IV-8 · Huitième cahier de la quatrième série · 1903-01-20

Monsieur Matou

René Salomé

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paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

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4 He De avec les bons souhaits des cahiers LT D REPRe SE, pour cette nouvelle année de travail ;

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Monsieur Matou est dans la dixième année de son âge. C’est dire qu’il devrait être un chat sérieux. Neuf ans pour un chat, c’est quarante ans pour un homme. Or, monsieur Matou n’est pas un chat

Il aime à se rouler dans le coke et dans le charbon de terre. Le coke et le charbon de terre noircissent son beau gilet blanc et ses beaux pantalons blancs à la turque.

Quand il revient de la cave, monsieur Matou nettoie son beau gilet et ses beaux pantalons à la turque avec sa petite langue rose qui gratte en léchant. Ce faisant, monsieur Matou avale des poils de gilet et des poils de pantalon: il s’en suit qu’il tousse et qu’il a mal au cœur.

— Ce monsieur Matou est stupide, déclare la vieille armoire normande à ses protégés, les draps, les serviettes et les essuie-mains. S’il ne noircissait pas chaque jour son gilet et ses pantalons à la turque, il n’aurait pas à les nettoyer avec sa langue. S’il n’avait pas à les nettoyer avec sa langue, il n’ava-

lerait point les poils qui sont dessus. Et s’il n’avalait point les poils qui sont dessus, il n’aurait pas mal

— Ce raisonnement est admirable, murmurent les draps, les serviettes et les essuie-mains. Et la vieille armoirenormandeestflattée qu’on l’approuve. Car elle met sa gloire à faire de bons raisonnements.

Mais monsieur Matou n’écoute jamais les raisonnements de l’armoire normande. Il continue à salir ses beaux habits, à les nettoyer, et à ne pas digérer les poils.

Ce matin, voilà qu’il s’est accroupi auprès de la salamandre qui chauffe et qui rougeoie. Il s’est mis en boule, le nez dans son gilet, les pattes et la queue repliées dans la fourrure de son ventre. Monsieur

— Ne restez pas aussi près de moi, monsieur Matou, conseille la salamandre. Mieux vaudrait pour vous une petite promenade sur le mur qui sépare la rue du jardin.

La salamandre parle ainsi parce qu’elle a de la sagesse, du cœur et de l’éducation. Admirez comme elle sait les inconvénients de sa chaleur pour les gens indisposés, comme elle s’intéresse à monsieur Matou et comme elle parle poliment. Vraiment, c’est une excellente personne. Il y a bien des poêles et

des calorifères qui devraient lui ressembler.

Monsieur Matou qui n’a ni cœur, ni éducation, ni sagesse, n’est pas ému par tant de bonté, fait celui qui n’a rien entendu et demeure à la même place trop chaude, ramassé en boule, le nez dans son gilet, les pattes et la queue repliées dans la fourrure de son ventre.

— Il est inutile de donner de bons conseils à monsieur Matou, fait observer l’armoire normande. Les bons conseils sont faits pour être suivis. Or, monsieur Matou ne suit jamais les bons conseils.

— La remarque est vraie et le raisonnement est juste, murmurent les draps, les serviettes et les essuie-mains. Et, dans son coin, un vieux tablier de

— C’estsûr qu’il ne suit jamais les bons conseils. L’autre fois, madame l’armoire, la porte de votre Seigneurie bâillait un peu : que fait monsieur Matou? Monsieur Matou, qui est une manière d’anguille, se coule dans votre sanctuaire où il joue à piétiner vos protégés avec ses petites semelles arrondies et griflues. Même qu’il ose venir se vautrer sur moi, qui suis un vieux, utile et honorable serviteur de la maison. Je lui dis en étouffant — car il est très lourd, monsieur Matou — : eh, monsieur Matou, vous m’étouflez ; sortez d’ici, que diable ! Sinon, Noémi, sans vous voir, poussera la porte, tournera la clef dans la serrure, et vous serez

en prison, privé de l’air et de la lumière qui sont indispensables aux gens de votre espèce. Mais monsieur Matou fait la sourde oreille et continue à m’étouffer. Qu’arrive-t-il? Précisément ce que j’avais prévu. Noémi, sans voir monsieur Matou, pousse la porte et tourne la clef dans la serrure. Monsieur Matou s’endort sur moi, et j’étouffe si bien que je perds le sentiment. Jamais tablier, de mémoire de tablier, ne fut traité de la sorte… Quand je revins à la vie, monsieur Matou miaulait à faire frémir et se démenait en saboulant des piles de serviettes et d’essuie-mains. Et pourquoi cet affreux sabbat? Mais pour se faire ouvrir la porte.

— Ce tablier est un bavard incorrigible, pense l’armoire normande: ilprend toujours la parole sans permission et la garde des demi-journées. Et puis toujours il raconte, et jamais il ne raisonne. Certes, sa place n’est pas chez moi, mais à la cuisine ou dans la boutique des fournisseurs.

Et par son silence majestueux, l’armoire normande montre au tablier qu’elle n’aime pas les bavards. Et comme elle se tait, les draps, les serviettes, les essuie-mains se taisent également. Car les draps, les serviettes et les essuie-mains craignent, par-dessus tout, d’offenser l’armoire normande, qui est une grande dame, et fort susceptible.

— On ne me répond jamais quand je parle, ron-

chonne le tablier. Quel affront pour moi qui suis un vieux, utile et honorable serviteur de la maison.

Cependant monsieur Matou somnole ou sommeille tout près de la salamandre qui le chauffe bien à regret. Mais ne faut-il pas que bon gré mal gré, la salamandre agisse en salamandre ? Et dans sa somnolence ou son sommeil, comme il arrive quand on a mal au cœur, et qu’on a trop chaud, monsieur Matou a de très vilains cauchemars et des rêves tout à fait

Sur le palier d’en haut, il est une table à ouvrage en acajou. A cette table s’ajuste et s’articule un couvercle, au moyen de deux charnières. Quand le couvercle est levé, monsieur Matou saute dans le coffre de la table. Ce coffre est divisé par de petites cloisons en compartiments dont chacun a son contenu : ici le fil, ici les étuis à aiguilles, ici les écheveaux et les pelotes, ici les boîtes à boutons, ici les boîtes à épingles. Monsieur Matou se couche indolemment parmi toutes ces choses, tantôt sur le flanc et la tête relevée à la manière des phoques, animaux marins, tantôt sur le ventre, les pattes antérieures bien allongées devant lui, le nez et le regard dans la ligne de son dos, à la façon des grosses bêtes en pierre qu’on nomme des sphinx.

Justement il vient de profiter d’une absence de l’ouvrière pour sauter dans le coffre de la table à ouvrage. Là, il a commencé par mouiller ses pattes avec sa petite langue rose qui gratte en léchant.

Puis avec ses pattes mouillées, il s’est installé à la manière d’un phoque sur le fil, le coton, les boîtes | et les délicats outils d’acier.

Ce sont les aiguilles qui ne sont pas contentes. IL y a là également des ciseaux qui ne sont pas contents non plus.

— Que ne pouvons-nous lui piquer le ventre! murmurent les aiguilles.

— Que n’est-ce possible de lui couper les mous- ( taches! murmurent les ciseaux.

Et tout aussitôt :

— Ces ciseaux ne pensent qu’à couper, murmurent dédaigneusement les aiguilles.

— Ces aiguilles ne pensent qu’à piquer, murmurent dédaigneusement les ciseaux.

Car ni celles-là ni ceux-ci n’ont assez d’esprit pour comprendre, les aiguilles que les ciseaux sont faits pour couper, les ciseaux que les aiguilles sont faites pour piquer. Les aiguilles aimeraient à voir les ciseaux faire œuvre d’aiguilles et les ciseaux aimeraient à voir les aiguilles faire œuvre de ciseaux. En vérité, ces gens-là ont des idées bien impertinentes, — et sans doute ils n’ont pas appris

Mais qu’importe à monsieur Matou la querelle des aiguilles et des ciseaux. Monsieur Matou continue à friper ses fourrures café au lait contre le faîte des cloisons et les angles des boîtes. Il relève son nez couleur d’anémone vers la lucarne qui bâille audessus de l’escalier, et de ses yeux mi-clos, il regarde

le troupeau des nuages se mouvoir dans le ciel. La brise du dehors entre et joue parmi les poils de son beau gilet blanc et de ses beaux pantalons blanes à la turque. Il attend qu’on vienne l’admirer.

Mais il ne vient personne, sauf la brise du dehors. Seulement monsieur Matou se sent pincer et chatouiller par certain petit être qui se déplace derrière son oreille gauche. Pchtt!!! Pchtt!!! IL est insupportable d’être ainsi dérangé quand on est installé confortablement, à la manière d’un phoque, sur le faîte bien dur des cloisons et sur les angles non moins durs des boîtes, en attendant qu’on vienne vous admirer.

Monsieur Matou s’assied sur son derrière; d’une patte griffue, il se gratte impatiemment la tête et, de temps en temps, il fait pchtt!!! pchtt!!! Car monsieur Matou a les oreilles fort sensibles.

Cependant la table à ouvrage, qui est un peu boîiteuse, — c’est une vieille table à ouvrage : elle a elle a longtemps habité Paris, — la table, ébranlée par les secousses de monsieur Matou, bat une mesure en trois temps sur les carreaux du palier :

— Monsieur Matou ne connaît ni le respect ni la pitié, soupire la table à ouvrage, ainsi contrainte à battre la mesure. — Le fait est que ce n’est point

une occupation convenable pour une personne de son âge et de sa condition.

— Mais aussi, pourquoi ne pas vous faire respecter? disent les aiguilles à la table. Vraiment vous n’avez pas de caractère.

Les aiguilles en ont, du caractère : elles ont même un caractère pointu,

— Vous manquez tout à fait de dignité, ajoutent les ciseaux. Pourquoi ne pas faire choir votre couverele sur le dos de cet insolent ?

Les paroles des ciseaux sont toujours tranchantes.

— Que voulez-vous ? répond la table, je suis tellement fatiguée, tellement fatiguée ! Mes pauvres pieds sont engourdis et mes pauvres articulations sont nouées. Ne croyez pas que j’aie toujours été aussi impotente : moi aussi j’ai eu ma jeunesse.

— Bon, bon, interrompent les ciseaux. Vous n’allez pas nous raconter une fois de plus vos aventures. Que de fois déjà nous avons baillé en les

Les ciseaux parlent pour eux, car les aiguilles ne savent pas bâiller : leur bouche est beaucoup trop

Pendant ce dialogue, monsieur Matou s’est recouché, non plus à la manière d’un phoque, mais à la manière des grosses bêtes en pierre qu’on nomme des sphinx. Son ventre blanc s’adapte au

faîte des cloisons et aux angles des boîtes; ses reins s’élargissent et se dressent royalement; ses pattes | antérieures s’allongènt bien devant lui; son nez et son regard sont bien dans la ligne de son dos.

Or, le regard de monsieur Maiou fixe quelque chose qu’on a laissé traîner sur la console empire.

Et ce quelque chose est un gros peloton de laine grise à tricoter, un bon gros peloton bien dodu, bien moelleux, traversé par deux crochets en bois. Ce bon gros peloton a l’air naïf et facile à vivre.

Et monsieur Matou sent dans ses deux pattes antérieures un chatouillant besoin de pousser un peu, un tout petit peu, ce bon gros peloton de laine grise à tricoter. Oh! il ne s’agit que de le pousser un tout petit peu, seulement pour voir si ça bougera.

Et monsieur Matou saute à bas de la table à

— Enfin! disent les ciseaux, |

— Ce n’est pas malheureux! disent les aiguilles.

— Que voulez-vous? C’est un mal élevé, explique la vieille table à ouvrage. Sur le palier, monsieur Matou fait des pas très courts, des pas bien prudents, bien avisés, comme s’il craignait de poser ses petites semelles arrondies et griffues sur quelque chose de brûlant et de coupant. À chaque pas bien court, bien prudent, bien

avisé, il jette brusquement, soit à droite, soit à gauche, le panache de sa queue.

Arrivé au pied de la console empire, il s’arrête, s’assied, tend le cou, érige son museau dans le prolongement de son gilet, comme s’il examinait une

— Il vase passer des événements singuliers, chuchote la table à ouvrage.

Mais de leur place les ciseaux et les aiguilles ne peuvent apercevoir ni la console empire, ni le peloton de laine grise, ni monsieur Matou. Ils en conçoivent quelque dépit. Et comme ils n’ont rien à se dire que de désagréable, ils observent un silence rageur en se lançant des regards aigus.

D’un bond calculé, nerveux et précis, monsieur Matou quitte le sol et retombe sur la console empire, juste à côté du gros peloton de laine grise. Monsieur Matou repose sur ses quatre semelles arrondies et griffues ; le panache de sa queue s’érige vers le plafond, tel un cierge ; son dos fourré qui se cambre par dehors, a l’air d’un dos bossu; son du gros peloton de laine grise, et les pointes de ses oreilles se rabattent vers les touffes de ses favoris. Ii apparaît que l’aventure où s’est lancé monsieur Matou parce qu’il avait des chatouillements dans les pattes, prend soudain une importance extraordinaire et que, pour n’y rien risquer, monsieur Matou doit préalablement reposer sur $es quatre semelles arrondies et griffues, ériger Sa queue en manière de cierge, faire le bossu avec son dos, flairer le peloton de laine grise avec son petit nez couleur d’anémone, et rabattre vers les touffes de ses favoris la pointe de ses oreilles. 24 1

La table à ouvrage qui est une personne d’expé- rience — elle a tant déménagé ! — voit bien qu’il se prépare de graves événements.

— Il y aura du grabuge, dit-elle.

— Est-ce que vous avez peur ? répliquent les aiguilles et les ciseaux. Nous, vous savez, nous n’avons peur de rien. Et même un peu de grabuge nous irait assez.

Ces aiguilles et ces ciseaux ! ça ne rêve que plaies et bosses. On voit bien que ces gens là ne vivent que pour piquer ou trouer, tailler ou rogner. Entre nous je crois qu’ils ont l’esprit militaire.

Le gros peloton de laine grise, n’ayant pas l’esprit militaire, ne partage point leurs sentiments.

— Que me veut, songe-t-il, ce personnage poilu et moustachu ? Il n’a pas l’air gauche, timide et ahuri de ces messieurs Moutons sur le dos desquels je poussais jadis à l’état de toison drue et huileuse. Je ne me sens point rassuré du tout qu’il me flaire et qu’il m’observe. Eh, messieurs les crochets, de grâce, protégez-moi contre ce personnage poilu et

Or, les deux crochets en boïs sont deux lourdauds qui n’ont point l’âme chevaleresque. Ils n’ont même d’autre vie que la vie des Doigts agiles et spirituels, quand les Doigts tricotent. Mais ils ne sont point là, les Doigts agiles et spirituels. Et les deux

crochets en bois, livrés à eux-mêmes, ont l’air tout à fait imbécile.

— Les crochets en bois ne défendront pas le peloton de laine, prédit la table à ouvrage. Et cette prédiction est admirable.

— Les crochets en bois, est-ce que c’est bon à quelque chose ? grincent les ciseaux. )

— Les crochets en bois, fi donc ! ajoutent les aiguilles, de leur voix menue et pointue.

Car les aïguilles et les ciseaux, comme tous les gens d’esprit militaire, ont des préjugés aristocratiques.

Cependant monsieur Matou, assis entre ses deux cuisses, qui forment contre ses flancs deux boucliers plats, monsieur Matou, appuyé par devant, comme sur deux piliers, sur les deux pattes blanches qui prolongent par en bas son beau gilet blanc, la queue disposée en rond, autour de lui, à la façon de ces bourrelets dont on use contre les courants d’air, — monsieur Matou met son petit nez couleur d’ané- mone dans les fourrures de son cou, et il observe.

Après deux minutes d’observation, il plie le genou

: droit, en sorte qu’une des petites semelles arrondies et griffues vient frôler son ventre, puis, avec lenteur et prudence, il ramène en avant la petite semelle arrondie et griffue jusqu’à ce qu’elle ait touché le bon gros peloton de laine.

— Je suis perdu, songe le bon gros peloton de laine, tout en glissant un peu sur le marbre de la console empire. Quelle horreur ! J’ai senti les piquants de ce personnage poilu et moustachu ; car ses pieds ont des piquants ni plus ni moins que les églantiers de la haïe. Il va me déchirer; ou bien, s’il me heurte encore, il va me faire choir dans le

Car le peloton de laine, dans sa simplicité, se figure qu’il repose au bord d’un précipice.

Monsieur Matou s’est redressé sur ses quatre pattes. Dame ! il faut se tenir sur ses gardes maintenant que le peloton de laine a bougé. Car il a bougé, c’est évident. Et dans l’entendement de monsieur Matou, cela signifie que le peloton de : laine est un être malicieux qui veut prendre part aux jeux ordinaires de monsieur Matou. Et pourquoi veut-il prendre part aux jeux ordinaires de monsieur Matou, sinon pour gagner toutes les parties ? C’est ce que monsieur Matou ne soufirira

Monsieur Matou est fort de cette erreur et, persuadé que mieux vaut ne pas se laisser surprendre par une manœuvre perfide du gros peloton de laine, il attaque le premier. D’un coup de patte rapide et bien ajusté, il frappe son partenaire, ou du moins celui qu’il tient pour son partenaire. Le peloton de

laine disparaît soudain, et le crâne plat des crochets ; en bois sonne contre les carreaux du palier.

Monsieur Matou frémit d’orgueil ; avec la férocité d’une panthère noire de Java — ne pas oublier que monsieur Matou n’est ni panthère, ni noir, ni de Java : il est né au Pecq, il est chat, et il porte une fourrure café au lait, avec un beau gilet blanc et des pantalons blancs à la turque, — avec cette férocité, donc, il va plonger à son tour dans le précipice pour achever l’adversaire. Car le peloton de laine n’est plus le partenaire, il est l’adversaire. Ceci n’est plus un jeu, c’est une bataille : puisque le peloton de laine a sauté si vite et de si haut, il ne saurait être qu’un personnage mal avisé, subtil et dangereux.

Monsieur Matou pose méthodiquement ses deux semelles antérieures au bord du marbre de la console empire, met entre elles deux son nez couleur d’anémone, érige majestueusement ses reins en forme de montagne. Va-t-il sauter ?

Cuip, cuip, cuip.— C’est un jeune moïneau qui sautille sur le toit, près de la lucarne entrebäillée, tout en fredonnant une petite chanson légère qu’on lui a sans doute apprise à l’école des Moiïneaux.

Monsieur Matou a repris brusquement une position horizontale. Ses pantalons blancs à la turque se tendent comme s’ils voulaient devenir des pantalons à l’anglaise ; le panache de sa queue bat

d’une façon préméditée, mais surprenante, ses fourrures café au lait ; ses yeux fixes ont des lueurs de lampes Édison. L

Cuip, cuip, cuip. — Le jeune moineau est déjà bien loin, lui et sa chanson légère, qu’il a sans doute apprise à l’école des Moineaux.

Les yeux de monsieur Matou s’éteignent ; le panache de sa queue se détend, puis s’immobilise. Monsieur Matou a tout à fait oublié le peloton de laine, et sa victoire sur le peloton de laine, et, à plus forte raison, que cette victoire est incomplète. Monsieur Matou s’assied sur la console, se gratte les oreilles, s’humecte les pattes avec sa petite langue rose qui gratte en léchant. Puis il se lisse les moustaches.

La petite fenêtre de la chambre où je vais, soit lire, soit écrire, ouvre sur une gouttière. Dans la chambre, au bas de cette petite fenêtre, il est une tablette en bois sur laquelle je pose mes coudes lorsque je regarde le jardin, et tout spécialement la grosse branche d’acacia qui viendra quelque jour promener ses menues feuilles — ovales, tendres et | veloutées — parmi les livres, les cahiers et les manuscrits. Voilà des feuilles qui seront bien mal reçues, car les manuscrits, les cahiers et les livres ne sont pas gens commodes. Il y a surtout une.certaine Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand qui ne peut souffrir les menues feuilles — ovales, tendres et veloutées.

Et maintenant, n’allez pas vous figurer que la gouttière serve exclusivement à recevoir les eaux lorsqu’elles glissent sur la pente brune et moussue du toit, ni que la tablette n’ait d’autre fonction que de soutenir mes coudes lorsque je regarde venir la

Sans doute la gouttière reçoit volontiers les eaux, | et la tablette recoit volontiers mes coudes. Mais

chacune d’elles exerce une autre fonction, infiniment plus noble. Car la gouttière est la promenade favorite de monsieur Matou, quand monsieur Matou éprouve le besoin de respirer un air pur et de se donner quelque mouvement. Et la tablette en bois est l’observatoire ordinaire de monsieur Matou, quand il fait beau et qu’il se produit au jardin des événements curieux. Voilà comme quoi la véritable destination des choses n’est pas toujours celle qui s’offre immédiatement à la pensée.

Ce matin, monsieur Matou s’est assis sur la tablette, a mis son museau dans les poils de son beau gilet blanc pour mâchonner un coin de l’épiderme rose que protège le gilet, puis a constaté qu’au jardin ne se produisait aucun événement curieux. Alors il s’est retourné vers la chambre où règnent une bibliothèque, une table et des chaises. ILa vu, ouverte sur la table, la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand, et il s’est rappelé que cette grammaire est une personne exigeante et bourrue. Ses yeux verts, entaillés chacun d’une fente noire et verticale, ont continué leur promenade à travers la chambre, et finalement ils ont rencontré l’image d’un gros livre.

Ce gros livre est étendu sur une chaise. Lui aussi est grand ouvert. Aux deux pages visibles, mon-

sieur Matou aperçoit des sortes d’espaliers, et sur ces sortes d’espaliers de gentilles taches noires aux formes elliptiques. Ces petits êtres elliptiques sont d’étranges petits êtres. Les uns ont une queue qu’ils laissent pendre, les autres un doigt qu’ils tiennent levé. Il est de ces queues et de ces doigts qui n’ont aucune relation avec les autres queues et les autres doigts : ceux-là sont munis de fins crochets. Il est, au contraire, des queues et des doigts qui forment des associations : un petit bâton les tient ou les soutient par leurs bouts, et souvent ce petit bâton est ou bien surmonté ou bien souligné d’autres petits bâtons tout pareils à lui.

Les gentilles taches noires aux formes elliptiques sont des croches, des doubles croches et des triples croches. Et le gros livre n’est autre que la Valkyrie, drame musical en trois actes de Richard Wagner, poète et musicien allemand.

Monsieur Matou aime beaucoup la musique. Souvent monsieur Matou s’assied auprès du piano quand les Doigts agiles et spirituels se démènent sur les planchettes et les bätonnets d’ivoire, comme des souris sur les tablettes du grenier. Et trouvant fort à son goût les brèves fantaisies de Schumann ou même les longues fugues de Bach, monsieur Matou se lisse les moustaches.

Donc, hypnotisé parles petits êtres elliptiques, les

petites queues et les petits doigts, monsieur Matou fait un bond, deux bonds, trois bonds, et voilà que les quatre semelles arrondies et griffues sont en contact avec la Valkyrie, drame musical en trois actes de Richard Wagner, poète et musicien allemand.

La musique de ce musicien est naturellement très emportée; et le malheur veut que sur les deux pages piétinées par monsieur Matou, il y ait beaucoup de croches, de doubles croches et de triples croches, gentilles taches noires aux formes elliptiques. Or, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de ne jamais irriter les croches, les doubles croches et les triples croches : car elles ne connaissent pas les lenteurs de la réflexion.

— Holà ! Qu’est-ce à dire! Malotru! Hors d’ici! Au secours! Au meurtre! s’écrient en chœur les croches, les doubles croches et les triples croches.

Et comme la voix de chacune diffère de la voix des autres par le son et par le ton — notez bien qu’elles crient toutes à la fois sur toute l’étendue des deux pages, — il est fortavantageux pour monsieur Matou et pour les gens du logis que toutes ces voix soient infiniment discrètes et lointaines, car si elles se déchaïînaient dans des tuyaux de cuivre et sur des cordes bien tendues, monsieur Matou deviendrait certainement sourd et, les gens du logis se trouveraient en réel péril de devenir idiots.

— Entendez-vous ces cris discordants, confus et aigus? demande la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand à son collègue le gros

Et le gros Dictionnaire grec lui répond ces paroles, qu’il mesure et qu’il cadence suivant les règles difficiles de l’art oratoire.

certes, tu parles avec sagesse et la clameur de ces petits êtres elliptiques ferait fuir les Muses aux

belles voix et mettrait en courroux l’Archer Phoibos Apollon. Mais il est juste de dire que si l’animal appelé Matou, chat rempli d’audace et ne craignant ni les dieux immortels ni les hommes mortels, n’était point venu piétiner le livre vénérable, les petits êtres elliptiques n’auraient pas fait entendre cette clameur qui n’est évidemment point conforme aux lois éternelles de l’harmonie.

— Ce monsieur Matou est un ignorant et grossier personnage, déclare la Grammaire comparée. Son esprit est obscur et plein de détestables erreurs. Voyez comme il méprise les Arts. Croyez qu’il ne méprise pas moins les sciences en général et la linguistique en particulier. Maiïntes fois j’ai dû subir | le contact de sa robe de poils, le frottement de ses f semelles arrondies et griffues et les attouchements | de son nez pâle. Vainement je lui ai fait observer

que j’étais une grammaire savante, bien renseignée, bien documentée, purgée des rêveries étymologiques qui sévissaient dans les anciennes grammaires, exacte en mes définitions et méthodique en mes divisions, informée enfin des découvertes grammaticales qui se firent tout dernièrement dans les écouté et j’ai dû souffrir qu’il éraillât les endroits de mes feuillets où se montrent le mieux mon esprit critique et mon perpétuel souci d’exactitude.

Ainsi done se plaint la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand et nous prendrons part à son chagrin, bien qu’elle soit une personne exigeante et bourrue, parce que nous devons défendre la cause de la science et de la civilisation contre monsieur Matou qui n’est qu’ignorance et que barbarie.

Le voyez-vous, bien tranquillement assis sur les croches, les doubles croches et les triples croches de monsieur Richard Wagner, poète et musicien allemand ? Il examine avec attention une grosse mouche bleuâtre qui tournoie en bourdonnant audessus des livres, des cahiers et des manuscrits. Aussi ne saurais-je peindre l’indignation des eroches, des doubles croches et des triples croches : leur clameur est de moins en moins conforme aux lois éternelles de l’harmonie. Et c’est en vain que

leurs gouvernantes, les clés de sol — dames arrondies — et les clés de fa — intellectuelles au front lourd — les exhortent au sang-froid et les rappellent à la dignité. De la dignité, certes, elles en ont. Mais du sang-froid, allez donc en exiger des croches, des doubles croches et des triples croches, surtout dans la musique de Richard Wagner, poète et musicien

Cependant la mouche bleue est partie. Monsieur Matou a-t-il l’intention de se concilier les croches, les doubles croches et les triples croches? Veut-il pénétrer les secrets de l’Art wagnérien ? Mystère. Ce qu’il y a de sûr c’est qu’il a baïssé vers les gentilles taches noires aux formes elliptiques son petit nez couleur d’anémone, et qu’il s’occupe à ràper | consciencieusement les deux pages avec sa petite langue rose qui gratte en léchant,. |

Après tout, comme dit Noémi avec beaucoup | de sagesse, chacun a sa façon de Lire la musique. |

: Le Dictionnaire grec entretient la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand. L’entretien roule sur la civilisation dite mycénienne. Le Dictionnaire grec, fort bien renseigné par certaines Revues de son entourage, parle des petites dames crétoises, qu’a découvertes M. Evans dans le palais de Cnossos. Ces petites dames sont peintes sur un mur ; bien qu’elles aient vécu, je pense, il y a plus de quatre mille ans, elles portent déjà des robes à volants, des manches à gigot et des coiffures

— Voilà qui est extraordinaire, déclare la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand. Mais ces frivolités sont d’intérêt médiocre au prix des tablettes en terre cuite dont vous m’entretintes hier, lesquelles sont couvertes d’inscriptions qu’on n’a pas encore su déchiffrer.

Et la causerie, pleine de gentillesse et d’érudition, va continuer entre le Dictionnaire grec et la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand, lorsque apparaît soudain monsieur Matou, dont il est superflu d’aflirmer l’indifférence en matière de

civilisation mycénienne, qu’il s’agisse du costume féminin ou des archives en terre cuite.

A l’aspect de monsieur Matou, le Dictionnaire grec et la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand se taisent et se roïdissent : ils estiment que les êtres savants et sages doivent se composer une attitude majestueuse quand ils se sentent menacés par l’ignorance et la barbarie.

Mais monsieur Matou ne daigne remarquer ni la Grammaire comparée, personne exigeante et bourrue, ni son collègue le gros Dictionnaire grec, qui sait dire tant de choses jolies, avec des mots si

Monsieur Matou n’est attentif qu’à un petit arbuste en forme de sapin. Ce petit arbuste, droit comme un f, sort d’un pot en vieille porcelaine qui trône confortablement sur la tablette fixée au bas de la fenêtre. Il se nomme araucaria. Il est gracile et maladif. Ses zones de verdure grisonnante tendent à choir vers le sol ; beaucoup de ses griffes d’émeraude se sont desséchées et ratatinées : car nos pays sont de glace pour cet exilé dont les frères baïgnent, drus et robustes, là-bas, parmi la pénombre moite et chaude des forêts équatoriales.

Personne au logis n’aime l’araucaria sauf mon- | sieur Matou. En quoi monsieur Matou montre qu’il | n’est pas tout à fait impitoyable, car l’araucaria est |

un pauvre arbuste étiolé, souffreteux et débile. Monsieur Matou, de sa petite langue rose qui gratte en léchant, râpe souvent la tige rêche et grisätre de l’arbuste ; il promène volontiers son petit nez couleur d’anémone sur les griffes desséchées et ratatinées. Et les griffes reconnaissantes picotent fort agréablement le petit nez couleur d’anémone.

Monsieur Matou n’est pas comme mon ami le poète qui jadis accablait l’araucaria d’épigrammes et de remarques pointues. Mon ami le poète accusait l’araucaria d’être un arbuste étriqué, d’aspect artificiel et d’épaisseur insuflisante. Monsieur Matou n’est point de cet avis. Au contraire, il s’entretient dans la bizarre illusion que l’araucaria est un arbre géant qui projette au loin des membres somptueux. Ce qui prouve bien cette illusion, c’est que monsieur Matou aime à s’insinuer sous les rameaux de la zone inférieure et à y prendre diverses attitudes de sphinx ou de phoque sans paraître rien apercevoir des êtres et des choses d”alentour, comme s’il se trouvait isolé dans une chambre de verdure, sous une opaque feuillée d’arbres tropi- |

Il est évident qu’au prix de monsieur Matou, mon ami le poète a très peu d’imagination.

Aujourd’hui, monsieur Matou s’est encore insinué sous les rameaux de la zone inférieure, et il

s’est couché sur la tablette à la manière d’un phoque. Son nez couleur d’anémone se frotte légèrement aux petites griffes desséchées et ratatinées. Ses regards percent les zones circulaires de verdure grisonnante : ils y découvrent assurément des complications et des épaisseurs qui n’y sont pas, et, parmi ces complications et ces épaisseurs, des choses volantes, glissantes et sautillantes, qui n’y sont pas davantage. Sinon, le regard de monsieur Matou ne resterait pas si longtemps fixe et passionné.

— Voyez, dit le Dictionnaire grec à la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand, personne exigeante et bourrue. Voyez l’admirable accord du vilain petit arbre et de monsieur Matou. J’imagine qu’il y a dans ce vilain petit arbre une belle nymphe qui enchante ce barbare pour le rendre plus sage et plus avisé.

La Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand est une personne exigeante et bourrue. Elle veut qu’on explique tous les faits par des causes naturelles, et elle parle un langage rude, lourd et

3 germanique à tous ceux qui placent l’action des dieux, des fées et des génies dans les phénomènes de la nature. En l’occurrence elle ne saurait souffrir le langage du Dictionnaire grec.

— J’admets à la rigueur que cette nymphe soit une figure poétique exprimant l’attrait que l’arau-

_ caria exerce sur monsieur Matou, mais si vous croyez qu’elle existe comme vous ou moi nous existons, je dirai, mon cher collègue, que sans doute vous extravaguez, et qu’ayant mérité jadis, pour le nombre et l’exactitude de vos références, un prix de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vous méritez aujourd’hui, pour l’ampleur de votre délire, un traitement gratuit en quelque asile d’aliénés.

Cette ironie pesante fait énormément souffrir l’âme douce et polie du Dictionnaire grec.

Que répondrait-il? S’il aime le merveilleux, il sait bien que le merveilleux n’est pas dans les choses. Il sait aussi qu’il est dangereux de substituer aux mots du langage ordinaire des noms de créatures merveilleuses, car beaucoup d’âmes simples prennent ces fictions pour des réalités, et il n’est point scientifique de produire une telle ; erreur. Aussi le Dictionnaire grec se dispose-t-il à faire des excuses à la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand.

Mais la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand n’attend pas d’excuses ; sa pensée munie d’observations précises et pliée aux bonnes mé- thodes expérimentales, s’applique à l’examen du fait curieux, qui est l’admirable accord du vilain petit arbre avec monsieur Matou. Et ce fait curieux

. lui suggère une explication rationnelle.

— L”attrait qu’exerce le vilain petit arbre sur monsieur Matou n’a rien de mystérieux. Les ancêtres lointains de monsieur Matou vivaient librement dans d’épaisses forêts ; ils faisaient partie de ces épaisses forêts ; ils se coulaïent et se vautraïent sous des végétaux enchevêtrés ; ils se frottaient le dos et le nez aux lianes, aux rameaux griffus, poilus ou feuillus qui tombaïent d’aplomb ou s’inclinaient vers le sol ; ils regardaient parfois vers la cime des arbres, parmi l’inextricable réseau des branches, voler ou bondir des êtres aériens. Et ces ancêtres eurent des enfants. Et ces enfants eurent des enfants. Et ainsi de suite. Et les messieurs Matous de chaque génération trouvaient aussi nécessaire, aussi facile de se couler et de se vautrer sous des végétaux qu’il est nécessaire et facile de manger ou de respirer. Et il y eut des générations de messieurs Matous qui sortirent des forêts. Mais, pas plus que de manger ou de respirer, ils n’oublièrent de se couler ou de se vautrer sous les buissons et les arbustes qu’ils rencontrèrent de ci de là. Car les mouvements coutumiers des ancêtres se reproduisent d’eux-mêmes chez les descendants, sans que la cause ou la raison subsiste pour laquelle ces mouvements furent jadis exécutés. Et il y eut des messieurs Matous qui vinrent dans les villes : là ils aimèrent à frôler les fleurs des tout petits jardins

qu’étouffent de hautes maisons, à se serrer contre les pots de géraniums ou à s’abriter sous les araucarias malades. Monsieur Matou continue à faire ce qu’ont fait ses ancêtres. Mais, chat dégénéré, il se coule ou se vautre sous une plante dégénérée. Et la mine.piteuse de l’araucaria et l’inutilité de cet acte machinal font croire aux ignorants que monsieur Matou est un chat pitoyable, et aux extravagants que l’araucaria est habité par une nymphe.

Ainsi parle la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand, et la joie pénètre dans son âme exigeante et bourrue.

Quant au Dictionnaire grec, il pense qu’elle a peut-être raison. Mais il pense aussi qu’il est dommage que monsieur Matou ne soit pas pitoyable et que l’araucaria ne soit pas habité par une nympbhe.

Devant la fenêtre de la salle à manger, sur une petite table vêtue d’un vieux tapis de laine aux teintes feuille morte, se tient en permanence une corbeille où s’entasse tout ce qu’il faut pour ravauder, repriser et coudre. À gauche de la corbeille gît un vieil étui à lunettes, à droite de la corbeiïlle sont empilés des Petit Parisien, des Matin et quelques numéros de la Reoue des Deux Mondes, périodique bi-mensuel.

De tous ces individus, le plus intéressant, quant aux mœurs et quant aux souvenirs, c’est incontestablement l’étui à lunettes. C’est un fort vieil étui, contemporain des grosses besicles à monture d’argent, qui cachent dans sa gaine en cuir leur forme ancienne et vénérable. Il aime les choses et les usages d’autrefois ; il est hostile aux innovations; sa mémoire est un musée de figures honnêtes et

C’est la nuit : les volets sont clos et les rideaux tirés. Dehors, les branches d’acacia gémissent et

la pluie tapote les gouttières. Dans la salle à manger, madame la Salamandre rougeoie, et de la lampe familiale partent des écheveaux de lueurs blanches qui vont doucement caresser la corbeille, l’étui à lunettes, les journaux, et la Revue des Deux

Monsieur Matou s’est fourré sous la petite table vêtue d’un vieux tapis de laine aux teintes feuille morte. On ne saurait l’apercevoir, attendu qu’il est caché par les pans verticaux du tapis ; mais comme il se meut à tout moment, soit pour gratter son nez couleur d’anémone, soit pour mâchonner son beau gilet blanc, soit pour fouler ou frotter les lames du parquet de ses petites semelles arrondies et griffues, — car les lames du parquet ne se laissent pas écraser comme les lianes des bois, ni creuser comme les sables du désert, — sa présence est décelée par une série de bruissements anormaux.

— Je plains, chante la lampe familiale, ceux qui ne veulent pas être caressés par mes écheveaux de lueurs blanches. Il faut que monsieur Matou soit plein de remords ou d’imbécillité pour aimer les caresses de l’ombre. Car ceux-là seuls s’y réfugient qui craignent de justes châtiments, ou qui n’ont ni bonnes manières ni fin langage.

— Parbleu! chacun sait que monsieur Matou n’a ni mœurs, ni usage du monde, ni sens commun,

toussote l’étui à lunettes. Le voilà-t-il pas en train de heurter les pieds de la table au risque de nous faire choir dans les abîmes!

— Cet individu, déclare solennellement la Revue des Deux Mondes, s’applique à faire le mal parce qu’il n’a nulle idée du bien, et il n’a nulle idée du bien parce qu’il n’a pas été nourri à la religion, étant fort peu probable qu’il ait jamais lu Bossuet ni les Pères de l’Église.

— Ah! vous tous, si vous aviez connu monsieur Mouton ! soupire l’étui à lunettes.

— Bien l’ai-je connu, dit la corbeille : c’était un chat des plus respectables et qui faisait honneur à , la maison. Il n’était pas comme monsieur Maïou ridiculement orné d’üne grosse cravate en poils et d’un gros jabot également en poils, ce qui ne ressemble à rien et ce qui est impertinent dans nos pays. Monsieur Mouton portait un habit tout blanc, confortablement fourré, j’en conviens, mais sans houppes ni touffes superflues. Au rebours de monsieur Matou, c’était un personnage régulier, ponctuel et méthodique : chaque jour à la même heure il faisait sa toilette, à quoi il apportait un esprit de suite et une logique admirables.

— Ta, ta, ta, ma chère, toussote l’étui à lunettes. Si l’on n’y mettait bon ordre, vous tiendriez le crachoir jusqu’à demain : or, vos commérages sont

parfaitement oiseux. Vous ne vîtes ni ne verrez jamais que le petit côté des choses, en sorte que vos discours n’évoquent d’ordinaire que des images

  • minuscules, insignifiantes et ratatinées. Or çà, écoutez-moi, vous tous. On était alors à la campagne : la maison était grande et entourée d’un ÿ grand jardin. Parmi les êtres du logis, — tous gens respectueux de l’ordre public, pratiquant la plupart des vertus privées et gouvernés par des habitudes anciennes, — il y avait monsieur Fox et monsieur Mouton. Monsieur Fox aboyait beaucoup, ce qui fait que je n’ai jamais eu pour lui une affection bien vive : je l’estimais, néanmoins, car il avait l’air très comme il faut. Quant à monsieur Mouton, il fut, à n’en point douter, quelqu’un de considérable, tant par la bravoure, l’audace et le génie du vol, que par le savoir-vivre et la politesse des mœurs.

— Parlez, parlez toujours, bon étui à lunettes, chante la lampe familiale. J’aime les histoires qui se content l’hiver à ma clarté, dans les chambres closes, quand dehors les arbres gémissent et que la pluie tapote les gouttières.

— Or çà, fait observer la Repue des Deux Mondes, ne dites-vous pas que ce monsieur Mouton avait le génie du vol? Comment croire après cela qu’il ait été respectueux de l’ordre public et qu’il ait pratiqué la plupart des vertus privées ?

— Attendez, réplique un peu sèchement l’étui à lunettes, — car il n’aime pas les objections. Les vols commis par monsieur Mouton n’étaient point des vols ordinaires. D’abord, monsieur Mouton était

merveilleusement adroiït pour ouvrir les portes des buffets, ayant exercé judicieusement ses pattes à en faire tourner la clef dans la serrure. Il usait aussi d’impayables ruses pour qu’on l’enfermât dans le garde-manger, et l’une d’elles consistait à suivre de L près et fort silencieusement la vieille Marie dans toutes ses allées et venues, dans tous ses tours et détours, prenant bien garde surtout de ne jamais passer devant elle, si bien qu’elle n’avait point soup- çon de sa présence et qu’elle tirait derrière soi la porte du garde-manger, sans se douter qu’elle laissait monsieur Mouton en tête à tête avec des merlans, du lait et des restes de ragoût. Et cette adresse merveilleuse et ces impayables ruses amusaient les gens du logis au point de leur enlever

tout courage pour sévir contre monsieur Mouton.

— Cette faiblesse était coupable, remarque la Revue des Deux Mondes.

— D’autre part, continue l’étui à lunettes, ne daignant pas relever cette remarque pointue, monsieur Mouton volait avec une audace admirable. Il se coulait dans les maisons voisines d’où souvent il rapporta des fragments de gigot, des andouilles et

de notables morceaux de lard fumé. Il allait braconner dans la garenne, nonobstant les gardeschasse, les assommoirs, les collets et les pièges tendus. Où d’autres auraient péri sans même entrevoir une chance de salut, monsieur Mouton se tirait gaillardement d’affaire. Des fois, il revint au logis le cou serré dans un collet, d’autres fois les oreilles

_en loques et les pattes saignantes. Mais ces disgrâces n’enlevaient rien à la douceur de ses yeux mi-clos ni ne rendaient sa démarche moins digne ou ses façons moins courtoises. C’est pourquoi l’on estimait généralement que monsieur Mouton avait l’âme d’un héros: or, l’héroïsme ne se rencontre plus guère chez les chats d’à présent, à en juger par monsieur Matou qui a peur des souris et qui se sauve sous les armoires quand, par malheur, on casse une assiette.

— Ce monsieur Mouton fut une sorte de bandit, ronchonne la Repue des Deux Mondes.

— Faut-il tout de même que le monde soit mé- chant pour dire des choses pareilles ! gémit la corbeille. Monsieur Mouton un bandit! Lui si bien élevé, si complaisant et si respectable ! Car vous

  • saurez, madame la pimbêche, — ceci, bien entendu, s’adresse à la Revue des Deux Mondes, — que monsieur Mouton, outre qu’il était fort soigneux de son habit blanc, avait pour un chacun les atten-

tions les plus délicates. Ce n’est pas lui qui, par malice ou désœuvrement, eût jamais bousculé ou culbuté les doctes étuis à lunettes et les pauvres vieilles corbeilles où s’entasse tout ce qu’il faut pour ravauder, repriser et coudre. Et, à cause de ça, à cause aussi de ce qu’il était sérieux, digne et d’excellente compagnie, la vieille dame en bonnet à rubans bleus qui se tenait chaque jour dans sa bergère, tout contre une fenêtre de la salle à manger, souffrait monsieur Mouton sur sa robe de soie puce, pendant qu’elle relisait pour la vingtième fois le JuifErrant ou le Lys dans la Vallée. Aïnsi donc monsieur Mouton ne manquaitpointdelettres, ce quivous explique bien pourquoi il répondait soit mia, soit mia, mia, d’une petite voix éteinte, à ceux qui lui posaient des questions. ï — C’est par de telles histoires, chante la lampe familiale, qu’on reproduit à ma clarté, dans les | chambres bien closes, les travaux et les artifices des héros d’autrefois, qu’on fait revivre leur âme et leur figure, pour émouvoir, instruire et charmer les êtres d’à présent. — Les êtres d’a présent ne valent pas ceux d’autrefois, grince le vieil étui à lunettes. Quoi _ qu’en dise cette Revue acariâtre et mal polie, en dépit de son âge avancé, monsieur Mouton fut quelqu’un de considérable, et je tiens pour acquis

qu’avec monsieur Guizot et ce monsieur Thiers, dont le portrait pend là-bas au-dessus du bureau empire, il honora grandement la bourgeoisie fran- çaise. Ses méfaits cessent d’être des méfaits si l’on y envisage, en particulier, la hardiesse et la finesse de l’exécution, d’autant que la tenue correcte et les sentiments conservateurs de monsieur Mouton étaient de salutaire exemple à tous ceux qui jouissaient de son commerce… Pauvre cher monsieur Mouton ! il est mort de vieillesse, à la cave, sur un tas de copeaux, et ce jour-là j’ai vu pleurer le petit garçon en tablier bleu, sur l’épaule duquel monsieur Mouton se juchait parfois pour méditer quelque projet de chasse en garenne ou quelque problème de philosophie spiritualiste.

— Que pense de tout cela monsieur Matou ? demande la corbeille.

Monsieur Matou est toujours sous la table, caché par les pans verticaux du vieux tapis de laine aux teintes feuille morte. Il n’aurait garde assurément de rien penser de tout cela : pendant qu’on racontait l’histoire de monsieur Mouton, monsieur Matou s’est endormi d’un profond sommeil.

J’ignore si la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand, personne exigeante et bourrue

. qui explique tout d’une façon rationnelle, saurait nous dire pourquoi monsieur Matou a l’instinct de la propriété ; mais il est certain que monsieur Matou a l’instinct de la propriété. Cet instinct lui vient-il des messieurs Matous primitifs qui vivaient parmi la pénombre moite et chaude des forêts équatoriales ? Ou bien est-ce un instinct de formation récente, auquel peut-être ont travaillé les murs, gardiens renfrognés du jardin ?

La fréquentation des murs est détestable, que leur faîte soit ou ne soit pas hérissé de tessons de bouteilles. Les murs ne parlent guère que du mien et du tien; ils récitent par cœur des articles de lois concernant la mitoyenneté, les infiltrations, les bris de clôture et les escalades; ils ont l’âme égoïste et glacée. À mon avis, c’est à force de fréquenter les murs que monsieur Matou s’est tout doucement assimilé la certitude qu’il est propriétaire.

Voyez-vous, les murs lui auront dit:

— Monsieur Matou, vous êtes ici chez vous, et

les chats du dehors, s’ils entraient ici, ne seraient pas chez eux, mais chez vous. Qu’ils viennent par invitation, passe encore, bien que nous n’aimions pas beaucoup qu’on reçoive ici des étrangers. Mais qu’un chat du dehors s’introduise dans votre domaine subrepticement et par escalade, voilà ce qu’il ne faut pas supporter. N’hésitez pas, monsieur Matou, à chasser l’intrus séance tenante, lui ayant, si possible, mangé le nez et fendu les oreilles. Car il serait scandaleux qu’un pareil crime ne fût point châtié avec rigueur, et toutes les lois divines et humaines, ainsi que toutes les morales divines et humaines, condamnent sévèrement les violations de domicile.

Un qui a dû rire en oyant les murs parler ainsi, c’est notre ami le jeune moineau — celui qui apprend des petites chansons légères à l’école des Moineaux, — car s’il entend le langage des murs, il a

— Jamais aucune loi divine et humaine ne m’empêcha de venir dans l’acacia du jardin aiguiser mes petites chansons légères sur deux fausses notes, — ou même sur trois fausses notes, quand je suis bien disposé. Aucune loi divine et humaine, jamais au grand jamais, ne m’empêcha de picoter du bec, sur le sable des allées, les petits vers onctueux et succulents, les petits insectes si plaisants à déchi-

queter, et les bouts de mie de pain — nourriture honnête — et les graines menues — la santé au corps — : il n’y a propriétaire si jaloux de ses droits qui n’admette, bon gré mal gré, messieurs les moineaux à jouir de ses domaines.

C’est ainsi qu’a dû penser notre ami le jeune moineau,— qui apprend des petites chansons légères à l’école des Moïineaux, — et beaucoup d’autres gens ont pensé comme lui. Tous les oiseaux ont pensé comme lui, et tous les insectes qui volent d’arbre en arbre ou qui promènent sur les feuilies leurs jolies bonbonnières émaillées, et tous les germes et toutes les poussières végétales qu’apporte la brise pour mettre une vie embaumée, délicate et verte sur les pelouses, sur l’écorce des arbres, sur les pierres stériles, et la lumière, et la fraîcheur du matin et du soir, et la chaleur de midi — et tant

Mais au gré de monsieur Matou ces gens-là font : partie du jardin. Ce ne sont pas des intrus, ce sont des camarades de jeu, des petits repas sur l’herbe, des doigts drôles qui caressent et qui picotent, de bons parfums, de douces tiédeurs, des surfaces moelleuses, des joujoux et des ustensiles délicats, tout un ensemble de choses ingénieusement disposées là pour faire naître des désirs et pour les satisfaire. — Et les chats du dehors, qu’en

fait monsieur Matou? Cela dépend, comme vous

Parfois, au bord d’un toit voisin s”avance timidement le museau moustachu d’un chat du dehors. Du haut de son mur ou de la pelouse de son jardin, monsieur Matou contemple longuement le chat du dehors et le chat du dehors contemple longuement

monsieur Matou. Il y a de ces contemplations qui durent des heures. Mais durant ces contemplations interminables, les pensées de monsieur Matou ne ressemblent pas aux pensées du chat du dehors.

Monsieur Matou se sent chez soi. Il est repu. Sous son épaisse fourrure blanche, il a du ventre. Il a des reins hauts et larges sous son manteau de longs poils café au lait. Il a des pantalons à la turque. Il n’a pas de croûte sous les yeux parce que Noémi l’a débarbouillé. Monsieur Matou se sent propriétaire, bien nourri, de bonne mine, vêtu de vêtements élégants et confortables. Ses pensées sont celles d’un chat qui se sent propriétaire, bien nourri, de bonne mine, vêtu de vêtements élégants et confortables, c’est-à-dire qu’il ne pense rien ou pas grand chose ; il regarde le chat du dehors comme un être qu’on aurait mis là pour amuser

ses regards de propriétaire : oui, pour amuser ses regards. Les yeux sont comme les pattes : il faut que

Le chat du dehors est un pauvre chat maigre qui ne porte ni fourrures, ni pantalons à la turque, mais une simple robe de poils ras. Ses destinées sont errantes ; il sait les êtres et les choses des toits, les tours et détours surprenants des voyages qu’on fait au monde des cheminées, des greniers et des mansardes, l’aspect redoutable des ramoneurs et les tortures de la faim. Et devant ce jardin de dé- lices dont les feuillages sifflent, zézayent et tressaillent, et où de longues sauterelles vertes tracent des ellipses sur l’herbe folle, et où de grosses mouches bleues dans l’air mauve dessinent nerveusement des angles aigus, le chat du dehors aspire à une existence plus tranquille, moins errante, moins périlleuse, une existence avec des repas quotidiens, un gîte sûr et pas de ramoneurs.

Mais monsieur Matou est là. Monsieur Matou couché en forme de boule sur son mur ou sur son gazon, lève vers le chat du dehors un museau fixe et intéressé. Et monsieur Matou est tellement persuadé de ses droits exclusifs sur le jardin que l’idée

  • ne lui vient même pas que le chat du dehors puisse rêver d’y descendre. Et monsieur Matou continue paisiblement à charmer ses regards de ce museau qui pointe au bord d’un toit.

Devant ces regards persistants de monsieur Matou, propriétaire, le chat du dehors retire peu à peu

son museau, et sa queue mince traînant dans la

_ gouttière, ses os saillant sous sa simple robe de poils ras, il s’éloigne lentement vers le monde si compliqué des cheminées, des greniers et des mansardes.

C’est un chat du dehors qui respecte les droits acquis, — réels ou imaginaires. Il serait dangereux de lui abandonner la conduite d’une expédition

Je sais des chats du dehors qui sont plus entreprenants. J’en ai surtout connu jadis, — est-ce que décidément tout dégénère ? — quand nous habitions rue du Vieil-Abreuvoir. Alors monsieur Matou possédait, ou croyait posséder une longue cour ombragée de trois tilleuls. Il s’y livrait au divertissement barbare de la chasse, à la gymnastique, à la méditation et au sommeil.

Il y avait non loin de là un quartier de cavalerie et, tout à côté, les écuries d’un marchand de vins en gros. De ces antres redoutables émanaient des chats redoutables, personnages sans timidité ni scrupules moraux, habitués à toutes sortes d’excès délictueux ou criminels. Je me rappelle entre autres un certain chat jaune qui, selon moi, était capable de tout, hors le bien.

Ces chats du dehors s’installaient sur les murs mitoyens, descendaient dans la cour de monsieur Matou, prenaient le frais à l’ombre de ses tilleuls,

se frottaient à ses pots de fleurs et guettaient son

Or, souvent, pendant qu’un intrus se complaisait ainsi à jouir des biens de monsieur Matou, monsieur Matou lent et solennel, grave comme la justice, impénétrable en ses desseins, apparaissait au seuil du vestibule. Et monsieur Matou, interminablement, contemplait le chat du dehors; et le chat du dehors, Mais c’était là, je vous assure, des contemplations terribles. Monsieur Matou avec des vivacités inattendues, détendait le panache de sa queue successivement vers les quatre points cardinaux. Le chat du dehors, avec sa mâchoire effilée, faisait le bruit d’une scie qui s’insinue dans une pierre de taille. Et cela finissait toujours par des incivilités.

Il y avait échange de gifles, des corps poilus roulés et boulés, des museaux éraillés, des déchirures d’oreilles. Maïs chaque bataille aboutissait à la victoire de monsieur Matou, lequel se sentait fort parce qu’il avait de son côté toutes les lois divines et humaines, ce qui est assurément un appoint con- |

Et le chat du dehors s’enfuyait éperdu vers le quartier de cavalerie ou vers les écuries du marchand de vins en gros.

Ces temps sont déjà lointains. Aujourd’hui, mon-

sieur Matou jouit à peu près paisiblement de son domaine herbu et feuillu. N’étant plus menacé d’intrusions nouvelles, il s’assoupit dans la mollesse et se désintéresse des questions sociales. Quand il aperçoit, débordant une gouttière, le museau d’un chat du dehors, il s’imagine tout bonnement que ce museau est là pour amuser ses yeux de propriétaire; les yeux sont comme les pattes : il faut que ça joue.

Les chats du dehors sont-ils plus timides qu’autrefois ? Je pense qu’en nos parages leur timidité vient de ce qu’ils ne hantent pas le quartier de cavalerie ou les écuries des marchands de vins en gros, lieux redoutables où l’on s’habitue à toutes sortes d’excès délictueux ou criminels.

Il faut être juste. Pour la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand, monsieur Matou n’est qu’ignorance et que barbarie. Cette opinion n’est pas du tout la mienne.

D’abord je suis persuadé que monsieur Matou ne manque pas de connaissances utiles ou même superflues, qui lui font un petit bagage intellectuel. Ce petit bagage est sans doute peu de chose au sentiment de la Grammaire comparée, laquelle est un répertoire imposant de phénomènes linguistiques et qui n’ignore rien des grandes hypothèses biologiques non plus que des bonnes méthodes expérimentales. Mais, de ce qu’on est fermé aux choses

Comment monsieur Matou n’aurait-il pas acquis des connaïissances utiles ou même superflues, lui qui a le goût et la patience d’observer ? Car vous saurez que monsieur Matou est très observateur. Et ses observations portent également sur les

circonstances qui pourraient lui devenir avantageuses et sur celles où il n’a rien à gagner.

Or, je sais gré à monsieur Matou d’observer parfois des circonstances où il n’a rien à gagner. J’en conclus qu’il observe pour les joies de l’observation, et j’admire que tous ses actes ne soient pas déterminés uniquement par la gourmandise et par l’appétit. Cette activité sans convoitise est peut-être d’un savant, peut-être d’un artiste.

Tenez, le voici dans la salle à manger qui frotte son petit nez couleur d’anémone aux rideaux de la croisée. De temps en temps lui sort du gosier une voix courte, grêle et pitoyable. Cette croisée, il demande qu’elle s’ouvre, qu’au moins elle s’entrebâille ; et comme elle tarde à s’ouvrir, tout au moins à s’entrebâiller, la voix de monsieur Matou se fait plus courte, plus grêle, plus pitoyable. Monsieur Matou sait attendrir nos cœurs endurcis.

sur la tête de monsieur Matou, et la croisée s’entrebâille, et monsieur Matou se coule dehors, d’abord sur l’appui de la fenêtre, ensuite sur le toit de la petite serre adossée à la maison. A qui appartiennent les deux mains bienfaisantes qui sont intervenues ? C’est une question que monsieur Matou ne se pose pas. Il lui paraît tout simple que la ferveur de sa détresse et l’humble douceur de ses

plaintes réitérées aient eu raison d’une fenêtre

Maintenant, il siège gravement sur le mur, le mur à l’âme égoïste et glacée qui ne parle que du mien et du tien. Il surgit du bourrelet circulaire de poils que forme autour de lui le panache de sa queue. Son nez couleur d’anémone s’abaisse vers la rue tranquille ; sa nuque fait une grosse pelote fourrée.

La rue est bien tranquille en effet, bordée de vieilles maisons à deux étages et de murs par dessus lesquels se penchent ou s’étirent des rameaux ; c’est une rue grossièrement pavée de blocs informes, guère bruyante et guère passante.

Mais les passants, au gré de monsieur Matou, sont d’autant plus remarquables qu’ils sont plus rares. On les voit longtemps s’approcher et s’éloigner. On arrive plus aisément à poser le regard sur le tic, le geste, la forme par où ils sont extraordinaires. Évidemment les qualités qui frappent monsieur Matou ne sont pas celles qui nous frapperaient, nous autres. Selon moi, il s’intéresse, en son observation d’un corps mobile, à des va-et-vient délicats et à d’imperceptibles déviations qui se retrouveraient dans un vol d’oiseau, dans la quête aérienne d’un insecte. Maïs de ce que monsieur Matou ne remarque pas précisément Les choses que

remarqueraient vous, moi et la Grammaire comparée, faut-il en conclure qu’il est incapable d’acquérir des connaissances utiles ou même

— Que fait monsieur Matou ? chuchotent les

Vous savez comme les feuilles aiment à chuchoter.

— Il nous garde, répondent les murs.

Les murs ne songent qu’à garder et à être gardés.

— Il joue à voir passer des bonshommes, émet notre ami le jeune moineau, sur les deux ou trois fausses notes de sa voix qui crisse et qui grésille.

Jeu très grave et très immobile, coupé d’étonnemenis et enveloppé de rêveries. Où finit le jeu d’une âme qui s’amuse à sentir et où commence l’examen curieux des choses pour leur vérité ou pour leur

— Enfin, que fait monsieur Matou sur ce mur à l’âme égoïste et glacée? murmurenit les brins d’herbe et les petites plantes du jardin.

— Voilà, crisse notre ami le jeune moineau, s’avisant d’une autre hypothèse, il étudie les choses du dehors.

Mais comment les brins d’herbe et les petites plantes du jardin comprendraient-ils ce que cela veut dire ? Pour les petites plantes et pour les brins

d’herbe, le monde ne va pas plus loin que le mur à l’âme égoïste et glacée.

Pourtant notre ami le jeune moineau a raison. Il n’a pas tout à fait perdu son temps à l’école des Moïneaux. Monsieur Matou étudie les choses du

Les choses du dehors sont très considérables et vont bien au delà des murs à l’âme égoïste et glacée. Les choses du dehors consistent en tours et détours redoutables, en chiens qui aboïent et en véhicules qui écrasent. Il s’y rencontre aussi nombre de soupiraux entr’ouverts sur des caves où il est bien chanceux de s’engoufirer, car beaucoup s’y aventurèrent qui jamais plus n’en sortirent. Monsieur Matou sait tout cela, confusément peut-être, mais il le sait : et vous voyez bien qu’il ne faut pas l’accuser d’ignorance et de barbarie.

Monsieur Matou sait tout cela parce qu’il a fait dans sa vie trois grands voyages dont je vous parlerai bientôt. Trois fois il a erré pendant dix longs jours, loin du logis familial, tel Odysseus qui erra pendant dix années, de mer en mer et d”ile en île, avant de revoir Ithaque sa patrie, sa femme Pénélope et ses troupeaux de cochons.

Et maintenant, monsieur Matou reste sagement au bord de ce monde plein de mystère et d’effroi.

Sous son petit nez couleur d’anémone, se meuvent des gens, des chiens, des véhicules. Vers lui montent les rumeurs de la rue, et desenvirons proches et des environs lointains. Et tout cela le charme ou l’avertit.

Ainsi l’agréable et l’utile affluent doucement de ce monde plein de belle lumière et de mouvements jolis, d’obscure malveillance et d’appareils bruyants, vers le faîte du mur à l’âme égoïste et glacée où monsieur Matou surgit du bourrelet circulaire de poils que forme autour de lui le panache de sa

Monsieur Matou a fait dans sa vie trois grands voyages. Trois fois il a erré pendant dix longs jours loin du logis familial, tel Odysseus qui erra pendant dix longues années de mer en mer et d’île en île, avant de revoir Ithaque, sa patrie, sa femme Pénélope, et ses troupeaux de cochons.

Monsieur Matou aime le jeu, cela au grand dam des piles de serviettes, des bibelots de la table à ouvrage, des bons gros pelotons de laine à l’âme innocente et aussi de la cordelière attachée à la robe de chambre de la dame chez qui monsieur Matou exerce les fonctions de chat. Il aime le sommeil et la rêverie. Il aime le commerce des plantes et des pots de fleurs. Il aime la propriété, les privilèges qu’elle confère, les luttes qu’il faut soutenir pour la garder intacte. Il aime l’observation par où s’acquièrent les connaissances utiles et même superfÎlues. Vous verrez qu’il aime d’autres choses encore, notamment le poisson et les bains de pieds.

Mais il fut un temps où toutes ces sortes de nonchalance et d’activité ne suffisaient pas, celles-là à calmer, celles-ci à fatiguer les inquiétudes singu-

lières d’une âme encore neuve que sollicitait l’inconnu tout proche, — cet inconnu qui bruissait, murmurait, chantait ou miaulait de l’autre côté des

Monsieur Matou commença par de courtes expé- ditions. Ils’en fut chez le marchand de vins en gros, vers les écuries, les caves et le grenier à foin. Là vivaient des chats qui, je pense vous l’avoir déjà dit, n’avaient ni l’élégance du costume, ni la politesse des mœurs. Parmi eux sévissait même un certain chat jaune de fort mauvaise mine, et selon moi, ce chat jaune était capable de tout, hors le bien.

Les plantes dans les pots de terre et les orangers dans leurs caisses conçurent des inquiétudes vives. | Leurs âmes végétales sont tellement faites à la vie contemplative et sédentaire qu’elles ne saisissent pas du tout la nécessité des déplacements.

— Monsieur Matou se perdra, dirent les géraniums.

Et les orangers, qui ont des sentiments délicats, exprimèrent la crainte que dans ces vilains endroits monsieur Matou n’abimât ses fourrures café au lait, son gilet blanc, ses pantalons à la turque, et que d’autre part il ne devint un chat de mauvaise compagnie ainsi qu’il en est tant parmi les chats du

La vérité est que monsieur Matou, dans ces contrées aux apparences nouvelles et diverses, parmi ces chats du dehors qui différaient entre eux quant au physique et quant au moral, acquit l’utile certitude que le monde est vaste, incohérent et compliqué. Et ce fut le commencement de sa science. Il connut l’humeur intolérante et malfaisante des autres chats, et qu’il convient d’en affronter bravement ou d’en esquiver adroitement les effets. Et ce fut le commencement de sa prudence.

Fut-il jamais au quartier de cavalerie ? J’en doute fort, bien que nul document ou témoignage ne m’autorise à affirmer qu’il n’y fut jamais. J’en doute parce que monsieur Matou déteste les façons brutales et les voix injurieuses. Bien qu’il ait parfois guerroyé contre les chats du dehors, il n’a pas l’esprit militaire.

— Vous saurez aussi qu’au quartier, il y a beaucoup de rats; or monsieur Matou craint les rats. Je crois même qu’il a peur des souris.

Je ne sais plus quand se fit le premier grand voyage de monsieur Matou. L’importance de ce voyage m’apparaît surtout à présent que bien d’autres faits sont intervenus et que mes souvenirs ont pâli. Tant d’actes se jouent et tant de visions | se dressent entre mon désir de narrer le premier voyage de monsieur Matou et la réalité lointaine

de ce voyage, que j’ai grand peine à rétrograder

Pourquoi n’ai-je pas, au temps même où monsieur Matou disparut, fut absent, puis revint, noté au moyen de signes écrits les sentiments des gens et les impressions des choses? Il faut bien l’avouer : je n’avais pas su prévoir les hautes destinées de monsieur Matou, ni qu’un jour son utilité sociale s’affirmerait tout aussi impérieusement que celle de certains prélats, gens de guerre et personnages politiques. Et voilà pourquoi je négligeai de noter au moyen de signes écrits ce qu’éprouvèrent les êtres et les choses lors de ce premier grand voyage. Les principaux événements de l’histoire grossissent à la longue, à mesure que s’en imposent les effets : il est rare que, sur le moment, on en mesure exactement la portée.

Ma mémoire, encore que trouble et vacillante à cet endroit, me laisse néanmoins entrevoir des attitudes défaites et des physionomies lugubres. Noémi pleura, Louis poussa des soupirs à fendre l’âme, les enfants appelèrent en vain monsieur Matou sous les tilleuls de la cour et dans les corridors du logis. A la table de famille, chacun de nous exprima, en conjectures plus ou moins subtiles, pourquoi, comment et vers quels lieux monsieur Matou s’en était allé. Au commencement des repas, on émettait des

jugements sévères, affûtés aux rigueurs de la morale bourgeoise, laquelle est dure pour les tentatives d’affranchissement, pour les moindres velléités d’indépendance. Mais, vers la salade, l’esprit se dégageait des préjugés et flottait mollement vers l’indulgence. Au dessert, on s’attendrissait. Au café, on analysait avec intelligence et sympathie les curiosités inquiètes de la jeunesse.

Que ne puis-je vous conter par le menu les fortunes diverses de ce voyage ? Hélas ! je n’ai pas suivi monsieur Matou sur les murs et sur les toits, au monde si compliqué des cheminées, des greniers et des mansardes, ni dans les ruelles sombres où grouillent des chats galeux et des enfants malingres, ni dans les escaliers en tourne-vis des maisons pauvres, ni dans les caves, ni ailleurs. Et toujours nous ignorerons les êtres étranges, de violence ou de douceur, de perfidie ou de loyauté, que monsieur Matou rencontra, les ennemis qu’il put vaincre et les périls qu’il sut esquiver. Cette Odyssée n’aura pas d’Homère.

Le temps passait. Les êtres et les choses de la cour commentaient cette absence. Les orangers, qui ont des sentiments délicats, estimèrent préférable que monsieur Matou ne revint pas.

| — Car s’il revenait, disaient-ils, monsieur Matou introduirait dans cette honorable cour et dans cet

honorable logis la mauvaise tenue, les mauvaises _ manières et le mauvais esprit des chats du dehors.

Les orangers en tiennent pour le decorum, pour les façons exquises et pour la morale des gens bien rentés, toutes choses qu’il ne faut pas demander aux chats du dehors.

Dans leurs pots de terre, les géraniums, personnages simples et routiniers, tout contre lesquels monsieur Matou avait coutume de faire la sieste, ne se hasardaient pas à répondre aux orangers : car l’oranger a des principes sociaux tandis que le géranium n’en a pas, ce qui rend celui-ci incapable de discuter contre celui-là. Mais ils murmuraient imperceptiblement, les bons géraniums, du bout de leurs feuilles dentelées et nuancées :

— Eh! que monsieur Matou introduise ici tout ce qu’il voudra, pourvu qu’il revienne ici nous tenir

Car ces bons géraniums, comme tant de citoyens

Cependant, Louis allait de porte en porte interroger les voisins. N’avaient-ils pas vu monsieur Matou? Et à ceux qui ne connaissaient pas monsieur Matou, Louis fournissait le signalement du voyageur. Mais ces démarches n’aboutirent à rien. Louis ne nous rapporta que les condoléances de trois voisines éminemment respectables : la femme du mar-

chand de vins en gros, la blanchisseuse borgne et la sage-femme. Car ces trois dames aïmaient les animaux.

Et le deuil tomba sur nous, sur le logis, sur les choses familières qu’avait égayées la présence de monsieur Matou. Chacun se dit à sa manière: Il ne reviendra plus. Et sauf les orangers, qui ont des sentiments délicats, chacun souffrit à cette

Le pire, c’est que nos imaginations travaillaient sur le cas de monsieur Matou avec un zèle extrême à forger des hypothèses terrifiantes. Nous nous figurions tour à tour monsieur Matou perdu dans la forêt, monsieur Matou devenu chat savant dans un cirque forain, monsieur Matou emprisonné par une en gibelotte de lapin dans un restaurant à prix modiques. Et ces hypothèses, la dernière surtout, nous donnaient à réfléchir sur les conséquences des

Pourtant, de même qu’Odysseus, après avoir erré dix ans de mer en mer et d’île en île, revit enfin Ithaque sa patrie, sa femme Pénélope et ses trou- | peaux de cochons, ainsi monsieur Matou, après dix jours et plus d’un voyage mystérieux, revit sa famille, sa cuisine, sa cour et ses géraniums.

Un sauveur se présenta.— Était-ce un garçon bou-

langer ou un garçon marchand de vins? A quelle corporation appartenait ce personnage oflicieux et sympathique ? Hélas! beaucoup de circonstances remarquables tombent dans l’oubli, — et l’histoire est pleine de héros obscurs.

Or, ce héros obscur travaillait dans une maison voisine. Il oyait depuis des heures et des heures un chat miauler de façon lamentable sur le toit de cette maison. Il vint querir Louis. Louis parvint au

_ dit toit et nous en rapporta un chat effroyablement maigre et effroyablement noir qui, introduit dans la cuisine, commença à se frotter joyeusement aux jambes de la table, aux jupes de Noémi, aux torchons et à l’essuie-mains, tout en ronronnant avec persistance et vigueur.

Les aventuriers des temps fabuleux descendaient au pays des ombres. Monsieur Matou était évidemment descendu dans une cave pleine de charbon et y avait longtemps séjourné, à en juger d’après le nombre de savonnages qu’il fallut pour décrasser et laver ses fourrures café au lait, son beau gilet blanc et ses pantalons à la turque.

Les plantes de la cour et notamment les orangers qui ont des sentiments délicats trouvèrent que, après tout, monsieur Matou, de la sorte amenuisé par le jeûne et les fatigues du voyage, paraissait bien comme il faut.

— Eh! venez donc, monsieur Matou, dirent les bons géraniums; venez vous mettre sous nos feuilles. Pourquoi donc nous aviez-vous quittés ? Ils parlèrent ainsi parce que leurs âmes végétales sont tellement faites à la vie contemplative et sédentaire qu’elles ne saisissent pas du tout la nécessité des déplacements.

IL pleut ennuyeusement, d’une pluie dense et menue qui brouille les lointains. Voici que les maisons ne sont plus que des taches grises, les bonshommes des ombres grises, les arbres des silhouettes

La fenêtre de la petite chambre où je travaille est ouverte: car l’air s’est fait rare et pesant. Sur la tablette que vous savez, monsieur Matou s’est installé à la manière d’un phoque. Les fines gouttelettes aspergent ses oreilles pointues, sa robe de fourrures, son museau couleur d’anémone. Mais monsieur Matou n’est pas de ces chats qui craignent l’eau : tout au contraire, monsieur Matou est un chat

Je voulais vous dire ses deux derniers voyages : mais le récit vous en serait monotone. Pour le premier voyage, je n’ai pu que hasarder timidement quelques conjectures et relater ce qui se passa chez nous entre le départ et le retour du voyageur. Pour les deux derniers, je ne saurais procéder différemment, puisque, pas plus la seconde et la troisième

fois que la première, je ne suivis monsieur Matou dans ses tours et dans ses détours.

N”est-il pas plus opportun, puisque la pluie, dense et menue, tombe et que monsieur Matou s’en réjouit, de dire en quoi monsieur Matou s’est révélé chat

Monsieur Matou naquit au Pecq, au bord de la Seine, fleuve paisible et sinueux. Du père de monsieur Matou, je n’ai rien su ni ne saurai jamais rien. Mais on m’a dit que la mère de monsieur Matou, déesse féconde et nourricière, avait accoutumé de descendre le long des berges et de happer, au risque de mouiller son museau moustachu et d’envaser ses

_ pattes griffues, les petits poissons qui s’attroupent et jouent presque à fleur d’eau. Ne nous étonnons donc pas que cette chatte fluviale ait donné le jour à un chat aquatique.

Monsieur Matou tient d’ancêtres lointains le goût des caresses végétales ; il tient de sa mère chatte, déesse féconde et nourricière, une prédilection singulière pour les bains de pieds et de museau, pour le poisson cru, pour les attouchements de l’atmosphère humide.

La fontaine en grès, personne d’âge qui occupeun coin de la cuisine, répand, à ce sujet, des propos

— Monsieur Matou, m’a-t-elle dit, s’installe volon-

tiers sur mon couvercle. Il aime la fraîcheur de ce contact. Le chant des eaux qui coulent de mon robinet dans les carafes plaît à son âme musicale. Ce monsieur Matou est vraiment bien sympathique. La pierre à laver, le baquet, la terrine et les seaux approuvent cette opinion. Ces humbles agents de la salubrité domestique perdraient tout sentiment de leur importance, n’était les discrets hommages que leur rend monsieur Matou, soit que monsieur Matou effieure du bout griffu des pattes antérieures leur contenu liquide et incolore, soit qu’ilmire dans ce contenu ses yeux verts, ses oreilles pointues et son petit nez couleur d’anémone. Les plus humbles agents de la salubrité publique mèneraient une vie charmante et noble si d’analogues hommages leur étaient ordinairement rendus. Autrefois c’était les seaux que préférait monsieur Matou. Tout deboutsur les pattes postérieures, appuyant celles de devant sur le bord du seau privilégié, il frôlait de son petit nez couleur d’anémone, caressait de sa petite langue rose qui gratte en léchant, la surface du contenu liquide et incolore. Mais alors, c’était dans l’ancienne maison: un porteur montait l’eau de la cour au second étage. A présent, dans le nouveau logis, l’eau vient d’ellemême là où il est bon qu’elle vienne, de sorte que les seaux ne servent plus guère. C’est pourquoi

monsieur Matou a reporté ses affections de chat aquatique des seaux à la fontaine de grès, personne d’âge, qui occupe un coin de la cuisine.

Aux beaux jours, il la vient trouver, s’installe sur son couvercle : là il trône et préside aux agissements culinaires. Et cependant, la fraicheur du grès l’imprègne d’agréables sensations ; le chant des eaux qui coulent du robinet dans les carafes plaît à son âme

Monsieur Matou aime à varier les circonstances de sa vie. C’est pourquoi il couche rarement huit jours de suite à la même place.

Quand je l’ai retrouvé au mois.de juillet, après dix mois de séparation cruelle, monsieur Matou a couché dans ma chambre.

Le soir, il y entrait en coup de vent, comme s’il chassait à courre. Il bondissait sur une chaise, de cette chaise sur une petite table, et de cette petite table sur la tablette qui saillit en bas de ma fenêtre.

Là monsieur Matou cherchait une position confortable et remarquable. IL ne la trouvait pas tout de suite. Pour se reposer de la fatigue que l’on gagne à chercher une position confortable et remarquable, il s’installait sur son derrière et me regardait me déshabiller, puis me coucher, avec des yeux de hibou.

Quand j’étais couché je lisais un peu et monsieur Matou me regardait lire. Il espérait de moi quelques bonnes paroles. Mais aussitôt que je levais le nez pour lui adresser ces quelques bonnes paroles, monsieur Matou se glissait derrière un des rideaux de mousseline, et jen’apercevais plus dans la pénombre, à travers le réseau des fils ramagés, qu’une boule de poils ronde et immobile.

Au bout d’une huitaine, monsieur Matou décida qu’il passerait ses nuits ailleurs. Il nous laisse, nous autres, à la routine de nos habitudes, et il suit ses petits caprices, que gouvernent de petites causes Donc après avoir gravi l’escalier en galopant, t comme s’il chassait à courre, au lieu de s’élancer dans ma chambre, monsieur Matou s’élança dans la pièce où je travaille, domicile ordinaire de la Grammaire comparée de l’anglais et de l’allemand et de son collègue le gros Dictionnaire grec. 11 y coucha plusieurs nuits de suite, d’abord sur la tablette de la fenêtre, puis sur le fauteuil de cuir, | puis sur la table parmi mes paperasses, malgré les protestations de la Grammaire comparée qui n’aime ni les poils ni les puces. Mais advint un jour que ce gîte nocturne cessa d’être le gîte idéal. L’idéal de monsieur Matou est mobile : il subit des crises perpétuelles. Monsieur Matou ne connaît pas la quiétude des âmes banales. | Subitement, monsieur Matou fit cette découverte admirable que rien n’était plus pittoresque, ni plus sûr, ni plus doux que de se vautrer sur le palier du premier étage, dans l’embrasure d’une porte close. nuits sur le palier du premier étage dans l’embra- | sure de la porte close. En vain le marbre froid de

la console lui offrait l’hospitalité. Monsieur Matou É attendit pour se coucher sur le marbre froid de la console que les nuits fussent un peu moins chaudes. prouver à lui-même l’indépendance de son moi.

Je prétends que si monsieur Matou avait ses entrées au salon, c’est là qu’il établirait son gîte nocturne de façon presque définitive. Dans ce salon, à droite de la fenêtre, il y a une porte sur laquelle tombe une imposante portière en peluche rouge. | Or coucher entre la porte et l’imposante portière en peluche rouge, c’est un plaisir qui ne peut laisser dans une mémoire de chat que des souvenirs voluptueux et durables. Entre la porte et l’imposante portière en peluche rouge, il fait tiède comme en un nid de feuillages veloutés dans une forêt des $ tropiques ; on y est loin des ennemis à deux et à quatre pattes comme au creux d’un arbre ou au trou d’un rocher ; il y fait silencieux comme au désert. Monsieur Matou ne connaît ni les forêts chaudes, ni les rochers, ni les déserts, et il n’a pas d’ennemis dangereux. Mais la sagesse des ancêtres parle toujours en lui. à

Monsieur Matou couche volontiers dans les armoires entrebäillées et dans les tables à ouvrage.

Quand une malle est ouverte sur le palier, monsieur Matou couche dans la malle.

Je me rappelle ce propos d’une petite fille :

— Monsieur Matou ne rit jamais.

Et de fait la ligne circulaire de sa bouche est une ligne immobile, ne s’étirant jamais vers les oreilles. Monsieur Matou n’a même pas le sourire mince et court du diplomate.

Il est très joueur. Les habitants de l’armoire au linge estiment qu’il est peu sérieux malgré son âge respectable. Il joue avec les ficelles, les pelotons de laine à tricoter, la cordelière qui pend à la robe de chambre de la dame chez laquelle il exerce les fonctions de chat. Quand je suis là, nous jouons

. ensemble au pied de bœuf.

Monsieur Matou a beau jouer, jamais il ne rit. Est-ce qu’on joue pour rire ? On joue pour attraper les choses qui remuent, et pour les sentir domptées sous ses griffes, toutes prêtes à être mordues.

Quand les choses ne remuent pas, on peut les pousser avec sa patte pour les rendre mobiles.

Rien de tout cela n’est drôle. :

Monsieur Matou ne connaît pas les inconvénients du langage verbal. Nommer un sentiment n’est pas expressif : Le mot qu’on fait sonner en l’articulant éveille chez autrui des sensations étrangères à nos sensations et des images lointaines de nos images.

Crier un sentiment est expressif. C’est le procédé ordinaire de monsieur Matou. Ses cris sont une manière d’être de ses sentiments. Ils nous suggèrent des sentiments pareils : sur quoi nos désirs s’accordent aux désirs de monsieur Matou, nos volontés à ses volontés.

Il n’est qu’une âme d’airain pour ne pas s’émouvoir quand il gémit son besoin d’air et de promenade.

Monsieur Matou excelle dans le genre plaintif.

Monsieur Matou aime qu’on s’intéresse à lui. Pour attirer l’attention il gémit hors de propos, galope dans l’escalier, se couche sur le dos les quatre pieds en l’air, ou bien encore, vautré sur le flane, l’épine dorsale bien cintrée, il intercale son museau couleur d’anémone entre ses deux pattes postérieures. Toutes positions pleines d’art et de

recherche, méditées et exécutées pour l’amusement et l’ébahissement des spectateurs.

On fait cercle autour de monsieur Matou. Onrit. On dit : ce chat est un poseur, ou bien : il n’est vraiment pas ordinaire, ou bien : monsieur Matou, vous êtes tout bonnement grotesque.

Monsieur Matou ne parait ni se réjouir ni s’offenser de ces réflexions et observations.

entre deux barreaux. Il regarde bien devant lui. Comme l’escalier tourne, il y a devant lui un mur et, en baïssant la tête, il voit d’autres marches, d’autres barreaux et, au rez-de-chaussée, la base arrondie et dallée de la cage d’escalier. à Monsieur Matou domine les gens qui montent au premier ou qui en descendent. Il les regarde avec attention et gravité. La gravité lui est coutumière. L’attention s’impose devant l’inconnu. Il ne les regarde pas avec étonnement. Chez monsieur Matou les étonnements ne se distinguent pas des frayeurs, et n’appellent point la méditation, mais la fuite. Or ici, il n’y a point matière à frayeur. Ces gens qui montent au premier étage ou qui en descendent, monsieur Matou ne les craint pas, puisqu’il est plus haut qu’eux dans l’escalier. Jadis vivait chez nous mademoiselle Fédora, dite Petit Loup, chienne griffonne de menue taille qui | ayant ioujours été rageuse, criarde et vindicative, | devint en sus obèse et sourde avant l’âge, par l’effet | Monsieur Matou et mademoiselle Petit Loup se

souffraient l’un l’autre. Après quelques rares conflits où mademoiselle Petit Loup eut tous les torts, ils vécurent en paix sous le même toit.

Mademoiselle Petit Loup dont l’humeur chagrine sévissait partout et toujours sans discernement boudait monsieur Matou. Elle boudait faute de pouvoir nuire, ayant connu que monsieur Matou avait des griffes et des protecteurs puissants. Monsieur Matou, qui a l’instinct de la propriété et quelque discernement, avait compris que mademoiselle Petit Loup était une chose domestique, — et la _vénérait comme telle.

Vers le même temps, ayant également compris que les chats du dehors n’étaient point des choses domestiques, monsieur Matou ne les vénéra pas. IL les roulait et les boulait dans la cour. Pacifique à son ordinaire, il se muait contre eux en guerrier pour la seule raison qu’ils n’étaient pas de chez nous. Et ceci m’a rappelé souvent une pensée de Pascal qu’il est excellent de savoir par cœur :

Pourquoi me tuez-vous ?— Eh quoi! ne demeur’ezvous pas de l’autre côté de l’eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte; mais, puisque vous demeurez de l’autre côté, je suis un brave, et cela est juste.

Nous mangeons. Monsieur Matou s’approche de moi et s’érigeant sur ses pattes de derrière, il emploie celles de devant à me gratter le bras ou la cuisse : c’est une façon d’exprimer qu’il aime le gigot. Ce mode d’expression est généralement désastreux pour les pantalons et pour les manches.

Un petit ronflement affectueux et complimenteur accompagne ces gestes expressifs.

Inutile de repousser monsieur Matou : il reviendra tout de suite avec une ardeur nouvelle à gratter et à ronfler. Le plus sage est de lui abandonner une bouchée de gigot.

Il la saisit comme s’il craignait de la voir s’envoler soudain. Il ne paraît pas la distinguer des doigts qui la lui tendent.

La fenêtre de la salle à manger donne sur le jardin. Nous n’avons pas la jouissance de ce jardin qui dépend d’une lourde, spacieuse et sinistre masure aux formes de hangar. Les locataires de cette masure sont actuellement des Cubains, êtres apparemment d’espritsimple et de mœurs paisibles, qui jouent au croquet depuis neuf heures du matin jusqu’à la tombée de la nuit.

Monsieur Matou n’aime pas le croquet. Le croquet amène dans le jardin que monsieur Matou considère comme sa propriété des dames en toilettes

. claires, des messieurs bruns très moustachus, des enfants qui font des courses sans but et des gestes inutiles. Le croquet ne va pas sans boules de bois qui filent dans les allées ni sans le bruit sec des maillets heurtant les boules de bois.

Du haut du mur à l’âme égoïste et glacée, ou bien du haut de la petite serre qui s’adosse à notre maison, monsieur Matou, pelotonné dans ses fourrures, écoute et regarde.

Il conçoit d’autant moins le pourquoi de ces gens, de ces boules et de ces bruits que l’accès du jardin est plus désirable. Là-bas, au rez-de-chaussée de la lourde, spacieuse et sinistre masure, sur l’appui d’une fenêtre, un petit oiseau jaune sautille et crie dans sa cage.

La maison est pleine de choses qui jouissent d’un pouvoir merveilleux soit pour le bien, soit pour le

Parmi les choses bienfaisantes, le panier à provisions tient la place d’honneur. Ce panier à provisions joue dans la vie matinale de monsieur Matou un rôle fort important. Dès neuf heures, monsieur Maiou se poste auprès du panier vide. La présence de monsieur Matou rappelle au dit panier que l’heure

Le panier s’en va au marché. Monsieur Matou

attend son retour. Pendant une bonne heure, monsieur Matou, assis et tassé en boule sur une chaise de l’antichambre, attend avec impatience et gravité. Les gens qui entrent ou qui sortent caressent monsieur Matou de la main ou lui adressent de bonnes paroles. Ni les caresses, ni les bonnes paroles n’arrivent à distraire monsieur Matou de sa tâche silencieuse et immobile qui est d’attendre le panier

Quoi qu’en dise une critique superficielle, monsieur Matou a beaucoup de suite dans les idées.

Le panier à provisions revient du marché. Il est aussitôt l’objet, de la part de monsieur Matou, des attentions les plus touchantes. Monsieur Matou l’effleure de ses fourrures ou l’évente avec le panache de sa queue ou le flaire de son petit museau couleur d’anémone ou encore frotte bien doucement contre les tresses d’osier l’une ou l’autre de ses joues arrondies et touffues, le tout accompagné d’un petit ronflement complimenteur. Le panier, généralement sensible à tant de politesses, s’entrebâille et laisse voir son contenu.

Il y a bien une personne qui porte le panier. Mais qu’est-ce que cela peut faire à monsieur Matou ? Il est évident — n’est-ce pas? — que c’est le panier qui gouverne la personne et non la personne qui gouverne le panier.

Pourquoi ne vous écrirais-je pas? Vous m”envoyâtes bien jadis votre carte de visite au jour de lan. Sans doute ce n’était pas vous-même qui vous étiez fait faire des cartes de visite ni qui, ayant griffonné des phrases votives sur l’un de ces petits rectangles, me l’aviez fait tenir en temps voulu, pour ma surprise et pour ma joie. La surprise passée, et la joie rassise, j’avais facilement deviné qu’on avait agi pour vous et quiavaitagi pour vous. L’idée d’une âme charmante que nous aimons tous deux.

Mais, croyez-le bien, monsieur Matou, si vous n’aviez pas été un chat remarquable à plusieurs égards, la jeune fille d’outre-mer, sœur spirituelle des Mark Twain et des Artemus Ward, ne vous eût point honoré de la sorte. Elle ne vous eût point, de sa façon imprévue, singulière, gravement comique, inscrit sur les registres de l’humaine cité, qui n’est pas encore, hélas ! la cité harmonieuse de nos désirs, celle dont tous les vivants seront les citoyens.

Or vous étiez un chat remarquable à plusieurs égards. Bien que d’humeur toujours indépendante

et fantasque, vous considériez d’un œil indulgent la conduite des actions humaines. Vous assistiez | attentivement à la pratique de nos usages, au travail de nos habitudes. Votre curiosité courtoise et gentille nous flattait. Et bien que gentillesse et courtoisie soient d’ordinaire vertus acquises chezun chat qu’on traite avec civilité, nous nous plaisions à vous reconnaître la volonté d’être aimable et la faculté de nous comprendre.

C’est pourquoi, docile aux mêmes sentiments qui induisirent autrefois la jeune fille d’outre-mer à e vous commander vos cartes de visite, je me suis avisé de vous écrire cette lettre, non pour vous entretenir de propos frivoles, mais pour vous parler de ce petit livre où il est question de vous-même et des circonstances de votre vie.

Et d’abord, monsieur Matou, chat modeste et ennemi des foules, ne vous offensez pas si je publie les secrets de votre vie privée et les étrangetés de vos mœurs. Votre modestie vous sied, il est bon que vous soyez modeste, mais il ne serait pas juste que vos amis le fussent pour vous.

Ensuite, souffrez d’une âme égale que je ne taise point vos faiblesses coutumières ou vos défaillances fortuites, vos manies héréditaires et vos fantaisies soudaines, le désordre parfois bizarre de vos actes, la loi souvent cruelle de vos appétits. Les plus belles

qualités, même chez l’homme, n’existent pas à l’état pur. Les meilleurs d’entre nous obéissent à des dé- sirs pernicieux et absurdes dont l’origine fort ancienne échappe encore aux recherches des savants.

Ne craignez point non plus que ce mélange de bien et de mal, de raison et de déraison, cette suite d’actions sans unité, ni lien ni fin, soient pour rebuter les lecteurs. Ils savent déjà ou sont en train d’apprendre combien la réalité est incohérente et que

. c’est cette incohérence même qui lui vaut notre curiosité. Si vous entendiez le langage humain, et pouviez déchiffrer noslivres, vous eussiez découvert dans les Mémoires de Jeanne Marguerite Delaunay, baronne de Staal(1684-1750) cette pensée admirable: Le vrai est comme il peut et n’a de mérite que d’être ce qu’il est. Ses irrégularités sont souvent plus agréables que la perpétuellesymétrie qu’on retrouve dans tous les ouvrages de l’art.

Il vous semblera peut-être bizarre qu’en ce petit livre la Grammaire comparée, le gros Dictionnaire grec et autres objets aient des opinions et tiennent des discours. C’est qu’il n’y eut entre vous et eux ni commerce réfléchi ni échange de bons oflices. Moi qui les connais depuis longtemps, qui les ai maniés, palpés, consultés, examinés, ou qui les ai vu manier, palper, consulter et examiner, je sais ce qu’ils penseraient, voudraient et diraient, si la

conscience leur venait soudain. J’ai fait comme si la conscience leur était venue. Je l’ai fait sans pré- méditation, sans étude, sans effort, comme si de longue date je connaissais leur langage.

Que voulez-vous ? Là où s’est dépensé l’effort de l’homme pour serviret pour plaire, onretrouve, pour peu qu’on sache voir et réfléchir, de la pensée et de la vie. Les choses, comme les animaux, attendent les temps d’intelligence et de tolérance fraternelle.

Et maintenant, au revoir, monsieur Matou. Continuez à remplir vos fonctions qui sont de jouer, manger, dormir, observer distraitement ou bien avec concupiscence les petits êtres qui volent dans l’air, former sur les sièges ou dans les armoires une boule de poils confortable — tout cela gracieusement, étrangement, pour nous divertir des visions lourdes et banales.

Au revoir, monsieur Matou; ne craignez point que je vous oublie. Les chats belges n’ont ni votre esprit, ni vos manières élégantes.

Monsieur Matou fut jadis photographié. Mais le besoin d’un nouveau portrait se fait sentir, car monsieur Matou a maintenant plus d’ampleur qu’autrefois, et sa physionomie est moins distraite.

Malheureusement, monsieur Matou a peur des