II-8 · Huitième cahier de la deuxième série · 1901-01-20

Bacchus, trois actes

Lionel Landry

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Bacchus, trois actes

rue de la Sorbonne, au second

rue de la Sorbonne, au second

entre, introduisant Persée Roi Penthée, un étranger vient d’arriver, fatigué d’une longue route, et, pendant que tes serviteurs lui préparent un repas, je l’ai invité à venir te Sois le bienvenu, étranger! et, d’après la loi sacrée d’hospitalité établie par Cadmus, sieds-toi ici, pendant que mes serviteurs apprêtent ta nourriture, et dis-moi ton voyage, car tu sembles venir de loin, et tu parais avoir vu des peuples étranges, aux mœurs incroyables. Mais ce voyage a peut-être un caractère sacré qu’il n’est pas permis de révéler? Salut à toi, dynaste de Thèbes, enfant illustre d’Échion ! Le soleil réfléchissait sur la mer un disque non entier tandis que ce matin je traversais les brumeuses Thermopyles, et je voudrais arriver

aujourd’hui au port de Tanagra. Je ne saurais donc “2 m’arrêter longtemps et je maudis même la nuit qui ci étend sur mes membres le doux sommeil. ra A Tanagra, désires-tu prendre passage sur quelque “ Sur quelque nef rapide, qui, frétée pour un port g d’Égypte ou de Libye, m’emportéra, poussée parun vent favorable, et fendra les flots en se guidant sur les étoiles. Je soupçonne, étranger, par la hâte où tu me parais être, ou bien que tu poursuis quelque dessein très noble et difficile, ou bien que, chassé pour ur meurtre de ta patrie, tu fuis le ressentiment d’un ennemi puissant. Mais, si tu veux te confier à moi, 4 sache que le fils de Cadmus saura te couvrir contre x toute vengeance, ou te faciliter le plus lointain voyage; si tu veux garder ton secret, dis-moi ton nom, au moins, ou celui de ton père, ou quelque surnom qui me permette de te saluer un jour, et de ! te rappeler le lien d’hospitalité qui existe entre ni nous. Tu as touché le but, comme un habile archer. ‘2

Tu commis un meurtre?

  • A Larissa, oui, je commis un meurtre.

Quelle fut ta victime ? Un vieillard qui m’avait opprimé jadis. N’y avait-il pas dans le pays un roi qui pût te faire rendre justice ? Celui que je tuai lui-même était roi ; il avait retenu ma mère captive et tenté de me faire périr.

Et pourtant tu ne devais pas t’attaquer au pouvoir que Zeus a établi sur la terre. Sans doute les crimes quetu reproches à ce chef étaient simplement de rapides moyens pour rétablir dans un pays l’ordre et la paix. Faut-il préférer au salut d’un peuple le bonheur d’un seul? Et la victime d’une de ces né- cessités politiques ne doit-elle pas s’incliner et se

Mieux vaut sacrifier le coupable que la victime. Le roi que tu frappas était-il ton parent? Il fut le père de ma mère.

Tu osas verser ton propre sang! e Lure Lorsque mon aïeul voulut me faire périr, le sang ” qui coulait dans mes veines ne lui était pas Ne crains-tu pas qu’il n’arrive malheur à mon palais pour avoir donné asile à un homme souillé d’un meurtre aussi affreux ? S’il devait arriver un malheur, ce serait plutôtà moi, qui l’ai commis. 1512111 Peut-être espères-tu que les dieux n’auront pas ©! à aperçu ton crime ? RE Le

J’espère qu’ils s’occuperont d’abord des leurs. Je vois que tu méprises aussi les dieux! J’ai plus qu’un autre le droit de les mépriser. Explique ta pensée. Je dois le souffle aux débauches d’un Ouranien. Laisse-moi te vénérer, Issu d’un sang immortel. Je croyais que les lois établies par Cadmus proscrivaient l’enfant adultérin ? Ce qui serait faute chez le petit est divertissement chez le grand.

Je suis habitué à parler et agir en LORS LE d’un dieu et de race royale, tu devrais penser tt dire comme moi. 210 re e Rois ou dieux, que je ne suive jamais lesexemples de mes ancêtres! AS 00 Quel est le dieu à qui tu dois le jour? Ru Le plus puissant et le plus criminel de tous, j’ai ‘4 Et comment partagea-t-il le lit de ta mère? 11:71 Et pour cacher sa honte, ton aïeul l’enferma dans ‘04 une tour ? a. Non; elle était captive déjà quand elle me conçut. ‘140 Quelle était la raison de cette captivité? PAPAS

Quoi! C’est le vieillard meurtrier que tu plains!

Roi, je dois ma sympathie aux rois.

Nous n’aurons pas les mêmes amis.

Et qui recueillit le fragile esquif où tu gisais? Un nain difforme, habitant d’une hercynienne forêt, qui m’éleva et m’enseigna tous les exercices

de la force et tous les arts de la connaissance. La crainte seule, il ne put me l’enseigner. * 3 Est-ce sous nos climats que tu vécus une telle jeu

Non, mais bien loin vers l’Ourse, où vivent les rennes et les aurochs. MOUNRE

‘Bien que tu sois né sous le ciel bleu d’Argos où

de Sicyone, ta chevelure blonde est celle d’un Cim-

Là-bas, je portais un nom, célèbre encore aux bords d’un grand fleuve à sept bouches ; et ce nom prédit la Paix qui par ma Victoire régnera sur le monde. Le meurtre de Méduse. Qui était Méduse? Dans cette forêt s’ouvrait une profonde caverne, . où gisaient, trésors précieux, la volonté de savoir, , la recherche libre, la haine de l’oppression, et cette caverne se nommait Ekhthrantre, et un monstre î figure de femme en gardait l’entrée, non par la force, mais par la puissance d’un vieux conte, et cela, que nul n’osait regarder son visage, capable, disait-on, de pétrifier le plus audacieux — et, superstitieuse } influence, une grande Méduse enchaïînait les hom- mes, qui préféraient se laisser opprimer par leurs k _ maîtres, et terrifier par le vol sinistre d’un oiseau moules cris rauques d’une pythonisse. Et comme je ne craignais point, je suis venu, et j’ai tué Méduse.

C’est donc à cause de toi que maintenant On ne respecte plus rien ? L’exemple que j’ai donné, peu l’ont suivi; mais les hommes commencent à savoir qu’ils peuvent;4 tuer, s’ils le veulent, la Méduse qui les opprime. Bu. Dans Ekhthrantre gisait un trésor. Quel bien y pris-tu ? Cette épée. Peux-tu lire les caractères gravés sur la lame, hiérodoule du Passé. F0 Ces mots, écrits en une langue si ancienne que peut-être elle n’a jamais existé, disent : Prends-moi. ‘à Comprends-tu mieux ce qui est empreint sur l’autre Cette langue-ci ne sera parlée que dans cinquante siècles, et voici ce que le nain m’enseigna àlire: Laisse-moi. 5:14

Quel est le sens de cette énigme ? Le temps sera venu alors où je pourrai déposer l’épée. Que de siècles amers, de luttes, de haines ! La victoire est ma joie; ma joie sera la paix. Tu vas maintenant, d mon hôte, à un prochain Je vais délivrer une femme enveloppée de grands Tu vas encore lutter contre les rois et les lois. Et les dieux qui ordonnèrent sa captivité. Où gémit cette coupable ?

  • Pourquoi dis-tu cette coupable?

Elle est coupable, puisque les dieux l’ont con: Sur la côte aride de Libye, la victime des dieux attend un sauveur. dt Entre les murs d’une tour sombre. Enchaînée à un rocher, face à la mer. Te qui est-elle offerte, sacrifice expiatoire ? la haine de Héra aux yeux de bœuf. 2000 Quelle est la cause de cette haine? AS OR Héra maudit la souveraine beauté d’Andromède. Elle sait que d’elle et de moi sortira, héritière de mon épée, la lignée des révoltés vengeurs. Gardienne des lois anciennes, elle haït en moi l’enfant adultérin de Zeus, par qui ces lois doivent tomber »

4] Etranger, j’ai peur des dieux. Ils sont, invisibles,

  • autour de nous, nul lieu sans esprit mystérieux qui l”habite. Maîtres inconnus de cette vie, maîtres éclatants de la vie souterraine, ils ont sur nous un Sur qui les craint, définitif est le pouvoir des dieux. Mais qu’un homme t’enseigne à bannir ces vaines terreurs de ton esprit! La haine des dieux s’est élevée contre moi, fidèle adorateur des autels respectés! Mauvais est l’ordre sous lequel tu courbes les hommes; fausse est la liberté dont tu les berces, liberté de quelques-uns payée par l’asservissement du plus grand nombre! Mais ce nom seul de liberté, quelles que soient les idées qui doivent un jour lanimer et le remplir, est en haine aux dieux. Et parce que l’œuvre de Cadmus est l’organisation des richesses, la protection de l’industrie humaine, les dieux, dont le culte rêveur et despotique répugne lJactif et sain travail, cherchent à détruire cette œuvre, comme jadis celle de Prométhée.

Le deuil sombre, dont mon nom est l”emblême, ei: envahit mon esprit. Je verrai la mort des cités.

Les dieux détestent ce qui relève l’homme. Sou- “à viens-toi du Prévoyant, qui donna la flamme aux éphémères et qui gémira, enchaîné au Caucase, et dévoré par le chien aiïlé de Zeus, l’aigle vorace, … jusqu’au jour où mon épigone viendra le délivrer! Là Souviens-toi du Chananéen sagace, inventeur de l’alphabet, qui rampe, changé en serpent, et qui, 4 maudit partout, erre à travers le monde, parce que, L’ lampadophore heureux, il sut transmettre la sagesse antique! Héritier de Cadmus, tremble pour toi- ht. même! Et maintenant, adieu! Loin encore est Ta- À s nagra, plus loin la Libye où Andromède m’attend. ‘1

ton retour, passe par Thèbes, à mon hôte. he.

Je reviendrai à Thèbes, sage fils d’Échion. mn Tu m’as dit sous quel nom te connaissent les peuples de l’Ourse; dis-moi quel est ton nom dans b. le pays akhaïen. ne

Je suis le fils de Danaé, Persée! Au revoir, Pen- Dieux ingrats, pourquoi cherchez-vous à égarer mon esprit! Zeus, roi des holocaustes, comblé de victimes, réponds à ma supplication; protège-moi contre l’imposteur Iacchus, qui veut renverser tes autels, et dont tu foudroyas la mère, lorsqu’elle se vanta faussement d’avoir partagé ta couche. C’est toi, Glaucos! As-tu, d’après mes ordres, observé les démarches de Bacchus? Oui, maître, je me suis mêlé à la foule de ses la foule, dis-tu? Seraient-ils nombreux ?

Plus de deux mille personnes de tout âge et de tout sexe.

Où rejoignis-tu cette cohue ? MAMA Er - Sur la route, au sortir de la porte Elektra. Où Bacchus vous mena-t-il ? d 10 î Sur le Cithéron? Sur le Cithéron. 1 CCR

Quel enseignement donna-t-il? glorifia son père, l’illustre Zeus, et raconta comment lui-même était né d’une jeune fille issue de la race royale pour régénérer le culte des dieux. nous aflirma que son destin était de mourir et de ressusciter, et qu’il prenait pour cette raison le surnom de dithyrambe; il nous prédit quil »

4 _ Voilà qui est bien intéressant! il prêche ainsi souvent sur la Montagne? . Oui, maître, puisque ses disciples l’ont surnommé ÿ Enfin, s’il tient à descendre aux enfers, nous lui faciliterons ce voyage. Maitre, il affirme qu’il sera broyé, et renaîtra plus fort et plus jeune pour régner ensuite mille ans. Osa-t-il parler contre l’ordre établi ? Il ne paraît pas le respecter beaucoup. Il pré-

k tend, par exemple, qu’on ne doit pas se soucier de sa nourriture, ni du vêtement de son corps, que Jacchus s’en occupera pour ses fidèles. Mais c’est une doctrine ridicule. Quand ses be disciples n’auront plus la ressource de mendier 4 - chez ceux qui travaillent encore, que feront-ils?

Il a dit aussi : Ve jugez pas les autres et vous ne serez pas jugés. J’ai tout noté sur mes tablettes. Mais c’est une doctrine d’assassin qui recherche l’impunité! Cet homme-là a un meurtre sur la con- De plus il révèle les mystères. ô Crime digne de mort. Répète-moi encore quelquesuns de ses enseignements. :1s Il pousse ouvertement à la division dans les familles; il dit : Je ne suis pas venu apporter la paix dans Thèbes; je suis venu apporter, non la ‘10 paix, mais la lance, et en disant cela il agitaitson thyrse qui cachait un fer de lance. — Je suis penu mettre la division entre le fils et le père, entre la belle-mère et la bru, et on aura pour ennemis ses Jamais Zeus ne lui aurait inspiré une doctrine Cependant on dit que Zeus détrôna son père. Justement. La doctrine donnerait trop de force l’exemple. Bacchus est un grand thaumaturge; il fait des Les anciens dieux prouvaient leur puissance autrement que par des tours subtils. On dit qu’il ressuscite les morts. Que n’a-t-il ressuscité sa mère et son aïeul On affirme que l’autre jour, à Anthédon, buvant avec ses disciples et manquant de vin, il changea en vin l’eau contenue dans six grandes amphores, et en fit couler de toutes les fontaines. Rapporte seulement ce que tu as vu.

Sur la montagne, comme, vers midi, les assistants avaient faim, il leur fit distribuer du pain et du Maigre repas; est-ce là le miracle? Oui; mais on prétend que pour faire cette distri bution, il n’avait en tout que cinq pains et deux Tu me fais rire dans un sujet trop grave. Rapporte-moi encore quelques-unes des déclamations subversives de ce prétendu dieu. dit que les ablutions et les sacrifices offerts aux dieux sont inutiles. C’est que sa puissance n’est pas encore reconnue. Il condamne le travail et l’intelligence. Il prétend qu’il faut vivre comme de petits enfants.

1 _ Il ose prêcher cette doctrine aux fils de Cadmus, célèbres par leur ingénieuse industrie !

De plus, il proscrit le mariage. Je crois qu’il n’admet les plaisirs des sens qu’en secret. S’il proscrit le mariage, il doit encourager la débauche. O temps! O mœurs ! Il est suivi d’une troupe d’hommes méprisables, de bateleurs, de filles publiques, avides de l’entendre sans même le comprendre toujours. Bel entourage, et bien digne de lui. L’autre jour, au temple de Délion, il chassa les vendeurs d’encens et de myrrhe qui se trouvaient l’entrée. Cela m’a paru singulier de quelqu’un qui }. se dit dieu !

Décris-moi l’aspect de l’imposteur.

Il est grand, maigre, pâle, avec des traits doux et. presque féminins ; sa barbe est blonde ; en public il Ke “$ penche toujours un peu la tête et prend un air pensif: on prétend que pendant les Bacchanales il est. ni tout autre. : Dr Que fites-vous après tous ces discours ? * 2e

Les disciples de Bacchus passèrent la nuit surla Ils ne célébrèrent pas les Bacchanales ce soir-là?

Non, car le vin manquait. : me

Tu perdis là sans doute un spectacle curieux.

vrai dire, je le regrettai.

Vers quelle heure Bacchus a-t-il quitté le Cithé- à

._ De grand matin, marchant vers Thèbes. Que firent-ils le long de la route ? Ils se livrèrent aux pires désordres. Quels furent ces désordres ? Je crains ta colère. Parle, les seuls coupables seront punis. Les femmes, les cheveux flottants, leurs nébrides au vent, demi-nues, quelques-unes tenant dans leurs bras des chevreaux ou des louveteaux auxquels elles offraient le sein, s’avançaient les premières, cou- ._ ronnées de chêne, delierre et de smilax. Une d’elles frappa de son thyrse un rocher, et en fit jaillir une

  • Continue ton récit. Une autre laissa retomber son bâton sur le sol, et il jaillit un flot abondant de vin. Soudain l’une des Bacchantes vit une troupe nombreuse de bergers placés en embuscade dans un taillis touffu, et s’écria : O mes fidèles compagnes, chiennes agiles de Bacchus, voilà que des hommes nous poursuivent, mais attaquons-les, armant nos mains de nos thyrses. — Et voici que les bergers, frappés d’une terreur panique, fuient l’approche des Bacchantes ; et celles-ci, les laissant fuir, fondent sur les troupeaux qui paissaient dans

la prairie, elles saisissent une grasse génisse et la

L: _ déchirent en pièces, toute mugissante ; les lam-

beaux de chair, les os, et les membres palpitants

volent de toutes parts et restent suspendus aux

arbres voisins dont les rameaux dégouttent de sang; » les taureaux, cornes en avant, sont enveloppés de

  • la nuée des jeunes filles qui les saisissent et les dé-

chirent. Telle gypaète qui fend les airs d’un vol

rapide — et la victime qu’il a choisie du haut du

ciel succombe avant même de l’avoir vu —, telles

les Bacchantes s’élancent dans la riche plaine de

l’Asope, où les moissons blondes, espoir de Thèbes,

ondulent au soleil ; et fondant en ennemies sur les ‘ villes d’Hysia et d’Erythra, situées au pied du Ci-

  • théron, elles y portent la dévastation ; des maisons

enflammées, elles arrachent les enfants et les jettent à terre ; elles traversent la flamme sans paraître en

pA souffrir. Les habitants courent aux armes; mais on 3 … vitalors, 6 roi, un spectacle bien étrange ; les jave-

lots ferrés ne blessaient pas et les thyrses des Bac-

chantes portaient des coups inévitables ; ces faibles

femmes, exaltées par un dieu, mettaient les hommes

en fuite: elles arrivèrent enfin au bord de l’Asope,

et là elles lavèrent le sang qui couvrait leurs vi-

‘4 sages, es bras et ee poitrines ; pue comme

dans le pillage elles avaient trouvé du vin, elles

—. s’assemblèrent en groupes et se livrèrent aux orgies

ti sacrées ; enfin se levant et se divisant en trois

chœurs, elles enlacèrent leurs danses jusqu’au mo- ment où les rayons perpendiculaires du soleilles virent s’étendre, fatiguées, couchées dans les prés pêle-mêle avec les suivants du dieu. Mais quandle soleil commença à s’incliner sur l’horizon, elles se be levèrent, rajustèrent leurs vêtements et soudainje et ce cri, mille et mille fois répété, retentit dansla vallée du Cithéron : Bacchus prit la tête du cortège, ss agitant son thyrse et suivi par les Bacchantes aux cheveux épars. Et j’avais pensé que cette foule avinée serait une proie facile une fois amenée dans le voisinage de Thèbes. Or nous arrivâmes bientôt à la porte Elektra : elle était fermée et des gardes armés couronnaient les tours. Bacchus fit alors arrêter ses disciples et les ramena jusqu’à un petit bois voisin; je parvins à me dissimuler et revins . par la porte Néilide. Tu es un fidèle serviteur et j’userai de toi à l’oceasion. Savoir diriger l”émeute, la porter sur le point où elle est le moins redoutable, engager des conspirateurs à assouvir leur colère sur une statue ou un monument, au lieu de frapper un homme ‘ puissant, c’est une partie non méprisable du grand art de gouverner. Mais il faut, pour manier ainsila foule, les longues traditions que l’on trouve, par

exemple, dans la famille de Cadmus ; des hommes

4 _ nouveaux ne joueraient pas aussi subtilement avec

les difficultés. Compte donc sur ma reconnaissance.

Je vais réunir les citoyens pour attaquer la bande

désordonnée des Bacchantes. Gaucos sort. O Zeus puis-

sant, c’est pour toi que je combats! cet étranger

quise dit ton fils te détrônerait si je le laissais faire.

La faveur mobile de la foule va volontiers aux dieux

les plus jeunes. Celui-ci, par l’aspect spécieux de son

culte nouveau, attirerait à lui les femmes légères

et frivoles, les hommes à l’imagination déréglée, et

les brigands trop heureux de masquer leurs crimes.

Roi Penthée, Tirésias et Diomédon sont là.

Qu’ils entrent.

0e Xénon sort. Entrent Tirésias et Diomédon

Salut, Penthée, fils d’Échion ! J’ai reçu ton message à mon observatoire et je suis venu savoir tes

Tirésias, je connais et je révère ta haute sagesse.

._ Si la déesse Pallas t’enleva la vue humaine et maté-

rielle, elle te donna en échange un regard tout divin

sur les choses du présent et de l’avenir. Or voici qu’un grand danger menace la race de Cadmus. Un ne bâtard issu de cette race, fruit de la faute de Sémélé, È revient de la Lydie, où il s’est fait passer pour dieu. Il ramène avec lui une tourbe de prostituées et de pe gens sans aveu qui vivent dans le désordre et l’ivresse, dévastent les pays où ils passert etence moment, campés devant la porte Elektra, menacent $ Thèbes elle-même. Ce Bacchus, ou Iacchus, dit jé Sabazius, dit Bromius, portant enfin plus de roms x que n’en porte d’ordinaire un honnête homme, prêche une morale qui serait subversive de toute société. Je vais donc profiter de son impudente audace, sortir avec quelques soldats et détruire ces ‘4 misérables. Mais avant de commencer cette expédi- tion, à noble Tirésias, je veux être sûr des Thébains, 4 et je compte sur toi pour les maintenir dans le devoir, dans le respect de leur roi et dans le culte des anciens dieux. J’approuve tes intentions, Penthée. Mais ne réflé- chis-tu pas que si tu convaines Bacchus d’imposture, k. tu flétris le sang de ton aïeul Cadmus ? Lors même que ce jeune homme ne serait pas dieu, tu devrais encore aflirmer qu’il l’est et, par un honnête men- ÿ songe, assurer à Sémélé la gloire d’avoir enfantéun dieu et sauver l’honneur de ta maison. Certes le respect dû à la famille royale est chose importante, mais néanmoins je ne puis tolérer les désordres de cet homme. p De plus, la prédication de Bacchus aura un heu- reux effet sur la religion. Les cultes des anciens dieux ne sont plus aujourd’hui que de vaines for- malités; il faut de temps en temps un élan nouveau, _un prophète plus jeune qui secoue la poussière d’indifférence attachée aux cultes traditionnels. i l Et que fais-tu dans tout cela du pouvoir royal? La religion est l’alliée naturelle du pouvoir. Comme l’homme est l’allié naturel du cheval.

k Ne blasphème pas les dieux !

Ainsi Tirésias lui-même est contre moi.

Je verrais de sérieux avantages à établir ici le culte de Bacchus. D’abord il se ferait à Thèbes un grand pèlerinage, une affluence de peuple apportant leurs présents, dont ils paieraient la dîime aux péages, aux portes, aux hôtelleries. La ville gagnerait en renom ; enfin, Â pendant quelques années, les Thébaïins ne s’occupe- … raient pas de politique, . Bacchus est dieu, Tirésias est son prophète. J’aurai eu en tout cas l’honneur de l’avoir deviné.

Tirésias, j’ai le plus grand respect pour ton âge

et ta sagesse. Je n’en suis que plus surpris dete

voir humilier tes cheveux blancs sur les pas d’un

adolescent. Suppose néanmoins que tu m’aies con-

vérti, que me conseillerais-tu de faire ?

ju IL faudrait admettre Bacchus dans Thèbes, lui consacrer un temple et réglementer son culte; on constituerait un collège de prêtres, dominés par un Grand-Prêtre du dieu — À Tirésias, par exemple — — et un collège de Bacchantes auquel ne seraient ._ admises que des femmes de mœurs irréprochables, choisies avec soin, passant des examens sévères — ) Penses-tu, par de telles propositions, émouvor l’âme fière de Penthée, Tirésias ? Écoute-moi, Pen- » thée ; as-tu peur de ce qui a lieu après la mort ?

Oui, j’ai cette peur.

Lorsque, par un soir d’hiver, tu sieds dans ta ÿ salle de festin, entouré de tes fidèles, buvant l’hy1 dromel et le vin noir, et que tu te sens heureux d’être ainsi enveloppé de lumière et de joie, tu vois parfois un oiseau entrer par une porte entrebaillée,

traverser la salle chaude et claire et disparaître comme il était venu. Ainsi nous passons, Ô Penthée, Re sortis d’une nuit inconnue pour disparaître dans ra une nuit plus profonde, et des millions d’âmes qui sont allées vers le Hadès, nulle n’est revenue nous 4) dire quelles y sont les âmes errantes, et pour connaître la route, il nous faut faire ce voyage aussi. Et voici : lacchus nous fait connaître cette vie de l’au-delà, et moyennant une brève durée de privations et de dévotions à son culte, il assure les éphé- ‘5 mères d’une éternité bienheureuse. N’est-ce pas, Er roi, le parti le plus sage de l’écouter et de lui Et s’écroulerait ainsi la splendeur de l’orgueilleuse ‘ 4 Pour l’édification d’une éternelle et divine cité ! # k.

La gloire serait ternie de la race Cadméide. combien heureux qui s’humilierait en vue k: d’une gloire immortelle !

Non! — Tous deux, sortez! A vous, je pardonne, 4

mais Bacchus périra, et je vais à l’instant rassem- bler les citoyens pour exterminer sa bande. Adieu, Penthée au nom de deuil! O Persée! Que n”es-tu resté pour combattre ce Il commence à s’équiper. Soudain Bacchus apparaît à la porte. Fils d’Echion, Penthée, homme impie, las de tattendre aux portes de Thèbes, je suis venu te chercher jusque dans ton palais! Ha! — — Il tire son épée, se précipite vers Bacchus, mais s’arrête en voyant deux esclaves s’avancer derrière celui-ci pour le saisir. Ha! Ha! La bête féroce est venue se prendre au piège ! Impudent! penses-tu m’éblouir par les mêmes prestiges que tes crédules adorateurs? Tu connais mal le fils d’Echion, 6 fils de Sémélé! L’ombre de ta divinité va se dissiper bientôt. Les esclaves attachent les mains de Bacchus. N’es-tu pas dieu, Bacchus? Tu sauras bien te déli37

vrer tout seul! Avec fureur: Thaumaturge! faiseur de miracles ! Tes liens ne sont pas encore brisés! Tu as su tirer l’eau des rochers et la changer en vin; ne viendras-tu pas à bout d’une simple corde?

tire son épée et s’approche de Bacchus. Ne crains rien, fils de Sémélé; cette épée, au contact de ta gorge, se brisera comme du verre. Si par hasard je te tuais, tu reprendrais tout naturellement ta forme divine. pose la pointe de son épée sur la gorge de Bacchus impassible, puis la remettant au fourreau, et parlant aux esclaves qui tiennent Bacchus : Jetez ] eet homme dans le caveau qui est sous l’étable, après lui avoir lié tous les membres; fermez le caveau par une lourde pierre, et restez toute la nuit à l’entrée! S’il échappe, vous répondrez de lui sur vos têtes! Tu mourras demain, Bacchus! On entraîne Bacchus. — Depuis quelques instants le jour a beaucoup baissé; PENTHÉE, tendant le bras vers la porte : O Zeus, dis-moi par un . signe manifeste que vraiment je combats pour toi, et que je remporterai la victoire. Un éclair illumine la scène, un coup de tonnerre retenlit; Penthée sort. e Rideau l

Il m’assurait qu’avant de mourir je verrais le dieu C’est l’imposteur Bacchus que tu nommes ainsi ? C’est le divin Bromius, fils de Zeus, qui doit vivre, mourir et renaître, et régénérer les cultes Les cultes anciens ne te suffisaient donc plus? Une foi nouvelle sollicitait mon cœur encore Et tu vis Bromius — Sur le Cithéron, parmi les divines Bacchanales. Et que dis-tu ? Remercias-tu Zeus d’avoir prolongé ta vie au delà du terme naturel? : ÈS Je dis au fond du cœur : O Zeus je fus pourtoiun serviteur fidèle, et maintenant, suivant l’inspiration

du daimôn sacré, tu me laisses aller et m’endormir avec mes pères, content d’avoir vu avant de mourir le dieu nouveau ton fils. Tes cheveux blancs ne descendront pas en paix dans le Hadès. - Maudis la vieillesse qui te fit atteindre une mort Ilne sera pas déshonorant de mourir en l’honneur de Bacchus. Je te donnerai cette satisfaction. aux esclaves. Emme- nez-le. à Damis, qu’on amène devant lui pendant que d’autres entraînent. Symaion. Et toi, homme à l’aspect heureux, qui es-tu? Fe Je suis Damis, depuis trois ans je m’attache aux pas de Bacchus. va Quel était auparavant ton négoce?

J’affermais les péages à Cyzique. Il me vitassis et me dit : Lèpe-toi et suis-mot et j’obéis. me.

Tu crois donc aussi que Bacchus est fils de Zeus? Oui, en procédant d’Hermès, esprit divin de Explique-toi.

Le dieu s’engendre lui-même et reparaît dans une nouvelle génération après avoir traversé le sein d’une déesse, à la fois son épouse et sa mère. Je ne comprends pas. ‘4 C’est pourtant bien simple. Zagreus — 0

Qui est Zagreus? ‘4

Fils de Coré et de Hadès, le même que Iacchus. ‘a

à Quel est encore celui-là ? F C’est Bacchus enfant, autrement dit Coros, époux et fils de Coré. Iacchus est donc le fils de Coré ; il est père et fils à la fois ; de là vient son surnom de Dimetôr. J’ignorais ce surnom. Poursuis. Deux couples divins se balancent et s’équilibrent. Dionysos Eleutherios et Coré Sôteira correspondent nettement à Dionysos Sôter et Coré Eleutheria, Tacchus est le double fils de ces deux couples;

  • se tue lui-même et se survit. C’est clair !

Et cette dualité se transforme ainsi en Trinité. Hè Ne connais-tu pas Bacchus Triphyès ou Trigonos?

Je l’ignorais absolument. at Il est triple; trois ans dans les enfers, il fut l’époux de Perséphoné. ‘4 Dans trois heures il pourra de nouveau être l’époux de Perséphoné. “4 Il doit trois fois naître, mourir et ressusciter. “4 De bons esprits pensent qu’elle fut la nourrice de Bacchus. Mais cette combinaison est fortement qu’elle n’a pas existé. ne. Sémélé, sœur de ma mère, n’a pas existé! F Non; elle est un mythe solaire et terrestre à la fois. Sémélé, Thémélé ou encore Thyoné personnifie la Terre. k Et moi, suis-je un mythe solaire ? Peut-être. J’étudierai la question après ta mort. Tu crois donc me survivre? Je suis immortel. Conçois-tu un dieu, un prophète ou un sage sans un Damis qui recueille ses Comment maintenant ce Bacchus qui est un avec son père est-il fils de Hermès ? Bacchus n’est pas fils de Hermès, mais Hermès transmit l’enfant de sa mère à sa nourrice.

Que signifie le culte du vin? juste — le sang de Bacchus, de même que dans les mystères de Démêter et Coré infernales, le froment représente son corps, ou plutôt son corps représente ; ‘44 le froment. Ce que tu ne soupçonnes peut-être pas, % 24 c’est que Coré était vierge quand elle enfanta À4 Bacchus; son nom du moins le laisse supposer; et ceci porte d’ailleurs le coup de grâce aux interpré tations évhéméristes. Ce qui est sûr, c’est que ‘4 Hermès, l’esprit divin, procède de Zeus par Bacchus, et Bacchus de Zeus par Hermès, et qu’ils sont d’une ‘4 nature semblable ou similaire. Voilà qui est élégant, simple et compréhensible ! Et mes deux villes pillées, mes bestiaux égorgés, 4 mes serviteurs tués, l’oisiveté, le meurtre, la rébel- “4 lion prêéchés partout dans mes états, comment l’évhé- mérisme rend-il compte de tout cela? Re Comment — on a pillé! c’est incroyable ; c’est inadmissible, ce sont des agents provocateurs — 1

Cesse de railler. As-tu compris que ton heure est Bacchus est immortel ; s’il le veut il pourra me Il a ressuscité des morts, n’est-ce pas ? a fait mourir aussi d’insolents vivants. Que le sort de Lycurgue, roi de Thrace, t’instruise et te ramène à la sagesse. Qu’arriva-t-il à Lycurgue? Il avait voulu arracher la vigne de son pays; Bacchus le frappa d’une folie furieuse, pendant laquelle ce roi viola sa mère, tua sa femme et son fils, se coupa le pied avec une hache, fut précipité du haut du Rhodope et déchiré par des panthères. Tout ceci est affreux, mais n’est-ce pas aussi um

On l’a soutenu. Lycurgue signifierait l’hiver, me- neur de loups, menaçant pour la vigne — dans cet ordre d’idées, tout peut se défendre.

Ne crois pas Damis, parce que tu m’as fait rire, s. que ta vie soit épargnée. Si ta folie paraît moins dangereuse que celle des pillards et assassins du reste de la bande, elle est plus menaçante pour l’avenir. — Ah ! si jamais Bacchus et toi vous aviez le pouvoir, avec quelle férocité méticuleuse n’exter- minerais-tu pas tous ceux qui penseraient autrement que toi sur la vie de ton maître et la moralité de ses exploits ! En Damis, je punirai la rage néfaste des subtilités mystiques | Sur un geste de Penthée on entraîne Damis et $ » on amène Autonoé devant lui. Enlève ton voile, femme, et dismoi ton nom.

J’aime mieux, s’il le faut, mourir voilée et inconnue. Ta voix n’est pas nouvelle à mon oreille, bien que tu cherches à la déguiser. aux esclaves: Enlevez ce voile. Connais maintenant qui je suis.

à Ma sœur parmi les captifs! Est-ce une erreur, ou k pris-tu part aux infàmes Bacchanales? Je me glorifie d’avoir célébré les Bacchanales Ne cherche pas à m’irriter; attends-tu de moi un Ce que je crains le plus est de voir ton cœur égaré Dis-moi pourquoi tu allas aux Bacchanales. AUTONOÉ. Elle met un genou en terre devant son frère, et lui prend doucement la main Pour adorer le doux, le divin Bacchus! Tu aimes cet homme! J’adore ce dieu. Fr Quand le vis-tu pour la première fois?

Ce fut un jour d’automne où je revenais des “ Mystères de Coré, réveuse et l’âme dispose à rece- ë voir le souffle divin. Je vis sur une place une grande foule autour d’un homme jeune, pâle, et qui me x sembla beau. Les hommes, agenouillés, tendaient les mains vers lui; les femmes, les cheveux épars dans la poudre, cherchaient de leurs lèvres les pans de ses vêtements. Mais lui, rêveur, se taisait ÿ et semblait regarder en lui-même, et, comme j’étais voilée et accompagnée d’une seule servante, j’osai m’arrêter et je l’écoutai. Que disait-il? Il flétrissait les Rois, les Prêtres, les Riches; sa parole me révoltait et m’attirait. Il dévoua au malheur la maison de Cadmus; il annonça la ‘à destruction de Thèbes. J’étais pénétrée d’horreur, 1 mais d’une sorte d’horreur religieuse; quand je fus partie, ma pensée resta tournée vers lui, et par moment je maudissais mon rang et ma fortune. — Puis je le vis en songe, vêtu de blanc, etilmedit qu’il devait mourir, offert en sacrifice à son père Zagreus, à son père, qui, disait-il, était lui-même.

nie Souvent ainsi je l’ai vu en songe. Mais voici comment je le revis. — Une de mes esclaves, fidèle “+ Nomme-moi la proxénète de Bacchus! “ Elle est morte maintenant — Comme elle mourut paisible, heureuse, parlant de fiançailles, de map. riage divin avec Iacchus — J’étais presque jalouse de cette mort nuptiale — Un soir elle m’avait menée dans l’obscure hypogée où Iacchus enseignait en secret — Il y avait là maint disciple, mais je ne vis atroces prononçait cet homme pervers? Jidisait: Aimez-vous les uns les autres ; comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix; je ne vous la donne pas comme le monde la donne que votre cœur ne se trouble point, et ne craignez Que signifient ces paroles?

Bacchus me vit, et s’avança vers moi; mais je

tombai à genoux devant lui, et je lui dis : Maïître,je te donne mon amour entier. — Il me répondit Femme, tu ne me donnes pas ton amour entier, car

tu n’as pas sacrifié au fond de ton cœur le dernier souvenir de tes affections terrestres. Je lui dis: Maître, je n’aimerai que toi. — Tu ne dois aimer,

me dit Iacchus, que celui qui m’aime, et tu ne dois

pas aimer celui qui me haït, car nul ne’peut servir deux maîtres. Celui qui m’aime, tu l’aimes en mot,

et si tu aimes celui qui me haït, tu me hais pour autant que tu l’aimes. )

PENTHÉE, en lui-même .

Je ne suis pas venu apporter la paix — —— le. .

père aura son fils pour ennemi — —

combien je fus triste, lorsque je me crus aban- donnée du dieu! mon âme me sembla mourir en moi-même — — quelle nuit tombait sur moi, quelle nuit du Hadès! c’est alors que j’appris ton crime, mon frère, et que tu retenais captif le dieu sauveur.

Oui ! Cet homme, cet imposteur, est en mon pou- voir. Il va expier ses crimes par une mort lente et

Non! Iacchus n’est plus ton captif : Je l’ai vu libre, cette nuit !

Bacchus est libre! Bacchus est libre! Écoute! Quand j’appris qu’il ‘à était captif, je m’enfuis, folle de douleur, hurlante ‘4 par les rues. J’allai vers les adorateurs du dieu. “ Avec eux je pleurai jusqu’au moment où tes soldats sont venus attaquer cette foule sans armes. ‘4 Je ne voulus point fuir; je ne pus mourir; des d. hommes m’entraînèrent, captive, proférant des insultes que je comprenais à peine. Avec les autres prisonniers, je passai la nuit dans la cour du palais. Comme j’étais debout, transie de froid, ÿ L baignée de larmes, je vis à côté de moi, dans une clarté vague, un homme, vêtu de blanc et que à je ne reconnus point. Il me dit : Femme, pourquoi ‘14 pleures-tu ? et je lui dis : Je pleure parce que j’ai “4 perdu Jacchus, mon maître et mon dieu — et, pen4 _ sant que c’était un serviteur du palais, j’ajoutai à Ne peux-tu me dire où ils le retiennent captif ? — “4 Mais il m’appela de mon nom : Autonoé! Je le

reconnus, alors, et je dis : O divin Bacchus! — ae Mais il dit : Ve me touche pas, mais va vers mes frères et dis-leur que je vais régner au nom de mon A à père Zeus. Impostures ! folies! Bacchus est captif, lié de liens solides, au fond d’un obscur caveau. Et maintenant son heure est venue. Tout ce que je vois, toutce que j’entends accroît ma haïne. La trahison s’est Fi assise à mon foyer; ma sœur se prostitue à mon pire ennemi; mais plus grand est le danger, plus terrible sera la vengeance. Qu’on m’amène Bacchus! Des esclaves sortent, ete par Glaucos. Cet homme déshonore par sa naissance le sang des Cadméides. — 4 Autono: En ta personne, il essaya de le déshonorer encore, mais maintenant son heure est venue. — A rirésis: Tu assisteras au jugement de ton complice. Assieds-toi, et écoute. Ce jugement ne confondra pas qui tu crois. ‘1

Glaucos entre, suivi des esclaves qui amènent Bacchus, les mains liées sur le ventre. Bacchus lève les yeux, regarde d’abord Tirésias et Autonoé; puis son regard s’arrête fièrement sur Penthée. Les esclaves et Glaucos vont se placer à gauche. “4 Tu fis, cette nuit, un rêve tôt démenti. Vois detes yeux ton Iacchus captif. — aux esclwes: Faites entrer

ici tous ceux qui attendent devant les portes. Je veux que la cité assiste au jugement de cet homme! Les esclaves sortent ; peu à peu, toute la gauche de la scène se remplit d’assistants. Penthée, après avoir fait quelques pas, s’arrête soudain devant Bacchus, et l’interpellant brusquement avec ironie . En effet, étranger, tes traits sont faits pour plaire aux femmes que tu veux séduire. Ta chevelure longue et flottante respire la mollesse et la grâce; ta peau blanche et délicate n’a point perdu son éclat dans le caveau où je t’avais mis à l’abri du soleil. Dis-moi ton origine ; j’aimerais à entendre de nouveau ce récit. Pourquoi perdrais-je des paroles à te raconter ce que tu ne saurais eomprendre”? Je te renvoie à mon J’ai déjà interrogé Damis, et j’espérais que tu serais plus clair que lui. Ce qui est clair pour le sage est obscur pour l’insensé. Tu confonds la clarté et la précision. Pourquoi apportes-tu dans la Hellas des mystères

Depuis longtemps mes mystères se célèbrent dans la fertile Lydie. Les Hellènes doivent-ils prendre des barbares pour modèle ? Fe En m’ignorant, ils sont plus barbares que les En quoi consiste ce culte?

Nous célébrons les Orgies Sacrées.

Ces Orgies, quelles sont-elles? ?

Il est interdit de les révéler aux non initiés. Quels avantages en retirent ceux qui y prennent Tu ne peux le savoir, mais ils sont dignes d’être

Parce que tu n’as pas appris, dans l’assistance ‘3

aux mystères, le sens véritable de mes préceptes.

Tu es à double face, tu donnes d’une main et retires de l’autre.

D’après quels indices condamnes-tu mon ensei- D’après les rapports d’agenis fidèles. ‘à

Crois-tu de tels hommes capables de saisir le sens ‘4

des mystères? Fe. Tu te dérobes quand tu devrais t’expliquer. Sauras-tu éviter aussi bien le glaive? Celui qui m’aime me comprend. L’insensé verse

le parfum dans un vase souillé. He.

Tu tiens, fils de Sémélé, à parler le dernier! J’aurai l’éternité divine pour parler, et toi, tu te Je ne te demanderai pas de m’expliquer toutes les divagations qu’on rapporte sur ta naissance. Je ferai payer cher à ton fidèle Damis l’ennui qu’il m’a infligé tout à l’heure avec ces histoires. Que tu sois double, triple, ton propre père ou ton propre fils, voilà qui a peu d’intérêt puisque, ce jour écoulé, tu auras cessé d’être. C’est à toi que je m’adresse maintenant, Tirésias, dernier survivant des Spartes, vénérable par ton âge bien que ton esprit affaibli ait cédé un moment à la tentation. L’ordre social établi par Cadmus repose sur le travail et la domination familiale héréditaire. Le père vénérable, qui dirige l’activité de ses enfants et de ses serviteurs, est leur intermédiaire naturel auprès des dieux ; il apaise les Maîtres d’en haut par des rites traditionnels, faciles à suivre et reposants pour l’âme. Une hiérarchie paternelle va du dynaste de l’Olympos au plus humble des esclaves. Chacun sait ce qu’il doit de respect à son maître, et de protection à son serviteur. Ces liens sacrés, Bacchus les brise; il isole l’homme; il l’incline, il le prosterne, il l’écrase dans la poudre devant des dieux tout puissants et des prêtres redoutés. Il excite et flagelle ses sens,

par l’aitrait de la crainte et l’image de la faute défendue multipliée par son culte; il prêche aux hommes une oiïisiveté démoralisante, qui peut les amener aussi bien aux privations insensées qu’on nous raconte des sages de l’Orient, ou bien aux débauches des Bacchanales. — Donnant à nos efforts un but mystique et extérieur à la vie, il veut laisser l’homme végéter immobile et sauvage, sans espoir de bien-être ni de progrès, tel qu’il était avant que survinssent le très sage ravisseur du feu, 4 et le fils révéré d’Agénor et de Téléphassa, inven- À teur des signes qui parlent à l’esprit, et fondateur de cette cité. ces paroles, tous s’inclinent, excepté Bacchus.

J’ai deux âges d’homme de plus que toi, 6 Penthée, j’ai vu naître et mourir bien des cultes et je crois que nul n’est dangereux, parce que leur esprit intime n’est jamais compris et observé par la foule mobile. Introduis demain le culte de Bacchus; L quelles choses seront changées dans la ville? Il y “à aura chaque année deux ou trois fêtes de plus; un k nouveau collège de prêtres et de prétresses se créera, ainsi que je te l’avais proposé. La vie maté- Ê rielle de la cité sera à peine modifiée, car on ne saurait vivre toute une année en Bacchanales.

La vie morale de la cité sera profondément trou- Je te dirai, Penthée, qu’il ne faut pas tenir les rênes trop tendues, ni l’écluse trop haute. Les femmes surtout s’ennuient vraiment dans les Gyné- cées, et l’ennui est le plus détestable conseiller. Le jour où elles se sentiront l’âme un peu inquiète, permets-leur d’aller s’épancher en prières plus spontanées et plus intimes que celles du rite ancien ; tu auras évité de mauvaises pensées, sinon des fautes graves. Un pays très libre, laissant chacun libre de se développer comme il l’entend, peut se contenter d’une religion froide et austère. Mais ici où la loi est dominatrice, où chacun suit le sentier marqué ses pas, affranchis au moins les imaginations. En un mot, si tu veux garder serrées les entraves politiques, brise au moins les liens religieux. Si je cède sur un point, on m’arrachera tout. faut présenter à toute espèce de revendications un Tues encore jeune etentier ; je suis vieux et plein d’expérience, et si Bacchus comprend bien les né-

Vieillard aveugle, qui as un glaçon à la place du cœur, oublies-tu que je suis un dieu, que ma vérité est une et absolue, et que prouver par des raisons politiques la divinité de ma mission, c’est proférer un blasphème ? e Tirésias fait un geste de découragement. mA J’aime mieux que tu parles ainsi. Au moins tu k mourras sans t’être démenti. Mais je veux savoir aussi comment tu excuseras les crimes qu’on tereproche. Quels crimes ? Ma vie fut toujours pure etcon-

forme à mon enseignement.

En Etolie, tu fus l’hôte d’ Æneus. Il reçut en effet ma doctrine.

Althaia, sa femme, reçut aussi ta doctrine. Je ne comprends pas ton sourire. Althaia reçut aussi ma doctrine. ÿ Fe

non plus que des rapports vagues sur les débauches auxquelles se livraient, sous ta direction, les Mi- mallones et les Clodones de Thrace. A cette époque, tu avais pris le nom de Sabazios — — Sont-ce là tous tes griefs ? En Laconie, tu fus l’hôte de Dion. Tu séduisis sa fille Carya, et tu la changeas en noyer. Est-ce du noyer que tu tiens cette information ? L’histoire est connue. des accusations aussi ridicules, je ne répondrai Les miracles que tu montres sur le Cithéron aux âmes crédules et simples, les crois-tu entièrement. exempts de ridicule ? Si ton esprit n’était pas enivré d’orgueil, ils t’auraient depuis longtemps jeté à mes pieds.

Que diras-tu de ta visite chez Icarios ? Tu vas abuser d’un déplorable accident. Oui ou non, entraînas-tu dans l’orgie les bergers Icarios mourut par hasard, en tombant dans un L’errante Érigone porta contre toi une accusation Elle était folle ; elle a mis fin à ses jours. Der Il n’est pas toujours bon d’être ton hôte. Il est toujours mauvais d’être mon ennemi. Tu séduisis et rendis folles les filles de Mnyas. Juste châtiment de leur impiété ! à : Quant à l’histoire de Prosymnos, je ne saurais la répéter devant Autonoé. — — Mais les mots sont Ë d’hier et les actes sont d’aujourd’hui. Esclaves ! Saisissez cet imposteur! Suspendez-le aux murailles de la ville, face au soleil de midi, pour qu’il expie ses crimes dans une mort longue et atroce. Et moi aussi, j’élève la voix! Vous connaissez tous la puissance de ma haine; plus grande encore est celle demon amour. Tremblez de crainte aujourd’hui devant moi, demain, du frisson de l’extase divine. Tous ! à genoux ! Presque tous les assistants se prosternent ; seuls quelques esclaves restent debout, retenus par la crainte de Penthée. Saisissez-le ! personne ne bouge. Lentement Bacchus s’avance vers la droite. I1 frôle Penthée interdit, immobile. A mesure qu’il s’avance, il étend sa main droite vers les esclaves, et ceux-ci se prosternent l’un après l’autre. Soudain Penthée ressaisit son courage et s’élance vers Bacchus, Bacchus se retourne vers lui, et Penthée, subissant le même ascendant, s’arrête effrayé. 11 jette ses regards autour de lui et voit la foule prosternée, et d’une voix sourde : Ainsi, tu m’as trompé, Zeus, auteur des trahisons éternelles ! La voie large et fleurie que Prométhée et Cadmus avaient montrée à l’homme, tu ne veux pas que l’homme la suive! et toi-même incapable de lui montrer ces chemins de rêve étrange où tu veux le sé- x duire, tu envoies cet homme, ce dieu nouveau, ton

fils ! Malheur à toi! Ton fils est stérile, et mourra € un jour, et t’entraînera dans la mort ! Malheur à toi! Le dernier né divin mourra à son tour! L’altier Olympos où tu habites s’enflammera aux rayons ar- dents du désir de savoir allumé par Prometheus au cœur de l’homme! Il s’écroulera, ton fier Olympos, U il s’écroulera avec toi, et avec tous les grands dieux Ouraniens ! Malheur à toi! Je serai vengé et je p connais mon vengeur, et ton pouvoir divin, ô Baç- ù chus ! ne saura l’arrêter, car il ignore la crainte. — À Voici devant vous le dernier descendant de Cadmus, 4 père de la cité. njette ses armes. Frappez-moi, si vous ts l’osez ! Tous hésitent. Qui donnera le coup de la Mort au dernier des grands rois Thébains ?

Elle se jette sur Penthée un couteau à la main et le frappe. Tous alors se ruent sur lui; il tombe accablé de coups. Les uns sortent alors,

traînant son cadavre, les autres se prosternent, tout sanglants, devant GLAUCOS, se prosternant aussi Maître, au fond de mon cœur je t’ai toujours ÿ

Relève-toi ! tu es l’ouvrier de la onzième heure, et ? ton salaire ne sera pas moindre. ) 4\

Tous restent devant Bacchus, un genou en terre ou inclinés, excepté Autonoé, qui est couchée à ses pieds.

Diomédon et Antenôr sont debout au premier plan Et toi, Diomédon, quelle est ton opinion dans l’affaire qui irrite et divise le pays? Crois-tu Bac- chus fils de Sémélé ou fils de Coré ? Antenôr, je ne veux pas être trop crédule. Nous savons maintenant très bien que Bacchus n’est pas le fils d’une vierge fécondée par Zeus descendu du ciel sous forme d’éclair ou de pigeon, mais bien l’enfant de Sémélé séduite par le soldat Pantherus. Le vieux Cadmus, qui dépassait nos petits politiques d’aujourd’hui, eut l’idée d’attribuer à Zeus l’enfant qu’il envoyait élever à l’étranger. Bacchus l’a peut-être cru, longtemps je l’ai cru aussi, mais aujourd’hui je suis plus défiant. Quelles idées te sont venues, Diomédon, depuis

ton voyage d’Athènes ? Jadis tu fus un ardent promoteur du culte nouveau.

Antenôr, quand Bacchus parut, je me sentais l’âme remplie de trouble et d’amertume, et j’avais peur de ce qui est au delà de cette vie. Les cultes traditionnels ne me suflisaient plus ; ils me montraient des dieux que je craignais sans pouvoir les aimer ; ils ne m’offraient pour réparer mes fautes que des purifications toutes rituelles qui ne satisfaisaient mon cœur, ni ma raison. Quand Bacchus parut, un élan nouveau m’emporta vers lui. Mon cœur fut saisi d’un amour divin et je crus apaisée, rachetée à jamais, la Colère des dieux. — Mais Bacchus lui-même je le vis comme les autresirrité, égoïste et jaloux ; le charme s’effaça de l’adoration première. — Son culte avait, nouveau, apaisé en mon cœur des craintes mystérieuses; il n’avait pas satisfait mon éternel désir de savoir, ni l’amour de liberté qu’avait allumé en moi les mœurs premières de la cité, et qui m’avait fait espérer avec joiela destruction des castes et des rigides liens de la Famille antique ! — Et c’est à Athènes que je con- nus un homme, de la race ancienne des Philaïdes, et qui fut pour mon âme un vrai Secours; et cet homme, par la Science, me guérit des vaines Terreurs.

ne _ J1 ‘énseigna le mépris des dieux. 2 _ Ou bien, disaitil, les dieux n’existent pas, ou bien, éloignés du monde par leur immensité même, É _ ils sont incapables de s’occuper des affaires ter- 1 2 Tu recherches la science ! Prends garde! Songe Tirésias qui devint aveugle le jour où la Science 4 _ Suprême, où Pallas Athéné laissa devant lui tomber ses voiles! ‘4 O comme tu comprends mal le châtiment qui frappa Tirésias! A lui seul entre les mortels, la ‘1 _ sagesse de Pallas s’offrait tout entière. Mais quand à il la vit devant lui, éclatante et dévoilée, saisi d’un à 7: respect superstitieux, il n’osa porter la main sur ce corps qu’il croyait divin. Et de cette crainte, la cécité fut le châtiment et non de l’audace; et c’est pourquoi, incapable de voir et de savoir ce qui est réel, il ne peut plus maintenant qu”expliquer le vol 1 …_ des oiseaux ou les entrailles des victimes. Et tou- jours, à l’essor de sa haute raison, la superstition Ne: _ première, dont il n’a su se défaire, oppose une bar- de Bacchus a introduites dans les esprits. ne Maintenant que ces idées peuvent, seules, faire leur chemin, Bacchus n’est plus pour moi que le. passé qui s’attarde. He: Salut, Glaucos; quelles sont les nouvelles ? Une qui doit rester secrète : Polydore, fils de :’ Cadmus, est à Thèbes, inconnu. Veut-il revendiquer son trône ? Il le revendiquera. ‘10 L’épée hors du fourreau, encore, et pour long- “2 Après un silence, entre Tirésias. +70 ” Tirésias vient ici ! il est perdu. : Bacchus sera impitoyable ! Bacchus pardonnerait peut-être, mais Damis ne pardonnera pas. : 4 La scène se remplit peu à peu de nouveaux arrivants. Voyez comme la foule servile fuit le contact de À Tirésias, maintenant qu’il est suspect et menacé !

à A des âmes aussi viles, il faut une religion. à C’est au nom de la religion que ces hommes accomplissent leurs bassesses et leurs crimes! InKL : AR D È ‘à terroge-les : c’est l’erreur de Tirésias qu’ils diront baïr, et non sa déchéance !

Le dieu va manifester sa présence. J’aime mieux ne point voir ce qui va se passer. fi Il sort, tous les autres se prosternent. a 1 Deux prêtres entrent, puis Bacchus qui jette sur la foule prosternée Al un regard de domination et de mépris; d’autres prêtres viennent ensuite, et, fermant la marche, le Grand-Prêtre Damis. ÿ Relevez-vous ! Le dieu a repris sa forme humaine et maintenant les yeux profanes peuvent le voir “4 sans danger. ‘4 Les Thébains se relèvent, secouant leurs robes aux genoux. + pi: 1 BACCHUS, désignant Tirésias de son fhyrse £ 4 Voilà l’insolent qui osa nier ma divinité ! ‘14 Vieillard! Faut-il te répéter ce que tu devrais fe savoir ? Tu donnes pour mère au dieu Bacchus une ‘7° simple mortelle ! 4 pamis : Prêtre, proclame la vérité, n afin que nul n’erre à l’avenir ! n sassiea. L’Enfant que Zeus engendra dans le sein de la vierge Coré fut transmis à Sémélé par Hermès. Ainsi Bacchus naquit trois fois : de Coré d’abord, 4

dont la virginité répudiait le travail de l’enfante- ? ment ; — la seconde fois de Sémélé, quand elle eut été frappée de la foudre; — et la troisième fois de Zagreus, qui fut Bacchus préformé, à la fois mâle et femelle, pour se contenir et s’enfanter lui-même. De même, Bacchus mourra trois fois : la première ‘1 4 fois en tant que Zagreus, Bacchus divin et primitif ; 4 à la seconde fois en tant que Bacchus terrestre ; la troisième fois en tant que Coros Sôter ou Rédemp- 04 k teur, époux infernal de Coré Eleutheria, la libératrice qui intercède auprès de lui. de

Et quiconque niera les vérités que je viens d’exprimer sera puni comme corrupteur de la jeunesse et contempteur des dieux. vive sensation.

Ces trois formes de la divinité de Bacchus sontelles successives ou simultanées, distinctes ou confondues ?

Elles sont à la fois distinctes et confondues, de même que, dans le triangle qui en est l’emblème, les trois côtés existent par eux-mêmes et existent comme tout ; elles sont successives et simultanées comme les trois lignes que nous connaissons successivement en tant que lignes et simultanément en tant que triangle. D’ailleurs, à la hauteur où plane la divinité de Bacchus, l’espace et la simultanéité, le temps et la succession ne sont que de vains mots.

C’est clair !

Maintenant que vous possédez la Voie, la Vie et la Vérité, il faut arracher d’entre vous l’arbre qui ne porte pas de bons fruits, il faut couper le mem- bre gangrené : j’ai nommé de vieillard Tirésias, qui j répandait parmi vous de pernicieuses doctrines, insinuant que ma nature était différente de celle de mon père, et tombant dans les plus lamentables hérésies. Or il faut que le scandale arrive, mais malheur à celui par qui le scandale arrive ! Donc Tirésias sera puni en avertissement aux obstinés. J’ai vu les Hellènes se faire des guerres sanglantes pour des intérêts parfois légers; j’ai vu le Locrien détester l’Étolien, le Thessalien menacer le Béotien, 4 l’Athénien attaquer les terres de Mégare. J’ai vu des hommes s’injurier parce que les uns étaient ÿ Asiatiques, les autres Européens; encore combat- à taient-ils sous des chefs différents et parfois l’un contre l’autre. Mais jamais jusqu’à ce jour la Hellas n’avait vu les citoyens d’une ville condamner mort d’autres citoyens de la même ville parce qu’ils pensaient différemment sur un point d’interprétation de dogme. La raison de mon pouvoir est l’établissement de l’unité. Je veux régner sur des sujeis de la même

  • race et pensant de même sur chaque chose. Le dissident est l’ennemi; si légère que soit l’hérésie, elle est suffisante pour faire tache. J’ai fait condamner et vendre comme esclaves des métèques asiatiques riches, industrieux, intelligents, mais d’une autre race et d’une autre religion, et je poursuivrai la même politique d’isolement et de conformisme. Le plus curieux, c’est que Bacchus n’a pas une goutte de sang thébain dans les veines! Sa mère était Phénicienne, et son père — Il se tait sur un geste Est-ce là l’application de ces doctrines de fraternité et d’amour que tu as prêchées jadis? N’est-ce pas toi qui disais : Aimez vos ennemis ; quel mérite at-il à aimer ses amis? Un péager le ferait! Oui, mais le Maître a dit aussi: St {a main te fait tomber en faute, coupe-là ; il vaut mieux entrer dans la vie avec une main que dans la mort avec N’as-tu pas dit : Ve jugez point et vous ne serez

Oui, mais le Maître a dit aussi : Les hommes rendront compte au jour du jugement de toutes les vaines paroles qu’ils auront dites. rires Sont-ce de vaines paroles, celles par lesquelles je défends ma vie ? Le mauvais sera jeté dans la fournaise ardente. Bacchus! Laisseras-tu ce valet me railler plus N’insulte pas Damis, sûr dépositaire de ma doc trine! Tu le hais parce que tu souhaitas d’être Grand-Prêtre et que tu ne pus l’obtenir. Mais ta haine et ton erreur vont être châtiées. — 4 amis: Je te livre cet homme pour prononcer sur lui. Que cet homme soit maudit et retranché de la Communauté des Fidèles! Mais comme nos croyances sacrées nous interdisent de juger et de condamner, nous veillerons simplement à ce qu’il soit enfermé dans une enceinte sûre, afin que sa mauvaise doctrine ne corrompe personne, et nous

interdisons de lui apporter nourriture ni boisson. Qu’on le saisisse, qu’on l”emmène, Anathema, Les Thébains se précipitent à l’envi sur Tirésias, qui est brutalement entraîné au dehors. La foule sort peu à peu avec force génuflexions, — Autonoé et ses suivantes entrent et viennent se prosterner devant , Bacchus et se ranger à sa droite; les Prêtres se placent à gauche.

Autonoé et Damis sont assis sur deux sièges au pied de l’estrade, les

Qu’on introduise les pèlerins étrangers.

Entrent une dizaine de pélerins, hommes et femmes; chacun remet une offrande à un prêtre placé près de l’entrée et va se prosterner devant Bacchus, puis sort par la porte de gauche.

, Pendant ce défilé, chant religieux Protège-nous! Protège-nous! Protège-nous! Protège-nous !

Bacchus, roi de Nysos! Protège-nous! Bacchus, reine chaste et sacrée! Protège-nous! . Protège-nous! Protège-nous ! Bacchus qui gémis sur l”Olympe! Protège-nous! ] Protège-nous! Protège-nous ! Protège-nous! Protège-nous!

SR Protège-nous!

…. Bacchus front de taureau!

-522 Protège-nous !

E: Protège-nous! S Protège-nous!

Protège-nous! Protège-nous! Re Protège-nous! Germe sacré des dieux!

Protège-nous!

Porteur de thyrse! D: Protège-nous!

ÿ Porteur de férule! Protège-nous! Protège-nous! Miroir de justice! Protège-nous! Protège-nous ! Persée enire tout droit et reste debout au milieu de la salle, regardant cette cérémonie d’un œil étonné; Andromède, qui le suit, s’arrête côté de lui. Protège-nous! Protège-nous! , Ami de la joie! Protège-nous! la belle chevelure! Protège-nous!

EE. Protège-nous! F « Protège-nous!

Rédempteur du Monde!

Protège-nous!

Qui te réjouis des épées et du sang!

Protège-nous!

Bacchus agréable à tous!

Protège-nous!

Protège-nous !

Un prêtre court à Persée; il lui fait comprendre qu’il doit remettre une offrande, suivre la file et aller se proterner : Persée le regarde avec étonnement, puis se met à éclater de rire.

Protège-nous! . È Bacchus, ami des Ménades! Protège-nous !

Parle donc! Explique-moi ce que tu désires! Quel est le mortel qui ose parler en présence du Quel dieu? Ce n’est pas mon hôte Penthée. qui s’est affublé de cette mitre? } Geste d’horreur des Prêtres. Tais-toi donc! Veux-tu que la foudre descende sur ta tête? ‘4 Cet intendant commence à m’ennuyer. Persée, je t’en prie — ce nom, Bacchus se lève. Alors, que l’on s’explique! J’arrive de Libye et ne suis pas au courant. Où est Penthée? Que se passe-t-il ici? Cependant les pèlerins étrangers sont sortis,

Penthée est donc mort? k la chasse, par accident. quel titre lui succédas-tu ? Comme époux de sa sœur Autonoé. Et d’où te vient ce costume étranger ? Élevé dans la Lydie, j’en ai conservé les mœurs. Et toi, mon hôte? J’ai cru entendre qu’on te nommait Persée. Quelle est cette femme?

  • Ma compagne Andromède, fille de Cassiopée, que j’ai délivrée de la mort. Pourquoi n’as-tu pas dit : mon épouse? Parce que l’épouse est esclave et que celle-ci est véritablement une autre moi-même. Sieds-toi, étranger, et sois monhôte. Persée et Andromède vont s’asseoir à droite, Sur ‘un signe de Bacchus, Ni les Prêtres sortent par la porte du fond, les femmes par la porte de gauche. Bacchus se lève et fait signe à Damis, qui vient le rejoindre “4 Bacchus, pourquoi n’as-tu pas voulu manifester ta divinité à cet insolent? Ne cherche pas à pénétrer les voies divines. Je m’humilie devant ta sagesse. Il faut gagner cet homme. Je connais sa vaillance, son désintéressement et l’idéal qu’il poursuit. Si nous s pouvions ion PFavoir avec nous, nous ne crainLC à — - Et comment veux-tu faire? Jeveuxredevenir pour lui ce que j’étais autrefois …._ — nuire — quand je n’étais pas dieu. Il faut lui “ montrer tout ce que ma doctrine contient d’amour …—_ et de fraternité; dissimuler de ton mieux le côté métaphysique et théocratique, qui lui inspirerait sans doute de vives défiances. Su Comme ta doctrine est profonde! Comme elle est riche ! Comme elle est souple Je me flatte que chacun y trouve ce qu’il y cherche. -. Le puissant y voit un appel à l’obéissance, à la rési- Æ gnation, au détachement des biens de ce monde qui Jui semble propre à tranquilliser ceux qu’il opprime. Le pauvre est satisfait dans sa haine pour le riche par la pensée des chätiments que celui-ci ne saurait ‘e éviter après sa mort, non plus que le chameau ne saurait passer par le trou d’une aiguille. La dureté des peines éternelles plaît aux âmes justicières et vindicatives ; et j’ai semé assez de belles paroles pour endormir et charmer les âmes simples et N’est-ce pas là le caractère de la vérité divine, de renfermer ainsi en elle toutes les vérités humaines? Je te confie donc Persée; endoctrine-le, fais qu’il se donne corps et âme à mon œuvre. Damis va s’asseoir à côté de Persée. Sur un signe de Bacchus, Autonoé se lève et s’approche; il l’arrête au moment où elle va s’agenouiller devant lui. Quelle est ta volonté, Maître? , Tu m’as dit, Autonoé, que tu m”aimais par-dessus toutes les affections terrestres ? M’aimes-tu plus que toi-même? ! Je t’aime vraiment plus que moi-même. M’aimes-tu plus que ton amour pour moi ? Que veux-tu dire ? M’aimes-tu assez pour sacrifier ton amour, s’il le Je suis ton esclave obéissante. Il faut qu’Andromède soit à moi. Autonoé baisse la tête et soupire. Je Compte sur toi pour me seconder. Ordonne, et tes ordres seront accomplis. t Je veux séduire l’âme aujourd’hui libre d’Andromède par le charme féminin de ma religion. En la femme, nous voyons pour ainsi dire une idéale et divine impureté. En proclamant la crainte que nous avons d’elle, le crime qu’elle est, nous en faisons le génie du mal, adorable, exécrable, tout puissant. L’idée de la faute pimente le charme des actes amoureux ; l’habitude des macérations et des ascé- tismes suggère à l’esprit de nouveaux excitants

d’amour. Dans l’ancienne loi, la femme n’était qu’esclave; Persée la rend libre, légale et la compagne de l’homme. Il faut qu’Andromède connaisse un autre état, celui où la femme, soi-disant obéis- sante, dirige en fait l’homme qui l’aime. Je compte user encore d’autres armes pour détruire l’œuvre de cet aventurier, tout en conservant à mon profit la jeune force qui l’anime. 11 va vers Persée. Étranger, Damis va te mener au bain, cependant que je confierai Andromède à Autonoé. Nous te reverrons tout à l’heure. Merci, Bacchus, de ton hospitalité.

sort avec Damis. Autonoé et Andromède vont l’une vers l’autre, se prennent les mains et causent de l’air le plus amical en se rappro- chant de Bacchus. Eh bien, Autonoé, Andromède te donne-t-elle beaucoup de détails sur les formes nouvelles du costume libyque ? Bacchus! crois-tu donc les femmes incapables de parler sérieusement ? C’est plutôt moi qui instruis en ce moment Andromède. Autonoé m’enseigne un art que j’ignorais jusqu’ici. Elle prétend que je ne saurai pas retenir

l’amour de Persée, que je PHARE trop, me le regarde avec trop de complaisance, que je suis trop 4 _ constamment tendre et aimante : L’art de résister, dit-elle, sert autant que l’art de céder. Andromède est une sauvage; elle croit l’amour chose bien simple et ignore toutes les sensations que la civilisation nous amène à rechercher. Quand je lui affirme que pour retenir l’homme que nous aimons, nous feignons parfois d’en aimer un autre, elle refuse de me croire. La résistance, ou la menace d’un autre amour, sont pour les femmes des armes puissantes. Tout ce Ÿ qu’une femme arrive à ne pas montrer de sa beauté ou à ne pas donner de son amour s’ajoute à son Pourquoi ce marchandage? Coquetterie cela s’appelle — mais pour conserver l’ascendant. Le voile ne donne-t-il pas un caractère mystérieux à la beauté des femmes et le refus un caractère religieux à leur amour?

C’est justement ce caractère religieux que je crains. Pourquoi ne pas vivre simplement et natu- Le plaisir s’affaiblit par la continuité. Aussi les actes de l’amour ont-ils ieur temps limité dans une vie bien ordonnée. Non pour nous, car ils sont une faute et la seule fin de l’existence est par conséquent de les éviter ou de les rechercher. Apprends quelle valeur notre religion leur donne. Elle les met en balance dans certains cas avec l’éternité de bonheur ou de souffrance. Certes, de mettre l’amour en parallèle avec une éternité de bonheur ou de souffrance doit aboutir soit à le faire rechercher avec passion, soit à le faire fuir avec terreur. l’un et à l’autre. Quelle étonnante complication de vie!

, Elle nous amène à une grande richesse de sen- Comme les esprits doivent être troublés! Ce trouble même fait notre bonheur. Ge trouble, nous prenons soin de l’accroître et de le perpétuer. D’autres laisseraient ignorer à la femme ses erreurs, ses hésitations, ses fautes légères nous l’obligeons, au contraire, à en conserver le souvenir, à les repasser souvent dans sa mémoire, et — à des époques déterminées — à venir les confier à un homme sage — et ainsi l’état troublé subsiste en elle. Et pourquoi n’est-ce pas au compagnon de sa vie que la femme fait de telles confidences ? Pourrait-elle lui confier les sentiments qu’il apprendrait avec déplaisir ? Et les hommes qui se chargent de cette direction d’âmes n’essaient-ils jamais d’en abuser? Rarement. D’autres satisfactions plus raffinées : leur sont offertes. ‘ Que leurs âmes aussi doivent être troublées ! Et à quel âge faites-vous commencer ces dangereux Chez l’enfant, à onze ou douze ans. Et, vers la même époque, nous faisons subir à l’enfant une initiation au mariage: c’est notre principale cérémonie me paraît sage, en effet, d’enseigner à l’enfant ce que c’est que l’amour avant qu’il ne s’y laisse Bien au contraire, nous lui en laissons ignorer la nature exacte : nous lui en faisons pressentir les Cependant vivant les uns à côté des autres, les Nous prenons soin de séparer les sexes, afin de laisser à l’amour l’attrait de l’inconnu..

Vous l’interdisez et vous l’excitez ainsi. Nous lui donnons par là une importance capitale. C’est la même fin que nous poursuivons dans toute notre vie. Les femmes ont comme vêtement de nuit ou d’intérieur de longues robes flottantes cachant leur gorge, leurs bras, et dissimulant leurs formes, et quand elles vont aux assemblées où elles rencontrent les hommes, c’est une émulation à qui sera la moins vêtue. Et pourquoi ce contraste étrange ? quoi sert de montrer sa beauté à l’homme qui vous possède et dont les désirs sont sûrs d’être satisfaits ? La dévoiler au contraire à l’étranger qui peut-être ne touchera pas votre main, c’est allumer un désir irréalisable, qui profitera peut-être une autre femme. Pour moi, je ne saurais faire un mystère à Persée

de mon corps, qu’il connut tout entier quand j’étais enchaînée, nue, sur le rocher. Voilà une faute dont tu dois te purifier. Tout ce que tu me dis me trouble ; je voudrais vivre, ne fût-ce qu’un instant, cette vie raffinée et Essaie seulement de pénétrer les sentiments in- times de ton âme; Bacchus, qui est prêtre autant que roi, t’aidera à le faire. Je verrais du mal à cela. Toutes les femmes le font ici et n’en sont pas Ta vertu n’est pas à la merci d’un tel essai. Certes le danger ne m’inquiète pas

Tu ne sembles pas être faite pour mener une telle vie. Comment dois-je faire, Autonoé ? Mets-toi à genoux devant Bacchus. Non, pour lui parler de plus près. Andromède s’agenouille devant Bacchus ; Autonoé, assise derrière elle, lui met la main sur l’épaule. Que dois-je dire ? Tes pensées les plus intimes. Saurai-je les formuler ? L’habitude me donne la science divinatoire des sentiments, J’excelle à faire connaître le mal à qui ANDROMÈDE, faisant un mouvement pour se lever, mais retenue par Autonoé j Quelle nuit ! A quoi bon revenir sur ce qui est fait et se tourmenter de l’irréparable — Ma vie m’appa- raît maintenant affreuse et sombre — Est-ce done là le bonheur promis ? Parle, Andromède, je saurai te consoler. Je ne puis.

Ton amour est chose profane ! Depuis un instant je suis là, à genoux devant toi, et cet instant a sufli à me donner plus de pensées mauvaises que vingt ans de vie! Parle ! dis ces pensées! Confesse tes péchés: ils te seront remis ici-bas et là-haut.

Est-ce pécher que vivre sa nature! Je résisterai la séduction. Elle se dégage et se lève; au même moment Persée entre. Persée! à moi! Elle se précipite dans ses bras; Persée la conduit doucement vers les coussins où elle tombe assise, Puis il revient vers Bacchus.

Bacchus, ton grand prêtre porte fort mal le vin. Quelle est cette plaisanterie? Damis est réellement sous une table.

De plus il m’a appris bien des choses que je ne savais pas, entre autres les desseins que tu me fais l’honneur d’avoir sur moi.

Or je refuse absolument de m’y prêter. Je suis libre et ne veux combattre pour aucune tyrannie. — Oh! Il m’a aussi enseigné les trois faces de ta doctrine et je n’aime déjà pas les gens à double face. De plus je sais que tu prétends être dieu, et jai encore moins de sympathie pour les dieux que pour les rois — le Grand-Prêtre a été très éloquent! Quelles séductions essayais-tu sur Andromède ? Je ne resterai pas un moment de plus dans ce palais. Il fait un signe à Andromède qui se lève, et la précède vers la porte; Bacchus se » précipite au devant de lui et lui barre le chemin. Tu veux me forcer à la violence? Je ne combattrai pas mon hôte. Il va passer par la porte de droite; Bacchus décroche une épée pen- E due au mur et se jette sur lui; Persée, sentant son mouvement, C’est un dieu que tu combais!

Puissé-je les tuer tous en toi! n attaque Bacchus qui recule jusqu’à la porte du fond. Bacchus, tu es mon hôte; jette cette épée et laisse-moi passer. Jamais! à moi, serviteurs! à moi, Thébains. Il attaque Persée, qui le frappe et le renverse. — A terre. Tueur de . J’accepte cet augure! La scène se remplit de Thébains et d’esclaves. Tous s’arrêtent, saisis d’une terreur superstitieuse, devant le corps de Bacchus, sur lequel s’est jetée Autonoé. Persée a reculé vers la droite et reste l’épée à la main, au premier plan; derrière lui Andromède est adossée à la muraille.

DR 4 PERSÉE, l’épée basse, calme, et d’une voix claire

j Thébains, je vous appelle à la liberté! Sur les

ruines du pouvoir civil et du pouvoir religieux,

vous pouvez élever l’édifice de votre bonheur. Pourquoi vous soumettiez-vous à travailler pour des maîtres ? Gardez ces dîmes de vos champs, qui

ne servaient qu’à enrichir vos ennemis; que le travail profite à ceux-là seuls qui ont travaillé! Soyez frères, unissez-vous pour épargner vos efforts et pour mieux combiner votre tâche ; mais à cette union n’imposez pas de chefs et cessez de croire que la richesse et le pouvoir soient choses sacrées et d’essence mystique. Quant aux dieux, voyers quoi sait les réduire un homme libre! Les Thébains applaudissent sans paraître bien comprendre. Plusieurs L’occasion est superbe. 1l faut le nommer roi.

Rédigeons une adresse.

C’est cela, voici mon écritoire.

Tous deux discutent l’adresse, que Déméas écrit. Persée remet son

épée au fourreau; il vient prendre la main d’Andromède.

Ma tâche est accomplie; partons! Andromède fait un geste d’assentiment; Persée va, écartant la’foule, sortir par la grand porte, quand Diotimos et Rhamphias s’avancent vers lui. Persée, tu nous as délivrés du Tyran oppresseur, mais borneras-tu là tes services? Ne faut-il pas aussi réprimer dans cette ville l’hydre de l’anarchie qui relève la tête? Rétablir la société sur des bases justes, mais solides, qui, nonobstant ce par quoi l’impossibilité consécutive aux contingences abolies — — Bref, Persée, nous sommes les interprètes du sentiment général en t’offrant les pouvoirs sacrés avec le titre de grand-prêtre — DÉMÉAS. 11 a terminé l’adresse et la lit à Persée Persée, noble descendant des dieux, il te convient plus qu’à un autre de restaurer l’ordre qu’ils établirent anciennement à Thèbes. Tu ne peux donc refuser de reprendre les traditions de Penthée, qui lui-même les tenait de Cadmus, son auguste grand-père. Il s’agit de présider à une vigoureuse politique de résistance contre ces blä- mables innovations, qui —

En un mot, Persée, il faut abolir ce titre de grand_ prêtre, qui rappelle la déplorable époque d’une ac rc théocratie obscurantiste, et revenir aux saines tra- ditions des âges ——

Ë Mais vous n’y êtes pas du tout — F. Vive le roi Persée!

Re Vive le Grand-Prêtre Persée! i se + Les deux cris sont répétés ; Diotimos et Cléonymos s’empoignent au LS Bande d’idolätres! Je viens de vous le dire, _ passez-vous de rois et de prêtres! Silence. Persée fait une tentative pour sortir. Nommez-le donc dieu pendant que vous y êtes. ke C’est vrai! haut Celui qui vainquit un dieu ne peut plus être que dieu! Vive le p1Eu Persée! 1e ue Tous répètent ce cri, beaucoup se prosternent. Je suis autant qu’un dieu, étantun homme affran- chi! L’une après l’autre, tomberont par moi les lois des âges anciens ; mais écoutez ! Avec la pointe de son épée il grave des lettres sur le mur. Le jour seulement où par l’effort personnel de votre intelligence vous arriverez à lire ces conseils, ce jour-là, vous serez dignes d’être Où est le dieu? Tous se relèvent; de nouveaux arrivants surviennent, entre autres Diomédon et Antenôr, Diomédon examine les caractères empreints sur le mur. J’ai vu une flamme sortir de l’épée. Que signifient ces lettres ? Persée ! Persée ! Aie pitié de nous! DAMIS, depuis un moment debout au seuil de la porte mes yeux, Thébaïins, Persée vient de disparaître;

ils’élève vers l’Olympe dans un nuage de pourpre, etenlève avec lui l’élément divin de Bacchus. ès Gloire à Persée et Bacchus réconciliés !

Persée fut messager de Zeus pour aller quérir l’âme divine de Bacchus.

Damis, explique-nous ces mots que Persée traça de son épée fulgurante ! bi: Il ne faut pas les expliquer, mais les adorer. Tous se pressent vers la muraille. Antenôr et Diomédon restent seuls

Fe As-tu compris cette inscription ? Glaucos entre et parle bas à Damis, L Écoute un apologue Un devin, voulant récompenser son hôte, lui révéla qu’un trésor était contenu dans $on champ. L’hôte joyeux bêcha et fouilla son champ avec plus Thébains ! Maintenant les volontés du ciel semanifestent clairement à mon esprit. Le descendant de nos rois, Polydore Cadméide, est ici! Soumettons-nous à son sceptre Gloire à la soumission! Gloire à l’obéissance !- Gloire à la tradition ! Gloire au respect! Gloire Persée et Bacchus, tout cela, ce sont des mythes solaires, n’est-ce pas? — —

ne par Louis Ango,

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