VI-17 · Dix-septième cahier de la sixième série · 1905-06-05

Catholicisme et critique

Paul Desjardins

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Il est impossible de suivre honnêtement le mouvement littéraire, le mouvement d’art, le mouvement politique et-social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers de la Quinzaine.

Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 6, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers

Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières | séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, . 1900-1904, de nos cinq premières séries, pr Mmier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XI1+408 pages très denses. in-18 grand jésus, marqué cinq francs.

Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs à M. André Bourgeois, même adresse ; on recevra en retour les cahiers déjà parus de cette sixième série ; puis. on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître ; toute personne qui s’abonne à la sixième série reçoit donc automatiquement le premier cahier de cette série, qui est le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières séries. |

Nous mettons le présent cahier dans le commerce; seizième cahier de la sixième série; un cahier blanc de

… XII + 360 pages; in-18 grand jésus; nous le vendons

catholicisme et critique % paraissant vingt fois par an L 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et | dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si |

  • grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, | romans, drames, dialogues, poèmes et contes: — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement: on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur ‘ place, les références demandées. Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI14/08 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui s’abonne à la sixième série le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série ; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.

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critique et prêtre, réparation et tardif honneur

Êtes-vous curieux de savoir si une pure idée, spéculation métaphysique, notion d’astronomie, d’histoire, de philologie, peut à la fin produire dans une société vivante des déplacements de force ?.. A quelles conditions, par quelles transformations elle le peut? Essayezvous de mesurer jusqu’où va, où échoue cette eflicacité dynamique de l’idée pure? Un appareil excellemment démonstratif pour une telle enquête est l’Église chré-

Il n’est théorie si abstraite que cette Église ne l’ait fait aboutir à un effet de vouloir et d’acte. L’ontologie d’Aristote n’avait rien pu dans le monde, malgré tout ce qu’a bouleversé l’élève d’Aristote : mais, l’Église se l’étant plus tard assimilée, cette même ontologie a remué des foules, provoqué des groupements, des guerres, des chutes de domination. Voici que le concept inerte est devenu un facteur de l’histoire. C’est qu’il est à pré- sent commandé ; il le faut professer pour être partie de la société des bons, pour avoir droit au partage de la félicité promise sous conditions. Et cette énergie du groupe fermé, aussi bien qu’elle embrasse l’idée, aussi bien la repousse : dans l’un et l’autre cas, elle y inté- resse le cœur. L’Église fait qu’on a honni etemprisonné

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de doux théoriciens à l’occasion du mouvement des planètes. Elle fait qu’aux géologues le lecteur bourgeois demande seulement ce qu’ils peuvent affirmer pour ou contre les Six jours, pour ou contre le Déluge, et les tient quittes de tout le surplus de leur science. L’Église fait que le moindre papyrus déterré dans les cimetières chrétiens de la Haute-Égypte propage un frémissement inquiet jusqu’en Amérique. Elle s’entend aussi à passionner la critique des textes. Tandis que, deux fois en cent ans, des philologues hardis ont retourné la question homérique, si bien qu’Homère recommence peut-être à exister, ceci au milieu d’une placidité générale, l’Église est cause que le prudent philologue Loisy, — parce qu’il s’agit d’un texte privilégié el parce qu’il est, comme clerc, personne privilégiée, — ne peut expliquer les allégories du Quatrième Évangile sans produire des alarmes, des scandales, des exorcismes, des consternations et, peut-être, une scission dans la

Vous voyez à quelle condition une idée pure engrène sur les mobiles d’un groupe d’hommes, à condition | qu’elle devienne impure un peu : un caractère d’obligation s’y ajoutant, pour commander ou pour défendre, un espoir de bonheur s’y mêlant, récompense de l’adhé- sion. Mais, réciproquement, observez comme les mobiles du groupe, à partir du moment où la question spéculative est devenue sociale, réagissent sur l’idée, en la déviant, en détournant de là pousser à bout avec l’inflexibilité permise à une logique de solitaire. Le

peuple chrétien pèse sur la théologie chrétienne. Action et réaction offrent à l’historien un beau graphique sinueux et pourtant clair.

Cette socialisation pathétique des idées, l’Église l’a opérée vingt fois, cent fois, sans cesse, pendant la pé- riode d’organisation du dogme, laquelle s’est close, en Orient, par saint Jean Damascène, et dans notre Occident, à l’époque de Charlemagne.Maintenant, après tant desiècles de simple et paisible conservation de l’acquis, après Trente, après le Vatican, quelle idée neuve introduite dans le catholicisme ébranlerait encore la sensibilité 2… On a pu parler, quelque temps, de dériver dans la philosophie catholique le criticisme de Kant, comme autrefois fut capté le néo-platonisme ; on parle à présent d’ Qutiliser » Auguste Comte ou Darwin, ou, je crois, M. Bergson. Il se produit même deux ou trois philosophies originalement catholiques, comme celles des idées neuves, mais introduites visiblement pour

_ renforcer l’apologétique, non pour alimenter la vie au dedans. Aucun courant ne s’en suit dans le peuple fidèle. Celui-ci reflète placidement l’immobilité romaine. Il ne s’assimile rien spontanément, il ne rejette rien spontanément. L’Immaculée Conception et l’Infaillibilité n’ont provoqué que des crises individuelles, moralement grandes, mais sans prolongement. La surprenante poussée, en France, des dévotions à l’italienne a soulevé quelques répugnances gallicanes;

| une dizaine de chrétiens sévères ont demandé que la

catholicisme et critique foi fût circonscrite du côté de la crédulité aussi fermement qu’elle l’a été du côté de la raison positive. Mais Rome a laissé entendre que le danger de la foi ne lui semble pas être, à cette heure, dans une extension illimitée, — et l’on s’est tu…

L’Église aurait-elle donc perdu son ancienne capacité de transformer la spéculation en passion ?.…

Mais ce qu’elle n’a point perdu, c’est son pouvoir d’opposer la passion ancienne à la spéculation neuve. Son énergie éliminatoire est toujours vivace. Vous le voyez tout d’un coup par cette grande « affaire Loisy », — qui n’est pas un accident impromptu, puisque c’est ans ; mais la reprise est plus forte et plus large, parce que si la passion, dans la catholicité, est demeurée la même en faveur de ce qu’on veut qui soit, la constance à maintenir ce qui est s’appuie aujourd’hui, hors de la catholicité et même au dedans, à toute une discipline que le publie a reçue et dont il ne se déprendra pas aisément. Cette fois la crise de la croyance s’étend à des catégories de fidèles, elle est générale, et peut-être de portée plus grave que ne furent les crises déjà traversées et surmontées depuis la Réforme.

De l’accueil qui sera fait par l’Église à certaines conclusions de philologie, sur l’origine babylonienne et le fond mythique du déluge, sur la composition parcellaire des « livres de Moïse », ou sur l’historicité des récits de saint Jean, il se peut que dépende finalement la question de savoir si le catholicisme, dans un avenir prochain,

établira sa clientèle, ou bien dans les parties éclairées du public, qui orientent les autres, ou bien parmi l’innocent public des Croix et les miraculés de la grotte. L’Église en est présentement à cette bifurcation, angoissante pour les fidèles qui comprennent, extrêmement intéressante pour le simple témoin. Car d’observer si le où nous puissions, en Occident, en France, réaliser une cité des esprits, va glisser à la superstition populaire, ou bien remonter à la vie intellectuelle originale, — cette incertitude nous touche. La revendication du droit des catholiques à la franche liberté de la critique ne regarde pas les catholiques seulement. Si élargie que soit déjà cette affaire Loisy, elle paraîtra plus large encore, avec le recul d’un ou deux siècles.

C’est pourquoi j’essaye de l’exposer, dans les pages qui suivent, simplement, populairement, pour un public non spécial, non catholique même, comme il sied de le faire dès qu’on a saisi qu’en effet ce public illimité en recevra la secousse.

Pour le faire avec ordre, je fixerai d’abord la position des nouveaux critiques à l’égard de la tradition ; j’analyserai leurs thèses ; je présenterai quelques remarques sur la conduite qu’ont tenue dans cette difficulté les autorités conservatrices de la foi; je me demanderai enfin s’il eût été possible à ces autorités d’opérer autrement qu’elles ne firent, et s’il est possible, désormais, aux catholiques intelligents d’entrevoir une issue.

Je vais parler en historien. Ceci veut dire, d’abord,

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que je ne ferai pas intervenir en cette affaire « les desseins de Dieu », desquels je n’ai nulle clarté, qu’ainsi je n’affirmerai point que la catholicité survivra malgré tout, conformément aux anciennes prophéties, — car je l’ignore ; — ni qu’elle est condamnée, qu’elle est rétrograde inéluctablement et qu’il n’y a plus rien de raisonnable

à espérer d’elle, — car je n’en sais rien : les faits sont trop complexes pour permettre un pronostic si grossier. — Je veux dire aussi que je parlerai de ces antagonismes religieux en simple spectateur, comme quelqu’un qui ne haït nullement l’Église, croit même la comprendre, psychologiquement, assez bien, mais n’est pas embarqué à son bord. Je veux dire enfin que j’exposerai les faits avec la persuasion arrêtée qu’ils s’enchaïînent, et sans aller puérilement accuser les acteurs individuels, . — comme s’ils n’étaient pas tenus par des nécessités

Je revois encore le geste d’abomination de Ton XIII, de sa fine maïn coupante, quand ce mot « les radicaux » venait dans la conversation.

C’est qu’il envisageait les destins de son Église en chef politique plutôt qu’en pasteur des âmes. Les âmes n’ont rien à craindre des anticatholiques de gouvernement. Il suflit de causer avec un ou deux clercs pieux dans quelque presbytère de province ; visiblement ils ne sont inquiets de M. Combes, de M. Bienvenu-Martin ou de M. Buisson que dans leur chair, comme des promeneurs le sont d’un attelage emballé, — nullement dans leur conscience. Par la menace plus rapprochée d’une dépossession matérielle, la vie spirituelle des quelques milliers de catholiques qui en ont une n’a pas été troublée. Il ne serait même pas exact de dire qu’elle en ait été excitée : elle se continue à son plan tout uniment.

Néanmoins une réaction remarquable est produite au-dedans de l’Église par l’hostilité qu’elle traverse. C’est ce qu’il faut bien regarder. Outre ces oppositions exlernes, assez manifestes, la foi chrétienne dès longtemps est travaillée par des oppositions internes, dont

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l’effet est plus sûr. Dans le catholique moderne, avec le mode intuitif et sentimental de la pensée qu’on appelle le « croire », co-existe le mode critique et raisonné de la pensée qu’on appelle le « savoir ». Après s’être appliqué à des objets différents, de façon que la cohabitation est d’abord paisible, le « savoir » vient à se prendre aux mêmes objets que le « croire », et s’essaye à les transposer doucement en notions rationnelles, dont la certitude peut être dosée. Ce travail spontané de rationalisation de la pensée religieuse, qui s’opère en secret et en paix, apprivoise graduellement le catholique à la liberté critique, et le purge du vieux fanatisme impulsif. On imagine combien, dès lors, il importe à la pacification des sociétés. Mais la condition nécessaire pour que ce travail libérateur s’accomplisse, c’est que l’objet de la croyance soit envisagé aussi objectivement que tout autre objet de connaissance, et non comme chose incorporée à la personne, que l’on doive défendre

À par tous moyens, comme sa vie. Or, l’hostilité du dehors rend presque impossible ce lucide détachement : la foi chrétienne rudement qualifiée, repoussée en bloc, devient avant tout « notre foi », « ma foi » personnelle, et l’instinct immédiat de se défendre soi-même en elle prime le besoin de se la définir. Alors se produit dans la catholicité un brusque arrêt de germination. Assuré- ment les consciences qui sont en pleine activité d’investigation ne s’interrompent point ; mais on les interrompt. Les Anciens de l’Église ne tolèrent plus les essais d’examen. Cette touchante timidité des personnes vieil-

lissantes, devant des curiosités qu’on n’avait pas de leur temps, fait place à une impérieuse compression des intelligences jeunes.

C’est que la cohésion, au moins apparente, est exigée par la formation de combat. On assiste donc à cette : bizarrerie que, tandis que les catholiques se réclament des libertés promulguées par la Révolution, que l’Univers de Veuillot en vient à invoquer « la patrie de Molière et de Beaumarchais », « la Révolution de 89 », etc., et qu’en effet le peu de libéralisme naïf disponible en France est près de s’intéresser pour l’Église, l’Église étouffe tout libéralisme de doctrine et de recherche au dedans, se fait plus militaire et plus dure aux siens.

Il faut, je pense, tenir compte de cet état de guerre pour expliquer que les autorités épiscopales et pontificale aient déployé tant de rigueur contre quelques ecclésiastiques instruits de trop de choses, et d’abord contre le meilleur cerveau, apparemment, qu’il y ait aujourd’hui dans l’Église catholique, M. Alfred Loisy. Je crois volontiers qu’en des temps de possession paisible l’on:aurait montré plus d’égards à ce critique excellent. Mais le moment est aux conservateurs purs. Des deux grands partis qui sont parmi les clercs, les /nté- gristes, comme on dit en jargon de séminaire, et les Concessionnistes, c’est le premier qui l’emportera, tant que durera la lutte politique du clergé catholique pour l’existence. Les Concessionnistes, rejetés déjà par Léon XIII, ont été pourchassés, en 1899, par le P. Méchineau, jésuite, par l’abbé Maignen, de la Congrégation des

catholicisme et critique Frères de Saint-Vincent-de-Paul, et par l’abbé Gayraud, député du Finistère ; en 1902, par M. Turinaz, évêque de Nancy. Celui-ci dénonce « les Périls de la foi et de la discipline » ; les autres parlent d’ « Infiltrations protestantes », de « Nouveau Catholicisme », etc.

Il est des « Concessionnistes » de deux sortes. Les uns effritent petit à petit le Syllabus et se mettent à raccommoder le catholicisme avec la mobile civilisation post-révolutionnaire : autonomie des peuples et des consciences, concurrence ouverte des idées, réforme de la société dans le sens socialiste ou dans le sens libertaire : ce sont des catholiques libéraux de la suite de Lamennais; à présent, on les dénomme « Américanistes », à cause du catholicisme des États-Unis d’Amé- rique dont l’exemple les stimule et les autorise. Ceux-là menacent particulièrement « la discipline », selon le classement de l’évêque de Nancy. C’est plutôt « la foi » qui est mise en péril par les autres, les Critiques de l’école large. A ceux-ci le nom de concessionnistes est tout à fait mal appliqué. « On ne fait pas de concession à une vérité, de quelque ordre qu’elle soit, lorsqu’on la voit et qu’on l’accepte », dit M. Loisy. Au contraire, c’est le | refus de rien concéder à la politique, aux molles con- | ventions, aux erreurs, qui rend ces critiques fâcheux aux diplomates d’Église ; et les vrais concessionnistes sont plutôt ceux qui, voyant où la vérité les pousse, en suspendent opportunément la recherche pour ménager quelque chose, quelqu’un, ou se ménager eux-mêmes.

Parmi les Critiques de l’école large, les uns discutent

les légendes qui accréditèrent l’origine apostolique des Églises de France, ou déblaient la formation de la liturgie : d’autres examinent le texte des saintes Écritures. Quel que soït leur objet, ces critiques sont des hommes de cabinet qui ne se mêlent pas de politique contemporaine. Pourtant les problèmes philologiques qu’ils débattent se posent pour eux en des termes qui sont d’à présent, car le progrès des méthodes au dix-neuvième siècle les a renouvelés, et les solutions qu’ils en apportent retentissent dans la société religieuse d’à présent, modifient ses relations avec les libres esprits et par là, peut-être, lui frayent une voie.

IL importe donc de les étudier de près, en déterminant leur position dans l’histoire intellectuelle de l’orthodoxie romaine depuis cent ans. Cinq ou six pages y sufliront, où je me contenterai souvent de résumer le livre de l’abbé Houtin : La Question Biblique chez les catholiques de France au dix-neuvième siècle ; bonne introduc-

tion à l’exposé des idées de M. Loisy, lecture divertissante et fort utile (que, par malheur, la congrégation de l’Index ne permet plus aux fidèles, quoiqu’on n’y ait relevé ni erreur de fait, ni assertion où accrocher le grief d’hétérodoxie ; — seulement la simple citation, avec flegme, des opinions produites par les traditionnistes au cours du dix-neuvième siècle, donne au livre un tour de pamphlet).

On ne le peut nier: les conclusions les plus archaï- ques sont toujours celles qui prévalent auprès des autorités ecclésiastiques. Officiellement les thèses de

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l’Église romaine sur l’intangibilité, l’inerrance, l”interprétation invariable des livres sacrés, n’ont pas fléchi du concile de Trente au concile du Vatican; les décrets de 1870 renouvellent purement et simplement lanathème porté par les décrets de 1563 contre « qui ne recevrait pas pour sacrés et canoniques, en entier avec toutes leurs parties », les livres sacrés tels qu’on les lit dans la Vülgate, et, bien plus, pour interdire qu’on apportât quelque souplesse à la doctrine de l’inspiration divine, il était promulgué que celle-ci devait s’entendre au sens strict, les livres saints ayant « Dieu pour auteur et ayant été confiés comme tels à l’Église ellemême ». Par conséquent « non licet, il n’est permis à personne d’interpréter la sainte Écriture contrairement au sens qu’a tenu et que tient notre sainte mère l’Église ».

Il est vrai, malgré les défenses des conciles et du pape, la compréhension que les catholiques se sont faite de la Bible à tout de même avancé quelque peu. Depuis que le pieux géologue Marcel de Serres rallia les catholiques instruits à l’opinion que Moïse, auteur certain de la Genèse, est né 3562 ans avant le jour où lui-même écrit (1838), et qu’il a connu par des ouï-dire suffisamment sûrs les origines de l’humanité, moins de quarante ans se passent, et le baron Frédéric de Hügel fait écouter au quatrième congrès scientifique international des catholiques, tenu à Fribourg (1899), des conclusions exactement critiques sur la composition rédaction que nous en avons. On trouverait aujourd’hui

moins d’apologistes qu’en 1850 pour discuter si Adam, connaissant toutes choses dans l’Eden, avait la prescience de lélectricité, ou pour soutenir que saint Pierre, en sa seconde épître, nous révèle que l’hydrogène est le commun élément de tous les corps. La dévotieuse subtilité des exégètes orthodoxes se rend, par degrés, au sens commun, et ceci est déjà un petit commencement de critique.

Mais il faut remarquer, d’abord, qu’aucun progrès de cet ordre n’est jamais acquis et consacré. Après la communication du baron de Hügel, dont j’ai fait mention, le P. Méchineau reprend, dans les Études des Pères Jésuites : « Le Pentateuque est bien l’œuvre de Moïse. L’attribuer à un autre, c’est commettre une erreur, erreur semblable à celle que l’on commet quand on attribue les livres du Nouveau Testament à d’autres auteurs que les auteurs traditionnellement reconnus ; et ce que le souverain Pontife Léon XII a déclaré de celle-ci, qu’elle était à classer parmi les portenta errorum, on peut le dire de celle-là. » Ainsi la pierre de Sisyphe est tout de suite retombée.

Il faut remarquer encore que le progrès de la pensée critique est tout individuel; c’est une courbe ascensionnelle que suit tel ou tel catholique à mesure qu’il s’instruit et réfléchit, et qui s’arrête à sa mort. Chacun part, au petit catéchisme, de la même littéralité naïvé dont se satisfaisait, au treizième siècle, un lecteur du Speculum majus de Vincent de Beauvais; puis, peu à peu, par ses seules forces, se soulève à une compréhension

catholicisme et critique ; plus rationnelle des choses. Cette histoire est celle, non du catholicisme pris d’ensemble, maïs de M. Duchesne, comme du baron de Hügel, comme de M. Loisy, chacun à part soi. Ils sont, dit M. Houtin, « entrés dans la carrière pour défendre les idées traditionnelles contre la science, puis ont été convertis par la science ». Ils n’ont pas bénéficié de l’avance de Richard Simon. Leur avance ne profite pas à d’autres. C’est que la coopération intellectuelle est organisée dans l’Église aussi mal que la d coopération spirituelle l’est parmi les penseurs libres : s’agit-il de se sanctifier, le catholique est membre d’un corps; — de chercher et de réfléchir, il est seul. Aussi le recul est-il marqué, de la science catholique du dix-neuvième siècle sur celle du dix-septième. Non retrouvé ni l’application patiente de Maldonat, ni la finesse et l’héroïque intégrité de jugement de Richard Simon ; mais la simple bonne foi dans la recherche, qui fait l’autorité des Sirmond, des Petau, des Tillemont, a cessé d’être en honneur. Les jolies fables sur l’abord en Gaule de Madeleine pénitente et de Lazare le ressuscité, dont Launoy avait démontré l’inconsistance dès 1650, ont été réintégrées dans la croyance du dix-neuvième siècle, avec l’encouragement des évêques, comme on | rejette le déblai dans une fouille abandonnée. Le mâle besoin de se défaire de l’illusion n’est plus ressenti que de très peu de catholiques. Mieux vaut, tant qu’on le pourra, ne rien entendre, ne rien voir de neuf. Entraînée sur une pente rapide par l’élan de toutes les sciences,

l’Église a passé ces dernières cent années à serrer les

Il ne sert de rien de prétendre qu’on voit cependant, sous la soutane, plusieurs bons érudits capables d’établir un cartulaire, quelques historiens diligents, trois ou quatre canonistes et liturgistes compétents, un excellent latiniste, un phonétiste original, afin de conclure de là que l’Église favorise les sciences. Car il serait à démontrer que l’Église a formé ceux-ci, les a suscités et aidés, plutôt que gênés, dans ce beau labeur scientifique dont elle se pare. Son attitude vraie à l’égard de la science se révèle mieux, — puisque son pouvoir le plus mani-

feste est un pouvoir d’empêchement, — à rechercher si elle a fait la police, comme elle le pouvait, des publications qui sont un outrage à toute saine méthode; parmi les milliers de livres qu’elle a interdits, il faudrait examiner si, officiellement, elle en a discrédité un seul pour ce seul tort que l’exactitude et la probité scientifique y sont blessées. C’est là ce qui marque le niveau.

Mais les apologistes tirent avantage des institutions de science qui ont été, depuis un siècle, ouvertes aux clercs. On cite cinq ou six fondations successivement essayées, avant la loi de 1875, en vue de balancer la Sorbonne, tenue pour gallicane, et d’élargir SaintSulpice, c’est-à-dire en vue de former une nouvelle géné- ration de prêtres plus savants qu’on ne l’est au sortir du séminaire, savants pour savoir, et plutôt encore savants pour défendre solidement la foi : l’école des deux La Mennais, celle de l’abbé Bautain, l’oratoire restauré de

catholicisme et critique l’abbé Pététot et du P. Gratry, l’école des Carmes… Mais cette histoire est celle d’avortements douloureux, ou bien d’une grande dépense de bonne volonté pour un maigre fruit. Les lettres mélancoliques du jeune abbé Vollot, de 1862 à 1864, montrent en quel délaissement se sont COnsumés les prêtres désireux de véracité sérieuse. On s’aflige à supputer la levée d’hommes que l’Église du dix-neuvième siècle, avec son admirable personnel de célibataires pauvres, eût pu fournir au ministère scientifique.. Il faut avouer que la tradition, en France, des Mabillon et des Richard Simon ne s’est pas soutenue. Quelle est donc cette entrave, plus forte au dix-neu-
vième siècle, par laquelle la très grande majorité des clercs et des laïcs pieux est arrêtée, alors qu’il leur suffirait de réfléchir honnêtement sur la tradition, à l’aide de quelques bons livres de méthode d’un facile accès, pour regagner du coup un retard de deux ou trois siè-

; cles? — Ce n’est plus, comme au moyen-âge, la théologie scolastique, avec sa fertilité de raisonnements déductifs partant de données qu’on n’examine point. Cette théologie, malgré les efforts de Léon XIII pour ranimer le thomisme, n’est plus cultivée. L’incuriosité des catholiques ne vient plus de là. Elle ne vient pas davantage de l’ascétisme violent qui porta Rancé à condamner le Traité des Études monastiques de Mabillon. Les moines ne sont plus si rigides, et les évêques réclament le droit d’entretenir des Universités.

Au contraire, ce qui frappe, lorsqu’on lit les ouvrages apologétiques du dix-neuvième siècle, c’est le ton mon-

dain, l’aplomb infatué. On y reconnaît une éducation uniquement « littéraire » et sans dessous. Rien n’est plus propre, en effet, à faire passer le goût de la vérité exacte. Un bon document sur cet état d’esprit du clergé français depuis la fin du dix-huitième siècle est une certaine conversation que le cardinal Maury eut à Venise, le 16 février 1799, avec Joseph de Maistre, et que ce dernier (l’imprudent!} nous a conservée. Cela introduit bien une revue de la science catholique au dix-neuvième siècle. « On ne doit point, dit le prélat académicien, se compromettre avec des bibliothécaires qui se croient des géants et qui vous croient des Pygmées parce qu’ils sont plus forts que vous dans la science des livres et des manuscrits, qui est la plus facile et la plus insignifiante de toutes. Jai vu des personnages illustres qui ont fait très mauvaise figure pour avoir voulu raisonner avec ces bibliographes.. » Cet air supérieur dont on décline la discussion des faits est mis à la mode dans la catholicité par les émigrés, les apologistes gentilshommes, Chateaubriand, de Bonald, de Maistre lui-même. Ce dernier prononce que « les sciences ne sont que des auxiliaires qui se vendent à tous les partis, comme les Suisses », et répond à quelques objections sur la chronologie biblique : « La chronologie n’est pas du tout une science isolée; il faut qu’elle s’accorde avec la métaphysique (j’entends la bonne), avec la théologie, avec la physique, avec la philosophie de l’histoire; » il repousse donc toute chronologie qui choque la révélation, attendu que « rien ne peut justifier la moindre attaque dirigée

catholicisme et critique , contre celle-ci, surtout de la part d’un homme distingué ». | Chateaubriand déclare que, suivant son opinion personnelle, Dieu a créé les fossiles à l’état de débris, en même temps que les jeunes couvées du paradis terrestre, comme on sème quelques ruines pour l’ornement d’un jardin : « Dieu, dit-il, ne fut pas un si méchant dessinateur des bocages d’Éden que les incrédules le prétendent. » Victor de Bonald, le fils, oppose à la théorie des mouvements de la terre ses répugnances d’homme élevé dans le protocole : « Aïnsi, dit-il, du haut des cieux, les anges contempleraient, au milieu des ouvrages de la création, celui qui en est le chef-d’œuvre et le roi, non dans l’attitude majestueuse et grave d’un prince au milieu de ses sujets, mais tournoyant, culbutant et pirouettant à l’infini en présence du soleil et des étoiles immobiles! Je ne sais, mais cette image singulière a quelque chose qui refroïdit involontairement pour le système reçu. » Ces raisonnements de vicomtes se retrouvent dans presque tous les écrits traditionnistes | du dix-neuvième siècle. Celui qu’on vient d’entendre, de | Victor de Bonald, reparaît, non moïns élégant, soixantecinq ans plus tard, en 1900, dans les conférences ecclé- siastiques du diocèse de Versailles. Comme il s’agit d’examiner la conclusion des historiens critiques, qui met à néant la légende de disciples immédiats de Jésus s’en venant en Gaule fonder les évêchés, les curés de Versailles objectent : « Imagine-t-on ce quasi dédain de la Providence pour notre France? Ce titre de Fille aînée qui devait plus tard lui être décerné n’obligeait18

il pas, en quelque sorte, l’Église naissante à la compter parmi les nations évangélisées dès le début? » C’est bien encore, chez de modestes curés, la méthode cavalière des apologistes gentilshommes. On croirait déroger en se mettant petitement à l’école des faits.

Puis le romantisme était survenu, dont l’improbe rhé- torique gagna l’Église par Lacordaire et ses continuateurs; alors à ces démonstrations nonchalantes, dont un Ruinart se fût scandalisé, il s’est ajouté une ampleur populaire, dans le ton, et quant à la force probante, un appel aux foules, qui est la perte de toute

| raison. Enfin le public catholique, au dix-neuvième siècle en France, est, pour les quatre cinquièmes, un public de femmes. Il demande à être ému; il est très coulant sur la logique et ne soupçonne pas les méthodes de l’honnête recherche. S’il manifeste quelque curiosité de la valeur des arguments, on l’éblouit sans peine avec des noms propres. On réduit les conclusions établies en critique à n’être que des opinions, dont l’autorité officielle du défendeur est toute la preuve. Les demiaffirmations de complaisance, les assertions molles, enveloppées de : « IL nous est doux de penser que… » ou de : « On répugnerait à croire que… », reviennent sans cesse dans les livres mêmes qu’on nous donne comme « d’histoire », comme « d’érudition », et découvrent que les auteurs n’ont pas encore le pressentiment de ce que veut dire, entre travailleurs sérieux, le mot certitude. Évidemment ils sont contents, ils sont rassasiés de leurs vraisemblances ; ils s’y reposent.

L’initiation aux méthodes critiques, non attendue, non souhaitée du clergé, lui est venue du dehors. Les laboratoires profanes, en particulier l’École des Hautes Études, ont éveillé peu à peu dans trois ou quatre esprits de prêtres bien doués des exigences nouvelles. Puis, en 1878, quand les évêques inaugurèrent dans l’ancien bâtiment des Carmes la toute modeste École de Théolog’ie de Paris, dont ils n’attendaient ni grand bien ni grand mal, ces exigences nouvelles se sont manifestées. L’une des quatre chaires qu’on installa d’abord, celle d’Histoire ecclésiastique, fut remise à l’abbé Louis Duchesne, docteur es lettres, ancien élève diplômé des Hautes Études, membre de l’École française de Rome (qu’il dirige à présent); la chaire d’Écriture sainte fut confiée à l’abbé Paulin Martin, à qui l’on donna comme auxiliaire, pour l’hébreu, en décembre 1881, l’abbé Alfred Loisy, prêtre du diocèse de Châlons, lequel était venu à Paris pour reprendre ses études ecclésiastiques après un court ministère dans une paroisse rurale. Celui-ci n’avait pas encore vingt-cinq ans. D’abord auto-

catholicisme et critique : didacte, il se mit alors à suivre, à l’École des Hautes Études, les cours d’assyrien et d’éthiopien, au Collège de France, les explications de textes hébreux que donnait Renan. C’est ainsi, doucement, petitement, que s’introduisit dans l’Église de France Cet enfant qu’en son sein elle n’a point porté, et qu’aussi bien elle n’aime guère : l’esprit critique. Les nouveaux professeurs furent entourés aussitôt . d’un groupe de jeunes élèves capables de curiosité, : surpris de goûter, dans de menues questions d’abord, la substitution du savoir au croire. En 1880, M. Duchesne avec quelques amis fonda le Bulletin critique, dont la fonction était de compléter l’enseignement positif de la méthode en passant au crible et à létrille les publications sans méthode. Du coup les études ecclé- siastiques sentirent la secousse, la science « édifiante » ne régna plus avec autant d’assurance.

L’abbé Duchesne, à la différence de M. Loïsy, ne semble pas un esprit philosophe, c’est-à-dire qu’il semble, — si on ne le connaît que par ses livres, — éprouver fort peu le besoin d’organiser les résultats, positifs ou négatifs, de ses enquêtes en un système conclu et pleinement conscient. Mais c’est un critique d’un sang-froid parfait, nettement réfractaire au pathos. IL est plus que détaché; il a l’aisance dans le détachement; et cette aisance, pour nous Français qui sommes habitués à trouver sous la barrette des aflirmations compactes, est un émerveillement. Certes il croit, in petto, puisqu’il

est catholique et prêtre ; mais il ne prend pas l’attitude du croyant dans les questions oùilest possible d’arriver à savoir. Par exemple, lorsqu’il publie les Fastes épiscopaux de la Gaule, il déblaie d’un coup toutes les traditions sans textes sur l’origine apostolique des évêchés; il ne les conteste pas, et les traite simplement par prétérition, ce qui est encore plus mortifiant pour les traditionnistes : sa raison est qu’il n’opère que sur documents. C’est pourquoi Dom Chamard, bénédictin de Solesmes, lui a reproché de n’avoir « jamais élevé sa pensée au-dessus des faits matériels qu’il découvre ». On pense combien furent décontenancés d’abord, et bientôt aiguillonnés à tout examiner, les jeunes abbés, auditeurs du cours d’Histoire ecclésiastique, qui entendaient exposer comme une conjecture fort probable, que les dates de la Passion et de la Naissance du Christ, qui n’ont point d’exactitude historique, furent déterminées par une préoccupation symbolique relative à l’équinoxe de printemps et au solstice d’hiver. Bien des institutions qu’ils avaient crues universelles leur apparaissaient locales, récentes, changeantes, adventices; la part de l’immuable, du plus qu’historique, du plus qu’humain, allait se rétrécissant.

Alors les gardiens de la tradition sentirent d’instinct que leur crédit était miné. M. Icard, supérieur de SaintSulpice, défendit à ses séminarisies d’assister au cours de M. Duchesne. L’/nstitut catholique est patronné par un comité d’évèques ; plusieurs de ceux-ci virent avec déplaisir que certaines légendes consacrées par leur

catholicisme et crilique propre diocésain étaient traitées avec peu d’égard dans une chaire qu’ils protégeaient. En particulier le cardinal Bernadou, archevêque de Sens, fut outré de l’irrespect avec lequel on retirait la qualité de disciples immédiats du Christ aux saints Savinien et Potentien, ses prédé- cesseurs sur le siège primatial de Sens, par le fait qu’on les descendaïit au quatrième siècle. Il en exprima”si bien sa paternelle afliction que le coadjuteur de Paris (aujourd’hui archevêque), dut par prudence donner au professeur trop hardi un congé d’un an pour l’achèvement de son travail sur le Liber Pontificalis, — congé que les ennemis de M. Duchesne purent goûter comme une suspension disciplinaire. — Toujours flegmatique, le professeur rendu à ses études en marqua sa gratitude à ses supérieurs ecclésiastiques, dans la préface de son édition : & Ils m’ont accordé pour ce travail bien des facilités, dit-il, et notamment le loisir relatif sans lequel je n’aurais pu le conduire au point où il est arrivé. »

A M. Loisy les « facilités » du même genre ont été dispensées plus prodiguement encore. Lui aussi vit son cours consigné aux jeunes Sulpiciens, en 1892 ; lui aussi fut privé d’abord de la chaire d’Écriture sainte, — où il avait remplacé, en 1889, l’abbé Martin, — et neutralisé dans l’enseignement de l’hébreu et de l’assyrien. Mais ce ne fut pas tout : après qu’il eut publié dans sa petite revue de lÆEnseignement biblique (n° de novembredécembre 1893), les conclusions acquises et banales de la critique sur l’Ancien Testament, il fut éliminé tout à fait de l’Institut catholique, sans bruit, sans bläme,

sans débat. C’était la même semaine justement où paraissait l’encyclique Providentissimus qui fut un cordial pour les conservateurs inquiets. M. d’Hulst, visé luimême,abandonna son professeur. Laissé seul, M. Loisy se replia; il cessa la publication de l’Enseignement biblique, et dans sa petite chambre de la rue d’Assas, visitée seulement de quelques indépendants qui n’avaient plus à se compromettre, continua son travail en silence. L’archevêque, afin de l’occuper innocemment et de l’éteindre, le délégua dans une petite aumônerie, chez les dames Dominicaines de Neuilly, pour confesser et catéchiser de jeunes demoiselles. Moins heureux que son ancien ami, il ne se fit pas ouvrir les portes de l’Institut et des honneurs officiels. Il est resté un simple pré- tre, sans soutien, sans autre titre que sa science et la rectitude ascétique de sa conduite.

Mais il est d’un caractère à tirer parti de ses disgrà- ces. Rien ne l’a fait dévier; tous les empêchements de se dépenser au dehors se sont tournés en occasions de s’enrichir au dedans. D’abord la dépossession de sa chaire d’hébreu lui donna lieu de quitter un peu l’Ancien Testament pour étudier plus à fond le nouveau, et principalement le quatrième évangile, qui est la clé de voûte de toute la théologie. Ensuite, lorsqu’il fut obligé d’enseigner dogmatiquement la religion à de petites demoiselles, il dut réfléchir sur le dogme, et la manière dont peut le concevoir un historien; cette recherche lui fit rencontrer Newman, dont l’Essai sur le développement du Christianisme le remplit de contentement, car

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catholicisme et critique il y trouvait la coordination et la justification des résultats de sa propre exégèse. C’est alors que sa pensée s’est organisée. Cependant, ses anciens supérieurs, après l’avoir éliminé, la poursuivirent. La publication, dans la Revue du Clergé, de ses études sur la Religion d’Israël fut interrompue brusquement, sèchement, par ; un communiqué de l’archevêque (23 octobre 1900) ; autre bénéfice : Le critique se fût dépensé en articles de revue; il s’est ramassé dans des livres médités qui demeurent. dénoncer et « boycotter » l’Évangile et l’Église qui venait de paraître, cette hostilité publique provoqua l’auteur à rompre tous les ménagements diplomatiques dont sa pensée était entravée; il la donna franche et intégrale en deux livres qui ne sont plus du tout d’un ecclésiastique prudent. Enfin les récentes censures ou condamnations, en l’amenant à se retirer de l’École des Hautes Études et du Corpus inscriptionum semiticarum, vont concentrer son effort sur l’achève- | ment du commentaire des Évangiles synoptiques, qui s’annonce comme une grande œuvre… Aïnsi chaque prohibition fournit à M. Loisy une étape de son avancement intellectuel, ce qui n’était pas sans donte l’intention de ses empêcheurs. Au contraire d’autres, à qui leurs audaces ont mieux réussi, deviennent de plus en plus incurieux à mesure qu’ils s’élèvent. | En vérité, cet homme frêle, valétudinaire, de conte- | nance modeste, d’écriture minuscule, de voix nette et faible, est difficile à abattre. C’est un obstacle sérieux,

plus sérieux que Lamennaïs, car sa force n’est pas dans un tempérament fougueux, mais dans une pensée froidement objective, impassionnée, dépersonnalisée, sans emphase et sans égotisme, imployable à cause de cela. Avec lui aucun argument ad hominem ne vaut, aucune intimidation ne sert de rien, les injures ne mordent pas ; il faut prouver. Rarement il laisse passer dans ses écrits quelque chose de l’indignation et de la mélancolie dont : il aurait droit d’être touché. L’apologie personnelle intitulée : Autour d’un petit livre, écrite au fort du péril, est d’un sens froid presque badin; littérairement, c’est un chef-d’œuvre pour l’ironie mesurée et la justesse du trait; on jurerait que l’auteur défend la cause d’un autre, ou plutôt ne défend rien et s’égaye en simple spectateur. C’est Montalte épiloguant sur une controverse, où pourtant se joue son repos à lui. Pour mieux considérer les aspects multiples de la question, comme l’a fait Richard Simon, il use de pseudonymes successifs ; tantôt il est M. Isidore Després, tantôt Firmin, docteur en théologie, ou Jean Lataix, etc. Sans doute cette diversité de visages est précaution ; mais c’est aussi une gymnastique par laquelle le critique s’exerce à l’impersonnalité. Le soin que prend M. Loisy de s’effacer devant les objets qu’il considère, est sans défaillance ; son outil d’analyse ne semble jamais émoussé. Et aïnsi, — j’en appelle à ses auditeurs, — ses cours des Hautes Études sur les Paraboles et sur les Récits de la Passion furent pendant deux ans, avec

catholicisme et critique ceux de M. Bergson au Collège de France, la plus complète satisfaction que pussent se procurer, à Paris, les Cependant ce qu’il apportait de sa petite chambre de . Bellevue devant son auditoire compact de la Sorbonne, c’est une pensée formée et formulée dans la solitude. Et de même les livres qu’il a donnés au public sont des livres de solitaire, comme d’ailleurs ceux de Richard Simon. Voyez-en les effets : d’abord le dégagement sans secousse, la caresse quotidienne de ses idées les lui fait paraître simples et toutes naturelles, proportionnées au public à qui il les destine. En fait, il faudrait que celui-ci müûrisse de cent cinquante ans pour s’y accommoder. Le critique passe légèrement sur ce qu’il suppose accordé : il se permet des raccourcis de démonstration dont se trouble le lecteur ingénu. Plus le livre est réduit, — comme l’Évangile et l’Église, — plus le défaut de préparation et d’avenues le fait paraître téméraire. Un autre inconvénient du travail isolé, c’est que la pensée se systématise. Faute d’être contredite, elle emploie à ses constructions aussi bien des éléments de fait, très | sûrs, et des éléments d’opinion, dont la certitude ne luit qu’à l’auteur. M. Loïsy, sans le vouloir peut-être, prolonge en une théorie du développement chrétien rectiligne, qui est probable et vaut pour lui, provisoirement, ses inductions sur les textes, qui sont acquises et valent absolument et gagneraient à être présentées à part de toute théorie. Ainsi la condition d’anachorète où M. Loisy s’est trouvé réduit, a pour effet heureux de lui

donner de belles journées de travail continu, et pour effets malheureux, d’abord de le désaccorder d’avec ses coreligionnaires et contemporains, puis de le confiner dans sa pensée propre, qui lui semble partout également solide, qu’elle soit découverte positive de savant, ou spéculation de philosophe.

Considérant d’ensemble cette œuvre de M. Loisy, exé- gète, critique et historien, essayons d’en dégager les principes, afin de bien comprendre, non seulement sa position à lui, mais, par antithèse, celle de la catholicité officielle qui vient de le désavouer.

L’entreprise est délicate, car M. Loisy ne met pas en évidence l’originalité de ses idées. Au contraire, il l’enveloppe, afin de rassurer. Au devant d’une étude sur Les Paraboles de l’Évangile, qui estune belle réussite d’analyse psychologique et de discussion philologique, l’auteur s’abrite derrière M. Jülicher, professeur à l’Université de Marbourg, dont un ouvrage venait de paraître sur ce même objet. — « C’est, dit M. Loisy, un ouvrage capital… La présente étude n’en est ni une analyse, ni une critique, mais elle se fonde, dans l’ensemble, sur le travail de l’éminent exégète allemand, dont elle pourra faire connaître dans notre pays la thèse générale sur la nature desparaboles, avecles arguments qui l’appuient. » Si bien qu’on ne sait d’abord si le critique français n’est pas un simple truchement. Et partout c’est même effacement, ou même empressement du critique à donner comme banales et admises de tout le monde les conclu-

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catholicisme et critique sions dont on pourrait lui faire honneur, ou lui faire grief. Où trouver les idées de M. Loisy lui-même? On peut démêler toutefois celles qui lui sont essentielles en observant ce qui, dans les thèses d’autrui, lui répugne décidément, au point qu’il a sacrifié sa paix,sa _ précieuse paix, quand il a fallu, plutôt que d’y souscrire. Car c’est répugnance non du goût, mais de la raison. Ici nous touchons, si je ne me trompe, au centre résistant de cette souple pensée. Pour plus de netteté, réduisons ce que nous y découvrons à quatre chefs ou articles. 1° Une règle de méthode, dont l’application range ! M. Loisy parmi les critiques purement critiques : détermination rigoureuse et entièrement libre des faits histo- riques ou philologiques, sans nulle prévention dogmatique, ni égard aux conséquences ; Un postulat, dont le critique a besoïn pour se mettre d’accord avec le théologien : dans le débat sur la vérité surnaturelle et a priori des Écritures, distinction du point de vue de l’historicité exacte, qui n’est ni | défendable, ni même intelligent, pour la grande majo- | rité des récits (par exemple pour ceux de la Création, du Déluge, et des actes ou paroles de Jésus dans l’évangile de Jean) — et du point de vue de la vérité doctrinale, psychologique, humaine, qu’il faut préserver Une théorie explicative des faits que la critique ! dégage, théorie d’un Développement religieux continu,

depuis les origines, dans le judaïsme, et ensuite dans le christianisme, qui s’y embranche ; de sorte que l’action divine que l’on insère d’ordinaire, comme une rupture miraculeuse, en un point déterminé de la trame des faits, et que l’on ramasse tout entière dans le moment des origines, en réalité se poursuit dans toute l’histoire de la religion et en consacre les moments successifs ;

4° Une conclusion ferme sur le sens de tout ce travail : nonobstant les règles ou opinions ci-dessus, et même en se fondant sur ces opinions, prétention dé- clarée, motivée, persistante, de rester fidèle catholique.

_Manifestement, chacun de ces points, pris à part, se retrouve en maint auteur. C’est de les coordonner, sans en vouloir désavouer ni subordonner aucun, qui fait l’originalité de M. Loisy. Le quatrième point, touchant son orthodoxie, est sans doute celui qui surprend le plus. Encore est-ce peu d’avoir conçu cette gageure

| d’un parfait catholique parfait critique; l’admirable, c’est la façon dont M. Loïisy l’a tenue.

Il n’y a nul péril, pour un bon religieux, à établir un Cartulaire par la méthode la plus rigoureuse, et il ne lui faut qu’un moyen courage. Il en faut un plus ferme aux ° Bollandistes pour dissocier, même timidement, l’élément légendaire d’une Vie de Saint. Un peu plus intrépide est le chanoïne qui démontre apocryphe le saint Suaire de Turin sur lequel une piété respectable s’excitait déjà. Enfin c’est aimer bravement le vrai que d’appliquer, quand on est catholique, comme le baron Frédéric de Hügel « la méthode historique à l’étude des documents je de l”Hexateuque », en suivant cette méthode aussi loin qu’elle conduit, c’est-à-dire jusqu’au point où les vieilles formules commodes sur l’inspiration de Moïse, la science de Moïse, le grand style de Moïse, apparaissent illusoires. Mais le courage intellectuel n’est pas entier, la confiance qu’on fait à l’observation désintéressée et à la preuve n’est pas absolue, — et dès lors elle ne se confie plus, et comme confiance elle est nulle, — tant qu’on

catholicisme et critique n’ose point soumettre à cette observation, à cette i preuve, les documents réputés les plus graves, et qui soutiennent tous les autres. Or ceci est justement l’entreprise de M. Loisy. Tranquillement, il a traité la Genèse et Job en philologue; il traite en philologue les Évangiles. Non content d’en déblayer le texte, il en démêle les sources, le mode de composition, la valeur testimoniale, le sens objectif. Si l’on veut qu’il soit bardi, c’est dans cette décision première, ce n’est pas dans les conclusions où il est conduit. Le mot « hardiesse » n’a point de sens, quand on l’applique, non à des opinions, mais à la constatation exacte des faits : ce n’est pas la vérité qui est hardie, ce sont les intelligences qui sont timorées; ce n’est pas elle qui est énorme; elle est ce qui est; ce sont les intelligences qui en sont peu capables. Observons seulement que ce prêtre aborde les textes sacrés, supports de son Église, avec la même curiosité dépréoccupée dont Bergaigne abordait le Véda et Gaston Paris la biographie de Jaufré Rudel. L’École des Hautes Études peut revendiquer en lui un élève correct, ou plutôt un de ses vrais maîtres. Dans cet examen des titres du christianisme naissant, Renan, tout émancipé qu’il fût, s’est montré certes plus complaisant aux vieilles thèses que M. Loisy. La critique historique de ce dernier est aussi libre qu’il se puisse; elle est libre absolument,

D’abord il refuse aux solutions traditionnelles le bé- | néfice de la possession; ensuite il écarte toute immix- | tion de la dogmatique dans les recherches de l’historien; |

enfin il passe outre aux effets scandalisants ou édifiants des conclusions de la critique, parmi un public moins soucieux de savoir que d’être consolé.

Sur chacun de ces articles, l’antithèse est parfaite entre la position de M. Loisy, philologue, et celle des propagateurs de la foi.

Que l’attitude orthodoxe est de « croire d’abord », c’est-à-dire de poser d’abord comme fait d’histoire tout le bloc anonyme, composite, sans cesse grossissant, de la tradition, quitte à en retrancher véridiquement ce qui sera démontré faux, de sorte que la preuve soit toujours à la charge de celui qui s’écarte de la tradi- | tion, — c’est ce qu’aflirme l’illustre communauté de Solesmes en ces termes : « Lorsque certains écrivains catholiques paraissent si fort préoccupés de la crainte de croire trop, ils s’exposent au danger bien autrement sérieux de ne pas croire assez. » Les catholiques doivent donc disputer pied à pied à la critique les positions traditionnelles et, comme le dit dom Guéranger luimême, « ne céder qu’après avoir épuisé tous les moyens de défense, car c’est ici une question d’honneur ». Pour recueillir de bons échantillons de ce conservatisme par provision, il suflit d’ouvrir n’importe quel livre d’histoire sacrée muni de l’imprimatur. Prenez par exemple Ÿ « Essai historique » du P. Ollivier sur la Passion, publié en 1891; lisez le chapitre n du livre V, intitulé : « Véronique et les Filles de Jérusalem ». Essayez de savoir s’il faut admettre comme fait d’histoire la légende

catholicisme et crilique de la bonne dame de Bazas qui, après avoir recueilli à Machéronte le sang de Jean-Baptiste, épongea la sainte Face sur le chemin du Calvaire, puis, s’étant embarquée aussitôt après l’Ascension du Seigneur, s’en revint en Bazadais pour y fonder des églises. Le P. Ollivier ne dit pas non. Il commence, avant toute discussion, par conter avec vivacité l’épisode du linge appliqué au visage douloureux de Jésus; il est d’avis que la chose s’est passée fort rapidement, si rapidement qu’aucun témoin ancien ne l’a dû voir, car aucun ne la raconte, et il faut venir jusqu’au onzième siècle pour trouver des personnes qui en soient informées dans le détail. Au demeurant, nous devons l’accepter pour vrai; car: 1° Ce récit ne contient rien d’invraisemblable ni d’inconvenant; Qau contraire », et « le mouvement qui porte notre héroïne à rafraîchir le visage de Jésus est d’un naturel saisissant »; 2 « La tradition constante des Églises des Gaules rattache leur fondation à la prédication des premiers disciples de Jésus-Christ, au nombre desquels est placée cette femme »; dès lors « son existence est indiscutable, pour peu que l’on soit exempt de parti-pris, et, une fois admise, elle entraîne la réalité de la légende relative à la rencontre avec le Sauveur sur le chemin du Calvaire »; 3° c’est un fait « que rien ne portait à inventer »; 4° l’Église se prétend en possession du suaire même et le présente à la vénération « en de telles conditions qu’il est impossible de n’en être pas ému ». — Je | crois inutile de chercher un exemple plus significatif

L’abbé Loisy procède de façon exactement contraire.

Pour lui, la critique n’est pas, comme pour dom Gué- ranger, @la loi odieuse »; il lui paraît, non qu’elle mette obstacle malignement à la joie d’aflirmer, mais que seule elle l’autorise et la fonde. L’office de la critique n’est pas, quoi qu’on prétende, restrictif et néga- üif;, elle ne retranche de la croyance que Fillusoire, c’est-à-dire ce qui affaiblit la croyance dès lors qu’on l’y sent mêlé, en quelque proportion que ce soit. Seule la critique établit les faits contingents; et quand elle est impuissante à rien établir, il n’y a pas lieu de s’en réjouir comme d’un congé donné à l’imagination. M. Loisy ne dira donc point, selon la pratique des religieux de Solesmes : Puisque sur ce point décidé- ment l’on ne sait rien, donnons-nous à cœur joie de tout croire. Non; quand on ne sait pas, il dit : On ne sait pas, — et c’est tout. Mais il se garde bien de savoir avant d’avoir cherché. Il commence par ignorer et se méfier; voyons les textes : d’abord la provenance des textes, puis la lettre des textes et le sens naturel des textes. — Comment atteindrons-nous ce sens € naturel », si nous souffrons que le sens traditionnel, ecclé- siastique, produit d’un travail subséquent et prolongé de la conscience religieuse, s’interpose entre nous et le texte, pour le dévier ? Oublions donc un moment que nous sommes enfants de l’Église, afin de voir, sans suggestion aucune, par nos propres yeux bien ouverts, la vérité dans toute la fraîcheur de l’imprévu.

Autre divergence. Tandis que le procédé orthodoxe

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No catholicisme et critique |

est d’affirmer vrais et historiques tous les faits dont la a dogmatique a besoïn pour autoriser ses thèses, par ce cel tour syllogistique, que, si ces faits n’étaient point vrais, la construction dogmatique qui s’y fonde vacillerait, | mais que la solidité de celle-ci nous est garantie d’aïlleurs, et qu’ainsi les faits sont vrais parce qu’il faut qu’ils le soient; — M. Loisy conseille à lhistorien d’ignorer le dogme, du moins provisoirement. Par exemple, il n’accorde pas que, voulant restituer l’ensei-

gnement de Jésus, on parte de ceci, que Jésus est Dieu, à donc omniscient et tout véridique, pour lui prêter sur toutes choses des vues conformes à ce) qui s’est décou-

: vert vrai depuis. Il propose d’écouter simplement Jésus | à travers les documents et surtout dans les paraboles du Royaume des Cieux, qui sont la trace la plus certainement authentique de sa pensée propre. Or, d’après ces témoignages directs et les plus sûrs, la pensée propre, centrale et, on peut dire, unique de Jésus est celle-ci : l’avènement final de Dieu, dès si longtemps prophétisé, est tout proche; il ne se fera pas attendre plus d’une génération d’hommes. Et ce règne de Dieu sera manifesté à l’homme tout entier, esprit et chair, ou plutôt à la collectivité des hommes, quoiqu’un petit accès. Jésus s’est senti appelé, quant à lui, à prêcher à tout venant, par amour, le repentir, le renoncement et l’amour, conditions de cette entrée dans Ja béatitude définitive. C’est tout l’Évangile. Voilà mis à nu le premier germe tout simple de la chrétienté future. M. Loisy, 38 ,

contredisant Harnack sur ce point, ne craint pas de restituer cet Urchristenthum en sa matérialité qui date, avec sa perspective rapprochée et illusoire. De la prévision du dénouement immédiat vient, dit le critique, cette « suprême indifférence à Fégard des intérêts humaïns » qui nous déconcerte dans l’Évangile, car il ne s’agissait que d’un « état violent et anarchique en dehors de la À civilisation existante », et il a fallu, quand l’Église a recueilli, puis développé ce germe, retouches sur retouches, toute une jurisprudence déduite, et plus encore, de vraies inventions inspirées, « pour accommoder à la condition d’un monde qui durait ce qui avait été dit à un monde censé près de finir ». Tel est le fait dégagé par l’analyse des textes. Au théologien à présent d’y adapter, par quelque commode distinction des « deux natures », ce qu’il se sent obligé à maintenir, de l’omniscience du Dieu Jésus. Maïs respectons la division du travail. Ne demandons pas à l’historien critique de s’arranger de telle sorte que la proposition du théologien se trouve vraie à la fin. Autrement l’histoire qu’il ferait aurait nulle objectivité, nulle intégrité, nulle valeur de contrôle, ne serait que de l’apologétique travestie en histoire. Et si M. Loisy ne reconnaît pas « la tradition » pour une source de l’histoire, c’est qu’il sait que la tradition s’est justement formée ainsi, — non comme l’empreinte fidèle, dans les mémoires, d’un fait qui n’est plus matériellement saisissable, mais comme laccom-

modation, le plus souvent naïve, du fait à une préoccu- | pation dogmatique, apologétique.

catholicisme et critique Enfin, dernière divergence, tandis que le publiciste orthodoxe est préoccupé de travailler à l’avancement de son lecteur dans la piété, et de se dire, avant de communiquer ce qu’il trouve : la vérité que voici ferat-elle du bien ou du mal? — M. Loisy veut simplement voir ce qui est, et le dire. Que les conséquences soient ce qu’elles peuvent! L’effet de la vérité sur le public juge le publie, et non la vérité. Au reste, un public se forme déjà pour la vérité, qui la veut et, peut-être, s’en montre capable, même parmi les catholiques. « La culture générale de notre époque, dit M. Loisy, ne permet pas que l’esprit du croyant catholique puisse être en repos sur une conception non réelle de l’histoire sainte. » En somme, il faut donner aux gens ce qu’ils demandent, à condition d’avertir loyalement de ce qu’on donne : aux uns l’édification d’abord, aux autres l’exactitude d’abord. Certes la démarcation entre les deux catégories de lecteurs n’est pas facile ; mais dans cet embarras, vaut-il mieux frustrer les désireux de savoir, afin de pe pas troubler les incurieux ? Le clergé a pour le repos de ces derniers une sollicitude extrême. Naguère un prince de l’Église observait à M. Loisy qu’il courtrisque, par les résultats de sa critique, de scandaliser la foi des simples ; à quoi le critique répondit avec un sourire déférent que peut-être tient-on trop peu de compte, dans l’Église, du danger, non moindre, de trop scandaliser à la fin l’intelligence des intelligents. — Mais où sont les intelligents, à qui l’on a licence de parler ? Certains prélats pensent que ce sont ceux qui lisent le

latin, et vous vous rappelez l’admonestation de Bossuet à Richard Simon : « Pourquoi donc, puisqu’il y a une langue des savants, ne parle-t-il plutôt en celle-là? Pourquoi met-il tant d’impiétés, tant de blasphèmes entre les mains du vulgaire et des femmes ?.… » D’autres personnes pieuses sont d’avis que les volumes d’un prix ! qui passe dix francs sont par là même hors d’état de nuire, car il faut pour les acheter être déjà poussé d’une telle démangeaison de savoir, que le diable n’a plus grand chose à faire. C’est ainsi que le Quatrième Évangile de M. Loisy, étant un gros livre cher, a pu échapper longtemps à ses plus vigilants ennemis : on ne la

d’abord discuté nulle part. Mais ses deux petits livres à trois francs ont tout de suite circulé, à son grand dommage. On dit que Pie X en personne les a lus. Cepen-

dant l’auteur, surpris d’une telle diffusion, suspendait le débit et cherchait l’ombre. Pourquoi tant de bruit? Il ne voulait pas émouvoir, mais seulement démontrer, pour les quelques-uns qui savent ce que c’est qu’une démonstration. Mais un petit livre prend forcément un air de manifeste. On a traité ceux-ci comme tels. Le malentendu entre le critique et les champions du dogme vient de ce que ceux-ci, par une habitude invétérée, continuent de traiter les résultats scientifiques comme des opinions. Sont-elles conservatrices ou subversives, conformes ou non conformes ? Voilà ce qu’ils se demandent. Et ils bataillent, selon la règle du jeu en politique: Mais M. Loisy s’efface ; il les laisse seuls avec les faits, avec les textes et ce qu’il est désormais impossible

: catholicisme et critique de n’y pas voir: qu’ils s’en tirent comme ïls pourroni !

f N’admettons pas, toutefois, qu’il y ait, sur un fait, sur un texte, un point de vue croyant » et un point de vue & savant », bien distincts et opposés l’un à Jautre nettement, comme deux citadelles fermées qui se menacent, et qu’il suflise de passer de l’une à

| l’autre pour avoir d’emblée une vue scientifique des objets. C’est peu à peu, au prix d’un renoncement persé- vérant, que la vue se fait plus scientifique; on progresse vers l’objectivité sans y atteindre jamais parfaitement ; voilà ce qui est d’expérience. La liberté du critique exige seulement une détermination préalable de se conformer sans résistance aux faits, à mesure qu’on les apercevra mieux. « Tant que je n’ai pas examiné par moi-même et à fond l’évangile de saint Jean, dit M. Loisy, j’inclinais à en admettre l’origine apostolique; l’affirmation ecclésiastique me semblait être d’un grand poids… À mesure que j’ai pénétré davantage l’esprit de cette œuvre, et je l’ai étudiée de près pendant plusieurs années, j’ai cru voir de plus en plus sûrement que le caractère en était autre, non historique, mais théologique. » — Il faut suivre, dans les travaux de M. Loisy, ces approximations graduées de sa critique, marque de sa pure soif de vérité. J’ai donc comparé le premier commentaire (inachevé) qu’il a donné des Synoptiques, en 1894, et celui, restreint au Discours sur la Montagne, qu’il a publié en 1903. Voici un exemple des corrections qu’il s’est faites. Ayant lu, dans l’évangile de Luc |

(vx, 17), que Jésus descendant d’une montagne avec les Douze, « prit place en un lieu uni », et là prononcça les Béatitudes, M. Loisy n’a pas trouvé d’abord que cette mention d’une descente de Jésus en plaine contredit celle de son ascension sur la montagne, dans l’évangile de Mathieu (v, 1), au moment où se place le même discours des Béatitudes. Sollicité lui-même par le préjugé de l’accord des documents, il a essayé, dans son com- . mentaire de 189%, de combiner doucement les deux données en faisant de la plaine un plateau, lieu uni mais encore sur les hauteurs, — ce que ne dit point l’évangé- liste. Puis, neuf ans plus tard, s’étant mieux appliqué à ne rien mettre du sien dans les textes, il reconnaît que « plaine » ne veut rien dire que « plaine », et qu’ainsi il faut bien avouer un désaccord entre la mise en scène | . de Mathieu et celle de Luc. Pour faire saïllir loyalement cette contradiction, il juxtapose les deux textes parallèles; mais alors il s’avise que la mention d’une | montagne dans Mathieu n’est pas sans intention; il observe que dans la préoccupation de l’évangéliste la Loi Nouvelle est symétrique de l’Ancienne Loi qu’elle para- chève, et il est conduit à cette conjecture, que le rédac- } teur l’a voulu faire promulguer du haut d’une montagne, A comme la première l’avait été du haut du Sinaï. L’inten-
tion doctrinale se mêle donc au récit. L’examen du $ discours même vérifie cette hypothèse vraiment jolie et je éclairante, qui est ainsi la récompense d’un plus éner- { gique effort de soumission aux faits. Que conclure de cet ne | exemple ? Que la vue scientifique des faits est une lente {

catholicisme et critique A conquête, et qui doit toujours être poussée. Mais combien de gens, surtout parmi les ecclésiastiques, et pré- cisément parce qu’ils n’ont jamais rien eu à chercher, ni expérimenté la résistance d’un fait à une hypothèse agréable, n’imaginent même pas ce que c’est qu’un petit fait solide, et de quel poids irrésistible il pèse sur le jugement! Il faut avoir par son propre labeur, comme M. Loisy, découvert un peu de la vérité, pour sentir d’expérience que la vérité ne se plie pas à nos a

Cependant M. Loisy est un prêtre pieux. Ceci complique son attitude, — j’entends son attitude intime, de conscience, — à l’égard des témoignages sacrés qu’il examine « de novo, integro et libero animo » tout autant que Spinoza en son Traité Théolog’ico-Politique. Pour Spinoza comme pour un quelconque de ceux qui regardent le christianisme du dehors, il est tout simple d’accueillir un fait prouvé qui contrarie les anticipations de la croyance chrétienne; ils disent : Eh bien ! la croyance chrétienne s’est trompée; — ils n’y voient ni scandale, ni rien de prodigieux, et n’en sont point émus. Mais le fidèle qui dans son Église trouve Dieu, s’effraie d’un tel détachement comme d’une chute dans les ténèbres extérieures. Le Dieu de son Église n’est-il pas la clarté vivante et immédiatement sentie? Ce n’est pas seulement à sa paix intime que tient ce fidèle, — et il aurait droit d’y tenir, — c’est encore à sa lumière intime. Il est donc intéressé extrêmement à trouver que

j catholicisme et critique la vérité dont il vit est chose tout à fait indépendante des vérités que sa philologie examine et tient en suspens, chose inébranlée par cet examen et sauve en tout cas. Un instinct du cœur lui suggère que c’est équivoquer sur le mot vérité que de l’employer ici et là, vu effet pour lui il n’y en a point. Ainsi pense l’abbé Loisy, sincèrement, non pour se mettre bien avec ses supé- rieurs et les décrets des Conciles, mais pour s’accorder avec lui-même. Tout historien qu’il est, — et au contraire parce qu’étant historien, il sait la nature de la certitude historique, — il ne surfait pas celle-ci au point

d’en faire dépendre sa foi et sa conduite.

Ici, je voudrais être sûr de le bien interpréter, de ne pas le trahir. Pour cela il faut s’y reprendre et insister. D’abord, je lui prêtai la même conception qu’a exprimée Tolstoï, dans une fameuse préface, opposant en ces termes la vérité de fait et la vérité morale :

La vérité sera dévoilée non par celui-là qui dira comment telle chose s’est passée, ce qu’a fait celui-ci ou celui-là, mais par celui qui montrera comment les hommes agissent bien, c’est-à-dire selon la volonté de Dieu, ou mal, c’est-à-dire contre la volonté de Dieu… Il arrive qu’on trouve des contes, des fables, des allégories, des légendes où sont dé- crites des choses merveilleuses qui ne se sont jamais passées et qui ne se passeront jamais, et qui cependant sont

, vraies, parce qu’elles montrent en quoi consiste la volonté de Dieu et où réside la vérité du royaume de Dieu. (Préface de Contes et Fables, traduction Halpérine, |

Est-ce donc avec cette différenciation, me disais-je, qi

que M. Loisy professe la vérité des Écritures? D’une qi

part, vérité essentielle, éternelle, expérimentale, de la vi

morale du Christ; d’autre part, fabulosité des histoires ne

qui en furent tant de siècles le garant. Est-ce que selon es notre critique, comme selon Tolstoi, le christianisme

est vrai dans le cœur et faux dans les livres? — Mais se

non; je me suis rendu compte qu’il s’en faut bien, et

c’est ce qu’il est à propos de dire. Quelle distance entre ki

.… les deux points de vue! Tolstoï, pratique, cherche une je

loi pour sa conduite actuelle, et simplement le salut; ; !

M. Loisy, spéculatif, cherche la trace authentique du passé et simplement ce qui est. Or, en fait, l’action spi-

rituelle du Christ apparaît comme liée inséparablement

à la croyance au Christ ressuscité, vivant, initiateur du

royaume de Dieu. Tolstoï, mystique, veut saisir la

vérité religieuse d’un regard direct et neuf; moujik \

. positiviste d’à présent, il prétend s’aboucher immédia-

tement à la prédication galiléenne par delà vingt Su

siècles ; il ôte tout le travail subséquent de la con- ua

science religieuse, toute la théologie; il ôte l’Église:

M. Loisy, historien, sait que jamais nous ne nous reti- jt

rerons de la pensée et du cœur tout cet entre-deux con-

tinu, vivant ; il l”accepte donc, et sauve comme vrai “

encore cet apport d’une longue humanité fervente à la

révélation du fondateur ; il n’accorde pas que les sacre- A

ments, l’Église, le culte, la dogmatique, soient choses (

; adventices par rapport à cette révélation : ce sont

1 aussi bien des procréations de Dieu, dans la conscience

catholicisme et critique des hommes chrétiens, sous la sollicitation et la pression des nécessités historiques, c’est-à-dire de Dieu encore. Au reste, M. Loisy, pieux catholique, tient que la vérité religieuse n’est saisissable qu’en cette manière, médiatement et dans la communion avec tout le

Enfin, venons-en à l’historicité des récits miraculeux : Tolstoiï les néglige comme des enveloppes ou les rejette comme des mensonges, en bloc; ce sont là des choses qui ne sont point arrivées ; or il n’y a que le fait maté- riellement arrivé, ou la pure fiction, point de troisième terme. Pour M. Loisy, au contraire, ces récits prodigieux ne sont ni menteurs, ni vains ; seulement il prie qu’on y regarde de près, avec un sens critique un peu délié.

D’abord, en ce qui concerne les monuments du chrislianisme naissant (jusqu’au deuxième siècle), écartons le soupçon d’imposture. La fabrication des faits irréels supposerait chez ces témoins anciens et pieux un dédoublement, une indépendance sceptique à l’égard de leur matière, la conscience d’une inégalité d’intelligence enire eux et leur public, qui sont des perversions froides et modernes; même les écrits pseudonymes, à l’âge apostolique, ne sont presque jamais mensongers en leur teneur. Reconnaïissons done, sauf preuve du contraire, les témoins pour sincères. Toutefois, n’oublions pas qu’ils sont anciens, qu’ils datent d’un âge où la certitude | subjective et l’exactitude objective n’étaient pas diffé- renciées encore, Un composé de réalité directe et de

.

réalité réfléchie, d’ignorance de la nature (ou plutôt | d’indifférence à la nature) et de prophétie vraie sur la

seule chose qui importe, voilà l’espèce de vérité que les

N”en vouloir extraire qu’un noyau de vérité morale pratique, et faire fi de l’enveloppe narrative, c’est en juger mal. Fabuleuses ou exactes, ces narrations sont

| toujours étofle d’histoire. Et qu’est-ce, après tout, qu’un fait historique? Est-ce autre chose jamais qu’une modification de la conscience de certaines gens, en un certain moment, par une certaine cause qu’il est impossible et d’ailleurs sans intérêt d’atteindre en elle-même? Ainsi ce qui s’est passé seulement dans la conscience humaine, lieu réel de l’histoire, s’est tout de même passé. Puisque | ni les choses ni les hommes ne se retrouvent ensuite au . même point que devant, quelque chose vraiment est intervenu. Quoi donc : événement visible, ou idée? L’un et l’autre sans doute, si mêlés que la dissociation est difficile. S’agit-il du miracle physique, réfléchissez que | dans les textes nous trouvons non le phénomène tel | quel, immédiat et nu, mais une représentation du phé- | nomène. Pour le grand prodige de Jésus ressuscité, les | documents ne livrent pas d’emblée au physicien (ou au métaphysicien) le fait brut de la résurrection ; mais à l’historien des idées, le fait psychologique de la croyance à la résurrection, avec les diverses et instables images que ladite croyance a suggérées aux deux premières générations chrétiennes. Ce grand fait historique, de la croyance à la résurrection, s’offre dans les évangiles

catholicisme et critique

avec les conséquences que déjà il commence à porter : l’Église déjà formée projette son ombre en arrière sur ce qui a précédé : la grandeur du fait s’en rehausse. En tels autres récits, il est manifeste que l’idée, soit poé- tique, soit théologique, est le support du fait : par exemple la création en six jours et l’épisode du verger d’Eden, le Déluge et la Tour de la Confusion des

; Langues; récits très dignes qu’on les étudie comme solides à ce titre, qu’on en cherche l’origine et le sens

Nous supposons jusqu’ici un livre sacré qui s’offre lui-même comme déposition de témoin, et nous marquons en quel sens cette déposition est recevable, les histoires « saintes » étant toujours mêlées d’émotion, de Mais il arrive que tel écrivain n’a point du tout visé à

| rendre témoignage du passé. Sous la forme narrative, il donne, le sachant, des spéculations intemporelles ; il opère, à vrai dire, sur des récits pré-existants, maïs il les pétrit à nouveau. La vérité qu’il veutinculquerm’est , point de l’ordre historique, et l’investir d’une autorité de cet ordre, c’est prendre l’écorce pour le fruit, Si l’exé- gète veut entendre bien les auteurs dont je parle, il ne lui suffit pas de cette bonhomie que j’ai vantée comme une de ses vertus, par laquelle il perçoit le sens obvie et naturel des textes : il faut que, simple avec les simples, il soit subtil avec les subtils. Ici c’est Le cas de | déployer tout ce qu’il a d’acuité et de sens fin du symbole.

L’évangile selon saint Jean se présente comme l’exem-

ple le plus accompli de ces livres à double fond; | exemple tout à fait propre à fixer dans l’esprit la notion | d’une vérité doctrinale non conforme à l’historicité

exacte, insoucieuse de cette historicité, traitant mysti-

quement les faits comme des signes, et pourtant vraie . profondément dans son ordre.

Or le Quatrième Évangile est l’objet du livre capi- ; tal de M. Loisy. Je voudrais donner idée de ce chef É d’œuvre d’une critique à la fois analytique et constructive; mais comment détacher de ces neuf cents pages un ou deux échantillons fragmentés, alors que la \ démonstration tire sa force de la convergence de tous les détails? On peut garder quelque doute après lecture 1 d’un seul passage; lévidence se fait à mesure que ; l’ensemble se dégage. IL faut suivre de point en point ce 1 travail critique qui s’avance lentement, puis revenir au texte même, afin de juger s’il ne s’est pas enfin illuminé À par l’interprétation. Patient effort sans doute, mais non ; disproportionné; car il s’agit du texte le plus essentiel | de tout notre trésor religieux d’occident, de celui où presque toute la pensée médiévale est déjà enclose, du É livre qui nous a désigné notre Dieu. Et si ce livre fut à { : ce point fécond, c’est précisément qu’admettant plusieurs È degrés d’intelligibilité, il a offert rendez-vous à des \ intelligences inégales : sa puissance socialisante est venue de ce qu’il est symbolique, réceptif de songeries, …. de réflexions et d’amour. C’est un graal. ; Ce caractère a justement été restitué au vieux monu-

catholicisme et critique

ment johannique par la critique réputée négative,

depuis Baur, c’est-à-dire depuis environ soixante ans.

Venant après vingt autres, — dont M. Jean Réville est

le plus récent, — M. Loisy a parachevé la démonstra-

tion dans le détail. Désormais il n’est plus possible de

soutenir, (autrement que par des arguments théolo-

giques), l’historicité des récits du quatrième évangile ;

non pas même dans les termes où Renan l’admettait |

encore, inférant l’existence d’une tradition johannique |

indépendante, qui, pour les dernières manifestations de

Jésus, serait autorisée par delà les synoptiques. Mais

en même temps et à mesure que ce témoignage sur la

vie de Jésus de Nazareth dans l’espace et la durée se

vide de son historicité, en même temps et à mesure, ce

témoignage sur la vie, dans les âmes, du Verbe de

Dieu fait chair, se révèle avec son authenticité éner-

gique. Le fait merveilleux et réel que nous saisissons

ici, c’est un afilux intense de vie spirituelle, tel que

l’ont éprouvé les disciples du Christ ressuscité, où ils

ont adoré la présence de ce « Verbe de Dieu » agissant

encore en eux et par eux, nonobstant la disparition de

l’homme Jésus. Cette expérience, ils l’ont traduite en

symboles dont le net contour rivalise avec les réalités

tangibles. Ne dites pas qu’ils ont inventé. Comprenez donc que, les faits extérieurs et passés étant pour eux |

moins consistants que ce fait intérieur et actuel, ils les | |

ont ployés avec aisance, en conformité à celui-ci, dont

les autres n’étaient qu’image et ombre, comme on rec-

tifie un rêve sur le réel.

Ainsi réapparaît sous les figures le sens de l’auteur, dès longtemps extériorisé et perdu. Nous déchiffrons enfin son message. Trop longtemps les apologistes ont judaïsé, recommencé le contre-sens charnel de Nicodème et de la femme Samaritaine. Pourtant l’évangéliste les avait mis en garde de son mieux, par maints avis qu’il place dans la bouche divine, par l’emploi du mot « alethinos, véritable », qu’il réserve aux réalités spirituelles, par certaines trouées de clarté qu’il ménage entre ses | nuages, par cent énigmes manifestement énigmatiques qui sont là pour avertir le lecteur d’appeler à lui tout son sens de la mysticité. Les apologistes ont préféré retenir comme fait matériel toute la thaumaturgie du qua- | trième évangile, et en faire le garant de la puissance surnaturelle de Jésus. En quoi ils n’ont guère entendu le texte d’abord, et pas davantage les intérêts ultérieurs de la propagande chrétienne. Car il arrive que cette figure d’un grand magicien qui multiplie des pains, dénature des liquides, remet des cadavres sur pied, commence à nous laisser tièdes, avec la notion que nous avons des lois physiques; tandis que si l’on nous eût ; montré en ces prodiges du quatrième évangile des | symboles profonds de la dynamique divine dans | nos âmes que voici, nous en serions encore et à jamais troublés. Quelle collection de faits positifs, cer- ; tifiés, cachetés de cachets authentiques, quel passé qui | se serait passé une fois posséderait cette actualité Habituons donc nos yeux à la pénombre secrète où

catholicisme et critique

réside la vérité de l’évangile de Jean. Ici comme dans |

les mystères d’Éleusis, les faits sensibles ne sont que le langage de l’idée. Et l’idée toujours tourne autour de la vie de l’âme, avec sa naissance, sa mort, son réveil, son alimentation que l’Église dispense, — la simple Église commençante d’alors, n’ayant guère que deux marques d’élection : baptême et eucharistie. Si la lance

qui perce le flanc de Jésus mort en fait sortir de l’eau | et du sang, cela figure ces deux sacrements : celui de l’eau pure et celui du sang nourrissant, dont la source

  • est en effet dans le cœur du Christ. Les pains et les

poissons qui se multiplient selon le nombre des affamés

signifient l’agape sanctifiante où les fidèles participeront sans nombre. L’eau réservée aux ablutions juives qui se change en vin dans les jarres de Cana, c’est l’ancienne Loi, affadie, ineflicace, qu’un miracle transmue en un spiritualisme jeune et enivrant; et maintenant va couler, inépuisable pour la communauté chrétienne, le vin eucharistique, l’élixir de vie. N’est-il pas vrai que le texte s’éclaire, en même temps qu’il prend de la profondeur? Telles paroles oïiseuses ou obscures recouvrent leur sens ; par exemple celles du maître d’hôtel à l’époux sur le « meilleur vin qui se sert d’abord » dès que l’on entend ici la merveille de la révélation tardive, reconnue supérieure à l’ancienne Loi promulguée par Moïse. Telles autres paroles bizarres, dont nous fûmes

toujours froissés, s’harmonisent. Par exemple l’apostro- | phe de Jésus à sa mère, dans ce même festin de Cana : « Qu’y a-t-il entre moi et toi, femme? Mon heure n’est

pas encore venue. » Si nous comprenons que le festin de noces, c’est l’inauguration du Royaume ou de la jeune Église; que la femme dont il s’agit, ce n’est point ! Marie, mais comme au chapitre xu de Y Apocalypse, l’antique communauté d’Israël, dont le Messie est fils en effet; que cette mère allégorique sollicite de ce fils le miracle d’une spiritualisation des vieilles formes; que celui-ci se recule d’elle en la rejetant dans le passé, et | qu’il reporte l’échéance du renouvellement demandé à l’heure, peut-être proche, que Dieu a fixée pour le sacrifice de salut, — nous éprouvons le contentement d’une mise en place où tout se tient. | En général, chaque histoire miraculeuse a pour centre et noyau une parole grosse de vérité; autour de ce 1 noyau dogmatique cristallisent les incidents du récit; le Ë miracle s’ofire donc, non pas à côté d’une vérité doctri1 nale pour en authentiquer la provenance divine, mais : Ë produit par cette vérité même, qu’il traduit en forme sensible. Soit cet énoncé : Le Verbe de Dieu est Lumière, É et cette lumière luit parmi les ténèbres ; — voici la tra4 duction : Jésus donne la vie à l’aveugle-né; — ou cet 1 autre : Le Verbe de Dieu donne la vie; — traduction : Jésus ressuscite Lazare d’entre les morts. Si ce dernier 4 miracle, le plus éclatant de tous, et qui est donné comme 4 déterminant la catastrophe de la vie terrestre du Christ, } était un fait matériel authentique, il serait inexplicable ï que les autres évangélistes l’aient omis. Rien de plus À naturel, si l’on accepte l’interprétation de M. Loisy. “ Cette histoire de résurrection résume et explique les

catholicisme et critique |

autres, celle de la fille de Jaïr et celle du jeune homme

de Naïn. Observons qu’à la façon d’un poème symboli-

que, elle s’annonce de loin par une sorte de prélude qui

en expose le thème : « Comme le Père éveille les morts

et les vivifie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut… En

vérité, je vous le dis, l’heure vient, et elle est là, où les

morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui

l’auront entendu, vivront. » (V, 21, 25). En effet l’heure |

vient; et c’est bien la voix du Fils de Dieu, cette voix |

haute, solennelle, qui va opérer le prodige. L’homme

ainsi réveillé par Dieu de la torpeur de ceux qui sont

morts à Dieu, nous l’appellerons Lazare — ou Éléazar,

« Dieu est secourable. » — Ce nom est aussi celui du

mendiant repoussé par le mauvais riche et transporté

dans le sein d’Abraham, dont il est dit (Luc, XVI, 31),

qu’il aurait beau revenir de l’autre monde pour en dé-

voiler le secret, il ne convertirait pas les endurcis qui

ont résisté à Moïse et aux prophètes; ce Lazare dont il

est dit qu’il ressusciterait en vain, voici qu’il ressuscile.

Sera-ce vraiment en vain? — Mais en même temps, —

car tout samalgame, — ce Lazare endormi depuis

quatre journées est aussi l’homme naturel qui depuis

quatre milliers d’années attend, inerte, l”évangile de vie.

Si Marthe s’avance d’abord à la rencontre de l’évoca-

teur, est-ce pas comme la petite communauté juive,

convertie la première? Si Marie, appelée tout bas, se

lève à son tour, n’est-ce pas comme l’Église des gentils,

implorant elle aussi le réveil de l’Homme mort? Si de- |

vant le Sépulcre Jésus pleure, c’est qu’une telle et si in-

consciente misère est bien digne de la pitié de celui qui sait et qui peut; si Jésus, ayant pleuré, se révolte des pleurs que versent les assistants, c’est qu’il est ‘charnel, lâche et absurde de pleurer comme définitive la mort spirituelle en présence de qui la peut vaincre, et lorsqu’il suffit d’avoir la foi pour rappeler la vie. Si enfin le mort tant aimé et pleuré, une fois que la parole l’a rendu à la vie, est simplement délivré de ses bandelettes et congédié, sans un geste de tendresse, et que là brusquement le récit cesse, n’en soyons point déçus : le miracle est consommé, l’âme revit; c’est ne point le comprendre que demander: qu’arriva-t-il ensuite? — M. Loisy interprétant cette histoire conclut : « Ce n’est pas un fait, mais la perception symbolique d’une vérité

religieuse. » Et il ajoute : « Le récit ne laisse pas d’être | vivant à sa manière, comme peut l’être un tableau ou | un poème, parce que l’auteur n’a pas conçu à froid son | l’a pas vu autrefois comme compagnon de Jésus; il le | voit dans son esprit, comme contemplateur mystique l de l’Évangile. L’auteur est un grand mystique, le pre- | mier et le plus grand des mystiques chrétiens. $es histoires sont à double sens, comme ses discours, le sens | matériel étant le symbole du sens spirituel; tous les deux sont vrais, le premier comme symbole et l’autre

comme vérité en soi; ce qui n’empêche pas les discours de n’avoir jamais été tenus comme on les dit, ? et les faits de n’être jamais arrivés comme on les

catholicisme et critique Vous concevez mieux à présent, (je l’espère), en quel sens M. Loisy différencie l’exactitude historique et la vérité religieuse. Croire qu’il fait passer à droite, comme | seuls authentiques, tous les faits reconnus constants après criblage des documents, et qu’il rejette tous les autres comme des scories, impostures ou fables, c’est le très mal entendre. La mentalité du critique n’est pas. celle du pur érudit pour qui le fait matériel, date d’une naissance ou d’une mort, itinéraire d’un voyage, prix d’une denrée, couleur d’un habit, est l’élément solide et : irréductible de lhistoire. Le critique considère que la représentation altérée, imaginaire des faits est ellemême un fait, de cet ordre de faits où justement la philologie s’exerce. Mais plus encore que de l’érudit, le critique est di- | ? stant du théologien. Celui-ci s’installe d’emblée dans | l’intemporel. Il part de la cause première ; il ne redescend aux faits que par déduction. Hélas! pourquoi y redescend-il? Son domaine propre, qui est celui de la logique, est très satisfaisant quand on s’y tient. Mêlé à l’histoire sous le titre de Théologie positive, son a priori en bouscule toutes les patientes approches. M. Loisy insiste presque à chaque page sur la diversité de deux procédés ; il implore qu’on le laisse vénérer la théologie et n’y point toucher. | Non seulement les procédés sont de deux ordres, | mais ils impliquent ou développent des mentalités si irréductiblement diverses que chacun, pour être suivi

correctement, requiert un personnel distinct. Quant à | M. Loisy lui-même, qui ne peut suflire à tout, il si demande qu’on lui permette de se cantonner dans lhistoire critique des idées religieuses, d’après les textes. Fixer ce que tels et tels ont cru, — non ce qu’il est actuellement juste de croire, — leur idée de Dieu et leur vie en Dieu, — non ce qu’est Dieu et comment il faut vivre, — voilà la tâche que ce petit abbé dans sa

chambrette s’est assignée, sans plus, comme suflisante à occuper quelques années d’une activité moyenne.

On voit que le critique, tout doucement, change de . plan!’ « histoire sainte ». Celle-ci, dans le catéchisme de notre enfance, était une démonstration de l’action intermittente de Dieu par une thaumaturgie qui frappe de grands coups; désormais elle démontrera plutôt l’action continue de Dieu au dedans des consciences. Ne disons pas que l’action de Dieu est éliminée du s monde pour cela ; disons qu’elle est intériorisée à l’humanité. Aux yeux du chrétien elle éclate dans l’histoire ; de sa religion. Appelons chrétien, en effet, celui qui \ : rapporte à une cause transcendante les illuminations de la conscience religieuse dans le Christ et dans la por-

  • tion de l’humanité qui l’adore; appelons catholique celui | qui reconnaît en ces illuminations authentiquement i produites par Dieu dans les âmes une suite, une continuité de présence, une extension, si bien que de l’Évan- ; gile soit sortie sans brisure l’Église romaine. Telle est

aussi la persuasion de M. Loisy.

  • catholicisme et critique Contre Harnack et les théologiens protestants, il soutient que l’entreprise de dégager des textes & la pure religion de Jésus » pour en faire la concrétion du seul christianisme authentique, ne varietur, définitif, qui contredirait et condamneraïit « l’idolâtrie romaine », est une gageure intenable d’abord, puis une incompréhenion. Laissons là la religion de Jésus : elle appartient à la préhistoire du christianisme, etles textes historiques, produits de la deuxième génération apostolique, ne permettent que de la supposer. Les Évangiles, en effet, pe sont pas les monuments tout primitifs, les témoignages immédiats qu’on à longtemps cru ; analysés de près, ils laissent voir des superpositions d’éléments, des retouches. L’enseignement de Jésus s’y présente déjà élaboré selon les besoins des Églises qui le dispensent : les paraboles simples se tournent en allégories; des préoccupations nouvelles réfractent le sens qu’on est forcé de lire au travers. Bref le travail d’idéalisation se trahit de toutes parts; le développement est com- | mencé. Le point fixe vous manque done, à partir duquel vous pensiez compter les distances. Acceptez, c’est le plus sage, d’être dès les Évangiles jeté en plein courant de christianisme mobile.

e Maïs, de plus, c’est ne point comprendre qu’il s’agit d’une religion vivante, humaine, que de vouloir à toute force arrêter ce mobile, au temps de Jésus, ou de Paul, ou d’Augustin, pour établir la religion vraie, qui ne saurait être qu’une religion fixée. Comme si la fixité était signe de vérité dans cet ordre! Mais il peut yavoir

une vérité en mouvement. Ne confondons pas, en effet, le mouvement avec la variation, qui dénonce Fincertitude. Si le mouvementse continue, et que la direction en soit constante, et que la vérité soit justement dans cette direction, n’est-ce pas pour l’apologiste une assez belle « Suite de la Religion »? un suffisant accord du présent au passé, — et le déploiement moderne de l’Église dépend-il moins nécessairement de son origine en Dieu, si elle en est sortie par croissance que si elle en est déduite par conséquence ? Dieu n’est pas seulement présent au principe, mais dans tout le progrès,

| son action n’est pas seulement de jadis, mais actuelle : | et ceci est un gain pour le fidèle, qui aime se sentir | vivre dans le divin. à La question est donc de reconnaître si, en effet, de l’Évangile de Jésus à l’Église romaine contemporaine, il y a continuité et constance de direction, de telle sorte ! que l’on puisse dire que, si Jésus n’a pas conçu et pré- | déterminé l’Église, du moins il l’a causée, comme par- | lent les scolastiques, il l’a voulue, et que sa volonté continue de la mouvoir. Or c’est bien ce que professe M. Loiïisy, après le cardinal Newman. : Le livre de Newman : An Essay on the Development ï of Christian Doctrine, avait paru en 1845. On sait quelle en fut l’eflicacité probante sur l’auteur même, | qui se rangea au catholicisme. M. Loisy s’est plu à ré- 4 sumer ce livre fameux et incompris dans un article de À la Revue du Clergé français (décembre 1899). Visible- À ment, il en prend à son compte, au moins, l’intention 1

4 catholicisme et critique et la conclusion; dans le chapitre 1v de l’Évangile et l’Église, il s’en inspire encore.

Pour Newman, la théorie du Développement du Christianisme est simplement une hypothèse très probable, rendant raison des faits. En fait, tout s’est passé, dans l’histoire de l’Église, comme si la préservation du principe évangélique, à travers tant de complications déconcertantes d’obstacles, avait été l’objet d’une vigilance pleine de calcul. On croit voir des déviations ; mais point: ce qui paraît contrarier le principe n’est, quand on y regarde bien, qu’une condition historiquement nécessaire de la survie du principe. Dans cette démonstration, Newman use d’une ingéniosité dont s’émerveille celui même qui n’est pas persuadé. Il ne dissimule rien des transformations continuelles de la discipline, du culte, | du dogme; ce que M. Harnack en a fait voir depuis, | n’eût pas été pour l’alarmer; M. Loisy l’accepte également ; il ajouterait encore de la mobilité à ce mouvement. Mais tout ceci n’est point le flottement d’un corps

à la dérive : ce mouvement a sa loi, comme le cours d’un fleuve ou la montée de la sève : suivez-le, vous discernerez le développement. « Lorsqu’il s’agit d’une idée vivante, réelle, non abstraite, le développement en est fort différent de la déduction géométrique. Un rapport s’établit entre cette idée et tout ce qui préoccupe ceux qui la portent; elle grandit en s’assimilant | ce qui l’entoure, et sa pureté ne consiste pas à s’isoler | de tout, mais à tout dominer, à se perpétuer en dominant tout ce qui l’approche… L’histoire d’une telle idée

est celle d’une lutte perpétuelle, et les temps de silence ne sont pas ceux où l’idée prospère et grandit… » Ainsi parle M. Loisy, d’après Newman. La conception que l’un et l’autre se sont faite de la vérité chrétienne est, peut-on dire, biologique. En cela, elle suit la pente actuelle des esprits; elle est parallèle à la théorie de Jhering sur l’évolution du Droit; de même, suivant la

formule de celui-ci, « le combat pour le droit est la vie du droit », et ces deux explications optimistes de l’histoire respirent également la joie du mouvement, le courage de vivre.

| L’Église aurait donc tort, suivant nos auteurs, de se refuser au développement : beaucoup d’hérésies sont { nées d’un esprit mal entendu de conservation. « La ré- vélation accuse dans l’Écriture même un développek ment progressif et on ne voit pas pourquoi ce développe1 ment s’arrêterait court à la mort du dernier apôtre. » : Soyons donc assurés qu’il se continue. Seulement, c’est | une continuité qui parfois échappe au non-croyant. IL

  1. faut observer attentivement l’histoire de l’Église du Christ pour tirer de cette étude la confiance que jamais le Christ n’en fut absent. Au premier aspect, on dirait j une histoire comme une autre, où l’intervention des È puissants, des inventeurs de génie, l’accommodation à » des nécessités adverses, la corruption que produisent l’envie de réussir ou la trop complète réussite, ont tiré ; en tous sens et dévié mille fois l’impulsion première. Du L Discours sur la Montagne aux circulaires du cardinal

catholicisme et critique Merry del Val, quels virements ! Et cependant, pour un Newman, la rectitude d’une conduite certainement divine se manifeste dans ces sinuosités mêmes.

Il relève, d’abord, que « l’idée fondamentale s’est pré- servée »; voyez si les catholiques d’aujourd’hui ne ressemblent point encore, pour autant qu’ils vivent leur religion, aux portraits que Tacite, Pline-le-Jeune, etc., ont tracés des premiers chrétiens ; voyez si l’Église se comporte, à l’égard des dissidents, autrement qu’elle le

| fit, du quatrième au sixième siècle, à l’égard des barbares et des hérétiques. Regardez aussi la € continuité des principes » s’aflirmer, nonobstant le renouvellement des doctrines : par exemple, le principe de l’importance suprême des opinions en matière religieuse, le principe de l’interprétation de l’Écriture au sens spirituel, le principe de la subordination de la raïson à la foi, n’ont pas fléchi depuis les plus anciens temps. Une autre marque du développement droit et vivace est la « puissance d’assimilation » ; cette puissance s’est manifestée dans l’idée chrétienne catholique, laquelle sut, par saint Thomas, s’assimiler puissamment ce qu’on lui eût supposé le plus contraire, le rationalisme pur d’Aristote, pour en former le dogme scolastique ; de cette même prise souveraine, l’Église, en son cours, a capté toutes | les énergies spirituelles, mysticisme, ascétisme, etc., | qui d’abord s’étaient projetées de façon individuelle, | capricieuse, en hérésies. Sabellius prélude à la doctrine | augustinienne de la Trinité; les montanistes préludent | à l’ascétisme qui se retrouvera plus achevé dans le sein

de l’orthodoxie; les gnostiques préludent à la métaphysique des théologiens; ainsi de ces riches surgeons dont on serait tenté de déplorer le retranchement, aucun ne sera perdu. Seulement l’intégration est lente, la perfection s’élabore. C’est un sujet de surprise pour l’historien, d’édification pour le lecteur pieux, que d’assister à ce müûrissement ; on démêle ainsi, dans les textes, comme des « anticipations anciennes » de formules ultérieures ; pour n’en citer qu’un exemple, saint Ignace d’Antioche paraît deviner la christologie non formée encore ; n’est-ce pas un signe aussi du droit dé- veloppement? Alors se découvre la « suite logique »; on

| saisit après coup le lien d’une déduction correcte entre J les divers articles de la croyance, du culte et de l’orga- \ nisation qui semblaient poussés confusément, et cela | fournit comme la contre-épreuve de la légitimité du dé- | veloppement spontané. L’idée s’organise ; la controverse ù arienne dégage la divinité du Christ et en fait saiïllir les : conséquences ; la doctrine de la pénitence et le baptême 4 des enfants, la croyance au purgatoire et la prière 4 pour les morts s’entre-déterminent et se solidifient réci- ; proquement. Ce n’est pas tout: pour se conserver, J l’idée pousse des ramifications; certaines « additions : préservatrices » des vérités déjà acquises ont été néces- | saires à cette fin. Par exemple, la dévotion à Marie protège en quelque façon le culte de Jésus; l”infaïllibilité 4 du souverain pontificat protège l’idée même de la con- à tinuité de l’Église. Observons du reste que chacune de 1 ces « additions préservatrices » paraît à son heure, de

catholicisme et critique

sorte que la raison s’en découvre aisément. « On ne trouvera pas répandu le culte de la Vierge avant que celui du Christ ait été réglé; la papauté se dessinera seulement à mesure que l’Église sera consolidée. » Enfin, la « durée continue » de l’institution chrétienne catholique est une preuve de fait de la légitimité du développement que son principe a reçu. L’immobilité des églises schismatiques, l’inconsistance des confessions protestantes, la chute rapide des systèmes philosophiques rendent plus manifeste, par opposition, la continuité de ce développement vivant, en qui le chré- tien adore l’accomplissement de la parabole du grain de sénevé.

Voilà les idées de Newman sur le Développement chrétien, telles que M. Loisy les présente, avec un discret acquiescement. Sans doute il n’a pas refait pour son compte cette démonstration prestigieuse. Mais il s’en est assimilé l’esprit. Un pli professionnel dispose l’historien à saisir une suite dans les faits qu’il consi- | dère, à éliminer l’accident, à supposer une nécessité | déterminante. S’il a le sens religieux, il voit volontiers | dans ce déterminisme transparaître un ordre divin. Ainsi pour M. Loisy, ce qui domine, au travers des mues et des apparentes coupures, c’est la continuité de l’idée chrétienne dans le temps. Toutes les saiïllies de l’histoire des idées s’aplanissent sous la caresse de son regard. Il ne voit nulle part de révolution mais l’évolution partout, liée et continue. Même à l’origine du

christianisme, il est bien plus frappé de ce qui subsiste du passé, que de la déchirure entre juifs et chrétiens : la part de création originale lui paraît surfaite. « Il est arbitraire, dit-il, de soutenir que ce qui est essentiel dans le christianisme est ce par quoi il s’oppose au judaïsme et s’en sépare. Jésus n’a pas prétendu abolir la Loi, mais l’accomplir. » En ceci notre historien pousse plus avant la théorie de Newman. Le principe du Développement, que celui-ci « a surtout appliqué à l’histoire du christianisme par rapport à l’Évangile, est applicable à l’Évangile par rapport au judaïsme, — c’est M. Loisy qui parle, — et à la religion mosaïque par rapport à ce qui a précédé. Car le christianisme est, en un sens très vrai, un développement du judaïsme postexilien, lequel est un développement de la religion des 3 prophètes, laquelle est un développement du iahvéisme

mosaïque et primitif, lequel est un développement de la | religion patriarcale, laquelle a son point de départ dans | la religion de l’humanité préhistorique. Les grands moments de la révélation, qui marquent les différentes À phases de ce développement, n’en troublent pas la | suite ; ils la garantissent au contraire… Ce ne sont pas | des révolutions… » La même idée ressort de l’esquisse à que M. Loisy a publiée, en 1901, sur la Religion d’Israël (et qui avait commencé de paraître dans la Revue du ‘ Clergé français, jusqu’au veto de l’archevèque de Paris). Par exemple, c’est un lieu commun dans les mok dernes histoires des Juifs, d’opposer le grand mouve- ; ment des prophètes à l’immobilité du sacerdoce : les

catholicisme et critique historiens de formation protestante inclinent toujours, qu’il s’agisse des Prophètes d’Israël ou de François d’Assise, bref de tous les annonciateurs d’une vie de l’âme plus intense, à les regarder comme des briseurs de la tradition, des commenceurs isolés, des révolutionnaires du type de Luther. Au contraire, dans l’opuscule - dont je parle, M. Loisy s’applique à montrer que le prophétisme ne fut à aucun degré une insurrection contre le Mosaïsme, ni une tentative pour discréditer le culte. Amos et ses successeurs sont les héritiers de Moïse et les introducteurs à la Loi. S’ils paraissent plus d’une fois s’en prendre aux rois, M. Loisy pense que c’est justement pour préserver contre eux le dépôtde la religion ancienne, tandis que « Salomon et ses imitateurs furent infidèles à la vraie tradition israélite, ne restèrent pas dans la ligne normale de son développe-

_ ment ». De même en poussant un peu le prophétisme dans le sens naturel de sa croissance, on se trouve déjà de plain pied avec l’Évangile. Le sublime morceau du | Serviteur de Iahvé qui clôt l’Anonyme de la Captivité | ést une anticipation du Nouveau Testament et comme son point d’éclosion.

Cette idée maîtresse de M. Loisy, sur le Développement continu de la religion, détermine sa position à | l’égard de l’Église. Vu de l’intérieur de l’Église, il paraît s’en séparer; vu du dehors, il y tient. D’autre part, la sachant mobile, et ses formules relatives et relative son

organisation, appréciant l’écart de son présent à son

passé, présageant et appelant d’autres renouvellements à perte de vue, il contrarie les immobilistes, qui sont justement dans l’Église, comme partout, les investis de l’autorité, sous lesquels dans l’Église plus qu’ailleurs, il faut plier; il scandalise les dociles, cramponnés à la formule du Vatican sur la conservation des dogmes « in eodem sensu eademque sententia » ; enfin il terrifie le commun du troupeau, qui se plaît dans l’assurance que le travail de Dieu dans les âmes en est au septième jour : repos. Donc, aux yeux de l’Église, il se détache

Mais d’autre part, il y tient, aux yeux des détachés, car il croit ce mouvement de l’Église chrétienne hété- rogène à tous les autres mouvements, fortuits ou du moins indécis et confus, qu’enregistre l’histoire ; il le reconnaît pour un Développement, constant, rectiligne, préservé de tout fourvoiement par « une force cachée qui est l’esprit de Dieu », et cette thèse le maintient dans un autre plan que les historiens rationalistes et critiques, en sorte qu’il apparaît à ceux-ci comme un franc apologiste du catholicisme, — un apologiste intelligent, je l’avoue, mais de la seule espèce d’apologistes

, que puissent admettre dorénavant les personnes pieuses,

É un peu dessillées par l’histoire. Il faut vous représenter d’abord un bon curé, ou mieux, un évêque moyen, lisant cette phrase : « La foi n’a point ici-bas de demeures permanentes, mais elle a constamment besoin d’abris, » ou celle-ci : « Le développement occasionne une sorte de déchet, l’abandon de tout ce qui, dans les idées, le

catholicisme et critique langage et les habitudes ferait obstacle à l’expansion de vie qui est ce développement même. » Comment cet ecclésiastique établi ne penserait-il pas que l’auteur est un agité dangereux ? Imaginez ensuite M. Lavisse ou M. Seignobos rencontrant dans quelque thèse de Sorbonne cette proposition : « l’Église peut dire que, pour être, à toutes les époques, ce que Jésus a voulu que fût la société de ses amis, elle a dû être ce qu’elle a été; car elle a été ce qu’elle avait besoïin d’être pour sauver l’Évangile en se sauvant elle-même. » L’historien critique objectera : Je n’en sais rien; et vous préjugez ce qui est irrémédiablement ignoré, en posant que les choses se sont ; passées en effet du mieux qu’il se pouvait, selon les intérêts de votre Église, et qu’il y a une finalité suprahumaine dans certains événements qu’il vous plaît de constituer en série à part de tous les autres. Ceci n’est plus de l’histoire, mais de la théologie, et comme une transposition, selon les idées évolutionnistes, du Discours sur l’Histoire universelle… Aïnsi demeure isolé, du moins quant à présent, l’ingénieux conciliateur de l’absolu théologique avec l’histoire contingente et fluide.

.

M. Loisy reste cependant catholique, par adhésion délibérée. Il veut toujours, selon le mot énergique de Bossuet, & être un, même avec ceux qui ne veulent pas être un avec lui ». Il ne se retranchera donc pas luimême de ce qu’il appelle « la Société des Amis » du Christ. Les bonnes personnes qui comptaient sur une éclatante infidélité de ce catholique trop intelligent, feront bien de quitter cet espoir. Il faut désabuser les rationalistes zélés qui, déjà prêts à fêter un hérésiarque, mais ne voyant rien venir, accusent la timidité, les marchandages, le manque de cœur ou de logique de cet émancipé qui ne veut pas l’être jusqu’au bout. Il faut dire à ceux-ci qu’ils ont peu lu ou mal compris les

  • œuvres sur lesquelles ils fondaient leur attente. Le sens général de ces œuvres est qu’elles proposent une synthèse de la foi et du savoir. Que l’un des termes, la foi, soit retiré, il n’est plus de synthèse, et l’originalité, la substance même de la pensée de M. Loisy se dissout. 75

catholicisme et critique c’est alors qu’on aurait lieu de dire qu’il se sépare de lui-même, se renie. C’est alors qu’on pourrait, non condamner, certes, non juger, mais se déconcerter et demander une explication. C’est alors que la sincérité de son argumentation, dans l’Évangile et l’Église, deviendrait suspecte.

Mais comme M. Loisy tient à sa pensée, il tient à la catholicité, dont sa pensée conçoit, accepte et s’assimile le principe. Quelques incompatibilités entre la façon dont lui-même entend ce principe, et la façon dont on l’entend, à la mode d’aujourd’hui ou d’hier, quelques brouilles avec les défenseurs attitrés de cette interpré- lation courante, n’empêchent point qu’au principe même il ne se croie fidèle. Et non seulement au principe, mais aux développements du principe dans l’histoire, de sorte qu’il reconnaît justifiées, eu égard aux circonstances, les formules même qu’il repousse dans le passé, les institutions même qu’il sait caduques, et jusqu’à la dure opposition qui lui est faite. Il y voit des archaïsmes, que, rétrospectivement, on peut approuver… Toutefois, j’avoue que le catholicisme selon son cœur est plutôt le catholicisme à venir.

Cette position, encore que M. Loisy s’y trouve jusqu’ici en très petite compagnie, ne laisse pas d’être forte. Je crois qu’il ne l’abandonnera pas de si tôt. Pour quelle autre s’y résoudrait-il ? Pour le pur rationalisme, ou pour le christianisme réduit des confessions protestantes)?

Mais il a souvent énoncé que le rationalisme absolu lui paraît maigre, et décidément incompétent dans les choses religieuses. Excellent comme filtre de la tradition, le rationalisme ne saurait être la source de rien. Ce n’est qu’une discipline critique, laquelle vaut seulement pour les aflirmations conditionnées et relatives. Mais il y a une pétition de principes à lui subordonner : également toute aflirmation, comme s’il ne pouvait y en avoir que de cet ordre. Le rationalisme même, que vous établissez arbitre de tout, en définitive suppose des principes qui lui échappent. Et il faut bien en venir au fond dernier, ou premier, de nos connaissances, qui est

  • d’intuition, d’expérience immédiate. La division du tra_ vail intellectuel, aujourd’hui, est cause que les critiques k méconnaissent ce support métaphysique de toute con- ‘ naissance et de leur critique même : ils sont naïvement è relativistes: ils abandonnent aux métaphysiciens le
  • déblaiement des principes. Cependant lorsqu’il arrive que le critique est en même temps prêtre chrétien, la k métaphysique n’est jamais hors de vue; il ne peut ouvrir \ saint Paul, ou le quatrième Évangile, ni faire attention û aux textes de sa messe quotidienne sans que sa pensée … retourne à son centre; songez qu’il lit afin de tirer de d sa lecture des règles de vie, et qu’ainsi il est placé, par « la pratique, c’est-à-dire au nœud même de la philosophie. C’est pourquoi M. Loisy, philosophe et chrétien f spirituel, gardera toujours M. Loisy, historien de la _ religion, de résoudre cette histoire en un pur phénomé-

| catholicisme et critique nisme. Au travers des phénomènes il saisit l’Esprit, qui en est le principe; son expérience des afflux et des déficiences de l’Esprit au-dedans de lui-même l’assure que la communication à l’homme de cet Esprit créateur

| n’est pas une illusion; il sait donc que l’humanité n’a pas gravité perpétuellement autour du vide. Or, ce qui fait défaut aux non-chrétiens lorsqu’ils analysent le christianisme, ce qui fait lacune, en ceux qui ne prient pas, lorsqu’ils touchent au surnaturel, c’est justement la notion de la spécificité de leur objet. L’histoire du christianisme n’est comprise que de ceux pour qui elle est « l’histoire sainte ».

M. Loisy passerait-il plutôt au christianisme protestant, qui offre tant de nuances et si bien graduées que tous les dosages de la foi et de la libre critique trouvent en qui le cœur et la raison ont consenti ce compromis, il marcherait en sens inverse de Newman son guide. Mais, à vrai dire, c’est son propre cerveau de logicien qui résiste à cet accommodement, et d’abord c’est la donnée de fait où sa logique s’appuie, à savoir le con tenu qu’il trouve à l’Évangile de Jésus. De cet Évangile | de Jésus les diverses communions chrétiennes se réclament concurremment, et chacune admet qu’en sy démontrant plus exactement fidèle que les autres, elle prouve du même coup qu’elle les passe en eflicacité, en vérité. L’étude des textes et le raisonnement sur les textes déterminent donc le symbole de foi. Terrible

importance d’une généalogie d’idées : des conversions d’individus et de nations y sont suspendues… (Hâtonsnous d’ajouter que ceci n’est que théorie; car en fait, les habitudes héréditaires, les plis d’éducation, bref les raisons irraisonnées ont plus de force pour transformer doucement les textes, que les textes n’en ont pour les vaincre. On voit donc la gravité de la controverse entre le professeur Harnack et l’abbé Loisy. Celui-ci s’est trouvé, quoique sans délégation officielle, le porteparole de la catholicité à ce nouveau colloque de Fontainebleau; — de quoi d’ailleurs la catholicité ne l’a pas jusqu’ici payé par un chapeau rouge. — Il a ramené le débat entre protestants et catholiques à une question de

principe : le christianisme est-il essentiellement éndividualiste ou essentiellement sociétaire? Les protestants, qu’ils en conviennent ou non, tiennent pour la première interprétation, les catholiques pour la seconde. Or, tandis que Harnack prononce que la substance de l’Évangile de Jésus et le noyau du christianisme est « la foi au Dieu père », et la relation que la prière établit entre le Dieu Père et l’âme de Jésus d’abord, puis l’âme du fidèle, de façon qu’en somme tout se passe entre

l’adorateur et son Dieu, entre un et un, — M. Loisy d’abord refuse de simplifier à ce point ce qu’il trouve riche, composite et vivant ; puis, si l’on veut attacher à quelque doctrine spécifiquement chrétienne un bénéfice de priorité et de primauté, démontre qu’il la faut chercher dans les « paraboles », qui contiennent sûrement le germe déposé par le fondateur même; puis fait voir

catholicisme et critique que toutes les paraboles tournent autour du Royaume des Cieux, et de là conclut que la foi au Royaume céleste, l’attente du Royaume, la préparation au Royaume, où se réduisait probablement le christianisme du Christ, aboutit à la formation d’une Société, substitut du Royaume de Dieu; de sorte que le principe sociétaire ou catholique est le principe premier du christianisme, le principe vrai. Observons qu’ici le différend n’est pas mû entre deux interprètes de l’Écriture, mais, pardessus eux, entre deux théologies, la réformée et la romaine. En effet, M. Loisy s’en prend, de la conception témiéraire de Harnack, à la formation protestante de son sens historique : IL est trop aisé de comprendre, dit-il, que des théologiens individualistes n’aient pas le sens de cette vie collective et continue de l’Évangile dans l’Église, et qu’ils ne la voient pas toujours, même quand ils la regardent. Sa réalité n’en est pas moins constante… » Peut-on supposer raisonnablement que le critique du Développement chrétien sera, par sa critique, conduit au protestantisme, alors que sa critique justement lui remontre en quoi les protestants ont forligné du principe commun et contredit aux faits qui apparaissent, et ceci non point par hasard ou inconsé- quence, mais par une conséquence de leur protestantisme même ?

Ainsi l’auteur censuré de l’Évangile et l’Église demeure décidément catholique. Même il est peu de catholiques, parmi ceux qui osent toucher aux sciences, dont

la foi soit en sûreté autant que la sienne. M. Loisy est préservé justement par ses conceptions singulières sur la vérité religieuse indépendante de l’exactitude historique, et sur le Développement chrétien : ces deux théories, dont la première isole le dogme et la seconde le déraiïdit, le rendent enfin très acceptable à un libre esprit. Merveilleuse utilité de l’intelligence! Ce qui servit au critique à se protéger contre les croyants sans critique lui sert encore à protéger sa croyance propre contre sa critique. Tandis qu’un lecteur traditionniste

| du quatrième Évangile, qui en tient tous les récits pour lettre d’histoire, risque à chaque pas d’être scandalisé | par un détail incohérent ou inconcevable, et, s’il ouvre l’œil un peu trop, entre en méfiance de quelque jonglerie, le lecteur averti par M. Loisy trouve à s’édifier dans ces pieuses et profondes histoires, après qu’il les | ‘aura reconnues irréelles. Tandis qu’il est arrivé à tel fi- À dèle que je connais, pour avoir aperçu inopinément : le désaccord entre la généalogie du Messie qui ouvre | l’évangile de Mathieu et le récit de Luc sur la concep4 tion virginale, d’être par ce trou d’épingle tout d’un | coup vidé de toute sa foi, le catholique de l’école de ! M. Loisy, mieux prévenu de ce qu’il faut chercher dans f] les Évangiles, est à l’abri de pareils accidents. Rien de plus fragile, en nos temps périlleux, qu’une belle orthodoxie complète et cristallisée : elle se fêle au moindre heurt. Au contraire, une foi qui est une disposition de } l’âme, qui ne résiste pas aux faits, qui ne craint pas les f faits, qui ne dépend pas des faits, contourne doucement

catholicisme et critique les obstacles et poursuit. Je me demande quelle tradition auguste, quelle définition dogmatique essentielle pourrait s’effriter, sous la critique, d’une telle ruine que le catholicisme de M. Loisy en vacillât. La divinité même du Christ, il pourrait la concevoir, ou du moins la traduire autrement que par l’hypostase byzantine, posée ne varietur par les théologiens, que Jésus resterait encore pour lui « le Sauveur » comme il l’appelle, d’un terme tendre et prudent qui laisse du jeu aux variations métaphysiques et seulement affirme l’efficacité profonde, authentique de la sainte personne au dedans des âmes.

véler à ses coreligionnaires, s’ils avaient eu assez de compréhension des opportunités modernes ‘pour s’en

Observez, en effet, par quels motifs, aujourd’hui, l’on se sépare de la catholicité, quand on s’en sépare tranquillement, par incompatibilité intellectuelle : les uns se retirent parce qu’ils ont reconnu altérés ou controuvés les titres historiques, philologiques, sur lesquels l’Église fonde sa prétention d’être issue d’un Dieu; les autres parce qu’ils estiment despotiques et abêtissants les moyens par lesquels l’Église se garantit contre les variations; les autres parce qu’ils découvrent illusoires les vieux prestiges par lesquels on a pensé déconcerter la raison et soustraire à son contrôle une pelite section circonscrite de l’histoire générale, avec quatre ou cinq propositions métaphysiques réservées;

les autres, parce qu’ils jugent insoutenable l’exclusion, ; par une certaine Église, qui n’est ni la plus nombreuse qui soit au monde, ni la plus pure, mais moyenne et mêlée, de toute vérité et de toute vertu qui se seront produites en dehors de son inspiration privilégiée; les autres enfin s’en vont parce qu’ils trouvent bonnement impensable pour eux l’insertion de l’absolu dans la trame des faits conditionnés et l’identification de l’infini à quelque personne déterminée que ce soit. Ce sont là ce que les avocats de l’Église appellent, sans exagération, des « difficultés de croire ». Or il n’est pas une de ces « difficultés » qui ne devienne un peu moins inextricable, un peu plus résoluble, dès lors qu’on se place, pour l’examiner, au point de vue de M. Loisy. La critique, même négative, des témoignages, ne serait plus un piège pour la foi; l’Église laisserait un peu de champ : aux personnes qui pensent, faisant consister son magistère à diriger leur pensée dans le sens que l’Évangile a fixé ; l’histoire sainte rentrerait dans le grand courant de l’histoire générale, ou celle-ci deviendrait toute sainte; l’élimination de l’hétérogène dans le cosmos, dans l’histoire, dans la conscience, se ferait sans spasme, doucement; l’idée de la divinité de telle personne ou de telle institution irait se dégageant des _ contradictions qu’elle enveloppe. Peut-être n’aurait-on pas des raisons très fortes, pour entrer, du dehors, dans une Église ainsi humanisée, sauf les raisons de sentiment (la douceur de communier et d’être soutenu) ; mais du moins on n’en aurait plus de graves pour la

catholicisme et critique quitter, si l’on y était né. M. Loisy offrirait donc à l’Église catholique, dans les pays où l’on naît catholique, le moyen de retenir, avec la force qui vient de l’organisation, la vie qu’apporte le libre esprit. Vous le voyez: il prétend conserver sa foi, et, bien plus, il pense en être le conservateur au milieu d’une société infidèle. Là gît ce malentendu entre M. Loisy et les gouvernants de la catholicité; malentendu naturel d’ailleurs. — Je ne suis pas moins catholique que vous, qui voulez m’empêcher de me dire catholique, et peut-être sais-je mieux que vous pourquoi je le suis. — Ah! malheureux! C’est justement le point; vous savez pourquoi vous êtes catholique; vous êtes donc en danger de ne l’être plus, puisque vous ne l’êtes que jusqu’à concurrence d’un argument plus fort en sens contraire. Vive lattache obscure! La bonne manière d’être catholique est de l’être par la grâce, sans peser ses motifs, par nécessité du cœur et sans idées trop claires.

Ce n’est pas à nous, spectateurs et profanes, d’arbi- | trer ce débat. Il nous semblerait extrêmement curieux et d’infinie conséquence pour les destinées ultérieures du catholicisme, de la chrétienté, pour les destinées de tout notre Occident, qu’il fût possible, en 1904, avec des conclusions sur les livres saints certainement plus | radicales que celles de Renan, de rester fidèle catholique. Mais cela est-il possible ? | La congrégation du SaintOffice paraît incliner à répondre que non. Elle est qualifiée pour prononcer, au lieu que nous ne le sommes point. C’est l’affaire de l’Église de dire ce que l’Église peut admettre. Reconnaissons, en effet, qu’elle ne prétend pas démontrer une erreur, au sens laïque et commun du mot, mais seulement une incompatibilité. Si elle rend une décision d’autorité pure, non accompagnée de réfutation, — « un évêque ne discute pas, ne réfute pas, dit l’évêque d’Angers; il | condamne », — c’est qu’elle ne conclut pas, pour tout

catholicisme et critique

homme qui pense : « Ceci n’est pas vrai »; mais, pour ses fidèles : « Ceci n’est pas nôtre. » Et alors, que voulez-vous objecter ? En somme, la catholicité se juge elle-même. Lorsqu’on lui offre un corps de doctrine fortement établi, qui paraît neuf, qui pourtant se donne pour catholique, la catholicité seule peut dire si elle est de force à digérer cet aliment offert. Lorsqu’elle se dé- tourne sans vouloir examiner, (comme fait l’évêque d’Angers), son refus d’assimiler juge seulement sa puissance d’absorption à un moment donné, sa vitalité actuelle. Et qui prétendra en juger mieux qu’elle ?

Au reste, elle ne supprime pas ce qu’elle exclut. La Congrégation du Saint-Office fonctionne à la façon d’une commission de délimitation des territoires, laquelle peut bien planter ses petits drapeaux en deçà d’une rivière, mais non détourner la rivière nila sécher. Si après cela un trop libre esprit est tenté de pousser une reconnaissance jusqu’à cette rivière, les autorités du pays peuvent bien lui dire : Attention! vous allez sortir de chez nous. — A quoi le libre et mauvais esprit répondra : Ah ! je vous croyais plus étendus. Quant à moi, ne vous inquiétez pas si je me promène au delà de vos frontières. Par goût, je vais aux cours d’eau vive. Et je ne m’occupe pas de géographie politique.

Ainsi, la question de savoir si M. Loisy a le droit de | s’incorporer à la catholicité actuelle, ou mieux, sila catho- | licité actuelle a la force de s’incorporer M. Loisy, n’est pas de notre ressort. Que cette question soit d’un inté-

rêt passionnant, j’en conviens, et d’un intérêt universel, je lai dit; mais enfin, il serait impertinent aux profanes d’émettre un avis là-dessus. Témoin détaché, je m’abstiendrai décemment de prononcer quelle issue de cet embarras eût été la plus utile à l’Église romaine : l’Église romaine a le Saint-Esprit pour l’éclairer sur ses utilités : il suffit. Et quant à l’avancement de la vé- rité dans le monde, qui est le suprême intérêt des gens sans Église, je serais très empêché de dire quelle dé- marche de l’Église romaine y eût le mieux servi : ou bien un favorable accueil fait à la critique, avec une absorption habile, ou bien une belle condamnation franche. Je n’ajouterai donc rien, pour apprécier, pour me réjouir ou déplorer, ou faire un souhait. L’exposé analytique de l’affaire étant achevé, il est temps de me

Seulement je peux, sans offense à personne, présenter encore quelques remarques sur cette question annexe : l’attitude que les gardiens de l’orthodoxie ont prise à l’égard de M. Loisy (heureuse ou fâcheuse, équitable ou inhumaine), était-elle nécessitée par tout le passé et par la logique, inévitable, et l’unique possible ?

Ici, je ne parle plus en simple narrateur, à l’adresse de ceux qui ne veulent qu’être informés d’un incident singulier, et qui du surplus se désintéressent, ayant leur conscience établie ailleurs. Je vais considérer l’hypothèse qui ne s’est pas réalisée : celle de l’acquiescement

catholicisme et critique

de l’Église aux méthodes critiques; je vais plaider que cette conciliation, tout de même, eût été possible, ou le serait encore. Je parle donc pour ceux qui la désirent et qui en cherchent les moyens. Je parle pour les catholiques modernes, — il en est, je crois, quelques centaines, — en leur accordant d’abord, sympathiquement, et pour qu’ils m’écoutent, que les traditions dont ils ont vécu valent en effet qu’on s’y tienne. Peut-il se faire

/ qu’ils y restent fidèles, et que pourtant ils se permettent l’entière et toute libre clairvoyance du critique ?

Que ceux à qui la question semble oiseuse, ou qui d’emblée la tranchent, prennent ici congé!

Observons d’abord que le refus d’assimiler les idées de M. Loisy fut accompagné, dans l’Église, d’une émotion très vive. N’est-ce pas là un signe que l’incompatibilité entre ces idées de M. Loisy et le fond doctrinal catholique n’est pas immédiatement évidente à tous les esprits, puisque l’entendre proclamer donne à beaucoup de fidèles catholiques une secousse, un émoi, comme si l’on tranchait quelque lien, — quand ce ne serait qu’un souvenir où un espoir, ou une possibilité Mais voici une observation qui va plus avant: cette | vive émotion apparaît très diverse de nature, suivant que l’on considère dans l’Église (je veux dire dans le | clergé; en France, aujourd’hui, les deux termes sont | presque réductibles à un seul), soit les chefs, soit les

simples clercs qui entrent dans la voie. Les premiers, à part trois ou quatre exceptions notables, ont déployé une forte et oratoire indignation, une réprobation solide et sûre de soi. Certains, comme l’évêque de Châlons, (diocèse d’origine de M. Loisy), ont cru que la robustesse de leur conviction ne pouvait s’exprimer convenablement que par l’injure. Quelques-uns, comme l’évêque de la Rochelle, qu’une réputation de compétence autorise (ou rend suspects) ont tenu à déplorer « l’erreur et le malheur » des publications du téméraire critique, en gémissant de voir tourner si mal « le professeur catholique qui avait donné tant d’espérances ». D’autres plus compétents encore, donc plus suspects, — tel le prélat romain qui dirige l’Institut catholique de Toulouse, — se sont dégagés par des duretés superflues et sans péril envers un confrère compromettant et un peu trop considérable. Ceux qui dominent de haut, les vrais princes de l’Église, âgés et établis, comme le saint archevêque de Paris, n’ont éprouvé que du chagrin et de l’étonnement. Pour Pie X lui-même, il est, au témoignage de secrétaire d’État « profondément affligé et tristement préoccupé des effets désastreux qu’ont produits et que peuvent produire encore » les écrits de M. Loisy. Dans cette gamme de sentiments variés, et tous véhéments, qui offrent de si jolis échantillons aux psychologues, l’inquiétude de conscience ne se montre point.

Mais si les chefs sonnent ainsi l’alarme, d’une chaleur inusitée, ce n’est pas seulement que le simple abbé en question est considérable par sa science, son talent de

catholicisme et critique critique et d’artiste, sa vie pure, et son doux acquiescement obstiné au catholicisme, — c’est qu’ils ont senti de toutes parts, autour d’eux, au-dessous d’eux, une émotion d’un autre ordre que la leur, qu’ils n’ont pas exactement comprise, mais qu’ils ont devinée profonde. En effet, il n’est guère de cellule de séminariste, en France, et sans doute au-delà, qui n’ait vu, à l’occasion de la condamnation de M. Loisy, des tragédies intimes. De plus d’une je me suis trouvé le confident. M. Loisy lui-même en a connu beaucoup, et combien en est-il qu’il ignore ! Celles-là sont mêlées de trouble. L’assiette des esprits est perdue : d’une part, on ne peut résister aux preuves de fait lorsqu’elles sont palpables et exposées avec clarté; or les jeunes gens qui lisent reconnaissent bien qu’il en est de telles dans les démonstrations de M. Loisy ; — d’autre part, on ne peut résister aux condamnations qu’ont portées de M. Loisy les garants de la foi, de la paix, de la vérité… L’assiette des esprits est perdue. Quand et comment en retrouver une autre? Après quels tàtonnements anxieux, par quel acte d’intégrité, qui peut-être serait un acte d’impiété 7…

Examinons d’abord l’émotion des chefs de l’Église.

Il faut convenir qu’elle n’est pas sans sujet, dès lors qu’on se rend compte qu’ils se tiennent pour chargés de la foi des autres, par surcroît, et que rassurer cette foi leur paraît une obligation de leur état. Plus encore, il faut avouer que n’intervenir pas leur était impossible. Dès qu’un point de la doctrine est touché, ce n’est plus tel ecclésiastique qui parle de son cru et à ses risques, c’est l’Église par lui. Comme l’Église enseignante est, non pas un congrès de docteurs qui enseignent concurremment, chacun n’étant comptable que de ce qu’il propose et signe, mais un corps enseignant par la voix de ses docteurs, aussi rigoureusement un que l’Esprit saint, dont il est l’organe, est un, — saint Vincent de Lérins dit même : un corps de simples préposés « corpus praepositorum », repoussant cette appellation de docteur, qui fait encore trop de part à l’initiative de l’esprit: « non doctor debes esse, sed custos »; — il suit

catholicisme et critique , de là que l’Église paraît affirmer unanimement ce qu’elle laisse affirmer à quelqu’un des siens, et qu’elle autorise toute démonstration, sur un point de foi, venant d’un prêtre, tant qu’elle ne l’a pas désavouée. Dès lors | il est légitime que par ses chefs elle exerce le contrôle | d’une doctrine qui sera mise à son compte. Le régime de l’imprimatur, qui paraît inepte au chercheur libre, — « J’avoue ne posséder point l’idée de la science approuvée par les supérieurs », dit M. Loisy, — manifeste cette solidarité nécessaire. Sans doute, autrefois, il fut permis à des théologiens de faire autoriser des spéculations personnelles, par où le dogme s’est développé ; car autrefois la vigueur d’expansion de l’Église admettait cette spontanéité; mais à présent que l’Église dé- fend son vieux dépôt sacré, il ne s’agit plus de le faire fructifier, mais de le garder simplement, elle ne le tient, elle n’en préserve le caractère sacré qu’en n’y laissant point toucher, surtout point par les prêtres.

— Sans doute on peut concevoir que l’intangibilité en effet s’impose pour la doctrine du salut, et que cependant les recherches de science, autour de points de fait, soient libres.

— Oui, mais l’Église, par succession de ses tâches | Elle enseigne aussi les vérités de fait; on s’en vient au | sanctuaire non seulement pour se retremper le cœur, mais pour apprendre la date de la création du monde.

Il y a une histoire officielle, il y a une science officielle catholique. La division entre le spirituel et le scienti90

fique n’est pas faite dans la conscience des catholiques ; elle ne s’accomplira qu’au prix de grands déchirements…

Enfin il faut se rappeler que cette Église, qui pré- tend administrer aussi l’intelligence, est un corps lié par la spiritualité, non par l’intelligence : elle embrasse des états d’avancement intellectuel prodigieusement inégaux. On y trouve, en société avec M. Loisy, avec Vacandard, Turmel, Tixeront, les milliers de dupes de la fameuse Diana Vâäughan, et les milliers de « Croisés de Marie » de N.-D. de la Salette, qui professent que le serment de ne point travailler le dimanche est un &pré- servatif souverain contre la maladie de la vigne, de la pomme de terre et contre l’indigence.. » Il faut se garder de scandaliser ceux-ci; car enfin ils sont de l’Église. Ii faut les attendre, ils sont lents. Et comme l’Église ne se peut mouvoir qu’en masse, et avec eux, l’obligation de ne point lâcher ses traînards, la condamne à retenir de tout son poids l’avant-garde. Songez aux paroisses bretonnes où le « recteur » est le représentant de la froide raison, car il s’oppose aux pauvres vieilles dévotions mercenaires, ét comprenez quelle fissure dans l’Église, quelle dure rupture avec les arriérés au cœur d’enfants, si on savait qu’elle se rationalise décidément par en haut. Va—elle donc se mettre, elle aussi, comme la science nouvelle, à ruiner les abris anciens ? Alors il sortirait du peuple quelque chose de plus populairement religieux, une religion autre, si la religion se fai-

catholicisme et critique

sait science. Voilà ce qu’il faut ne pas oublier, pour être juste envers les évêques, dans la controverse pré- sente. Ah! si cette controverse se passait entre clercs avertis, elle serait de bonne foi davantage : on parlerait pour discuter, non pour rassurer. Par malheur, il y a d’innombrables oreilles de Calibans aux écoutes.

C’est ainsi que les chefs ne pouvaient pas n’être pas émus, ne pouvaient pas ne pas intervenir, et ne pouvaient guère intervenir dans un sens autre qu’ils ne l’ont fait.

Reste le choix des procédés. Ici, disons franchement qu’ils en ont choisi de malheureux.

Premier parti : on pouvait essayer de faire taire le critique ; quelques zélés regrettent qu’on ne le puisse plus par des moyens coercitifs, et un docteur en théologie, M. Gaucher, en 1900, parlant des critiques du dixseptième siècle, a déclaré qu’il eût fallu « enfermer ou interdire ces frondeurs ». Mais ceci est un anachronisme. Il est même irréalisable, à présent, de faire supprimer un livre qui choque l’orthodoxie, comme Bossuet obtint du Conseil du Roi de faire mettre au pilon les | treize cents exemplaires de l’Histoire critique du Vieux | Testament. On a barre sur l’auteur, quand il est ecclé- siastique, puisqu’on peut l’exclure, et indirectement l’affamer, — argument qu’on n’emploie qu’à regret, car enfin il coûte à la charité; — mais pour le livre, il faut bien souffrir que l’auteur en soit le maître.

C’est alors que les évêques, impuissants à faire taire l’importun, se sont tournés vers leurs ouailles, avec cet expédient proposé par un personnage de Molière : « Je ne puis le rendre muet; tout ce que je puis faire pour - votre service est de vous rendre sourds, si vous voulez. » Et ils ont essayé en effet de boucher vigilamment les oreilles de leurs diocésains, en leur défendant de lire, et les oreilles de leurs séminaristes, en leur prescrivant de remettre à leurs supérieurs les exemplaires de ces mauvais livres qu’ils pourraient cacher dans leurs pupitres. Ce système de préservation a paru suranné et d’eflicacité faible.

On pouvait prendre un deuxième parti : laisser tomber la conversation, laisser le critique monologuer; puis, comme n’ayant rien entendu, comme par un ressort spontané, professer des enseignements positifs qui des thèses du critique.

C’est le parti le plus romain. Rome en a essayé. La présente controverse n’était que pressentie encore, — c’était en 1893; — aucune thèse propre à M. Loisy ne s’était produite sous son nom : l’abbé d’Hulst passait à ce moment-là pour le tenant de l’&école large »; c’est alors que Léon XIII fit paraître, sous la date du 18 novembre 1893, l’encyclique Providentissimus « de studiis scriplurae sacrae, par laquelle il se flattait d’« exciter, recommander et diriger ad temporum necessilates congruentius » l’étude des « lettres sacrées ».

catholicisme et critique |

Cette pièce de chancellerie n’est pas seulement co- | pieuse, onctueuse et pompeuse, comme il convient; | elle est surtout évasive. A part une permission, celle d’admettre que les écrivains sacrés ont pu, çà et là, parler populairement, selon les apparences sensibles, sensibiliter ; à part une interdiction, celle de faire pré- valoir « dans l’art qu’on appelle la critique » les considérations « internes », tirées des documents mêmes, sur la considération « externe » des témoignages ; à part une condamnation, celle de la thèse qui restreint linerrance des textes sacrés à l’enseignement théologique et moral qu’ils enveloppent, — on ne peut retirer de ce prudent manifeste aucune précision sur quelque point que ce soit. Tout y est mêlé : la cognitio et l’intelligentia des Écritures avec leur defensio, ou patrocinium, ou vindicatio. Et comme il est seulement prescrit de faire tout le possible pour accorder la science et la tradition, attendu qu’il faut qu’elles s’accordent, et que personne ne se peut flatter d’avoir fait tout le possible pour cela, | il s’en suit que personne ne sera en sûreté avec l’encyclique Providentissimus. Certainement « la vraie critique », infiniment louable, est opposée à la fausse, qui enfante « des monstres d’erreurs », mais de savoir où est la frontière entre les deux, cela est remis à la discrétion d’un Père Méchineau. Voilà une étrange charte.

Six ans plus tard, — lorsque M. Loisy était sorti de l’Institut catholique et retiré dans son aumônerie de Neuilly, — le même grand pape (grand par d’autres côtés), a insisté encore pour que les exégètes fussent \

circonspects et bons tacticiens contre les ennemis de la foi (dans son Encyclique du 8 septembre 1899, aux archevéques, évêques et au clergé de France). Gette fois non plus la question ne fut pas même posée nettement. Et, à vrai dire, ce n’est pas au pape de poser les questions ; il n’est là que pour les résoudre. Que ce soit un pape politique ou un pape excellent curé, c’est toujours celui qui gouverne l’Église, et un gouvernement n’est guère capable que d’empêcher.

Toutefois Léon XIIL, la dernière année de sa vie, a voulu faire plus; par Lettre apostolique du 3 octobre 1902, il a institué à Rome, « sous les yeux mêmes du Souverain Pontife », une Commission, ou « Consilium studiis sacrae scripturae provehendis », composée de cardinaux et de consulteurs compétents, de diverses nations, avec l’office ambigu d’encourag’er et aussi de régler la critique, « adjuvari ac temperari ». À ces commissaires les dépôts vaticans de manuscrits étaient ouverts, et en ‘même temps il leur était enjoint de préserver de toute témérité d’opinions la science des Écritures, de sorte qu’on ne sait pas bien si cette commission pontificale « de

, re biblica » est un organe de travail ou un organe de gouvernement, un laboratoire ou un tribunal arbitral, une académie ou un bureau des poids et mesures. Pie lui a trouvé encore une autre destination; par Lettre apostolique du 23 février 1904, il l’a convertie en un suprême jury qui, après examen, conférera des grades académiques in Sacra Scriptura aux clercs déjà nantis du doctorat en théologie; c’est donc une archi-université,

catholicisme et critique qui n’enseigne pas, mais qui contrôle. Le sûr, c’est que cette commission bonne à tout faire jusqu’ici n’a _ proféré quoi que ce soit.

Ainsi l’autorité romaine s’est montrée moins eflicace pour l’organisation d’une critique officielle que pour la prohibition de la critique libre. Je dis « prohibition », et non « règlement », car c’est une illusion assez naïve de penser qu’on s’en va régler, par voie administrative, l’usage de la critique dans le peuple catholique, de la même façon qu’un ministre de la guerre pourrait supprimer le mousqueton dans l’armement de la cavalerie. Hélas! la critique n’est pas un instrument de l’esprit, qu’il puisse déposer au commandement, mais un mode de son activité, ou plutôt encore un âge de son développement : comment, une fois qu’on en a contracté l’habitude et le besoin, s’en déprendre? comment, une fois cet âge atteint, revenir en deçà?

Un troisième parti s’offrait : on pouvait discuter avec le critique et le réfuter.

C’est un procédé long, mais auquel, tôt ou tard, il faut en venir. Au reste, la tradition l’autorise; c’est | ainsi qu’en usent les Pères, pour désarmer l’hérésie | avant que les conciles la terrassent. Cependant beaucoup de prudents catholiques estiment que le moyen précédent, celui de la décision doctrinale, dispense d’argumenter. Cette décision n’a-t-elle pas été rendue jadis? On nous fait espérer qu’elle sera renouvelée encore par les autorités compétentes ; il n’est donc pas

besoin de se fatiguer à raisonner. Un curé de Paris l’écrivait au journal l’Univers : « Nicée et Éphèse, dit-il, ont répondu à M. Loisy, il y a quinze et seize siècles, et la foi de Nicée est éternelle… Le symbole que nous chantons tous les dimanches, c’est tout le livre l’Évangile et l’Église réfuté.…. » Et le même pieux curé reprend une autre fois dans le même journal : « Il est profondé- ment regrettable que des catholiques fassent le jeu des protestants et des rationalistes et prononcent a priori | des décisions, alors que l’Église de Dieu vient de faire entendre que ces décisions sont prématurées. » — Il s’agit de la Lettre apostolique instituant la Commission de re biblica. — « Donc, que nos frères dans le sacerdoce, à qui Dieu a fait ce don précieux, le goût des sciences scripturaires, nous permettent de leur adresser une prière : Attendons! » Aïnsi l’heure de la discussion est passée depuis quinze siècles, et en même temps elle n’est pas encore venue; nous sommes dans l’entre-deux, où il sied aux catholiques de rester cois. )

Toutefois, à laisser l’adversaire raisonner tout seul, l’Église se mettait, aux yeux des observateurs détachés, dans une posture désavantageuse. C’est ce qui a poussé plusieurs prélats ou ecclésiastiques qualifiés à entreprendre quand même de réfuter M. Loisy. Peut-être s’élabore-t-il secrètement quelque nouvelle Défense de la Tradition et des Saints-Pères, destinée comme celle de Bossuet, à voir le jour avec un retard de quarante ans. Cela n’est guère probable; les journaux, revues et brochures divulguent, au jour le jour, toutes les res-

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catholicisme et critique

sources de dialectique que l’orthodoxie tient en réserve. On les connaît donc. Elles ne sont pas méprisables. Il n’y a qu’un petit malheur, c’est que les apologistes se déploient dans un plan autre que le critique; s’ils le ren- : contraient, ils le pourfendraient, je le crois, car ils ne le ménagent pas ; mais il y a peu de chances que cet accident se produise; ce qu’ils lui dénient, c’est sa façon de poser les questions, et d’abord son droit à les poser. Que peut-il sortir de discussions ainsi entamées? Passons vite sur cette foisonnante littérature.

La presque unanimité des apologistes se borne à répé- ter : Vous faites là quelque chose de défendu ; — ou : L’orgueil de l’esprit vous perd; — ou : À quoi bon mettre en question ce qu’ont accepté nos devanciers,

. dont beaucoup furent des saints ? — Pourtant il y a des nuances. L’évêque de la Rochelle prend soin de définir” sa propre altitude de savant qui ne cherche rien et : trouve à coup sûr : « Au nom de la science critique, dit-il, je vais tout fouiller, exactitude et sens littéral des textes, arguments intrinsèques et extrinsèques, pour arriver à la conclusion que je tiens d’avance pour certaine.…. » D’une physionomie un peu diverse, Pabbé Fré- mont raisonne populairement, par analogies : il objecte que la critique intèrne, puisqu’elle ne tient point compte

de la tradition, serait aussi fondée à retirer à M. Thiers, « fonctionnaire purement civil », l’Histoire du Consulat et de l’Empire, laquelle « atteste l’intelligence technique d’un savant capitaine ».

Il faut mettre à part le tout petit groupe dont le Bul-

letin de Littérature ecclésiastique de Toulouse a publié les discussions. Ceux-ci ont soin de se tenir distants de M. Loisy, mais sans vouloir se mêler à la foule adverse. L’un, M. Batiffol, se restreint à examiner si l’initiateur de l’Église est proprement « Jésus ressuscité », comme le veut M. Loisy; il conclut que, selon toute apparence, Jésus vivant, au temps de son ministère galiléen, avait dessiné déjà l’Institution future : cette argumentation, qui n’est pas convaincante, et requerrait un nouveau criblage des textes, ne touche qu’un point; on n’en à pas été réconforté dans le camp orthodoxe. Érudit supérieur (à qui manque la simplicité du savant), ce critique trop bien outillé fait sonner son grec, son araméen, son allemand, son anglais; il ne dit pas : la théorie de M. Loisy sur l’enseignement de Jésus, mais « la théorie de J. Weiss vulgarisée par M. Loisy »; il insinue que ce dernier a puisé dans une page de Harnack l’idée maîtresse de l’Évangile et l’Église, et quant à la critique lumineuse que M. Loiïisy a faite du procédé des paraboles, prononce que ce « canon de Jülicher… m’est rien moins qu’assuré : M. Loisy l”admet, M. Harnack se réserve, M. Bugge le déclare inacceptable. »; ainsi, en lieu de raisonnement, des autorités, prises de part et d’autre afin de rendre la question confuse, en sorte qu’il ne sert de rien d’avoir raison par preuves, et que ces preuves ne valent pas même d’être pesées tant

qu’il y a quelque part quelqu’un qui ne s’y est pas rendu. Que ces discussions sont commodes, mais qu’elles sont vaines ! — L’autre critique-historien, le P. Lagrange,

catholicisme et critique est d’une franchise plus entière. IL accorde beaucoup à M. Loisy. Il se demande seulement si la conception que M. Loisy s’est faite de la personne de Jésus n’est pas un palier d’où l’on court risque de glisser encore plus bas vers le nihilisme, et si l’énorme fait de la constitution de la chrétienté n’exige pas, à l’origine, quelque chose de tout de même plus consistant. Cela n’a pas réconforté non plus. Enfin il faut citer à part, seul, un critique aussi singulier par son courage que par sa compréhension des règles du travail scientifique, l’archevêque d’Albi. L’article Critique et tradition, publié dans le Correspondant du 10 janvier 1904, a repris la position de Newman, et subsiste pour faire voir qu’il eût été posJ sible aux chefs de l’Église de traiter la critique de M. Loisy autrement que par l’exorcisme. Parlant en évêque, l’auteur montrait l’effet positivement religieux qu’aurait encore, si elle s’établissait dans la catholicité, la théorie de Newman et de Loisy sur le Développement, combien plus sacrée en deviendrait l’Église, dont l’histoire tout entière est, dès lors, comme l’Évangile qui se continue et s’organise et va s’enrichissant… Mais ici nous sommes loin d’une réfutation de M. Loisy. Nous passons au camp de ses amis. À Faut-il ajouter qu’il reste à l’Église un quatrième et dernier parti à embrasser? — Le plus long, et celui dont on à peur. Mais qui sait si le plus long ne serait pas encore le plus court, en tout cas le plus sûr, et bientôt

le seul parti? Il s’agit, — l’hypothèse peut sembler folle, — il s’agit d’apprendre aux jeunes clercs qui en auront le goût sévère et la constance, comment conduire honné- tement une recherche. Discipline qui n’est pas si triviale, parmi les libres-penseurs non plus. Il s’agirait d’abord de ne point exterminer ceux qui osent se former à cette discipline, à leurs frais et risques.

Là-dessus les témoins désintéressés se trouvent d’accord avec nombre de prêtres instruits qui ont, ces dernières années, esquissé des plans de réforme pédagogique du clergé : l’abbé Moreau, l’abbé Aubry, l’abbé Pautonnier, l’abbé Garilhe, l’abbé Beurlier, le Baudrillart, auxquels il faut joindre le recteur catho-

; lique de Lille et l’évêque de Tarentaise : le congrès ecclésiastique de Reims (1896) a posé hardiment la question, et M. Saintyves l’a discutée avec verdeur dans un livre récent sur la Réforme intellectuelle du clergé. L’affaire Loisy stimule encore ce mouvement,
en manifestant le besoin qu’a l’Église, non pas tant de travaux de science, que d’un public capable d’observer, devant des travaux de science, une attitude intelligente. Peut-être doit-on rapporter au même épisode l’initiative prise par quelques éditeurs : MM. Lecoffre, Bloud, Beauchesne, Picard, de lancer des collections d’ouvrages de science sacrée qui ne soient plus seulement des « livres édifiants ». On voit que le public des séminaires y mord volontiers. L’œuvre provoquée par l’abbé Pautonnier et M. Jordan, pour favoriser les hautes études dans le clergé, vaut d’être signalée, car le principe en

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catholicisme et critique | est très bon. Ce qu’on voudrait, ce n’est point doter des

écoles ecclésiastiques nouvelles et plus fortes, —les Instituts catholiques existants ne sont que trop nombreux; — mais fonder des bourses d’études, pour les jeunes clercs intelligents et pauvres, dans les établissements de haute culture, à l’École des Carmes, aux Instituts de Lille, de Lyon ou de Toulouse, et plutôt encore dans les Universités de l’État, sans parler du Collège de France, de

l’École des Hautes Études et de celle des Langues Orientales. Car voici le point où il faut apporter le redressement. Tant que les clercs seront persuadés qu’il y a une « science catholique » et une « science anti-catholique », tant qu’ils s’entendront répéter qu’ils doivent cultiver les ï sciences en vue de fortifier leur apologétique ou de l’orner, et afin de faire figure vis-à-vis des savants impies, tant qu’ils n’auront pas saisi qu’il faut savoir non pour en avoir l’air, mais pour réellement savoir, abstraction faite de toute fin autre que la vérité à enquérir, ni les écoles savantes ni les bibliothèques savantes ne seront rien que parade. Les érudits seront en nombre dans le clergé ; il n’y aura ni chercheur, ni critique. Le pas décisif serait de changer l’esprit des travailleurs ecclésiastiques et de les amener, par quelque procédé socratique, à partir d’où nous sommes tous naturellement, de l’ignorance totale, virginale, sur les questions à éclaircir, mais d’une ignorance qui se connaît telle, et, sans peur, se veut informer. Peut-être l’essentiel, pour cela, est-il moins d’apprendre des

choses nouvelles, que d’en désapprendre de vieilles : la |

rhétorique mondaiïne et l’infatuation dogmatique. Si l’on était entré seulement dans cette voie, alors, je Le crois, l’affaire Loisy perdrait de son acuité, le péril de la foi

Mais combien de générations seront nécessaires pour en venir à cette mise en chemin? L’Église y viendra-t- ; elle jamais? — Il faudrait pour cela qu’elle quittât sa prétention à posséder la science infuse et totale. IL faudrait qu’elle laissât se séculariser l’histoire, même son histoire propre, la philologie, même celle qui examine ses livres, comme déjà elle a laissé, le voulant ou non, se séculariser l’astronomie et la géologie. Bouleverse-

. ment profond, et que peut-être on ne saurait empêcher d’être violent. Mais de jour en jour il se rapproche. Bientôt on ne tolérera plus, — j’entends qu’ilne sera plus concevable pour un esprit averti, même de tempérament pieux,— que l’on mêle au soin de la sanctification, qui est l’affaire propre et essentielle de l’Église, n’importe quelle affirmation de faits contingents. Le catholique sera toujours différencié profondément du non-catholique; mais il ne le sera plus par ses conclusions sur le Déluge, sur la date du livre de Daniel ou sur l’auteur du Quatrième évangile; — il le sera précisément en ce

. qu’il regarde comme parfaite une certaine particulière

sainteté, en ce qu’il s’efforce d’aspirer à lui cette sain-

teté par des voies mystiques et des voies sociales, en

ce qu’il croit la tirer de la Sainte Personne, présente

toujours dans l’Église. La division du travail intellec-

tuel, en même temps qu’elle ira sécularisant les sciences

catholicisme et critique | de la nature et des sociétés, ramènera de plus en plus la religion à la mystique. Ce lui sera encore un beau champ que ce champ bien à elle. Les sondages y décou- | vriront sans fin des trésors, ou mieux, des abîmes, par | où les âmes songeuses, clientes nées de l’Église, seront On peut trouver en effet que les propugnateurs de la foi ont choisi maladroiïtement leur terrain. Ils mécon- | naissent la nature propre de la foi qu’ils défendent. Ce n’est pas dans l’ordre historique et critique, sur l’au- | thenticité des livres; qu’il faut risquer le grand enjeu. | Là-dessus on peut perdre beaucoup, perdre le tout, et si l’on gagne, presque rien n’est gagné. A supposer qu’il soit gagné que tous les livres sont authentiques et | véridiques absolument, au sens où le veut le décret du | Vatican, le christianisme ne serait pas vivant pour | cela. Il manquerait la troisième dimension, la profondeur, celle qu’ajoute au texte la vitalité intime du croyant : l’Évangile vit et meurt à chaque instant au dedans de chaque chrétien. Il peut être prodigieuse- à ment vivace en quelqu’un qui professe que le miracle à de la multiplication des pains n’est rien autre qu’une ; allégorie de l’Eucharistie. Il peut être inerte, mort et fade, en un benoît lecteur qui ne se permet pas de s’in- à terroger sur ces choses. Souvenons-nous donc que la mise du sentiment est de beaucoup la plus forte. Il ne | faut pas, si l’on est catholique, traiter le sentiment à comme une illusion. Ce serait faire preuve d’un intellectualisme borné. Le texte autour duquel on dispute ne :

contient pas en sa teneur même la vérité et la vie; il est seulement apte à la contenir, si on l’y met. Il en est comme de ces morceaux de roc qui paraissent luire d’un éclat mystérieux et saigner de vrai sang, au fond les emporte dans un cabinet de minéralogie, sous les lampes, — ce n’est plus cela, ce n’est plus rien; il y faut la lumière juste et la mer.

Ceci nous ramène à observer le contre-coup de Paffaire Loisy dans la conscience des jeunes clercs, de ceux qui ont été, non pas indignés et catégoriques, mais troublés. L’étude, ici, est délicate. Ayons soin de rester dans le général; considérons un jeune catholique du commun troupeau, en qui seulement le cœur soit fervent, et qui sache pourtant ce que c’est qu’une dé-

Pour cet adolescent, s’il est pieux et nourri de la tradition, accepter, après démonstration, les vues de M. Loisy sur la vie et l’enseignement de Jésus est chose : grave. Ce n’est pas rectifier une notion, comme il nous paraît aisé de le faire, ce n’est pas changer d’opinion, exercice où nous avons quelque entraînement, c’est se changer soi-même. Le péril en est grand, le labeur en est grand.

Et d’abord le péril : à une expérience religieuse de seconde main, de tout repos, où tout est nommé d’avance, prévu et expliqué, se substitue l’investigation directe, laquelle nous poussera jusqu’ici ou jusque-là, ou plus loin. On est mis dans la nécessité de toucher

de ses doigts, — et, qu’il s’agisse de textes ou de dogmes, avec l’intangibilité le caractère sacré s’en va, — on est mis en demeure d’opter, d’inventer, de tirer de sa propre conscience, que l’on sent n’être que naturelle, peu sûre et trop subjective; on retombe sur soi. Le catholique s’effraie de choir dans ce précipice du sens propre. Et le consentement à soi-même, principe du courage intellectuel, il ne l’a pas, car il ne s’approuve pas d’oser voir clair. M. Durkheïm l’a remarqué : « les comme les opinions obligatoires aux libres opinions. » Cesser de croire, pour le catholique, c’est mal faire : non licet. Cesser de croire, c’est encore se séparer, s’isoler, sortir de la fraternité dont on a mangé en commun les bons fruits et goûté en commun la bonne

Le labeur est aussi grand que le péril. Il fant avoir été commensal d’un prêtre pour imaginer à quel point la vie ecclésiastique est faite de répétitions; l’activité se meut comme l’aiguille sur le cadran, en revenant chaque jour à sa position : Ja pensée suit. Ainsi la lecture quotidienne du bréviaire détermine, par l’insistance des mêmes mots, des mêmés images, un automatisme tel que le moindre changement, non dans les mots seulement du bréviaire, mais dans les représentations associées de longue date à ces mots, entraîne un affolement véritable. Qu’on lise, par exemple, dans le livre de M. Houtin (page 229), la lettre qu’un curé adressa, le 24 octobre 1887, à l’abbé Paulin Martin, lorsque celui-ci

eut démontré que le passage dit des Trois témoins célestes, dans la première épître de Jean, était interpolé ; le bon curé s’en épouvantait : la lecture de son bréviaire allait perdre toute sécurité si l’on dérangeait la cristallisation d’idées qui s’y était agrégée. « Comment, disait-il, l’Esprit saint a-t-il inspiré à l’Église de choisir ce texte, interpolé selon votre critique, pour en faire une prière liturgique, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus sacré, en le plaçant comme capitule de None, le jour même de la Très Sainte Trinité ?.. » Rapprochez le mot, déjà cité, que le curé de Sainte-Élisabeth écrit à l’Univers, le 13 janvier 1903 : « Nous chantons tous les dimanches » la réfutation du livre de M. Loi- . sy. — Toutes les semaines, et encore en le chantant! Comment résister à cela ? — Ajoutez que l’art chrétien concourt avec les formules liturgiques pour incruster dans l’imagination, pour inscrire sur la rétine les traditions anciennes de l’histoire de Jésus, conformément au Quatrième évangile interprété à la lettre. Lisez dans la Jesu mater ejus.. » Vous savez que cela s’est chanté et avec émotion profonde :

Quis est homo qui non fleret

Maïs la vision âpre de Mantegna en a fait quelque chose de plus corporel encore, avec cette femme vieille 109

catholicisme et critique aux épaules maigres, roulée dans ses voiles, grimaçant de pleurs, chancelante, que deux suivantes soutiennent à bras le corps. Est-il facile de renoncer à la matérialité de ces choses, de ces personnes, et d’accepter que la mère ne soit ici qu’une figure de la Synagogue ? Les grands virtuoses de la sensibilité chrétienne, de Ludolphe le Chartreux à saint Ignace, en descendant à M. Huysmans, ont dès longtemps intéressé à la réalité de ces chairs frémissantes notre apitoiement sur notre propre mère et sur nous. Qu’il est difficile de s’arracher ces habitudes de l’imagination et du cœur ! — Enfin, dans la vie religieuse, les représentations aboutissent à des gestes, à des mouvements et des sensations. Le dogme de la Transsubstantiation est lié d’un côté au récit de la Cène, mais de l’autre, à la communion que l’on fait, à l’agenouillement, à la fraicheur du linge, à l’attente, au tremblement des lèvres et à l’extase. Dès lors un changement de foyer dans l’ordre de l’histoire et de l’exégèse amène la désagrégation d’un système à la fois mental, sensible et pratique. En vérité, il faut, au prix d’une initiative minutieuse et douloureuse, corriger tout l’instinctif de son activité, se changer à Combien, après cela, il est improbable que, comme ; le veulent les évêques, les jeunes gens soient attirés aux idées de M. Loisy par suggestion, par mode, par | mollesse! Les suggestions agissent dans le sens contraire. Elles ne commenceraient à agir dans ce sens que si des autorités graves s’étaient déplacées dans ce sens. |

Quant à présent, ce sont les périlleux et les laborieux qui vont à ce qui est péril et labeur. Et ils y viennent en surmontant quels obstacles ! Il faut donc qu’une force puissante (qui est peut-être simplement l’impérieux besoin de mettre l’unité dans sa pensée) les y pousse, non- : obstant toute attache.

A ces jeunes gens qu’une telle crise déchire, peut-être y a-t-il à dire cependant quelque chose.

Supposons qu’en effet la thèse de la littéralité, de lhistoricité exacte, ne puisse plus, honnêtement, être maintenue, ni pour la Création, le Déluge et l’histoire des Patriarches, ni pour les faits miraculeux en général, ni pour les gestes de Jésus que rapporte le Quatrième évangile, est-il inéluctable que la foi catholique soit emportée du même coup? L’efficacité d’une croyance moins appuyée à l’histoire, plus intimement expérimentale, sera-t-elle moindre? S’en suivra-t-il un appauvrissement de la spiritualité, une perte de force et de joie? Enfin le point de vue du pur symbolisme est-il franchement extra-chrétien, où même anti-chrétien ?

Les critiques profanes n’ont pas autorité pour répondre là-dessus. Tout ce qu’ils peuvent alléguer, ce sont les précédents que fournit l’histoire.

Or l’histoire de la chrétienté fait voir qu’en tout temps, et particulièrement quand la vie religieuse fut ardente, une interprétation symbolique de l’histoire sainte s’est produite. Il peut nous sembler sec et sans prise sur le cœur, de concevoir que la mère de Jésus, —

catholicisme et critique amenée par le Quatrième évangile au pied de la croix, la femme dolente du Stabat, — n’est point Marie, la mère selon la chair, mais la communauté judéochrétienne, comme M. Loisy le montre; pourtant une | conception très voisine de celle-là fut familière aux mystiques ; au septième siècle déjà, Isidore de Séville prononce : « Marie est la figure de l’Église » ; une miniature fameuse de l’Aortus deliciarum, au douzième siècle, groupe sur le calvaire, à côté des personnages traditionnels, l’Église, étendard déployé, couronne en tête, assise sur un animal tétracéphale, emblème des quatre évangiles, recueillant dans un calice le sang qui jaillit du flanc percé du Rédempteur; la Synagogue aussi est là. Un vitrail splendide à Bourges, un autre au Mans, un autre à Sens, traduisent aux yeux le même symbole. La piété se nourrissait de ces images, une piété non sentimentale seulement, mais aussi méditative, et qui demandait une distillation ingénieuse de la vérité. — On est déconcerté de lire, dans le Quatrième Évangile de M. Loisy, que le sang et l’eau, sortant de la plaie du Christ mort, ne sont qu’une figure des deux sacrements du baptême et de la cène. Mais saint Au- gustin avait dit que l’eau et le sang figurent aussi cela. — On est déconcerté d’entendre M. Loisy interpréter comme il le fait la course des deux apôtres au tombeau vide, après le Christ ressuscité : si le disciple bien aimé court le plus fort, et pourtant, arrivé le premier, laisse : Pierre pénétrer le premier dans le sépulcre, cela signifie : qu’un premier christianisme judaïsant, moins fervent, “

a cependant passé le premier, et que le jeune christianisme hellénisant, auquel appartient l’évangéliste, après s’être effacé devant celui-là, le prime dans la foi. Cette émouvante histoire n’est donc qu’une allégorie. Mais n’est-ce pas ce qu’explique déjà l’homélie de saint Grégoire le Grand, homélie que l’Église écoutait, aussitôt après le texte même, le samedi de Pâques ? — On peut trouver qu’il y a quelque chose de trop abstrait à prendre, comme le fait M. Loisy, le vin miraculeux de Cana simplement pour un symbole de la foi jeune et capiteuse du christianisme naissant. Et pourtant. Bossuet, le type du beau croyant, l’entend de même, dans un passage que Deforis a dégradé par timidité, et que M. Lebarq nous a rendu: « Enivrez-vous de ce vin, tant que ses fumées vous fassent tourner la tête. pour être… captive de la vertu cachée et toute puissante qui est dans le sang et dans les souffrances de votre époux sous le pressoir. Ainsi puisse-t-il changer l’eau en vin! » — Oserai-je enfin convier les jeunes clercs ingénus à une expérience, qui est de lire, en y mettant le sens dégagé par M. Loisy, les passages les plus pathétiques du Quatrième évangile, et d’en essayer l’effet sur un auditoire simple, en le comparant à l’effet produit par l’interprétation convenue ? Qu’ils l’essayent d’abord sur eux-mêmes. Soit cette parcelle que je détache du texte johannique, dans le récit de la Passion, — XIII, 30 : « Et il était nuit… » C’est le moment où Jésus a dit à Judas : « Fais vite ce que tu as à faire. » Et, Judas sorti, Jésus, dont la fin est proche, va

catholicisme et critique = dire : « Maintenant le Fils de l’Homme est glorifié.… » Avec l’interprétation historique, anecdotique, qui a cours, ces mots Q Et il était nuit » n’expriment qu’une circonstance accessoire, une localisation dans le temps afin de préciser, comme aussi bien on pourrait dire : | c’est à neuf heures du soir que la chose s’est passée. — | « Voici votre heure, et la puissance des ténèbres. », cette désignation de l’heure prend une gravité plus émouvante. Et maintenant mettons-nous au point de vue que M. Loisy indique, reprenons les paroles qui précèdent la guérison de l’aveugle-né (IX, 4). QIL nous faut exécuter les œuvres de celui qui m’a envoyé, pendant qu’il fait jour; vient la nuit, où nul ne peut travailler », — puis les paroles qui précèdent la résurrection de Lazare : &« N’y a-t-il pas douze heures du jour ? Si quelqu’un marche durant le jour, il ne trébuche point, parce qu’il voit la lumière de ce monde; mais si : quelqu’un marche durant la nuit, il trébuche.…. » Écou- tons M. Loisy en son explication : « Les douze heures . du jour marquent le temps assigné par la Providence à l’action du Verbe incarné: de même que, pendant le jour, on marche en sécurité, parce qu’on a la lumière ; pour se conduire, et que, pour une raison contraire, on À est exposé la nuit à de fâcheux accidents, ainsi Jésus ne court aucun risque tant que sa journée providentielle n’est pas finie. » (le Quatrième Évangile, page 638). Alors : les simples mots : « Et il était nuit », venant au point que l’on sait, quand c’en est fait, et que Jésus s’aban- À

donne, retentissent avec un effroi religieux. Le fidèle, « fils de lumière », s’associe à l’appréhension de Celui qui est la Lumière du monde et murmure avec lui : « Maintenant mon âme est troublée, et que dirai-je : Père, sauve-moi de cette heure? » (XII, 27). Supposez un homme un peu attentif aux pulsations secrètes de la vie en lui : ces mots l’arrêtent et le jettent dans une songerie, sur l’éclipse du divin qu’il connaît bien, | et sur « l’heure » dont lui aussi voudrait être sauvé. — Voilà, je pense, un exemple à proposer aux chrétiens qui redoutent la critique comme un dissolvant de la

Au demeurant la piété, dans les âmes nativement pieuses, survit à tout, s’accommode de toutes les données de fait et renaît sous des formes imprévues. Qu’on lise le Quatrième Évangile de M. Loisy dans le cloître de San Marco, à Florence, et qu’on essaye si la discordance en est trop forte avec les nuances anciennes de la foi que l’Angelico a fixées sur la paroi de la Salle

Ces sourires d’extase, ces froncements de sourcil où se lit l’effort pour comprendre, ces regards baïgnés de tendresse, ces têtes courbées sous la contrition ou relevées par l’espérance ou penchées par un désir de familiarité, ces larmes de pitié, de honte et de joie mêlées, cet émerveillement d’être sauvé, quoique indigne, toute cette vie multiforme dont le principe est une histoire unique, une personne unique, une idée unique, seraitelle tarie d’un coup si ces cœurs ardents et affirmatifs

catholicisme et critique

savaient, s’ils savaient tout ce dont le critique nous instruit sur la non-apostolicité, sur la non-historicité du Quatrième évangile, et sur le sens symbolique où il convient de le prendre ?

I1 me semble que non. Les saints ont en eux de quoi rendre réels tous les symboles qu’on leur offrira simplement comme symboles. Et inversement, toute la réalité qui leur est offerte, ils en font le symbole de quelque chose de plus profond.

Je saisis tout l’écart entre la façon dont un saint Bernard entendait le symbole, comme un noyau caché au centre de la très réelle histoire, — et la façon dont le critique moderne nous induit à l’entendre, comme un substitut de l’histoire et tout ce qui reste de l’histoire après analyse. Mais enfin, pour une foi assez robuste, le passage du symbolisme accessoire au symbolisme intégral n’est pas si périlleux. Ce qu’on abandonne est peu, au prix de ce qu’on garde, et n’est pas plus que ce qu’on gagne. Le « disciple bien aimé », qui n’est plus l’apôtre Jean, historiographe de Jésus, retraité dans Éphèse, comme le rapporte Irénée, mais un personnage typique, anonyme, étranger à toute tradition historique, voici qu’il devient nous-même, comme le Fidelis del Imitation, et tout l’évangile dont il est le témoin nous est | intériorisé. En montant aux cellules du premier étage + de San Marco, nous le retrouvons, ce « disciple bien | aimé », sur la fresque, en un coin de la composition $ où quelque mystère de la vie du Christ est figuré, timi- | dement assis, en costume blanc et noir de dominicain,

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baïssant sa tête tonsurée sur le saint livre et méditant, le menton appuyé sur son doigt; il est là présent, comme aussi Pascal au Mystère de Jésus ; c’est lui. Le cénobite fervent qui habita cette cellule, en écoutant comme M. Loisy l’interprète, le reconnaîtrait et s’y reconnaîtrait aussi lui-même…

Reste l’hypothèse du Développement chrétien, à laquelle plus d’un chrétien résistera, en conscience. Ce n’est après tout qu’une hypothèse. Je la trouve élé- gante, mais n’oserais lui pronostiquer longue solidité. Dans le catholicisme de Newman c’est une pièce essentielle, qui est seulement adventice dans le catholicisme de M. Loisy. Si je l’entends bien, c’est, à ses yeux, un échantillon des systèmes apologétiques que la libre critique, une fois admise, permettrait encore aux orthodoxes. On pourra en concevoir une autre; peut-être même le faudra-t-il. M. Marcel Hébert a fait de celui-ci

En faveur de cette hypothèse du Développement, on peut dire toujours qu’elle a plus de vraisemblance que l’hypothèse contraire. Une révélation surnaturelle et totale au commencement, avec, ensuite, une déduction automatique sans fin, un peloton de vérité tombé soudaiïn du ciel, et qu’il ne resterait plus qu’à dévider pendant la suite des âges, voilà une explication de l’histoire du christianisme qui, si on la pose en ses termes nets, concurremment avec l’autre, paraît encore plus bizarre. Lorsqu’on s’affranchit de laccoutumance pour la

catholicisme et critique considérer, on sent bien que la structure de notre pen- sée, telle que la biologie et l’histoire l’ont façconnée, y ré- ; pugne de jour en jour plus décidément. Le même dépla- cemént se fait, dans les esprits, qui s’est fait touchant $ l’idée de « Création ». Sans y prendre garde, les plus : stricts catholiques en sont venus à quitter la croyance | (acceptée de Descartes et de Malebranche), à une Création une fois faite, close avant que l’histoire commence, de sorte que tous les êtres, y compris les fossiles, soient sortis du néant tout d’un coup en la forme où nous les voyons. Sans se mettre à réfuter cette conception, l’on s’en est éloigné : elle est déjà hors de vue.

Les catholiques accordent que la Création se poursuit, | est actuelle. Un esprit historien incline toujours, en ; anticipant sur les preuves de fait, à l’hypothèse de la croissance continue. Il faut bien le savoir, en effet : ce que nous appelons « l’histoire » n’est pas une certaine matière d’étude, mais une certaine perspective d’où l’on regarde les choses. Or nous sommes placés, en ce siècle, à ce point de vue historique : les choses nous apparaissent, quoi que nous tâchions, contin- ’ gentes, en mouvement, entre-conditionnées, enchaînées. Une religion, même la nôtre dont nous continuons de vivre, se présente à nous sous cette catégorie, dès que ; nous la regardons comme objet d’étude. M. Loisy la ; regarde de cette façon, du regard d’un critique de génie, qui est né historien. Mais tous, gens de ce temps, nous à sommes aussi, comme lui, avec la puissance du coup ‘ d’œil en moins, critiques et historiens.

Il est donc probable que les esprits ne rétrograderont pas. Si la théorie du Développement chancelle, ce ne sera pas au profit de la vieille doctrine de la Révélation initiale et totale. Ce qu’il en faudra lâcher, ce ne sera pas, sans doute, la notion d’un christianisme plastique, qui, peu à peu, s’est fait, par l’ébauchoir des hommes religieux et les coups de pouce de la nécessité, qui se fait encore présentement, — et qu’il faut aider à se parfaire.

Voilà ce qu’aurait à peser, dans le silence de sa cellule, le séminariste que la critique travaille et trouble. A lui de voir, avec une attention acharnée, si vraiment l’alternative est aussi inexorable que le lui prophétisent ses supérieurs : ou la renonciation à la franchise de son jugement, ou la perte du trésor de consolations et de vertus qu’ont amassé pour lui cent générations

Le narrateur impassionné (ou qui n’est passionné que de comprendre), n’est point surpris que cette crise soit en effet dure et âpre. Dans un post-scriptum assez violent, que l’évêque de Nancy vient de joindre à son premier avertissement, il dénonce le danger que font courir à la foi les théoriciens de l’« immanence ». Il se peut qu’ici le prélat conservateur ait vu juste. Il se peut que ce soit en effet la « transcendance » qui s’en va. M. Loisy l’a lui-même annoncé: « L’évolution de la philosophie moderne, a-t-il dit, tend de plus en plus à l’idée du Dieu immanent, qui n’a pas besoin d’intermédiaire pour agir dans le monde et dans l’homme… Le rationalisme vulgaire, avec son Dieu purement transcendant et son Christ purement homme, est une assez chétive hérésie. Mais cette hérésie même et tout le mouvement de la science contemporaine réclament de la théologie catholique un effort et un travail… » (Autour d’un petit livre, pages 153-155). S’il en est ainsi vraiment, si ce qui ébranle tout l’édifice, c’est la révolution intellectuelle que le dix-neuvième siècle opère avec sûreté dans tous les domaines, — la substitution du point de vue de l’immanence au point de vue de la transcendance, — il est clair que la secousse du déracinement doit être la plus

catholicisme et critique terrible 1à justement où la transcendance a son fort, | dans le christianisme catholique, où la scolastique est mêlée de sentiments tendres et jaloux, où tout le suprahumäin de la vieille métaphysique s’appuie sur tout ) l’intimement humain. Dans le Droit, la même révolu- | tion ne s’est pas accomplie sans lutte: le vieux « droit naturel », absolu, transcendant, s’est opiniâtrément dé- fendu. Dans la Morale, le renversement est en train de se faire; les tenants du « bien en soi » y assistent le cœur serré. Quoi d’étrange à ce que l’institution qui fut le garant de la transcendance dans tous les autres ordres et qui a tiré de là sa prétention à la suprématie, | se refuse à ce découronnement et combatte comme ; pour la vie ?.. | g Cependant, que les catholiques s’y prêtent ou qu’ils y fassent obstacle par un verdict de condamnation, qui, | désormais, serait un verdict sur eux-mêmes, — la pen- ‘ sée achèvera sa révolution. On peut déjà prévoir que, dans une génération ou deux, l’insertion de l’absolu dans la trame des faits ne sera plus même intelligible.

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