VI-2 · Deuxième cahier de la sixième série · 1904-10-20

L'égalité devant l'instruction

Alexis Bertrand

Read in English →

Séance de la chambre. — Ministère Molé. — Joie de la bourgeoisie. — Pétition du comité électoral démocratique. — Le peuple veut compléter sa victoire.

Massacre du boulevard des Capucines. — Journée du 24. — Défection de la troupe. — La garde nationale entraînée dans le mouvement. — Concession tardive du roi. — Ministère Thiers. — Ministère Barrot. — Abdication du

Combat du Château-d’Eau. — Prise des Tuileries. — Probité du Peuple. 4

Efforts suprêmes de la royauté. — La duchesse d’Orléans à la chambre. — Dupin parle en faveur de la régence. — Marie et Crémieux demandent un gouvernement provisoire. — Discours d’Odilon Barrot. — Impuissance de l’opposition.

Envahissement de la chambre. — Discours de Ledru-Rollin contre la régence. — Discours de Lamartine. — Essai de formation d’un gouvernement provisoire.

Première proclamation. — Distribution des Ministères. — Le Peuple impose la République au Gouvernement provisoire.

Composition hétérogène de ce gouvernement. — Trois partis hostiles. — La police républicaine.

Création de la garde mobile. — Proscription des emblêmes républicains. — Clémence du Peuple. — Abolition de l’échafaud politique.

La curée des places. — Inquiétude du Peuple. — Proclamation socialiste dictée au Gouvernement provisoire. — La question sociale posée par le Peuple à l’Hôtel-de-Ville. — Création de la commission du Luxembourg. — Ses services. — Son premier décret.

Manœuvres du Gouvernement contre les journaux. —

1 3

no Développement de la presse républicaine. — Ouverture des clubs. — Initiation du Peuple à la vie démocratique. f Établissement de la République dans les départements. — j Les Commissaires de Ledru-Rollin. À La circulaire de Lamartine. — Mouvement général des L, Peuples de l’Europe après la Révolution de Février. — Départ des bandes républicaines vers la frontière. — ; Massacre des colonnes belges. FA Indécision du Gouvernement. — Fausses mesures finan- | cières. — Dons patriotiques offerts par le Peuple. — D à Impôt des 45 centimes.

La circulaire de Ledru-Rollin. — Conspiration des bonnets

Journée du 17 mars. — Marche du Peuple vers l”Hôtel-de-

; Ville. — Conférence des délégués du Peuple avec le Gouvernement provisoire. — Lamartine promet l’ajourne-

ment des élections et l’éloignement de l’armée. — Le

4 Le Gouvernement provisoire écarte l’influence de Blanqui,

| puis élude toutes ses promesses du 17 mars.

Intrigues de la réaction dans les provinces. — Torpeur des ouvriers au moment des élections. — Centralisation des

Complot réactionnaire du 16 avril. — Le rappel battu dans | tout Paris. — Cris de mort contre les communistes. — Enthousiasme de la bourgeoisie pour Lamartine. — Les | ouvriers reçus par Louis Blanc à l’Hôtel-de-Ville.

Menace d’assassinat contre Cabet. — Nouvelles parades de la garde nationale. — Rappel de l’armée. — Toute-puissance de la réaction. — Ses manœuvres électorales. — Le

Troubles en province à l’occasion des élections. — Victoire ; pacifique du peuple de Limoges. — Massacres de Rouen.

Réunion de l’Assemblée nationale. — Acclamation una-

nime de la République. — Le Gouvernement provisoire rend ses comptes. — On lui vote des remerciments. — Protestation de Barbès.

Création d’une commission exécutive. — Exclusion des socialistes. — Précautions prises par l’Assemblée contre le Peuple. — Impuissance de la Montagne.

Défaite générale de la révolution en Europe. — Massacre des Insurgés Polonais. — Huber organise une manifestation en faveur de la Pologne.

Journée du 15 mai. — Le Peuple se rend sans armes à l’Assemblée. — On lui barre le passage. — Il pénètre jusqu’à la place Bellechasse.

Envahissement des tribunes et de la salle des séances. — Efforts de Louis Blanc pour contenir le Peuple. — Raspail lit une pétition en faveur de la Pologne. — Barbès engage l’Assemblée à délibérer et le Peuple à se retirer. :

Blanqui demande au nom du Peuple le rétablissement de la Pologne, une enquête sur les massacres de Rouen et des lois en faveur du travail. — Ledru-Rollin promet satisfaction au Peuple. — Les délégués des clubs cherchent à faire évacuer la salle. — Buchez donne l’ordre de faire cesser le rappel. — Derniers efforts de Barbès et de Louis Blanc pour faire sortir le Peuple. — Huber prononce la

dissolution de l’Assemblée nationale.

. Les Représentants quittent la salle des séances. — On pro- | pose un gouvernement provisoire. — Barbès et Albert 3 sont entraînés à l’Hôtel-de-Ville par le Peuple. — La . £ garde nationale ne leur oppose aucun obstacle.

4 L’Hôtel-de-Ville est envahi par la garde nationale. — L’EGTR Barbès et Albert sont trainés en prison. É: Les Représentants rentrent à l’Assemblée, — Tentatives “ d’assassinat contre Courtais et Louis Blanc. — Louis : Blanc à la tribune. — Clameurs des Représentants. — ; L’Assemblée essaie en vain de délibérer. ui Arrestation de Sobrier. — Pillage de sa maison et de celle | de Cabet. — Quatre cents arrestations. — Les chefs de la | démocratie enfermés à Vincennes. — Fête de la Concorde ÿ _et de la Fraternité. — Fureur contre les clubs. — Les ” gardes nationaux tirent les uns sur les autres au passage La Commission exécutive se met aux ordres de la réaction. — Ses insinuations contre Caussidière. — Rapport contre : Loi contre les attroupements. — Nouvelles élections. — Importance donnée à M. Louis Bonaparte par les mala- / dresses de la Commission exécutive. Efforts des Républicains pour empêcher une insurrection. | | — Mgnœuvres des royalistes pour rendre la lutte inévi- | table. — Rôle équivoque de la Commission exécutive. k Mauvaise organisation des ateliers nationaux. — Attaques continuelles de lAssemblée contre les ouvriers. — La Commission exécutive, par une mesure violente, donne à le signal de l’insurrection. Conférence entre Marie et les délégués des ateliers natio- 4 naux. — Préparatifs de la Commission exécutive. — Résistance de Cavaignac. — Ressources du pouvoir. Journée du 93 juin. — Étendue de l’insurrection. — Modéra- J tion du Peuple. — Premiers combats à la porte SaintDenis, au faubourg Poissonnière, et aux abords de la k

Journée du 24 juin. — Proclamation de l’état de siége et de la dictature militaire, — Suppression des journaux.

Caractère politique de l’insurrection. — Modération des insurgés. — Calomnies répandues contre eux. — Acharnement de leurs adversaires.

Attaque et prise du Panthéon. — Prisonniers fusillés au Luxembourg, etc. — Prise de la place Maubert. — Prisonniers fusillés à l’Hôtel de Cluny, etc.

Proclamations promettant l’amnistie. — Massacres des prisonniers rendus sur ces promesses.

Journée du 25. — Le général Bréa à la barrière de Fontainebleau. — Irritations des insurgés à la nouvelle des massacres du Panthéon. — Mort de Bréa.

Assassinat de deux parlementaires du Peuple pendant une trève. — Divers représentants se rendent dans les quartiers des insurgés.

Attaque du Marais et du faubourg du Temple. — Massacres pendant et après la victoire. — Fusillades en masse dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville.

Attaque et prise du clos Saint-Lazare. — Attaque du faubourg Saint-Antoine. — Probité du Peuple. — La caserne de Reuilly prise par le Peuple et reprise par les troupes. — Fusillade des prisonniers.

Ivresse des mobiles et bruit d’empoisonnement. — Analyse de l’eau-de-vie et des balles par les chimistes.

Propositions de paix faites par les ouvriers. — Mort de l’Archevêque. — Proclamation du Peuple. — Journée du 26. — Capitulation du faubourg. — Massacre des prisonniers. — Adieu des insurgés à leurs frères morts.

Suites de l’insurrection. — Récompenses données aux vainqueurs. — Dénonciations, perquisitions et arrestations.

#8 . — Prisonniers fusillés dans les maisons, les rues et les 4 Le fédéralisme. — Invasion des gardes nationaux de proFe. vince. — Les prisonniers des caveaux des Tuileries, — % Massacre du Carrousel. — Translation des prisonniers É. dans les forts. — Leurs souffrances. — Derniers masPA. . sacres. é É Punition des vaincus. — Anéantissement de la Montagne. à — Pierre Leroux et Caussidière parlent de clémence. — } 6 Article de Lamennais contre la terreur. — Article de à Proudhon en faveur des insurgés. 5) ! Toute-puissance des royalistes. — Commission d’enquête. $ 1 — Commissions militaires. — Conseils de guerre. — | Transportation sans jugement. — Les familles des transd portés. 7 Dictature militaire. — Vote de la Constitution sous l’état de siège. — Contre-coup des journées de juin en Europe. D: — Élection du Président. — Promesses d’amnistie. — État

de la France.

; I. — Adrastée; poème de Louis Ménard, écrit après l’in- Û surrection de Juin 1848; II. — Le procès; en feuilleton dans NS : le Peuple, de Proudhon; samedi 3 mars 1849, Ménard et le j gérant Duchêne cités à comparaître; trois délits; dans le Peuple du 4 mars 1849, une lettre de Louis Ménard au cih toyen secrétaire de la rédaction du Peuple; dans Le Peuple À du 25 mars une lettre de Louis Ménard au secrétaire de la | nt rédaction, mon cher ami; dans le supplément au Peuple du | | lundi 2 avril 1849 un long article de Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, pièces justificatives; dans l’exem- À à plaire du Prologue d’une Révolution qui appartient à la ÿ ; Bibliothèque de l’Institut, une lettre, manuscrite, du père Î de Louis Ménard; procès appelé devant la Cour d’assises 4 de la Seine à l’audience du 7 avril 1849; prévenus deman- |

nard de Franc fait opposition; conclusions de la défense; répondu par la Cour; plaidoirie Madier de Montjau; protestation de Louis Ménard; réponse du jury; arrêt;

dans le même cahier ;

| L’an mil neuf cent quatre, le vingt-cinq juin: assignation de M. l’abbé Dissard, chanoiïne de la Cathédrale

Couverture; vacances; distributions de prix ;

Dix-neuvième cahier de la cinquième série, un cahier blanc de 84 pages, bon à tirer du mardi 12, fini d’imprimer du samedi 16 juillet 1904; un franc

JÉROME ET JEAN THARAUD ; — les hobereaux, — histoire vraie ;

dédié à notre ami Pierre Baudouin ;

les hobereaux; | à la mémoire de monsieur Jean de Monéis;

La table du curé de Villefaignes était célèbre dans le pays : quatre fois par an, aux grandes foires, il rendait aux hobereaux, qui venaient vendre leurs bœufs, les diners qu’il en avait reçus. :

La servante posa devant lui trois chapons qu’il distribua, pour les découper, à ses hôtes.

— À vous, monsieur Dagoury.. A vous, Jean… A moi cet eunuque !

Les bêtes, ouvertes en un tour de main, épandirent dans les assiettes les truffes qui tendaient à crever leurs peaux

Ê Les hobereaux étaient partis le matin, de bonne heure, F à cheval; ils avaient bataillé dans les auberges avec les F bouchers; il était plus de deux heures : les chapons étaient ‘ à point, ils mangèrent. — Dieu merci, dit l’ecclésiastique, toute crainte de guerre Er est écartée. — Ma foi, je le regrette, répondit Jean de Vivans. Les Prussiens méritaient une leçon… Vous avez lu le Conser3 vateur ?.… ‘ Du Landier s’étonna d’entendre parler de guerre. Il | vivait à trente kilomètres du bourg, comme un loup, dans ; une bicoque où n’arrivait jamais ni un journal, ni une — Vraiment… l’Empereur ? | Il agitait sa tête couverte de cheveux grisonnants, bien Ë qu’il fût jeune, d’un mouvement nerveux pour chasser les eo sons de sa gorge, car il bégayait. — l’Empereur a voulu déclarer la guerre ?.. Les convives éclatèrent de rire : — Mais tous les paysans savent ça… Et ton loup ?.. | Du Landier adorait les bêtes : il avait dressé un louveteau qu’il avait mis dans sa meute. — Son loup! répondit des Borgnes. Nous chassions ensemble, jeudi matin. Nous lançons.…. Nous avons un défaut. Nous arrivons sur les chiens. Du Landier laisse tomber son manteau… son loup se jette dessus et le met en pièces. Je lui dis : « Prends garde à ton loup, il te fera comme à ton manteau. ».. Impossible de retrouver le pied… Nous rentrons.. Dans la cour, du Landier se penche | pour rattacher son soulier.. son loup se jette sur lui, le | mord au bras. mon fusil était armé. i — Il ne m’aurait pas fait de mal, dit du Landier qui regrettait son loup. F — Savez-vous, s’écria Montcharmin, que la Sicotière a une fille? | — Allons donc ! fit le curé, j’aurais bien juré que j’en à aurais une avant lui. à — Le Sourd m’avait prêté des terriers.. Je passe chez la Sicotière. Nous lächons les terriers dans sa garenne… Un |

coup de fusil… La Sicotière lève son chapeau… « Nom d’un chien, c’est une fille !.. » Le diable m’emporte si je savais ce qu’il voulait dire. Sa femme accouchait quand nous étions partis et il avait dit à son gar de : « Un coup de fusil si c’est une fille, et deux si c’est un garçon. »

— On naît, on meurt, dit gaiement Jean de Vivans.. Notre pauvre oncle du Deffends vient de passer l’arme à gauche. Depuis des mois, pincé par la goutte, il ne remuait ni pied ni patte… Notre pauvre tante se réjouissait. Il ne pouvait plus faire de fredaines. Mais l’oncle gardait sa dernière carte. Un soir de la semaine passée la goutte le quitte. Il monte à cheval, court à Bergerac, joue toute la nuit, perd tout ce qu’il a, remonte à cheval. La pluie tombaïit. La goutte le prend. La douleur le tord. Il enfonce, long comme ça, ses éperons dans Péchard… la bête s’effare, le jette la tête la première dans un bourbier. On l’a retrouvé le lendemain, planté dans la tourbe comme un

| — Sacré Léonard ! dit Montcharmin.

dans le même cahier ;

éditions d’art Édouard Pelletan, 125, boulevard SaintGermain, Paris, trois annonces d’éditions de Tharaud ; l’ami de l’ordre, la légende de Notre Dame, Dingley ;

nous nous sommes présentés le mercredi 6 courant à la barre de la neuvième chambre correctionnelle ; désistement de M. l’abbé Dissard ;

| Vingtième cahier de la cinquième série, un cahier jaune de 160 pages, bon à tirer du mardi 13 septem-

Textes et documents ; —_ congrès des U.P.mair904 ;

Le cahier que l’on va lire a été établi par la Fédération des Universités populaires de Paris et banlieue; il est le

| vinglième cahier de la cinquième série compte rendu officiel du congrès tenu à Paris les dimanche Fe 22 et lundi 23 mai, — Pentecôte, — 1904, par les Universités ï populaires de tout le pays. ’ La copie a été refondue par M. Maurice Kahn, les épreuves © lues, entre autres, par M. Maurice Kahn, et par M. Paul Kastor, secrétaire de la Fédération des U. P. ; M. Gaston 4 Rabaud, notamment, a relu sur épreuves son important ; Réunion mensuelle de la Fédération des Universités } populaires de Paris le 13 décembre 1903, proposition d’un ( délégué; adoptée à l’unanimité; décision; commission d’or ‘ ; ganisation; circulaire du 10 janvier 1904; où inclus circulaire numéro 1 sur un congrès national des Universités “ populaires; organisation générale; enseignement et éducation; institutions annexes ; fédérations départementales et régionales; signée pour les Membres de la Commission provisoire d’organisation, H. Ablonet, Charles Guieysse; le Secrétaire de la Fédération des U. P., Paul Kastor; réunion du 13 mars; adhésions provisoires ; deuxième cir- ; eulaire; comité; but du congrès; plan des travaux; orga- | nisation générale; institutions annexes; enseignement et | éducation; fêtes et distractions; fédérations départementales et régionales; programme du congrès; adhésions; | signée pour le Comité, Le Secrétaire, H. Ablonet; liste des à Universités populaires qui ont envoyé leur adhésion; départements; villes; titres des Universités populaires; | Séance du Dimanche 22 Mai, matin; Ouverture de la séance; souhaits de bienvenue; appel nominal; nomination du bureau; allocution de è ; M. Gabriel Séailles, nommé président; quelques renseignements sur l’organisation du Congrès; le déjeuner; L | 4

un bureau par commission ; nomination de ces bureaux; cinq commissions; réunion de ces commissions; cinq 4 Séance du Dimanche 22 Mai, après-midi: ; Rapport de la deuxième commission, institutions F annexes; lecture par le camarade Clair, rapporteur; | nages; mutualités; conclusions; avant discussion du ; 1 rapport, discussion sur mode de votation; non vote; k. surtout congrès d’études; utile de se compter; ne \ pourront voter que les délégués d’Universités popu- | laires et de Fédérations; discussion ; rapports des ; Universités populaires avec les syndicats; avec les 3 Coopératives: avec les Groupes politiques; avec les , Rapport de la première commission, organisation générale; lecture par madame Wathier, rapporteur; À annexes ; statuts; questions financières; où inclus rapL port du camarade Casevitz, trésorier de la Fédération de Paris et de la banlieue, président de la commission; É ce rapport est sur le budget de cette Fédération; une Gi; recommandation de la première Commission,aux Univer3 sités populaires, d’insérer dans leurs statuts une clause Le. analogue à la suivante, fermeté dans le recouvrement Rù des cotisations; projet de constitution d’une caisse cen3 trale de subventions; dans chaque région; organisation 4 financière et administrative; tableaux synoptiques ; 4 désignation des Universités populaires; moyens finanKa ciers ; cotisations; membres actifs; membres adhérents K. ou participants; membres honoraires; dons, subven- 4 des Universités populaires, nombre d’Universités popu- | laires adhérentes et recouvrements; compte des disponi- : bilités de la fédération parisienne des Universités popu-

. vingtième cahier de la cinquième série

{ Séance du Lundi 23 Mai, matin;

ME Plusieurs lettres et télégrammes d’excuses; rapport

4 > : de la troisième commission, enseignement et éducation ;

ÿ lecture par le camarade Rabaud, rapporteur; confé-

3 eussions ; la Politique; enseignement professionnel;

0 l’Art et les Universités populaires, l’Art pour tous, les

TA Rapport de la quatrième commission, fêtes et distrac-

L. tions ; lecture par le camarade Georges Baër, rappor- ,

  1. vœux; demandes et offres de renseignements; consul-

12 tations juridiques, U. P., adhérents; fêtes et distractions;

ge tous les rapports très affirmatifs; une seule exception :

, la Fraternelle, du troisième arrondissement, Paris, très

k opposée; discussion de cette opinion; droits d’auteur;

sociétés des auteurs dramatiques et des auteurs, compo-

4 siteurs et éditeurs de musique; programmes; interprétation; fêtes laïques; conclusions; chorales; cours

f: de musique, de chant et de déclamation; promenades,

excursions, visites; caisse de voyages; cercles de lec-

} acquisition de livres; échange régulier de livres ;

FR discussion ; le Mans, Lyon; la Fraternelle; banquet,

: simple et substantiel; amicale présidence de Gabriel

| Séance du Lundi 23 Mai, après-midi;

À Même discussion, suite; Rouen; Maurice Bouchor;

Rapport de la cinquième commission, fédérations ;

; madame Wathier rapporteur ; lecture par le camarade

Kastor ; toutes les Universités populaires recherchent les moyens d’entretenir entre elles des rapports aussi

; fréquents que possible ; elles reconnaissent la puissance | d’action des groupements et loin de repousser la for-

mation de Fédérations, quelques-unes concluent logiquement à créer, après la Fédération Nationale, une Fédération Internationale des Universités populaires ou organisations similaires; Auvers-sur-Oise; Fontenay-en-Vendée; Fédération post-scolaire des DeuxSèvres ; le Mans; Montreuil; la Fraternelle rejette la création d’une fédération nationale ; discussion, réponse, d’accord avec la majorité; l’Effort de Montrouge; un Bulletin des Universités populaires; une mutualité des Universités populaires de France; rapports entre Universités populaires voisines fédérées ou non; rôle des fédérations départementales et régionales ; fédération nationale; une bibliothèque documentaire ; une bibliothèque circulante ; conclusion; annexe ; Bayonne, Tarbes, Bar-le-Duc ;

le prochain congrès ; à mains levées, une seule voix contre, le bureau de la Fédération parisienne chargé de préparer la constitution de la Fédération nationale des Universités populaires dans le plus bref délai et . d’en proposer la fondation au prochain Congrès qui aura lieu le 23 avril 1905, à Paris;

Vœux ; examen des vœux; discussion préalable sur la valeur et la portée de ces vœux ; les supprimer ; ne pas voter; ne créent pas obligation pour la totalité des Universités populaires; mais simples propositions annexées à la suite des travaux du Congrès; dix vœux acceptés; cinq vœux renvoyés pour examen jusqu’après la fondation de la Fédération nationale des Universités :

une communication Jeunesses laïques; une commu-
nication Exposition de Saint-Louis ;

remerciements de Maurice Bouchor président aux congressistes ; un souvenir ému à la mémoire d’Emile

clôture du Congrès ;

| vingtième cahier de la cinquième série x Fête de clôture; À Le lundi soir 23 mai, à huit heures et demie, au x Nouveau-Théâtre, une représentation de Liberté, drame ; en 3 parties avec prologue et intermèdes de Maurice ; Pottecher, musique de Lucien Marcelot ; la distribution ;

après une allocution de Paul Kastor, secrétaire de 4 la Fédération des Universités populaires de Paris et de Ê la Banlieue, qui avait organisé la représentation, une

causerie d’introduction de Maurice Kahn: Maurice KAHN, — causerie sur Liberté ; j:

| De la cinquième série, nous avons, à la date d’au- É. Jjourd’hui, un nombre de collections complètes restreint; 3 l’abonnement ordinaire ne cessant de fonctionner pour 4 chaque série que le 31 décembre qui suit l’achèvement F de cette série, on peut encore, du 2 octobre au 31 dé- | cembre 1904, avoir les vingt cahiers de la cinquième série complète pour le prix d’un abonnement ordinaire | à la cinquième série, soit vingt francs | à partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de ceite série est porté au moins au total des prix marqués: ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série sera vendue un prix sensiblement égal au total des prix marqués, soit : Aussitôt que ces collections complètes de la J | cinquième série seront en voie d”épuisement, | leur prix sera porté l’une à cent francs |

ï Éditions des cahiers antérieures à la fondation }

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour dix mille exemplaires de ce premier cahier le |

Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués. k

ï CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorl bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- 4 Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- î suelles régulières et par des souscriptions extraordiR à naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur ; la rédaction ni sur l’administration; ces fonctions A Nos Cahiers paraissent par séries; une série parait 4 dans le temps d’une année scolaire, d’une année À ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonne- : LEE ment se prend pour une série. pi. Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur | abonnement par mensualités de deux francs. Fe Pour tout changement d’adresse envoyer soixante } centimes, quatre timbres de quinze centimes. : Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé; le prix de | l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs à pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la En poste ; la recommandation postale, comportant une | transmission de signature, garantit le destinataire | contre certains abus. 1 L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour 1 chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit j l’achèvement de cette série ; ainsi du 2 octobre au J 31 décembre 1904 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète. ! A partir du premier janvier qui suit l’achèvement

d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série complète, s’il en reste,

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.

M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le premier mercredi du mois de trois heures

Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance d’administration et de librairie : abonnements et réabonnements, rectifications et changements d’adresse, cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. N’oublier pas d’indiquer dans la correspondance le numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur l’étiquette, avant le nom.

Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, la correspondance de rédaction et d’institution; toute correspondance d’administration adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse un retard considérable ; nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n’accordons aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en avons besoin; les œuvres que nous publions appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et sans autre signification ni contrat.

EE _ Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, Re il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante _ Ve à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, SA 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième ae | 50 arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers re Nous mettons ce cahier dans le commerce; premier … ” cahier de la sixième série; nous le vendons cinq

devant l’instruction

5 paraissant vingt fois par an

_ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

4 Nous avons publié dans nos cing premières séries, ; 1900-1904, un si grand nombre de textes et comF mentaires, de documents et renseignements, de contri- ë Ë butions, de dossiers et de travaux portant sur l’ensei- ; Eu gnement, sur les méthodes, en particulier sur l”ensei- £ ? gnement populaire, sur le Théâtre du Peuple, sur les “à : Universités populaires, sur la crise de l’enseignement, 4 sur les instituteurs et le péril primaire, sur le monopole <a

de l’enseignement, sur les trois ordres d’enseignement,

sur toutes les questions annexes, et ces textes, com- % dossiers, travaux étaient si considérables que nous # : ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même 4

- le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les F

cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer k un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, 4 s administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez- . È de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on : recevra en retour le catalogue analytique sommaire, ; 1900-1904, de nos cinq premières séries. ù à F Ce catalogue a été justement établi pour donner, | autant qu’il se pouvait, une image en bref, un rac- | courci, une idée, abrégée, mais complète, de nos édi- L

_ tions antérieures et de nos cinq premières séries; louty CL $ _ est classé dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver, De _ à leur place, les références demandées. 5 . _ Ce catalogue forme un cahier très épais de 5 . XH+/08 pages très denses, marqué cinq francs: ce 4 _ cahier comptait comme premier cahier de la sixième ee série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre, = ._ comme premier cahier de la sixième série; toute per_ sonne qui s’abonne à la sixième série le reçoit. par le è _ fait même en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nousen _ fait la demande.

; Mes vieux Médecins : Le Corps et l’Esprit, in-12 | (vient de paraître en octobre 1904). (Bibliothèque de philosophie contemporaine) % | L’Aperception du corps humain par la conscience, ; La Psychologie de l’Effort et les doctrines contempo- j | Les Études dans la Démocratie, in-8&. Le Pessimisme : Histoire et Critique, traduit de l’an- $ glais de James Sully, in-8. É : L’Immortalité chez les Panthéistes : Plotin, Spinoza, F: Science et Psychologie; Nouvelles Œuvres inédites | ; de Maine de Biran, in-8&. | Lexique de Philosophie, in-8°. Principes de Philosophie scientifique et de Philosophie

_ François Rude, in-#4°, avec gravures. & # #5 L’Éducation intellectuelle, morale, physique, traduit Fe

_ de l’anglais de Herbert Spencer, in-12. à Se Ë La Monadologie; les Nouveaux Essais sur l’Entende- > ment humain, de Leibniz (édition classique). Mr ee. Le De Vità beatà de Sénèque (édition classique). ‘ _ La Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen : _ Extraits des « Séances et Travaux de l’Académie des Sciences Lie morales et politiques » _ L’Effort musculaire; le Texte primitif du Contrat f& _ social; P.-J. Proudhon et les Lyonnais. _ En vente à la librairie des cahiers.

: Pour la rentrée des classes, petites et grandes, un cahier de l’enseignement; ce cahier rejoint tant de cahiers, et de tant d’enseignements, que nous avons publiés dans nos éditions antérieures et dans nos cinq Les trois études que l’on va lire sont unies entre elles et forment un ensemble beaucoup plus par la répétition obstinée des mêmes soucis, par l’insistance des mêmes préoccupations, que par une composition extérieure et artificielle; mises en formes dans des circonstances dif- + férentes, et pour des auditoires différents, elles ne sont ni exactement complémentaires en ce sens qu’elles se compléteraient l’une l’autre, ni exactement complémentaires en ce sens qu’elles ne se recouvriraient pas l’une l’autre ; d’une part elles sont fort loin d’épuiser tout le : sujet, qui est immense; elles sont des études, simplement, honnêtement; l’auteur y répète partout qu’elles ne sont que des contributions; d’autre part elles chevauchent, elles se recouvrent souvent; il en résulte,

À ) dans l’ensemble du cahier, des répétitions nombreuses; ‘34 nous n’avons rien fait pour éliminer ces répétitions. É Il vaut toujours mieux donner les études exactement % comme elles sont venues, comme elles sont nées des É- circonstances, et des exigences du travail; surtout dans ‘à l’ordre de l’action; et dans l’ordre de l’enseignement, | considéré ici comme une partie intégrante de l’ordre de l’action; pourquoi feindre que ces études ont été combe: posées et recomposées à loisir dans le silence de l’inac1 tivité, quand elles ont été en réalité commandées par la ‘. réalité, commandées par l’action, proposées pour des # ‘4 résultats d’action, pour des effets pragmatiques, pour à des résolutions pratiques. Mieux vaut donner les études comme elles viennent; | É.. cela est sincère ; mieux vaut donner des contributions | $ pragmatiques pour ce qu’elles sont, pour des contribu- - 3. tions pragmatiques; cela est sincère; donnons-les comme | ‘4 elles sont, à leur date, et spécifions dans quelles cir- ; constances elles ont été produites pour la première | ‘# fois; reconnaissons l’action comme action, et l’utilité Ë comme utilité, Î La première de ces études, la gratuité dans l’ensei- À | gnement secondaire, formait un discours prononcé 14 devant la Commission d’enseignement du Congrès des L- républicains radicaux et radicaux-socialistes, le 11 oc- | tobre 1902; on pourra dès les premiers mots mesurer LE de combien ce discours dépassait l’auditoire auquel il (4 était adressé; on regrettera que le parti radical et 1 radical-socialiste, au lieu de courir les aventures | politiques, au lieu de s’abandonner aux combinaisons

de ses politiciens parlementaires, n’ait pas donné toute son attention aux problèmes de l’enseignement; car donner toute son attention aux problèmes de l’enseignement, ce n’est point penser à supprimer, par un effet de l’autorité de commandement, par un exercice du gouvernement d’État, l’enseignement du voisin; c’est au contraire penser à organiser, à fonder dans la justice, dans la vérité, dans le travail et dans la liberté, son

Quelques-unes des idées proposées dans cette première étude nous sont depuis devenues familières ; le retour à Proudhon s’est si accentué récemment que nous n’y donnons déjà plus toute notre attention première ; nous sommes habitués à lire les travaux de M. Sorel, de Charles Guieysse, d’Édouard Berth; mais que l’on veuille bien se reporter à la date ; en octobre 1902, surtout au Congrès des républicains radicaux et radicaux-socialistes, même devant la Commission de l’enseignement, parler de Proudhon était une grande nouveauté ; d’autant que l’auteur ne venait point de linventer pour faire une manifestation ; mais qu’il ne faisait que mettre au jour une idée déjà ancienne en lui, une idée invétérée.

La deuxième étude, l’Enseignement intégral et les Humanités scientifiques, formait la déposition de l’auteur devant la Commission de la grande Enquête parlementaire sur l’Enseignement secondaire, de 1899 ; le corps de cette étude est formé par la déposition même, compte rendu sténographique ofliciel, séance du 22 mars 1899 ; nous l’avons sortie des volumes immenses où tout est enterré ; cette sténographie est précédée

ï d’une introduction où l’auteur parle fort justement, et e fort modestement, de la Commission, de l’Enquête, et ge de l’Enseignement ; elle est accompagnée d’un commen- : taire, d’une confirmation extrêmement solide et obstinée ; les conclusions forment dix-huit articles de la constitution du Lycée, comme au temps heureux où l’on faisait encore des constitutions, comme au temps où les : grands débats de la pensée aboutissaient toujours à È La déposition elle-même donne le spectacle amusant d’un dialogue monologué ; on ne saurait imaginer, dans % d’aussi graves matières, un contraste plus comique, ;

entre la politesse vieux parlementaire et froidement ,

ennuyée d’un président sans convictions, et le sourd F F entêtement d’un professeur qui sait ce qu’il veut dire, et qui dit ce qu’il veut dire. 4 è On sait que la Commission parlementaire des 33 dé- putés avait pour Président M. Ribot, député du Pas-de- ; Calais, ancien Président du Conseil; vice-présidents | j MM. Gustave Isambert et Édouard Ayÿnard ; le jour de ; | la déposition de M. Bertrand, c’était M. Ribot qui pré- Ë sidait la séance, président extrêmement courtois, mais 4 F dont le siège, semble-t-il, était fait. 1 5 La troisième étude, l’organisation rationnelle des à Universités populaires, formait une communication au congrès de la Ligue française de l’Enseignement, en un ‘ temps où cette organisation était un peu plus française, | ; et un peu plus de l’Enseignement, qu’aujourd’hui, etoù elle était un peu moins une Ligue; vingt-deuxième con- | grès national, tenu à Lyon du 25 au 28 septembre 1902; | elle forme une intéressante monographie d’une institu- |

_tion lyonnaise ; on sait combien Lyon a une vie locale, | personnelle, intense, une mémoire de ville, une histoire autonome, une existence; combien cette ville est un être, une personnalité, une personne ; les institutions, e les idées lyonnaises sont toujours intéressantes ; cellesci le sont entre toutes; cette monographie joint tant _ de cahiers que nous avons publiés sur les Universités populaires; elle joint en particulier le tout récent vingiième et dernier cahier de la cinquième série. Les trois études ensemble forment ce cahier; ce cahier est plein d’entêtements et de répétitions, je le répète; on n’a voulu en supprimer aucune; on a voulu laisser les trois études en l’état; l’auteur lui-même y dit quelque part que la répétition est un grand moyen d’enseignement; ceux qui n’ont jamais fait une classe “en leur vie seront seuls à le lui reprocher; pour nous, -allons en classe, aujourd’hui, puisqu’aussi bien voici la A ce cahier universitaire, j’ai failli mettre un titre _sensationnel; je le disposais ainsi : deuxième cahier de la sixième série 408 un enseignement court | le lycée de quatre ans; Évidemment on se serait jeté dessus; il s’en serait vendu un beaucoup plus grand nombre d’exemplaires ;

  • mais ce titre, le Lycée de quatre ans, appartient à un

: autre travail du même auteur; et il ne recouvrait pas

—- la troisième étude, qui porte sur l’enseignement des

À Universités populaires, qui est la monographie d’une Université populaire ; la vieille probité a donc repris le dessus ; je me suis rappelé en temps utile que la wieille honnêteté universitaire n’admet pas le sensationnel;

. nous avons réprouvé l’ostentation; nous avons mis un titre abstrait, l’égalité devant l’instruction, qui traduisait bien les préoccupations de l’auteur; et nous avons mis en sous-titre crise de l’enseignement.

Tels sont en effet les graves soucis de l’auteur; pour-” quoi l’inégalité devant l’instruction, devant la culture ; pourquoi cette inégalité sociale ; pourquoi cette iné- quité; pourquoi cette injustice; pourquoi le haut ensei-

; gnement à peu près fermé, pourquoi la haute culture à # enfants du peuple ; s’il n’y avait d’interdit que l’ensei- « gnement secondaire, il n’y aurait peut-être que demi-

j mal, et demi-faute ; mais en France et dans la société « moderne l’enseignement secondaire est le presque iné- vitable chemin par où l’on passe pour monter à l’enseignement supérieur, à la haute culture, au haut ensei- | gnement; pourquoi cette inégalité originelle; et quels « remèdes. À

Surtout que l’on ne croie point qu’il s’agisse, ici, des. vieux faux soucis romantiques bourgeois sur l’inégalité des conditions ; il s’agit, on le verra dès les premiers mots, d’un souci très réaliste, très réel, modeste et utile; comme il s’agit de remèdes honnêtes, modestes, utiles ; nulle déclamation; nulle démagogie; un plan

Débarbouiller l’enseignement secondaire des superfétations qui le dénaturent et le chargent; débarbouiller l’enseignement primaire dit supérieur des pauvretés qui l’amaigrissent ; faire un enseignement court, plein et court ; un lycée de quatre ans; fonder cet enseignement plein et court sur cette classification des sciences d’Auguste Comte qui demeure comme une éternelle contribution de l’ancien positivisme à la perennis quaedam philosophia; joindre ensuite cet enseignement primaire alimenté à cet enseignement secondaire assaini ; opérer une jointure de l’un à l’autre; obtenir un recouvrement exact de l’un sur l’autre : tel est le plan que l’auteur nous propose ; et il ne nous le propose pas

. comme un rêveur et comme un nuageux; mais il nous le propose comme un maître de l’enseignement qui connaît l’enseignement, comme un administrateur qui sait ce que c’est qu’un budget, comme un réaliste et comme un renseigné ; il ne jette pas une idée en l’air; il poursuit un plan dans le détail des pensées et des faits; il poursuit la confrontation des programmes mêmes ; il additionne des heures ; il dresse des tableaux ; et conformément aux méthodes scientifiques expérimentales il nous apporte les résultats d’une expérience poursuivie pendant quarante ans par une

Pour la rentrée, ce cahier n’est pas seulement un cahier de l’enseignement ; c’est un cahier de professeur ; M. Bertrand est un professeur; on a lu plus haut l’énoncé de ses nombreux ouvrages, travaux, brochures, études et contributions ; en ce moment même j’ai en mains une étude de lui, un essai de cosmologie

: sociale, les Thèses Monadolog’iques de G. Tarde; et son | Mi > P.-J. Proudhon et les Lyonnais, (lettres inédites), par 4 ? A. Bertrand, professeur à l’Université de Lyon, corres- | x pondant de l’Académie des Sciences Morales et Polik tiques, extrait du compte rendu de l’Académie des e Sciences Morales et Politiques (institut de France), | par MM. Henry Vergé et P. de Boutarel, sous la ) ; direction de M. le Secrétaire perpétuel de l’Académie, ÿ 4 Paris, Alphonse Picard et fils, éditeurs, 82, rue Bonaparte, 82, 1904 ; docteur et agrégé, cela va sans dire, 4 É professeur de Philosophie à la Faculté des Lettres de 4 4 l’Université de Lyon, chargé du cours de Sociologie à ces l’Enseignement supérieur municipal, correspondant de l’Institut : tels seraient les titres de vanité que son édi- à ; teur aligneraïit au titre de ses volumes pour des ouvrages È destinés au célèbre grand public, à la vanité, à l’inexis-

  • tence du fameux grand public ; c’est de titres beaucoup F: plus précieux que l’auteur de ce cahier se réclame \ auprès du public particulièrement averti de nos cahiers.

« Ma caractéristique, au point de vue de-notre publi- À cation, » m’écrivait-il récemment en me renvoyant ses épreuves, « c’est d’avoir pu acquérir quelque compé- | tence en ces matières par l’expérience : 1°, de trois ou É. | quatre collèges où j’ai été professeur à mes débuts: * ë Roanne, alors Collège, maintenant Lycée, Brives (la Gaillarde !), sans parler d’Annecy où je n’ai fait que

  • passer; 2°, d’autant de Lycées, Auch, Carcassonne, 3 Dijon; et de deux Universités, Dijon, Lyon. compte de tous les examens : baccalauréats, licence, - | doctorat, que j’ai fait passer; plus brevets simples et

complets, même certificat d’études primaires comme -

. « Ceci pour qu’on ne m’accuse pas d’édifier une théorie en philosophe. Personne plus que moi n’a misla main à la pâte et vu les choses de près, par l’expé-

« Voilà, je crois, ce qui peut donner quelque autorité à ce que j’écris sur la Crise. Je vous avoue… » :

Je prie qu’on fasse attention aux quelques lignes qui suivent : on a trop oublié, Clemenceau le rappelait excellemment dans ce discours pour la liberté dont nous avons fait le corps du cinquième cahier de la cinquième série, Georges Clemenceau, discours pour la _liberté, certains professeurs et les partisans du mo-

_ nopole du gouvernement de l’État dans l’empire de l’enseignement ont trop oublié que ce sont les parents qui font les enfants; il est bon que nos professeurs n’oublient point qu’il y a des pères; ne sont-ils pas pères eux-mêmes; je ne veux pas revenir après Clemenceau sur une aussi claire idée; Clemenceau, quand il est en verve, dit ce qu’il dit d’un tel ton, que de le répéter derrière lui, on se rend toujours grotesque;

_ pour ce deuxième cahier de la sixième série, pour ce cahier d’enseignement, il est d’une grande importance que l’auteur, plus que son expérience de l’enseignement,

_ plus que son expérience de professeur, ait invoqué, plus encore, son expérience de père : « Je vous avoue,

_ entre nous, » nr’écrivait-il en fin de cette même lettre.

  • « Je vous avoue, entre nous, que ce qui n’a peut-

  • être le plus monté contre la réforme Leygues, c’est que

“& j’ai un fils qui a été obligé d’opter, (à treize ans !),

È entre les lettres et les sciences et un autre qui attend

| son tour. Mais ce sont là choses de père de famille. »

, — Mais, mon cher collaborateur, et maître de l’enseignement, les choses de père de famille ne seraientelles pas singulièrement importantes ?

« Mais ce sont là choses de père de famille : heureux *

5 les pères de famille qui ne voient pas les conséquences

| de ces options ridiculement prématurées ! £

à « J’achève en outre d’imprimer un volume de ‘: 300 pages intitulé : Mes vieux médecins : le corps et l’esprit, que j’espère vous porter la semaine prochaine. »

| Cahier de compétence, autant que nous le pouvons « tous nos cahiers sont des cahiers de compétence; le cahier que l’on va lire est le cahier de la compétence

; d’un père, le cahier de la compétence d’un professeur; M d’un vieux professeur, comme il se plait à le dire lui même; j’ai grand peur que nos jeunes gens à venir jamais plus ne connaissent de tels vieux maîtres de l’enseignement ; je vois dans les journaux que l’on s vient de fonder au Lycée Henri IV un prix Georges Édet; le rhétoricien futur qui obtiendra le prix, l’élève de rhétorique supérieure qui sera le plus fort en latin, ayant obtenu le plus grand nombre de points pour l’ensemble de ses compositions latines, discours ou dissertation, ne saura jamais ce qu’était celui qu’à « Lakanal nous nommions familièrement, et familia-

lement, et filialement le père Édet; je le dis à ce jeune rhétoricien, si jamais ces lignes lui tombent sous les yeux; ce jeune rhétoricien croira que ce vieux père Édet était un vieux prof, cérémonieux, latiniste et raseur ; c’était un homme admirable, tout de cœur et de probité; honneur à ces vieux maîtres de l’ancienne ; Université; ils étaient des honnêtes hommes; un homme comme le père Édet travaillait plus et réfléchissait plus en lui-même et se pourpensait davantage pour savoir si un solécisme était bien un solécisme, et s’il manquait bien au paragraphe 1245 du Riemann, plutôt qu’au paragraphe 2171, ou si ce n’était pas à la deuxième division du paragraphe 2316, il savait par cœur tous ces numéros de paragraphe, et à quelle hauteur ils siégeaient dans la page, il se travaillait plus pour démêler l’exacte pensée de l’auteur dans une expression latine, et pour conduire exactement, finement, honnêtement son esprit dans l’irréel et dans le potentiel que nos jeunes gens ne se dévissent, comme ils disent, pour mettre sur pied un système du monde sous les espèces d’une thèse de sociologie; honneur à ces vieux maîtres de l’ancienne Université; ils étaient tout honneur et toute droiture, ils étaient tout cœur et toute probité; un homme comme le père Édet se travaillait davantage pour savoir si une copie valait 12 un quart ou douze et demi et si un élève devait être classé treizième ou ex aequo avec le quatorzième que nos hommes de gouvernement ne paressent pour faire massacrer la valeur d’un corps d’armée dans une expédition coloniale; honneur à ces vieilles gens; de tels hommes raisonnaient plus pour classer une copie que nos gouvernements ne déraisonnent pour déclasser

tout un peuple; honneur à eux; ils n’avaient point x.

À inventé la pédagogie; mais ils faisaient leur classe; ils n’avaient point inventé la sociologie; mais ils étaient 4 l’honneur et le soutien des véritables humanités; ils ;

| n’avaient point inventé la démagogie; mais sortis du peuple ils étaient le pain de chaque jour, le véritable pain de froment de tout un peuple; ils n’avaient point

| _ inventé la technologie et le scientisme:; ils ne parlaient . |

ÿ point tous les quarts d’heure de la méthode historique; |

£ ils faisaient leur métier. l

: Véritables historiens, ils ont mis dans la circulation =.

; plusieurs honnêtes gens: j’ai grand peur que nos

L jeunes pleins de zèle ne mettent dans la circulation

Ô Ils ne défendaient point la République dans les mee-

tings républicains ; ils n’étaient point révolutionnaires

; à deux mille francs par mois; ni libres-penseurs pour

: devenir papes ; ils n’étaient point braves dans les ban-

Ë quets, et intrépides au moment des toasts; mais de tout 1

F leur enseignement, de tout leur exemple, de toute leur $

‘ âme et de tout leur corps, de tout leur cœur il sortait

#3 une perpétuelle fabrication de cette vertu, credo co-

: lendam esse virtutem, qui seule fait la force des Répu-

Heureux temps : ni la pourriture politique parlemen- * ee taire, ni l’effroyable tartufferie bourgeoise, politicienne,

3 arriviste, n’avaient envahi les corps de métier, les corps de travail, les compagnies de compagnons, les congrégations industrielles et les agrégations universitaires ; le mal était localisé; aujourd’hui ;

Dans les tristesses du temps présent, et particulièrement dans les tristesses de mon métier, c’est une des =

_ plus grandes consolations que j’aie conservées que la 3 _ consolation et l’encouragement que je reçois de la : paternelle bienveillance de mes vieux maîtres; la plu- D: part des maîtres qui ont formé ma jeunesse ont bien À voulu m”accompagner dans le rude labeur de ces cahiers ; quelques-uns nous ont fait des cahiers mêmes; Lx la plupart sont abonnés; et comme ils me corrigeaient * __ mes compositions et mes devoirs quand j’étais leur élève, ils me corrigent aujourd’hui mes cahiers, car | je suis toujours leur élève ; heureux hommes, qui savaient exactement si de la philosophie valait 13 et si de la littérature valait 17; je les rencontre aujourd’hui dans la rue, devant la boutique, dans cette vieille rue de la Sorbonne, devant la neuve Sorbonne, et paternellement ils me donnent des conseils ; et hochant la tête _ me tiennent des propos qui reviennent à ceci : Votre dernier cahier ne valait pas plus de 12; mais au pré- cédent, — ici la voix baisse un peu, — au précédent F Nos jeunes gens ne connaîtront jamais ces puits de véritable science, et de tels abîimes de probité; l’autre jour un de ces maîtres qui me sont le plus chers était . venu le jeudi au bureau des cahiers ; il nous apportait . sa souscription mensuelle, de quatre francs, prélevée sur un maigre budget de professeur de l’enseignement £ secondaire, lui-même entouré d’une famille nombreuse; et il me grondait effroyablement, car il est combiste, et je ne le suis pas devenu ; il me disait un moment : _ Je l’ai vu grand comme ça; etil me tapait sur le genou; et l’instant d’après il me grondait effroyablement; et il metapait toujours sur le genou ; et quand il est parti _ nous nous sommes quittés heureux comme tout l’un de

l’autre ; et je n’ai jamais serré d’aussi bonne main ; ne quel abîme entre la profonde bonté de ces objurgations abominables et l’aigre férocité frôïde de nos petits normaliens arrivistes, de nos Sorbonnards secs, de nos

Je retrouve dans ce cahier le ton de nos vieux maîtres; ce qui vaut mieux, ce qui porte plus que la teneur et que le sens, que le texte même, ce qui est peut-être le

; plus caractéristique et le plus personnel, étant de l’homme même, le ton ; je reconnais dans ces cahiers

| les voix mêmes que nous avons connues ; des plaisan- 6 teries qui me rajeunissent de quinze ans; et des répé- J

& titions de plaisanteries qui étaient inlassables comme des révolutions cosmiques.

Nos jeunes gens connaîtront-ils jamais de telles probités? Je ne veux point, je ne peux pas entrer

__ incidemment dans le débat de ces énormes questions ; je ne veux pas que la présentation d’un cahier aussi nettement particulier, produit par un auteur aussi

particulièrement compétent, me serve de prétexte pour commencer de traiter en général de tout l’enseignement; mais je crois profondément que si l’on approfondissait dans la recherche des causes, le nœud de la difficulté est là : la crise de l’enseignement n’est pas une crise de l’enseignement; il n’y a pas de crise de l’enseignement ; il n’y a jamais eu de crise de l’enseignement; les | crises de l’enseignement ne sont pas des crises de l’enseignement; elles sont des crises de vie; elles dénoncent, elles représentent des crises de vie et sont

. 4 _ des crises de vie elles-mêmes; elles sont des crises de $ vie partielles, éminentes, qui annoncent et accusent ; - des crises de la vie générale ; ou si l’on veut les crises Ei de vie générales, les crises de vie sociales s’aggravent, É se ramassent, culminent en crises de l’enseignement, à qui semblent particulières ou partielles, mais qui en ÿ réalité sont totales, parce qu’elles représentent le tout : de la vie sociale ; c’est en effet à l’enseignement que les épreuves éternelles attendent, pour ainsi dire, les changeantes humanités ; le reste d’une société peut passer, truqué, maquillé ; l’enseignement ne passe point; quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle manque accidentellement d’un appareil ou 1 d’une industrie; quand une société ne peut pas enseigner, c’est que cette société ne peut pas s’enseigner ; c’est qu’elle a honte, c’est qu’elle a peur de s’enseigner elle-même ; pour toute humanité, enseigner, au fond, c’est s’enseigner; une société qui n’enseigne pas est une _ société qui ne s’aime pas; qui ne s’estime pas; et tel | est précisément le cas de la société moderne.

Les parasites politiques parlementaires de tout le | travail humain, les politiciens de la politique et de l’en- | seignement ont beau célébrer la science et le monde ? moderne et la société contemporaine en des ripailles 4 cérémonielles ; ni la chaleur communicative des ban- | quets, ni les décorations et les discours programmes et : Les toastset les manifestations et les distributions d’eau « bénite laïque ne font une humanité, un enseignement,

| une culture ; comment enseigner, quand tout le monde ment; je sais que l’on ment beaucoup dans l’enseignement ; mais tout de même l’enseignement répugne plus … au mensonge que les autres opérations sociales; l’enXXV

1 fance et la jeunesse ont, dans les sociétés les plus

É. endommagées, une certaine force d’innocence propre

& qui résiste aux empiétements de la fraude ; c’est pour

À cela que la pédagogie réussit moins que les autres

pe formes de la démagogie; et c’est pour cela que les mala-

à dies sociales venues du mensonge apparaissent d’abord

  • Les exagérations mêmes des nouveaux prédicateurs

< trahissent une sourde inquiétude ; un véritable savant,

b- qui travaille dans son laboratoire, n’écrit point Science | d.. avec une grande S; un véritable artiste, qui travaille

dans son atelier, n’écrit point Art avec un grand A; et |

: un véritable philosophe, qui travaille dans sa tête, 2 m’écrit point Philosophie ; la plupart du temps même | sa ils ne prononcent point et n’écrivent point ces mots : F2 science, art, philosophie; on peut affirmer qu’ils n’usent 3 Le de ces mots que le moins qu’ils peuvent et pour ainsi à ne dire à leur corps défendant ; celui qui dit Science, Art,

2e Philosophie et Société moderne aux lueurs des illumi-

É. nations civiques est un qui ne sait pas ce que c’est qu’un É laboratoire, un atelier, une pensée personnelle, une à

s: humanité; et quand un démagogue scientiste met une

pee grande S à Science, ne nous y laissons pas tromper;

; c’est que cette grande $, dans les remords de son arrière-

ë conscience, fait un remplacement; elle remplace tout ce

be qui, dans l’esprit du démagogue, ou du pédagogue, c’est

$ _ tout un, manque à la science pour exercer la fonction

; sociale de mystique laïque à elle attribuée par les poli-

F- . ticiens ; comme si ce n’était pas ce manque même, cette

4 prétendue insuffisance qui garantit la science auregard |

| du véritable savant, comme si cette impuissance impo-

F litique de la science n’était pas, aux yeux du véritable |

; savant, sa marque même, la cause de sa grandeur émi- . : __ nente, la condition de sa dignité. AE Quand un démagogue met une grande S à Science et

_ quand il essaie de constituer un culte rituel de la __ Science calqué sur les anciens cultes religieux, c’est premièrement qu’il n’entend rien à la véritable science, à

d sa véritable grandeur, et deuxièmement que n’entendant “ rien à cette véritable grandeur ils y mettent bêtement

“ une rallonge; rallonge de grandeur égale à celle qui, _ dans l’esprit d’un démagogue, peut séparer une S

| grande capitale d’une s bas de casse.

  • Ils trouvent que la science n’est pas bien comme elle __ est, pour ce qu’ils veulent en faire, et comme ils sont à _ incapables de la grandir dans la réalité, ils font profes- à sion de l’agrandir dans la typographie.

Je prends argument de ce sentiment qu’ils ont de

  • cette insuflisance ; et dans le temps même que l’on veut

… nous faire de la Société moderne un Dieu nouveau, e comment ne pas reconnaître en cette idole nouvelle des | tares pires que les tares des dieux anciens; comment

à: enseigner l’enfance et la jeunesse quand tout le monde

ë ment, quand toutes les grandes personnes mentent,

quand tous les États-Majors, de tous les partis, mentent, : quand tout le monde politique parlementaire ment,

  • quand les maîtres, qui enseigneraient à ne point mentir, 1 mentent, quand l’aplatissement des consciences aplatit

les consciences universitaires mêmes, quand le favoritisme, quand le népotisme, quand l’arrivisme envahit : le personnel universitaire même, quand les fils, les neveux, les gendres et les arrière-cousins des grands

  • maîtres franchissent les degrés de la hiérarchie à une
  • vitesse uniformément accélérée, quand enfin tous les

F 23 jeunes professeurs éprouvent simultanément le même Ro coup de foudre automatique pour toutes les filles de : 1500 tous les inspecteurs généraux.

  • Comment enseigner l’enfance et la jeunesse quand tout ce qui n’est plus enfant et ce qui n’est plus jeune. À ment ; quelques années plus tôt, dans le temps de mon be apprentissage et des expériences inévitables, j’eusse ; écrit, comme tout le monde, que le monde moderne se - cherche ; aujourd’hui, dans le désarroi des consciences, : nous sommes malheureusement en mesure d’écrire que 2 le monde moderne s’est trouvé, et qu’il s’est trouvé - mauvais; les conséquences des mensonges politiques 5 parlementaires ne retombent pas toujours sur les . auteurs qui sont comptables et responsables de ces Hs, mensonges; elles retombent toujours sur la même $ humanité ; comment enseigner quand toute la société aps est pourrie de mensonge; en France même le grand mouvement démocratique, si plein de promesses, formulées, trahi par son État-Major politique parlemen- 2 l’immense mouvement socialiste, si plein de promesses, À presque réalisées, trahi par son État-Major politique à que nous n’avons pas à renier, au moment même qu’il Î ouvrait une ère de révolution pour la justice, envahi 4 de la corruption politique, trahi par son État-Major 3 politique parlementaire, vendu, retourné au point de i 4 donner de l’antidreyfusisme une réplique exacte, une F contrefaçon parfaite; au lieu de se glorifier dans la F! vanité des cérémonies, dans la grandeur des majus4 cules, que le monde moderne commence par faire son

examen de conscience; que la science, que l’art, que : la philosophie se débarrasse des politiciens, que le socialisme, que le monde ouvrier se débarrasse des politiciens, que l’enseignement se débarrasse des politiciens, que le premier dreyfusisme revienne à sa pureté première, se débarrasse des politiciens ; peut- être alors des hommes qui ne mentiront pas auront-ils quelque droit de parler à la jeunesse ; et n’y ayant plus cette crise de vie, peut-être alors n’y aura-t-il plus de crise de l’enseignement. Je garde ici les mots de socialisme et de dreyfusisme, quelques ignominies que les politiciens aient commises en leur nom, parce qu’il est puéril de renier des mots. Catalogue analytique sommaire. — Je puis dire ici, : dans ce cahier d’abonnement, ordinaire, ce que je n’ai point osé dire dans la grosse majesté du récent catalogue analytique sommaire. Étant donné ce que nous sommes, les moyens dont nous disposons, le personnel que nous sommes, la . fabrication d’un aussi énorme cahier, quatre cent vingt | pages, presque toutes de sept, très denses, tiré à dix j mille, représente pour nous un effort considérable ; nous x sommes assurés qu’à cet effort considérable de fabri7 cation nos amis, nos abonnés répondront par un effort,

à au moins égal, de propagande; je dis au moins égal,

4 car nous sommes peu, et ils sont beaucoup.

HS J’ai dû établir moi-même et moi seul toute la copie

4 de ce catalogue analytique sommaire; seul en effet, par

É mes fonctions de gérant, je savais bien ce que nos

à cahiers ont dans le ventre, seul je pouvais opérer le

è désossement des cinq séries, en donner une image en Re raccourci, essayer pour une fois d’en vider le contenu;

K4 j’y ai travaillé de mon mieux; j’y ai passé tout mon été,

% : sans aucun moment de relâche; et même j’en suis sorti

F beaucoup plus fatigué que je ne l’ai dit dans un avant- à Ce propos de quelques mots destiné à un plus grand public; J É j’avais compté sur mes vingt-huit jours de service mili-

3 taire pour me reposer un peu; pour la première fois de

&: ma vie j’ai eu vingt-cinq jours pleins de marches et de

< He manœuvres, dont huit jours de camp; j’en suis sorti un

F. ; peu fatigué, avec un retard de sommeil; mon catalogue

É aussi en était retardé; je suis retombé en septembre

ge sur la fabrication forcenée de ce catalogue; à peine est- É ; - il sorti, à peine est-il parvenu à nos abonnés, que je 2 retombe sur la fabrication, sur le lancement, sur le

à commencement, sur la mise en train d’une sixième série

È qui ne sera pas moins considérable que les précédentes.

Je ne le dis ni pour me plaindre, ni pour me faire

ë plaindre; je le dis premièrement pour que l’on m’excuse, et deuxièmement pour que l’on me supplée.

1 Premièrement pour que l’on m’excuse; absorbé tout

% -entier depuis plus de six mois dans la préparation,

Fe puis dans la fabrication d’un aussi énorme cahier, tenu

. en même temps d’assurer le fonctionnement, la fabrica-

5 tion de cette fin de la cinquième série, qui fut énorme

_ aussi, comme je suis dès aujourd’hui tenu d’assurer le

  • commencement de cette sixième série, qui ne sera pas E. moins considérable, j’ai presque totalement négligé ma à E _ correspondance particulière, et quelques-uns s’en sont —._ montrés étonnés; que ces quelques-uns me pardonnent. E J’ai dit plusieurs fois, et j’y veux revenir aujourd’hui, % pour le redire en bref, combien je suis frappé de ce que : les intellectuels en général, et de ce que les universi-
  • taires en particulier ne connaissent rien des conditions va où s’opère la fabrication industrielle ; on ne saurait È croire à quel point généralement les intellectuels et 5 particulièrement les universitaires ignorent ou mécon- È 1 naissent les dures, les exigeantes, les écrasantes condiFi tions de toute production industrielle, de tout travail £ économique; on ne saurait croire à quel point ils igno- £ rent ou méconnaissent l’irrévocable lourdeur des servi_ tudes matérielles. £ : ; Ce n’est point un reproche que je leur fais; c’est une À excuse que je leur présente. E Beaucoup de mes anciens camarades, normaliens, L “ .sorbonnards, ou autres, se sont avancés, quelquefois se ; sont poussés dans la politique ; la plupart l’ont fait par
  • ambition ; quelques-uns se sont résignés ; plusieurs se e sont dévoués; depuis les dernières élections munici- : pales plusieurs sont devenus, de conseillers municipaux, _ adjoints aux maires; je me demande avec épouvante, étant donnée l’idée qu’ils ont du travail industriel, comment ils peuvent assurer les services municipaux d’une veux point commencer incidemment ici d’étudier le
  • gouvernement des intellectuels, plus envahissant tous

$ les jours; je veux noter seulement que ce manque est 4 particulièrement grave pour ceux de nos camarades qui s’intitulent socialistes ; qu’est-ce en effet que le socialisme, s’il n’est pas la bonne administration du travail è économique, et dès lors, comment s’attaquer au capiJe talisme, comment entendre au socialisme si l’on ne à commence pas par se faire une connaissance exacte, . expérimentale du travail industriel. É Je ne veux point rouvrir aujourd’hui ce vieux débat; ce débat toujours nouveau; je ne veux pas entamer aujourd’hui cette immense étude ; je m’excuse, pour , aujourd’hui, seulement, de ce que depuis plus de six « mois et presque toujours et depuis presque toujours j’ai négligé ma correspondance particulière ; si nos correspondants particuliers se représentaient exactement, $ étant donnés les moyens dont nous disposons, étant à donné le personnel que nous sommes, ce que repré- | sente pour nous de travail industriel, de responsabilité commerciale, de travail administratif la fabrication, la 4 $ publication de toute une série, en particulier ce que Ë. représentait la fabrication, la publication d’un tel cata- % logue analytique sommaire, loin de s’étonner que ma f correspondance particulière ne soit pas tenue perpé- tuellement à jour, ils s”étonneraient au contraire que je puisse, de loin en loin, songer sérieusement à m’y atteler pour la remettre au courant. À Cette ignorance de la servitude industrielle avait pris au commencement des cahiers une forme particuliè- rement joyeuse; pendant les trois premières séries et même au cours de la quatrième, — et hier encore on me l’a dit une fois, mais c’était avec bonté, — il n’était | point rare qu’un bon camarade, me rencontrant remonXXXIT :

tant la rue de la Sorbonne, me dit amicalement, serrant ma main loyale: Eh bien, qu’est-ce que tu fais, avec les

  • cahiers ? Entendez bien, car ils ne parlaient point tous belge, qu’il ne me demandait pas ce que je faisais des cahiers, mais innocemment, cordialement, il me demandait ce que je faisais en outre des cahiers, dans les
  • immenses loisirs qui évidemment me restaient ; depuis, devant les écrasantes révélations de la quatrième et de la cinquième série, ces interrogations formidables ont s’émeuvent, s’imaginant qu’ils ne sont point dépouillés à leur tour.

, Qu’ils se rassurent, je ne fais absolument aucun tour de faveur dans la mise au pair de mon courrier ; je m’y remets toujours aussitôt que le travail industriel me laisse un instant de respiration.

Je m’y remettrai beaucoup plus tôt, deuxièmement, si nos amis, si nos abonnés veulent bien nous suppléer, nous remplacer, nous représenter, dans toute la mesure où ils peuvent le faire, pour tout le travail de propagande qui reste, le travail industriel étant fait ; c’est à nous qu’il revenait de fabriquer cet énorme catalogue analytique sommaire; c’est à nos amis, c’est à nos abonnés qu’il revient de le porter à bras tendu, de lui assurer la publicité, l’audience, la fortune honnête à laquelle nous avons droit.

Le - Je reviendrai dans un prochain cahier, si je le puis, sur les moyens de cette publicité.

_ l’égalité devant l’instruction

RS de Discours prononcé devant la Commission d’enseigness 52 ment du Congrès des républicains radicaux et radicauxLÉ ÉTESRREE A > 4 Ps NE < | socialistes, le rx octobre 1902. $ FESSES

  • La gratuité dans l’enseignement secondaire (1)

: Dans les couloirs du Congrès j’esquissais hier devant

È un de vos collègues un système qui assurerait l’égalité

a des enfants devant l’instruction en donnant, même aux

1 plus pauvres, la possibilité de faire gratuitement les études secondaires. Il accueillit mon plan par un sourire de pitié. — « Le problème est bien plus simple, me dit-il, et ne comporte pas deux solutions. Il ne s’agit que de décréter la gratuité absolue de l’enseignement à

| tous les degrés. Il est urgent de compléter l’œuvre de nos devanciers, qui ont eu le tort de ne songer qu’à l’enseignement primaire. — Assurément, répliquai-je,

5 mais le budget, mais le ministre des finances ! Pourront-ils tolérer ce surcroît énorme de dépenses ? Où prendrez-vous les ressources nécessaires ? — Ce sera

’ précisément, me dit-il en confidence, l’objet de mon

[A premier discours à la Chambre. Vous allez voir com-

$ bien c’est simple : j’affecte à ma réforme la totalité du

“ (1) Discours prononcé devant la Commission d’enseignement du Congrès des républicains radicaux et radicaux-socialistes, le

budget des cultes, les trois quarts du budget de la guerre et les deux tiers du budget de la marine. Par ce temps d’anticléricalisme et de pacifisme, qui donc oserait faire des objections ? » Je ne fis pas d’objection. Je songeai seulement à supprimer le discours que je prononce aujourd’hui devant votre Commission d’enseignement. Je mé disais en effet : pour peu que cette mentalité particulière se généralise, combien ma solution laborieuse va paraître étriquée, insignifiante, ridicule. Je ne jongle pas avec les millions du budget; je ne réclame la gratuité ni de l’enseignement secondaire, ni de l’enseignement supé- rieur. Je me contente de mettre à profit la récente | réforme de nos lycées et collèges pour rendre accessible, même aux enfants des familles les plus pauvres, une des sections, la quatrième, de nos études secondaires réformées. Par quei moyen? Par la gratuité, | sans doute; il n’y en a pas d’autre; mais par une gratuité que je ne décrète pas, que je trouve déjà toute établie dans nos Écoles primaires supérieures. Voilà | donc tout le secret de la réforme que je vous propose : créer dans les Écoles primaires supérieures, qui sont gratuites, la quatrième section, la section D (scienceslangues vivantes) du second cycle des études secondaires de nos lycées et de nos collèges. J’avoue que je porte la hache sur les cloisons étanches qui séparent le primaire du secondaire; j’ouvre par là même aux fils de paysans et d’ouvriers la porte des études supé- rieures qui leur permettront, sans l’aumône toujours | un peu humiliante et aléatoire des bourses, d’aspirer à légalité par en haut, égalité dans la haute culture intellectuelle, égalité pour les hauts emplois qui

  • devraient être départis, selon l’esprit de notre Déclaration, aux « vertus et aux talents » et qui fatalement _ sont plus ou moins réservés, dans la situation actuelle de nos études, aux privilégiés de la richesse. J’avais tort vraiment de craindre que cette réforme, si modeste dans son principe, vous parût insignifiante : par ses

conséquences, c’est presque une révolution.

Êtes-vous donc, direz-vous, un admirateur de la réforme à laquelle M. Georges Leygues a attaché son nom, puisque vous semblez la prendre pour point de départ, pour principe de discussion. Prenez-y garde : outre que les réformes définitives durent en France, l’expérience le prouve, environ cinq ans, celle-ci est déjà si discutée, si décriée que vous pourriez bien construire votre édifice sur une base ruineuse, ruinée

J’admire si peu le régime des cycles que j’en avais d’avance signalé les vices presque irrémédiables. Je les ramène à trois pour abréger. D’abord, le réformateur, tiraillé entre les exigences des scientifiques et les réclamations des littéraires, obsédé par l’irritant procès du latin et du grec, n’a pas su déterminer le centre de gravité des études modernes. Sont-elles, dans leur fond, scientifiques ou littéraires ? Il a répondu : l’un et l’autre; je les veux souples jusqu’à la fluidité, éclectiques jusqu’à l’indifférence. Où est l’armature inté-

| rieure ou, si j’ose le dire, le squelette ? Il affecte même de l’ignorer; les os, les muscles, les nerfs, la chair, il

É ne voit tout cela qu’en gros et ne distingue vaguement ces éléments dissemblables que comme un profane qui Fe n’aurait fait ni anatomie ni physiologie. J’estime qu’il fallait se prononcer et dire résolument : dans notre siècle, en outre des exigences de la vie sociale et des : luttes internationales, quelque importance qu’on attache aux langues soit anciennes, soit modernes, ce : À sont les sciences, c’est la culture scientifique qui doit 1 former, dans l’éducation de notre jeunesse, le fond et ; pour ainsi dire le noyau : la science, c’est le squelette É du corps des études. — La même critique pourrait FE prendre une autre forme : on n’a pas su prendre parti - #2 entre la doctrine qui fait tourner la terre autour du pà soleil et le système abandonné qui faisait tourner le à soleil autour de la terre; on n’a pas voulu s’aliéner les littéraires en reconnaissant que désormais les langues, L vivantes ou mortes, graviteront autour des sciences g dans le système définitif des études. Par le nom même, he les cycles rappellent les épicycles compliqués des 4 . anciens astronomes, fort embarrassés de rendre compte ïe des aspects changeants du ciel. L’heure du coperni- È cisme pédagogique n’est pas encore venue : c’est une hérésie que les foudres, non de Reme et des conciles, S mais de Paris et des pédagogues, s’efforcent vainement : de détruire et de pulvériser. En second lieu, le réformateur ne s’est pas aperçu H : qu’avec sa quadrifurcation, il restaurait tout simple-

ment la bifurcation inventée par Fortoul. Que dis-je, il

4 ne se contente pas de la restaurer, il l’aggrave prodigieusement. Les pères de famille mettront trois ans à s’en apercevoir, mais quand ils s’en seront aperçus, ce seront de beaux cris de protestation. Remarquez, en

effet, que des quatre sections du second cycle A, B, C, D, c’est-à-dire latin-grec, latin-langues vivantes, E latin-sciences, sciences-langues vivantes, les deux premières sont littéraires, les deux dernières scientifiques. Vous pouvez vous en assurer en compulsant les programmes, et alors vous sautera aux yeux cette énormité : pendant trois années consécutives les élèves des sections À et B n’ont qu’une heure de sciences par semaine contre cinq heures à leurs camarades de C et de D. Supputez la différence énorme qui en résulte au bout de trois ans pour la culture scientifique, puis faites ce raisonnement bien simple : du temps de la bifurcation Fortoul, rien n’était moins rare que de voir un élève passer des lettres aux-sciences ou des sciences aux lettres. Il y avait un fossé à sauter, mais non pas un abîme à franchir. Désormais il n’en est plus ainsi : pour réparer l’insuflisance des études soit litté- raires, soit scientifiques, il faudrait presque recommencer ses études. Et vous sentirez toute la portée de cette critique, pratiquement la plus grave qu’on puisse faire au nouveau régime, si vous vous rappelez que c’est à douze ou treize ans que le jeune élève, par une option nécessairement arbitraire ou du moins peu renseignée, décide pour sa vie s’il sera un littéraire ou un scientifique. En entrant en troisième, il faut faire le saut : devine si tu peux, et choisis si tu l’oses ! Quelle aberration et quelle méconnaissance de la psychologie de l’enfant naturellement peu réfléchi et qui se déci- : dera, ses aptitudes n’étant encore qu’en germe, qu’em- | bryonnaires, par l’entraînement de l’exemple, pour des | motifs encore plus légers, parce que.le nez de tel pro- è fesseur lui aura déplu. C’est plus qu’un crime, c’est une

| faute d’avoir condamné un innocent à chercher à tâtons, fatalement exposé à être écrasé par Le lourd quadricycle. | Et qui le guidera, qui pourra le conseiller avec compétence et certitude ? Personne; et c’est là mon troi1 sième grief : il n’a plus à proprement parler de profesf seur attitré, il a des répétiteurs, des maîtres de confé- | rences. Tel est le morcellement des matières enseignées qu’à chaque heure du jour on voit le maître en quête | de son troupeau, l’élève à la recherche de son profes- | seur. C’est la caractéristique, au point de vue propre- & : ment pédagogique, du nouveau régime : Damiens, le régicide, ne fut écartelé qu’à quatre chevaux; notre élève est tiraillé entre une dizaine de professeurs qui | se relayent d’heure en heure. C’est l’ahurissement élevé | à la hauteur d’une méthode. Si vous demandez à un LE petit lycéen quel est son professeur, il hésite, il bal- | butie, il vous en nomme trois ou quatre; si vous | demandez au proviseur quel est le professeur principal de la classe de votre fils, il consulte un tableau, compte | les heures de service et finalement finit par vous avouer | qu’il n’en sait rien, qu’il le demandera l’un de ces jours | au recteur, qui lui-même consultera le ministre, attendu | l’année scolaire, sont en lutte ouverte, à couteau tiré, | prétendant l’un et l’autre être le professeur principal authentique. L’unité dans la diversité, c’était l’ancienne définition du beau, mais nous avons changé tout cela. Pourtant, je ne conçois guère une classe sans unité, et je me demande avec anxiété d’où viendra la direction efficace, l’unité de vie et d’esprit : vingt-cinq enfants | réunis entre quatre murs, c’est un groupe de vingt-cinq

enfants, ce n’est pas un homme. Vous aurez sans doute

d confondu l’écolier avec l’étudiant et pris un Collège pour une Faculté.

Si, malgré ces critiques et d’autres encore que je pourrais aisément formuler, je ne suis pas le moins du monde, pour parler comme Leibniz, « un mécontent dans la République des esprits », je veux dire dans l’Université, ne vous hâtez pas de soupçonner que c’est en vertu du proverbe trivial : quand on n’a pas ce que l’on aime… Non; si je n’hésite pas à prendre pour point d’appui un régime d’études que je suis loin d’admirer, c’est qu’il me semble, en dépit de ses imperfections, un acheminement-vers un régime définitif dont le caractère sera tel que toute mon argumentation s’en trouvera affermie et corroborée. Je l’appelle l’enseignement intégral, bien moins pour le caractériser que pour le différencier. Un mot de Fichte peut le définir : il s’adressera « à tout l’homme et à tout le peuple ». Intégral ne veut pas dire encyclopédique, bien au contraire : enseigner le tout, ce n’est pas tout enseigner, c’est même s’interdire de tout enseigner. Avez-vous feuilleté ces énormes in-folio du moyen âge que nos pères appelaient des sommes,somme théologique, somme philosophique ? Eh bien, mettez auprès ce tout petit livre qu’on appelle un catéchisme ; c’est la même science, c’est la même chose, toute la science d’une époque de l’humanité, ici condensée en brèves formules, là développée en amples et savantes argumentations. À ces lointaines époques, l’enseignement était intégral; et même, qui dit université, dit au fond la même chose qu’enseignement intégral. Rien donc de paradoxal et de trop ambitieux dans cette dénomination : l’ensei-

Î gnement primaire doit lui-même être un enseignement É intégral, le résumé mis à la portée des enfants de tout l’essentiel de la science de notre siècle. k Mais il s’agit ici d’un enseignement secondaire. Que | signifie ce mot? Pas autre chose que ceci : l’ensei- ! gnement qui fait suite à l’enseignement primaire ; il ; nous est parfaitement loisible de l’appeler primaire t supérieur. En quoi supérieur ? L’enseignement primaire est, de toute nécessité, empirique et pratique : empi- | rique, parce que le tout jeune enfant ne raisonne pas à ; : perte de vue; pratique, parce que les connaissances |, ! nécessaires sont les premières qu’il faut dispenser à ES tous. L’enseignement secondaire, qui le continue, sera, É’ par progrès et opposition, scientifique et théorique : Ÿ scientifique, car c’est une aberration que de le faire { ù consister dans l’étude des dialectes vivants ou morts, : et nos pères, avant l’âge du dilettantisme, n’apprenaient | eux-mêmes le grec et le latin que parce que ces langues Br étaient alors l’enveloppe ou le réceptacle de la science; 1 théorique, parce qu’il est le second degré de l’initiation à scientifique et qu’il a pour but, moins encore les néces- ï sités ou les utilités sociales, que la culture méthodique À de l’intelligence, elle-même la plus générale des nécessités et des utilités de notre civilisation. En calquant le plan des études sur une bonne classification des sciences, s j’ai prouvé ailleurs (1) qu’il n’y avait rien de chimé- À rique à tenter de faire descendre dans le réel cet idéal : s: développer méthodiquement toutes les facultés ou puisre sances des esprits par le moyen de l’universalité des à sciences classées et hiérarchisées. ï @) Voir l’Enseignement intégral, Paris, Alcan.

Loin de moi la pensée de vous exposer par le menu le régime d’éducation intégrale qui remplacera certai-

nement à plus ou moins longue échéance le régime des | cycles : je l’ai trop longuement développé en deux in-octavo pour éprouver la moindre tentation d’y revenir une fois de plus. Mais je tiens à prouver que s’il paraît utopique à des yeux prévenus et aveuglés par la routine, cet idéal est au contraire trop timide et trop étroit pour un esprit hardi et qui ne craint pas de sortir des sentiers battus. Je veux parler de P.-J. Proudhon, gloire éclipsée aujourd’hui, mais destinée à reprendre prochainement tout son lustre ettout son éclat. Proudhon $ ne fut pas seulement, comme on le va répétant, un puissant polémiste ; il fut aussi un philosophe original, et l’on sait assez que tel paradoxe d’hier est destiné à être proclamé vérité demain, peut-être même banalité. Or, Proudhon, fils d’ouvrier, longtemps lui-même ouvrier imprimeur, soutient que ce n’est pas seulement dans l’ordre intellectuel mais aussi dans l’apprentissage des : métiers manuels que l’enseignement doit être intégral. C’est un paradoxe qui m’a d’abord effrayé moi-même, car on dit communément : douze métiers, treize misères. Comment concevoir l’apprentissage de douze métiers, de tous les métiers? Et pourtant les expressions de Proudhon ne laissent pas sur sa pensée la moindre équivoque; c’est bien une théorie d’ « apprentissage polytechnique », c’est bien un apprentissage d’ « exercice intégral » qu’il nous propose. Si j’avais eu la moindre velléité, en exposant la thèse de l’enseignement intégral, de briller par étalage d’un paradoxe, quelle déception! Le paradoxe était depuis près de cinquante ans singulièrement dépassé : il est vrai que

à depuis cinquante ans aussi la thèse proudhonienne était EL ; Il faut donc l’exposer brièvement. Trois lois succesk” sives ont régi, selon Proudhon, le travail humain et ee . gouverné la classe des travailleurs : loi d’égoïsme, dans

l’antiquité, qui ne voyait dans l’ouvrier que l’esclave,

FT dans l’esclave que l’outil, machine animée dont il fallait

tirer, en évitant toutefois les excès de violence qui bri-

:S seraient les rouages, le parti le plus profitable possible; ‘dt loi d’amour, avec le christianisme, qui annonce à l’ou4 vrier cette bonne nouvelle qu’il est plus qu’un outil ou à une machine, qu’il est notre frère inférieur, comme = l’animal, qu’il faut le ménager dans ses œuvres seril viles, condescendre à sa dure destinée, par esprit de 14 charité et en vue des mérites que confère la charité à ta qui veut gagner le ciel ; enfin, loi de justice, issue de la à Révolution, loi très différente de la loi d’égoïsme et de 4 la loi d’amour, loi définitive que Proudhon définit par 1 l’égalité parfaite dans les conditions des personnes À (sauf, remarquet-il, les différences légères que la nature à a jetées entre les êtres et que la liberté doit se garder 4 d’aggraver) et la prédominance assurée de l’homme sur $ les choses, par l’essor croissant de la science et de | l’industrie. ÿ Voilà le travailleur définitivement relevé des antiques humiliations, aussi bien de la mystique pitié que de } l’exploitation égoïste et brutale. Qu’est-ce que la dignité }. humaine? C’est la liberté se saluant de personne à 1 personne. Ayant conquis par la liberté sa personnalité, { par la personnalité sa dignité, le travailleur désormais { est « par lui-même ». Non seulement il s’appartient et Î cesse d’être l’homme d’un autre homme, mais il s’aper- | 16

çoit qu’il est devenu, en fin de compte, le grand dispensateur des biens que la civilisation donne ou promet. Et dès lors surgit dans sa conscience réfléchie cette tion, flétrissure, le travail n’est rien de tout cela. Il est temps de fouler aux pieds les vieux préjugés et de se redresser contre le blasphème. Que me parlez-vous du travail de l’esclave et du serf attaché à la glèbe! Il n’y a plus désormais que le travail de l’homme libre : un métier, c’est un titre de noblesse. Recueillez les souvenirs du vieil ouvrier typographe : « Je me souviens encore avec délices de ce grand jour où mon composteur devint pour moi le symbole et l’instrument de ma liberté. Non, vous n’avez pas l’idée de cette volupté immense où nage le cœur d’un homme de vingt ans qui se dit à lui-même : J’ai un état ! Je puis aller partout ! Je n’ai besoin de personne ! Pourquoi ce rêve de ma jeunesse n’a-t-il pu durer toujours? »

Pourquoi? Parce que le métier, s’il est déjà une noblesse, n’est pas encore un patrimoine ; parce que nous en sommes encore à un symbole que nous ne savons pas comprendre et à un instrument dont nous ne pouvons faire usage. Aussi, du haut de ces grandes espérances, quelle chute dans la décourageante réalité! « On a voulu mécaniser l’ouvrier, dit énergiquement Proudhon, on a fait pis, on l’a rendu manchot et méchant ». Et les malédictions sur les abus du machinisme industriel, broyeur et aplatisseur d’ouvriers, qui ôte au travailleur son âme pour la donner à la machine « tombent comme un torrent vomi par l’Etna du bec de sa plume ». Nous n’avons su organiser ni l’apprentissage ni l’atelier : à chaque révolution, 89 ou 48, nous nous

à sommes endormis dans un beau rêve, pour nous réveiller dans une réalité plus affreuse par le contraste.

5 Nous n’avons compris ni dans son sens purement intellectuel ni dans son sens pour ainsi dire manuel

: cette profonde sentence de Proudhon : démocratie c’est démopédie, c’est-à-dire éducation du peuple.

Voici le rêve : les enfantements de l’industrie devien- | nent les fêtes de l’humanité ; la plus longue vie, en consacrant une heure par jour à la répétition de chaque

découverte, n’en épuiserait pas la nomenclature ; si la communion sociale, si la solidarité humaïne n’étaient pas de vains mots, l’éducation du travailleur, son labeur quotidien, sa vie tout entière serait de refaire inces- à samment en son particulier, en y ajoutant ce qui lui te vient de son inspiration, ce qu’ont fait ses pères; ils e ont semé dans l’enthousiasme, il recueillerait dans la | félicité ; l’apprentissage serait la démonstration théo- #È rique et pratique du progrès industriel, depuis les | éléments les plus simples jusqu’aux constructions les | plus compliquées. Et Proudhon se demande pourquoi 1: le travail de l’ouvrier, compagnon du maître, ne serait pas « une réjouissance perpétuelle, une procession | : Et voici la réalité : un homme exténué, pâle et hâve ï de privations et de souffrances, suant et peinant douze t heures par jour afin d’enrichir le capitaliste, le maïtre, A oppresseur de l’ouvrier, parce qu’il est propriétaire de j la machine. « Je ne sais, dit Proudhon, quelle fureur L d’indignation me saisit rien que d’y penser. Si je ! pouvais oublier devant qui je parle, ce ne seraient plus 1 des paroles humaines que vous auriez à entendre, ce à seraient les rugissements d’une bête féroce. » Eh bien ! | 18 .

pour combler l’abîime qui sépare le rêve de la réalité, Proudhon ne trouve, dans son génie de penseur et dans son expérience d’ouvrier, qu’un seul moyen : une organisation rationnelle de l’apprentissage, continuée et consacrée par une organisation rationnelle de l’atelier.

C’est donc toute une « philosophie du travail » qu’il nous expose : si vous l’acceptez je m’en étonne et si vous la rejetez je m’en étonne de même. Paradoxale certes et révolutionnaire, mais dans le meilleur sens .: de ces deux mots. Voici une petite phrase qui écartera la prévention et lèvera les scrupules : « J’accorde, dit Proudhon, toutes les transitions que l’on voudra. » Il compte donc non sur un bouleversement mais sur une évolution qui lui semble inévitable, parce qu’elle est fondée en raison et d’accord avec le passé historique. En tout cas nous n’avons pas le droit de nous croiser les bras, de nous asseoir au bord du fleuve en attendant qu’il ait fini de couler : travaillons à instituer la nouvelle éducation professionnelle « pour que du moins, si la misère morale et intellectuelle de l’ouvrier est incurable, la sagesse du législateur soit sans reproche, car la situation n’est plus tenable, car tout prétexte d’ajournement serait odieux ».

Serons-nous éternellement vaincus par la dure fatalité du travail ? Plus le travail se divise, plus les machines se perfectionnent, remarque Proudhon, moins l’ouvrier vaut, moins pour une tâche égale il est payé. Il y a baisse forcée de salaires relativement au prix de la vie, et cela en dépit des grèves, des règlements, des tarifs, de l’intervention du pouvoir, en dépit même des asso-

| ciations ouvrières. Il faut donc changer de tactique. Il | faut, pour relever la condition de l’ouvrier, commencer

par relever sa valeur. « Hors de là point de salut, que les travailleurs se le tiennent pour dit. » Pour relever la | valeur de l’ouvrier, étroitement enfermé dans la geôle, s j dans la géhenne du machinisme, lui-même moins que | machine, rouage d’un engrenage d’acier, il n’y a qu’un | moyen eflicace : le libérer dès ses premières années par un apprentissage qui embrasse la totalité du système | industriel au lieu de n’en saisir qu’un cas particulier. Il { faut en outre organiser l’atelier de telle sorte que les ouvriers en soient vraiment les pièces vivantes, intelli- | gentes et, pour ainsi dire, interchangeables. En deux 5 È mots : « Apprentissage polytechnique et accession à h tous les grades, voilà en quoi consiste l’émancipation | du travailleur ».

Ne retenons que l’apprentissage polytechnique et demandons-nous si, comme le crédit gratuit, c’est pure chimère ou idée réalisable. Le crédit gratuit, remarquons-le, n’est pas une rêverie sans consistance : c’est une limite vers laquelle, sans pouvoir sans doute

Ë l’atteindre jamais, nous nous acheminons tous les jours, 3 par la diminution graduelle du taux de l’intérêt. Peut4 être en est-il de même de l’apprentissage polytechnique et, dans tous les cas, l’organisation de l’enseignement est plus sous notre dépendance que ne le sont les lois économiques. L’inexorable loi de la division du travail, il est vrai, nous talonne, mais pensez-vous que Proudhon ï l’ignorât ? Seulement il estime que le génie humain, L. assez fort pour ramener les faits à leurs lois, les vérités démontrées à leurs principes, n’échouera pas éternellefl ment dans la tâche, plus ardue peut-être, &e ramener à leurs instruments essentiels les métiers. IL accorde | d’ailleurs, nous l’avons vu, toutes les transitions que

l’on voudra. De ces instruments essentiels enseignez le fonctionnement et l’usage, puis dites à l’apprenti: choisis maintenant ta spécialité pour la posséder en perfection ; tu l’auras effectivement choisie ; tu n’y seras pas rivé et soudé. Telle est la seule « polytechnie » réalisable. L’ouvrier d’aujourd’hui ne sait même pas l’alphabet : il ne signe son nom que par la lettre initiale.

Approfondissant cette idée, Proudhon remarque que les métiers ont, comme les langues, leur alphabet et ; leur grammaire et que c’est par là qu’il faut commencer. Avec des outils qui sont foncièrement les mêmes, en dépit des perfectionnements et des complications qui dissimulent leur radicale simplicité et identité, vous ferez le char rustique et la puissante locomotive, le canot du sauvage et le redoutable torpilleur, la simple poulie et le chronomètre compliqué. On peut esquisser une sorte d’alphabet du travailleur :

a) BARRE OU LEVIER (Pieu, tige, colonne, pal, piquet).

Chacun lachèvera à sa guise. L’idée neuve et féconde c’est que le travail manuel, vraiment éducatif et libérateur, c’est l’emploi synthétique et coordonné de tous les outils élémentaires, organes extérieurs et créations progressives de l’intelligence et de l’activité humaines. L’ouvrier! vous prononcez encore ce mot avec je ne sais quelle nuance de dédain parce qu’ « il pioche, il lime, il ahane, il sue », mais, sachez-le bien, un jour viendra où, quand l’ouvrier relèvera la tête, vous vous apercevrez que « ce sont vos académiciens

qui ont besoin d’avoine et de son ». Comment cela ? parce que l’ouvrier, que pourtant Proudhon est loin de | flatter, qu’il traite même fort sévèrement, réalise seul la meilleure définition qu’on ait donnée de l’homme, R une intelligence servie par des organes, une activité | incorporée dans des organes qui en relèvent et en cen- à tuplent la puissance. C’est la pensée de J.-J. Rousseau É à singulièrement amplifiée et transposée en langage socio-

logique : il faut qu’Émile ait un métier, sous peine de

n’être un homme qu’à demi. C’est une « philosophie du j travail » d’une haute portée individuelle et sociale, mais é 2 on mettra vraisemblablement un quart de siècle à la 4 comprendre et un autre quart à la mettre en œuvre, F puisque depuis un demi-siècle qu’elle est émise per- É sonne que je sache ne semble s’être aperçu qu’il y a là à une trouvaille de génie. Proudhon ne doutait pas de sa fécondité : « Les E conséquences d’une semblable pédagogie seraient incal- | | culables. Abstraction faite du résultat économique, elle | modifierait profondément les âmes et changerait la face

de l’humanité. Tout vestige de l’antique déchéance s’effacerait; le vampirisme transcendantal serait tué,

l’espèce prendrait une physionomie nouvelle, la civili- ; sation monterait d’une sphère. Le travail serait divin, il serait la religion. » Alors la classe ouvrière serait exonérée de ce legs funeste d’un passé, encore trop présent, qui a fait « du travail en général une malédic- À tion et de chaque métier une incapacité, comme elle a fait de la propriété un privilège, de l’aumône une vertu, : de la science un orgueil, de la richesse une tentation, de la justice une fiction, de l’égalité un blasphème et de 1 la liberté une révolte ».

La longueur de ce préambule se justifie par de fortes raisons que vous avez certainement devinées, car je n’ai pas oublié un instant que je m’adresse à la Commission d’enseignement d’un Congrès politique. Votre Congrès, précisément parce qu’il est politique, doit exiger impérieusement qu’on lui propose, non une thèse académique, non une utopie pédagogique, mais un projet ferme et consistant, fondé sur des faits tangibles et visibles, édifié sur le terrain solide de l’expérience : le fait, l’expérience, c’est ici la refonte récente de notre enseignement secondaire, réforme qui n’est pas simple__ ment décidée, qui est en voie d’exécution, réalité non de demain mais d’aujourd’hui. Et votre Commission, précisément parce qu’elle est une commission d’enseignement, préoccupée tout à la fois de la question pédagogique et des intérêts politiques, a le droit de demander que l’innovation qu’on lui soumet ne soit pas simplement greffée sur une réforme peut-être un peu hâtive et fragile, dont le succès définitif est encore aléatoire, d’exiger que tout en s’harmonisant avec cette réforme qui est le fait actuel, elle la dépasse pourtant, s’en affranchisse, se réclame d’un système d’études que tout notre développement historique, que les considé- rations rationnelles les plus sûres et les autorités philosophiques les moins contestées, nous donnent comme l’aboutissement inévitable de ce mémorable débat pédagogique qui vient, pendant quatre années, de pas23

  • : sionner en France tous ceux qui s’occupent de l’avenir EU du pays et qui pensent. 48 C’est pour vaincre les préventions de ceux que le 5 nom même d’ « enseignement intégral » inquiète et É: déconcerte, que je me suis attaché à vous montrer, par Se un exemple, qu’il désigne un système d’études qui, loin Le d’être chimérique et paradoxal, peut même passer s ,\ pour modéré, presque timide. L’aménagement de notre À. avoir intellectuel, le redressement de nos méthodes . EL d’enseignement est certes plus facile à réaliser que cet ce apprentissage « d’exercice intégral » qu’un esprit 4 vigoureux et souvent prophétique nous fait envisager : ù comme le grand desideratum de l’avenir et la seule 5e solution possible du problème ouvrier. L’intelligence | est plus souple que la main, la pensée plus maniable que la matière. Au surplus, évitons non de prévoir mais d’escompter nos prévisions, d’anticiper sur l’avenir. ê Prendre pour base, pour point d’appui l’école primaire supérieure ; y introduire résolument une des sections | de notre enseignement secondaire réformée ; fonder ainsi l’enseignement secondaire gratuit, doter pour la première fois la démocratie et le prolétariat d’une charte d’affranchissement, voilà le problème. J’évite avec soin l’expression plutôt malheureuse d°’ « enseignement secondaire du peuple ». Elle a le tort d’éveiller l’idée de je ne sais quel enseignement secondaire diminué, rabaissé, . ; rapetissé. J’estime avec Euler, qui le déclarait à son royal élève, qu’ « il n’y a pas de « routes royales » en mathématiques » et qu’il n’y a pas non plus de routes prolétariennes : cet enseignement secondaire gratuit, qu’il soit entendu avant tout qu’il sera l’égal de l’autre ; je ne demande aucune faveur pour la classe populaire,

je ne fais que revendiquer son droit strict, l’égalité et la justice.

Mais dès qu’on nomme seulement l’École primaire supérieure une difficulté redoutable surgit. Vous connaissez ce jeu de bascule qui nous amène, sur l’estrade, au concours général, tantôt un orateur qui fait l’apologie des lettres, tantôt un orateur qui fait l’éloge non moins lyrique des sciences : je n’ai pas besoin de vous dire que le premier est un professeur de rhétorique, le second un professeur de mathématiques, que le jeu est aussi régulier que la succession des millé- simes pairs ou impairs et qu’il ne finira vraisemblablement qu’avec le grand concours. Il y a de même en ce qui concerne l’École primaire supérieure des soubresauts et des sautes de vent. Selon les préférences du rapporteur annuel du budget, à la Chambre des députés, on nous déclare tantôt qu’elles sont des écoles de culture générale, tantôt qu’elles sont des écoles professionnelles ou d’apprentissage. Finira-t-on par s’entendre ? Aurons-nous là un nouveau champ de discussions byzantines, comme celles du classique et du moderne ? L’avis des professeurs de ces écoles a bien son importance et il n’est que logique de le recueillir. Je trouve, pour ma part, très sensées les déclarations qu’ils viennent de faire dans une pétition qui a eu son - retentissement : « Il faudrait avoir le courage de faire une séparation nette entre les matières indispensables au développement intellectuel et moral et celles qui ort » le caractère professionnel : les premières, qui forment _ l’enseignement général, s’imposeraient à tous nos élèves ; les autres s’offriraient à leur choix. Ainsi, au … lieu d’avoir de vagues connaissances, difficilement uti25

É FA lisables, l’adolescent, ayant l’intelligence ouverte et le f jugement formé, quitterait l’école après y avoir puisé f: les seules connaissances pratiques qui conviennent à sa = profession et dont il pourrait tirer un profit immédiat. RUE Il va de soi que, pour créer ces cours professionnels, il et faudrait laisser toute initiative au conseil des profes- É ke seurs et à l’administration locale. » Aux yeux de ces 3 professeurs expérimentés, et qui voient de près la réanil lité des choses et les besoïns des familles, l’école priL maire supérieure est donc une école de culture géné- st rale complétée, selon les besoins régionaux, par l’ad- < jonction de cours professionnels qui peuvent varier Fe Tout le monde, il est vrai, ne les envisage pas sous É cet aspect. En voici la preuve dans un fait tout récent Ÿ qui se rattache à la réforme de l’enseignement seconde: daire. On vient de créer un certificat d’études seconde daires élémentaires ou du premier degré pour les f élèves qui ont achevé au lycée ou au collège le cours : d’études du premier cycle. D’autre part il existe depuis longtemps un certificat d’études primaires supérieures réservé aux élèves qui ont achevé le cours de lécole \ primaire supérieure. Dans ces dénominations, quelque peu surchargées d’épithètes, il saute aux yeux qu’élementaires abaisse pour ainsi dire d’un degré le mot secondaires, tandis que supérieures élève à son tour a. d’un degré le mot primaires. Pourquoi ces deux certi- î ficats, qui ont bien la prétention de désigner deux cultures différentes, de donner deux droits inégaux? Je sais bien qu’entre la note supérieure bémolisée et la note inférieure diézée, les musiciens reconnaissent une : différence qu’ils désignent par le nom de comma. Mais

cette minime différence sufit-elle vraiment pour altérer , léquivalence du certificat de l’école gratuite et du certificat de l’école payante? J’ajoute que si vous ne à tenez pas compte du grec et du latin, que l’on n’étudie que dans certaines sections de l’enseignement secon- | daire, les programmes qui sont seuls comparables, ceux de l’enseignement primaire supérieur et ceux de la section B du premier cycle de l’enseignement secondaire, donnent une très notable supériorité, du moins pour l’ampleur, aux premiers. Il y a là plus qu’une anomalie, un véritable déni de justice; vous avez fait des études plus complètes, tant pis pour vous; il me plaît de vous affubler de l’épithète de primaire, tandis que les fils de bourgeois qui ont eu le bonheur de payer leurs études au Lycée ou au Collège, ou bien vos camarades qui ont eu l’heureuse chance de décrocher une bourse, seront des secondaires bien authentiques. 2

C’est qu’une fatalité pèse sur l’enseignement primaire supérieur, qui date du jour de sa naissance, et qui n’est autre que son nom même. C’est à croire au paradoxe de Bernardin de Saint-Pierre attribuant aux noms de Blaise et de Nicolas (son père disait Colas) l’humeur satirique de Pascal et de Boileau! Victor Cousin, qui fut le parrain de ces écoles, regretta lui-même que cette « instruction intermédiaire ne fût pas établie sous le nom même qui lui appartient, qui l’explique à tous les esprits et pouvait plaire à la vanité des familles en substituant à nos Collèges des établissements d’un ordre distingué et qu’il serait impossible de confondre avec les écoles élémentaires ». Il inclinait pour « instruction intermédiaire », qui ne fait pas beaucoup plus

_ d’honneur à son imagination. Mais on comprend son

Le Ô embarras à une époque où personne ne pouvait supLe k poser qu’on püût, sans sacrilège, concevoir un enseiKi gnement secondaire sans grec ni latin : les « Collèges 4 royaux », c’est-à-dire nos Lycées d’aujourd’hui, eussent k protesté par des clameurs d’indignation. à Et pourtant dès sa fondation, en 1833, l’enseignement #8 primaire supérieur ne différait pas sensiblement de ce

qu’il est aujourd’hui. La loi de 1833 imposait à toutes

5 les communes chefs-lieux de départements, ainsi qu’à i toutes celles dont la population excédait 6.000 âmes, “ l’obligation de fonder une École primaire supérieure. , fi Leur créateur, Guizot, montrait l’urgente nécessité de E; combler la lacune qu’il y avait entre l’enseignement æ primaire, « limite au-dessous de laquelle on ne doit pas Hi descendre, dette étroite du pays envers ses enfants », î et l’instruction secondaire des Collèges royaux « si a chère à la fois et si coûteuse ». Le programme primitif “ était bien conçu : il ajoutait « aux connaissances indispensables à tous les hommes les connaissances utiles à el beaucoup ; éléments de géométrie pratique, notions de À physique et d’histoire naturelle, éléments de la musique, Dci géographie et surtout histoire nationale, une langue si étrangère ». Que restait-il au Collège royal qui fût son 4 . privilège exclusif? Uniquement le grec et le latin. ii Quelle bonne raison pouvait-on invoquer pour ne a pas appeler Collèges les nouvelles écoles, et ménager 3 ainsi, comme disait Cousin, la « vanité des familles »? : | Que ce nom semblait accaparé, réservé à perpétuité ce aux établissements où s’enseignent le grec et le latin, ë démie qui définissait le Collège « un établissement où ÿ l’on enseigne les lettres, les sciences, les langues et

où demeurent d’ordinaire plusieurs professeurs ou

Conséquence bizarre du mauvais choix d’un nom;

dès le début, un puéril artifice typographique faisait °

presque disparaître le mot primaire et mettait en un

relief éclatant le mot supérieure dans l’annonce d’une

école primaire supérieure de la ville de Paris. Saint-

Marc-Girardin, qui avait assez d’esprit pour se passer

de léloquence typographique, disait : « L’instruction

primaire semble faite pour le peuple, et chez nous, où :

tout le monde est démocrate, personne ne veut être du

peuple. » Rappellerai-je qu’on proposa des noms dont

le ridicule aujourd’hui saute aux yeux : l’un, le nom

d’écoles bourgeoises ou d’écoles moyennes fondé sur

des distinctions sociales désormais surannées ; un autre,

le nom d’écoles industrielles ou d’écoles commerciales,

c’est-à-dire d’écoles professionnelles, qui fut écarté

comme trop étroit et limitatif, excluant presque la cul-

ture générale et vraiment éducative. Je note sous l”Em-

pire l’exclamation d’un député impuissant à se recon-

naître au milieu de la confusion des langues : on avait

discuté en séance sur l’enseignement spécial et profes-

sionnel et le compte rendu portait les enseignements

spéciaux et professionnels. Voilà, s’écria notre homme,

avec une indignation plutôt comique, un pluriel qui est

bien singulier! On a mis la langue française à la tor-

ture sans pouvoir la forcer à fournir une appellation

adéquate et de tout point satisfaisante. Guizot eût aimé

écoles supérieures universitaires. Ce fut Salvandy qui

inventa enseignement spécial; ce fut Duruy qui fit un

sort à cette dénomination en l’appliquant à la section

4 moderne de l’enseignement des lycées et collèges. ES 1 scientifiques; Rouland, collèges français. J’en passe, et k des meilleures! Cette énumération est instructive au +3 moins en ce qu’elle nous apprend que le mot collège fut 1 souvent proposé, qu’il revient sans cesse comme une ‘a obsession. Il est regrettable que Jules Ferry et Paul

  • : Bert, les rénovateurs, les seconds fondateurs de notre
  • î ; enseignement primaire supérieur, par la loi du 30 octobre à 1886, ne s’en soient pas tenus à cette expression simple, et : comprise de tous et propre à « ménager la vanité des pe. familles ». Une école primaire supérieure, c’est à mes ‘3 S yeux un collège : ce mot seul la désigne d’une manière 1 adéquate; je ne voudrais même pas que l’on ajoutât 0 l’épithète, toujours un peu désobligeante, de collège 1 gratuit, bien que nous ayons encore, non des collèges : . royaux, devenus Lycées, mais des collèges municipaux. Be En scrutant l’espèce et la lettre des programmes de nos js écoles primaires supérieures, en les comparant à ceux 7 des Collèges, si je trouve quelque différence, c’est tout ; à leur avantage : ils sont trop touffus, comme tous nos ‘. ; programmes, mais ils sont remarquablement élaborés, i et ne constituent nullement, comme on l’a quelquefois 4 avancé sans en donner la moindre preuve, une « con- £ trefaçon » de l’enseignement secondaire. Qu’on ne À m’objecte pas que le grec et le latin ont encore droit l d’asile dans nos collèges. Il serait superflu et presque ï cruel d’approfondir l’objection : dans le collège, Le latin ra ; se meurt, le grec est mort. Je me serais bien gardé d”insister si longuement sur une simple question de nom si d’une part elle n’enve- | loppait une question de définition, puisque les mots ne

sont que les étiquettes des choses ; si, d’autre part, la K désignation vicieuse qui a été choisie, et qui s’est maintenue contre toute raison, n’exposait périodiquement k nos écoles primaires supérieures à un double danger $ de maladie et même de mort. É

Voici le premier : sous prétexte que ce sont des éta- à blissements primaires, on leur impose un programme beaucoup moins intégral qu’encyclopédique ; on étouffe leurs élèves sous la masse des notions enseignées et leurs maîtres sous la surcharge des heures d’enseignement. Science primaire, semble-t-on dire, partant, science empirique et pratique: il semble donc qu’il n’y ait pas de limite théoriquement assignable au monceau de connaissances empiriques et pratiques qu’on peut infliger à l’élève : la seule mesure est sa réceptivité et cette mesure est arbitraire et extensible. Il semble à quelques-uns que le maître n’ait qu’à déverser sa science d’un esprit dans un autre esprit, selon une comparaison à de Montaigne, avec un entonnoir. Chercher les voies de pénétration, songer aux facultés d’assimilation, ce serait perdre son temps et sa peine : tout se ferait mécaniquement et les heures de travail se réduiraient strictement aux heures de classe. La maladie qui en résulte c’est, chez l’élève, pléthore et engorgement, chez le maître, épuisement et anémie. Vis-à-vis de cet enseignement primaire, développé mais non métamorphosé, on use sans scrupule du procédé qu’employait le pharmacien qui fut le premier maître de Claude Bernard pour tenir sa thériaque toujours pleine de bonne panacée : quand il restait, la fiole remplie, quelques gouttes d’une é potion préparée : « Versez cela dans la thériaque ! Ce sera bon pour la thériaque ! » disait l’apothicaire à son

apprenti. La thériaque, vous le savez, c’était le grand ; bocal à panacée: un mélange de tous les remèdes % n’est-il pas un spécifique propre à guérir toutes les maladies ? Par malheur nous croyons encore aux thé- riaques pédagogiques, aux panacées de toutes les k ignorances ! Pour ne pas sortir des comparaisons pharmaceutiques, laissez donc à vos maîtres le temps nécesfi saire pour extraire de l’écorce de quinquina son principe actif, la quinine, afin qu’ils ne soient pas réduits à forcer 1 leurs élèves, comme les malades d’autrefois, à mâcher à l’écorce et le bois. : Le second danger est plus menaçant encore : je ne à trouve pour en faire voir toute la gravité que cette : expressive indication qu’on lit sur les poteaux qui sup4 portent les fils de la force électrique, « danger de mort ». À N’avons-nous pas un enseignement primaire, pourquoi : le doubler? Un enseignement supérieur, pourquoi le | parodier ? Le mieux n’est-il pas de supprimer purement Æ et simplement nos écoles primaires supérieures par % écoles techniques? Le ministère de l’Instruction pu- : Ÿ blique, qui devrait s’appeler ministère de l’éducation ; nationale, est tous les jours invité à abdiquer entre les & mains du ministère du commerce et de l’industrie : il *: dispute le terrain, mais il recule. C’est la prédiction de ü l’économiste Chevalier qui s’accomplit : « L’instruction secondaire, disait-il, est appelée à préparer des hommes 4 qui seront les uns agriculteurs, les autres manufactu- à riers, ceux-ci commerçants, ceux-là ingénieurs. Or, dans à le programme, tout ce monde-là est oublié. L’omission à est un peu forte; car enfin, le travail industriel, dans f ses diverses formes, l’agriculture, le commerce, ce n’est,

dans l’État, ni un accessoire ni un accident: c’est le Ne principal. Si l’Université veut justifier son nom, il faut 5 qu’elle prenne parti dans ce sens, sinon elle verra se dresser vis-à-vis d’elle une Université industrielle. Ce sera autel contre autel. »

Problème infiniment délicat! Rien ne serait plus inepte que de déplorer la création des écoles techniques; elles ne seront jamais ni trop nombreuses ni trop bien outillées ; elles n’auront jamais ni trop de maîtres nitrop d’élèves. Mais rien ne serait plus aveugle que de les multiplier au détriment de la culture générale, au moment surtout où nous voyons, par l’essor même du machinisme, l’ouvrier devenir ingénieur, ingénieur- nieur c’est le mot à la mode, dans le langage usuel comme dans les comédies et dans les romans ; mais ce mot implique une culture générale, suppose des connaissances théoriques. Et je n’entends pas dire simplement que notre premier métier c’est notre métier d’homme. Je veux dire que toute technique se fonde sur une base de science. Supprimez cette base vous n’avez plus un ingénieur, ni même un ouvrier; vous n’avez plus qu’un manœuvre ou une machine. Que nos écoles primaires supérieures aient une branche ou une section professionnelle, rien de mieux; qu’elles se transforment en écoles techniques médiocres, ou en vagues écoles d’apprentissage, rien de plus déplorable : ce serait une diminution, un abaissement de la mentalité du pays. Elles sont les pépinières des écoles techniques, elles ne sont pas leurs succédanées : si elles se réduisaient à ce rôle ce serait un suicide partiel de l’intelligence française, une brèche irréparable à notre capital intel-

1 lectuel, réserve énorme mais non pas inépuisable de

4! 3 Où donc ai-je lu cet apologue ? Minerve et Gribouille : voyageaient un jour de compagnie. Ils arrivèrent à un ca bras de mer qu’ils durent traverser. Gribouille, toujours Î ee ingénieux et bouillant, ne trouva rien de mieux que de de se dévêtir et de se jeter à l’eau: ilse noya. Son dernier : mot fut un sarcasme contre la sage déesse qui s’atse tardait à tracer des figures sur le sable du rivage. i: Quand elle eut achevé ses croquis et ses calculs, elle à abattit quelques arbres, les assembla en radeau, sefit, +4 è dit-on, une voile de la chemise de Gribouille et, tra- & versant le bras de mer, arriva promptement au terme à de son voyage. A vouloir persuader son compagnon, Mte Minerve avait perdu son grec.

41 Voici donc à quelle conclusion aboutit toute cette 4 suite d’arguments à la fois pédagogiques et politiques. e. Nous voyons distinctement, quoique encore dans le r lointain, le régime d’enseignement intégral qui succé- ë dera, dans l’enseignement secondaire, au régime avantui coureur et trop « dispersif » des cycles; tous les jeunes % Français appelés à ces études recevront la même in- à struction à base commune de sciences, diversifiée seu- $ lement par la complète liberté d’option au sujet de fu l’étude des langues soit anciennes, soit modernes, étude js considérée non comme un accessoire, mais comme un 2 indispensable complément, au double point de vue de

la culture de l’esprit et de l’utilité pratique, de l’étude ss 5 des sciences. Nous reconnaissons, convaincus par un “à examen attentif de leur origine et de leur évolution, a par l’analyse exacte de leurs conditions d’existence M dans notre système d’enseignement général et profes- 3 _ sionnel, que nos Écoles primaires supérieures sont de SA part, nous nous heurtons à ce dilemme : l’opinion ré- clame impérieusement, au nom de l’égalité et de la à justice, la gratuité des études secondaires; tandis que | notre budget ne peut en supporter la dépense, dans $ l’état actuel de nos finances. A un député qui proposait la gratuité de l’externat dans les Lycées, le ministre a & répondu que cette gratuité ne coûterait pas moins de douze millions. J’ajoute que le résultat désiré ne serait que très imparfaitement atteint : il y a beaucoup moins de Lycées que d’Écoles primaires supérieures: la gra-

  • tuité de l’externat ne profiterait guère qu’aux familles urbaines, qu’aux habitants des grandes villes. Mais supposez que nous réussissions à installer dans l’École primaire supérieure non pas les quatre sections réunies, mais la quatrième section, mise à part, de l’enseignement secondaire, quel résultat obtiendrons-nous et quel crédit faudra-t-il demander au budget ? | Résultat politique et pédagogique : c’est l’enseignement secondaire mis à la portée et pour ainsi dire sous À la main du peuple. J’insiste sur ce fait que la quatrième section aboutit à un diplôme qui confère exactement les mêmes droits que les diplômes attribués aux trois autres sections; c’est donc l’accès de l’enseignement supérieur, des Universités, ouvert aux fils de paysans et d’ouvriers. Ne me dites pas : voilà précisément le

nn: danger; votre réforme produira non pas un grand bien, 1h comme vous paraissez le croire, mais un grand mal, la a: course aux emplois, la curée des places, dont nous souf- à Fr. frons déjà cruellement. C’est une objection que nous : 10 aurons tout à l’heure à examiner. Dépense : presque nulle; et si je ne dis pas nulle absolument, c’est que je À ne veux pas être rangé parmiles naïfs qui croient qu’on , peut faire quelque chose sans argent. Il faudrait proba- Ÿ blement créer dans nos Écoles primaires supérieures ee. une année d’études complémentaires, mais le cours

  • ordinaire des études ne serait nullement modifié : | 1 l’école garderait son caractère actuel et son diplôme - j ‘4 de fin d’études embrassant la période triennale. Je ne 3 dis pas qu’il faut espérer, mais qu’il est certain que : l’année supplémentaire, porte ouverte sur les grandes à Écoles et les Universités, ne tentera pas la majorité : 0 des élèves et qu’au surplus on la préserverait de l’enva-

à hissement par une sévère sélection. Si vous exigez des ; pue chiffres, je suis persuadé qu’un million suffirait pour la u : création des emplois nouveaux nécessaires et la rétri- . bution des heures supplémentaires exigées par la ré- à 2, forme : un million tout au plus; nous voilà loin des se douze millions qu’exigerait la gratuité de l’externat des ÿ Lycées, gratuité qui n’aurait pas simplement l’inconvé- Le nient de ne profiter qu’à un petit nombre, mais encore

    • celui d’enrichir les riches en mettant à la charge de k l’État une dépense qui ne leur est nullement oné- Quant au progrès politique et au gain social qui } résulteraient de cette réforme si minime en apparence, : 3 si grosse de conséquences en réalité, j’ai à peine besoin : . de vous l’indiquer. Vous avez, comme moi, entendu

hier vos plus vibrants orateurs s’élever avec une véhé- é mence presque inquiétante et contre l’inamovibilité de BR nos magistrats et contre la constitution de nos conseils Fée de guerre. Pourtant, d’où sortent, dans un pays d’éga- ; lité, les juges civils et les chefs militaires, sinon du peuple? Et comment, dès lors, s’expliquer que leurs sentences et leurs actes provoquent la colère destribuns du peuple ? Dire qu’il y a deux France, comme il y a deux jeunesses, celle de l’Université et celle des Con- ‘ grégations, c’est effleurer, ce n’est pas approfondir le À problème. En réalité, nos chefs civils et militaires ont # tous ce trait commun qu’ils sortent de l’enseignement : secondaire, parce que l’enseignement secondaire ouvre seul la porte des grandes Écoles et par conséquent des de hauts emplois. Or, il est interdit au peuple parce qu’il ’ coûte très cher et requiert de longues années d’études. = Être libre, c’est n’obéir qu’à soi-même ou à ses pairs, À élus, représentants : le prolétariat sent confusément ë qu’en obéissant aux chefs civils et militaires ce n’est pas précisément à lui-même qu’il obéit. De là ses révoltes : l’enseignement secondaire gratuit, c’est la condam- ù nation, c’est la fin, du moins théoriquement, d’une situation anti-sociale et pleine de périls. Il ne faut pas simplement l’octroyer au peuple, il faut le déclarer un droit du peuple, le rachat et la rédemption de la pau- À

Je plaïdais un jour la cause de l’instruction, et parti- : culièrement des études secondaires, dans un milieu plutôt socialiste. Après ma conférence, deux « mili- Le tants » me firent des objections qui me donnèrent beau- . coup à réfléchir. — L’instruction ! disait le premier, ; c’est fort beau; mais aux yeux du parti ouvrier, c’est

s un leurre, une duperie : le temps qu’on use à s’instruire,

4 . c’est du temps volé à la lutte de classes. — Redoutable nil argument et irréfutable, car il se rattache à une quesMi tion mystérieuse de tactique des partis : je me contentai F de dire à mon contradicteur que l’instruction, même en ‘1 se plaçant strictement à son point de vue, est une arme ; RS aussi et la plus redoutable des armes, entre les mains 11 de l’adversaire. — Le second me dit : quand les nôtres, ‘ par l’instruction, s’élèvent d’une classe, leur premier d 4 soin est de nous oublier, de nous mépriser et souvent à d: nous n’avons pas, dans le camp adverse, de plus grands sua ennemis, de plus dangereux adversaires ! — Psycholo-” } 1e giquement, le fait est très intelligible et bien humain. rA J’expliquai à mon contradicteur pessimiste qu’il y a à peut-être à ce fait deux raisons : actuellement, c’est par ; JE la grâce de la bourgeoisie, par le moyen d’une bourse, lé qui paraît plus ou moins aumône ou charité, que le fils : Fe du prolétaire fait ses études secondaires ; c’est une serE vitude consentie, sollicitée, et la servitude abaisse Fe l’âme jusqu’à s’en faire aimer; l’heureux bénéficiaire ë d’une bourse devient un privilégié et se sent dès lors ï disposé à sympathiser avec le privilège; il n’a parfois, ÿ tant l’homme est enclin à l’hypocrisie, rien tant à cœur ie à que de faire oublier ses humbles origines en traitant

  • k durement les humbles. D’autre part, dans sa classe nouLÉ velle, il se sent isolé, seul de son espèce, sans force réelle, et cet isolement le décourage de l’effort; il se Ê contente de jouir des fruits de la victoire, par molk lesse d’âme plus encore que par égoïsme, et il s’absout, k en considérant le peu qu’il pourrait obtenir par la lutte, id d’oublier ceux qui luttent encore. Qu’il se sente non Le plus isolé, supporté et dédaigné, mais entouré de com58 0

tête et, avec la fierté, vous le verrez reprendre la volonté É etl’audace. Qu’un seul puisse s’élever, avantage indivi- 4 duel socialement insignifiant ; que tous le puissent, à la ? seule condition d’en avoir les capacités et le talent, sans à autres privilèges, sans aumône et sans charité, voilà | l’avenir, renouvellement de forces, entretien de sève, : Décléricaliser l’enseignement secondaire par l’abro- F0 gation de la loi Falloux, c’est bien; démocratiser l’enseignement secondaire par la gratuité, c’est mieux. La seule originalité que je revendique pour le plan que je vous propose, c’est de ne vous offrir qu’une gratuité modeste, sans éloquence et sans lyrisme, terre à terre, immédiatement réalisable. IL est temps de passer des rêves de 1848 à une réalité consolidée. Voulez-vous, par antithèse, contempler le tableau d’une gratuité somptueuse, d’une gratuité de poème épique : « Un grandiose _ enseignement public, donné et réglé par l’État, partant de l’école de village et montant de degré en degré jusqu’au Collège de France, plus haut encore, jusqu’à l’Institut de France. Les portes ‘de la science toutes grandes ouvertes à toutes les intelligences. Partout où un livre. Pas une commune sans une école, pas une ville sans un collège, pas un chef-lieu sans une Faculté. Un vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste réseau d’ateliers intellectuels, lycées, gymnases, collèges, chaires, bibliothèques, mêlant leur rayonnement sur la surface du pays, éveillant partout les aptitudes et échauffant partout les vocations. En un mot, l’échelle de la connaissance humaine dressée fermement par la

main de l’État, posée dans l’ombre des masses les plus

M profondes et les plus obscures, et aboutissant à la 1 Ÿ lumière. Aucune solution de continuité. Le cœur du Li peuple mis en communication avec le cerveau de la nu France. » On a quelque honte vraiment, en face de cette ‘4 gratuité féerique et gigantesque, de proposer comme à j un progrès considérable la simple introduction.de la : 11 section D du second cycle dans nos Écoles primaires ! ; supérieures ! Mais peut-être Victor Hugo eût-il été . ja bien étonné et, en dépit de cette tirade immense, % légèrement sceptique, si on lui avait affirmé avec dl certitude que moins de cinquante ans plus tard l’en- 9 F1 seignement primaire gratuit et laïque seraït instauré

À Notre époque positive n’est plus d’humeur à se rl : leurrer d’un idéal inaccessible, à s’hypnotiser d’un lit mirage lointain, fût-il éblouissant. La gratuité que je

vous propose est si peu une chimère du désir et de

  • l’imagination, le rêve du poète qui vit entre ciel et terre,
  • _ « les pieds ici, les yeux ailleurs », que vous avez plutôt ri à la constater qu’à la créer : elle existe virtuellement 4: aujourd’hui, il ne tient qu’à vous qu’elle existe réelleLA ment demain. Pendant trente années, chaque jour, de ; se midi à une heure, Charles Fourier attendit consciencieu- ” sement le capitaliste généreux qu’il avait invité à lui É fournir le million nécessaire pour organiser son preLS mier phalanstère ; pareille attente ne nous sera pas } infligée, puisque nos pères ont créé les phalanstères des

1 Les objections sont plutôt de l’ordre idéal que de À: l’ordre réel, sans être pour cela moins redoutables.

Elles sont de deux sortes, les unes pédagogiques, les

autres sociales et politiques. Les unes et les autres ce s’évanouissent devant un examen impartial et appro- à Me plaçant d’abord au point de vue pédagogique, n je mettrai sans hésiter en pleine évidence ce qui + pourrait sembler le point faible et ruineux de mon : second cycle sont démesurément surchargés. Ils ont cela de commun avec ceux de la section C, latinsciences : il y aurait là quelque chose d’inquiétant si ces programmes étaient comme les Dieux des théologiens, immuables, et devaient demeurer définitifs. Mais reportez-vous à la séance du Conseil supérieur où ils furent ratifiés ; consultez le compte rendu officiel. Les professeurs de sciences, sérieusement effrayés, réclamèrent. Le ministre de l’Instruction publique leur dé- clara en substance que ces réclamations venaient trop tard, qu’il était urgent d’en finir ; qu’il fallait à tout prix éviter une nouvelle délibération ; qu’on était à la veille de la clôture de la session du Conseil supérieur et, chose plus grave encore, du terme de la législature. Le ministre sembla même s’étonner d’un certain manque de goût de malavisés qui trouvaient, comme on dit, la mariée trop belle, le banquet scientifique trop plantureusement servi et, comme il sait ses classiques, il murmura sans doute tout bas : « Je t’en avais comblé, je t’en veux accabler! » Voilà pourquoi, pliant sous le faix de nos richesses, nous paraissons éloignés de dix siècles de l’âge d’or dont parle Joseph Bertrand dans son éloge de Poinsot. Pour être admis dans la première École polytechnique, « les jeunes citoyens devaient donner des preuves d’intelligence, en subissant un exa-

men sur les éléments des mathématiques ». La méthode

  • de 1794 donna, on le sait, d’assez bons résultats : des | — élèves studieux à l’entrée, savants à la sortie, curieux | et non saturés et dégoûtés de l’étude. Les maîtres alors instruisaient ; on prépare aujourd’hui. Remarquons seulement que si ces amples programmes nous embarrassent ils ne sont pas moins gênants et néfastes pour nos Collèges et nos Lycées qu’ils ne pourront l’être pour nos Écoles primaires supérieures.

Voulez-vous une brève et sèche énumération des matières que l’on enseigne dans ces écoles, énumération qui - remplacera, autant que possible, le parallèle minutieux que j’ai fait personnellement des programmes et que je suis bien forcé de vous épargner. (1) Je copie: « Morale,

: écriture, travaux manuels, gymnastique, chant, agriculture. » S’il n’y a pas dans cette masse encyclopédique l’étoffe suffisante pour faire un bachelier, il faut en con- | clure que nos bacheliers ne sont pas seulement des polytechniciens, mais des Pic de la Mirandole. Je n’ai

k pas d’ailleurs, pythagoricien attardé, la superstition des nombres : j’ajoute précisément une quatrième année complémentaire parce que je sais combien il est

5 difficile de faire comprendre aux Français en général et même à beaucoup de professeurs que l’ignorance fardée, l’ignorance de préparation et de laboratoire, celle qui veut paraître sans être, qui emmagasine sans s’as-

(4) Voir les annexes, à la fin du cahier.

| similer, est en raison directe de l’ampleur des pro1 grammes. Quand ils croissent en progression arithmé- : - tique, elle s’accroît en progression géométrique. On ; avait promis d’instituer dans les Collèges et les Lycées …_ ce qu’on appelait « la branche courte », qui eût ressemblé sans doute à l’enseignement normal des écoles pri4 maires supérieures; cette promesse semble oubliée, la 1 branche courte est renvoyée aux calendes grecques ; il | faut que tout soit grand chez les grands.

  • Surtout, n’allez pas supposer que mon but secret et J ma pensée de derrière la tête serait d’appeler tous nos élèves de l’école primaire supérieure au bénéfice de cette quatrième année, c’est-à-dire aux études proprel ment secondaires. Je serais bien fâché qu’ils déser-
  • tassent en masse les sections professionnelles : pour la grande majorité le cours des études restera un cours ; triennal. On n’admettra bien entendu que l’élite. Et je suis sûr, m’appuyant sur l’expérience, que cette élite de fils d’ouvriers ou de paysans, qui n’a pas franchi | « l’étape », brûlera aisément les étapes. On me dit: la durée des deux enseignements n’est pas la même, sept ans d’un côté, quatre ans de l’autre; l’éducation west pas une simple « culture » mais une lente « imprégnation »; donc les résultats ne seront ni égaux, ni | équivalents, ni même comparables. Des mois! d’abord | où faites-vous commencer exactement les cours des études secondaires? Est-ce qu’une sixième, sans grec ni laiin, est du secondaire authentique ? N’y apprend-on . pas les éléments des sciences exactement comme dans le primaire ? Puis, croyez-vous que vos fils de bourgeois . déploient pendant sept ans le même effort tendu et [ énergique que déploieront pendant quatre années les

” mieux doués et les plus laborieux des fils de prolé- D - taires ? Encore une fois, je m’en réfère à l’expérience : che elle nous a donné cent fois la démonstration que l’ancien +3 philosophe donnait du mouvement, en marchant. Ils HN ont deux atouts dans leur jeu : l’endurance d’abord, puis nécessité l’industrieuse. on. Même abondance d’objections ou plutôt de sophismes pédagogiques en ce qui concerne les professeurs. : On oppose couramment la culture secondaire à la cul: à ture primaire : on joue sur les notions d’égalité et NE : d’équivalence ; on déclare gravement que l’équivalence , 3: : des grades ne donne pas du tout légalité de culture. EU A quoi je répondrai simplement que les professeurs de ‘4 nos écoles primaires supérieures sont souvent des licen- û ciés, qui ont achevé leurs études et pris leurs grades 4 dans nos Universités, exactement comme leurs collègues ; de l’enseignement secondaire ; ici sans doute en majo- ) ; rité, là peut-être en minorité, mais pour un présent qui 1.0 sera demain le passé et qu’un prochain avenir amé- ‘ liorera encore. On ne s’aperçoit pas d’ailleurs de ce He qu’il y a de cruel et d’injurieux dans cette catégorie +” d’objections : c’est insinuer que nos écoles gratuites 4 n’ont qu’un personnel inférieur et de second choix. :R Insinuations vraiment perfides qu’on n’oserait formuler brutalement, mais qui se glissent entre les lignes des “4 articles de nos revues pédagogiques, qui sont pour nos 3 pédagogues une sorte de postulatum d’Euclide de leurs 4: règlements. Non, il n’y a pas deux formes de science, 1 l’une primaire, l’autre secondaire, mais il est très vrai ‘ qu’à égalité de savoir, il y a la science des bons et “k solides esprits et la science des autres, des esprits boije teux et mal conformés : ce ne sont pas les mots de

primaire et de secondaire qui en décident, c’est le métal même de l’esprit.

Si les objections d’ordre pédagogique n’étaient pas aussi faciles qu’elles le sont réellement à écarter et à dissoudre, une remarque bien simple en atténuerait singulièrement la portée : c’est que nous disposons des programmes ; nous nous prouvons incessamment que nous en sommes maîtres et possesseurs en les remaniant à de courtes périodes, dont la durée semble même progressivement décroître. Tout autrement redoutables seraient les objections d’ordre politique et surtout d’ordre social.

Il est sans doute très beau de dire avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Tous les citoyens étant égaux à ses yeux (aux yeux de la loi, expression de la volonté générale) sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leur capacité, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. » Il est très aisé d’en déduire que l’égalité ne sera réelle que s’il est possible aux capacités et aux talents de se manifester et de se développer, et que si cette possibilité n’existe pas, c’est bien en vain qu’on dira : l’accès des dignités, places et emplois publics est ouvert à tous. Le danger de cet article VI serait qu’on l’interprétât par la formule : périssent les colonies plutôt qu’un principe! Encore n’est-ce pas simplement du péril des colonies, mais du péril de la France elle-même, du péril social, que cette question nous force à nous inquiéter. Vous avez deviné que je veux parler du fonctionnarisme, de la curée des places et de la course aux emplois.

Ce fléau proprement français, vous avez sans doute à

ja cœur de l’enrayer et vous devez craindre que l’extencs sion et la gratuité des études secondaires n’en redouble ï. les menaces et les ravages. Telle n’est pas mon opi- |. nion : l’enseignement que j’appelle intégral « et qui emde brasse tout l’homme et tout le peuple, porte en lui un à préservatif énergique, parce qu’à titre même d’intégral,

il est social et il est intensif. « Faites payer cher vos

& leçons, multipliez les entraves, écartez par la longueur 2: des épreuves le fils du prolétaire, à qui la faim ne 4 permet pas d’attendre. La science est un poison pour Ë ; les esclaves. » Adoptez ces conclusions, cruellement iro- ‘1 ; niques, de Proudhon, ou ralliez-vous au veule et bâtard | éclectisme qui nous régit, si vous n’avez pas le courage LT de suivre jusqu’au bout la’raison et l’expérience. Je | prétends ne pas créer des hommes de luxe ou de demiJE luxe. A moins d’être une « machine à hongrer les at. hommes », comme dit encore Proudhon, il faut que he: notre enseignement soit social dans ce sens profond à: qu’il écartera les dangers de l’extrême division du x travail en assurant à toutes les intelligences la commu- È nauté d’une préparation fondamentale à la vie vraiment F sociale, qui est une participation au pouvoir et à ht lobéissance. Surtout n’oubliez pas qu’intégral veut dire

  • intensif, que Le labeur cérébral est plus dur encore que à le travail musculaire, qu’il est écrasant et mortel pour 2 qui n’a pas les dispositions innées. Ce qui vous fait Ê illusion, c’est que tout fils de bourgeois peut actuelle- È ment devenir bachelier par la grâce de la fortune pater4 nelle et l’inertie persévérante de sept années d’études : à bourgeois nous sommes, il faut bien avouer l’évidence; à et je plains nos fils qui auront à lutter contre la plus A redoutable des concurrences. Croyez-le, ceux qui se

montrent si réfractaires à la vraie réforme et s’efforcent ; tant qu’ils peuvent de la retarder, sentent confusément F ce péril de leur classe et de leur caste:; ils se refusent + obstinément à jouer le rôle d’un Brutus qui sacrifie son | fils à sa patrie ; sentiment bien compréhensible, résistance qui sera tenace, désespérée, presque invincible. Que toutefois ils se rassurent un peu en songeant que, dans la lutte pour la vie, la richesse sera toujours la source de précieux, d’inestimables avantages, et que + la route du pauvre ne cessera pas d’être semée de chausse-trapes et hérissée d’obstacles. Qu’ils se résignent, dans cette âpre, éperdue course au clocher, à permettre qu’au moins au départ, tous les concurrents soient rangés sur la même ligne et les chances égalisées. D’où vient donc principalement le fléau du fonctionnarisme? Des études ? Non; du vice des études. D’un système d’études suranné, fossile, bloc erratique de notre civilisation. Tant que les études secondaires furent grecques ou latines, que vouliez-vous que votre élève fit de son bagage, sinon de le loger dans un bureau et de s’asseoir auprès, le plus commodément possible, sur un rond de cuir? Tant qu’elles ne seront pas inté- grales, comment voulez-vous qu’embrigadé et ensectionné, il ne se rue pas vers l’unique issue qui lui est offerte pour enfoncer à coups de pieds et à coups de poings les portes des bureaux et des antichambres? Sa spécialisation prématurée a fait de l’intelligence d’un homme l’instinct irrésistible d’une bête de chasse et de proie. La fonction, disent les physiologistes, crée l’organe : ici, c’est l’organe qui exige sa fonction et la réclame impérieusement, la dent qui ne peut que

ï broyer, la griffe qui ne peut que saisir et déchirer. Ma

He. part, mon lot, mon emploi ou je brise tout! ’ Ni Laissez-moi vous conter une petite anecdote que j’ai ‘4 lue dans les Souvenirs du général du Barail. En 1860, ‘5: un général de cavalerie, qui avait commandé les forces L anglaises pendant la campagne de Chine, Sir Hop G. Grant, visitait le camp de Châlons. Le général Forey, ‘4 pour lui faire honneur, donna l’ordre à sa magnifique division de cavalerie de monter à cheval et d’exécuter : 6 ses plus brillantes manœuvres. Forey attendait des ; félicitations; Grant, flegmatiquement : « Oh ! très bien,

f: mais l’hypothèse ? — Comment, l’hypothèse; que vou- À lez-vous dire ? — Eh oui, dans quels cas, à la guerre, ù exécuteriez-vous ces mouvements ? » Les manœuvres É serrées, à allure vive, et toujours Grant de demander : à pas d’hypothèse. » On nous assure que dans notre : armée on a renoncé à la manœuvre pour la manœuvre, Fi à l’école pour l’école, qu’on a cessé de prendre le moyen 4 pour la fin et reconnu définitivement que la manœuvre

et l’école sont des moyens et non des fins : de là des

1 pratiques toutes nouvelles et, au lieu des exercices de il pure parade, le souci constant d’encourager les initiais tives personnelles, jadis paralysées dans la docilité passive et simplement réceptive de la théorie figée et Ÿ stéréotypée dans Le cerveau des chefs ; l’école etla ma- & nœuvre ne perdent rien à cette transformation de sim4: ples instructeurs en véritables éducateurs militaires. | Tant que notre enseignement secondaire a oublié l’hy2: pothèse, il n’a pu produire que le factice et Le stérile. É L’hypothèse, dans l’armée, c’est la guerre; l’hypothèse,

dans l’enseignement, c’est la vie, la vie sociale avec ses

Activités, dis-je, innombrables, et par conséquent

infiniment variées, changeantes et dissemblables. Ne | _ craignez donc pas outre mesure la pléthore et l’encombrement des carrières administratives. Elle n’est redoutable que dans un système d’études où les « fils àpapa », qui se sont donné simplement la peine de naître, se donnent simplement la peine de laisser maquiller pendant sept ans, par des préparateurs officiels, leur incurable médiocrité. Que l’homme fait subisse, avec toutes ! ses conséquences, l’inexorable lutte pour la vie, rien de mieux; mais pour l’enfant, que les armes du moins soient égalisées et qu’on cesse de lui dire comme à l’Homme aux quarante écus : tu n’as pas d’ailes et tu veux voler, rampe; tu as les aptitudes d’un ingénieur, sois cantonnier; d’un général, sois garde-champèêtre. Pléthore de candidats quand les études sont artificiellement détournées de leur but et prématurément spécialisées; pénurie peut-être quand leur restauration les rendra tout à la fois sociales et intensives, parce qu’alors cessera l’escamotage indécent des parchemins. Il ne faudrait pourtant pas oublier qu’il y a déjà des carrières où la pénurie a remplacé la pléthore d’antan : course aux emplois, c’est bien vite dit; mais n’est-on pas forcé d’ajouter aussitôt après, « péril primaire », d’avouer que nos Écoles normales primaires éprouvent déjà, comme le centenaire Fontenelle, une « difliculté d’être », et que les jeunes gens des campagnes, loin de se ruer aux places, vont nous laisser manquer d’instituteurs. Cette rupture d’équilibre entre l’offre et la demande, cette grève curieuse des coureurs de places,

; méritent d’être analysées de près; je n’en retiens que % cette remarque : plus il y a de jeunes gens, semble-t-il, 4 capables de remplir un emploi, moins il se rencontre | de jeunes gens qui aspirent à cet emploi. Formule évife demment paradoxale et exagérée dans sa généralité, t mais qui pourtant, vraie dans l’espèce, nous suggère 14 toutes sortes de réflexions rassurantes. L’intelligence 4 bien dirigée est un instrument ployable en tous sens, de et n’en déplaise à Pascal, c’est son éloge. ‘4 Je ne voudrais. pas formuler mes conclusions sans

  • examiner encore une objection possible, d’ordre plutôt 1 budgétaire. Il se peut qu’on redoute, non la dépense, qui sé ES serait minime, mais les répercussions financières que J la réforme pourrait avoir sur d’autres sources des re1 venus de l’État. Ne voyez-vous pas, dira-t-on, que-la ÿ! conséquence logique de la gratuité des études seconde daires sera de faire déserter les écoles payantes, de ii dépeupler nos Lycées et nos Collèges ? Je ne me retranFA cherai pas derrière ce fait que c’est seulement la qua4 trième section du second cycle des études secondaires à qui deviendra gratuite, et que vraisemblablement on se 4 soucierait toujours fort peu de faire au peuple l’oné-

reux présent du grec et du latin. J’aime mieux defe mander qu’on me prouve d’abord que nos Lycées et

: nos Collèges sont une source de revenus pour l’État. 4 Nos adversaires, j’entends ceux qui s’appellent eux- É mêmes les rivaux de l’État, congrégations hier, sociétés fe de pères de famille demain, ne cessent de déclamer À contre ce qu’ils appellent le « monopole de l’État ». Le 4 mot, au point de vue de la polémique, est parfaitement Fi choisi; mais qu’est-ce qu’un monopole qui coûte des H millions ? En quoi mérite-t-il le même nom que le mo-

nopole des tabacs, qui remplit les caisses de l’État ? Dites au moins : service public, comme l’administration de la justice ou l’entretien d’une force publique ; permanente, et reconnaissez que ce prétendu monopole, en réalité ce service public, coûte fort cher. L’objection 6 que j’examine, si elle était valable autant que spécieuse, | équivaudrait à celle-ci : les directeurs de théâtre devraient supprimer le parterre pour forcer tout le monde à prendre des fauteuils d’orchestre; les Compagnies de chemins de fer devraient supprimer les troisièmes pour augmenter leurs recettes en obligeant tous les voyageurs à monter en première ou en seconde. Les répercussions dont on nous menacerait sont d’autant moins à redouter que le snobisme suflirait à lui seul pour nous en préserver. Ne craignez pas qu’il y ait un exode menaçant des écoles payantes vers les écoles gratuites : les familles redouteront un voisinage qu’elles qualifieront de promiscuité; et j’ose dire qu’un budget assuré contre le déficit par les préjugés et le snobisme aurait une assiette large et solide.

A un congrès de la Ligue française de l’enseignement, 1 Gambetta disait un jour : ailleurs on fait des élections, ici vous faites des électeurs. C’est parce que la question que je viens de traiter devant vous touche très directement et la préparation de bonnes élections et la formation des électeurs éclairés que je ne m’excuse pas de l’avoir développée, devant la Commission d’enseignement d’un congrès politique, avec une abondance exagérée, peut-être, de détails pédagogiques. Je vous invite, au nom des intérêts politiques permanents du pays, qui résident dans l’éducation des citoyens, au nom des intérêts électoraux d’une politique à larges

! vues et à longue échéance, à base de justice distribus tive, d’équité et d’égalité sociales, à adopter d’abord, ° puis à m’autoriser à proposer et à défendre demain, en de séance plénière du congrès, le vœu suivant que votre k commission réduira à son expression la plus simple : EC: Le congrès des républicains radicaux et radicaux -

Considérant comme un complément de la Déclaration

14 des Droits de l’homme et du citoyen l’addition du titre j premier de la Constitution édictée par le législateur 14 de 1789 : « Il sera créé une Instruction publique, comh mune à tous les citoyens, gratuite à l’égard des parties s d’enseignement indispensables à tous les citoyens »;

{} ! Considérant que ces parties d’enseignement, qui I, doivent être gratuites, se sont accrues dans la mesure ï des progrès de l’industrie, du commerce, de l’agriculJ ture, bref, du machinisme et de la concurrence internak tionale; que la gratuité n’existe que pour l’enseignement ji primaire et primaire supérieur, sans que les ressources à financières du pays permettent encore de l’étendre à

tout l’enseignement secondaire ;

Considérant que les écoles primaires supérieures ont

Ë des programmes d’études qui se rapprochent si sensi- | blement des programmes de l’enseignement secondaire (x® cycle, section B ; et 2 cycle, section D), qu’il est

  • désormais injuste de frustrer les adolescents qui fré- Al quentent ces écoles gratuites, fils de paysans, d’oun. vriers, de petits commerçants, des avantages et des 5 droits que confèrent, à leurs camarades des lycées et 1 des collèges payants, les certificats et diplômes de

l’enseignement secondaire, alors qu’il y a identité d”ef- 4 forts, de culture et de talents; ee Émet le vœu : x: 1° Que le Parlement et l’Université fassent cesser “2 cette première injustice qui ne reconnait même pas Féquivalence et l’identité du certificat d’études primaires supérieures, délivré à la fin de la troisième année % des écoles gratuites, et du certificat d’études secondaires élémentaires ou du premier degré, délivré à la fin du premier cycle du collège ou du lycée, alors que les matières d’examen comprises dans le premier dépassent et débordent le second ; 2° Que le parallélisme et l’équivalence des deux enseignements soient désormais aflirmés et complétés; que, pour obtenir ce résultat, sans porter atteinte aux sec - tions professionnelles et au cours triennal d’études des écoles primaires supérieures, il soit créé, dans le plus grand nombre possible de ces écoles, une quatrième année complémentaire qui permette aux meilleurs de leurs élèves d’obtenir les mêmes diplômes, d”aspirer aux mêmes écoles spéciales, de prétendre aux mêmes emplois que leurs camarades de la section D du second cycle des lycées et des collèges. (1) (1) Le vœu a été adopté à l’unanimité dans la séance du 12 octobre 1902.

Contribution à la grande Enquête parlementaire su

ne l’Enseignement secondaire, de 1899; introduction;

_ déposition devant la Commission d’enquête, compte rendu sténographique officiel, séance du 22 mars 1899;

L’Enseignement intégral et les Humanités

« Testament politique de l’impuissance universitaire au dix-neuvième siècle » : c’est en ces termes plutôt sévères qu’un de nos historiens apprécie la grande Enquête sur l’Enseignement secondaire de 1899 à la Chambre des députés. Est-il prudent d’extraire un article oublié de ce testament? Est-il même d’un bon citoyen, surtout d’un bon fonctionnaire de l’Université de paraître, en l’exhumant de l’immense nécropole des documents parlementaires, faire indirectement la critique rétrospective d’un régime d’études qui est devenu, pour un temps qu’il est impossible d’assigner, la charte de notre enseignement secondaire ? N’est-ce pas, comme on l’a sévèrement donné à entendre, semer le doute dans l’esprit des maîtres et des élèves, troubler imprudemment dans son cours une expérience qui n’est pas encore achevée et qui ne peut être légitimement interprétée que lorsqu’elle aura donné tous ses légitimes

k Ô résultats? — J’estime qu’il faut, à ses risques et périls, al dire ce qu’on croit être la vérité, surtout ne pas regretter L de l’avoir dite. Quant à l’Enquête elle-même, on doit ‘4 désormais la juger comme un fait objectif et histo- | Elle eut le tort d’être plutôt une vaste interview à qu’une véritable enquête. C’était pourtant, méthode et 3 résultats à part, un curieux et réconfortant spectacle que celui que la France donnait en ce temps-là : toute h une nation, sénateurs et députés, conseils généraux et ï chambres de commerce, professeurs et publicistes, 4 occupés, absorbés par la grande tâche de la régénérat tion de l’éducation! Mais « l’idée directrice », comme dit Ë ; Claude Bernard, manqua ; on fittrop d’expériences « pour nu voir ». On interrogea tout le monde; il en résulta deux ‘ volumes dont les colonnes mises bout à bout dépasse- Ë raient le Mont-Blanc; sans exagération, une tour Eiffel u pour les dimensions, une tour de Babel pour la confusion : des langues. Le mot même d’enquête est impropre; ; une enquête se fonde généralement sur des faits et des ; 3 chiffres, celle-ci sur des vues et des opinions. On traita 1 un peu l’Université comme les Athéniens, bien avant | Hippocrate et la médecine scientifique, traitaient les À É cas désespérés : on installait le malade sur un lit à la : porte de sa maison et oninvitaitles passants à proposer 14 leurs remèdes. Si l’on trouve la comparaison blessante, 1 parce qu’en réalité on appela en consultation les com- î pétences, des sommités de la médecine pédagogique, L 1 Hérodote va nous en fournir une autre: ilraconte qu’en ï Égypte il y avait autant de médecins que l’on peut 2 dénombrer de parties dans le corps humain, l’un pour ë le nez, l’autre pour les oreilles, celui-ci pour l’estomac,

celui-là pour le ventre; chacun soignait la partie du À 4 corps qui lui était dévolue, s’y bornait scrupuleusement, s et si, chaque membre guéri, l’homme mourait, c’était # son affaire. F Est-ce un paradoxe que de dire, avec Descartes, que : ù. « lorsqu’il s’agit de vérités un peu malaisées à décou- à vrir, il est bien plus vraisemblable qu’un homme les ait : rencontrées que tout un peuple »? Est-ce une impertinence que de se moquer, avec Pascal, de ces amateurs de pierres précieuses qui « cherchant un diamant de grand prix parmi un grand nombre de faux, mais qu’ils n’en sauraient pas distinguer, se vanteraient, en les tenant tous ensemble, de posséder le véritable, aussi bien que celui qui, sans s’arrêter à ce vil amas, porte la main sur la pierre choisie que l’on recherche et pour laquelle on ne rejetait pas tout le reste »? Le malheur est que chacun présente comme un pur diamant la pierre qu’il apporte et traite de « vil amas » les pierres des autres. Le difficile, certes, n’était pas de faire l’enquête, c’était de se servir de l’enquête. On l’a bien vu depuis : des deux énormes volumes publiés, sans compter les fascicules complémentaires, chacun a pu extraire son plan de réformes, et ces plans n’avaient rien de commun, car les pièces justificatives, fragments de centaines de dépositions, étaient parfaitement disparates et contradictoires. Ils se ressemblaient entre eux, eût dit Port-Royal, comme la Grande Ourse ressemble à un chariot ou à un moulin à vent. Mieux eût valu, en désespoir de cause, suivre le conseil de Platon. Dans sa République Platon, pour faire des mariages assortis et assurer l’avenir de la race, charge les magistrats de tirer au sort les conjoints, mais il leur permet, il leur

’ recommande même de tricher un peu et de guider disLe crètement le sort, innocente supercherie qu’il croit ME nécessaire au bien de l’État. On pouvait aussi recourir à à la pratique du Moyen-Age des Sorts Virgiliens. On DE sait que les fervents du poète croyaient fermement Li qu’en ouvrant son livre au hasard, le premier vers qui & tombait sous leurs yeux leur annonçait l’avenir. Piquez 2 le couteau à papier parlementaire dans les immenses 4 _ in-quarto : vous ne tomberez pas peut-être sur le meilM. leur plan, mais vous tomberez assurément sur un plan, È 4 et cette unité même sera déjà une garantie, parce qu’elle E exclura le mélange incohérent de plusieurs plans qui - 2 s’entre-combattent et s’entre-détruisent. En associant Re, les deux procédés, si Platon et Virgile vous eussent s donné le plan de M. Berthelot, bien des épreuves nous Le eussent été épargnées. Pendant que les médecins L « alterquent », disait Guy Patin, le malade meurt. Fe La discussion parlementaire ne réussit pas à mettre 1x de la clarté dans ce chaos, à faire de l’ordre avec ce hi désordre. Sériez les questions, disait Gambetta. Le ha5 sard, la fatalité voulurent qu’on les sériât, en effet, mais ‘à juste à l’inverse de leur ordre logique. Trois questions :F se présentaient, s’imposaient presque en même temps : 5 la réforme de l’enseignement des langues vivantes, la ‘à réorganisation du plan général des études, l’abrogaEn tion de la loi Falloux. C’est dans cet ordre qu’on les a ë résolues et c’était l’ordre contraire, si l’on eût été libre de procéder logiquement, qu’il eût fallu choisir. La loi ue Falloux dominait, pédagogiquement parlant, tout le 4 débat, à cause de la question du baccalauréat qui terje mine les études et qu’il était extraordinairement difi4 cile de supprimer ou de réformer, parce que l’enseigne- 4. 60 4 0

ment congréganiste était alors une pierre d’achoppe- 4 ment. Un décret ministériel avait antérieurement réor- ÿ ganisé l’enseignement des langues vivantes. Je me ë garderai bien de critiquer cette réforme, mais enfin la > solution, venant trop tôt ou trop tard, ne laissait plus entière la réorganisation générale des études : celle-ci pouvait exiger qu’on n’enseignât pas les langues vivantes en vue seulement de former des interprètes pour les : compagnies de chemins de fer ou des garçons de salle pour les hôtels cosmopolites. Si elles étaient destinées à se substituer au grec et au latin, il fallait adapter leur enseignement à ce rôle nouveau et les faire servir le plus possible à la culture littéraire. Elles pouvaient peut-être devenir éducatives sans que leur caractère

Le Conseil supérieur de l’Instruction publique souffrit lui-même de ces errements, je n’ose dire de ces erreurs, et dut céder à l’impatience un peu fiévreuse de la Chambre et du ministre; adoptées par une Chambre en fin de mandat; discutées par le Sénat en fin de session ; hâtées par un ministre en fin de ministère, et qui semblait désirer passionnément attacher son nom à la réforme; installées enfin dans le tumulte et la confusion par l’Université fatiguée d’expériences et d’espé- rances, il est assez naturel que toutes ces mesures, à la fois timides et radicales, aient d’abord troublé les maîtres et déconcerté les familles. Toute inquiétude se serait peut-être apaisée s’il eût été possible de bien comprendre l’esprit même de la réforme, mais elle a, précisément à cause de son caractère syncrétique, trop de coins et de recoins obscurs et inquiétants. Je n’ai rencontré, pour l’approuver sans restriction, que ces

: Pandores de la pédagogie dont le veule éclectisme, 230 l’optimisme béat dit à chaque système : Brigadier, vous Mi avez raison! s’inclinent avec onction et componction | devant celui qui triomphe aujourd’hui, faisant en euxF mêmes cette prudente restriction mentale : demain tu El n’auras pas de plus féroce adversaire. ë $ Je résumerais volontiers toutes mes critiques en deux É mots : instruction encyclopédique par les cycles, cyclo1% péenne par les sections des cycles. Vous savez que le 18 Cyclope n’avait qu’un œil et vous n’ignorez pas comment Re Ulysse, le type de l’intelligence armée de toutes pièces, b: en se pliant à toutes les situations triompha, commeen - : à se jouant, de cette force têtue et brutale. Il y a de nos = jours une tendance à croire qu’un œil crevé, l’autre y voit à mieux. J’ai toujours ressenti la plus grande compassion ‘à : pour ces esclaves antiques auxquels des maîtres bar- À ÿ bares crevaient impitoyablement les yeux pour que rien 9 ne les püt distraire de leurs travaux. A vrai dire le sect& tionnement ne nous crève pas un œil, ni les deux yeux, L mais il met à nos élèves des œillères comme à un L: cheval; il les lie à leur piquet, comme on attache une 3 chèvre. Où la chèvre est attachée, il faut bien qu’elle i broute : voilà l’élève embrigadé et ensectionné; pas un : coup de dent sur le secteur du voisin, et s’il tond de ce ‘4 pré la largeur de sa langue, gare le garde-champèêtre !

  • Quatre élèves réunis vous donneraient un bagage encyx clopédique, juste le contraire d’une instruction inté- 4 grale. Ayons sousla main une bonne encyclopédie, mais | ne visons pas à faire de nos élèves de petites ency- : clopédies reliées en veau. Trop de connaissances et É pas assez de science. On oublie trop que dans la science Ë même il ne faut estimer que ce qui nourrit et fortifie

lesprit; que les sciences ont des coins et des recoins x ténébreux où il est inutile de s’égarer et dangereux de “a se perdre; qu’à vouloir saisir toutes les branches, même 4 les plus menues, de l’arbre de la science on risque fort, À se casser le nez. Cyclopisme et encyclopédisme, deux | formes de l’éducation homicide. 5

J’ai déjà signalé d’autres défauts, d’ordre plus immé- diatement pratique, du système adopté : une option définitive à un âge où l’option ne peut être qu’irréfléchie, c’est-à-dire un saut dans les ténèbres ; une disproportion choquante entre les programmes de science des deux premières et des deux dernières sections, ce qui entraîne l’inconvénient redoutable, pour ceux qui s’apercevant qu’ils se sont trompés voudraient passer des lettres aux sciences, ou des sciences aux lettres, de les forcer à reculer si loin pour aiguiller qu’ils sont presque condamnés à recommencer leurs études, bref, une « quadrifurcation » qui aggrave au centuple les inconvénients de la bifurcation Fortoul ; la trépidation des élèves et des professeurs changeant à chaque heure du jour leurs occupations, les uns n’ayant plus d’élèves mais seulement des auditeurs, les autres cherchant à tâtons quel est de tous leurs professeurs leur vrai pro-

  • fesseur, le professeur dirigeant et responsable de sa classe. Un détail assez curieux prouvera surabondamment que tout s’est fait avec quelque hâte; non seulement on a passé outre aux réclamations des professeurs de sciences qui trouvaient les programmes de sciences, en C et en D, beaucoup trop chargés, mais on a mis le professeur de philosophie dans la plus bizarre situation : en À et en B, il a dans son programme « Dieu

li Forte distraction, car enfin, si Dieu est une quantité négligeable il semblait qu’il fallût l’éliminer totalea ment; mais, pour alléger le programme philosophique : trait le programme total ; Dieu s’est trouvé de l’autre \ côté du trait, tant pis pour lui! L’âme a suivi son sort. 4 I1 n’en faut donc pas conclure légèrement que nous 1 avons deux sections athées et matérialistes et deux ê % sections spiritualistes et déistes. C’est une simple dis- ‘fl traction du réformateur ! S 4 Les institutions, a-t-on dit, ne sont pas des tentes k, dressées pour le sommeil des peuples. A plus forte À raison, les programmes, pour les pédagogues, ne sont- : ils pas des tables d’airain gravées ne varietur. Il serait vraiment d’une timidité ridicule de s’incliner comme un 4 muet du sérail devant la tyrannie d’un plan d’études ; qui sera peut-être renversé demain. j Qui vous dit qu’on n’a pas conscience en haut lieu de 3 tous ces inconvénients, qu’on n’en souffre pas secrète- | ment, qu’on ne songe pas anxieusement à y remédier ? È Bien des indices semblent révéler cet état d’âme. J’ati tends beaucoup des conférences du Musée pédag’og’ique 4 sur l’enseignement des sciences : un meilleur aménage- ï ment des programmes, un complet redressement des ï méthodes. Il n’y à donc ni audace sacrilège ni outre- à cuidance condamnable à tenter de faire revivre un pro- (à jet qui n’est pas le mien, que j’emprunte, comme je lai prouvé dans mon Enseignement intégral, à René Des- { cartes et à Auguste Comte, c’est-à-dire à la plus pure j tradition française et aux plus hautes autorités scienti- \ fiques et humaines.

Je n’éprouverais de déception et de regret que si le 5 lecteur condamnait mon projet comme ayant l’appa- S

_ rence (c’en est l’écueil) de sacrifier la culture littéraire à la culture purement scientifique, comme si la science - À en elle-même, la science des Buffon et des Cuvier, la science des d’Alembert et des Joseph Bertrand était, par elle-même et en tant que science, anti-littéraire ; comme si la Béotie, de mauvais renom artistique et littéraire, était justement la terre de prédilection des

Si Renan vivait encore, je suppose qu’il nous conseillerait de faire avec lui une fervente prière sur l’Acropole et de réciter, pour obtenir qu’elle nous éclaire et chasse les ténèbres de notre esprit, les litanies de Minerve, « Notre Dame d’Athènes », telles que les archéologues les ont reconstituées : la Victorieuse, armée de la lance qui brille au soleil ; la Pacifique, qui fait jaillir du sol attique le fécond olivier ; l’Zndustrieuse, qui insufile à la matière l’âme et la pensée, lui communique l’eurythmie et l’harmonie ; la Salutaire, qui incarne la santé des corps et l’équilibre des esprits, inspire les bonnes pensées et les volontés justes. Je suppose que l’oracle consulté répondrait à peu près : Grecs d’Occident, la science est aujourd’hui la victorieuse, la pacifique, l’industrieuse, la salutaire. Suivez le précepte du divin Platon qui n’admettait que deux cycles dans l’éducation des jeunes Athéniens, la gymnastique et la musique, la musique, comprenez bien sa parole, c’est-à-dire les Sciences auxquelles obéissent les Arts, que président les Muses. Vous me demandez quelle est la meilleure éducation : c’est la Science transformée en Sagesse.

M. le Président. — Monsieur Bertrand, vous êtes professeur de philosophie à la faculté des lettres de Lyon. Vous avez désiré être entendu par la Commission. Vous avez des idées personnelles sur notre sys- ° tème d’éducation. Vous avez la parole.

M. Bertrand. — C’est bien moins comme professeur à la faculté des lettres que j’ai demandé à déposer qu’à titre d’ancien professeur de lycées et de collèges. Je l’ai é té pendant vingt-cinq ans; j’ai donc pu faire quelques réflexions sur la question qui vous occupe. Et cette circonstance me dispense des précautions oratoires et m’interdit même d”atténuer par l’éloge des personnes mes appréciations sévères du système des études ; mes collègues n’ont nul besoin d’une indiscrète apologie ; leur éloge serait mon propre éloge. ;

Il me semble qu’un peu de pessimisme est justifié.

Le baccalauréat, qui est un contrôle, montre nettement qu’une réelle décadence des études est à peu près générale. On a dit devant cette Commission que certains établissements privilégiés ne subissaient pas la crise des lycées. Je crois que le baccalauréat, — il a du moins l’utilité d’une enquête, — donne la preuve trop

(1) Compte rendu sténographique, séance du 22 mars 1899.

L décisive du contraire. La crise n’est pas localisée aux | É établissements de l’État : elle sévit partout, si l’on n’en4 tend parler ni de l’enseignement primaire ni de l’ensei- ; gnement supérieur. J’ai cherché, en professeur et en | philosophe, les causes de cette crise, qui ne date pas E d’hier, et voici l’explication que j’ai trouvée. D’abord | notre système de classes, de la septième jusqu’à la phike losophie, est complètement déformé dans son esprit et E dans son économie. Rollin nous renseigne avec certi- À | tude sur la manière dont on comprenait autrefois le 4 régime des classes successives, par exemple la classe me, de quatrième (on y commençait les vers latins) ou la 4 rhétorique (c’était la classe du discours latin). AujourP 4 d’hui ces classes ont perdu leur caractéristique, puissn : qu’on n’écrit plus en latin, ni en vers, ni en prose, ou si a peu qu’il est inutile d’en parler. RES Un vieux régent, à qui l’on demanderait quelle diffé- < $ trop que dire à l’heure actuelle : c’est presque un rébus. é È Quand un élève sort de troisième, voici le mot d’ordre APE qui s’impose : « Continuez! » Il n’y en a pas d’autre. LL: Voilà donc la confusion et la continuité remplaçant la | ; distinction d’autrefois, la gradation savante. C’est pourquoi, à mon avis, on ne réussira pas à remplacer par des examens de passage le baccalauréat. Il est dans À notre système actuel un fléau et une nécessité. Comme Ë il n’y a, entre les classes, qu’une distinction nominale k qui ne répond plus à rien de réel, cette continuité vague

Ë condamnerait les jurys d’examens de passage à un iné-

vitable arbitraire, singulièrement aggravé par la crainte

Re : toujours plus grande, partout ressentie, de perdre des

La cause de cette déformation est facile à reconnaître : c’est l’invasion des sciences ; elles se sont pré- cipitées toutes ensemble dans un système préparé uniquement pour l’enseignement des lettres et l’ont brisé. Cette invasion des sciences est-elle un bien ? est-elle un mal? Question oiseuse, puisque c’est une loi, une nécessité. Ce qui est certain, c’est que nous n’y pouvons rien. Nous ne pouvons ni rétablir les lettres grecques et latines dans leur splendeur première, ni supprimer les

| sciences qui, fortes des besoins de la vie moderne, ne se laisseraient pas éliminer ou seulement diminuer. D

Je suis donc convaincu qu’il est urgent de refondre tout notre plan d’études : de mettre résolument au centre les sciences au lieu des lettres. « A la place d’honneur ? » diront les « littéraires ». A leur place naturelle ; il n’y a pas de place d’honneur, d’ordre de pré- séance. Les branches du compas sont également nécessaires pour tracer un cercle parfait; la pointe qui fixe l’une au centre n’est pas plus noble que le crayon qui trace la circonférence.

Et je serais vraiment désolé d’être rangé parmi ceux qui peupleront la « Grande Béotie ». Je ne suis nullement l’adversaire des études littéraires. Je demande délibérément une redistribution toute nouvelle des matières enseignées, cela ne veut pas dire que je sacrifie celles-ci ou celles-là : je reconnais, d’ailleurs, que c’est

toute une révolution dans notre système d’enseignement.

Il y a une révolution célèbre en philosophie: c’est celle de Kant, qui déclare avoir imité Copernic. Voyant qu’il fallait imaginer orbe sur orbe, épicycle sur épicycle, pour expliquer tant bien que mal le mou-

vement du soleil autour de la terre, Copernic se dit : Supposons que les choses se passent autrement et que ce soit la terre qui tourne autour du soleil. Je demande

3 pardon de la comparaison; car j’ai bien peur, au lieu ; de ressembler à Copernic ou à Kant, qu’on ne m’accuse de n’être que le Médecin malgré lui, qui se vantait d’avoir mis le cœur à droite ! Essayons de transporter $ la méthode de Copernic et de Kant dans l’ordre péda- ù gogique. Ce n’est d’abord qu’une hypothèse; elle sera “ _ ensuite légitimée par ses conséquences; le procédé est à régulier et scientifique. Examinons l’hypothèse et ses LA Ce qui a manqué aux grands pédagogues de la RévoLi lution, à Condorcet par exemple, pour fonder sur le roc $ l’enseignement secondaire national, — (à mon avis, l’enrs seignement secondaire est en décadence depuis cette % époque), — c’est une bonne classification des sciences. Qu’on relise le célèbre rapport de Condorcet, on aura le spectacle d’un très puissant esprit dévoyé, frappé d’impuissance parce qu’il travaillait sur une classification des sciences défectueuse, celle de Bacon, revue mais peu rectifiée par d’Alembert, classification dans laquelle les sciences s’enchevêtrent et chevauchent les unes sur les autres.

Voilà pourquoi on n’a rien fait de définitif en ce qui concerne l’enseignement secondaire pendant la Révolution. Et je désire qu’on ne se méprenne pas sur mes

LA intentions ; je ne demande pas plus de sciences, j’y

insiste, je ne demande pas moins de lettres ; mais si

: l’on considère les sciences, non les lettres, comme l’os-

‘ sature intérieure des études, le noyau, le centre, je ‘à constate que tout devient intelligible et qu’il n’est plus

besoin de tous ces orbes et épicycles pédagogiques. Ce “serait le terme d’une évolution ou l’achèvement d’une révolution qui se fait actuellement sans nous, sinon malgré nous. Je désire ardemment cette réforme unique, parce qu’elle seule peut mettre fin aux réformes de détail qui se détruisent l’une l’autre et qui tuent l’enseignement. Depuis trente ans l’histoire de notre enseignement secondaire tient en trois mots que j’emprunte à Voltaire: On réformait, réformait, réformait ! Les réformes de . détail n’étaient nullement mauvaises, chacune prise à - | part; ceux qui les ont faites avaient les meilleures | intentions ; elles ont eu, au moment précis où on les réalisait, leur nécessité, partant leur utilité; je cherche donc la logique de ces réformes, leur ligne de convergence, et je trouve qu’il y a au fond unité de direction . en dépit des tâtonnements, des hésitations, même des Cette orientation des réformes, c’est, pour la définir en un mot, l’introduction progressive, mais peu méthodique, des sciences dans l’enseignement secondaire : ce fut l’esprit de l’enseignement « spécial » de Victor Duruy et c’est l’esprit de l’enseignement « moderne » de M. Léon Bourgeois. Rien de plus légitime; n’espérons pas remonter le courant; ne barrons pas le chemin aux sciences ; endiguons-les pour qu’elles ne détruisent plus, mais fécondent et enrichissent; hâtons-nous de leur faire leur juste part de peur qu’elles n’envahissent tout l’entendement et tout l’enseignement. | Je vais essayer d’adapter à la réforme de l’enseigne- à ment la classification des sciences d’Auguste Comte. Non que je prône ou que je prêche le positivisme, mais

| parce que la classification de Comte, détachée du système, me semble éminemment propre à guider la | pédagogie de l’enseignement secondaire. Tout le monde sait qu’elle échelonne et hiérarchise les sciences de la

  • mathématique à la morale : 1° mathématiques; 2° astro- ; Cest l’ordre du développement historique des à sciences, Avec Comte, je crois que chaque esprit indi- ë. viduelse développe comme s’est développée l’humanité : is | intervertir l’ordre naturel et lui substituer un plan 3 artificiel d’études, rien n’est plus dangereux. L’ordre 4 historique est aussi le meilleur ordre pédagogique, et x celui-ci ne fait qu’abréger les étapes ; il ne les suppri- +. merait et ne les intervertirait qu’à ses dépens. \ : 1 Voilà donc le plan de l’enseignement secondaire, à 4 1 condition toutefois de ne pas appeler de ce nom, comme “_ on le fait, nombre de classes véritablement primaires ;
  • la cinquième, la sixième, la septième (le latin ne fait Fe à rien à l’affaire) sont des classes primaires. Je n’accepte © 1 dans l’enseignement secondaire que des élèves qui ont 1e achevé les cours primaires; aussi mon enseignement ‘3 vraiment secondaire est-il réduit à quatre années 11 caractérisées par les sciences qu’on y enseigne spéciale- ® ment: mathématiques en première année ; physique et a chimie en deuxième année ; biologie en troisième année; ï sociologie et morale en quatrième année. Le cours Là L d’études secondaires se fera en moyenne de quatorze à ___ dix-huit ou de treize à dix-sept ans. ia 1 Je me hâte de répondre à plusieurs objections ; et F d’abord le mot « sociologie » va paraître insolite : il est M; . pourtant déjà consacré par un usage européen, uni-

versel. La sociologie de l’enseignement secondaire ne sera guère autre chose que ce que nous avons étudié en philosophie sous le nom de morale sociale en y ajoutant (ils ont déjà figuré dans les programmes) des éléments d’économie politique et l’analyse des institutions sociales. Le mot de « sociologie » n’a rien qui doive effrayer; il n’est synonyme ni de positivisme, ni de socialisme; je l’emploie parce qu’il fait partie d’une classification à laquelle je ne crois pas nécessaire de rien changer; la sociologie classique, c’est donc au fond l’ensemble des problèmes de la morale sociale traditionnelle, avec les compléments historiques et économiques indispensables. C’est la plus nécessaire de toutes les M. Henri Blanc. — Vous dites que la première année serait consacrée à l’étude des mathématiques ; mais, par mathématiques, vous entendez les mathématiques élémentaires ; dans une année vous ne feriez pas Ë entrer les élémentaires et les spéciales ? M. Bertrand. — Je suis d’autant plus obligé de donner des explications sur ce point que c’est précisé- ment celui sur lequel j’ai eu le plus de scrupules et d’hésitations. Comment enseigner les mathématiques dès le début des études secondaires ? Les abstractions ne conviennent point aux enfants : l’aptitude aux mathématiques se développe assez tard chez tous; jamais, chez quelques-uns. Voici ma réponse : je débute, il est vrai, par les mathématiques ; seulement, la remarque est d’importance capitale, l’élève a quatorze ans; il a appris par ! une solide initiation primaire tout ce qui, dans les Ï

| mathématiques, est empirique et pratique; il sait

effectuer toutes les opérations et résoudre une foule de problèmes élémentaires. Sur bien des points il ne lui manque que la théorie, il sait déjà une foule de choses,

| il ignore la raison des choses.

M. le Président. — Enfin vous faites deux séries d’études : une forte assise d’études primaires, et ensuite

| un enseignement plus complet qui se rapproche d’un M. Bertrand. — Je le voudrais élémentaire, simplement élémentaire. Mais, à la différence des mathéma- | tiques de l’enseignement primaire, celles de l’enseignement secondaire sont essentiellement théoriques, ce | qui ne veut pas dire supérieures ou transcendantes. | L’ancien programme du baccalauréat ès sciences ne | comprenait pas les mathématiques spéciales. Le mot | « supérieur » est devenu quelque peu équivoque et c’est | regrettable ; on dit également l’enseignement primaire | « supérieur » et l’enseignement « supérieur » ou des | M. le Président. — Mais la sociologie est déjà une

M. Bertrand. — Je demande grâce pour son nom et sa jeunesse ; au fond, elle est presque familière à l’instituteur, sous le nom d’enseignement civique; au

professeur de philosophie, sous le nom de morale sociale; il n’y a sur ce point qu’à compléter et à systé- matiser un enseignement qui n’est pas à créer de toutes

‘ pièces. Un bon enseignement sociologique est de première nécessité pour notre pays à tous les degrés G des études. ; M. le Président. — Vous convenez que ce plan original s’écarte beaucoup du système actuel ? ; M. Bertrand. — J’ai dit que le défaut de notre enseignement venait primitivement de l’invasion des sciences dans un système uniquement conçu en vue des | lettres grecques et latines : je demande simplemeñt qu’on fasse enfin de l’ordre avec ce désordre. Je ne fais nullement table rase de ce qui existe. IL est aussi urgent À d’établir dans les sciences elles-mêmes une bonne méthode pédagogique que de fixer les vrais rapports des sciences et des lettres. Les sciences sont actuelle- | ment enseignées par morceaux, distribuées par lam- | beaux, dispersées et mutilées, incapables en conséquence de remplir leur vrai rôle social et moral. La géologie, | par exemple, estenseignée depuis hier entrois tronçons : une partie en cinquième d’abord, puis on la délaisse | pendant une année, une autre partie en troisième, et la fin en rhétorique — voilà le désordre organisé. Tel le pêlerin qui avait fait vœu d’aller à Rome en faisant scrupuleusement trois pas en avant et deux pas en arrière : il arriva, mais c’est miracle. M. le Président. — Et vous êtes d’avis d’avoir un M. Bertrand. — Oui; un seul type de lycées ; mais je serais enchanté que l’expérience fût faite d’abord,

_ comme sont conduites les expériences scientifiques, …_ sous la formeprudente d’une expérimentation restreinte. . _ Voici mes raisons : Je tiens beaucoup à ce que l’ensei4 è gnement secondaire soit ramené à l’unité ; je dis comme le fabuliste : N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon. 1 Vous aurez beau perfectionner le « moderne », faire fu revivre le « spécial », remanier le classique ou l’amé- FE liorer : vous aurez toujours une différence d’origine, des -. conflits, des rivalités. L’un des enseignements passera pour noble, l’autre pour roturier : ils se jetteront l’ironie ; ou l’anathème:; ils se discréditeront mutuellement. Voilà | trente ans que je vois les choses se passer ainsi. Certes, | je veux la variété, mais dans l’unité. Je ne désire pas BE 4 une unité, une uniformité rigide, inflexible, pédante; | mais j’estime qu’il ne faut pas chercher la variété dans | l’essentiel. La variété viendra d’elle-même, si on laisse Ï . à l’élèvele libre choix des langues anciennes ou vivantes L…._ oude certaines parties des sciences. Le fond doit être [“ invariable; il y a quelque chose de fondamental, c’est | 4 la série des sciences. Il ne faut pas se fatiguer à essayer | —. de faire tenir la pyramide tantôt sur la base, tantôt sur la pointe, tantôt sur l’arête, dans l’espérance de varier | les effets. | 4 Il me reste d’ailleurs à exposer ce que je pense de | - l’enseignement des lettres, complément nécessaire de | celui des sciences. C’est de l’étude des lettres surtout 0” que viendra la variété. Les études littéraires consiste- È ront essentiellement en deux langues — seulement je ne | | dis pas deux langues vivantes. Je dis : deux langues, | outre l’étude approfondie du français, et je laisse une liberté absolue à l’élève de résoudre pour son compte personnel, à ses risques et périls, ce qu’on a appelé la 15 7

« question du latin ». L’élève, loin de se borner à son bagage scientifique, doit, outre le français, étudier à fond deux langues : je l’exhorterai, avec une profonde conviction personnelle, à choisir sans hésiter pour une de ces langues le latin. On me dira : « N’y a-t-il pas dans ces exhortations un peu d’optimisme teinté d’un peu d’hypocrisie ? Vous n’ignorez pas que vos conseils n’y pourront pas grand chose et que généralement le latin sera délaissé. » Je réponds que je n’ai pas du tout cette crainte et que mon optimisme est à la fois très sincère et très robuste. Je suis persuadé que si les : professeurs savent faire comprendre à leurs élèves et leur intérêt propre et nos traditions, leur démontrer (les preuves sont palpables) que le meïlleur moyen de savoir le français est d’apprendre le latin, que le plus

  • court chemin pour aborder les langues vivantes c’est encore le latin, que le latin nous fait comprendre nos origines esthétiques et sociales, je suis convaincu, disje, que nous aurons encore, que nous aurons beaucoup d’étudiants en latin, que presque tous opteront pour une langue ancienne, dès qu’ils ne se sentiront plus condamnés au latin forcé. L’intérêt bien entendu y aidera : le latin est plus facile à apprendre que l’allemand ou l’anglais.

Quant au grec, c’est un sacrifice nécessaire. La raison? Pas d’autre que celle-ci, la capacité cérébrale a des bornes. On ne peut loger dans une tête, même bien faite, d’adolescent, et la science et l’érudition : il faut opter. L’art d’enseigner a cela de commun avec l’art d’écrire qu’il consiste à choisir et vit de perpétuels sacrifices. M. Fouillée, le grand interprète de Socrate et de Platon, qui connaît le « divin Platon » mieux qu’il

ne se connaissait lui-même, semble se résigner à aban- |

| donner le grec; je suis sûr qu’il ne le fait pas de gaîté

de cœur et sans déchirements.

Avouons-le franchement : il règne une sorte de phari-

saïsme qui consiste à feindre que nos élèves savent

| encore le grec; à prétendre que nous en apprenons

| assez pour que, même à si petite dose, à dose homéo-

pathique et infinitésimale, il produise les effets éduca-

tifs et esthétiques qu’on en attend.

Interrogez les candidats au baccalauréat de deuxième partie sur les auteurs grecs de leur programme : vous rougirez pour eux; tout est oublié. C’est un point fraternellement commun aux élèves de l’Université et des

l congrégations : après la rhétorique, plus de grec;

graecum est, non legitur!

Grâce à ce sacrifice du grec, nous pouvons être plus

| sévères, par compensation, sur les études latines. Quand les élèves l’auront choisi librement, ils travail-

; leront le latin avec plus de zèle et plus de fruit; les examinateurs pourront être plus exigeants. Si le baccalauréat existe encore, on ne sera plus réduit, dans les

| Facultés, à donner aux candidats des versions de la

force d’une quatrième d’autrefois, qui font encore se

| récrier, sur la difficulté de l’examen et la sévérité des jurys, les élèves et les parents.

Pour résumer, je dresse ce tableau, qui représente, par le nombre d’heures dévolues à chaque professeur, l’importance relative des enseignements et toute l’économie du lycée ou du collège de demain :

M. le Président. — Voulez-vous nous dire, en terminant, quelques mots du baccalauréat? Vous êtes à # Lyon dans une grande faculté, vous faites passer des ; examens; croyez-vous qu’il y ait utilité à toucher au M. Bertrand. — Si on touche au baccalauréat, comme on ne détruit que ce qu’on remplace, il faut le remplacer, et par quoi le remplacer, si ce n’est par les … examens de passage? Et ce n’est guère possible, parce + que les classes n’ont plus chacune sa caractéristique. Voilà par exemple la quatrième; qu’est-ce qui caracté- risait la quatrième au temps classique? Rollin dit : « Dans cette classe le professeur commence à dicter aux élèves des matières de vers latins. » Or on ne fait plus de vers latins, la caractéristique de cette classe a disparu. La caractéristique de la deuxième était la | narration latine; celle de la rhétorique, le discours M. le Président. — Vous êtes d’avis de maintenir le baccalauréat? M. Bertrand. — Je le regarde comme un furoncle ou un abcès qui dénotent un sang vicié. La source du mal étant constitutionnelle, les petits remèdes superficiels ne sont que des palliatifs insuffisants. J’en pense donc tout le mal possible et je désire autant qu’un autre l’opération qui l’extirpera. Je compare le baccalauréat à une course de bicy_ clettes ou d’automobiles de Lyon à Grenoble, par _ exemple, où iln’y aurait qu’un seul contrôle, à l’arrivée. S’il n’y a pas de contrôle sur la route, de distance en

distance, beaucoup de coureurs, j’allais dire de frau- | deurs,’ mettront tout simplement leur machine au | fourgon et monteront eux-mêmes en train express. Le | baccalauréat est mauvais « en soi », quels que soient

les programmes et le zèle des examinateurs, parce qu’il

n’est qu’un simple contrôle d’arrivée, qui ne contrôle

rien ou presque rien. Je voudrais des contrôles en cours

de route.

M. le Président. — Cela s’appelle les examens de

M. Bertrand. — Encore faut-il qu’il y ait au passage des postes, des stades, des points de repère nettement discernables. Si vous caractérisez la première année

; d’enseignement secondaire par ce mot précis : mathé- matiques, vous avez un moyen de contrôle; de même pour la deuxième année avec la physique.

M. le Président. — Vous gardez le baccalauréat jusqu’à ce que nous ayons accepté vos idées d’organisation ?

M. Bertrand. — C’est peut-être le maintenir jusqu’aux calendes grecques; j’espère pourtant le contraire; en attendant nous tâcherons d’atténuer quelques-uns de ses innombrables inconvénients sans espérer y parvenir. Il nous tient enfermés dans un

M. le Président. — Vous avez le temps, à Lyon, de faire passer les examens convenablement ?

M. Bertrand. — Le temps est mesuré; je ne dirai pas que le temps ne fait rien à l’affaire, mais que le

temps, même doublé ou triplé, ne changerait guère à la

nature de l’examen. Le moyen de faire passer un tel examen, superficiel et encyclopédique, n’existe pas. Il

sera toujours vain de prétendre, par un examen unique

et même doublé, contrôler loyalement huit longues

Le baccalauréat sera toujours un détestable « psychomètre » : il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non de la force intellectuelle acquise, mais des connaissances emmagasinées. Il mesure des quantités plus qu’il n’est apte à apprécier des qualités.

| Je ne crois pas d’ailleurs que, si mauvais qu’il soit, le baccalauréat, bouc émissaire, mérite tout le mal qu’on en dit, toutes les malédictions dont on l’accable. Mauvais, il l’est surtout parce que les études secon- | daires dont il est la sanction sont elles-mêmes mauvaises | et j’ajoute qu’il est difficile de s’en passer actuellement | parce que le désarroi du système des classes ne laisse guère d’espoir d’organiser efficacement les examens de | M. le Président. — Enfin vous préféreriez l’examen de passage et provisoirement vous considérez le baccalauréat comme devant être gardé, quoique suffisant médiocrement à sa fonction?

M. Bertrand. — C’est la sanction très imparfaite d’un régime d’études très médiocre et l’on peut dire en ce sens qu’il est en parfait accord avec les études mêmes, qu’il leur est adéquat. Tant que nous n’aurons pas réformé les études, nous pourrons bouleverser,nous ne pourrons ni réformer sérieusement ni supprimer le

; Le principal avantage de mon plan, et je tiens à le faire ressortir, c’est que, notre enseignement secondaire ê étant réorganisé sur la base scientifique, ce serait É l’unité de vie et d’esprit, une réelle homogénéité intro- : duite enfin dans nos trois degrés d’enseignement. Plus de solution de continuité entre le primaire et le secon- | daire. L’enseignement secondaire est la pièce essen- { tielle du système, le pivot des deux autres degrés s d’enseignement. Je ne saurais trop répéter que je le j caractérise par ce seul mot : il est un enseignement théorique et ce caractère l’oppose nettement à l’ensei- É gnement primaire, qui est empirique, et à l’enseignement professionnel, qui est immédiatement utilitaire et è pratique. Actuellement, un élève de primaire qui veut entrer en secondaire est obligé, théoriquement du moins, de se remettre pour ainsi parler à la queue, de recommencer en sixième par les éléments du latin, tandis qu’une bonne organisation, je dis bonne au point de vue pédagogique et au point de vue démocratique, permettrait à un très bon élève de l’enseignement primaire de devenir d’emblée un bon élève de l’enseignement secondaire. C’est un point de très grande portée sociale; c’est le recrutement de l’élite sur une base de sélection exactement coextensive au suffrage universel.

Actuellement nous ne choisissons pas ce qu’on se plaît à nommer l’élite; ce sont les circonstances de fortune et de situation qui la désignent, ou plutôt elle se désigne elle-même. Si le fils d’une famille riche ou simplement aisée fait des études secondaires, ce ne sont pas les promesses de son intelligence, c’est simplement la situation de sa famille qui en décide. Je ne

82 4

réclame pas contre ce « privilège », mais je voudrais à

Autrefois il y avait un baccalauréat très démocratique ; c’était le baccalauréat ès sciences ; si les études avaient été instituées comme elles le sont aujourd’hui, tel qui est arrivé aux plus hauts grades universitaires ne serait pas même bachelier. Je connais d’éminents professeurs qui ne sont entrés dans l’Université que par cette petite porte, aujourd’hui fermée.

Je ne demande pas le rétablissement du baccalauréat ès sciences ; ce que je demande, et j’y insiste, c’est une organisation qui permette à un bon élève de l’enseignement primaire d’entrer de plain-pied dans l’enseignement secondaire et de ne pas s’attarder nécessairement aux éléments du grec et du latin, regardés bien à tort comme la caractéristique de cet enseignement. C’est le bon côté de l’enseignement classique moderne; mais, calqué un peu servilement sur le classique ancien, il en a presque tous les défauts, et n’en a pas toutes les qualités : c’est son sosie. Et non seulement le primaire serait « raccordé » avec le secondaire, mais du même coup il me semble que la discordance criante, la disconvenance si souvent constatée de l’école et de la vie serait en grande partie atténuée. En somme, c’est avant tout de science, de connaissances positives que nous avons besoin. Si j’exige que ces connaissances aient un caractère nettement théorique, c’est d’abord en vue de la culture de l’esprit; c’est ensuite parce que la

| théorie est le meilleur guide de la pratique, l’utilita-

  • risme bien entendu.

Et tout à l’heure je n’ai pas complètement répondu à une objection très forte et qui reviendra sous toutes

les formes : à quatorze ans l’élève est-il apte à comprendre les mathématiques? Je n’introduis pas les mathématiques dans une seule année; le professeur de mathématiques enseigne en première année, mais il continue son enseignement jusqu’à la fin. Réciproquement le professeur de morale enseigne dès la première année ; il jette dès le début les bases de l’enseignement définitif de la dernière année.

  • Si les mathématiques éloignaient dès l’entrée quelques incapables, j’avoue que je n’en serais pas autrement

Il a paru un livre excellent de M. Laisant sur l’enseignement des mathématiques : l’auteur reconnaît que les mathématiques sont devenues encombrantes parce qu’elles ne sont pas enseignées philosophiquement. Nos livres élémentaires ne cessent de s’enfler et de s’enrichir d’inutilités. Quand un problème a été donné deux fois, dix fois, aux examens ou aux concours, il monte en grade; il est en passe, avec des protections, de devenir théorème, et immédiatement les faiseurs de manuels de l’insérer dans leurs livres, quelquefois revus et corrigés, toujours « considérablement augmentés ».

Les livres dont nous nous sommes servis en mathé- matiques sont des nains en comparaison des géants d’aujourd’hui. Il est urgent, si nous en croyons M. Laisant, de déblayer, de simplifier l’enseignement des mathématiques tout en le rendant plus fécond.

Je crois donc qu’à quatorze ans, muni d’un bon enseignement primaire, — ajoutez, si vous voulez, déjà complété par une année complémentaire d’enseignement primaire supérieur, — l’élève est apte à entrer dans le

cycle secondaire par la porte des mathématiques. Au surplus, il n’y a pas, disait Euler, de route royale en mathématiques; je ne puis changer l’ordre naturel des choses, la loi même de l’esprit ; je ne puis éviter de commencer par le commencement, par la science qui est l’initiation aux autres sciences. J’ajoute que cette nouvelle pédagogie n’est novatrice et révolutionnaire qu’en apparence. Je la justifierais, au besoin, par de hautes autorités. Je méprise la routine, mais je suis = respectueux envers les traditions. Je me réclamerais, sans paradoxe, de Bossuet, de Rollin, c’est-à-dire de ce que la tradition offre de plus fort et de meilleur.

Oui, Rollin, à la fin de sa vie, faisait spontanément, on l’a trop oublié, amende honorable aux études scientifiques. « S’il y avait eu de mon temps dans l’Université des professeurs de sciences aussi distingués que ceux qui y enseignent maintenant, dit-il en substance, j’aurais peut-être pris goût aux sciences autant que j’ai pris goût aux belles-lettres. » Et néophyte en cheveux blancs, « doyen des étudiants de France », comme se nommait Chevreul, il esquisse un abrégé d’astronomie, une physique élémentaire; ilraconte élégamment le système de Copernic comme si la langue scientifique (on l’a dit du français, qu’il écrivait moins volontiers que le latin) était « sa langue maternelle » ! Si Rollin vivait encore, je ne sais si j’arriverais à le convertir à ma pédagogie, mais je suis sûr qu’elle ne l’étonnerait ni ne le scandaliserait,.

Quant à Bossuet, il a presque complètement mis à exécution, pour l’éducation du Dauphin, le programme prétendu révolutionnaire que je propose. Et remarquez que tous nos enfants sont dauphins en France.

| 85

Comment a-t-il mis la dernière main à cette éducation royale, qui réussit médiocrement, il est vrai, mais par la faute de l’élève, irrémédiablement médiocre, non par celle du précepteur ? Il écrivit deux livres élémentaires, qui sont l’un et l’autre des chefs-d’œuvre de notre langue : le Traité de la connaissance de Dieu et

de soi-même, qu’on ne lit plus guère depuis qu’on l’a

À rayé du programme du baccalauréat. C’est à beaucoup d’égards un traité philosophique de biologie. Bossuet, pour l’écrire, suivait lui-même assidûment les cours de l’anatomiste danois Sténon dont l’enseignement était renommé à Paris. Bossuet était au courant de toutes les découvertes anatomiques, de toute la science biologique de son temps. Il a composé, toujours pour couronner l’éducation du Dauphin, un livre plus célèbre et que tous ont lu : le Discours sur l’Histoire universelle, livre admiré par Auguste Comte avec le même enthousiasme qu’y pourrait mettre M. Brunetière lui-même. C’est, selon Comte, le premier en date et en éloquence

À des traités de sociologie, admirable ébauche, esquisse grandiose d’une science bien française et qui n’a plus guère qu’en France des détracteurs et des sceptiques

Donc Bossuet, le dernier des Pères de l’Église, déclare implicitement, par sa pratique d’éducateur plus encore que par ses paroles, que l’éducation complète, l’achè- vement d’une éducation solide, c’est d’une part la « biologie », d’autre part la « sociologie ». J’ai le droit de conclure qu’une commission parlementaire de l’enseignement qui ferait triompher ces idées renouerait le fil de nos plus grandes traditions, exécuterait l’œuvre de rénovation pédagogique que ni la Constituante ni

la Convention n’ont pu mener à bonne fin, faute d’une classification des sciences qui leur servit de base d’appui, classification qu’il était impossible d’édifier à f cette époque parce que plusieurs de nos sciences, et | non des moins importantes, la biologie, la sociologie, aux yeux des pédagogues timides, n’étaient pas encore entrées dans le corpus scientiarum, dans la « somme » scientifique de notre siècle, et, comme la chimie ellemême, n’étaient encore qu’à leur aurore. Sur ce point, Comte est un bien meilleur guide que Bacon. Sachons 1 nous servir, sans nous inféoder à aucune école, de la grande lumière qu’il a fait briller aux yeux des savants et des pédagogues.

M. le Président. — Avez-vous un autre point à

M. Bertrand. — Le chapitre des objections et des difficultés ; mais cela demande tout un livre, que j’écrirai, si je puis. (1) Ainsi la place que j’assigne aux sciences n’est nullement une place d’honneur, c’est la place naturelle ; loin de nous les ridicules questions de pré- séance ou scientifique ou littéraire.

M. le Président. — Nous sommes à un moment de l’enquête où nous sommes absolument obligés de

M. Bertrand. — Je n’ai apporté qu’une idée, une seule, mais que je crois essentielle. Je termine donc comme j’ai commencé : je pressens une grande révolu-

G) Voir les Études dans la Démocratie, Paris, Alcan.

tion pédagogique que je caractérise d’un mot, une révolution semblable à celle de Copernic en astronomie, de Kant en philosophie : les sciences placées systématiquement au centre des études, les lettres devenant leurs éclatants satellites. Qu’un seul lycée de ce type nouveau soit créé demain et je suis convaincu que cette expérimentation pédagogique, qui n’offre aucun danger, changera promptement la face de notre éducation

Au point de vue budgétaire, je tiens à faireremarquer , que les innovations que je propose ne consistent pas en des créations d’enseignements, mais dans une redistribution des matières enseignées ; elles n’exigent donc ni établissements nouveaux ni chaires vraiment nouvelles. Les charges de l’État ne s’en trouveraient point aggravées. Nous avons, Dieu merci, un corps de professeurs à la hauteur de toutes les tâches.

M. le Président. — Nous vous remercions, monsieur Bertrand, de votre déposition.

Le tableau des études réorganisées en un planintégral, c’est-à-dire la partie essentielle de cette déposition, paraîtra sans doute un peu obscur et énigmatique. J’emprunte donc, pour en mieux faire comprendre l’esprit et la portée, quelques pages explicatives d’une courte brochure, intitulée Le Lycée de quatre ans. Cette brochure fut écrite sous la forme d’un article de la

Revue Occidentale. Je devais bien ce témoignage de 3 à leur maître Auguste Comte le principe et les dispositifs

de la classification des sciences. Toutefois, je dois aussi

ce témoignage à la vérité impersonnelle que mon plan

de réformes n’est pas lié à la doctrine du positivisme :

de la classification de Comte j’entends bien me servir sans m’y asservir. Il se peut même qu’on lui substitue quelque jour une classification meilleure et ce jour-là Le premier devoir du pédagogue sera de se plier docilement aux exigences du progrès scientifique et philosophique. Pour ma part, je crois ce jour fort éloigné : l’avenir perfectionnera peut-être dans ses détails la classification positiviste, mais vraisemblablement il n’en changera pas les grandes lignes. J’ajoute qu’en écrivant

ce manifeste j’avais surtout en vue les Collèges communaux, qui étaient alors à la veille du renouvellement

de leurs traités avec l’État ; tout ce que j’y disais des Collèges demeure exact et vrai si on l’applique aux Écoles primaires supérieures qui sont précisément des Collèges, auxquels une aveugle obstination refuse de donner leur nom légitime.

J’ai quelque satisfaction à constater que cet article édité en brochure par M. le docteur Jabely ne passa pas inaperçu et ne resta pas sans influence. « Dans la théorie nouvelle de l’Enseignement court tel que j’ai essayé de le définir, et telle que je l’ai exposée devant la Commission de l’enseignement le 22 mars 1899, j’ai eu l’heureuse fortune de me rencontrer avec un maître de haute conviction et de haut mérite, M. Alexis Bertrand, correspondant de l’Institut, professeur de philosophie à l’Université de Lyon. Travaillant chacun de notre côté,

Alexis Bertrand l lui, sur des données philosophiques qui me manquent, et moi sur la simple considération des intérêts pratiques,

ï nous sommes arrivés à peu près aux mêmes conclusions. Qu’on lise sa brochure: Le Lycée de quatre ans, et surtout son livre: L’Enseignement intégral, et l’on verra que nos critiques et nos déductions se sont bien S souvent rencontrées. » Ainsi parle M. Gabriel Hanotaux dans son livre : Du choix d’une carrière. Si je n’ai pas hésité à transcrire ce passage, malgré quelques expressions trop flatteuses, c’est qu’il ne saurait être question ici de vanité personnelle ni de priorité de découverte; c’est que la rencontre de la théorie et de la pratique, de la spéculation et de l’action est plus qu’une rencontre de

4 hasard, c’est une preuve ou du moins une contre- épreuve éminemment propre à rassurer les indécis et à raffermir les convaincus.

« Les études sont trop longues, écrit M. Gabriel Hano- | taux. On reste beaucoup trop tard sur les bancs du Collège. Nous voyons passer, dans les rues, des hommes à lunettes, avec la barbe à travers le visage, qui vont au - Lycée habillés de pantalons trop courts et coiffés de képis trop étroits sur des cheveux trop longs. Ne riez

pas, ce sont des collégiens. Que de temps perdu, quel gaspillage de la courte vie humaine ! » Il considère comme un « malheur public » le préjugé scolaire qui, sans cesse grandissant, a retardé de plus en plus la fin des études, qui l’a portée de seize ans à dix-huit ans, qui, maintenant, la reporte jusqu’à vingt, c’est-à-dire jusqu’à l’époque du service militaire. « Et l’on parle de réformer la Chine ! » Il résume en deux mots la portée négative de son programme : « Allégez les programmes, abrégez les études » ; en deux mots également la partie

positive : « Tous les petits Français devraient passer à des degrés divers par cet enseignement primaire élargi et fortifié qui est le véritable enseignement secondaire », ce que, ajoute-t-il, « si je ne me trompe, les socialistes appellent l’éducation intégrale ; le mot ni la chose ne me font peur ». Comment ai-je eu le courage de délayer l’idée si fortement et si pittoresquement exprimée en ces quelques lignes: « L’État a intérêt à ne pas encombrer les hautes études du fläneur distingué et du malheureux béotien que la vanité paternelle retient de force dans la chiourme scolaire. C’est à lui d’intervenir. Il devrait être impitoyable pour les braves garçons qui se fichent de la Critique de la Raison pure comme un poisson d’une pomme, et surtout pour les cancres, les tardigrades, les fruits secs qui poursuivent indéfiniment l’illusoire gloriole du diplôme ». L’information érudite de l’historien corrobore la thèse de l’homme politique: « quand de grands cataclysmes sociaux, comme la Révolution française, ont amené soudain à la surface des adolescences qui, dans le cours ordinaire des choses, eussent végété au fond, en attendant leur tour, est-ce qu’elles se sont montrées inférieures à la rare faveur que leur avait faite la destinée? »

Et toutefois, M. Gabriel Hanotaux nous avertit qu’il n’a en vue que la classe bourgeoise, qu’il ne saurait être question que de « l’enseignement et surtout de la direction à donner à la jeune bourgeoisie française. Pourquoi, dira-t-on, ne s’occuper que de la bourgeoisie? La démocratie française est un tout. Pourquoi s’intéresser

| particulièrement au sort de l’une d’elles, — de celle que

la fortune a plutôt favorisée? A cette objection, fondée,

| je l’avoue, je ne puis faire qu’une réponse: je prends la

question telle qu’elle se pose ». A quoi je répondrai que ces adolescences dont il parlait tout à l’heure sont des adolescences plutôt démocratiques et prolétariennes que bourgeoises ; qu’au contraire les flâneurs distingués et les malheureux tardigrades qu’il stigmatisait plus haut sont retenus sur les bancs du collège par une vanité plutôt bourgeoise, et même nécessairement bourgeoise, puisqu’elle est coûteuse. Je pose donc la question tout autrement : je ne me contente pas d’envisager telle ou telle partie de la démocratie française, surtout la moins intéressante, parce qu’elle est la mieux pourvue, mais toute la démocratie et même, dans la démocratie, surtout le prolétariat, qui a le plus besoin qu’on le guide et qu’on l’aide. Mais je m’empresse d’ajouter que ces réserves faites, l’analogie des solutions n’en est que plus probante et convaincante. Le pénétrant critique, et je l’en remercie, n’a garde d’oublier de mitiger l’éloge par d’assez durs reproches : « La classification des études, telle que la propose M. Bertrand, présente un aspect scientifique un peu exclusif, et en tout cas rébarbatif. Mais c’est affaire de nomenclature. » Au fond, ajoute-t-il, nous sommes d’accord pour penser qu’un enseignement court, un lycée de quatre années serait substitué avantageusement à l’enseignement actuel. « Or, voilà ce qui importe. » Rébarbatif! c’est vrai; l’épithète n’est que juste et méritée. Mathématique, Physique, Biologie surtout et Sociologie « grands mots que Pradon croit | : des termes de Chimie ! » font que les académiciens, par délicatesse, et le vulgaire, par ignorance, froncent les sourcils en s’éloignant, vaguement inquiets. Je m’accuse donc d’avoir négligé, dans l’intérêt de la précision,

le grand art de la périphrase : je m’en accuse, dis-je, sans la moindre nuance de réticence ironique, car je sais que c’est un des vilains tours que nous jouent les études philosophiques. Parce que Comte est moins obscur que Kant, nous finissons par nous figurer qu’il est clair ; parce que tout le monde répète, à cette heure, le mot de sociologie, nous nous figurons que tout le monde le comprend.

C’est ma justification de revenir plusieurs fois sur les mêmes idées : la répétition est, de toutes les figures de rhétorique, la plus didactique et la plus pédagogique. Répétons ; expliquons ; revenons cent fois à la charge; quand on médite exactement ce que Comte veut dire, sa précision, d’abord rébarbative, finit par s’imposer à l’usage et l’on ne comprend bientôt plus comment on a pu lui préférer si longtemps les équivalents, les phrases, périphrases et paraphrases, c’est-à-dire les à peu près. Voici donc comment j’expliquais le tableau précédent :

La Bruyère disait : « Je rends au public ce qu’il m’a prêté. » Je puis dire de même qu’en soumettant aux lecteurs de la Reoue Occidentale mes conclusions sur la

_ réorganisation de nos lycées et de nos collèges, je rends

aux positivistes ce que je leur ai emprunté. Il est clair, en effet, que l’âme de la réforme que je propose, c’est la classification des sciences d’Auguste Comte. Comme L un autre, j’aurais pu dissimuler l’emprunt, nier la dette, ici démarquer, là modifier, plus loin intervertir;

| j’aurais pu faire venir d’Allemagne ou d’Angleterre,

| voire de Belgique, quelque contrefaçon de classification positiviste, c’est assez la mode. Je tiens à déclarer que par conviction scientifique, par respect

j pour Comte, et, j’ose ajouter, par respect de moi-même, CARE

je n’y ai pas songé un instant. Je ne me targue d’aucune 13 orthodoxie. Il est telle opinion de Comte à laquelle je ! ne me rallierais pas : par exemple, et pour le dire en ; passant, je serais désolé que l’État suivit son conseil À et supprimât le « budget métaphysique », c’est-à-dire le Î budget de l’Instruction publique. Cela me gênerait Fe ‘ beaucoup ! Mais pour l’essentiel, pour la classification À des sciences, qui est l’épine dorsale du système, je à me trouverais fort ridicule de proposer des amende- É: ments. Cela n’a pas réussi à ceux qui l’ont tenté, même b à Herbert Spencer. Si les grands pédagogues de la 1 Révolution l’avaient eue à leur disposition, au lieu de 1h ié la défectueuse classification de Bacon, plus ou moins ÿ. améliorée par d’Alembert, nous n’aurions pas à dé- Î plorer qu’un siècle après Condorcet tout soit à refaire | dans notre enseignement secondaire. Je commence donc 4 par déclarer que j’accepte la classification positiviste % comme un « dogme », et j’entends par là, bien entendu, 3 ce qu’entendent les positivistes, une « foi démontrée » 4 et toujours démontrable et vérifiable.

ù Ce principe posé, voici les conséquences que j’en | déduis. Notre enseignement secondaire gréco-latin a

  • été bon et ne vaut plus rien ; jadis, il s’adaptait exactement à un certain état de civilisation qui n’existe | plus ; il constitue actuellement ce que Lamartine appe- À lait « le plus ridicule quiproquo de civilisation », et Jules : Lemaître, un « anachronisme effronté ». Je cherche la à cause de l’affaiblissement des études et de la défor- ; mation du régime des classes, et je la trouve le plus aisément du monde : c’est l’invasion des sciences dans \ un système uniquement conçu pour l’enseignement des | langues anciennes et c’est aussi l’invasion de la démo- | 94

cratie dans une institution qui avait pour but principal F de former ce qu’on a très bien nommé « des hommes de É luxe ». Rien ne sert de déplorer cette double invasion 4 qui a tout emporté, tout ravagé : c’est un fait accompli. a Les sciences tiennent désormais trop de place dans la ‘ vie individuelle et dans la vie sociale, pour qu’on songe, Ê je ne dis pas à les exclure, chose impossible, mais simplement à les restreindre; on ne peut songer qu’à + les mieux enseigner et à ne plus nous les faire absorber | comme autrefois on prenait le quinquina, en mangeant beaucoup d’écorce et beaucoup de bois, parce qu’on ne savait pas encore en extraire le principe actif, la quinine. Semblablement, on se leurre en parlant de réserver les études secondaires à une « élite », à une « aristocratie »; ce serait rétablir le régime censitaire et donner une prime à la situation et à la fortune qui désigneraient cette élite et cette aristocratie. Je n’ai jamais pu comprendre le raisonnement de M. Jules Lemaître : il prouve que l’enseignement gréco-latin « abrutit », puis il conclut qu’il faut le réserver à une élite ! est-ce pour rétablir l’égalité ? C’est bien une révolution que je propose, mais une révolution qui n’a rien qui doive effrayer, puisqu’elle n’est que le dernier acte et le terme décisif d’une évolution depuis longtemps commencée et qui tend à son achèvement. C’est une révolution pédagogique analogue à celle de Copernic en astronomie, de Kant en philosophie. Avant Copernic, on faisait tourner le Soleil autour de la Terre, et il fallait imaginer orbes sur orbes, inventer épicycles sur épicycles, pour rendre compte des apparences, tout en se méprenant grossièrement sur les réalités. Replacez le Soleil au centre et faites

‘| graviter autour de lui la Terre et les planètes, tout s’é- ! claircit, tout devient intelligible et lumineux. SemblaL. blement, dans le système des études, on a placé au EI centre les lettres, surtout gréco-latines ; les sciences À - gravitent comme elles peuvent autour de ce centre. | Tout est confus et déséquilibré : cette confusion et cette ù déséquilibration n’étaient pas trop sensibles quand les F sciences, encore peu développées, n’apparaissaient que ] comme des quantités négligeables, des influences per- Ÿ turbatrices auxquelles on remédiait par des mesures ou \ plutôt par des expédients empiriques. De là, l’extrême Fi multiplicité de ces expédients (des orbes et des épi- Ÿ à cycles !) qui font ressembler notre enseignement se- à condaire, pendant ces cinquante dernières années, à ñ un perpétuel déménagement ou, si la comparaison n’est 4 pas assez noble, à un kaléidoscope, aux changements 4 à vue des décors d’un théâtre. Ce serait pourtant reve- À s nir à la vraie méthode que de se demander: qu’advienFt drait-il si nous placions les sciences au centre des 4 études comme à la place qui leur fut de tout temps F assignée par la nature des choses et qu’elles revendiquent plus impérieusement que jamais pour faire cesser Augmenterons-nous la part des sciences? Restrein- | drons-nous la part des lettres ? Il ne s’agit pas de cela;

il s’agit de remettre toutes choses à leur vraie place et

d’opérer une réforme méthodique qui mette fin au | scandale de tant de réformes empiriques qui se détruisent l’une l’autre. Ce serait proprement faire de l’ordre avec du désordre, réintroduire l’harmonie dans les è études et, au lieu de ce scepticisme qui nous tue, au lieu de ce système de contradictions pédagogiques qui

nous réduit à l’impuissance, ramener la foi et la confiance sans lesquelles maîtres et élèves ne peuvent rien. % C’est enfin procéder en pédagogie comme on procède À en science ; déduire d’une théorie les conséquences qu’elle renferme et la juger sur ces conséquences ; mêmes. Voyons ce qui résulterait de ce copernicisme

Tout d’abord, le grec et le latin cessant d’être le trait caractéristique de l’enseignement secondaire, cet enseignement deviendrait la suite naturelle de l’enseignement primaire, sans hiatus, sans solution de continuité. Un bon élève de l’enseignement primaire y entrerait de plain-pied, sans retour en arrière pour s’initier aux langues anciennes, sans initiation sacro-sainte, sans ce baptême du grec et du latin qui est censé laver la souillure originelle, la roture de l’esprit. La base de sélection des intelligences serait singulièrement étendue, au grand profit de l’État et des individus : l’élite ne serait plus désignée par les circonstances de situation et de fortune, mais se désignerait elle-même perpétuellement. La démocratie auraït vraiment conquis l’enseignement secondaire; ce serait la suppression définitive, je n’ose dire d’un privilège, mais tout au moins d’une prime et d’une avance à ceux qui sont déjà privilégiés. Et qu’on ne dise pas que cet enseignement secondaire ne serait en réalité qu’un enseignement primaire supérieur. Un mot essentiel le caractérise et le différencie profondément : il est théorique, tandis que l’enseignement primaire est empirique. Il se peut qu’on y enseigne les mêmes choses, mais on les y enseigne généralisées et systématisées : on ne se contente pas d’y introduire des vérités toutes faites en vue des applications immé-

k diates; avec la chose, on y enseigne la raison de la qd. chose, en vue, sans aucun doute, des applications, mais : l’esprit. Tout cela est compris dans ce mot : enseigne- Hi! « Point de régénération nationale sans une régéné- 1 ration morale; point de régénération morale sans une DE culture énergique, s’occupant à la fois de tout l’homme 1 - et de tout le peuple. » Cette parole du rénovateur, du 1 ; créateur de l’éducation nationale en Allemagne, Fichte, à est tout notre programme. (1) Tout le peuple! Qu’ils à sont aveugles ceux qui prennent ce mot pour une me4 nace, comme si les études théoriques, la culture intenHs sive des esprits n’était pas extrêmement laborieuse ; ëe comme si l’on allait se précipiter dans nos écoles, té s’écraser aux portes comme à l’entrée d’un théâtre cs national un jour de représentation gratuite. Entendez 34 donc : tous ceux qui auront le courage de se soumettre és à cette discipline intellectuelle, et ceux-là ne seront ne jamais trop nombreux; mais ils ne seront jamais non É. plus la majorité, car cette discipline est sévère et ne l’homme gagne le pain de l’intelligence, comme le pain he du corps, à la sueur de son front. Tout l’homme ! C’est 5 e vraiment l’essentiel. Nous avons trop souffert de l’in- % suffisance des études « dispersives ” de ces boursou- ! flures et de ces gibbosités des esprits qui sont le plus Ne clair résultat de nos études organisées en dépit de fl. Minerve ou de la raison. C’est pourquoi je tiens tant à fe ce mot d’ « intégral » que l’on affecte assez sottement je de confondre avec « encyclopédique », dont il est 4 (1) Voir l’Enseignement intégral, librairie Alcan, Paris.

presque l’opposé, car il implique qu’on enseignera Le A tout, et exclut conséquemment que l’on enseigne tout. 4 Coupez la série des sciences en haut ou en bas, mutilez N: l’arbre de la science, et je renonce tout de suite aux à humanités scientifiques : ce ne sont plus des huma- À nités ; la sève s’en échappe et elles perdent leur vertu éducative. Je ne voudrais pas encourager la création tératologique de monstres intellectuels. Comte dirait comme Platon, qu’il faut chercher la vérité « avec l’âme tout entière ». Et par parenthèse, je ne sais rien de plus platonicien que le plan d’éducation de Comte. On m’a accusé d’un rapprochement forcé; un rapprochement forcé, c’est souvent celui dont on ne s’est pas avisé soimême. Je le maintiens, l’éducation positiviste est une On s’effraye parfois de ces grands mots de Biologie et de Sociologie. C’est encore la faute du grec et du latin. Dans les auditoires populaires et même devant la Commission parlementaire de l’Enseignement, j’ai remarqué qu’ils ne sont accueillis qu’avec quelque pré- vention et défaveur. J’estime pourtant qu’il faut les conserver, sauf à les expliquer souvent et à les remplacer quelquefois par des équivalents qui ont toujours l’inconvénient de n’être que paraphrases et périphrases. Et prenant, pour ainsi dire, le taureau par les cornes, je déclare qu’en introduisant la Biologie et la Sociologie dans l’enseignement secondaire : premièrement, je n’innove pas autant qu’on le croit; deuxièmement, je ne me sépare de la routine que pour me rattacher à nos plus hautes traditions. La Biologie n’est-elle pas enseignée sous le nom d’histoire naturelle et de physiologie dans nos lycées ? Mettez bout à bout et reliez É

| par une idée dominante d’unité l’histoire des institu- : tions, la morale sociale, les éléments d’économie polib tique, toutes études qui figurent déjà dans nos pro- : grammes, n’aurez-vous pas toute la matière de la Sociologie qui convient à l’enseignement secondaire ? 4 C’est donc des mots, des mots seulement que nous j avons peur. Nous refusons, même embourbés, de sortir k de l’ornière de la routine. Nous ne comprenons pas que | ce serait précisément revenir à nos vraies traditions. ’ Combien de fois n’ai-je pas répété, guidé encore dans cette interprétation par Auguste Comte, que pour ÿ achever l’éducation du Dauphin (et tous nos fils ne sont-ils pas dauphins de France ?) Bossuet avait écrit | deux traités, deux chefs-d’œuvre, dont l’un est un cours de biologie, et l’autre un cours de sociologie ? Ÿ La connaissance de soi-même, corps et âme; la connaissance de l’humanité dans ses lois de développement, voilà, selon Bossuet, le complément, l’achèvement de toute éducation libérale : ses livres sont là, qu’on | les relise; que l’on consulte en outre, sur le Discours sur l’Histoire universelle, la 42° leçon du Cours de philosophie positive, et l’on verra si nous invoquons Bossuet pour le besoin de la cause. On le sait : il serait & contraire à l’esprit même du Positivisme de renier nos traditions. N’est-il pas douloureux de penser qu’en dehors de l’Université, de solides esprits, loin de s’effrayer de ces prétendues nouveautés, nous donnent l’exemple et s’y rallient avant nous? Je suis extrêmement frappé de trouver dans les Sources du père Gratry un plan d’éducation qui semble calqué mot pour mot sur le plan d’Auguste Comte : même hiérarchie de sciences et d’études, qu’il couronne, il est vrai, par la

théologie; mais dont le ciment, ou plutôt la sève et le | sang, est la Morale, à qui seule appartient selon Comte | (et c’est la grande pensée qui le met dans la famille de 4 Kant et dans le grand concert de la pensée contemporaine), « la présidence philosophique », ou, comme il | dit encore, « l’universelle domination ». Je réserve le père Gratry pour les polémiques futures, mais quelle meilleure preuve de ce que j’avançais : la révolution pédagogique n’est qu’une évolution qui s’achève; j’ajoute : qui s’achèvera contre ou par l’Université. L’Université ne vaincra dans sa lutte contre ceux qui se nomment eux-mêmes « les rivaux de l’État » qu’en prenant résolument l’initiative de la grande réforme. Les tergiversations indéfiniment prolongées nous tueraient. Cette initiative serait cent fois plus redoutable à ses rivaux que le « monopole » qu’elle ne réclame pas, que les remaniements puérils du « baccalauréat », qui ressemblent trop aux mouvements du malade, cherchant incessamment, sans la trouver, la position qui calme la souffrance. Et la position décisive dans la bataille qui se livre, c’est, à mon avis, le Collège, dont personne ne parle, le Collège communal dont les traités avec l’État sont à la veille d’être renouvelés. Par leur nombre, par le prix relativement peu élevé, trop élevé encore, des études, les Collèges une fois réorganisés seraient des remparts assurés contre les deux fléaux qui nous assiègent : la concurrence cléricale et linternat. Au lieu d’en transformer inutilement un grand nombre en lycées onéreux, que ne les a-t-on multipliés en transformant au contraire en collèges les qui donnent un enseignement presque secondaire, quoiI0I VI. À

4 que actuellement mutilé et déguisé? Mettez donc un À collège à la portée de toute famille où naît cette espé- QC rance, un enfant; n’essayez pas, craignez au contraire ù d’y attirer beaucoup d”internes et encouragez le sy- | L stème tutorial : pension chez les professeurs, pension 1} dans les familles des petites villes. Voilà le salut; mais % le système est trop simple pour séduire et se faire | Je remercie M. le docteur Jabely de m’avoir suggéré È cette excellente désignation : le Lycée ou le Collège de, È quatre ans. Abréger les études secondaires est une né- Ÿ cessité du temps présent. La division triennale (sciences ü logico-sociologiques) s’adapterait mieux, je le sais, à la classification positiviste, mais j’ai consulté avant : tout ma vieille expérience de professeur de lycées 4 et de collèges. Quatre années n’ont paru nécessaires j et suflisantes. Je me rallie d’autant plus volontiers à ÿ cette dénomination, que celle que j’employais, le Lycée À de demain, pourrait bien, — la lecture de l’enquête me ; donne cette impression, — être entachée d’optimisme | prématuré. J’ai peur que nous n’ayons encore cette fois } que la menue monnaie, et, si jose dire, les douzièmes provisoires de la réforme : c’est « après-demain » qu’il | faudrait écrire. Au seul point de vue théorique, deux puissants et tenaces préjugés sont à vaincre. Voici le premier : on ne comprend pas le principe positiviste de | la spécificité des sciences; on s’obstine à déclarer | qu’aux yeux de Comte, tout le savoir humain se ramène | en dernière analyse aux mathématiques, et que la philosophie, selon le mot très injuste, mais excusable à j cette date, de Guizot, est un « matérialisme mathéma102

ticien »; interprétation absolument fausse que la plu- ; part de nos historiens de la philosophie répètent encore À à la file. Et voici le second : on soutient, sur le témoi- | gnage de Stuart Mill, que le Positivisme est la négation | de la psychologie; grave reproche, car sans psycho- : logie comment fonder la morale? Pour ma part, disciple très convaincu de Maine de Biran, le psychologue par excellence, j’ose soutenir et je me fais fort de prouver que Comte est un psychologue méconnu, que personne dans ce siècle, pas même M. Th. Ribot, n’a eu plus claire conscience de la véritable méthode psychologique. Psychologie purement objective, j’en conviens, mais très riche et très informée, qu’il est permis de compléter, mais qu’il est singulièrement injuste de méconnaître. Beaucoup d’autres explications préliminaires seraient nécessaires. Je fais appel à la pénétration du lecteur en l’avertissant seulement que les dixhuit articles de la constitution du Lycée supposent dixhuit chapitres explicatifs, c’est-à-dire un volume entier (1) destiné à éclaircir les difficultés et à écarter les objections.

I. L’enseignement secondaire, lycée ou collège, ramené à son type rationnel et fondamental, est essentiellement l’étude théorique des sciences envisagées dans leur filiation et leur interdépendance, en vue de la culture générale de l’esprit individuel et des utilités

IT. Il n’y a qu’un seul enseignement secondaire. L’opposition du classique et du moderne est une division de

@) Voir les Etudes dans la Démocratie, librairie Alcan, Paris.

Ù l’esprit contre lui-même; une plus exacte notion du savoir fait cesser cette dualité et ramène dans les études secondaires l’unité de vie et d’esprit. Il est contraire à une bonne pédagogie et à l’intérêt social de chercher la diversité et la variété dans l’essentiel; elles naissent spontanément du libre choix des élèves dans certaines parties déterminées des études littéraires. | Ainsi, deux langues, outre le français, devront être | étudiées; mais il y aura égalité théorique parfaite entre | ceux qui opteront pour deux langues vivantes et ceux | qui préféreront étudier le latin plus une langue moderne. | IIL. La répartition actuelle des classes est entièrement abolie. Il n’y aura plus aucune des classes qui s’échelonnent actuellement : pour le classique, de la sixième à la philosophie; pour le moderne, de la sixième , à la première. Cette abolition de divisions surannées qui n’offrent aucun des caractères d’une bonne classification se justifie pour les raisons suivantes : elles ne répondent nullement à la série hiérarchique des sciences et : datent d’une époque où cette série était elle-même encore incomplète et mal définie; elles sont arbitraires dans leur principe, confuses dans les applications, semblables à un tableau détérioré qui a subi des repeints et des retouches, et où ni l’œil ni l’esprit ne reconnaissent le dessin et le coloris primitif; elles rendent presque impossibles, par l’absence de caractères distinctifs assignés à chaque année des études, de sérieux examens de passage d’une classe à l’autre, et c’est ce qui explique le maintien obstiné de l’examen factice et fictif du baccalauréat, en dépit de l’avis contraire des meilleurs esprits.

IV. Les études secondaires nouvelles sont réparties en quatre années d’enseignement : première année, Mathé- matiques ; deuxième année, Physique; troisième année, Biologie ; quatrième année, Sociologie. Il faut entendre chacune de ces désignations dans sa véritable extension ; aux mathématiques, par exemple, il faut joindre l’astronomie ; à la physique, la chimie; à la sociologie, la morale. Par une révolution qui ne fait qu’achever une évolution depuis longtemps commencée, mais dont le sens n’a jamais été bien compris, les sciences sont ainsi placées résolument au centre de l’enseignement, et toutes les autres études du système gravitent autour de ce centre : elles deviennent l’élément régulateur et pondérateur, et permettent, par leur situation nouvelle, de donner à toute la série graduée des études un caractère net et constant de distinction et de progression.

V. Nul n’est admis aux études secondaires qu’après de solides études primaires; les études théoriques supposent, en effet, des connaissances empiriques du même ordre qui sont proprement l’objet de l’enseignement primaire, complété, s’il est nécessaire, par une ou deux rieur. L’examen d’admission est subi devant un jury composé des professeurs du lycée ou du collège. Le candidat doit prouver par cet examén qu’il possède la netteté et la sagacité d’esprit nécessaires pour entreprendre les études théoriques. Pas d’autre programme que celui de lécole primaire : notions pratiques ou empiriques sur les éléments des sciences, habitude des opérations de l’arithmétique et des problèmes élémentaires, connaissance pratique du français et premiers

1e rudiments (mais cette dernière condition n’est pas absoD lument obligatoire) d’une langue étrangère.

À physique, de biologie, de sociologie, devenant resil pectivement pour chaque année d’enseignement les pro- ‘@ ÿ fesseurs principaux des classes successives, il est 10 d’autant plus important que leur enseignement soit 14 coordonné rigoureusement en vue du but à atteindre, ja en d’autres termes, qu’il fasse un tout vivant où les par- ‘M ties ne se conçoivent nettement qu’en vue du tout dont À ‘à elles sont non des fragments isolés, mais des éléments Là intégrants. Ce résultat sera obtenu par l’idée constam4 ment présente et le respect scrupuleux de la double loi fr: qui gouverne tout le savoir humain et doit régir toutes | L les études : loi de la série ou de la filiation; loi de con- À nexion ou d’interdépendance des sciences.

+: VII. La première loi, qui est le principe même de la : AN classification des sciences et de la répartition des | classes,a pour conséquence deux corollaires qui la comj: plètent. — 1° Dans un bon enseignement, chaque vérité ou i4 groupe de vérités essentielles doit être, non pas laissé | ) dans l’abstrait et comme suspendu entre ciel et terre, ï mais rapporté à son moment évolutif,à son milieu social, ï à son ordre chronologique et à son inventeur ou inih. tiateur. Les sciences deviennent enfin des humanités. (é On inculque ainsi à l’élève, avec l’idée de dévelop1h pement ou de progression scientifique, le sentiment de is la solidarité humaine et la piété du passé. La pensée a habituelle des fondateurs de la science, invisible, mais 4! présente à son enseignement, lui confère un surcroît de

vie et de vertu éducative. — 2 La science allant tou- 5 4 velles, il faut que chaque professeur comprenne que 4 l’art d’enseigner, comme l’art d’écrire, vit de perpétuels Ke: sacrifices, que l’élève et surtout le maître se garde de % confondre un enseignement intégral avec un ensei- ke. gnement encyclopédique. Il faut choisir, dans chaque # science, les théories essentielles, dans chaque théorie, À les grandes idées directrices. On étudie et on apprend ; pour savoir, cela est évident; mais l’élève aura singu- à lièrement profité, s’il a compris que, sur beaucoup de points, il n’a fait qu’apprendre à bien apprendre. VIII. Le principe de l’interdépendance ou de la connexion des sciences comporte également deux corollaires.— 1° Il faut que, des mathématiques à la morale et de la morale aux mathématiques, professeurs et élèves sentent constamment que les sciences se tiennent et se soutiennent comme les pierres d’une voûte ou les tissus d’un organisme vivant. La notion qui rend compte de ces anastomoses, de cette circulation du savoir, analogue à la circulation du sang, est la notion de sciences appliquées. Il ne s’agit nullement des applications pratiques et professionnelles des sciences, mais de cette loi à la fois scientifique et pédagogique que les mathé- matiques, par exemple, ont leurs applications dans les théories de la physique et qu’il en est ainsi de toutes les sciences en remontant l’échelle jusqu’à la morale. Réciproquement, la sociologie et la morale nous découvrent seules le but ultime et la cause finale de toutes les à autres études. Il y à partout pénétration et action réciproque. L’isolement pour chaque science serait mortel ;

à une science isolée, en dehors de son utilité pratique, ne F vaut pas une heure de peine. C’est le sentiment confus 4 de cette vérité qui a donné cours et crédit, à toutes les ; époques, aux déclamations sur les banqueroutes de la science. La science est une comme l’esprit est un. — Li 2° Il en résulte que la succession, qui est la loi, n’exclut : pas la simultanéité, mais la postule. L’enseignement 4 des mathématiques n’est pas achevé en première année : il se continue pendant les trois années qui suivent. Soit % qu’il rattache son enseignement aux questions posées : parla physique, la biologie, la sociologie, soit qu’il se” 6 souvienne simplement que le temps n’ébargne pas ce qu’on fait sans lui et que la science qui ne s’accroît plus s’oublie, le professeur de mathématiques doit considérer sa science propre comme la base d’appui, ou, si l’on veut, comme l’accompagnement harmonique de toutes $ ; les études. Semblablement, la sociologie etla morale ne seront pas exclusivement enseignées pendant l’année 4 qui leur est particulièrement consacrée et qui est la | dernière des études. Outre la nécessité d’une étude con- | stante de la morale pratique, le professeur de sociologie se souviendra que les données de la psychologie et de l’esthétique sont comme la matière première de la morale théorique : il faut que de longue main il prépare et façonne ces matériaux. IX. Les humanités, et il faut conserver cette excellente désignation des études secondaires, sont à la fois scientifiques et littéraires. Les lettres, par rapport aux sciences, ne seront donc pas considérées comme un simple complément: elles sont élément intégrant et inséparable des études et n’en peuvent pas plus être

éliminées que la forme extérieure du corps ne peut se : séparer de son organisation interne. Entre les études | ” scientifiques placées au centre du système, mais qu’il À est illogique de considérer comme constituant tout le À système des études, et les lettres qui sont l’autre face, 4 la plus visible, des humanités, il faut instituer non une ; ridicule rivalité, mais un parallélisme, une coïncidence qui ne se démentent à aucun moment des études.

X. Les langues et les littératures considérées sous ce triple point de vue,conditions de culture et de sociabi- ; lité, instruments des relations internationales, véhicules des sciences, seront le fond des études littéraires. Outre la connaissance approfondie de la langue et de la littérature françaises, l’élève sera tenu d’apprendre soit une langue moderne et le latin.

XI. Chaque élève résoudra individuellement et à ses risques et périls la question du latin. Les études secondaires ont théoriquement la même valeur, que l’élève ait choisi le latin ou qu’il lui ait préféré une seconde

XII. Que le latin ne soit nullement délaissé, qu’il soit au contraire mieux étudié, étant choisi librement, nous en avons les multiples garanties suivantes : nos traditions françaises, qui seront d’autant plus vivaces qu’elles sont fondées en raison ; la conviction, certitude pour les professeurs qui deviendra persuasion pour les familles, que le latin est la clef non seulement du fran- çais, mais de presque toutes les langues modernes,

| dont il abrège et féconde l’étude; le désir soigneu-

: sement entretenu d’étendre l’horizon de l’esprit en ê lui ouvrant la perspective du passé, d’un passé d’où 5 viennent par filiation et par imitation la plupart de nos 4 institutions, alors qu’en se bornant aux langues mo4 dernes, la culture de l’esprit, pourrait-on dire, s’ouvre fi: bien l’espace, mais se ferme le temps, et se prive non F seulement d’une grande littérature mère de la nôtre, À esthétiquement admirable, mais d’une infinité de points 3 de comparaison qui font mieux comprendre toutes les 5) langues et toutes les littératures européennes; enfin, Û l’intérêt bien entendu, car non seulement le latin fait Ki ‘ faire à qui doit étudier les langues modernes une b; partie du chemin, mais c’est une étude plus facile que ke: celle de la plupart des langues modernes, surtout si

on simplifie les méthodes en supprimant, pour revenir

‘4 aux procédés de nos pères, les grammaires prétendues : savantes qui en hérissent l’abord, et si l’on se souvient a+ qu’on ne sait une langue vivante que quand on est $ capable d’écrire et de parler en cette langue, tâche î difficile, tandis qu’on sait assez une langue morte ; quand on est capable de comprendre et de goûter ses

XIII. Pour appuyer d’un trait décisif ce caractère

3 de l’Université qui demeuré le Conservatoire du latin; pour marquer fortement que l’Université n’entend pas l renoncer pour elle-même à ses propres traditions, nul ñ ne sera nommé professeur titulaire, même dans l’ordre ; des sciences, s’il ne possède une connaissance au moins élémentaire du latin. Il est puéril d’objecter qu’on n’a : pas besoin de savoir ce qu’on n’est pas obligé d’en-

seigner soi-même : le professeur qui ne sait que ce qu’il - “ enseigne n’est qu’un médiocre professeur. Admettre qu’on puisse enseigner le français ou les langues vi- À vantes, la sociologie ou l’histoire sans aucune connaïs- Û sance du latin, serait presque aussi peu logique que d’admettre qu’on puisse enseigner la physique sans connaître les mathématiques. Le même professeur sera toujours chargé simultanément du français et du latin; sé il y aura donc un professeur de français et de latin pour les deux premières années et un second professeur pour les deux dernières.

XIV. L’histoire et la géographie, dégagées comme les autres sciences des détails encombrants, seront enseignées comme études préparatoires à l’enseignement sociologique pendant les quatre années des cours secondaires. On peut concevoir de la manière suivante leur adaptation aux autres enseignements. En première année, description générale de la terre et histoire de la découverte progressive de ses diverses régions, études géologie; en deuxième année, géographie physique et politique de l’Europe ancienne et moderne et histoire des peuples anciens, Orient, Athènes et Rome; en troisième année, géographie et histoire détaillées de la France; en quatrième année, où le professeur de géographie et d’histoire collabore directement à l’enseignement de la sociologie, géographie économique et histoire du commerce et de l’industrie. Ces indications sommaires n’ont d’autre portée que de signifier clai-

rement que l’enseignement de l’histoire et de la géographie doit être synthétique et scientifique.

XV. Pendant toute la durée des études secondaires,

le dessin et la musique sont des enseignements non

pas facultatifs, mais obligatoires.

À XVI. Tous les baccalauréats sont et demeurent

| supprimés. Le nom même du baccalauréat, si on tient à

le conserver, servirait à désigner l’examen qui sera la

; sanction de la première année d’études dans les Universités. Le contrôle des études secondaires, pendant

É leur durée, et leur sanction à leur achèvement, consiste en trois examens de passage d’une classe à l’autre,

complétés par l’examen final de la quatrième année.

3 Tous ces examens sont subis devant les professeurs

mêmes de l’établissement, à condition qu’ils soient

Ë agrégés ou pourvus d’une délégation spéciale, présidés par un professeur d’Université agrégé et docteur. Le

président, pour bien marquer que l’examen, dont le

: principal élément consiste dans les notes obtenues pendant l’année, est entre les mains des professeurs, n’a que voix délibérative, et son rôle consiste surtout à maintenir, grâce à un rapport d’ensemble, un certain

j niveau commun à tous les établissements.

XVII. Les modifications qu’il y aura lieu d’introduire dans les concours d’agrégation et les examens de licence s’inspireront des considérations suivantes : 1° Les licences sont trop morcelées et divisées, et il

é n’est pas bon qu’une spécialisation hâtive soit, comme aujourd’hui, encouragée par cet examen; licence voulait dire permission d’enseigner; ce nom semble signifier aujourd’hui, pour la licence de philosophie, permission d’ignorer l’histoire ; pour la licence d’histoire,

112 1

permission d’ignorer la philosophie ; pour la licence littéraire, permission d’ignorer à la fois l’histoire et la philosophie, etc. ; 2° Les diverses agrégations prendront un caractère plus strictement professionnel. Elles doivent sans doute prouver qu’on sait, mais elles doivent témoigner surtout qu’on sait enseigner; c’est la raison d’être de l’agrégation; cette raison d’être n’est pas niée ni complètement oubliée, mais dans diverses agrégations il n’en est pas, au grand détriment de l’enseignement, tenu un compte suffisant.

XVIII. Normalement, un lycée ou un collège comporte donc neuf professeurs, sans compter l’enseignement du dessin et de la musique, et sans tenir compte des classes préparatoires qui ont un caractère primaire et des classes de préparation aux grandes Écoles, qui sont en dehors du cycle des études secondaires.

te ne l’Enseignement. (XXII° congrès national, tenu à Lyon.

L’organisation rationnelle des Universités

pourrait être le titre de cette brève étude de l’enseignement supérieur municipal que le nouveau maire de Lyon, M. le docteur V. Augagneur, a organisé dès le lendemain de son élection. C’est une Université populaire officielle, d’enseignement intégral, très distincte de toutes celles qui se sont fondées un peu partout et qui cherchent leur voie en tâtonnant. Je suis convaincu qu’elles auraient beaucoup à apprendre et beaucoup à prendre de notre organisation lyonnaise. Je la propose non pas à l’admiration, ce serait peu modeste, mais aux méditations de tous ceux qui ont à cœur de créer des foyers d’émancipation intellectuelle et de haute culture populaire. Quelles que doivent être, dans l’avenir, ses destinées, et l’on ne saurait être trop optimiste dans les prévisions, puisque, depuis quatre ans, son succès, ses services et sa popularité n’ont fait que s’accroître, je

(1) Communication au congrès de la Ligue française de l’Enseignement. (XXII: congrès national, tenu à Lyon du 25 au 28 septembre 1902)

Li resterai toujours personnellement reconnaissant au 1 maire de Lyon, dont le suffrage universel vient de

  • renouveler le mandat, et à la municipalité lyonnaise, de es m’avoir procuré la rare satisfaction de voir mon rêve ill réalisé, mon « utopie » implantée en pleine et vivante 114 ÿ réalité. J’ai la conviction que si la centralisation ne fl # soustrayait pas totalement notre Lycée, partiellement il nos Écoles primaires supérieures à la juridiction munira ‘ cipale, une réforme analogue les aurait déjà mis en ‘4 harmonie avec les données certaines de la science 1 Û moderne et les légitimes revendications de la démo- ,

L : De ce paradoxe, un enseignement à la fois supérieur ‘4 et populaire, en prenant ces deux mots dans la plénitude de leur sens et de leur force, il a fallu bien des essais ï 4 et des tentatives pour faire une vérité. Le nouvel orga- À és nisme n’est rien moins qu’une génération spontanée : FR c’est, pourrait-on dire, le produit sélectionné et fixé Le d’une lente incubation et de nombreuses ébauches 4 préalables. Un bref historique est nécessaire. LR A une époque déjà lointaine, il y a plus de quarante \ 1 ans, furent institués à Lyon les « Cours municipaux de di la Faculté des lettres ». C’étaient des cours publics du 1° soir assez semblables, soit par les sujets traités, soit qi par le mode d’exposition plus oratoire que scientifique, : 50 aux cours publics des anciennes Facultés des lettres.

  1. Tel de ces cours a laissé de vivaces souvenirs chez les L auditeurs, par exemple le cours de géographie de

Berlioux ; tel autre s’est survécu, condensé dans un (2 livre de valeur, Nos devoirs et nos droits, de Ferraz. Le ts talent des professeurs faisait presque oublier le défaut 4 d’organisation et d’idée directrice. A vrai dire, c’était ion bien moins à un auditoire populaire qu’ils s’adressaient - qu’à un public un peu bourgeois d’amateurs du bien L dire et de l’éloquence académique. On n’y dédaignait 2% ni les grands effets, ni les fleurs de rhétorique. On pou- 08 vait trouver qu’un professeur avait le tort d’être trop k: éloquent, qu’un autre faisait de l’esprit à jet continu, - ‘4 mais c’étaient de beaux défauts qui suscitaient plus 72 d’admiration que de sévérité. Si les cours disparurent, ” ce ne fut nullement pour ce motif, qui en assurait plutôt Le | le succès et l’éclat. #3 4

C’est que, vers la même époque, les cours de Faculté 4 se transformaient. On y voulait moins d’éloquence et & ; plus de doctrine. Les professeurs, dont le nombre avait % plus que doublé par la création de nouvelles chaires et his de maîtrises de conférences, firent désormais leurs cours, É non pour le grand public, mais pour leurs étudiants. si C’était une raison, pour les nouveaux professeurs et 42 5 pour les maîtres de conférence, de désirer d’autant plus 41e d’entrer en relation avec le grand public au moyen des à cours municipaux. Ceux-ci étant occupés et, pour ainsi i à dire, accaparés, que fit-on ? On les démembra en confé- me: je rences : chacun en eut sa part. La faveur particulière & des Lyonnais pour la géographie préserva cet unique 4 H cours du démembrement. C’était évidemment un progrès 4 à rebours : si les cours n’étaient point méthodiquement “13 organisés, puisque chaque professeur choisissait son de sujet au gré de ses préférences, selon son goût particu- 1% lier et ses études personnelles, du moins c’étaient des Le

: cours, une suite de leçons se rapportant à un même £ sujet. Que dire des conférences et de leur bigarrure invraisemblable ? Je me souviens d’une semaine ainsi | constituée : Rodogune, tragédie; la Tunisie ; André Chénier ; l’Intelligence des bétes; le Roman russe; la Chanson de Roland. Le hasard régnait et gouvernait. | . Le hasard est un grand maître, mais il faut avouer qu’il | manque un peu de méthode. Ce fut l’avis du public, en ; dépit du talent des conférenciers. Tant d’éclectisme, une variété si ondoyante et si | À diverse finit par le lasser. Ajoutez que Lyon ne man- ” | quait pas d’autres conférenciers; que la variété s’en trouvait accrue d’autant et qu’un conseil municipal, soucieux de ménager les deniers publics, devait fatale- : ment se demander s’il était bien nécessaire de subventionner spécialement soixante ou quatre-vingts confé- rences privilégiées. On en décréta l’économie et il n’y ; eut pas d’émeute dans la ville. Seul témoin d’un passé Ù qui n’avait pas été sans gloire, le cours de géographie | fut maintenu. | Toutefois le besoin d’un enseignement supérieur du ! peuple demeurait très vivace dans l’esprit des Lyonnais, et d’autant plus indestructible que beaucoup se ; TSNE souvenaient des anciens cours et les regrettaient. Il y avait de temps en temps des réclamations et des pétitions. Voici comment ils devaient renaître de leurs cendres, plus ou moins transformés et transfigurés :

  • visitant Lyon en 1892 comme ministre de l’Instruction publique, M. Léon Bourgeois parla d’un cours de sociologie à M. l’adjoint Lavigne, délégué à l’instruction publique, et ce cours fut fondé l’année même; ce fut le centre de gravité de l’organisation nouvelle. La substi120 x $

tution de la traction mécanique à la traction animale et ; l’établissement de nombreuses usines électriques décida l’adjoint Clavel, un ferme défenseur des cours, quoique conférencier, comme professeur à la Faculté des let- c tres, à créer un cours d’électricité appliquée. Le succès de ce cours fut significatif, car il démontra que la science, aussi bien que la littérature ou l’histoire, pouvait intéresser et retenir le grand public. Il y eut ‘ bientôt autant de cours que de jours dans la semaine, en exceptant toutefois le samedi, réservé aux confé- rences isolées, qui se survécurent ainsi partiellement. Voilà donc les cours rétablis : d’idée maîtresse et directrice, pas la moindre trace: il restait à faire de l’ordre avec ce désordre, à prononcer sur ce chaos un énergique et efficace : « Que la lumière soit ! »

Il fallait avoir une bonne fois la claire vision du but à atteindre; les moyens s’offriraient d’eux-mêmes et par surcroît. Quelle fin doit donc se proposer un enseignement populaire supérieur, non point créé artificiellement, pour faire quelque chose, parce que c’est la mode, parce qu’il en existe ailleurs, mais réellement adapté à une grande ville qui le réclame et à qui on la solennellement promis ? D’amuser un public d’amateurs et de dilettantes, comme le théâtre? D”endoctriner, comme le club, ou de convertir, comme le sermon ? De vulgariser les connaissances utiles aux arts et métiers, comme l’enseignement professionnel? Dans ces trois

! alternatives, il est bien inutile de se donner l’air d’in5 nover, on n’aboutira sûrement qu’au double emploi et À à la superfétation. ÿ Mais au peuple, tel que nous l’ont fait l’enseignement obligatoire et les œuvres complémentaires de l’école, il y a plus et mieux à offrir : on lui doit faire cet honneur { ou plutôt rendre cette justice qu’il est digne dela science | sans épithète, de la science dans toute sa vérité et toute sa beauté. Si c’est une illusion d’optique sociale, si | l’ampleur et la majesté de la science moderne effraye à le peuple ou le rebute, il saura bien nous le dire; ilne | nous suivra pas et nos chaires nouvelles connaîtront | l’horreur du vide. Osons d’abord et tentons l’expé- rience. Quand on veut alimenter d’eau potable une | grande ville, comment s’y prend-on ? On élève d’abord | la source; on bâtit le plus haut possible un vaste ré- | servoir d’où l’eau puisse jaillir à tous les étages de | toutes les maisons. La nature elle-même ne procède pas autrement : c’est à son altitude que le Mont-Blanc doit d’être le château d’eau de l’Europe.

Mais une métaphore n’est pas un moyen. La Science! | quelle expression décevante. Il n’y a pas une science, | comme il y a un Mont-Blanc, il y a des sciences frag-

mentées, morcelées à l’infini; des sciences où la vérité | n’apparaît jamais dans sa haute et pleine intégralité, | mais transparaît seulement, tantôt en minces filets, tantôt en plus larges ondes de lumière. Si c’est un bloc, c’est un énorme bloc de cristal taillé à facettes, qu’on dénature en le brisant. Il nous faut donc tout d’abord | un bon sectionnement, une bonne classification des | connaissances humaines, et ce n’est pas une œuvre | municipale : à peine un homme de génie par siècle | 122

est-il capable de ce grand œuvre. Il en est une qui a 4 la prétention justifiée, semble-t-il, de se conformer : 4 1° à l’ordre historique de l’évolution des sciences; 2° à pe l’ordre logique de leur enchaînement ou de leur subor- f dination hiérarchique; 3° à l’ordre didactique de leur À enseignement méthodique. En adoptant la classifica- 4 tion de Comte, ferons-nous adhésion au système positi- ; viste ? Nullement : c’est une question absolument ré- | servée ; nous tâcherons même de nous servir de sa clas- | sification sans nous y asservir. Soyons d’abord bien convaincus qu’il n’y a pas plus de route populaire dans les sciences qu’il n’y a, comme Euler le disait à son royal élève, de « route royale »; elles ont des chemins et des étapes par où tous les esprits, s’ils en sont capables, doivent également passer. Quiconque vous offre de vous conduire aux sciences supérieures en vous dispensant entièrement des sciences inférieures qui les préparent et les soutiennent, défiez-vous de lui, c’est un Tout le monde connaît aujourd’hui cette classification : les sciences de l’étendue nous donnent la mathé- matique et l’astronomie; les sciences de la matière, la physique et la chimie; la vie organique est l’objet de la biologie; la vie sociale, celui de la sociologie. Qui embrasse trop peu, étreint mal : libre à celui qui ne sait pas le premier mot de l’arithmétique de trancher du sociologue, mais qu’il sache du moins qu’il n’a que des opinions, pas ombre de science, pas mêmela science de son ignorance. Dégager dans chaque science ce qui est accessible à un auditoire populaire, ce sera l’affaire de nos professeurs. Chacun d’eux devra mériter, toute proportion gardée, un peu de l’éloge qu’on a fait de

Montesquieu : il abrégeait tout, parce qu’il voyait tout.

Choisissez-les surtout très savants, afin qu’ils ne soient point tentés de faire parade de leur science. Je définis le professeur d’enseignement supérieur populaire un ‘savant très spécialiste, qui sait généraliser avec méthode et s’exprimer avec clarté. Il y en a. Si par hasard, dans une grande ville d’Université comme ; Lyon, vous n’aviez pas le bonheur de les rencontrer, il vaudrait mieux renoncer à l’entreprise : elle échouerait. | Puisqu’elle a pleinement réussi, c’est donc qu’il n’y a | aucune difficulté invincible, ni du côté des sciences à Ç enseigner, ni du côté des professeurs qui les enseignent : en ce qui concerne le public, il a dépassé les espérances les plus optimistes. Entrons donc dans le détail de l’exécution et arrivons, avec la brièveté , imposée, aux dernières précisions. À coup sûr, il est | difficile de concevoir un enseignement populaire des mathématiques : ces deux mots hurlent, pour ainsi dire, | d’être accouplés. Pourtant, dans le groupe des sciences de l’étendue, il en est une quise prête merveilleusement à un enseignement vraiment supérieur et vraiment populaire, c’est l’astronomie. L’épreuve en a été faite plusieurs fois en notre siècle, notamment par Arago et par Comte. Ajoutons que nulle science n’est plus propre à inculquer aux auditeurs l’idée essentielle de la loi scientifique et le sentiment non moins important de la continuité et de l’efficacité de l’effort humain dans la 124 4

conquête du vrai. Elle a en outre l’incontestable mérite | d’avoir la première chassé de l’univers les interventions | arbitraires, le caprice divin, le miracle. Le cours populaire d’astronomie n’a été ni le moins intéressant, ni ‘ le moins utile. L’astronomie, disait Socrate, a l’avan- Là tage de nous faire tout de suite « regarder en haut ». Le pendule de Foucault, suspendu à la haute voûte du Panthéon, c’est une grandiose leçon d’astronomie populaire.

L’astronomie sera naturellement complétée par la géologie, puisque notre globe terrestre est aussi un corps céleste. La formation de ce globe, les animaux fossiles que recèlent les entrailles de la terre et quisont les premières ébauches des espèces existantes, l’origine préhistorique de notre espèce, voilà des sujets qui captivent notre imagination et éclairent l’intelligence populaire. Ne craignez pas que l’intérêt languisse, sur- ‘ tout si des projections bien choisies accompagnent la parole, j’allais écrire, par habitude, éloquente, disons : plutôt savante et précise du maître.

Un heureux choix, non plus de projections, mais d’expériences simples et significatives illustrent dé même les expositions du cours de physique et de chimie générales. IL faut un art consommé pour réduire ces expériences à ce qu’elles doivent offrir de typique et d’essentiel, pour les rendre tangibles et visibles à un vaste auditoire, moins préparé, cela va sans dire, que l’auditoire restreint qui fréquente les laboratoires. Les sujets traités sont eux-mêmes très généraux, mais très précis dans leur généralité même : une année, les transformations de la matière, l’année suivante, l’air et l’eau. Les menus faits soutiennent l’intérêt, les grandes géné-

ralisations élargissent la pensée : la physique et la | chimie ainsi enseignées deviennent le plus fécond et le plus philosophique des enseignements.

Ne nous lassons pas de rappeler que l’utilité immé- | diate, l’utilité directe ou professionnelle est toujours rejetée au second plan, non par dédain, mais par système : nous avons à Lyon un autre enseignement, « l’enseignement professionnel du Rhône », parfaitement organisé. Ainsi, le professeur de physiologie n’a nul besoin, pour intéresser ses auditeurs, de se rabattre

sur les questions pratiques d’hygiène : elles sont impli- -

quées dans le cours, elles ne sont pas l’objet propre du cours. Mais, soit qu’on lui démontre le mécanisme et les fonctions du corps humain, soit qu’on étudie spécialement les sens ou le système nerveux, le public sent très bien que c’est appliquer à son profit l’antique maxime « connais-toi toi-même », et que l’homme physique, aussi bien que l’homme moral qui lui est si intimement uni, sera toujours pour l’homme le plus important sujet d’étude.

Et c’est compléter heureusement l’étude de l’homme ; que de la poursuivre dans ces ébauches d’humanité qui à constituent la série animale. La zoologie nous fait assister à l’évolution ascendante de la vie et nous révèle ; ces premiers rudiments de solidarité et de sociabilité où l’on sent déjà l’approche et le voisinage de l’homme

N’est-ce pas aussi la meilleure préparation, linitiation nécessaire à l’enseignement de la sociologie ? De ce cours, je ne dirai rien, et pour cause (j’en suis 4 chargé), sinon qu’il faudrait, pour qu’il fat dénué d’in- 1 térêt et de large utilité, une ignorance du sujet, une

absence de méthode ou une indigence de talent vrai- | semblablement introuvables. Qu’il me soit permis seulement de noter un trait significatif : mon cours de sociologie avait l’an dernier pour sujet la Psychologie d’une Révolution (1848) et j’avais presque autant de collaborateurs que d’auditeurs. Chacun m’apportait les documents qu’il pensait m’être utiles : feuilles jaunies par les années, polémiques d’autrefois, journaux à un seul numéro oublié et introuvable, lithographies naïves ou piquantes, proclamations et chansons, éloquence des murailles et poésie des cabarets, les exploits des Voraces et les triomphes de l’Homme du peuple. Parmi ces documents généreusement confiés au professeur se trouvèrent même d’importantes lettres de P.-J. Proudhon que j’ai récemment communiquées à l’Institut. Cette méthode pour ainsi dire collective et intermentale de traiter les questions historiques et sociologiques a été pour moi une révélation : il y a des archives qu’on ne consulte peut-être pas assez, la mémoire et l’imagination du peuple.

J’aime mieux insister sur les cours de littérature frangaise, d’histoire de l’art et d’histoire des religions qui forment, avec le cours précédent, un véritable institut sociologique. Mais deux remarques préalables sont nécessaires. Voilà, dira-t-on, plus de cours qu’il n’y a de jours en la semaine, est-ce que votre municipalité l’aurait par hasard transformée en décade ? On a tout simplement distingué des cours et des demi-cours, les uns de deux mois ou deux mois et demi de leçons, les autres de quatre ou cinq mois. Ainsi l’histoire de l’art et l’histoire des religions sont respectivement traitées en demi-cours. Cette remarque est d’ordre pratique,

car ces enseignements eussent aisément donné lieu à des cours entiers. Celle qui suit est d’ordre théorique et a plus de portée que l’exigence d’une ingénieuse combinaison : à mesure qu’on s’élève dans la hiérarchie des sciences, il fallait, pour que le caractère popu- : | laire, social de l’ensemble fût affirmé et soigneusement À maintenu, que les cours et demi-cours fussent plus nombreux, plus détaillés. C’est, comme disait Comte, « l’ordre sacré » : il est clair que les sciences de la vie organique et surtout de la vie sociale doivent, dans un enseignement qui se qualifie de populaire, être prépon- : dérantes ou prédominantes. La classification de Comte reste l’épine dorsale du système, mais il se développe avec prédilection dans le sens moral et social. La littérature, enseignée dans cet esprit, est la peinture des mœurs d’un siècle, le tableau des institutions et des croyances d’une société, un enseignement sociologique au plus haut degré. Que le professeur étudie un siècle littéraire, le seizième ou le dix-huitième, ou bien un auteur représentatif de la pensée de son époque, | Voltaire ou Victor Hugo, ne craignez pas qu’il limite son exposition aux formes littéraires, à l’évolution des | F genres, aux révolutions du goût : c’est l’esprit d’une F époque, l’âme d’une civilisation, c’est un fragment d’humanité, dont il montre dans son auteur l’ineffaçableet On en peut dire autant de l’histoire de l’art : une œuvre d’art est, en effet, un signe révélateur de la vie intime d’un homme ou d’une race, un témoin ou un symbole des aspirations d’un peuple ou d’un siècle. Rien de plus expressif que ce signe, de plus éloquent que ce témoin; partant, rien de plus intéressant que

l’analyse historique et esthétique d’un temple grec, d’une cathédrale gothique, d’un siècle d’art à Venise, quand elle est présentée avec la science impeccable i d’un spécialiste et le goût parfait d’un artiste. |

L’histoire des religions était un enseignement bien ; nouveau à Lyon et bien délicat : il y faut l’érudition d’un helléniste et d’un sanscritiste qui sait cacher son érudition. Les origines et l’évolution du phénomène religieux sont exposées avec la sérénité qui résulte du caractère même de la science, l’impartialité et l’indé- pendance. Et cette science des religions considérées non comme un fait divin,‘mais comme un phénomène tout psychologique, même purement verbal, en tout cas simplement humain, est pour les auditeurs une vraie révé- lation, destruction infaillible des révélations. (1)

Si le vieux Bacon a dit vrai, si pour faire une bonne expérience il faut la varier, l’étendre, la renverser, nul ne contestera la valeur démonstrative de l’expérience pédagogique dont je viens de montrer les résultats. Varier l’expérience : on est allé des cours aux confé- rences et des conférences aux cours; on l’a préparée,

(1) Notons qu’une affiche annuelle, dont le cadre est invariable, indique aussi nettement que possible le plan systématique des cours et le nom des professeurs chargés des parties d’enseignement, quatre de la Faculté des sciences, un de la Faculté de médecine, trois de la Faculté des lettres, un du lycée. Les professeurs peuvent changer, mais le plan général est invariable et le public le reconnaît toujours.

| suspendue, reprise pendant quarante ans. Étendre l l’expérience : on l’a essayée successivement sur tous les publics et sur toutes les matières enseignables, public bourgeois et public prolétarien, lettres anciennes ÿ | et modernes, sciences d’observation et deraisonnement. 1 | Renverser l’expérience : c’est faire une synthèse après 1 une analyse ou une analyse après une synthèse ; on a fait, selon la marche habituelle de l’esprit humain, une analyse entre deux synthèses : première synthèse hâtive et incohérente, les cours du début ; analyse poussée | à l’extrême, les conférences dispersées et dispersives ‘ du milieu ; synthèse savante et organique, les cours

  • systématisés d’aujourd’hui. Les conclusions que nous | pourrons formuler seront légitimes, et, s’il était permis d’employer un mot qu’il est toujours imprudent de pro- C’est, d’abord, qu’aux conférences isolées le public, | d’accord avec les meilleurs esprits, préfère de beaucoup les cours dont les leçons s’enchaïînent et forment un tout cohérent, complet en son genre. N’hésitons pas à | reconnaître qu’a priori, le contraire pouvait se soutenir | et que c’est l’expérience seule qui permet de décider. C’est, ensuite, que les cours eux-mêmes prennent aux | yeux du public une tout autre importance s’il éstpersuadé, par un plan qu’il peut saisir et comprendre, qu’ils forment les membres vivants d’un véritable organisme scientifique, ou plus simplement, comme disaient nos pères, une « somme »scientifique. Aux tâtonnements empiriques, il est tout heureux de voir succéder une organisation rationnelle, peut-être parce qu’il sent d’instinct ou comprend clairement qu’à partir de ce | jour on ne le réduit plus, si j’ose dire, à la portion

congrue et qu’en fait descience, on socialise résolument *} le patrimoine entier de l’esprit humain. Le même au- à diteur ne suivra pas tous les cours : n’importe; il sait cÙ qu’ils existent, qu’il pourrait les suivre, qu’ils se sou-
tiennent les uns les autres comme les pierres d’une bn arche puissante. Le plus étranger à la philosophie a 4 quelque obscur sentiment de cette vérité que Descartes
formulait avec tant d’originalité et d’ampleur : « Les Et sciences toutes ensemble ne sont rien autre chose que l’intelligence humaine, qui reste une et toujours la même, quelle que soit la variété des objets auxquels ! elle s’applique, sans que cette variété apporte à sa nature plus de changements que la diversité des objets n’en apporte à la nature du soleil qui les éclaire ». Enfin, le public qui suit nos cours est du peuple dans : toute la force du terme, j’entends par là qu’il constitue comme un résumé de la population tout entière, un fragment homogène à cette population. Le vaste amphithéâtre du palais des Arts est, certains soirs, à peine suffisant. Considérons un auditoire moyen de cinq cents personnes, nous remarquons : — que la masse flottante est beaucoup moindre que dans les cours et conférences d’autrefois ; — ‘qu’à défaut d’une homogénéité de culture qui n’est ni constatable ni désirable, il y règne une remarquable stabilité spontanée; — que les ouvriers, employés, petits commerçants, forment une majorité, d’au moins trois cents ; — que les deux cents qui restent sont ou des jeunes gens en cours d’études, pe (élèves du lycée, des écoles primaires supérieures, de l’enseignement professionnel, membres des sociétés post-scolaires, amicales, groupes d’anciens élèves), ou des instituteurs et professeurs, donnant ainsi une sorte

È maire de Lyon, qui appelait un jour cet enseignement « le grand séminaire des cours et des conférences » de : notre ville. à De cette statistique trop sommaire et nécessairement un peu arbitraire, ne concluez pas que les auditeurs de la classe bourgeoise fuient nos cours : ils sont loin d’y être en majorité, voilà tout. Coude à coude avec des | ouvriers, j’y ai vu des magistrats, des professeurs de | Faculté, de Lycée. Qu’il y ait communication de pensée ou communion d’idées entre les auditeurs et les pro- : fesseurs, une des meilleures preuves, et bien lyonnaise, c’est qu’il ne se passe guère de semaine où le professeur ne reçoive par écrit (assez souvent anonymes mais par pure modestie) des objections, des demandes d’éclaircissements, parfois de fort longues lettres, voire des mémoires entiers, toute une utopie de circonstance ou un système hebdomadaire. L’enseignement ne tombe donc pas de trop haut sur un terrain ingrat et stérile; | tout au plus peut-on regretter qu’un excellent terroir soit par place sommairement préparé, mais l’avenir y 4 pourvoira et c’est précisément la tâche des professeurs d’avancer cet avenir. Une dernière question s’impose qui n’est pas aisée à résoudre. J’ai parlé des Universités populaires et je ne les ai pas calomniées en constatant, comme elles le font elles-mêmes, qu’elles n’ont pas dépassé la période de tâtonnements et d’empirisme. Serait-il présomptueux de leur proposer un plan d’enseignement préparé et éprouvé? Il répond parfaitement à l’idée d’Université puisqu’il a pour caractère d’être non pas encyclopédique, mais ce qui est le contraire, intégral : j’ai

cent fois répété qu’en se proposant d’enseigner Le tout à on s’interdit par là même de tout enseigner. IL a toute ; la souplesse et toute la consistance qu’on peut désirer : pour éviter à la fois l’anarchie, qui disperse etneutralise à les meilleures volontés, et la monotonie et l’uniformité, ; d’où naissent infailliblement l’ennui, le dégoût et le découragement. Qu’on ne se hâte pas de dire qu’il n’est possible et réalisable que dans une grande ville, autour d’une Université florissante, et que la preuve en est qu’il utilise les services de professeurs appartenant aux quatre Facultés. Le Lycée fournit aussi son contingent et le public n’a jamais distingué subtilement le secondaire et le supérieur : le public a ses raisons, qui sont, en l’espèce, excellentes. Quelle est la ville de moyenne importance qui n’est point pourvue d’un Lycée ou d’un Collège ou d’une École primaire supérieure? par conséquent de professeurs aptes à donner l’enseignement que je viens de décrire ? Je vais beaucoup plus loin. Nous ne savons bien souvent, dit Michelet, tirer parti ni de nos jeunes gens ni de nos vieillards. « L’enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de tous ou presque tous. Il n’est presque personne qui, à certains moments, parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme, n’enseigne à son insu et excellemment bien. » Et il ajoute que deux âges surtout sont très propres à l’enseignement, la jeunesse, avec sa chaleur ardente et généreuse, la vieillesse, riche d’expériences et armée de notions positives. Justement, la nature a voulu que le vieillard fût aussi avide de se raconter que le jeune homme est ardent à s’épancher. « Dans une société supérieure à la nôtre et telle qu’elle sera un jour, l’en133 !

À seignement intermittent sera, je n’en fais pas doute, un a puissant moyen d’action. On saura profiter de ces puis4 sances diverses, de l’élan du jeune homme, du recueil- he de l’autre. » Notre enseignement intégral est donc dès

à présent possible et réalisable partout où les jeunes

me gens n’ont pas désappris l’art d’être jeunes ni les vieil- ; lards l’art d’être vieux. Je n’ai point prétendu pourtant donner un exemple définitif ou un modèle immuable, | 4 décrire une de ces institutions dont on dit proverbia- à lement que l’Europe nous les envie : je n’ai mis sous les 2 yeux du lecteur qu’un spécimen qui a l’incontestable ” | mérite de vivre, de réussir et de prospérer, une grande ; pensée qui a pris corps et dont on peut dire, comme de | toutes les grandes pensées, qu’elle vient du cœur, d’un ’ amour sincère de la démocratie.

A l’endroit des pièces justificatives, je donne ici un petit tableau qu’un directeur d’École primaire supérieure a bien voulu dresser à mon intention. Il avoue qu’il est très incomplet et qu’il reste à l’achever en ce qui concerne les élèves de première (autrefois Rhétorique) et de Philosophie des Lycées. Mais nous avons craint lui et moi de nous perdre complètement dans les maquis des programmes : à vrai dire nous nous y sommes égarés et nous avons surtout redouté que le lecteur ne nous reprochät de l’y égarer avec nous.

La comparaison ne porte donc que sur trois années d’é- tudes. Nous supposons que l’élève qui entre à l’Ecole primaire supérieure a treize ans et que C’est à peu près l’âge d’un élève qui entre en Cinquième au Lycée. Du moins cette supposition est le point de départ de mon collaborateur, mais je crois bien que l’élève du Lycée est plus jeune.

Partant de cette supposition, et restreignant notre recherche à la section B du premier cycle et à l’année de Seconde de la section D du second cycle, nous nous demandons : lequel de ces deux élèves aura fait les études les plus poussées, les plus complètes ?

La balance penche évidemment en faveur de l’élève de l’École primaire supérieure. Je ne donne ce tableau qu’à titre de curiosité et comme renseignement; je n’en déduis présentement aucune conclusion, premièrement, parce qu’il est incomplet; et, deuxièmement, parce que nul n’est plus convaineu que moi de la vanité des programmes, du mensonge de leurs rubriques.

CAHIERS DE LA QUINZAINE, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. |

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions à

Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année p ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonne-
ment se prend pour une série.

Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur

} abonnement par mensualités de deux francs.

Pour tout changement d’adresse envoyer soixante centimes, quatre timbres de quinze centimes.

Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé; le prix de ; l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs

; pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recom- 18 : mandé sont empaquetés à part et recommandés à la Rs poste ; la recommandation postale, comportant une 5 4 transmission de signature, garantit le destinataire

L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit j l’achèvement de cette série; ainsi du 2 octobre au 31 décembre 1904 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète. ‘+

A partir du premier janvier qui suit l’achèvement Î

d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série complète, s’il en reste, à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures. M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le premier mercredi du mois de trois heures Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, toute la correspondance d’administration et de librairie : abonnements et réabonnements, rectifications et changements d’adresse, cahiers manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. N’oublier pas d’indiquer dans la correspondance le numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur . l’étiquette, avant le nom. Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement, la correspondance de rédaction | et d’institution; toute correspondance d’administration Le. adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse 1 un retard considérable ; nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n’accordons aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en d avons besoin; les œuvres que nous publions appar- e tiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et à sans autre signification ni contrat.

Notre catalogue analytique sommaire… . .. Il As É Du même auteur, en vente à la librairie des ‘te ALEXxIS BERTRAND. — L’égalité devant l’instruc- SONT tion; — crise de l’ensei- FC La gratuité dans l’enseignement secon- HR Première partie. — La gratuité dans l’enseigne- E 148 Discours prononcé devant la Commission de re. l’enseignement du Congrès des républicains PA + x radicaux et radicaux-socialistes, le 11 octobre EX ve

deuxième cahier de la sixième série _ L’Enseignement intégral et les Humanités | Deuxième partie. — L’Enseignement intégral et : GRR Déposition devant la Commission d’enquête - AR parlementaire sur l’Enseignement secondaire, TEA du 22 mars 1899; où inclus un tableau des ? a (11H ; où inclus, à la fin, les dix-huit propositions ; ‘. “10 L’organisation rationnelle des Universités : NN Troisième partie. — L’organisation rationnelle \ UOTE des Universités populaires.) 27.100 WENORIErr | UN Communication au congrès de la Ligue fran- | | S’AR çaise de l’Enseignement, vingt-deuxième conAU 72; n » = = Es grès national, tenu à Lyon du 25 au 28 sep3 pue < tembre 1902; 1 où inclus un tableau de la correspondance Dur: partielle entre l’enseignement des Lycées et 20 celui des Ecoles primaires supérieures.

; ; tration, portant sur les frais ME 1 A “HS d’envoi de notre catalogue Ne

Nous avons donné le bon à tirer après corrections Fr pour trois mille exemplaires de ce deuxième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués. DA En pi

Avis important de l’administration. — Bourgeois nous à rend compte que nous sommes en litige avec l’administration des postes ; l’administration des postes n’a pas t K. voulu reconnaître comme périodique et faire voyager au tarif des périodiques notre catalogue analytique ; sommaire ; la Vie en culotte roug’e est un périodique ; F4 mais il paraît que le premier cahier de la sixième série à n’était pas un périodique.

J’ai représenté en vain que notre catalogue analytique sommaire formait une véritable table des matières par | classement, et qu’il était sans exemple qu’une table des . matières n’accompagnât point ces matières elles-mêmes, | que la table d’un périodique ne fût point acceptée comme périodique ; l’administration des postes gouverne la communication postale; nous avons dû provisoirement nous incliner devant la loi du plus fort; pour que notre catalogue analytique sommaire, premier cahier de la sixième série, ne restât pas en souffrance, pour qu’il parvint à nos abonnés à sa date, c’est-à-dire le dimanche 2 octobre, nous avons dû le faire voyager au tarif plein, au tarif des imprimés, ce qui nous a coûté une somme fabuleuse.

Nous maintenons nos revendications, cela va sans dire ; nous regorgeons de bonnes raisons à donner; il est présentement inutile que je les donne ici; ce ne sont - pas nos abonnés qui jugeront, mais les hiérarchies | administratives et au besoin judiciaires successivement saisies ; nous tiendrons nos abonnés au courant de cette :

En attendant, et jusqu’à ce qu’une juridiction administrative ou judiciaire nous ait rendu justice, nous sommes, provisoirement, contraints de payer le tarif

A deuxième cahier de la sixième série £ id: plein pour les exemplaires isolés du catalogue analy- 1 j tique sommaire que nous envoyons directement de nos Re. 14 j Pour que notre budget ordinaire ne soitpoint détraqué he | par cet accroissement imprévu de dépenses, nous de- ‘4 T2 mandons à tous ceux de nos abonnés qui nous deman- 4 De dent, même pour la propagande, un certain nombre ‘4 à d’exemplaires de ce catalogue, de vouloir bien, sauf Ÿ A impossibilité, joindre à leur lettre de commande, en ù ni timbres, une somme de soixante centimes par exem- T4 ! plaire à envoyer, pour nous couvrir des frais d’envoi. #1 | Les personnes qui nous paient le catalogue analytique 1 sommaire au prix de cinq francs, qui est le prix marqué, } | et le prix commercial, n’ont évidemment pas à se P: à préoccuper des frais d’envoi; le prix marqué, enlibrairie, 14 Re est justement établi de manière à incorporer les frais ni.

: Il est impossible de suivre honnêtement le mouve- A : ment littéraire, le mouvement d’art, le mouvement : 0 politique et social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers 14 | TER Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante % à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers : Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de &e cinq francs à M. André Bourgeois, méme adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, æ 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier ; cahier de la sixième série, un très fort cahier de xI1 + 408 pages très denses, marqué cinq francs. à Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est j la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs 4 à M. André Bourgeois, méme adresse; on recevra en “M retour les cahiers déjà parus de cette sixième série; 4 on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, les 4 cahiers à paraître; toute personne qui s’abonne à la : sixième série reçoit donc automatiquement le premier | cahier de cette série, qui est le catalogue analytique ki, ; sommaire de nos cinq premières séries. x | Nous mettons le présent cahier dans le commerce; deuxième cahier de la sixième série ; un cahier jaune de xxxy1 + 152 pages; nous le vendons deux francs.

paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et L dans nos cinq premières séries, 1900-1904,unsigrand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand À nombre de cahiers d’histoire et de philosophie ; nous y À | avons publié un si grand nombre de textes et commen- | taires, de documents et renseignements, de contribu- | tions, de dossiers et de travaux portant sur l’histoire 4 du peuple d’Israël; en particulier sur l’histoire contemporaine de ce peuple; en particulier sur l’affaire Dreyfus; en particulier de Bernard-Lazare sur l’oppres- | sion des Juifs dans l’Europe orientale; et ces cahiers 1 de lettres, d’histoire et de philosophie, ces textes, commentaires, documents, renseignements, contributions, dossiers, travaux étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les î cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, | administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rezde-chaussée, Paris, cinquième arrondissement ; on

recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 3 1900-1904, de nos cinq premières séries. 1 Ce catalogue a été justement établi pour donner, 5 autant qu’il se pouvait, une image en bref, un rac- : courci, une idée, abrégée, mais complète, de nos édi- % tions antérieures et de nos cinq premières séries; tout y “à est classé dans l’ordre; il suffit de Le lire pour trouver, À e à leur place, les références demandées. - ; Ce catalogue, in-1S grand-jésus, forme un cahier | très épais de XII+/o8 pages très denses, marqué À cing francs; ce cahier comptait comme premier cahier à de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, | le 2 octobre, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui s’abonne à la sixième sérte le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la k

Le cahier que l’on va lire nous a été apporté tel que par le traducteur, mademoiselle Mathilde Salomon, directrice du Collège Sévigné, 10, rue de Condé, Paris sixième ; le nom du traducteur et sa qualité recommandaient amplement le cahier; le nom de l’auteur < n’est point connu encore du public français ; il m’était Quand nous ne connaissons pas le nom d’un auteur, nous commençons par nous méfier ; et par nous affoler; c nous nous inquiétons; nous Ccourons aux renseignements; nous nous trouvons ignorants; nous sommes inquiets; nous demandons à droite et à gauche ; nous perdons notre temps; nous courons aux dictionnaires, aux manuels, ou à ces hommes qui sont eux-mêmes des À dictionnaires et des manuels, ambulants; et nous ne retrouvons la paix de l’âme qu’après que nous avons établi de l’auteur, dans le plus grand détail, une bonne - C’est là une idée moderne; c’est là une méthode toute contemporaine, toute récente ; elle ne peut nous paraître ancienne, et acquise, et déjà traditionnelle, à nous normaliens et universitaires du temps présent, que parce que nous avons contracté la mauvaise habitude,

scolaire, de ne pas considérer un assez vaste espace de |

#4 temps quand nous réfléchissons sur l’histoire de l’hu- À

$ Beaucoup plus que nous ne le voulons, beaucoup plus f

: que nous ne le croyons, beaucoup plus que nous ne le

à disons tous formés par des habitudes scolaires, tous

| dressés par des disciplines scolaires, tous limités par des

| limitations et des commodités scolaires, nous croyons À tous plus ou moins obscurément que l’humanité com- |

mence au monde moderne, que l’intelligence de l’huma- |

% quand nous ne croyons pas, avec tous les laïques, avec

tous les primaires, que la France commence exacte- |

“ ment le premier janvier dix-sept cent quatre-vingt- |

Ÿ neuf, à six heures du matin.

4 Or l’idée moderne, la méthode moderne revient

% essentiellement à ceci : étant donnée une œuvre, étant |

s donné un texte, comment le connaissons-nous ; com- |

ï mençons par ne point saisir le texte; surtout gardons-

î nous bien de porter la main sur le texte; et d’y jeter |

$ les yeux ; cela, c’est la fin; si jamais on y arrive; com- |

; mençons par le commencement, ou plutôt, car il faut |

à être complet, commençons par le commencement du |

É commencement ; le commencement du commencement,

| c’est, dans l’immense, dans la mouvante, dans l’univer- |

ñ selle, dans la totale réalité très exactement le point de |

IF connaissance ayant quelque rapport au texte qui est le :

F plus éloigné du texte ; que si même on peut commencer

À par un point de connaissance totalement étranger au

F texte, absolument incommunicable, pour de là passer

par le chemin le plus long possible au point de connais-

sance ayant quelque rapport au texte qui est le plus

éloigné du texte, alors nous obtenons le couronnement ai même de la méthode scientifique, nous fabriquons un 4 chef-d’œuvre de l’esprit moderne ; et tant plus le point À. ‘| de départ du commencement du commencement du tra- 1 vail sera éloigné, si possible étranger, tant plus l’ache- 00 minement sera venu de loin, et bizarre ; — de tant plus 1 nous serons des scientifiques, des historiens, et des sa- ”

Avons-nous à étudier, nous proposons-nous d’étudier : 100 La Fontaine; au lieu de commencer par la première il 1 fable venue, nous commencerons par l’esprit gaulois ;
le ciel ; le sol; le climat; les aliments ; la race ; la litté- ni rature primitive ; puis l’homme ; ses mœurs ; ses goûts ; 1} N’a sa dépendance; son indépendance; sa bonté; ses 4 n 1 enfances ; son génie ; puis l’écrivain ; ses tâtonnements v « | classiques ; ses escapades gauloises; son épopée; sa # morale ; puis l’écrivain, suite ; opposition en France de \ À fi la culture et de la nature; conciliation en La Fontaine 1! de la culture et de la nature ; comment la faculté poétique Ki sert d’intermédiaire ; tout cela pour faire la première { partie, l’artiste ; pour faire la deuxième partie, les ni personnages, que nous ne confondons point avec la ail première, d’abord les hommes; la société française au i] dix-septième siècle et dans La Fontaine ; le roi; la cour; 1 la noblesse; le clergé; la bourgeoisie; l’artisan ; le 5e paysan; des caractères poétiques; puis les bêtes ; le À sentiment de la nature au dix-septième siècle et dans FA La Fontaine ; du procédé poétique; puis les dieux ; le n sentiment religieux au dix-septième siècle et dans La ‘4 Fontaine ; de la faculté poétique; enfin troisième partie, ÿ l’art, qui ne se confond ni avec les deux premières 3 ensemble, ni avec chacune des deux premières sépa- à]

: rément; l’action; les détails; comparaison de La

1 Fontaine et de ses originaux, Ésope et Phèdre ; le sy-

| stème ; comparaison de La Fontaine et deses originaux,

k EÉsope, Rabelais, Pilpay, Cassandre; l’expression; du

style pittoresque ; les mots propres; les mots familiers;

les mots risqués ; les mots négligés ; le mètre cassé ; le

mètre varié; le mèêtre imitatif; du style lié; l’unité

l logique ; l’unité grammaticale ; l’unité musicale; enfin

| théorie de la fable poétique ; nature de la poésie ; oppo-

| sition de la fable philosophique à la fable poétique;

opposition de la fable primitive à la fable poétique;

c’est tout; je me demande avec effroi où résidera dans tout cela la fable elle-même ; où se cachera, dans tout | ce magnifique palais géométrique, la petite fable, où je | la trouverai, la fable de La Fontaine ; elle n’y trouvera | point asile, car l’auteur, dans tout cet appareil, n’y | reconnaîtrait pas ses enfants. |

Ou plutôt ce n’est pas tout, car depuis cinquante ans nous avons fait des progrès ; — le progrès n’est-il pas ia grande loi de la société moderne ; — ce n’est pas le tout 1 d’aujourd’hui ; aujourd’hui qui oserait commencer La ; Fontaine autrement que par une leçon générale d’anthropogéographie.

Tout cela serait fort bon si nous étions des dieux, ou, | pour parler exactement, tout cela serait fort bien si nous étions Dieu ; car si nous voulons évaluer les qualités, les capacités, les amplitudes que de telles méthodes nous demandent pour nous conduire à l’acquisition de quelque connaissance, nous reconnaissons immédiatement queles qualités, capacités, amplitudes attribuées absolument insuffisantes aujourd’hui pour constituer le

véritable historien, l’homme scientifique, — vir scien- ’ tificus, — le savant moderne; il ne suffit pas que le 0 savant moderne soit un dieu; il faut qu’il soit Dieu; 1 puisque l’on veut commencer par la série indéfinie, 4 infinie du détail; puisque l’on veut partir d’un point M d’arriver au texte même on veut parcourir un chemin Ei indéfini, infini, pour épuiser tout cet indéfini, tout cet | il infini, l’infinité de Dieu même est requise, d’un Dieu | personnel ou impersonnel, d’un Dieu panthéistique, É théistique ou déistique, mais absolument d’un Dieu | infini; et nous touchons ici à l’une des contrariétés É intérieures les plus graves du monde moderne, à l’une 6 des contrariétés intérieures les plus poignantes de È l’esprit moderne. }

Pendant que les démagogues scientistes modernes se 4 congratulent, se décorent, boivent et triomphent dans | des banquets, le monde moderne est intérieurement È rongé, l’esprit moderne est intérieurement travaillé des contrariétés les plus profondes ; et l’humanité aurait | aussi tort de se river à ce que nous nommons aujourd’hui le monde moderne et l’esprit et la science modernes qu’elle a eu raison de ne pas se river aux | formes de vie antérieures, aujourd’hui prétendûment f dépassées; dans l’ordre de la connaïssance, de l’histoire, 4 de la biographie et du texte, nous sommes en particulier à conduits à la singulière contrariété suivante.

Les humanités polythéistes et mythologues, ayant, fl même dans l’ordre de la divinité, excellemment, émi- ÿ nemment le sens du parfait, du fini, de la limite, l’avaient en particulier dans l’ordre de l’humanité ; h: ajouterai-je que ces humanités étaient généralement

k | intelligentes, et qu’elles ne vivaient point sur des contra- | W riétés intérieures sans les avoir enregistrées; dans ces L humanités l’homme était reconnu limité aux limites F humaines; et l’historien demeurait un homme. d Les humanités panthéistes et généralement théistes Fe avaient, dans l’ordre de la divinité, excellemment, É éminemment le sens de l’infini, de l’absolu, du tout; | f mais justement parce qu’elles avaient le sens du tout 2 comme tout, elles avaient le sens de la modeste huma- . nité comme étant à sa place particulière dans ce tout; ë elles connaissaient les limitations de l’humanité ; elles ê référaient, comparaient incessamment l’humanité au ê reste ; et au tout; ajouterai-je que ces humanités étaient à généralement profondes, et qu’elles ne vivaient point 4 sur des contrariétés intérieures sans les avoir connues “à par les profondes voies de l’instinct; dans ces humaf nités l’homme était reconnu partie et limité aux limites | humaines ; l’historien demeurait un homme. Les humanités déistes et particulièrement chrétiennes, À ces singulières humanités, qui ne nous paraissent ordi- | l naires et communes que parce que nous y sommes | habitués, ces singulières humanités, où l’homme occupe 2 envers Dieu une si singulière situation de grandeur et | | de misère, si audacieuse au fond, et si surhumaine, — 3 l’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, — ‘ et Dieu fait homme, — avaient séparément le sens du parfait et de l’imparfait, du fini et de l’infini, du relatif É et de l’absolu ; elles connaissaient donc les limitations È de l’humanité; ajouterai-je que généralement ces | humanités étaient à la fois intelligentes et profondes, et que la constatation même des contrariétés intérieures, | de la grandeur et de la misère, faisait peut-être le prin- |

cipal objet de leurs méditations; dans ces humanités ‘à l’homme était reconnu créature et limité aux limites ‘4 humaines ; l’historien demeurait un homme. ‘ee Par une contrariété intérieure imprévue, et nouvelle ne: { dans l’histoire de l’humanité, il fallait justement arriver ti 1 au monde moderne, à l’esprit moderne, aux méthodes si 1 ï modernes, pour que l’historien cessât réellement de se 4 considérer comme un homme. nul Le monde moderne, l’esprit moderne, laïque, positi- ; | viste et athée, démocratique, politique et parlemen- 21 taire, les méthodes modernes, la science moderne, Mi! l’homme moderne, croient s’être débarrassés de Dieu; ie et en réalité, pour qui regarde un peu au delà des Wu apparences, pour qui veut dépasser les formules, ai jamais l’homme n’a été aussi embarrassé de Dieu. ji
Quand l’homme se trouvait en présence de dieux AS avoués, qualifiés, reconnus, et pour ainsi dire notifiés, Fa) il pouvait nettement demeurer un homme; justement {! parce que Dieu se nommait Dieu, l’homme pouvait se À F nommer homme ; que ce fussent des dieux humains ou fa a surhumains, un Dieu Tout ou un Dieu personnel, Dieu ii: étant mis à sa place de Dieu, notre homme pouvait Æ demeurer à sa place d’homme ; par une ironie vraiment à nouvelle, c’est justement à l’âge où l’homme croit s’être 4 ke émancipé, à l’âge où l’homme croit s’être débarrassé de Ai : tous les dieux que lui-mêmeil ne se tient plus à sa place ct d’homme et qu’au contraire il s’embarrasse de tous les D: anciens Dieux ; mang’eurs de bon Dieu, c’est la formule à populaire de nos démagogues anticatholiques ; ils ont 1e eux-mêmes absorbé beaucoup plus de bons Dieux, et ah de mauvais Dieux, qu’ils ne le croient. 44 En face des dieux de l’Olympe, en face d’un Dieu ft

| Tout, en face du Dieu chrétien, l’historien était un

4 homme, demeuraït un homme ; en face de rien, en face | de zéro Dieu, le vieil orgueil a fait son office ; l’esprit |

humain a perdu son assiette ; la boussole s’est affolée ; l’historien moderne est devenu un Dieu; il s’est fait, | ! t demi-inconsciemment, demi-complaisamment, lui-même | un Dieu; je ne dis pas un dieu comme nos dieux fri- | | voles, insensibles et sourds, impuissants, mutilés ; il | s’est fait Dieu, tout simplement, Dieu éternel, Dieu ab- | } solu, Dieu tout puissant, tout juste et omniscient. | | Cette affirmation que je fais emplira de stupeur, sin- | RES cère, un as:ez grand nombre de braves gens qui ‘ modes‘ement, du m°tin au soir, jouent avec l’absolu, à et qui ne s’en doutent jamais ; comment, diront-ils en toute sincérité, cemment peut-on nous supposer de F telles intentions ; nous sommes des petits professeurs ; nous sommes de modestes et d”honnèêtes universitaires ; nous n’occupons aucune situation dans l’État : nous | ÿ sommes assez maltraités par nos supérieurs ; nous n’avons aucun pouvoir dans l’État; nous ne déterminons aucuns événements; nous sommes les plus mal . rétribués des fonctionnaires ; nul ne nous entend ; nous ra poursuivons modestement notre enquête surles hommes

et sur les événements passés; par situation, par mé- J tier, par méthode, nous n’avons ni vanité ni orgueil, ni ;

présomption, ni cupidité de la domination; l’invention des méthodes historiques modernes a été proprement l’introduction de la modestie dans le domaine histo- î d C’est exactement là que réside la grande erreur |

Les prêtres aussi étaient de petits abbés et de petits

curés; de modestes et d’honnêtes ecclésiastiques ; ils à n’occupaient aucune situation dans l’État, car les petits nel curés de campagne n’étaient pas plus que ne sont + f aujourd’hui nos instituteurs, et nos grands prélats Li de l’enseignement, démagogues, députés, ministres, F. sénateurs, ne sont pas moins que n’étaient les grands WT évêques et les grands cardinaux ; pas plus tard qu’avant- 4 hier, dans son numéro daté du samedi 15 octobre 1904, CA la Petite République, ayant à interroger M. Gabriel ! Séailles sur la séparation des Églises et de l’État, fl employait aux fins de cette enquête, par le ministère de l M. Henry Honorat, des expressions qui me paraissent ie empreintes d’un respect vraiment religieux : « à Paris, 1 devant sa table de travail, » nous dit le journaliste, L) « au milieu de ses livres et de ses carnets, M. Gabriel à Séailles me disait, en une causerie aimable et sympa- À thique, les mêmes choses à peu près dans les mêmes À

— Aimable, dans ces graves questions ; enfin. F « Deux jeunes hommes, deux de ses disciples, l’écou- i: taient avec moi. » À — Je vous assure, monsieur le journaliste, que vous ï vous trompez; il n’y a point, sur la place, une philoso- ‘ « phie qui soit proprement la philosophie de M. Séailles, Fa et donc il n’y a point des disciples de M. Séailles; c’est 3 Jésus-Christ, qui avait des disciples ; M. Séailles forme t des élèves, tout simplement. j « M. Gabriel Séailles aime ces entretiens familiers où ÿ se plaît sa bonne humeur charmante. {

À « Et vous la connaïssez bien, amis des universités LE

populaires; car le maître qui consacra tant de belles 13

14 pages à la « biographie psychologique » d’ErnestRenan | L et qui, par ses discours et ses écrits, nous a fait mieux | \ connaître les pinceaux enchanteurs de l’immortel Wat- } \ On dit Le pinceau, d’habitude; il est vrai qu’il en ! avait plusieurs. 1 ; « descend pour vous de sa chaire trop haute, à . et, pourquoi ne pas le dire? trop universitaire de la
x Sorbonne, pour vous enseigner, philosophe et artiste, À À C’est un beau programme. Ici le portrait dessiné de . fe « Ainsi, tantôt crayonnant une feuille blanche, devant | lui, sur le buvard, et tantôt se frottant les mains l’une | ; dans l’autre avec vivacité, ou roulant dans les doigts, F 4 ; et tordant, et meurtrissant je ne sais quel méchant | FA bristol, le regard riant à travers le double verre du lor- ( gnon bien posé sur le nez fort, le front large, la barbe * cascadante grisonnante au menton, et les pieds chau- ; | dement fourrés dans les pantoufles, M. Gabriel Séailles Je suis assuré qu’un tel ton, de telles expressions | désobligent beaucoup M. Gabriel Séailles ; je n’insis- j terai point sur ce que la description détaillée de toutes É. | ces commodités de la conversation présente de déso- : bligeant quand on s’installe pour traiter d’un débat qui divise douloureusement les consciences; je suis assuré

que M. Séaïîlles sent beaucoup plus vivement que moi ‘43 combien ces expressions sont inconvénientes ; pour moi R: elles me paraissent tout simplement insupportables; (4 libertaire impénitent, j’y trouve, j’y entends toute une en résonance de respect religieux; encore avons-nous x -470 1 pris un exemple minimum; et dans cet exemple mini- 84 mum:il y a des expressions désastreuses, comme une ; % | chaire trop haute, et d’où l’on descend: évidemment le TA | journaliste veut donner au Peuple l’idée que la chaire de se 51 M. Séailles en Sorbonne est surpopulaire, surhumaine, ot qu’il s’y passe des événements extraordinaires, et Ex . que, au fond, l’orateur y prononce des paroles sur- en à naturelles ; quelle résonance n’aurions-nous pas obtenue à ‘ si nous avions choisi un exemple maximum, et même que des exemples communs ; les manifestations laïques ne ; À ‘ sont-elles pas devenues des cérémonies toutes reli- TE gieuses, des répliques, des imitations, des calques, des ne. | contrefaçons des cérémonies religieuses; et pour la a commémoration de Zola, pour l’anniversaire de sa ‘4 4 mort, ne nous a-t-on pas fait une semaine sainte, une 4 neuvaine; sentiment religieux et naissance de la déma- , n Les prêtres aussi, les petits prêtres, en ce sens, n’oc- “ À cupaient aucune situation dans l’État, n’avaient aucun 3 fl pouvoir dans l’État; les prêtres aussi étaient assez mal- | traités par leurs supérieurs et ne déterminaient aucuns | RME événements; les prêtres aussi étaient les plus mal 1 | rétribués des fonctionnaires, et nul ne les entendait; et HT j quand ils ne seront plus des fonctionnaires mal rétri- - 3 À bués d’Etat, ils seront des fonctionnaires mal rétribués 4 ; d’Église; et nul ne les entendra; ils poursuivent modes- Re Ho tement leur prédication de la vie future; par situation, @l

4 par métier, par humilité chrétienne ils n’ont ni vanité | ni orgueil, ni présomption ni cupidité de la domina- A Î tion ; un curé de campagne est un petit seigneur; l’exer- | cice du ministère ecclésiastique est essentiellement un À ! Je ne dis pas que cela soit vrai des prêtres; je dis que, autant et dans le sens que cela est vrai des ; universitaires, si l’on veut, autant et dans le même sens, mutations faites, cela est vrai des prêtres; si l’excuse de modestie est valable pour les fonctionnaires de k l’enseignement, l’excuse de l’humilité chrétienne est - | valable pour les fonctionnaires ecclésiastiques. ._ Pourtant ces prêtres administrent Dieu même; exa- } minons si ces universitaires, si ces historiens modernes, | à leur tour, plus ou moins inconsciemment, ne rempla- À | ceraient pas les prêtres et ne suppléeraient pas Dieu; L ma proposition est exactement la suivante, que les | , méthodes scientifiques modernes, importées, transportées telles que dans le domaine de l’histoire, demandent, si on les entend exactement, et dans toute leur , | extrême rigueur, des qualités qui ne sont point les qualités de l’homme.

Notre ami l’historien Pierre Deloire me disait, — car je n’ai pas besoin d’ajouter que je n’en ai pas aux historiens personnellement, et que les historiens sérieux sont les premiers à s’émouvoir de ces graves contrariétés, — l’historien Pierre Deloire me disait un jour au 1 bureau des cahiers : Le bon temps des historiens est passé. — Il entendait railler ainsi, doucement, les historiens antérieurs. — Le bon temps deshistoriens, disait-

il, c’était quand le professeur d’histoire, assis devant son bureau, refaisait à loisir toutes les opérations du

monde; il parlait de tout; il écrivait de tout; il était L; ministre, et refaisait l’administration de Colbert, qui, ï entre nous, n’était pas fort; il était général ou amiral, { et refaisait la bataïlle d’Actium ; ce Marc-Antoine, hein, ‘1 quelle brute; il refaisait les plans de campagne; il était # roi, il refaisait Versailles, Paris et Saint-Denis; il était È le roi, dans son bureau; il était l’empereur, l’empereur premier; il refaisait Waterloo; ce Napoléon, quel imbé- cile, comme le disait récemment le général Mirbeau; demandez les mémoires du général baron Mirbeau; quand M. Mirbeau découvrait que Napoléon était le dernier des imbéciles, ce grand romantique rentier révolutionnaire ne faisait que suivre les leçons de ses anciens professeurs d’histoire; ainsi, continuait l’historien Pierre Deloire, ainsi le professeur d’histoire, étant le roi, l’empereur, le général, tenait le monde entier l sur ses genoux, et il pouvait, dans le chef-lieu de son arrondissement, mépriser le sous-préfet et les souslieutenants d’artillerie, qui ne sont que les subordonnés de l’empereur et des généraux; il se payait ainsi des idées que le sous-préfet manifestait sur la supériorité de la hiérarchie administrative, et les sous-lieutenants sur la supériorité de la hiérarchie militaire. Par de tels retours suriles historiens antérieurs, notre ami Pierre Deloire croyait bien signifier que les historiens d’aujourd’hui, dont il est, sont devenus modestes; et peut-être a-t-il raison; peut-être les historiens, personnellement et comme historiens, sont-ils devenus modestes; mais je me demande justement si tout l’ancien orgueil ne s’est pas réfugié dans la méthode, agrandi, porté à la limite, à l’infini; je demande s’il n’est pas vrai que les méthodes scientifiques modernes,

; long ». Ce chemin-là lui a toujours plus agréé que les Et autres. Volontiers il citerait Platon et remonterait au

déluge pour expliquer les faits et les gestes d’une | belette, et, si l’on juge par l’issue, ».. 4 Il n’a pas bien vu toute la malice du bonhomme l remontant exprès aux sources, aux citations, aux | causes bizarrement éloignées; il n’a pas bien vu tout ce À qu’il y a de Molière comique dans La Fontaine, et cette £ fausse ou amusante érudition, qui n’est qu’une parodie | amusée de l’érudition cuistre; il enrégimente un peu - ; vite son auteur parmi les historiens modernes. | f juge par l’issue, bien des gens trouvent qu’il n’avait pas | l tort. Laissez-nous prendre comme lui le chemin des | | écoliers et des philosophes, raisonner à son endroit | ï L comme il faisait à l’endroit de ses bêtes, alléguer l’his- £ toire et le reste. C’est le plus long si vous voulez : au | demeurant, c’est peut-être le plus court. | « Me voici donc à l’aise, libre de rechercher toutes H les causes qui ont pu former mon personnage et sa | Toutes les causes qui ont pu former son personnage et | sa poésie, quelle prodigieuse audace métaphysique sous les modestes espèces d’un programme littéraire;

mais pour aujourd’hui passons. | .… « libre de voyager et de conter mon voyage. | J’en ai fait un l’an dernier par la mer et le Rhin, pour revenir par la Champagne. » …

Pour revenir est admirable, dans sa docte naïveté. IL 4 fallait commencer par y aller. # .. € Partout, dans ce circuit, éclate la : grandeur ou la force. Au nord, »… #4 Circuit, le mot n’est pas de moi, le mot est de Taine; ; cette méthode est proprement la méthode de la grande ceinture ; si vous voulez connaître Paris, commencez 1 par tourner; circulez de Chartres sur Montargis, et l retour ; c’est la méthode des vibrations concentriques, en commençant par la vibration la plus circonférentielle, la plus éloignée du centre, la plus étrangère ; en admettant qu’on puisse obtenir jamais, pour commencer, cette vibration la plus circonférentielle; car on voit bien comment des vibrations partent d’un centre, connu; on ne voit pas comment obtenir la vibration la plus circonférentielle, ni même comment se la repré- . senter, si le centre est par définition non connu, et si un cercle ne se conçoit point sans un centre connu; pétition de principe; c’est le contraire de ce qui se passe pour les ondes sonores, électriques, optiques, pour toutes les ondes qui se meuvent partant de leur point d’émission ; c’est le contraire de ce qui se passe quand on jette une pierre dans l’eau; c’est une spirale 1 commencée par le bout le plus éloigné du centre; à NX 700 condition qu’on tienne ce bout ; ce sont les vastes tournoiements plans de l’aigle, moins l’acuité du regard, et le coup de sonde, et, au centre, la saisie; je découpe ici mon exemplaire, et je cite au long, pour que l’on ] voie, pour que l’on mesure, sur cet exemple éminent, ; toute la longueur du circuit : « Au nord, l’Océan bat les falaises blanchâtres ou noie les terres plates: les

” 5 coups de ce bélier monotone qui heurte obstinément la | k grève, l’entassement de ces eaux stériles qui assiégent É ê l’embouchure des fleuves, la joie des vagues indompSAR tées qui s’entre-choquent fellement sur la plaine sans VU TA limites, font descendre au fond du cœur des émotions ve DES tragiques ; la mer est un hôte disproportionné et sau- Ë vage dont le voisinage laisse toujours dans l’homme CS un fond d’inquiétude et d’accablement. — En avanee çant vers l’est, vous rencontrez la grasse Flandre, : ê antique nourrice de la vie corporelle, ses plaines im: | k menses toutes regorgeantes d’une abondance grossière, | É ses prairies peuplées de troupeaux couchés qui rumier nent, ses larges fleuves qui tournoient paisiblement à | ü pleins bords sous les bateaux chargés, ses nuages noi- $ é râtres tachés de blancheurs éclatantes qui abattent Ne incessamment leurs averses sur la verdure, son ciel | changeant, plein de violents contrastes, et qui répand KE une beauté poétique sur sa lourde fécondité. — Au ) PA sortir de ce grand potager, le Rhin apparaît, et l’on refl monte vers la France. Le magnifique fleuve déploie le | ï cortége de ses eaux bleues entre deux rangées de montagnes aussi nobles que lui ; leurs cimes s’allongent par pe | étages jusqu’au bout de l’horizon dont la ceinture luRTE mineuse les accueille et les relie ; le soleil pose une Ja splendeur sereine sur leurs-vieux flancs tailladés, sur Fa Je leur dôme de forêts toujours vivantes ; le soir, ces grandes images flottent dans des ondulations d’or et de | A pourpre, et le fleuve couché dans la brume ressemble à SL. un roi heureux et pacifique qui, avant de s’endormir, LA rassemble autour de lui les plis dorés de son manteau. FRS Des deux côtés les versants qui le nourrissent se re1 dressent avec un aspect énergique ou austère; les pins

couvrent les sommets de leurs draperies silencieuses, 5e et descendent par bandes jusqu’au fond des gorges; le “4 ; puissant élan qui les dresse, leur roide attitude donne :5e8 l’idée d’une phalange de jeunes héros barbares, immo- ‘0 biles et debout dans leur solitude que la culture n’a + 14 14 jamais violée. Ils disparaissent avec les roches rouges “4 ; des Vosges. Vous quittez le pays à demi allemand qui 4 n’est à nous que depuis un siècle. Un air nouveau moins : M4 froid vous souffle aux joues; le ciel change et le sol M: aussi. Vous êtes entré dans la véritable France, celle il qui a conquis et façonné le reste. Il semble que de tous 1 côtés les sensations et les idées affluent pour vous 4 expliquer ce que c’est que le Français. 1 Re

« Je revenais par ce chemin au commencement de l’au- ner tomne, et je me rappelle combien le changement de 2 s paysage me frappa. Plus de grandeur ni de puissance; ne l’air sauvage ou triste s’efface; la monotonie et la poésie É s’en vont; la variété et la gaieté commencent. Point trop LR de plaines ni de montagnes; point trop de soleil ni y d’humidité. Nul excès et nulle énergie. Tout y semblait 1 maniable et civilisé ; tout y était sur un petit modèle, É ë en proportions commodes, avec un air de finesse % et d’agrément. Les montagnes étaient devenues col- 4 lines, les bois n’étaient plus guère que des bosquets, K à | les ondulations du terrain recevaient, sans discontinuer, ”# les cultures. De minces rivières serpentaient entre des ‘4 bouquets d’aunes avec de gracieux sourires. Une raie de j Sas peupliers solitaires au bout d’un champ grisâtre, un ne bouleau frêle qui tremble dans une clairière de genêts, ? Fi l’éclair passager d’un ruisseau à travers les lentilles F. d’eau qui Pobstruent, la teinte délicate dont l’éloigne- Nix ment revêt quelque bois écarté, voilà les beautés de 1

de i9 notre paysage; il paraît plat aux yeux qui se sont ( reposés sur la noble architecture des montagnes mérif é dionales, ou qui se sont nourris de la verdure surabon- à é dante et de la végétation héroïque du nord; les grandes nue lignes, les fortes couleurs y manquent; mais les con4 “is tours sinueux, les nuances légères, toutes les grâces ne fuyantes y viennent amuser l’agile esprit qui les cond i temple, le toucher parfois, sans l’exalter ni l’accabler. re — Si vous entrez plus avant dans la vraie Champagne, à ces sources de poésie s’appauvrissent et s’affinent en- ÿ core. La vigne, triste plante bossue, tord ses pieds entre KL. les cailloux. Les plaines crayeuses sous leurs moissons maigres s’étalent bariolées et ternes comme un manteau ; de roulier. Çà et là une ligne d’arbres marque sur la ; campagne la traînée d’un ruisseau blanchâtre. On aime ; pourtant le joli soleil qui luit doucement entre les | ; ormes, le thym qui parfume les côtes sèches, les | S abeiïlles qui bourdonnent au-dessus du sarrasin en Ë fleur: beautés légères qu’une race sobre et fine peut ; seule goûter. Ajoutez que le climat n’est point propre à \hà trastes ; le soleil n’est pas terrible comme au midi, ni la neige durable comme au nord. Au plus fort de juin, les | nuages passent en troupes, et souvent dès février, la | } brume enveloppe les arbres de sa gaze bleuâtre sans se ! coller en givre autour de leurs rameaux. On peut sortir en toute saison, vivre dehors sans trop pâtir ; les im- ï pressions extrêmes ne viennent point émousser les sens ou concentrer la sensibilité ; l’homme n’est point alourdi ni exalté; pour sentir, il n’a pas besoin de violentes secousses et il n’est pas propre aux grandes émotions. Tout est moyen ici, tempéré, plutôt tourné

vers la délicatesse que vers la force. La nature qui est g: clémente n’est point prodigue; elle n’empâte pas ses a nourrissons d’une abondance brutale ; ils mangent so- À brement, et leurs aliments ne sont point pesants. La ‘2 terre, un peu sèche et pierreuse, ne leur donne guère ! que du pain et du vin; encore ce vin est-il léger, si 4 léger que les gens du Nord, pour y prendre plaisir, le chargent d’eau-de-vie. Ceux-ci n’iront pas, à leur exemple, s’emplir de viandes et de boissons brülantes pour inonder leurs veines par un afflux soudain de sang grossier, pour porter dans leur cerveau la stupeur ou la violence; on les voit à la porte de leur chaumière, qui mangent debout un peu de pain et leur soupe ; leur LES vin ne met dans leurs têtes que la vivacité et la belle “ « Plus on les regarde, plus on trouve que leurs gestes, les formes de leurs visages annoncent une race à part. n’étaient que grands traits mal agencés, osseux, trop saillants ; à mesure qu’on avançait vers les marécages, le corps devenait plus lymphatique, le teint plus pâle, l’œil plus vitreux, plus engorgé dans la chair blafarde. En Allemagne, je découvrais dans les regards une expression de vague mélancolie ou de résignation inerte ; - d’autres fois, l’œil bleu gardait jusque dans la vieillesse sa limpidité virginale ; et la joue rose des jeunes À hommes, la vaillante pousse des corps superbes annon- çait l’intégrité et la vigueur de la séve primitive. Ici, et à cinquante lieues alentour de Paris, la beauté manque, mais l’intelligence brille, non pas la verve pétulante et la gaieté bavarde des méridionaux, mais l’esprit leste, k juste, avisé, malin, prompt à l’ironie, qui trouve son

A. amusement dans les mécomptes d’autrui. Ces bourHs Ë geois, sur le pas de leur porte, clignent de l’œil derrière ‘à } vous; ces apprentis derrière l’établise montrent du doigt É votre ridicule et vont gloser. On n’entre jamais icidans PR un atelier sans inquiétude ; fussiez-vous princeetbrodé

d’or, ces gamins en manches sales vous auront pesé |

14 f en une minute, tout gros monsieur que vous êtes, et il

a est presque sûr que vous leur servirez de marionnette |

} « Ce sont là des raisonnements de voyageur, tels qu’on

FA en fait en errant à l’aventure dans des rues inconnues

É ou en tournant le soir dans sa chambre d’auberge. Ces

Ê £ vérités sont littéraires, c’est-à-dire vagues ; mais nous

n’en avons pas d’autres à présent en cette matière, et il

#: faut se contenter de celles-ci, telles quelles, en atten- |

S dant les chiffres de la statistique, et la précision des |

7 expériences. Il n’y a pas encore de science des races(1), |

à et on se risque beaucoup quand on essaye de se figurer | comment le sol et le climat peuvent les façonner. Ils les | façonnent pourtant et les différences des peuples euro-

à péens, tous sortis d’une même souche, le prouvent

assez. L’air et les aliments font le corps à la longue; le

£ climat, son degré et ses contrastes produisent les sen-

; sations habituelles, et à la fin la sensibilité définitive :

? c’est là tout l’homme, esprit et corps, en sorte que tout l’homme prend et garde l’empreinte du sol et du ciel; on s’en aperçoit en regardant les autres animaux, qui

| changent en même temps que lui, et par les mêmes

5 (1) Une société d’anthropologie vient de se fonder à Paris, par les |

F soins de plusieurs anatomistes et physiologistes éminents, |

L MM. Brown-Sequard, Béclard, Broca, Follin, Verneuil. — Note de

causes ; un cheval de Hollande est aussi peu semblable à un cheval de Provence qu’un homme d’Amsterdam à de un homme de Marseille. Je crois même que l’homme, : ayant plus de facultés, reçoit des impressions plus pro- ‘3 fondes ; le dehors entre en lui davantage, parce que les portes chez lui sont plus nombreuses. Imaginez le |

paysan qui vit toute la journée en plein air, qui n’est point, comme nous, séparé de la nature par l’artifice des inventions protectrices et par la préoccupation des | idées ou des visites. Le ciel et le paysage lui tiennent lieu de conversation ; il n’a point d’autres poëmes ; ce ne sont point les lectures et les entretiens qui rem- ï plissent son esprit, mais les formes et les couleurs qui : l’entourent ; il y rêve, la main appuyée sur le manche quand le soir il rentre assis sur son cheval, les jambes ï pendantes, et que ses yeux suivent sans réflexion les bandes rouges du couchant. Il n’en raisonne point, il n’arrive point à des jugements nets; mais toutes ces émotions sourdes, semblables aux bruissements innombrables et imperceptibles de la campagne, s’assemblent pour faire ce ton habituel de l’âme que nous appelons le caractère. C’est ainsi que l’esprit reproduit la nature ; les objets et la poésie du dehors deviennent les images w et la poésie du dedans. Il ne faut pas trop se hasarder Ÿ en conjectures, mais enfin c’est parce qu’il y a une

Mon Dieu oui; seulement il y a une France pour tout le monde, la France luit pour tout le monde, et tous les Français, s’ils seront toujours français, ne sont pas

} La Fontaine ; je n’insiste pas sur toutes ces difficultés, & Ré sur toutes ces contrariétés ; je m’en tiens pour aujourJE: d’hui à la forme même du connaissement ; la méthode . ne se révèle pas dans toutes les œuvres modernes ee partout avec une aussi haute audace ; elle ne fait pas É < dans toutes les œuvres modernes partout l’objet d’une os aussi manifeste déclaration que dans cet éminent La dé Fontaine; elle est ailleurs plus ou moins dissimulée,

  • FA plus ou moins implicite ; mais c’est essentiellement, d éminemment, la méthode historique moderne, obtenue AT par le transport, par le transfert direct, en bloc, des di méthodes scientifiques modernes dans le domaine de a l’histoire ; l’auteur, en bon compagnon, commence par FE faire son tour de France; il ferait son tour du monde, ÿ s’il était meilleur compagnon; et quand il a fini son F tour du pays, il commence l’autre tour, afin de ne point | k tomber par mégarde au cœur de son sujet, il commence 4 le tour le plus cher à tout historien bien né, le tour des Ÿ livres et des bibliothèques ; avec ce tour commencera le Ê tère que nous prêtons à la race. La première bibliothèque Ë va vous montrer s’il est en effet primitif et naturel. II F suffit d’écouter ce que dit ce peuple, au moment où sa L langue se délie, lorsque la réflexion ou l’imitation n’ont pas encore altéré l’accent originel. Et savez-vous ce que à dit ce peuple? ce que La Fontaine, sans s’en douter,

F redira plus tard. ».…..

Sans s’en douter vaut un certain prix. « Quelle oppo- Ê sition entre notre littérature du douzième siècle et celle À des nations voisines. » :

J’arrète ici pour aujourd’hui la citation ; la méthode | È est bien ce que nous avons dit; elle est doublement ce 7 que nous avons dit; quand par malheur l’historien #3 parvient enfin aux frontières de son sujet, à peine vL réchappé de l’indéfinité, de l’infinité du circuit antérieur, il se hâte, pour parer ce coup du sort, de se jeter dans une autre indéfinité, dans une autre infinité, celle du sujet même; à peine réchappé d’avoir absorbé une première indéfinité, une première infinité, celle du circuit, celle du parcours, et de tous ces travaux d’approche, qui avaient pour principal objet de n’approcher point, il invente, il imagine, il trouve, il feint une indéfinité | nouvelle, une infinité nouvelle, celle du sujet même; il analyse, il découpe son sujet même en autant de | tranches, en autant de parcelles que faire se pourra ; il y aura des coupes, des tranches longitudinales, des : tranches latérales, des tranches verticales, des tranches horizontales, des tranches obliques ; il y en aurait davantage ; mais notre espace n’a malheureusement que trois dimensions; et comme nos images de littérature sont calquées sur nos figures de géométrie, le nombre des combinaisons est assez restreint; tout restreint qu’il soit, nous obtenons déjà d’assez beaux résultats ; nous étudierons séparément l’homme, l’artiste, le Fe penseur, le rêveur, le géomètre, l’écrivain, le styliste, ù et j’en passe, dans la même personne, dans le même auteur; cela fera autant de chapitres ; nous nous garderons surtout de nous occuper dans le même cha- | pitre de l’art et de l’artiste; cela ferait un chapitre de perdu ; et si d’aventure, de male aventure nous parvenons à parcourir toutes les indéfinités, toutes les infinités de détail de tous ces chapitres, de toutes ces

É sections, il nous reste une ressource suprême, un dernier c. E moyen de nous rattraper; ayant étudié séparément ! l’homme, l’écrivain, l’artiste, et ainsi de suite, nous d étudierons les relations de l’homme et de l’écrivain, suite, d’abord deux par deux, puis trois par trois, et à ainsi de suite; étant données un certain nombre de sections, formant unités, les mêmes mathématiques ane nous apportent les formules, et nous savons combien “ de combinaisons de relation peuvent s’établir; cela hE fera autant de chapitres nouveaux; et quand nous NU aurons fini, si jamais nous finissons, le diable soit du ] bonhomme s’il peut seulement ramasser ses morceaux ; . que de les rassembler, il ne faut point qu’il y songe: l’auteur a fait un jeu de patience où nulle patience ne

Le bonhomme avait prévu tout cela ; il en avait prévu bien d’autres; il avait, croyons-le, nommément prévu : Taiïne; il savait qu’un faisceau est plus et autre que la | somme arithmétique des dards; il savait que l’homme UE - est plus et autre que la somme arithmétique des sections, qu’un livre est plus et autre que la somme arithmétique | des chapitres; séparer les éléments du faisceau, c’est le meilleur, c’est le seul moyen de le rompre; mais dans ; histoire il ne s’agit pas de rompre la réalité, de briser j son auteur, de fracturer son texte; il faut les rendre, l les entendre, les interpréter, les représenter; on me À permettra de citer sur une édition non savante :

5 Un vieillard près d’aller où la mort l’appeloit,

É Mes chers enfants, dit-il, (à ses fils il parloit),

k Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble.

Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. F L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts, ; Les rendit, en disant : Je le donne aux plus forts. Le Un second lui succède, et se met en posture, É Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure. 1 Tous perdirent leur temps; le faisceau résista : he: De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata. à Foibles gens, dit le père, il faut que je vous montre nn Ce que ma force peut en semblable rencontre. | On crut qu’il se moquoit; on sourit, mais à tort : Il sépare les dards, et les rompt sans effort. Nos modernes rompent sans effort les réalités qu’ils étudient; reste à savoir si les réalités historiques s’accommodent de ce traitement. A Un historien doit conserver, au contraire; il est essen- LE tiellement un conservateur de l’univers passé; comment ‘ conserver, si on brise. Telle est non point la caricature et la contrefaçon des méthodes historiques modernes, mais leur mode même, leur schème, l’arrière-pensée de ceux qui les ont introduites avant nous, de ceux qui les pratiquent parmi 5 nous ; assistez à une soutenance de thèse historique ; la k plupart des reproches que le jury adresse au candidat à reviennent à ceci : que le candidat n’a point épuisé Ne toute l’indéfinité, toute l’infinité du détail; je ne dis pas ï que les membres du jury l’épuisent dans leurs propres vl travaux; mais ce que je dis, si vous assistez à une i soutenance de thèse et que vous entendiez bien, que # vous interprétiez les critiques du jury, c’est qu’elles je reviennent généralement à cela ; il faut avoir épuisé à

si l’infinité du détail pour arriver au sujet; et dans le ; sujet même il faut, par multipartition, avoir épuisé une il infinité d’infinité du détail; la manière dont on traite 4 le sujet, quand on est parvenu au sujet, revient en % effet à le traiter lui-même comme un chemin, comme % un parcours, comme un lieu de passage indéfiniment i détaillé, comme un circuit lui-même, à faire en défi- ‘4 nitive comme s’il n’était pas le sujet, à faire qu’il ne (4 soit pas le sujet.

3 Avant de commencer, une infinité du détail par cirs culation ; au moment de commencer, une infinité d’infif nité du détail par multipartition.

Épuiser l’indéfinité, l’infinité du détail dans la connaissance de tout le réel, c’est la haute, c’est la divine, 1 c’est la folle ambition, et qu’on le veuille ou non c’est \ l’infinie faiblesse d’une méthode que je suis bien forcé ; de nommer de son nom scolaire la méthode discursive ; à n’ayant point d’ailleurs à me présenter de sitôt devant à le jury d’État constitué pour maintenir à l’agrégation À de philosophie la pureté première des doctrines révolues, je puis traiter des méthodes intuitives et discur- ‘ie sives, et les confronter, sans encourir, comme il advint récemment d’un jeune homme, les foudres universi- | taires ; de la certitude discursive et de la certitude | intuitive; la méthode intuitive passe en général pour surhumaine, orgueilleuse, mystérieuse, agnosticiste ; et

  • l’on croit que la méthode discursive est humaine, £ modeste, claire et distincte, scientifique; je démontrerai au contraire, un jour que nous essaierons d’éprouver plus profondément nos méthodes, qu’en histoire c’est la méthode discursive qui est surhumaine, orgueilleuse,

mystérieuse, agnosticiste ; et que c’est la méthode { intuitive qui est humaine, modeste, claire et distincte à autant que nous le pouvons, scientifique. \

Épuiser l’immensité, l’indéfinité, l’infinité du détail pour obtenir la connaissance de tout le réel, telle est la # surhumaine ambition de la méthode discursive ; partir du plus loin possible, cheminer par la plus longue série possible ; parvenir le plus tard possible ; à peine arrivés repartir pour un voyage intérieur le plus long possible; mais si du départ le plus éloigné possible à l’arrivée la Ë plus retardée possible et dans cette arrivée même une E série indéfinie, infinie de détail s’interpose immense, comment épuiser ce détail; un Dieu seul y suflirait ; et dans le même temps que les professeurs d’histoire et | que les historiens renonçaient à devenir des rois et des 4 empereurs, et qu’ils s’en félicitaient, ils ne s’aperce- | vaient point que dans le même temps cette même nouvelle méthode, cette méthode scientifique, cette méthode 1 historique moderne exigeait qu’ils devinssent des Dieux. | Telle est bien l’ambition inouïe du monde moderne ; ambition non encore éprouvée: le savant chassant Dieu de partout, inconsidérément, aveuglément, ensemble : de la science, où en effet peut-être il n’a que faire, et de | la métaphysique, où peut-être on lui pourrait trouver quelque occupation; Dieu chassé de l’histoire ; et par 4 une singulière ironie, par un nouveau retour, Dieu se | retrouvant dans le savant historien, Dieu non chassé É du savant historien, c’est-à-dire, littéralement, l’histo- È rien ayant conçu sa science selon une méthode qui ; requiert de lui exactement les qualités d’un Dieu. j Telle est bien la pensée de derrière la tête de tous : ceux qui ont fondé la science historique moderne, k

f introduit les méthodes historiques modernes, c’est- ! à-dire de tous ceux qui ont transporté en bloc dans le } domaine de l’histoire les méthodes scientifiques emprunF tées aux sciences qui ne sont pas des sciences de l’histoire : une humanité toute maîtresse de toute son histoire ; une humanité ayant épuisé tout le détail de F toute son histoire, ayant donc parcouru toute une { indéfinité, toute une infinité de chemins indéfinis, infinis, PA: ayant donc littéralement épuisé tout un univers indéfini, Va infini, de détail; une humanité Dieu, ayant acquis, 5 englobé toute connaissance dans l’univers de sa totale, F1 Une humanité devenue Dieu par la totale infinité de sa connaissance, par l’amplitude infinie de sa mémoire totale, cette idée est partout dans Renan; elle fut vrai- | ment le viatique, la consolation, l’espérance, la secrète | | ardeur, le feu intérieur, l’eucharistie laïque de toute une génération, de toute une levée d’historiens, de la génération qui dans le domaine de l’histoire inaugurait 1 justement le monde moderne; hoc nunc os ex ossibus | meis et caro de carne mea; elle est partout dans ‘ l’Avenir de la science, — pensées de 1848: — et : quel arrêt imaginé pour l’humanité enfin renseignée, ; savante, saturée de sa mémoire totale; quel arrêt de Le béatitude; quel arrêt de béatitude et vraiment de divi- | nité ; quel paragraphe singulier d’assurance et de $ limitation je trouve dans la préface même, écrite au 1 dernier moment pour présenter au public, dans l’âge | de la vieillesse, une œuvre de jeunesse : « Les sciences historiques et leurs auxiliaires, les ï sciences philologiques, ont fait d’immenses conquêtes

depuis que je les embrassai avec tant d’amour, il y a 4 quarante ans. Mais on en voit le bout. Dans un siècle, 4 l’humanité saura à peu près ce qu’elle peut savoir sur 4 son passé; et alors il sera temps de s’arrêter; car le ne propre de ces études est, aussitôt qu’elles ont atteint : Fi: leur perfection relative, de commencer à se démolir. gi L’histoire des religions est éclaircie dans ses branches É les plus importantes. Il est devenu clair, non par des 2 raisons & priori, mais par la discussion même des pré- tendus témoignages, qu’il n’y a jamais eu, dans les 1 siècles attingibles à l’homme, de révélation ni de fait , surnaturel. Le processus de la civilisation est reconnu R dans ses lois générales. L’inégalité des races est constatée. Les titres de chaque famille humaine à des mentions plus ou moins honorables dans l’histoire du progrès sont à peu près déterminés. » Je copie cette citation, pour ne pas découper mon exemplaire; nous sommes épouvantés, aujourd’hui, de à cette assurance, et de cette limitation ; quelles expressions d’audace et de limitation théocratique : on voit le É bout des sciences historiques; dans un siècle, l”humanité saura à peu près ce qu’elle peut savoir sur son passé; et alors il sera temps de s’arréter;.…. l’histoire des religions est éclaircie dans ses branches les plus “ importantes ;.… le processus de la civilisation est re- : connu dans ses lois générales; l’inégalité des races est constatée: les titres de chaque famille humaine à des 5 mentions plus ou moins honorables dans l’histoire du 1 progrès sont à peu près déterminés. Et cette singulière À et inquiétante affirmation, ce jugement implacable, hautain, désabusé : Le propre de ces études est, aussitôt

qu’elles ont atteint leur perfection relative, de com- Quel historien contemporain, quel petit-fils, quel ? petit-neveu du vieil homme ne reculera de saisissement | devant de telles affirmations, devant de telles présompf tions, devant cet admirable et tranquille orgueil, devant ces certitudes et ces limitations; une humanité Dieu, ; si parfaitement emplie de sa mémoire totale qu’elle n’a E- _ plus rien à connaître désormais; une humanité Dieu, arrêtée comme un Dieu dans la contemplation de sa totale connaissance, ayant si complètement, si parfaid tement épuisé le détail du réel qu’elle est arrivée au bout, et qu’elle s’y tient; qui au besoin, parmi les historiens du temps présent, ne désavouera les ambi- ; tions de l’aïeul et qui ne les traitera de chimères et d’imaginations feintes ; qui ne les reniera, car nous à n’avons pas toujours le courage d’avouer nos aïeux, de F déclarer nos origines, et de qui nous sommes nés, et d’où nous descendons; les jeunes gens d’aujourd’hui ne reconnaissent pas toujours les grands ancêtres ; ce ne | sont point les pères qui ne reconnaissent pas leurs fils, | mais les fils qui ne reconnaissent pas leurs pères ; et | | comme nos politiciens bourgeois ne reconnaissent pas | volontiers leurs grands ancêtres de la révolution fran- çaise, ainsi nos modestes historiens ne reconnaissent | pas toujours leurs grands ancêtres de la révolution | mentale moderne, les innovateurs des méthodes histo- | riques, les créateurs du monde intellectuel moderne; | et puis, depuis le temps des grands vieux, nous avons reçu de rudes avertissements ; pour deux raisons, l’une | recouvrant l’autre, nul aujourd’hui n’avancerait que Ë toute l’histoire du monde est sur le point d’aboutir, nul k

| aujourd’hui, de tous les historiens, ne souscrirait aux de Renan.

Premièrement pour des raisons d’histoire même; il est arrivé en très grand, pour l’histoire, ce qui arrive généralement des constructions navales françaises ; on n’en voit pas la fin; quand on mit l’histoire en chantier, armé, ou, pour dire le mot, outillé des méthodes modernes, les innovateurs en firent le devis ; mais à mesure qu’on avançait, et que justement parti des temps antiques on se mouvait au-devant des temps modernes, les mécomptes se multipliaient : ils se sont ë si bien multipliés qu’aujourd’hui nul n’oserait en pronostiquer la fin, ni annoncer la fin du travail; le seul historien de la révolution française que je connaisse

personnellement qui soit exactement sérieux nous dira tant que nous le voudrons que pour mener à bien la seule histoire de la révolution française il faudrait des milliers de vies de véritables historiens; or on ne voit pas qu’il en naïisse des milliers; et nous sommes fort loin de compte.

Deuxièmement, et cette deuxième raison, étant une raison de réalité, recouvre et commande la première, qui était une raison de connaissance ; comment l’histoire s’arrêterait-elle, si l’humanité ne s’arrête pas; à moins de supposer que l’histoire ne serait pas l’histoire de

l’humanité ; et c’est en effet bien là que l’on en était arrivé, c’est bien ce que l’on a supposé, au moins implicie tement ; on a tant parlé de l’histoire, de l’histoire seule, ; de l’histoire en général, de l’histoire en elle-même, de b. l’histoire tout court, on a tant surélevé l’histoire que l’on k. a quelque peu oublié que ce mot tout seul ne veut rien

d dire, qu’il y faut un complément de détermination, que | l’histoire n’est rien si elle n’est pas l’histoire de quelque At: événement, que l’histoire en général n’est rien si elle n’est pas l’histoire du monde et de l’humanité. Si donc, 44 et c’était la première cause pour laquelle nul aujourd’hui % n’avancerait plus que l’histoire est surle point d’aboutir 18 et de se clore, si donc l’histoire de l’humanité acquise est | \ loin d’être acquise elle-même, comment l’histoire d’une NA humanité qui n’est pas acquise elle-même serait-elle NRE. acquise ; et quand l’histoire du passé n’est pas près de | è s’achever, tant s’en faut, comment l’histoire du futur | : serait-elle près de se clore; nous touchons ici au secret À même de cette faiblesse moderne ; on sait aujourd’hui, fh je on a reconnu, généralement, que la plupart des idées et 1 des thèses prétendues positives ou positivistes reRE couvrent des idées et des thèses métaphysiques mal E dissimulées ; cette idée de Renan, que nous considérons 1 en bref aujourd’hui, qui paraît une idée historique f modeste purement, et simplement, cette idée que 1e l’histoire touche à son aboutissement et à sa clôture, 14 implique au fond une idée hautement et orgueilleu4 Ÿ sement métaphysique, extrêmement affirmée, portant dE sur l’humanité même; elle implique cette idée que 14 l’humanité moderne est la dernière humanité, que FE l’on n’a jamais rien fait de mieux, dans le genre, 14 que l’on ne fera jamais rien de mieux, qu’il est inutile ï d’insister, que le monde moderne est le dernier des \ mondes, que l’homme et quela nature a dit son dernier lé Incroyable naïveté savante, orgueil enfantin des 13 doctes et des avertis; l’humanité a presque toujours | cru qu’elle venait justement de dire son dernier mot;

l’humanité a toujours pensé qu’elle était la dernière et la meilleure humanité, qu’elle avait atteint sa forme, qu’il allait falloir fermer, et songer au repos de béatitude ; ce qui est intéressant, ce qui est nouveau, ce n’est point qu’une humanité après tant d’autres, ce n’est point 13 que l’humanité moderne ait cru, à son tour, qu’elle était la meilleure et la dernière humanité; ce qui est inté- ressant, ce qui est nouveau, c’est que l’humanité moderne se croyait bien gardée contre de telles faiblesses par sa science, par l’immense amassement de ses connaissances, par la sûreté de ses méthodes; jamais on ne vit aussi bien que la science ne fait pas la philosophie, et la vie, et la conscience ; tout armé, averti, gardé que fût le monde moderne, c’est justement dans la plus vieille erreur humaine qu’il est tombé, comme par hasard, et dans la plus commune; les propositions les plus savamment formulées reviennent au même que les anciens premiers balbutiements ; et de même que les plus grands savants du monde, s’ils ne sont pas des cabotins, devant l’amour et devant la mort demeurent stupides et désarmés comme les derniers des misé- rables, ainsi la mère humanité, devenue la plus savante du monde, s’est retrouvée stupide et désarmée devant la plus vieille erreur du monde; comme au temps des plus anciens dieux elle a mesuré les formes de civilisation atteintes, et elle a estimé que ça n’allait pas trop mal, qu’elle était, qu’elle serait la dernière et la meilleure humanité, que tout allait se figer dans la béatitude éternelle d’une humanité Dieu.

Si je voulais chercher dans l’Avenir de la science tout cet orgueil, toute cette assurance et cette naïve

4! certitude, ilme faudrait citer tout {Avenir de la science,

| et une aussi énorme citation m’attirerait encore des désagréments avec la maison Calmann Lévy; ce

12 livre n’est rien s’il n’est pas tout le lourd et le plein

, évangile de cette foi nouvelle, de cette foi la dernière

\ en date, et provisoirement la définitive ; tout ce livre

L- admirable et véritablement prodigieux, tout ce livre L: de jeunesse et de force est dans sa luxuriante plé-

| nitude comme gonflé de cette foi religieuse; on me

1 permettra de n’en point citer un mot, pour ne pas citer

(] tout; nous retrouverons ce livre d’ailleurs, ce livre # 1% bouddhique, ce livre immense, presque informe; car

15 j’ai toujours dit, et j’ai peut-être écrit que le jour où

| > lon voudra sérieusement étudier le monde moderne

(1 c’est à l’Avenir de la science qu’il faudra d’abord et

  1. \ surtout s’attaquer ; le vieux pourana de l’auteur, écrit ‘4 au lendemain de l’agrégation de philosophie, comme

ï elle était alors, passée en septembre, écrit dans les | deux derniers mois de 1848 et dans les quatre ou cinq 4 premiers mois de 1849, le gros volume, âpre, dogma- | tique, sectaire et dur, l’énorme paquet littéraire, le gros : livre, avec sa pesanteur et ses allures médiocrement É littéraires, le bagage, le gros volume, le vieux manuscrit, la première construction, les vieilles pages, l’essai 38 de jeunesse, de forme naïve, touffue souvent abrupte, M pleine d’innombrables incorrections, le vieil ouvrage,

\ avec ses notes en tas, le mur aux pierres essentielles, | demeure pour moi l’œuvre capitale de Renan, et celle L: qui nous donne vraiment le fond et l’origine de sa 1! pensée tout entière, s’il est vrai qu’une grande vie ne

j soit malheureusement presque toujours qu’une maturité persévérante réalisée, brusquement révélée dans un

éclair de jeunesse ; Renan lui-même en a beaucoup plus vécu, encore beaucoup plus qu’il ne l’a dit dans sa pré- face ; et le vieux Pourana de l’auteur est vraiment aussi le vieux Pourana du monde moderne; combien de modernes, le disant, ne le disant pas, en ont vécu; aujourd’hui encore, inconsciemment ou non, tous nous en vivons, sectaires et libertaires, et, comme le dit Hugo, mystiques et charnels.

J’ai donc bien le droit, j’ai le devoir de chercher dans 7 Renan et dans Taine la première pensée du monde moderne, la pensée de derrière la tête, comme on dit, qui est toujours la pensée profonde, la pensée intéressante, la pensée intérieure et mouvante, la pensée agissante, la pensée cause, la source et la ressource de la pensée, la pensée vraie ; et pour trouver l’arrière-pensée de Renan, passant à l’autre bout de sa pleine carrière, on sait que c’est dans les dialogues et les fragments philosophiques, dans les drames qu’il faut la chercher; je me reporte aux Dialogues et fragments philosophiques, par Ernest Renan, de l’Académie française, quatrième édition ; je sais bien que la citation que je vais faire est empruntée à la troisième partie, qui est celle des réves; certitudes, probabilités, rêves; je sais que mon personnage est celui de Théoctiste, celui qui fonde Dieu, si j’ai bonne mémoire; je sais que les objections lui sont présentées par Æudoxe, qui doit avoir bonne opinion: je n’oublie point toutes les précautions que Renan prend dans sa préface ; mais enfin mon personnage dit, et je copie tout au long ; je passe les passages où ce Théoctiste rêve de la Terreur intellectuelle ; nous y reviendrons quelque jour; car ils sont extrêmement importants, et graves; et je

1 m’en tiens à ceux où il rêve de la Déification intellec- E « Je vous ai dit que l’ordre d’idées où je metiens en ce (1 moment ne se rapporte qu’imparfaitement à la planète 14 Terre, et qu’il faut entendre de pareilles spéculations (n comme visant au delà de l’humanité. Sans doute le | à sujet sachant et pensant sera toujours limité ; mais le 1h savoir et le pouvoir sont illimités, et par contre-coup la 1| nature pensante elle-même pourra être fort agrandie, (l sans sortir du cercle connu de la biologie. Une large 1 application des découvertes de la physiologie et du ï. principe de sélection pourrait amener la création d’une 16 race supérieure, ayant son droit de gouverner, non seu- | lement dans sa science, mais dans la supériorité même de son sang, de son cerveau et de ses nerfs. Ce seraient | là des espèces de dieux ou dévas, êtres décuples en L valeur de ce que nous sommes, qui pourraient être viables dans des milieux artificiels. La nature ne fait he rien que de viable dans les conditions générales ; mais la science pourra étendre les limites de la viabilité. La Ë nature jusqu’ici a fait ce qu’elle a pu; les forces spontanées ne dépasseront pas l’étiage qu’elles ont atteint. (l C’est à la science à prendre l’œuvre au point où la nature l’a laissée. La botanique fait vivre artificiellement 3 des produits végétaux qui disparaîtraient si la main de | lhomme ne les soutenait incessamment. Un âge se | conçoit où la production d’un déva serait évaluée à un | certain capital, représentant les appareils chers, les | actions lentes, les sélections laborieuses, l’éducation | compliquée et la conservation pénible d’un pareil être | contre nature. Une fabrique d’Ases, un Asg’aard, pourra

être reconstitué au centre de l’Asie, et, si l’on répugne à ces sortes de mythes, que l’on veuille bien remarquer le procédé qu’emploient les fourmis et les abeilles pour déterminer la fonction à laquelle chaque individu doit être appliqué; que l’on réfléchisse surtout au moyen ï qu’emploient les botanistes pour créer leurs singularités. C’est toujours la nutrition ou plutôt le développement d’un organe par l’atrophie d’un autre qui forme le secret de ces anomalies. Rappelez-vous ce docteur védique, dont le nom, selon Burnouf, signifiait 0 = orépua sic rhv xep%knv &vé6n. Comme la fleur double est obtenue par lhypertrophie ou la transformation des organes de la génération, comme la floraison et la fructification épuisent la vitalité de l’être qui accomplit ces fonctions, de même il est possible que le moyen de concentrer toute la force nerveuse au cerveau, de la transformer toute en cerveau, si l’on peut ainsi dire, en atrophiant l’autre pôle, soit trouvé un jour. L’une de ces fonctions est un affaiblissement de l’autre; ce qui est donné à l’une est enlevé à l’autre. Il va sans dire que nous ne parlons pas de ces suppressions honteuses qui ne font que des êtres incomplets. Nous parlons d’une intime transfusion, grâce à laquelle les forces que la nature a dirigées vers des opérations différentes seraient employées à une même fin. »

Ces rêves, ces imaginations nous paraissent aujourd’hui monstrueuses, peut-être parce qu’elles sont monstrueuses en effet, surtout parce que les sciences naturelles ont depuis continué à marcher, et parce que de toutes parts nous avons reçu de la réalité de rudes

avertissements ; nul aujourd’hui, de tous les historiens

fl : modernes, et de tous les savants, neles’endosserait ; et 1l 4 non seulement il n’est personne aujourd’hui qui ne les Le: renie, mais il n’est personne au fond qui n’en veuille à |‘4 l’ancien d’avoir aussi honteusement montré sa pensée | de derrière la tête; nous au contraire, quin’avons aucun | ; honneur professionnel engagé dans ce débat, remer1 cions Renan d’avoir, à la fin de sa pleine carrière, à | l’âge où l’homme fait son compte et sa caisse et le | bilan de sa vie et la liquidation de sa pensée, achevé de E. nous éclairer sur les lointains arrière-plans de ses | rêves ; par lui, en lui nous pouvons saisir enfin toute £ [4 l’orientation de la pensée moderne, son désir secret, [4 son rêve occulte. | « On imagine donc (sans doute hors de notre plaFl nête) la possibilité d’êtres auprès desquels l’homme . serait presque aussi peu de chose qu’est l’animal rela- | tivement à l’homme; une époque où la science rempla- | cerait les animaux existants par des mécanismes plus % élevés, comme nous voyons que la chimie a remplacé . des séries entières de corps de la nature par des séries

bien plus parfaites. De même que l’humanité est sortie

| de l’animalité, ainsi la divinité sortirait de l’humanité. ne 11 y aurait des êtres qui se serviraient de l’homme Ê comme l’homme se sert des animaux. »

C’est alors peut-être que l’homme s’apercevrait que 1 À lhomme se sert mal des animaux.

{ « L’homme ne s’ar4 rête guère à cette pensée qu’un pas, un mouvement

de lui écrase des myriades d’animalcules. Maïs, je le

répète, la supériorité intellectuelle entraîne la supériorité religieuse; ces futurs maîtres, nous devons les rêver comme des incarnations du bien et du vrai; il y

J’arrête ici ma citation, parce qu’il est très long de copier, et parce qu’ici, comme dans l’Avenir de la science, il faudrait tout citer, tant tout est plein; curieux, inquiétant, nouveau, passionnant; pourtant il faut que je recommence : ‘

« L’univers serait ainsi consommé en un seul être organisé, dans l’infini duquel se résumeraient des dé- cillions de décillions de vies, passées et présentes à la

Or il est évident qu’un tel résumé ne pourrait s’obtenir que par une totalisation de la mémoire universelle, donc par une globalisation, par un achèvement, et par un arrêt de l’histoire.

« Toute la nature vivante produirait une vie centrale, grand hymne sortant de milliards de voix, comme l’animal résulte de milliards de cellules, l’arbre de millions de bourgeons. Une conscience unique serait < faite par tous, et tous y participeraient; l’univers serait un polypier infini, où tous les êtres qui ont jamais été seraient soudés par leur base, vivant à la fois de leur vie propre et de la vie de l’ensemble. »

C’est bien le ramassement de toute la mémoire humaine et surhumaine en une conscience Dieu; or ce ramassement peut s’obtenir par deux moyens; si l’on croit en Dieu,

l’ Charles Péguy

L fi si l’on admet la résurrection des morts, et le miracle, Le ceramassement de toute la mémoire des créatures peut | É - s’obtenir sans passer par l’intermédiaire de l’histoire; | | ia puisque ce sont les mémoires individuelles mêmes qui | 11h resservent; il n’y à pas à rapprendre; mais si, ce qui 1É est, je pense, la position de Renan, nous ne croyons | n pas en Dieu, si nous n’admettons pas la résurrection

La personnelle, individuelle des morts, en un mot si de 4 notre entendement nous rejetons le miracle, il n’y a

114 # plus aucun moyen d’obtenir ceramassement de toute la | 15 mémoire sans passer par l’intermédiaire de l’histoire; ji î fl le couronnement et l’arrêt de la création s’obtient par | is la fabrication d’un historien Dieu; Renan dirait : d’un (1 ñ 4 Dieu historien; mais pour nous, et pour ce que nous en 4 ‘4 faisons, cela revient au même; je crois même que dans | 4 la formation de la pensée de Renan, c’est l’historien s# qui s’est haussé en Dieu, qui a culminé en Dieu, qui | À s’est fait Dieu, bien plutôt que ce n’est Dieu qui s’est

« 4 « Déjà nous participons à la vie de l’univers (vie

1 Voire il faut que je me résolve à découper ici mon

| “ bien imparfaite encore) par la morale, la science et 1 à l’art. Les religions sont les formes abrégées et popu- | ie laires de cette participation ; là est leur sainteté. Mais | 8 la nature aspire à une communion bien plus intense, 1 À communion qui n’atteindra son dernier terme que 1 à quand il y aura un être actuellement parfait. Un tel ; j être n’existe pas encore, puisque nous n’avons que

trois façons de constater l’existence d’un être, le voir, x entendre parler de lui, voir son action, et qu’un être (4 comme celui dont nous parlons n’est connu d’aucune , de ces trois manières; mais on conçoit la possibilité d’un état où, dans l’infinité de l’espace, tout vive. Peu de matière est maintenant organisée, et ce qui est organisé est faiblement organisé; mais on peut admettre un âge où toute la matière soit organisée, où des milliers de soleils agglutinés ensemble serviraient à : former un seul être, sentant, jouissant, absorbant par son gosier brûlant un fleuve de volupté qui s’épan- *i cherait hors de lui en un torrent de vie. Cet univers | vivant présenterait les deux pôles que présente toute masse nerveuse, le pôle qui pense, le pôle qui jouit. Maintenant, l’univers pense et jouit par des millions d’individus. Un jour, une bouche colossale savourerait l’infini ; un océan d’ivresse y coulerait ; une intarissable émission de vie, ne connaissant ni repos, ni fatigue, jaillirait dans l’éternité. Pour coaguler cette masse divine, la Terre aura peut-être été prise et gâchée comme une motte que l’on pétrit sans souci de la fourmi ou du ver qui s’y cache. Que voulez-vous ? Nous en faisons autant. La nature, à tous les degrés, a pour soin unique d’obtenir un résultat supérieur par le sacri- ” fice d’individualités inférieures. Est-ce qu’un général, un chef d’État tient compte des pauvres gens qu’il fait

« Un seul être résumant toute la jouissance de l’univers, l’infinité des êtres particuliers joyeux d’y contribuer, il n’y a là de contradiction que pour notre individualisme superficiel. Le monde n’est qu’une série de sacrifices humains ; on les adoucirait par la joie et

|: la résignation. Les compagnons d’Alexandre vécurent f k d’Alexandre, jouirent d’Alexandre. Il y a des états he: sociaux où le peuple jouit des plaisirs de ses nobles, se | # complaîit en ses princes, dit : « nos princes », fait de | leur gloire sa gloire. Les animaux qui servent à la |! nourriture de l’homme de génie ou de l’homme de |\ 1 bien devraient être contents, s’ils savaient à quoi H fé ils servent. Tout dépend du but, et, si un jour la [1 vivisection sur une grande échelle était nécessaire pe: pour découvrir les grands secrets de la nature vivante, - Fi F j’imagine les êtres, dans l’extase du martyre volontaire, | “ venant s’y offrir couronnés de fleurs. Le meurtre inutile | 1% d’une mouche est un acte blämable ; celui qui est sacrifié | 1 aux fins idéales n’a pas droit de se plaindre, et son sort, | 4 ; au regard de l’infini (x6 66), est digne d’envie. Tant H. d’autres meurent sans laisser une trace dans la conN struction de la tour infinie! C’est chose monstrueuse \ | ’ que le sacrifice d’un être vivant à l’égoïsme d’un autre; +48 mais le sacrifice d’un être vivant à une fin voulue par 1 la nature est légitime. Rigoureusement parlant, l’homme | dans la vie duquel règne l’égoïsme fait un acte de f cannibale en mangeant de la chair; seul l’homme qui [1 travaille en sa mesure au bien ou au vrai possède ce É: droit. Le sacrifice alors est fait à l’idéal, et l’être ph sacrifié a sa petite place dans l’œuvre éternelle, ce que | 2 tant d’autres êtres n’ont pas. La belle antiquité conçut (3 avec raison l’immolation de l’animal destiné à être | | mangé comme un acte religieux. Ce meurtre fait en vue À d’une nécessité absolue parut devoir être dissimulé par 4 des guirlandes et une cérémonie. fi « Le grand nombre doit penser et jouir par procu- ï ration. L’idée du moyen âge, de gens priant pour ceux

qui n’ont pas le temps de prier, est très-vraie. La masse travaille ; quelques-uns remplissent pour elle les hautes fonctions de la vie; voilà l’humanité. Le résultat du travail obscur de mille paysans, serfs d’une abbaye, était une abside gothique, dans une belle vallée, ombragée de hauts peupliers, où.de pieuses personnes venaient six ou huit fois par jour chanter des psaumes à l’Éternel. Cela constituait une assez belle façon d’adorer, surtout quand, parmi les ascètes, il y avait un saint Bernard, un Rupert de Tuy, un abbé Joachim. Cette vallée, ces eaux, ces arbres, ces rochers voulaient crier vers Dieu, mais n’avaient pas de voix; l’abbaye leur en donnait une. Chez les Grecs, race plus noble, cela se faisait mieux par la flûte et les jeux des bergers. Un jour cela se fera mieux encore, si un laboratoire de chimie ou de physique remplace l’abbaye. Mais de nos jours les mille paysans autrefois serfs, maintenant émancipés, se livrent peut-être à une grossière bombanrce, sans résultat idéal d’aucune sorte, avec les terres de ladite abbaye. L’impôt mis sur ces terres les purifie seul un peu, en les faisant servir à un but supérieur.

« Quelques-uns vivent pour tous. Si on veut changer cet ordre, personne ne vivra. L’Égyptien, sujet de Ché- phrem, qui est mort en construisant les pyramides, a plus vécu que celui qui a coulé des jours inutiles sous ses palmiers. Voilà la noblesse du peuple; il n’en désire pas d’autre; on ne le contentera jamais avec de l’égoïsme. Il veut, s’il ne jouit pas, qu’il y en ait qui jouissent. Il meurt volontiers pour la gloire d’un chef, c’est-à-dire pour quelque chose où il n’a aucun profit direct. Je parle du vrai peuple, de la masse inconsciente, livrée à ses instincts de race, à qui la réflexion

És n’a pas encore appris que la plus grande sottise qu’on puisse commettre est de se faire tuer pour quoi que ce 4 « Parfois, je conçois ainsi Dieu comme la grande fête 4 intérieure de l’univers, comme la vaste conscience où ÿ tout se réfléchit et se répercute. Chaque classe de la société est un rouage, un bras de levier dans cette immense machine. Voilà pourquoi chacune a ses vertus. Nous sommes tous des fonctions de l’univers; le devoir L consiste à ce que chacun remplisse bien sa fonction. Ù Les vertus de la bourgeoisie ne doivent pas être celles , ‘à de la noblesse; ce qui fait un parfait gentilhomme | serait un défaut chez un bourgeois. Les vertus de ; chacun sont déterminées par les besoins de la nature; l’État où il n’y a pas de classes sociales est antiprovif dentiel. Il importe peu que saint Vincent de Paul n’ait à pas été un grand esprit. Raphaël n’aurait rien gagné à k être bien réglé dans ses mœurs. L’effort divin qui est en { tout se produit par les justes, les savants, les artistes. k Chacun a sa part. Le devoir de Gæthe fut d’être égoïste pour son œuvre. L’immoralité transcendante de l’artiste | est à sa façon moralité suprême, si elle sert à l’accomplissement de la particulière mission divine dont chacun est chargé ici-bas. ; « Pour moi, je goûte tout l’univers par cette sorte de LR: sentiment général qui fait que nous sommes tristes en 3 une ville triste, gais en une ville gaie. Je jouis ainsi des voluptés du voluptueux, des débauches du dé- l’homme vertueux, des méditations du savant, de l’austérité de l’ascète. Par une sorte de sympathie douce, je | | me figure que je suis leur conscience. Les découvertes

du savant sont mon bien; les triomphes de l’ambitieux me sont une fête. Je serais fâché que quelque chose manquât au monde; car j’ai conscience de tout ce qu’il enferme. Mon seul déplaisir est que ce siècle soit si bas qu’il ne sache plus jouir. Alors je me réfugie dans le passé, dans le xvie siècle, le xvne, dans l’antiquité; tout ce qui a été beau, aimable, juste, noble me fait comme un paradis. Je défie avec cela le malheur de m’atteindre; je porte avec moi le parterre charmant de la variété de mes pensées.

« Vous avez cherché à montrer sous quelles formes on peut rêver une conscience de l’univers plus avancée que celle dont la manifestation est l’humanité. On m’a dit que vous possédez même un biais pour rendre concevable l’immortalité des individus. »

Nous ne pouvons pas laisser, même pour aujourd’hui, cette immortalité des individus; car ce dogme de l’immortalité individuelle fait le point critique de presque toutes les doctrines; c’est là que le critique attend le métaphysicien; car c’est là que se révèlent les arrièreplans de l’espérance; particulièrement ici le dogme de - limmortalité individuelle fera le point critique de la doctrine; c’est à ce dogme en effet que nous allons reconnaître comment, dans les rêves de ce Théoctiste, l’humanité ou la surhumanité Dieu obtient sa mémoire totale; nous y voyons dès les premiers mots qu’elle ne l’obtient point par une réelle résurrection des individus réels, qu’elle ne l’obtient point proprement par ce que

|| 1 L° nous nommons tous la résurrection des morts, mais | 10 que la surhumanité Dieu, dans les rêves de ce Théo- || 48 ctiste, obtient la totalisation de sa mémoire par une | 1174 reconstitution historique, par une totalisation de l’his- || 24 toire, par la résurrection des historiens, par le règne et 1 par l’éternité de l’Historien. | is « Dites mieux, la résurrection des individus. Sur ce 1 “S point, je m’écarte des conceptions, merveilleuses du | 108 reste de poésie et d’idéal, où s’éleva le génie grec. || Platon ne me paraît pas recevable quand il soutient 12 que la mort est un bien, l’état philosophique par excel4 lence. Il n’est pas vrai que la perfection de l’âme, 4 comme il est dit dans le Phédon, soit d’être le plus . : 1 possible détachée du corps. L’âme sans corps est une un ÿ chimère, puisque rien ne nous a jamais révélé un pareil +1 ÿ me dis souvent comme Job : Reposita est hæc spes in sinu { e meo. Au terme des évolutions successives, si l’univers (à est jamais ramené à un seul être absolu, cet être sera la il vie complète de tous; il renouvellera en lui la vie des (l êtres disparus, ou, si l’on aime mieux, en son sein revib vront tous ceux qui ont été. Quand Dieu sera en même | ‘5 temps parfait et tout-puissant, c’est-à-dire quand l’omniil potence scientifique sera concentrée entre les mains | 2 d’un être bon et droit, cet être voudra ressusciter le Do. passé, pour en réparer les innombrables iniquités. Dieu

existera de plus en plus; plus il existera, plus il sera

| 14 juste. Il le sera pleinement le jour où quiconque aura

travaillé pour l’œuvre divine sentira l’œuvre divine accomplie, et verra la part qu’il y a eue. Alors l’éternelle inégalité des êtres sera scellée pour jamais. Celui qui n’a fait aucun sacrifice au bien, au vrai retrouvera ce jour-là l’équivalent exact de sa mise, c’est-à-dire le néant. Il ne faut pas objecter qu’une récompense qui n’arrivera peut-être que dans un milliard de siècles serait bien affaiblie. Un sommeil d’un milliard de siècles ou un sommeil d’une heure, c’est la même chose, et, sila récompense que je rêve nous est accordée, elle nous fera l’effet de succéder instantanément à l’heure de la mort. Beatam resurrectionem exspectans, voilà, pour l’idéaliste comme pour le chrétien, la vraie formule qui convient au tombeau.

« Un monde sans Dieu est horrible. Le nôtre paraît tel à l’heure qu’il est; mais il ne sera pas toujours ainsi. Après les épouvantables entr’actes de férocité et d’égoisme de l’être grandissant, se réalisera peut-être le rêve de la religion déiste, une conscience suprême, rendant justice au pauvre, vengeant l’homme vertueux. « Cela doit être ; donc cela est », dit le déiste. Nous autres, nous disons : « Donc cela sera » ; et ce raisonnement a sa légitimité, puisque nous avons vu que les rêves de la conscience morale peuvent fort bien devenir un jour des < réalités. On conçoit ainsi une conscience qui résume toutes les autres, même passées, qui les embrasse en ‘ tant qu’elles ont travaillé au bien, à l’absolu. Dans cette pyramide du bien, élevée par les efforts successifs des êtres, chaque pierre compte. L’Égyptien du temps de Chéphrem dont nous parlions tout à l’heureexiste encore par la pierre qu’il a posée; ainsi sera-t-il de l’homme qui aura collaboré à l’œuvre d’éternité. Nous vivons en

(1 4 proportion de la part que nous avons prise à l’édification | È de l’idéal. L’œuvre de l’humanité est le bien; ceux qui LA auront contribué au triomphe du bien fulgebunt sicut ( : stellæ. Même si la Terre ne sert un jour que de

f moellon pour la construction d’un édifice futur, nous Ex serons ce qu’est la coquille géologique dans le bloc des- #4 tiné à bâtir un temple. Ce pauvretrilobite dont la trace 2 est écrite dans l’épaisseur de nos murs y vit encore un | +5 peu ; il fait encore un peu partie de notre maison. 4 « Votre immortalité n’est qu’apparente; elle ne va F pas au delà de l’éternité de l’action; elle n’implique pas à l’éternité de la personne. Jésus aujourd’hui agit bien © plus que quand il était un Galiléen obscur; mais il ne h vit plus.

Fe « Il vit encore. Sa personne subsiste et est même aughi mentée. L’homme vit où il agit. Cette vie nous est plus & chère que la vie du corps, puisque nous sacrifions vo- ] lontiers celle-ci à celle-là. Remarquez bien que je ne Le parle pas seulement de la vie dans l’opinion, de la ré- ki putation, du souvenir. Celle-ci en effet ne suffit pas ; H elle a trop d’injustices. Les meilleurs sont ceux qui la jf fuient. Tamerlan est plus célèbre que tel juste ignoré. 18 Marc-Aurèle n’a la réputation qu’il mérite que parce ! qu’il a été empereur et qu’il a écrit ses pensées. L’in- (É fluence vraie est l’influence cachée; non que l’opinion À définitive de l’histoire soit en somme très fausse; mais 4 elle pèche tout à fait par la proportion. Tel innomé a

été peut-être plus grand qu’Alexandre; tel cœur de femme qui n’a dit mot de sa vie a mieux senti que le poëte le plus harmonieux. — Je parle de la vie par influence, ou, selon l’expression des mystiques, de la vie en Dieu. La vie humaine, par son revers moral, écrit un petit sillon, comme la pointe d’un compas, au sein de l’infini. Cet arc de cercle tracé en Dieu n’a pas plus de fin que Dieu. C’est dans le souvenir de Dieu que les hommes sont immortels. L’opinion que la conscience absolue a de lui, le souvenir qu’elle garde de lui, voilà la vraie vie du juste, et cette vie-là est éternelle. Sans doute il y a de l’anthropomorphisme à prêter à Dieu une conscience comme la nôtre; mais l’usage des expressions anthropomorphiques en théologie est inévitable ; il n’a pas plus d’inconvénient que l’emploi de toute autre figure ou métaphore. Le langage devient impossible, si l’on pousse à l’excès le purisme à cet égard.

« C’est entendu; mais vous ne nous avez pas expliqué comment on peut parler de réelle existence sans conscience.

« La conscience est peut-être une forme secondaire de l’existence. Un tel mot n’a plus de sens quand on veut l’appliquer au tout, à l’univers, à Dieu. Conscience suppose une limitation, une opposition du moi et du non-moi, qui est la négation même de l’infini. Ce qui est éternel, c’est l’idée. La matière est chose toute relative ; elle n’est pas réellement ce qui est; elle est la cou-

|A leur qui sert à peindre, le marbre qui sert à sculpter, : l 2 la laine qui sert à broder. La possibilité de faire exister | É de nouveau ce qui a déjà existé, de reproduire tout ce E. qui a eu de la réalité ne saurait être niée. Hâtons-nous de | | le dire, toute affirmation en pareille matière est un acte | ; de foi ; or qui dit acte de foi dit un acte outre-passant | l’expérience (je ne dis pas la contredisant). Après tout, h notre espérance est-elle présomptueuse? Notre demande | est-elle intéressée ? Non, non certes. Nous ne deman- | à dons pas une récompense; nous demandons simplement | à être, à savoir davantage, à connaître le secret du - | ‘ monde, que nous avons cherché si avidement, l’avenir . de l’humanité, qui nous a tant passionnés. Cela est ti permis, j’espère. Ceux qui prennent l’existence comme fl un devoir, non comme une jouissance, ont bien droit à he cela. Pour moi, je ne réclame pas précisément l’immor1 talité, mais je voudrais deux choses : d’abord n’avoir il pas offert au néant et au vide les sacrifices que j’ai pu f faire au bien et au vrai; je ne demande pas à en être payé ; mais je désire que cela serve à quelque chose : ; : en second lieu, le peu que j’ai fait, je serais bien aise } ‘ que quelqu’un le sût; je veux l’estime de Dieu, rien de Dé : plus; ce n’est pas exorbitant, n’est-ce pas? Reproche1 t-on au soldat mourant de s’intéresser au gain de la É | bataille et de désirer savoir si son chef est content de | l « La sensation cesse avec l’organe qui la produit, | l’effet disparaît avec la cause. Le cerveau se décomposant, nulle conscience dans le sens ordinaire du mot ne f peut persister. Mais la vie de l’homme dans le tout, la À place qu’il y tient, sa part à la conscience générale, | voilà ce qui n’a aucun lien avec un organisme, voilà ce

_ qui est éternel. La conscience a un rapport avec : l’espace, non qu’elle réside en un point, mais elle sent en un espace déterminé. L’idée n’en a pas; elle est l’immatériel pur; ni le temps ni la mort ne peuvent rien sur : elle. L’idéal seul est éternel; rien ne reste que lui et ce qui y sert.

« Consolons-nous, pauvres victimes; un Dieu se fait

avec nos pleurs.

« Les savants positivistes auront toujours une difficulté capitale contre ce que vous venez de dire, et aussi contre plusieurs des vues que nous ont développées Philalèthe et Théophraste. Vous prèêtez à l’univers et à l’idéal des volontés, des actes qu’on n’a remarqués jusqu’ici que chez des êtres organisés. Or rien n’autorise à regarder l’univers comme un être organisé, même à la manière du dernier zoophyte. Où sont ses nerfs? Où est son cerveau? Or, sans nerfs ni cerveau, ou pour mieux dire sans matière organisée, on n’a jamais constaté jusqu’ici de conscience ni de sentiment à un degré

« Votre objection, décisive contre l’existence des àmes séparées et des anges, n’est pas décisive contre l’hypothèse d’un ressort intime dans l’univers. Cette impulsion instinctive serait quelque chose de sui generis, un principe premier comme le mouvement luimême. Ce n’est jamais que par métaphore que nous avons pu présenter l’univers comme un animal. Animal

É. suppose espèce, pluralité d’individus; il y aurait donc 4 plusieurs univers! Mais que la masse infinie produise é une sorte d’exsudation générale, à laquelle, faute de 1 mieux et par suite d’un anthropomorphisme inévitable, { nous donnons le nom de conscience, c’est ce que les faits \æ ._ généraux de la nature semblent indiquer. Tout dans la 5 nature se réduit au mouvement. Oui certes; mais le ee mouvement a une cause et un but. La cause c’est l’idéal; ‘a le but, c’est la conscience. à :

i * « Je me dis souvent que si le but du monde était une ‘1 course aussi haletante que vous le supposez vers la 2 science, il n’y aurait pas de fleurs, pas d’oiseaux bril- à lants, pas de joie, pas de printemps. Tout cela suppose ‘3 un Dieu moins affairé que vous ne croyez, un Dieu déjà ‘à arrivé, qui s’amuse et jouit d’un état acquis définiti4 vement. : « J’irai plus loin que vous, et je réclamerai au centre , | de l’univers un immotum quid, un lieu des idées, comme | 4 le voulait Malebranche. On revient toujours aux formules s de ce grand penseur, quand on veut se rendre compte | des relations de Dieu et de l’univers, de l’individu avec } l’infini. Croyez-moi, Dieu est une nécessité absolue. | Dieu sera et Dieu est. En tant que réalité, il sera ; en ! tant qu’idéal, il est. Deus est simul in esse et in fieri. Cela seul peut se développer qui est déjà. Comment, | d’ailleurs, imaginer un développement ayant pour point |

de départ le néant? L’abiîme initial fût resté à tout S jamais en repos, si le Père éternel ne l’eût fécondé. A côté du jieri, il faut donc conserver l’esse; à côté du mouvement, le moteur; au centre de la roue, le moyeu immobile. Théoctiste nous a bien montré que seule l’hypothèse monothéiste se prête à la réalisation de nos idées les plus enracinées sur la nécessité d’une justice supérieure pour l’homme et l’humanité. Ajoutons que si le mouvement a existé de toute éternité, on ne conçoit pas que le monde n’ait pas atteint le repos, l’uniformité et la perfection. Il n’est pas plus facile d’expliquer comment l’équilibre ne s’est pas encore rétabli que d’expliquer comment l’équilibre s’est rompu. Si le tireur dont nous parlions hier tire depuis l’éternité, il a déjà dû atteindre le but.

« Nous touchons ici aux antinomies de Kant, à ces goufires de l’esprit humain, où l’on est ballotté d’une contradiction à une autre. Arrivé là, on doit s’arrêter. La raison et le langage ne s’appliquent qu’au fini. Les transporter dans l’infini, c’est comme si l’on prétendait mesurer la chaleur du soleil ou du centre de la terre avec un thermomètre ordinaire. Le développement particulier dont nous sommes les témoins n’est que l’histoire d’un atome; nous voulons que ce soit l’histoire de l’absolu, et nous y appliquons les lignes d’un arrièreplan situé à l’infini. Nous confondons les plans du paysage ; nous commettons la même erreur que celle à laquelle on est exposé en déchiffrant les papyrus d’Herculanum. Les différents feuillets se pénètrent réci-

ti PA proquement, et l’on rapporte à une page des lettres qui F viennent de dix pages plus loin. | 12 « Remercions Théoctiste de nous avoir dit tous ses | rêves. « C’est bien à peu près ainsi que parlent les | 108 prêtres; mais les mots sont différents. » Les esprits F superficiels échappent seuls à l’obsession de ces proon blèmes. Ils se renferment dans une cave et nient le ciel. Hé Ces gens-là eussent dit à Colomb regardant l’horizon | de la mer vers l’Occident: « Pauvre fou, tu vois bien 3 « Dans quelques années, si nous existons et si quelque chose existe, nous pourrons reprendre ces questions et à voir en quoi se sera modifiée notre manière d’envisager F l’univers. Quel dommage que nous ne puissions, comme 4 dans la légende racontée par Thomas de Cantimpré, il donner rendez-vous à ceux d’entre nous qui seront | morts, pour qu’ils viennent nous rendre compte de la k. réalité des choses de l’autre vie ! « Je crois qu’en pareille matière le témoignage des f morts est peu de chose. Comme dit la parabole: Neque } (à si quis mortuorum resurrexerit credent. En fait de vertu, chacun trouve la certitude en consultant son

On ne me pardonnera pas une aussi longue citation; mais on m’en louera ; et on la portera sans doute à mon / actif; car c’est un plaisir toujours nouveau que de retrouver ces vieux textes pleins, et perpétuellement inquiétants de nouveauté ; et quand dans un cahier on met d’aussi importantes citations de Renan, on est toujours sûr au moins qu’il y aura des bons morceaux dans le cahier; — je ne dis point cela pour Zangwill, qui supporte toute comparaison ; — je sais tous les reproches que l’on peut faire au texte que je viens de citer ; il est perpétuellement nouveau; et il est vieux déjà; il est dépassé; phénomène particulièrement intéressant, il est surtout dépassé justement par les sciences sur lesquelles Renan croyait trouver son plus solide appui, par les sciences physiques, chimiques, particulièrement par les sciences naturelles ; — mais ici que dirions-nous de Taïine qui faisait aux sciences mathé- .. matiques, physiques, chimiques, naturelles, une incessante référence; — c’est justement par le progrès des sciences naturelles que nous sommes aujourd’hui recon- ‘ duits à des conceptions plus humaines, et, le mot le dit, plus naturelles ; je n’ignore pas toutes les précautions qu’il y aurait à prendre si l’on voulait saisir, commenter et critiquer tout ce texte ; mais telle n’est pas aujourd’hui la tâche que nous nous sommes assignée; je n’ignore pas qu’il y a dans cet énorme texte religieux des morceaux entiers qui aujourd’hui nous soulèvent d’indignation; et des morceaux entiers qui aujourd’hui nous paraissent extraordinairement faibles ; je n’ignore pas qu’il y a dans ce monument énorme des corps de bâtiments entiers qu’un mot, un seul mot de Pascal, par la simple confrontation, anéantirait; je connais les proLXII

fl à portions à garder; je sais mesurer un Pascal et un | 14 Renan ; et je n’offenserai personne en disant que je ne | 12 confonds point avec un grand historien celui qui est le || penseur même ; si j’avais à saisir et à commenter et à || 4 critiquer le texte que nous avons reproduit, je sais qu’il Ê k. faudrait commencer par distinguer dans le texte preLe mièrement la pensée de Renan; deuxièmement l’arrière- | pensée de Renan; troisièmement, et ceci est particuliè- L: rement regrettable à trouver, à constater, des fausses % fenêtres, des fragments, à peine habillés, d’un cours de à philosophie de l’enseignement secondaire, comme était” 1 l’enseignement secondaire de la philosophie au temps | 1 où Renan le recevait, des morceaux de cours, digérés à ‘4 peine, sur Kant et les antinomies, sur le moi et le nonF moi, tant d’autres morceaux qui surviennent inattendus É pour faire l’appoint, pour jointurer, pour boucher un trou; combien ces plates reproductions de vieux ensei114 gnements universitaires, ces morceaux de concours, de 1 = l’ancien concours, du concours de ce temps-là, combien { | ces réminiscences pédagogiques, survenant tout à ji coup, et au moment même que l’on s’y attendait le ‘18 moins, au point culminant du dialogue, détonnent auprès | k du véritable Renan, auprès de sa pensée propre, et s surtout de son arrière-pensée ; comme elles sont infé- ô J rieures au véritable texte; et dans le véritable texte | comme la pensée même estinférieure à l’arrière-pensée, FE ou, si l’on veut, comme l’arrière-pensée est supérieure | à la pensée, à la pensée de premier abord ; quel travail que de commencer par discerner ces trois plans ; mais ‘à comme on en serait récompensé; comme la partie qui : reste est pleine et lourde ; comme la domination de | l’arrière-pensée est impérieuse.

Je n’ignore pas, je le répète, que la plupart de ces K rêves soulèvent en nous des indignations légitimes, et pour tout dire, qu’il y a des phrases, dans ces textes, qui vous rendraient démocrate.

Nous sommes aujourd’hui moins accommodants que cet Eudoxe; mais nous sommes moins tranquilles, plus inquiets, plus passionnés que ce Philalèthe ; et c’est justement parce que nous aimons le vrai que nous sommes plus passionnés ; je n’ai point voulu arrêter par des réflexions ou par des commentaires un texte aussi exubérant, aussi plein, aussi fervent; je me rends bien compte qu’un texte aussi plein dépasse de partout ce que nous voulons lui demander aujourd’hui; que de luimême il répond à toutes sortes d’immenses questions que nous ne voulons point lui poser aujourd’hui; et je suis un peu confus de retenir si peu d’un texte aussi vaste; c’est justement ce que je disais quand je disais que tout le monde moderne est dans Renan; on ne peut ouvrir du Renan sans qu’il en sorte une immensité de monde moderne; et si le Pourana de jeunesse était vraiment le Pourana de la jeunesse du monde moderne, le testament de vieillesse est aussi le testament de toute la vieillesse de tout le monde moderne; je me rends bien compte qu’ayant à traiter toutes les autres immenses questions qu’a soulevées le monde moderne c’est au même texte qu’il nous faudrait remonter encore; et c’est le même texte qu’il nous faudrait citer encore, tout au long; nous le citerions, inlassablement; nous l’avons cité aujourd’hui, tout au long, sans l’interrompre, et sans le troubler de commentaires, parce que s’il porte en même temps sur une infinité d’autres immenses questions, il porte aussi, tout entier et à plein, sur la grosse

À. question qui s’est soulevée devant nous; et sur cette H question nous ne l’avons pas interrompu, parce qu’il est

É décisif, pourvu qu’on l’entende, et sans même qu’on

l: l’interprète; il est formellement un texte de métaphy-

d sique, et j’irai jusqu’à dire qu’il est un texte de théo-

Les textes de Taïne, et sur ces textes reportons-nous

É au même exemple manifeste, ne sont pas moins décisifs,

l ils ne révèlent pas moins la pensée de derrière la tête

i de tout le monde moderne; reprenons ce La Fontaine ‘

à et ses fables: toutes les théories de la fin, qui elles-

è mêmes caractérisent si éminemment Taine, ses mé- 1 thodes, les méthodes modernes, procèdent exactement l du même esprit ; nous sommes aujourd’hui scandalisés 1 de leur assurance roide et grossière, manipulant sans 1 vergogne, et sans réussite, les tissus les plus fins, les ‘. mouvements les plus souples, les plus vivantes élabol rations du génie mème; aujourd’hui je ne veux retenir, À de tout ce scandale, que les indications qui me parais-

) sent indispensables pour définir le débat même où nous À allons nous trouver engagés. | 5 Indications indispensables, en ce sens que nous ne É. retiendrons que ce dont nous ne pouvons rigoureusement pas nous passer; mais indications indispensables | en ce sens aussi qu’elles sont capitales et commandent tout le reste ; et c’est pour cela que nous ne pouvons Ï pas nous en passer. Car c’est un avantage capital de Taïine, et que nul de | ses ennemis ne songerait à lui contester, qu’il est net; ï il ne masque point ses ambitions; il ne dissimule point | | ses prétentions ; brutal et dur, souvent grossier, et

mesurant les grandeurs les plus subtiles par des unités * qui ne sont point du même ordre, il a au moins les vertus de ses vices, les avantages de ses défauts, les bonnes qualités de ses mauvaises; et quand il se trompe, il se trompe nettement, comme un honnête homme, sans fourberie, sans fausseté, sans fluidité; lui-même il permet de mesurer ce que nous nommons ses erreurs, et par ses erreurs les erreurs du monde moderne ; et dans les erreurs qui, étant les erreurs de tout le monde moderne, lui sont communes avec Renan, il nous permet des mesures nettes que Renan ne nous permettait pas; nous lui devons la formule et le plus éclatant exemple du circuit antérieur; je ne puis m’empêcher de considérer le circuit antérieur, le voyage du La Fontaine, comme un magnifique exemple, comme un magnifique symbole de toute la méthode historique moderne, ‘ un symbole au seul sens que nous puissions donner à ce mot, c’est-à-dire une partie de la réalité, homogène et homothétique à un ensemble de réalité, et représentant soudain, par un agrandissement d’art et de réalité, tout cet immense ensemble de réalité; je ne puis m’empêcher de considérer ce magnifique circuit du La Fontaine comme un grand exemple, comme un éminent cas particulier, comme un grand symbole honnête, si 2 magnifiquement et si honnêtement composé que si quelqu’un d’autre que Taine avait voulu le faire exprès, pour la commodité de la critique et pour l’émerveil- t lement des historiens, il n’y eût certes pas à beaucoup près aussi bien réussi; je tiens ce tour de France pour un symbole unique; oui c’est bien là le voyage antérieur que nous faisons tous, avant toute étude, avant tout travail, nous tous les héritiers, les tenants, la monnaie

66 18% LE VA bte Eesti Cala 2 ER Lo | € de la pensée moderne; tous nous le faisons toujours, || “ ce tour de France-là ; et combien de vies perdues à faire d le tour des bibliothèques ; et pareillement nous devons {l à Taine, en ce même La Fontaine, un exemple éminent | (à de multipartition effectuée à l’intérieur du sujet même; nl: et nous allons lui devoir un exemple éminent d’accom1 plissement final; car ces théories qui empoignent si |: brutalement les ailes froissées du pauvre génie re- |} viennent, elles aussi, elles enfin, à supposer un épui- | 1 sement du détail indéfini, infini; elles reviennent exac- Î : tement à saisir, ou à la prétention de saisir, dans toute | 3 l’indéfinité, dans toute l’infinité de leur détail, toutes l: les opérations du génie même; chacune de ces théories, à d’apparence doctes, modestes et scolaires, en réalité 4 recouvre une anticipation métaphysique, une usurpah. tion théologique; la plus humble de ces théories sup- | pose, humble d’apparence, que l’auteur a pénétré le { secret du génie, qu’il sait comment ça se fabrique, lui4 même qu’il en fabriquerait, qu’il a pénétré le secret de 13 la nature et de l’homme, c’est-à-dire, en définitive, Et qu’ayant épuisé toute l’indéfinité, toute l’infinité du “4 détail antérieur, toute l’indéfinité, toute l’infinité du ‘4 détail intérieur, en outre il a épuisé toute l’indéfinité, |f toute l’infinité du détail de la création même ; la plus (] humble de ces théories n’est rien si elle n’est pas, en { prétention, la saisie, par l’historien, par l’auteur, en fi pleine vie, en pleine élaboration, du génie vivant; et

  1. pour saisir le génie, la saisie de tout un peuple, de ! toute une race, de tout un pays, de tout un monde. à (| Si telle est vraiment l’atteinte obtenue par les théo- | ries particulières, quelle ne sera pas la totale atteinte 1] obtenue par la conclusion, où se ramassent et cul1 LXVIIL

minent toutes les ambitions des théories particulières ; je ne puis citer les théories particulières; il faudrait remonter de la fin du volume au commencement, il fau- : drait citer presque tout le volume; je cite au long la conclusion ; pourquoi n’éprouvons-nous que de l’indifférence quand nous découpons notre exemplaire de Taine, et pourquoi ne pouvons-nous découper sans regret notre exemplaire de Renan; ce n’est point, comme le dirait un historien des réalités économiques, parce que les Renan coûtent sept cinquante en librairie et parce queles Taine, chez Hachette, ne coûtent que trois francs cinquante; et pourquoi, découpant du Renan, recevons-nous une impression de mutilation que nous ne recevons pas dé- coupant du Taine; c’est que, malgré tout, un livre de Taïine est pour nous un volume, et qu’un livre de Renan est pour nous plus qu’un livre; et pourquoi ne peut-on pas copier du Taine, et peut-on copier du Renan, en se trompant, il est vrai; et pourquoi est-ce un bon plaisir que de corriger sur épreuves un texte de Renan, et se fait-on un devoir de corriger sur épreuves un texte de Taine; telle est la différence que je vois entre les héritages laissés par ces deux grands maîtres de la pensée ‘ moderne. « J’ai voulu montrer », dit Taine en forme de

« J’ai voulu montrer la formation complète d’une œuvre poétique et chercher par un exemple en quoi consisté le beau et comment il naît.

« Une race se rencontre ayant reçu son caractère du climat, du sol, des aliments, et des grands événements qu’elle a subis à son origine. Ce caractère l’approprie et la réduit à la culture d’un certain esprit comme à la

Ê conception d’une certaine beauté. C’est là le terrain À 1 national, très-bon pour certaines plantes, mais trèsD: mauvais pour d’autres, incapable de mener à bien les | 1 graines du pays voisin, mais capable de donner aux | siennes une séve exquise et une floraison parfaite, | lorsque le cours des siècles amène la température dont : 14 elles ont besoin. Ainsi sont nés La Fontaine en France | . dant la Renaissance, Gœthe en Allemagne de nos jours. À « Car le génie n’est rien qu’une puissance développée, 4 et nulle puissance ne peut se développer tout entière, : 4 sinon dans le pays où elle se rencontre naturellement ‘& et chez tous, où l’éducation la nourrit, où l’exemple la (1 fortifie, où le caractère la soutient, où le public la ‘à provoque. Aussi plus elle est grande, plus ses causes 11 sont grandes ; la hauteur de l’arbre indique la profondeur des racines. Plus un poëte est parfait, plus il est É : national. Plus il pénètre dans son art, plus il a pénétré (A dans le génie de son siècle et de sa race. Il a fallu la 2 finesse, la sobriété, la gaieté, la malice gauloise, l’élé- |3 gance, l’art et l’éducation du dix-septième siècle pour 4 produire un La Fontaine. Il a fallu la vue intérieure des 4 caractères, la précision, l’énergie, la tristesse anglaise, Ë ; la fougue, l’imagination, le paganisme de la Renaissance {l pour produire un Shakspeare. Il a fallu la profondeur, 11 -la philosophie, la science, l’universalité, la critique, le 5 ‘ panthéisme de l’Allemagne et du dix-neuvième siècle | Dot pour produire un Gœthe. Par cette correspondance entre È H c l’œuvre, le pays et le siècle, un grand artiste est un : homme public. C’est par elle qu’on peut le mesurer et te lui donner son rang. C’est par elle qu’il plaît à plus ou { moins d’hommes et que son œuvre reste vivante pen-

dant un temps plus ou moins long. En sorte qu’on doit le considérer comme le représentant et l’abrégé d’un esprit duquel il reçoit sa dignité et sa nature. Si cet esprit n’est qu’une mode et règne seulement quelques années, l’écrivain est un Voiture. Si cet esprit est une forme littéraire et gouverne un âge entier, l’écrivain est un Racine. Si cet esprit est le fond même de la race et reparaît à chaque siècle, l’écrivain est un La Fontaine. Selon que cet esprit est passager, séculaire, éternel, l’œuvre est passagère, séculaire, éternelle, et l’on exprimera bien le génie poétique, sa dignité, sa formation et son origine en disant qu’il est un résumé.

« C’est qu’il fait des résumés, et les meilleurs de tous. En cela, les poëtes sont plus heureux que les autres grands hommes. Sans doute un philosophe comme Hobbes ou Descartes, un érudit comme Henri Étienne, un savant comme Cuvier ou Newton résument à leur façon le large domaine qu’ils se sont choisi; mais ils n’ont que des facultés restreintes ; d’ailleurs ils sont spéciaux, et ce champ où ils se retirent ne touche que par un coin la promenade publique où circulent tous les esprits. L’artiste seul prend cette promenade pour domaine, la prend tout entière, et se trouve muni, pour la reproduire, d’instruments que nul ne possède; en sorte que sa copie est la plus fidèle, en même temps r qu’elle est la plus complète. Car il est à la fois philosophe et peintre, et il ne nous montre jamais les causes générales sans les petits faits sensibles qui les manifestent, ni les petits faits sensibles sans les causes générales qui les ont produits. Son œuvre nous tient | lieu des expériences personnelles et sensibles qui seules peuvent imprimer en notre esprit le trait précis et la

|| 00 nuance exacte ; mais en même temps elle nous donne ( he les larges idées d’ensemble qui ont fourni aux événe- | 1 ments leur unité, leur sens et leur support. Par lui nous | # voyons les gestes, nous entendons l’accent, nous sentons | 1 les mille détails imperceptibles et fuyants que nulle 11 biographie, nulle anatomie, nulle sténographie ne | saurait rendre, et nous touchons l’infiniment petit qui

L est au fond de toute sensation; mais par lui, en même

1 temps, nous saisissons les caractères, nous concevons | f les situations, nous devinons les facultés primitives ou (11 maîtresses qui constituent ou transforment les races et - || les âges, et nous embrassons l’infiniment grand qui BE enveloppe tout objet. Il est à la fois aux deux extré- ( k: mités, dans les sensations particulières par lesquelles |114 l’intelligence débute, et dans les idées générales aux14 quelles l’intelligence aboutit, tellement qu’il en a toute |: l’étendue et toutes les parties, et qu’il est le plus capable, È par l’ampleur et la diversité de ses puissances, de ti reproduire ce monde en face duquel il est placé.

1: « C’est parler bien longtemps que d’écrire un volume | | 14 à propos de fables. Sans doute la fable, le plus humble } des genres poétiques, ressemble aux petites plantes À. perdues dans une grande forêt; les yeux fixés sur les te arbres immenses qui croissent autour d’elle; on l’oublie, 4 ou, si l’on baisse les yeux, elle ne semble qu’un point. | Mais, si on l’ouvre pour examiner l’arrangement inté- 4: rieur de ses organes, on y trouve un ordre aussi com- | pliqué que dans les vastes chênes qui la couvrent de k leur ombre; on la décompose plus aisément ; on la met 4 4 mieux en expérience ; et l’on peut découvrir en elle les ÿ lois générales, selon lesquelles toute plante végète et se

Je me garderai de mettre un commentaire de détail à | ce texte ; il faudrait écrire un volume; il faudrait mettre, à chacun des mots, plusieurs pages de commentaires, tant le texte est plein et fort; et encore on serait à cent lieues d’en avoir épuisé la force et la plénitude ; et je ne peux pas tomber moi-même dans une infinité du détail; d’ailleurs nous retrouverons tous ces textes, et souvent; - : c’était l’honneur et la grandeur de ces textes pleins et graves qu’ils débordaient, qu’ils inondaïient le commentaire; c’est l’honneur et la force de ces textes braves et 3 pleins qu’ils bravent le commentaire; et si nul commentaire n’épuise’un texte de Renan, nul commentaire aussi n’assied un texte de Taine;aujourd’hui, etde cette conclusion, je ne veux indiquer, et en bref, que le sens et la portée, pour l’ensemble et sans entrer dans aucun détail; à peine ai-je besoin de dire que ce sens, dans Taiïne, est beaucoup plus grave, étant beaucoup plus net, que n’étaient les anticipations de Renan; ne nous laissons pas tromper à la modestie professorale; ne nous laissons d’ailleurs pas soulever à toutes les indignations qui nous montent; je sais qu’il n’y a pas un mot dans tout ce Taine qui aujourd’hui ne nous soulève septième siècle, enfermer Racine dans le siècle de Louis XIV, quand aujourd’hui, ayant pris toute la reculée nécessaire, nous savons qu’il estune des colonnes de l’humanité éternelle, quelle inintelligence et quelle quelle ignorance ; mais ni naïveté, ni indignation ; il ne s’agit point ici de savoir ce que vaut Taine; il ne s’agit point ici de son inintelligence et de son hérésie, de sa grossièreté, de son ignorance ; il s’agit de sa présompLXXIU

h tion ; il s’agit de savoir ce qu’il veut, ce qu’il pense 48 avoir fait, enfin ce que nous voyons qu’ila fait, peut-être É sans y penser ; il s’agit de savoir, ou de chercher, quel

te est, au fond, le sens et la portée de sa méthode, le sens 1 et la portée des résultats qu’il prétend avoir obtenus; k ce qui ressort de tout le livre de Taiïne, et particuliè- ( rement de sa conclusion, c’est cette idée singulière,

singulièrement avantageuse, que l’historien, j’entends

« historien moderne, possède le secret du génie.

Ÿ Car vraiment si l’historien est si parfaitement, si com-

plètement, si totalement renseigné sur les conditions ‘

Ë mêmes qui forment et qui fabriquent le génie, et premiè- ü rement si nous accordons que ce soient des conditions

1 extérieures saisissables, connaïssables, connues, qui 1 forment tout le génie, et non seulement le génie, mais à

4 plus forte raison le talent, etles peuples, et les cultures, 1 et les humanités, si vraiment on ne peut rien leur

cacher, à ces historiens, qui ne voit qu’ils ont découvert,

.. obtenu, qu’ils tiennent le secret du génie même, et de ri tout le reste, que dès lors ils peuvent en régler la proL duction, la fabrication, qu’en définitive doncils peuvent 4 produire, fabriquer, ou tout au moins que sous leur | gouvernement on peut produire, fabriquer le génie | même, et tout le reste; car dans l’ordre des sciences { concrètes qui ne sont pasles sciences de l’histoire, dans Î. les sciences physiques, chimiques, naturelles, connaître 1 exactement, entièrement les conditions antérieures et À: extérieures, ambiantes, qui déterminent les phéno- [É mèênes, c’est littéralement avoir en mains la production fl même des phénomènes ; pareillement en histoire, si nous {l connaissons exactement, entièrement les conditions gi physiques, chimiques, naturelles, sociales qui détermi-

nent les peuples, les cultures, les talents, les génies, toutes les créations humaines, et les humanités mêmes, et si vraiment d’abord ces conditions extérieures, anté- rieures et ambiantes, déterminent rigoureusement les conditions humaines, et les créations humaines, si de telles causes déterminent rigoureusement de tels effets par une liaison causale rigoureusement déterminante, nous tenons vraiment le secret du génie même, du talent, des peuples et des cultures, le secret de toute humanité; on me pardonnera de parler enfin un langage théologique ; la fréquentation de Renan, sinon de Taine, m’y conduit ; Renan, plus averti, plus philosophe, plus artiste, plus homme du monde, — et par conséquent plus respectueux de la divinité, — plus hellénique et ainsi plus averti que les dieux sont jaloux de leurs attributions, Renan plus renseigné n’avait guère usurpé que sur les attributions du Dieu tout connaissant; Taine, plus rentré, plus têtu, plus docte, plus enfoncé, plus enfant aussi, étant plus professeur, surtout plus entier, usurpe aujourd’hui sur la création même ; il entreprend sur Dieu créateur. Dans sa grande franchise et netteté universitaire il passe d’un énorme degré les anticipations précautionneuses de Renan; Renan ne donnerait pas prise à de tels reproches; il ne donnerait pas matière à de telles critiques; il ne donnerait pas cours à de tels ridicules; Renan n’était point travaillé de ces hypertrophies ; luimême il endossait trop bien le personnage de ses & adversaires, de ses contradicteurs, de ses critiques éventuels; toute sa forme de pensée, toute sa méthode, tous ses goûts, tout son passé, toute sa vie de travail, C de mesure, de goût, de sagesse le gardaient contre de

  • telles exagérations; il n’a jamais aimé Les outrances, et, h juste distributeur, autant et plus averti sur lui-même il que sur les autres encore, il ne les aimait pas plus chez 114 lui-même et pour lui-même qu’il ne les aimait chez les l autres ; il aimait moins les outrances de Renan que les à outrances des autres, peut-être parce qu’il aimait Renan h plus qu’il n’aimait les autres ; comme Hellène il se mé- 1 fiait des hommes, et des dieux immortels; comme \ chrétien, il se méfiait du bon Dieu; comme citoyen, il | se méfiait des puissances: et comme historien, des évé- 3 nements ; comme historien des dieux, et de Dieu,mieux ; que personne il savait comment en jouer, et quelles 4 sont les limites du jeu; il était un Hellène, un huitième Ë sage ; il connaissait d’instinct que l’homme a des li- ‘1 mites; et qu’il ne faut point se brouiller avec de trop | grands bons Dieux; il s’était donc familièrement con- | tenté de donner à l’humanité, à l’historien, les pouvoirs ñ du Dieu tout connaissant; il n’eût point mis à son } temple d’homme un surfaîte orgueilleux et-qui bravât 1 Altier, entier, droit, Taine a eu cette audace; il a a. commis cet excès; il a eu ce courage; il a fait cet ouF trepassement; et c’est pour cela, c’est pour cet auda14 cieux dépassement que c’est par lui, et non par son f illustre contemporain, qu’enfin nous connaissons, dans 11 le domaine de l’histoire, tout l’orgueil et toute la pré- | [ tention de la pensée moderne; avec Renan, il ne s’agis- | 1 sait encore, en un langage merveilleux de complai- | À sance audacieuse, que de constituer une lointaine < | : surhumanité en un Dieu tout connaissant par une totali lisation de la mémoire historique; avec Taine au conl traire, ou plutôt au delà, nous avons épuisé nettement

des indéfinités, des infinités, et des infinités d’infinités du détail dans l’ordre de la connaïissance, et de la connaissance présente ; désormais transportés dans l’ordre de l’action, et de l’action présente, nous épuisons toute l’infinité de la création même; toute sa forme de pensée, toute sa méthode, toute sa foi et tout son zèle,

— vraiment religieux, — toute sa passion de grand travailleur consciencieux, de grand abatteur de besogne,

et de bourreau de travail, tout son passé, toute sa carrière, toute sa vie de labeur sans mesure, sans air, sans loisir, sans repos, sans rien de faiblesse heureuse, toute sa vie sans aisance et sans respiration, toute sa vie de science et la raideur de son esprit ferme

et son caractère et la valeur de son âme et la droiture

de sa conscience le portaient aux achèvements de la pensée, le contraignaient, avant la lettre, à dépasser la pensée de Renan, à vider le contenu de la pensée moderne, le poussaient aux outrances, et à ces couronnements de hardiesse qui seuls achèvent la satisfaction

de ces consciences ; il devait avoir un système, bâti, comme Renan devait ne pas en avoir; il devait avoir

un système, comme Renan devait nous rapporter seulement des certitudes, des probabilités et des rêves; mais, sachons-le, son système était le système même de Renan, , étant le système de tout le monde moderne ; et ce commun système engage Renan au même titre que Taine;

il fallait que Taïine ajoutât, au bâtiment, à l’édifice de

son système ce faîte, ce surfaîte orgueilleux, parce que

ce que nous nommons orgueil était en lui un défi à l’infortune, à la paresse, aux mauvaises méthodes et au malheur, non une insulte à l’humilité, parce que ce que nous croyons être un sentiment de l’orgueil était pour

1° lui le sentiment de la conscience même, du devoir le [oi plus sévère, de la méthode la plus stricte; et c’est pour 4 cela que nous lui devons, à lui et non à son illustre % compatriote, la révélation que nous avons enfin du der- | 1 nier mot de la pensée moderne dans le domaine de l’hisLA toire et de l’humanité.

Il y a bien de la fabrication dans Renan, mais com-

bien précautionneuse, attentive, religieuse, éloignée,

; ménagée, aménagée; c’est une fabrication en réserve, Se une fabrication de rêve et d’aménagement, entourée de à quels soins, de quelles attentions, délicates, maternelles; : ÿ on fabriquera ce Dieu dans un bocal, pour qu’il ne 4 redoute pas les courants d’air; on lui fera des condi- | 4 tions spéciales ; cette fabrication de Renan est vrai- < ment une opération surhumaine, une génération sur4 humaine, suivie d’un enfantement surhumain ; et l’hu- É manité de Renan, ou la surhumanité de Renan, si elle À usurpe les fonctions divines, premièrement, nous 5 l’avons dit, usurpe les fonctions de connaissance 1” divine, les fonctions de toute connaissance, beaucoup Ë plutôt que les fonctions de production divine, de toute 3 création, deuxièmement, et ceci est capital, usurpe : aussi, commence par usurper les qualités, les vertus divines; cette première usurpation, cette usurpation É préalable, pour nous moralistes impénitents, excuse, légitime la grande usurpation ; nous aimons qu’avant | d’usurper les droits, on usurpe les devoirs, et avant la | UE: puissance, les qualités; enfin l’accomplissement de |; cette usurpation est si lointain; et les précautions | : dont on l’entoure, justement par ce qu’elles ont de minutieux, par tout le soin qu’elles exigent, peuvent si k bien se retourner, s’entendre en précautions prises |

pour qu’il n’arrive pas; une opération si lointaine, si ; délicate, si minutieuse, ne va point sans un nombre ; incalculable de risques; Renan, grand artiste, a évidemment compté sur la sourde impression que l’attente et l’escompte de tous ces risques produiraient dans l’esprit du lecteur ; lui-même il envisage complaisam- ! ment ces risques; ils atténuent, par un secret espoir de libération, de risque, d’aventure, et, qui sait, de cassure, disons le mot, de ratage, cette impression de servitude mortelle et d’achèvement clos; ils effacent peut- être cette impression de servitude; et quand même ils 5 effaceraient cette impression glaciale; l’auteur sans doute s’en consolerait aisément ; il ne tient pas tant que cela aux impressions qu’il fait naître ; ces risques } soulagent également le lecteur et l’auteur; par eux mêmes Renan n’est point engagé au delà des convenances intellectuelles et morales ; lui-même les envisage complaisamment ; dans cette institution de la Terreur intellectuelle que nous avons passée, la remettant à plus tard, « mais ne pensez-vous pas, » dit Eudoxe: « Mais ne pensez-vous pas que le peuple, qui sentira grandir son maître, devinera le danger et se mettra en « Assurément. Si l’ordre d’idées que nous venons de suivre arrive à quelque réalité, il y aura contre la science, surtout contre la physiologie et la chimie, des persécutions auprès desquelles celles de l’inquisition auront été modérées. La foule des simples gens devinera son ennemi avec un instinct profond. La science se |

| réfugiera de nouveau dans les cachettes. Il pourra ; venir tel temps où un livre de chimie compromettra autant son propriétaire que le faisait un livre d’alchimie au moyen âge. Il est probable que les moments les plus dangereux dans la vie d’une planète sont ceux où la science arrive à démasquer ses espérances. Il peut y avoir alors des peurs, des réactions qui détruisent l’esprit. Des milliers d’humanités ont peut-être sombré dans ce défilé. Mais il y en aura une qui le franchira ; | l’esprit triomphera. » | Des milliers d’humanités ont peut-être sombré dans - ce défilé : Théoctiste nous le dit pour nous effrayer; | mais Renan, bon père, nous le dit parce que c’est vrai, | | et aussi à seule fin de nous rassurer; lui-même il se | rassure ainsi; la réalisation de son Dieu en vase clos | lépouvante lui-même; et c’est pour cela qu’il met la | | réalisation du risque au passé, de l’indicatif, passé 1 | indéfini ; c’est acquis; c’est entendu; et la réalisation Î | d’échapper au risque, la réalisation de Dieu, il met la | | réalisation de Dieu au futur, qui est le temps des pro- . | phéties; si elle est mise au temps des prophéties, reli- 4 | gieuses, si elle est une prophétie, peut-être bien qu’elle | ne se réalisera pas, espérons qu’elle ne se réalisera pas; il était payé pour savoir ce que valent les prophéties, { particulièrement les prophéties religieuses, et comment 4 elles se réalisent; mettre cette affirmation au rang des À prophéties, de sa part, c’était nous garantir qu’elle ne Ps se confirmerait point; un peut-étre ajouté au parfait ; indéfini masquera cette garantie aux yeux du vulgaire ÿ grossier; mais elle éclatera, toute évidente, le langage 1 étant donné, pour le lecteur insidieux ; dans la préface à ,

même de ces dialogues redoutables et censémient consolateurs, de ces rêves redoutablement consolateurs, le sage nous met en garde contre les épouvantements : « Bien assis sur ces principes, livrons-nous doucement à tous nos mauvais rêves. Imprimons-les même, puisque celui qui s’est livré au public lui doit tous les côtés de sa pensée. Si quelqu’un pouvait en être attristé, il faudrait lui dire comme le bon curé qui fit trop pleurer ses paroissiens en leur prêchant la Passion : « Mes enfants, ne pleurez pas tant que cela : il y a bien longtemps que c’est arrivé, et puis ce n’est peut-être pas bien vrai. »

« La bonne humeur est ainsi le correctif de toute philosophie. »… La réalisation de son Dieu n’arrivera que dans bien longtemps ; et il n’est peut-être pas bien vrai qu’elle doive jamais arriver.

Rien de tel dans Taïine ; Taine était un homme sérieux ; Taine n’était pas un homme qui s’amusait, et qui jouait avec ses amusements ; ce qui rend le cas de Taine particulièrement grave, et particulièrement caractéristique, et particulièrement important pour nous, et, comme on dit, éminemment représentatif, c’est que dans sa grande honnêteté universitaire il usurpe nette- ù ment les fonctions de création, et qu’il usurpe ces fonctions pour l’humanité présente avec une brutalité

La seule garantie qu’on nous donne à présent est qu’ « une société d’anthropologie vient de se fonder à Paris, par les soins de plusieurs anatomistes et physiologistes éminents »; nous qui aujourd’hui savons ce que c’est, dans le domaine de Fhistoire,que l’anthropologie,

‘8 et ce que c’est, dans la république des sciences, que la société d’anthropologie, une telle garantie nous effraye | plus qu’elle ne nous rassure ; c’est bien sensiblement à x. l’humanité présente, à la grossière et à la faible huma- ( nité, que Taine remet non pas seulement le gouver- 4 (4 s nement mais la création de ce monde; il ne s’agit É plus d’un Dieu éloigné, incertain, négligeable, mort-né; c’est à l’humanité que nous connaissons, aux pauvres hommes que nous sommes,que Taine remet tout le secret J et la création du monde ; par exemple c’est lui, Taine, , l’homme que nous connaissons, qui saisit et qui épuise 4 tout un La Fontaine, tout un Racine ; c’est la présente l humanité, c’est l’humanité actuelle que Taine, au fond, FR se représente comme un Dieu actuel, réalisé créateur. LE Ainsi les propositions de Taine ont l’air moins audacieuses que les propositions de Renan, parce qu’elles ê ne parlent point toujours de Dieu, parce qu’elles ne : revêtent point un langage métaphysique et religieux, \ parce qu’il était malhabile, maladroit dans les converfi sations religieuses, grossier, inhabile à parler Dieu; ; s mais elles sont d’autant moins nuancées, d’autant moins Î. modestes au contraire; et en réalité elles impliquent | une immédiate saisie de l’homme historien, moderne, (ri sur la totalité de la création; c’est parce que les propo- | | sitions de Renan revêtent un langage surhumain qu’elles (l sont modestes, sincères, qu’elles ne nous trompent pas | ? sur ce qu’elles contiennent ou veulent révéler de sur- | humanité ; et c’est parce que les propositions de Taine fi revêtent un simple langage professoral, modeste, qu’à 1h son insu elles nous trompent et que, nous donnant le 1! dernier mot de la pensée moderne en tout ce qui tient è

à l’histoire, elles nous dissimulent tout ce qu’elles contiennent et admettent de surhumanité.

Ce dernier mot de la pensée moderne en tout ce qui tient à l’histoire, je sais qu’il n’est aujourd’hui aucun - de nos historiens professionnels qui ne le désavouera ; et comment ne le renieraient-ils point; nous sommes aujourd’hui situés à distance du commencement; nous avons reçu des avertissements que nos anciens ne recevaient pas; ou sur qui leur attention n’avait pas été attirée autant que la nôtre ; nous avons reçu du travail même et de la réalité de rudes avertissements; du travail même nous avons reçu cet avertissement que le détail, au contraire, est au fond le grand ennemi, que ni l’indéfinité, l’infinité du détail anté- rieur, ni l’indéfinité, l’infinité du détail intérieur, ni l”indéfinité, l’infinité du détail de création ne se peut épuiser; et de la réalité nous avons reçu ce rude avertissement que l’historien ne tient pas encore l’humanité; qui soutiendrait aujourd’hui que le monde moderne est le dernier monde, le meilleur, qui au contraire soutiendrait qu’il est le plus mauvais; s’il est le meilleur ou le pire, nous n’en savons rien; les optimistes n’en savent rien; les pessimistes n’en savent rien; et les autres non plus; qui avancerait aujourd’hui que l’humanité moderne est la dernière humanité, la meilleure, ou la plus mauvaise; les pessimismes aujourd’hui nous paraissent aussi vains que les optimismes, parce que les pessimismes sont des arrêts comme les optimismes, et que c’est l’arrêt même qui nous paraît vain; qui aujourd’hui se flatterait d’arrêter l’humanité, ou dans le bon, ou dans le mauvais sens, pour une halte de béati-

| 4 .°1e tude, ou pour une halte de damnation ; l’idée que nous

recevons au contraire de toutes parts, du progrès et de

4 l’éclaircissement des sciences concrètes, physiques, % chimiques, et surtout naturelles, de la vérification et de } la mise à l’épreuve des sciences historiques mêmes, de À l’action, de la vie et de la réalité, c’est cette idée au contraire que la nature, et que l’humanité, qui est de la nature, ont des ressources infinies, et pour le bien,etpour le mal, et pour des infinités d’au delà qui ne sont peut1 être ni du bien ni du mal, étant autres, et nouvelles, et encore inconnues; c’est cette idée que nos forces de ” E connaissance ne sont rien auprès de nos forces de vie FA et de nos ressources ignorées, nos forces de connaisk sance étant d’ailleurs nous, et nos forces de vie au ‘1 x contraire étant plus que nous, que nos connaissances ne F sont rien auprès de la réalité connaissable, et d’autant k plus, peut-être, auprès de la réalité inconnaissable ; | qu’il reste immensément à faire; et que nous n’en 4 verrons pas beaucoup de fait; et qu’après nous jamais | peut-être on n’en verra la fin; que le vieil adage antique, ‘À suivant lequel nous ne nous connaissons pas nousmêmes, non seulement est demeuré vrai dans les temps | £ modernes, et sera sans doute vrai pendant un grand | ; nombre de temps encore, si, même, il ne demeure pas vrai toujours, mais qu’il reçoit tous les jours de nou- | < velles et de plus profondes vérifications, imprévues des D anciens, inattendues, nouvelles perpétueitement; que | sans doute il en recevra éternellement ; que l’avance- | ‘4 ment que nous croyons voir se dessiner revient peutEn être à n’avancer que dans l’approfondissement de cette « formule antique, à lui trouver tous les jours des sens (à nouveaux, des sens plus profonds; qu’il reste immen-

sément à faire, et encore plus immensément à connaître; que tout est immense, le savoir excepté; surtout qu’il faut s’attendre à tout ; que {out arrive; qu’il suffit d’avoir un bon estomac; que nous sommes devant un spectacle immense et dont nous ne connaissons que d’éphémères incidents ; que ce spectacle peut nous réserver toutes les surprises ; que nous sommes engagés dans une action immense et dont nous ne voyons pas le bout; que peut-être elle n’a pas de bout ; que cette action nous réservera toutes les surprises; que tout est grand, inépuisable ; que le monde est vaste ; et encore plus le monde du temps; que la mère nature est indéfiniment féconde ; que le monde a de la ressource; plus que nous; qu’il ne faut pasfaire les malins; que l’infime partie n’est rien auprès du tout; que nous ne savons rien, ou autant que rien; que nous n’avons qu’à travailler modestement; qu’il faut bien regarder; qu’il faut bien agir; et ne pas croire qu’on surprendra, ni qu’on arrêtera le grand événement.

Qui de nos jours oserait se flatter d’arrèter l’humanité; fût-ce dans la béatitude; fût-ce dans la consommation de l’histoire ; qui ferait la sourde oreille aux avertissements que nous recevons de toutes parts. =

De la réalité nous avons reçu trop de rudes avertissemenis ; au moment même où j’écris, l’humanité, qui se croyait civilisée, au moins quelque peu, est jetée en proie à l’une des guerres les plus énormes, et les plus écrasantes, qu’elle ait jamais peut-être soutenues; deux peuples se sont affrontés, avec un fanatisme de rage dont il ne faut pas dire seulement qu’il est barbare, qu’il fait un retour à la barbarie, mais dont il faut

‘4 ‘avouer ceci, qu’il paraît prouver que l’humanité n’a rien

M gagné peut-être, depuis le commencement des cultures,

| ] si vraiment la même ancienne barbarie peut reparaître

| à au moment qu’on s’y attend le moins, toute pareille,

ee toute ancienne, toute la même, admirablement con-

À servée, seule sincère peut-être, seule naturelle et sponL tanée sous les perfectionnements superficiels de ces

ë cultures ; les arrachements que l’homme a laissés dans ‘4 le règne animal, poussant d’étranges pousses, nous (| réservent peut-être d’incalculables surprises; et sans courir au bout du monde, parmi nos Français mêmes, ‘ 14 quels rudes avertissements n’avons-nous pas reçus, et \ en quelques années ; qui prévoyait qu’en pleine France | toute la haine et toute la barbarie des anciennes É. serait sur le point d’exercer les mêmes anciens ravages ; ‘4 derechef qui prévoyait, qui pouvait prévoir inverseik ment que les mêmes hommes, qui alors combattaient È l’injustice d’État, seraient exactement les mêmes qui, ne à peine victorieux, exerceraient pour leur compte cette | k même injustice ; qui pouvait prévoir, et cette irruption

h de barbarie, et ce retournement de servitude; qui pou- | ù vait prévoir qu’un grand tribun, en moins de quatre ans, s É deviendrait un épais affabulateur, et que des plus

| hautes revendications de la justice il tomberait aux | À plus basses pratiques de la démagogie ; qui pouvait ; \ prévoir que de tant de mal il sortirait tant de bien, et de tant de bien, tant de mal; de tant d’indifférence tant ê

j de crise, et de tant de crise tant d’indifférence; qui fa ! aujourd’hui répondrait de l’humanité, qui répondrait
! d’un peuple, qui répondrait d’un homme. à Qui répondra de demain ; comme dit ce gigantesque |

Hugo, si éternel toutes les fois qu’il n’essaie pas d’avoir ( une idée à lui : Non, si puissant qu’on soit, non, qu’on rie ou qu’on pleure, ; Nul ne te fait parler, nul ne peut avant l’heure Ouvrir ta froide main, O fantôme muet, Ô notre ombre, 6 notre hôte, Spectre toujours masqué qui nous suit côte à côte, Et qu’on nomme demain ! Oh! demain, c’est la grande chose! De quoi demain sera-t-il fait ?

Ainsi avertis parmi nous, comment nos camarades historiens ne renieraient-ils pas aujourd’hui les primitives ambitions, les anticipations de l’un, les assurances de l’autre, et les infinies présomptions qui ont pourtant institué toute la pensée moderne; comment ne les renie- | raient-ils pas, avertis qu’ils sont dans leur propre travail; et comment travailleraient-ils même s’ils ne les reniaient pas incessamment; sachons-le ; toutes les fois qu’il paraît en librairie un livre, un volume d’un historien moderne, c’est que l’historien a oublié Renan, qu’il a oublié Taine, qu’il a oublié toutes ces grandeurs et toutes ces ambitions ; qu’il a oublié les enseignements

  • des maîtres de la pensée moderne; et les prétentions à :

l’infinité du détail; et que, tout bêtement, il s’est remis à travailler comme Thucydide.

Et ce n’était pas la peine de tant mépriser Michelet.

Les vieux eux-mêmes, Taine, Renan, les autres, quand ils travaillaient, oubliaient, étaient contraints d’oublier toutes les fois qu’un volume de Taine paraissait, c’était

18 que Taine avait, pour la pratique de son travail, pour | [1 la réalisation du résultat, oublié de poursuivre l’indéfi- | nité du détail; toutes les fois qu’il paraissait un livre t de Renan, c’était que Renan avait, pour cette fois, |: renoncé à la totalisation du savoir; ils avaient choisi; À ; comme tout le monde, comme les anciens, comme Hérodl dote, comme Plutarque, et comme Platon, ils avaient É Choisi, le grand mot est là; choisir est un moyen L d’art; comment choisir, si l’on ne veut absolument pas a. employer les moyens d’art; choisir, c’est faire un rac- - f courci; et le raccourci est un des moyens d’art les plus 1 difficiles ; comment choisir, donc, si l’on refuse absolu- ‘ ment d’employer les moyens d’art; comment choisir, 4 enfin, dans l’indéfinité, dans l’infinité du détail, dans 1 l’immensité du réel, sans quelque intuition, sans quel- , que aperception directe, sans quelque saisie intérieure; n aussi longtemps qu’un moderne, un historien poursuit | : 11e toutes les indéfinités, toutes les infinités du détail, et la il totalisation du savoir, il est fidèle à lui-même, il tra- ‘| LÉ: vaille servilement, il ne produit pas; aussitôt qu’il F À produit, fût-ce un article de revue, un filet de journal, | une note au bas d’une page, une table des matières, HE c’est qu’il est infidèle aux pures méthodes modernes, El c’est qu’il choisit, c’est qu’il élimine, qu’il arrête la l poursuite indéfinie du détail, qu’il fait œuvre d’artiste, ! et par les moyens de l’art. 4 : Nous sommes ainsi conduits au seuil du plus grand débat de toute la pensée moderne; au cœur de la plus pi grande contrariété moderne ; et c’est sur ce seuil que bi} nous nous arrêterons, pour aujourd’hui, car il est éviAl LXXX VIII k

“dent que ce simple avant-propos ne peut devenir ni un | traité, ni même un essai de la manière d’écrire l’histoire; c’est déjà beaucoup, peut-être, que d’avoir commencé de contribuer à la position du débat; et nous reconnaissons ici que ce débat n’est autre que le vieux débat -de la science et de l’art; mais c’est un cas nouveau, et particulièrement éminent, de ce vieux débat général; d’un côté ceux que nous avons nommés les historiens modernes, c’est-à-dire, exactement, ceux qui ont voulu transporter, en bloc, les méthodes scientifiques modernes dans le domaine de l’histoire et de l’humanité ; nous avons aujourd’hui recherché leurs intentions, - mesuré leur présomption, non pas seulement sur des exemples éminents, sur deux exemples capitaux, mais sur les deux exemples qui commandent tout le mouvement, étant à l’origine, au commencement, au moment de la franchise enfantine, et le dominant tout; de l’autre côté, en face des historiens modernes, et non pas contre eux sans doute, car il s’agit d’un débat, et non pas d’un combat sans doute, en face des historiens modernes tous ceux de nous qui ne transportons point en bloc les méthodes scientifiques modernes au domaine de l’histoire et de l’humanité, qui ne transmutons point servilement les méthodes scientifiques mo- - dernes -en méthodes historiques; tous ceux de nous qui l’humanité, des méthodes historiques et humaines propres; des méthodes humainement historiques ; nous nous arrêterons, pour aujourd’hui, au seuil de ce débat; c’est assez écrit pour un cahier, pour l’avant-propos d’un cahier; gardons-nous quelque travail pour les veillées de cet hiver; en outre, je parviens au point de nos recherLXXKIC

ches où il me serait presque impossible de continuer 1

F sans commencer à parler de Chad Gadya ! Or c’est un |

4 principe absolu dans nos cahiers que le commentaire

n’entrave jamais le texte; il nous est arrivé souvent de |

2 mettre des commentaires dans le même cahier que leur |

texte; mais ce n’était jamais des commentaires qui |

É entravaient le texte; qui l’encombraient; c’étaient au | a contraire, quand le texte était préalablement encombré D de malentendus, des commentaires pour le désencom-

| brer; je me ferais un scrupule d’appeler Chad Gadya! |

| en exemple, en illustration d’un travail de recherche :

| dans le cahier même où paraît Chad Gadya !; de tels | | poèmes ne sont point faits pour les besoins des histo-

À riens ou des critiques de la littérature; qu’on lise d’a-

; bord sans aucune arrière-pensée d’utilisation ce poème

k unique, cet étrange et cet admirable poème; il sera tou-

jours temps d’en parler plus tard; si jamais l’impres- |

| sion reçue de la lecture s’efface un peu, et ainsi atté- .

nuée permet aux considérations d’apparaître sans pa-

raître trop misérables en comparaison du texte. $

Nous n’avons pas coutume ici de remercier nos col

laborateurs, puisque nous travaillons tous d’un même M

; cœur à la croissance et à la prospérité de ces cahiers; M

Ô on me permettra de faire une exception, pour ce cahier

À exceptionnel, et de dire combien nous sommes obligés

au traducteur qui, ayant en mains, ayant traduit d’en- j

thousiasme ce beau poème, totalement inconnu de nous; $

d’enthousiasme nous l’apporta. À

Chad Gadya! est la dernière d’une série d’études publiées il y a quelques années par M. Israël Zangwill sous le titre : Les Réveurs du Ghetto.

Quelques-uns de ces rêveurs ne se sont pas confinés dans les limites étroites du cercle juif. Le monde connaît leur nom et leur action : ils s’appellent Spinoza, pour ne citer que ceux-là. ;

En nous exposant certains traits de leur vie et de leur caractère, M. Zangwill n’a pas voulu faire œuvre de biographe ou d’historien; ce qui seul l’intéresse, ce qu’il cherche à pénétrer avec une émotion profonde, . c’est l’âme juive qu’il croit voir et veut nous montrer semblable à elle-même dans le philosophe, le poète, l’homme d’État, le révolutionnaire.

Chad Gadya/! nous présente le juif moderne à l’intelligence façonnée par l’éducation scientifique et l’influence

LE chrétienne. Lui aussi est possédé des mêmes besoins e: : de vérité, de certitude, de justice, résumés sous un seul 4 ca mot : Dieu! Et un drame poignant se déroule dans sa

ne conscience entre les données de sa raison et les mysté- ;

à ; rieux désirs de son âme. Le silence est la seule réponse 4

: aux énigmes qui le torturent. Maïs le mol oreiller du 4

3 doute ne peut satisfaire ce cœur affamé de justice, de

” justice visible, immédiate, non pas future et chimé-

k , Un monde qui n’est pas régi par elle ne lui paraît pas 3

Re un monde habitable. Si la vie n’est qu’un jeu de forces

& brutales, inconscientes, l’idéal, c’est la délivrance de la

Et il arrivera, quand ton fils te questionnera, dans les temps à venir, disant : « Qu’est ceci ? » que tu lui répondras : « Par la force de sa main le Seigneur nous a tirés d’Égypte, de la maison d’esclavage; et… le Seigneur frappa tous les premiers nés dans le pays d’Égypte. Mais tous les premiers nés de mes enfants, je les ai sauvés. » Exode, XIIT, 14, 19.

Chad Gadya! Chad Gadya ! un seul chevreau de la chèvre!

ë Le service familial de Pâques tirait à sa fin. Son père avait commencé le curieux récitatif chaldéen à qui le termine : is Un seul chevreau, un seul chevreau que mon ; père acheta pour deux zuzim. Chad Gadya! Chad | Le jeune homme eut un léger sourire devant | l’étrangeté du vieux monsieur en habit, un directeur de la Compagnie des bateaux à vapeur dela mo- scient de cette singularité, faisant rouler avec | onction les syllabes sonores, accoudé sur les cous- 4 ;. sins prescrits par le rite. | Et le chat vint qui dévora le chevreau, que mon à père avait acheté pour deux zuzim. Chad Gadya ! | Il se demandait vaguement ce que lui diraitson | père, le service fini. Il n’était entré que pendant la È | seconde partie, arrivant de Vienne, inattendu k.

comme d’habitude, et tout surpris que ce fût justement la nuit de Pâques, avec La cérémonie immé- moriale célébrée exactement comme au temps de son enfance. La rareté de ses visites à ses.vieux : parents rendait étrange cette coïncidence d’être tombé chez eux à ce moment-là; et en prenant silencieusement sa place à la table de famille, sans interrompre les prières, il eut une vive et artistique perception des possibilités de l’existence, — le spirituel roman français qui l’avait tant amusé dans le train, lui faisant éprouver qu’en fournissant la matière brute pour l’esprit (1) la vie humaine avait sa joyeuse justification; l’or rouge du soleil couchant sur les montagnes ; la descente en bateau du Grand Canal vers la maison, au clair de lune; les palais bien connus aussi pleins de rêve et de mystère pour lui que s’il n’était pas né dans la cité de la mer; les vives réminiscences du nouvel opéra de Goldmarck entendu la veille au grand théâtre de Vienne hantaient son oreille tandis qu’il montait le grand escalier, — et puis, la transition brusque vers (1) En français dans le texte. 9 1.

Ê l’Orient, vers les siècles éteints ; Jehovah faisant 3 à sortir d’Egypte son peuple choisi, lui ordonnant de à k célébrer avec du pain sans levain, à travers les : Es générations, son voyage précipité au désert ! : Son père souffrait sans doute de voir le fils aussi = indifférent aux traditions qui lui étaient si chères à : lui-même, bien que depuis longtemps il fût con- à ù vaincu de cette vérité amère que ses voies n’étaient 4 pas celles de son fils, que leurs pensées étaient dif- É

férentes. Il savait son fils un pécheur en Israël, un 1

« Epikouros », un sceptique, un matérialiste égoïste, Ë È un amateur de la vie fiévreuse des capitales euro5 péennes, dédaigneux des rites de l’alimentation, 3 adepte des choses défendues ; — le fils se regardait à lui-même avec les yeux de son père, et le léger sou- 4 Ë rire qui se jouait sur ses lèvres mobiles devenait à plus amer. Ses longs doigts blancs s’agitaient fié- Et pourtant il aimait son père; il admirait la & persévérance qui l’avait conduit à la fortune, la E à générosité avec laquelle il dépensait cette fortune,

la fidélité qui résistait aux tentations et faisait ce service du Seder, cette réunion de famille aussi simplement pieuse que dans le passé, alors que le Ghetto Vecchio, et non ce palais sur le Grand Canal, était le foyer. La coupe de vin pour le prophète Élie attendait là aussi naïvement que jadis. Le visage de sa mère rayonnait d’amour et de bonne volonté. Des frères et des sœurs étaient assis autour de la table, heureux, chacun à sa façon, satisfaits de l’existence. Une atmosphère de paix et de sérénité, de foi et de piété enveloppait toute la salle.

Et le chien vint et mordit le chat qui avait dévoré le chevreau que mon père avait acheté pour deux

Et tout à coup le contraste de cette sérénité avec sa propre vie si agitée le frappa comme une grande vague de désespoir. Ses yeux se remplirent de larmes amères. Ce n’est pas lui qui s’asseoirait jamais à sa propre table perpétuant la chaîne de piété qui unit les générations l’une à l’autre; jamais

F- son âme ne se reposera dans cette atmosphère de paisible confiance ; .aucun amour de femme ne sera : son partage, aucun enfant ne placera sa petite main dans la sienne ; il passera à travers la vie comme une ombre, regardant les chauds foyers avec des yeux sans espoir et continuant sa route, JuifErrant du monde de l’âme. Comme il avait souffert, lui, le moderne des modernes, le rêveur, le , Ë constructeur de problèmes! Vanitas panitatum ! omnia vanitas ! — Moderne des modernes! Mais : c’est un Juif antique qui a dit cela et un autre Juif a dit : « Mieux vaut le jour de la mort d’un homme J que le jour de sa naissance. » — Vraiment voici bien une preuve ironique de la maxime du sage : Rien n’est nouveau sous le soleil. Et il se rappela les grandes paroles : « Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste ; vanité des ; vanités ; tout est vanité. » $ « Une génération passe et une autre génération L arrive ; mais la terre dure éternellement. Toutes les rivières se perdent dans la mer; pourtant la mer

n’est pas remplie et la place d’où les rivières viennent, c’est à celle-là qu’elles retournent. »

« Ce qui a été, sera; l’action qui est faite sera refaite et il n’y a rien de nouveau sous le soleil. »

« Ce qui est tortu ne peut être redressé; ce qui fait défaut ne peut être compté. »

« Car dans beaucoup de sagesse, il y a beaucoup de tristesse et celui qui augmente sa science augmente sa douleur. »

Oui, tout cela est vrai, absolument vrai. Comme le génie juif est entré dans le cœur des choses, si bien que les gens qui le haïssent ont trouvé du

  • réconfort dans ses psaumes! Nul sens de la forme ; la fin de l’Ecclésiaste n’est que confuses et faibles répétitions, semblables aux derniers spasmes convulsifs d’une extase prophétique ; aucun souci d’art, rien que la réalité. Et il avait cru jadis préférer les Grecs; il avait soupiré depuis son enfance vers les Dieux défendus, enivré par cette solitaire Vierge

à de marbre, regardant le Ghetto, d’un mur limi- à É S Oui, il avait apporté ses adorations à l’Autel de ë. la Beauté; il avait prôné la Renaissance. Il avait écrit, — avec cette faculté d’adaptation multiple de : sa race, — des poèmes français d’inspiration hellé- ee | : nique, des poésies lyriques d’amour, à moitié senties, s | à moitié imaginées, délicatement ciselées. Mainte- | nant il le comprenait subitement, jamais il n’avait | ï exprimé sa vraie personnalité dans l’art, sauf peut- S ( être dans ce brutal roman italien, écrit sous l’ink fluence de Zola, et si vivement décrié par un monde ke | qui ne voyait ni l’amour ni les larmes sous cette 1 implacable révélation de la vie. : ; Et un bâton vint qui frappa le chien qui avait 4 | mordu le chat, qui avait dévoré le chevreau que : 3 mon père avait acheté pour deux zuzim. Chad e À Oui, il était juif de cœur. Son enfance dans le À Ghetto, la longue hérédité l’avaient enchaîné dans |

des émotions, dans des impulsions comme avec des phylactères. Chad Gadya! Chad Gadya! Cette mélodie même éveillait d’innombrables associations < d’idées. Il revit en un rapide panorama la vie inté- rieure intense d’un enfant aux cheveux bouclés, flänant dans l’étroite enceinte du Ghetto parmi les hautes maisons pittoresques. Un reflet de ses anciennes joies enfantines pendant les jours de fête | brilla dans son âme. Qu’elle était charmante cette succession antique de Päques et Pentecôte, Nouvel An et Tabernacles, cette survivance de l’antique Orient dans la moderne Europe, cette vie dans l’âme des ancêtres, comme pendant les Tabernacles on vivait dans leurs demeures! Un désir soudain le saisit de chanter avec son père, de s’envelopper dans une écharpe à franges, de se balancer dans le rythme passionné de la prière, de se prosterner dans la synagogue. Pourquoi ses frères avaient-ils jamais cherché à sortir du joyeux esclavage du Ghetto? Son imagination le lui montra tel qu’il était avant sa naissance : un camp bordé d’arcades de boutiques, les marchands hébreux à barbes noires dans leurs longues robes, les portes de fer

fermées à minuit, les gardiens ramant autour de la : partie libre du canal. — Le bonnet jaune? l’O jaune sur la poitrine? — Des signes d’honneur, car il est ; plus noble d’être persécuté que persécuteur. : Pourquoi avaient-ils jamais souhaité l’émancipation ? Leur vie était concentrée en eux, complète en ï eux-mêmes. Mais non, ils étaient agités, condamnés à errer. Il se figuraitles premiers courants inondant

  • Venise, au commencement du treizième siècle, — les marchands allemands, les Levantins aidant à bâtir la capitale commerciale du quinzième siècle. k Il voyait les derniers arrivants, les réfugiés de la ; Péninsule fuyant l’Inquisition, l’abri sous l’aile du Lion, négocié par leur coreligionnaire Daniel Rodrigues, consul de la République en Dalmatie. Son esprit s’arrêta un instant sur ce Daniel Rodrigues, une grande figure. Il pensait aux expédients infinis des Juifs pour échapper aux prescriptions trop dures, leur subtil refus passif de vivre à Mestre, leur relégation finale au Ghetto. Quelles sources | d’énergie bouillonnaient dans ces extraordinaires ancêtres, qui unissaient le calme de l’Orient avec la

fièvre de l’Occident, ces idéalistes occupés seulement de‘choses pratiques, ces amoureux de l’idée, ces princes de l’abstraction, dominant ce qui les entourait parce qu’ils ne tenaient compte que d’idées représentées par des réalités concrètes. Réalité! Réalité !

C’est là la note du génie juif, qui a cette aflinité du moins avec le génie grec. Et lui, bien que le vrai monde de son père fût pour lui une ombre, il avait gardé cette haine instinctive des tisseurs de nuages, des jongleurs de mots. Son idéal demandait pour base une substance solide.

Peut-être s’il eût été persécuté, ou même pauvre, si son père ne lui avait facilité l’entrée dans une carrière littéraire non sans éclat, peut-être eût-il échappé à ce sentiment qui le hantait, du vide et de la futilité de l’existence. Lui aussi aurait trouvé une joie à dépasser en finesse le persécuteur chrétien, à empiler ducat sur ducat.

Oui, même maintenant il riait en pensant à ces strozzaroli, à ces revendeurs forcés de mar-

, 17

: chandises d’occasion, arrivés à acheter toutes les draperies de pourpre fanée de la gloire vénitienne !

Il se rappelait ces résultats d’un recensement — et juifs! — Eh bien, les Doges avaient vécu; Venise était une ruine mélancolique, et Le Juif, — le SJ Juif vivait somptueusement dans les palais de ces fiers patriciens. Il regarda la vaste et magnifique ; salle à manger, avec ses tapis, ses tableaux, ses | fresques, ses palmiers, se rappela l’antique écusson ë au-dessus du portail de pierre, — un lion rampant | avec un ange volant, — et pensa à cette vieille loi Ë latine défendant aux Juifs de tenir des écoles d’un 1 genre quelconque à Venise, ou d’enseigner quoi À que ce fût dans la cité, sous peine de cinquante 4 ducats d’amende et six mois de prison. Eh bien, les û Juifs, après tout, avaient enseigné quelque chose ; aux Vénitiens, — c’est que la seule richesse durable, É.. c’est l’énergie humaine. Toutes les autres nations : avaient eu leur temps de prospérité et s’étaient

Mais Israël poursuit son chemin avec une vigueur et un courage invaincus. C’est extraordinaire, ou plutôt, n’est-ce pas miraculeux? Peut- : être en effet y a-t-il une « mission d’Israël » ? peut- être est-il vraiment « le peuple choisi de Dieu »? Les Vénitiens ont construit et peint des merveilles ; ils sont morts, les laissant à la contemplation des touristes. Les Juifs n’ont rien créé pendant des siècles, si ce n’est quelques poèmes et quelques mélodies mélancoliques pour la synagogue, et ils É sont là, forts et solides, création de chair et de sang plus merveilleuse et plus durable que celles de pierre et de bronze. Et quel est le secret de cette persistance, de cette vigueur ? Que peut-il être sinon d’ordre spirituel? Que peut-il être sinon la certitude intime de Dieu, la confiance absolue en Lui, qui enverrait son Messie pour rebätir le Temple, pour élever les Juifs à la souveraineté sur les peuples. Combien typique son propre père, — chantant avec sérénité du chaldéen, — un moderne entre les modernes au dehors, — un lettré et un saint à la maison ! Ah ! que ne peut-il, lui aussi, s’appuyer sur cette foi solide! Oui, son âme sym-

4 pathise avec le mélancolique, l’immuable Orient, avec le mysticisme des cabbalistes, avec l’enivrement des ascètes, la fantastique et frénétique extase des derviches qu’il avait vus danser dans les mosquées turques. Il comprenait ce qu’a d’apaisant une explication satisfaisante des choses, une unité dans l’essence de la vie. Les hommes l’avaient sans doute cherchée dans les anciens mystères d’Éleu- 4 ; sis; les Mahatmas de l’Inde l’avaient peut-être M trouvée ; la tradition s’en était perpétuée à travers | les âges, méconnue par les races occidentales, et faute de la posséder, il aurait voulu souvent briser sa tête contre le décevant mystère de la vie, comme | contre un mur. Ah ! cela est infernal ! Son âme est | de l’Orient, son cerveau est de l’Occident. Son intelligence a été nourrie aux mamelles de la Science, qui classifie tout, et n’explique rien. Expliquer, que ce mot est futile! Les choses sont. : Les expliquer, c’est énoncer A en termes de B, et Peut-être par l’extase seulement peut-on com- 4 . prendre ce qui demeure derrière les phénomènes. à Mais même ainsi l’essence ne peut être jugée que

par ses manifestations, et les manifestations sont souvent absurdes, injustes et sans aucun sens. Non,

il ne peut croire. Son intelligence est sans remords. lempire de Venise a-til été détruit ?

Et il vint un feu, qui brûla le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait dévoré le chevreau, que mon père avait acheté pour -

Il pensa à l’énergie dépensée pour bâtir cette étonnante cité, aux piles de bois profondément enfoncées dans la mer, aux inépuisables trésors d’art, églises, peintures, sculptures, fruit du talent humain obscur, bien que quelques-uns de ces morts aient laissé des noms. Quelle énergie sans mesure pétrifiée dans ces palais ! Les tableaux de Carpaccio flottaient devant ses yeux, et ceux du Tinto- ; retto, souvenir des générations passées; puis, par le lien de la dimension, ceux plus grands, — à la gouache, — de Vermoyen, d’anciens combats, avec l’arc, la lance, l’arquebuse; d’anciennes batailles

| navales, sur les galères aux grappins entremélés. | à Il revoyait les galériens enchaînés à leurs bancs, — la sueur, le sang qui avait souillé l’histoire. « Ainsi je m’en retournai et considérai toutes les oppres- | sions qui ont lieu sous le soleil; et je vis les larmes | de ceux qui sont opprimés, et ils n’ont pas de con-

Il se rappela un tableau moderne représentant |

| une belle femme nue: ce tableau avait coûté le | bonheur d’une famille ; aujourd’hui l’artiste était

mort et immortel ; la femme, jadis riche et élé-

gante, maintenant par les rues. La futilité de tout! .

Amour, gloire, immortalité ! Tous les chemins con-

duisent — nulle part. Quel bien peut tirer un

homme de tout le travail qu’il a accompli sous le À

soleil ? l

Non, tout n’est que le flot qui passe, rien que le ;

| flot. Ilévra ge. Les plus sages l’ont toujours vu. à

C’est le chat qui dévore le chevreau, et le chien qui î

mord le chat, et le bâton qui frappe le chien, etle

feu qui brûle le bâton, et ainsi éternellement. Les <

commentateurs ne disent-ils pas que c’est là le sens

: de cette parabole même, — la succession des anciens Les commentateurs, quelles singulières gens ! Dans quel désert perdu de dialectique l’esprit juif a voyagé pendant des siècles ! Les volumes infinis du Talmud et de ses parasites! Les codes sans nombre, maintenant abolis, sur lesquels des yeux éteints se sont obscurcis : autant de patience et d’ingéniosité que pour créer l’artistique Venise, et moins de résultats. Le peuple choisi, vraiment !

Était-il donc si fort, si sain ! Une belle pensée dans son cerveau, ah ! oui ! Il est épuisé par ce grand effort des siècles, cette longue éducation de soimême, tant d’époques de persécutions, tant de mœurs et de langages adaptés, tant de nationalités revêtues. Son âme doit être semblable à un palimpseste, avec des traces de nation sur nation. Il est contre nature, cet attachement à la vie. Une nation doit vouloir mourir. Et en lui peut-être est née cette volonté. — Il prévoyait le désespoir de ce peuple, l’Israël des jours futurs, toujours porté aux extrêmes, qui ayant été le premier dans la foi, est

aussi le premier dans le scepticisme, le plus prompt e à pénétrer dans le cœur vide des choses, semblable à un vent perdu, gémissant autour des terres disparues de l’univers. Savoir que tout est illusion, Ë duperie, qu’on appartient soi-même à la race la plus dupée de l’univers, prestigieusement attirée ; vers une carrière de sacrifice et de mépris ! Si L encore elle pouvait garder l’espoir qui mettait une auréole aux souffrances ! Mais maintenant c’estune i vipère, — non une divine espérance, — qu’elle nour- ; rit dans son sein ! Il se sentait si seul; une grande | étendue de noir, un étang désolé, une falaise nue au-dessus d’une mer de glace, un pin sur une montagne. Que tout soit fini, les soupirs et les sanglots et les larmes, les défaillances de cœur, les pénibles ÿ jours qui se traînent et les nuits de douleur. Que | de fois il avait tourné sa face contre la muraille appelant la mort ! Peut-être étaient-ce les pierres de la cité morte, et la mer qui agissaient ainsi sur son esprit. Tourgue- | nief a raison : ce sont les jeunes seuls qui doivent | venir ici, non ceux qui ont vu, comme Virgile, les 3

larmes” des choses. Et il se rappela les vers de Catulle, la triste et majestueuse plainte classique, pareille au sanglot contenu d’un homme fort : Soles occidere et redire possunt £ Nox est perpetuo una dormienda.

Puis il pensa encore à Virgile évoquant un paysage toscan où se peint le poète, — et des rangées de cyprès majestueuses, comme des hexamè- tres. Il vit la terrasse d’un antique palais, les animaux fantastiques sculptés sur la balustrade, le verdoiement des lézards sur le mur du jardin endormi et le frais reflet vert du bosquet de cyprès avec son délicieux mouvement d’ombre. Un rossignol invisible chantait au-dessus de sa tête. Il suivait la longue promenade sous les yeux de pierre des dieux sculptés, et, contemplant le brûlant paysage, se reposait sous l’ardent ciel bleu, — près des vertes collines ensoleillées, des blanches villas nichées dans la verdure, des oliviers gris. Qui avait

  • foulé ces terrasses aux légères colonnettes? Des

(l Israël Zangwill ( princesses du Moyen-Age, dédaigneuses et pas- | sionnées, s’avançant délicatement avec leurs traînes L de soie et leurs parfums légers. Il en ferait un | : poème. Oh ! le charme exquis de la vie! Que chan- à tait donc un poète dans le cher et doux dialecte | , perché l’é molto vario à | ni omo che xe profondo che dir possa il contrario. | ! Oui, le monde est très beau, très varié. Térence dit vrai : la comédie et la pitié de tout, c’est assez. | Nous sommes un spectacle suffisant les uns aux autres. — Une chaleur monta en lui; pour un moment il reprit confiance en la vie, etles innombrables liens des choses s’étendirent pour l’envelopper. Et une eau vint qui éteignit le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu if le chat, qui apait dévoré le chevreau, que mon père avait acheté pour deux zuzim. Chad Gadya! Chad

Mais la chaleur s’éteignit. Il redevint triste et s désespéré. Car maintenant il savait ce qui lui man-

quait. Le paganisme ne suffisait pas. IL voulait Dieu, il était affamé de Dieu, le Dieu de ses pères. Il ne pouvait rejeter au loin les trois mille ans de foi. C’était l’atavisme qui lui donnait ces soudaines et étranges intuitions de Dieu, au parfum d’une rose, au rire d’un enfant, à la vue d’une ville endormie, qui réchauffait son cœur, et mettait des larmes dans ses yeux, avec un sentiment de l’infinie beauté, de la sainteté de la vie. Mais il ne pouvait le posséder, le Dieu de ses pères. Et son Dieu, à lui, était distant et douteux : rien de ce que lui avait enseigné la science moderne n’avait encore pénétré dans son organisme. Pourrait-il même le transmettre à ses descendants? Qu’est-ce donc que dit Weissmann sur les caractères acquis? Non, certaines races propagent certaines croyances, et tant que vous n’aurez pas tué la race, vous n’aurez pas tué les croyances. Oh! la cruelle tragédie que cette culture occidentale greffée sur le tronc d’Orient, faussant les cordes de la vie, séparant le cœur du cerveau! Mais la nature est cruelle par essence. Il pensa aux vendanges de

Fe l’an dernier, ruinées par un orage, à l’effrayante

É misère des paysans sous le joug des propriétaires. Etil eut la vision d’une morue capturée qu’il avait

à vue haletante, presque avec un souffle humain, sur les sables du Lido. Ce spectacle lui avait gâté la sublimité de cette étendue désolée de terre et d’eau,

et le charme étrange des voiles blanches, qui sem-

blent glisser le long des pierres du grand récif. Son - âme demandait justice pour l’informe morue. Il ne comprenait pas qu’on pût vivre dans un monde spirituel, concentré sur soi-même, d’où était exclue la plus grande partie de la création. Si la souffrance purifie, quelle purification que celle des chevaux chargés à mort, ou des chats affamés! Le miracle

; de la création, comment existe-t-il pour les petits chiens qu’on noie à leur naissance? Non, l’homme a imposé la morale à un monde non moral, faisant tout à son image, transportant dans le grand mécanisme inconscient l’idéal qui gouverne la conduite d’homme à homme. La religion, comme l’art, fait de l’homme, produit accidentel sans importance, le foyer de l’univers; c’est de la mauvaise science

Et c’est sa propre race qui a créé et propagé cette é

illusion. Abraham dit à Dieu : « Le Juge de la

terre entière ne doit-il pas être Juste ? » — Aupara- S

vant Dieu signifiait puissance; mais l’âme de l’homme en était venue à soupirer vers la Justice. Du chaos de l’existence humaine, l’homme a extrait l’idée du Bien, en a fait un Dieu; puis, se retournant contre ce Dieu, il lui a demandé pourquoi il

permet le Mal, — sans lequel l’idée du Bien ne se | serait jamais produite. Et parce que Dieu est le Bien, il est l’Unité ; il se rappelait la pénétrante analyse de Kuenen. Non, la loi morale n’est pas plus le secret fondamental de l’Univers, que la couleur ou la musique. La Religion a été créée pour l’homme, non l’homme pour la Religion. Même la Justice est, en dernière analyse, une conception dénuée de sens. Ce qui est, est. Voir le monde en artiste, voilà la vérité ; l’artiste croit à tout et ne croit à rien. Les religions déforment toute chose. Par elle-même, la vie est assez simple : un phénomène biologique qui a son développement, sa maturité, son déclin. La mort n’est pas un mystère ; la douleur n’est pas un châtiment; le péché n’est

e autre chose que la survivance d’attributs inférieurs, E restes d’une phase plus reculée d’évolution, ou assez ë souvent la protestation du moi naturel, contre la 4 morale artificielle des sociétés. Ce sont les croyances ; qui ont arraché aux choses leur simplicité primor- ‘ diale. — Mais pour lui, le vieux désir persistait. Ceci seul serait satisfaisant, Dieu ! Dieu ! — il était | ivre de Dieu, sans le calme de Spinoza, sans la s certitude de Spinoza. Justice, Pitié, Amour, un Être à qui entendit ! Il savait bien que l’aveugle hérédité seule l’empêchait de jouir de la vie, — ah! quelle ironie ! — et que s’il pouvait perdre ce sentiment de vide, son existence serait belle. Les roues de la | | fortune l’avaient favorisé. Mais son âme rejetait | toutes les solutions et les équations personnelles de | ses amis, la toute-suflisance de la science, de l’art, | du plaisir, du spectacle de l’humanité ; elle perçait £ | d’une vue inexorable l’optimisme fantasmagorique, refusait de s’aveugler avec le Platonisme, l’Hégélia- Ë | nisme, refusait les conclusions des esthètes, des É artistes, des savants allemands, contents d’eux- 4 mêmes, comme celles des prédicateurs de conven- 4 tion; elle demandait justice pour l’individu, jus- ‘

qu’aux moineaux qui se vendent deux sous la paire au marché ; elle voulait un sens, un but à la marche £ séculaire de la destinée, et savait cependant qu’un but est une conception aussi anthropomorphique de l’essence des choses que la Justice ou la Bonté. — Mais le monde sans Dieu est comme une : dmirable femme sans cœur, froide, qui n’a pas de sympathie. Il demandait l’illumination de l’âme. Il avait expé- rimenté la nature, la couleur, la forme, le mystère, — que n’avait-il pas expérimenté ? Il avait aimé la nature, avait presque trouvé la paix dans la passion de la terre, le parfum enivrant des herbes et des fleurs, l’odeur et le bruit de la mer, la joie de se jeter dans les froides vagues salées, qui bondissent vertes et écumantes : des délices qu’on n’échangerait __ pas contre un ciel!

Mais ces passions s’éteignaient, et le dévorant besoin de Dieu revenait. — Il avait trouvé une paix temporaire avec le Dieu de Spinoza, l’Être éternel aux faces infinies, dont tous les infinis étoilés ne sont qu’une pauvre expression, et dont l’amour n’implique pas être aimé en retour. S’élever par

l’adoration de cette splendeur, cela est beau ; mais = cette splendeur se glace, et l’ardent besoin de Dieu revient. Ce qu’il lui fallait, c’est que l’Être éternel fût conscient de son existence à lui ; mieux encore, qu’il lui fit savoir que Lui n’était pas une fiction métaphysique. — Autrement il se fùt surpris répé- ; tant ce que Voltaire fait dire à Spinoza : « Je soupçonne, entre nous, que vous n’existez pas. » L’obéissance ? Le culte ? Il se serait prosterné pen- ; dant des heures sur des dalles, il aurait usé ses genoux dans la prière ! O Luther, Ô Galilée, ennemis de la race humaine ! Qu’elle a été sage, l’Église, k de brûler les infidèles qui voulaient brûler l’esprit du foyer, — du foyer chaud de la tendresse, trésor À des générations ! O Napoléon, archange du mal, qui | en ouvrant les ghettos où se pressaient les Juifs dans leurs joies étroites, autour des foyers du sabbath, avait laissé tomber sur eux le poids de l’univers!

Et un bœuf vint, qui but l’eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait dévoré le

chevreau, que mon père avait acheté pour deux

; A Vienne, où il avait passé, un Israélite rêvait le vieux rêve d’un État juif, — un État moderne, incarnation de tous les grands principes acquis par le travail des siècles. Ce caméléon des races aurait une couleur spécifique : un art juif, une architecture juive naîtraient; qui sait? — Mais lui, qui avait travaillé avec Mazzini, qui avait vu son héros arriver à la plus grande des défaites, — la victoire, lui savait. IL savait ce qui résulterait, en cas de succès. Il comprenait le sort du Christ, de tous les idéalistes condamnés à se voir, eux, adorés, et leurs idées reléguées dans une religion ou dans un État, comme un monument national pour perpétuer leur défaite. Mais l’État juif ne serait même pas formé. Hier il avait vu ses coreligionnaires viennois, — dans la Léopoldstrasse, avec les longs vêtements graisseux, et les boucles sur l’oreille de la Galicie ; — au Prater, s’étalantavec arrogance, dans de brillants équipages, aux laquais d’une correction parfaite, — race étrange, qui savait bâtir des villes pour les

fl. autres, jamais pour elle-même, qui professait d’être | 1 à la fois une religion et une nationalité, et n’était à souvent ni l’une ni l’autre ! 4 Que l’histoire est grotesque! Moïse, le Sinaï, la à Palestine, Isaïe, Ezra, le Temple, le Christ, l’Exil, É le Ghetto, les Martyres, — tout cela, pour fournir : | à ” aux petits journaux pour rire autrichiens des plai- . e santeries sur les revendeurs aux nez assez longs 1 ; pour porter des jumelles sans qu’on les tienne. — L. Et supposons même qu’un autre anneau miraculeux ) À s’ajoute à cette chaîne merveilleuse, les Juifs plus | heureux du nouvel État y naïîtraient comme les enL fants d’un enrichi, inconscients des luttes, acceptant ‘4 le bien-être, devenus épais de corps et d’âme L On rebâtirait le Temple? Et après? L’architecte g. enverrait sa note. Les gens dineraient en ville, se f taperaient sur le ventre en se racontant de vieilles ‘} anecdotes de fumoir.

À Il y aurait des couturières à la mode. La syna- | gogue persécuterait tout ce qui la dépasse; les

prêtres exalteraient le monde spirituel devant un “ monde animal approbateur ; la presse servirait les intérêts des capitalistes et des politiciens ; les petits CR écrivains seraient pleins de haine pour ceux qui ne les appelleraient pas grands: les directeurs de théâtres nationaux chercheraient à faire donner à | leurs maîtresses les rôles principaux. Oui, le bœuf viendra et boira l’eau et Jeshurun, devenu gras, donnera des coups de pied. « Car ce qui est tortu ne peut être redressé. » Le livre des Proverbes est aussi nouveau que le journal de ce matin.

Non, il ne peut rêver. Que des races jeunes rêvent ; les vieilles savent mieux à quoi s’en tenir. La race qui, la première, fit le beau rève du Millenium a été la première à le rejeter. Était-ce même un beau rêve ? Chaque homme sous son figuier, vraiment ! obèse et somnolent, l’esprit désagrégé ! Omnia vanitas, ceci aussi est vanité.

Et le boucher vint et tua le bœuf qui avait bu l’eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le

‘à chat, qui avait dévoré le chevreau, que mon père à avait acheté pour deux zuzim. Chad Gadya! | Chad Gadya! Chad Gadya! Jamais il ne s’était ù demandé le sens de ces mots, toujours associés r à la fin de la cérémonie. Tout est fini, tout est fini, É semblaient-ils gémir, et l’étrange vieille musique à donnait un sentiment d’infinie désillusion, de repos “a infini: une fin, une conclusion, des choses termi- Ë nées et laissées là, une fièvre tombée, un travail | achevé, une clameur apaisée, un son de cloche $ d’adieu, des mains croisées pour dormir. 5 Chad Gadya! Chad Gadya! C’était une lamen1 tation sur la lutte pour l’existence, la succession 5 sans but des siècles, le passage des anciens empires, 1 — selon les commentateurs, — et des empires mo- ; dernes qui les rejoindraient dans le passé, jusqu’à 3 ce que la terre elle-même, des savants l’assurent, j finisse à son tour, dans le froid et les ténèbres. Flux et reflux ! le feu et l’eau, l’eau et le feu ! Il pensa aux | immobiles squelettes qui attendent encore l’exhu-

mation à Pompéi ; aux momies emmaillotées des # Pharaons, aux cendres d’amants oubliées dans les ra vieilles tombes étrusques. Il eut le sens soudain de ; la grande procession du Moyen-Age, — papes, rois, F:: étudiants ; de la vie moderne variée à l’infini, à î Paris, Vienne, Rome, Londres, Berlin, New-York, LE Chicago : l’éclat des quartiers élégants, le jargon des k: bohêmes, les pauvres en leurs galetas, les malades € sur leur lit de douleur, les soldats, les prostituées, j les prolétaires dans leur taudis, les criminels, les 11 fous ; les énormes hordes russes, la vie pullulant dans les bateaux grouillants des rivières de Chine, la joyeuse existence de papillon au Japon ; les sauvages inconnus du centre de l’Afrique, avec leurs | fétiches et leurs danses de guerre ; les tribus orientales dormant sous la tente, ou se traînant lassées sur les brûlantes terrasses de leurs maisons ; le dé- | veloppement des races nègres, devenu un si terrible problème pour les Etats-Unis, — et chacun de ces | peuples, bien mieux, chaque individu se regardant # comme le centre et le souci de l’univers; la destinée des races aussi obscure que celle des individus et ‘4

toute l’immense étendue de l’histoire n’étant rien ‘4 à qu’une convulsion de vie sur le plus misérable d’un ‘4 obscur groupe de mondes, perdu dans un infini de È constellations plus vastes ! Oh! le monde est trop à grand! Il ne pouvait regarder la face de son Dieu et É. vivre ! Sans les illusions invétérées de son père, il 4 ne pouvait continuer à exister, Son point de vue 4 était désespérément cosmique. Tout est également - à grand et mystérieux ? Oui, mais tout est également à petit et banal. L’Infini étoilé au dehors de Kant? Bah ! quelques amas de boue tournant en une danse à de totons et gagnant chaud à cet exercice, rien de à plus que la rotation de taches dans une goutte d’eau k sale. L’étendue n’est rien en elle-même. IL y a dans ÿ un tas de boue des montagnes et des mers assez 4 pittoresques pour des touristes microscopiques. Un 4 billion de billions de tas de boue ne sont pas plus L- imposants qu’un seul. Géologie, chimie, astronomie, À tout cela se trouve dans les éclaboussures d’une É voiture qui passe. Partout une seule loi, une seule insignifiance. La race humaine ? D”étranges mons- “à tres marins se traînant sur le lit d’un océan d’air, incapables de s’élever dans cet air, bizarrement

déguisés sous Les peaux volées à d’autres créatures, | aussi absurdes, à les regarder impartialement, que | les êtres baroques adaptés au curieux milieu d’un aquarium. La loi morale au dedans de Kant? A dissoudre par un germe de choléra, un petit filet bleu au microscope, assez semblable à une carte de Venise. Oui, cosmique et comique sont synonymes.

Pourquoi se laisser effrayer par la splendeur ter-

rible de Spinoza ? Peut-être Heïine, — cet autre juif, — a-t-il vu plus juste, et le dernier mot de l’homme sur cet univers où il a été jeté sans l’avoir demandé pourrait-il être une moquerie de qui s’est moqué de lui, un rire mêlé de larmes.

Et il se représentait l’avenir de toutes les races, aussi bien que de sa propre race. Toutes continueront à lutter jusqu’à ce qu’elles deviennent conscientes; puis, comme des enfants arrivés à l’âge d’homme, les écailles leur tombant des yeux, elles se demanderont tout à coup ce que signifie tout cela, et comprenant qu’elles étaient entraînées par des forces aveugles au travail, à l’effort, à la lutte ;

h. elles aussi passeront. Les grossières races nouvelles +4 : les balayeront comme la poussière, la nature faisant Ne jaillir des énergies sans cesse renaissantes de sa 4 source inépuisable. Car la force est dans l’in- ‘à conscient, et quand une nation s’arrête pour js demander quel est son droit à l’empire, cet empire ni n’est déjà plus. La vieille Palestine hébraïque, sacriis fiant des brebis à Iaveh, quelle figure de granit, FA comparée à lui, si subtil, si mobile ! Pendant un ou 11 : deux siècles le monde moderne prendra plaisir à se Le voir réfléchir dans la littérature et dans l’art par à les esprits les plus décadentis, vibrant au pathétique 54 et au pittoresque de toutes les périodes de la mys- à térieuse existence humaine sur cet étrange petit #1 globe, tandis que la vieille morale géométrique :Q s’attachera bizarrement à la cosmogonie changée, A mais tout cela s’éteindra, — et alors, le Déluge! à à Du dehors pénétraient les sons d’une joyeuse f musique. Il se leva, alla sans bruit à la fenêtre, E regardant dans la nuit. La pleine lune brillait au ciel, perpendiculaire et basse, semblant un objet : terrestre en comparaison des étoiles dispersées

au-dessus et lui donnant l’impression, dans cette + #1 lumineuse nuititalienne, d’appartenir à leur rayon- 1 À nante compagnie, qui tourbillonne à travers le 3 vide infini sur des sphères innombrables. Une : grande tache de clair de lune, d’un vert argenté, out s’étalait sur l’eau noire, étincelante comme une à chaîne de pièces d’or en mouvement. Plus bas, sur le canal, les gondoles noires se pressaient autour | d’une barque éclairée par des lanternes aux cou- à leurs vives, d’où venait la musique. Funiculi, Funicula, — elle semblait danser avec l’esprit même de ; la joie. IL vit un jeune couple se tenant les mains ; c’étaient des Anglais, de cette race étrange, heureuse, solide, victorieuse. Quelque chose vibra en lui. Sa pensée s’arrêta sur des fiancés, la jeunesse, la force, mais elle ressemblait à l’écho creux d’un regret | | lointain, à quelque vague lever de soleil d’or, sur des collines de rêve. Puis une magnifique voix de ténor chanta la Sérénade de Schubert, qui semblait la voix de la passion même, l’aspiration du moucheron vers l’étoile, de l’homme vers Dieu. — La mort, la mort à tout prix pour en finir de ramper sinistrement à travers les confins de la vie ! La vie

| même un instant de plus, la vie sans Dieu, semblait ‘à intolérable. Il trouverait la paix dans cette eau 3 noire. Il se glisserait dans l’escalier sans un mot. L Et l’ange de la mort vint et tua le boucher, qui Î avait tué le bœuf, qui avait bu l’eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait F frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait

dévoré le chevreau que mon père avait acheté pour *

| Quand on le trouverait noyé par accident, — car ÿ comment le monde comprendrait-il, ce monde tou- À jours si prompt à le juger, — qu’un homme ayant fin à sa vie, ses parents penseraient peut-être que c’était un fantôme qui avait pris place à la table du ; Seder, silencieux etimmobile. Et vraiment n’était-ce pas un fantôme ? Il n’est pas nécessaire de mourir pour planer en dehors du cercle animé de la vie, les Un fantôme ? Il avait toujours été un fantôme. | Depuis l’enfance des gens singulièrement robustes

étaient venus, lui avaient parlé, avaient marché avec lui, et il avait glissé parmi eux, esprit sans réalité auquel ils attribuaient des motifs de chair et de sang, comme les leurs. Tout enfant, la mort lui avait paru horrible : des vers rouges rampant sur la chair blanche. Maintenant ses pensées s’arrêtaient volontiers devant le moment heureux de rendre l’esprit. D’autres vies derrière la tombe ? Mais le monde n’est pas assez grand pour une seule vie, il ne cesse de se répéter. Des livres, des journaux, quel lourd ennui ! Un petit nombre d’idées habilement combinées à neuf, car il n’y a rien de nouveau sous le soleil. La vie est comme une histoire racontée par un idiot, pleine de bruit et de furie et

_ ne signifiant rien. Shakespeare en a trouvé la suprême expression, comme de tout ce qu’elle contient.

Ï1 sortit doucement par la porte entr’ouverte, traversa l’antichambre décorée de tapisseries et de statues de vieux Vénitiens revêtus d’armures, descendit du grand escalier dans la cour, qui semblait sépulcrale à la lueur d’une allumette lui permettant

ee: Ne * Israël Zangwill Pr fée 1:10 de trouver la porte sur l’eau et de voir son ombre 4 monstrueusement courbée le long du toit qui surRU.” » 1 plombait les profondes ténèbres. Il ouvrit lasporte : RS avec précaution et goûta la douceur de la nuit prinLT ‘4: 13 | LIEU tanière. Tout était silencieux. L’étroit canal reflétait ‘M le clair de lune ;le palais opposé était noir avec une 16 tache de lumière à une fenêtre ; au dessus de sa tête, D. dans la petite échancrure de ciel bleu foncé, , 4 un groupe d’étoiles rayonnaient, comme de bril- ‘08 lants oiseaux, dans les ténèbres veloutées. L’eau FR - battait tristement les marches de marbre; une ne. gondole attachée aux poteaux semblait se balancer Re doucement vers son ombre noire dans le canal.

13 I1 marcha vers l’endroit où l’avenue d’eau était | # plus profonde et se laissa glisser doucement. Il se | | Te retrouva luttant, mais vainquit l’instinctive volonté TR Comme il plongeait pour la dernière fois, le 4 mystère de la nuit, des étoiles, de la mort se con- ; fondit avec un tourbillon étrange de souvenirs d’en- | 3 fance, et les paroles immémoriales du Juif agoni-

| sant jaillirent violemment de sa gorge étranglée: _ « Écoute, 6 Israël, l’Éternel, notre Dieu, l’Éternel ni _ Par la porte ouverte flottaient les derniers mots ViUrE El le Saint des Saints vint, que son nom soit béni, . CE

  • ettua l’ange de la mort, qui avait tué le boucher, ‘ne qui avait tué le bœuf, qui avait bu l’eau, qui avait LL éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait Tea _ frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait Ta dévoré le chevreau que mon père avait acheté pour PA

traduit de l’anglais par Mathilde Salomon

Notre catalogue analytique sommaire… … .. Il ISRAËL ZanGwizz. — Chad Gadya! — traduit de l’anglais par Mathilde Salomon… … … . 7 Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour trois mille exemplaires de ce troisième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués.

Fini d’imprimer trois mille exemplaires de ce troisième cahier le jeudi 27 octobre 1904 à l’Imprimerie de Suresnes 9, rue du Pont

CAHIERS DE LA QUINZAI 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, chquième arrondissement.

Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions

Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonnement se prend pour une série.

Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur abonnement par mensualités de deux francs.

Pour tout changement d’adresse envoyer soixante

. centimes, quatre timbres de quinze centimes.

Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous demander un abonnement recommandé; Le prix de l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs pour la série: tous les cahiers de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la

poste ; la recommandation postale, comportant une transmission de signature, garantit le destinataire

L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit

l’achèvement de cette série ; ainsi du 2 octobre au 31 décembre 1904 on peut encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète.

A partir du premier janvier qui suit l’achèvement

d’une série, le prix de cette série est porté au moins au total des prix marqués ; ainsi à dater du premier janvier 1905 la cinquième série complète, s’il en reste,

M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, reçoit pour l’administration et pour la librairie tous les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures.

M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la rédaction le premier mercredi du mois de trois heures