VI-10 · Dixième cahier de la sixième série · 1905-02-20

Yves Madec professeur de collège

Brenn

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M Du paraissant vingt fois par an Nr -

, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et # dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si FE grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, , romans, drames, dialogues, poèmes et contes : — un si F grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie ; et ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie | : étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer ; à en donner ici l’énoncé méme le plus succinct; pour $ savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cing francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8,rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième 3 arrondissement; on recevra en retour le catalogue 1 analytique sommaire, 1900-190/, de nos cinq premières séries. 4 Ce catalogue a été justement établi pour donner, : autant qu’il se pouvait, une image en bref. un raccourci, ni une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- # rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé j dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur É place, les références demandées. x Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier < très épais de XI1+/08 pages très denses, marqué cinq 5 francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la 74 sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 2 octobre, comme premier cahier de la sixième série; * toute personne qui s’abonne à la sixième série Le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la 4 série ; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs 4 à toute personne qui nous en fait la demande

_ Je vois qu’il faut que les auteurs pour qui je travaille _ comme gérant me pardonnent beaucoup ces quinZ aines-Ci ; je n’ai déjà pas fait le cahier de la délation aux Droits de l’Homme ainsi que Bouglé se le repré- _ sentait ; et voici qu’aujourd’hui je manque de parole à _ notre nouveau collaborateur Brenn. j _ Il navait demandé de présenter Yves Madec au public de s cahiers ; je le lui avais promis formellement; je suis hors d’état de tenir ma promesse. ; . _ Présenter n’était pas le mot; une telle œuvre se pré- sente toute seule ; en réalité je me proposais, au conrte aire, et insidieusement, de me présenter moi-même en compagnie de Brenn; je ne pouvais trouver meilleure _ compagnie; je me proposais, m’appuyant sur ce fragment de réalité qu’est Yves Madec, de dire un peu de au collège, de l’enseignement secondaire, des petites villes, des arrondissements, des chefs-lieux d’arrondissem ent, de la politique dans les chefs-lieux d’arrondis138

sement, de la vie locale, des U. P. locales, des sections Fe locales de la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen, de la vie universitaire, du primaire et du secondaire, enfin de toutes les questions qui sont traitées dans ce roman. ) C’était un commentaire infini; je ne suis pas en me- ; sure de le commencer même; les cahiers précédents, 4 $ qui étaient considérables, et celui-ci, qui est encore | plus considérable, m’ont donné beaucoup de retard ; je : prévois que la fin de la série ne sera pas moins lourde; | je vois venir incontinent six cahiers énormes; je me vois à la tête de quinze ou dix-huit cents pages d’épreuves, comme on les nomme, à corriger ; si donc | on me le permet, nous allons profiter de ce que ces quinze ou dix-huit cents pages m’interdisent d’écrire un É peu pleinement pendant trois mois pour mettre au pair 1 un certain nombre de travaux qui restaient en souf- ; Demandant à nos abonnés comme auteur ce congé de F: trois mois, je pourrai consacrer entièrement ces trois à mois aux devoirs de ma gérance; il faut que j’assure la . À fabrication de cahiers énormes; je vais essayer de ÿ mettre au pair mon courrier, qui a un retard énorme, i mes correspondants le savent; enfin le temps est venu de | procéder à une réinstallation, à l’installation définitive È de nos cahiers. 1 Pendant le commencement de cette sixième série {

même, et sans qu’il en soit résulté aucun dommage pour

À la fabrication nous avons pu procéder à une réinstallation industrielle complète, à une définitive installation indus-

_ trielle; avant la fin de cette sixième série, et sans que

_ notre institution première en subisse aucun dommage, nous aurons achevé une réinstallation commerciale et d statutaire complète, une définitive installation commerwe ciale et statutaire. : Je ne crains pas de le déclarer, le cahier que l’on va _ lire est un nouveau Jean Coste; j’entends qu’il est pour la vie du professeur de collège exactement ce qu’était … je Jean Coste pour la vie de l’instituteur de village. è É Sous une réserve : Jean Coste, nous l’avons dit, 4 représentait une histoire vraie d’exception, mais à d’exception nombreuse, dans la vie de l’instituteur de village; Yves Madec représente une histoire vraie de moyenne dans la vie du professeur de collège. à On n’a pas bien lu, on n’entend pas bien Jean Coste

  • sion le considère comme une image romantique, exa- % gérée, factice, fausse, livresque, d’une réalité qu’il tra- hirait pour nous apitoyer indûment; mais réciproque4 ment on se méprendrait sur le sens même et sur la — portée de Jean Coste si on le considérait comme une “—_ image vraie de toute une réalité, de toute la réalité de : l’instituteur de village; il est une image vraie d’une É partie de la réalité, d’une réalité partielle en extension,

d’une réalité exceptionnelle ; et il nous ouvre des jours sur tout le reste de cette réalité. :

Madec nous fait voir toute la réalité qu’il prétend saïisir; Madec aura le même sort que Jean Coste: ïl deviendra comme Jean Coste un nom commun; on dira Yves Madec comme on dit Jean Coste; et c’est pour cela qu’il n’importe aucunement que nous en parlions aujourd’hui ; connaissons-le d’abord ; nous en parlerons plus tard ; nous en reparlerons toujours; c’est un nom, | et un homme, qui ne sont pas près de sortir de notre vocabulaire et de nos préoccupations.

Je demande seulement que l’on veuille bien noter que le roman est de juin 1903; j’avais la copie depuis ce temps ; l’auteur n’y a pas changé un mot; certaines indications que l’on trouvera dans ce cahier, et qui se sont vérifiées depuis, étaient donc bien des prédictions, résultant de prévisions, et ne forment nullement des

140 professeur de collège ÉR :

| TS Lemieux était certainement, “Ve sans frapper la vieille Sor1000 bonne, de lui élever en face 0 j une vraie école de science, ARE école laïque, gratuite, qui en- : FH seignât pour tous, librement, LR ouvertes! et fit déserter peu TE à peu le nid des chauvesTS souris. ue” Rien n’indique que le roi 54e s wait bien vu ni bien compris D — un but tellement élevé. 0 (Histoire de France — : et en Angleterre —

Yves Madec était seul dans le wagon de troisième classe du train qui l’emmenait loin de Bretagne, à Villetaupier, où il venait d’être délégué à la chaire d’anglais . du collège. Il avait trente ans. Il était de teint hâlé, et … très brun, avec d’abondants cheveux noirs et une fine -” moustache noire. Il avait, avec un front large aux tempes

  • saillantes, un visage long, qu’appointait une barbiche noire, dissimulant et corrigeant la ligne trop menue du … menton. Son nez était osseux et léonin; ses yeux petits, 4 mais bleus, d’un bleu très profond, que voilaient sou- … vent des ombres soudaines. Il était court et trapu, et . A donnait plutôt l’impression d’un gars de Cornouailles — ou de Léon accoutumé à vivre parmi les rochers et la —… mer, ou les champs de « blé noir », que d’un « intellec- tuel », dont l’existence s’écoule parmi les livres. — Ac- . coudé à la vitre, il voyait fuir, dans l’infernale musique : ÿ cahoteuse des roues et des rails, la sarabande des arbres, des talus verdoyants, des genêts jaunes, des j’ maisonnettes, tandis que, des lointains, semblaient … accourir vers lui, à la ronde, dans un mystérieux glis-

sement, des contrées nouvelles.

“ Yves songeait à sa vie passée. La nomination minisoi)

térielle, si longtemps attendue, venait enfin de le délivrer à jamais du dortoir. En ces trois dernières années,

il avait été répétiteur dans trois lycées : il avait compté environ trois cents nuits de dortoir par an, et

une moyenne, par an, de soixante-dix promenades. Il i revivait ces trois années par la pensée. Il revisitait les 1 trois « Boîtes ». — Boissy, d’abord, où le censeur lui avait ; reproché, comme une faute, d’avoir une discipline trop | personnelle, toute d’autorité morale : ;

— Oui, monsieur ! vous faites là de bel ouvrage ! Et È vous pouvez vous vanter qu’on ne vous remplacera | pas ! avait grasseyé le gros homme, dans sa fureur. k

C’est là qu’il avait connu Toiron, bi-licencié de sciences, dix-sept ans de service, dont une douzaine de dortoirs, 4 l’homme à la barbe baveuse, aux yeux et au cerveau 3 noyés d’ivresse. Mais là aussi il avait rencontré ce frère 4 d’âme, Hoiste, l’ardent révolutionnaire, au beau visage + blond, aux yeux de divin songe, qui sans cesse donnait tout de lui, si doux envers les petits, si fier devant ses supérieurs hiérarchiques. Là aussi il avait connu l’ex- 1 cellent Devaiges, au bon visage toujours épanoui, à la belle humeur généreuse, qui, aux heures où Madec avait le cœur déchiré encore entre le vieux mysticisme breton et le jeune athéisme, assis à table, devant une chope, claquant sa main sur sa cuisse et l’élevant au soleil, lui clamait : ;

— Le Bon Dieu ?.. Tiens ! le vlà !

Puis c’était Rozoy, la boîte aux cent portes, par où disparaissait le censeur, à jamais introuvable… si ce n’est dans quelque café de la ville, un jeu de manille à la main; par où, dès cinq heures du matin, et dix fois | par jour, s’en allait s’alcooliser dans quelque bouge,

derrière la caserne d’infanterie, le surveillant général, un tout jeune à longue barbe et aux beaux yeux noirs; par où il revenait à toute heure, titubant et jurant, puant l’eau-de-vie et l’absinthe, traitant de « faces d’abrutis » et de « têtes de canailles » les élèves qui ricanaient sous les galeries. Il était à Rozoy aux temps de l’Affaire. Non sans regret il se souvenait des bruyantes rencontres de vingt minutes, entre collègues, dans le réfectoire des répétiteurs, autour des assiettes graisseuses, et de la table de marbre gris semée de mie

  • de pain. Tandis qu’on mâchaïit hâtivement la viande, on commentait les faits du jour. En ce temps-là Yves avait cru que l’aube de la justice allait paraître, et il était prêt à donner sa vie, pour une simple promesse d’en haut qu’on jetterait à bas, ou qu’on nettoierait à fond ces autres casernes que sont les lycées, où il semble qu’on n’ait d’autre objet que de préparer chaque jour les jeunes hommes à accueillir l’iniquité avec bienveïllance, en les habituant au mensonge, et à la dissimulation. F A Rozoy il avait connu un autre frère d’âme, si fié-
  • vreux, si délicat, celui-là, si seul aussi, si abandonné …. de tous : le poète Claude, qui se consumait dans cette — vie de perpétuelle surveillance, défiance, suspicion, que FA mène le répétiteur, enfermé partout avec de grands _ garçons prisonniers qui le regardent comme l’ennemi. ne C’était dans ce lycée que le plus âgé de ses élèves, dix-huit ans, fils d’un patron de maison, avait osé le _ menacer de le « rosser » après le baccalauréat, parce à qu’il surveillait étroitement son jeu malsain d’agace- … ries avec un très jeune, pâle et frêle, de son étude. _ ‘Trois ou quatre fois il en avait parlé au proviseur. Il

les avait montrés tous deux assis l’un près de l’autre À sur une même pierre, dans la cour de récréation, objet à de scandale, de rires, de chuchotements pour les ca- Ë marades. Monsieur le proviseur n’avait jamais osé “4 intervenir, et Madec avait dû tolérer le spectacle de “4 cette ignominie chaque heure de sa vie, durant toute b. une anpée. 4 Mais son plus hideux souvenir était celui qui lui restait de Bourdes. Là c’était l’enfer vraiment et son cœur y avait saigné comme au martyre. Plus d’un millier L d’élèves, dans une immense maison, où, à vrai dire, ne } manquait ni l’air, ni la lumière. Mais dix-huit études de 4 quarante élèves; mais douze dortoirs; mais vingt-neuf 1 répétiteurs ! Vingt-neuf répétiteurs, tous égaux hiérar chiquement, — et cependant sitraîtreusement pourvus de M services inégaux, qu’aucun d’eux ne pouvait se mouvoir L sans déranger l’harmonie savante et perverse de l’en- L semble et mettre tous les autres contre lui. Vingt-neuf È répétiteurs, dont les uns jouissaient à ce point des faveurs de l’administration, qu’ils étaient presque con- 4 stamment exempts de service. Ils ne paraissaient que E deux, trois heures au lycée, on eût dit pour simplement 4 épier leurs collègues… Et d’autres n’avaient point le | nombre réglementaire d’heures de liberté; ou bien ces 4 heures étaient si menu-hachées, par le service, qu’il n’en restait que des minutes ajoutées à des minutes : le ù, dortoir, de huit heures du soir au matin, et huit heures ; d’études, surveillance ou cour, dans la journée. Il ne ; pouvait sans écœurement se rappeler les scènes du ré- fectoire des maîtres. De onze heures à une heure, dans 1 la salle étroite, à deux tables parallèles, des répéti- 1 teurs entraient, par groupes de quatre, cinq, claquant |

la porte, hurlant, flanquant les chaises à terre, à coups de pieds. N’ayant qu’une brève demi-heure pour leur repas, on ne les servait cependant qu’après dix, quinze minutes d’attente. Les garçons, en plein hiver, suaient, gémissaient, de l’écrasante corvée. De la cuisine ils avaient à monter vingt-cinq marches de pierre, dans le désordre des autres garçons de service, montant et descendant pour les élèves. Les plats refroïdissaient, étaient

  • renversés; des assiettes se brisaient, des verres, des bouteilles. Le vin, les sauces giclaient. En deux mois Yves avait vu cinq garçons se succéder pour le service de leur réfectoire. Les malheureux étaient si brutalement traités par les uns et les autres, et leur tâche était si dure, que la plupart s’en allaient, aimant mieux les hasards de la rue. D’autres étaient mis à la porte, pour quelque fière résistance aux abus dont ils étaient

  • victimes. L’un d’eux reçut vingt-neuf sous de salaire _ pour son mois : on lui avait retenu le reste pour payer la casse. Et Yves se lamentait surtout que ses collègues fussent si dépourvus d’humanité. Licenciés pour la

…_ plupart, quelques-uns préparaient l’agrégation; mais il

…_ n’était pas de cureurs d’égouts, de charretiers, plus brutaux, plus cyniques, moins ignorants de tout respect bumain. Ces vingt minutes qu’il passait à table avec

… eux, étaient pour Yves un siècle de vacarme assourdis-

sant, de jurons, de bruits d’assiettes, de pieds, de cou-

verts. On se jetait des boules dures de pain frais à la

…_ figure, à travers la salle; on se jetait des verres de vin

… et d’eau; on empilait les chaises jusqu’au plafond, on

—_ flanquait un coup de pied à la pile, et tout dégringo-

s lait, brisant assiettes, verres, bouteilles, répandant le

“ vinet l’eau, dans un charivari épouvantable, au milieu

de cris féroces. Parfois le censeur, grand, gros, rouge, 4 le haut de forme sur le front, paraissait, haletant : 3 — Ignoble ! messieurs. Dégoûtant !.. On appelle le 3 Et la porte claquait derrière lui. Après un demi- t silence, les hüurlements recommençaient : | — Brute ! Va donc, eh ! jésuite ! F C’était toute leur rancœur contre l’imbécile métier,
tout leur chagrin d’hommes quotidiennement humiliés | par les élèves ou les supérieurs, contrariés dans leurs | aspirations, leurs besoins les plus naturels, les plus { humains, qui se soulageaient ainsi ! 4 Un seul collègue encore, — mais ses élèves surtout, — 4 avaient été sa consolation. Il avait une étude de trente cinq « grands ». Philosophes, vétérans pour Normale- à Le proviseur l’avait prévenu que c’était « une collec- 3 tion de mauvaises têtes ! » Yves y était entré anxieux. 4 Plus tard il avait compris ce que M. le Proviseur vou- l lait dire : l’Affaire avait influencé ces jeunes cerveaux. i Les deux études d’à côté étaient composées de quelque 4 vattés, bottés, éperonnés, la cravache à la main, la bou- # tonnière fleurie, le monocle à l’œil, on les voyait aller à et venir librement dans les couloirs et les cours. Il était L clair que le lycée était à eux, pour eux. C’étaient eux 4 d’abord qu’on conduisait au théâtre, et pour eux qu’on | donnait des fêtes, aux anniversaires de batailles glo- A rieuses. Ils avaient un répétiteur spécial, particulièrement choyé de l’administration… Quoi d’étonnant à ce que les autres élèves — souvent plus travailleurs et : méritants, en tout cas plus modestes, et de droits

égaux, ne vissent pas sans quelque velléité de révolte un tel étalage de privilèges en faveur de ces messieurs ? Un beau matin, philosophes, normaliens et mathématiciens se réveillèrent dreyfusards ! Il fallut les « mater ». Des répétiteurs « disciplinaires » en avaient reçu l’ordre, ct s’étaient efforcés d’y obéir. Ils avaient été mal accueillis. Yves apportait son esprit de bienveillance. Au lieu de « serrer la vis », il se contenta d’observer, de comprendre. Il s’adressa surtout à la raison de ces grands jeunes gens. En quelques semaines, il fut à son tour compris, et toute leur confiance et leur sympathie afflua vers lui. Dès lors il inquiéta M. Bufilard, grande et épaisse brute de surveillant général, officier d’acadé- mie d’ailleurs, dont l’énorme carrure, le front baissé et l”encolure de taureau, les poings en massues, avaient dès l’abord déplu à Yves. M. Bufflard s’étonna, puis se courrouça que Yves püût se passer de son aide, et Yves, quand il le rencontrait en cour, dans les couloirs, sentait le regard de mépris et de rage impuissante de cet homme l’envelopper tout entier.

Yves poussa un grand soupir : finies ces misères! Il

allait enfin être chez lui, et son propre maître. Il n’au-

| rait plus rien à faire avec les surveillants-généraux, les

_. censeurs, les proviseurs. Le principal le laisserait tran-

quille, et il ferait sa classe (quatre courtes heures au

| maximum par jour) comme il l’entendrait ! Seize heures

D et demie, dix-huit heures par semaine ! Il avait autant d’heures de service par jour, comme répétiteur !

Yves se considérait, avec raison d’ailleurs, comme un privilégié. Il ne lui échappait point que la plupart de ses nouveaux collègues, — à moins qu’ils ne fussent d’an-

ciens admissibles à l’agrégation, — avaient passé huit, dix, et même quinze ans dans le répétitorat avant d’ob- e tenir la chaire de collège tant désirée. Lui avait débuté comme licencié, dans le répétitorat. Il ne savait 4 donc que par sympathie ce que les rares claires heures |

È de liberté, entre les noires heures de surveillance, recèlent de minutes d’angoisses pour les malheureux qui, éloignés de tous cours, de toutes facultés et biblio- à thèques, doivent y peiner, se priver d’air et de joie phy- 4 sique, pour préparer un examen qui les sauve enfin de 4 l’esclavage. Ceux-ci, Yves les comparait à des aveugles qui veulent voir, à des sourds qui veulent entendre…Ils . vont, tâtonnant, errant, au long des jours. Leurs forces s’appauvrissent, leur visage pâlit, leur cerveau s’ané- mie, leur caractère s’aigrit. Lentement les années s’é- à coulent, emportant les heures libres sacrifiées en vain. à Ils arrivent aux examens, stupides, et ils s’en re- F tournent, pour recommencer encore. 4

En outre Yves n’avait jamais été interne. Il avait ( suivi, comme externe, les cours du lycée. Sa toute jeu- ; nesse s’était librement épanouie parmi les siens, dans la maison familiale, et hors des murs de prisons. Il | n’avait jamais senti sur lui d’autres regards que ceux | de son père loyal et généreux, et de sa mère pleine de tendresse. Grâce à cela, il n’avait point l’âme boueuse ; grâce à cela il avait gardé quelque fraîcheur ; d’imagination et de sens ; et la vision joyeuse dela vie: il n’avait pas été abèti dès l’enfance. F Sans orgueil, avec pitié, — et non sans indignation contre les contingences dont le mal dérivait, — Yves l comparait son sort à celui de la plupart de ses collègues, les autres professeurs de collèges. Ils arrivaient |

au professorat épuisés déjà, blasés, amortis, anémiés par la lutte quotidienne de toute une longue vie — enfance, adolescence, jeunesse — contre tous les vices, toutes les hontes de l”humaine nature; — amassés, entassés entre les murs des cours de récréations, de äortoirs, d’études, où ils avaient vécu élèves, puis maîtres, — et qu’étalaient, dans leur naïf cynisme, des générations d’enfants de douze à dix-huit ans. Ils arrivaient au professorat écœurés et las, ne voulant que le

_ repos; décidés surtout à se faire un chez eux, loin des murailles de bagnes où ils avaient vécu, où ils n’iraient plus qu’aux strictes heures de service.

; Il eût fallu de fraîches énergies, de viriles enthou-

siasmes, pour l’éducation des adolescents aux cœurs

. simples et ouverts à tout, bien et mal, aux esprits fré-

_ missants de toute vie. L’Université ne donnait, — sauf

… exceptions, — que des âmes aveulies, que des volontés

‘à Le train, fuyait, et Yves, engourdi un peu, se frottait ‘

… les mains comme un homme de bonne humeur qui va

_ mettre tout son cœur à la besogne..

Bien qu’il plaisantät et rit très haut avec son ami Camille Devaiges, professeur dans ur collège des en- À xirons, qui avait tou à venir | « installer », le cœur li 4 battait fort, en passant la rustique barrière de la gare, où il avait rendu à l’emplové son billet de chemin de j

fer. Les deux jeunes gens s’amusaient beaucoup de cette

arrivée dans la petite ville perdue — de £885 âmes —

torrent, comme ils montaient droit devant eux l’avenue d’arbres, et le seule route qui s’offrit à leurs yeux. ;

C’était un après-midi de dimanche des derniers jours d’octobre. et déjà les choses — arbres s’effeuillant, ter rains boueux, maisons closes aux murailles plaquées de — Mon cher, criait Yves, serrant le bras de Devaiges ï e2 Bretagne ! Pourvu qu’il ne fasse pas froid ici! C’est toute La grâce que je demande à ce pays de la vie nos- k Leurs pas, fermes et rapides, et leurs voix hautes remplissaient de bruit l’avenue déserte. Instinctivement,

comme des gens habitués aux grandes villes, ils avaient | pris le trottoir, bien que la chaussée ne fût qu’une sur-

| face ruisselante parfaitement libre. Ils allaient, entre les arbres de gauche et les maisons. De temps en temps, ils apercevaient par les vitres brouillées des rez-de-

chaussée, sous les rideaux levés, des pâäleurs de

visages, qui s’avançaient à leur vue. Sans doute leur démarche un peu dansante, leurs grands gestes durent inquiéter plus d’une tranquille bourgeoise, et faire songer

: à « quelques commis-voyageurs ou touristes, pour le

k Yves, qui effrontément inspectait toutes les maisons

__ d’allure vaguement académique, toujours un peu

« fiévreux, dans sa hâte de trouver son collège, s’arrêta, |

& __ — Ah! Si c’était le collège! Regarde-moi cette mer-

ra Camille pouffa, égouttant le parapluie au-dessus de

—_ leurs têtes. Ils se désignaient la gendarmerie, imposante

€ bâtisse, reconnaissable à sa tricolore et grinçante fer-

—_ raille balancée sur la porte.

L: Un instant après, ils sortaient de l’avenue de la gare,

-. etse trouvaient au beau milieu d’un carrefour. A droite

| et à gauche s’ouvraient des boulevards plantés d’arbres,

_ en face d’eux s’entassaient des maisonnettes de pierre

‘4 pâle et grise, séparées par des ruelles. Ils traversèrent

la chaussée.

4 — Mon vieux, déclara Devaiges, tu rêvais la vraie

+1 campagne ! Je crois que tu peux te vanter d’en avoir de

— Pas si vite, reprit Yves; voilà une rue; attention!

È | Une des trouées qui, de l’autre côté, leur avait semblé

trop étroite pour être autre chose qu’une ruelle, s’élar- 4 gissait, en effet, en montant, avec une chaussée et des : 4 trottoirs. Ils pénétrèrent ainsi dans la ville, ne sachant E trop où ils allaient, résolus à découvrir le collège tout 3 seuls. Ils triomphèrent enfin, au tournant de gauche. % Une place était là, où trônait une haute et vaste construction de deux étages, et à grandes fenêtres, précé- | dée d’un square entouré de grilles. : Yves éprouva un mouvement d’orgueil :

— Ne blague pas! Sûrement c’est mon collège ! Ce que c’est chic! :

Déjà il évoquait, au soleil d’été, les jeux d’ombre et de lumière, des cris d’oiseaux et d’enfants, — la sortie ‘2 de la classe, et lui, péripatétisant en jeune docteur des jardins d’Academus. Ils gravissaient déjà l’allée sablée menant au perron, quand ils aperçurent un vieillard re- “ plet, coiffé d’une casquette de cuir. ï

Yves déclara : « Voici mon concierge! » ;

— N’est-ce pas le collège, je vous prie? 4

Le « concierge » toucha sa coiffure que la pluie ne lui 4 permit pas d’enlever. Il souriait :

— Non, messieurs! non. Le collège est tout à fait au 4 bas de la ville, sur le boulevard.

Puis, se redressant avec dignité :

— Ceci est le Palais de justice! 4

Un peu déconfits les jeunes gens rebroussèrent che- f min aussitôt. Ils passèrent des ruelles encore, puis des : places grandes comme un mouchoir, s’observant à des- ; cendre toujours. ;

Ils traversèrent ainsi la ville par le milieu sans le savoir, et se retrouvèrent sur un point d’un de ces boulevards circulaires qu’ils avaient aperçus à l’issue

à de l’avenue de la gare. Là ils délibérèrent un instant. La pluie tombaït toujours abondamment ; ils songeaient à entrer dans quelque auberge. — Eh bien? Que faisons-nous? l — Je m’en moque! Filons par la gauche! Il faudra ; bien que nous dénichions ce collège! Allons par ici jusqu’à ce que nous retrouvions l’endroit d’où nous sommes v partis. Si nous n’avons pas vu ce sacré collège en

  • _ route, eh bien nous chercherons un abri!

pt Et ils s’engagèrent sous les marronniers roussis et HCI crépitants. Ils longèrent des haïes trempées, sur leur

_ gauche, tandis que des murs enceignaient des jardins, _ de l’autre côté; puis des maïisonnettes d’aspect pauvre | # et délabré. Ils arrivèrent à un pont jeté sur une douve, où une mare d’eau croupissait. Ils se lassèrent :

He — Pardon, monsieur, veuillez m’indiquer le collège ? ‘4 — Tenez, monsieur, cette maison, au coin du boule_ vardet de la rue, à l’autre pont.

ë 3 Tous deux levèrent les yeux, remercièrent d’un air ; embarrassé, et repartirent:

à — Ah! non! ne put s’empêcher de s’écrier Yves. —._ Quelle mauvaise farce! ça ne peut tout de même pas . être cette boîte ?

, Devaiges lui-même, sans doute accoutumé à plus de

1 gloire, n’en revenait pas :

‘4 — Le fait est que c’est une vieille turne qui a l’air d’une étable!

« Derrière cette douve de boue qui se prolongeait &. durant une centaine de mètres jusqu’au pont et la rue : montante qu’on leur avait désignée, s’élevait une mai- …_ sonnette de deux étages, en tuffeau gris sale, coiffée 4 19

d’ardoises, près d’un long pavillon sans ouverture, 4

d’une hauteur de premier étage, coiffé de tuile; sem- 3

blable à une grosse ferme flanquée d’une longue étable 3

plutôt qu’à un établissement d’enseignement secon- 3

Plus ils approchaient, et moins ils pouvaient se convaincre. Le cœur d’Yves se serrait, comme s’il pressen- ! tait un gros chagrin. Rien à l’extérieur n’annonçait que “04 ce fût là le collège. Une fenêtre au premier étage était ! entr’ouverte; et ils voyaient une femme en tablier blanc ! étreignant un linge. Ils s’avancèrent jusqu’au trottoir.

La muraille devant eux croulait; la pierre, jaune de vieillesse, s’était crevassée, trouée, fondue en niches, 4 ouvertes comme sous de grands coups de pioches. 4

Ils arrivèrent devant une porte cochère dont les bat- à tants d’épaisse boiserie grossière et fendue, badi- Ë geonnés en rouge brique, boulonnés comme ceux d’une ; prison, étaient soigneusement clos. Ils se reculèrent pour inspecter l’entrée. Sur les pierres molles du linteau roman, des mots étaient peints en noir, à demi

Il n’y avait plus à douter. Résignés, ils allèrent à une porte étroite et basse, ouverte, celle-là; toute proche du portail, et au-dessus de laquelle une plaque L carrée très noire portait des mots qu’ils ne distinguèrent

— Il y a tout de même bien un concierge, dit Yves.

Il entra résolument dans une petite pièce ouverte tout de suite devant eux, à jour louche, à pavés de briques, avec une fenêtre donnant sur une cour inté-

Cette pièce était meublée d’une table de bois noir,

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au-dessus de laquelle s’étageaient des planchettes à petits casiers étroits portant les noms des fonctionnaires, comme il s’en trouve chez les concierges des

Non ! attendons un moment… Pas de sonnette? »

— Non! ça n’a pas l’air gai, songea Yves dont

toute l’excitation fiévreuse de l’arrivée commençait à Il appela du pied, puis sortit, s’avança dans le large couloir, où donnait aussi accès le portail fermé. Un f bac de jardin était là, et, devant lui, il découvrait une grande cour avec un tilleul à droite, un vieux bâtiment à gauche, au fond un pavillon d’aspect neuf à un étage. Une domestique en tablier blanc, la même sans doute qu’ils avaient aperçue à la fenêtre du dehors, se présenta en s’essuyant les mains, par une petite porte de gauche du couloir :

— Ah, pardon! Il n’y a personne chez le concierge,

_ s’il vous plait?

La domestique rougit légèrement, et, souriante :

— Il n’y a pas de concierge… monsieur veut dire le | parloir? Mais si monsieur veut me dire son nom, mon- | sieur est justement dans son cabinet.

— Attends-moi, hein”? jeta Yves à Devaiges qui roula

une cigarette.

Il s’enfonça dans un couloir sombre, monta un escalier tournant derrière la domestique. Quelques instants

après, il entrait dans le cabinet de monsieur le prin- ; cipal. Un gros homme court, à cheveux blancs,

d’épaisse figure poupine, trop grasse, trop blanche, aux Le ‘2 yeux d’un bleu de faïence, se leva aussitôt, de derrière 1 un bureau planté au milieu de la vaste chambre toute tapissée de bouquins. Le gros homme marcha à lui 3 avec je ne sais quel air de gaieté sans vie. 4 — Ah! monsieur Madec? Le professeur d’anglais? Vous êtes le bienvenu, monsieur. Asseyez-vous donc, À je vous prie ! 1 TT — Monsieur le principal, je vous demande pardon de 4 mon retard, mais. F — Oui! Nous vous attendions avec impatience 4 __. depuis la rentrée, mais je savais que vous ne pouviez x venir sans être assuré de votre remplaçant là-bas. 3 — Ah! vous m’entendez bien (et le bonhomme scan- 4 dait durement, à la façon méridionale, les deux syllabes #4 en en de ce mot)… Vous m’entendez bien, je n’ai pas 1 fait d’anglais depuis des années, et aucun de ces 4 messieurs n’en savait assez non plus… Il m’a bien fallu f faire l’affaire moi-même. Ah! sapristi! | Le principal s’étala dans son fauteuil à large dossier 4 bas et demi-circulaire, dodelinant de la tête, dont le ‘] : poil rare laissait luire le crâne rose. Il maniaït me grosse chaîne de montre d’or qui roulait de ses doiïgts 4 aux plis profonds du vaste gilet, et toute la large face | s’épanouissait dans un sourire de brave homme. M Ils parlèrent du pays qu’Yves quittait, du répétitorat, 4 : ils parlèrent encore des élèves, du collège, de la 4 Yves s’était levé : F — Eh bien, monsieur le principal, je ne vous déran- 4 gerai pas plus longtemps. 4 — Ah! mon cher monsieur, vous m’entendez bien! ;

Familièrement déjà la grasse menotte s’était posée sur l’épaule de Yves :

— Cette ville est une perle ! Vous en demanderez des nouvelles à madame Binelle, je ne vous en dis rien… Vous la connaîtrez peut-être trop vite. Êtes-vous

Chasseur! lui? Comment y aurait-il jamais songé? Paris, la Sorbonne, l’Angleterre, les études, les dortoirs? les courtes vacances au bord de la mer. Les longues

. heures de méditation solitaire, une foi cherchée, une

— Non, monsieur le principal !

— Tant pis, tant pis! Car au moins il y a du gibier… Pour le reste, c’est pas même une mare; vous m’entendez bien? pas même une mare. sauf celle de … devant chez nous! Vous l’avez vue? et si vous aimez

& Les mains plongées dans les poches de son pantalon LS noir, sous le ventre, le père Binelle tanguait sur ses il courtes jambes, et sa grosse tête rebondissait sur ses épaules trapues. Yves éprouvait déjà quelque peine k secrète, à la vue de son supérieur hiérarchique. Il y 13 avait dans cet homme tant d’indices d’épuisement et g d’impuissance. Le fonctionnarisme avait dû pétrir cette _ chair blême, avait gonflé ces paupières exsangues, È creusé ces larges plis des joues blanchâtres, donné à ce _ bonasse lourdaud, né pour la vie rustique, pour le ) grossier labeur du plein air, pour les mangeailles bien 4 gagnées à la sueur du corps, des prétentions d’intellec1% tuel. Le fonctionnarisme avait usé ce cerveau, détraqué ; ce système nerveux, fait d’un paysan du midi, un épais

Pauvre diable, songeait Yves, en dégringolant l’escalier en bigorneau, il me fait mal quand il rit! Il n’y a è ‘à que sa peau qui rit; ses yeux sont morts, son cœur à aussi. Il souffre de n’avoir pas une blouse bleue sur le È R: dos et une trogne au nez bourgeonné ! » Quand il reprit le bras de Devaiges, impatient dans ; un pâle soleil sur le pavé brillant et fumant, il l’en- 4 traîna tout de suite vers le haut de la rue qui menait 4 — Eh bien quoi? lui demanda son ami. Tu m’as l’air À bien décidé. Te plaît-il, ton principal? 3 Yves rapidement lui conta ses impressions : à — Pour le moment nous allons vers un certain hôtel M des Blés, que me recommande le père Binelle. J’y trou- “4 verai, paraît-il, un ancien répétiteur comme toi-z et 4 moi; un mathématicien bi-licencié, qui me donnera tous à les renseignements possibles. ‘4

Hôtel des Blés Ils ne purent flâner longtemps. La pluie recommen- çait. En outre six heures approchaiïent, et les deux amis se sentaient de l’appétit. Ils se décidèrent à entrer tout de suite à l’hôtel indiqué, qu’ils trouvèrent sans _ trop de difficulté. …_ Ils’élevait au bas d’une petite place carrée, dominée _ par un sombre porche et une laide flèche rabougrie … d’antique église, noire comme suie. Les deux autres côtés de la place étaient bordés de boutiques; une épicerie, un marchand de meubles, une pharmacie, une chaudronnerie, etc. L’hôtel était précédé d’une grille

  • et d’une cour étroite, ornée de fusains. Ils poussèrent
  • une grande porte vitrée, et se trouvèrent dans une médiocre salle de café, aux tables de marbre gris, . régulièrement espacées, montées sur de minces pieds de fonte. Deux hommes en blouses jouaient aux cartes. _ JIs s’assirent à la première table venue. …._ Yves interpella le garçon : 4 — Est-ce que monsieur… Ah! ma foi! j’ai oublié le nom… ‘Le professeur de mathématiques du collège”?

— Monsieur Arverne! il n’est pas encore arrivé, mon- LE. sieur, mais il ne tardera pas! À — Merci. Vous me préviendrez, n’est-ce pas? Yves et Devaiges échangèrent de nouveau leurs impressions. 4 £ — Ah! ça n’a pas l’air fameux! pouffait Devaiges, que l’air déconfit d’Yves amusait.. Ce que tu vas tembêter — Mais non, mais non, mon cher! Tu sais bien, le silence, la solitude, la campagne. Je ne demande que ‘ ça. Ah! comme j’y rêvais, dans le hideux métier de s Ils évoquaient le passé, cette année de début, où Devaiges et lui s’étaient connus, les matins où ils s’amue Un homme corpulent, à face pleine et vermeille, si L raide dans sa démarche qu’il semblait porter son ventre devant soi avec orgueil, avec ostentation, avec délice, { parut tout à coup, et, s’adressant à Yves : 4 — Pardon, messieurs… Monsieur est le nouveau professeur, sans doute ? 4 — Oui, monsieur, dit Yves, sans dissimuler le plaisir tout frais que lui faisait cette appellation de pro — Monsieur arrive. Monsieur ne connaît pas la ville… Monsieur le Professeur prendra-t-il pension ici? Monsieur le Professeur n’est pas marié, je crois? L — Ah diable! dit Yves, attendez un peu! Je vous Ê dir@i tout cela plus tard… Laissez-moi descendre du train. Vous me donnerez tout de même à dîner pour ce — Je demande pardon à Monsieur, dit la face ven

meille, s’illuminant encore, comme le ventre semblait saillir davantage. Mais je crois bien faire de prévenir tout de suite Monsieur le Professeur. Monsieur le Professeur peut s’informer. Monsieur le Professeur ne trouverait pas d’autre pension. Monsieur le Professeur est sans doute habitué aux grandes villes. Mais ici c’est un vrai désert. Il n’y a pas de choix, et… je penDevaiges poussait du pied Yves, sous la table, le nez _ Yves se sentait agacé de cette prévenance intéressée de l’hôte. Mais le personnage n’avait aucune humilité dans son maintien, il parlait lentement, posément, sur _ un ton ferme, persuasif, convaincu et amical. Yves _. — C’est égal, monsieur l’hôtelier, c’est égal! Souffrez FA que je respire. Il se ravisa : D’ailleurs, vous savez, je — suis très particulier là-dessus. Nous ne nous entendrons ES peut-être pas facilement. Quel est le prix de votre penD ion ? T: — C’est quatre-vingt-dix francs par mois, Monsieur le À Yves se renversa sur sa chaise, les yeux écarquillés : 4 — Ah ça! vous perdez la tête? Non, merci. Merci. —. Vraiment je ne puis pas. Tant pis. Que voulez-vous. Je — ne m’entendrai jamais pour un prix aussi fabuleux. ‘4 Cette fois le digne amphitryon s’enflamma. Ilse recula Br, en inclinant la tête sur son bedon, et avec un léger ac- … cent de raillerie méprisante : qe — Ah! Monsieur le Professeur peut chercher ailleurs. … Il m’en dira des nouvelles., à un prix inférieur, Mon-

sieur le Professeur ne trouvera à manger qu’avec des 4 maçons et des balayeurs de rues. 4 | Il s’était retiré. Ÿ

— Il membête cet animal! grommela Yves, que le 4 ton ironique de l’hôtelier avait échauffé un peu. À

— Qu’est-ce qu’il nous fiche! éclata Devaiges, qui, l pendant toute la scène, se mordait les lèvres pour ne à

Il t’en paie, du Monsieur le Professeur! Ça ne lui coûte pas cher! |

— Au contraire, conclut Yves. C’est à moi que ça À peut coûter, pauvre pion à peine dégrossi, et professeur |

Les deux amis continuaient à plaisanter, attendant 1 impatiemment l’heure du diner. Tout à coup l”hôtelier |

; reparut, marcha droit à leur table : |

— Si ces messieurs veulent permettre. Voyons, Mon- È sieur le Professeur, quel prix mettez-vous ? |

— Décidément vous êtes impatient, Monsieur l’Hôte-

È lier. Eh bien, tenez, soyez satisfait… Tant pis! Je vous ai dit que j’étais très particulier. Voici comme : je ne bois ni vin, ni alcool, ni café. Est-ce clair? Seulement, j’ai la prétention de ne pas payer ce que je ne consomme pas… Si vous m’offrez votre table à soixante francs, c’est fait!

Le patron du restaurant sursauta, aux mots « ni vin, | ni alcool, ni café », comme s’il recevait un coup sur le | ventre. Instinctivement il glissa un regard oblique vers , la table où se consommaient, avec une savante lenteur, | deux petits verres de quinquina. Il crut ensuite devoir sourire, comme frappé d’une heureuse pensée : l

— Oh, mais, Monsieur le Professeur, c’est bien diffé- |

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rent! Si Monsieur le Professeur ne prend ni vin, ni alcool, ni café, (il clignaïit de l’œil, avec incrédulité ou mépris? Yves ne sut distinguer), on pourra aisément s’entendre. Soixante francs pour les repas nets, alors? Eh bien, Monsieur le Professeur peut considérer l’affaire comme faite… Monsieur le Professeur aura ici des

  • amis… son collègue. Nous avons l’Université depuis vingt ans! Ces messieurs de la Magistrature, des Ponts et Chaussées, des Contributions, des Postes. Monsieur sera chez lui, chez nous. Il s’inclina, comme … une tonne se penche, avec grâce. Une minute. Je vais prévenir Madame, n’est-ce pas? Et comme Yves déclarait, tout surpris encore de Vaplomb de son marchand de soupe : Celui-ci tourna le dos, et fila vers la cuisine. — Épatant! cria Devaiges. Épatant ! un toupet! Ficelé, | mon vieux!

k — Oui, ficelé! répéta Yves, décontenancé de voir qu’il s’était déjà laissé faire par le premier gargotier

— C’est pas long”? hein?

| — Oh! mais, il ne me tient pas le bonhomme! Après

ri tout, pour le premier mois, je ne connais pas la ville,

_… pas un chat… Je ne saurais pas comment m’y retourner

_ tout seul…

te — Ici, tu vas faire tout de suite connaissance avec un

collègue. et puis les notabilités officielles, les fonctionnaires de la Cité!

…._ — Oh! quant à ça, animal! Tu sais qu’ils me dé-

goûtent d’avance. Mon collègue m’intéresse, parce

… qu’en fait, c’est le début pour moi, il faut qu’il me mette

au courant de bien des choses. Pourvu que ce soit un

Quelques instants, et ils passèrent à la table d’hôte. “Æ C’était une haute salle rectangulaire, à panneaux de bois blanc, enguirlandés de fruits et de feuilles de bois E sculpté. Deux lampes de gaz éclairaient la longue table 3

. à nappe, serviettes et service bien blancs. 1

— Ces messieurs diîneront seuls ce soir, leur dit le ‘ garçon en habit et tablier blanc. les pensionnaires.

— Combien en avez-vous? 4

— Cinq, monsieur. Ils diînent en ville généralement, Es le dimanche soir. À

Tous deux étaient las. Il fallait se presser d’ailleurs, le train qui devait ramener Devaiges partant à huit heures et demie. Yves reconduisit son ami à la gare, et ‘à rentra à l’hôtel, dans une chambre au second, qu’il A. avait retenue pour la nuit. 4

Il se recueillit un instant avant de se mettre au lit… k Son voyage, les émotions de la journée l’avaient fati- | gué. Mais de rombreuses appréhensions le tenaient 4

Allait-il enfin pouvoir « vivre sa vraie vie », comme il 4 avait dit plaisamment à Devaiges. Était-ce enfin l’heure tant appelée? Autour de cette chambre, au-delà de ce 1 court rayon pâle de sa chandelle, que voilait l’ombre 4 de la ville? Qu’apportaient à sa destinée toutes les J vagues formes qui se pressaient sous son regard méditatif? Serait-il libre de faire un peu du bien qu’il rêvait? Allait-il pouvoir agir selon sa conscience? Les conditions

de l’action lui seraient-elles favorables, sauraïit-il les flé-

chir, si elles lui étaient contraires ?

Quelque angoisse lointaine, — pressentiment de dé-

_ faite, — ou émotion de l’action, —tourmentait son cœur. 4 LE ist lement il sourit en songeant que déjà, s’iln’yprenait ‘5 ga de, il s’était laissé violenter par ce vulgaire hôtelier. { 18 4 Re aonÇait-il donc du premier coup à l’un des premiers es iicles de la Loi lentement élaborée de sa vie nouvelle: ÿ <æ endre mes repas seul, —les confectionner moi-même, _ ou avec des ouvriers ? » LT _ Ii s’endormit, résolu à être frais et plein de force,

pour les classes qu’il commençait le lendemain. (8

Le lendemain matin, à sa grande stupéfaction, le 3 Principal, — dont la grosse tête blanche s’agitait dans le soleil d’octobre de la cour, parmi les feutres de ces . messieurs, et tandis que les écoliers allaient et venaient en grande bruyance, — lui dit : — Ah! Monsieur Madec! Voici vos élèves; vous com- j mencez justement par une classe d’allemand. | — D’allemand? interrogea Yves, croyant à une mé- Le bonhomme eut un sourire d’enfant : — Mais oui, d’allemand! Comment? Est-ce que vous ne savez pas? Mais vous avez l’allemand, avec l’an- 1 glais, huit heures pour chaque langue. | Yves était bouleversé : de l’allemand? Ainsi on le ; bombardait professeur d’allemand, lui? Mais il ne sa- ÿ vait pas l’allemand? Il n’avait d’ailleurs aucune qualité, aucun titre pour le faire. L — Mais, monsieur le Principal, je ne suis pas licencié | d’allemand. Mes deux licences sont d’anglais et de philosophie!. Il y a une erreur! Il se voyait déjà, le 1 pauvre, renvoyé au dortoir. pour combien de siècles!

Cependant les autres professeurs, au bruit infernal de la cloche, menaient chacun son troupeau, et disparaissaient dans les couloirs. Le Principal, sans s’émouvoir : autrement, très jovial, prenait câlinement Yves par le bras, lui faisant signe de baisser la voix, à cause des élèves, une quinzaine, qui, groupés à quelque distance,

— Allons donc! Bah! Qu’est-ce que ça fait! Vous en savez toujours assez, allez! On ne vous a donc pas averti? Ah, fichtre! Ça ne m’étonne pas, allez! J’en ai vu bien d’autres! Déjà il contait des histoires : « Tenez! Je me rappelle Un Tel. Il était licencié de philosophie, vous m’entendez bien? Savez-vous ce qu’on lui donna, comme poste? Une chaire de dessin! mon cher monsieur! Il s’en est tiré tout de même… Une chaire de dessin, à un licencié de philosophie, vous m’entendez bien! Hein ? Qu’est-ce que vous diriez, vous ?.…

Par exemple ! de l’allemand ! Voilà qui était trop

… fort! Yves avait érigé en principe inviolable le respect de la science. Il se faisait scrupule de n’enseigner exactement aux autres que ce dont il était sûr, et il posait à la base de tout enseignement et de toute éducation, ce

_ culte de la vérité. Jamais il ne lui serait venu à l’esprit que ses maîtres pussent, de propos délibéré, l’engager

. à accepter un poste qu’il était consciemment incapable de remplir. De l’allemand ! Sans doute il en savait quelques mots. Il lui avait bien fallu pouvoir traduire une à. page de Wilhelm Meister pour l’examen oral de licence d’anglais. Il n’y avait réussi que péniblement. Il y avait deux ans de cela, et bien qu’il se fût sans doute perfectionné depuis, grâce au bon Devaiges, il n’aurait jamais osé même accepter de donner des leçons d’al33

Yves Madec ne. lemand à un débutant. Or, voici que, de but en blanc, et sans qu’il pût se défendre, on lui confiait huit heures “ de classes, une cinquantaine d’élèves peut-être, dont : combien ? dix, douze, à préparer pour le baccalauréat que lui-même n’aurait pu affronter ? C’était trop fort ! 4

— Monsieur le Principal, il doit y avoir erreur… Il ‘4 n’est pas possible. ; — Mais non, hurla le Principal, effrayé soudain, àla pensée que Yves, à peine nommé, allait peut-être de mander son changement. ; Le recrutement des professeurs n’était pas chose facile, pour cette petite ville médiocre, à la campagne nulle, éloignée de tout grand centre. Quand il pouvait . ‘à mettre la main sur l’un d’eux, il ne voulait pas, le pauvre diable, le lâcher de sitôt. 4 — Mais non, vous m’entendez bien ! Il n’y a pas que È les Principaux qui soient marchands de soupe, heïn ? É Et il riait, le naïf Principal, de plus en plus fort, à 4 voir air de déconfiture de Madec. À — Enfin, écoutez! Vous réfléchirez. Il est l’heure d’entrer en classe… Si par hasard le Recteur ou l’Inspecteur d’Académie arrivait… Il est le quart… Allez! fit-il aux élèves… Tenez, je vais vous accompagner, 1 vous allez voir que vous en savez plus long que vous ne croyez. Ouf! ce que j’en ai appris de choses, moi! #4 simple bachelier es-sciences, depuis que je suis dans ‘4 l’enseignement ! Ah ! mon cher, vous m’entendez bien! On est bon à tout… Votre prédécesseur, d’ailleurs, était comme vous. Il ne savait que l’anglais, — il était licencié d’anglais. Eh bien, au bout de cinq ans qu’il est , resté ici, il savait l’allemand ! Il sait l’allemand, main- f tenant. — Dites-vous donc, vous m’entendez bien, que

l’Université vous offre d’apprendre l’allemand à ses frais. Elle vous paie pour cela ! Allez donc !.… Il fallut entrer en classe. Yves se sentait honteux maintenant, devant les quinze gamins de treize à quatorze ans, élèves de quatrième et de troisième classiques réunies, qu’il avait devant lui. Il se souvenait du temps où, élève lui-même, il lui arrivait de comparaître _ devant le professeur sans savoir un mot de la leçon £ qu’on lui demandait. Il renfonça tout un chagrin qui lui | .… montait aux yeux, à la pensée qu’il lui faudrait mentir “ constamment devant les enfants, affecter de savoir. La tâche lui apparut d’une amertume intolérable. < — Quels livres aviez-vous l’an dernier ? 1 C’étaient heureusement Halbwachs et Weber, puis gs Jeanne d’Arc, de Schiller. — Qu”allait-il faire, dire, À durant deux mortelles heures ? Si seulement il avait eu — Je temps de refeuilleter cette grammaire. S’il avait su F seulement la veille au soir ! Il y aurait passé la nuit, il . se serait présenté avec quelque décence devant ses … élèves. Mais comment aurait-il pu songer 2… …_ Les deux heures cependant s’écoulèrent sans trop de — peine pour Yves. [Il passa une partie du temps à ba- … varder avec chacun d’eux. Il estimait en effet qu’avant toutes choses ni il ne devait rester étranger pour eux, ni eux ne devaient lui être étrangers. S’aidant tant bien . que mal de la deuxième année de Halbwachs qu’il _ avait étudiée avec Devaiges, il parvint à leur corriger un thème oral. Il reprit quelque confiance, non sans . dépit, à voir comme ses élèves étaient peu expérimen- … tés. Un seul d’entre eux répondait vraiment assez bien, … et déjà Yves n’osait trop s’avancer, de crainte de com- … mettre quelque gaffe irréparable. L’important était pour

lui de faire cette première classe sans rien laisser échapper qui pût manifester son incompétence. Mais l’enfant, avant qu’on l’ait trompé, attribue spontané- ment à son maître une grande supériorité. Il suffit qu’un homme, avec quelque aspect de gravité, s’asseye dans une chaire en face de leurs pupitres; leur confiance et leur respect lui sont soudainement acquis, pour un temps, du moins. Désormais, pour ce temps, ils ne verront, n’entendront que par lui. Cependant il y a toujours parmi ces âmes naïves, et naturellement humbles, quelque esprit plus indépendant, plus critique. Outre les stupides et les doux, il y a toujours un « fumiste ». Yves redoutait maintenant sa présence, et c’était contre lui qu’il se mettait en garde. Le sentiment . de son autorité admise, reçue, reconnue du premier coup, l’effraya, en même temps qu’il le rassurait. Il se désolait de leur crédulité qui faisait sa force. Enfin il rougissait d’employer par nécessité, dans l’enseignement de l’allemand, cette imbécile méthode, bonne seulement pour les langues mortes, et qu’il avait bannie fièrement de son enseignement de l’anglais. Mais le moyen de « parler », de faire parler — de vivre avec ses élèves, une langue qu’il ignorait ?

Enfin la cloche fit son joyeux tintamarre, et en moins d’une minute tout le monde fut dehors.

Yves se précipita vers le Principal : }

— Ouf !.… Mais je n’y tiendrai pas, vous savez ! Jamais je ne pourrai! Encore deux heures ce soir avec les rhétoriciens 2… Dites-moi au moins quels livres, que je prépare quelque chose.

Il fut reçu au milieu de ses collègues, riant très fort de son histoire, levant les bras, les cannes en l’air. Et

tous citaient des aventures pires. Eux-mêmes n’étaient_ ils pas logés à la même enseigne ? Licencié d’histoire ? À — et professeur de latin ! Certifié de Cluny ? et profes_ seur de géographie! Licencié de mathématiques ? et professeur de botanique ! Bachelier es-sciences ? et professeur universel !.… Tout ce capharnaüm faisait cependant un collège ! Bah ! la belle affaire ! avec tout

  • cela il y avait des élèves qui devenaient bacheliers ! — Produire des bacheliers, encore et encore… en rendre, tant par an ! But unique. Noble but !.….
  • Yves s’en fut à la hâte déjeuner avec l’unique col-
  • lègue célibataire, dont on lui avait parlé, Arverne. à C’était un grand et osseux célibataire, à moustache — rousse, bi-licencié es-sciences mathématiques et phy- £ siques, ancien boursier d’agrégation de mathématiques, & qui avait été cinq ou six ans répétiteur. Ils s’enten- Ë dirent tout de suite. Arverne bavardait, bavardait, l’air _ enchanté de son nouveau compagnon. Au café, après le déjeuner, Yves était déjà renseigné sur toutes les | boîtes qu’avait faites Arverne, et sur vingt petites hisF Ë toires de la petite ville. æ — Vous n’avez pas encore de logement ? Hé ! venez M chez moi, mon cher ! Ma propriétaire est une excellente — femme… Elle a justement une petite chambre… : _ Yves promit de voir, et s’enfuit au second étage de …— l’hôtel, pour hâtivement revoir une troisième année de — Halbwachs, qu’il avait empruntée à un élève le matin. k IL trouva les rhétoriciens à deux heures, dans une k A petite classe du pavillon neuf, au fond de la cour. Ils À étaient trois, avec deux élèves de seconde, et un élève … de seconde moderne. Il éprouva quelque terreur devant . leur taille. Les trois rhétoriciens surtout étaient plus

grands que lui, forts garçons, doni lun,, plus fluet “4 cependant, l’air gamin et malin, semblait déjà le sonder. Yves lisait dans les yeux moqueurs cette ques- Rs

  • — Es-tu calé en allemand ? Vas-tu faire de moi un 4

F. Il retrouva dans la troisième année de Halbwachs le … petit poème de Goethe, Mignon, qu’il savait par cœur, et qu’heureusement ses élèves ignoraient. Il eut la “4 bonne fortune de pouvoir les occuper pendant la plus à

l grande partie de la classe avec ce poème qu’il leur

| récita sans consulter le livre. Il produisit ainsi le meil- À leur effet. La classe achevée, il poussa un long soupir.

Il n’avait plus à les revoir jusqu’au lundi suivant. Il | - aurait le temps de se préparer aux thèmes supérieurs. Le lendemain il avait toute une journée d’anglais; le mercredi et le samedi après-midi, trois heures et demie d’allemand en tout, mais avec des débutants, cela irait bien. À Il sortit de sa classe un peu honteux de son bonheur, ; qu’il ne devait, pensait-il, qu’à une supercherie. 1 —- Eh bien ? lui dit le père Binelle, toujours tête nue, | et roulant de droite à gauche. è ” — Ça a marché à peu près ! J’ai eu la veine de « savoir par cœur… d Binelle tapa sur ses cuisses : n.. — Quand je vous le disais ! C’est pas plus malin que ça ! Vous n’entendez bien ! : Puis, se rapprochant de Yves, qu’il heurta du coude, k les yeux de gamine gaîté levés vers les yeux graves de ; — Sont pas forts ! hein ? 4

_ Yves passa le reste de l’après-midi, jusqu’au diner, : avec Arverne, à la recherche d’un logement. Il avait : rêvé d’une maisonnette vide, en rase campagne, devant “ferait un logis où il accueillerait un tas de gens. Arverne l’emmena dans sa chambre, vaste salle à deux fenêtres, s’ouvrant sur la place principale de baldaquin. Le cœur de Yves se serra : — Trop chic pour moi, mon cher, déclarat-il. ce - Té ! qu’est-ce que vous voulez donc, exclama Arverne, interloqué. Je ne paie que vingt-cinq francs ! Rien de plus simple, pourtant ! — Venez voir l’autre tite chambre, que la mère Guiraud veut louer… Brave femme. Elle est veuve, soixante-quatorze ans. Yétaient les appartements de son fils ainé. Il est mort @ paralysie l’an dernier. Son mari était un vieux épublicain. Il s’est fait enterrer civilement. Aussi, la pauvre vieille, maintenant qu’elle n’a plus grand monde Ji grand argent, commence à être regardée de travers… I n’y a qu’elle dans la maison et la petite servante qui

n’en fiche pas lourd, vous verrez… Mais c’est une bonne fille, une de ces filles de la campagne, honnête, vous savez… Ça ne danse pas encore le rigodon, Mais ça commence à aller au bal… Petite rosse ! Ah!

Tout en bavardant ainsi, il ramenait Yves par un # couloir, une chambre de débarras, un palier, qu’ils avaient déjà traversés, devant une porte près de la M rampe de l’escalier. Arverne l’y poussa : |

— Entrez donc. C’est simple et familial; je crois que « vous avez ces goûts-là !.…

— La fenêtre ! dit Yves, qui y cout et l’ouvrit.

C’était pour lui la grande chose : la fenêtre, où don- M nait-elle ? Sur un jardinet, que le soleil penchant em-

: plissait de clartés rousses, et d’ombres longues, à travers le vaste et délicat feuillage d’un antique sophora, M plein d’oiseaux, — non loin d’un autre arbre, mince et élancé, qu’Yves ne connaissait point. Par delà le jardinet, obstruant la vue, un pavillon d’allure neuve, qui paraissait être un entrepôt, et, dans l’angle renversé formé par deux toitures voisines, un coin de lointaine -— Ça me va, cria Yves. Si seulement on pouvait faire « sauter cet entrepôt ! :

Il se retourna vers la chambre où le soleil entrait à plein : elle était familiale, — comme avait dit Arverne : étroite, peu profonde, avec un grand lit à baldaquin aux rideaux de cretonne ramagée, une tapisserie de teinte claire, une table carrée trop petite, une vicille commode bourrée entre le lit et la fenêtre. |

— Pas mal! dit-il à Arverne qui, appuyé à la che- nu minée, attendait patiemment : Pas mal! mais.….on

n’est pas chez soi, et… c’est tout de même un peu Arverne, atrabilaire, ouvrit de grands yeux : — Eh! bon Dieu! mon cher! Je ne vous comprends — Je suis stupide, pensa Yves. Je sais bien qu’il ne peut pas comprendre. po

  • Des pas lourds résonnèrent dans la spirale étroite de l’escalier :
  • — Tiens, réfléchit Arverne, c’est monsieur Louis !.. le second fils de la propriétaire. Entrez done, voilà monsieur qui cherche une chambre, et comme je sais

_ Monsieur Louis, petit, trapu, rouge, congestionné, de

gros yeux vides de bouledogue, vêtu de drap grossier, “la cravate mal nouée, botté en propriétaire de campure, faisait déjà _—. : . — Bien exposée, gentille petite chambre. Re: Yves aurait voulu être au diable ; il se sentait pris. IL … fit effort pour se dégager : #4 — Eh bien, je reviendrai… Je ne crois pas trouver

  • Arverne et Yves firent le tour de Villetaupier par les … boulevards. Yves ne voulait pas entendre parler d’une % chambre à l’intérieur de la ville. Ils s’entretinrent iné- puisablement de leurs souvenirs du répétitorat, et, chemin faisant, il était hanté de l’impression de modeste . intimité que lui avait donnée la petite chambre entrevue | avec son jardinet tranquille, le soleil… Mais il résistait F à la tentation. Serait-il libre de recevoir chez ces gens, ss de de braves gens sans doute, — des ouvriers mal vêtus, en habit de travail? de leur donner un lit, le

sien en cas de besoin ?… Cependant, comment faire É> ; Rien de ce qu’il visita ne lui plut. Cette compagnie - d’Arverne d’ailleurs le gênait. Il aurait voulu être F4 seul… mais il ne connaissait rien, ni personne. Alors ii conclut tout à coup, à part lui, pour la chambrette de : madame Guiraud, comme il avait fait pour la pension : î — Je verrai toujours, d’ici un mois… j’aurai le temps de chercher, de trouver autre chose… Il revint donc avec son compagnon, retenir la chambre pour un mois : vingt francs. Dès le lendemain Ë il y fit porter sa malle, et il fut reçu dans le salon de la à bonne dame Guiraud. C’était une alerte petite vieille qui portait à peine soixante ans, mais dont la face violacée lui rappela la figure de monsieur Louis, et lapa- . ralysie du fils aîné. Madame Guiraud le mit à l’aise | aussitôt. Elle lui fit l’effet d’une bonne grand mère avec qui il n’y avait point à songer à faire des manières. Elle n’avait jamais loué encore qu’à M. Arverne; elle était } : toute intimidée et comme un peu honteuse de son nouveau rôle de loueuse de garnis. Ù ; — Elle a tenu autrefois une boutique de nouveautés, | lui avait dit Arverne ; je crois qu’elle est un peu dans la dèche. Louis est marié à une grande et forte femme qui a l’air un peu paysan, vous verrez ça. braves gens! et puis, vous savez, on vous laissera tranquille ! È En peu de temps, Yves, rassuré par ce qu’Arverne lui avait dit des opinions de la veuve Guiraud et de celles … qu’avaient eues son mari et son fils aîné (car pour Louis, k il lisait l’Intransigeant) s’accoutuma. IL chérit tout de È suite l”absolue tranquillité de la maison, le silence pro- Ni fond des soirs de la petite ville, quand, à sa table, fenêtre ouverte aux crépuscules doux de l’automne, il

l feuilletait ses livres, sans percevoir d’autre bruit que & _ les « hou-hou » flûtés des crapauds ; — ou le frou-frou 4 _ des feuillages. 1 4 - Tout ce premier mois s’écoula vite, sans qu’il eût le | 7 temps de songer à autre chose qu’à se perfectionner , _ dans les éléments de la langue allemande. Il travailla $ im se fit une grammaire manuscrite, retraduisit tous 2: _ les. thèmes et toutes les versions des trois années de ie Ha bwachs, expliqua, pour lui, Jeanne d’Arc et Guil- 4 — laume Tell, corrigea ses quatre-vingts copies hebdoma7 d ai res. On le « laissa tranquille ». Arverne lui-même ne S lé dérangeait jamais. Le professeur de mathématiques avait ses habitudes au dehors, ses classes; et le cercle. IL 23 di “y avait un cercle à Villetaupier; il y avait deux cercles : 1 Lun à peu près désert, selon Arverne, le cercle réaction- 5 naire ; l’autre, auquel il appartenait, au premier étage “duc grand café » au coin de la place, en face la maison Guiraud, le cercle républicain dont faisaient partie tous 2 les fonctionnaires. Arverne y emmena Yves, une fois : _salle de billards, jolie bibliothèque, salle de lecture e “derrière, donnant sur les tertres du café : trente francs pe an de cotisation. Yves déclara ne vouloir point ô fai e partie du cercle… d’aucune association fermée. En —outre, il fit remarquer que, pour le moment, il avait trop _ de travail. Jusqu’à la Toussaint, il vit peu de monde et | ent evit à peine la campagne et la ville elle-même.

Répétiteurs de collège | Cependant il fit connaissance avec les répétiteurs. | Ils étaient trois, dont l’un recevait et portait fièrement le titre de « Surveillant général ». C’était un jeune et ÿ beau garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, ancien insti- ; tuteur, que l’éclat de l’enseignement secondaire avait sans doute ébloui. Il se trouvait un peu dépaysé dans cette situation glorieuse, et comme il lui fallait être à ; la fois économe, surveillant, professeur élémentaire, le ; tout pour la maigre rétribution de 1100 francs; comme en outre son temps était pris à raison de quarante-cinq heures de service par semaine; il ne pouvait frayer avec les professeurs qui le négligeaient un peu, et dont il n’approchait qu’avec une certaine méfiance. D’autre M part, ses deux collègues — purs et simples répétiteurs, 1 — ne pouvaient se familiariser avec un homme defonctions si hautes, qui ne couchait pas au dortoir; d’au tant que le principal le traitait à la fois d’un air familier et bourru, comme son factoton, et le secrétaire intime de sa gargote. Le pauvre faisait peine à Yves, à qui il s’ouvrit presque aussitôt, pressentant quelqu’un qui le comprenait. Yves lui proposa ses services, en Copain — Je louant de ses beaux cheveux, bien lisses et _