VIII-2 · Deuxième cahier de la huitième série · 1906-10-20

Vie de Michel-Ange. II — L'abdication

Romain Rolland

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Vie de Michel-Ange

Deuxième partie. L’Abdication

bookVie de Michel-Ange Romain RollandLibr. Hachette et Cie1908ParisVDeuxième partie. L’AbdicationRolland Vie de Michel-Ange.djvuRolland Vie de Michel-Ange.djvu/7105-136

Alors, dans ce cœur dévasté, après que le renoncement fut accompli à tout ce qui le faisait vivre, une vie nouvelle se leva, un printemps refleurit, l’amour brûla d’une flamme plus claire. Mais cet amour n’avait presque plus rien d’égoïste et de sensuel. Ce fut l’adoration mystique de la beauté d’un Cavalieri. Ce fut la religieuse amitié de Vittoria Colonna, — communion passionnée de deux âmes en Dieu. Ce fut enfin la tendresse paternelle pour ses neveux orphelins, la pitié pour les pauvres et pour les faibles, la sainte charité.

L’amour de Michel-Ange pour Tommaso dei Cavalieri est bien fait pour déconcerter la moyenne des esprits, — honnêtes ou malhonnêtes. — Même dans l’Italie de la fin de la Renaissance, il risquait de provoquer des interprétations fâcheuses ; l’Arétin y faisait des allusions outrageantes.[2] Mais les injures des Arétins — (il y en a toujours) — ne peuvent atteindre un Michel-Ange. « Ils se font dans leur cœur un Michel-agniolo de l’étoffe dont leur propre cœur est fait. »[3]

Nulle âme ne fut plus pure que Michel-Ange. Nulle n’eut de l’amour une conception plus religieuse.

J’ai souvent entendu, Michel-Ange parler de l’amour ; et ceux qui étaient présents disaient qu’il n’en parlait pas autrement que Platon. Pour ma part, je ne sais pas ce que Platon en a dit ; mais je sais bien qu’après avoir eu si longtemps et si intimement commerce avec lui, je n’ai jamais entendu sortir de sa bouche que les propos les plus honorables, qui avaient la force d’éteindre chez les jeunes gens les désirs déréglés qui les agitent.

Mais cet idéalisme platonicien n’avait rien de littéraire et de froid : il s’unissait à une frénésie de la pensée, qui faisait de Michel-Ange la proie de tout ce qu’il voyait de beau. Il le savait lui-même, et disait, un jour qu’il refusait une invitation de son ami Giannotti :

Quand je vois un homme qui possède quelque talent ou quelque don de l’esprit, un homme qui s’entend à faire ou à dire quelque chose mieux que le reste du monde, je suis contraint de m’éprendre de lui, et alors je me donne si complètement à lui, que je ne m’appartiens plus à moi-même… Vous êtes tous si bien doués, que si j’acceptais votre invitation, je perdrais ma liberté ; chacun de vous me volerait un morceau de moi-même. Jusqu’au danseur et au joueur de luth, s’ils étaient éminents dans leur art, qui feraient de moi ce qu’ils voudraient ! Au lieu d’être reposé, fortifié, rasséréné par votre société, j’aurais l’âme déchirée et dispersée à tous les vents ; si bien que je ne saurais plus, pendant bien des jours ensuite, dans quel monde je me meus.[4]

S’il était ainsi conquis par la beauté des pensées, des paroles, ou des sons, combien devait-il l’être davantage encore par la beauté du corps !

*La forza d’un bel viso a che mi sprona ! *

C’altro non è c’al mondo mi dilecti…[5]

La force d’un beau visage, quel éperon c’est pour moi ! Rien au monde ne m’est une telle joie.

Pour ce grand créateur de formes admirables, qui était en même temps un grand croyant, un beau corps était divin, — un beau corps était Dieu même apparaissant sous le voile de la chair. Comme Moïse devant le Buisson ardent, il n’en approchait qu’en tremblant. L’objet de son adoration était vraiment pour lui une Idole, comme il disait. Il se prosternait à ses pieds ; et cette humiliation volontaire du grand homme, qui était pénible au noble Cavalieri lui-même, était d’autant plus étrange que souvent l’idole au beau visage avait une âme vulgaire et méprisable, comme Febo di Poggio. Mais Michel-Ange n’en voyait rien… N’en voyait-il rien vraiment ? — Il n’en voulait rien voir ; il achevait en son cœur la statue ébauchée.

Le plus ancien de ces amants idéaux, de ces rêves vivants, fut Gherardo Perini, vers 1522.[6] Michel-Ange s’éprit plus tard de Febo di Poggio, en 1533, et de Cecchino dei Bracci, en 1544.[7] Son amitié pour Cavalieri ne fut donc pas exclusive et unique ; mais elle fut durable, et elle atteignit à un degré d’exaltation, que légitimait dans une certaine mesure non seulement la beauté, mais la noblesse morale de l’ami.

Par dessus tous les autres, sans comparaison, il aima

dit Vasari,

Tommaso dei Cavalieri, gentilhomme romain, jeune et passionné pour l’art ; il fit sur un carton son portrait, grandeur nature, — le seul portrait qu’il ait dessiné ; car il avait horreur de copier une personne vivante, à moins qu’elle ne fût d’une incomparable beauté.

Quand je vis à Rome messer Tommaso Cavalieri, il avait non seulement une incomparable beauté, mais tant de grâce de manières, un esprit si distingué et une si noble conduite, qu’il méritait bien d’être aimé, d’autant plus qu’on le connaissait davantage.[8]

Michel-Ange le rencontra à Rome, dans l’automne de 1532. La première lettre, par laquelle Cavalieri répondit aux déclarations enflammées de Michel-Ange, est pleine de dignité :

J’ai reçu une lettre de vous, qui m’a été d’autant plus chère qu’elle m’était inattendue ; je dis : inattendue, parce que je ne me juge pas digne qu’un homme tel que vous m’écrive. Quant à ce qu’on vous a dit à ma louange, et quant à ces travaux de moi, pour lesquels vous m’assurez avoir ressenti une sympathie non petite, je vous réponds qu’ils n’étaient pas de nature à donner occasion à un homme d’un génie comme le vôtre, et tel qu’il n’en existe pas, — je ne dis pas un pareil, mais un second sur terre, — d’écrire à un jeune homme qui débute à peine et qui est si ignorant. Je ne puis croire pourtant que vous mentiez. Je crois, oui, je suis certain que l’affection que vous me portez n’a d’autre cause que l’amour qu’un homme comme vous, qui est la personnification de l’art, doit nécessairement avoir pour ceux qui se consacrent à l’art et qui l’aiment. Je suis de ceux-là, et, pour ce qui est d’aimer l’art, je ne le cède à personne. Je vous rends bien votre affection, je vous le promets : jamais je n’ai aimé un homme plus que vous, jamais je n’ai désiré une amitié plus que la vôtre… Je vous prie de vous servir de moi, à l’occasion, et je me recommande éternellement à vous.

Votre tout dévoué, Thomao Cavaliere.[9]

Cavalieri semble avoir toujours gardé ce ton d’affection respectueuse et réservée. Il resta fidèle à Michel-Ange jusqu’à sa dernière heure, à laquelle il assista. Il conserva sa confiance ; il était le seul qui passât pour avoir de l’influence sur lui, et il eut le rare mérite d’en user toujours pour le bien et la grandeur de son ami. Ce fut lui qui décida Michel-Ange à terminer le modèle en bois de la coupole de Saint-Pierre. Ce fut lui qui nous conserva les plans de Michel-Ange pour la construction du Capitole, et qui travailla à les réaliser. Ce fut lui enfin, qui, après la mort de Michel-Ange, veilla à l’exécution de ses volontés.

Mais l’amitié de Michel-Ange pour lui était comme une folie d’amour. Il lui écrivait des lettres délirantes. Il s’adressait à son idole, le front dans la poussière.[10] Il l’appelle « un puissant génie,… un miracle,… la lumière de notre siècle » ; il le supplie « de ne pas le mépriser, parce qu’il ne peut se comparer à lui, à qui personne n’est égal ». Il lui fait don de tout son présent, de tout son avenir ; et il ajoute :

Ce m’est une douleur infinie de ne pouvoir vous donner aussi mon passé, pour pouvoir vous servir plus longtemps ; car l’avenir sera court : je suis trop vieux…[11] Je ne crois pas que rien puisse détruire notre amitié, bien que je parle d’une façon très présomptueuse ; car je suis infiniment au-dessous de vous.[12]… Je pourrais aussi bien oublier votre nom que la nourriture dont je vis ; oui, je pourrais plutôt oublier la nourriture dont je vis, et qui soutient seulement le corps, sans plaisir, que votre nom qui nourrit le corps et l’âme, et les remplit d’une telle douceur, qu’aussi longtemps que je pense à vous, je ne sens ni souffrance, ni crainte de la mort.[13] — Mon âme est dans les mains de celui à qui je l’ai donnée…[14] Si je devais cesser de penser à lui, je crois que je tomberais mort sur-le-champ.[15]

Il fit à Cavalieri de superbes présents :

D’étonnants dessins, des têtes merveilleuses au crayon rouge et noir, qu’il avait faits dans l’intention de lui apprendre à dessiner. Puis, il dessina pour lui un Ganymède porté au ciel par l’aigle de Zeus, un Tityos avec le vautour se nourrissant de son cœur, la Chute de Phaéton dans le Pô, avec le char du Soleil et une Bacchanale d’enfants : toutes œuvres de la plus rare beauté et d’une perfection inimaginable.[16]

Il lui envoyait aussi des sonnets, admirables parfois, souvent obscurs, dont certains furent bientôt récités dans les cercles littéraires et connus de toute l’Italie.[17] On a dit du sonnet suivant qu’il était « la plus belle poésie lyrique de l’Italie, au seizième siècle » :[18]

Avec vos beaux yeux je vois une douce lumière, que je ne peux plus voir avec mes yeux aveugles. Vos pieds m’aident à porter un fardeau, que mes pieds perclus ne peuvent plus soutenir. Par votre esprit, au ciel je me sens élevé. En votre volonté est toute ma volonté. Mes pensées se forment dans votre cœur, et mes paroles dans votre souffle. Abandonné à moi-même, je suis comme la lune, que l’on ne peut voir au ciel qu’autant que le soleil l’éclaire.[19]

Plus célèbre encore est cet autre sonnet, un des plus beaux chants qu’on ait jamais écrits en l’honneur de l’amitié parfaite :

Si un chaste amour, si une piété supérieure, si une fortune égale existe entre deux amants, si le sort cruel qui frappe l’un frappe aussi l’autre, si un seul esprit, si une seule volonté gouverne deux cœurs, si une âme en deux corps s’est faite éternelle, emportant tous les deux au ciel avec les mêmes ailes, si l’amour d’un seul coup, de sa flèche dorée, perce et brûle les entrailles de tous deux à la fois, si l’un aime l’autre, et si aucun ne s’aime soi-même, s’ils mettent tous les deux leur plaisir et leur joie à aspirer à la même fin tous deux, si mille et mille amours ne seraient pas la centième partie de l’amour, de la foi qui les lie, un mouvement de dépit pourra-t-il rompre jamais et dénouer un tel lien ?[20]

Cet oubli de soi, ce don ardent de tout son être qui se fond dans l’être aimé, n’eut pas toujours cette sérénité. La tristesse reprenait le dessus ; et l’âme, possédée par l’amour, se débattait en gémissant.

Je pleure, je brûle, je me consume, et mon cœur se nourrit de sa peine…

I’ piango, i’ ardo, i’ mi consamo, e ’l core

Toi qui m’as pris la joie de vivre,

dit-il ailleurs à Cavalieri.[22]

À ces poésies trop passionnées, « le doux seigneur aimé »,[23] Cavalieri, opposait sa froideur affectueuse et tranquille.[24] L’exagération de cette amitié le choquait, en secret. Michel-Ange s’en excusait :

Mon cher seigneur, ne t’irrite pas de mon amour, qui s’adresse seulement à ce qu’il y a de meilleur en toi ;[25] car l’esprit de l’un doit s’éprendre de l’esprit de l’autre. Ce que je désire, ce que j’apprends dans ton beau visage, ne peut être compris des hommes ordinaires. Qui veut le comprendre doit d’abord mourir.[26]

Et certes, cette passion de la beauté n’avait rien que d’honnête.[27] Mais le sphinx de cet amour ardent et trouble,[28] et chaste malgré tout, ne laissait point d’être inquiétant et halluciné.

À ces amitiés morbides, — effort désespéré pour nier le néant de sa vie et pour créer l’amour dont il était affamé, — succéda par bonheur l’affection sereine d’une femme, qui sut comprendre ce vieil enfant, seul, perdu dans le monde, et fit rentrer dans son âme meurtrie un peu de paix, de confiance, de raison, et l’acceptation mélancolique de la vie et de la mort.

C’était en 1533 et 1534,[29] que l’amitié de Michel-Ange pour Cavalieri avait atteint son paroxysme. En 1535, il commença à connaître Vittoria Colonna.

Elle était née en 1492. Son père était Fabrizio Colonna, seigneur de Paliano, prince de Tagliacozzo. Sa mère, Agnès de Montefeltro, était fille du grand Federigo, prince d’Urbin. Sa race était une des plus nobles d’Italie, une de celles où s’était le mieux incarné le lumineux esprit de la Renaissance. À dix-sept ans, elle épousa le marquis de Pescara, Ferrante Francesco d’Avalos, grand général, — le vainqueur de Pavie. — Elle l’aima ; il ne l’aima point. Elle n’était pas belle.[30] Les médailles qu’on connaît d’elle montrent une figure virile, volontaire, et un peu dure : haut front, nez long et droit, lèvre supérieure courte et morose, lèvre inférieure légèrement avançante, bouche serrée, menton accusé.[31] Filonico Alicarnasseo, qui la connut et écrivit sa vie, laisse entendre, malgré tous les égards d’expressions dont il use, qu’elle était laide : « Quand elle fut mariée au marquis de Pescara, dit-il, elle s’appliqua à développer les dons de son esprit ; car, comme elle ne possédait pas grande beauté, elle s’instruisit dans les lettres, pour s’assurer l’immortelle beauté qui ne passe pas, comme l’autre. » — Elle était passionnément intellectuelle. Dans un sonnet, elle dit elle-même que « les sens grossiers, impuissants à former l’harmonie qui produit le pur amour des nobles âmes, n’éveillèrent jamais en elle plaisir ni souffrance… Claire flamme, ajoute-t-elle, éleva mon cœur si haut, que de basses pensées l’offensent ». — En rien, elle n’était faite pour être aimée du brillant et sensuel Pescara ; mais, comme le veut la déraison de l’amour, elle était faite pour l’aimer et pour en souffrir.

Elle souffrit cruellement, en effet, des infidélités de son mari, qui la trompait dans sa propre maison, au su et au vu de tout Naples. Cependant, quand il mourut, en 1525, elle ne s’en consola point. Elle se réfugia dans la religion et dans la poésie. Elle mena une vie claustrale à Rome, puis à Naples,[32] sans renoncer d’abord aux pensées du monde : elle ne cherchait la solitude, que pour pouvoir s’absorber dans le souvenir de son amour, qu’elle chanta dans ses vers. Elle était en relations avec tous les grands écrivains d’Italie, avec Sadolet, Bembo, Castiglione, qui lui confia le manuscrit de son Cortegiano, avec l’Arioste, qui la célébra dans son Orlando, avec Paul Jove, Bernardo Tasso, Lodovico Dolce. Depuis 1530, ses sonnets se répandirent dans toute l’Italie et lui conquirent une gloire unique, entre les femmes de son temps. Retirée à Ischia, elle chantait, sans se lasser, son amour transfiguré, dans la solitude de la belle île, au milieu de la mer harmonieuse.

Mais à partir de 1534, la religion la prit tout entière. L’esprit de réforme catholique, le libre esprit religieux qui tendait alors à régénérer l’Église, en évitant le schisme, s’empara d’elle. On ne sait si elle connut à Naples Juan de Valdès ;[33] mais elle fut bouleversée par les prédications de Bernardino Ochino de Sienne ;[34] elle fut l’amie de Pietro Carnesecchi,[35] de Giberti, de Sadolet, du noble Reginald Pole, et du plus grand de ces prélats réformateurs, qui constituèrent en 1536 le Collegium de emendandâ Ecclesiâ : le cardinal Gaspare Contarini,[36] qui s’efforça en vain d’établir l’unité avec les protestants, à la diète de Ratisbonne, et qui osait écrire ces fortes paroles :[37]

La loi du Christ est une loi de liberté… On ne peut appeler gouvernement ce dont la règle est la volonté d’un homme, enclin par nature au mal et poussé par d’innombrables passions. Non ! Toute souveraineté est une souveraineté de la raison. Elle a pour objet de conduire par les justes voies tous ceux qui lui sont soumis à leur juste but : le bonheur. L’autorité du pape est, elle aussi, une autorité de la raison. Un pape doit savoir que c’est sur des hommes libres qu’il exerce cette autorité. Il ne doit pas, à son gré, commander, ou défendre, ou dispenser, mais seulement d’après les règles de la raison, des divins Commandements, et de l’Amour : — une règle qui ramène tout à Dieu et au bien commun.

Vittoria fut une des âmes les plus exaltées de ce petit groupe idéaliste, où s’unissaient les plus pures consciences de l’Italie. Elle correspondit avec Renée de Ferrare et avec Marguerite de Navarre ; et Pier Paolo Vergerio, plus tard protestant, l’appelait « une des lumières de la vérité ». — Mais lorsque commença le mouvement de contre-réforme, dirigé par l’impitoyable Caraffa,[38] elle tomba dans un doute mortel. Elle était, comme Michel-Ange, une âme passionnée, mais faible : elle avait besoin de croire, elle était incapable de résister à l’autorité de l’Église. « Elle se faisait souffrir avec des jeûnes, des haires, tant qu’elle n’avait plus que la peau sur les os. »[39] Son ami, le cardinal Pole,[40] lui rendit la paix, en l’obligeant à se soumettre, à humilier l’orgueil de son intelligence, à s’oublier en Dieu. Elle le fit avec une ivresse du sacrifice… Si elle n’avait sacrifié qu’elle ! Mais elle sacrifiait ses amis avec elle, elle reniait Ochino, dont elle livrait les écrits à l’Inquisition de Rome ; comme Michel-Ange, cette grande âme était brisée par la peur. Elle noyait ses remords dans un mysticisme désespéré :

Vous avez vu le chaos d’ignorance où j’étais, et le labyrinthe d’erreurs où j’allais, le corps perpétuellement en mouvement pour trouver le repos, l’âme toujours agitée pour trouver la paix. Dieu a voulu qu’il me fût dit : Fiat lux ! et qu’il me fût montré que je n’étais rien, et que tout était en Christ.[41]

Elle appelait la mort, comme une délivrance. — Elle mourut, le 25 février 1547.

Ce fut à l’époque où elle était le plus pénétrée du libre mysticisme de Valdès et d’Ochino qu’elle fit la connaissance de Michel-Ange. Cette femme, triste et tourmentée, qui avait toujours besoin d’un guide sur qui s’appuyer, n’avait pas moins besoin d’un être plus faible et plus malheureux qu’elle, pour dépenser sur lui tout l’amour maternel dont son cœur était plein. Elle s’appliqua à cacher son trouble à Michel-Ange. Sereine en apparence, réservée, un peu froide, elle lui transmit la paix qu’elle demandait à d’autres. Leur amitié, ébauchée vers 1535, fut intime à partir de l’automne de 1538, et toute construite en Dieu. Vittoria avait quarante-six ans : il en avait soixante-trois. Elle habitait à Rome, au cloître de San-Silvestro in Capite, au-dessous de Monte Pincio. Michel-Ange habitait près de Monte Cavallo. Ils se réunissaient le dimanche dans l’église San-Silvestro au Monte Cavallo. Le frère Ambrogio Caterino Politi leur lisait les épîtres de saint Paul, qu’ils discutaient ensemble. Le peintre portugais François de Hollande nous a conservé le souvenir de ces entretiens dans ses quatre Dialogues sur la Peinture.[42] Ils sont le vivant tableau de cette amitié grave et tendre.

La première fois que François de Hollande alla à l’église San-Silvestro, il y trouva la marquise de Pescara, avec quelques amis, écoutant la lecture pieuse. Michel-Ange n’était point là. Quand l’Épître fut finie, l’aimable femme dit, en souriant, à l’étranger :

— François de Hollande aurait entendu plus volontiers, sans doute, un discours de Michel-Ange que cette prédication.

À quoi François, sottement blessé, répondit :

— Quoi, madame, semble-t-il donc à Votre Excellence que je n’aie de sens pour rien autre et que je ne sois bon qu’à peindre ?

— Ne soyez pas si susceptible, messer Francesco, — dit Lattanzio Tolomei, — la marquise est justement convaincue qu’un peintre est bon à tout. Tant nous estimons la peinture, nous autres Italiens ! Mais peut-être a-t-elle dit cela pour ajouter au plaisir que vous avez eu celui d’entendre Michel-Ange.

François se confond alors en excuses, et la marquise dit à un de ses serviteurs :

— Va chez Michel-Ange, et dis-lui que moi et messer Lattanzio nous sommes restés, après la fin du service religieux, dans cette chapelle où il fait une agréable fraîcheur ; s’il veut bien perdre un peu de son temps, ce sera grand profit pour nous… Mais, — ajouta-t-elle, connaissant la sauvagerie de Michel-Ange, — ne lui dis pas que François de Hollande, l’Espagnol, est ici.

En attendant le retour de l’envoyé, ils restent à causer, cherchant par quel moyen ils amèneront Michel-Ange à parler de peinture, sans qu’il s’aperçoive de leur intention ; car s’il la remarquait, il se refuserait aussitôt à poursuivre l’entretien.

Il y eut un petit instant de silence. On heurta à la porte. Nous exprimâmes tous la crainte que le maître ne vînt pas, puisque la réponse était si prompte. Mais mon étoile voulut que Michel-Ange, qui habitait tout près, fut justement en chemin, dans la direction de San Silvestro ; il allait par la via Esquilina, vers les Thermes, en philosophant avec son disciple Urbino. Et comme notre envoyé l’avait rencontré et ramené, c’était lui-même qui se tenait en personne sur le seuil. La marquise se leva, et resta longtemps en conversation avec lui, debout, à part des autres, avant qu’elle l’invitât à prendre place entre Lattanzio et elle.

François de Hollande s’assit à côté de lui ; mais Michel-Ange ne fit aucune attention à son voisin, — ce qui le piqua vivement : François dit, d’un air vexé :

Vraiment, le plus sûr moyen de n’être pas vu de quelqu’un consiste à se mettre droit en face de ses yeux.

Michel-Ange, étonné, le regarda, et s’excusa aussitôt, avec une grande courtoisie :

— Pardonnez, messer Francesco ; en vérité, je ne vous avais pas remarqué, parce que je n’avais d’yeux que pour la marquise.

Cependant Vittoria, après une petite pause, commença, avec un art qu’on ne pouvait assez vanter, à parler de mille choses, d’une façon adroite et discrète, sans toucher à la peinture. On eût dit quelqu’un qui assiège une ville forte, avec peine et avec art ; et Michel-Ange avait l’air d’un assiégé vigilant et défiant, qui met ici des postes, qui lève là les ponts, qui place ailleurs des mines, et qui tient la garnison en éveil aux portes et sur les murs. Mais enfin, la marquise l’emporta. Et vraiment, personne n’aurait pu se défendre d’elle.

— Allons, — dit-elle, — il faut bien reconnaître qu’on est toujours vaincu, quand on attaque Michel-Ange avec ses propres armes, c’est-à-dire avec la ruse. Il faudra, messer Lattanzio, que nous parlions avec lui de procès, de brefs du pape, ou bien… de peinture, si nous voulons le réduire au silence, et avoir le dernier mot.

Ce détour ingénieux amène la conversation sur le terrain de l’art. Vittoria entretient Michel-Ange d’une construction pieuse, qu’elle a le projet d’élever ; et aussitôt Michel-Ange s’offre à examiner l’emplacement, pour ébaucher un plan.

— Je n’aurais pas osé vous demander un si grand service, — répond la marquise, — bien que je sache que vous suivez en tout l’enseignement du Sauveur, qui abaissait les superbes et élevait les humbles… Aussi, ceux qui vous connaissent estiment la personne de Michel-Ange plus encore que ses œuvres, au lieu que ceux qui ne vous connaissent pas personnellement célèbrent la plus faible partie de vous-même, c’est-à-dire les œuvres de vos mains. Mais je ne loue pas moins que vous vous retiriez si souvent à l’écart, fuyant nos conversations inutiles, et qu’au lieu de peindre tous les princes qui viennent vous en prier, vous ayez consacré presque toute votre vie à une seule grande œuvre.

Michel-Ange décline modestement ces compliments, et exprime son aversion pour les bavards et les oisifs, — grands seigneurs ou papes, — qui se croient permis d’imposer leur société à un artiste, quand déjà il n’a pas assez de sa vie pour accomplir sa tâche.

Puis, l’entretien passe aux plus hauts sujets de l’art, que la marquise traite avec une gravité religieuse. Une œuvre d’art, pour elle, comme pour Michel-Ange, est un acte de foi.

— La bonne peinture, — dit Michel-Ange, — s’approche de Dieu et s’unit à lui… Elle n’est qu’une copie de ses perfections, une ombre de son pinceau, sa musique, sa mélodie… Aussi, ne suffit-il point que le peintre soit un grand et habile maître. Je pense bien plutôt que sa vie doit être pure et sainte, autant que possible, afin que le Saint-Esprit gouverne ses pensées…[43]

Ainsi le jour s’écoule, en ces conversations vraiment sacrées, d’une sérénité majestueuse, dans le cadre de l’église San-Silvestro, à moins que les amis ne préfèrent continuer l’entretien dans le jardin, que nous décrit François de Hollande, « près de la fontaine, à l’ombre des buissons de lauriers, assis sur un banc de pierre adossé à un mur tout tapissé de lierre », d’où ils dominaient Rome, se déroulant à leurs pieds.[44]

Ces beaux entretiens ne durèrent malheureusement point. La crise religieuse par laquelle passait la marquise de Pescara les rompit brusquement. En 1541, elle quitta Rome, pour s’enfermer dans un cloître, à Orvieto, puis à Viterbe.

Mais souvent elle partait de Viterbe, et elle venait à Rome, uniquement pour voir Michel-Ange. Il était épris de son divin esprit, et elle le lui rendait bien. Il reçut d’elle et garda beaucoup de lettres, pleines d’un chaste et très doux amour, et telles que cette âme noble pouvait les écrire.[45]

Sur son désir, ajoute Condivi, il exécuta un Christ nu, qui, détaché de la croix, tomberait comme un cadavre inerte, aux pieds de sa sainte mère, si deux anges ne le soutenaient par les bras. Elle est assise sous la croix ; son visage pleure et souffre ; et, les deux bras ouverts, elle lève les mains au ciel. Sur le bois de la croix, on lit ces mots : Non vi si pensa quanto sangue costa[46]. — Par amour pour Vittoria, Michel-Ange dessina aussi Jésus-Christ en croix, non pas mort, comme on le représente d’habitude, mais vivant, le visage tourné vers son Père, et criant : « Eli ! Eli ! » Le corps ne s’abandonne pas, sans volonté ; il se tord et se crispe dans les dernières souffrances de l’agonie.

Peut-être Vittoria a-t-elle également inspiré les deux dessins sublimes de la Résurrection, qui sont au Louvre et au British Museum. — Dans celui du Louvre, le Christ herculéen a rejeté avec furie la lourde dalle du tombeau ; il a encore une jambe dans la fosse, et, la tête levée, les bras levés, il se précipite vers le ciel, dans un élan de passion, qui rappelle un des Captifs du Louvre. Retourner à Dieu ! Quitter ce monde, ces hommes, qu’il ne regarde même pas, et qui rampent à ses pieds, stupides, épouvantés ! S’arracher au dégoût de cette vie, enfin, enfin !… — Le dessin du British Museum a plus de sérénité. Le Christ est sorti du tombeau : il plane, son corps vigoureux flotte dans l’air qui le caresse ; les bras croisés, la tête renversée en arrière, les yeux fermés, en extase, il monte dans la lumière, comme un rayon de soleil.

Ainsi Vittoria rouvrit à l’art de Michel-Ange le monde de la foi. Elle fit plus encore : elle donna l’essor à son génie poétique, que l’amour de Cavalieri avait réveillé.[47] Non seulement elle l’éclaira sur les révélations religieuses, dont il avait l’obscur pressentiment ; mais, comme l’a montré Thode, elle lui donna l’exemple de les chanter dans ses vers. C’est dans les premiers temps de leur amitié que parurent les premiers Sonnets spirituels de Vittoria.[48] Elle les envoyait à son ami, à mesure qu’elle les écrivait.[49]

Il y puisait une douceur consolante, une vie nouvelle. Un beau sonnet, qu’il lui adressa, en réponse, témoigne de sa reconnaissance attendrie :

Bienheureux esprit qui, par un ardent amour, retiens en vie mon vieux cœur, près de mourir, et qui, parmi tes biens et tes plaisirs, me distingues seul entre tant de plus nobles êtres, — telle tu apparus autrefois à mes yeux, telle maintenant à mon âme tu te montres, afin de me consoler… C’est pourquoi, recevant ce bienfait de toi qui penses à moi dans mes soucis, je t’écris pour te remercier. Car ce serait grande présomption et grand honte, si je prétendais te donner de misérables peintures en échange de tes créations belles et vivantes.[50]

Dans l’été de 1544, Vittoria revint habiter à Rome, au cloître Santa Anna, et elle y resta jusqu’à sa mort. Michel-Ange allait la voir. Elle pensait affectueusement à lui, elle cherchait à mettre un peu d’agrément et de confort dans sa vie, à lui faire en secret quelques petits cadeaux. Mais l’ombrageux vieillard, « qui ne voulait accepter de présents de personne »,[51] même de ceux qu’il aimait le mieux, refusait de lui faire ce plaisir.

Elle mourut. Il la vit mourir, et il dit ce mot touchant, qui montre quelle chaste réserve avait gardée leur grand amour :

« Rien ne me désole tant que de penser que je l’ai vue morte, et que je ne lui ai pas baisé le front et le visage, comme j’ai baisé sa main. »[52]

« Cette mort, — dit Condivi, — le rendit pour longtemps tout à fait stupide : il semblait avoir perdu le sens. »

« Elle me voulait un très grand bien, disait-il tristement plus tard, et moi de même. (Mi voleva grandissimo bene, e io non meno a lei.) La mort m’a ravi un grand ami. »

Il écrivit sur cette mort deux sonnets. L’un, tout imprégné de l’esprit platonicien, est d’une rude préciosité, d’un idéalisme halluciné ; il semble une nuit sillonnée d’éclairs. Michel-Ange compare Vittoria au marteau du sculpteur divin, qui fait jaillir de la matière les sublimes pensées :

Si mon rude marteau façonne les durs rochers tantôt à une image et tantôt à une autre, c’est de la main qui le tient, le conduit et le guide, qu’il reçoit le mouvement ; il va, poussé par une force étrangère. Mais le marteau divin qui dans le ciel se dresse, crée sa propre beauté et la beauté des autres par son unique force. Aucun autre marteau ne peut se créer sans marteau ; celui-là seul fait vivre tous les autres. Et parce que le coup qu’il frappe sur l’enclume est d’autant plus fort que le marteau se lève plus haut dans la forge, celui-là s’est levé au-dessus de moi, jusqu’au ciel. C’est pourquoi il mènera mon œuvre à bonne fin, si la forge divine lui prête maintenant son aide. Jusqu’ici, sur la terre, il était seul.[53]

L’autre sonnet est plus tendre, et proclame la victoire de l’amour sur la mort :

Quand celle qui m’a arraché tant de soupirs s’est dérobée au monde, à mes yeux, à elle-même, la nature qui nous avait jugés dignes d’elle tomba dans la honte, et tous ceux qui le virent, dans les pleurs. — Mais que la mort ne se vante pas aujourd’hui d’avoir éteint ce soleil des soleils, comme elle a fait des autres ! Car Amour a vaincu, et la fait revivre sur terre et dans le ciel, parmi les saints. La mort inique et criminelle croyait étouffer l’écho de ses vertus et ternir la beauté de son âme. Ses écrits ont fait le contraire : ils l’illuminent de plus de vie qu’elle n’en eut en sa vie ; et par la mort, elle a conquis le ciel, qu’elle n’avait pas encore.[54]

C’est pendant cette grave et sereine amitié,[55] que Michel-Ange exécuta ses dernières grandes œuvres de peinture et de sculpture : le Jugement Dernier, les fresques de la Chapelle Pauline, et — enfin — le Tombeau de Jules II.

Quand Michel-Ange avait quitté Florence, en 1534, pour s’installer à Rome, il pensait, délivré de tous ses autres travaux par la mort de Clément VII, pouvoir terminer en paix le tombeau de Jules II, puis mourir, la conscience déchargée du fardeau qui avait pesé sur toute sa vie. Mais, à peine arrivé, il se laissa remettre à la chaîne par des maîtres nouveaux.

Paul III le fit appeler et le pria de le servir… Michel-Ange refusa, disant qu’il ne pouvait ; car il était lié par contrat avec le duc d’Urbin, jusqu’à ce que le tombeau de Jules fût achevé. Alors le pape se mit en colère et dit : « Depuis trente ans, j’ai ce désir ; et, maintenant que je suis pape, je ne pourrais pas le satisfaire ? Je déchirerai le contrat, et je veux que tu me serves, en dépit de tout. »[16]

Michel-Ange fut sur le point de fuir.

Il songea à se réfugier près de Gênes, dans une abbaye de l’évêque d’Aleria, qui était son ami, et qui avait été celui de Jules II : il eût terminé là commodément son œuvre, dans le voisinage de Carrare. L’idée lui vint aussi de se retirer à Urbin, qui était un lieu paisible, et où il espérait être bien vu, en souvenir de Jules II : il y avait déjà envoyé, dans cette intention, un de ses gens pour acheter une maison.[52]

Mais, au moment de se décider, la volonté lui manquait, comme toujours ; il craignait les conséquences de ses actes, il se flattait de l’éternelle illusion, éternellement déçue, qu’il pourrait s’en tirer par quelque compromis. Il se laissa de nouveau attacher, et il continua de traîner son boulet jusqu’à la fin.

Le premier septembre 1535, un bref de Paul III le nomma architecte en chef, sculpteur et peintre du palais apostolique. Depuis le mois d’avril précédent, Michel-Ange avait accepté de travailler au Jugement Dernier.[56] Il fut entièrement occupé par cette œuvre, d’avril 1536 à novembre 1541, c’est-à-dire pendant le séjour de Vittoria à Rome. Au cours de cette énorme tâche, — sans doute, en 1539, — le vieillard tomba d’échafaudage, et se blessa grièvement à la jambe. « De douleur et de colère, il ne voulut être soigné par aucun médecin. »[16] Il détestait les médecins, et manifestait dans ses lettres une inquiétude comique, quand il apprenait qu’un des siens avait eu l’imprudence de s’adresser à leurs soins.

Heureusement pour lui, après sa chute, maître Baccio Rontini de Florence, son ami, qui était un médecin de beaucoup d’esprit et qui lui était fort attaché, eut pitié de lui, et alla, un jour, frapper à la porte de sa maison. Personne ne lui répondant, il monta, et chercha de chambre en chambre, jusqu’à ce qu’il arrivât dans celle où Michel-Ange était couché. Celui-ci fut au désespoir, quand il le vit. Mais Baccio ne voulut plus partir et ne le quitta plus que lorsqu’il l’eut guéri.[16]

Comme autrefois Jules II, Paul III venait voir peindre Michel-Ange, et donnait son avis. Il était accompagné de son maître des cérémonies, Biagio da Cesena. Un jour, il demanda à ce dernier ce qu’il pensait de l’œuvre. Biagio, qui était, dit Vasari, une très scrupuleuse personne, déclara qu’il était souverainement inconvenant d’avoir représenté en un lieu aussi solennel tant de nudités indécentes ; c’était là, ajoutait-il, une peinture bonne à décorer une salle de bains, ou une auberge. Michel-Ange, indigné, portraitura de mémoire Biagio, après qu’il fut sorti ; il le représenta dans l’Enfer, sous la forme de Minos, avec un grand serpent enroulé autour des jambes, au milieu d’une montagne de diables. Biagio se plaignit au pape. Paul III se moqua de lui : « Si encore, lui dit-il, Michel-Ange t’avait mis au Purgatoire, j’aurais pu faire quelque chose pour te sauver ; mais il t’a placé en Enfer ; et là, je ne peux rien : en Enfer, il n’y a aucune rédemption. »[16]

Biagio ne fut pas le seul à trouver indécentes les peintures de Michel-Ange. L’Italie se faisait prude ; et le temps n’était pas loin où Véronèse allait être traduit devant l’Inquisition pour l’inconvenance de sa Cène chez Simon.[57] Il ne manqua pas de gens pour crier au scandale, devant le Jugement Dernier. Celui qui cria le plus fort fut l’Arétin. Le maître pornographe entreprit de donner des leçons de décence au chaste Michel-Ange.[58] Il lui écrivit une lettre de Tartuffe impudent.[59] Il l’accusait de représenter « des choses à faire rougir une maison de débauche », et il le dénonçait pour impiété à l’Inquisition naissante ; « car ce serait un moindre crime de ne pas croire, disait-il, que d’attenter ainsi à la foi chez autrui ». Il engageait le pape à détruire la fresque. Il mêlait à ses dénonciations de luthéranisme d’ignobles insinuations contre les mœurs de Michel-Ange ;[60] et, pour achever, il l’accusait d’avoir volé Jules II. À cette infâme lettre de chantage,[61] où tout ce qu’il y avait de plus profond dans l’âme de Michel-Ange : — sa piété, son amitié, son sentiment de l’honneur, — était sali et outragé, — à cette lettre, que Michel-Ange ne put lire sans rire de mépris et sans pleurer de honte, il ne répondit rien. Sans doute en pensa-t-il ce qu’il disait de certains ennemis, dans son dédain écrasant : « qu’il ne valait pas la peine de les combattre ; car la victoire sur eux n’a aucune importance ». — Et quand les idées de l’Arétin et de Biagio sur son Jugement Dernier eurent gagné du terrain, il ne fit rien pour répondre, rien pour les arrêter. Il ne dit rien, quand son œuvre fut traitée d’ « ordure luthérienne ».[62] Il ne dit rien, quand Paul IV voulut jeter à bas la fresque.[63] Il ne dit rien, quand, sur l’ordre du pape, Daniel de Volterre « culotta » ses héros.[64] — On lui demanda son avis. Il répondit sans colère, avec un mélange d’ironie et de pitié : « Dites au pape que c’est là une petite chose, qu’il est bien facile de mettre en ordre. Que Sa Sainteté veille seulement à mettre le monde en ordre : arranger une peinture ne coûte pas grand peine. » — Il savait dans quelle ardente foi il avait accompli cette œuvre, parmi les religieux entretiens de Vittoria Colonna, et sous l’égide de cette âme immaculée. Il eût rougi de défendre la chaste nudité de ses pensées héroïques contre les sales soupçons et les sous-entendus des hypocrites et des cœurs bas.

Quand la fresque de la Sixtine fut terminée,[65] Michel-Ange crut enfin avoir le droit d’achever le monument de Jules II. Mais le pape insatiable exigea que le vieillard de soixante-dix ans peignît les fresques de la Chapelle Pauline.[66] Peu s’en fallut qu’il ne mît la main sur quelques-unes des statues destinées au tombeau de Jules II, afin de les faire servir à l’ornement de sa propre chapelle. Michel-Ange dut s’estimer heureux qu’on lui permît de signer un cinquième et dernier contrat avec les héritiers de Jules II. Par ce contrat, il livrait ses statues achevées,[67] et payait deux sculpteurs pour terminer le monument : moyennant quoi, il était déchargé de toute autre obligation pour toujours.

Il n’était pas au bout de ses peines. Les héritiers de Jules II continuèrent de lui réclamer âprement l’argent, qu’ils prétendaient lui avoir été autrefois déboursé. Le pape lui faisait dire de n’y pas penser, et d’être tout à son travail de la Chapelle Pauline. « Mais, répondait-il,

« Mais, répondait-il, on peint avec la tête et non avec les mains ; qui n’a pas ses pensées à soi se déshonore : c’est pourquoi je ne fais rien de bon, tant que j’ai ces préoccupations… J’ai été enchaîné à ce tombeau, toute ma vie ; j’ai perdu toute ma jeunesse à tâcher de me justifier devant Léon X et Clément VII ; j’ai été ruiné par ma trop grande conscience. Ainsi le veut mon destin ! Je vois beaucoup de gens, qui se sont fait des rentes de 2 à 3.000 écus ; et moi, après de terribles efforts, je suis seulement parvenu à être pauvre. Et l’on me traite de voleur !… Devant les hommes, — (je ne dis pas devant Dieu), — je me tiens pour un honnête homme ; je n’ai jamais trompé personne… Je ne suis pas un voleur, je suis un bourgeois florentin, de noble naissance, et fils d’un homme honorable… Quand je dois me défendre contre des coquins, je deviens fou, à la fin !…[68]

Pour désintéresser ses adversaires, il termina de sa main les statues de la Vie active et de la Vie contemplative, bien qu’il n’y fût pas forcé par son contrat.

Enfin, le monument de Jules II fut inauguré à San Pietro in Vincoli, en janvier 1545. Que restait-il du beau plan primitif ? — Le seul Moïse, qui en devenait le centre, après n’en avoir été autrefois qu’un détail. Caricature d’un grand projet !

Du moins, c’était fini. Michel-Ange était délivré du cauchemar de toute sa vie.

↑ Le petit-neveu de Michel-Ange, dans sa première édition des Rime, en 1623, n’osa pas publier exactement les poésies à Toramaso dei Cavalieri. Il laissait croire qu’elles étaient adressées à une femme. Jusqu’aux récents travaux de Scheffler et Symmonds, Cavalieri passait pour un nom supposé, qui cachait Vittoria Colonna.

↑ Lettre de Michel-Ange à un personnage inconnu (octobre 1542). Lettres, édition Milanesi, CDXXXV.

↑ Donato Giannotti : Dialogi, 1545.

↑ Gherardo Perini fut spécialement visé par les attaques de l’Arétin. Frey a publié de lui quelques lettres très tendres, de 1522 :* «… che avendo di voi lettera, mi paia chon esso voi essere, che altro desiderio non o. »* ( «… Quand j’ai une lettre de vous, il me semble être avec vous : ce qui est mon désir unique. » ) Il signe :* « vostro come figliuolo. »* ( « Votre comme un fils. » ) — Une belle poésie de Michel-Ange sur la douleur de l’absence et de l’oubli semble lui être adressée :

« Tout près d’ici, mon amour m’a ravi le cœur et la vie. Ici, ses beaux yeux m’ont promis leur aide, et puis me l’ont retirée. Ici il m’a lié, ici il m’a délié. Ici, j’ai pleuré, et, avec un deuil infini, j’ai vu de cette pierre partir celui qui m’a pris à moi-même, et qui n’a plus voulu de moi. »

Voir aux Annexes, XII. — Poésies, XXXV.

↑ Henry Thode, qui, dans son ouvrage sur Michel-angelo und das Ende der Renaissance, ne résiste pas au désir de construire son héros de la façon la plus belle, fût-ce parfois aux dépens de la vérité, place après l’amitié pour Gherardo Perini, l’amitié pour Febo di Poggio, de façon à s’élever, par degrés, jusqu’à l’amitié pour Tommaso dei Cavalieri, parce qu’il ne peut admettre que Michel-Ange soit redescendu de l’amour le plus parfait à l’affection d’un Febo. Mais, en réalité, Michel-Ange était déjà en relations depuis plus d’un an avec Cavalieri, quand il s’éprit de Febo et quand il lui écrivit les humbles lettres (de décembre 1533 d’après Thode, ou de septembre 1534 d’après Frey) et les poésies absurdes et délirantes, où il joue sur les noms de Febo et de Poggio (Frey, CIII, CIV) : — lettres et poésies auxquelles le petit drôle répondait par des demandes d’argent. (Voir Frey, édition des Poésies de Michel-Ange, page 526) — Quant à Cecchino dei Bracci, l’ami de son ami Luigi dei Riccio, Michel-Ange ne le connut que plus de dix ans après Cavalieri. Cecchino était fils d’un banni florentin, et mourut prématurément à Rome en 1544. Michel-Ange écrivit en mémoire de lui quarante-huit épigrammes funéraires, d’un idéalisme idolâtre, si l’on peut dire, et dont quelques-unes sont d’une sublime beauté. Ce sont peut-être les poésies les plus sombres que Michel-Ange ait jamais écrites. — (Voir aux Annexes, XIII)

↑ Benedetto Varchi : Due lezzioni. 1549.

↑ Lettre de Tommaso dei Cavalieri à Michel-Ange (premier janvier 1533).

↑ Voir surtout la réponse que fit Michel-Ange à la première lettre de Cavalieri, le jour même où il la reçut (premier janvier 1533). On a de cette lettre trois brouillons fiévreux. Dans un post-scriptum à un de ces brouillons, Michel-Ange écrit : « Il serait bien permis de donner le nom des choses dont un homme fait présent à celui qui les reçoit ; mais par égard aux convenances, cela n’arrive pas dans cette lettre. » — Il est clair qu’il s’agit du mot : amour.

↑ Lettre de Michel-Ange à Cavalieri (premier janvier 1533).

↑ Brouillon d’une lettre de Michel-Ange à Cavalieri (28 juillet 1533).

↑ Lettre de Michel-Ange à Cavalieri (28 juillet 1533).

↑ Lettre de Michel-Ange à Bartolommeo Angiolini.

↑ Lettre de Michel-Ange à Sébastien del Piombo.

↑ Varchi en commenta deux en public, et il les publia dans ses Due Lezzioni. — Michel-Ange ne faisait pas mystère de son amour. Il en parlait à Bartolommeo Angiolini, à Sébastien del Piombo. De telles amitiés ne surprenaient personne. Quand mourut Cecchino del Bracci, Riccio cria son amour et son désespoir à tous : « Ah ! mon ami Donato ! Notre Cecchino est mort. Tout Rome pleure, Michel-Ange fait pour moi le dessin d’un monument. Écrivez-moi, je vous prie, l’épitaphe, et envoyez-moi une lettre consolante : mon chagrin m’a perdu l’esprit. Patience ! Je vis avec mille et mille morts en chaque heure. Ô Dieu ! Comme la Fortune a changé d’aspect ! » (Lettre à Donato Giannotti. Janvier 1544) — « Dans mon sein, je portais mille âmes d’amants », fait dire Michel-Ange à Cecchino dans une de ses épigrammes funéraires. (Poésies, édition Frey, LXXIII, 12)

Poésies, CIX, 19. Voir aux Annexes, XIV.

Poésies, XLIV. — Voir aux Annexes, XV.

Poésies, LII. — Voir aussi, LXXVI. À la fin du sonnet, Michel-Ange joue sur le nom de Cavalieri :

Resto prigion d’un Cavalier armato.

(Je suis prisonnier d’un cavalier armé.)

Onde al mio viver lieto, che m’ha tolto

Il desiato mie dolce signiore

↑ Le texte exact dit : « Ce que toi-même tu aimes le mieux en toi. »

↑ Voir aux Annexes, XVI.

Il foco onesto, che m’arde… (Poésies, L)

La casta voglia, che ’l cor dentro inflamma… (Ibid., XLIII)

↑ Dans un sonnet, Michel-Ange voudrait que sa peau pût servir à vêtir celui qu’il aime. Il voudrait être les souliers, qui portent ses pieds de neige. — (Voir aux Annexes, XVII)

↑ Surtout entre juin et octobre 1533, où Michel-Ange, revenu à Florence, était éloigné de Cavalieri.

↑ Les beaux portraits où l’on a prétendu la reconnaître n’ont aucune authenticité. — Tel, le dessin fameux des Uffizi, où Michel-Ange a représenté une jeune femme casquée. Tout au plus, a-t-il pu subir, en le faisant, l’influence inconsciente du souvenir de Vittoria, idéalisée et rajeunie ; car la figure des Uffizi a les traits réguliers de Vittoria et son expression sévère. L’œil est préoccupé, grand, et le regard dur. Le cou est nu, les seins découverts. L’expression est d’une violence froide et concentrée.

↑ Ainsi la représente une médaille anonyme, reproduite dans le Carteggio di Vittoria Colonna (publié par Ermanno Ferrero et Giuseppe Müller). Telle Michel-Ange la vit, sans doute. Ses cheveux sont cachés par une grande coiffe rayée ; elle porte une robe sévèrement fermée, avec une échancrure au cou.

Une autre médaille anonyme la montre jeune et idéalisée. (Reproduite dans Müntz : Histoire de l’Art pendant la Renaissance, III, 248, et dans l’Œuvre et la Vie de Michel-Ange, publiée par la Gazette des Beaux-Arts.) Elle a les cheveux relevés et noués par un ruban au-dessus du front ; une boucle tombe sur la joue, de fines nattes sur la nuque. Le front est haut et droit ; l’œil regarde avec une attention un peu lourde ; le nez long et régulier a la narine grosse ; les joues sont pleines, l’oreille large et bien faite ; le menton droit et fort est levé ; le cou nu, un léger voile autour ; les seins nus. L’air est indifférent et boudeur.

Ces deux médailles, faites à deux âges de la vie présentent comme traits communs, le froncement de la narine et de la lèvre supérieure, un peu maussade ; et la bouche petite, silencieuse, méprisante. L’ensemble de la figure dénote un calme sans illusions, sans joie.

Frey a cru, d’une façon un peu hasardeuse, retrouver l’image de Vittoria dans un étrange dessin de Michel-Ange, au revers d’un sonnet : — beau et triste dessin, que Michel-Ange n’eût, en ce cas, voulu laisser voir à personne. — Elle est âgée, nue jusqu’à mi-corps, les mamelles vides et pendantes ; la tête n’a point vieilli, elle est droite, pensive et fière ; un collier entoure le cou long et fin ; les cheveux, relevés, sont enfermés dans un bonnet, attaché sous le menton, et qui cache les oreilles et fait casque. En face d’elle, une tête de vieillard, qui ressemble à Michel-Ange, la regarde, — pour la dernière fois. — Elle venait de mourir, quand il fit ce dessin. Le sonnet qui l’accompagne est la belle poésie sur la mort de Vittoria : « Quand’ el ministro de sospir mie tanti… » — Frey a reproduit le dessin dans son édition des Poésies de Michel-Ange, page

↑ Elle avait alors pour conseiller spirituel Matteo Giberti, évêque de Vérone, qui fut un des premiers à tenter la rénovation de l’Église catholique. Le secrétaire de Giberti était le poète Francesco Berni.

↑ Juan de Valdès, fils d’un secrétaire intime de Charles-Quint, et établi à Naples en 1534, y fut le chef du mouvement réformateur. Nobles et grandes dames se groupèrent autour de lui. Il publia de nombreux écrits, dont les principaux furent les Cento e dieci divine considerazioni (Bâle, 1550), et un Aviso sobre las interpretes de la Sagrada Escritura. Il croyait à la justification seulement par la foi, et subordonnait l’instruction par l’Écriture à l’illumination par le Saint-Esprit. Il mourut en 1541. On dit qu’il eut à Naples plus de trois mille adhérents.

↑ Bernardino Ochino, grand prédicateur, et vicaire général des capucins, en 1539, devint l’ami de Valdès, qui subit son influence ; malgré les dénonciations, il continua ses prêches audacieux à Naples, à Rome, à Venise, soutenu par le peuple contre les interdictions de l’Église, Jusqu’en 1542, où sur le point d’être frappé comme luthérien, il s’enfuit de Florence à Ferrare, et de là à Genève, où il passa au protestantisme. Il était ami intime de Vittoria Colonna ; et, sur le point de quitter l’Italie, il lui annonça sa résolution dans une lettre confidentielle.

↑ Pietro Carnesecchi de Florence, protonotaire de Clément VII, ami et disciple de Valdès, fut une première fois cité devant l’Inquisition en 1546, et brûlé à Rome en 1567. Il était resté en relations avec Vittoria Colonna, jusqu’à la mort de celle-ci.

↑ Gaspare Contarini, d’une grande famille vénitienne, fut d’abord ambassadeur de Venise auprès de Charles-Quint, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Espagne, puis auprès de Clément VII, de 1528 à 1530. Il fut nommé cardinal par Paul III, en 1533, et légat en 1541 à la diète de Ratisbonne. Il ne réussit pas à s’entendre avec les protestants, et se rendit suspect aux catholiques. Il revint, découragé, et mourut à Bologne, en août 1542. Il avait composé de nombreux écrits : De immortalitate animae, — Compendium primae philosophiae, et un traité de la Justification, où il était très près des idées protestantes sur la grâce.

↑ Citées par Henri Thode.

↑ Giampietro Caraffa, évêque de Chieti, fonda en 1524 l’ordre des Théatins, et, à partir de 1528, commença à Venise l’œuvre de contre-réforme, qu’il devait poursuivre avec une implacable rigueur, comme cardinal, puis comme pape, sous le nom de Paul IV, depuis 1555. — En 1540, fut autorisé l’ordre des Jésuites ; en juillet 1542, le tribunal de l’Inquisition fut institué en Italie, avec pleins pouvoirs contre les hérétiques ; et en 1545, s’ouvrit le concile de Trente. C’était la fin du libre catholicisme, rêvé par les Contarini, les Giberti et les Pole.

↑ Déposition de Carnesecchi devant l’Inquisition, en 1566.

↑ Reginald Pole, de la maison d’York, avait dû fuir l’Angleterre, où il était entré en conflit avec Henry VIII ; il passa à Venise en 1532, y devint l’ami enthousiaste de Contarini, fut fait cardinal par Paul III, et légat du patrimoine de Saint-Pierre. D’un grand charme personnel et d’un esprit conciliant, il se soumit à la contre-réforme, et ramena à l’obéissance beaucoup des libres esprits du groupe de Contarini, qui étaient prêts à passer au protestantisme. Vittoria Colonna se mit entièrement sous sa direction, à Viterbe, de 1541 à 1544. — En 1554, Pole retourna comme légat en Angleterre, où il devint archevêque de Canterbury, et mourut en 1558.

↑ Lettre de Vittoria Colonna au cardinal Morone (22 décembre 1543). — Voir sur Vittoria Colonna l’ouvrage d’Alfred de Reumont, et le second volume du Michelangelo de Thode.

↑ Francisco de Hollanda : Quatre entretiens sur la peinture, tenus à Rome en 1538–1539, — composés en 1548, — et publiés par Joachim de Vasconcellos. — Traduction française dans les Arts en Portugal, par le comte A. Raczynski, 1846. Paris, Renouard.

↑ 1re partie du Dialogue sur la peinture dans la ville de Rome.

Ibid. Troisième partie. — Le jour de cette entretien, Octave Farnèse, neveu de Paul III, épousait Marguerite, veuve d’Alexandre de Médicis. À cette occasion, un cortège triomphal, — douze chars à l’antique, — défilait sur la place Navone, où la foule s’écrasait. Michel-Ange s’était réfugié avec ses amis dans la paix de San-Silvestro, au-dessus de la ville.

↑ Condivi. — Ce ne sont pas, à dire vrai, les lettres que nous avons conservées de Vittoria, et qui sont nobles sans doute, mais un peu froides. — Il faut penser que de toute cette correspondance, nous ne possédons plus que cinq lettres, d’Orvieto et de Viterbe, et trois lettres, de Rome, entre 1539 et 1541.

↑ Ce dessin, comme l’a montré M. A. Grenier, fut la première image inspiratrice des diverses Pietà, que Michel-Ange sculpta plus tard : celle de Florence (1550–1555), la Pietà Rondanini (1563), et celle, récemment retrouvée, à Palestrina (entre 1555 et 1560). — Se rattachent encore à cette conception, des esquisses, à la Bibliothèque d’Oxford, et la Mise au Tombeau de la National Gallery.

Voir A. Grenier : Une Pietà inconnue de Michel-Ange à Palestrina, Gazette des Beaux-Arts, mars 1907. — On trouvera dans cet article les reproductions des différentes Pietà.

↑ C’est alors que Michel-Ange pensa à publier un recueil de ses poésies. Ses amis Luigi del Riccio et Donalo Giannotti lui en donnèrent l’idée. Jusque-là, il n’avait pas attaché grande importance à ce qu’il écrivait. Giannotti s’occupa de cette publication, vers 1545. Michel-Ange fit un choix parmi ses vers ; et ses amis les recopièrent. Mais la mort de Riccio, en 1546, et de Vittoria, en 1547, le détourna de cette idée, qui lui sembla une vanité dernière. Ses poésies ne furent pas publiées de son vivant, sauf un petit nombre, qui parurent dans des ouvrages de Varchi, Giannotti, Vasari, etc. Mais elles circulaient de main en main. Les plus grands compositeurs : Archadelt, Tromboncino, Consilium, Costanzo Festa, les mirent en musique. Varchi lut et commenta un des sonnets, en 1540, devant l’Académie de Florence. Il y trouvait « la pureté antique et la plénitude de pensées de Dante ». Michel-Ange était nourri de Dante. « Personne ne le comprenait mieux, dit Giannotti, et ne possédait plus parfaitement son œuvre. » Personne ne lui a adressé un plus magnifique hommage que le beau sonnet : « Dal ciel discese… » (Poésies, CIX, 37) — Il ne connaissait pas moins Pétrarque, Cavalcanti, Cino da Pistoja, et les classiques de la poésie italienne. Son style en était forgé. Mais le sentiment qui vivifiait tout était son ardent idéalisme platonicien.

Rime con giunta di XVI Sonetti spirituali, 1539. Rime con giunta di XXIV Sonetti spirituali e Trionfo della Croce, 1544, Venise.

↑ « Je possède un petit livre en parchemin, dont elle m’a fait présent, il y a quelque dix ans, écrit Michel-Ange à Fattucci, le 7 mars 1551. Il contient cent trois sonnets, non compris les quarante sur papier, qu’elle m’envoya de Viterbe : je les ai fait relier dans le même petit livre… J’ai aussi beaucoup de lettres qu’elle m’écrivit d’Orvieto et de Viterbe. Voilà ce que je possède d’elle. »

↑ Voir aux Annexes, XVIII. (Poésies, LXXXVIII)

↑ Vasari. — Il se brouilla, pour un temps, avec un de ses plus chers amis, Luigi del Riccio, parce que celui-ci lui faisait des présents, malgré lui :

« Je suis plus oppressé, lui écrit-il, par ton extrême bonté, que si tu me volais. Il faut de l’égalité entre amis : si l’un donne plus, et l’autre moins, alors on en vient au combat ; et si l’un est vainqueur, l’autre ne le pardonne pas. »

↑ Voir aux Annexes, XIX. (Poésies, CI)

Michel-Ange ajoute ce commentaire :

« Il (le marteau : Vittoria) était seul dans ce monde pour exalter la vertu avec ses grandes vertus ; il n’y avait ici personne qui poussât le soufflet de forge. Maintenant, au ciel, il aura beaucoup d’aides ; car il n’y a là personne à qui la vertu ne soit chère. Aussi, j’espère que de là-haut viendra l’achèvement de mon être. — Maintenant, au ciel, il y aura quelqu’un pour pousser le soufflet : ici-bas, il n’avait aucun aide à la forge, où sont forgées les vertus. »

↑ Voir aux Annexes, XX. (Poésies, C)

C’est au revers du manuscrit de ce sonnet que se trouve le dessin à la plume, où l’on prétend reconnaître l’image de Vittoria, aux seins flétris.

↑ L’amitié de Michel-Ange pour Vittoria Colonna ne fut pas exclusive d’autres passions. Elle ne suffisait pas à remplir son âme. On s’est bien gardé de le dire, par un souci ridicule d’« idéaliser » Michel-Ange. Comme si un Michel-Ange avait besoin d’être « idéalisé » ! — Pendant le temps de son amitié avec Vittoria, entre 1535 et 1546, Michel-Ange aima une femme « belle et cruelle », donna aspra e bella (CIX, 89), — lucente e fera stella, iniqua e fella, dolce pieta con dispietato core (CIX, 9), — cruda e fera stella (CIX, 14) — bellezza e gratia equalmente infinita (CIX, 3), — « ma dame ennemie », comme il l’appelle encore, la donna mia nemica (CIX, 54). — Il l’aima passionnément, il s’humilia devant elle, il lui eût presque sacrifié son salut éternel :

Godo gl’ inganni d’una donna bella… (CIX, 90)

Porgo umilinente al’ aspro giogo il collo… (CIX, 54)

Dolce mi saria l’inferno teco… (CIX, 55)

Il fut torturé par cet amour. Elle s’amusait de lui :

Questa mie donna è si pronta e ardita,

C’ allor che la m’aneide, ogni mie bene

Cogli ochi mi promecte e parte tiene

Il crudel ferro dentro a la ferita… (CIX, 15)

Elle excitait sa jalousie, et coquetait avec d’autres. Il finit par la haïr. Il suppliait le sort de la faire laide et éprise de lui, pour qu’il pût ne plus l’aimer et la faire souffrir à son tour :

« Amour, pourquoi permets-tu que la beauté refuse ta suprême courtoisie à qui le désire et t’apprécie, et qu’elle l’accorde à des êtres stupides ? Ah ! fais qu’une autre fois elle soit de cœur aimant et si laide de corps que je ne l’aime point, et qu’elle m’aime ! »

Voir aux Annexes, XXI. (Poésies, CIX, 63)

↑ L’idée de cette immense fresque, qui couvre le mur d’entrée de la chapelle Sixtine, au-dessus de l’autel du pape, remontait à Clément VII, dès 1533.

↑ En juillet 1573. — Véronèse ne manqua point de s’appuyer sur l’exemple du Jugement dernier :

« Je conviens que c’est mal ; mais j’en reviens à dire ce que j’ai dit, que c’est un devoir pour moi de suivre les exemples que mes maîtres m’ont donnés.

— Qu’ont donc fait vos maîtres ? Des choses pareilles peut-être ?

— Michel-Ange à Rome, dans la chapelle du pape, a représenté Notre Seigneur, Sa mère, saint Jean, saint Pierre et la Cour Céleste, et il a représenté nus tous les personnages, voire la Vierge Marie, et dans des attitudes que la plus sévère religion n’a pas inspirées… »

(A. Baschet : Paul Véronèse devant le Saint-Office, 1880)

↑ C’était une vengeance. Il avait essayé de lui extorquer, selon son habitude, quelques œuvres d’art ; il avait eu, de plus, l’effronterie de lui tracer un programme pour le Jugement Dernier. Michel-Ange avait décliné poliment cette offre de collaboration étrange, et fait la sourde oreille aux demandes de présent. L’Arétin voulut montrer à Michel-Ange ce qu’il en pouvait coûter de lui manquer d’égards.

↑ Une comédie de l’Arétin, l’Hipocrito, fut le prototype de Tartuffe. (P. Gauthiez : l’Arétin, 1895)

↑ Il faisait une allusion injurieuse à « Gherardi et Tomai » (Gherardo Perini, et Tommaso dei Cavalieri).

↑ Ce chantage s’étale impudemment. À la fin de cette lettre de menaces, après avoir rappelé à Michel-Ange ce qu’il attendait, de lui : — des présents, — l’Arétin ajoute ce post-scriptum :

« À présent que j’ai un peu déchargé ma colère, et que je vous ai fait voir que si vous êtes divino, je ne suis pas d’acqua, déchirez cette lettre, comme moi, et décidez-vous… »

↑ Par un Florentin, en 1549. (Gaye, Carteggio, II, 500)

↑ En 1596, Clément VIII voulut aussi faire effacer le Jugement.

↑ En 1559. — Daniel de Volterre garda de cette opération le surnom de « culottier » (braghettone). — Daniel était un ami de Michel-Ange. Un autre de ses amis, le sculpteur Ammanati, condamna le scandale de ces représentations nues. — Michel-Ange ne fut donc même pas soutenu en cette occasion par ses disciples.

↑ L’inauguration du Jugement Dernier eut lieu le 25 décembre 1541. On vint de toute l’Italie, de la France, de l’Allemagne et des Flandres, pour y assister. — Voir la description de l’œuvre dans le livre de la collection : les Maîtres de l’Art, pages 90–93.

↑ Ces fresques (la Conversion de saint Paul, le Martyre de saint Pierre), auxquelles Michel-Ange travailla depuis 1542, furent interrompues par deux maladies, en 1544 et 1546, et terminées péniblement en 1549–1550. Ce furent « les dernières peintures qu’il exécuta, écrit Vasari, et avec grand effort ; car la peinture, et en particulier la fresque, n’est pas un art pour les vieillards ».

↑ Ce devaient être d’abord le Moïse et les deux Esclaves ; mais Michel-Ange trouva que les Esclaves ne convenaient plus au tombeau ainsi réduit, et il sculpta deux autres figures : la Vie active et la Vie contemplative (Rachel et Lia).

↑ Lettre à un Monsignore inconnu (octobre 1542). (Lettres, édition Milanesi, CDXXXV)

Vie de Michel-Ange

Deuxième partie. L’Abdication

bookVie de Michel-Ange Romain RollandLibr. Hachette et Cie1908ParisVDeuxième partie. L’AbdicationRolland Vie de Michel-Ange.djvuRolland Vie de Michel-Ange.djvu/7137-160

Signior mie caro, i’ te sol chiamo e ’nvoco

Contra l’inutil mie cieco tormento.[1]

Son désir eût été, après la mort de Vittoria, de revenir à Florence, pour « coucher ses os fatigués, à côté de son père, dans le repos ».[2] Mais après avoir servi, toute sa vie, les papes, il voulut consacrer ses dernières années à servir Dieu. Peut-être y avait-il été poussé par son amie, et accomplissait-il un de ses derniers vœux. Un mois avant la mort de Vittoria Colonna, le premier janvier 1547, Michel-Ange était en effet nommé, par bref de Paul III, préfet et architecte de Saint-Pierre, avec pleins pouvoirs pour élever l’édifice. Il n’accepta pas sans peine ; et ce ne furent pas les instances du pape qui le décidèrent à charger ses épaules de septuagénaire du fardeau le plus lourd qu’il eût encore porté. Il vit là un devoir, une mission de Dieu :

« Beaucoup croient — et je crois — que j’ai été placé à ce poste par Dieu, écrivait-il. Si vieux que je sois, je ne veux pas l’abandonner ; car je sers par amour de Dieu, et je place en lui toutes mes espérances. »[3]

Il n’acceptait aucun paiement pour cette tâche sacrée.

Il s’y trouva aux prises avec de nombreux ennemis : « la secte de San Gallo »,[4] comme dit Vasari, et tous les administrateurs, fournisseurs, entrepreneurs de la construction, dont il dénonçait les fraudes, sur lesquelles San Gallo avait toujours fermé les yeux. « Michel-Ange, dit Vasari, délivra Saint-Pierre des voleurs et des bandits. »

Une coalition se forma contre lui. Elle eut pour chef l’effronté Nanni di Baccio Bigio, un architecte, que Vasari accuse d’avoir volé Michel-Ange, et qui visait à le supplanter. On répandit le bruit que Michel-Ange n’entendait rien à l’architecture, qu’il gaspillait l’argent et ne faisait que détruire l’œuvre de son prédécesseur. Le Comité d’administration du bâtiment, prenant lui-même parti contre son architecte, provoqua en 1551 une enquête solennelle, présidée par le pape ; les inspecteurs et les ouvriers vinrent y déposer contre Michel-Ange, avec l’appui des cardinaux Salviati et Cervini.[5] Michel-Ange daigna à peine se justifier : il refusa toute discussion. — « Je ne suis pas obligé, dit-il au cardinal Cervini, de vous communiquer, à vous, ou à qui que ce soit, ce que je dois ou veux faire. Votre affaire est de surveiller les dépenses. Le reste ne regarde que moi. »[6] — Jamais son orgueil intraitable ne consentit à faire part de ses projets à personne. À ses ouvriers qui se plaignaient, il répondait : « Votre affaire est de maçonner, de tailler, de menuiser, de faire votre métier, et d’exécuter mes ordres. Quant à savoir ce que j’ai dans l’esprit, vous ne l’apprendrez jamais : car ce serait contre ma dignité. »[7]

Contre les haines, que de tels procédés soulevaient, il n’eût pu se soutenir un instant sans la faveur des papes.[8] Aussi, lorsque mourut Jules III,[9] et que le cardinal Cervini devint pape, Michel-Ange fut sur le point de quitter Rome. Mais Marcel II ne fit que passer sur le trône ; et Paul IV lui succéda. De nouveau assuré de la protection souveraine, Michel-Ange continua de lutter. Il se fût cru déshonoré, et il eût craint pour son salut, s’il avait abandonné l’œuvre.

« Contre ma volonté, j’en ai été chargé, dit-il. Voici huit ans que je m’y épuise en vain, au milieu de tous les ennuis et de toutes les fatigues. Maintenant que la construction est assez avancée pour que l’on puisse commencer à voûter la coupole, mon départ de Rome serait la ruine de l’œuvre, un grand affront pour moi, et, pour mon âme, un très grand péché. »[10]

Ses ennemis ne désarmaient point ; et la lutte, un moment, prit un caractère tragique. En 1563, l’aide le plus dévoué de Michel-Ange à Saint-Pierre, Pier Luigi Gaeta, fut jeté en prison, sous la fausse accusation de vol ; et le chef des travaux, Cesare da Casteldurante, fut poignardé. Michel-Ange répondit, en nommant à la place de Cesare, Gaeta. Le Comité d’administration chassa Gaeta, et nomma l’ennemi de Michel-Ange, Nanni di Baccio Bigio. Michel-Ange, hors de lui, ne vint plus à Saint-Pierre. On fit courir le bruit qu’il se démettait de ses fonctions ; et le Comité lui donna pour suppléant Nanni, qui trancha aussitôt du maître. Il comptait finir par lasser le vieux homme de quatre-vingt-huit ans, malade et moribond. Il ne connaissait pas son adversaire. Michel-Ange, sur-le-champ, alla trouver le pape ; il menaça de quitter Rome, si justice ne lui était faite. Il exigea une nouvelle enquête, convainquit Nanni d’incapacité et de mensonge, et le fit chasser.[11] C’était en septembre 1563, quatre mois avant sa mort. — Ainsi, jusqu’à la dernière heure, il eut à lutter contre la jalousie et contre la haine.

Ne le plaignons pas. Il savait se défendre ; et, mourant, il était capable, à lui seul, comme il disait jadis à son frère Giovan Simone, « de mettre en pièces dix mille de cette engeance ».

En dehors de la grande œuvre de Sant-Pierre, d’autres travaux d’architecture occupèrent la fin de sa vie : le Capitole,[12] l’église Santa Maria degli Angeli,[13] l’escalier de la Laurenziana de Florence,[14] la Porta Pia, et surtout l’église San Giovanni dei Fiorentini, — dernier de ses grands projets, avorté comme les autres.

Les Florentins l’avaient prié d’élever l’église de leur nation à Rome ; le duc Cosme, lui-même, lui écrivit une lettre flatteuse, à ce sujet ; et Michel-Ange, soutenu par son amour pour Florence, entreprit l’œuvre avec un enthousiasme juvénile.[15] Il dit à ses compatriotes « que s’ils exécutaient son plan, ni les Romains, ni les Grecs n’auraient jamais rien eu de semblable : — paroles, dit Vasari, telles qu’il n’en sortit jamais de sa bouche, ni avant, ni après ; car il était extrêmement modeste ». Les Florentins acceptèrent le plan, sans rien y changer. Un ami de Michel-Ange, Tiberio Calcagni, exécuta, sous sa direction, un modèle en bois de l’église : — « c’était une œuvre d’un art si rare, qu’on n’a jamais vu une église pareille, pour la beauté, la richesse et la variété. On commença la construction, on dépensa 5.000 écus. Puis, l’argent manqua, on en resta là, et Michel-Ange en éprouva le plus violent chagrin. »[6] L’église ne fut jamais construite, et même le modèle a disparu.

Telle fut la dernière déception artistique de Michel-Ange. Comment eût-il pu avoir l’illusion, en mourant, que Saint-Pierre, à peine ébauché, serait jamais réalisé, qu’aucune de ses œuvres lui survivrait ? Lui-même, s’il eût été libre, peut-être les eût-il brisées. L’histoire de sa dernière sculpture, la Déposition de Croix de la cathédrale de Florence, montre à quel détachement de l’art il était arrivé. S’il continuait encore de sculpter, ce n’était plus par foi dans l’art, mais par foi dans le Christ, et parce que « son esprit et sa force ne pouvaient s’empêcher de créer ».[16] Mais quand il eut fini son œuvre, il la brisa.[17] « Il l’eût détruite entièrement, si son serviteur Antonio ne l’avait supplié de la lui donner. »[18]

Telle était l’indifférence que Michel-Ange, près de la mort, témoignait à ses œuvres.

Depuis la mort de Vittoria, nulle grande affection n’éclairait plus sa vie. L’amour était parti :

Fiamma d’amor nel cor non m’ è rimasa ;

Se ’l maggior caccia sempre il minor duolo,

Di penne l’ alm’ ho ben tarpat’ et rasa.[19]

La flamme d’amour n’est pas restée dans mon cœur. Le pire mal [la vieillesse] chasse toujours le moindre : j’ai rogné les ailes de l’âme.

Il avait perdu ses frères et ses meilleurs amis. Luigi del Riccio était mort en 1546, Sébastien del Piombo en 1547 ; son frère, Giovan Simone, en 1548. Il n’eut jamais grandes relations avec son dernier frère, Gismondo, qui mourut en 1555. Il avait reporté son besoin d’affection familiale et bourrue sur ses neveux orphelins, sur les enfants de Buonarroto, son frère le plus aimé. Ils étaient deux : une fille, Cecca (Francesca), et un garçon, Lionardo. Michel-Ange plaça Cecca dans un couvent ; il lui constitua un trousseau, il payait sa pension, il allait la voir ; et, quand elle se maria,[20] il lui donna en dot un de ses biens.[21] — Il se chargea personnellement de l’éducation de Lionardo, qui avait neuf ans à la mort de son père. Une longue correspondance, qui rappelle souvent celle de Beethoven avec son neveu, témoigne du sérieux avec lequel il remplit sa mission paternelle.[22] Ce ne fut pas sans de fréquentes colères. Lionardo mettait souvent à l’épreuve la patience de son oncle ; et cette patience n’était pas grande. La mauvaise écriture du jeune garçon suffisait à jeter Michel-Ange hors des gonds. Il y voyait un manque d’égards envers lui :

Jamais je ne reçois une lettre de toi, que la fièvre ne me vienne avant que je puisse la lire. Je ne sais pas où tu as appris à écrire ! Peu d’amour !… Je crois que quand tu aurais à écrire au plus grand âne du monde, tu y mettrais plus de soin… J’ai jeté ta dernière lettre au feu, parce que je ne pouvais pas la lire : je ne peux donc pas y répondre. Je t’ai déjà dit et répété à satiété que, chaque fois que je reçois une lettre de toi, la fièvre me vient avant que je réussisse à la lire. Une fois pour toutes, ne m’écris plus à l’avenir. Si tu as quelque chose à me faire savoir, trouve quelqu’un qui sache écrire ; car j’ai besoin de ma tête pour autre chose que pour m’épuiser à déchiffrer tes grimoires.[23]

Défiant de nature, et rendu plus soupçonneux encore par ses déboires avec ses frères, il se faisait peu d’illusion sur l’affection humble et flagorneuse de son neveu : cette affection lui semblait surtout s’adresser à son coffre-fort, dont le petit savait qu’il hériterait. Michel-Ange ne se gênait pas pour le lui dire. Une fois, étant malade et en danger de mort, il apprend que Lionardo est accouru à Rome et y a fait quelques démarches indiscrètes ; il lui écrit, furieux :

Lionardo ! J’ai été malade, et tu as couru chez Ser Giovan Francesco pour voir si je ne laissais rien. N’as-tu pas assez de mon argent à Florence ? Tu ne peux pas mentir à ta race et manquer de ressembler à ton père, qui m’a chassé, à Florence, de ma propre maison ! Sache que j’ai fait un testament de telle sorte que tu n’as plus rien à attendre de moi. Donc va avec Dieu, et ne te présente plus devant mes yeux, et ne m’écris plus jamais ![24]

Ces colères n’émouvaient guère Lionardo, car elles étaient généralement suivies de lettres affectueuses et de cadeaux.[25] Un an plus tard, il se précipitait de nouveau à Rome, alléché par la promesse d’un présent de 3.000 écus. Michel-Ange, blessé de son empressement intéressé, lui écrit :

Tu es venu à Rome avec une hâte furieuse. Je ne sais pas si tu serais venu aussi vite si je m’étais trouvé dans la misère et si le pain m’avait manqué !… Tu dis que c’était ton devoir de venir, par amour pour moi. — Oui ! l’amour d’un perce-bois ![26] Si tu avais de l’amour pour moi, tu m’aurais écrit : « Michel-Ange, gardez les 3.000 écus, et dépensez-les pour vous : car vous nous avez tant donné que cela nous suffit ; votre vie nous est plus chère que la fortune… » — Mais, depuis quarante ans, vous avez vécu de moi ; et jamais je n’ai reçu de vous seulement une bonne parole…[27]

Une grave question fut celle du mariage de Lionardo. Elle occupa l’oncle et le neveu pendant six ans.[28] Lionardo, docile, ménageait l’oncle à héritage ; il acceptait toutes ses observations, le laissait choisir, discuter, rejeter les partis qui s’offraient : il semblait indifférent, Michel-Ange se passionnait au contraire, comme si c’était lui qui devait se marier. Il regardait le mariage comme une affaire sérieuse, dont l’amour était la moindre condition ; la fortune n’entrait pas beaucoup plus en ligne de compte : ce qui importait, c’était la santé et l’honorabilité. Il donnait de rudes conseils, dénués de poésie, robustes et positifs :

C’est une grosse décision : souviens-toi qu’entre l’homme et la femme il doit toujours y avoir une différence d’âge de dix ans ; et fais attention à ce que celle que tu choisiras ne soit pas seulement bonne, mais saine… On m’a parlé de plusieurs personnes : l’une m’a plu, l’autre non. Si tu y penses, écris-moi donc, au cas que tu aies plus de plaisir à l’une qu’à l’autre : je t’en dirai mon avis… Tu es libre de prendre l’une ou l’autre, pourvu qu’elle soit noble et bien élevée, et plutôt sans dot, qu’avec une grosse dot, — afin de vivre en paix…[29] Un Florentin m’a dit qu’on t’a parlé d’une fille de la maison Ginori, et qu’elle te plaît. Il ne me plaît pas à moi que tu prennes pour femme une fille que le père ne te donnerait pas s’il avait assez pour lui constituer une dot convenable. Je désire que celui qui veut te donner une femme la donne à toi, et non à ta fortune… Tu as uniquement à considérer la santé de l’âme et du corps, la qualité du sang et des mœurs, et, de plus, qui elle a pour parents : car cela est de grande importance… Donne-toi la peine de trouver une femme qui n’ait pas honte de laver les plats, en cas de nécessité, et de s’occuper des choses du ménage… Quant à la beauté, comme tu n’es pas précisément le plus beau jeune homme de Florence, ne t’en inquiète pas, pourvu seulement qu’elle ne soit pas estropiée, ou repoussante…[30]

Après bien des recherches, il semble qu’on ait mis la main sur l’oiseau rare. Mais, au dernier moment, voici qu’on lui découvre un vice rédhibitoire ;

J’apprends qu’elle a la vue basse : ce qui ne me paraît pas un petit défaut. Aussi je n’ai rien promis encore. Puisque tu n’as rien promis non plus, mon avis est que tu le dégages, si tu es certain de la chose.[31]

Lionardo se décourage. Il s’étonne de l’insistance que son oncle met à vouloir le marier :

Cela est vrai,

répond Michel-Ange,

je le désire : cela est bon, pour que notre race ne finisse pas avec nous. Je sais bien que le monde n’en serait pas ébranlé ; mais enfin chaque animal s’efforce de conserver son espèce. C’est pourquoi je désire que tu te maries.[32]

Enfin Michel-Ange lui-même se lasse ; il commence à trouver ridicule que ce soit lui qui s’occupe toujours du mariage de Lionardo, et que celui-ci ait l’air de s’en désintéresser. Il déclare qu’il ne s’en mêlera plus :

Depuis soixante ans, je me suis occupé de vos affaires ; maintenant, je suis vieux, et je dois penser aux miennes.

Juste à ce moment, il apprend que son neveu vient de se fiancer avec Cassandra Ridolfi. Il se réjouit, il le félicite, et il lui promet une dot de 1.500 ducats. Lionardo se marie.[33] Michel-Ange envoie ses souhaits aux jeunes époux, et promet un collier de perles à Cassandra. La joie ne l’empêche pas toutefois d’avertir son neveu que, « quoiqu’il ne se connaisse pas très bien à ces choses, il lui semble que Lionardo aurait dû régler très exactement toutes les questions d’argent avant de conduire la femme dans sa maison : car il y a toujours dans ces questions un germe de désunion ». Il termine par cette recommandation goguenarde :

« Allons !… Et maintenant, tâche de vivre ; et penses-y bien, car le nombre des veuves est toujours plus grand que celui des veufs. »[34]

Deux mois après, au lieu du collier promis, il envoie deux bagues à Cassandra, — l’une ornée d’un diamant, l’autre d’un rubis. Cassandra, en remerciement, lui envoie huit chemises. Michel-Ange écrit :

Elles sont belles, surtout la toile, et elles me plaisent fort. Mais je suis fâché que vous ayez fait cette dépense ; car il ne me manquait rien. Remercie bien Cassandra pour moi, et dis-lui que je suis à sa disposition pour lui envoyer tout ce que je pourrai trouver ici, en fait d’articles romains ou autres. Cette fois, j’ai envoyé seulement une petite chose ; une autre fois, nous ferons mieux, avec quelque objet qui lui fasse plaisir. Avertis-moi seulement.[35]

Viennent bientôt les enfants : le premier, appelé Buonarroto,[36] sur le désir de Michel-Ange, — le second, nommé Michelangelo,[37] qui meurt peu après sa naissance. Et le vieil oncle, qui invite le jeune couple à venir chez lui, à Rome, en 1556, ne cesse de prendre part affectueusement aux joies comme aux douleurs de la famille, mais sans jamais permettre aux siens de s’occuper de ses affaires, ni même de sa santé.

En dehors de ses relations de famille, Michel-Ange ne manqua point d’amitiés illustres ou distinguées.[38] Malgré son humeur sauvage, il serait tout à fait faux de se le représenter comme un paysan du Danube, à la façon de Beethoven. Il fut un aristocrate italien, de haute culture et de race fine. Depuis son adolescence passée dans les jardins de San Marco, auprès de Laurent le Magnifique, il resta en rapports avec tout ce que l’Italie comptait de plus noble parmi ses grands seigneurs, ses princes, ses prélats,[39] ses écrivains[40] et ses artistes.[41] Il faisait assaut d’esprit avec le poète Francesco Berni ;[42] il correspondait avec Benedetto Varchi ; il échangeait des poésies avec Luigi del Riccio et avec Donato Giannotti. On recherchait sa conversation, ses aperçus profonds sur l’art, ses remarques sur Dante, que personne ne connaissait comme lui. Une dame romaine[43] écrivait qu’il était, quand il voulait, « un gentilhomme de manières fines et séduisantes, et tel qu’il existait à peine son pareil en Europe ». Les dialogues de Giannotti et de François de Hollande montrent sa politesse exquise et l’habitude qu’il avait du monde. On voit même, par certaines de ses lettres aux princes,[44] qu’il lui eût été facile d’être un parfait courtisan. Le monde ne l’a jamais fui : c’est lui qui le tint à distance ; il ne dépendit que de lui de mener une vie triomphale. Il était pour l’Italie l’incarnation de son génie. À la fin de sa carrière, dernier survivant de la grande Renaissance, il la personnifiait, il était à lui seul tout un siècle de gloire. Ce n’étaient pas seulement les artistes qui le regardaient comme un être surnaturel.[45] Les princes s’inclinaient devant sa royauté. François Ier et Catherine de Médicis lui rendaient hommage.[46] Cosme de Médicis voulut le nommer sénateur ;[47] et, quand il vint à Rome,[48] il le traita en égal, le fit asseoir à côté de lui, l’entretint confidentiellement. Le fils de Cosme, don Francesco de Médicis, le reçut, sa barrette à la main, « témoignant d’un respect sans bornes pour un homme aussi rare ».[49] On n’honorait pas moins en lui son génie que « sa grande vertu ».[50] Sa vieillesse fut entourée d’autant de gloire que celle de Goethe ou de Hugo. Mais il était un homme d’un autre métal. Il n’avait ni la soif de popularité de l’un, ni le respect bourgeois de l’autre, — si libre qu’il fût, — pour le monde et pour l’ordre établi. Il méprisait la gloire, il méprisait le monde ; et s’il servait les papes, « c’était par contrainte ». Encore ne cachait-il pas que « même les papes l’ennuyaient et le fâchaient parfois, en causant avec lui et le faisant chercher », et que, « malgré leurs ordres, il négligeait de venir, quand il n’y était pas disposé ».[51]

Lorsqu’un homme est ainsi fait par la nature et par l’éducation qu’il haïsse les cérémonies et méprise l’hypocrisie, il n’y a pas de bon sens à ne pas le laisser vivre, comme il lui convient. S’il ne vous demande rien et ne cherche pas votre société, pourquoi cherchez-vous la sienne ? Pourquoi voulez-vous l’abaisser à ces niaiseries, qui répugnent à son éloignement du monde ? Celui-là n’est pas un homme supérieur, qui pense à plaire aux imbéciles, plutôt qu’à son génie.[51]

Il n’avait donc avec le monde que les relations indispensables, ou des rapports tout intellectuels. Il ne lui laissait pas accès dans son intimité ; et les papes, les princes, les gens de lettres et les artistes tenaient peu de place dans sa vie. Même avec le petit nombre d’entre eux, pour qui il éprouvait une réelle sympathie, il était rare qu’il s’établît une amitié durable. Il aimait ses amis, il était généreux envers eux ; mais sa violence, son orgueil, ses soupçons lui faisaient souvent de ceux qu’il avait le plus obligés, des ennemis mortels. Il écrivit, un jour, cette belle et triste lettre :

Le pauvre ingrat est ainsi fait, de nature, que si vous lui venez en aide dans sa détresse, il dit que lui-même vous a avancé ce que vous lui donnez. Si vous lui donnez du travail pour lui témoigner votre intérêt, il prétend que vous avez été forcé de lui confier ce travail, parce que vous n’y entendez rien. Tous les bienfaits qu’il reçoit, il dit que le bienfaiteur y a été obligé. Et si les bienfaits reçus sont si évidents qu’il est impossible de les nier, alors l’ingrat attend assez longtemps pour que celui dont il a reçu du bien tombe dans une faute évidente ; alors il a un prétexte de dire du mal de lui et de se libérer de toute reconnaissance. — Ainsi, on a toujours agi envers moi ; et pourtant pas un artiste ne s’est adressé à moi sans que je lui aie fait du bien, et de tout mon cœur. Et puis ils prennent prétexte de mon humeur bizarre, ou de la folie, dont ils prétendent que je suis atteint et qui ne fait tort qu’à moi, pour dire du mal de moi ; et ils m’outragent : — c’est le lot de tous ceux qui sont bons.[52]

Dans sa propre maison, il avait des aides assez dévoués, mais en général médiocres. On le soupçonnait de les choisir médiocres à dessein pour n’avoir en eux que des instruments dociles, et non des collaborateurs, — ce qui, au reste, eût été légitime. Mais, dit Condivi,

il n’était pas vrai, comme beaucoup le lui reprochaient, qu’il ne voulût pas instruire : au contraire, il le faisait volontiers. Malheureusement, la fatalité voulut qu’il tombât ou sur des sujets peu capables, ou sur des sujets capables, mais peu persévérants, qui, après quelques mois de son enseignement, se tenaient déjà pour des maîtres.

Il n’est pas douteux, d’ailleurs, que la première qualité qu’il exigeait de ses aides était une soumission absolue. Autant il était impitoyable pour ceux qui affectaient à son égard une indépendance cavalière, autant il eut toujours pour les disciples modestes et fidèles des trésors d’indulgence et de générosité. Le paresseux Urbano, « qui ne voulait pas travailler »,[53] — et qui avait bien raison ; car, lorsqu’il travaillait, c’était pour gâter irrémédiablement par sa maladresse le Christ de la Minerve, — fut, pendant une maladie, l’objet de ses soins paternels ;[54] il appelait Michel-Ange : « cher comme le meilleur père ». — Piero di Giannoto fut « aimé comme un fils ». — Silvio di Giovanni Cepparello, sorti de chez lui pour entrer au service d’André Doria, se désole, et le supplie de le reprendre. — L’histoire touchante d’Antonio Mini est un exemple de la générosité de Michel-Ange envers ses aides. Mini, celui de ses disciples, qui, d’après Vasari, « avait bonne volonté, mais qui n’était pas intelligent, » aimait la fille d’une pauvre veuve de Florence. Sur le désir de ses parents, Michel-Ange l’éloigna de Florence. Antonio voulut aller en France.[55] Michel-Ange lui fit un don royal : « tous les dessins, tous les cartons, la peinture de la Léda,[56] tous les modèles qu’il avait faits pour elle, aussi bien en cire qu’en argile ». Muni de cette fortune, Antonio partit.[57] Mais la mauvaise chance qui frappait les projets de Michel-Ange frappa plus durement encore ceux de son humble ami. Il alla à Paris, pour montrer le tableau de la Léda au roi. François Ier était absent ; Antonio laissa la Léda en garde chez un Italien de ses amis, Giuliano Buonaccorsi, et revint à Lyon où il s’était fixé. Quand il retourna à Paris, quelques mois plus tard, la Léda avait disparu : Buonaccorsi l’avait vendue, pour son compte, à François Ier. Antonio, affolé, sans ressources, incapable de se défendre, perdu dans cette ville étrangère, mourut de chagrin, à la fin de 1533.

Mais, de tous ses aides, celui que Michel-Ange aima le mieux et à qui son affection assura l’immortalité, fut Francesco d’Amadore, surnommé Urbino, de Castel Durante. Il était depuis 1530 au service de Michel-Ange, et il travailla sous ses ordres au tombeau de Jules II. Michel-Ange s’inquiétait de ce qu’il deviendrait après lui.

« Il lui disait : « Que feras-tu, si je meurs ? »

« Urbino répondit : « Je servirai un autre. »

« — Ô malheureux ! dit Michel-Ange, je veux remédier à ta misère. »

« Et il lui donna 2.000 écus d’un coup : un présent comme seuls les empereurs et les papes en peuvent faire. »[6]

Ce fut Urbino qui mourut le premier.[58] Le lendemain de sa mort, Michel-Ange écrivait à son neveu :

Urbino est mort, hier au soir, à quatre heures. Il m’a laissé si affligé et si troublé qu’il m’eût été plus doux de mourir avec lui, à cause de l’amour que je lui portais ; et il le méritait bien : car c’était un digne homme, loyal et fidèle. Sa mort fait qu’il me semble ne plus vivre, et je ne puis retrouver la tranquillité.

Sa douleur était si profonde qu’elle se fait plus cuisante encore, trois mois après, dans une lettre célèbre à Vasari :

Messer Giorgio, mon cher ami, il se peut que j’écrive mal ; cependant, en réponse à votre lettre, j’écrirai quelques mots. Vous savez qu’Urbino est mort, — ce qui est pour moi une peine très cruelle, mais aussi une grâce très grande que Dieu m’a faite. Cette grâce, c’est que lui qui, vivant, m’a gardé à la vie, mourant, m’a appris à mourir, non pas avec déplaisir, mais avec le désir de la mort. Je l’ai gardé vingt-six ans, et je l’ai toujours trouvé très sûr et très fidèle. Je l’avais enrichi ; et maintenant que je comptais sur lui pour être le soutien de ma vieillesse, il m’est enlevé ; et il ne me reste d’autre espérance que de le revoir en paradis, où Dieu, par la très heureuse mort qu’il lui a procurée, a bien montré qu’il devait être. Ce qui a été pour lui plus dur que la mort, ç’a été de me laisser vivant dans ce monde trompeur, et au milieu de tant d’inquiétudes. La meilleure partie de moi-même s’en est allée avec lui, et il ne me reste plus rien qu’une misère infinie.[59]

Dans son désarroi, il pria son neveu de venir le voir à Rome. Lionardo et Cassandra, inquiets de son chagrin, vinrent, et le trouvèrent fort affaibli. Il puisa une force nouvelle dans l’obligation que Urbino lui avait imposée de se charger de la tutelle de ses fils, dont l’un était son filleul et portait son nom.[60]

Il avait d’autres amitiés, étranges. Par ce besoin de réaction, si fort chez les natures robustes contre toutes les contraintes qu’impose la société, il aimait à s’entourer de gens simples d’esprit, qui avaient des saillies inattendues et de libres façons : des gens qui ne fussent pas comme tout le monde : — un Topolino, tailleur de pierres à Carrare, « qui s’imaginait être un sculpteur distingué, et qui n’eût jamais laissé partir pour Rome une barque, chargée de blocs de marbre, sans envoyer trois ou quatre petites figures modelées par lui, qui faisaient mourir de rire Michel-Ange » ;[61] — un Menighella, peintre à Valdarno, « qui venait de temps en temps chez Michel-Ange, pour qu’il lui dessinât un saint Roch ou un saint Antoine, qu’il coloriait ensuite et vendait aux paysans. Et Michel-Ange, dont les rois avaient tant de peine à obtenir le moindre travail, laissait tout pour exécuter ces dessins, sur les indications de Menighella, entre autres, un Crucifix admirable » ;[61] — un barbier, qui se mêlait de peinture, et pour qui il dessina le carton d’un saint François aux stigmates ; — un de ses ouvriers romains, qui travaillait au tombeau de Jules II, et qui crut être devenu un grand sculpteur, sans y avoir pris garde, parce qu’en suivant docilement les indications de Michel-Ange, il avait fait sortir du marbre, à sa stupéfaction, une belle statue ; — le facétieux orfèvre Piloto, dit Lasca ; — le fainéant Indaco, ce peintre singulier, « qui aimait autant à bavarder, qu’il détestait de peindre », et qui avait coutume de dire que « travailler toujours sans prendre de plaisir était indigne d’un chrétien » ;[6] — surtout, le ridicule et inoffensif Giuliano Bugiardini, pour qui Michel-Ange avait une sympathie spéciale.

Giuliano avait une bonté naturelle, une façon simple de vivre, sans méchanceté et sans envie, qui plaisait infiniment à Michel-Ange. Il n’avait d’autre défaut que d’aimer trop ses propres œuvres. Mais Michel-Ange avait coutume de l’estimer heureux pour cela ; car il se trouvait lui-même très malheureux de ne pouvoir se satisfaire pleinement de rien… Une fois, messer Ottaviano de Médicis avait demandé à Giuliano de lui faire un portrait de Michel-Ange. Giuliano se mit à l’œuvre ; et, après avoir tenu Michel-Ange assis deux heures, sans parler, il lui dit : « Michel-Ange, viens voir, lève-toi : l’essentiel de la physionomie, je l’ai déjà attrapé. » Michel-Ange se leva ; et, quand il vit le portrait, il dit en riant à Giuliano : « Que diable as-tu fait ? Tu m’as enfoncé un œil dans la tempe : regarde un peu. » Giuliano, à ces mots, fut hors de lui. Il regarda plusieurs fois le portrait et son modèle, alternativement ; et il répondit hardiment : « Il ne me semble pas ; mais remets-toi à ta place, et je le corrigerai, s’il y a lieu. » — Michel-Ange, qui savait ce qui en était, se replaça en souriant en face de Giuliano, qui le regarda à diverses reprises ainsi que sa peinture, puis se leva, et dit : « L’œil est tel que je l’ai dessiné, et la nature le montre ainsi. » — « Eh bien donc, fit Michel-Ange en riant, c’est une faute de la nature. Continue, et ne ménage pas la couleur. »[6]

Tant d’indulgence, dont Michel-Ange n’était pas coutumier avec les autres hommes, et qu’il prodiguait à ces petites gens, ne suppose pas moins d’humour railleuse qui s’égaye des ridicules humains,[62] que d’affectueuse pitié pour ces pauvres fous qui se croyaient de grands artistes et qui lui inspiraient peut-être un retour sur sa propre folie. Il y avait là bien de l’ironie mélancolique et bouffonne.

↑ Lettre de Michel-Ange à Vasari. (19 septembre 1552)

↑ Lettre de Michel-Ange à Lionardo, son neveu, (7 juillet 1557)

↑ Il s’agit ici d’Antonio da San Gallo, architecte en chef de Saint-Pierre, depuis 1537 jusqu’à sa mort en octobre 1546. Il avait toujours été ennemi de Michel-Ange, qui le traita sans ménagements. Ils se trouvèrent opposés l’un à l’autre, à propos des fortifications du Borgo (quartier du Vatican), pour lesquelles Michel-Ange fit abandonner les plans de San Gallo, en 1545, et lors de la construction du palais Farnese, que San Gallo avait bâti jusqu’au second étage, et que Michel-Ange termina, imposant en 1549 son modèle pour la corniche et éliminant le projet de son rival. — (Voir le Michelangelo de Thode)

↑ Le futur pape Marcel II.

↑ À la fin de l’enquête de 1551, Michel-Ange, se tournant vers Jules III qui présidait, lui dit : « Saint-Père, vous voyez quel est mon gain ! Si les ennuis que j’endure ne servent pas à mon âme, je perds mon temps et ma peine. » — Le pape qui l’aimait, lui mit ses mains sur les épaules, et s’écria : « Tu gagnes pour les deux, pour ton âme et pour ton corps. Sois sans crainte ! » (Vasari)

↑ Paul III était mort le 10 novembre 1549 ; et Jules III, qui aimait, comme lui, Michel-Ange, régna du 8 février 1550 au 23 mars 1555. Le cardinal Cervini fut élu, le 9 avril 1555, sous le nom de Marcel II. Il ne régna que quelques jours ; et Paul IV Caraffa lui succéda, le 23 mai 1555.

↑ Lettre de Michel-Ange à Lionardo. (11 mai 1555)

Affecté par les critiques de ses propres amis, il demanda pourtant, en 1550, « qu’on voulût bien le décharger du fardeau qu’il portait gratuitement, depuis dix-sept ans, sur l’ordre des papes ». — Mais sa démission ne fut pas acceptée, et Pie IV, par un bref, renouvela ses pouvoirs. — C’est alors qu’il se résolut enfin à exécuter, sur les instances de Cavalieri, le modèle en bois de la coupole. Jusque-là, il avait gardé tous ses projets dans sa tête, se refusant à en laisser rien voir à qui que ce fût.

↑ Nanni n’en pria pas moins le duc Cosme, au lendemain de la mort de Michel-Ange, de lui faire donner la succession de Michel-Ange à Saint-Pierre.

↑ Michel-Ange ne put voir élever que les escaliers et la place. Les édifices du Capitole n’ont été terminés qu’au dix-septième siècle.

↑ De l’église de Michel-Ange, il ne reste rien aujourd’hui. Elle fut reconstruite entièrement au dix-huitième siècle.

↑ On exécuta le modèle de Michel-Ange en pierre, et non en bois, comme il voulait.

Ce fut en 1553 qu’il commença cette œuvre, la plus émouvante de toutes ses œuvres ; car elle est la plus intime : on sent qu’il n’y parle que pour lui, il souffre, et s’abandonne à sa souffrance. Au reste, il s’est représenté lui-même, semble-t-il, dans le vieillard, au visage douloureux, qui soutient le corps du Christ.

↑ Tiberio Calcagni la racheta à Antonio, et demanda à Michel-Ange la permission de la réparer. Michel-Ange y consentit, Calcagni rajusta le groupe ; mais il mourut, et l’œuvre resta inachevée.

Poésies, LXXXI (vers 1550).

Cependant, quelques poésies, qui semblent dater de son extrême vieillesse, montrent que la flamme n’était pas aussi éteinte qu’il le croyait, et que « le vieux bois brûlé », comme il disait, reprenait feu parfois. — (Voir aux Annexes, XXII. — Poésies, CX et CXIX)

↑ Elle épousa, en 1538, Michele di Niccolò Guicciardini.

↑ Cette correspondance commence en 1540.

↑ … stare a spasimare intorno alle tue lettere.

↑ Lettre du 11 juillet 1544.

↑ Michel-Ange est le premier à avertir son neveu, pendant une maladie, en 1549, qu’il l’a mis sur son testament. — Le testament est ainsi conçu : « À Gismondo et à toi, je laisse tout ce que j’ai ; en sorte que mon frère Gismondo, et toi, mon neveu, vous ayez des droits égaux, et qu’aucun ne puisse exercer une autorité sur mes biens sans le consentement de l’autre. »

L’amore del tarlo !

Il ajoute : « Il est vrai que, l’an passé, je t’ai tant semoncé que tu as eu honte, et tu m’as envoyé un petit tonneau de Trebbiano. Ah ! cela t’a assez coûté !… »

« Tu n’as pas à chercher l’argent, mais seulement la bonté et la bonne renommée… Tu as besoin d’une femme qui reste avec toi, et à qui tu puisses commander, une femme qui ne fasse pas des embarras et n’aille pas tous les jours en noces et en festins ; car là où on leur fait la cour, il leur est facile de se débaucher (diventar puttana), surtout quand elles n’ont pas de famille… » (Lettres, premier février 1549)

↑ Il ajoute pourtant : « Mais si tu devais ne pas te sentir assez sain, alors il est mieux de te résigner à vivre, sans mettre au monde d’autres malheureux. » (Lettres, 24 juin 1552)

↑ Il faut bien distinguer entre les périodes de sa vie. On trouve dans cette longue carrière des déserts de solitude, mais aussi quelques périodes d’amitiés. C’est, vers 1515, à Rome, un petit cercle de Florentins, libres et bons vivants : — Domenico Buoninsegni, Lionardo sellajo, Giovanni Spetiale, Bartolommeo Verazzano, Giovanni Gellesi, Canigiani. — C’est, un peu plus tard, sous le pontificat de Clément VII, la spirituelle société de Francesco Berni et de Fra Sebastiano del Piombo, ami dévoué mais dangereux, qui rapportait à Michel-Ange tous les bruits qui couraient sur son compte et attisait son inimitié contre le parti de Raphaël. — C’est surtout, au temps de Vittoria Colonna, le cercle de Luigi del Riccio, marchand florentin, qui le conseillait dans ses affaires et fut son ami le plus intime. Il rencontrait chez lui Donato Giannotti, le musicien Archadelt, et le beau Cecchino. Ils avaient l’amour commun de la poésie, de la musique et des bons plats. C’est pour Riccio, désespéré de la mort de Cecchino, que Michel-Ange écrit ses quarante-huit épigrammes funéraires ; et Riccio, pour l’envoi de chaque épigramme, expédie à Michel-Ange des truites, des champignons, des truffes, des melons, des tourterelles, etc. (Voir Poésies, édition Frey, LXXIII) — Après la mort de Riccio, en 1546, Michel-Ange n’eut plus guère d’amis, mais des disciples : Vasari, Condivi, Daniel de Volterre, Bronzino, Leone Leoni, Benvenuto Cellini. Il leur inspirait un culte passionné ; de son côté, il leur témoignait une affection touchante.

↑ Par ses fonctions au Vatican, non moins que par la grandeur de son esprit religieux, Michel-Ange fut particulièrement en relations avec les hauts dignitaires de l’Église.

↑ Il peut être curieux de noter, en passant, que Michel-Ange connut Machiavel. Une lettre de Biagio Buonaccorsi à Machiavel, le 6 septembre 1508, lui annonce qu’il lui a envoyé par Michel-Ange de l’argent d’une femme qui n’est pas nommée.

↑ Ce fut sans doute parmi les artistes qu’il eut le moins d’amis, — sauf à la fin de sa vie, où il était entouré de disciples qui l’adulaient. — Il avait peu de sympathie pour la plupart d’entre eux, et ne le leur cachait point. Il fut en fort mauvais termes avec Léonard de Vinci, Pérugin, Francia, Signorelli, Raphaël, Bramante, San Gallo. « Le jour soit maudit, où vous avez jamais dit du bien de personne ! » lui écrit Jacopo Sansovino, le 30 juin 1517. — Cela n’empêcha point Michel-Ange de rendre service plus tard à Sansovino (en 1524), et à bien d’autres : mais il avait un génie trop passionné pour aimer un autre idéal que le sien ; et il était trop sincère pour feindre d’aimer ce qu’il n’aimait point. — Cependant, il se montra fort courtois pour Titien, lors de sa visite à Rome, en 1545. — Mais à la société des artistes, dont la culture, en général, laissait à désirer, il préférait celle des écrivains et des hommes d’action.

↑ Ils échangèrent des épîtres en vers, amicales et burlesques. (Poésies, LVII et CLXXII) Berni fit de Michel-Ange un éloge magnifique, dans son Capitolo a fra Sebastiano del Piombo. Il dit « qu’il était l’Idée en soi de la sculpture et de l’architecture, comme Astrée était l’Idée de la justice, qui était toute bonté et toute intelligence ». Il l’appela un second Platon ; et, s’adressant aux autres poètes, il leur dit ce mot admirable, souvent cité : « Silence à vous, instruments harmonieux ! Vous dites des mots, lui seul dit des choses. » Ei dice cose, et voi dite parole…

↑ Dona Argentina Malaspina, en 1516.

↑ Surtout sa lettre à François premier, le 26 avril 1546.

↑ Condivi commence ainsi sa Vie de Michel-Ange : « Depuis l’heure où le Seigneur Dieu, par sa grâce toute puissante, m’a jugé digne non seulement de voir Michelangelo Buonarroti, le peintre et sculpteur unique, — ce que j’aurais à peine eu l’audace d’espérer, — mais de jouir de ses entretiens, de son affection et de sa confiance, — en reconnaissance d’un tel bienfait, j’ai entrepris de réunir tout ce qui me paraît dans sa vie digne de louange et d’admiration, pour être utile aux autres par l’exemple d’un tel homme. »

↑ François premier, en 1546 ; Catherine de Médicis, en 1559. Elle lui écrivit de Blois, « sachant, avec le monde entier, combien il était supérieur à n’importe qui dans ce siècle », pour le prier de sculpter la statue équestre de Henri II, ou du moins, d’en faire le dessin. (14 novembre 1559)

↑ En 1552. Michel-Ange ne répondit pas : — ce qui blessa le duc. — Quand Benvenuto Cellini en reparla à Michel-Ange, celui-ci répondit d’une façon sarcastique.

↑ Vasari. (À propos de la réception que Cosme fit à Michel-Ange)

↑ a et b François de Hollande : Entretiens sur la peinture.

↑ Vasari décrit ainsi les aides de Michel-Ange : « Pietro Urbano de Pistoie était intelligent, mais ne voulut jamais se donner de peine. Antonio Mini eût bien voulu ; mais il n’était pas intelligent. Ascanio della Ripa Transone se donna de la peine ; mais il n’arriva jamais à rien. »

↑ Michel-Ange s’inquiète de ses moindres bobos. Il s’intéresse à une coupure qu’Urbano s’est faite au doigt. Il veille à ce qu’il s’acquitte de ses devoirs religieux : « Va à confesse, travaille bien, fais attention à la maison… » (Lettres, 29 mars 1518)

↑ C’était déjà avec Antonio Mini que Michel-Ange avait voulu passer en France, après sa fuite de Florence, en 1529.

↑ Le tableau qu’il avait fait pendant le siège, pour le duc de Ferrare, mais qu’il refusa de lui donner, parce que l’ambassadeur de Ferrare lui avait manqué de respect.

↑ Le 3 décembre 1555, peu de jours après la mort du dernier frère de Michel-Ange, Gismondo.

Michel-Ange termine ainsi : « Je me recommande à vous, et vous prie de m’excuser auprès de messer Benvenuto (Cellini), si je ne réponds pas à sa lettre ; mais ces pensées me causent tant de douleur que je suis incapable d’écrire. »

Voir aussi la poésie CLXII :

Et piango et parlo del mio morto Urbino…

↑ Il écrivit à la femme d’Urbino, Cornelia, des lettres pleines d’affection, où il lui promettait de prendre chez lui le petit Michelangelo, « de lui montrer plus d’amour que même aux enfants de son neveu Lionardo, et de lui apprendre tout ce que Urbino désirait qu’il apprît ». (28 mars 1557) — Il ne pardonna pas à Cornelia de se remarier, en 1559.

↑ a et b Voir dans Vasari le récit de ses facéties.

↑ Comme presque toutes les âmes sombres, Michel-Ange avait parfois l’humeur bouffonne ; et il écrivit des poésies burlesques, dans le goût de Berni. Mais sa bouffonnerie reste toujours rude, et tout près du tragique. Ainsi, sa lugubre caricature des infirmités de l’âge. (Poésies, LXXXI) Voir aussi sa parodie d’une poésie d’amour. (Ibid., XXXVII)

Vie de Michel-Ange

Deuxième partie. L’Abdication

bookVie de Michel-Ange Romain RollandLibr. Hachette et Cie1908ParisVDeuxième partie. L’AbdicationRolland Vie de Michel-Ange.djvuRolland Vie de Michel-Ange.djvu/7161-173

L’anima mia, che chon la morte parla…[1]

Ainsi, il vivait seul avec ces humbles amis : — ses aides et ses fous, — et avec d’autres amis plus humbles encore : ses animaux familiers, ses poules et ses chats.[2]

Au fond, il était seul, et il l’était de plus en plus. « Je suis toujours seul, écrivait-il à son neveu, en 1548, et je ne parle avec personne. » — Il s’était peu à peu séparé, non seulement de la société des hommes, mais de leurs intérêts mêmes, de leurs besoins, de leurs plaisirs, de leurs pensées.

La dernière passion qui le rattachât aux hommes de son temps, — la flamme républicaine, — s’était à son tour éteinte. Encore une fois, elle avait jeté une dernière lueur d’orage, au temps des deux graves maladies de 1544 et 1546, quand Michel-Ange avait été recueilli par son ami Riccio dans la maison des Strozzi, républicains et proscrits. Michel-Ange, convalescent, fit prier Robert Strozzi, réfugié à Lyon, de rappeler au roi de France ses promesses : il ajoutait que si François Ier venait rétablir la liberté à Florence, il s’engageait à lui élever à ses frais une statue équestre en bronze sur la place de la Seigneurie.[3] — En 1546, il donna à Strozzi, en reconnaissance de l’hospitalité reçue, les deux Captifs, dont Strozzi fit présent à François Ier.

Mais ce n’était plus là qu’un accès de la fièvre politique, — le dernier. Dans quelques passages de ses Dialogues avec Giannotti, en 1545, il exprime à peu près les pensées de Tolstoy sur l’inutilité de la lutte et la non-résistance au mal :

C’est une grande présomption d’oser tuer quelqu’un, parce qu’on ne peut pas savoir sûrement si de sa mort sortira quelque bien et si de sa vie quelque bien ne fût pas sorti. Aussi je ne peux supporter ces hommes, qui croient qu’il n’est pas possible de produire le bien si on ne commence par le mal, c’est-à-dire par le meurtre. Les temps changent, de nouveaux événements surviennent, les désirs se transforment, les hommes se lassent… Et, au bout du compte, il arrive toujours ce qu’on n’avait point prévu.

Le même Michel-Ange qui avait fait l’apologie du tyrannicide s’irritait à présent contre les révolutionnaires, qui s’imaginent changer le monde avec un acte. Il savait bien qu’il avait été de ceux-là ; et c’est lui-même qu’il condamnait amèrement. Comme Hamlet, il doutait de tout maintenant, de ses pensées, de ses haines, et de tout ce qu’il avait cru. Il tournait le dos à l’action.

« Ce brave homme, écrivait-il, qui répondait à quelqu’un : « Je ne suis pas un homme d’État, je suis un honnête homme et un homme de bon sens », — celui-là disait vrai. Si seulement mes travaux de Rome me donnaient aussi peu de soucis que les affaires des États ! »[4]

La vérité, c’est qu’il ne haïssait plus. Il ne pouvait plus haïr. Il était trop tard :

Ahime, lasso chi pur tropp’ aspetta,

Ch’ i’ gionga a suoi conforti tanto tardj !

Ancor, se ben riguardj.

Un generoso, alter’ e nobil core

Perdon’ et porta a chi l’offend’ amore.[5]

Malheur à moi, fatigué d’une trop longue attente, malheur à moi, qui parviens trop tard à ce que j’avais désiré ! Et maintenant, ne le sais-tu pas ? Un généreux, fier et noble cœur pardonne, et offre à qui l’offense, amour.

Il habitait au Macel de’ Gorvi, sur le forum de Trajan. Il avait là une maison, avec un petit jardin. Il l’occupait avec un valet,[6] une servante, et ses animaux familiers. Il n’avait pas la main heureuse, avec ses domestiques. « Ils étaient tous négligents et malpropres », dit Vasari. Il en changeait souvent et s’en plaignait amèrement.[7] Il n’eut pas moins de démêlés avec eux que Beethoven ; et ses Ricordi (Notes), comme les Cahiers de conversation de Beethoven, gardent encore la trace de ces querelles de ménage : — « Oh ! qu’elle n’ait jamais été ici ! » écrit-il, en 1560, après avoir renvoyé une servante, Girolama.

Sa chambre était sombre comme un tombeau.[8] « Les araignées y créaient mille travaux et dévidaient leurs petits fuseaux. »[9] — Au milieu de l’escalier, il avait peint la Mort, portant sur l’épaule un cercueil.[10]

Il vivait comme un pauvre, mangeait à peine,[11] et, « ne pouvant dormir, il se relevait, la nuit, pour travailler avec le ciseau. Il s’était fabriqué un casque de carton, et il portait au milieu, sur sa tête, une chandelle allumée, qui, de cette façon, sans lui gêner les mains, éclairait son travail ».[12]

À mesure qu’il devenait plus vieux, il s’enveloppait de plus de solitude ; ce lui était un besoin, quand tout dormait dans Rome, de se réfugier dans le travail nocturne. Le silence lui était un bienfait, et la nuit une amie :

Ô nuit, ô doux temps, bien que sombre, où tout effort finit par atteindre la paix, qui t’exalte voit bien et comprend bien ; et qui t’honore a son plein jugement. Tu tranches de tes ciseaux toute pensée fatiguée, que l’ombre humide et le repos pénètrent ; et d’ici-bas souvent tu me portes en rêve là haut, où j’espère aller. Ô ombre de la mort, par qui s’arrête toute misère ennemie de l’âme et du cœur, suprême et bon remède des affligés, tu rends la santé à notre chair malade, lu sèches nos pleurs, tu nous décharges de nos fatigues, et tu laves les bons de la haine et du dégoût.[13]

Vasari fit visite, une nuit, au vieil homme, seul, dans sa maison déserte, en tête à tête avec sa tragique Pietà et ses méditations :

Quand Vasari frappa, Michel-Ange se leva et vint à la porte, un chandelier à la main. Vasari voulut contempler la sculpture ; mais Michel-Ange laissa la lumière tomber et s’éteindre, afin qu’il ne put rien voir. Et pendant qu’Urbino allait en chercher une autre, le maître se tourna vers Vasari, et dit : « Je suis si vieux que souvent la mort me tire par mes chausses, pour que je vienne avec elle. Un jour, mon corps tombera, comme ce flambeau, et, comme lui, s’éteindra la lumière de ma vie. »

L’idée de la mort l’absorbait, de jour en jour plus sombre et plus attirante.

« Aucune pensée n’est en moi, disait-il à Vasari, où la mort ne soit creusée au ciseau. »[14]

Elle lui semblait maintenant le seul bonheur de la vie :

Quand mon passé m’est présent, — et cela m’arrive à toute heure, — ô monde faux, alors je connais bien l’erreur et la faute de la race humaine. Celui qui finit par consentir à tes flatteries et à tes vaines délices prépare à son âme de douloureux chagrins. Il le sait bien, celui qui en a fait l’épreuve, combien souvent tu promets la paix et le bien que tu n’as pas et que tu n’auras jamais. Aussi le moins favorisé est celui qui demeure le plus longtemps ici-bas ; et qui moins longtemps vit, plus aisément retourne au Ciel…[15]

Conduit par beaucoup d’années à ma dernière heure, je reconnais bien tard, ô monde, tes délices. Tu promets la paix que tu n’as pas ; tu promets le repos, qui meurt avant la naissance… Je le dis et le sais par expérience : celui-là seul est élu du ciel, dont la mort suit de près la naissance.[16]

Son neveu, Lionardo, fêtant la naissance de son fils, Michel-Ange le blâma sévèrement :

Cette pompe me déplaît. Il n’est pas permis de rire, quand le monde entier pleure. C’est manquer de sens que de faire une telle fête pour quelqu’un qui vient de naître. Il faut réserver son allégresse pour le jour où meurt un homme qui a bien vécu.[17]

Et il le félicita, l’année suivante, d’avoir perdu un second fils en bas âge.

La Nature, que sa fièvre de passions et son génie intellectuel avait jusque-là négligée,[18] fut, dans ses dernières années, une consolatrice pour lui. En septembre 1556, fuyant Rome menacée par les troupes espagnoles du duc d’Albe, il passa par Spolète et il y resta cinq semaines, au milieu des bois de chênes et d’oliviers, se laissant pénétrer par la splendeur sereine de l’automne. Ce ne fut qu’à regret qu’il revint à Rome, où il était rappelé, à la fin d’octobre. — « J’ai laissé là-bas plus de la moitié de moi-même, écrivait-il à Vasari ; car véritablement la paix ne se trouve que dans les bois. »

Pace non si trova senon ne boschi.[19]

Et, de retour à Rome, le vieillard de quatre-vingt-deux ans composa une belle poésie à la gloire des champs et de la vie champêtre, qu’il opposait aux mensonges des villes : ce fut sa dernière œuvre poétique, et elle a toute la fraîcheur de la jeunesse.[20]

Mais dans la Nature, comme dans l’art, comme dans l’amour, c’était Dieu qu’il cherchait, et dont il s’approchait, chaque jour, davantage. Il avait toujours été croyant. S’il n’était dupe ni des prêtres, ni des moines, ni des dévots et des dévotes, et si, à l’occasion, il les raillait rudement,[21] il n’y eut jamais, semble-t-il, le moindre doute dans sa foi. Lors des maladies ou de la mort de son père et de ses frères, le premier de ses soucis fut toujours qu’ils reçussent les sacrements.[22] Il avait une confiance sans bornes dans la prière ; « il y croyait plus qu’en toutes les médecines » ;[23] il attribuait à son intercession tout le bien qui lui était arrivé et le mal qui ne lui était pas arrivé. Il avait, dans sa solitude, des crises d’adoration mystique. Le hasard nous a conservé le souvenir de l’une d’elles : un récit contemporain nous montre le visage extatique du héros de la Sixtine, seul, priant, la nuit, dans son jardin de Rome, et implorant de ses yeux douloureux le ciel étoilé.[24]

Il n’est pas vrai, comme on a voulu le faire croire,[25] que sa foi ait été indifférente au culte des saints et de la Vierge. Ce serait une plaisante idée que de faire un protestant de l’homme qui consacra les vingt dernières années de sa vie à bâtir le temple de l’apôtre Pierre, et dont la dernière œuvre, interrompue par la mort, fut une statue de saint Pierre. On ne peut oublier qu’à diverses reprises, il voulut entreprendre de grands pèlerinages, en 1545 à Saint-Jacques de Compostelle, en 1556 à Lorette, et qu’il faisait partie de la confrérie San Giovanni Decollato (Saint-Jean-Baptiste). — Mais il est vrai que, comme tout grand chrétien, c’est en Christ qu’il vécut et qu’il mourut.[26] « Je vis pauvre avec Christ », écrivait-il à son père, dès 1512 ; et, mourant, il pria qu’on le fît souvenir des souffrances du Christ. Depuis l’amitié, — surtout depuis la mort, — de Vittoria Colonna, cette foi prit un caractère plus exalté. En même temps que son art se consacrait à peu près exclusivement à la gloire de la Passion du Christ,[27] sa poésie s’abîmait dans le mysticisme. Il reniait l’art et se réfugiait dans les grands bras ouverts du Crucifié :

Le cours de ma vie est arrivé, sur la mer orageuse, par une fragile barque, au port commun où l’on débarque pour rendre compte et raison de toute œuvre pie et impie. Aussi, l’illusion passionnée qui me fit de l’art une idole et un monarque, je connais aujourd’hui combien elle était chargée d’erreurs ; et je vois clairement ce que tout homme désire pour son mal. Les pensées amoureuses, les pensées vaines et joyeuses, que sont-elles à présent que je m’approche de deux morts ? De l’une je suis certain, et l’autre me menace. Ni peinture ni sculpture ne sont plus capables d’apaiser l’âme, tournée vers cet amour divin, qui ouvre, pour nous prendre, ses bras sur la croix.[28]

Mais la fleur la plus pure que la foi et la souffrance firent pousser dans ce vieux cœur malheureux fut la divine charité.

Cet homme, que ses ennemis, accusaient d’avarice,[29] ne cessa, toute sa vie, de combler de ses libéralités les malheureux, connus et inconnus. Non seulement il témoigna toujours la plus touchante affection pour ses vieux serviteurs et pour ceux de son père, — pour une certaine Mona Margherita, qu’il recueillit après la mort du vieux Buonarroti, et dont la mort lui causa « plus de peine que si c’était une sœur »,[30] — pour un humble menuisier, qui avait travaillé à l’échafaudage de la Chapelle Sixtine, et dont il dota la fille…[31] Mais il donnait constamment aux pauvres, surtout aux pauvres honteux. Il aimait à associer à ces aumônes son neveu et sa nièce, à leur en inspirer le goût, à les faire accomplir par eux, sans le nommer lui-même : car il voulait que sa charité demeurât secrète.[32] « Il aimait mieux faire le bien, que paraître le faire. »[33] — Par un trait d’exquise délicatesse, il pensait surtout aux jeunes filles pauvres : il cherchait à leur faire remettre en cachette de petites dots, pour leur permettre de se marier, ou d’entrer au couvent.

« Tâche donc de connaître un bourgeois dans le besoin, qui ait une fille à marier ou à mettre au couvent, écrit-il à son neveu. (Je parle, — ajoute-t-il, — de ceux qui, dans le besoin, ont honte d’aller mendier.) Donne-lui l’argent que je t’envoie, mais en secret ; et fais en sorte de ne pas te laisser tromper… »[34]

« Informe-moi si tu connais encore quelque autre noble bourgeois dans un très grand besoin, surtout s’il a des filles à la maison ; il me serait agréable de lui faire quelque bien, pour le salut de mon âme. »[35]

↑ « Les poules et messer le coq triomphent, — lui écrit Angiolini, en 1553, pendant une de ses absences ; — mais les chats se désolent de ne plus vous voir, bien qu’ils ne manquent pas de pâture. »

↑ Lettre de Riccio à Ruberto di Filippo Strozzi. (21 juillet 1544)

↑ Lettre à Lionardo, son neveu (1547).

Michel-Ange suppose ici un dialogue du poète avec un banni florentin. — Il est possible qu’il ait écrit cette poésie après l’assassinat d’Alexandre de Médicis par Lorenzino, en 1536. — Elle parut pour la première fois, en 1543, avec la musique de Giacomo Archadelt.

↑ Parmi ses domestiques, je note, à titre de curiosité, un Français, Richard, Riccardo franzese. (18 juin 1552. — Ricordi, page

↑ « Je voudrais, écrit-il à Lionardo, une servante qui fût bonne et propre ; mais c’est bien difficile ; elles sont toutes sales et débauchées. (Son tutte puttane e porche)… Je donne dix jules par mois. Je vis pauvrement ; mais je paie bien. » (Lettres, 16 août 1550)

La mia scura tomba… (Poésies, LXXXI)

Dov’ è Aragn’ e mill’ opre et lavoranti

Et fan di lor filando fusaiuolo. (Ibid.)

↑ Sur le cercueil était cette épitaphe :

Io dico a coi, ch’ al mondo avete dato

L’anima e ’l corpo e lo spirto ’nsieme :

In questa cassa oscura è ’l vostro lato.

« Je vous le dis, à vous qui avez donné au monde l’âme, le corps et l’esprit à la fois : dans cette caisse obscure vous tenez tout entiers. »

↑ « Il était très sobre. Quand il était jeune, il se contentait d’un peu de pain et de vin, pour pouvoir se consacrer tout entier au travail. Dans sa vieillesse, depuis le temps où il fit le Jugement Dernier, il s’habitua à boire un peu, mais seulement le soir, quand le travail du jour était terminé, et de la façon la plus modérée. Bien qu’il fût riche, il vivait comme un pauvre. Jamais, ou rarement, un ami mangeait avec lui : il ne voulait non plus accepter des présents de personne ; car il se regardait ainsi pour toujours comme l’obligé du donateur. Sa sobriété fut cause qu’il fut toujours très éveillé, et qu’il avait besoin de très peu de sommeil. » (Vasari)

↑ Vasari, remarquant qu’il n’employait pas de la cire, mais des chandelles en suif de chèvre, lui en envoya quarante livres. Le serviteur de Michel-Ange les lui apporta ; mais Michel-Ange refusa de les accepter. Le serviteur dit : « Maître, j’ai les bras rompus de les avoir portées, et je n’ai pas envie de les reporter. Si vous n’en voulez pas, je vais les planter dans le bourbier de boue sèche, qui est devant la maison, et je les allumerai toutes. » Alors Michel-Ange répliqua : « Mets-les donc là ; car je ne veux pas que tu fasses des folies devant ma porte. » (Vasari)

↑ Voir aux Annexes, XXIII. (Poésies, LXXVIII)

Frey date cette poésie d’environ 1546, au temps du Jugement Dernier et de la Chapelle Pauline. — Grimm la reporte un peu plus tard, vers 1554.

Un autre sonnet sur la nuit, — (Poésies, LXXVII) — est de la plus grande beauté poétique, mais plus littéraire, et un peu précieux.

« Non nasce in me pensiero che non vi sia dentro sculpita la morte. » (Lettres, 22 juin 1555)

↑ Voir aux Annexes, XXIV. (Poésies, CIX, 32)

↑ Lettre à Vasari, datée : « Je ne sais quel jour d’avril 1554 ». (A di non so quanti d’aprile 1554.)

↑ Il avait toujours prêté assez peu d’attention à la nature, malgré les années qu’il passa hors des villes, à Carrare, ou à Seravezza. Le paysage tient une place intime dans son œuvre ; il se réduit à quelques indications abrégées, presque schématiques, dans les fresques de la Sixtine. En cela, Michel-Ange est à part de ses contemporains : de Raphaël, de Titien, de Pérugin, de Francia, de Léonard. Il méprisait les paysages des artistes flamands, alors fort à la mode : « des chiffons, disait-il, des masures, des champs très verts ombragés d’arbres, des rivières et des ponts, — ce qu’on appelle paysages, — et beaucoup de figures par ci, par là ». (Dialogues de François de Hollande)

↑ Je veux parler de la très longue poésie, inachevée, de cent quinze vers, qui débute ainsi :

Nuovo piacere e di magiore stima

Veder l’ardite capre sopr’ un sasso

Montar, pasciendo or questa or quella cima…

(Poésies, CLXIII, pages 249–253 de Frey)

« C’est un nouveau plaisir et toujours plus goûté, de voir les chèvres hardies monter sur un rocher, paissant tantôt sur l’une, tantôt sur l’autre pointe… »

Je suis ici l’interprétation de Frey, qui date la poésie d’octobre à décembre 1556. Thode est d’un autre avis, et l’attribue à la jeunesse de Michel-Ange ; mais il n’en donne pas, à mon sens, de raison suffisante.

↑ En 1548, dissuadant son neveu, Lionardo, de faire un pèlerinage à Lorette, il lui conseille de dépenser plutôt l’argent en aumônes. « Car si on apporte de l’argent aux prêtres, Dieu sait ce qu’ils en font ! » (7 avril 1548)

Sébastien del Piombo ayant à peindre un moine à San Pietro in Montorio, Michel-Ange pense que ce moine gâtera tout : — « Les moines ont perdu le monde qui est si grand ; il ne serait donc pas surprenant qu’ils perdissent une petite chapelle. »

À l’époque où Michel-Ange cherchait à marier son neveu, une dévote vint le trouver : elle lui fit un sermon, l’exhorta à la piété, et lui offrit pour Lionardo une fille pieuse, qui était dans les bons principes. « Je lui ai répondu, écrit Michel-Ange, qu’elle ferait mieux de s’occuper à tisser et à filer, que de tourner ainsi autour des gens, et de faire des marchandages avec les choses saintes. » (Lettres, 19 juillet 1549)

Il écrivit d’âpres poésies, d’un sentiment savonaroliste, contre les sacrilèges et les simonies de Rome. Ainsi, le sonnet :

E ’l sangue di Christo si vend’ a giumelle…

« Là, avec les calices, on se fait des épées et des heaulmes ; et le sang du Christ se vend à deux mains… » (Poésies, X, vers 1520)

↑ Lettre à Buonarroto, au sujet d’une maladie de son père. (23 novembre 1516) — Lettre à Lionardo, au sujet de la mort de Giovan Simone. (Janvier 1548) : — « Il me serait agréable de savoir s’il s’est confessé et s’il a bien reçu les sacrements. Si je savais qu’il en était ainsi, je souffrirais moins… »

« Più credo agli orazioni che alle medicine. » (Lettre à Lionardo, 25 avril 1549)

↑ « … En l’an du Seigneur 1513, la première année du pontificat de Léon X, Michel-Ange, qui se trouvait alors à Rome, — et je crois, si je ne me trompe, que c’était en automne, — une nuit, en plein air, dans un jardin de sa maison, priait et levait les yeux au ciel. Soudain, il vit un météore merveilleux, un signe triangulaire, avec trois rayons : — l’un, qui s’en allait vers l’Est, brillant et lisse, comme une lame d’épée polie ; et à la fin, il se recourbait eu crochet ; — l’autre, couleur de rubis, bleu rouge, qui s’étendait sur Rome ; — et l’autre, couleur de feu, fourchu, et de telle longueur qu’il atteignait jusqu’à Florence… Quand Michel-Ange eut vu ce signe divin, il alla dans sa maison chercher une feuille, une plume et de la couleur ; il dessina l’apparition ; et, quand il eut fini, le signe disparut… »

(Fra Benedetto : Vulnera diligentis, troisième partie. Mss. Riccardianus 2985. — Cité par Thode, d’après Villari)

↑ Quand Leone Leoni, en 1560, grava une médaille à l’effigie de Michel-Ange, celui-ci lui fit tracer sur le revers un aveugle, conduit par un chien, avec l’inscription : Docebo iniquos vias tuas et impii ad te convertentur. (Vasari)

Crucifix, Ensevelissement du Christ, Déposition de croix, Pietà.

Ce sonnet, que Frey juge, non sans raison, le plus beau de tous ceux de Michel-Ange, date de 1555–1556.

Un grand nombre d’autres poésies expriment, avec une moindre beauté de forme, mais non moins d’émotion et de foi, un sentiment analogue. Voir aux Annexes, XXVII.

↑ Ces bruits étaient mis en circulation par l’Arétin et par Bandinelli. L’ambassadeur du duc d’Urbin racontait à qui voulait l’entendre, en 1542, que Michel-Ange était devenu immensément riche, en prêtant à usure l’argent qu’il avait reçu de Jules II, pour le monument qu’il n’avait pas exécuté. — Michel-Ange avait donné prétexte, dans une certaine mesure, à ces accusations, par la dureté qu’il montra parfois en affaires, — [par exemple, avec le vieux Signorelli, qu’il poursuivit en 1518, pour un emprunt fait en 1513], — et par une rapacité instinctive de paysan thésauriseur, qui s’alliait en lui à sa générosité naturelle. Il amassait de l’argent et des biens ; mais c’était, pour ainsi dire, d’un geste machinal et héréditaire. En réalité, il était d’une extrême négligence en affaires ; il ne tenait aucun compte ; il ne savait pas ce qu’il avait, et il donnait à pleines mains. Sa famille ne cessa de puiser dans son capital. Il faisait des présents royaux à ses amis, à ses serviteurs. La plupart de ses œuvres ont été données, non vendues ; il travailla gratuitement à Saint-Pierre. Personne ne condamna plus sévèrement que lui l’amour de l’argent : — « L’avidité au gain est un très grand péché », écrit-il à son frère Buonarroto. — Vasari proteste avec indignation contre les calomnies des ennemis de Michel-Ange. Il rappelle tout ce que son maître a donné : — à Tommaso dei Cavalieri, à Bindo Altoviti, à Sebastiano del Piombo, à Gherardo Perini, des dessins sans prix ; à Antonio Mini, la Léda, avec tous les cartons et tous les modèles ; à Bartolommeo Bettini, une admirable Vénus avec Cupidon qui la baise ; au marquis del Vasto, un Noli me tangere ; à Roberto Strozzi, les deux Esclaves ; à son serviteur Antonio, la Déposition de Croix, etc. — « Je ne sais pas, conclut-il, comment on peut traiter d’avare cet homme qui faisait largesse de telles œuvres, valant des milliers d’écus. »

↑ Lettres à Giovan Simone (1533), — à Lionardo Buonarroti. (Novembre 1540)

↑ « Il me semble que tu négliges trop l’aumône », écrit-il à Lionardo (1547).

« Tu m’écris que tu veux donner à cette femme quatre écus d’or, pour l’amour de Dieu : cela me plaît. » (Août 1547)

« Fais attention à donner là où il y a un vrai besoin, et à ne pas donner par amitié, mais par amour de Dieu… Ne dis pas d’où vient l’argent. » (29 mars 1549)

« Vous n’avez à faire aucune mention de moi. » (Septembre 1547)

« Il me serait plus agréable que tu consacres l’argent que tu dépenses en cadeaux pour moi, à des aumônes, pour l’amour de Dieu ; car je crois qu’il y a bien de la misère parmi vous. » (1558)

« Vieux comme je suis, je voudrais faire un peu de bien en aumônes. Car je ne puis et ne sais pas faire de bien d’une autre façon. » (18 juillet 1561)

↑ Lettre à Lionardo. (Août 1547)

Ailleurs, il s’informe d’un des Cerretani, qui a une fille à mettre au couvent. (29 mars 1549) — Sa nièce Cecca intercède auprès de lui pour une pauvre fille, qui entre au couvent ; et il lui envoie, tout heureux, la somme qu’elle demande. (À Lionardo, 31 mai 1556)

« Épouser une jeune fille pauvre, dit-il quelque part, est aussi une façon de faire l’aumône. »