III-6 · Sixième cahier de la troisième série · 1901-12-20

La Grève, trois actes

Jean Hugues

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Nous n’avons pas annoncé beaucoup de livres depuis $ lé commencement de la troisième série. Nous n’avons È _ pas eu de place. Et il ne paraissait rien. Nous sommes … Nos abonnés en profiteront pour faire des commandes ê appliquée aux sciences sociales, un volume de la ê _ Bibliothèque générale des sciences sociales, chez Alcan. _ Les volumes de cette collection sont cartonnés à RS _ l’anglaise et marqués 6 francs E Emre Ducraux. — L’hygiène sociale, un volume de la mème collection. _ GusrAve Laxsox. — L’Université et la Société s à Nous publierons au moins la préface et la table. 1e Prerre KROPOTkINE. — Autour d’une Vie, mémoires $ traduits par MM. A. Martin et F. Leray, un volume de à A dater du premier janvier 1902 le Mouvement £ Socialiste tra demeurer 10, rue Monsieur-le-Prince : il DS | paraîtra tous les samedis, sur 48 pages: le numéro & _… coûtera 40 centimes, l’abonnement 10 francs pour la

  • France et la Belgique, 12 francs pour les autres pays. #2 Quelques-uns de nos abonnés ont pu étre indisposés à | par le premier numéro de Jean-Picrre. Moi-méme Je Br regrette qu’il y ait eu dans ce numéro cinq meurtres au à moins : un disciplinaire, deux petits cochons, un loup, et EE une oie. Mais nous répéterons pour Jean-Pierre ce que ÿ à nous avons dit si souvent pour le Mouvement Socialiste, 1e pour « Pages libres », pour la Bibliothèque Socialiste, L . pour les cahiers. Aux hommes de bonne volonté qui se Re … proposent de travailler proprement, le public doit +4
  • owrir un large crédit. J’ai lu dans le deuxième numéro de Jean-Pierre un conte excellent d’Andersen. 3 à Au moment où nous metlons sous presse, on nous a … annonce que M. Lapicque est suspendu pour six mois. ù … M. Leygues poursuit sur les universitaires l’avantage F … que les politiciens lui ont conféré. à ù Nous avons donné le bon àtirer après corrections pour _ deux mille six cents exemplaires de ce cinquième …_ cahier le jeudi 19 décembre 1901.

Jean-Pierre a choisi dans le catalogue de cette année les livres d’étrennes suivants. Ces livres sont en vente à la librairie des cahiers. Contes de Perrault, un volume illustré. | SrEINLEXx. — Des chats, images sans paroles. | SreINLEX. — Contes enfantins, dessins. » Ë Curisropue. — La Famille Fenouillard. — L’idée fixe du savant Cosinus, albums humoristiques, en couleur. chaque album rehé 10 franes Hexni Hauser. — L’Or, illustré. broché 10 francs À d’Andersen, illustrations de Haxs REGNXER. À Jean GRAVE. — Les Aventures de Nono, illustré. à E. Reczvs, — Histoire d’une montagne, illustré. .

  • E. Recrus. — Histoire d’un ruisseau, illustré. ;, . ViozLet-LEe-Duc. — Histoire d’une maison, illustré. É ViozLet-LE-Duc. — Histoire d’un dessinateur, illustré. : Léox Torsror. — À la recherche du bonheur. ä CnanLes D:cKExS. — Contes de Noël. | chaque volume 1 france ni Cuanses Nopier., — Trésors de fèves et fleur des … 3 P. ve Musser, — Monsieur le Vent et Madame la Tom Trrr. — Pour amuser les petits ou Les joujoux 4 que l’on peut faire soi-même, texte et dessins en | Ton Trrr. — La science amusante, trois volumes. Se

A l’ouvrier Jean Allemane la Grève paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Are En vente à la librairie des cahiers K: ‘ représenté sur le théâtre de l’Œuvre le 3 mai 1898, À éditions de la Z?evue d’Art dramatique 3 francs ï M .… Romaix RorzAND. — Les Loups. — Morituri, drame 4 y en trois actes, représenté sur le théâtre de l’Œuvre le * d 18 mai 1898, éditions de Georges Bellais 3 francs Romaix RoLLANp. — Le Triomphe de la Raison, É drame en trois actes, représenté sur le théâtre de cr 2% Romaix ROLLAND. — Danton, drame en trois actes, ni épuisé dans les éditions de la /eoue d’Art dramatique, “1 j} représenté au Nouveau-Théâtre, le 29 décembre 1900, 1 par le Cercle des Escholiers, et le 30 décembre 1900, par R’

  • le Théâtre Civique, sixième cahier de la deuxième ‘15 série, éditions des cahiers 3 francs dE Les cahiers publieront dans leur troisième série Je ; Romaix ROLLAND. — Le Quatorze Juillet, drame r Lu Les cahiers ont publié dans leur deuxième série +. Anronix LAVERGNE. — Jean Coste ou l’Instituteur Fe de village, un roman 3 francs 50. 4 C’est par une erreur de jeunesse que le Coltineur
  • À débile, de Jérôme et Jean Tharaud, a été marqué © d’abord un franc, et que les Loups, de Romain Rolland, En drame en trois actes, ont élé marqués deux francs. “@ Nous restons encore au-dessous de leur valeur commerpa ciale en marquant à nouveau le Coltineur débile deux SU franes et les Loups trois francs cinquante, LS

La pièce que l’on va lire pouvait agréablement se nommer la Grève des Forgerons. On eût ainsi réhabilité un titre que M. François Coppée a fortement compromis. L’auteur, qui est un homme sérieux, s’est refusé cette fantaisie. Il a gardé le titre simple et général. Il a gardé le titre classique. En un temps où l’on veut nous faire accroire que le romantisme est plus avancé que le classique, nous devons en effet noter que cette pièce particulièrement contemporaine est exactement classique. J’entends par là que l’auteur n’a rien fait pour épater le bourgeois. j Les personnages viennent quand ils ont à venir, et non quand ils ont à faire un effet de venue ; ils parlent pour dire, agissent pour faire, paraissent comme ils sont, ils ne paradent ni ne déclament nine posent ; ils ne quêtent pas l’applaudissement; tout se passe, en un sens, comme si le spectateur n’était pas là. Je ne veux pas entrer incidemment dans le grand débat du classique et du romantique, du classique humain et du romantique bourgeois. Maïs dans les \ limites où l’on va nous poser le problème, si l’on veut accabler pour les besoins de la politique Racine sous Hugo, Andromaque sous Hernani, et Phèdre sous Ruy Blas, nous en tenant donc aux tragédies classiques françaises et aux drames romantiques en français, nous

| devons constater que le classique se connaît à sa sincérité, le romantique à son insincérité laborieuse. Au . moins en ce sens, la Grève est proprement classique. Ce qui fait le classique n’est pas la matière traitée, ce n’est pas le génie ou le talent, c’est la forme d’art. Jean l Hugues a traité un sujet que Racine ou Molière n’avaient | pas accoutumé de traiter. Mais sa forme dramatique est la forme de Racine et la forme de Molière. Comme | eux il est simple, comme eux il est général, comme eux AU il est sincère, comme eux il évite les confusions, comme eux il s’en tient à quelques personnages, parce qu’aussitôt après on ne sait plas ce que l’on dit. { ; L’auteur de la Grève est instituteur à Paris. A vrai ; dire on le définit peu quand on dit qu’il est instituteur. à Il a tout le caractère, tout le talent d’un excellent gamin | k de Paris. La Grève s’en ressent très heureusement. ” ‘ Mais justement parce qu’il pouvait avoir la tentation 4 1 de quitter sa tâche, il est bon de noter qu’il est institu- , teur et qu’il fait son métier. J’espère qu’il n’est pas Ga candidat à la révocation. Continuant son métier et 1 4 publiant des œuvres sérieuses, il travaille plus utileTue ment pour la justice, pour la vérité, pour la liberté, À qu’en faisant du scandale, de l’agitation, de la politique. 4 Il vient d’écrire un acte. Je lui ai demandé ce nouveau eds La preuve que la Grève est bien faite, classique, È ns sincère, c’est que tous les problèmes aujourd’hui posés n ; de la grève réelle se posent aussi bien de la grève ainsi , représentée. Les trois actes que l’on va lire ne compoï sent pas une pièce à thèse. Ils ne présentent que le W, perpétuel thème de la réalité.

/ Le texte était difficile à établir. Il est évident que pour la représentation les personnages doivent parler ouvrier et paysan. Nous n’avons altéré le français de la typographie que dans la mesure où cela était indispensable. Il y aurait une espèce d’affectation à traduire en S typographie toutes les nuances du parler populaire ons quand il ne s’agit pas de patois proprement dits. Les altérations typographiques sont beaucoup plus désaj gréables au regard que les altérations ou les aliénations parlées ne sont désagréables à l’ouie. Les acteurs feront | le nécessaire. Ils obtiendront un parler populaire non ÿ pas en vulgarisant le parler littéraire, mais en imitant | le parler populaire lui-même.

3 A l’ouvrier Jean Allemane

8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée on a à : FADERS J des the

Cette pièce a été représentée pour la première fois le samedi 3 novembre 1900, sur la scène de L’ÉManciPATION, Université Populaire du quinzième arrondissement. Les rôles ont tous été tenus par des ouvriers. Mes Larour, femme de Latour. Mis Château, étudiante. BAJOIE, femme d’ouvrier… Giry, étudiante. LE PARISIEN, ouvrier … Daunay, ouvrier bijoutier. L’ORATEUR, ouvrier mécaÉ MEN eva ee de Pinto, employé. ‘ Ouvrières : Mes Château, Giry. Décors montés par les mêmes camarades. La troupe théâtrale de L’ÉmANGIPATION ne fournissant pas un nombre suffisant de personnages, les camarades nommés plus haut se sont courageusement multipliés. L’auteur est heureux d’avoir trouvé de tels collaborateurs.

| 114708 Mapame LATOUR, femme de Latour. ‘1e Ouvriers et ouvrières personnages muets.

| Le La pièce se passe dans une ville industrielle de province. 4 Mi M De gauche à droite : au fond petit lit, armoire, lit, tapis ci devant ; au premier plan, à gauche la cheminée, à droitela Pa _ fenêtre, un peu à gauche table à repasser; chaises.

Chambre d’ouvrier, ornée de quelques images et de boules de verre étamées. Haute cheminée de campagne L avec poêle. Au lever du rideau les mères Bajoie et Latour causent près de la fenêtre, à droite. La mère Bajoie est assise, un panier à ses pieds. La mère Latour met la table pour son mari et pour elle.

saoul ; il était plein; plein comme une courge, avec ï des yeux! Quand il est arrivé, je me suis dit « Ma petite mère Bajoie, attention, gare au grain; plus souvent qu’il coucherait dans mon lit quand il se met dans cet état. » Il a voulu faire le cascadeur.… , je l’ai poussé un peu rudement et il est tombé surle carreau… Et ma foi, ils’y est endormi, quasi un

Mapame Larour.—On a bien de l’ennui quand un homme se poivrotte.

MADAME BAJOIE, l’interrompant. — Pour ça, oui, le vôtre est si convenable, il ne boit que de l’eau, et

! poli, que vous en êtes bienheureuse.

‘1e Mapame LATOUR, femme de Latour. À

‘oi $ Ouvriers et ouvrières personnages muets.

| La pièce se passe dans une ville industrielle de province.

ne, De gauche à droite : au fond petit lit, armoire, lit, tapis devant; au premier plan, à gauche la cheminée, à droïtela fenêtre, un peu à gauche table à repasser; chaises.

Chambre d’ouvrier, ornée de quelques images et de boules de verre étamées. Haute cheminée de campagne avec poêle. Au lever du rideau les mères Bajoie et Latour causent près de la fenêtre, à droite. La mère Bajoie est assise, un panier à ses pieds. La mère Latour met la table pour son mari et pour elle.

saoul ; il était plein; plein comme une courge, avec , des yeux!… Quand il est arrivé, je me suis dit « Ma petite mère Bajoie, attention, gare au grain; plus souvent qu’il coucherait dans mon lit quand il se met dans cet état. » Il a voulu faire le cascadeur.… , je lai poussé un peu rudement et il est tombé surle carreau… Et ma foi, ils’y est endormi, quasi un

Mapame Larour.—On a bien de l’ennui quand un homme se poivrotte.

MADAME BAJOIE, l’interrompant. — Pour ça, oui, le vôtre est si convenable, il ne boit que de l’eau, et

! poli, que vous en êtes bienheureuse.

  • da . Jean Hugues. — la Grèe ; ÿ ne MapamE Larour.— Possible, mais on a bien ses ‘Rà malheurs aussi. Ainsi mon petit. É: k MADAME BAJOIE, même jeu. — Pour en finir avec %. . monhistoire, v’là-t-i pas que le matin, pas moyen 10 de réveiller Arthur… un plomb, mère Latour, un ‘3 vrai plomb… Alors qu’est-ce que je fais ? J’attrape *h une grande bassine d’eau froide et je vous la Jui 4 flanque sur le nez. Ah! ça a pas été long ! Il a juré ann tout ce qu”i savait, mais l’heure pressait, j’en fus “aie tôt débarrassée. Regardant par la fenêtre, Les voilà qui ! 14 rentrent… Je me sauve lui tremper une soupe. A w k | revoir, mère Latour. A Fe sortir, la porte s’ouvre et Latour entre.

Es. Larour. — Salut, mère Bajoie. } 1e € Latour : je m’en vas, mon bonhomme m’attend. 0 F: de: Larour. — S’il vous attend ! Il est comme moi, la ; La soupe de ce matin lui est descendue dans les talons. ; L j’ai une soupe comme tu n’en as jamais mangé. is Larour, brusquement, lui donnant de l’argent, — Tiens, Er. F7 la mère, la paie de cette semaine. Y a pas gras, vingtue huit francs quatre-vingts. Ê Mapame LATOUR, faisant disparaître l’argent. — Vingthuit francs quatre-vingis ! Larour. — Dame, tu le sais bien… La semaine dernière c’était le même prix. Mapame Latour. — C’est vrai! Vingt-huit , dans la fumée… la dégoûtation, en silence, pour a gagner quatre francs et des sous. Si c’est passe foutre du pauvre monde. Et le patron menace de Le nous diminuer encore. Mapame Larour.— Encore! maïs c’est la misère! & Larour. — Paraît que c’est bon pour nous. Dire , qu’il y a quinze jours je gagnais cinquante centimes de l’heure, à présent plus que huit sous… pour le à même travail. Total vingt-huit francs au lieu de Mapame Latour. — Et le pain… les pommes de ; terre qui raugmentent.… x: Larour. — Et nos quatre sous d’économies qui AU sont partis chez le médecin pour le petit… Tiens, il “4 me prend des envies de me croiser les bras et de ne ü plus rien faire. Avoir sué sang et eau, n’avoir “ jamais rigolé pour en arriver là. MapamE Larour. — Allons! mon gars, ne te laisse pas monter la tête, toi si raisonnable. Qu’est- j

Jean Hugues. — la Grève Larour. — Les patrons veulent toujours gagner plus, et encore, et toujours. Défunt le père m’a pourtant raconté que les compagnons du vieux temps avaient de quoi manger jusqu’à leur mort. mais à l’heure qu’il est… faut bien croire qu’on fait pe du progrès. Avecun rire douloureux. Ça va de plus mal en plus mal. bile ! Et pourquoi ? On ne mourra pas encore cette d fois. Sois sérieux, pour une fois, mon bonhomme, viens manger ma bonne soupe pendant qu’elle est Larour. — Enfin, heureux que je sois tombé sur une femme solide et. - ÿ MADAME Larour, mettant la casserole sur la table. — C’est bon; mange… tu me feras la cour après. riant, Si tu y penses. Ils mangent. — Silence. RS Mapame Larour. — Eh bien ! Comment ça at-il a Larour.— Pas des tas. Il y a toujours ce diable ÿ de genou qui m’élance.. Et le petit? Il n’est pas . À MapamE Larour. — Non, pas encore, je préfère ? qu’il reste avec la mère dans les champs. Depuis sa 1 maladie, il est si palot que j’ai peur qu’il ne retombe au lit. D’ailleurs, monsieur Caillet, le médecin, me l’a conseillé. Larour. — Me semble qu’il a raison… Tu sais bien ce que je m’acharne à dire, il est trop sérieux, il rêvasse trop, il lui faudrait du mouvement. Mapame Larour. — Mais où veux-tu qu’il joue? Larour. — C’est vrai, ici, il n’y a pas de place. Larour. — Ah ben! à propos de parler, on a foutu à la porte un gars de l’usine. MaApame Latour. — Qui donc? Larour. — Je ne connais pas… paraît qu’il a voulu tuer le contremaître… Mapame Latour. — Le père Bizot! Et pourquoi donc, mon Dieu? “548 Larour. — Rapport aux brutalités du père Bizot.. On disait ça… tu sais, on fait quelquefois beaucoup de cancans pour rien… mais on en parle, quoi. On frappe. MapamEe Larour. — Entrez. Entre Guérin. GuÉrix. — Bonjour. Faites excuse, si je vous Larour. — Tiens, Guérin! Y a pas d’excuses, entre copains… Montrant une chaise. — Assieds-toi là. Geste de madame Latour pour lui offrir une chaise. c GUÉRIN, qui prend la chaise. — Ne vous tourmentez

M: Jean Hugues. — la Grève RTE

408 pas à cause de moi… J’en vaux point la peine. n rit.

4 à | GuÉRIN. — Je venais pour causer avec toi sur le

D. scandale de ce tantôt.

ne _ Larour. — Pour la chose de celui qu’on a mis à

REC la porte?

Va ha GuÉRIN. — Oui, paraît que c’est sérieux. On s’a

14 7) ; = Larour. — Tu prendras bien un verre?

ue: Guérin. — C’est pas de refus.

14 #1 D. Larour.— Allons, ma bonne femme, va nous vo # chercher du vin; ça te donnera des couleurs. 11 sourit. Mapame Larour.— J’y vas, ivrogne. Elle sourit et sort. 4 LAToUR, à Guérin. — Alors comme ça… 11 mange. d ‘is Le: GuÉRIN, près de la fenêtre. — Voilà. C’est un com- F’ ‘# pagnon frappeur qu’allait au magasin. Là, il ren-

£ ol contre… Tiens, tu dois le connaître, le voilà dans re 4 la rue. Pa Ep LATOUR, regardant dans la rue. — Ah mais! c’est le f a 4 grand Lantier, un frère. Il ne refusera pas de trin- à __ quer avec nous. Ouvrant la fenêtre. Hé Lantier! monte

_ donc boire un coup, je l’invite.

Nu: LANTIER, dans la rue. — Bonjour, Latour; j’y vas à 4 ; tout de suite. d D: Larour. — Un gars avec lequel j’allais cueillir a des mûres quand il était pas plus haut qu’un marD. teau à devant. ge

GUÉRIN. — Ça va bien. — Il te racontera son affaire mieux que moi. Je ne suis pas un parleur. = LANTIER, entrant. — Bonjour la compagnie. His se serrent la main, Larour. — Eh bien? Quelle tuile! Te voilà débauché à cette heure, à cause que. è LANTIER, d’une voix concentrée. — A cause que le ai père Bizot est un cochon! s GUÉRIN. — Ça, c’est la vérité vraie. Encore hier, $

il m’a retenu une pièce de cinq sous pour être resté trop longtemps aux cabinets. Rires. Ah mais! c’est i comme je vous le dis. | LANTIER, un peu plus calme. — C’est un cochon, y a ï pas à sortir de là, celui qui dirait le contraire est un GUÉRIN. — Oui, oui, c’est la vérité, aussi vrai que je crache. 11 crache. Larour. — C’est bon, laisse causer. % Lanrier. — Voilà l’histoire. — Vous connaissez À

mon compagnon ? le père Mautard, un vieux de la vieille, solide au poste, qui dit toujours son mot, un forgeron fini, quoi. Signes d’assentiment. Il m’envoie :H rechanger sa grosse lime d’Allemagne au magasin, rapport à quelques lopins qu’il avait à ébarber. s.

Moi, tranquille comme Baptiste, j’y vas. On s’at- ne, tend pas toujours au malheur, pas vrai ?

RE Jean Hugues. — la Grève Larour. — Pour sûr. LanTIER. — J’y vas donc, comme de juste. Je blague un peu avec l’artilleur, lorsque ce grand fainéant de Bizot m’arrive quasi par derrière et me crie : « Qu’est-ce que tu fous là? T’as pas fini de perdre ton temps, méchant bavard, va-t’en boulonner et… » MADAME LATOUR, entrant. — Ne vous arrêtez pas, je vous en prie. J’étais à écouter ce qu’on disait sur vous, monsieur Lantier.. Tout le monde se passionne, c’est à ne pas croire. Larour. — C’est bon, c’est bon: sers à boire et laisse le finir. MADAME LATOUR sert à boire et continue. — D’ailleurs, je leur ai dit que vous étiez à causer ici, et ils Larour, avec des gestes d’impatience, — C’est bon! c’est LANTIER, un peu démonté, — Je ne sais quoi répondre. Enfin, je lui dis : « Excusez-moi, je viens | chercher une lime… » Mais avant que j’aie fini, voilà l’autre chien qui se met à crier : « Ta lime !.. _ talime!.… Mais tu la changes tous les deux jours! | C’est pour flemmarder… et patati.. et patata… » Il f n’en finissait plus. 4 GuÉRIN. — Il marronnait, le frère. LanTiER. — Quand il s’a tu, j’y ai dit tout sim-

plem : « Tout ça, c’est des paroles en l’air; j’ai changé ma lime y a huit jours. Si c’est que vous ne me croyez pas, demandez-le au père Mautard, mon

Guérin. — Bien répondu.

Larour. — Laisse donc causer.

LanTIER. — Alors je ne sais pas ce qui lui prend. Il devient blanc, il devient rouge, vert, ce que je sais! Il perd la jugeotte, et veut me mettre la main sur la figure : « Si tu cognes, lui ai-je fait, je touche. » Et comme je suis le plus fort, il s’est

GUÉRIN, criant. — Ils sont tous des lâches et des jésuites dans cette boîte-là !

Larour. — Allons, allons, on ne sait pas encore tout, alors on ne peut pas juger.

LanrTiEeR. — Enfin, pour en finir, il s’est écrié « Arrive, voyou, que je te règle. » Je le suis au bureau. Il fait un rapport corsé. Il disait que j’étais ci, que j’étais ça, un propre à rien, un voleur, un ivrogne, un coureur de filles.

Mapame Latour. — Bon à pendre, quoi… ?

Larour.— Mais c’est faux, toutes ces histoires! Fallait lui répondre.

LANTIER, frappant sur la table. — Ah ouitche! Autant faire entendre raison à cette table.

Jean Hugues. — la Grève ! MapamE Larour.— Voilà qui est malhonnête !.…. c’est pas bien ce qu’il a fait là. : LanTIER. — Sûr, que c’est mal. Enfin quoi, vous me connaissez ? Est-ce que vous m’avez vu souvent à saoul? Voyons toi, Latour, un copain d’enfance ? Larour. — Pour ça non. La vérité est la vérité. LanrIER. — Peut-être, une fois, à la noce de. de la grande Jeanne, mais est-ce que ça n’arrive pas à U tout le monde de se laisser surprendre. k. Mapame Larour. — Mon dieu, oui! Les hommes | ne sont pas parfaits, tant s’en faut. : Larour. — Une fois n’est pas coutume. | GuÉRIN. — Va donc, mon vieux, c’est lui qui boit Je suis avec la petite Marie Verd, la lingère. : MapamE Larour. — Je la connais, une belle jeunesse, bien propre. | LanriEr. — Je suis avec elle depuis tantôt deux : ans. Je l’ai connue chez mon ancien patron. Je l’aif mai, elle m’a aimé. On se l’est dit un soir de lune, j et depuis on ne s’est pas quitté. Est-ce que ça les | * regarde, les autres. Non, pas vrai? Entre madame Bajoie. | MADAME Basoïr. — Bonjour. Est-ce qu’on peut .

Maname Larour. — Mais oui, mère Bajoie, seu- se ACTE PREMIER

lement vous apporterez deux chaises, car je crains bien qu’on en manque.

MapamEe BaAJorE. — A votre service. Elle va les chercher, et les rapporte.

LanTIER. — En allant faire mon paquet à la forge, “ j’ai conté le fait aux tourneurs et aux mécaniciens.

Ils ont pris la chose de la bonne façon. Les forgerons l’ont prise du même bout et ils se sont réunis à la sortie et ont envoyé une délégation au patron.

mais ça ne s’est jamais fait.

GuÉRIN. — Pour du toupet, c’est du toupet !

Latour. — On ne sait pas comment cela va finir, mais ça a mauvais air. J’ai bien peur que votre délégation, que votre délégation… enfin, c’est bon, Je m’entends ! A ce moment entrent plusieurs ouvriers, les uns à après les autres : Le jeu de scène étant assez difficile, ceux qui jouent les dr ouvriers doivent s’appliquer à ne pas venir en troupeau, ni un par un, mais naturellement par groupes. Ils entrent silencieusement, serrent quelques mains et se posent sans affectation. Ils laissent quelques intervalles entre les entrées. Et pendant tout l’acte, leur attention doit se porter à montrer par des gestes l’intérêt qu’ils prennent aux différents récits qui vont suivre.

S’il y a une figuration féminine, la scène aura plus de grandeur et de pittoresque. Les femmes seront assises, les ù hommes groupés, presque tous debout, les autres appuyés, accoudés ou assis sur la table à repasser. Le metteur en scène se proposera de former sur le théâtre des masses aux grandes lignes dont la disposition par plans combinés

Jean Hugues. — la Grève 4 doit mettre en relief les acteurs principaux. Mais, en aucun cas, le travail de composition ne doit se faire sentir. Un ensemble maladroit et gêné est préférable, pour cette œuvre, à une suite de tableaux réglés comme pour un \ Aux premiers ouvriers qui entrent MADAME LATOUR les reçoit en disant : Ah! les voilà ! t LANTIER, continuant comme si de rien n’était, — C’est mon compagnon le père Mautard qui va parler. On avait de l’estime, l’un pour l’autre. Je voulais qu’il reste, crainte de malheur, pas vrai. Mais le gars a tenu | bon : « Minute, mon fi, qu’il fait, faut frapper le fer quand il est chaud. J’y vas de ce pas et ferme, et aussi vrai que je suis compagnon, je parlerai, j’aurai pas la langue dans une musette. Je saurai bien leur dire leur fait. » Ux ouvrier. (1) — Oh! pour répondre, il n’a pas son pareil, le père Mautard. Ux ouvrier. (2) — Il ne s’emporte pas. Il vous é coule son sentiment en douceur, mais il touche. UxE FEMME. (1) — Comment cela va-t-il finir ? La porte s’ouvre, entre le père Mautard. } Tous. — Bonjour, père Mautard.

et je le savais parmi vous. Alors faites excuse, si je vous interromps. Il serre quelques mains et va se mettre à côté de Lantier. Bonsoir, mon fi. Ça va ou plutôt ça ne

  • Lanrrer. — Hé bien quoi ! Conte-nous ça. . pas… Le patron ne veut rien savoir. Voici ce qui s’est passé. Pour lors les tourneurs, les ajusteurs, ceux de la mécanique, censément, et les forgerons envoient chez Parisol quelques compagnons pour expliquer toute l’histoire. J’y étais comme tu penses. On s’en va, les uns avec les autres, pas très fiers. On ne disait rien. Dame, faut être juste, n’est-ce pas, il n’y a que la première fois qui coûte, comme dit l’autre. On n’en menait pas large, mais on était décidé ; c’était le principal. On sonne. Un larbin ouvre. On lui demande à parler au patron. Il va le prévenir. Nous étions là comme des chiens fouettés avec un trac, un trac épatant, un trac à tirer ses chausses et bonsoir la compagnie. Ux ouvrier. (1) — De quoi! vous êtes des hommes comme lui. voir. — Enfin le larbin rapplique. Il nous fait savoir que son maître — le nôtre, quoi — donne raison au contre-coup, qu’il connaît l’affaire, que Lantier est un voyou, que nous étions des révoltés imbus de

4 W N _ Jean Hugues. — la Grève #1 préjugés et que pour lors il ne voulait pas nous 4 . entendre, n’ayant pas à traiter d’égal à égal avec a . Ux ouvrier. (2) — Il a fait dire tout ça, le capon; il n’est pas venu le dire lui-même. FE bien fait! Ah! mes enfants, vrai de vrai, onse _ reconnaissait plus. — Nom de Dieu, on était prêt à RE - tout chambarder; à faire une révolution comme on à Fil ‘ dit. Les uns serraient les poings, les autres She ouvraient des mirettes comme des masses et flamb ue ._ bantes comme des braises. Le petit Vertillet a crié Li We ‘dans l’antichambre : « Le contre-coup est un 00 UNE Femme. (1) — Ah! mon Dieu! Vertillet a Air Uxe remmx. (2) — Chez le patron ? 17 Les nommes. — Chut, la mère ; allez, père MauÀ BL) tard. hi. Il disait que le contre-coup était un assassin, à 24 preuve qu’il avait engrossé la petite Louise Duflos… Uxe remuer. (2) — Oui, la pauvre mignotte.. É.

Le PÈRE Maurarp. — Et qu’elle s’était suicidée de peur d’être la risée du monde. Puis voilà le bel ne. Antoine qui crie à son tour : « On est traité comme des chiens, les chiens sauront mordre. » Alors on est parti, on s’est réuni. Eh bien, tu y étais, le Parisien, continue donc.

regarde dans le blanc des yeux sans trop savoir c quoi faire. Alors pas, y a le père Violet qui propose Ô de faire une réunion publique. À

QueLques voix. — Une réunion publique!

jamais fait! père Violet, un bon à la côte, se met en colère, il à grimpe sur ses grands chevaux. « Tant mieux, % qu’il dit, c’est une raison. Vous en verrez une. S Vous êtes des croquants, des lâches ! » Alors pas, le À voilà en colère : « On vous traite en chiens, qui nous crie, on vous en fait pas assez. Vous êtes des brutes qu’on devrait mener à coups de pied dans les fesses, — du côté des dames : sauf votre respect. Oh alors! quel chabannais! On se lève, on proteste, on crie, un boucan épatant, quoi! Le père Mautard que voici se lève et dit tranquillement : « Taisez-vous È donc, tas d’imbéciles, vous êtes tous d’accord et vous vous disputez comme des députés. Rires. On ‘100

Jean Hugues. — la Grève fera une réunion parce qu’il est de notre intérêt de faire une réunion et dans cette réunion on discutera D’aurres vorx. — Comme à Paris. LE PARISIEN. — Pourquoi pas? Vous valez bien les Parisiens. Ux ouvrier. — Oui, bien sûr, mais on ne sait pas, nous. UXxE FEMME. (1) — Et l’argent donc… faut bien qu’on mange. UXE AUTRE. (3) — Et les enfants. Le Père Maurarpb. — C’est bon, c’est bon ; assez causé; vous verrez demain ce qu’il y aura à faire. Aux hommes. On a payé le tambour de ville pour annoncer la réunion. Bontemps, le tourneur, a rédigé la feuille. Ux ouvrier. (3) — Je le connais Bontemps, un | gars qu’est toujours dans les livres, qu’est savant comme pas un, et qui cause faut l’entendre pour le UNE FEMME. (4) — Ah! mon Dieu! Qui est-ce qui | aurait dit ça”? 4 qu’il pense de tout ce tralala ? & gramme à Paris, au syndicat des mécaniciens, pour

nous envoyer un gas d’attaque et qui sache se

Ux ouvrier. (4) — Par le fait, il en faut aussi de

UNE FEMME. (2) — En vlàt-i d’une affaire! Pour une affaire, c’est une affaire! Et pour un seul homme!

Ux ouvrier. (2) — Un seul homme! Parfaitement un seul homme! Est-ce qu’on est pas tous amis ? Moi, je suis tourneur, je gagne cinq à six francs par jour, ce qui n’est pas mauvais pour le pays. Le compagnon frappeur ne gagne que trois francs. Je me dis : C’est pas une raison. Le gars a des bras, des jambes, une bouche comme moi. Il travaille et mange comme moi. Alors, dame, je ne sais pas, je n’aime pas qu’on soit injuste devers lui.

UN AUTRE. (3) — Que les savants l’expliquent s’ils peuvent, mais le compagnon dit vrai. A preuve que je marche aussi.

UXE FEMME. (2) — J e ne dis point que vous n’avez pas raison, mais enfin.

LE PARISIEN. — Il n’y a pas d’enfin.. une supposition que ça serait votre homme, vous seriez bien contente qu’on s’en occupe de même, pas vrai. Eh bien, c’est pas le vôtre, c’est un autre; voilà tout. Son de tambour qui se rapproche.

Des voix. — Ah! Bien dit.

AN hr Ux ouvrier. (1) — Ilest sur la place Parisol. ge A Ux ouvrier. (3) — Le voilà, taisons-nous. È _ Tumulte. Taisons-nous! chut! taisez-vous! Dans la rue, à 1 ; tambour, voix d’homme disant : a De la part du Comité à tous les ouvriers de la

1 Un des nôtres a été insulté, menacé, renvoyé par un contremaître. Il a subi une injustice dégradante 504 pour tous. À moins d’être des animaux, nous DEA Re, devons nous unir. Cet affront, nous le souffrons tous / E À comme si chacun de nous l’avait reçu. Nous devons te F* publique, salle du Zapin Blanc, à huit heures préTON cises du soir. 4 HA Ordre du jour : La grève. Tambour.

À ne Rideau

4 “1% Le père MAUTARD, ouvrier forgeron. .: | M 0 Groupesd’ouvriersassez importants. . ‘4 Les MÊMES, moins les cinq ouvriers et les groupes ‘140 qui étaient dans la salle. È

Au fond une estrade avec une table. — Sur l’estrade, un président, un assesseur. — A la table, le secrétaire. — Au mur, quelques afliches-réclames, quelques avis écrits ou imprimés. — Dans la salle beaucoup d’ouvriers; les uns sont endimanchés ; les autres sont en tenue de travail. — Sur l’estrade, l’orateur de Paris est supposé finir son discours. Il commence à parler avant le lever du rideau. L’oRATEUR. — .… Ainsi, camarades, la grève se fera. Vous le devez pour vous et pour vos amis des autres usines. La grève est la seule arme que vous ayez en mains; servez-vous-en; n’ayez pas peur de vous en servir. Mais pour qu’elle vous soit utile, ah! camarades! formez bloc; qu’il n’y ait pas de défaillance, car votre victoire à tous, vous entendez bien, à tous, en dépend. UXxE voix. (1) — C’est vite dit… Murmures. L’oRATEUR. — Je sais bien qu’on me dira : une grève! une grève! Mais nous n’en avons jamais

Jean Hugues. — la Grève fait, de grève; nous ne saurons jamais; à ceux-là, ni camarades, je répondrai : On sait toujours quand on veut, on peut toujours quand on veut ! ApplaudisseÀ ments. Est-ce que vos amis de chez Gillard, en

Auvergne, avaient jamais fait grève? Nese sontA ils point décidés ? N’ont-ils pas été payés de leur

4 petit sacrifice par une victoire glorieuse et profif ; table ? Si! Vous aussi, camarades, vous réussirez… ; Uxe voix. (2) — Ne manquerait plus que Ça. Rires. 46 L’ORATEUR. — Sachez ceci, camarades : vos à Ë patrons se sont formés en syndicat avant vous, “4 contre vous, vous qui n’osez pas vous syndiquer. É Réunis, vos maîtres escomptent votre peau, mais ls espérons qu’ils auront vendu la peau de l’ours avant 4 de l’avoir tué et que vous vous: réveillerez ! Applau- | dissements, Sachez encore ceci : seuls vous n’êtes rien: ! unis, vous êtes la force et le nombre, une force que jh F rien ne pourra vaincre. Rien, entendez-vous. Que pu craignez-vous alors? Que pouvez-vous craindre? st L’orareur. — Vous l’avez dit, camarades, perÉ sonne. En avant donc ! Enfant la voix et faisant de grands “; gestes. Donnez le bon exemple, afin que, jusque dans K le fond des provinces, la France de 1789 prépare au Li: prolétariat du monde entier le triomphe du travail & 3 sur le capital, du travailleur sur le paresseux, de l l’exploité sur l’exploitant ! Applaudissements, eris : Oui ! la

grève! la grève! — C’est ça! — Mort aux patrons! les patrons , n’en faut plus. Peu à peu le bruit s’apaise, et, dans le demi-silence, une voix s’élève et dit — C’est plus facile à dire qu’à faire. UNE AUTRE voix. (1) — Pardi, avec des mots. UNE auTRE voix. (3) — Eh! là-bas! les capons! LE PRÉSIDENT, mal assuré. — La parole est… à monsieur… au citoyen… au père Mautard, quoi! Le PÈRE MAUTARD, sur l’estrade. — Mes bons amis, vous avez entendu les orateurs qui ont parlé avant mon tour… Les uns voulaient qu’on chôme; les autres pas. Moi, j’ai écouté avec toute mon intelli- $ faut point : c’est à vous de Le savoir. Mouvements. Je : ne sais pas parler. Je ne suis point un orateur. Je A n’ai jamais été dans les écoles. Je suis un ouvrier, F quoi! Vous me connaissez bien, peut-être? Mais | enfin, tout ignare que je suis, j’ai mon entendement tout comme ceux de Paris et m’est avis que vous ne perdrez pas votre temps à entendre mes réflexions. Cela vous plaît-il ? Des voix. — Oui! oui! parlez. UNE AUTRE voix. (1) — Allons, vas-y mon vieux. Le PÈRE MauraARrD. — Pour lors, voilà tout | uniment ce que j’en pense. Mon compagnon — vous

Jean Hugues. — la Grève savez l’histoire, on vous l’a assez contée à cette heure — a été saqué à cause de la. brutalité d’un contremaître. — On peut dire ça, pas vrai? Le PÈRE MauraRD. — Bien, je vois que vous me comprenez. Rires. Le patron ne veut point nous entendre ; pour ce monsieur, les travailleurs sont tous des menteurs, et il n’a rien à voir entre lui et nous; eh bien ! c’est mon avis, c’est un paresseux, et nous travaillons ! Applaudissements. UxE voix. (4) — On verra à voir. Des voix.— Taisez-vous…—Demandez la parole, | — Écoutez! — A la porte !.… | Le PÈRE MaurarD. — Donc, il n’a pas voulu nous ; recevoir; j’estime, moi, que c’est nous traiter en : chiens… Pause. Avec force. Eh bien! j’aime pas ça, moi, d’être traité en chien! Mouvements. Nous sommes, | chacun d’ici, autant que lui… nous sommes ses égaux. Il est né et il mourra comme nous. Aussi, } quand je vois un… camarade, comme ils disent à à Paris, insulté, je me dis : « Mon bonhomme, te 1 voilà insulté avec lui ». Nous le sommes itou. i chose ne l’arrivera pas à toi, père Jean; 11 les désigne 4 ; du doigt dans la salle — à toi, Chevet; à toi, Massard.. 44 Des voix. — C’est vrai.

cette injustice sans dire notre mot, nous serions donc des lâches.… Pause. Avec force : Mais nous serions aussi des idiots! Mouvement. Oui! des idiots! car si ! le patron veut que nous vivions comme des bêtes brutes, séparés les uns des autres, nous savons, nous, que nous sommes des personnes humaines et que le mal qu’on fait à Paul retombe sur Pierre. On ne doit pas toujours considérer ses gros sous, mais on doit penser autre chose… à s’aimer, à s’unir… enfin, je ne sais pas, moi, mais vous comprenez… Murmures d’assentiment. Moi, voyez-vous, quand Lantier m’a appris comment il avait été débauché, j’étais comme un lion. Ah! le contremaître a bien fait de ne pas venir. Montrant ses poings. Il ne serait point sorti vivant de ces poings! Applaudissements. — Plus calme. Eh bien! mes petits amis, c’est pas tout ça; faut pas s’emballer. Vous êtes assez grands pour vous conduire. Vous avez entendu des parlottes pour et contre la grève. Vous allez v.

Des voix. — La grève! la grève! Le Père MauranD. — Écoutez donc! vous allez choisir. — Si vous choisissez la grève, c’est le chômage, la paie qui ne se fait plus, c’est la lutte d’aujourd’hui, de demain. Réfléchissez bien avant de vous décider, car une fois que la grève sera

« Jean Hugues. — la Grève voulue, vous seriez des menteurs et des traîtres si vous ne teniez point. Songez, mes amis, que vous prenez un engagement d’honneur. D’un côté, rentrer à l’atelier, et manger sa soupe comme par le passé; de l’autre, vous vous serrerez la ceinture un peu de temps, mais vous aurez fait votre devoir. et c’est quelque chose. Voilà ce que j’avais à dire. Applaudissements; le Président se lève. — Silence. ‘ LE PRÉSIDENT, parler embarrassé. — Avant de mettre | la grève à votre… à votre sentiment… le gars de ‘Eu Paris m’apprend, pour que je vous apprenne… pm” que sa société de Paris. L’orATEUR. — Oui, le syndicat. | Le PrésipEnr. — Faites excuse… le syndicat de L: Paris envoiera cinquante francs s’il y a grève, et | LE PRÉSIDENT. — Qu’une souscription sera faite ! par les journaux de Paris. , V4 Des voix. — Bravo, les Parisiens! Le Présipenr. — Les syndiqués d’ici. l UXE voix. — Ils ne sont pas des tas! à Le PrésiDENr. — … Verseront leur secours de

  • grève à la caisse du comité. % Des vorx. — Vivent les syndiqués! pu. Le PRÉSIDENT. — .. Maintenant, voulez-vous la jo grève, oui ou non? Presque Tous. — La grève! s. Le PRÉSIDENT. — Ceux qui ne sont pas d’avis? é L’ORATEUR, qui se substitue au Président. — A l’unani- À S mité moins une voix, la grève est votée. he LE PRÉSIDENT, regardant autour de lui. — La séance w est levée. Chacun se lève, tumulte, bruit de chaises, cris : Vive la grève! — Sortie en désordre. — Quête à la porte. Se réunissent sur le devant de la scène. Une ou deux femmes. L’orateur, le père Mautard les y rejoignent. Quelques petits dr: groupes d’ouvriers, dispersés dans la salle, causent ensemble ; et s’en vont peu à peu pendant toute la durée de la deuxième pour dire que ça y est, ça y est. mon fi. — Le vin est tiré, comme dit l’autre, il faut le boire. UX oUvRIER (1) qui arrive en courant. — Mauvaise

Jean Hugues. — la Grève Ux ouvrier. (1) — La troupe est là! Ux ouvrier. (1) — Oui! oui! je l’ai vue comme je vous vois. GUÉRIN, riant. — Ah! ah! C’est pas ça que j’attendais. J’aurais préféré autre chose… Ux ouvrier. (3) — Moi aussi ! Rires. L’ORATEUR, à l’ouvrier (1). — Il ne faut pas vous tourmenter pour si peu. Ux ouvrier. (3) — Sont-ils nombreux ? Ux ouvrier. (1) — Oui, pas mal, près de cent Ux ouvrier. (3) — Où logent-ils ? Ux ouvrier. (1) — Où ils logent? Chez le patron, UX ouvRIER (3) riant. — En voilà un qui ne doit | pas être à son aise!

  • Ux ouvrier. (4) — Dame, il n’y a pas de quoi être N 1 rassuré. Le contremaître, le père Bizot, a pris un À mauvais coup. Il a la tête en sang, à ce qu’il paraît. Vous pensez s’ils sont à la noce! Ux ouvrier. (4) — On ne sait point. Celui quil’a fait ne le dit pas. Et quant à moi, j’en sais pas * 4 plus que les autres.

Ux ouvrier. (1) — En tout cas, tant mieux. Ils nous en ont assez fait. Chacun son tour. Ux ouvrier. (3) — Sérieux alors !… Pendant cette conversation, Lantier, Guérin, l’orateur, Mautard et quelques autres causent ensemble, dans un groupe à part.

UN ouvrIER () qui s’approche du premier groupe. — Alors, comme ça, on fait grève?

Ux ouvrier. (5) — C’est bète, mais je ne peux pas m’y habituer! Ux ouvrier. (1) — Que veux-tu, c’est comme ça.

— Et puis, c’est ce qu’il y avait de mieux. UN OUVRIER (2) avec conviction. — Probable. Ux ouvrier. (5) — Ben, c’est vrai; mais je suis 0 i tout chaviré en pensant que demain je n’irai pas gratter à l’étau. UN oUvRIER (2) goguenard, — Tu seras rentier, vei- ‘

Ux ouvrier. (5) — Veinard toi-même ! LE PÈRE MaAUTARD, qui a entendu les derniers mots. —

Rentier sans rentes. On rit. C’est bon de rire, mais faut aussi penser au solide. La rigolade en son temps… On a en caisse avec la quête, ce qu’on- recevra de Paris, l’argent de ceux du Syndicat… on a en caisse. combien donc, Le Cornec?

LE CoRNEC, cherchant dans des papiers. — 200… 200… 265 francs 25. Par conséquent, pas besoin de crâner;

Jean Hugues. — la Grève d’aller à la buvette, se rincer la dalle trop souvent. Et des fois, si vous en voyez en train de pomper. Ux ouvrier. (1) — Oui, y en a qui ne sont pas E sérieux pour un liard.… | Le Corxec. — Vous leur-z-y direz sans flafla « Tu bois le pain de ta femme et de tes loupiots. ; Attention, tu ne le dois point ; tu n’as pas le droit QUELQUES voix. — Entendu, compte sur nous. Le PÈRE Maurarp. — Bien, vous êtes de bons fieux. Faudra pas flancher. Vous êtes là une équipe s qui avez l’air à la hauteur, ça suflit, on compte sur 3 vous. Si des fois, vous en voyez qui deviennent | pâles, qui ne sont pas bon teint, vous me les secouerez pour leur donner des couleurs. Dans une bataille — et c’est une bataille, qu’on livre, pas vrai? — quelques bons gars un peu chauds suflisent pour entraîner tous les autres. J’ai bien vu chose pareïlle 4 pendant la guerre. Ux ouvrier. — Moi, je l’ai vu comme toi; mais ‘ c’était là-bas, au Tonkin. Le PÈRE MauTARD. — Pour lors, les artistes, on compte sur vous, ouvrez l’œil, et le bon. QuELQuEs voix. — Bien ! bien ! on est là. | UX OUvRIER (3) qui bille. — Il est temps d’aller voir notre lit. $ Ux ouvrier. (4) — Et nos femmes.

Ux ouvrier. (5) — Qu’est-ce qu’elles vont nous _ sortir? Et le loyer? etle pain? Enfin quoi, tant

Ux ouvrier. (3) — On les embrassera une fois de plus. Rires.

UN GROUPE, s’en allant. — Bonsoir, les gars.

LEs GROUPES, s’en allant, — Bonsoir. Bonne nuit. Ceux QUI RESTENT. — Bonne nuit, et pas de mauvais rêves, surtout.

LE PÈRE MAUTARD, regardant autour de lui. — Maintenant que nous ne sommes plus que des hommes, nous pouvons causer sans crainte de dépasser le but. Eux, montrant la porte, faut les conduire comme des enfants, jusqu’au jour où ils comprendront…

Larour. — Peut-être bien qu’ils ne comprendront jamais.

L’ORATEUR. — Mais si, mais si, mais on ne bâtit

; Jean Hugues. — la Grèèe 4 pas une maison en un jour; laissez faire, ils seront | bientôt plus enragés que les autres. : x jourd’hui, c’est étonnant, ce sont les meilleurs qui #4 L sont les plus froids. Voyons, toi, le Parisien, qu’estz . ce que tu dis? T’es muet comme une poutre, sauf 4 ton respect, toi qu’es plus bavard qu’un moulin.

; dis rien. Pause. Tous paraissent réfléchir profondément.

FE LE PARISIEN, à l’orateur. — Qu’est-ce que vous Fe pensez de notre pays? BE - L’oRATEUR. — Eh mais, ils marchent!

Larour. — Croyez-vous qu’on réussira ?

cs L’ORATEUR, en souriant. — Mon ami, je vous réponË drai dans quelques jours. 42 LE PaRistEN. — Voyez-vous la réponse du Normand ! On rit. 4 Le PÈRE Maurarp. — C’est juste quand même. À 7e On rit. Je m”entends… Je les connais, vous savez, be ceux d’ici. Ils vont suivre pendant deux jours, puis ü après, bernique.. Ils vont rappliquer à l’abattoir » comme des moutons. 3 L’orATEur. — Savoir. Je les connais aussi les È ouvriers, et ji Jougienpe: Mages cela, ilm’est K : toujours diflicile de prévoir l’issue d’une grève. ke C’est une affaire si compliquée. question d’argent. : question de femmes… question d’éducation…

Larour. — Tout ça c’est juste; mais enfin, ici, - qu’est-ce que vous pensez? L’ORATEUR, hésitant. — Vous voulez mon avis à Le PÈRE Maurar »D. — Oui, parlez; entre nous, L’ORATEUR, même jeu. — Votre grève n’a pas chance de réussir. GuÉRIN. — Bon Dieu, elle ne réussira pas, et à cause donc ? L”ORATEUR. — Pourquoi? C’est. très simple, vos : camarades ne comprennent pas. Larour. — Mais alors, monsieur… L’oRATEUR. — Appelez-moi camarade ou compagnon, je travaille comme vous. Hier encore, j’étais à l’étau. LATOUR, agressif. — Si vous n’avez pas confiance, comment se fait-il que vous prêchez la grève, une grève qui doit servir à rien. On entoure l’orateur. LE PÈRE MAUTARD, même jeu. — Bien dit, mon gars. Si elle aboutit pas, ce sera toujours de l’argent ”+ de jeté à la rue. L’ORATEUR, très calme, très doucement, — Mais non, mais non. Quand vous voulez faire une omelette,

  • vous cassez des œufs. Celle-ci ne réussira pas. C’est une supposition.… Larour. — Mais c’est vous qui Le dites ?

Jean Hugues. — la Grève L’ORATEUR, plus fort. — Eh bien oui, c’est moi qui le dis et je le dis encore, ce qui n’empêche pas que c’est une supposition, car elle peut réussir… LE PanRisIEN. — Comme vous dites, elle peut réussir, elle réussira. L’ORATEUR, avec force, en détachant les premières syllabes. — Je n’en sais rien! Vous pouvez échouer, mais la prochaine fois vous réussirez. Une grève remuera mieux vos amis en huit jours qu’un orateur en huit ans. Dans le chômage les compagnons ont le temps de s’ennuyer et de penser. Ils souffrent, ils comprennent, et quand ils ont compris, ils se parlent, ils se causent de sujets qui leur demeuraient étrangers, ils s’unissent et alors la victoire est toujours pour nous. Voyez-vous, rien n’est inutile, mais il faut voir plus loin que son ventre. Le PÈRE Maurarp. — Nous sommes des brutes, sauf votre respect. Y a pas à dire, vous, ceux de . Paris, savez tenir un raisonnement comme pas un de chez nous. Larour. — Je ne dis pas… Je ne dis pas… C’est bien parler… oui, oui… Guérin. — Eh bien! quoi ? 1 Larour. — C’est bien parler… je ne dis pas, mais si j’avais su. Î L’ORATEUR , subitement en colère. — Nom de Dieu! Vous m’embêtez, vous ! Il est encore temps; si vous avez la trouille, fichez-moi le camp… Latour se tait et s’écarte

LE PARISIEN, pour changer d’idées. — Allons! allons ! c’est un bon gars au fond, faut pas vous fâcher, venez-vous boire un verre ?

que de l’eau… ou du lait.

GUÉRIN, à Latour. — Ah! Ah! Vois-tu mon vieux ?

L’ORATEUR, souriant. — Je vous demande pardon

QUELQUES voix. — Mais non… mais non.

L’orATEUR, — Je vois d’où notre énervement vient, nous sommes trop pressés. Allons nous coucher, cela vaudra mieux. Nous avons besoin de toutes nos forces pour les jours suivants. Souriant Pour la grande guerre, il faut de bons soldats. Ému, malgré lui. Mais avant de partir, saluons cette salle qui a vu votre première révolte et qui en

Le PÈRE MAUTARD. — Espérons-le…

L’ORATEUR, de sa voix ordinaire, mais très ému, — Vivent les travailleurs courageux !

LE PÈRE MAUTARD, très fort, partageant la même émotion. — Vive la grève! Ce mot réveille leur gaieté, un même frisson les émeut, leur visage est transfiguré.

l Ouvriers, femmes, bourgeois. br S 1” A gauche, comptoir et billards ; tables Pas

Salle de marchand de vin de petite ville. — Au fond

  • vitrine et porte. — Pendant tout l’acte on doit voir passer des paysans ou des ouvriers, des femmes, etc. ; . Quand la toile se lève, l’aubergiste ROLLET essuie ses tables, en se parlant à lui-même. — Jeudi, mariage de Marthe . J’irai demain au marché pour les provisions. Rangeant un journal. Encore une loi sur les établis- & sements publics où l’on débite des boissons. ES Un impôt sur l’alcool. Notre député va la danser. Il avait bien promis, pourtant… Mais voilà… une fois à Paris. ils ne pensent qu’à un tas de saloperies, qui ruinent leur santé, et qui bäfrent notre argent… Mélancolique avec un soupir. Ah! ils se fichent pas mal de nous. Entre un paysan en blouse bleue, un chapeau melon sur la tête. Le paysan. — Ben le bonjour, monsieur Rollet. Rozrer. — Bonjour, père Jacques, comment va la santé?

Jean Hugues. — la Grève ; LE PpAysAN. — Ah! vous savez, tantôt ben, tantôt | mal. Pause. J’ons profité de la voiture à la Louise : pour venir, rapport à queuques aflaires (ça ne regarde personne que moi, m’est avis)… RozLer. — Vous avez raison. LE PAYSAN. — Et comme du pays, y a loin; quasi trois lieues ; j’ons fait le chemin en voiture. RoLLer. — Qu’est-ce que vous prenez? LE pAysan. — Un petit vin blanc. Vous n’en prendrez bien un avec moi? Le PAYSAN. — C’est sur mon compte. RozLer. — Oui! oui! toujours heureux de trinquer avec vous. LE PAYSAN, avec malice. — C’est ce que j’pensions. Rollet va chercher une bouteille de vin, en verse deux, verres, reporte la bouteille. — Le paysan, pendant qu’il est encore dérangé : Hé ben? Qu’est-ce qu’ils faisiont dans ce Paris ? Paraît que les Parisiens se remuent ‘core? Je crés ben qu’ils ont le diable au ventre, dame oui. bâtiment… Les menuisiers, les charpentiers, les maçons. se sont mis en grève. Le gouvernement Ê veut les envoyer en masse en province; eux veulent rester à Paris. Alors on attend… Le PAYSAN. — Voyez-vous ça. Ils font les maîtres, oui, oui, quasi les maîtres. 11 tend son verre. À la vôtre!

Rozzer. — A la vôtre! ls trinquent.

“LE PAYSAN. — Alors, comme ça, les choses tournent point bien ?

Rozcer. — Ça tourne mal? Heu… Heu… Moi, vous savez, je n’en sais rien…

LE PAYSAN. — Sans vous commander, quel est votre avis ? Lequel qu’a raison ?

Rozzrer. — Mon Dieu, je sais point. Le gouvernement a tort. Les ouvriers n’ont pas raison, non plus… faut être juste. Et puis, dans ce pays, on ne sait pas tout, alors on ne peut pas dire si Pierre…

Rozrer. — Il cogne sur les ouvriers.

LE PAYSAN. — Ah! voyez-vous.

Rozcer. — Cela n’engage à rien; il est payé par le gouvernement pour ne dire que ce que le gouvernement veut. LE PAYSAN. — De façon que.

Rozzer. — On ne sait rien, rien du tout.

LE PAYSAN. — Par le fait… Et puis tout ça c’est des micmacs qui n’nous regardiont point… Pourvu qu’on vende notre blé, nous autres de la campagne, on n’en demande pas plus. Ah, ils peuvent se tuer à Paris… pour sûr que oui. Deux ouvriers traversent la place en causant devant la porte. Et leur grève, c’est fini?

Rozzer. — Il y a déjà deux jours.

Jean Hugues. — la Grève

  • LE pAysAN. — C’était forcé. Qu’est-ce qu’on peut faire contre les riches, rien monsieur Rollet, rien du tout. Il faut qu’il y ait des riches et des LE PAYSAN. — Y en aura toujours. Comme vous dites. On ne peut changer ça. Et quel profit ontils retiré de ce beau coup, sans vous commander? celui pour lequel on chômait. Il a gardé les autres parce qu’il en avait besoin. Maïs… 11 s’arrête, LE paysan. — Ils sont bien avancés… Ils ont ! perdu des sous et les voilà comme devant… Entrent Bontemps et le père Mautard; ils s’asscoient près de la rampe. BoNTEMPS, frappant sur la table. — Une bouteille de : rouge, par ici. Rozzer. — Tout de suite, messieurs. li les sert, | quitte son client, essuie les tables pour se donner une contenance; le paysan écoute. Le PÈRE Maurarp. — Oui, ils n’en finissent plus. ‘ BoxTEmps. — Mais, mon vieux, ils ne veulent | pas finir, ils ne peuvent pas finir… Ils l’exploitent
  • cette affaire des Vols Rhodaniens. — Au fond la | même comédie continue sous d’autres noms. C’est

la lutte du malin contre les jobards, de ceux qui savent contre les ignorants… Alors. Le PÈRE MAUTARD, regardant autour de lui. — Chut!.

Bonremps. — Bon. Je prends garde… Mais, pour

: en revenir à ces histoires, c’est pourtant pas facile de reconnaître nos amis de nos ennemis. Bonremps. — Ceux qui sont honnêtes et intel- : ligents sont avec nous, les autres.

Le PÈRE Maurarp. — Les autres nous tombent dessus, compris. Entrent plusieurs ouvriers et quelques femmes. Un groupe qui rigole, parle haut, se met à table à côté d’eux en faisant du bruit.

BoxtEemMPs. — Et ceux qui nous tapent dessus sont tous des calotins… des calotins et les requins qui les suivent, pour la galette… Mais les boulots ne veulent pas comprendre.

GROS-JEAN, à côté, assez fort. — Ne veulent pas comprendre ! ne veulent pas comprendre ! Bien sûr qu’ils ne veulent pas comprendre, tiens, ils ne sont pas plus poires que vous… Mouvements dans la salle, le cercle se rétrécit autour du groupe.

BoNTEMPS, très calme. — De quoi te mêles-tu? Je te laisse tranquille, fiche-moi la paix, mon bonhomme.

Le PÈRE MaurarD. — Laisse-le donc.

GRros-JEAN. — Mon bonhomme! mon bonhomme!

Jean Hugues. — la Grève pas si bonhomme que ça, d’abord! Je sais ce que je dis. Et tu ne me fermeras pas le bec. Ah! mais non, pas même avec tes gros YEUX… On rit. LE PÈRE MAUTARD. — Qu’est-ce que ça veut dire? BoNTEMPS, très calme. — A Mautard. Laisse-moi faire. : A Gros-Jean. C’est tout? Gros-JEAN. — Non, ce n’est pas tout. Et la preuve, c’est que je profite de l’occase, pour décharger ce que j’ai sur le cœur. Ux ouvrier. (1) — C’est ça, ne te gène pas, dis-y leur fait. Gros-JEAN. — Laisse donc. Ils nous ont fait faire 2 grève, pas? à cause d’un Parigot qu’on ne con- - naissait ni d’Ève, ni d’Adam, pas? et le résultat. UN ouvrier. (2) — Bien sûr… Aye donc. | Gnros-JEAN. — A qui ça at-il rapporté? Pas à moi, Ux ouvrier. (3) — Ni à moi. | Gros-JEAx. — Tiens, Bontemps, tu fais le crâne parce que t’as de l’instruction, mais c’est tout de | même à cause de toi que j’ai perdu quatre journées, | vingt balles, quoi! 4 Boxrewrs, faisant taire le père Mautard. — A cause de ; moi ? Et comment ça? Gros-JEAN. — Comment ça? Eh bien, elle est bonne celle-là! Mais parce que je ne les ai pas Ux ouvrier. (1) — C’est clair. BonNTEMPS, faisant taire l’ouvrier. — Patience, as-tu voté la grève? Gros-JEAN. — La grève ? Moi… je. Bonremprs. — As-tu voté la grève? Gros-JEAN. — Mais. je. Gros-JEAN. — Oui, na, et puis après? BontemPs. — Et puis après? Rien. Je trouve drôle que tu te plaignes, voilà tout. LaArouRr, arrivant. — Comment, le Gros-Jean n’est pas content !.. lui qui semblait le plus acharné !.….. Le PÈRE MAUTARD, haussant les épaules. — Ils sont tous les mêmes! Larour. — Je l’ai votée comme toi, cette grève, mais je l’ai votée à contre-cœur, les amis qui sont là peuvent le dire. Larour. — Qui c’est qui dit le contraire? Eh bien, maintenant, je trouve qu’on a bien fait. Boxremes. — Je ne reconnais plus le sage Latour. GRoOs-JEAN, gouailleur. — Qu’on a bien fait, maintenant que c’est fini, t’es pas dur…

Jean Hugues. — la Grève Larour.— Je voudrais que cela continue… Dénégations de Gros-Jean. Mais parfaitement. GRros-JEAx. — Oh! la! la! cette blague! Vingt francs de perdus, un règlement plus sévère, quelle rigolade! hein, les poteaux, mince de joie! Larour. — Cest pas de la joie, j’en sais bien - quelque chose… J’ai souffert autant que toi. J’ai mon petit gars qu’est malade, ça me donne pas mal de tourment… et la mère aussi… C’est pas drôle, . quoi. Eh bien, m’est avis qu’on s’est mal conduit, Une gosse a plus de courage que nous… un chien Ux ouvrier. (4) — Bien vrai. Un chien quand on . le rosse, il gronde, il aboiïe, il mord, ou il fiche le camp. à Larour. — Sûr.. on devait, on doit lutter. | . LE PÈRE MAUTARD, à mi-voix à Latour lui serrant la main. Gare aux cafards. Haut. Tu parles bien, mais vois-tu, ; mon vieux, les gars de par ici n’ont pas plus de moelle que ce verre. l : Boxremrs.—C’est vrai, ils ont eu peur d’attendre. Gros-JEAN. — Attendre! Attendre! pas vrai. Ils { sont tordants, ces clients-là. Attendre pour que les . Anglais, les Allemands, les Italiens viennent chop- ; per notre place… Pardi oui… t’es malin encore toi. à Et avec ça, que le patron n’aurait pas su les

| employer, et avec du rabais encore! D’abord, ce sont des Juifs, tous ces Pruscots-là ! Signes d’assentiment. Le PÈRE MAurTaARD ». — Pense voir !… Tiens, c’est J idiot, ce que tu nous sors là! GRros-JEAN. — Idiot! idiot!… idiot toi-même, tu ‘ sais, mon vieux père! e LE PÈRE MAUTARD, se levant, trés fort, avec fracas. Br B à Ah! bon Dieu de bon Dieu! je… On les arrête. GRos-JEAx.— Bonne réponse… Quand on a plus À rien à répondre. On rit. — Le silence se rétablit. Boxtemps.— Tu as parlé tout à l’heure d’Alle- J mands, d’Anglais? Crois-tu que ce soient des

  • hommes comme te voilà, toi? BoxremPrs. — Ils n’ont donc point le droit de K manger du pain ? e Gros-JEAN. — À manger du pain, je ne dis pas; mais le nôtre? Halte-là! Applaudissements. S LE PÈRE MAUTARD, entre ses dents. — Bien, claquez des battoirs! Rira bien qui rira le dernier. BoNTEMPs, à Gros-Jean. — Bien répondu, mon gars. $ Tu as la langue bien déliée. s,. GRros-JEAN. — C’est comme ça… A ton service. On ne me la fait pas, à moi, tu sais, mon vieux Boxremps. — On s’en aperçoit. Eh bien, causons là, en frère. On fait cercle. Crois-tu que nous sachant. y

Jean Hugues. — la Grève en lutte contre Parisol, les compagnons des autres . pays se seraient disputés pour prendre notre boulot… Là, en conscience, crois-tu cela. Aux ouvriers. Croyez-vous cela? Signes d’ignorance. Non, vous ne le croyez pas ! Et puis quoi, c’est pas neuf ce que je vous sers, on souffre autant là-bas qu’ici. Nos sorts ne sont pas si différents, ni si bons, pour que nous en ayons de l’orgueil vis-à-vis les uns des autres. BonTEmPs. — On pourrait s’entendre… Bien pensé, la mère. Nos intérêts sont les leurs. Ils luttent pour leur salaire, vous luttez pour le vôtre. Ils combattent pour leur dignité, vous avez essayé d’en faire autant. Ces Pruscots-là ne sont pas tous des Juifs ! Le père MaurarD. — Et quand ils seraient Juifs! BoxremPs. — Oui, quand ils seraient Juifs ? Est-ce que la faim et la fatigue ne les tuent pas aussi vite que les autres ! UNE FEMME. (2) — Oui, mais les Juifs sont des voleurs, ils sont tous riches, ça c’est un fait. Bonremps. — Allons, allons, ma brave Irma, regarde donc autour de toi. Hermann, qu’est homme de peine, est Juif : est-il riche? Parisol qui | est riche est-il Juif ? 4 Ux ouvrier. — Un homme en vaut un autre.

BoNTEMPS, un peu emballé. — Eh bien alors! N’insultez donc jamais des hommes parce qu’ils sont d’une autre religion ou d’un autre pays… Est-ce qu’ils ont demandé à être Juifs, ou Prussiens, ou Chinois ? Est-ce qu’ils ont choisi ?… On rit.

UXxE Femme. (1) — Ma foi, ils sont tous les mêmes, on descend tous du même père.

UXxE FEMME. (2) — Puisqu’on meurt tous, on est bien bête de se faire du mauvais sang pour rien.

Ux ouvrier. (2) — Paix, les pies bavardes ! Vos becs, qu’on continue.

Uxs FEMME. (1) — Hé là, toi! Voyez-vous ce perroquet !

UNE FEMME. (2) — Grand singe vert !

Les Hommes. — Allons, en voilà assez… Pause.

Ux ouvrier. — Tout ça, c’est parfaitement dit, mais, pour la grève, vous n’en avez point parlé, qu’est-ce que vous en pensez, un peu ?

rancune que pour ceux qui nous font du mal. Que ce soit un Juif, un sauvage, un roi, un pape, que sais-je. Détestons-le si c’est un Juif; détestons-le s’il a passé par la sacristie.

Ux ouvrier. (4) — Bien sûr.

BonrTEmPs. — Ainsi, un patron profite de notre travail, il en vit, vous le savez aussi bien que moi, il y gagne sur nous.

Jean Hugues. — la Grève QUELQUES OUVRIERS. — Oui! oui! c’est vrai ! Boxremrs. — Qu’est-ce que ça nous fait qu’il soit _ prince ou général ? IL nous estampera tout autant. À Gros-JEAN. — C’est pourtant diflicile. On rit. BoxremPs. — En un mot, pour en finir, Parisol est un patron. Eh bien, ilest notre ennemi. Quant | à cette grève, elle n’a pas réussi, c’est entendu, mais vous savez bien que c’est votre faute. . _ Gros-JEAN. — Notre faute ?.. savoir. È BoxremPs. — Oui. La faute à tout le monde, aux k femmes comme aux hommes. F Ux ouvrier. (4) — Bien sûr; avec vos pleurnichailleries. € Y a plus de pain. plus de chaussures… le boucher me regarde d’un drôle d’œil. » | UX AUTRE. (5) — Ou bien encore : « Va done, ï grand nigaud, tu te montes le bourrichon et 4 puis… » Rires des hommes. | Le PÈRE Maurarp. — Les femmes finiront par $ entendre raison ; mais ceux qui sont les plus fautifs ù à mon avis, ce sont ceux qui sont rentrés les pre- | UK ouvrier. (3) — C’est pas moi, moi j’étais à 1 È battre le blé avec Pierre Viard, mon beau-frère, ? . UX AUTRE oUvRIER. (4) — C’est Godefroy.

matin, j’étais ici à boire un vin blanc, c’est-i vrai Rollet, enfin dites-le. RozLer. — Oh moi! vous savez, il passe tant de monde… Mais je crois que vous étiez par ici, oui, oui, je le crois. Ux AUTRE. (2) — En tout cas, c’est pas moi. Ux AUTRE. (6) — Ni moi, je raccommodais mon lit pour la raison que le sommier était tombé… UXxE FEMME. (4) — Eh bien, vous en menez une vie avec votre épouse ! Gros rires. Y entrés sans demander l’avis d’aucun et de personne, — sauf votre respect. Ux ouvrier. (4) — Y avait Chauvel, le grand s L’ouvrier. (1) — Oui, Chauvel, Gigol, Persot, Maignan, je les retiens, ceux-là ! Gros-JEAN. — C’est à crever… Le matin, ils essaient de rentrer ; le soir, il y en avait déjà plus #à de la moitié qui avaient suivi. Le lendemain, il ne manquait personne à l’appel, si ce n’est

Jean Hugues. — la Grève Le PÈRE Maurarp. — Et pour cause, le pauv’ Gros-JEax. — Et quand Bizot gueule, tout le monde gratte, gratte, faut voir ça. Y a de quoi rire. C’est Bizot qui fait son faraud.… È UN ouvRIER (4) d’une voix sourde. — Le fera pas ; Boxremps. — Le résultat n’a pas été bon, pour bon il ne l’est pas. Gros-JEAN. — Eh ! vois-tu! tu te fais une raison. ! l BoxremPs. — Pourtant ce coup de Trafalgar nous Gros-JEAN. n regarde comiquement autour de lui. — Lequel? J’en vois point? Rires. BoNTEMPS, haussant les épaules. — Es-tu gosse ! Rires. Tu connais aussi bien que moi les quelques bribes d’avantages que nous avons retirées. Nous avons appris à nous mêler de nos affaires et à les entre- | prendre nous-mêmes. : LE PÈRE MAUTARD, paternel. — Bien dit, mon fi. à BonrEmps, encouragé, d’une voix plus chaude, — Toi, Godefroy, quelqu’un peut-il dire qu’il connaît tes intérêts comme tu les connais ? ?

  • L. Boxremps. — Eh bien, vous avez été forcés, tout 4 autant que vous êtes, de vous occuper d’un cas qui

vous regardait tous. On vous l’a assez dit… Un compagnon, un frère, a été renvoyé.

UN ouvrier. (1) — Oui, Lantier était un bon

UN AUTRE. (2) — Pas fier pour deux sous.

BonremPs. — Hé bien! ce gars, on le flanque sur la route comme malpropre. Pourquoi? Veux-tu me le dire, Gros-Jean, toi qu’es malin.

GRros-JEAN. — Ça, je sais, c’est muffle.

Ux ouvrier. (4) — Par le fait.

Bonremps. — Et vous auriez hésité à montrer que ça ne nous plaisait pas? Mais qu’est-ce que vous auriez dans le ventre, si vous ne rouspétiez jamais! Vous n’êtes donc que de la viande à

Ux ouvrier. (1) — Oui, oui, comme tu dis.

GRos-JEAN, d’un ton piteux mais comique. — Alors, mon vieux Bontemps, je vois que t’as raison… Je suis un peu brute. le père m’a fait comme ça, faut pas m’en vouloir, Rires — toi qui sais tout.

UxE FEMME. (3) — Par le fait, quasiment tout.

1 Boxremes. — Heu! enfin! j’ai plus souffert aussi. J’ai étudié au collège et dur. Larour. — Pour passer des examens, quoi. BonremPs. — À ce moment, le père est mort. Il a

Ge Jean Hugues. — la Grève à bien fallu gagner son pain : mon oncle était tour- neur, il m’a mis à la coule… Être dans un bureau,

ça ne m’a jamais rien dit… Je suis devenu compa-

#e gnon, et mes études, que je croyais inutiles, m’ont

À bien servi depuis… plus que je ne pensais…

‘ Ux ouvrier. (5) — À quel âge as-tu quitté le.

S Bonremps. — Quinze ans. J’allais sur mes seize à ans.

L’ouvrier. (5) — On peut dire que t’as été favo-

| risé.. auprès de nous. À douze ans on quitte la laïque, et hop! à la boîte; faut commencer à

es … -UX ouvRIER. — Va donc, va donc, tu seras contremaitre. .

| Boxremps. — Contremaître ? par le temps qu’il

LT fait? et avec mon caractère, j’en serais bien étonné,

L moi le premier. Et puis quoi? Je gagne suflisam- ei - ment ma vie — auprès des autres, s’entend. — J’ai

, une femme solide et pas bileuse, qui comprend ce

& que je fais et qui agit comme je le comprends; j’ai

K de bons petits gosses que j’aime et qui m’aiment

4 bien… je n’en demande pas plus pour l’instant.

Le Père MAUTARD. — Quoi? des rentes? BoxrEemPs.— Qu’on soit tous à peu près heureux. il a bon cœur… il pense aux autres; moi, il me plaît, Bontemps! On rit. j UNE AUTRE. (4) — Dommage qu’il soit marié, hein, la petite mère? On rit. Bonremps. — Oui, je voudrais bien vous faire savoir ce que je sais, car lorsque vous saurez. Ux ouvrir, (4) — Mais on ne demande pas BontemPs. — Vous voyez bien que la grève a servi à quelque chose, puisque vous vous intéressez à des questions qui vous paraissaient imbéciles. C’est bon, on vous les expliquera, ces questions, Les OUVRIERS, avec étonnement, — La prochaine Le PÈRE MauTARD. — Mais oui, celle-ci, c’est le Bonremps. — A la prochaine grève, on ne vous fera plus agir, vous agirez… comme des hommes. È Le père MauTARD. — Oui, et vous ne ferez plus ce que vous avez fait. Les ouvriers. — Et quoi?

Jean Hugues. — la Grève Le PÈRE Maurarp. — Ils sont renversants, ces cocos-là ; quand je vous dis, qu’ils sont renversants… Quoi? Ils demandent quoi? Vous avez la mémoire un peu courte; et samedi soir, sur la place Parisol ?

Ux ouvrier. (3) — Avec la troupe?

Ux ouvrier. (3) — Pour en être fiers, on ne peut pas en être fiers.

; vois encore… Nous étions là sur la place à crier comme des sourds… L’officier nous ordonne de nous cavaler.. Oh! messieurs! mesdames! avant même qu’il ait fini, voilà Pierre qui fout son camp, , et Jean de le suivre, et François, et puis tous, et F chacun de gueuler comme un gosse : « Vive le patron! Vive m’sieu Parisol! » Ça a pas été long!

Ux ouvrier. (4) — Je te crois, ils avaient sorti leur sabre!

UN AUTRE. (5) — On tient à sa peau… on avait peur de passer un fichu quart d’heure.

Le PÈRE MAuUTARD. — Je sais bien que vous aviez peur, je le sais fichtre bien; je suis payé pour le 4 savoir; eh bien! la prochaine fois vous n’aurez plus X peur, voilà tout !

Gros-JEAx. — Ce sont eux qui auront la trouille. BonremPs. — Et au lieu de laisser rentrer les compagnons qui ont peur de lutter. BonTeMps, l’interrompant, — La prochaine fois, ces quaire-là ne rentreront pas, ou on les empêchera d’aller à leur étau, ce qui reviendra au même. Larour. — Mais, s’ils veulent travailler, ils ont bien le droit de. Bonremrs. — Ils n’ont pas le droit de nous empêcher de nous défendre non plus. Il faut choisir. Il n’y a pas d’erreur. Ils se mettent avec le patron, ils deviennent nos ennemis, et quand on lutte, il GRos-JEAN. — Parfaitement ; si nous allions manger. Il se fait tard et on a assez causé. Rires. GRos-JEAN. — J’ai perdu vingt francs, j’ai été un peu Jacques de m’en plaindre… je vois ça… Sérieux. Car c’est peut-être un bonheur pour tous, si je les ai perdus. Et puis quoi ?.… Avec un geste pour le prendre à la blague. Je boirai moins. On rit. BonremPs. — Ben oui, arrêtons-nous là, mais faudra nous réunir de temps à autre. Ça fait du bien. On se cause, on se connaît.

we Des voix. — Oui, oui, c’est ça, il a raison, c’est Po BoNTEMPS, plus grave. — Serrons-nous les coudes. 18 D’ici quelque temps, des coupes noires seront faites Fe en nos rangs. Ce sera le moment. Le patron Ève donnera le signal, il faudra marcher. 2 Ux ouvrier. (4) — C’est ça. C2 Boxremps. — Et dans cette grève, nous pourrons Mr. réussir, nous réussirons.…. E.. BoxTEMPs, souriant, — Elles ont raison aussi elles. d. ca Il se lève, tous se lèvent; levant son verre : — À la prochaine ! il ét Tous, gaiement et sans pose. — A la prochaine!

En ce cahier de théâtre nous protestons de toutes nos forces contre la barbare exécution publiée dans la Petite République datée du mardi 24 décembre, pour l’anniversaire de Racine, sous la signature de M. Camille de Sainte-Croix : Mais qu’il faut donc de talent à tous ces artistes pour .

maintenir acceptable la poésie effroyablement plate, veule et glacée de l’illustre Racine? Ce n’est pas au lendemain d’une représentation de Peer Gynt et pendant les répétitions de Siegfried que l’on se sent prêt à la moindre complaisance pour ce grand surfait. Il y a, dans le répertoire tragique, cent auteurs qui le valent : Crébillon, Rotrou, Pradon, Lafosse, Raynouard, M.-J. Chénier. Ce n’est pas une raison pour exhumer ceux-ci. Mais c’en est une pleinement suflisante pour que l’on songe enfin à remiser sérieusement cet encombrant et superflu guignol qui porte ombre au monument du grand Corneille.

3 M. Camille de Sainte-Croix nous avait habitués à de la tenue. Il est fort aimable pour tous les contemporains. Il ne néglige, il ne maltraite aucun vaudeville. On pouvait espérer qu’il n’endossait pas sans réserve les quelques insanités froides énoncées l’an dernier par M. Bjoernstjerne Bjoernson. C’est aujourd’hui manquer de tenue que d’opposer aussi grossièrement Peer Gynt et Siegfried aux œuvres françaises. C’est manquer de tenue que d’opposer aussi grossièrement Corneille à Racine. C’est manquer de tenue que de reprocher à Racine la représentation anniversaire dAthalie, organisée dimanche dernier par l’Odéon.

M. Camille de Sainte-Croix appartient à un journal

, où de petits jeunes gens, qui se poussent dans les

  • grandeurs par une utilisation de l’art, célèbrent eux- mêmes leurs propres anniversaires, au bout d’un an de leur existence, en des banquets retentissants, sous la présidence et avec le concours d’hommes politiques.

Ces jeunes gens feraient bien de festoyer un peu moins et de produire un peu. Ils parlent bien, mais ils parlent trop. Ils mangent et boivent bien, et portent bien les santés. Cela ne suflit pas pour que celui de leurs aînés qui est généralement considéré comme sérieux traite aussi grossièrement Racine à l’usage du peuple. C’est de la démagogie que de bafouer, pour l’amusement de la foule, des snobs, et des arrivistes, un grand poëte mort.

Ces jeunes gens font profession de descendre au peuple. (1) Ils feraient mieux de rester chez eux. Ces journalistes feraient bien de rester dans leurs salles de rédaction, Pour enseigner au peuple que Jean Racine était un petit morveux, mieux vaut encore laisser le

Dans quelques mois les amateurs de déjeuners, ’ diners, soupers et banquets, les amateurs de défilés, revues, tambours et marches militaires, les amateurs de décorations vont précipiter leurs platitudes aux pieds du radicalisme ofliciel, héritier politique de Victor Hugo. Qu’il nous soit donc permis de dire aujourd’hui que nous aimons, que nous respectons un grand poète Ë

(1) Je descends-au-peuple; tu descends-au-peuple; il descend-au- L

Plusieurs de nos abonnés nous demandaient que jouer de bref dans une représentation populaire. Nous nous en sommes référés à Maurice Bouchor. Il a bien voulu nous envoyer cette réponse, qui n’était pas destinée sans doute à la publication Ainsi on est prié de la lire non comme une consultation, non comme une contribution, mais comme une réponse particulière à beaucoup Pour ce que vous m’avez demandé, je ne puis, à mon grand regret, vous l’envoyer : je ne connais vraiment rien de court, de simple, de pas niais, de pas malsain, que je puisse vous indiquer. Mon avis est qu’il faut jouer et lire du Molière, le plus possible; du Regnard, du Beaumarchais, et autres classiques, depuis la Farce de Patelin jusqu’à la scène des Bavards, de Boursault (Mercure Galant); dire des fragments de Hernani, de Ruy Blas, des Burgraves; du Shakespeare, et, si c’est pour le comique, la Mégère apprivoisée, de P. Delair, est une très bonne adaptation. Dans les modernes, j’ai vu Claudie, de George Sand; on peut lire la Quenoille de Barberine, de Musset; Grégoire, de Banville; Le Flibustier, de Richepin. Il est bien diflicile de monter l’Ennemi du Peuple et les Tisserands; ce sont pourtant

  • de belles choses. Vous voyez que tout cela est bien connu, et bien peu de chose. Dans les farces adaptées

Nous publierons de Romain Rolland un cahier sur le théâtre populaire.

  • Plusieurs de nos abonnés, pour se former en connaissance de cause un jugement raisonné, juste, nous ont Er demandé de publier l’article Wagram, sur lequel s’est : portée l’attention dans l’affaire Hervé. J’ai transmis | aussitôt leur demande à Hervé. Cet article est postéù rieur à l’ouverture des poursuites, au commencement L de l’affaire. J’espère que nous en recevrons le texte . à temps pour le publier dans le septième cahier. Il faut noter que, conformément à la méthode que nous avons toujours suivie, Hervé a conduit lui-même son affaire À dans les cahiers, en toute indépendance, en toute liberté, sous sa responsabilité. Je ne suis intervenu aussi que sous ma responsabilité. Je continuerai. Les événements sont trop avancés pour que l’on puisse “6 plus longtemps se taire. J’apporterai dans le prochain 0 cahier mon*témoignage. Non pas que j’aie à faire des s L révélations sensationnelles. Je n’ai pas découvert un Le crime inouï. Je reproche au contraire à M. Gustave Téry | d’avoir commis les fautes usuelles dans une affaire où à elles devaient avoir les plus déplorables conséquences. | En attendant que nos abonnés aient ainsi les renseignements qui leur sont indispensables pour agir, je me ne? permets de recommander à ceux d’entre eux qui sont % universitaires une sagesse exacte. Je sais qu’en recom-
  • mandant la prudence, l’attention, je fais un personnage 1 ingrat. Les braves gens de ce pays ont toujours mieux

aimé les chefs qui les font battre que les honnêtes gens qui les avertissent.

Tout de même je recommande aux universitaires une sagesse parfaite. Ce n’est pas un conseil que je leur donne. Je n’ai pas qualité. Depuis que j’ai fini mon apprentissage, j’ai renoncé à donner conseil. Mais je forme devant eux un pourvoi suspensif. Qu’ils attendent le septième cahier. Après ils seront libres de faire des bêtises. Au contraire s’ils commencent par faire les ee bêtises, ils ne seront plus libres de ne pas les avoir

: © Je commence par publier une réponse que j’adressai à M. Gustave Téry au temps de l’affaire Deherme. Il avait mis en cause les cahiers dans la Petite République. Il fit appel ensuite à mes sentiments de bon camarade pour ne publier pas ma réponse dans le journal. J’eus la faiblesse de céder. J’eus le tort d’oublier qu’il faut presque toujours être un mauvais camarade pour être un bon citoyen. Nos abonnés replaceront cette lettre à sa date dans la Cahiers de la Quinzaine, 16, rue de la Sorbonne, au second,

Je lis dans {a Petite République de ce matin, au début à de ton article : Chronique de l’enseignement. — Leur libéralisme. — A propos de l’incident Denis-Deherme Le comte Albert de Mun, Charles Péguy et la Croix m’accusent d’intolérance. Il s’agit encore de l’incident

Be sixième tahier de la troisième série

Il est fort spirituel de m’introduire entre le comte Albert de Mun et la Croix. Mais c’est d’un esprit à la fois injuste et cruel.

C’est une plaisanterie de grand seigneur. Tu appartiens à un grand journal. Tu es édité par un administrateur qui a fort bien su conduire ses affaires. Sans avoir de renseignements particuliers, je pense que tu parais à près de cent mille exemplaires. Plus de deux cent mille personnes, socialistes et bourgeois, connaissent par toi les hommes et les événements universitaires, les événements de la pensée, les résultats du travail intellectuel. Ces deux cent mille personnes auront de moi cette idée que je suis quelqu’un d”intermédiaire entre le comte de Mun et les rédacteurs de la Croix. Cela est injuste.

Comment veux-tu que je me défende? Je tire à seize cents. J’ai un administrateur admirable, qui ne fait

. aucune affaire. En admettant que les cahiers circulent - beaucoup, trois mille et quelques cents lecteurs sauront

Vous journalistes quotidiens vous avez une redou- . table puissance, une autorité. Vous en usez parfois légèrement. Le septième cahier de la deuxième série publie un article de 48 pages intitulé casse-cou. Sans même en donner la référence, fous en faites une boutade. La justice, mon cher camarade, vaut mieux que l’esprit.

Boutade inexacte : Je ne l’ai pas accusé d’intolérance formellement. J’ai noté ton article comme un symptôme inquiétant d’intolérance croissante. Je ne suis pas volontiers accusateur, ni condamneur, ni flétrisseur. Tout le monde n’est pas des congrès. Î

Réellement tu as contribué à supprimer sous des clameurs la parole d’un adversaire. J’ai dit et je maintiens que, dans les circonstances où nous sommes, - toutes les fois que de la parole articulée est couverte par du bruit, par de la clameur inarticulée, quand même la parole serait celle de nos pires ennemis, et quand même la clameur serait de nos amis, pour qui sait voir au fond, c’est nous qui sommes vaincus.

. Je n’examine pas si la liberté n’est qu’un mot creux ou une forme vide. Mais je crois profondément que nous devons sauvegarder le plus et le mieux que nous pouvons les mœurs de la liberté intellectuelle, de la patience intellectuelle, de la délibération intellectuelle.

Les abonnés des cahiers ont eu dans mon article ton article entier, conformément à la méthode qui, aux cahiers, nous paraît seule juste. Ils ont donc eu la phrase omise par M. leicomte de Mun. Il y a contra- Re diction logique et morale entre tes deux attitudes. Si vraiment tu voulais engager avec l’abbé Denis une courtoise discussion, tu devais protester contre les clameurs qui d’avance écrasaient cette discussion.

Je ne traiterai pas ici la question au fond. Je n’y suis pas prêt. Je la traiterai dans les cahiers aussitôt que je le pourrai. Je ne suis pas quotidien. Je ne suis pas tenu de traiter les questions que je n’ai pas étudiées. Je maintiens seulement que la question de la liberté de l’enseignement dans l’enseignement libre est moralement la plus grave et la principale de cette année.

Je ne traiterai pas même, historiquement, la question Deherme. Elle tient à la question générale. J’ai voulu

. protester, — et je maintiens ma protestation, — contre le zèle que l’on a eu de casser les reins à Deherme. Si sixième cahier | de la troisième série

| vous cassez les reins à Deherme, qui est un honnête homme, à ce que tout le monde m’a dit, que ferez-vous À à Edwards, qui est un malhonnête homme, tout le

J monde le sait. Mesurez vos peines. Appropriez vos

  • sanctions. N’oubliez pas que vous prononcez pour deux k cent mille consciences. Et là où il faut des raisons, des

\ _ objurgations, des distinctions, des réserves, des délibérations, à la rigueur des blâmes, selon vous, évitons

| le cassage de reins.

Je me permets de recommander à tous les socialistes

‘ révolutionnaires — j’entends ici recommander au sens s Le thérapeutique — la lecture du livre tout récemment

F publié par M. Aulard : Histoire politique de la Révolu- tion française. On y lira ce qui advient d’une révolution

| qui pratique trop le mutuel cassage de reins. La première partie est intitulée : Les origines de la démocratie

, et de la république : la deuxième : la république démo-

; cratique; la troisième : la république bourgeoise; la quatrième : la république plébiscitaire. Les suivantes se nommeraient : l’empire; la restauration; Louis-

| Philippe ; le second empire; la république bourgeoise.

En ce moment de l’année où se font la plupart des | abonnements et réabonnements à toutes les revues, nous à rappelons à nos abonnés que nous avons un intérêt s commercial considérable à ce que ces abonnements et À

R. réabonnements soient faits par la librairie des cahiers.