V-6 · Sixième cahier de la cinquième série · 1903-12-20

Histoire de quatre ans, 1997-2001

Daniel Halevy

Read in English →

histoire de quatre à 1997 — 2001 44.10.16 paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussé

Sur les œuvres, poèmes, drames et romans publiés ï dans les éditions des cahiers antérieures à la fondation des cahiers et dans les trois premières séries des cahiers, Sixième cahier de la quatrième série, cahier de courrier, courrier de Paris, inventaire des cahiers, en forme de catalogue, un cahier de 72 pages, un franc à Nous publierons dans un cahier de la cinquième série le relevé sommaire des œuvres, poèmes, drames et romans publiés dans la quatrième série de nos cahiers.

histoire de quatre ans 1

— Adieu, les camarades, adieu ! nous partons !

Ainsi criaient Jean Schrader et Claude Touron, frappant à tour de bras sur les portes closes qui s’ouvraient, de cinq en cinq mètres, à droite et à gauche d’un long corridor.

Des exclamations vagues, des voix ensommeillées et peu satisfaites, répondirent aux deux jeunes gens qui tambourinaient et appelaient sans cesse. Une porte s’ouvrit et un homme en chemise apparut.

— Voilà un adieu! fit-il. Il est cinq heures à peine. Il faut donc que personne ne dorme parce que vous partez !

Il regardait avec envie Jean et Claude dont les deux jeunes et honnêtes visages exprimaient une joie plaisante à voir ; et il répétait en se frottant les

— Oui, nous sommes des veinards ! et puis, disnous adieu : c’est l’heure. En route pour Paris!

Ils s’embrassèrent gaiement avant de se quitter,

histoire de quatre ans

puis les deux voyageurs descendirent l’escalier.

— Si nous passions au laboratoire ? le vieux y est | sans doute, lui, toujours le premier levé. :

: Les deux jeunes gens allaient passer quelques | mois dans un établissement de hautes études scien- | tifiques, à Bellevue, près de Paris, et c’était la | cause de leur contentement, car ils étaient studieux. a

Is traversèrent une cour de ferme vaste et méticuleusement propre, ouverte d’un côté sur une large vallée au fond de laquelle roulaient les : pesantes volutes d’une brume matinale. Des vaches | tournèrent leurs yeux vers ces enfants pressés, puis majestueusement se remirent à brouter. Jean et | Claude n’eurent ni un regard, ni une pensée pour | le décor familier. Ils étaient nés sur ce flanc de montagne jurassienne. Depuis dix-huit années, ils | grandissaient, travaillaient dans cette même Colonie | et leur joie était de s’en éloigner un peu.

Ds se dirigèrent vers un petit corps de bâtiment isolé, construction légère et gracieuse, dont l’ossature métallique, tout entière visible, encadrait des assises de brique et des revêtements de faïence rosée qui scintillaient dans la lumière humide.

Ils frappèrent à une porte au-dessus de laquelle était écrit : LABORATOIRE.

— Entrez ! répondit une voix grave.

Ils entrèrent. La salle était éblouissante par la blancheur et la clarté que renvoyaient de partout aux yeux les faïences du sol et des murs, et les

  • marbres des tables, et les jattes sur les tables, et le lait dans les jattes. |

— Camarade gérant! dit Claude.

— Minute, répliqua le camarade gérant, qui, penché sur un beau lac de crème, examinait avec minutie un petit appareil.

Les deux jeunes gens se tinrentimmobiles, humant j l’odeur délicieuse.

— Dix, trois dixièmes, murmura l’homme, après un temps.

I écrivit l’observation sur un ample registre, puis tendit les mains à Claude et à Jean.

— Vous voilà donc partis ? Vous avez une année de bon travail devant vous. Tillier vous emploiera comme préparateurs. Et puis il vous fera faire des exercices pratiques, et des résumés. Il n’y en-a pas deux comme lui pour ouvrir les yeux d’un commençant. Plus d’une fois, quand je suis là, penché sur mes jattes et mes éprouvettes, je pense à lui, grâce à qui je vois tant de choses. Vous allez à Paris, directement, ou par

— Par Besançon. Nous avons rendez-vous avec

histoire de quatre ans trois camarades qui feront avec nous un stage à

— Besançon ce matin ! dit le chimiste avec une voix soudain attristée. Ce sera un hideux spectacle. Quelle saleté, ces jours d’élections générales ! Ici} nous ferons passer Lombard : c’est à peu près sûr. Mais ailleurs? Quand l’aurons-nous maîtrisé, ce damné suffrage universel? Pauvre France! toujours menée par les alcooliques, les inconscients !

Jean et Claude écoutaient avec une déférence polie. Trop jeunes pour entretenir deux pensées à la fois, et tout à la joie de partir, ils ne s’inquiétaient guère de ces élections générales qui pourtant menaçaient le pays. Le chimiste s’en aperçut; il interrompit ses plaintes :

— Enfin! vous pe pensez guère à cela; tant mieux pour vous. Et vous devez être pressés. Adieu, enfants, et mes souvenirs à Tillier.

— Nous n’y manquerons pas, répondirent les

Ils serrèrent la main du vieil homme et descendirent d’un pas rapide et gai vers la vallée. A droite, à gauche, les maisonnettes qu’habitaient les - membres mariés de la communauté surgissaient comme de vagues dolmens dans la brume.

— Ils dorment tous, remarqua Jean. Nous avons eu raison de leur dire adieu dès hier.

Ils marchèrent une demi-heure. Puis une barrière blanche traversa leur chemin, à la croisée d’une autre route. Les jeunes gens s’arrêtèrent après l’avoir franchie. Ils étaient parvenus à la limite de leurs domaines, et presque aussitôt survint et s’arrêta le tramway de Besançon.

Ils y montèrent, et à peine assis, causèrent des vastes travaux, des merveilleuses recherches qu’ils allaient entreprendre. Ils dissertaient avec cette vivacité, cette naïveté intellectuelle qui donne une grâce à la jeunesse virile. Ils parlaient inlassablement et n’accordaient pas un coup d’œil au

Qu’elle était grandiose et triste, pourtant, cette campagne qu’ils parcouraient, et qu’elle eût surpris les regards d’un homme du dix-neuvième siècle ! Elle était déserte, et semblable à une brousse immense. Parfois on distinguait, au milieu des arbres, les arêtes d’un clocher ruiné dominant les hauts murs d’une église. Des vestiges d’habitations s’élevaient alentour: c’était l’emplacement d’un

Comment avait pu s’accomplir une telle trans-

formation ? Il faut dire cette curieuse histoire où la . chimie tient plus de place que la politique. | 13

histoire de quatre ans

En 1925, l’allemand Ziegler avait réussi à fabriquer de l’albumine, matière organique admirable pour l’alimentation des hommes ; les procédés qu’il avait découverts étaient fort coûteux et sans applications industrielles possibles. Mais les chercheurs des deux mondes, animés par l’espoir d’une invention extraordinaire et prodigieusement lucrative,’ s’appliquèrent au problème, et, très vite, ils trou- : vèrent non pas une, mais trois ou quatre solutions | pratiques. En 1929, le kilo d’albumine fut vendu

C’avait d’abord été une clameur enthousiaste. L’humanité avait donc vaincu les servitudes de la terre et de l’usine, elle avait réussi son émancipation. Un ouvrier pourrait gagner sa vie en travaillant quatre, trois ou deux heures au lieu de huit,

dix ou onze. Mais ce fut bientôt un cri de désarroi: la plus soudaine des révolutions ruinaït la

Le pain, les pommes de terre devinrent en trois années des aliments de luxe, des amusements de table, et deux vastes cultures se trouvèrent abandonnées. Les villages furent désertés et les villes encombrées par une multitude immense : tous les paysans, seize millions d’êtres sur trente-cinq qui peuplaient alors la France. La concurrence avilit les salaires et les fit descendre si bas qu’en 1933,

dans les grandes villes d’Europe, ce fut être bien | payé qu’obtenir deux francs pour dix heures de travail. Des miséreux, par centaines de milliers, émigrèrent, sans réfléchir qu’aux États-Unis eten Australie la crise était la même. Ces nations interdirent leur entrée et les paquebots ramenèrent les

Ïl y eut des émeutes dans toutes les grandes villes. On incendia des usines, on massacra des ingénieurs. Incendies et massacres ne rendaient pas au paysan l’antique travail-de la terre. Les sociétés humaines étaient troublées dans leur vie traditionnelle par la propagation foudroyante d’une

Les démagogues, ravis dé l’aubaine, emplissaient le monde de leurs voix. Soutenus par la formidable colère des agrariens dépossédés, par la rancœur des urbains déçus après des espoirs inouïs, ils dénon- çaient la science toujours alliée aux juifs et maniée par eux; ils dénonçaient Siméon Kohnson, qui, directeur et propriétaire à peu près unique du trust des albumines, réalisait dans le désarroi universel une prodigieuse fortune ; ils réclamaient que ses usines fussent confisquées, que la fabrication des albumines fût interdite. Mais les urbaïns s’y

Alors les démagogues trouvèrent autre chose : ils

histoire de quatre ans

réclamèrent pour chaque journée de travail un minimum de salaire et un maximum de durée. Des manifestations furieuses pressèrent le Parlement qui vota, en une après-midi, la loi des six heures et des six francs. Mais la concurrence agit avec plus de force et de continuité que la loi: ni les salaires ne s’élevèrent, ni les heures ne diminuèrent.

Alors les foules signifièrent un désir nouveau: L’Albumine gratuite! crièrent-elles ; et deux usines sautèrent en une même nuit. Les socialistes commentèrent ce cri obscur. Vationalisons l’albumine, dirent-ils. Et ils déposèrent un projet de loi que la Chambre et le Sénat votèrent aussitôt. Le trust de Siméon Kohnson fut dépossédé ‘sans indemnité, et l’albumine largement distribuée aux indigents.

La mesure eut un succès heureux. Les distributions atténuèrent la férocité de la concurrence. L’État, directement intéressé à restreindre le nombre des indigents, utilisa les bénéfices du monopole pour tripler le corps des inspecteurs du travail, et appliquer avec rigueur la loi des six-six.

D’autre part, les syndicats ouvriers reprirent quelque force et certains d’entre eux obtinrent les cinq-six ou les quatre-six. (1) La situation écono-

(1) Telles étaient les abréviations courantes. Le premier chiffre désignait le nombre des heures occupées, le deuxième le taux du

mique retrouva un peu de stabilité, et la vie devint

On se félicita du changement survenu. La vie était facile, plus facile qu’elle n’avait jamais été. Grâce à la diminution des heures de travail, le loisir, ce rare privilège d’autrefois, était devenu chose commune. On allait passer quelques instants à l’usine ou au bureau, puis on était libre. Aussi le nombre des lieux de plaisir avait-il décuplé, et les théâtres jouaient chaque jour en matinée comme en soirée. La qualité des spectacles était fort basse, les mœurs très dégradées ; mais on respirait, on s”amusait, rendu peu difficile par la rigueur de la crise traversée. Les sages disaient: Il faut laisser à ce nouveau public le temps de faire son éducation ; il la fera. Et il ne manquait pas d’optimistes qui affirmaient: Nous touchons au but. Le paupérisme est vaincu. L’émancipation réelle est proche.

Mais on pressentit bientôt que cette paix était un répit, et qu’on vivait sur des abîmes. Des maux nouveaux naissaient dans cette humanité nouvelle. L’attention fut d’abord attirée par certaines déformations de l’instinct sexuel, par une licence à la fois ordurière et raflinée, et partout répandue. Puis on écouta les médecins qui signalaient l’augmentation du nombre des aliénés : de 55.378 en

histoire de quatre ans et en même temps ils indiquaient les causes : d’abord, et à l’origine de toutes les autres, la vacance de l’esprit déterminée par les trop longs repos: puis, conséquences de cette cause première : l’intoxication par l’alcool, mal ancien et qui ne progressait pas; l’intoxication par la morphine et par l’opium, qui pénétrait avec une force à irrésistible dans toute la profondeur de la société.

Certains moralistes s’écrièrent : « Le progrès matériel va trop vite. On interdit aux automobiles les vitesses excessives; mais c’est la science même qu’il faut ralentir. » Ce vœu demeurait platonique. On inventait constamment de nouveaux procédés techniques, et de jour en jour montait cette richesse fangeuse où l’humanité paraissait s’enlizer.

Il apparut alors que la suppression de la misère, loin de résoudre les problèmes de l’humanité, les posait tous au contraire en constituant pour la première fois une réelle humanité. Ces multitudes autrefois besogneuses, qu’allaient-elles faire de leurs âmes et de leurs corps oisifs? L’utilisation des loisirs devint la plus pressante des questions

Une élite recrutée parmi les universitaires, les

médecins, les ouvriers d’art, ou mécaniciens, ou chimistes, donnaït en vain l’exemple. Elle employait ses heures vacantes à des exercices variés de culture, à la gymnastique et à la musique. Quelquesuns eurent l’idée d’organiser des concerts gratuits 3 où les œuvres de Palestrina, Bach, Haendel, Beetho- ‘ ven, Mozart et Gluck furent exécutées par des orchestres et des chœurs d’amateurs. Ils croyaient que les ondes musicales auraient assez de puissance pour régénérer les masses. Quelle était leur illusion ! Cette élite travaillait pour une élite. Elle seule bénéficiait de la fréquentation des grands hommes, et son influence était imperceptible dans l’énorme dégradation ambiante. Ceux qui la constituaient le | reconnurent bientôt et se résignèrent à leur isolement. Ils se retrouvaient constamment dans leurs maisons du peuple, leurs universités populaires, dans les colonies industrielles ou rurales qu’ils fondèrent. On les appela « socialistes libertaires » parce qu’ils ne demandaient rien à l’État, que la liberté de s’organiser à leur guise. Ils disaient : |, C’est par l’exemple qu’il faut instruire les inconscients. Mais sans doute l’exemple ne suflisait pas, car les vices et les tares continuaient de se propager.

En 1945, un congrès des sociétés savantes, réuni sur l’initiative des médecins, publia un manifeste

histoire de quatre ans

où les périls publics furent exposés avec une certaine solennité : « Nous demandons une loi contre l’alcool, — contre la morphine, — contre l’opium », concluait-on. « Nous demandons à être écoutés… Nous, savants, sommes aujourd’hui les principaux créateurs de la richesse. Nous avons le droit, et vis-à-vis de l’humanité, nous avons le devoir d’en gouverner scientifiquement la consommation… Ceux-là se trompent graventent, et s’en repenti- , ront un jour, trop tard peut-être, qui s’imaginent pouvoir bénéficier de nos découvertes et répudier notre discipline. »

Les socialistes libertaires, oubliant toute divergence doctrinale, donnèrent un énergique appui aux savants autoritaires. L’elfort fut sérieux. Des brochures furent répandues, des conférences prononcées. L’interdiction légale des alcools et stupé- fiants fut uniformément réclamée.

Si les propagandistes n’avaient eu que l’opinion à convertir, peut-être auraient-ils réussi, car l’opinion était faible. Mais ils se heurtaient aux dix ou vingt financiers qui exploitaient l’avilissement des foules. La fabrication, le commerce de l’alcool et de la morphine étaient entièrement monopolisés par le trust Rodrigue-Kohnson et Lefort. Kohnson était, par ailleurs, maître absolu des cafés-concerts, des théâtres et des huit principaux journaux.

Dirigée par quelques familles juives, tempérantes et de bonnes mœurs, cette administration formidable était l’instrument de la dégénérescence européenne. Ce lui fut un jeu d’amortir l’agitation des parlement, insultés par la presse, ils furent vite

La campagne n’avait pas été totalement vaine. Elle avait rallié quelques centaines d’individus, tous de sérieuse valeur, qui s’étaient affiliés aux sociétés de culture, aux colonies communistes, aux coopératives des libertaires.

Mais l’action sur les masses demeurait insensible. Rien ne pouvait entraver l’aveugle mouvement qui les entraïnait, par toute l’Europe, vers une irrémédiable dégradation, vers les formes diverses dela mort, — mort lente par la débauche, ou rapide par les poisons d’Orient. L’usage de la morphine était chose courante depuis qu’une invention du docteur Bourmont en avait atténué les conséquences pathologiques aiguës. On avouait aussi le goût de l’opium. L’usage du terrible hachich restait un goût secret dont il était malaisé d’évaluer l’extension.

Un physiologue russe, Novgorod, inventa des excitants grâce auxquels on put mourir dans des spasmes de joie après cinquante heures d’éro-

histoire de quatre ans 1 tisme continu. C’était un homme austère qui j publia sa découverte, parce qu’un homme de science, pensait-il, doit publier toute chose. Une société financière exploita bientôt cette nouveauté et, en 1950, le novgorodisme prit à- Vienne les proportions d’une épidémie. La police était indifférente et, d’ailleurs, qu’eût-elle pu faire ? La simplicité des procédés imaginés par Novgorcd, la diffusion des produits et de l’outillage chimiques, rendaient le contrôle illusoire. ; Le culte de la mort attrayante, l’euthanasie, oublié depuis la décadence romaine, retrouva ses fidèles. Ces vertiges eurent leurs poètes, leurs philosophes, qui opposèrent théorie à théorie. Et pourquoi, disaient-ils, le processus vers la vie vaudrait-il mieux que le processus vers la mort? La vie est une conquête, une accumulation de forces, et réciproquement toutes les jouissances sont des pertes, des exhalaisons lentes qui dépensent et donnent à savourer les forces aveuglément accumulées par la vie. Pourquoi cette imposition d’une ie discipline éternelle, et qui n’autorise jamais ce que | tous nos instincts appellent : la jouissance ? Nous affirmons la supériorité de la détente sur la tension, de la dissolution sur l’organisation. Nous affirmons | que la vie n’a de sens que par la jouissance, c’est- |

à-dire l’épanouissement, — annonciateur de la

tuberculeux guéris, doués par leur dégénérescence même d’une sensibilité suraiguë et parfois exquise, | dénaturèrent la poésie, la musique, la peinture, et jusqu’à la sculpture. La pure invention des Grecs, l’art, forme visible de la vertu, ils la modifièrent en un poison mortel et saturé d’amertumes. Il y avait au fond de leur sadisme un irrémédiable désarroi, une interruption de l’instinct vital. Les mieux doués d’entre eux, un Bouhours, une Marolle exprimaient cette mélancolie avec une intensité poignante. Ils allaient vers la mort à travers la jouissance et logiquement ils étaient menés aux pratiques euthanasiques : ils y entraînaient leurs

Les asiles, quoique vastes et multipliés, ne suflisaient pas à recueillir les idiots et les fous qu’on rencontrait, divaguant par les rues, comme au dixneuvième siècle les ivrognes. Ils circulaient sans qu’on y prit garde. En 1972, ceux de Limoges assommèrent leurs gardiens, envahirent la ville au nombre de douze cents, pillèrent les débits d’alcool et de morphine, désarmèrent un poste, battirent la police, coururent à l’Institut de Régéné- ration Obligatoire (c’est ainsi qu’on appelait les

histoire de quatre ans prisons), et mirent en liberté deux mille voleurs. Il fallut envoyer dü canon pour réduire l’effroyable insurrection de tous les dégénérés.

L’opinion s’étant fort émue, les socialistes libertaires et les savants positivistes crurent opportun de publier ensemble un manifeste où ils rappelaient leurs déclarations de 1945. Ils répétaient leurs

Le premier accueil fut favorable; on écouta les idées énoncées. Mais ce fut un mouvement d’opinion et de causerie, rien de plus. Cette humanité était devenue incapable de suivre une pensée, d’accepter une influence. Elle se dérobaïit, elle fuyait comme un fluide.

Le trust Rodrigue-Kohnson et Lefort eut bientôt réassuré sa maîtrise. Les journalistes firent diversion. Un crime sadique venait d’être accompli. Ils en publièrent, ils en magnifièrent les détails. Toute l’attention publique fut ramenée sur la personnalité du meurtrier. Sa biographie, ses portraits à tous les âges de la vie, ses lettres intimes, que les éditeurs se disputaient à prix d’or, emplirent les journaux et les devantures des libraires. Le héros demeurait introuvable et les amateurs se désolaient à l’idée de manquer un si beau procès. Mais un journaliste réussit où la police échouaïit. Il découvrit l’homme, le cacha dans un lieu secret, et pour

prix de la liberté lui fit écrire ses mémoires. Les allemand, en anglais, en français, étaient répandues à plus d’un million d’exemplaires. Luther, caché dans la Wartbourg, avait moins agité le monde avec ses manifestes que ce héros du crime avec le récit de ses expériences. è

On oublia les événements de Limoges, et les élections générales de 1973envoyèrent aux Chambres la même majorité immuable de « libéraux populistes », démagogues soudoyés par le trust et qui vivaient de la déchéance commune.

La minorité assista plus qu’elle ne prit part aux incohérents débats. On résolut de lui faire payer cher la peur qu’elle avait un instant inspirée. On persécuta ses associations en retournant contre elles les lois élaborées par les républicains du dixneuvième siècle pour contenir l’organisation cléricale : déclarations toujours révocables, droits d’accroissement, interdiction d’enseigner et de fonder des établissements, etc. Tout fut en vain : les procédés qui avaient réussi contre les moines incapables et superstitieux, ne purent affaiblir les coopérateurs socialistes. Ils continuèrent de fournir la quasi totalité du personnel savant dont la société ; avait besoin. Leurs femmes administrèrent toujours les hôpitaux, les écoles. Leurs établissements

histoire de quatre ans

ne cessèrent de se développer, malgré les entraves. Quoi qu’on tentàt contre eux, ils demeuraient puissants, par la simple raison qu’ils étaient l’indispensable élite. Sans cesse les meilleurs se joi-

gnaient à eux, et entraient dans leurs colonies,

comme les sages, au Moyen-Age, dans les communautés, — mais pour le travail, non pour la prière. Un groupe nouveau les seconda. Des catholiques sérieux l’avaient constitué. Obligés de rompre avec les misérables restes de l’Église Romaine, défigurée par la sorcellerie, ils avaient formé une Église dissidente, que dirigeait un concile de trois évêques. Schismatiques, ils se rachetaient par l’orthodoxie doctrinale. Ils professaient une théologie toute augustinienne et janséniste; ils croyaient à la malfaisance radicale des hommes, à la valeur absolue des sacrements conférés par le prêtre, à la nécessité de la grâce gratuite pour le salut. Cette lugubre foi, qui avait effrayé les chrétiens du dix-septième siècle, parut acceptable à certains libres penseurs du vingtième. Nombre de familles s’unirent à ces « vieux-catholiques », qui avaient établi le centre de leur Église dans une colonie coopérative installée à Port-Royaldes-Champs:. Séparés des socialistes libertaires par la théorie, mais rapprochés par la pratique, ils

entretinrent avec eux des rapports d’estime.

Isolés par la nécessité des choses, parce qu’ils “LE étaient différents et supérieurs, cette solitude imposée fut pour ces quelques milliers d’individus un bienfait qui les rendit plus différents, plus supé- rieurs encore. Animés par le mépris que la presque

_ totalité des hommes leur inspirait ; heureux d’être si hauts, ambitieux de se hausser encore, ils cherchaient en eux seuls de nouvelles raisons de vivre, et les trouvaient. Ils se fortifiaient par la discipline dans un monde qu’entraînait la dissolution. Ils | jouissaient de leur activité et d’eux-mêmes dans une humanité qui semblait ne plus apprécier que le divertissement. Fidèles à leur passé, maîtres de leurs passions, braves devant l’avenir, ils réalisaient une vraie existence humaine. Ils pratiquaient la vertu, merveille d’art et de réalité depuis si

Cette renaissance du sentiment héroïque avait déterminé la restitution d’un type oublié, — le sage de l’antiquité, le saint, la sainte du Moyen-Age. Chaque colonie avait ses philosophes, ses maîtres de vie. Ils rendaient à ceux qui les entouraient les mêmes services qu’avaient pu rendre, en d’autres temps, à leurs amis, à leurs quelques élèves, ces grandes forces à peine ou mal utilisées, un Théo- ‘phile Dufour, un Vacherot, un Bersot, un Bixio, un Lagneau, un Pécaut. Ils savaient méditer, et il est

histoire de quatre ans nécessaire en société que quelques-uns méditent pour tous, car la méditation estune tâche qui prend la vie entière, et tous ne peuvent la donner. Écrivains sobres, ils enseignaient, par l’exemple et la |, parole, l’expérience intégrale où l’âme se livre avec le corps, la pureté du plaisir lié à l’acte comme à la fleur son parfum, la vertu créatrice de vie. On les entourait, on les écoutait. On recueillait ces mots qui semblaient venir de si loin, on observait, on imitait leurs habitudes vitales. Morts, on leur continuait une sorte de culte. De petits monuments, placés au jardin ou dans la salle commune, perpé- tuaient leur mémoire. A la colonie agricole de Saint- Éverest (Forez), on gardait précieusement les morceaux de papier sur lesquels Clément Vallon, rendu muet par un cancer, crayonnait ce qu’il voulait dire à ses amis. Surlle socle de son buste on avait gravé la dernière de ces lignes : « A l’heure de La mort nous ne possédons plus que ce que nous avons La gloire de ces individus était considérable parce que le besoin qu’on avait d’eux était senti par tous. La foi naïve du dix-neuvième siècle en une sorte de Providence matérialiste qui eût porté les hommes au mieux ayant été ruinée par les faits, tous, ou presque tous, estimaient que le bienest une création de l’homme, qui doit, non pas contrarier la nature,

mais s’ajouter à elle, comme le génie du sculpteur au bloc de marbre. Ainsi, le sage avait retrouvé la place élevée qui normalement lui revient, comme au plus utile.

Nulle part, sinon peut-être dans les cités de La Grèce primitive, l’existence ne fut mieux réglée que dans certaines colonies coopératives : cordonniers d’Amiens, horlogers du Doubs, éleveurs du Jura, bûcherons et sculpteurs sur bois de la Nièvre. Le travail manuel, alternant avec l’intellectuel, maintenait leurs facultés en équilibre. L’affinement de l’esprit n’entrainait aucune dégénérescence physique, et le bonheur croissait avec la conscience.

En dépit des lois restrictives, les sociétaires éievaient leurs enfants qui recevaient une éducation admirable, et ces enfants, devenus adultes, s’unissaient entre eux, formant de nobles couples qui perpétuaient une tradition, et peut-être commen- -çaient une race. Leurs magnifiques santés éloignaient la tristesse, et ni l’incertitude, ni la laideur -des temps, ne ralentirent jamais leur énergie.

Quel avenir pouvaient espérer ces quelques milliers d’hommes ? S’érigeraient-ils en aristocratie de l’intelligence et de la volonté, saisiraient-ils le pouvoir par une imposition lente ? Cette perspective de régner sur un asile de dégénérés était leur meilleur æspoir. Mais ils craignaïent, et à bon droit, les

histoire de quatre ans

caprices de ces multitudes méchantes qui détestaient leur supériorité. À chaque consultation du suffrage universel, ils voyaient revenir une majorité plus haineuse, plus passionnée contre eux, et à chaque fois ils s’interrogeaient : Allons-nous être accablés par les impôts et les lois d’exception ? Sommes-nous

Au jour où ce récit commence, ils attendaient avec une nuance d’anxiété. Le soir même ils sauraient le résultat de ces élections générales qui donneraient peut-être une force écrasante aux agitateurs « libéraux populistes ». On connaissait leurs desseins : ils voulaient interdire l’accès de toutes les fonctions publiques, et premièrement des fonctions Une telle mesure eût rudement atteint le peu de civilisation véritable qui avait pu être sauvé.

— Voici Besançon : nous sommes arrivés, fit Touron, interrompant une démonstration de son

Le tramway s’engagea dans une rue dont les maisons, au tiers ruinées, offraient un aspect lamen-

table. Les rares passants avaient un air débile, comme certains habitants des régions paludéennes

où la fièvre sévit. Claude et Jean observaient en $ Le tramway s’arrêta et ils descendirent, cherchant des yeux la Maison du peuple, qu’ils savaient proche. Ils l’aperçurent bientôt : sa façade avenante détonnait agréablement parmi les autres. Pourtant ils virent, en s’approchant, qu’une persienne pendaït d’une manière lamentable, et que presque toutes les vitres étaient cassées. — Vois donc ! dit Jean; on dirait qu’ils ont soutenu un siège. Le gérant de la maison, debout sur le seuil de la porte, les interpella d’une voix sonore : — Venez, jeunes gens! on vous connaît! je vous ai vus souvent à votre laiterie quand j’y passe en tournée… Vous regardez ma façade ? Elle est jolie! Toute la racaille est venue, hier soir, casser mes vitres, au sortir d’une réunion libérale populiste. Et si nous n’avions pas été ici, quinze camarades avec nos revolvers, je crois bien qu’on démolissait la boutique. — Vous allez bien, à Besancon! dit Claude — Ils criaient je ne sais quoi, des vraies paroles de fou. Il paraît qu’il est mort hier pas mal de monde à l’hôpital. Tous les jours, d’ailleurs, il en meurt des flottes : ces alcooliques, ces dégénérés,

histoire de quatre ans

c’est moins qu’une mouche. Mais enfin, il paraîtrait qu’hier ils mouraient encore plus vite que de coutume ; et les vieilles femmes ont imaginé de dire que c’était la faute aux médecins, qui, pour en finir plus vite, veulent empoisonner les pauvres gens. Des folies, je vous dis; mais les folies, ça prend avec les fous, et vous voyez le résultat.

— Empoisonner les gens! c’est une histoire du

— Cette racaille-là, c’est pire qu’au grand jamais. Et pourtant, leur idée de poison, je la trouve assez bonne. Je pourrais leur flanquer une boulette à eux tous, je crois bien que je le ferais. Regardez-moi ça! fit-il en désignant deux individus émaciés qui passaient. Ça traîne la misère, ça traîne la souffrance! Nous sommes trente mille bisontins à Besançon. C’est vingt-six mille de trop. — Vous avez déjeuné ce matin, jeunes gens? Entrez, qu’on vous réconforte.

Il les fit asseoir et leur versa deux pleins bols de

— Vous avez le temps. Vous prenez le train de dix heures quarante, le rapide de Paris. Vos compagnons de route, qui vont avec vous travailler la chimie, sont arrivés hier soir. Ils ont couché ici, — les voici qui descendent.

Ils parurent en effet : Trois jeunes gens, une jeune

fille, et le gérant fit les présentations. Il y eut pen- Ne dant quelques minutes un rapide échange de paroles. On nomma les colonies de chacun, on se découvrit F des amis communs, puis, connaissance faite, on | mangea silencieusement. Le gérant lisait un jour- À

— Mais, mais! fitil tout à coup, elle paraît sérieuse, cette maladie, à l’hôpital. :

Un des jeunes gens répondit :

— Ca été de même, à Lyon, l’autre mois : l’hospice s’est trouvé au quart vidé. Et les manifestations d’hier soir, qu’en dit-il, votre journal?

— Je regarde. il regrette les excès… ah! les beaux hypocrites! ce n’est pas un journal libéral populiste, notez bien; c’est un journal progressiste, plutôt modéré. et il est poli avec ces brutes d’hier soir. Je lis : « Assurément les actes violents de notre aimable population trouvaient une excuse, une forte excuse dans certaines paroles odieuses auxquelles la mystérieuse épidémie qui nous attriste donne une singulière portée. » Les « paroles odieuses », | c’est une boutade d’un camarade, qui avait dit ce que nous pensons tous, à savoir que les pourris feraient bien mieux de mourir un peu vite, et de faire place.

— À nous, termina Jean avec un rire. f

On entendit une voix qui, de la rue, criait :

histoire de quatre ans — À bas les assassins ! Et une pierre tomba sur la table où les déjeuners | étaient servis. Les jeunes gens se dressèrent d’un bond et coururent à la porte. Ils rattrapèrent l’individu qui fuyait, le châtièrent avec des taloches 4 puis revinrent en devisant. —Onena vu, onen verra et ça passera, fit le | gérant. J’ai confiance. La masse, elle rue comme un cheval vicieux, qui veut jeter bas son homme. L’homme, c’est nous. Il n’y paraît pas, mais nous sommes les maîtres. Voyez ce qui est arrivé à la Compagnie des tramways jurassiens. Elle a voulu marcher sans les camarades du syndicat. Elle a recruté un personnel, une belle clique, des jaunes, de vrais jaunes d’or ! Il en est venu de Bretagne, d’Italie et de Belgique; ils étaient cinq cents, et pas un travailleur dans le nombre. Les tramways déraillaient, les machines cassaient, c’était une plainte dans toute la région. La compagnie est revenue au syndicat, pas fière, mais contrainte. Et les camarades font ce qu’ils veulent. Je vous le dis, ils ont besoin de nous : or donc, nous sommes les maîtres. — La Chambre qu’on nomme aujourd’hui sera pire que la précédente, dit Jean. Le gérant eut un joyeux rire. — La Chambre ! vous êtes jeune. Croyez-vous que ça existe, la Chambre? Que les bonnes gens

aillent voter, et nomment qui leur plaît! Moi, 4 j’irai me promener aux champs, avec ma compagne À et mes deux filles; c’est plus sérieux. “#

Les nouveaux amis partirent à l’heure dite. Réunis dans le même compartiment, ils causèrent. La politique fut le premier sujet de leur conversation ; ; ils en parlaient avec une inexpérience que leur gravité naïve rendait plus sensible encore. Un auditeur instruit eût sans doute reconnu, à travers leurs paroles imprécises, l’écho des plus récentes controverses.

— Ce qu’il faudrait, dit un enfant de dix-sept ans dont les yeux candides étaient encastrés dans les magnifiques arcades d’un front vaste et dressé | comme un mur; ce qu’il faudrait, ce serait que les comités scientifiques obligent les Chambres à

— Mais alors, nous donnerions de la force aux savants, et il ne le faut pas. |

Claire Vuillemot (c’était le nom de la jeune fille) | appuya d’une voix indignée :

— Non, il ne le faut pas; ce seraient de nouveaux

; histoire de quatre ans — Voyez des hommes comme Benjamin Raband, s c’est très dangereux. Benjamin Raband était le chef des positivistes ; autoritaires. Chimiste et biologiste, hygiéniste émi- : nent, il avait été conduit par ses recherches sur la - vie et la pathologie cellulaires à une connaissance exacte des principales lois de l’hérédité. Son Manuel | de Zootechnie (d’élevage, pour employer un mot ‘ brutal) était tenu pour une œuvre définitive. Sûr de posséder les règles qui eussent assuré l’élévation indéfinie de son espèce, Benjamin Raband s’était livré avec une sorte d’emportement à ses tendances despotiques. Au seul mot de « liberté », il s’irritait. Son imagination lui représentait sans cesse l’humanité géniale qu’il était prêt à façonner, et il ressentait contre ses adversaires la fureur de l’artiste auquel on interdit son art. Ses disciples, nombreux et véhéments comme lui, avaient fait inscrire au fronton des temples positivistes la devise de l’humanisme contre-révolutionnaire : DISCIPLINE-HIÉRARCHIE-AMOUR. Le jacobinisme des Rabandistes avait eu pour effet de compromettre cette alliance des libertaires et des positivistes dont une expérience presque séculaire avait montré la possibilité. — Oui, répondit l’enfant aux yeux candides, Benjamin Raband, je ne le défends pas; mais tous

les savants ne sont pas comme lui; Tillier, par , |

En effet, Tillier, directeur du Collège des hautes : studes scientifiques où se rendaient nos étudiants, \ | s’était élevé contre les thèses autoritaires de Raband et des positivistes. IL s’était toujours maintenu en bon accord, non pas (cela va de soi) avec la démocratie dégradée du suffrage universel, mais avec la démocratie organisée des associations ouvrières. lillier était d’ailleurs relativement isolé dans le monde savant, où ses opinions ne prévalaient

La conversation dévia. Les jeunes gens s’entreinrent de leurs occupations, des habitudes spéciales tux colonies où ils avaient vécu ; chacune, en effet, ivait ses institutions, ses innovations dont elle était :

— Camarade, lui dit-il, n’êtes-vous pas de l’assolation apicultrice de Poligny ?

C’était une association très réputée pour l’excelence de ses produits alimentaires, pour ses publiations sur les mœurs des abeïlles, et enfin pour e nombre des hommes et des savants distingués qu’elle avait produits depuis quarante années.

— En effet, répondit Claire Vuillemot, avec un nouvement d’orgueil qui anima son regard et olora ses joues.

histoire de quatre ans — Récemment, un conférencier de passage chez , nous a parlé de vos écoles; il nous a fortintéressés.

— Je peux vous renseigner : je suis monitrice, fit-elle. Notre directrice a voulu révolutionner le système des grandes classes, des classes casernes, dit-elle, où un maître est seul avec trente et quarante enfants. Elle nous a demandé, à nous les jeunes filles, si nous voulions l’aider. Nous avons accepté. Nous sommes vingt, qui donnons une matinée sur deux pour les enfants de la petite

: classe, vingt jeunes filles pour soixante enfants. Eux-mêmes choisissent leur monitrice, et travaillent avec elle ce qu’ils aiment le mieux. Moi, j’enseignais l’histoire naturelle. Pour les études communes, les langues, les mathématiques, on reforme les grandes classes. Notre directrice dit toujours qu’il y a deux parties dans l’éducation : l’entraînement à la discipline, pour lequel il faut réunir les enfants, et la culture du don, pour laquelle il faut les laisser se grouper eux-mêmes. Voilà, conclut-elle un peu intimidée par un si

— Mais vous allez être gênées par la circulaire du mois dernier, qui interdit les écoles privées ?

— Ah! fittristement Claire Vuillemot, c’est mon | inquiétude. Espérons que les élections ne seront pas

Il y eut un silence. Jean Schrader et Pierre

Vimeu lisaient. Claire Vuillemot regardait la cam-

pagne broussailleuse que traversait le glissement

rapide et doux du wagon. $ A partir de Combs-la-Ville, les maisons se pres-

sèrent de plus en plus nombreuses, comme autant

de cabanons juxtaposés, avec leurs jardins mal

tenus et la ceinture rectangulaire de leurs murs

formidablement défendus par des hérissements de

verre cassé. Paris s’était propagé comme une lèpre

sur les parcs de la vallée de l’Yères autrefois si

charmante. Les tramways électriques avaient

banlieue sur un énorme espace de campagnes

Le wagon croisait des voies spacieuses, solitaires

ettristes malgré que ce fût un dimanche. Les fêtes

populaires, si bonnes et si franches encore au début

du siècle, étaient tombées en désuétude. A vrai dire,

le peuple, ce grand être enfantin qui faisait un fond

de santé aux anciennes civilisations, n’existait plus.

Tous les extrêmes de la vieille humanité s’étaient

fondus en un type unique, très semblable à l’employé

du dix-neuvième siècle, jouisseur débile et vêtu en

bourgeois. Cette race méprisait la griserie du vin

qui fait chanter, et recherchait les ivresses silen-

cieuses et Les vices d’intérieur.

histoire de quatre ans Il était six heures et demie quand les jeunes gens descendirent les rampes de la gare de Lyon. Ils délibérèrent : iraient-ils droit à Bellevue? Resteraient-ils à Paris, jusque vers neuf ou dix heures, pour apprendre avec la foule le résultat des élections ? La tentation était grande, ils restèrent.

Dès qu’ils eurent diné, ils se dirigèrent vers le centre. La curiosité les animaïit tous six, et, sans même le savoir, ils marchaïent un peu vite, émus de connaître enfin cette ville extraordinaire qui avait donné au monde ses pensées les plus hautes et ses corruptions les plus fines. ;

L’aspect des boulevards était grandiose. Les branches entre-croisées des arbres s’unissaient en forme d’ogive par dessus la chaussée, et au lieu des maisons nues et pressées d’autrefois, s’élevaient d’immenses hôtels, entourés de jardins spacieux, où les riches étrangers des cinq parties du monde affluaient vers le plaisir. De Paris, ils aimaient l’art, les manières, et surtout les merveilleuses pratiques de la volupté. Paris, à cet égard, était demeuré la ville unique. L’instinct de sensualité, diminué en d’autres pays par l’usage des poisons orientaux, n’y avait pas fléchi. La femme y avait gardé tout son charme animal.

Les six jeunes puritains avançaient dans une foule étrange qui les bousculait et parfois les sépa- |

rait : ils se rejoignaient aussitôt avec une hâte 1 L inquiète. Ils ouvraient grands leurs yeux troublés
et regardaient sans comprendre. Ils ne savaient pas = respirer cet air subtil, chargé de senteurs amou- 1 reuses et d’émanations intellectuelles. Huit heures | avaient sonné; la majestueuse après-midi de juillet ë expirait dans une lumière équivoque, faite d’élec- | tricité, de gaz et de soleil. - Jean Schrader, qui marchait à côté de Claire Vuillemot, l’entendit murmurer quelques syllabes. [1 crut qu’elle lui avait parlé, et, l’interrogeant : ES — Je ne disais rien, répondit-elle, et sa voix tait pénétrée de mélancolie. Je pensais : les malneureux ! — Oui, les malheureux ! Quand ils furent parvenus à l’extrémité de la rue Royale, la place de la Concorde, avec sa clarté

lanche, les attira. Ils traversèrent le vaste espace. Mais quand ils arrivèrent au bas des Champs- élysées, ils s’arrêtèrentsoudain. Jamais ils n’avaient ien vu, rien imaginé de si beau. Qu’elle était belle en effet, la puissante cité! Le | nonument triomphal détachait au loin, sur le ciel ouge, son arche ouverte; un frémissement de umières, de murmures, s’insinuait à travers les ë euillages des arbres centenaires ; des fusées mon41

histoire de quatre ans È taient et s’inclinaient dans l’air en bruissant; des chose de la grandeur des ancêtres avait passé dans à la corruption des fils. e

Les jeunes gens, rendus silencieux par l’admiration, échangèrent un regard : ils pensaient à la Î ville du dix-neuvième siècle, et, l’orgueil du passé faisant plus cruelle la tristesse du présent, ils | avancèrent sans mot dire sur la voie grandiose que les Français d’un autre âge avaient tracée pour. une autre humanité.

ÿ Ils passèrent devant les cafés chantants et les | arènes, le Palais du Sang, le Colysée, réputés pour leurs spectacles cruels, et la Maison du Rêve, réputée pour ses attractions obscènes. Des filles, aux corps parfois charmants, les frôlaient et arrétaient un instant sur eux la triste interrogation de leurs yeux élargis. L’une d’elles, toute jeune, et dont la petite âme était grisée par la multitude des lumières et le rythme des refrains qui vibraient dans la brise, fit trois pas en sautant, puis s’arrêta net contre Pierre Vimeu, qu’elle heurta légèrement. Il la regardait, et elle, lui trouvant l’air province et gentil, rit à son nez en l’appelant :

Les jeunes gens avancèrent encore de quelques pas. Puis, soucieux de ne pas gêner la jeune fille |

qu’ils accompagnaient, silencieusement ils firent | Ils retournèrent aux boulevards qu’encombrait | une foule nerveuse et méchante. Les résultats des élections commencçaient à être connus, et les nouvelles qui parvenaient s’écrivaient à mesure, en lettres de feu, sur le balcon du Palais des journaux. Plus de vingt députés sortants, positivistes ou socialistes libertaires, étaient vaincus. Les libéraux | populistes revenaient partout avec des majorités A chaque victoire proclamée, la foule répondait par des aboïements plus furieux. Elle s’enivrait de son triomphe comme une brute se grise en frappant. Elle répétait les noms des vainqueurs et — À bas les socios! Les jeunes gens écoutaient. Ils étaient nés, ils avaient grandi dans les communautés rurales, et, pour la première fois, ils éprouvaient le contact d’une foule. Ils reculèrent instinctivement, et le hasard fit qu’ils joignirent ainsi un petit groupe de socialistes libertaires réfugiés à l’écart, dans l’ombre d’un coin de rue. On y échangeait à mi-voix des observations banales : — La canaïille triomphe encore! — Que fera-t-elle? — Rien, parbleu! Est-elle capable? — |

histoire de quatre ans 1 _ Elle fera quelque chose; écoutez comme elle

crie! — Voilà cent ans! — Elle fermera nos écoles, + vous verrez; elle exclura nos maîtres. — Qu’elle

Pendant une heure, les jeunes gens écoutèrent ces - propos et les cris. La scène leur semblait horrible . et attachante. Cette masse noire qui s’agitait confu- É sément, fluant et refluant comme de la boue qu’on ; pousse ; ces yeux vides, ces physionomies stupides i et furieuses, les impressionnaient ainsi qu’une 1 chose immonde. Pourtant ils restaient là. Touron dit enfin : 1

— Il faut partir, ou nous arriverons trop tard à

Claire Vuillemot, qui semblait plus frappée que | les autres, considéra longuement cette foule.

— Les malheureux! murmurait-elle. Et elle | suivit ses compagnons. |

Au même instant, des porteurs de journaux | envahissaient la chaussée, offrant une édition nou- ; velle. On se disputait leurs exemplaires, on se ; groupait à plusieurs pour les lire : Tel, tant de | voix; tel autre, tant… On étudiait les ballottages, | on supputait les suffrages par dizaines, et personne, semble-t-il, ne lut ou n’attacha la moindre importance à une courte dépêche, ainsi conçue : |

« Hôpital de Villejuif ; neuf heures. — Quatre-

d’un mal étrange et foudroyant. Dix ont suc- C4 combé et l’état de la plupart des autres est déses- | péré. Le bruit court que des cas ont éclaté dans le pays. L’administration croit à un empoisonnement. »

Quand ils eurent franchi, une heure plus tard, la porte du collège des hautes études scientifiques, les jeunes gens furent soulagés. La propreté éblouissante des murs, les fleurs dans les jardinières, la | grâce digne de l’étudiant qui les accueillit, tout les | ramenait dans un milieu familier. d

Ils furent introduits au salon, d’où sortaient des bruits de rire et de musique. On y dansait. Les couples s’arrêtèrent pour fêter les nouveaux arrivants. On les fit asseoir, on les interrogea. D’où vénaient-ils ? Pourquoi si tard? On avait déses- u péré de les voir. Ils dirent quelle curiosité les avait retenus à Paris : Les élections! Le télé- phone renseignait à Bellevue, et les nouvelles n’entravaient pas les danses. Qu’importait un

L’entretien ne se prolongea pas. Dès que les voya- | seurs eurent absorbé quelques tasses de camomille, on les mena dans leurs chambres, car ils étaient ee poudreux et semblaient las.

Le lendemain, à la première heure, chacun d’eux

histoire de quatre ans |

reçut un petit mot : Vincent Tillier les invitait à . déjeuner avec lui. À

Tillier était un homme de cinquante ans. Il avait É au cours de sa vie beaucoup joui par son travail, ; beaucoup souffert par ses affections. Agé de trente ; ans à peine, il avait perdu, dans un accident d’au- 4 tomobile, sa jeune femme et sa fille unique. (4 Tillier avait toujours été un laborieux; sa ressource contre le désespoir fut un redoublement |

d’ardeur au travail. Aïdé par une dizaine d’élèves,

en moins de sept années, il rédigea cette admirable 1 bibliographie systématique des sciences chimiques, À : œuvre devant laquelle avait reculé la patience alle- 4 mande. Il crut qu’il pourrait s’accorder un peu de 1 relâche après ce long effort, et il essaya de se reposer. Mais il s’aperçut aussitôt que sa peine 4 était entière dans son cœur : les visages des deux mortes l’accompagnaient toujours. Il comprit que 1 désormais sa tristesse ne le quitterait plus, et il È accepta cette destinée. Il souffrirait, il travaillerait, 4 et constamment il entendrait les deux voix inces- | santes de la vie : celle-là, plaintive et lamentable, ; qui prolonge les destructions; celle-ci, glorieuse et . rajeunissante, qui fait écho à toutes les créations À et rassérène les cœurs brisés. Il demanda, il obtint .

la direction du laboratoire de chimie végétale je fondé à Bellevue, vers 1880, par Marcellin Berthe- | lot. Il entreprit aussitôt de le transformer d’une manière conforme à ses goûts, qui étaient ceux d’un organisateur plutôt que d’un inventeur. Ilrésolut d’y # adjoindre un collège de hautes études scientifiques où les syndicats ouvriers, les associations productrices enverraient leurs sujets d’élite. Tillier voyait dans cette institution un moyen d’unir plus étroitement ces deux mondes du savoir et du travail où s’était concentrée toute la noblesse humaine, et de fortifier ainsi l’influence de cette haute culture qu’il aimait surtout. Il parcourut la France, visita, convainquit les principaux administrateurs socialistes, fit voter les subventions nécessaires, et, après dix-huit mois de diplomatie, il eut cette joie de recevoir un premier groupe de quinze étudiants dans l’annexe édifiée à cet effet.

Le nouveau collège réussit à merveille, et prit l’activité entière de Vincent Tillier. Il travaillait | énergiquement, et il exigeait de tous l’observance de ses rigoureuses méthodes. Les occupations étaient incessantes et réglées. La matinée appartenait aux cours, l’après-midi aux recherches individuelles et aux travaux pratiques; à la fin de chaque journée, les étudiants, réunis sous la direction du chef, exposaient et discutaient quelques-uns des résultats

histoire de quatre ans À obtenus. Les indications les plus intéressantes étaient consignées dans les Annales semestrielles du collège. Le soir était laissé aux chants, aux danses À et aux jeux. j | Ainsi vivaient Tillieret ses élèves, avec une régularité qui faisait passer les jours et qui donnait au travail sa fécondité et sa douceur entières. Les élèves étaient heureux. Tillier, s’il avait pu l’être, l’eût été. Mais il sentait toujours sa brisure inté- .- rieure. Les menus faits de la vie, en le touchant, rendaient un son douteux comme le marteau qui 1 tombe sur une cloche fêlée et quand il se retrouvait | chaque soir, seul à table, il s’étonnait de n’être pas : découragé : ce sentiment lui était tout à fait inconnu. ‘| « C’est comme une lacune qu’il y aurait en moi, pensait-il en souriant à travers sa tristesse, — une heureuse lacune. » Le lendemain, à l’heure convenue, les jeunesgens se dirigèrent vers la maison de Tillier. Très simple, | et restée telle qu’au dix-neuvième siècle Berthelot
l’avait construite, elle s’élevait en haut de la colline, dominant un verger en pente qui laissait 4 entrevoir, à travers ses verdures, l’étendue im- l mense de Paris, hérissée de flèches et de dômes : | vue de loin et de haut la vieille cité avait grand air. 1

Tillier apparut sur le perron de la modeste entrée, et voyant les nouveaux venus, tout de suite il alla vers eux. Des yeux profonds et doux, un sourire affable humanisaient son étrange visage qu’on eût dit taillé à coups de bêche dans quelque motte de

— Nous vous attendions hier soir pour dîner, leur dit-il; mais notre capitale vous a retenus, paraît-il.

— Nous avons voulu apprendre à Paris le résultat des élections, dit Touron.

— Oh! ces élections… comme on exagère l’importance de ces choses-là; les majorités parlementaires, je n’y crois guère : d’autres forces décident. Allons déjeuner, si vous le voulez bien. |

On fut douze à table : Tillier avait invité, avec les six nouveaux venus, son secrétaire Raoul Herdey et quatre de ses meilleurs élèves : Anatole Bergougnan, Pierre Coudroit, Vittoria Vivanti, une italienne, et Bezoukoff, un russe. Les présentations faites, on s’assit. Les divers services avaient été disposés simultanément sur la nappe blanche et parsemée de fleurs : œufs, laitages, légumes verts, boulettes d’albumine au café, fruits et miel. Chacun se servait à sa guise, car il n’y avait aucun domestique dans l’établissement.

— Ah! mademoiselle, dit Herdey, s’adressant à

histoire de quatre ans 1 Claire, vous ne trouverez ici ni le lait, ni le miel de k vos montagnes. Comme il est bon, votre miel! et À votre pain d’épices! Il faut le manger au sortir du 4 four, tout chaud! quel régal! ; n || — N’êtes-vous pas de Poligny, mademoiselle ? ne || — Je connais votre colonie, et nous la connaissons tous en Italie par les livres qu’elle a produits, 1 de bien beaux livres sur l’apiculture, bien beaux! À — Remarquablement exacts, dit Bergougnan. | — Nous tâchons de travailler avec méthode, répondit la jeune fille, rose de joie et troublée comme si on l’eût vantée elle-même. À Vincent Tillier écoutait en silence. Posément il È arrêtait son regard sur celui qui parlait, — regard | un peu tendu, et qui semblait fixé par une conti- 1 nuelle recherche. Il avait du plaisir à voir cesjeunes M gens. Il aimait leurs voix franches, leurs teints 1 clairs, leurs manières aisées; il aimait à retrouver E en eux ces qualités que le vingtième siècle, après 1 | le dix-neuvième, avait lentement désapprises : le L | goût, en toutes choses, d’une forte et gracieuse 1 — J’ai su qu’on avait essayé de nouvelles |

méthodes pédagogiques à Poligny ; pourriez-vous me les exposer, mademoiselle ?

La jeune fille répéta de bonne grâce les explications qu’elle avait données la veille en chemin de fer, et quand elle eut achevé :

— C’est excellent, répondit Tillier. Dire que nous nous attardons en France au système d’un maître pour trente enfants !

réponse à tous. On parla des particularités du laboratoire, et du vieux poète Jussieu, qui né dans la colonie, y achevait heureusement sa vie pour le | plus grand charme de tous.

— Que vos récits sont bons à entendre, mademoiselle! dit Tillier. Dans vos colonies, vous savez vivre, vous autres socialistes libertaires, vous êtes tendus… et la tension, c’est cela qui manque aux hommes. Ils croient qu’on peut jouir de la vie, jouir passivement.. quelle idolâtrie! La vie, cela n’existe pas. On veut la saisir : maïs c’est un fantôme, et on tombe. La vie, il faut la ressusciter, la créer à chaque instant, — travailler, en un mot. On ne jouit en réalité que de la peine qu’on s’est

— L’erreur, dit-il, je la comprends. C’est une

histoire de quatre ans È sorte d’illusion optique. La situation des hommes 1 aujourd’hui est tout à fait étrange, pitoyable. Non | seulement ils sont privés d’instinct, et tous les . animaux en ont; c’est bien pis. Ils ont des instincts 1 qui les trompent. Ils sont restés, n’est-ce pas? identiquement tels que la nature les a façonnés en à trois ou quatre cent mille années. Ils ont des in- 1 stincts qui les inclinent à bien manger, à bien dormir, à préférer les choses agréables. Et ces 1 goûts étaient sans danger pour des malheureux que 4 la vie pressait terriblement, et qui avaient le choix entre peu de douceurs. Mais voici qu’en deux siècles 4 à peine, nous, savants, nous avons transformé la { réalité, diminué les périls, atténué les souffrances, multiplié les plaisirs. Résultat : nos instincts 4 portent à faux, ils nous font trébucher en aveugles È dans une nature pour laquelle ils n’ont pas été faits. + Herdey se tut ; puis, nul ne répondant, il pour- | — Tenez, dit-il ; il y a un effort dont la nature É nous avait donné l’habitude et presque l’instinct, à c’était l’effort guerrier. Pour la guerre, l’humanité 1 sortait de son apathie. Et depuis cent ans on ne ; s’est pas battu. Notre seul instinct héroïque est ; devenu inutile. Pour moi, je plains les hommes: 4 ce sont de pauvres êtres désorientés dans le monde ÿ nouveau de la science. ,

Un des nouveaux venus, qui jusqu’alors avait — Mais alors, dit-il, ils auraient donc raison, ces naturiens qui renoncent aux machines et qui. labourent la terre ? — Eh! répondit Tillier, peut-on retourner en arrière ? Nous n’avons plus le choix, il faut que Ù nous nous transformions nous-mêmes pour nous adapter à ce nouveau monde de la science dont parle Herdey. Nous transformer : déterminer de nouveaux instincts, accroître la vertu: l’entreprise est plus malaisée que la captation des forces extérieures. Nous-même : quel objet difficile ; une conscience si superficielle, des images qui fuient, des motifs qui s’ignorent, des aspirations qui se contrarient, et des désirs, surtout, des désirs de , faiblesse, nos plus antiques instincts qui s’opposent à la tâche nécessaire. Nous-même : un objet, un 1 sujet; un objet toujours en fuite, un sujet toujours < “en révolte. La nature est commode : elle tient dans nos cornues, mais nous-même! et quel jeu vain est le nôtre, savants, si nous ne sommes que savants, occupés à dominer des forces pour ensuite les jeter Fe au hasard dans cet abîme de faiblesses, la con- | science, ou plutôt l’inconscience des hommes ! c’est là-dedans qu’il faut travailler aujourd’hui! Bergougnan leva son visage grave et carré.

histoire de quatre ans 1

— Je ne crois pas au succès, dit-il. | — L’humanité est mal équilibrée; trop d’intelli- à gence, trop peu de caractère. Le désaccord ira tou- d jours augmentant et il y aura une catastrophe au 1 — Que vos prédictions sont rapides ! répondit À Tillier. L’humanité, pensez quelle multitude d’êtres 1 elle enferme, combien de races, de possibilités; et 4 pensez combien de catastrophes elle a traversées, - M depuis le grand déluge jusqu’à la dégradation d’au- 1 jourd’hui, qui est aussi une catastrophe. Elle a É survécu aux famines de l’ancien régime. Pourquoi 4 la pléthore actuelle. 1 — Elle est beaucoup plus dangereuse. Pour sim- F plifier le cas : prenez un homme qui depuis long- f temps a été mal nourri, mal, mais sainement, et $ fournissez-lui un bon régime : en dix jours vous le ravigotez. Prenez au contraire un homme qui s’est à alimenté avec excès. Il n’y a rien à faire. Ses 1 organes sont détériorés pour toujours. Il est un À dégénéré, et vous savez, Herdey, vous qui êtes médecin, qu’on ne relève pas un dégénéré. Mourir k de faim, c’est désagréable, mais ce n’est pas mauvais pour la santé. Bezoukoff, le Slave aux traits de Kalmouk, leva | un visage irrité où clignotaient deux petits yeux. |

— Vous ne comprenez pas, s’écria-t-il, vous ne comprendrez donc jamais! Il y a des forces nouvelles, pour la conscience comme pour la nature. Qui connaissait, il y a cent cinquante ans, les ondes herziennes? Elles nous donnent l’énergie, la lumière aujourd’hui. Eh bien, il y a des ondes psychiques, je vous dis… on peut les saisir dans les états profonds de l’hypnose ; moi-même, je les ai saisies; et c’est là qu’il faut chercher. Mais vous ne voulez pas comprendre! vous dites : c’est de l’occultisme, et vous haussez les épaules. | — Nous croyons, expliqua doucement Tillier, que vous méprenez pour une force une combustion de réserves nerveuses ; votre méthode… — Des mots ! qu’est-ce, une combustion ? qu’estce, une réserve ? qu’est-ce que cela signifie, nerveux ? Il pâlit, ses mains tremblèrent. Le spectacle de cette colère affecta les convives et il y eut un silence pénible. Tillier se leva de table, car le repas était À cette minute, un coup de gong résonna, et, comme tous passaient dans la pièce voisine, l’étudiant de service apparut. Il avait entre les mains une carte de visite qu’il remit à Tillier. : — M. Blaise de Bruyère, de la Dépêche du Soir, demande à vous dire un mot.

histoire de quatre ans — Il parle d’une interview sur cette maladie. À : — Ah! cette maladie dont on parlait hier… cela À paraissait curieux. Qu’il vienne, il nous en donnera 1 les nouvelles. ; M. Blaise de Bruyère fut bientôt introduit. Il entra, chapeau bas, avec des pas menus et des courbettes 4 circulaires. C’était un petit homme décharné. Il res- } semblait à ces insectes qui ont pour tout visage Ë L. deux yeux ronds comme des boules dominant de larges mandibules ; il était fort laïd. Tillier alla vers — Vous venez m’interroger sur cette maladie, paraît-il? Mais il faudra, monsieur, que vous me L renseigniez d’abord, car je ne suis pas au courant. # — N’avez-vous pas lu les journaux, ce matin ? E — Maïs c’est affreux, monsieur ! Il est mort cette | nuit plus de cinq cents personnes. La terreur est 3 Le malheureux semblait , effectivement très effrayé. Il serrait un journal dans ses mains fié- à vreuses. Tillier le prit et l’ouvrit. C’était une sorte 1 d’immense liasse, un imbroglio de douze pages acco- ! lées les unes aux autres. Il n’y avait pas d’article à k proprement parler, mais une multitude de petites À dépêches, précédées chacune d’un gros titre et d’une

image qui épargnaient presque au lecteur la peine è de lire. Tillier, perdu dans ce fatras, demanda : j — Où sont vos nouvelles ? ; — Ici, les dernières, fit le petit homme, et il à accommoda ses feuilles d’une main preste. ; — Voyons les chiffres, murmura Tillier. Tel | asile… cela commence toujours dans les asiles… 1 tel asile, la Ville-Évrard, quarante-deux décès, huit : pour cent; Villebon, sept pour cent; Saint-Germain, % onze pour cent… tous ces décès parmi les hospita- 4 lisés ; le personnel indemne. | — Le personnel est presque toujours tempérant, interrompit Herdey. Il semble que le mal frappe l exclusivement les dégénérés. | — Les symptômes, poursuivit Tillier : chaleur 6 interne, soif, gangrène des extrémités annoncée par des taches bleues sous les ongles… c’est singulier ! Cela me fait songer au travail de Vermorel. Mon- 4 sieur de Bruyère, pour moi, je ne sais rien. Mais è procurez-vous un ouvrage du docteur Vermorel, paru voici quinze jours, et intitulé : Observations sur 1 quelques cas récents de pathologie anormale. Tout ; ce que vous y lirez concorde étrangement, et dans 4 une certaine mesure annonce vos nouvelles d’au- + — Mais n’avez-vous pas une appréciation géné- É À

histoire de quatre ans dé

— Je peux seulement vous indiquer ce que Vermorel n’a pas écrit, mais ce qu’il dit en conversation : il croit possible qu’une maladie inconnue apparaisse et élimine durement les affaiblis que nous traitons dans nos hôpitaux. Un tel événement, monsieur, ne serait pas tout à fait un mal. La mort 1 est une bonne éducatrice, — plus exactement, la peur de la mort.

— Non, monsieur, je ne plaisante pas, répondit - Tillier avec une violence soudaine. Ces morts dont vous m’apportez la nouvelle, j’en parle sans ironie, F mais sans pitié, je vous le déclare, Quoi, monsieur! | depuis cent années vous piétinez, vous et les vôtres, et vous vous enlizez dans le monde admirable que | nous savants, nous seuls, avions inventé; vous vous À perdez avec vos folies et vous perdez en même temps ce que nous avions créé ; et quand vous êtes 4 châtiés, il faudrait que nous eussions pitié? C’est impossible. Vous avez choisi l’ivresse, l’extatisme ; : subissez les conséquences. Tenez: je me souviens | d’une forte idée qu’exprimait à la fin du dix-neu- | vième siècle l’Allemand Nietzsche. En certains cas, | disait-il, une philosophie nihiliste peut être utile, | comme un marteau puissant, pour briser les races mourantes, les rejeter hors du chemin et ouvrir les voies à un nouvel ordre de vie en satisfaisant les

dégénérés dans leur désir de mort. Cette idée, je vous la livre, monsieur, et vous l’applique. $ Répétez-la donc à vos lecteurs. Ils ont méprisé nos conseils, répudié notre discipline. L’épidémie qui s’annonce pourra satisfaire leur désir de

— Votre commission sera faite, monsieur, n’en doutez pas, dit le journaliste tout blême.

Il se retira ; et, dans le court silence qui suivit son départ, Bezoukoff se leva et de même

— Bezoukoff ne paraît guère content, remarqua l un des camarades.

Et un autre, qui était assis auprès de Jean Schrader, lui dit en manière d’explication :

— Bezoukoff est un spirite, un morphinomane, croyons-nous, comme presque tous ces Russes qui

En effet: après le grand effort d’émancipation qu’elle avait fourni au début du vingtième siècle, la Russie occidentale, écrasée sous un flot de milices barbares, kurdes, circassiennes, afghanes et mongoles, s’était abandonnée. Le mysticisme avait consolé les révolutionnaires vaincus, et une multitude . de sectes, silencieusement répandues, s’étaient taillé chacune leur domaine dans la prison orientale irré-

histoire de quatre ans “à

Raoul Herdey confirma la parole qui venait d’être

— Bezoukoff est un extatique, un fanatique. Vous 4 êtes trop bon de l’inviter ici, monsieur Tillier. Il vous déteste, — et avec vous nous tous, d’ailleurs.

— Je sais, je sais, répondit Tillier, mais il expé- rimente si bien.

Puis, s’adressant à Claire :

_ — Mademoiselle, lui dit-il, voudriez-vous passer

un instant dans mon bureau ? Il faut que nous cau- . sions travail. Messieurs, je vous verrai ensuite. 1

ACER L’ordre poursuit le désordre. FFRUSES

Les journaux du soir publièrent d”effrayantes ë dépêches. Expédiées de tous les coins de France et d’Europe, elles disaient toutes: le mal est apparu ; tant d’atteints, autant de morts. Presque toujours l’épidémie avait éclaté dans les asiles de fous et d’épuisés. En plus d’un cas elle y avait exercé de foudroyants ravages: à Nuremberg, Mans, la quasi unanimité des hospitalisés avait été frappée en quelques heures d’une décomposition

Les gens achetaient les journaux avec fièvre et s’attroupaient dans la rue pour les lire. Les questions, les réponses, s’entre-croisaient, mais brèves et comme retenues par la peur. L’explosion simultanée du fléau terrifiait. Sans doute le mal avait longtemps couvé avant d’avoir acquis la force et l’essor. Les dépêches parcourues, on lisait l’interview de Tillier : « Répétez-le donc à vos lecteurs : ils ont dédaigné nos conseils, répudié notre disci-

histoire de quatre ans | pline; l’épidémie quis’annonce pourra satisfaire leur désir de mort… » Alors s’élevaient des rumeurs :

— Ils n’acceptent pas leur défaite d’hier, les sectaires ! — Ils sont haineux, ils nous tueraient ! — Nous, les inadaptés, comme ils prononcent!

Et si quelque modéré protestait, les voix, jusqu’alors isolées, se pressaient et prenaient des

— Ah, vous en êtes, des buveurs d’eau, des buveurs de lait! Ne restez donc pas avec nous, | puisque nous empoisonnons ! Les empoisonneurs, É c’est eux-mêmes, les intellectuels et leurs quarante cliques, les pédagogues et les hygiénistes! La | preuve qu’ils l’ont voulue et faite, leur maladie, : c’est qu’elle éclate partout à la fois, — est-ce | naturel? Et dans les asiles, où ils sont les maîtres ! ( Ils veulent tout détruire pour régner entre eux. à

Ces formules de colère, à peine trouvées, se pro- k pageaient de groupe en groupe. Elles entraient ; vite dans ces cerveaux, énervés par les excès et par x la peur. Elles les fanatisaient. Une invincible asso- £ ciation d’idées unit la défaite électorale des positi- ; vistes et l’explosion de l’épidémie : celle-ci était une ; vengeance, et le commencement du grand attentat 4 de la caste orgueilleuse contre la multitude des M

Des bandes se formèrent, grondant des menaces

rythmées. Dans les cirques bondés le public était inattentif. Il écoutait les rumeurs de l”émeute et regardait à peine les spectacles qui lui étaient offerts. Deux lutteurs moururent au Palais de la Mort. A peine si les vainqueurs furent applaudis. À la Maison du Rêve, où quinze cents individus pressés recevaient, les yeux fixes et la mine extatique, les effluves magnétiques jetés vers eux par de puissants radiateurs, une femme s’écria tout à

— Je suis prise… je suis morte ! Elle tremblait de tous ses membres. Une rumeur effroyable s’éleva dans la salle.

— Regardez les mains!

Une ligne bleue marquait le contour des ongles.

— Elles sont bleues! hurlèrent dix voix épouvantées.

La femme criait toujours :

— Emmenez-moi ! sauvez-moi !

Mais ceux mêmes qui l’accompagnaient s’écartèrent d’elle. Les spectateurs, hurlant d”effroi, se houlèrent aux portes, et coururent accroître en s’y

  • mélant les remous de la foule.

Tillier était assis avec quelques amis sur la ter-

rasse de Meudon. Tous savaient les nouvelles

histoire de quatre ans à récentes, et considéraient avec un sentiment d’an- | goisse la ville immense étendue à leurs pieds. Un casque de brume souillée, planant au-dessus d’elle, cachaït les étoiles au bas de l’horizon, et traçait une barre sombre entre la ville et le ciel pur.

— Terrible chose! dit le docteur Vermorel, mais ces conditions morbides ne pouvaient durer longtemps… nous étions sur la limite d’une catastrophe ; elle est venue, que sera-t-elle ?

Il continua, monologuant dans le silence attristé | plutôt qu’attentif des autres.

— Que sera—elle demain ? Qui prendra-t-elle ? C’est un nouveau déluge, une eau qui monte. Puissent les tempérants être sauvés ! puissionsnous avoir notre mont Ararat!

On entendit un bruit de pas qui approchaient.

— Ah! fit Tillier, ce sont nos jurassiens d’hier; ils reviennent de Paris. Avez-vous les journaux,

— C’est affreux, dit Jean avec animation, on vous insulte.

— Je sais, je sais, répondit-il, et il ouvrit La Dépêche du Soir, que lui tendait Claude Touron. Voici l’article : &« Au moment où une catastrophe inouie, où un fléau d’un autre âge plane sur les cœurs et les étreint, on appréciera le message de M. Tillier. On n’oubliera pas la façon cavalière

dont il envoie ses semblables à la mort. On prendra note. On tirera des conséquences. Où sont-ils donc, les temps où les savants voulaient être les serviteurs de l’humanité, où ils étaient Français? » et caetera.. et caetera.. cela continue… Je comprends leur révolte. Les paroles de Nietzsche étaient dures, elles avaient un accent brutal. Mais avec toute la douceur et toute la bonté du monde, qu’y pouvons-nous”? Nous sommes à une heure de destruction. — N’entendez-vous rien? fit quelqu’un. — Des voix… des rumeurs… — J’ai entendu mon nom, dit Tillier, on crie : Mort à Tillier! on vient ici. Ces hommes étaient debout, appuyés contre les rudes arêtes du vieux parapet; ils regardaient dehors vers la route obscure, et ils écoutaient, silencieux et le cœur serré par le voisinage attristant de la haine. Soudain, quelque objet, vigoureusement lancé d’en bas, passa juste entre deux têtes. Au même instant, un cri s’éleva, un cri furieux et — Qu’est-ce donc? — Nos silhouettes se détachent sur le ciel clair. ©

histoire de quatre ans 4

— Retirons-nous. À Comme ils remontaient à pas lents vers le jardin, j À une clameur triomphante salua leur retraite, que À suivit une nouvelle et drue volée de projectiles. ]

— Avez-vous lu dans {a Dépêche du Soir ? dit 1 Raoul Herdey. A Varsovie, on a cerné et brûlé le ; quartier des Juifs. Il y a plus detrois cents vic times. On les accusait d’avoir empoisonné les 4

— Ce fut de même en 1832, dit le docteur Ver- 4

morel, quand éclata le choléra. Et, ou je me trompe 4 fort, ou le choléra n’était qu’un jeu d’enfant com- à

paré au fléau qui nous frappe. Alors, la maladie 1 était relativement connue, et l’humanité à peu près L — Qui donc vient en courant vers nous? dit *

Tillier. Ah! c’est le citoyen Jouandanne, le secrétaire j

de l’Union coopérative de Meudon. Qu’est-ce qui |

vous amène, citoyen ? |

— Mais je suis venu avec des amis, monsieur Tillier; savez-vous que ces fanatisés parient d’en- ; vahir votre établissement et de tout casser dans } |

vos laboratoires? Ils disent que la maladieestdans

vos cornues. Mais ne craignez rien. Il y a cin- . quante militants là-haut, qui font bonne garde. t — Quoi, fit Tillier en pressant le pas, les choses 4

en sont là? Merci beaucoup, à vous et à vos amis. d’autant qu’hier nous étions en querelle, vous libertaires et moi positiviste….

— Oui! répondit Jouandanne, des querelles, nous en avons eu, nous en aurons encore. Mais, voyez-vous, contre les inconscients, nous serons toujours d’accord.

— Je le crois aussi, répliqua Tillier. ;

Ils étaient arrivés en haut du parc, près de la maison et des laboratoires; les cinquante ‘militants étaient là, couchés sur l’herbe, car la nuit était douce. Tillier les remercia vivement et leur demanda si quelque incident était survenu. Maïs non, ou si peu que rien : Une bande avait essayé d’ébranler la porte ; menacée, elle s’était éloignée et n’avait pas reparu. La conversation se prolongea quelques instants. Mais il était tard, et on avait tout dit, — tout sur le présent et tout sur l’avenir, qui n’autorisait que des craintes, imprécises et terribles. On se quitta.

— Vous rentrez seul, Vermorel? demanda Tillier. Ce n’est pas très prudent, peut-être. On vous connaît.

— Laissez donc, répondit le médecin. Je sais m’y prendre avec les fous depuis trente ans que je les

Il tourna du côté des bois, se dirigeant vers son

histoire de quatre ans asile de Velizy. Et Jouandanne et les cinquante militants descendirent à gauche, vers Meudon. Audessus de l’ombre où ils disparurent, le ciel, éclairé par le reflet des splendeurs parisiennes, était livide et sans étoiles, pareil à une chair malsaine. Un jour, deux jours passèrent. La maladie et la folie se propageaient sur toute l’Europe. Elles avan- çaient plus lentement ou plus vite; mais jamais elles ne reculaient. Les foules en appelaient aux gouvernants. Que pouvaient-ils? En France, les ministres libérauxpopulistes, éperdus, demandèrent conseil à ces | mêmes hommes qu’insultait leur parti, aux Leur Fédération répondit par un hautain refus que tous les journaux imprimèrent : « Monsieur le Ministre, « En 1945, dès l’année de sa fondation, la Fédé- ; ration des sociétés savantes déclarait : E « Nous avons le droit et, vis-à-vis de l’humanité, | « nous avons le devoir de gouverner la consom- « mation des richesses que nous avons créées. }

« tiront un jour, qui s’imaginent pouvoir bénéfi- « cier de nos découvertes et répudier notre disci-

« Ces paroles étaient prophétiques. Elles ne furent pas écoutées. Les pouvoirs publics, les individus ont persisté dans les errements par nous signalés. Contre la dissolution libérale et démocratique rien n’a été fait.

« L’inévitable catastrophe est enfin survenue. Il ne paraît pas, Monsieur le Ministre, qu’elle ait éclairé votre gouvernement.

« Vous nous priez de déléguer auprès de vous une commission consultative. Hélas, Monsieur le Ministre, nous savons par expérience la valeur de telles commissions : elles fonctionnent depuis un long siècle; nul n’a voulu les écouter.

« Que pourrions-nous dire aujourd’hui ?

« Ou bien vous nous. consulteriez sur la maladie même qui vient d’apparaître, et sur elle nous ne savons rien : elle est un phénomène nouveau, nous ne pouvons que l’étudier. Nos recherches seront publiées, elles appartiendront à tous.

« Ou bien vous nous consulteriez sur les règles de l’hygiène sociale, et nous aurions des avis nombreux et précis à donner. Mais vous les connaissez sans doute, car nous les avons maintes fois répétés, à vos prédécesseurs et à vous-même.

histoire de quatre ans |

« Monsieur le Ministre, nous sommes prêts à assumer toutes les responsabilités et toutes les charges du pouvoir; mais nous en réclamons

d’abord toutes les prérogatives. »

Done, ils refusaient leur aide, ces bienfaiteurs de l’humanité; satisfaits, ils constataient la cata-

| strophe : elle est enfin survenue, disaient-ils. Les feuilles populistes détachèrent ce maladroit enfin, l’imprimèrent en lettres énormes. Elles deman- : dèrent des lois contre les positivistes, un régime de terreur. Ne fallait-il pas les traiter en chiens, puisqu’ils traitaient en chiens le commun des hommes ? C’était un long cri de haïne et de folie par où s’exprimait l’horrible peur de tous : mort aux

Voyez où leur progrès nous mène! clamaïent les démagogues. Et ils opposaient la vie des vieux âges, qui était douce, en somme, puisqu’on l’accep- | tait, à la vie insupportable de leur siècle, l’âge d’or de l’ancien régime à l’enfer du monde scientifique.

La foule écoutait, et, de toute la force de sa lourde pensée, elle approuvait.

Il apparut bientôt que les positivistes, les tempé- rants, étaient à peine touchés par le fléau : ce fait étrange envenima l’irritation publique. Des mal-

heureux crurent avec une foi brutale que les savants

voulaient et combinaient leur perte. En plus de | trente villes, médecins, pharmaciens furent massacrés, et, dans les hôpitaux, des malades en délire trouvèrent assez de force pour se lever, frapper et mordre avec leurs dents empestées.

Ce fut une rage : elle passa. L’épidémie n’avait point de relâche et les foules se découragèrent d’écouter les démagogues, qui eux-mêmes se las- = sèrent de crier. |

Le mois d’août fut très chaud. Les symptômes de la maladie devinrent plus atroces. La mortalité de la région parisienne, que six millions d’habitants encombraient, dépassa le chiffre de trente-cinq mille par semaine. Les services publics étant désorganisés et débordés, des volontaires, presque tous socialistes et tempérants, firent le travail de l’administration. Ils allèrent de maison en maison enlever les cadavres dont la puanteur décelait la

L’épidémie avait d’abord déterminé un brusque mouvement vers la tempérance. La consommation de la morphine et de l’éther avait baissé. Mais, soit que la privation fût trop dure, soit que le bénéfice n’en eût pas assez vite paru, les chiffres de la consommation se relevèrent avec rapidité, et bientôt égalèrent les maxima antérieurs. Les pratiques

histoire de quatre ans | maine, à Paris seulement, cinq ou six cents personnes se donnèrent une mort choisie. |

à rompre leurs habitudes de narcotiques et de

paresse. Ceux-là s’étaient éloignés des grandes

villes. Profitant de la saison chaude, ils avaient

installé de vastes campements aux abords des forêts

dont les senteurs, croyait-on, prévenaient la mala-

die. De telles agglomérations s’étaient formées dans . les régions boisées qui s’étendent autour de Paris,

et vers Nevers, et dans les Landes et les Ardennes.

Ces fugitifs rêvaient d’imiter les tempérants dont l’immunité relative inspirait à tous la colère et l’envie. Quelques-uns d’entre eux allèrent visiter une colonie socialiste-libertaire. On leur montra les chambres à coucher, élégantes et simples, les vastes ateliers, la salle pour les concerts, le stade, pour les jeux athlétiques, — et l’infirmerie, qui était

Les visiteurs furent émerveillés de ce qu’ils avaient vu. Ils voulurent s’imposer des tâches, des | disciplines. Mais le fléau continua de trancher parmi eux, et lorsque survint l’ennui des premières fraîcheurs, la plupart s’en retournèrent vers les villes, mourir, puisqu’il fallait mourir, avec des . amis et des habitudes.

D’autres s’obstinèrent. La peur, peut-être un

sentiment plus noble, l’horreur de la déchéance, | les avait rendus persistants. Ils avaient bravement | pratiqué la vie rustique et ne voulaient pas laisser perdre l’énergie qu’ils avaient reconquise. Parmi -ux il y avait beaucoup de mères, de femmes nceintes, qui, même abandonnées des hommes, ï restaient là maintenues par la volonté de sauver eurs enfants, par un instinct de maternité que a civilisation n’avait pu abolir. Mais à l’entrée de a saison mauvaise, le découragement les gagna, et brusquement, leur espoir se tourna vers les colonies ibertaires. Là ne trouveraient-ils pas un asile, une lirection ? Ils supplièrent qu’on les admiît, qu’on les recueillit tout au moins.

Libertaires et tempérants hésitaient à répondre. Vermorel et Tillier proposèrent une solution qui orévalut. Certes, dirent-ils, nous ne devons pas compromettre nos seuls points de résistance contre ane épidémie exterminatrice. Mais pourquoi ne créerions-nous pas, en dehors de nos colonies, des résidences, des stations hygiéniques, où nous recevrions comme stagiaires ceux que nous ne pouvons admettre d’emblée? Nous pourrions les éprouver, t concilier ainsi la prudence et l’humanité.

Une colonie auvergnate, située à Vic-sur-Cère, iussitôt tenta l’essai. A peine eut-elle annoncé l’ouverture d’une station hygiénique, vingt mille sup-

histoire de quatre ans pliques lui furent adressées. Parmi cette multitude apeurée il fallut choisir les deux cents meilleurs. Ils furent prévenus qu’ils allaient endurer les disciplines régénératrices les plus dures. Ils promirent obéissance, et dès lors furent soumis à l’autorité absolue d’un médecin assisté par cinq aides.

Les autres colonies suivirent l’exemple donné par Vic-sur-Cère, et des milliers de stagiaires furent bientôt recueillis dans des locaux vacants ou des

La plupart des élèves avaient rejoint leurs colonies. Bezoukoff était mystérieusement parti, laissant à deviner qu’il avait découvert dans les forces occultes un remède au fléau. Herdey organisait une

station hygiénique dans la vallée de Port-Royal. Vittoria Vivanti, Jean Schrader et Claire Vuillemot, qui seuls étaient demeurés, vivaient étroitement unis, comme serrés les uns contre les autres par l’horreur qui les entourait.

Depuis le départ de Herdey, Vittoria travaillait constamment avec Tillier, et celui-ci, qui d’abord avait redouté cette rupture d’habitudes, s’aperçut bientôt qu’il gagnaït au change. IL fut charmé par

la finesse toute féminine que la jeune fille mettait au service d’un savoir déjà vaste, et peut-être fut-il inconsciemment séduit par la promptitude toute féminine aussi de son attention et de son obéissance.

Ils étudiaient la maladie. Chaque soir, le docteur Vermorel venait de son hospice de Velizy, apportant des substances à analyser, excréments ou débris de membres gangrenés. On lui rendait compte des | recherches du jour, on préparait celles du lendemain. Les difficultés étaient extrêmes. Les affinités d’un grand nombre de bactéries avaient changé. Ces petits êtres subissaient capricieusement l’action des matières colorantes qui autrefois les décelaient à coup sûr. Certains dépérissaient dans les plus énergiques bouillons de culture. Le monde des micro-organismes semblait bouleversé comme celui des hommes. Le moindre examen exigeait cent précautions minutieuses qui ne prévenaient pas les déceptions les plus ,imprévues et parfois les plus ridicules. Tillier, Vittoria, Claire et Jean travaillaient avec une ardeur à laquelle ces deux derniers mélaient les rires exubérants de leurs dix-huit ans. Ces manipulations de laboratoire avaient leur agrément et leur gaieté.

Les sujets d’entretien étaient peu variés. Ils étaient imposés par la nature, constamment répétés et pareils à eux-mêmes. L’extermination des foules

histoire de quatre ans L siens eurent péri, et dans les colonies même, le nombre des atteints croissait un peu.

— Mes dernières recherches, dit Vermorel, ont confirmé notre mémoire du mois dernier. La maladie respecte ceux qui ont dans leur sang l’acquit de deux générations saines, parents et grands-parents ; plus ou moins rudement, elle frappe tous les autres.

— Et nos recherches, dit Vittoria Vivanti, ont confirmé les vôtres. Beaucoup de colonies nous ont | écrit : elles suivent vos indications pour le recrutement de leurs stations hygiéniques, et s’en trouvent

— C’est drôle, n’est-ce pas? fit Vermorel avec une expression de gaieté sur son visage d’ordinaire w absorbé. Voilà que nous ressuscitons une science généalogique, des quartiers de noblesse physiolo- « gique ! Et cela ne fait que commencer, yous verrez. M

— Je n’appartiens pas à votre aristocratie, dit Tillier. Un de mes grands-pères m’inquiète. Les plus M purs d’entre nous, je crois, ce sont ces jeunes gens,

: Schrader et mademoiselle Claire. Ils appartiennent # à ces familles de militants jurassiens qui s’entre- M croisent depuis un siècle, N’y avait-il pas, en 1398, « un Vuillemot qui luttait à Poligny contre les antisémites ? Î

— C’est exact, dit la jeune fille.

.

— Il y avait aussi un Schrader, ajouta Jean. Et nous sommes cousins depuis lors.

Un soir Vermorel arriva, fort animé par les nouvelles du jour.

— Que dites-vous de nos spirites? interrogea-t-il.

C’était la plus récente folie. Venue de Russie, elle avait gagné de proche en proche l’Europe entière. Elle avait ses enthousiastes, qui prêchaient la - guérison de tous les maux par le retour à l’âme, un pieux contact avec les réalités occultes; surtout elle avait ses charlatans qui pratiquaient, contre argent, les exorcismes rituels.

Bientôt la multitude s’était tournée vers eux. Ils demandaient si peu, ils promettaient tant, et flattaient si bien les instincts mystiques que développait l’angoisse ! Il y eut partout des cercles de thé- sortis on ne sait d’où, eurent l’idée géniale d’en organiser dans les églises même, et elles s’étaient soudain remplies. Le vieux culte, réduit pour s’adapter aux besoins du temps à quelques parades de sorcellerie, sembla rénové. Les paroisses furent de nouveau ouvertes, les offices fréquentés.

A Notre-Dame même, quelques milliers de spirites avaient tenu une séance de méditation, et c’était cela qui avait si fort affecté Vermorel. La messe, donnée avec cette grandiose mise en scène

histoire de quatre ans

dont l’habitude était perdue depuis un demisiècle, avait impressionné profondément. Pendant le silence de la communion eucharistique, des femmes s’étaient évanouies, des hommes avaient . crié. Une ardeur atavique avait entraîné ces malheureux, et, à genoux, le front contre les dalles,

j ils avaient appelé la santé. — À Notre-Dame, répétait Vermorel, dix mille fous! Cette église catholique! On la croit toujours parvenue à la dernière déchéance, et elle réussit à

déchoir encore.

— Oui, confirma Tillier, c’est horrible.

Il avait parlé avec découragement et la sonorité de sa voix l’impressionna. Il devenait triste; ilavait perdu son plus intime ami, puis son beau-frère, tous deux si vite enlevés qu’il n’avait pu les revoir. IL était d’ailleurs incommodé par des malaises physiques très singuliers, et qu’il ne pouvait expliquer que par une influence légère du mal régnant. Il sen-

, tait son activité diminuée par cette démoralisation qui est le pire des épidémies. Il n’en témoignait rien et jouait son rôle de maître, mais c’était un véritable rôle, parfois un peu lourd à porter.

Lorsque le temps était propice, la petite société de Bellevue reconduisait Vermorel, au soir tombant, vers Velizy. Le plus souvent, on traversait la

plaine de Villebon et on s’arrêtait à mi-route, dans la forêt.

On revenait alors; Claire et Jean allaient en avant. Vincent Tillier et Vittoria, d’un pas moins vif, les suivaient.

Un soir, — c’était en novembre et le spectacle | était magnifique. Une absence continue de vent et de pluie avait prolongé la splendeur automnale. Les troncs s’élevaient, à demi dénudés, avec de légères parures où s’alliaient toutes les nuances de l’or et de la pourpre. L’air était calme, et la nature entière semblait faire silence pour recueillir et absorber les dernières lueurs d’un beau jour à la limite de l’hiver.

— Comme la nature sait mourir! fit Tillier.

Vittoria, d’un hochement de tête, assentit; et Tillier, après un silence, continua sa pensée : : — On pouvait espérer pour l’humanité une fin aussi digne : des êtres qui auraient attendu et

accepté la mort sur un globe refroidi. Mais.

Vittoria le reprit avec vivacité.

— Voilà donc où vous en vouliez venir! Vous vous tendez à désespérer. Il ne faut pas!

— Désespérer est un gros mot. Mais j’espère peu.

— Pourquoi, pourquoi? Tenez, je voudrais que vous connaissiez la Bible. Moi qui suis un peu pro-

histoire de quatre ans “A testante par ma mère, je l’ai lue enfant, et je n’ai pas oublié. Il y a dans la Bible plusieurs histoires qui ressemblent à celle d’aujourd’hui : le Déluge, Babel, Gomorrhe; souvenez-vous! Les gens meu-

rent par milliers et puis il ya un juste, qui sauve tout. Eh bien, il y a des justes aujourd’hui : ils survivront.

— C’est une assurance bien mystique.

— S’ils survivent, poursuivit Vittoria, tenant à son idée, et si tous les autres sont morts, ce pourrait être le salut…

— Vous combinez bien votre idylle, répondit en | souriant Tillier. Mais en attendant que tous les autres soient morts, nous vivons dans la pourriture, et cela durera, durera, et si nous finissons par nous désespérer, nous relâcher, alors…

— Vous voyez bien, s’écria triomphalement la jeune fille, qu’il ne faut pas désespérer. Puisque tout repose sur nous, nous devons tout soutenir. Et pourquoi nous attrister ? Nous restons sains, robustes… Cher maître, j’ai honte de vous dire ces choses, à vous si brave; mais enfin, le bonheur, n’est-ce pas une affaire de bravoure ?

Tillier, qui avait soigneusement écouté, retint ces dernières paroles : bonheur, bravoure; il se souvint avoir compris de telles pensées, et il tächa de les ressaisir, de les réintégrer en lui. Mais vaine- |

ment : les sonorités fugitives des deux mots s’évanouirent, et Tillier détourna les yeux. Vittoria, qui attendait une réponse, demeura tout interdite, et, sa jeune sérénité n’osant pas affronter la tristesse d’un homme d’âge, elle se tut.

Ils rentrèrent. Un courrier volumineux les attendait. De toutes paris on écrivait à Tillier pour lui donner et lui demander des renseignements sur C l’organisation des stations hygiéniques. La soirée fut occupée par un travail de classement.

Avant de s’endormir, Tillier examina certaines émotions de sa vie intime. Il s’assura que Vittoria Vivanti tenait beaucoup de place dans sa pensée. IL l’appréciait parce qu’elle était jeune, dévouée, confiante, et rafraîchissait sa vieille âme attristée; mais ces mêmes raisons qui l’inclinaient vers elle, lui faisaient rejeter comme horrible toute idée d’union. Il pensa que, moins seul, il serait peut-être moins faible, et résolut d’inviter sa sœur, veuve depuis quelques semaines, à venir habiter avec lui. Ce qu’il fit le lendemain même. Elle accepta, et bientôt

_ Marie Tillier s’ajouta au cercle de Bellevue.

Les froids survinrent en décembre très vifs, et la | santé publique s’améliora. A la fin dé janvier, le

histoire de quatre ans .

nombre des décès était tombé de quarante mille à six mille par semaine.

Ce fut, par comparaison, un répit. Enfin, on put respirer dans ces colonies libertaires et tempé-

, rantes, qui dirigeaient depuis cinq mois la-lutte

contre le mal. Les sociétaires surmenés avaient besoin de repos. Depuis la fin de novembre, plusieurs d’entre eux avaient été atteints de fièvre et de langueur, de phénomènes morbides à forme lente et déprimante. ,

Dans les villes, la joie fut bestiale. A Bellevue, la vie fut presque douce. Tillier écrivit un travail sur le fonctionnement des cités hygiéniques. Deux cent mille êtres, dont plus de cinquante mille enfants, y semblaient établis. Pour ceux-là, du moins, on pouvait espérer. Vittoria, Marie, et une amie de celleci, une juive, nommée Élisa Kohnson, passaient chaque jour quelques heures avec les orphelins d’un asile voisin. Les trois femmes avaient pour eux une sollicitude inlassable. Elles se flattaient de les sauver. Tillier les prévenait :

— Espérez peu! Attendez les chaleurs de l’été.

Un matin, à la toute fin de mars, Élisa Kohnson vint frapper à la porte de Marie.

— Marie! disait-elle d’une voix bouleversée.

Trois étaient morts, cinq se mouraient.

Soudain comme une bourrasque, le fléau s’abattit dans sa force. Les cas lents, dont quelques-uns avaient été observés l’autre année, se répétèrént, et l’épidémie, en cette forme insidieuse, atteignit les tempérants même. Le mal commençait doucement ; il fatiguait sans épuiser, et suscitait des symptômes atténués comme les échos d’un cataclysme lointain : c’étaient des sensations de chaleur, à la longue intolérables; des soifs légères, mais inapaisables. Le mal errait à travers les organes, cherchant aux profondeurs du corps quelque tare, quelque hérédité secrète aux dépens de laquelle il pourrait se nourrir. Il se fixait enfin. Alors se produisait un curieux phénomène, la reviviscence des maladies anciennes : vieilles d’un siècle, de deux siècles peut-être, elles sortaient d’un sommeil qui semblait définitif; tuberculeuses, syphilitiques, cancé- reuses, généralement bénignes, mais presque toujours longues et déprimantes, elles ressaisissaient leur homme.

Ainsi le fléau enveloppa toute l’humanité. Les trains ne circulèrent plus qu’à très longs intervalles. Les correspondances ne furent plus distribuées. Plus que les bras peut-être, l’énergie fit

Les tempérants valides travaillèrent pour sauver

histoire de quatre ans M de la faim leurs camarades et les masses. Ils ne “120 réussirent pas à prévenir les famines. ” Les habitants de Bellevue s’étaient dispersés ; ‘à Claire et Jean avaient été rejoindre Herdey à la 4 cité hygiénique de Port-Royal. Vittoria était partie Î pour l’Auvergne, où elle était tombée malade. i

  • Peut-être elle était morte : Tillier, Marie ne sa- } . vaient pas. k Tillier ressentit les malaises qu’il avait éprouvés À l’autre année, et reconnut les premiers symptômes du mal. Il voulut s’arracher à cette torpeur où il fonçait. Il essaya d’aider dans leur travail les quel- 4 ques militants dont l’énergie et la santé faisaient - # vivre les habitants de Meudon. En peu de jours, il 4 s’épuisa et dut se renfermer chez lui. Alors il tenta K de fixer sa pensée sur les fins générales qu’il se L. souvenait avoir tant aimées : la culture de l’esprit be: et du caractère, honneur de la pauvre race des ÿ hommes. Il s’imposa de relire quotidiennement À cinq pages de Marc Aurèle. La voix du grand em- | É’ pereur le toucha d’abord, puis cessa de le per- 4 suader. En vain il relisait : « Regarde au dedans 4 de toi; c’est au dedans de toi qu’est la source du à bien, une source intarissable, pourvu que tu fouilles 1 toujours. » Au dedans de lui-même il ne découvrait % que le frémissement de ses hérédités malsaines, sa F: tête encombrée, ses fonctions difficiles, son haleine |

fétide. Tillier, renonçant à toute résistance, se laissa prendre par le mal. Pendant quelques semaines, sa sœur Marie le soigna. Puis elle fut elle-même

Alors le plus inattendu des événements survint. + Les centres de l’énergie arienne étant frappés, les races vaincues réapparurent. De Shangaï à Tanger © les musulmans, protégés par leur loi contre les ivresses d’Europe, dirigèrent l’attaque, simultanée sur cette ligne immense. Abaissés au seizième siècle par le progrès scientifique de l’Occident, ils avaient, depuis, silencieusement attendu, réservant leurs forces intactes, et leurs dominateurs se furent à peine affaissés qu’ils reprirent l’offensive. Le signal fut donné par les Indes. L’insurrection propagée à travers l’Asie souleva jusqu’au Maroc. A l’intérieur de la Russie une révolution de même ordre s’effectuait : les aristocraties musulmanes, kurdes, persanes et mongoles, acquirent l’hégé- monie sur cet immense Empire décidément gagné à l’Asie.

Les rares journaux publièrent ces nouvelles et l’Europe exténuée parut se ranimer pour souffrir dans son plus vieil instinct, — l’honneur militaire. Des malades s’intéressèrent à la poignée d’hommes

histoire de quatre ans ee qui tenaient dans Bizerte: Bizerte tomba, et les 4 pirates arabes descendirent aux côtes de Sicile. L’ Hélas, ils n’étaient plus, les Doriens de Timoléon, à les légionnaires de Scipion, les Gaulois de César, À les Francs de Théodose, les Côtes-de-Fer de 4 Cromwell, les Suédois de Gustave-Adolphe, les Ÿ grognards de Napoléon : l’Occident avait perdu ses R. Les uns rompus d’un coup, les autres lentement Ù 1 | minés, n’était-ce pas la fin de l’humanité ? La mala- à die développait un triste et féroce égoïsme. Chacun 4 : se sentant mourir, on était seul. f C’était le troisième retour des saisons depuis || l’origine du fléau. Les jours suivaient les jours, À brûlés de soleil, mouillés de pluie, balayés par le 1 vent ; ils traversaient un astre de mort. | < Vers la mi-octobre quelqu’un sonna à la porte du 4 | Collège de Bellevue. Vincent Tillier souleva la tête j au bruit amical qui depuis plusieurs mois n’avait ? pas retenti. Il pensa : « J’ai rêvé… » Mais derechef 5 la sonnette carillonna. k — Marie! fit-il. k Marie, toute somnolente, ouvrit les yeux. À

l — On a sonné… regarde par la fenêtre.

Marie souleva son corps lassé, jeta un rapide coup d’œil, et tout aussitôt s’écria :

— Vittoria ! c’est elle, descends.…. elle m’a vue.

— Vittoria! murmura Vincent, et, forçant un peu ses jambes fléchissantes, il se dirigea vers l’escalier.

| L’instant d’après il remontait, accompagnant Vit-

Elle se portait bien, et la fraîcheur de son teint fut une joie pour les malades, qui la firent asseoir entre eux deux, et, ranimés, la questionnèrent à l’envi.

— D’où venez-vous ? Que devient-on ? Que savezvous ?

— D’où je viens? De la station de Vic-sur-Cère. hélas ! on y vit affaissé. Ce que je sais ? Rien, hors de mon cercle. Et vous-même, que savez-vous ?

— Rien, hors de notre cercle. On y vit affaissé, comme vous dites, on y vit enfermé. L’empoisonnement nous mine ; et dans la basse ville on meurt de faim, de gangrène, on se tue. D’ici nous entendons crier les fous. 11 y a beaucoup de fous à Vic-surCère ?

— Oui, c’est le pire. L’autre méis, nous avons dû en fusiller une centaine. Nous n’étions pas

histoire de quatre ans bs assez nombreux pour les surveiller et ils entra- L vaient le travail. C’a été affreux. J’entends leurs 4 — Horrible chose ! Combien êtes-vous là-bas ? 1 vous rendez-vous compte du nombre des morts, 4 des vivants ? 1 — Difficilement. Nous n’avons aucune statistique. à Je croirais que, dans le Cantal, où il y avait avant 3 l’épidémie 180.000 habitants, il en reste aujourd’hui k moins de 60.000, beaucoup moins. 4 — Mais par le nombre des rations d’albumine É que vous distribuez, on doit savoir. 4 ! — Nous ne sommes pas seuls à fabriquer : il y a à les juifs. 1 — Même là-bas, ils trafiquent ? 4 — Naturellement, puisque leur hygiène, leur % sang, je ne sais quoi, les met relativement à l’abri ; du mal. Ils sont partout, fabricants, commerçants. ne. Et avec l’albumine, ils vendent la morphine ; ils en 4 introduisent même parmi nos stagiaires, quelque- 4 fois. C’est une plaie, vous savez, ces juifs ; eux E aussi, il faudrait les fusiller. à — Enfin, murmura Tillier avec une voix anxieuse, 4 que dit-on ? Que dites-vous ? Tout est perdu, n’est- 4 — Non ! Moi, j’espère… ce mal de langueur qui 4 nous abat est guérissable : j’ai été malade comme |

| vous l’êtes, je suis guérie. Je vous assure, je vais bien. Et un jour vous irez bien…

— Ah ! firent ironiquement Vincent et Marie.

— J’ai vu guérir de l’état où vous êtes, jamais je n’ai vu mourir. Un jour, vous irez mieux; un mois après, vous irez bien. Pourquoi? Comment ? Mystère. Des milliers, des millions seront morts. Mais la race n’est pas perdue. Songez, une race, c’est immense ! La crise est dure : nous en sortirons.

— Nous en sortirons empalés par les Turcs.

— Courage, dit Vittoria, je vous en prie, courage ! Faites comme moi : attendez-vous à tout, au pire comme au mieux… Mais je ne vous ai pas dit ce qui m’amène : Je m’en vais, je retourne en Italie.

En un sens je le regrette, j’étais habituée ici. Mais de là-bas on m’écrit qu’on a besoin de moi, que la police ne m’inquiétera pas, que je peux rentrer. Je viens ici ramasser mes affaires, et je pars.

— Nous allons donc vous perdre ?

— Concevez : je ne puis hésiter.

Ils passèrent la soirée ensemble. Tillier, ressuscité pour la visiteuse, causa, refusant toujours d’espérer.

— Non, disait-il, c’est la fin… Vous souvenezvous. du travail de Defnet sur l’Extinction des espèces ? Defnet montre parfaitement que les plus

histoire de quatre ans 4 grands serpents, les plus grands fauves, disparais- | sént au moment où ils ont éliminé tous leurs croit le problème insoluble. Mais je me demande si la nature n’est pas en train de Le résoudre devant nous. Les espèces disparaissent quand elles ont vaincu tous leurs ennemis, quand elles ont supprimé les dangers qui les tenaient en haleine… Et voilà pourquoi les Européens meurent, en plein triomphe : ils n’ont plus rien à combattre, et ils tombent… La force, la perfection pratiquées pour elles-mêmes, quelques-uns en étaient capables, mais quelques-uns seulement : c’était un rêve héroïque, et l’héroïsme.… k

Sa voix, qui s’était ranimée, s’éteignit.

ce n’est pas l’extinction, c’est l’épreuve et la purification. Puisque votre imagination divague, je laisserai divaguer la mienne. Ce que je vois répété devant nous, c’est la vieille histoire de la catastrophe glaciaire. Vous savez : les glaciers qui sont redescendus dans nos pays, il y a deux cent mille ans; le climat impitoyable qui a tué tous les faibles et qui a formé, dans le froid, notre race, les Hellènes, les Germains, les Gaulois. Oui, c’est cela que je vois répété : les faibles avaient pullulé, le froid passe, et demain.

— Demain! interrompit Tillier avec une amertume obstinée. Ce sera la fin du monde, car, on peut le dire, n’est-ce pas? ce ne sera plus notre monde, un globe habité par des chinois et des

— Et des juifs.

— Toujours antisémite, Vittoria.

— Toujours, fit-elle avec acharnement.

Tillier la regardait en souriant.

— Un de mes griefs contre l’antisémitisme, dit-il, — j’en ai beaucoup, — c’est qu’il donne aux plus charmantes femmes une expression de méchanceté.

— Un de mes griefs contre les Français, répondit en riant Vittoria, c’est que les plus sérieux d’entre eux donnent aux choses les plus sérieuses la tournure d’un compliment.

Trois jours après, elle dut partir. Tillier lui dit qu’il n’oublierait pas les services qu’elle lui avait rendus, l’autre année, après le départ de Herdey ; qu’il lui avait dû des journées de travail fructueuses et douces malgré les temps si durs, et il lui offrit, en manière de remerciement, un bon livre publié à la fin du dix-neuvième siècle, la Storia dell” Arte Italiana, par Venturi. Puis il interrogea :

— Où irez-vous d’abord ?

. histoire de quatre ans | f

— À Messine. Depuis neuf mois j’ignore tout des

— C’est vrai, vous êtes sicilienne ! J’ai visité votre île quand j’avais vingt-cinq ans. ;

; Ils parlèrent de Syracuse, de la plaine blanchie par les pierres, du théâtre creusé à même le roc, de l’eau si belle, amenée par les hygiénistes d’il y a vingt-cinq siècles, et qui ruisselle encore au milieu des ruines; ils revirent en pensée les monuments inachevés et brisés de l’île magnifique, interrompus par les guerres, jetés bas par les tremblements du | sol; ils se rappelèrent l’un à l’autre ces montagnes qu’Homère, et Virgile encore, nous décrivent boiN sées, et qui, aujourd’hui dénudées par les hommes, __ s’élèvent toutes grises, d’un gris si pur sur le ciel si bleu. Puis, ils parlèrent longtemps du site incliné d’Agrigente, qui, sur trois kilomètres, parmi les | vergers et les ruines, descend de l’antique acropole — Agrigente, dit Vittoria, aujourd’hui les Afri- | cains sont là. ,

— Cette Grèce, fit Tillier avec une voix obscurcie, cette Grèce! qu’une telle expérience ait pu être acquise, et perdue.

Sa tête s’était inclinée tandis qu’il murmurait

ainsi. Quand il la releva, il y avait des larmes dans ses yeux, et quelques-unes roulaient sur ses joues.

Vittoria s’en aperçut : elle resta silencieuse, remuée 4 dans son cœur de femme par cette vue d’un homme i Vers le printemps, Tillier fut mieux. Un jour il | s’éveilla moins épuisé, et puis, de réveil en réveil, il se trouva plus dispos. Marie aussi était moins Ë languissante. Sollicités par la tiédeur d’une matinée, ils sortirent, et, appuyés au bras l’un de l’autre, firent quelques pas sur la terrasse d’où l’on découvrait Paris. Les mauvaises herbes avaient envahi le gravier. Des genèts, des chardons hérissaient la prairie. Les branches nues des poiriers étaient en — Je suis fatiguée, dit Marie; rentrons. Le bruit d’une automobile qui s’arrêtait à leur | porte les retint un instant. — C’est la voiture de Port-Royal, dit Marie; elle nous apporte des fromages et du lait. Jean Schrader parut, tenant à la main les provisions hebdomadaires. Claire le suivait. — Nous avons demandé à faire la tournée aujour_dhui, parce que nous avions une nouvelle à vous k dire.

3 4 histoire de quatre ans

Il prit la main de sa compagne, qui se tenait un peu en arrière, et ajouta :

— Claire et moi, nous sommes unis.

Tillier regarda attentivement le jeune homme, puis la jeune fille ; il reconnut sur leurs visages la même expression satisfaite et un peu niaise qu’il se souvenait avoir trouvée à tous les fiancés de sa connaissance.

— Allons! fit-il, vous êtes jeunes, vous êtes .

Il donna l’accolade à Jean, puis à Claire, que Marie embrassa, naïvement heureuse, comme presque toutes les femmes de presque tous les mariages.

— Vous vous êtes bien portés, n’est-ce pas, depuis ces trois années ?

— Très bien l’un et l’autre, répondit Jean avec un sensible orgueil. Je crois que nos enfants n’auroni rien à craindre. Maintenant il faut que nous vous quittions pour terminer notre tournée.

— Adieu donc, et merci d’être venus. Soyez heureux, nous avons besoin de gens heureux pour nous sauver.

Ils partirent. Le frère et la sœur rentrèrent au logis, silencieux tous deux. Pour nous sauver, avait dit Vincent Tillier. Depuis longtemps, l’idée

ne lui était venue qu’il restait une possibilité de 1 Après diner, la soirée étant douce, il eut la ten- : tation de faire quelques pas, et sortit. La vue était À immense et sombre: depuis deux ans les lumières | de Paris ne brillaient plus. -1 Tillier fut attiré par le bâtiment du laboratoire. | Avec peine il manœuvra la serrure, et entra. Il | rôda dans la salle des appareils, dont l’aspect E rouillé était lamentable. Il monta l’escalier, poussa la porte entrouverte de son cabinet, et le cadre familier de son ancienne vie lui apparut soudain. | Il n’était pas un détail dans cette pièce qui ne lui rappelât quelque souvenir : un effort de volonté, une joie d’invention. Mais où était celui qui jadis l’animait, l’actif et studieux Tillier ? é | Adossé au chambranle, il regarda. Puis, à pas lents et retenus comme s’il eût violé une tombe, il avança ; il s’assit à sa table de travail et se cacha la tête dans les mains. Il lui vint des souvenirs innombrables, précis et minutieux parfois jusqu’au ridicule. Tel jour il avait ouvert tel livre pour trouver tel renseignement, et avait cherché en vain, — et tels autres 2 jours, tels autres petits faits. C’était comme un flot qui venait du plus loin de sa vie laborieuse, un

histoire de quatre ans flot bienfaisant et fort qui montait, et qui l’enveloppait, et qui le soulevait. Il dégagea son front, rouvrit les yeux : « J’aimerais lire », songea-t-il, et il considéra la bibliothèque tournante où reposaient, dans la poussière, ses meilleurs livres. Il aperçut à — d’abord son dernier ami, Marc Aurèle ; puis Montaigne, Darwin, Stendhal, Goethe, Sophocle, une Bible. Hésitant, il poussa du pied le petit meuble pour examiner d’autres casiers. Et comme il hésitait toujours, et comme ce défilé de titres l’amusait, derechef il poussa, cette fois avec une vivacité qui lui brouilla la vue. Mais cinq lettres épaisses, gravées en rouge sur un dos noir, restaient lisibles et fixaient le regard : BIBLE. Il accepta l’oracle et prit le lourd volume. Il ouvrit aux premières pages, à la Genèse, et tout de suite fut saisi par ce grandiose récit de ‘ crimes, de destructions et de vie obstinée. Il suivit avec un frémissement les péripéties du Déluge: « Et l’Éternel vit que la malice de l’homme était grande sur la Terre et que toute l’imagination des pensées de son cœur n’était que mauvaise en tous temps. Et l’Éternel se repentit d’avoir fait l’homme sur la Terre, et il en fut affligé dans son cœur. Et l’Éternel dit: « J’exterminerai de dessus la Terre « l’homme que j’ai créé; depuis l’homme jusqu’au « bétail, jusqu’au reptile, et jusqu’à l’oiseau des

« cieux, car je me repens de les avoir faits. » Pourtant toute la vie ne disparaîtra pas, car « Noé trouva grâce aux yeux de l’Éternel ». « Et les eaux R crûrent, et les eaux grossirent prodigieusement sur la terre ; et toutes les hautes montagnes qui sont sous les cieux furent couvertes. Et toute chair, qui se mouvait sur la terre, expira… Il ne resta que Noé et ce qui était avec lui dans l’arche… Et les eaux furent grosses sur la terre pendant cent cinquante jours… Et Dieu fit passer un vent sur la terre, et les eaux s’arrêtèrent, et les eaux allèrent en diminuant. Au dixième mois, au premier jour du mois, apparurent les sommets des montagnes. »

Vincent Tillier lut alors, et relut par deux fois l’admirable passage qui fit monter des larmes dans ses yeux : € Et il arriva qu’au bout de quarante jours Noé ouvrit la fenêtre qu’il avait faite à l’arche. Et il lâcha la colombe d’avec lui, pour voir si les eaux avaient fort diminué à la surface de la terre. Mais la colombe ne trouva pas où poser la plante de son pied, et elle retourna vers lui dans l’arche ; car il y avait de l’eau à la surface de toute la terre. Et Noé avança sa main, la prit et la ramena vers lui dans l’arche. Et il attendit encore sept autres jours, puis il lâcha de nouveau la colombe hors de l’arche. Et la colombe revint à lui vers le soir, et voici, une feuille d’olivier fraîche était à son bec ; et Noé com-

histoire de quatre ans

prit que les eaux avaient fort diminué sur la terre. Et il attendit encore sept autres jours, puis il lâcha la colombe, maïs elle ne revint plus à lui. ».….

Vers onze heures, Tillier, ressentant un peu de fatigue, ferma le livre et rentra chez lui. Comme il traversait la terrasse, il pensait à l’avenir. Il s”interrogeait : Que pourrait-on faire ?

Le lendemain, le surlendemain, il continua d’aller mieux. La santé agissait en lui, mystérieuse comme le mal, et un profond besoin de travail, impulsion de toute sa vie, lui revenait avec la force. Il alla visiter ses amis, à Meudon, Brévannes, PortRoyal, et partout il trouva de petits groupes d’hommes exténués, peinant pour vivre et faire vivre des centaines de malades. Il demandait :

— Depuis deux années, qu’êtes-vous devenus ?

— À peine si nous avons vécu.

— Aucune; deux ou trois lieues, voilà notre

— N’y at-il pas un mieux en ce moment chez vous ?

— Oui, mais si léger!

— Je l’observe partout, répondait Tillier.

4 Il donnait aux uns des nouvelles des autres, et on

  • l’écoutait avec avidité.

à Mais plus Tillier savait et voyait, plus il voulait savoir et voir. Qu’advenait-il en Bourgogne, au Jura ? il lui sembla qu’il ne pouvait plus utilement

  • servir qu’en rétablissant des liens dans cette huma- | nité rompue. Il communiqua son projet à sa sœur et L lui dit qu’il voulait partir, malgré sa fatigue per-

1 — J’irai avec toi, dit Marie.

Ils s’en allèrent ensemble sur leur automobile À remise en état. Ils suivirent le cours de la Seine, … et Sens fut leur premier arrêt.

| À travers les rues de la petite ville, demeurée » gracieuse malgré l’air d’abandon, ils montèrent à la Maison du peuple, dont Marie savait le chemin. | Quatre hommes, qui travaillaient à fabriquer l’albu- “ mine, sortirent au bruit de la machine. Leurs phy- | sionomies étaient ravagées par la maladie, la fatigue | ou la tristesse. Tillier demanda l’adresse d’un ami.

  • — Il est mort, lui dit-on; mais vous-même, qui êtes-vous? Depuis si longtemps nous n’avons vu

— Tillier, le savant! s”exclamèrent les hommes ; _ eton fit descendre le frère et la sœur, et ce furent _ des récits, des interrogations infinies. Les militants

histoire de quatre ans racontèrent Les péripéties de leurs luttes contre la contagion, la famine, les fous.

— Partout ce fut ainsi, disait Tillier. Maïs partout aussi, depuis dix jours, j’ai remarqué un mieux | léger. Et parmi vous ?

— Oui, plutôt un mieux. S’il se pouvait.

Le soir, ils furent une centaine, valides et convalescents, réunis autour de Tillier. Celui-ci les écouta, et rédigea une statistique aussi exacte que possible

de la région. 11 commençait à discerner comment les - socialistes libertaires et les résidents des cités hygié- niques travaillaient et encadraïent les masses qui, sans eux, n’auraient pu subsister. :

Le lendemain il les quitta, non sans leur faire promettre, et promettre lui-même, de faire effort pour que les communications entre eux et lui fussent maintenues, soit par Dijon, soit par Troyes.

Trois jours après, à bout de forces, il s’échouait à Poligny, où, comme dans tout le Jura, ses amis

étaient nombreux.

Le frère et la sœur furent joyeusement reçus par des hommes qui décidément commençaient à revivre. On les fit reposer, étendus dans le vent frais de la montagne, parmi les lilas, les cytises en fleurs, et ils eurent pour se nourrir les meilleurs laitages de France. On approuva l’idée de Tillier. On décida qu’il fallait briser l’isolement sauvage où

végétaient les hommes, et un délégué, chargé de lettres, reprit le chemin de Paris.

Marie alla jusqu’à Genève, où elle rencontra un Italien, qui lui donna l’adresse de Vittoria Vivanti et le moyen de communiquer avec elle. Tillier écrivit aussitôt : Vittoria répondit une lettre tendre et toute d’espoir.

Le frère et la sœur yisitèrent Saint-Claude, Bellegarde, observant à loisir. Partout, les militants étaient initiateurs. Ils trouvaient de bons aides parmi les résidents des cités hygiéniques, qu’on appelait plus commodément les stagiaires. La masse, diminuée des deux tiers, brisée par une longue terreur, toujours talonnée par la mort et minée par ses incurables vices, était inerte. Elle fournissait quelques ouvriers pour la maind’œuvre : on appelait ceux-là les astreints, parce qu’ils étaient tenus d’exécuter les ordres qui leur étaient donnés.

Tillier observait curieusement ces mœurs nouvelles, si jeunes et si vigoureuses. Comparable à tels cyclones volcaniques, qui liquéfient en peu d’instants, et façonnent à nouveau les métaux les plus durs, l’épidémie avait modifié les habitudes sociales les plus enracinées. Elle avait créé des instincts. Par exemple, il n’arrivait pas, et les militants eussent réprouvé, qu’un des leurs épousât

histoire de quatre ans

quelqu’un des stagiaires. Ceux-ci, retenus par un

même sentiment de supériorité, ne frayaient pas

avec la masse.

Nul n’avait encore su reconnaître, dans ces

phénomènes inconscients, ce qu’y discernait Til-

lier, avec une surprise et un plaisir d’observation

extrêmes : le principe d’une réorganisation posi-

tive et durement aristocratique.

Ces impressions furent bientôt confirmées par une lettre du Hollandais Van Busch. Dans les Pays-Bas, où la réorganisation sociale était plus avancée qu’en France, les associations ouvrières et savantes, maîtresses du pays, s’étaient formellement subordonné le suffrage universel, auquel n’avait été maintenu qu’un droit de contrôle extré-

Tillier fit imprimer cette lettre avec un certain nombre de notes qu’il avait recueillies, et composa ainsi un fort cahier, qu’il intitula : Documents pour l’action. Il réussit à en faire partir quelques centaines d’exemplaires vers la Suisse, la Savoie, le Forez, les provinces du centre et Paris.

Depuis longtemps aucune brochure n’avait été publiée; et l’apparition de celle-ci fut accueillie par un mouvement joyeux dans ces colonies que la convalescence avait gagnées, et rapprochait chaque jour.

104 -

On demanda des exemplaires nouveaux; on demanda l’auteur lui-même, Tillier. Dix régions l’appelèrent, et malgré la fatigue et Les reproches de sa sœur, séduit par la magie d’un tel réveil, il

Tillier ressentit cette joie de l’homme d’action dont l’initiative détermine les élans. Dans ses pérégrinations incessantes, il prenait garde à communiquer toujours avec ses amis qui maintenant lui écrivaient, de tous pays : Van Busch, de Hollande; Edmundo Vittoria, d’Italie. Il apparaissait ainsi comme l’ambassadeur d’une renaissance européenne. Il parcourait une région où dix groupes s’ignoraient et s’aigrissaient dans la solitude. Il faisait dix visites, parlait une heure, et quittait cette même région, où dix groupes unis travaillaient avec une force infiniment accrue. Il semblait investi d’un pouvoir divin. Et c’est vraiment une manière de Dieu, l’homme qui sait distinguer l’instant et inventer la formule. Il ne commande pas, il suflit qu’il indique. Il est dispensé d’eflort et n’a presque pas la peine de convaincre. Tous reconnaissent leur voix en la sienne. Ils écoutent, et ils vont de l’avant plutôt qu’ils ne suivent.

Tillier lança de Toulouseune deuxième brochure, puis il remonta vers le nord. Dans la vieille

histoire de quatre ans

Auvergne, dorée par les genêts, bourdonnante d’abeilles et ruisselante d’eaux, il trouva debout une jeunesse ardente. Il se reposa quelques jours avec les vachers sur la montagne, et continua sa route.

Un soir, dépouillant son courrier dans la salle commune d’une auberge berrichonne, il poussa une exclamation légère qui étonna Marie.

| — Qu’est-ce? fit-elle. £

— Vittoria m’annonce son mariage. Elle épouse ce Riccardo Deolafatto, dont elle a souvent parlé : dans ses lettres.

— Tant mieux, dit Marie, elle semblait l’estimer

— Assurément, tant mieux. _ Tillier s’attardait à considérer la nette écriture de la jeune femme. Il prenait plaisir à retrouver dans la forme des signes cette sûreté de vie qu’il

_ admirait en elle. Et voici qu’une multitude de

petites images, de minuscules souvenirs montèrent du fond de sa pensée avec une sorte de bruissement intérieur, qui d’abord lui parut doux, puis un peu triste, et puis tout à fait triste.

Quelqu’un entra soudain : c’était le gérant de la coopérative locale. Tillier fit asseoir l’intrus.

— Quoi de nouveau? interrogea-t-il. Une difficulté ?

L’homme parla. Ses phrases étaient gauches, et

Tillier dut s’appliquer pour les bien saisir. Volontiers, d’ailleurs, il se laissa reprendre par ce mouvement des choses, grossier sans doute, mais entraî-

Tillier revint à Bellevue. Les documents lui arrivaient de toutes parts, si nombreux, que, seul, il n’aurait pu les mettre en œuvre. Herdey, Claire et Jean, revenus auprès de lui, l’aidèrent à publier chaque semaine une série de Documents pour l’action.

La mortalité décroissait toujours, et les divers phénomènes pathologiques s’atténuaient. Comme au soir d’un combat se retrouvent et se reforment des troupes victorieuses, les associations ouvrières, les cités hygiéniques, les ligues, se retrouvèrent, étonnées d’être intactes, ardentes vers l’avenir. Le pays était dévasté, et elles étaient là. numériquement à peine atteintes, et moralement grandies à

Les Fédérations régionales, légalisant ce qui depuis deux ans existait en fait, déclarèrent services publics la production et la distribution des richesses. Les louches intermédiaires, pour qui la vente de l’albumine était un prétexte à vendre la morphine, furent poursuivis.

histoire de quatre ans

L’ancienne Confédération socialiste-libertaire, autrefois bureau modeste, fut reconstituée, et, d’accord avec la Fédération des Sociétés Savantes, prit la direction du pays. Elle brisa les résistances que certains spéculateurs s’efforçaient de susciter. Une législation sévère prévintles désordres de la presse. Les Églises spirites, les chambres de magie et de sorcellerie, Les cercles de fumeurs d’opium, que l’on commençait à rouvrir, furent clos.

Dès lors, le nouveau pouvoir, libre de soucis,

s’efforça de régulariser le travail qui s’opérait, spon- |

tanément et un peu au hasard, sur tous les points du territoire. Une existence légale fut donnée aux trois castes des sociétaires, des stagiaires et des astreints. Ces derniers furent soumis à la plus dure discipline. Ceux d’entre eux dont on désespérait furent internés dans les casernes vides, et les hommes séparés des femmes, pour arrêter la propagation d’un sang vicié. D’ailleurs, on les traitait doucement, comme des condamnés à mort. On leur donnait libéralement de l’alcool et de la morphine. Ïls mouraient satisfaits et vite.

Ces lois sévères étaient acceptées. Du haut en bas de la hiérarchie, nul ne discutait les ordres donnés parce que réellement ils correspondaient à l’ordre des êtres et des choses.

Au plaisir profond que faisait à Tillier cette

résurrection, des inquiétudes se mêélèrent partois. Un jour qu’il dictait à Claire une curieuse monographie, il s’arrêta soudain, et dit :

— Que notre œuvre est étrange! N’en êtes-vous pas choquée par instant? C’est la nécessité qui nous presse, — ce n’est pas nous, c’est la nature qui travaille : et l’œuvre n’est pas humaine, elle est dure.

— Hélas! fit la jeune femme, nous n’avons pas le

— Non, nous ne l’avons pas. Travaillons.

Il continua la dictée interrompue :

— Tout sociétaire qui contracte union avec un stagiaire ou un astreint ; tout stagiaire qui contracte union avec un astreint, est aussitôt inscrit dans la classe du conjoint inférieur.

La rapide guérison obligeait à l’action rapide. De même qu’ils avaient été menés de l’organisation régionale à la nationale, les chefs de la France et de l’Europe furent bientôt menés aux problèmes de l’organisation internationale. La reprise des f transports, des postes nécessita des conciliabules fréquents : Bâle fut choisie comme ville de rencontre.

Pendant les mois d’août et de septembre, deux cents délégués anglais, italiens, allemands, scandinaves, latins, collaborèrent dans une vieille demeure de la haute ville. Deux tendances furent immédia-

histoire de quatre ans ’ tement marquées. Comme au vingtième siècle, les associations savantes, centralisatrices et autoritaires, s’opposèrent aux associations ouvrières, fédéralistes et libertaires. Mais de part et d’autre on voulait l’entente, et des résolutions provisoires furent aisément prises.

Restait à fonder l’avenir : à perfectionner le droit international, à garantir la paix, peut-être à pro-

2 mouvoir les États-Unis d’Europe. On décida de laisser à un congrès spécial, qui se réunirait à Paris en février 2001, la tâche d’achever cette œuvre

Avant les séances et après les repas, on se retrouvait, pour causer, sous les galeries enchevêtrées du cloître dont les arcades dominent le passage du Rhin. Que de questions furent là discutées! L”espoir était rapide alors ; la convalescence enivrait. Les voix se répondaient d’un bout à l’autre de l’Europe. Délesté du poids mort de cent cinquante millions d’hommes, l’esprit occidental jaillissait.

On avait oublié les horreurs de la crise, on en parlait avec une sorte de légèreté. On disait : QI s’est fait une sélection », et c’était assez d’un mot, semblait-il, pour que tout fût légitimé. Darwin, moins insensible, ému par sa propre découverte, avait cherché des motifs de consolation : « Dans le monde animal », avait-il écrit, « la lutte n’est

pas constante, la crainte est ignorée, la mort est généralement prompte… » Mais depuis trois années, parmi les hommes, la lutte et la crainte avaient été constantes, et la mort lente. N’importe : on était heureux. On avait eu toutes les inquié- tudes, et, maintenant qu’on était sauvé, on s’accordait toutes les joies.

Une tristesse, une seule, vint traverser les semaines de Bâle. Un jour, on apprit que les Fédé- rations socialistes et tempérantes de Varsovie, enhardies par les succès de leurs sœurs occidentales, avaient demandé une entrevue au prince Kouropatkine, gouverneur de Pologne, pour pré- senter certaines revendications. Le prince Kouropatkine avait accepté l’entrevue : la nouvelle était bonne; on se réjouit. Quarante-huit heures après, on apprit que les délégués, à peine entrés au palais du prince, avaient été saisis, pendus, et que dix mille cavaliers kurdes, nuitammeni introduits, terrorisaient la classe ouvrière. Ce fut un bruit, ni confirmé, ni infirmé. Les dépêches, les lettres même furent interceptées. Aucune indiscré- tion ne troubla ce redoutable silence qui succède

Quand Tillier revint à Bellevue avec Marie, après avoir parcouru la France et séjourné huit jours à

histoire de quatre ans Bâle, l’automne avait rougi les bois. Tous deux s’assirent sur un banc, près du perron, et regardèrent longtemps la vue.

Un clairon sonna tout à coup, et ce tintamarre militaire offusqua la sereine journée. Marie interrogea :

— Qu’est-ce donc ?

— Un appel, sans doute, au casernement des

Il se tut et sembla triste. |

— Tu parais absorbé, dit Marie; qu’as-tu ?

— Je pense à l’avenir. Je le vois gros de haine. Rentrons, veux-tu ?

Ils se levèrent ensemble, et, appuyés au bras l’un de l’autre, passèrent le seuil de la maison vide.

— Qui est celui qui vient d”Edom, ayant les vêtements teints en rouge; cet homme magnifiquement vêtu, et qui marche avec tant de

— C’est moi qui parle avec justice, et qui ai

‘ tout pouvoir de sauver.

— Pourquoi y a-t-il du rouge dans ton vêtement, et pourquoi tes habits sont-ils comme les habits de ceux qui foulent au pressoir ?

— J’ai été tout seul à fouler au pressoir et aucun homme d’entre les peuples n’a été avec moi; et j’ai marché sur eux dans ma colère, et je les ai foulés dans mon indignation ; leur sang a rejailli sur mes vêtements,

: et j’ai souillé tous mes habits.

Claire et Jean demandèrent un congé à Tillier.

— Revenez dans huit jours, leur dit-il. Nous aurons beaucoup de travail pour préparer le congrès de février. :

Les jeunes gens allèrent au Jura. Ils voyagèrent en motocycle, traversant un grand quart de la France. Mais que disons-nous, la France ? Elle n’était plus, la terre des clochers, des vignes et des blés; elle était redevenue la Gaule, vierge telle que César l’avait trouvée, toute brumeuse, boisée et parfumée de sève dans la tiédeur de son soleil.

Jean avait hâte de revoir sa colonie natale. Il la trouva florissante. À l’extrémité du domaine, au point exact où, quatre années auparavant, il avait pris le tramway pour Besançon, une cité hygiénique, forte de huit cents habitants, s’était groupée. Pour devenir membres actifs de la colonie, les résidents de cette cité devaient présenter un certificat médical d’intégrité physiologique, et obtenir au scrutin des sociétaires une majorité des deux tiers.

histoire de quatre ans | |

Jean subissait la séduction de ce monde nouveau.

Il ne se lassait pas de se promener, seul ou avec

, sa compagne, sur les flancs de ces collines où il avait joué enfant, et tel était le contraste entre les temps dont il se souvenait et ceux où il se retrouvait, que la surprise demeurait toute vive.

— Il me semble, disait-il à Claire, que j’ai voyagé dans une barque à travers une bourrasque, et qu’une grosse vague vient de me rejeter ici, tout contre toi… C’est ahurissant, mais agréable, comme : une douche.

Il la prit enses bras et elle offrit ses lèvres avec un sourire. Pour la première fois, les deux jeunes gens s’abandonnaient à leur tendresse sans qu’une inquiétude ou un travail les talonnât. |

— Que nous serons heureux ! murmura Claire.

— Claire, dit Jean avec une voix passionnée, Claire, que j’aimerai un enfant de toi…

Et ils échangèrent un long regard confiant. Puis Jean se détourna pour suivre une pensée. Un éclair d’imagination lui représenta la société nouvelle, un grand arbre dont les racines plongent au sol qui les fixe, tandis que les hautes branches, souples et vierges de souillures, oscillent dans l’azur et vers le soleil.

— Qu’elle est belle, dit-il, notre société! Je la ‘|

vois toute en hauteur, toute en activité. L’ancienne nivelait : et c’était sa justice. La nôtre connaît les inégalités vraies : c’est sa justice, à elle, et c’est la véritable. Et pourquoi donc l’égalité? Claire, con- çcois-tu un niveau où tu veuilles fixer l’humanité ? Es-tu jamais plus heureuse que lorsque tu travailles avec un bon chef, lorsque tu lui obéis ? Pour moi, l’idéal, ce n’est pas l’égalité; c’est la supériorité : des supérieurs qui m’ordonnent, et des inférieurs que j’ordonne. Et la liberté, Claire, pourquoi la liberté? Qu’est-ce donc, ce grand mot? La liberté d’un sot produit des sottises, celle d’un fort produit de la force ; et l’idéal, c’est cela : plus de force et de conscience.

L’heure avançait : ils se levèrent pour s’en retourner à la colonie. Claire se taisait, retenue par cette docilité instinctive qu’inspire souvent aux femmes la réflexion d’un homme. Elle était heureuse, parce qu’elle sentait Jean heureux et actif près d’elle, mais aussi un peu troublée, parce qu’elle n’aimait pas tout ce qu’il avait dit. Elle acceptait, et sans réserve aucune, les règles sociales que les circonstances rendaient indispensables ; mais, fille de libertaires, elle gardait un préjugé contre les disciplines imposées et n’avait pas d’enthousiasme pour les idées hiérarchiques. Elle se taisait pourtant, car elle craignait d’avoir tort.

histoire de quatre ans

Claire et Jean furent arrêtés au croisement d’un chemin par une bande de terrassiers astreints. Les malheureux allaient au pas, leurs outils sur l’épaule, vêtus de bourgerons et de pantalons bis, semblables à ceux que portaient au dix-neuvième siècle les soldats en corvée. Quelques-uns, fort peu, regardèrent Claire et Jean. Ceux-là même avaient des yeux voilés, des physionomies éteintes. Tous disparurent au détour d’un talus et on continua d’entendre leur marche lourdement rythmée.

— Jean, fit Claire, ne voulions-nous pas autre

Il y avait un accent de reproche dans sa voix.

— Touron m’a affirmé qu’en un demi-siècle leur sang serait éliminé, ou relevé par des croisements

Elle se tut, et Jean, silencieux parce qu’il la sentait résistante, poursuivit intérieurement son utopie de supériorité, aussi ingénu dans son rêve que pouvait l’avoir été, aux environs de 1830, tel adolescent égalitaire et lecteur de Rousseau.

Ils passaient leurs après-midi à causer avec Touron qui, médecin et pédagogue, dirigeait le service de puériculture. Il fit voir à Claire et à Jean son système de fiches individuelles où toutes les phases du développement de chaque sujet étaient notées de mois en mois.

— Grâce à mes fiches, expliquaitil, je les suis tous. Notre vieux docteur Marcou me renseighe sur les parents, les grands-parents, et il me donne ses vieilles notes, qui sont précieuses. Elles m”aident à comprendre quelle chose est un enfant : une force qui vient de loin.

— Comme c’est étrange! interrompit Jean qui s’amusait à manier les fiches une à une. Avoir pour maîtres Jean-Jacques Rousseau, tous les égalitaires, et aboutir à ces notes individuelles, à ces recherches de différences, à ces organisations de castes, — car au fond, c’est cela !

— L’histoire, dit Touron avec bonhomie, c’est ainsi.

Et les deux amis, soudain rendus sensibles à ce qu’il y avait de comique dans l’histoire de leur parti, eurent un accès de franche gaieté.

— Liberté! Égalité ! s’écriait Jean à travers les éclats de sa joie ; on se bat, on triomphe : résultat. Dans tout notre programme, il y a un article, un seul, que nous avons réalisé : c’est la dictature du prolétariat… mais d’une manière si drôle ! Dis,

Certain jour, un vieillard entra dans le bureau où les trois jeunes gens causaient. De petits yeux, aigus comme des vrilles, brillaient dans son visage

histoire de quatre ans parcheminé, couronné de cheveux blancs. Touron le fit asseoir, et la conversation reprit. Jean parlait avec horreur des foules disparues, et, tout à coup, il vit avec surprise que le vieillard faisait des gestes — Quoi, monsieur, n’êtes-vous pas d’avis ?.…

— Nullement, fit l’autre, et cela m’agace de voir naître une légende contre laquelle j’ai beau parler. Les avez-vous connues, ces « foules », comme vous dites? Non! Vous viviez tous dans vos colonies, occupés à exercer vos muscles et vos « énergies » ;

| et quand vous en sortiez, vous gardiez vos œillères.

Vous n’avez jamais soupçonné combien il y avait en elles de finesse, de bonté, de grâce. Elles ont péri, voilà leur tort. Et nous, nous avons survécu ; c’est-à-dire : un microbe nous a respectés. Belle

— Iln’y en a pas de plus sûre, prononça Jean. C’est une sélection.

— Sélection ! Voilà de vos mots dont j’enrage. Mais qu’est-ce donc, une sélection ? Est-ce un Dieu qui choisit? Du tout: c’est un microbe. II faut toujours en venir là; un microbe! et c’est assez pour vous rendre fiers comme des paons. Peu vous contente.

Le vieillard vit qu’on l’écoutait avec ennui : il

— Vous n’avez pas connu la vieille humanité, vous dis-je, et moi j’ai vécu avec elle. J’ai vu les grandes fêtes, les grandes funérailles, — celles de Jaurès : deux cent mille parisiens qui suivaient le corps de cet homme si bon. C’était un jour de printemps. Il y avait des enfants, des femmes, et chacun portait un petit bouquet de fleurs. C’était franc, naïf et sensuel… c’était.

Le vieillard frappa sur la table, et brusquement il s’en alla, faisant claquer la porte.

— Ouf! dit Jean, voilà une sortie. Mais quiest-ce donc ?

— Un vieux de quatre-vingt-dix ans. Il est né à la colonie. Puis il a habité Paris pendant un demisiècle. L’épidémie l’en a chassé. Mais il ne se console pas. Son cher Paris lui manque, et il grogne. D’ailleurs, pas méchant pour un liard.

— Tiens, il a oublié son livre, observa Claire.

Elle prit sur la table un volume relié en veau et lut à haute voix le titre :

— Racine, Tragédies. Je ne les connais pas. Et vous ?

— Moi non plus, dit Touron.

— Ni moi, dit Jean.

Ils parlèrent de la Fédération Européenne. Touron était fort partisan des nouveaux États-Unis.

  • histoire de quatre ans ES

— Nous causons tranquillement ici, dit-il: c’est un répit. N’oublions pas que la condition du monde

. est épouvantable. Toutes les forces sont déplacées, celles de l’intérieur, celles de l’extérieur. Nous recommençons à nous disputer et, au dehors, on nous guette. L’autre jour j’ai vu à Genève un Allemand, très intelligent, qui m’a effrayé en me parlant de la Russie. Il m’a expliqué que la Russie, maintenant, c’était l’Asie, les Mongols, les Kurdes, les Turcs, l’Islamisme. Trois des ministres du Tsar sont chinois. Leur haine de l’Europe est profonde. D’ailleurs, notre organisation si nouvelle les inquiète. Ils pensent qu’il faut l’écraser chez nous pour l’empêcher de se propager en Pologne et dans les provinces Baltiques. Affaiblis, diminués que nous sommes, ils croient l’occasion venue de nous exterminer ; ils essaieront. Le monde est de plus en plus un mauvais lieu. Unissons-nous !

Pendant les mois qui suivirent, Claire et Jean travaillèrent auprès de Tillier à la préparation du Congrès. Tâche difficile et qui requérait beaucoup de tact diplomatique.

Touron l’avait dit avec exactitude : toutes les forces étaient déplacées, tous les équilibres étaient

rompus, nationaux et internationaux. Durant les premières semaines de la convalescence publique il s’était fait un accord pour la solution des problèmes élémentaires. Mais les divergences réapparurent bientôt et, dès lors, il n’y eut question si minime qui ne provoquât défiances, rancœurs et colères.

Les positivistes autoritaires avaient acquis la majorité au Conseil général. Un picard, le docteur Chavin, biologiste qui voulait disposer les hommes dans la société comme la nature dispose les cellules dans les organes, soutenu par les Fédérations de Nord, réussissait à imposer ses volontés ordonnatrices. Les socialistes libertaires étaient incapables d’entraver ce que l’un d’eux, le jurassien Talobre, appelait « une mise en carte de l’humanité ». Ils luttaient, mais, de jour en jour, voyaient disparaître une liberté.

Des bas-fonds de la société où elle vivait reléguée, la multitude des astreints s’intéressait au conflit. Accablée par le mal, obéissante par nécessité, elle gardaïit la haine de ses maîtres et prenait plaisir à les voir en discorde. Les spirites reformaient en secret quelques groupes. Ils se réunissaient pour causer du vieux monde, si doux à vivre, et pour évoquer les âmes de leurs morts. Ils les interro-

histoire de quatre ans

geaient. Mais souvent elles refusaient de répondre, et disaient seulement :

— Vengez-nous! :

On insistait ; elles répétaient : :

— Vengez-nous ! Elles s’évanouissaient alors et les objurgations $ les plus énergiques ne pouvaient les déterminer à

réapparaître. Leur appel exalta quelques têtes faibles. On découvrit une conspiration; il s’agissait d’assassiner le docteur Chavin. Les coupables avouèrent et furent exécutés.

Dans une telle désunion, comment établir l’unité de l’Europe ? En France, en Italie, en Angleterre, en Belgique, les positivistes la désiraient; mais les libertaires la critiquaient. « Nous avons assez d’un État sur nos têtes, disaient-ils, nous nous passerons de vos États-Unis. » D’autres pays la réclamaient d’une seule voix. C’étaient les Fédérations scandinaves, germaniques, balkaniques, la Hongrie. Situées aux frontières orientales de l’Europe, elles éprouvaient l’effrayante pression des Slaves et des masses musulmanes: la peur les réconciliait. Elles signalaient le péril aux nations ocecidentales, qui, assourdies par le tapage de leurs querelles, n’entendaient pas.

En janvier les desseins de la Russie devinrent évidents. La chancellerie de Saint-Pétersbourg

publia une note menaçante : elle accusait les organisations socialistes allemandes d’encourager par leur exemple les sociétés ouvrières de Pologne ; elle donnait un avertissement sévère.

Dans l’Europe entière l’alarme fut extrême. Au début de février, toutes les perspectives étaient sombres, et les délégués commencèrent d’arriver.

Dès lors il y eut affluence à Bellevue : anciens élèves français ou étrangers, délégués de tous pays recommandés par des amis, et qui fréquentaient la

Un soir Tillier dit à Claire et à Jean:

— Je vous attends à déjeuner demain. Vous souvenez-vous de votre premier repas ici, le jour où l’épidémie éclata ? Eh bien, nous nous retrouverons les mêmes : Touron, Herdey, Van Busch, Vittoria Vivanti et son mari. Trois manqueront à l’appel : Bezoukof, devenu on ne sait quoi; et Bergougnan et Coudroit, ces deux braves garçons, qui sont morts. Vous viendrez, n’est-ce pas ?

Et quand, le lendemain matin, ils se rencontrèrent dans le cabinet de Tillier, jeunes gens devenus

histoire de quatre ans hommes, jeunes filles devenues femmes, tous müris, Ë avec des physionomies, des voix et des regards aggravés par la sévérité des temps, ils eurent une minute d’émotion profonde et de rires nerveux. Claire et Vittoria s’étreignirent étroitement, et tous ensuite s’embrassèrent l’un l’autre. Puis ils pensèrent aux absents.

— Bergougnan et Coudroit, pauvres amis! Ils ont bien milité. Comme ils seraient heureux!

— Et Bezoukoff, l’avez-vous oublié ? Sa colère, le premier jour? Il n’était pas des nôtres, celui-là ! Où est-il passé ?

— En mai 1998, il était docteur spirite et se conduisait bravement, m’a-t-on dit. Je crois qu’ensuite il est tombé malade. Sans doute ïl est mort. d C’était un détraqué, mais un honnête homme.

Ils se mirent à table et s’entre-regardèrent pendant une minute, silencieux et pleins de souvenirs. Chacun se disait à part soi : De grandes choses ont été faites, faites avec nous et un peu grâce à nous. Qui done, si ce n’est Tillier, posa la règle des cités hygiéniques ? Et qui donc, si ce n’est Vittoria, les fit connaître en Italie ? Et qui travailla mieux que nous au réveil de la France, de l’Europe? Sans nous, que füt-il advenu?

L’impétueux Jean exprima le sentiment de tous.

— Nous avons bien travaillé, s’écria-til, nous

— Oui, nous avons bien travaillé, firent toutes les voix comme un écho joyeux.

Vittoria, qui était assise à la droite de Tillier, se pencha légèrement vers lui, et, de sa voix sérieuse et caressante :

— C’est à vous, dit-elle, que nous devons notre

— Et pourquoi dites-vous cela, Vittoria? Je

Elle l’interrompit :

— Pourquoi j’ai dit cela? Écoutez, je vous l’expliquerai : c’est parce que vous avez créé cette institution de Bellevue, où, grâce à vous, nous sommes devenus des amis, — amis, maître, m’entendezvous”? Et c’est parce que nous étions amis que nous avons pu faire de grandes choses.

Elle se tut. Tillier réfléchit quelques secondes, et il y avait dans ses yeux tant d’attention, de bonheur et de gravité que tous le considérèrent en silence et attendirent qu’il parlât.

— Vittoria, dit-il enfin, je crois que vous avez dit vrai. J’ai toujours pensé que l’amitié était une force dans l’histoire, et si nous avons pu, nous qui sommes ici, en fournir une preuve nouvelle, Vittoria, ma vie est comblée.

histoire de quatre ans É

Jusqu’à la fin du repas on parla des deux morts,

Bergougnan et Coudroit.

Les congressistes tenaient séance au Grand Palais des Champs-Élysées. Ils fournissaient un travail acharné et les premières journées furent de bon augure. Il parut évidemment que la majorité voulait l’unité. Cela était dû en grande partie à la note comminatoire du cabinet de Saint-Pétersbourg, qui avait ému tous les esprits sérieux. La crainte du Russe, disait-on, est le commencement de la sagesse.

Le cabinet de Saint-Pétersbourg, averti par son ambassadeur parisien, le gros et fin baron Gourvitch, de la maladresse commise, essaya de la réparer. La note de Janvier avait été mal comprise ; elle n’avait rien de comminatoire ; elle établissait quelques faits ; c’était une note, rien de plus; une note, comme s’en écrivent les puissances amies, un signe d’intimité plutôt que de mauvais vouloir. L’escadre de la Méditerranée fit des politesses à La Spezzia et à Toulon. Deux difficultés de frontière furent réglées avec l’Allemagne. En Finlande, les autorités eurent une complaisance pour la Fédération ouvrière. Le baron Gourvitch donna une grande fête en l’honneur des congressistes et la baronne eut une gracieuseté

pour chacun. Elle causa une demi-heure avec les Ë deux célèbres anthropologues, Ernest Damm, de Heidelberg, et Guglielmo Corradini, de Turin. Les séductions slaves enveloppaient l’Europe.

Le piège était grossier, mais bon, parut-il un instant, pour duper une assemblée. L’opposition socialiste libertaire se ranima, reprit influence et nombre. La majorité, décontenancée, faiblit. Pendant deux jours consécutifs, les celtes firent un merveilleux tumulte. Groupés à l’extrême droite et à l’extrême gauche, ils s’insultèrent, et leurs poings tendus semblaient vouloir s’entre-heurter par dessus la masse paisible des Germains, qui, assis au centre, attendaient. L’œuvre unitaire progressait pourtant à-travers les disputes.

Les amabilités russes redoublèrent. Y eut-il excès, maladresse ? Toujours est-il que la méfiance reparut. Les nouvelles qui venaient de Turquie et d’Afrique étaient mauvaises. Les musulmans s’agitaient ; des commerçants leur vendaient des armes à vil prix, etces commerçants, disait-on, étaient Russes, — des officiers en mission secrète, peut-être. Deux importants articles de la Constitution furent votés en une seule séance.

Dès lors les amitiés cessèrent. Le baron Gourviich, qui avait annoncé une deuxième fête, la décommanda. Un effroi saisit la malheureuse

histoire de quatre ans Europe. Avril commençait. Le soleil allait fondre la neige sur les steppes, et ilsembla qu’on entendait au loin le galop des cavaliers kurdes.

Le 9 avril 2007 un incident survint à la frontière Allemagne, juste à temps pour échapper aux policiers qui les pourchassaient. Était-il vrai, comme l’affirmaient ces policiers, que cinquante socialistes prussiens eussent secouru et délivré les Polonais par la force? La question était difficile à éclairciret les diplomates allemands commencèrent à l’examiner avec cette honnêteté qui est la ressource des faibles. Mais on reconnut bientôt queles diplomates russes tenaient ce litige pour tranché dès l’abord. Ils voulaient l’extradition des révolutionnaires polonais. Ils réclamèrent si haut, et menacèrent si fort, qu’au cinquième jour l’Allemagne céda.

L’opinion occidentale frémissait encore quand on apprit les exigences nouvelles de la Russie : elle réclamait des excuses et mobilisait ses armées. Alors la fourberie apparut : les amabilités offertes au Congrès comme un piège; puis, la manœuvre ayant échoué, la soudaine brutalité, l’attaque au dépourvu. Une angoisse, une volonté, unifièrent l’Europe en un jour. Une résolution fière anima tous les cœurs. « Nous sommes peu nombreux, disait-on, mais qu’importe? Contre ces barbares

armés de canons et de fusils, nous avons la science, l’invention ; contre ces esclaves nous avons le civisme. » Toutes les Fédérations télégraphièrent à leurs délégués : n’abandonnez pas l’Allemagne ; votez la constitution, votez la guerre.

La Russie avait donné trois jours pour répondre : le Congrès résolut de constituer l’Europe en trois jours. Les dissensions s’apaisèrent. Les autoritaires acceptèrent certaines autonomies, les libertaires certaines lois. On travaillait avec la hâte de l’enthousiasme et de l’inquiétude.

Le 16 avril, terme de l’ultimatum, dès neuf heures du matin, tous les délégués étaient réunis dans la salle des séances. Les divers conseils nationaux de l’Europe avaient prévenu qu’ils siégeraient en permanence, prêts à ratifier en peu d’heures la constitution et la guerre européennes. On décida de tout

Les membres des bureaux avaient passé la nuit au travail, préparant des rédactions transactionnelles. Il y eut unanimité sur les sept articles qui restaient à voter, unanimité sur l’ensemble. Aussitôt la séance fut levée, et les délégués communiquèrent avec leurs pays respectifs.

histoire de quatre ans

Le temps était magnifique et une multitude cosmopolite roulait sur les Champs-Élysées, sur l’avenue entre les deux palais et jusqu’au loin vers

“ les jardins des Invalides. Des trains de nuitavaient

amené ces foules de fort loin, d’Écosse, d’Allemagne

et de Lombardie. Des musiciens, répartis dans les

kiosques, jouaient et chantaient toutes les musiques

d’Europe, les rythmes de Séville et de Scandinavie.

. Des camelots vendaient la constitution et la carte

_ des frontières russo-européennes. On achetait, on examinait, on commentait.

A midi seize exactement, le canon des Invalides tonna, et un immense drapeau de la République Italienne, doucement élevé, déroula ses longs replis sur la façade du Grand Palais. Le public, un peu diminué par l’heure du repas, murmuraïit interrogativement, quand dix, vingt délégués, courant sous la colonnade, crièrent :

Au bruit du canon qui tirait toujours et des fanfares qui entonnaient l’Hymne Italien, les restaurants se vidèrent, les rues dégorgèrent des foules. Les gens se renseignaient : Qu’est-ce donc? — On leur disait : L’Italie, première, a répondu oui à la double question, pour l’unité et pour la guerre. Et sur trois lieues carrées deux cent mille êtres furent heureux. Nul ne retourna déjeuner. Tous demeu-

rèrent là, guettant les hampes nues qui hérissaient d’une manière bizarre les toitures du Palais.

A midi cinquante-cinq, des camelots se précipitèrent en hurlant :

— Les nouvelles de la guerre!

Ils furent entourés, dépouillés et, autour de chaque exemplaire, un groupe soudain grave et silencieuxgese forma. Les cavaliers kurdes et cosaques avaient passé la frontière. Il y avait eu des engagements. De Lublinitz, de Strelzno, on signalait des morts.

Les gens lisaient quand le canon derechef tonna.

La foule poussa une profonde rumeur, et tous les yeux, fixés sur les hampes, virent monter le drapeau sombre de l’Allemagne. Les chorals, accompagnés par les fanfares, chantèrent la Wacht am Rhein.

La foule écouta religieusement, et par deux fois reprit le bel hymne, rendu plus émouvant encore . par la nouvelle du sang déjà versé.

L’adhésion de l’Espagne vint à une heure et demie; celle de la France fut connue à deux heures. Les chants, les cris, étaient incessants; la multitude prodigieuse. Tous les quarts d’heure, et par milliers, les trains amenaient des provinciaux, des Anglais, des Belges, qui aussitôt couraient vers les Champs- Élysées où ils accroissaient la joie en s’y mélant.

Claire et Vittoria, sorties pour un instant de la

histoire de quatre ans ; salle du Congrès, marchèrent sur l’avenue. Elles allaient, bras dessus bras dessous, avec une allure légère, et leurs physionomies étaient dilatées par un continuel sourire. Sd: } — Madame Schrader! fit une voix.

Claire se retourna et reconnut le vieil homme qu’elle avait vu un jour au bureau de Touron. Il était adossé contre un marronnier en fleurs et son visage n’était pas chagrin. Claire lui tendit la main. -

— Que c’est grandiose, cette journée ! dit-elle.

Le vieillard fit, pour toute réponse, un geste extasié, et ses yeux rougis par les ans enveloppèrent d’un regard amoureux cet immortel décor des révolutions et des fêtes.

Les deux jeunes femmes firent quelques pas encore, puis revinrent au Palais. Toutes deux avaient relevé leurs voilettes, se plaisant à sentir courir sur leurs visages les caresses de la brise ensoleillée qui, là-haut, tantôt soulevait et tantôt laissait retomber les oriflammes.

Une acclamation, un remous de foule entrava leur retour. On saluait la Suisse et la Scandinavie dont les adhésions étaient simultanément venues.

Elles touchaient au seuil du Palais quand Vittoria, tout à coup, s’arrêta, et, touchant Claire au bras, lui dit avec une voix singulière :

Elle montrait un homme d’assez pauvre mine, inquiétant et décharné, qui, immobile au premier rang de la foule, considérait les drapeaux.

— Le reconnaissez-vous?

— C’est Bezoukoff.

Toutes deux le regardaient et il les aperçut. Il parut hésiter, puis salua et resta là. Claire murmura :

— Comme il doit nous haïr !

— Désagréable, cette rencontre, ajouta Vittoria; sans doute, nous en avons croisé plus d’un qui pensait comme lui…

Les éditions incessantes des journaux publiaient les dépêches des villes européennes. Partout les démonstrations joyeuses répondaient à celles de Paris. Le télégraphe, reliant ces foules, établissait entre elles une émulation d’enthousiasme. On hissait des drapeaux, on tirait le canon. Les municipalités débaptisaient et rebaptisaient les voies publiques. Chacune voulait avoir sa place d’Europe. À Londres, ce fut Trafalgar square; à Venise, la Place Saint-Marc; à Florence, la Place de la Seigneurie. Saint-Pierre fut proclamé Temple de l’Humanité.

Le soleil s’abaissait, prolongeant les ombres. A cinq heures, toutes les adhésions étaient acquises, sauf une. La Hollande n’avait pas répondu. La foule, un peu lasse, roulait, et attendait avec des

histoire de quatre ans plaisanteries l’heure où cet honnête petit peuple . aurait achevé ses réflexions. A cinq heures et demie le premier coup d’une salve fit pousser un grand « ah! ». La journée était donc finie. Les fanfares jouèrent l’hymne national hollandais. Mais la foule n’écouta, ni ne chanta. Elle s’agita, murmurante, émue, avec un brouhaha de __ paroles échangées : l’Europe existait donc! Et chacun répétait ces mots avec un étonnement qui ne s’atténuait pas. Elle existait, ainsi qu’un être familier; elle était sentie et créée par l’amour, cette patrie depuis si longtemps divisée des grands hommes; dès lors, une même volonté associerait les pâles enfants du soleil scandinave et les enfants brûlés du soleil de Sicile; dès lors, les quatre langues immortelles, l’italien, le français, l’anglais et l’allemand allaient s’unir pour une même tâche, pour harmoniser la nature aveugle et conquise. C’était l’union; c’était aussi la guerre. Les cœurs s’animaient à l’idée des périls. Que réservait l’avenir prochain? De l’héroïsme et de la souffrance, peut-être une catastrophe. Mais rien n’abolirait cette minute d’histoire où l’Europe s’était connue. — Vive l’Europe! fit une voix. Ce cri inusuel rencontra peu d’écho, et la foule prolongea son intense murmure. Alors glissa vers l’extrémité de la hampe cen136

trale, — la plus haute, — le drapeau traditionnel des Fédérations internationales, le drapeau rouge. Un coup de brise le prit tandis qu’il montait, et doucement, triomphalement, l’ouvrit sur le ciel bleu. Le gros canon des Invalides et toutes les batteries du Mont-Valérien tirèrent une formidable salve. Des chapeaux volèrent, des hommes s’embrassèrent. — Hourrah! bravo! cria la foule cosmopolite. Trois fois elle répéta ses cris, puis redevint muette. Elle ne pouvait chanter, car la jeune Europe n’avait point d’hymne. Quelques Français entonnèrent {a Marseillaise; mais peu d’étrangers les suivirent et la plupart commencèrent leur hymne national. La cacophonie ramena le silence. Puis, l’Internationale, essayée par d’autres, ayant avorté, il y eut un curieux instant de gêne parmi cette foule qui exultait, et ne pouvait s’exprimer. Alors, le hasard fit qu’un groupe de Parisiens chanta la mélodie finale de la symphonie avec chœurs, popularisée en France au début du vingtième siècle par les simples et fortes paroles d’un Après avoir tant lutté, Sachons enfin que nous sommes Une même humanité.

histoire de quatre ans

Les Germains, enthousiasmés, soutinrent le chant avec toute leur vigueur, entraînant avec eux quelques Italiens, quelques Anglais. L’hymne se répandit à travers les Champs-Élysées ét, comme une vague immense, couvrit la place de la Concorde. Les fanfares soutenaient de leurs cuivres le rythme

Plus de haïne, plus de guerres, - Plus de bagne et de prison: Tous les hommes sont des frères

7e Et le monde est leur maison.

La puissante mélodie que Beethoven avait trouvée à la fin de sa vie douloureuse, ces hommes en ressentaient la force entière. Ils pouvaient, comme le vieux maître, chanter le bonheur qui suit et précède les luttes. Ébranlés par le bruit de la canonnade et le son même de leurs voix ; partagés entre les souvenirs du passé, les plaisirs de cette minute et l’attente de l’avenir, ils ne savaient plus ce qu’ils éprouvaient : la joie nouvelle de l’union, ou celle antique des combats.

La foule se tut après avoir longtemps chanté. L’interruption fut triste. Quelques voix recommencèrent la mélodie. En vain : l’instant avait passé. Les coups espacés de la canonnade retentissaient

dans le silence, donnant une réalité au temps mena- çant qui fuyait.

Les bousculades autour des voitures firent diversion. L’une emportait Ehrenfels, nouveau ministre de la guerre. Dans une autre on reconnut Tillier, , ministre de l’instruction publique. On l’acclama ; il salua, puis, déclanchant les pistons, partit à bonne allure au long des quais.

Il rentrait à Bellevue avec Herdey, Jean et Claire. Las ou préoccupé, il parlait peu. Tout à coup il tira de sa poche un numéro du Temps et dit à Herdey :

— Je n’ai pas eu même une minute pour l’ouvrir. Voyez aux dernières nouvelles, et lisez-les.

— En Pologne, massacre des Juifs ; à Moscou, grèves et soulèvements ouvriers. De Bombay : le bruit court que les révolutionnaires persans sont insurgés, et qu’ils ont chassé les garnisons de Chiraz, Mesched et Ispahan. $

— Ah! fit Tillier, que les Persans se lèvent contre les Russes, ç’a toujours été mon espoir. Il y a des

Puis, après une pause :

— Je vois dans l’histoire un instant aussi tragique que celui-ci, un seul : l’instant des guerres

histoire de quatre ans médiques. La Judée était prisonnière à Babylone. Les Grecs étaient attaqués en Grèce par les Asiatiques, en Sicile par les Africains. Alors nous avons pu nous tirer d’affaire. Mais que l’humanité tint à peu de chose. qu’elle tient encore à peu de chose !

— Les guerres médiques, répondit Herdey, voilà un bon précédent. Pourquoi semblez-vous pessimiste ?

— Moi, pessimiste ? rétorqua Tillier, comme atteint par une vérité froissante. Assurément non. Je crois que nous vaincrons, je le crois fermement. Sinon demain, du moins dans vingt, cinquante ou cent années. ou dix siècles ; mais nous vaincrons. Nous, je veux dire l’élite humaine, les races qui savent raisonner et coordonner, les races morales. Elles vaincront parce que leur tâche est liée. Leurs efforts, si distants soient-ils, se complètent. Quand nous travaillons au laboratoire, nous continuons Empédocle. Les erreurs, au contraire, s’entredétruisent. Il y a une tradition de ce qui est raisonnable, il n’y en a pas pour l’absurde. La barbarie n’a pas empêché l’organisation de la science; elle n’empêchera pas celle de la justice. Je vous le répète, Herdey, c’est ma conviction : la victoire de

: l’élite humaine est assurée. Il ne lui faut que du temps. mais il lui en faut beaucoup, une multitude de siècles imprévisible.

— Ce temps, dit Herdey, l’aurons-nous? Le crédit de nos années est limité.

— Oui, en ce monde… répondit Tillier, avec une voix ralentie ; mais il en est d’autres, et de toutes sortes. Du moins je l’espère. D’ailleurs, à quoi bon spéculer ainsi sur les siècles ; — les siècles, qu’est-ce donc? Une addition d’instants, et l’addition n’ajoute rien. C’est dans l’instant que nous vivons et que nous créons notre bonheur, s’il se peut.

Herdey ne répondit pas.

— Ce qui est fatigant dans l’histoire, murmura Tillier après un court silence, c’est la monotonie.

Puis il se tut. Jean et Claire, assis côte à côte, restaient silencieux aussi. Ils se tenaient par la main, et ils étaient émus comme si toutes les émotions de cette grande journée étaient venues accroître leur

La clarté devenait crépusculaire, et l’automobile roulait sur l’allée montante de Bellevue.

Quand Tillier rentra chez lui, l’étudiant de service l’aborda, et lui dit en présentant une carte :

— Ce monsieur est venu, et vous attend.

— Eh! fit Tillier avec une expression de plaisir, c’est Bezoukoff. Vous entendez, Herdey ? Bezoukoff!

— Et que veut-il, ce fou? répondit Herdey.

— Nous l’avons vu cette après-midi, Vittoria et

histoire de quatre ans Ù moi, dit Claire; il regardait les drapeaux. Il nous a reconnues, et saluées.

— Je vais le voir; je lui dirai que vous n’avez pas le temps…

— Mais non! répliqua Tillier. C’est un de mes anciens élèves, je veux le voir. Qu’il entre!

Bezoukoff parut. Il n’avait pas changé. Il avait la même expression fine et les mêmes yeux un peu troubles. Tillier lui tendit la main :

— Qu’est-ce qui vous amène?

— Monsieur, dit Bezoukoff, je me suis aperçu qu’en partant d’ici j’avais emporté un cahier de relevés d’expériences qui est à vous plutôt qu’à moi. J’ai voulu vous le rapporter moi-même, et le voici.

Il ouvrit sa redingote pour chercher dans la poche intérieure. Il en tira vite un poignard qu’il plongea

© tout entier au ventre de Tillier.

Celui-ci poussa, non pas un cri, mais une plainte, battit l’air des deux bras et tomba comme une

Jean se précipita d’un bond sur Bezoukoff qui clamait avec un emportement nerveux :

— Vous ne mourrez pas seul, monsieur Tillier! Tous vos collègues vont être exécutés! Nous vengeons nos morts et notre liberté!

Herdey et Claire, penchés sur le blessé, l’entou-

raient de coussins et découvraient la plaie. La . maison était pleine de voix.

— Ma sœur, murmura Tillier, qu’on la cherche.

Sa tête, qu’il avait soulevée, retomba.

— Herdey ! dit-il, d’une voix qu’animait le délire, souvenez-vous ! L’histoire est traversée, seulement traversée. mais il faut pousser, Herdey!.. Jean! Claire! Il faut pousser toujours.

La douleur lui tira une plainte.

— Ma sœur, fitil, ne viendra-t-elle donc pas?

Elle entrait, hors d’haleine et le visage bouleversé. Elle s’agenouilla près de son frère mourant.

— Marie, murmura-t-il, Marie.

Il fixa sur elle un regard dont l’intensité semblait évoquer les souvenirs de soixante années. D’innombrables images tourbillonnaient dans son cerveau en fièvre : images de naissances, de mariages, de morts ; images de bonheur et de tristesse, et de tristesses encore; le père, la mère, les jeux, les rires dans la maison ; — ses lèvres s’agitèrent pour une dernière parole. Mais nul n’entendit aucun son. Les yeux d’une sœur, croisant les siens, clorent le cycle

_ étroit de sa vie.

Fini d’imprimer trois mille exemplaires de ce _ sixième cahier le jeudi 24 décembre 1903 nn

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men-

  • suelles régulières et par des souscriptions extraordi. . naires; la souscription ne confère aucune autorité sur Ja rédaction ni sur l’administration : ces fonctions des abonnements de souscription à cent francs ; des abonnements ordinaires à vingt francs ; 4 et des abonnements de propagande à douze francs. . Il va de soi qu’il n’y a pas une seule différence de … service entre ces différents abonnements. Nous voulons
  • seulement que nos cahiers soient accessibles à tout le . monde également. …. Le prix de nos abonnements ordinaires est à peu près … égal au prix de revient ; le prix de nos abonnements de
  • propagande est donc sensiblement inférieur au prix de » revient. Nous ne consentons des abonnements de propa- … gande que pour la France. : Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonne- . ment par mensualités de un ou deux francs. Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinse centimes. L’abonnement de propagande cesse de fonctionner pour chaque série à l’achèvement de cette série; la quatrième série normale ayant fini fin juin 1903, on pouvait jusqu’au 30 juin 1903 avoir au prix de propagande les vingt premiers cahiers de cette série. L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 3r décembre qui suit l’achèvement de cette série ; ainsi du premier juillet au .… 31 décembre 1903 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt-deux cahiers de la quatrième série complète.

‘ Le dixième cahier de cette série, Romain Rolland, | Beethoven, était épuisé depuis plusieurs mois; nous | avons procédé pendant les vacances à une seconde : édition et nous avons complété par des exemplaires de cette seconde édition les quatrièmes séries acquises par la voie de l’abonnement. Cette seconde édition, tirée à trois mille exemplaires, est en vente au bureau : des cahiers. A partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués; ainsi à partir du premier janvier 1904 la quatrième série sera vendue au

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.

. M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le jeudi soir de deux heures à cinq heures.