IV-14 · Quatorzième cahier de la quatrième série · 1903-04-20

Le temps viendra, trois actes

Romain Rolland

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k Nous demandons à nos abonnés de distribuer autant qu’ils pourront le faire utilement ces vient de 1!

Nous leur demandons de les publier et de les faire publier autant qu’ils pourront dans les périodiques, journaux et revues; les périodiques reçoivent plus volontiers de la copie toute faite que des indications, même circonstanciées, pour de la copie à faire; en ce sens nos vient de paraître fonctionneront comme des

Mais ni le ton ni le texte n’en seront jamais celui qui est devenu, sauf de rares et d’honorables exceptions, | le ton et le texte habituel des prières d’insérer. Rien n’est aussi odieux que ces boniments littéraires, politiques, démagogiques, poseurs et prétentieux, qu’un auteur publie sur soi-même, et qu’un éditeur fait faire sur l’auteur par l’auteur même afin d’être sûr qu’il sera bien servi.

Nos vient de paraître ne comporteront strictement que des renseignements, — citations, références,

extraits, tables ou sommaires. Ainsi le vient. de paraître que nous avons établi pour ce cahier de Romain Rolland, deuxième édition, et qui sera tiré à dix mille exemplaires, est constitué par la préface et par la table détaillée des matières.

Nous n’entendons pas que ce nouveau service remplace la propagande personnelle incessante que nous n’avons pas cessé de demander à nos abonnés. Rien ne vaut et rien ne peut remplacer la propagande personnelle. Mais nous espérons au contraire fournir à la propagande personnelle un appui, une base, un moyen, — la base économique indispensable à tout mouve-

dixième cahier de la quatrième série : ment d’idées, la base matérielle indispensable à tout , Ces vient de paraître seront publiés selon la méthode suivante, qui est celle où nous publions tous nos É cahiers. Le texte en sera établi par la rédaction des < cahiers, comme elle établit le texte de toutes nos à publications. La distribution et le placement en ” seront assurés par l’administration des cahiers. Je À demande personnellement à nos abonnés de se mettre ‘à en communication constante avec André Bourgeois “ pour que ce nouveau service de l’administration à devienne comme les services précédents, — éditions, de librairie, papeterie et reliure, — un service régulier. *k J’insiste en particulier pour que nos abonnés publient et fassent publier nos vient de paraître dans 4 la presse régionale et départementale, — annuaires, * bulletins, journaux et revues ; — la presse régionale et départementale n’est pas moins importante que la ; presse parisienne ; personnellement je crois qu’elle est ; plus importante et que, toutes proportions gardées, elle représente un beaucoup plus grand nombre de k Pour la même raison nous demandons à nos abonnés de publier et de faire publier nos vient de paraître dans la presse que l’on peut nommer particulière ou , spéciale, — annuaires de sociétés, d’amicales par exemple, bulletins de groupes et de compagnies, d’écoles, d’anciens élèves, journaux de syndicats, revues spéciales, — que ce soit de médecine ou que ce soit d’agronomie ; — cette presse forme pour ainsi dire des départements intellectuels; comme la presse

départementale proprement dite, et plus encore peut- être, elle représente un grand nombre de lecteurs

Enfin et surtout nous demandons à nos abonnés, à ceux du moins qui sont qualifiés pour le faire, de publier, d’insérer ou de faire publier non pas seulement nos vient de paraître, mais des comptes rendus rédigés, des notes critiques sommaires ou développées dans les revues et dans les journaux qui sont qualifiés pour les recevoir, par exemple et selon les cas dans les revues et les journaux d’histoire, d’économie, de géographie, de voyages, de politique, de musique, de philosophie et d’art. Nos cahiers sont devenus par un accroissement normal, — et ce cahier de Romain Rolland, parmi tant d’autres, en est un exemple probant,

— un instrument indispensable aux mains de qui veut travailler. C’est ici un fait, et je dois au public de reconnaître que ce fait désormais n’est contesté par

Paraîtront du même auteur dans la même collection :

Sur les œuvres et les travaux de Romain Rolland axe publiés dans les éditions des cahiers, antérieures à la fondation des cahiers et dans les trois premières séries, He

Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en : forme de catalogue, un cahier de 72 pages, unfran ”

Nous publierons dans un cahier de la cinquième série ‘+ le relevé sommaire des œuvres et des travaux publiés dans la quatrième série de nos cahiers. |

Les œuvres et les travaux de Romain Rolland paraissent régulièrement en cahiers. 52

le temps viendra paraissant vingt fois par an | 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

=: Pour savoir ce que sont les Cal LR. il suffit d’envoyer un mandat de trois ancs cinquant E à M. André Bourgeois, administrateur des ca tiers, É: 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième E arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers RCE à Nous mettons ce cahier dans le commerce; nous le

É _ Ce drame met en cause, non un peuple européen, 2 _ mais l’Europe. Je le dédie — à la civilisation pas:

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Sur les œuvres et les travaux de Romain Rolland publiés dans les éditions des cahiers antérieures à la fondation des cahiers et dans les trois premières séries. des cahiers, se référer au | :

Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en Jorme de catalogue, un cahier de 72 pages, un franc

Le drame que l’on va lire fut écrit dans le méme temps que le Dingley de Jérôme et Jean Tharaud, . treizième cahier de la troisième série. Romain Rolland et les Tharaud ont travaillé séparément.

.

LAWRENCE, aide de camp de lord Clifford, 25 à 30 ans. ( CLODDS, aide de camp de lord Clifford, 25 à 30 ans.

DAVID, fils de Debora, 6 ans. 3 La scène, en 1902, à Christburg, en Afrique

Grande salle aux larges fenêtres. De robustes meubles : table et chaises massives, lit de noyer. Les murs, nus. Les vitres, voilées d’épais rideaux, au travers desquels regardent anxieusement une dizaine de femmes, pressées les unes contre les autres. Debora Erasmus de Witt est entourée de ses servantes. Une d’elles porte le petit David. La vieille Noëmi, assise, le dos tourné à la fenêtre, tient la Bible ouverte sur ses genoux. Elles parlent à mi-voix, avec de brusques éclats, où l’on sent la terreur, la haine, l’exaltation religieuse. — Au dehors, des fifres et des tambours jouent une marche militaire.

— Voilà les païens, les Babyloniens !

— Ecoute leur diabolique musique !

— Dieu nous a abandonnés! Dieu s’est retiré de nous !

Non, non! C’est une épreuve. Le Seigneur des armées visite notre ville au milieu des foudres et des tremblements de terre. Maïs la multitude ennemie disparaîtra comme une vision de nuit.

Dieu nous a mis en butte à ses flèches. J’ai peur de sa colère.

« Ne craignez point, ô vous, Jacob mon serviteur, n’ayez point de peur, à Israël. Car je suis avec vous ». Le miracle viendra.

Un moment de silence.

Regarde ces conquérants! Ils ont l’air de mendiants, hâves et déguenillés. A peine tiennent-ils

— Et celui-là, qui est jaune, gras et tremblant, comme Agag, roi d’Amalec! Il s’appuie sur son fusil. 11 grelotte de fièvre.

— Encore un qui ne reverra pas son pays.

— Crève, chien, que la peste te dévore!

Je veux voir. DEBORA, saisissant son fils des bras de la servante, et lui appuyant la figure contre la vitre Regarde ceux qui ont tué ton père! Dis : qu’ils meurent!

PA « Ils seront mangés des vers comme un vêtement: _ ils seront consumés par la pourriture, comme la RAS à La mort les tient déjà. | eY 2 Et c’est devant cet hôpital, ces cadavres qui se traînent, que notre peuple a fui! Pourquoi a-t-il 108 _ abandonné, sans la défendre, la ville? de Ils n’ont pas fui. Ils les laissent s’entasser dans la dre: fosse. Après, ils les cerneront. Ils allumeront le feu : TER aux quatre coins de la ville, et tout sera brûlé! #4 « Nous aussi, s’il le faut. As-tu peur? ue \ Que je meure comme Samson avec les Philistins ! de. _ Que je meure aussi! LE #4 i Roulement de tambour. : :;; #0

| Que font-ils? — Ils font cercle autour de la place. — Ils abaïssent notre drapeau! Ils vont hisser le leur. Cela ne sera pas. Dieu, fais que cela ne soit pas! Le miracle ! Je le sens. Prions. Elles s’agenouillent toutes. Nous vous attendons, Seigneur! Mon âme vous appelle dans la nuit! Le pauvre ne sera point trompé dans son espé- C’est le Seigneur qui blesse, et c’est lui qui Écrase tes ennemis! Efface-les de la terre! Elies se taisent, frémissantes, les unes les mains jointes et levées, les autres couchées de tout leur corps à terre. — Debora, les bras en croix serrés sur sa poitrine, toute droite, les yeux droit devant elle, fixant Dieu. Au milieu du silence, s’élève au dehors le God save the king. — Elles se regardent, les unes avec désespoir, les autres avec accablement, l’enfant avec stupéfaction. La figure de la vieille Noëmi tremble. Debora a fermé les yeux; des larmes coulent le long de ses joues.

van UNE FEMME s’approche craintivement de la fenêtre et regarde al

  • LA VIEILLE NOËMI, que ses servantes aident à se relever Le Ce sera pour plus tard. 3
  • Elles se relèvent avec découragement. à Re Qu’attends-tu done, 6 Dieu ? | Ke Que nous agissions pour lui! où Elle se relève, indomptable. $ Ÿ , . Fe Leur général! Il entre dans la cour. Se Emmenez-moi ! & ‘ Elles disparaissent en silence. : :& Lord Clifford entre, suivi du docteur sir Thomas Miles et ” ‘a du soldat Owen. PL | MILES, jetant, du seuil, un regard autour de la pièce “0 La porte se referme. Ils viennent de disparaître. ke

En traversant la cour, j’ai vu leurs silhouettes à cette fenêtre. Ils nous épiaient. Ils nous épient toujours. En ce moment encore, derrière les murs, les portes… 11 s’assied. A Owen: Demandez madame Erasmus de Witt. Dites que lord Clifford désire avoir l’honneur de lui parler. Eh bien, nous y voici enfin dans cette fameuse Belle capitale ! Des fermes, des hangars. Personne dans les rues, que des chiens hargneux, des poules maigres, quelques drôles, des Juifs qui crient : « Vive l’Angleterre! » pour avoir le droit de nous voler ; et derrière les vitres, ces faces blêmes de femmes, et ces regards haineux. Personne ne résiste. Pas un soupçon de défense. Un insaisissable ennemi qui s’éloigne toujours. Batailleur ! Vous ne rêvez que plaies et bosses. A défaut d’ennemis, nous avons assez à faire avec cette nature meurtrière, et ces espaces, qui semblent reculer à mesure qu’on avance.

Heureusement! S’il n’y avait pas le plaisir dela Vous n’avez pas l’air enthousiaste de votre : 10 Je suis honteux, mon cher. Toute cette force ES _ gigantesque, pour déposséder de leurs champs _ quelques fermiers ! Il n’y a aucun honneur à être les pi plus forts. Le plaisir est de vaincre un adversaire PA: _ de son rang et de sa trempe. Quand cela seratil

Bah! c’est toujours ainsi. Si les forts ne man- Fe

_ geaient pas les faibles, il n’y aurait pas de civili- NE. à C’est bien possible. 2 NE F Cette grande maison vide est lugubre. Invitons _ les camarades à venir pendre la crémaillère. Voulez- Sas vous que j’aille le leur dire? BEA.

C’est cela, Miles, faites ainsi. Ce sera plus convenable. Maréchal, madame de Witt va venir. ; Quelle mine vous avez, Owen! Ah ! maréchal, elles étaient, toutes les femmes, debout dans la cuisine, appuyées contre les murs tout autour, et au milieu madame de Witt, avec la vieille madame, assises dans la cheminée sans feu. Elles ne bougeaient pas, elles ne parlaient pas, et elles me regardaient. Eh bien, Owen, les femmes vous font peur maintenant? Ù Ce n’est pas peur; mais cela fait mal de voir comme on est haï. 5 Vous n’êtes pas habitué encore à cela? Non, maréchal, je ne peux pas m’y faire.

Vous vous y ferez, mon garçon. Vous en verrez 1 bien d’autres. s Quand on n’est pas d’accord, je comprends qu’on se boxe; mais pourquoi s’en vouloir après ? — S’ils croient qu’on est ici pour son plaisir! | La porte s’ouvre. Debora paraît, avec son enfant. Elle Lord Clifford, généralissime de S. M. B. n s’incline. — Debora ne bouge point. Je tenais, madame, à m’excuser Ê de la nécessité où je suis de prendre logement chez vous. Si pénible que ma vue doive être pour vous, 5 j’ai voulu vous assurer moi-même de mon respect pour la veuve du gentleman, qui fut mon cheva_ leresque adversaire. C’est en considération de lui, ê _ que j’ai fait choix de votre maison, afin de vous ; marquer que je tiens à honneur d’y être reçu, et aussi pour la mieux préserver des risques toujours | à craindre de la guerre. Mais je désire diminuer, c autant qu’il se peut, la gène de ma présence. Cette grande pièce et l’antichambre voisine serviront à | mon usage personnel et à celui des bureaux de : mon état-major. Tout le reste vous est réservé. Vous disposez de çe qui ne vous appartient pas.

Cette maison est à moi; la force vous en fait maître, mais elle ne vous donne aucun droit. Je n’accepte rien d’elle.

Vous vous trompez. Je ne vous demande pas d’accepter de moi ce qui est votre bien; je vous demande de m’y accorder l’hospitalité. Vous savez bien que je ne puis refuser. Passezvous donc de ma permission. Madame, quand je disposerais de toute la force du monde, elle ne saurait me dispenser de courtoisie. Votre ville m’appartient; mais ici je ne me regarderai jamais que comme votre hôte. Je méprise les mots. Je juge les actes. Je vous Je ne vous demande pas de distinguer, en moi, l’homme, de la tâche qu’il accomplit. Ma dignité me | défend de rejeter la responsabilité de mes actes. | £ J’accepte votre haine. Le deuil dont vous êtes cou- | verte ne vous donne que trop de raisons de me détester. Je m’incline devant votre douleur, avec

un ce passion profonde pour les malheurs que

j’ai malgré moi apportés. gb E ps

_. mencer, vous recommencerlez. 118440 Se Oui. Depuis le commencement de la scène il regarde avec 5e attention le petit David. Votre enfant ? Debora fait signe que T2 oui. — Clifford se penche vers l’enfant, qui se cache. Restez, LR __ petit, ne vous sauvez pas. D à DAVID, sortant sa figure des jupes de sa mère ÿ { Ë. + __ Jene me sauve pas. ‘NS s CLIFFORD le regarde avec attention + S Il ressemble. à mon petit garçon. CR 3 Il se passe la main sur le front. 548 Vous avez un enfant ? Dieu vous l’enlève! C4 Madame!… Après un court silence. Il ne vous à que … Pia % Pardon. — Quel âge avait-il? D Huit ans. — Et celui-ci? 008)

Il est plus fort que le mien. Quand l’avez-vous perdu ? Ici? Clifford fait signe que oui. Sa mère vit-elle encore? Elle est morte avec lui. DEBORA remue les lèvres, semble pleine de pitié, et prête ; à l’exprimer; puis elle se reprend Dieu est juste. Dieu est juste. Vous êtes plus cruelle que nous, madame. Elle se tait. Avez-vous d’autres fils ? | Deux autres plus âgés, de douze et quatorze ans. Où sont-ils ?

  • Ils se battent contre vous. + NE Je me battrai aussi ! n 4 Vous avez encore du bonheur. ue _ Ou du deuil pour l’avenir. — Je ne me plains 4x pas. J’ai fait le sacrifice de leur vie et de la mienne. 25 Mais nous aurons la vôtre. à Puisque vous nous haïssez tant, pourquoi êtes- Rs. vous restées ? que n’avez-vous suivi les hommes ? 7 | 14 Nous les eussions gênés. Nous aurions dû manger # _ leur pain. Ici, c’est le vôtre que nous mangeons. 1 C’est pour vous que nous sommes une gêne. 22 Et si nous vous maltraitions ? Fo ÿ Tant mieux! Nous vous ferons agir contre l’hu- 44

N manité. Nous vous déshonorerons. Persécuteznous ! : $ Clifford reste les yeux fixés sur la porte qui vient de se fermer, hausse les épaules, et soupire. C’est convenu; ils me suivent. — Eh bien, vous avez vu la dame? Est-elle belle, comme on dit? Vous a-t-elle joué la tragédie? — Qu’est-ce que vous avez ? Égayez-vous, mon ami, prenez une figure moins : soucieuse. Nos amis vont venir. Vous savez quelle influence ont les traits d’un chef sur tous ceux qui l’entourent. Je sais mon devoir, je vous remercie. Que s’est-il donc passé depuis que je vous ai Voyez-vous, docteur, je ne me suis jamais leurré | sur le mensonge de cette civilisation, qui s’arroge le droit de dépouiller de leurs patries les races dites

inférieures. Mais jamais ce mensonge ne s’est étalé ù plus grossièrement que dans cette campagne où i l’adversaire est une vieille race européenne, égale ou supérieure à son vainqueur. Oh ! supérieure, vous aimez à rire ? Je ne plaisante pas. Quelle grandeur morale dans cette femme que je viens de voir ! Et quelle tristesse de penser que nous réduisons au désespoir des , êtres que, mieux que personne, nous sommes faits pour apprécier ! Owen le disait tout à l’heure : il y a des moments où la haïne des autres est insupportable. Les autres ! Si l’on devait s’occuper de ce que pensent les autres! Vous ne vous en souciiez guère _ autrefois ; vous suiviez votre idée, et vous aviez : J’ai aimé la guerre, oui, je l’ai beaucoup aimée; c’était un grand bonheur pour moi, quand j’étais plus jeune. Mais à notre époque, Miles, et à notre âge, un homme qui réfléchit ne peut pas ne pas a honte un peu de s’y mêler.

MILES qui, pendant qu’il parle, lui a pris la main et lui tâte è le pouls

Oui, tout cela, je connais : c’est le sentimentalisme du temps. Parbleu, il vaudrait mieux vivre tous en frères. — Vous savez bien ce qu’il en faut penser. Autant d’hommes, autant d’ennemis. La loi de nature est l’extermination. Je ne suis pas plus dupe que vous du mot de progrès, et je n’aime pas les mensonges de ces liseurs de Bible, qui tâchent de se faire illusion sur la besogne que nous accomplissons. Mais c’est ainsi : à quoi bon discuter ? — Vous le savez comme moi, mon vieil ami. En temps

ordinaire, vous n’êtes pas plus sentimental que moi. L’individu ou le peuple où se manifestent ces tendances à la sensiblerie est simplement un individu ou un peuple qui donne des symptômes d’affaiblissement physique et moral : fièvre, phtisie, sénilité, diminution de vie. — Et pour parler france, au fond, voulez-vous que je vous dise ce que vous avez : vous êtes fatigué, voilà tout. Cela est vrai, je suis exténué de corps et d’âme.

Cette entérite du mois passé vous a rongé jusqu’aux moelles. Vous avez encore un peu de fièvre en ce moment.

va J’ai toujours la fièvre depuis… depuis ces évé- i: FAR | Oui, oui, n’y pensez pas. — Ah! c’est un climat Be terrible, et vous étiez fortement atteint. Une consti

tution moins robuste n’y eût pas résisté. Mais nous 710

en sommes venus à bout; ce n’est plus qu’une re

_ affaire de jours. :38 _ Je suis bien usé. Je ne m’intéresse plus à ce que er:

je fais. J’ai envie parfois de partir. 7

Pour l’Angleterre. 350

Vous n’y pensez pas. 3

Ne discutons pas. Je ne vous dis pas que jele

ferai; mais si je voulais le faire, vos arguments seraient inutiles. Je me décide seul, moi-même. Bien. — Vous donneriez votre démission ? Qui vous remplacerait? — Ah! Graham, naturellement. Graham ? Il est incapable de diriger une armée. Il vient de gagner une assez jolie bataille à Une charge de cavalerie. C’est un sabreur; il n’est pas un commandant d’armée. Il a un fort parti pour lui. Je sais. Il serait bien aise de me supplanter. Mais cela, jamais, jamais, Miles! — Il ne cesse de critiquer la modération que j’essaie d’apporter aux nécessités de la guerre. Avec lui, ce serait une poli-

tique implacable. Je nelui céderai pas la place. Je $ ne le puis pas, je ne le dois pas. F£s Bravo! On ne doit jamais laisser son poste, même : si on le croit mauvais. On peut toujours y faire S quelque bien, et on empêche en tout cas un autre d’y faire plus de mal. Graham ! J’aurais travaillé pour Graham ! Et c’est vous, Miles, mon meilleur ami, c’est vous qui - venez me parler de cela ! On frappe à la porte. Entrez ! Eh bien, vous avez parcouru la ville ? Maréchal, nous avons vu les principaux quartiers. On ne rencontre personne. Tout est fermé ; les _ portes sont verrouillées; les volets sont clos. On dirait que tout est mort. Quand on enfonce une porte, on trouve à l’intérieur des femmes, des vieillards, des enfants, assis dans l’obscurité, sans parler. Ce silence est écrasant. On a envie de les faire Vous ne vous attendiez pas à ce qu’on nous fit

,

Non, maréchal; mais ils pourraient comprendre que nous ne sommes pas leurs ennemis, que nous venons pour leur bien. CLIFFORD les regarde, hausse les épaules, et dit avec une Que voulez-vous ? Il faut se faire à ce que les bonnes intentions ne soient jamais comprises. — Continuons malgré tout à faire ce que nous voulons faire, et tâchons de les rassurer. — Clodds, avezvous rédigé cette proclamation que je vous avais « Proclamation aux habitants de la République S. A.— Aittendu que les forces de S. M. le Roi qui sont sous mon commandement sont entrées sur le territoire de la République S. À., et que des bruits faux et malveillants sont répandus au dehors sur le traitement que les habitants peuvent attendre de S. M., moi, George Lindsey, baron Clifford de | V. C., commandant en chef les forces de S. M.

dans la République S. À., par la présente fais connaître ce qui suit :

« I. — La sûreté personnelle et l’immunité de toute vexation sont garanties à la population non

Le général Graham entre sans frapper.

Pardon si je vous interromps. Des nouvelles graves. J’entends les derniers mots de votre lecture. L’indulgence n’est pas de mise. — Les communications sont interrompues avec la côte; les fils télé- graphiques sont coupés, les chemins de fer arrêtés. Si nous n’y veillons, ce n’est pas nous qui aurons pris la ville, c’est la ville qui nous aura pris. Nous

| serons bloqués ici. L’ennemi est aux environs, et

instruit de tous nos mouvements. — Ce n’est pas

tout : la 5° compagnie des fusiliers irlandais, in- | stallée à l’Hôtel de Ville, a trouvé dans les caves des tonneaux de poudre qui y ont été disposés avec l’intention évidente de faire sauter l’édifice. — Ce

n’est pas tout.

Je ne sais comment vous faites, Graham : les

mauvaises nouvelles naissent sous vos pas.

C’est sans doute que je récolte ce que d’autres ont semé. — Je continue : Un gueux vient d’insulter le drapeau et a tenté d’assassiner un soldat. J’ai tout lieu de croire que c’est lui que l’ennemi avait chargé de faire sauter l’Hôtel de Ville. Voyez-le, jugez-le. Si la ville n’est pas courbée sous la terreur, la révolte éclatera de toutes parts. Vous avez donc bien envie, monsieur, de faire des martyrs? — 11 hausse l’épaule. Faites amener l’homme. Entre sir Lewis-Brown. Qu’y a-t-il, sir Lewis? Vous n’avez donc pas de mauvaises nouvelles à nous apporter, vous? De mauvaises nouvelles ? D”excellentes au contraire. — Permettez que je m’asseye. Je suis exté- nué ! — Tout va le mieux du monde. Le général nous disait à l’instant qu’une conspiration. | 28

Ils peuvent faire ce qu’ils veulent maintenant. 150 Nous sommes arrivés à temps. ; x Aux mines. Ah ! il s’en est fallu de peu. Quand je suis arrivé aux puits de Guld-Fontein avee le | détachement que vous m’aviez confié, nous avons | trouvé tout tout prêt pour la destruction de la mine. Mais grâce à Dieu, les bandits n’avaient pas osé. Ils hésitaient encore. Tout est intact; pas une machine n’est endommagée. C’est un résultat inespéré de la marche magnifique de l’armée. Je n’osais pas le rêver. J’ai placé tout autour de l’entrée un cordon de sentinelles, et j’accours télégraphier la | _ nouvelle à nos actionnaires. Quelle joie pour la _ nation ! Quelle fierté pour nous! — Où est le télé- c Le télégraphe est coupé. og Par Dieu ! — II faut envoyer un exprès. — Marc- | CLIFFORD, tournant le dos à Lewis-Brown k. Occupez-vous de cela, Clodds.

LEWIS-BROWN, distribuant avec effusion, à droite et à gauche, des poignées de main, que les autres acceptent sans cordialité

Il sort avec Clodds, qui revient aussitôt. — Ils se taisent, et évitent de se regarder. Clifford mâche sa moustache; Miies a un petit rire ironique; et Graham réprime un geste violent, en regardant la porte par où Lewis est sorti. — Ils restent un instant ainsi, humiliés et honteux. 5 Eh bien, ce prisonnier ? Des soldats amènent un paysan, sale et déguenillé, aux vêtements déchirés, à l’air idiot. Lord Clifford le considère Richard Carnby entre, après avoir frappé. Il paraît que vous allez faire fusiller ce drôle ? Je vous demande la permission d’assister à l’interrogatoire, et de prendre quelques notes. Écrivez, monsieur, écrivez, si le cœur vous en dit. 11 va vers le prisonnier, C’est vous qui avez voulu tuer un de mes soldats ? L’homme balance lourdement la tête, en le regardant, ricane et tremble. Qu’a-t-il? — Qui êtes-vous? Votre nom? Méme jeu. Est-ce qu’il ne comprend pas ? L’homme dit des paroles inintelligibles. Quelle langue parle-t-il ? Ce n’est pas le hollandais.

14 1 C’est un patois, mêlé de cafre et de hottentot; je n’arrive pas à y rien démêler. Il fait exprès de ne pas répondre: Qu’a-t-on besoin de ce qu’il dit ? On l’a pris sur le fait. Racontez ce que vous avez vu. Nous arrivions à l’Hôtel de Ville; il était couché devant la porte, sur les marches. En nous voyant, il s’est levé et il est venu à nous; il agitait un bâton, et il chantait un psaume. Il est allé droit au fusilier Ralph et il a empoigné le drapeau. Alors Ralph lui a donné un furieux coup de la hampe dans le ventre, et nous tous nous nous sommes jetés sur lui. Le lâche s’obstinait : il a fallu l’assommer à , coups de crosse pour lui arracher le drapeau; mais il l’a mis en pièces. C’est clair. CLIFFORD, haussant les épaules Que vous faut-il de plus ?

Ils n’ont laissé ici que les infirmes et les idiots. Celui-là est resté pour faire sauter l’Hôtelde Ville : il n’y a aucun doute là-dessus. Le paysan continue àse balancer, suivant des yeux les officiers qui parlent; il semble approuver Graham: Voyez, il en convient, le bandit. I ne comprend pas. Il est fou. Ce serait trop facile de s’en tirer avec cette CLIFFORD, interrogeant Miles du regard MILES, examinant négligemment l’homme Peuh! il va comme vous et moi. C’est un exalté. À ce compte, nous serions tous fous. Et nous savons bien, à vrai dire, que chacun est fou plus ou moins. Celui-là est normal. Bon pour ce que vous en voulez | faire. C’est ridicule. Ce sont les condamnations de ce genre qui alimentent le fanatisme.

Tant mieux! Je préfère un franc incendieäun _ feu qui couve. BR __ Belle politique, et humaine! EU _ La meilleure politique, et la façon la plus LA humaine de faire la guerre est de la faire impi- K: toyable : on en finit plus vite. É C’est votre avis? « 4 C’est mon avis. Lo _ Soit. — Fusillez-le. Ke. RUE: Les soldats emmènent le prisonnier. Celui-ci, qui n’a cessé _ ce Ÿ 4 de suivre des yeux les gestes et les mouvements des lèvres pue G de ceux qui parlent, tâchant de deviner leurs paroles, Dre 1 ricanant nerveusement, et tremblant, regarde les soldats AR: qui le prennent par le bras pour le faire sortir. Il semble 18 ; alors comprendre; il avance vers Clifford son visage aux F1 ‘ +, traits subitement décomposés. On l’emmène à reculons. 1 + k I ne résiste pas, il ne parle pas, il profère quelques Qu: a = sons inarticulés; il tremble et ne quitte pas des yeux “ rs É Clifford jusqu’à ce que la porte se referme sur lui. LT __ Damnée brute! Rien à en tirer. — Avez-vous | x _ remarqué que les moutons aussi, quand on va leur Dot

couper la gorge, tremblent, comme s’ils se doutaient de la chose ?

Voilà qui est fait. Ils auront la nouvelle demain pour l’ouverture de la Bourse. On illuminera dans la Cité. — Et vous avez condamné un homme, à ce qu’on dit? C’est cet individu avec qui je me suis

Maréchal, dois-je continuer la lecture de la pro-

Elle n’a plus de sens. Elle parlaït d’amnistie. Les

faits la démentent déjà.

Raison de plus pour la publier! — Vous me pardonnez, maréchal, de dire mon humble mot en passant? — Il faut pallier par des discours l’impression produite par les actes de rigueur auxquels nous sommes obligés. A Graham. Ne croyez-vous pas,

Nous gardons toujours trop de ménagements avec ces rebelles. On n’en peut venir à bout qu’en les brisant. Mais je ne nie pas l’utilité de la persuasion, quand la force la devance; et je ne vois aucun

inconvénient à ce qu’on parle d’indulgence, pourvu # qu’on ne l’applique pas. 120 Vous moquez-vous, monsieur? Croyez-vous que f j’engagerais mon nom à des promesses que je serais Vous ne faites de promesses à l’ennemi, que sous certaines conditions. S’il viole ces conditions, — et nous sommes sûrs d’avance que ces conditions seront violées, — vous êtes délié de vos promesses. C’est évident. Il n’y a qu’à introduire dans le texte quelques formules simples, qui nous laissent | la liberté d’agir à notre gré. — Voyons la proclamation. Vous permettez, maréchal? n1 la prend des mains ; de Clodds, et lit. Fort bien. C’est du meilleur effet. « … garantissons la sûreté personnelle, l’immunilé de toute vexation. » Voilà qui est digne de l’armée de Sa Majesté et de son illustre chef. — Il me semble seulement… (C’est parfait. Je vous présente mes modestes observations… Vous en ferez l’usage qu’il vous plaira.) .…. Il me semble qu’il faudrait mettre davantage en lumière la noblesse de notre attitude. Car nous sommes vainqueurs ; il | nous serait loisible d’user de notre victoire sans

: aucun ménagement. Nous ne le faisons pas; au moins faut-il qu’on le sache. Si nous ne nous ÿ vantons pas nous-mêmes, personne ne le fera pour F nous. Ils sont tous là en Europe à calomnier jalouRé sement nos actes, quand nos actes sont un modèle pour tous. « Je ne crois pas que dans l’histoire du monde on ait conduit une guerre avec autant d’humanité. » (1) Y a-t-il rien de plus beau que les sacrifices que nous faisons, pour ouvrir à la civilisation ces terres qui lui étaient fermées par la stupidité de leurs possesseurs, pour y faire entrer de force le commerce, l’industrie et la religion, pour mettre en valeur enfin les richesses inestimables que Dieu y avait placées en dépôt, et qu’il y a une sorte d’impiété à ne pas faire fructifier! Voilà une belle conception, Lewis! L’Angleterre, banquier de Dieu! Elle en est bien le soldat. Le fer et l’argent vont ensemble. — Au reste, je ne tiens pas à mes expressions. Mais n’êtes-vous pas d’accord qu’il y a lieu de souligner, au début de cette prise de possession, nos intentions humanitaires ? (1) Discours de M, Balfour, 20 juin 1901.

_ Cela me paraît légitime. ne - C’est politique. RU. # Et c’est la vérité même. 18 | Pour moi, je n’en suis pas. 102 Maréchal, qu’en pensez-vous ? “4 Allez, messieurs, allez. Je serai curieux de voir Se: _ votre projet. Je vous répondrai ensuite. pis __ Écrivez donc, Clodds : « Considérant que… la 5 _ civilisation. l’humanité. » enfin, le plus éloquent Le que vous pourrez. Vous arrangerez cela de votre £ Je sais, j’ai déjà écrit cela vingt fois. — « … que $1% “ nous sommes venus défendre les droits de l’huma- ï É _ nilé et la justice violés. » x

; Parfait. 11 parcourt la proclamation. La suite est excellente. « … garantissons la sûreté et l’immunité de toute vexation.…. respectons toute propriété Attention! « Autant que cela est compatible avec les opérations de la guerre. » 6 « Et pourvu que les habitants, de leur côté, s’abstiennent de tout dommage malveillant à la Quelle propriété? La leur ? La nôtre. Enfin celle de l’Etat. Vous comprenez bien. E Cet article vise les destructions de chemins de fer, de télégraphes, tout ce qui est de nature à | entraver le service public, et la marche des troupes.

_ Il ne s’agit que de s’entendre. Enfin nous leur 5 TR défendons de se défendre. 51e Sans doute. Et c’est ici qu’il s’agit de leur inspirer ‘24 _ une crainte salutaire. Ê « Si toutefois des dommages malveillants sont 4 causés à la propriété, les coupables immédiats de ‘4 ces actes, et tout individu y impliqué… » “4 _” « … directement ou indirectement… » ” __« .… directement ou indirectement, seront pas- +5 _ sibles des peines les plus sévères, dans leurs per- 54 | sonnes et dans leurs biens. » tn F Ceci n’atteint que ceux qui peuvent être convain- ge _ cus de complicité plus ou moins directe dans ces actes de vandalisme. IL est quelquefois difficile % _ d’établir cette complicité. En réalité, les popula- 4 4 tions entières sont complices; elles savent, et “4 laissent faire. IL faut les intéresser à la répression te _des forfaits. LE

C’était mon intention. Mettez, Clodds : « Non seulement les coupables immédiats de ces actes, ete., etc., mais encore toutes les personnes, munies d’autorité ou non, qui auront permis. » « ou qui n’auront pas fait leur possible pour prévenir ces dommages malveillants. » destruction de tous leurs biens. » Il faudrait être armé aussi contre cette population de femmes, qui reste dans les villes pour nous nuire. Il y a là tout un système d’espionnage organisé, dont nous avons les preuves. Attention, messieurs, attention! Ici il faut de la délicatesse; de la délicatesse, je vous en supplie! Dès qu’il s’agit de femmes, on risque de mettre … contre soi toute l’opinion publique. Des femmes, allons donc ! Des femelles.

LEWIS-BROWN, avec dignité À Une femme est toujours une femme. Le roi < Louis XIV se découvrait, dit-on, même devant une } servante. — Au reste, messieurs, comprenez-moi : il ne s’agit pas d’être dupes de notre galanterie; il ne faut jamais être dupe. C’est une question de tact. Avec du tact, on peut tout faire. On ne tient pas à leur faire du mal. On tient à ce qu’elles ne fassent point de mal” Il suffit de les parquer en tels lieux, où la surveillance soit aisée. Nous en avons déjà parlé souvent. Le maréchal y répugnait. Après les nouvelles E. preuves que nous avons des informations incessam_ ment transmises à l’ennemi par l’espionnage féminin, il est impossible de ne pas adopter ces mesures nécessaires. L’intérêt de l’armée l’exige. L’intérêt même de ces femmes et de leurs enfants. Ne seront-ils pas beaucoup mieux dans nos camps que dans leurs maisons? Voyons, docteur. Beaucoup mieux? il ne faut rien exagérer. Pas beaucoup plus mal, peut-être. Laissés dans leurs <

È maisons, ils mourront de faim en moins d’un . 4 mois. Dans ces villes à deux pas de l’ennemi, et qui, d’un moment à l’autre, peuvent être attaquées, | les provisions sont constamment arrêtées. Il est très difficile de les nourrir. Il est vrai que ces agglomérations dans les camps ne peuvent manquer de produire de fortes Ceci dépend de Dieu: ceci ne dépend pas de nous. Et nous pouvons du moins leur donner des secours plus efficaces, les ayant près de nous, que disséminés au loin, dans la campagne. N’est-il pas vrai, docteur? Miles hoche la tête d’un air de doute. Enfin, tout nous commande, n’est-ce pas, notre intérêt, comme le leur, de les mettre en lieu sûr ? Si vous voulez. Voilà justement ce qu’il faut dire : « Vu la façon irrégulière, et contraire aux lois de la guerre, dont | l’ennemi conduit les hostilités en arrêtant les pro-

visions destinées aux habitants paisibles, nous se n’avons pas d’autre recours et nous sommes obligés 5 de prendre à contre-cœur la mesure d’envoyer les | femmes et les enfants dans des camps protégés, loin du terrain de la guerre. Nous avons la plus sincère sympathie pour les souffrances de ces pauvres gens, dont la responsabilité retombe sur les révoltés et leur conduite inqualifiable, et nous tâcherons de notre mieux d’atténuer ces malheurs. » (1) ù Bravo, sir Lewis! C’est juste, énergique et plein : de cœur. On dirait que vous avez fait la guerre toute votre vie. Vous avez le style de ces proclamations. _ Rien de plus facile à attraper. J’ai appris cela _ dans les grèves, que nous avons à combattre. — La première chose en pareil cas, c’est de retourner ; l’opinion publique contre les grévistes, au nom de l’intérêt des grévistes eux-mêmes et de l’humanité. C’est là un jeu d’enfant. Avec cela, je crois qu’ils comprendront.

Ainsi, toute la portée humaine de notre œuvre est mise en pleine lumière, sans que nous soyons victimes toutefois d’un sentimentalisme exagéré.

Assurément. La première partie de la proclamation est faite pour nous gagner les sympathies, et la seconde pour ne leur permettre pas de se

Voyez-vous, on peut tout dire à demi-mot; c’est une question de nuance. En tout, il faut du doigté. — Et maintenant, qu’en pensez-vous, maréchal ?

CLIFFORD, se levant et allant vers Clodds

Ce que j’en pense ? — Vous permettez, messieurs ? Il prend la proclamation des mains de Cloäds et la

« 1° Tous ceux qui causeront quelque dommage aux télégraphes et chemins de fer, tous ceux qui par quelques moyens que ce soit, directs ou indirects, tenteront de s’opposer aux communications, aux subsistances, à la marche de l’armée, seront fusillés, et leurs biens confisqués.

« 2° Les villages et fermes situés à cinq lieues à la ronde de l’endroit où auront été commis les attentats précités, seront tenus pour responsables;

les notables emmenés prisonniers, leurs maisons hi:

« 3° Les familles, femmes et enfants, demeurées à dans les villes, villages et fermes des révoltés qui 3 n’auront pas effectué leur soumission, dans un ; délai de dix jours, seront internées dans des camps, 4 sous la surveillance militaire, jusqu’à la fin des |

« Dieu sauve le Roi.

« Sous ma signature et mon sceau, à Christburg

d’Afrique, ce 31 mai. Lewis-Brown et les officiers se regardent et regardent lord Clifford avec stupéfaction, mais ils ne répliquent pas. |

Il passe d’un extrême à l’autre.

Et c’est lui qui soutient d’ordinaire les mesures

Au fond, il est plus impitoyable que qui que ce

< Il exagère, mais j’aime mieux cela. RICHARD CARNBY, allant à Clifford et lui serrant la main

Voilà un viril langage. A la bonne heure ! Il ” semble qu’aujourd’hui on ait honte d’être forts et. de ployer les faibles sous sa force. Pourquoi ne pas 4 rougir alors d’être plus beaux et meilleurs? Point de | - fausse modestie. La guerre est bonne, et la victoire meilleure. (1) C’est la loi du progrès, et la parure du monde. Tous les bruits de la nature, du bourdonnement de l’insecte au fracas du tonnerre, célè- brent des victoires ou des défaites dans le superbe combat de la vie. Vos paroles, maréchal, sonnent comme une fanfare dans ce concert héroïque. Je vous félicite. Cela est beau. Les officiers haussent légèrement les épaules. () « La guerre est l’éclair de Dieu », prêche un chapelain miliF4 taire, à Toronto, en 1899. « C’est Dieu disant : Assieds-toi à ma à droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis ton marchepied. » — « La guerre est nécessaire à l’esprit de Dieu », dit Carmichael, protestant d’Irlande, et il le prouve ainsi : « Jésus ne dit jamais un mot contre la guerre. Jean-Baptiste donne des conseils aux soldats, saint Paul emploie souvent avec jouissance des phrases militaires. » $ — L’archevêque de Armagh chante la guerre dans des vers : « Les | nations se forment noblement sous la pluie rouge de la guerre. Celui qui fit le tremblement de terre et l’ouragan a fait aussi les batailles. De même que le flamboiement du soleil couchant est de la pous- ; sière colorée, la poussière des batailles est l’auréole de Dieu. » — Charles Kingsley avait dit avec plus de précision : « Jésus est le | prince de la guerre. » (Pour l’étude de ce christianisme sanguinaire, voir le courageux livre de J.-A. Hobson : The Psychology of

Vous trouvez cela beau, monsieur ? Vous vousy ee _ connaissez sans doute. Pour moi, je ne suis pas ASS assez artiste pour trouver de la beauté à ce que je QU, _ fais. Je le trouve ignoble au contraire. J’y suis 100 _ forcé : je le fais. Le devoir nous oblige parfois à de “4 répugnantes besognes. Il faut les accomplir, il est . inutile de les admirer. Pour ceux qui, sans les ab faire, les admirent, et, sans y être forcés, s’y mêlent He _ par plaisir, ils parlent beaucoup de beauté : mais 50 c’est ce qu’ils connaissent le moins. | : | LAWRENCE, regardant par la fenêtre À k Voici le commandant et Mrs. Simpson. 52 Bien. Laissons les affaires. En voilà assez pour À È _ aujourd’hui. Je suis fatigué. _ 21: PANNES à Entrent Simpson et Mrs. Simpson. £ 4 Ah ! maréchal, nous sommes confus de noire RER « A _ retard. Il y avait si longtemps que l’on n’avait 5H _ trouvé une installation confortable. — Ah! que % À _ c’est ravissant ici ! - 257280 _ Faites le thé. ‘A1

Laissez, je vous prie, je le préparerai moi-même. Eh bien, mrs. Simpson, comment trouvez-vous le pays ? Délicieux, oh! vraiment délicieux ! Nous sommes ravis, Georgie et moi. Ces petites maisons, ces jardins, ces fleurs, ces poules !… Mais comme c’est joli chez vous, maréchal ! Je suis passionnée pour ces grandes fenêtres. Chez nous, nous avons de la glycine qui monte autour des croisées, et, dans le £ jardin, un amour de puits enguirlandé de campanules. Georgie, savez-vous, demain, je veux en faire un tableau. Faites cela, ma chère, c’est une magnifique idée. Et les gens du pays, corament les trouvez-vous ? Oh ! ils sont si gentils! Vos hôtes vous ont bien accueillis ?

Qu’est-ce qu’ils vous ont dit ? à 150

Oh! ils n’ont rien dit; ils ne sont pas très eau seurs. Mais ils se sont retirés dès que nous sommes D. arrivés, pour ne pas nous gêner. Ils sont très Et dans la rue, avez-vous rencontré quelqu’un? 41

| Oui. Ils ont l’air, tous, de si bonnes gens; ils :%Æ _ semblent contents de nous voir. 4 |

Vous leur avez parlé ? TS

Non.— C’est-à-dire, j’ai voulu parler à une jeune “: femme, qui était sur sa porte. Elle avait des yeux 10

_ comme des fleurs. Je lui ai demandé si elle permet- A tait que je fisse son portrait. Mais elle ne m’a pas 74 comprise. Elle est rentrée, et elle a fermé la porte. LR Ils sont un peu sauvages. Je les aime beaucoup. TR

Et miss Simpson, est-ce que nous n’aurons pas

Oh! à peine arrivée, elle est allée à l’hôpital. Elle aime tant à soigner ces pauvres gens ! C’estsa passion. Je crois qu’elle voudrait que nous fussions tous malades, afin de nous soigner. Fi En parlant, elle sert le thé, aidée par Lawrence. : 3

Peu ! quelle idée de soigner les blessés ! 4

Fi, quelle horreur dites-vous là! !

| Ma foi, si vous parlez des blessés ennemis, vous n’avez pas grand tort. C’est là de ces gentillesses, qui éternisent la guerre. À peine l’ennemi à terre,

on n’a plus qu’un souci : le guérir, pour qu’il recommence. Je comprends qu’on épargne un adversaire blessé; mais il est ridicule de le traite

comme un frère. Le meilleur des ressources de

x l’armée est absorbé par eux. Ils ont le meilleur É lait, de bons lits, des abris confortables, et les 2 caresses des dames par dessus le marché. Cest

Autrefois, on était logique : on exterminait tout. FAT Vous protestez? Faites-vous la guerre, ou non? ‘4 J’admets les Doukhobors, les Quakers, les ennemis ; : de toute guerre. Ils sont fous, mais logiques. Mais F4 quand on croit à la guerre, pourquoi se dérober à : ses conséquences ? Vous imaginez-vous que vous 1 allez battre un peuple, lui enlever sa patrie, et qu’il : sera ensuite votre ami ? Il ne songera plus qu’à se 3 venger. La seule conquête durable est celle où une | 3 race se substitue entièrement à une autre, l’efface 310 de la terre, Point de blessés! — Et soyons francs : à » “ . ca ; nous perdons trop de temps et d’argent à soigner 7 nos propres malades. Nous nous empêtrons d’hôpi- à taux et d’ambulances. On brise l’élan de la guerre; 4 _ et ce n’est même pas un service que vous rendez à ; 3 ces malheureux : un homme estropié n’est plus un homme; mieux vaudrait pour lui être mort. 4 Ah! quel vilain paradoxeur vous faites toujours ! ir Tenez, buvez, pour vous empêcher de parler. ‘2 La porte s’est entr’ouverte. Le petit David a paru sur le seuil, : F. le doigt dans la bouche, regardant la société. Seul Clifford, , Lu assis à part des autres, et indifférent à la conversation, ; 4 l’a remarqué; il lui fait signe, l’appelle, l’attire en lui 01% montrant un morceau de sucre. Le petit, hésitant, vient À lentement, sans perdre son air sauvage, ni sortir son doigt Fe de sa bouche. Clifford le prend entre ses jambes, lui , % donne du sucre, le caresse, le regarde. Vs

Eh! voyez donc, mrs. Simpson. FFE ENS Et Ah! l’amour, qu’il est joli ! quels beaux cheveux! _ Donnez-le moi. ci OT Tous s’empressent autour de l’enfant, qui se débat. me k H Mt: Vous êtes son favori. 25 GNT Yi Parbleu ! il lui donne des bonbons. 0e 75 Tenez, mon petit ange. ; re Le. Is bourrent l’enfant de gâteaux. Hs Comment vous appelez-vous? ‘ Ji

Ah!‘c’est un beau nom, un beau nom. Savez-vous qui était David ? L’enfant fait signe que oui. Oui ? — C’est bien, vous êtes un joli enfant. — Dites un peu qui était David. Non ? vous ne voulez pas ? — Je pense que vous ne savez pas qui était David. | Récitez alors. « .… David dit au Philistin : Tu viens à moi avec l’épée, la lance et le bouclier ; mais moi, je à viens à toi au nom du Seigneur des armées, du Dieu des troupes d’Israël, auxquelles tu as insulté | aujourd’hui. Le Seigneur te livrera entre mes donnerai aujourd’hui les corps morts des Philistins aux oiseaux du ciel et aux bêtes de la terre ; afin que toute la terre sache qu’il y a un Dieu dans Israël. »

L’enfant récite d’un ton ânonnant et convaincu, avec des 1 yeux méchants ; et à la fin, il frappe du poing. Le silence $ s’est fait. Clifford a desserré les genoux, et l’a laissé partir. Les autres froncent le sourcil, Seule, Mrs. Simp- ï son, toujours béate, crie : « Bravo! » et applaudit; mais Le elle s’aperçoit du silence des autres, se tait, comprend Ë vaguement, mais ne veut pas comprendre. Fr

qui L’enfant s’en va à reculons, puis se sauve. Le $ r: nn Il est charmant, ce petit. Elle ne trouve pas d’écho. ven Détournant la conversation. Oh! je me réjouis d’êtrevenue Pa ici. Nous allons faire tant de bien ! : me Nous en faisons déjà. MS TE Nous avons tant de choses à leur apprendre! 8 Ce n’est pas le choix qui manque. Ils sont ignopor rants en diable. . 30 SRR _ Tant mieux. C’est délicieux d’apporter à de » pauvres peuples arriérés la culture, la morale, la 06 parole de Dieu. #3 Oh! je crois que pour la Bible, ils la savent assez De bien. SI CEUE

’ _ Oui, mais ils ne la comprennent pas. ne EL À Nous la leur expliquerons. L’ATSES : Nous leur apprendrons à regarder tous les #3 _ hommes comme des frères. N’est-ce pas indigne de _ voir comme ils traitent les pauvres nègres? Les 4 Fe officiers semblent faire des réserves sur la justesse de cette 4 “1 | critique. N’êtes-vous pas de mon avis? Sir Lewis. ms ë Sans doute, sans doute. C’est pour cela que nous Apprenez-leur d’abord la propreté; ils en ont F3 _ bien besoin. d 3500 Et le confort. 2

Et la beauté! — Nous ferons des écoles. Nous 2 Vo _ répandrons partout à flots la lumière. Oh! je suis 4% enivrée de tout le bien que nous allons faire. —

Comme on est heureux de se sentir au service d’une 3 grande cause! N’est-ce pas? comme on sent que « l’Angleterre est l’Israël moderne, chargée d’une mission spéciale par le Seigneur ! » (1) Il est vrai que « nulle nation n’a autant d’occasions d’enseigner la vérité aux autres pays ». (2) Ils sont souvent bien ingrats pour nous. On se heurte à leur fanatisme stupide. N’importe. Il faut faire son devoir. Nous avons | avec nous la conscience du Christ. LEWIS-BROWN, se levant, son verre de liqueur à la main A sa victoire ! A la nôtre! Ils lèvent leurs verres. Oh! voyez! un piano! — Lawrence, vous qui (1) Discours du docteur Watson, du culte évangélique écossais. (2) Discours de l’archevêque de Canterbury.

jouez d’une façon si ravissante, faites-nous entendre quelque chose, voulez-vous, pour célébrer cette Avec plaisir. Mais vous chanterez. Oh! non, pas aujourd’hui. Je suis affreusement Lawrence s’assied au piano, et commence. MRS. SIMPSON, battant des mains Du Haendel! — Oh! c’est si émouvant! — Du Haendel ici! c’est comme… comme la colonne de feu, qui marchait devant le peuple d’Israël, et éclairait sa route dans le désert. | Au triomphe de la lumière ! ; A la civilisation ! Au loin, feu de peloton. On fusille le condamné. Qu’est-ce que ce bruit ? C’est l’écho.

creuse de gr $ comme la Campaz sent de rares z | des sentinelles troupe de prisonz marcher plus vite

LAN Quoi donc ? 1 2 NSP RES Une autre tasse, maréchal? 11:10 MA la patrie ! D FES La terre — six pieds de terre. SEE

1 Aux avant-postes. — Au loin, l’immense plaine sablonneuse, parsemée d’arbustes rabougris, qui se gonfle et se creuse de grandes vagues de terre et de hautes herbes, 3 comme la Campagne romaine. Le lieu de la scène est la crête d’une de ces vagues, d’un kopje, formé par l’amoncellement de quartiers de minerai de fer entre lesquels poussent de rares fougères, et des chardons argentés. De là,

: des sentinelles dominent, au fond, un vallonnement invisible au public, où est le camp des femmes et des prisonniers. — À l’horizon, des collines qui ondulent, comme des dunes. — Un poste de soldats à droite. Owen et le jeune soldat Alan, au premier plan, causent en mangeant leur pain. Des officiers et des reporters viennent, au sommet du kopje, regarder avec leurs jumelles. Des soldats poussent une troupe de prisonniers par le sentier qui descend du kopje au

SOLDATS, poussant les prisonniers Allons, dépêchons-nous! Rien ne peut les faire marcher plus vite, ces stupides bestiaux. Encore des prisonniers. Où les menez-vous, camarades ? Au camp de la famine, naturellement.

Il est plus que rempli.

J se produit chaque jour autant de vides que

D’où viennent-ils, ceux-là?

Des fermes au nord de la ville. On a échenillé les environs. Ces gredines tenaient l’ennemi au courant de tout; elles le ravitaillaient. Sans compter qu’on trouvait toujours aux alentours les rails du chemin de fer déboulonnés. Jusqu’à ce crapaud, que j’ai surpris, grimpé sur un poteau du télégraphe, en train de scier un fil. On a brûlé les fermes. Ils se tiendront tranquilles maintenant.

C’est ça qu’on voit flamber là-bas ?

Pourquoi ne les fusille-t-on pas? Ça serait plus

tôt fait. SOLDATS, poussant les femmes prisonnières &

UNE FEMME, tenant un enfant, et lui montrant les soldats Souviens-toi ! Un fusil, et je vous abattrai! ALAN, pris d’un brusque sursaut de compassion, s’avance vers une femme, et lui met dans la main le pain qu’il mangeaïit. S’il vous plaît, voulez-vous prendre, madame. LA FEMME, jetant haineusement par terre le morceau de pain Je ne veux pas de ton pain! Es-tu fou ? Donner ton pain à ces gueuses! Ce n’est pas défendu. S’il n’a pas faim? _ mangerai. Faut être imbécile pour donner son pain à l’ennemi, au lieu de penser aux camarades. On se serre assez le ventre déjà. La moitié de la mangeaille s’en va aux prisonniers. Bon Dieu ! si c’était moi, je me chargerais de les nourrir! 4 J’ai pensé, en la voyant, à ma pauvre vieille

Î maman. Elle n’a peut-être pas non plus de quoi Î Comme elles sont enragées contre nous ! ; Je ne lui faisais pourtant pas de mal. | LE SOLDAT, qui a ramassé le pain | Tu ne le manges pas ? È Il l’essuie et le mange voracement, ! Lawrence et Clodds sont venus regarder, du sommet du Kopje. : Ils sont hors d’eux. Tout le pays est soulevé, depuis les proclamations. CLODDS, montrant le camp, en bas | : Quel silence ! que font-ils ? f Î Ils prient, ils dorment, ils meurent. |

Hum ! — La nourriture est insuflisante, l’hygiène déplorable, les abris rudimentaires ; la pluie glacée ruisselle, et s’amasse dans ce creux. Comment ne serait-ce pas un nid d’épidémies ? N’avait-on pas pensé à tout cela ? Ce devait être provisoire. Les prisonniers ne | devaient rester ici qu’un jour ou deux, avant d’être | transportés dans une ville plus éloignée du centre | des opérations. Mais on nous a fait savoir que les | prisons et que les hôpitaux regorgent. Puis, les routes ne sont pas sûres ; elles sont battues par la cavalerie ennemie. Il faut attendre. On pouvait les laisser quelques jours encore dans leurs maisons.

: maman. Elle n’a peut-être pas non plus de quoi Comme elles sont enragées contre nous! . Je ne lui faisais pourtant pas de mal. LE SOLDAT, qui a ramassé le pain Tu ne le manges pas ? ! Il l’essuie et le mange voracement. Lawrence et Clodds sont venus regarder, du sommet du kopje. Ils sont hors d’eux. Tout le pays est soulevé, depuis les proclamations. : CLODDS, montrant le camp, en bas Quel silence ! que font-ils ? Ils prient, ils dorment, ils meurent.

Hum ! — La nourriture est insuflisante, l’hygiène déplorable, les abris rudimentaires ; la pluie glacée ruisselle, et s’amasse dans ce creux. Comment ne _ serait-ce pas un nid d’épidémies ? N’avait-on pas pensé à tout cela ? Ce devait être provisoire. Les prisonniers ne _ devaient rester ici qu’un jour ou deux, avant d’être transportés dans une ville plus éloignée du centre _ des opérations. Mais on nous a fait savoir que les f prisons et que les hôpitaux regorgent. Puis, les routes ne sont pas sûres ; elles sont battues par la cavalerie ennemie. Il faut attendre. On pouvait les laisser quelques jours encore dans leurs maisons.

Dès qu’on a le dos tourné, ils communiquent avec l’ennemi. Je sais; mais en les surveillant? Il faudrait surveiller tout le pays. Avec les distances qui séparent leurs fermes, l’armée serait dispersée sur un secteur de plusieurs lieues. L’ennemi aurait beau jeu pour nous surprendre. C’est juste. Je fais de mon mieux. Je viens d’y passer mon après-midi. On les nourrit comme on peut, et on les soigne, comme si c’étaient les nôtres. — Seulement on manque de tout. Laissez donc. Ils sont beaucoup mieux que chez eux, (1) Savez-vous bien, Lawrence, que chacun de ces drôlés nous coûte 10 shillings par semaine? En six mois, nous avons dépensé 480.000 livres pour

40.000 femmes et enfants, répartis entre les divers camps, pourvus de tout : nourriture, logement, vêtements, couvertures, médecins. Jusqu’à des écoles! Mrs. Simpson a déja commencé, ce matin, à leur faire un cours d’anglais. — Et ils se plaignent ! — Ce sont de misérables menteurs. Nous _ nous épuisons à leur venir en aide. Nous dépensons plus pour les femmes et les enfants de nos ennemis, que pour les bons loyalistes Anglais. Ces drôles se gobergent à nos dépens.

Le fait est que l’Angleterre est le premier peuple qui ait nourri les femmes et les enfants de ses ennemis. On n’a jamais vu cela dans l’histoire.

« Nous sommes trop modérés. Tout le monde | nous trouve trop modérés. Notre bonté nous rend

Vous avez raison. Pourtant, c’est par centaines qu’ils meurent.

Oh ! vous exagérez!… — D’ailleurs la mortalité a toujours été très forte chez eux. Ils sont si sales!

(1) Chamberlain. Discours du 24 août 1899.

Le Les mendiants de nos bouges européens sont des gentlemen auprès d’eux. Les enfants pourrissent dans l’ordure. Ilfaudrait les baigner de force comme des chiens. L’hygiène à coups de canon. | C’est la guerre après tout. S’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à faire la paix : nous ne demandons pas mieux. C’est le moyen d’en finir. A moins de recourir au principe de notre ami Carnby : l’extermination en masse. RICHARD CARNBY, arrivant avec un autre reporter Assurément; c’est très biblique : tuer les hommes, violer les femmes. Ma foi, pour une prochaine guerre, on pourra organiser un régiment de poètes. Il n’y a plus qu’eux aujourd’hui pour renouveler les exploits Je viens de passer deux heures dans le camp. On dirait l’Enfer de Dante. Voyez donc. Avec Flag, nous avons pris quelques instantanés.

fe Pa: Vous envoyez cela à votre journal ? AIS ART ANS de crois bien! c’est une fortune. Regardant et com parant les clichés. Celui-là est superbe. é FA. #4 Allons-nous-en, Clodds. Je ne sais comment ne: ils font pour trouver du plaisir à ces ordures. Ils _ me font l’effet de corbeaux qui se posent sur les _ Ce petit chauve rachitique, voûté, myope, né- _ vrosé, qui parle de viols et de massacres! D: “4 Ce serait monstrueux, si ce n’était ridicule. ê SEA : _ Dites, Lawrence, pour se secouer, si l’on faisait un temps de galop à travers le veld? RS; Je sais bien. N’importe. Savez-vous, nous devons ne _ organiser un rallie-paper. | 15

Nos chevaux ne tiennent plus sur leurs jambes. Bah ! Voulez-vous parier…? Bon. Arrangeons cela avec ces dames. À propos. Vous savez que le pauvre Parker ne se remettra pas de sa blessure. Vous l’avez vu ? Non, je n’ai pas le temps. Mais Miles m’a dit qu’il était perdu. Ë Qui sera nommé à sa place ? Je ne sais. — Ah! si l’on pouvait se battre enfin ! s Patience, jeunes gens. Vous serez bientôt satisfaits.

SIMPSON, de même Le maréchal leur prépare un plat de sa façon, un Peut-on savoir ? Vous verrez, vous verrez. Voilà une bonne nouvelle ! Ils se serrent la main tous trois. LAWRENCE, regardant le camp Voyez donc, Clodds. Tous ces morts qui revivent, ces fantômes qui se dressent. Que regardent-ils ? CLODDS, venu près de Lawrence, et regardant C’est le maréchal qui vient. Il traverse le camp. Tempête de voix au dehors. Ils l’invectivent.

| Il n’aurait pas dû se montrer là. Il marche à petits pas au milieu des mains mena- çantes, et des hurlements. ; Il est inaccessible à la pitié. Ce n’est pas convenable. Ce n’était pas là sa place. Elles vont le déchirer. Ah ! la gueuse! avez-vous vu ? Elle lui a jeté dela Un des soldats met son fusil en joue. Tire donc!

Au milieu des vociférations, Clifford paraît au fond de la scène, montant la pente du kopje. Il relève de sa canne le bout du fusil braqué. Impassible, il s’essuie la figure et les bras maculés de boue. Les soldats présentent les armes.

Vous avez visité le camp, docteur. Qu’y a-t-il à faire ? Il y aurait trop à faire. Le plus pressé. Tout est pressé. Faites creuser des rigoles pour canaliser l’eau . qui entre sous les tentes. Vous réquisitionnerez tous les bras valides parmi les prisonniers. 5 ; Jamais ils ne consentiront à travailler, même pour leur bien. Ils mettent leur point d’honneur à En ce cas, vous prendrez une équipe de soldats. Vous entendez. Signes de mécontentement parmi les soldats. Quant aux rations, elles sont insuflisantes ; je vous ai déjà dit d’acheter de mon argent tout ce que vous pourrez trouver.

Tout pour eux. Le pire est l’entassement de cette multitude. Toujours l’application absurdement outrée des ordres que je donne. — Qui a fait amener ce nouveau convoi de femmes et d’enfants ? CLIFFORD, fait un geste de colère, qu’il réprime J’ai dit de n’enfermer que ceux qui ont ouvertement agi contre nous. é Tous nous sont hostiles. Ils ne se cachent même plus. Ils s’ingénient à nous provoquer, depuis la Oui, ils se sacrifiént tous à me rendre odieux. Les misérables! Je l’avais prévu. — Soit. Que m’importe ? Une nouvelle troupe de prisonniers passe sur la scène. D’autres encore. I1 hausse les épaules, et regarde les prisonniers qui le dévisagent insolemment. Ceux-ci ne sont

pas du pays. A un jeune homme, très brun, à la figure fine, __ imberb e, aux yeux intelligents et ardents. Qui êtes-vous? +4 : 4 Italien. De la légion de Ricciotti. 6) _ Que venez-vous faire ici? Que ne restez-vous 1588 De quoi vous mélez-vous? L’Italie n’est pas enpor de l’Angleterre. : 3 __ Tout ce qui est injuste est mon ennemi. 30 __ Vous avez assez à faire chez vous. .°E _ J’ai combattu aussi chez moi. Proscrit par mon 20 _ pays, je le sers en défendant pour lui les opprimés. _ Ma patrie est partout où la liberté est violée. “4 _ D’où êtes-vous ? 4 1

\ Je connais votre pays. — J’étais là, il y a bien des années, avec votre Garibaldi. Vous”? — Vous étiez des nôtres? — Et maintenant! Les temps sont passés. C’était une folie d’espé- rance en la régénération du monde. Le monde ne change pas et ne changera jamais. Vous retardez d’un demi-siècle. Maintenant les nations se disputent l’univers. Malheur à qui désarme, et qui cède un instant au sentimentalisme ! Que me font vos nations! Je suis citoyen du monde. Guerre à votre Europe sanglante et caduque ! Et mort à la civilisation, plutôt que d’en supporter les crimes ! On n’arrête pas une si lourde machine en se jetant sous les roues.

Qu’elle m’écrase! Mais on ne me verra pas, renégat comme vous, porter un jour les armes contre ma foi. 4 Parlez plus posément. Vous êtes un enfant. La tâche vous est facile. Vous n’avez aucun lien, vous ne reconnaissez aucune loi. Vous ne vous embarrassez pas de savoir les conséquences de vos actes, 2 ni si vos équipées sont de quelque utilité à la cause que vous servez. J’ai été comme vous jadis. Vous serez un jour comme moi. Le temps égalise tout. Le temps plie, use, efface tout. — Donnez-moi votre parole que vous ne vous échapperez pas. Vous êtes libre. Je vous donne ma parole que je chercherai tous les moyens de m’échapper. | Vous serez donc conduit au Cap, où l’on disposera de vous. 11 le salue. 2 On emmène le prisonnier.

Qu’est-ce que ces étrangers viennent faire en Afrique ? C’est incroyable, cette manie de se mêler des affaires des autres ! Il est heureux. J’ai été ainsi, Miles. Peu m’importait d’être d’accord avec l’intérêt du pays, ou avec la raison. Je n’écoutais que mon instinct. IL est bien facile d’obéir à son cœur. Mais le difficile, c’est d’agir sans aucune passion. Comment haïr sans jeunesse ? Et comment combattre sans haine ? C’est un métier. Debora et son enfant se présentent devant le maréchal. Que venez-vous faire ici, madame ? Je viens demander ma place parmi mon peuple ; é je demande à être enfermée dans le camp, avec les Je n’ai aucune raison d’accéder à votre désir.

J’ai droit à être traitée comme les autres. A Dieu ne plaise! Je suis votre hôte. Je vous protégerai, autant qu’il me sera possible, des injures de la guerre. | Je ne veux pas de privilège. C’est un déshonneur d’être à l’abri, quand les autres soufirent. Ce serait un déshonneur pour moi, de consentir _ à votre requête. Vous ne savez pas ce que vous demandez. Êtes-vous désireuse d’exposer la vie de votre enfant? Vous avouez donc que vous avez envoyé ces _ innocents à une mort certaine? Je n’ai pas à vous expliquer ma conduite. Faveur ou défaveur, je veux, cela suffit. La volonté du _ vainqueur est la Loi du vaincu. Que cette loi d’airain se retourne un jour contre

Nous sommes toujours prêts à subir les vicissitudes de la fortune. Puisque vous ne pouvez changer le destin, résignez-vous. Jamais nous ne supporterons l’odieuse force qui détruit nos droits. N’avez-vous jamais abusé vous-mêmes de la force? Cette terre est-elle à vous? Quand vous y êtes venus, n’appartenait-elle pas à d’autres? Avez-vous été plus respectueux des droits de ses possesseurs? Ces nègres, que vous avez asservis ou écrasés. Et que me font ces esclaves ? Quel rapport entre eux et nous? Ce sont aussi des hommes. DEBORA, haussant les épaules

Ils ont souffert aussi. 1 Il ne s’agit pas de ce que souffrent les autres. Il x É. s’agit de ce que nous souffrons. La _ Tout vient de Dieu. Inclinez-vous. pe C’est en Dieu que j’espère, c’est lui qui nous à 2 Me C’est lui qui vous a frappés. : Jamais! Dieu est avec nous. SRE Eure CLIFFORD ne Ë _ Ilestavec nous aussi. Son nom est inscrit sur nos Ka _ drapeaux. ne _ Ce n’est pas notre Dieu. Le vôtre n’est pas Dieu. #ÿ _ Dieu est persécuté par vous. Mais il sera le plus # fort, il vous écrasera sous lui, comme les pailles #4 sous la roue d’un chariot. (M

Et si votre foi se trompe? Si Dieu vous a abandonnés ? Cela ne se peut. Il n’y aurait pas de Dieu. |

Alors, il resterait nous. Bombardez nos villes, ravagez notre terre, exterminez, si Vous pouvez, tous les mâles de notre race, violez les femmes et les filles. Leurs enfants, vos enfants exécuteront contre vous la vengeance. (1)

Madame, ne mêlez pas, de grâce, à notre haïne ces êtres innocents. Gardez leurs cœurs à l’abri de nos maux : ils ne les connaîtront que trop tôt.

Il se baisse vers l’enfant, qui, familiarisé avec lui, le regarde, et joue avec la dragonne de son sabre.

(1) « Vous pouvez bombarder nos villes et détruire nos villages, massacrér les jeunes gens, les vieillards et les enfants. Vous pacifierez l’Afrique comme ïil y a trois siècles Cromwell a pacifié l’Irlande. Ce sera le silence, mais ce ne sera pas la paix. Exterminez, si vous le pouvez, toute la population mâle. Pourvu qu’il reste cinq mille femmes africaines enceintes, elles reconstitueront un peuple semblable à celui que vous croirez avoir détruit. » —

FirNe le touchez pas. Vous avez tué son père. a _ Ne soyez pas si dure : c’est un malheureux qui _ embrasse un malheureux. : fs

ee, Il s’est assis sur un talus, et prend l’enfant sur ses genoux. 7%

‘18 La conversation a lieu à l’écart des autres. Les ‘hi DEBORA, après un silence, d’une voix plus basse : 5 k. _ De quoi votre enfant est-il mort? nu _ De la diphtérie. es _ Votre femme aussi ? Clifford fait signe que oui. Elle est _ morte avant lui? x _ Elle a vécu après. p TES ENS _ Pauvre femme! Clifford embrasse l’enfant. Monsieur, Re _ vous avez connu la souffrance; comment pouvez- ur _ vous avoir la cruauté de la causer autour de vous? b.- _ Nous ne faisons pas ce que nous voulons. On rs _ nous attribue nos actions, parce que nous sommes K

les chefs. Plus haut nous sommes dans le comman- ; __ dement, plus nous devons servir. é Je n’admets point ces tristes excuses. Chacun est responsable de ce qu’il fait. Vous l’avez dit vous- $ même. J’aime mieux vous haïr que vous mépriser. J’accepte la responsabilité de mes acies; mais l’ordre ne vient pas de moi, il vient de la patrie. Je | suis soldat, j’obéis. Avez-vous renoncé à vos droits d’homme, en devenant soldat? On me l’avait dit : telles sont vos armées. La volonté du chef, voilà leur seule loi. Qu’il lui plaise de faire massacrer leurs frères, les soldats d’Europe n’hésitent point, dit-on. Et Ë c’est vous qui prétendez nous apporter la civilisation ? Nous sommes plus libres que vous. Nous ne reconnaissons qu’un maître : notre conscience. Le monde est moins simple que vous ne croyez. ‘ Votre vue est bornée à ces espaces déserts, où J l’individu règne, sans que rien contrôle son action, que Dieu. Vous ne connaissez pas ces fourmilières »

#0) am aines, ces grands États d’Europe, où l’homme Re. Ë _ disparaît au milieu des hommes. Au dessus des lois À | vain qu’il tenterait de résister. Il serait broyé, et k

_ d’autres assumeraient sa tâche. Si je n’étais point À

4 _ là, un autre aurait ma place, et en userait peut-être 20 plus impitoyablement que moi. ;

L’ On autorise toutes les lâchetés, sous ce prétexte _ qu’on empêche un peu de mal, qu’on fait un peu de . bien. Cette médiocre bonté est le pire des vices; car _ elle corrompt les faibles. Tout ou rien! Ennemis 2 De ou amis ! Il y a des degrés dans le crime; mais le

  • moindre est le crime. (

4 ; Il la congédie froidement.

4 Non, ce n’est pas possible. Vous valez mieux que ”

_ vos actes. Vous vous forcez à être dur. Au nom de : 4 Dieu ! vous n’accomplirez pas cette tâche abomi-

_ nable, vous ne détruirez pas un peuple juste. Songez

  • qu’il dépend de vous de réduire au silence les _ dernières voix qui crient pour la justice, de tuer la

| Pensez-vous que ce soit moi qui anime ces masses en mouvement”? Je les dirige, mais elles m’entraiînent. Quand j’aurais la déraison de penser comme vous, il n’y aurait qu’un soldat de changé dans mon armée. : Au moins, si vous ne pouvéz empêcher ce crime, ne l’exécutez pas, vous! Assez, madame, nous ne pouvons nous comprendre. Si, vous comprenez, vous comprenez… Elle lui prend la main. Ils se regardent en silence. AU nom de vos Clifford se détourne sans parler. DEBORA, saisissant son enfant, et approchant sa figure de celle de Clifford . Regarde-le, regarde l’assassin des tiens ! Regardele bien, afin de te souvenir de lui, quand tu seras mort, et de crier contre lui et contre son enfant | auprès du Seigneur, avec les milliers d’innocents® exterminés comme toi !

__ Reconduisez-les. F3 Laissez-moi aller avec mes frères. 5 pu: F Clifford, assis, muet, fait signe à Clodds. A ne. Prenez garde : il vaudrait mieux pour vous queje __ fusse prisonnière dans ce camp. Enfermez-moi! 4 1° Clifford regarde d’un autre côté. Des soldats s’approchent :% 110408 On l”emmèéne avec l’enfant. 3

  • 24 LEWIS-BROWN, arrivant tout affairé Ur …__ Oùest le maréchal? IL faut que je lui parle. — À Ah! 1 voit Clifford et va à lui. Maréchal… Fe sa à Lewis-Brown avec une froide colère 7 k _ Ah! vous voilà, vous ! Qu’est-ce que vous 2

Re. 1 LEWIS-BROWN, sans prendre garde au ton de Clifford mere 1e Maréchal, il y a urgence. L’eau envahit les puits. _ Guld-Fontein est menacé. Il me faut une centaine _ d’hommes pour combattre l’inondation. Veuillez ‘ _ donner des ordres. F8

CLIFFORD, les lèvres serrées Je ne donnerai aucun ordre. Je pense que vous ne m’avez pas bien compris. Je pense que vous, vous m’avez compris. Je ne Parce que mes soldats sont harassés, et que je réserve leurs forces pour d’autres tâches. . Maréchal! Je vois que je me suis mal expliqué. Je ne demande pas, j’exige. Vous exigez!… Etes-vous le maître? Est-ce à vous que l’armée obéit? Ah! ça, croyez-vous que c’est pour l’amour de vous et de votre or que mes soldats se font tuer, que je compromets mon honneur, — je ne parle pas de ma vie. C’est bien assez que le monde le croiïe. C’est bien assez que vous ayez engagé le pays dans cette guerre néfaste, en l’abu86

4 sant par vos mensonges, que vous ayez volontairement confondu la patrie avec vos spéculations, que vous ayez sciemment envoyé à la mort des : milliers d’êtres, en ordonnant des victoires à date , fixe. C’est bien assez que vous deviez exploiter la terre engraissée de notre sang. Que la terre et l’or | vous appartiennent : notre sang ne vous appartient | pas. Nous mourons pour effacer la tache imprimée | à l’honneur de la nation par la clique des spéculateurs de Bourse.

| Maréchal… ces paroles. je ne tolérerai pas.

: j Vous tolérerez. Ce qui est dit, est dit.

4 Mais c’est la ruine !… Considérez, je vous prie, .… ÿ froidement.,.… ne vous fàchez pas. Les mines 4 inondées.. Si l’on n’agit de suite, il faudra une \ année avant de pouvoir reprendre les travaux… $ Comment voulez-vous que je fasse ?

Cela n’est pas admissible! Vous oubliez que les intérêts de la Compagnie que je représente ne

sont pas distincts de ceux du gouvernement… L’or aussi est une partie de la grandeur du pays… C’est agir en séditieux.… Prenez garde. Je me plaindrai… Le télégraphe est là. Écrivez au gouvernement. | Répétez mes paroles. Dites que tant que je commanderai ici, j’ÿ commanderai seul, et que la première fois qu’un général de la Bourse s’avisera de me donner des ordres, je le ferai reconduire sous escorte à la côte; — et s’ils ne sont pas contents, voilà ma démission! Les assistants écoutent, stupéfaits. Le docteur fait signe. à Lewis-Brown de se taire, et aux autres de s’écarter. — Silence écrasant. — Lewis-Brown, à qui le docteur parle bas, s’éloigne, furieux et troublé. MILES, s’approche de Clifford, dont la surexcitation tombe tout d’un coup, après le départ de Lewis-Brown Je vois bien que le mal augmente, mon pauvre ” ami. Que s’est-il donc passé? Je ne vous ai jamais vu ainsi. Vous, si maître de vous ! Il y a bien des années que nous vivons ensemble ; et nous avons passé par des moments difficiles. En Inde, en Afghanistan, en Egypte, nous avons eu de mauvais jours. Rien n’atteignait pourtant votre impassibilité. Et c’est ce malheureux Lewis, qui a le privilège de

vous mettre hors de vous ! Que vous a fait cet imbé- 4 cile ? Prenez garde, mon ami.

; Oui, je le sens, c’est ridicule. On ne devrait pas J faire à ces canaiïlles l’honneur de s’émouvoir de leurs paroles. Mais j’étouffais ; je ne peux plus me

4 Qu’y a-t-il de nouveau ? Rien n’est changé. Tout

1 est aujourd’hui ce qu’il était hier.

1 Oui, c’est justement cela.

: Voyez-vous, Clifford, le mal vient, pour une F- bonne part, de la manie que vous avez depuis quel- …. que temps de vouloir vous analyser, analyser tout

4 ce que vous faites, comprendreles genset les choses. FE Je vous observais tout à l’heure. Vous allez inter- À roger un prisonnier, une femme, vous discutez à avec eux. C’est mauvais pour l’action, mauvais ‘ pour la santé de l’esprit. Il ne faut jamais chercher 14 à entrer dans la pensée des autres. Bon pour

| un littérateur, qui parle toujours et qui ne faitrien, 1 comme ce pauvre Carnby. Mais nous qui avons

Ê à travailler, à quoi cela nous sert-il ? Nous perdons | notre temps; et quand on n’a pas déjà la tête trop solide, comme vous en ce moment, — vous me pardonnez, Clifford”? — c’est dangereux. Est-ce qu’il y a du bon sens à chercher les raisons d’agir de son adversaire ? Parbleu! on sait bien que tout a des raisons. Si l’on voulait en tenir compte, on finirait par ne plus pouvoir remuer le bout du doigt. Je ne connais qu’un remède pour vous : ne pas penser. Ne pas penser, cela vous est aisé à dire ! — Mais - non, mon cher, vous vous trompez; ce ne sont pas leurs raisons qui me troublent. Toutes les raisons se valent, les nôtres et les leurs : elles ne valent pas cher. C’est autre chose que je ne puis supporter. Le reste, vous l’avez vu, je puis passer par dessus, — si déplaisant qu’il soit de faire une guerre à laquelle on ne croit pas. Mais cela, c’est trop. Qu’y a-til donc, mon ami ? Rien. C’est quelque chose qui s’est passé tout à l’heure. Tout à l’heure? — Est-ce que ce serait? — Voyons, — j’en avais eu le soupçon l’autre jour ; je

F ne pensais pourtant pas… Est-ce que cette femme Ë vous aurait tourné la tête ? Quelle femme ? Belle question. Celle qui était là. | CLIFFORD, après avoir cherché un instant - ( Vous êtes stupide, Miles. — Non, non, c’est fini de tout cela. A Dieu neplaise que j’oublie ma pauvre Maud, endormie dans cette terre! Fi, comment avez-vous pu croire ? ! Peuh ! ni la mort, ni la piété, ni aucune raison } n’ont jamais fait obstacle à ce genre de folie. Qu’y D: a-t-il d’impossible ? Elle a bien un sentiment pour ke vous, elle. | Vous êtes fou. Elle dont j’ai fait mourir le mari, : elle qui m’invective de ses menaces haïneuses ! Oui, oui, ce sont leurs façons. Les paroles d’une | femme ne veulent rien dire. Croyez-moi, je m’y connais. Je l’ai bien regardée. Elle met trop de pas- | sion à sa haine.

Tant pis pour elle. Et que m’importe? — Non, j’ai pitié d’elle, voilà tout, j’ai pitié d’elle; et ce n’est même pas pour elle. Pour qui donc? À Vous avez vu cet enfant? Ce petit qu’elle traîne partout avec elle ? Avez-vous remarqué ?.… k 4 Remarqué quoi ? | En voilà assez ! Je ne puis le supporter. | Quoi ? cet enfant ? Je ne comprends pas. Tout le reste, voyez-vous, tout le reste, mais pas cela ! — Assez là-dessus. J’ai trop lutté contre moimême. Je m’arréte-enfin.

C’est-à-dire que vous voulez? Me démettre du commandement, oui. Attendez encore. e Attendre, toujours attendre. De jour en jour, je d suis entraîné par ce mot. J’ai passé ma vie à | remettre au lendemain, pour vivre. \ Nous sommes à la veille du dénouement. Non, je vois mieux que vous combien cette guerre . exigera encore de souffrances et de sang. Et quand

  • ce serait la fin, j’en cède l’honneur à d’autres. | H faut que vous soyez bien hors de votre état | normal, pour ne pas aller jusqu’au bout du chemin, j où vous avez accepté d’entrer. 1 Eh bien, oui, je suis malade, Miles, en vérité. 1 Vous le savez bien. Qu’un autre prenne ma place.

| Suis-je indispensable à l’armée ? Ne peut-on me

Assurément. Le successeur est tout désigné : Lui ou un autre. L’Angleterre ne manque pas de ; En attendant son choix, c’est lui qui achèvera votre œuvre. Qu’il ait donc la triste gloire d’y attacher son Je les tiens ! — Simpson ! Lawrence ! — Eh bien, je l’avais parié. Ils s’enferrent d’eux-mêmes. Qu”avez-vous encore inventé ? , CLIFFORD, de même : Voyez-vous, il ne sert de rien, quand on veut vaincre, de chercher à imposer ses plans à l’ennemi. Il faut feindre d’entrer dans les siens, lui servir | 9

l’appât dont il use avec vous, et retourner ses propres armes contre lui. Eh! docteur, il est bon parfois, quoi que vous en disiez, d’avoir la manie de chercher à lire dans l’esprit d’autrui.

Il écrit sur son genou des ordres qu’il donne à Lawrence. é CLIFFORD, très froid Il a fait brusquement volte-face, et marche sur la division de Harcourt. Je pensais bien que c’était là le Ë point faible, et qu’il était dangereux de le dégarnir, en lançant la cavalerie à la poursuite des fuyards. Ê C’est bien. Laissez-les faire. Harcourt demande des renforts. Qu’il se replie. Ils seront maîtres du passage. Qu’ils passent.

Il faut qu’ils aient des espions partout. Qui a pu les prévenir aussi vite que la route était libre ? ; Vous ? — Ah ! c’est différent. Ils veulent forcer le passage. A leur aise. Je le veux aussi. — Qu’ils y entrent. Mais ils y resteront. est coupée. Je savais qu’ils seraient ici cette nuit. La cavalerie de Harcourt, après une feinte poursuite, a l’ordre de se replier derrière eux à marches forcées. Vous-même, Graham, vous allez à l’instant, par Utrecht et Nazareth, vous rabattre sur le passage, où vous vous engagerez à leur suite. Les crêtes des collines sont occupées. Pour nous, nous n’avons qu’à attendre, à l’affût. Le gibier vient de lui-même. Hurrah ! — Ils n’en réchapperont pas cette fois.

Le président, dit-on, est avec eux. PE RES

EG C’est le coup de grâce pour ce misérable petit ‘4 C’est l’extermination. 140 HS ; GRAHAM, dépité ta

_ Je vois avec plaisir que vous savez, quand il faut, x 7 _ user des grands moyens. — Mes compliments. #5

1 4 _ Vous claquez des dents. Prenez un manteau _ La pluie est glacée. Ce maudit pays souflle la à Vous semblez souffrant. Ne craignez-vous pas À D prever votre mal ? 1 ni

Je vais bien, monsieur, je vais bien. — Allons! MILES, les sæivant Donner sa démission ? — Serment d’ivrogne ou plaint le gibier ; mais il ne s’en porte pas mieux. Les soldats du poste restent seuls. La nuit vient. Owen et Alan sont assis près d’un feu. — Un silence. Quand cela sera-t-il fini ? Je vois bien qu’on va leur faire encore quelque vilain coup, cette nuit, à ces pauvres diables. Pourvu seulement que ce soit vite fini! Puisqu’il faut les tuer, qu’on se dépêche. Bien sûr. Quand on tue une bête, il ne faut pas la faire souffrir. Comme le maréchal était irrité!

Depuis que nous avons perdu madame et le petit garçon, il est tout changé. Encore, dans la journée, on ne s’en aperçoit pas trop; il s’occupe, il ne pense pas. Mais le soir, seul, chez lui, il reste absorbé des heures, sans bouger; ou il parle tout seul. Il ne dort pas. Lui qui est si poli et si doux d’habitude, il se met en colère contre moi, pour la moindre chose. Je l’ai écouté l’autre nuit. Il parlait de son petit. Pauvre homme ! Pourquoi le bon Dieu permet-il qu’on ait des enfants, si c’est pour les reprendre _ tout de suite? | Ah! c’est toujours bon de les avoir eus à soi, _ quelques années, ces petits êtres. Cela fait trop de peine après, quand ils s’en vont. ’ On sait bien que tout finit par de la peine. Il faut prendre le monde comme il est. S’il n’y avait que sa peine à soi ! maïs on les fait souffrir, eux aussi.

Il vaut mieux soulirir et avoir été, — pas vrai? Peut-être bien. Mais je ne sais pas pourquoi. Moi non plus. Mais je sens ça. Comme tout est difficile à comprendre, tout ! Il montre machinalement le ciel et la plaine. Il ne faut pas laisser éteindre le feu. n1 remue le brasier. On est trempé par la pluie, tout le jour. Et quand le soleil vient de se coucher, il vous tombe une glace sur les épaules. Des feux sur les collines. C’est l’ennemi. Des feux comme chez nous. Ils se faisaient signe, de montagne en montagne.

Etles cornemuses se répondaient dans la nuit. __ Etles cloches des vaches, tu te rappelles, Owen? +4 1 _ On croyait les entendre passer autour de soi. _ Elles sortaient des lacs et des herbes de la prairie. V3 Les lacs ! Les étoiles fourmillaient dedans. e C’était comme des poissons. MR: ‘4 Comme on est loin, Alan ! — Et pourquoi eston 14e Alan! Alan se lève sans répondre, +0 C’est mon tour de faction. ME,

Allons! — Heureusement, voilà la pluie quia Je ne sais pas ce que j’ai. Je suis triste. Moï aussi. Cela n’est pas gai. Aïe l’œil ouvert. L’ennemi est loin. Mais on n’est jamais sûr. J Alan rejoint une patrouille qui s’éloigne. D’autres soldats reviennent de faction, et s’approchent du feu. Ils se chauffent, mangent et fument. Je suis glacé jusqu’aux os. — Chien de temps! — Regarde-moi ça. 11 montre ses souliers. Des semelles trouées. Plus rien ne tient. | manger ! Juste de quoi ne pas crever! | — Et après, on ira se coucher dans la boue et ; dans l’eau! — Malheur ! il vaudrait mieux être morts.

| — Vous êtes bien délicats. Vous avez été gâtés. LES Si vous aviez pris l’habitude, comme moi, depuis votre enfance de faire votre lit dans la boue de Londres, vous trouveriez que celle d’ici sent bon. L On n’a pas assez à manger? On a tout de même k trouve pas ça si malheureux. Qu’il fasse beau ou mauvais, qu’on fasse ceci ou cela, je m’en fiche. Au bout du compte, on est toujours des héros. — Jolis héros! Si seulement on se battait! Mais il n’y a pas moyen. Dès qu’on arrive, ils décampent. . On va devant, ils passent derrière. On va derrière, ils passent devant. On ne les voit jamais, même quand ils sont là; on se promène tranquillement, on reçoit un coup de fusil; impossible de dire d’où ça vient. Ils filent dans l’herbe comme des serpenis. Ce n’est pas des hommes. C’est des fantômes. _ — Il paraît qu’on les tient, cette fois. __ — Oui, oui, je connais la chanson. Ça fait la — C’est peut-être la bonne. | EBENEZZER. — Ah! si c’était! Ah! les cochons! nous ont-ils fait assez souffrir! Bon Dieu! Si on les tient cette fois, ça fera du bien de se venger, de leur casser les reins, de leur piler la cervelle. — Peuh! je ne les hais pas tant que ça, moi. 4 103

— Bien sûr. Mais c’est sans rancune. | — Oui, comme la cuisinière qui ne haït pas le poulet, mais qui lui tord le cou. EBENEzZZER. — Eh bien, moi, c’est avec rancune, et je ne le cache pas, bon Dieu! — Ne laisse done pas le feu s’éteindre! — Si je pouvais les faire rôtir tout vivanis, leur enfoncer la broche dans le cul! Canailles, qui osent éterniser la guerre, avec leur diabolique entêtement! — Il faut être fous, fous furieux, pires que des chiens enragés! Résister, résister à l’Angleterre! Gredins! — Dis donc, c’est pourtant assez naturel, ce qu’ils EBENEzZZER. — Quoi! quoi! c’est naturel ? — Dame! un peuple qu’on attaque! ns. Esexezzer. — Ce n’est pas un peuple. Ce sont des rebelles. Pour être un peuple, il faut être nombreux. Mais une poignée, des bandes en guenilles! — Ils n’ont même pas d’uniforme. Ce n’estpas une — Ce sont des sauvages anthropophages. Est-ce que tu ne sais pas qu’un jour ce vieux monstre de Paul Krüger a fait mettre une demoiselle toute nue entre deux morceaux de bois, et l’a fait scier vivante, parce qu’elle ne voulait pas lui livrer un — Allons donc!

. — C’est le révérend Alsopp qui l’a dit. (1) — Ouat! Il a filé, le drôle, avec tout son magot. — Moi, ce qui me révolte le plus, c’est leur hypo-

crisie à tous ces cafards-là, qui tiennent leur Bible

d’une main, et leur mauser de l’autre. — Qu’est-ce que tu cherches ? — J’ai perdu mon Nouveau Testament! . — Je te prêterai le mien. — Non, c’est le mien que je veux.

Mrs. Simpson. Ils en ont des paquets. — C’est crânement beau, ces histoires. — Pour ça, c’est bien écrit. — Moi, ce que j’aime le mieux, c’est la préface de

— Et l’Union-Jack qui est gravé dessus. (2)

: EBENEZZER, entêté dans son idée. — De quel droit est-ce qu’ils se défendent? C’est indigne. Il faut les tuer avec aussi peu de pitié, que des rats empestés!

(2) Les soldats anglais, partant pour l’Afrique, reçurent chacun

; un exemplaire du Nouveau Testament, décoré de l”Union-Jack, et précédé d’une préface de lord Wolseley {Hobson : ibidem)

Écoute un peu pourtant, si on venait chez nous

EBENEZZER. — Je n’écoute rien. IL faut être un damné coquin pour résister aux soldats du Roï. Quand l’Angleterre demande à un pays de sesou mettre, il doit être trop honoré qu’on l’ait choisi

pour faire partie de l’Empire le plus glorieux du monde.

— Tout de même, il peut ne pas bien comprendre. Il faudrait lui expliquer.

font exprès de ne pas comprendre. Ils sont entêtés comme des bourriques. — Et puis, il ne faut pas tant d’explications. L’Angleterre a droit à l’empire de la terre. Si elle permet à quelques autres nations d’exister, c’est par modération pure. Mais je vois bien qu’il faudra en venir à tout prendre, pour la gloire de Dieu, et parce que les plus forts doivent commander aux plus faibles : c’est la morale.

Ux SOLDAT, à mi-voix, montrant l’espace autour d’eux. — Comme c’est grand, tout ça! On est perdu. Les plus forts, camarade? Qui est le plus fort?

11 ne faut pas dire ça. On est toujours plus faible 20 pour quelque chose. ;

Silence. Ils se taisent tous, en regardant le feu. ss Au loin, la sentinelle crie : « Qui vive? » deux fois. On : entend une poursuite. Puis un double coup de feu. Une voix appelle au secours. Au premier cri, les hommes se sont jetés sur leurs fusils, et courent, sans parler, avec des jurons. Au dehors, une voix crie : « Par ià, cama-

  • rades! » — Ils reviennent, rapportant Alan, blessé. | Ah ! nom de Dieu! Il est blessé aussi. Je l’ai vu tomber. ; Quelques soldats retournent sur leurs pas, et reviennent avec le jeune prisonnier italien, blessé. — Il vit encore. 4 Il veut l’assommer d’un coup de crosse. | Il arrête le bras d’Ebenezzer. — On met les deux blessés près du feu. É

| Un peu de patience, donc. Je m’en vas. Le temps

_ de prendre congé. Je ne file pas à l’anglaise, moi.

— C’est ce petit Italien qui causait avec le Les soldats ne s’occupent que d’Alan. | Tu vois, tu vois, je le pressentais! Ah! mon Dieu! Où est-il blessé ? — Portons-le à l’ambulance. Ah ! ne me remuez pas, au nom du Christ ! On ne peut pas. Il mourrait en route. OWEN, au soldat qui vient de parler Tais-toi donc! pas si fort! Non, pas à l’hôpital ! ne m’abandonnez pas! Oui, tu resteras. Ne t’agite pas. Ce n’est rien. Non, je sens bien que c’est fini.

ALAN, pleure. — Après un moment Moi aussi. Attends-moi, nous ferons route ensemble. Où est-il blessé ? Ab ! c’est bien le pire de tout. Au dos. C’est une fatalité. Cette guigne s’acharne à me jouer des tours. Mais celui-là, c’est le plus sale de tous. Pas de chance! Enfin, c’est fini. — Je m’en moque. Quand le destin nous persécute, il faut rire de lui ; cela le vexe. On a beau être vaincu, on lui est supérieur. Alan gémit. Tu as mal? Pourquoi est-ce que tu m’as tué ?

Tu es bon, toi. Pourquoi as-tu tiré d’abord ? Je n’ai fait que me défendre. Je voulais me sauver. Est-ce que tu ne pouvais pas me laisser vivre ? Je ne sais pas pourquoi je l’ai fait. Il m’ont obligé! — J’ai froid ! — Owen, où est Le pays? Mets-moi la figure du côté où il est. — Ah ! ce ciel, ces étoiles, je ne reconnais rien. Rien. Ce n’est pas mon ciel. Je suis perdu. Vous allez partir, vous allez me laisser seul, dans cette terre. Nous nous tiendrons compagnie. Moi aussi, je suis de la vieille Europe. Va, nous ne serons pas les seuls. Des milliers de camarades resteront avec nous. Peut-être bien vous aussi, eh? Pendant des années encore, nous entendrons sonner sur cette terre le pas de nos frères Européens. Comment vivais-tu là-bas ? as-tu des parents qui J’ai une vieille maman, à Caltanisetta ; mais elle ne m’attend pas. J’ai aussi une ribambelle de frères et de sœurs, des petits et des grands; ça court, Dieu

_ sait où. Ce n’était pas facile de vivre. La maman _ nous a dit: « Mes petits, tirez-vous d’affaire, si vous _ pouvez; vivez tant que vous pourrez : la vie estune . bonne chose, malgré tout. Quand vous ne pourrez . plus vivre, tâchez de choisir votre mort ; la mort n’est pas mauvaise non plus, quand on ne peut plus _ faire autrement. » J’ai fait comme elle a dit. Je ne pouvais vivre heureux, j’ai choisi de mourir de la _ meilleure façon: je ne suis pas mécontent. Cela fait

  • du bien de mourir en ayant raison. . Ah! pourquoi suis-je venu? pour quoi faire? . pour quoi faire? 1 C’est vrai, ça; ce n’est pas beau, ce que vous
  • avez fait, camarades, de venir prendre le pays des

1 LES SOLDATS, prenant part peu à peu à la conversation ; Ça n’est pas notre faute. C’est la fatalité. … nous. Vous êtes des enfants. Vous croyez à un ; rien que nous. Faisons ce que nous devons, et tout _ ira bien.

Non, le monde est mauvais, tout est mauvais. Si le monde est mauvais, c’est que nous le faisons Ah ! tout est trop difficile à comprendre ! Qu’est-ce qu’il y a de difficile ? — Si vous nous aviez vus dans notre camp, comme tout était simple chez nous! Il y en a là des centaines qui sont comme moi, venus de partout: il y en a de France, d’Allemagne, d’Autriche, d’Amérique; il y en a qui se sont battus les uns contre les autres; on n’a ni la même race, ni la même religion; il y en a des riches et des pauvres, des gueux et des aristos ; à vrai dire, on ne s’entend guère, et ceux que nous sommes venus défendre n’ont rien de bien attrayant; ils nous traitent plutôt en ennemis qu’en amis. Mais ils ont tort, et voilà tout: et cela ne prouve pas que nous n’ayons pas raison de les . défendre, quand ïls souffrent pour la justice. à $ — Cela fait tant de bien! On sent qu’on est tous « | frères, et qu’il n’y a pas de races, pas de reli112 |

| gions, pas de couleur de peau ou de pensée, qu’il _ n’y a que des hommes qui s’aident et qui s’aiment : | et c’est le paradis sur terre. | Mais, frère, vous faites aussi du mal : vous nous | On n’arrive pas du premier coup à réformer le ._ monde. Notre petite Europe est forcée de se dé- . fendre. Patience. Tout s’arrangera. Ab ! j’ai fait le mal, j’ai fait le mal! Ah’!les cochons, les cochons de banquiers, de ministres, de généraux, de salauds, qui font tuer et _ damner les pauvres gens pour leur ambition et pour \ Ah! mon Dieu ! Est-ce que Dieu me pardonnera? $ Laisse donc Dieu tranquille, et pardonne-toi toik même. Ce n’est pas ta faute, va. Pauvre diable, tu

as fait pour le mieux, bien sûr, en faisant le plus Tu souffres ? Alan ne répond pas. | Craigie, est-ce que tu voudrais jouer une dernière fois : « Auld lang syne. » Sans dire un mot, un des soldats écossais prend sa corne- | muse, et commence à jouer un chant plaintif. Tous se mettent peu à peu à chanter d’une voix assourdie l’air lent et mélancolique, qui gagne de proche en proche. Ils sont assis autour des feux, et fument, immobiles, les yeux | fixés sur la flamme. Alan fait effort pour se soulever. | OWEN, se penchant vers lui, et le soutenant Qu’est-ce que tu veux ? Alan, sans répondre, tend péniblement la main vers lItalien. L’Italien, ému, se soulève, sans parler, d’un brusque effort, se penche vers lui, et l’embrasse. — Ils meurent. | Un roulement de tambour bat la retraile au loin. Les voix | s’arrêtent brusquement au milieu du chant; la cornemuse 1 ; gémit sur une note, sans terminer sa phrase. | EBENEZZER, regardant les deux morts | I1 veut les séparer. Laisse-les ensemble. Les soldats restent encore assis en silence, songeurs, arec leur pipe allumée. — La lune brille sur la plaine. | Un sous-officier arrive. Ê

Ils se lèvent tous passivement, sauf Owen. Les soldats se préparent sans hâte, sans parole. Owen reste assis, réfléchit. Un camarade lui touche l’épaule. Où allons-nous ? Qui sait où? Où ils veulent, ces diables. Nous Que faire ? Il faut obéir.

Les soldats se mettent à leurs rangs. Au moment de partir, dans le silence général, Ebenezzer montre furieusement le poing on ne sait à qui, et crie :

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Éote A qui en as-tu ? — Silence. Marche! k nt iv Ils se mettent en marche. Owen s’arrête brusquement, s +0 LR détache des rangs, revient sur ses pas, dépose tranqu RE ) WE qu lement son fusil, et se rassied près des deux morts, devant PE Owen secoue la tête négativement. té

| La nuit. Grand clair de lune. — Dans la cour d’une ferme, | devant la maison de Debora. Une citerne au milieu. De grands À eucalyptus forment un rideau, au fond, au-dessus des hauts 4 murs. À droite, une porte cochère; des officiers entrent et sortent à tout moment. À gauche, la maison; on monte, par quelques marches, à une large véranda, où lord Chfford est debout près d’une petite table, éclairée par une ÿ lanterne, et chargée de papiers, de cartes, de verres et de É flacons de liqueur. Lawrence et Clodds, assis sur des
à pliants, écrivent. Dans la cour, au-dessous de la véranda, 3 une autre petite table, et des chaises de jardin. Des soldats _ sont en faction à l’entrée de la grande porte. — Quelques | % jeunes aides de camp causent entre eux, debout, dans la E cour, au bas de l’escalier, attendant que le maréchal leur

  • fasse donner des ordres. j Ils y sont bien, cette fois. Ils ont mordu à l’ha- — Ils sont entrés dans le sac. | — Graham tient une issue, nous l’autre. Simpson
  • et l’artillerie occupent les hauteurs. D’un coup de _ filet, nous les ramassons tous. 4 Montrant Clifford. — Qu’attend-il pour en finir ?

— Je ne sais. Soyez tranquille. Il agira au bon Un officier descend l’escalier, et donne un ordre écrit à un des jeunes aides de camp, qui part aussitôt. À — Est-ce l’ordre enfin ? ! Clifford descend dans la cour. Deux ou trois officiers supé- rieurs l’entourent et le félicitent bruyammént. Il a une . expression dure et fermée ; mais ses gestes sont saccadés et : violents ; — tantôt il rit avec bruit, tantôt il coupe brusquement la conversation par des ordres secs, — tour à 3 tour familier et cassant. LES OFFICIERS, entre eux 4 C’est un coup de maître. Le maréchal couronne | sa carrière. 4 Eh! messieurs, ne m’enterrez pas si vite! Ce L n’est pas mon dernier mot. | L’OFFICIER, qui vient de parler : Oh ! je n’ai jamais voulu dire… Mais si ce n’est ; pas votre dernier mot, c’est en tout cas le leur, à } ces brigands. Voilà la guerre finie. « Et le combat finit faute de combattants. »… ? C’est cela qui vous inquiète ? Soyez tranquille. La | guerre ne finit jamais. Quand elle cesse d’un côté, elle reprend de l’autre. On ne chôme pas dans notre ; métier. Il est arrivé près de la petite table, au bas de la véranda, 4 et, sans s’asseoir, se fait porter des liqueurs, verse à boire aux au- L tres, et boit. — Un métier qui spécule sur la haine, Ë

sur la bestialité, sur toutes les mauvaises passions, est bien sûr de durer autant que l’humanité ! ns ont commencé par rire, puis continuent de façon forcée, et se taisent ; un peu gênés. Quand en finissons-nous avec eux ? Tout est prêt ? Tout est prêt. Qu’attendons-nous ? Qu’il me plaise. Le curieux, c’est que l’ennemi aussi sait qu’il est pris, et qu’il attend. Si on écoutait bien, on entendrait battre le cœur des deux armées. CLIFFORD rit, — puis sèchement | A vos postes, messieurs.

LES OFFICIERS, entre eux 1 ; Il est comme un chat, qui joue avec une souris. — Quel silence ! qui croirait qu’on est si près d’une bataille ? CLIFFORD, à lui-même -

Silence. Silence. Beauté de la nuit, la pluie apaisée,

les oiseaux dans les arbres… Et dans quelques minutes, la guerre va aboyer!.… À Maréchal, le fusilier Owen refuse d’obéir.Il faisait des discours contre la guerre. On l’a arrêté. 4

CLIFFORD, frappe sur la table, avec colère !

Le misérable ! — Comme si ce n’était pas assez d’avoir à combattre ces enragés ! Il faut qu’on aït à fusiller ses propres soldats! — Il se permet de discuter les ordres de la patrie! C’est bien assez des chefs ! Si les soldats s’en mêlent ! — Amenez-le! À On entend passer des troupes derrière le mur de la maison, à CLIFFORD, un peu excité À Ah! vous voilà, docteur! Vous attendez votre 3 heure, pour achever ce que nous aurons com

Quand commencez-vous ? Vous êtes bien pressés, tous. On dirait que vous vous plaisez à prolonger l’attente. Je l’avoue, il y a une jouissance à sentir la destruction suspendue dans l’air, à penser qu’il suffit d’un signe pour la déchaïîner. Le vieil homme de guerre se réveille. C’est le meilleur moment de la bataille, quand la bataille est gagnée, avant d’être livrée. Alors, ils sont bien pris, cette fois ? Ils sont dans ma main. Je n’ai qu’à vouloir. — rit. C’est curieux, dites donc, Miles, que je pourrais ne pas vouloir… Buvez donc. Il lui verse et se verse à boire.

MILES, lui mettant doucement la main sur le bras 4 $ Non, mon ami, assez. Laissez cela. Vous êtes déjà un peu plus nerveux qu’il ne faut. CLIFFORD, laisse son verre et continue son raisonnement Je pourrais… Non, je ne puis rien. Ils sont pris. Mais moi aussi. Je ne suis plus libre. B: Tant mieux. C’est un grand bien de n’être pas trop Un aïde de camp apporte un message. Clifford le lit. Miles 1 Attendez, Miles, je voudrais vous dire. L. Il achève de lire, écrit quelques mots sur le verso du à s papier, et le rend à l’aide de camp qui repart. 4 Ecoutez, Miles. Vous êtes mon ami, mon vieux et ] fidèle ami. Vous me rappeliez aujourd’hui que nous | avions traversé ensemble bien des moments diff- À ciles. Vous vous souvenez? Dans un combat contre À les Afghans, il nous fallait passer à tout prix, sans ramasser nos blessés ; nous savions les tortures qui les attendaient. Nous nous étions promis, si l’un de 4 nous deux tombait, que l’autre l’achèverait. Vous vous souvenez ? 1

Et par Dieu, je l’aurais fait. Je pense bien. Moi aussi. Nous avions promis. —

  • Eh bien, Miles, c’est à peu près la même chose aujourd’hui. C’est-à-dire, ce n’est pas l’ennemi que je crains; c’est bien pis; — enfin, — en un mot,.… prenez ceci. x Il lui tend un revolver. Vous tenez à mon honneur, n’est-ce pas ? Eh bien, s’il était nécessaire pour le garder, usez de ceci, et ne me manquez pas. Mon pauvre ami, en est-ce là vraiment ? CLIFFORD, dans un état de surexcitation anormale qui augmente à mesure qu’il parle, avec de brusques alternatives d’emportement et d’affaissement. Ne craignez rien. J’accomplirai mon devoir, mon devoir de soldat. Mais c’est une chose honteuse,

honteuse, Miles. Vous le savez bien. Nous n’osons . pas nous le dire. — Vous me demanderez alors pourquoi je le fais? C’est là le plus terrible. A côté de ma conscience, j’entends une autre voix qui me crie : « Marche ! qu’importe ce que tu penses? » Je suis un champ de bataille entre deux volontés ennemies. Dans mon état normal, j’eusse fait et exécuté mon choix, quel qu’il fût, sans permettre 4 à ma pensée de le discuter. Maïs je suis affaibli d’une façon ridicule ; je me fais honte. Vous avezeu mois, je le pouvais. A présent, il est trop tard. 1 Revenir sur ses pas, ou simplement s’arrêter, ne 1 serait pas seulement la perte de ce pays, mais de la L suprématie anglaise, de l’Empire tout entier. — Me 1 tuer? — Cela ne résout rien. Je n’ai pas besoin de 4 vous dire que je ne me suis pas arrêté un instantà M cette lâcheté. — Obéir à ma conscience ? Je.ne le puis sans trahir. — Obéir à mon pays? Il le faut bien. Mais mon être se cabre. — Je ferai ce que j’ai dit, et j’irai jusqu’au bout. Ai-je tort ? Je ne veux } : pas y penser. Mais j’y pense malgré moi, et j’ai la 1 tête si étrangement malade, que je ne sais jamais bien ce qui arrivera de moi, la minute d’après. Voilà pourquoi, Miles, je vous ai demandé; il faut i me promettre. Surveillez-moi ; et si ma volonté flé- chissait une minute, rendez-moi ce service, brûlez moi la cervelle. Vous m’avez compris? 4

MILES, après un court silence Ils se serrent la main. Nous n’en viendrons pas là. J’espère bien. Mais je veux montrer à cette gueuse de pensée, qu’elle ne me dominera pas, que je l’écraserai. Ah! c’est une chose grotesque que cette raison, quand une fois on l’a laissée contrôler le devoir. Il faut la tenir en bride… — Je me sens si las, Miles. Vous ne pouvez savoir quelle fatigue. Je ne dors pas. Et j’ai des troubles. Je pense, vous savez, à mon petit. Cette nuit, j’ai rêvé qu’il me reprochait de le faire mourir encore une fois. Ne parlons plus de cela, Clifford. Oui. — Quelle brute ridicule je fais! L’ab- . surde machine que la nôtre! cela tient à un fil. — Dites-moi, Miles, je compte bien ne pas vous donner cette peine. Mais enfin, au cas où arriverait

cette sottise, je veux vous écrire un papier, pour ; que vous puissiez attester que c’est par ma volonté que vous aurez agi. Oui, je pense, ce sera plus correct. 4 Merci, vieux camarade.— Poignée de mains. — Je me sens plus calme déjà. ; Vous le serez tout à fait, quand la bataille sera engagée, et que vous n’aurez plus le temps de reve- | nir sur vos décisions. 4 Oui, c’est bon de n’avoir plus à vouloir. Que les choses veuillent pour nous. J’envie ceux qui ne | pensent jamais, comme cette canaïlle. —1 montre les À soldats en sentinelle à l’entrée de la porte. — Deux soldats amènent
Te voilà, imbécile! Qu’est-ce qui t’a pris? Tu fais le ; rebelle? Crois-tu que j’aie le loisir de m’occuper À de toi? Es-tu ivre, fou, malade, ou quoi? n1 boit. Non, maréchal, je vous demande pardon. Je suis À dans mon bon sens, et je ne veux plus me battre. 1

Tu ne veux plus? Tu as peur? Si j’avais peur, je risquerais moins à me battre qu’à faire ce que je fais. Alors, quoi? On souffre trop, on fait trop souffrir. Je ne peux plus continuer. | Qu’y veux-tu faire ? Tuer, ou être tué. J’aime mieux être tué. Si je suis tué, je ne souffrirai plus. Sije tue, je fais souffrir, et je souffre. Où as-tu été pêcher cela? Voilà trois mois que tu te bats sans protester. As-tu reçu une inspiration du I n’y a qu’à réfléchir. C’est pour comprendre ce qu’on fait maintenant, qu’il faudrait une autre

| intelligence que la mienne. Moi, je n’y parviens Tu n’as pas besoin de comprendre. Obéis. Tes 4 chefs sont là pour penser à ta place. Je sais bien que vous pensez beaucoup mieux que + moi. Si vous disiez ce que vous pensez! Comment! gredin! ce que je pense. J’essaie de te sauver, et tu fais l’insolent! 4 ; Non, je ne voulais pas dire… mais j’ai bien vu, des fois, que vous n’êtes pas très heureux non L plus… Pardon. 4 44 Que veux-tu, mon pauvre garçon? La vien’estpas gaie. Cela ne sert à rien de se révolter. Ce n’est pas J nous qui avons fait le monde. Il ne vaut pas cher. Vous êtes bon; mes camarades sont de braves 3 gens; je ne suis pas méchant non plus. Et pourtant, *

  • nous faisons tant de mal. : 100 128 5

Si les meilleurs se retiraient comme toi, le monde serait aux pires. Si les meilleurs font le mal, ils sont pires que les méchants; car ils savent ce qu’ils font. Vas-tu raisonner longtemps”? Je ne discute pas avec toi. — Tu refuses d’obéir : c’est la mort. — Mon garçon, tu n’y penses pas. Tu es de mon comté, ; de ma maison. Nous sommes solidaires. Tu ne vas pas nous déshonorer ? On dira que tu es un lâche. Vous ne le direz pas, maréchal. Si, par Dieu. ; Je te dis que je te tiens pour un misérable, si tu. Vous ne le pensez pas. Tète de mulet! — Tu ne vas pourtant pas

m’obliger à te faire fusiller, voyons, Owen, mon ! Ne m’en veuillez pas, milord. Je ne peux pas 4 faire autrement. à Clifford frappe du pied, tourne le dos, hésite. — La fusil- à Maréchal. ils se décident enfin. ils attaquent. 1 Ils veulent forcer le passage. - Il part au galop, avec ses officiers. L À Owen reste avec les deux soldats qui le gardent. ; L’UN DES SOLDATS, après qu’ils se sont parlé tout bas, 4 s’approche de Owen, et lui dit à mi-voix d Owen… On ne fait pas attention à toi. File. Tu crois que je puis? . ; LE SOLDAT, sans le regarder, sans avoir l’air de lui parler ; On ferme les yeux. Dépêche. 3 Owen fait un mouvement pour gagner la clôture du jardin. 4 Puis il revient. Non. C’est mieux que je reste. À 3,

Mais, malheureux, tu n’y couperas pas. Je sais bien. Mais si je fuyais, on dirait que j’ai fait cela par lâcheté, comme le maréchal disait. Qu’est-ce que ça te fout? Tu ne tiens donc pas à Qu’est-ce que ça te coûterait de fiche un coup de fusil ou deux à ces sauvages ? Pas même besoin de viser. On tire en l’air. Owen secoue la tête. Sacrée bourrique ! — il faudra donc te fusiller! tu n’as pas honte ? Le bruit de la bataille redouble. Entends-tu ?

Ils les tiennent. Ils vont y passer jusqu’au dernier. — Avoir été à toutes les peines, et n’être pas. au plaisir : c’est bien ma guigne. Je n’y tiens plus. J’y vas. 4 William, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas aller tuer, toi aussi ? L Et pourquoi est-ce que je m’en priverais ? — La ; | seule occasion qu’on ait dans sa vie de faire cet amusement ! Et c’est glorieux, par dessus le OWEN, à l’autre soldat À Jamie, tu es un père de famille, toi, tu n’iras pas, voyons ? à C’est pour voir seulement.

L’odeur du sang : cela rend ivre. Deux bonnes | . gens pourtant. Il n’y a plus moyen de les tenir. C’est comme des chiens à la curée. Il s’assied dans un coin obscur, sur une marche de l’escalier. Au bruit du combat, les fenêtres de la maison s’ouvrent. Des figures de femmes paraissent. Debora, Noëmi, l’enfant, les servantes, se pressent sur la véranda, écoutent anxieusement, descendent l’escalier, viennent dans la cour. Mrs. Simpson se montre ensuite. Elle se tient sur la véranda, quand les autres femmes sont descendues dans le jardin. Mon Dieu ! — C’est près d’ici ! ils se battent à la UNE D’ELLES, regardant Owen, qu’elle a heurté en descendant les marches Qu’est-ce que celui-là ? | C’est un lâche, qui refuse de se battre. MRS. SIMPSON, causant avec un officier Ah ! comme c’est émouvant, ces cris dans le lointain, ce clair de lune ! C’est si poétique! Chacun de ces coups tue un des nôtres. Dieu! pourquoi les as-tu laissé envelopper par l’ennemi ? | 133

Ne doute pas! Il sait ce qu’il veut. Prions-le, obligeons-le par nos prières à nous sauver! Situ doutes un instant, tout est perdu. Il faut vouloir. 4 DEBORA, et les femmes 3 Oui, oui, je veux! Je veux que tu nous fasses vaincre, que tu écrases ces bandits! É MRS. SIMPSON, du haut de la véranda, s’adressant irritée | à Debora et à Noëmi, dans la cour - Taisez-vous, s’il vous plaît, madame, Ne fatiguez pas Dieu de vos prières blasphématoires. C’est lui qui vous frappe. Tàâchez d’être humbles et de profiter de la leçon. à Ce n’est pas Dieu qui frappe, c’est le démon qui est avec toi ! Comment osez-vous parler ainsi, misérables pécheresses ? C’est une fausseté. Rappelez-vous ce … qui est écrit : « Pourquoi dites-vous : nous sommes sages, et nous sommes les dépositaires de la loi du Seigneur ? La plume des docteurs de la loi est vraiment une plume d’erreur, et elle n’a écrit que le 134 4

C’est toi qui mens, chienne! Ne parle pas de Dieu, tu n’en as pas le droit. Dieu est avec la force et avec la vertu. Dieu est avec ceux qui souffrent pour la justice. Dieu est avec nous. Dieu est à nous! Mon Dieu ! — à moi, à moi! A moi, à moi, — mon Dieu ! Broie-les ! broie leur orgueil ! Venge-nous ! Brûle-les dans ta flamme éternelle. « Qu’ils soient aussi forts et aussi nombreux qu’ils voudront, ils tomberont comme les cheveux | 135

sous le rasoir, et ils disparaîtront! — J’entends déjà les fouets qui retentissent au loin, les roues qui se précipitent, les chevaux qui hennissent!.… L’épée vous exterminera, le feu vous consumera, comme un nuage de hannetons !.…. » MRS. SIMPSON, inspirée, — hors d’elle , À Dieu a dit, Dieu a dit : « Marchez contre Amalec, 1 détruisez tout ce qui est à lui, ne lui pardonnez point. Tuez tout, depuis l’homme jusqu’à la femme, jusqu’aux petits enfants, jusqu’à ceux qui sont encore à la mamelle, jusqu’aux bœufs, aux brebis, aux chameaux et aux ânes ! »

  • Fais le miracle! E 1 Tu peux tout. Quand il le faudrait, ne peux-tu bouleverser l’univers, pour faire triompher tes LES FEMMES, Debora, Noëmi, Mrs. Simpson, tendant 3 les mains au ciel 4 A nous! A nous! 4

Ils sont pris! Le président est pris ! tous leurs ; chefs ! Ils sont pris ! 1 Les femmes s’affaissent, en poussant des cris, et se tordant les mains. Mrs. Simpson exulte et déclame un « Te LES OFFICIERS, dans une confusion joyeuse Ils ont voulu forcer le passage. Le cheval du pré- sident s’est abattu. Le vieux a roulé dans la boue. On l’a ramassé tout étourdi, avecune épaule démise. Les siens voulaient le reprendre. On s’est battu autour, comme des guerriers d’Homère. Enfin, nous avons arraché le morceau. Nous l’avons, lui, et quelques-uns de sa bande. — Et les autres”? — Ils se défendent encore. Mais la mitraille les

  • balaïe. Ils tombent comme des mouches. — Où est le maréchal ? — Voici qu’on les amène. On pousse tout sanglants et couverts de boue, déchirés, vs salis, le président, grand vieillard barbu, à face simiesque, en redingote, nu-tête, — et plusieurs autres prisonniers, de seize à soixante ans, — en redingotes, en vestons mal boutonnés, en bras de chemise, — nu-tête ou avec des chapeaux mous, ou des chapeaux melons défoncés. — Les Ah ! bon Dieu! laissez voir! — ha! ha! comme ils sont faits ! — Voilà une tenue ! — Et c’est ça qui nous tenait tête! N”est-il pas humiliant de forcer

F des gentlemen à se battre aveccetteespèce ! Sont-ils ; sales ! — Et le vieux, c’est un singe! — Ah! vieux drôle, tu voulais résister à l’Angleterre! — IL faut le mettre en cage! ; Les femmes, abattues, se sont relevées, avec des cris de e désespoir, en voyant les prisonniers. Elles tendent les 4 bras vers eux : « Père, père! — mon homme! — mon E. . pauvre petit gars ! » — Les soldats anglais les repoussent. À Les prisonniers, très froids, se taisent, l’air indifférent. | MRS. SIMPSON, exultant, montre les prisonniers d Eh bien, le voilà, le miracle ! Etes-vous satisfaites ? ; NOËMI, se frappant la tête contre la terre « J’ai regardé la terre, et je n’ai trouvé que néant. J’ai considéré les cieux, etils étaientsanslumière. » DEBORA, se levant, et montrant le poing au ciel N Ah ! c’est trop, à la fin! c’est trop! tu es donc sourd ? tu nous trahis ! tu n’existes pas ! tu ne fais rien ! tu ne peux rien ! Imbécile ! Brigand! Nouste prions sottement ! Il n’y a que nous, que nous sur qui compter. Ce miracle, c’est de nous seuls qu’il peut venir! David! David! quand te lèveras-tu? Quand frapperas-tu Goliath? Le petit David, debout auprès de sa mère, tressaille, regarde q autour de lui, d’un air sombre et buté. | Au milieu des huées des officiers anglais, qui rient au nez des prisonniers, le maréchal paraît. Un grand silence se fait. Le maréchal se découvre, va au président, et luitend M

Monsieur, votre héroïsme a retardé, autant qu’il était possible, un dénouement que l’inégalité des forces rendait inévitable. Je vous souhaite la bienvenue, et je me réjouis de recevoir un aussi noble

Le président regarde de ses gros yeux mornes le maréchal, et la main qu’il lui présente ; il fourre ses mains dans ses poches et lui tourne le dos.

. CLIFFORD, blessé, fronce le sourcil, — puis après un moment, d’un air hautain et un peu dépité, il s’adresse à Clodds Clodds, demandez-lui, je vous prie, s’il ne lui plairait pas de faire momentanément trêve à ses ressentiments, et de s’entretenir avec moi.

Clodds s’approche du président, qui continue à tourner le

LE PRÉSIDENT, entre ses dents, comme s’il parlait à un autre Je ne le connais pas. ; Je suis lord George Lindsey, baron Clifford, LE PRÉSIDENT, parlant de côté, tournant à peine la tête Eh bien, que faites-vous ici? Allez-vous-en. Monsieur, il ne sert de rien de nier les faits. Vous êtes nos prisonniers. Votre cause est vaincue. Votre

défaite vous honore, mais il serait vain de ne la point reconnaître. Pour moi, je n’ai qu’un désir, c’est d’en diminuer la tristesse pour vous. Je suis fàché de prolonger un combat qui ne peut qu’élar-

gir la fosse où votre peuple tombe. Mettez fin à cette lutte inégale. Ordonnez qu’ils se rendeni:je suis prêt à vous accorder une capitulation aussi honorable que le permettent les instructions de

‘mon gouvernement. 4

Qui croyez-vous donc que je sois, pour donnercet ordre à ces garçons ? Pensez-vous qu’ils se battent pour moi, comme vos troupes domestiquées d’Europe ? Ils se battent pour leur conscience, et ils se battront tant qu’il leur plaira, tant qu’il plaira à Dieu, jusqu’à ce qu’ils meurent, ou qu’ils vous

Les laisserez-vous massacrer ? É

Je n’ai plus part à l’action. J’attends.

La victoire de Dieu. 4

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Vous n’avez plus deux milliers d’hommes. « Le Seigneur dit à Gédéon : Ce peuple est encore | en trop grand nombre. C’est par les trois cents . hommes qui auront pris l’eau avec la langue, sans . mettre les genoux en terre, que je vous délivrerai. » CLIFFORD, haussant l’épaule $ Vos généraux sont pris. Votre peuple n’a plus de Le chef ne peut être pris. Le chefest Dieu. « Après nous avoir afiligé six fois, le mal ne nous touchera pas une septième. » La septième fois, votre peuple ne sera plus. On ne tue pas un peuple qui ne veut pas mourir. Vous savez bien que l’Angleterre ne cède jamais.

Vous ne pouvez rien. D. Vous voulez me pousser à bout? Vous ne pouvez rien. S’il plaît à Dieu, vous nous tuerez. S’il ne lui plaît point, vous vous démenez en vain. Nous sommes en sa main. Peut-être at-il disposé de vous déjà. J’attends. CLIFFORD, hors de lui, à ses officiers ë Finissons-en ! C’est trop de patience enfin. Son- ÿ nez la charge ! Ecrasez ces fous ! que leur sang re- | tombe sur eux ! Je suis vainqueur. Je suis… Coup de k feu. Clifford, surpris, porte la main à sa poitrine. Je suis Pendant la conversation du maréchal avec le président, le à petit David, inaperçu de tous, s’est approché de la table, ? où le docteur a laissé le revolver que Clifford lui a donné. Il l’a pris furtivement ; il le tâtonne, comme sans but, — puis, brusquement, sans qu’on ait pu s’y attendre, il { tire sur le maréchal. — Il reste, l’arme tombée à ses 1 pieds, stupéfait et atterré de ce qu’il a fait. — Stupeur gé- à nérale, suivie de clameurs confuses. Tous les yeux se por- ’ tent vers le maréchal. Seule Debora regarde l’enfant, gla- 4 cée d’effroi, sans pouvoir parler ni bouger. 4 — Le maréchal est blessé ! “400 142 -

« L’épée du Seigneur et de Gédéon ! »

L’épée du Seigneur !

Damnation ! qui a tiré ? — Regardez ce petit! Les officiers se retournent contre l’enfant, en vociférant. Une grande brute, le sabre levé, se jette sur lui. Un camarade lui arrête le bras. :

— Non, Dick, pas cela !

— Laisse-moi ! tonnerre ! que je lui brise la tête! | — Ah! je l’avais bien dit, qu’il fallait la broyer | sous notre botte, cette engeance !

4 DEBORA, se jetant devant l’enfant, qui est resté comme pétrifié Vous ne le toucherez pas! Le voilà, l’assassin! C’est elle qui l’a poussé au meurtre ! Laisse-moi! II n’y a plus ni femmes, ni enfants. Il faut tuer la bête et ses petits. CLIFFORD, se soulevant, avec effort

Je défends… On s’arrête: Il continue d’une voix plus faible. 4 143

Je défends qu’on touche à cette femme et à cetenfani. É. Les officiers reculent, frémissants. Le tumulte se change en À Û un murmure violent. — Debora, raïidie et crispée comme 4 une bête qui défend son petit, se détend brusquement, et regarde l’enfant avec effroi. 4 DAVID, épouvanté, regardant ses mains 4 Je ne sais pas. 4 Ah! infâme, c’est vous, avec vos provocations, c’est vous qui avez fait de cet innocent un assassin ! Un assassin ! Ô mon petit David! Elle l’embrasse en pleurant. 1 Misérables, taisez-vous ! Osez-vous vous vanter de ce lâche assassinat ? F5 Le meurtre est méprisable, quand le meurtre 4 vient des hommes. Mais celui-ci vient de Dieu. Cet être sans raison ne fut que son instrument. Le docteur, Mrs. Simpson, et quelques autres, s’empressent 4 autour de Clifford. ,