III-14 · Quatorzième cahier de la troisième série · 1902-04-20

Socialismes nationaux

Georges Sorel

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de la Quinzaine

_ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Le jour même où nos abonnés recevaient le douzième

14 Juillet étaient suspendues au Théâtre de la Renaissance. Les recettes avaient baissé au commencement de la semaine. Gémier fit afficher aussitôt des réduits. C’était vouloir créer la panique. Pourtant elle ne se produisit pas. Jusqu’à la soirée du dimanche inclus les représentations furent chaleureuses. La pièce disparut de l’afliche en pleine marche. Ni l’auteur ni l’éditeur n’avaient été pressentis, ni même avertis. Ainsi nous nous préparions à des représentations qui déjà n’étaient plus. Depuis une semaine le jeu s’était relâché, Gémier avait un peu abandonné son rôle.

Je reviendrai sur ces représentations aussitôt que je le pourrai. Je veux dire aujourd’hui que Gémier n’a pas défendu la pièce autant ni ainsi qu’il devait. J’ai dit et je maintiens qu’en la montant il fit un vigoureux effort. Nous ne devons pas oublier qu’il reçut en un quart d’heure et qu’il monta en trois semaines. Et le jeu du peuple, au premier acte surtout, demeure presque un modèle du genre. Mais Gémier manqua de constance.

La situation de Gémier au Théâtre de la Renaïssance n’est pas sans analogie avec la situation que nous avons aux Cahiers. On nous dit qu’il veut former un. public de spectateurs comme ici nous formons un public de lecteurs. Il y faut plus de constance. Il ne faut pas

-S’abandonner soi-même.

Une représentation populaire n’est pas du tout une représentation ordinaire dont on a baissé les prix. Une représentation populaire est une représentation où l’on s’est arrangé pour qu’il y eût du peuple. Une représentation populaire se prépare de longue maïn. Il y faut de la patience. I1 y faut la collaboration des quelques institutions populaires que nous avons déjà, coopératives, syndicats, universilés populaires. £a

Nous devons nous préparer aux élections. Nous prions . nos abonnés de vouloir bien nous envoyer les proÿ grammes, affiches, circulaires intéressantes qui leur à viendraient en mains. Nous en constituerons des dosÀ siers. Nos abonnés sauront choisir, nous renseigner \ sans nous encombrer. | 11 faut se promener, ces semaines-ci, par les rues et | parles routes. Il faut lire les affiches. Il faut lire atten- | tivement les journaux. Il faut lire les circulaires. Il faut | collectionner les programmes. Il faut même, autant qu’on le peut, assister aux réunions, écouter les boni- | ments. Ce commerce est d’un enseignement formi_ dable. :. Quoi que l’on pense et quoi que l’on puisse penser du … devoir électoral, en fait il est impossible de nier que al l’exercice du suffrage universel en France est devenu, j … sauf de rares et d’honorables exceptions, un débordement non encore éprouvé, un débordement de vice à inoui. Exactement comme le nationalisme barbare, exactement comme l’alcoolisme, exactement comme l’antisémitisme barbare, exactement comme un certain militarisme, comme un certain colonialisme, comme l’africanisme, comme le surmenage industriel, comme la prostitution, comme la syphilis, comme les courses, comme et autant que tous les parlementarismes, le parlementarisme électoral est une maladie.

Toutes spéculations théoriques sur le suffrage universel étant réservées, en effet il est devenu incontestable que l’exercice du suffrage universel en France est à devenu, sauf de rares et d’honorables exceptions, un jeu de mensonge, un abus de force, un enseignement de vice, une maladie sociale, un enseignement d’injus- .

Nous étudierons cette maladie aussitôt que nous le pourrons ; et quand nous l’étudierons nous nous apercevrons sans doute qu’elle présente une singulière analogie avec la prostitution. Car s’il est vrai que la prostitution est l’avilissement, la vulgarisation du corps et de l’âme, l’élection au suffrage universel, en particulier À

l’élection législative est devenue l’avilissement, la vul- «

b. garisation de l’esprit et de l’âme, et du corps même, au k sens où le regard, la voix, le sourire, la poignée de _ main, l’attitude, les habits, le système nerveux, et le reste, sont du corps. Nous étudierons cette maladie aussitôt que nous le pourrons ; nous chercherons, nous étudierons les re_ mêdes, s’il y en a. Elle est grave. La prostitution est | grave parce qu’elle est l’avilissement de l’amour. La … prostitution électorale est grave parce qu’elle est l’avi- » lissement d’une institution qui fut aimée: par des h hommes généreux ; d’une institution pour qui ont pensé deux siècles de penseurs, Pour qui ont travaillé deux . siècles d’ouvriers, pour qui ont souffert, pour qui beauÀ coup d’hommes des générations précédentes sont morts.

  • La prostitution électorale est au fond l’avilissement ) d’un grand amour humain.

… La prostitution électorale est vraiment l’avilissement

  • d’un ancien grand amour. Quand nous lisons dans les journaux les rares nouvelles que nous recevons de la ‘AR sie, les nouvelles répétées que nous recevons de Belgique, nous mesurons de quel amour, de quel effort h nos pères nous ont conquis, acquis le bien que nous avons prostitué. Aujourd’hui encore des hommes pensent, travaillent, souffrent, meurent, comme nos pères sont morts, pour obtenir ce qu’ils croient être la liberté du suffrage ; et nous qui avons ce bien, nous en avons fait une ignominieuse ripaille.

Quand nous assistons à l’immense effort de nos voisins, de nos amis, les uns pour avoir le suffrage universel même, les autres pour avoir un commencement de Parlement, de régime constitutionnel, nous mesurons d’un regard l’immense effort accompli par nos pères, nous mesurons ce que vaut deux siècles d’un grand peuple, et nous mesurons d’autant l’ignominie où nous …

Nous mesurons ce que c’est que deux siècles de la vie d’un grand peuple dans l’histoire de l’humanité; du premier peuple vraiment, de celui qui a marché le premier et le plus avant dans l’institution de la démocratie. Nous mesurons d’autant la faillite, la banqueroute immense que nous avons faite. Et que le monde a faite M avec nous, Car l’usage de la démocratie n’a pas donné À en Amérique, en Angleterre, des résultats moins lamen- fi tables que ceux qu’il a donnés en France. Et quand nous

voyons dans les journaux que tant de Russes, que tant __ de Belges combattent, meurent, nous nous demandons | avec anxiété s’ils vivent et meurent pour qu’un jour ‘ dans leur pays un nouveau genre de vice déborde. À Faut-il croire que Par une loi de fatalité, religieuse ou . métaphysique, tout effort humain est damné ?. Faut-il croire que tous les biens de ce monde; bons à prendre, ‘4 Sont mauvais à garder. Faut-il croire que toute acqui- ‘0 sition est bonne et Œue toute conservation est mauvaise? é Tout cela n’est-il qu’un immense divertissement ?

Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer. les

_ diverses agitations des hommes, et les périls et Les ÿ peines où ils S’exposent, dans la cour, dans la guerre, | doù naissent tant de querelles, de passions, d’éntreÀ Prises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert À que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, À qui est de ne savoir Pas demeurer en repos, dans une chambre. Ur homme qui a assez de bien pour vivre, s’il À Savait demeurer chez soi avec Plaisir, n’en sortirait pas | pour aller sur la mer ou au siège d’une place. On . w’achètera une charge à l’armée si cher, que parce Rire trouverait insupportable de ne bouger de la ville

et on ne recherche les conversations et les divertissements des jeux que parce qu’on ne peut demeurer chez soi avec plaisir.

Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’ily en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près.

Quelque condition qu’on se figure, si l’on assemble tous les biens qui peuvent nous appartenir, la royauté est le plus beau poste du monde, et cependant qu’on s’en imagine, accompagné de toutes les satisfactions qui peuvent le toucher, s’il est sans divertissement, et qu’on le laisse considérer et faire réflexion sur ce qu’il est, cette félicité languissante ne le soutiendra point, il tombera par nécessité dans les oues qui le menacent, des révoltes qui peuvent arriver, et enfin de la mort et des maladies qui sont inévitables ; de sorte que, s’il est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre de ses sujets, À qui joue et se divertit. De là vient que le jeu et la conversation des femmes,

… la guerre, les grands emplois sont si recherchés. Ce | nest pas qu’il y ait en effet du bonheur, ni qu’on s’imagine que la vraie béatitude soit d’avoir l’argent qu’on peut gagner au jeu, ou dans le lièvre qu’on court _ onnen voudrait pas s’il était offert. Ce n’est pas cet “i usage mol et paisible, et qui nous laisse penser à notre … malheureuse condition, qu’on recherche, ni les dangers % _ de la guerre, ni la peine des emplois, mais c’est le tracas | quinous détourne d’y penser et nous divertit. | Raisons Pourquoi on aime mieux la chasse que la } De là vient que les hommes aiment tant le bruit et le _ remuement, de là vient que la prison est un supplice si . horrible ; de là vient que le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible. Et c’est enfin le plus grand 1 sujet de félicité de la condition des rois, de [ce] qu’on … essaie sans cesse à les divertir et à leur procurer toutes 4 sortes de plaisirs. À . Ces vieilles paroles reçoivent une extension prodiM gieuse, aujourd’hui que tant de penseurs ont annoncé, 4 que tant d’ouvriers ont préparé, que tant de soldats ont installé, que tant de poètes ont chanté, que tant d’historiens ont conté la démocratie, le peuple souverain, le peuple roi.

Le peuple est environné de gens —

Le roi est environné de gens qui ne pensent qu’à divertir le roi, et l’empécher de penser à lui. Car il est malheureux, tout roi qu’il est, S’ily pense.

Voilà tout ce que les hommes ont pu inventer pour se rendre heureux. Et ceux qui font sur cela les philosophes, et qui croient que le monde est bien peu raisonnable de passer tout le jour à courir après un lièvre qu’ils ne voudraient pas avoir acheté, ne connaïssent guère notre nature. Ce lièvre ne nous garantirait pas de la vue de la mort et des misères, mais la chasse qui nous en détourne nous en garantit. Le conseil qu’on donnait à Pyrrhus, de prendre le repos qu’il allait chercher par tant de fatigues, recevait bien des difficultés.

[Dire à un homme qu’il vive en repos, c’est lui dire qu’il vive heureux; c’est lui conseiller d’avoir une condition tout heureuse et laquelle il puisse considérer

… à loisir, sans Y trouver sujet d’affliction. Ce n’est donc pas entendre la nature.

| Aussi les hommes qui sentent naturellement leur

| condition n’évitent rien tant que le repos, il n’y arien qu’ils ne fassent pour chercher le trouble. Ce nest pas qu’ils n’aient un instinct qui leur fait connaître La vraie

{ Ainsi on se prend mal pour les blämer ; leur faute _ n’est pas en ce qu’ils cherchent le tumulte, s’ils ne le ; cherchaient que comme un divertissement : mais le mal

  • est qu’ils le recherchent comme si la possession des choses qu’ils recherchent les devait rendre véritablement _ heureux, et c’est en quoi on a raison d’accuser leur recherche de vanité ; de Sorte qu’en tout cela et ceux qui bläment et ceux qui sont blämés n’entendent la véritable nature de l’homme.] | Et ainsi quand on leur reproche que ce qu’ils recher- chent avec tant d’ardeur ne saurait les satisfaire, s’ils | répondaient, comme ils devraient le Jaire s’ils y pen- … saient bien, qu’ils ne recherchent en cela qu’une occu- . pation violente et impétueuse qui les détourne de penser û à soi, et que c’est pour cela qu’ils se proposent un objet

attirant qui les charme et les attire avec ardeur, ils laisseraient leurs adversaires sans repartie. Mais ils ne répondent pas cela, parce qu’ils ne se connaissent pas eux-mêmes. Ils ne savent pas que ce n’est que la chasse, et non pas la prise, qu’ils recherchent. (La danse : il faut bien penser où l’on mettra ses pieds. — Le gentilhomme croit sincèrement que la chasse est. un plaisir grand et un plaisir royal; mais le piqueur n’est pas de ce sentiment-là.) Ils s’imaginent que, s’ils avaient obtenu cette charge, ils se reposeraient ensuite avec plaisir, et ne sentent pas la nature insatiable de leur cupidité. Ils croient chercher sincèrement le repos, et ne cherchent en effet que l’ag’itation. A Ils ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient du, ressentiment de leurs misères continuelles; et ils ont À un autre instinct secret, qui reste de la grandeur de notre première nature, qui leur fait connaître que le bonheur n’est en effet que dans le repos et non pas dans le tumulte; et de ces deux instincts contraires, il se forme en eux un projet confus, qui se cache à leur vue i

| dans le fond de leur âme, qui les porte à tendre au repos par l’agitation, et à se figurer toujours que la satisfaction qu’ils n’ont point ieur arrivera, si, en surmontant quelques difjicultés qu’ils envisagent, ils peuvent s’ouvrir par là la porte au repos. Ainsi s’écoule toute la vie. On cherche le repos en combattant quelques obstacles: et si on les a surmontés, le repos devient insupportable. Car, ou l’on pense aux _ misères qu’on a, ou à celles qui nous menacent. Et quand on se verrait méme assez à l’abri de toutes parts, l’ennui, de son autorité privée, ne laisserait pas de sortir au fond du cœur, où il a des racines naturelles, et de remplir l’esprit de son venin. | Ainsi l’homme est si malheureux, qu’il s’ennuierait méme sans aucune cause d’ennui, par l’état propre de sa complexion: et il est si vain, qu’étant plein de mille causes essentielles d’ennui, la moindre chose, comme un billard et une balle qu’il pousse, suffit pour le divertir. | Mais, direz-vous, quel objet a-t-il en tout cela? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux Joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’aurait pu trouver jusques ici et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, et aussi sottement, à mon gré; et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour ! montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seraient plus, s’ils avaient cette connaissance. Tel homme passe sa vie sans ennui, en jouant tous les

  • Jours peu de chose. Donnez-lui tous les matins l’argent qu’il peut gagner chaque jour, à la charge qu’il ne joue point : vous le rendez malheureux. On dira peutétre que c’est qu’il cherche l’amusement du jeu, et non pas le gain. Faites-le donc jouer pour rien, il ne s’y échauffera pas et s’y ennuiera. Ce n’est donc pas l’amusement seul qu’il recherche :un amusement languissant et sans passion l’ennuiera. Il faut qu’il s’y échauffe et qu’il se pipe lui-même, en s’imag’inant qu’il serait heureux de gagner ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui donnât

sujet de passion, et qu’il excite sur cela son désir, sa colère, sa crainte, pour l’objet qu’il s’est formé, comme les enfants qui s’effrayent du visage qu’ils ont barbouillé.

D’où vient que cet homme, qui a perdu depuis peu de mois son fils unique, et qui, accablé de procès et de querelies, était ce matin si troublé, n’y pense plus maintenant? Ne vous en étonnez pas. Il est tout occupé à voir » par où passera ce sanglier que les chiens poursuivent |. avec tant d’ardeur depuis six heures. Il n’en faut pas davantage. L’homme, quelque plein de tristesse qu’il { soit, si on peut gagner sur lui de le faire entrer en quelque divertissement, le voilà heureux pendant ce temps-là; et l’homme, quelque heureux qu’il soit, s’il à nest diverti et occupé par quelque passion ou quelque { amusement qui empêche l’ennui de se répandre, sera bientôt chagrin et malheureux. Sans divertissement il ( n’y a point de joie, avec le divertissement il n’y a point de tristesse. Et c’est aussi ce qui forme le bonheur des il personnes de grande condition, qu’ils ont un nombre de personnes qui les divertissent, et qu’ils ont le pouvoir de Fu se maintenir en cet état.

Prenez-y garde. Qu’est-ce autre chose d’être surintendant, chancelier, premier président, sinon d’étre en une condition où l’on a dès le matin un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne leur laisser pas une heure en la journée où ils puissent penser à euxmêmes ? Et quand ils sont dans la disgrâce et qu’on les renvoie à leurs maisons des champs, où ils re manquent ni de biens, ni de domestiques pour les assister dans leurs besoins, ils ne laissent pas d’être misérables et abandonnés, parce que personne ne les empêche de songer à eux.

son fils unique, qui a cette grande querelle qui le tourmente, d’où vient qu’à ce moment il n’est pas triste, et qu’on le voit si exempt de toutes ces pensées pénibles À et inquiétantes ? Il ne faut pas s’en étonner ; on vient de G lui servir une balle, et il faut qu’il la rejette à son compagnon, il est occupé à la prendre à la chute du toit, pour gagner une chasse; comment voulez-vous qu’il pense à ses affaires, ayant cette autre affaire à manier ? Voilà un soin digne d’occuper cette grande âme, et de lui ôter toute autre pensée de l’esprit. Cet homme, né pour connaître l’univers, ponr juger de toutes choses, pour régir tout un État, le voilà occupé et tout rempli du soin de prendre un lièvre. Et s’il ne s’abaisse à cela et veuille toujours étre tendu, il n’en sera que plus sot, parce qu’il voudra s’élever au-dessus de l’humanité, et il nest qu’un homme, au bout du compte, c’est-à-dire capable de peu et de beaucoup, de tout et de rien : il

  • est niange, ni béte, mais homme.]

Les hommes s’occupent à suivre une balle et un lièvre; c’est le plaisir méme des rois.

Ces vieilles paroles reçoivent une anticipation prodigieuse.

La dignité royale n’est-elle pas assez grande d’elleméme pour celui qui la possède, pour le rendre heureux par la seule vue de ce qu’il est? Faudra-t-il le divertir

| de cette pensée, comme les gens du commun ? Je vois bien que c’est rendre un homme heureux, de le divertir de la vue de ses misères domestiques pour remplir toutes ses pensées du soin de bien danser. Mais en sera-t-il de

même d’un roi, et sera-t-il plus heureux en s’attachant à ces vains amusements qu’à la vue de sa grandeur? Et quel objet plus satisfaisant pourrait-on donner à son esprit ? Ne serait-ce donc pas faire tort à sa joie, d’occuper son âme à penser à ajuster ses pas à la cadence d’un air, ou à placer adroitement une [balle], au lieu de le laisser jouir en repos de la contemplation de la gloire majestueuse qui l’environne ? Qu’on en fasse l’épreuve qu’on laisse un roi tout seul, sans aucune satisfaction des sens, sans aucun soin dans l’esprit, sans compagnie, penser à lui tout à loisir ; et l’on verra qu’un roi sans divertissement est un homme plein de misères. Aussi on évite cela soigneusement, et il ne manque jamais dy avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires, et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux, en sorte qu’il n’y ait point de vide; c’est-à-dire qu’ils sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense. Qu’on remplace roi par peuple; si le roi aime la chasse, la foule aime les courses. Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois. Qu’on remplace rois chrétiens par peuple républicain. On charge les hommes, dès l’enfance, du soin de leur honneur, de leur bien, de leurs amis, et encore du bien et de l’honneur de leurs amis. On les accable d’affaires, de l’apprentissage des langues et d’exercices, et on leur fait entendre qu’ils ne sauraient étre heureux sans que leur santé, leur honneur, leur fortune et celle de leurs amis soient en bon état, et qu’une seule chose qui manque les rendrait malheureux. Ainsi on leur donne des charges et des affaires qui les font tracasser dès la pointe du jour. — Voilà, direz-vous, une étrange manière de les rendre heureux! Que pourrait-on faire | de mieux pour les rendre malheureux? — Comment! ce qu’on pourrait faire? Il ne faudrait que leur ôter _ » tous ces soins; car alors ils se verraient, ils penseraient à ce qu’ils sont, d’où ils viennent, où ils vont; ét ainsi on ne peut trop les occuper et les détourner. Et c’est pourquoi, après leur avoir tant préparé d’affaires, s’ils ont quelque temps de reläche, on leur conseille de l’employer à se divertir, à jouer, et à s’occuper toujours tout entiers.

Que le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure !

Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement, et dans la pensée de l’avenir? Mais, ôtez leur divertissement, vous les verrez se sécher d’ennui; ils sentent alors leur néant sans le connaître : car c’est bien ëtre malheureux que d’étre dans une tristesse insupportable, aussitôt qu’on est réduit à se considérer, et à n’en étre

In omnibus requiem quæsivi. Si notre condition était véritablement heureuse, il ne nous faudrait pas divertir d’y penser pour nous rendre heureux. !

La mort est plus aisée à supporter sans y penser, que la pensée de la mort sans péril. Les misères de la vie humaine ont fondé tout cela comme ils ont vu cela, ils ont pris le divertissement. Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, ils se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser. Nonobstant ces misères, il veut étre heureux, et ne veut étre qu’heureux, et ne peut ne vouloir pas l’étre; mais comment sy prendra-t-? Il faudrait, pour bien faire, qu’il se rendit immortel : mais, ne le pouvant, il s’est avisé de s’empêcher d’y penser. Si l’homme était heureux, il le serait d’autant plus qu’il serait moins diverti, comme les saints et Dieu. — Oui; mais n’est-ce pas étre heureux, que de pouvoir étre réjoui par le divertissement ? — Non ; car il vient d’ailleurs et de dehors; et ainsi il est dépendant. et fe partant, sujet à être troublé par mille accidents, qui font les afflictions inévitables.

La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empéche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela, nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous porterait à chercher un moyen plus solide d’en sortir. Mais le divertissement nous amuse, et nous fait arriver insensiblement à la mort.

La nature nous rendant toujours malheureux en tous états, nos désirs nous figurent un état heureux, parce qu’ils joignent à l’état où nous sommes les plaisirs de l’état où nous ne sommes pas: et, quand nous arriverions à ces plaisirs, nous ne serions pas heureux pour ‘cela, î parce que nous aurions d’autres désirs conformes à ce

Je lis dans le Mouvement Socialiste, numéro 79, du samedi 15 février 1902, sous la signature de M. W.-H. Hollande. le Ministère et le militarisme La Hollande est un pays qui s’oppose terriblement au moloch du militarisme, parce que, comme la France, elle doit se saigner de deux côtés. Elle a une armée et une flotte. L’armée et la flotte de la métropole coûtent par an environ 4o millions de florins, soit 80 millions de francs. Le ministère « chrétien » a immédiatement augmenté le budget de la guerre d’un million de florins, et un des plus jeunes et plus « démocratiques », membres de la majorité, le docteur Talma, a, pour la première fois dans le parlement néerlandais, fait l’apologie du militarisme comme une chose bienfaitrice et chrétienne. j Entre autres, il a cité Jaurès, qui, dans son livre l’Action Socialiste a dit qu’il n’était pas vrai que l’Europe soit d ï écrasée sous les charges du militarisme ; que par contre « l’Europe a eu, sous la cuirasse, des années de prospé- va rité merveilleuse », et que « les Etats modernes pourront, à sans péril, porter d’énormes budgets de défense natio- ï L’Action Socialiste n’est pas un livre de Jaurès. Quand j’eus fondé la librairie Georges Bellais, je h deémandai à Jaurès la permission de réunir en un volume de: de propagande le plus que je pourrais de ses articles S antérieurs. Avec sa très grande libéralité, non seule- ù ment il nous permit de faire ce que nous voulions; mais pour le faire il nous laissa toute latitude. Il nous laissa faire le choix, l’agencement, la composition, les (1) L’Aciion Socialiste, page 334. i

corrections sur épreuves. À peine ai-je besoin de dire qu’il ne toucha pas un sou dans l’opération. Moi non plus. J’y perdis même de l’argent. C’était du temps que j’en avais un peu. Le volume se vendit mal. Mais le public est-il si bon, que la mévente soit la condamnation d’un livre.

L’édition coûta cher. Je ne le regrette pas. Je regrette au contraire que la Société Nouvelle de librairie et d’édition n’ait pas continué l’Action Socialiste en séries suivantes. Les articles de journaux et de revues que Jaurès avait publiés sur l’action politique, sur la politique intérieure, sur le jeu des partis, sur les grèves et l’action syndicale, sur le socialisme en théorie et en à idée, sur l’action coopérative, méritaient qu’on les é

Je ne pus réunir que la première série. Ce premier *

volume contient les articles sur le Socialisme et l’Enseignement, sur le Socialisme et les Peuples. Je Yai remis en vente à la Librairie des cahiers, pour trois francs cinquante. C’est dans la seconde partie que

Si c’est le docteur Talma qui a interprété les citations de l’Action Socialiste en ce sens que Jaurès aurait fait l’apologie du militarisme, le docteur Talma lui premier a commis un faux. Si M. Vliegen a endossé l’interprétation de M. Talma,; comme il semble résulter du texte que nous avons reproduit, M. Vliegen a

. endossé un faux. Enfin il est regrettable que Le Mouvement Socialiste n’ait pas averti son correspondant. J’ai lu dans le Mouvement des notes de la rédaction qui étaient moins indiquées.

Qui donc a mis dans le Mouvement la référence à la è page du volume; est-ce M. Talma, M. Vliegen, ou Le Je me reporte à l’Action Socialiste, page 333, Paix et revanche. L’article reproduit vient de {a Dépéche, de Toulouse, numéro du samedi 31 décembre 1887. Sans être hollandais, je crois me rappeler que c’était au temps du premier boulangisme. Un assez grand nombre de ci-après socialistes révolutionnaires étaient alors attelés. M. Sadi Carnot fut élu président de la République le 3 décembre 1887. M. Jules Grévy avait démissionné la veille 2 décembre. Jaurès était républicain. Il a toujours été républicain.

Non seulement Jaurès ne faisait pas l’apologie du militarisme en cet article, mais il y défendait fortement la paix, et c’était pour y défendre le maïntien de la paix contre les boulangistes qu’il constatait que la paix armée ne conduisait pas inévitablement et rapidement à la guerre. — Déclarons la guerre, disaient les boulangistes, parce qu’il faudra la faire un jour ou l’autre. Mieux vaut la faire tout de suite, puisque la paix armée nous étouffe. — Non, répondait Jaurès, la paix armée nous étouffe beaucoup. Mais la guerre peui nous étrangler tout à fait. Attendons. Restons en paix. L’oppression de la paix armée, parce que c’est encore la paix, est préférable aux suprêmes atrocités de la guerre. Je cite textuellement les deux premiers paragraphes de l’article. On y saluera en passant les citations tronquées La France veut la paix, sans humiliation et sans faiblesse, mais elle veut la paix. Elle en a besoin

pour développer sa fortune, arrêtée, sinon atteinte, par une longue crise ; elle en a besoin pour mener à bien l’œuvre admirable qu’elle a entreprise fonder dans un pays de révolutions contradictoires un régime définitif de liberté, et réaliser, par une série de tâtonnements, la formule de constitution qui convient à la France du suffrage universel. Une démocratie ardente s’agite en elle, cherchant sa voie et son équilibre, qu’elle ne trouverait peut-être pas au milieu des secousses extérieures. Il faut résoudre la question redoutable posée à la France par Paris, en qui se résument les grandeurs et aussi les difficultés de: notre histoire. C’est seulement dans le calme et la tranquillité des esprits que nous pourrons faire leur part aux communes et à la nation. Nous avons, si je puis dire, les bras surchargés de problèmes, et comment, dans ces conditions, souhaiter la guerre.

J’ai beau tâcher à me donner une âme révolutionnaire, je ne parviens pas à trouver cet article déshonorant. Nous arrivons au passage incriminé Quelques esprits inquiets disent parfois : « Nous l’aurons un jour ou l’autre, autant vaudrait tout de suite. » — Mais il serait criminel de devancer les événements. « L’Europe, ajoutent-ils, plie sous les armes, il faut en finir. » — Mais d’abord, quelque lourd que soit le fardeau militaire, l’Europe n’est pas écrasée. Elle a eu sous sa cuirasse des années de prospérité merveilleuse. Les États modernes, par l’accroissement de la population, par la multiplication des capitaux, par l’intensité du travail, sont des colosses de vigueur. Longtemps encore ils pourront porter, non sans fatigue, mais sans péril, d’énormes budgets de défense nationale. D’ailleurs, est-il certain qu’une guerre nouvelle nous permettrait de désarmer ? Serions-nous sûrs, même victorieux, d’écraser à ce point notre adversaire, que nous n’ayons plus de précautions à prendre ? Done nous devons nous tenir avec fermeté, avec suite, sans aucune crise de nervosité, à la politique de Tout l’article est à lire, Évidemment il n’est pas de février 1902, puisqu’il est daté du samedi 31 décembre 1887. Il ne représente pas exactement l’idée que nous avons aujourd’hui de ces difficultés, puisqu’il exprimait l’idée que Jaurès avait il y a quatorze ans passés de ces difficultés réelles et de leurs solutions réelles. Quand j’éditai, en 1899, ces anciens articles, je ne pensais pas, je ne voulais pas présenter au monde une exposition statique du socialisme livresque définitif. Je voulais présenter à ceux qui cherchent, aux hommes sincères et de bonne volonté, un exemple de la droite route qui du républicanisme ordinaire conduit au socialisme, et puisque l’on veut les opposer, au lieu de les distinguer simplement, un exemple de la droite route continue qui !

de la sincère démocratie républicaine conduit à un socialisme sincère. Il est facile à ceux qui trouvent aisément dans les théories des solutions parfaites aux difficultés théoriques de mépriser ceux qui cherchent péniblement dans la réalité des solutions réelles aux difficultés réelles. Je persiste à penser que dans ce pays nous avons le plus grave intérêt à savoir par quelle voie de progression régulière un véritable républicain s’achemine au socialisme. Et je persiste à penser que Jaurès eut à cet égard un acheminement exemplaire. L’Action Socialiste n’est pas une section statique du socialisme; elle est vraiment le dessin, lexemple d’un avènement honnête au socialisme, avènement éminent par le génie de celui qui advenait, avènement ordinaire, moyen, et ainsi exemplaire, par le sens, par le parcours, par les étapes, et par toute la marche de celui qui advenait.

On peut haïr Jaurès. Il eut tant de grandeur qu’il faut bien qu’on le haïsse. On voudrait seulement qu’il n’eût pas surtout sur lui ceux qui lui doivent le plus. Quand je vis dans le Petit Sou les ricanements de M. Charles Rappoport, je ne pus oublier qu’il n’y a pas cinq mois qu’il multipliait les instances pour partager avec les cahiers l’édition des Études Socialistes je ne puis oublier qu’il n’y a pas huit mois que dans la Petite République il injuriait les antiministériels. Et je ne puis oublier qu’il n’y a pas douze mois que M. Rappoport me disait à l’imprimerie commune, où

. l’appelait sa collaboration abondante à la Revue Socialiste. I1 me disait textuellement : Quand un . homme comme Jaurès distribue à tout le monde les à travaux de son génie, ses livres, son action, n’est-ce pas le plus grand exemple de socialisation jusqu’ici réalisée? Ainsi parlait M. Charles Rappoport.

On peut haïr Jaurès. Mais il fallait s’en apercevoir plus tôt. Quand je publiai l’Action Socialiste, Lagardelle et son entourage me reprochèrent vivement de n’avoir pas fait sur la couverture assez de publicité pour le Mouvement Socialiste, que j’éditais dans le même temps. Si le livre était si mauvais, il ne fallait pas y faire de la publicité pour le Mouvement, qui était bon. Je ne demande pas à Jacques de faire de la publicité pour les cahiers sur la couverture des volumes et des brochures qu’il publie de Lafargue et de Guesde. Et surtout il ne fallait pas, quand on lança le Mouvement, multiplier auprès de Jaurès, alors glorieux, les instances pour obtenir de lui des articles, qu’il donna. Je n’ai jamais demandé pour ces cahiers un article à Jaurès glorieux. J’ai fait sténographier des conférences de lui, ce qui est tout différent, comme j’en ai fait sténographier de Vandervelde, comme j’en ai fait sténographier de Lafargue. On serait heureux que Jaurès n’eût pas sur lui tous les jeunes gens qui l’ont exploité pour fonder et pour lancer leurs jeunes revues.

On devait d’autant moins laisser passer le faux de M. Talma et l’endossement de M. Vliegen, socialiste hollandais, que Jaurès dans son Avant-Propos avait exactement réparti, reconnu les responsabilités. Je reproduis cet avant-propos : De jeunes amis m’ont demandé la permission de réunir, en un ou plusieurs volumes, un choix de mes articles et discours. Un moment, j’ai hésité. Je l craignais qu’on ne vît là une sorte de préoccupation Littéraire peu convenable à un militant. Et puis, nous avons devant nous tant de travail, nous avons si peu fait, qu’il me paraissait dangereux de se retourner vers le passé. A quoi bon lier ces pauvres gerbes quand la moisson commence à peine ? — -Mais ces jeunes gens m’ont dit que publier un volume de propagande, comme on publierait une

_ brochure de propagande, c’était encore agir, et je me suis rendu de bon cœur à leur vœu.

Ce sont eux qui ont fait tout le travail, le choix et le classement. Je ne sais même pas, en écrivant cet avant-propos, quels sont les morceaux contenus dans ce volume. Mais ce que je sais bien, c’est que, quelle qu’en soit la date, on y retrouvera la même inspiration socialiste. Dès que j’ai commencé à écrire dans les journaux et à parler à la Chambre,

Il y a seize ans. Quand je considère comme est rapide la dévolution usuelle, je me demande inquiet où en seront de leur évolution, dans seize ans, plusieurs de nos jeunes antiministériels. dès 1886, le socialisme me possédait tout entier, et j’en faisais profession. Je ne dis point cela pour

_ combattre la légende qui fait de moi un centre- . gauche converti, mais simplement parce que c’est _ la vérité.

1 Mais il est vrai aussi que j’ai adhéré à l’idée

socialiste et collectiviste avant d’adhérer au parti socialiste. Je m’imaginais que tous les républicains, en poussant à bout l’idée de République, devaient venir au socialisme. Et il me paraissait plus sage de ne pas créer un groupement socialiste distinct. C’était une illusion enfantine, et, ce que la vie m’a révélé, ce n’est point l’idée socialiste, c’est la nécessité du combat. Si les pages qui suivent pouvaient aider les hommes de pensée à devenir des hommes de combat, et à comprendre que la vérité, pour être toute la vérité, doit s’armer en bataille, les jeunes gens désintéressés et dévoués qui ont pris l’initiative de cette publication seraient bien payés de leur peine.

En copiant cet avant-propos dans mon exemplaire, je retrouve l’encartage que je fis mettre dans l’Action pour le Mouvement Socialiste. Cet encartage fut par mes soins tiré à dix mille et mis dans les dix mille exemplaires. Ainsil’annonce du Mouvement était portée aux flancs de l’Action. Ces temps sont loin. Les souvenirs me remontant, je me rappelle aussi qu’il y eut dans le premier numéro du Mouvement Socialiste un article de Jaurès, l’Unité socialiste, que l’on avait demandé. Cet article fut aussitôt tiré à part, en une petite brochure, qui était rouge, qui fut la première de la collection intitulée alors Bibliothèque du Mouvement Socialiste. Jaurès lançait la collection après avoir lancé la revue. Et comme j’étais déjà un petit boutiquier, je vendais la brochure pour un sou.

Le Jaurès à qui on demandait tant de travail gratuit, dont on monnayait la gloire, — pour le bien du Mouvement, je le sais, mais dont on monnayait la gloire, — était pourtant le Jaurès de la Dépéche et le Jaurès de Comme cet âge est mort, et comme les amis de Lagardelle, que je ne confonds pas avec son entourage, ont raison d’être inquiets. Du premier Mouvement Socialiste au Mouvement que nous lisons hebdomadaire, quel écart. Lagardelle a eu raison d’échapper à la politique ministérielle. Nous y avions échappé un peu avant lui. Je me déclarai contre la politique de Jaurès en un temps où il n’avait contre elle que ses anciens ennemis traditionnels, professionnels. Mais de la poli-

  • tique ministérielle, fallait-il tomber dans la politique antiministérielle, et, comme le disait ma grand mère, changer son cheval borgne pour un aveugle? Quand nous fûmes affranchis de la politique ministérielle, ‘ nous évitâmes soigneusement de tomber dans une autre politique, dans un autre mensonge et dans une autre {
    une politique bissectrice, diagonale, toute livresque, artificielle, dogmatique, irréelle, intenable, savante. La difficulté, l’impossibilité où ilse heurtait devait l’avertir qu’il faisait fausse route. Alors il était temps encore d’entrer définitivement dans l’impolitique, dans la saine et dans la morale impolitique. Brusquement le Mouvement hebdomadaire est tombé à la politique des ! guesdo-blanquistes. Et dans cette politique même, en huit jours il est passé de la politique parallèle à la politique connexe. Nous y avons lu avec étonnement que tandis que le groupe socialiste parlementaire était un ramassis de lâches, au contraire le groupe socialiste révolutionnaire est un monceau de courages. Hélas les deux groupes se ressemblent beaucoup plus que Lagardelle ne le croit. Nous y avons lu tous les huit jours avec stupeur que M. Zévaëès tous les jours sauvait l’honneur du socialisme français. Je ne parle que pour mémoire de la collaboration régulière de M. Lumet ou Le Mouvement Socialiste a une tâche rare, unique; lui seul peut la faire : c’est tout bêtement de nous tenir au courant du mouvement socialiste international. Seulement je me méfie. Quand j’étais petit je ne me méfiais pas. Depuis j’ai vu au cinquième congrès socialiste international des Allemands, des Polonais, . . des Américains, des Espagnols, des Italiens, des Russes, qui mentaient, sans compter ceux que je ne reconnaissais pas, qui mentaient comme des Français. Je devais m’en douter, étant internationaliste. Mais on n’est jamais internationaliste exact. Si aujourd’hui le Mouvement Socialiste nous renseigne aussi bien, par M. Vliegen, sur les affaires de Hollande, que M. Vliegen est renseigné sur les affaires de France, à qui croire? Nous reproduisons ci-après l’introduction écrite par ! l’Agriculture, publié récemment chez Giard et Brière dans la Bibliothèque Socialiste Internationale.

| I y a dans le monde beaucoup de thèses qui se main-

_ tiennent par la force de la routine et qui ne sont plus fondées sur les faits : c’est ainsi qu’il n’est pas exact de dire aujourd’hui que les partis socialistes nationaux ne sont que des fractions d’une grande armée prolétarienne, répandue dans le monde entier, animée d’un même esprit, poursuivant un but identique pour tous. Lorsque l’on veut faire ressortir les ressemblances qui existent entre les divers socialismes, on est obligé de

  • se contenter de formules dénuées de portée pratique

_ ou d’en revenir aux déclarations purement démocratiques.

En réalité, il y a au moins autant de socialismes qu’il y a de grandes nations; pour les étudier, il ne faut pas seulement connaître le développement industriel de chaque pays, il faut savoir aussi quelles sont les vues politiques dominantes et les diverses manières de comprendre les rapports sociaux, c’est-à-dire les sentiments juridiques du peuple. On a pu dire qu’il y a autant de socialismes que de races, et M. G.Le Bon (1)

  • s’est efforcé de mettre en lumière les grandes différences … qui existent, à ce point de vue, entre les Latins et les ÿ Anglo-Saxons ; son étude est insuflisante, parce qu’elle

est fondée sur les qualifications de la psychologie classique; et nous savons que celle-ci a été conçue pour décrire la vie des classes supérieures; les explications de l’histoire par la psychologie sont toujours superficielles parce qu’elles supposent que presque tout, dans l’histoire, dépend des sentiments des gens du monde.

On admet, comme une chose évidente, que les idées socialistes se rattachent étroitement à l’organisation du travail; mais cela ne signifie rien tant que l’on ne spécifie point ce qu’on entend par ce terme. Dans un premier sens, on peut dire que la manière de vivre et d’agir des ouvriers se rattache à leur métier; mais il ne s’agit pas seulement de connaître l’outillage dont se servent les travailleurs : le métier est, en quelque sorte, une technique vivante, qui fait de l’homme un élément du mécanisme de la production.

L’homme n’est pas un instrument passif, dont le mouvement soit donné par une définition géométrique; ilfaut savoir de quelle manière il s’adapte à son travail; on est ainsi amené à se poser des questions qui se rattachent à la psychologie de l’attention et qui ne doivent pas être examinées d’une manière générale, mais à propos de chaque genre d’occupation. Marx (1) considérait la race comme un facteur essentiel dans l’histoire de l’industrie humaine; mais peu de recherches ont été faites par les marxistes dans cet ordre d’idées; — cette omission de leur part ne doit pas trop étonner,

(1) Capital, tome I, page 220, colonne 2. — Cf. dans Révolution et contre-révolution le chapitre VII sur les Slaves. — M. G. Ferrero a cherché à définir les qualités des races pour le travail, d’après leurs tendances érotiques /L’Europa giovane, pages 190-208); mais il ne peut entrer ainsi dans le détail et est obligé d’identifier tous les

car ils ont, généralement, fort négligé la différenciation technologique dans l’économie (1) et beaucoup trop _ raisonné suivant la tradition démocratique, qui nivelle toutes choses. Les idées sociales apparaissent seulement quand le _ travailleur fait un retour sur lui-même pour juger les rapports qui se sont réalisés dans l’atelier : c’est ainsi que la conscience juridique du peuple se remplit de notions qui sont en rapport étroit avec la constitution des classes et qui persistent fréquemment durant des . siècles, longtemps après que les conditions primitives _ ont disparu. Tous les voyageurs nous apprennent que _ les émigrants transatlantiques portent souvent, loin de leur pays, des manières tout à fait particulières de comprendre la société : les observateurs ont noté, par . exemple, la conduite des Irlandais en Amérique ; dans les professions où ils sont nombreux, (2) l’organisation . ouvrière prend des caractères exceptionnels; — si en . Nouvelle-Zélande les Ecossais ont exercé une grande | influence sur la législation sociale, cela tient moins, je | crois, à leur tendance aux solutions théoriques, (3) qu’aux idées féodales transmises par une longue tra- » dition. L Ce qu’on appelle, assez mal à propos, le socialisme . municipal en Angleterre est basé sur des idées ancienCITÉE 1 (1) Cela est surtout remarquable dans ce qu’écrivent encore tant de socialistes sur la concentration capitaliste, sans tenir compte des différences qui existent entre les industries, . (2) Cf. l’organisation si singulière des ouvriers de chemins de fer » Musée social, avril 1899). 1e (3) Pierre Leroy-Beaulieu.— Les nouvelles sociétés anglo-saxonnes, page 137. — Le servage des houillères et des salines a disparu en

nes (1) relatives au rôle des municipalités. Si ce genre d’administration fonctionne passablement, de l’autre côté de la Manche, cela tient à ce qu’il a été possible, dans certaines villes tout au moins, de conduire les affaires municipales comme des affaires privées; cela suppose un ensemble de traditions qui n’existent pas chez nous ; on sait, en effet, que les ouvriers de nos régies administratives ne travaillent pas comme ceux de l’industrie ; et des personnes, qui semblent être bien informées, assurent que l’État français fait de sérieuses économies lorsque, ses ouvriers se mettant en grève, il peut acheter des allumettes sur le marché international, au lieu de les faire fabriquer dans ses manufactures. Enfin l’idée, si fortement médiévale, du juste prix s’est si fortement maintenue dans la jurisprudence anglaise que nous la trouvons appliquée aux ÉtatsUnis dans les relations des gouvernements avec les compagnies de chemins de fer. Il y a une trentaine d’années, la Cour suprême décidait (2) que, d’après la common law, les pouvoirs publics peuvent fixer des limites aux rémunérations réclamées par les transporteurs publics, les portefaix, boulangers, meuniers, maïtres de quai et aubergistes, et, en général, réglementer … l’usage d’une propriété privée dès que cet usage peut affecter l’intérêt public. Il est résulté de cela que, siles charters des compagnies de chemins de fer semblent leur donner une liberté illimitée, presque partout les (1) A la fin de l’Ancien Régime on trouve en France, parmi les recettes municipales, l’afferme de la boulangerie, de la boucherie, du cabaret, de la fourniture de la glace (Brutails. — Notes sur l’économie rurale du Roussillon, pages 174-175). (2) D’après Lavoinne et Pontzen. — Les Chemins de fer en Amérique, tome II, page 492.

_ États ont cependant interdit la perception de taxes _ déraisonnables : et cette législation a été reconnue

Ce qui caractérise surtout l’Angleterre, c’est le vieux _ trade-unionisme classique, qui n’a pu se développer complètement que là. Dans la préface qu’il a écrite pour le livre de M. Vigouroux, sur /a Concentration des Jorces ouvrières dans l’Amérique du Nord, M. de Rousiers montre qu’il faut se garder de transporter d’un pays dans un autre de prétendues lois qu’on aurait tirées de l’observation; « les organismes ne sont pas interchangeables comme les pièces de machines semblables: ils conviennent chacun à l’usage auquel ils sont destinés ». Il me semble que ce grand économiste n’a pas suflisam- |. ment signalé les causes spécifiques qui ont assuré le | Succès du trade-unionisme anglais. i BX.| En Angleterre, l’organisation du travail a été, jusqu’à une époque récente, soumise à des principes du Moyen_ Age. Il n’y a pas si longtemps que la loi désignait _ l’entrepreneur et l’ouvrier par les termes master and servant, qui comportaient un sens quasi-féodal: l’ouvrier anglais était vraiment asservi; il faut toujours penser à | cela quand on lit le Capital. Ce n’est point par un abus . métaphorique des mots que Marx compare le capitaliste À à un législateur privé, rédigeant un code qui (2) « n’est RG) Dubois. |) Les. Chemins! de fer aux États-Unis, pages 163, | 179. 181. 4 (2) Capital, tome I, page 183, colonne 2. — Cette législation privée ÿ * fprivatgesetzlich, und eigenherrlich) manque de rationalité ; elle est . donc bien une caricature de l’ordre qui correspond à l’organisation … delatelier, tandis que la législation publique est une élévation de … la vie économique à la rationalité.

qu’une caricature de la régulation sociale (Æapitalistische Karikatur der gesellschaftlichen Regulirung des Arbeitsprocesses) telle que l’exigent la coopération en grand et l’emploi des moyens de travail communs ».

Dans son exposition, Marx s’est efforcé de se pénétrer, aussi complètement que possible, des idées anglaises, de les faire passer de l’état confus qu’elles oni dans la conscience populaire, à un état supérieur et de leur donner ainsi un aspect juridique. Cela crée de très grandes difficultés pour les lecteurs superficiels du Capital qui, souvent, ne réfléchissent pas aux conditions si particulières de la société sur laquelle raisonnait l’auteur. La masse ouvrière est un champ de travail sur lequel les capitalistes moissonnent ; (1) ce champ n’est pas à eux; ils abusent souvent de leur droit et ils épuisent le domaine; il faut empêcher cet abus qui compromet- . trait l’avenir du pays : la limitation de la journée de travail est aussi nécessaire que l’introduction du guano , dans l’agriculture anglaise. (2)

La vieille législation avait fixé la durée du travail et le salaire; depuis que le commerce est devenu libre, les À capitalistes s’efforcent d’accroître leurs profits, et ce, changement est interprété en partant de l’ancienne doc- À trine juridique du travail : quand le patron parvient à allonger la journée sans augmenter le salaire, il sem- M blerait naturel de dire qu’il diminue le prix de l’heure ; (1) Marx se demande (page 113, colonne 1) si le fabricant d’acier, ù Sanderson, croit posséder, en vertu de son outillage, un droit de à vingt-quatre heures sur ses ouvriers {Anweisung auf die Arbeit- t page 116, colonne 1 et colonne 2. ÿ.

à Marx, (1) à limitation des ouvriers anglais, dit que le _ patron profite du travail non payé (unbezahlte Arbeit, ‘1 unpaid labour). Les ruses que les entrepreneurs em- ploient pour allonger la journée normale sont assimilées 4 A e « » constamment (2) à des usurpations et à des vols. La 1 grande charte du travailleur moderne est la loi qui À sépare (3) « le temps propre de l’ouvrier et celui de son K Les idées que les ouvriers anglais se font de leurs 4 droits sont, en grande partie, basées sur la pratique du À long apprentissage qui a habitué les ouvriers qualifiés € à se considérer comme séparés du reste des travail_ leurs:les hommes qui ne sont pas en règle — comme ils s … disent — n’ont pas qualité pour leur faire concurrence . louvrier qui ne paie pas ses cotisations régulièrement . à son Union, est un irrégulier contre lequel la persécu_ tion est permise ; le blackleg, celui qui vient prendre la TM place d’un gréviste, est un véritable malfaiteur.

La notion du domicile légal constitue un deuxième

élément essentiel dans la formation de l’esprit anglais ; È . les ouvriers attachent une certaine valeur juridique au . lieu où ils ont le droit de travailler ; il ÿ a quelques L’années, au Congrès de Cardiff, les trade-unionistes A demandaient qu’une loi interdit de faire venir des traL vailleurs de districts étrangers. Cette influence tradi- } _tionnelle du domicile légal a été renforcée par un fait

L (1) Capital, page 108, colonne 1. — J’ai fait observer déjà {Revue de Sociologie, avril 1900, pages 268-269) que toute la théorie de la valeur de Marx est dominée par les idées anglaises qui font de l’homme

« un temps de travail personnifié » {Capital, page 104, colonne 2).

très important; les grandes industries sont généralement concentrées sur une faible étendue de pays; ilest facile de voir combien chez les cotonniers et les constructeurs de navires cette concentration a développé l’esprit de corps.

Enfin il faut ajouter que jusqu’à ces derniers temps on croyait à la supériorité incontestable de l’industrie anglaise; les ouvriers pensaient que la production anglaise était assez forte pour imposer ses prix et que les crises provenaient de l’imprudence des fabricants. Avec une marche sage, rien ne pouvait s’opposer à l’établissement de bons salaires (living age) ; etpour . assurer cette marche sage le contrôle des trade-unions pouvait être seul efficace, parce qu’il pouvait empêcher la surproduction.

Habitués à se considérer comme étant les seuls qui fussent appelés à se servir de l’outillage perfectionné , existant dans le lieu de leur résidence, les ouvriers anglais se sont considérés comme ayant sur les machines une sorte de jus in re aliena et entre eux s’est développé un esprit de corps que l’on ne retrouve que très exceptionnellement ailleurs. Sans cette notion juridique je ne crois pas qu’il y ait de trade-unionisme possible; et c’est à la faiblesse qu’elle a chez nous, Ù qu’il faut surtout attribuer l’instabilité du mouvement

(1) J’ai signalé dans la Science sociale (novembre 1900, page 435) que dans les grèves se manifeste un sentiment qui correspond à cette notion juridique ; maïs il reste presque instinctif et ne s’intellectualise guère chez nous. — Une partie des analogies signalées ici entre fi les expositions de Marx et les idées des ouvriers anglais a déjà été a indiquée dans l’Idea giuridica nel maræismo (Rivista di storia e di

Dans le monde moderne les progrès incessants que la science apporte, constituent une source énorme de richesses que l’on peut considérer comme une masse commune et dont les diverses classes s’efforcent de s’approprier la jouissance. Une grande question pratique à résoudre perpétuellement par les trade-unions est de savoir dans quelle mesure les nouvelles machines doivent profiter aux ouvriers. (1) La législation sociale n’a de raison que tout autant qu’on l’examine à ce point de vue : les règlements de l’autorité, en réduisant la durée du travail, ou les lois de prévoyance, en créant des institutions de secours ou de retraites, empêchent les patrons d’accaparer tout le bénéfice de la science appliquée et en attribuent une part aux ouvriers. Cette intervention de l’Etat est naturellement subordonnée à cette condition fondamentale, qu’elle soit favorable au progrès de l’économie ; (2) et Marx s’est attaché à démontrer, avec minutie, que

  • cette condition avait été remplie en Angleterre.

Je n’ai pas la prétention de donner ici un tableau complet de toutes les formes que peut revêtir l’organisation ouvrière et de rechercher toutes les conceptions

() Dans le Lancashire il est de règle que 40 0/0 de l’avantage soit attribué aux tisseurs (De Rousiers. — Le trade-unionisme en

(2) C’est une considération fondamentale au point de vue marxiste,

. mais tout à fait secondaire au point de vue des philanthropes; — à ls l’heure actuelle, les marxistes ne prennent pas toujours assez garde

  • au danger qu’il y a de faire campagne avec les philanthropes. VI On a tort de donner le nom de lois de protection ouvrière aux lois sur le travail ; on se place, en parlant ainsi, au point de vue de la

juridiques qui en dérivent ; il est manifeste que dans la réalité les types que la science peut établir, ne se réalisent jamais d’une manière pure et qu’il y à des mélanges, comme cela se produit dans toute formation sociale. L’expérience montre que l’on peut cependant trouver, pour chaque pays et pour chaque époque, un type qui est vraiment essentiel, qui permet de définir les conditions juridico-économiques du peuple au temps considéré. Pour l’Amérique, cette recherche n’est pas très difficile ; il est clair que c’est dans l’étude de la : Fédération américaine du Travail que l’on trouve les éléments les plus spécifiquement américains.

Si le vieux droit anglais est aussi vénéré d’un côté

_que de l’autre de l’Atlantique, il s’en faut de beaucoup que le contenu de la conscience populaire soit le même en Amérique et en Angleterre ; tandis que dans ce dernier pays, sous l’influence de fortes survivances féo- , dales, du domicile légal et du long apprentissage, chaque ouvrier qualifié se considère comme attaché à son métier et à son lieu, — l’Américain est un nomade, aussi bien pour sa profession que pour sa résidence. Habitué à passer d’un travail à un autre, ne pouvant pas acquérir, par une longue pratique et par tradition, les ficelles de métier, ne possédant jamais ce genre de

: virtuosité spécifique si longtemps considéré comme

, essentiel, l’ouvrier américain se trouve être mieux approprié au travail des machines modernes que l’Européen. (1) Non seulement la production est plus forte,

() Il y a quelques années des fabricants de boutons de nacre transportèrent leurs machines de France en Amérique et furent tout surpris de voir les Américains produire plus qu’on ne produisait dans des pays où cette industrie était traditionnelle.

_ mais encore les progrès sont plus faciles à réaliser en Amérique qu’en Angleterre : l’esprit de routine domine dans le plus grand nombre des ateliers de ce dernier pays; on le retrouve naturellement à tous les degrés de . l’échelle, puisque la majorité des chefs a passé par la vie ouvrière ; il est vraiment étonnant que M. Barnes, (1) le secrétaire de l’Union des mécaniciens, ne s’aperçoive pas que l’état ‘arriéré qu’il signale dans les usines anglaises, provient surtout de la formation de l’ouvrier anglais. En Amérique, tout le monde est animé d’un même esprit progressif; en Allemagne, la routine des ouvriers a été vaineue grâce à la formation spéciale des .: ingénieurs sortis des écoles scientifiques et à l’exacte discipline militaire imposée à tout le monde. Pour l’Angleterre, nous devons continuellement nous référer à des idées réglementaires provenant de la tra- . dition médiévale ; en Amérique, tout est pénétré d’idées commerciales. M. Barnes se trompe donc gravement quandil croit (2) que l’Angleterre a dépassé le moment historique où se trouve l’Amérique à l’heure actuelle il ne comprend pas les liens qui rattachent les idées anglaises actuelles à un passé lointain, qui ne peut | Toute notion de hiérarchie, ayant ses racines dans la b féodalité, est inintelligible pour l’Américain ; il ne semble pas bien se rendre compte de ce qu’on nomme | ._ en Europe lutte de classe, parce que cette notion ren-

  • ferme beaucoup d’éléments historiques. La vie ouvrière dn (1) D’après un article de M. Biard sur l’Industrie américaine et l’industrie anglaise (Bulletin de la Société d’encouragement, avril 1900,

n’est point, à ses yeux, un état particulier propre à une section du peuple, maïs plutôt une préparation, une école, un moyen de sélection pour tout le monde : l’idée fondamentale est ici que tout citoyen doit se considérer comme ayant dû passer par cet apprentissage de l’individu.

Les questions sociales ne sont plus posées en partant de l’idée d’un partage à établir entre des classes concurrentes, mais comme des questions d’éducation intéressant tout Américain, — qu’il soit ouvrier, patron ou commerçant. La première condition que l’on désire chercher à remplir dans un pays de ce genre, est que tout homme voulant s’élever trouve du travail à sa disposition, qu’il puisse en vivre, en attendant qu’il profite des occasions favorables qui peuvent se présenter. (1) Il est donc naturel que tant de personnes suivent avec intérêt les efforts tentés par la Fédération américaine du Travail pour organiser les ouvriers, combattre les maisons qui imposent de trop mauvaises conditions et obtenir la réduction de la journée. (2)

Aux yeux des Américains les courtes journées de travail offrent deux avantages : procurer de l’occupation à beaucoup de personnes et donner aux ouvriers un loisir qu’ils emploieront à s’instruire. Les philanthropes qui rêvent sur le progrès humanitaire, n’examinent que très légèrement cette question de l’instruction; il est ! assez douteux que les ouvriers anglais tirent grand À

(1) M. de Rousiers raconte que des Américains riches, après revers de fortune, n’hésitent pas à gagner leur vie par le travail manuel {La vie américaine. L’éducation et la société, page 21). (2) Cf. Vigouroux. — La concentration des forces ouvrières, pages 322-328; — pages 243-251; — pages 334347.

parti des réductions de la journée ; mais en Amérique il n’en est pas de même ; il y a tant de gens qui sont obligés de passer par la vie ouvrière, (1) que Le pays a un grand intérêt à rendre cette vie compatible avec la formation normale de l’intelligence,

Dans ce pays où tout le monde veut participer au d mouvement progressif et où ce mouvement est appuyé sur des conditions économiques qui en assurent la durée, l’éducation est la constante préoccupation de tous les hommes occupant une grande situation. L’Américain estime qu’une partie notable des richesses produites par la grande force commune qu’engendre la science, doit être employée pour mettre tous ceux qui veulent s’élever en mesure de le faire efficacement. On dépense des sommes énormes pour les écoles; et de riches particuliers fondent des établissements d’enseignement supérieur, fournissant aux hommes qui veulent apprendre, des facilités inconnues en Europe. L’expérience a montré que tous ces efforts n’ont pas été dépensés en pure perte, comme l’ont été, pour la plus grande partie, les sacrifices faits chez nous pour développer les Universités : celles-ci ont formé une jeunesse peu capable de gagner sa vie, qui ne sait vivre que

_ d’emplois et qui a besoin de chefs; — en Amérique s’est formée, au contraire, une race d’une énergie exceptionnelle. M. de Rousiers y signale ce caractère

_ particulier que généralement les hommes arrivés s’effor- cent de forcer à s’élever tous ceux qui peuvent le faire.

(45 à ï. @) Il n’est pas rare de rencontrer des étudiants d’Université qui

… sont domestiques, allumeurs de réverbères ; M. Moissan a été fort

Le système américain a grandement favorisé le progrès de la production, il a donc fait ses preuves.

Les organisations ouvrières se préoccupent d’amener les producteurs à suivre une pratique conforme à leurs vues en obtenant l’appui de leur clientèle ; c’est ici que

, se manifeste, d’une manière éclatante, ce caractère mercantile que j’ai indiqué plus haut. On s’eflorce de faire les consommateurs juges des différends qui s’élèvent entre patrons et ouvriers : si les consommateurs estiment que le progrès moral des travailleurs, que lon peut espérer atteindre par une réforme des ateliers, vaut la peine d’être payé par une légère augmentation de prix, ils cessent de se fournir chez le marchand boycotté et achètent, autant que possible, des marchandises portant le label.

On a cherché à transporter en Europe ces procédés commerciaux mais ils n’ont eu qu’un succès très partiel; c’est la preuve matérielle que l’état d’esprit diffère

: totalement d’un côté à l’autre de l’Atlantique.

Le socialisme américain paraît être jusqu’ici quelque chose de bien vague; les grandes organisations à grandes visées, comme les Chevaliers du Travail, n’ont pas donné beaucoup de résultats pratiques. Il ne semble À pas que les importateurs de théories européennes aïent à encore pu s’acclimater à la vie américaine; ils ont surtout dépensé leur énergie à entrer en conflit avec la … Fédération du Travail.

Pour étudier ce qui est particulièrement français dans l l’organisation ouvrière nous prendrons comme type les groupes dont le fonctionnement a motivé depuis long-

à temps la politique de nos gouvernements. Si les syndi- | çats étaient de simples agences des affaires d’un | métier, on ne comprendrait pas qu’ils aient été traités _ avec tant de méfiance sous les régimes les plus divers. Placer des ouvriers, procurer aux patrons des équipes à prix débattu (comme cela se passe pour la composi_ tion des journaux à Paris) ou conclure, au nom de leurs adhérents, des contrats collectifs, qui s’appliqueront à _ tout l’atelier, voilà des besognes qui rentrent dans ce qu’on peut appeler l’organisation du travail. Les syndicats, aux yeux des bureaux de l’Office du travail français, sont bien autre chose que des agences d’affaires réglant des questions d’intérêt; ce sont des agences daliruisme, qui débitent du sentiment (1): « par la k s générosité et la généralité de ses vues, le syndicat professionnel est en train de devenir la meilleure école de dévouement social ». L’Office du travail observe que des associations peu nombreuses peuvent produire de grands résultats, hors de proportion avec leur importance matérielle; (2) ainsi, en 1896, deux cents maçons lyonnais et, en 1898, _ pareil nombre de terrassiers parisiens ont provoqué _ deux grandes grèves qui ont compris, la première, huit mille ouvriers et la seconde, quinze mille. Ce n’est pas _ sans raison que de pareils phénomènes sont rapprochés (par l’Oflice du travail lui-même) de ceux qu’on observe k : en matière électorale ; les masses suivent des groupes à peu nombreux unis autour de comités. D’après la docps trine officielle, Le syndicat est une coalition permanente, à (1) Office du travail. — Les associations professionnèlles ; tome I,

ce qui veut dire qu’il est une agence d’agitation, suscitant des difficultés incessantes au patron et épiant le moment favorable pour provoquer un conflit (quand le fabricant a de fortes commandes et ne peut pas reculer). Des associations de ce genre ne peuvent pas conclure de vrais contrats collectifs, parce qu’elles ne sauraient en assurer l’exécution ; elles n’ont aucun moyen pour forcer leurs adhérents à fournir un travail de qualité supérieure. Quand une grève est terminée par une augmentation de salaire ou une réduction de journée, la discipline patronale est obligée de devenir souvent plus dure pour adapter le travail aux nouvelles conditions techniques qui s’imposent au chef d’entreprise. (1) Il faut éliminer les éléments inférieurs, accélérer la marche des machines, resserrer les temps perdus. De là résultent de nombreuses difficultés pratiques : beaucoup d’ouvriers mécontents s’adressent au syndicat et le forcent à les soutenir contre les nouvelles tendances des chefs d’atelier ; la lutte se termine, presque toujours, par l’expulsion des militants du syndicat, que le patron considère comme constituant un obstacle à l’amélioration du travail. Toute autre solution sera impossible tant que le syndicat sera une « coalition permanente »; on sait, d’ailleurs, que les syndicats et les coopératives de production ne s’entendent pas toujours mieux que les syndicats et les patrons. De pareils comités fonctionnent comme des comités (1) Le rapport de l’ingénieur en chef des mines au Conseil général journée de travail la production a augmenté de 3,6 0/0, tandis que le nombre des ouvriers augmentait de 7,2 0/0; ainsi la productivité avait en moyenne diminué par homme. À

politiques et sont à la merci de réunions publiques ainsi à Saint-Étienne, en 1899, le syndicat demandait quarante centimes d’augmentation, on vota, dans une grande réunion, qu’il en fallait réclamer cinquante. Dans presque tous les conflits les syndicats sentent leur impuissance et ils s’en remettent aux décisions de leurs adhérents; quelquefois même ils laissent la première place à des tomités improvisés et servent seulement de commissionnaires. Il est impossible de traiter des s affaires sérieusement par des procédés aussi extraordinaires. (1)

On comprend facilement que tous les gouvernements aient considéré les syndicats comme des cercles qu’il était nécessaire de surveiller; une décision impériale du 30 mars 1868 leur accorda cependant la liberté, mais l’Empire se proposait une double fin politique combattre l’influence de la bourgeoisie libérale, qui commençait à faire de l’opposition, et effrayer le monde

_ des affaires quand il devenait utile de provoquer une

« terreur salutaire de l’anarchie ». (2) La politique bonapartiste ne fut pas chez nous, comme on l’a cru

| souvent, un accident tenant à la présence de quelques

| hommes ; elle a été continuée par une très grande partie des républicains. Les amis de Gambetta surtout rappellent beaucoup les anciens amis de l’empereur ; ils

\ ont, comme eux, un mépris superbe pour le droit; la ile (1) Cf. Musée social, février 1900, page 42. Le type accompli du genre tumultuaire se trouve dans la grève des dockers de Marseille

{ (2) J’ai été à même d’observer de près cette politique dans les

1 dernières années de l’Empire; les amis personnels de l’empereur

\ n’en faisaient pas mystère.

violence leur plaît infiniment et les programmes Mes plus radicaux ne leur font pas peur; comme leurs prédécesseurs, ils croient qu’il faut s’occuper d’affaires et ne pas trop se préoccuper de l’avenir. La démagogie autoritaire contemporaine comprend le rôle des syndicats comme l’avait compris l’Empire. 3 La loi de 1884 n’accorda aux syndicats que des avantages illuscires: la grande faveur de la personnalité civile ne sert pas à grand chose et on sait que beaucoup d’associations prospères s’en passent fort bien; on ne fit rien pour amener les syndicats à devenir des agences d’affaires corporatives. Les ouvriers croient que cette loi a eu pour objet de forcer les patrons à L reconnaître les syndicats, c’est-à-dire à accepter leur À médiation pour les contestations : la décision arbitrale de M. Waldeck-Rousseau sur la grève du Creusot (7 octobre 1899) montre qu’il n’en est rien; (1) — le syndicat n’a aucun moyen pour contraindre le patron à ‘ respecter le contrat collectif; chaque intéressé devrait plaider individuellement; (2) — réciproquement il ne peut donner aucune garantie à l’industriel. En réalité, ce contrat collectif n’est pas un contrat; il n’est qu’une promesse dont l’exécution n’est assurée par aucun Y moyen de droit; et la force du syndicat est souvent si l faible que c’est même à peine une promesse dans cer- î @) « L’intermédiaire du syndicat auquel appartient l’une des par- À ties peut être utilement employé si toutes deux y consentent;/il ne peut être imposé. » (Office du travail. — Statistique des grèves et des l recours à la conciliation et l’arbitrage survenus pendant l’année 1899, à (2) Le Mouvement socialiste, 15 mars 1900, page 350. S

Le caractère démagogique de la loi de 1884 (x) apparaît surtout dans l’abolition de l’article 416 du Code pénal qui punissait « tous ouvriers, patrons ou entrepreneurs, qui, à laide d’amendes, défenses, proscriptions, interdictions, prononcées par suite d’un | de l’industrie et du travail ». Cette rédaction adoptée en 1864 avait aggravé très notablement l’ancien Code et l’interprétation que le tribunal de Marseille avait donnée à cet article (8 juillet 1864), dans l’affaire des portefaix, était de nature à rendre toute discipline impossible dans les associations. Il y avait donc à modifier la formule, à distinguer au moins trois espèces d’actes : ceux qui sont nécessaires pour assurer l’ordre intérieur du syndicat, ceux qui ont pour objet de . donner une sanction au contrat collectif par la mise à . | l’index de certaines maisons, et ceux qui sont motivés | par de pures vengeances. Les tribunaux civils ont été À amenés à faire ces distinctions, qu’il aurait été très essentiel de faire passer dans la loi pénale; mais on | voulait, en 1884, faire de la popularité; on se souciait | fort peu de travailler à l’éducation juridique des \ÿ] (1) Il ne faut jamais oublier qu’à cette époque les conservateurs 1 n’avaient pas désarmé; les élections de 1885 montrèrent qu’un rej tour offensif contre la République était encore à craindre. La loi de 0 1884 fut donc une loi de défense républicaine plutôt qu’une vraie 4 loi sociale, inspirée d’une étude sérieuse des besoins des trade Ÿ. vailleurs. | ù (2) I est à peine besoin de rappeler combien la loi pénale est plus ‘#4 efficace que la loi civile pour cette éducation. Les syndicats ne A cessent maintenant de demander des peines contre les patrons qui : een ‘persécutent leurs organisateurs /le Mouvement socialiste, 15 mars 1900, 13 pages 344-345); ils prétendent que les dommages-intérêts ne suf-

Le gouvernement a fait de grands efforts pour prendre contact avec les syndicats; le bureau créé, au ministère de l’Intérieur, par M. Barberet, n’ayant pas eu beaucoup de succès, on institua l’Office du travail au ministère du Commerce dans l’espoir que les ouvriers s’en défieraient moins. Cet Office cherche à se rendre populaire en flattant les préjugés des ouvriers; il se garde bien, dans ses publications, d’expliquer aux grévistes ce qu’ils peuvent faire et ne pas faire; il évite de leur donner la moindre indication pour les amener à savoir raisonner sur le licite et l’illicite ; il semble même que, souvent, il cherche à embrouiller les idées des travailleurs. Cette tactique peut être habile, mais elle est bien coupable. Il n’y a rien de plus important pour l’avenir d’un pays que le progrès de l’éducation juridique du peuple; il faut que les ouvriers arrivent à comprendre qu’il y a des raisons de droit devant lesquelles les sentiments doivent fléchir et que tout ce qui les gêne n’est point nécessairement bon à jeter au feu : de ce que souvent des syndicats ont été condamnés pour avoir fait des ï actes constituant des quasi-délits, devons-nous penser que le quasi-délit doit disparaître de nos Codes ou encore (1) devenir inapplicable aux syndicats? Il fisent point pour protéger les syndiqués contre les vengeances patronales : c’est une manifestation non équivoque du besoin que le peuple éprouve de penser à la peine pour arriver à comprendre “9 Cest, en effet, un privilège que réclame l’Union des syndicats de À la Seine /{e Mouvement socialiste, 15 mars 1900, page 342) ; et l’auteur, auquel j’emprunte cette information, paraît trouver cela très légitime. — Certaines affiches qu’on peut lire sur les murs de Paris au moment des élections pour les Conseils de prud’hommes, montrent que beaucoup de candidats à ces fonctions comprennent le faudrait que les hommes qui parlent au nom du socialisme eussent toujours présentes à l’esprit ces fortes paroles de Proudhon « Dans les luttes de coalitions entre ouvriers et maîtres, des intérêts d’un ordre plus élevé [que les augmentations de salaires] sont en jeu ; je veux dire la réalisation du droit dans le corps social, manifestée par l’observation des formes légales et le progrès des mœurs qui ne permet pas que la violence, eût-elle cent fois raison;lemporte sur la loi, celle-ci ne servit-elle que de palliatif à la fraude. Que les ouvriérs le sachent, non pour leur confusion mais pour leur plus prompt avancement : c’est cette ignorance, ce manque d’habitude, je dirai même cette incapacité des formes légales qui a fait jusqu’à présent leur infériorité. » (1) Les conflits qui se rattachent à la liquidation de laffaire Dreyfus ont donné un grand développement à la démagogie en France ; les grèves tendent à devenir de moins en moins des questions économiques pour passer dans le domaine de la politique. Les conflits du Travail et du Capital deviennent des facteurs essentiels dans les luttes des partis : les amis du gouvernement actuel ont prétendu que leurs adversaires avaient entretenu la grève des mineurs de Montceau en vue de rôle des juges d’une manière tout à fait étrange. L’institution des comités chargés de surveiller les prud’hommes n’est pas le signe d’un fort sentiment du droit chez les électeurs. — M. Charles Guieysse,

. .. secrétaire de la Société des Universités populaires, observe que les auditeurs des conférences ne prennent qu’un intérêt médiocre à ce que disent « les avocats parlant des lois, surtout des lois ouvrières ».

\ (Deuxième Cahier de la quinzaine, troisième série, page 46).

1 (@) Proudhon. — De la capacité politique des classes ouvrières,

créer des difficultés au ministère; — on a de bonnes raisons de supposer que les tullistes de Calais ont refusé d’accepter le règlement du travail en deux postes sur l’incitation d’agents du ministre du Commerce; il est, en tout cas, remarquable que les tullistes de Caudry, qui, appartenant au parti guesdiste, étaient à l’abri de telles suggestions, trouvent très convenable le système À de travail, contre lequel s’étaient insurgés les ouvriers de Calais (le Socialiste, 21 avril 1901); — au moment de l’arrivée du tsar il y a eu, à Dunkerque, une petite grève assez mystérieuse, qui a commencé et s’est terminée si bien à point que des gens du pays ont cru F y reconnaître la main du gouvernement ; — enfin les menaces de grève générale que font les mineurs, rendent les plus grands services à M. WaldeckRousseau que les modérés n’osent renverser. Cette déviation de l’action ouvrière conduit les À travailleurs à penser qu’au lieu de discuter avec leurs patrons sur leurs intérêts économiques, il serait beau- l coup plus avantageux pour eux de s’adresser aux pouvoirs publics, en les invitant — sous menaces de ‘4 troubles — à faire aboutir leurs réclamations. Cet état hi d’esprit est tout naturel dans les sociétés encore mal préparées à la vie publique; on avait cru qu’il disparaîtrait avec la pratique de l’organisation syndicale ; il N n’en a rien été; les tendances politiques semblant même devenir tout à fait dominantes, l’avenir du l Devons-nous penser que le monde des travailleurs se mettra désormais à la remorque de démagogues qui lui À promeéttront de faire passer une partie de la richesse M des gras aux maigres? Le socialisme est-il destiné à À

devenir (suivant une expression du vieil Engels) un

Il faut espérer que les accidents actuels n’auront pas une influence définitive sur l’avenir du mouvement ouvrier; mais il ne faut pas perdre de vue le danger démagogique. La démagogie a ruiné tous les pays qu’elle a gouvernés; elle commence généralement à

triompher quand les premiers signes de décadence se manifestent dans une nation et elle accélère la décadence économique. Notre pays est d’autant plus menacé que son énergie est quelque peu épuisée; lesprit de confiance dans le progrès s’éteint de plus en plus : la . faiblesse du mouvement de la population résulte surtout de cette cause. Nous sommes dans une époque critique si, appuyée sur la philanthropie et la sottise bourgeoises, la démagogie l’emporte, la France est perdue . un fort courant vraiment socialiste pourrait seul, à l’heure actuelle, sauver la France de cette marche vers la ruine. L’Italie est, encore plus que la France, un grand pays agricole; eton oublie trop souvent que l’agriculture | est de quelque poids dans l’économie des nations; il me semble vraisemblable que l’évolution du socialisme devra subir très fortement l’influence d’institutions rurales qui étaient à peu près inconnues il y a ‘4 Les associations agricoles ont pris chez nous un | énorme développement: on a eu la sagesse de les À laisser fonctionner à leur guise et de se contenter des ke formalités qu’elles remplissent en se constituant sous

Georges Sorei forme syndicale. Les auteurs de la loi de 1884 ne se doutaient, en aucune façon, des applications que l’agriculture allait en faire ; quand on examine l’extrême complexité des relations (1) qui auraient dû être réglées par une loi complète sur la matière, on doit se féliciter de l’erreur commise en 1884; l’expérience a montré une fois de plus, contre les socialistes de la chaire et les professeurs de l’École de droit, que la meilleure manière de protéger les associations c’est de les laisser

Les socialistes ne semblent pas être encore bien fixés sur l’avenir et sur la portée de ces sociétés ; il y a quel- - ques années beaucoup les considéraient comme un moyen de réaliser le socialisme (2) : « Nous ne croyons pas, en effet, que pour s’élever à la propriété collective les paysans propriétaires soient fatalement, inélucta- blement, condamnés à descendre la pente qui conduit au prolétariat et à gravir ensuite le calvaire douloureux de l’exploitation capitaliste. Il leur appartient, au contraire, d’y arriver par d’autres chemins et d’éviter la phase de la prolétarisation, en associant leurs efforts. » Et ailleurs, dans le même livre, M. Vandervelde disait encore à propos de la fondation de plusieurs ! coopératives (3) : « Il n’est pas douteux que lirrésistible action du développement technique et capitaliste s de l’agriculture ne déterminera, dans un avenir pro- (1) Les théoriciens de la coopération et du syndicalisme énumèrent les variétés en s’arrêtant aux caractères les plus superficiels; j’ai essayé de donner un tableau fondé sur les vraies causes de différenciation. /Les divers types de sociétés coopératives. Science sociale, ‘ (2) Destrée et Vandervelde. — Le socialisme en Belgique, page 429.

chain, des transformations intellectuelles et morales éminemment favorables au développement de l’idée beaucoup moins optimiste; (1) ce changement d’attitude s’explique facilement quand on voit à quels maigres résultats sont parvenus les socialistes belges ; les succès des coopératives rurales catholiques les inquiètent avec raison. (2)

Les socialistes belges ne sont peut-être pas très bien placés pour faire la théorie de la coopération rurale, parce qu’ils prennent pour mesure de la valeur d’une réforme l’influence qu’elle peut exercer sur la prospérité de leurs Maisons du peuple. Ces dernières institutions se ramènent, en dernière analyse, à ceci : un comité d’hommes politiques ouvre un magasin et dit aux ouvriers : « Assurez la prospérité de cette boutique, en devenant une clientèle fidèle ; nous vous ferons participer aux bénéfices et nous emploierons le surplus des bénéfices à des œuvres de propagande socialiste et d’éducation populaire. » Ce n’est que par une figure de rhétorique — frisant l’ironie — que l’on peut appeler coopérateurs les clients d’une Maison du peuple qui est gouvernée par un groupe très restreint. (3) Les directeurs de ces magasins ont été parfois amenés, pour accroître les profits, à ouvrir des ateliers de confection et ils seraient disposés à commanditer des laiteries leur fournissant du beurre à bon compte : la coopération rurale serait ainsi une annexe d’un magasin urbain;

(1) Le Mouvement socialiste, 15 avril 1901, page 473. @) Le Mouvement socialiste, premier avril 1901, page 388 et page 393. G@) Cf. les conclusions du mémoire consacré par M. Varlez à la

impossible d’en méconnaître davantage le vrai caractère ! L’association agricole est l’association par excellence, celle qui réalise le plus complètement la notion. La société la plus parfaite n’est pas, en effet, celle qui réunit des hommes, mais celle qui met la volonté au second plan pour faire passer au premier les intérêts communs existant entre des biens : c’est faute d’avoir compris cette vérité bien simple que les théoriciens de la coopération tombent si souvent dans le bavardage philanthropique. L’union entre des hommes est toujours précaire; elle ne se maintient (après les premiers jours d’enthousiasme) que par routine, indifférence, soumission, ou par intérêt : et nulle part , les intérêts ne sont combinés d’une manière aussi forte, aussi stable et aussi claire que dans les sociétés qui ont pour objet l’amélioration des exploitations Dans l’agriculture on trouve tout ce qui peut donner de la force à l’association : les associés ont des intérêts communs d’une nature autrement plus concrète que ne sont les intérêts des actionnaires; cette coalition d’intérêts se,révèle dans la pratique de la vie économique journalière et se rapporte tout au moins à achat ou à la vente de produits semblables; — ils sont d’un même lieu et on ne saurait trop insister sur l’importance de cette considération, car l’unité de résidence crée non seulement un usage commun et continuel de : choses, collectives, mais à la campagne force prèsque tout le monde à s’intéresser à la gestion de ces choses collectives ; — enfin des héritages voisins gagnent tous beaucoup à la multiplicité des services fonciers réciEh SOCIALISMES NATIONAUX _ proques; c’est ce que l’on voit se manifester à un degré _ éminent dans les pays d’arrosage. I est étonnant que M. Vandervelde, qui a attaché tant d’importance à la conservation des communaux, n’ait pas reconnu que la coopération rurale est fortement apparentée à l’antique association de la marche. C’est dans la vie des sociétés agricoles qu’il faut aller chercher la théorie de toutes les sociétés; on ne saurait faire cette théorie en partant des associations si abstraites que nous montre le droit commercial moderne, ni des simples groupements de bonnes volontés en vue d’œuvres spirituelles, ni de la Cité politique. Il faut prendre pour point de départ ce qui contient le plus de moyens de travail fixes, groupés suivant un plan, et déterminant l’activité des individus, c’est-à-dire ce qu’il y a de plus concret dans la vie sociale. Nous trouvons dans ces sociétés rurales complètes quelque chose d’analogue à ce qui a lieu dans la fabrique moderne : « Dans les manufactures, dit Marx, (1) _ la division du procès de travail est purement subjective; c’est une combinaison d’ouvriers parcellaires. Dans le système de machines, la grande industrie crée un organisme de production complètement objectif ou impersonnel, que l’ouvrier trouve dans l’atelier comme la condition matérielle toute prête de son travail (als fertige materielle Productionsbedingung:). Le caractère coopératif du travail y devient une nécessité technique dictée par La nature même de son moyen. » Mais dans la fabrique tout dépend d’une volonté extérieure, en sorte qu’il n’y a pas d’association; tandis que dans un

Georges Sorel syndicat d’arrosage il n’y a pas de volonté extérieure et toutes les volontés particulières sont directement subordonnées à l’instrument d’amélioration pour tout ce qui concerne le but du syndicat : le caractère capitaliste, (1) qui résulte de ce que le plan de division du travail est revendiqué comme propriété du Capital, ne se trouve plus ici.

C’est dans ce genre de production qu’apparaît avec toute son étendue le principe de l’association; c’est à l’étude de tels groupements qu’il faut avoir recours pour comprendre (par des raisons juridiques)les règles relatives au droit des majorités, soit pour la formation, soit pour l’administration des associations. C’est ensuite par les voies de la logique juridique que l’on peut étendre ces règles aux cas plus abstraits. C’est toujours dans l’observation de ce qui est le plus concret que le droit se revivifie, tout comme la science.

Les associations rurales deviennent singulièrement importantes pour les socialistes le jour où ceux-ci comprennent que tout changement social suppose l’élaboration de nouvelles formes d’association et l’éducation juridique du peuple. C’est à la campagne, bien plutôt qu’à la ville, qu’ils doivent aller chercher des exemples capables d’éclairer la notion d’association. D’autre part les associations agricoles se présentent à nous comme les facteurs directs et indispensables du progrès technique actuel dans les campagnes : elles agissent donc dans le sens du socialisme. Elles ont d’autant plus de valeur pour nous qu’il est souvent difficile de savoir si certaines pratiques assurent le progrès économique

dans l’industrie, tandis qu’ici il ne peut y avoir de doute

  • dans les appréciations.

S’il existe donc dans un pays un socialisme rural — lié d’un côté aux forces qui produisent l’éducation juridique et de l’autre à une organisation du travail où le progrès est facile à mesurer — il ne peut être exposé à tomber dans l’utopie ; il ne peut être que pratique.

L’Italie possède, depuis des siècles, de grandes associations de dessèchement, de défense et d’irrigation depuis quelques années des sociétés de toute nature se sont constituées pour permettre à l’agriculture de suivre la voie progressive ; MM. Mabilleau, Rayneri et de Rocquigny en ont décrit plusieurs types remarquables dans leur livre sur la Prévoyance sociale en litalie.

M. Gatti a la bonne fortune de vivre dans une région où les institutions coopératives et les nouvelles méthodes de culture ont pris le plus grand développement c’est dans l’Émilie que le député Guerci et le professeur Bizzozzero ont accompli une des œuvres qui prouventle plus l’énergie de nos voisins ; c’est également là que le célèbre agronome S. Solari à inauguré son système d’assolement qui semble destiné à exercer une influence si considérable sur l’avenir de l’Italie. (1)

() Sur le système Solari voir : {a Prévoyance sociale en Italie, page 272, et le livre du professeur F. Virgilii : Il problema agricolo e l’avvenire sociale. IL existe une trés importante littérature populaire destinée à vulgariser la méthode Solari; le clergé catholique s’est fait l’ardent propagateur de la nouvelle agriculture.

Dans quelle mesure les associations rurales italiennes se pénètrent-elles de socialisme, c’est ce que je ne saurais déterminer ; mais M. Gatti semble plein d’espoir et il est mieux placé que nous pour juger ses compatriotes. Si vraiment le coopératisme rural se présente en Italie comme une bonne préparation des paysans au socia- £ lisme, il faut en conclure que le socialisme est appelé à prendre chez no$ voisins des formes nouvelles d’un grand intérêt pour l’avenir.

Le socialisme traverse, €R ce moment, une grande crise, qui trouble les meilleurs esprits ; les gens qui se contentent de grands mots et de formules aussi vides que pompeuses; sont les seuls à nier cette crise. Les thèses que l’on regardait jadis comme classiques, ne s’appliquent pas aux besoins de la pratique actuelle ilya dissociation entre la doctrine et la conduite; le socialisme aboutit à une casuistique permettant toutes les compromissions. Les résultats sont d’autant plus arbitraires que l’écart est plus fort entre la théorie et la pratique; aussi les plus opportunistes d’entre les socialistes trouvent-ils parfois commode d’être les plus intransigeants. J’écrivais, il y à quelques années, dans

Ja Critica sociale (°° mai 1898) : « La science est, pour

Marx, simplement l’expression abstraite d’une certaine manière d’exercer noire pouvoir Sur les choses. Je ne puis pas croire que l’avenir prévu par les programmes maxima soit une des choses sur lesquelles nous exercions notre pouvoir. Les programmes minima, trop souvent encore, dépassent les limites de notre action possible; ils dépassent donc ce. que nous pouvons dire de scientifique sur les questions sociales. » Au dernier Congrès international, le professeur E. Ferri exprimait

des idées presque identiques (x) : « Je dis qu’on ne peut pas faire de distinction entre les principes et la tactique. Nous disons que la théorie n’est que la pratique généralisée et la pratique n’est que la théorie en

Ramener l’accord entre la doctrine et la conduite, voilà ce que devrait réaliser le socialisme pour vaincre la crise; mais il ne semble pas que l’on ait fait encore de pas décisifs dans cette voie. IL ne serait pas impossible que l’Italie fût appelée à résoudre le conflit, grâce à la pratique de ses institutions rurales; elle a été déjà plusieurs fois l’éducatrice de l’Europe; elle pourrait l’être encore une fois de plus : car elle semble être arrivée à une situation qui lui permettrait d’élaborer des doctrines qui revivifieraient le socialisme.

(1) Compte rendu sténographique dans le seizième Cahier de la quinzaine, deuxième série, pages 118-119. fl Nous publions ci-après le journal de voyage que ‘4 Félicien Challaye nous a rapporté de Vladivostock.

J’arrive devant Vladivostock, venant du Japon, et voulant traverser la Sibérie et la Russie pour rentrer en France. Envoyé en mission d’études par l’Université de Paris, muni de lettres d’introduction officielles du Recteur de l’Université de Paris et du Ministre des Affaires étrangères de la République française, je suis bien sûr de pouvoir voyager sans difficulté dans l’empire ami et allié. Cependant, pour être tout à fait correct, je me suis muni au consulat de France à Yokohama d’un passeport en règle que j’ai fait viser au consulat russe de cette ville; et j’ai accepté volontiers des lettres d’introduction offertes par l’ambassadeur de Russie à Tokio pour les plus hauts fonctionnaires de la Sibérie.

Le bateau allemand sur lequel je me trouve, le Tsintau, est arrivé dans le port de bonne heure. Mais les passagers doivent attendre, avant de descendre à terre, que la police russe ait examiné les passeports. Un des lieutenants du bord les a réunis pour les présenter à l’examen. Vers huit s heures s’approche une chaloupe surmontée du drapeau de la marine russe; nous voyons monter à bord un certain nombre d’uniformes : un « capitaine du port » (harbourmaster), des agents de police de divers grades. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer l’expression — brutale et presque sinistre des visages des policiers; et tous nous nous sentons envahis d’une vague terreur irraisonnée. D’où vient que nous nous sentions ainsi angoissés sans raison ? Cependant un jeune Chinois, passager de seconde classe, se précipite vers les policiers, leur offre de gros cigares qu’ils acceptent. Ce jeune Chinois m’a dit hier qu’il va s’établir à Vladivostock pour y faire du commerce : il

cherche évidemment à se concilier les bonnes grâces de ceux qui représentent la force. Ces Chinois sont d’excellents commerçants!

Dès qu’on leur remet leur passeport, les passagers hèlent une barque chinoise, descendent à terre. Les uns après les autres, je les vois partir, Russes, Allemands, Japonais, Chinois, Coréens. Pourquoi suis-je le seul auquel on n’a pas encore rendu ses papiers?

Cependant on me fait dire de me rendre dans la chambre

. du commandant. Le capitaine du port s’y trouve avec le commandant du Tsintau : il prie celui-ci de se retirer,

. ferme soigneusement la porte, m’entraiîne dans un coin de

_ la salle, me dit en anglais à voix basse qu’il a l’ordre de prévenir de mon arrivée le gouverneur de Vladivostock tant que celui-ci ne sera pas informé, je ne pourrai descendre à terre. Il ajoute qu’il reviendra bientôt lui-même nexpliquer ce dont il s’agit.

Fort intrigué de ce mystère, j’attends deux heures en me promenant sur le pont. Je regarde les deux collines sur lesquelles s’étagent les maisons neuves de Vladivostock d’ici on ne distingue nettement qu’une vaste église russe et des maisons plus massives que d’autres, les magasins et entrepôts d’une grande maison de commerce allemande. Puis, parmi la brousse verte des collines environnantes, apparaissent un grand nombre de forts; sur la hauteur la plus rapprochée, on voit nettement se profiler de gros

A dix heures, le capitaine du port revient. De nouveau, il me parle à voix basse et sans témoins, — en allemand, cette fois-ci : « Le gouverneur, dit-il, a reçu il y a un mois un télégramme du ministre de la police ordonnant de vous interdire l’entrée du territoire russe. Il n’est pas douteux qu’il s’agisse de vous; l’ordre indique vos nom et prénoms, À votre titre même de docteur en philosophie ».. Stupéfait, LR je demande la raison de la décision prise contre moi; mon | interlocuteur sourit : « Ce n’est pas l’usage en Russie, ditM, de donner aucune explication en pareil cas. » Cependant ” j’allègue ma qualité de professeur envoyé en mission par

Université de Paris, je montre les lettres données par

, l’ambassadeur de Russie au Japon, pour le gouverneur de Vladivostock et d’autres gouverneurs, qui signalent cette qualité. Le capitaine du port me demande de lui remettre ces lettres : peut-être le gouverneur, après en avoir pris connaissance, pourra-til obtenir de Pétersbourg qu’on retire l’ordre d’expulsion. Un moment après, le commandant du Tsintau vient me prévenir qu’il y aurait danger à tenter de quitter le navire, même pour une courte excursion. On a placé sur notre bateau un policier russe chargé de me surveiller; on a même, pour lui, loué une cabine. Je suis prisonnier à Toute l’après-midi, en me promenant sur le pont, je

  • cherche à m’expliquer mon aventure. Je n’ai jamais eu . l’occasion de dire publiquement ni d’écrire ce que je pense de la Russie. Je n’ai jamais eu l’occasion d’exprimer les sentiments, peut-être hostiles, que m’inspire son régime politique. Je n’étais pas en France quand j’aurais pu y signer les pétitions faites en faveur des étudiants russes, victimes d’injustices révoltantes, ou du grand Tolstoi, excommunié par le Saint-Synode, ou de la Finlande, écrasée M par le despotisme russe. Quand la diplomatie russe a empêché l’Europe de secourir les Arméniens, sûre de pouvoir plus aisément après tant de massacres russifier . un jour l’Arménie, je n’ai dit à personne si je trouvais cette politique habile ou bien monstrueuse. Quand les 4 généraux russes ont à Blagovetschensk fait noyer trois mille inoffensifs Chinois, je n’ai dit à personne si j’approuvais ou désapprouvais ce geste. Alors pourquoi me frappet-on ? ! A force de chercher, je me rappelle avoir écrit, ily a » quelques mois, à un ami étudiant russe pour lui annoncer mon arrivée prochaine. Depuis, il y a eu de nouveaux troubles universitaires à Pétersbourg et à Moscou: on à dû arrêter, perquisitionner. Mon ami est une noble et généreuse nature : il a dû être arrêté, condamné peut-être; w on a dù saisir chez lui ma lettre, et, dans cette lettre purement amicale, sans contenu politique, découvrir des sous-
    entendus mystérieux et compromettants: Cest la seule,

explication que je puisse conceyoir de la mesure prise contre moi. Vers dix heures du soir, je quitte un moment ma cabine pour regarder briller dans la nuit les lumières de Vladixostock. Accoudé sur le bastingage, tout près de ma porte, mon policier surveilie toujours… Il fait très froid ; une fine pluie glaciale, que le vent jette par paqueis, rend le pont intenable. Les grands Coréens, qui déchargént des sacs de farine, grelottent dans leurs Chassé du pont par le mauvais temps, je passe la journée dans ma cabine. Pas gai, cet emprisonnement. Pas gaie non plus l’idée qu’il va falloir revenir en arrière, renoncer à un Ë |: voyage préparé longtemps à l’avance, à des études Dans ma valise, j’ai quelques livres : d’anciens Zolas, que je veux relire : Pot-Bouille, l’Assommoir; puis le dernier ouvrage d’Anatole France, acheté il y a quelques jours dans une librairie japonaise de Kobé. Je savoure avec délices Monsieur Bergeret à Paris. La prose d’Anatole France est étrangement consolatrice… Â Je me demande si on m’eût laissé introduire dans lEmpire les livres que je lis en ce moment. Les admirables pages socialistes de Monsieur Bergeret à Paris mériteraient j | l’honneur d’être jugées dangereuses par les douaniers du tsar. Les romans de Zola sont révolutionnaires aussi : que de pages les douaniers auraient à arracher, ou à noircir, à « passer au caviar », comme on dit, dans l’Assommoir ou dans Pot-Bouille, pour rendre ces livres inoffensifs ! — Je me pose cette question plus générale : comment la douane russe pourrait-elle raisonnablement laisser pénétrer en Russie n’importe quelle grande œuvre française de ces dix dernières années ? Tous nos ehef-d’œuvres actuels sont, par fi tel ou tel côté, révolutionnaires : comparées à eux, les « œuvres allemandes et même anglaises du même temps ae apparaissent bien anodines, beaucoup moins redoutables

au despotisme.— Jamais je n’ai senti aussi fortement qu’en ce moment, — en lisant Monsieur Bergeret à Paris, sur le Tsintau, devant Vladivostock, — l’originalité de la France. L’originalité de la France, c’est que les grandes œuvres de pensée française sont ou devraient être, toutes, arrêtées à la frontière russe; l’originalité de l’âme française, c’est d’être, plus qu’aucune autre, révolutionnaire, c’est-à-dire antirusse… — Un mot que me dit un jour Liebknecht me revient à la mémoire. IL m’avait répété plusieurs fois que l’Allemand est essentiellement doux, simple et libéral, que le Prussien seul est cruel, tyrannique, militariste, parce qu’il est par ses origines plus Russe qu’Allemand; il voyait dans le futur triomphe de la Social-Demokratie sur l’Empire le triomphe de l’esprit allemand sur l’esprit russoprussien. Un jour, après m’avoir moniré sur une carte VElbe, qu’il considérait comme la limite de l’esprit allemand et de l’esprit russo-prussien, il ajouta : « C’est votre bonheur, à vous Français, d’avoir les Grecs parmi vos ancêtres ; c’est notre malheur à nous d’avoir les Russes vous devez aux Grecs quelques-unes de vos qualités charmantes; nous devons aux Russes ce qu’il y a de plus mauvais en nous. » Vue historique sans doute erronée, mais impression moralement juste et très fine. La France apparaissait à Liebknecht comme l’antithèse de la Russie.

Les officiers allemands du Tsiniau se montrent charmants pour moi, font tout le possible pour me distraire, m’invitent à boire de la bière, me prêtent des revues allemandes et anglaises; un d’eux, descendu à terre, paraît tout heureux de me rapporter quelques vieux journaux français. — De temps à autre, ils se permettent quelques ironies sur la grande alliance franco-russe… — Ce soir, ils causent entre eux de Sakhaline, où justement le Tsintau se rend, des horreurs que l’État russe y accomplit, mélant en une promiscuité monstrueuse les pires criminels et les plus dangereux révolutionnaires, tout ce qu’il y a de plus infâme, et de plus généreux, dans la nation. Ces braves marins allemands parlent simplement, calmement, de ces choses atroces. Moi, je ne suis pas encore blasé, l”indignation me serre la gorge. î

Toute la matinée, attente, singulièrement énervante, d’une décision définitive. À trois heures, le premier capitaine du port vientme rendre visite, en uniforme, l’épée au côté, les décorations sur la poitrine. C’est un homme charmant, plein de politesse, et même de cordialité. Il regrette d’avoir à m’annoncer qu’on a, de Pétersbourg, confirmé l’ordre d’expulsion. On a même interdit de me

  • laisser passer à terre, en un hôtel, les quelques jours qui doivent s’écouler avant le départ du prochain bateau. Plein d’une aimable indulgence, il me demande à quoi je dois cette aventure. « Nous avons souvent, dit-il, à refuser l’entrée du territoire à des Anglais, à des Japonais; mais alors nous devinons que ce sont des officiers envoyés pour surveiller nos travaux militaires ; vous, vous n’êtes pas un officier ? — Seulement un caporal de réserve! » Alors j’exprime la supposition que j’ai faite, la lettre à mon ami l’étudiant. Le capitaine du port considère cette explication comme acceptable ; et vite il ajoute : « Vous savez que les troubles universitaires sont tout à fait finis maintenant l’empereur a gracié tout le monde, levé toutes les punitions, autorisé les étudiants à se réunir quand ils veulent… » — Les fonctionnaires russes ont une étrange faculté d’optimisme : ils ne voient dans la situation politique de leur pays que ce qu’ils veulent y voir; quand un gros crime C s’accomplit, ils savent fermer les yeux; quand s’impose un . acte d’indulgence inévitable, ils célèbrent la bonté du tsar. Demain, on m’embarquera sur un bateau russe partant pour le Japon, le Mercure. Le capitaine du port m’em-
  • mène visiter ce bâtiment. Comme je n’ai pas sur moi assez } d’argent pour payer mon passage, il me conduira demain Done à la Banque, et à cette occasion me fera visiter la “ville. — D’ailleurs, il me comble d’égards, me cède le pas “ toujours et partout, me serre la main à plusieurs reprises. | Désormais, tous les policiers, mon policier même, me “Saluent avec respect. Vraiment, on ne saurait être plus

Ce matin, un agent de police vient me chercher et me conduit à terre. La chaloupe traverse le port, d’une rare intensité de vie : des remorqueurs, des sampans chinois, des bateaux de guerre russes, des bateaux de commerce russes, allemands et japonais.

Même animation à terre : des fonctionnaires en uniforme, d’une tenue très soignée, des ofliciers, des soldats, des moujiks en chemise rouge, très sales, des femmes russes aux yeux clairs, des Chinois, des Japonais, des Japonaises, des Coréens. C’est un étrange grouillement cosmopolite, un prodigieux confluent de toutes les nations d’Asie. — La ville semble sortir de terre, tant on y bâtit de tous côtés, tant le sol est bouleversé, défoncé, bosselé, coupé de tranchées, semé de pavés, de pièces de boïs, de tas de sable ou voit sous ses yeux construire une future très grande ville: c’est une capitale naissante. Sous la garde du policier, j’arrive au bureau du capitaine du port. Celui-ci m’emmène dans sa voiture, me fait visiter la ville, me donne toutes sortes de renseignements : très aimable toujours, informé et intelligent, parlant tour à tour français, allemand et anglais, comme aiment à faire les Russes cultivés. Son optimisme ofliciel s’afirme en toutce qu’il dit. Ainsi nulle part, selon lui, la situation des À ouvriers des docks ne serait meilleure qu’à Vladivostock l”ouvrier blessé en travaillant, la famille de l’ouvrier mort dans un accident de travail, reçoivent des sommes considérables; tant l’État russe est paternel. Je me méfie ju peu, sachant bien par ailleurs que si ces ouvriers se mettaient en grève, on les ramènerait au travail à coups de fouet; sachant bien que, si ces travailleurs chinois devenaient gêénants, on n’hésiterait pas à les noyer en masse, — attachés deux à deux par leurs nattes, — comme on fit à Blagovetschensk. — L’abondance extraordinaire des uniformes militaires et policiers symbolise bien quelle tyrannie écrase ce malheureux pays; nulle part le joug que l’Etat

impose à l’individu n’est aussi visible et sensible; ce sen_ timent finit par être insupportable et comme physiquement _ douloureux : on se sent la tête lourde et le cœur serré. _ Ensemble nous allons à la Banque russo-chinoise. Bien _ que ma lettre de crédit soit en règle, on me demande _ d’abord mon passeport. Comme la police ne m’a pas rendu le mien, le capitaine du port doit venir expliquer l’affaire. Avec un bon sourire, il remarque : on ne peutaller loin, en Russie, sans passeport. En effet, on le demande partout : à l’hôtel pour vous loger, à la gare pour vous donner un billet. Le passeport en Russie est une admirable insti_ tution. Je prends congé de l’aimable fonctionnaire, et le remercie sincèrement : (Ne gardez pas un trop mauvais souvenir de _ cette aventure, dit-il; personnellement j’ai fait tout ce que _ j’ai pu… » La chaloupe me conduit au Mercure, qui doit partir cet après-midi. Jusqu’au départ, le policier attaché à ma personne reste en faction sur le quai, au pied de Véchelle qui conduit à bord. — Au moment où on relève _ l’échelle, on me rend mon passeport. Mélancoliquement je le relis: « Au nom du peuple français, nous, consul de France à Yokohama, prions les officiers civils et militaires des pays amis ou alliés de la République française de laisser Enfin le bateau s’ébranle. Dans quelques jours nous serons à Simonosaki. Ce Japon, que j’avais quitté à regret, je vais le retrouver avec délices. Quelle joie de revoir ces Japonais si séduisants, propres, gais, polis, d’une civilisation si achevée, d’un art si merveilleusement étrange, après avoir eu le contact des Barbares russes, sales, grossiers, tristes, cruels, de leur régime tyrannique, de leur servitude militaire, de leur police toute puissante. En ces quelques jours passés devant Vladivostock, j’ai acquis un sentiment plus exact et plus profond des choses russes, — de la Russie vraie, — que si j’avais vécu des mois entiers _ dans les salons de Pétersbourg. On cause de mon expulsion dans la salle à manger du

Mercure, en buvant du thé au citron, autour d’un vaste n Samoyar, pendant que suivant les mouvements du navire

oscille la petite lampe qui brûle devant l’icône sainte. Les Î officiers du bord s’amusent de mon aventure sans s’en étonner. Un Américain célèbre la libre Amérique.—Le soir, une dame s’approche de moi sur le pont et me demande si, après ce qui m’est arrivé, je ne suis pas dégoûté des êtres et des choses russes. La croyant Russe elle-même, j’essaie poliment d’établir une distinction entre l’État russe, qui est ignoble, etles individus russes, qui sont souvent d’un très grand charme. Mais elle part d’un éclat de rire : « Ces Français! tous les mêmes : Loujours polis et pas sincères. Vous pouvez bien me dire ce que vous pensez des Russes, à moi; je suis une Polonaise! » Mais le mot de la fin m’a été dit, plusieurs jours après, par le Ministre de France en une grande puissance asiatique assez proche de Vladivostock. J’avais osé lui demander s’il ne pourrait pas tâcher de savoir, par notre Ministre à Pétersbourg, la raison du procédé discourtois dont on avait usé à l’égard d’un envoyé de l’Université de Paris muni d’une introduction officielle du Ministère des Affaires Étrangères de la République Francaise; il m’avait répondu que je devais m’adresser à ce Ministère; (1) que lui-même ne pouvait rien. Puis, en me reconduisant, il ajouta sur le seuil de la porte : &« Vous savez, depuis les attentats contre les tsars, on a grand peur des anarchistes en Russie. — Monsieur le Ministre, dis-je avec un grand salut d’adieu, je vous assure qu’à mon arrivée à Vladivostock je n’avais de bombes ni dans ma poche ni dans ma valise. —“Oh! j’en suis persuadé », répondit Monsieur le Ministre, cherchant à corriger sa gafïe. () Suivant ce conseil, en rentrant en France vers le milieu d’août, je déposai une plainte au Ministère des Affaires étrangères. On me fit dire qu’on en prenait « bonne note », On vient de m’aviser qu’une enquête a été faite à Pétersbourg, et que les résultats en ont été adressés au Ministère de l’Instruction publique, où on me les communiquera verbalement. Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués

Félicien Challaye nous prépare un courrier du Japon.

René Salomé nous prépare un courrier de Belgique-

On nous prépare un courrier de Madagascar.

Plusieurs auteurs nous ont apporté de la copie. On doit bien penser que les derniers cahiers de la troisième série sont fixés irrévocablement. Je suis très fatigué, beaucoup plus que je ne m’y attendais. Je dois ménager ma force de travail pour achever cette série. Nous avons encore à donner des cahiers considérables. Je prie donc les auteurs de vouloir bien me laisser le temps de les lire à loisir. La lecture demande une attention totale, une application non fatiguée.

Nous prions nos amis de continuer à nous soutenir autant qu’ils peuvent jusqu’aux rentrées de la quatrième série. Justement parce que nous marchons, et que nous

| grandissons, il nous faut un fonds de roulement, et même un fonds de croissance. Les mois où nous sommes entrés sont particulièrement difliciles. Tout l’argent de la propagande file au cabotinage électoral. Cette ruée de tout un peuple dans le mensonge et dans l’outrance nous fait plus de tort que je ne m’y attendais. Puis viendra la gueule de bois nationale, triste lendemain de la soûlerie que nous voyons. Il faudra quelque temps pour que ce peuple redonne au travail