nommée à ce sujet combina les deux propositions : elle ( | proposa d’envoyer les chefs de barricades aux conseils | de guerre et de transporter les autres; Cavaignac crut
qu’on regardait sa proposition comme trop excessive pour être généralisée, il dit qu’il repoussait le rôle violent qu’on lui donnait devant l’histoire : il paraît que le général s’inquiète fort du jugement de l’avenir ; pour peu qu’outre cela le souvenir de son frère lui revienne quelquefois à la pensée, il n’est pas une de ses victimes qui puisse envier le repos de ses nuits. Dans ce parti, qui osait s’appeler la Montagne, combien s’éleva:t-il de voix en faveur des vaincus ? On peut les compter : Il y eut Pierre Leroux et Caussidière qui | parlèrent de clémence à la tribune, et quelques jours après Lamennais et Proudhon, qui réclamèrent dans le même sens par la voie de la presse. Pierre Leroux se plaignit que l’Assemblée délibérât toujours avec des passions au lieu de s’élever à ce calme religieux qui convenait aux représentants d’un grand Peuple ; il remarqua que pas un des prêtres qui étaient dans l’Assemblée ne vint parler de clémence et de fraternité. Caussidière engagea aussi l’Assemblée à s’élever audessus de la haïne et de la vengeance et à respecter la justice. « Moi aussi j’ai souffert, dit-il; n’ai-je pas eu un frère percé de soixante-quatre coups de baïonnettes et blessé de trois coups de feu? N’ai-je pas vu mon pauvre père, qui a souffert aussi toutes les douleurs de l’existence d’un honnête homme ? Eh bien! je vous demande de dire une bonne parole ce soir avant de nous séparer. » Pierre Leroux et Caussidière furent interrompus à chaque mot par des cris, des injures, des rires indécents et des rappels à l’ordre. Le général Lebreton dit que pendant trois jours il avait fait tous ses efforts pour empêcher la garde nationale de fusiller sans jugement, mais qu’elle ne !
s’était quelquefois rendue à ses instances que sur la promesse d’une punition exemplaire infligée aux coupables. L’Assemblée vota le décret : tous ceux qui avaient pris part à l’insurrection furent condamnés à être transportés dans les colonies autres que celles de la Méditerranée : on ne trouvait pas l’Algérie assez éloignée ni assez malsaine; les chefs ou instigateurs de l’insurrection furent renvoyés devant les conseils de guerre, ainsi que les réclusionnaires ou forçats libérés :
| qui, suivant les journaux royalistes, se trouvaient au
- nombre de vingt mille parmi les insurgés; les conseils
de guerre n’en trouvèrent pas un seul. . Sur l’insistance de Pierre Leroux, on permit aux enfants et aux femmes des transportés de les suivre dans leur exil. Un nommé Gustave de Beaumont voulait que ces pauvres femmes et ces pauvres enfants fissent le voyage à leurs frais ; cet homme reçut quelques jours après une ambassade à Londres.
Les royalistes triomphaient; grâce à eux, la République honnête et modérée, comme on continuait à l’appeler, avait fait oublier non seulement les massacres de septembre, mais les fureurs réactionnaires du Directoire, du Consulat et de la Restauration ellemême. Pour trouver quelque chose de pareil, il faut remonter jusqu’à la Saint-Barthélemy et aux dragonnades.
Pendant une des dernières séances de juin, Lamennais, entouré, dans la salle des Pas-Perdus, d’un grand nombre de représentants, étendit les mains vers eux, et leur dit : « Il y a un Dieu qui vous demandera compte de tant de sang ! » Dans la bouche d’un vieillard et d’un prêtre, ces paroles prenaient l’autorité d’une pro-
phétie. Quelques jours après, Lamennais écrivit ces « Le Peuple constituant (journal de Lamennais) a commencé avec la République, il finit avec la Répuk blique. Car ce que nous voyons, ce n’est pas, certes, la République, ce n’est même rien qui ait un nom : Paris est en état de siége, livré à un pouvoir militaire, livré lui-même à une faction qui en a fait son instrument; Fr les cachots et les forts de Louis-Philippe encombrés dé 14,000 prisonniers, à la suite d’une affreuse boucherie organisée par des conspirateurs dynastiques, devenus, le lendemain, tout puissants; des transportations en masse, des proscriptions telles que 93 n’en fournit pas d’exemples; des lois attentatoires au droit de réunion détruit de fait; l’esclavage et la ruine de la presse par l’application monstrueuse de la législation monarchique remise en vigueur, la garde nationale désarmée en partie, le Peuple décimé et refoulé dans sa misère, plus profonde qu’elle ne le fut jamais, non, encore une fois, non, certes, ce n’est pas.là la République; mais autour de sa tombe sanglante les saturnales de la
« Les hommes qui se sont faits ses ministres, ses serviteurs dévoués, ne tarderont pas à recueillir la récompense qu’elle leur destine et qu’ils n’ont que trop méritée. Chassés avec mépris, courbés sous la honte, maudits dans le présent, maudits dans l’avenir, ils s’en iront rejoindre les traîtres de tous les siècles dans le charnier où pourrissent les âmes cadavéreuses, les
Il est inutile d’ajouter que le gérant du journal fut condamné : quant à Lamennais, malgré ses réclama-
tions, on n’osa pas le mettre en jugement. Proudhon justifia aussi l’insurrection, en l’assimilant à l”homicide dans le cas de légitime défense :
« Si la révolte des 23, 24, 25 et 26 Juin a surgi tout à coup comme un accident de la misère; si la lutte soutenue pendant ces quatre malheureuses journées n’a été qu’un éclat du désespoir, si l’instruction prouve que malgré l’or répandu, malgré les embauchements dynastiques, l’immense majorité des insurgés se composait d’ouvriers démoralisés par le chômage, égarés par la faim, déçus dans leurs espérances, irrités à tort ou à raison contre le pouvoir ; s’il était vrai enfin que le gouvernement, que l’Assemblée nationale elle-même, trompés d’abord sur le véritable sens de l’émeute, eussent porté au comble, par une politique fatale, l’exaspération de ces hommes dont le cri de ralliement était : du pain ou du plomb ! Oh ! alors il faudrait reconnaître que la guerre civile qui vient d’ensangianter le berceau de la République a été un affreux malheur, mais que grâce au ciel il n’y a pas de coupables, qu’il n’y a que des victimes.
« Un chômage de quatre mois s’est converti subitement en un casus belli; voilà en quelques mots toute la vérité sur ces sombres journées. Mais, quoi qu’on en ait dit, quoi que répande encore tous les jours l’égoiïste et impitoyable calomnie, la générosité, la haute moralité des classes travailleuses, n’ont point péri dans ce fratricide. Le dénuement des insurgés, la misère des prisonniers, le respect des propriétés qui, s’il faut en croire de nombreux rapports, n’aurait pas été toujours aussi grand du côté de la répression que du côté de ; l’émeute, sont là qui l’attestent. Ne répandons donc
î pas le sel et le vinaigre sur des plaies saignantes, ne
; portons pas lé désespoir dans ces consciences assom-
$ bries, ayons pitié de ces pauvres blessés qui se cachent
‘ et meurent sur la paille, en proie à la gangrène, soignés par des enfants sans pain et des épouses folles de
Proudhon terminait par une espérance d’amnistie. Le | lendemain, il s’adressa à la petite bourgeoisie ellemême, à ces boutiquiers condamnés à la misère après
| « Il ne s’agit plus de sauver le prolétaire : le prolé- taire n’existe plus, on l’a jeté à la voirie. Il faut sauver la bourgeoisie; la question est aujourd’hui pour la bourgeoisie ce qu’elle était le 23 juin pour le prolé-
« Que les auteurs des ordres impitoyables, que les grands politiques qui ont repris la tradition exécrée de
| Saint-Merry et de Transnonaïin, que ceux qui ont dit qu’il valait mieux, pour la dignité de l’Assemblée nationale, au lieu d’une conciliation pacifique, le massacre de dix mille citoyens, que ces républicains honnêtes, comme ils se nomment, qui sont venus à la République en parjures, qui la servent en parjures, qui en sortiront en parjures, que ceux-là répondent aujourd’hui à la plainte de la bourgeoisie désespérée, s’ils
« Allez donc, maintenant, gardes nationaux égarés, allez demander à vos prétendus conservateurs, du | travail, du crédit, du pain! Ce qu’ils ont à vous ofirir pour vous, pour vos femmes et pour vos enfants, c’est
ÿ du sang et des cadavres! » |
Suivait un projet de décret destiné à sauver la bour-
geoisie de la misère. On commença par supprimer le journal de Proudhon, oublié, on ne sait pourquoi, dans la razzia africaine des journaux. Quant à son décret, on le livra à M. Thiers. Proudhon répondit aux puériles et inintelligentes calomnies dont il fut l’objet par une magnifique exposition de la question sociale. IL fut interrompu à chaque phrase par les plus niaises et les plus furibondes exclamations. L’Assemblée crut le flétrir par un ordre du jour voté à la presque unanimité; quelques montagnards s’abstinrent : un seul, Greppo, osa voter pour Proudhon.
Au milieu de cet anéantissement du parti républicain, la réaction ne s’arrêta pas. Senard rédigea une proclamation dans laquelle les insurgés étaient traités de nouveaux barbares, de forcenés sans principes, armés pour le massacre et le pillage. Il rendit les socialistes responsables de l’insurrection, et parla de ces doctrines sauvages pour qui la famille est un mot et la propriété un vol. En lisant cette phrase, il regarda Proudhon : dans un moment pareil, c’était le désigner à l’assassinat. Proudhon donna son adresse.
L’Assemblée essaya d’englober dans une même condamnation les principaux républicains : elle nomma une commission d’enquête pour rechercher les causes de linsurrection. Cette commission, présidée par Odilon-Barrot, et toute composée de royalistes, rédigea, sous forme de rapport, un recueil de commérages sans portée, d’où il résultait que Caussidière et Louis Blanc auraient été les chefs du mouvement. Leur mise en accusation, formellement demandée par Cavaignac, fut prononcée. Ils parvinrent à se soustraire à une condamnation certaine par l’exil.
La commission d’enquête avait essayé de faire condamner aussi Ledru-Rollin : elle avait poussé l’enquête jusqu’au commencement de la Révolution, et critiqué ; tous les actes accomplis depuis Février; quant à l’or répandu par les royalistes, elle n’en dit pas un mot. ‘ Cependant il était notoire que les différents partis dynastiques étaient les seuls instigateurs de l’insur- Û rection : le Peuple, poussé par la misère, l’avait faite malgré les chefs du parti républicain ; aussi l’insurrection n’eut-elle ni plan ni chefs. Les accusés traduits devant les conseils de guerre étaient d’obscurs et consciencieux soldats de la démocratie, dont le passé révélé par les débats était en général irréprochable, et auxquels un honnête homme ne refuserait pas de serrer la main. Il y avait loin de là aux forçats dont on avait parlé. Les conseils de guerre les condamnaient tantôt à la prison, tantôt aux galères. On leur reprochaïit jusqu’à leur victoire de Février : « L’armée n’a pas été vaincue en Février, leur disait-on ; si on lui eût permis d’agir, les choses ne se fussent pas passées ainsi. » - Quelques-uns furent acquittés. Comme les conseils de guerre avaient été institués pour juger les plus grands coupables, on commença à se demander s’il n’y avait pas à plus forte raison des innocents parmi les transportés. Les commissions militaires chargées de les juger, avaient agi avec une précipitation et une animosité impardonnables. Les dénonciations anonymes avaient été admises comme preuves, et les accusés étaient condamnés sans être entendus, sans être confrontés avec leurs accusateurs. Il s’était organisé dans tous les quartiers une sorte de police secrète, une agence de dénonciations; comme il n’est pas
4 d’honnête homme qui n’ait quelques ennemis, personne m’était sûr de son lendemain. La négligence à faire le service de la garde nationale, des amis reçus trop tard : ou trop matin, une nuit passée hors du logis, pouvaient devenir des crimes politiques. Le dossier de quelquesuns des condamnés portait pour unique charge : opinions avancées. On arrêta des femmes en couche et des paralytiques, on porta sur la liste de transportation un homme mort depuis plusieurs mois, et un autre qui,
- au moment de l’insurrection, était préfet en province ;
un citoyen fut condamné pour avoir tué un militaire auquel, au contraire, il avait sauvé la vie; quand sa mère et sa femme réclamèrent, on leur dit qu’il fallait qu’elles retrouvassent l’homme qui devait avoir péri ; un hasard providentiel le leur fit découvrir.
Ce que les prisonniers demandaient avec le plus d’instance, c’était de pouvoir communiquer avec leurs familles; cette permission leur fut longtemps refusée. Près de deux mois après l’insurrection, malgré les affirmations de Lamoricière à la tribune, on obtenait à peine quelques rares permissions à force de protection et d’insistance. Il y avait des femmes de détenus qui du matin jusqu’au soir sans en obtenir; le petit nombre de permissions qu’on accordait portaient des indications d’heures pendant lesquelles l’entrée du fort était interdite par le directeur.
La plupart des prisonniers appartenaient à la classe
__ pauvre et étaient les seuls soutiens de leurs familles.
La pensée de l’exil qui les attendait les affligeait moins
que celle du dénuement des leurs. Quand des femmes
et des enfants de détenus réclamaient des secours aux
| mairies on les leur refusait toujours. Plusieurs citoyens
: ouvrirent des souscriptions en leur faveur ; un commissaire de police alla saisir les registres d’une de ces
associations. Lorsque les permissions de communiquer
avec les prisonniers furent moins rares, on vit souvent quelques-uns de ces malheureux se priver de leur misé-
| rable nourriture pour soulager la faim des femmes et des enfants qui venaient leur dire adieu. Des collectes se firent dans les prisons en faveur des familles des détenus les plus pauvres. Les soldats eux-mêmes étaient parfois touchés de tant de souffrances ; après l’irritation des premiers jours, ils se lassaient quelquefois du métier de geoliers et de bourreaux ; quand poussait les précautions jusqu’à placer dans les forts des agents de police jouant le rôle d’insurgés.
De temps en temps on venait enlever, la nuit, quelques-uns des prisonniers, sans leur dire où ils allaient ; on les attachaït et on les plaçait dans des wagons qui les menaient dans un port de mer, pour y attendre le temps de la transportation définitive. Il y avait parmi eux des enfants au-dessous de treize ans; on parle d’un enfant de huit ans. Il y avait un vieillard de soixante ans, décoré de deux croix et de cinq médailles de sauvetage ; il avait sauvé soixante-seize
Quelquefois les femmes et les enfants des exilés étaient admis à leur dire un dernier adieu; alors c’étaient des sanglots et des larmes qui brisaient la résignation des condamnés: le plus souvent le départ s’effectuait sans qu’on avertit les familles ; dans un des
forts on leur donna rendez-vous à cinq heures, mais dès
trois heures du matin on avait fait partir les prisonniers. Il y avait des femmes qui couchaïent sur le talus des forts afin de pouvoir embrasser leurs maris au passage. Mais on les empêchait d’approcher.
Pendant ce temps-là, M. Marrast, président de lAssemblée, donnait des soirées splendides dans lesquelles il ouvrait la danse avec Mme de Lamoricière ; l’Assemblée délibérait et votait à l’abri de l’état de siége, qui semblait devoir se prolonger indéfiniment. Le lendemain de l’insurrection, Cavaignac avait feint de vouloir déposer ses pouvoirs ; l’Assemblée, sous le coup de la terreur, l’avait supplié de les garder. Il s’était donné un ministère. Sénard avait été placé à l’intérieur ; de tous les hommes de février, Marie seul avait été conservé à cause de l’antipathie spéciale que les ouvriers lui témoignaient. Ainsi que Cavaignac l’avoua plus tard, les hommes qu’il choisit étaient les plus propres à attaquer toutes les libertés. On trancha la question du prolétariat par une dissolution pure et simple des ateliers nationaux ; on soumit les clubs à une législation hypocrite qui les annulaït; on établit contre la presse des lois plus oppressives que celles de la monarchie. Quelques jours après le vote de ces lois, Cavaignac suspendit quelques journaux, sans daigner se servir de l’arme qu’on venait de lui donner ; l’Assemblée reçut le soufflet et baissa la tête.
Lorsqu’il n’y eut ni clubs ni journaux, l’Assemblée vota précipitamment, toujours sous l’état de siége, une Constitution monarchique, dont la pensée se résume dans la négation du droit au travail. En décrétant que le pouvoir exécutif serait confié à un président, auquel » elle assigna des prérogatives exorbitantes, elle permit 4
aux partis royalistes de se mesurer. Aussi l’agitation \ réactionnaire devint plus active que jamais dans les F7 provinces, et chaque parti se prépara pour la guerre civile. Quant au rôle extérieur de la France, il se borna, comme sous la monarchie, à une humble soumission aux volontés de l’Angleterre. Le ministère ne répondait aux interpellations que par des phrases ambiguëés. Jamais il n’y avait eu tant de bassesses vis-à-vis des autres puissances de l’Europe, que sous ce régime du sabre. Cela eut du moins un bon résultat : celui de dégoûter à tout jamais la France du clinquant militaire. L’élan révolutionnaire imprimé à l’Europe par la France de Février est comprimé partout à la fois. La Lombardie délivrée se donne à un roi qui la vend à l’Autriche ; le roi de Prusse demande pardon; on le conserve. L’empereur d’Autriche se sauve : on le rappelle. Partout la générosité du Peuple est récompensée par la trahison de ses maîtres. L’état de siége fait le tour de l’Europe, et partout il présente ce même caractère de fureur sauvage et bestiale. Les fusillades de Paris ont leur pendant à Vienne; les Croates de Radetzky et de Windischgraetz renouvellent les atrocités des lazzaroni de Naples et des gardes mobiles de L’élection du président avait été fixée au 10 décembre. C’était le moment que les partis attendaient pour compter leurs forces. Les réactionnaires se divisèrent en deux camps : les uns rêvant une Restauration mo- ( narchique, jetèrent comme un défi à la face du pays le nom de Louis Bonaparte, qui était la négation de la Révolution de Février. C’était faire appel à la guerre |
civile, car on pouvait penser que le Peuple qui avait fait la République nela laisserait pas escamoter par un
Les autres feignant d’accepter le nom de la République, repoussaient les conséquences inévitables de la forme républicaine. Le nom qu’ils prirent pour drapeau fut celui du bombardeur des faubourgs, de l’homme qui avait répondu aux cris de famine du Peuple par les fusillades de Juin et les transportations sans juge- !
Le parti républicain était également divisé. Les uns se groupèrent autour de Ledru Rollin, le seul nom républicain qui eût quelque popularité dans les provinces ; les autres, se rappelant le 16 avril et toutes les trahisons du Gouvernement provisoire et de la commission exé- cutive, prirent pour candidat un des prisonniers de Vincennes, Raspail. Le socialisme, en refusant de voiler son drapeau, s’élevait ainsi à la hauteur d’un parti
Grâce aux manœuvres de la réaction, on pouvait affirmer d’avance que le nom d’un élu du privilège sortirait de l’urne. Mais le nouveau pouvoir, quel qu’il fût, avait un moyen facile de se faire accepter par Le Peuple; c’était de prendre l’initiative d’une proposition d’amnistie,
Ce mot d’amnistie, Proudhon l’avait prononcé le premier au milieu des saturnales de la terreur, au bruit du bombardement des faubourgs; depuis ce temps cette pensée avait fait de si immenses progrès qu’il est inconcevable que ni l’un ni l’autre des deux candidats de la bourgeoisie n’ait songé à s’en faire honneur. Les agents électoraux de Bonaparte promirent l’amnistie en
son nom : lui-même la promit dans ses programmes, | et dans une conversation qu’il eut avec un représentant de la Montagne.
Sur la foi de cette promesse et en haine de Cavaignac, le Peuple vota pour Bonaparte : des voix républicaines s’ajoutèrent ainsi à celles des royalistes coalisés.
Dès le lendemain de l’élection, le président se posa,
comme on devait s’y attendre, en rival de l’Assemblée, dont les royalistes demandèrent aussitôt la dissolution. De lâchetés en lâchetés, cette déplorable Assemblée en était venue à un tel degré d’anéantissement et d’impuissance, que, sans l’appui dédaigneux des républicains, ses victimes, un souffle eût suffi pour la renverser.
Et cependant, à ce moment de suprême agonie, pour laver tant de honte au dehors, pour faire oublier tant d’implacable tyrannie au dedans, que lui eût-il fallu aux yeux de l’histoire? Une bonne parole, la première, une pensée de fraternité, de concorde et d’oubli. Elle pouvait donner le nom orgueilleux de clémence à ce qui n’eût été qu’un acte de justice, et le Peuple qui pat-
! don ne beaucoup, — trop peut-être, — sans attendre le jour inévitable où il pourra se poser en accusateur et en juge, en revoyant ses frères proscrits, eût oublié ses
Mais les pouvoirs rivaux ne s’entendaient que sur un point : le refus de l’amnistie. Cette question, portée cent fois à la tribune avec une obstination généreuse, | par Lagrange, fut toujours repoussée. Pendant ce temps, Louis Bonaparte faisait partir pour Brest les derniers convois de transportés, et expédiait vers les bagnes à les condamnés des conseils de guerre. Les pouvoirs se succèdent et se ressemblent ; les nouveaux venus sem-
blaient dire aux fusilleurs de juin : laissez-nous une part dans la haine du Peuple.
Maintenant les partis sont en présence : le fédéralisme est tout-puissant et se montre à découvert. Chez la bourgeoisie, la fureur qui suivit la victoire a fait place, sinon à la pitié et au remords, du moins à la crainte incessante d’inévitables représailles. Les journaux de la réaction rêvent chaque jour de complots imaginaires : c’est le commencement de l’expiation. L’armée est dégoûtée et mécontente. Au lieu d’une glorieuse guerre de propagande, les soldats n’ont en
Quant au Peuple, il ne confond pas, il est vrai, la République avec les vampires qui la saignent et les incubes qui la violent; mais si sa presse n’était pas muselée, bâillonnée, décimée, si ses clubs n’étaient pas traqués, fermés et annulés, ses amis emprisonnés, déportés ou exilés, il aurait bien des choses à dire, bien des justes plaintes à faire entendre.
Ce serait un morne concert de gémissements sinistres, qui s’élèverait des cages de Vincennes, des pontons de Brest et de Cherbourg, du bagne de Rochefort.
Ce serait le cri de douleur de tant de victimes entassées depuis six mois, sans jugement, sur la paille infecte et humide, n’ayant pour échos de leurs plaintes que le bruit des vagues de la mer, et pour visions dans leurs nuits que le spectacle navrant de leurs familles
Voilà l’œuvre des hommes qui depuis Février ont
Î accaparé le pouvoir; lâcheté chez les uns, trahison chez les autres, tous, à des degrés divers, ont perdu la Ré-
‘FER volution. Désormais le Peuple sera le seul acteur du 1448 drame révolutionnaire, et ilne lejouera qu’à sonheure: 108 il repoussera les provocations de ses ennemis, et, si “HSE les diverses factions dynastiques appellent la guerre M: ï civile au secours de leurs intérêts égoïstes, il leur laisLIRE sera la responsabilité de cette lutte impie. | Me Le Peuple n’est pas en cause : il regardera calmeet 28 impassible cette tempête amoncelée par de mesquines ÿ, 4 intrigues et des ambitions furieuses, et laissera passer 5 a il à ses pieds ce ruisseau de boue et de sang.
Introduction. — Causes générales de la révolution de Février. — Agonie de la vieille société. — Corruption dans les mœurs et dans la politique. — Session des scandales. — La bourgeoisie se détache de son gouver-
: nement. — Les banquets réformistes. — Le ministère viole le droit de réunion. — L’opposition recule. — Attitude du peuple et des sociétés secrètes. — Conseil de guerre aux bureaux de la Réforme.
Journée du 22 février. — Rassemblements populaires. — Préparatifs du pouvoir. — Hésitation des troupes et de la garde nationale. — Premières barricades.
Journée du 23. — Neutralité de la garde nationale. — Pro-
s grès de l’Insurrection. — Le peuple crie partout : Vive la Ligne ! il évite une lutte céneAe
Séance de la chambre. — Ministère Molé. — Joie de la bourgeoisie. — Pétition du comité électoral démocratique. — Le peuple veut compléter sa victoire.
Massacre du boulevard des Capucines.— Journée du Défection de la troupe. — La garde nationale entraînée
dans le mouvement. — Concession tardive du roi. — Ministère Thiers. — Ministère Barrot. — Abdication du Combat du Château-d’Eau. — Prise des Tuileries. — Probité du Peuple. Efforts suprêmes de la royauté. — La duchesse d’Orléans à la chambre. — Dupin parle en faveur de la régence. — Marie et Crémieux demandent un gouvernement provisoire. — Discours d’Odilon Barrot. — Impuissance de l’opposition. Envahissement de la chambre. — Discours de Ledru-Rollin contre la régence. — Discours de Lamartine. — Essai de | formation d’un gouvernement provisoire. Première proclamation. — Distribution des Ministères. — , Le Peuple impose la République au Gouvernement provisoire. Composition hétérogène de ce gouvernement. — Trois : partis hostiles. — La police républicaine. : Création de la garde mobile. — Proscription des emblêmes | républicains. — Clémence du Peuple. — Abolition de l”échafaud politique. La curée des places. — Inquiétude du Peuple. — Proclamation socialiste dictée au Gouvernement provisoire. — La question sociale posée par le Peuple à l”Hôtel-de-Ville. — Création de la commission du Luxembourg. — Ses services. — Son premier décret. Manœuvres du Gouvernement contre les journaux. — Développement de la presse républicaine. — Ouverture des clubs. — Initiation du Peuple à la vie démocratique.
Établissement de la République dans les départements. —
- Les Commissaires de Ledru-Rollin. La circulaire de Lamartine. — Mouvement général des Peuples de l’Europe après la Révolution de Février. — Départ des bandes républicaines vers la frontière. — Massacres des colonnes belges. Indécision du Gouvernement. — Fausses mesures finan- cières. — Dons patriotiques offerts par le Peuple. — Impôt des 45 centimes. ; La circulaire de Ledru-Rollin. — Conspiration des bonnets | Journée du 17 mars. — Marche du Peuple vers l’Hôtel-deVille. — Conférence des délégués du Peuple avec le Gouvernement provisoire. — Lamartine promet l’ajournement des élections et l’éloignement de l’armée. — Le Le Gouvernement provisoire écarte l’influence de Blanqui, puis élude toutes ses promesses du 17 mars. Intrigues de la réaction dans les provinces. — Torpeur des ‘ ouvriers au moment des élections. — Centralisation des Complot réactionnaire du 16 avril. — Le rappel battu dans tout Paris. — Cris de mort contre les communistes. — Enthousiasme de la bourgeoisie pour Lamartine. — Les à ouvriers reçus par Louis Blane à l’Hôtel-de-Ville, Menace d’assassinat contre Cabet. — Nouvelles parades de $ la garde nationale. — Rappel de l’armée. — Toute-puis- Fe sance de la réaction. — Ses manœuvres électorales. — Le À | Troubles en province à l’occasion des élections. — Victoire L. pacifique du peuple de Limoges. — Massacres de Rouen.
Réunion de l’Assemblée nationale. — Acclamation unanime de la République. — Le Gouvernement provisoire rend ses comptes. — On lui vote des remerciments. — Protestation de Barbès.
Création d’une commission exécutive. — Exclusion des
. socialistes. — Précautions prises par l’Assemblée contre le Peuple. — Impuissance de la Montagne.
Défaite générale de la révolution en Europe. — Massacre des Insurgés Polonais. — Huber organise une manifestation en faveur de la Pologne.
Journée du 15 mai. — Le Peuple se rend sans armes à l’Assemblée. — On lui barre le passage. — Il pénètre jusqu’à la place Bellechasse.
Envahissement des tribunes et de la salle des séances. —
Efforts de Louis Blanc pour contenir le Peuple. — Raspail
lit une pétition en faveur de la Pologne. — Barbès engage l’Assemblée à délibérer et le Peuple à se retirer. ’
Blanqui demande au nom du Peuple le rétablissement de la : Pologne, une enquête sur les massacres de Rouen et des
lois en faveur du travail. — Ledru-Rollin promet satisfaction au Peuple. — Les délégués des clubs cherchent à ; faire évacuer la salle. — Buchez donne l’ordre de faire cesser le rappel. — Derniers efforts de Barbès et de Louis Blanc pour faire sortir le Peuple. — Huber prononce la ’ dissolution de l’Assemblée nationale.
Les Représentants quittent la salle des séances. — On pro- ; pose un gouvernement provisoire. — Barbès et Albert !
- sont entraînés à l’Hôtel-de-Ville par le Peuple. — La garde nationale ne leur oppose aucun obstacle. L’Hôtel-de-Ville est envahi par la garde nationale. — Barbès et Albert sont traînés en prison. Les Représentants rentrent à l’Assemblée. — Tentatives
s d’assassinat contre Courtais et Louis Blanc. — Louis Blanc à la tribune. — Clameurs des Représentants. — L’Assemblée essaie en vain de délibérer.
Arrestation de Sobrier. — Pillage de sa maison et de celle
de Cabet. — Quatre cents arrestations. — Les chefs de la démocratie enfermés à Vincennes. — Fête de la Concorde
. et de la Fraternité. — Fureur contre les clubs. — Les
gardes nationaux tirent les uns sur les autres au passage
La Commission exécutive se met aux ordres de la réaction. — Ses insinuations contre Caussidière. — Rapport contre
Loi contre les attroupements. — Nouvelles élections. — Importance donnée à M. Louis Bonaparte par les maladresses de la Commission exécutive.
Efforts des Républicains pour empêcher une insurrection. — Manœuvres des royalistes pour rendre la lutte inévitable. — Rôle équivoque de la Commission exécutive.
Mauvaise organisation des ateliers nationaux. — Attaques continuelles de l’Assemblée contre les ouvriers. — La Commission exécutive, par une mesure violente, donne le signal de l’insurrection.
Conférence entre Marie et les délégués des ateliers nationaux. — Préparatifs de la Commission exécutive. —
Résistance de Cavaignac. — Ressources du pouvoir.
Journée du 93 juin. — Étendue de l’insurrection. — Modé- ration du Peuple. — Premiers combats à la porte SaintDenis, au faubourg Poissonnière, et aux abords de la Journée du 24 juin. — Proclamation de l’état de siége et de la dictature militaire. — Suppression des journaux.
ÿ Caractère politique de l’insurrection. — Modération des insurgés. — Calomnies répandues contre eux. — Acharnement de leurs adversaires.
Attaque et prise du Panthéon. — Prisonniers fusillés au Luxembourg, etc. — Prise de la place Maubert. — Prisonniers fusillés à l’Hôtel de Cluny, etc.
Proclamations promettant l’amnistie. — Massacres des prisonniers rendus sur ces promesses. Journée du 25. — Le général Bréa à la barrière de Fontai4 nebleau. — Irritations des insurgés à la nouvelle des massacres du Panthéon. — Mort de Bréa. Assassinat de deux parlementaires du Peuple pendant une trève. — Divers représentants se rendent dans les quartiers des insurgés. Attaque du Marais et du faubourg du Temple. — Massacres pendant et après la victoire. — Fusillades en masse dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville. Attaque et prise du clos Saint-Lazare. — Attaque du faubourg Saint-Antoine. — Probité du Peuple. — La caserne | de Reuilly prise par le Peuple et reprise par les troupes. — Fusillade des prisonniers. Ivresse des mobiles et bruit d”empoisonnement. — Analyse | de l’eau-de-vie et des balles par les chimistes. Propositions de paix faites par les ouvriers. — Mort de
YArchevêèque. — Proclamation du Peuple. — Journée du 26. — Capitulation du faubourg. — Massacre des prisonniers. — Adieu des insurgés à leurs frères morts. f Suites de l’insurrection. — Récompenses données aux vain- Œueurs. — Dénonciations, perquisitions et arrestations. — Prisonniers fusillés dans les maisons, les rues et les
- Le fédéralisme. — Invasion des gardes nationaux de province. — Les prisonniers des caveaux des Tuileries. — Massacre du Carrousel. — Translation des prisonniers dans les forts. — Leurs souffrances. — Derniers mas- Punition des vaincus. — Anéantissement de la Montagne. — Pierre Leroux et Caussidière parlent de clémence. — Article de Lamennais contre la terreur. — Article de Proudhon en faveur des insurgés. Toute-puissance des royalistes. — Commission d’enquête. .— Commissions militaires. — Conseils de guerre. — Transportation sans jugement. — Les familles des transportés. Dictature militaire. — Vote de la Constitution sous l’état de siège. — Contre-coup des journées de juin en Europe. — Élection du Président. — Promesses d’amnistie. — État de la France.
Louis Ménard a écrit deux pièces de vers sur les de
- journées de Juin. L’une estreproduite dans le Prologue #4 d’une Révolution ; voici l’autre : Ex
LM (Écrit après l’insurrection de Juin 1848) Si l’aveugle hasard me donnait la puissance ni. ; Pour un jour, je voudrais tenir , Le glaive justicier de la sainte vengeance | Et le droit sacré de punir. ’. J’irais sur le cadavre épeler les tortures : À Au jour de l’expiation $ Œül pour œil, dent pour dent, blessure pour blessure, à A L’antique loi du talion. # Le Et je voudrais aussi, secouant la poussière ; ÿ ; Des siècles dans l’oubli plongés À À Evoquer leur douleur muette et satisfaire ” Tous les morts qu’on n’a pas vengés. PER à
Car l’expiation est chose grande et sainte Et comme un reproche éternel, Les douleurs sans vengeance élèvent une plainte Qui monte de la terre au ciel. Et de peur qu’il füt dit que cette loi suprême Püût être oubliée une fois, Pour absoudre le ciel, l’homme a cru que Dieu même , Dût s’immoler sur une croix. La revanche viendra : le jour inévitable Luira pour balayer une race coupable Au vent des révolutions ; | Alors on nous dira : « La vengeance est impie, Il faut pardonner, non punir ». Et quand le sang versé veut du sang qui l’expie On parlera de repentir. Pas de grâce. Pensons à la mort de nos frères, : A tant de maux inexpiés, Et que leur souvenir en profondes colères Transforme les làches pitiés ; Pensons aux jours de sang, de pillage et de ruine, Où dans nos faubourgs bombardés Le canon répondait aux cris de la famine, A nos murs de sang inondés. ; Le viol impur souillait les vierges sur les places, Les morts s’entassaient par milliers, Et quand les massacreurs, dont les mains étaient lasses, Vous couronniez leurs fronts et vos femmes si fières | Battaient des mains, et croyant voir : Ces cosaques maudits, chers jadis à leurs mères, Agitaient vers eux le mouchoir.
Et puis le lendemain de la victoire impie L”insulte et la délation ; Après l’assassinat, la lâche calomnie, Comme ils ont bien d’avance absous nos représailles ! k Quand nos bras seront déchaînés, Pensons aux morts : il faut de grandes funérailles A nos frères assassinés. Ce sera votre tour, pas de pardon, nos maîtres,
- Nos représentants, nos élus, Vil troupeau d’assassins, de lâches et de traîtres . Le jour de la justice est venu: pas de grâce! Ni prières, ni repentirs Ne vous empêcheront de baiser chaque place ‘Où coula le sang des martyrs. Toi, l’aveugle instrument de leur froide colère, Pourvu qu’à ton chevet le spectre de ton frère | Se lève, le peuple est vengé. Vous, serfs de tout pouvoir, automates stupides, Qui tournez sans remords vos armes parricides Contre vos frères enchaînés, Et vous, vils trafiquants, race basse et rampante, Qui, dans ces jours maudits, alliez Soülant d’or et de vin la horde rugissante Loin d’ici ! vous souillez l’air pur de la patrie. Déjà terrible et menaçant, Le peuple est là qui veille : oh! fuyez, qu’il oublie Que le sang seul lave le sang.
Le Prologue d’une Révolution avait paru en feuilleton dans le journal Le Peuple, que dirigeait Proudhon.
. Le samedi 3 mars 1849, les citoyens Ménard, auteur, et Duchêne, gérant, furent cités à comparaître sous la prévention des délits : 1° d’excitation à la haïne et au mépris du gouvernement de la République; 2° d’excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres; 3° de reproduction d’un article déjà condamné (l’article de Lamennais, page 214); délits qui auraient été commis par la publication des feuilletons
Le feuilleton du 11 décembre 1848 correspond aux chapitres VII et VIII;
Le feuilleton du 8 janvier commence avec les mots suivants : Les attaques de la Commission exécutive contre Louis Bonaparte. qui se trouvent dans le
Tous les chapitres qui suivent furent jugés délic-
Le Peuple du 4 mars 1849 publie la lettre suivante :
Au citoyen secrétaire de la rédaction du Peuple. |
Les feuilletons que j’ai publiés sous le titre de Prologue \
d’une Révolution sont incriminés. Je m’étonne que la réac-
tion nous fournisse l’occasion que nous attendions de jeter enfin la lumière sur des actes qui déshonorent une nation quand ils ne sont pas hautement flétris par elle. J’ai les preuves des faits que j’ai avancés.
Priez instamment les citoyens qui ont été témoins de
F ,quelques-uns des faits rapportés par moi d’ajouter leur
témoignage à ceux que nous possédons déjà, et de nous adresser au plus tôt leurs renseignements au bureau du
Salut et fraternité.
Le Peuple du 25 mars publie la lettre suivante :
Au secrétaire de la rédaction.
Deux commissaires de police se sont présentés jeudi dernier chez mon père, pour saisir le Prologue d’une Révolution. Comme mon père, parfaitement étranger à la publication de cet ouvrage, protestait contre la violation de son domicile privé, ces messieurs ont exhibé un mandat qui leur enjoignait de rechercher, partout où besoin serait, non seulement mon ouvrage, mais {ous les documents et manuscrits ayant servi à sa composition!
Vous voyez qu’il s’agissait simplement de faïre main basse sur mes pièces justificatives, afin de me livrer pieds
| et poings liés à l’accusation. Heureusement mes papiers sont en sûreté. Je lirai tout devant le jury; je vous prie même d’inviter les citoyens qui m’ont offert leur témoignage à m’adresser le plus tôt possible leur déposition écrite et signée; si on refuse l’audition des témoins, je lirai les dépositions, et si on refuse la lecture, je vous les enverrai pour les publier dans le Peuple.
Ainsi la lumière se fera; l’attention est appelée sur les fusillades de Juin; les journaux seront bien forcés d’en parler; avant quinze jours le procureur général croira comme moi aux fusillades. Que fera-t-il alors?
Salut et fraternité.
Dans le supplément au Peuple du lundi 2 avril 1849 Louis Ménard publia l’article suivant : x Les poursuites dont quelques parties de mon livré sont l’objet, trois mois après leur publication, m’obligent, à mon grand regret, à revenir sur des faits que ma con- : science m’avait fait un devoir de raconter parce que la calomnie les avait travestis, mais dont j’étais heureux de pouvoir distraire aujourd’hui ma pensée. Dans l’incertitude où je suis de pouvoir produire mes témoins et lire mes pièces devant le jury, je dois à mon honneur, à ma qualité d’historien et aux cent mille lecteurs du Peuple, de prouver que je n’ai raconté que la vérité souvent atté- Sur les affaires de Rouen on peut consulter l’enquête de M. Théodore Bac, représentant du Peuple ; les faits déplorables qu’il cite sont trop nombreux pour que je les rapporte ici, mais on peut lire son plaidoyer dans la Réforme du 13 décémbre. Mon récit des journées de Juin est puisé à trois sources : pièces officielles, documents imprimés et documents iné- dits. En tête des pièces officielles se placent les dépositions ‘ faites au mois de Juillet devant la commission d’enquête. M. Edmond Adam, adjoint au maire de Paris, déclare (page 219) qu’on a fusillé des prisonniers sans qu’il ait pu. l’empêcher. Il ne précise pas le chiffre de ces massacres, mais ceux qui fusillaient n’ont pu désobéir à M. Edmond : Adam qu’en vertu d’ordres supérieurs, sans quoi ils auraient été poursuivis. Après le combat, M. Adam fit sortir les habitans du faubourg pour défaire les barri- cades. C’était, dit-il, un moyen de leur sauver la vie. . M. Edmond Adam croyait donc qu’un massacre était orga- } nisé contre les habitants du faubourg, puisqu’il cherche ;
un expédient pour les sauver ? Je n’ai rien dit d’aussi violent dans mon livre. On devrait bien poursuivre M. Edmond
qu’on voulait fusiller; il s’y opposa en disant qu’on pourrait en obtenir des renseignemens. Que dites-vous du
M. Deguise, chirurgien en chef de la garde nationale (page 268), a examiné les caveaux des Tuileries et a reconnu les dangers de l’état sanitaire de cette aggloméra-
_ tion d’individus, par suite de l’ordre qu’avaient les gardes nationaux de tirer sur ceux qui ébranleraient les barreaux. Ainsi, les prisonniers des Tuileries n’avaient de choix qu’entre la fusillade et l’asphyxie ? On devrait bien poursuivre M. Deguise.
M. Denain, capitaine au 41° de ligne (page 269), raconte les violences exercées contre Lagrange par la garde nationale. C’est insulter la garde nationale. Il est vrai que M. Denain ajoute que lui-même donna ordre d’arrêter Lagrange en lui disant : « C’est donc vous qui vous êtes opposé à l’état de siége? » Ainsi voilà un représentant arrêté pour un vote qui déplaît à M. Denain. C’est trop fort ! Si M. Denain est le même qui sauva la vie à M. Roussel lors de la fusillade du pavillon d’Austerlitz, il aurait mieux fait de raconter cela que son aventure avec Lagrange.
M. Joubert, ancien directeur de l’octroi de Paris (p. 297), a rencontré des représentans qui s’opposaient au massacre d’insurgés faits prisonniers. Ont-ils réussi à empé- cher ce massacre? Cela intéressait peu messieurs de la commission d’enquête, mais cela m’intéresse, moi, et le Peuple aussi.
M. Lacrosse, vice-président de l’Assemblée nationale (page 299), étant avec son collègue Richer, au faubourg Poissonnière, eut beaucoup de peine à préserver les insurgés d’être massacrés. M. Lacrosse n’a pas toujours été aussi heureux : le 25, il était rue St-Antoine lorsqu’un commandant du 59° le pria de venir voir comment le 59° travaillait, Il n’y alla pas, mais un gardien de Paris ayant
; expliqué qu’il s’agissait d’une cinquantaine de prisonniers fusillés, M. Jouy, surveillant à l’Assemblée nationale, envoyé en mission par M. Senard, y alla, lui, et à l’entrée | de la rue du roi de Sicile il vit deux charrettes à bras pleines de cadavres, et beaucoup d’autres encore à côté. On ne dira pas non, j’ai un mémoire signé de M. Jouy. Il est fàächeux que M. Lacrosse qui parvenait, avec peine, il est À vrai, à arrêter les massacres, arrivät parfois trop tard. M. Lalanne, directeur des ateliers nationaux (page 304), affirme que M. Lamoricière a dit de lui : Si cet homme ne m’est pas amené et fusillé je ne réponds de rien. Allons donc! vous insuliez M. Lamoricière; il n’a pu donner ordre de vous fusiller sans jugement. ‘ M. Lefèvre, inspecteur des prisons (page 313), déclare avoir vu des hommes tués à coups de baïonnette et de ; sabre. Il ne dit pas combien; cela en valait la peine pourtant. M. Lefèvre ajoute qu’il a sauvé deux ou trois cents individus. Que se passait-il donc quand il n’était plus là ? M. Flottard pourra, dit-il, l’attester. Je prie M. Flottard de démentir cette déposition. Tout cela n’est pas possible. On aurait poursuivi ceux qui hachaïent ainsi les prisonniers. Ce doit être fait qualifié crime par la loi. M. Mayet (page 324) vit des gardes nationaux qui voulaient fusiller Lagrange, représentant du Peuple. Cela n’est | pas croyable; cependant M. Mayet dépose sous la foi du serment. On devrait le poursuivre. Il raconte aussi qu’on voulait le fusiller, lui, Mayet, dans la mA du 2° arrondissement, (1) parce qu’on avait trouvé sur lui des cartouches qu’il portait comme garde national. Ainsi on fusillait jusque dans les mairies! Et qui donnait ces ordres-là ? En vérité, je n’ai jamais rien dit d’aussi fort. M. Bertrand, juge d’instruction (page 339), écrit relatived ment à Pujol, lieutenant des ateliers nationaux qui comme () Il comprenait les quartiers de la Chaussée d’Antin, du Palais- | Royal, de Feydeau et du Faubourg-Montmartre, qui sont maintenant répartis entre le premier, le deuxième et le neuvième. La mairie … était dans la rue Pinon, qui est devenue la rue Rossini. — Note des $
| on sait donna le signal de l’insurrection. Pujol donnait à entendre d’après cette lettre qu’il pourrait indiquer quel est le parti qui a dirigé l’insurrection, mais il refusait de s’expliquer plus clairement avant d’en avoir conféré en secret avec M. Odilon Barrot. Ce qui fut dit fut fait, et après l’entretien, M. Odilon Barrot déclara par une lettre signée que Pujol ne lui avait dit que des choses insigni- | fiantes. La lettre se trouve page 338. Je n’aime pas à pro- | céder par induction, mais M. Barrot a-t-il songé à celles L qu’on pourrait tirer de son silence ? Mon livre ne contient rien, contre le parti qui a fait l’insurrection, d’aussi accaLS blant que cette lettre-là. | M. Trouvé-Chauvel, ex-préfet (page 359), déclara avoir adressé aux administrateurs des hospices une circulaire pour que les blessés recueillis dans ces établissemens ‘ fussent l’objet des mêmes informations que les autres insurgés. Les médecins refusèrent, sous prétexte que de telles rigueurs agiraient sur l’état des blessés. M. Trouvé- L Chauvel écrivit à Cavaignac, et proposa de maintenir l’exécution de sa circulaire! Si un autre que M. Trouvé- Chauvel affirmait une pareille chose, je refuserais d’y croire. Nous ne sommes plus au temps de l’inquisition. Le Siècle et l’Ere nouvelle ont nié ce que j’ai dit des persécutions exercées contre les blessés; je renvoie le démenti à
Après le rapport Bauchard vient le Moniteur. Dans le numéro du 26 juin, on voit que M. Laroche-Jacquelein demande que l’état de siége ne se traduise pas par le mot malheur aux vaincus, mot qu’on va répétant partout comme conséquence de l’état de siége. Aurait-il voulu dire que tout le monde regardait l’assassinat des prisonniers comme la loi de l’état de siége ? L’Assemblée, toujours d’après le Moniteur, refusa de démentir officiellement cette interpré-
Dans le numéro du 28, le général Lebreton déclare que
d depuis trois jours il emploie tous ses efforts pour empé- cher que les prisonniers soient fusillés sans jugement. Les É gardes nationaux, ajoute-t-il, ont compris qu’il fallait s’en remettre à la loi, quoiqu’assurément ils pussent accomplir
une vengeance légitime! Si les fusillades sont légitimes, . d pourquoi m’aceuse-t-on de les avoir racontées? Il est donc : mauvais de dire ce qu’il est bon de faire ? Plusieurs assassinats de prisonniers ont été révélés devant les conseils de guerre. A l’audience du 14 novembre M. Demarguet cite un homme fusillé devant ses yeux, rue Beaubourg. A celle du 11 septembre, M. Chaix-d’EstAnge cite un nommé Vanden, linger, qui fut pris rue Saint- Hyacinthe (1) et fusillé. A celle du 12 septembre, M. Trélat, F représentant du Peuple, affirme que le commandant Gobert À qui accompagna le général de Bréa à la barrière Fontainebleau, faillit être fusillé comme insurgé par la garde nationale. A l’audience du 21 février, M. Blancq, qui fut acquitté par le conseil de guerre, déclare qu’il reçut trois coups de feu dans une maison après s’être battu contre les insurgés. Il y a peu d’audiences où il ne soit question d’individus qui auraient été fusillés sans l’intervention de M. tel ou tel. Voyez l’affaire Legenissel, l’affaire Testulat, l’affaire Collet, l’affaire Lefèvre, l’affaire Fouchécourt, etc., etc. Dans l’affaire du tambour-major Dubois, M. Bonnion, concierge de l’Ecole de Droit, parle d’un capitaine insurgé de la 12° légion qui fut fort maltraité et entraîné avec d’autres au Luxembourg, où on les fusilla immédiatement. M. Berthelot, maréchal-des-logis de la garde mobile à cheval, confirme cette déposition et déclare que ce capitaine est un des neuf qui furent fusillés ce jour-là au Luxembourg. Il avoue qu’il a maltraité Dubois, et que si on l’en eùt laissé libre, on n’aurait pas à juger ce malheureux. Le président ne répond rien; il paraît qu’on trouvait cela tout simple. A l’audience du 1* février, (affaire Bréa), M. Mathé, repré- sentant du Peuple, raconte l’assassinat de Raguinard, ou Redinard, caporal, qui fut pris dans la cour d’une pension | et fusillé rue Soufflot. J’avais raconté ce fait et nommé () Il y avait alors deux rues de ce nom : la rue Saint-HyacintheSaint-Michel et la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré. La deuxième seule l’a gardé; il est probable qu’il s’agit ici de la première, qui allait de la rue de la Harpe à la rue Saint-Jacques, et dont ce qui subsiste porte aujourd’hui le nom de rue Malebranche. — Note des
Raguinard avant M. Mathé, dont la déposition démontre l’exactitude de mon récit. Le maître de pension chez qui cet homme fut pris s’appelle Amiel, et demeure rue SaintJacques à deux pas de la rue Soufllot. On peut le consulter.
M. Mathé avait été conduit sur le lieu de l’exécution par le capitaine qui la commanda. Indigné de cet assassinat, il le raconta à l’Assemblée (le Moniteur n’en dit rien). Il pria Cavaignac de faire cesser ces atrocités. Cavaignac répondit que ses ordres seraient inutiles. Que dites-vous, M. Cavaignac? Vous excitez à la haine contre diverses classes de citoyens; quel nom donner à ceux qui assassineraient
malgré les ordres de leurs chefs? On devrait bien poursuivre M. Cavaignac.
M. Mathé pria deux de ses collègues, MM. Vignerte et Madet de venir au Panthéon faire une enquête sur ce qui S’y était passé et peut-être s’y passait encore. Ils virent le sang du caporal fusillé, et les soldats leur apprirent qu’il y en avait eu plus de douze ainsi fusillés dans la matinée. MM. Mathé et Madet déposèrent de ces faits sous la foi du
| serment. Le président du conseil de guerre les contesta
néanmoins. Je possède une lettre d’un garde mobile qui répond à ce démenti. J’en parlerai plus bas. La déposition de MM. Mathé et Madet explique le cri de mort à l’exécuteur du Panthéon, qui furent poussés contre le général Bréa : à tort ou à raison on lui attribuait tout ce qui se faisait dans le quartier où il commandait.
Voilà déjà un bon nombre de représentans qui parlent de fusillades; j’ajouterai à la liste M. Pierre Leroux, qui m’a dit, à moi-même, avoir vu un homme qu’on avait jeté ou qui était tombé dans la rivière, et qu’on a fusillé pendant qu’il nageaït.
Je passe à des documens non officiels. Je ne connais pas de loi qui force l’historien à ne consulter que le Moniteur, pour des faits dont le Moniteur ne parle pas. Une note communiquée aux journaux et insérée dans la Réforme du 29 juin, après avoir démenti les histoires d’eau-de-vie empoisonnée, ajoute qu’il est faux que depuis la fin de la lutte on ait fusillé un seul prisonnier. Ah! et combien y en a-t-il eu pendant les quatre jours qu’a duré la lutte? On.
devrait poursuivre ceux qui communiquent des notes comme celle-là.
La Réforme du 925 juin parle des fusillades de la rue des
! Mathurins, de l’hôtel de Cluny, du Luxembourg. Le Repré-
sentant du Peuple du 28 cite celles du faubourg Saint-
| Marceau et du Panthéon. La Démocratie du 30 rapporte
celles qui suivirent la prise de la barrière Fontainebleau.
Le même journal contient une lettre d’un témoin oculaire,
M. Baissas, qui affirme qu’au clos Saint-Lazare les insurgés
ont renvoyé sains et saufs leurs prisonniers, tandis que les vainqueurs fusillaient les leurs.
; La Démocratie du 1* juillet raconte l’assassinat de
Laroche dans une maison rue de la Nation; (r) elle rapporte
| l’assassinat de deux parlementaires du Peuple, dont l’un
fut lardé à coups de baïonnettes, l’autre fusillé à bout por-
tant, et cela pendant que M. Pierre Lefranc et M. Gambon
ï étaient comme parlementaires entre les mains des insur-
gés qui pourtant ne leur firent aucun mal. MM. Lefranc et
Gambon n’ont jamais démenti ce fait. Mme Pauline Rol-
land, rue de Provence, 55, m’a écrit que M. Pierre Lefranc
le lui avait raconté. Je prie M. le procureur général de me
dire si un parlementaire est moins sacré en blouse qu’en
habit de général. Il faut bien le croire, autrement on eût
condamné les assassins des deux parlementaires insurgés à
la même peine que ceux du général Bréa.
Au sujet du traitement des blessés dans les hôpitaux, | voyez le Représentant du Peuple du 6 et surtout du 8 juillet, qui confirme la déposition de M. Trouvé-Chauvel. Tous les détails que j’ai donnés sur les actes de modération des insurgés sont tirés des journaux du temps, surtout de la Démocratie pacifique, journal qu’on n’accusera pas d’être incendiaire. J’aurais raconté de la même manière les crimes attribués aux insurgés, l’eau-de-vie empoisonnée /Débats), les têtes de mobiles portées sur des sabres /Siècle), les dra-
@) Ancienne rue Royale, dans la commune de Montmartre; aujourd’hui encore, dix-huitième arrondissement, rue de la Nation, | commence boulevard Barbès, finit rue de Clignancourt. — Note ; des éditeurs.
gons à pieds coupés /Débats), les pompes à vitriol {Débats}, les cinq mobiles décapités avec un couteau de cuisine /Constitutionnel), les mobiles pendus par les poignets /Constitutionnel}, les balles mâchées ou en cuivre /Constilutionnel), l’officier aux poings coupés /Débats et Constitutionnel), les têtes plantées sur les barricades et coiffées de képis, celles qu’on avait disposées en lampions et autour desquelles on chantait : des lampions ! /Constitutionnel). J’aurais raconté tous ces faits, s’ils n’avaient été démentis soit par les conseils de guerre, soit par les journaux qui les avaient inventés pendant le combat, pour faire fusiller les prisonniers, et qui les démentaient le lendemain, quand
i le mal était fait.
Les fusillades de Juin sont mentionnées, mais sans détails, dans la brochure de M. Cabet sur les journées de Juin (p. 53), et dans celle de M. Albert Maurin, qui cite celles ‘de la Nouvelle-France, (1) de l’Hôtel-de-Ville, de la place Saint-Jean et du Luxembourg (p. 88, 89 et 95). M. G. Mortillet /La Politique et le Socialisme, 1° livraison) cite les fusillades de la place du Lycée Descartes, (2) de la rue des Mathurins, des Tuileries, du Luxembourg, du Panthéon;
il raconte en détail celles de la place Saint-Jean et de la Dans une brochure imprimée à Liége sous l’état de siége | et intitulée : Faits inédits sur les événemens de Juin, par | un détenu politique échappé aux persécutions, se trouve Ï une lettre adressée au général Cavaignac, dont l’auteur, | que je ne nomme pas pour éviter des persécutions à sa L famille, raconte les fusillades du caveau des Tuileries, du | Carrousel, de la caserne Poissonnière, de l’Hôtel-de-Ville, du Luxembourg, de la place Saint-Jean, de la rue Lobau, de lÉcole-Militaire. Un autre exemplaire de cette lettre a été adressé au général Bertrand; l’original est en ma possession.
On s’étonne qu’un point historique de cetie importance
(1) La caserne du faubourg Poissonnière. — Note des éditeurs.
(2) Petite place qui avait été ouverte en 1839 devant le lycée Louisle-Grand; disparue depuis la construction de la nouvelle Sorbonne. — Note des éditeurs.
soit resté ignoré d’une grande partie de la bourgeoisie; on sait qu’il en fut longtemps de même des massacres de Septembre. Le seul moyen d’empêcher le retour de ces | faits était de leur donner une grande publicité. Il fallait | d’abord les préciser et les coordonner. J’y suis parvenu à l’aide d’une enquête longue et minutieuse que chacun pourra contrôler en s’adressant aux témoins dont je vais donner les noms. Je prie les citoyens généreux qui m’ont aidé dans mes recherches de me pardonner de les mettre | en évidence; je ne citerai pas ceux que la publicité pourrait compromettre. Il est bien entendu que je ne citerai pas les individus qui me sont désignés comme auteurs de vols, d’assassinats ou de délations; je les laisse à leurs remords. Je ne veux pas non plus livrer à la publicité le déshonneur des familles et permettre aux cent mille lecteurs du Peuple d’aller voir à travers les vitres d’une boutique quelle est la figure d’une femme violée; je ne parlerai que des M. Imbert, de Marseille, ex-directeur des Invalides civils, demeurant à Auteuil, m’a écrit sur des faits qu’il était plus à portée que tout autre de bien connaître. Il me parle, comme témoin oculaire, de l’affreuse situation de 1.500 per- - sonnes entassées dans le souterrain des Tuileries, de la folie dont furent frappés quelques-uns d’entre eux, des coups de fusil qu’on tirait par les soupiraux, et qu’il parvint à faire cesser, enfin du massacre du Carrousel. M. Bianchi, membre du conseil général du Nord, a cru devoir, pour l’honneur de ses compatriotes, m’offrir les noms de quelques gardes nationaux de Lille qui ont refusé d’exécuter l’ordre de tirer par les soupiraux. Il m’a en effet adressé une lettre signée de M. Émile Champon, membre du conseil général du Nord, et de M. Dutilleul, membre du conseil municipal de Lille; ils déclarent que les décharges par les soupiraux étaient fré- quentes, et que, lorsque leur capitaine, M. Marchand, leur annonça qu’ils allaient être placés en faction le long des caveaux, ils s’y refusèrent. Le capitaine répondit qu’il avait reçu des ordres ; mais M. Champon ayant jeté l’amorce de son fusil, M. Marchand demanda et obtint la
levée de la consigne de tirer par les soupiraux. Aux noms
de ces citoyens M. Bianchi ajoute ceux de M. Marchand,
capitaine, de M. Arbout, membre du büreau de bienfai-
Roubaix, qui sont prêts à confirmer les détails fournis par
M. Champon sur la situation des prisonniers, la consigne
de tirer sur eux et le refus des Lillois d’y obéir.
M. Cazavant, secrétaire de l’Association des proscrits de Londres, me raconte, dans une lettre, la mort d’un vieillard fusillé dans les caveaux des Tuileries. Ce vieillard était venu à Paris pour chercher son fils; on le fit prison-
- nier. Arrivé dans le caveau, il devint fou; il ne cessait de répéter : Rendez-moi mon fils ! Alors on lui tira un coup de fusil; il répétait : Rendez-moi mon fils! Un second coup lui fracassa l’épaule : Rendez-moi mon fils! Et la cervelle du pauvre vieillard jaillit sur ses voisins. M. Cazavant cite comme témoins MM. Martin, concierge, rue Grangeaux-Belles, Larroque, même adresse, Thomas, gazier, rue
M. E. Foucaud, rue Corbeau, 2, m’a adressé une lettre de M. Durier, dont le père a recu 14 coups de feu et trois coups de baïonnette dans le massacre du Carrousel. Par
| un bonheur providentiel, il n’est pas mort.
M. Mollet, artilleur de la 13° batterie, avenue de la République, 187, à Neuilly, m’a écrit qu’un garde national qu’il me cite, mais que je ne nommerai pas, avait assommé avec la crosse de sa carabine les blessés du Carrousel, qu’il s’en était vanté le lendemain étant de garde à l’Hôtel-de-Ville,
| et qu’il avait montré sa crosse cassée, des cheveux des victimes, des traces de cervelle et la poignée ensanglantée de son arme. Îl ajoute que, le corps dont cet homme faisait partie n’étant pas de service, il n’était allé là que pour le plaisir de tuer.
M. Charpentier, répétiteur, rue des Francs-BourgeoisSaint-Michel, 7, (1) m’a remis un mémoire de son frère sur les caveaux des Tuileries, les massacres du Carrousel et les
(1) Aujourd’hui rue Monsieur-le-Prince. — Note des éditeurs.
| caves du Palais-National. Au Carrousel, son frère, voyant qu’on achevait les blessés à coups de baïonnette et de sabre, fit semblant d’être mort; alors, à cinq ou six reprises, on lui frappa la tête à coups de pied, de baïonnette et de crosse de fusil. Il eut le courage de ne pas bouger.
M. Samson, rue de la Ferme de Grenelle, 1; (1) M. Devis, rue Feydeau, 6; M. Turmel, condamné par les conseils de guerre, détenu à Sainte-Pélagie ; (2) M. A. Jamard, rue Beaubourg, 23, m’ont également écrit des lettres ou plutôt des mémoires très détaillés sur ces faits. On peut aussi consulter MM. Dinaumare, 62, faubourg Saint-Denis; Arrivet, rue Saint-Denis, 383, et Lacoste, rue du Croissant, Tous ces citoyens sont des victimes échappées au massacre.
Les fusillades des Tuileries et du Carrousel sont le fait le plus odieux et le mieux attesté des journées de Juin. Le numéro du {4 mars, de la Commune de Paris, les a racontées avec de grands détails. M. Ledru-Rollin en a parlé à l’audience du 12 mars devant la cour d’assises de la Seine, comme d’un fait constant, avéré, qu’on ne peut nier, et a
ÿ offert son propre témoignage. Il a également cité, comme des faits connus, les fusillades du Luxembourg, de la barrière Poissonnière, (3) du Champ-de-Mars. IL affirme que parmi les victimes il y avait beaucoup d’innocens.
Pour les scènes qui se sont passées dans les caves du Palais-National, on peut consulter M. Dinaumare, M. Jamard, M. Charpentier et M. Durier dont j’ai donné les
M. Depastel, ex-sergent-major, place du Château-Rouge,
2, à Montmartre, qui faisait partie du poste de gardesmarines établi alors au Palais-National, m’a écrit une lettre sur les scènes qui s’y sont passées après la fusillade du Carrousel. Il m’a nommé un officier, que je ne nomme-
(1) Aujourd’hui rue de la Cavalerie, quinzième arrondissement.
— Note des éditeurs.
@) Prison démolie, qui se trouvait rue du Puits-de-l’Ermite, cinquième arrondissement. — Note des éditeurs.
(G) Elle se trouvait sur le boulevard Rochechouart actuel, entre la rue de Clignancourt et le boulevard Barbès. — Note des éditeurs.
rai pas, qui cassa la tête à un prisonnier avec son pistolet, et qui en fit fusiller deux dans la seconde cour. « A défaut | du témoignage des victimes qui ne sont plus, ajoute-t-il, il en reste d’autres. Celui qui fut chargé de relever les cadavres et de les porter dans le tombereau n’est pas mort, lui : il se nomme Jacquesson, sergent-vaguemestre dans le bataillon. Sur l’observation qu’il fit qu’il y en avait un qui n’était pas encore mort, et que le cœur lui battait encore,
il lui fut répondu : F…-le avec les autres. » Une lettre que j’ai reçue depuis de M. Jacquesson, officier . de marine du commerce, ex-sergent vaguemestre du batail- | lon de garde marine, me confirme tous ces détails; seulement il dit que les deux hommes furent fusillés dans le jardin. Il déclare que, la veille, un officier qu’il nomme en aurait fait fusiller quatre sur la place, sans l’intervention
de gardes nationaux d’Orléans.
La fusillade du Palais-National m’est encore attestée par M. Loirette, tailleur, rue Masséna, 10. Je dois dire que le commandant Lallier a déclaré être étranger à ces faits et les avoir même ignorés. Un autre officier de marine a affirmé à un rédacteur du Peuple que les fusillades du Palais-National devaient être attribuées à la garde nationale de Gonesse. Les différences entre ces témoignages portent donc non sur les fusillades mais sur les auteurs des fusillades.
M. Hanneton, rue Buffaut, 7, m’a écrit qu’après la fusillade du Carrousel, un officier de la 2° légion, M. Pintard, rue du Rempart, 11, (1) avait vu tuer à coups de sabre un prisonnier qui se sauvait; que M. Pintard avait fait entrer six autres prisonniers au poste des Tuileries, en recommandant de ne pas leur faire de mal, mais que le lendemain ils étaient tués. M. Hanneton me parle aussi de cinq hommes tués et de trente-six blessés par les soupiraux de l’ÉcoleMilitaire.
M. Samson, déjà eité, me parle aussi des tortures des pri-
() Elle allait de la rue Richelieu à la rue Saint-Honoré, sur l’emplacement actuel de la place du Théâtre-Français. — Note des
sonniers à l’École-Militaire, de deux malheureux qui y devinrent fous, et se déchirèrent entre eux en demandant à boire et de dix-neuf coups de fusil qui leur furent tirés } dans les caves. M. Samson, témoin oculaire de ces faits, déclare s’en venger en les livrant à la publicité.
On se rappelle que Barthélemy, dans son interrogatoire devant le conseil de guerre, raconta qu’un officier répondit par un coup de fusil aux prisonniers de l’École-Militaire qui demandaient du pain, et ajouta : « Qui est-ce qui a encore faim ? » Barthélemy parla aussi de coups de fusil tirés dans la cave n. 6 sur un fou, de plus de trente insurgés mutilés par suite de pareils actes, d’un blessé fusillé impasse Ménilmontant, n. 16, et grillé sur un tas de paille. (M. Madier de Monjau aîné m’a dit qu’il tenait le même fait d’un témoin oculaire.) Le président qui avait provoqué le récit de ces faits finit par interrompre Barthélemy en lui disant : Vous avez la presse pour vous défendre. — Je profite de l’observation du président et je me défends en” renvoyant aux sources. Si j’écrivais l’histoire ancienne, je citerais mes auteurs; j’écris l’histoire contemporaine, je cite mes témoins.
M. Bry, éditeur des Veillées littéraires illustrées, m’a écrit un récit des fusillades de l’hôtel de Cluny dans la matinée du 95; il était dans la cour avec M. Dussomerard, conservateur du Musée de Cluny et capitaine de la garde nationale, lorsqu’un capitaine de mobile, entendant sonner midi, s’écria : l’État de siége commence, pas de prisonniers; alors, malgré les instances de M. Bry et de M. Dussomerard, on fusilla trois hommes dans la rue; comme ils s’agitaient encore une seconde décharge eut lieu. Le chirurgien dit aux soldats qu’il se retirerait si on continuait cette boucherie. Alors, comme un des fusillés vomissait du sang, un mobile lui tira à bout portant un coup de fusil qui fit sauter le cadavre et couvrit le mobile de sang. |
M. Bauplan, avocat, rue des Mathurins, 16, m’a fait remettre une note sur les fusillades et les scènes de pillage qui ont suivi la prise de la barricade de la rue des Noyers, ainsi que sur les massacres qui ont eu lieu en face de l’hôtel de Cluny, rue de Sorbonne et rue Racine.
F Sur les fusillades de la rue des Mathurins, on peut encore consulter M. Gosse fils, marchand de tabac, rue de la Harpe, en face la Sorbonne, qui sauva un prisonnier au péril de sa vie, et M. Hauquelin, imprimeur, même rue, 90, qui, pendant qu’il conduisait un prisonnier à la caserne de Tournon, en vit fusiller un autre à bout portant sous f ses yeux. Sur des scènes de violence qui ont eu lieu place Ë Sorbonne, on peut consulter M. Peyre, professeur au lycée | Monge, (1) qui empêcha un homme d’être fusillé par des 1 mobiles et M. Piboen, maître d’études au même lycée, qui entendit dire à côté de lui : Laissez donc faire; c’est le Peuple k qui tue le Peuple. J’ai vu le samedi matin, alors que la place était occupée par la troupe depuis douze heures, la garde mobile tirer sans provocation sur toutes les fenêtres | fermées. Un jeune homme qui déjeunait fut tué. f ‘ Sur la fusillade de la caserne des Grès, on peut consulter M. Guenau, maître d’hôtel n° 16 de cette rue, et M. Cotillon, Î libraire de droit, même adresse, ainsi que MM. Theil, chef de bataillon, professeur au collége Henri IV, et Joubert, libraire, rue des Grès, 14, qui leur ont entendu raconter les | M. Poulet Malassis, journaliste, arrêté chez lui, rue du | Cloître-Saint-Benoît, 4, (2) fut sauvé par M. Oudinot, capi- ( taine dela 11° légion, qui l’emmena avec un autre prisonnier ; Ê mais rue Racine, un garde national tua par derrière, à bout portant, cet autre prisonnier, qui la veille, place du Panthéon, avait sauvé la vie à M. Loverdo, capitaine d’étatmajor. M. Poulet-Malassis m’a écrit sur ce fait, et Û M. Oudinot m’a fait dire qu’il était également prêt à | l’attester. : La huïtième livraison des Profils révolutionnaires con- | tient une description détaillée des fusillades de la rue des Mathurins, Devant le mur de la maison démolie. On voit | (1) Lycée Saint-Louis. — Note des éditeurs. (2) Elle formait une espèce d’impasse entre la rue des Mathurins b (rue Du Sommerard) et la vieille Sorbonne; la rue de Cluny | actuelle en suit le tracé entre la rue Du Sommerard et la rue des Écoles. — Note des éditeurs.
encore, dit l’auteur, des traces de balles, maïs seulement à six pieds au-dessus du sol, « car les poitrines étaient nombreuses, et il n’y a de traces que des balles perdues. »
M. Madier de Monjau a raconté à l’audience du 10 juillet, la fusillade de vingt-six prisonniers rue des Mathurins; ila dit comment, « après avoir traîné leurs cadavres sanglans, on balayait sur le pavé les débris de leurs crânes comme des tessons de bouteilles brisees. » Il a cité aussi les fusillades des Tuileries, et a offert pour tous ces faits des témoins qu’on a refusé d’entendre.
M. Loraux, ancien marchand de vins, boulevard Poissonnière, 16 (extrà-muros), qui demeurait en juin rue des Escouffes, 5, (1) m’a écrit sur la grande fusillade de la rue Cloche-Perche ; vingt-cinq malheureux armés et non armés furent tirés de la maison 43, rue du Roïi-de-Sicile. On les fit sortir un à un par la boutique d’un charbonnier, M. Batisin, rue Cloche-Perche, 16, et on les fusilla. M. Loraux cite comme témoins M. Batisin et sa femme, et la veuve Penot, même rue, 9, dont le mari fut tué devant sa porte, quoi qu’il n’eût jamais tenu un fusil.
Madame Clémentine Salmon, ex-cantinière de la 7° légion, nous a écrit une lettre qui raconte d’une façon identique ces fusillades ; elle donne ensuite d’affreux détails sur l’assassinat d’un blessé qui fut arraché de son lit, traîné par | les cheveux et fusillé dans la rue; un autre fut fusillé au
, bas de l’escalier; un autre au n° 9. Elle cite les quarante fusillés de la place Saint-Jean. Elle indique comme témoin de tous ces faits, le charbonnier et le marchand de café, rue Cloche-Perche, 8. Un garde national, témoin de ces diverses scènes, m’a adressé un petit plan explicatif des lieux où elles se sont passées; mais sa position l’empêche de se nommer. \
M. Prévost, chez M. Chopin, coiffeur, rue de la Barillerie, (2)
(1) L’orthographe officielle est aujourd’hui rue des Ecouffes. — Note des éditeurs.
(2) Elle traversait la Cité du pont au Change au pont Saint- À Michel; elle a été remplacée par le boulevard du Palais. — Note des éditeurs.
27, m’a également écrit sur la fusillade de la rue Cloche- | Perche ; il cite aussi comme témoins le charbonnier et sa M. Oysil, ex-caporal à la 1 compagnie du 7° bataillon | mobile, rue Thibautodé, 7, (1) vit fusiller derrière les abat- | toirs Popincourt, un homme sans armes. Un oflicier | déchargea son fusil sur la tête de cet homme qui avait déjà ! reçu trois ou quatre blessures : c’était le 27. M. Rolland, fi faubourg du Temple, 123, m’a écrit sur la mort d’un pri- | sonnier qui fut fusillé devant cette maison; une balle alla Ï blesser à la jambe M. Boulet, qui se trouvait sous la porte i et qui mourut de sa blessure. M. Rolland cite pour témoins | MM. Rumilly, Tourquaty, Lecomte et tous les habitans de | la maison 123, faubourg du Temple. Il me parle ensuite des ! fusillades de la caserne du Temple, (2) mais non plus comme témoin oculaire; enfin, il m’adresse un mémoire sur divers assassinats de la rue de Bercy. ; l M. Rumilly fils, faubourg du Temple, 123, m’a écrit sur l’assassinat d’un prisonnier du faubourg du Temple, 123. Il donne des détails sur l’exécution qui se fit en trois fois : il parle aussi du coup de fusil qui atteignit M. Boulé. IL cite comme témoins M. Lerma, chirurgien-major, Î en face du n. 123, et M. Touquaty qui lava le sang et les | morceaux de cervelle sur le pavé. | M. Collot, rue du Cadran, 29, (3) m’écrit l’histoire d’une l pauvre femme qu’il a vue à la commission de liquidation | des ateliers nationaux, présenter en pleurant le livret de | son fils fusillé dans un chantier de bois. Ah! M. le procu- | reur-général, que n’êtes-vous venu quelque fois, pendant les
(@) L’orthographe officielle était Thibault-aux-dez, altération, du reste, de Thibault-Odet. C’était la partie de la rue actuelle des Bourdonnais, comprise entre le quai de la Mégisserie et la rue de Rivoli. — Note des éditeurs. | (2) Dans le faubourg, près de la rue Saint-Maur. — Note des édi-
G@) Partie de la rue Saint-Sauveur actuellement comprise entre la rue Montorgueil et la rue Montmartre. La rue Saint-Sauveur n’allait en 1848 que de la rue Saint-Denis à la rue Montorgueil. — Note des’
mois de juillet, d’août et de septembre, aux bureaux du Représentant du Peuple, le seul endroit où les familles des insurgés pouvaient s’adresser pour ne pas mourir de faim! combien vous en auriez vu, de ces mères en deuil et de ces veuves folles de misère, qui vous racontaient l’histoire de leurs maris et de leurs enfans fusillés! Vous croyez qu’on peut rester calme au milieu de tout cela ?..
Il est inutile de dire que je me suis surtout servi de ces témoignages-là pour mon enquête; quand on veut découvrir un vol, on ne s’adresse pas au voleur, mais au volé;
- vous comprenez bien aussi que je ne vais pas vous citer les noms des parens d’insurgés, pour les faire priver de leur droit à l’assistance; j’ai d’autres témoins, heureusement.
Je ne cite qu’à titre de renseignement une lettre de Mme M. W. sur les fusillades du Luxembourg. Cette dame, après avoir donné à la personne à laquelle elle écrit (qui n’est pas celle qui m’a transmis la lettre, bien entendu) des qu’elle appelle ses amis — de hautes relations comme on voit, aflirme que 400 forçats ont été fusillés au Luxembourg. Ce chiffre me semble très exagéré, mais il paraît | tout simple à cette dame, qui ajoute qu’il y en a encore pour plusieurs nuits.
M. Gratien, rue du Chemin-Vert, 37 bis, m’a adressé le résultat d’une enquête qu’il a faite sur les fusillades du quartier Saint-Antoine. Il cite dix hommes fusillés au pavillon d’Austerlitz et vingt-six sur l’esplanade voisine, quinze ou dix-sept en face la caserne Popincourt, dans un terrain qui touche au canal; (1) un très grand nombre rue Cloche-Perche, 16, devant la boutique d’un charbonnier. IL donne ensuite des détails très précis sur des fusillades isolées qui eurent lieu rue Saint-Paul, 26, rue Cloche-Perche |
() Le canal n’était pas alors couvert, comme il l’est aujourd’hui, |
: boulevard Richard-Lenoir, de la place de la Bastille à l’avenue de
la République. Ce passage nous indique que la caserne devait se |
trouver dans les parages de l’église Saint-Ambroise. Supprimer |
par la pensée la trouée énorme du boulevard Voltaire. — Note des
| à l’entrée de la rue Saint-Antoine, rue de Jouy, avenue Parmentier, rue des Amandiers-Popincourt, 19. (1)
Ë M. Joseph Héry, brigadier de la garde républicaine, rue
Maubuée, 25, ayant fait trois prisonniers, rue Saint-
| Antoine, les conduisit à la mairie où l’un fut tué par un
| sergent de la garde nationale, les autres meurtris de coups
F de crosse et de baïonnette, malgré l’opposition de M. Héry qui les conduisit à l’ambulance.
On savait déjà, par la commission d’enquête, qu’on fusillait même dans les mairies.
M. Cornille Grenier, rue Ste-Avoie, 2, (2) me donne des détails sur l’envahissement de sa maison. Bien que pas un coup de fusil ne fût parti de cette maison, le concierge, nommé Brossart, reçut deux coups de feu à bout portant au moment où il ouvrit la porte, de plus on lui brisa les jambes à coups de crosse; de baïonnette et de sabre ; il mourut au bout d’une heure : puis on tua un jeune homme qui voulait soigner ce malheureux, et on tira encore des coups de fusil dans l’escalier.
Madame Pauline Roland a entendu raconter les mêmes faits par M. Amédée Massol, médecin, qui avait soigné une des victimes.
M. Bluchette, rue du Havre, 3, à la Villette, (3) me raconte en détail l’assassinat d’Henri Adolphe, ouvrier charbonnier sur le port de la Villette; ce malheureux était encore
(1) C’était la partie de la rue du Chemin-Vert qui va actuellemen de la rue Popincourt au boulevard de Ménilmontant. En 1848, la rue du Chemin-Vert n’allait que du boulevard Beaumarchais à la rue Popincourt. — Note des éditeurs.
(2) C’était la partie de la rue du Temple actuelle, allant des rues Saint-Merri et Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie aux rues Michel-leComte et des Haudriettes. La rue du Temple re commençait qu’après celles-ci; des rues Saint-Merri et Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie à la rue de la Verrerie, se trouvait la rue Barre-du-Bec, et la percée actuelle, par laquelle la rue du Temple aboutit de la rue de la Verrerie à la place de l’Hôtel-de-Ville, n’existait pas. — Note des éditeurs.
(3) La Villette était dans l’enceinte fortifiée, mais ne faisait pas encore partie de Paris. Il n’y a plus de rue du Havre dans ce quartier. — Note des éditeurs.
malade, il sortait de l’hospice : la faim l’avait poussé dans
l’insurrection. Pendant une trève, les gardes nationaux
d’Amiens tirèrent sur la barricade qu’il défendait, le prirent,
le traînèrent par les pieds et lui tirèrent chacun un coup
| de fusil. M. Bluchette constate que la garde nationale de la Villette est étrangère à cet assassinat.
M. Eug. Laurenceot, 98, faubourg St-Denis, qui demeurait
en juin rue de l’Hôtel-de-Ville, vit un malheureux qui était À sorti comme curieux, arrêté par trois gardes nationaux qui lui dirent qu’on allait le fusiller. Il se jette au cou de l’un d’eux et demande grâce par pitié pour sa femme et ses deux enfans; mais les deux autres le tirèrent par les bras et le tuèrent, et celui à qui il demandait grâce l’acheva.
M. Gourse, rue du Cygne, 17, m’écrit que, le dimanche un des prisonniers du Luxembourg, ayant voulu ouvrir la fenêtre pour prendre l’air, fut atteint d’une balle par un factionnaire. Il mourut laissant un père de 80 ans. Le lundi, M. Gourse vit, sur le quai de l’Hôtel-de-Ville, vingt à vingtcinq mobiles traîner un malheureux puis le faire tomber et : lui décharger leurs armes dans le dos. Ils traînèrent ensuite son corps à l’eau. Sur le quai, une femme poussait des cris affreux ; on disait que c’était celle de ce malheureux.
M. Colins, chef d’escadron en congé, condamné à la trans-
” portation sans avoir été interrogé, m’écrit du Val-de-Grâce que son camarade de chambre reçut une balle pour s’être approché de la fenêtre, plus de trois semaines après les | affaires de Juin. |
M. Grielenz, rue Lamartine 12, m’écrit qu’après la bataille, derrière le Château-Rouge (1) et dans la plaine SaintDenis, on poursuivait à coups de fusil tous ceux qui s’étaient sauvés de Paris; il y eut des femmes et des
} enfans tués dans cette chasse. M. Abel Aguogué, rue de Sartine, 6, (2) a vu le lundi, alors que tout était fini, le sang À
(1) C’était à La Chapelle, hors Paris, mais dans l’enceinte fortifiée. Il y a aujourd’hui une place du Château-Rouge sur le boulevard Barbès (dix-huitième arrondissement). — Note des éditeurs. :
(2) Il ne reste plus qu’un côté de la rue de Sartine sur la place | qui s’ouvre entre la Bourse du commerce (ancienne Halle au blé) et la rue Coquillière. — Note des éditeurs. ;
encore fumant d’un prisonnier qu’on avait fusillé et jeté à l’eau malgré les cris de grâce des personnes présentes sur le quai de l’Hôtel-de-Ville. ; M. Aguogué m’a adressé le résultat d’une petite enquête qu’il a faite sur les fusillades de ce quartier : cette fusillade | du quai avait été précédée de sept ou huit autres semb blables, sur lesquelles il me donne des détails affreux; il cite entre autres l’homme qui fut fusillé par tout un pelo- | ton de mobiles au moment où il avait fait un faux pas, et jeté à l’eau. IL me cite aussi les fusillades du pavillon | d’Austerlitz, de la rue du Roi-de-Sicile, de la rue de ChaL renton, du faubourg Saint-Antoine, et même du palais National. Il raconte aussi que deux hommes sans armes, dans un bateau de blanchisseuses, avaient servi de point de mire à des mobiles qui tiraient sur eux comme à la cible; : on voyait ces malheureux aller et venir tout éperdus, supplier et crier, et puis tomber. M. Abel Agogué offre des | témoins oculaires pour tous ces faits : il cite notamment M. Millet, marchand de meubles, rue de Charenton, M. Fossard, marchand de meubles, rue Traversière-SaintAntoine. | M. Couderc, ex-lieutenant du 4° bataillon 9° légion, condamné par le conseil de guerre, ex-chef d’escouade des ateliers nationaux, m’a écrit que le 23, sa brigade se rendant sans armes au rendez-vous pour la paie, reçut une décharge de la garde nationale, dans la rue des Nonaïindières. (1) Le 24, il vit des gardes mobiles de service sur le pont d’Arcole, assommer et transpercer les prisonniers qui y passaient. / Il ajoute que le 26, un mobile insurgé ayant été fusillé par d’autres mobiles, sur le pont de la Réforme, (2) sa cervelle sauta sur le pavé; alors un d’eux la ramassa et la jeta à Veau; on y jeta ensuite le corps; on voulait fusiller un pompier qui sauta dans un bateau pour la repêcher. Deux gardes nationaux, qu’il nommera au besoin, lui ont dit () En 1848, comme aujourd’hui, l’orthographe officielle et exacte était rue des Nonnains-d’Hyères. — Note des éditeurs. (2) A cette date, « nouveau nom du pont Louis-Philippe. » — Note des éditeurs.
avoir fusillé, après la prise du pavillon d’Austerlitz, deux | enfans, l’un de dix ans, l’autre de quatorze, parce que l’un avait un pistolet.
Enfin M. Couderc raconte des détails sur son séjour au fort d”Ivry, dans une citerne de dix-sept mètres de profondeur, et nomme l’oflicier (je ne cite pas son nom), qui, lorsqu’on demanda de la paille, répondit qu’il allait faire feu par les ouvertures; le lendemain sept hommes étaient fous ; l’un d’eux fut fusillé.
Madame C. Collard, faubourg Saint-Denis, 21, étant le dans le faubourg Saint-Denis, 104, vit un convoi d’une centaine de prisonniers conduits dans la cour de SaintLazare, puis trois décharges retentirent ; elle cite comme témoins mesdames Danjou et Dietrick. Madame Danjou, faubourg Saint-Denis, 104 bis, m’a écrit le même fait. M. Gibert,
98, faubourg Saint-Denis, me l’a également attesté. <
M. Cahaïigne, rédacteur de la Commune de Paris, mwa écrit de nombreux détails sur les traitemens que subissaient les prisonniers dans les premiers jours ; il me parle de la fusillade du pavillon d’Austerlitz, à laquelle échappa |
$ un de ses amis, grâce à l’intervention de M. Denain, capi- taine; enfin il ajoute que parmi Les 800 cadavres qui furent | déposés dans les carrières de Montmartre, il y avait des femmes et des enfans de dix à douze ans, et que parmi ceux qui étaient le plus déchirés se trouvait celui de Laroche, fusillé dans une allée, dont la tête était hachée à coups de baïonnette. ;
faubourg Saint-Martin, 98, m’écrit que trois hommes ont été fusillés le 25 dans la caserne Saint-Martin; que le maire et le colonel de la 5° légion se sont empressés de faire cesser ce massacre. Les trois cadavres ont été portés criblés de balles à l’hôpital Saint-Louis.
l’Ile, 70, a vu plusieurs insurgés fusillés sur le pont de la À Réforme et jetés à l’eau après l’exécution.
M. Lamiable, rue de la Roquette, 51, m’écrit avoir vu rue Saint-Antoine trois hommes fusillés sur le trottoir, en
M. Carette, rue de Paris, 14, à Boulogne, m’a adressé un mémoire détaillé sur sa captivité. J’ai un grand nombre de mémoires de ce genre écrits par des détenus. Ces tortures
de tous les instans décrites avec une vérité désolante sont
sans doute aussi cruelles que la mort, mais je ne puis tout citer. La Tribune de la Gironde a publié un mémoire pareil en feuilleton; au reste les journaux ont été plus explicites sur les souffrances des prisonniers dans les casemates que sur les fusillades des premiers jours. Tous les journaux républicains ont reproduit d’après le Représentant du Peuple l’histoire de ce vieillard qui fut atteint d’une balle au moment où il était à genoux, occupé à prier devant une meurtrière au fort de Romainville. M. Chapel, rue SaintAmbroise, 1, me raconte ce fait en y ajoutant un détail navrant : au moment où le coup de fusil retentit, les pri-
- sonniers saisis d’effroi entendirent ces mots : Mon Dieu, ma
fille ! et le pauvre vieillard tomba. Son assassin fut promu
à une compagnie d’élite.
Je ne puis remplir tout le journal, je m’arrête pour
Dans l’exemplaire du Prologue d’une Révolution qui appartient à la Bibliothèque de l’Institut, nous avons trouvé la lettre manuscrite suivante :
Vous êtes appelé à juger le 7 avril courant une affaire de presse. L’auteur des articles incriminés est mon fils aîné, et je crois devoir vous adresser un ex: de l’ouvrage complet afin que vous puissiez en prendre connaissance et que vous ne vous trouviez pas dans l’obligation de juger un ouvrage sur quelques phrases séparées.
J’y joins un n° du j Le Peuple qui contient le commencement des pièces justificatives, avec l’adresse des témoins, vous pourrez donc vous renseigner exactement sur les
En sacrifiant quelques heures à la lecture de l’ouvrage et 1 : des pièces justificatives, vous ne ferez pas seulement un acte de justice pour éclairer votre conscience, vous ferez | une bonne action. Je dois d’abord vous dire qui je suis afin de vous renseigner sur les antécédents de mon fils. J’habite depuis quarante ans le onzième (1) arrond’ où je suis propriétaire de plusieurs maisons pour les-
; quelles je paye plus de 1.500 fr. d’impôt foncier; Depuis quarante ans, j’ai été constamment libraire, m‘ de papiers en gros et Banquier ou plutôt escompteur; les renseignements que vous pouvez avoir sur moi sont faciles ;
| ma position indique assez que je ne suis pas, que je ne puis
k pas être un destructeur de la propriété, que mon fils n’est
pas, ne peut pas être un destructeur de la propriété.
| Mon fils, comme ses frères, habite et a toujours habité
dans ma maison, et je puis dire avec orgueil que sa conduite ne peut redouter aucun examen. ”
Mon fils n’est pas homme politique, il n’est pas journa- ;
liste, il est historien; sous le titre de Prologue d’une Révo- ;
lution, il a écrit l’histoire de Février à Juin, et s’il est |
coupable pour ce fait, je suis son complice, car comme vous,
sans doute, monsieur, je me suis longtemps refusé à croire |
aux crimes commis à la suite de l’insurrection de Juin;
mais lorsque j’ai appris de la bouche même d’un soldat,
avec lequel je me trouvais en relation d’affaires, qu’il avait {
fusillé des prisonniers par ordre de son officier, lorsqu’il
me l’a affirmé malgré toute l’horreur que je ne pouvais
cacher; lorsque des amis, des hommes honorables, m’ont
assuré avoir vu des exécutions de prisonniers, oh alors, je
n’ai plus douté, et j’ai dit à mon fils, que s’il écrivait, il
fallait dire la vérité quoiqu’il arrivat.
(1) 11 comprenait, avons-nous dit, les quartiers du Luxembourg, }
qui appartiennent maintenant aux sixième, premier et cinquième ‘
arrondissements. La mairie était rue Garancière. — Note des éditeurs.
.
J’ai và les documents qui ont servi à son histoire et je puis affirmer qu’il n’a pas assombri le tableau, au contraire.
Dans la position d’accusé que l’on fait à mon fils, ils’agit donc de savoir, si l’on doit flétrir l’homme courageux qui dénonce à ses concitoyens des crimes inconnus jusqu’ici, ou si l’on doit sévir contre les auteurs de ces crimes, ou les
Si mon fils avait pour juges les ordonnateurs ou les exé- cuteurs de ces crimes, il serait condamné d’avance, mais
1 quelle que soit votre opinion politique, Monsieur, vous L penserez comme moi, j’en suis certain. | J’ai l’honneur d’être Monsieur, votre très humble et très
P. S.— Si les pièces justificatives ne vous paraissent pas suffisantes et que vous désiriez d’autres renseignements, je vous prie de m’assigner un rendez-vous chez vous, je m’y rendrai avec des pièces originales ; seulement, le jour du jugement étant très rapproché, vous me rendriez service, en
. vous réunissant avec d’autres jurés pour cette entrevue.
1l est très vraisemblable que cette lettre fut copiée à plusieurs exemplaires et envoyée à chacun des jurés. La signature seule semble autographe.
Le procès fut appelé devant la Cour d’assises de la Seine à l’audience du 7 avril 1849.
Les prévenus demandèrent l’audition d’un certain nombre de témoins.
Le citoyen Meynard de Franc, avocat général, fit
Comment en effet pour un aussi grand nombre de faits qui sont énoncés faire assigner des témoins? Il s’agit des événements de Rouen, il s’agit des déplorables événements &
de Juin. On attaque toutes les légions de la garde nationale
de Paris, toutes les légions de la garde nationale de la banlieue. /Signes de dénégation au banc de la défense.)
Nous vous l’avons dit, Messieurs, nous sommes les premiers
à regretter que la preuve ne puisse être faite. Mais les allé-
gations sont si nombreuses, portent sur des points si diffé-
rents, que n’ayant pas été avertis nous-mêmes des faits sur
lesquels on nous doit spécialement faire entendre des
1 témoins, nous n’avons pu faire entendre des témoins conk tradictoires. Nous persistons donc à repousser l’audition
des témoins.
La défense déposa des conclusions auxquelles il fut
ainsi répondu par la Cour :
Considérant qu’en matière de poursuite des délits commis
k par la voie de la presse, les lois obligent le ministère public
à énoncer dans la citation les écrits et les délits, objets de
5 la poursuite, mais non à spécifier les éléments de culpabilité qu’il entend faire valoir, lesquels peuvent résider
soit dans la nature et les termes des imputations de faits,
soit dans les rapprochements, comparaisons et déductions .
dont se composent les écrits incriminés
Considérant que la loi a autorisé la preuve des faits
: imputés et a organisé le mode de cette preuve pour le délit à
seul de diffamation, qui consiste essentiellement dans l’im- À
putation de faits; À
Qu’elle a même restreint cette autorisation aux diffama- ?
tions poursuivies sur la plainte de personnes déterminées, :
ayant agi dans un caractère public, et aux faits relatifs à ,
Qu’en présence de cette disposition exceptionnelle et
restrictive, dans le silence de la loi à l’égard des autres
délits, Duchêne et Ménard, inculpés de délits autres que
celui de diffamation, ne sauraient être admis à la preuve pr
de la vérité des faits énoncés dans les écrits incriminés, et
qui ne sont point imputés à des individus déterminés;
Dit qu’il n’y a lieu de lire la liste des témoins assignés à la requête de Duchêne et Ménard et qu’il sera passé outre
Après que M. Madier de Montjau eut terminé sa il protesta contre l’interdiction qui lui était faite de produire ses témoins.
Je n’insisterai pas, dit-il ensuite. J’ajouterai seulement
. quelques observations. Le citoyen avocat-général a voulu insinuer que le citoyen Duchêne s’était rendu plus coupable que moi en donnant la publicité à mon œuvre. Je viens déclarer ici que s’il y a un coupable, iln’y en a qu’un
- et ce coupable, c’est moi.
Cette publication n’était pas destinée à paraître en feuilleton; elle était composée avant la fondation du journal le | Peuple. Le hasard seul, des circonstances tout à fait impré- Î vues firent publier sous cette forme un travail qui ne
- devait paraître que sous forme de livre tel que vous l’avez
Enfin, je dois à mon honneur de vous dire, citoyens, le motif pour lequel j’ai révélé ces faits. J’ai cru devoir les faire connaître à la bourgeoisie, dont ils étaient ignorés, tant on avait mis de passion à les lui travestir.
| Vous avez lu vous-mêmes ces atrocités racontées par cer- ! tains journaux ; on ne parlait que de mobiles hachés, lardés | à coups de baïonnettes; de têtes de soldats sciées ou ser- { vant à faire des lampions, autour desquels on dansait en chantant cet air si connu : des lampions! des lampions! Ces bruits colportés dans les casernes excitaient des enfants 1 de quinze ans à la vengeance, et ils se disaient : contre un d ennemi véritable il y a des lois à respecter, mais avec des { gens pareils il n’y a qu’à fusiller. l C’est dans ces circonstances où il y avait péril à dire la Î vérité sur tous ces faits, mais où l’utilité de cette vérité était k. en raison même du péril, que je les ai publiés. J’ai eu le
Il ne me reste plus qu’une chose à vous dire, citoyens : mon père, qui ne partage pas mes opinions politiques, ne voulait pas croire à ces fusillades. IL n’a voulu y croire que lorsqu’un témoin oculaire, en qui il avait pleine confiance, est venu lui attester tout ce qui s’était passé à la caserne de Reuilly. Alors il m’a dit: — Eh bien! publie, publie toutes ces horreurs, c’est le meilleur moyen d’empêcher leur retour. Et je me suis mis à l’œuvre. M. le procureur-général vous a dit que je n’avais pas fait de l’histoire, mais un pamphlet. Je prétends avoir fait de l’histoire, attendu que j’ai toujours et tout puisé aux sources l officielles, et plus particulièrement au Moniteur. Pour ce qui est du pamphlet, il peut se faire que je me sois servi . d’expressions énergiques, répondant à mon indignation. Je | suis bien convaincu que si l’avocat-général avait été témoin comme moi des douleurs de ces femmes malheureuses qui venaient au Représentant du Peuple nous demander ‘ quelques sous pour acheter du pain; de ces femmes qui ont perdu leurs maris, sans peut-être qu’ils soient morts, mais elles n’en ont point de nouvelles et n’en auront peut- être jamais !.. À Il y en a plus de douze cents encore à cette heure dans le douzième (1) arrondissement qui ne savent pas si elles sont veuves. Eh bien! si le citoyen avocat-général eût assisté aux scènes de désolation de ces femmes et de ces enfants, il se serait servi d’expressions encore plus vigoureuses que les miennes. Qu’on ne m’accuse pas d’avoir excité à la haine des citoyens les uns contre les autres. Chaque jour le citoyen (1) I1 comprenait nommément les quartiers du Jardin des Fe Plantes, de Saint-Jacques, de l’Observatoire et de Saint-Marcel, # qui appartiennent aujourd’hui aux cinquième, quatorzième et * treizième arrondissements. La mairie était rue Saint-Jacques. Note des éditeurs. YŸ
avocat-général excite à la haine contre la classe des parri- | cides et des voleurs; moi, j’ai excité à la haine contre la | classe des assassins, et plus encore surtout à la haine contre | ceux qui, dans une position élevée, ne savent que donner |à des ordres impitoyables. / | La réponse du jury fut affirmative sur les deux pre4 miers points, négative sur le troisième, qu’avait d’ailleurs abandonné l’accusation. L. Ménard et G. Duchêne furent condamnés, le pre1 mier à trois ans, le second à quinze mois de prison, et ) tous deux solidairement à 10.000 francs d’amende.
3
Notre catalogue analytique sommaire rl ; de la couverture Rs Avertissement, notre collaborateur Émile Buré. . DanxEL HaLÉvy. — Louis Ménard … … vu ; ni un amuseur, ni un maître ; un curieux des | choses de l’esprit ; apprécié de ces seuls curieux polythéiste de tous les dieux ; — ce qu’il était { en 1848; un jeune poète admiré par quelques $ amis; un chimiste heureux; un révolution- naire; les journées de Juin ; le Prologue d’une deux petits livres; Histoire des Grecs ; contre panthéisme des romantiques polythéisme des anciens; monde discontinu, forces indépen- dantes; accent de tristesse; le Polythéisme Ph hellénique; mais jeunesse révolutionnaire. Louis Ménarp. — Prologue d’une révolution
Phipierex et dernier 1}. 00 Mens rE
L — Adrastée; II. — Le procès; en feuilleton
dans Le Peuple, de Proudhon; samedi 3 mars
1849, Ménard et le gérant Duchêne cités à com-
paraître; trois délits ; dans Le Peuple du 4 mars
1849, une lettre de Louis Ménard au citoyen
dix-huitième cahier de la cinquième série secrétaire de la rédaction du Peuple; dans Le Peuple du 25 mars une lettre de Louis Ménard au secrétaire de la rédaction, mon cher ami; dans le supplément au Peuple du lundi 2 avril 1849 un long article de Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, pièces justificatives ; dans l’exemplaire du Prologue d’une Révolution qui appartient à la Bibliothèque de l’Institut, une lettre, manuscrite, du père de Louis Ménard; procès appelé devant la Cour d’assises de la S Seine à l’audience du 7 avril 1849; prévenus avocat-général Meynard de Franc fait opposi- | tion ; conclusions de la défense ; répondu par la : Cour; plaidoirie Madier de Montjau; protestation de Louis Ménard; réponse du jury; arrêt. Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce dix-huitième cahier $ le mardi 28 juin 1904. Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués.
Û bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse-
D Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men-
À suelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur
À la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions
ï Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonne-
| ment se prend pour une série.
Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur
| abonnement par mensualités de deux francs.
Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centimes. Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous
| demander un abonnement recommandé; Le prix de l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le destinataire
de L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour _ chaque série au plus tard le 3r décembre qui suit l’achèvement de cette série ; ainsi du premier juillet au 4 31 décembre 1903 on pouvait avoir pour vingt francs ‘ les vingt-deux cahiers de la quatrième série complète. ‘ À partir du premier janvier qui suit l’achèvement ; d’une série, le prix de cette série est porté au moins ; au total des prix marqués; ainsi depuis le premier TN Le .janvier 1904 la quatrième série se vend trente-cinq M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, : reçoit pour l’administration et pour la librairie tous ï les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures. M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la | rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures. Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance d’administration et de librairie : abonnements et réabonnements, rectifications et changements d’adresse, cahiers | manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. | N’oublier pas d’indiquer dans la correspondance le numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur l’étiquette, avant le nom. Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, la correspondance de rédaction et d’institution. Toute correspondance d’administration adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse un retard considérable.
L’an mil neuf cent quatre, le vingt-cinq juin; A la requête de M. l’abbé Dissard, Chanoïne de la Cathédrale demeurant à Laval. Avenue de la Gare. Pour lequel domicile est élu à Paris rue de la Banque n° 1 en l’étude de M° Pierre Launay avoué près le Tribunal Civil de la Seine. . J’ai, Georges Michou, Huissier près le Tribunal de À 1”e Instance de la Seine, séant à Paris, y demeurant, Rue du Faubourg Poissonnière, JN° 25, soussigné. propriétaire-gérant des « Cahiers de la quinzaine — cahier de courriers » aux bureaux du dit périodique à Paris, 8 rue de la Sorbonne, où étant et parlant à la propriétaire de la maison chargée de recevoir | ainsi déclaré Et à autres par copie séparée A comparaître le mercredi six Juillet 1904 a lau dience et par devant Messieurs les President et Juges composant la 9e chambre correctionnelle du Tribunal } Civil de la Seine, seant à Paris au Palais de Justice, | onze heures du matin, pour ke Attendu que dans son numéro de Mars mil neuf cent quatre publié fin mars 1904, portant la mention : « Douzième cahier de la cinquieme serie » : le periodique dit Cahiers de la quinzaine, cahiers de courriers a, sous la signature de M. Felicien Challaye publié un article diffamatoire pour le requerant; — le dit
article intitulé « la France vu de Laval » commençant par ces mots « Vers la psychologie d’une petite ville » et finissant par ceux-ci « les hypocrisies de Laval-laMorte ».
Attendu en effet qu’au cours de cet article et à diverses reprises, l’auteur de l’article incriminé s’est livré a des imputations calomnieuses à l’égard du requérant et l’a accusé de se livrer à l’inconduite.
Attendu que notamment et dans un passage consacré au « Journal de Laval et de la Mayenne » (page 31 du fascicule susvisé) l’auteur faisant allusion à une pré- tendue collaboration du requérant à ce journal, a
publié les lignes suivantes : « celui qui y écrit (dans le
Journal de Laval) sous un speudonyme les articles de
haute phylosophie politique est un chanoïne bien connu !
à Laval pour l’audace de ses idées et la liberté de sa
conduite », — Que dans le même passage et neuf lignes
plus bas, sous forme incidente et dans le but évident
de préciser encore ses allusions l’auteur a ajouté ces
mots : « le Journal de Laval annoncaït avec joie qu’un
de ses meilleurs amis, le chanoïne D… venait de rece-
voir la bénédiction du Pape »; Que ce fait materiel-
lement exact ne pouvait permettre aucun doute sur la
personnalité du requerant visée dans le dit article.
Attendu que de plus et en continuant toujours le même ordre d’idées l’auteur a imprimé plus loin (page 39) le passage suivant : « Tout le monde croit à Laval que la supérieure du — (ici le nom imprimé de l’un des couvents de la ville) — a pour ami très intime le chanoine républicain qui écrit au Journal de Laval. Un jour, paraît-il, des jeunes gens l’ont surpris étant le…
ñ (le couvent sus-visé) à trois heures du matin; ils l’ont 6 attaqué a coups de baton et meurtri au point qu’il dût ; garder trois jours la chambre ». / Attendu que de telles allégations et Le reproche de se livrer à l’inconduite déjà préjudiciables et outrageants pour tout particulier prennent un caractère de gravité tout special lorsqu’ils s’adressent à un ecclésiastique. Attendu que vainement le requerant a, par exploit de Pechin huissier à Paris en date du vingt-neuf avril 1904 i sommè M. Péguy, propriétaire-gerant des « Cahiers de la quinzaine » d’avoir à rétracter ses imputations. à Attendu que celles-ci sont de nature à porter atteinte à l’honneur et à la consideration du requérant et lui É ont causé un préjudice moral dont il lui est dû réparation ; Attendu au surplus que ces imputations constituent le délit de diffamation prévu et puni par les art. sur la presse. Attendu qu’aux termes de l’art. 43 de la dite loi, lorsque les gérants sont en cause, les auteurs doivent être poursuivis comme complices. Par ces Motifs, S’entendre M. Charles Peguy, faire application des peines édictées par les art. 32, 42, 43, 44, 45 de la loi à | du vingt-neuf juillet 1881 sur la presse. Et pour le préjudice causè s’entendre M. Péguy et M. Challaye condamner solidairement à un franc de Voir ordonner en outre et ce également à titre de ; dommages-intérêts l’insertion du jugement à intervenir, à
en première page du plus prochain numéro du Journal « Les Cahiers de la Quinzaine » ainsi que dans deux journaux de Paris et deux journaux de la région du domicile du requérant, au choix de ce dernier. S’entendre M.M. Peguy et Challaye condamner conjointement et solidairement au montant des frais de ces insertions sur simple production des numéros justificatifs des dites insertions. S”entendre en outre condamner sous la même solidarité aux dépens ; Voir ordonner la contrainte par corps tant pour le recouvrement des dommages intérêts et frais d’in- | Sertions que des dépens Sous toutes réserves Et je lui ai parlant comme dessus laissé cette copie Sous enveloppe fermée ne portant d’autre indication, d’un coté, que les nom et demeure de la partie, et de l’autre, que le cachet de mon étude apposé sur la fermeture du pli le tout conformément à la loi.
L’an mil neuf cent quatre, le vingt-cinq juin. Les distributions de prix vont commencer dans les établissements d’enseignement ; aussi longtemps que cette institution subsistera, mieux vaut distribuer de bons cahiers que de mauvais livres ; nous laissons à nos : abonnés le soin de parcourir leurs collections et de décider quels cahiers sont à distribuer en prix dans les établissements où ils ont quelque part de l’administration; nous leur demandons seulement d’y penser, de n’oublier pas que tout occupés à fabriquer ces cahiers nous comptons beaucoup sur nos amis et sur nos abonnés pour en opérer la distribution. À , Je serai aux cahiers tous les jeudis des vacances, de deux à cinq heures, sauf pendant vingt-huit jours, du premier au vingt-huit août ; je demande à ceux de nos abonnés qui passeront par Paris de vouloir bien venir causer quelques instants avec nous ; le grossissement croissant de nos cahiers élimine automatiquement ces anciens comptes rendus que je faisais, plus personnels, ; plus familiers, plus prochains; raison de plus pour donner dans une conversation ces renseignements que # je n’ai plus ni le temps ni la place de donner ici.
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, $ il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Pourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième À arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers { Nous mettons ce cahier dans le commerce; dixhuitième cahier de la cinquième série ; nous le vendons
| | paraissant vingt fois par an | 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous prévoyons que le premier cahier de la sixième série, paraissant le dimanche 2 octobre prochain, sera
| le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières
séries ; nous demandons à nos abonnés, de même que nous pensons dès aujourd’hui à préparer l’établissement de ce catalogue, de penser, pour leur part, à en pré- parer la distribution utile; c’est-à-dire que nous leur demandons, pendant l’achèvement de cette cinquième série, de chercher et de nous indiquer à qui nous pourrons utilement envoyer ce catalogue analytique sommaire,comme nous envoyons nos vient de paraître; pour savoir ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer dès aujourd’hui son nom et son adresse à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en . octobre notre catalogue analytique sommaire; pour faire savoir à quelqu’un ce qui aura paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer dès aujourd’hui à M. André Bourgeois le nom et l’adresse de la personne à qui on s’intéresse; avertir en même
temps cette personne; elle recevra en octobre notre
Nous demandons particulièrement à nos abonnés
d’utiliser les déplacements des vacances pour nous
chercher des abonnés nouveaux.
. RES notre ami Pierre Baudouin
AS ri | à la mémoire de monsieur Jean de Monéis
‘ La table du curé de Villefaignes était célèbre dans le pays : quatre fois par an, aux grandes foires, il rendait aux hobereaux, qui venaient vendre leurs bœufs, les dîners qu’il en avait reçus.
La servante posa devant lui trois chapons qu’il distribua, pour les découper, à ses hôtes. _ — A vous, monsieur Dagoury… A vous, Jean… A moi cet eunuque !
Les bêtes, ouvertes en un tour de main, épandirent dans les assiettes les truffes qui tendaient à
Les hobereaux étaient partis le matin, de bonne | heure, à cheval; ils avaient bataillé dans les auberges avec les bouchers; il était plus de deux heures : les chapons étaient à point, ils mangèrent.
— Dieu merci, dit l’ecclésiastique, toute crainte de guerre est écartée.
n Jérôme et Jean Tharaud AU: à — Ma foi, je le regrette, répondit Jean de Vivans. Les Prussiens méritaient une lecon… Vous avez lu ÿ Du Landier s’étonna d’entendre parler de guerre. \ Il vivait à trente kilomètres du bourg, comme un ; 1 loup, dans une bicoque où n’arrivait jamais ni un eu journal, ni une lettre. — Vraiment… l’Empereur ?.… . Il agitait sa tête couverte de cheveux grisonnants, bien qu’il fût jeune, d’un mouvement nerveux pour chasser les sons de sa gorge, car il | | — l’Empereur a voulu déclarer la guerre ?.. À Les convives éclatèrent de rire : ne ; — Mais tous les paysans savent ça… Et ton à Du Landier adorait les bêtes : il avait dressé un Ë louveteau qu’il avait mis dans sa meute. — Son loup ! répondit des Borgnes. Nous chas- sions ensemble, jeudi matin. Nous lançons… Nous ‘4 | avons un défaut. Nous arrivons sur les chiens. Du ‘Sr Landier laisse tomber son manteau… son loup se : jette dessus et le met en pièces… Je lui dis: Le « Prends garde à ton loup, il te fera comme à ton manteau. ».. Impossible de retrouver le pied… Nous rentrons.. Dans la cour, du Landier se | penche pour rattacher son soulier… son loup se
jette sur lui, le mord au bras… mon fusil était — Il ne m’aurait pas fait de mal, dit du Landier qui regrettait son loup. — Savez-vous, s’écria Montcharmin, que la Sicotière a une fille ? — Allons donc ! fit le curé, j’aurais bien juré que j’en aurais une avant lui. — Le Sourd m’avait prêté des terriers.… Je passe chez la Sicotière… Nous lächons les terriers dans : sa garenne… Un coup de fusil… La Sicotière lève | son chapeau… « Nom d’un chien, c’est une fille !… » Le diable m’emporte si je savais ce qu’il voulait dire. Sa femme accouchaït quand nous étions partis et il avait dit à son garde : « Un coup de fusil si c’est une fille, et deux si c’est un garçon. » — On naît, on meurt, dit gaiement Jean de } Vivans.. Notre pauvre oncle du Deffends vient de passer l’arme à gauche. Depuis des mois, pincé par : la goutte, il ne remuait ni pied ni patte… Notre pauvre tante se réjouissait. Il ne pouvait plus faire à de fredaines. Mais l’oncle gardait sa dernière carte. Un soir de la semaine passée la goutte le quitte. Il monte à cheval, court à Bergerac, joue % toute la nuit, perd tout ce qu’il a, remonte à cheval. Fr La pluie tombait. La goutte le prend. La douleur y: le tord. Il enfonce, long comme ça, ses éperons ;
| Jérôme et Jean Tharaud Le dans Péchard… la bête s’effare, le jette la tête la première dans un bourbier. On l’a retrouvé le - lendemain, planté dans la tourbe comme un pieu. Le — Sacré Léonard ! dit Montcharmin. Les cris des cochons châtrés dans un coin du w champ de foire, les meuglements des bœufs qui pas-
saient, des braiements d’änes, des claquements de
\ sabots, une complainte, des rires, des jurons de paysans attablés en face du presbytère dans l’auberge, une musique de chevaux de bois, le piston d’un arracheur de dents orchestraient ces propos. Les plats se succédaient nombreux, copieux, irréductibles. Rassasiés, les convives mangeaient 4 toujours. La face du curé flambait. Montcharmin suivait de ses yeux, allumés par le vin, au fond de | la cuisine, la métayère qui aidait la servante. — Minette, l’eau-de-vie !.. cria le curé. Le maire porta la santé de l’Empereur, Jean de ; Vivans celle de l’Impératrice. Son frère s’approcha d’une fenêtre ouverte sur les champs. Le silence | d’un jour d’été enveloppait les prés, les landes, les haies plantées de grands arbres qui donnent à cette région du Périgord le caractère d’une forêt, bien que les grands boïs y soient rares. Un homme accourait vers le village à travers champ. Vivans reconnut Plus-Petit, le porteur de | dépêches, qui avait hérité ce surnom de son grand-
père, le plus petit de quatorze enfants. Il se hâtait, sautant les haïes, traversant les blés noirs, disparaissant dans les chemins creux; il apparut derrière le mur du verger. — Plus-Petit ! annonça Vivans. Les hobereaux se turent, anxieux comme des gens qui n’emploient le télégraphe que pour expé- dier des nouvelles de mort. — Du nouveau, monsieur Pierre; monsieur le maire est là ? _ Dagoury se leva de table. Plus-Petit lui tendit un pli de la sous-préfecture. Le maire l’ouvrit, le parcourut des yeux. — Messieurs, la guerre ! Les hobereaux se levèrent, entraînant la nappe et la vaisselle. Après une seconde de stupeur, ils furent saisis d’une triomphante joie. Pierre de Vivans et des Borgnes empoignèrent Dagoury par les cuisses, le soulevèrent au bout de leurs bras; Montcharmin embrassait la métayère ; du Landier, coniplètement ivre, pleurait; le curé versait à boire. — Vive l’empereur ! à — Lâchez-moi, dit le maire, je vais faire battre le — Et moi sonner les cloches, dit le curé.
Jérôme et Jean Tharaud ; A la fenêtre, Jean de Vivans criait : « La guerre k ‘ la guerre ! » du ton dont il annonçait : « Un lièvre! : un lièvre ! » à la chasse. #4 pi Les paysans, les bêtes, s’arrêtaient, l’auberge Hi dégorgeait ses buveurs. Les sons de la cloche : à s’épandirent sur le bourg, accompagnés par les à roulements du tambour, le piston de l’arracheur de é dents qui jouait Partant pour la Syrie, les cris !, des paysannes courant après leurs bêtes effarées. , es Jean de Vivans monta dans le grenier du pres- | : bytère, prit un drapeau, sortit dans la rue. Des É jeunes gens l’entourèrent, criant : « Vive l’empe- | reur ! » La bande fit le tour du village. | Sur le champ de foire, du haut de la voiture dem : l’arracheur de dents, Jean de Vivans harangua les 6 paysans : le bruit du piston couvrait sa voix.
à Les gens s’attelèrent à la voiture dorée, qui reflé- 2 tait dans ses glaces Vivans appuyé à son drapeau, 4 la traînèrent autour du champ de foire. “4 | Devant l’auberge, Jean voulut descendre : on le 1 — Vive monsieur de Vivans ! Vive l’empereur ! D. | k 11 monta sur une table, recommenca de parler: ” On se pressait pour l’entendre dans l’auberge {l enfumée. On montait sur l’évier, sur les portes. | Vivans se grisait de ses paroles et de cette passion à
que sa voix dégageait peu à peu des forces endor- .
mies de cette foule. Il évoquait le premier Empire,
les triomphes du second, l’Italie, la Crimée. &
Un soir pourpre couvrait la campagne de gloire. ;
, Les sons ne sortaient plus de sa gorge éraillée. Les + paysans commençaient de revenir chez eux, empor- tant par les chemins silencieux des souvenirs de triomphe et la certitude de la victoire.
Des Borgnes, Montcharmin, du Landier, d’autres hobereaux accourus dans le bourg à la nouvelle, le |
— Oui, oui ! dit Jean de Vivans, nos paysans sont lents à s’émouvoir, mais quand ils sont
— C’est comme le chêne, dit le curé : c’est long à SJ prendre, mais ça brûle bien.
— Partons, dit Pierre.
Ils passèrent à l’écurie, firent seller leurs chevaux.
Les hobereaux se séparèrent. Du Landier courait à sur son tarbais efflanqué, retrouver les merles, les geais, les perdrix, les caiïlles, les tourterelles qui peuplaient l’unique étage de sa maison en ruines; Montcharmin fouettait la haridelle de son tapecul, | crotté par toutes les boues de l’hiver, pour éviter les foudres de la maritorne, qui lui dispensait sa : & cuisine et ses amours.
Des Borgnes s’enfuyait vers le grenier, où il à
à . Jérôme et Jean Tharaud ‘ dessinait sur de grandes feuilles de papier, avec des | : encres de couleurs diverses, les arbres généalo- À giques des familles nobles du pays. j Les Vivans continuèrent leur route seuls; leurs | chevaux dépassaient les paysans qui s’égrenaient le long de la route et les saluaient au passage. Les frères disaient : « Bonsoir, bonsoir », appelant par leurs noms les gens qu’ils connaissaient tous. A la côte de la Barde, quand leurs chevaux | prirent le pas, Pierre, qui n’avait pas encore parlé,
dit à Jean : À — Je m’ennuie ici, il faut profiter de l’occasion. | — T’engager ! et notre mère ?.… ) — Tu restes, toi. ! Jean rougit, comme si les paroles de son frère : enfermaient un reproche; il ne pouvait faire un soldat, étant boiteux. Son ivresse se dissipa. Pierre avait raison de partir; il allait vivre, voir des | champs de bataille, traverser l’Allemagne, con- naître la gloire! Leurs chevaux s’étaient remis au d trot; Jean de Vivans répondait à peine au salut des métayers. Leurs chevaux traversaient leur ; domaine, le terrain réservé de leurs chasses. Une perdrix, suivie de ses petits, traversa la route, des lapins se terrèrent dans un fossé, un faisan s’en- : vola sous le nez de leurs chevaux. Ces bêtes ne À
purent distraire Jean de sa méditation mélancolique.
— Allons, pas de tristesse, lui dit Pierre. Nous ne pouvons partir tous les deux. Il en faut bien un ici. C’est assez que je parte pour notre honneur.
Jean haussa les épaules ; il se rappelait le rôle qu’il avait tenu l’après-midi dans le bourg, le dra-
peau promené sur le champ de foire, le char sur lequel on l’avait traîné, la table de l’auberge sur laquelle il était monté… Il arrêta son cheval d’un coup de rênes :
— Un bavard, s’écria-t-il, un avocat! Voilà ce qu’on dira de moi.
— Allons donc, répondit Pierre. On sait bien que ce n’est pas la peur qui te retient ici.
— On ne saura rien, répliqua Jean, entêté; je » serai celui qui n’est pas parti.
| Il enleva son cheval d’un coup d’éperon; Pierre se lança derrière lui, le rejoignit à l’entrée d’une large allée de châtaigniers, labourée par la roue des charrettes, au point le plus élevé de la route que les paysans appellent « Quatre-Vents ». La campagne noire derrière eux rougeoyait au couchant
- d’une lumière attardée. Du haut de leurs chevaux
massifs, les hobereaux dominaient le pays.
| Ils s’engagèrent sous les châtaigniers. Le pas
È clair de leurs chevaux s’assourdit dans l’allée, où
Jérôme et Jean Tharaud “ 1 l’ombre des arbres entretenait une humidité d’hiver, 1 même au cœur de l’été. \ + Ils trouvèrent leur mère dans le petit salon, près ne du feu : madame de Vivans avait toujours froid. |
Une lourde couronne de cheveux noirs penchaït sa … 7% tête sur un métier à tapisserie; elle leva sur ses fils É son visage au teint de rouille, éclairé par des yeux. ; 1 — Vous arrivez bien tard, mes enfants. ; ‘à — Vous connaissez la nouvelle ? demanda Pierre. … if — Je sais. Mais je n’aime pas vous savoir sur … ‘4 les routes quand le soleil est couché… à 5 — Comment les gens ont-ils appris la guerre? d: demanda-t-elle après un silence. ï We — Avec enthousiasme, répondit Pierre. ‘ a — Oui, on m’a dit… Vous n’y êtes pas étranger, « x 4 Jean… On vous a traîné, paraît-il, dans une voiture de Elle retroussa ses lèvres sur ses dents en ruines. 4 — Je doute que cette guerre nous apporte rien € Bi d à bon, reprit-elle en regardant le haut portrait d’un, x officier de marine accroché au mur, mais les aventuriers qui ont pris la place de nos princes. i à ! Un domestique annonça que le dîner était servi; ‘ il ouvrit la double porte, et levant au bout de son à à : bras un candélabre dont une seule bougie était. à allumée, précéda madame de Vivans, qui donnait le.
bras à Jean. La bougie éclaira la rampe de bois d’un escalier, le cuivre d’une trompe dans le vesti- | bule, des lignes, l’armoire à fusils… Sa lumière glissa sur le parquet ciré d’une longue pièce nue, éclairée sur les côtés par de hautes fenêtres aux vitres verdies par la nuit. Derrière eux, Pierre faisait craquer sous ses bottes le plancher bossué, vallonné, disloqué par ‘ l’humidité. Ils s’assirent au bout de la longue table qui n’était couverte d’une nappe qu’à l’extrémité la plus rapprochée du feu. Le papier où l’on voyait représentée l’histoire de Joseph, décollé par larges places, n’était plus retenu au mur que par les trophées de cerfs, de loups et de sangliers; et la pièce eût été parfaitement morte si l’écluse du moulin ne l’eût remplie de la vie bruissante de son eau. Les jeunes gens étaient silencieux. Pierre se demandait comment il annoncerait son départ à sa mère. Madame de Vivans dominait ses ‘fils d’une autorité qui ne s’était jamais détendue; ils étaient toujours pour elle des enfants, elle ordonnait jusqu’aux plus minces détails de leur vie : la forme de ‘3 leurs souliers, la couleur de leurs cravates. Jean pensait au déjeuner tumultueux du curé, à la surprenante nouvelle qui l’avait grisé et qui n’éveillait plus en lui que le désespoir d’être boiteux.
} \ Jérôme et Jean Tharaud FETE ÿ / Jamais il n’avait senti comme ce soir la gravité ne d’un misérable accident d’enfance : à! à Une querelle, là, tout près, sur la terrasse, avec ‘ } son frère ; Pierre l’avait poussé, il était tombé du ÿ haut du mur dans le pré. Il s’était cassé la jambe, et ce misérable médecin n’avait pas été capable de … k réussir une opération de rien! Quarante jours dans { un lit pour s’apercevoir en se levant qu’il était \
- estropié pour la vie! À
— Eh bien! Jean, fit madame de Vivans, vous ne )
dites plus rien, vous avez trop bavardé avec les
— Il n’y avait donc pas dans tout le pays un
| rebouteux capable de remettre ma jambe! Cette
brute de médecin.
| — Sois donc raisonnable, dit Pierre, nous ne
pouvons partir tous les deux, ta jambe n’y est pour
— Vous partez! demanda madame de Vivans, dont
He le visage jauni devint terreux.
— Évidemment! il part, vous ne voudriez pas
| qu’il se terrât ici, quand tous nos paysans sont à à
l’armée.
Madame de Vivans regarda Jean avec hauteur :
— Je vous prie de changer de ton… Emprunté dans une vieille redingote à Pierre, un nœud blanc remonté sur son cou mal rasé, le domes-
tique promenait autour de la table des pièces d’une argenterie lourde et dépareillée.
Madame de Vivans se taisait irritée qu’un de ses
fils eût pris une décision grave sans lui avoir,
d’abord, demandé son avis. Et la tristesse de l’heure
présente se confondait avec des tristesses anciennes.
Elle songeait à d’autres départs : son mari était, il y
avait longtemps, dans cette même salle, à la place de
Pierre. Sa voix pareille à celle de son fils se mélait
au bruit de cette eau qui semblait ruisseler sous le
. plancher. Les mêmes têtes de cerfs, de loups et de
sangliers accrochées au mur écoutaient leurs entretiens avec leurs oreilles immobiles et regardaient de leurs yeux de verre ces veillées mélancoliques.
Des iristesses qu’elle avait cru mortes revenaient s’asseoir à cette table, avec l’allure familière d’êtres qui n’avaient jamais disparu, mais rôdaient autour de cette maison, attendant l’heure de rentrer.
Pierre demanda à son frère :
— À quoi songes-tu ?.…
Jean répondit avec une malignité inconsciente :
— À cette jambe maudite.
— Je donnerais mes deux jambes pour te raccommoder la tienne et mes deux bras aussi, et ce départ à l’armée, mais, jour de Dieu, ne me parle plus de ta jambe, ne m’en parle plus!
Jérôme et Jean Tharaud à Pendant quelques minutes, personne ne parla Madame de Vivans rompit le silence : ii \ — Je suis vieille, mes enfants. ! : Pour ses fils elle avait toujours été vieille. Ils ne We comprirent pas à quelles réflexions secrètes réponFe daient ses paroles. Elle continua de sa voix éteinte, 3 à laquelle la fièvre de ses yeux donnait une couleur % — Quand votre père est parti pour la Crimée, 4 nous étions, lui et moi, dans cette salle… Vous étiez à couchés… Nous sommes restés là jusqu’à deux ï ï heures du matin…
ë Le bruit sec d’une noix que Jean brisa dans ses 4 doigts, car on mangeait encore des fruits d’hiver,
! éclata comme un coup de fusil en forêt.
Pierre posa sa serviette sur la table. ” — Je ne la plie pas ce soir… ! Madame de Vivans mit sur ses épaules sa fourrure ë qu’elle avait rejetée sur le dossier de sa chaise; pt Pierre lui donna le bras, le domestique prit le can-
à délabre ; Jean les suivit en boiïtant.
A la porte du petit salon, madame de Vivans \ remercia ses fils et leur donna, comme tous les soirs, ” pendant qu’elle faisait ses prières, la liberté d’aller « | fumer sur la terrasse. : Pierre décrocha sa trompe dans le vestibule; la
nuit était noire ; ils marchèrent avec la sûreté | d’aveugles dans le dédale des massifs de fleurs : campagnardes jusqu’aux fauteuils de châtaignier qui attendaient leur sieste de tous les soirs. Jean frotta une allumette qui éclaira un instant un coin du jardin, un buisson de houx, les pierres du mur, des tiges d’orties… - Pierre s’essuya les lèvres, donna quelques coups de langue dans sa trompe, cherchant l’écho. Soudain le son du cor s”envola éclatant, comme un appel à la guerre. Les chiens de la meute aboyèrent, ceux des bergers dispersés dans les fermes répondirent en longs abois. Le paysage se révélait tout entier à Jean de Vivans par des détails épars dans l’ombre… — À ton tour, fit Pierre lui tendant la trompe. Jean la balança au bout de son bras, l’égoutta, la mit à ses lèvres. La nuit semblait devenue plus noire depuis que les sons s’étaient tus, la campagne | plus déserte; seul le bruit continu, inquiet et mono- Fe tone, le bruit de l’eau sur l’écluse. Et sur cette immense paix, Jean étendit la tristesse de la son- nerie de Saint-Mars qui est une sonnerie de fin je d’automne, de fin de chasse et semble la plainte des bêtes abattues. Par moment il s’arrêtait de souffler, | ; . les sons du cor tombaient au fond de la vallée, palpitant comme des oiseaux qui vont se poser sur À
ï Jérôme et Jean Tharaud SR des branches. À son souffle, ils s’envolaient par dessus les bois. — Tu ne sonneras plus de longtemps, dit Jean ï en posant la trompe. ) à — Les chiens ne m’oublieront pas; tu sonneras : pour moi. | Ils rentrèrent dans la maison par la cuisine, $ pleine de métayers venus rendre compte à l’inten-
dant du bétail qu’ils avaient vendu.
Pierre s’arrêta pour leur dire adieu et demanda le prix qu’avaient atteint les bœufs. Les gens le regardaient avec moins d’admiration que de surprise, trouvant étrange que leur maître, qui avait payé un homme pour le remplacer au service, voulût partir à la guerre. Jean retrouva sa mère dans le petit salon, enveloppée de ses fourrures, les jambes roulées dans une couverture de laine, sous le portrait roman- à tique de monsieur de Vivans : il était en grand uniforme, debout sur le sable d’une plage; derrière | lui, une frégate penchait sa voilure au ras de la mer entre la houle et le ciel orageux. — Et voire frère? demanda madame de Vivans. — Il dit adieu aux métayers. Les langues de feu jouaient avec le portrait, le léchaient de leurs lueurs intermittentes, l’animaient
quelques secondes de leur vie et l’abandonnaient à son ombre.
Quand Pierre ouvrit la porte, la rumeur des paysans entra avec lui. Il s’assit en face de sa mère, dans un fauteuil. Madame de Vivans s’effraya de la ressemblance de son fils avec le portrait, comme si la similitude des traits devait entraîner la
Ê similitude des destinées : Pierre avait ces yeux de
chat pailletés d’or, allongés et brillants comme une feuille d’acacia percée par un soleil d’automne, ce menton fourchu, qui avait valu à son père, de ses marins, le surnom de « Pied de Chèvre », ces oreilles écartées et ces fortes épaules élargies par les épaulettes d’or.
Jean regardait aussi le portrait sans pouvoir imaginer que cet homme était son père. Il ne voyait monsieur de Vivans que sous la forme d’un vieillard se promenant en sabots, à travers les allées du bois et du jardin, dans une capote déteinte. Au retour de la guerre de Crimée, le navire qu’il commandait avait sombré sur la côte du Péloponèse; monsieur de Vivans dans ce naufrage avait perdu la raison. Il parlait à peine, s’étranglait en mangeant, entrait en de furieuses colères suivies de crises de larmes, étendait pendant des heuresles bras autour de lui, pour affirmer son droit de possession sur la terre. Il avait ainsi vécu quelques années.
Jérôme et Jean Tharaud à Du haut de la terrasse qui dominait les bois, 4 il ordonnait des manœuvres d’escadre, jetait des ik commandements aux cimes des arbres qui émer4 geaient de la houle des feuilles et des branches. de Pour ces manœuvres imaginaires, il choisissait ! des jours d’orage qui représentaient, sans doute, à wo son esprit des aspects de la guerre. Et Jean se è e rappelait le soir où, rentrant de la chasse, il l’avait fi trouvé dans une allée, écrasé au pied d’un peuplier 1 où il avait grimpé. à Madame de Vivans évoquait-elle dans son esprit ï . les mêmes souvenirs? elle dit : x — J’ai peur, mes enfants, j’ai peur… Et cette à guerre ne m’effraie pas seulement pour vous. La chanson d’un métayer perça les volets des Nous partons pour l’Amérique, Au pays de l’Occident.
f — C’est Tantamy qui chante. | Ses fils accompagnèrent madame de Vivans jus-
qu’à sa chambre. Elle leur donna le baiser sec et SUN froid qu’elle leur donnait tous les soirs. Les jeunes
4 gens restèrent quelques minutes sur le palier devant ! sa porte refermée, cherchant d’autres paroles que 184 celles qu’ils se disaient en se séparant tous les soirs. à Ils ne trouvèrent rien.
— Bonne nuit, dit Pierre, en tendant la main à son frère. — Bonne nuit. Le lendemain Pierre frappa à la porte de sa mère pour lui dire adieu. Il la trouva assise devant sa ; . table de toilette; une servante tressait, ses cheveux luisants et durs qui semblaient noircir à mesure que l’âge rendait plus triste son visage. Madame de Vivans avait la religion de sa chevelure ; les phases de sa coiffure se déroulaient tous les matins avec la solennité d’un office. | Pierre, assis sur une chaise basse derrière sa mère, attendit que l’édifice fût achevé, écœuré par l’air fade de cette chambre où sa mère avait dormi, et $ où la chaleur développait l’odeur de la pommade. — Fais-donc attention, Thérèse, tu m’arraches les cheveux. { Thérèse piqua les dernières épingles, madame de Vivans affermit sa couronne avec ses mains, se débarrassa de la serviette jetée sur ses épaules et : congédia la servante. À Pierre se leva : le moment difficile était venu; il fl
,
; Jérôme et Jean Tharaud ti n’avait qu’une idée, en finir au plus vite. Il fit un | pas vers sa mère les bras ouverts. ÿ. Elle l’arrêta. Elle prit dans une sébile sur la cheminée un cor1 don de soie, au bout duquel pendaïit un sachet de ‘ — Voici un sachet que votre père m’a rapporté de Jérusalem; il contient de la terre du Christ; j’ai hésité à vous donner ce sachet ou une médaille que | votre père portait à son cou, mais j’ai réfléchi qu’une indulgence in articulo mortis est attachée au sachet. Elle noua au cou de son fils les deux bouts du | cordon ; Pierre glissa la flanelle entre sa chemise et
sa peau. Sa mère lui tendit un papier jauni :
— Ceci est une invocation à saint Gonzalve que vous réciterez tous les matins. Pierre prit le papier, indifférent et respectueux, heureux de sentir que le temps passait et que ces (t recommandations abrégeaient les adieux. £ — Maintenant, mon cher enfant, il ne me reste plus qu’à vous dire de vous confesser et de vous confier à Dieu quand vous sentirez le danger Pierre ouvrit de nouveau les bras avec la joïe que ; dans quelques secondes la porte retomberait sur ces
Mais quand il tint sa mère enlacée, il regretta À cette hâte de partir et il la garda longtemps, amolli par une tristesse inattendue.
Madame de Vivans traça sur son front avec son pouce un signe de croix.
— Pierre ! cria Jean sous la fenêtre; tu seras en
— Au revoir, dit Pierre. |
Madame de Vivans pleurait.
— Adieu mon petit.
. Il s’élança hors de la chambre. Sa mère ne le
suivit pas : bien que madame de Vivans appelât sou- :
vent la mort, elle ne serait jamais sortie de sa
chambre avant midi, tant elle redoutait la fraîcheur
des corridors.
— Eh bien, demanda Jean ? — C’est fini, répondit Pierre mélancolique. Ils montèrent à cheval. Pierre dit bonjour aux Ils traversaient un pays montueux et pauvre. Peu * À de champs de blé; des sarrazins, des maïs. Jean # s’intéressait à la culture et à l’entretien de son domaine. Ils longèrent un étang. ;
Fe Jérôme et Jean Tharaud FA MAENNER 148 — Vois-tu, dit Jean, si on desséchait cet étang
di on aurait une terre magnifique, on cultiverait ce 188 qu’on voudrait, même du blé et de la vigne.
TE — Laisse donc le pays comme il est, il y a du 0 oisson et du gibier. Que veux-tu de plus ?
“4 — Tiens ! regarde celle-là. Elle a encore mis ses
“AR moutons dans mes chênes! te Jean poussa son cheval dans la bruyère, et galopa +5 vers une petite paysanne qui, apercevant le maître,
LR essayait de sortir les moutons de la lande où il
1 avait planté de jeunes arbres.
128 — Guenon ! Je te l’ai dit cent fois de ne pas mener 14 tes moutons là-dedans. Tu vois bien que tes bêtes ‘14 mangent les pousses, regarde. regarde.
Pierre riait de la frayeur de l’enfant rapetissée
10 par la crainte à la taille d’un mouton. I] lui cria :
710 — Pleure pas, petite, tu n’es déjà pas si guenon…
D Sur la route, Jean continua de récriminer contre l’a ses paysans, puis il revint à son idée de dessécher no, leur étang.
Pierr la cult it, lui répondait, | “il ierre, que la culture ennuyaïit, lui répondait, x our écarter la conversation de son départ. LA — Je parie que ces terres sont à Boucille.
er: — Oui, répondit Jean qui connaissait toutes les we pièces de son domaine. Ce sont les seules qui soient. 48 bien tenues… Mais je n’aime pas les Boucille. no — Ce sont pourtant de bons métayers.
— Sans cela, il y a longtemps que je les aurais mis dehors ! Ses fils et lui ont un air faraud. Dès #1 que les paysans cessent d’être des brutes, ils — Les Boucille habitent le pays depuis aussi longtemps que nous, on trouve leur nom dans tous à nos papiers. ; — Ça n’a pas empêché le grand-père Boucille ; d’être à la tête des citoyens qui ont brûlé la Garenne. Sais-tu ce que m’a raconté le cocher de des | Borgnes ? Un jour qu’il passait avec Boucille devant : la maison, tu sais quelles fortifications possède notre bâtisse du plus pur style Louis-Philippe! Boucille, montrant du doigt à Martin la façade et les toits plats comme la main de Vivans, s’est écrié — On les fera tomber ces créneaux, comme les ; Pierre éclata de rire. |
— Tu ris… Il faudra, peut-être un jour, nous ke défendre à coups de fusil. La gare, au fond de la vallée, brillait rouge et blanche d’un éclat neuf. Nulle maison alentour. Elle à desservait une grande étendue de pays sans villages, js semée de fermes isolées. Autour de la station, personne, qu’un âne, attelé à une carriole vide, qui | broutait, dans l’ombre d’un châtaignier, l’herbe du }
! talus. Pierre et Jean se promenèrent le long du quai,
ki Jérôme et Jean Tharaud k f éprouvant l’un envers l’autre ce même embarras i que Pierre avait senti le matin devant sa mère : la ÿ frayeur de laisser paraître leur émotion et la crainte À de sembler indifférents. Ils attendaient, avec la 4 même impatience, le train, dans cette station perdue j qu’ils croyaient trouver animée par les départs, me et qu’ils trouvaient aussi morne, aussi endormie, : aussi écrasée sous le soleil d’été qu’aux jours où le fi train journalier ne chargeait sur sa route que du | bois et des volailles. — Il ne part donc personne ? demanda Pierre. ont en ce moment, en Allemagne, les stations ! perdues comme celle-ci ? Le temps qui sépara le signalement du train du moment où il apparut,.leur sembla interminable. La machine déboucha sous l’arche d’un pont. Elle traînait une longue suite de voitures à bestiaux d’où sortaient des muffles de vaches. La peine qu’eurent les Vivans à embarquer le cheval de Pierre abrégea leurs adieux. Quand la bête fut enfermée, ils allèrent à la queue du train vers l’unique wagon de voyageurs. Sur une banquette un militaire dormait. À — Eh bien ! dit Jean, tu ne partiras pas en fan- | Pierre se tenait debout sur le quai les yeux tournés |
vers le chef de gare qui chargeait des cercles de ré barrique. L’impatience qu’il eût fini les irritait tous les deux. #. Les cercles chargés ils crurent que le train allait “+ — Allons, mon vieux…
Ils s”embrassèrent. Pierre escalada son wagon, le ; chef de gare courut à la salle d’attente et revint si portant sous ses bras des couflins de dindes qui emplirent la campagne de cris affreux. Il faisait “ voyage sur voyage, il n’en finissait plus d’embarquer À les dindes. Pierre éclata de rire
— C’est la mobilisation des volailles ! !
— Ah ! cette fois. | a Jean suivit quelques pas le train qui s’ébranlait. #
— Tu nous écriras. !
— Toi aussi, souvent. Ki
— Oh ! tu sais, ici, il n’arrive jamais rien.
La fumée lui cacha Pierre ; quand elle se fut dis- +] $ sipée le convoi avait pris sa vitesse et se réduisait :
à la mesure d’un jouet. Jean se sentit abandonné, infirme : Il jeta les yeux autour de lui, cherchant un être humain. Le à « )
_ chef de gare dans les allées noires de son jardin À _ arrosait de pauvres fleurs. Vivans se dirigea vers ;
4 ; Jérôme et Jean Tharaud $ ‘4 lui; mais apercevant son cheval qui arrachaït avec l A ses dents les feuilles d’un pommier, il alla droit
É à la bête, se mit en selle, rassembla ses rênes et se
à ressaisit. Quand il était à cheval, qu’il entendait “à sous lui le battement régulier des sabots, qu’il maï- F, À trisait de ses genoux sa jument ardente, il avait le : 1 sentiment de sa vigueur décuplée : il oubliait qu’il À | était boiteux. A la côte, Myrto abandonna le trot pour un amble d: allongé. Jean fut repris par des pensées mélan1 coliques. Il entrait sur les terres de son domaine par : la lande d’Aucors. C’était un de ses projets de planter des vignes dans ce terrain sableux, sur ces ï pentes ensoleillées. Il jeta un regard distrait sur la 4 lande; son projet lui parut fou : il aurait fallu ! enterrer dans ce sable des milliers de francs, et s aucun de ses métayers n’aimait soigner la vigne. La “ grange de Boucille tombait en ruines, la pluie et 4 l’humidité abimaient la récolte, il fallait refaire le F toit. — Mais à quoi bon? Il ne lui en reviendrait À pas plus de blé. Ses champs, ses fermes, ses bois ne ! À ù l’intéressaient plus : Pourtant il s’arrêta sur la vanne
À de l’étang. La brise qui soufflait toujours sur cette 4 haute plaine frisait l’eau et emportait la crinière de 1 sa jument, des nuages dorés couraient sur l’étang ; É des crapauds annonçaient le soir. Il continua sa 1 route. La petite bergère avait ramené ses bêtes dans ”
la plantation de chênes ; Jean l’aperçut au milieu de DES ses moutons au pied de son arbre. Il haussa les HA. épaules. Pourquoi crier, se fâcher, injurier, tout . RES était bien inutile. La large façade de Vivans apparut, tranquille au- HO dessus du pré : le château de l’ennui. Il en voulait à ses terres d’être pauvres, à ses paysans de leur “SE routine, à sa mère d’être malade, à lui-même d’être boiteux et à Pierre d’être parti. #1 #8
fi Le facteur n’arrivait à Vivans que le soir, souvent il à la nuit tombée. Jean lui commanda de laisser à [uet Villefaignes ses lettres et ses journaux chez le curé. pairs Il partait à chevaltous les matins, au bourg, chercher son courrier. h Il trouvait du Landier, des Borgnes, d’autres Û hobereaux, ses amis. Les matinées passaient à disf cuter les événements annoncés par le Conservateur du Périgord, les armées en Lorraine et en Alsace, l’empereur sur le Rhin, l’Autriche impatiente … passer les Alpes. | | — Sapristi! ma messe! criaitle curé.Ils’esquivait « vers l’église. Le crâne rocheux de Sourdille, | l’épicier, apparaissait à la fenêtre. | ki — Quelles nouvelles dans la Gazette, père Sour- 0 — L”épicier, déployant sur l’appui de la croisée la ï Gazette libérale du Périgord déclarait que la guerre We 1 s’annonçait comme devant être surtout navale. ANR Les hobereaux penchés sur son journal commen Dr taient les manœuvres de l’escadre du nord. On allait 4
porter la terreur au cœur de l’Allemagne en débar- ‘ quant une armée sur les côtes de la Baltique.
On saluait le retour de l’ecclésiastique par ces : — Ah bien, curé, vous les avalez, vos messes! ; : L’ecclésiastique relevait, dans un gros rire, ses : lèvres sur ses dents vertes. $ — Vous avalez encore mieux mes bouteilles ! Si la guerre dure encore quinze jours mon Armagnac à est flambé. Le. _— Moi je ne reviens plus, déclara Jean de | Vivans; j’en ai assez de faire vingt kilomètres tous les matins pour ne rien apprendre. Le premier qui . à saura quelque chose donnera un coup de trompe… On sera averti. On se transportera chez celui qui ss aura sonné… As-tu compris, du Landier ? — Et si c’est moi qui apprends le premier la vic- — Si c’est vous, curé, vous sonnerez les cloches ! à
3
Les jours passèrent. Jean n’entendit ni sons de cloches, ni sons de trompe. Dans le petit salon où il revenait trouver sa mère à après le dîner quand il avait fumé sa pipe, il relisait à des journaux vieux d’une semaine. 39
, Jérôme et Jean Tharaud he: La nuit, plus que la distance, plus que les collines, | plus que les vallées, plus que les boïs, l’isolait du monde dans cette maison.
- Dans quel bivouac dormait Pierre? Sur quelles routes galopait-il? A travers quels champs? Blessé | peut-être ? Demain on aurait des nouvelles, demain! Ne La durée de cette nuit lui semblait infinie comme les nuits de Noël à son imagination d’enfant. Sa mère égrenait un chapelet entre ses doigts, aussi secs que les grains d’olive. Jean se sentait prisonnier de cette chambre, de ce silence, de cette robe, . de ce balbutiement, de ces yeux baissés. | I1 s’assit à son bureau, commença les comptes de ses journaliers. Au lieu de faire les additions, il se | mit à dessiner une carte fantaisiste des Vosges et de la vallée du Rhin. Il s’ingénia par des barres à | marquer la position des corps de l’armée impériale R d’après les indications du Conservateur. Mac-Mabon à Strasbourg, Bazaine à Metz, Bourbaki avec la ; Le son d’une trompe lointaine vint mourir à tra- vers les vitres fermées dans le petit salon. à Ë — Des nouvelles ! s’écria-t-il. J’entends la basse à de du Landier. La fanfare arrivait, assourdie, épuisée, hors d’haleine, triomphante comme les dernières paroles du soldat de Marathon. :
Jean embrassa madame de Vivans. « — Une victoire! mère. C’est une victoire!
— Dieu soit loué et que votre frère soit en sa |
Il sortit vers l’écurie.
Pendant qu’on sellait son cheval, il revint au salon et dit à sa mère :
— Je galope chez du Landier, ne m’attendez pas, cette nuit, je vous prie.
Une autre sonnerie trembla dans la direction des Brageots où habitait des Borgnes, et presque aussitôt Vivans entendit sur la droite, vers Villefaignes, Dagoury qui répondait.
Il monta à cheval, s’élança sur la route, portant allègrement la nuit sur ses épaules.
Vers onze heures il arriva chez du Landier. Sa maison s’étayait de guingois contre une tour fendue de haut en bas. Vivans entra dans la cour, mit | son cheval à l’écurie. Toutes les portes étaient | ouvertes. La maison aurait paru inhabitée si les | fenêtres du premier étage n’eussent été éclairées. |
11 monta à tâtons un escalier de pierre descellé, trébucha sur un palier, poussa une porte et trouva du Landier à califourchon sur une chaise qui dres- |
Fi tan > © Jérôme et Jean Tharaud D. : sait un merle à siffler un air de chasse. L’oiseau à “ s’envola sur la corniche de la cheminée; des caïlles ensommeillées s’enfuirent caquetant et battant des Se ailes à travers la chambre. “10
— Nom de Dieu! cria du Landier, se jetant à ‘À quatre pattes aux pieds de Jean. si — Ils sont foutus! dit du Landier, montrant dans ses mains deux jeunes perdreaux que Vivans avait écrasés par mégarde. ‘æ. Jean saisit du Landier par la nuque. à * — Tu m’embêtes avec tes oiseaux… As-tu sonné Ex. oui ou non? à — Eh bien oui, nous sommes vainqueurs. L Ses doigts s’engluaient dans une bouillie desang | Vivans, sûr de la victoire, partit d’un éclat de rire. RE: — Te voilà! cria Jean. Impossible de rien tirer de ce hibou! Enfin, nous sommes vainqueurs. ‘3 — Sûr? demanda des Borgnes. 4 $ — Sûr! répondit du Landier. Je viens de Péri gueux. La nouvelle est arrivée ce matin… Le petit Fi prince était là-bas. il a ramassé une balle après la bataille… Ah! si vous aviez été à Périgueux, ‘4
Le tapecul de Dagoury qui amenait le curé roula dans la cour.
Vivans cria de la fenêtre :
— Apportez-vous des nouvelles ?
Dagoury, descendu du siège, dételait sa bête ; le curé l’éclairait avec sa lanterne.
— Une salade de Prussiens. La bataille s’est
livrée près d’une rivière… l’empereur était là… Éclairez-moi donc par ici, curé.
Dagoury emmena son cheval à l’écurie.
Le maire et le curé apparurent, de longues bouteilles sous les bras.
— Du vin du Rhin, Messieurs ! c’est le jour ou jamais d’en boire !
Du Landier et des Borgnes, descendus à la cave, apportaient une cruche par les oreilles.
— Ça c’est du vin français, mais du bon.
On remplit les verres, ils burent à la santé de l’empereur, de l’impératrice, du prince impérial, : de Pierre de Vivans, du général Frossard, de Bazaïine, de Canrobert, de Mac-Mahon, du curé, du maire, de du Landier. Une rigole de vin ruissela bientôt sur le plancher. Vers une heure du matin tous les hobereaux étaient gris. Des Borgnes, vautré sur la table, expliquait au curé sa parenté avec Charlemagne ; l’ecclésiastique attentif, remplissait méthodiquement son verre et le vidait sur
Jérôme et Jean Tharaud sa soutane; Vivans, en pays conquis, brisait les chaises, et donnait la chasse au merle qui lui sautait au visage. [1 chancela, tomba et ne se releva plus. Dagoury descendit dans la cour, pour partir. La fraîcheur de la nuit le grisa : il s’écroula dans la litière. ‘ Du Landier emmena en titubant le curé partager son lit.
La dernière bougie achevait de brûler sur la
| table, dans un flambeau, au milieu des verres à | demi pleins. Une rougissante aurore sortit de la profondeur des bois.
La servante de du Landier descendait dans sa cuisine préparer la brennée aux pores, quand Montcharmin entra dans la cour.
— Eh ! la Guillotte ! ton maître est là-haut ?
— Ils sont tous là-haut ! notre monsieur… Ils en ont fait un sabbat!
Montcharmin monta les marches quatre à quatre : de l’escalier, il entendait ronfler ses amis.
— Tas de cochons ivres! cria-t-il en poussant la
Personne ne se réveillait.
D’un coup de pied dans la table il fit sauterle flambeau, la cruche et les verres. Des Borgnes se souleva sur le coude essuyant ses yeux.
— Quoi, quoi, qu’y a-t-il ?..
— Baitus ! nous sommes battus !
Vivans, réveillé en sursaut, se jeta sur lui.
— Ah ! bon Dieu ! je rêvais…
— Nous sommes battus ! répéta Montcharmin.
Du Landier et le curé apparurent en chemise dans la salle.
— La nouvelle est arrivée hier soir à Périgueux. Le général Douay s’est fait battre à Wissembourg. Haguenau est pris, le général est mort.
— Quel général ? balbutia des Borgnes.
Mais vaincu par le sommeil, des Borgnes retomba contre le mur.
Le curé, les yeux humides, sa chemise plaquée sur le ventre, fit un effort pour rassembler ses idées
— Ne vous inquiétez pas, Montcharmin, Dieu protège la France !
— Sûrement ! fit énergiquement du Landier, qui, repris par la soif, appuyait à ses lèvres Le goulot d’une bouteille vide.
Vivans, dégrisé, entraîna Montcharmin hors de la salle.
— C’est vrai ? Nous avons été battus ? |
— Écrasés ! tu veux dire. On ne s’attendait pas
! Jérôme et Jean Tharaud
2 à la Kataille.… Une reconnaissance venait deren-
‘4 trer, n’avait rien vu… L’ennemi est sorti des bois.
- On dit qu’un bataillon de turcos a résisté pendant
2 cinq heures contre une armée.
4 — Est-ce possible. Est-ce possible. répétait tout |
À haut Vivans, planté dans la cour au milieu des
ke poules qui caquetaient. Il alla chercher sa jument à
| l’écurie.
; Dagoury dormait à poings fermés, Jean le poussa
| pour faire place à son cheval: le maire ne se
; réveilla pas.
| ù Montcharmin et Vivans chevauchèrent quelque |
$ temps ensemble entre des haies couvertes de
| — À quelque chose malheur est bon! dit Mont-
| charmin, interrompant le silence. Je prenais au |
| cercle une culotte ! Quand la nouvelle est arrivée,
je n’avais pas trois points dans les doigts. Tu
penses si j’ai lâché mes cartes.
6 — Alors tout va bien, répondit Jean.
: Montcharmin ne sentit pas l’ironie, Jean le lächa
Ni La fraîcheur et l’ombre, chassées des champs par
: le soleil, s’étaient réfugiées dans les bois. Au pas, dans une châtaigneraie, délivré de ses amis, Vivans
| sentit plus äprement l’amertume de cette défaite, et ses regrets de n’être pas parti quand il croyait à la
victoire devinrent plus cuisants maintenant qu’on était vaincu. | Il visita l’après-midi quelques métairies où l’on avait commencé la moisson. Mais la bataille perdue s’acharnait après lui. Les paysans s’arrétaient de couper le blé pour lui demander : — C’est vrai, monsieur Jean, nous avons été — Ça n’est rien… Nous avons été surpris… Le blé est lourd cette année ?.…. _ — Monsieur Jean, pour une année bonne, c’est une mauvaise année; mais pour une mauvaise ; année, c’est une année bonne. On lui tendait d’admirables épis. Il répondait avec une gaieté feinte : ‘ — Vous n’êtes jamais contents. Il se coucha à la limite d’un champ. Les moissonneurs avançaient par échelons; chaque pas marquait la conquête de blé; un soleil pacifique éclairait ce travail régulier et tranquille. Jamais spectacle de moisson n’avait paru à Jean si rassurant, si paisible. Vers quatre heures des nuages s’avancèrent sur eux ; les paysans craignirent l’orage. Des charrettes entrèrent dans le champ pour emporter les gerbes. Jean grimpa planter sur la dernière gerbe une branche de houx et revint à Vivans étendu sur les
Jérôme et Jean Tharaud ‘a
gerbes au rythme lent des bœufs. Des paysans, par
groupes, bavardaient sur la route. Le soleil embrasait l’horizon, quelques éclairs sillonnaient le :
ciel. Ce pays de rochers et de boïs semblait inexpu- |
La confiance rentrait en Jean comme le blé dans |
les granges; quand le char pénétra dans la cour,
les premières gouttes de pluie commencèrent à |
L’orage n’éclata avec violence sur Vivans que .
vers le milieu de la nuit. Jean, endormi d’un |
sommeil profond, n’entendit ni le bruit desbranches
cassées, ni le mugissement de la rivière.
Il passa la journée à surveiller le travail de ses À
Dans l’après-midi, il entendit, sur la route, des
roulements de tambour. Francillou s’avançait en À
| battant la caisse. Vivans et les paysans l’entourèrent. Il enfila ses baguettes dans son baudrier, tira
de sa blouse un papier et ânonnant les syllabes:
« Au nom de l’Empire français. » il lut la convocation qui appelait les réservistes des communes
de Villefaignes, Bourgueil et Chamboreau, à l’ar-
— Si, monsieur Jean, nous avons été battus.
— Oui, oui, je sais, à Wissembourg.
— À Wissembourg, il y a trois jours; mais hier on a été battu deux fois.
— Où ça, cria de Vivans.
— Dans des endroits qu’on appelle Fresch…
_ Fresch.. Freschwiller ! L’autre endroit. ” Francillou chercha dans sa mémoire. Le nom de la seconde défaite jaillit à son esprit:
— Forbach! cria-t-il, Forbach !
— C’est loin? demanda un métayer.
— Tu y seras rendu plus vite que tu ne voudras, répondit Francillou. Et il s’éloigna sur la route, jetant à la campagne l’appel sourd et impérieux de son tambour. ;
ut Beaucoup de métayers partirent à l’armée : on 4 finit lentement la moisson. Jean ne s’en occupait Le plus, il vivait dans les rochers de la rivière, les Hi derniers numéros du Conservateur ouverts près de 14 lui. Les journaux évoquaient au bord de cette ni rivière des charges de cuirassiers et de turcos, bon: ï dissant dans les houblonnières et les vignes, des 7 44 assauts furieux contre des collines et des bois; une À fuyant pêle-mêle avec les canons, les voitures, les 4 trains d’artillerie, dans la nuit, à travers champs, | vers des maisons, derrière des murailles. FE D Il lisait et relisait ces batailles où, jusqu’aux der- « d nières minutes, la victoire restait incertaine et qui ik Ta s’achevaient dans la déroute, et dans ces intermi- à Fe | nables jours il n’attendait rien que l’approche du è SE soir et l’arrivée du courrier : alors il prenait sa à ligne, remontait le sentier qui menait à Vivans, ” jetait un regard, en passant, dans la cuisine. ‘ na — Plus-Petit est arrivé ? ‘1 1 — Pas encore, monsieur Jean. “l
IL allait attendre le facteur à l’entrée de l’allée, & s’asseyait sur une racine de châtaignier, regardant la route.
L”obsession de rejoindre Pierre à l’armée le hantait. Qu’importait qu’il fût boiteux? A cheval, il valait le meilleur cavalier.
Mapa surgissait au sommet de la côte, Jean
se levait pour aller au-devant de lui; dès les premiers pas, le sentiment de sa ridicule infirmité : anéantissait ses projets de départ. Une armée n”acceptait pas un boiteux ! Il s’arrêtait, attendait le
Mapa n’apportait que des renseignements vagues : l’empereur et l’armée de Metz se retiraient derrière la Moselle. Les jours passaient, le Conservateur ne faisait prévoir aucune bataille. Jean cessa d’aller attendre le facteur à l’entrée de l’allée. Il restait, jusqu’au dîner, au bord de la rivière bruyante, dans le ravin qu’emplissait lentement la nuit.
Un soir, Léonard l’appela :
Vivans escalada le ravin.
Le Conservateur annonçait une bataille à Borny; Bazaine commandait ; la victoire était indécise,
| mais l’empereur avait déclaré que le « charme était rompu ». Le journal commentait longuement l’heu- À
: Jérôme et Jean Tharaud l reux augure de cette victoire, la veille du 15 août, ï fête de l’empereur. À Jean recommença d’aller sur la route guetter : à Mapa. Deux jours s’écoulèrent sans nouvelles. Le | troisième jour il l’aperçut qui courait par la tra-
- verse. Son cœur battit d’une espérance insensée. IL î . s’élança au-devant de lui, quittant la route, sautant des haies, des fossés, pour apprendre une minute plus tôt qu’on s’était battu à Rezonville du matin jusqu’à la nuit et que la bataille était la plus sanglante qu’on eût livrée. Était-ce une défaite ou une victoire ? | | Le lendemain il était à son poste sur la route. Une 1 paix inimaginable, dans la lumière du jour finissant, enveloppait la campagne : l’essieu d’une charrette À lointaine grinçait dans le chemin; des hirondelles effleuraient la route de leur ventre avec des cris. Le | calme de cette nature n’arrêta pas la nouvelle. Mapa À annonça le désastre de Saint-Privat et la retraite sous Metz. | Le soleil achevait de descendre à l’horizon avec une majesté paisible; la charrette grinçait plus lointaine. Les hirondelles, dans le soir, criaiént ‘4 plus fort. } ; Madame de Vivans, glacée comme si les défaites avaient hâté l’hiver, ne descendait plus de sa
chambre où les flammes du feu éteignaient les reflets du soleil sur les meubles. Jean déjeunait seul ; il vit un jour entrer Montcharmin, le visage en sueur luisant de graisse et de — Eh bien! Jean, on ne te voit plus. — Tu déjeunes avec moi ? — Rien de nouveau? Montcharmin déboutonna le haut de sa veste, sur ‘son cou rouge et court. — Ah! mon pauvre ami, depuis que je ne t’ai vu il s’en est passé de belles ! — Oui, répondit Jean avec tristesse, il s’en est passé de belles. — Comment !tusais”? fit Montcharmin étonné. Qui ; te l’a dit? Cela s’est passé hier au soir. — Quoi ? qui me l’a dit? Vivans regarda Montcharmin avec angoisse. Apportait-il la nouvelle d’une autre défaite? — Avec mon cocher, mon cher ! avec mon cocher! Et il raconta qu’il avait surpris sa maîtresse et son cocher dans la paille et comment il les avait chassés à coups de fourche. + Il voulait paraître supérieur à son infortune et depuis le matin courait chez ses amis, tâchant de mettre les rieurs de son côté. Mais Jean le sentait
Jérôme et Jean Tharaud Vis 4, humilié, furieux. Il lui servit une tranche de galan- ‘ — Fameux!… je mourais de faim… A propos, ça | ne marche pas là-bas! — Qu’y a-til encore qui ne marche pas? demanda ne Montcharmin posa ses coudes sur la table. — La guerre ! parbleu, la guerre! Tu es comme ce sauvage de du Landier, tu ne t’inquiètes de rien! Vous vivez dans vos trous comme des lapins… A | dix kilomètres de chez vous, la France n’existe plus! | Et fier de paraître négliger ses malheurs person- à nels pour ceux de la patrie, il exhala sous le prétexte | ; de la guerre la rancune dont il crevait. | — Pas un de vous ne s’est dérangé quand la réserve est partie… J’étais seul à la gare… Les paysans étaient sur le quai comme des veaux. J’en ai soûlé cinq ou six. Le train est arrivé bondé, ils sont partis en gueulant /a Marseillaise. { Montcharmin se garda de dire que les paysans ( lui avaient crié, en ricanant — Soignez bien vos puces, monsieur de Mont- ” Jean, irrité d’entendre cet homme vigoureux, qui ! aurait dû être à l’armée, parler de la guerre, s’in- forma de des Borgnes. — Il s’est foulé le pied avec sa manie de grimper | À
sur des échelles pour atteindre ses paperasses ; l’échelle a glissé.
La perspective d’une après-midi entière en tête à tête avec Montcharmin décida Jean à lui proposer une visite à des Borgnes.
Ils trouvèrent leur ami la jambe étendue sur un canapé dans une haute chambre qui servait à la
fois de bibliothèque et de fruitier. Quand il les vit venir, des Borgnes s’avança vers eux à cloche-pied.
Sa jambe heurta une chaïse, il retint un cri :
— Assez mal, comme tu vois, mais notre pauvre noblesse va plus mal encore… Vous avez des nouvelles de Pierre?
— Pas de lettres depuis quinze jours, ma mère ne sort plus de sa chambre.
— Vois, fit des Borgnes en montrant le dessin d’un arbre généalogique, les ravages des dernières batailles, trois des meilleures familles du pays qui sont éteintes.. Les deux Auffré tués à Wissembourg… Jacques de Richemont, à Forbach… Les trois Gaubri qui servaient dans les cuirassiers de |
| Michel, tous derniers du nom… Ah! si nous avions gardé nos princes!
— Mon cher, ce n’est pas le jour de récriminer. Vous avez lu les journaux? Vous savez ce qui se passe à Paris… Gambetta et ses amis préparent la
k Jérôme et Jean Tharaud US révolution… l’impératrice est seule dans leurs mains, ils n’attendent qu’une occasion pour proclamer la République. : — Avant-hier, dit Montcharmin, les réservistes sont partis en chantant {a Marseillaise, à tue-tête. À: Un clairon dans la guérite du serre-frein… ) — La Marseillaise! interrompit des Borgnes en ’ tolérer à l’armée. | L . — À l’armée, ça n’est rien! s’écria Vivans, mais | 34 chez nous, dans nos campagnes, c’est la révolution. ; ! Montcharmin se plaignit que ses métayers ne le | saluaient plus. — L’autre jour il a fallu que j’enlève avec ma | cravache le chapeau d’un paysan. Depuis que leurs fils sont à l’armée, ils se croient les maîtres — Ils n’ont peut-être pas tort, dit lentement ; | Vivans; le pays est à ceux qui le défendent. ; Ë — Je te trouve bien démocrate, mon bon Jean. | Ton grand-père aussi a voulu faire le patriote. Ça 9 n’a pas empêché ses métayers de brûler sa maison” 4 et ils l’auraient rôti si un grand oncle à moi ne l’avait caché dans sa cave… Tu étais impérialiste, « te voilà républicain! | Vivans se leva furieux.
— Républicain? moi! Je ne permets à personne de me traiter de républicain! mais je peux bien dire que nos paysans ont le droit de nous mépri-
— Monsieur! appela une voix sous la fenêtre.
Jean reconnut la femme du métayer des Ages.
— Bonsoir, notre maître, monsieur des Borgnes
: est ici? C’est pour lui dire que Junien, le fils à Boucille, est mort…
— Bon Dieu! jura des Borgnes, se dressant sur son fauteuil.
Le fils de Boucille était son remplaçant à l’armée.
Il resta bouche bée comme s’il venait d’échapper à un péril.
— Tu as une fière veine, murmura Montcharmin ; imagine que tu sois parti? Pan! ce que c’est que la vie!
Jean se leva pour partir.
— Attends, dit des Borgnes. Sur la seconde étagère, tu trouveras mon portefeuille. Prends cent francs, tu les remettras en passant à Boucille.
— Oh! mon vieux, cette commission tu la feras toi-même… Au revoir.
| — Donne, donne, dit Montcharmin, je passe aux Ages; c’est ma route. On te verra à la foire du
— Peut-être, répondit Jean, qui partit au trot allongé de sa jument.
Jérôme et Jean Tharaud HE Li î A la côte des Herses, Myrtho prit le pas. Jean ” 1h abandonna les rênes, dégagea ses pieds des étriers. ï Dans son esprit, le souvenir de Junien Boucille et | : celui de son frère se mêlaient, comme deux arbres, ; le soir, à l’horizon, se confondent : le fils de Boucille | : ; avait son âge, ils avaient couru les champs, déniché
d des oiseaux ensemble. \ : ÿ Au fond de la vallée, à ras de terre, perdue parmi
: les arbres, une lumière marquait la place de la à \ ferme de Boucille, si pâle que Jean s’étonna qu’elle
“ eût été vue par la mort…
“ ; Les jours passèrent, le Conservateur n’annonçait
rien que des marches incompréhensibles d’armée. ”
R Pour tromper les heures, Jean surveilla les” té battaisons dans ses métairies. Il s’endormait au.
à bord d’une aire, dans la paille, au bruit rythmé
; fléau. Une sourde inquiétude le réveillait; il
ë. regardait autour de lui, s’irritait de la lenteur du fe travail, repartait dans une autre ferme et ainsi
| jusqu’au soir. Sa mère l’attendait dans sa chambre Fast le Conservateur sur ses genoux. ne.
La métairie des Ages eut fini de battre la première. Jean faisait avec sa mère le compte des sacs qui leur revenait, quand ils entendirent dans la cuisine la voix de Mapa; des exclamations, des
Jean s’élança vers la porte.
Madame de Vivans sortit de sa chambre et penchée sur la rampe elle appela :
Jean ne remontait pas.
: Elle descendit, défaillante, s’appuyant au mur, avec le pressentiment que son fils Pierre avait été tué. Elle entra dans la cuisine; sa lourde couronne de cheveux s’était renversée sur sa nuque.
— L’empereur s’est rendu avec toute l’armée! lui
— Dieu soit loué! murmura-t-elle, en se laissant tomber sur le banc ; j’avais cru que votre frère était
Le lendemain était le 6 septembre, la foire la plus importante de l’année à Villefaignes. Par tradition Dagoury invitait ce jour-là à déjeuner ses amis.
Jean de Vivans avait fait seller son cheval, et depuis dix heures, sa jument l’attendait, harnachée,
- devant la maison.
k Jérôme et Jean Tharaud
e — Allez au bourg, lui dit sa mère, vous vous
À La route était déserte : tous les paysans des envi-
à rons qui s’étaient rendus à la foire étaient arrivés
de Ces déjeuners à Villefaignes, chez le maire ou le
Û curé, qui étaient autrefois des dates dans sa vie
À monotone, l”ennuyaient aujourd’hui; il ne s’expli-
Le quait pas comment en un mois ses amis étaient
devenus pour lui des étrangers. Les désastres
| avaient autant bouleversé son âme que la patrie.
Des champs silencieux s’étendaient entre des bois. Avec son empereur, ses soldats morts ou prison-
| niers la France était pareille à ces champs dont on avait coupé la moisson.
Que se passait-il à Paris?
Di » Que faisaient les républicains ?
: L’impératrice, seule, aux mains de ses ennemis,
3 trouvait-elle quelque fidélité dans une ville qui
: depuis un siècle étaiten révolte contre ses maîtres ?…
; Heureusement que lui, Vivans, et tous ceux qui
| lui ressemblaient par la race et par l’attachement à la terre, gentilshommes et paysans, restaient dévoués à l’empereur dans la détresse. Un empereur, un roi de France prisonnier, cela ne s’était pas vu depuis François Premier. Le sou-
venir de Pavie réveilla dans son âme de gentilhomme, volontairement ignorante de la différence | des temps, dans la loyauté de la France qui n’aban- | donnait pas ses rois parce qu’ils étaient vaincus, | une confiance qu’affermissait la vigoureuse allure de sa jument et la vue des hautes meules de paille dressées dans les champs.
Le hameau semblait mort, les maisons et les fenêtres fermées. Une vieille femme dans une cour gardait des enfants.
- Rien n’avait bougé depuis des siècles dans ce village. Il devait être tel, à peu près, pendant la guerre de Cent Ans: il avait vu les Anglais. Les
. Prussiens pouvaient s’emparer de Paris; ils ne changeraient pas l’âme des gens qui habitaient ces maisons… Pénétré d’un sentiment d’amitié fraternelle pour les paysans, qui maintenaient, malgré les révolutions des villes, une tradition de soumission et de respect, il arriva à Villefaignes.
À l’entrée du bourg, des charrettes dételées s’ali-
| gnaient de chaque côté de la route. Au bout de la grand rue presque déserte, le champ de foire grouillait de bêtes et de gens.
— On vous espère, monsieur, dit Éloi, le domestique de Dagoury, en prenant la jument par la bride.
La tête hirsute de du Landier apparut dans les
| glycines de la porte.
| Jérôme et Jean Tharaud ps
La bouche pleine, il lui cria :
Le corridor était plein de rires, de voix, du bruit des assiettes remuées.
— Bonj our Vivans! crièrent les convives.
Jean fit le tour de la table serrant les mains à la
Quand il arriva à des Borgnes:
— Comment va ta jambe, Simon ?
) Les convives éclatèrent de rire.
Jean haussa les épaules,
; — Tes plaisanteries sont stupides.
nous sommes tous citoyens.
— Comme en 93, ajouta l’ecclésiastique. Plus de classes, plus de Messieurs !
j — Je parie qu’il ne sait rien ? cria Dagoury. — Ah ça! vous m’embêtez avec vos farces! | : — La Ré-é-publique est proclamée ! bafouilla du
De sa place, chacun, en mangeant, jeta des lambeaux de nouvelles : L’empire renversé, la chambre envahie par le peuple des faubourgs, l’impératrice disparue, Gambetta et ses amis maîtres de Paris.
La république c’était la ruine achevée du pays, le résultat terrible des défaites, la catastrophe plus irréparable que Sedan. Enfin saisissant une chaise et la faisant voler sur le plancher : — Paris! c’est bon! mais la Province, mais nous, l’accepterons-nous leur république ? — Parbleu ! nous suivrons comme des moutons! — C’est ce qu’on verra! — Mon cher, répliqua des Borgnes d’un ton satisfait, tout cela était prévu : L’empire c’était déjà la révolution. — C’était le seul gouvernement qui pût défendre ce que vous aimez : La religion, la famille, la — Vous avez raison, Jean, fit le curé ; ces événements sont regrettables… Asseyez-vous, le rôti froid ne vaut rien. Jean se mit à table entre le curé et du Landier, inattentif à l’inquiétude de Dagoury se demandant s’il était toujours maire; à la stratégie de des Borgnes qui redressait au bout de la table les plans | de campagne des armées ; aux soucis de du Landier < s’informant si la république serait dure aux bracon- ! Le curé se pencha à l’oreille de Jean et lui expliqua comment Montcharmin s’était « remis » avec sa ‘
Jérôme et Jean Tharaud
— Croyez-vous, lui répondit Jean, que les paysans acceptent la révolution. Que disent-ils ce matin ?
Le curé ouvrit les bras.
— Vous savez, ils font la foire.
Et voyant que ses histoires n’intéressaient pas Vivans, il se tourna du côté de du Landier.
Dès que le dîner fut achevé, Jean sortit de chez Dagoury et monta vers le champ de foire.
Le marché était fini, les auberges commencçaient à se remplir, des paysans faisaient la collation à l’ombre de leur charrette. IL se promena l’air indifférent entre les bêtes et les gens, cherchant à discerner quelle émotion soulevait dans ce coïn de place une nouvelle qui troublait le monde. Les gens ne semblaient pas plus émus que leurs bêtes. Il s’assit près du cimetière, à l’endroit où se tenait le marché aux fagots. C’était le point le plus élevé du
On apercevait au loin dans les arbres la façade de Vivans; des fumées montaient au-dessus des toits noirs et capricieux, marquant la place des auberges. :
Jean imagina Paris, la descente des faubourgs, les rues parcourues par des foules chantant la | | Marseillaise, les discussions passionnées dans les cafés, sur les places; les mairies envahies, les
Que devient Pierre ?.. Mort ou prisonnier ? Il se représenta sur des routes pareilles à celle où les premiers paysans qui quittaient la foire poussaient leurs bœufs, des convois de prisonniers désarmés, sans drapeau, encadrés par des uhlans… Et rien de tout cela ne semblait émouvoir cette place, où des bêtes abruties se couchaient sur l’herbe piétinée, à l’ombre ronde des ormes, tandis que la poussière retombait dans la lumière salie. Pourtant ces gens avaient des parents à l’armée ; ils étaient attachés à l’empire, qui leur avait assuré un long temps de prospérité. Que fallait-il pour les émouvoir? Quels moyens avaient employés Cathelineau, Charette, Bonchamp, pour entrainer les gens du Bocage à la défense du roi? Le toit de la maison de Dagoury le fit penser à ses amis en train de boire. Croyaient-ils que la chute de l’empire n’ébranlait pas leur situation dans le pays?.…. Si la République se maintenait, elle finirait par détruire cette obéissance qui vivait encore dans l’esprit des paysans et faisait la force de ce pays. République, séparation des classes, anarchie…. orgueil des parvenus… On connaissait les résultats ; de la grande révolution. Paris! la ville des sans- | foyer, qui n’ont ni une maison ni une terre à défendre. la ville des fous, des repris de justice, (3
Jérôme et Jean Tharaud ri des ambitieux, — la tête pourrie d’une France
saine. Ah non! on ne lui obéirait pas…
Ilse leva, prit un bâton dans les fagots, et la tête bruissante de ces idées qui troublaïent son esprit, il descendit la rue du bourg. A la fenêtre de l’auberge du Pin du Landier l’appela :
L’auberge était pleine de paysans, qui criaient, hurlaient, chantaient. Montcharmin, des Borgnes et du Landier jouaient aux cartes.
— Si tu avais été là une minute plus tôt, tu les aurais entendus brailler /a Marseillaise, dit
| Jean s’écria furieux :
— Et vous n’avez rien dit! Qu’ils recommencent, nous allons voir!
Ses amis le regardaient étonnés.
| — Es-tu gris? demanda des Borgnes.
À ce moment un cri vigoureux : Vive la République! partit du fond de la salle.
Jean monta sur la table, comme si on lui avait
4 crié une injure. Il demeura un instant, debout, son
\ bâton à la main, sans parler, défiant l’auberge.
L Il y eut un demi-silence, pendant lequel on |
entendit la voix de Martin, l’aubergiste, qui disait : | « trois francs six sous ».
Des ricanements partirent au fond de la salle. ;
— Le premier qui criera devantmoi vive la Répu- À blique, s’écria Vivans, je lui frotterai les oreilles ; et s’il recommence, je l’assomme. | Des Borgnes le tira par sa veste : A — Tu vois bien qu’ils sont saouls. — Lâche-moi! dit Jean. Personne ne répondait à son défi. Il continua : . — Nous ne serons pas en République tant que ; l’empereur sera vivant. Nous n’obéirons pas à ces :
- — Vive la République! brailla au fond du cabaret la même voix. ca — Fais-toi voir! cria Vivans. À Un gaillard vigoureux se leva dans un angle de la salle, Vivans sauta de la table; ses amis ten- % tèrent vainement de le retenir. | Au milieu d’un grand silence, il s’approcha du paysan, leva la main sur lui, mais avant qu’il l’eût : souffleté, d’un coup de bâton le paysan lui brisa le Es poignet et, d’un autre coup sur la tête, il l’étourdit. Vivans chancela, des lumières s’allumèrent dans ses __ — Vive l’empereur! a
Qui pourra dire ce qui se passa dans ces cervelles
“ Jérôme et Jean Tharaud Tous ces gens rassemblés dans l’auberge avaient | à l’armée des parents, dont ils étaient sans nou- | velles depuis des semaines. Ils en voulaient à l’Empereur de la défaite. Ils acclamaient dans la République l’espérance de la victoire. L’inquiétude, la colère, la haïne, l’ivresse excita en eux une sanglante folie. Ils se rappelèrent le jour où la guerre avait éclaté, où monsieur de Vivans, dans cette même auberge, avait promis la victoire. Il les avait trompés. IL sembla aux imaginations troublées que c’était lui qui avait déclaré la guerre. Peut-être ne furent-ils pas plus coupables qu’une grêle qui couche une moisson, qu’un orage qui renverse un arbre, qu’un sanglier qui ravage un Les paysans assommèrent monsieur de Vivans. Devant cette fureur soudaine, ses amis, sentant que la tempête allait se déchaîner sur eux, avaient i sauté par la fenêtre et sellé en hâte leurs chevaux. Hommes, femmes, enfants, tout le village s’acharna sur le corps de monsieur de Vivans, qui avait défendu l’empereur et s’était, disait-on, réjoui < des défaites. On le traîna jusqu’au champ de foire, sur une charrette, près de la mare desséchée où il avait rêvé deux heures. On le jeta sur les fagots…. Personne ne sut jamais qui mit le feu au bûcher, mais dès que les premières flammes montèrent, les
ânes, à leurs chevaux et sur toutes les routes ce fut, ; dans le soir, une fuite éperdue de gens qui n’osaient | Madame de Vivans, inquiète de ne pas voir | revenir Jean, aperçut de la fenêtre de sa chambre une lueur rouge dans la direction de Villefaignes. Elle fut rassurée. — Il y a eu là-bas un incendie, pensa-t-elle, Jean sera resté pour l’éteindre. | Et sa pensée s’en alla vers son autre fils, vers | l’armée en déroute, l’empereur prisonnier et la
Fini d’imprimer trois mille exemplaires de ce ‘25788 _ dix-neuvième cahier le samedi 16 juillet 1904 Sn. AR 9, rue du Pont
puis it : PTS
Fe TA In-4° etin-8°, imprimé par Lahure, tirage à la presse à bras
ri Deux exemplaires — numéros 1 et 2 — sur whatman,
1h tenant l’un tous les dessins originaux; l’autre un dessi dot original sur chacun des faux titres, plus une double sui ONE 12 exemplaires — de 3 à 14 — sur japon ancien, con en: rE une aquarelle originale de D. Vierge, plus une collectic ‘200 d’épreuves d’artiste de toutes les gravures, sur ch ne
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| bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. | Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men_ suelles régulières et par des souscriptions extraordid naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration; ces fonctions | ; Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonne- ! ment se prend pour une série. Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur | abonnement par mensualités de deux francs. Pour tout changement d’adresse envoyer soixante b: centimes, quatre timbres de quinze centimes. Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous . demander un abonnement recommandé; Le prix de D! l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le destinataire L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit : l’achèvement de cette série ; ainsi du premier juillet au
31 décembre 1903 on pouvait avoir pour vingt francs les vingt-deux cahiers de la quatrième série complète. ‘ A partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi depuis le premier É janvier 1904 la quatrième série se vend trente-cinq M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, _ reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures. M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la ; rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures.