VII-12 · Douzième cahier de la septième série · 1906-03-20

Le Congo français

Félicien Challaye

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PIERRE SAVORGNAN DE BRAZZA

Les derniers jours de M. de Brazza

Le matin du 17 septembre, en arrivant à Santa-Cruz de Ténériffe, la Mission Brazza apprit, par un télégramme de Dakar, la mort de son chef. Ce brutal message nous émut sans nous surprendre. Le lugubre pressentiment s’était imposé à nous, trois jours auparavant, quand nous avions vu M. de Brazza quitter le bord, à Dakar, épuisé de maladie, de lassitude et de tristesse ; à cet instant tragique nous avions éprouvé d’avance toute la douleur de cette future mort.

M. de Brazza a succombé à une dysenterie dont il souffrait depuis plus d’un mois. La maladie n’aurait peut-être pas eu de conséquences fatales s’il n’avait été affaibli par un pénible voyage, accablé aussi de chagrin par l’attristante vision qu’il avait eue du Congo actuel.

Désireux d’accomplir avec la plus scrupuleuse conscience la mission d’inspection que le gouvernement lui avait confiée, il voulut voir, de ses yeux, toute la colonie. En quatre mois, il réussit à la parcourir toute : Gabon, Ogôoué, Congo, Oubangui, territoire du Haut-Chari jusqu’à la limite même du territoire du Tchad. Véritable tour de force, en ce pays immense, mal pourvu de moyens de communication. La traversée du Haut-Chari, surtout, fut pénible, — plus pénible, dit un jour M. de Brazza, que bien des explorations. — Faire plus de cinq cents kilomètres à cheval, parfois sous la lourde chaleur, parfois sous une pluie continue ; coucher sous la tente ou dans d’humides cases en terre ; vivre de conserves, généralement sans viande fraîche, presque toujours sans légumes frais, sans œufs, sans lait ; boire l’eau douteuse des ruisselets et des marigots ; c’est assez pour lasser l’homme le plus jeune et le plus robuste. Or, M. de Brazza avait mené une vie si rude, au cours de ses premières explorations, qu’il était, à cinquante-trois ans, prématurément vieilli.

Oubliant ou dominant sa fatigue, il consacrait à son enquête toutes les forces de son corps et de son esprit. Entretiens avec ses collaborateurs et les Européens du pays, longs interrogatoires de noirs, visites de villages éloignés : il travaillait du matin au soir. Je ne l’ai jamais vu se reposer que quand la maladie ou la fièvre l’y obligeait absolument. Même quand il se taisait, on devinait que son esprit cherchait à approfondir ses habituelles pensées. A la table commune, où madame de Brazza et lui prenaient leurs repas avec tous les membres de la mission, il laissait rarement la conversation s’égarer loin du Congo. Par une question soudaine, par une remarque inattendue, il orientait toujours la discussion vers l’unique objet de ses réflexions et de ses inquiétudes. Concentration d’esprit vraiment extraordinaire, ne laissant aucun répit à cette intelligence surmenée.

Une immense tristesse vint alourdir encore le poids de toute cette fatigue physique et intellectuelle. M. de Brazza aimait passionnément ce Congo, qu’il avait exploré et gagné à la France, puis gouverné et organisé ; il souffrit de le trouver en une situation vraiment alarmante. Il vit une administration despotique et avide établir des impôts mal calculés ou vexatoires, en exiger le recouvrement par des procédés souvent brutaux, effrayer les indigènes et les éloigner des postes au lieu de les en rapprocher par une efficace protection. Il vit les compagnies concessionnaires, rapaces et cyniques, essayer de reconstituer un nouvel esclavage, tâcher d’imposer aux noirs, par la menace ou la violence, un travail mal rémunéré, au lieu de chercher à les attirer par un libre et loyal commerce. Il apprit les brutalités fréquentes d’Européens tombés au niveau des nègres les plus barbares. Il connut dans tous ses détails l’odieuse histoire du Haut-Chari : portage obligatoire, camps d’otages, razzias et massacres. De ces sinistres découvertes, M. de Brazza souffrit au plus intime du cœur. Ce chagrin héroïque, cette tristesse sublime usèrent ses forces, hâtèrent sa fin.

M. de Brazza souffrit d’abord d’indispositions passagères en revenant de Fort-Crampel à Fort-de-Possel. Malaises légers dont nul ne s’étonna : il est rare qu’on fasse impunément les pénibles étapes de la route du Haut-Chari. Puis, vers le milieu d’août, sur le vapeur Albert-Dolisie, redescendant le Congo, il commença à souffrir de la dysenterie et dut s’aliter quelques jours avant d’arriver à Brazzaville.

A Brazzaville, du 19 au 29 août, il garda la chambre, passa ses journées étendu sur une chaise longue. Il continuait pourtant à s’occuper activement de sa mission. Comme je suivais alors toutes les audiences du procès Toqué-Gaud, il me faisait appeler chaque soir pour m’en demander le compte rendu oral. Je l’entends encore me dire, mêlant le français et l’anglais en une question plaisante : « Quels sont les gossips (potins) de la ville ? » Il gardait toujours le même entrain, la même ardeur passionnée.

Le 29 août, au matin, nous quittons Brazzaville. Ciel noir et gris, vaguement funèbre, teintes d’automne (c’est la fin de la saison sèche), pâle lumière morose : impression de lourde mélancolie, on ne sait pourquoi… Pour aller de sa demeure au bateau (la distance est grande), M. de Brazza a fait demander un tipoye. Au moment de s’étendre sur cette espèce de hamac, il change brusquement de décision, déclare qu’il préfère marcher. Poussé par quelque scrupule de vaillance, il veut quitter debout la cité qui porte son nom. Il part, accompagné de quelques fonctionnaires, suivi de quelques membres de la mission. A certains moments, il titube presque de fatigue, s’appuie à son parasol, se raidit, fait effort pour marcher droit. Il parle à peine, le front rêveur, l’œil vague, l’air soucieux. Il ne regarde ni ne voit les êtres et les choses parmi lesquels il marche. C’est le passé qu’il évoque, ou c’est peut-être l’avenir : il se rappelle la pacifique vaillance de ses explorations juvéniles ; il imagine la grandeur glorieuse de la Brazzaville future… Il traverse ainsi toute la ville, à pied, pâle et grave, silencieux et fier.

A bord du Maceio, qui nous ramène en France, les docteurs qui soignent M. de Brazza se taisent par discrétion professionnelle ; ils ne peuvent s’empêcher de paraître étrangement inquiets. Pourtant nul n’ose croire à un réel danger. M. de Brazza nous a jadis conté, en riant, qu’il a été plusieurs fois condamné par les médecins et qu’il ne s’en porte pas plus mal. Une fois, paraissant endormi, il entendit deux médecins, échangeant leurs impressions à voix basse, lui donner deux heures à vivre ; le lendemain il se levait, rétabli. Nous comptons tous que ce miracle de vitalité et d’énergie se renouvellera bientôt.

La maladie s’aggrave peu à peu. Quelques jours après l’escale de Libreville, M. de Brazza fait appeler M. Hoarau-Desruisseaux, inspecteur général des colonies, lui remet la direction de la mission, lui donne le mandat de transmettre au ministère les résultats de l’enquête. Cette œuvre (dont M. de Brazza est si justement fier), pour qu’il la confie aux soins d’un autre, il faut qu’il se sente incapable de l’achever lui-même ; il faut qu’il se sache très malade… A l’un des membres de la mission, ému jusqu’aux larmes, il déclare qu’il est sûr de mourir bientôt…

Cependant, le sort du Congo le préoccupe plus que le sien. Quand il a la force de parler, c’est du Congo qu’il parle. Un jour, il fait appeler celui de ses collaborateurs qu’il a chargé d’étudier la question du portage dans le Haut-Chari ; il lui communique des idées nouvelles sur la façon de traiter ce difficile sujet. A un autre membre de la mission, il dit qu’il redoute surtout que l’administration, complice des sociétés concessionnaires, n’abandonne à leur tyrannie les malheureuses populations du Congo ; rappelant les atrocités célèbres de la société concessionnaire du Congo belge, la Mongala, il répète à plusieurs reprises : « Il ne faut pas que le Congo français devienne une nouvelle Mongala. » Brève formule résumant les graves préoccupations de ses derniers jours…

A Conakry, les médecins du bord et de la ville sont unanimes à juger qu’il importe de soigner M. de Brazza en un grand hôpital, muni de tous les médicaments nécessaires et de l’indispensable confort ; ils décident que M. de Brazza devra s’arrêter à l’hôpital de Dakar. Madame de Brazza et l’un des membres de la mission resteront près de lui.

Avant de se séparer de ses collaborateurs, — prévoyant qu’il les quitte pour toujours, — M. de Brazza se préoccupe de leur assurer quelques compensations pour les ennuis, les fatigues, les périls du lointain voyage. Il fait écrire au Ministre des colonies des lettres détaillées exprimant l’opinion qu’il s’est faite de chacun d’eux ; il demande pour eux quelques récompenses, quelques croix de la Légion d’honneur. Sollicitude touchante : bien que déjà incapable d’écrire, il veut signer lui-même ces lettres, comme pour donner à ce testament un caractère plus sacré. Trois fois, il essaie de prendre la plume ; trois fois, sa main trop faible se refuse à cet effort.

A Dakar, c’est par une après-midi de clair soleil, d’ardente lumière joyeuse, qu’on transporte à l’hôpital M. de Brazza mourant. Quatre marins montent à bord une civière. M. de Brazza paraît, soutenu, ou plutôt porté. Apparition lugubre : son long corps raide est d’une maigreur squelettique ; son visage est livide ; ses yeux sont fixes et vitreux ; sa barbe a poussé, inculte et blanchâtre. Le grand homme n’est plus qu’un cadavre encore un peu vivant… Étendu sur la civière, M. de Brazza répond d’un geste vague au salut d’adieu des membres de la mission. Au passage, je peux serrer, pour la dernière fois, sa main maigre et moite… Une douloureuse émotion fait trembler les cœurs. Il y a des larmes dans quelques yeux. Ce départ, cette séparation, cette marche à la mort prochaine, c’est plus triste qu’un enterrement…

Je ne rappellerai pas ici l’histoire du grand homme qui nous a quittés. Je dirai seulement quel regret il laisse à ceux qui ont passé près de lui les six derniers mois de sa vie.

Admirant l’explorateur audacieux, patient et habile, nous aimions l’homme pour ses qualités belles et rares, pour l’élégante noblesse de son cœur fier, pour son idéalisme chevaleresque, pour sa bonté secrète et sa générosité primesautière, pour son amour de la patrie volontairement choisie, pour sa passion de la liberté et de la justice. Son nom symbolisera, dans l’histoire du monde, une politique indigène nouvelle, faite d’intelligence psychologique, de sympathie et d’équité : la seule méthode coloniale qui puisse convenir à une démocratie comme la nôtre, civilisatrice et libératrice.

LE CONGO FRANÇAIS

Pour arriver à résoudre les problèmes qui se posent actuellement au Congo Français, il faut étudier à part les trois groupes d’hommes qui s’y trouvent en présence : les indigènes, les commerçants, les fonctionnaires.

Les indigènes du Congo Français

Quelques remarques psychologiques et sociologiques

Les huit, neuf ou dix millions d’indigènes qui habitent le Congo Français se répartissent en plus de vingt-cinq peuplades, isolées les unes des autres et nettement distinctes, malgré le mélange de sang qu’entraîne nécessairement l’esclavage. Ces peuplades diffèrent au point de vue physique comme au point de vue moral ; de l’une à l’autre varient les habitations, les vêtements, les coiffures, les tatouages, les parures, les danses ; les mœurs ne sont point identiques ; enfin les langues présentent des particularités telles qu’aucune de ces peuplades ne comprend bien ses voisines. Impossible de confondre les Gabonais, race affinée, voluptueuse et molle ; les Pahouins, sauvages et fiers, batailleurs et commerçants ; les Loangos, peuple de domestiques superficiellement européanisés ; les Batékés, grands aristocrates paresseux ; les Ballalis et les Bakongos, fins, vigoureux et actifs ; les Bondjos, brutaux et sanguinaires…

Cependant on peut provisoirement négliger ces différences : il y a entre tous les noirs du Congo assez de ressemblances pour qu’on puisse caractériser en termes généraux leur vie psychologique et leur vie sociale. (1)

(1) C’est cette étude qu’a faite, entre autres, le docteur Cureau, avec finesse et profondeur, dans plusieurs articles sur la psychologie des noirs de l’Afrique équatoriale. (Revue générale des Sciences, juillet 1904)

Les noirs du Congo appartiennent aux races les plus primitives qu’il y ait au monde. L’influence du milieu et celle de l’hérédité expliquent que leur sensibilité et leur intelligence soient restées rudimentaires.

Vivant en groupes peu nombreux, au sein d’une nature exubérante et féconde, les habitants de l’Afrique équatoriale trouvent autour d’eux, sans peine, les aliments dont ils ont besoin pour ne pas mourir de faim : fruits, racines, produits de chasse et de pêche. La douceur du climat leur permet de vivre à peu près nus et de n’avoir pour habitation que des cases extrêmement simples. Satisfaisant sans grand effort le peu de besoins qu’ils ont, ils sont rarement sollicités au travail ; et d’ailleurs la lourde chaleur les incline à la paresse. Quelques occupations toujours identiques remplissent la vie des hommes, des femmes et surtout des esclaves : la chasse et la pêche, la guerre (autrefois surtout), la préparation de la nourriture, la confection des rares objets de première nécessité et des objets de parure ; comme distraction principale, la danse. Dans ces villages isolés, séparés les uns des autres par d’immenses espaces ou d’impénétrables forêts, aucun événement ne vient rompre la monotonie de ces existences très lentes. Depuis un nombre incalculable de siècles, les mêmes forces agissent sur ces races pour les rendre paresseuses et comme somnolentes ; l’hérédité vient fortifier encore l’influence directe du milieu sur l’individu.

Dès lors, le noir peut être comparé au petit enfant et même à l’animal, tant sa vie psychologique est restreinte. Ce qui le préoccupe avant tout, c’est la satisfaction des besoins physiques ; c’est la nourriture et la boisson ; c’est aussi le plaisir sexuel. La sensation présente occupe presque tout le champ de ces consciences étroites. Peu de place pour le souvenir du passé ou la prévision de l’avenir.

Certes, l’habitude joue un grand rôle dans la vie monotone du noir : il tend à répéter identiquement, mécaniquement, les actes déjà accomplis. Mais il est peu favorisé au point de vue de la vraie mémoire ; ses souvenirs sont vagues, confus ; il a peine à évoquer les images changeantes des temps écoulés ; il mêle à ce qu’il se rappelle ce qu’il imagine, et se laisse prendre lui-même à ses propres fictions. Il ignore jusqu’à son âge. Se souvenant mal de ce qui a été, il est incapable de se représenter à l’avance ce qui sera.

Ainsi l’exclusive sensation présente et le tyrannique désir de la jouissance immédiate chassent de ces petites âmes le souvenir du passé et l’attente de l’avenir. On comprend alors que les noirs du Congo n’aient ni sentimentalité profonde, ni art, ni science, ni véritable religion.

Ils n’ont qu’une vie sentimentale superficielle et mesquine. Ils se montrent naïvement égoïstes et vaniteux avec candeur. C’est de leur vanité que procède leur manie d’imitation : il faut les voir orgueilleusement porter un débris d’uniforme, un vieux chapeau, un képi troué, un unique soulier percé ! Les sentiments altruistes ne s’étendent pas au-delà d’un cercle restreint. La passion amoureuse est rare, et rare aussi la reconnaissance filiale. L’amour maternel seul est tenace et profond : « Le dévouement de la mère pour son enfant est entier, et de tous les instants. » (1) Les autres sentiments sont beaucoup plus fragiles : l’amitié n’est qu’une camaraderie momentanée, la haine une crainte passagère. Trop souvent, le noir se montre dur envers ceux qui n’appartiennent pas à sa famille, à son village, à sa tribu. Trop souvent, il confond bonté et faiblesse. S’il manque de bienveillance, il a un assez clair sentiment de ce qui est juste : « Une punition sévère, infligée à propos, ne provoque pas le ressentiment. Notre indigène en admet très volontiers le principe, conforme à ses idées en matière de justice et d’autorité. » (2)

(1) Docteur Cureau. Article cité. (2) Docteur Cureau. Article cité.

Comme les autres sentiments de luxe, les sentiments esthétiques sont peu développés. N’ayant pas d’écriture, ils ne peuvent avoir de littérature écrite ; ils n’ont même pas de littérature orale. Les pères ne confient aux enfants aucune tradition sur le passé de leur race. C’est à peine si certaines peuplades content quelques fables très simples. Pas d’architecture, pas de peinture, pas de dessin. Les seules manifestations d’ordre artistique qu’on trouve chez eux, c’est la danse, sorte de mimique érotique ; et c’est la musique vocale et instrumentale, l’une et l’autre primitives et monotones.

La science leur est encore plus étrangère que l’art. Ce n’est pas qu’à proprement parler les idées générales leur fassent défaut. Comme les animaux eux-mêmes, ils généralisent instinctivement, sous l’influence des nécessités pratiques ; ils distinguent les objets en utiles ou nuisibles ; ils groupent les choses en catégories, selon qu’elles présentent des avantages ou des inconvénients analogues. (Les philosophes professionnels remarqueront que l’étude du sauvage confirme entièrement la nouvelle théorie de la généralisation exposée par M. Henri Bergson dans son admirable ouvrage Matière et Mémoire.) Seulement ces idées générales ne s’appliquent qu’à un nombre restreint d’objets matériels. Les mots imprécis stimulent mal des idées vagues. Surtout le noir ne se doute pas de ce que peut être une explication positive des phénomènes. Son anthropomorphisme naïf explique les événements de la vie, surtout la maladie et la mort, par la malveillance d’êtres humains, morts ou vivants. Il y a des jeteurs de sorts puissants pour faire le malheur d’autrui. Dans beaucoup de peuplades, l’individu soupçonné d’avoir causé par ses maléfices la maladie ou la mort de quelqu’un doit boire un poison d’épreuve qui, selon la manière dont il est supporté, révèle la culpabilité ou l’innocence. Il y a des féticheurs (nganga) qui préparent ces poisons d’épreuve et prescrivent aussi les remèdes contre tous les maux de la vie, maladies ou accidents : ils indiquent par quels moyens magiques on peut obtenir une belle récolte ou une pêche abondante, éviter les voleurs, vaincre l’ennemi, rendre les femmes fécondes ou fidèles… Nul ne met en doute la puissance du féticheur. « La droite raison fait défaut à ces têtes mobiles, étourdies, versatiles, tout à l’impression du moment et que préoccupent seules les nécessités de l’existence. » (1)

(1) Docteur Cureau. Article cité.

Incapables de science positive, les noirs de l’Afrique centrale n’ont même pas à proprement parler de religion. A peine trouve-t-on chez eux quelques superstitions primitives se rattachant à cette idée que les esprits des morts continuent à vivre autour de nous. Des revenants peuplent les ténèbres, jouent aux vivants les plus mauvais tours. Des fétiches animent la nature, et on peut les forcer à accomplir la volonté de l’homme par certains procédés magiques… Si quelques peuplades paraissent avoir l’idée extrêmement vague d’un être supérieur, conçu comme un homme très puissant, c’est peut-être sous l’influence lointaine de religions non autochtones : le christianisme, introduit au Congo dès le dix-septième siècle, et l’islamisme.

Ainsi, en Afrique équatoriale comme dans certaines îles de l’Australasie, l’individu qui naît en un petit village isolé ne reçoit de ses parents aucune éducation, ne doit aucune tradition à ses ancêtres ; privé du secours de ceux qui l’environnent et de ceux qui l’ont précédé, il n’a aucune occasion de développer ses facultés intellectuelles et sentimentales. Réduit à sa seule expérience, il reste toute la vie un enfant. Ces races primitives, sans passé, appartiennent à la préhistoire : elles sont, pour ainsi dire, antérieures à toute civilisation.

C’est surtout le manque de tradition qui différencie profondément, au point de vue psychologique, les noirs des jaunes. Chez les jaunes, race supérieure, le culte primitif des ancêtres s’est développé en une religion philosophique très profonde, inspiratrice d’art, de morale et de moralité. Pour reprendre la belle comparaison du grand écrivain japonisant Lafcadio Hearn, le cœur des Extrême-Orientaux est comme recouvert de douces et précieuses enveloppes de courtoisie, de délicatesse, de patience, de désintéressement. Au contraire, l’âme des noirs est toute nue, comme leur corps.

Et ce qui distingue surtout les noirs de tous les blancs, quel que soit le degré de leur culture, c’est que chez tous les blancs la vie psychologique est nettement orientée dans le sens de l’avenir. Quelles tendances poussent les blancs à l’action ? L’ambition, qui souhaite de futures jouissances, ou réclame de futurs triomphes ; la foi religieuse, qui espère une éternelle vie future ; l’enthousiasme humanitaire, qui rêve pour l’espèce humaine un progrès indéfini. Toutes ces forces sentimentales entraînent l’Europe blanche et la blanche Amérique vers une vie toujours plus active, plus rapide, plus intense. Au contraire, le noir, calme et fataliste, se satisfait de l’heure qui passe, sans rien demander au futur.

Pour résumer d’un mot la psychologie des trois grandes races humaines, on pourrait proposer cette formule :

Les jaunes vivent dans le passé, les noirs dans le présent, les blancs dans l’avenir.

Au point de vue social, tous les rapports entre les indigènes du Congo sont évidemment et ostensiblement des rapports de force : le fort n’a aucun scrupule à dominer le faible ; sa tyrannie ne s’enveloppe d’aucun prétexte ni d’aucune hypocrisie.

Le spectacle de la vie quotidienne suffit à éveiller cette impression. Vous rencontrez un homme et une femme allant ensemble d’un village à l’autre : c’est la femme, plus faible, qui porte les plus lourds fardeaux. Vous rencontrez deux enfants : c’est le plus jeune qui porte tout, et le plus fort qui ne porte rien. Mon boy loango, que je ne frappe jamais, n’hésite pas à frapper mes porteurs bandas et mandjias ; et j’ai quelque peine à l’empêcher d’utiliser sur le dos de ses frères noirs la chicotte dont je me sers pour cravacher mon cheval. La sociologie et l’histoire confirment ce que révèle le spectacle de la vie journalière. C’est par la force que les chefs de villages, grands ou petits, imposent à leurs sujets leur domination. C’est par la force qu’un puissant tyran noir, comme Rabah, a jadis réussi à constituer un vaste empire.

De là trois phénomènes caractéristiques des sociétés congolaises : la polygamie, l’esclavage, l’anthropophagie.

Les noirs assez riches pour posséder plusieurs femmes ne manquent pas de s’offrir ce luxe-là ; la femme, outre ses devoirs conjugaux et maternels, remplit aussi l’office de servante, prépare les aliments, cultive la terre. Le mari verse une dot aux parents de sa femme, étoffes, bétail, perles, armes, poudre, etc. Il paye naturellement beaucoup plus une fille libre qu’une esclave. Si le mariage se dissout par la mort ou le divorce, la famille de la femme est tenue de rendre la dot. La femme étant considérée comme seulement prêtée à son mari par ses parents, les enfants lui appartiennent à elle et entrent dans sa famille.

L’homme libre possède des esclaves qu’il a achetés ou fait prisonniers à la guerre. Ce sont les esclaves, avec les femmes, qui font le peu de travail nécessaire à la vie : chasse, pêche, fabrication des tissus et des parures. (1) Il faut se garder de confondre l’esclavage domestique usité entre noirs en Afrique équatoriale avec l’esclavage pratiqué jadis par les blancs en Amérique et alimenté par les odieuses razzias des traitants. Jusqu’à l’arrivée des Européens, la condition des esclaves de case était plutôt douce au Congo : ils étaient bien traités en général, rarement brutalisés ; en échange d’un travail facile, ils recevaient la même nourriture, menaient la même vie, participaient aux mêmes réjouissances que tous les membres de la famille. Il y avait beaucoup moins de différence entre la vie de l’esclave et celle de son maître qu’il n’y en a entre la vie de l’ouvrier d’Europe et celle de son patron. La plupart du temps, les esclaves n’avaient aucune envie d’être libérés. Un ancien administrateur de Brazzaville m’a conté qu’un jour il voit arriver au poste un esclave fugitif. L’esclave explique qu’il s’est enfui parce que son maître l’a battu. L’administrateur lui déclare qu’il est libre et qu’il sera nourri au poste, à la condition qu’il travaille. « Travailler ? Mais je ne fais rien chez mon maître ! » Et l’esclave se sauve, heureux de retrouver son maître noir.

(1) « Le noir aime la liberté, surtout celle de dormir, de ne pas travailler. Après la malédiction de Dieu, c’est là une des causes de l’esclavage. » Le Père Rémy, le Catholicisme et la vapeur au centre de l’Afrique. Cité par Cousin, Concessions Congolaises (Chalamel, 1901), page 7.

Enfin l’anthropophagie est un des traits distinctifs de certaines tribus congolaises.

Qu’on ne se représente pas l’anthropophage comme une brute féroce, altérée de meurtre ; c’est tout simplement un homme, parfois plutôt doux, qui préfère à la chair animale la chair humaine, « gibier de choix ». « Il n’y a pas de sa part méchanceté ni perversité, c’est l’indifférence, le mépris pour l’étranger ; c’est la guerre considérée au point de vue alimentaire, une extension de la chasse. » (1)

(1) Docteur Cureau. Article cité.

Tous les voyageurs qui ont traversé l’Afrique centrale ont eu l’occasion de visiter des villages de cannibales sans courir le moindre danger : j’en ai fait personnellement l’expérience, sur l’Oubangui, au village bondjo de Bétou, en guerre cependant avec l’administrateur et les commerçants du voisinage. L’anthropophage mange la chair d’un homme étranger à sa famille ou à sa tribu sans plus de remords que nous, quand nous mangeons un rosbif ou une côtelette. Le respect de la vie, que le bouddhiste étend à tous les vivants, nous ne l’étendons qu’aux hommes ; l’anthropophage ne l’étend qu’à un tout petit nombre d’hommes : voilà toute la différence ! Il y a à peu près entre un noir anthropophage et un blanc carnivore la même distance morale qu’entre un blanc carnivore et un bouddhiste végétarien.

Au reste, toutes les tribus du Congo ne pratiquent pas l’anthropophagie ; et parmi celles qui la pratiquent, il y a bien des différences à signaler. Le Pahouin ne mange que l’ennemi tué à la guerre, et c’est, paraît-il, pour s’assimiler son courage, ses vertus. Le Bondjo, comme le Nzakara et le Boubou, n’hésite pas à abattre un homme pour le manger : dans cette intention, il engraisse des esclaves ; il mange les corps de ceux qui meurent de mort naturelle, va jusqu’à déterrer les cadavres. Mais les pires anthropophages se trouvent de l’autre côté de la frontière, dans l’État indépendant du Congo. « Le docteur Hinde, raconte froidement M. A.-J. Wauters, nous explique pourquoi les Batétélas ont l’aspect d’une race splendide ; on ne voit chez eux ni cheveux gris, ni boiteux, ni aveugles : les enfants mangent leurs parents au premier signe de décrépitude. » (1)

(1) A.-J. Wauters. L’État indépendant du Congo, page 280.

On m’a conté cette bonne histoire d’anthropophagie, absolument authentique. Elle se passe non pas à l’intérieur de l’Afrique, mais à Brazzaville. Elle a pour héros non des primitifs perdus en un lointain village, mais des demi-civilisés, des tirailleurs yakomas à notre service et parlant français. Les Yakomas amènent un jour au docteur T… un noir, blessé quelques jours auparavant, dont l’une des jambes est gangrenée. Le docteur fait immédiatement l’opération nécessaire. Alors les tirailleurs, montrant la jambe coupée :

— Tu ne fais rien de cette viande ? disent-ils au docteur ; donne-la-nous à manger.

Le docteur, stupéfait :

— Mais elle est pourrie, cette jambe ; elle sent mauvais.

— Ça ne fait rien, on ne mange pas l’odeur.

Le docteur essaye vainement d’expliquer aux tirailleurs qu’il ne faut pas manger de la chair d’homme. Les Yakomas ne veulent rien entendre. Et comme ils parlent d’aller déterrer au besoin dans le jardin de l’hôpital cette jambe coupée, le docteur l’arrose de poison sous leurs yeux.

Cette brève étude montre à quel point sont primitifs les indigènes du Congo Français, qu’on analyse leur vie psychologique ou leur vie sociale. Ce n’est pas du tout une raison pour les mépriser ou les maltraiter ; c’est, au contraire, un motif pour les juger avec indulgence et ne pas trop exiger d’eux. Il est impossible d’obliger brusquement à un travail intensif des races habituées depuis des siècles à ne rien faire ; il serait absurde de prétendre imposer immédiatement à des sauvages les mêmes charges sociales qu’à des civilisés.

Le commerce et l’agriculture au Congo Français

Les Compagnies concessionnaires et la situation des indigènes

Le Congo Français possède des richesses naturelles considérables. C’est un pays chaud, — situé exactement sous l’équateur, — et très humide, arrosé de pluies torrentielles pendant une partie de l’année. Cette chaleur, cette humidité favorisent la végétation. L’Afrique équatoriale est couverte de grandes forêts et de haute brousse. Dans les forêts les lianes à caoutchouc abondent. (1) Dans la brousse rôdent des bandes d’éléphants. Le caoutchouc et l’ivoire sont les richesses précieuses qui ont attiré au centre de l’Afrique les blancs avides et hardis. De l’intérieur (Moyen-Congo et Oubangui-Chari) il n’est actuellement avantageux d’exporter que des produits riches : tant sont considérables les frais de transport sur les fleuves et sur le chemin de fer du Congo Belge (Kinchassa-Matadi). Précisément le caoutchouc et l’ivoire sont l’un et l’autre des produits riches.

Au Gabon et sur toute la côte, on peut tirer parti des très beaux bois du pays, aux couleurs vives et variées et faciles à polir (okoumé, bois rouge, ébène, etc.) Enfin le sol fertile du Gabon, couvert d’une épaisse couche d’humus, chauffé d’un soleil ardent, arrosé de pluies régulières, se prête admirablement à certaines cultures riches comme celle des cacaoyers.

(1) Certains arbres et certaines herbes renferment aussi du caoutchouc.

En 1904, le caoutchouc représente 50 0/0 et l’ivoire 41 0/0 des exportations du Moyen-Congo :

Total des exportations … . . 7.479.000 francs. Caoutchouc … … … … … 3.799.000 francs. Ivoire (dents d’éléphants) … 3.006.000 francs.

Les autres exportations sont moins importantes : les bois ne représentent que 6 0/0 du chiffre total, les noix de palme 1 1/2 0/0, l’huile de palme 3/4 0/0, le cacao 1/2 0/0.

Au Gabon, c’est le caoutchouc encore qui représente la principale exportation : 42 0/0 du chiffre total. Viennent ensuite les bois, 33 0/0, et l’ivoire, 18 0/0 :

Total des exportations … … 3.757.000 francs. Caoutchouc … … … … … 1.575.000 francs. Bois … … … … … … … 1.240.000 francs. Ivoire … … … … … … . . 697.000 francs.

Le cacao ne représente encore que 2 0/0 des exportations (79.000 francs). Viennent ensuite les noix de palme, une sorte de raphia nommé piassava, le copal, et l’huile de palme.

Pour l’ensemble de la colonie, le total des exportations était de 11.236.000 francs ; les trois principales exportations sont :

Caoutchouc … … … … … 5.374.000 francs. Ivoire … … … … … … . . 3.703.000 francs. Bois … … … … … … … 1.676.000 francs.

Telles sont, par ordre d’importance, les richesses naturelles du Congo. La comparaison des chiffres d’exportation pendant les dix dernières années montre que l’exploitation de ces richesses naturelles se développe graduellement.

Le caoutchouc exporté passe de 546 tonnes en 1896 à 655 tonnes en 1900 et 1.249 tonnes en 1904 (le progrès est surtout appréciable au Moyen-Congo). L’ivoire passe de 95 tonnes en 1896 à 152 en 1900 et 187 en 1904. Les bois passent de 3.679 tonnes en 1896 à 5.777 en 1900 et 14.572 en 1904 (le progrès n’est sensible que dans la zone côtière). Le cacao exporté passe de 8 tonnes en 1897 à 14 en 1900 et 91 en 1904; de ces 91 tonnes, 58 viennent du Gabon.

Si maintenant nous comparons l’ensemble des exportations dans les dix dernières années, nous les voyons croître régulièrement, passer de 4.700.000 tonnes en 1896 à 7.500.000 en 1900 et 11.200.000 en 1904. Le caoutchouc et l’ivoire, principaux articles d’exportation, étant, au point de vue des droits de douane, évalués bien au-dessous de leur valeur commerciale (en vertu du Protocole de Lisbonne pour le Moyen-Congo et du Décret du 31 décembre 1903 pour le Gabon), il faut majorer ces chiffres d’au moins 2/5 pour obtenir la valeur réelle des exportations du Congo Français, et, par exemple, pour les comparer à celles du Congo Belge, estimées à leur valeur réelle.

En même temps que les exportations, les importations croissent aussi, d’un mouvement régulier, mais plus discontinu (4.800.000 francs en 1896; 10.600.000 francs en 1900, l’année de l’installation des Compagnies concessionnaires; 5.000.000 en 1902; 8.200.000 en 1904). Le commerce total a doublé en dix ans. Et l’année 1905 s’annonce encore plus favorable que l’année 1904.

Tous ces chiffres révèlent certainement une exploitation plus intensive des richesses naturelles de la colonie. Reste à les interpréter, — en tenant compte à la fois de la nature du pays et de la situation des indigènes, — pour juger si ces résultats témoignent d’une surexcitation fébrile, factice et passagère, ou au contraire d’un progrès profond, durable et définitif.

D’abord distinguons deux sortes d’entreprises commerciales et agricoles : d’une part les maisons de commerce indépendantes et les petites concessions; d’autre part les grandes compagnies concessionnaires.

Il y a, dans les villes les plus importantes de la colonie, quelques commerçants libres, français ou étrangers, vendant aux indigènes les produits d’Europe. La concurrence qui s’établit nécessairement entre ces maisons de commerce les amène à tenir compte, autant que possible, des goûts des consommateurs noirs; elle les oblige aussi à vendre à des prix relativement modérés. Les indigènes, pouvant se procurer aisément les produits européens qu’ils désirent, sont par là même encouragés à travailler pour gagner de l’argent. Le libre commerce a pour conséquence le libre travail.

Dans les rares parties du Congo qui ne sont pas attribuées à quelque grande Compagnie, il y a de petites concessions agricoles. (1) Elles appartiennent à des colons qui vivent et travaillent dans le pays même. Ils s’occupent à établir des plantations de cacaoyers, de vanilliers, d’arbres à caoutchouc. Cette création de richesses nouvelles augmente la valeur de la colonie, sinon tout de suite, du moins définitivement. Le colon, qui a besoin d’une main-d’œuvre fidèle, est obligé d’attirer et de retenir ses travailleurs noirs, en les traitant bien, les nourrissant bien, les payant bien. Il les paye souvent en argent, et non pas seulement en marchandises. Bien payés, ces indigènes peuvent mieux satisfaire leurs habituels besoins; ils peuvent commencer à satisfaire les besoins nouveaux qui s’éveillent en eux au contact d’une civilisation plus affinée; ils s’habituent à travailler volontairement, librement. L’habitude du travail, se généralisant, fera peu à peu évoluer, progresser ces populations primitives, si longtemps immobiles et comme somnolentes. Ainsi se constitue peu à peu la main-d’œuvre indispensable au développement économique de la colonie. (1)

Il est probable que si des moyens de communication avaient rendu accessible l’intérieur du pays, les commerçants libres et les colons l’auraient exploité comme ils avaient commencé à exploiter la région côtière, lentement, peut-être, mais progressivement, avec méthode et sagesse. (1)

La création des Compagnies concessionnaires, décidée en 1898, a mis obstacle à ces efforts, orienté en un tout autre sens la vie économique du Congo Français.

L’histoire de la formation des Compagnies concessionnaires est extrêmement intéressante. Au-delà des faits précis, souvent scandaleux, on devine de louches intrigues financières et politiciennes, toutes sortes de marchandages, de trahisons, de lâchetés, de corruptions : on sent puer ici toutes les maladies honteuses dont crève notre République bourgeoise.

C’est autour de 1890 qu’un certain nombre de capitalistes et de parlementaires commencent à réclamer la formation de Compagnies privilégiées, destinées à exploiter les richesses naturelles des colonies en général, du Congo particulièrement. On travaille à répandre l’idée que des sociétés puissantes, groupant des capitaux considérables, pourraient seules développer le commerce du pays, mettre en valeur ces territoires immenses. (1)

En 1900, M. Étienne, sous-secrétaire d’État aux Colonies, soumit à une commission administrative un projet de décret constituant de grandes Compagnies de colonisation. Ces Compagnies recevraient de l’État, à titre gratuit, le droit exclusif de jouir, sur de vastes domaines, de tous les fruits de la terre, de la chasse, de la pêche. Elles auraient seules le droit d’acheter aux indigènes les parcelles de terre possédées par eux à l’intérieur des territoires concédés. La durée de la concession serait de quatre-vingt-dix-neuf ans. Il n’y aurait ni obligation de mise en valeur, ni contrôle, ni clause de déchéance. Les Compagnies n’auraient à verser à l’État aucune redevance; elles ne partageraient pas avec lui leurs bénéfices. — Leur monopole économique s’accompagnerait d’une véritable souveraineté politique. Les Compagnies auraient le droit d’organiser la police, de lever des taxes, de rendre la justice, de passer des traités de paix et d’alliance avec les États voisins. — La création de ces grandes Compagnies serait l’œuvre d’un décret simple, sans aucun contrôle, sans aucune intervention du Parlement, ni même du Conseil d’État. (1)

Ce projet scandaleux sacrifiait résolument les droits les plus essentiels, les intérêts les plus légitimes de l’État aux convoitises égoïstes de quelques financiers. Il leur livrait, pour un siècle, toute la colonie, gratuitement, sans rien leur demander en échange de ce royal cadeau. Il leur accordait les moyens légaux de dépouiller les indigènes de leurs terres, de les opprimer sans le moindre ménagement.

Ce projet, qui aurait réalisé tous les vœux des financiers désireux de se partager le Congo, rencontra une vive opposition, d’abord à la Commission administrative chargée de l’étudier, puis au Conseil supérieur des Colonies. Il triompha, adopté à la majorité des voix, par ces deux assemblées. Mais dans l’intervalle un nouveau ministère (2) hésita à prendre la grosse responsabilité d’un pareil décret, résolut de faire trancher le problème par le Parlement, lui soumit un projet de loi créant des Compagnies privilégiées (16 juillet 1891). Au Sénat une Commission, divisée entre partisans et adversaires des grandes concessions, discuta et hésita sans aboutir, pendant des années. En 1897, elle se décida à présenter un projet accordant aux Compagnies la jouissance des produits du sol, moyennant certaines obligations et certaines redevances, leur donnant le droit d’entretenir une force de police, mais ne leur confiant aucun droit régalien. (1)

Pendant que se poursuivaient ces discussions parlementaires, un nouveau sous-secrétaire d’État aux Colonies, M. Delcassé, « résolvait sans bruit la question des grandes Compagnies de colonisation ». (2) Il accordait, par simple décret, dans différentes colonies, quelques vastes concessions; entre autres, au Congo, une concession de 11 millions d’hectares, (soit 1/5 de la France), située dans le Haut-Ogôoué, à M. Daumas, agissant au nom et comme gérant de la maison Daumas et Cie (convention du 30 octobre 1893). La Société recevait pour trente ans « la libre disposition en jouissance pleine et entière » de cet immense territoire, sans devoir aucune redevance à l’État; elle acquérait gratuitement « toutes les installations officielles » alors établies dans le bassin du Haut-Ogôoué; elle obtenait le droit « d’assurer par ses propres moyens la sécurité et la protection de ses établissements » et d’introduire, à cet effet, les armes et munitions nécessaires.

L’affaire se fit en cachette : il n’y eut aucune publication officielle des contrats.

Le Parlement n’apprit la vérité que quelques années après. Devant ses protestations, (3) le successeur de M. Delcassé, M. Chautemps, annula la concession Daumas (et aussi la concession Verdier accordée sur la côte d’Ivoire). Bien que les concessionnaires n’eussent pas tenu leurs engagements, (1) le Conseil d’État, saisi de la question, décida qu’une indemnité leur était due. M. André Lebon, successeur de M. Chautemps, s’entendit avec la Société du Haut-Ogôoué : la Compagnie abandonna le droit de police qu’elle avait reçu; et elle s’engagea à faire certains travaux d’utilité publique; mais elle garda la concession de son immense territoire, elle reçut en pleine propriété un terrain de 3 à 400.000 hectares, elle bénéficia d’une remise de 50 o/o sur les droits de douane à la sortie, accordée pour quinze ans; elle continua à ne payer aucune redevance à la colonie. (2)

Le succès des Compagnies, triomphant de l’État dans l’affaire des concessions quasi-gratuites Verdier et Daumas, encouragea les financiers à réclamer au Ministère de nouvelles concessions. Vers la même époque, au moment où se terminait le chemin de fer de Matadi à Kinchassa, l’attention du public se porta sur le Congo Belge : on admira les bénéfices réalisés soit par l’État lui-même, soit par les grandes Compagnies privilégiées, véritables filiales de l’État. Pourquoi, au Congo Français, n’obtiendrait-on pas le même succès qu’au Congo Belge? Les deux pays ne sont-ils pas presque identiques, au point de vue des richesses naturelles et des populations?…

Constatant, à juste titre, les ressemblances des deux colonies, on eut le tort d’oublier les profondes différences des métropoles. L’État Français, occupé à administrer et à exploiter un immense domaine colonial, ne pourrait consacrer à son Congo autant d’argent qu’au sien le roi de Belgique, capitaliste richissime, souverain absolu et propriétaire de l’État dit Indépendant. Surtout la démocratie française ne tolérerait pas, (quand elle serait informée), qu’on employât dans sa colonie les procédés sanglants par lesquels les Belges, dans leur Congo, se procurent le caoutchouc rouge… (1) Les réalistes au cœur étroit se trompent parfois dans leurs calculs parce qu’ils méconnaissent l’importance de ces réalités idéales : les sentiments généreux qui animent les peuples fiers; le besoin d’estime internationale, l’amour de la justice, la passion de la liberté…

Ce ne fut pas seulement, dit-on, par l’exemple du Congo Léopoldien que la Belgique agit sur les politiciens français pour les décider à créer un régime de grandes concessions congolaises. D’autres influences s’exercèrent, efficaces et mystérieuses. — Le roi et les financiers belges, exploitant la rive gauche du Congo et de l’Oubangui, désiraient étendre leurs opérations sur la rive droite. La Compagnie du Chemin de fer belge souhaitait que les exportations et importations du Congo Français s’accrussent, ce qui augmenterait son trafic. Enfin le souverain de l’État Indépendant, ayant supprimé, en fait, la liberté du commerce à l’intérieur de son vaste domaine, avait intérêt à ce que la France suivît son exemple, pour qu’elle fût obligée de défendre devant les autres nations la thèse juridique du Congo Belge, au cas où se réunirait une nouvelle conférence internationale africaine. (1)

En juillet 1898, M. Trouillot, successeur de M. Lebon, nomme une Commission administrative des concessions, pour étudier le mode de constitution des futures Compagnies concessionnaires.

De mars à juillet 1899, un nouveau Ministre des Colonies, M. Guillain, accorde par décret, après avis de la Commission administrative, quarante concessions au Congo Français.

Le décret constitutif détermine l’objet de la concession et les obligations imposées aux concessionnaires. Un cahier des charges développe longuement le décret.

Le titulaire de la concession est autorisé à s’établir dans un territoire désigné, pendant une durée de trente ans, et à y exercer, aux conditions du décret et du cahier des charges, « tous droits de jouissance et d’exploitation, sauf en ce qui concerne les mines ». (Décret, article 1) La concession « a pour but l’exploitation agricole, forestière et industrielle des terres domaniales, situées dans le territoire défini par le décret de concession ». (Cahier des charges, article 1) La concession ne devient définitive que lorsque le titulaire s’est valablement substitué une Société anonyme, après approbation du Ministre des Colonies. (Décret, article 2)

Toute terre mise en valeur par les soins de la Société concessionnaire devient sa pleine et entière propriété. (Décret, article 7) Seront considérées comme mises en valeur et attribuées en toute propriété à la Société concessionnaire les terres occupées au moins sur un dixième de leur surface par des constructions; les terres plantées au moins sur le cinquième de leur surface en cultures riches (cacao, caoutchouc); les terres cultivées au moins sur le dixième de leur surface en cultures vivrières (manioc, mil, riz); les pâturages sur lesquels seront entretenus pendant au moins cinq ans des bestiaux à l’élève et à l’engrais à raison de deux têtes de gros bétail ou de quatre têtes de petit bétail par dix hectares; les parties de forêts d’une superficie d’au moins cent hectares d’un seul tenant dans lequel le caoutchouc aura été récolté régulièrement depuis au moins cinq ans, à raison de vingt pieds au moins d’arbres ou de lianes en moyenne par hectare (ce nombre minimum devant être maintenu après l’attribution de la propriété); enfin cent hectares de terres choisies par la Société concessionnaire par tête d’éléphant domestiqué et entretenu. (Cahier des charges, article 8)

En échange de ces avantages, la Société est tenue à verser, pour prix de la concession, une redevance fixe annuelle et quinze pour cent de ses bénéfices. (Décret, article 6) Elle doit déposer un cautionnement. (Décret, article 18) Elle doit participer à la création des postes de douane rendus nécessaires par ses opérations (Cahier des charges, article 19), et à la construction des lignes télégraphiques traversant son territoire (c’est le cas de quatre compagnies). Elle doit enfin construire et entretenir des bateaux à vapeur soumis à un droit de réquisition, transportant gratuitement la poste et à tarif réduit les fonctionnaires et le matériel des constructions. (Cahier des charges, articles 11-18)

Le décret constituant les Sociétés leur accorde la concession « sous la réserve des droits résultant pour les tiers et des obligations résultant pour les concessionnaires des stipulations des actes généraux de Berlin et de Bruxelles en date des 26 février 1885 et 2 juillet 1890 »; puis sous la réserve des droits acquis antérieurement par des tiers, et des droits des indigènes. (Décret, article 1) Les indigènes conservent les villages occupés par eux, et les terrains de forêts, de pâturages ou de cultures qui leur sont nécessaires. Leurs mœurs, coutumes, religion et organisation doivent être respectées. (Décret, article 10) Le cahier des charges prévoit dans quelles conditions l’État pourra racheter la concession, la retirer totalement ou partiellement, prononcer la déchéance de la Société. (Cahier des charges, articles 30-34)

Des instructions ministérielles (24 mai 1899), adressées par M. Guillain au Commissaire-Général du Gouvernement au Congo Français, complètent les indications du décret et du cahier des charges. Elles recommandent à l’administration de ne rien négliger pour faciliter la réussite des Compagnies et de traiter leurs agents « comme des collaborateurs qu’elle a le devoir d’aider dans leur tâche ». (Paragraphe 4) Elles précisent ou plutôt limitent les droits des tiers et ceux des indigènes. Si des tiers veulent pénétrer dans les territoires concédés pour s’y livrer à des opérations commerciales, l’administration ne peut les en empêcher; mais, ils n’ont aucun droit à établir des bâtiments ou factoreries ni sur les terrains de la concession ni même sur les terrains réservés aux indigènes ou réservés à l’État dans l’intérieur de la concession. (Paragraphes 7-8) Ils n’ont pas le droit non plus de s’approprier d’une manière détournée les produits de la concession en les faisant cueillir par les indigènes. (Paragraphe 9) — Quant aux indigènes ils ont droit aux superficies qui leur sont nécessaires pour les cultures vivrières correspondant aux besoins de leur alimentation; à une certaine étendue de forêts nécessaire à leur besoin de chauffage et de construction; même aux terres propres aux cultures riches qu’ils voudraient poursuivre eux-mêmes pour en tirer profit. Mais « ils n’ont pas droit à réclamer des forêts domaniales dans le but de faire commerce de leurs produits naturels et de constituer ainsi une concurrence ruineuse pour le concessionnaire ». (Paragraphe 18) (1) — Enfin les instructions ministérielles rappellent que « le concessionnaire n’a reçu aucune délégation de souveraineté » (Paragraphe 13) et ajoutent qu’il faut éviter que les agents des Compagnies aient la disposition directe des forces de police préposées à leur protection. (Paragraphe 16)

Telles sont les conditions auxquelles furent accordées quarante concessions congolaises. Leur domaine varie d’environ 200.000 hectares à 14 millions d’hectares (Sultanats du Haut-Oubangui); il est en moyenne d’un million d’hectares. (1) — Si l’on ajoute à ces concessions les deux concessions antérieurement accordées, (celle du Kouilou-Niari et celle du Haut-Ogôoué), on constate que les dix-neuf vingtièmes de la colonie ont été concédés. (2)

Ce furent surtout des capitaux belges qui alimentèrent les Sociétés concessionnaires du Congo Français. (1)

La création de ces Compagnies donna lieu à des spéculations effrénées. Les promoteurs de plusieurs de ces entreprises cherchaient seulement à en faire monter les actions pour les revendre ensuite avec de sérieux bénéfices. Les cours n’étant pas soutenus, les actions se trouvèrent dépréciées et une crise très grave survint. (2) Quelques-unes de ces Compagnies résilièrent, se plaignant de l’insuffisance des ressources naturelles, du caractère marécageux du pays; le cautionnement versé par elles leur fut restitué. (3)

Les sociétés qui subsistent sont de valeur très inégale. Quelques-unes vivent péniblement, mal dirigées et administrées, dépensant une trop grande partie de leurs ressources en frais généraux à Paris, en indemnités allouées aux conseils d’administration. (1) D’autres commencent à réussir, leur succès actuel présage de gros bénéfices pour l’avenir. (2)

Que penser de l’expérience faite au Congo? Quels sont les avantages, quels sont les dangers du régime des grandes concessions décidé en 1898, réalisé en 1900?

A l’actif des Compagnies concessionnaires, on dit d’abord qu’elles ont puissamment contribué au développement commercial du pays. Si le commerce total du Congo a doublé en dix ans, c’est à elles surtout qu’on le doit; c’est à elles qu’on doit l’accroissement continu des exportations d’ivoire et de caoutchouc. (3)

On signale particulièrement le fait que la proportion relative des importations françaises s’est beaucoup accrue avec l’établissement des Compagnies concessionnaires. Les importations françaises ne représentaient que le tiers ou le quart des importations totales jusqu’en 1900; en 1901, pour la première fois, les marchandises françaises l’emportent sur les marchandises étrangères; actuellement les importations françaises représentent les trois cinquièmes des importations totales. (1)

Enfin on dit encore que la prospérité du Congo Français est liée à la prospérité des Compagnies. Leurs redevances fixes, la part prélevée par l’État sur leurs bénéfices annuels, les droits de douane payés par elles surtout, constituent les principales recettes du budget.

Tels sont les avantages que célèbrent les défenseurs des Compagnies concessionnaires. Passons en revue maintenant les inconvénients et les dangers que signalent les adversaires de ce régime.

D’abord, au point de vue international, le régime des grandes concessions a été déjà l’occasion de difficultés sérieuses; il peut devenir la cause de réels dangers.

Deux maisons de commerce anglaises, John Holt and Co, et Hatton and Cookson, possédaient depuis longtemps des factoreries dans les régions de la côte où vinrent s’installer des Compagnies concessionnaires. Elles voulurent continuer à acheter aux indigènes du caoutchouc. Les Compagnies (1) s’y opposèrent, firent saisir le caoutchouc récolté par les traitants des maisons anglaises, leur intentèrent des procès où elles eurent gain de cause. Le caoutchouc récolté sur les territoires concédés appartient au concessionnaire; donc il ne peut être vendu à d’autres : la vente de la chose d’autrui est nulle. (2) — Les maisons de commerce anglaises protestèrent contre ces jugements, qu’elles trouvaient injustes, obtinrent l’appui d’un certain nombre de Chambres de commerce anglaises, commencèrent une campagne de presse et de conférences contre la violation de la liberté commerciale commise au Congo Français comme au Congo Belge. Le gouvernement de la Grande-Bretagne saisit le gouvernement français des revendications de ses nationaux. Le litige est encore actuellement l’objet de discussions entre les deux diplomaties.

Ces difficultés ont contribué à attirer l’attention sur l’important problème de politique internationale qui se pose à l’occasion du régime commercial établi dans le bassin du Congo.

L’Acte de Berlin, — traité conclu à la suite d’une conférence africaine tenue à Berlin en 1884, — oblige toutes les puissances intéressées à maintenir une absolue liberté commerciale à l’intérieur du bassin du Congo (article 1). L’article 5 de ce traité prescrit qu’ « il ne pourra être concédé ni monopole ni privilège d’aucune sorte en matière commerciale ». Les étrangers doivent exactement jouir des mêmes traitements que les nationaux. Les indigènes doivent être protégés et les puissances doivent veiller à l’amélioration de leur condition morale et matérielle. (1)

La création de Compagnies concessionnaires viole-t-elle, ou ne viole-t-elle pas l’acte de Berlin? Deux thèses sont en présence.

Non, disent les uns : la création de grandes Compagnies de colonisation ne porte aucune atteinte au principe de la liberté commerciale. L’État est, en droit, le légitime propriétaire des terres vacantes, res nullius ; or les terres non appropriées par les indigènes du Congo sont des terres vacantes et sans maîtres. L’État peut en disposer pour lui-même ou en conférer à d’autres la possession; il peut aussi, provisoirement et moyennant redevances, les concéder à des particuliers, ou à des Sociétés. Désormais, si tous conservent le droit de commercer, nul n’a plus droit aux produits du sol, légitimement possédés par les Compagnies concessionnaires. La situation est celle d’un propriétaire qui, après des années d’indifférence, fait clore son domaine et garder sa chasse. Les concessionnaires ne sont pas des commerçants; ce sont des propriétaires, ou plutôt les tenanciers d’un grand propriétaire, l’État : dans aucun pays, le propriétaire qui exploite et vend les produits du sol n’est réputé commerçant. Le monopole des Compagnies concessionnaires est un monopole de propriété; ce n’est pas un monopole de commerce. La liberté du commerce subsiste : il n’y a pas de droits différentiels à l’entrée ou à la sortie, selon la nationalité du commerçant. Nationaux et étrangers gardent le droit d’importer leurs marchandises et d’acheter aux indigènes les produits de leur travail. (1)

Distinction purement théorique, — répondent les adversaires des concessions, — que cette distinction du monopole de commerce et du monopole de propriété. Le fait seul importe. Or, en fait, le libre commerce est impossible par suite du monopole attribué aux Compagnies concessionnaires. Au Congo, où les indigènes ne travaillent pas, il n’y a rien à acheter que les produits du sol qui appartiennent aux Compagnies concessionnaires. Et dans ce pays où les indigènes n’ont pas d’argent, on ne peut leur vendre aucun objet manufacturé qu’en l’échangeant contre les produits naturels, l’ivoire ou le caoutchouc, qui appartiennent aux Compagnies concessionnaires. Ainsi le régime des grandes concessions met fin au libre commerce d’achat et de vente : il viole l’acte de Berlin. (2)

Une nouvelle conférence internationale africaine, si elle se réunissait, (1) comment résoudrait-elle le problème? Il faut prévoir le cas où, influencée par les solides raisons de fait plutôt que par les subtils arguments de droit, elle déciderait que le régime des grandes concessions est contraire à l’acte de Berlin, et en exigerait la suppression au nom de ce traité solennellement conclu. — Alors, sans doute, les concessionnaires réclameraient de formidables indemnités en échange de leur monopole. Dans l’état actuel de notre législation, il ne serait peut-être pas possible d’éviter à l’État cette colossale et absurde dépense.

Le grave danger national résultant des difficultés internationales que peut provoquer l’établissement du régime des grandes concessions à l’intérieur du bassin conventionnel du Congo, n’est pas compensé par les minces bénéfices que retirent, de ce régime, le commerce et l’industrie de la métropole.

Au point de vue économique, c’est un autre danger : les Compagnies concessionnaires, au lieu d’accroître les richesses du pays, les diminuent peu à peu, finiront par les anéantir.

L’ivoire disparaîtra vite du Congo, comme il a disparu déjà des régions africaines où il abondait le plus (par exemple de la Côte qui lui doit son nom). Or, les Compagnies concessionnaires n’ont fait jusqu’ici aucun effort pour domestiquer les éléphants. (1) Il est à craindre que le caoutchouc aussi disparaisse vite. Les indigènes, au lieu d’inciser, de saigner les lianes, les coupent, les arrachent, les saccagent : ils sont aussi pressés d’avoir terminé leur corvée que les concessionnaires sont pressés de toucher les intérêts de leurs capitaux, et les employés des sociétés, leurs parts de bénéfices. Quand la « rafle » se sera prolongée trente ans, (c’est le temps que doivent durer les concessions), il ne restera de lianes qu’aux régions inaccessibles de la forêt (2) : le pays aura perdu presque toute sa valeur.

Sans doute le même danger existait au temps du libre commerce. Mais il y avait dès cette époque remède à ce mal. Le décret du 28 mars 1899 oblige toute personne entreprenant une exploitation forestière à se munir d’un permis et à accepter certaines obligations imposées par l’État : il est tenu, entre autres, de planter annuellement un nombre d’arbres ou de lianes à latex qui ne soit pas inférieur à 150 pieds par tonne de caoutchouc récoltée dans l’année. (Article 10) L’application stricte de cet article de décret pouvait suffire à empêcher les commerçants libres de compromettre, par une exploitation abusive, les richesses de la colonie.

En tout cas, c’est sous le prétexte de remédier à ce danger qu’ont été créées les grandes Compagnies de colonisation : elles sont avant tout des entreprises agricoles. L’article 6 du cahier des charges, rappelant l’article 10 du décret sur le régime forestier, oblige le concessionnaire à « planter et maintenir jusqu’à la fin de la concession, en remplaçant ceux qui viendraient à disparaître pour une cause quelconque, au moins cent cinquante nouveaux pieds de plantes à caoutchouc par tonne de caoutchouc produite par la concession ». Les instructions ministérielles insistent pour que l’administration assure « spécialement » l’exécution de cet article 6 (paragraphe 12). Malheureusement la pénalité établie pour la violation de cet article est insuffisante. Le cahier des charges permet seulement au gouverneur, après mise en demeure au concessionnaire, de demander le retrait de la concession de quarante hectares par mille pieds manquants (article 32).

Actuellement il n’y a peut-être pas une seule Compagnie qui ait exécuté cette clause du cahier des charges. En tout cas l’immense majorité l’a systématiquement violée. (1) Et aucune société ne s’est vu retirer même quelques hectares de son immense concession.

La conséquence fatale, c’est l’épuisement intensif du pays. Il n’est pas étonnant que les exportations de caoutchouc et d’ivoire croissent, que le commerce soit en progrès. Cet avantage apparent, ou plutôt provisoire, cache un réel danger durable. La prospérité superficielle du Congo présent assure la misère définitive du Congo futur.

C’est surtout au point de vue de la politique indigène que les Compagnies concessionnaires méritent les plus vives critiques. Rémunérant trop mal le travail des noirs, elles ne peuvent compter sur leur coopération volontaire; elles sont conduites ainsi à employer la menace ou la violence.

Dans les pays jouissant d’une absolue liberté commerciale, la concurrence qui s’établit entre les commerçants européens les oblige à acheter à un prix relativement élevé le caoutchouc apporté par les noirs : 4 à 5 francs le kilogramme, par exemple, en Guinée Française. (1) Au contraire les Compagnies du Congo, ayant le monopole de l’achat des produits du sol, fixent elles-mêmes, aussi bas que possible, le prix du caoutchouc qu’elles achètent. Considérant que le latex leur appartient, en vertu de l’acte de concession, elles déclarent ne payer aux indigènes que le travail nécessaire à le récolter; et elles évaluent ce travail au plus bas prix. (1) — D’autre part, c’est en marchandises, et non pas en argent, que les Compagnies payent les produits du sol, ou plutôt (selon leur thèse) le travail nécessaire à leur récolte. Dans les factoreries souvent mal approvisionnées de la Société, l’indigène ne trouve pas toujours les objets qu’il désire. Surtout les marchandises sont évaluées à très haut prix; souvent à 300, 400, 500 o/o de leur valeur réelle (prix de revient et prix de transport). Un morceau d’étoffe qui revient à moins de 2 francs, transport compris, est couramment vendu au moins 10 francs aux indigènes (toutes les factoreries diminuent leurs prix d’au moins 20 o/o pour les Européens). Dans les environs de Bangui, le sel, — marchandise tellement aimée des indigènes qu’on peut la considérer comme une sorte de monnaie, — est évalué au moins à 5 francs le kilogramme, alors qu’il revient à 1 franc ou 1 franc 25, frais de transport compris (une compagnie du bassin de la Sangha le vend même 10 francs le kilogramme quand le noir apporte de l’argent au lieu de caoutchouc!)

Ainsi, en échange de caoutchouc, évalué à un prix dérisoire, les indigènes reçoivent des marchandises évaluées à des prix exorbitants. Ils se sentent incapables d’obtenir facilement les produits d’Europe qu’ils désirent : paresseux de naissance, ils ne sont pas encouragés à travailler; ils ne font aucun effort pour sortir de leur condition misérable. Le régime des grandes concessions est le plus sérieux obstacle au développement normal de ces races inférieures. Le bien-être et le progrès des indigènes sont intimement liés à la liberté du commerce. (1)

Sauf circonstances exceptionnelles, (2) les Compagnies ne peuvent compter sur le travail volontaire des noirs.

Aussi ont-elles, dès l’origine, réclamé à grands cris le droit de forcer les indigènes à travailler pour elles. Ayant reçu en concession les produits du sol, elles s’imaginent que l’État leur a concédé aussi la main-d’œuvre nécessaire à les récolter ; elles regardent les indigènes comme leur propriété, leur chose, leur instrument.

Dans une brochure publiée en 1901, la Colonisation au Congo Français, (1) le capitaine Renard, secrétaire-général de l’Union Congolaise, (c’est le syndicat des Compagnies concessionnaires) constate d’abord que les noirs nous sont très inférieurs : « Leur développement intellectuel et moral n’est pas arrivé à la même phase de développement que chez nous, leurs aînés. » (page 56) Dès lors comment obtenir la main-d’œuvre indispensable ? « Aucune personne un peu au courant des mœurs et des habitudes des noirs ne prétendra que ce résultat puisse être obtenu par la persuasion ; d’où la nécessité d’imposer le travail à l’indigène. » (page 59) (2) Sous prétexte que l’esclavage subsiste encore au Congo, et que la condition des esclaves au service des maîtres noirs y est plutôt douce, l’auteur demande que les blancs puissent « continuer ces pratiques » (page 60), c’est-à-dire constituer à leur profit une nouvelle forme d’esclavage. Et il ajoute : « Si le mot esclave choque et paraît malsonnant, il n’y a qu’à le remplacer par celui de captif. » (page 60)

En tout cas l’auteur réclame que les agents des Compagnies reçoivent « les pouvoirs de police que l’administration locale est impuissante à exercer elle-même » (page 69), et même que l’État leur confie des « fonctions judiciaires » (page 73). On comprend pourquoi…

Dans la presse quotidienne, les concessionnaires expriment les mêmes exigences. Un « intéressé dans les affaires du Congo » écrit au Journal des Débats (2 mai 1902) :

« L’indigène ne sera jamais moralisé que par le travail, et ce travail devra être obligatoire pour devenir dans la suite libre. » (1)

Les thèses soutenues à cette occasion par les Compagnies concessionnaires fourmillent de sophismes. De ce que l’esclavage du noir au service du noir est plutôt doux, il n’en résulte pas que l’esclavage du noir au service du blanc serait aussi inoffensif : le maître blanc exigerait un travail continu dont le maître noir n’a pas besoin ; on verrait se renouveler les horreurs anciennes de l’esclavage américain. — Si le travail volontaire est un principe de moralité, le travail imposé n’améliore pas l’individu ; la servitude l’avilit. — A supposer que l’État doive exercer une pression sur les indigènes pour les amener à travailler, le travail auquel il les contraindrait devrait, en bonne justice, leur permettre de mieux satisfaire leurs besoins, (1) et non pas servir seulement à enrichir quelques capitalistes belges ou français. — Enfin, il est juste de constater que bien des noirs, au Congo, commencent à travailler volontairement, quand leur travail est suffisamment, honnêtement rémunéré. C’est le cas des indigènes au service des particuliers. (2) C’est le cas de ceux qui travaillent dans plusieurs petites concessions agricoles (3) et aussi dans les missions catholiques et protestantes. Les Compagnies concessionnaires pourraient, elles aussi, obtenir du travail des noirs si elles le rémunéraient honnêtement.

L’État n’a pas accordé aux Compagnies le droit de contraindre les noirs au travail. (4) Cependant, toutes les fois qu’elles le peuvent, elles se l’attribuent. Il en est qui envoient à leurs agents deux sortes de circulaires : d’hypocrites circulaires publiques, — qui sont publiées dans les journaux et sont envoyées au gouvernement, — recommandant la douceur envers les indigènes ; et de cyniques circulaires confidentielles, ordonnant l’emploi des moyens les plus violents. A l’occasion d’un récent procès entre une Compagnie congolaise et l’un de ses agents, — procès où l’agent fut acquitté et la Compagnie condamnée à mille francs de dommages-intérêts pour abus de citation directe, — il a été donné lecture de lettres confidentielles envoyées par la Société à son directeur en Afrique ; on y rencontre des phrases comme celle-ci : « N’oubliez pas que nos agents doivent être comme des pirates au petit pied. » Et à propos de démêlés avec un sultan, on fait allusion aux services que pourrait rendre le « joujou qu’on appelle « la mitrailleuse Maxim ». (1)

Quand ils reçoivent de pareils ordres, les employés des Compagnies concessionnaires les exécutent sans scrupule. Ces malheureux sont moins responsables que leurs chefs : ils sont énervés par le climat, par la fièvre, exaspérés aussi souvent par leur triste vie de solitude, de pesant ennui, de dure misère. (2)

En fait, les agents blancs des Compagnies concessionnaires, dans l’intérieur du pays, se font souvent appeler commandants et traiter comme tels. Les indigènes de certaines régions, qui appellent garde-pavillons les agents noirs de l’État, donnent aux agents noirs des Compagnies concessionnaires ce nom, infiniment spirituel : garde-pavillon-caoutchouc. Certaines Compagnies équipent, elles-mêmes, des travailleurs armés (plusieurs sont des déserteurs de l’État Indépendant, habitués aux plus vilaines besognes) ; d’autres emploient et paient des gardes régionaux prêtés par l’État. Travailleurs armés et gardes régionaux sont, dit-on, employés au maintien de l’ordre : en réalité, ils servent surtout à terroriser les indigènes par la vue de leurs fusils. (1) Quand la menace ne suffit pas, (2) on emploie la violence pour obliger les noirs à aller chercher du caoutchouc. Un procédé employé avec succès consiste à arrêter le chef du village, à l’amarrer (comme on dit là-bas) et à ne le relâcher que contre une certaine quantité de caoutchouc ou d’ivoire. (3)

Les indigènes, qui peuvent facilement s’enfuir des petites concessions quand ils y sont maltraités, ne peuvent quitter le territoire immense de la grande concession : (1) si loin qu’ils aillent, ils retombent sous la domination de la Société. Alors, quand la situation devient intolérable, ils se révoltent. Tous les soulèvements d’indigènes dans ces dernières années ont été provoqués par les agissements des Compagnies concessionnaires. (2) Ce furent de terribles révoltes, cruelles, mais justifiées.

Au Gabon, dans le territoire de la Haute-N’Gounié, un agent blanc de Compagnie concessionnaire razzie des hommes, qu’il relâche ensuite contre une certaine quantité de caoutchouc ; ses employés noirs enlèvent de force aux indigènes leurs femmes et leurs biens. Les Issogos se soulèvent, tuent l’agent blanc, un sergent blanc qu’ils croient envoyé à son secours, dix traitants noirs, pillent et brûlent les factoreries. L’administration est obligée d’envoyer successivement cinq colonnes réprimer les révoltes des riverains de la Haute-N’Gounié. — Au Moyen-Congo, une révolte éclate dans la région de la Sangha, dès 1902, tout de suite après l’installation des Sociétés. Récemment les indigènes de la région de l’Ibenga, tyrannisés par quatre agents blancs de Compagnies concessionnaires, se soulèvent, s’emparent d’eux, tuent tout de suite les deux employés subalternes qui leur ont fait le moins de mal, supplicient les deux autres avant de les tuer, puis mangent les quatre cadavres. Près de là, les traitants noirs d’une autre Compagnie exaspèrent par leurs exigences et leurs violences les sauvages riverains de la Lobaye ; ceux-ci se décident à briser cette oppression, tuent et mangent les trente-sept traitants noirs. — Dans le territoire de l’Oubangui-Chari, le chef des Bidigris est arrêté sous le plaisant prétexte d’ « attentat à la liberté du commerce » ; il meurt en prison ; ses hommes se soulèvent, tuent et mangent les vingt-sept employés noirs de la Compagnie. Les Européens qui ont été ensuite réprimer, à main armée, ce soulèvement, ont trouvé dans les cases des indigènes les crânes de ces traitants remplis de boules de caoutchouc. Saisissant symbole, exprimant bien l’unique cause de ces barbares et justes révoltes !

L’étude des Compagnies concessionnaires montre que les avantages de ce régime sont plus apparents que réels, plus provisoires que durables ; que ses inconvénients sont graves, multiples et permanents. Au point de vue international, au point de vue économique, au point de vue de la politique indigène, cette méthode de colonisation est dangereuse. — Quelles conclusions pratiques tirer de ces constatations ?

Certes on aurait le droit de souhaiter qu’au nom de la Justice, supérieure à la loi, l’État puisse rompre immédiatement les contrats injustes qui le lient aux Compagnies, supprimer leur monopole, rétablir l’absolue liberté du commerce. Mais pour agir sur le réel, il faut tenir compte de tout le réel : c’est un fait que notre conscience publique n’est pas encore assez révolutionnaire pour admettre cette solution simple, définitive et parfaite. Au point de vue légal actuel, l’État ne pourrait rompre le contrat passé avec les Compagnies qu’en leur accordant des indemnités considérables. (1) Or, il serait scandaleux, pour réparer la faute criminelle de quelques ministres, d’arracher plusieurs dizaines de millions aux ouvriers et aux paysans de France.

Mais l’État peut et doit, d’abord, éviter strictement de prolonger, sous n’importe quel prétexte, le monopole de n’importe quelle Compagnie. Il peut et doit s’interdire de donner aucune nouvelle concession soit dans les quelques territoires non concédés, soit dans les territoires actuellement abandonnés par les Compagnies concessionnaires qui ont, avec le consentement de l’État et de la colonie, résilié leur contrat : il faut laisser ou rendre ces territoires au libre commerce.

L’État peut et doit ensuite faire prononcer la déchéance de toutes les Compagnies qui violent le cahier des charges. La déchéance du concessionnaire peut être prononcée si dans un délai de deux ans, à dater de la signature du décret de concession, il n’a pas effectivement commencé la mise en exploitation des terres concédées, ou si, l’ayant commencée, il ne la continue ni ne l’augmente progressivement. (Article 31, numéro 1) Sans doute, l’insuffisance des plantations faites, n’autorise que le retrait partiel d’un nombre minime d’hectares. (Article 32) Mais l’absence totale des plantations prouve évidemment que le concessionnaire ne met pas les terres concédées en exploitation progressive. C’est le cas d’un très grand nombre de Sociétés. Le cahier des charges établit encore que le concessionnaire peut être mis en déchéance « s’il recourt, pour l’exploitation de sa concession, et notamment pour se procurer de l’ivoire ou du caoutchouc, à la violence ou à des actes ayant causé l’exode ou la révolte des indigènes ». (Article 31, numéro 2) Combien de Sociétés encore tombent sous le coup de cette clause de déchéance !

Sans doute, l’article 31 du cahier des charges prescrit qu’en cas de déchéance la concession doit être mise en adjudication, et le nouveau concessionnaire, substitué au concessionnaire évincé, pour les charges, obligations et avantages qui s’y rattachent. Mais d’abord la déchéance des Sociétés les plus gravement compromises serait pour les autres un salutaire avertissement, même si elle n’avait pour conséquence que de substituer une Société à une autre. Puis, en vertu du même article du cahier des charges, nul ne peut concourir à l’adjudication, s’il n’est agréé par le Ministre des Colonies, — qui peut repousser tous les concurrents, s’il tient à rétablir le commerce libre ; — et au bout de deux adjudications sans résultat, la concession est « annulée purement et simplement » ; les Compagnies ne gardent que les terres réellement mises en valeur, devenues leur propriété définitive ; le pays est rendu au libre commerce.

L’État peut et doit encore retirer le nombre d’hectares fixé par l’article 32 du cahier des charges aux Compagnies qui n’ont pas replanté une quantité suffisante de plantes à caoutchouc. Il peut et doit dès maintenant les mettre en demeure d’exécuter sur ce point leurs engagements, et faire appliquer la sanction prescrite, si anodine soit-elle.

Voici la réforme la plus importante : l’État devrait amener, par tous les moyens d’action dont il dispose, les Compagnies concessionnaires à payer les indigènes en argent, et non pas en marchandises. Les Sociétés ont souvent déclaré qu’elles s’occupent d’exploitation forestière et agricole plutôt que de commerce, (1) que les noirs, qui sur le territoire de la concession récoltent le caoutchouc, ne sont pas des commerçants, mais des travailleurs salariés. Travailleurs salariés, pourquoi ne profiteraient-ils pas de la protection de décrets réglant les conditions du travail ? Le décret du 11 mai 1903 sur les contrats de travail établit que les salaires, évalués en argent français, doivent être payés soit en numéraire, soit en marchandises. Mais un décret nouveau pourrait modifier ce décret ancien ; il pourrait étendre l’obligation du paiement en argent à tous les salaires, — y compris aux salaires payés occasionnellement à ceux des noirs qui, non munis de contrats, apportent du caoutchouc. (1)

Le paiement en argent de tous les salaires par les Compagnies concessionnaires, aussi bien que par l’État et les particuliers, aurait pour le pays les plus heureuses conséquences. Des maisons de commerce libres auraient intérêt à s’établir pour vendre les produits d’Europe, partout où les indigènes seraient assez nombreux et assez riches. Aucun article du Décret constituant les concessions, ni du cahier des charges, n’empêcherait ces maisons de commerce libre de se fixer même en territoire concédé. Au contraire, le décret réserve formellement les droits des tiers, tels qu’ils résultent de l’acte de Berlin. Il suffirait que des instructions ministérielles nouvelles modifiassent les instructions de M. Guillain, interdisant aux tiers (en dépit de toute justice) d’établir des factoreries sur les terrains réservés aux indigènes et sur les terrains concédés. Ce serait le rétablissement, sinon de l’absolue liberté du commerce, du moins d’une entière liberté de la vente, même en territoires concédés. (1)

Les indigènes (c’est un fait incontestable) comprennent vite le rôle de l’argent, s’habituent vite à son usage. (2) Payés en argent, ils pourraient acheter ce qu’ils voudraient, où ils voudraient ; la concurrence obligerait les commerçants à avoir des magasins bien achalandés, à vendre au meilleur marché possible. Les noirs, pouvant alors se procurer facilement les marchandises européennes dont ils ont envie, seraient peu à peu, par le désir de gagner de l’argent, amenés au travail volontaire. (3)

Enfin, il faut que l’administration surveille de près les Compagnies pour les empêcher d’avoir recours à la violence, pour les obliger à commercer honnêtement. Il serait souhaitable qu’il y ait un administrateur au centre de chaque concession (les limites de la circonscription administrative coïncidant avec celles du territoire concédé), pour que le contrôle soit plus direct. Cet administrateur devrait avoir à sa disposition un nombre suffisant de gardes régionaux. Les Compagnies concessionnaires se plaignent actuellement, non sans quelque raison, de n’être pas protégées. (1) Il faut que l’État maintienne l’ordre lui-même, et lui seul : alors il pourra et devra interdire aux Sociétés l’emploi d’hommes armés, qui ne servent pas seulement au légitime maintien de l’ordre.

Malheureusement bien des fonctionnaires redoutent l’influence occulte des concessionnaires sur la haute administration de la colonie, sur les politiciens de la métropole. A tort ou à raison, ils croient que certains de leurs collègues ont été déplacés sur un ordre venu de Paris, pour avoir tenté de s’opposer à une Compagnie puissante ; ils craignent d’être à leur tour victimes de pareilles disgrâces. Cette crainte les paralyse ; elle les incline au silence ou à la complicité. — Il importe que le gouvernement de la métropole, échappant à de honteuses influences, réveille le courage de fonctionnaires trop timorés, manifeste énergiquement sa volonté de mettre fin à un régime d’injuste monopole et de tyrannique violence.

Surtout, de la faute commise au Congo, tirons une leçon pour l’avenir. Les Compagnies privilégiées de colonisation méritent d’être enfin et pour toujours condamnées. C’est une expérience manquée, à ne recommencer jamais, nulle part.

Tableau des Compagnies concessionnaires accordées en 1899-1900

TABLEAU DES COMPAGNIES CONCESSIONNAIRES ACCORDÉES EN 1899-1900 (1)

NOM DES CONCESSIONNAIRESNOM DES SOCIÉTÉSTERRITOIRE CONCÉDÉSUPERFICIE en hectaresCAPITAL MINIMUM en francsREDEVANCE de 1 à 5 ansREDEVANCE de 6 à 10 ansREDEVANCE de 11 à 30 ans
1Ritaine-DescampsSociété de l’Afrique Française… (Rive gauche)935.0001.000.0004.0006.0009.000
2Tréchot frèresCompagnie Française du Haut-Congo…a-Mossaka3.600.0002.000.00015.00022.00030.000
3Gimmig et CampagneCompagnie de la Sangha…a et N’Daki540.000800.0003.0004.5006.000
4MestayerCompagnie des Produits de la Sangha… (Rive gauche)1.800.0001.500.0005.0007.50010.000
5GuynetSociété de l’Ekéla Sangha… (Rive gauche)780.000700.0002.5003.2005.000
6NouzaretSociété Commerciale et Agricole de la Sangha…ré (Rive droite)650.000600.0003.5005.0007.000
7Nicol BernainSociété de l’Afrique Equatoriale… N’Ghié3.385.0001.200.0006.0009.00012.000
8Cauvez, Motte-Bossut et CordonnierCompagnie des Caoutchoucs et produi… Lobai…y3.240.0002.000.00015.00022.00030.000
9DurandSociété de la Haute-Sangha…ré (Rive droite) et Kadéi1.305.0001.200.0006.0009.00012.000
10Gazengel (a)Société de la Kadéi-Sangha… (Rive droite)1.290.0001.000.0007.50011.25015.000
11Gazengel (b)Société de l’Ogôoué-N’Gounié… (Rive gauche)335.000500.0002.5003.7505.000
12Faure et Boutelleau, DesbrièresCompagnie française du Congo…a-aux-Herbes4.300.0003.000.00025.00035.00050.000
13Jacta-DecourcellesSociété Agricole et Commerciale de l’……Rive droite)2.020.000800.0004.0006.0008.000
14DavidSociété du Baniembé… Ibenga360.000700.0004.0006.0009.000
15Siegfried, Baverat, Mollier et DessortSociété de l’Ibenga…g1.500.0001.500.0005.00010.00015.000
16DelineauCompagnie Franco-Congolaise de la S……e-Sangha (Rive droite)360.000600.0003.0004.5006.000
17GratrySociété des Etablissements Gratry M…1.650.0001.200.0007.50010.00015.000
18CollasSociété de la Sangha-Equatoriale…angha550.000800.0004.0006.0008.000
19CousinAlimaïenne…Rive gauche)830.000800.0004.0006.0008.000
20IzambertCompagnie Générale du Fernand-Va……l-Vaz1.730.0001.500.00010.00015.00020.000
21RomaireSociété de la N’Kéni et N’Kémé… et N’Kéni390.000700.0002.0003.0004.000
22DevèsSociété de la Setté-Cama…ama2.000.0001.200.0006.0009.00012.000
23Vergnes, Lindeboom et de DelignauCompagnie Française du Congo Occiden…2.020.0001.800.00011.00016.50022.500
24LeplusCompagnie de la Haute-N’Gounié…’Gounié700.000900.0003.6005.0007.200
25MonthayeSociété des Factoreries de N’Djolé…’Gounié420.000600.0003.0004.5006.000
26Compagnie Française du Congo et des Colonies AfricainesCompagnie Commerciale de Colonisati… Congo français…oundé1.240.0001.000.0006.0009.00012.000
27JobetSociété de l’Ongomo…o820.000800.0004.0006.0008.000
28Martin EmileCompagnie de la Mobaye…a800.0001.000.0005.0007.50010.000
29Rémy-Martin, Boulet, Mathieu et GenestalLa Kotto…Rive droite)3.700.0002.500.00019.00028.00038.000
30De Brancion, Seguin et MontserratCompagnie du Kouango français…o (Rive droite)1.500.0001.125.0004.5008.00011.000
31La RevelièreCompagnie du Kouango français…o (Rive gauche)1.500.0001.125.0004.5008.00011.000
32NormandinSociété de la Mambéré Sangha…Mambéré560.000600.0003.0004.5006.000
33BouvierCompagnie Agricole, Industrielle et Commerciale de la Léfini…Rive gauche)1.370.000800.0003.0004.5006.000
34Société du Bas-OgôouéSociété Agricole et Commerciale du Ogôoué…Ôoué220.000600.0001.0001.6002.200
35BazenetCompagnie du Littoral Bavili…n M’Banio280.000400.0002.0003.0004.000
36Mimerel, Paquier, KunklerCompagnie de la N’Goko Ouesso…i1.400.0001.250.0006.5009.50013.000
37Bouchard, Couvreux, Watel, etc.Sultanats du Haut-Oubangui…ubangui14.000.0009.000.00050.000100.000150.000
38De KergariouSociété Bretonne du Congo…a (Rive gauche)300.000300.0001.2001.8002.400
39Laroche-RobinCompagnie Française de l’Oubangui-On……a300.000800.0001.7502.5003.500
40Flachon, mandataire de de BéhagleCompagnie Française de l’Ouahmé et de l……é et Nana2.000.0002.000.0006.0009.00012.000

(1) J’emprunte ce tableau à l’ouvrage de M. Lefébure : Le régime des concessions…

Peu de colonies au monde sont aussi difficiles à administrer que le Congo Français. D’abord l’exubérante nature tropicale oppose sa puissance énorme aux médiocres efforts humains. Puis les indigènes sont trop primitifs pour s’adapter aisément aux exigences européennes. Enfin la métropole a beaucoup moins fait pour le Congo que pour ses autres colonies ; elle a, par exemple, beaucoup moins dépensé pour lui que pour Madagascar, pays moins étendu et moins peuplé. Sous prétexte que le Congo n’a rien coûté à prendre, on crut trop facilement qu’il ne coûterait rien à garder ni à exploiter.

Il serait injuste d’oublier ces difficultés considérables, en critiquant la façon dont le Congo est actuellement administré. Bien des insuffisances proviennent de la parcimonie de la métropole. Et au fond des plus graves erreurs commises, le spectateur impartial découvre une ambition qui n’est pas sans grandeur, ni même sans quelque vaillance : désireuse d’éblouir la métropole par de brillants résultats obtenus en peu d’années, l’administration congolaise n’a pas osé lui avouer toutes les difficultés de sa tâche ; elle a hésité à confesser cette vérité décevante, — qu’il faut se décider à proclamer bien haut — : la transformation d’un pays si vaste, aux populations si primitives, exigera des siècles et non pas des mois ; l’exploitation des richesses naturelles (si elle ménage l’avenir, — sol et main-d’œuvre, —) ne pourra se développer que très lentement. Comme le dit l’un des hommes qui ont le plus intelligemment écrit sur les questions congolaises, M. E.-D. Morel : « En Afrique centrale, ce n’est pas le lièvre qui remporte le prix, c’est la tortue. » (1)

Essayons de caractériser l’administration du Congo, en insistant sur ce qui est à réformer plutôt que sur ce qui est à conserver, — de même que le médecin étudie non la santé, mais les maladies.

D’abord une organisation trop centralisée. Au sommet de la hiérarchie, un célèbre explorateur, à l’âme mêlée (comme toutes nos âmes) de qualités et de défauts ; un homme ambitieux, travailleur, énergique, honnête, rusé, autoritaire et violent. Il mène sa colonie d’une main rude, comme on dirige un convoi en terre inconnue.

Le décret du 29 décembre 1903, appliqué le 1er juillet 1904, proclame l’autonomie des différentes parties du Congo : Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari, Tchad. Ces régions diffèrent par la nature du sol, le régime des eaux, le climat, les populations, la situation internationale. (1) Le Gabon doit jouir d’une autonomie à la fois administrative et financière ; il est placé sous l’autorité d’un lieutenant-gouverneur, soumis à la haute direction du commissaire-général, et a un budget particulier. Les trois autres territoires sont placés sous l’autorité directe du commissaire général : un délégué administre l’Oubangui-Chari, un officier commande le territoire militaire du Tchad. Il y a un seul budget pour les trois régions : ce qu’on appelle la section spéciale du budget du Moyen-Congo est un véritable budget général, comprenant les recettes et les dépenses communes à toute la colonie, et les recettes et les dépenses de l’Oubangui-Chari et du Tchad.

Mais ce décret du 29 décembre 1903 est appliqué dans sa lettre plus que dans son esprit. Au Gabon et dans l’Oubangui-Chari, nul ne peut prendre une décision sans consulter le commissaire général à Brazzaville. Or le télégraphe est souvent interrompu de Libreville à Brazzaville ; il n’est pas encore établi entre Brazzaville et Bangui ; les projets, ordres et contre-ordres mettent des semaines ou des mois pour franchir les énormes distances qui séparent les postes de la capitale. De cette centralisation excessive résulte une politique discontinue, qui déconcerte. — Au gré des fantaisies du chef, les fonctionnaires sont déplacés constamment d’un bout à l’autre de l’immense colonie : de juillet 1903 à août 1905, en deux ans, dix administrateurs se succè-dent à Brazzaville ; de juin 1904 à juin 1905, en un an, sept chefs de poste se succèdent à Cap-Lopez. Impossible alors aux administrateurs de s’intéresser à la région qu’ils dirigent, d’y apprendre le dialecte particulier du pays, d’y gagner l’estime (indispensable) des indigènes, d’y faire œuvre utile. (1) Enfin, s’il arrive quelque mission chargée par le gouvernement de la métropole d’inspecter la colonie, des efforts héroïques sont faits pour l’empêcher de rien apprendre : mot d’ordre donné aux fonctionnaires, retard des bateaux, interruption des lignes télégraphiques, documents refusés, oubliés ou perdus. (2)

Il faut absolument accroître l’autonomie des quatre régions déjà distinguées par le décret du 29 décembre 1903 ; créer, dans l’Oubangui-Chari, un gouvernement spécial, comme au Gabon (la capitale en devrait être sans doute Fort-Sibut), et y rattacher le territoire militaire du Tchad ; augmenter l’indépendance et la responsabilité personnelle du lieutenant-gouverneur du Gabon et du lieutenant-gouverneur de l’Afrique centrale (Oubangui-Chari-Tchad), sous la lointaine direction du commissaire général, gouvernant le Moyen-Congo. Il faudrait constituer un budget général (dépenses et recettes communes) et trois budgets locaux (dépenses et recettes spéciales des trois gouvernements). Il faudrait éviter à tous les fonctionnaires des déplacements trop fréquents ; il faudrait les encourager par des primes à apprendre les langues du pays ; il faudrait leur permettre de constituer, — à l’aide de taxes locales ou de prélèvements sur les recettes locales du budget général, — des budgets régionaux permettant d’accomplir des travaux immédiatement utiles aux commerçants et aux indigènes : moyens de communication, ponts, marchés, écoles, etc. Il faudrait, (nous l’avons déjà dit), faire coïncider les régions administratives avec les territoires des grandes concessions ; les administrateurs pourraient mieux maintenir l’ordre nécessaire, surveiller les agents, blancs et noirs, des Compagnies, les empêcher d’exercer sur les indigènes leurs habituelles violences.

Faute d’argent, le personnel employé au Congo est tout à fait insuffisant en nombre, et parfois aussi en qualité, dans tous les services, administration, travaux publics, postes, douanes, etc. En mai 1905, il y a 101 fonctionnaires civils dans tout le Moyen-Congo, dont 54 à Brazzaville, 12 à Loango et 1 au Congo Belge ; il ne reste que 34 agents pour 31 postes. (1) Il en résulte qu’il y a dans bien des postes un seul blanc ; que des fonctions nécessitant une rare compétence sont données à de tout jeunes hommes sans aucune expérience coloniale ; que, par exemple, un sous-brigadier de douane, sans aucune instruction, remplit les délicates fonctions d’administrateur, chargé de juger les indigènes et de lever les impôts ; que beaucoup de fonctionnaires sont surchargés de travail… Il serait indispensable que le nombre des fonctionnaires fût accru et leur situation améliorée : les petits fonctionnaires surtout mènent au Congo une vie de dure misère.

Faute d’argent aussi, le nombre des gardes régionaux est dérisoire, tout à fait insuffisant pour le maintien de l’ordre : 300 hommes au Gabon, 545 au Moyen-Congo, 210 dans l’Oubangui-Chari, 80 au Tchad. Ces gardes régionaux sont commandés parfois, faute d’inspecteurs et de gardes principaux, par un commis des affaires indigènes ou un douanier. Quand ils sont livrés à eux-mêmes sans chef blanc, ils commettent les pires exactions. Il faut absolument que l’État maintienne l’ordre lui-même, et lui seul, dans toute la colonie, par des détachements de gardes régionaux encadrés d’Européens.

Longtemps la situation financière de la colonie a été déplorable. Le Congo devait subvenir à l’entretien de missions d’exploration ou de conquête étendant vers le Tchad ou vers le Nil le domaine de la France. De là nécessairement des troubles dans les finances d’un pays à peine occupé, à peine exploré, et sans développement économique. Le budget ne s’équilibrait alors que grâce à l’artifice des arriérés de soldes, l’État ne payant qu’à la fin de leur séjour les fonctionnaires, employés, gardes régionaux français et indigènes vivant dans l’intérieur de la colonie. (1) Le Congo n’a pas encore pu se passer d’une subvention de la métropole. (2)

L’administration actuelle s’est particulièrement préoccupée d’arriver à équilibrer le budget de la colonie. Il est certain qu’à ce point de vue un réel progrès s’est accompli.

Les principales recettes proviennent des droits de douane, de l’impôt indigène, des redevances fixes des Compagnies concessionnaires. Droits de douane à l’entrée : au Gabon, les marchandises étrangères sont soumises au tarif métropolitain français ; dans le « bassin conventionnel » du Congo (Moyen-Congo et Oubangui-Chari), en vertu de l’acte de Bruxelles (1889), modifiant l’acte de Berlin (1884), les marchandises de toute provenance sont taxées 10 o/o ad valorem. Droits de douane à la sortie : l’ivoire et le caoutchouc payent 10 o/o ad valorem, les autres produits 5 o/o ; la valeur de l’ivoire et du caoutchouc est fixée, au Gabon, semestriellement, par une commission des mercuriales ; pour le « bassin conventionnel », elle est déterminée une fois pour toutes par le protocole de Lisbonne (1892) ; la valeur officielle est bien inférieure à la valeur réelle (4 francs le kilogramme de caoutchouc, alors qu’il vaut de 8 à 10 francs). Ces droits de douane produisent des ressources croissantes, par suite du développement du commerce :

1897 : 1.054.000 francs. 1900 : 1.986.000 francs. 1904 : 2.081.000 francs.

Les recettes ont doublé en huit ans. En 1904, les prévisions budgétaires ont été dépassées d’environ 460.000 francs, et l’année 1905 s’annonce encore plus favorable. Quant à l’impôt indigène, récemment créé, il produit aussi des ressources importantes :

1902 : 90.000 francs. 1903 : 283.000 francs. 1904 : 477.000 francs. (1)

Ces succès financiers, brillants et « voyants », dissimulent d’ailleurs un double péril. Si les exportations croissent, c’est que les Compagnies concessionnaires non seulement dépouillent le pays de son ivoire, mais surtout détruisent, par le système de la « rafle », les lianes à caoutchouc; or, elles ne font pas les plantations de plantes à caoutchouc auxquelles elles sont tenues par le cahier des charges; elles épuisent ainsi les richesses du pays et anéantissent sa valeur future. Si l’impôt indigène produit de belles recettes, sa perception est souvent accompagnée de violences qui irritent les noirs, les éloignent de nous, compromettent leur développement normal, et, par suite, le progrès de la colonie.

Une stricte économie préside aux dépenses; en prin-

(1) Pour les redevances des compagnies concessionnaires, voir plus haut.

cipe, il faut louer sur ce point l’administration. Cependant, elle s’est trop exclusivement préoccupée, — pour étonner la métropole, — de remplir ses « caisses de réserve », alors que tout est à faire dans la colonie, non seulement pour améliorer la condition des indigènes, mais même pour rendre la vie possible aux blancs.

Quant aux travaux publics, on ne pourra créer l’outillage économique indispensable au développement de la colonie sans un emprunt; c’est dans cette intention, pour rendre cet emprunt possible, que l’administration du Congo s’est particulièrement préoccupée d’améliorer la situation financière. Il y aura lieu alors d’élaborer un projet de travaux publics, en s’inspirant des besoins généraux de la colonie, et non pas des intérêts particuliers de quelques concessionnaires influents. Ce qu’il s’agit d’exiger, c’est d’abord, au point de vue des blancs, des travaux indispensables dans les différents postes : bâtiments permanents, au lieu de misérables cases, assainissement du terrain; c’est aussi l’amélioration de traitements parfois dérisoires. Au point de vue des noirs, c’est tout un ensemble de créations qui leur soient directement utiles : service sanitaire, écoles, marchés, etc.; c’est la suppression du portage obligatoire, à tout prix. En second lieu, sur la liste des travaux urgents, il faut placer l’amélioration des moyens de communication actuels, voies fluviales (reconnaissance, balisage, dérochement du seuil de Bangui, etc.), et ports de la côte (carte, balisage, wharfs, flottille). Ensuite, viendra l’établissement de lignes télégraphiques (de Brazzaville à Bangui, puis à Fort-Sibut et Fort-Lamy). Enfin, en dernier lieu, au

point de vue de l’urgence, on peut placer la construction d’un chemin de fer Gabon-Congo, si les études actuellement entreprises le montrent possible. Dès maintenant, on peut se rendre compte que l’établissement d’une voie ferrée, si elle est résolue, se heurtera aux plus grandes difficultés; surtout l’absence de main-d’œuvre sera un très sérieux obstacle. Il faut aussi remarquer que le chemin de fer projeté Ndjolé-Ouesso ne profitera qu’à une ou deux Compagnies concessionnaires, surtout à la Société du Haut-Ogôoué, la seule Compagnie qui, par suite de conventions particulières, ne verse aucune redevance à la colonie, ne partage pas avec elle ses bénéfices, et même reçoive en prime, comme ristourne, la moitié des droits d’exportation ! Tant que de pareilles conditions n’auront pas été modifiées, il est douteux que l’État ait aucun intérêt à entreprendre dans cette région l’énorme travail de l’établissement d’une voie ferrée. (1)

S’il est juste de reconnaître que l’administration actuelle du Congo, exclusivement préoccupée d’améliorer l’état des finances, a vu, sur ce point particulier, ses efforts couronnés de succès, il faut constater en revanche qu’elle s’est trop désintéressée de la politique indigène. Dans ses relations avec les noirs, de graves erreurs, de cruelles injustices, de pénibles violences compromettent l’avenir de notre Congo et le bon renom de la colonisation française.

(1) L’Etat, en vertu du cahier des charges, fait payer une contribution particulière pour l’établissement du télégraphe, aux Compagnies dont une ligne télégraphique doit traverser la concession : c’est tout à fait juste, puisque la Société doit être la première à profiter de cette création. De même l’Etat ne devrait créer un chemin de fer que si les Compagnies qui l’utiliseront, contribuent, pour la plus large part, aux frais d’établissement.

Qu’a-t-on fait pour les indigènes ? Qu’a-t-on fait des indigènes ? Quels services leur avons-nous rendus ? Quelles charges leur avons-nous imposées ?

D’abord, dit-on souvent, nous leur avons apporté la paix. Autrefois ils se battaient fréquemment d’une peuplade à l’autre; ils ne peuvent plus aussi facilement le faire aujourd’hui. — Mais les indigènes n’apprécient pas encore à sa valeur ce réel bienfait. Puis la paix du pays n’est que relative : les exactions des Compagnies concessionnaires, parfois aussi celles de l’État, provoquent des soulèvements, que l’État réprime à main armée, utilisant parfois contre certains villages les habitants de villages hostiles. (1)

On ajoute : en même temps que la paix, nous avons apporté aux indigènes la justice. — Il est vrai que, dans certains endroits, les indigènes font régler leurs différends, leurs palabres, par ceux des administrateurs en qui ils ont confiance; c’est une tâche très délicate, il s’agit de savoir quel compte tenir des traditions locales, souvent barbares, ou de notre idéal européen moderne, souvent inapplicable. — Mais en ce qui concerne les rapports entre blancs et noirs, la justice, très douce aux blancs, est très dure aux noirs. Les formes légales sont souvent violées par ceux des administrateurs en qui ils ont confiance; c’est une tâche très délicate, il sont arbitraires. Puis il y a eu, à la suite de crimes contre les indigènes, trop de non-lieux injustifiés, trop d’acquittements scandaleux, trop de condamnations dérisoires. (2) Un agent

(1) Lire plus haut les révoltes provoquées par les Compagnies concessionnaires; et plus bas les expéditions entreprises par l’Etat à la suite du refus de l’impôt. (2) Ce sont les paroles mêmes du procureur général dans l’affaire Toqué-Gaud.

blanc de factorerie tue un indigène après l’avoir torturé; il n’est condamné qu’à trois ans de prison. Un noir vole trois poules à un blanc; il est condamné à dix-huit mois de prison. (1) Le meurtre d’un indigène par un blanc entraîne juste une peine double de celle qu’entraîne le vol de trois poules par un noir! — A Libreville, un jeune juge (qu’on dit avoir été ce soir-là excité par la boisson) se rend à une fête indigène, dans un village voisin; sur la route il attaque, le premier, un noir, qu’il accuse de ne pas lui avoir cédé le pas assez vite; dans la bagarre, où il est l’agresseur, il reçoit un coup de poing sur l’œil. Le noir, victime de l’agression, est condamné, pour ce coup de poing, à deux ans de prison et à deux cents francs d’amende (somme énorme pour le pays). — Les violences des blancs qui n’ont pas pour conséquence la mort d’un noir, restent impunies. Tout le monde raconte à Libreville que le plus haut fonctionnaire de la colonie, quand il y séjournait, se faisait suivre de deux agents de police armés de chicotte, et faisait frapper durement les noirs qui ne saluaient pas assez bas. — La chicotte est une sorte de cravache en cuir d’hippopotame, qui inflige de vives souffrances et laisse de cruelles plaies; on en fait grand usage, dans toute l’Afrique centrale, depuis le nord du Cameroun allemand jusqu’au sud du Congo Belge. (2)

Les indigènes ont-ils, sous notre domination, une vie

(1) Il est vrai qu’il n’avait pas eu la main heureuse : il avait volé les trois poules au juge même qui l’a condamné! (2) Un fonctionnaire du Haut-Chari, poursuivi depuis pour d’autres violences (il a bénéficié d’un non-lieu) a infligé à un noir deux cents coups de chicotte; il en a donné cent de sa propre main. La loi du Congo Belge même prescrit de ne pas donner plus de 25 coups par jour !

matérielle plus large? Oui, dans les villes de la côte, où il y a des maisons de commerce qui se concurrencent les unes les autres; non, dans les territoires attribués aux Compagnies concessionnaires, par suite de l’insuffisante rétribution du travail nécessaire à la récolte du caoutchouc. (1)

Nous n’avons encore presque rien fait pour améliorer le déplorable état sanitaire des indigènes. La variole décime ces malheureuses populations. Une maladie épidémique extrêmement grave, encore mal étudiée, et dont on ne connaît pas de remède, la maladie du sommeil, est en train de dépeupler bien des régions du Congo. (2)

(1) Il y aurait lieu d’étudier particulièrement la situation faite aux travailleurs salariés. Le décret du 11 mai 1903 sur les contrats de travail contient quelques sages prescriptions. Les contrats de louage de services sont passés devant un fonctionnaire (administrateur, chef de poste) qui s’assure que l’engagé contracte librement. L’engagé reçoit un livret signé par le représentant de l’administration. Les salaires, en argent français, sont payés en numéraire ou en marchandises. La ration est déterminée. — Mais, en fait, ces prescriptions, plus ou qu’elles ont de favorable aux noirs, sont peu appliquées. Les noirs ignorent souvent pour combien de temps ils contractent, quel travail ils auront à faire. Les livrets sont gardés par l’employeur, souvent ils ne sont pas remis par l’administrateur. La nature de la ration n’est jamais précisée. Les contrats portent souvent cette mention : « Le contrat sera résilié, sans aucune indemnité de résiliation, lorsque, pour un motif quelconque, le travailleur ne rendra plus de services à la Compagnie. » C’est une façon de tourner l’article du décret obligeant l’employeur à soigner gratuitement l’employé en cas de maladie. L’administration elle-même traite fort mal ses travailleurs. Les Bakongos, employés à installer la ligne télégraphique Bangui-Impfondo, touchent o franc 35 centimes par jour pour indemnité de vivres (en un pays très pauvre), et ne reçoivent aucun salaire. (2) Le climat est funeste même que l’état sanitaire des indigènes ait empiré depuis l’arrivée des blancs. L’alcoolisme et la syphilis détruisent les populations de la côte. Nos exigences aussi tendent à amoindrir la vie des populations primitives de l’intérieur longtemps réfractaires à tout travail.

Enfin l’État n’a rien fait pour développer la vie intellectuelle et morale des indigènes. (1) Les seules écoles où les noirs reçoivent quelque instruction professionnelle et quelque enseignement de la langue française appartiennent aux missions, catholiques et protestantes. Cet effort, méritoire, est tout à fait insuffisant dans l’ensemble du pays. (2)

Ainsi les indigènes ne retirent presque aucun avantage qui leur soit appréciable, de notre présence parmi eux. Et ils subissent en revanche des charges nouvelles, qui leur paraissent écrasantes. L’État exige d’eux le

(1) Deux écoles, créées en 1901, à Libreville, pour donner l’une l’enseignement professionnel (aux travaux publics) l’autre l’enseignement agricole (au jardin d’essai) n’existent plus que par le papier. Au Moyen-Congo il y a, à Brazzaville, deux cours du soir fondés et dirigés par un fonctionnaire, sans assistance de l’État. Voilà les seules œuvres d’enseignement laïque dans toute la colonie. (2) Au Gabon, il y a 28 écoles de missions protestantes, 23 de missions catholiques (Pères du Saint-Esprit et Sœurs de l’Immaculée-Conception), 50 instituteurs blancs ou noirs, et environ 4.000 élèves (1.600 garçons et 400 filles). Mais le reste du pays est beaucoup moins avancé. Les statistiques les plus favorables donnent pour toute la colonie, sur les 8 ou 9 millions d’habitants, 4.000 enfants allant à l’école; et la plupart d’entre eux ne reçoivent que quelques rudiments d’instruction. — L’action des missions sur les pays de vieille civilisation (comme notre Indo-Chine) : ici les indigènes n’ont pas de religion propre, et la trop forte action intellectuellement peut éprouver jamais aucun fanatisme : leur prétendue conversion ne les distingue ni les éloigne des indigènes non convertis. L’État ne me paraît avoir ici aucun intérêt à supprimer brutalement les missions ni même à ruiner sournoisement leur influence. Mais tout en tenant compte des missions d’accomplir une œuvre d’instruction négligée par l’État, on doit reconnaître que leur enseignement est insuffisant en quantité (trop peu d’écoles, trop peu d’élèves) et en qualité, — sauf quelques exceptions : — l’enseignement du français passe après le catéchisme ou l’instruction religieuse; les travaux manuels accomplis par les élèves ont moins pour objet de leur apprendre un métier que de contribuer à la prospérité matérielle de la mission.

paiement de certains impôts, et, dans bien des régions, l’exécution de certaines corvées, pagayage ou portage obligatoire.

Il y a des impôts qui sont à la fois ridicules et vexatoires. Les seules distractions des indigènes, ce sont les danses collectives qu’on appelle là-bas des tam-tams. Or les habitants de certaines grandes villes, Libreville par exemple, sont obligés de payer un impôt de cinq francs par tam-tam ! Cet impôt, qui à Libreville ne produit même pas la somme dérisoire de deux cents francs, exaspère les noirs, stupéfaits de ne pas pouvoir se livrer gratuitement à la plus innocente manifestation de joie !

D’autres impôts sont scandaleux. Autrefois les noirs fabriquaient du sel au bord de la mer. L’État a d’abord prohibé cette industrie locale; puis, levant la prohibition, il a mis un impôt de deux cents francs (ramené actuellement à cent francs) sur les cases à sel. Les noirs de la région sont trop pauvres pour avoir cent francs à eux! L’impôt a pour objet, en leur interdisant la fabrication du sel, de les obliger à acheter ce produit indispensable aux Compagnies concessionnaires! Tout le long de la côte, les chefs indigènes protestent contre cette absurde prohibition d’une ancienne industrie locale, qui constituait jadis la principale, sinon l’unique ressource de ces misérables populations.

L’État a enfin établi, sur tous les noirs du Congo, un impôt de capitation, de un à trois francs par tête, ou de six francs par case, (arrêté du 11 février 1902) que les indigènes, s’ils n’ont pas d’argent, peuvent payer en nature, de préférence en caoutchouc. Ce sont les Compagnies concessionnaires qui ont les premières demandé

l’établissement de cet impôt, elles y voyaient un moyen de s’assurer une main-d’œuvre : l’État, en réclamant l’impôt, contraindrait au travail les indigènes qui ne possèdent rien. (1) Puis, une fois l’impôt établi, sur leur demande, les Sociétés protestèrent, sous prétexte que le caoutchouc, versé par les indigènes pour l’impôt, est récolté dans les forêts qui leur sont concédées. (2) Enfin, révélant leurs intentions secrètes, elles proposèrent une solution que l’État dut accepter: le caoutchouc versé comme impôt aux administrateurs, par les indigènes des territoires concédés, serait remis à la Compagnie concessionnaire et remboursé par elle à l’État. (3) C’est le système actuellement en vigueur. Les prix de rétrocession sont établis par les commissions des mercuriales. (4)

L’impôt de trois francs par tête n’est pas, en lui-même, excessif; il n’oblige les indigènes qu’à un petit nombre de journées de travail. Pourtant il paraît lourd aux noirs, qui n’ont jamais été soumis à une administration régulière. D’un bout à l’autre du pays, ils l’appellent l’amende; ils y voient l’amende infligée par le

(1) Voir Instructions ministérielles du 30 novembre 1900, citées par capitaine Renard. La Colonisation au Congo Français, page 120. Dans une lettre du Ministre des Colonies, M. Decrais, adressée à l’Union Congolaise, l’impôt de capitation payé en nature est considéré comme « le seul moyen que nous possédions de déterminer peu à peu les indigènes au travail ». (11 mai 1901) (Cité par A. Cousin. Concessions Congolaises, page 2) (2) Voir protestation du général Leplus, président de l’Union Congolaise, à M. le commissaire général Grodet. (Lefébure. Le régime des Concessions au Congo, page 127.) (3) Voir lettre de M. Guynet, délégué du Congo, au Ministère des Colonies. (Lefébure. Le régime des Concessions au Congo, page 134.) (4) Ils varient de un franc le kilogramme (Oubangui-Chari) à trois francs le kilogramme (Loango). Le kilogramme de caoutchouc vaut en Europe de huit à dix francs au moins.

vainqueur, et s’étonnent d’être obligés de le payer chaque année. Ils ne conçoivent pas la nécessité de contribuer aux dépenses de l’État : comment la comprendraient-ils, puisque l’État ne leur rend aucun service appréciable ?

L’impôt de capitation est perçu très irrégulièrement : ici c’est seulement les hommes adultes qui le paient, là les hommes et femmes adultes, ailleurs tous les habitants; tel administrateur, se heurtant au refus de villages qui paient mal, le réclame deux fois aux villages qui paient bien. D’autres administrateurs, à la suite d’une simple circulaire du commissaire général annonçant qu’il étudie le projet d’élever l’impôt à cinq francs, réclament tout de suite cinq francs; ce qui est parfaitement illégal; pourtant les rôles de l’impôt basés sur cette taxe illégale sont approuvés en conseil d’administration.

La perception de l’impôt indigène occupe presque tout le temps des administrateurs, ne leur laisse souvent presque aucun loisir pour leurs autres fonctions, justice, instruction publique, reconnaissance du pays, étude des langues indigènes, surveillance des Compagnies concessionnaires, etc. Cette circulaire du commissaire général (19 mars 1903) a produit sur eux tous une profonde impression :

« Mon attention a été attirée sur le peu d’importance des recouvrements effectués au titre de l’impôt indigène. J’ai l’honneur de vous faire connaître que j’attache le plus grand prix à ce que vous vous efforciez d’en augmenter le chiffre, de façon à ce qu’il s’identifie autant que possible avec celui des prévisions établies chaque année. Je ne vous cacherai pas que je me baserai, pour

vous noter, surtout sur les résultats que vous aurez obtenus au point de vue de l’impôt indigène, qui doit être pour vous l’objet d’une constante préoccupation. »

Cette circulaire, maladroite ou cruelle, a de graves conséquences. Les fonctionnaires, sachant que leur avancement dépend non pas des progrès de tout ordre accomplis dans leur province, ni de la paix maintenue parmi les indigènes, mais des résultats obtenus en matière d’impôt, ne se font pas faute d’employer, à le faire rentrer, des procédés d’une violence inadmissible.

Au Gabon, on brûle plusieurs villages; on détruit des plantations; dans un seul village, on rase 3.000 bananiers. Répressions non seulement brutales, mais encore absurdes. Ces destructions stupides dégoûtent les indigènes du travail, alors qu’il faudrait avant tout les encourager à développer leurs villages et leurs plantations.

Au Moyen-Congo, un sergent envoyé dans la Haute-Sangha pour percevoir l’impôt fait arrêter et mettre à mort, sur les indications d’un agent de la Compagnie concessionnaire, trois ou quatre indigènes qui refusent d’acquitter la taxe. Il laisse ses miliciens anthropophages manger l’un des cadavres. (1)

Dans l’Oubangui-Chari, il s’est passé, à propos d’impôt, un monstrueux drame. En avril 1904, un administrateur, obéissant à l’esprit de la célèbre circulaire du 19 mars 1903, envoie de Bangui, un commis des affaires indigènes lever l’impôt dans les environs de Mongoumba. (2)

(1) Temps, 13 décembre 1905. (2) Le commis des affaires indigènes écrit à l’administrateur cette phrase d’une bassesse révoltante : « Ma décision, je vous la donne : faire mon possible pour faire de l’impôt, ce qui est mon

Ce commis, accompagné d’un agent de la Compagnie concessionnaire, (1) fait enlever, dans deux villages mauvais payeurs, 68 otages, dont 58 femmes et 10 enfants. Ces otages sont gardés d’abord à Mongoumba; mais les hommes laissés dans les villages n’apportent pas assez de caoutchouc : alors les otages sont emmenés à Bangui. On entasse ces 68 femmes et enfants dans une case de 6 mètres sur 4, sans ouverture autre que la porte. On ferme cette porte sur eux. C’est une vraie cave, sans lumière, à l’air empesté par les respirations et les déjections. On oublie pendant quelque temps de nourrir ces malheureuses et leurs petits, puis, le poste étant très mal approvisionné, on ne leur donne que de temps à autre une nourriture absolument insuffisante. Les douze premiers jours, il se produit 25 décès; on jette les cadavres à la rivière. On se décide à transférer les survivants dans un local plus vaste; mais on ne les nourrit pas mieux; la mort continue à faire son œuvre. Quand un jeune docteur, récemment arrivé au poste, découvre

avantage à tous les points de vue, car si le chef a un bénéfice quelconque, il est immanquable que ça rejaillira sur ses agents. » M. de Brazza écrit, dans le rapport qu’il a consacré à cette affaire : « Cette note fait bien ressortir l’état d’âme de ce fonctionnaire : faire de l’impôt, voilà chez lui le souci prédominant. Et cet état d’âme ne peut être que la résultante des exigences de ses supérieurs. » (Le rapport de M. de Brazza a été publié dans un article intitulé : Histoire de la dernière Mission Brazza, d’après le registre de correspondance inédit de P. Savorgnan de Brazza et les communications de sa famille, par M. Amédée Britsch. Correspondant, 10 janvier 1906.) (1) L’administrateur de Bangui avait soumis son plan pour la perception de l’impôt au Directeur Colonial de la Compagnie des caoutchoucs et produits de la Lobaye. M. de Brazza écrit à ce propos : « Ce fait a son importance, car il montre la liaison étroite qui existait alors entre les représentants de l’administration et cette société, liaison qui n’est pas sans danger quand il s’agit de la perception de l’impôt en nature. » (Rapport précédemment cité)

cette prison infâme, proteste et exige la libération des survivants, il ne reste plus que 21 otages sur 68, 13 femmes et 8 enfants; 47 otages (45 femmes et 2 enfants) sont morts en prison, de faim, de manque d’air. Alors on renvoie les survivants dans leurs villages : tous sont d’une maigreur squelettique, plusieurs meurent encore après leur libération. Une femme rentre dans sa famille allaitant l’enfant d’une autre : son petit à elle est mort, elle a adopté l’enfant d’une morte… En cet horrible drame, ce sont les femmes d’anthropophages qui donnent aux blancs cruels une leçon d’humanité…

La haute administration, à qui les faits sont signalés, ne peut manquer d’en informer la justice; mais elle ne se préoccupe pas de faire une sérieuse enquête; faute de preuves, sur un fait pourtant facile à prouver, la justice accorde un non-lieu. L’administrateur, qui a ordonné l’expédition, est déplacé, mais déplacé avantageusement, — envoyé de Bangui, poste détestable, à Brazzaville, poste unanimement désiré, et capitale de la colonie.

Les razzias de femmes et enfants n’ont pas toujours d’aussi meurtrières conséquences; mais elles continuent à être considérées comme un moyen de gouvernement. Le 14 mai 1905 arrive à Fort-Sibut (Krébedjé) un détachement de gardes régionaux ramenant, de villages en révolte, 119 femmes et fillettes enlevées comme otages, et aussi 450 poules et 5 cabris. Une trentaine de ces femmes sont atteintes de maladies vénériennes, communiquées par les gardes régionaux du détachement, qui les ont violées.

Comme si ces horreurs ne suffisaient pas, la haute administration élabore un nouveau projet d’impôt,

destiné à faire peser sur les indigènes une tyrannie encore plus lourde. Elle propose de confier aux Compagnies concessionnaires elles-mêmes le soin de lever, pour l’État, l’impôt en nature : les indigènes apporteraient le caoutchouc aux Sociétés; celles-ci retiendraient, sur le prix payé aux noirs, les sommes à verser pour l’impôt à l’État.

Ce projet est expérimenté aux environs de Brazzaville. Les indigènes, à proximité de la capitale du pays, peuvent assez facilement se procurer de l’argent, en travaillant pour les Européens; aussi payent-ils volontiers en numéraire la plus grande partie de leurs impôts. Mais voici qu’une usine nouvelle s’installe, exploitant le caoutchouc contenu dans les racines de certaines herbes : l’administration oblige les indigènes à apporter une certaine quantité de ces racines pour s’acquitter de l’impôt. (1) Elle se propose, si l’expérience réussit, d’étendre cette méthode de perception à toute la colonie. (2)

On comprend la raison secrète, le but caché d’un pareil projet. Les noirs du Congo ne se font aucune

(1) M. Gustave Rouanet voit dans cette mesure un effort « pour favoriser les intérêts de M. William Guynet, membre du Conseil supérieur des Colonies, où il représente le Congo ». (L’Humanité, 27 septembre 1905) (2) Les chefs indigènes des environs de Brazzaville se sont plaints à M. de Brazza de ne plus pouvoir continuer à payer leurs impôts en argent. M. de Brazza écrit. M. de Brazza, que M. Gentil proclamait à grand fracas ici et plus tard sur ses rapports au Département, que but poursuivi par lui était de généraliser le plus tôt possible l’impôt en argent. » Alors, sur la demande de M. de Brazza, M. Gentil expliqua aux noirs qu’il y avait la chance de continuer à payer en argent. — M. de Brazza ajoute : « A mon retour ici, j’apprends que l’usine de Brazzaville, qui faisait autrefois neuf tonnes de caoutchouc par mois, n’en faisait plus que deux depuis le palabre, parce qu’on m’accusait de ruiner le pays,

qu’à Paris on avait saisi le Ministre de cette affaire… bref, qu’on exploitait à mon encontre l’équivoque posée par M. Gentil. « Les indigènes étaient libres de choisir, en croire la lettre adressée à ce sujet au Ministre; mais en réalité, on les contraignait à apporter de l’écorce d’herbe et on avait négligé de leur parler de cette liberté. » (Lettre of M. de Brazza, 24 août 1905. Temps, 27 septembre 1905)

(1) Les Compagnies disent que l’avantage de cette méthode serait à la Compagnie. Supposez que l’impôt soit sans le savoir. Supposez qu’un indigène récolte 5 kilogrammes de caoutchouc : actuellement il verse à l’État (pour l’impôt de 3 francs) 3 kilogrammes de caoutchouc pour lesquels il reçoit 3 francs : il verse à la Compagnie les 2 kilogrammes restants pour lesquels il reçoit 4 francs. Avec le nouveau système, il porterait les 5 kilogrammes à la Compagnie; celle-ci lui compterait 4 ou 5 centimes par kilogramme (soit pour 5 francs en tout); et, elle retiendrait o franc 60 centimes par kilogramme qu’elle verserait à l’Etat (soit 3 francs). — Mais ou bien l’indigène saurait qu’on lui paye moins les premiers kilogrammes et continuerait à porter à la factorerie, et serait l’impôt; ou bien la Compagnie payerait toujours le caoutchouc le même prix, une fois la quantité nécessaire à l’impôt atteinte, et l’indigène recevrait encore moins qu’il ne reçoit actuellement!

idée nette de l’impôt; ils ignorent la valeur marchande du caoutchouc; ils ignorent aussi notre système de poids et mesures. Ils ne comprendraient pas qu’ils ne sont tenus de verser qu’une quantité déterminée et minime de caoutchouc; ils se verraient seulement contraints par l’État, — par les tirailleurs et gardes régionaux de l’État, — à porter du caoutchouc aux agents des Compagnies concessionnaires; ils se sentiraient devenus définitivement leurs esclaves. (1) L’État, abdiquant ses droits de souveraineté, livrerait les indigènes à la tyrannie rapace des Sociétés toutes puissantes : sa force, son légitime pouvoir seraient désormais mis au service des pires intérêts privés.

Ce procédé de perception de l’impôt assimilerait sans aucune différence le Congo Français au Congo Belge, entraînerait fatalement dans notre colonie les crimes

qui ont déshonoré les Compagnies belges de la Mongalla et de l’Abir. (1) C’est à ce danger que songeait sans cesse M. de Brazza mourant : Il ne faut pas, répétait-il, que le Congo Français devienne une nouvelle Mongalla. (2)

L’impôt n’est pas la seule charge que l’État fasse peser sur ces populations primitives; il y a aussi les corvées : corvée de pagayage, au bord des fleuves et des rivières; corvées de portage, dans l’intérieur du pays.

Pour les pirogues et les baleinières de l’administration, on réquisitionne des pagayeurs. On les rétribue fort mal. (3) Pourtant les indigènes, habitués à ce genre de travail, supportent mieux cette corvée que celle du portage.

C’est surtout dans la région du Haut-Chari que s’est fait sentir la nécessité d’obtenir des porteurs, et que l’administration a été amenée à s’en procurer par tous les moyens, même les plus durs. Entre l’Oubangui, affluent du Congo, et le Chari, affluent du Tchad, il y a une région qu’il faut traverser par voie de terre, pour

(1) Les Compagnies de l’Abir et de la Mongalla, autorisées par l’État à percevoir l’impôt en nature, ont contraint des indigènes à la récolte du caoutchouc par tous les moyens, emprisonnement, mutilations, mort. Les horreurs commises à cette occasion sont innombrables. Voir Pierre Mille, le Congo Léopoldien. (2) M. de Brazza a écrit : « Je rentre avec le sentiment que l’envoi de ma mission était nécessaire. Autrement, dans un laps de temps court, nous aurions eu des scandales pires que ceux de l’Abir et de la Mongalla belges. Nous en avions pris carrément le chemin. » (Lettre du 24 août 1905. — Temps, 27 septembre 1905) (3) Par exemple les pagayeurs, sur la Tomi, de Fort-de-Possel à Fort-Sibut, reçoivent pour salaire o franc 50 par jour à la montée, o franc 25 à la descente, soit 6 francs 50 par homme pour un voyage de 15 jours.

aller de l’un à l’autre de ces bassins. On est obligé de faire passer par là les vivres et les munitions destinés aux troupes du Tchad, qui protègent la colonie contre les attaques et les razzias de belliqueuses populations musulmanes. (1) Or, il n’y a dans le pays ni bêtes de somme, ni moyens mécaniques de transport. Tous les transports se font à tête d’homme. Le porteur doit faire 25 à 30 kilomètres par jour, avec une charge de 25 à 30 kilogrammes sur la tête.

Au début de l’occupation, l’administration locale ne paie pas les porteurs qu’elle réquisitionne; elle ne les nourrit même pas pendant le temps passé à son service. Dans ces conditions, les noirs ne se soumettent à cette dure corvée, que contraints.

Alors, on s’habitue à faire enlever les porteurs dans les villages par des gardes régionaux noirs, souvent très brutaux. Surtout on s’empare de leurs femmes et de leurs enfants, on les garde dans des camps d’otages, on ne les relâche que lorsque l’homme a achevé sa corvée. Une circulaire officielle de l’administration militaire locale de cette époque (16 octobre 1901), prescrit d’établir dans cette intention « des cases dans la brousse, hors de la vue des passagers ». Ces camps d’otages furent des séjours d’intolérable misère : les femmes, les enfants, entassés dans un étroit espace, y étaient l’objet de toutes les violences, de tous les outrages; beaucoup moururent, de variole ou de faim. (2)

(1) Par exemple les Ouadaïens, qui ont récemment, sans provocation, attaqué notre poste de Yao. (2) L’affaire Toqué-Gaud a révélé les procédés employés pour se procurer des porteurs. Toqué a résumé la situation d’un mot : « Ça a été le massacre général, pour faire marcher le service. » Dans le

Pour éviter le portage, (1) et les mille vexations qui l’accompagnent, (2) les noirs qui survivent s’enfuient le plus loin possible de la route. On les punit pour désertion; on essaie de les arrêter, de les rappeler; (3) mais en vain. Le pays se dépeuple rapidement.

Manquant de main-d’œuvre, la Compagnie concessionnaire proteste. L’administration se décide à essayer un autre système. Pour remplacer les porteurs réquisitionnés, elle cherche à recruter, à la côte et dans les environs de Brazzaville, un corps de 500 porteurs soi-disant volontaires (Bakongos et Bakounis). Alors elle

réquisitoire prononcé lors de ce procès, le Procureur Général a cité, d’après l’instruction, des faits significatifs : Le 23 décembre 1901, Toqué, dans la brousse, découvre un camp d’otages, y voit vingt cadavres de femmes, cent cinquante femmes et enfants étendus à terre, mourant de faim. « Depuis quatre jours, il n’y a rien à leur donner à manger, » réplique le Sénégalais qui les garde. Une autre fois, on enlève toutes les femmes d’un village, on distribue les plus jeunes et les plus âgées aux Européens, les autres aux Sénégalais. Dans une lettre écrite à Toqué, un subordonné se plaint du garde-pavillon Mamadou Bakari, qui a ramené des femmes otages couvertes de plaies profondes (tant les coups dont elles avaient été frappées avaient été violents) et laisse quatre enfants morts de faim et de soif sur la route, etc. (J’ai cité ces faits dans des articles du journal le Temps consacrés à l’affaire Toqué-Gaud.) (1) Ce sont toujours les mêmes hommes qui portent : on ne peut employer en effet ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, ni les impotents, ni les chefs ou fils de chefs. (2) Les indigènes, obligés de quitter constamment leurs villages pour porter, n’ont pas le temps de s’occuper de leurs plantations. La famine sévit souvent. — Pourtant, les passagers exigent des vivres de ces populations épuisées : vivres pour eux, pour leur escorte, pour leurs chevaux. Les serviteurs noirs des blancs de passage commettent toutes sortes d’exactions, de pillages, de viols, etc. (3) On alla jusqu’à créer un village où y réunissant des femmes, dans l’espoir d’y attirer des hommes par l’appât du retour des femmes : comme porteurs; on osa baptiser cette création administrative du nom : village de liberté. Les noirs, qui y furent enfermés furent, dit-on, punis avec ce motif : « S’est évadé d’un village de liberté. »

fait savoir à la métropole que le portage obligatoire est définitivement supprimé. (1)

C’est une erreur, ou un mensonge. L’expérience tentée n’a pas réussi. Les deux cent cinquante porteurs envoyés d’abord étaient fort mal recrutés : beaucoup étaient trop jeunes (des enfants de 9 à 12 ans); d’autres étaient trop vieux; d’autres trop faibles. Ils ont trouvé dans le Haut-Chari une nourriture différente de celle à laquelle ils étaient accoutumés (pas de poisson, ni d’huile de palme); ils n’ont pu s’habituer à être ainsi dépaysés. Beaucoup sont tombés malades, dès l’arrivée; plusieurs sont morts déjà, bien peu sont encore capables de travail. Le fardeau imposé aux indigènes du pays n’a pas été allégé par leur présence; il y a seulement de nouvelles souffrances, s’ajoutant aux souffrances anciennes.

L’administration est toujours obligée de réquisitionner des porteurs dans cette région presque dépeuplée. (2) A la suite du scandale provoqué par l’affaire Toqué-Gaud,

(1) Les instructions ministérielles de M. Clémentel à M. de Brazza portent : « J’ai décidé, d’accord avec M. le Commissaire-Général, que le portage, élément perpétuel de trouble parmi les populations indigènes, serait immédiatement et radicalement supprimé. » M. Gentil, de retour en France, dit de même : « Une des charges qui pesait le plus lourdement sur les indigènes, la corvée de portage, a été supprimée. » (Temps, 22 septembre 1905) (2) J’ai trouvé dans l’Oubangui-Chari une situation analogue. C’est la continuation pure et simple de la destruction des populations sous forme de réquisitions, et bien que M. de Brazza eût mis en œuvre dans la région de Krébedjé pour m’empêcher de voir clair pendant ses passe-t-il surtout dans la région des danses faites à heure fixe, — commandées par l’administration, etc., etc.) Enfin les indigènes sont, à l’avance, intimidés par les blancs : ils savent qu’au départ de la mission d’enquête, ils se retrouveront ont empire devra. Mais comment osent-ils, à un moment même où on allait y apprendre l’envoi de ma mission.

« De plus, j’ai constaté que le portage aurait été aboli à grands fracas, les indigènes de ces régions vont être astreints à un portage plus intensif encore que le passé. » (Lettre de M. de Brazza, 24 août 1903. — Temps, 27 septembre 1905)

elle évite autant que possible (du moins à Fort-Crampel) l’emploi des moyens brutaux. Mais en vertu des tarifs fixés en haut lieu, elle est obligée de rémunérer trop faiblement le travail des porteurs. (1) Et en l’absence de fonctionnaires blancs, elle doit employer comme chefs de postes des gardes régionaux noirs de moralité plus que suspecte, des Sénégalais brutaux, des Yakomas anthropophages, qui volent, violent, et assassinent.

Ainsi les indigènes du Congo sont actuellement dans une situation lamentable. Les Compagnies concessionnaires les contraignent, par la menace ou la violence, à un travail mal rémunéré; l’État, sans leur rendre presque aucun service, les accable d’impôts et de corvées. Au lieu d’être attirés par les blancs, comme jadis, ils les redoutent maintenant, ils les fuient le plus loin possible. Les voies de communication habituellement suivies par les Européens sont presque dépourvues de villages, alors qu’autrefois les indigènes y formaient des groupements nombreux. Des régions, que les premiers explorateurs nous ont décrites peuplées et fertiles, sont devenues des déserts.

Il y a là un immense danger. Au Congo, le climat interdit tout travail manuel aux Européens; aucune œuvre durable ne pourra se faire que par la coopération volontaire des noirs. Dans l’intérêt de la Colonie elle-même, il est nécessaire, avant tout, d’attirer les indigènes, de gagner leur confiance, de les transformer len-

(1) Les porteurs sont payés o franc 22 centimes par journée de portage avec charges et o franc 07 centimes par journée de retour à vide. On les paie parfois en perles, qui ont perdu maintenant toute valeur dans le pays!

tement à notre contact, de les habituer ainsi peu à peu au libre travail.

Des réformes immédiates s’imposent. Il faut modifier entièrement la vie administrative, comme la vie économique, du Congo Français. (1)

Il faut que la Métropole, par des instructions formelles et énergiques, oblige l’administration et la magistrature de la colonie à poursuivre et à punir toutes les violences commises contre les indigènes; il faut qu’elle interdise absolument l’usage des moyens barbares encore employés trop souvent à la perception de l’impôt, au recrutement des pagayeurs et des porteurs.

Pour être sûr que ces instructions seront obéies, le gouvernement de la Métropole devrait envoyer au Congo, pendant quelques années, un ou deux inspecteurs coloniaux permanents, chargés d’exercer une surveillance directe et constante sur l’administration locale et les Sociétés de commerce. Ou, peut-être, conviendrait-il de créer, sur le modèle de certaines colonies anglaises, un ou deux postes de protecteurs des indigènes : ces fonctionnaires devraient être nommés directement par le Ministre, et pouvoir correspondre sans intermédiaire avec lui; ils devraient avoir les pouvoirs d’un juge d’instruction; ils devraient signaler à la justice les crimes

(1) Voir plus haut les réformes d’ordre économique se rattachant au régime des grandes concessions. — Ces réformes s’imposent avec d’autant plus d’urgence,(— non seulement au point de vue de l’intérêt des indigènes, mais encore au point de vue de l’intérêt de la France —), qu’une conférence internationale africaine sera peut-être prochainement amenée à discuter le problème du Congo. Il est indispensable que la France puisse s’y présenter en prouvant qu’elle a renoncé à une politique mauvaise, réformé des institutions déplorables, changé un personnel animé d’un esprit de violence et d’injustice.

et délits dont ils auraient connaissance, en parcourant la colonie et s’entretenant sans témoins avec les noirs; ils devraient informer l’administration locale et le gouvernement métropolitain de toutes les mesures utiles à la conservation et au développement des indigènes. Ils devraient en somme être considérés comme les représentants de ces peuplades, trop primitives pour pouvoir utilement, par elles-mêmes ou par leurs chefs, défendre leurs droits. (1)

Quant aux impôts, ceux qui sont purement vexatoires devraient être tout de suite supprimés. Le maintien de l’impôt de capitation est probablement nécessaire à l’équilibre du budget de cette colonie qui manque d’argent. Mais les administrateurs devraient avoir le droit de tenir compte des conditions spéciales qui empêchent parfois de pouvoir lever l’impôt pacifiquement. L’administration devrait encourager les noirs, et surtout leurs chefs, par des récompenses, à payer régulièrement l’impôt. Surtout il faut que les sommes prélevées sur les

(1) Ces inspecteurs coloniaux ou ces protecteurs des indigènes devraient rester longtemps dans le pays, pour que leur action fût efficace. Une mission d’enquête temporaire ne peut arriver à connaître qu’une proportion relativement minime des crimes et des violences qui s’accomplissent, et c’est par hasard qu’elle arrive à en apprendre. Les Européens, se sentant solidaires les uns des autres, organisent la conspiration du silence. Les fonctionnaires préparent habilement la mise en scène (au Gabon, on fit ôter aux prisonniers leurs chaînes, provisoirement, pendant le passage de la Mission Brazza; dans l’Oubangui-Chari, le bonheur des populations soumises au portage obligatoire se manifesta par des danses faites à heure fixe, — commandées par l’administration, etc., etc.) Enfin les indigènes sont, à l’avance, intimidés par les blancs : ils savent qu’au départ de la mission d’enquête, ils se retrouveront en empire devra. Mais comment osent-ils, à un moment même où on allait y apprendre l’envoi de ma mission. — mieux exprimer leurs doléances à des hommes restant dans le pays et pouvant ainsi les défendre contre des violences futures.

indigènes par l’impôt leur soient restituées en créations directement utiles dont ils sentent les avantages. (1)

Le grave problème du portage se pose surtout dans la région du Haut-Chari. Heureusement, il paraît possible de ravitailler les troupes du Tchad par une autre voie, la voie Niger-Bénoué-Toubouri. L’expérience récemment tentée a été couronnée de succès : les deux cent quarante tonnes d’approvisionnements indispensables pourront désormais atteindre au Tchad par cette voie nouvelle. (2) Ce sera un réel soulagement pour les populations du Haut-Chari. Ce ne sera cependant pas la fin du portage obligatoire. Il faudra continuer à faire passer par la voie ancienne les armes et les munitions (que la Royal Niger Company se refuse à transporter), les bagages et les vivres du personnel civil et militaire allant au Tchad ou en revenant, les marchandises d’échange, destinées au service local, enfin le caoutchouc et l’ivoire de la Compagnie concessionnaire, les vivres pour ses agents et ses marchandises d’échange. (3) Le portage ne pourra être définitivement supprimé que quand un chemin carrossable, établi entre Fort-Sibut et Fort-Crampel, permettra le passage sinon d’un chemin de fer à voie étroite, du moins de voiturettes légères,

(1) Voir plus loin : Service sanitaire et enseignement. (2) La voie suivie a été découverte et préconisée par le capitaine Faure qui a eu l’honneur d’appliquer lui-même son projet et de réussir cette hardie tentative. (Voir le Temps du 13 décembre 1905) (3) La Compagnie concessionnaire, l’Ouahmé-Nana, a obtenu que l’administration se charge d’assurer ses transports, à un prix fixé très bas; en 1904 elle a demandé le transport de 68 tonnes; en 1905 son transit s’élèvera à 120 tonnes. Les transports de l’administration s’élèvent à 30 tonnes. Ce serait au moins 150 tonnes, soit 6.000 charges, qui continueront à passer par la voie du portage obligatoire.

traînées par les chevaux qu’on trouve en abondance et à bas prix dans la région du Tchad. (1) C’est là une des œuvres urgentes auxquelles la colonie doit, avant toute autre dépense, consacrer ses ressources.

Il ne suffit pas de mettre fin aux crimes et aux violences. Il faut aussi que les indigènes trouvent à notre domination des avantages appréciables. Une double tâche s’impose : la conservation de ces races, leur développement progressif.

Pour lutter contre les maladies qui déciment les populations congolaises, il faut créer de toutes pièces un service d’assistance médicale : médecins européens, infirmiers noirs ; hôpitaux, instituts vaccinogènes, laboratoires de bactériologie. L’intérêt des indigènes coïncide, sur ce point encore, avec l’intérêt de la colonie, qui a besoin, comme main-d’œuvre, d’une population nombreuse et saine.

Pour amener les noirs du Congo à se développer normalement, il faut les instruire. Certes, la médiocrité de leur intelligence empêchera longtemps, sinon toujours, de leur faire acquérir des connaissances générales, théoriques et désintéressées. Il s’agit seulement de donner au plus grand nombre d’entre eux quelque enseignement professionnel ou agricole, et à un certain nombre d’entre eux la connaissance de la langue fran-

(1) Les chevaux capables de traîner des voiturettes du genre des Arabas Lefèvre abondent au Tchad, et ils n’y coûtent que 12 à 15 francs. — En attendant, il faut absolument nourrir et bien payer les porteurs qu’on sera obligé de continuer à réquisitionner. L’administrateur de Fort-Crampel estime qu’on trouverait sur place un nombre suffisant de porteurs volontaires en leur donnant la ration en nature et un salaire de o franc 60 par jour de portage et o franc 30 par jour de retour à vide.

çaise. Ayant appris un métier, ils travailleront, s’enrichiront, mèneront une vie plus large et plus libre; sachant le français, ils pourront mieux défendre leurs intérêts et leurs droits. L’enseignement professionnel fournira à la colonie les travailleurs nécessaires à son développement économique; l’enseignement de la langue française multipliera les intermédiaires indispensables entre nous et nos sujets. (1) Il faut que l’État ajoute ses écoles à celles des missions chrétiennes pour qu’un plus grand nombre d’enfants reçoivent quelque instruction; il faut qu’il offre le modèle du meilleur des enseignements, donné sans aucune préoccupation confessionnelle, simplement dans l’intérêt des indigènes et de la colonie.

Sans doute il serait inintelligent de croire que l’instruction, même largement répandue, transformera ces races à demi sauvages en quelques années. Plus les hommes sont primitifs, plus ils ont de peine à s’adapter à des conditions nouvelles d’existence. Parmi de tels peuples, la seule action efficace est l’action lente : la patience seule est féconde. — Il faudra que notre influence s’exerce, avec douceur et continuité, pendant plusieurs générations. Alors il est probable que la men-

(1) Un fait extrêmement remarquable, c’est qu’un certain nombre de noirs au Congo commencent à comprendre la nécessité de l’instruction et à souhaiter que la France leur fournisse les moyens de se développer intellectuellement. A Libreville, à Cap Lopez, à Loango, plusieurs chefs ont demandé à M. de Brazza l’ouverture d’écoles. A l’autre extrémité de la colonie, dans l’Oubangui-Chari, les chefs bandas se sont réjouis à la promesse que l’Etat instruirait leurs enfants. Si primitifs soient-ils, les noirs du Congo aspirent à la vie supérieure qu’un enseignement bien compris pourrait leur rendre accessible. Répondre à ce vœu, satisfaire ce désir, c’est pour la France un devoir urgent.

talité même de la race se transformera lentement. Le préjugé qui réserve le travail aux femmes et aux esclaves disparaîtra peu à peu. La nécessité d’agir sur les choses obligera à les connaître; les grossières idées fétichistes, condamnées par l’expérience journalière, seront remplacées par des notions plus positives. Le contact d’une culture plus universelle élargira peu à peu ces âmes étroites. Notre enseignement provoquera l’évolution de ces races longtemps immobiles, déterminera leur progrès.

Les réformes ne valent que par les hommes qui les appliquent. Pour changer l’esprit de l’administration du Congo, il faut changer les hauts fonctionnaires responsables de l’orientation donnée à la colonie. (1) Les petits fonctionnaires suivent docilement l’inspiration de leurs chefs. Quand on leur ordonne de percevoir l’impôt par tous les moyens, ils n’hésitent pas à commettre les pires violences. Du jour où ils se sauront punis pour tout attentat aux droits des indigènes, récompensés pour tout progrès réel accompli, ils pratiqueront d’eux-mêmes une politique de labeur pacifique, d’exacte justice, de ferme douceur.

Plus éloquemment que n’importe quelle promesse, le changement du haut personnel administratif symbolisera la rupture avec un passé mauvais, l’avènement d’un régime meilleur, toute une bienfaisante révolution.

(1) « Je rentre avec le sentiment que nulle réforme n’est possible sans un changement auquel il doit être procédé avec toutes les formes et tous les ménagements que comportent la reconnaissance pour les services rendus par M. Gentil, aussi bien que le souci de notre dignité. » (Lettre de M. de Brazza. — 24 août 1905. — Temps, 27 septembre 1905)