IV-4 · Quatrième cahier de la quatrième série · 1902-11-20

La médaille

Antonin Lavergne

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_ la médaille LS

_ da lettre de convocation

D 7 paraissant vingt fois par an. : 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée 2

Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzane, ” il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cù quar . Le : à M. André Bourgeois, administrateur des core “a Fi 8, rue de la Sorbonne, Paris. On recevra en spécü ens Fa |

Æ Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le |

Les Cahiers ont publié du même auteur : \

Jean Coste, ou l’Instituteur de village, douzième cahier de la deuxième série, un fort cahier de 216 pages, marqué trois francs cinquante, épuisé, ne se vend plus que dans les collections complètes.

Vient de paraître du même auteur, en vente à la librairie des cahiers :

Jean Coste, ou l’Instiiuteur de village, nouvelle édi- | tion, Société d’éditions littéraires et artistiques, — librairie Ollendorff, — un beau volume de 314 pages, couverture reliée toile illustrée de H. Goussé,

Je relisais dernièrement la savoureuse préface que Daudet a écrite pour Vie d’enfant, ce beau et simple livre, fleurant si doux notre lumineux et odorant Midi, et qui a pour auteur le pacan Batisto Bonnet.

Par ma fenêtre, aux vitres embuées, j’apercevais un ciel rétréci, brumeux et sans lueurs, d’où tombait le jour terne d’un hiver du Nord, ce jour maussade, ce : jour d’agonie qui, par contraste, me rappelle, plus vivement et non sans nostalgie, les clairs matins, les tièdes après-midi, les soirs transparents de mon pays

L’âme plus chaude à cette évocation, je glissai dans le rêve et je revécus les années heureuses où, comme la plupart de mes compatriotes enfants, je ne savais du français que les quelques mots bégayés et traduits, tels les mots d’une langue étrangère, sur les bancs de notre école.

Et des impressions anciennes, des souvenirs, ténus et flottants d’abord, se levèrent des limbes troubles de ma mémoire, secouèrent leur brumeuse enveloppe

| d’oubli, lentement se précisèrent, et, comme dans une brusque soleillée, apparurent soudain dans tout leur éclat et toute leur netteté, telles, sur un fond noir, de belles images coloriées et dorées. Alors du fuseau où sont emmêlées les heures du passé se dévidèrent et

resplendirent, sous mes yeux, quelques-uns des jours lointains, si lointains, qui précédèrent mon adolescence et dont je veux vous conter les incidents évoqués par la phrase magicienne de Daudet et ayant trait à la sonore et chère langue de la Terre d’Oc.

J’avais alors de huit à dix ans, je crois. Aniane, ce s vieux bourg du Bas-Languedoc, fondé par saint Benoît au temps de l’antique empereur « à la barbe florie », grandes affections, Aniane avait, à cet âge de ma libre | et choyée enfance, M. Lassalle pour instituteur. |

« Lou mestré » (le maître) ou encore « nostré moussu » (notre monsieur), ainsi que nous l’appelions, avait exercé dans maints villages de la région, avant de venir parachever sa déjà longue carrière dans ce poste avantageux, en ce riche pays de vignobles et d’oliviers, où commence la fertile plaine de l’Hérault.

Certes, M. Lassalle n’était point un éducateur d’élite, l le parangon des instituteurs. Peu préoccupé d’innovations pédagogiques, il savaitle train-train de son métier et employait les vieilles méthodes : un routinier, si l’on veut, et d’esprit très étroit, comme on le verra par la suite.

Mais s’il se souciait comme d’une guigne de nous rendre l’étude attrayante, s’il ne bavardait pas tout le long du jour pour mâcher la besogne à des élèves inattentifs, s’il recourait plus volontiers à notre mémoire qu’à notre jugement, il avait cependant une certaine

expérience, savait nous faire travailler dur et nous obligeait à apprendre par cœur nos leçons sans escamoter une seule syllabe. Bronchaït-on seulement trois fois, pas une de plus, au cours d’une récitation, il avait une facon de nous regarder en dessous qui nous donnait le frisson et nous faisait, tout penauds, regagner notre place, sans chercher aucune excuse ou échappatoire. La tête entre les mains, on plongeait aussitôt le nez dans le livre, jusqu’à ce que la leçon fût parfaitement sue. Sauf les incorrigibles, — qui n’en menaient pas large pourtant, — on ne récidivait pas d’ordinaire.

Non, il ne fallait pas en conter à M. Lassalle qui avait coutume de nous répéter :

— Je suis un trop vieux singe pour qu’on m’apprenne ce que c’est que grimaces.

Agé de quarante-cinq à cinquante ans, M. Lassalle était un homme assez grand, maigre, aux pommettes saillantes; les pointes tombantes de sa moustache grise entouraient, comme d’un croissant, sa bouche mince et son menton carré; au fond de ses yeux caves, sous la broussaille épaisse des sourcils, brillait un regard acéré, dur et implacable, qui nous tenait, immobiles, durant la classe, et aux heures de colère, nous fascinait comme l’œïl du milan une couvée de tremblants oisillons.

M. Lassalle parlait peu et d’une voix grêle mais sévère, afin de ménager ses bronches fatiguées. Il est vrai que les gifles que nous distribuait sa main sèche, les coups de férule qu’il prodiguait dans les graves occasions nous le faisaient redouter au point de ne pas

| oser même bouger en sa présence. | Or, M. Lassalle avait une haine, haine qui aurait

paru étrange, absurde, chez un instituteur d’origine paysanne, mais qui s’expliquait chez lui, fils, frère, neveu, père, oncle et cousin d’instituteurs enseignant et parlant le français, rien que le français : c’était la haine du patois, haine d’autant plus farouche, d’autant plus exaspérée, qu’en dépit des recommandations et des objurgations incessantes de notre maître, nous ne savions et ne pouvions que parler patois entre nous et en dehors de l’école.

Aussi quand, tour à tour, nous lisions, à haute voix, nos devoirs de rédaction, tout émaillés de barbarismes, de mots francisés, d’expressions et de tournures hétéroclites, le visage pâle de M. Lassalle devenait vert, tandis que, dans les trous d’ombre qu’embroussaillaient ses gros sourcils hérissés, son œil s’allumait et pétillait ; comme un feu de sarments au fond d’une baume des

L Cévennes. Un tremblement convulsif agitait ses mains, des frissons de colère secouaient son corps osseux, sous la longue lévite noire lustrée aux coudes.

— Le voilà bien, — sifflait-il, les dents serrées, de sa voix tranchante et sèche comme sa personne, — le voilà bien votre maudit, votre abhorré, votre satané patois! Je metue à vous apprendre notre belle langue française. Et c’est là ce que j’obtiens : un charabia de bohémiens, de caraques, comme vous dites. Oui ou non, êtes-vous Français ou Iroquois ?

Et les bras tendus en avant, de son regard terrible, il nous médusait à nos places.

— Petits malheureux, — reprenait-il, tandis que des trémulations de pitié faisaient chevroter sa voix blanche, — petits malheureux que vous êtes! pourquoi vous obstiner à user de cet horrible, de cet infâme -

patois! Mais c’est ainsi que parlent les charretiers,

les voyous, les pas grand chose. Voyez les gens comme

il faut : ils s’expriment en français. Moi-même est-ce

que j’emploie jamais un mot de votre affreux bara-

gouin.… Je me coudrais plutôt la bouche.

C’était vrai. Contrairement à beaucoup de ses collè- gues qui, à tort ou à raison, parlent au paysan sa langue ou un français mêlé de phrases patoises, afin de se faire mieux comprendre, — M. Lassalle, lui, ne se servait que de tournures et de mots purement orthodoxes. Il aurait cru déchoir que de s’adresser en languedocien, même aux bonnes vieilles femmes de chez nous, lesquelles aussi le comprenaient à grand peine et, souvent, dodelinaient de la tête au « moussu », pour toute réponse.

Quant à moi, les réflexions que je roulais dans ma petite tête ne donnaient qu’à moitié raison à M. Lassalle. J’aimais trop le doux et chantant parler d’oc qu’employaient, autour de moi, parents, amis et voisins, pour ne pas être un tantinet froissé du jugement, sévère et injuste, porté par notre maître. Les miens n’étaient ni des voyous, ni des charretiers grossiers : pauvres peut- être et des paysans, mais honnêtes, estimés de tous et même d’une vieille famille sortie de la glèbe ! Quelle que fût la peur respectueuse que m’inspirait M. Lassalle, toutes mes affections protestaient contre ses paroles

Mais, par ailleurs, je savais aussi fort bien que les enfants des riches parlaient français — un français souvent douteux, certes! — et que certains parvenus villageois, très désireux de voir leur progéniture leur faire honneur, professaient, devant leurs fils et leurs

filles, l’étrange mépris, le dédaïin, comique parfois, ridicule toujours, de cette langue déchue, dont pourtant ils usaient uniquement eux-mêmes! Si bien que, par vanité, quoique à contre-cœur, je m’évertuais tout le long du jour à franciser mes phrases. Pourtant, j’étais si maladroit, qu’après bien des tentatives fort pénibles, j’en revenais toujours, presque inconsciemment, au cher langage qui m’avait bercé de ses chansons jolies et claires, dans lequel je pensais et qu’il me fallait traduire avec tant de difficultés, hélas !

En outre, ce qui n’empêchait et ce qui empêchait certains de mes camarades, timides comme moi, de suivre les conseils du maître tant redouté, c’étaient les allures désinvoltes, les airs narquois qu’affectaient les esprits frondeurs de notre petit monde. Ceux-là se | gaussaient sans pitié de nos efforts et les accueillaient par ces mots, teintés de mépris pour notre faiblesse :

— Té ! il fignole. il veut faire le franciman comme les riches!

Vite, je rengainais alors mes vocables mi-français, mi-languedociens, et, de plus belle, je retournais aux sonorités musicales qui, de l’aube à la nuit, résonnaient dans tout le village et par les champs.

Cette impuissance, cet entêtement que M. Lassalle croyait volontaire, l’exaspérait. Il était furieux de voir que ses recommandations étaient perdues, qu’il prê- chaït, comme il disait, dans le désert et que, par suite, nos devoirs de rédaction ne s’amélioraient point.

Coûte que coûte, il voulait expurger les conversations de ses élèves et même, dans l’avenir, celles du bourg entier, de ce grossier langage qui — M. Lassalle lignorait — avait été la langue d’une civilisation bril-

lante et délicate, dans le passé, et qui, récemment restauré, avait servi, aux grands poètes des bords du Rhône, Mistral et Aubanel, à écrire déjà leurs premiers et impérissables chefs-d’œuvre.

Que de fois, en effet, l’entendions-nous dire avec une flamme d’apôtre dans son œil braisillant :

— Mes chers enfants, je vous en supplie, habituezvous à parler français, rien que français. Outre les conséquences immédiates que cette habitude aura pour voire propre instruction, elle peut en avoir d’autres immenses, incalculables, autour de vous. Le bon exemple est contagieux. Vos parents eux-mêmes finiront par abandonner l’usage de leur vilain patois, rien qu’à vous entendre. Si je pouvais obtenir cela, et je ferai l’impossible pour y arriver, je mourrais content d’avoir rempli ma tâche jusqu’au bout.

J’étais trop jeune encore pour pouvoir d’avance mettre au rang des choses impossibles et illusoires la croisade entreprise par M. Lassalle contre un dialecte qui est, au fond, la langue maternelle de tout un pays aux mœurs et aux idées bien particulières, et qui, à ce titre, mérite quelque respect. Vouloir proscrire le patois est aussi vain que de chercher la trissection de l’angle. Pourquoi ne pas le laisser vivre côte à côte, en bon frère, avec la langue nationale et, mieux encore, comme le font de nos jours certains instituteurs, s’en servir — à cause de sa proche parenté avec le latin — pour ’ enseigner, par l’étude comparée, la grammaire et l’étymologie françaises aux enfants des pays d’oc?

Mais cette idée-là n’habitait pas la cervelle étroite de M. Lassalle et c’est pourquoi il ne se lassait pas de prodiguer ses conseils et ses adjurations qui faisaient,

sur moi, une très vive impression, en dépit des quelques réserves dictées par mon affection pour les miens.

Aussi, durant mes courts accès de zèle, j’en venais parfois à être ennuyé d’entendre mes parents continuer à s’exprimer comme des gens grossiers, comme les voyous. J’osai même, selon le désir de M. Lassalle, en

Je m”attirai par là des réponses péremptoires qui firent sur l’ardeur de mon prosélytisme enfantin leffet Ÿ de douches glacées.

— Ton maître se mêle de ce qui ne le regarde pas, — disait l’un.

— Nous parlons comme on nous a appris, comme parlaient nos anciens, — ripostait ma mère. S

— Té! faut-il parler pointu pour te faire plaisir ? —

ricanait un de mes frères.

Parler pointu équivaut chez nous à parler avec l’accent d’un Français du Nord. Et c’étaient autour de moi de telles moqueries, même de la part de mon bon oncle Frère et de ma chère tante Daumassette, qui m’aimaient tant et que j’adorais, que finalement, de peur d’être ridicule, je m’encroûtais, excepté à l’école, dans mes habitudes de patoiser sans remords.

Mais M. Lassalle ne perdait pas courage. Si profonde était sa conviction que rien ne le rebutait, pas même les objections et les réponses faites par nos parents, et | que nous ne manquions pas de lui rapporter, hypocri- | tement et malignement. Il se contentait d’en hausser les | épaules, en murmurant, entre les dents, des phrases où revenaient ces mots : « Entêtement. obstination déplorable. il est difficile de bien faire… nous verrons bien… etc., etc. » En proie à son idée fixe, il avait juré

de trouver un moyen de nous obliger à faire ce qu’il voulait, même en dehors de l’école, même les jours de

Qui cherche, trouve, dit le proverbe. M. Lassalle, à force de chercher, finit par trouver.

Un matin, en arrivant dans la cour de l’école, nous le vimes se promener dans une allée de son jardinet, l’air tout rayonnant. Il se frottait souvent et vigoureusement les mains de satisfaction, tout en surveillant d’un regard oblique mais joyeux nos ébats bruyants. Chose extraordinaire, il pénétra dans sa classe, le moment de la rentrée venu, en chantonnant! L’entendre lui-même nous parler patois, ne nous aurait pas plus étonnés. M. Lassalle fredonnant une ariette dans l’exercice de ses graves fonctions, non, vous ne vous imaginez pas tout ce que cela avait, pour nous ses élèves, d’insolite, d’inouï, de prodigieux! Nous remarquâmes aussi que sa figure, si sévère, était détendue par un sourire qui. nous mit tous en joie, car les punitions pleuvaient plus ou moins dru sur nos têtes, selon l’humeur du maître.

La charmante matinée ! et qu’il faisait bon écouter distraitement les moineaux piailler dans la cour et se | disputer, à grands coups d’ailes et de bec, les miettes de pain que nous avions laissé tomber en déjeunant!

La gaieté de M. Lassalle ne se démentit pas un instant. Je crois même, s’il m’en souvient bien, que, dans l’intervalle de deux leçons, il continuait à fredonner! Nous n’en revenions pas et la classe fut moins silen-

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cieuse que de coutume. Nous aussi, nous avions des envies folles de crier, de nous poursuivre comme les 1 moineaux, de chanter comme notre maître. C’était pourtant jour de rédaction! Mais, nouvelle surprise, tranquillement, sans sourciller, sans prononcer sa philippique habituelle contre le patois, M. Lassalle, souriant toujours, redressa vaille que vaille nos phrases boiteuses, les épouilla de leurs barbarismes parasites, les échenilla de leurs solécismes dévorants. Néanmoins, pendant ces corrections, son sourire s’était aiguisé, avait pris quelque chose d’équivoque, de troublant, de gouailleur, qui, à la longue, nous donnait froid au dos. Le vague et étrange malaise! A maintes reprises, on l’entendit marmonner :

Nos cœurs avaient, toute la matinée, joui d’une parfaite et si douce quiétude, mais quel sombre réveil !

Vers onze heures, au moment béni de prendre notre volée comme les moineaux de la cour, nous eùmes enfin le mot de l’énigme. Déjà, nous nous préparions à eniler le bras dans les courroies de nos « cartables », lorsque M. Lassalle nous retient d’un geste sur nos 1 bancs et fixe sur nous son regard joyeux, mais d’une acuité de plus en plus gênante. Sans savoir pourquoi, une angoisse inexplicable contracte ma gorge comme à la vue d’un danger imprévu.

— Mes amis, — s’écrie enfin notre maître, — j’ai encore un petit mot à vous dire… ce ne sera pas long.

On fait silence, oh ! un silence gros de l’appréhension d’un péril inconnu et d’autant plus redoutable. Tous nous devinons qu’il va se passer une chose extraordipaire, menaçante pour notre tranquillité.

Debout sur son estrade, M. Lassalle vient d’introduire ses doigts longs et osseux dans la poche de son gilet. Puis d’un geste sec et triomphant, il lève la main en l’air et, sans rien dire, comme le prêtre fait de l’hostie, il nous présente, entre le pouce et l’index, un objet rond et noir, pareil à un pion du jeu de dames. Nos bons yeux d’enfants ont vite reconnu un de ces vieux sous, à l’efligie de Louis XIV, Louis XV ou Louis XVI, comme il en reste beaucoup dans nos campagnes. Le relief a presque disparu sous la patine et le vert-de-gris du temps, et une crasse séculaire, amassée aux creux, rend imprécis les traits élimés du souverain.

Lentement, dans l’attitude hiératique de l’officiant montrant l’ostensoir aux fidèles agenouillés, M. Lassalle promène sa main de droite à gauche, de gauche à droite, et, en même temps, il a, aux commissures de ses lèvres minces, un tel sourire goguenard que, sans comprendre encore, mon petit cœur se serre d’effroi.

— Hé! hé! — susurre-t-il enfin, avec un rire aigrelet, tout chargé de menaces, — hé ! hé! ça ne vous dit rien, cette « médaille »!

C’est, en effet, par ce mot que nous avions l’habitude de désigner tous ces vieux sous avec lesquels nous

— Hé!hé! avec ça, je vous tiens, mes amis… Ah! ah! on s’obstine à parler cet odieux patois. Eh bien! cette médaille si facile à cacher, cette médaille, qui circulera furtivement de main en main, me tranquillise pour toujours… Avec ce brave vieux sou, désormais plus moyen de tricher. Que je sois présent ou absent, à Aniane, à Montpellier, au Sénégal ou aux pôles, ceux qui transgressent mes ordres, qui font fi de mes con-

seils et patoisent constamment seront bel et bien pincés. Une trouvaille, n’est-ce pas ? un trait de génie,

Les yeux grands ouverts, nous comprenons de moins en moins. Est-ce un talisman, une médaille-fée ? L’air de suprême raillerie qui éclaire le visage pâle et souvent morose du maître nous tient là, haletants.

— Es baou ! (il est fou !) — murmure près de moi un des plus osés de mes camarades.

Posément, d’un ton calme qui ne dénote aucune folie,

M. Lassalle nous explique son plan machiavélique où il fait appel aux pires instincts. Mais le but poursuivi est si noble! C’est nous-mêmes qui allons, en effet, nous surveiller, nous espionner et nous dénoncer forcément. |

Le silence est glacial. Pour ma part, je me sens à la | torture. Dorénavant sera suspendue sur nos têtes la menace invisible, angoissante de punitions sévères.

Car M. Lassalle a tout prévu. Impossible de le trom- 1 per. Son moyen est infaillible. Et si simple qu’il a dû se révéler à lui, comme une illumination soudaine, durant une des insomnies causées par sa haine du patois ! Oui, un trait de génie !

A certains jours, la médaille serait confiée par lui, en cachette, à un élève sérieux qui la remettrait au premier camarade qu’il entendrait parler patois. Celui-ci chercherait à en faire autant et ainsi de suite, de l’un à l’autre, jusqu’au jour où le maître la réclamerait et distribuerait force punitions à ceux entre les mains de qui elle aurait passé. L’élève choisi par le maître devrait d’ailleurs se débarrasser à tout prix de la médaille, s’il 1

ne voulait être puni lui-même comme « ayant trahi la confiance mise en lui ».

Cette défiance était inutile. M. Lassalle ne l’ignorait pas et n’agissait ainsi que par! extrême prudence, pour rafliner à mieux dire. En effet, les enfants sont comme les hommes, sinon pires : celui qui détient une part d’autorité en est très flatté, très orgueilleux et se sent porté à en abuser volontiers. On éprouve toujours de la satisfaction à molester autrui; on trouve un plaisir malsain à faire trembler plus faible que soi. Tyranniser ses semblables est une tendance bien humaine et encore plus développée chez l’enfant, tout d’instinct.

C’est ce qui advint en cette conjoncture. Toujours, ceux qui reçurent la médaille des mains du maître s’ingénièrent pour la faire circuler et n’encourir aucun reproche. Au contraire, d’aucuns déployèrent même un zèle très autoritaire de gendarme, pareils encore en cela aux hommes investis d’un pouvoir quelconque et 4 tracassier. D’ailleurs la perspective d’être réprimandé et puni fermait le cœur de l’enfant, pris en faute, à tout sentiment de pitié et de solidarité. On se disait égoïstement, à part soi : « Puisque je dois être puni, tâchons de faire punir les autres. » Et la médaille circulait de doigts en doigts, de poche en poche.

Mais ce n’est pas tout, ce n’est pas seulement pour obéir à ces pires instincts qui sommeillaient en nous et que la malencontreuse manie de M. Lassalle allait réveiller, ce n’est pas uniquement pour cette raison que. nous allions nous traquer sans merci. Il y avait autre chose de plus grave, car, comme je l’ai déjà dit, la combinaison de M. Lassalle était vraiment machiavé- lique et infaillible.

Pour éviter toute entente entre nous, toute faiblesse ou toute négligence coupable, il avait été décidé que celui qui, le dernier, aurait la médaille en sa possession, non seulement serait gratifié d’un double pensum, mais de plus resterait la journée entière en retenue et au pain sec. Aussi chacun avait-il intérêt à n’être pas ce dernier si mal loti!…

Ce que nous étions tristes, ce jour-là, en sortant de l’école, on le devine. D’autant plus que M. Lassalle, ne nous laissant pas de répit, s’était empressé de nous dire :

— J’ai remis, tout à l’heure, en secret, une autre médaille que celie-ci à l’un de vos camarades que j’estime. Allez donc, méfiez-vous et ne péchez plus. Je | serai sans pitié pour les coupables! Lundi prochain, | je m’occuperai de cela.

— Qui a la médaille? qui a la médaille ? — chuchotions-nous, une fois les rangs rompus et en formant, déjà, des groupes hostiles.

Et les suppositions d’aller bon train. Est-ce Jacques ? est-ce Paul ? autant d’interrogations obsédantes et sans réponse. Le détenteur du terrible vieux sou ne se :

Dès lors, on s’observa, on se regarda de travers. Il

. y eut beaucoup moins d’entrain et d’abandon dans nos jeux. Chaque compagnon devenait dangereux. Car, on avait beau se surveiller, l’habitude l”emportait et, involontairement, dans la fièvre du jeu, quelque exclamation ou moi patois échappait à l’un de nous, auquel cas « celui qui avait la médaille » en profitait pour la remettre aussitôt au coupable ahuri. Lors même que le condisciple ennemi n’était pas là, on n’en éprouvait

pas moins un vif saisissement, à peine le mot prononcé. Anxieusement on regardait autour de soi, quitte à pousser un cri de bonheur, si rien ne sortait des poches environnantes. Si, au contraire, l’un de nous était pris ainsi, il nous demandaiït le secret, sur un ton de prière, secret que nous lui gardions d’ailleurs, le plus souvent pour le malin plaisir d’en voir d’autres attrapés à leur tour. Alors il se hâtait de nous quitter et d’aller au Jeu de Ballon, au Pont-Neuf, au Roc, tous lieux où se tenaient nos réunions d’enfants et il ne revenait qu’après avoir fait circuler le maudit sou.

Bientôt, nous parlions tous français, sauf quelques fortes têtes qui se moquaient des retenues et des pensums et qui, néanmoins, s’empressaient, une fois la médaille en leur possession, de la donner traîtreusement aux camarades en faute, pour que ceux-ci leur tinssent compagnie à l’école.

Les peureux, les timides tremblaient sans cesse et, de peur d’un oubli, refusaient de jouer, ne parlaient presque plus, se cloîtraient la plupart du temps dans

Au bout d’un mois, cela devint intolérable. Ne plus avoir la liberté de communiquer entre nous, dans notre cher patois, c’était trop vraiment !

Bientôt on se réunit par groupe de quatre ou cinq et, après s’être juré solennellement qu’aucun n’avait la médaille, confiants en la parole donnée, on s’enfuyait au loin, dans un.endroit écarté, afin d’y jouer dans une

Tantôt, c’était à La Brèche, un petit chemin creux, sis en dehors du bourg et longeant le ruisseau qui, après

‘ avoir côtoyé des prés et des jardins potagers, traverse 4 Aniane et le divise en deux parties inégales, le bourg proprement dit et le quartier de Régagnas. La Brèche est une promenade fréquentée, le soir, par les amoureux, qui peuvent s’y aimer en toute tranquillité. Dans À la journée, elle est le rendez-vous de prédilection des à vieilles gens : encaissée entre le mur de ronde de la maison centrale et un monticule planté de pins et de grands arbres, appelé le Bosquet, elle est bien exposée, fraîche et verte à cause des arbres en été, abritée des è vents en hiver, et devenant alors un tiède cagnard où ; les vieillards vont lézarder au soleil et deviser du | Souvent, pour être plus en sûreté, nous escaladions { la pente raide et argileuse du monticule, érodé par les ! crues du ruisseau, et nous nous réfugiions dans les allées ombreuses du Bosquet. Mais, malgré tant de précautions, une fois installés là, dans une clairière isolée, nous ne parlions qu’à voix basse, craignant de déceler notre présence et ayant toujours l’oreille tendue. Parmi les fourrés où s’enchevêtrent les arbustes, les ronces { et les plantes grimpantes qui croissent entre les füts ! sveltes des pins, mille bruits frémissaient : froissement à de feuilles sous l’envol d’un oiseau, éboulis de gravier sur les talus, ou bris sec de branchettes sous la fuite il d’un lapin qu’effarouche une ombre. Tous ces frémissements des buissons et des verdures nous alarmaient, il nous jetaient en des transes, car nous redoutions tou- À jours de voir brusquement émerger d’un massif le mu- 4 seau narquois d’un camarade à l’affût et d’entendre sa 1 voix guignonnante nous crier : 1 — Voilà la médaille pour toi. à

Ce n’était donc qu’après un moment d’anxieuse attente que nous revenions à nos jeux et que nous osions reparler patois, tout bas comme à l’église, et avec, devant nos yeux, le spectre sévère, la figure froide et détestée de M. Lassalle nous disant le lendemain :

— Un tel, cent lignes bien soignées et une retenue pour avoir parlé charabia.

Non, on ne s’amusait plus comme au temps jadis. La méfiance croissait, nous envahissait comme une mauvaise herbe. Et cela d’autant plus que des traîtres, en dépit du serment prêté, s’écartaient avec nous et, sans aucune honte, nous glissaient tout d’un coup l’effarante médaille. Ils étaient sûrs d’être approuvés par M. Lassalle, qui se frottait les mains de l’idée mirifique, mirobolante et diabolique qu’il avait eue, et ne réfléchissait guère aux sentiments bas et peu éducateurs qu’il encourageait ainsi en nos jeunes âmes. Je dois dire pourtant que le respect de la parole jurée était tel, parmi nous, qu’après plusieurs mises en quarantaine et maintes bourrades, on ne chercha plus à tromper. Non, on n’aimait pas les traîtres. Ruser, soit; trahir nous semblait

Le jour où la médaille circulait, circulait sans relâche et faisait le plus de victimes, c’était sans contredit le dimanche. Ce jour-là, tout entier consacré au repos et au jeu, les gamins d’Aniane, quittant leur é quartier respectif, descendaient en bandes au Roc. On appelle ainsi une rue déclive et très large, située sur le derrière des maisons dont la principale est le café Alphonse, et bordée de l’autre côté par un parapet audessous duquel coule, dans un lit vaste, le ruisseau ou

plutôt un filet d’eau nauséabond, servant de déversoir aux tanneries qui se trouvent en amont; sur l’autre rive s’étend le faubourg de Régagnas.

Chaque dimanche, en ce temps, de neuf heures du matin à la nuit tombante, le Roc s’animait de groupes bruyants d’enfants. On y jouait aux billes, à la toupie, au cerceau, à « la raie », etc.; les hommes eux-mêmes jouaient, mais de l’argent, soit à la roulette, soit aux quilles, dans un hourvari incessant. C’était là, qu’à coup sûr, le détenteur de la médaille s’en débarrassait aisément, car toujours, dans la grande animation des jeux, partait un mot patois, et la médaille courait de main en main, s’insinuait de poche en poche, agile, capricieuse, vivante, fléau de notre insouciance heureuse, distributrice de retenues et de pensums pour le | lendemain. Et pas moyen de la refuser, de se gen- | darmer contre elle, car, dans ce cas, on écopait double |

Tout, vous dis-je, avait été prévu, archi-prévu, par | l’adversaire acharné du patois, par limpitoyable | M. Lassalle qui, chaque lundi, tenait ses grandes | assises avec la gravité inflexible d’un haut justicier | du moyen-âge jointe à l’implacabilité d’un inquisiteur.

Oh ! ce lundi! Que de prétextes invoqués pour man- | quer à la classe, pour différer sinon éviter la punition | suspendue sur nos têtes ! Que de maladies imaginaires : | maux de tête, quintes de toux simulées, afin de | demeurer chez soi, à l’abri. D’aucuns même, au | moment de franchir le seuil de l’école, perdaient tout | courage et, dans un besoin âpre de liberté, s’en allaient étudier parmi les buissons accueillants, dans la compagnie des merles et pinsons fraternels.

Oui, toute ma vie, je me rappellerai ces tristes réveils du lundi, après l’adorable tranquillité du dimanche.

Rien qu’à nous voir cheminer vers l’école, isolés, pensifs, le pas traînant, le dos courbé, l’oreille basse, on devinait les douloureuses réflexions qui térébraient nos petits cerveaux. Quelle grèle, quelle avalanche de pensums, sur le coup de dix heures! D’avance, on en avait la chair de poule. Et jusqu’à dix heures, les timides, pris la veille en train de patoiser, haletaient dans l’aitente de ce qui allait se passer. :

Les mouches avaient beau, taquines, voleter sur nos pupitres, se percher sur notre nez, vrombir à nos oreilles. Hélas ! nul ne songeait à les prendre adroitement, puis à saisir délicatement la bestiole entre les doigts, soit pour lui arracher les ailes, la plonger dans l’encre et lui faire tracer des hiéroglyphes sur une feuille blanche, soit encore pour lui planter dans l’abdomen une minuscule banderole de papier rouge ou 4 bleu et la lâcher ensuite, empanachée ainsi à rebours, dans le recueillement de la salle de classe, alors que le maître avait le dos tourné.

Dix heures sonnaïent. M. Lassalle gravissait, solennel, les degrés de l’estrade. Une sueur froide perlait ; aussitôt à nos fronts, un silence religieux s’établissait. C’était l’heure de la colère, l’heure de la terreur.

M. Lassalle sortait sa tabatière, humaïit une prise sur le revers de sa main blanche et sèche et, l’œil dilaté et dur, la voix impérieuse :

— Jacques, c’est à vous que j’ai confié la médaille. à qui l’avez-vous remise ?

— Bien. Louis, quatre fois le verbe parler patois et

au pain sec pour avoir récidivé… Et vous, vous l’avez

— A Jean, — pleurniche le gamin.

A son tour, Jean reçoit sa punition et, de l’un à l’autre, la liste s’allonge. Les mines se tirent, les larmes coulent, et cette salle d’école, traversée de gais rayons, si gentille avec ses cartes et ses tableaux d’histoire naturelle, dont les couleurs éclatantes tranchent sur le blanc cru du mur badigeonné de frais, — prend soudain à nos yeux des airs de géhenne, d’une chambre de tortures.

Pourtant des protestations, des discussions s’élèvent

— Non, m’sieur, c’est pas vrai, ze parlais pas en |

— En tous cas, — riposte le maître, — vous vous | exprimez, à cette heure, en fort mauvais français.

— Si, m’sieur, il parlait patois, quand je lui ai donné la médaille. Il a dit : zou / allons à la maison.

— Zou est certes une exclamation patoise, mais il est difficile aux méridionaux de s’en débarrasser. Tout le monde, même les gens comme il faut du pays, lemploie, à tort il est vrai. Vous n’auriez pas dû donner la médaille pour si peu… Péché véniel très pardonnable…

À un autre.

Le gamin qui a évité, cette fois, la punition, se rassied l’air triomphant.

Mais, d’autres fois, le cas est plus délicat. M. Lassalle l’envisage et le discute gravement, cherche à s’assurer s’il y a négligence, mauvais vouloir, ou ignorance réelle. C’est lorsqu’il nous est arrivé d’affubler certains mots patois d’un habit à la française.

— M’sieur, il a dit l’ourgeau.

— Évidemment, vous savez fort bien que le mot fran- çais est cruche; non, ce n’est pas pardonnable.. cinq cents fois le mot cruche à copier, ça vous empêchera de l’oublier désormais, cruche vous-même !

Puis, c’est le tour d’un autre gamin, fils du chiffonnier, gros joufflu un peu niais, souvent puni et incapable de prononcer une phrase de cinq mots sans qu’il y en ait au moins trois de francisés.

— M’sieur, — bafouille-t-il, — je ramassais de la fri- : l’aïguage sur les bertas, parce que je ne savais pas comme dire.

— Quel baragouin, mon Dieu! — s’exclame M. Lassalle, furibond, — tuez-vous pour des ostrogoths pareils! Ane bâté, tu parles français comme une vache espagnole… Nigaud, triple ignorant ! un bertas, c’est un buisson ; frigoule, du thym ; aïguage, de la rosée ; le truc de « la Bade », la colline de ce nom… Ces mots usuels, tu dois les connaître. Cinq cents fois à copier chacun d’eux pour les graver dans ta dure caboche.

Parfois M. Lassalle déclare que le mot pouvait être élève, allant chez un jardinier et interrogé insidieusement par le porteur de la médaille, lui a répondu: 4

— Ze baïs cercer de l’orte pour ma mère. x

Le cas est douteux ; il peut y avoir ignorance réelle du terme français correspondant. M. Lassalle croise les bras, prend une attitude d’homme soucieux et, le menton dans sa main droite, réfléchit un instant, aussi grave que Salomon en présence des deux mères. Puis, tout pesé, il glapit au milieu du silence général :

— Ze baiïs cercer! tu parles, toi, comme un Marseillais. Hum ! hum! de l’orte pour « de la poirée », — poursuit-il en secouant la tête, et les sourcils presque dressés en l’air. — Hum ! hum! oui, il se peut que ce mot te soit inconnu… Jules, tu n’es pas coupable ; tu as péché par ignorance, je te pardonne… Mais à l’avenir sache que l’orte c’est « la poirée », entends-tu 2… Et tâche surtout de corriger ton insupportable accent… Voyons, je-vais-cher-cher.. répète un peu.

— Oh! oui, m’sieur, — s’écrie l’enfant réjoui.

« — Allons, à un autre…

Et pendant une bonne demi-heure, cela continuait ainsi. Il y avait même des quiproquos comiques, cer- | taines expressions ou tournures étranges embarrassaient, faisaient hésiter l’instituteur, qui n’en devenait alors que plus impitoyable.

Mais combien l’école et le maître nous paraissaient

— Ah! quand je serai grand, — se disait-on, — je parlerai toujours patois, toujours, toujours.

C’était là notre espoir vengeur. Grandir, quitter l’école afin d’échapper à cette odieuse inquisition, à cet occulte danger qui nous menaçait partout, nous guettait sous l la figure d’un camarade jadis aimé et qu’on se prenait, lui aussi, à détester, lorsque, méchamment, sournoise-

à ment, il profitait d’un oubli, d’une distraction quelconque pour nous glisser la médaille.

D’aucuns, se voyant pris, avaient des colères violentes, se battaient, se haïssaient désormais, pour la vie peut-être. Sans s’en douter, M. Lassalle semait de la

Ce n’était pourtant pas un méchant homme ; mais il

aurait dû se dire que le mieux est l’ennemi du bien et comprendre que, par sa sévérité outrée, il compromettait le succès de son plan. En effet, dès que ses élèves cessaient de fréquenter l’école où ils avaient pris en horreur ce français maudit, cause de tant de punitions, ils s’empressaient, par goût et surtout par esprit de contradiction, de ne parler que leur patois si musical et d’autant plus aimé. Les plus aigris ou les plus hardis se donnaient la joie malicieuse de s’exprimer en languedocien au passage ou sous le nez de M. Lassalle.

— Ah! vaurien, — leur criait-il, — que ne viens-tu encore à l’école, je te mettrais au pain sec toute une

On ricanait alors derrière son dos et, dans les réflexions bougonnes qu’on marmottait, il reconnaissait encore et toujours cet affreux patois abhorré.

Le comble, c’est qu’heureux de se sentir délivrés de cette obsession, nos anciens condisciples se riaient de nous.

— Où est-elle, la médaille ? — disaient-ils. — Donnela-moi que je te la fiche sur les toits, espèce de franciman.

Oh! cette médaille ! nous n’en dormions plus. Quels cauchemars je lui devais pour ma part. La nuit, dans la maison close, dans mon lit, j’avais peur, en rêvant, de prononcer un mot patois.

Le dimanche soir, veille du terrible lundi, un état de fièvre nous gagnait tous. On se surveillait davantage; ë si on allait être le dernier à avoir la médaille! Aussi celui qui la détenait recourait, pour s’en débarrasser, à des ruses d’Apache : il s’embusquait dans les portes

sombres, se dissimulait derrière les tas de cailloux pour mieux surprendre la conversation des camarades passant sans défiance. Ce soir-là, chaque coin, chaque borne pouvait cacher l’ennemi.

promenait bouche close, épiant les ténèbres et le

En été, lorsqu’on était assis à causer avec les parents et les voisins au seuil de sa demeure, on voyait une ombre se glisser de porte en porte, rasant le côté non éclairé de la rue. On se taisait aussitôt, devinant l’ennemi qui rôdait ainsi dans le bourg. A l’heure des repas, quand on se croyait chez soi à l’abri, souvent un | enfant était là, dans l’escalier, écoutant à la serrure. Et on était surpris, en sortant, d’entendre une voix joyeuse vous dire :

— Tu parlais patois tout à l’heure avec tes parents, voilà la médaille.

Pareil fait m’advint un soir d’hiver et, désolé, comme un vil espion, je me mis à mon tour à errer dans les rues, Collant mon oreille aux fentes des portes, surprenant les confidences des veillées. Et je me rappelle fort x bien qu’à un moment donné, j’entendis un de mes bons camarades parler patois. Dans ma joie, j’ouvris la porte, je jetai le vieux sou au milieu du cercle des parents assemblés au coin du feu, en criant : « Louis, voilà la médaille! » et je m’enfuis gaiement, laissant la porte ouverte au froid de la nuit, heureux d’avoir esquivé la dure punition réservée au dernier.

Tout à son idée fixe, M. Lassalle ne se formalisait pas de ce manque de discrétion ; il nous y encourageait presque, car il nous répétait sans cesse que pour don-

ner le bon exemple aux parents encroûtés dans leurs mauvaises habitudes, nous devions surtout parler français, chez nous, lors des réunions du soir.

Toutes les expansions de notre enfance étaient donc gênées par un tel souci. Pour moi, j’en étais énervé, car è j’avais une peur bleue de M. Lassalle. Et cependant par l’attrait qu’exerce le fruit défendu, je l’en aïmais davantage ce patois proscrit. Volontiers, je m’isolais pour le parler à voix basse, malgré la crainte d’être entendu, car les murs mêmes avaient des oreilles. Tous les soirs, surtout, en me couchant, dans la chambre reculée de la maison paternelle, lorsque je me sentais défendu par un triple rempart de portes verrouillées, quel délice que de patoiser avec les miens! Non sans - appréhension, il est vrai, ce qui était peut-être un charme de plus. Au craquement d’un meuble ou du plancher, au bruit d’une souris trottinant dans le grenier, au bondissement du chat se jetant sur elle, aux courses tapageuses des lapins dans « la lapinière », je m’arrêtais court, presque blème, m’attendant à voir la porte de la chambre voler en éclats ou le mur s’entr’ouvrir comme le rocher d’Ali-Baba pour laisser apparaître un condisciple qui me présenterait l’horrifique sou, aux tons fauves, désencrassé de son vert-de-gris séculaire par son glissement de main en main, par ses frottements de poche en poche.

Mes plus belles journées, je les passais en dehors d’Aniane, à quatre kilomètres de l’école, dans un mère et où j’allais souvent demeurer une semaine entière. Là, débarrassé de mon souci obsédant, ivre de liberté, j’errais le long du ru, bordé de prairies et de

vignes, qui coule, au bas du mas, dans une étroite vallée entre deux collines boisées et pierreuses. Je m’enfonçais tantôt dans les touffes de roseaux, tantôt dans les cépées de chênes-verts, allant du Pesquié (le bassin), d’où sort une source d’eau fraîche, au château de Capiou avec ses hauts platanes. Alors, loin de Fécole, loin de M. Lassalle, loin de tout camarade trompeur, je parlais patois, rien que patois, aux arbres, aux nuages, aux oiseaux, aux rochers même, caressé d’air pur, baigné de lumière blonce, libre d’âme et de corps, dans cette solitude charmante et sans danger. Et | quelles délicieuses causeries en languedocien avec mon | cousin, beaucoup plus âgé que moi, lorsque, après des | crépuscules roses et mauves, nous partions à travers la | nuit tombante. Des clairs de lune merveilleux, pleins d’augustes silences, éclairaient notre route, ouataient mollement les contours et les formes, appâlissaient les teintes, enveloppaient d’un réseau blanc les arbres dont la verdure transparaissait comme à travers une gaze légère. Des chants de grillons, des parfums de fleurs agrestes montaient du sol humide de rosée. Nous cherchions la trace d’un lièvre, les jouettes d’un lapin qui, tout à l’heure, pendant que nous dormirions en paix, ; viendrait, en broutant les herbes odorantes et le thym, se prendre sottement au piège tendu. Et au matin, sous les aubes fraîches et indécises, nous refaisions le même chemin, bavardant sans trêve, alléchés par l’espoir d’une bonne prise, morte ou clapissant encore dans le Mais ces jours heureux s’envolaient rapidement. Et quel gros crève-cœur que d’abandonner cette vie de liberté au grand air pour revenir à Aniane et, derechef,

réintégrer l’école maussade, retrouver le regard sévère et glacial du maître, le visage méfiant et anxieux de mes condisciples ! }

Cependant, après environ un an de ce régime, on en eut assez. Aux craintes veules, à la soumission lâche et sans réplique du début, succéda une telle surexcitation, un tel état d’irritation que chacun, à part soi, rêvait de luttes fécondes pour retrouver l’indépendance première. M. Lassalle dut bientôt sévir plus fortement; car, las L de cette compression despotique, nous commençâmes à nous agiter. Mais par défiance les uns des autres, on n’osa se communiquer ses réflexions et, après une entente débattue, jeter les bases d’une ligue contre le tyran. Seulement, indices d’un état d’esprit général, quelques-uns, non suivis par la masse, se posèrent en chefs, prêchèrent la révolte, mais leurs tentatives isolées furent inutiles. Coup sur coup, ces impatients, excédés d’être pris en faute au beau milieu d’une partie passionnante, s’insurgèrent et, dans leurs colères soudaines, : la médaille, saisie rageusement, vola sur les toits. Terrible, exemplaire fut la répression.

L’un de nous, Louis Lazuttes — il s’en souvient encore et nous en parlons, chaque année, pendant mes

x vacances — coupable plusieurs fois de cette revendication brutale de nos chères libertés et l’un des plus obstinés à n’user que du patois, fut condamné à rester près d’un mois à l’école, de huit heures du matin à sept heures du soir, sans récréations, n’ayant pour déjeuner,

à midi, qu’un morceau de pain et quelques amandes et, de plus, obligé de griffonner je ne sais combien de fois par jour la conjugaison de ce verbe incommensurable : Je m’entéte à parler charabia et à jeter la médaille sur les toits, malgré les trop justes défenses de mon maître.

— Et n’oubliez pas, monsieur le communard, — lui recommandait M. Lassalle, — d’écrire au futur : Je ne m’entêterai plus, etc. |

Les mécontents furent ainsi matés. Mais la haine de | l’école, du français et aussi du maître trop zélé qui, au lieu de proscrire le patois, ne savait pas profiter des | multiples ressources de la langue occitane, riche, poétique et musicale, cette haine croissait, s”exacerbait au fond de nos cœurs terrorisés.

D’autres mois passèrent avec des alternatives de tranquillité passive et de brusques révoltes aussitôt comprimées par une main de fer.

Nous avions grandi pendant ce temps-là ; nous appar-

  • ienions maintenant à la première division : c’était à notre tour de nous voir confier la médaille tant honnie, avec le devoir ou plutôt la charge de la remettre es mains des plus jeunes que nous surprenions à patoiser.

Or, cette année-là, en l’absence de M. Lassalle qui passait ses vacances dans le village natal de sa femme, 7 la médaille avait fait d’innombrables victimes; personne qui en sortit indemne : tous nous avions été peu ou prou frappés; quelques-uns l’avaient eue jusqu’à des

_vingt fois et plus. Aussi, à la rentrée, pendant toute une journée M. Lassalle distribua punition sur punition.

Holocauste et martyrologe! Pas un jour d’octobre, sans des légions de punis; plus de récréations, plus de

sorties normales : du matin au soir, chacun avait tant de pensums sur la planche qu’on noircissait des montagnes de cahiers. Voilà ce que nous avaient rapporté nos distractions des vacances. Ah ! misère !

J’étais des moins atteints; j’étais resté presque tout le mois de septembre chez mes parents, au Mas de Daumas. Mais, comme mes condisciples, j’avais trop souffert durant ces quelques années. Nous étions mûrs pour les grandes résolutions; après l’avalanche de punitions tombée dès la rentrée, on résolut d’agir.

On se concerta parmi les « grands ». Conspirateurs et révolutionnaires, nous eûmes, la nuit, des conciliabules tenus sur une aire solitaire où, seules, stationnent, en automne, des voitures de bohémiens, et qu’on appelle, pour cela, l’aire des caraques. Des complots s’ourdirent dans l’ombre. A tout prix, il fallait échapper à la servitude, jeter bas la tyrannie du vieux sou. Nous jurâmes de perdre les médailles qui nous seraient confiées. Tour à tour, beaux d’héroïsme, nous nous dé- vouâmes aux colères glaciales de M. Lassalle, qui, pourtant, n’osa pas trop sévir, car nous protestions impudemment de notre bonne foi et de notre innocence.

Mais, efforts superflus, ce que nous avions espéré n’arriva pas. Nous avions beau égarer les vieux sous, M. Lassalle en trouvait d’autres. Il avait dû recueillir tous ceux du pays; sa provision ne s’épuisait jamais. Je crois même qu’une fois, pris au dépourvu, il partit pour Montpellier et courut, pour s’en procurer, toutes les boutiques de marchands de bric-à-brac. De rage, on s’obstina à jeter les médailles sur les toits, au fond des égouts, dans les gouffres de l’Hérault ; et le lendemain,

malgré les verbes: étre négligent, tromper la confiance | de son maître, que nous récoltions, nous soutenions mordicus que nous les avions égarées en jouant. Mais va- | te-faire-fiche, il y avait souvent parmi les jeunes des rapporteurs, mis ensuite à l’index, qui, par traîtrise, | naïveté ou malice, vendaient la mèche et s’écriaient au | milieu de nos dénégations : |

— C’est pas vrai, m’sieur, il l’a flanquée sur les toits ! |

Et alors!

Mais tant pis! Nous étions résolus à tout subir. On reconnut cependant, à la longue, que ces moyens révolutionnaires n’étaient pas les meilleurs; comme dans

‘= toute société, la guerre ouverte, la révolte violente contre les abus et l’autorité toute puissante, n’aboutissait qu’à rendre notre sort plus misérable et la tyrannie plus pesante. On devint plus prudent, plus politique.

Dès lors, on agit par ruse, légalement. Tous les « grands » jurèrent — par une nuit sans lune, sur les marches de l’église des Pénitents Blancs — de garder par devers eux la médaille que leur confierait M. Lassalle, d’en empêcher la circulation, c’est-à-dire de ne plus prêter l’oreille aux mots patois, de les tolérer et | d’affirmer effrontément, le jour de l’enquête, que tout le monde parlait désormais un excellent français dépouillé de toutes scories et locutions patoises.

Je mentirais si j’ajoutais que M. Lassalle nous crut du premier coup et ne se méfia pas de nos protestations éhontées. Nos regards impudents, nos mines hypocrites ne lui disaient rien qui vaille. Il branlait la tête, craignant qu’il n’y eût de la gabegie là dessous. Mais comme tous les tyrans qui croient avoir par la force imposé l’obéissance aux lois répressives et injustes et qui, dans

leur sécurité trompeuse, n’entendent plus bouillonner Jes colères populaires sous l’apparente tranquillité de la surface, il s’endormit peu à peu sur l’oreiller de la confiance. Pourquoi, en effet, n’aurait-il pas purgé nos rangs du terrible minotaure patois prêt à dévorer le français qu’il nous enseignait à grand peine ?

Ce fut un radieux jour que le jour où cette croyance s’affirma en lui. Lui, si froid, lui, si sévère, en eut une douceur et un attendrissement surprenants! Tant il y a qu’il en arriva même à constater des progrès étonnants dans nos rédactions. Et pourtant! Enfin, une heure vint, où devant toute la classe au complet et plongée dans un ravissement mêlé de la malice d’avoir si bien roulé un maître si retors, il décréta, le visage rayonnant, en phrases pompeuses de dithyrambe, que la médaiïlle était désormaisinutile, que l’habitude, « cetteseconde nature », était prise, prévaudrait contre tout retour intempestif et que notre exemple agirait assez fortement sur les jeunes pour les inciter à ne parler que le français. Et dans la vision triomphante de l’avenir, il prophétisa, à bref délai, avec un tremblement dans la voix, la mort, l”anéantissement du charabia, du patois abhorré, cela grâce à ses efforts et ceux de ses collègues auxquels, par l’entremise d’un journal pédagogique, il allait communiquer la merveilleuse réussite de son procédé… Pécaïré! le pauvre homme !

A l’heure de la sortie, nous défilâmes, avec des mines hypocrites, devant le maître ravi, qui répondait à chacun de nos saluts par de bonnes paroles. On se rendit posé- ment au Roc et de là, en bande tumultueuse, en poussant des cris de joie, on s’engagea dans le chemin dela Brèche. Comme à l’assaut, on grimpa la pente abrupte

du Bosquet qu’on traversa de part en part et bientôt tous « les grands », après avoir descendu une large allée, se trouvèrent réunis dans une prairie, en contrebas, qu’entourent des massifs d’arbres élevés. Là, au chant d’une ronde patoise, nous célébrâmes notre victoire et nos libertés reconquises, après plusieurs années | ; de dure servitude. Il fut décidé cependant qu’on userait exclusivement du français à l’école et aux environs, | de peur que M. Lassalle ne fût de nouveau mis en | De ce jour, la confiance, la cordialité et l’entrain reparurent dans nos rapports et dans nos jeux, et de plus belle, entre soi, on parla avec délice cette chère langue d’oc proscrite, car on n’aime que davantage les êtres et les choses pour lesquels on a souffert.

Ce mercredi-là, comme à l’accoutumée d’ailleurs, M. Bastoul, l’instituteur de Sallèles, ouvrit sa porte sur le jour qui, encore indécis, tremblait autour des choses. A cause de la fraîcheur, il releva le col de son _ veston, puis, après avoir humé une prise, il s’ébroua fortement. Enfin, à pas lents, d’une allure musarde,

il pénétra dans le jardinet attenant à la maison

Le village semble dormir ; pas un bruit humain. Cependant, au fond des cours, les poules caquettent déjà et des coqs claironnent la diane, à plein gosier. Bientôt, des écuries closes s’élèvent les hennissements saccadés des chevaux et des mules qui, voyant, à ces premières lueurs diffuses, la mangeoire vide, réclament la provende matinale et frappent du sabot le sol de terre

Une aube de mai nacre le bord oriental du ciel où, seule, palpite encore, d’un éclat vif mais de plus en plus pâle, l’étoile du berger. Peu à peu, apparaît la teinte rougeâtre du terrain ferrugineux, teinte qui, sans doute,

a valu, à tout le haut pays environnant, son nom significatif : las Rufas. À voir les collines voisines, les gué- rets, toute la campagne couleur de pourpre s’illuminer

maintenant, on dirait d’un champ de bataille dont la terre est détrempée et rougie par le sang, mais dont on a enlevé les morts et les blessés pendant la nuit.

De la vie s’éveille partout, à mesure que les clartés s’épandent. Dans les chênes-verts du mont au flanc duquel est collé Sallèles, parmi les buissons et les bouquets d’arbres du ruisseau qui coule, en-dessous, dans un val, rouge aussi, vibrent les cris, battent les ailes du père et de la mère voletant près de chaque nid où des par la faim du réveil.

De son jardin, M. Bastoul pouvait apercevoir, là-bas, en des lointains violets, la plaine de l’Hérault, toute plantée de vignes sur lesquelles flottait une impalpable brume irisée, bien vite dissipée par les premiers rayons du soleil rose. Mais, rendus indifférents à ce spectacle par une longue accoutumance, c’est à peine si ses yeux virent cette verdure si fraîche dans la transparence de cette matinée blonde et le cadre clair des Cévennes. Depuis plus de vingt-cinq ans, M. Bastoul était instituteur à Sallèles, et le charme particulier du pays ne le touchait plus. De goûts simples, il avait maintes fois refusé de quitter, même pour des postes plus avantageux, ce village cévenol où il s’était marié et où le retenaient depuis lors ses intérêts et ses habitudes. Par sa femme, il se trouvait être, en effet, un des plus gros propriétaires de la commune ; il vivait à Sallèles tranquille et très estimé, car il avait vu bien des générations d’enfants défiler sur les bancs de son école et | tendre la main à ses patoches.

En ce moment, il n’avait d’yeux, il n’avait de pensée

que pour ses fleurs aux corolles éclatantes et variées, que pour ses arbustes mouillés d’aiguail. Très fier de ses collections de plantes, il les cultivait soigneusement et les aimait avec passion. Comme beaucoup de ses collègues qui vivent isolés dans leur village, M. Bastoul était un botaniste enragé. Depuis vingt ans, il consacrait ses loisirs à herboriser dans tous les environs. Les Rufes n’avaient pas un coin qui eût échappé à ses investigations, pas une combe qu’il n’eût parcourue en tous sens, pas une plante enfin qui ne figurât dans son riche herbier. C’était là son unique plaisir, sa marotte, comme la pêche ou la chasse pour d’autres instituteurs, comme l’archéologie, la numismatique ou la table pour beaucoup de desservants. Aussi, malgré sa modestie et son humilité naturelles, M. Bastoul était quelque peu connu des botanistes distingués de Montpellier. Même, lors d’une excursion d’étudiants dans cette partie des Cévennes, il avait rendu quelques services au chef de la caravane, professeur presque célèbre de l’École de pharmacie, lequel professeur, depuis ce jour, ne dédaignait pas, le cas échéant, de recourir aux connaissances spéciales et au dévouement du maître d’école. Si celui-ci en était flatté dans son amour-propre, il ne s’en montrait pas pour cela plus orgueilleux, car, dans ce village perdu, M. Bastoul était retourné, petit à petit, à la simplicité des braves pacans qu’étaient ses ancêtres.

Cependant la matinée devenait radieuse. Déjà, les laboureurs étaient partis un à un du village et l’on entendait, par les chemins caiïllouteux, s’éloigner leurs cris gutturaux et le grincement strident des roues de

fer dans l’essieu desquelles s’emboîte le soc long et aigu des araires. Le soleil était haut dans le ciel très bleu et commençait à chauffer. L’heure de la classe

Avant de rentrer, M. Bastoul voulut jeter un coup d’œil sur son rucher, situé au fond du jardin, derrière une muraillette de pierres rougeâtres, car tout ce qui tient du sol est rouge dans ce pays.

Actives et bourdonnantes, les abeilles allaient et venaient de la ruche aux collines et à la vallée où s’ouvraient mille fleurettes, riches de sucs et de parfums. Loin de s’effaroucher à l’approche de l’instituteur, elles voletèrent autour de lui et d’aucunes se posèrent, presque caressantes et reconnaissantes, sur l’ami qui prenait d’elles tant de soin. Et lui, doucement, leur chantait ce mot qui charme, dit-on, les abeilles, sensibles comme les femmes à toute louange : |

Après quoi, M. Bastoul remonta lentement vers la eour de l’école, où piaillaient des voix aiguës d’enfanis. Inconsciemment, il subissait le charme paisible de ces heures, passées en plein air. Heureux, il souriait à ses chères fleurs, redressait d’un geste tendre quelques tigelles, secouait ses arbustes où des fourmis processionnaient, débarrassait ses plates-bandes des mauvaises herbes si promptes à croître et à grener. En luimême, il se promettait pour le lendemain jeudi, — toute une grande journée de congé ! — une bonne promenade à travers les combes. Peut-être, dans ses recherches, découvrirait-il quelque plante rare dont s’enrichirait son herbier?… Malgré ses cinquante ans,

M. Bastoul avait encore bon pied et bon œil. Les i

fatigues de sa profession ne l’avaient point du tout vieilli. Ses élèves étaient peu nombreux; d’ailleurs sa vie s’était écoulée à l’air vif et balsamique des Rufes, et cet air avait tôt fait de nettoyer ses poumons des miasmes respirés entre les murs de sa classe étroite. Courtaud et un peu bedonnant, M. Bastoul était d’une robustesse à toute épreuve et n’avait jamais eu de bien grands soucis. Aussi, sur sa face large et rose, dans | ses yeux clairs et bruns, se lisait une satisfaction complète, la paix que donnent aux humbles la santé de l’âme et la santé du corps.

M. Bastoul cessa d’éplucher les brindilles sèches d’un superbe rosier, tout fleuri de la chair blonde de ses roses-thé. Il se retourna. Vers lui accourait un de ses élèves, brandissant un pli blanchâtre, sans doute

Il interrogea l’enfant :

— Qu’ès aco, menut ? (Qu’est-ce que cela, petit?)

— M’sieu, c’est le fateur qui m’a dit de vous apporter ça tout de suite.

— Ah! le facteur. il est matinal, aujourd’hui.

Et M. Bastoul consulta sa grosse montre d’argent, un véritable « oignon » quant à la forme. Il eut un geste de surprise. .

— Fichtre! — s’écria-t-il, — neuf heures moins vingt! Je me suis oublié… Comme le temps passe vite! Zou! va dire à tes camarades de rentrer en classe et de commencer la page d’écriture dont le mo-

dèle est au tableau noir… Et surtout pas de bruit, # surveilleras. Le temps d’avaler mon bol de lait et je suis à vous.

Et, sans trop se presser néanmoins, il continua de suivre, à petits pas, l’étroite allée du jardin : il ne se lassait pas d’admirer ses belles plates-bandes, si doux-fleurantes par cette matinée printanière.

— Là, voyons ce prospectus ! — fit-il enfin.

Lentement, il tira de leur étui et mit ses lunettes, après en avoir essuyé les verres sur sa manche.

Il regarda le pli qu’il tenait à la main. C’était une | feuille de papier assez fort, entourée de deux bandes en croix. M. Bastoul jeta les yeux sur l’adresse et brusquement il murmura, en pâlissant:

— Fichtre ! ça vient de l’inspection académique. Et très urgent !.… Mon Dieu! qu’est-ce que cela peut bien

Il n’ose déchirer les bandes, pris de peur et tremblant comme, autour de lui, les feuilles à la brise.

C’est la première fois que pareille chose lui advient.

j Jamais, dans sa longue carrière, il n’a reçu aucun pli de l’inspection académique. Toutes les lettres administratives lui arrivent par l’inspecteur primaire de Lodève, son chef immédiat. Pour qu’on lui écrive ainsi directement, il s’agit donc de quelque chose de bien

beau mitan de son jardin si tranquille, si frais, si embaumé. Il tourne etretourne le malencontreux papier. Sur un coin de la bande grise, qu’il ne peut se décider à briser, flamboient ces mots : l’Inspecteur d’ Académie, puis, au-dessous, une signature illisible.

1 Finalement, d’une main nerveuse, il rompt la bande, déplie le papier et lit, de plus en plus ému: Monsieur l’Instituteur,

Vous étes prié de vous rendre jeudi matin, de neuf à onze heures, dans le cabinet de M. l’Inspecteur d’Académie, pour une communication très urgente.

Et, au-dessous de la même signature illisible, flanquée d’un timbre à l’encre bleue, cette adresse :

C’est tout. Pas d’erreur. C’est bien lui que l’on convoque pour le lendemain. Et cette interrogation se pose soudain : que lui veut-on ? qu’a done à lui communiquer l’inspecteur d’académie ?

Il relit ces lignes froides, énigmatiques. Que cachentelles ? Immobile, le cœur serré, le regard trouble, il en oublie son déjeuner, il en oublie sa classe, où s’agitent bruyamment et criaillent ses élèves, il en oublie ses fleurs, ses arbustes, ses abeïlles, tout enfin. Ses yeux hypnotisés ne voient que ce bout de papier dont le griffonnage cèle un secret, ce papier qui bruit sourdement à la brise frisante.

L’inspecteur d’académie le convoque dans son cabinet, directement, sans l’intermédiaire de l’inspecteur primaire ! D’avance, M. Bastoul en est tout remué.. Pas d’autre indication. La foudre tombant à son côté lui

| aurait produit moins d’effet. L’esprit à la torture, il se

En vain les abeilles, ses abeilles tant aimées vont et

viennent sur les rosiers, bourdonnent joyeusement, puis filent en sifflant, telles de petites balles d’or, dans un | rai de soleil; en vain les fleurs se balancent avec des | mines coquettes sur leurs tiges, exhalent leurs plus doux | aromes, le pauvre M. Bastoul n’entend rien, ne voit rien, ne sent rien.

L’inspecteur d’académie, — c’est-à-dire le chef puissant, redouté, qu’il n’a jamais vu, dont on ne parle qu’à propos de nominations, de promotions, de déplacements, — le fait appeler ! Lui, humble instituteur qui a vécu heureux dans son trou, qui n’en sort presque jamais, lui qui ne reçoit qu’une fois par an, ou tous les deux ans même, la visite de l’inspecteur primaire, — visite toujours ennuyeuse pour un vieux maître peu au courant des nouveautés pédagogiques, — il devra aller demain à Montpellier, dans les bureaux où, avant d’être signés par le préfet, se préparent les changements d’instituteurs et où, n’ayant rien eu à demander de sa vie, il n’a jamais bouté les pieds! Et tristement il se rappelle des histoires de collègues appelés ainsi soudainement pour affaires graves dans ce cabinet où bientôt, avec Quelle angoisse, Seigneur! il va comparaître pour la première fois, lui, infime forctionnaire de campagne, timide, chétif, craignant ses supérieurs et n’aimant que sa tranquillité !

Encore que la chaleur fût déjà forte, M. Bastoul avait froid au dos. Sûrement, ce ne pouvait être que pour quelque affaire très sérieuse ! Oui, mais quoi? Et en proie aux conjectures vagues, il s’alarmait, tandis que ses élèves, chevauchant les bancs et les tables, riaient, chantaient, tapageaient à qui mieux mieux dans la classe, dont les fenêtres s’ouvrent sur la rue à l’opposé

| du jardin où le maître se tourmentait en lancinantes

— Hé! dis, Arsène, que fiches-tu là droit comme un ê piquet ?.… Tu contemples les nuages ? Ce n’est guère le moment… Allons, nigaudas, laisse tes fleurs et viens boire ton lait. Oh! Jésus! écoute-moi ces enfants, en font-ils du bacchanal! Que de bonnes calottes

A la voix de sa femme, l’instituteur tressaille comme au sortir d’un mauvais rêve et passe la main sur son front en sueur. Cependant madame Bastoul, une petite vieille proprette, maigriotte et vive, coiffée et vêtue à la paysanne, continue d’agiter ses bras, avec de grands gestes d’appel, dans l’encadrement de la porte.

Elle s’approche, impatientée :

— Hé! Arsène ! — crie-t-elle, — es-tu sourd ?.… Espèce de Jean-de-la-Lune, tu couches toujours avec tes herbes !.. Dépêche et viens-t’en boire ton lait… il |

Elle secoue maintenant son mari par le bras:

— Écoutez-moi ça !.… en mènent-ils du vacarme, ces diables d’enfants! Qu’est-ce que ce papier que tu regardes d’un air éberlué ?..

| — C’est l’inspecteur d’académie qui me mande d’aller

— Mais il est à Lodève, ton inspecteur !.…

— Pas l’inspecteur primaire, je te dis : M. l’inspecteur

— Ah! est-ce que je m’y connais, à tous ces gens !.… Et alors, qu’est-ce qu’il te veut, celui-là 2…

c — Ma foi ! je l’ignore, et c’est ce qui me tracasse.

— Est-il permis, Jésus! de déranger les gens sans leur dire pourquoi! Un joli merle que cet inspecteur !

— Oh! oh!tu sais, c’est le grand chef, celui-là, etil est rare qu’un inspecteur d’académie appelle ainsi un petit instituteur de village comme moi… Ce doit être quelque chose de bien grave… quelqu’un qui veut me porter préjudice. c’est peut-être pour me changer.

— Quitter Sallèles!.… Ah! ça, non, jamais! — se | récria la petite madame Bastoul, levant les bras et s’ef- | frayant, à son tour, devant la mine abattue de son

Fébrilement, elle l’interroge sur cet inspecteur qui, d’un mot, peut les arracher au pays natal etles envoyer promener à des lieues, au bout du département, si ça lui plaît. Tous deux sont tristes, maintenant. Ils rentrent enfin ; et bientôt, dans le calme du village qui rougeoie au grand soleil, gronde la grosse voix de M. Bastoul, imposant silence aux perturbateurs et distribuant force verbes et lignes pour punitions.

Une paix profonde, troublée seulement par les chants des oiseaux, par le gloussement des poules et le bourdonnement des insectes, s’épand aux alentours, et les fleurs, ivres de lumière, jettent dans l’atmosphère qui s’embrase les fortes senteurs de leurs corolles que butinent les abeilles.

Toute la journée se passa pour M. Bastoul en des transes jusqu’alors inconnues. Lui, d’ordinaire si rassis d’esprit, cherchait. Il en avait mal à la tête. Son imagination, s’éveillant soudain, après le long sommeil de

tant de paisibles années, s’agitait sous le crâne, comme une bête captive, et cognait dur aux parois. Comme il se tourmentait le pauvre homme ! Ce qu’il échafaudait d’hypothèses, et les plus folles et les moins rassurantes! Est-ce que sa tranquillité allait être en jeu? Serait-il déplacé et, par suite, acculé à demander sa retraite proportionnelle? — car sa femme ne consentirait jamais à quitter Sallèles ! — mais encore il fallait une cause…

L’inspecteur primaire, venu un mois auparavant, se serait-il plaint de lui? C’était un jeune, un débutant, frais émoulu de l’examen. Beau parleur, la bouche pleine de phrases pillées en des manuels de pédagogie, il s’était plu à faire la roue devant M. Bastoul, tout interdit par cette faconde. L’instituteur était émerveillé de la science livresque qu’étalait cet homme de trente ans à peine, lequel pourtant lui venait d’avouer n’avoir jamais enseigné dans une classe primaire, puisqu’il était, avant l’examen, professeur d’école normale. L’inspecteur avait parlé de Spencer, de Blackie, de Pestalozzi, de Channing et autres, — des noms que connaissait peu M. Bastoul, — et il avait préconisé telle ou telle des idées ou des méthodes de « ces éminents pédagogues ». Puis il avait critiqué certaines leçons du vieil instituteur, donné un tas de conseils sur l’enseignement de la morale, des sciences, etc… — toutes choses dont on ne s’occupait guère autrefois, car on se à écrire et à calculer.

M. Bastoul, abasourdi, n’y avait vu goutte, fort penaud d’entendre ainsi critiquer ce qu’il faisait depuis vingt ans et plus, sensible surtout au reproche de ne

pas suivre et respecter « l’emploi du temps » collé sur un carton, où étaient piqués des insectes.

— De la suite, de la suite et du travail ! — avait conclu l’inspecteur. Ç

Certes, s’il avait osé, l’instituteur aurait répondu qu’il ignorait ces belles choses, que lui et ses élèves travaillaient de leur mieux et que, grâce à ses soins, tout Sallèles savait aujourd’hui lire et écrire.

Somme toute, M. Bastoul se rappelait que le jeune inspecteur, enchanté de soi-même, l’avait quitté avec de bonnes paroles, un : « Au revoir, à l’an prochain, » très cordial et une franche poignée de main, après qu’il l’eut accompagné respectueusement sur la route, branlant sa vieille tête grise, d’un air convaincu, aux conseils verbeux de son nouveau chef. Non, réflexion faite et tout examiné, ce n’était pas de ce côté qu’il y avait à

Mais alors, quoi? Et, de supposition en supposition, ses craintes augmentaient. Et dire qu’il se promettait une si bonne journée à travers bois et combes, pour le lendemain !.…

Au milieu de ses leçons, il s’interrompait, tirait de sa. poche la lettre de convocation pour voir si elle ne lui dévoilerait pas enfin le mot de l’énigme. De temps en temps, il montait dans la cuisine, échangeait des réflexions avec sa femme qui, à l’entendre, « se mangeait les sangs », elle aussi.

— Pardi! — s’écria tout à coup M. Bastoul, — ne serait-ce pas ce becque-cornu de Froucandou qui me jouerait un tour et aurait écrit à Montpellier ?.. Il est si sournois et si rancunier qu’il en est capable !.…

« Froucandou », ou « Froucand », n’était autre que le maire, M. Fulcrand Servel, un jeune propriétaire, ancien élève de M. Bastoul. Celui-ci le traitait parfois encore en gamin, ce dont s’offusquait le maire qui ne laissait pas que de prendre ses fonctions au sérieux et

de trouver que son vieux maître aurait dû montrer un

peu plus d’égards pour lui. Quelques jours auparavant,

à propos d’une affaire du secrétariat, maire et institu-

teur avaient eu une discussion et s’étaient séparés assez

froidement. M. Bastoul, qui possédait autant, sinon

plus de bien au soleil que Froucandou, se croyait l’égal

{ de ce morveux, à qui il avait jadis si souvent tiré les

oreilles, et il lui en voulait de se poser en supérieur, à cause de son écharpe.

L’instituteur avait juré qu’il ne ferait point le premier pas : si Froucandou boudait, on le laisserait bouder !.… Mais, sous la poussée de la peur, M. Bastoul n’y tint plus, et, à midi, se rendit chez le maire pour éclaircir la chose.

Froucandou, flatté de voir son ancien maître lui faire des avances, l’accueille aussi bien qu’il lui est possible ; et avec un sourire, un tantinet protecteur, sur sa mine chafouine. On choque les verres, vite remplis jusqu’au bord, de l’excellent vin blanc de Cambous.

M. Bastoul, décontenancé et rageur, plante tout à coup ses yeux dans les yeux du maire et lui dit :

— Tu sais, Froucandou, je vais demain à Montpellier.

— Ah ! — fait celui-ci, nullement interloqué.

— Oui, c’est l’inspecteur d’académie qui me convoque… et j’ignore ce qu’il peut bien me vouloir.

— Moi aussi, monsieur Bastoul… En tout cas, je vous

donnerai une commission pour un marchand de |

Cela est dit sans aucun embarras. La conversation se poursuivant, l’instituteur s’aperçoit que Froucandou ne sait pas très bien ce qu’est l’inspecteur d’académie : — comme madame Bastoul, il le confond presque avec l’inspecteur primaire.

Ainsi, de ce côté encore, buisson creux! M. Bastoul était au martyre. Lui, si débonnaire, il fut d’une humeur massacrante durant la classe du soir. Les claques, les punitions pleuvaient dru sur les récalcitranis et les bousilleurs, dès qu’ils profitaient des distractions du maître qui, le front à la vitre, le regard vague, semblait se perdre en des songeries profondes, dans les abîmes bleus du ciel rayonnant. Par moments, devenu nerveux, M. Bastoul ne tenait plus en place. Alors, il arpentait la petite salle d’école d’un pas saccadé, roulant des yeux terribles, criant et tempêtant pour des riens. Les enfants s’interrogeaient du regard comme pour se dire : « Tiens, quelle mouche l’a donc piqué, notre maître ?.. On ne le reconnaît plus… »

quelque lettre anonyme… Il y a des gens qui ont tant de vilenie et de boue dans l’âme, qu’ils se plaisent à faire du mal en se cachant, pour leur plaisir… Oui, un sale oiseau de ce genre, un de ces êtres plus visqueux qu’un crapaud, aura essayé de me nuire…

Aussitôt, sachant, en effet, que des lettres anonymes

sont souvent envoyées aux chefs, qui ne jettent pas toujours au panier ces lâches dénonciations, il se demande s’il n’a pas autour de lui des antipathies sourdes, des parents mécontents : — car ils sont aujourd’hui si difficiles à satisfaire, les parents, et si faibles, si bêtes même pour leur progéniture, qui en profite! De quoi a-t-on pu l’accuser ?

— Voyons, et de la franchise! — se dit-il.

Humblement, il fait son examen de conscience et se découvre tant de torts qu’il s’en effraye et tremble, plus il ÿ réfléchit, plus il descend au fond de lui-même.

A-t-il toujours rempli son devoir d’une façon irréprochable ? Certes, il fait son métier autant par goût que par habitude. II est assez à l’aise pour vivre du produit h de ses terres et, s’il reste instituteur, ce n’est nullement par lucre : son bien, qui est affermé, lui rapporterait, dirigé par lui, beaucoup plus qu’il ne gagne comme instituteur. Il aime donc sa profession et il lui en coù- tera fort, quand sonnera l’heure de la retraite, — qu’il reculera d’ailleurs autant que possible, — d’abandonner seront écoulées plus de trente années si douces de sa vie. Oui, mais quel homme, pour dévoué qu’il soit, n’a pas de faiblesses, n’encourt jamais de reproches ?

Ainsi ne lui arrive-t-il pas, à la belle saison surtout, d’avoir « la flemme », de retarder et d’avancer les heures de la rentrée et de la sortie d’un bon quart d’heure, — une demi-heure au total, — et d’allonger les récréations de quelques minutes ?.. C’est vrai que l’hiver, en revanche, alors qu’il se sent le cœur à la besogne, il ne regarde jamais la pendule et consacre à ses élèves, parfois, une heure de plus par jour… Ça fait

la balance, au bout de l’an. Soit ! mais il outrepasse ses droits, il est en faute. |

Par aiïlleurs, quand ses élèves sont occupés à écrire un long devoir, ne les laisse-t-il pas sous la surveillance du plus grand, — cela pour monter chez lui, faire un brin de causette avec sa femme, ou encore pour s’en aller dans son jardinet tracasser un peu, tailler ses arbres, soigner ses fleurs, en un mot passer quelques minutes si douces, si exquises, mais dérobées 2… Et puis, aux chauds après-midi d’été, lorsque les plantes altérées penchent si tristement leurs tiges tendres, ne | dérange-t-il pas ses plus robustes élèves pour qu’ils l’aident à tirer l’eau de la citerne et à arroser ? Sans doute, les enfants font cela de bon gré, avec plaisir; mais des parents, eux, sans oser se plaindre haut, n’ont-ils pas, à diverses reprises, prétendu que leurs fils perdaient leur temps ? L’un d’eux n’est-il pas allé, un jour, jusqu’à insinuer que madame Bastoul ellemême ne se gênait guère, lorsqu’elle envoyait les élèves de son mari chez l’épicier ou le boucher, à l’instar d’ane servante, et cela pendant la classe ?

— Non, ce n’est pas bien d’agir ainsi, — se répète M. Bastoul, suant à grosses gouttes. De même, quand les enfants sont trop turbulents et que la main lui démange, a-t-il raison de s’impatienter, de distribuer çà et là une taloche, ce qui, il le sait bien, est défendu aujourd’hui ? Peut-être quelque nigaud de père, n’ayant pas pardonné les calottes reçues jadis par lui-même, se sera plaint, sans rien dire, histoire de se venger ?

Et puis, et puis, tant d’autres peccadilles, fort excusables sans doute, mais répréhensibles, oui, très répréhensibles ! constate avec peine M. Bastoul.

Hélas ! avec l’âge, durant les après-midi suffocants de juin et de juillet, que de fois il lui arrive, pendant sa digestion, d’avoir des somnolences et d’y aller volontiers de son petit somme, sur l’estrade, tandis que ses élèves musent doucement, afin de ne pas interrompre le repos du maître et pour fainéanter et roupiller, eux aussi, à loisir ?.. Autres griefs encore : il parcourt tous les matins — oh ! un simple coup d’œil sur les nouvelles à sensation ! — son journal en classe, travaille — rarement, dans les moments de presse — aux choses de la mairie dont il est secrétaire, néglige certaines parties du programme, entre autres la gymnastique, — parce que Ça l’ennuie et que ses élèves et leurs membres vigoureux de montagnards, — et la musique, parce qu’il ne l’aime pas et qu’il n’a jamais eu la voix ni l’oreille justes, etc.

Après s’être livré à cet examen sévère, en exagérant ses torts comme à plaisir, M. Bastoul courba tristement la tête et se reconnut coupable, très coupable même. Il se frappa la poitrine et murmura :

— C’est ma faute, ma très grande faute…

Plus de doute : il avait trop souvent prêté le flanc à la critique. Rien d’étonnant que des gens pointilleux et malveillants eussent appelé, en dessous, par une lettre anonyme, l’attention de l’inspecteur d’académie sur cet instituteur qui en prenait par trop à son aise.

M. Bastoul se sentit très malheureux. Que dirait-il ? Quelles charges accablantes contre lui et quelle honte! Ses yeux s’humectèrent. Oui, il était coupable, très

Eh bien! ce serait tant pis pour lui! Parce que tout le village avait passé sous sa férule, appris à lire, à écrire, à compter, sous sa direction, était-ce une raison de se montrer si confiant, si maladroit, et de traiter ces villageois, aujourd’hui pères de famille, quelques-uns grands-pères bientôt, comme au temps où ils usaient leurs fonds de culottes sur les bancs de l’école ?.…. Triple sot, qui s’imaginait que tout le monde l’estimait, l’honoraïit et l’aimait dans Sallèles ! Est-ce qu’on ne | doit pas toujours se méfier de ces paysans, avares de mots, mais enclins à ruminer un tas de mauvaisetés et à trigauder leur prochain ? Aussi sûr qu’il y avait eu un Judas parmi les douze apôtres du Christ, il y avait, parmi ses anciens élèves, un envieux, un sacripant, un traître se cachant dans l’ombre pour mieux frapper en

C’est pourquoi, le soir, après le baisser du soleil, — une soirée délicieuse pourtant, et fine, et transparente, et ambrée par les lueurs mourantes et les reflets d’un crépuscule d’or, — M. Bastoul traînassa dans son jardin, un arrosoir à la main. Le corps agissait seul, sans goût et sans plaisir ; l’âme était absente : elle roulait à travers les hypothèses les plus biscornues, chevauchait les imaginations les plus baroques, s’enlizait dans la vase mouvante des soupçons et ne revenait un instant de ces courses éperdues que pour chercher sous l’écriture quelconque de la léttre de convocation, une certitude qui se dérobaït sans fin.

Il en fut de même tout le long de la nuit. L’idée que, dans quelques heures, il comparaïîtrait devant l’inspecteur d’académie, juge souverain et implacable, qu’à ;

son âge il allait recevoir une réprimande, être tancé vertement, « savonné » dur, enfiévrait le pauvre M. Bastoul. Chez les humbles, grande est la crainte du chef qu’ils ne voient que rarement et dont, à cause du mirage de l’éloignement, ils se font une sorte de dieu inexorable, ne se révélant que pour brandir son tonnerre et frapper sans pitié.

M. Bastoul se tournait et se retournait si bien dans son lit que sa femme agacée, car elle avait pris, elle, son parti de la chose, se mit à le rabrouer de belle

— Ah ça ! tu m’ennuies, — lui fit-elle. — Il ne te mangera pas tout cru, à la fin des fins, ton inspecteur. Si tu lui déplais, il n’a qu’à le dire : nous avons du bien assez pour vivre à l’aise… Ne bouge donc plus, car il faut te lever au petit jour.

Mais le doux sommeil ne venait pas. Dans la fièvre grossissante de l’insomnie, tous les villageois défilaient l’un après l’autre devant l’instituteur.. Est-ce Jeanet, — cette tête en l’air? — Est-ce Jaquounel, — cette tête basse ? — Ou bien le curé? Mais non! l’abbé Carel était un brave homme, « aussi vieux que lui dans Sallèles », et avec lequel il avait toujours bien vécu, même depuis que « ça avait tourné, dans le gouvernement » et qu’instituteur et curé se regardent de travers… Serait-ce un collègue jaloux, ambitionnant son poste ? Mais il ne les connaît guère, ses collègues : à peine s’il les voit une fois ou deux par an aux conférences pédagogiques qui se tiennent au chef-lieu de canton; tous sont des jeunes, des débutants presque; et ils lui ressemblent si peu! Et Sallèles, d’ailleurs, n’est pas un poste à leur faire envie !

Alors quoi ?.. alors qui? Et son esprit ne se calme point : une vraie tempête sous un crâne si paisible

A trois heures, tandis qu’à l’horizon s’étend une frange d’opale, M. Bastoul est debout. Il enfile son pantalon noir et endosse la lévite — saupoudrée de camphre — qu’il ne met qu’aux grandes occasions, et que sa femme a retirée la veille de la vaste armoire à linge appelée le « cabinet ». Il coiffe ensuite un chapeau haute forme démodé et fourre ses mains potes, aux gros doigts poilus, en des gants déteints. Enfin, après avoir fait les cent pas dans la maison, il part, à quatre heures, pour se rendre à la halte de Rabieux, distante de deux ou trois kilomètres. Le train qui vient de Lodève et se dirige vers Montpellier n’y passe qu’à cinq heures et demie : M. Bastoul a donc le temps.

11 chemine pensif, très lentement, en évitant les trous, pleins de poussière rouge, où l’on enfonce jusqu’à micheville.

Le jour se lève. Les reliefs des objets apparaissent, les contours se précisent. Dans la fraîcheur matinale flottent les parfums aromatiques des Rufes. Le silence des champs s’anime.

Le pont de la Margueride franchi, voici Rabieux, un moulin au bord de la Lergue. Plus d’une demi-heure à attendre. Sans entrain, M. Bastoul cause un instant avec le garde-barrière. Puis, comme il est seul, il époussète avec son mouchoir ses souliers et son chapeau, essuie le bas de son pantalon et sa lévite qu’il a

Le sol trépide, le train sifile, s’arrête une minute et repart. Dans le wagon, où il se rencogne sans rien dire aux voyageurs, qui parlent haut et gesticulent à l’avenant; à Paulhan, où il est obligé de s’arrêter une demiheure encore avant de prendre le train qui vient de Béziers ; dans le nouveau wagon, où il se case difficilement, M. Bastoul reste silencieux, la mine tirée, de plus en plus malheureux, à mesure que l’heure fatale approche… Et chimères de papillonner, et appréhensions de croître. Oh! sa pauvre tête !.…

Au sortir de la gare de Montpellier, ni les belles avenues et places qu’il traverse, ni le superbe théâtre reconstruit depuis peu, ni les étalages de la rue de la Préfecture n’attirent ses regards prompts à s’émerveiller en toute autre occasion. *

Que lui veut-on ?..

Encore quelques secondes et, la rue montée, il sera devant l’hôtel de la préfecture. Il veut gagner du temps; ; il feint de s’intéresser aux gravures, aux étoffes, aux bijoux qui décorent les vitrines. Il a beau faire, son esprit va là-haut, ses yeux se dirigent vers ce monument dont un angle apparaît à l’extrémité de la rue, par delà la halle, grouillante d’acheteurs en ce moment ; : bientôt, sévère et froid, l’inspecteur d’académie fixera sur lui des yeux durs, lui fera de vifs reproches et lui imposera peut-être un déplacement.

Neuf heures… neuf heures et demie… Il faut se

Le voilà dans le couloir qui sert d’antichambre. Des

instituteurs, des professeurs sont là, qui causent, discutent et rient. L’inspecteur d’académie n’est pas arrivé. Très gêné, M. Bastoul se faufile dans un coin; les yeux

: troubles, le cœur battant à se rompre, il affecte de lire les affiches dont les lettres dansent une sarabande éperdue. Que va-t-il advenir. Cette interrogation aiguë point son cerveau, sans trêve. Enfin il jette un coup d’œil discret, peureux, autour de lui. La plupart de ceux qui l’entourent sont jeunes; ils sont calmes, viennent solliciter un avancement, un poste désiré, s’entre- : tiennent, familiers, avec les commis d’académie qui | entrent ou sortent.

Cependant il remarque que certains s’isolent, ont la mine soucieuse. À côté de lui, deux, à voix basse, parlent d’ennuis, de déplacements… Toutes ces figures sont inconnues à M. Bastoul. Son cœur se serre davantage, ses craintes deviennent de l’angoisse.

Enfin l’inspecteur d’académie paraît. C’est un homme jeune encore, de taille élevée, la figure douce, ies manières avenantes. Avec un bienveillant sourire, il passe

: dans les rangs, au milieu des saluts plus ou moins obséquieux. Il dit:

— Je vous demande quelques minutes, messieurs, et je suis entièrement à vous.

Les conversations reprennent, tandis que, dans son coin où il s’efface, M. Bastoul tremble, tremble comme une feuille de peuplier au vent.

Un quart d’heure — un siècle — s’écoule.

Soudain un commis paraît et dit :

— Monsieur Bastoul est-il là ?

Le pauvre homme tressaille; il se dresse et, bé-

; gayant, les jambes flageolantes, il avance, sous les regards qui le dévisagent, aussi blème qu’un condamné marchant à l’échafaud.

— Veuillez me suivre. M. l’inspecteur désire ne pas vous faire attendre.

Mon Dieu !.… c’est donc bien grave, qu’on l’appelle le

Gauche, la vue brouillée, il se cogne aux chaises, il se cogne aux meubles et pénètre dans le cabinet qu’on lui ouvre.

Mais, aussitôt, il voit l’inspecteur d’académie se lever en souriant, la voix accueillante, la main tendue. Tout

en lui offrant un siège, l’inspecteur s’excuse de l’avoir

— Je vais, dit-il, publier une flore du département, et M. X…, professeur à l’École de pharmacie, que vous avez vu plusieurs fois à Sallèles, m’a assuré que vous pourriez me donner de précieux renseignements sur la flore des Rufes que personne ne connaît mieux que vous. Mes occupations me retiennent ici, et, comme j’avais besoin de vous voir, j’ai pris la liberté de vous mander à Montpellier. Je désirerais avoir ces renseignements avant peu. Aussi, pour causer plus à l’aise et afin que je vous dise, en détail, quels services vous ; pouvez me rendre, quand vous serez rentré à Sallèles, j’espère, mon cher monsieur Bastoul, que vous me ferez le plaisir de déjeuner avec moi…

Fini d’imprimer deux mille exemplaires de ce quatrième cahier le jeudi 20 novembre 1902 à l”Imprimerie de Suresnes 9, rue du Pont

Un certain nombre de nos abonnés nous ont demandé comment ils pouvaient se procurer notre édition du Jean Coste. Le texte de la nouvelle édition est pour ainsi dire identique au texte que nous avons publié. Il ne nous reste pas un seul exemplaire isolé de ce cahier, c et quand même il nous en resterait, nous nous sommes interdit, dans le contrat que nous avons passé avec la maison Ollendorff, de le vendre. Nous ne le vendons que dans les collections reconstituées de la deuxième sé- rie. Nous avons pu reconstituer, selon notre inventaire à dater du 31 août dernier, 10 collections complètes de cette série, et 71 collections incomplètes mais continues. Les collections complètes — les 16 cahiers de la deuxième série — se vendent cent francs l’une. Les collections incomplètes — douzième, treizième, quatorzième, quinzième et seizsième cahiers de la deuxième série — se vendent seize francs. Ces prix pourront augmenter à mesure que les collections deviendront plus rares. Ils ne peuvent en aucun cas diminuer.

Dans son numéro daté du dimanche 19 octobre 1902, la Raison, journal international hebdomadaire de philosophie, de sociologie, de littérature, publiait l’article suivant de M. Henry Bérenger : |

Je viens de lire avec un réel intérêt, et je vous engage à lire le dernier numéro de Pages libres sur les décrets

Pages libres est, on le sait, une publication hebdoma- Ê fi daire qui tire à 2.300 environ, et dont la plupart des rédacteurs sont d’anciens polytechniciens, d’anciens norma- : Maurice Kahn, André Bourgeois, L. Brunschwig, ete. Ces « intellectuels » prétendent penser et écrire, librement, pour les « manuels ». Ils mettent à cet apostolat une rigueur qui devient facilement de la raideur, je ne sais quel libertarisme tranchant qui les rendrait vite insuppor- } tables si on ne les savait sincères et de bonne volonté. !

C’est le propre des anciens élèves d’Écoles Spéciales de garder toujours, dans l’allure la plus bon enfant, quelque chose d’automatique et d’absolu qui ressemblerait vite à de ; la morgue ou du pédantisme. Les rédacteurs de Pages libres pourraient se surveiller de ce côté-là. Sans avoir l’infatuation cocasse de leurs voisins des Cahiers de la Quinzaine (robespierrots restés pions), nos camarades de Pages libres prennent parfois ce ton suffisant qui rap-

quatrième cahier de la quatrième série pelle fâcheusement la bibliothèque de la rue d’Ulm ou les amphithéâtres de la rue Descartes.

Peut-on approuver, par exemple, que M. Bouglé, normalien subventionné par l’État, laisse entendre dans un ré- cent article : « Anticléricalisme oblige », que tous les jour- | nalistes anticléricaux sont des imbéciles ou des häbleurs, tandis que lui, Bouglé, et les autres universitaires anticléricaux, sont de petits saints et de grands cerveaux! Quand on est professeur à l’Université de Toulouse tout simplement, et qu’on se parallélise avec les Clemenceau, les Rance, les Aulard, les Huc, les Jaurès, les Pelletan, les Geffroy, les Lockroy, journalistes « ordinaires » de la Dé- pêche, il faut avoir (comme on dit dans le peuple) une « santé » qu’aucune modestie ne risque d’effleurer.

Du moins, si Pages libres sont quelquefois agaçantes, elles ne sont jamais ennuyeuses. Les débauches d’absolu qu’on y fait, consolent du terre à terre quotidien de la politique. Et c’est même un spectacle émouvant de voir un ancien officier, un polytechnicien comme l’ami Charles Guieysse, s’ingénier, par cent efforts, à secouer les vieilles carapaces scolairo-bourgeoises, à penser révolutionnairement contre toutes ces autorités dont il fut le disciple et le gardien.

Capitaine d’artillerie démissionnaire, Guieysse est devenu libertaire à outrance. Tout contrôle de l’État sur les groupes ou les individus l’inquiète. Il rêve d’une société à la Kropotkine, dont l’anarchie serait la formule. Beau rêve, qu’il a seulement le grave tort de prendre pour étalon de nos luttes présentes !

Au nom de ces principes, Charles Guieysse a condamné dans Pages libres, et à plusieurs reprises, l’action anticléricale du ministère Combes. Il fait cause commune avec Gabriel Monod, René Goblet, Bernard Lazare. Il a invoqué, en faveur des Congrégations menacées, le Droit et la

Cette attitude de Pages libres a profondément choqué nombre de ses abonnés et lecteurs. Ils n’ont pas compris qu’une revue anticléricale depuis sa fondation, fit cause commune, au moment du danger, avec ses pires ennemis.

Certains même, et non des moins autorisés, ont appelé « désertion » et « trahison » ce qui était pourtant un acte de courage. Acte condamnable, je l’accorde, mais acte fier, je l’affirme.

Nous avons suflisamment démontré dans la Raison, que le prétendu Droit des Congrégations n’était qu’un privilège illicite, et que la Liberté n’était pas la Libérâtrie. Nous ferons grâce à nos lecteurs de redites sur ce sujet.

Mais ce qui nous importe aujourd’hui, c’est de signaler aux lecteurs et abonnés de Pages libres, voire à ses rédacteurs, l’équivoque où s’engage et menace de s’empêtrer leur

On ne fait pas de la politique à coups d’absolu. La politique n’est ni une philosophie, ni une science, ni un art. C’est mieux que cela : un acte de vie, une création perpé- tuelle, une « geste » quotidienne d’attaque et de défense, qui suppose, au plus intime sens, l’union de la pensée et de la force, la connaissance de l’histoire séculaire et la prévision de l’avenir illimité, la collaboration du donné et de limprévu. Un vrai politique n’est pas le ratiocinateur abstrait qui aligne des équations psychiques. C’est le bon praticien qui s’appuie sur le réel pour créer l’idéal.

Haute et ingrate mission, que méconnaissent les idéologues, mais que respectent les hommes d’idées!

Un jeune ingénieur frais émoulu de Polytechnique, un petit normalien tout gonflé de la rue d’Ulm, se gaussent sans prudence des vieux conducteurs ou des vieux professeurs qui n’ont pas leurs belles méthodes rectilignes. Mais s’il s’agit de construire un vrai pont sur une vraie rivière, ou de former des âmes vivantes dans un lycée réel, que de fois ne vit-on pas ingénieur et normalien patauger en des théories qui ne s’accordaient plus aux difficultés de la pratique!

Ces messieurs de Pages libres, en face des Combes et des Waldeck, me font l’effet du jeune ingénieur et du jeune normalien. Ils le sont, en effet.

Ils crient : « Vive la Liberté », et tendent le col aux tyrans. Ils lèvent les bras vers les étoiles, et mettent leurs piéds dans le trou des puits. Ils résolvent la question reli-

quatrième cahier de la quatrième série gieuse en un binôme et la question sociale en un syllogisme, mais leurs données sont incomplètes et leurs prémisses

Qu’on les nomme seulement instituteurs adjoints au fond de la Bretagne pendant dix-huit mois, ou inspecteurs du travail dans le Nord pendant deux hivers, et nous leur redemanderons de causer.

D’ici là, fions-nous-en plutôt à ceux qui, sachant l’histoire de France, continuent la lutte de l’Etat laïque contre l’Église romaine. Ceux-là, du moins, ne feront pas de lAbsolu une équivoque mortelle au Relatif!

Je m’en voudrais de commenter ce texte. Cet article amusera beaucoup ceux qui connaissent M. Bérenger. Les autres s’amuseront plus tard.

, Il faut pourtant que je dise un mot.

Ce qui est grave dans cet article, et ce qui est profond, pour qui sait lire, ce ne sont pas les sophismes et les violences des habituelles démagogies. Le seul passage de l’article qui soit sincère, qui ne soit pas écrit par habitude, par entraînement, par excitation, qui soit profondément et sincèrement senti est ce paragraphe | de haïne envieuse contre Bouglé. Pourquoi ?

Cette haine envieuse a un tel ton, elle est si profondément forte et si accentuée qu’il faut qu’elle soit locale; on ne peut détester autant qu’un homme de son pays ; nous avons demandé à Toulouse; on nous a promis sur les causes de cette animosité des renseignements intéressants.

Et dans ce paragraphe sincère il y a un mot terrible: c’est le mot subventionné. Tout est là. On nous demande parfois pourquoi nous sommes si résolument opposés

au monopole d’État dans l’organisation de l’enseignement. Je répondrai aussitôt que je le pourrai. Je traiterai du monopole. Mais, dès aujourd’hui, comment ne voit-on pas tous les dangers, toute la tyrannie de ce subventionné. Non, monsieur, le personnel enseignant n’est pas subventionné : le personnel enseignant est ? rémunéré; c’est une opération tout à fait différente ; les instituteurs, les répétiteurs, les professeurs, les chargés de cours et les maîtres de conférences ne sont pas subventionnés : ils sont rémunérés ; les maîtres de l’enseignement primaire, de l’enseignement secondaire, de l’enseignement supérieur ne sont pas subventionnés : ils sont rémunérés ; je ne sais pas combien M. Bouglé touche par mois pour son traitement; mais quand l’État paye un homme comme M. Bouglé pour occuper une s chaire de professeur ou pour tenir une maîtrise de conférences, on peut être assuré qu’il ne le paye pas son ; prix; si M. Bouglé avait dépensé dans l’industrie ou dans le commerce privé l’activité qu’on lui connaît, sil avait, dans l’État, tourné cette activité à des ambitions malsaines, il aurait depuis longtemps une situa-,

  • tion financière brillante, supérieure de beaucoup à la modestie où il vit; il serait un gros bourgeois, comme M. Henry Bérenger; il serait un gros seigneur de politique, de journalisme et de littérature, comme M. Henry Subventionné! Ainsi quand un instituteur, quand un répétiteur, quand un modeste professeur a trimé tout le mois et qu’il se présente au guichet du percepteur ou de l”économat ou du secrétariat, il vient toucher une subvention, comme une compagnie Transatlantique! Le traitement défectueux qu’il reçoit pour le travail à

quatrième cahier de la quatrième série qu’il a fourni dans le mois, ce traitement serait une

Si les socialistes nationalement et régionalement ôrganisés n’étaient pas aveuglés par l’abus de la politique | parlementaire, jamais ils ne laisseraient passer de tels mots, jamais ils ne laisseraient insulter, asservir autour d’eux des travailleurs, jamais ils ne laisseraient avilir autour d’eux la notion du salaire, la notion de la rémunération, la notion de la paye. Tout le socia- : lisme est là. Quand nous disons que nous sommes socialistes, nous voulons dire que nous croyons que | l’ouvrier, quand il reçoit sa paye le samedi, ne reçoit pas une faveur, un don, une charité, une subvention, mais au contraire la rémunération, presque toujours insuflisante, injuste, et, ainsi, absolument revisible, du travail qu’il a fourni dans toute la semaine.

Si les socialistes nationalement et régionalement organisés n’étaient pas aveuglés par l’abus de la politique parlementaire, ils relèveraient les étranges propos que l’on tient autour d’eux; ils s’apercevraient que de tous les partis politiques celui qui serait resté le plus profondément bourgeois serait le parti radical, s’il n’y avait ce parti si bizarrement nommé parti radical | socialiste; ils verraient qu’il n’y a peut-être pas un homme en France à qui les sentiments d’un véritable socialisme soient aussi inconnus qu’à M. Henry Bé-

Subventionné. Tout peut passer par là. Toute servitude passera par là si les hommes libres n’y prennent garde. Si M. Bouglé est un rémunéré, il est un homme libre, il travaille librement, il enseigne librement; ül apporte aux élèves les résultats sincères de ses

recherches libres. Si M. Bouglé est un subventionné, il n’est plus libre; je te subventionne, il faut que tu enseignes ce que je veux. Le jour où M. Bérenger sera ministre, il faudra que M. Bouglé enseigne au monde la philosophie de M. Bérenger.

D’ailleurs c’est un fait d’expérience que l’État, toutes les fois qu’il subventionne, et qu’il s’agit d’acheter des faveurs, des parts d’autorité, subventionne grassement, et toutes les fois au contraire qu’il paie du travail réel, paie très maigre.

Il y a des exemples innombrables de gros oisifs et de gros parasites grassement entretenus par l’État ; en revanche l’État est le plus dur des patrons pour les petits fonctionnaires, quand il ne les redoute pas. Jean Coste, à qui toujours il faut en revenir, meurt de faim : c’est parce qu’il travaille beaucoup. Les gros fonctionpaires sont grassement payés : c’est parce que. sauf de rares exceptions, ils ne font rien. Leur traitement n’est si considérable que parce qu’il n’est pas une rémunération, mais en effet une subvention affectée aux

Ce mot subventionné, échappé à M. Bérenger, constitue un aveu caractéristique. Nous y reviendrons.

Au demeurant je ne commenterai pas cet article; je ne le critiquerai pas ; je n’y répondrai pas. Il n’y a pas un mot dans cet article qui ne soulèverait des pages de rectification. Je ne me laisserai pas détourner de mon travail par ces futilités. Quand nous étudierons les questions si difficiles de l’enseignement, nous essaierons de discuter avec des adversaires, avec des collaborateurs sérieux.

quatrième cahier de la quatrième série

Un détail de son information. Nos abonnés savent que M. André Bourgeois n’est ni un ancien polytechnicien, ni un ancien normalien; il n’en est pas un moins bon administrateur ; André Bourgeois n’est pas non plus un collaborateur habituel de Pages libres ; il ne demanderait sans doute pas mieux que de collaborer librement à cette revue courageuse, mais le travail de son administration ne lui laisse aucun loisir; il a seulement publié dans le numéro 9 de Pages libres, du 2 mars 1901, à une date où l’administration des cahiers était moins lourde, Quatre jours chez les grévistes, courrier que nous avons reproduit dans le neuvième cahier de la deuxième série, aujourd’hui épuisé, sous un titre un peu différent : Quatre jours à Montceau.

Les autres informations de M. Henry Bérenger valent celle-ci. Ainsi travaillent ces grands hommes.

Dans le Mouvement Socialiste, revue bi-mensuelle internationale, 10, rue Monsieur-le-Prince, Paris Ë sixième, quatrième année, numéro 107, premier novembre 1902, cinquante centimes, en vente à la librairie des cahiers, M. André Morizet a eu l’heureuse idée d’ouvrir une enquéte sur l’anticléricalisme et le socialisme. Son avant-propos est à citer tout entier :

L’idée d’interroger les principaux représentants du Parti Socialiste international sur les rapports de l’Anticléricalisme et du Socialisme a naturellement son origine dans les conditions politiques actuelles de la France et l’attitude prise, en présence de la lutte menée par le gouvernement contre l’Église catholique, par une portion notable d’hommes politiques se réclamant de nos doctrines.

Dans les longues causeries que j’eus, cet été, au cours d’un voyage en Allemagne, avec ceux de nos camarades d’outre-Rhin que je rencontrais, c’était pour moi une continuelle surprise de voir avec quel étonnement les socialistes allemands accueillaient la nouvelle des manifestations dont les dépêches de France apportaient l’écho. Place de la Concorde, ou autour de la statue d’Étienne Dolet, c’étaient surtout les socialistes qu’on disait se distinguer par leur enthousiasme anticlérical. Et toujours, je retrouvais la même question : « Mais qu’ont donc les socialistes de France à se jeter ainsi dans l’anticléricalisme vulgaire ? » Ê

{ Et, peu à peu, en étudiant avec plus d’attention l’attitude

guatrième cahier de la quatrième série | qu’a toujours observée la social-démocratie allemande dans la lutte contre l’Église et contre l’esprit religieux, il me

semblait qu’il ne serait pas inutile à nos camarades fran- çais de connaître et d’apprécier l’état d’esprit et les raisons de nos camarades d’Allemagne.

Mais la nécessité de ne pas borner cette enquête indispensable à un seul pays me fit m’adresser, non seulement aux socialistes allemands, mais aux socialistes de toutes nations, y compris la France.

Ce sont leurs réponses que nous publierons ici, au fur et à mesure qu’elles nous parviendront.

Sans doute, il y a des différences de milieux et de conditions historiques trop importantes, pour croire que les raisons des uns puissent servir de lois absolues aux autres. Mais il y a cependant, au-dessus de ces contingences, pour tous ceux qui revendiquent la même doctrine et poursuivent le même idéal, des règles d’action qui, dans l’ensemble et en gros, sont identiques et invariables. C’est dans cette mesure que l’exemple des uns peut corriger les exagérations des autres.

Nous avons fait appel à toutes les fractions du socialisme international : nous avons voulu avoir l’expression exacte, sur les rapports de l’Anticléricalisme et du Socialisme, des sentiments raisonnés des représentants essentiels de toutes les tendances. Tous auront été interrogés, et s’il en est dont nous ne publions point de réponse, c’est que nous

Nous voulons espérer que cette enquête contribuera à jeter un jour plus vif sur une question redoutable, qu’on résout trop volontiers par des affirmations d’une tranchante et brutale simplicité.

Les véritables amis du Mouvement Socialiste seraient heureux que cette revue revint ainsi à son ancienne forme, qu’au lieu de nous donner une politique elle recommençât à nous apporter du travail et des renseignements. P

Dans ce premier numéro de l’enquête, le Mouvement publie les réponses de MM. Émile Vandervelde, membre de la Chambre des Représentants de Belgique ; Édouard Vaillant, député de Paris ; Jules Destrée, membre de la Chambre des Représentants de Belgique ; G. von Vollmar, membre du Reïichstag d’Allemagne ; La réponse de Vollmar est suivie des observations qu’il a présentées au Congrès de Munich, d’après le Cette publication continuera dans les prochains nu- | méros du Mouvement. Dans ce même numéro 107, à noter un compte rendu de M. Buré : le second Congrès du Parti Radical. Ce compte rendu est à lire en entier. Il est plein de vues, presque toutes justes, et d’aperçus. | _ D’une manière générale on peut lire utilement le Mouvement Socialiste quand il critique les politiques de ses adversaires; nous ne nous sommes séparés de lui qu’au ; moment où il nous prôna lui-même une politique ; je ne crois pas, étant donné l’état des partis en France, que lon puisse utilement ni valablement remplacer une politique par une politique. De toutes les politiques, la | meilleure ne vaut rien.

, Je voulais épargner à Lavergne le voisinage de ces polémiques ingrates; je voulais compléter ce cakïer en publiant le courrier supplémentaire d’Indo-Chine que je viens de recevoir de Challaye; mais M. Terquem exige que je publie dans le plus prochain cahier la lettre que l’on va lire. : M. Terquem exige que je fasse observer à nos abonnés que sa lettre est datée du 31 août 1902; ce soin était inutile ; à quelques exceptions près, nos abonnés savent lire ; nous n’avons pas coutume ici de souligner tous les mots de nos textes; nous écrivons le plus attentivement que nous pouvons; nos abonnés nous lisent le plus attentivement qu’ils peuvent. Je viens de lire dans votre dernier cahier, l’article que vous avez consacré aux « Journaux pour tous » et j’en ai été très peiné. Le fait même que je ne partage pas votre manière de voir dans le différend des « journaux » et de Boivin est secondaire. Mais ce que je regrette c’est que vous vous soyez laissé emporter par la passion jusqu’à l’injure, à propos d’une affaire d’ordre presque purement Ce que je vous reproche c’est d’avoir abandonné, dans un :

débat qui vous touche de fort près par vos affections, cette k méthode seientifique des exposés impartiaux et documen- l taires qui est la force et la raison d’être de votre œuvre, . pour recourir à la méthode des allusions et des gros mots, en haine de laquelle vous condamnez le parlementarisme du journal et des assemblées. y

Cela pour une cause qui, croyez-le bien, n’intéresserait que médioerement vos lecteurs et amis, alors même que vous auriez fourni du procès toutes les pièces à l’appui.

Je sais bien que chez vous, sans cesse, les sentiments s’identifient avec la raison, en sorte que vous trouvez légitime de haïr ce que votre logique particulière condamne.

C’est peut-être à l’éloge de votre droiture, mais je considère que c’est diminuer votre propre force et que c’est pré- duciable à l’action que d’attaquer sur le terrain de la conseience et de la morale la plus vulgaire, les hommes d’action dont vous désapprouvez les méthodes intellectuelles et la tactique. C’est préjudiciable à votre force, parce que vous ne pouvez parvenir à faire vibrer à votre unisson vos amis et abonnés sur toutes les questions qui vous passionnent, votre diapason sentimental n’étant pas le leur. Vous usez ainsi votre puissance de conviction en vibrant à faux, je veux dire en vibrant seul.

Vous risquez de nuire à l’action en faisant craindre aux ; très rares hommes qui veulent bien, en dehors de leur %. existence normale, et d’une façon toute désintéressée, se mêler d’œuvres publiques, d’être attaqués non pas dans leurs idées, ce qui ne peut être blessant, mais bien dans leur honnêteté de braves gens. C’est si simple de rester tranquillement chez soi, qu’il faut accorder quelque indulgence et beaucoup de crédit à ceux qui veulent bien rompre avec l’égoïsme ambiant pour servir des idées. Je n’entends pas par là, bien entendu, ceux qui en font à proprement parler commerce. Si par suite d’une conscience, même sincère, mais à votre sens déformée, le commerce d’idées dont ils profitent devient, selon vous, malpropre, ces hommes vous appartiennent. Mais cela ne saurait être le cas des administrateurs des Journaux pour tous.

| Votre virulente attaque contre ces derniers, venant à

quatrième cahier de la quatrième série propos de la naissance de l’œuvre du Livre pour tous, je crois qu’il est nécessaire, pour éviter tout malentendu, que je vous demande la permission d’exprimer, par la voie des participant activement-à la genêse même de l’idée de l’œuvre nouvelle.

Après la rupture définitive de Boivin et des Journaux, rupture que j’aurais préféré voir éviter (Boivin et vous, | vous le savez), je me suis efforcé de chercher comment en pourrait utiliser les excellentes qualités de Boivin, son acquit et son expérience pour une œuvre sociale assez large pour légitimer l’absorbsion totale de l’énergie d’un homme. L’amitié et l’estime que j’ai pour Boivin n’ont rien à faire avec l’optique particulière qu’il a apportée dans ses rapports avec les journaux, ni avec la ligne de conduite que mia

É dictée sa conscience.

En collaborant donc à une œuvre nouvelle dont Boivin doit être la cheville ouvrière, je n’entends pas du tout en faire une arme de combat destinée à écraser ou même à concurrencer, à proprement parler les Journaux pour tous. A priori, et toute autre raison réservée, ce serait ur très grave contresens, et vous l’avez d’ailleurs fort bien montré, que de donner une personnalité active, militante surtout à une œuvre dont la caractéristique est l’automatisme et l’anonymat. Non seulement notre œuvre du Livre pour tous ne saurait avoir un caractère de rivalité contre les Journaux pour tous ou toute autre œuvre désintéressée, mais encore personnellement j’entends conserver mon amitié à des frères ennemis, dont, pour moi, les seuls torts. aient été d’avoir apporté au début du débat, des points de vue peut-être trop subjectifs et certaines tendances de

Si vous m’en croyez, mon cher Péguy, vous laisserez là cette histoire de griefs personnels qui n’a rien à faire non plus avec l’œuvre que vous menez et avec la vie intellectuelle que lui demandent vos abonnés et amis. Je vous en conjure, au nom de l’attachement que j’aitoujours témoigné pour vous et pour les Cahiers, abandonnez le terrain des procès de personnes.

; Entre gens épris d’œuvres positives, sachons nous tolérer ; tels que nous sommes, c’est-à-dire comme des êtres si complexes que nous n’avons pas le droit de caresser la chimère ; d’avoir jamais des amis qui réagiront comme nous, sous le fait des événements même les plus essentiels de la vie intellectuelle et sociale. Je désire vivement que vous insériez cette lettre, que je erois nécessaire, dans votre prochain Cahier. Je vous connais assez pour être sûr que vous le ferez de grand Il va de soi que je n’accepte pas une syllabe de cette M. Terquem est le seul de nos 1.395 abonnés fermes qui n’ait pas su lire le commentaire que j’ai ajouté à la circulaire que nous avons publiée du Livre pour tous dans le vingt-et-unième cahier de la troisième série. M. Terquem est le seul de nos abonnés qui ait pensé, e quand j’ai dit et publié d’un homme, sous ma signature, qu’il s’était conduit comme un escroc vulgaire, (1) que par ce mot je voulais dire que je ne suis pas du même avis que cet homme sur le sens des derniers Je ne puis recommencer indéfiniment les cahiers pour un abonné qui ne suit pas. Je ne puis qu’engager (1) M. Maillard prétend que j’ai nommé M. Colomb « vulgaire escroc ». Or premièrement je n’ai pas nommé M. Colomb; je sais | pourquoi ; c’est M. Maillard qui l’a nommé ; deuxièmement je n’ai pas écrit vulgaire escroc, mais escroc vulgaire. M. Simiand, qui est un écrivain laborieux et un savant sociologue, devait faire la difré- ” rence et me faire citer mon texte exactement.

quatrième cahier de la quatrième série M. Terquem à relire patiemment les cahiers précédemment publiés. M. Terquem exige que l’on ne fasse pas des personnalités. Je le prie de vouloir bien relire les démonstrations que j’ai précédemment publiées des personnalités. Quand il aura lu, et compris, ces démonstrations, ou bien il sera du même avis que moi, — et sa lettre tombe, — ou bien il sera d’un avis qui dépassera le | mien, — et nous serons heureux de publier ses démonstrations. Mais, s’il ne faut pas faire de personnalités, pourquoi M. Terquem, il n’y a pas plus de six mois, m’a-t-il apporté huit grandes pages de personnalités électo- ) rales contre M. Paul Beauregard, candidat dans le seizième arrondissement ? Pourquoi m’a-t-il tant pressé de publier ces personnalités, qui étaient intéressantes, et qui ont passé dans le dix-huitième cahier de Ia troisième série? Pourquoi m’a-t-il demandé alors de i mettre au point sa lettre, qui n’était pas même rédigée ? comme j’eus la faiblesse de.le faire. M. Paul Beaure- $ gard ne m’a pas assommé de rectifications. C’est que, n’étant pas de mes amis, sans doute il n’éprouve pas le 4 besoin de m’accabler. se Ou bien M. Terquem prétend-il que l’Œuvre des ” À Journaux pour tous est moins publique, moins impor- 4 tante qu’une élection législative ? $ M. Terquem veut rester bien avec M. Colomb : libre à lui; mais je n’accepte pas que cet accommodement 1 soit conclu sur mon dos; les cahiers sont trop misé- % rables pour payer les rançons, pour faire les frais de 4 Quand je reçus la lettre de M. Terquem je lui promis, »

sans la lire, que les cahiers la publieraient le plus tôt que nous pourrions; je croyais qu’il était mon ami; je ; croyais que sa lettre intéressait le débat; je l”acceptais non comme une réponse, mais comme une cCollaboration.

Si j’avais lu sa lettre et s’il avait invoqué le droit de réponse, le droit de réponse ne fonctionnait pas pour cette lettre; dans le vingt-et-unième cahier de la troi- 6 sième série je n’ai nullement pris à partie M. Terquem ; j’ai publié une circulaire du Livre pour tous, que le Livre pour tous m’avait communiquée ; je l’ai publiée parce- que le Livre pour tous m’avait demandé de la publier; je l’ai publiée comme je publie autant que nous le pouvons les annonces de toutes les œuvres d’enseignement et de liberté; puis, comme j’en avais le droit, et, je pense, le devoir, j’ai, sous ma signature et sous ma responsabilité, ajouté à cette circulaire, qui me semblait insuffisante, un commentaire. Le nom de M. Terquem était dans la circulaire, puisque c’était lui qui l’y avait mis; mais il n’était pas dans le commentaire. Dans le commentaire je ne parlais que d’un hon- ; nête homme. Je retire ce mot, si M. Terquem l’exige.

M. Terquem est le seul de nos abonnés qui n’ait pas su lire ce commentaire. M. Colomb ne s’y est pas trompé, lui; M. Simiand non plus. On ne répond pas à une injure par un procès-verbal officiel de blanchiment.

Que M. Terquem s’y résigne. J’ai fait mon entrée dans l’action publique par la revue blanche où toutes les quinzaines je nommais faussaire M. le général Mercier parce qu’il avait commis une forfaiture et des faux. Ce n’était pas une injure; c’était une qualification. Pour-

quatrième cahier de la quatrième série quoi je devais traiter sévèrement M. le général Mercier et pourquoi je dois traiter complaisamment M. le Prési- | dent: c’est ce que je suis trop bête pour comprendre. général Mercier. Pourquoi veut-on que moi-même je fasse une amnistie à M. le Président du Comité ? Je n’ai rien de personnel contre M. le Président. Que M. le Président répare, et nous le laisserons tranquille. | Cette lettre de M. Terquem est tout à fait étrangère | au débat. Elle ne produit aucun fait, elle n’avance que les impressions personnelles de M. Terquem, qui m’importent peu. Au fond elle ne signifie rien que ceci : que M. Terquem ne veut pas se faire d’ennemis. C’est bon à savoir, mais cela n’intéresse pas beaucoup nos abonJe lui avais promis inconsidérément de publier sa lettre ; j’étais si résolu à la publier le plus tôt que je pourrais que sans l’avoir lue je l’envoyai aussitôt à la : composition; je ne pouvais la publier dans le cahier de Crainquebille ; je ne pouvais la publier dans l’Aube fraternelle ; je comptais la publier dans le troisième cahier s de la quatrième série : au dernier moment je reçus le : papier timbré de M. Colomb; comme je suis trop misé- - rable pour soutenir un procès devant les différents degrés de la justice bourgeoise, il me sembla préférable de publier, dans les trois pages qui me restaient, le papier de M. Colomb. Le papier de M. Colomb prit la place ; du papier de M. Terquem. Cela est également flatteur 1 pour l’un et pour l’autre. i A peine le cahier était-il tombé que je reçus de M. Terquem une lettre de rupture d’une incroyable vio84

lenee et d’une insolence que je ne supporterai pas. Je | ne suis pas un sous-oflicier d’artillerie qu’un lieutenant fait marcher à coups d’engueulades, à coups de pied dans le derrière. Et encore le coup de pied au derrière est-il interdit par les règlements de l’armée. Je suis trop misérable aussi pour endurer les insolences des

M. Terquem, collaborateur des cahiers, a voulu rompre insolemment. C’est fait. M. Terquem témoin me reste. Je ne recommencerai la conversation, —publique, — avec M. Terquem témoin qu’après qu’ilaura répondu ” publiquement aux questions suivantes. Je les classe, pour la bonne administration du débat, et je classe le questionnaire lui-même, afin de le distinguer parmi les nombreux questionnaires qu’il faut que je dresse. |

connaît pas toute, qu’est-ce qu’il en connaît ?

B.— À quelle date, comment, de qui et pourquoi M. Terquem at-il connu les Journaux pour tous ?

C. — M. Terquem a-t-il connu l’initiateur des Journaux pour tous?

D.— M. Terquem sait-il qui a trouvé le nom Tous les Journaux pour tous?

E. — M. Terquem est-il entré comme membre dans l’ancien comité des Journaux pour tous?

quatrième cahier de la quatrième série

F. — S’il y est entré, à quelle date, comment et

G. — De qui tenait-il ses pouvoirs? Qui l’avait élu ou } désigné? Faut-il nommé par l’initiateur, ou invité par 4 Emile Boivin, ou élu par les envoyeurs de journaux, ou - élu par les destinataires, ou élu par les envoyeurs et les 4 destinataires, ou choisi par camaraderie, ou récompensé ainsi des services considérables qu’il rendit à l’œuvre: étant donné d’ailleurs que l’on ne peut parler de services $ que si l’on se place au point de vue bourgeois; avait-il | un mandat régulier, juridique ? ÿ

H. — A-t-il assisté, comme il devait, aux séances du { comité dont il faisait partie; a-t-il assisté à toutes les 1 séances; à chaque séance du commencement à la fin ? |

I. — S’il n’assistait pas aux séances, pourquoi ? ’ 4

J. — Que furent les séances où il assista; étaient-elles sérieuses; y travaillait-on, sérieusement?

teries, jeux et plaisanteries; est-il ou n’est-il pas vrai : que les plaisanteries de M. Colomb consistaient presque À toutes aux obscénites les plus grossières?

L.— Combien de membres faisaient partie du comité; sur ce nombre combien assistaient régulièrement ou 4 habituellement aux séances? Pourquoi n’y avait-il : Jamais personne, ou presque personne ? À

M.— M. Terquem connaissait-il le registre où étaient consignés les comptes rendus des séances et les délibé- j rations ? — J’offre de publier ces comptes rendus dans

les cahiers aux frais de M. Terquem. 1! peut ainsi laver la mémoire de M. Colomb. N. — Quand M. Terquem avait à travailler aux Journaux pour tous, à qui s’adressait-il; à Boivin ou à O.— M. Terquem, qui faisait partie du comité, fut-il convoqué régulièrement aux dernières séances, qui pré- cédèrent la rupture, et que je nomme les séances de S P.— S’il ne fut pas convoqué, pourquoi? Q. — N’envoya-t-il pas alors au moins une lettre de protestation; en fut-il tenu compte; pourquoi ne protesta-t-il pas juridiquement, comme c’était son devoir? R. — À ce moment était-il ou n’était-il pas démission- à naire; s’il n’était pas démissionnaire, qui pouvait ainsi le supprimer du comité sans un mot; de qui tenaient leurs pouvoirs ceux qui lui supprimèrent ses pouvoirs ; À son annulation fut-elle juridiquement plus régulière, plus valable que son installation? | S. — M. Terquem connaît-il toutes les relations des Journaux pour tous avec les cahiers; affirme-t-il ou n’affirme-t-il pas que c’est par intérét personnel que j’ai poussé le cri d’alarme que l’on sait? T. — M. Terquem se fait-il garant que M. Colomb s’est conduit honnétement dans cette affaire? U. — M. Terquem a-t-il ou n’a-t-il pas dit, presque aussitôt après la rupture, 8, rue de la Sorbonne, à madame Émile Boivin, qui était venue au bureau de

quatrième cahier de la quatrième série Jean Pierre, et parlant de M. Émile Boivin : Nous en ferons un patron, phrase qui n’avait aucun sens en elle- | méme, el que nous avons interprétée ainsi : Nous en ferons un gérant libre; cette phrase était-elle une vague | formule de politesse mondaine ou, au contraire, ainsi | que nous l’avons pensé, une promesse ferme, un eng’a- | V.— Est-ce ou n’est-ce pas en conséquence de cette phrase, d’autres phrases, analogues, de toute son attitude, analogue, et de ses démarches même que M. Terquem fut appelé au contrôle administratif de l Œuvré du Livre pour tous ? W.— De qui tient-il ses pouvoirs au Livre pour tous; est-ce ou n’est-ce pas de Boivin, qui l’a prié d’assurer le contrôle administratif, et de Bernard Lazare, qui avait assumé avant lui ce contrôle; est-ce ou n’est-ce pas sur ma recommandation formelle et instante que Bernard À Lazare et Boivin se sont adressés à lui? Ÿ X. — Depuis ce jour est-il ou n’est-il pas resté en ù communication constante avec M. Colomb; a-t-il, en Ë conscience, défendu contre les calomnies de M. Colomb q l’œuvre dont il avait accepté la charge et la responsa- 3 bilité; ou au contraire a-t-il surtout pensé à protéger 5 M. Colomb contre les accusations légitimes qui naiïs- è saient de partout: a-t-il rempli fidèlement son mandat; ! rR’a-t-il pas eu d’autres préoccupations? j Y. — Pourtant Boivin et Bernard Lazare lui ont-ils ou ne lui ont-ils pas laissé la prérogative d’établir pour la nouvelle œuvre les premières listes de volumes; lui 4

ont-ils ou ne lui ont-ils pas laissé la prérogative et | n’a-t-il pas accepté la responsabilité d’établir le bulletin numéro 2, — bulletin qui fut contrefait presque aussitôt par M. Colomb?

Z. — M. Terquem a-t-il ou n’a-t-il pas accepté que les à fonds de premier établissement et de roulement fussent avancés à la nouvelle œuvre sur le budget pourtant si misérable des cahiers ; cette avance était-elle ou n’étaitelle pas tout à fait indispensable au fonctionnement, à F la fondation de la nouvelle œuvre; M. Terquem sait-il ou ne sait-il pas que cette avance ne nous a pas encore été remboursée; qu’elle nous fait faute; que pourtant je ne me plains pas; mais qu’il m’est désagréable enfin d’être brutalisé de préférence par des gens qui doivent de l’argent aux cahiers?

demandé d’encarter ou de publier dans les cahiers ses listes de volumes et tout le bulletin numéro 2 de l’Œuvre du Livre pour tous, — demande qui tombe aujourd’hui qu’il m’a signifié brutalement que toute relation était suspendue entre lui et moi? Si j’avais publié, puis commenté sa liste et son bulletin, m’eût-il envoyé encore une rectification ?

A. — M. Terquem désormais considère-t-il l Œuvre du Livre pour tous comme une œuvre qu’il protège à contre-cœur, par faveur, générosité, charité, en faisant ses conditions, dont l’une serait d’y représenter les intérêts de M. Colomb; ou au contraire considère-t-il cette œuvre comme une œuvre de travail où il travaille de bon cœur, où il est heureux de trouver les moyens

quatrième cahier de la quatrième série : d’utiliser au maximum une activité indéniable, et que À

  • Je n’ai pas cessé de respecter. 4 ©. — D’une manière générale puisqu’il parle des services vraiment très considérables qu’il a rendus aux cahiers, si l’on se place au point de vue bourgeois et si l’on parle de services, M. Terquem pense-t-il que ce ; soient les hommes qui rendent service aux œuvres, ou au contraire les œuvres instituées qui rendent service à aux hommes, en leur permettant d’utiliser au mieux |

Je n’établis pas seulement des questionnaires ; j’apporte moi-même les premiers éléments de réponses.

Comment se fait-il que M. Georges Colomb, nouveau président du nouveau comité des nouveaux Journaux
pour tous, 17, rue Cujas, Paris, soit collaborateur habituel, régulier, attitré au Soleil du Dimanche, boulevard des Capucines, 5, à Paris.

Un abonné m’envoie le Soleil du Dimanche, numéro 45, du 9 novembre 1902. Sur la première page éclate une aquarelle militaire, et militariste, mais tout à fait idiote,
j’entends comme sujet traité. Elle s’intitule en effet en reconnaissance (souvenir des grandes manœuvres), aquarelle d’Alphonse Lalauze. Or elle représente un sous-lieutenant de dragons. Naturellement ce souslieutenant de dragons saute un ruisseau, qui, comme par hasard, traverse de biais au premier plan; mais ce n’est pas de cela que je lui en veux; dans les images les sous-lieutenants de dragons ne passent leur temps qu’à sauter des ruisseaux, entre les repas. N’étant pas de la cavalerie, je ne sais pas si ce hardi militaire est en tenue. Mais il porte un fanion, tricolore et cravaté de tricolore, et la cravate est frangée, de tricolore, ce qui représente au moins le fanion d’un général com- ’ mandant de corps d’armée. De fait le général est à côté, derrière, à cheval, barbiche blanche, il regarde la bataille, il a tout son état-major à cheval derrière lui.

quatrième cahier de la quatrième série :

Or dans aucune armée du monde, monsieur Lalauze, | on n’a jamais vu un général envoyer son fanion en | réconnaissance, — parce qu’il risquerait de le perdre, , — et parce que tout le monde croirait que le général se balade avec son fanion ; le fanion d’un général, monsieur, c’est un écriteau qui marche avec lui; ce n’est pas un ornement supplémentaire à l’uniforme d’un souslieutenant de dragons. Un général envoie ses officiers d’ordonnance ou les officiers de son état-major porter ses ordres ; il fait faire les reconnaissances par ses officiers de cavalerie ; à la rigueur, et en cas d’extrême | urgence, il peut faire faire une reconnaissance par un | officier d’ordonnance ou par un officier de son état-
major; il. peut envoyer tout le monde, excepté son

Et puis quelle idée d’aller en reconnaissance, — voir ê et ne pas être vu, — avec un appendice fabriqué pour être vu de partout. F

J’ouvre ce Soleil; il n’est pas moins intelligent que la plupart des journauxillustrés ; mais il ne l’est pas plus ; 1 des vers ; des lignes; le dimanche d’un député d’avant- J garde, caricatures hostiles par Mauryce Motet : ce 3 journal-ci est donc un journal réactionnaire; un article, 1 saint Hubert, par M. Ernest Laut, à la fois sainte ; nitouche et qui ne veut pas avoir l’air d’y couper, mais 4 sérieux tout de même et résolument édifiant ; au milieu de cet article une grande image d’apparat, au Vatican, d réception par Sa Sainteté Léon XIII d’un pèlerinage à des Filles de Marie, conduit par madame la comtesse J Mazé de la Roche, d’après un croquis d2 A. Bianchini ; i cette image est si évidemment étalée en belle place que ‘4 ce journal-ci est un journal catholique ; du Lavedan; 3

puis larticle signé de M. G. Colomb, à travers la science, le pendule de Foucault, sur l’expérience du Panthéon ; puisque M. Colomb fait du latin pour amuser le | | populo, comment ne sait-il pas que vulgum pecus est g une forme inexistante ; il confond profanum vulgus et seroum pecus; quand on est pitre, il faut au moins 5 Savoir son métier; encore une grande image militariste, mais navale, les nouvelles unités de notre flotte, trois types de bâtiments de guerre récemment lancés, dessin de M. G. Martin, le plus récent de nos contre-torpilleurs, le croiseur cuirassé « Jeanne d’Arc », le croiseur cuirassé « République » ; les crépes de Nockhe, de M. Simon Toullannes, une histoire niaise de superstition bête et fade, faussement bretonnante ; un portrait à la pose de M. Alfred Capus; une histoire militaire de M. Edmond Théry, militariste, morale, immorale, et bête à pleurer ; pour illustrer cette histoire deux images militaires, et militaristes, l’arrivée de la classe, l’instruction des nouvelles recrues dans la cham- ; brée ; l’instruction des « bleus », une leçon d’astiquage dans la chambrée; vous voyez dans ces deux images des soldats épatants et des sergents modèles; des vers de Bourget, de l’Académie française; des annonces, comme partout. L’article de M. Colomb est comme tout ce qu’il fait; quelques plaisanteries bien venues, mais qui ne sont malheureusement pas toutes venues de lui, émaillent . z un amas des vulgarités les plus communes, les plus épaisses. Mais je n’ai pas ouvert ce débat pour y exercer de la critique littéraire, en admettant que cela soit de la littérature. Comment se fait-il que M. Georges Colomb, nouveau

quatrième cahier de la quatrième série 1 président du nouveau Comité des nouveaux Journaux Ê pour tous, 17, rue Cujas, Paris, soit rédacteur habituel, régulier, attitré au Soleil du Dimanche ; ou comment se fait-il au contraire que M. Georges Colomb, rédac teur au Soleil du Dimanche, dont je viens d’analyser un numéro, soit devenu le tout-puissant président des nouveaux Journaux pour tous ?

Notons qu’il ne s’agit pas d’une collaboration occasionnelle. M. Colomb tient une rubrique au Soleil du Dimanche. Tous ceux qui savent comment le journalisme est organisé de nos jours sous l’oppression des | puissances d’argent savent aussi qu’il y a une différence capitale entre les articles et les rubriques. L’articlier engage de sa responsabilité. Le teneur de rubrique engage toute sa responsabilité. IL est de la maison. Il y fréquente, et je sais par ailleurs que M. Colomb fré- | quente au Soleil du Dimanche.

On me dit que M. Georges Colomb a collaboré, pour À cette année seulement, 1902, à neuf numéros du Soleil ; sans compter le numéro que je viens d’analyser, le Ë numéro 45 ; j’achèterai ces numéros, et nous les analyserons à leur tour ; pour les années précédentes je n’ai 1 pas les moyens d’acheter la collection complète de la collaboration de M. Colomb au Soleil du Dimanche; mais les bibliothèques ne sont pas faites pour les chiens, et nous continuerons ce travail. ]

Je ne sais pas ce qu’est au juste le Soleil du Dimanche, illustré ; je ne sais pas quelle relation existe entre le Soleil du Dimanche et le Soleil de tous les jours, 3

< journal réactionnaire, catholique et royaliste, clérical; 4 nous le saurons à mesure que nous poursuivrons cette à

$ enquête ; mais déjà Le numéro que nous avons analysé se suffit à lui-même ; ce numéro est bêtement mais résolument réactionnaire, militariste, catholique et surtout clérical. Comment se fait-il que M. Georges Colomb, nouveau président du nouveau comité des nouveaux Journaux pour tous tienne, dans ce numéro, une

Je demande qu’il n’y ait pas de malentendu sur ma

question. Un combiste ici dirait : Commentsefait-ilque M. Georges Colomb, sous-directeur du laboratoire de botanique en Sorbonne, soit rédacteur habituel, régulier, attitré au Soleil du Dimanche? Mais je ne le dis pas. En droit public je crois que M. Georges Colomb, sous-directeur du laboratoire de botanique en Sorbonne, a parfaitement le droit de publier sous son nom dans le Soleil du Dimanche, comme je croyais que

_ de Sens, avait parfaitement le droit de publier, sous un pseudonyme et même sous son nom, dans le Pioupiou de l’Yonne et dans Le Travailleur Socialiste.

; En morale je crois que M. Georges Colomb, s’il est sincèrement réactionnaire, militarisie, catholique et surtout clérical, a parfaitement le droit de tenir une rubrique dans le Soleil du Dimanche, comme je croyais que M. Gustave Hervé avait parfaitement le droit, parce qu’il était sincèrement républicain, antimilitariste, socialiste et révolutionnaire, d’apporter au Pioupiou de l’Yonne et au Travailleur Socialiste une abon-

Mais si M. Georges Colomb est sincèrement réactionnaire, militariste, catholique et surtout clérical, s’il

quatrième cahier de la quatrième série ”

est un collaborateur sincère au Soleil du Dimanche,

alors je demande comment il se fait qu’il soit devenu le

nouveau président tout puissant du nouveau comité des

nouveaux Journaux pour tous. On sait quel était le.

statut des anciens Journaux pour tous. L’institution

fonctionnait par une exactitude automatique. Elle :

admettait, elle comportait l’envoi de tous les journaux

républicains, sans aucune exception; elle refusait l’en-

voi de tous les journaux réactionnaires, sans aucune

exception. Du Temps aux Temps Nouveaux, tous les

journaux républicains passaient ; de la Libre Parole au

Soleil du Dimanche, tous les journaux réactionnaires

stoppaient. Tel était le statut large et simple de l’insti-

tution, tel en était l’unique statut. Il était si clair et si

simple qu’il dispensait de tout gouvernement. Il était ;

si large que d’aucuns se demandèrent parfois s’il n’était

pas trop large. Mais un statut de publication, de publi-

cité n’est jamais trop large. Nous devons croire qu’il | ; n’y a jamais trop de papier utilement répandu.

Par cette institution d’un statut si large tout le monde passait. Tout le monde républicain passait, mais | M. Colomb ne passait pas. L’homme qui est devenu le 3 maître tout-puissant des Journaux, si large que fût le statut de cette institution, n’y passait pas. L’homme | qui est devenu le maître des Journaux ne pouvait pas même y entrer comme dragon de deuxième classe. Car nous parvenons à l’étrange, à la singulière constatation ; qui sera la conclusion de ce premier entretien.

Par le statut si large de cetteinstitution, une quantité innombrable de journalistes passaient, républicains K modérés, même républicains conservateurs, tradi- l

; radicaux, républicains de gouvernement, républicains

| chistes, républicains hors classe et hors parti, tout le monde passait, tout le monde excepté M. Colomb. Par une singulière coïncidence, M. Colomb appartient justement à l’un des journaux que les Journaux s’interdisaient formellement d’envoyer; M. Colomb ne pouvait pas envoyer par les Journaux, qu’il usurpa, le journal ; dont ïl est; si M. Colomb avait apporté à Boivin, fondateur, gérant et secrétaire des Journaux, un de ses propres articles pour le faire envoyer, Boivin devait le mettre poliment à la porte, lui, son article et son journal.

Je demande s’il est juste, je demande s’il est sage et raisonnable, si même il est prudent que ce soit précisé- ment un rédacteur au Soleil du Dimanche qui soit devenu le maître fantaisiste, despotique, et douteux, des

J’ai vu cet homme, ce journaliste réactionnaire, en trois mois désorganiser une institution républicaine qui avait demandé plus de trois ans à mettre sur pied : je demande si j’ai bien fait de pousser un cri d’alarme.

Ce sont, me dit-on, des articles scientifiques. — Non, ce ne sont pas des articles scientifiques; ce sont des pitreries faites sur des matières scientifiques. Or j’affirme ici que rien n’est plus contraire à la science, à l’esprit scientifique, au progrès de la science, à la distribution de la science dans le peuple, que les pitreries dansées autour de la science. Aujourd’hui je ne puis entrer dans ce débat important. Nous y reviendrons

quatrième cahier de la quatrième série aussitôt que nous le pourrons. Je ne veux pas comparer un seul instant le public abêti du Soleil au public si intéressant des Universités Populaires. Mais c’est un élément important de la réponse que nous devons faire . à l’enquête si judicieusement, — et si courageusement, | — ouverte par mademoiselle Dick May dans la Petite République sur la situation des Universités Populaires. On peut n’avoir pas la même opinion que mademoiselle Dick May sur la situation actuelle des Universités Populaires. On peut n’avoir pas la même opinion qu’elle sur leur utilisation provisoire. On est forcé de convenir avec elle, avec presque tous les organisateurs, avec presque tous les administrateurs des Universités Populaires, que cette institution si précieuse traverse une crise, que la situation est pénible. Je crois qu’une des raisons pour lesquelles cette situation est pénible, c’est qu’on a trop voulu faire au peuple de la science amusante. Que les | fètes organisées par les Universités Populaires fussent | amusantes, c’est une autre question. Mais de la matière | même de l’enseignement, de la matière des cours, des conférences, des leçons et des causeries, — de la philo- | sophie, de l’art, de la science, du travail, — de la vie, | — on à trop voulu faire un amusement. Ici encore on est tombé dans le sophisme et dans le mensonge de la pédagogie complaisante, qui est proprement la démagogie de la pédagogie. On était condamné à échouer. On faisait comme ces bons professeurs de philosophie, | vertueux, qui s’épuisent à enseigner à leurs élèves que la vertu est toujours beaucoup plus amusante que le | vice. Ce n’est pas parce qu’elle est amusante que la vertu ; estrecommandée. Ce n’est pas parce que l’enseignement est amusant que nous devons nous cultiver. L’ensei98

| gnement et l”amusement ne sont pas ennemis; mais ils ne sont pas du même ordre. Ils peuvent coïncider; ils peuvent se superposer; ils peuvent s’accorder; mais l”amusement ne commande pas l’enseignement. Si l’on parle de présenter aux élèves les résultats’sérieux d’un travail honnête, on court la chance que ce travail et que ces résultats, par surcroît, paraissent et deviennent on parle d’amusements, le moyen de rivaliser avec les nombreux établissements de plaisir, comme on les nomme. Si l’on parle enseignement, on court la chance de déborder la promesse. Mais si on parle amusement, on ne pourra pas supporter la concurrence.

M. Colomb n’est pas sans avoir entendu parler d’un conflit nommé le conflit de la science et de la foi. Dans un journal je ne dirai pas de foi, mais de religiâtrerie M. Colomb a délibérément assumé la charge régulière et la responsabilité de représenter la science. Quelle figure a-t-elle par ses mains ?

: l’on pense de ce conflit, qu’il soit ou ne soit pas irré- ductible quand on descend au fond de la science et

  • quand on descend au fond de la foi, il est évident que . de nombreux chocs se sont produits et se produisent tous les jours entre les découvertes, les élaborations sérieuses de la science et les manifestations bêtasses de la foi, je veux dire celles des manifestations de la foi qui sont bêtes. Nous respectons les expressions sincères de la foi religieuse ; nous n’en respectons pas les k manifestations bêtes. Or ce sont justement ces manifestations bêtes que nous avons trouvées dans le Soleil

quatrième cahier de la quatrième série L du Dimanche. M. Colomb a résolument assumé la À charge et la responsabilité de représenter en face de | ces manifestations bêtes la science ; il tient la rubrique scientifique ou prétendue telle : à travers la science. Quelle figure a-t-il faite à la science? Je le lui demande publiquement. Quand il prépare son article pour le Soleil du Dimanche, a-til ou n’a-t-il pas soin d’éviter que son article entre en conflit avec les manifestations niaises d’une foi superstitieuse. Apporte-t-il aux lecteurs du Soleil toute la grande science, la grande science des libérations et de la culture, la grande science il dangereuse, mère des révoltes et des libertés, la science des méthodes, la science du libre examen, la science

Non. M. Colomb a trouvé le joint, comme il dirait. Pour ne pas entrer en confit, pour se mettre bien avec ses lecteurs, avec ses patrons, avec ses collaborateurs, avec les cuirassés dernier modèle, avec le souslieutenant qui a chipé le fanion du général, avec le bon sergent qui explique bien la théorie aux bons soldats, avec la bonne histoire bretonne bien bête, il apporte : aux lecteurs du Soleil une science non moins bête, une science aussi bête que les manifestations de ce qui leur tient lieu de foi, une science de calembours niais, de plaisanteries tournées. Quand un curé de campagne a lu son Colomb dans le Soleil du Dimanche, il doit se dire : Tout de même, ils ne sont pas malins, ces savants ; et ce n’est pas encore eux qui démoliront Notre-Très-Saint- l Père-le-Pape, Sa Sainteté Léon XIII, comme le nomment les collaborateurs de M. Colomb. ;

C’est exactement ici, dans cet avilissement de la ; science aux pieds d’un public abêti, qu’est le crime. ]

me Qui joue-t-il? Joue-t-il ses patrons, son public, ses collaborateurs, les plus récents de nos contre-torpilleurs et le pèlerinage des enfants de Marie pour faire parmi nous le jeu de la démagogie anticatholique; ou bien nous joue-t-il, nous républicains, socialistes, libres-

  • penseurs pour faire parmi nos ennemis le jeu de la _ démagogie réactionnaire; ou bien joue-t-il et ses amis _ du Soleil et ses amis des Journaux. Je le lui demande publiquement. Quand il fréquente aux bureaux du Soleil, y tient-il sur les sœurs, sur les religieux, sur les catholiques, ces propos orduriers qui, dans les anciens Journaux pour tous, occupaient presque tout Le temps, qui écœuraient, aux séances du comité, les anticléricaux les plus épais. Sa conversationest-elle, dans les bureaux du Soleil, la même qu’elle était au comité des Jour- à naux ? Un homme qui tient dans une assemblée des propos qu’il ne peut pas tenir dans une autre où il fréquente n’est pas un honnête homme. Un homme est un malhonnête homme s’iltient quelque part des propos qu’il ne peut pas répéter n’importe où.

Au moment où nous mettons sous presse, ON nous annonce que plusieurs personnes, appartenant à l’œuvre des anciens Journaux pour tous depuis son origine ou depuis très longtemps comme souscripteurs et comme envoyeurs de journaux, ayant appris avec stupeur qu’au moment de la rupture entre les patrons et les ouvriers de cette œuvre les patrons avaient gardé pour eux tout

4 l’argent gagné patiemment par les ouvriers, qu’ils avaient laissé les ouvriers sans un outil et sans un sou, vont assigner M. Georges Colomb en répétition de

quatrième cahier de la quatrième série Au moment où nous mettons sous presse, On nous annonce que M. Colomb, président du comité des nouveaux Journaux pour tous, ayant, dans le bulletin de la nouvelle œuvre, — d’ailleurs contrefait du bulletin trimestriel de l’Œuvre du Livre pour tous, — mis indü- ment en cause M. Émile Boivin et en sa personne l” Œuvre du Livre pour tous, M. Bernard Lazare, contrôle administratif de l’Œuvre du Livre pour tous, vient de proposer, par lettre recommandée adressée à M. Georges Colomb, au siège des nouveaux Journaux pour tous, 17, rue Cujas, Paris, de constituer des arbitres. Je demande à comparaître comme témoin devant ces arbitres sur toutes les parties du débat. Au dernier moment, on m’apporte les neuf numéros du Soleil où M. Colomb a collaboré cette année. Je supplie qu’on les achète. On ne s’ennuiera pas. Il ya | un pape en couleurs près de qui le sous-lieutenant

4 Nous avons reçu trois désabonnements parce que 4 … M. Simiand m’a flétri. Comme par hasard, deux de ces

a à … désabonnements appartiennent à la Société Nouvelle de

‘à … librairie et d’édition, 17, rue Cujas, Paris, où les nou-

4 -_ veaux Journaux pour tous ont trouvé momentanément : __ un asyle. Le troisième est formellement motivé sur la % . condamnation que j’ai subie de M. Simiand. 4 M. Abel Rey, professeur agrégé de philosophie au

; lycée de Beauvais, nous écrit qu’il se désabonne parce

Ke: qu’il trouve injustifiées et déplacées mes attaques à S contre les Journaux. Ce professeur de philosophie me 5 ne paraît peu ferré sur les méthodes. Pour savoir si mes n- attaques étaient des attaques, ou si au contraire elles

Ê étaient des défenses, pour savoir si elles étaient ou non 43 justifiées, placées ou déplacées, il fallait au moins 4 attendre que j’eusse commencé d’apporter le commen-

_ cement de la première de mes preuves. “4 Ces gens de Beauvais savent tout sans avoir jamais …._ rien appris. Il faudra que j’aille me renseigner dans

É L cette préfecture. À Paris nous ne sommes que deux qui

sachions la vérité de cette histoire, M. Colomb et moi.

f Boivin même ne sait pas tout. Il n’y a donc que

M. Colomb et moi qui puissions conter ce conte.

à M. Colomb voudrait bien le conter, dans le Soleil du

quatrième cahier de la quatrième série Dimanche. Maïs ses patrons ne veulent pas. C’est encore moi qui serai forcé de le conter, dans ces

M. Rey croit que j’attaque les Journaux. J’essaie au contraire de les sauver. M. Rey confond {es Journaux avec le gouvernement des Journaux, l’œuvre avec le patronat. C’est comme si l’on confondait la France avec le gouvernement de la France, le catholicisme avec le gouvernement de l’Église, le socialisme avec le comité interfédéral, et tout Anzin minier et mineur avec M. Casimir Perier. Pauvre socialiste nationalement et régionalement organisé de formulaire et de phrase vide.

Mon ancien camarade, mon ancien ami M. Georges Weulersse, aujourd’hui professeur agrégé d’histoire au L lycée d’Orléans, m’écrit. Naturellement je ne publie î que les passages publics : :

Je me désabonne aujourd’hui pour deux raisons. Ta cri- à

Impitoyable, mon cher camarade : je ne dis pas le sixième de ce qu’il faudrait dire pour sauver le socia- | lisme en danger de corruption. :

Ta critique impitoyable et imprudente contre ceux qui | d’une manière ou d’une autre travaillent pour une cause ï qui est la nôtre m’avait inquiété. ; 1

D’une manière ou d’une autre : tout le débat est là, à Ë mon camarade. Ou ces mots n’ont aucun sens, ou ils . signifient : d’un moyen, par un moyen ou par un autre, Ë quel que soit le moyen, par n’importe quel moyen. Ou a ces mots n’ont aucun sens, ou ils signifient que la fin ;

__ justifie les moyens, que la fin socialiste justifie les 3 moyens politiques. Je me sépare absolument ici de mon “ camarade. Credo. Je crois que jamais la fin ne justifie & les moyens; je crois en particulier que jamais la fin ï socialiste ne justifie les moyens politiques ; je crois x que l’on n’avance pas vers la justice, dans la justice, ; par la voie de l’injustice, que l’on n’avance pas vers la vérité, dans la vérité, par la voie du mensonge et de l’erreur. Je refuse de recommencer pour le socialisme le vieux jésuitisme et la vieille immoralité. à ci D’une manière ou d’une autre, mon camarade : tout notre effort ici tend justement à ne pas travailler d’une

  • manière ou d’une autre, à travailler de la bonne manière, qui est la manière juste et la manière vraie. Si encore elle se fût attaquée seulement aux doctrines, à Ÿ la tactique, mais elle s’en est prise sans nécessité aux c Encore un qui n’a pas su lire les cahiers. J’ai assez | traité des personnalités. ; Si encore elle ne s’en était prise qu’aux personnalités en F quelque sorte publiques comme celle de Téry. Mais je vois | aujourd’hui qu’un grave conflit s’est élevé entre toi et F. Simiand. Ce conflit, tu en accentues toi-même la gravité | en soulignant ce nom de Simiand. ) grave conflit s’est élevé entre M. Simiand et moi. Un ù coup de couteau n’est pas un conflit. Quand dans le é vingt-et-unième cahier de la troisième série j’ai poussé ; un cri d’alarme qui n’a pas été mal entendu, j’ignorais | totalement qu’il y eût derrière M. Colomb toute une à machination de M. Simiand et de la Société Nouvelle, | 105

quatrième cahier de la quatrième série | Je ne m’en suis aperçu qu’en recevant par derrière | cette flétrissure inattendue.

Simiand est mieux que moi au courant des affaires du | parti : jai confiance en lui; c’est un de mes amis. 5 | Moi aussi je croyais que j’étais un de ses amis; je le remercie de m’avoir détrompé. Depuis longtemps il désapprouve énergiquement la campagne que tu as entreprise : malgré ce que lui—et d’autres — ont pu me dire, je suis resté avec toi. Aujourd’hui que le conflit est devenu personnel, je ne veux pas être ; contre lui. Il préfère croire que je suis un malhonnête homme. Car si j’avais publié à la légère le mot qui a soulevé tant : d’émoi, je serais moi-même un malhonnête homme, je serais moi-même un larron, d’honorabilité. | Ce paragraphe de Weulersse est doublement pré- cieux. Weulersse est professeur d’histoire. Il a dû entendre parler des méthodes, quand il était élève. II voitdans un cahier que M. Simiand me flétrit. C’est le ; temps qu’eût pris un véritable historien, j’ose le dire, pour s’abonner, afin de lire dans les cahiers suivants ce que je répondrais, et se former ainsi une opinion raisonnée. C’est le temps qu’il prend pour se désa- | bonner. Il a entendu ma condamnation préalable et sans preuve. Il coupe aussitôt la communication, de | peur d’écouter la défense que je présenterai. k Ce paragraphe de Weulersse est triplement précieux. Quand je dis qu’il y a des hommes qui suivent aveuglément Simiand comme un chef militaire, j’ai des amis qui d’un air entendu me répondent : Mais non, cela a n’est pas possible; cela n’est pas de notre temps, nide 2

_ notre milieu. J’en avais depuis longtemps les preuves. à Pourquoi je ne les publiais pas, je le dirai dans un in- « Stant. Cette lettre de Weulersse m’apporte une preuve a nouvelle, et formelle. Simiand voit et juge à Paris pour LE Weulersse, qui, à Orléans, ne voit pas. Il a de Weulersse un blanc-seing, une totale et perpétuelle procu- : ration. Et cette procuration s’étend à l’opération la plus

  • redoutable, qui est la condamnation sans preuve d’un

/ Ce paragraphe de Weulersse est quadruplement pré- cieux. Quand je dis que nos cahiers sont l’objet d’un ” boycottage forcené, j’ai des amis qui d’un air entendu MY me répondent : vous feriez bien d’éviter la manie de la a persécution. — Naturellement les boycotteurs ne sont

pas si bêtes que de s’adresser à mes amis avérés. Ils

__ s’adressent à Weulersse. Au commencement ils commi- : rent la gaffe de s’adresser à quelques-uns de mes véritables amis. Mais ils reçurent de tels avertissements qu’ils n’ont pas recommencé. Depuis longtemps j’ai _ dans mes dossiers les preuves de cette guerre et de ce —_ boycottage. Pourquoi je ne les ai pas publiées, je vais Ÿ le dire tout de suite. Il y a deux ans, quand je com- … mençai de me défendre et de défendre les cahiers contre les premières hostilités de cette guerre, contre l’établis-

kb sement de ce boycottage, des amis communs intervin-

4 rent. Aujourd’hui je le demande publiquement à ces

à amis communs, je le demande à Hubert Bourgin, aux ”+ seize ou dix-huit amis et camarades communs, je le _ demande à M. Raub, je le demande aux dix ou douze ne - maîtres, que je respecte, qui m’ont prié, demandé, 8 recommandé ou voulu commander, il y a deux ans, de 4 cesser la défense que j’avais commencé d’opposer aux

quatrième cahier de la qualrième série hostilités de la Société Nouvelle, je le leur demande: qu’est-ce qu’un ami commun? Quand en arithmétique on parle de facteurs communs on entend un facteur qui tient au moins à deux parties d’une somme ou aux deux termes d’une différence, qui tient à deux facteurs dont il est le facteur commun; quand on parle de dénominateurs communs on veut dire un dénomi- | nateur qui fonctionne comme dénominateur au moins pour deux numérateurs, dont il est ie dénominateur , commun. Qu’est-ce donc que des amis communs qui ne sont communs que d’un côté, qui ne fonctionnent que d’un côté. Je le demande à ces amis communs: , ont-ils fait près de la Société Nouvelle et près de | Simiand les démarches symétriques des démarches | qu’ils faisaient près des cahiers et près de moi; | ) ont-ils demandé à la Société Nouvelle et à Simiand | | les engagements symétriques des engagements qu’ils demandaient aux cahiers, qu’ils me demandaient, que | je n’ai pas pris, que j’ai tenus tout de même. Depuis deux ans je me tais. Et non seulement je me tais mais … j’ai fait dans ces cahiers aux éditions de la Société Nouvelle une publicité que plusieurs de nos amistrou- | vaient exagérée; je n’ai pas cessé de vendre à la librairie » des cahiers le plus que je pouvais de leurs éditions; si | j’ai dit à un seul abonné de m’acheter pas une édition de la Société Nouvelle, que cet abonné vienne, et parle; | puisqu’on m’a condamné publiquement, nous sommes | entrés dans la période des témoignages; même jai | vendu et fait acheter ces Opinions Sociales, dont l’an- i técédence fut acquise par des procédés si particuliers. Non seulement je me suis tu, mais tout récemment, dans une importante négociation commerciale et statutaire,

_ je fus envers la Société Nouvelle d’une bonne volonté Fe vraiment amicale, dont les preuves restent. Le 12 août _ dernier si j’avais voulu causer à la Société Nouvelle, . à qui ne tenait pas envers moi ses engagements finan5 ciers, des embarras considérables, je le pouvais. Si j’avais voulu me donner le facile agrément de déranger, moi aussi, M. Maillard, ce n’est pas une insertion que È je lui eusse fait demander. M. Simiand fut chargé de négocier avec moi. Il m’accabla de tant de sourires, | que je devais me méfier. Naïvement, je ne me méfiais pas. J’avais autre chose à faire, que de me méfier. J’eus 1 la faiblesse de montrer une extrême complaisance. On fl M. Simiand m’écrivait le 15 juillet la lettre suivante : % SOCIÈTE NOUVELLE Paris, le 15 juillet 1902 Je crois qu’un quart d’heure de conservation suflira à nous mettre d’accord sur la difficulté qui a frappé ton : attention. Peux-tu repasser à la librairie jeudi à la même À heure que jeudi dernier (cinq heures et demie) : jy serai à L la même heure, à quelques minutes près. (1) dt (1) Notre scrupuleux correcteur, M. Mahlmann, exige que je mette à: ici que, s’il y a des fautes grossières dans les lettres que nous . % citons ou que nous publions, c’est qu’elles étaient dans la copie.

quatrième cahier de la quatrième série M Pourquoi M. Simiand n’envoyait des billets doux le À | 1 juillet 1902 et pourquoi il me flétrissait le 10 octobre suivant, c’est ce que je dirai quand je présenterai ma D | défense contre M. Simiand ; aujourd’hui je commence à | présenter la défense des Journaux pour tous contre M. Colomb; il ne faut pas croire qu’on me fera lâcher *: la défense des Journaux en m’attaquant personnelle- h ! ment. Quand nous aurons clos notre enquête sur l’af- D | faire des Journaux, alors, mais seulement alors, je com- 4 | mencerai à présenter ma défense contre M. Simiand. | Je le demande seulement aux amis communs, qui | intervinrent. Ont-ils fait il y a deux ans et incessam- | ment depuis auprès de M. Simiand les démarches qu’ils pi ont faites auprès de moi; ont-ils demandé à M. Simiand | les engagements qu’ils m’ont demandés ; s’ils ne les lui ont pas demandés, pourquoi me les demandaient-ils et ne les lui demandaient-ils pas; quel sens avait leur ; amitié commune; revenait-elle à m’attacher les bras pendant qu’on essayait de m’étrangler; ne s’exerçait- | elle que d’un côté, du côté le plus faible; et si au con- | traire les amis communs ont demandé à Simiand les | mêmes engagements qu’ils me demandaient, Simiand a-t-il pris ou n’a-t-il pas pris ces engagements; s’il ne les a pas pris, pourquoi ne me rendait-on pas ma liberté, pourquoi au moins ne m’avertissait-on pas; si 0 enfin Simiand a pris les engagements que j’ai tenus, a-t- mn | il ou n’a-t-il pas tenu ces engagements; le boycottage î n’a-t-il pas continué comme devant; un seul de ceux qui ne s’étaient pas abonnés, par entente, s’est-il abonné à depuis ; un seul de ceux qui s’étaient désabonnés, par + entente, s’est-il réabonné depuis; uu seul des calomnia- D

ré teurs s’est-il reposé de calomnier; la Société Nouvelle / S a-t-elle cessé un seul instant d’être l’asile des calomnia- à Ê teurs et le réduit d’hostiiités; la lettre de Weulersse : répond éloquemment à cette interrogation : malgré ce s que Simiand, — et d’autres, — ont pu lui dire, il était

resté abonné. Sans doute c’est que ce que Simiand, et

  • d’autres, lui disaient, tendait à le faire désabonner. Je le savais depuis longtemps. Je n’ai jamais cessé de le savoir. Je le savais par tout mon courrier. Pourtant je me suis tu, jusqu’au bout. J’ai tenu la promesse que je d n’avais pas faite. J’ai voulu que l’expérience fût complète. En me condamnant sans m’avoir entendu en mes | moyens, en me condamnant publiquement, en m’envoyant sur papier d’huissier notification de cette flétrissure, M. Simiand m’a rendu ma liberté. J’en userai. Je n’en abuserai pas. Je n’oublie pas que mor premier devoir est mon devoir de gérant. Le soin de ma défense,
  • qui est un devoir aussi, car on ne doit pas s’abandonner plus qu’on n’abandonne les autres innocents, ne vient qu’après. Je n’oublie pas que mon premier devoir est à d’assurer le bon fonctionnement des cahiers; mon pre- : mier devoir est de publier des contributions, des docu- | ments, des renseignements et des œuvres. Je n’y manquerai pas. Ces polémiques ingrates ne viendront jamais qu’en supplément. C’est tout ce qu’elles valent. Fr Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués

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Un certain nombre de nos abonnés nous ont demandé < Rs

: . à qui s’adresser pour faire passer le Jean Coste en feuil- AU ne

_ leton dans les journaux. Pour simplifier les démarches, ur

_ La vergne s’est mis de la Société des Gens de Lettres.

__ Iisufit donc de s’adresser à cette Société, en la forme RS:

De même pour la Médaille et la lettre de Convocation, qui réussiront en feuilleton bref ou en variétés à suivre.

_ Je suis heureux de noter le Progrès du Loiret, d’Or |

__ léans, parmi les journaux qui ont reproduit le Jean de,

< Gollège de France. — Premiér semestre 1902-1903. | — MM. les lecteurs et professeurs ouvriront leurs ours ve | le premier décembre 1902. ECTS NES | Philosophie grecque et latine. — M. Bergson étudie a 2 | | le vendredi à quatre heures trois quarts, _. = | a l’Histoire de l’idée de temps; TER | ES le samedi à trois heures trois quarts il expliquere re : | second livre de la Physique d’Aristote. a |

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AP Cahiers de la quinzaine . |