IV-12 · Douzième cahier de la quatrième série · 1903-03-20

Introduction à la métaphysique

Henri Bergson

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de paraître | paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

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introduction à la métaphysique

Travaillons. La Revue de Métaphysique et de Morale, dans son numéro de janvier, publiait de M. Henri Bergson : Introduction à la métaphysique, un article dont il ne suflit pas de dire, ce que je ne dis presque jamais, qu’il est très admirable, mais dont on peut dire, je crois, qu’il est capital.

Je ne me retiens pas de reproduire dans ces cahiers le dernier tiers de cet article; je regrette seulement de n’être pas en mesure de reproduire l’article tout entier; je regrette enfin de n’être pas en mesure de reproduire tous les articles de M. Bergson.

Il est indispensable que les travaux de ce véritable philosophe parviennent à un public plus large; le public tous les jours plus nombreux qui se presse au Collège de France aux leçons du vendredi est un public d’honnêtes gens, plutôt qu’un public de professionnels; j’ai pour les professionnels, dont je fus, le

« plus grand respect; mais il est indispensable que les grands actes de l’action, que les grandes œuvres de la philosophie et de l’art, que les grands résultats de la science et de la philosophie atteignent des hommes de tous métiers et de toutes cultures. Cela est mutuellement indispensable, et pour ces hommes, et pour ces œuvres.

Sachons nous limiter, pour aujourd’hui :

Il en est tout autrement si l’on s’installe d’emblée, par un effort d’intuition, dans l’écoulement concret de la durée. Certes, nous ne trouverons alors aucune raison logique de poser des durées multiples et diverses. À la rigueur il pourrait n’exister d’autre durée que la nôtre, comme il pourrait n’y avoir au monde d’autre couleur que l’orangé, par exemple. Mais de même qu’une conscience à base de couleur, qui sympathiserait intérieurement avec l’orangé au lieu de le percevoir extérieurement, se sentirait ° prise entre du rouge et du jaune, pressentirait même peut-être, au-dessous de cette dernière couleur, tout un spectre en lequel se prolonge naturellement la continuité qui va du rouge au jaune, ainsi l’intuition de notre durée, bien loin de nous laisser suspendus dans le vide comme ferait la pure analyse, nous met en contact avec toute une continuité de durées que nous devons essayer de suivre soit vers le bas, soit vers le haut : dans les deux cas nous pouvons nous dilater indéfiniment par un effort de plus en plus violent, dans les deux cas nous nous

transcendons nous-mêmes. Dans le premier, nous marchons à une durée de plus en plus éparpillée, dont les palpitations plus rapides que les nôtres, divisant notre sensation simple, en diluent la qualité en quantité : à la limite serait le pur homogène, la pure répétition par laquelle nous définirons la matérialité. En marchant dans l’autre sens, nous allons à une durée qui se tend, se resserre, s’intensifie de plus en plus : à la limite serait l’éternité. Non plus l’éternité conceptuelle, qui est une éternité de mort, mais une éternité de vie. Éternité vivante et par conséquent mouvante encore, où notre durée à nous se retrouverait comme les vibrations dans la lumière, et qui serait la concrétion de toute durée comme la matérialité en est l”éparpillement. Entre ces deux limites extrêmes l’intuition se meut, = et ce mouvement est la métaphysique même. Il ne peut être question de parcourir ici les diverses étapes de ce mouvement. Mais après avoir présenté une vue générale de la méthode et en avoir fait une première application, il ne sera peut-être pas inutile de formuler, en termes aussi précis qu’il nous sera possible, les principes sur lesquels elle repose. Des propositions que nous allons énoncer, la plupart ont reçu, dans le présent

travail, un commencement de preuve.Nous espérons les démontrer plus complètement quand nous aborderons d’autres problèmes.

I. Il y a une réalité extérieure et pourtant donnée immédiatement à notre esprit. Le sens commun a raison sur ce point contre l’idéalisme et le réalisme des philosophes.

. II. Cette réalité est mobilité. IL n’existe pas de choses faites, mais seulement des choses qui se font, pas d’éfats qui se maintiennent, mais seulement des états qui changent. Le repos n’est jamais qu’apparent, ou plutôt relatif. La conscience que nous avons de notre propre personne, dans son continuel écoulement, nous introduit à l’intérieur d’une réalité sur le modèle de laquelle nous devons nous représenter les autres. Toute réalité est donc tendance, si l’on convient d’appeler tendance un changement de direction à l’état naissant.

IL. Notre esprit, qui cherche des points d’appui solides, a pour principale fonction, dans le cours ordinaire de la vie, de se représenter des états et des choses. Il prend de loin en loin des vues quasi instantanées sur la mobilité indivisée du réel. IL obtient ainsi des sensations et des idées. Par là, il substitue au continu le discontinu, à la mobilité la stabilité, à la tendance en voie de changement les points fixes qui marquent une direction du change-

ment et de la tendance. Cette substitution est nécessaire au sens commun, au langage, à la vie pratique, et même, dans une certaine mesure que nous tâcherons de déterminer, à la science positive. Notre intelligence, quand elle suit sa pente naturelle, procède par perceptions solides, d’un côté, et par conceptions stables, de l’autre. Elle part de l’immobile, et ne conçoit et n’exprime le mouvement qu’en fonction de l’immobilité. Elle s’installe dans des concepts tout faits, et s’efforce d’y prendre, comme dans un filet, quelque chose de la réalité qui passe. Ce n’est pas, sans doute, pour obtenir une connaissance intérieure et métaphysique du réel.

C’est simplement pour s’en servir, chaque concept (comme d’ailleurs chaque sensation) étant une question pratique que notre activité pose à la réa-

“hté et à laquelle la réalité répondra, comme il convient en affaires, par un oui ou par un non. Mais, par là, elle laisse échapper du réel ce qui en est l’essence même. IV. Les difficultés inhérentes à la métaphysique, les antinomies qu’elle soulève, les contradictions où elle tombe, la division en écoles antagonistes et les oppositions irréductibles entre systèmes, viennent en grande partie de ce que nous appliquons à la connaissance désintéressée du réel les procédés 4 dont nous nous servons couramment dans un bui

d’utilité pratique. Elles viennent de ce que nous nous installons dans l’immobile pour guetter le mouvant au passage, au lieu de nous replacer dans le mouvant pour traverser avec lui les positions immobiles. Elles viennent de ce que nous prétendons reconstituér la réalité, qui est tendance et par conséquent mobilité, avec les percepts et les concepts qui ont pour fonction de l’immobiliser. Avec

.des arrêts, si nombreux soient-ils, on ne fera jamais de la mobilité; au lieu que si l’on se donne la mobilité, on peut, par voie de diminution, en tirer par la pensée autant d’arrêts qu’on voudra. En d’autres termes, on comprend que des concepts fixes puissent être extraits par notre pensée de la réalité mobile; mais il n’y a aucun moyen de reconstituer, avec la fixité des concepts, la mobilité du réel. Le dogma-

‘tisme, en tant que constructeur de systèmes, a cependant toujours tenté cette reconstitution.

V. Il devait y échouer. C’est cette impuissance, et cette impuissance seulement, que constatent les doctrines sceptiques, idéalistes, criticistes, toutes celles enfin qui contestent à notre intelligence le pouvoir d’atteindre l’absolu. Mais de ce que nous échouons à reconstituer la réalité vivante avec des concepts raides et tout faits, il ne suit pas que nous ne puissions la saisir de quelque autre manière. Les démonstrations qui ont été données de la relativité

de notre connaissance sont donc entachées d’un pice originel : elles supposent, comme le dogmatisme qu’elles attaquent, que toute connaissance doit nécessairement partir de concepts aux contours arrêtés pour étreindre avec eux la réalité qui VI. Mais la vérité est que notre intelligence peut suivre la marche inverse. Elle peut s’installer dans la réalité mobile, en adopter la direction sans cesse changeante, enfin la saisir au moyen de cette sy mpathie intellectuelle qu’on appelle intuition. Cela est d’une difficulté extrême. Il faut que l’esprit se violente, qu’il renverse le sens de l’opération par laquelle il pense habituellement, qu’il retourne ou plutôt refonde sans cesse toutes ses catégories. Mais il aboutira ainsi à des concepts fluides, capables de “suivre la réalité dans toutes ses sinuosités et d’adopter le mouvement même de la vie intérieure des choses. Ainsi seulement se constituera une philosophie progressive, affranchie des disputes qui se livrent entre les écoles, capable de résoudre naturellement les problèmes parce qu’elle se sera délivrée des termes artificiels en fonction desquels les problèmes sont posés. Philosopher consiste à invertir la direction habituelle du travail de la pensée. VII. Cette inversion n’a jamais été pratiquée d’une manière méthodique; mais une histoire

approfondie de la pensée humaine montrerait que nous lui devons ce qui s’est fait de plus grand dans les sciences, tout aussi bien que ce qu’il y a de viable en métaphysique. La plus puissante des méthodes d’investigation dont l’esprit humain dispose, l’analyse infinitésimale, est née de cette inversion même. La mathématique moderne est

. précisément un effort pour substituer au fout fait le se faisant, pour suivre la génération des grandeurs, pour saisir le mouvement, non plus du dehors et dans son résultat étalé, mais du dedans et dans sa tendance à changer, enfin pour adopter la continuité mobile du dessin des choses. IL est vrai qu’elle s’en tient au dessin, n’étant que la science des grandeurs. IL est vrai aussi qu’elle n’a pu aboutir à ses applications merveilleuses que par l’invention de certains symboles, et que si l’intuition dont nous venons de parler est à l’origine de l’invention, c’est le symbole seul qui intervient dans l’application. Mais la métaphysique, qui ne vise à aucune application, pourra et le plus souvent devra s’abstenir de convertir l’intuition en symbole. Dispensée de l’obligation d’aboutir à des résultats pratiquement utilisables, elle agrandira indéfiniment le domaine de ses investigations. Ce qu’elle aura perdu, par rapport à la science, en utilité et en rigueur, elle le regagnera en portée

et en étendue. Si la mathématique n’est que la science des grandeurs, si les procédés mathéma- ._ tiques ne s’appliquent qu’à des quantités, il ne faut pas oublier que la quantité est toujours de la qualité à l’état naissant : c’en est, pourrait-on dire, le cas limite. Il est donc naturel que la métaphysique adopte, pour l’étendre à toutes les qualités, c’est-à- dire à la réalité en général, l’idée génératrice de notre mathématique. Elle ne s’acheminera nullement par là à la mathématique universelle, cette chimère de la philosophie moderne. Bien au contraire, à mesure qu’elle fera plus de chemin, elle rencontrera des objets plus intraduisibles en symboles. Mais elle aura du moins commencé par prendre contact contact est le plus merveilleusement utilisable. Elle se sera contemplée dans un miroir qui lui renvoie une image très rétrécie sans doute, mais très lumipeuse aussi, d’elle-même. Elle aura vu avec une clarté supérieure ce que les procédés mathématiques empruntent à la réalité concrète, et elle continuera dans le sens de la réalité concrète, non dans celui des procédés mathématiques. Disons donc, ayant atténué par avance ce que la formule aurait à la fois de trop modeste et de trop ambitieux, que l’objet de la métaphysique est d’opérer des différenciations et des intégrations qualitatives.

VIII. Ce qui a fait perdre de vue cet objet, et ce qui a trompé la science elle-même sur l’origine des procédés qu’elle emploie, c’est que l’intuition, une fois prise, doit trouver un mode d’expression et d’application qui soit conforme aux habitudes de notre pensée et qui nous fournisse, dans des concepts bien arrêtés, les points d’appui solides dont

__ nous avons un si grand besoin. Là est la condition de ce que nous appelons rigueur, précision, et aussi extension indéfinie d’une méthode générale à des cas particuliers. Or, cette extension et ce travail de pendant des siècles, tandis que l’acte générateur de la méthode ne dure qu’un instant. C’est pourquoi nous prenons si souvent l’appareil logique de la science pour la science même, oubliant l’intuition métaphysique d’où tout le reste est sorti.

De l’oubli de cette intuition procède tout ce qui a été dit par les philosophes, et par les savants eux-mêmes, de la « relativité » de la connaissance scientifique. Æst relative la connaissance symbolique par concepts préexistants qui va du fixe au mouvant, mais non pas la connaissance intuitive qui s’installe dans le mouvant et adopte la vie même des choses. Cette intuition atteint l’absolu.

La science et la métaphysique se rejoignent donc dans l’intuition. Une philosophie véritablement in-

tuitive réaliserait l’union tant désirée de la métaphysique et de la science. En même temps qu’elle constituerait la métaphysique en science positive, — je veux dire progressive et indéfiniment perfectible, — elle amènerait les sciences positives proprement dites à prendre conscience de leur portée véritable, souvent très supérieure à ce qu’elles s’imaginent. Elle mettrait plus de science dans la métaphysique et plus de métaphysique dans la science. Elle aurait pour résultat de rétablir la continuité entre les intuitions que les diverses sciences positives ont obtenues de loin en loin au cours de leur histoire, et qu’elles n’ont obtenues qu’à coups de génie.

IX. Qu’il n’y ait pas deux manières différentes de connaître à fond les choses, que les diverses Sciences aient leur racine dans la métaphysique, c’est ce que pensèrent en général les philosophes anciens. Là ne fut pas leur erreur. Elle consista à s’inspirer toujours de cette croyance, si naturelle à l’esprit humain, qu’une variation ne peut qu’exprimer et développer des invariabilités. D’où résultait que l’Action était une Contemplation affaiblie, la durée une image trompeuse et mobile de l’éternité immobile, l’Ame une chute de l’Idée. Toute cette philosophie qui commence à Platon pour aboutir à Plotin est le développement d’un principe que

nous formulerions ainsi : Q IL y a plus dans l’immuable que dans le mouvant, et l’on passe du stable à l’instable par une simple diminution. » Or, c’est le contraire qui est la vérité.

La science moderne date du jour où l’on érigea la mobilité en réalité indépendante. Elle date du jour où Galilée, faisant rouler une bille sur un plan

.. incliné, prit la ferme résolution d’étudier ce mouvement de haut en bas pour lui-même, en lui-même, au lieu d’en chercher le principe dans les concepts du haut et du bas, deux immobilités par lesquelles Aristote croyait en expliquer suflisamment la mobilité. Et ce n’est pas là un fait isolé dans l’histoire

de la science. Nous estimons que plusieurs des grandes découvertes, de celles au moins qui ont tranformé les sciences positives ou qui en ont créé de nouvelles, ont été autant de coups de sonde donnés dans la durée pure. Plus vivante était la réalité touchée, plus profond avait été le coup de sonde.

Mais la sonde jetée au fond de la mer ramène une masse fluide que le soleil dessèche bien vite en grains de sable solides et discontinus. Et l’intuition de la durée, quand on l’expose aux rayons de l’entendement, se prend bien vite aussi en concepts figés, distinets, immobiles. Dans la vivante mobilité des choses l’entendement s’attache à marquer des stations réelles ou virtuelles, il note des départs et

des arrivées : c’est tout ce qui importe à la pensée . de l’homme en tant que simplement humaine. Il est plus qu’humain de saisir ce qui se passe dans l’intervalle. Mais la philosophie ne peut être qu’un effort pour transcender la condition humaine. Sur les concepts dont ils ont jalonné la route de l’intuition les savants ont arrêté le plus volontiers leur regard. Plus ils considéraient ces résidus passés à l’état de symboles, plus ils attribuaïent à toute science un caractère symbolique. Et plus ils croyaient au caractère symbolique de la science, plus ils le réalisaient et l’accentuaient. Bientôt ils n’ont plus fait de différence, dans la science positive, entre le naturel et l’artificiel, entre les données de l’intuition immédiate et l’immense travail d’analyse que l’entendement poursuit autour de l’intui- | “tion. Ils ont ainsi préparé les voies à une doctrine qui aflirme la relativité de toutes nos connaissances. Mais la métaphysique y a travaillé également. Comment les maîtres de la philosophie moderne, qui ont été, en même temps que des métaphysiciens, les rénovateurs de la science, n’auraient-ils pas eu le sentiment de la continuité mobile du réel? Commeni ne se seraient-ils pas placés dans ce que nous appelons la durée concrète? Ils l’ont fait plus qu’ils ne l’ont cru, beaucoup plus surtout; qu’ils ne l’ont

dit. Si l’on s’efforce de relier par des traits continus les intuitions autour desquelles se sont organisés ‘les systèmes, on trouve, à côté de plusieurs autres lignes convergentes ou divergentes, une direction bien déterminée de pensée et de sentiment. Quelle est cette pensée latente? Commentexprimer ce sentiment? Pour emprunter encore une fois aux .. platoniciens leur langage, nous dirons, en dépouillant les mots de leur sens psychologique, en appelant Idée une certaine assurance de facile intelligibilité et Ame une certaine inquiétude de vie, qu’un invisible courant porte la philosophie moderne à hausser l”Ame au-dessus de l’Idée. Elle tend par là, comme la science moderne et même beaucoup plus qu’elle, à marcher en sens inverse de la pensée antique.

Mais cette métaphysique, comme celte science, a déployé autour de sa vie profonde un riche tissu de symboles, oubliant parfois que, si la science a besoin de symboles dans son développement analytique, la principale raison d’être de la métaphysique est une rupture avec les symboles. Ici encore l’entendement a poursuivi son travail de fixation, de division, de reconstruction. Il l’a poursuivi, il est vrai, sous une forme assez différente. Sans insister sur un point que nous nous proposons de développer ailleurs, bornons-nous à dire que l’entendement,

dont le rôle est d’opérer sur des éléments stables, peut chercher la stabilité soit dans des relations, soit dans des choses. En tant qu’il travaille sur des concepts de relations, il aboutit au symbolisme scientifique. En tant qu’il opère sur des concepts de choses, il aboutit au symbolisme métaphysique. Mais, dans un cas comme dans l’autre, c’est de lui que vient l’arrangement. Volontiers il se croirait indépendant. Plutôt que de reconnaître tout de suite ce qu’il doit à l’intuition profonde de la réalité, il s’expose à ce qu’on ne voie dans toute son œuvre qu’un arrangement artificiel de symboles. De sorte que si l’on s’arrêtait à la lettre de ce que disent métaphysiciens et savants, comme aussi à la matérialité de ce qu’ils font, on pourrait croire que les premiers ont creusé au-dessous de la réalité un “tunnel profond, que les autres ont lancé par-dessus elle un pont élégant, mais que le fleuve mouvant des choses passe entre ces deux travaux d’art sans les toucher.

Un des principaux artifices de la critique kan- | tienne a consisté à prendre au mot le métaphysicien et le savant, à pousser la métaphysique et la science jusqu’à la limite extrême du symbolisme où elles pourraient aller, et où d’ailleurs elles s’acheminent d’elles-mêmes dès que l’entendement revendique une indépendance pleine de périls. Une fois mécon-

nues les attaches de la science et de la métaphysique avec l’intuition intellectuelle, Kant n’a pas de peine à montrer que notre science est toute relative et notre métaphysique tout artificielle. Comme il a exaspéré l’indépendance de l’entendement dans un cas comme dans l’autre, comme il a allégé la métaphysique et la science de l’intuition intellectuelle qui les lestait intérieurement, la science ne lui présente plus, avec ses relations, qu’une pellicule de forme, et la métaphysique, avec ses choses, qu’une pellicule de matière. Est-il étonnant que la première ne lui montre alors que des cadres emboi-

  • tés dans des cadres, et la seconde des fantômes qui courent après des fantômes ? Il a porté à notre science et à notre métaphysique des coups si rudes qu’elles ne sont pas encore tout à fait revenues de leur étourdissement. Volontiers notre esprit se résignerait à voir dans la science une connaissance toute relative, et dans la métaphysique une spéculation vide. Il nous semble, aujourd’hui encore, que la critique kantienne s’applique à toute métaphysique et à toute science. En réalité, elle s’applique surtout à la philosophie des anciens, comme aussi à la forme— encore antique — que les modernes ont laissée le plus souvent à leur pensée. Elle vaut contre une métaphysique qui prétend nous donner un système unique et tout

fait de choses, contre une science qui serait un système unique de relations, enfin contre une science et une métaphysique qui se présenteraient avec la simplicité architecturale de la théorie platonicienne des idées ou d’un temple grec. Si la métaphysique prétend se constituer avec des concepts que nous possédions avant elle, si elle consiste dans un arrangement ingénieux d’idées préexistantes que nous utilisons comme des matériaux de construction pour un édifice, enfin si elle est autre chose que la constante dilatation de notre esprit, l’effort toujours renouvelé pour transcender nos idées actuelles et peut-être aussi notre logique simple, il est trop évident qu’elle devient artificielle comme toutes les œuvres de pur entendement. Et si la science est tout entière œuvre “d’analyse ou de représentation conceptuelle, si l’expérience n’y doit servir que de vérification à des « idées claires », si, au lieu de partir d’intuitions multiples, diverses, qui s’insèrent dans le mouvement propre de chaque réalité mais ne s’emboîtent pas toujours les unes dans les autres, elle prétend être une immense mathématique, un système unique de relations qui emprisonne la totalité du réel dans un filet monté d’avance, elle devient une connaissance purement relative à l’entendement humain. Qu’on lise de près la Critique de la Raison

pure, on verra que c’est cette espèce de mathématique universelle qui est pour Kant la science, et ce platonisme à peine remanié qui est pour Jui la métaphysique. A vrai dire, le rêve d’une mathéma- , tique universelle n’est déjà lui-même qu’une survivance du platonisme. La mathématique universelle, c’est ce que devient le monde des Idées quand on

__ suppose que l’Idée consiste dans une relation ou dans une loi, etnon plus dans une chose. Kant a pris pour une réalité ce rêve de quelques philosophes modernes : bien plus, il a cru que toute connaissance scientifique n’était qu’un fragment détaché, ou plutôt une pierre d’attente de la mathématique universelle. Dès lors la principale tâche de la Critique était de fonder cette mathématique, c’est- à-dire de déterminer ce que doit être l’intelligence et ce que doit être l’objet pour qu’une mathématique ininterrompue puisse les relier lun à l’autre. Et, nécessairement, si toute expérience possible est assurée d’entrer ainsi dans les cadres rigides et déjà constitués de notre entendement, c’est (à moins de supposer une harmonie préétablie) que notre entendement organise lui-même la nature et s’y retrouve comme dans un miroir. D’où la possibilité de la science, qui devra toute son eflicacité à sa relativité, et l’impossibilité de la métaphysique, puisque celle-ci ne trouvera plus rien à

faire qu’à parodier, sur des fantômes de choses, le travail d’arrangement conceptuel que la science poursuit sérieusement sur des rapports. Bref, toute la Critique de la Raison pure aboutit à établir que le platonisme, illégitime si les Idées sont des choses, devient légitime si les idées sont des rapports, et ; que l’idée toute faite, une fois ramenée ainsi du ciel sur la terre, est bien, comme l’avait voulu Platon, le fond commun de la pensée et de la nature. Mais toute la Critique de la Raison pure - repose aussi sur ce postulat que notre intelligence est incapable d’autre chose que de platoniser, c’est-à-dire de couler toute expérience possible dans des moules préexistants.

Là est toute la question. Si la connaissance scientifique est bien ce qu’a voulu Kant, il y a une Science simple, préformée et même préformulée dans la nature, ainsi que le croyait Aristote : de cette logique immanente aux choses les grandes découvertes ne font qu’illuminer point par point la ligne tracée d’avance, comme on allume progressivement, un soir de fête, le cordon de gaz qui dessinait déjà les contours d’un monument. Et si la connaissance métaphysique est bien ce qu’a voulu Kant, elle se réduit à l’égale possibilité de deux atiitudes opposées de l’esprit devant tous les grands problèmes; ses manifestations sont autant d’options

arbitraires, toujours éphémères, entre deux solutions formulées virtuellement de toute éternité : elle vit et elle meurt d’antinomies. Mais la vérité est que ni la science des modernes ne présente cette simplicité unilinéaire, ni la métaphysique des modernes ces oppositions irréductibles. La science moderne n’est ni une ni simple. Elle repose, je le veux bien, sur des idées qu’on finit par trouver claires; mais ces idées se sont éclairées progressivement par l’usage qu’on en a fait : elles doivent la meilleure part de leur luminosité à la lumière que leur ont renvoyée, par réflexion, les _ faits et les applications où elles ont, conduit, la clarté d’un concept n’étant guère autre chose, au fond, que l’assurance une fois contractée de le manipuler avec profit. A l’origine, plus d’une d’entre elles a dû paraître obscure, malaisément conciliable avec les concepts déjà admis dans la science, tout près de frôler l’absurdité. C’est dire que la science ne procède pas par emboîtement régulier de concepts qui seraient prédestinés à s’insérer avec précision les uns dans les autres. Les idées vraies et fécondes sont autant de prises de contact avec des courants de réalité qui ne convergent pas nécessairement sur un même point. Il est vrai que les concepts où elles se logent arrivent toujours, en arrondissant leurs angles par un frot21

tement réciproque, à s’arranger tant bien que mal entre eux.

D’autre part, la métaphysique des modernes n’est pas faite de solutions tellement radicales qu’elles puissent aboutir à des oppositions irréductibles. Il en serait ainsi, sans doute, s’il n’y avait aucun moyen d’accepter en même temps, et sur le même terrain, la thèse et l’antithèse des antinomies. Mais philosopher consiste précisément à se placer, par un effort d’intuition, à l’intérieur de cette réalité concrète sur laquelle la Critique vient prendre du dehors les deux vues opposées, thèse et antithèse. Je n’imaginerai jamais comment du blanc et du noir s’entre-pénètrent si je n’ai pas vu de gris, mais je comprends sans peine, une fois que j’ai vu le

__ gris, comment on peut l’envisager du double point de vue du blanc et du noir. Les doctrines qui ont un fond d’intuition échappent à la critique kantienne dans l’exacte mesure où elles sont intuitives; et ces doctrines sont le tout de la métaphysique, pourvu qu’on ne prenne pas la métaphysique figée et morte dans des thèses, mais vivante chez des philosophes. Gertes, les divergences sont frappantes entre les écoles, c’est-à-dire, en somme, entre les groupes de disciples qui se sont formés autour de quelques grands maîtres. Mais les trouverait-on aussi tranchées entre les maîtres eux-

mêmes? Quelque chose domine ici la diversité des systèmes, quelque chose, nous le répétons, de simple et de net comme un coup de sonde dont on sent qu’il est allé toucher plus ou moins bas le fond

d’un même océan, encore qu’il ramène chaque fois à la surface des matières très différentes. C’est sur ces matières que travaillent d’ordinaire les disci- . ples : là est le rôle de l’analyse. Et le maître, en tant qu’il formule, développe, traduit en idées abstraites ce qu’il apporte, est déjà, en quelque sorte, un disciple vis-à-vis de lui-même. Mais l’acte simple, qui a mis l’analyse en mouvement et qui se dissimule derrière l’analyse, émane d’une faculté tout autre que celle d’analyser. Ce sera, par définition même, l’intuition.

Disons-le pour conclure : cette faculté n’a rien de mystérieux. Il n’est personne parmi nous qui n’ait eu occasion de l’exercer dans une certaine mesure. Quiconque s’est essayé à la composition littéraire, par exemple, sait bien que lorsque le sujet a été longuement étudié, tous les documents recueillis, toutes les notes prises, il faut, pour aborder le travail de composition lui-même, quelque chose de plus, un effort, souvent très pénible, pour se placer tout d’un coup au cœur même du sujet et pour aller chercher aussi profondément que possible une impulsion à laquelle il n’y aura plus ensuite qu’à se

laisser aller. Cette impulsion, une fois reçue, lance l’esprit sur un chemin où il retrouve et les renseignements qu’il avait recueillis et mille autres détails encore: elle se développe, elle s’analyse elle-même en termes dont l’énumération se poursuivrait sans fin; plus on va. plus on en découvre; jamais on n’arrivera à tout dire : et pourtant, si l’on se retourne brusquement vers l’impulsion qu’on sent derrière soi pour la saisir, elle se dérobe; car ce n’était pas une chose, mais une direction de mouvement, et, bien qu’indéfiniment extensible, elle est la simplicité même. L’intuition métaphysique paraît être quelque chose du même genre. Ce qui fait pendant ici aux notes et documents de la composition littéraire, c’est l’ensemble des obser_. vations et des expériences recueillies par la science “ positive. Car on n’obtient pas de la réalité une intuition, c’est-à-dire une sympathie intellectuelle avec ce qu’elle a de plus intérieur, si l’on n’a pas gagné sa confiance par une longue camaraderie avec ses manifestations superficielles. Et il ne s’agit pas simplement de s’assimiler les faits marquants: ilen faut accumuler et fondre ensemble une si énorme masse qu’on soit assuré, dans cette fusion, de neutraliser les unes par les autres toutes les idées préconçues et prématurées que les observateurs ont pu déposer, à leur insu, au fond de leurs obser24

vations. Ainsi seulement se dégage la matérialité brute des faits connus. Même dans le cas simple et privilégié qui nous a servi d’exemple, même pour le contact direct du moi avec le moi, l’effort définitif d’intuition distincte serait impossible à qui n’aurait pas réuni et confronté ensemble un très grand nombre d’analyses psychologiques. Les maîtres de

. la philosophie moderne ont été des hommes qui s’étaient assimilé tout le matériel de la science de leur temps. Et l’éclipse partielle de la métaphysique depuis un demi-siècle n’a évidemment pas d’autre cause que l’extraordinaire difliculté que le philosophe éprouve aujourd’hui à prendre contact avec une science devenue beaucoup trop éparpillée. Mais l’intuition métaphysique, quoiqu’on n’y puisse arriver qu’à force de connaissances matérielles, est tout autre chose que le résumé ou la synthèse de ces-connaissances. Elle s’en distingue, nous le répétons, comme l’impulsion motrice se distingue du chemin parcouru par le mobile, comme la tension du ressort se distingue des mouvements visibles dans la pendule. En ce sens, la métaphysique n’a rien de commun avec une généralisation de l’expérience, et néanmoins elle pourrait se dé- finir l’expérience intégrale.

Revue de Métaphysique H. Berason . Introduction à la métaphysique . . 1-36 E. Durkueim. Pédagogie et sociologie … … 37-04 L. CoururaAT. Le système de Leibniz d’après A. LAnpry., . La superstition des principes … 121-137 de doctorat. 5, rue de Mézières, Paris Publication paraissant tous les deux mois. — Le Colonies et Union postale, 15 fr. Pour l’envoi de toute correspondance, valeurs, mandatsposte, libeller ainsi l’adresse : Librairie Armand Colin, 5, rue de Mézières, Paris, 6°.

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Chaque année du Bulletin de la Société française de Philosophie comprendra huit numéros, paraissant de Janvier à Août, à raison de un numéro par mois.

ABONNEMENT ANNUEL {du 1° janvier)

La Première Année (1901), commencée en mai, s’est terminée en août; le prix de celte première année est de 4 fr. pour la France et de 5 fr. pour l’Union postale.

La Deuxième Année (janvier à août 1902) est en vente au prix de 8 fr. pour la France et de 10 fr. pour l’Union postale,

philosophie (thèse, M. Raun). — Mars : Discussion sur les Eléments chrétiens de la conscience contemporaine (thèse, M. A. DarLu). — Leibniz ie M. uni. — Mai : Le matérialisme historique (thèse, M. SorEL). — Juin : Le luxe (thèse, M. BELOT). — Juillet et Août: Constitution d’un vocabulaire philosophique (thèse, MM. BeLOT, COUTURAT, DELBOS, LALANDE).

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L Philosophie générale et Métaphysique

II. Logique et Histoire des Sciences /paru). 25 fr. IV. Histoire de la Philosophie /paru/… . 42fr. 50

Envoi franco, sur demande, d’une circulaire donnant les titres des Mémoires communiqués au Congrès et dont la réunion formera les

11 faut que tous ceux qui le peuvent lire utilement achètent ce numéro de la Revue.

Ils y trouveront un article très important de notre camarade Jean Perrin, professeur à la Faculté des Sciences de l’Université de Paris : le principe d’équivalence et la notion d’énergie, extrait d’un livre qui doit prochainement paraître sous le titre Les Principes à la librairie Gauthier-Villars. Nous suivrons autant que nous le pourrons dans ces cahiers mêmes les travaux si considérables de Perrin, à mesure que nous laisserons à elles-mêmes les vanités et les fureurs politiques pour les solidités, les constances et les modesties du

Dans le même numéro, un article notable de notre camarade Adolphe Landry : la superstition des principes.

Je rappelle que les deux livres de M. Bergson, en vente à la librairie des cahiers, sont :

Essai sur les données immédiates de la conscience, un volume in octavo de 184 pages, Alcan

Matière et mémoire, essai sur la relation du corps à l’esprit, un volume in octavo de 280 pages, Alcan et que le cours du Collège de France est ainsi distribué :

Philosophie grecque et latine. — M. Bergson étudie, le vendredi à quatre heures trois quarts, l’histoire de l’idée de temps ;

le samedi à trois heures trois quarts il explique le second livre de la Physique d’Aristote.

Enfin des articles de revue assez espacés, mais assez =

la démocratie et l’organisation des partis politiques

Il m’a été donné de lire de très près ce livre et j’en fus vraiment le premier lecteur; c’est une œuvre capitale, et qui dépasse de beaucoup son intention première.

L’auteur, historien, nous a voulu donner l’histoire des partis politiques, nous énoncer, nous exposer le jeu des partis dans les deux pays du monde où l’exercice de la politique parlementaire et démocratique a pris la plus longue et la principale importance ; il pouvait nous faire ainsi, et il nous a fait une œuvre capitale d’histoire moderne et contemporaine ; il a fait beaucoup plus.

Car son livre, si longtemps, si patiemment, si constamment élaboré, si purement historique, si proprement scientifique paraît à l’heure même où le fonctionnement du gouvernement démocratique inspire à l’humanité les plus vives inquiétudes, au moment où nous nous demandons anxieusement si c’est l’exercice ou si c’est l’abus du gouvernement parlementaire, si c’est l’exercice ou si c’est l’abus du gouvernement démocratique, si c’est l’exercice ou si c’est l’abus de tout gouvernement qui pousse inévitablement les foules dans l’injustice et dans le mensonge, dans la brutalité,

dans l’erreur, dans le vice, et dans toute barbarie.

L’historien n’avait pas à se poser ce problème formidable ; c’est parce qu’il n’avait pas à se le poser, c’est parce qu’il ne se l’est pas posé, au moins formellement ainsi, que ces deux volumes laissent une

C’est un livre à mettre dans toutes les bibliothèques

populaires, bibliothèques scolaires, bibliothèques de groupes et d’universités populaires; plus il y aura de vrai peuple qui lira ce livre, plus il y aura de vrai peuple d’averti et peut-être de gardé contre la corruption.

Contribuons tant que nous pouvons, s’il en est temps i encore, à l’éducation de la démocratie; et d’abord, sincèrement, par l’histoire de la démocratie,

Vient de paraître chez Calmann-Lévy, en vente à la ; librairie des cahiers :

M. Osrrocorski. — La Démocratie et l’organisation des partis politiques, deux gros volumes grand in octavo, le premier de xrv +610, le second de 760 pages, les deux volumes vingt francs

Il faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. Mais c’est à quoi nous ne songeons guère; placés au milieu d’un fleuve rapide, nous fixons obstinément les yeux vers quelques débris qu’on aperçoit encore sur le rivage; tandis que le courant nous entraîne et nous pousse à reculons vers les abimes. {De la Démocratie en Amérique,

J’étudie dans ce livre le fonctionnement du gouvernement démocratique. Mais ce ne sont pas les institutions qui sont l’objet de cet ouvrage : ce n’est pas aux formes politiques, c’est aux forces politiques que je m’attache. Jusqu’ici on s’était trop exclusivement appliqué à l’étude des formes politiques. La méthode d’observation elle-même, introduite dans la science politique avec l’Esprit des lois, s’est exercée de préférence sur les institutions, sur les lois, en négligeant presque totalement, pendant longtemps, les hommes concrets qui les créent et les mettent en œuvre. L’idée même des forces politiques distinctes des formes politiques n’était pas assez manifeste aux esprits. Masquée d’abord par la simplicité relative de la vie politique, où les formes et les forces paraissaient se confondre, elle eut de la peine à se

dégager même après le grand essor de la pensée politique et l’avènement de la liberté au dix-huitième siècle : ce siècle était trop dominé par la notion métaphysique de l’homme en soi considéré comme base universelle et immuable de l’ordre politique, et par la conception mécanique de l’ordre moral. D’autre part, il fallut l’expérience et la pratique de la liberté, pour que le rôle des volontés agissantes et de leurs combinaisons variées dans la vie politique püût s’affirmer et ressortir en pleine lumière. A mesure que le gouvernement démocratique se développait, et rendait la vie politique plus complexe, se développait aussi et se compliquait le libre jeu des forces politiques, et il devint de plus en plus nécessaire, pour la réalisation la meilleure des fins de la cité, d’acquérir une connaissance exacte du jeu de ces forces.

Comment acquérir cette connaissance des forces politiques? De la même manière dont on connaît les forces de la nature; les unes aussi bien que les autres ne se percoivent que dans le mouvement, qu’il faut observer. Il faut appliquer la méthode d’observation à l’action politique, il faut observer les manifestations de cette action, et elles nous révéleront les dispositions, les tendances d’esprit, les opérations des volontés qui font fonctionner la société Politique. Ces observations auront d’autant plus de valeur qu’elles porteront sur des actes qui se produisent sous des aspects plus ou moins réguliers, d’une façon plus ou moins méthodique. En d’autres termes, le moyen le plus propre à étudier les forces politiques est d’étudier les méthodes politiques. Il est bien entendu que cette étude ne pourrait se borner à l’analyse purement formelle des procédés politiques. Elle aurait dans ce cas à peine un intérêt d’érudition, et, au point de vue pratique, ne servirait tout au plus qu’aux manipulateurs politiques en quête de recettes. Pour comprendre réellement le caractère de l’action sociale, il

à faut en étudier les modes à la lumière du caractère de ceux qui les mettent en œuvre, et des conditions sociales et politiques où leurs volontés se forment et se manifestent. K C’est seulement ainsi comprise que l’étude des méthodes politiques aura, en même temps qu’une portée philoso32

phique, une véritable portée pratique. C’est une étude des méthodes du gouvernement démocratique conçue dans cet esprit, étude de psychologie sociale et politique, fondée sur l’observation, que j’ai voulu entreprendre, et c’est elle qui fait l’objet de celivre.

Pour la réalisation de ce dessein, il fallait en premier lieu trouver dans la vie politique un domaine où les modes d’action soient en quelque sorte ramassés et systématisés, un domaine qui puisse fournir une sphère délimitée à l’observation et un point d’appui fixe à l’observateur. J’ai cru le trouver dans la vie des partis politiques organisés. J’entends les partis organisés non seulement dans l’enceinte du Parlement, qui n’est désormais que la grande scène où se dénoue l’action préparée ailleurs, mais organisés dans le pays même, sur une base plus ou moins large et compré- hensive. Là où cette vie des partis est développée, elle canalise les sentiments politiques et les volontés agissantes des citoyens; elle est par définition l’application continue des méthodes d’action de la société politique. L’organisation matérielle des partis me paraissait offrir le poste d’observation, et son développement historique les points de repère historiques nécessaires pour suivre le développement des tendances et des forces politiques elles-mêmes, ce

_ qui me permettrait de remonter du présent au passé, des effets aux causes, et de considérer dans son ensemble le fonctionnement du gouvernement démocratique, non pas dans le cadre inanimé des formes politiques, mais au milieu de la société vivante.

Les différents pays vivant sous le régime démocratique ne se prêtaient pas dans la même mesure à cette étude des forces politiques dans le cadre des partis organisés, parce que la vie des partis et leur organisation ne présentent pas partout la même ampleur et la même régularité. Dans presque tous les pays du continent européen l’organisation des partis fonctionnant régulièrement en dehors du Parlement est encore peu développée; les cadres des partis se forment à la veille des élections et se désagrègent bientôt après, les contingents des partis ne présentent souvent que des masses flottantes. Deux pays se trouvent à ce point de

vue en avance sur tous les autres. Ce sont l’Angleterre et les États-Unis, que le développement plus grand de la liberté eût déjà placés à la tête de l’humanité politique à d’autres titres. L’étude des phénomènes politiques que je me suis proposée devait par conséquent être conduite avec le plus de fruit dans ces deux pays, et, à la vérité, elle ne pouvait être conduite avec l’ampleur voulue que dans ces pays. Ce sont eux en effet qui m’ont fourni les éléments de mon travail. Toutefois la portée de ce travail ne se borne pas aux pays du monde anglo-saxon, elle atteint aussi bien, mutatis mulandis, les autres pays de régime démocratique. Pour l’admettre, on n’a pas besoin d’accepter dans toute sa rigueur la doctrine d’Auguste Comte, selon laquelle à chaque moment de l’histoire, le peuple dont l’évolution est la plus avancée représente l’humanité entière. La variété des caractères nationaux et des antécédents historiques ne doit pas être méconnue, mais les traits communs à diflé- rents pays prédominent dans la civilisation actuelle, où les institutions politiques sont taillées sur le même patron, où les conditions sociales amenées par l’évolution économique se ressemblent, et où par conséquent les hommes subissent des influences semblables et se dirigent par des voies ‘La nature de l’étude que j’ai entreprise a fait que la plus

  • grande partie de ses éléments a dû être recueillie dans la vie et non pas dans les bibliothèques. Si l’organisation des partis s’est épanouie dans le monde anglo-saxon avec abondance, il n’en était pas de même pour les documents sur la matière, qu’il s’agît du présent ou du passé de l’organisation des partis. Je me suis trouvé à ce point de vue devant le néant quand, il y a une quinzaine d’années, j’ai : commencé mon ouvrage. Les faits qui s’y rapportaient n’ont pas été évidemment jugés dignes d’occuper l’attention des historiens el des penseurs politiques. Dans la presse, ils étaient relégués aux petites nouvelles sans importance, à moins qu’ils n’eussent trait à des scandales ou à des abus politiques. Les travaux d’ensemble sur le sujet manquaient complètement. Les informations qu’on aurait pu découvrir dans les collections d’anciens journaux, dans des articles

de revue, brochures, ou même dans des ouvrages plus ou moins importants ou des documents ofliciels, attendaient encore la mise en œuvre scientifique. Il s’agissait d’introduire pour la première fois dans la science tout cet ordre de faits. Après avoir jeté un coup d’œil sur l’organisation des partis anglais, je me suis tourné vers l’Amérique, où la carrière déjà longue du régime démocratique et de l’organisation populaire des partis promettaient une abondance plus grande des sources d’information et une perspective plus étendue des phénomènes que je voulais observer. Je me plaçai sur le terrain historique, et je cherchai à dresser un tableau du développement du régime des partis et de leur organisation dans le pays pendant le premier sièele d’existence de la république américaine. Le résultat de ce travail fut présenté au public sous la forme d’une série d’articles insérés dans les Annales des sciences politiques de 1888-1889. Au moment où la publication de ces articles dans la revue finissait, parut l’ouvrage monumental de M. Bryce : The American Commonwealth, où fut donnée pour la première fois une description méthodique du système actuel des partis, qui fut une révélation, non seulement pour les lecteurs de l’ancien monde, mais pour les

En Angleterre, l’organisation des partis fondée sur une base populaire était de création très récente, et l’étude en présenta des diflicultés infiniment plus considérables que celle des partis américains. Pour en établir les éléments, j’ai dû me livrer à une longue et minutieuse enquête, poursuivie en Angleterre même et fondée en grande partie sur des témoignages personnels et sur l’observation immédiate de la vie politique en général et du fonctionnement de l’organisation des partis en particulier. J’ai dù souvent recueillir par mes efforts propres la matière brute destinée à servir à des généralisations, aller la chercher de ville en ville, m’y livrer à des enquêtes contradictoires, pour dégager la vérité, obseurcie par Les compétitions politiques ou simplement par les rivalités locales, Les faits et les impressions aussi bien que les rares documents que je recueillais me conduisaient à des généralisations que je vérifiais

constamment, en me mettant en contact avec les hommes et les choses. Je décomposais mes généralisations en des questions concrètes et souvent de nature très terre à terre que je soumettais à mes interlocuteurs, qui n’étaient pas pour moi seulement des témoins mais encore des sujets d’observation directe, qu’ils appartinssent au personnel de l’organisation des partis ou à d’autres groupes de la société. Puis je recomposais mes généralisations en ajoutant ou en retranchant des traits suivant mes nouvelles impressions. Ayant opéré de cette manière pendant des années dans les différentes régions du pays, sans négliger le travail de bibliothèque pour établir la partie historique du sujet, j’ai cru être arrivé à des conclusions dignes d’être présentées au public. Je donne ces détails parce que j’estime que je dois compte au public de ma méthode pour le mettre à même d’établir ma responsabilité, qui certainement est lourde. Je peux rarement m’abriter derrière des autorités, citer mes auteurs dans la partie contemporaine de mon étude ; toutes les informations qui m’ont été fournies, toutes les impressions qui m’ont été communiquées n’ont élé acceptées par moi que sous bénéfice d’inventaire ; j’en faisais l’usage qui me paraissait le plus convenable, en toute

  • liberté et j’ose dire en toute honnêteté. Je suis seul respon- “ sable de toutes les appréciations des faits que j’ai présentées et souvent de l’authenticité des faits eux-mêmes, car . j’apparais à mon tour comme un témoin devant le public. Je reconnais la responsabilité qui m’incombe et je l’assume pleine et entière. Ce que je viens de dire se rapporte natu- | rellement aussi à la partie américaine de mon enquête, que | j’ai entreprise après avoir épuisé mon sujet en Angleterre. F: Maître de la méthode que j’avais éprouvée au cours de mes investigations anglaises, j’ai repris sur nouveaux frais 3 l’enquête américaine, et je l’ai poursuivie selon cette Ainsi je suis arrivé à élever un ensemble qui, sous la : forme d’une étude scientifique, historique et critique du régime des partis organisés, est en réalité une étude du ; fonctionnement du gouvernement de la démocratie et des problèmes vitaux qu’il pose devant la société actuelle et

qui engagent tout l’avenir de notre civilisation politique. Les faits divers, qui ont été jusqu’ici dédaigneusement jetés au rebut de l’histoire et de la chronique politique courante, m’ont permis de m’élever de degré en degré aux plus hautes généralisations de la pensée et de l’art politiques. Si le respect presque religieux dont nous sommes habitués dès notre jeunesse à entourer les noms de ceux qui ont marqué dans la pensée permettait de se servir couramment des formes du langage qu’ils employaient pour commenter leurs œuvres, s’il était licite d’appliquer leurs formules à un travail modeste, j’aurais pu rappeler le mot : Proles sine matre creata. Je ne le dis pas pour m’en faire un mérite : investigateur de la vie politique, l’ayant observée sur le vif, au milieu du flux perpétuel de phénomènes aussi difliciles à saisir que l’eau du fleuve, j’ai reçu assez de leçons d’humilité. Je ne le dis pas non plus pour m’excuser, pour justifier l’écart qu’il y a entre mon dessein et son exécution : J’ai fait honnêtement ce que j’ai pu.

Ayant conçu l’ambition d’une étude scientifique, c’est-à- dire libre, exempte de passion, ma préoccupation maitresse était l’indépendance d’esprit absolue dans l’observation et la sincérité complète dans l’exposition de ses résultats. J’ai dit tout ce qui m’a paru être vrai, sans me laisser arrêter par aucune considération étrangère, sans appréhender les procès de tendances qu’on pourrait me faire, sans craindre davantage d’être inconséquent en faisant ressortir le bien et le mal dans la même société, dans les mêmes milieux, dans le même ordre de conceptions ou d’aspirations politiques. La seule crainte que j’aurais pu éprouver à ce sujet était de me trouver ou au moins de paraître l’interprète d’un parti, le porte-parole d’une secte. Mais j’espère avoir échappé à ce danger, et c’est avec conviction que je m’approprie la parole d’un célèbre écrivain qui fut aussi un homme d’action : « J’envoie ce livre dans le monde avec l’espoir qu’il déplaira à toutes les sectes politiques. » (1)

Pendant que je rédigeais les derniers chapitres de ce livre et qu’il s’imprimait, il s’est produit dans l’ordre politique et dans le domaine de la législation des événements qui n’ont pu être naturellement ni appréciés ici ni mentionnés. Mais comme ces faits nouveaux ne modifient pas les conclusions auxquelles je suis arrivé, il n’y a pas lieu, ni pour le lecteur ni pour moi, de s’en préoccuper. Il nous faudrait quatre-vingts pages, que je n’ai pas, pour publier ici les 43 pages des deux tables des matières ; nous ne pouvons donner que les titres des Désagrégation de l’ancienne société ; — Tentatives de contre-révolution; Triomphe définitif du nouvel ordre; Les origines des associations politiques; Les commencements des organisations de partis ; L’établissement du Caucus ; | Le développement du Caucus ; La crise de 1886 et les dernières phases de l’organi- ‘4 Le mécanisme du Caucus; L’action du Caucus; . |

Candidats et campagne électorale ; Le gouvernement suprême dans le Caucus ; Organisations auxiliaires et rivales ; Les premières organisations de partis aux ÉtatsUnis ; L’établissement du système des conventions ; L’évolution du système des conventions ; Les politiciens et la machine ; Ÿ Les luttes pour l’émancipation ; $ Contribuons tant que nous pouvons, s’il en est temps encore, à l’éducation de la démocratie; et d’abord, sincèrement, par l’histoire de la démocratie. Aussi est-il profondément regrettable que la masse et que le prix de ces deux volumes les empêchent de | devenir un livre de circulation, de communication, un

livre de bibliothèque pauvre. IL ne suffit pas que ce livre ‘soit lu par les professionnels de la politique et même des sciences politiques.

Les professionnels et les techniciens des sciences politiques n’exercent pas une influence bien grande sur la marche des affaires politiques; les politiciens savent parfaitement à quoi s’en tenir sur la valeur de ce qu’ils font, mais ils ne s’amendent pas pour si peu; les députés ne lisent pas.

A défaut d’une édition populaire complète à grande communication, il faudrait sortir des deux volumes et donner autant que l’on pourrait à ce que l’on atteint de vrai peuple au moins trois chapitres. Pour moi, si j’avais devant moi les dix-huit cents francs que je n’ai pas, je demanderais à l’auteur, qui sans doute en serait heureux, de faire de ces trois chapitres trois gros cahiers ; ces trois chapitres sont le bilan de l’Angleterre, le bilan des Américains, et la conclusion.

Voici, d’après la table des matières, la teneur de ces tome premier, livre troisième, chapitre VIIL, le biian :

I, Vue d’ensemble sur le rôle du Caucus. Son entreprise tendant à rendre plus démocratique le gouvernement de partis n’a obtenu qu’un succès très limité, et qui porte plutôt sur la forme que sur l’essence. | Comment l’application, tentée par le Caucus, du | principe démocratique dans toute sa rigueur, jusqu’aux conditions politiques extraconstitutionnelles, | n’a fait qu’accentuer l’écart fatal entre les institutions et les mœurs produit par la réforme électorale ;

de 1867, et n’a offert, pour les rapprocher, que le : procédé mécanique de l’organisation. Théoriquement déchue du pouvoir, la bourgeoisie le ressaisit par des moyens détournés, en dépit de l’organisation démocratisée du parti. Cependant, à d’autres points de vue, celle-ci a effectivement rehaussé l’importance des petites gens dans les conseils de partis et a tout particulièrement contribué à leur élévation dans l’échelle sociale.

II. Mais le Caucus n’a rien fait pour élever l’esprit public des masses. Son impuissance foncière à servir d’instrument d’éducation politique. Loin de stimuler le jugement politique, il tendit à stéréotyper l’opinion, en collaborant, du reste, à un mouvement général qui avait pour effet l’effacement de l’individualité; we now think in battalions. Comment le Caucus, en faisant de l’unité du parti un objet de dévotion qui dispense de professer des principes raisonnés, développait l’impatience de la discussion, le fanatisme et l’intolérance, en même temps qu’il portait les esprits à l’opportunisme intellectuel et moral, à la politique des quarterly dividends. Comment ces facultés du Caucus en faisaient un excellent véhicule pour les nouvelles tendances politiques, pour le Radicalisme, inauguré après 1868, et qui amenait avec lui la démocratie toute formelle et sentimentale.

II. Comment celle-ci fut également servie par les méthodes du Caucus qui s’adressaient de préférence aux émo- : tions et qui employaient des formes d’action en bloc, d’un jeu rigide, réglé d’avance par des procédés cut and dried. Comment ces procédés, mis au service d’une orthodoxie extérieure, avaient pour effet de déterminer toutes les conditions politiques visées par le Caucus, — qu’il s’agit de manifestations de la raison ou de démonstrations du sentiment politique, — d’une manière mécanique.

IV. Comment la diminution de la personnalité et le développement du formalisme dans les rapports politiques se sont fait sentir au plus haut degré dans la

sphère du leadership; comment l’application trop rigide du principe de l’autonomie dans l’organisation du parti a morcelé le leadership au profit de la médiocrité locale, et comment l’adhésion sans réserve à la foi du parti, érigée en vertu politique suprême et garantie par la machinerie de l’Organisation, a fait surtout valoir chez l’homme public les qualités conventionnelles et extérieures. Loin d’avoir éliminé l’élément ploutocratique et les influences du rang social, le Caucus s’en sert lui-même. Le monopole du leadership a seulement changé d’aspect; plus machiné, il est plus partagé et moins responsable. La part croissante du worker. Electioneering is now quite a business. Dans quelle mesure le Caucus favorise l’avènement du professional politician.

Comment il se trouve, en dernière analyse, que le dessein formé par le Caucus d’activer le processus démocratique dans la société politique et d’organiser la vie publique en un ensemble moral, a échoué, et comment il tend à établir un gouvernement de machine au lieu d’un gouvernement d’hommes responsables, en n’offrant à la société, en quête d’une

« nouvelle synthèse politique, qu’une synthèse pure5, ment mécanique.

V. Le rôle du Caucus dans la sphère particulière des partis. Dans quelle mesure il assura, par son organisation, une représentation réelle aux divers éléments du parti, et se montra capable de servir d’interprète fidèle et indépendant à l’opinion. Comment le Caucus tantôt forçait l’allure du parti, tantôt l”empêéchait d’évoluer librement. Comment il maintenait la cohé- sion dans les rangs du parti moins par sa vertu propre que par la qualité de porte-drapeau du parti qu’il avait assumée. Toutefois il augmentait les contingents du parti en y attirant les blanks par la vertu de son Organisation qui vulgarisait la raison sociale, la notion abstraite du parti, si longue à s’emparer des esprits. Mais finalement le Caucus se trouva impuissant à enrayer les divisions du parti,

car elles étaient un effet fatal de la complexité croissante des conditions sociales qui a depuis longtemps frappé et condamné le dualisme classique des partis | 9 avec leur ancienne cohésion. S’acharnant à vouloir rétablir cette cohésion, et ne disposant, naturel- : lement, que de moyens et de procédés mécaniques pour réunir les éléments disparates, le Caucus se trouva forcément amené à travailler pour le gouvernement de machine. Impuissant à rétablir la fortune du vieux système de parti, le Caucus en a encore accru les maux en conférant des titres légaux à la tyrannie de parti, en supprimant la liberté des candidatures et en s’arrogeant le monopole de l’orthodoxie pour en tirer à l’égard des fidèles du parti un pouvoir de coercilion morale. Point de refuge contre l’orthodoxie inexorable de parti, sauf dans le schisme ; point de place pour les organisations indé- pendantes ou d’esprit libre. VI. Le Caucus n’a pas servi davantage au bon fonctionnement du gouvernement parlementaire, au contraire; il a contribué à en fausser le principe représentatif, à troubler l’équilibre dans les rapports des chefs parlementaires avec les députés et du parlement : avec l’opinion. Il a diminué la part de confiance personnelle dans les rapports des électeurs avec les candidats et surtout avec les députés, et a détourné ! à son profit les obligations du M. P. envers ses commettants. Le député étant transformé par ie Caucus en delegate avec une responsabilité et une indépendance amoindries, les grands chefs parlementaires, en s’appuyant directement sur les masses électorales, n’en sont devenus que plus puissants et plus autoritaires, au détriment de l’équilibre que le gouvernement de cabinet suppose dans la situation respective des membres et des leaders des partis; de plus, ils peuvent, selon leurs convenances, se servir du Caucus pour forcer la main aux députés à la Chambre, sans se compromettre personnellement. Le concours . prêté par le Caucus aux chefs parlementaires ne

laisse pas de leur imposer des obligations, parfois lourdes. Comment le pouvoir arbitral de l’opinion a plus de peine à s’exercer dans la sphère parlementaire, à cause de l”interposition du Caucus. Sous quelles réserves la détérioration du parlementarisme, de même que les autres effets politiques mis au compte du Caucus, lui sont imputables : le « Caucus » ne représente qu’un des aspects de l’ensemble complexe des courants qui constituent le « mouvement démocratique », et il est aussi bien le miroir que le foyer des effets qu’il a manifestés.

VII. Comment l’action dissolvante des forces représentées par le Caucus a été atténuée dans la pratique par des influences contraires, d’ordre sentimental, — telles que l’autorité traditionnelle des landilords, de l’Église, la fascination que lerang socialexerce toujours, même surles masses radicales, le prestige exceptionnel d’illustres chefs, l’ascendant personnel que donnent le caractère et les lumières, — et aussi par des considérations locales et les préoccupations terre à terre des intérêts matériels. Le Caucus n’a pas assez compté avec les forces vives de la société. D’un autre

; côté, le progrès du Caucus a été entravé par l’exiguité

= de ses ressources matérielles et par les défaillances

aussi bien que par les qualités de son propre per-

sonnel. En somme, le Caucus est encore loin de

« régner en souverain sur les ruines de la Constitution

VIII. Toutefois, les forces vives qui tiennent en échec le Caucus baissent plutôt. Les influences personnelles de rang, aussi bien que de caractère et de lumières, ; sont de plus en plus impuissantes à se produire, à cause de l’extension démesurée des villes et de l’absentéisme urbain croissant, qui éloignent les hommes les uns des autres, et surtout les riches des pauvres, sans parler des obstacles suscités par le Caucus, qui exige invariablement le mot de passe du parti politique, et, par son organisation, favorise plutôt l’éclosion des médiocrités locales. Le « respect » baïsse et

continuera de baisser, le Caucus aidant, même du côté tory. Avec la solidarité des grands groupements religieux, qui faiblit à la faveur de la liberté, s’évanouit une autre force vive ancienne. En même temps

; l’apathie politique envahit la société et tend à éloigner les classes cultivées de la vie publique sans y introduire les couches nouvelles. Ce commencement de séparation entre l’ensemble de la société et la minorité adonnée à la politique est accompagné de l’effacement des principes distinctifs qui divisaient les partis, de sorte que ceux-ci se trouveront réduits à l’état de simples agrégats n’ayant pour système vital qu’une organisation mécanique. Le vide produit sous l’action du Caucus sera occupé par lui-même, et, au lieu d’être un moyen, les Organisations de partis, ne représentant désormais rien que des conventions, deviendront un but auquel tout sera subordonné, au mépris des intérêts réels et au détriment de la pureté des mœurs publiques.Symptômes avant-coureurs de cet état de choses, en particulier dans la vie municipale, et appréhensions que soulève à ce point de vue la rémunération projetée du mandat législatif.

É Symptômes qui promettent d’entraver quelque peu : la marche ascendante des Organisations, tels que le scepticisme croissant à l’égard des partis politiques ou la sécession socialiste. Jour que peut jeter sur toutes ces données et toutes ces prévisions, et en général sur tout le problème de l’organisation des masses électorales, l’expérience plus ample de la

partie américaine du monde anglo-saxon. tome second, livre cinquième, chapitre X, le bilan : I. Double rôle assumé par l’Organisation de partis dans la démocratie américaine : maintenir le pouvoir de l’individu, membre du Souverain, et assurer le fonctionnement de plus en plus complexe du mécanisme gouvernemental. Succès relatif remporté dans la seconde tâche et échec complet dans la première.

Affaiblissement de la prise du citoyen sur le gouvernement. Énervement des grands pouvoirs publics tombés sous la dépendance de l’Organisation de parti. L’autorité de l’exécutif frappée dans la manière dont le président est choisi. L’exercice de son pouvoir subordonné aux préoccupations du patronage qui ravalent le chef de l’exécutif au rang de fondé des pouvoirs d’un parti et diminuent son autorité constitutionnelle vis-à-vis du Congrès. Abaissement du Sénat; les hommes que le Caucus y introduit; empiétements du Sénat sur les attributions de la Chambre ainsi que sur celles de l’exécutif ; irresponsabilité que le Caucus lui assure. La Chambre devenue une place forte des intérêts privés. Le budget mis au pillage. Plus de

  • lative; déchéance générale. Comment le caractère des hommes installés au Congrès, grâce au Caucus, conspire avec les méthodes législatives en usage pour amener ces résultats et annuler les bénéfices de la séparation des pouvoirs.

I. Le déclin des assemblées délibérantes se manifeste . surtout dans les Législatures d’État et les conseils ê, municipaux. Le niveau de la justice elle-même s’abaisse sous l’action du Caucus. Le ressort gouvernemental se trouve partout affaibli ou faussé. L’initiative privée essaie de suppléer par ses propres efforts à l’insuffisance ou à l’irrégularité de l’action gouvernementale. Tentatives pour renforcer celie-ci en rehaussant le pouvoir exécutif aux dépens du législatif et en développant le police power. Tendance croissante à restreindre la sphère du gouvernement _ représentatif par l’exercice direct du pouvoir par le peuple. Relâchement du self-government local. Comment le Caucus y a contribué en subordonnant À

toutes les élections aux élections nationales en vue du patronage fédéral. Comment l’énervement de la vie publique locale amené par le Caucus n’a pas été

atténué par le fait que son œuvre centralisatrice a

d’autre part contribué à l’accroissement bienfaisant de l’influence de l’Union.

. UI. Comment les ravages produits dans la vie publique par le Caucus ou avec son concours n’ont même pas été contrebalancés par le succès du « gouvernement de parti » qu’il prétendait faire fonctionner. Il n’a ni établi la coordination entre l’exécutif et le législatif, ni assuré la cohésion des partis au Congrès. La discipline de parti qu’il a imposée a servi seulement à faire les élections, en vue des dépouilles, sans se maintenir au Congrès. Les partis qu’il formait ne constituaient que des agglomérations réunies mécaniquement, dont les éléments disparates, abandonnés à eux-mêmes à la Chambre, ne cherchaient qu’à y faire prévaloir les intérêts particuliers qu’ils repré- sentaient. En l’absence de principes communs ou de divergences d’idées, l’entente entre ces intérêts se fait au moyen de marchandages; le Congrès est enveloppé dans une atmosphère de compromis opportunistes ; point d’opposition régulière pour faire contrepoids au parti prédominant. Le jeu de bascule classique des partis ne fonctionnant guère, on cherche à remédier aux abus des gouvernants par des procédés de Lynch: tidal waves, landslides. C’est

é à tort que la séparation des pouvoirs est considérée comme la grande cause du fiasco du « gouvernement de parti ». En dernière analyse, le parti, réduit par le Caucus à n’être qu’un expédient électoral, est incapable de servir d’instrument de gouvernement.

IV. La décadence du parti confirmée par celle du leadership politique, son moteur. Comment les hommes capables d’exercer le leadership sont disqualifiés pour la vie publique sous le régime du Caucus et peu favorisés par les conditions sociales américaines. Comment ceux qui y entrent se dérobent à la responsabilité ; manque de courage civique chez les hommes publics ; ce ne sont plus des conducteurs d’hommes; le leadership est exercé par d’autres qu’eux, d’une manière irrégulière et spasmodique. Comment la responsa-

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bilité des hommes publics est d’autant moins réelle que la sanction d’un contrôle lui fait défaut; indifférence du public; le mérite n’est pas plus remarqué que le démérite. Comment l’action des hommes publics n’a pas non plus le bénéfice de la continuité, et comment ils perdent leur ascendant avec leur situation ofiicielle. Comment la place de l’homme d’État a été prise par le machiniste politique.

V. Comment le parti, au lieu de donner une expression à l’opinion, la déforma. Comment le conformisme extérieur établi par le Caucus affaiblit chez le citoyen le jugement individuel et la responsabilité individuelle, le rendit lächement opportuniste et timoré, développa chez lui l’acquiescement aux abus politiques et le porta jusqu’à la connivence avec le mal. Si en même temps la discipline de parti a rempli le rôle d’un frein régulateur dans une démocratie jeune et exubérante, elle a agi surtout comme une force réactionnaire : elle a tendu à entraver le libre jeu de l’esprit public, à figer l’opinion, dans une société qui n’était déjà que trop portée à un conservatisme outré par son caractère mercantile aussi

} bien que par la constitution qui mettait des obstacles « à l’esprit d’innovation dans l’ordre politique et social. D’autre part, la même force de la régularité, qui comprimait l’opinion en la maintenant emprisonnée dans de vieilles formules et de vieilles appellations, imposait au parti, malgré lui, de nouveaux programmes, si extravagants qu’ils fussent, quand l’Organisation croyait y trouver avantage. En définitive, l’Organisation établit sous la forme de partis une opinion factice, et ne laissa à la vraie opinion, pour s’afirmer, d’autre moyen que la révolte ouverte contre les partis. Victorieuse, l’opinion ne pouvait toutefois s’affirmer que dans la répression, elle restait dépouillée de son pouvoir le plus essentiel, le

VI. Comment le parti, ayant failli à ses fonctions légitimes, servit de levier aux intérêts privés dans leurs entre-

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prises sur la chose publique. Comment il favorisa l’avènement de la ploutocratie. Comment le pouvoir de la ploutocratie s’est montré néfaste surtout dans l’ordre politique, et comment il s’y est établi avec l’aide de l’Organisation de partis. Comment l’opinion, méconnaissant les sources politiques du pouvoir de l’argent, s’attaqua à ses manifestations économiques ; mouvement contre les trusts. Comment d’autre part la puissance de l’argent dans l’État, apparaissant comme une force irrésistible, aida à l’affaiblissement du sentiment civique. Comment l’alliance de la ploutocratie avec la Machine a fortifié le pouvoir de celle-ci et a contribué à avilir le gouvernement

VII. Comment expliquer le fait que le peuple américain laissa échapper de ses mains le gouvernement ? Il s’absorba tout entier dans les préoccupations maté- rielles. Le fonctionnement politique subordonné à la production des richesses; les désordres de la vie publique tolérés tant qu’ils n’occasionnaient pas de trop grandes pertes d’argent; de minimis praetor non curat; générosité de l’Américain. Il est insensible aux effets, même matériels, dont les désordres politiques menacent l’avenir; il n’envisage que les résultats immédiats et les avantages présents; il est maintenu dans ces sentiments par

: l’optimisme sans limites qui est la foi nationale, et sans cesse stimulé par lui dans ses aspirations maté-

VII. Comment l’esprit matérialiste assoupit la conscience civique à la faveur de l’idéalisme lui-même qui ne fait nullement défaut à l’Américain. Comment son idéalisme s’absorba dans le sentiment patriotique. Comment l’idée de l’Union, du territoire national, subjugua son âme. Comment la grandeur de la nature du continent et des efforts de l’homme qui le mettait en valeur nourrissaient sa sensibilité patriotique. Comment le troisième facteur dont fut créé le nouveau monde, la liberté, qui s’y manifesta « mys-

tique etindéfinie », devint aussi un élément du culte patriotique et consacra l’orgueil national qu’inspiraient les succès matériels. Comment l’adoration de la patrie /our country, right or wrong}, et le patriotisme de deuxième degré, non moins fétichiste, celui du parti, tinrent lieu de conscience civique au citoyen et lui permirent de servir l’idéal et de se libérer de ses devoirs civiques, dans la vie de tous les jours, à

IX. Comment le culte du parti, qui convenait à la piété civique de l’Américain affairé, répondait aussi aux tendances intimes de son âme, formée par l’esprit puritain à l’union jalouse dans la foi, et d’autre part tourmentée par le besoin que l’Amé- ricain éprouve de s’associer avec ses semblables pour suppléer à son isolement moral dans cette société du nouveau monde, nivelée, dispersée et dépourvue de cadres fixes qui fournissent un appui à l’individu.

X. Comment la république a-t-elle pu résister à l’action dissolvante du Caucus ? Conditions exceptionnelles qui ont atténué le fait que le gouvernement avait

; échappé au peuple. Le rôle du gouvernement dans & l’économie de la vie américaine est insignifiant. La détérioration du service public était palliée par la simplicité de la besogne administrative. Les atteintes portées à la fortune publique étaient compensées par les riches ressources du pays. L’usurpation du pouvoir par les boss et les machines se trouva limitée dans ses effets, grâce au caractère spécial de leurs convoitises qui avaient pour objectif moins la liberté des citoyens que les ressources fournies par la matière électorale, grâce aussi à la protection dont les droits individuels sont entourés par la constitution, à l’organisation fédérative de la république, peu favorable à l’éclosion d’une autocratie ou d’une oligarchie politique, et enfin grâce aux facilités matérielles pour échapper à l’oppression qu’offrait un continent vaste et peu peuplé. L’envahissement de

l’État par la ploutocratie n’a pas eu non plus pour objectif les libertés populaires, et n’a pas entravé, au moins jusqu’à ces derniers temps, la libre poursuite de la fortune par l’individu. L’abaissement de l’esprit civique agissant a été pallié par la foi du citoyen dans sa puissance virtuelle et dans celle de l’opinion en général.

XI. Diminution des ressources matérielles et morales qui neutralisaient ou palliaient les mauvais effets du régime du Caucus : épuisement des terres libres; complexité croissante de la vie sociale et des fonctions du gouvernement; nécessité d’une réglementation plus étroite et diminution de la force médicatrice de la liberté; baisse de la personnalité sous l’influence des nouveaux facteurs économiques qui sapent l’indé- pendance économique du citoyen aussi bien que sous celle du scepticisme religieux et du scepticisme politique qui envahissent son âme. L’œuvre destructive du Caucus ne pourra plus être tenue en échec par le jeu spontané des forces naturelles ; il faudra lui opposer une résistance active sur toute la

XII. La tâche qui consisterait à remonter le courant du Ê régime du Caucus est immense mais point désespérée. Promesses que donnent les progrès déjà réalisés dans ces vingt dernières années ; réveil de la conscience publique, intérêt grandissant pour la chose publique, relâchement des liens de partis, vote plus éclairé. Rôle décisif de deux facteurs dans les progrès accomplis et dans les progrès à accomplir : le développement de la culture générale, en particulier par les universités, et le perfectionnement des méthodes politiques. Vice des conceptions mécaniques sur lesquelles étaient basés la plupart des essais de réforme. Échec des tentatives qui se sont placées sur le terrain des partis stéréotypés et succès relatif de celles qui ont fait abstraction complète des partis. Les nouvelles méthodes d’action

politique et l’avenir de la démocratie.

  1. La vue d’ensemble des phénomènes observés ne révèle d’abord que confusion et contradiction : le triomphe de l’individu autonome, victorieux sur toute la ligne de la vie politique, aboutit à faire de sa souveraineté un vain simulacre et de la chose politique la proie des intérêts particuliers, au milieu de l’indiffé- rence de la grande masse de la société. Comment ce but manqué ne signifie pas encore la condamnation irrévocable de la démocratie. Relevé des voies par lesquelles la nouvelle société s’est dirigée vers son but. Conception étroitement individualiste qui a pré- sidé à sa naissance. Préjugé créé en faveur du système électif. Effets produits par le régime électif à outrance. Enseignements qu’il fournit sur la valeur et les limites du principe électif dans les gouvernements libres. II. Mise en œuvre défectueuse du système électoral. Le suffrage universel a été institué avec le caractère d’une synthèse sans analyse préalable. L’autorité publique ayant négligé de pourvoir aux opérations Ô de la phase électorale préliminaire, des organisaue, tions extra-légales s’en saisirent. Préjudice qui en résulta pour la chose publique. Intervention tardive et incomplète de l’État. Droit et devoir qui incombent à l’État de prendre sous sa sauvegarde exclusive la procédure électorale préliminaire, Son action ne saurait toutefois aller au delà des opérations pure- | ment formelles de l’œuvre électorale préalable. Mais l’inadvertance de l’État qui a laissé entrer dans la place les organisations extra-légales leur a permis d’assumer également, en dehors de ces opérations, la tâche de former et de coordonner les opinions des citoyens, et elles la remplirent de manière à faire échouer le régime électif et le gouvernement démo- | Ë III. Les organisations extra-légales cherchent à asseoir le gouvernement démocratique sur le vieux système de |

partis, suranné, artificiel et irrationnel. Caractère théologique et ecclésiastique de ses conceptions. L’avènement du régime de liberté et d’une civilisation complexe ôtent toute base réelle au système dualiste des partis permanents. Ce dualisme n’est pas plus fondé dans l’esprit humain. Les méthodes du système de partis sont aussi artificielles et réactionnaires que ses principes. Les deux procédés modernes qu’il y a introduits : l’élection populaire

: et l’association; le premier ne fait qu’aggraver les difficultés amenées par l’exagération du mode électif; le second, appliqué sur la base de l’association universelle qui absorbe toute la personnalité du citoyen, rend impossible la coopération volontaire el consciente des associés.

IV. Comment le système de partis, démocratisé seulement en apparence, a faussé le ressort du gouvernement démocratique, en décourageant, par le formalisme qu’il a établi, l’indépendance d’esprit du citoyen, l’énergie de sa volonté et l’autonomie de sa conscience. Comment ce formalisme politique laissa s’accentuer les faiblesses inhérentes au gouvernement démocratique et en premier lieu le manque d’esprit public qui caractérise les démocraties. Comment il se fit le complice des conditions économiques

| et sociales de la civilisation moderne et de l’infatuation propre aux membres du peuple souverain . pour assoupir la vigilance du citoyen.

V. Comment la notion conventionnelle de parti a diminué la force de la puissance d’intimidation sociale qui constitue la grande supériorité du gouvernement démocratique. L’arme de la contrainte morale exercée par l’opinion a été arrachée aux citoyens et retournée contre eux par le loyalisme de parti. En lout cas, l’opinion, même soulevée, n’aflirmait son pouvoir que par intervalles et d’une manière répressive, son pouvoir préventif restait en souffrance. Comment d’autre part la notion conventionnelle de parti a accentué la faiblesse que le pouvoir d”intimi-

dation sociale recèle, en laissant la pression brutale de l’opinion s’appesantir sur tout le monde. Comment la pression morale de la multitude, partout et de tout temps considérable dans la vie sociale, s’étant relächée dans les relations privées, grâce au progrès de la liberté individuelle, a atteint un haut degré d’intensité dans la vie publique, sous le régime de la démocratie. Effacement de l’individu; « fatalisme des multitudes »; lâcheté que développe le sentiment de dépendance générale dans la vie publique, surtout chez les gouvernants; servilité du politicien. Comment cette lâcheté est un des plus grands vices du gouvernement démocratique, que les critiques de la démocratie, y compris Tocqueville, n’ont pas apprécié, et le moyen de l’enrayer un des problèmes cardinaux de la démocratie. Comment le culte fétichiste de la « majorité », du « parti », entretenait et développait le respect grossier de la puissance du nombre, et abaïssait le caractère de la crainte qu”inspire la force de l’opinion, en la maintenant à l’état de force brutale.

3 VI. Comment la notion conventionnelle de parti entravait la libre aflirmation des opinions individuelles qui

d = tempère le despotisme du gouvernement de l’opinion et tient en respect les majorités. Comment le conformisme de parti mettait des obstacles à l’évolution des idées, et tendait à abaisser l’idéal dans la société.

VII. Comment le formalisme politique, en ruinant l’in- |

fluence exercée par la supériorité des lumières et du caractère, a résolu à rebours le problème du leadership d’une élite naturelle dont une démocratie a besoin. Comment la personnalité évincée de la vie publique a été suppléée par la machinerie de l’État ou l’automatisme des notions conventionnelles. Com- | ment tous les modes de gouvernement se réduisent * à deux types : gouvernement personnel et respon- : sable et gouvernement mécanique, et comment le | système de partis tendait à développer le second aux | dépens du premier. Comment en affaiblissant le ;

caractère responsable du gouvernement, le conformisme de parti a laissé la corruption rentrer dans la place.

V II. Récapitulation des résultats amenés dans la vie publique par la convention de parti. Leur portée, relative et variable selon les milieux, ne diminue nullement les tendances fatales du conformisme politique. Ce conformisme n’est qu’un nouvel aspect de la vieille tyrannie qui mène le combat contre l’indépendance de l’esprit et la dignité de la persomne humaine; mais comme ii s’appuie, dans l’État moderne, sur la liberté et sur le pouvoir des masses, il est plus difficile de lui tenir tête. La force de l’organisation dont s’entoure le formalisme de parti le rend particulièrement dangereux et malfaisant; les partis ne pouvant se maintenir que par une forte organisation, la société politique est enfermée par le système comme dans un cercle. Comment en

IX. Les partis groupant les citoyens pour l’action commune sont indispensables sous un gouvernement libre, mais doivent être limités à leur fonction propre. L’exercice du pouvoir par les partis, survi-

Ù vance du temps des luttes pour la liberté, n’est plus nécessaire pour en assurer les bénéfices. Il est la cause de tous les maux du régime actuel de partis.

X. La solution consisterait dès lors à éliminer la pratique des partis permanents ayant pour fin le pouvoir. Comment la méthode de groupements spéciaux à fins limitées renouvellera la vie politique, en prévenant la formation et l’entretien des organisations régulières, qui permettent de conquérir et d’exploiter le pouvoir; en rendant sans objet le conformisme des fidèles et la contrainte morale qu’il exerce ; en portant le citoyen à prendre une part moins passive au gouvernement; en favorisant chez lui l’indépendance d’esprit, tout en renforçant la discipline nécessaire dans l’action commune; en relevant sa fermeté d’âme en face de la multitude.

XI. Comment la nouvelle méthode d’action publique, poursuivant son œuvre d’affranchissement moral, opérera la décentralisation du pouvoir absolu de l’opinion, assurera aux problèmes politiques leur Û autonomie, qui leur permettra de se poser devant l’opinion et de se développer librement et spontané- ment, changera les modes de propagande politique, rendra possible l’éducation politique des masses et fera du gouvernement démocratique un vrai gouvernement de discussion. Comment la nouvelle méthode imposera aux politiciens une attitude nette et franche vis-à-vis des problèmes politiques, astreindra les représentants à une responsabilité plus directe et plus personnelle, et réduira le rôle et les ressources des politiciens professionnels. Comment elle favorisera l’éclosion d’une élite politique et contribuera à la solution du problème du leadership. Comment elle introduira partout la lumière et la vérité, repoussera la morale conventionnelle de la politique et d’une manière générale élèvera le niveau moral des gouvernants et des gouvernés. $ XII. La vertu de la nouvelle méthode est si grande parce qu’elle est fondée sur le principe vital du nouvel = ordre des choses : l’union remplaçant l’unité. Comment le libre accord des volontés, sans cesse renouvelable selon les rapports changeants des idées et des faits, constitue la nouvelle synthèse sociale et | comment la démocratie lui assure les conditions les plus favorables à sa réalisation. Comment ce principe de la libre union des volontés fournit aussi au à gouvernement moderne son fondement théorique. Comment il redresse les doctrines de la souverai-
neté du peuple, du contrat social, de la volonté | générale, conçues par les hommes du dix-huitième siècle sous la forme métaphysique de l’unité, et comment il annule les inconséquences auxquelles | ces doctrines aboutissent chez Rousseau aussi bien que celles que leurs critiques ont cherché à leur ÿ 56 4

XIII. Examen des principales objections contre la nouvelle méthode d’action politique : l’existence de plusieurs organisations à objets différents occasionnerait une « perte d’énergie, de temps et de moyens »; le fractionnement des problèmes politiques entre plusieurs partis spéciaux sérait une source de trouble dans les rapports de leurs adhérents, amènerait la confusion dans l’examen des questions par l’opinion et dans les consultations nationales ; favoriserait les sentiments sectaires et l’intransigeance politique ; ferait des représentants de simples délégués, et des élections de simples plébiscites; la passivité de l’électeur s’accommoderait mieux du système actuel; l’action politique ne serait pas possible sans l’appât du pouvoir. Ce qu’il faut penser de ces objections. Réponse plus décisive encore qu’apportent les faits : le système actuel croule au milieu du désarroi qu’il cause, du dégoût qu’il inspire et du scepticisme dont il remplit ses serviteurs mêmes; tandis que la

nouvelle méthode de libre groupement temporaire se développe et grandit; une évolution politique s’ébauche avec le mot d’ordre : « À bas le « parti » et vive la « ligue ».

  • XIV. Comment la nouvelle méthode permettra de résoudre le problème de l’organisation du suffrage universel dans la phase électorale préliminaire. Projet des

‘ votations préalables. Comment cette réforme légale serait vaine si elle ne s’appuyait pas sur le système des « ligues ». Comment, grâce à leur action combinée, le suffrage universel cessera de ressembler à une synthèse sans analyse préalable.

XV. Tentatives déjà faites pour résoudre le problème électoral au moyen des réformes du système de la repré- sentation. La « théorie organique » et la représentation des intérêts. Comment ce mode de représentation serait aussi malfaisant dans ses conséquences qu’il est erroné dans sa conception. Pour autant que le manque aux Chambres des porte-parole autorisés des « intérêts » est réel, on pourrait y remédier

par l’introduction dans le Parlement, à titre accessoire, d’un certain nombre de représentants des grandes organisations économiques et des corps

XVI. La représentation proportionnelle n’est pas capable davantage de résoudre le problème entier de l’organisation du sufirage universel, Les résultats que cette réforme promet sont importants, mais elle ne touche qu’à la phase finale du fonctionnement électoral. Le système de Hare et le « système des listes ». Ce n’est que combinée avec le système des ligues et des votations préalables que la représentation pro-

‘ portionnelle acquiert son prix. Combinaison bienfaisante de ce système avec le vote préférentiel. Valeur nulle du mode des élections à deux degrés comme

: moyen d’organisation du suffrage universel. La complication des opérations électorales à la suite de l’introduction des votations préalables serait compensée par la prolongation du mandat parlementaire et par le renouvellement partiel des assemblées. Le droit des électeurs à révoquer les députés comme moyen d’assurer la responsabilité continue de ceux-ci mail- : gré la durée plus longue de leur mandat. XVII. Comment les changements dans la sphère électorale, = qui viennent d’être indiqués, affecteront le régime parlementaire. Ils condamnent le système des majorités permanentes. Ce système, fondé sur la fiction des « deux grands partis », ne peut plus faire vivre . le régime parlementaire; il ne fait que le détériorer. La méthode d’unions libres s’impose à la Chambre aussi bien qu’au dehors. L’homogénéité et la solidarité du ministère auront vécu. Dépouillées de leur raison d’être historique, elles ne sont qu’une source de trouble pour le fonctionnement du régime; elles aboutissent à l’irresponsabilité générale, des ministres et des députés, et à la paralysie de l’activité gouvernementale ou du contrôle du Parlement. Le remède est dans la suppression du système de cabinet, mais avec le maintien des ministres dans les Chambres ;

la séparation du législatif et de l’exécutif doit être | repoussée. Comment la responsabilité individuelle des ministres, substituée à leur responsabilité collective, renouvellera le régime parlementaire, établira la stabilité dans le gouvernement et la responsabi-

! lité réelle des gouvernants, permettra un meilleur Ç recrutement des ministres, et, tout en assurant aux ministres et aux députés leur indépendance, rendra leur collaboration plus utile. Changements qu’amè- nera la suppression du système de cabinet dans la nature des relations des ministres avec le Parlement, dans les attributions ministérielles, dans l’organisation de l’œuvre parlementaire et dans les rapports des ministres entre eux. Comment la Chambre verra ses mœurs se relever à la suite de la suppression de la « majorité gouvernementale » et de l’opposition systématique, et comment les fonctions assignées à l’une et à l’autre ne seront que mieux remplies, et toute l’activité de la Chambre ne deviendra que plus ordonnée et plus féconde. Comment les résultats qu’amènerait la suppression de la responsabilité collective des ministres dans les gouvernements du type anglais ne sauraient être réalisés aux ÉtatsUnis que par la suppression de l’élection populaire du président. Comment ces changements dans l’organisation de l’exécutif et dans les méthodes parlementaires auront décapité les partis permanents, et achevé la victoire sur le formalisme dans le gouvernement démocratique.

XVIII. Comment la victoire sur le formalisme politique dépendra, en dernière analyse, du changement de la mentalité des électeurs, de la libération des esprits. Habeas animum. Comment la grandeur et la misère de la démocratie se rattachent à la liberté matérielle déjà réalisée et à la liberté morale qu’il reste à conquérir. Comment le développement de la liberté de

3 l’esprit et de la conscience civiques doit avoir pour complément le changement des méthodes politiques dans le sens de l’action libre, fondée sur la respon-

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sabilité individuelle. Comment ces trois facteurs individualistes de la rénovation politique se présentent

aussi sous un aspect social, au point de vue de l’insuffisance flagrante de l’éducation politique non seu-

lement des masses mais aussi de la bourgeoisie, de l’indifférentisme civique et de l’égoisme de celle-ci,

et de la séparation des classes qui rend impossible

la coopération libre, et empêche l’esprit social, l’ac-

tion de l’homme sur l’homme, et le leadership moral

de se constituer et de s’affirmer. Comment la rénova-

tion politique se trouve ainsi liée à la rénova-

tion sociale, et comment l’une et l’autre dépendent

du développement de l’individu-conscience. — Réser-

ves générales sous lesquelles la victoire sur le formalisme est possible; il ne s’agit pas d’un triomphe complet, mais seulement d’une nouvelle orientation politique. Conditions où celle-ci pourra se réaliser; dépendance de ce problème du problème général de

la crise morale actuelle; la crise de la morale poli-

tique en particulier et les chances de la surmonter; hypothèse d’une issue fatale. Ce qu’il faut penser à

ce sujet de l’avenir de la démocratie, et quelle doit

à être, en tout cas, la ligne de conduite à suivre ? Je le répète : il y a dans ce livre vingt ans de travail; est-il impossible que le peuple intéressé profite un peu de ce’ travail ?

Il est dit que nous ne sortirons pas de la politique. Dans ce cahier même où nous avons marqué l’éloignement que nous avons d’elle, où nous avons indiqué l’éloignement que nous voulons nous donner d’elle, dans ce cahier même il faut que nous signalions un événement qui sera capital dans l’histoire de la politique parJlementaire en France.

La séance du mardi 10 février dernier, à la Chambre, et les séances des jours suivants, toutes attribuées aux bouilleurs de cru, furent et demeurent les séances les plus importantes, les seules séances sincères que nous ayons eues depuis le commencement de cette législature, peut-être depuis le commencement de la troisième République, j’irais jusqu’à dire depuis le commencement du gouvernement parlementaire en France.

Nous avons lu dans les journaux le compte rendu de ces mémorables et capitales séances.

Pour la première fois depuis que nos pères ont institué, depuis que nous subissons le gouvernement des parlementaires, les députés élus au scrutin d’arrondissement ont parlé strictement comme ils pensaient, ont agi exactement comme ils étaient, furent très rigoureusement comme ils représentaient.

Non pas que les députés d’arrondissement n’aient souvent sacrifié les intérêts généraux aux intérêts individuels et particuliers, les intérêts du pays aux intérêts

douzième cahier de la quatrième série de leur circonscription, les intérêts de la France et du monde aux intérêts de leurs électeurs; non qu’ils n’aient presque toujours sacrifié les intérêts vrais et durables aux intérêts faux et transitoires; non qu’ils n’aient ; presque toujours sacrifié les intérêts bien entendus aux intérêts mal entendus; non qu’ils n’aient presque toujours sacrifié les intérêts féconds aux intérêts stériles; non qu’ils n’aient pour ainsi dire toujours sacrifié le droit aux intérêts, la justice aux faveurs, la raison, la sagesse aux fureurs et aux insanités. Mais dans cette mémorable séance du 10 février et dans les séances des jours suivants, pour la première fois les députés d’arrondissement ont parlé, agi, voté formellement au nom de l’arrondissement qu’ils repré- sentaient ; pour la première fois les députés d’arrondissement ont ouvertement, formellement, publiquement, officiellement sacrifié les intérêts généraux aux intérêts individuels et particuliers, les intérêts du pays aux intérêts de leur circonscription, les intérêts de la France “et du monde aux intérêts de leurs électeurs ; pour la première fois ils ont expressément, à séance ouverte, sacrifié les intérêts vrais et durables aux intérêts faux et transitoires ; pour la première fois ils ont à séance ouverte sacrifié les intérêts bien entendus aux intérêts | mal entendus ; pour la première fois ils ont à séance ouverte sacrifié les intérêts féconds aux intérêts sté- : riles; pour la première fois ils ont avec une sorte d’apparat, une solennelle unanimité, sacrifié le droit aux intérêts, la justice aux faveurs, la raison, la sagesse aux fureurs et aux insanités. 1 On sait de quoiil s’agissait. Il ne s’agissait nullement, | comme on pourrait le croire, d’un grand débat ouvert,

à la Chambre, devant les pouvofrs publics, pour et contre l’empoisonnement alcoolique ; de tels débats se poursuivent dans le pays.

Dans le pays nous soutenons et nous soutiendrons de jour en jour plus énergiquement, — car ce débat de jour en jour sera plus grave et plus gravement engagé, — dans le pays nous soutenons un combat grandissant contre l’empoisonnement alcoolique; antialcoolistes résolus, nous soutenons ce combat sans relâche, nous le soutenons sans faiblesse, et nous nous maintiendrons sans aucune arrière-pensée ; que l’alcool soit ou ne soit pas un aliment de laboratoire ; qu’il soit ou ne soit pas un aliment d’usage, commun; qu’il soit un combustible aliment; il est acquis depuis longtemps, il est indéniable que l’alcoolisme est un empoisonnement et que l’empoisonnement alcoolique est devenu l’empoisonnement le plus menaçant, le plus dangereux pour l’avenir du monde civilisé.

Dans le pays nous luttons d’arrache-pied, nous luttons désespérément contre les progrès, contre le maintien de cet empoisonnement, contre l’envahissement de ce poison; que nous soyons momentanément battus et j refoulés, nous n’en lutterons que plus vigoureusement ; nous n’accepterons pas que la France, —un tel morceau d’humanité, — sombre dans l’abrutissement, dans la folie et dans le crime.

Ainsi dans le pays nous luttons. Nous luttons et les

_ empoisonneurs n’auront pas la bataille aussi aisée qu’ils 4 Dans le pays nous simples citoyens nous luttons pour et contre l’envahissement et le maintien de l’empoison63

douzième cahier de la quatrième série nement alcoolique ; nous en sommes au régime de la bataille ; et les empoisonneurs sont loin d’avoir, comme ils s’en flattent, le dernier mot. Dans le pays nous nous battons. Si les assemblées parlementaires étaient une émanation supérieure du pays, si l’État était un représentant éminent de la - nation, on ne s’y battrait même pas. Les empoisonneurs publics n’y auraient pas même audience. Ils n’y trouveraient que l’inflexible équité des lois d’hygiène, la totale proscription qu’exige impérieusement la santé du monde. Dans le pays nous nous battons. Si les assemblées parlementaires étaient vraiment la représentation du pays, si l’État était vraiment le représentant de la nation, cette bataille capitale engagée dans le pays pour et contre l’envahissement de l’empoisonnement il y aurait des députés qui seraient pour et il y aurait des députés qui seraient contre l’envahissement de “J’empoisonnement alcoolique. Il n’en est rien. Le débat furieux qui s’est engagé à la Chambre ce mardi m’était en aucun sens, à aucun degré, à aucun titre, la représentation parlementaire de la bataille énergique engagée depuis si longtemps dans le pays. | Ce n’étaient pas, à la Chambre, les antialcoolistes qui se battaient contre les empoisonneurs. A la Chambre lempoisonnement alcoolique n’a jamais été mis en débat; il y a cause gagnée; victoire sans bataille. Fait inouï et fait vraiment nouveau : à la Chambre c’étaient les empoisonneurs qui se battaient entre eux pour savoir qui nous empoisonnerait le plus avantageusement, qui aurait le privilège de nous empoisonner, 64 -

qui recevrait de l’État français le privilège d’empoisonner la France; la question qui se traitait furieusement n’était absolument pas la question de savoir comment on arracherait la France à l’empoisonnement alcoolique ; c’était la question de savoir si nous serions empoisonnés par les énormes empoisonneurs du Nord, ou par les gros empoisonneurs des Charentes, ou par les moyens empoisonneurs du Midi, ou par les petits empoisonneurs de l’Est ou de la Normandie ; la question qui se traitait furieusement n’était absolument pas , la question de savoir comment on arracherait la France à l’empoisonnement alcoolique; c’était la question de savoir si nous serions empoisonnés par un poison de pommes de terre, ou par un poison de vin, de bière, de cidre ou de poiré, ou par un poison de céréales.

Nous avons lu dans les journaux le compte rendu de ces mémorables séances. Rien n’existait plus. Brusquement tous les partis politiques étatistes, qui en temps ordinaire font semblant de n’être pas du même avis pour amuser le peuple, brusquement tous les partis politiques furent brisés. Sous la soudaine poussée des plus bas intérêts économiques locaux, rien n’exista plus. On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau. Il n’y avait plus ni socialistes révolutionnaires, ni socia- | listes évolutionnaires, ni radicaux socialistes, ni radicaux de gouvernement, ni anticléricaux, ni gauche radicale, ni progressistes, ni mélinistes, ni réactionnaires, ni nationalistes, ni cléricaux, ni conservateurs, ni monarchistes, royalistes, bonapartistes, orléanistes ou légitimistes : il n’y eut plus que des bouilleurs et des anti-bouilleurs; les bouilleurs et les anti-bouilleurs

_ venaient de partout, se joignirent étroitement, comme

douzième cahier de la quatrième série jamais les hommes d’un même parti ne s’étaient joints depuis le commencement de la législature. Il n’y eut plus rien; tous les prétendus partis, brisés; deux grands partis seulement, mais deux grands partis vrais, disons-le, deux grands partis sincères, deux ; bouilleurs et anti-bouilleurs. Il n’y eut pas un seul antialcooliste. Quelle haute leçon d’histoire, de morale et de philosophie un antialcooliste, éloquent ou non, eût donnée à cette assemblée d’empoisonneurs ; quelle haute et modeste leçon de tempérance un antialcooliste honnête eût donnée à cette Chambre soûle; mais : voilà; l’un est devenu vice-président de la même assemblée ; il est indispensable que les hautes situations bourgeoïises parlementaires soient occupées par des socialistes bourgeoisant ; la révolution sociale ne consiste-t-elle pas à ce que ce soient les socialistes qui fassent exactement tout ce que faisaient les bourgeois ; — le deuxième est devenu président de la commission des congrégations ; il ne faut pas compromettre le travail de la commission; il faut pardonner beaucoup à des empoisonneurs qui embêtent les curés ; des empoisonneurs qui embêtent les curés valent mieux que des antialcoolistes qui n’embêteraient pas les curés; le | troisième, qui fut l’espoir des honnêtes gens, faisait récemment une démarche en commun avec M. Godefroy Cavaignac auprès de M. le général André, pour cette seule raison que M. Godefroy Cavaignac et lui sont Être ancien élève de l’École Polytechnique, être bouil- | leur ou anti-bouilleur, cela compte plus, cela compte ] seul dans la réalité des relations parlementaires ; dès

que le débat fut ouvert sur le meilleur moyen d’empoisonner, rien ne fut; tous les partis brisés; le socialiste anti-bouilleur était le plus mortel ennemi du socialiste bouilleur; mais le socialiste bouilleur était l’ami le plus cher du nationaliste bouilleur. Bouillons conjointement. Socialistes, ne parlons plus de Marx ou de Proudhon; républicains, laissons dormir cette fameuse déclaration des Droits de l’homme; catholiques, laissons les Évangiles. Une seule question : quel poison, quel alcool empoisonnera le plus le monde.

On a représenté ces mémorables séances comme le siège d’une perturbation passagère, d’un trouble inattendu; on a dit qu’un vent accidentel avait momentanément défait l’aspect parlementaire des partis; c’est au contraire la situation de ces jours qui était la situation vraie, la situation sincère, la situation réelle, exactement la situation normale, et c’est la situation habituelle qui est la situation feinte. C’est la situation de tous les autres jours qui est la situation trouble. La situation de trouble n’est nullement la situation

Comme les jeux et les amusements des partis ont crevé sous l’impérieuse poussée de cette question : comment flatter le plus un vice capital de tout un peuple, comment plaire au Despote universel. Comme les apparences politiques ont crevé sous la poussée d’intérêts économiques, des plus sales intérêts économiques sans doute, mais d’intérêts économiques tout de même. Quelle grande leçon de marxisme un socialiste eût donnée à cette Chambre de bourgeois, s’il y eût eu dans cette Chambre un socialiste.

De véritable marxisme; autant certains excès de

douzième cahier de la, quatrième série certains marxismes ou de certains marxistes sont non avenus dans des domaines réservés, philosophie, art, science, morale, culture, enseignement, et d’autres, autant la domination de l’économique est lourdement vraie de tout ce qui est vulgaire, de tout ce qui est commun, de tout ce qui est moyen, ou bas, de toute la masse, de toute la foule, de presque tout ce que les sous-préfets nomment le peuple. Les théories économiques de la valeur fonctionnent avec une approximation croissante à mesure que la matière de leur fonctionnement est vile.

Par quel dépérissement organique, ou par quelle usure mécanique les institutions parlementaires, dont nos pères attendaient tant, et qui leur avaient tant coûté, tant de sang, tant de pensée, tant de foi, tant de travail, par quelle dégénérescence et par quelle usure en sont-elles venues à ce point de régression; comment le contrat social, qui dans la pensée de ses théoriciens était évidemment un contrat de paix et d’entente, un

“ontrat de collaboration et de solidarité, a-t-il dégénéré jusqu’à l’état qui vient de se révéler soudain dans sa totalité, jusqu’à cette barbarie, état de nature et de guerre; par exemple, comment les députés, qui étaient en principe choisis le mieux et les meilleurs possible dans chaque circonscription par les électeurs de cette circonscription afin d’administrer ou de gouverner le mieux possible toute la nation avec les députés des autres circonscriptions, en sont-ils venus à être élus par leurs circonscriptions à seule fin de piller le plus qu’ils pourront tout le reste de la nation contre les députés des autres circonscriptions; comment tant de paix a donné tant de guerre; comment tant de solidarité a

donné tant d’inimitié ; comment le fonctionnement de la représentation parlementaire est devenu dans la réakité l’exercice d’une guerre civile perpétuelle, comment, loin de monter du nationalisme à l’internationalisme, au contraire nous sommes redescendus, dans la réalité, du nationalisme à un sous-provincialisme, c’est ce qu’il ne m’appartient pas de rechercher; notre collaborateur l’historien Pierre Deloire nous prépare un travail un peu épais, purement historique et juridique, sur le dépérissement du parlementarisme en France. « Le temps est venu, me disait-il récemment, de commencer mou travail sur le dépérissement du parlementarisme en France; dès que cette année parlementaire sera finie, on aura les éléments que j’attendais; il fallait voir ce que donnerait un gouvernement démocratique absolu, c’est-à-dire un gouvernement démocratique absolument sûr de son corps électoral, si absolument assuré de son corps électoral qu’il n’en reçût aucun empêchement, aucun frottement même; pour la première fois depuis l’institution du régime démocratique, du gouvernement parlementaire, nous avons un gouvernement démocratique absolu, un gouvernement parlementaire qui ne reçoit de la matière électorale, de la matière imposable, de la matière gouvernable, de la matière taillable et corvéable absolument aucun frottement; poux la première fois depuis l’institution du régime démocratique, nous avons un gouvernement parlementaire qui est, dans le genre démocratique, au moins ce que fut le gouvernement personnel de Louis XIV dans le genre monarchiste ; nous achevons ainsi un cercle; c’est une véritable bonne fortune pour l’historien que de trouver un cas maximum aussi parfaitement réalisé. Je vais me

douzième cahier de la quatrième série mettre au travail pendant les grandes vacances. Tout ira bien. »

Je lui répondis que je ne l’en félicitais pas, que je regrettais pour mon pays l’établissement d’un gouvernement démocratique absolu, comme j’eusse regretté l’établissement de tout gouvernement absolu, que je me souciais peu de ses cas maximum et de ses cas limites, que j’eusse aimé mieux des cas moins notables où il fût demeuré beaucoup plus de liberté, qu’il ne s’agissait pas que le cas füt simple, maïs qu’il füt bon, et que j’aimerais mieux que les historiens fissent un peu moins leurs affaires, et que mon pays fit un peu mieux les siennes.

— « Un beau cas est un beau cas, me répondit-il.

C’est un cas unique dans l’histoire du monde. Voici des hommes qui savent que pendant quatre ans ils peuvent absolument faire tout ce qui leur passera par la tête, qu’ils n’encourront absolument aucune responsabilité, qu’ils ne recevront absolument aucune sanction, puisque

=. c’est nous, la nation, qui paie. Ils savent qu’ils peuvent ruiner un pays, faire banqueroute, et qu’ils n’auront pas même la tête coupée, comme ce pauvre Louis XVI. Regardons. Je veux voir s’ils feront plus ou moins de bêtises qu’un monarque absolu dans le même temps. | Une fois de plus la France est le laboratoire du monde. »

Je lui répondis que je ne tenais nullement à ce que la | France devint un perpétuel cobaye. « Voyez, me dit-il, | cette admirable séance où un député de la plus radicale | dernières élections législatives les paysans n’avaient voté pour les candidats républicains et ne les avaient élus que parce que les candidats républicains avaient ;

_ solennellement juré que la République maintiendrait leur privilège de bouilleurs ; cette admirable séance où ce même député de la plus radicale défense républicaine affirma solennellement que si la République touchait au privilège des bouilleurs, aux prochaines élections les paysans voteraient contre la République, affirmation solennelle et si profondément, si évidemment sincère et véritable que nul ne douta de son efficacité; enfin cette ‘ mémorable séance où M. Raymond Poincaré conserva _ sa circonscription, mais se ruina pour toujours dans l’estime des honnêtes gens ; comme une telle séance est précieuse pour l’historien; par quel admirable retour M. Rouvier seul faisait un peu de socialisme, contre tout maintien de l’intérèt commun contre la ruée des égoïsmes, contre les louches coalitions des appétits, des avidités, des intérêts individuels et particuliers ; il est vrai qu’il est devenu récemment sénateur, et qu’il peut ne pas revoir de neuf ans son corps électoral; comme une telle séance est précieuse ; comme elle éclaire non seu_ lement les dernières élections législatives, non seule_ ment l’origine et la solidité de la majorité radicale, mais tout l’attachement des paysans à la République, tout l’attachement des privilégiés républicains à la République, tout l’attachement de tout le monde à la _ République, et loin par delà cette République troi_ sième, l’attachement des paysans à la République 14 première, à la Révolution française, aux biens natioss pDaux, » Fi _ Je lui répondis que moi aussi je ferais état de ces lé mémorables séances pour le travail beaucoup plus % modeste que je prépare et que j’intitulerai sous la domiAE

douzième cahier: de la quatrième série nation des radicaux. Je lui confiai que je pensais que je pourrais effectuer ce travail pendant les prochaines grandes vacances, car à la fin de la présente année parlementaire les radicaux auront assez fonctionné pour fournir les éléments de ce travail. Je lui confiai que mon travail s’annonçait bien, tant les radicaux À abondaient dans leur propre sens, que les éléments de mon travail étaient homogènes, et se composaient d’eux-mêmes comme pour que mon travail fût bien fait, bien composé. Mais j’ajoutai que j’y travaillais sans aucune joie, et que j’eusse aimé mieux que la matière füt moins prête et que la réalité fût moins Je ne veux pas aujourd’hui anticiper sur le travail que je prépare. Pour dire comme ces messieurs, je ne veux parler que sur la date, et non pas sur le fond. J’ai voulu noter sans retard une séance parlementaire ; unique. Les députés parlaient formellement au nom

  • des seuls intérêts électoraux, des plus bas intérêts électoraux. Et devant ces intérêts tout plia. Ce que n’avait pu faire ni la vérité, ni la justice, ni Le droit ; ni la tolérance, ni la bonté, ni la facilité ; ni les grèves, ni les retraites ouvrières ; ni la liberté de la culture et ; ja liberté de l’enseignement; ni la démagogie cléricale ni la démagogie anticléricale; ni les congrégations ni è les associations : balancer le gouvernement, faire ajourner un budget qu’on nous disait si pressé, rendre inévitable au moins un nouveau douzième provisoire, tout cela s’est fait, aisément, comme allant de soi, tout aussitôt que l’on eut connu qu’il s’agissait en effet de l’empoisonnement électoral. | 72 1

Je veux noter encore en bref un exemple éclatant de la distinction que je reconnais entre l’État et nous le peuple, nous la nation, nous le pays.

Dans le pays, nous nous battons pour et contre l’en- $ vahissement et le maintien de l’empoisonnement alcoolique ; et nous voyons dans cet empoisonnement un vraiment capital. Nous considérons cet énorme événement avec effroi, avec du courage, avec résolution. L’État, lui, se demande combien que ça lui rapporte. Où nous voyons effroyablement en jeu la vie ou la mort d’un peuple, toute la vie ou toute la mort de l’Europe et du monde, toute la vie ou toute la mort de toute humanité, l’État, véritablement joyeux fossoyeur, l’État ne voit qu’un moyen d’équilibrer son budget. On sait ce que veut dire équilibrer le budget de l’État : c’est jeter sans cesse de nouveaux aliments dans un organisme, dans un mécanisme de toutes parts crevé, de toutes parts usurpé, de toutes parts volé, dans un mécanisme à rendement minimum, à usure, à frottement maximum, dans le mécanisme industriel à beaucoup près le plus barbare que nous présente lorganisation industrielle moderne. Car ce n’est plus exagérer que de dire que les députés des circonscriptions se comportent envers la machine État non comme de libres et d’intelligents associés qui se partageraient normalement, régulièrement, avantageusement les produits de la machine après qu’ils seraient produits, mais au contraire comme des concurrents sauvages qui, au lieu de partager le rendement, ignorants du mécanisme et

dela mécanique, se partageraient la machine même en

douzième cahier de la quatrième série pleine marche, en plein rendement, pendant qu’elle produit, dérobant l’un la bielle et l’autre le piston, pour être sûr que ce n’est pas le concurrent de l’arrondissement d’en face qui les dérobera, et, les ayant dérobés, pour s’en faire un manche à balai.

Des hommes qui furent des socialistes et qui sont devenus des étatistes veulent jeter dans ce mécanisme, comme aliment, le socialisme même. Jaurès nous avoue ingénument comme il comptait introduire dans le mécanisme étatiste le monopole de l’empoisonnement alcoolique. C’est aussi d’un regard étatiste que Jaurès regarde l’envahissement du poison. Il propose que ce soit l’État qui nous empoisonne. Il veut que ce soit l’État qui empoisonne la nation. Il veut que nous ayons l’État empoisonneur. Il veut que l’État empoisonneur se substitue aux énormes empoisonneurs du Nord, aux gros empoisonneurs des Charentes, aux moyens empoisonneurs du Midi, aux petits empoisonneurs de l’Est et

« de la Normandie. Et c’est pour équilibrer le budget bourgeois de l’État bourgeois que Jaurès veut introduire en substitution ce qu’il croit être un commencement de

On sait comme il comptait introduire le monopole de | l”empoisonnement; il escomptait le mécontentement | produit chez les bouilleurs de cru par la suppression de leur privilège; le jeu était simple, au moins sur l’échiquier parlementaire : premièrement vous anéantissiez les bouilleurs de cru; deuxièmement les bouilleurs de cru, furieux d’avoir été anéantis, se disaient : 4 Puisque c’est ça la vie, anéantissons aussi les grands distillateurs du Nord et votons le monopole de M. Jaurès.

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Et par cet anéantissement mutuel et volontaire, par ce beau coup de suicide à la tribune, le monopole passait. Ainsi non seulement en général Jaurès compte sur la désarticulation budgétaire pour introduire ce qu’il croit être un commencement de réalisation socialiste, mais en particulier il compte sur un coup de bouderie comique, de désespoir tragique des bouilleurs pour introduire le monopole d’État. Il est dit que Jaurès héritera tout ce que les guesdistes avaient de mauvais et qu’il n’héritera pas le peu qu’ils avaient de bon.

Il n’y a que deux malheurs à cela : le premier, c’est que les bouilleurs de cru se portent bien, pour des gens que l’on voulait anéantir; et ils se porteront bien longtemps,

étant données les mœurs politiques; le deuxième, — il est pénible d’avoir à le dire à un homme qui a fait de l’histoire, qui a lu Marx, et qui n’a pas toujours été député, — le deuxième c’est que Jaurès combine en vain les imaginations d’une supercherie parlementaire à la fois grossière, astucieuse et naïve.

C’est dans le jeu politique et parlementaire, c’est dans l’imagination politique et parlementaire que des joueurs, mauvais joueurs, battus, brouillent les cartes, renversent le jeu, font perdre le voisin. Les intérêts économiques n’ont pas cette nervosité. Les lourdes

| masses ne se remuent pas par un coup de tête. Comment pouvez-vous croire, Jaurès, que des provinces entières, que des provinces de paysans vont se soulever

| contre leurs intérêts, donner un coup de pied dans la

table, pour que vous fassiez un beau coup parlementaire.

& Il est devenu évident que les hommes qui nous van-

douzième cahier de la quatrième série

tent le monopole de l’État, oubliant toute la critique

philosophique et scientifique moderne, attachent à ce

mot un sens proprement merveilleux, miraculeux ; nous

examinerons quand il en sera temps si ce monopole

nous donnerait, dans l’enseignement, les miracles for-

mellement promis ; je ne crois pas que dans l’empoi-

sonnement il nous donnerait des miracles non plus. Les

étatistes monopoleurs parlent littéralement comme si

le monopole de l’État pouvait faire quelque chose de

rien. En économique on ne fait rien de rien. En tant que

le monopole anéantirait les grands distillateurs, les

grands distillateurs s’opposeront au monopole comme

ils s’opposent aujourd’hui à leurs concurrents les petits

distillateurs. En tant que le monopole anéantirait les

petits distillateurs, les petits distillateurs s’opposeront

au monopole comme ils s’opposent aujourd’hui à leurs

concurrents les grands distillateurs. Le monopole

d’État, aussitôt qu’il se présentera comme’ une éven-

tualité réelle, fera contre soi une coalition des concur-

rences économiques, et non pas pour soi une coalition

des rancunes psychologiques. Et si les intérêts capi-

tulent, c’est qu’on les aura payés au moins leur prix.

Où est l’avantage ? Nous avons lu avec toute l’attention qu’elles méri- |

taient les études, si poussées dans le détail, que £

M. Léon Blum a publiées dans la Petite République. Je |

suis beaucoup moins surpris de trouver dans la Petite à

République des articles de M. Blum qu’un article,

comme il nous advint ce mois-ci, de M. Alexandre !

Zévaès. Les articles de M. Blum roulaient aussi sur les 4

monopoles avantageux. Les étatistes sont si pénétrés à

de l’État qu’ils en sont à le sous-entendre dans leur dis- 4

cours même; quand ils ne parlent de rien, c’est de _ VÉtat qu’ils parlent; quand ils ne parlent de personne, c’est de l’État qu’ils parlent; ils disent un monopole avantageux, #out court ; ils ne se demandent pas avantageux pour qui; avantageux pour l’État. Je le demande: Qu’est-ce que cela peut vouloir dire, un monopole d’État avantageux, sinon une opération industrielle où, toutes choses égales d’ailleurs, à chaque instant l’État intercale entre le prix de revient, quel qu’il soit, et le prix de vente, comme on le fait, un impôt considé- rable. Tous ces monopoles avantageux ne sont que des moyens de faire payer beaucoup d’impôts sans qu’on s’en aperçoive. Mais l’impôt inutile ignoré pèse autant sur le travail utile que l’impôt flagrant. Et n’oublions pas que dans la société bourgeoise présente l’argent donné à l’impôt fait la seule dépense de luxe, la seule dépense inutile ou mauvaise, la seule dépense inféconde qu’un honnêle homme se permette.

En face de l’empoisonnement alcoolique l’honnête homme, le simple citoyen ne se pose qu’une question : __ comment résister à l’envahissement de ce mal. Deux

Premièrement une infatigable propagande morale. Infatigable, énergique, résolue, mais libertaire. Il ne s’agit pas de s’attaquer aux libertés individuelles respec-

À tables ; nous ne sommes pas l’État, n’attentons pas aux

$ libertés. Parlons infatigablement à la seule raison;

publions infatigablement la vérité que nous savons de

; . l’empoisonnement alcoolique ; adressons-nous raisonna-

_ blement et rationnellement à la raison; éliminons le

” poison par les moyens rationnels ; exterminons de la

douzième cahier de la quatrième série cité l’intoxication. Mais ici apparaît, brusquement, toute la formidable vanité du monopole. Je vous le demande, Jaurès. Quand vous aurez établi votre monopole d’État, nous les antialcoolistes résolus nous continuerons tant que nous pourrons, nous tâcherons d’achever cette propagande libertaire, libre; nous dissuaderons donc tant que nous pourrons des consommateurs d’État d’acheter les produits de l’État; autant que nous pourrons nous diminuerons le commerce et l’industrie d’État, nous diminuerons les recettes ; nous tarirons les sources de l’impôt; nous compromettrons le fameux équilibre budgétaire ; nous ferons baïsser la rente; nous serons les ennemis de l’État; l’État nous traitera-t-il en ennemis ? Malheur à l’État qui traîte en ennemis les meilleurs citoyens. Et l’État lui-même, comment se conduira-t-il envers sa propre marchandise ? Comment l’État enseignant, comment l’État policier, comment l’État judiciaire traitera-t-il cet État empoi- 1 sonneur? Comment les instituteurs d’État parleront-ils à aux enfants des distilleries nationales ? 3 En d’autres termes, est-ce pour exterminer l’alcoo- | lisme, ou est-ce au contraire pour l’exploiter que vous 3 établirez le monopole de l’État ? Si c’est pour extermi- À ner l’alcoolisme, ne nous dites pas que vous fondez À sérieusement un budget sur des ressources. dont ; vous voulez anéantir la source même. Si au contraire 4 c’est pour exploiter l’alcoolisme, vous êtes des finan- 1 ciers sérieux, mais ne nous dites pas que vous êtes î antialcoolistes, et ne nous parlez pas de morale. Et ne 4 nous parlant pas de morale, ne nous parlez pas de justice. Et ne nous parlant pas de justice, ne nous parlez £

pas de justice sociale, et de révolution sociale, et ne . nous parlez pas de socialisme. Cette propagande morale est ce que quelques-uns sk nommeront idéaliste; le second moyen d’exterminer l’empoisonnement est ce que l’on pourra nommer un moyen matérialiste; c’est l’utilisation industrielle de l’alcoo!l; que les différents alcools servent à la motion des moteurs mécaniques, à l’alimentation des machines industrielles, que l’usage industriel de l’alcool soit plus avantageux pour le producteur que l’usage humain, que l’usage industriel de l’alcool soit plus avantageux pour l’industriel que l’usage des autres combustibles, le chimiste qui aura découvert, inventé l’utilisation industrielle de l’alcool aura plus fait sans doute que nous tous moralisateurs et prédicateurs pour la moralisation du monde. N’en soyons point jaloux. = Une philosophie scolaire opposerait ce matérialisme à cet idéalisme, les confronterait, les contrarierait ; une rhétorique en ferait des antithèses ; nous n’avons pasle temps de nous livrer à ces jeux; nous n’avons pas les ; moyens de nous payer ce luxe; une philosophie pragmatique et vivante prend de toutes mains; une philosophie morale n’est point occupée à distribuer des prix ; une philosophie de la solidarité n’est point occupée à . susciter des émulations; pourvu que l’humanité sorte sauve de l’aventure, qu’importe que le résultat soit à acquis plus ou moins par un travail de laboratoire ou L par un travail de prédication morale, ces deux formes k. hautement respectables du respectable travail humain.

douzième cahier de la quatrième série Je voulais traiter d’ensemble ces grosses questions; mais pour les traiter même utilement, il fallait s’inscrire en temps utile. Par exemple notons dès à présent les efforts faits par M. Jean Dupuy, quand il était ministre de l’agriculture dans le ministère de M. WaldeckRousseau, pour susciter les découvertes ci-dessus demandées de chimie industrielle. Notons aussi qu’on ne repousse les bouilleurs qu’en s’appuyant sur les zoniers ; ainsi on contrarie les uns aux autres les mauvais intérêts, au lieu de les subordonner tous aux bons intérêts, et aux droits. Les annonces des cahiers sont gratuites. Nous annon- çons à nos abonnés les articles de journaux et de revues et les volumes qui peuvent devenir pour eux, ou pour certains d’entre eux, des moyens de travail et de culture, sans demander aux éditeurs ni leur avis, ni leur { — Sur les annonces des cahiers publiées dans les trois ; premières séries des cahiers, se référer au i Sixième cahier de la quatrième série, cahier de É courrier, inventaire des cahiers, en forme de cata- 4 logue, un cahier de 72 pages, un franc ie