La tragédie d'Elektre et Oreste
4 — Msieur Madec apporte de quoi boulotter, et sauf vot’respect, Boulon apporte de quoi boire pour m’sieur Madec, dans son pépin, puisqu’il ne boit que
Alors on s’assit autour de la table, et tout de suite Valentine apporta une grosse théière de faïence, au milieu des verres et des assiettes de petits beurres. Le thé fumant et d’or brun fut versé dans les grands verres où plongeaient de petites cuillers d’étain.
- Boulon dit aussitôt :
ie réunit chez Têtu dans huit jours, vous savez ?
£ Madame Boulon accaparait Valentine qui s’était E assise, après avoir ôté son grand tablier, et dans des — éclats de voix, on distinguait qu’il était fortement 1 _ question, « ma chère », de madame Durand, la femme ?
du procureur; de madame Palier, la femme de l’avocat. _ Les trois hommes discutaient de l’avenir de la Ligue. —_ Le docteur Piault acceptait la présidence. Têtu serait “à secrétaire. Il s’agissait de grouper des ouvriers et des 4 intellectuels, le mot d’ordre du jour. Tout à coup Va-
- lentine, échappant au ramage de madame Boulon, leur __ jeta l’ironie :
4 — Encore une bonne histoire, allez, c’te ligue ! Est-ce 4 que vous croyez à ça, m’sieur Madec? C’est ben tou- … jours la même chose, allez! un’affaire d’élection ! J’ai _ beau dire ça à Périer !
: Cet air de sainte raison ravit Madec.
4 — £i vous croyez que j’ai aucune illusion, vous vous
. — Pourtant, interrompit Boulon convaincu, s’il y a
- jamais eu une occasion de se grouper contre la calotte,
il me semble que la voilà ! Je pense bien que, malgré ; ”. ’ tout, vous êtes anticlérical, vous ? :: es — Je ne suis anti-rien du tout, répliqua Yves en sou- ee riant. À moins que ce ne soit anti-anti, si je puis dire; s 2 $ non pas même anti-alcoolique ! Hein ? ça vous épate? Boulon rit en toussant, dans la fumée de sa pipe : Be — Eh bien, alors, cher monsieur, je ne vous com- “#4 prends pas ! — Antialcoolique encore, je ne dis pas; dans un pays comme celui-ci par exemple, où le petit bourgeois et le paysan ne vivent que de la vigneetde l’alcool, faut pas venir chanter trop fort, ils n’écouteraient personne ! Mais, bon Dieu! si vous n’êtes pas J anticlérical !.. Nous sommes pourris de la peste noire; et ii n’est pas trop tôt que le gouvernement s’en aper- çoive. Moi je crois au contraire, voyez-vous, que l’Église est le premier mal dont il faut se guérir. Suppression des congrégations d’abord, et puis abrogation de la loi” Falloux ! Après ça, on respirera un peu! - — Qu’est-ce que vous pensez, Périer ? demanda tranquillement Madec. Périer hésita un moment : 3 3 | — Monsieur Madec, moi… 4 — Fichez-moi donc la paix avec votre monsieur, 4 voyons! Est-ce que je vous appelle monsieur Périer, E Périer eut un rire embarrassé : | — Eh bien, je croirais assez comme Boulon ! 4 Une mélancolie s’empara de Yves. Les deux femmes # écoutaient, bien que madame Boulon parût surtout ab- É sorbée par la dégustation de son thé, et l’examen d’un E | écheveau de laine noire qu’elle trouva pendu à sa h | chaise derrière elle : |
| — C’est-y que vous avez travaillé encore aujourd’hui, ma chère ?
Mais Valentine suivait ce que disait Madec :
— Allons ! ça va bien ! Vous aussi? Vous croyez donc que le gouvernement y changera quelque chose ? Jamais, entendez-vous ! jamais aucun gouvernement n’a rien fait de bien qui ne tournât au pire. C’est le châtiment des peuples… qui doivent être libres.
_— Il y a tout de même des réformes indéniables ! Vous ne pouvez pas nier que les ouvriers n’aient tiré bien du bénéfice de la loi contre les accidents du tra-
- vail, par exemple ! et pour les syndicats, les grèves. È Tenez, pour le chemin de fer, Périer lui-même vous £ — Eh ! reprit Boulon, je sais bien que tout n’est pas parfait; mais m’sieur Madec, lui, c’est la perfection …—._ tout de suite. Je m’en doute; il ne veut aucun moyen __ — Allez-y encore, mon cher, vous m’amusez, répliqua ’ Madec. Appelez-moi donc utopiste ! Ça vous brûle la 4 aux oreilles de tous les gens qui voient jusqu’au bout : de leur nez !.. Ne nous emballons pas. Revenons à nos .. moutons. je veux dire aux gens de la Ligue. Ayez la ï bonté de me dire ce qu’elle a fait, votre Ligue des Droits de l’Homme et du Citoyen ! Savez-vous que c’est un beau nom ça, fichtre ! et que ça oblige bougrement? …. Or, à part l’Affaire, où il s’agissait d’un gros tas de 4 galette, d’un officier, et d’une classe sociale puissante,
- Ja juiverie; où Lx voyez-vous se remuer, cette fameuse
Ligue ?.. Ne criez pas à l’infâme ! Vous n’ignorez pas 4 que je suis un des plus vieux, des plus irréductibles 3 U dreyfusards !.. Moi, naïvement, j’imaginais au début Hu . qu’elle allait, par ses milliers d’yeux et d’index, voir et ï dénoncer toutes les saletés dont gémissent et pâtissent les plus pauvres bougres autour de nous, qui sont hommes et citoyens autant que n’importe quel Dreyfus, hein ?… Ah, ouiche ! Elle dort tranquille la belle Ligue… Ouais ! de temps en temps elle bat 4 la grosse caisse autour d’un petit soldat qu’on veut bousculer trop vite à Biribi… Mais n’est-ce que Ça, morbleu ! A s’en reposer sur elle, on dirait que tout est bien, tout est pour le mieux dans le meilleur des … mondes. Au lieu de cela, est-ce qu’elle devrait jamais chômer, ni jour, ni nuit !…
— Faut pas tout demander à la fois, interrompit Boulon. Si la Ligue empêche de bousculer un petit soldat à Biribi, comme vous dites, c’est déjà pas mal,
— ça devrait vous plaire plutôt à vous, pour qui un c’est quelquefois tout ! Et puis, que voulez-vous ? on se groupe, on s’organise !
— Eh, quel diable de temps avez-vous besoin pour vous organiser, vous grouper, quand une ignominie vous crève les yeux? Criez-la sur les toits! Mais non, c’est toujours la mème histoire! La manie des enré- ; gimentements, des hiérarchies, des matriculations, 3 des bouts de carton rouges, verts, jaunes, pré- ) sidents, vice-présidents… etc., etc. On appelle ça : s’organiser! moi j’appelle ça « se mécaniser » — à parce que, voyez-vous, quand un bonhomme quel- : conque a pris un numéro de ces baraques, et a reçu un bout de carton, il croit qu’il n’a plus rien à faire. C’est à
comme l’hostie avalée, le Bon Dicu se charge du — C’est le principe même sur lequel repose la Ligue, que je trouve immoral, inéducatif. — Non seulement . elle a le tort pour moi, d’être par son président et son * É _ comité central un ménage gouvernemental, mais même
- par son fonctionnement, elle n’est rien qu’une formé D — C’est faux, cria Boulon très animé. Les sections sont
- ioutes absolument libres et indépendantes; et chacun de des membres a autant de liberté que le président qui est . (lu librement par les membres et n’a aucune autorité …_ sur eux. —._ —Oh! vous croyez? Eh bien nous verrons, si nous 1 fondons une séction ici… Tenez, voulez-vous savoir ce —._ que nous verrons? Je vous le prédis. Notre président … sera le docteur Piault? pas ? I n’y a guère ici que des L ouvriers de chemin de fer; Piault est le médecin de la | Compagnie: Piault est le candidat blackboulé des der- . nières élections. Je vous dis que Piault, président de . la Ligue, en fera un instrument d’autorité pour les pro-
- chaines élections. Droits de l’Homme et du Citoyen; n — C’est vrai, hasarda Périer, que, au dépôt, on a assez la frousse du docteur Piault, et qu’on ne peut pas _ ne pas voter pour lui! ._ — Et d’une! triompha Yves! Voilà un aveu tou_ chant; il faut être sourd et aveugle pour ne pas com_ prendre ça! — Selon vous, qu’est-ce qu’il faudrait donc ? _ _ — Oh! selon moi, vous verrez ça petit à petit… Mais
en attendant, puisqu’il s’agit de la Ligue, si vous voulez — nous en ferons l’expérience ensemble, je vous déclare Es nn tout de suite que, en y entrant, je prends vis à vis de NN moi-même la ferme résolution de l’obliger, dans notre ET: section, à appliquer ses principes. Elle se donne comme F4 une union de tous hommes loyaux et énergiques, faite É hors de toutes considérations politiques ou religieuses he | pour le respect et la dignité, et la liberté des hommes ? 4 à Bon! Je vousavertis que j’y dénoncerai toute atteinte faite % | à n’importe quel citoyen, dans sa dignité et sa liberté, — E dont je serai témoin, ou dont j’aurai eu connaissance… E J Je vous parie que président et membres, en grande ma- : | jorité, vont me prendre pour un toqué, un être sub- 4 | Et Boulon riait très fort — pour dissimuler son + — Si vous ne venez que pour jeter des bombes! Ilne faut pas y entrer, si votre but est de désorganiser. Vous . comprenez il n’y a pas moyen de rien faire dans ces 1 conditions-là. Pour moi, je vois dans la Ligue un bon moyen de se connaître entre Libres-Penseurs, de faire marcher la propagande anticléricale, et d’obliger le À — Parfait, conclut Yves; c’est bien ce que je con- 4 state. Si c’est ça, je n’y resterai pas longtemps. Au fond, À — Anticléricalisme ! Si seulement tous ces gens-là ne se | mariaient pas à l’église! Enfin! J’y entre cependant, J parce que, pour moi, c’est un moyen en eflet de connaître, de rencontrer des ouvriers, et de voir si, avec |
eux, par eux, il n’y a pas moyen d’agiter ici des questions d’éducation individuelle, de trouver des éléments | pour une U. P.! k- Et la discussion dévia sur les U. P., le grand souci | de Yves. Périer et Boulon tombaient d’accord en ceci, | que ni les ouvriers n’étaient assez libres ou nombreux à Villetaupier, pour une bonne assiette d’auditeurs, _ — ni les bourgeois assez ouverts et généreux pour ._ comprendre et débourser. _ — Peu importe, affirma Yves. Il suffit de nous trouver … à une douzaine; instituteurs, professeurs de collège et
- ouvriers, pour que ça soit possible et que ça marche. Je suis patient, allez, et pratique, malgré ce que vous — en dites. Tenez! si j’étais sûr d’ouvrir les yeux pour la £ vérilé, et la main pour l’action, à un seul, ouvrier pen— dant un an ou deux que je serai ici, je me déclarerais …—._ — Bon Dieu! Vous êtes modeste, vous! Et ça ne se fera pas tout de suite, votre société meilleure ! ricana . — Mon cher, nous avons l’avenir sans limite!.… Mais
- que disiez-vous donc, ou plutôt qu’alliez-vous dire, pour le chemin de fer, tout à l’heure? Et Madec se tourna vers Périer. Les deux femmes causaient à mi-voix, chaleureusement, devant les assiettes et les verres vides. — Eh bien, répondit Périer, c’est pour les commissionnements. Figurez-vous que v’là plus de huit ans de
- services que j’ai; et il y a deux ans que régulièrement,
- je devrais être commissionné. De plus, j’ai, comme je
- vous ai expliqué, quelques petites inventions, ou perfectionnements qui sont à l’essai, sous le nom de m’sieur :
l’ingénieur bien sûr. (C’est sûr que Périer, simple ajus- FA teur, c’est pas un nom !) et pourtant pas un sou d’aug- 2 } mentation depuis, ni même de commissionnement! Est-ce que c’est pas ignoble ? 2} x Et Périer s’animait; ses bons yeux deyenaient rouges + et noirs, et ses pommettes pâles de fin artisan se colo raient un peu. Le — Eh, Boulon! attention! ça se passe sous un ministre — J’attendais quelque chose au premier de l’an, continua Périer, après une lettre, que j’ai écrite y a deux mois au directeur pour lui rappeler mon nom et mes e . services. Mais v’là que les commissionnements sont faits, et j’ai encore rien pour ct’année… Ce qui m’dé- goûte, c’est que je vois Tourbillot, — qu’est un réactionnaire fini, qui rate pas la messe tous les dimanches, M qu’envoie ses filles chez les sœurs! Il n’a rien fait ct’animal-là, que pelotter tout le monde ! Il lèche les pieds du patron tout le temps! Il n’a pas autant de service L que moi et le v’là commissionné!.. Maintenant, c’est du député que ça vient, tout le monde sait ça, mais ça n’en est que plus dégoûtant. À Périer s’indignait. Boulon déclara avec un hoquet de | — Et M. Madec dit qu’il faut laisser les curés tranquilles! Yves sourit en haussant les épaules. : — Savez-vous ce que je vas faire, Madec? — le front de Périer s’illumina bardiment — j’vas leur-z y dire carrément c’que j’ pense, et j’vas voir si Ça c’est pas d’la fantaisie ! J’vas torcher un’ lettre pour l’directeur, jvous dis qu’ça! J’vas lui demander si c’est qu’y
_s’fout de moi, que j’dois aller à la messe et p’lotter le | — Non, mon cher, pas encore, conseilla doucement __ Yves. Prenez donc une permission de deux jours, allez _ voir votre directeur à Paris. Peut-être même n’a-t-il pas . Ju votre lettre ! Et ne connaït-il pas votre affaire ! C’est É indigne, mais ces bureaux sont des traquenards!
_ Adressez-vous toujours à celui à qui vous avez affaire
% directement, et puis parlez-lui tranquillement, humaiTM sincèrement, et attendez. Si éhsuite ça ne —. marche pas, alors on emploiera les grands moyens, sans — remords. Nous ferons donc intervenir notre fameuse —… Ligue; c’est le cas ou jamais — ou bien vous écrirez . une lettre pommée… je me chargerai de la rédiger. ‘à — Et Piriou?.….. dit soudain Périer, sans réponse ! | Savez-vous c’qui arrive à Piriou! ça c’est encore pas à : 3 — Qu’est-ce qui arrive donc à Piriou? demanda Va- -lentine, interrompant les discours de madame Boulon. m — Eh bien, dit Périer, il a été nommé tout à coup . pour Châteauneuf ! _ — Pour Châteauneuf? interrogea Valentine. Mais y . peut pas y aller? Et qu’est-ce que deviendrait donc sa _ femme, qu’est blanchisseuse ici depuis dix ans — qu’a
- toutes ses clientes… et puis les deux gosses ?.… . — Justement, dit Périer— Piriou voulait pas accepter!
- même il a refusé en demandant poliment des expli-
- cations. — On lui a répondu qui n’avait qu’à rejoindre son poste tout de suite… alors il est parti, fou de
- colère. lâchant sa femme et ses gosses! maintenant | qu’est-ce qui va se passer, qu’est-ce qu’on va voir, car vous savez, Piriou, c’est un sacré type! Dame!
Madec! j’crois qu’il a un peu vos idées. Il ne veut rien $ ot
à savoir d’aucun gouvernement! Avec ça il a une tête . Les
près du bonnet! Ça va chauffer. D’autant plus qui faut
bien avouer que ce qu’on lui fait est dégoûtant! Y à
pas à chercher loin. On lui a fait ce coup-là pour faire É
— Non! dit Valentine avec indignation! Non! Onn’a
pas eu ce toupet-là ! È
— Qu’est-ce donc réellement? interrogea Boulon.… |
— Eh bien, v’là l’histoire! Figurez-vous que Montion |
poltron! Et qui ne rate jamais la messe non plus!
Montion avait demandé d’aller à Châteauneuf, y a deux
mois. Il a donc déménagé à Châteauneuf avec toute sa
clique — à c’qui paraît, il avait là un’sœur religieuse,
j’sais pas quoi — ou un oncle curé! Mais vlà qu’il a
demandé à revenir ici, tout d’un coup. et il est
renommé ici — et c’est à sa place qu’on envoie mon
Piriou, sans s’épater!.…
— Ça c’est raide! exclama Boulon! mais si je connais mon Piriou, vous avez raison de dire que ça va
chauffer… Celui-là n’aime pas les curés… ni même les ÿ
députés. faut avouer que c’est un sacré bougre, Il va
faire tout sauter. À
La petite Boulon s’était levée : 1
— Est-ce que vous n’allez pas bientôt penser à aller 1
cinq héures et demie encore pour aller au dépôt!
Valentine, debout aussi, dit :
— On a seulement pas trinqué à la bonne année!
Elle versa un doigt de vin blanc dans chaque verre :
— Bonne année à tous, dit-elle.
Périer, Boulon et Madec s’étaient levés à leur tour, le _ verre à la main: | — Merci, dit Yves. Et bonne année à la Ligue, à ca YU. P. que nous ferons. Bonne année surtout aux gens __ de bonne volonté. …_ — Moi j’dis comme vous, monsieur Madec, fit ValenM tine, avec un sourire très doux et un peu moqueur à la et _ fois : il ne faut plus de politique nulle part, ni penser
- même aux sales curés. Faut faire chacun tout ce qu’on Dr. peut de propre, sans distinction d’opinion, pour tous … ceux qui subissent des injustices! —. Madec sentit des larmes lui monter aux yeux. Cette î % seule ouvrière l’avait compris, et il l’aima vraiment 54 _ comme une sœur. Il rentra sous un torrent de pluie, le …—. cœur tout plein de cette parole dernière qui le consola —. de tous les germes de dégoût qu’avaient semés en lui la … parole autoritaire et froide de l’instituteur, et l’inquié- . tante faiblesse du bon Périer.
Maisons de gros ‘ Dès le premier mois du second trimestre, Madec sentit qu’il avait l’esprit plus libre qu’aux mois du pre- . mier trimestre, pour étudier gens et choses autour de 1 lui, particulièrement au collège, les conditions de l’enseignement et de l’éducation universitaires. Antérieurement, en qualité de répétiteur divisionnaire de lycée s’il avait pu connaître l’internat, il considérait que son rôle de policier muet, ou de chien de garde - aboyeur, en serre-file autour des élèves ou derrière eux, ne lui avait permis de ne juger que de l’extérieur, et pour ainsi dire, de certains résultats matériels d’un état de choses dont il ignorait le vrai sens intime et l’âme. È Mais ici il était au cœur même de la citadelle dont les répétiteurs gardaient les portes au dehors. Il était le 4 professeur, l’éducateur; il vivait parmi des professeurs, 1 des éducateurs. Ils étaient le « canal » des ordres d’en : haut, et les esprits et les cœurs des élèves s’ouvraient - à eux comme les sillons à l’ondée fécondante et au Déjà il avait fait cent menues observations, et des faits, comme impatients d’être formulés, criés sur les toits, s’étaient imposés à son attention. Le moment lui
parut venu de les accueillir enfin, le jour où, ayant reçu | la visite du père d’un de ses élèves, il se sentit boule- | versé et indigné des reproches qui lui furent faits. | Le père Pigeoire était un vigneron, fermier à la fois, plus paysan que bourgeois, assez cossu, conseiller municipal, dans un bourg des environs. Il avait profité d’un jour de foire pour faire visite à Monsieur le Principal et au professeur d’allemand de son gamin. Le gamin était un des meilleurs élèves de Yves : interne de quinze ans, dans la classe de troisième moderne. Le _ jeune Pigeoire avait une petite tête de ouistiti farceur, enluminée de deux yeux le plus souvent gouailleurs. ’s Mais durant les heures de classes, il avait des allures …—_ sages de petite-fille, et, somme toute, Yves aurait 4 souhaité avoir affaire à une cinquantaine de bipèdes de . la même plume. 74 Or, cette même après-midi de foire, les classes étant
- vacantes, (cela se produisait une fois par mois toujours à au même jour — le mardi — en sorte que d’ailleurs, les
- élèves de rhétorique eurent autant de classes d’anglais . en moins durant l’année qu’il y eut de mardis de foire), et comme Yves bouclait ses jambières pour faire quelques
- lieues dans l’humide campagne sous un pâle soleil des derniers jours de janvier, Lina frappa à sa porte : ) — Monsieur Madec? y a l’père Pigeoïre qui vient vous | voir Faut-y qui monte ? : — Zut! exclama Madec! Allez-y! Bien sûr! qu’il Pour l’instant Madec fut fâché de renoncer forcément à sa promenade; mais il se consola vite. Rien ne pou- . vait au fond lui faire plus de plaisir qu’une visite de
- parent d’élève, car rien ne lui semblait plus désirable
pour un éducateur sincère, pour un professeur qui præ nait sa tâche au sérieux, celle de faire des hommes,que à de lier connaissance avec les éducateurs naturels et : F familiers de l’enfant. D’eux seuls il pouvait recevoir “SE certaines indications sur le caractère, le tempérament, les dispositions mentales, affectives ou volitives, de l’en- E: ; fant; et ces indications lui semblaient de toute néces- 4 sité, inappréciables, pour conduire intelligemment, avec toute la délicatesse souhaitable, l’œuvre éducative. Enfin il s’agissait non seulement de l’enfant, maïs des d parents eux-mêmes. Ses souvenirs du répétitorat lui : disaient assez que trop souvent les parents, loin d’être des auxiliaires précieux, avaient endommagé, gâté la plupart des facultés de leur enfant, et, soit par leur in- | différence, soit par leur défaut absolu d’éducation personnelle, rendu la tâche plus ardue encore. Agir; mieux : agir avec l’aide des parents sur la nature de l’enfant, et par l’enfant même, ou par des rapports directs avec les parents, agir sur les parents eux-mêmes, c’était là un des soucis les plus constants de Madec.
Mais Pigeoire entra, face épaisse, bourgeonnée, teint É de brique cuite, coiffé d’un feutre neuf; une blouse de à toile bleue ballonnée, flambant neuf, ouverte sur un } veston de drap; grosse patte dure, gros yeux malins. ÿ Sans détour, le père Pigeoire déclara : |
— J’viens voir quand c’est que vous aurez fini d’abru- 1 tir mon gosse avec vot’sacré allemand! ;
A ce coup, Madec, étourdi, eut un éclair de colère et faillit le flanquer à la porte. Mais il se calma à la vue de l’air si bonassement goguenard du vigneron. Sa nature sympathique reprit le dessus.
— V’savez, continuait Pigeoire, s’asseyant, les genoux
1 4
écartés et ses pattes à plat sur ses cuisses, faut pas vous éreinter, ni éreinter Julot! Y n’est pas déjà si fort, et faut qu’y soit de taille à mener la barque quand l’papa aura cassé sa pipe. J’sais ben qui voudrait savoir l’allemand, l’petit, et p’tête ben aller à Saint-Cyr, ou jusqu’au bachot, mais pas d’ça, Lisette! J’veux pas en faire un bourgeois qui voudra pus r’garder sa mère! Pour c’qw’il aura à voir avec les vignes et les champs, n’a pas pourquoi l’avez-vous mis au collège? — Oh! ma foi! J’Yai mis au collège parce qu’ j’avions j un peu de sous et que j’voulions pas que l’gosse soye
- aussi crasse que papa et maman… Maintenant, qu’vou- … lez-vous? Faut de l’instruction partout! Si les gosses ne … vont qu’à l’école primaire, y passent pour des bêtes, et
- personne n’en veut! Faut s’faire mousser, mon cher 4 monsieur, dans c’monde-ci. Faut s’faire accroire. Et j’ai dit à ma bourgeoise : « Vois-tu, c’petit, avec deux ou | trois ans de collège par-dessus l’école, ça fera dans le
- bourg un lapin qui saura dire son mot, et qu’en bouchera . un coin à des tas de braiïlleurs qu’en savent peut’ét’ « moins qu’moi, mais qu’ont appris dans l’temps au collège _ quéque chose qui savent blaguer aujourd’hui, comme qui dirait des députés, quoi! V’là donc qu’ilai mis
- au collège; et pis vlà qui y travaille, c’gosse-là! à . s’éreinter l’tempérament! alors y va arriver qu’y voudra
- pus rien savoir de la vigne et de la charrue. Y voudra E gratter du papier quèque part et faire le bourgeois! N’a pas besoin d’savoir un mot d’allemand! ni même tant d’choses que ça! J’étais venu pour vous dire ça, monsieur Madec, sauf vot’respect! 3 103
Madec, désolé, essaya vainement de faire pénétrer 3 dans cette cervelle quelque lueur de ce qu’il jugeait être du bon sens. Eh quoi? c’était donc par vanité grossière 54 de paysan qu’il avait mis son fils au collège? Et que È k faire avec des élèves qui n’étaient au collège que pour y faire acte de présence, pendant deux et trois ans? Hélas! Madec ne pouvait ignorer que, sur quinze élèves de troisième moderne, dix au moins fondaient leur paresse sur la conviction que leurs père et mère se mo- 4
- quaient bien de ce qu’ils faisaient au collège! Mais si l’enfant travaillait, n’était-ce pas un devoir sacré, puisqu’il pouvait le faire, de compléter autant qu’il était en lui son éducation commencée ? Un homme devait savoir ; un homme n’avait pas qu’à soigner une vigne, mener une charrue! Un homme, dans une démocratie (Madec appuyait sur ce mot) avait à s’occuper de la Cité, du Pays, — à regarder, par delà les limites de son clos, vers les horizons de la justice et de la liberté! Un homme . _ devait enfin savoir au moins jauger l’homme qui lui . demandait son vote, sa confiance, sa conscience! etc. Autant brailler dans un chaudron! se dit Yves! 4 Le père Pigeoire s’en fut, après avoir effusionnément serré les deux mains d’Yves, un peu blessé qu’Yves L refusât d’aller « prendre une verte » avec lui, ou au moins « une p’tite chartreuse.. Y a justement des p’tites 2 parisiennes qui chantent à l’apéritif-concert en face! » Quelques jours après Yves écrivit à un de ses anciens maîtres de la Sorbonne la lettre suivante. L. « … On jurerait que ministres, députés, membres du Conseil supérieur de l’Instruction publique, se sont in- £ géniés à trouver les méthodes les plus sûres pour com- + primer tous les élans naturels de l’enfance, pour étouffer
toutes les aspirations juvéniles, et pour contrarier toutes les initiatives chez ceux mêmes qui sont chargés d’éduquer, d’instruire ! Comment s’y prendraient des gens qui auraient ce dessein? — Comment s’y prend-on ë pour obstruer un fleuve, pour combler une source ? On y jette des blocs de pierre, on y entasse de la terre, du sable, des déchets de toutes sortes. Voilà justement comme on procède ici… dans une conscience qui a peine à se faire jour, à traverser toutes les impressions que chaque jour accumule sur elle, on précipite comme autant de tombereaux de cailloux et de terre, toutes sortes _ de connaissances; les plus compacts matériaux de la science humaine! — Un cerveau d’enfant de douze ans est condamné à subir au moins dix espèces de sciences E vivantes, Physique, Chimie, Dessin (d’imitation et gra- ; phique), etc., etc. On ignore, on veut ignorer si toutes
- ces sciences seront comprises, aimées, assimilées par tous ces esprits à peine nés… Zl faut qu’ils reçoivent, | qu’ils acceptent, qu’ils absorbent, qu’ils engloutissent, :
- qu’ils en étouffent! Malheur à qui résiste! Le cas est … prévu! Il y a un code pénal. Le procédé est le même
- qu’au régiment; en paix ou en guerre : marche! Si tu t’arrêtes, ou fais mine de reculer, il y a une brute galonnée derrière, qui a l’ordre de te casser la tête. C’est la . mort probable devant, la mort certaine derrière. Je veux
- dire : la stupidité, l’abrutissement probable à venir, Vabrutissement certain derrière. La brute galonnée ici . c’est le répétiteur, le professeur, ou tel officier d’administration : surveillant général, censeur, proviseur, ete., . etc. Sans doute ici, comme là, il y a eu des progrès :
plus de torture physique, plus de mise aux fers; c’està- dire, plus de séquestre ou de cellule; plus de coups, % # plus même de piquets (au moins officiellement). Mais le FER principe, l’esprit est resté le même : « Punir », priver de récréation (retenue) ou de promenade (consigne); « pen- Br: etc. Naturellement les choses sont ainsi faites que les Fe galonnés sont les premiers à les subir, à en souffrir; mais doivent, sous peine d’être notés comme « mauvais esprits », « mauvaises têtes », servir d’instruments à ces lois draconiennes. D’ailleurs le mécanisme entier les y oblige. L’éducateur qui entre dans de pareilles institu- 2 tions a vite le sentiment qu’il n’est plus rien qu’une pièce de machine, qui doit docilement s’adapter au jeu des autres, sous peine d’être brisée, en enrayant le mé- « canisme tout entier. D’avance tout est prévu, toutes heures sont réglées de sa vie, et de la vie des enfants; toutes ses occupations ettoutes les leurs ont leurs places . -J’une avec l’autre, et s’emboîtent solidement. Il n’a rien marcher ainsi. « Dès l’âge de dix ans le collégien, été comme hiver, 4 a une moyenne de dix heures de travail par jour; de ; 6 heures du matin à 8 heures du soir, cinq heures 4 d’études et cinq heures de classes, durant quoi il doit être assez intelligent et laborieux, assez frais et dispos À sans cesse, pour absorber par jour une moyenne de ;, trois espèces de sciences diverses; (je parle des élèves #3 qui peuvent savoir ordonner leurs occupations) : une science le matin, une autre l’après-midi ; une troisième de préparation pour le lendemain. Nul homme fait, de moyenne intelligence, ne subirait sans dommage et sans
| dégoût, la nécessité matérielle d’étudier régulièrement
_ chaque jour, durant des années, telle espèce de matière deux heures le matin (il n’importe que les classes soient d’une heure, de une heure et demie ou de deux heures; il est clair qu’il n’est ici question que d’une moyenne); telle autre deux heures l’après-midi ; telle | autre deux heures le soir, pour se donner le lendemain, non aux mémes matières, mais à trois nouvelles matières, et à trois autres nouvelles encore le surlendemain. Tel est cependant l’ordre des choses à quoi sont soumis les enfants, et pour quoi nous les torturons de privation d’air, de liberté, de jeu, s’ils ne subissent
« Mais cela est plus grave encore en réalité qu’en neuf sortes de sciences dans une semaine, si du moins, j’étais à même de comprendre l’intérêt, la valeur, la portée, la beauté de chacune d’elles et de toutes, en
- un mot si je comprenais ce que j’étudie. Mais un écolier à l’âge où le sang bondit joyeusement dans les artères,
| où le cœur et le cerveau vibrent aux moindres mouve-
-
ments du monde extérieur, est enfermé entre quatre murs durant des heures, avec quinze, vingt, trente autres
-
écoliers de son âge, et un seul et même personnage, de
-
de ce qu’il enseigne, et qui n’en a plus conscience, parle, +. va, vient, menace, écrit au tableau, etc. Et ce qu’il dit, » dont la plupart du temps lui-même ne goûte pas l’intérêt, soit parce qu’à vrai dire il ne l’a jamais goûté, soit parce qu’il est convaincu de l’inanité de la matière, doit par soi-même être entendu, compris, aimé par toutes ces jeunes cervelles occupées seulement de jeux
et de rires ; el qui n’ont pas la moindre idée, la moindre tion humaine! Quel intérêt trouveraient-ils à de tels discours? Il faut donc procéder avec eux comme on procède avec les animaux qu’on engraisse : on les Fr ligote, on les bâillonne, on les torture, pour faire pénétrer dans leur moëlle la moëlle des sciences qui k doivent un jour ou l’autre vivifier leurs cerveaux. | _ « Sous ce régime, il arrive que, par section de vingt £ ou de trente enfants, trois ou quatre seulement rendent È à peu près régulièrement ce qu’on leur inculque. Mais 8 les quinze, vingt autres sont à jamais perdus. Que de- à viennent-ils ? la proie de l’ennui, du dégoût, des rete- L nues, des consignes, sans compter les vices. Ils s’aigrissent, s’irritent, s’abêtissent. Leur intelligence, 3 leur énergie s’atrophie pour toujours. Ils ne vivront ; désormais qu’une vie confuse, somnolente, inconsciente. | « Voilà pour l’instruction. Quant à l’éducation, c’est. : pis ! Il n’y en a pas, ou elle est à l’envers. On veut faire des hommes, sincères, loyaux, libres; mais pour cela on les emprisonne, on les épie, on les menace, on les terrorise,.… on on les allèche de promesses : sorties de faveurs, tableaux d’honneurs, prix, etc., etc. On les entraîne savamment à la concurrence, au mutuel défi, à la lutte pour la vie, à la victoire, au triomphe, à l’orgueil, à la défaite, à l’humilité, au mépris, à l’avachissement, à fonder leurs jugements sur le nombre et l’éclat des décorations. Car jamais on ne s’adresse aux délicatesses de l’esprit et du cœur; bien plutôt on en brise tous les fins ressorts, on les fausse. Car ici on ne fait acception de personne : on n’y connaît pas l’individu, la personne, la conscience. Dès l’entrée on fait
_ partie du bloc; on est dans le tout; et l’énorme rouleau
- à vapeur du règlement a bientôt fait de niveler chacun dans la même poussière. — Malheur à l’âme qui a _ besoïn d’une âme! : « Ah oui! le « Bazar »! comme disent les potaches. ; Bazar, en eflet! à quatre sous, à treize sous! tout à 4 treize sous! Éducation, instruction, sciences, lettres, . | de toutes sortes! Allons ! Entrez voir! Le tout à quatre L b sous! En gros, en tas, par masses! on instruit, on ee _ éduque, on élève, on nourrit, on loge, on discipline, on HS _ amuse, on moralise! De six ans, même de quatre ans, ne: . à dix-huit ans, à vingt ans, et au-delà ! Grands, petits, ; … bons, ardents; fous, idiots; spirituels, naïfs… toutes les
be catégories de caractères, de cœurs, de corps, d’instincts,
… d’âmeset de non-âmes ; tout cela dans le même tas, Le: empilé dans les mêmes cours, les mêmes classes, les mêmes études, tout cela dans les mêmes murs. Tout . lavé, nourri, lâché, coffré, aux mêmes heures. Tout ça Ù st Sous la même règle, traité comme un Unique, Abstrait, _ Incolore. Tout ça condamné aux mêmes leçons, aux mêmes devoirs, coulé dans le même. moule, meurtri de 4 la même férule, assourdi de la même voix, dressé au _ même son de cloche, aux mêmes fayots, aux mêmes … épices, aux mêmes viandes. Tout ça inondé, noyé, | étoufé, asphyxié du même déluge de mots, de mots, 4 de mots, du matin au soir, pendant des années, si bien ï pre tout ça qui a tant vécu, végété, dormi, bu, mangé,
reposé dans une telle atmosphère surchauffée de pensées et d’idées, de lois scientifiques, de problèmes moraux, mathématiques, de lumière spirituelle, — en sort non ébloui, — abruti, stupide, veule, sans y % avoir rien compris; dégoûté, écœuré, fuyant le livre,la pensée, la réflexion, l’initiative, et ne révant que dé bauche, soûlerie, noces et festins. Regardez, cher maître, les masses écolières des Universités. Je ne ê parle pas des rares qui veulent et qui pensent! Ilyena, ; Dieu merci, quelque un sur cent, sur dix si vous voulez. M Mais le reste! Fouillez les Écoles de Médecine, Phar- à macie, Droit, surtout. Est-ce que tout ça est sensible- Î autre tas qu’on peut rêver de pauvresbougresquisavent à peine lire, écrire, compter… et nager ? qui n’ont pas 1 usé dix ans, quinze ans de culottes sur les bancs des Bazars ? Voyez Paris; qui braïlle et qui se soûle le 4 plus : la Villette ou le Quartier ? Et quand même ce
serait la Villette… Au moins ceux-là ne posent pas pour | la classe éduquée et dirigeante! : « Quand on a, dans de telles boutiques d’éducation, traité ainsi une personne humaine, de quoi s’étonner ? On a tué la critique, chez l’enfant… Quand se réveillera-t-elle ? Désormais il marchera où le hasard le poussera, mécanisé qu’il est par la machine, dans l’ordre moral comme dans l’ordre intellectuel; dans l’ordre | social, comme dans l’ordre politique. On lui a pétri une âme d’esclave; tous ses instincts d’indépendance, de réflexion, ont été mortifiés, arrachés, condamnés. Il est élevé dans le respect des lettres mortes, des idées reçues, des opinions toutes faites… des mots. « Quel remède? Le déblayage ! L’enfant étant par
nature distrait, c’est-à-dire curieux de tout, il faut non . pas abolir sa curiosité, la châtier à coups de fouets; . il faut l’exciter au contraire, la diriger, la captiver, | dans l’ordre de sa nature même. . « Plus l’enfant est jeune, moins il faut le lasser. Pour k …_ cela on a bien fait de réduire enfin la durée du temps | consacré à chaque étude. Mais cela est bien loin du
ù but ! Il faut encore, de toute nécessité, réduire le
Ka nombre des matières sur lesquelles doit s’exercer son … attention. Il faut aussi réduire le nombre des élèves mis _ ensemble dans une même classe : ce nombre doit à tn | peine dépasser cinq. Pour un jeune Français jusqu’à rh l’âge de treize ou quatorze ans, trois heures ou quatre ‘à _ heures de classes d’une heure sont suffisantes par jour, à sur trois Le De MER qui Ex Em reprises le lendemain et qui sont séparées par des intervalles à _ de jeux, d’exercices physiques, ou de travaux manuels. | 7 & À partir de treize, quatorze et quinze ans, on peut … doubler sans danger le nombre des élèves d’une même … classe, et augmenter d’une ou deux unités la quantité sd matières à enseigner. Enfin quand l’enfant atteint
- dix-sept ou dix-huit ans, élevé à ce régime, il pourra _ aisément embrasser de lui-même toutes les matières d’un programme d’examen, et sans aucun danger, avec vingt-cinq ou trente de ses camarades préparés avec
- lui dans la même classe. —. « Maïs le point essentiel est celui-ci : savoir que l’on a _ affaire dans la personne d’un élève, de quelque âge qu’il soit, à une personne; et qu’il faut lui faire com- … prendre et aimer ce qu’on lui enseigne. On y parvien- … dra par l’intelligence et l’affection. Le professeur et le . répétiteur, qui ne devraient faire qu’un seul et même
Yves Madec FÉES à ta homme, doivent pouvoir connaître en peu de temps les + aptitudes différentes, les facultés très variées, les na- 1% tures diverses des enfants qui lui sont confiés. Mais à pour cela, ils ne doivent pas avoir affaire à plus de LÉ quatre ou cinq d’entre eux à la fois. Les enfants, s’ils #: étaient réunis en moins grand nombre, seraient plus prêts à l’attention que l’éducateur se garderait de fatiguer, par une trop longue durée du même exercice. Ii ; ; devrait pouvoir revenir souvent au même sujet, ne jamais laisser une leçon quelconque avant d’être assuré que chacun de ses élèves l’a bien comprise, se l’est bien assimilée. Ensuite il devrait aussi pouvoir jouer avec ces mêmes élèves. Dans le jeu, ils deviendraient « camarades et même maîtres à leur tour, et cependant, par des réflexions sur tous objets qui tombent sous le sens, le professeur saurait, sans pédantisme, trouver des occasions de faire réfléchir au monde ambiant les jeunes esprits toujours avides d’écouter et d’apprendre.
« Se convaincre de cette vérité, que ce n’est point l’enfant qui est en défaut en ce qu’il manifeste inertie, paresse ou mauvaise volonté, mais l’éducateur, parce que toute science, n’étant en fait que la réponse à des 1 questions de l’esprit humain, doit, de toute nécessité, k
_ être désirée, voulue, cherchée naturellement par tous esprits humains, et que la paresse, comme la mauvaise volonté, ne naïssent que du fait que l’esprit qui s’élance spontanément à la recherche de cette réponse, ne l’ayant pas rencontrée du premier coup, ou ayant été contrarié dans cette recherche par des accidents insurmontables, revient sur lui-même avec une sorte de désespoir et de tristesse.
“ « Qui niera que les vérités les plus ardues soient ; susceptibles des formes les plus attrayantes ? Je sais des enfants qui ont été à tout jamais fermés aux mathé- J matiques parce qu’elles leur avaient été d’abord ensei- à gnées par des brutes; j’en sais d’autres qui, y mon-
- … trant fort peu de dispositions naturelles, les ont ensuite
- aimées par dessus tout, parce qu’ils y furent instruits À par des hommes clairvoyants et délicats, qui surent se … faire aimer avant tout. Plus donc un enfant montre de er disposition à l’inertie, à la paresse, plus l’éducateur “x doit s’ingénier à rendre attrayante la vérité qu’il lui HE faut enseigner. Il est clair que l’homme veut ce qu’il -—_ aime, et qu’il aime ce qui lui apparaît comme aimable. à Que l’éducateur fasse donc apparaître aimable ce dont | 4 un esprit confus ou lourd semble ne point se soucier; | ÿ —… c’est-à-dire qu’il cesse de chercher à obtenir par la force ce qui ne déplaît que parce qu’il est impuissant à le
- EE: rendre aimable. Mais pour cela, encore un coup, qu’il | D « — Mais, me direz-vous, à la réflexion, votre « re- — mède » suppose, implique un bouleversement complet du système actuel d’enseignement, et vous ne semblez à _ pas vous en douter ! A la place de la Règle, une, uni- ‘4 verselle, absolue, vous mettez l’Éducateur. A cet Édu- ÿ % cateur, il faut toute liberté. Évidemment vous rejetez À À PInternat, qui est comme la griffe d’acier qui tient … toutes ces choses ensemble. Enfin vous demandez qu’on — augmente indéfiniment le nombre des professeurs, puisL: qu’il en faut un par cinq élèves ! etc., eic… Chimère, 4 utopie, rêve ! Car pour cela il faut de l’argent, beauF coup d’argent, des masses d’or !.. Où en trouver ? 3 « Et je réponds : On trouve plus d’un milliard par an
pour apprendre aux hommes à tuer des hommes, de peur d’être tués; et vous ne savez pas trouver de quoi s’aider, à s’aimer ? — Ne me parlez donc plus d’Éducation ! De tous les mots menteurs, perfides, fourbes, ’ monstrueux, je n’en connais pas de pire ! Car tout est À dans l’Éducation, tout, absolument tout ! Et vous souil- Ÿ lez tout, si vous souillez l’éducation. Tout le reste 4 n’est que singerie, momerie, charlatanisme ignoble ! L « Élever des Hommes ! voilà à quoi tout au monde, ; tout l’or du monde, devrait être consacré ! Car les | Hommes venus, que d’économies ils sauraient faire ! » |
cn La réunion eut lieu chez Têtu pour la fondation d’une
- section de la Ligue. Il devenait urgent, à trois mois des 4e _ élections législatives, qu’on eût à Villetaupier un centre d’action décisive contre la horde cléricale et nationa_ — liste, contre la bande réactionnaire. 4 À Depuis quelque temps, le nom du curé, Théodore, -— était sur toutes les lèvres, à l’hôtel entre commensaux, _ au collège entre professeurs. Ce nom avait une puis_ sance magique. Visiblement il jetait de la terreur sur _ quelques visages qui se renfrognaient dès qu’il était _ prononcé. Il allumait au contraire des sourires égril- É. Jlards sur les autres. Théodore passait pour le maître . occulte des consciences de toute la haute et moyenne É. aristocratie ou bourgeoisie de Villetaupier. Cet homme, “ à demi Dieu, vicaire de Dieu, était savant en mixtures pe Yves s’était interdit d’ajouter grande foi aux bruits qui couraient sur certaines aventures nocturnes dont on le faisait le héros lunaire, aux antiques terrasses, fleu-
- ries de roses, des jardinets de ces dames. Mais il avait
- croisé deux ou trois fois, dans les ruelles à pavés | pointus, le grand vieillard sec, à cheveux blancs, au 1 115
nez en bec d’épervier, et il n’avait pu s’empêcher d’admirer la blancheur des manchettes et du col qui rehaussaient le deuil riche et fin de la douillette noire, ni de ; frémir légèrement au heurt de ce regard ardent qui, d’un éclair rapide, l’avait toisé des pieds à la tête. |
L’Affaire avait ouvert bien des esprits obstinément 7 clos jusqu’alors. Le docteur Piault, qui avait aupara- à vant combattu le socialisme autant que les partis mo- % narchistes et césariens, avait tout à coup compris qu’il ne | devrait qu’à l’aide des révolutionnaires de ressaisir son L° ancienne puissance. Le docteur Piault avait été maire de ; Villetaupier au temps du triomphe radical, et sa seule nonchalance naturelle, un doux orgueil, une tranquille confiance en soi-même et en la valeur des principes 1 qu’il défendait, avaient été causes de son échec, im- : prévu de lui, aux dernières élections. Rafliard, l’indigne : Rafliard, l’homme à la fortune suspecte, à la grosse 1 barbe poivre et sel, au bagout de commis-voyageur, Raffiard, le républicain de la dernière heure, avait passé, grâce au mystère de son alliance avec Théodore. Stupéfait, le docteur Piault entr’ouvrit ses yeux rêveurs sous le binocle, et jugea qu’il ferait bien de tenir la main aux membres épars de Fancien groupe socialiste « l’Aube », maintenant dispersé.
Il s’était fait une opinion (?) politique à la diable, comme la grande masse des électeurs français. Sa famille était « républicaine », de tradition. Personnellement le souci des examens, d’une situation à se faire, au milieu des dissipations de jeunesse, que la bourgeoisie considère d’un œil satisfait (il faut jeter sa gourme) ne lui avait pas laissé le temps de reprendre pour son compte, l’examen des traditions léguées. IL
était d’esprit distingué et sincère, maïs, élevé bourgeoi-
- sement, il avait gardé les préjugés de sa caste, et, à
- tout prendre, il restait, en ce coin perdu de province, _ « une vieille barbe ». Toutefois le Spectre Rouge l’effarait, et il n’avait pas le temps d’en approcher avec | toutes les précautions et toute la méthode dignes d’un
- homme de science. Il s’en tenait donc, pour le juger, aux formules toutes faites des radicaux. Les mots k . <abolition de la propriété privée, nationalisation des ê - moyens de production, etc. » lui faisaient faire les sé - gestes brusques d’un homme qui cherche une arme, en à (4 voyant quelqu’un lui sauter à la gorge. 1% Yves, chez Têtu, parmi la quinzaine de bourgeois et , Mure de tout âge réunis là, jugea que Piault était a - cependant le seul homme de son parti un peu informé CA . des êtres et des choses. Il n’ignorait pas que Arverne, : - qui se donnait d’habitude pour « radical », jouait sur- ÿ - tout au sceptique ; qu’il n’était venu à la Ligue que pour | faire nombre et par amitié pour les différents membres … de son cercle qu’il trouvait là. Il n’ignorait pas davan- | tage que Mauriet, le notaire « radical » encore, était . préoccupé surtout du bon état de ses mollets pour la
- bicyclette; que Bizon, un autre « radical », commis des . contributions indirectes, était le froussard par excel- lence, n’entendant d’ailleurs rien à tout ce qui n’était pas 4 croustillant et paillard; que le père Varot, « radical », … gros bonnetier enrichi, était à moitié fou de spiritisme ; …— qu’enfin Rolland, « radical », le directeur de l’école com- … munale, était trop fonctionnaire pour se permettre trop … dé radicalisme ; Ricard, l’huissier, bon vivant et brave 4 garçon, franc-maçon du reste, était bien disposé pour { le collectivisme, mais il avouait n’y connaître rien.
Yves savait enfin que Tétu lui-même, Périer et Boulon blaguaient le « radicalisme opportunard » de tous ces gens-là, surtout celui du docteur précisément parce qu’il | avait des airs informés; mais ils ne le blaguaient que par derrière, ayant l’air de le prendre très au sérieux en face, car le docteur était puissant.
Quant aux ouvriers, ils étaient là sept ou huit, et 7 Yves les considérait, d’après ce que Têtu, Périer etBoulon lui en avaient dit, comme les seuls éléments sérieux, encore qu’ils fussent bien las et ignorants. Parmi eux, hélas! Charbonnard, homme d’équipe, espèce de sauvage barbu, parfait ivrogne, très assidu jadis aux séances du groupe l « Aube », qui lui étaient des occasions heureuses d’échapper légitimement à la surveillance étroite de sa femme, pour passer la moitié de la nuit dehors.
Ce fut précisément Charbonnard, un peu vacillant, qui entra le dernier. Têtu se leva, déclara qu’on était au complet, et que la séance était ouverte. Ces messieurs étaient assis autour de la grande table ronde, couverte de toile cirée, de la grande salle à manger très modeste, de Têtu, où Yves était déjà venu prendre le café. Madame Têtu était absente, elle vaquait au premier étage à ses affaires domestiques.
Une lampe dont on avait enlevé l’abat-jour, éclairait la table vide.
Un silence se fit quand Têtu se fut assis. Alors Le docteur Piault, essuyant son binocle avec son mouchoir, dit simplement d’une voix grave, sans se lever, et promenant sur le cercle des auditeurs attentifs son regard un peu bénin de myope :
« Messieurs, vous savez que nous sommes réunis pour
_ fonder une section de la Ligue des Droïts de l’Homme et du Citoyen. Il nous faut un président et un secrétaire. Nous allons, si vous le voulez bien, procéder tout de suite à cette double élection. Comme nous sommes peu nombreux, la chose sera facile ; il suffit que nous proposions un nom d’abord pour la présidence, et nous voterons à mains levées. » Tout de suite Têtu décida, quoique d’une voix un peu « Je crois qu’il est déjà tacitement convenu que c’est à vous, docteur, que mes camarades rassemblés ici ont pensé pour la présidence? N’est-ce pas, messieurs? » Il mit la main en l’air, et tous l’imitèrent sans aucune Alors le docteur Piault, le binocle à la main, se leva, « Messieurs, je suis très touché de l’honneur que vous _ me faites en me jugeant digne de présider notre section —._ de la Ligue, je m’efforcerai de mériter cet honneur… Mais, j’y vois plus que de l’honneur, j’y vois un devoir,
- et, dans les circonstances si périlleuses pour le pays, où \ les césariens êt les cléricaux s’arment de plus d’audace … et de cupidité, ce devoir s’impose à tout homme de cœur, et je n’y faillirai point… Euh!… Procédons main-
- tenant à l’élection d’un secrétaire. » Têtu fut nommé et
- unanimement accepté. Il remercia aussi de l’honneur . grand, et lui aussi vit dans cette charge un devoir sur-
- tout, un devoir qu’il ne songeait pas à fuir. | Il y eut dans tous ces préliminaires une certaine solennité qui ne laissait pas d’amuser Arverne. Assis à … côté d’Yves, il lui manifestait le genre de ses sentiments | par des clignements d’yeux furtifs, mais significatifs.
Yves éprouva une petite fièvre d’anxiété quand Têtu se mit gravement à lire les statuts du comité central, et à inscrire les noms des membres fondateurs de la section parmi lesquels le sien prenait place. Il se disait que, malgré qu’il en eût, c’en était fait d’une grande part de sa liberté. Il se voyait confondu dans ses votes avec des satisfaits de tout un ordre social contre lequel il ne + cessait point de s’armer et de combattre. Il se sentait pris comme en un tout où sa volonté propre allait se F1
Le docteur parlait de nouveau. Il exprimait nettement le but de la Ligue; il exposait son programme d’action. I1 mettait en lumière le terrain d’entente des « différents partis de gauche » : |
« Pour agir, et l’action est plus nécessaire que jamais 1 car l’ennemi ne chôme pas, il faut que chacun de nous soit assez désintéressé pour faire abnégation de ses opinions particulières, en politique, en religion. Nous sommes ici non des radicaux, des opportunistes, des | collectivistes; nous sommes ici des hommes et des citoyens, tous unis pour reprendre pied à pied la terre de justice et de vérité que le mensonge et l’iniquité ont | conquise à la faveur de nos égoïsmes et de nos divisions passionnées. Ne soyons pas des sectaires, que chacun de nous garde en soi sa foi politique, sa croyance religieuse; qu’il se donne à l’œuvre que nous entreprenons, en bon, en vrai républicain, qui se souvient seulement de la devise de ses ancêtres : « Liberté,
— « Gros malin! » murmura Arverne. Et Yves ne dit rien, mais il n’en pensait pas moins. Si ces mots pourtant étaient autre chose que des mots! Si ces hommes
| s’unissaient vraiment contre la tyrannie, contre le des-
l potisme, contre la violence, pour la liberté, pour la rai-
son, pour la justice… Maïs en fait ne s’unissaient-ils pas en excluant violemment, en dénonçant violemment? Ne s’unissaient-ils pas contre une forme de la violence pour une autre forme de la violence?
Cependant Têtu avait achevé sa liste etreçu quelques cotisations. Le docteur avait fini de parler. On se regardait, on s’ébrouait, quelques pieds s’agitaient. Il
fut question du choix d’un lieu de réunion. On ne pouvait songer à se retrouver chaque fois chez Têtu. La Ligue prendrait de plus en plus d’importance. La salle à manger, quoique vaste, ne pourrait bientôt plus suffire. Quelqu’un mentionna le café Fritaire, qui avait une belle salle libre tous les soirs. On l’adopta à l’una_ nimité. Alors, Charbonnard se leva, salua militaireF ment, et déclara :
: « Monsieur le président, je proposerai que pour se ; mieux connaître, puisque nous sommes entre Cama-
- rades, on aille tout de suite voir Fritaire, et prendre quelque chose chez lui. On trinquera contre la calotte,
- toutes les calottes; faut pas qu’on se lâche comme ça! » : Un murmure de rires confus et indignés s’éleva dans . la salle. Yves fut fouetté d’un coup de colère. Il prévit chez Fritaire les libations innombrables de l’avenir, si on n’y mettait ordre tout de suite. Il se leva instinc- ; tivement, et dit, non sans quelque accent d’amertume : ; « Monsieur le président, je propose, moi, puisque …_ nous sommes ici avant tout pour une œuvre d’éduca_ tiondes consciences, et de relèvement des énergies, qu’on adopte dès aujourd’hui la résolution d’interdire qu’il soit fait, pendant nos séances, consommation de vin ou
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d’alcool! Nous nous réunissons pour des œuvres graves . et hautes,Nous nous réunissons pour un petit nombre d’heures, deux, trois peut-être au maximum. Je pré- t tends que le livre et la parole sont seuls nécessaires, non le verre de vin, ou d’alcool sous aucune formel » On adopta avec grand élan, tandis qu’Yves, un peu confus de son ton de violence, se rasseyait déjà en rou- « gissant, et que Charbonnard, encore debout, marmot- 4 On parla de fixer des heures et des jours de réunion. % Yves demanda qu’on se réunît au moins une fois par semaine. Arverne bondit, et, d’un air outragé scanda ; ces mots outrageants : ] — Est-ce que vous devenez fou, vous! Une fois par K mois, c’est fichtre bien assez! | L’accord, jusqu’ici, avait été à peu près unanime en L tous points parmi ces messieurs. Sur celte question on ÿ se divisa, et la salle de Têtu retentit du bruit des voix ÿ passionnées. Les ouvriers, et Périer en tête, déclaraient qu’il leur était impossible de compter sur une soirée régulière par mois. — C’est déjà joli, dit Périer, que nous puissions être huit ensemble ce soir! Ça ne se retrouvera peut-être jamais. Il y a d’autres camarades du chemin de fer qui seraient bien venus, mais qui sont empêchés par le service. On nous prend n’importe comment et n’importe qui, parce que tantôt l’un est malade, ou absent pour une autre raison, et le roulement régulier est impossible. Il ne fallait pas non plus compter se réunir dans le jour, et, tout de suite, presque d’un commun accord, le
; dimanche fut mis hors de question. Boulon proposait
4 deux réunions par mois. En général on trouvait qu’une seule réunion mensuelle suffisait. Têtu, et le docteur,
| qui devait faire de la propagande dans les campagnes,
étaient de ce dernier avis. Yves demeurait seul du sien,
| bien qu’il sentît que les ouvriers penchaïient, s’il n’avait tenu qu’à eux, pour le plus grand nombre possible de réunions par mois.
Yves, triomphant de sa timidité, demanda la parole
- de nouveau. Tous se turent :
— Messieurs, je demande que nos réunions soient le plus fréquentes possibles et le plus nombreuses, et en voici la raison. Elle est conforme, je crois, au but élevé pour lequel cette section est fondée. Quel est notre but? Est-ce simplement de nous nombrer, de nous compter
de temps en temps, de nous voir de loin en loin pour s nous serrer la main en vertu d’idées très généreuses, mais 4 très vagues, très abstraites? si nous consentons à les
laisser ainsi en dehors et au-dessus de nos existences
; privées? — Je ne le crois pas! Je crois que nous devons d’abord nous rencontrer pour nous connaître mieux les uns les autres; pour nous instruire de nos défaillances et de nos espérances; pour nous prêter main forte en la : lutte quotidienne contre les iniquités qui nous révoltent } à chaque instant, et dont nous sommes individuellement les victimes impuissantes. Pour nous connaître ainsi, et k pour ainsi nous entr’aider, et faire avancer l’œuvre de justice, ce n’est pas assez de nous trouver aux hasards ‘ d’une séance mensuelle pour laquelle d’ailleurs les chances d’abstentions sont aussi probables que pour une séance hebdomadaire. À mon avis, plus fréquentes d seront nos réunions fixées, et moins nombreuses seront
au contraire les chances d’abstentions, pourvu quenous puissions compter sur la volonté sincère des membres de la section. Vous dites : « Mais les trois quarts d’entre À nous sont empêchés d’assister à toutes les séances si ; elles sont hebdomadaires ! » Je réponds : « Il n’importe LE pas que, une fois la semaine, et régulièrement par toute Ÿ l’année, tous, nous nous retrouvions toujours ensemble. r? Ce serait là l’idéal, évidemment, mais puisqu’il ne peut 3 à être atteint, songeons à en réaliser tout ce qu’il contient LL | de réalisable. Ce qui importe, c’est que six ou huit, ou 4 seulement trois ou quatre d’entre nous, les mêmes, nous ni nous trouvions régulièrement, avec un ou deux autres É | membres moins empêchés que la généralité, aussi fré- LA quemment que possible. Ce qui importe, c’est que nous ‘ | ‘ayons fondé, que nous fondions un foyer de discussion | libre, d’études, de réflexions, où nos esprits s’excitent à | penser, où nos volontés s’excitent à agir, où nos Con î sciences soient sûres de reprendre flamme et vie. Pour àl cela, le nombre n’importe pas. Il suffit que l’étincelle { soit entretenue, le feu sacré, où chacun viendra, quand il pourra, alimenter son propre foyer intérieur. Nous | n’avons pas la prétention de réformer l’univers; nous voulons faire tout ce qui est possible à quelques hommes de bonne volonté, et cela est beaucoup, cela est infiniment, si nous sommes de bonne volonté. Et s’il faut que quarante, cinquante se cotisent pour que deux, trois, quatre d’entre nous puissent s’entretenir des principes de vie et d’action sociales régulièrement une fois par semaine; s’il faut qu’une section nombreuse se fonde pour qu’un seul puisse avoir les moyens matériels de s’instruire, de se fortifier pour la lutte, je dis que cette nécessité vaut qu’on la considère. Je dis que si tous nos
efforts, tous nos sacrifices se bornent en fait à rendre un seul d’entre nous plus conscient des maux sociaux, plus informé des moyens de les combattre, plus fort, en un mot, pour la victoire du juste et du vrai, nos | efforts, nos sacrifices n’auront pas été dépensés en vain. Car toutes les grandes choses sont prêtes; nous n’avons besoin que d’individus pour les accomplir. Le __ but de toute éducation est de faire des individus. — Nous, professeurs, nous sommes sûrs d’une heure ou __ deux de liberté par semaine, d’une où deux heures de _ loisir, que nous pouvons, que nous devons consacrer à
- l’étude des questions sociales. Quand même nous ne k pourrions nous réunir qu’à deux régulièrement chaque “ semaine, la porte serait ouverte à tel autre membre de ; la Section qui serait libre. Il trouverait avec nous une . question de vie qui l’intéresse.. Et cela ne nous empêé-
- cheraït pas de nous préoccuper d’une grande séance générale par mois. Mais cette séance ne suflira pas à … elle seule. Il faut préférer au nombre des adhérents qu’elle pourra offrir, au bruit que ce nombre ne manquera pas de faire, le modeste et laborieux groupement . hebdomadaire, où chacun pourra parler à des amis comme en une conversation intime, et n’hésitera pas à dire . ses manques et la naïveté de ses aspirations. — En un mot, messieurs, je demande que l’on fixe au moins une . séance par semaine, parce que je crois que chaque . membre aura ainsi plus de chance, une chance plus souvent offerte, d’agir dans le sens de notre œuvre commune. » _ Il y cut un silence de surprise quand Madec se fut . assis. Il était évident que la plupart n’avaient jamais conçu sous cet aspect l’œuvre d’une Section de la Ligue. 1 125
Un grand brouhaha s’éleva bientôt des discussions qui éclatèrent à propos de la question en litige. On causaïit par groupes. Boulon vint à Madec et lui dit :
— Maïs, mon cher, vous ne voulez pas seulement pé- cher une U. P. dans la Section, vous voulez transformer
d’études, mais en U. P. d’action! Je ne comprends pas : la Ligue autrement! L:
Périer était venu s’asseoir à côté de Boulon et de 4
— Je crois, argua-t-il, presque à voix basse, en s’adres- l sant à Madec, que vous avez eu tort de lancer ça tout 1 de suite. Vous auriez dû attendre. Faut pas essayer deux choses à la fois ici, surtout dans c’genre-là. Si on |
pouvait faire une section de la Ligue d’abord, ça serait 1 pas mal! oi — Mais, répliqua Madec, cette ligue n’est qu’une : bonne farce si elle se contente de faire comme les paysans de Saint-Jacut qui trempaient leurs doigts dans le sable pour se compter!
— C’est vrai, convint Périer. Maïs on ne vous suivra | pas, si vous voulez aller trop vite. J’connais les cama- | rades du chemin de fer. C’est d’hons types, assez intelligents. Mais ils sont éreintés, et, sauf peut-être ceux qui sont ici, ils s’en fichent ou ils ont la frousse, et ne marchent pas, malgré leurs idées. Beaucoup aussi sont trop rosses, et s’ront jamais sérieux. Ils gueulent, mais ils ne bronchent pas dans la peur de s’compromettre…
— Curieux, interrompit Madec, on dirait que vous me racontez l’histoire des universitaires! Tous les mêmes, les citoyens de la République Française !
.
| — Ab ! reprit Périer. Si vous saviez comme j’ai à lutter, et comme ils se fichent de moi, au dépôt! Vous parlez de causeries amicales, scientifiques, etc…! Mais ils aiment mieux licherun verre, voyons! C’qu’ilslisent?.… Les feuilletons du Petit Journal, du Petit Parisien, le Supplément de la Lanterne… Et ils se paient ma tête parce que de temps en temps j’veux les faire s’cotiser pour une grève… ou une brochure… — Non, vaudrait mieux commencer lentement avec eux, sans avoir l’air; les laisser venir. On donnerait quelquefois une grande réunion avec un député qui viendrait, ou un conférencier;, ou bien, moi j’crois qu’ça vaudrait mieux, on
frait un peu de réclame avec une petite fête… Alors ils viendraient, attirés, l’un après l’autre !
— Mais, interrompit de nouveau Madec, je ne demande pas à les avoir tous tout de suite. Je demande seulement… Tenez, est-ce qu’il y a une Coopérative ici?
- Au mot de coopérative, Boulon, qui, la tête penchée, . écoutait cette conversation qui avait lieu à voix basse,
- rejeta aussitôt la tête en arrière, et cria : +. — Ah bien, oui! N’en parlons plus!!! “ Périer avait souri mélancoliquement.
- Boulon se rapprocha de nouveau et s’expliqua : …. — Parlez donc de coopératives à tous les types qui
- sont ici, et puis vous verrez! Mais mon cher, rien qu’à
- ce mot-là, tout le monde fichera le camp et ne voudra plus rien savoir !… Il y en a eu une ici, pendant deux ans, et puis ils ont fait faillite, parce quele gérant a filé
- avec la caisse… Depuis ce temps-là, j’vous dis, n’es- . sayez plus d’en parler !.…. _ — Mais enfin, protesta Madec, il y a coopératives et coopératives. les principes communistes.
| — On r’parlera de ça, dit Boulon.. v’là le président qui va parler. et, Le docteur Piault, en effet, avait résolu de faire finir 4 +4 ce brouhaha, ces discussions qui ne menaient à rien. I 2 frappa deux fois du poing sur la table, et dit : 4 L — Messieurs, je mets aux voix la question dunombre 1 de nos réunions… D’abord celle qui me semble en de- « voir réunir ie plus… Deux réunions mensuelles ?.… 7 Il leva la main en même temps qu’une dizaine des . — Messieurs, la majorité est acquise pour deux réunions mensuelles. L’ordre du jour étant épuisé, je déclare la séance levée. . — Avec deux réunions par mois, gémit Yves, en sortant avec Périer, il n’y a pas grand chose à espérer d’ici longtemps pour une U. P.
| Comment on se marie 1 Un jeudi qu’il venait de reconduire les élèves au col-
- lège après la promenade, madame la principale apporta ;: à Yves quelque divertissement. Elle le surprit tout à 5 coup et le fit entrer au salon. C’était une bonne grosse Fi dame de quarante-cinq ans, rouge et vive, toute pleine Ê de cœur. \ — Vous aimez done ces promenades avec trente _ élèves, et par ces temps-là, monsieur Madec? 4 On était en février, il pleuvait, il crottait, etc. ; — Je les hais, madame, par tous les temps! — Je trouve inique précisément. 1 Madec développait sa thèse favorite. — Ah ! voilà qui est généreux et dévoué! — Mais non madame! Je vous en prie, ne me prenez À pas pour un apôtre de miséricorde. Les sentiments et actes de justice sont-ils devenus si étranges qu’on ne les . reconnaît plus ? Je n’ai pas pilié, je m’indigne, c’est différent !.… J’ai assez fait ce métier-là ; je sais ce que
Madame Binelle eut l’air distraite tout à coup; puis : à
— Cher monsieur Madec, je voulais vous dire. Je » ne sais trop comment m’y prendre… j’ai tant d’ennui d’avoir l’air d’une intermédiaire… Voyons… connaissezvous mademoiselle V.. ? 4
Madec fut interloqué. LT
— Mademoiselle V…? Non, madame. C’est pour des À
Madame la principale rougit encore. ’
— Non! Je vais vous expliquer. Elle n’estpas d’ici… C’est une jeune fille de vingt-deux, ou vingt-trois ans… Voyons… Connaissez-vous madame T…? |
soie bruissante, et qui sent l’héliotrope ? Humph! i
— Humph? Pourquoi? Est-ce qu’elle ne vous plaît
— Me plaire, me plaire ? Qu’est-ce que cela peut lui
À — Ah! voilà ! C’est que vous lui plaisez beaucoup! Ë
— Moi ? Mais que voulez-vous dire ? L
— Ah! ah! je savais bien vous intriguer.. Voyons.
Elle est abonnée, ou plutôt un de ses amis est abonné à l’Idée Nouvelle. Et elle sait que vous y écrivez sous un
Madec eut l’air un peu effaré.
— Par exemple! Voilà qui est fort ! Comment 2-t-elle
— Oui, pardonnez-moi; il y a déjà quelques personnes ici qui savent cela, et. et elle aime ce que vous écrivez. Or mademoiselle V.. est sa nièce. Et sa nièce aussi aime ce que vous écrivez; de sorte que, vous pensez bien!
— Ouais ! exclama assez grossièrement Madec. Je la vois venir avec ses gros sabots. Et son cœur lui battait à se rompre. — Donc madame T.…. rêve de marier sa nièce. Et Yves se levait comme vacillant légèrement. — Où diable voulez-vous m’amener, chère madame ? — Mais voyons! Asseyez-vous donc! Est-ce que… ? Vous voyez bien que je suis assez vieille pour que vous ayez confiance. Êtes-vous promis ? — Pas le moins du monde, Dieu m’en garde! — Asseyez-vous donc, vous avez bien une minute ! Yves se rassit, résigné et peureux. É — Comptez-vous rester vieux garçon? Vous voilà maintenant avec une situation, une… 1 . d’appointements. Madame! Pourquoi me faites-vous penser à cela! Pensez que l’Université a été assez mal- & propre pour mé proposer le honteux marché que j’ai dû
- accepter! J’avais deux mille cinq cents francs comme -. répétiteur licencié, avec une promotion, — pour cou-
- cher au dortoir tous les soirs. Il m’a fallu payer six : cents francs par an le droit d’être à peu près un homme
- — Dix-neuf cents francs, oui! Mais vous allez être à
- deux mille cinq cents dans quelques mois… à la ren_ trée prochaine. Mon mari dit qu’on ne vous laissera pas longtemps de deuxième classe. — Je ne serai pas le premier, madame… j’en connais quelques-uns qui ont payé pendant cinq, six, sept ans
- lés six cents francs que je vous dis, le droit de coucher chez eux, de manger où il leur plairait, et d’enseigner,
comme moi l’allemand, des choses qu’ils ignoraient À
— Enfin, ça, on verra, monsieur Madec! Je ne dis à pas que ce soit bien. Mais la question est : êtes-vous * disposé à vous marier ? #
— Madame, puisqu’il en est ainsi, écoutez. F4
Yves s’installa, les coudes aux genoux, les mains jointes, la tête penchée, comme un homme qui fait E
— Je ne suis pas ennemi du mariage, certes. Au contraire, c’est pour moi un des grands devoirs sociaux, s’ilen est, pour un homme ou une femme, de se marier. … Mais actuellement, la société est ainsi faite que. Eh! à parbleu ! c’est la femme qui manque leplus!
Madame Binelle éclata de rire, comme Yves avait l’air furieux. 3
— Je m’explique. oui, c’est la femme qui manque le plus… ah! si vous saviez ce que je rêve! ÿ
Il s’arrêta, soupira, et, se penchant en arrière sur le
— Voyez-vous, je voudrais une femme… une femme… enfin une Femme! là! Je n’en cherche pas, remarquez. Je sais que c’est du rêve, et que je suis idiot. D’ailleurs j’ai cherché… j’ai cru trouver… et j’en ai encore les os meurtris. Je ne suis pas près de recommencer.
Yves avait frémi, et son front s’était douloureusement
— Et comme elle eut raison, celle-là, de m’obliger à tout lâcher ! Voyez-vous c’est déjà dur pour un homme, la vie comme je la veux… C’est tout à fait au-dessus des
quelques femmes ainsi. Mais il faut croire que je ne les mérite pas. Tant pis! je resterai seul. Il parlait comme un homme qui converse avec soimême. — Maïs je ne vous comprends pas du tout, monsieur Il tressaillit, secoua cette ombre de rêve, et, repre- | nant la posture accoudée de tout à l’heure: . | — Eh bien voilà… Je rêve une femme qui veuille Ë “n’être heureuse que d’actes de justice et de vérité… qui ait la religion, le culte de la simplicité ; la religion, le à culte de sa conscience, et qui jette précisément par-
- _ dessus bord tout préjugé bourgeois, tout ce qu’on a cou- ._ tume d’appeler « les convenances ». Je veux une femme qui d’abord ne croie à aucune religion positive, qui É ait l’audace de se passer du prêtre à notre mariage, — ÿ et qui soit en même temps assez noble pour ne point _ vouloir asservir personne, — pour ne point vouloir chez 3 nous de domestique, — pour être une vraie femme de ménage, — et qui cependant veuille et aime toute
- beauté autour de soi… qui ait horreur des salons et du _ _« monde », qui ouvre sa maison à qui en aura besoin, . surtout à de sales pauvres bougres qui n’en auraient +. point; une femme dont le cœur et la bourse soient
- toujours ouverts, et enfin dont la présence ne soit w , surtout pas un affaiblissement, pour moi, un alour- } dissement, mais comme un souffle d’audace et de vie, _ au contraire, — et qui soit joyeuse, si jamais l’Univer_ sité me flanque à la porte, de la parole de liberté qui sera mon crime, et nous mettra sur la paille pour un À temps ! j Yves avait dit tout cela avec une telle ardeur, que,
malgré la vulgarité des mots et l’obscurité de certaines
expressions inaccessibles à la bonne dame, celle-ci
écoutait avec une profonde sympathie. Ellereprit, après
un moment de silence : €
— Monsieur Madec, vous rêvez des choses impos- À
sibles. Et cependant il y a des choses raisonnables 4
dans votre rêve. Il est certain qu’avec deux mille cinq
cents francs d’appointements, vous ne pouvez avoir de À É
domestique, la vie est si cher! Cependant vous ne L Ÿ
vous figurez pas…
— Bon! interrompit Madec. Je sais que vous me persuaderez qu’une femme de professeur n’est pas une
femme d’ouvrier, etc… dommage! Ça n’est pas mon Q
idée… et vous ne m’ôterez pas de la tête… ;
— Mais vous le voyez bien vous-même! vous voulez 1
une femme qui soit une femme de ménage et une artiste L
en même temps… Est-ce que vous avez vu des femmes L
d’ouvriers comme ça ?.. Mais le pire c’est que vous ne (4e
voulez pas de prêtre! Ça, voyez-vous ! à moins d’épouser une rien du tout, une fille qui vous voudra pour se 4
faire une situation, jamais vous ne trouverez!
Yves qui savait d’avance toutes les objections bourgeoises, s’était levé de nouveau, le chapeau à la
Madame Binelle restait assise, les bras croisés :
— Ne vous en allez pas, voyons! J’ai à vous parler
de mademoiselle V… Vousréfléchirez.. Elle a peut-être
en somme vos idées puisqu’elle aime ce que vous
écrivez. Est-ce que vous écrivez ces choses-là?.. Elle
est très intelligente; elle n’est pas coquette; même sa
tante lui reproche de ne pas s’attifer assez, d’être trop
simple. Elle n’aime pas les manières… Elle s’occupe
| beaucoup de questions sociales. et, je crois qu’elle n’est pas très dévote. Enfin, chez elle, elle aide beaucoup au ménage. D’ailleurs ils ne sont pas riches : elle n’a que son père avec qui elle vit à la campagne, à quelques lieues d’ici. Je sais qu’elle a une toute petite — C’est juste quinze mille francs de trop, madame. À Je ne veux pas épouser une dot, si petite soit-elle. Je veux une femme qui n’ait pas le sou, etquisoit capable -de se tirer d’affaire toute seule dans la vie. Car je ne veux pas l’acheter, ni je ne veux qu’elle m’achète. Si jamais j’aimais mademoiselle V… et qu’elle m’aimât, il faudrait qu’elle commençât par verser ses quinze mille francs à une caisse d’œuvre sociale, ou qu’elle commençât par contribuer avec eux à une fondation d’œuvre sociale. Nous ne devons avoir que le nécessaire quand tant de gens crèvent de faim ou d’igno- | rance, et nous n’avons pas à faire la charité, Nous … devons, dans une vie très humble, avec nos seules forces, _ donner l’exemple de notre liberté intérieure à ceux que nous voulons éduquer en liberté. Or comment espérer rien des actes de notre vie si elle est d’avance en toute h sauvegarde; et comment oser prêcher l’audace aux » - pauvres bougres? — Pour vivre fraternellement avecles malheureux qui supportent toute l’iniquité sociale, et É pour hausser leur conscience dolente et lourde jusqu’aux … sommets de lumière et de joie, il faut que matérielle- … ment j’éprouve les mêmes iniquités et les mêmes …_ angoisses qu’eux; que leur sphère soit ma patrie. C’est bien pourquoi je m’attends à rester seul : aucune
- femme ne voudra me suivre dans mon taudis ! — Il est certain, monsieur Madec…
Et madame Binelle s’était levée à son tour : : . .… que si vous êtes aussi exigeant, vous ne trouverez jamais le bonheur ! : : 21 — Le bonheur est un mot, madame. Il ne devient une 2 D réalité que dans l’accomplissement journalier d’un peu « E: de justice. Je ne veux pas d’autre bonheur que de vivre librement la vie que je rêve; et ce serait la pire cata- 4 strophe pour moi, que d’épouser une femme quinevou- - drait pas avec joie la même vie que moi. 4 — Alors vous m’autorisez à dire à madame T… ce que vous venez de me dire. | — Absolument et strictement, chère madame. Mais je vous en prie — et Madec, qui avait déjà touché la | porte, revint vers madame Binelle : si cette jeune fille ‘ est sincère, veut vraiment quelque chose d’autre que la 1 | vie qu’elle mène, tâchez de nous mettre en relation. Il se peut que j’aie quelque influence sur son esprit. Les . jeunes filles sont si abandonnées, — sans direction, — avec uùe éducation inepte ! Peut-être celle-là veut-elle 1 de tout son cœur quelque vie plus vraie et est-elle lasse des jours bourgeois? — Voyez ce que vous pouvez faire. À Puisqu’elle a lu les deux ou trois pages que j’ai envoyées : à l’Idée Nouvelle, vous pouvez lui aflirmer que cen’est pas là de la littérature, maïs bien de la vie; que si elle + ; trouve cette vie désirable, je suis tout prêt, sans l’avoir $ vue, à l’appeler pour la vivre avec moi… +.”
| Chefs de rayons
| ss Résolument Yves attaqua avec Pillard, le collègue de É philosophie, la question d’une U. P. à fonder à Villetau_ - pier. Il jugeait que Périer, Boulon et Têtu ne suffisaient point à la tâche. Il y fallait encore deux ou trois ouvriers,
si possible de la ville même, non plus des fonctionnaires. À I1 y fallait encore un professeur au moins, en outre 14 d’Arverne, sur qui il n’y avaitguère moyen de compter. k Pillard lui paraissait précieux, précisément à cause qu’il Ja passait pour clérical. Il était avéré que le professeur de | philosophie, à peine âgé de trente ans, marié à une jeune ;, femme très pâle, et qu’on voyait rarement dans les pro- : menades publiques, — si tant est qu’il y eût des « promenades publiques » à Villetaupier! — père d’un bébé 4 d’un an, — fréquentait assidûment le service divin du 1 dimanche. Yves n’avait encore qu’échangé avec son col- à lègue des propos insignifiants, où il avait surtout été L question de leurs élèves communs. Pillard était un grand 4 garçon mince, très barbu, à l’œil noir et vif, au teint brun, qui marchait toujours d’un pas rapide et élastique, ma- | niant de la main droite une canne noire, à la façon d’une épée. Il avait en effet quelque chose de militaire, de
martial, de très décidé dans l’allure, qui attirait les | sympathies de Yves.
Dans l’esprit de ce dernier la tentative de Deherme, 4 au faubourg Antoine, offrait l’unique solution possible à du problème social : rapprocher les hommes de toutes Yo: classes, de toutes opinions. Ce rapprochement devait 4 se faire spontanément de la part d’individus qui, sans 4 Fe renoncer en aucune façon à leurs croyances ou non- de croyances respectives, aux bénéfices ou aux manques des situations acquises, consentaient à se rencontrer, et à s’instruire mutuellement de leurs connaissances $ abstraites ou de leurs expériences matérielles. En ten- À tant de réaliser cette haute idée dans son U. P. k Deherme espérait faire naître dans les âmes un mouvement de fraternité qui hâterait une révolution pacifique dans les mœurs et dans les lois. L’œuvre des U. P. de- ; vait avoir ses racines dans celles des coopératives de consommation. Celles-ci commençaient l’émancipation 1 économique des individus qui s’achèverait dans les coopératives de production, tandis que les U. P. entre- | prenaient l’émancipation intellectuelle et morale. C’est à peu près en ces termes qu’il parla à Pillard, en l’accompagnant jusque chez lui. Cordialement ‘ Pillard le fit entrer dans une maisonnette isolée, entre la Poste et l’église, tout en haut de la ville, dans une ruelle déserte où l’herbe poussait entre les pavés. Yves admira l’air de propreté de la maisonnette dès le corridor ciré. Pillard lui ouvrit la porte de son cabinet de travail à gauche, au rez-de-chaussée. Le parquet y était également ciré. Il y avait une table ronde au milieu, avec des livres bien rangés posés à plat dessus, par petits tas; au lon£ des murs, une bibliothèque quelque chose de trop froid, de trop rangé, pour une
chambre où un professeur de philosophie était censé travailler. Ils continuèrent à causer devant la table.
_ Yves avait parlé en philosophe à un philosophe. Insistant sur le fait que l’U. P. ouvrait ses portes aux catholiques, aux prêtres mêmes, s’ils consentaient à y venir parler, à y venir vivre parmi les travailleurs, il avait essayé de donner à son exposition la forme la plus
Avec une volubilité méridionale, trop contenue sans doute pendant le discours qu’Yves lui avait tenu en remontant du collège, Pillard se mit tout à coup, et sans répondre directement, à parler de ses lectures, de ses études, de ses propres idées. Yves aurait donné beaucoup pour sentir un ami en Pillard. Mais Pillard parlait vite, il avait des gestes très vifs, des regards
._ — Mon cher, comme vous voyez, je m’intéresse à toutes les questions, et je lis tout ce qui peut me tomber ê sous la main… Tenez, voilà le Jésus du père Didon
- à côté du bouquin de Jean Grave: La Société Mourante } et l’Anarchie. — Et vous pouvez les ouvrir; vous les trouverez, l’un ou l’autre, annotés de ma main. Je bouquine et j’écoute ce que chacun me dit, en vrai philo1 sophe ; mon cher, c’est mon métier, c’est mon devoir! « Mais je laisse les gens bien tranquilles ! je ne me mêle de personne! jamais je ne me suis mêlé de personne. | Que chacun ait les opinions qu’il veut, ça le regarde, J’ai aussi les miennes et ça me regarde. Il n’est pas prudent d’ailleurs de les dire au dehors; surtout dans une petite ville comme celle-ci. Pas d’histoire! Je n’en eux pas! Je ne dérange personne, qu’on me laisse tranquille ! Vous n’avez pas idée, mon cher, de ce qu’on
est espionné ici. Les murs ont des oreilles, et la ville esi t. gi pleine de cancans. Je ne sors jamais que dans mon quelque chose, je suis sûr de m’entendre retourner tout. à ; cela d’une façon ou d’une autre le lendemain. Au collège ke même… Avez-vous remarqué comme je suis circonspect avec les collègues? Vous êtes trop nouveau ici ENCOre, mon cher. Vous ne savez pas! Mais défiez-vous des. collègues, c’est moi qui vous le dis! Oui, je trouve votrew idée intéressante, très intéressante. Mais je crois qu’on A ne vous comprendra pas. Ici les ouvriers boïvent et font . la noce, et braïllent comme partout! D’ailleurs, si vous. faites quelque chose, on vous en voudra en haut lieu, vous pouvez en être sûr. Pour moi, je ne suis ni clérical . ni anticlérical. Je ne sais pas ce qu’on vous a dit de moi. Je ne veux pas le savoir. Je fais mon métier, rien « que mon métier; et j’en ai assez d’ouvrage, allez! Si vous saviez ce que ces bougres-là me prennent de temps! Car je n’ai pas que de la philo, à faire ! jai aussi de l’histoire. Ah! l’histoire mon cher ! —J’ai des copies à corriger et des classes à préparer. Et à la maisonilya toujours quelque chose à faire. Nous n’avons pas de bonne, rien qu’une femme de ménage, et vous ne savez j pas ce que c’est, vous êtes garçon, vous ! Quand vous aurez une femme et un enfant, foutre mon bon! Mais il est certain que si une action est tentante, c’est celle … que vous dites là… et je crois qu’on peut faire beaucoup de bien. Je ne suis pas socialiste ni réactionnaire, et d’ailleurs que chacun garde ses idées, je ne dérange Il recommençait sa ritournelle. IL parlait si vite qu’Yves ne pouvait l’interrompre. Il finit par déses140
pérer et le laisser débiter son répertoire. Il lui posa _ cependant nettement la question: — Eh bien, en définitive, le cas échéant, et si je trouvais les éléments matériels nécessaires pour fonder au | moins une bibliothèque populaire, pour ouvrir au moins | un lieu de réunion, si modeste soit-il, consentiriez-vous à nous aider? f — Mon cher, je ne demanderai pas mieux, il me semble, pourvu que toutes les questions de politique ou de religion soient formellement exclues. Cependant, permettez, je ne peux pas m’engager encore. Je veux réfléchir, étudier la question. On ne peut pas se lancer ainsi étourdiment dans une œuvre d’action sociale sans examiner où elle peut vous entraîner. Je vais voir; je lirai les brochures que vous me promettez.…. Quand il sortit de chez Pillard, Yves était un peu | étourdi, et mal à l’aise. Il avait trouvé peu de substance dans ce ruissellement de mots, presque sans suite, dont l’avait accablé son collègue. Il s’inquiétait qu’un pro- | fesseur de philosophie qui depuis quatre ans se présen- | tait à l’agrégation pût bourdonner avec une telle opiniâtreté, et fit mine de se dérober aux nécessités évidentes d’une éducation populaire. Le bon Madec . s’avoua tout haut cette réflexion : « Je ne vois pas de différence entre ce philosophe et le
- plus raseur des commis-voyageurs. Mais je n’ai rien
- voulu croire de ce qu’on m’a conté de lui. Je tiendrai, jusqu’à nouvel ordre, qu’il est un sage, que l’étude et la méditation lui ont appris, avec l’expérience, à ne . point agir en vain, à se retirer du vulgaire, maudit de . Spinoza, et à faire sa tâche d’homme libre dans le
Madec maintenant poursuivit la tâche commencée, Î afin que la question des U. P. se présentât d’elle-même ñ pour ainsi dire, soit en ville, soit aux réunions de la À Ligue, afin qu’on l’eût étudiée, et qu’elle eût déjà des partisans. Il entra donc à ce propos en relations plus F étroites avec ses collègues, chez la plupart desquels il ne s’était point présenté encore, son état de célibataire | ne l’obligeant point à des visites. « Cette tournée apo- } stolique », comme il l’appela, lui fut d’un enseignement Il y apprit que non seulement la plupart d’entre eux avaient sur les grandes questions qui lui étaient tout l’intérêt de la vie, des informations trop vagues, des renseignements très lâches, des idées absurdes; mais encore qu’ils s’en souciaient peu, ou volontiers les haïssaient comme autant de trouble-fêtes dont quelques- à uns avaient peur. | Tel, qui n’avait point d’enfant, et qui avait quelque _ fortune, s’entourait de chiens de chasse, et passait avec | eux toutes heures de liberté que le collège et les soins à de sa classe lui laissaient. Tel autre, père de deux | enfants, faisait ses délices de la pêche à la ligne. Il avait une petite propriété à quelques kilomètres, où | passait un ruisseau, et sa vie s’écoulait sur le bord de ce ruisseau, ou dans la préparation d’engins de pêche. Un autre, déjà âgé, père d’un grand gaillard de rhétorique, s’était donné, sur le conseil de Faust sans doute, | qu’il semblait ignorer d’ailleurs, à l’exclusive culture d’un bout de jardin, où l’on était sûr de le trouver en gros sabots entre les heures des classes. Le professeur de seconde était un vieillard, veuf, d’aspect sombre et taciturne, qui vivait seul, dans une
vague chambrette, quelque part. Il sembla fort étonné de ce qu’essayait de lui faire comprendre Yves, à qui il fut sympathique cependant, à cause du culte qu’il avait pour les Grecs etles Romains, et pour son amour de ses enfants qui étaient mariés, et qu’il allait voir chaque jeudi et chaque dimanche, dans la grande ville, à trois heures de chemin de fer.
des professeurs de mathématiques (Arverne étant l’autre), s’offrirent à lui en bons paillards, qui se sou- : ciaient surtout de grands « gueuletons » et qu’un amour commun du bon vin faisait grands amis. Ils s’entendaiïent d’ailleurs merveilleusement à pousser des pointes médisantes sur le compte l’un de l’autre, par derrière. La femme du professeur de mathématiques surtout, grande, élégante, un peu tapageuse, faisait, disait-on, des dettes criardes, qui assuraient à son
- mari un long séjour au poste qu’il occupait. Quand on À parlait de déplacements probables, pour l’une ou l’autre À raison, on tombait d’accord que celui-là seul ne crai- … gnaïit rien. Toute la municipalité, tout le commerce de
“ Villetaupier se lèverait pour l’empêcher de partir. Le professeur de dessin, « le père Fusaiïn », était un | bleus très naïfs, et que tout étonnait comme un enfant. » Son salaire de seize cents francs annuels depuis dixhuit ans qu’il enseignait au collège, venait d’être menacé d’une diminution de deux cents francs annuels par les nouveaux traités en projet. Il en tremblait . d’effarement, et il en parlait sur un ton de plainte à qui voulait l’entendre, comme un gamin innocent qu’on menace d’un grand fouet. Sa femme, plus jeune que
lui d’une quinzaine d’années, était toute charmante, d’une constante activité nerveuse qu’excitait sa passion n pour la musique. Elle donnait dans la ville des leçons de piano qui complétaient à peu près les nécessités de la vie du ménage sans enfant. 4
Le professeur de physique, chimie, histoire natu-
la peau blanche comme une femme, à la démarche « molle et à la voix flûtée, vivait seul avec sa vieille
3 mère, dans une grande maison à une extrémité de la |
Innombrables et invraisemblables étaient les histoires ; que l’on contait sur Chamaïn, qui passait pour fou. Le « dos courbé légèrement, bien qu’il eût à peine quarante $: ans, vêtu d’un pardessus bleu-gris, crasseux, de linge maculé, fumant la cigarette, son gras visage à peine lavé, Chamain lui-même ajoutait volontiers à sa renom- ; mée. Ce patraque prétendait avoir inventé les allu mettes chimiques dont d’autres avaient fait leur fortune. Il disait avoir été officier de cavalerieen Espagne et nul pays de la terre ne lui était inconnu. « Le petit père Chamain, disait-il, toujours parlant de soi, est un garçon trop modeste, trop bête! S’il avait soin de ses intérêts, s’il avait de l’ambition, il serait archi-million-
. naire depuis longtemps, et ministre de l’instruction publique. » En attendant, « le petit père Chamain » poursuivait l’édification d’une thèse monstrueuse dont il ne confiait l’objet à personne, mais dont il narraït qu’elle avait déjà dix-neuf cents pages de préface. Il occupait ses loisirs à fabriquer de ses mains quantité d’instruments scientifiques, ou d’engins photographiques, ou d’outils de jardinage, fort ingénieux, sur
chacun desquels il collait ou imprimait soigneusement, j avec une date, la rubrique « système Chamaiïin ». Dès la porte d’entrée, ornée d’une large plaque de cuivre à À arabesques qu’il vous dénonçait comme une œuvre de jeunesse, la maison du petit père Chamain était étrange. Le corridor rappelait ces ouvertures de cavernes de voleurs des contes fantastiques, où l’on voyait des che- | velures de sauvages, des chauve-souris, des squelettes i de tous animaux, des masques japonais ou iroquois, F- etc., etc. Les chambres étaient encombrées de bous- | soles, d’hygromètres, de thermomètres, de baromètres, … de piles électriques, d’épreuves et de plaques photo_… graphiques. Mille fois les yeux de Yves s’étaient arrêtés . sur les « systèmes Chamaiïn », — il en avait le vertige. . La bonne vieille madame Chamain reprisait des bas; F et tous deux, la mère et le fils semblaient s’adorer. Il lui parlait comme un enfant à sa grand maman, et elle “JS lui parlait comme une grand maman au bébé. Yves
- méditait le mystère de ces existences qu’on disait avoir D: … été troublées par le scandale d’une jeune femme, qui, — au bout de quelques jours de mariage, se serait enfuie 4 E: Pour jamais, sans raison connue. La maison de Cha- —. main était un château fort, et les collègues disaient —. quonn’y pouvait jamais pénétrer. Le fait est que deux RS on trois fois dans la suite Yves sonna en vain à la En quelques jours Yves avait achevé sa « tournée ‘ 3 apostolique » et il en avait eu le cœur navré. Il avait — presque dû « forcer » des portes; celle de Chamain; “—_ celle du vieux professeur de seconde ; et celle de … l’émule inconscient de Faust. Tous ces gens vivaient
| Yves Madec décee retirés du monde, et comme à l’abri de leurs propres à collègues. Évidemment ils se fuyaient les uns les autres; ils se défiaient les uns des autres, sauf ceux fe qu’associaient le goût et la durée de quelque agape. Quelques-uns se détestaient ouvertement : Pillard et ù * Têtu, par exemple; puis Têtu encore, décidément trop Ù franc sans doute, et le second professeur de mathéma- 5% Parfois, sous l’influence occulte de leurs femmes, \ ‘4 leurs dissensions croissaient. Les uns se jalousaient 1 pour une palme académique, une admissibilité à l’agré- : à gation; un licencié méprisait la fréquentation d’un ex- 1 instituteur. D’autres gardaient rancune pour une invitation chez le principal, pour une simple poignée de | mains, un salut du recteur ou de l’inspecteur d’Acadé- | mie. Toutefois Yves, ayant pris contact avec chacun en particulier, se plaisait à reconnaître leur foncière hon- 4 nêteté, leur réelle bonne volonté. Pillard ét Têtu, cha cun de son côté, promettaient de se tendre la main pour une œuvre d’U. P.— Pris à part, aucun n’était méchant, ni lâche; chacun était sincère, et songeait à remplir loyalement sa tâche de professeur. L Il y avait en eux une ignorance naturelle des grands problèmes philosophiques, moraux et sociaux, plutôt qu’une mauvaise volonté de s’en occuper, et ils n’avaient pas le moindre sens de l’ampleur de leurs fonctions. Ils étaient professeurs comme d’autres sont clercs de notaire, employés de banque, ou savetiers. Ils étaient professeurs comme sont prêtres la plupart des prêtres, comme sont officiers le plus grand nombre des officiers. Ils croyaient naïvement, innocemment,
avoir accompli leur devoir quand ils avaient préparé leurs élèves, distribué bonnes ou mauvaises notes, corrigé leurs copies; quand ils avaient « aboyé » pendant À quatre ou cinq heures de leur journée au collège, et dé- _ chiffré chez eux une ou deux heures en sus quelques de. pages d’un livre pour leurs classes, ou quelques tâches d’élèves. Mais nulle préoccupation du carac- ._ tère moral de l’enseignement. _ Is ne s’avisaient point qu’ils avaient à former des | générations humaines; que l’État ou les familles leur avaient confié des « âmes », où ils devaient éveiller du _ sommeil naturel une humanité libre. Ils se contentaient _ de fabriquer des clercs de notaire, des employés de _ banque, ou des savetiers qui leur ressemblassent, afin … que, dans l’avenir, l’inconscience se perpétuât qu’ils avaient reçue de leurs maîtres dans le passé, et dont ï 48 leur vie présente était faite. 2. Ces éducateurs n’avaient aucun souci de leur éduca- ï tion personnelle. S’ils se savaient des vices, des dé- _ fauts, des manques, l’idée ne leur venait pas de leur livrer bataille en eux-mêmes. Tout comme des gens qu’aucune éducation ne toucha jamais, ils les avouaient _ cyniquement pour en rire, ou bien ils les voilaient … de pudeurs. Naturellement la pensée leur demeu- . raît étrangère que les lettres ou sciences qu’ils ensei- . gnaient r’étaient sans doute que des moyens d’émanci4 pation de l’esprit et de la volonté humaine. Lettres ou
- sciences avaient été pour les plus intelligents des fins, . dont ils chérissaient surtout qu’elles avaient pu être en _ même temps des moyens de gagner de l’argent pour _ subsister. Quant aux médiocres, ils vendaient lettres et
sciences, comme d’autres font n’importe quel autre
L’état des choses au collège et parmi les professeurs témoignait trop clairement en faveur de ces observations. Dans quel milieu ouvrier, dans quel autre milieu : petit-bourgeois de commerçants ou d’employés, où “A Madec aurait-il trouvé plus de divisiens intimes, plus M de mesquineries, plus de défiance, plus d’étroitesse, \ 5 plus d’incompréhension totale de la grande tâche humaine ? Qui, dans une société irréligieuse, quine croit plus à la divinité de l’être, exaltera les grandes vertus qu’exige la vie en société, sinon ceux qui ont tout le loisir de la réflexion, ceux qui possèdent tout - le trésor de la science, ceux qui prétendent, par le choix même de leurs fonctions, à l’éducation, c’est-à- dire à l’élévation des caractères, des consciences ? C’est L aux professeurs à être aujourd’hui ce que furent les
_ prêtres, les héros, les poètes ! | Qu’après cela Yves constatât que si peu de ses collègues eussent cure de l’éducation hors de l’école, de l’éducation de ceux qui n’avaient pas eu les moyens de s’instruire, de l’éducation ouvrière et populaire, quoi d’étonnant pour lui ?
Parlant à eux, à des professeurs de l’enseignement |
L secondaire, de l’œuvre des U. P., souvent il avait con- | science d’avoir parlé de sons à des sourds, de couleurs | à des aveugles. Ceux qui avaient entendu ou vu quelque chose dans ses beaux discours lui avaient répondu que des « cours d’adultes » existaient déjà dans la ville; que les instituteurs étaient payés pour les faire, et que si les professeurs du collège avaient l’air de s’en mêler, les instituteurs ne manqueraient pas de dire que les
| professeurs leur enlevaient le pain de labouche. D’autres 4 lui avaient simplement ri au nez, déclarant qu’ils s’en foutaient bien, que les ouvriers étaient une bande de 4 rosses, qui préféraient le vin et l’alcool, et qu’une U. P. ne prendrait pas à Villetaupier… — Ces arguments étaient ceux d’Arverne, et Yves préférait encore ce cynisme, qui dissimulait à peine un aveu d’égoïste paresse, ou de misanthropie féroce. Seul donc Têtu lui restait, peut-être Pillard. Mais il s’avouait que Têtu agirait plus par haine du cléricalisme que par véritable amour de la liberté. Rude déesse ! qui demande aux intelligences tant de désintéressement et d’énergie, aux cœurs tant de raison et d’audace. Yves voulait la liberté; au moins son âme s’y offrait-elle pleinement. Mais saurait-il l’aimer encore, la comprendraitil, dans le contact avec les hommes, là seulement où … elle est ? Peut-être le rêve d’elle flattait-il seul son ima- Me Éducation ! En vérité les professeurs y prétendent-ils plus que les autres? De quel droit exigerait-on qu’ils la } donnent ? Un homme s’éduquet-il parce qu’il vit parmi les K livres ? On dira : « Les livres sont cependant autre chose 4 que des objets bruts ; ce ne sont pas seulement des feuilles 4 couvertes d’encre d’imprimerie! Un professeur parmi des : livres n’est point comparable à un bottier parmi des dé bottes ! Il y a des idées, dans les livres ; un professeur est . un homme qui vit parmi les idées. Elles sortent des pages cousues ensemble, et viennent habiter son esprit, où elles vivent, et, étant des âmes, elles se mêlent à l’âme; étant des âmes endormies, elles reprennent vie au conn__ tact de l’âme vivante, et une vie nouvelle est créée, où ; l’ancienne vie est sortie de l’inconscient obscur, et
monte vers la lumière. L’homme en qui rayonne cette lumière la répand au dehors; elle éclaire ses sentiments et ses actions. » Ainsi raisonne On, belle âme. On se À Dans la plupart dés esprits les idées des livres ne M” vivent point; elles s’y impriment parfois comme sur ? h. les pages du livre; elles s’y amalgament étrangement # les unes avec les autres, et elles les remplissent de leur 7 encre noire. En sorte qu’un professeur, en général, ne 4 i sait pas plus le sens, la valeur, la portée de telle idée qu’il porte en sa mémoire et qu’il enseigne à ses élèves, qu’un bottier, par exemple, ne connaît la structure in- | terne, la qualité des tissus des pieds que chausseront Î ses bottes, ou la direction des chemins que prendront ï ces pieds chaussés en sortant de chez lui. Neuf sur dix des professeurs sont professeurs par hasard. Iis au- 1 raient aussi bien pu être n’importe quoi autre, et ils ont vécu parmi les idées comme ils auraient vécu parmi | n’importe quoi autre : ils ont traité les idées comme ils | auraient traité n’importe quoi autre. Comment les idées | ne leur auraient-elles point rendu la pareille ? Elles se | sont conduites vis-à-vis d’eux comme des choses, non comme des âmes. Autrement comment expliquer que tant de lettrés aient connu tant d’œuvres de science et de sagesse et les aient enseignées, sans que pour cela, non seulement les générations instruites soient moralement et intellectuellement supérieures aux autres, mais que les maîtres eux-mêmes montrent communé- ment une mentalité ou une moralité plus élevées ? A qui la faute ? Non pas toujours aux intéressés. Sauf exceptions, ils éduquent dans la mesure où ils ont été eux-mêmes éduqués; c’est-à-dire pas du tout. Car
| qui a éduqué ces éducateurs ? Si aucune des grandes idées dont leurs beaux livres d’études sont remplis ne les a frappés, ne les a éveillés, les nécessités de la vie ont ouvert les yeux des plus obstinés dormeurs. Internes ou externes dans les lycées ou collèges, ils ont eu des camarades, et dans leurs familles, leurs papas et mamans les ont contraints à songer à gagner leur à croûte. Mais est-il rien là qu’ils n’aient eu en commun avec tous les gens de leur classe sociale ? Ni chez eux, _ ai au dehors, ils n’ont été choisis, élus, pour la noble _ tâche. Du moiïns s’y sont-ils sentis appelés ? Est-ce par vocation qu’ils sont devenus professeurs, éducateurs ? Oui, à peu près autant qu’en Bretagne la plupart des fils de paysans deviennent prêtres par vocation reli_. gieuse, à peu près autant que partout les fils de petits b, et de gros bourgeois vont à Saint-Cyr par vocation mi_ litaire…. A peu près autant que, par vocation quel- ! 4 conque, les adolescents se destinent à toutes carrières ï . libérales en cette société. Faire de son fils un profes4 seur est une noble ambition. On lui dit : « Tu seras 4 professeur ! » et le gamin « travaille pour être profes- … seur ». Le plus grand nombre n’a pas les moyens ma- “ tériels ou intellectuels d’arriver à « Normale », le Saint- À Cyr, ou Grand Séminaire de ces Élus; et ce ne sont
- point pour cela les pires éducateurs. Ils végètent alors “— des années dans les marécages du répétitorat, ou des … villes de Facultés; et, au hasard des temps, des examens, des coups de piston, de leur valeur propre, ils -. trouvent, avec une licence ou une agrégation, une | chaïre d’enseignement dans un lycée ou un col_ lège. | Cependant ils se sont éduqués, en effet, hors des livres
en même temps qu’avec eux. Mais l’aide des livres, et | les maximes qu’ils y peuvent méditer, ne sont d’usage que pour satisfaire aux insidieuses questions des examinateurs. Les ouvrages des penseurs ne valent qu’au- | tant et dans la mesure où ils sont inscrits aux « pro- |! ÿ grammes ». Toutes les idées des maîtres, pleines d’âme À et de vie, n’ont qu’une valeur littéraire, philologique, { formelle, abstraite. Il ne s’agit point de les vivre, vrai- À ment, mais plutôt d’en vivre : c’est-à-dire d’en faire : commerce; d’être assez habile pour se les approprier À un instant, pour les entasser dans les entrepôts de la ! mémoire, et pour les débiter à l’estampille en honneur à
Hors des livres, c’est la vie. Qu’elle soit médiocrement À éducatrice hors des maisons d’éducation, cela va de soi. Mais au moins dans ces retraites de la pensée, de la À critique, de la science? Là, du haut en bas, en tant qu’élève, déjà, externe ou interne, en tant que répétiteur ensuite, nulle part, rien n’avertit, — si déjà le futur professeur n’est doué de l’intuition sacrée, — que la carrière de l’enseignement exige de celui qui y entre un plus haut caractère moral que le commun des autres métiers. Nulle part, rien n’avertit qu’il y faut une vocation spéciale. Au contraire, partout et de toutes parts, — sauf exceptions aussi rares que possible, — des supé- rieurs et des égaux s’offrent d’innombrables témoi- . gnages que dans cette fonction comme dans les autres, les mots ne sont que des mots, les principes des phrases, — et que les affaires sont les affaires. Nulle part le jeune aspirant à ces dignités, ne voit en elles autre chose qu’une forme de commerce, la marchandise étant ici de la matière intellectuelle dépecée en mots, vocables
plus ou moins ingénieusement organisés en toutes espèces de mécanismes syilogistiques, qu’on vend à tant l’heure. Nulle part ces maisons d’éducation ne lui offrent d’exemples supérieurs à ceux de la plus vulgaire honnêteté, réalisée en l’observance ponctuelle, minutieuse, scrupuleuse de la lettre. En effet, proviseurs, censeurs, principaux, professeurs, répétiteurs font leur devoir, strictement, et ceux pour qui un rappel à l’ordre est né- cessaire sont évidemment la très grande exception. La sans heurt, et tout y est bien, dans le meilleur des mondes. Mais le proviseur, le principal ne sont point ces patriarches doux et fermes qu’espérerait un naïf, à la tête de ces grandes familles, où croît et s’annonce, et se préfigure la grande famille sociale. Proviseurs et Principaux sont des policiers au service du Pouvoir, qui veillent à ce que parmi les professeurs, répétiteurs ou écoliers ne s’élève aucune « mauvaise tête ». Proviseurs et principaux sont des officiers du Gouvernement, char- | gés par lui de la garde du complexe instrument de !: domination qui leur est confié, et qui est l’École qu’ils 9 Qui jamais vit un proviseur, un principal, — barrica- è dés avec leur famille dans une aïle du grand bâtiment, ki — convier à quelque repas amical ses répétiteurs ? Qui à jamais les vit fraterniser avec eux? Qui jamais les vit
offrir à ces exilés du monde vivant, à ces prisonniers À
À des lycées et collèges, des distractions familiales, inté- rieures? Proviseurs et principaux ont des jardins atte- ( nants aux lycées et collèges, dont ils s’attribuent l’ex4 clusive jouissance. Qui jamais les vit offrir seulement j une allée, une charmille, un carré, à leurs répétiteurs,
pour que ces dépossédés y aient un endroit où se pro=
Loin de là! Tous se fuient les uns les autres, et mont d’autres rapports que les rapports inévitables du service. # Il semble même qu’on ait veillé, qu’on veille incessam- ÿ ment à ce que les fonctionnaires aient le moins d’occa- À sions possible de se rencontrer, de conférer, de se con- 1 naître. Le nombre est très minime, en province du 1 moins, des lycées et collèges où l’on puisse trouver une salle de réunion, même une bibliothèque, ou une salle ÿ de lecture, un lieu enfin où, entre deux classes, pendant les récréations, puissent se voir les professeurs et les répétiteurs ; et il est aisé de vérifier que, dans les lycées ou collèges où l’on a enfin établi cette « chambre com-
à mune », tant demandée, celle-ci n’est due qu’à une dure victoire des professeurs ou répétiteurs qui ont eu la constance de lutter jusqu’au bout contre la mauvaise volonté de l’Administration Supérieure.
Il s’ensuit fatalement qu’aucun lien de sympathie ne se crée en général entre les fonctionnaires. Dans les collèges comme dans les lycées, les répétiteurs saluent les professeurs qui leur répondent presque toujours. Ils alternent dans le service, et c’est tout. Au sortir de leurs classes, les professeurs se hâtent de fuir une maison où rien d’agréable ne les retient, et où ils ne trouvent souci d’aucun intérêt supérieur. Ils rentrent chez eux pour vaquer aux soins de leurs affaires personnelles. Au sortir de leurs études, dortoirs, surveillance, les répé- titeurs se hâtent de perdre de vue l’établissement d’éducation qui ne leur est qu’une geôle. Entre les uns et les autres qui n’ont affaire ensemble qu’en prenant ou en
‘ quittant le service, et qui ne savent où se retrouver hors
du service, de mesquins malentendus naissent bientôt, . qui ne font que croître et s’aggraver. Une atmosphère d’indifférence générale, et de scepticisme, de « j’menfi- | : chisme », de mutuelle défiance et de suspicion mutuelle | se forme vite, où les sentiments, les volontés, les carac- k _ tères ne tardent point à se pervertir. à Qui en pâtit? L’écolier à coup sûr, bien qu’il soit le _ dernier à s’en douter. Il respire cet air, il y grandit. Les … plus délicats peut-être éprouvent vaguement qu’ils sont | ÿ Fa traités comme un tas de petites bêtes sauvages et mé- je ch _chantes, agitées et sournoises, qu’on emmure et qu’on _ dompte, en tout cas qu’on n’affronte que d’un air ennuyé _— et menaçant. Tous savent que leurs maîtres sont payés _ pour ce qu’ils font, pour venir tant d’heures par jour À L: dans leurs classes et leurs études leur débiter toutes 14 | espèces de drogues dont ils se gardent d’user eux-mêmes — contre les maux qui les affligent, et qu’ils ont hâte, au- — tant qu’eux, que la cloche sonne et les délivre. Tous ‘# savent la froideur administrative des rapports hiérar- … chiques de leurs maîtres; cela s’étale à tous les yeux. Ils | … savent que tout se fait à coup de règlements, de cireu- $ 4 _laïres, à coup de police, d’après un mécanisme une fois — établi. Ils ne voient nulle part poindre le rôle de la — spontanéité, — de l’initiative, de la bonne volonté toute 4 seule, de l’amour du devoir pour lui-même, de l’action f pour elle-même. Dans cette vie en commun où ils | prennent leurs premières leçons de vie sociale, nulle _ part ils ne sentent passer le souffle de sympathie, d’af- … fection et de joie qui est, et qui doit seul être l’âme qui … anime tous ces éléments épars, que sont hommes et …. choses, et sans quoi la Société n’est qu’une poussière { irrespirable. Ainsi apprennent-ils à ne point prendre au
sérieux les belles pensées des plus beaux livres, qu’ils ne voient marcher et respirer nulle part; ainsi s’accoutument-ils à ne leur attribuer qu’une valeur d’examens, qu’une existence livresque; ainsi s’en désintéressent-ils peu à peu, bâillent-ils à leur fréquentation, et ne les entassent-ils en leur mémoire frivole ou utilitaire, qu’autant qu’elles leur serviront à « se faire une position », à | « gagner de l’argent ». Aïnsi la vie recommence-t-elle perpétuellement, ou plutôt continue-t-elle d’une géné- ration à l’autre, dans la même monotonie, et avec la même félonie, quels que soient d’ailleurs les progrès des méthodes d’enseignement, des lumières, de la science, et de ce qu’on est convenu d’appeler la civilisation.
Un matin de mars Yves eut à signer une circulaire au collège. Messieurs les Professeurs étaient invités à se rendre individuellement pour dix heures du matin le lendemain jeudi à la Sous-Préfecture, où ils souhaiteraient en corps la bienvenue à Monsieur le Sous-Préfet Le lendemain à dix heures, en redingote, chapeau de soie et pantalon clair, Yves entrait dans le vestibule de la Sous-Préfecture bourré de redingotes, de chapeaux de soie, d’habits aussi, et de casquettes ou képis galon- $ nés. Il se fraya un chemin pesamment parmi quelques ” poignées de main, saluts de tête. Il rejoignit Arverne S qui l’avait précédé de quelques instants, et qui, en : homme du monde, déjà bien connu du Tout Villetaupier, 4 causait et riait au milieu de messieurs très chics, à qui il : présenta le nouveau professeur. Ces messieurs étaient le petit père André, président du tribunal, Guillot, le procureur, et enfin cet exquis de Passagne, le jeune jugesuppléant, commensal de Arverne et de Madec à l’Hôtel des Blés, ou plus proprement à l’ « Hôtel ». De Passagne ; était très sympathique à Yves, malgré ses façons aristocratiques, à cause de sa simplicité de cœur, de sa déli157
catesse d’esprit. De Passagne connaissait les idées dé Yves. Il les partageait en homme que toutes sincères aspirations intéressent, car de Passagne était. artiste; LS mais il était trop timide de caractère, surtout trop bien KR
_ élevé dans une famille de vieille noblesse, pour oser vouloir les prendre trop au sérieux et s’en faire l’apôtre. C’est pourquoi, plaisantant à la table d’hôte, Yves le blaguaït parfois, tantôt le traitant de « Monseigneur », 1 et tantôt de « froussard! » A quoi de Passagne ne man- É quait pas de rire d’avoir, lui, magistrat, un ami qui, au J fond, était un émule de Ravachol! |
De Passagne s’amusa à désigner à Yves qui, vivant | toujours fort peu au dehors, ignorait tout le monde, les | différents groupes officiels, et les notabilités de Villetaupier. Il lui indiqua le corps des fonctionnaires des chemins de fer, des contributions indirectes, de l’enregistrement, des ponts et chaussées, où luisait, comme un astre, le conducteur Choute, « marquis de la Gironde »,
: leur commensal. Il y avait là encore un lieutenant de gendarmerie, un officier de police, des instituteurs, des notaires, etc. Tout à coup les deux amis furent interrompus dans leurs rires et leurs raïlleries par une grosse voix qui, derrière eux, clamaït :
« .… le Collège marchera ensuite, puis après le
Dans la salle d’antichambre où, par les hautes vitres ouvertes, le jeune soleil de mars entrait, il faisait une étouffante chaleur, parmi tout ce monde. Un remous se produisit qui coïla de Passagne et Madec contre la boïiserie du mur, et soudain, devant eux, quatre ou cinq abbés parurent parmi des professeurs du collège. Yves reconnut Théodore qui souriait bénévolement tout près
de lui, et il l’entendit qui disait, en se retournant et en | serrant des mains : | — Ah, ah! Ces messieurs de l’Université ont le pas sur nous! Heureusement, je vois parmi eux quelquesuns de mes paroissiens.. cela console!…
Et il prit la main de Pillard. Yves leva les yeux au plafond pour ne pas avoir l’air d’épier les quelques autres qui venaient derrière vers Théodore…
Mais déjà Arverne le tirait par la manche. De Passagne avait disparu, et il se trouva à la grande porte à deux battants du fond de l’antichambré, aux côtés du père Binelle, en habit, gras et rond, dont le vaste plastron de chemise était barré d’une grande cassure au-
Fe dessus du gilet. Têtu, le père Fusain, Chamaiïn, Pillard etc, elc., tous étaient là. Comme ils avançaiïent en 1 groupe serré sur un mol tapis, Yves aperçut dans le x grand salon carré où ils entraient, dans les longues 4 ombres que répandaïent les longues tentures rouges … des fenêtres, et parmi des fauteuils cossus, une sorte ÿ de grand mannequin noir à larges palmes blanches, à galons et passementeries d’argent, qui se tenait … debout, immobile. Puis la tête du mannequin remua, —. parut dans la lumière, et montra une barbe blanche, un —_ front blanc aux cheveux luisants et plats, deux yeux … bleus, un nez aquilin. Sur le brouhaha confus des voix qui venaient de l’antichambre, de grasseyantes paroles se scandèrent soudain tout près d’Yves, tandis que, par un mouvement imprévu, il se trouvait sur le front d’un demi-cercle avec ses collègues, autour du sous-préfet au centre, face à eux, long et mince, et du principal, qui, le dos à eux, faisait saillir ses épaules et sa croupe dans l’habit collant.
Yves ne s’amusait plus. Il lui déplaisait d’avoir été | ainsi traîné devant cet habit palmé d’argent et cette poignée d’épée. Personnage muet parmi les autres personnages muets, ses collègues, il comparait leur troupe à une rangée de domestiques silencieux qu’ün barnum mène à l’acheteur. Déjà le père Binelle achevait son discours, dont la teneur très officielle, contrastait étrangement avec l’air familier du bonhomme, et ses grands gestes braques. Yves entendit seulement que « les Professeurs du collège », par la bouche de M. le Principal, « protestaient — euh! vous m’entendez bien! — de leur fidélité et de leur dévouement aux institutions
Après quoi le sous-préfet souriant enfin dans son argenture, serra chaleureusement la main du principal, et répondit à son discours par un autre discours. Yves y prêta l’oreille. Monsieur le sous-préfet était d’autant plus heureux et confiant, en entendant les bonnes paroles de M. le Principal, qu’étant lui-même un ancien élève d’un collège de la République, il savait par expé- rience combien MM. les fonctionnaires de l’Université étaient fidèles et dévoués aux institutions républicaines. En outre, il avait un frère, professeur dans un ; collège du Nord. Nul n’était plus à même que lui d’apprécier la haute sincérité des paroles, qu’au nom de ces messieurs, monsieur le Principal venait de prononcer. « Bien que nos fonctions soient si différentes en apparence, cependant, monsieur le Principal, nous sentons qu’elles ont un but commun; et je suis, pour les raisons que je viens de vous dire, tout particulièrement intéressé, à vraiment parler comme si j’étais un des vôtres, à votre noble tâche d’instruire des esprits dans
les notions de vérité, et d’élever des citoyens libres et | conscients, dignes de cette grande France, dont nous sommes les fils, et de cette grande République dont nous sommes les fiers soldats, et les serviteurs
M. le Sous-Préfet sourit alors avec condescendance et : commençant par la gauche, il vint sur le front en demicercle, serrer les mains des professeurs. Yves s’étonna que sa main se tendit, reçût la poignée de main officielle, sans crispation. Il éprouva de l’humeur contre soi, d’avoir ainsi pu faire ce geste d’amitié et de confiance, alors que dans son cœur, il n’avait qu’indifié- rence ou dégoût d’une telle mascarade… Car, que signifiait tout cela!
Le groupe des professeurs s’était reformé. La grasse et luisante tête du père Binelle roulait en avant… La face anguleuse, la blanche couronne de cheveux de
— Théodore parut. L’Université sortait, le Clergé
Pensions et Gargotes
Sa « tournée apostolique », et la visite au souspréfet, avaient hâté chez Yves la venue d’un de ces | accès de pessimisme noir contre quoi il ne savait se . défendre, et dont il s’effrayait. Il s’en voulait surtout de
n’avoir pas fait l’impossible, de n’avoir pas refusé de | prendre part à cette comédie où il lui semblait qu’il avait approuvé de sa présence, figuré avec sa personne |
- le symbole de tout un ordre de choses qui, dans sa pensée, n’était que mensonge et charlatanisme. L’éternelle angoisse lui renaissait à l’âme des moyens de mettre sa vie, ses actions quotidiennes, en accord avec sa pensée.
Il n’avait pas le courage de quitter la chambrette qu’il avait louée chez la mère Guiraud, où ilne pouvait cependant recevoir des gens mal mis, et où il était, malgré qu’il en eût, prisonnier des habitudes et des préjugés de sa vieille brave bonne femme de proprié-
Du moins il pouvait quitter l’hôtel où il avait pris
| pension jusque-là. Il avait dû le faire dès le premier mois, puis il s’était laissé aller, non parce que la table
était bien servie et qu’il tenait à satisfaire les « plaisirs | _ du ventre » (il s’en souciait peu), mais parce que tout de suite il y avait été retenu par la compagnie des jeunes gens de sa condition : Arverne, de Passagne; puis le receveur des Postes, qui était garçon; le jeune notaire Cassabuat; enfin Choute, le conducteur des Ponts et chaussées, le béat « Marquis de la Gironde ». ‘ Il sympathisait plus ou moins avec eux tous, malgré les différences absolues des opinions, des tempéraments, des caractères. Il n’osait pas s’en aller, bien qu’il
- aïimât à leur faire entendre que le prix de la pension était trop élevé pour ses moyens modestes, et la pen- | - sion elle-même trop « bourgeoise » pour ses goûts. Alors on le blaguaït, on vilipendait les autres « hôtels » dela FS ville, que ces messieurs prétendaient n’être que des La « gargotes », comme avait fait, au premier jour, le F4 patron de l’hôtel. Mais depuis, Yves avait connu l’insti- … tuteur Clavaud, un adjoint de l’École communale, col- . lègue de Boulon. Clavaud était un grand et brave 4 garçon, insouciant et bavard, qui lavait renseigné sur | — l « Auberge des Trois Canards », où, pour la somme N modique de cinquante-cinq francs, il prenait lui-même À ne ses repas. Yves avait alors décidé, en son for intérieur, : que désormais il n’avait plus de raison de demeurer à —… l’hôtel, et qu’il le quitterait à la première bonne occa- — sion qui s’offrait, au début d’avril, pour le temps des … vacances de Pâques. | “Une dernière fois il souffrit, à l’hôtel, de voir l’entrée _ solennelle, à chaque repas répétée, que faisait, dans la f
- haute et spacieuse salle de la table d’hôte, le conduc- » teur Choute. Dans ses heures de misanthropie la pré- . sence de celui-ci surtout lui rendait l’hôtel insupportable.
Il lui en voulait moins pour sa personnelle niaïiserie, à qu’il étalait orgueilleusement, que parce qu’il était ; l’intime ami, le constant inspirateur, l”« âme damnée » du rédacteur en chef de la Gazette Libre, Yorgane de Villetaupier qui tirait à huit cents, et qu’emplissaient de 3 copieuses âneries nationalistes, antisémites, etc. La Gazette Libre était « Républicaine », naturellement, mais à la Riafliard, que soutenait Théodore, et que le | marquis de la Gironde affectait de raïller. Quelle salade! quelle eau sale! et comment s’y reconnaître! Au moins le marquis ne dissimulait pas sa grande passion militariste. Il s’en parait, au contraire, il s’en pavoisait. Ses cartes de visite répandaïient au loin qu’il était « lieutenant de réserve ». Trésorier d’un groupe de vétérans de 1870, qui devaient offrir au Tsar une épée d’honneur, il pensait flatter l’orgueil des pensionnaires de l’hôtel en leur lisant, en manuscrit, des odes d’une de ses tantes Çau grand ami Nicolas II », que publiait en première page, ornementées d’un liseron, la Gazette Libre, et que sa tante faisait signer « Jehanne la Fran- çaise ». Yves en avait des nausées ; penser que de telles feuilles, de tels journaux tiraient à huit cents exemplaires! étaient lus par au moins huit cents honnêtes gens! commentés par eux, et vraiment exprimaient l’âme de leur âme! et cela plus d’un siècle après la M. de la Gironde n’entrait jamais qu’en ouvrant brusquement le battant de la grande porte de la salle à manger, un quart d’heure après la cloche du repas, et quand il était sûr de trouver tous les pensionnaires » à leur place. Une seconde il balançait, dans l’ouverture de la porte, coiffé de son girondin, cravaté haut,
d’une correction parfaite, dans son pardessus à la mode. Sa main gauche gantée jouait avec un élégant stick, et il portait sa main droite, gantée également, à la hauteur de ses yeux, en s’inclinant légèrement :
Il affectait toujours l’air d’un homme qui, avec tant de préoccupations, et d’une telle importance, cependant reste maître de lui, et sourit avec courtoisie. Il entrait alors, suspendait son chapeau à la plus voisine patère,
_ posait sa canne près du piano non loin; d’un coup d’épaule gracieux dépouillait son pardessus, et enfin, marchait avec élasticité jusqu’à sa chaise en se dégantant, le visage épanoui maintenant et souriant à cha- ° — Le menu pour le capitaine ! clamait-il au garçon gi d’un ton d’aimable commandement. +: Il essuyait son assiette et son verre avec sa serviette, js” plongeait un coin du linge dans son gilet, et, les poi- ï gnets à la table : 4 — Eh bien, monsieur le juge, quoi de neuf aujourf d’hui ? Des gens bien informés m’assurent que vous -—_ avez franchi la route des Piliers à bicyclette ce matin… « J’en augure que cette croisade vous a donné de l’appé- _ « it, et jen induis que ma route est lisse comme une à table de billard. K Yves admirait le galantin, parfait chevalier d’Au4 teuil : trente-six ans, face replète, blanchâtre, profil ro- 4 main, « napoléonien », aimait-il à dire; nez légèrement busqué, menton de galoche, cheveux plats, noir luisant, clairsemés: « cou court », veston éternellement orné d’une fleur à la boutonnière, sans un pli, tendu par les épaules américaines et le plastron de la che1 165
chaque jour renouvelée où se nichaïit un brillant, comme une luciole dans une fleur; taille bien moulée 4 dans un gilet qui le prenait comme un corset, l’annu- À laire de la main, blanche et grassouillette comme celle d’un chanoine, portait une bague étincelante dontles M éclats jouaient avec les petits éclairs d’or des boutons de manchettes. Ancien élève de l’École (Arts et Métiers), il avait fait un an de service militaire avant 89, comme 1 engagé volontaire. Il se regardait comme ur prêtre de l”Honneur de la Patrie Française, et ses yeux ne 4 s’injectaient de sang, son visage ne pâlissait qu’en
, quelque discussion de dreyfusisme, qu’il regardait comme le pire mal, le pire fléau de la France. Il traitait l d’ailleurs ses cantonniers en domestiques, ou plutôt en « ordonnances ». Il les obligeait à le suivre avec des | bagages, des parapluies, quand il allait en voyage, il Ë exigeait d’eux qu’ils lui parlassent le chapeau à la |
- main (alors qu’il gardait le sien sur la tête), à une
En quittant l’hôtel, au regret d’Arverne et de de Pas-
sagne, qui déploraient la « lubie » de leur ami, Madec
se détourna de telles scènes, pour d’autres qui ne le
réjouirent pas davantage. Tables de restaurants, ou tables de réfectoires, étudiants, clercs d’huissiers, com- |
mis-voyageurs, conducteurs de ponts et chaussées,
notaires, ou bien professeurs, instituteurs, répétiteurs,
comme convives, c’était, pensait Madec, éternellement
la même veulerie de l’intelligence, les mêmes stupides
plaisanteries, les mêmes cochonneries idiotes. Au mi-
lieu des mets, sur les assiettes, au potage, au rôti, au
dessert, ils étalaient leurs ragoûtantes réflexions, leurs cyniques allusions, leurs grossières joies favorites. Ils vidaïent sur la table tout le fruit de leurs expériences personnelles, tout ce qui hante les cerveaux misérables et malsains, hallucinés, hypnotisés par les désirs sales,
- Jexaspération morbide des naturels appétits tournés en objets de dérision ou d’idolâtrie. A l’hôtel, un garçon servait, d’où un peu plus de calme dans le service, sauf quand par hasard ilmanquait, et était remplacé par une _ servante, Rachel. Alors le beau Choute, marquis de la Gironde, se redressait, faisait la roue, risquant de la .… faire tomber à lui barrer la jambe, à lui pincer le gras du bras, à lui saisir brusquement la poitrine, quand elle avait les bras chargés. La fille riait jaune quelquefois, mais le plus souvent éclatait de bon cœur quand _ même, trouvait des mots câlins, des sourires charmés, … Ici, à l’« auberge », c’était mam’zelle Nicole qui serM vait; une grande fille brune, qui avait passé la tren- | taine. Elle était pâle, lasse de deux accouchements _ clandestins, d’amours malheureuses, et son corsage de — coton rose ou mauve, si bien chiffonné qu’il fat autour < L du corset, ne réussissait pas à rajeunir, à raffermir les contours. Gustave, le clerc de notaire, derrière qui elle devait passer pour servir, entre sa chaise et le mur, — car la salle à manger était fort humble et étroite, — ne “Ja manquait pas. Un bon garçon, assurément, ce Gus- ….tave, et pas mal, de physionomie-et de tournure : brun, . Vair d’un homme de trente-cinq ans, quoiqu’il n’en eût » que vingt-cinq. Il plaisantait la fille, entre ses heures
- d’absurdes besognes à l’étude, qui emplissaient monohi. 167
tonément ses jours. Il lui faisait de doux yeux, lui parlait à mi-voix, l’accablait de doux noms : « Ma petite chatte », ou « ma grande chérie », et tendrement il « effleurait ses poignets, sa ceinture. Tandis que, de l’autre côté de la table, le gamin à grande blouse, le M commis quincaillier, à la lèvre pure, aux yeux de fillette joueuse, lui criait :
— Hé ! pince-lui donc le haut de !a cuisse, hé ! sale
On l’appelait juif, ce bon Gustave, on ne savait trop pourquoi ; peut-être à cause de son teint basané et de son nez busqué.
Bernard, le commis aux écritures de la Société Géné- rale, grand beau jeune homme à la belle barbe noire, à la longue et droite moustache noire, le « béguin de Nicole », à en croire les pensionnaires, affectait de traiter la pauvre fille en esclave. Il la rudoyaït, sacrait comme un charretier, à chaque fois qu’elle passait der-
À rière lui :
— Tonnerre de Dieu, Nicole ! vous m’essuyez vot plat sur le dos, encore !
Il ne lui donnait pas un moment de répit, quand elle sortait de la salle, hurlant à tue-tête :
— Nicole, nom de Dieu, la salade !
Si bien que sur la petite place tranquille, derrière lui, par la fenêtre ouverte, on voyait les chiens endormis lever brusquement la tête en grognant. Cependant Bernard frappait son verre en cadence avec sa pipe ou son couteau, ou tapait la table d’un grand coup de
— Quelle rosse, elle ne peut pas me servir à l’heure !
Le plus terrible était peut-être le jeune commis quin-
caillier, assis auprès de Yves, éternellement riant, pouffant dans son assiette, pour la moindre mouche posée sur quelque nez, et sans cesse en quête d’allusions
obscènes dans tout ce qui se disait autour de lui. On
savait qu’un amant de la pauvre Nicole s’appelait
« Michel ». Quand ïl n’avait rien d’autre à dire, le
gamin lançait tout à coup au milieu du silence, d’un air
— Tiens, dis donc, Gustave, à ce qui paraît que Michel est parti !
Une œillade aiguë suivait, sur le visage de Nicole, soudain défiante, pour y rencontrer son regard à elle, de bête qu’on blesse.
— Oh ! le sale gamin, disait-elle, les dents serrées. Tirez-lui donc les oreilles, monsieur Madec !
— Ben quoi ! disait-il en se tordant.. On peut-y pas k parler des amis ? J’ai donc pas le droit de connaître un —_ Michel? Y a plus d’un âne à la foire qui s’appelle
CA Et tout le monde de rire. Parfois la bonne Nicole ES rougissait, pâlissait, et finissait par sortir avec de grosses larmes sur les joues :
| — V’là qu’elle pisse de l’œil encore ! disait quelqu’un. 1e Des ouvriers maçons, plâtriers, mangeaient là aussi, à qui prenaient part à ces agapes spirituelles. Il y vint
ñ aussi des acteurs d’une troupe foraine. Un matin, quand 4 la salle était encore vide, Nicole, qui avait eu un billet
.… de parterre pour le « théâtre », la veille, lui conta ses
— C’est-y joli, les Deux Gosses, monsieur Madec !
- Cesty beau ! Faut-y avoir un’tête, pour faire des
_ choses comme ça !
169 10
Nicole, la serviette sur l’épaule, les mains jointes sur # le ventre, avait de gros yeux humides. | — Y a quèque chose de moi là-dedans, vous savez! J”peux ben vous le dire à vous. oh ! j’étais émue ! J’ai à pleuré, allez ! mais j’étais pas à mon aise, y avait trop Fe de monde, voyez-vous ; alors on était trop pressé, on ; étouffait. J’pouvais pas pleurer tout mon content ! ‘Ft Mais le quincaillier entrait : ; 4 — Qué quias encore, Nicole 2… Cest-y encore — Quel sale gosse ! J’vous d’mande un peu si c’est Yves compatissait de tout son cœur. Certes ils | n’étaient pas méchants. Mais par manque de réflexion, à force d’insouciance, du besoin de frivolité qui les tourmentait, ils devenaient féroces quelquefois. Le peuple, dont l’esprit critique est peu développé, est ainsi capable d’actions impitoyables, non par manque de cœur, non par instinctive cruauté, mais simplement faute de clairvoyance. Yves admirait comme partout se à trahissait ainsi parmi les hommes jusqu’à l’insouciance même du mal qu’ils se faisaient. Il regardait vivre ces jeunes gens autour de lui, dont il voulait faire ses compagnons et ses frères mêmes. Ils lui échappaient tout naturellement. Autrefois il avait gémi de voir comme Ÿ les plus hautes questions, les plus vivantes idées qui, | selon lui, auraient dû, familièrement exposées, leur prendre le cœur, les laissaient indifférents. Ou si, par | aventure, quelqu’un d’eux s’éprenait un moment, il avait tôt fait d’oublier et d’être las. Ici comme ailleurs, on lisait d’imbéciles romans, d’immondes journaux. Madec avait passé à tant de tables d’étudiants, de | 170
_ répétiteurs, que maintenant il se résignait. Il connaissait d’avance l’expérience prochaine. C’était en effet la même histoire partout. Durant les premiers repas, aux premiers jours, quand il jetait tout à coup quelque ré- flexion hardie sur tel état des choses qui l’avait frappé, et qui était un mal commun, un silence l’accueillait, une _ sorte d’étonnement, dont on avait quelque temps à se remettre; puis arrivaient des réponses le plus souvent favorables. Parfois une discussion s’engageait. IL s’y _ jetait tout entier avec passion, osant se flatter de l’espoir qu’il arracherait quelqu’un de ses interlocuteurs à _ J’ineptie où allait rouler sa vie. Et cela durait quelques ÿ repas encore, une quinzaine, un mois, durant quoi s’inhe terrompait enfin le feu fourni des obscénités écœurantes, k des calembredaines malpropres. Et puis bientôt par la — force d’inertie qu’il sentait universelle contre lui, dans la ‘1 discussion même se glissait d’ici, de là, quelque joviale … insinuation. Petit à petit tout se défaisait. Alors pris de ‘4 découragement, il cessait de lutter, essayait de sourire, … pourse faire tolérer. La souplesse de sa nature le ser- —. vait, servait aux idées qu’il exprimait. On ne lui en vou- —_ lait qu’à demi de gêner, de tyranniser par de grandes | préoccupations, puisqu’il riait des grosses farces. Il mm riait en effet, et parfois, aussi rarement qu’il pouvait, ‘4 il plaisantait lui-même, grivoisement. Alors on recher-
- chaït sa compagnie. —_ Ensuite, quand il sortait, c’était souvent pour se dire … à soi tout son dégoût que les hommes fussent si faibles | ” devant la raison, si honteux devant la vérité, si lâches . devant la justice, et si veules qu’ils se contentaient de | leurs rires cyniques contre toutes les iniquités, tous les maux de la vie. « Du pain et les jeux du cirque! »
Alors il prenait en horreur son destin d’apôtre. Il fayait par les champs, dans la campagne libre, claire, joyeuse À des transparences des lumières, et des cris d’oiseaux. à Pourquoi, puisqu’il en était ainsi, n’avait-il pas le cerveau fait comme les autres? Pourquoi n’était-il pas satisfait de la folie vulgaire? Misérable, il s’amuserait Ç de sa misère même, l’oublierait par frivolité. Ou alors | pourquoi n’avait-il pas assez d’orgueil, de présomption | pour jouir de sa supériorité ? Pourquoi avait-il le cœur sensible d’un enfant qui se désole pour un jouet cassé ? Enfin pourquoi pas du moins assez de génie, assez de puissance, pour soulever, d’un grand élan, l’esprit abêti dans cette épaisse matière, pour le dresser violemment, en maître, et l’emporter à quelque action géante, qui eût l’éclat de l’éclair, illuminant sa vie, même au prix d’elle, d’une grande joie ; même encore si, en définitive, l’œuvre devait être aussi brève, et vaine, et oubliée pour jamais dans le monde… Au lieu de cela, il irait pâtissant toujours, ayant en outre de la médiocrité ambiante, sa propre médiocrité à traîner, sans rien trouver qui pût réjouir sa vie, que les joies amères qu’il avait eues jusqu’alors, et qui s’affadiraient petit à petit sans doute; celles de la solitude farouche, où les maîtres l’en- ; tretenaient du récit de leurs actions, où les grands hommes chantaient pour lui leurs plus beaux poèmes, où son âme s’emplissait de reflets des flambeaux de gloire dont la lumière n’éclairait point une humanité de
Yves demeura à Villetaupier pendant les vacances de Pâques. La Bretagne était trop loin pour songer à y aller saluer la mer. Il continua donc à travailler, à méditer, à faire de longues marches. Une des semaines s’écoula presque sans qu’il s’en aperçût. Avril était pluvieux. Il garda la chambre, traduisant pour une revue sociale une brochure anglaise qu’il voulait vulgariser. La semaine suivante fut claire, gaie, toute palpitante de pétales roses, blancs, de tous les vergers en fleurs. La température, qui avait baissé pendant les journées de pluie, se relevait enfin. Yves emportait ses livres au « château » pour y continuer sa traduction en plein air. Il s’était choisi, au pied d’un acacia, dans un coin abrité du nord par la pente herbue d’un tertre, une place pittoresque, en arrière d’arbustes de lilas, maintenant près d’éclater. Les arbustes écartés se rangeaient à quelque distance, et s’ouvraient autour d’un éventail de lumière et de ciel, par où Yves, assis au pied de l’arbre, découvrait les menues ondulations du pays. Sur les flancs de ces coteaux en miniatures, des poiriers, des pommiers se dres- | saient en leurs robes blanches printanières, tandis que 173 10.
sur leurs fronts, en rudes silhouettes, des charrues, des À paysans passaient dans le ciel bleu. é 1 Pour se rendre là, Yves longeait souvent la vaste. = maison d’école des Frères de la doctrine chrétienne, | Saint-Antoine. Souvent il s’arrêtait devant la porte ouverte de la grande cour de récréation, qu’un murtin limitait, de l’autre côté, dominant d’admirables loin tains bleus de campagne. Vraiment agréable, cette longue bâtisse, avec toutes ses grandes fenêtres recevant à plein l’air et la lumière du couchant et du sud. Au plus haut du coteau, à deux cents mètres de la vieille église, elle commandait avec à elle à tout ce tas de bicoques dégringolantes qu’était la | | ville, où s’enfouissaient, malgré l’orgueil des ardoises s neuves et des blanches corniches, le palais de justice, | la mairie, l’hôtel des postes, et où se cachait honteux, | dans sa misère de loque, l’étable du collège universitaire et municipal. Plein air ici, plein ciel. Grande cour où braillaïent et se bousculaient, riaient et sautaient cent vingt gamins de tous âges; jeunes rustres aux airs endimanchés, et criant et gesticulant, les soutanes relevées aux hanches, des prêtres aux faces pleines et rouges, aux encolures Un coup de cloche, et en quelques secondes tout se taisait, tout se rangeait. Trois longues files se formaient de grands, moyens, petits ; les prêtres s’étaient groupés, et la grande cour s’étalait nette, immense, recueillie, 1 tandis que le soleil par delà, vers la plaine lointaine, ; empourprait les frondaisons nouvelles. Encore quelques instants et des sons d’orgue émouvaient le silence des
| vieux tilleuls où pépiaient des oiseaux. Puis des can- “4 ._ tiques, et les voix des enfants vibraient harmonieuses 2 _ par les vasistas étincelants des vitraux glorieux de la ï Yves était surpris du charme mélancolique, doux, ; _ presque pieux qui s”épanouissait en lui. Ces hymnes L religieux qui, de ces jeunes poitrines, s’en allaient mou- | … rir dans l’air, essaimaient-ils en leur vol des émotions e mystiques en son cœur ? N’éveillaient-ils point plutôt des . sonvenances endormies depuis l’enfance ? Les liens quile 5 — rattachaient au passé frémissaient en lui. Quelle force ils Da avaient, pour qu’ils pussent troubler encore son âme où tant de fortes assises d’une foi critique, d’une science rationaliste, d’une volonté libre, étaient posées, et cou4 ronnées déjà d’œuvres de pensée et d’action. Comment ceux qui furent élevés dans ces chants, dans ces litur- | gies où les âmes communient en l’extase sensuelle, » peuvent-ils jamais, de leurs propres forces, briser de tels magiques enchantements! Comme il faut que la rai- . son soit puissante! …— Pourquoi ne chante-t-on point dans les collèges, dans les lycées ? Pourquoi, aux heures matinales où l’âme est assainie, mais engourdie par le repos de la nuit, avant “la tâche du jour, ne fait-on point chanter les enfants? “Le chant, sa mélodie, sont de pures, de puissantes « prières naturelles, qui éveillent toutes les forces, toutes les activités du corps et de l’esprit, qui les appellent au jour, à l’action, qui les répandent généreusement au “dehors. Le chant est créateur d’énergies joyeuses, et d’audace. Les hommes qui chantent ensemble ne se peuvent haïr, et l’harmonie de leurs voix suscite et fonde l’harmonie de leurs esprits et de leurs volontés.
Le chant enseignerait aux enfants la sublime volonté d’être et d’agir. Il n’est point que des chants de divine douleur ou d’humaine angoisse, comme ceux des cultesreligieux. Il en est d’allégresse et de victoire, il enestde liberté et d’audace, où les enfants aspireraient l’amour . de la vie, du combat contre les puissances des ténèbres et de la mort. Pourquoi les enfants ne chanteraient-ils point le matin, à midi, au soir! |
Oui, on chante dans les Écoles primaires ; mais quels chants, souvent plus faits pour préparer des soldats et des esclaves, que des héros et des hommes ! Du moins l’on chante, et les hommes de quarante ans ont appris par les chants qu’ils y chantèrent jadis, à aimer la maison d’école où ils apprirent à lire et à compter. On ne chante pas au collège? Du dortoir, lourdement, stupidement, on descend à l’étude, où ronflent les becs de gaz. Du morne silence du dortoir on passe au morne silence de l’étude. Point d’éveil du cœur, de l’esprit, de l’âme entière! Quels souvenirs de joie commune, ou intime, auraient donc les hommes de quarante ans qui furent élevés aux collèges, aux lycées?
On ne joue pas au collège! combien de fois, dans ses des grandes villes, Yves n’avait-il pas rencontré « les élèves des Jésuites », avec leurs répétiteurs ou professeurs-abbés, armés d’instruments de jeux de toutes espèces, pour le plein air. Combien de fois ne s’était-il pas arrêté à les voir courir tous, maîtres et élèves, en tel grand pré à eux réservé. Ils revenaient le teint animé, bruyamment causeurs, chargés de feuillages et defleurs. Les élèves des Jésuites avaient foot-balls,
Ii n’était point de « pré réservé » aux collégiens, aux lycéens de province, ou bien rarement; on n’avait point de foot-ball, point de canot, point de croquet, — ou si rarement! On se promenait… le long des routes, et le répétiteur ne pouvait pas jouer.
plus lâche et brutale que sévère; retenues, (pensums), chahuts, les pions, les professeurs. Associations d’anciens élèves? que manifestent-elles? que quelques-uns, qui « ont réussi », paient une cotisation pour, de temps en temps, se réunir autour d’une table, et y manger et y boire, plus que de coutume.
Les hommes de quarante ans, devenus graves, se souviennent trop. Ce qu’ils avaient de délicat, de pur en eux, à l’arrivée au collège, au lycée, ils savent qu’ils Pont perdu là. « Mon fils n’ira pas dans ces boîtes! »— Il leur paraît que les Écoles congréganistes ne sauraient
être pires, qu’elles sont peut-être supérieures au point de vue de l’éducation morale. Ici du moins on sait où Von va : la mystique sacrée n’est point dangereuse à notre époque, et il y a des chances pour qu’elle enveloppe des semences morales qui prendront racine et préserveront les caractères de l’ignominie ambiante.
Yves haussait les épaules à la pensée de la prétendue neutralité des Écoles de l’État. Un prêtre est attaché au lycée, qui s’assied à la droite du proviseur; et la tradi-
. tion veut qu’aux dimanches, les élèves soient conduits à la confession, à la communion. Un lycée, un collège ont souvent une chapelle tout comme les écoles des Frères ou des Pères. Les « maigres » des vendredis,
. des quatre temps y sont pieusement observés. Quel élève de famille protestante, libre-penseuse en fut
jamais dispensé? Bien plus, Yves se rappelait lef- À froyable caserne de Bourdes, où ses grands élèves se ” blottissaient autour de lui, le suppliant de leur trouver . une besogne, une course à faire, par quoi ils pussent M
1 échapper au proviseur, au censeur, à Bufflard, qui, nou-
veaux pourvoyeurs de Notre Seigneur, voulaient les
traîner au pied des autels. Les lycées, collèges, — sauf w
exceptions si rares qu’il est permis de croire qu’elles :
sont des omissions étranges, sont des établissements
qui relèvent du culte catholique. et s’il est en eux
quelque vague apparence d’unité de direction morale,
c’est de lui qu’ils la tiennent,
Enseigne-t-on quelque morale « neutre » aux lycéens, « aux collégiens? La morale religieuse, catholique, leur est enseignée par les aumôniers. Ceux-ci n’ont point « une chaire, ils ont toutes les chaires. A eux sont ouvertes les études, toutes les études, Ils y viennent, et les répétiteurs doivent leur céder la place, et les « répétiteurs en profitent pour aller se promener une demi-heure, une heure de plus, ou, quand M. l’aumô- nier n’est pas capable d’autorité évangélique et divine, les répétiteurs doivent demeurer, et suppléer à ses défaillances par l’appui des sanctions policières et … temporelles. L’Église ici encore a recours au bras sé-
Mais depuis quelque cinq ou six ans des professeurs … de grammaire, de lettres, d’histoire se sont vus à leur grand étonnement, et à leur embarras plus grand encore, chargés du soin délicat de faire, aux élèves de quatrième, troisième, seconde, quelques vagues discours hebdomadaires de « morale laïque et pratique », dont ils se tirent à coups de manuels avalés goulûment.
Jusqu’alors l’enseignement de la morale commençait et finissait en classe de philosophie. En étaient à jamais dépourvus tous autres élèves n’abordant point cette étaient dépourvus huit élèves sur dix, quatre-vingts sur cent. L’enseignement de la morale était le privilège du professeur de philosophie qui, enseignant toutes choses spéculatives, n’ignorait pas que l’éthique fait partie de son cours. _ Que cet enseignement de la morale, tel qu’il est encore dispensé en classe de philosophie, n’enveloppât point la critique des morales religieuses, sous prétexte : de neutralité, c’était le reproche le plus douloureux
- qu’Yves faisait à l’éducation soi-disant laïque qu’il …_ avait reçue au lycée. Il lui paraissait inouï, presque _ criminel, que l’œuvre la plus importante du siècle, dans . le domaine des faits psychologiques et historiques, _ lexégèse religieuse, ne fût même pas mentionnée dans | cette classe. « Si mon professeur de philosophie, disait- ! “il en s’attristant, avait seulement pu oser aborder _ devant moi une étude critique, scientifique des textes ! _ sacrés! mais sans doute le programme du bachot ne le … voulait point, et s’il l’avait essayé de sa propre initiative, il eût été rejeté de l’Université. que d’années de “tortures morales, de déchirements intérieurs m’eussent _été épargnés! Que de forces j’aurais eues contre l’atti- —rant et décevant mystère dont les prêtres restent Maîtres et par où ils dominent encore beaucoup des _ plus graves et des plus sincères parmi les hommes ! »
- En classe il avait ardemment vécu toutes les métaphysiques anciennes, assisté à leur gloire, à leur ruine, ‘1 haletant à la pensée que la métaphysique chrétienne,
celle où il avait été élevé, celle où naïssaient, vivaient, mouraient ses plus chers autour de lui, viendrait à son tour subir l’examen sévère du loyal esprit qui, devant. lui, avait évoqué ces grandes aventures de l’âme humaine. Qu’est-ce que Jésus? Qu’est-ce que la Bible? Qu’est-ce que l’Évangile? Qu’est-ce que l’Église? A toutes ces questions, pas même d’échos!.… Après comme avant, plus douloureusement qu’avant ses études philosophiques, le jeune étudiant demeure | anxieux, ignorant. Il reste une proie promise au doute, au hasard, à toutes les folies de la passion. Neutralité traîtresse, puisque, pouvant prévenir contre le mensonge et l’erreur, l’enseignement laïque ne fait rien!
Pourquoi ne fait-on point tout au moins en classe de philosophie, l’histoire humaine du christianisme, lhistoire humaine des textes évangéliques, l’histoire humaine des églises, des conciles?… Il ne peut être question là de violation de la conscience religieuse, de M prendre parti pour ou contre telle ou telle forme de religion positive; il ne s’agit que d’exposer, en toute impartialité scientifique, l’histoire de ces formes, etees formes elles-mêmes. Abandonne-t-on les jeunes esprits aux aberrations et aux hallucinations de l’alchimie? Souffre-t-on qu’ils croient encore aux vertus du phlogistique? Non; on leur enseigne les vérités indubitables reconnues des sciences physiques et chimiques. Etsur la science qui importe le plus à la vie des individus et des sociétés, sous prétexte d’on ne sait quelle imbécile neutralité, puisqu’on ne leur enseigne point les vérités que lon sait, on les sacrifie d’avance à toutes les
En fait donc l’enseignement secondaire, loin d’être
neutre, restait la chose de l’Église catholique; il était 24
- secrètement, profondément, essentiellement à sa merci. _ Mais quelle vérité morale, en cette neutralité apparente, brillait au-dessus des sentiments, des pensées, À des actions de chaque jour, qui pourrait guider les volontés dans l’avenir? Non point la volonté religieuse, enseignée officiellement, et qui ne travaillait l’âme que dans ses profondeurs inconscientes, mais qu’aucun, élève, maître, ne prenait jamais au sérieux, que le dernier gamin venu plaisantait cyniquement. Non point une vérité irréligieuse, une vérité d’audace, de raison libre, de conscience affranchie. Assurément la plupart en vivaient, car qui n’est point athée et anarchiste, en . son for intérieur, dans nos sociétés modernes et révo- . Jutionnaïres, ou qui ne vit point, sans s’en rendre
- compte, comme s’il l’était? Surtout quel gamin de quinze ans ne l’est pas ? Cependant ç’eût été un crime _ horrible d’agir au nom d’une telle morale. IL restait ré linique vérité qui ne l’est point, qui est force, qui se Re croit péremptoire, la vérité policière, la vérité de l’au- S … torité, de l’arbitraire. « Voilà bien l’âme de notre édu- Ah! l’Université laïque, démocratique! La maison d’éducation d’un peuple libre ! Quelle utopie! Bien plus 13 facile, électoral, routinier, commode et traditionnel, è Vart des anathèmes, des expulsions, des coups de …—. force! Combien plus dramatique que la volonté sincère d’entreprendre la tâche silencieuse et humble, qui veut tant de constance et d’énergie, celle de fonder un enseignement vraiment libre, d’établir un système d’éduca- . tion en harmonie avec les exigences de la conscience 181 11
Yves se plaisait à évoquer la beauté, la joie d’une œuvre d’émancipation vraie des intelligences et des énergies. D’abord l’abolition de la distinction inique et 4 traîtresse d’un enseignement primaire et d’un autre se- 4 condaire ; l’érection de grands édifices, d’ateliers, de M bibliothèques, de musées, de laboratoires, au milieudes champs, des jardins, de la campagne, où l’instruction scientifique, sous toutes ses formes manuelles et intel lectuelles, industrielles, agricoles, artistiques, philosophiques, serait donnée à tous les enfants du peuple, gratuitement, de dix à vingt ans; l’érection, autour, dans l’espace libre, de cent maisonnettes où les maîtres babiteraient, chacun d’eux logeant avec les siens, cinq, dix élèves, comme cela se fait en Angleterre. - 41 Plus d’internat, plus de dortoirs ! Chaque semaine, à tous, selon les âges, l’enseignement éthique, sous toutes ses formes, des plus concrètes aux plus abstraites; depuis celle du culte des grands hommes etdes grandes actions, des héros de l’humanité, jusqu’à celles qui dérivent de l’histoire des religions, de la critique exégé- É tique, et des métaphysiques. L’éducation par l’exemple, J par le fait, dans tous les actes de la vie ordinaire, quotidienne ; c’est-à-dire la Liberté, à la base de tout, la liberté physique, la liberté morale, la liberté intellec- ; tuelle; et par là, la sincérité, la franchise, l’audace, l’initiative. Et puis la sympathie, l’affection, l’amitié, la ; confiance mutuelle, la solidarité effective entre tous les élèves venus de tout le peuple, entre maîtres et élèves ; et enfin la joie, la joie du travail, de l’étude, du loisir, la joie d’oser penser, d’oser détruire, d’oser fonder, d’oser aimer, d’oser vivre. Chaque semaine à tous, une heure de leçon, sur les carrières sociales, par un maître
” spécial, instruit des formes les plus communes de l’activité humaine, afin qu’aucun écolier ne soit plus jamais la victime du Traquenard hideux qu’est la _ Société, et qui l’attend à sa sortie des écoles d’aujour- É _ Voilà assurément ce que saurait réaliser un peuple libre, une démocratie loyale, soucieuse d’élever des _ hommes. En dix ans, rêvait Yves, en vingt ans au plus, . si de tels établissements existaientjamais, siune œuvre … d’éducation vraie était entreprise, les « boîtes congré- ganistes » n’auraient plus personne. Il leur resterait _ às’écrouler sur leur vide, et la question du « monopole » _ paraîtrait ce qu’elle est au fond, une ridicule mesure . _ d’impuissance et de tyrannie…
Bientôt les murs s’illuminèrent d’affiches aux couleurs Yves en fut halluciné. Malgré lui il lisait; jusqu’aux ruines d’enclos dans la campagne, tout luisait de ces teintes. Des mots énormes le poursuivaient à travers champs, et des titans bariolés, hagards, le hantaiïent dans ses promenades, débusquaient aux. angles des
— Pas d’abstention! Tous aux urnes! Vive le Canton! Vive la République! Vive la France! Mes chers Concitoyens !.. Il y a quatre ans par 6810 voix… Mes intérêts sont les vôtres, — je serai au milieu de
— Que monsieur Tel veuille bien nous dire cequis’est passé dans la soirée du. k
— Il ment! chers concitoyens, c’est une infamie !
— Mes amis, vous ne le croirez pas; Vous voterez pour moi! vous voterez pour le candidat de la loyauté et de la République ! Vous ne vous laisserez pas duper !.…
184 -
É Des affiches calmes, sereines : — Je me repose sur votre bon sens si éclairé… Je ne vous fais pas l’injure de penser. — Citoyens, mes actes sont des paroles, et mes paroles sont des actes! . — Je veux du pain pour tous, du loisir pour tous, du bien-être, de la liberté pour tous! Je veux garder sauve _ l’arche sacrée ; je veux le salut de la France et des Français. Je veux la gloire de mon pays : Vive _ Et des invectives virulentes aux gens du pouvoir : _ — Vous les chasserez comme les chiens hideux, ces _ vendeurs du Temple! Vous les flagellerez de votre haine; vous les écraserez de votre mépris; à bas ; _ Dreyfus, à bas les Traîtres! A bas les Sans-Patrie! Vive … Ja liberté de conscience! 54 …—. — Le masque est arraché! Voici l’homme qui a voté —… pour que vos enfants soient la proie de tous les vices! C’est un franc-maçon! Il a arraché Dieu de l’École! I veut arracher Dieu des âmes! Cet ami de la liberté est “le fils de la Débauche! La liberté, c’est Dieu! Nous — voulons la liberté de l’enseignement indistinctement. . Voici l’homme qui a vendu sa patrie; il a voté la Revision! Il a dit que Dreyfus était innocent, Dreyfus le traître! Condamné par cinq ministres de la guerre, con- . damné par ses pairs! Si vous l’élisez, Citoyens, c’en est “fait! Il ouvre à l’Étranger le sol sacré de la Patrie! Si
- vous l’élisez, Citoyens. % _— Monsieur Chose ne répond pas! Donc ce que j’ai
dit était vrai. Il insulte, au lieu de discuter! Il me - traite de lâche! Ah! Citoyens, j’en appelle à votre “ clairvoyance! Citoyens, soyez témoins de ces procédés F
Des propositions générales, universelles, conci- 4 | — Le pays est las de ces écœurantes divisions. L’Étran- « ger regarde par-dessus les frontières. Le pays veut M l”apaisement des esprits, l’union de tous dans un élan 4 commun de fraternité, de patriotisme et de respect pour : l’armée qui le personnifie et le symbolise glorieusement! Ce que la majorité des électeurs désire, c’est le règne de la paix intérieure, de la concorde entre les citoyens et le triomphe des idées républicaines libérales telles que les ont conçues les fondateurs de la troisième République. La France n’atteindra ce but que si les Électeurs envoient siéger au Parlement des hommes ‘ actifs et dévoués à la cause du peuple, des Républicains en conformité d’opinion avec monsieur M… c’est-à-dire des hommes sérieux et sensés, non des — Citoyens, à bas la calotte! — A bas toutes les 5 — Mes amis, lé Sabre et le Goupillon s’unissent et s’embrassent pour engendrer, pour enfanter … î — Défi! Manœuvres de Ja dernière heure… Scélé Yves s’amusait à noter les nuances des opinions, et se perdait à les discerner dans l’étrange mixture qu’en faisaient les pots de colle! |
| — Démocrate — Républicain démocrate — Républicain
Mais ce qui lafiligea, ce fut de voir de ses élèves, grands et moyeïs surtout, s’arrêter devant ces affiches, lés lire jusqu’au bout, et s’éloigner en discutant. Dibout, le gandin, fils de l’avocat connu; Timart, le boiteux, fils d’un gros mercier, et même Cimérou, ce
L bon paysan mal dégrossi… Un jour il n’y put tenir, il
vint droit à ce dernier, qui s’extasiait devant une affiche
_— Que diable faites-vous là, mon pauvre Cimérou? Allez donc faire vos devoirs! Allez! laissez ces
…._ — Mais, m’sieur! C’est pas des saletés; c’est les ÿ … Et Cimérou s’en allait, scandalisé…
—…. Yves était outré de penser que c’était là, dans ces “rues, devant ces affiches, bien plus qu’au collège, plus qu’à ses lectures, qu’à ses leçons, que se faisait l’édu-
cation des futurs citoyens. Ils voyaient s’étaler là, flam-
“boyantes et glorieuses, les mêmes paroles qu’ils enten- .—daient crier passionnément dans les querelles politiques Le le leurs pères, oncles, aînés. Que pouvaient les quel- #7 “ques simples mots de raison abstraite qu’il leur débitait, M lui, étranger, pendant quelques heures d’une année, F4 ntre toutes les séductions de la voix chaude du père
et de l’oncle, et de leurs vieux amis, mêlés depuis l’en- : fance à de telles obscures et éternelles questions, à quoi Æ ils attachaient tant de prix? Que pouvait-il, lui, humble … professeur de collège, à qui on fermait la bouche, à contre ces noms de ministres, de députés, qui étaient 1 | ses maîtres, et qui pouvaient le briser comme verre? 4 : Quelle importance ses élèves pouvaient-ils attribuer à + ses arguments ternes et tranquilles, en face de l’importance affichée, bruyante, brillante, acclamée, des discours 1 | de tant de gens qui occupaient, ou tendaient à occuper, . les plus hautes charges de l’État? 5 Il se promena au château, le dimanche des élections, - avec Périer, qui lui avait avoué, un peu honteux, qu’il avait « fait son devoir d’électeur ». — C’est bon, dit Yves! Peuple souverain, tu es admirable! Tu fais toujours ton devoir, toi, pourvu qu’on te __ pelote! Mon pauvre ami, ce que je suis dégoûté de tout ce que je vois! | — Qu’est-ce que vous voulez, Madec? Y at-il un … autre moyen pour le moment? J’ai voté pour Miraire.…. Je sais bien qu’il ne passera pas… C’est un guesdiste… Mais pour qui voulez-vous voter? C’est une bande de rastas, tout ça! Quel pays de moules, nom de Dieu. % Le bon Périer, les mains dans les poches, en costume de dimanche, si joli garçon avec son col blanc, sa cra- 4 vate noire mal nouée, son chapeau de feutre mou, … comme un monsieur, se laissait aller, lui aussi, à son sentiment profond de dégoût. 4 — Mais, reprenait Yves, et ce Miraire, guesdiste, es M ce que vous le connaissez, vous ? à — Non! Mais c’est pour le principe! Il faut voter ! pour le principe | : €
| — Ah oui! Je la connais ! Elle est bonne, celle-là ! Le principe ! Ce qu’on s’asseoit dessus! Je vous demande un peu ce que devient le meilleur, le plus haut principe entre les pattes d’un gredin! Vous ne connaissez pas ce : Miraire ! il suffit qu’il s’intitule socialiste, et ça y est! vous allez en faire un des cinq cents tyrans dont nous —Y a pas de danger, allez ! s’écria Périer en riant; je vous dis qu’il ne passera pas! ë — Allez donc! c’est pas votre faute, toujours ! C’est la
- même histoire qu’avec la soutane ! L’étiquette « socia- … liste » c’est la soutane d’aujourd’hui. Il suffit qu’on sela colle, et vous voilà divin aux yeux du peuple! — Le principe! Mais tous ces principes sont magnifiques, merveilleux, mon cher, pourvu qu’ils soient interprétés, voulus, réalisés par des hommes sincères et généreux ! Croyez-vous qu’un seul bon roi, vraiment grand roi, si un tel concept n’est pas aussi ridicule que contradictoire, ne vaudrait pas mieux que cinq cents pantins députés . d’une République ? Montrez-moi un Homme véritable,et $ . quels que soient ses principes, — les principes d’un
Homme vrai peuvent-ils être faux ? — je voterai pour
é lui ! Le principe n’est rien; c’est l’homme qui est tout. Là Un mauvais homme est un homme qui, même s’il en —. professe d’excellents, n’a que de mauvais principes; et 1 un homme probe, même s’il se trompe de formules, est un homme en qui vous pouvez mettre toute confiance. … Mais l’homme, où est-il, qui agit selon ses principes ? … selon les principes élevés qu’il proclame comme règles
- de sa conduite ? Un homme qui n’agit qu’avec le souci … d’autrui, qu’avec l’amour de la vérité et de la justice _ pour tous ? Celui-là seul pourrait représenter d’autres
hommes incapables d’agir aussi humainement que lui, et qui ont besoin de lui, pour se hausser à plus de moralité. Mais soyez tranquille, mon cher Périer, detels Représentants, car il en existe, ne se font point élire ; députés! Car ne voyez-vous pas comme ce système d”élire un représentant du Peuple, est odieux, immoral, $ renversant ? Un homme qui est cent mille? Un homme | que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam, et entre les. mains de qui vous remettez votre conscience, votre vie, tout ce que vous avez de cher et de sacré! Car, quoi que vous fassiez, c’est pour vous, en votre nom, que cet homme fera la paix ou la guerre, enverra vos fils, vousmême à la Boucherie; sera juge et maître de votre personne et de la destinée des vôtres. Il fourrera Dieu dans la cervelle de vos filles, ou le mettra dehors selon ce qui lui plaît, et selon les hasards de la lutte parlementaire. Il vous écrasera d’impôts à propos de bottes, de toutes les bottes. Il décrétera pour vous ce qui est bien, ce qui est mal. Il ouvrira des prisons pour vous; | il jugera pour vous de l’innocence et de la culpabilité; k et vous devrez croire à sa parole comme à l’Évangile, | et vous ne devrez pas le regarder de travers, ni dire ë trop haut ce que vous pensez de trop mal de li! Vous ne connaissez pas un homme, et vous lui dites: « Prendsmoi tout ce qui est à moi, et fais-en ce que tu voudras ! » | — Vous hésiteriez cependant à confier à votre meilleur ami de pleins pouvoirs dans les choses secondaires, mais en toutes ces hautes questions, de vie et de mort, |. de justice et d’iniquité, c’est à n’importe qui, que vous vous confiez les yeux fermés. Tenez, cela me fait toujours penser à l’histoire des Roïs Fainéants. Seulement c’est le Peuple Souverain qui est aujourd’hui le Roi Fainéant,
_et les Maires du Palais sont ses Ministres et Cie qui
— Mais enfin, interrogea Périer anxieux, comment voudriez-vous donc que ça se passat? Ça vaut tout de même mieux qu’un Empereur ou un Roi ?
— Un empereur, un roi, — ou les libres fantaisies de cinq cents, prises les unes avec les autres selon que le vent tourne, le vent de tant de passions, d’intérêts, d’ambitions de toutes sortes ?..
— Il y a plus de chances tout de même, avouez ?.… …_— Je n’en sais rien! Il n’y à que l’individu ! Rien ne 8e fera de propre que quand il se prendra soi-même à sa propre charge… Toutes les religions, toutes les méta-
.… physiques, tous les systèmes politiques, tous les évan_ giles, toutes les lois, toutes les représentations divines _et humaines, civiles et religieuses, tout ça n’est né que de l’effort prodigieux, démesuré, constamt, extravagant et imbécile, que fait l’individu pour se débarrasser du _ Souci de soi! Il faut vraiment que notre lâcheté soit - fe s ans bornes ! car l’homme n’a inventé Dieu, les dieux, des tas de dieux, et les papes, et les empereurs, et les k rois, et les députés, et les ministres, et les sénateurs, et ! les gendarmes, et les prêtres, que pour que tous ces gens-là fassent pour lui ce que lui seul peut faire. Car, dites, mon vieux Périer, à quoi tend cette formidable, ‘ tolossale, éternelle éjaculation de lois divines et huaines, sinon à faire cette simple petite chose : que ind: vidu vive en paix avec soi-même et avec les autres ndividus ! C’est une histoire du Pavé de l’Ours; mais
ci l’individu se laisse aller à l’inconscience du sommeil
après avoir chargé lui-même l’Ours du pavé, et du soin de lui casser la tête avec pour chasser les mouches! —
Et avec tout ça, croyez-vous que l’individu puisse dormir en paix, qu’il s’est réellement déchargé du souci de … soi? Allons donc! Rien n’y peut rien! ni dieux, ni dé- putés ! L’individu reste à sa charge ! Ilne peut pas juger, Ë 3 il ne peut pas ne pas agir tout de même, et il faut bien, L : en définitive, que ce soit lui qui juge les dieux et les 4 députés, qui escalade le ciel et envahisse les Chambres, qui détrône les uns et renverse les autres! Il a eu beau. faire pour n’avoir rien à faire, c’est encore lui, toujours lui, qui fait tout. Mais au lieu d’avoir un tranquille, raisonnable, et constant effort à accomplir quotidiennement pour cette paix en lui-même et avec ses voisins, il & trouvé le moyen, sans être dispensé le moins du monde de cet effort essentiel, de le compliquer de cent mille. autres, inquiets, fous, pour se garder sain et saufcontre
- la nuée d’ennemis qu’il s’est créés contre son repos; et il n’y réussit point, ilest harcelé, rossé, martyrisé ; il en. a les reins rompus, la tête brisée, le cœur sanglant! — Il faut croire aussi, reprit Périer, que c’est dans la % nature de l’homme, et qu’il n’y peut rien, puisque ça toujours été ainsi ? | — Qui sait ? Il y a encore des peuplades sauvages qui à vivent mieux, qui sont plus vraiment humaines. Et j’ac- À corde d’ailleurs que, dans la bêtise native de l’homme, $ : dans l’ignorance des premiers âges, il ait pu s’épouvanter de sa misère, s’étonner de la douleur de la vie, et de cette guerre incessante en lui et autour de lui,… qu’il ait pu croire alors à des puissances supérieures” qui lui auraient inspiré l’ardent désir de cette paix et de ce bonheur dont il ne voyait aucune image autour de soi. J’accorde qu’il ait d’abord cru raisonnablement, que ces puissances supérieures étaient seules capables de
“4 réaliser pour lui le rêve étrange dont il était tourmenté. k En un mot je consens que les premiers hommes, ignok : rants, aient eu foi en des dieux, et qu’ils leur aient fait
- des invocations et des sacrifices. Même aujourd’hui, je comprendrais que les individus reconnussent la supé- riorité morale de quelques-uns d’entre eux, leur dissent : ; « Vous êtes meilleurs que nous; vous êtes plus-forts _ contre le mal; prenez soin de nous qui sommes plus à faibles ; gardez-nous des mauvais; » — et les enragés de parlementarisme et de représentations auraient de quoi se satisfaire ! Mais cela ne se passe pas ainsi! Etnous à voilà revenus à nos moutons! C’est à des inconnus, à | rl des gens bâtis comme vous et moi, de la valeur morale “4 de qui rien ne nous assure, — au contraire même, car ER le seul fait de prétendre faire les affaires des autres me eo _ semble singulièrement outrecuidant et peu digne d’un homme qui a le respect de la liberté d’autrui. — C’est à 22 des n’importe qui, pris au hasard des cuites électorales, des boniments de charlatans, des plus honteuses et “à cyniques compromissions de consciences ; c’est à ceuxDs à, qui ont toutes chances d’être les pires parmi les —. pires, que les individus confient en aveugles leurs des4 tinées, leur conscience du juste et de l’injuste, leur inalié- NE nable droit d’être libres, d’agir en hommes! C’est fan_ _ tastique! C’en est sublime à force d’être idiot !.…. #4 Périer gravement regardait fuir un frisson de lumière 4 blonde et verdâtre le long des frêles peupliers qui bor- ‘4 daient la ligne de chemin de fer, à droite, dans la plaine ? — Ah bien sûr! dit-il enfin, si tout le monde s’enten74 dait !.… % — Tout le monde, reprit Yves! Mais qu’est-ce que
tout le monde? à chaque instant on entend parler de . ; tout le monde ou « des autres! »; quand on parle de 4 désarmement, c’est toujours aux autres, à commencer ; #4 et il faut toujours que Tout le monde s’entende! Mais Fr 21 Tout le monde n’est que l’ensemble des gens comme $ vous et moi. Tout le monde n’est rien, hors des gens LA comme vous et moi. Et si « vous et moi » commençaient, À « Tout le monde » aurait déjà commencé !.. Pour moi, ï je m’en fiche. Advienne que pourra ! Je veux agir comme - 1 si Tout le monde s’entendait, comme si Tout le monde h était moins lâche et moins sale ; et en maintes matières . j’ai déjà commencé. Je me soucie du Tout le monde qui est lâche et sale, comme de ma première culotte. A ce métier-là je sais bien ce que je risque : au moins de me faire fourrer au bloc pour n’avoir pas assez fait mon « devoir de citoyen français ». Car il paraît que ça n’est à pas faire son devoir de citoyen français, que de s’efforcer de toute l’âme d’être aussi « Homme » que lon
Comment on ne se marie pas
_ —Ehbien, monsieur Madec; j’ai vu la jeune per_ sonne… Naturellement je ne lui ai rien dit en votre nom. Je ne lui ai pas dit non plus que j’avais causé d’elle É _ avec vous. Maïs j’ai pu bavarder un peu de ce que nous …_ — Ahlet alors?
—_ . Madec s’assit dans le petit salon où il était venu quel- : —. ques mois auparavant, à la même place, sur le canapé, E … prèsde la cheminée. : —._ Ilsouriait d’un air d’indifférence qui n’était pas abso-
r_ Jument sincère. Chaque fois que la personne d’une
…—_ femme avait traversé sa vie, de près ou de loin, il.
…_ s’était inquiété. Il redoutait ef il désirait aimer, comme
-_ aux temps qui précédèrent son expérience douloureuse,
- comme à vingt ans. Il redoutait plus qu’alors, parce
_ qu’il avait souffert, et parce qu’il savait que l’amour
-
attenterait encore à sa liberté de penser et d’agir. Il
-
désirait plus qu’alors, car il reconnaissait son impuis-
_ sance dans la solitude à vivre la vie dans toute sa
plénitude et dans toute sa beauté.
4 195
— Alors, continua madame Binelle, c’est ce queje vous avais fait pressentir : On a… un peu… beaucoup peur de vous. é s — Vraiment? Je n’en suis pas trop étonné. Mais avezvous éprouvé que l’on souhaitait une autre vie que celle qu’on voit vivre autour de soi? ï — Monsieur Madec, je vous l’ai dit! C’est une jeune ï fille très sérieuse, une bonne petite ménagère, et qui a | ses idées à elle : elle n’aime pas le monde… — mais enfin. je crois qu’elle tient à certaines choses… Savezvous la réflexion qu’elle a faite, et qui pour moi résume bien la situation? Voici exactement ses pa- È roles : « C’est encore un franc-maçon celui-là! Pour | » rien au monde je ne veux d’un franc-maçon ! » | Madec éclata de rire : — Bien mauvais signe, madame, cette haine préconçue de la franc-maçonnerie! Il faut être bien « catholique » È pour en parler ainsi. 6 — Vous vous trompez, monsieur Madec! Je vous ai : dit qu’elle avait des idées très larges sur ce chapitre-là. Chez elle on lui trouve des airs de « protestante », ainsi | | vous voyez! — Mais, madame, ne vous ai-je pas dit que pour moi | . je détestais toute Église, toute secte, tout cercle fermé ? Vous avez donc pu la rassurer aussitôt sur ce — Je vous avoue que j’avais mal entendu cela. Moi aussi — j’ai cru tout bonnement que vous étiez francmaçon ; seulement comme je sais que ça ne se dit — Si j’étais franc-maçon, madame, je vous le dirais sans scrupule. Mais je ne le suis pas… et je vois bien
qu’il vous sera difficile de nous faire comprendre l’un à À l’autre. Voyons, n’y aurait-il pas un moyen ?.…. . — Rien de plus simple! Cette demoiselle va venir avec sa tante passer quelques jours chez des amis dans cette _ ville. Ces amis sont liés intimement avec madame
- Guiraud, votre-propriétaire.. Parlez-en donc à madame | Guiraud. Elle est très bonne, chez elle vous vous rencontreriez facilement… Mais je me demande comment 5 vous ne la connaissez pas! Elle était au bal de la Sous__ _ Préfecture. Elle était au bal des Employés du chemin a de fer. Elle était au concert de la Jeunesse de FA — Dieu, madame! Elle est partout… où je ne saurais = _ être. madame Binelle, vous ignorez donc que je ne 4 mets jamais les pieds dans aucune soirée officielle de ce LÀ genre, bal ou concert ?.… à à, — Mais enfin, croyez-vous que vous allez pouvoir …._ condamner une femme à une vie pareille? Vous vivez ne: donc comme un ours? “ “à — Mal léché, madame. Non, je ne condamnerai per5 _ sonne. Mais une femme qui ne voudrait pas de ma vie ‘4 d’ours mal léché ne serait pas ma femme, voilà tout, —_ même si j’étais amoureux fou d’elle!… à - — Allons, allons !-vous êtes un enfant! Si vous étiez r amoureux, on vous ferait bien faire ce qu’on vou4 drait! À — Ouais? Crois pas! On a déjà essayé… et ça n’a _ pas mordu… Je n’engage pas votre protégée à ‘à — C’est vraiment dommage, monsieur Madec! Un bon garçon comme vous, et si sérieux, avoir des idées…
comme ça! Eh bien, que voulez-vous? Je ne vois pas s = où vous pourriez la rencontrer. Je peux vous inviter à prendre le thé un soir ici, quand elle y sera? | — Madame, ce serait bien avancer les choses. Et > puis, quoi? Comment pourrions-nous causer? D’avance 4 cette jeune fille ne me déplait pas. Mais elle ne me FI plaira qu’une fois que j’aurai causé de ces choses très à graves avec elle, qu’une fois qu’elle m’aura donné raison 4 ou démontré que j’ai tort. Si nous nous voyons chez vous, c’est une présentation qui n’a pas de sens, à moins d’avoir celui qui est le plus dangereux au cas où nous ne nous entendrions pas. Il faut être prudent. — Je vais, | à mon tour, résumer la situation et nous prendrons un 4 parti. Voici les faits : d’une part vous souhaiteriez, en __ votre âme généreuse, que cette jeune fille et moi nous nous connaissions, parce que, à des titres et à des 1 degrés divers, vous vous intéressez à nous deux, et que nous vous semblons faits l’un pour l’autre. D’autre part, k cette jeune fille et moi, chacun de notre côté, nous nous ignorons à peu près complètement. Elle ne veut pas | rester fille; je ne suis pas décidé à restergarçon. Vaguement ce qu’elle sait de moi ne lui déplaïit pas. Vague- à ment ce que je sais d’elle ne me déplaît pas. Si j’étais : un bon jeune homme, j’aurais vite fait deme rapprocher | de la demoiselle. Mais, sans être un misérable, je ne suis pas un bon jeune homme. Ce qui me préoccupe | surtout c’est moins des l”épouser que de la convertir ; pour moi il s’agit du salut d’une âme, comme on disait jadis. Quant à la question de savoir si cette âme doive ou non être celle d’une épouse, je vous avoue que c’est tout à fait secondaire pour moi. Mais je me soucie beaucoup du salut d’une âme, de celle de n’importe qui.
J’ai un désir profond d’amener cette jeune fille à réflé- chir sur la vie, et à nourrir son esprit d’idées saines. La lecture des quelques articles que j’ai écrits dans l”Idée Nouvelle peut déjà quelque chose. Mais elle ne me | prend pas, je le vois, très au sérieux. Alors je songe à ‘ ceci : à quelques nouveaux articles traitant de la question du mariage à mon point de vue. Elle les lira, et vous m’en direz son jugement définitif. Si ces idées lui vont, assurez-la que je suis le plus grave du monde. Je consens à faire certains petits sacrifices de mes goûts pour lui être présenté. Si non, il n’y a rien de fait. Ça Madec se leva pour sortir, et madame Binelle se : leva aussitôt, Mais d’un air câlin et apitoyé, elle prononça : ‘ Fa — Ah! monsieur Madec! Comme vous êtes absolu, 3 _ exigeant, et comme vous connaissez mal les femmes! . Mariez-vous donc d’abord; et puis ensuite, vous amè- - nerez votre femme à penser comme vous! £. Madec eut un soubresaut etrépondit ardemment : . — Ah, mais non! voilà précisément ce dont je ne 2 . veux à aucun prix! Je vous ai dit que je voulais épouser _ une femme, non pas quelque petite chiffe dont je ferais ce
- que je voudrais! D’ailleurs je me défie de moi! La chair … est faible… Il se pourrait que ce fût elle qui me conver- » ut. Ou bien, si c’est moi qui la convertissais, ce ne …— $serait jamais sans doute qu’une apparence. Elle demeu- …._ rerait révoltée au fond, tout au moins hostilement soumise. Cela éclaterait dans tout. En un mot, à moins …. qu’elle n’ait point de personnalité propre, — et dans ce cas je n’aurais pas de vraie compagne, — nous ne S. serions pas un, par la volonté. J’entends le mariage
comme la Bible : une fusion des âmes… Cependant ; j’entends bien que l’époux et l’épouse sont deux personnes égales et libres. Ne sont époux que deux êtres ï libres et égaux. Pas de soumission de l’un à l’autre. ; Leurs volontés doivent se rencontrer unies, vers le RE même but! A
Tous deux étaient maintenant sur le seuil de la porte Et Binelle, avec un air un peu ironique. Tout cela est très beau. Maïs, tenez! si seulement vous pouviez être une heure en tête à tête avec elle. Je suis convaincue que , vous feriez des concessions. Vous vous en feriez l’un à l’autre… La présence matérielle est aussi quelque _ Madec eut un léger haut-le-cœur, en entendant ces : mots qu’accompagnait un petit rire sensuel. Il regarda la grosse madame Binelle appuyée au cham- . 4 branle de la porte : ses yeux brillaient. Il la salua très 4 bas et partit. ë Il s”épancha dans sa solitude accoutumée. Les lilas # étaient défleuris déjà. Il se promenait parmi les allées E des vieux tilleuls dont les clochettes d’or carillonnaient à leurs parfums sucrés. Il considérait la plaine faiblement ondulée, aux lignes Simplistes et monotones, teintée s maintenant de verts, de roses, de jaunes clairs. 4 Il éprouvait une sorte de fièvre. Cet obstiné malentendu, qui séparaït à jamais l’homme de la femme dans cetie société travaillée de tant de ferments religieux ou politiques, avait failli déjà lui coûter la vie. Il avait ; aimé ; il se souvenait de l’ancienne amie, dont il avait voulu faire sa femme. Sa piété lui paraissait si pure. !
et il l’avait vue tout à coup rongée de passions égoïstes “# _et bourgeoises, comme innocemment. Il remontait au principe de ce culte traditionnel catho- . lique, dont s’accommodaient tous désirs, toutes cupidités, tous bas soucis. Le salut de l’individu dans l’autre monde était promis ici-bas à l’observance étroite ou lâche des rites et des cérémonies, sans acception de la question du salut matériel en cette vallée de larmes. La S femme alors, mentalement asservie par le prêtre, garde 72 pour lui et pour son dieu, toute sa plus pure énergie de : pensée et d’action, qui monte au ciel avec l’encens. Elle _ ne daigne, pour la vie terrestre, que l’effort exaspéré des préoccupations mesquines pour l’assurance du pain : quotidien, et la satisfaction des appétits naturels. Cette F jeune fille, dont on lui parlait, éprouvait à coup sûr le 2 besoin profond d’une vie plus haute, plus vaste, que 1 _ celle qu’elle voyait vivre autour d’elle. Mais le prêtre Le l’assurait que la beauté et la joie ne sont pas de ce LE: monde. Elle était témoin des batailles humaines et de > ” leur cynisme. Elle ne croyait pas qu’on pouvait oser £ vouloir la vie pour elle-même, avec désintéressement, é en toute noblesse d’âme. En elle, comme en les autres, la nature parlait cependant, et elle obéirait à sa voix ‘ plus servilement qu’à la voix d’en haut. Déjà sans doute elle veillait à se préparer un avenir où elle sacrifierait ; le moins possible de ses secrets désirs, tandis qu’elle
- assoupirait dans la mélopée des prières et des cantiques À ses aspirations les plus élevées. Celle-là aussi ne songera qu’à « tenir son rang » dans
- le monde ! Et ma vie s’évanouirait à son souflle comme k un duvet de pissenlit! À d’autres ! — Madec haussa les
- épaules et descendit vers la ville. ;
Madec allait, au coup de cloche, entrer en classe, + < quand il sentit à l’épaule une tape amicale. Il se 4 retourna. C’était Pillard, martial et pressé comme toujours : ; — Mon cher, j’ai deux mots à vous dire ? 4 Madec laissa là ses élèves, et le suivit un instant dans ] la cour, vers l’ombre du grand tilleul. | — Il y a déjà quelque temps que je voulais vous le dire. mais je n’ai pas trouvé occasion. Voilà : ne comptez pas sur moi pour une U. P.!… i — Ah! pourquoi ça ? s’écria Yves, comme blessé. 4 — Mon cher, ‘je n’ai guère le temps de vous expliquer… ; mais, écoutez. Je crois que vous êtes de bonne foi… * Cependant prenez garde… Je causais dernièrement de. à ce mouvement des U, P., avec deux personnes très à graves, très instruites, et en qui j’ai la plus grande con- & fiance, et. elles m’ont affirmé que, fatalement, les 4 U. P. versent à la politique, et deviennent des instru- ; 6 ments de jacobinisme !… à Pillard, sa serviette sous le bras gauche, la canne z tournoyante à la main droite, filait déjà, sur°le gravier i de la cour, d’un pas de plus en plus accéléré, jetant les À mots en désordre. Yves, stupéfait, l’avait suivi d’abord, ë
-et peu à peu ralentissait son pas. Pris d’un ressentiment soudain, il s’arrêta net, et cria derrière le collègue : |
— Sacré lâcheur! En voilà d’un philosophe ! Mais,
__ dites ?.. Raison de plus pour y entrer, à l”U. P.! Rien que pour l’empêcher de « verser à la politique! » | — Je n’ai pas le temps… ne comptez pas sur moi.
Le même soir il y avait réunion chez Fritaire, à la Ligue. Les réunions avaient lieu régulièrement. Elles se tenaient en une immense salle, dont deux forts billards
tenaient le milieu, tandis que des tables de marbre à pieds de fonte, remplissaient les encoignures. Aux murs étaient pendues des panoplies d’escrime, fleurets, gants, | masques, car c’était chez Fritaire aussi qu’avaient lieu
- les séances des escrimeurs de la Ville. Les membres de _ la Ligue se blottissaient dans une des encoignures, au- ; . tour d’une des tables, où Fritaire, assez mal disposé contre cette bande mêlée de bourgeois et d’ouvriers qui 4 ne consommaient pas, posait une lampe fumeuse devant . Têtu. Toute la salle derrière eux restait plongée dans
… lesténèbres. Régulièrement le docteur Piault était absent,
—_ depuis les deux premières réunions, où il avait senti 4 que sous l’influence de cynique audace d’Arverne, qui … ne laissait passer aucune phrase mielleuse, et de haute … critique d’Yves, qui fortement poussait les esprits hors à des questions de politique électorale, la Section « tour- — nait au collectivisme, ou à l’anarchisme », selon ses — expressions. C’était la première fois qu’on se réunissait —. depuis les élections. A cause de l’absence constante du
… président, le secrétaire suppléait à ses fonctions. Il était —_ rare que le nombre des membres présents dépassât —_ sept ou huit à chaque séance, où assistaient sans défaut ‘4 . Têtu, Périer, Boulon et Madec. Quant aux autres, tantôt
quelques employés du chemin de fer, tantôt quelques bourgeois de la ville, ils formaient une assiette roulante. Mais Charbonnard, l’ivrogne, manquaitrarement. C’était …
à chaque réunion l’occasion pour lui d’une soirée libre à et d’une grande soûlerie. È ie D”habitude la séance s’ouvrait à neufheures, ets’ache vait un peu après dix heures. Têtu y recueillait le mon- 1 tant des cotisations, des noms de nouveaux adhérents, ‘ : et donnait lecture de quelques circulaires émanées du ; Comité central. Après quoi Madec apportait le plus souvent un sujet de discussion, ou quelques pages, qu’il l lisait à haute voix. Il lut ainsi Crainquebille, un chapitre de Travail, des articles de Kropotkine. Évidemment, comme l’avait prédit Boulon, Madec tendait à transformer la Section en U. P. Cela déplaisait à plusieurs. É
Ce soir-là donc, Têtu ouvrit la séance en enregistrant 4 la défaite dans le département, du parti avancé, et la ‘ victoire des « caudataires de Théodore ». — « C’est une L veste pour nous », acheva:t-il. Et s’adressant à Madec :
— C’est une veste surtout pour vous; pour l’U. P. ? que nous voudrions faire avec vous. Il nous faut de l’argent! Jamais la municipalité, couverte d’un député | réactionnaire, n’en donnera pour la salle, pour la biblio- À thèque dont nous avons tant besoin !.…
— Je proteste, dit Yves. Peu nous importe la victoire de Théodore. ou plutôt, elle nous enseigne plus clairement que jamais, qu’il est grand temps qu’une cause dans le genre de celle que nous préconisons soit fondée ici, et partout dans le pays. Si le populaire était moins gogo, plus exercé à la critique des idées, il ne se laisserait pas escamoter entre les pattes de la bande de charlatans. Et quant à l’argent, je défends bien qu’on pense 1
qu’il faille recourir aux municipalités. Ce serait nous _ vendre! Quelles que soient les couleurs affichées par les municipalités, les U. P. doïvent demeurer indépendantes d’elles, et vivre des seules cotisations de leurs
— Eh bien, déclara Boulon, nous avons le temps! Où est-ce que vous trouverez de quoi louer une salle pour nous réunir, de quoi acheter des bouquins ? Il nous fau-
; drait au moins deux cents francs pour commencer. Qui ‘ _ nous les donnera ?
a — Moi! s’écria Madec, si je passe à 2.500 l’an prochain ! — Possible. Mais si vous croyez que Théodore ÿ _ importe peu, vous ne connaissez pas le pays. Vous ver_. rez comme nous allons être espionnés, dénoncés.… Se Cqu’il y a d’gens qui n’viendront plus à la Ligue… vous __ allez voir ça!
_ _ Madec aurait répliqué, mais Arverne entra avec … Piriou. Les cinq ou six ligueurs qui étaient là se ù ._ levèrent pour serrer la main aux nouveaux venus. Piriou paraissait à la section pour la première fois.
- C’était un grand et fort gaillard, très rouge, d’aspect
- rude et violent. Il dit tout de suite :
- _— Eh ben, camarades, j’ai deux choses à vous dire. … Primo, la femme de Périer est au lit pour le bébé an- ces quat’ matins. Mais du coup Périer n’peut pas venir … ce soir, m’a donc prié de l’excuser près d’vous.
- Deuxiémo, j’suis pus au chemin de fer: j’leur z’ai fichu _ ma démission au nez !
Tout le monde s’exclama. Piriou donna des explications simplement, fièrement. ki — Vous savez tous qu’on m’a expédié à Châteauneuf
pour faire de la place à Montion, pas! J’avais pas demandé Châteauneuf. J’étais bien à Villetaupier. Ma femme, comme vous savez aussi, est blanchisseuse + ici. J’ai mes gosses à l’école communale. On n’avait J rien à m’dire! Bon. Mais on m’envoie à Châteauneuf. à | J’réclame ! J’demande poliment une explication. On À m’répond tout de suite de r’joindre mon poste. J’vas à + Châteauneuf, j’laisse ma femme ici; les gosses, l’ménage, ë
- tout, quoi! J’ r’demande des explications. C’te fois-ci, dame, j’ai demandé un peu moins poliment, p’t être ! On : m’répond au bout d’quèque temps en m’envoyant dla galette, quèque cent francs, qu’on intituie « indemmité de déplacement », pour ma famille et pour moi. J’eommence à la trouver raide. La moutarde me monte au nez. Comme jme foutais de leur galette, puisque j’n’acceptais pas le déplacement, et que je n’tenais qu’à une chose, qu’on m’donne l’explication du déplacement, ! j’leur refuse leur galette. J’la renvoie avec un’nouvelle d d’mande d’explication. Et comme c’thistoire commen- | çait à m’dégoûter, qu’on m’traite comme quéqu’un qu’a mérité un blâme, ou qui n’a pas fait son service comme | il devait à un poste où il était, j’ajoute qu’étant blessé dans ma dignité, si on m’refusait de m’donner les rai- | sons d’mon déplacement, j démissionnerai !.. Savez-vous $ c’qui m’fichent en réponse 2. Une révocation ! $ On s’exclama de nouveau. — Qu’allez-vous faire maintenant? lui cria-t-on de à toutes parts. + voir un député. J’vas voir aussi l’Président d’not Ligue, : et j’vas leur demander non pas d’me faire réintégrer, à — j’n’en veux plus rien savoir d’leur boîte, — j’vivrai ;
_ comme j’pourrai, avec ma femme et les micches ; mais j’veux qu’ils m’enlèvent cette révocation! On n’a pas le droit d’me révoquer ! C’était une malpropreté d’me dé-
placer sans m’dire les raisons. C’en est une aütre d’me
révoquer, parce que je demande si on a des raisons!
C’tune espèce d’infamie dont ils ont frappé mon nom,
et ils n’ont pas c’droit-là. J’veux qu’ils me réhabilitent / au chemin de fer ! J’suis citoyen aussi bien qu’ mes su- . périeurs hiérarchiques ! C’est mon devoir, d’être fier, |
l d’être libre, d’me faire respecter, d’savoir pourquoi on m’hallade ici ou là. C’est mon droit de d’mander des explications quand on joue à la balle avec moi, et je
| n’me laisserai pas faire !
Piriou s’était levé, très animé. Il était beau. Madec voyait se dresser devant lui une figure de héros. Comme s’il s’était douté des sentiments de Yves, ou
3 comme si, par une mystérieuse télépathie, les senti-
5 ‘ments de ce dernier agissaient sur l’esprit du mécani-
? cien, Piriou, maintenant, la main gauche sur le dossier
É. de sa chaise, et la grosse main droite gesticulant dans
‘ le rayon de la lampe, parlait avec éloquence.
È — Ah! nom de Dieu! Vous parlez d’éducation popu-
; laire; vous parlez de s’réunir, de Ligue des Droits de l’Homme, d’Universités populaires et de tout c’qui s’ensuit ? J’vas vous dire : tout ça c’est d’la foutaise! N’y a
… qu’un chose de vrai, voyez-vous; un’ seule chose
… qu’agit sur le populaire, qui peut l’faire sortir d’la masse :
j d’saletés où il croupit ; c’est les actes, les actions d’tous
; les jours! de ceux qu’ont pas la frousse, — comme moi,
4 … j’peux bien n’pas craindre d’Ydire! Si les ouvriers n’se
1 laissaient pas traiter comme si on traitait des chiens,
… s’ils voulaient oser s’faire respecter quand on les
touche, ça marcheraïit autrement qu’ça marche, et on f’rait caler les gros bonnets plus vite que ça! Et je n’dis = pas qui faille pour ça tant d’histoire qu’on en fait. Ny
; a qu’une seule chose à faire, c’est à être propre, à vou- fa loir être propre, et à obliger ces messieurs à respecter e vol propreté. — J’faisais mon service à hauteur, ja- @ mais j demandais de permission, jamais j’demandais 4 d’augmentation. J’demandais rien. Pourquoi qui sont LA
_ venus m’embêter? S’figuraient comme ça qui z’avaient Là à faire à une moule comme il en pullule. Y s’sont dit : | v’là un zigue qui dira rien. Ils n’disent jamais rien. On va l’halläder ailleurs, bronchera pas! — Dame! Ils ont déjà fait ça cent mille fois, et ç’a toujours pris! — Ouais, 1 mais y a un’ fois qu’ça prend pus ! Eh bien supposez qui 1 z’aient toujours à faire à des types qui s’laissent pas faire, à des types propres, en un mot, car y a d’types propres que ceux qui s’laissent pas faire. C’est ça qui | changeraïit les choses ! Je l’ai dit à Périer, dont ils se | paient la tête. Je lui ai dit: mon vieux, fiche-leur donc : ta démission au nez. Ton invention ils t’la chiperont, # va ! ils tl’ont déjà chipée. Si t’as seulement vingt sous F d’augmentation par mois, c’est tout c’que t’en auras. Et È ‘ c’est pas ça qu’nous voulons ! C’est pas d’l’argent! C’est 3 qu’on nous traite en hommes et en citoyens ! Mais pour EL. ça faut qu’on s’conduise soi-même en homme! Faut pas 4 avoir peur d’crever de faim. Faut s’foute de tout, et sa- 3 voir cracher son mépris à leur gueule. J’vous l’dis, E. j’aime mieux crever de faim, et qu’ma femme et mes & gosses crèvent de faim, mais on n’fra pas d’moiun pied * plat, ou un’ païllasse sur qui tout l’monde danse! : Il y avait une telle sincérité dans ces rudes ‘paroles, À tant de force dans cette voix mâle, et de puissance dans &
tout cet homme qui parlait sous le coup de la douleur et de la colère, qu’on l’écouta sans broncher, comme si cha_cun eût reçu une dure leçon, de ce simple ouvrier sans culture. Quand il eut fini, le silence se fit dans la vaste salle d’ombre, et ces quelques visages blancs et roses sous l’abat-jour de la lampe, restaient inquiets et comme
_ humiliés. Têtu parla le premier : -
— Vous savez, dit-il à Piriou, que Périer va faire marcher la Ligue aussi pour son affaire ?
— Oui, fit Piriou, resté debout. J’espère que la Ligue marchera. Si elle ne marche pas pour lui, comme pour moi, tant pis pour la Ligue! Nous verrons. Là-dessus
… j’vous dis adieu, à cause qu’on m’attend à la maison! Il regarda sa montre, et tendit la main autour de lui. … On se leva et on vint avec émotion prendre cette main k Quand il fut sorti, la séance reprit avec agitation. On “a commenta ses paroles et son acte. La plupart furent contre lui. Boulon déclara qu’il avait eu tort : Piriou . était un violent, un anarchiste. Ces gens-là cassent tout, “ il ny a rien à faire avec eux.
- Il était déjà plus de dix heures. Arverne qui, contrai- -rement à son habitude, n’avait rien dit durant toute la séance, se leva pour s’en aller. D’autres se préparèrent aussi à partir. Madec sortit avec Arverne. … Sous son apparent scepticisme, Arverne, quand il était vraiment ému, cachait beaucoup de cœur et de < générosité. Seul avec Madec qui attendait son jugeent, il dit enfin : « — Je sais bien que vous allez me croire converti à vos sacrées blagues. Mais j’avoue que je trouve votre -Piriou très fort. C’est un homme, il n’y a pas à dire, et
voilà des histoires que vous devriez raconter à vos bi pèdes pour les éduquer, comme vous dites. Ça les tou- ; cherait plus que les affaires de Brutus et Ci. Te
Puis le sens de l’ironie prévalant tout à coup de not veau, il poursuivit : #8
— Seulement chez Piriou, c’est qu’il se figure, lui à | aussi, que ça peut servir à quelque chose, son affaire ! $ ù Ce que le monde s’en fout de vos idées ! Si vous croyez ; que ça peut empêcher de pareilles histoires de recom-” < mencer demain! — Piriou est un, deux, cent, si vous voulez ! Mais Piriou ne fera pas un million de Piriou, et. c’est ce qu’il faudrait pour changer quelque chose —les « hommes comme lui seront l’infime minorité, et des gens comme moi, pires que moi, seront toujours l’immense, l’innombrable, l’invincible majorité. Que voulez-vous y « faire ?
Eh! mon cher, les hommes seront toujours les M
Il achevait toujours son sarcasme sur un ton d’amer- : tume telle qu’il était évident pour Yves qu’il en souffrait M tout le premier. Ah! cette éternelle ritournelle, cette : impitoyable clameur de désespoir que lui chantait 4
æ Arverne, comme il la connaissait ! Il en avait été irrité 1 d’abord, lui pour qui tout le prix de la vie était l’effort 3 vers une humanité meilleure. N’était-ce pas le pire des supplices, d’avoir, collé à ses flancs, ce railleur féroce, 2 qui soulignait d’un geste amusé toutes les hontes et < toutes les tares humaines. Il avait quitté l’Hôtel des Blés en partie pour échapper à Arverne quelques instants par jour. Peu à peu cependant il avait senti le À fond de délicate sensibilité de son compagnon. Il avait connu son bon sens profond, comme Arverne aussi
; avait pu apprécier la loyauté du caractère de Madec. Si leurs natures ne pouvaient sympathiser, comme ils se l’avouaient d’ailleurs franchement, du moins avaientils l’un pour l’autre la plus grande estime. — Croyez-vous, reprit enfin Madec, que des hommes
- comme ces professeurs de la Sorbonne et de l’Institut, qui n’ont pas hésité, depuis l’Affaire, à se ranger du parti du Peuple, soient des ambitieux, ou des naïfs ? — Je ne dis pas cela, protesta Arverne. Vous me par-
_ lez là de gens que je respecte infiniment. Je ne crois pas qu’aucun d’eux ait aucun profit personnel à tirer de leurs courageuses aventures, si ce n’est peut-être quelque popularité pour leur nom, et j’accorde que, à ce point de vue, ils sont de taille À s’être contentés de leur popularité déjà acquise dans le monde de la philosophie et de la-science… Seulement, remarquez-le, ce sont pour eux jeux de princes. Que risquent-ils ? Nul n’oserait toucher à eux ; et si on leur supprimait leur prébende, ils i
2 auraient, je crois, assez de fortune personnelle pour s’en : ‘ moquer. C’est autre chose quand il s’agit de pauvres | 4 bougres comme Piriou..… ou vous, par exemple. Je ne
M vous crois pas ambitieux, mais je vous trouve un peu
| naïfs. Vous savez que je dis toujours à vous tout ce que
4 Et, sautant tout de suite à d’autres idées, comme il | f lui arrivait fréquemment :
1 — dJ’estime beaucoup votre caractère, et, si je me croyais, moi aussi, le devoir de choisir et de suivre un
4 idéal, c’est le vôtre, sans doute, que je voudrais : Sans
à . Dieu et sans maître, envers et contre tout et tous, parler
; et agir selon sa conscience. Mais je crois que je serais
moins absolu, moins exigeant. Je n’aurais pas votre
| 211
passion de la croix, en un mot. Vous êtes un religieux, : $ mon cher, un apôtre, vous avez un Dieu, malgré tout, $ À et vous voulez mourir pour lui! 3 5
Arverne ricanait dans la nuit tranquille des ruelles sonores. Madec fut humilié aux larmes. Il eut honte et # \
- . horreur de lui. Comme ici se fourvoyait la coutumière 4 clairvoyance d’Arverne! Lui un martyr! Or c’était l’in cessant reproche qu’il se faisait, d’être lâche, d’être en x : tout comme le vulgaire, de dire et de ne point faire ! 2: Serait-il jamais capable d’un acte comme celui de :
Il se confessa à Arverne. Il lui étala sa misère inté- rieure, sa faiblesse d’âme : 4 | — Est-ce que moi, qui suis conscient de tous les men- 4 songes au milieu desquels nous vivons, au collège, dans L l’Université, est-ce que je devrais souffrir d’y rester ? S
- Est-ce que je ne devrais pas les crier sur les toits ? Non, je reste, je me tais, et je ne sais pas si ce n’est pasplum M tôt par peur qu’on me chasse, d’être jeté à la rue, que par illusion que j’y combats quand même pour un peu b plus de vérité ! L
Les deux amis sortaient de la ville, prolongeaient leur k promenade autour des boulevards sombres, sans réver- # bères, avec, au-dessus de leurs têtes, les crinières noires à des marronniers, où scintillaient les étoiles. $
Arverne sentait une émotion fraternelle le gagner, à devant l’angoisse que lui criait Madec. Il cessa ses sar- : casmes, et sa voix s’adoucit : <
© — Non, mon cher ami, ce n’est pas une illusion. Vous 4 voyez comme j’avais raison : Vous vous poussez au ; martyre; vous vous excitez à la folie de la croix. Vous î voyez trop de crimes. Vous voulez trop de vertus. L’Uni- 4
versité a besoin de gens comme vous, pourvu qu’ils ne fassent point d’eux-mêmes des martyrs. Le temps des supplices est passé, celui aussi des martyrs. C’est ;
| l’ère des hommes simplement, qui s’ouvre. Il faut nous
_ ouvrir à la tolérance, faire chacun tout ce que nous pouvons, sans violence pour nous, plus que pour les autres. C’est le temps de la raison, non plus des coups, — de la longue patience, du génie. Il faut être tenacement loyal, et c’est tout, sans trop s’illusionner sur le reste. Nos maîtres de la Sorbonne et de l’Institut ne + sont pas plus naïfs que moi. Ils croient peu, je pense, que leurs plus belles paroles, que leurs plus beaux actes : changent grand chose dans le monde. Cependant ils
_ préfèrent de belles paroles, de belles actions, à des pa-
_ roles et à des actes vils. Inutile de se flageller. C’est
. la grande leçon qu’ils nous donnent. Vous voyez, avec
. toute ma blague, vous m’avez converti. Je suis entré à
. la Ligue. Sans doute je n’y fiche pas grand chose; mais
encore une fois il nous faut beaucoup de patience et de
À modestie, à la Ligue, comme au Collège, comme avec
. nous-mêmes. Non, notre U. P. ne se fondera pas cette
_ année, je ne crois pas. Mais contentez-vous d’avoir
semé quelques graines de cette Idée. Elles germeront,
. dans un an, dans dix ans ; peu importe. Elles reparai-
| tront ici ou là, sous une forme que. vous n’aviez pas
Ë prédéterminée. Et si elles ne germent point? Bah!
Ù mon cher ami, soyez joyeux d’avoir semé !
Ils causèrent encore, longuement, Yves écoutait sur-
| tout. Il s’apaisait à ces paroles calmes, confiantes, prononcées d’une voix sereine. Il était conscient qu’un ami
1 lui était venu, tout à coup, qu’il n’était plus aussi seul.
1 Il ne voulait pas discuter, pour ce soir-là. |
Less rs de
È Cependant on était aux plus beaux jours de juin, et Yves n’allait plus au collège qu’avec ennui. Il s’étonnait : ù de sentir une telle torpeur l’envahir au bout de la première demi-heure de classe. Aucune classe ne l’intéres- | sait plus ; ni les petits comme autrefois par leur turbulence perpétuelle, où il avait vu l’impatience de l’être jeune à accueillir toutes impressions et à y répondre ; | ni les moyens ou les grands, dont les langueurs ou les gamineries lui montraient l’adolescent déjà affec té sn l secrètement des puissants instincts qu’atrophie ou dé- nature l’atroce discipline. Il avait dû cesser de jouer avec les gamins, de plai1 santer avec les aînés, car il ne pouvait, dans cette pri- | son, être leur camarade à une heure moins cinq, pour | devenir leur ennemi à une heure sonnant. Il traversait donc leurs groupes sans plus répondre à leurs enfantines | interpellations. Il entrait en classe en sabreur. A l’anglais il trouvait encore sa vie supportable : quelques- | uns commençaient à bavarder pas trop maladroitement,
et puis ses classes d’anglais étaient à peine des « classes ». 3 On y contait des histoires; on y jouait à maints jeux de société; on y représentait de courtes scènes comiques, le tout dans la langue étrangère, naturellement. Mais 4 ces classes demandaient un constant effort d’invention, Fe ; en même temps qu’une plus grande dépense d’activité LA nerveuse qui faisaient tôt éprouver à Yves de grandes lassitudes. Quant à ses classes d’allemand, où il ne : pouvait appliquer la même méthode, puisqu’il ne pou- ( vait parler allemand, elles lui étaient devenues de bonne heure de lourdes charges. Il les traînait selon la mé- : thode vulgaire : les leçons pendant un quart d’heure, des zéros, des 1, des 2; des heures de retenue, des 4 élèves mis à la porte; des colères; des coups de poing | sur la table, de grands silences où, terrorisée, la classe ne bougeait plus. Et ils ânonnaïent platemeni l’un après l’autre les stupides sentences : « Le jardin — der Garten: h: de mon oncle — meines Onkels ». Et cela aurait une dé heure, puis une autre heure… Les mêmes petites inep- 4 ties revenaient éternellement, et éternellement les | mêmes voix se buttaient aux mêmes fautes : « Vous rejet, s’il vous plait! » C’était tellement la même chose qu’il entendait et répondait, et parlait presque | sans conscience, la tête appesantie d’un invincible som- . meil, d’un écœurement de vivre. Le lendemain il fallait recommencer, et puis les autres jours. Car même à U l’anglais, la variété n’était qu’apparente, la vie fausse, L artificielle, imaginaire, péniblement imaginaire, où le % monde entier doit s’évoquer entre quatre murailles. ! Alors il se voyait jour par jour un peu plus asservi à la « routine, dans l’absurde impossibilité de remuer en cette k
L | gangue rigide, dont le système entier l’enveloppait, le à serait de plus en plns. MALI se jurait cependant de lutter jusqu’au bout. L’an . prochain, il s’y prendrait autrement. Il s’épuisait à …_ chercher de nouvelles méthodes, rêvant de ne pas faire _ tant de fois la même chose. (à D’abord il ne pactiserait plus avec l’administration » : paterne et bête. Il imposerait une méthode strictement
- autoritaire, puisqu’il ne pouvait songer à la liberté dé- Ke dy a sirable. Du moins il l’exercerait avec le plus grand L: . discernement et la plus absolue fermeté. Durant le | RG: 1 premier trimestre, il ne punirait point ; il laisserait faire © tout en intéressant les élèves assez pour voir quelles & …. spontanéités s’aflirmeraient. Dès le second trimestre, le -… … départ fait des bons, des médiocres et des nullités, il ne _ S’occuperait plus du tout de ces derniers. Il les mettrait —. à part, à des places du fond de la classe. Il ne leur . _corrigerait plus même de devoirs, ne leur demanderaït … plus de leçons; non parce qu’il les méprisait, mais | parce qu’au fait il aurait jugé que de telles natures . étaient essentiellement réfractaires, et que c’était risLe uer de les ruiner pour jamais que de les obliger à . quoi que ce fût.
- Ilsé réservait d’être sévère avec les médiocres sur- … tout. Quand l’un d’eux serait en défaut, il lui marque- à: rait une punition légère d’abord, aussi rationnelle que 4 possible. Il lui donnerait par exemple un supplément _de devoir ou de leçon. Si l’élève s’y refusait, il augmen- ‘4 te ait la longueur du devoir ou de la leçon supplémen- … taire. Enfin il en arriverait à la retenue, qu’il viendrait faire faire lui-même, et qui ne serait autre qu’une classe ” up plémentaire. En cas très grave, il infligerait une
grande retenue de trois heures, qu’il surveillerait lui- * même au collège. Surtout il voulait que les élèves s’habituassent à écouter ses paroles, à savoir qu’elles avaient un sens réel, une valeur pratique immédiate, et indiscutable. A ces énergies molles, relâchées, il fallait, songeait-il, ce perpétuel aiguillon d’une volonté résolue, inébranlable, cet exemple d’une constante fermeté, et qui jamais ne manque d’accomplir ce qui a une fois Quant aux bons, il les laisserait agir absolument à leur guise, leur passant même toutes sortes de manquements. Ils pourraient aller et venir, causer en classe, “omettre un devoir, une leçon, sans qu’il en tint Puis il songeait : rêve, que tout cela! En fait, il y 4 rarement un seul élève bon, un seul nul, tout est mé- diocre.. Agir comme j’imagine, sans intervention de l’administration, c’est volontairement aller contre elle, qui veut le relâchement, la lâcheté, la veulerie ! Il souffrit de connaître ces enfants qui étalaient cyniquement devant lui toutes les plaies de l’âme. Il croyait l’enfance meilleure. A les voir de si près, si souvent, en tant de circonstances, ces petits hommes étaient hideux. A travers eux, comme à travers une glace, il voyait toute cette société de leurs pères et mères, des familles qu’il ne connaissait point. Ils reproduisaient fidèlement d’abord leurs tares physiques. Ces pâleurs ou rougeurs morbides du teint, indices de la pauvreté ou de l’impureté du sang; ces traits menus ; ces petites faces émaciées; ces corps maïigriots ; ces tics nerveux; ces gestes impudents ; ces brutalités des voix… tout | cela lui révélait des passés d’alcoolisme, de folies, de |
| hontes, de vices de toute espèce. Et puis c’étaient les _ tares morales. Ces enfants s’épiaient les uns les autres, çaient, se trahissaient, se vendaient pour rien, pour le ÿ plaisir de médire, de triompher un moment. Tares F physiques et morales que l’éducation universitaire n’ef_ face pas, aggrave encore. Et c’étaient les blémes visages 3 des matins, les figures tiraillées, les attitudes énervées, . les sournoiseries des regards, les ricanements étouftés, toute la vermine des âmes qui montait, s’enlaçait, __ setordait, se multipliait sous son regard observateur. À 1 Il avait d’abord imaginé, pour les forcer à plus d’at2113 tention, de les faire marquer leurs propres fautes sur A: _ leurs copies qu’il leur rendait, tandis qu’il corrigeait au __ tableau. Maïs ensuite, quand il revoyait ces copies chez A 4 __ Jui, il s’apercevait que la plupart des fautes n’étaient Le pas soulignées, ou étaient grattées. Il tenta de sévir, —_ promit des récompenses, des punitions. Les élèves ne Re ‘4 cessaient point de tricher, il le constatait à la différence ! 04 des encres. — Il essaya de faire autrement; il distribua . “_ les copies de façon que chaque élève eût à marquernon _ plus ses fautes, mais celles de son camarade. Le résulRe tat fut fantastique. L’esprit de malice les tenait et ils se … marquaient un plus grand nombre de fautes qu’une _ copie n’en pouvait loger… Quand il proclamait les ré- “ sultats, des disputes éclataient en classe. Il renonça à
- ce moyen, en adopta un autre, puis un autre, et cela à - Un jour monsieur le Principal entra dans la classe et . s’effaça pour laisser passer monsieur le Sous-Préfet. Yves “ corrigeait un thème allemand. Les mainsdans lespoches, ’ _ Au fond de la classe, il resta dans la même position,
tandis que, avec quelque bruyance d’étonnement, ses
Le grand personnage était en civil; très correct, redingote, chapeau de soie, col droit, Yves le recon-. | naissait à peine, maintenant qu’il était sans argenture, Ë
— Faites-les asseoir, je vous prie, monsieur ! demanda : le sous-préfet à Yves. À
Yves s’avança vers sa chaise, et d’un signe de la F: main fit asseoir les élèves.
Il était devant le sous-préfet, qui « sentait bon », comme s’il venait de chez le coiffeur. Près de lui, le : principal tanguait comme une tonne vide dans l’eau. Il à se haussait sur ses pieds, le brave homme, comme sous 1 la poussée soulevante de son éloquence, car, d’un air | jeunet et rieur, il parlait, scandant ses mots avec 1
— Ils apprennent ici la langue, vous entendez bien, la langue des ennemis! Et les Prussiens, monsieur 1 le Préfet, n’ont qu’à bien se tenir, vous entendez
— Vous êtes content d’eux? interrogea monsieur le sous-préfet, en s’adressant à Yves. Celui-ci fit la à
— Pas absolument. Mais je ne les rends pas res- . ponsables tout à fait. Pour qu’ils apprissent sérieusement une langue vivante, il faudrait qu’ils pussent sortir des quatre murs de la classe. |
Et monsieur le sous-préfet regardait en l’air. Il se retourna vers les élèves : |
— Eh bien, mes enfants, à l’occasion de ma visite au collège, monsieur le Ministre veut bien que je dispose +
pi en votre faveur d’un jour de congé. et toutes les punitions seront levées. À Le _ Il sourit, regarda les élèves, comme s’il attendait à quelque chose. Mais eux, maîtrisant leur gaîté, s’étaient | levés, faute de mieux. Le _ Déjà le sous-préfet se dirigeait vers la porte. Yves, x À très grave, l’accompagna avec le Principal qui vaine- » ment essayait de. combler un vide : _ .—Je suis sûr que les élèves sont reconnaissants à QUE monsieur le Sous-Préfet, très reconnaïssants. Les vabi. cances, vous entendez bien. pie 5 Le sous-préfet se retourna avant de toucher la porte En revenant à sa chaire Yves fut accueilli par vingt
- _ — M’sieur, plus de d’voirs supplémentaires. M’sieur, … pas de thème à refaire ?.. …._ Yves frappa sa table d’un livre pour rétablir le ‘4 — Non, mes amis, non! Je n’enlèverai pas mes puni- Ÿ _ tions. Monsieur le sous-préfet peut lever celles qui … regardent l’administration, retenues et consignes, si —. l’administration y consent. Mais, dites-moi, est-ce que monsieur le sous-préfet peut faire qu’une leçon non sue ! _soit sue tout à coup, qu’un devoir non fait se trouve fait, par la vertu de sa visite ici! Nilui, ni moi, ni per- . sonne au monde, réfléchissez-y, n’a le droit, ni le pou- | voir d’effacer une faute, sauf celui qui l’a commise, et à en la réparant. Chitaud, vous ne saviez pas le cas pos- | sessif? Je vous l’avais donné à apprendre en plus de … votre leçon de la semaine. Est-ce que vous le savez EL aintenant parce que monsieur le sous-préfet vous à
fait visite ? Est-ce que je puis vous dire : vous n’avez pas appris ce que vous devez apprendre, mais tant pis, ne l’apprenez pas, puisque monsieur le sous-préfet est venu ? Voyons, est-ce que Ça a une raison d’être ?
Quelques paresseux eurent l’air déconfit, mais beaucoup manifestèrent un étonnement heureux, malgré tout ; car cet âge, qui est sans pitié, a un sens très sûr de la vérité, et la vérité est toujours bonne à contempler.
La classe finie, Yves s’en donna à cœur joie avec ses
— Est-ce assez idiot, ce don de joyeux avènement ? Est-ce assez malpropre au fond ? Dès l’enfance ces genslà veulent qu’on associe à leur présence, à leur personne, quelque souvenir de plaisir ! Ils se gagnent ainsi, malhonnêtement, des sympathies qui outragent la raison et la justice. Dès l’enfance, ils vous habituent à la pensée d’un être qui peut tout ; d’une puissance supérieure, capable de nouer et de dénouer des événements, de racheter des péchés, de pardonner des fautes ! Comme si . le mal n’était pas le mal, quand le diable et tous les préfets de la terre y seraient! comme s’il y avait d’autre moyen de l’anéantir que d’en faire un marchepied pour
‘ une action meilleure! Voilà comme les enfants reçoivent des leçons d’absolutions et d’amnisties des plus hauts personnages! Pourquoi les laisse-t-on entrer chez nous ?
En rentrant il trouva deux lettres d’amis, professeurs de collèges, qui lui donnaient rendez-vous aux grandes vacances à la mer. Dans ces deux lettres, il trouva l’expression de leurs fatigues et de leurs ennuis. L’une était de Crillon, professeur de mathématiques dans un collège de l’Ouest. Crillon, de l’âge de Yves, nature restée
ï simple et rude, voyait les choses avec précision, et les « Mon principal, — disait Crillon, — est avant tout 4 un marchand de soupe. C’est un être souple, sans scru- è pules, n’ayant qu’un but, garder les élèves qu’il a, aug4: menter leur nombre. — Flatteur et doucereux avec tout 48 _ le monde, distribuant des bonbons à tout moment aux fx plus petits, embrassant les autres, surtout certains Fi d’entre eux ; courbé très bas devant les notables de la _ ville, et le sous-préfet. ;‘4 « Mes relations avec lui : une poignée de mains, et _ quelques mots, à l’entrée de chaque classe. Jamais il ne ge ‘ fait allusion à ma classe et n’a jamais l’air de s’intéres- —. ser au travail, à la bonne ou mauvaise volonté des ‘ _ élèves. Licencié en quelque chose que je n’arrive pas à —_ déterminer, peut-être après tout bachelier seulement. 4 « Les élèves non boursiers sont les maîtres de leur “. emploi du temps. Ils viennent en classe on s’en abs_ tiennent selon leur bon plaisir. ‘k « Exemples : en deuxième-moderne, six ou sept RE: élèves au commencement de l’année ; actuellement un —_ prépare les indirectes, et ne vient qu’aux cours de phy_ sique et chimie ; ‘ « Un autre prépare les Postes, et suit la moitié des cours de physique et chimie, et quelques cours de nt _ « Deux autres viennent d’abandonner la géométrie descriptive et la trigonométrie. C’est trop dur, et ils . n’en voient pas l’utilité ; _ « Enfin un autre s’est payé un mois et demi de va_ cances à Pâques et suit les cours en amateur. —_ _ « Restent donc dans cette classe deux élèves (bour-
siers), suivant tous mes cours. Ge sont d’ailleurs d’excellents potaches.
« Mais quel plaisir et quel courage peut avoir un professeur dans de pareilles conditions !
« Heureusement les autres classes ne sont pas encore émancipées. Sauf de nombreuses absences (sans sanction je crois), les élèves des autres classes suivent tous les cours, et étudient toutes les matières, et j’ai réellement du plaisir à suivre leurs progrès. Mais, ayant quatre fois par semaine trois et même quatre classes réunies, je suis obligé de scinder ces cours en deux parties, afin que tous en profitent. Je m’occupe des uns pendant une heure, des autres pendant une autre heure: double travail pour moi, car il me faut assurer la surveillance pendant que je fais classe — et j’ai ces jourslà quelque quarante-cinq bipèdes! Perte de temps pour les élèves qui n’ont que la moitié du temps pour les
« Ici comme ailleurs le répétiteur est le plus exploité. Son service lui permet environ quatre heures de liberté par jour, et il en passe encore deux là-dessus à faire classe (pour quinze francs par mois!) Aussi quelles classes il doit faire dans ces conditions ! Je l’aide un peu en lui surveillant de temps à autre quelques études, cours, etc. Le maître primaire interne partage avec lui le service jeudis et dimanches.
« Je ne te parlerai pas des prof. dont un ou deux, vu leur âge et leur nullité, devraient être mis à la retraite ou employés à tout autre besogne.… »
L’autre lettre était de Devaiges, qui, fort occupé de ses fiançailles toute l’année, avait laissé Yves presque sans nouvelles. Il lui annonçait la date de son mariage,
ne et lui contait l’affaire suivante qui venait de se passer dans son collège. : $ « … Il y a déjà une quinzaine de jours les potaches _ étaient sortis furieux du réfectoire, en braïllant dans la . cour : € À bouffer! à bouffer! » De tout temps j’avais entendu les doléances des miens à propos de la nourri- …_ ture. Mais tu sais que si on écoutait tout ce que disent ‘) les potaches, il n’y aurait qu’à flanquer le feu dans 54 toutes les boîtes. Cependant voilà que vendredi dernier, _ au dîner du soir, dans le grand réfectoire, où M - se balladaient le père Poupoule (le principal), et son ne surveillant général, dans le potin des assiettes, des cou114 … yerts, des voix, la porte s’ouvre, et. l’inspecteur d’aca- —….. démie paraît! Il s’amuse à goûter le vin, les plats. Il y Et avait ce soir-là de la morue et des haricots. L’inspecteur ï “à _ fait une grimace en goûtant les haricots, deux en goû- _ tant la morue, trois en goûtant le vin. Il interroge des …— potaches ici etl à. Ils déclarent qu’ils avaient tous refusé … La morue. L’inspecteur leur demande si on changeait les à … assiettes Cette question les ahurit; jamais ils n’au4 raient pensé que ça pouvait se faire ! Pendant ce temps, . Poupoule avait une tête que j’imagine avec délices. 11 Chaque fois qu’il voulait dire un mot, il paraït que l’in- … specteur le faisait taire doucement. Un énorme silence h régnait dans le réfectoire, et on l’aurait dit vide. Enfin … l’inspecteur a demandé à haute voix aux élèves de dési- … gner trois d’entre eux pour l’accompagner dans le bu4 reau de M. le principal. Ce fut fait sans bruit, en un … clin d’œil. Trois potaches, trois grands, un littéraire, un }. scientifique, un commercial, se levèrent. Dans le cabi- …— nét du principal, où l’inspecteur était étalé dans le fau4 _ teuil du principal, et le principal debout, en rang avec
les trois potaches, on vit se précipiter la mère Poupoule. te « — M’sieur l’inspecteur! Il faut chasser ces élèves ! He « ce sont des meneurs! de grossiers individus! Il faut A « choisir entre eux et nous ! » Le « L’inspecteur ne cessait pas de sourire : fe « — Madame, madame, calmez-vous, je vous en prie; 4? é « nous n’avons pas affaire à vous! » + « Et Poupoule fut obligé de prendre la grosse mère 4h: Poupoule sous les aisselles, et de la pousser dehors en L 1 « — Allons, va donc, petite, va donc… » 7 « Naturellement, c’est un potache qui m’a raconté 4 toute l’histoire, mais je le connais assez pour savoir à , qu’il n’a rien inventé. Il paraît que, sur l’initiative d’un F d’eux, tous les grands avaient, il y a quelques jours, ÿ signé une pétition, pour prier M. l’inspecteur de venirà l’improviste au collège, goûter ce qu’on leur servait au - À réfectoire, au repas et au jour qu’il choisirait. Chose % extraordinaire, rien n’avait transpiré! Ils avaient eu 4 soin de ne rien dire aux petits. Je te laisse à juger, mon 6 cher Madec, de ce que des histoires pareilles ont de “ hautement éducatif! Vois-tu ce principal, mis en accu- ‘4 sation par ses élèves, pris en flagrant délit d’escamo- k tage, et du reste, par eux? Quelle autorité morale 4 penses-tu qu’il puisse avoir sur son armée de bi- *
Nouvelles et dernières scènes d’intérieur Les jours de juillet furent pour Yves extrêmement pénibles. La grande chaleur sans humidité brûlaït tout. . La campagne n’était qu’une plaine jaunâtre et roussie, les champs étaient embrasés et bourdonnants. Les longues promenades où il avait coutume de se délasser le corps et l’esprit lui étaient interdites. Nulle ombre. _ Même le château n’était plus qu’une ruine blanche, que des pentes arides et desséchées, dévorées de soleil. Il _ fallait dès le matin se cloîtrer dans la chambre et clore … d’épaisses tentures sur les jalousies fermées, demeurer dans l’obscurité. Une telle température, à quoi n’était point accoutumé ce Breton des rivages brumeux, éner- Ÿ vait son courage. Il s’y alanguissait. Son cerveau même j était las, surtout aux jours de classes. Il lui semblait “ alors que tout métier était plus clément que le sien, et . il allait jusqu’à envier les cantonniers de Choute, quine ._ chômaient point cependant sur les routes blanches de —. poussière. « Il est moins dur de briser des pierres, que — de faire pénétrer quelque chose dans des têtes d’en- —_ fants! »murmurait-il. Ilrentrait de classela poitrinemeur- : … trie d’avoir parlé, le cerveau douloureux, le cœur plein de lassitude. « On a tout contre soi! La bêtise de l’ad1 229
ministration, dont la responsabilité est toujours plus sl haut, on ne sait où. La veulerie des parents, qui se $ fichent pas mal de leurs rejetons. L’inertie des élèves… Quand je suis pris de colère pour une leçon non sue,un ( devoir mal fait, je m’arrête devant l’élève, je sens que c’est pitié. Quoi faire ? Qu’est-ce qu’une heure de rete- 4 nue contre cette écrasante et anonyme masse de culpa- # D bilités qui se pressent et s’entassent derrière lui? » ‘à
Une très triste nouvelle l’acheva. Le bon Périer » venait de perdre sa femme. Elle était morte quelques jours après la naissance d’une petite fille. Il descendit chez son ami, et ne le quitta point durant deux ou trois
‘ jours. Il veilla la nuit qui précéda l’enterrement. Il con. templa, au matin, ce calme visage de la morte, sur 1% l’oreiller, entre la porte et la fenêtre grandes ouvertes, pour donner de l’air, dans cette pauvre chambrette S d’ouvrier, à l’étage de la vieille maisonnette, dans ce quartier misérable. Le soleil entra dès quatre heures. : Une ombre de feuillage de rose grimpante qui rampait 4 autour de la fenêtré, vint palpiter sur le grand front ’ blême. Une autre palpitation de vie attira l’attention de à Yves : sur le plancher, à deux pas de lui, une souris ; grignotait furtivement, hâtivement, quelque ouate de 4 -. Le silence était déjà lourd, comme en plein après midi. Il avait toute la nuit médité tant d’actes de bonté, ë d’héroïsme chez les pauvres gens qu’il avait vu affairés autour du lit de la malheureuse accouchée. Sa petite à avait été recueillie aussitôt par des sabotiers qui : vivaient dans une hutte prochaine. Des voisins de pau- } vreté sordide, d’aspect minable : depuis le vieil homme, à charretier de son métier, qui, à soixante-dix ans, tra- |
_ vaillait chaque jour, hiver ou été, sur les grands routes et dans les champs; — et sa femme, femme de peine, . vêtue de méprisables haïllons ; jusqu’à leur grande fille ; de seize ans, couturière, qui déjà se parait de rubans _ et faisait la demoiselle; jusqu’à la petite de sept ans, qui avait tant chéri Valentine! tous avaient été admirables de dévouement; aucun n’avait marchandé ses : soins, ses pas, et même ses sous.
Dans cette misère sale des bas quartiers de la petite ville, Madec avait trouvé de purs trésors d’humanité qui l’éblouissaient et plaidaient en son âme pour la à beauté, la grandeur de l’amour et de la vie, contre son
immense envie de mourir, d’être semblable à cette _ forme à jamais insensible qui reposait là. _ Pourquoi toute cette beauté dans cette hideur ? Après | tant de siècles de luttes, de foi, de doute, de révolu-
- tions, de science, tant d’efforts des plus grands, tant Ù de sacrifices des plus petits ; pourquoi encore tant de b pauvres gens, de vie si sordide, — et comment chez … eux tant de divins joyaux ? Valentine était morte, 3 avait dit Périer, parce qu’il wavait pas eu les moyens f de payer un grand médecin spécialiste qui l’eût sauvée.
- Piault avait avoué son insuflisance. Mais, et l’argent . pour consulter l’autre ? Valentine était morte. Fallait-il … haïr, fallait-il maudire ? Le coupable était-il la Nature 1e l’homme, non plus l’homme, la volonté ? Alors . l’immense assaut de l’homme était inutile ? Tant de _ sueurs, tant de sang, pourquoi ? Il se rappelait sa con- .vérsation avec Arverne. Avait-il raison ? Fallait-il
- absoudre ? Ne fallait-il que panser les plaies, comme ces infirmiers sur les champs de bataille, qui ne di_stinguent pas les blessés de l’ami ou de l’ennemi ! .
Périer obéit à la volonté que Valentine avait manifes tée de tout temps d’être enterrée civilement. Madame Têtu et trois ouvrières tinrent les cordons du poêle. Beaucoup d’ouvriers du chemin de fer étaient présents, et quelques membres dela Ligue, dont Arverne, Boulon, Têtu, Madec… Mais des environs, des Loges de LibrePensée avaient envoyé des délégués, et Périer, perdu de douleur, eut à s’indigner de l’obstination de quelquesuns à vouloir fourrer partout des immortelles rouges : ke — Nom de Dieu ! dit-il, fichez-moi la paix, avec vos À : insignes ! Autant aller chercher les curés, alors ! ji Après l’enterrement, Périer partit chez un de ses frères qui habitait à quelques lieues de Villetaupier. En M rentrant chez lui, Madec se laissa choir sur son fauteuil M de cuir, devant sa table. Il éprouvait une faiblesse inouie. La petite bonne entra. k k Depuis longtemps il vivait familièrement, fraternelle- M ment avec elle, bien qu’elle eût cessé, depuis des mois, ñ de faire dictées ou narrations. Lina était paresseuse, + insouciante, bavarde, romanesque. Intelligente pour- l tant, elle posait sans cesse mille questions à Yves. Elle lui avait conté tous ses doutes de jeune esprit féminin, { toutes ses impressions de petite paysanne que séduit le luxe des grandes villes, et qu’amoindrit la domesticité. Yves s’était efforcé de la retenir, sur la penteoùü illa sentait glisser, de la relever, de l’affermir. Elle n’avait {, aucun fond de croyance religieuse. Elle allait à la messe pour plaire à madame Guiraud; pour ne pas faire scandale, pour avoir l’air d’une jeune fille de bonne maison. Mais son délice était le bal, ou le bavardage au seuil | des portes, au soir tombant, avec quelque jeune com. M mis. À défaut de grammaire ou de style, Yves avait
| tenté de mettre à sa portée quelques principes de critique, quelques règles de haute moralité.
— Vous ne croyez pas ? N’allez donc plus à la messe. Vous souffrez de la tyrannie de votre maîtresse ? Ré-
voltez-vous, mais à bon escient. Faites d’abord votre
soyez serviable, — mais non servile; soyez fière. Ne vous accoutumez pas à la servitude. C’est être servile que de bâcler sa tâche, que de la saboter, et de bougonner derrière le dos de votre maîtresse. Faites de votre situation un moyen de vous perfectionner en tant d’œuvres utiles, nécessaires : le ménage, la cuisine. Vous pouvez ici devenir une vraie femme, comme il est donné à peu de bourgeoises de l’être. Affranchissez ainsi votre esprit, vos énergies. Devenez digne d’être la femme d’un ouvrier sérieux. Ils ne manquent pas;
Mais Madec s’aperçut à la fin que tant de paroles, de conseils n’avaient de prise sur cette nature médiocre qu’autant qu’ils pouvaient servir à développer ses
_ instincts d’indépendance les moins élevés. Lina s’enorgueillissait de l’amitié simple et robuste de Yves. Elle _ y prenait appui secrètement pour se révolter contre la . bonne madame Guiraud. Elle s’en inspirait pour justi- … fier ses négligences, ses paresses, ses vagabondages. . Une fille comme elle, qu’un professeur du collège hono_ rait de sa fraternelle confiance, était supérieure à sa
- condition. Elle était digne d’un autre rang social. Elle rêvait d’amours qui la libéreraient. Cependant elle demeurait effrayée et probe devant les actes qui la ; Avec crainte Yves se demandait si, au lieu de la sau233
ver, il ne l’avait pas plutôt pervertie. De nouveau un RE
grande défiance naïssait en lui de ses plus chères pen- #
sées, de ses meilleurs efforts. L:
j Lina le trouva affalé dans son fauteuil. NL
— Eh bien ? Quoi donc ? Fatigué ?.. Et puis c’est si 4
triste, ce pauvre M. Périer ! 2
c Yves essaya de sourire. Lina s’était approchée de
lui, posant plaisamment la carafe d’eau fraîche qu’elle M
tenait à la main, sur son front. Ce contact l’émut, lui 4
fit du bien. Il voulut plaisanter : ;
— Oui, je comprends. Je passerai chez le coiffeur…
J’ai une crinière ?.… ES
— Mais non! je n’ai rien voulu dire !.. s’écria la jeune …
fille. E
Elle avait placé la carafe sur la table. Debout devant « lui, elle glissa légèrement la main sur les cheveux du …
jeune homme. Il tressaillit d’une étrange tristesse non
sans douceur, à l’insensible caresse. Il prit cette main,
dont il souffrit, la lächa, se leva résolument et riten
— Lina, je vais me faire curé !.. Cependant j’hésite L
entre le tablier des francs-maçons et la soutane des …
Dehors, dans le jardinet, un pas de cheval, et puis la … k
voix de M. Louis, l’homme botté, vêtu de velours, tot
jours affairé, ne faisant rien : 4
— Eh dame ! puisqu’il faut installer le gaz ! Faut nu
bien que les ouvriers viennent ! |
Et le goguenardisme de M. Laviteur, un gros richard 4
des environs, ami intime de Louis, appuyait d’un ton
— Parfaitement ! Mais que voulez-vous, on ne peut …
plus rien obtenir des ouvriers ! Foutent plus rien, ces
Puis un grincément de porte, sous une lourde brise
{ de juillet, apportant une odeur de roses; puis plus rien. Puis, au-dessous, dans l’escalier, une porte claqua. Et
_ le silence. $ Il était assis de nouveau dans le fauteuil, devant la
-
table. Lina éétait penchée vers la persienne close,
-
aux voix de Louis et de Laviteur, pour les suivre dans
- le jardinet. Elle se redressa, aperçut une carte postale
” illustrée sur la table de Yves. C’était un joli coin de
l’Esterel, d’un dessin menu, avec des nuances fines;
| tout un rêve de beauté et de bonheur s’évoquait là.
… | Lina prit la carte, la regarda longuement, soupira :
— Comme on doit être heureux là !.. Je ne connaïi-
| trai jamais ces endroits-là !.…
{: … Madec, gêné d’une pitié qui montait en lui, voulut …_ — Moi non plus, allez ! Jamais je n’irai à Nice ! J’ai “autre chose à faire !
…._ — Non, possible !.. Mais en Bretagne ? Il y a des
“coins pareils. La mer ! ce doit être si beau ! Est-ce que je la verrai jamais, la mer ?
— Ace mot de la mer, tout le cœur d’Yves s’ouvrit. Elle ne la connaissait pas, la mer! Lui allait la revoir. Il allait s’y délasser, oublier infiniment toutes les blessu es, les luttes, les tristesses de l’année. La mer! ah! comme il y vivrait avec béatitude; paysan, dans quelque champ voisin, paissant des chevaux, — ou tassant les goémons, — si seulement l’atroce problème social, humain, n’était là, qui le ramènerait aux villes, à la
Mais elle? Indéfiniment les journées lui étaient - pareilles, et les heures de sa vie s’écoulaient à décrotter ji des souliers, à marmitonner des plats, entre l’évier ét le fourneau, à balayer, épousseter, cirer. jusqu’aux. ‘4 épousailles d’un quelconque du troupeau, pour qui elle … i recommencerait la tâche jamais finie de cirer, épous- ‘ Pourquoi n’ont-ils pas de vacances, eux aussi, domes- 4 tiques, ouvriers, tous ceux à qui les autres doivent leur loisir, leur bien-être ? hé Que pouvait-il, lui, pour elle? Il la regardait. Blanche M et rose, toujours elle considérait ce coin de paradis sur 4 ce carton. Il n’oserait plus rien dire; il n’oserait plus la M regarder en face. Il avait menti en la traïtant en sœur! M Entre elle et lui, il ne pouvait rien y avoir. Elle demeurait une domestique, il était un monsieur. Le monde ” entier, tout le monde, des siècles de vies se dressaient entre elle et lui, qui interdisaient de pareilles frater- » nités, qui voulaient que rien de lui pour elle ne fût autre que crime, rien d’elle pour lui autre que douleur. Il se leva brusquement, saisit son chapeau et dit : Eu — Pardon, Lina, je pense que j’ai oublié une course! « +
Secondaire et Primaire — Accompagnez-moi donc jusqu’au collège, lui
. L’instituteur Clavaud était souffrant. Il ne venait plus
. que le service à l’École fût surchargé. _ — Pensez donc, Clavaud a cinquante-deux gosses! . Nous avons chacun nos quarante ou cinquante aussi,
- et six heures de classes par jour! sans compter l’étude. . Et il faut que nous trouvions le moyen de faire marcher _ les cinquante-deux mômes de Clavaud en plus! Pour
- peu que Ça dure encore huit jours, et ça promet, — je - me demande ce que nous allons devenir! ._ Bonne âme, Yves proposa de les aider. Depuis long_ temps d’ailleurs il était curieux de mieux connaître _ l’enseignement primaire. En outre, il lui paraissait . naturel que, le cas échéant, un professeur d’enseigne_ ment secondaire et un instituteur se rendissent de | — C’est bien simple. Je suis libre deux après-midi ._ par semaine, et toute la journée du vendredi, en outre
du jeudi et du dimanche. Il m’est facile de prendre la classe de Clavaud à ces moments-là, et je vous déchagerai d’autant. Voulez-vous que je passe à l’école ven. dredi prochain à huit heures du matin. OR:
Boulon ne put s’empêcher de rire dans sa barbe assy>, — Merci! Vous êtes bien gentil. Mais si vous croyez que ça se passe comme ça! ” & — Comment? fit Yves. Qu’y a-t-il là de bizarre? Der: — Il y a de bizarre, mon cher, que vous agissez tou- ME jours comme si n’existaient pas un tas de formalités qui barrent la route! Voyons d’abord. Croyez-vousque | le père Rolland, directeur, vous permette de faire la ; classe de Clavaud? Il est rudement trop froussard pour prendre ça sur Ini! Ça ne s’est jamais vu qu’un profes seur de collège fasse une classe d’instituteur ! Quand il n’y a pas de précédent… — On en crée ! imposa Yves. #4 — Ouais! C’est pas le père Rolland qui essaiera! 1 voudra demander l’autorisation à l’inspecteur primaire. Or l’inspecteur primaire est un chic garçon, pas banal 3 même, et qui ne manque pas d’initiative. Mais tout de même il n’ira pas jusque-là, sans en prévenir le Rec- $ teur. qui aura peut-être à en aviser le ministre. et 1 je ne dis pas que ça n’amènerait pas une interpellation 4 à la Chambre! En tout cas, vous voyez que ça demandera du temps. Clavaud aura le temps de mouxir et de | — Je comprends, poursuivit Yves, qu’on ne puisse + pas, sans tant d’histoire, pour un temps considérable, : permettre à un professeur de remplacer un instituteur. ; Chacun a sa compétence, et pas plus qu’un menuisier É
ne peut faire le serrurier, de même, un secondaire et un primaire ne se peuvent remplacer dans leurs fonctions respectives. Mais quand il s’agit d’un cas exceptionnel, comme celui qui nous occupe, et d’un rempla- À cement de quelques jours seulement, pour alléger une . besogne toute matérielle, pourquoi s’embarrasser de tant de démarches quand on peut si aisément faire les À — Ah! mon cher, dit Boulon, vous êtes curieux, vous! Vous figurez-vous que ce soit une question de compé- tence, proprement, qui puisse justifier ces démarches? _ La vérité est qu’il faut s’appeler Madec, et être le sale _ anarchiste que vous êtes, pour vouloir ainsi tout mêler et tout confondre! La vraie raison, la voici : « Jamais un professeur de l’enseignement secondaire ne daïigne-
- rait faire, pour un jour même, dans une école commu- | a nale, le service d’un instituteur. C’est un fait, une | vérité psychologique, comme vous l’appelleriez, je crois; : E ceci est garanti, approuvé, consacré par l’autorité
- supérieure, qui interdit que l’enseignement primaire et … l’enseignement secondaire aientrien de commun. Qu’un … instituteur, à force de travail, parvienne à prendre rang | parmi vous, voilà encore une chose qui se voit; mais qu’un de vous descende vers nous, même par occasion, … voilà ce qui ne peut se supporter. horreur! Mais » vous n’avez pas l’air de vous douter que ce n’est guère que depuis votre arrivée ici que nous voyons vos col-
- lègues un peu, du moins quelques-uns! Du reste, ce m’est guère aussi que depuis votre arrivée, qu’on se voit, qu’on se parle, qu’on se fréquente un peu, entre ouvriers, secondaires et primaires. î 4 — N’est-il pas odieux, s’écria Madec, qu’on nous divise
ainsi? Qu’on nous éloigne les uns des autres! N’est-il pas odieux qu’il y ait deux enseignements, deux éducations, deux justices, deux morales! Quel plus sûr moyen, plus efficace, de faire des frères ennemis, de créer dans la même nation deux peuples, deux races qui ne se comprennent pas, qui se méconnaissent, se haïssent, s’entretuent! N’est-il pas odieux que, cela étant, des gens graves, doctes, faiseurs de systèmes, de bouquins et de discours, parlent de vertus civiques, de solidarité, de justice! parlent d’éduquer les consciences, quand la première leçon que reçoit l’enfant que son père emmène à l’école ou au lycée, en face, à côté l’un de l’autre, est une leçon publique, sociale, dictée par la
$ loi, patentée, d’iniquité, d’immoralité, de division, d’envie et de mépris, de jalousie et d’orgueil! Petit pauvre, entre ici; petit riche, entre là! Par le seul fait que l’enfant est au lycée, ou à l’école communale, il sait n d’avance toute la blague, le mensonge de toute l’éducation qu’il va recevoir. Il sait d’avance que ce ne sont que des mots, qu’on lui apprendra, puisque ceux qui sont ses maîtres, qui lui prêchent la justice, l’égalité et la fraternité, sont, à ses yeux, ceux qui maintiennent en fait l’inégalité parmi les enfants du même pays.
Voyez-vous, Boulon, tout l’effort d’une révolution sociale sincère devra porter là, contre l’odieux système de deux enseignements. Tant que la démocratie tolérera qu’un tel mensonge subsiste, elle restera une école de perversion du sens moral, de lächeté, de veulerie, d’inconscience. Pour que les hommes d’une même nation, d’une République, se sentent vraiment fraternels ; pour qu’ils s’unissent dans la même lutte contre tous les maux, pour que d’un même cœur ils aient le
_ même amour de la vérité et de la justice, il faut d’abord qu’ils aient été élevés aux mêmes écoles, que leur mêmes foyers de paix, de science, de beauté, et que _ sans distinction de religions, de castes sociales, sans égard pour la différence des conditions, les mêmes heures de labeur et de joie aient été dévolues à leur _ jeunesse. Au moins n’imposons pas nos divisions et nos _ haiïines à nos enfants. Qu’ils croissent libres, harmo- ï mieux et puissants, brisant toutes les gangues dures ÿ. qui emprisonnent ; renversant, du seul effort de la vie À qui fleurit, toutes ces vieilles murailles impitoyables …_ qui séparent les maîtres des domestiques, le patron ci des ouvriers, les riches des pauvres, les hommes des
- A la porte du collège, Boulon et Madec se quittèrent. M. Madec trouva Binelle dans sa cour, tête nue, les yeux 1 levés vers son gros tilleul, admirant un coq d’Inde de — sa basse-cour, qui était allé s’y percher. En apercevant 1 Madec, le gros bon homme eut une exclamation de joie = enfantine, comme il lui arrivait, par explosion. Il lui … tendit les deux mains : 4 — Je vous demande pardon de vous avoir fait de- . mander, monsieur Madec, mais tenez, venez donc! J’ai . là votre discours qui m’est revenu de chez M. le Rec- ‘1 teur, avec quelques observations. …_ Il y avait deux mois environ que Madec avait été … prévenu qu’étant le dernier arrivé au collège, l’honneur … grand lui était réservé de faire le discours de distribu- « tion des prix. IL l’avait fait presque sans y songer, … durant ses longues promenades, ou ses longues heures à de solitude dans sa chambre. La corvée pour lui n’était
pas de faire le discours, ni même de le dire, bien qu’il fat un peu angoissé à la pensée de parler devanttout un public officiellement rassemblé pour lentendre. La è corvée insupportable pour lui était de soumettre son ï discours à l’approbation du recteur. Il trouvait humi- ; liant qu’il lui fût, à son âge, et dans sa situation, interdit d’être le maître de sa pensée, de la forme qu’illui
donnerait, comme un écolier qui ne saurait parler, écrire, penser, sans la permission, les corrections de 2 son maître. Le sens de cette « formalité » qui ne l’était 4 point, n’échappait pas à Madec. C’était une manifesta- F tion nouvelle de la grande « âme policière ». Il lui était 4 réellement interdit de penser selon la logique de son esprit, et de parler sa pensée. Il se souvenait des démêlés qu’avaient eus maints collègues de lycées ou de À collèges avec leurs recteurs, pour des passages de dis- 4 cours qu’il leur avait bien fallu supprimer, n’étant pas | les plus forts. Une fois de plus, à cette occasion, Yves avait vérifié l’exactitude des observations qu’il avait faites à d’autres sujets, que le professeur, qui, en tant Î qu’éducateur, doit enseigner la liberté de penser, sil : est vrai que l’exercice de la raison et du jugement n’est Ë sain qu’à ce prix, n’est point libre lui-même de penser. ; Il est un quelconque qui a charge de dire aux enfants | ce qu’on lui ordonne de dire, et dans la forme autorisée. Dans le bureau du principal, où il était souvent entré depuis le premier jour, il reçut son manuscrit. Il avait choisi comme sujet : « Les langues étrangères et les étrangers ». Il avait développé cette pensée de Ruskin : - ce n’est pas tant la différence des langues ou des mœurs qui sépare les peuples, que certains vices hu- |
mains, tels que l’égoïsme, l’ambition, l’ignorance. Par-
lant à des enfants, il s’était exprimé avec autant de
hardiesse qu’il était possible. Mais, refroidi par le . souci d’être lu par un administrateur qui sans doute _ m’irait point chercher sous ses paroles l’âme qu’il aurait
voulu y faire passér, sauf pour la dénaturer, il avait
composé son discours sans enthousiasme.
Tandis qu”Yves lisait la lettre du recteur, jointe à son discours, le bonhomme soupirait. Le recteur trou_ ait que ce discours n’était pas un discours de distri . bution des prix. Il citait quelques expressions impropres M ou même incorrectes. Il terminait en traitant le tout É dédaigneusement de « pathos mystique ». Yves fut sou- à : lagé de voir que le recteur ne lui demandait pas de le
1 Il parcourait des yeux, rêveusement, les bouquins
_ scolaires étalés sur le bureau du principal, quand celui-
…_ cise tournant vers lui:
‘à — Tenez, monsieur Madec. Voyez donc cette pape-
- rasse-là; et dites-moi ce que vous en pensez ?
\ Il lui tendait une feuille, ornée au coin d’un « im- …_ primé » : « Université de France — Académie de… —
- — C’est ce rapport officiel que vous voulez dire ?
‘4 — Oui, c’est moi qui ai écrit cela. Vous reconnaissez
à Sympathiquement Binelle s’était approché derrière … Madec, tandis que celui-ci lisait. C’était vingt lignes
…. d’une belle écriture « sergent-major », tout à fait admi-
À — Eh bien ? dit Madec.
k — Trouvez-vous quelque chose à redire ?
Binelle s’en retournait au fond de la chambre, les +
— Mon cher monsieur, c’est la troisième fois, vous entendez bien, que M. l’Inspecteur d’Académie me renvoie cette pièce, sans me dire pourquoi ! Je l’ai refaite trois fois déjà, d’un bout à l’autre, soignant l’écriture, l’orthographe, le style ! tout, quoi! Vous m’entendez bien, je ne comprends pas ! N’est-ce pas honteux de |
; traiter un homme qui a trente ans de service comme un gamin ? Car c’est ainsi neuf fois sur dix, depuis six ans | ï que je suis principal ici ! Ah ! encore quatre ans de ce à
Pesamment il reconduisait Madec. Il soupirait encore, à sa large face plus blanche et plus flasque que jamais : À
— Allons ! vlà l’heure du diner. Faut que j’sonne 4 ma cloche… Tiens ! j’avais quelque chose à vous mon- é irer. Ça vous aurait donné du courage, à vous qui venez leur lire des belles choses le jeudi, à ces chenapans-là.. Ah ! je ne sais pas ce que j’en ai fait. Figurez-vous que j’ai confisqué dans la deuxième étude : Fin de Siècle, le Colonel Ronchonnot…. et le Dernier des j
Puis le bonhomme rit aux éclats, les yeux humides. Soudain, près de la porte de la rue, il redevint grave, rapprocha de lui, d’une forte pression de main, Yves ; qui allait le quitter, et, à voix presque basse :
— Ah ! dites donc… Cet enterrement civil, de cette femme d’ouvrier..… Vous y avez assisté, avec Têtu, Arverne, etc… Je sais bien que vous connaissiez cet ouvrier. Mais, dites donc, savez-vous que ça fait déjà du bruit? — Vous m’entendez bien. C’est un enterre-
ment Crviz ? Si ça arrive aux oreilles du recteur, jm _ demande si il n’va pas voir ça comme une manifestation ?.… Je suis très embêté, vous entendez bien ? très embêté !.… Est-ce que vous êtes parent de cet ouvrier ? _ Il y a beaucoup de personnes qui vous ont vu par le bras avec lui souvent, et qui m’ont demandé ça… Dans les petites villes, vous m’entendez bien… un ouvrier et _ un professeur du collège, ça étonne toujours un peu. ” . On a l’esprit étroit, ici… Enfin, j’aimerais mieux que le _ recteur… Vous entendez bien ?..
.
L’année scolaire était achevée. La veille au soir du jour de la distribution des prix, Arverne et Madec furent invités à diner chez Têtu. Ils devaient tous deux partir en vacances dès la fin de la cérémonie, et ilsne savaient point s’ils se retrouveraient là l’année suivante. C’était le diner des adieux. Yves aurait voulu “ refuser ; il se sentait triste et malade. Mais il craignait de contrarier madame Têtu et ses collègues qu’il re M grettait de quitter. En leur compagnie, près d’eux, il À avait combattu et souffert, durant toute cette année 4 riche d’expériences et de déceptions. Il se rendit donc î chez Têtu avec Arverne. # Le commencement du dîner fut bruyant et gai, à fi cause de la présence de Jean-Pierre qu’Yves cherchait 4 à faire bavarder en anglais, et de celle de madame Têtu, qui allait, venait, plaisantait. 4 — À quand le mariage ? fit-elle soudain. ; | — Hé ? exclama Yves. Est-ce à moi, s’il vous plaît ?.… 3 Cette madame Têtu savait donc tout? Qui diable À avait pu lui conter l’histoire qu’il avait eue avec ma- :
— Té, té, mon bon ! Qu’est-ce que cette histoire ? — Comment, vous ne savez pas, monsieur Arverne ? C’est donc des histoires entre femmes ?.. — Si tu crois, dit Têtu avec importance, qu’on parle de ça au cercle ! — Je puis bien le supposer, repartit vivement madame Têtu, puisque partout où je vais on me demande : ; Est-ce vrai que M. Madec se marie avec mademoiselle V:..2 \ — Allons, répliqua Madec à son tour, je vois qu’il est ù temps que je fasse mon discours, et que je me sauve,
- sans ça,on me marierait ici avant que j’aie le temps de 2 Il se mit à raconter tout au long ses entrevues avec
j madame Binelle. La compagnie en fut intéressée. Mais
ï madame Têtu ne put s’empêcher de se moquer de ce
3 « drôle de monsieur Madec, qui était si entier dans ses
1 — Madame Binelle n’a pas tout à fait tort. Permettez-
4 moi de vous dire, monsieur Madec; jamais vous ne
-_ ferez rien avec vos idées, si vous n’êtes pas marié !
4 Vous vivez trop seul ; vous vous exaltez. Vous êtes
. triste, vous vous découragez. Un intérieur, un peu d’af- è
fection chez soi, ça vous retrempe, pas, mon vieux ?
: Elle eut un geste caressant pour Têtu, qui dodelina |
. — À Madec, plus qu’à aucun autre peut-être, il fau- . drait un intérieur. C’est là seulement, mon cher, que | vous pourrez appliquer vos idées, les essayer librement.
Tenez, moi, je l’avoue, je ne suis plus aussi jeune que vous, et cependant j’y rêve. Si on ne vit pas pour avoir des gosses et les élever mieux que soi, je ne vois fichtre pas à quoi sert cette sacrée existence ! Mais quel but, quelle joie, de faire passer en quelqu’un de À nouveau, qui grandit chaque jour, qui chaque jour devient plus fort, plus ardent, alors que chaque jour on s’affaiblit, on baïsse, on s’éteint, — les grandes idées | qu’on n’a pas pu s’assimiler soi-même, parce qu’on a été mal élevé, parce qu’on n’a pas su nous élever ! % — Tiens, tiens ! monsieur Arverne ! Comme vous 4 parlez, dit madame Têtu. Vrai, vous me pardonnerez, j mais je ne vous croyais pas ces idées. des idées aussi. % sérieuses, sur la vie. Est-ce que vous allez vous marier? È Têtu eut l’air confus de l’indiscrétion de madame 1 . — Laisse donc Arverne tranquille ! En voilà des questions ! Comme tu es bête ! Arverne sortit d’un rêve : | — Oh ! madame, je crois avoir passé l’âge. D’ailleurs 1 vous savez mes conditions… j’y tiens toujours. Avec : mon traitement et mes petites rentes, j’arrive à cinq mille francs par an. Je n’épouserai qu’une femme qui, $ de son côté, pourra m’en amener autant. Chacun ses t idées. J’apporte cinq mille francs de rente à ma femme, il est naturel que j’en exige autant d’elle; et, si je viens à mourir avant elle, elle aura toujours ce qu’elle Û aura, et je ne la laisserai pas sur le pavé ! $ Au café, madame Têtu se leva pour aller coucher j Jean-Pierre. Quand elle fut sortie, Têtu dit aussitôt : À — Vous savez que ça y est! Le renouvellement des traités va être signé pendant les vacances. Je n’ai pas
! voulu en parler devant ma femme, parce qu’il y a une
À clause qui va nous gêner.
— Ah! contez-nous ça ! dirent en même temps Madec
et Arverne.
— D’abord, il faut tout vous dire : le Collège va avoir
| deux chaires supprimées. En outre il y aura une chaire
| nouvelle, et la vôtre, Madec, passera du second au | premier ordre… On retire au père Fusain deux cents francs de son traitement annuel… Il est vrai que ceci xe fait pas absolument partie du Renouvellement, mais il y a un tel embrouillamini là-dedans, que je crois bien que les plus malins n’y voient goutte. Le père Fusain a dix-buit ans de service ; mais il a le malheur de n’avoir | pas le brevet. Ça n’empêche pas que depuis dix-huit ans | le bonhomme enseigne fort honnêtement le dessin au | collège. Il touchait 1.600 jusqu’ici, et on lui prélevait la | taxe légale et proportionnelle sur 1.600 pour sa retraite.
L’Université, en récompense de ses bons et loyaux ser- ©
vices, ne le paiera plus maintenant que 1.400 ; et, pour
- la retraite, il ne touchera que sur le traitement de 1.400!
‘ — Eh bien ? dit Arverne. Et ce qu’il a versé sur 1.600,
_ pendant dix-huit ans; on va le lui restituer ?
— Non pas, cria Têtu, je me suis informé. C’est fichu !
On lui donnera peut-être un petit dédommagement de
| cent cinquante ou deux cents pour le faire taire, — mais
il peut se fouiller pour le reste!
| — Mais c’est un vol! exclama Madec. C’est inouï
d’étrangler ainsi tout doucement les petits, parce qu’on Î
- sait qu’on n’entendra pas leurs plaintes !.…..
— Ce qui est aussi inouï, reprit Arverne, c’est de penser qu’en notre République de paix et de fraternité, les officiers soient toujours plus payés, plus considérés, —
quant aux professeurs, c’est sur eux qu’on réalise des
— À mourir de rire! éclata Yves. Quand on pense qu’on est mieux vu et mieux payé pour enseigner à tuer, que pour enseigner à vivre !
— Les deux chaires supprimées sont cellesdu profes. seur de seconde qu’on met à la retraite (on joindra une partie de son enseignement à la chaire de philo)… et U puis la mienne, probablement, celle d’histoire.., à
— Allons donc ! interrompirent Arverne et Madec. {
— C’est tel que je dis… Alors vous comprenez… je ne Û sais trop que devenir. Car combien dans mon cas ?… Je * suppose qu’on me paiera tout de même ; — mais j’avais ï quatre cents d’heures supplémentaires! On prétend j’ qu’en France il y aura ainsi plus de cent professeurs M sur le carreau !.. En revanche on aura ici un professeur 4 d’agriculture. Puis, j’oubliais. une autre chaire de ] langues ! Mon cher Madec on vous déchargera de lalle- | mand, ne pleurez plus. Pour vous dédommager, on l vous donnera, en outre de l’anglais, du français, du grec, | et du latin. On ne veut plus de bilingues, mais on tient M à des quadrilingues ! \
Ceci finit par amuser Arverne et Madec. Quelle bouil- é labaisse! Est-ce qu’on se moquait d’eux? Qui diable
avait manigancé un tel attrape-nigaud? Têtu était-il | sérieux! Mais Têtu était incapable d’une plaisanterie NW aussi lugubre. û
— Vous n’avez pas l’air de croire? Vous verrez… |
Mais de quoi vous étonnez-vous? Vous ne savez donc
pas que tout ça s’est fait entre le Recteur (qui a des
ordres, et n’y peut rien), notre conseil municipal, (et
_ vous savez combien d’intellectuels il compte), avec le maire en tête, l’exquis Raffiard ; le conseil d’administra_ tion (dont Binelle, le pharmacien Biron, l’ancien vigne- ; __ ron Château, qui ne sait même pas l’orthographe, le vieux bonnetier Pittal, font partie ; sans omettre Chantal, ex-vidangeur, futur conseiller général! —) Tout ça ’ s’est fait parmi tout çà. Et où, et comment, et avec qui | encore, Dieu sait! — Maïs, demanda Madec, pour quoi comptons-nous ‘ là-dedans ? Comment tout cela s’est-il fait sans que, nous autres, professeurs, nous en ayons jamais entendu à parler ? Il me semble qu’on aurait pu au moins nous 4 consulter ? Qui peut savoir mieux que nous nos Compé- __ tences, et les mesures à prendre pour certaines modifications à apporter dans l’ordre de l’enseignement et dans celui de l’éducation ? $ — Ah, mon pauvre Madec, s’écria soudain Arverne, . d’un ton furieux, rageur, comme quand un sarcasme J allait déguiser sa pensée : Que vous êtes idiot, bon _ Dieu! Est-ce qu’il s’agit d’enseignement, d’éducation! Il | _ ne s’agit que de galette, de galette et toujours de ga- : lette ; fichez-nous donc la paix avec le reste! ; — Qu’y at-il ? Est-ce qu’on se bat? questionna madame Têtu en rentrant. La soirée s’acheva de bonne heure. Yves voulait s’aller coucher tôt, craignant linsommie, à la pensée du discours à lire le lendemain. En cette veillée dernière, seul, dans sa chambrette, | Yves rêvait à cette inouïe affaire du renouvellement des _ traités, dont il aurait pouflé, s’il n’en avait senti tout le _ tragique. Il y avait là de quoi convaincre l’âme la plus naïve, de la vénalité du tout. C’était vraiment le coup
de pied de l’âne. Etil se prit à rire de mépris pour son bel enthousiasme des jours d’arrivée à Villetaupier.
Il repassa son année de solitude, de labeurs, d’efforts constants et sincères. Il vit comme de toutes parts il avait été repoussé, rejeté sur lui-même, condamné au rêve pour en être dévoré dans la fièvre de l’action impossible. Dans cette maison, c’était la servante d’abord,
il pour qui il n’avait rien pu, sauf du mal peut-être ; elle, emmurée dans sa condition de domestique, lui dans celle de bourgeois. Au collège il s’était heurté à toutes les cloisons, à toutes choses établies; et par quelles fissures rares avait-il pu glisser son action? — De Périer il avait fait un ami sûr. Mais Périer s’était fait francmaçon. Ainsi des murs s’étaient dressés entre les esprits, entre les cœurs les plus pareils, et ses efforts n’avaient point prévalu. Il n’avait pas fait d’U. P.
Il avait trouvé des sympathies. Il s’en était créé. Il se savait estimé, aimé de ses élèves, de ses collègues,
Il se plut à y songer. Il n’avait pas absolument échoué, peut-être, dans toutes ses tentatives, puisqu’on l’aimait, puisqu’il aimait! Il ne trouva, revoyant en esprit tous ceux qu’il avait connus, rencontrés, aucun à accuser, à blâmer. N’était-ce point assez pour effacer tout souvenir amer ? N’était-ce pas une victoire ?
La grande victoire n’est-elle pas de vaincre en son cœur le dégoût de toutes les laideurs de la vie, d’affronter toutes les grimaces, de faire tomber tous les masques, masques de défiance, d’envie, de mépris, d’égoïsme, d’ambition, de mensonge, et d’aller toujours droit au cœur, à l’âme, à la peine! de forcer la bonté, la sympathie, l’amour, à sortir du mystère d’épouvante où il se terre!
Il y avait huit jours à peine qu’Yves Madec était en
- vacances, quand il reçut une leitre fort émue de Pillard.
-
Il lui disait :
-
« Je suis effrayé de la stupidité de l’événement. Je ne _ doute pas un instant, si quelque bruit des racontars dont je suis la victimé vous est parvenu là-bas, ou même
- ici, avant votre départ, que vous n’en ayez fait promptement justice, selon votre loyauté qui m’est bien . connue. Mais je veux que vous m’entendiez moi-même, . comme il est juste.
« J’ai reçu un blâme du recteur pour avoir, paraît-il, haussé les épaules pendant votre discours. Le recteur n’assistait pas à la distribution, comme vous le savez.
. Comment aurait-il vu mon geste! IL faut qu’il ait écouté le rapport de quelques méchantes gens. — Je ne me
- rappelle pas avoir haussé les épaules. Si je l’ai fait, je vous conjure de croire que je n’avais pas, comme l’a cru le recteur, comme on a voulu le lui faire croire, l’ombre
- de raison de me moquer de vos paroles. J’ai entendu
votre discours. Il m’a paru être d’un philosophe et d’un i qualités rares que je n’en avais aperçues à l’entendre. Monsieur le recteur n’avait aucune raison de penser que je me permettais de manifester publiquement mon mé- pris pour les idées que vous y formuliez, et qui sont miennes, auxquelles il avait donné son approbation. - Mais j’avoue que, pendant un court moment, quelqu’un qui se trouvait sur l’estrade derrière moi, et qui sans … doute n’écoutait pas, me désigna une personne de l’audi- 4 toire dans la salle, et me fit, à son propos, une réflexion qui provoqua chez moi le rire, et sans doute ce haussement d’épaules involontaire, purement réflexe. Je ne ] vois pas d’autre fondement au blâme durecteur.Je vous : demande pardon d’ailleurs de cette distraction dont je « Mais ce n’est pas tout. Mon pauvre ami! Quand je È vous parlais des honteux cancans des petites villes ! Le É recteur me blâäme encore pour avoir osé assister à la « distribution solennelle des prix (où il n’était point; ila « donc encore fallu qu’on le lui racontât), avec un pantalon M gris, et des souliers jaunes, sous ma robe de licen- k
rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. L
Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- | suelles régulières et par des souscriptions extraordi-
naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions
Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année « ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonnement se prend pour une série. 4
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L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit l’achèvement de cette série ; ainsi du 2 octobre au 31 décembre 1904 on pouvait encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète.
À partir du premier janvier qui suit l’achèvement d’une série, le prix de cette série est porté au moins
| au total des prix marqués; ainsi depuis le premier janvier 1905 la cinquième série complète se vend 5 M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, _ reçoit pour l’administration et pour la librairie tous _ les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit heures à onze heures et de une heure à sept heures. ë M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la . rédaction le premier mercredi du mois de trois heures 4 Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des 13 cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris,
cinquième arrondissement, toute la correspondance
à d’administration et de librairie : abonnements et réabon54 nements, rectifications et changements d’adresse, cahiers fe k manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. à Noublier pas d’indiquer dans la correspondance le _ numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur x l’étiquette, avant le nom. … Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cin- % quième arrondissement, la correspondance de rédaction … et d’institution; toute correspondance d’administration
- adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse un retard considérable ; nous ne répondons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous n’accordons aucun tour de faveur pour la lectwe des manuscrits; … nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en 4 avons besoin ; les œuvres que nous publions appar- … tiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, _ en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et - sans autre signification ni contrat; les manuscrits non . insérés ne sont pas rendus. |
à _ Je publie en vrac et le courrier que nous a valu le —. dernier cahier, et le courrier complémentaire du dernier … cahier, et le courrier annexe; sans un mot de commen- … ‘aires; pour la même raison que j’ai dite au commen- … cement du présent cahier; je ne puis, dans la même - . semaine, établir un cahier de plus de deux cent quatre_ vingts pages, et répondre, comme je le voudrais, à “ plusieurs de mes correspondants ; mais je fais les plus — expresses réserves sur certaines affirmations contenues
- dans ce courrier; et je demande formellement qu’on ne
- reçoive pas mon silence comme un acquiescement. E Paris, le premier février 1905 ‘4 Monsieur le directeur des Cahiers, … Je proteste avec énergie contre la publication faite par les … Cahiers d’une lettre absolument personnelle adressée par moi à M. Bouglé, publication faite sans mon autorisation et que vous n’aviez pas le droit de faire, comme vous le reconnaissez vous-même. Dans cette lettre intime, écrite à la hâte . et dont vous n’avez donné qu’une partie, j’avais eu le tort . de critiquer des hommes que j’aime et j’estime entre tous,
dixième cahier de la sixième série | dans des termes dont je déplore la vivacité et qui dépassent : de beaucoup ma pensée. Vous avez eu raison de penser que je n’en aurais jamais autorisé la reproduction. En les L reproduisant, vous m’avez fait commettre, malgré moi, une ?
Je compte sur votre loyauté pour publier cette protesta- & tion dans votre plus prochain Cahier, et je vous prie de e. croire à mes sentiments dévoués. à
Bravo pour le dernier Cahier — et pour tous les autres.
Je vous envoie ci-inclus, — pour grossir votre dossier inédit sur « la Délation aux Droits de l’Homme », — copie dema lettre de démission de la Ligue, adressée à M. de Pressensé | après l’apparition du Bulletin du 15 décembre, c’est-à-dire vers le 20 décembre. Que cette protestation s’ajoute aux autres dans votre dossier, pour y subir le même sort : iné- dite sans que mon amour-propre en souffre ! — ou publiée avec signature et adresse. 2
vers le 20 décembre 1904 1
à monsieur de Pressensé 4
La lecture de votre lettre, au dernier Bulletin, apportera Ë à beaucoup d’anciens dreyfusards une profonde tristesse. É
Depuis déjà longtemps s’entrevoyait l”opportunisme de é politiciens ministériels qui devient l’attitude de la Ligue. 1 Plusieurs parmi nous ne s’étaient pas réjouis de vous voir H entrer à la Chambre, — vous et F. Buisson, — convaincus à k: lavance que votre action de justice y serait annihilée ou È détournée. Aujourd’hui nous le constatons pleinement, et le sentiment de notre clairvoyance n’adoucit pas notre amer 4
Il y a dans votre lettre des mots inacceptables pour « ceux *
_ qui ont gardé au cœur la flamme vivante de l’idéal », (1) et _ qui placent l’idéal plus haut que le souci des combinaisons .. ministérielles. Il s’agissait, quelles que fussent les conditions .” suspectes (2) dans lesquelles se présentaient les dénoncia__ tions à la Chambre, de proclamer hautement et à l’avance que, si elles étaient prouvées, la réprobation contre la délax tion jésuitique atteindrait également les jésuites rouges, et avec plus de force encore, car ils sont inexcusables d’em- | prunter à leurs ennemis de telles armes. Et dire que « sous prétexte de demeurer purs entre les purs », des républi- ._ cains ont fait, « consciemment ou non », le jeu des préto- …_ siens, c’est émettre une insimuation infamante que beau_ coup, je l’espère, ne toléreront pas. Les seuls qui font le jeu ; des prétoriens et des cléricaux, ce sont ceux qui font passer i 4 au-dessus de tout la raison d’État et qui emploient, pour le …— salut public, des moyens cléricaux; ce sont ceux-là, et leurs _ défenseurs. Dussions-nous être vaincus, si nous n’avons +. combattu que la Justice et le Droit, c’est nous qui en fin de …_ Membre de la Ligue presque dès les premiers mois d’exis__ tence, je lui ai recruté à Crest, aux Ollières, à Privas, à -_ Loches, à Laval, à Montbrison, des membres qui en ont amené d’autres; j’ai distribué abondamment des brochures, 4 3 des appels, des déclarations, — non sans risques quelque- …— fois, comme à Laval. J’ai contribué directement à la création
- des sections des Ollières, de Privas, de Montbrison; les deux premières aujourd’hui désorganisées par les politicailleries locales. — Mais depuis déjà quelque temps je n’ose : — plus parler de la Ligue. Et comme je n’ai pas, por rester _ avec vous, les mêmes raisons que mon vénéré ami Louis 4 Comte, dont j’approuve entièrement la lettre sévère, âpre et … juste, digne de lui, je vous adresse ma démission de membre “ de la Ligue. Quand celle-ci redeviendra en toutes circonL: stances, et sans souci des conséquences politiciennes, le . porte-parole du droit, nous pourrons reprendre la propa- : — (1) Allusion à la lettre de Pressensé, Bulletin, page 1575, ligne 8.
dixième cahier de la sixième série J’adresse mes salutations respectueuses et mes ardents 4 souhaits de réveil à l’admirable Pressensé de 1897-99. à Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, 1 È 74 Monsieur le Secrétaire général de la Ligue française pour la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen, 1, rue EX Sauf avis contraire de votre part et pour la bonne admi- 4 nistration de nos abonnements, nous vous ferons présenter ; le lundi 6 février prochain un mandat de vingt francs À soixante pour votre abonnement à la sixième série de nos 4 cahiers, — octobre 190% — juillet 1905, — et pour les frais Ë. du recouvrement postal. î HEC Vous aurez, à cette date, reçu les neuf premiers cahiers ; de cette sixième série. Recevez, monsieur, nos meilleures salutations. % Ligue Française pour la Défense #1 des Droits de l’Homme et du Citoyen É: J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre Fi Le Comité central a, par mesure d’économie, décidé de 3
_ supprimer les abonnements qu’il avait souscrits aux journaux et aux revues. É Je vous prie en conséquence de vouloir bien supprimer . _ désormais l’abonnement des Cahiers de la Quinzaine. Agréez, Monsieur, l’assurance de mes meilleurs senti_ ments. 3 fi j A Monsieur A. Bourgeois, administrateur des Cahiers _ de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne, à Paris. _ Je envoie — avec un retard involontaire causé par la … grippe — l’adhésion que je t’avais promise oralement. Je … regrette et blâme l’attitude prise par le comité directeur de He la Ligue et son Président dans l’affaire des Fiches. M. de ‘4 Pressensé avait mieux à faire qu’à reprendre le langage des … généraux, lors du procès Zola, et railler le « byzantinisme » % des professeurs de morale. La ligue avait pour devoir de … protester hautement contre des actes, dont les auteurs … peuvent bien être individuellement excusables pour l’hon- ._ néteté de leurs intentions et leur parfait désintéressement, … mais dont il importe de condamner le principe et d’empêcher .- le renouvellement. Et il est lamentable que notre ligue, qui … se réclame de principes, se soit laissé devancer et remplacer … par une association purement politique, comme l’Alliance
- républicaine qui a bien su voir qu’ici encore l’intérêt poli- … tique était d’accord avec la justice. _ Cordialement à toi, k À Je n’ai pu retrouver la formule exacte de ton adresse : ce pourquoi j’ai cru devoir développer mon sentiment.
- A signé la déclaration : ) …. Juzxs Capouar, professeur de l’Université de Caen. ”
dixième cahier de la sixième série
Paris, le 15 janvier 1905 LES
Ayant aperçu dans les journaux la déclaration que vous avez signée avec nos collègues Bonnet, Charmont, Meslin, Michaud, j’ai cru devoir la soumettre au Comité de nos sec + tions dans sa réunion du 12 courant. Le Le Comité reconnaissait la justesse de cette déclaration et 1 son bien fondé; peut-être vous eüt-il demandé d’en modifier LE k la rédaction si l’ordre du jour pur et simple, ayant la prio- < rité, n’avait été demandé et voté. n: Je m’empresse de porter ce que nous avons fait à votre 1 connaissance et vous prie, mon cher Collègue, d’agréer l’as- 58
. surance de mes très dévoués sentiments. LE
Paris, le 5 février 1905 De
. Monsieur le Directeur, :: 4
Je m’adresse à votre loyauté (je n’invoque pas le droit 4 de réponse) pour vous demander l’insertion de la rectifica- ‘2% tion suivante dans votre prochain cahier. Re Je lis sous la signature de M. Gabriel Trarieux, dans un 1 article que, dit-il, « M. Clemenceau ne put insérer » et que ri vous reproduisez : « Je sais bien que c’est lui (M. Joseph # Reinach) qui l’a fondée (la Ligue des Droits de l’Homme). j Du moins puisque, dans son JListoire, il l’a écrit, c’est qu’il x! le croit. (page 73). 4 À Voici en quels termes, /Histoire de l’Affaire Dreyfus, | tome III, pages 547 à 549), je raconte la fondation de la Ligue: N | : « Les républicains parlementaires, attentifs à mesure que | se rapprochait l’échéance électorale, à ce qui se passait à dans leurs circonscriptions, y constataient un mouvement pe inusité. Toutefois, et pour effrayés qu’ils fussent, ils se tai- 1 : saient encore de leur peur. Convenir de l’audace croissante à
_ de la contre-Révolution, autant avouer que c’était le contre- à coup du crime judiciaire impuni. « Le lien était si évident entre ce fait divers et la grande guerre qui commençait que les promoteurs de la Revision 4 parlèrent pour la même raison qui commandait le silence aux politiciens. Guyot, imbu des idées anglaises, prônait depuis quelque temps la constitution d’un comité sur le ; E modèle de la Personal Rights Association. La pratique formule, traduite en français s’élargit aussitôt. On décida, } dans deux réunions qui furent tenues, l’une chez Trarieux, 3 l’autre chez Scheurer, (1) de fonder une ligue, non pour la . . seule défense de Dreyfus, mais pour rapprendre au peuple 3 les droits « naturels, inaliénables et sacrés » (2) de l’homme $ et du citoyen, — ses propres droits. 4 « Le dégoût du peuple eùt pu nous venir de tant d’abomi4 nations et de sottises qu’il applaudissait ; au contraire, ce $ fut une profonde pitié, la ferme volonté de l’éclairer, de le 2 sauver de lui-même. î 4 « Le vieux Grimaux n’avait pas relu, depuis le collège, la 24 fameuse déclaration. Une grande émotion le prit quand EC Trarieux donna lecture de ces lignes du préambule, sorties L si terriblement prophétiques, éternellement vraies : « Consi4 dérant que l’ignorance, l’oubli ou le mépris des Droits de 3 l’Homme sont les seules causes des malheurs publics et de D la corruption des Gouvernements… » % (1) 24 et 25 février 1898. — Les promoteurs de la Ligue furent à principalement des « intellectuels », selon la formule du jour : “À Hervé, Héricourt, Richet, Paul Reclus, Psichari, Porto-Riche, Geor4 ges Lyon, Stapfer, Réville, Salomon et Théodore Reinach; quatre É listes : Vaughan, Francis de Pressensé, Morhardt, Thadée Natan- : son, Georges Moreau ; quelques industriels : Arthur et Henri Fon4 taine. — La réunion qui eut lieu chez Scheurer comprit seulement : Trarieux, Yyes Guyot et moi. De. (2) Préambule. (Séance du 20 août 1789).
dixième cahier de la sixième série « Viollet fut désigné pour rédiger, avec Trarieux, les … statuts de la nouvelle association. 3 « Ce grand savant, qui avait fouillé si profondément aux 1 ruines du vieux droit français et en avait dégagé les Pro- 1 pylées, les Établissements de saint Louis, était, je l’ai dit, En | profondément catholique. Rien qu’à son maintien, on recon- T4 naissait en lui l’un de ces « Port-Royalistes attardés », pour + ä qui « le nom de janséniste était moins le signe d’une dissi- 10 dence dogmatique que l’indice d’une profession de gravité à et de religion austère ». (1) Ce sérieux du janséniste, triste, + mais fortifiant, ne va pas sans une haute moralité, qui est 1 elle-même inséparable du courage. Viollet convenait qu’il . sx) avait été conduit, « comme malgré lui », à la conviction que ; 4 Dreyfus était innocent ; mais, d’autant plus, il se croyait le +. devoir de ne pas s’en taire, surtout sous les menaces des * journalistes de sacristie et de corps de garde. Alors que %) tant de libres-penseurs n’osaient pas les regarder en face, il 5 fit à l’un d’eux cette cinglante riposte : « Vous aussi, vous À] êtes des terroristes! » (2) à Là Ainsi que quiconque sait lire peut le constater, il n’est question de moi, dans ces pages, qu’une fois, en note, à De propos d’une réunion chez Scheurer-Kestner où j’assistai | avec Ludovic Trarieux et Yves Guyot. (3) 1] Je connaissais Ludovic Trarieux de longue date; notre 34 amitié date de l’Affaire; elle ne fit que croître jusqu’à ses € derniers jours, ou je pus lui témoigner encore mon doulou- | reux dévouement ; il n’eùt pas confondu l’histoire avec le ‘# panégyrique; et je puis dire que l’amitié et l’histoire ne se + sont jamais trouvées en conflit, dans mon livre, à son Ë Li Agréez, Monsieur le Directeur, l’assurance de mes senti- % ments les plus distingués. ‘al (1) Sainte-Beuve, Port-Royal, V, 593; Renan, Essais de morale et 4 (2) Courrier du Pas-de-Calais du 29 avril 1898. Es (3) Dans cette même note, il faut lire 20 au lieu de 24 février, 4 ainsi qu’il résulte d’une communication que j’ai reçue, il y a ES quelque temps, de M. Jean Psichari. à
| À Ont signé la déclaration : | ; L. Gardez; Denys Louis; | Paul Alibert; Albert Vesson; | Ducros Armand, père ; Ducros Armand, fils; Le - David Claude; Noc Léon; De Tous ces signataires appartiennent à la section Saint-
- Hippolyte-du-Fort de la Ligue des Droits de l’Homme.
- (M. le pasteur B. Grawitz, un des signataires, est le président de la section.) ‘1 Je suis l’auteur de la lettre qui figure à la page 92 du … neuvième cahier de la sixième série. Je n’ai pas, dites-vous, _ « demandé qu’on publiâät mon nom ». Je n’ai jamais non .. plus demandé qu’on ne le publiât point. Charles Rist m’écrit …. à ce sujet qu’en vous communiquant ma lettre, il a cru _ devoir, par convenance, vous prier de ne pas donner mon _ nom sans m’avoir consulté. Jamais personne, ni M. Charles É Rist ni vous, ne m’a dit que ma lettre avait été communi- … quée aux Cahiers pour être imprimée dans les Textes for-
- rfant dossier, Si l’on m’avait denrandé mon avis, j’aurais
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dixième cahier de la sixième série répondu, comme je l’ai fait dans toutes les circonstances de El ce genre : « Publiez avec la signature. » A2 Croyez, je vous prie, à mes meilleurs sentiments. RE J’ai passé tout à l’heure pour vous dire ceci personnel- ; lement. Ne vous ayant pas trouvé, je vous l’écris sans 0 3 34 L’Est républicain, « seul organe du Parti républicain ES radical et radical socialiste de la Banlieue Est de Paris » : D » “+ Lettre ouverte à M. Cholet, membre de la Ligue des Droits de l’Homme J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article que vous avez envoyé à l’Est Républicain et que ce journal a inséré dans son k. dernier numéro sous la rubrique : Tribune libre. Vous y L. exprimez très nettement votre sentiment sur l’affaire des L fiches secrètes et en particulier sur la décision prise, à cette É occasion, par le Comité central de notre Ligue. Cette décision — par laquelle le Comité central déclare ne pas vouloir in- ! tervenir dans le débat et surtout ne pas blàmer les procédés % que vous savez — vous l’approuvez. Pour ma part, je la 4 regrette et je vais essayer de vous indiquer quelques-unes des raisons qui justifient mon regret. 2 Grâce à l’autorisation bienveillante du directeur de ce journal, — et pour laquelle je lui renouvelle mes remerciements, — il m’est permis comme à vous, de rendre mes explications publiques. J’y vois cet avantage, pour la vérité que nous cherchons tous deux, que la comparaison et la discussion de vos idées et des miennes amèneront, je l’espère,
3 _ quelques-uns de nos amis inquiets et perplexes à se former É un jugement personnel, dégagé de tous les parti-pris de } groupe et de tous les sophismes du langage politique, qui encombrent cette affaire à plaisir et qui en obscurcissent les données et les conclusions. Car c’est bien à ce point de vue, et à ce seul point de vue . que doit se placer un ligueur. Il ne s’agit pas pour lui de conformer sa conduite aux nécessités passagères d’une action parlementaire, qui l’oblige à ane certaine tactique. IL s’agit pour lui de voir et de juger les institutions et les individus en homme de conscience qui fait passer avant toute autre _ préoccupation son souci passionné des idées éternelles de 1 vérité, de liberté et de justice. La Ligue, vous le savez bien, n’est pas un Comité poli- à tique. Elle est une association morale de bonnes volontés 4 qui se sont unies pour défendre, contre les doctrines hos- ‘3j tiles ou les attaques sournoises ou les calomnies intéressées @ les principes qui sont à la base du régime moderne. Et à cela entraîne pour elle le devoir de faire respecter l’invioFe labilité de ces principes dans la personne de tous les Fran4 çais, en assurant son concours aux victimes, quelles qu’elles 4 soient, de l’intolérance et de l’arbitraire. 4 Pour qui reconnaît à la Ligue cette fonction très noble ‘à et très haute, qui la met au-dessus des combinaisons de ‘4 partis qui passent, et qui la constitue la gardienne d’un 4 idéal immuable, pour celui-là il ne saurait faire de doute F que le Comité central aurait dû intervenir dans l’affaire des fiches secrètes. 4 Car, si je souscris entièrement aux définitions concises É et heureuses que vous donnez de l’armée, de son rôle et du
. respect qu’elle doit aux institutions républicaines; si je ; 3 reconnais avec vous que tout gouvernement a non seule- : ment le droit mais encore le devoir de se renseigner sur la 4 fidélité de ses fonctionnaires quels qu’ils soient; si je me
- rappelle comme vous, les appréhensions de ces dernières À années et aussi les injustices dont beaucoup d’officiers _ étaient l’objet, à cause de leurs convictions; si j’admets et < si je sais tout cela, devrais-je en conclure que la constitution de dossiers secrets n’est pas une chose blàämable et
dixième cahier de la sixième série que les procédés qui servirent à les former ne sont pas 4 « inadmissibles », ainsi que les a qualifiés à la Chambre le Fr parti républicain tout entier ? 4 La Ligue a toujours protesté, au nom des droits de l’in- k dividu, contre l’arbitraire des notes secrètes non communi- “ cables à l’intéressé et qui détermine à son insu son avan- : 4 cement comme sa disgrâce. Le Congrès de 1904 en avait DE voté la suppression à l’unanimité. Pourquoi, fort de cette 6 décision, le Comité central n’a-t-il pas saisi l’occasion qui 13 s’offrait à lui pour renouveler sa protestation par une déli- 54 bération formelle, et avec une énergie et une autorité qui # auraient été de mise? La Ligue, mon cher collègue, ne 4 saurait avoir deux poids et deux mesures. Elle n’a pas r: deux morales. Et ce qu’elle a condamné chez ses adver- E. saires, elle doit savoir le condamner même, et surtout, ‘4 chez ses amis. , Je ne trouve pas non plus — je le dis en passant — qu’il : soit d’un gouvernement régulier de communiquer directement avec une association philosophique pour la fourniture 1 de renseignements sur les sentiments politiques d’une cer- ; taine catégorie de fonctionnaires. C’est donner à cette association un rôle qui ne lui revenait pas d’une manière parti- 4 culière, que je ne souhaitais pas pour elle, et dont je crois qu’elle se serait fort bien passée. J Je ne considère pas non plus, et ici c’est plus grave, qu’il 3 “convienne à la dignité humaine et à la nature des relations + qui doivent exister entre frères d’armes, que des ofliciers - soient encouragés à enquêter sur leurs camarades et, à plus 3 forte raison, sur leurs supérieurs hiérarchiques, soit dans + leur personne, soit dans celle de leur femme ou de leurs Ë parents. En un mot, j’estime que tous les moyens ne sont F pas bons, même lorsqu’ils sont au service d’une idée juste. % Voilà pourquoi je regrette que le Comité central n’ait pas “4 cru devoir blämer ces moyens. À Et, en les condamnant, il n’aurait pas fait, comme vous : 74 le dites, « le jeu des adversaires de la République » parce qu’à mon avis on ne fait pas le jeu de la République en re- # courant, pour la défendre, à des procédés que la conscience ae réprouve. Si la République n’est pas un idéal, elle n’est rien #
pour moi ; et toute atteinte à cet idéal me paraît une dimi_ nution de la République. ; Pour penser ainsi, je ne crois être atteint ni d’aveuglement, ni de candeur excessive. Il me paraît, au contraire, que c’est à vous, mon cher collègue, et à ceux qui pensent comme vous, qu’il a manqué un peu de perspicacité. Il me . semble, en vérité, qu’on n’a pas fait du bon ouvrage en con__ fondant la cause de quelques officiers coupables d’un excès de zèle avec celle de tous les autres officiers républicains. On a fait jouer à ces derniers un rôle ingrat, et qui ne sera , Pas pour rendre plus faciles leur situation et leur œuvre -. d’éducation républicaine. Je souhaite seulement qu’ils
- gardent dans l’adversité assez de courage et de constance : pour rester fidèles à un régime qui ne comprend et ne dé- -. fend pas toujours leurs intérêts comme il le faudrait. Vous “ me semblez encore vous tromper lorsque vous paraissez F. croire qu’en gardant le silence, qu’en essayant de faire l’ou- “4 bli, le Comité central n’a pas voulu faire accroître et prolon- —_ ger une agitation pénible. J’estime au contraire — je vous le +. dis en toute sincérité — que prendre une telle décision-(où .…. l’on ne retrouve guère l’audace héroïque de la Ligue des pre- à miers jours), c’est contribuer, sans le savoir, à perpétuer ce _ malaise que sentent beaucoup d’esprits et qui tôt ou tard se 1 résoudra à notre détriment si nous n’y prenons garde, car ! —_ ïilne disparaîtra que le jour où nos sentiments de justice auc. ront reçu satisfaction. | Que voulez-vous, mon cher collègue, je suis resté un ligueur d’autrefois, je crois encore à la puissance très effL cace des idées morales sur la conscience de nos contempo- …_ rains, je crois encore qu’aller à l’encontre de ces idées, c’est
- folie, et que les servir, c’est en même temps que se contenter _ soi-même, travailler pour son pays, et par delà nos fron- …_ tières, pour l’humanité. Et ce qui esten jeu dans la question 1 qui nous préoccupe, ce n’est pas tant des intérêts indivi- . duels ou des intérêts de groupe, c’est, avant tout un patri- -_ moine moral, que nous devons sauvegarder à tout prix; car …. iln’y a rien de supérieur à lui surtout dans une démocratie, _ et particulièrement dans la France de 1789. Non, ne passons jamais l’éponge là où la conscience morale
dixième cahier de la sixième série inscrit une condamnation. C’est là un système détestable et ra qui n’est bon qu’à faire des satisfaits, des indifférents ou des = = esclaves, mais non des hommes, ni des citoyens capables de . 424 se gouverner et de vivre dans la société d’avenir que nous rêvons et que nous essayons selon nos forces de réaliser pour ceux qui viendront après nous. ‘M C’est sur ces mots que je dois vous quitter. J’aurais encore bien des choses à vous dire mais je ne veux pas abuser plus longtemps de votre attention ni de l’hospitalité très géné reuse de ce journal. Dans l’espoir qu’en faisant appel du Co- x / telle mesure sera prise par lui qui satisfasse à mes scrupules de conscience, je me dis encore votre collègue, très
_ Notre catalogue analytique sommaire … 1 É Charles Péguy. — Un nouveau Jean Coste… v
dixième cahier de la sixième série
— XXII. — Nouvelles et dernières scènes d’in- 1
Cahiers de la Quinzaine. — La Délation aux Droits 73
Commentaires; une lettre de M. Gabriel Monod,
Paris, le premier février 1905, monsieur le di-
recteur des Cahiers ; Privas, 3 février 1905, cher ]
monsieur, une lettre de M. Elie Reynier, profes- L
d’une lettre du même, adressée, vers le 20 dé-
cembre 1904, à monsieur de Pressensé, mon- É
sieur; Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la 5
Sorbonne, Paris, cinquième arrondissement, une 4
lettre de M. Bourgeois, administrateur, vendredi 1
20 janvier 1905, à monsieur le Secrétaire géné- |
ral de la Ligue française pour la défense des 4
Droits de l’Homme et du Citoyen, 1, rue Jacob, à
Paris, sixième, monsieur; Ligue française pour -%
la défense des Droits de l’Homme et du Citoyen, {
| le 2% janvier 1905, monsieur, une réponse de : Bourgeois, administrateur des Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne, à Paris; une É lettre de Beaulavon, Caen, 13 janvier 1905; Jules Cabouat, professeur de l’Université de Santé, Paris, le 15 janvier 1905, mon cher Collègue, le Président, Jean Mascart; Paris, le 5 fé- orier 1905, monsieur le Directeur, une lettre de M. Joseph Reinach, portant citation de son livre, É Histoire de l’Affaire Dreyfus, tome II, pages 547 3 à 549; une liste de signataires, tous appartenant F à la section de Saint-Hippolyte-du-Fort de la Ligue des Droits de l’Homme, M. le pasteur
- B. Grawitz étant le président de la section; 5 fé- à monsieur Péguy, une lettre de M. Albert Métin; dans l’Est républicain, « seul organe du Parti républicain radical et radical socialiste de la Banlieue Est de Paris », dimanche 15 janvier 1905, $ tribune libre, une lettre ouverte à M. Cholet, ? membre de la Ligue des Droits de l’Homme, lundi : 9 janvier 1905, mon cher Collègue, de M. Alfred
- Nous avons donné le bon à tirer après corrections ! pour trois mille exemplaires de ce dixième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués
es | Il est impossible de suivre honnêtement le mouve- re 14 ment littéraire, le mouvement d’art, le mouvement | politique et social si l’on n’est pas abonné aux Gahiers É
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, : à il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante w 4 à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 0 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers k Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, méme adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 38 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier . de la sixième série, un très fort cahier de XII+408 pages très denses, in-18 grandjésus, marqué cinq francs. . Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est à: - la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs à M. André Bourgeois, méme adresse ; on recevra en retour les cahiers déjà parus de cette sixième série; puis 4 on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître ; toute personne qui s’abonne à la sixième série reçoit donc automatiquement le premier. cahier de cette série, qui est le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières séries. LATE Nous mettons le présent cahier dans le commerce; ‘à dixième cahier de la sixième série; un cahüer jaune de XII + 276 pages; in-18 grand jésus; nous le | vendons troïs francs cinquante. LES
.la tragédie -l’Elektre et Oreste 4 paraissant vingt fois par an }, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
11008
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et. dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, È romans, drames, dialogues, poèmes et contes ; — un si À grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosop ie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct ; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des F cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à
- M. André Bourgeois. administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement: on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq pre-. Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il sufjit de le lire pour trouver, à leur place, les références demandées. #4 Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahie “à très épais de XI1+408 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de law sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le. 2 octobre, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui s’abonne à la sixième série le reçoit, « par le fait méme de son abonnement, en tête de la ’ série ; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande. 5 f
mr, Dans sa forme réelle, la Tragédie d’ - (Fa n’est pas divisée en actes; pour les besoins du Théâtre, toutefois, on peut répartir les il
la tragédie
D d’Elektre et Oreste
‘à JUPITER, sous la forme de TRÉSsÉE, roi d’Athènes.
54 Vétérans d’AGAMEMNON, gardiens des tombeaux dans l’enRe. ceinte sacrée. D 44 L’Acropole de Mycènes. . A pic, on domine une vallée. Au fond, la ville, les rocs et #È ‘ À droite, un bois sacré, un temple dans le lointain. Sourte. 4 A gauche, le portique de la maison sanglante, élevé sur . ss des degrés. LU A l’orée du bois : un tombeau. l Se L’action a lieu en été, à la fin d’un long soir. Lumière de ï Septembre. L’action commence une heure avant le couHé cher du soleil, ouvre tout le long crépuscule, et se termine 14 dans la nuit.
4 2 1.
e L’Acropole de Mycènes. R 1 . Lumière écrasante, chaleur torride, soleil déjà bas. Me _ Au fond, le bois sacré, et la route qui descend dans la ville. Fe Au loin, le torrent et la plaine brûlée. è _ Tout le côté droit occupé par un bois de pins. Au second plan, un petit temple dans la clairière. Une source; plus avant, face au k _ palais, le tombeau d’Agamemnon. Derrière le tombeau, un olifs. vier. Au pied de l’arbre, un homme couché : c’est Oresre. Il dort. : LE) Près de lui, entre le grand olivier et le tombeau, Œxors, qui le … Sur l’autre bord de la scène, dans langle du palais et des al rochers à pic, Jupirer paraîtra, invisible pour tous ceux qui ne
- sont pas dans ce retrait logé sur le précipice. Le rideau ne s’ouvre, et le Chœur n’entre en scène qu’après les
y. UT Le rideau s’ouvre. Le Chœur entre à la suite du Choryphée. Un à We ’ un. Ils cherchent, . Entends.. on a crié.. 7 Un cri qui me fait peur. _ Un cri funèbre et clair. È De ce côté ! Halte, toi : ne fais pas de bruit.
Elektre et Oreste FT — Et moi aussi je frémis.… K. Je ne sais que penser. ; “V4 — Ilne faudra pas dire ce que nous venons “4 D’entendre. ne. é — Tais-loi. Je veux encore écouter. PA. Où vont-ils ?.. Ici donc ! f — D’où vient la voix ? : # — Non, de partout, des pierres. L }te Les pierres du précipice, les pierres ensanglantées 4h Crient vers le ciel. La tombe du Roi À
Appelle. Le sang inexpié 4 | Appelle. La terre ne veut pas de ce sang. La terre A C’est le soleil qui fait parler le sang, mon fils. +53
| SENS Le sang est le père. k
\ Ce lieu est maudit. Ce lieu d’outrage, ce lieu du trône, F4 _ Ce socle du pouvoir scellé dans l’enction du meurtre. : Ici, ils ont tué, ici. | Plus bas. Crains d’être entendu; crains d’être surpris. | L ls ont tué Agamemnon, à a Plus bas, plus bas : ou nous sommes perdus. | Der IL, tout bas ;
: Elektre et Oreste 1 17 TS SNS
Ici, toute sorte de forfaits depuis un long siècle FE Font la chaine, A. Comme le long des pins, les chenilles d’avril, V.
Et l’arbre de la puissance est ruiné. + à
C’est le jour anniversaire du parricide. û ‘à
Plus bas ! sois prudent à ton tour. : ) À
à Tout bas : Et chaque année depuis, quelque page de sang
Malheur, malheur à-tous, ) È 1 Amis, si jamais le Destin s’avise de le lire ; L Le soleil darde. L’effroyable Apollon courroucé } L Crie, — et fait crier la terre; ë 4 Il a lâché le chien Sirius sur les voies du char; : à
Le dogue brûlant mord et hurle. 1 3 Apollon frappe les pierres de ses flèches aiguës, 4 : ‘ El les pierres se plaignent. 4
La clameur retentit comme la foudre. | Mieux vaut quitter la place. “ ÿ ÿ ) à | Que fait-il, loin de nous, immobile et pareil au deuil bi, SA e l’appelle pas. Il garde un homme qui dort : | _ La royale Elektre, tantôt, l’a commis à veiller À Dr ce triste étranger, un pâle fugitif qui tremble … Et qui se cache. Rae: | | De tout. Et d’abord garde-toi ! É Lis D’en rien dire : il ne faut pas que le palais soupçonne Fe Sa présence. Ne me demande pas pourquoi : j’ignore 4 _ La raison el ne veux pas la chercher. _ Désormais est mystère. w
Elektre et Oreste A 30 Venez. L’épouvante me chasse. Je reconnais la voix. Sachez-le : c’est Tantale qui hèle; Ne 2 | Déjà cette nuit, l’antique roi a maudit : E. Souvent pourtant, on a dit qu’il est mort? : 2 IL vit, hélas; et il blasphème. Dans les ténèbres - 1 « Aujourd’hui, aujourd’hui, aujourd’hui même ! » C3 Aux temps d”Agamemnon, il ne quittait jamais la tour. 4 4 Mais maintenant, la main du maître n’y est plus : le temps 414 De la lune orageuse est venu : et, comme la meute 114 Des vagues court sur la plaine de la mer, la carrière 1 Est ouverte à tout mal, pourvu seulement qu’il soit fort. À i ne Jupiter ! Jupiter !.… +} Retirons-nous. “l Amis, ces jours du cuisant été, le chien Sirius F1 A la rage : mordu aux oreilles, le meurtre alors Fe À ; Aboie, errant dans la ville des hommes. 44
Comme le feu _ Dansune haie de bruyères sèches passe en rafale, _ Le souffle d’Apollon, cinglant ces cœurs durs, les balaie _ Du fouet des flammes. s « ‘# 2 Ÿ 3 dé _ Tout est à craindre. _ Jevais chercher l’ombre du bois _ Etle frais de nos tombes. S _ Là nous pourrons dormir. L +4 Entre Jupiter. — Il est tout entier vêtu de blanc lamé d’or. — Il porte ; M: * Je pétase, et tient à la main un bâton d’olivier. 1, Mie suis ici, Tantale. J’arrive et tu ne le sais pas. … Vous, dans le noir palais, et vous, à l’ombre bleue du bois, | | Vous dormez. Au plus fort du jour, pour une nuit terrible Prenez des forces, malheureux. Je vous ai entendues, NT. Pierres brûülantes de Mycènes : me voici. ; . Je viens pour délivrer ta race, mais non toi.
BA Elektre et Oreste M N’appelle plus. Tu me retrouveras. Endormez-vous “ù 1 Pour un moment, voix haletantes. Pas une pierre, ici, 4 | _ Qui n’ait trempé dans quelque crime dont le remordslahante. : 4 | Comme Tantale est las de tout ce qu’il a fait, lassé 4 | De tout ce qu’il a vu le rocher penche sur l”abime. 1 Je ne viens ni punir ni absoudre. Je suis venu F: Tout achever. Quand la coupe de l’horreur sera pleine 4 Ce soir, il faudra la faire boire à la terre, 1 Et que le sang s’écoule. Car tout doit s’écouler. FA L Ce jour va tous les réunir dans l’atroce demeure, (4 Face à face, les tombeaux et les lits, les criminels : 5 | Et les victimes : tous criminels en vérité, et tous “4 k Ici, comme partout, 4 | L’orgueil de l’homme a tout fait, et l’aveugle passion #4 De la femme pour le sang et l’amour, — l’amour, LL 0R 4 | Rire du sang… Il ne faut plus, sur ce pays, que plane à Inapaisablement l’ombre de l’effrayant Tantale, À | h | Celui que j’ai dû condamner à vivre, jusqu’ici, St x ÿ, | En châtiment d’une force sans lois, et de l’orgueil Re Qu’il a mis dans le crime, cette ivresse de l’énergie. $ À 4 10 11
1 Battu par le malheur, le cœur des fils s’est attendri; À Pour eux, le fardeau est trop lourd des vengeances fatales :
Ils n’osent plus les accomplir, sans oser s’y soustraire. :
%# La cruauté des ancêtres écrase les enfants. 4 Comme un père s’amuse à faire céder un fils chéri F. à En pesant de la main, pas trop fort, sur la jeune tête, ! | Cette race s’effondre sous la paume du Destin : Ê 7 L’implacable joueur qui fait la partie de la mort 4 À tant appesanti ses doigts sur le front des Atrides, 4 Que le sang en jaillit et du même jet le délivre. à _ Va, je veille. Et j’y vais mettre un terme ; 4 Car le destin leveut aussi. C’est son jeu de changer. …. Jaccomplirai la loi. Je paraîtrai. J’ai pris la forme | È De Thésée, le roi d’Athènes et de la race élue à Qui grandit sous mes yeux, pour donner au monde l’exemple 4 Dans la plus noble ville, d’hommes très nobles et heureux. “1 Combien, Athènes, tu m’es chère, et combien loin d’ici! 4 J’ai monté la colline rouge, et j’ai passé la porte . # Que gardent deux lions, deux lions qui s’affrontent, ‘3 La violence avec l’abomination, _ Ce meurtre encore sera juste, — comme ils disent ! … Moi-même, je le dis : j’ai bien dù leur donner, hélas, +4 Une justice propre et tout aussi infirme qu’eux.
Elekire et Oreste EL Le Le temps n’est pas encore où les hommes pourront È WE : Le temps où le cœur pour savoir sa règle el son chemin 4 Fa, N’aura qu’à suivre le regard de la claire raison. Rs à Il ne faut plus pourtant, qu’au fond de ce palais 1 ‘x 4 Nuptial pour elle, la Mort conçoive encor du crime ÿ Le à Pour engendrer la mort, éternellement. Car, telle est 14 Telle est l’iniquité de l’exacte justice. ER Je suis égal comme le ciel, égal comme moi-même. ‘À Ù Un jour aussi la vie sera égale dans les cœurs. Me
“AE ELEkTRE sort du palais avec GLAIA, la nourrice. Elles parlent bas. A tout instant, ELEKTRE modère la bonne femme. _ Est-il possible? Oreste ? d 442 : t Viens, tu vas le voir : là. C’est lui. _ Béni soit-il, le jour qui me le rend. | jrs x Elle s’élance et appelle : (558 Elektre la retient avec colère et lui met la main sur la bouche. _ Folle! Veux-tu le perdre, misérable ? et le livrer ? _ N’est-il pas déjà mort pour ceux qui sont ici? t +12 S’ils savaient, les tyrans, que le fils dort là, au pied 14 ie Du tombeau paternel, sous nos yeux ils nous le tueraient. _ Ne me maltraite pas. La joie égare mon vieux cœur. ’ 3 PO « 5. « Elektre et Oreste Bee Pleure done, si tu veux ;,regarde-le en joignant les mains; de Mais prends garde : n’oublie pas les vautours, maîtres de l’air. Oreste, mon Oreste! 4 Elle pleure. Œnops s’approche avec précaution. * ‘0 Le laisserai-je encore dormir ? #
Oui, nous sommes là. Nous allons le veiller à ta place. 34 Va, Œnops, va guetter. Va prévenir les nôtres. 4 Avertis-les ; enchaîne-les par un serment; et tous, +. 1370 Soyez tous aux écoutes. | à Ils voudront tous le voir. 4 Ici, conduis-les tout à l’heure à leur maître : qu’ils viennent ni: Lui rendre hommage, le défendre, le sauver, s’il le faut. ‘à Mais pas un mot : craignez jusques au son de votre voix. 4 Ne sois pas irritée.. Oreste, mon nourrisson, mon fils. # Pourquoi me serres-tu la main, Elektre, à la briser ? : LL:
4 ‘0 Nourrice chère nourrice, il est là! Lui! Oreste. Tu pleures aussi, ma fille…
mou La joie, à dieux, la joie. “3 1 C’est lui ! Je l’aurais reconnu entre mille. C’est lui! À È ‘ ELEKTRE, avec orgueil jA F Lui seul pourrait avoir cet air. | GT Il est beau comme l’or.
10% Beau comme son père, nourrice, — beau comme le Roi pt _ Qu’ilest, — elle rit à demi _ Beau comme la vengeance. O jour, tu es venu!
_ Jamais je ne t’ai vue ainsi : Tu ris, Elektre.
_ La joie! et l’orgueil, et l’espoir. Il me semble renaître; S
Fe. Mon cœur revit. Ha, se venger, — et te venger, mon père!
Elektre et Oreste
Ne le réveille pas : il a l’air rendu defatigue. 1
Il est las de la route; il est las d’avoir attendu ; à Mais le sommeil va lui rendre des forces, pour agir. À
Un songe douloureux l’oppresse ; et qui sait s’il voudra 1 Faire ce que tu en altends ? D’abord, laisse-le vivre. 1 ELEKTRE, avec fureur ‘À Indigne esclave que tu es! dans la moelle et les os! 2 S’il le voudra? Mais pourquoi donc crois-tu qu’il soit venu? M Tout sera fait ce soir, — ce soir, ce soir même, entendstu? -
Comment, ma fille ? 4
Ne secoue pas la tête… Je dis, Ÿ Tout sera fait ce soir, ou ne pourra jamais se faire. % L’orage est mûr, mûr à crever. Comment ? Je ne le sais. | Il le faut : l’action portera aide à l’action. 1 ; Perdu, aussitôt donc que retrouvé! Mon pauvre enfant! à Hélas, Oreste devra-t-il prendre à son tour… 80
_ Il la prendra, et le couteau de l’autre main; moi-même __ Au poing je lui mettrai les armes. 11e e ELEKTRE, avec mépris . Heureux plutôt d’être homme, et de revendiquer son droit. ï Qu’allez-vous faire, cependant ? Mille morts nous menacent… 4 ” ELEKTRE, l’embrasse ù ._ Tu mourras avec nous, s’il le faut ? 4 Avec mon Oreste? 1 Avec mon fils? Ah! tu n’en doutes pas : j’ai de mon sang _ Dans ses veines; il a du mien, il s’est nourri de moi. Mais où comptes-tu le cacher ? Si sa mère le voit, : ._ Oui, c’est une mère mortelle à ses enfants. Ecoute, _ Accablés de chaleur, ils dorment tous dans le palais.
. Les gardiens des tombeaux, eux aussi, dorment dans le bois; _ Mais tous, ils sont à nous. Œnops, tu l’as vu tout à l’heure, 4 79
Elektre et Oreste À Est prévenu; pour Valler chercher, je lui ai laissé É:
Oreste en garde ; il a pleuré de joie, comme toi-même; + 110
Et il m’attend que le réveil du maître pour baiser ‘4
Ses genoux, pour le servir et le faire reconnaître. ;
Certes, ils sont tous fidèles, tous des braves, vieux soldats cl
De la grande guerre… Mais comment vous cacher d’Ægisthe ‘4
| Plus dans ce palais, dès que le jour décline. 11
Ce soir tout sera fait, Il ne s’agit pas de les fuir, 14 Mais de les. 2 : à
Quoi? ce soir? ‘ Ni
Tous kes deux! C’est aux dieux 3
Tous les. deux? Tu dis : tous les deux? 1
Tous les deux. : 4
bit Ce soir ? Sans doute, il y aura fête ; En l’honneur de Thésée, l’hôte d’Agamemnon, le roi : D’Athènes ; il doit venir ; son arrivée est attendue. Fe C’est sur quoi j’ai compté : Oreste inaperçu pourra : |_ Se glisser derrière la porte; je serai là, | Outoi, pour le cacher, pour le défendre, pour l’aider. __ Puis. C’est à faire au Destin. fi | Oui… Hélas, ma fille, . Cesse de gémir. Ê , ê Toutes deux vont peu à peu près du tombeau. Ke : . Dieux bons, que va-t-il se passer ? 0 \ Non ; mais alors ! _ Cesse de gémir. ;
Elektre et Oreste. “ on. Ha, pourvu qu’il soit sauvé, qu’importe ? c4 O puisse-t-il l’être, puissent enfin les dieux le permettre! …
Parle-moi de mes dieux ! ne parle pas des dieux : : ki: J’en ai trop d’ennemis ; ils nous ont trop trahis. “4 Mais si Oreste vit, s’il est sauvé, s’il est ici, 4 C’est le Destin qui la voulu : que le Destin achève is à Ce qu’il a entrepris. 4
Prends garde, à fille violente, È À De révolter les puissances célestes. ‘4
- Le Destin qui règne sur les dieux ; et j’adore . k F Les dieux qui l”accomplissent. ! 4 à Tu en sais plus que moi. ÿ 1 J’obéirai, commande : il faut toujours qu’on l’obéisse. +4 Ma fille, aie pitié, cependant, aie pitié de ton frère. We Î, Elle s”agenouille près d’Oreste qui dort. in À Comme il dort! Il est si jeune… Son visage est si grave 1 “4 Pourtant !… Le retrouver ainsi… Je ne l’aurais pas cru… We Il est grand, il est fort, — mais hélas, qu’il est pale ! 4 Elektre, écoute : il murmure… il rêve étrangement: LR Il souffre. Ha! comme il est défait. ù : 8
ELEKTRE, le regarde, calme Tu ne peux pas savoir ; / C’est son devoir qui le travaille, et la sainte colère. Epuisé, épuisé, en vérité. Un front d’enfant, : Et la tristesse d’un vieillard : — Quelle souffrance !.… Pense à la mienne aussi, Glaïa : c’est le trésor commun De la famille. Que les dieux sont méchants ! Quel compte Ont-ils tenu au grand Agamemnon de sa piété ? Et de ses droits, à son fils malheureux ? Iniquité : Des immortels ! Les morts ont toujours tort, les tristes morts: Ils ne peuvent plus rien, — que troubler les vivants, Les dieux jaioux resplendissants de vie. Geste de Glaïa. Je ne me tairai pas! tu pleures en agitant la main ?… { Je suis vierge : l’amour n’a pas amolli mon sein ferme. O nourrice, tandis que tu dormais dans la maison, Honteuse j’ai réfléchi, et j’ai longtemps pesé la honte. Il est tout baigné de sueur; les cheveux collent A son front ; vois : certes, il rêve comme un malade. Injustes dieux ! Frappé par l’un de vous sans doute, Oreste Dort sans joie au seuil de son œuvre: il n’accomplira pas
. Elektre et Oreste : “à Joyeusement le labour de la vengeance joyeuse ; Ve li n’achèvera son sillon que piqué par les taons, * Et sous l’äpre aiguillon de la tristesse amère. F Ainsi, l’acte pour lui n’aura pas le bonheur 4 © Qu’il eût fallu! Mais soit! Faisons d’abord ce qu’il faut faire! 4 J’éponge de baisers la cruelle sueur… F. Ha, comme autrefois. À Fais venir Œnops, fais-lui signe. 1 Là-bas il guette. Qu’il vienne ! Et quand il sera là, va voir 4 Si personne n’a l’éveil au palais, si nul n’approche. 4 Quoi, tu veux m”éloigner ? 1 Va, Vai-je dit. Elle tourne la tête. Et reviens. €
Laisse-moi l’embrasser. ÿ Elle l’embrasse et l’appelle tendrement. Oreste !.… D 22 4
4 PP Il regarde à l’entour. . Les chiennes qui rôdent.… “14 GLAIA, l’embrassant _ Regarde : dis, ne me reconnais-tulpas, chère tête ? ( _ C’est toi, nourrice, chère vieille ? Je te reconnais. h Frère chéri !.… Hâte-toi, Glaïa : Va où je t’ai dit. _ Chère vie, Oreste, oh te revoir ! Chaïr de mon lait, y Oui, c’est moi, et c’est toi ici! Je reconnais, je reconnais : le rêve n’est pas pire. Ÿ Ne pleure plus : pourquoi pleurer ? il faut ici F. < Du courage. Baise-moi les mains, bonne vieille, …_ Si tu veux : car demain, ce soir, tu n’oseras peut-être Plus le faire. 210 -
Elektre et Oreste De Guetter dans la maison : Veille done, et reviens. +4 Tu as dormi longtemps, mon frère. | 1 Du moins es-tu remis de ta longue fatigue ? %
- Ce n’est rien de marcher : le plus dur reste à faire. J ‘4 Tu haletais dans ton sommeil ; et tu tremblais. Je tremble encore. J’ai vu… ce que je sais. 3 Mais quoi ? k Terrible, le soleil sue du feu à Mycènes. Ÿ
La journée est brûlante. 10 La nuit est loin encore. :
__ Que cherches-tu des yeux ? g La NO PA EC La chienne noire que j’ai vue. _ Où donc? en vérité, c’est un rève. à ê _ Toute la race des vipères dardait. 1} Notre race, ma sœur, toute la race des serpents, _ L’infâme portée d’une mère infäme : écrasez-la. 1% . ELEKTRE lui serre la main Je Ventends : écrase ! Oui, c’est ce qu’il faut faire. _ D’un seul coup. ue: Oreste se dresse sur ses pieds.
Elektre et Oreste ‘à D’un seul coup ! Merci à vous, Ô dieux ! 4 Vous me l’avez rendu, celui que j’ai tant appelé, (4 Après l’avoir perdu. f
Toi seul, frère divin, présent unique du Destin. h. Es-tu seule à m’attendre ? : + 4 Tous, tous n’espèrent qu’en toi. / Et celui-ci qui vient va te le dire. Entre Œnops en toute hâte, à ; ŒNOPS, les mains jointes É- Oreste, fils d”Agamemnon, à présence sacrée, J’étends le bras vers Loi, mon maître : laisse-moi baiser ‘170 Ton épaule et ta main. Non, je ne V’espérais plus ; Dans ton sommeil, je te cherchais encore ; mais maïntenant È Tes yeux disent, comme Agamemnon lui-même : « C’est moi! » |
APE C’est le brave Œnops, l’écuyer Ù ‘ D’Agamemnon, et depuis. Gardien de son tombeau. _ Ta sœur royale te l’a dit : J’ai l’âge de ton père. _ - Il serait jeune encore. ; Mn | ŒNOPS, plus bas ‘4 Oui, les maudits l’ont tué _ Est une nef sans mât, sans gouvernail, sans voile, 13 _ Dont se joue la tempête sur une mer fangeuse à De forfaits et de maux : plus qu’un écueil et c’est l’abîme. 4 “A1 Un à un entrent les hommes du Chœur : d’abord un vieux, puis & Fer tous les autres, hommes d’âge. Elektre les rassemble. Elle s’adresse j 4 +4 à tous, puis aux vieillards ; par moments, ils parlent bas comme si ue tout d’un coup on les rappelait au silence. Vous, hommes de Mycènes, vétérans d’Agamemnon, N L\ Dites vous souvient-il encore de votre Roï ? _ Æ lektre, en toi, nous honorons, nous chérissons sa fille ; Et plût aux dieux que notre roi fût notre Roi.
Elektre et Oreste Da: ‘ Approchez donc. Haïssez-vous l’usurpateur immonde ? 24 Parle plus bas, de grâce : tu n’effraies. Hélas, il règne. 4 Je te parlerai bas. Mais répondez, je vous conjure ! 4 Êtes-vous des hommes ? Êtes-vous revenus de Troie 4 Pour voir ce que vous avez vu ? Nous restez-vous fidèles? | Elektre, à qui? A toi? ‘4 A moi, à la race, à mon frère. 1 4 Tu nous es chère à tous. Oreste? Ah, s’il était vivant !.… k Û O mon maitre ! 2 Je baise tes deux mains. %
Hi UE Laisse-moi te voir,
Laisse-moi te reconnaitre.
_ J’ai peur de me trahir; je veux crier ton nom : je n’ose.
| Silence, toi. Craignez les tyrans, mes amis.
Mais est-ce lui, vraiment ?
_ En vérité, c’est lui! n’est-ce pas tout son père ?
3008 4 .
… C’est lui-même, c’est lui ! Que les dieux soient bénis !
lis se font donc connaitre, à la fin. :
_ Leur heure, leur heure vient. ;
à Elektre et Oreste ; O Jupiter, je puis mourir. de Prince, mon royal Oreste que l’on pleurait déjà, } Je vois mon roi, lui-même : Croyez-moi mes amis ; À Non, jamais deux visages ne farent si pareils. £ 4 C’est vrai. A Ce sont les mêmes yeux, la même taille, le même air. Regarde-moi : O mon roi! Voici Agamemnon, 1 Quand il était soucieux. 4 Calme-toi bon vieillard. ° 4 ; Oreste fait un geste. Gourt silence. M è ORESTE, calme et fort ‘4 Toi, Œnops, écoute et réponds : que suis-je venu faire 4 Ici? le sais-tu? — Pour vous tous, soldats des tombes, 4 } Œnops peut-il répondre? a. _ Baissez la voix. Î
ne Oreste, ta vue seule est un châtiment pour nos cœurs. _ Car tu viens te venger : ne me défends pas de le croire. _ Crois-le done. D. Tu vas renverser le règne des bandits. _ Certes le pouvoir aujourd’hui est aux pires. _ Les impudents vautours, becs et serres de proie, Re Se sont emparés de la grasse bergerie :
# . « _ -Ils dévorent le saint royaume de Mycènes.
_ Nomme-moi les vautours.
4 ŒNOPS plus bas ‘4 Dois-je l’oser?.. Ægisthe.
3% C’est le mâle. Dis, à présent, la femelle. _ Est-ce à nous de prononcer le nom de la Reine?
Elektre et Oreste } FOUR Tu veux dire ma mère? i É. ŒNOPS, comme malgré soi 4 Et plus coupable encore À Que l’autre criminel peut-être : ta mère, en effet. N Que vous a-t-elle fait? Vous n’êtes pas ses enfants… L Qui te dénombrera leurs torts, à tous les deux? 10 Que de hontes, ici, depuis la mort du Roi! N: Que de hontes, que de faux, que d’injustes coups! V0 Tant et tant de malheurs. & Il ne sait pas le pire. 4 Il faut céder pourtant, car ils sont les plus forts. ‘4 La plainte même, est interdite au faible : tout l’écrase; 4 . Jamais le faible n’eut de droits; ha mon fils, sang royal, É Le peuple malheureux perd tout quandil perd un bon maitre. 4 4 ORESTE, avec mépris D Pourquoi donc n’avez-vous pas secoué le joug? ‘à O hongres, attelés jusqu’à la mort! pas un cheval # De volée entre vous tous, pas un qui sorte du brancard. : 4
Ce n’est pas à nous de hennir, ni de ruer,
D: Nous sommes entravés : ou le fouet ou l’avoine. x Il faut manger; le peuple recoit le mors avec le pain.
‘4 Tu oses à peine le nommer? 444 Certes, j’ai peur. Je n’ai que cette vie. _ Murmure donc ce que tu redoutes de dire. 1 ŒNOPS, avec précaution _ Ægisthe, — le maudit, — est jeune et insolent.
- Il frappe; et il flatte. Il a fait tomber plus d’une tête. É ELEKTRE, avec mépris L _ Ne regarde pas ainsi de tous les côtés : _ Ilne vient pas, et ta tête tient bien sur tes épaules. , f: Mais toi, tu es le fils, tu es le Maître! A toi d’agir. _ Oreste, je l’appelle mon roi. Commande. _ Ta vue nous est plus douce, qu’au retour de l’exil … Celle d’un fils unique, ou d’un père chéri.
Elektre et Oreste 4
C’est un père qui la reçu, quand tu revins de Troie? À
ŒNOPS, avec énergie 4
Reprends ton bien, mon Roi. Agis; nous vaiderons. 4% ; Je te le dis : Mycènes est lasse de l’attendre. à s Reprends l’ilustre ville; tu le dois : reprends-la. ) È Que ferai-je de vous? Que ferez-vous pour moi? À Vois-tu, nous haïssons mortellement le couple impur; F 4 Maïs ce n’est pas à nous, sache-le, de frapper. 4 Les puissants sont puissants. Il nous faut respecter Û Le sceptre, sinon celui qui le tient : car s’il l’a ; Entre les mains, c’est Jupiter qui l’a permis. ; ORESTE, à Élektre, puis à soi-même 1 C’est ce qu’ils n’ont tous dit, partout, c’est ce que ditlerêve, 4 Ce que je sais moi-même : alors j’ai dû comprendre, 4 Et m’engager sur le chemin terrible. J’arrive — 4 Déjà? — Quoi, déjà ?— C’est bientôt. Point de délai. À
De toute éternité l’atroce loi pesait 4 Sur ma tête. Il fallait donc que ce fût moi? Ha! TS
_ Le fallait-il vraiment, mon père? Tous cés crimes, L à Pour un comble de crime; et tout l’arbre effrayant
- De cette race infortunée pour que j’en sois le fruit,
- Et qu’avec mon poison je l’accomplisse — | Est-ce toi, mon frère, que lu accuses? Je m’étonne 1 De ce que tu murmures; mais peut-être es-tu troublé 4 Et par le rêve. LE De toi, mon Oreste, bien souvent. L’ (au chœur) Vous, cependant, L, Chers amis, notre seul rempart, soyez remerciés. hi C’est sur vous que nous comptons pour l’œuvre fatale, Que le décret des dieux assignait à ce jour
- Sur le registre du Destin. Écartez-vous, amis; 1 Mais sans vous éloigner; veillez; ne quittez pas ._ Le bois sacré et les tombeaux, veillez sur nous. ŒNOPS, avec joie À Veille aussi, sois prudent, mon Roi, fils de mon Roi.
- Point de faux pas ici: car il faut vaincre, vaincre à tout prix. |_ Je L’aiderai, je le jure, je ferai tout pour toi; 3 Mais il faut que tu sois le plus fort. Sois-le,
Elektre et Oreste F Tu dois l’être : nous haïssons ce que tu hais, 1 Et nous aimons ce que tu aimes : notre espoir À Est en toi. Les dieux ont annoncé ion retour. . : Sans doute. Et tous te le diront. È Oui, tous. à Le peuple est en suspens : il y a eu des présages. 3 Le grand vieillard Tantale appelle Jupiter, Son inapaisable ennemi, sur la maison. Dans le silence de la nuit et le jour même, ; A l’heure chaude, on entend retentir l’appel; | Et s’il menace ou s’il implore, nul ne le sait; 4 Mais tous ont peur de cette voix qui plane. ;
Aujourd’hui même, à la lumière de midi, beaucoup + h Ont vu passer de grandes ombres. 1 On n’a dit que la Reïne, k: Réveillée ce matin par d’étranges menaces, æ S’est levée, le front lourd de soucis. . 4
4 : he ORESTE, tout bas _ Et moi, j’ai vu rôder la chienne noire. 4 Retirez-vous, je vous rappéllerai, quand il faudra. } 138 Le Chœur s’en va. — Chaque strophe est dite par le chef d’un La groupe, comme un adieu. -
_ Le soleil brûlant roule dans le ciel, : L _ Poursuivant sa course impassible. _ Chaude de cet embrassement La blonde terre mürit pour la moisson prochaine : _ O puisse-t-il venir le jour ; ne les épis nourrissent É f _ Le père et les enfants, _ La mère et toute _ Mais si le jour béni de l’abondance, La fête du nouveau froment, ; _ S’il ne doit plus venir, le jour n Où coule le sang innocent de la vendange : J’en saurai perdre le bienfait _ Comme j’ai su l’attendre : _ Car ce qui est — doit être : fre _ À tout, je dis :
Elektre et Oreste ‘ *
Il fallait que la race de mes rois l
Comme elle l’est dans les combats, ÿ
Fût la plus forte dans le crime.
Tel le soleil mortel, ü fallait que l’amour ’
Et la haine, sa sœur jumelle, 3
Desséchant ces cœurs forts,
Brülâl jusqu’à la tige |
à Où rien ne reste
A tout ce qui arrive. ; À
Il n’est pas de puissance, 4
Il nest félicité, <°3l
Il n’est rien de vivant qui puisse se soustraire {
A l’aiguillon percant du laboureur Destin, À
El tout porte le joug l
De la fatalité. k 1
Ainsi done, soumets-loi. 4
Suis la loi qui l’est faite. -
O roi, fils de mes rois, F
Toi qui portes le sceptre de l’acte justicier 4
Ha, je te plains ! Je plains ton sort et ta jeunesse, À
Je plains les heureux jours #
Que tu n’as pas vécus. |
13 | Comme tu as dû naitre, F à Croyais-lu vivre dans la joie ? 4 _ Que si le dieu cruel veut que tu la connaisses. be Vois la plaine : K hi Tout l’espoir de l’hiver 2 . Y:dort à la merci d’une heure. k. _ Ainsi que sur la mer riante des blés roux _ La grêle est suspendue, DA Le secret de la foudre et les faulx d’un orage, — Ÿ Ainsi la maladie, La folie et le mal, la misère et la mort _ Pèsent sur chaque tête Et tôt ou tard éclatent. Le bonheur n’est pas fait pour le fils de la femme. Mais seulement pour ceux nus à Qui vivent dans le ciel, 100 El qui ne meurent pas : 1 4! $ * Que pour les dieux. Der Exit le Chœur:
Entre GLaAïA. — ORESTE s’assied sur le bord d’une pierre 4 Elle est encore dans la chambre, avec le roi. 4 C’est le misérable que tu veux dire ? 1 Oui. Elle le flatte avec des rires et des caresses. “1 C’est l’heure où chaque jour elle cherche à le retenir. J Tu l’entends ? Silence d’Oreste. k Tu l’entends ? — Comme les femmes À
- A la fontaine rient en battant le linge, f En riant elle a lavé ses vices dans l’impudeur. ‘i Ne ferme pas les yeux ainsi, Oreste; tu m’effraies. À
_ Tu ne sais : il découvre le dégoût et l’horreur. i _ Elle me haït, elle est jalouse, elle me livrera : _ A son bélier; elle me mettra dans son lit, peut-être, F C’est vrai : la mère envie la vierge, _ A présent : car elle est belle encore; maïs elle vieillit : 5 Voilà le pis. “1 ELEKTRE secoue la tête 4 Le pis c’est ce qu on ne sait pas encore. _ La vieille qui aime l’homme, meurt et tue pour aimer. ! + Vous, femmes, sœur, nourrice, assez ! de grâce, assez ee | Tu dois tout savoir, frère chéri. _ Le roi de la maison : le corps sacré du père mort, % È C’est toi, toi qui dois être le père, à ton tour. Sache donc tout.
Elektre et Oreste N ORESTE, avec orgueil et abattement Je suis celui-là, dis-tu ? mais le suis-je ? À Elle le presse de Caresses. È Tout en toi, tout l’a nommé le prince, le Roi, 4 Le fils d’Agamemnon assassiné, son image 4 Vivante : tu as ses yeux; tu as sa voix : lui, c’est toi. .
C’est vrai. Si ta mère l’aperçoit seulement, la louve… E. Elle te prendra à la gorge, elle te saignera. h Ne parlez plus de ses torts envers moi : qui sait ma sœur,’ À Qui sait s’il vaut mieux y penser ? — ou que j’oublie? 3 Oublier ? Si tu le peux, moi, je ne puis pas : jamais, 1 Je n’oublierai ses crimes, jamais ! J’étais ici, moi! i Tu la haïs donc ? 0
71 Pour le père assassiné, . Qu’il t’en souvienne, à mon frère, — et pour toi. _ Pour toi, sa fille, n’a-telle pas été bonne mère? #5 Bonne mère ? Oui, comme elle fat 4 Bonne épouse. Oui. Bonne comme le tranchant _ Du couteau sur le col de la poule; bonne, bonne
- En vérité, comme la pierre que lance la fronde, . Et qui frappe au milieu du front. ‘a 1 Même rire, plus bas. ; À Bonne ? O, tu ignores -_ Le démon de l’impudicité dans la femme altière. 4 Depuis qu’elle a trahi, depuis qu’elle a souillé la couche 4 Conjugale, elle nous exècre tous; elle n’aime que lui, _ Le complice de sa volupté: mais c’est moi, 3 _ Qu’entre tous, entends-tu, sa méchanceté traque. L: Jour et nuit, nuit et jour, jour et jour, et les ans _ Sur les mois, et les mois sur les ans, elle m’a blessée, Insultée, avilie, elle m’a — ne. Elle étouffe, et saisit la tête d’Oreste. _ © frère, elle m’a tant humiliée… Je n’ai vécu ‘4 _ Que dans l’espoir de ton retour, et lasse de l’attendre,
- Plus d’une fois j’ai pensé à mourir, —ou—
4 5
Elektre et Oreste 2
: Court silence. l: Elektre, une fille parler ainsi ? Non, je te bläme. Ÿ Elle m’a mise au bas bout de la table, et m’a jeté à Comme à la chienne Takhys les restes de son mâtin. Si Elle l’a fait, il n’y a pas un mois, devant ces princes b
‘08 Moi, ta sœur ; moi, la fille royale, _ Ne rougis plus, ma fille. 3 : Oui, le temps d’une autre pourpre _ Est venu, de la pourpre que donne l’arbre des veines. _ Ah, l’on se répétait : En vérité, est-ce bien là _ La fille de ce Roi qui commandait aux Rois? à h: _ Glaïa, je te défends.. Ha, j’ai frémi de rage. ME Qu’a-t-elle fait encore ? _ Non, rien. O, tu ne sais pas, Oreste, ce que c’est _ Qu’une mère haineuse pour une fille qui grandit, 4 _ Qui souffre — et qui la haït. B NW Û ? Court silence, puis avec explosion. _ Jamais, jamais, je ne pardonnerai, ma mère!
Elektre et Oreste 4% Elle m’a tenue sous le talon, ei elle m’a mise L Sous le pied fendu de son bouc; elle m’a plus salie S. Que je ne me gardai pure : elle m’a dénaturée. È J’ai compté les saisons sur les heures de l’esclavage. 4 Jamais, je ne lui pardonnerai : et même vengée, 4 Je ne lui pardonnerai pas. Quelle est la mort, quel est É Le coup qui venge tout le cours du passé ? O, la mort 4 Ne dure qu’un instant, et moi pendant près de dix ans, F Cruelle, comme tu l’es ! Elektre, et atroce. Ÿ Ils se regardent dans les yeux. ‘000 Ton âme est comme le couteau tiré. j Plonge le tien jusqu’à la garde au fourreau qu’il réclame. ‘# Ha, vierge, se peut-il que tu saches haïr ainsi ? *
La haïne croît sous l’offense comme les joncs _ Du marais sous la pluie. NS La vierge n’a pas allaité. __ O esclave, la vierge a le tranchant amer É. Du roseau vieilli dans l’hiver empesté de la mare. _ Mais qu’as-tu donc, Oreste ? Pourquoi te penches-tu ? ÿ 14 . Quoi 2… faudra-t-il que je la tue ? Moi ? Ha 4 Hélas, hélas, jamais il ne pourra. 1 Tu mens, c’est la fatigue ; c’est la douleur. Va, cours _ À la source, puise de l’eau, fais vite. der Silence. — Glaïa s’éloigne. — Elektre contemple son frère, elle Fe Le si lui prodigue de silencieuses caresses.
‘2 Iniquité des dieux ! _ Frère, tête chérie, tout mon espoir, toute ma vie, _ Mon royaume et mes noces… R’ouvre, __ R’ouvre les yeux !.… Tu ne faibliras pas;
: Elektre et Oreste | Non, ton front me l’assure. O dieux cruels. F. Que sommes-nous ? des fourmis sous vos pieds méchants, des vers” 3 Que vous vous amusez à écraser, un jeu pour vous… 4 Me rendez-vous un frère et la vie pour me les ôter 2… ni Tu ne peux pas faiblir, et me trahir ainsi. ‘1 Tu es fier; tu seras fort ; tu es né pour cet acte. : Reviens à toi, mon frère, il le faut. d Glaïa rentre. Elle porte de l’eau dans une écuelle.* Laisse-moi faire: sur le front… sur le cou… sur les tempes. k Ha, il r’ouvre les yeux. ‘4 C’est toi, Elektre ? C’est donc vous? Mon enfant, mon enfant bien aimé, mon fils. 1 Ne le dis pas. Un fils ? Ne me rappelle pas ma mère. al La chèvre se réjouit de son chevreau. de J’ai cédé à la chaleur, au soleil. 4
ÉE: Je l’avais dit ! Ë Mais tu es fort. j 3 L Je suis fort. Tu baises mes mains, Glaïa ? _ Elles sont si froides ! ‘0 ELEKTRE, avec joie ne: Il va les plonger dans le feu. 4 9 GLAIA, triste, avec importance …__ Laïsse-le se faire à l’idée terrible, Elektre. 4 Vois-tu, il est tendre : c’est un enfant comme il y en a peu… Ü Tu ne le connais pas comme moi. …_ Je ne suis pas changé pour toi, bonne nourrice, dis, : a Nourrice douce comme le lait ? Maintenant, ÿ Je suis homme. (4 Homme, certes, et le plus beau de tous. ! C’est moi pourtant qui Lai fait ee que tu es, mon Oreste. 44 Plus d’une fois, enfant, tu m’as mordu le sein,
Elektre et Oreste À Et comme tu tirais! j’ai senti tes premières dents, 9 Tes petites dents de chien, pousser sur ma chair. Ÿ Ne vas-tu pas finir? Veux-tu qu’il ne parle qu’à toi? a Et comme tu riais! je glissais le petit doigt n Entre tes lèvres molles, et tu ne pouvais plus boire. ti C’est ainsi, mon enfant. à Elektre 4 Vois-tu, il ne faut pas À Tais-toi. ÿ 2 Je dis la vérité. R: Frère, à quoi songes-tu? peut-être, attends-tu l’heure ? k Tout enfant, il était ainsi, lorsque je le lavais. | M Ne vas-tu pas cesser de bavarder, dis-moi, nourrice ? 7 J Ne sais-tu pas qu’ici il y va de la vie? 1 Aide-nous et tais-toi. à 7
< ORESTE, sombre et contraint
; Que tout ce que je sais, que tout ce que j’ignore j: M’enchaîne à l’action : je suis peut-être libre encore? € Parle, Elektre : raconte-moi l’horreur après l’horreur. f Je n’attends rien de mieux : j’écoute : ne me cache rien. À Je te dirai tout; et même si tu ne l’avais pas voulu, À J’aurais tout dit jusqu’à trois fois, et tu devrais m’entendre. l Je suis venu pour tout savoir, et pour conclure, ensuite. “ Depuis sept ans, le flot de l”amertume monte.
à J’étouffe. Que de fois, dans ce torrent de boue A J’ai cru perdre pied : pareille à celle qui se noie, à Alors je criais, — ah toujours vers toi, frère chéri. \ Tu ne sais ce qu’elle a fait. , ni Elle. Le premier crime 4 Tu ne l’ignores pas ; pourtant tu ne sais pas la suite. pe 1 Quand Agamemnon est tombé, elle n’a pas encore
| 51
Elektre et Oreste L:: Été satisfaite : elle s’est acharnée; la hache : | En main elle l’a mutilé; elle l’a souillé; ‘#4 Elle l’a bafoué; elle — %
Avec l’autre? È Avec lui, À L’imposteur couronné, le plus vil mendiant du sceptre. Ha, tu n’étais plus là, enfant, pour déplorer la mort ; Du père; j’ai dû rendre pour toi, les honneurs au tombeau. Tu n’étais pas là, toi, le fils; et moi seule ai tout fait L En me cachant, comme autrefois elle-même, la nuit. à J’ai rougi tant de fois. Désormais À J’ai honte d’être femme pour toute la vie : le soir, : à Je portais les offrandes, en pleurant, sur la terre. ‘à Jamais elle n’y a manqué. Sa mère riait d’elle. À O, je la hais. geste d’Oreste. Us Mais je te dirai tout. 4 J’ai vécu dans un coin comme une chienne méprisée, à s
| ‘44 Solitaire, en orpheline de la mort, moi si jeune! É Elle m’a séparée de mes compagnes et tenue 4 Comme en prison dans le palais : Si jeune, ha — % Je n’ai point ri, et je n’ai pas chanté; jamais n Je n’ai connu la joie des danses avec celles
- De mon âge; et jamais les yeux des jeunes hommes, Ù Jamais je n’en reçus la promesse d’amour, n - L’espoir délicieux qui précède les noces. à Mon cœur s’est nourri de sanglots ; j’ai dormi dans les larmes; À Et j’ai dù, sur mes lèvres, étouffer jusqu’à mes cris. _ Elle a souffert, elle a beaucoup souffert; crois-le, Oreste. Ü D. Ta mère cependant. : __ Tune dois pas le dire, ma fille. Elle m’a fiancée à l’humiliation, moi, —. Moi, — elle a voulu me marier à un vassal. 4 Oui, Dis-le-lui, nourrice.
Elektre et Oreste 41 Tous deux, elle vous a vendus à sa honte d’amour ” Comme deux chevreaux nouveau-nés à un berger galeux. è Elle veut anéantir la race, — ou la rendre esclave. ; V4 Dis, dis-moi son nom, dis-le. 71100 Le nom du vassal. 114 ELEKTRE, elle l’embrasse Û Plus tard. Ce n’est pas lui qu’il faut tuer, vengeur chéri. 4 Et qui, tuer? ù ‘4
Tu le sais bien : elle. Elle seule. 1 Elektre, tu as tort; tu parles mal, ma fille. 1 | j O malheureuse. Et moi, malheureux que je suis. À 4
Mon fils, tu n’es donc revenu dans tes demeures,
fé Que pour pâtir de plus grands maux ? Certes, il est bien vrai: è Comme les poussins sortent de l’œuf, le duvet humide, fe Vous êtes nés, pauvres enfants, mouillés de larmes, …_ Et pour souffrir. î Mouillés de sang, trempés. FA Saignez-le, le brigand; saignez-le comme un porc. je Punis-le, tu le peux : C’est lui qui t’a volé 1x Ton père, ta inère, ton palais et tous tes trésors % Parle de lui.
“Al Il engraisse, le misérable, ë Et il s’épanouit : il est au faîte, il ne craint rien. ! Il vit dans le faste; notre pouvoir, il l’a. : Il tient tes richesses, Oreste; il a la joie de l’or, L Il la manie; elle lui rit : il est le maître. à ORESTE, entre ses dents ï O, le tuer dix fois, et mille fois dix fois, : Et dix mille fois mille. O, je lui arracherai
Goutte à goutte, des entrailles, tout le sang qu’il n’a pris
| 55
Elektre et Oreste f
O, je voudrais pièce à pièce lui retirer la chair À De mon pouvoir qu’il a volé, et jour à jour la chair & De ma vie en exil, de mes douleurs, de tes douleurs Ls
ELEKTRE, l’embrasse avec passion À Sois béni, toi qui es le vengeur. À
Mais pourtant, n’oublie pas; rappelle-toi, mon frère : Lui d’abord ; mais elle, ensuite. Et elle, plus que lui. Crains ce crime. | Non ! Le crime suit le crime, comme une ombre. Tous les deux, qu’ils meurent. < Elle montre le tombeau. ir Celui-là, qui seul a droit sur nous, Le veut : il le veut, lui, qui nous appelle sous le tertre #
Quand j’ai prié le mort pour les enfants qui l’aiment, à Il a dit : — Qu’ils meurent tous les deux! Î Et : — Qu’ils meurent de votre main. Je suis mort de la leur. * Comme tu plis, à mon frère ? é ORESTE, voix rauque et faible : Ce n’est rien. |
La sueur coule de son front. Laisse-le respirer.
Vois ici la sueur rouge des pierres,
_ Nourrice. Ce sang répandu que rien ne rachète,
- Il crie sur le seuil. J’ai imploré: le justicier
_ Un jour devait paraître.
4 Il est venu : un assassin.
_ Un assassin ? Le très saint meurtrier, le fer sacré
+. Que mérite le meurtre : point de crime contre le crime.
_ Elle dit vrai : tu viens au nom des immortels, c’est sûr.
_ La mort paie la mort, comptant. Ù
hi: ELEKTRE, toujours grave
k Le sang lave le sang.
__ Bénie est la vengeance. L’oubli seul est impie.
_ Où priais-tu les dieux de faire surgir le vengeur ? _ Aux autels de cette maison, la honte et la terreur.
_ Les morts, jour et nuit, gémissent à la porte. Tue-les. .
Elektre et Oreste j
Ou bien tue-moi, et va toi-même te livrer. 3
Aussi longtemps que l’immuable pôle 1
Fera tourner le ciel sur le pivot de son doigt, elle
« Et lui, tu devras les tuer tous les deux, — lui et elle.
C’en est fait : le vent souffle des cœurs en délire. 4
La vague de la violence est soulevée. “1
Le bateau du malheur, avec sa cargaison de crimes, 1
Va, mon fils, épargne ta mère. K;
N’épargne pas la louve impure qui nourrit son loup À
Avec la chair de ses petits. .:10
Tu ne sais pas ‘# Ce que c’est que l’amour dans une femme qui vieillit. FE: Leur vilenie perd la couronne et la perdra, 4 Sache-le : le saint respect d’autrefois n’est plus; 4 On murmure : Mycènes gronde, esclave de deux femmes. ; On ne veut plus servir le bouc chargé de graisse. 2. Égorge-le, reprends ton bien, sauve ta race. F { Mais respecte ta mère. ‘11
| Misérable ! Ils ne font qu’un. 3 Ensemble, ils ont péché; ils triomphent ensemble ; Qu’ils meurent acconplés ; ils sont heureux impudemment. . Le sais-tu bien ? Tandis que nous pleurons sur un tombeau, 4 Ils attendent ta mort et la mienne, les insolents ! | Ils l’espèrent. Enfin, — toi, nourrice, dis le contraire, | Si tu l’oses, — l’eût-elle pu, à son infäme À Elle m’aurait livrée. ; Elle, elle ! à lui! A son… Elle s’arrête. ; Rougis, ma sœur, rougis. Mais il faut tout me dire. ; Tu ne l’ignores pas, Glaïa, toi qui secoues la tête, | Le misérable, un soir, a mis la main sur ma poitrine, Ivre, il a déchiré le lin sur mon épaule, et moi Je l’ai mordu au pouce. | Mais selon moi, ta mère n’y a été pour rien,
Elektre et Oreste | Que n’oseraient-ils pas ? Oh, mon Oreste, Si tu avais tout vu… Non, ne parle plus. ni crie. Et il vit! ‘ ELEKTRE, avec lenteur pleine de force Elle aussi, elle vit. Comme la vénération invincible du peuple, Qui n’en eût pas cru d’avoir à blämer les maîtres, | À fini par céder, — ainsi le respect de la mère | Est mort à jamais dans la fille, et tout amour. J’ai horreur d’elle, mon frère. Je hais sa vue; Je hais sa voix ; je ne veux plus qu’elle me touche. Je haïs les aliments qu’elle porte à sa bouche. Je frémis de dégoût à chacun de ses pas. Je la hais dans sa vie et même dans sa mort. Car, je suis pure, moi, que cette impure outrage, Ce tertre m’est témoin : je la hais sans remords, Ensuite, que je meure! Court silence. Et je rirai, alors ! Une mère, une mère! Quoi qu’elle ait fait, pourtant, Que sa fille l”excuse avec bénignité.
_ Mon cœur engourdi comme un rocher pèse à ma poitrine. _ Ensuite, que je meure ! Et je mourrai heureuse,
- Faisant offrande de ma vie en dédicace … Ile peut! Mais enfin, que te faut-il de plus ? _ Elle a les mains en sang; tout est impur en elle, tout. … Elle est l’affront vivant de la piété, un soufflet dl Sur la joue de la justice qui frappe et qui absout, 5 _ Jei foulée aux pieds. L’ineffaçable vin du meurtre, ‘4 Elle l’a dans les yeux, elle l’a sur les lèvres. “à Mais moi, je porte la rougeur d’une autre pourpre. …_ Je suis vêtue d’un incendie, je suis ceinte du feu 3 k De la vengeance qui me brüle : depuis sept ans, … Le soleil de l’affreux jour ne s’est pas couché pour moi.
_ Et comme eux dans le trésor de leur abomination, 4 ÿ Je vis dans le reflet sanglant qu’il fait à ma misère. … © passé, passé !.. Une heure, une heure inexpiable, 14 _ Une heure inexpiée, — une heure ! Et c’en est pour jamais. É if Elektre se jette à ses genoux et l’embrasse étroitement.
Elektre et Oreste É
) Non, non, c’est moi qui porte le passé, moi malheureuse, Qui ai vécu pour soustraire les jours à la nuit noire De l’oubli : mes larmes et mes prières ont figé ; ‘Le sang paternel dans la terre paternelle, Comme les veines du marbre, là, sur l’autel De la commémoration. ORESTE, penché sur elle, comme un hurlement bas L’invincible horreur d’agir, — Et l’invincible élan à l’action. Ho, je te retrouve, séculaire épouvante Agamemnon, mon père, Loi, le chef des armées, Toi, si fort, toi, vaillant, le soir de ton retour, À Quand tu as reconnu la porte et les lions, : Quand tu as mis le pied sur la première marche Et fait le premier pas dans l’antre, au lieu terrible, ? Tout sera réparé. Image sacrée de l’espoir, + Tout, pour moi, tout revit depuis que je te vois : jeris, j Je ris. Tout sera réparé. Réjouis-toi. 4 î Je tremble. Je dis, — je tremble. | 62 -
_ Arme-toi ! À nous, à toi, la victoire et la vie, Ho _ Oreste, le droit est pour toi : tu seras le plus fort. _ Tiens, je ris… ha, laisse-moi rire de joie, _ Dans tes yeux terribles, mes yeux découvrent le bonheur. _ Sois de fer, seulement! Ton cœur soit de granit ! 1 ORESTE, la repousse avec violence _ Non. Je n’ai pas peur de ce que tu crois.
très bas.
_ Maïs ne vois-tu pas comme je souffre ? — F Sans quoi serais-je ici ? f Je ai tant appelé.
Elektre et Oreste Douceur de vivre, aurore ! Enfant, je n’y songeais pas. È Puis un jour s’est levé, où mon nom a sonné & Dans mon âme, comme une pierre contre un bouclier. # Un cri de fureur a retenti, qui m’a réveillé. ï Mon nom, ton nom aussi, Elektre, et celui — : Celui ? Je ne t’entends pas. ! Celui du père. £ Et depuis, tout a été dit. È Je t’ai tant appelé… |
J’étais dans mon lit, et je ne pouvais dormir. ; Ce soir-là, il pleuvait; le rouge vent du nord Ê Secouait les grands chênes, comme un maître très dur f Secoue les eselaves par le bras. J’étais triste, 1 Et je songeais, — je songeais au beau royaume d’Argos 4
44 Et à mon père mort,
<8 Alors une voix a murmure dans mon cœur;
D: Puis, peu à peu, elle a crié, menaçante et si fort È __ Qu’à jamais je l’entends : — Oreste! Oreste! Oreste!
‘1 ORESTE, comme s’il écoutait
ë > Je tremblais ainsi : c’était l’hiver ; j’avais froid au ventre.
| Oreste ! — Et cette voix de feu brülait mes tempes.
A Depuis, la tête me fait mal. Et j’écoutais
- Hurler le vent du nord; et je suais d’angoisse.
À _ Tout s’est fait, tout s’est décidé cette nuit-là.
_ Et tu hésites, aujourd’hui?
._ Mais moi, Elektre, moi, je n’étais pas fait pour cette œuvre.
J Ge Tu voudrais reculer ? Tu ne le pourrais pas : Ou fuis !
__ Fuis alors, si tu l’oses, et abandonne-moi.
Elektre et Oreste J’aime la vie, j’aime le soleil, j’aime la lumière, ‘4 Hélas ! et j’amasse les ténèbres sur moi. O malheureux, l”épouvantable don m’a été fait À De rendre l’amère justice. Puis-je fuir ? ? Mais comment ? Qui peut se laver de lui-même? ä Rejeter sa pensée ? Se dépouiller enfin de soi? 4 F Du sang d”Agamemnon tu ne pourras vider tes veines. ‘4 Combien j’aimais le jour, le baume du réveil! É: Et maïntenant, la profonde horreur est mon lit : 1 Je ne le quitte plus sous les draps des ténèbres. Là, qui s’est couché une fois, jamais plus ne se lève. À Quel soupir déchirant!.… Mais — à Elle s’arrête interdite, Oreste s’est baissé. Il gratte la terre, et 4 s’en met dans la bouche. } Terre, qui sues le sang, pain de mort, je te mange. 4 Empoisonne mon cœur, à froment de forfaits. : :
__ Taris en moi la source de l’humanité; dessèche . Dans mes os la moelle de la pitié; tourne en venin ._ Jusqu’à mes bonnes larmes, jusqu’à la palpitation 7 _ De mes paupières sur mes yeux : car je suis né, hélas, N Pour des crimes sans nom et pour que je les venge. h À Œnops entre. Il accourt avec une partie du chœur. 1 _ Elektre, et toi aussi, prenez garde : le roi Ægisthe À _ Va sortir du palais. Viens avec nous, Oreste : ; : Confondu dans nos rangs, on ne pourra te reconnaître. di . Jai compris la terre fatale, et le roc de Mycènes … Semblable à la face des dieux :l’Acropole de sang “ Aussi est Destinée, et le meurtre un Destin 4 Vêtu de pourpre. Pourquoi, dis, luttes-tu ? Pourquoi,
- Oreste? Tu es l’ablette que l’aveugle impassible ” Pêche ici, au jour dit, à l’hameçon de la vengeance, _ À l’appät de l’action : ne résiste plus! Va, tombe : | Précipite-toi dans l’horreur qui te tente, l’horreur …_. Faite pour toi, fait pour elle. L’abime est sourd, l’abime É: Est muet, l’abîme est taciturne : mais le dernier mot Ke: Est toujours à l’abîme. Me ELEKTRE, l’entrainant $
k . Le Chœur est rangé dans le fond, derrière le tombeau. ; …. ELexTre et la nourrice portent des fleurs sur e tertre. F4 ÆGisrue s’avance, suivi de quelques esclaves chargés d’amphores.
- Porte ces dons de vins, de froment et de viandes Aux prêtres de mes dieux : demain, j’irai moi-même au temple,
- Les maïns pleines de présents et des plus riches offrandes. Annonce-les, esclave; j’y veux être dès l’aube, … Pour recueillir la prime fleur de la reconnaissance. _ Pareils à nos amis, les immortels veulent être comblés. _ Vous,gardiens des tombeaux, ce soir, si le vieux roi d’Athènes b Port sous mon toit, hôte de la maison, je ne dois pas _ Vous oublier : vous aurez part aussi à ce festin, F É Ï1 faut vous réjouir de ce qui réjouit vos maitres. o? Vous savez comme moi ce qu’on dit : dans son exil, e _ Le maladif Oreste est mort, ou va bientôt mourir. Les dieux l’ont condamné, puisqu’ils lui refusent de vivre. _ Elektre, je m’étonne que tu ne pleures pas,
Elektre et Oreste Pas devant toi, tu te plais trop à voir couler mes larmes. É Tu te repais des douleurs que tu causes, je le sais. Non : mais je suis heureux du bonheur qui m’arrive. Ton cœur farouche est celui d’une fille qui n’a pas aimé. é D’une fille orpheline. Et ton humeur joyeuse est celle De l’honnête homme à qui tout réussit : pense à la fin. Je pourrais te punir : je suis le maître ; mais je ris De ta haine impuissante : j’admire même ta rancune. Car tu es belle, Elektre. Écoute, Oreste ! Entends le cri De ta sœur : je appelle du fond noir de l’enfer : écoute ! Il n’est plus temps de compter sur ton frère : il est mort, Sans doute. Mais toi, qui dois ce soir prendre place au banquet, Quitte ces vêtements de deuil; car la lyre à la main, Tuchanteras, —ta voix est belle, — en l’honneur denotre hôte. Je ne le ferai pas : Je maudirais. Si la maison, Désormais, est à toi, mon âme et mon souffle me restent.
Rex a le feras. Ma maison est la tienne. Quant à moi, Ke pense, Œnops, à conjurer jusqu’au souvenir même f ; un passé qui n’est plus : ici, vous avez trop vécu,
- Tous et moi aussi peut-être, dans un regret sournois, Rongeant cette racine amère qui donne l’insomnie, À 6 Et agace les dents. Moi-même, grâce à vous, je vois Mes nuits hantées d’ombres funestes. J’ai résolu | È | D’écarter tout souci : pleurent les enfants et les femmes, _ Sans oser prendre leur parti d’une action parfaite ! ; | Soit ! C’est à l’homme d’imiter les dieux très calmes, _ Et d’en suivre l’imperturbable exemple : Que sommes-nous, K Si nous ne sommes pas capables de la joie ? _ Œnops, tu porteras des libations au tombeau mi: De qui dis-tu ?
M ais un tel acte est sacrilège.
Devant son lit, la reine a vu passer une ombre Arritée et sanglante : il convient donc de l’apaiser.
Elektre et Oreste Ne
Tu ne le saurais pas; tu ne peux que la courroucer. à
Pourquoi ? — Si l’ancien roi n’est plus, c’est qu’il dut plaire
FN Qu’un autre en prit la place. Demain tu porteras l’offrande, Œnops; tu feras la libation pour nous. ‘4
Ne l’attends pas de moi. - 4
\ Pourquoi me regardes-tu toujours avec tant de haïne, ‘314
. . 4
Parce que je te hais. N’approche pas. à 4
Haïs-moi donc : si pour regards ils avaient des couteaux, “4
Tes yeux m’auraient tué. 44
ELEKTRE, entre ses dents ‘Al
Mais tu es belle ainsi. Et tu me plais. # #
Dr N’approche pas. ; _ Comme elle gronde entre ses dents, la lionne indomptée !
| Belle plus qu’une vierge… Et vierge cependant. _ N’approche pas. | Tôt ou tard, il faudra que tu sentes le joug de l’homme. : _ Peut-être aimeras-tu la main qui caresse en frappant. La main qui frappe, je l’aimerai. N’approche pas. x Elle recule ! Que crains-tu ? 6 Je ne te crains pas.
D. : FRS Tu vas tomber sur le tertre. Moi, je aime — _ Je t’aime comme un père. D: À O toi, entends cet homme, _ Entends-le.
Elektre et Oreste 4 à Qui invoques-tu ? 4 7 La main qui frappe. h , Tu vis dans ce tombeau ! à Puisse la vie de ce tombeau M’exaucer tout à l’heure ! puisse-t-elle en surgir un. Tout armée! Insulteur, prends garde à toi, si tu me touches. Qu’elle est belle ! 11 me semble parfois que tu le voudrais. Quelque jour, —quelque nuit, —je verrai ta colère à l’épreuve. … ELERTRE, avec dégoût L Tu es rouge et pris de vin, sans doute. Cet homme,unroi? Je le suis. Et je suis jeune, et tu l’oublies, Elektre. 4 , Ne me brave donc pas ainsi : je fais ce qu’il me plaît; : Je jouis de la vie, que tu ignores. Et toi — J Mais ton épaule, en vérité, sous le voile est si blanche, À Et si blanche ta gorge, sous le torrent des noirs cheveux… “4 Tu es pàle comme l’aube et sombre comme la nuit. ‘à ; Souple et prête à bondir ! ; 4 Il fait un pas vers elle. £ k
| ELEKTRE, à voix basse, désespérée Père, père ! A moi! _ Écoute, et vois ta fille, vois la malheureuse. Frappe, _ Toi qui fus frappé. J’étreins ta pierre et j’implore. Klytemnestre paraît sur le seuil. Elle ne descend pas les degrés. — À À sa vue, Ægisthe s’éloigne et prend un air dur. — Klytemnestre À parle à tous d’une voix impérieuse, cruelle avec Elektre, tendre è avec Ægisthe. — Aux autres avec mépris. _ Ægisthe, ainsi tu étais là ? A mon réveil Je tai cherché des yeux, et de la main. En vain! _ * Ha — mon cœur battait pour toi, car je t’ai vu souffrir 9 _ Au cours d’un triste rêve : O mon cher Seigneur, tu pleurais. C’est toi, sans doute, Elcktre, qui oses rire, misérable ? 188 Je ris de colère et de douleur, ma mère. ._ Que fais-tu ici, fille détestable ? ABE Que rôdes-tu encore _ Autour de ce tombeau où je l’ai cent fois défendu _ D’étaler l’insolence de tes larmes ?
Elektre et Oreste nn.
Une voix nocturne qui me parle de toi. 000 Tu me défles ! Je te. Rentre dans la demeure. 4
Ici, je suis venue. [ei je resterai. 100
Je ne suis pas esclave. Je suis la fille de ton Roi. À
KLYTEMNESTRE, elle fait un pas
Ne le répète pas. 1
; De ton roi et du mien, ma mère. î
Il a senti le poids de cette main, ton roi. 1 C’est toi qui oses maintenant sourire? T0
x Oui, de bonheur. ë Sur ta méchanceté, sur ta haine envieuse \ Je souflle : elles ne me pèsent pas plus que le fardeau ° 4 Que la poitrine chasse d’une haleine, — ainsi! x La baïne ni l’amour ne ressuscite pas les morts. 4 Il n’est que la vengeance, je le sais. ; Consume-toi sur une pierre au haut d’un tertre, : Si tel est ton plaisir. Que m’importe? ici, $ Tu n’es rien qu’une fille funèbre.
Comme une ombre, funèbre comme le souvenir, oui. Funèbre comme le remords, cette mémoire aiguë | Qui perce ses dents sur le cœur, et qui n’oublie jamais.
_ Lève-toi de mes yeux.
Domine-toi, ma mère.
Tu n’oublies pas, non plus. Tu ne me fais pas peur.
Elektre et Oreste ER Ne me brave pas trop : le jour viendra de te punir. D: Le jour n’est pas venu. Tu n’oses pas. Pourquoi E. À N’oses-tu pas, pourtant? — Veux-tu que je le dise? 4 Klytemnestre en fureur descend quelques degrés. Ægisthe l’arrête 4 Éloignons-nous, mes amis, si vous m’en croyez. À Il est temps de quitter ces vivants pour nos morts. ; Là,que grommelez-vous ? Les fouets sont prêts pour lechenil. F. ZÆgisthe, laisse-les. Ils tirent sur la chaîne, les chiens ; à Mais ils sont enchaînés. Vous n’osez plus que murmurer; La crainte a muselé vos aboiements de meute maigre? Rongez votre os, mais sans gronder : Je sais que mon amour . Et peut-être ma vie vous font ombrage. Eloignons-nous. ‘4 Vous ferez bien, et gardez le respect : sinon, ce soir, J Vous pourriez être exclus du festin : le partage À Des viandes et du vin se fera sans vous, imprudents! s
we KLYTEMNESTRE, rit, puis d’un # dur : 4 Mon Ægisthe! tu sais forcer la fureur même à rire… 4 La viande et le vin vieux, nous le savons, sont des bâillons ; Puissants à votre bouche, à vétérans des grandes guerres ? | Longtemps, il vous a plu d’aller de ces tombeaux À notre table, et de nos tables vides à ces tombeaux. _ Votre fidélité repue parlait un peu moins haut. É , Maïs, maintenant, cette fille acharnée à sa perte ] Vous tente à la vôtre, il me semble? Sa révolte vous gagne; ‘à Mais qu’y gagnerez-vous? Vous jeünerez; vous aurez faim. Et quel espoir, pouvez-vous donc garder ? Son père est mort A Et ne revivra pas. Quant au frère…
E Son frère ne vit plus, si j’en crois un message.
à Il ne vit plus ?
He Non, sans doute, pleure-le donc.
K Oreste ne vit plus?
2 81 5.
Elektre et Oreste Alors, ma mère, crains les dieux. 1 c Je sers les dieux, 4 | Et je ne les crains pas. Tu peux marcher sur moi, l’écume Aux lèvres : Que me font tes menaces ? ‘4 Hausse les épaules, 4 Va, brave-moi : mais écoute. ” É. elle pousse un cri terrible | ; Ha — vous tous, à dieux, | O dieux, je vous convoque, ici! C’est l’heure. à CL Ne frémis pas pour si peu, Klytemnestre. Elle délire. 10 Peut-être, elle veut t’effrayer. 4 Te tairas-tu, maudite? W Je me tais; mais tu trembles. 4
_ Ettu baisses la voix. Tu as peur même de parler. il Je ne tremble pas… } ee Tu trembles, tous le voient. Ÿ es KLYTEMNESTRE, avec peine _ Rebelle, il faudra que tu plies, à moins que tu n’espères ‘y Que ce soit moi. 0 ‘110 Je plierai; mais tu trembles. e _ . Ægisthe, chasse-la.…. : Le Il n’en est pas besoin. 4 | Je vais, je vois pleurer Oreste au tombeau de son père. _ Chasse-la. Vous tous, vous finirez bien par obéir. Vous finirez bien par aimer vos maîtres.
Elektre et Oreste À Pourvu qu’ils soient soumis”? Tu dois toi-même te soumettre. À
La ville y a été réduite; vous le serez aussi. 4 elle descend les degrés, à mesure que le Chœur, et Elektre se reti- n. ù rent derrière le tertre. Elle s’appuie sur Ægisthe, avec lassitude. ; ; Viens, viens près de moi. Viens avec moi. à ELEKTRE, derrière le tertre, au tombeau lugubrement 0 O morts, tristes veilleurs de la nuit étouffante, ) * Votre grief, à morts, fait votre éternelle insomnie. Mais parfois un enfant vous entend et vous veille. hi O morts, je veille. Re: Tu joues à les dompter, à reine impérieuse ? 54 Ils s’en vont; ils ont peur même de retourner la tête. ri ii Reine impérieuse, ton esclave, esclave de son roi. F 1 à Viens, viens près de moi. Toi seul!.. Leur envie, leursoutrages Je sais tout ce qu’ils pensent et n’osent dire contre nous. J’en ris. Mais quand à mon réveil, tu n’es pas là, Ægisthe, Tout m’épouvante alors, tout m’est à charge ettoutm’estvide. Se peut-il que tu m’oublies ? +14
Toujours la même plainte? :10
DA: Toujours la même crainte. Ah, nomme-moi ta Reine encore,
Ainsi que tu l’as dit tout à l’heure : ta Reine — ” | Mais l’as-tu dit? Sans doute : mon impérieuse Reine. : Tu le répètes avec ennui, et je sens même en toi
Me négliger, ne plus m’aimer, faire avec moi
Ce que j’ai fait à l’autre ! O si jamais tu le devais !.. Non, j’ai peur. Elle a dit vrai, la maudite, Elle appelle les dieux: moi, c’est toujours toi que j’invoque. ‘4 Que veux-tu donc enfin ? ,
à O mon maître… mon amant, Moitié la plus chère du sceptre, et bonheur de ma couche ! ï Plus précieux à mesure qu’on nous haït davantage, Mon seigneur, mon amour, jeunesse de ma vie,
; Ne me retire rien de toi si tu veux que je vive ; 1
Elektre et Oreste Je ne vis qu’en toi seul ; je suis forte pour toi, 4 Et sans toi je suis faible et vaincue, je suis lâche, ‘ ‘# Je tombe comme une morte. É: Non : c’est l’idée de te perdre. F Je dédaigne leur haine comme leurs calomnies. * % Mais toi! Je n’ai que toi, toi seul. O ne me prive pas 1 De ta présence. Pourquoi, tantôt, pourquoi es-tu sorti ? M À Pourquoi l’ai-je trouvé avec Elektre ? 4 Quoi donc ? Dois-tu compter chaque pas que je fais ? 4 Jadis tu n’étais pas ainsi. ‘4 J’étais plus jeune alors. K: O puisses-tu périr, et moi, eux tous, et Mycènes Ne Et l’univers entier, avant que je te perde ! À Est-ce là ton amour ? Ki C’est lui : Que tu me doives tout, nu La vie et le bonheur, que tu me doives chaque soufile, 14
nr _ Chaque goutte de sang que le cœur chasse dans tes veines, …_ Etqu’ilchassepour moi: c’estmon amour et ce qu’il souhaite. ‘a Que tu sois menacé, et que tu sois haï, : __ Pourvu qu’aimé de moi, mon Ægisthe, tu m’aimes. j il , Que tu meures, pourvu que je meure avec toi, _ Du même coup : c’est ainsi que je Vaime. M: Que tu n’aies que moi seule, à fin que je t’aie seul. 4 __. Comme la peau aime la chair interne, je Vaime, ; Je t’aime comme la chair aime les os. _ Laisse ma main, Tu pleures? 100 Tu balbuties, tu murmures, je n’entends pas… n Ægisthe, je vieillis.
il f » Elle le saisit, lui faisant baisser la tête. LA Voilà ce qui me ronge,
‘4 Ne t’en es-tu jamais douté ? : 119 87
Elektre et Oreste
Tu ne m’aimes donc plus ? 1 Elle se cache le visage dans sa poitrine. Je n’aurais pas dù le dire : tu ne me démens pas… F; “Hé, pourquoi l’as-tu dit ? — femme, tu m’irrites. % Ah, pourquoi, je ne sais ! Et toi si jeune encore Si beau, si fort… à moi, pourtant, toujours à moi ! 4 Ou sinon que le roc sanglant de la grande Mycènes, 10 Que l’os du dos, l’échine de cette ville du sang, 510 S’ouvre par le milieu, et — s’abîimant nous abîme ! È Tu rêves ces dangers. Je n’en vois point; tout est à nous; À Et la maison est pleine d’or. L. Tu m’es plus précieux ‘à Le danger n’est pas là ; nous avons prospéré We. Dans la haine, comme au bord de l’étang un double chêne. 16 En est-ce fait pourtant des jours heureux ? Sont-ils finis ? “4 Et m”aimes-tu ? Court silence. Maimes-tu ? 4
4, ‘ Certes je t’aime… KR _ Alors, les jours heureux ne commencent qu’à peine ! __ … Que les morts sortent de la tombe, et je leur tiendrai tête;
_ Je ferais tête aux dieux.
‘4 Voilà bien ma vaillante reine. _ Vaillante pour toi, pour toi vivante : mais aime-moi. 14 Plus guerrière pour toi que l’armée pour Hélène ; _ Plus guerrière que la mer à l’assaut des îles, : _ Quand l’ardente tempête souflle du ciel qui fume; ‘3 _ Pour ie garder, plus brave que vous tous dans vos guerres… _ Ægisthe, maintenant, ne rentres-tu pas au palais ? _ Le bain est préparé, n’iras-tu pas ? l’eau parfumée, { Charme si frais, délassement de la journée brûlante. 4% ; ÆGISTHE, de mauvaise grâce _ Soit. — Je t’y attends ? Tu détournes les yeux ? __ J’ai donné l’ordre à ton esclave préférée, 1 _ Phænissa la Troienne, celle qui réjouit ta vue…
Elektre et Oreste l
Klytemnestre le suit des yeux. Elle parle lentement, d’un ton morne, 4
en montant les degrés. 1
Tu y cours ! Silence. ne
/ Il court à son esclave, il a ri de plaisir. \ 3
Soudain, je suis lasse ; je suis brisée. Je m’abandonne. à ;
Je l’aime, et je lui pèse. Ha, pourvu que je l’aie, k
Ægisthe, pourvu que jamais je ne cesse de l’avoir, L:
J’accepte le combat. Ma main sait manier la hache… À
Certes, Oreste est mort. Court silence. Le soleil aujourd’hui, ‘ À
Mord la terre comme un lion boit le cœur de sa proie.
Ægisthe, Ægisthe, parfois je eroirais qu’il me haït. @
Quelle hâte, quand il me quitte; qu’il est lent près de moi! 7
Mais défends-moi, ou je cesse de me défendre. 14
Je vieillis, je vieillis. Ha, — pourquoi lui ai-je dit 1 ;
Ce que jamais je n’aurais dû lui dire? te
Je ne sais. En vérité, je ne sais pas: une voix, %
Parle en moi pour moi-même, que je ne puis contraindre. !
Accablante journée ! Une étrange menace plane, 1
Un nuage de feu. Court silence. Mais, pourquoi, lui ai-je dit .….? À
Je ne me connais plus. 11
Sur le seuil, elle se heurte à Glaïa qui entre. 1
k Je ne suis pas vaincue encore. à Elle parle à Glaïa avec une violence croissante et sur le ton de Ja É plus dure raillerie. % Où vas-tu, nourrice ? Ton nourrisson est mort. S’il est vrai, alors aie pitié de ma peine. à On l’a dit… Elektre et moi rendrons les honneurs funèbres .__ Dùs à cette ombre encore, puisque l’homme n’est plus.
Tu voudrais bien qu’il fût vivant ?
4 Si sa mort n’est pas sûre, 14 Est-il possible que tu l’espères ?
1 O, déchire-moi, si tu veux, mais je te le dirai : ë
4 Amante plus que femme, amante plus que mère,
à Et de toutes la plus impie.
‘à Enhardis-toi! mais la mort s’enhardit aussi. -
! “73 Je te ferai, peut-être, mettre aux ceps, nourrice,
Et je te renverrai, les bras liés, dans ton village.
S Elektre et Oreste nes je \ Fais-le. Non, non! Pardonne-moi!… Oreste, | 3 J’aimais tant cet enfant, j’en étais fière, grande Reine. à: Toi, je le saïs, en lui tu haïssais le père. 4
Tu as compris, enfin : fais-le comprendre à sa sœur, ‘4 Si tu peux : un seul amour, en moi, une seule haine. . Sais-tu où je vais maintenant? à 4 Comme moi, tous le savent. #
Je vais au bain où Ægisthe, mon cher Seigneur, i Se délassant dans les parfums m’attend, le même bain, ‘4 À la même heure où un autre, grâce à mon art, LT Tout de son long, jadis, s’est lavé dans la pourpre À Et s’en est revêtu à la mesure de son corps. K: O misère, misère! Certes, c’est le sang. ‘1
C’est le jour ! C’est le sang qui te travaille. 1 Quand le vent de la nuit passe sur la chair morte ELA El la bouche ouverte du malheureux dans un grand cri, he
L’âme du sang reflue, hantant qui l’a versé : Alors dans la forêt, à l’odeur ancienne du meurtre, _ La chouette hôle. C’est ainsi. Ne remue plus Ces lointaines histoires. Le passé est passé. Laisse à la nuit ce qui ne voit plus la lumière. Qui le rappelle, à reine, sinon toi ? d’ailleurs | Tu ne peux oublier. Il le faut bien. Non, surtout aujourd’hui. Le sang n’oublie pas. Vieille femme, tu rêves. Qui ta chargée De me rendre la mémoire ? é Peut-on ne pas penser ? 1 1
Elekire et Oreste Je vis, et j’ai à vivre. Et toi, ton Oreste, ton fils, F: Ù Le souvenir ‘empêche-t-il de respirer ? 1 De manger? de dormir ? dis-moi, quand vient l’hiver, | Le souvenir de l’été te réchauffe-t-il? | As-tu froid, s’il neige ? Et le soir, as-tu sommeil ? À | Oui, mais moi je dors. Sais-tu bien ce que tu dis? Moi? Je te plains, bien que tu sois la reine. Va, tu souffres | Je le vois : s’il n’est plus, pleure ton fils. | Ce n’était pas un fils. Non. Tu n’avais qu’à l’aimer. N’en parle plus : ce n’était pas mon fils, c’était le sien. À
. Tu pleurerais, pourtant, si le roi Ægisthe mourait. Da Je mourrais, misérable nourrice. O esclave! ‘al _ Mon amant, ma vie, n’es-tu done pas une femme ? ‘4h Mon amant! n’as-tu pas de cœur? n’as-tu que du lait? _ Es-tu pareille à la vache dans la prairie ? 0 Et toi, reine, n’as-tu pas de mamelles ? 1 _ Oun’ya-t-ilque du sang danstes seins, commedanston ventre “ Au retour de la lune? Es-tu une louve, enfin? Mon amant, mon amant! O misérable vieille, “ Après un fils, un fils, et un autre. Hé quoi,
… Nai-je pas assez d’une fille? Mais mon amant, 1 _ Ma vie, celui qui m’aime, l’homme que j’aime,
… Que serais-je sans lui ? Et comment vivre? Loi aussi, î …. Tu médites sa mort ?.. Cette journée … Finira mal pour vous.
Glaïa descend les degrés. — Oreste et Elektre, avec le chœur, revien4 nent sur le devant de la scène,
ÿ Ils font quelques pas en avant. Le jour baisse 3 : Je suis perdu. Silence. ‘à
Non, je n’ai pas un cœur de fer. Silence. Destin, terrible est ta face nocturne. 4 Court silence comme s’il écoutait. 1 Tu hurles, hibou ?.… tu gémis ?.. Oui, je tentends.. : 4 Et c’est moi, c’est moi qui suis né pour te répondre!… “LV C’est moi, c’est moi le dernier et le pire. ; E Misère de la race, fatalité du temps, 7 Le nid du meurtre, la chaude horreur m’y a couvé; ‘4 Elle m’a réchauffé dans le duvet du sang, :. È I] appuie sa tête sur l’épaule d’Elektre, et à voix basse 5 nl ELEKTRE, domine son impatience 4 Quoi, tu désespères? Attends d’avoir joué. D | 96 3
aa + Perdu ? Non, frère. Tu gagneras la partie, Eo sa Ton royaume, tes trésors, Mycènes. Jette les dés. fs Il faut donc obéir au sang ? ai 14 (os ; ELEKTRE, comme en chuchotant | 116 C’est toi qui te réponds, toi seul. 4 x Il le faut. Le fils pour le père. 4 _ Nos morts nous poursuivent comme une meute, la nuit, Ils aboïent dans le sommeil. j
” Ils chassent la bête puante.
_ Nirepos, ni rachat…
… Elekire et Oreste | Ni repos, ni rachat. Non. 4 4 Dès que vient le soir, Agamemnon est là, et il dit : | N’oublie pas, n’oublie pas ! et : pourquoi tardes-tu ? Pourquoi tardes-tu ? Ha, si j’obéis, je suis perdu. Et plus perdu, si je désobéis. 24 Car mon désir, ma pensée, tous mes mouvements 1 Veulent que je frappe… : A moi seul, la maison; à moi le sceptre, à moi Mycènes ! tt
A toi, Mycènes. Ë
|! 1 2riReS A moi, mon père ! | _ Tuer, enfoncer dans la gorge… ; Dre 1 . Tuer ! pour un père ! _ Le mal, de tous côtés; la mort et la douleur. L) # ; à Silence. Il tombe dans une morne rêverie. — Elektre 300 l’embrasse, et lui relève la tête. ‘XS Éveille-toi. Soulève-toi. Rappelle-toi, écoute. Ni jte Elle lève un bras, et de l’autre serre Oreste contre elle. 3 ‘#4 J’appelle Jupiter, je le conjure ici, sur nous ! | _ Sur la maison ! Je ferai ce que tu n”oses pas faire, À f AR Jupiter, toi qui venges, Jupiter, ciel profond, Ÿ gi Œil de la nuit, regard du châtiment qui veille, _ Jupiter, vois notre misère ! | AG % ORESTE, comme malgré lui t k 4 he Re Vois ma misère,
Elektre et Oreste |
L’aigle est mort sous le bec puant des vautours, à L’aigle est mort dépecé. Ils ont chassé les deux aiglons 1 De l’aire : exilés du foyer, exilés de la vie, ‘4 Nous vappelons ici, race royale, à roi des dieux ! 14 La vipère est dans le nid, et dans l’œuf elle va mordre 4 Les petits de l’aigle : Jupiter, sauve la couvée ! il Sauve-nous, Jupiter ! à } # | ÿ Sauve-moi, Jupiter. 4 Sauve-les. 4
Jupiter, Dieu, Père de la Justice, toi qui frappes 4 Avec la foudre, frappe, frappe à la porte du crime! 4
- Frappe ! J’adore la justice, 4 La justice qui ressuscile, la justice qui tue. ‘1
Il faut que la justice règne, Jupiter, + ’ L:
Me 53 : Il faut que la justice règne. : _ Inattendu, surgis! Et surgisse avec toi é _ Le voyageur nocturne, impatient du gîte, à DAS La mort qui entre au cœur. 147 | k La mort, qui frappe au cœur. Ne È . Surgis du fond des ténèbres, où l’âme se tourmente. _ Lève-oi, jour rouge, — F0) Le glaive, soleil de la nuit. ER Et toi, Agamemnon, viens ! Sois fidèle au rendez-vous, ve Br Proclame, souverain, ta volonté irrésistible, _ Voix des morts, malédiction à ceux qui vivent, | À à 4 _ Je sais ce que tu dis, et je Centends qui gronde. # +Pè Oui, c’est la loi, ’
Elektre et Oreste TER La vengeance, la lente vieille qui met tant d’années A aiguiser, dans son sommeil, le fer de l’action, 4 A la fin se réveille. Nul rachat du sang versé : pour les perles rouges ; Que les rubis de l’hécatombe. k 5 Le compte y est : 4 La justice réclame la dette du Destin : ; 4 On entend la voix de Tantale, avarit de le voir. à À Me voici, Jupiter! Jupiter, où es-tu ? À Pour quoi, pour quel nouveau malheur, le redoutable aïeul 1 Avec l’ardent soleil descend-il de la tour ? 4 Et lui qui fuit le jour, s Pourquoi n’attend-il pas la nuit qui lui est chère ? Le Le centenaire aux yeux de loup, au pas tournant de tigre, À la bouche amère qui brûle et qui ricane, À Nul ne peut l’abuser : Oreste, il va te découvrir. 1 Terrible par ce qu’il voit, terrible par ce qu’il sait. k
_… Enfants, prenez-y garde : s’il brave la lumière, Oreste, _ C’est, j’en ai peur, que son démon le presse. Ne te dérobe pas. Il maudirait, il clamerait Ton nom: il a d’äpres appels qui te feraient connaître. $ s Mais, par bonheur, la Reine le redoute. Elle le fuit. . Sa présence d’orage l’inquiète. Elle déteste _ Les paroles qu’il fait entendre en écho des ténèbres; : Elle a peur de ses yeux; car ses regards saisissent
- Ce qu’ils voient, comme un faucon prend la proie entreses serres. Il faut le cacher dans le palais. 4 : Non; n’y pense pas. … Il fait jour : ici, il est mieux en sûreté. S’il entre Dans la maison, et s’il est reconnu, Oreste est mort. ü ORESTE fait un pas , Jene veux pas, non plus, entrer dans la demeure, ” Avant l’heure de l’accomplissement : là-bas, { Que le couteau me précède, soit que ma main le tienne,
… Soit que je l’aie dans le cœur, — et que je meure. 40 On entend des pas.
à Tantale va paraître. Défends-toi d’abord de ses yeux. 4
- Tantale paraît. Il tient le milieu de la place. On s’éloigne de lui. JL 5 < 4 est très grand, très fort, vêtu de pourpre des pieds à latête. I1a M une crinière blanche et la face rouge. Il parle fort et dur, mais d’un ton un peu sourd. 4 Où est-il, celui qui m’attend — et ne me connaît pas ? 4 XL à voix basse l Il regarde, il sourit, et du mème air cruel, Toujours il tend les bras, les deux mains en avant, 4 Comme pour saisir un trésor qui lui échappe, 4 Et que ses doigts se crispent de ne tenir pas. L L’odeur rouge de la curée tombe avec l’or du jour. 4 Les labours affamés en aspirent la gloire. 4 L”odeur rouge flotte sous le ciel tiède, je la sens : Elle est sortie de la maison, comme le chien de chasse + Qui bondit le premier et dépasse les cavaliers. 4 | Où es-tu, lionceau, toi qui tournes autour des tombes ? Ë J’ai flairé ton odeur. Tes voies croisent mes voies. 4 Où es-tu ? Parais, si tu ne veux pas que je te cherche. # | Où es-tu? — Viens! Je te dirai ce qu’il faut faire, 4 | L’arme qui découd, à la main. Je veux tapprendre À k Comme la dent s’aiguise. silence 4 J’ai faim, et je ne mange plus. — J’ai soif, et ne bois plus.
de que suis repu de vie avec l’envie de me repaître. ! |
_ Vieïllard, toi qui sais tout, de grâce, garde le silence.
_ Prends pitié de ton sang, qui te supplie.
_ Ilna point de pitié : il la dédaigne.
… Fort, fort je suis! Les dieux m’ont livré la force : è
En vain! Ils m’ont ôté le sceptre : En vain! Je vis! _ Et la race des fauves se mange sous mes yeux. _ Que cherches-tu, toi Tantale? , B Je veux lui faire voir la vallée et la ville, Mon royaume et le sien : car à jamais ici je règne, : _ Condamné au désir par la haine des dieux. y Mais en vain! Près de moi, mon lionceau ! } È Nele découvre pas. Protège-le plutôt. ,
Elektre et Oreste L ———————— Il ira près de toi, si tu quittes le promontoire À Dangereux de ce roc, où tu te dresses plus visible # Qu’un pavillon de guerre sur le grand mât. Il se cache. É TANTALE, il tend les bras 3 Qu’il vienne ! du plus haut, je veux voir avec lui ma terre; « Le vieillard est enchaîné dans l’enfer des vivants. k il crie L É En vain! Ô dieux, n’y comptez pas! d’ici, tout le pays : 1 La mer calme et bientôt la nuit, la ville et les eselaves. ‘ Vous étreindre et vous étouffer ! et vous garder A moi, —à moi, — à moi! À Divin, tu es le délirant des dieux que tu rejettes. Tu nous fais peur, puissant : tu parles d’un autre âge! 4 Le nôtre est trop petit et ce n’est rien qu’une ombre 4 æ Dans le sillage inexpliqué de ta grandeur. 4 Ici, les fleurs rouges : ici, les plus belles de toutes, À Mes filles, les sœurs fatales, jumelles de ma tige, 4 Nées pour le désir éternel et la perte des hommes, f Hélène, tombeau des armées, Hélène, fleur de l’aube, h Hélène, chant de la mort qui ravit l’âme, sirène! D: Et l’autre Klytemnestre, source des attentats. ÿ 106 2.
- 4 Vous fîtes bien, mes filles, beautés royalement cruelles; Et quel dieu, quelle déesse, fit plus de mal que vous? . O beauté, fleur qui tue et y a droit. fe vieux lion, mais toujours il montre les dents. : % _ La grande race dégénère; les petits-fils de laigle
- Ne sont plus dans l’aire qu’une nichée de corbeaux gras; … Gros comme les gras esclaves que le fouet courbe vi Dans la plaine, sur le sillon, là-bas. E Que d’insultes, en toi! Que de mépris! En vérité, — Tu fais craindre la foudre, — à force de L’attirer. K _ Je survis seul! Ici, les tigres ont eu leur repaire, | .… En règle avec les dieux : eux chez eux, moi chez moi! … Que l’esclave plie l’échine, qu’il ait peur, qu’il supplie! à Que la race, sous le ciel, lève le front. Elle a osé : ÿ . Elle a agi. S’il le faut, qu’elleexpie après l’action! < _ Ta bouche est un puits d’imprécations, el tu ramènes É Un seau, plein jusqu’aux bords, de messages funestes. )
Elekire et Oreste PA La pensée du plus fort brave toutes les ruines. ” 4 Gardien du gouffre, je veille sur linfortune : he Que j’y assiste, comme le soleil à un naufrage! . de. Je ris à chaque crime, à chaque insensé de mon sang. N Je fais l’écho au choc de sa chute à la tombe noire. N
Je suis là, veilleur, pour l’y guider : s’il faut, je y pousse À ELEKTRE, s’élance avec colère É k Ah, ne dis pas son nom! à S’il te faut un élan, je suis là, cher parricide. FR. Arrive. Je te le donnerai, de cette main, ; 4 « Entre les deux épaules. ù De l’enfer souterrain. 4 La maison sur le roc, et Tantale sur la maison, *} Jamais l’Olympe n’est si loin, qu’il ne puisse écraser %% L’impie sous sa grande ombre. LE
_ Mon Acropole est mon Olympe. _ Mon palais voit tourner le ciel. ; Les Cyclopes et les Géants, les anciens hommes, _ Ont entassé les blocs dont le dos rouge saigne, L’échine écorchée sous le poids de ma maison.
_ Ils ont construit ces murs de bauge, ; La sueur salée a fait le mortier, _. Et les rocs jointoyés sont scellés à la base
_ Par les crans des vertèbres.
._ Moi seul ne vous crains pas, à dieux, et vous ai tenu tête. Ce n’est pas comme vous, gardiens des tombes, vils esclaves.
… Les hommes d’armes, soldats de tes fils, Tantale,
R Ne sont pas des esclaves : tu les insultes.
… Je te connais : je te nomme, je ne t’insulte pas.
. Lionceau de ma race, où es-tu ? obéis, Réponds à ton destin, souffre et fais souffrir. Frappe et tue.
- Arrive. Donne la mort, toi qui mourras. Arrive, “ _ Oreste, je l’attends ! A Elektre s’élance, Oreste la précède
4 ORESTE, avec ardeur
… Me voici, vieillard, — si c’est moi que tu veux dire.
109 7 1 1
Elektre et Oreste
- Bienvenu, malheureux, dans la place où tu dois périr, +
Et près de toi, ta sœur comme la louve au flanc du loup.
ELEKTRE, avec rancune }
Toi aussi, tu es là, le fauve aïeul des fauves. |
Je suis venu pour l’heure où la chasse commence. À
Encore un, Jupiter, encore un qui t’est dévolu. à
Oreste, je te vois tel que je l’attendais. Approche. 4
N’est-ce point toi, la nuit, qui as crié à mon oreille?
Moi et tous. Chaque grain de ces pierres. Lève-toi. {
Marche, guette, et bondis. N’épargne rien.
Mais toi,
Épargne-moi, vieillard. L’horrible tentation # Ne parle que trop fort : à désir que je ne puisse, } Désir dénaturé, te rejeter de moil… | ;
Te séparer de ton désir? Veux-tu te retrancher ù De ta vie même ? Ton désir palpite malgré toi, p
Comme le cœur de l’agneau, arraché de la poitrine, Oiseau plumé à vif, saute dans la main du boucher. De toi, je n’attends rien que du mal : tu es l’ancêtre. Tu me fais honte : Vieux, bien plus vieux que tes ans, Plus vieux que ton visage, vieux comme ces dalles, Tu portes sur ton dos tout le passé; et tu faiblis < Sous le fardeau. ) Je ris de ton grand âge : tu es mûr pour la tombe, Ne gémis pas : Meurs ou agis. Mais je le sais, tu agiras : c’est à ton tour. _ Que la race a voué aux lois de Jupiter. ; . N’hésite plus : en toi, c’est ma vie qui se poursuit:
Elektre et Oreste Ne pleure pas d’avance : il sera toujours temps : ORESTE, avec douleur Il dit vrai. Que me resterait-il ?
L’assassinat, te dis-je, l’arme des puissants, L Le libre assassinat, la loi des dieux.
Non, la vengeance. Les dieux se vengent, ma fille, et l’homme assassine. Ÿ
Impie entre tous les impies : fatal à tous. TANTALE, avec mépris ; Ë
Oui, c’est moi qui ai osé mettre les dieux à l’épreuve : Les dieux outragent l’homme, ils méritent d’être outragés. ë Certes, impie : car j’ai osé. .#
4 1 | i _ Impie et redoutable. à L: ù Comptes-tu sur ces gueux, Oreste ? _ Plus craintifs que les poules, ils fuiront si tu tombes. _ Ne les consulte pas. Agis, si tu veux qu’ils agissent. _ Le peuple est toujours lâche. Impie, qui ne respecte rien. Esclaves, citoyens, à hommes de la plèbe, Soldats d’un maître, à qui prétendez-vous convaincre _ Que votre lächeté n’est pas votre vertu ? _ Mais regardez plutôt le ravin, le roc et la terre, ? ! La plaine et la vallée, fumés avec vos os, . Gras de votre sueur et cimentés de meurtres ? _ La joie de Tantale est un jeu de l”épouvante, _ rit hélas : comme un éclair, le sinistre présage _ Nous touche tous. Pas de pitié, pas de pitié! _ Pitié, grandeur des läâches!
Elektre et Oreste
ELEKTRE, avec indignation |
Tantale, tu nous calomnies. di
Ce soir, Oreste, le gibier traînera sur la terre. : (3
Prépare les couteaux pour dépouiller la bête. V
J’y serai. Tous vos actes sont justes, à meurtriers ;
Et pourtant, ce ne sont que des crimes.
Il éclate de rire. ’
Exit Tantale. On entend l’écho de son rire. ‘4
Ne frissonne pas ainsi des pieds à la tête. :
Pas un n’est mort sans engendrer la mort pour qui à
La lui donna : l’imprécation de la victime 4
Est éternelle. Sur le dos, il regarde le ciel, 4
Il parle aux dieux qui se penchent vers lui. Oser ! ñ
O misères humaines ! Le mal n’a pas de fin, à
Le mal, le jumeau de la vie. |
Le crépuscule est venu. 10
Le Chœur se divise. Les uns (I et IV) conduits par Œnops, entourent
Oreste et l’entraïnent peu à peu avec eux, sous les arbres. (à n
Les autres (I et III) conduits par Elektre, se groupent près du tom- #4
. À l’œuvre, enfants ! Et tentez la fortune. L’heure de l’action est là. C’est la partie suprême. La victoire et la vie, L’heure de l’action est là. ’ L’ombre tourne au cadran des faits inexorables. Comme le lion nocturne qui s’élire et qui bâille | Le moment capital s’éveille : _ Puis il bondü,
- Velouté de silence et glissant comme un glaive _ Dans le fourreau Le fils a grandi : je vois luire, ‘ Brüûülant dans son œil, l’éclair nu, | La flamme de la hache et l’incendie rapide | Qui dévore d’un coup, _ Enragé par l’attente, | L’innocence du crime À El sa paix endormie. 1 11
Elektre et Oreste | Comme un lion à la fontaine, ‘ | Relevant les babines et la griffe acérée Encore lourde de pourpre | Comme on boit le nectar, | Lappera le sang pur, ù. Le vin cruel de lhomme. É Ici, les deux groupes du chœur se trouvent réunis. Elektre saisit # Oreste avec passion. Ils s’embrassent. Elektre contemple son frère, et lui met les deux mains sur les épaules. Je te contemple. O dieux, si je devais encore te perdre !… Mais non, ce ne sera jamais sans me perdre moi-même. 4 O ma sœur, survis-moi plutôt si je péris : revis F Alors, te dis-je ; oublie Oreste, et te réconcilie. “ Oublier, moi ? Moi, pardonner ? O frère bien aimé, | Tu veux que je te haïsse ? Ma force dans ton cœur! 14 Tout mon amour pour toi, et toute ma haine pour eux, è Puise-les dans mes yeux! Jamais je ne te survivrai. pe Jamais ! Toi seul, m’es tout : Je appelle mon roi, mon frère, L : Mon fils et mon époux : Je te nomme même le père. J 116 1
à Je n’ai peut-être que ta fièvre, et n’ai pas ton courage,
‘ Un cœur à tout oser, une âme à nerien craindre… Mais soit! L’espoir de vivre heureux et pur n’est plus qu’un souvenir. Autour de moi se resserrent les rets inextricables.
Du moins cessons de combattre, l’un contre l’autre armés Du même mort, ce père qui commande à tous deux. Adieu !
J’embrasse en toi toute ma vie.
Ai Séparez-vous. #
; Oreste, hâte-toi.
$5 Le doigt ténébreux de la nuit
he Marque déjà
| La plaine et les remparts ’
PA D’une ombre.
rl Hâtez-vous, 6 enfants.
f De votre vie c’est l’heure lourde
Î Et sans pareille,
à Qui ne bat pour chaque homme
ï: Qu’une fois.
Elektre et Oreste 1e ne 4 La Gorgone du meurtre triomphant : Et son complice infâme DRE Ne verront plus le jour. à La nuit tombe : Que rien n’arrête et que rien ne relarde, < Et tous les deux, heureux, comme seul l’est le crime, 3 . Imprudents comme lui N Ils ne croient plus avoir à craindre. ; 1 Silence : les voici. 1
Ægisthe et Klytemnestre sur le seuil. Ils descendent les degrés. Tandis qu’elle parle, la reine se frotte à Ægisthe. Elle le conduit, va et vient sur les marches, suspendue à son bras. Crépuscule rouge sur toute la scène. A Je suis inquiète, Ægisthe. Ne sors pas. Je crains pour toi.
Est-ce bien toi qui parles ? Toi qui portes la hache ?
; Ne le rappelle plus : c’était un jour pareil à celui-ci. _ Un beau jour pour tous deux. Depuis je ne redoute rien. 1j Je n’ai peur que pour toi, ‘# Et de qui? ses deux bras, la terre ps Les retient, la forte terre: ils ne saisiront plus l’épée.
- Elektre et Oreste Le fils du tigre n’est pas mort et les griffes lui poussent. À Oreste ? 11 rit. Mais il mourra bientôt : le prix est déjà fait L’ De son manteau d’hiver, en fourrure de sable, À La même étoffe que le père, — pour la même saison. ; Non : cesiun jour mauvais que celui-ci. Ne sors pas. ( ÆGISTHE, avec impatience 1 Les morts sont morts ! Les vivants ne sont plus redoutables. 4 6 Ils ne reviennent pas : c’est toi, toujours qui y reviens. N”en parlons plus. Toi aussi tu y penses, — sans le dire. ; Un songe atroce m’a troublée, un noir pressentiment. Un songe ne troublera pas ma vie, ni mon plaisir; ; I n’en faut pas si peu. ne
Ha, Ægisthe, c’est que je taime. (} Tu es haï, et je la suis. Ce peuple est fourbe. F Le peuple est lâche : il nous déteste et il nous craint.
Plus il est lâche, et plus il est à craindre : il ne lui faut : Qu’un moment et l’occasion… Reste au palais, Ce soir, crois-m”en, crois celle. J’enverrai les quérir. Ce soir, ne va pas à Mycènes. Je ne vais qu’aux étables. 1 rit. Jalousie ! Je veux voir les chevaux, | Qui me sont arrivés, hier, du pâturage. Attends, attends jusqu’à demain. Ne va pas à Mycènes. Crains-tu que je ne rentre ? Je serai de retour Avant la lune. Ou bien je coucherai dans la maison D’en bas, J’ai prévenu l’intendant, | 121
Elektre et Oreste Tu veux encore m”abuser. N’ai-je pas assez fait : Pour toi ? Je t’aime trop et tu ne m’aimes plus. Je suis homme et suis roi: je ne vis pas que pour l’aimer. KLYTEMNESTRE, menaçanie, puis tendre Prends garde à toi, pourtant. Tu sais de quoi je suis capable. | Ha! ne me trahis pas. Je te veux, cette nuit… Sinon… 4 Déjà, elle montre les dents, ma lionne, ma Reine, +
- Ei j’en ai peur. Allons, ne la désarmerai-je pas ? }
E la caresse.
Elle se colle à lui. Elle lui prend la têie et le regarde ardemment. n Ta lionne ?.… Ta Reine ?.. O, je voudrais t’emprisonner L En moi… Baisers | O, si tu me trompais. Chère tête. Encore. encore. 1 O, si tu cessais de m’aimer.… Tu rentreras, ce soir ? 4 Je rentrerai. Mais laisse-moi aller. Adieu. : Encore ! Elle le mange d’u baiser E
à Elle Le suit des yeux. Er: Elle va pour rentrer, et trouve Glaia sur le seuil.
- La nuit sera brûlante comme le jour, à Reine. . L’orage s’amasse dans le ciel. 704 Le ciel est clair. … Les ténèbres vont vite. È Oui. Que guettes-tu ? … Je ne sais. Je‘me tiens près de toi, je pense au passé. _ Et moi, j’ai peur. k Le ciel est rouge. ni Vois-tu nourrice, . Je suis la femme qui perd tout, si elle perd ce qu’elle aime. … Que de sang dans le ciel. J’attendrai le retour d’Ægisthe.
Elektre et Oreste
Je veux le voir. J’ai peur.
Je veillerai pour toi. Et peut-être une fois encore 1
Les dieux me feront-ils voir mon Oreste. Tu frémis ?
Parleras-tu toujours de ceux qui ne sont plus ? 4
Mais quoi ? S’il est mort, je puis rencontrer son ombre. “4
Folle ! Rêves-tu ? ‘sl
GLAIA secoue la tête 4 Nul ne sait, quand il rêve s’il rêve. 5 Si tu rencontres ton Oreste et s’il te parle, 4 Montre-lui le chemin, et dis-lui que sa mère à L’attend ; dis-lui qu’Ægisthe, son maître, le recevra 4 S’il se présente en fils soumis. Demeure sur le seuil, n : Jusqu’à ce que je vienne. x
Dernières lueurs du crépuscule. Silence. Puis la nourrice appelle tout bas. Oreste, Elektre, enfants ! c’est moi qui veille. Les félons ! Tu les as entendus? Elle joint ses deux mains sur la gorge d’Oreste. Es-tu résolu ? Un seul cri, puis tout bas. Oui? Mieux vaut mourir que de vivre lächement ainsi Sous des maîtres infâmes. A l’œuvre, Oreste ! Mais quoi ? Faudra-t-il que je la tue ? Tout bas. Elle ? Elektre ne répond pas. Impassible elle le regarde. Va-t-il falloir que — que moi — je tue — Réponds, réponds-moi. J’ai tout dit. | Tu as parlé, et moi Je dois agir. C’est moi qui dois frapper, moi. Mais pourquoi Moi? — O mon père, quel héritage tu m’as laissé. I1 se tourne vers le tertre, et ne le quitte plus des yeux. Sombre et
Elektre et Oreste à Guéris-toi de la pitié, si tu veux être juste. Oui je suis l’héritier : je ne l’ignore pas, Ô roi, F J’entends que tu m’appelles. Malheur, malheur, malheur sur moi, 4 Malheur sur ma tête ! Ma mère, moi du moins, d’ Dis, que t’avais-je fait pour être condamné à faire { Tu le feras, Oreste : c’est l’ordre du destin. À Père, père, éloigne-toi. Ne remonte pas si vite 14 Des épaisses ténèbres où tu teites la terre, ; O pauvre nourrisson de la nourrice au cœur de roc! O déjà, il me semble que tu es là, mineur pâle, à ) Terrassier du sépulcre. O, j’ai peur de te voir. 4 J’ai peur de toi, depuis que je pense à toi. Et, # Je t’entends creuser, là! tu soulèves le dos humide n Du tertre. Tu viens. Les écailles sanglantes de la poussière + Vont tomber sous tes doigts. Oh, j’ai peur de te voir, — ù I1 étend les bras devant sa face, comme pour se défendre. Re Plus qu’un instant, pas encore. Va-t-en ! Va ! tout à l’heure! j} Demeure encore un peu dans ta prison, grande ombre. l 126 7
-. Reste, chère âme, reste à l’abri sous la terre. _ Il fait mauvais, ici, il fait mauvais pour l’homme. Ne quitte pas ta cage noire, à aigle courroucé. Aie pitié. Que vais-je devenir, si tu parais ? Cri sourd, puis sur un ton de plainte. Ton œil s’ouvre, il est sur moi : je le sens, il pèse. La prunelle du père étincelle dans les ténèbres. Il faudra donc — que je tue ? moi aussi ? — que je la tue? Et que je t’enrichisse encore d’une proie, — sépulcre ? Le crépuscule couvre le palais. — Lueur rouge sur le bois. La lumière traîne à terre. — Le haut du tertre est sombre. L’ombre d’Agamemnon paraît. Blanche, bleuâtre, très haute. On ne voit bien que les yeux caves, où brille un feu lointain.
- Oreste, mon fils, me voici. C’est moi, ton père, assassiné. Je suis venu. Tu savais bien que je viendrais. / Parle à ton fils, malheureux père. Ordonne. Dis ce qu’il faut faire. Ta fille te supplie aussi, ombre chérie. L’heure est venue. Venge-moi, venge-moi. Il faut que tu me venges. , Prends le couteau contre eux, comme ils l’ont pris. | 127
° Elektre et Oreste Elle aussi ? Ma … ? L Sois un juge sévère, mon fils : tue-la. Tue la femme ’ Qui a tué ton père. Mais sois un juge intègre : Aie pitié en tuant, aie pitié de la mère : 1 N’insulte pas au châtiment, et détourne les yeux. ; Frappe ! Venge-moi : ne te venge pas. Sois juste. Tu es mon fils; tu es son fils, hélas, et tu es homme. Ici, il faut du sang, et ce soir même : frappe et tue. 4 L’ombre disparaît. — Silence, avant et après la réplique du Chœur. Je n’ose pas parler; je n’ose plus penser. ; Je palpite de crainte : pareille au corbeau que les pas ? D’an passant chassent du cadasre, la noire peur, 4 En battant lourdement de l’aile, s’élève dans mon âme. À Elektre, penchée, fouille au pied du tombeau. — Crépuscule rouge. k 4 — Elle va droit sur Oreste; elle porte une large hache enroulée dans un linge sanglant. 4 Rouge pensée de la maison, voici que tu fais face £ A la blessure brülante du ciel, et tu t’avances, 1 Ombre virginale, miroir du crépuscule, nn Pour quelle œuvre de nuit, fleur du roc noir, 4
Qu’as-tu pris dans la tombe ? l Je sais d’où elle vient. Elle a tout préparé, Dès la veille, comme la mère qui marie sa fille, Dispose tout pour le repas des épousailles. Oreste, as-tu des armes ? J’ai ce poignard. -_ Garde-le d’une main, mais dans l’autre laisse-moi mettre | L’éclair tranchant qui divisa jadis la vie d’avec . La vie, et qui, depuis, a si longtemps dormi dans l’ombre : È La hache du bourreau, l’outil sacré du châtiment. Frère, sept ans je l’ai gardé l’arme des assassins | Pour venger l’assassiné. Prends cette hache, prends-la. Vois aussi ce couteau, c’est le lâche voleur de souflle, ; Le renard qu’ils lancèrent à la gorge d’Agamemnon. Je le garde pour moi. Il est fait à ma main. À Rouge et d’or. Et le fil coupe l’obscurité qui crie, Comme un regard d’angoisse : un tranchant pour deux vies.
Elektre et Oreste À Rouge de sang, et patiemment aiguisé par moi! | Vois, les gouttes sur la garde. L Elle baise l’arme ardemment. | Ainsi, tant de fois, à Je les baisai en t’appelant : mes lèvres ont eu soin à De ne jamais les effacer; la nuit, à mon oreille, | Chaque goutte a parlé : toutes ont dit ton nom. 1 Oui, tu m’as beaucoup appelé. Et ce linge effraÿant, — 1 ORESTE, il recule 44 Quelle pourpre est-ce là ? La tienne, la même qui coule dans tes veines et les miennes. Ce linge d’or sépulcral est le dernier manteau 4 Qu’a porté notre père, le drap de la couche traîtresse, |
- Où la mort l’attendait : Il est teint de sa vie. Frère, il est fluide encore, ce sang, grâce à mes larmes: . À Bien. Donne. Et maintenant, aie le courage de mourir;
Et de mourir. Corps à corps, face à face, Avec la blème atrocité ! Allons, assez vécu ! Ouvre-toi, nuit du monde, où j’ai ouvert les yeux : Je l’embrasse ! J’y vais, mon père ! C’en est fait, Je ne m’arrête plus. La nuit vient. f Sur la ville rouge | Le voile du deuil ; En pluie de cendre noire Sur la chaude journée à jamais abolie | El faisant face au soir, La vie attend. C’est la nuit. | Telle qu’une louve | Près du bercail rôde | La nuit terrible et sourde La nuit arrive; | Et dans l’ombre qui s’ouvre k Le fleuve de l’horreur va couler à plein lit,
Elektre et Oreste
La nuit, toutes les nuits, î
Ce soir, descend sur Mycènes, à
L’Acropole muette.et les rochers attendent
L’acte sombre : ils épient
Les faucheurs du destin et le coup de la faulx
A travers la moisson funèbre de la haine,
La matrice du crime et des causes de sang
Va bientôt enfanter le faix noir des ténèbres,
Et des rouges veng’eances. |
Le ventre est mür : le fruit
De tout le mal passé doit tomber de la branche. |
Et sous de grave ciel, j’entends dans le silence, .
| Marcher le fait sanglant. k É
. Amis, lenez-vous Sur vos gardes. |
La dernière lueur du sublime soleil, 1
Comme le cœur se vide, épanché par les veines,
Fait une route d’or .
Entre les arbres.
; L’usurpaleur sans nom de la gloire et du lit, ; |
132 ,
L’infâme est descendu pour jouir dans la ville De ses rapines; Mais, tandis que tu ris entre Les vils complices, Tu ne te doutes pas, 6 roi, 6 vil Ægisthe, Que le Destin lui-même affüte le couteau Pour ton supplice. C”en est fait : lu peux revenir : Jamais plus, jamais plus tu ne repasseras Le seuil que lu osas souiller de ta victoire. ÿ Le rideau se ferme lentement. C’en est fait : à jamais ! Les deux mains en avant, la mort te recevra Aux portes du grand meurtre et de la longue joie. Derrière le rideau tiré. C’en est fait. C’en est fait. Comme la nuit, _ Esl’sur tes pas. :
152 4 Il est presque nuit. — ELexTre et ORESTE se tiennent au bas des À
+£, degrés, dans l’angle. — GLAïIA, en haut, sur le seuil. + _ L’autel est préparé - 4
_ Aux temples de la nuit ;
Et la victime est prête, |
_ A son insu.
3 Sur un sépulcre ik _Luit dans la main _ Le vin tiède de la libation, : Comme d’un foudre plein |
. Va jaillir de la bonde, Rompant les veines. Û
Elektre et Oreste #3 La nuit tombe, | Et le ciel baisse la paupière. | j L’air est lourd sur le bois qui songe. 4 L Mais tu vas faire un rêve noir. L Et maintenant, äl nous convient de garder le silence. C’est le moment. È Pas encore; mais il ne tardera guère. 0 Dans ce moment, toute ma vie. l Toute la mienne. Il nous sert. Il fait presque nuit. 4 On ne voit plus personne, sur la route. À Enfants royaux, l’œuvre terrible vous attend. D: Il faut vous mesurer à l’acte résolu. 4
l # Mais vous, êtes-vous prêts à nous donner main forte? ” _ Nous le sommes. Ds j: Pourtant, nous refusons, sache-le, d’agir pour vous. Nous allons faire le guet; mais nous ne frapperons pas. un C’est bien. 2. GLAÏA, tout bas htrs Avait-il ses esclaves avec lui ? ‘4 Quand il rentre, il se sépare d’eux, au haut 1 Du chemin, à l’entrée du rempart. % Quand il en vaudrait trois, et trois autres, il mourra. a: ELEKTRE, lui baise la main 0 … … . | Frère ! Roi! Divin! dans la main je baise aussi l’arme. | Si cependant l’un d’eux le suivait jusqu’ici, | 1 Je saurai lui barrer la route et le réduire
Elektre et Oreste 4 Au silence, jusqu’à ce que vous en ayez fini Avec son maître. ELEKTRE, avec une sorte d’ardente joie C’est bien. J’ai toujours compté sur toi. Vous, amis, dispersez-vous non loin les uns des autres, A fin d’y voir pour nous, et de nous avertir. Les hommes s’égaillent entre les arbres. ORESTE, résolu, froid et sombre Elektre, en vérité, tu es la fille de ta mère. Elektre lui serre violemment la maïn. Ne le répète plus : parfois, je me le suis dit. Sa fille, pour la trahir; mais ton sang, pour t’aimer. 72 Œnops, reste près de nous, s’il nous faut ton aide. : L’heure vient, à mon âme: je l’entends dans ma poitrine! C’est l’heure, maintenant : une heure pour tuer, KR: Et pour mourir. La montagne a tué le soleïl; 5. Et la clarté est morte : tout est prêt pour la mort. 1 Ma main s’irrite contre l’arme. Il se fait bien attendre. Oreste, où vas-tu te tenir ? Il faut tomber sur l’homme. L’attendrai-je couché derrière le tombeau ? 3 s
_ Non. Jamais il ne passe assez près, le lâche. _ Puis, il ne faut pas qu’il puisse fuir. Et toi, … Tu dois surgir debout, devant lui, larme haute. Li % Il est fort, le bélier ; il fera tête au fer. Ê 4 à ET « Ils montent peu à peu les degrés : À À Ici, mon frère. Là… derrière le pilier, _ Dans le pli d’ombre des colonnes. On ne peut y voir. _ Tiens-toi, nourrice, devant lui. à Veux-tu le trahir? _ Et si la Reine vient? É. Cache ton fils, aide-le ‘ _ A$se glisser alors derrière les battants. | Un fils soumis, at-elle dit! Un fils et une fille, . Un couteau tranchant, une hache docile.
Elektre et Oreste lR | Qu’il tombe où le père est tombé, que ce soit sur le seuil. Comme un voleur, au cours d’un attentat nocturne. Comme on égorge le porc, à la porte de la ferme. Et si la Reine vient? Que faire alors, Elektre? Commence alors par elle, Silence, j; Mais, je le sais : elle ne viendra pas. 4 Il faut qu’elle soit la seconde. Écoute : ils parlent, ; Trois hommes du chœur vont et viennent lançant la nouvelle à Œnops. D’abord à voix basse ; à la fin ils chuchotent. 142 2
4 Il vient. Il vient. Bientôt il sera là. . Ÿ Il renvoie son esclave, il se hâte, $ Ilest joyeux. — Plus que cent pas. 4 Le piège est prêt. . Comme la Parque passe le fil à la Parque, ÿ Prends la nouvelle de ma bouche, et porte-la : ;. | Il s’avance : plus que quatrewingts pas, L’homme approche la tête haute. x ELEKTRE, entre ses dents | | Cest ce qu’il faut. _ Il monte le sentier : ainsi l’ombre progresse, : _ Inévitablement, Ægisthe marche à son Destin. \ à Cinquante pas encore, et le bord de la fosse. | © roi, celui que tu n’espéraïs plus, |
Elektre et Oreste Va donner de son pied ténébreux Dans le temple insolent de ta prospérité. Que me veux-tu ? Frappe à la gorge. U porte toujours la tête haute : prépare Le couteau : Tu es plus haut que lui, mon bien aimé. Ou bien, au cœur! Un coup, un coup rapide, Non pas un coup, mais deux, — trois, si je peux. | Frère dépèche-le, s’il parle. | Jette-lui son manteau sur la bouche, fais vite, . Il ne faut pas qu’on entende ses cris. Veillez, plus que vingt pas, enfants! + Je l’aperçois sous les arbres, je distingue sa face, ÿ Elle est grise, dans l’ombre comme la roule et la poussière. à
4 #4 : ORESTE, grince des dents 1 _ Qu’il vienne! maintenant, je le déchirerai, S’il faut avec mes dents, je l’ouvrirai de mes ongles : S’il faut, au seuil de la maison, au même lieu, Ex ] Le bain de sang, le lit nuptial et la pourpre < 2% Elektre s’agenouille et lui baise la main. . Béni sois-tu. O frère, tu es là, comme la mort : 1 Terrible : et taciturne, prêt à bondir, comme la vie. ee: ‘u es le gond de l’heure et sur toi la nuit vengeresse Va s’ouvrir à jamais, roulant sur les coupables.
- O je baise tes pieds. Mon cœur frémit de joie. l’épouse qu’un lion : tu dévorerais l’homme. ; Mais plus un mot. \ < ne Le piège va jouer. Dix pas, dix pas à peine. Plus que sept. Moi j’irai au devant de la bête. Silence! à _ C’est son pas. de #4 On entend marcher. Elektre descend un degré. Elle soufflé à 11° A la gorge! c’est lui! Si À Ægisthe parañt. Elektre va à sa rencontre.
Elektre et Oreste SAT
- ÆGISTHE, il s’arrête Qui parle? Qui es-tu, toi, Elektre? k Et c’est moi, sans doute, que tu attends? ; C’est toi. Ton cœur s’adoucit, à ce que je vois? ; 4 Pour le croire, il faudrait m’en donner une preuve. 5 | Il s’arrête encore À : Mais avec. toi, qui est là, sur le seuil ? « | C’est toi, Glaïa? Parle. : 4 : O roi, c’est moi. ‘3
En vérité, que faites-vous ici, toutes les deux? ES La reine m’a prescrit de guetter ton retour. : As-tu peur de deux femmes ? $ 4 J’ai peur de toi, Elektre. : J’ai peur de t’aimer. Tu ris? Le, * ELEKTRE, léger rire, réprimé 15608 < 5 Pourquoi pas? 5 Crains pourtant d’être entendu de Klytemnestre. Ë La reine s’inquiète de ton retard, à roi. Dans la salle, tout est prêt pour le festin. Elektre, est-ce toi qui m’y mènes ? | Oui, donne-moi la main. Me - Prends-la. AIM _ Elektre l’entraîne. Ils montent les degrés. Glaïa s’efface. Oreste Elektre et Oreste MN : Meurs, chien. Meurs, infàâme. il frappe O, amis! Ho! Malheur à moi. Ægisthe lutte. Oui, maiheur ! Frappe encore. Frappe une autre fois. ORESTE, la hache levée “417 5 Non, attends. Écoute : je suis Oreste. 9
Ha! Oreste? — toi? Ou l’ombre…? Ë | . ORESTE, le frappe des deux mains D à Meurs. Et du même couteau. Meurs, infàme. ‘à A moi! Klytemnestre… à moi! Ha! ils m’étouffent… 4 ELEKTRE, le foule aux pieds #4 : Meurs donc, meurs plus vite, lâche, et tais-loi. ke
Aid e-moi, Glaïa. Ton voile sur sa bouche. Tiens-le. # Ha, il est mort. ? ; # Nourrice, traînons-le hors de la porte. — Là! : à Loin de l’entrée, loin du seuil, misérable ! “ _ Loin de la demeure conjugale, souillée par toi. | Bouc impur, adultère pourceau, cuve le vin sanglant 2 Cette fois, il est mort. LA 60 Le plus fort reste à faire. ÿ Fe 4 Bruit derrière la porte. La voix de Klytemnestre se fait entendre. “
Al KLYTEMNESTRE, du dedans * 2h F Glaïa ! Nourrice ! ni ;: LA ï . Le chœur est revenu. 11 est près du tombeau. à é
Elektre et Oreste AL E Comme Gorgone dans son antre, . [ Dans la nuit La face de l’épouvante montre les dents. - : À travers les ténèbres. x Telle une immense chauve-souris sur les ruines À Ici plane le crime immense, KLYTEMNESTRE, plus près à Nourrice ! Plus près encore, C’est nous. Viens ! — tes enfants.
KLYTEMNESTRE, sur le seuil L J’entends crier. J’ai entendu des plaintes. Qui est là ? . Qui a poussé des cris ? Ægisthe, Ægisthe ! Est-ce toi ? : Où es-tu, nourrice ? À Elle paraît, une lampe à la main. Elektre, brusquement, passe derrière sa mère, lui arrache la lampe, la donne à Glaïa, et pousse la Grand cri. Elle entrevoit Oreste. Elle voit Elektre à sa gauche. 2e 150 5
_ Regarde-le bien, ma mère. x. PL. KLYTEMNESTRE, les mains en avant, à Elektre
2 : : Toi ? Elle recule et crie.
_ Tu veux donc me tuer ? À moi, Ægisthe! A l’aide!
D Elle descend les degrés. Oreste vient sur elle. Elle court à lui. _ Ægisthe, enfin c’est toi! A moi!
“@ Elle recule pétrifiée. Cri terrible ; puis elle balbutie.
G ji Ægisthe, Ægisthe ! Elle veut fuir. Oreste la retient.
Der % Je suis celui qui t’attends.
3 C’est moi; ce n’est pas Agamemnon ; c’est ton fils. | E Ton fils, ma mère : ce n’est pas ton amant, — Oreste,
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LENS Oreste ? Lui ? Je suis perdue,
_ Si Ægisthe n’arrive. Elle appelle. À moi, Ægisthe!
_ Ne l’appelle plus. J’en ai fait un mort. Il a son compte. 3
; “Elektre et Oreste FÉES Au secours ! Une hache ! Oh, une arme… Ê La hache est dans ma main. $ Quoi, personne? personne Ne viendra ? Pas un seul de ces làches ? À moi ! Oreste la saisit. I1 lui met la main sur la bouche. ; Je ne veux pas que tu cries : depuis longtemps, Je t’entends crier, chaque nuit : c’est l’heure de te taire. n KLYTEMNESTRE, elle se débat k | Oui, misérables tous les deux. ‘à : Le silence… la nuit… Et qu’a-t-il dit : C’est l’heure ?.. à Bien dit: C’est l’heure : toi-même lu le sais. ‘TS ; Tigre, mangeur de chair, ton cœur de fauve… +4 . 152 24
_ Cest toi qui m’as fail ce cœur carnassier, ma mère. 54 x Ton fils ? Est-ce bien moi que tu appelles ? 3 _ Appelle aussi mon père : car, lui aussi, ce soir, ke ne 3 KLYTEMNESTRE, elle court } _ Hest mort, je l’ai dit. #. a ELEKTRE, fort avec joie $ …_ _ KLYTEMNESTRE, elle fait un pas et voit le corps. Grand cri à +114 Oui, là. Regarde ton complice. ù Je l’ai tué, moi. C’est à ton tour. fo
Elektre et Oreste TILIÈESS Est-il possible. ? . à Et tu me veux tuer aussi ? : Il le faut, ce soir. Elle court sur les degrés. “4 Elle court comme un rat. Rire rauque. Vite, laisse-toi faire. Personne ne viendra. Tous sont avec nous. 4 Tous vous haïssent. # Je suis perdue. C’est fini. & | Il faut mourir encore. 24 Il la ramène violemment au bas des degrés. La nuit est tout ER fait venue. La faible lueur de la lampe éclaire seule la scène. À Mon fils, je t’ai porté. 34 4 Tu as aussi porté mon père sur tes flancs. 24 Tais-toi, je suis ta mère! Tu n’as pas le droit. LR | 154 24208
Tu n’avais pas le droit non plus… 35 ‘8 Prends-le : elle l’a pris.
__ Je te supplie, moi, ta mère! Je tremble, moi! | Ilest temps. È ; D Je tremble aussi, car il faut que tu meures. “48 _ Mourir de ta main? | . HD Mon père est bien mort de la tienne. | _ Je prends tes genoux, moi qui t’ai pris sur les miens. _ Aie pitié, tu m’épouvantes ! Ah, ton père lui-même. ; Ne parle pas de notre père. s rire Ne parle pas de lui, 4e
_ Elektre et Oreste a O mon fils, pardonne. Il n’est pas possible que tu veuilles Déchirer de tes dents le sein où ta bouche a dormi. ; | Il n’est crime de mère qui soit sans pardon pour un fils. Le père a condamné : qu’Agamemnon pardonne. J N’entends pas cette louve qui hurle, mais ta mère quipleure. ; Je veux… Pourquoi as-tu commis l’horrible crime? E. ° Sache, sache, à mon fils! 4 Oreste, ne l’écoute pas. À Elle pleure? Mais j’ai pleuré plus de dix ans. , à Nous avons tous pleuré, ici. Rappelle-toi les morts À Perdus de larmes; rappelle-toi l’ordre d’Agamemnon. É Fille atroce, vas-tu lui mettre le couteau dans la main? 4 Je l’ai fait : Agamemnon l’a voulu. Le
LS - Lui-même A
_ Oui, tout à l’heure.
On este, la folie de ta sœur t’égare. =
Comme toi devant moi, ici, là devant je l’ai vu. j
_ Ha, ah, je suis perdue.
re Oui, c’est ton tour. E # KLYTEMNESTRE, avec égarement 41
Le. ais, je rêve peut-être ? J ee, Non, tu l’éveilles.
Elektre et Oreste 5 LR KLYTEMNESTRE, avec force ds Tu seras maudit, mon fils. É Va, je le sais. Toi non plus, tu ne peux échapper. : : Je te maudis! Un fils! Mes entrailles, c’est toi. 73 Tes entrailles haïssent tes entrailles. Aujourd’hui, d 2 Tu as horreur de toi. 4 Horreur de toi, à monstrueux. 0 C’est ce que je dis. - #0 Frappe, ne tarde plus. Re
Ne m’implore pas. s _ Que les filles nées de ton ventre, un jour, te… SCFEEER ke à elle se traîne aux pieds d’Oreste Me déchirent les filles de mon ventre, si jamais Æ _ Mes filles ont en moi une mère semblable à toi.
“28 Tous les deux contre moi… Hélas n’y a-t-il plus d’espoir ? RS _O malheureuse que je suis! Malheureux fais-moi grâce! _ Ni à moi, ni à toi. Et qui peut faire grâce _ Quand le Destin dit ;: Non! <à A ELEKTRE, comme malgré soi
ÆElektre et Oreste BE Se peut-il qu’un tel forfait s’accomplisse ? 4 C’est autrefois qu’il fallait te le demander, ma mère. À Ÿ Et tu me hais ainsi, mon fils? ÿ. ELEKTRE, avec colère 3 Elle peut en douter! j. .. Je vous en veux étrangement de m’avoir fait “à Naïître pour ceci. ‘8 Assassin, tu n’oses pas dire quoi, =: 2040 C’est vrai. +& Tu es né de ton père aussi. 70
_ De tous les deux. ; Z 10 - Æ Finis-en! Elle veut t’attendrir. _ Oses-tu bien, misérable, me tenir de la sorte _ Par le cou? moi? elle crie FE Je te tiens, tu n’échapperas pas! , _ Ha, si c’était la, si c’était tout! Ne fuis pas. : _ Vipère, plût aux dieux que je t’eusse écrasée, _ Quand il était encore temps. #4 ORESTE, la traînant …. Malheureuse, je la suis. Malheureuse, je l’ai été, î __ O malheureuse, malheureuse ! Lui seul, lui seul, _ Il m’a aimée, celui que vous m’avez tué. à
_ N’en parle pas : je vais te tuer sur lui.
Elektre et Oreste ee - Car tu me tueras, brigand, je le sais. J’ai trop prié. | Assez pleuré ! Et d’ailleurs pourquoi vivre, désormais ? : Elle s’arrache à Oreste, et court au cadavre d’Ægisthe. | Elle se jette sur lui et l”embrasse, | O toi, à mon amant, l’homme de mes jours et l’époux De mes nuits, Ô le seul qui m’ait aimée. Oreste, tu la vois ? Connaïs-la donc. Tue-la. Laisse-la pleurer. Pleure si tu veux, ma mère. Il tourne la tête. Comme elle pleure fort! ELEKTRE le saisit par le bras 10 \ Vas-tu nous trahir à ton tour ? | ; Non. Ha repousse avec violence. J Mais laisse-la pleurer. Elle quitte la vie. Son seul bien, c’est les larmes ! J Je ne pleure que lui, ; Et mon seul bonheur. Va, tue-moi sur lui, maudit ! M Je l’aime, entends-tu ? Et puisqu’il n’est plus! Je l’aime autant Que j’ai haï ton détestable père, ton père n° o Maudit, maudit comme elle, et maudit comme toi. pe
_ Tais-toi. -
4 _ Ha, il fallait les étouffer tous trois ensemble ! | BO, quel démon l’a ramené ? pourquoi l’ai-je revu ? # Ris ; ORESTE, toujours immobile | Les épées se croisent comme les routes, et les meurtres _ S’engendrent comme la suite des chemins. Ne va pas jusqu’au bout. ni: ORESTE soupire à ik J’irai pourtant, et puis !.… - . Le sang lève du sang. Il est mort, tu mourras. __ Loi de sang, loi de brute.
Ne _ Allons, suis-moi, II l’entraine. Elle crie. 3 $ DE - Que tous les dieux me vengent ! Ne me tords pas le bras, parricide. :
Elektre et Oreste HR | Tout est fini; je ne m’appartiens plus, mais à mon père, . . À toi, au meurtre, au châtiment. Il faut me suivre. Race horrible, et vouée au sépulcre.
- Sur nous tous, c’est la même malédiction. , Que l’enfer, les supplices et tous les tourments du remords + | Que les chiennes et les dents de la nuit sans sommeil $ Et toutes les morsures du châtiment s’acharnent | Je sais, je sais ! — C’est déjà fait. AA à I1 lève la hache. ‘*Ù Le crime ! le crime ! 4 11 la frappe, elle pousse un cri terrible. de Oreste ! Ha! — maudits, tous deux. 7 Elle s’échappe en sang. Elle court et tombe. Oreste se retourne et Eu regarde brusquement derrière lui. L 3 Un chien, là, — un chien Rôde sur mes talons, dans l’ombre. Elektre, chasse-le. À
_ Non. C’est du sang tiède. Bas. Achève ! NE sxc _ J’ai horreur de le faire. Je ne veux pas. L Le Misérable, tu ne sais pas — ce que c’est qu’une femme — | Le Re ORESTE court sur elle < “x Ce n’est pas moi qui ai frappé. - _ Meurs! li s’arrête. Non… Je ne puis.
- Frappe et ne la regarde pas. Re Klytemnestre crie, elle cherche à se relever. È
| ÿ Elektre et Oreste Mr « Hâte-toi : va l’achever là-bas, sur l’autre. < : O misérable. enfant! mon sang… est sur ta main. Oreste la traîne par les cheveux sur les degrés. KLYTEMNESTRE, avec force C’est bien, maudits! Cri. Tu me fais mal. Va. Ne regarde pas : j’éteins la lampe. “4 Elle souffle la lampe. à ; Que ma mort soit le tombeau de ta vie! . Ces entrailles, qui t’ont conçu dans la douleur, 4 Tu les a déchirées.. La marque du lien, 7: Elle est inscrite sur ton ventre : ainsi ta mort 773 8 Impie. Où me jettes-tu? — prends garde, mon fils — : 7 Prends garde à toi, mon tourment — Oreste, 24 Obscurité sur la scène. “ 1% On entend Oreste qui renverse un corps et qui trébuche, Re.
“1 ORESTE, entre ses dents il souffle à _ Assez. Meurs. Ne me parle plus… #e ‘5e Cependant elle vient près de lui. 5 En __- Arrivent sur le premier plan le Chœur, Œnops et Glaïa. Ils chu- a _ Une nuit étouffante. Pourquoi ne dis-tu rien, nourrice ? F: _ Tu n’oses pas parler, non plus. ë “0 Parle enfin. Non, ne parle pas. 3 Ÿ Ils ont éteint la lampe.
Elektre et Oreste Re # & Sais-tu ce qu’ils font ? Silence. Va voir. Je n’ose pas. J’ai une mère à la maison. 3 Ce silence est effrayant. Silence. +4
Ils traînent leur mère. Ils l’ont bâillonnée. ‘ Ils vont la tuer. | Tais-toi, il ne faut pas le dire. Ils le feront. + Laisse-les faire. À Je tremble. C’est elle, pourtant, qui les a… x Mais qui pourra fermer les yeux à Jupiter ? EN Et l’empêcher de voir? ou l’empêcher d’entendre ? ‘60
_ Maudits, tous deux !… Oreste, sois maudit ! Que… 9 TE
_ Cest bien. Ægisthe!.… Que tous les dieux! Maudits!… L _ Nourrice, va rallumer la lampe. ë.
Reine, maîtresse ! Mais vous enfants, qu’avez-vous fait ?
_ Ja, c’est la fin. J’ai peur de ce forfait. 2 _ L’œuvre de mort se surpasse elle-même. FM _ L’acte maudit est consommé. Où sont-ils ? ï
_ C’est fait. La chasse est achevée. Oreste vient. à
_ OREsTE sort de l’ombre. — I fait toujours nuit sur la scène F Lourde,.. lourde est la mort… Elle me tient. LE En tombant, elle m’a fait vaciller. Elle me tire J A elle. la hache ? Ii jette la hache au loin. ; Pourquoi l’avais-je encore en main ? “4 Mais moi, comment me rejeter ? 3 k Oreste, hommage à toi! Tu l’es vengé, mon maître. Re.
- O mon maitre, ::3 Enfin, enfin Mycènes a secoué le joug; 3 Enfin, le peuple a recouvré ses princes, 4 Le bonheur est pour nous, et la gloire est pour toi. E Oui… Je n’ai plus rien à craindre, maintenant. 4 ; Je ne sortirai plus d’ici, mes pieds collent au sol. 8
Le sang coule : que de sang !.. Elle voulait vivre. 4 , Rentre Glaïa. Elle pose la lampe sur un pilier. On voit les corps: 7 Klytemnestre morte est tombée sur le côté ; sa tête touche à celle = d’Ægisthe. Elle est couchée en travers sur les plus hautes % marches. — Oreste lui jette un regard et frémil. 3 _ Elle est grande, elle est très grande… et d’un poids accablant. _ Elle m’entrainait; je lui ai dit : Läche-moi!.. ë 6 Voilà, c’est fait. Elektre prend son voile, et veut aller aux morts. Oreste E. la retient près de lui. Ê Elektre, reste près de moi. —…._ Tes pieds sont pleins de sang, tu les y as trempés, là-bas; _ Ettes pas sont pesants. Reste avec moi. Fe À . ELEKTRE, voix ferme et douce . CR Pourquoi, mon frère ? 3 _ Le crime est expié; ils ont soldé la dette. | s F Et toi, ma mère, maintenant, je veux cacher ton corps D Sous mon voile de vierge. A présent l’ombre te possède. =. Demeures-y en paix; ne nous tourmente plus. : _ La nuit te soit profonde! Adieu, tu as payé. _ Ne me quitte pas. Reste.
er Qu’est-ce donc ?
38 Là… là… loin d’eux! le plus loin, loin des yeux. RS ’ Il recule à mesure, en tirant à soi Elektre. _ Voilà ce que j’ai fait : c’est moi… Loin d’eux!.. Ici!
< Elektre et Oreste FRS ANNE $ Est-ce qu’elle me voit, ici? Elle se tait, 3 a 4 Elle si impérieuse.. C’est moi, pourtant, Te 4 : Qui ai fait ce silence. Un jour, un soir, et tout est dit. É Un jour… un seul moment. Le soleil s’est couché, à L Et comme s’il ne s’était jamais levé, c’est la nuit. La lampe illuminait et j’ai éteint la lampe. J’ai fait ce que je venais faire : mais où irai-je? ; Tu es le roi, frère chéri. Ordonne, et tous ici 1 Ë T’obéiront. Le palais t’attend. Fe.
C’est l’heure d’y rentrer en maître. A
Non, plus tard. FA Loin, plus loin… Rien ne presse, mais où aller ?.. D : Dis-moi, Elektre : sais-tu ce que j’ai fait ? 1° Ton devoir, par tous les dieux, et justice. Tu le crois ? is
_ Et l’outrage: tous les dieux sont témoins: ils t’ont conduit. Be Et Oui, ton foyer héréditaire. ; 40 _ Ha, j’ai retrouvé mon bien ? a _ L’abomination, l’infamie séculaire. : … Que dis-tu? parle mieux du palais de ton père. ro _ A moi? Je n’y entrerai pas ! loin d’eux, plus loin! s EE. Î Il chancelle. Glaïa court à lui. _ Mal heureux enfant, il défaille. Sur ta vieille nourrice, Apt Ÿ | Appuie-toi, viens. Immobile et debout, pourquoi
Elektre et Oreste Est-ce qu’elle me voil, ici ?… Elle se tait, Elle si impérieuse.. C’est moi, pourtant, Qui ai fait ce silence. Un jour, un soir, el tout est dit. Un jour… un seul moment. Le soleil s’est couché, Et comme s’il ne s’était jamais levé, c’est la nuit. La lampe illuminait et j’ai éteint la lampe Jai fait ce que je venais faire : mais où irai-je? Tu es le roi, frère chéri. Ordonne, et tous ici T’obéiront. Le palais l’attend C’est l’heure d’y rentrer en maître Non, plus tard. Loin, plus loin… Rien ne presse, mais où aller ?.. Dis-moi, Elektre : sais-tu ce que j’ai fait ? Ton devoir, par tous les dieux, et justice. Tu le crois?
Et l’outrage: tous les dieux sont témoins: ils V’ont conduit. Est-ce là ma maison? Oui, ton foyer héréditaire. Ha, j’ai retrouvé mon bien ? L”abomination, l”infamie séculaire Il Que dis-tu ? parle mieux du palais de ton père. A moi? Je n’y entrerai pas ! loin d’eux, plus loin ! Malheureux enfant, il défaille. Sur ta vieille nourrice, Appuie-toi, viens. Immobile et debout, pourquoi 173 10.
5 Elektre et Oreste - Ke Demeurer ainsi, les yeux toujours là-bas? Sur moi done! x a Repose-toi, du moins; tu trembles de fatigue. Viens. Han à À Elle monte quelqués degrés avec lui | ss Ha, que de sang! Je glisse. : +: Êres Oreste pousse un sanglot sec et tombe assis sur les degrés. - à : C’est moi. : J 11 pleure comme celui dont le cœur se brise Fe Quand, tombé sous la roue d’une charrette, elle le broie % L’un sur l’autre, voilà les deux morts; et c’est moi! à Entourez les cadavres, pour qu’il ne les voie pas. + .. Non, restez, vous. 3 k Ah, ma fille, qu’avez-vous fait ? ds Race terrible, race trop forte, issue des dieux, % Race cruelle aux hommes, race qui se déchire; | La race de mes maitres… impitoyable, hélas. D. |
Sans pleurs, qui pourrail voir un tel carnage? E _ Heureux, le jour, de n’être plus; et la nuit d’être aveugle ” * __ Horrible, en vérité, horrible et nécessaire! : …._ ‘Ju dis bien : nécessaire et voulu par le destin. È _ Elektre, ne faut-il pas enlever ces cadavres ? ; ._ _ Emportez le renard, et jetez-le dans le ravin. _ Mais pour la reine, je ferai moi-même ce qu’il faut. RS -_ Sur elle je ramènerai d’abord sa robe ouverte; | … Et je lui voilerai le visage. Re Vous, fidèles, annoncez dans la ville x …_ Le retour d’Oreste, votre roi.
Exit une partie du chœur. L’autre se range au fond
; Elektre et Oreste RE o Et jusque sur la mer, ; ra 2 J’irai porter la nouvelle sinistre, é Fe : ñ Et pourtant bien heureuse. +4 Le En les frappant, elle réjouira les hommes, È ; 24 __ Telen juin, l’orage, qui féconde la terre, <00 | Épouvanie les cœurs. A : Oreste est couché sur le plus bas degré. Elektre et Glaïa viennent s’asseoir à ses côtés. es ee Ne regarde plus par là. De Une sueur glacée te coule sur les joues. ‘4 Plus glacée dans mon cœur. J’ai froid ; mais où aller? SE Tu as la fièvre, mon frère; viens, rentre avec nous, 4
_ Dans le palais. ST _ Rentrer ? Quand d’abord y entré-je ? YA _ N’y pense plus. ; y & J’ai été jusqu’à la porte, d’abord, we _ Pour frapper l’homme, tout à l’heure; et il est là. ke _ Ne le regarde plus. ‘ 3 48 Elle, elle me regarde. _ Voilà, Elektre, ce que tu as fait de lui. À _ Que me veux-tu? que mets-tu sur ma tête? : # _ J’éponge la sueur sur ton front. {
Elektre et Oreste es. de & : Qui le consolera jamais ? 78 ; 5 ELERTRE, se précipite sur lui Fe A moi? f tes Donne tes mains : vois, je les baise, 74 Je les mets sur mes yeux, je mets ma bouche sur tes doigts, … Je les laverai de mes lèvres, si tu veux. PE: è _Ne mens pas, nourrice : je te fais horreur, je le sais. so Tu me fais tant pitié que je pleure sur toi. 2. Horreur, à moi qui ai nourri ? £ 1
- Viens, la nuit te fait mal.
Non, ce n’est pas la nuit; ce n’est pas le silence. &: _ Mon tourment vient de ce que je sais et je pense. : ne Il fait trop clair ici, sous les étoiles qui voient tout. Ÿ _ Tout m’est présent; j’y vois comme en plein jour. ne. Ferme les yeux. _ J’y vois encore; j’y vois toujours, et je revois_ “4 Ce que j’ai vu. Je ne vois que trop bien, cette nuit. y ÿ _ O douleur! Que faire pour lui ? Que montres-tu du doigt ? ë Là, c’était là, dans la maison, (M8 Là, où l’étoile luit, c’était sa chambre, n’est-ce pas? s
Elektre et Oreste s AE: 0 Dans le lit de ma mère, criant et la faisant crier : ù La lune a fui dans la demeure. . ù Reviens à toi : la lune encore n’est pas levée. Rien ne brille, là-bas, que la clarté des lampes. 4 É Va voir ce que j’ai fait : tu l’aurais cru de moi? % Mais moi-même… 11 se dresse, avec égarement. À k: : Laisse-moi voir, là-dessous. A Quoi, que veux-tu? Je veux voir le sang.. pourquoi te mets-tu devant le sang? Le sang me connaît, va. Nous avons les pieds dans le sang. . Nulle souiilure n’est sur toi, et c’est à peine qe. : Si le meurtre a taché tes doigts. Re
L : Rien que les doigts, crois-tu ? O triste, il délire. li rit, bref et dur. Ha, Elektre tu ne sais rien. be. ‘ Quoi? ne crie pas. À à Regarde à tes pieds; mais regarde enfin. Sais-tu __ Ce que c’est? “Ÿ C’est. Hé bien, c’est —
_ Cest le même… 4 à Ne crie pas. | 4 EN C’est lui qui crie. __ La vue de ce feu mort me brûle : il fume dans la nuit. 14 Oh, elle était jeune encore, elle aurait vécu dix ans. 2 Il regarde fixement devant lui et frémit.
Elektre et Oreste l’IE C’est une idée. ” Is disent toujours que c’est une idée. Une idée! La mort, est-ce une idée ? et ces mains, . Une idée ? Est-ce une idée que je sois là, ce soir? Une idée, ce que j’ai fait ? Horrible idée, alors. O, puissé-je ne l’avoir jamais eue! Pourtant, Pourtant ce matin, je n’avais pas fait ce qui, ce soir, Est accompli et ne peut se défaire, — fait pour jamais! É Il se frappe la tête. 1 Accepte donc ce que tu ne peux plus changer.
Une idée ?.… Comment tuer l’idée ? 4
11 se bat la tête sur les marches. 4
Les pierres pleureraient : que faire ?
Je voudrais être mort. Mort, profondément mort. 4
Souhaite plutôt de vivre : la vie est douce : 0x
Et glorieuse à présent; tu règnes : Sois homme, enfin. 10
” Cesse. Tu ne peux pas savoir, tu ne peux pas comprendre; | Tu ne vois pas ce que je vois, tu n’entends pas la nuit, 5 … Tues femme. D, Une vierge, mon frère. 2 Une femme toujours.
- Pourtant, tu étais là, et tu as frappé comme moi. à ù Ha, ténèbres, n’avoir plus à mourir! _ Je suis coupable, si tu l’es, et plus que toi; 4 Je veux l’être ; mais nous sommes sans crime, sache-le.
- Elle le dit, elle le croit! Mais moi, Elektre, _ J’entends celle qui maudit. k Personne ne t’appelle, _ Tout est calme et la nuit dort comme un enfant. _ Comme un enfant, viens dormir sur mon sein : ne rêve plus.
G Un tourbillon glacé m’arrache et m’emporte le cœur; : : Et chaque battement dont l’écho retentit par toutes x Les veines, crie : — du sang! — et — épouvante! — 4 f N’y pense plus, te dis-je. Ce qui est fait est fait, F2 Et les dieux l’ont voulu : ils l’ont osé : aie leur courage. à Pardonne-toi, la fatalité jamais ne condamne. | ORESTE, tête baissée. Cris très rares Je ne me cache pas : c’est moi, furies hargneuses. J Hypocrites, ne rôdez plus en silence; aboyez! cs 1 Venez mordre : oui, c’est moi, Oreste, je vous apporte 4: Ma provende de misère et de crimes. ; Elektre te supplie. Je suis à tes genoux, mon frère. h Que tes yeux dorment dans mes yeux, et tes mains dans mes m Reviens à toi : nous voici les maîtres; tout est à nous, : A toi; la vie est maintenant ce qu’elle devait être. è | Viens manger, viens dormir dans La demeure, mon Oreste. Viens prendre place dans le trône, au haut bout de la table. Viens faire honneur à ta fortune. Viens boire aux dieux Le vin pur de la libation. Viens, Oreste. 4
- 4
_ Oreste ? Elle m’appelle, entends-tu, dans la nuit? “5 __ Odieux!… Non, c’est moi qui l’appelle. _ Du boucher est sur mes mains, et la boucherie Lui Devant moi sur l’étal. He Suis-moi : l’obscurité te trouble.
- La clarté va renaître : déjà, sous bois la lune monte. _ © nourrice, comment le secourir ? Sois plus fort, frère. __ Redresse-toi, allons, je ne te reconnais plus. _ Tune me connais pas; et tu ne vois pas dans ton cœur. _ Ne me quitte pas, j’ai peur.
Elektre et Oreste j ELEKTRE, étouffant un sanglot Va, pauvre enfant. Je suis là, je te berceraï ; essuie-lui les yeux, Glaïa : il pleure. +. à ÿ Allez-vous-en, toutes deux ; laissez-moï. Pleurer ainsi! Souffrir ainsi, et se désespérer ! Pourquoi ? Méprise le remords, puisqu’il fallait agir. À Il fallait — il fallait — il fallait! — O paroles ! F. II fallait ? — Sans trembler, comme elle ose le dire! ; L Il fallait! — Ces mots éternels tombent sur moi |, Comme des pierres, par monceaux et me lapident. , a Arrière, tous ! arrière. ; Ê Où vas-tu ? pourquoi te penches-tu en frissonnant ? ÿ , Elektre, elle est là; elle le veut. #1 0 1 186 . 12
_ Je lui parlerai ; elle me fait signe… Elle veut . …._ Queje lui parle. Bien. . Hélas, à qui parlerais-tu ? | Va-en, ou, j’y consens : ma mère, tiens, tue-moi. ._ Oublie, frère chéri : ce n’estrien, rien qu’une ombre coupable. _ Les hôtes des ténèbres aiment à errer sous les arbres, ” __ Par les espaces silencieux de la nuit.
- _ Va-en. Écoute, mère : ne me répète pas ns. Toujours ainsi que tu es ma mère, ma mère ; …_ Et pourquoi, d’un souflle méchant, murmures-tu toujours :
Parricide! — fils parricide ! — parricide! ” Finis, ma mère. — Tu as tué ta mère. — Oui.
_ Mais de quoi devais-je donc te haïr, sinon
- D’être ma mère? et pourquoi l’aurais-je tuée » Si tu n’étais ma mère ? Hé bien, tue-moi. Des Il retombe épuisé sur les degrés. _ Visions ! Oreste, c’est moi qui te tiens dans mes bras. _ Dors, ferme les yeux dans ma poitrine. 0,
Elektre et Oreste ORESTE, il crie, puis de nouveau, à mi voix F } Tu mens ! Mère, je n’ai pas bu ton sang. O dégoût. ! Les ombres et les morts tourmentent les vivants. C’est leur plaisir souterrain d’empoisonner la terre. 4 , avec horreur / Ce n’est pas moi qui l’ai fait cette horrible blessure, À O dégoût! Que de sang! Ce n’est pas moi. pi: La plaie est de ma main, je l’atteste ! n’y pense plus. k
Elektre, comprends-tu ? Je suis nu dans le deuil, | J’ai perdu à jamais le manteau de la joie ; Je ne suis plus vêtu que des haïllons souillés À De la détresse. A quoi bon vivre désormais ? ne J’arrive le dernier, et malheureux plus que les autres. À Tout passe, hormis la haine du destin qui n’oublie pas. À Les hommes se succèdent : la mort les mène au pas; ‘À ? Tous marchent sous le fouet, dans les traces les uns des autres … N s Et les crimes des fils chaussent les crimes de leurs pères; 4 1 Le même pied, la même empreinte, la même boue, s A:
.
La même horreur, jusqu’au genou, — la même fin pour tous ; Et sous l’äpre aiguillon, la même chute au même tas. 1 Mon frère, ma douleur ! J’apprends une angoisse nouvelle, -__ (C’est toi qui me l’enseignes : te voir dans cette mort, hélas! Ÿ O destin, c’en est trop, et je m’y perds enfin. | ; N 1 _ Ce n’était pas assez de tant de mal, sans doute ; ts ù Ce n’était pas assez des tortures souffertes, de Du crime et des injures, il y avait place encore 44 Au désespoir suprême et qui survit à tout : À Au mal que l’on nous fit, le mal que tu te fais s’ajoute ; À À Et j’y dois assister impuissante, moi, moi! ; D Qui ai tout mis en toi, moi ! qui pour ton bonheur, É ‘44 ; Eusse donné avec joie jusqu’à dix fois ma vie. 1 Tu brises mon courage : à ton tour, aie pitié de moi, ‘4 1 Oreste ; je ne te comprends pas, aie pitié cependant, 4 Épargne-moi, épargne mon espoir, je te supplie. 5 Si cette œuvre terrible, ordonnée par les dieux,
7 Achevée dans le sang comme elle a dû y naître,
‘à Ne fait que ton malheur, et consomme ta ruine,
; Alors qu’Elektre meure : car certes, elle ne veut plus vivre. fe. è Entre Tantale, une torche à la main. Il s’arrête, d’abord, au plus à : à haut de la place. Il a jusqu’à la fin le ton d’une ironie, d’une invec-
| tive et d’une joie sauvages. \ À TANTALE, il crie L:. Sur le fait, sur le fait! Pris sur le fait de mort
À Comme l”amante avec l’amant sur l’acte de la vie!
Elektre et Oreste Enfin, les voici tous, les fils et les parents. Un seul a su les réunir au seuil de l’antre! Le pâtre au chien cruel qui ne mord qu’une fois, la mort | A fait cette assemblée. La griffe a déchiré la trame, { Et d’un fil rouge aux cœurs haïs a recousu les cœurs. 4 ; C’est à ton tour, Oreste : tu te fais à la nuit? ; ; Tu veilles, et tu fuiras le jour ? ta sœur elle-même se cache; Elekire, bond de l’action sous le corps d’une vierge, Elektre tient la main devant ses yeux. O nuit, Tous t’écoutent : les deux qui sont couchés, et ces deux là ; ‘ Qui demeurent : le frère tremble, la sœur se tait : f Les fauves ont rugi, et maintenant ils font silence. ; Si c’est.toi, tu viens pour l’ensevelissement, Tantale. 7; 0 Éteins la torche. 6 Je porte la clarté dans ces ténèbres. 4
Eteins la torche. ‘1 TANTALE, il va aux morts 4 Je veux les voir aussi, de près. de Je me penche vers vous, ainsi ! — morts d’une double mort, ÿ Côte à côte, pareils au gibier dans la carnassière. #4 Toi, l’homme, tu ne ris plus de contentement ? tu dresses à FA Le front, mais ce n’est plus de plaisir au bonheur de vivre. a |
| Ettes lèvres, à toi, ma fille, ne disent plus : — Je t’aime… _ Je promène la torche sur vos abîmes d’yeux, — x _ Quatre gouffres jumeaux, où déjà l’éternel hiver _ Grand-père, je savais que tu viendrais aux funérailles. Mais attends : tout n’est pas fini : un peu de temps encore,
- Etje te suis. A côté d’eux, ne m’omets pas troisième.
En GLAIA secoue la tête V4 Ii est trop tard. 3 Que vont-ils faire, ce vieillard sépulcral et cet enfant ? ._ nya plus qu’à pleurer, — et à l’aider, s’il est possible. -_ La mort sur l’amour. La folie sur la mort, — à Toutes les morts. La mort appelait : Lionceau, 4 191
Elektre et Oreste ————————————————— ————— — ———. Tu es venu. La mort appelle : entends-la, troupeau d’hommes, Ê è Entends, Mycènes ! Que vous faut-il de plus, misérables? À Dans le fond, là-dessous, les flambeaux par la ville s’allument. . Ils vont et viennent dans les maisons, les esclaves s’éveillent, |: C’est la rumeur du rève; elle crie en sursaut : debout ! ; | Mais le songe est esclave en ces songeurs esclaves. 1 Le bond retombe; le sommeil reprend; la rumeur s’apaise. L À l’appel de la mort, tu réponds seul, Oreste. À Pas encore ! n’approche pas le feu de mon visage. k Tu recules ? Le festin est servi dans le palais. M Va près d’eux, ils t’attendent; et moi, je me suis assis > 4 En d’autres temps, à des banquets plus somptueux À Que celui-ci. — Ici, on mange la vie jusqu’à l’os. N: J’entends un grand soupir qui s’élève du précipice, L’âme rauque du vent, le fou qui souffle le délire. Les pierres sur le roc, des crocs au crépuscule +4 Dans la gueule des tigres : j’attends la meute qui déchire. LA L’âme atroce de cet atroce lieu, c’est toi, Tantale. 4
4 TANTALE » O chiens, la profonde harmonie ne se définit pas. < _ Où vais-je, si je vis, cacher ma honte et mes remords ? He: - Attends d’avoir blanchi dans les délices : il sera temps, _ Alors, de te repentir, lorsque tu seras sans forces. ke Peut-être même, à ce moment, suscité par les dieux, : ; Contre toi, un nouveau crime effacera le tien. _ Va, pour être innocent, c’est bien assez d’être victime. Je suis roi de la peur, désormais.
Ê Eh, que craindrais-tu ? Redoutes-tu le châtiment, mon fils ? — Moi vivante, L Nul ne te touchera, non ! pas un cheveu, chère tête ! e ELEKTRE avec décision % Lui, craindre ? Et qui ? tu es folle, nourrice. J En haine à tout le peuple, en haine aux morts et aux vivants, 1 En haine à tous et à moi-même. | . 193
Elektre et Oreste | Tant de regrets, toujours ? Il fallait me laisser frapper; je l’aurais dû, Moi seule; mais c’était ton office et je n’ai pas voulu L’usurper : au maitre de venger l’injure du maître. Le cœur des vierges est dur sous la gorge sans lait. Le cœur des vierges est tel que leur mère l’a fait. ÿ Certes, cette femme n’a pas permis que je tonnusse La joie du jeune amour, ni l’orgueil d’enfanter. Crois-tu que je n’ai pas pleuré de vieillir solitaire C’est pourquoi tu m’as appelé. É Tu embrasses étroitement : à étouffer. 1 Je n’ai pas d’autre enfant que toi : toi seul me restes. { Un tigre à la tigresse : à la vengeance, le vengeur. J’étais né pour moi-même, peut-être, et non pas À Pour servir un tombeau, non pas pour étancher la soif ‘1 D’un sépulere au désert, ni pour remplir de sang De L’urne de la haine. Ke
Homme, maudis et maudis-toi ! d Tu ne saurais trop maudire les dieux, Fhomme et la vie. Les étoiles s’effacent. Le soleiïl pâle de la nuït,
- Qui éclaire sans bruit les loups en chasse dans la forêt,
- La lune, qui poursuit les spectres, va paraître. & - Pourquoi, pourquoi ai-je horreur de moi-même ? où me cacher? Malheur à qui tarde d’agir ! Et malheur à qui pleure. … Énigme de la peine, — et mystère du crime. _ La faute est effacée, — le justicier, victime. . Maïs moi, Oreste, jamais, entends-tu, jamais,
- Je ne te quitterai : je parlerai pour toi … Jusqu’au fond du Tartare! Ha, pourquoi te déchires-tu ? à
- Pourquoi n’est-ce pas moi? Non, tu n’étais pas fait … Pour cette œuvre de fer, hélas ! mais au surplus, ; Tu ne pouvais t’y dérober. , 3 | C’est que je suis maudit. : Toi-même, Elektre, voici que tu doutes de ton droit,
Elektre et Oreste Tu n’oses plus tourner la tête du côté lugubre È Où a sévi la terrible fatalité.
- Si! Si! Je l’ose ! Je l’oserai toujours : je regarde L’œuvre en face : Si elle était encore à faire, _ Je la referais ! je la referais dix fois. Les mains ont éonsenti, mais en tremblant.… Ces mains, Ont-elles tant tremblé, alors ? Pas assez, il me semble. Mon cœur seul a frémi, — le cœur source du sang, Tantale va à Oreste, et étend les deux bras. ; De quelle chair sans muscles et sans nerfs es-tu pétri? Voici la paume et les cinq doigts; voici l’autre, complice. La vengeance et les actes puissants y ont tenu à l’aise. Dénombre-les un à un, doigt par doigt. Ta plainte ; M’irrite, roseau débile. As-tu été conçu ; Par des pleureurs sans os, par des esclaves en prison ? Ou par les héros de ma race, maîtres de la vie ÿ Comme ils sont de la ville ? ’ f Ils ont vécu, eux! À Ils ont jouï de leurs crimes, et c’est moi qui les paie. ee Moi seul, je ne puis vivre et dois mourir pour eux, ù
Qui parle de payer ? Nie la dette. dE Force sourde et sinistre, je n’ai pas ton àme d’airain : É _ Je suis de chair. Je suis celui que les dieux ont choisi, ; _ Celui à qui ils ont pensé, — perdu, depuis ! g _ © justice horrible des dieux! î Lâche, brave-la. _ Je vis! Arrache-leur la vie, si tu veux vivre. _ Destin, as-tu même connu les forfaits des ancêtres ? 3 Cest toi qui les connais. Ils se sont réjouis. _ Réjouis-toi, à làche. | 4 Et toi, encore toi, ma mère ? _ N’as-tu pas eu ton temps de joie, après le crime ? _ | Laisse-moi le mien, à présent. LB Läche, prends-le ! « Tout est à prendre.
Elektre et Oreste jt Quelle pitié. Où crois-tu être, Oreste ? ÿ Fe C’est moi, Elektre.. Ê ; Hélas, c’est toi. 4
Qui t’embrasse les mains. Reviens à toi, mon frère. %
Que dis-tu ? À jamais c’est la chose impossible. ‘à Retiens, si tu peux, le reflet du matin sur la mer. ‘à Adieu, la merveilleuse aurore. Adieu, la jeune joie ! à Je suis né pour le soir et pour l’expiation. ‘à Les dieux, jamais, n’ont voulu que je leur résiste. A. Que faire ? Je ne sais plus… Ce sanglot frappe à mon cœur Comme à la porte, la nuit, un porteur de nouvelles. 4 à Injustes, injustes dieux : je n’aurai plus la paix. eo: Tout comme le poulain, entravé dans un champ, 1 Tourne autour du piquet et à la fin s’étrangle, ki
h Tel, dans l’enclos du crime, au poteau de la mort, Entre des murs infranchissables, Jupiter .« M’a lié, jusqu’à ce que je tombe. Échappe-toi! Romps le licol. nrit. b: S’il le pouvait ! _ Maïs le peut-il ? 10 ANS Chacun d’eux a vécu pour lui-même.
…_ Chacun d’eux n’a foulé que ses pas dans lenclos, j’ k Et chacun d’eux a mesuré sa taille sur le sol . A la lumière. Mais moi, je suis un collecteur d’ombres,
- Etle miroir de ces fantômes abolis, …_ Je suis leur spectre, à tous, et je piétine tous ces moris ;
- Tous me poussent, ceux qu’ils firent et ceux qu’ils furent.
- Je ne peux plus faire un seul pas, qu’il ne m’enfonce “ Dans la boue de leurs traces et le sang de leurs voies. À . O maudits soyez-vous, vous tous, par qui je suis maudit! . _ Quoi ? même le père? % Même lui.
Elektre et Oreste Ke:
Non, ne le dis pas. + 4
Non, non, pas lui, l’infortuné, tombé au seuil
De sa demeure et du retour rêvé, — pas lui! 3
Pourtant que n’étais-tu, mon père, el que ne suis-je .
Celui qui pousse la charrue tranquille dans la plaine ? 4
La lune va venir, silencieuse souveraine,
Qui rend même à la nuit la très sainte sérénité. « 4
Bientôt, mon roi, bientôt lu vas aussi goûter 1
Le mol apaisement de la calme lumière. 410
Je ne veux plus la voir, la clarté qui révèle ‘3
L’horreur, — ni celle qui là-bas est couchée sur les dalles.
J1 se lève aussitôt et va aux morts. ] à À
Comme elle est immobile et sévère… 4
Assez, ne me regarde pas, morte ! c’est moi, un mort ‘10
Aussi, peut-être… O dégoût. Le palais, l’antre au bétail fa
De la luxure, la vache chaude et le taureau; ‘12
Et moi, le sacrificateur, le prêtre détestable De
Qui fait la lessive du sang dans le sang… Mais demain,
… Qui sera mon fils ? dis, Elektre, que sera ta fille ? , Le clair de lune illumine la scène de côté. à: Tantale lentement se dirige sur les rocs qui regardent le précipice. à 7 Oreste, suis-moi ! Oreste ! Pareil à l’oiseleur, quillant son emblavure d’orge, - Après avoir tendu les rets, Tantale sur les rocs | S’éloigne et semble surveiller La toile des ténèbres. Quel piège as-tu posé, 6 vieillard, pour la mort? Le couteau d’or traîne à tes pieds, dans ses mailles de pourpre: Ramasse-le, et puisqu’il te fait peur, remets-le Au fourreau : cache-le, rentre-le dans sa gaine De chair, lâche, dans le manteau doré de ta poitrine. Fou cruel, impie, de tous le plus dur et le pire, Crois-tu que j’ai nourri ce fils, pour qu’il meure? Tu n’es donc pas encore rassasié de désastres ? J’en finirai, j’en finirai! De vous tous et de moi.
Elektre et Oreste Oreste, Oreste que fais-tu ? pourquoi répondre ? fuis Plutôt : l’oiseleur de la nuit tire sur le filet. | Oreste, ceux qui veillent, t’appellent : Arrive. 4 Quelle sera la fin, à Jupiter? Quelle sera la fin? En doutes-tu? — La mort. Seule, la mort achève tout. Il faut l’attendre. : S’il n’est pas assez fort, qu’il aille la chercher. ; Roi Tantale, affreux vieillard, va, je Vai deviné: : Tu voudrais voir mourir aussi cet enfant, d méchant. | Il le veut, tu dis vrai, nourrice, — l’aveugle assassin. Ha, toi-même, ma fille, cruelle iu Pétais ; Tout à l’heure et ne le fus que trop: et voici 4 La mort de toutes parts, et ce tombeau de deuils. l Va, laisse-moi pleurer. h 202 18
Je n’y tiens plus ; mon cœur se brise. $ N’hésite plus, Oreste; viens prendre possession Ni? De ton domaine : je le contemple d’ici. Le roc est droit comme le tranchant de la haine,
- Viens te dis-je, viens te précipiter. _ Laissez-moi. Adieu, Elektre. Allons, laisse-moi.
N, ELEKTRE, se jette sur lui et le retient Non, non, tu ne le feras pas. Il n’a pas sa raison, 1 Oreste, enfant. Écoute-nous!
J’irai. Ne pleure pas, nourrice. Elektre, adieu. _ A l’aide, vous ! Œnops! Et vous tous! Se peut-il | - Que vous l’abandonniez à son délire ? | 203
Elektre et Oreste Je ne puis plus prêter les mains aux catastrophes De la maison fatale : Elektre, comme moi Laisse faire au destin : tu n’y peux rien changer. Oreste, le profond précipice l’appelle. | Noir, il a l’œil sur toi; large il ouvre les bras. Ils dorment là, tous les ancêtres : écoute, ils sont Réveillés à ta voix ; ils veulent te répondre; Reconnais leur accent et ta misère. Arrive, Hâte-toi ! Les tombes sont au fond, et le lit De la nuit séculaire. Un bond, et couche-toi. | Hâte-toi ! hâte-toi! Tu auras le sommeil ; C’est l’heure du repos. Demeure, écoute-moi, frère chéri! Oreste ! 4 ; J’y vais. J’y suis. Je veux dormir avec vous tous, maudits, 14 Cette nuit, hôtes noirs, rongeurs du sombre abîme. | Vis, toi, si tu veux, Elektre, sœur de pierre. Arrête, arrête, je suis à tes genoux, je pleure! | Aie pitié, à mon frère chéri, aie pitié de ta sœur, à Qui n’a que toi. 1
NUE | Adieu, Elektre, adieu, très chère! de À _ Encore un peu de temps, et ce sera le jour, espère ! : _ Bientôt va paraître l’innocente lumière, $ _ Qui rend la vie au cœur. Bientôt, à malheureux, Ÿ _…— Bientôt l’aurore! Bientôt ! 1 La mort, la mort! | | #1 & Il s’élance. Entre Jupiter. |
I porte un bâton d’or que termine une main. Il passe entre TanraLe et OREsT£. Il fait reculer OREsTE devant lui. Clair de lune. La lune visible au-dessus du tombeau. JUPITER, d’une voix calme et forte Arrête, fils d”Agamemnon. J’ai dit : Arrête ! Je suis Thésée, l’hôte de ton père et le tien , Désormais. Pour toi, j’ai fait un long voyage : Écoute. Noble roi, je te reconnais, tous ces soldats aussi, Les vétérans d’un temps moins sombre, letemps des grandes guerres. Tu vois un carnage plus hideux que celui des batailles, | Et la victime, enfin, qui veut encore se frapper. Viens à moi, fils d’Agamemnon : ton hôte te réclame, ; Ha, dupe ! Ah, misérable! Avant celui-ci, tu te dois La race est perdue ; la race ne peut pas être sauvée. À Qu’elle périsse, à Jupiter, à ta face qu’elle périssel |
: Elle vivra, Oreste.
5 Et puisqu’il faut que je demeure, Puissé-je vivre pour la voir périr totalement. e he 1 Roi d’Athènes, faut-il laisser ainsi à ses blasphèmes
(1 Il faut l’y laisser.
É Je vous défie, esclaves; aboyez, dans la niche.
5 Noire oreille de la nuit, entends-les : tu les connais 1} De lorigue date : ici, en bas, partout et malgré eux, a Ils hurlent à la mort ; tous les chiens de la plèbe à Tournent dans le ravin en reniflant la proie.
Ve : Hurlez, dogues de la fosse, donnez de la voix pour elle ! …._O Ne faites pas les délicats, chenil de la vertu.
% Thésée, Ô roi, — hôte de mon père, — le vieillard me fait signe.
{ Demeure. Ne fais pas un pas.
Elektre et Oreste
- j Oreste, l’oublies-tu ? ÿ IL faut que tout s’achève, et dans la mort. Descends la pente! Déjà, tu es à bien plus de la moitié du chemin. La puissance, l’amour, la gloire et les montagnes d’or, Au pied de l’Acropole et des remparts, elles s’écroulent Dans le tunnel lugubre et calme, au giron de la nuit, Là où la mort a ses relais, là où pour les tuer | L’auberge du forfait recoit les fils des roïs. À Périsse, périsse la ville ! Que tous périssent ! Entre dans la maison, Oreste, ou meurs. Moi, je demeure. ORESTE, hors de lui | Non, jamais ! Je n’entrerai pas dans la maison sanglante. : ; Loin de moi, murs farouches, mâchoires de l’assassinat. Î Dormir et oublier !.… É Que la race périsse ! Cours, lionceau; sus au bien que mes deux bras te montrent! Bondis ! Ravis ce que je ne puis pas étreindre. Va. : Arrête, Vai-je dit : Tu n’iras pas. ie Obéis-moi. Je viens au nom de Jupiter. \ :
- Oreste, j’étais l’allié et l’ami de ton père;
É Tu l’as vengé, comme un fils; il voulait l’être : c’est bien. à Le crime est au destin, qui pour lui-même a toute excuse. “3 S La vertu est à toi, et le pardon aux dieux.
| S’il était possible !.…
; Tu dois me croire et t’apaiser,
4 , O malheureux : Je viens délivrer la maison.
; Je viens trancher les liens farouches du sang,
è Î Que l’aveugle pensée a noués dans la mort,
k Et qu’a scellés la violence. Le mal a une fin,
\ L’ancienne loi doit faire place à la nouvelle.
k Le crime né du crime aura un terme; il est temps.
: Non, le sang ne veut plus du sang : le sang veut la pitié Et l’oubli. Se venger, c’est se mordre en mordant. Que le châtiment cesse avec le plus puni, mon fils.
| Je te porte la loi de Jupiter lui-même,
à La loi qu’il m’a donnée et qu’à mon tour, je donne.
À Homme, cherche en toi seul le remède au destin.
| Pour le destin, il n’est jamais de lassitude :
L Rien ne peut le réduire, — sinon la calme volonté
| Cependant, j’ai tué. Là-bas, ils sont couchés : le poing | De ma mère est encore levé contre moi…
209 12.
Elektre et Oreste ; Voilez ces morts, côte à côte. Ne les séparez pas. Ils ne trahiront plus personne. Ils ont cessé De haïr — et désormais de mériter la haine. Entrent quelques esclaves. Dans le plus grand silence. Ils couvrent les morts et se rangent derrière eux. La porte du palais est ouverte. La lumière de l’intérieur éclaire doucement le seuil. L’auguste visiteur dont les regards, — tel l’incendie Dans un buisson, — brillent sous les puissants sourcils, A prononcé l’arrêt : le sceau du mal, c’est la clémence. Ha, tu seras sauvé ! L’épouvante, enfin, se dissipe. ÿ É N’écoute plus les abois du remords : la meute est loin. A Le lit de ton père l’attend : tu dormiras, mon frère.
Le rachat ? La justice? La loi nouvelle et le pardon? l O dieu menteur, en vérité, le roi des dieux! ‘ 1 Pousse la porte, Oreste, si tu peux : la mort 1 Est sur le seuil, et te défend d’entrer, — la mort— ton œuvre. À Essaie de vivre. î Voilà ce qui ne peut être effacé. NE
se Mais, mon fils, tout s’achève. Chaque forme, à son heure! “… Après le mal, le bien. Aime jusqu’à ton châtiment. ‘& . Laisse venir le temps, le père du sommeil : accepte. EN Prends ce qui t’est donné : la vie comme un beau jour, : _ Et comme un soir plus beau encore, — la mort. F ORESTE, retient un sanglot
1] La vie pardonne : tu seras pardonné. ] Oreste, la bonté est l’interprète du Destin; k à. A sa droite, elle est assise; elle lui tient la main Et la réchauffe entre les siennes. Quel autre médecin d A la fatalité, que la pitié humaine ? À Tu as tué : purifie-toi; tu dois être purifié. : Tu le seras, mon bien aimé, tu pourras vivre. _ Crois-en le Roi très sage. $ à Comme la chèvre broute l’herbe, | Ainsi, dévoré par les dieux, l’homme dévore l’homme. Car le plus fort se nourrit du plus faible : c’est la loi.
Elekire et Oreste Fe Toutleresteestmensongeet vient des dieux, les dieux qui mentent. | C’est la loi : de tout temps! et le premier vivant l’a sue, 4 La sereine splendeur illumine le fait, Et sans y compatir, l’accepte. Accepte aussi. U Tu partiras pour Delphes. Sois fort, marche vers le soleil, Sans l’arrêter, jusqu’à ce que tu sois dans la lumière. | Sois fort, mon fils : tu seras pur, et ton crime expié, Garde à l’avenir l’innocence de tes maux. La mort avait choisi pour porter ses armes : prends celles De la vie. Règne en paix. Punis et ne te venge pas. ; Qui es-tu, à toi qui disperses les serpents, D Et rends au cœur le calme? : 4
Je te l’ai dit : le roi d’Athènes, : Thésée, ton hôte, qui sait purifier les hommes. “à Qui parle de Thésée? Je te connais, Ô Jupiter, D Père au front immuable : mais moi, Tantale, je te brave. a. Tu es le roi des dieux et non le roi d’Athènes : si C’est Jupiter lui-même qui te joue, mon lionceau. | A
._ Situ me connais, tu dois disparaître : tu ne peux K: - Pas soutenir ma vue. Oreste, repens-toi d’avoir Voulu mourir. Accepte-toi toi-même. Expie ta faute “ En t’y résignant : Il le fallait. Le Destin règne.
J’éteins la torche, et je la foule aux pieds. Qu’elle aille au gouffre” Périssent, périssent tous les dieux! O nuit! . 2 Il lance la torche dans le ravin. Et sort en chancelant. - | Purifié? Ho, si je pouvais l’être. | Tu l’es déjà, | Si ton âme y consent. Rends grâce à la fortune, Ici même, dans le lieu capital du malheur. O Roi, — il pleure N’étouffe pas ce grand sanglot, mais parle, Et relève la tête. Et non en homme : j’ai tué ma mère…
Elektre et Oreste | Tu as puni : c’est moi qui l’ai voulu, tu nr’as sauvée; Et tu pourrais ne pas l’être, mon bien aimé? La vie porte en soi la purification. Oreste, tu dois souffrir : c’est toi qui dois ainsi | Connaître enfin le prix de la justice : tu sauras É Dans la douleur, ce que tes pères n’ont pas su. | Le savoir est le fils très pur de la souffrance. ; Ne cherche pas pourquoi je te pardonne : sache aussi ; Que la sérénité est la seule justice. Ta route est longue encore ; ton jour se lève à peine. Expie donc en vivant. Mon fils, courage! expie. ’ ; Si les remords te déchirent, laisse-t’en déchirer : 4 C’est à fin que plus tard ta pensée même se rachète, 1 Plus tard, beaucoup plus tard. Sois patient. j Aurai-je le repos? Aurai-je le sommeil, grand Roi? } C’est à toi de les conquérir. Lutte, tu les auras. Pour vouloir le pardon, le Destin veut le crime. Qui élude la loi? Vois, les astres en sont le texte : Pour moi-même elle est faite, et non faite sans moi,
Un tribunal divin, qui vient de Jupiter, te dis-je, À ‘
_ Après la longue guerre du mal contre le mal, 21
_ Doit te rendre la paix. Il la proclamera Hs
Sur ta tête souffrante lorsque le temps sera venu.
… C’est dans ma ville, dans mon Athènes, que ta misère 4
Aura son terme : là, mon fils, du même trait de foudre « a
_ Qui ta brûlé, ce soir, le cœur, ton cœur sera guéri. K
Ne L’absous pas : c’est aux dieux de t’absoudre.
} rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. fa Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur . la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions | . Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît ; dans le temps dune année scolaire, d’une année | ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonne- à ment se prend pour une série. | Le prix de l’abonnement est de vingt francs pour la . série. Nous acceptons que nos abonnés paient leur | abonnement par mensualités de deux francs. Pour tout changement d’adresse envoyer soixante . centimes, quatre timbres de quinze centimes. Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous | demander un abonnement recommandé; le prix de l’abonnement recommandé est de vingt-cinq francs | pour la série; tous les cahiers de l’abonnement recom4 mandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, comportant une J transmission de signature, garantit le destinataire
L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit l’achèvement de cette série ; ainsi du 2 octobre au 31 décembre 1904 on pouvait encore avoir pour vingt francs les vingt cahiers de la cinquième série complète.
À partir du premier janvier qui suit l’achèvement
W d’une série, le prix de cette série est porté au moins
au total des prix marqués; ainsi depuis le premier
- janvier 1905 la cinquième série complète se vend
4 M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, …. reçoit pour l’administration et pour la librairie tous ht les jours de la semaine, le dimanche excepté, — de huit Lt heures à onze heures et de une heure à sept heures. ” M. Charles Péguy, gérant des cahiers, reçoit pour la 2 rédaction le premier mercredi du mois de trois heures À Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des 4 cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, à cinquième arrondissement, toute la correspondance ÿ d’administration et de librairie : abonnements et réabon4 nements, rectifications et changements d’adresse, cahiers ‘ manquants, mandats, indication de nouveaux abonnés. ; Noublier pas d’indiquer dans la correspondance le À numéro de l’abonnement, comme il est inscrit sur 1 l’étiquette, avant le nom. ‘ Adresser à M. Charles Péguy, gérant des cahiers, à 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinL. quième arrondissement, la correspondance de rédaction À et d’institution; toute correspondance d’administration 4 adressée à M. Péguy peut entraîner pour la réponse +: un retard considérable ; nous ne répondons pas des j manuscrits qui nous sont envoyés; nous n’accordons h aucun tour de faveur pour la lecture des manuscrits; : nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure que nous en 4 avons besoin ; les œuvres que nous publions appar1 tiennent aux cahiers, du seul fait de cette publication, 4 en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, et
sans autre signification ni contrat; les manuscrits non
. insérés ne sont pas rendus.
Xi Je continue à publier quelques lettres quinous ont été
54 envoyées; mais je demande qu’il soit bien entendu que Va leur petit nombre ne signifie pas qu’elles ont une petite
importance ; il signifie seulement, et au contraire, je le
< répète, que nous n’avons pas voulu faire, contre le à Comité central, une manifestation concertée; un très ; grand nombre de nos amis, de nos collaborateurs, de 4 nos abonnés n’ont dit : Si j’avais su que l’on préparait : un cahier de la délation aux Droits de l’Homme, je vous k aurais envoyé mon nom, ma signature, une lettre; notre 3 collaborateur Daniel Halévy me le disait au moment | même où le cahier paraissait ; M. Charles Garnier me 4 le disait aussi, et avec lui les personnes qui avec lui ‘4 travaillaient à l’ancien Jean-Pierre ; que tous nos amis
4 le sachent bien ; il n’a jamais été préparé un cahier de la délation aux Droits de l’Homme; il est sorti brusgs quement, sans aucune préparation, — et c’est ce qui : fait toute sa valeur morale, — un cahier non prévu de 4 là délation aux Droits de l’Homme; et ce cahier non 1 prévu m’a forcé même à remanier tout le plan de cette
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la délation aux Droits de l’Homme Une lettre du docteur Amieux : ï Dimanche. Noisy-le-Grand, le 12 février 1905 Je suis de ceux pour qui le silence est d’or. Jai démissionné de la Ligue comme nos amis à propos de la délation. Je ne vous l’ai pas écrit. Mais en lisant Yves Madee, je ne puis plus m’empêcher de vous dire qu’en province comme à Paris la Ligue a été un instrument de politiciens. Jai conservé précieusementl’amusante lettre que m’écrivait Mathias Morhardt quand étant docteur près de Valence dans la Drôme, j’avais cru de mon devoir de signaler que le Comité central de la Ligue se trompait en patronnant la candidature d’un vague avocat qui était le candidat des loges. Je ÿ me plaignais avec une ardeur de néophyte et une sincérité de vieux dreyfusard que la Ligue ait l’apparence de faire de la politique. J’ai été anathématisé. Mathias Morhardt m’a répondu que des ligueurs comme moi devaient sortir de la Ligue, etc. Mais il n’a pas répondu à mes observations. Je trouve attristant le spectacle qui nous est offert. Mais c’est avec sang-froid que je l’envisage. Il faut ces rudes leçons pour l’éducation du peuple. Il faut que nous sachions en profiter, pour parvenir à nous débarrasser de la bande toujours vivace des exploiteurs et des meneurs. Nous y arriverons, soyez-en convaincu. qui pensent comme nous et qui croient devoir rester dans la Ligue, je déclare qu’à mon sens c’est un devoir d’en sortir ; à l’heure actuelle. C’est le seul moyen de ne pas servir de marche-pied à des cyniques politiciens pour lesquels ceux qui les ont vus à l’œuvre ne peuvent avoir que de la pitié. ï Il a fallu l’affaire Dreyfus pour filtrer la nation. Il a fallu { l’affaire des fiches pour filtrer la Ligue. Nous arriverons À bien à reconnaître les bons et les purs. ne
Pour le moment allons-nous-en, avec bonhomie, et laissons F4 patauger nos bons apôtres.
K Croyez-moi votre bien cordialement ‘ * Une lettre du docteur Oyon, dont nous avons annoncé :, en son temps le Précis de l’Affaire Dreyfus, tiré à | - trente mille exemplaires par nos voisins de Pages ne Le docteur Oyon est président de la section de | Pont-à-Mousson de la Ligue des Droits de l’Homme; R il est président honoraire de la section de Paris huitième; 4 la lettre que l’on va lire a été adressée par le docteur < Oyon à M. le Président de la Ligue des Droits de ‘4 l’Homme; on verra qu’elle n’est elle-même qu’une 4 Monsieur le Président, Ÿ Votre circulaire aux présidents des sections appelle quelf ques réflexions. } Une lecture attentive n’a pu me faire découvrir dans les 3 lettres d’un caractère si élevé qui ont été publiées ni dans À celles que j’ai eu l’honneur de vous adresser les accusations 5 contre lesquelles vous vous défendez. Je n’y ai pas vu ï notamment une provocation à des représailles contre des
citoyens qui n’ont fait en somme que répondre, avec un zèle x parfois intempérant, à des sollicitations venues de haut. f On avait tout bonnement exprimé le désir que la direc-
tion de la Ligue marquât nettement sa désapprobation à
{ l’égard d’un système d’informations incompatible avec les } principes et les allures de notre association et en opposi- à tion formelle avec la déclaration des droits. Cette manifes1 tation paraissait à quelques-uns d’entre nous nécessaire
la délation aux Droits de l’Homme pour préciser sans équivoque possible le caractère de la Ligue et aussi, il faut bien le dire, pour éclairer ceux de ses membres dont les principes, un peu flottants, ont besoin d’une direction, et qui oublient par exemple qu’on ne saurait user légitimement à son profit de procédés condamnés chez des adversaires.
Or vous reconnaissez implicitement dans plusieurs passages de votre lettre le parfait accord — dont personne d’ailleurs ne pouvait douter — entre les protestataires et la majorité du Comité sur le fond même et le côté moral de l’affaire. C’est donc une simple question de méthode, de forme et d’opportunité qui a amené de regrettables divisions dans la Ligue.
Vous vous êtes cru obligé de faire à ce propos le rappel et le panégyrique de toute l’œuvre de la Ligue; permettez-moi de vous dire que les présidents des sections la connaissent parfaitement puisque tous y collaborent dans
| la mesure de leurs moyens.
Vous repoussez, monsieur le Président, le reproche pour la Ligue de faire de la politique, évidemment ce n’est pas dans les cas que vous visez, c’est quand en vertu de l’article 16 de ses statuts elle intervient dans les élections, quand elle émet des vœux d’un caractère politique indéniable; quand elle fait des manifestations, vote des félicitations au gouvernement, non pour le remercier de la réparation de quelque injustice, mais pour approuver sa politique.
Si refuser de formuler un blâme parce qu’il pourrait être déplaisant à tel ministère et qu’un parti pourrait en tirer avantage pour sa campagne « de chantage à la vertu » n’est pas faire de la politique, c’est que les mots ont changé de sens.
N’est-ce pas encore un motif politique, la crainte d’embarrasser le gouvernement, qui a retenu la Ligue de protester dans l’affaire Delsor. L’occasion était belle pourtant : expulsion d’un étranger — au sens strict du mot — pour un discours non encore prononcé.
En prenant en mains la cause d’un adversaire, en soi fort peu sympathique, la Ligue eût prouvé sans conteste qu’elle 1 a uniquement en vue la défense des principes et qu’elle pour- f
suit l’arbitraire partout où il se manifeste. Je sais bien qu’un vœu, provoqué sans doute par cet incident, a été for- à mulé au congrès de 1904; mais cette protestation tardive £ sous cette forme générale est peut-être insuflisante pour M: rappeler aux pouvoirs publics l’existence d’une association Ua destinée à signaler et réprouver tout attentat à la liberté Pi Puisque à propos du cas si spécial qui nous occupe, vous fs avez cru devoir embrasser l’histoire tout entière de la Ligue, F Ç vous me permettrez bien de jeter à mon tour un regard sur J la méthode adoptée par la direction de notre association et de vous exprimer quelques regrets. ra La Ligue, dites-vous, lutte sans relâche « pour faire 4 passer dans la législation les principes de la Déclaration ». À Certes tous nous applaudirions de grand cœur à son ingé- Ë rence dans une politique de réformes ayant pour objectif 14 plus de justice, plus de liberté, Pouvons-nous vraiment ‘4 dire que nous avons fait dans cet ordre d’idées tout ce que | nous aurions pu.et dû faire ? Je ne le pense pas. En dehors À de trois grandes questions à coup.sûr fort importantes, séparation des Églises et de l’Etat, arbitraire administratif . à l’égard des prostituées, pétition contre les conseils de 4 guerre en temps de paix due à une initiative privée, je ne 3 vois guère d’effort sérieux et soutenu. C’est justement cette 1 inaction que déplorent nombre de ligueurs. Ë Il y avait « des moralités » à tirer de l’affaire Dreyfus, 1 j’entends des réformes d’une urgence évidente; je ne vois l pas celles que la Ligue a fait présenter au Parlement. Sans doute il y a eu dans ce sens des initiatives particulières, À mais faute de l’appui qu’elles attendaient de l’AdministraF tion centrale, elles se sont découragées. Je ne vous citerai $ qu’un exemple, il est bien topique. Il s’agit de l’usage en : justice répressive de pièces non communiquées à la défense. Il semble qu’après l’affaire Dreyfus, celle du professeur : : Hervé et quelques autres, pour ne parler que de celles qui ; ont fait scandale, la nécessité d’un acte législatif se faisait | suflisamment sentir. L’initiative d’une section provoqua . l’étude et la discussion de la question par un comité de juristes. Un remarquable rapport fut rédigé sous forme de 4 225
la délation aux Droits de l’Homme ‘projet de loi tout prêt à être mis en délibération. Qu’en a-t-on fait? Il est allé échouer dans la masse des vœux trop souvent insignifiants qui encombrent le bulletin. N’est-ce pas nous qui aurions dù depuis longtemps pré- senter le projet de loi dont l’honorable sénateur Clemenceau a pris l’initiative. C’était d’autant plus facile que le comité juridique auquel ñ viens de faire allusion, s’était occupé de la question il y a plus de quatre ans, mais devant l’insuccès de ses tentatives précédentes, il s’est dit à quoi bon! Monsieur le Président, croyez bien que je ne vous rends pas ÿ responsable de cette inaction de la Ligue dans les questions d’ordre général. Je rends hommage au zèle et au dévouement de tous, mais il m’est bien permis de regretter qu’une méthode de travail défectueuse les rende stériles pour lPobtention des réformes les plus urgentes. Je n’ignore pas les difficultés et la lenteur de la procédure parlementaire, mais si malgré la présence au parlement de plus de cinquante de ses adhérents, la Ligue se reconnaît impuissante à ébranler cette lourde machine, il lui reste l’opinion publique à saisir; c’est elle qu’il importe avant tout d’émouvoir et de convaincre. Nous ne serions pas loin de nous entendre, monsieur le Président, si vous vouliez bien remarquer que la méthode que je préconise est précisément celle que vous avez inaugurée avec un si remarquable succès à propos de la séparation des Églises. Il est permis de croire qu’un emploi judicieux et plus fréquent de cette méthode eût permis, sinon de réaliser d’importantes réformes, au moins d’en préparer la réalisation. Remontant aux causes, la Ligue devrait s’efforcer de provoquer des modifications législatives qui rendent plus rares les actes d’arbitraire ou d’injustice dont elle secourt avec tant de dévouement les victimes. J’espère, monsieur le Président et messieurs du Comité central, que vous reconnaîtrez que mes observations sont inspirées uniquement par le désir très vif de voir grandir la bienfaisante influence de notre association. Nous ne devrions toucher à la politique que pour rappeler les gouvernements, quels qu’ils soient, au respectet à l’observance des principes de la déclaration, et pour nous efforcer
; comme vous le dites « à les faire passer dans la législation » et j’ajouterai « dans les mœurs ». 4 C’est en se tenant constamment bien au-dessus de la poF: ltique courante, dans la région sereine de la morale et du ” droit, que notre Ligue pourra acquérir une autorité incon-
testée et s’imposera au respect même de és adversaires.
k Notre ami Pierre Deloire nous écrit pour nous deman3 der comment il se fait que la Ligue ait besoin de faire …_ des économies, — particulièrement sur le dos des pé- 4 riodiques, — et comme par hasard en se désabonnant | des cahiers, — s’il est vrai qu’elle reçoive un aussi grand nombre d’adhésions nouvelles ; car si elle reçoit A un aussi grand nombre d’adhésions nouvelles, elle reçoit 4 aussi un très grand nombre de cotisations nouvelles ; à il faut, dit-il, ou bien qu’il ne soit pas vrai que la Ligue $ reçoive un aussi grand nombre d’adhésions, ou bien | qu’il ne soit pas vrai qu’elle ait besoïn de faire des 1 économies ; et dans cette seconde hypothèse le prétexte avancé par la Ligue pour se désabonner des cahiers ne serait-il pas un de ces bons prétextes politiques officiels ou officieux comme nous sommes habitués d’en trouver dans les manifestations ministérielles gouvernemen- | pense; ou devons-nous croire, me dit-il, que la Ligue eût sous le précédent ministère des ressources qu’elle n’aurait plus sous le ministère nouveau. J’en pense que j’admire l’incroyable naïveté de notre collaborateur; et ma seule réponse est celle-ci : laissons ces misères, et travaillons.
_ Notre catalogue analytique sommaire … 1 MR CBCulMers sont édités… VA UN 1. Mara
onzième cahier de la sixième série | Cahiers de la Quinzaine.— La délation aux Droits Commentaires; une lettre du docteur Amieux, dimanche, Noisy-le-Grand, le 12 février 1905, mon cher camarade; une lettre du docteur Oyon, auteur du Précis de l’Affaire Dreyfus, édité par Pages libres, président de la section de Pont- à-Mousson, président honoraire de la section de le Président; commentaires. Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour trois mille exemplaires de ce onzième cahier le Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués
Il est impossible de suivre honnêtement le mouve- 2 ment littéraire, le mouvement d’art, le mouvement LE politique et social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers “4 de la Quinzaine. * 1
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine,
il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers
Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de ; cinq francs à M. André Bourgeois, méme adresse; On recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XI1+408 - 4 pages très denses, in-18 grandjésus,marqué cinq francs.
Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, quiest la série en cours, envoyer un mandat de vingt francs” 4 à M. André Bourgeois, méme adresse ; on recevra en> à retour les cahiers déjà parus de cette sixième série; puis 2 on recevra de quinzaine en quinzaine, à leur date, les : ‘ cahiers à paraître ; toute personne qui s’abonne à la sixième série reçoit donc automatiquement le premier 2 cahier de cette série, qui est le catalogue analytique sommaire de nos cinq premières séries. s 4
Nous mettons le présent cahier dans le commerce; j onzième cahier de la sixième série: un cahier blanc de XII + 232 pages; in-18 grand jésus; nous le
paraissant vingt fois par an
}, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-190f/, un Si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, « romans, drames, dialogues, poèmes et contes ; — un si È grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie ; « et ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer * à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour w savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des À cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue “ de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième 4 arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq pre-\
Ce catalogue a été justement établi pour donner, « autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,
. une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé 4 dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur « place, les références demandées. 4 4
Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+-408 pages très denses, marqué cinq. francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième
: série; toute personne qui s’abonne à la sixième série le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série ; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs
+403 à toute personne qui nous en fait la demande. R
‘4e partacus sa
LR Après avoir lu le roman historique de Raphael _ Giovagnoli, traduit de l’italien par madame J.-W.
D. OCNOMAO, chef des gladiateurs germains.
___ ARTORIX, chef des gladiateurs gaulois.
pe ‘4 _ CRISSUS, chef des gladiateurs.
14 À BREXOVIR, chef des gladiateurs. 3
__ TREBONIUS, intendant de Valeria. |
| CRISOGONE, intendant de Sylla. ‘
MIRZA, sœur de Spartacus. 1.0 ATTILIA, affranchie de Sylla. d
Taverne de Venus Funèbre ; Un fossoyeur. Une fille. 4 Un vieux légionnaire. Des gladiateurs. . Un vieux gladiateur. Des artisans. 4 Premier citoyen. ë Des mendiants. F Deuxième citoyen. . Des filles. ne. Artorix. La servante de Lutatia. Cetegus, Une esclave (muette). k
4 Le Triclinium de Sylla ; Un convive muet. Esclaves pour le service.
É Le Camp des Gladiateurs l Artorix. Deuxième soldat. : à Crassus. Des chefs ad libitum. Simpliciane. Des soldats ad libitum. 4 Un vieil esclave. Eutibide, Un centurion romain. Soldats romains (muets). ; Un vieil esclave. Cadavres.
Fe. La Taverne de Venus Funèbre
- Cabaret borgne. A droite (du spectateur), la grande salle _ commune, avec une porte au fond; ei porte à droite sur la __ À gauche, une cloison qui s’avance du fond sépare une salle plus petite. FE Tables et escabeaux grossiers, poteries vulgaires, inscrip- . tions et dessins peu décents sur les murailles nues. …_ Au cours de l’acte, entrent, sortent et circulent ad libilum . des artisans, des gueux, des gladiateurs, des filles. : “T0 SOYEUR, UN MENDIANT, altablés dans la grande salle, 27 négresse, vaquant à la cuisine et au service. _ Holà! sorcière maudite, et ton boudin? de quelle _carne le fabriques-tu? Les jeux seront finis avant biique tu ne le serves ? 1
Cet honorable fossoyeur a sans doute dérobé pour elle, aux corbeaux, un morceau de cadavre qu’elle Ê. n’arrive pas à cuire dans sa marmite.
- Morceau de cadavre toi-même, imposteur, avec 4 tes fausses blessures… Ce n’est pas plus dans mes -_ caveaux que dans le boudin de Lutatia, que ta car- É casse trouvera jamais un asile! 4 Par Pluton! veux-tu que, pour commencer, je ! fasse quatre ou cinq morceaux de la tienne? Si japplique mon poing sur tes crocs -de vieux chacal… 4 Viens un peu… Allons, viens donc |… Tu n’auras 4 plus besoin de te fabriquer des infirmités, quandje taurai cassé les pattes pour de bon. Ils vont se jeter l’un sur l’autre. Assez! je vous dis. Ou je vous prends tous les deux par la peau du cou, et je casse vos caboches l’une contre l’autre comme deux noix sèches. à
È Paix! voilà le boudin.
ù Ils se servent et mangent gloutonnement.
Vous n’êtes pas honteux de vous battre comme 5 des chiens, quand toute la ville est en joie, par la générosité du grand Sylla? Trois jours de ripaille
- et de spectacles. Du gibier rare, des vins vieux à : pleines tables, rien que la peine de vous emplir la …_. panse pour six semaines… Et vous n’êtes pas encore Tiens! le soleil se lève tous les jours; moi, j’ai | faim tous les jours. Le festin d’hier est loin. Et le combat d’aujourd’hui? cent gladiateurs — les plus forts, les plus beaux, les plus célèbres de | ie — qui vont mourir pour vous amuser : canaille! ça ne vous a pas retenus au Cirque? | 5
Moi pas. De jeter les morts au charnier ou de les réduire en cendres, ça ne me fait rien. Mais de voir tant de vivants changés en morts, ça me tourne les Moi, j’ai servi pendant vingt ans dans les cirques = de Capoue, de Naples et de Rome. J’ai laissé par- . tout des lambeaux de ma chair; je suis blasé là dessus. Mais j’ai parié cent sesterces avec Trebonius que Spartacus et ses hommes seraient vainqueurs des Samnites. Et quand j’engage mon argent, je ne peux plus regarder le combat. J’aitrop : Qui ça, Spartacus? le déserteur Thrace? Ilaeu … trop de chance, déjà, qu’on ne l’exécutât pas surle front de sa cohorte, quand on l’a repris. Un déser-
- teur! C’est là-dessus que tu places tes écono- ‘ Pardon! déserteur.…. Il avait combattu commeun lion en Asie. On l’avait promu décurion; il avait.
obtenu la couronne murale; il n’y avait pas un
Ë soldat comme lui dans toute l’armée d’Orient…
Mais quand on a porté la guerre dans son propre
. pays, dam ! il a passé aux ennemis… qui étaient ses
- frères. Il ne faut pas trop demander aux gens… On
…_ la bien compris, puisqu’on l’a seulement obligé à
_ servir comme gladiateur. à ;
3% Un soldat ne connaît que son enseigne, et son
-
tribun. Ton Spartacus méritait d’être crucifié. J’es-
-
père bien qu’il aura son compte aujourd’hui.
_ Lt Tu aurais bien dû te charger de le lui régler toi-
_ même, son compte. Tu ne connais pas le gaillard,
L . mon camarade. Il est entré quarante-sept fois dans
É. _ un cirque, depuis qu’on l’a condamné à tuer pour
…_ n’être pas tué. Il en est sorti presque sans égrati-
Fe _ gnure. Tous ceux qu’on lui a opposés sont morts. Donne-lui une bonne épée avec un bouclier, ou mets-lui, sans bouclier, un glaive espagnol dans
_* chaque main et deux, trois, quatre adversaires…
Eh! Caius, tu ne viens pas? la grande bataille Non. Ça me fait trop d’effet. 34 Si son pauvre argent allait recevoir un mauvais | coup, songe donc! Il n’a pas un cœur de roc, pour les sesterces. D Le Cirque est plein? nn | Je crois qu’on ne ferait pas entrer mille personnes | de plus. Il y a bien, sur les gradins, cent vingt
…_ mille enragés qui ont acclamé Sylla, Sylla l’Heu_ reux, à faire trembler dans l”Olympe Jupiter et __ toute sa clique. É Sylla le mérite. Il fait assez grandement les | ee Rien que pour les cinquante paires de gladiateurs, il a payé 220.000 sesterces à l’entrepreneur Accianus. Autrement, Accianus ne se serait pas décidé à laisser combattre Spartacus, qui lui a coûté, lui seul, 20.000 sesterces. IL aimait mieux le garder pour son école, qui n’a jamais eu un maître pareil. Quel génie divin, que le génie de Sylla! Mainte- nant qu’il a renoncé à la dictature, il est encore le maître de Rome et du monde. Cent mille citoyens l’acclament d’une seule voix.
Oui… Sais-tu ce qu’il a dit, quand il a entendu les applaudissements ? a à
Non. Mais tu ne peux pas le savoir non plus. Fe.
Je l’ai entendu de mes propres oreilles. Je pre- …
nais les ordres de sa nouvelle femme… 4
5 Valeria? la sœur d’Hortensius ! Il va bien, notre Sylla ; c’est la troisième… 23 Ah! la belle femme! É
Par Venus, elle est admirable. ‘742 C’est une vraie déesse. Je prenais ses ordres pour la litière, quand Sylla s’est tourné vers le consulaire |
_ Cornelius Dolabella et lui a dit : « Tu crois peut- : _ ètre que cette plèbe m’applaudit? Non, mon cher, … elle applaudit mes cuisiniers, qui l’ont gavée de , viandes et de vin… Tourbe servile! a-til ajouté,
- j’ai eu beau refuser la tyrannie, tu sauras bien trou- ‘1e Et les autres, qu’est-ce qu’ils ont répondu ? les x consulaires, les sénateurs, les Pères du Peuple! $ À Se Les sénateurs, rien. Mais Lucius Sergius Catilina “ l’a regardé dans les yeux en murmurant: « Un “F2RR tyran, les lâches le souffriront, les braves le suppri- 0 _ Sylla s’est contenté de hausser les épaules. . Il a peut-être bien fait. Avec un lascar tel que __ Catilina, on a plus vite attrapé un coup de poignard
qu’un coup d’encensoir. S’il y avait quelques plé- LÉ béiens comme ce patricien-là, le peuple romain sortirait de son bourbier. +4 Possible. Mais si l’on brave Sylla parce qu’ila renoncé à la dictature, le premier quis’emparera du pouvoir suprême n’y renoncera jamais. Il vous faut un maître : vous l’aurez! vous l’aurez! 3 Plusieurs hommes se précipitent tumultueusement dans 3
a Hé! vieille Sibylle! fille de Cerbère, Lutatia, ma
; chérie, du vin plein les cruches ! et du vieux! J’ai
À gagné ma journée, je régale. Deux cents sesterces sur le Mirmillon : c’était joué, ça !
\ Ï1 a fait une belle défense ; mais il était de l’école de Modène ; et le Mirmillon a travaillé chez Accia-
| nus ; il était entraîné par Spartacus. C’était gagné
Non pas. Nous avons tous baissé le pouce avec ensemble. Croiriez-vous que ce coquin a saisi ui- M _ même Fépée de son adversaire à deux mains, et se, l’est enfoncée dans la poitrine en hurlant : « Ro- 24 mains, peuple de bourreaux, soyez maudits ! » 4 Oui; c’était un Espagnol; sa voix stridente a percé tous les bruits du Cirque : « Romaïns! soyez Depuis quelque temps, les gladiateurs affectent « de mourir avec une étrange insolence. On devrait M | _ fouetter leurs cadavres sous les yeux des survi-” vanis, pour leur rappeler qu’ils sont esclaves. M |
. Quand les citoyens ont des âmes d’esclaves, il est. naturel que les gladiateurs montrent des âmes” C’est égal. On devrait les fouetter. S’ils s’étaient “W} fait tuer sur le champ de bataille où nous les avons » |
_ pris, ils ne seraient pas obligés de se faire tuer dans n: _ le cirque. “8 Mais la grande bataille ? les quarante Thraces _ comire les quarante Samnites ? + -. Elle est commencée. Seulement, nous n’avons rien : …._ parié.…. Les Samnites sont meilleurs; mais Spar- - “_ tacus est avec les Thraces; alors.
- Ils sont aux prises ?.. Oh! je veux voir la fin.
- Et qui l’emporte ? Comment, les Samnites ? Mais Spartacus ? ER Mon pauvre vieux, ton Spartacus te coûte cent
Tout n’est pas dit… N’est-ce pas? 1 Oh ! à peu près. Quand nous sommes partis, Faffaire n’était plus douteuse. Ca été un combat magnifique ; Accianus en avait donné à Sylla pour | son argent : quarante paires de jeunes hommes
- superbes, intrépides, charpentés et musclés comme des géants. : 4 chauds à l’attaque ! Les valets n’avaient pas besoin de les y pousser avec les fers rouges. 4 En moins d’une heure, il y en avait soixante-huit par terre, morts ou mourants. 4 Non, Spartacus était debout, sans blessure; mais > | il n’avait plus que deux de ses hommes. Et tous les 16 8
4 trois, épaule contre épaule, sur un monceau de |_ cadavres, étaient assiégés par une dizaine de Sam__ nites. Ils sont cuits. Le Ce n’est pas sûr. E Ca n’a aucun intérêt : je n’ai pas joué le coup. . Enfin le programme a paru bien rempli. Le peuple _ est content de Sylla.
ee. Pour ce que l’argent lui coûte, à cet illustre ; Quoi? 220.000 sesterces ne te suffisent pas ? À qu’est-ce qu’il te faut? 4 Le camarade veut dire que Sylla n’a pas usé la | paume de ses mains pour gagner les trésors dont il nous restitue maintenant une parcelle.
Spartacus ne Il a pu se fatiguer tout de même; car, sa première F4 fortune, il l’a héritée tout jeune d’une vieille drôlesse
- Ce n’est rien à côté de ce qu’il a pillé dans la £ Re Et ses réquisitions en Grèce, donc! :. 400 | Et les proscriptions! 17 hommes consulaires, étranglés, saignés, déportés, dont les biens sont M : allés aux caisses publiques, dans un temps où les ‘caisses publiques se confondaient avec la caisse du Tout ça ne l’empêche pas de pourrir vivant. Il a des temples comme Jupiter, et des statues en or massif. Mais il a le cuir d’un cochon malade. M:
| Ila la teigne. ESS
_ C’est le sang de ses victimes qui suinte par tous _ les pores de sa peau. 3 _ Oui, le sang des six mille Samnites qui s’étaient _ rendus sur sa parole d’honneur, et qu’il a fait tuer » entas, dans le Cirque, à coups de flèches. ; Le sang des douze mille hommes, femmes et Pi. enfants de Préneste qu’il a égorgés jusqu’au dernier.
- Cen”étaient pas des esclaves, c’étaient des Italiens, che À comme aussi ceux de Florence, de Salmone, de _ Temnes, de Spolète. | La peste! malheureux que vous êtes ! Avez-vous _ juré de faire brûler ma maison?
Puisses-tu rôtir sous ses décombres, vieille sor- à cière ! Me prends-tu pour un délateur? J’ai servi ; sous Marius; j’ai servi sous Sylla; j’ai tué des : Athéniens, des Gaulois, des Cimbres, des Thraces, des Ibères, des Numides ; je porte douze cicatrices. . Mais je n’ai dénoncé personne, et ma bourse est Celle de ton général est pleine, sois tranquille. N e Bruits et clameurs au dehors. Ne : Tous les hôtes du cabaret se tournent vers la porte. ? Entrée tumultueuse de gladiateurs, filles, gueux. À Puis, Trebonius, criant, gesticulant. #4 ; ice Puis, Spartacus, entouré d’Artorix, Crissus, Ocnomao. 4
F Spartacus est mort ? tu as gagné ? £ moque ! Tiens, le voilà, ton argent… Je ne voudrais | pas en avoir gagné le double, et n’avoir pas vu cet exploit merveilleux… Spartacus est vainqueur ! Spartacus est affranchi par le Peuple romain !
- À un héros !… Sept ! ils étaient sept contre lui ! 4 Ses derniers compagnons, en mourant, avaienttué chacun leur homme. Sept Samnites restaient contre Spartacus. Une immense clameur s’éleva quand les 4 deux Thraces, en tombant, découvrirent les épaules ‘à et les flancs de leur chef… Avant que le cri eût à expiré sur nos lèvres, il n’y avait plus debout que M cinq Samnites. Mais ils étaient tous blessés; Spar- 1 tacus, intact… Alors, évoquant le souvenir et l’âme É ; de notre Horace, il rompt, il s’esquive, il fuit. Les Ê | Samnites le poursuivent, se disjoignent, s’écartent.… Il se retourne soudain : c’est la foudre qui passe !.… 4 Un crâne fendu, un poignet abattu d’un coup de È revers… Le troisième assommé d’un coup de bou- 4 clier.. Le glaive dans la gorge du quatrième jusqu’à la garde… Et le voilà, sans armes, tordant les. 4 bras du dernier, le précipitant — brisé — sur Le sol, appuyant son pied sur la nuque du vaincu, et jetant un regard de lion sur la tribune du Sénat… Ah!cent ? sesterces ! Mais j’en aurais donné deux cents, jen M aurais donné cinq cents, pour un pareil spectacle…
… liberté ! la liberté à Spartacus ! » .… On attendait un signe de Sylla. Quelques milliers de mauvais joueurs, ayant parié pour les Samnites, essayent de | #4 protester : « Pas de liberté pour un déserteur !.….. » Mais cent mille voix reprennent furieusement : « Liberté ! liberté à Spartacus ! » .… On aurait dit que les murailles énormes du Cirque en frémis- #4 saient.. Le peuple regardait Sylla… Sylla regarde —_ sa Valeria, qui sourit et dit : « Qu’il soit libre ! Il enest digne. » Et Sylla consent… le peuple rugit.……_ Spartacus est libre ! “3 » _ Spartacus, arrivé pendant la fin de ce récit, et d’abord - 25 arrêté à la porte, s’avance sur le front de la scène, he FAT entouré de ses trois compagnons. 144 . . 2 Libre !.. Moi… Et les autres ?… J a Tout le cabaret est en -émoi. Agitation fiévreuse autour du #4 héros ; ses compagnons écartent doucement les gueux 4 « et les filles qui se pressent. *
- . O Spartacus, je t’aime !.. Nous t’aimons toutes; _ nous sommes à toi… à toi, le plus fort et le plus 4 brave, à toi l’invincible. Tu es libre et nous k sommes tes esclaves … L ; 4 23
; SPARTACUS l’écarte et la regarde avec tristesse . Je ne veux pas d’esclaves. 2 TREBONIUS, appelant Spartacus et ses compagnons 13 dans la petite salle 3 Ici, camarades ! nous serons bien… Et toi, Luta- … tia, cabaretière du Styx, tâche de te distinguer. 3 Ce n’est pas du chat qu’on sert en gibelotte à des … hôtes comme celui-ci. É
Mauvais plaisant ! Je vous ferai souper comme » ne soupera point Lucullus lui-même : 14 « J’ai de petits fromages qui sèchent sur le tamis d’osier; j’ai les fruits de cire de la divine Pomone, des müres couleur de sang, des châtaignes, et le | concombre vert suspendu par un jonc… J’ai des . guirlandes dorées mêlées de roses pourpres, et des … lys cueillis sur les bords d’Achéloïs…. Chez moi … logent Cérès et l’Amour et Bacchus; sur mon toit, 1 Priape est en sentinelle. Viens, beau jeune homme, cueillir des grappes à notre cep, et des baisers sur - deux lèvres fraîches. Ne réserve point les cou- - ronnes de fleurs pour ta pierre funéraire… Malheur
Î à qui songe au lendemain… Ne sens-tu pas la mort _ qui te tire l’oreille et te murmure : « J’arrive ! 1 hâte-toi d’user ta vie ! »
- Mais c’est la dixième muse !
Tu ne nous avais pas dit ça ! : * Et ton vin ? Du falerne de quinze ans : du consulat de Domi- Mes amis, en l’honneur de cet homme, qui a conquis devant cent mille hommes le droit de vivre libre, je bois : à la Liberté ! 25 2
A la liberté! Spartacus a conquis le droit de vivre | =. libre. et nous, c’est la mort qui nous affranTrebonius sort de la petite salle pour louer Lutatia ; il FE circule dans les groupes, choquant son gobelet et buvant à toutes les tables. F4 : - Les quatre gladiateurs restent donc seuls. . Vite. Quelles nouvelles ? Toi, Crissus, tu viens de J’en arrive. A l’École de Lentulle Basiate, sept _ mille. Plus de la moitié nous sont acquis. Les derFN niers venus seront initiés au dernier moment. Ils suivront presque tous. : 4 Quatre mille; j’en réponds. Tous nos Gaulois … sont prêts. “ Et les Germains ? LA
Les Germains attendent le signal. r* 2 Mais Catilina.… Catilina!.. Marcherat-il avec a _ Un patricien, contre Rome, avec des esclaves! FT ns Il avait juré. Ë _ Les serments ne leur coûtent guère. Il nous | _ trahirait après : mieux vaut qu’il nous abandonne _ Chut!il vient. S È AT 5 Catilina vient d’entrer dans le cabaret. Un ample man- EE RS. ; teau noir sur sa toge. Il cherche des yeux.
Trebonius se précipite à la rencontre de Catilina. 4 Seigneur, le héros glorieux, l’invincible Spartacus est là. C’est lui, je gage, que vous cherchez en ce C’est lui. 3 TREBONIUS, le conduisant 3 ” Seigneur, par ici. 4
CATILINA, entrant dans la petite salle 3 28 7714
PA Que vient faire ici cet aristocrate ? el La salle commune commence à chuchoter ; les regards se RS tournent vers la petite salle. ÊcS Quand le dialogue est dans la petite salle, scènes muettes à dans l’autre. 2 Jeux d’osselets.. et jeux de mains. È L CATILINA, prenant un escabeau, s’asseoit tranquillement à la ‘ee table des gladiateurs, le dos tourné vers la salle commune % Spartacus, tu m’as fait gagner aujourd’hui dix _ risqué mon argent, tu as risqué ta vie: parta- “0 ! Il met un sac d’or sur la table. ‘à Alors, entreprise commune ? n° Notre seul butin, c’est la liberté. | D’accord. Vous êtes là quatre patriciens parmi les gladiateurs. Mes amis et moi, nous sommes des
_ gladiateurs parmi les patriciens.. Nous avons les mêmes ennemis que vous : combattons ensemble. 53 2 Lutatia leur apporte du vin. h + +4 TREBONIUS, entre les deux salles $ ès Eh! divine hôtesse, as-tu déterré l’amphore pré- cieuse qui convient à ce grand jour? car tune verras pas souvent, dans ton antre, un demi-dieu comme Spartacus assis en face d’un illustre patricien comme Catilina. nn. Quand ce serait Jupiter lui-même assis en face de Pluton, son Ganymède ne lui verserait pas d’am- 51 broisie pareille à celle-ci. Un falerne que mon pauvre mari a mis en cruches l’année même où fut Assassiné traîtreusement, devant sa propre
LE Comme Lucius Saturninus. FE Comme Tiberius et Caius Gracchus, comme tous _ les tribuns dévoués au peuple. _ Tous abattus pour la même cause, et par les ?. Il a du toupet, le seigneur Catilina. Livius Drusus … disait aux sénateurs, dans les Comices : « Vous
- avez Ôté au peuple tout ce qu’on pouvait lui ôter; _ vous ne lui avez laissé que l’air et la lumière : et …. c’est parce que vous n’avez pas encore trouvé le moyen de les lui reprendre. »… Les patriciens l’ont _ égorgé. Le seigneur Catilina s’en indigne. Le sei- « gneur Catilina est un patricien. L Le fait est qu’il doit 500.000 sesterces rien qu’à _ l’argentier de la rue Ostilia, qui est mon voisin.
Il faut en avoir, une fortune, pour trouver 500.000 sesterces de crédit! ê Et quand on a des fortunes pareilles, qu’est-ce qu’on vient faire au cabaret de Venus funèbre, chez 4 Lutatia la sorcière, parmi les gladiateurs, les men- diants, les esclaves? à Bafouer notre misère. à Est-ce qu’ils jouiraient pleinement de leur or, s’ils ne jouissaient en même temps de nos souffrances ? Il faut qu’ils aient compté nos côtes sous notre 4 peau d’affamés pour savourer leurs murènes, leurs à cervelles de faisans, leurs langues de paons et leurs salmis de langoustes. &
x A la porte, l’aristocrate ! ; C’est à toi qu’ils en ont. j A moi, cette vermine ? “à Ta laticlave les offusque. 4 Entrent Mirza (Rodopea) et une autre fille. Elles tournent un peu dans la grande salle. 4 On les appelle dans le coin à droite : « — Hé! là, Rodopea! Syria! » Elles y vont et s’asseyent. 4 * Tandis que sa compagne bavarde et rit, Mirza reste r muette et désolée. î TREBONIUS, dans la grande salle ; Prenez garde à votre peau. Le patricien a de 4 mauvaises colères, et des bras terriblement mus- Les nôtres sont durs. Il aura les gladiateurs pour lui. É
Pourquoi? parce que Spartacus est libre depuis : une heure, va-t-il déjà passer à l’ennemi? : 4 | . Hors d’ici, les espions! De CATILINA, se lève, s’avance vers la salle commune, se tourne vers Spartacus à Demain, chez Eutibide. Mes amis se réunirontà souper. Venez aussi. Nous déciderons si nos voies doivent se séparer ou se confondre. É Qui, Eutibide?.. L’affranchie grecque de Publius Sans doute. Elle est assez connue de Rome. Sa beauté fait plus de victimes que ton bras. Au Palatin, l’aristocrate! Lx8 | Eutibide. Pourquoi chez cette courtisane?
SR Chez moi, la rencontre serait suspecte. Ici, vous voyez l’effet. Chez Eutibide, c’est un terrain _S SPARTACUS, consultant les siens du regard Ée Soit. Nous irons. : 3 Nous sommes la canaille plébéienne ! au Palatin, _ la canaïlle patricienne! a. J’allais sortir. Mais si vousle prenez ainsi, je veux | que vous sortiez d’abord. Entendez-vous, misé- | rables ivrognes! Est-ce ainsi que vous connaissez vos amis? Vous léchez le pied qui vous écrase, et vous mordez la main qui vous relève… On n’aura plus la peine de vous affranchir, s’il faut d’abord vous assommer !
Re de Spartacus “ Mn 4 Nous assommer, toi, pourri! ; F4 FE” Il se jette sur Catilina. Mais il est ivre mort. 2 PARTS SE Catilina labat d’un coup de poing; puis il saisit, de la. cs main gauche, le mendiant à la gorge, et le jette à terre. Eur dx AE De la main droite, il tire un glaive court et large, etse A Ne rue, en frappant du pommeau sur les crânes. CR LS Sur un signe de Spartacus, Ocnomao et Crissus poussent EN “ devant eux, sans violence, la foule des ivrognes. 532 0 Be ; Sous les rudes coups de Catilina, quelques-uns tombent, F+ -les autres s’enfuient. : ne.
- CATILINA, sur le seuil, remet son glaive au fourreau F cr à a Et c’est avec ça que nous voulons faire des. x js Il hausse les épaules, et sort, suivi d’Ocnomao et de 00
__ MIRZA — et ceux qui sont par terre. Ka _ Quelques pas en arrière de Catilina, Spartacus et Artorix se EU _ sont avancés dans la salle commune. k à -_ Des ivrognes assommés, les uns demeurent immobiles; es 3 d’autres se relèvent et s’en vont, appuyés le long des _ Artorix est déjà sur le seuil. k …_ Spartacus va le suivre, quand il aperçoit — dans le coin de k 4 droite — Trebonius et Lutatia qui raniment une jeune 14 femme (Rodopea-Mirza) renversée par les fuyards. _ Qu’a cette enfant? HR Rien. Ces ivrognes, en se sauvant, l’ont renversée. 40 SPARTACUS, la regardant de plus près c
_ Quoi donc?
pie La connais-tu ? Æ
trs Euh… Quelquefois elle entre ici… Les gens l’ap-
ù N pellent Rodopea, parce qu’elle a été achetée dans
ee , le dernier convoi de Thraces.
r SPARTACUS, écartant Trebonius et Lutatia, prend la jeune fille :
Le dans ses bras, l”appuie sur un banc; il s’agenouille près d’elle
Ÿ Allez! laïssez-moï… Artorix fait un mouvement pour
ee rentrer. Va! je t’en prie… Artorix disparaît. Mirza.. mon À
k enfant… ma chérie.
; MIRZA, ouvre les yeux, passe la main sur son front, sent.
74 l’étreinte, se dégage brusquement, puis regarde Spartacus avec |
stupeur. Elle se jette sur lui avec une joie folle :
É Toi! oh! frère! frère! Elle recule et se couvre le visage
de ses mains. Mon frère! É
“1 SPARTACUS, la rapproche de lui et lui découvre le visage :
Les autres, là-bas… tous morts? ;
Et toi. esclave ?
54 ? MIRZA, sourdement, baissant la tête RSR DA SPARTACUS, avec angoisse : HSE
_ Esclave… seulement ?… dans ce bouge. FER _ Ils m’ont vendue à Velenius. Re a Vendue à cet immonde !… Tu es… 2 _ Frère, ils m’ont battue de verges.. ils m’ont dé- Le __ chirée de coups de fouet… ils m’ont brûlée au fer j: _ Monenfant… mon enfant chérie. (Elepleuresurson
- épaule. Il éclate et brandit son poing.) O race de bandits! ë. _ race de bourreaux! Rome, ville de sang, ville de à _ fange… ton heure est venue! cs
Mi Stat 3 L pas € Ke
Le boudoir d’une grande courtisane romaine. — Portes au
_ fond, à droite et à gauche. __ _ EUTIBIDE seule. Assise près d’une petite table, devant un _ miroir de métal, elle arrange sa coiffure, polit ses ongles, à » se farde. 3
_ Ilvadonc venir… Moi à Rome… lui à Rome… Que la vie est étrange et terrible !.. Saitil ma destinée?
| voulais, quelle fortune serait la nôtre !.. Lui, plus |
_ beau, plus fort, plus intrépide qu’Athènes ne l’avait : __ connu; libre, maintenant, protégé des grands,
_ idole de la populace… Et moi… moi! Rome nous É
‘4 appartiendrait.. Plus sûrement que par ces conspi- 4 _ rations d’esclaves, déjà voués aux trahisons, aux
massacres… Mon Spartacus, grand lion des montagnes, sublime et simple… Si, pourtant, la souffrance l’avait instruit, s’il voulait comprendre la vie, s’il voulait me comprendre! Oh! je veux que cela soit. (Elle se lève, et marche nerveusement.) Il le faut. A l’ombre d’un tel bras, je régnerais sur la reine du monde… Sénateurs, consulaires, chevaliers, ces amoureux grotesques ou sinistres m’ont faite riche. Pas assez. Il me faut la richesse infinie, la richesse où l’on ne compte plus… Mais il me faut d’abord la sécurité; j’ai peur, quelquefois ; ceux que j’ai trop bafoués, ceux que j’ai mordus ou tondus trop fort m’inquiètent.. Il me faut Spartacus.. Ou je ne suis plus moi-même, ou je le reprendrai. Entrent par le fond, introduits par une esclave, Calpurnius Pison, vieux débauché bruial, Lucius Bestia, jeune
4 Salut à celle devant qui pâlissent et les Grâces et _ les Muses; salut à la divine Eutibide. x - Salut à la souveraine de Rome, à celle qui com__ mande au Sénat. Même avant que Sylla ne monte F au rang des dieux, notre dictateur, à nous, est la É: Belle des Belles. À Ah! que son empire est cruel! Sylla frappe 3 d’un seul coup ses offenseurs.. Eutibide fait mourir ._ à petit feu ses adorateurs. 1 Depuis que dure ton adoration, tu n’es pas encore
Un peu… Quelles nouvelles ? Quoi! tu ne sais pas l’événement dont Rome est Prodigieux… Auprès d’Arimino, dans la villa d’Ulpianus, un coq s’est mis à parler. Est-il possible ? À parler comme un homme. ‘
; Après tout, pourquoi pas? tu pourrais peut-être ? chanter, toi qui n’es pas précisément un coq. < Æ Pas un coq… Tu n’as jamais voulu t’en assurer. £ | Elle préfère s’en rapporter au bruit public. 4 _ Jeune présomptueux, je ten souhaite autant à _ mon âge… Enfin, vous conviendrez que le fait est De. Il est prouvé ? ! 4 Ulpianus lui-même, sa famille et ses clients l’at- É Le collège des Augures, convoqué d’urgence, s’est £ +73 réuni tout entier pour en délibérer. On attend D. l’oracle. ds
Et l’oracle attend, pour être publié, l’avis des maîtres de la République. Mais qui le dictera, maintenant que Sylla se récuse ? qui dira ce qu’il importe de faire croire au peuple ? les Augures n’ont sans doute pas choisi encore l’intermédiaire entre l’Olympe et leur temple. Fi! l’incrédule ! Impie!… Tu souffres trop les assiduités de ce petit faiseur de vers et rêveur de systèmes qui blasphème les Immortels. C’est vrai. Comment se fait-il que nous ne l’ayons pas trouvé près de toi, ce merveilleux Lucrèce ? ; L’avons-nous mis en fuite ? Il vous aurait rassurés, trembleurs. Il vous aurait démontré que les coqs, parlants ou chantants, ne sont pas l’œuvre des dieux, pour la simple raison À
‘4 que les dieux eux-mêmes sont l’œuvre de votre imagination malade. Elle déclame : 4 Rien n’est sorti de rien. Rien n’est l’œuvre des dieux. d C’est à force de voir, sur terre et dans les cieux, 4 Des faits dont la raison cherche en vain l’origine, 4 Que nous plaçons en tout la volonté divine. n. De là cette terreur qui nous accable. Eh bien! “ Quand nous saurons que rien ne peut sortir de rien, . Nous verrons s’éclairer notre route, et les choses | Sans miracle et sans dieu nous révéler leurs causes. 4 Le Sénat ne devrait pas souffrir ces théories, : même en vers. Comment gouverner le peuple, si de ) pareilles doctrines se répandent ? Après les dieux, 4 . .
on mettra fatalement en question le pouvoir des | EUTIBIDE, déclamant », Dès que la Vérité, par ma bouche, vous crie 4 Que l’immense univers n’est pas l’œuvre des dieux, | Les terreurs de l’esprit se dissipent, les cieux | S’ouvrent et, par delà les murailles du monde, À Dans le vide se meut la matière féconde. (1) } . (1) De Natura rerum, traduction de Pongerville. | 19
Mais. il va bien, le jeune homme ! Non; j’en tiens pour ce que j’ai dit. Et toi, ma chère, si tu n’écoutes pas mon amour, tu devrais écouter ma sagesse. Crois-moi. Qu’une matrone, appuyée d’un grand nom, de puissantes parentés, d’une fortune séculaire, se permette de railler l’Olympe, la religion, les oracles, pour obéir à quelque mode extravagante — c’est déjà maladroit. Mais toi, fille exquise, dont le pouvoir est fait de notre pouvoir à nous, tu dois l’interdire une telle imprudence. Respecte les dieux et les prêtres : ils te serviront, ils te protégeront. Si tu les offenses, il | n’y aura pas de sénateur ou de consulaire amoureux qui te sauve de leurs coups. Pour prospérer, mon enfant, ne heurte point les opinions vénérables.… Et | si tu connais le prix d’un bon conseil, tu me prouveras ta gratitude. ; Holà ! Calme-toi.. Propose-moi plutôt une explication, du prodige. l Ce n’est pas difficile.
_ C’est un avertissement de Vesta qui, par la voix SE de ce coq, se plaint du dévergondage de ses pré- # _ Ah!ah! tu devines déjà. Sr
_ Tu demanderas à Marcus Crassus, ton illustris- Fe - Le: sime et richissime seigneur et maître, ce qu’il avait FNTAE _ à confier, il y a trois nuits, dans sa villa de Tibur, 38 4 à la vestale Licinia. # Re D Entrent Catilina et trois autres personnages. L ÿ Re
Je crois, mon cher Bestia, qu’il serait plus piquant d’apprendre à la vestale Licinia que son vainqueur est toujours attaché au char de notre Peuh! Les deux cent mille sesterces qu’elle a tirées de lui feraient bien passer la pilule. A ce prix, on peut n’être pas fidèle. I] lui a donné deux cent mille sesterces ? | Dam! une vierge de Vesta ! ‘ Et il ose, à moi… |
à Tu vois, mon enfant, que les sacrés mystères ont _ du bon. Si tu étais vestale, ou si tu respectais seu-
- lement les Augures.….
- . . , . Deux cent mille sesterces! il n’en faudrait pas plus pour me remettre à flot. C’est une somme… pour de pauvres diables de patriciens comme nous. Mais c’est une misère pour Crassus, pour un homme de 5.000 talents. 3 Un milliard et demi de sesterces !
Savez-vous qu’il y a, dans Rome, 463.000 citoyens, sur lesquels 433.000 ne possèdent pas une obole d’argent comptant, et pas un pied carré de terrain ? 11 faut bien que les trente mille autres possèdent
| Mais un milliard et demi de sesterces… 4 Il est fâcheux, vraiment, que je n’aie pas connu | £ plus tôt vos statistiques, pour parler affaires avec us Son avarice est aussi renommée que sa richesse. | Il me semble pourtant qu’avec les vestales… 3 La Religion !… ma chère.
| Les biens de Crassus s’étalent au soleil. Avec les … capitaux qu’il avait amassés en pratiquant l’usure,
il s’est rendu acquéreur, pour un prix dérisoire, des
terrains confisqués par Sylla. Il y a construit toute
une ville. La moitié des maisons de Rome lui appar-
Il sera demain ce qu’il voudra dans la Répu-
_ Tribun, préteur, consul : à son choix. Il achètera Ne, _ la plèbe, ou bien le Sénat… Tandis que nous, qui 2 . sommes de vieille souche patricienne, qui avons du L. . tempérament, de la volonté, qui saurions tous rem- es: _ plir quelque haute destinée, nous pouvons solliciter 50608 _ une magistrature ou un commandement !.… : : _ Oui, nous serons bien reçus. - |
_ Si vous ne savez pas vous faire écouter, vous ne
_ serez jamais entendus. _ Nous tâcherons qu’on nous entende. …. Iln’est que temps.
É: Ce que Tiberius et Caïus Gracchus ont essayé, ce
- que Drusus a tenté pour les plébéiens, il faut , _ l’exécuter pour nous, qui sommes la plèbe du patri- |
Je vous demande un peu quelintérêtil y auraitàa tirer de sa bourbe une populace de faquins et de brutes, incapables de se conduire, incapables même de sentir le bien-être où les démagogues espéraient Evidemment. Cette racaille ne serait pas plutôt affranchie que la lächeté de son âme et la bassesse deses appétits la précipiteraient de nouveau dans la servitude.. Pour des hommes tels que les Gracques, il est pitoyable de n’avoir pas compris que l’ossature, le sang, la moelle du Peuple romain, c’est nous… Nous, les patriciens pauvres, la réserve d’énergies et d’intelligences … Nous, qui dépensons plus de génie politique et de diplomatie pour tenir tête à nos chefs de famille ou à nos créanciers qu’il n’en faudrait pour administrer glorieusement Rome, l’Italie, le monde romain. ï Nous sommes des esclaves en toge brodée. k
- Vous gémissez, en effet, comme des esclaves au
- lieu d’agir comme des patriciens. Pour parler au peuple, il nous aurait fallu Cicé- …. ron:etce pleutre se fait embaucher par le parti des _ plus forts. Pour agir, il nous faudrait une armée : où la recruter, dans cette populace avilie ? Cicéron et son verbiage, nous nous en passerons; si nos ennemis n’ont pas d’autre auxiliaire que ce bavard poltron, nous aurons la partie belle. Quant à une armée, nous allons voir. Celui que tu attends vous la donnera ? Je l’espère.
Qui? Spartacus? les gladiateurs ? 4 : Cette canaïlle? allons donc! mieux vaudrait £ _ encore la plèbe. RE Ils savent pourtant se battre, et mourir. . Se battre dans l’amphithéâtre, oui; mourir pour nous amuser, oui. Se battre et mourir sur l’ordre de ; leurs maîtres. Mais pour s’affranchir? pour leur « propre cause? j’en doute. Justement. C’est pour nous qu’il s’agit de les faire combattre; pour notre cause à nous, qu’il s’agit de les envoyer à la mort. Nous ne changeons rien à leur destinée. Maïs, dans le Cirque, leur massacre ne sert à rien; faisons-le servir à quelque chose :à nous conquérir le pouvoir. he
É Ils demanderont leur part. Quel salaire leur des_ tines-tu? ; 3 Sans interrompre le dialogue, une esclave avertit Eutibide À de l’arrivée de Spartacus. fe
- Quand ils nous auront faits les maîtres de la _ République, nous serons en situation de régler tous +48
- les comptes… généreusement. D’ailleurs, après : _ avoir soutenu le premier choc des légions, la plu-
- part des révoltés n’auront plus rien à réclamer.
- Nous leur élèverons un monument funèbre. G Voici votre homme. | Tu tiens à le voir d’abord?
Oui. Ce que j’ai à lui dire peut le disposer à _ servir tes desseins.
Que t’importe? je sais ton secret; tu n’as pas | besoin de savoir le mien… Venez par ici (à gauche du spectateur). Les tables vous attendent… Si vous ne trouvez pas mon Falerne supérieur au Samos de Lucullus, Crassus m’en répondra. Car c’est un don de sa munificence.. La vestale ne prendra pas tout! Catilina et ses amis passent, à gauche, dans le triclinium. Eutibide fait un signe à l’esclave restée au fond. 1 y a longtemps que je n’avais senti mon cœur…
; - EUTIBIDE, fait un mouvement comme pour se jeter dans ses bras . | Spartacus s’incline froidement et l’arrête d’un regard. Quoi! tu ne me reconnais pas ? Alors? cinq ans écoulés ont-ils effacé de ta mémoire un bonheur si cher, et suivi de tant Pourquoi cet accueil? est-ce uniquement pour ceux-là que tu viens ? quand ils Vont dit : « Tu nous trouveras chez Eutibide », ton être entier n’a pas
tressailli? ton âme at-elle changé? ton corps a-t-il bi | oublié mes caresses? Non, Spartacus… non, c’est 3 Après la prise d’Athènes, je n’ai pu retrouver tes | traces. Je t’ai crue morte. Lorsque j’ai su, à Rome, | | que tu avais conservé la vie, j’ai su du même coup l’usage que tu en faisais. La femme que j’avais aimée est morte. J’étais esclave, comme toi-même. Ceux qui t’obli- E geaient à tuer tes compagnons m’obligeaient à | sacrifier ma pudeur. Je suis affranchie et libre, | comme tu es affranchi et libre. Nous avons souffert | des mêmes fatalités; le destin féroce nous a broyés ; ‘ dans la même ornière…. Et quand il nous remet l’an 1 devant l’autre, alors que tes bras devraient s’ouvrir è à ton amie meurtrie par tant de malheurs, tu me ; repousses ? tu m’outrages ?.… Est-ce bien toi de qui le cœur généreux avait ouvert le mien à la confiance, à au bonheur? toi dont l’affection m’avait rendue si forte contre les menaces de l’avenir? Tu ne reconnais pas ta créature ?.. Non! c’est une épreuve… Tu veux juger de ton pouvoir sur moi. Tu veux à mesurer ce que je suis prête à souffrir de dédain et
4 de cruauté… Tout! je souffrirai tout, si tu m’aimes : encore, si tu veux m’aimer encore. Ils m’ont affranchie; mais, pour toi, je serai toujours esclave. J Je leur commande à tous; mais, à toi, je t’obéirai.… ; $ Oh! je sais tes rêves, tes projets. Oui! tes projets. 1 Ils sont sublimes, ils sont naïfs, comme ton noble É É cœur. Tu veux châtier Rome : moi aussi! Le glaive D de tes compagnons, le crois-tu plus redoutable que $ ma ruse ? leurs muscles de brutes, les crois-tu plus 4 puissants que ma volonté de femme”? Oui, tu es plus 1 beau, plus robuste encore et ton âme est plus ferme À qu’au temps où nous fûmes heureux… Mais, moi 3 aussi, je suis plus belle, plus savante, plus hardie. Je à connais mieux le sens des choses et les ressorts de la société humaine. Je suis riche, très riche… Eh bien! quoi? c’est la dépouille de l’ennemi, dont il 4 faut nourrir la guerre… Je veux ce que tu veux. Ma force a besoin de la tienne, et la tienne est incom- : plète, impuissante, sans moi… En me prenant, c’est ; Rome que tu prendras. Rome est à nous deux, si 1 tu acceptes.. que t’importent les moyens? L Espères-tu conquérir plus vite la liberté pour les ; opprimés, en courant par monts et par vaux comme k un chef de bandits, avec des soldats mal armés, mal é instruits, sans discipline, prompts à la défiance,
si la première légion qu’on va mettre à leurs trousses leur laisse le temps de trahir? Ici, ton œuvre s’accomplirait par des voies moins rudes et plus sûres. Ici, c’est le bonheur tout de suite, une victoire nouvelle chaque jour, le triomphe bientôt.
Ah! ne crois pas que l’ambition m’inspire, ou la vanité, la soif de luxe et de jouissances.. Hier, oui, tout à l’heure encore, c’était vrai… Mais depuis que tu es là, près de moi, c’est mon cœur qui parle… Je ne sens plus que mon amour, je ne sens plus que mon maître, que toi, à qui seul j’ai appartenu… oui seul, je te le jure, et pour toujours… mais qui m’appartiens aussi, qui es à moi tant que j’existe. Je ne m’appartiens plus à moi-même. Et la femme que j’ai aimée n’est plus. Écoute. Ils viennent. Ne medis pas de ces paroles qui ne peuvent être oubliées. Tandis qu’ils t’entretiendront du prix de leur alliance, songe à la valeur besoin de réfléchir. Grains Catilina, défie-toi de Bestia ; ce sont des hommes compliqués. Ton bras est fort et ton cœur généreux; mais tu n’as point
! d’armes contre le mensonge, ‘contre la duplicité… Ne sens-tu pas de quel secours je te serais, dans ce 1 monde que tu ignores ?.. Aime-moi, reprends-moi, sauve-moi de moi-même. Ensemble, nous serions J heureux et nous serions invincibles ; ensemble. ; Je suis resté le même homme; tu es devenue une % autre femme. Il n’y a plus rien de possible entre nous que la souffrance ou l’oubli. Oublie-moi. Je ne peux pas… Je ne veux pas… Je t’en conjure.
Entrent Catilina, Cetegus et Bestia.
Re Quoi ! charmante amie, tu fais languir tes hôtes. : Sans toi, les mets les plus exquis leur semblent | fades et grossiers; ils n’ont plus d’appétit, si leurs | ; yeux ne peuvent se rassasier de ta beauté. De grâce,
à exauce leur prière. Ée ù A Spartacus : Que la mienne soit entendue !…. Salut à Spartacus, vainqueur des vainqueurs. : Mes amis, Caïus Cetegus et Lucius Bestia, admirent # comme moi le héros qui a brisé ses fers, et conquis > sa liberté l’épée au poing. Comme moi, ils pensent qu’un tel homme est capable de briser aussi nos 4
« propres chaînes et de conquérir la liberté pour tout :
. un peuple… Où sont tes compagnons ?
4 A l’œuvre… L’un devait me suivre ; je l’attends.
-. Mais je puis parler au nom de tous.
k. Bien. Le temps presse. Si nous devons agir de
…_ concert, agissons vite. Sinon, ton secret va courir
. les rues, à la merci de cent mille esclaves… Quel est
…. ton vrai but ? quelles sont tes ressources ?
| Tu veux en savoir beaucoup.
- Nous en avons le droit…
; Que crains-tu? Si nous associons nos eflorts aux tiens, nous devons connaître ton apport. Si nous ne
| pouvons nous entendre, notre intérêt te garantit 6 notre discrétion. La seule révélation de nos délibé- rations communes suflirait à nous perdre : car le
_ Sénat serait trop heureux de nous traiter comme tes
| 3 67
complices. Et, même séparé de nous, tu travailles pour nous : puisque tu ébranles d’un premier choc
l’édifice que nous voulons abattre. A moins que sa défaite ne le consolide, en resser- : rant la coalition des repus et des lâches autour du Sénat… A Spartacus : Seul, tu seras vaincu; et l’aristocratie, par cette victoire, sera plus forte qu’auparavant… A Catilina : Je crois, moi, que sa chute préparerait la nôtre… Unis, nous emporterions tout ; divisés, nous serons écrasés à tour de rôle. Donc, soyons unis. Que demandez-vous ? Que promettez-vous ? Nous demandons que ton armée soit la nôtre. Nous n’avons pas de légions à dresser devant celles du Sénat; il nous faut les tiennes. Et qu’apportez-vous ?
- Nos personnes, et nos noms. j Nous sommes vingt mille aujourd’hui. Nous se- … rons cinquante mille en armes après une escar- “ mouche heureuse, cent mille après une victoire. Et k Nous sommes mille : et les plus pauvres de Rome,
- sous nos toges de patriciens. Mais nous portons les plus vieux, les plus beaux noms de la République. Nos pères ont été les vrais fondateurs de la puissance romaine, qui est tombée maintenant aux
- mains des gens d’affaires, des financiers, des intri-
- gants, des hommes nouveaux. Sans nous, ton entreprise n’est qu’une émeute de gladiateurs. Avec nous, elle est la résurrection de la Rome glorieuse et noble contre la Rome avilie, encanaillée. Mes compagnons ne sont pas Romains; la vieille et la nouvelle Rome leur importent peu. C’est à Rome, sans épithète, qu’ils ont affaire.
—————— —————————————————————————
Ne sais-tu pas la valeur des mots ? la puissance :
É des noms? Tu laisses trop voir que tu étais, hier
encore, dans le Cirque. Ë
II s’y est montré digne des plus grands Romains. « Ge n’est pas le nom de Romain qui manque à Spar-
Fe tacus, mais Spartacus qui manque à la gloire de |
notre race… Ami, comprends bien la pensée de « Bestia … 4
LEE Je la comprends bien.
Tu comptes que, derrière tes vingt mille com- « pagnons, il s’en lèvera demain cinquante mille, Ë
bientôt cent mille autres. Mais c’est une révolte ÿ
d’esclaves, contre laquelle se prononcera toute :
lJtalie aussi bien que Rome… Tandis que, si nous
sommes à la tête de vos légions, l’Italie peut se 1
déclarer contre Rome, en haine de l’oppresseur 1
commun. De la Sicile jusqu’aux Alpes, tout frémira. $
La caste exécrée s’écroulera. La face du monde *
romain sera changée. |
_ Ce sera toujours le monde romain. Nous ne Dia sommes pas des Romains ; nous sommes les vic- +2 _ times de Rome. ke _ Vous serez Romains, puisque vous serez libres 1
-
dans Rome. | 4 SPARTACUS 7 » Ainsi, vous voulez notre aide pour conquérir le
-
Etle premier usage que nous faisons du pouvoir
-
conquis est de vous donner la liberté.
La liberté, nous allons la prendre. Et le pouvoir,
- vous ne sauriez le prendre sans nous.
- La liberté que, seuls, vous allez prendre, vous la e _ garderez deux semaines, ou deux mois : jusqu’à ce
qu’on vous écrase. e
Et si vous ne prenez pas le pouvoir avec notre : aide, « vous périssez à la première délation d’un traître, à la première imprudence d’un ivrogne comme Pison. Qu’exiges-tu donc ? 4 De savoir, à mon tour, vos vrais desseins. Vous « nous offrez d’être nos chefs ; vous annoncez la naissance d’un monde nouveau, d’une Rome régénérée: quelles en seront les lois ? | Les débiteurs y seront protégés contre la rigueur des créanciers. ÿ Les fils auront un droit d’hommes et de citoyens, devant la tyrannie du père de famille. Nous brisons la loi des Douze Tables, nous abat- % tons l’insolence du Sénat, nous faisons rendre gorge :
aux financiers, nous abolissons pour jamais la c Mais. les esclaves ? | Tous ceux qui te suivront et qui s’armeront pour nous seront libres, comme tu l’es toi-même aujourd’hui. ÿ Et les autres ? Comment, les autres ? Ils sont un million, nos frères, en Italie seulement. Vous nous accordez la liberté à nous, qui sommes prêts à la prendre. Maïs nous ne combattons pas pour affranchir les seuls révoltés. Nous combattons pour affranchir tous les opprimés, surtout ceux qui ne sont pas en état de combattre. Vous les laissez donc dans la servitude ? 73 5
Nous adoucirons les lois; nous protégerons la vie ;
- _de l’esclave contre les violences du maître. à Mais vous maintiendrez l’esclavage ? . 4 Les trois Romains se regardent avec stupeur. | Nous voulons atténuer les iniquités d’une société | mauvaise; nous n’entendons pas détruire la société | Et l’esclavage en est le fondement éternel; le droit | du vainqueur en est la règle imprescriptible. | “ Vous croyez éternel et imprescriptible le prétendu | ; droit qui fait d’un homme la chose d’un autre homme, qui supprime des existences humaines, qui Ë transforme des enfants et des femmes en objets | mobiliers, qui livre les pères aux tueries du cirque ( et les filles à vos débauches ? | Cela fut toujours ; cela sera toujours.
L Nous tentons le possible; nous ne poursuivons #1 pas des chimères. 4 | Nous faisons œuvre politique ; nous ne sommes 1
- pas en proie à la folie de destruction. | C’est juste. Votre œuvre est une œuvre politique; la mienne est une œuvre humaine. Vous êtes des
citoyens mécontents; je suis un homme révolté. . Vous travaillez pour une faction, pour demain; je travaille pour l’humanité, pour les siècles à venir.
- Nos buts sont si différents que nos voies ne sau- Rentre Eutibide, qui assiste muette à la fin de lentretien. à Spartacus, Spartacus, tu te perds, tu perds les . tiens, tu perds leur cause.
Non; notre cause est impérissable. Notre mort
préparera le triomphe d’une autre génération.
Tu nous perds avec toi. J’avais presque ta parole. C’est une désertion.. La deuxième fois qu’il Il est vrai, j’ai déserté vos légions victorieuses pour me jeter dans les rangs des vaincus, mes frères. Et si je vous suivais aujourd’hui, je déserte- | rais la cause des opprimés pour servir celle des oppresseurs. Car je vous reconnais, maintenant ! Vous êtes bien Romains. Vous êtes de la race des égorgeurs de peuples. Vous ne voulez pas de maîtres, mais il vous faut des esclaves. Et moi, je veux qu’il È n’y ait plus d’esclaves !.. Une alliance entre nous serait déloyale et dégradante pour tous. Puisque | nos cœurs sont ennemis, notre sang ne doit pas se À mêler sur les champs de bataille.
prie Mon rêve sera fécond plus que vos calculs, parce _ qu’il porte en lui l’avenir… Adieu. LE Adieu donc. Et que les dieux te sauvent s’ilsle _ peuvent. ne Ù _ Siles dieux ne sont pas un mythe, que leur foudre # à
FE J’admire ta politique !
11 _ Je n’ai qu’une politique : garder pure la cause
_ queje sers. Sa pureté fait sa grandeur et sa force.
#4 __ Tant qu’elle sera pure, elle vivra. Elle est perdue,
“2 si jamais de basses compromissions la souillent. La
défaite ou la victoire d’un jour ne sont rien ; lhonRL E
16 neur sans tache : tout est là.
784 Du moins, si tu les a repoussés… tu me gardes?
‘330 Oublie-moi. J’ai dit. 0
À C’est impossible ; tu es à moi. Puisque le destin | m’a replacée sur ta route, c’est qu’il veut unir nos 4 4 Prends garde! On ne rejette point Eutibide quand | elle s’offre. J’ai sur toi des droïts que je tiens de | notre amour passé… Quel obstacle nous sépare, 4 autre que ta volonté? Les spectres d’amants qui
- furent les maîtres et les bourreaux de mon corps . ne sont pas plus odieux que les spectres de tes com-
- pagnons de servitude, abattus sous ton glaive.
- Qu’y at-il donc entre nous? Ton œuvre? Allons . donc! tu sais bien comme je la servirais.. Alors? Quelle autre chose ?.… Spartacus se rapproche de la porte du fond, pour sortir. Une femme !.. une autre femme!.… Tu aimes une autre femme… Mais on n’en voit pas auprès de toi… C’est donc une Romaine… une _ patricienne, peut-être? Une de ces nobles prêtresses de Priape, plus impudentes que des chiennes, plus sinistres que des goules, qui courent après les mâles | 79
éprouvés dans le Cirque… Ah! ah! pour la pureté de ta cause, n’est-ce pas? ; Tais-toi, malheureuse! Il se reprend, hausse les épaules, et sort. Vaincue.. moi ! par lui! oh! par la flamme des Erinnyes ! je serai vengée.. moi! dédaignée, refusée comme une fille de carrefour… Oh !
Par la porte de droite, l’esclave introduit Ocnomao, magnifique brute, immédiatement subjuguée par la courtisane élégante. £ :
4 Qui es-tu ? que veux-tu ? Rene. Divine, je viens rejoindre ici Spartacus, quimat-
4 Ah! ah! Spartacus.. t’attend… Tu es son com _ Le plus fidèle et, j’ose dire, le plus solide deses compagnons, son second, son ami. :. 400) wi Comme il la regarde avec des yeux allumés, elle est Pi prise d’une idée subite. RUT: < e Son émule en tout, je pense. Elle le détaille. Un ne. Vaillant comme lui, un homme! #7; 40
“a Oh! divine! Dans nos forêts de Germanie, j’ai
: des frères qui me valent… Mais… Spartacus? il est |
MA . Oui, parti… Seul, il tranche, il décide… Il ta
f \ 02 ,. . « 4 oublié! Qu’importe? au festin de mes hôtes, une place t’est réservée. près de moi.
bu Elle le conduit, charmé, vers le triclinium.
CEE Que ne suis-je Mars lui-même, puisque Venus est À
aujourd’hui mon hôtesse !
À Aussi galant qu’intrépide, ô guerrier !… n1 franchit 4
la porte… Cette brute… ma vengeance !
Le Triclinium de Sylla Fin d’orgie chez Sylla. — Sylla au centre, dominant la L seène ; il a les cheveux blancs, le visage marbré de rouge frotte continuellement ; il est ivre, et de plus en plus jus6 qu’à la fin, où l’ivresse le terrasse: mais trop terrible pour A sa gauche, son affranchie Attilia; en face de lui, Au lever du rideau, un combat de gladiateurs vient de finir ; trois sont étendus à terre, que les trois vainqueurs tiennent sous le pied ou le genou. — Orchestre et danseuses À sur l’estrade. et venant. Par Neptune ! il n’y a rien de tel pour activer la digestion. Il me revient de l’appétit… Ces faquins ne manquaient pas d’un certain brio.
À Un combat de gladiateurs dans un festin : jamais
on n’avait eu cette idée avant notre admirable É
pos Parlez-moi de voir un beau combat de près. Au Cirque, on peut à peine juger les coups : les détails | sont perdus. Tandis qu’ici, rien n’échappe à l’œil du C’est tout au plus si l’œil du connaisseur échappe F’ | à l’épée des combattants… Ce grand pendard, qui , dégorge son âme sinistre, a failli m’enlever le nez | avec ses stupides moulinets. Le voilà bien avancé! Peut-être eût-il mieux fait de te raccourcir la langue, Lupereus ; car elle me paraît un peu longue. Elle ne sera jamais assez longue, ô le plus grand des Romains, pour énumérer tes titres à l’immortalité.
Tais-toi, lâche flatteur. Mes titres de gloire, je les | ai inscrits moi-même dans les Annales consulaires, k
- et la postérité n’aura pas besoin de ton témoignage. C’est étonnant comme les nègres ont le sang ; rouge… Quand le glaive d’Artorix a tranché l’artère . de celui-ci, un jet a traversé la table jusqu’à moi… | 4 Elle regarde au fond de sa coupe. J’en ai presque deux
- doigts dans ma coupe. À Bois-le donc.
\ Penses-tu, à Sylla, qu’une affranchie de Sylla craigne l’odeur ou le goût du sang? Bien répondu. Je t’aime, toi. Il l”embrasse. Elle verse du vin dans sa coupe et la lève. Par ce vin et par ce sang que tu vas partager avec moi, que les dieux puissants te conservent
longtemps la santé! Qu’ils me conservent longtemps ton amour ! } Ah ! pourquoi nos femmes ne sont-elles jamaïs ce : que savent être nos maîtresses ? 11 l’enlace, et achève de k : vider la coupe. Hola! qu’on m’ôte ces charognes, et qu’on aille chercher Spartacus. k Il est donc chez toi, cet invincible ? ù Je l’ai pris pour exercer mes gladiateurs. Il me ü doit bien ses services… Aux esclaves qui vont emporter les . cadavres. Laissez deux épées. Aux trois gladiateurs, mon- ] trant la porte de droite. Vous, restez là. À Les esclaves emportent les trois corps, et laissent deux épées dans le coin à gauche. Les trois gladiateurs se rangent, visière baissée, près de u la porte drapée (à droite du spectateur). — Jusqu’à la fin, ils restent immobiles comme des statues. Quelque surprise encore? Vous allez voir… Je disais donc, Lupercus, que
ta langue est trop longue, ou que j’ai l’oreille
trop fine. Qu’est-ce que tu confiais tout à l’heure à | Oui, toi. Tu voulais lui raconter quelque chose. Par la triple Hécate, je ne sais. Tu avais commencé ainsi : « Quand on a réclamé à l’édile de Cumes l’amende à laquelle Sylla l’avait condamné, il a haussé les épaules… » Mais tu as senti que je t’écoutais ; tu les arrêté net. Veux-tu me faire la grâce d’achever ? Je te permets de parler, de parler vite, de parler
4 Mais… j’en atteste les dieux de l”Olympe… : | Et moi, j’atteste les dieux infernaux que, situne | parles pas, les hommes que voilà [les gladiateurs] vont te couper en quatre ; et que, pour terminer joyeusement cette petite fête, nous irons jeter les morceaux de ta chair à mes poissons. Puisque tu l’exiges, voici ce que l’édile a ré M pondu : « Je ne paierai pas; Sylla n’a pas huit jours à vivre; sa mort me donnera quittance. » | SYLLA, étranglé de rage Ma mort! ma mort! le misérable escompte ma mort! Ah! ah!… comme si j’allais mourir, moi !.. Non, non, soyez tranquilles, mes amis, mes chers amis : vous serez tous morts avant moi. Lui, d’abord !… Appelant. Crisogone !… Il ne verra pas mes funérailles, celui-là… Il n’a pas payé son amende avec de l’argent ; il paiera son insolence ) avec du sang… Crisogone !… Lesclave est incliné devant ‘” lui. Écoute-moi bien. Tu vas prendre les hommes et
les chevaux qu’il te faudra. Tu connais l’édile de pu Cumes. Je veux sa tête demain matin, à l’heure de à mon bain… Si je ne vois pas sa tête sur la table de 4 marbre, en arrivant au balneum, tu seras cloué sur une croix l’heure d’après… Tu entends ?… L’esclave F s’éloigne. Crisogone !… 11 sarrête. Ne le tuez pas tout . de suite ; donnez-lui d’abord cent coups de fouet, en : VE lui répétant : « C’est pour te dédommager de ce que . tu ne verras pas les funérailles de Sylla!:.. » Ah! | Crisogone se précipite par la porte de gauche. Il se croise avec Spartacus, qui entre, et qui reste près de la porte, les bras croisés. Pendant la fureur de Sylla, la musique s’est tue ; musiciens et mimes sont figés par la peur. Sylla se tourne ; vers eux,
: Et vous, canaiïlles, qui vous arrête? M’avez-vous | volé tant de falerne que vous ne puissiez plus trouver le trou de vos flûtes, ou vous tenir sur vos
jambes ?.. Je veux être gai, moi, quand je suisentouré d’amis; et la musique soutient ma gaieté…
Le plaisir donne la santé. Sois toujours en joie,
mon maître adoré, pour que nous jouissions éternellement de tes bienfaits. :
Du plafond, des feuilles de roses tombent sur les convives. ;
Des esclaves, vêtus de tuniques blanches, placent des M
vases d’albâtre sur les tables, et portent aux convives
des couronnes d’or. ROSCIUS, levant sa coupe Rome, souveraine du monde! le Destin ta donné
plus que la puissance : il t’a comblée du bonheur | souverain. Car Sylla pense pour toi, Sylla juge #
pour toi, Sylla décide pour toi. Délibérer : quelle M
effort! Les Immortels, ô Peuple romain, te l”épargnent. Ils ont envoyé l’un d’eux parmi nous pour nous ôter les soucis de la vie et pour nous en dispenser les joies. Vivons donc, aimons, rêvons : un dieu veille pour nous. Tandis que Sylla suflit à la tâche surhumaine de savoir, de comprendre et d’ordonner, jouissons ardemment, jouissons pieu_ sement des loisirs qu’il nous fait! Bien, très bien. Tout à fait juste. Oui; mais le régal que nous attendons, c’est l’œuvre monumentale du siècle, ce sont tes Commentaires, à Sylla : le récit merveilleux de tes actions, où les générations futures puiseront, comme nous, de si hautes lecons. Euh !. L’œuvre est faite, et parfaite. Mais elle ne paraîtra qu’après moi.
ï Faut-il que tu nous prives, nous, tes dévoués, de ; la plus forte jouissance que nous pussions attendre | Je le veux ainsi | | Du moins, as-tu pris des mesures pour assurer { la conservation de ce chef-d’œuvre unique ?
| Oui; j’ai fait déposer des copies dans les bibliothèques de plusieurs villes. Grâces te soient rendues… Si tu nous refuses la 4 relation de tes exploits passés, nous continuerons s de contempler les exemples et de recevoir les ensei— gnements que tu nous dois encore. Pendant ces propos, on a posé devant Sylla un aigle # Sylla l’éventre; il en tire des joyaux qu’ii leur jette. !
A Roscius : Tiens ce saphir… A Granius : Attrape ce “ rubis, plus rouge que ton nez d’ivrogne.… A Attilia : 1 Pour toi, ma belle, ces perles d’un orient moins pur Ki que ton front dé nacre. Ê TOUS, levant leurs coupes | Longue vie à Sylla tout-puissant !
- Gloire à Sylla l”Heureux, favori d’Apollon. | Félicité à Sylla, chéri de Venus. : Attilia jette ses bras autour du cou de Sylla. : Qu’on lui donne les épées. Un esclave présente lés | deux épées à Spartacus, qui en prend une de chaque main. . Nous t’avons vu faire des merveilles dans le Cirque.
Nous voulons t’admirer ici de plus près. On ma conté que, sans bouclier, sans casque, avec une épée dans chaque main, tu peux venir à bout d’un combattant tout armé… En voici trois : montrenous ton adresse… Oh ! ils ne sont pas indignes de toi, quoique tu aies, hier, triomphé d’un plus grand nombre. Tout à l’heure, devant nous, ils ont très
Je ne suis plus gladiateur. Je suis libre. Je suis « l’affranchi du Peuple romain. Je puis instruire tes ; athlètes, mais je suis libre. SYLLA, pouffant de rire Libre !.. Vous l’entendez ?… Ce garçon est impayable. Libre où tu voudras ; libre parmi la tourbe qui t’applaudissait hier. Maïs quand je commande, tu n’es pas assez stupide pour prendre au sérieux « ta liberté. Si j’ai permis à la canaille de vaffran-
chir, je reste ton maître, moi qui suis le maître de tous. Et je te dis que tu vas te battre. |
Je ne suis plus gladiateur. Je suis libre.
Non; tu n’es que lâche. Tu te battais hier parce que tu craignais les verges et les lances rougies au feu. Comme tu n’en vois pas ici, tu recules.. Eh bien, qu’on en mette chauffer !.. Tu marcheras, poltron !. Hein, vous autres, l’eussiez-vous cru, que ce grand fanfaron avait le cœur d’une poule ?
SPARTACUS, montrant les trois gladiateurs, visière baissée Qui sont-ils ?
Bon. Voilà qu’il demande le nom de ces espèces. Le sais-je ? Cela peut-il seulement avoir un nom ? Que t”importe, puisque tu vas les tuer ?
SPARTACUS, le fixant Justement. Je veux savoir qui je tuerai. Les convives cessent de ricaner, et regardent Spartacus avec inquiétude. Ceux qui sont sur les lits à l’intérieur du fer à cheval passent doucement de l’autre côté. 97 6
SAN Si c’est ton goût… Aux gladiateurs : Faïtes-lui voir Ê 1€ vos faces de coquins. F 1% Ils lèvent leurs visières. L L’un d’eux est mon ami. : Ton ami! Un gladiateur! un esclave! Mais tu es un homme libre, rappelle-toi. Et ta dignité | d’homme libre, qu’en fais-tu ? Un homme libre n’est À pas l’ami d’un esclave… Tu vas tuer celui-là comme les autres… Si tu le préfères, tu te laisseras tuer par lui… Mais c’est trop de paroles. Avant que nous ayons vidé cette amphore, vous aurez terminé votre | affaire. ou je vous fais couper les mains et les pieds, je vous fais crever les yeux, je vous fais … | griller à petit feu sur un lit de clous… 4
+4 AREA GONS ‘qui avait pris les deux épées dans sa main gauche, Yo en reprend une dans chaque main. Il plie les jarrets pour Eh bien, Sylla, ce n’est pas lui qui va mourir;ee _ n’est pas moi… LT Ê Ë HE Il va s’élancer ; les trois gladiateurs vont s’élancer aussi D. 08 sur les convives. CR : Derrière eux la draperie s’ouvre; Valeria les écarte, passe VA D | entre eux, s’avance, — À. ART Dr Au tiers de la scène, elle regarde Spartacus, puis Sylla Di La surprise, la colère, le vin, achèvent d’abrutir Sylla. “ 4
Quoi! mon auguste époux donne des festins où je ne suis pas conviée?.. Les chants etles rires. ou les hoquets..…. pénètrent jusqu’au fond de ma retraite. Ce n’est pas, cependant, que mon sexe soit ; banni de vos fêtes. Mais la fille de Valerius Messala, la sœur de Quintus Hortensius, n’est pas digne de paraître à table aux côtés de l’illustre Dictateur… 1 Il est d’autres objets plus dignes de ses soins. Dans ma maison même, on m’outrage, on me brave. Ta verte vieillesse, ô Sylla, ne peut respecter même une troisième union… Mais tu as raison, grand homme! tu fais bien de me tenir à l’écart de tes « honteux plaisirs. Ma place n’est pas au milieu des parasites, des histrions et des filles. Ù Je te trouve bien audacieuse, de troubler mes joies. Sache que je suis le maître dans Rome, et que je serai le maïtre à mon foyer.
Ton foyer ! ce n’est pas assez de le souiller par tant de débauches; il faut encore que tu le couvres de sang! Qu’est-ce que ces morts, qu’on transporte à pas furtifs à travers les appartements, et dont les . traces ? Qu’est-ce que ces combats, ces meurtres”? La tuerie du Cirque ne vous suffit plus ! IL vous faut mêler du sang à vos mets, du sang dans vos coupes, et l’ivresse du sang à l’ivresse du vin ? Ni les viandes savoureuses ni les fruits rares n’excitent votre appétit, si vous ne les mangez à l’odeur du sang? Quand vous mordez dans une pièce de gibier, il vous faut l’illusion que vous mordez dans un cadavre humain ?.….
Je pense que ta quatrième épouse est déjà choisie. J’offre mes vœux à l’heureuse matrone qui aura l’honneur de garder un foyer si respectable.
Je… te. répudierai. Ce n’est pas toi qui m’ôteras
ma puissance,
En attendant, chasse ces baladins, chasse ces % parasites, chasse cette prostituée de ma demeure… î Songe que tu tiens à la vie, et que tes excès imbé- | ciles avancent l’heure de ta mort. : 1 | Non. Je ne veux pas mourir. Je ne mourrai pas. ; | Mais toi. à Allons! Ne sens-tu pas ton mal? et les flammes ) obscures qui te dévorent? Dictateur débile, 1 vieillard insensé, n’oublie pas ton médecin, qu M Elle a raison. Le médecin. Cest l’heure du mé- à Et ton apothicaire, et tes masseuses, et toutes les 1 | drogues qui doivent conserver, quelques jours encore, ta divine personne à l’adoration du grand peuple romain… Sylla, mon auguste époux, hâte- : toi, je t’en prie; va cuver tout ce vin et tout ce 1 sang; une goutte de plus te noierait. 4
_ Elle a raison. Je la répudierai. Maïs elle araison. _ Le médecin. soutiens-moi, Roscius… Va devant, | TÈ Les musiciens et les danseuses se sont éclipsés. 1} SON 4 En parlant, Valeria s’est avancée vers la gauche ; elle DT: - 4 a passé Spartacus, qui se trouve donc à droite, près du f 3 : 5 nl | groupe des gladiateurs. 2 70e
Les gladiateurs font un mouvement pour suivre les 3118
% convives. le.
- à VALERIA, leur montrant les portes de droite, de gauche, : 319 s _ Veillez là… et là… Les trois hommes sortent par les : _ endroits indiqués. Spartacus attend. Toi, reste. |. VE 7 122
Dans cette immensité? tu te vantes. Je t’ai vue. À la minute effrayante où le peuple demandait ma liberté, Sylla s’est tourné vers toi. J’ai vu tes yeux briller, j’ai vu tes lèvres s’ouvrir, et Sylla ratifier la volonté de cent mille hommes. Sais-tu ce que j’ai dit?
4 J’ai dit : qu’il soit libre! il en est digne. À Parce que je suis fort? È Parce que tu es brave… parce que. 4 Par Pollux! tu sais contenir les transports de ta reconnaissance. Ne sens-tu pas le prix de la liberté ? , 4 me suis-je trompée”? N’as-tu pas maudit la honte de à __ l’esclavage? | La liberté, je l’aurais prise. L’esclavage, des | 1 millions de mes frères l’endurent toujours. Je ne à suis pas libre, tant qu’ils sont esclaves.
Que ne savent-ils s’affranchir, si les chaînes leur
Quel est ton pays? ta famille ? à
( Sur les flancs du mont Rhodope, mes bergers menaient deux cents bœufs, mille chèvres et brebis. 4 Mes ancêtres avaient été pasteurs; je l’étais, quand les Romains ont apporté chez nous la guerre, la ; ruine, la mort. à
Les femmes de ton pays sont belles? 1
Elles sont bonnes, elles sont fières; maïs leur …
beauté s’efface dans la mémoire de qui te con-
| Tu m’as donc regardée? F
J’ai regardé tes yeux et tes lèvres, quandtuas _ décidé de mon sort. J’ai regardé ta démarche de ee __ déesse et, sur tes épaules d’ivoire, les flots de ta 3 _ chevelure sombre. Je les vois mieux aujourd’hui. K SPARTACUS, très froid Long Comme ta reconnaissance, ton admiration reste nn _ maîtresse d’elle-même. Fé _ Je ne connais pas ton âme. 2 70 1 _ J’ai brisé tes fers. ne _ Tues la femme de Sylla. 0
Renierais-tu le monstre?
À Je viens de lui parler devant toi. La jalousie… le dépit. ta dignité de femme te Non. Tes compagnons, ton ami, toi-même à ; Allons donc! Ton orgueil, je t’en avertis, va fondre sous mes paroles comme la neige aux rayons du soleil. Je sais par quel défaut de ta cuirasse pénétrer jusqu’à ton cœur… Avant de sauver ton ami, jai délivré ta sœur. Mirza! mon enfant! Qui t’a dit. à
Tu l’as retrouvée mourante, esclave d’un infâme. Tu l’as cachée dans la maison de Trebonius… As-tu supposé que Trebonius, par intérêt pour toi seul, s’exposerait à la rigueur des lois, comme receleur d’une esclave fugitive? Non. Trebonius est à mon È service; il a ma confiance; il m’a raconté l’événe- \ ment. Ce matin même, il était chez le maître de ta ; sœur, avec le prix de sa rançon… Mirza m’appar- -tient; elle est ici, dans ma maison. Quand mes soins auront effacé de son souvenir l’horrible cauchemar, quand elle aura repris goût à la vie, je | l’affranchirai.. Libre, elle me quittera, si tu le souhaites… Mais quel asile sera plus sûr que mon foyer? où sera-t-elle plus respectée, plus chérie? | SPARTACUS, s’agenouille à ses pieds O divine, divine Valeria! puisque ta beauté souveraine est le rayonnement d’une telle âme, il faut bien que mon triste orgueil s’anéantisse à tes pieds. Que veux-tu done de moi ? Toi-même. SPARTACUS, il se relève Je ne m’appartiens pas. ë 109 7
Comment? qu’as-tu compris ? . Je connaïs ton œuvre, et tes desseins. D’autres aussi. Parmi tant de milliers d’initiés, | comment n’y aurait-il pas des imprudents et des traîtres? Sylla n’ignore rien. Tout à l’heure, ÿ il se jouait de toi, comme le tigre joue avec sa . proie avant de la déchirer. Il compte ajouter ; un dernier exploit à ses forfaits. Mais ses in- f stants sont mesurés. La maladie implacable, les J haines furieuses, l’insomnie, la débauche, l’ont usé. Demain, cette nuit peut-être, il aura vécu… Catilina et ses gens se taisent, parce qu’ils espèrent # encore vous avoir pour dupes, et que vos cadavres leur serviront de degrés pour monter au pouvoir… ( Dolabella et Crassus, informés en même temps que 1
É: Sylla, retardent leurs révélations pour les vendre
f plus cher au Sénat quand le péril sera plus grand… ©
i … Mais il faut agir sur le champ. Si le Sénat, averti,
4 vous devance, tes hommes seront égorgés dans
…_ toutes les villes d’Italie avant d’avoir saisi une
- arme… Tandis que, vous levant demain vingt mille,
‘ “vous serez cent mille dans trois mois : et chaque » victoire augmentera ton armée d’une armée nou-
J Et c’est toi, Romaine.
] Moi, Romaine, j’appelle sur Rome le châtiment.
Trop de crimes et trop de hontes la souillent. Il faut
; qu’elle souffre, et qu’elle expie. Certes, dans mes veines coule le sang des vieux Romains. Je hais cette tourbe de mendiants et de bouffons, aussi féroces que lâches, impitoyables aux faibles, agenouillés devant les forts, jamais rassasiés de débauches ni d’atrocités, cherchant partout de nouvelles victimes, cherchant toujours un maître…
Rome! ce n’est pas la Rome de mes ancêtres ! Que le feu de la Révolte la purifie ! Lève-toi, Spartacus, frappe, frappe fort, et que tes coups fassent jaillir du sol un monde nouveau !
Tu m’aimes donc, debout contre les tiens ? l Mais c’est pour ta Révolte, que je t’aime ! Pourrais-tu croire que tu m’as conquise par tes muscles » d’acier, par ton adresse à tuer des hommes, par ta carrure d’athlète, par ta gloire de gladiateur ?.. Je serais vraiment, alors, la femelle de ce tigre, au lieu 1 d’être la femme que je suis, que je me glorified’être.. M Oui, tu as soupçonné d’abord en moi l’une de ces ; Romaines perverses, qui rêvent de se sentir broyées 4 aux bras d’un lutteur, et dont les sens émoussés ne } se réveillent plus qu’à l’odeur âcre de la sueur, à l’odeur fade du sang. Mais c’est mon âme, qui taime; c’est ton âme, que j’aime… Je t’aime parce À que tu oses te dresser contre la force gigantesque de Rome, parce que ni le Sénat ni ses légions ni ses trésors, ses délateurs et ses bourreaux ne tépouvantent.. Va! mon amour ne t’amollira pas. Je | n’ôterai pas de ta main le glaive au matin du com- . bat. Je te crierai : Courage! toujours plus fort! toujours plus avant! Quand tu auras rendu-tes frères à leurs patries délivrées, lorsqu’un torrent de * sang aura lavé le sol de l’Italie entière — alors, dans tes montagnes, nous irons jouir de nous-mêmes et ;
de la reconnaissance du monde… Mais si la mauvaise fortune, les défections et les trahisons t’accablent, mon amour te criera encore : en avant! | Tes vengeances seront justes; ton exemple sera | fécond.. Il faut que des hommes comme toi combaïtent et meurent, pour qu’il reste et pour qu’il renaisse des hommes sur la terre. Je aimerai _ implacable. Je t’aimerai indomptable. Je t’aimerai vaincu… Avec toi, je mourrai… Aimons-nous dans ‘4 l’effort, aimons-nous devant la gloire éternelle qui 3 Vattend — libérateur des terres et des corps — ou | libérateur des âmes !.. Aimons-nous dans la mort. I Je le jure, ô femme sacrée ! âme divine ajoutée | par un prodige à mon âme humaine. Tu seras la lumière de ma volonté, la flamme de mon courage. L’œuvre que la haïne seule avait inspirée, voici que ton amour l’ennoblit. Aiïmons-nous donc dans l’amour des victimes qu’il faut venger, des esclaves qu’il faut délivrer, de l’humanité qu’il faut instruire. Que la victoire nous couronne ou que la défaite nous écrase, la bataille aura jeté aux quatre vents de la terre les germes de l’avenir. Arrosés de notre sang, ils donneront leurs fruits… Le Destin nous avait destinés l’un à l’autre, et pour cette œuvre… Oh!
rêves d’infini, rêves fous, qu’étiez-vous auprès d’une # telle réalité ?.. Valeria, que j’adore ton âme, plus &
AUS sublime encore que ta beauté ! : ÿ
e On entend des cris et des lamentations. { F ARTORIX, entrant d’un pas, par la porte de gauche Le
, Pardonnez-moi.. Ces cris… Sylla, dans unaccès, 4 Le tigre est mort ; les chacals veillent. 1 Laissons-les hurler ; aimons-nous. ’ à
Is sortent, enlacés, par la porte de droite. 4
; Le camp des gladiateurs 4 Des tentes, des huttes, des feux. — A droite (du spectateur), D. la tente de Spartacus; une sentinelle se promène devant la porte; trois soldats sont assis ou demi-couchés, à gauche, ; autour d’un feu. Sonnerie de trompes. Cette sonnerie, qu’est-ce que c’est ?
Rien; Brexovir qui rentre au camp. Revenant de Nola ? 4 Oui, qu’ils ont mise à sac. L’assaut a duré deux heures, et le pillage deux jours… Spartacus était ; Pourquoi ? parce qu’on avait pillé ? à Oui; pour venir à bout des Romains, il dit que nous devons nous discipliner à la romaine. 4 Et que, pour n’avoir pas toute l’Italie sur le dos, nous ne devons pas traiter les Italiens comme ils nous ont traités nous-mêmes dans notre pays. ] IL a peut-être raison. L
| RASE NE a toujours eu raison, jusqu’ici, dans tout ce Il a le droit de parler en chef, après trois vic- à Casiline, Fondi, les Fourches Caudines, trois pré- | Sans compter la sortie de Capoue, et le camp du À Vésuve. Nous étions douze cents, pris dans un traquenard ; il nous en a tirés par une ruse merveilleuse. Ce fut le premier coup, ‘mais un coup de | maître : huit jours après, nous étions dix mille. Et maintenant, malgré nos pertes, nous sommes Oui, des légions comme les Romains; un camp tel que les Romains n’en ont jamais construit; et des
Les premiers du monde. Naturellement, puisque c’est nous. | ; Et que nous avons battu à plate-couture les É Nous avons bien gagné le triomphe. À Nous l’aurons à Rome. # Pas moi. J’ai envie d’être Père conscrit à mon tour, quand nous aurons pris le Capitole, et que Spartacus sera dictateur comme Sylla. Il aura le pouvoir suprême plus tôt que ça. Aujourd’hui même, on va le proclamer Zmperator.
Mais oui, c’est arrangé. Dans chaque légion, les votes ont été recueillis par manipules. Il y a unanimité, sauf que les Germains se sont abstenus. Vous
- n’étiez donc pas là ?
ë Non. Nous étions en reconnaissance depuis trois
jours sur la route de Tusculanum, avec Artorix. 5! Attention ! le voici. | Entre Artorix, conduisant Mirza.
one Salut, camarades. On fait l’appel dans les cohortes pour la parade. Allez. ALES M Us sortent tous, FER
- ARTORIX, MIRZA. — SPARTACUS parait sur le seuil À de sa iente, Elle vole dans ses bras. Encore une bataille, encore une victoire !… et je te retrouve… Que de craintes, que de nuits sans sommeil ! que de prières et de sacrifices aux dieux pour ta vie, pour ta noble cause ! Son bras et ses amis suflisent à protéger sa vie, sans les dieux.
S’il y avait des dieux, il n’y aurait pas de révolte . contre l’oppression : car il n’y aurait pas d’op- ] Il en faut bien, me dit Valeria, pour que tu les délivres.. ou que tu les venges. ? SPARTACUS « Tu es heureuse auprès d’elle? 1 Autant que je puis l’être loin de toi. Elle t’aime. Nous t’aimons ensemble.
Elle me pardonne le mal que je fais à Rome ? ;
Oh! frère, Rome, et toute la terre, et l’univers,
pour elle, c’est toi.
SPARTACUS, la caressant
Chère, chère enfant. É:
a piqué encore cet aurochs de Germanie?
Entre, et repose-toi quelques heures.
: ° Mirza l”embrasse et se retire.
| Artorix se place devant la porte de la tente.
à Spartacus, un peu en avant. .
| Ocnomao arrive à pas pressés, suivi d’un officier (Euti-
% bide) enveloppé de son manteau et masqué de sa
4 L’officier reste au fond, à gauche, comme par discrétion,
. : et se dissimule dans un coin.
| , .
Quelle est la cause de cette hâte, camarade? Quelle nouvelle t’émeut si fort? as-tu quelque infor- ; mation sur la marche du consul ? tes éclaireurs f ont-ils repris le contact avec sa cavalerie ? “1 Ce n’est pas du consul qu’il s’agit, ni de sa cava- F
De qui donc ?
De toi, de moi, de nous tous. Tu m’as fait porter { cette nuit un ordre pour le châtiment des pillards,
et tu veux m’obliger à diriger moi-même l’instruction des recrues.
Je suis las de tes caprices. De mes caprices ? | Certes. Esclavage pour esclavage, le nôtre était moins dur à Rome. Nous nous sommes révoltés pour combattre, et non pour subir la tyrannie d’un chef. Je ne veux plus être asservi à tes volontés.
Tu t’es révolté pour combattre ? est-ce que tu ne combattais pas dans le Cirque ? Seulement, tu combattais nos frères, au lieu que tu combats mainte-
- nant nos ennemis… Veux-tu que nous recommencions à nous égorger les uns les autres ?
Non. Mais je ne veux pas que tu commandes en | L’autorité que j’exerce, et les responsabilités que je prends, c’est vous-mêmes qui m’en avez chargé. Je suis prêt à les déposer. Dès le premier jour, au sortir de Capoue, vous m’avez élu pour chef; après chaque victoire que nous avons remportée ensemble, | vous m’avez confirmé dans le commandement. Vous en êtes-vous mal trouvés jusqu’ici ? Î Je ne dis pas cela. Maïs nous ne sommes pas des Romains, pour que tu nous condamnes, comme leurs légionnaires, à ces manœuvres, à ces exercices, à ! ces besognes de terrassiers. ÿ Nous ne vaincrons les Romains qu’en égalant leur discipline et leur endurance. Pourrais-tu mener au- combat ces troupeaux de fugitifs qui nous ar- { rivent, sans les avoir transformés en soldats ? Non; #
3 point de labeur méprisable, quand il est accompli librement et pour la liberté. Je ne dis pas. Mais… Ce que tu ne dis pas, non plus, et ce que je ne puis deviner, c’est la cause de ta conduite à mon À égard. Toi, mon compagnon de la première heure ; toi, qui as recruté avec moi nos premiers affiliés, et | qui as frappé à mes côtés les premiers coups; toi, | que je regardais comme un autre moi-même — tu | cherches sans relâche des griefs et des prétextes de m’aimes plus, tu ne crois plus en moi. ; Pourquoi? Ne sens-tu pas que ta confiance, que votre confiance à tous m’est nécessaire ? et que je n’ai pas cessé de la mériter? T’ai-je blessé ? L’ai-je manqué ? ai-je trahi notre amitié d’autrefois ? ai-je entendu seulement tes paroles mauvaises ? Si tu
franchement. N’invente pas des raisons puériles pour offenser un homme qui t’aime toujours. È Mais non… mon ami. 4 D serre la main de Spartacus en baïssani la iêie. ‘44 Spartacus le contemple avec chagrin, en cherchant le Viens. L’armée s’assemble tout entière hors dn « camp. ar A et: Ocnomao reste penaud, tournant le dos à son officier, qui s’avance alors et le iouche du doigt. 4
| C’est pour le serrer dans tes bras que tu accou- | rais ici, et que tu m’entraînais sur tes pas ? | Mais il te mène comme il mène son cheval. Il n’a qu’à te faire sentir la bride pour t’avoir en main, souple, docile, bien dressé. Que tu es cruelle ! Je l’ai aimé comme un frère; je ne puis rien contre lui. Tu le vois : il m’aime aussi.
Croïs-tu ?.. Et moi, est-ce que je ne t’aime pas ?.… Moi qui ai quitté Rome et ses délices, les fêtes où je régnais, l’adoration de tous ces patriciens qui | n’attendaient qu’un signe, qu’un regard de moi pour prévenir mes désirs les plus extravagants.. Moi qui ai renoncé à une vie exquise pour te rejoindre dans un camp d’esclaves barbares… J’en- … . dure la fatigue, je brave mille dangers, je reste cachée sous cette ferraille qui meurtrit ma chair, je É n’entends que les propos sauvages de tes Germains… Et cela n’est rien, sans doute ? | Oh ! toi, je t’adore. Tu sais bien que tu es toute ma viè désormais, et que je suis ta chose. Mais… 4
Mais tu te défies de moi. À Pourquoi m’obliges-tu à lui chercher des querelles qui sont injustes, puisque je ne peux pas les soute- nir ? Il n’a pas commencé de parler qu’il m’a déjà convaincu de mes torts.
| Il se joue de toi; il vous trahit. Oses-tu dire ce mot abominable !
| - Oui, frappe-moi, guerrier sans peur. Devantton maître, qui se joue de toi, qui te trahit, tu baïssais j la tête, humblement. Ton courage va se déployer
sans risque, et ta brutalité s’exercer sans frein À contre une pauvre femme qui a tout sacrifié pour
Mais, des preuves ! donne-moi des preuves !
Ne suis-je pas une esclave comme vous ? n’ai-je
pas subi les mêmes insultes et les mêmes cruautés que vous ? n’ai-je pas les mêmes haines et la même soif de vengeance ?.. Tu m’as conquise d’abord, parce que tu es beau, et fort… Mais je l’aime plus encore parce que tu es le champion de notre cause à tous. Et tu ne me crois pas! Folle que j’étais! javais mis en lui tout mon bonheur… et voilà ma
133 8
Oui, tu aimes ma beauté ; tu aimes mes caresses; k
je suis une maîtresse qui flatte ta vanité… Mais tu | ne comprends pas mon âme; tu ne lis pas dans ma È pensée ; tu ne sais pas tout ce que je rêve pour toi 1 de gloire et de puissance… Tu méprises mon jugement et mon instinct de femme. Ê Non pas; j’en atteste les dieux immortels! Jete
vénère comme une créature céleste, descendue sur. F. la terre pour me combler d’orgueil et de joie. J’ad- { mire souvent ia clairvoyance et la sagesse de tes M
avis. Je ne demande qu’à t”écouter, qu’à tecroire…
; Donne-moi seulement des raisons. \
idole, tu vas te jeter sur moi comme un fauve…
De grâce, pardonne-moï… Jamais, plus jamais je
ne douicrai de toi… Il tire son poignard. Veux-tu que je
scelle ma parole de mon sang ?… il va s’ouvrir une É veine : elle l’arrête. Mais explique-toi. Dis-moi ce que tu
| Des raisons! Elles crèvent les yeux… Pourquoi : défend-il à vos hommes de piller les villes prises » - d’assaut? . Mais… pour sauver la discipline… pour empêcher | les troupes de se débander, de se débaucher… | Dans une guerre comme celle-ci? Dans une lutte . implacable, où chacun ne doit avoir en vue que 1 Yextermination de l’adversaire? Allons done! Dis 4 plutôt qu’il se ménage de la reconnaissance et des 3 protections, pour faire à meilleur compte sa paix avec le Sénat.
Comment, sa paix ?
. Oui, sa paix. Tu vois bien qu’il ne conduit pas la guerre à fond; après les trois victoires décisives
que vous avezremportées, qu’attend-ilpour marcher sur Rome? C’est à Rome, et seulement à Rome,que. vous abattrez la puissance romaine. Pourquoi vous en tient-il éloignés? Pourquoi ne fonce-til pas __ dessus, quand elle est démoralisée par ses dé- C’est vrai. Ne vous a-t-il pas confessé qu’il avait déjà recu f des propositions du consul Varinus, après la | bataille de Fondi? qu’on lui offrait une préfecture, ÿ ou un commandement à l’armée d’Espagne, s’ilvou laït quitter votre camp ? i | C’est-à-dire. il ne l’a pas confessé; il nous la déclaré aussitôt, de lui-même, après avoir rejeté avec indignation ces offres outrageantes. Parce qu’il ne les trouvait pas assez avantageuses. Un de ces jours, demain peut-être, un ambassadeur viendra de Rome lui apporter de meilleures condi- ” tions. Ils s’entretiendront tête à tête, secrètement. 4
Après, ton héros vous racontera ce qu’il voudra… F De surenchère en surenchère, quand il aura son prix, il signera le marché. : Oh!… mais encore, quel prix?
: Le sais-je? n’est-il pas toujours en commerce avec 1 Rome”? Tiens, cette jeune fille qui arrive au camp F de temps en temps et qui repart, toujours sous la garde du fidèle Artorix.… 3 C’est sa sœur. ( l D’où vient-elle? où retourne-t-elle? quand il a | quitté Rome, le bruit a couru qu’il y laissait une maîtresse, une grande passion, une patricienne de haute volée. C’est de là, probablement, que vient la sœur. Il trahira quand le Sénat lui accordera le titre de citoyen, un grade militaire, et la main de l’illustre matrone. Oh! oui. par une femme! 137 8.
Tu commences à voir clair. C’est par une femme À
qu’ils le prendront… Il y a des hommes qui domi- É.
nent les femmes, parce qu’ils sont nés réellement 4
pour la domination; ce sont des maîtres. Devant. ( toi, Ô mon guerrier aimé, je ne suis rien… rien
qu’une esclave qui bénit son esclavage… Mais lui,
c’est un homme à grands sentiments, un faible, au J
fond. Même si son caractère est honnête, ils l’atta- 4
queront au cœur. La femme sera l’appät pour |
l’attirer dans leurs filets. Si tu ne l’arrêtes pas par \
un coup d’éclat, il vous perdra, vous et la cause… À
Sonneries de trompettes. Clameurs qui se rapprochent. 4
Oui… je vois clair. tu as raison, toujours à
Il rentre au camp. Oui. L’armée vient de l’accla- À
mer Zmperator. C’était arrangé pour la revue d’au- Î
Imperator!…. Et tu te laisseras prendre, comme tout à l’heure, à ses grimaces bienveillantes, à sa condescendance!… Imperator!.. Avant de vous livrer, il vous dompte, il met son pied sur vos têtes. Hier encore, vous pouviez vous figurer que
- -vous étiez ses compagnons… Il voulait bien, par .. instants, vous le laisser croire. Maintenant, vous êtes ses officiers, ses subalternes. | Dis donc le mot : ses esclaves. Gladiateur, tu versais ton sang pour amuser les anciens maîtres. Aujourd’hui, tu verses ton sang pour satisfaire l’ambition d’un maitre nouveau. Non. Cela ne sera pas.
: La scène est envahie par la foule des officiers et soldats. l
qui précèdent et accompagnent Spartacus et ses lieutenants. F Spartacus a les épaules couvertes d’un grand manteau
Ocnomao reste à l’écart. * À
Lui qui nous a faits libres, qu’il aït sur tous le
Dictateur ! qu’il soit dictateur ! :
Gloire à Spartacus !.. Longue vie à Spartacus ! | Les licteurs !… Qu’il ait devant lui des licteurs, R comme le dictateur de Rome!
- Mais qui sera licteur? nous voulons tous l’être. | Non. Faïtes marcher devant lui les licteurs romains qu’il a pris à Fondi, avec les faisceaux de
? la République. À Oui ! les licteurs romains ! amenez-les ! l Sonnerie de {trompe dans la coulisse. : C’est l’orgueil même de la République abaissé devant vous; c’est le signe de sa puissance à la tête de nos légions. Ainsi, les haches romaines vont nous frayer la voie jusqu’au cœur de Rome.
| Les licteurs ! les licteurs ! É. 8 Nouvelle sonnerie. — Un officier accourt. — La foule 1 Un parlementaire s’est présenté aux avant-postes; on l’a conduit à la porte du camp. Il se dit préteur, 4 envoyé du Sénat vers toi. 1 Il arrivera juste pour voir les licteurs de son con- ’ sul porter les faisceaux devant notre Imperator. 7 à Les licteurs ! les licteurs ! 4
de Les soldats poussent sur la scène, en les bousculant, 4 : Is tiennent leurs faisceaux avec la hache au centre. | Vous entendez, esclaves! En marche, au camp, À au combat, vous porterez les faisceaux devant Ÿ Spartacus Imperator comme vous les portiez devant : votre consul. Ou bien, gare la corde et la première 1 Trois licteurs baissent la tête. F L’autre, Simpliciane, jette son faisceau par terre aux pieds de Crissus. | C’est trop de honte… Mieux valait mourir sur le . champ de bataille. Oui ; mais tu n’es pas mort : tu t’es rendu.
Il est encore temps. ; ) Ü Il arrache la courte épée d’un soldat et se frappe. 4 \ Les soldats le saisissent, avec des imprécations, et lèvent ÿ leurs poings sur sa tête. : ï : Arrêtez !.. Cet homme préfère la mort à l’humiliation : il nous enseigne le devoir. Ses pareils ont donné à Rome l’empire du monde : et pour les À _ vaincre, il faut que nous nous fassions des cœurs l de la même trempe… ° Les trois licteurs emportent le corps de Simpliciane. F À Pendant que la fouie les suit du regard, l’officier amène ue 4 le parlementaire, les yeux bandés. LR ; ; La Sur un signe de Spartacus, on lui ôte le bandeau. £ L
Les MÈMES (moins les licteurs), CRASSUS Que veux-tu ? T’apporter un message du Sénat romain. ù Je dois parler à toi seul. 145 9
; Nous délibérons et nous décidons en commun. Parle devant tous. UPS CE
“8 Non. A toi seul. PRE, Fr : . ._ Spartacus consulte du regard les chefs, qui consentent. LE ; ù Ils s’écartent et disparaissent avec la foule. ; à Spartacus s’asseoit sur un tronc d’arbre devant sa tente, ET et montre une autre souche à Crassus, qui regarde Fe autour de lui avec intérêt. il
Par Hercule! moi qui suis un vieux soldat, j’admire tout ici : tes compagnons, ton camp, ton | Elle a fait ses preuves. Son chef n’était pas né pour être gladiateur. Il y a soixante mille hommes autour de nous, et des millions d’autres sur le sol romain, qui n’étaient pas non plus nés pour l’esclavage. Cependant, vous en avez fait des esclaves.
11 y aura toujours des esclaves. Si ce n’était pas eux, ce serait nous. Peux-tu nous en vouloir de pré- 4 férer que ce soit eux ? L Est-ce pour développer des sophismes que t’a en- 4 voyé le Sénat? 4 Pas précisément. Je dois te proposer… hésite.
D’abord, de fixer la rançon des quatre mille pri- hi | sonniers que tu retiens dans ton camp… Quelle M . somme exiges-tu ? k | Quelle somme? dix mille armures : boucliers, de _ casques, cuirasses, épées, sortant de vos arse- { Je t’offre de l’argent, pas des armes. 4
Je veux des armes, pas d’argent. Des armes pour nous combattre ! L Pour vous battre. L- Impossible de vous battre 2… Cependant… Trêve de raillerie. Je refuse. | Tu es bien catégorique, pour un simple chevalier, messager du Sénat? Que veux-tu dire ?
- Ceci: dans quinze jours, les armes seront ici; ou fes quatre mille Romains, qui nous encombrent, seront pendus.
Pendus!.. La fleur de nos chevaliers !… : Quand je dis pendus. ce sera peut-être crucifés, 1 __ comme vous crucifiez les nôtres… A moins que nous ne les fassions s’égorger entre eux, sous les piques rougies au feu des lorarü, comme vous nous faisiez nous entr’égorger au Cirque. Eh ! c’est bien à votre tour de nous réjouir par votre mort… à Vous osez bien. C’est tout? 4 CRASSUS, reprenant son calme 3 Non. Ce n’est rien. Voici le principal… n jette un : regard autour de lui. Veux-tu cesser la guerre? CRASSUS, avec précaution 4 ll y a, parmi nos patriciennes, une femme quetu aimes et qui t’ai… L
Quoi donc ?.… Tu es jeune. Devant toi s’ouvrent de longues années de gloire, de bonheur… Tu as bien servi dans nos légions comme soldat et comme k = décurion… Tu y rentrerais comme questeur de Yarmée d’Espagne. Ou si tu préfères une préfec- Et les esclaves de l’Italie ? du monde entier ? : Ils resteront esclaves, naturellement. F. Et mes compagnons d’armes ? Ils rentreront chez leurs maîtres. Aucun châtiment ne les menace. Le pardon sera complet: le Sénat s’y. La clémence du Sénat me touche.
À bon droit: puisque tes hommes, jusqu’au #4
Que vous êtes magnanimes !.. Je vais dire à mes 4 { camarades, à mes amis : « Vous vous êtes affranchis le glaive au poing, vous avez lutté, vous avez souf- 1 fert, vous avez vu tomber vos frères par milliers, ; vous avez vaincu trois fois les consuls et les légions A de Rome… Et Rome vous fait une grâce, une grâce % inouie : elle vous convie à reprendre vos chaînes $ de bon gré, vous promettant que vous ne serez pas h fouettés le jour même. »… Comment supposes-tu @ que mes soldats me recevront ? & Oh! nous ne prétendons pas que tu leur annonces L toi-même les conventions. Disparais seulement de M l’armée… après l’avoir conduite, par exemple… ; dans une position… difficile… où les conseils de la dl Parce que vos légionnaires tiendraient sous leürs N piques mes compagnons trahis, n’est-ce pas ?…. ‘4
: Rends grâces à tes dieux de marbre et de boue qu’un Barbare aït l’âme assez haute pour respecter l’hospitalité, même au profit d’un infime Romain! 6 Tu m’insultes, moi, ambassadeur ! Tu ne m’insultes donc pas, avec tes suggestions | misérables?.. Et tu ne m’as donc pas menti, tout (A pas Rufus Ralla : tu es le consul lui-même; tu es Licinius Crassus… Tu n’as pas eu assez d’impudence pour charger d’une telle démarche le plus vil de tes ofliciers.. Toi seul pouvais assumer cette honte… Ah! vous affectez le mépris des esclaves révoltés ! Mais c’est eux qui, vous ayant battus, ont encore le droit de vous mépriser. Il n’y en a pas un, parmi tous mes hommes, qui eût l’âme assez basse pour offrir un pacte de trahison. Et s’ils pouvaient soupçonner ton audace, les morceaux de ta carcasse | 153 9.
, orneraient bientôt les pieux de nos palissades.
Que fais-tu ? prends garde! L’officier qui avait amené Crassus reparaît. ; j Artorix, Crissus, Ocnomao, Brexovir et d’autres chefs F Ne tremble pas. Tu diras de ma part au Sénat ; qu’il dépasse en abjection son peuple de ban- Ë dits. Et tu lui transmettras ma décision pour les 1 prisonniers : avant la fin de la deuxième semaine, À dix mille armures ou quatre mille pendus… Recon. duisez-le. j L’officier bande les yeux à Crassus et l’emmène. |
BREXOVIR — autres cHers. — Dissimulée dans la foule, : Que voulait le Romain, 6 Spartacus Imperator? pourquoi ces entretiens secrets? Tu peux te dispenser de me nommer Imperator. Ton absence et celle des légions germaines à la _ parade ont manifesté suffisamment que tu ne partageais pas l’avis des autres chefs… C’est donc en égal que je te réponds… L’entretien a été secret, parce que le Romain l’a exigé, et que vous y avez consenti. Mais il ne sera plus secret quand je vous en aurai répété les termes. | Qui nous prouvera que tu dis la vérité? | 155
Où veux-tu en venir ? En outrageant l’homme que nous avons choisi pour chef et qui a notre confiance, tu nous outrages : aussi, nous tous! fais-y attention. Non, s’il vous trompe. Il m’a bien trompé, Veux-tu t’expliquer? Je te croyais, tantôt, revenu au bon sens. Quel démon de haine et d’envie s’est emparé de toi? Pas de phrases, et pas de comédie. Tu vas nous dire que le Romain a tenté de te corrompre et que | tu as repoussé ses offres, héroïquement.… IL faut le prouver par tes actes. Par les actes que voici… . Nous nous sommes révoltés contre Rome… Nous voulons la perte de Rome : d’abord pour nous venger des maux que nous y avons soufferts; ensuite, pour assurer l’affranchissement des peuples qu’elle opprime… Veux-tu donner tout à l’heure l’ordre à l’armée de marcher sur Rome?
, J’ai eu tort. Tu m’as trompé. Trois défaites des consuls ont réduit à rien les forces romaines qui restaient entre nous et la Ville. Tout ce qu’elle a de troupes solides est retenu en Ibérie par Sertorius, en Asie par Mithridate. Nous avons ici plus de soixante mille hommes aguerris, enhardis par la victoire, enflammés de courage, d’espoir et de haine… Veux-tu foncer sur Rome ? Donc, tu trahis. Tais-toi, misérable ! g Je vous dis qu’il est vendu aux Romains. Le Romain qui sort d’ici lui a compté sans doute le
prix de vos cadavres. Et sa catin romaine l’attend à
Rome, pour en jouir avec lui dans la débauche.
Pendant qu’il hurle ces paroles, Spartacus tire son épée 1
et se précipite vers lui.
Ocnomao essaie de tirer la sienne; il est retenu par ÿ
Brexovir et Crissus, tandis qu’Artorix se jette, sup- ù
pliant, au-devant de Spartacus. :
Î Spartacus se reprend, remet son épée au fourreau, hausse Fi
les épaules et regarde Ocnomao avec un mépris mêlé ‘
C’est toi qui es vendu à Rome, pour semer parmi À
nous la division, pour exciter la défiance contre un
chef irréprochable. Il nous a conduits à la victoire
en grand général ; il a toujours combattu au premier À
rang des soldats.
Il a fait son devoir au début, pour se vendre plus i
cher. Maintenant, marché conclu. Je le sais. Je vous È
le dis. Si vous êtes assez aveugles pour ne rien voir, 1
votre perte est écrite. Suivez-le donc. Suivez-le dans
la honte. Menez, sur ses pas, vos légions à la mort.
Pour moi, je vais mettre mes Germains en sûreté. Ce 4
que vous ne voulez pas faire, je le ferai tout seul. Je L
158 4
marche sur Rome. Et quiconque n’est pas vendu, quiconque n’est pas traître, nous rejoindra… Tu vas livrer vingt mille des nôtres à l’ennemi ! k Ocnomao, mon frère, je t’en supplie, écoute-moi.… Tes outrages ne m’irritent point… Je ne connais que le bien de notre cause, et le salut de l’armée. Je te le jure, sur les cendres de ma mère, sur mon honneur, sur.
Malheur sur nous, si les meilleurs donnent 4 Mais quel démon le possède ? ‘4 Cependant, son avis n’est pas dépourvu de rai- à son ; sous ses insultes, il y a des vérités ; pourquoi | ne pas marcher sur Rome ? O mes amis !.. douterez-vous à votre tour ?… Le doute est contagieux… Mais il faudrait donc que ma ‘ haïne contre notre ennemi ne fût pas égale à la ‘1 vôtre ? Prendre Rome! l’abattre au ras du sol, puri- È
fier par le fer et par le feu ce cloaque d’immondices, anéantir ce foyer de souffrance, de vice et de servi- . tude, rappeler à la vie humaine cinq cent mille de nos frères qui gémissent dans les fers et dans les tortures !.… croyez-vous qu’un tel rêve ne hante pas mes jours et mes nuits ? Quelle fin plus triomphante assigner à notre œuvre, à notre justice, à nos ambi- -. tions ?.. Être plus grands que les plus grands, réa- | liser ce qu’essayèrent en vain Brennus, Pyrrhus, Annibal : quelle immensité de gloire! Mais d’insurmontables obstacles se dressent entre la ville monstrueuse et notre haine. Elle nous engloutirait comme un gouffre. Elle nous écraserait de ses quatre cent mille citoyens, dont chacun fait un soldat. Ce n’est pas dans ses propres murs que nous pouvons la vaincre à jamais… Une partie de nos compagnons sont impatients de regagner la patrie d’où la cruauté romaine les arracha… Quant à ceux qui ont juré la guerre implacable, la guerre éternelle au nom romain, c’est hors de l’Italie qu’ils achèveront l’entreprise. Allons ourdir la coalition universelle ‘des peuples que Rome égorge ou qu’elle dépouille… Et que le monde enfin soulevé par nous retombe sur elle pour la broyer. Sonneries répétées de trompettes. — Tumulte et cla- | 161
Cette brute d’Ocnomao fait des siennes. s Ô L’OFFICIER, à Spartacus « Les Germains achèvent de franchir la Porte de . droïte… Ils sont presque tous hors du camp. Les 1 légions gauloises, croyant que tu en as donné l’ordre, s’arment pour les suivre… Ocnomao les . Il ruinera l’œuvre commune… Vite, allons! À
r EUTIBIDE, restée seule, suit des yeux Spartacus ct la foule Enfin! Elle se dirige vers la tente de Spartacus; le vieil esclave en sort à ce moment et, sur un signe, s’approche d’elle. EUTIBIDE, lui remettant un anneau qu’il passe à son doigt Get anneau te servira de sauf-conduit pour péné- Je verrai Marcus Crassus. EUTIBIDE, lui offrant une bourse pleine Et voici, pour à-compte…
Comme tu voudras: le Romain te récompensera lui-même.
Qu’attends-tu donc en retour ?
Toi aussi! ii
Pour quelle offense ? Ê
Il m’a pris mes deux fils; et mes deux fils sont
164 4
Oui… Nous vivions heureux, tranquilles; notre maître était indulgent… Mais les jeunes gens sont fous. Quand ce maudit Thrace, avec ses complices, a passé près de notre ville, mes enfants l’ont
- Je ne les verrai plus… L’aîné est tombé à Fondi, sous le glaive des légionnaires. L’autre, enlevé aux avant-postes par les cavaliers d’Aufidius, a été cloué sur le tronc d’un chêne, où j’ai retrouvé son Ils sont morts pour la liberté. Insensés !.. Quel besoin avaient-ils de liberté ? quel besoin de se perdre pour affranchir d’autres misérables qui ne sauront jamais notre sacrifice ? Est-ce qu’il n’y aura pas toujours des maîtres et des . esclaves? Chez le patricien à qui nous apparte-
- nions, nous avions le nécessaire. Le maître pourvoyait à tout. Ce n’était pas quelque mot un peu rude ou quelque châtiment vite oublié qui pouvait gâter l’existence. Maintenant, mes fils ont péri. Je | 165
n’ai plus qu’à disparaître à mon tour. Mais je veux 4 d’abord punir le traître qui les a séduits. k À
Eh bien, si tu m’obéis exactement, il est perdu. 4
Le consul, avec six légions, campe devant Bar- ; letta; le préteur Aufidius, arrivant de Siponte, le S joindra cette nuit même avec quatre légions. Porte ÿ à Crassus la nouvelle que l’armée des gladiateurs É est coupée en deux. Il faut qu’il accoure sans perdre f une heure : car les Germains pourraient com- 1 prendre leur faute et rentrer au camp. Hâte-toi. À Les vingt mille hommes qui s’éloignent en ce 3 moment sont les plus exercés, les plus braves. Ceux L qui restent seront ébranlés, démoralisés par une 4 telle défection. Dix légions réunies les écraseront 4
Le jour qui vient verra tomber ici-même l’invin 166 4
Fassent les dieux infernaux que la terre s’entr’ouvre pour l’engloutir! Non pas: le consul m’a promis sa tête. C’est done moi qui trainerai son corps au char- { Va, bon vieillard, et sois sans crainte : les
Le champ de bataille, éclairé par la lune que les nuages
- tantôt voilent et tantôt découvrent. — Sur la droite, en avant, un arbre abattu, au tronc duquel est appuyé Spartacus, percé de flèches, son épée brisée encore à la main, du 4 sang figé sur le front et sur la poitrine. Des Romains morts sont entassés autour de lui, La nuit… la nuit froide… noire… la mort. Jamais la lumière. 6 Rome! Rome! nous étions trop peu. Dix millions d’esclaves… pas cent mille révoltés. Ah! misérables esclaves! je ne verrai plus la lumière… 11 se tait et s’affaisse un peu, puis se raidit sur un genou. Valeria et Mirza paraissent, enveloppées de manteaux noirs, inclinées sur les cadavres qu’elles examinent avec horreur, avec angoisse. Un rayon de lune tombe sur Spartacus. Valeria pousse un cri étouffé ; elle accourt en chantcelant. Mirza la rejoint. | 171
Frère! frère! Elles le soutiennent doucement et lui essuient le visage. O vous, plus fidèles que la Justice, plus vaillantes que la Liberté! je vous attendais… je n’attendais plus que vous… pour. oh! la nuit. plus de Frère! frère chéri par dessus tout… Toi, ma conscience, ma volonté… sans toi, je ne suis plus! Un centurion et des soldats romains, guidés par le vieil | esclave et portant des torches, envahissent la scène. ‘4 Le centurion fait un geste pour ordonner aux soldats de t saisir les deux femmes. à Valeria se rapproche de Mirza. Mirza ramasse un poignard; elle se frappe, chancelle, et ÿ \ tombe sur les genoux. Arrachant de son sein le poignard, elle le tend à Valeria. À Tiens! cela ne fait pas de mal … Valeria prend le poignard.
LE VIEIL ESCLAVE, montrant au centurion le corps de Spartacus Le voilà, le bandit. Les soldats marchent vers Valeria, qui recule jusqu’auprès du corps de Spartacus. à ; Sulpicius, porteras-tu la main sur Valeria Mesni) sala 7… LE CENTURION, écartant de la main les soldats La veuve de Sylla! Non. La femme de Spartacus!.. Comme vousmêmes, j’ai subi le tyran. Je me suis donnée librement à l’homme libre… Ah! Romains, vous avez honoré comme un dieu le Dictateur qui vous faisait plus esclaves que vos derniers esclaves, et vous avez égorgé le Héros qui vous eût appris la liberté. Son âme, régénérant ton peuple, 6 Rome, te rendrait vraiment digne de l’empire du monde… au lieu que l’injustice et la cruauté te perdront.. Des piques, des glaives, des cadavres, du sang… toujours des cadavres, toujours du sang.. À plein les campagnes, plein les cirques.. Un immense charnier pour domaine… et sur les millions de morts, des millions d’esclaves qui sont morts aussi à la vie 173 10,
humaine, morts au bonheur… Mais le châtiment 4 vient. Le souflle de cet homme-ci a passé sur la 1 terre. Et la liberté renaîtra, la douleur sera 1 vengée… Romains, ces Barbares que vous oppri- L mez, que vous torturez, que vous dépouillez, ils ont À des frères! Au delà des limites de l’empire, s’agitent 4 des centaines de peuples et des hommes innom- 4. _ brables qui vous demanderont compte, un jour, de | tant de forfaits. Alors, par-dessus les camps et les forteresses de vos frontières bondira le torrent dévastateur.. Du nord, du midi, de l’orient, vont se ruer les libérateurs et les justiciers.. La flamme purificatrice est prête à dévorer 1 vos temples, vos villas, vos lupanars, vos ergastules et vos capitoles.. Votre or et votre argent couleront en ruisseaux avec votre sang sous les ruines de vos cités. Au fracas des muraïlles croulantes, aux crépitements de l’incendie, aux rires sauvages des vainqueurs, entendez-vous se mêler un concert de pleurs et de gémissements? c’est l’expiation qui , commence. Quand, sur les débris de vos foyers, vos mères seront écharpées; quand les longues files de vos femmes et de vos enfants se traîneront sous à le fouet vers les marchés d’esclaves; quand vos | sœurs et vos filles serviront de jouets aux Barbares effrénés : rappelez-vous vos propres crimes, et les | 174
nations détruites, les villes en cendres, les pillages atroces. Rappelez-vous comment vous avez porté chez les plus nobles peuples le fer et la torche de votre civilisation menteuse. Pensez alors aux douces créatures que vous avez souillées dans vos infâmes débauches, aux générations de jeunes hommes que vous avez immolés dans vos fêtes monstrueuses… Parmi tant de divinités stupides ou dégoûtantes à qui votre superstition dresse des autels, vous n’avez pas su reconnaître les déesses souveraines, la Justice, la Bonté… Rome! Rome! tu sombreras dans * le sang et dans la fange, sous le poids de tes forfaits. Le corps de Spartacus est là, déchiré,
livide. Mais son nom survit à jamais pour enflammer le courage des vengeurs.. Spartacus, admirable ami, celle que tu aimas ne saurait voir sans toi le soleil d’un autre jour… Pour que mon âme se fonde avec la tienne, dispersée désormais sur le monde, il faut que mon sang se mêle au tien. C’est parce que tu es mort et parce que je meurs, Ô Spartacus, que la victoire est à nous. Vaincu d’une heure, les siècles t’appartiennent.
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