La tragédie de Tristan et Iseut
Ballade de Guthe et Quéique de Schubert Gexte allemand et traduction nouvelle par @. Gatulle Mendès $uivi de la partition de Schubert et décoré üe dix-Sept compositions en couleun$ de FH. Belleny-Desfontaines ; Exemplaire — numéro 1— $un whatman, contenant tous le$ dessins oniginaux, avec une double collection d’épreuves monochuomes et polychnomes, Sun japon mince et $un chine. Exemplaire — numéro 3 — $un whatman, contenant toutes le$ maquettes de l’antiste, avec une double collection d’épreuves monochinomes et polychnomes, $ur japon mince et $ux chine. 13 exemplaires — numéros 3 à 14 — $un japon ancien, contenant une collection d’épreuves monochinomes et polycinomes, Sur chine, au prix net dm. … 400 fuanc$
- 200 exemplaires — numéros 15 à 214 — $um vélin à la cuve des papetenies du Marais, filigrané 5 collections, $ux japon ancien, d’épreuves monochnomes et polychnomes, au prix de 425 Francs 16 collections, $ur chine, d’épreuves monochromes et polychnomes, au prix netäe 400 francs
120 i d’imprimer trois mille exemplaires de ce septième cahier 14
Il est impossible de suivre honnêtement le mouvement litté- ue, / raire, le mouvement d’art, le mouvement politique et social si ne | H à l’on n’est pas abonné aux Cahiers de la Quinzaine. 2 ; Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il sufit É | d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André ae | Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, 4 à rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en à: 2 | Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des el < cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André > 1 Bourgeois, même adresse ; on recevra en retour le catalogue analy- Be |? tique sommaire, 1900-190f, de nos cinq premières séries, premier 4 | | cahier de la sixième série, un très fort cahier de XII+408 pages | k très denses, in-18, grand jésus, marqué cinq francs. E ||$ Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est la ee || | série en cours, envoyer un mandat de vingt francs à M. André EE | | Bourgeois, même adresse; on recevra en retour les cahiers déjà E | Û parus de cette sixième série; puis on recevra de quinzaine en -4 quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître; toute personne qui D | s’abonne à la sixième série reçoit donc automatiquement le | premier cahier de cette série, qui est le catalogue analytique Re | : sommaire de nos cinq premières séries. 54 | l Nous mettons le présent cahier dans le commerce; septième Dee | £ Le cahier de la sixième série; un cahier vert de 188 pages; in octavo | È À grand jésus ; nous le vendons vingt francs. , ee |
(Ma tragédie de Tristan et Iseut ES | paraissant vingt fois par an | 4 $ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Il est impossible de suivre honnêtement le mouvement litté- raire, le mouvement d’art, le mouvement politique et social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers de la Quinzaine. à ; 38 Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit à à d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André +8) Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, nue rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en Bée Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des Mo: cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André ra Bourgeois, même adresse ; on recevra en retour le catalogue analy- 5e tique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier ir cahier de la sixième série, un très fort cahier de XI+408 pages : ee très denses, in-18, grand jésus, marqué cinq francs. , ee Pour s’abonner à la sixième série des cahiers, qui est la 2 série en cours, envoyer un mandat de vingt francs à M. André sn Bourgeois, même adresse; on recevra en retour les cahiers déjà FU parus de cette sixième série; puis on recevra de quinzaine en 6 quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître; toute personne qui VE LA s’abonne à la sixième série reçoit donc automatiquement le 22 premier cahier de cette série, qui est le catalogue analytique 5 sommaire de nos cinq premières séries. 34 Nous mettons le présent cahier dans le commerce; septième … cahier de la sixième série; un cahier vert de 188 pages; in octavo Fe grand jésus ; nous le vendons vingt francs. , TE
HN RATS ant vingt fois par an FASO
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes ; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers,
8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions antérieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver,
3 à leur place, les références demandées.
Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais À de XII + 408 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série; toute personne qui s’abonne à la sixième série le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.
Pour le dimanche des Rameaux qui verdoient aux mains pieuses, lequel est aussi la fête des jeunes pousses qui vont relier les planies et des verdures lourdes de boutons ; où s’enlacent les mains aimantes, pour que de même il soit la fête du chèvrefeuille amoureux du coudrier que chanta Marie de France du rameau qui du cercueil de Tristan sur le rocher de rêve où jamais barque n’atterril ni pied ne se pose ;
Et pour le dimanche de Pâques où le Dieu ressuscite pour les chrétiens à chaque retour des ans, où l’amour divin se célèbre, pour que de même il soit le jour où ressuscitent les héros, ceux de la force, ceux du triomphe, ceux de la douleur, les joies, les désirs, les peines des simples chairs mortelles 1 avec les amours des simples âmes humaines ; : nous offrons ce poème. .
D”els dous fu il tut altresi Quant il est si laciez e pris ; E tuz entur le fust s’est mis, Ensemble poent bien durer; Mès ki puis les vuelt desevrer, La coldre muert hastivement Bele amie, si est de nus : « Ne vus sanz mei ne ieo sanz vus. » À Marc fit planter une vigne sur le cercueil de Tristan, un rosier sur le cercueil d’Iseut ; leurs racines descendirent dans le cœur des amants; leurs rameaux s’inclinèrent l’un vers l’autre, k et se tressèrent étroitement
la tragédie de Trist “ nc wédie de Tristan et Iseut
ISEUT, fille du couple royal d’Irlande. TRISTAN, roi de Loonois. MARC, roi de Cornouailles. GORVENAL, écuyer de Tristan. KAHERDIN, prince de petite Bretagne. L’action se déroule dans le Pr celtique, aux temps légendaires, entre l’Irlande, la Cornouailles et la Bretagne.
Une salle dans le palais de Weisefort, en Irlande. ï Au chemin du palais, qui monte de la ville, S’élèvent les sanglots de la foule servile ; Les lamentations des mères à genoux (Zu les entends, Iseut) parviennent jusqu’à nous ; Et sans doute bientôt l’enfant infortunée, Qu”au dragon aujourd’hui le sort a destinée, Vierge jadis heureuse en ses destins obscurs, Pour la mort sans pilié sortira de nos murs |
la tragédie de Tristan et Iseut
Elle va conjurer par sa tremblante offrande : Une calamité plus générale et grande : Le vol de l’animal s’élevant sur nos toits Et répandant le soufre en flammes et la poix: Puis d’autres la suivront tant qu’une adroite lutte Sur notre sol rougi n’aura jeté la brute. C’est pourquoi chaque vierge, en larmes sous le lin, Tend aux guerriers un bras suppliant et câlin Et d’un geste promet sa bouche séduetrice À qui voudra tenter l’œuvre libératrice. Iseut, la seule Iseut, ma fille, que son rang Dispense du tribut de la chair et du sang, Mais dont la beauté jeune et la haute fortune Pourraient bien susciter la victoire opportune, D’un sacrifice moindre, — à honte! — aura souffert, Étant le riche prix au bon combat offert Afin qu’à cet instant où la bataille cesse Le héros se repose aux bras de la princesse ! Si de mon père et roi telle est la volonté Que du vainqueur du monstre Iseut soit la fierté; ; Des victimes allant grossir la théorie, J’offrirai mes espoirs en fleurs à la patrie. Car l’époux de hasard pourrait être écarté De mon jeune désir même indécis et vague Tel qu’il vole au nuage ou flotte sur la vague!
Tais-toi, clameur d’angoisse aux lamentables sons Dont le peuple a rempli la rue et les buissons; O cri désespérant qui roules et débordes, Immense et sans arrêt, de ces immenses hordes ; O cri, qui chez le maître invoqué vainement Devrais d’amers remords éveiller le tourment, Si ta persévérance atroce et déchirante Ne peut faire cesser sa plainte différente ! : Où donc est-il, hélas! le fort qui labourait À Du tranchant de son glaive et l’herbe et la forêt, Ton frère dont la cotte et dont la houppelande, Mère, étaient bien vraiment les boucliers d’Irlande, Morholt, le bon géant, travaillant mdompté A l’œuvre de justice et de salubrité ? Ah! Maintenant qu’il gît dans le cuir funéraire, . Nous appelons en vain après l’oncle et le frère, Dans cette terre ouverte à tous les ennemis, s L’ouvrier des labeurs auxquels rien n’est promis! Qu’il nous reste du moins cette triste vengeance De maudire en lui-même, en toute son engeance, Devant le deuil présent dent il est un auteur Celui qui nous priva de notre protecteur ! Tristan de Loonois, baron de Cornouailles ! Toi qui par ton triomphe insolent nous fouailles
la tragédie de Tristan et Iseut
De honte et de douleur dans le jour et la nuit,
Recçois aux bords lointains la parole qui nuit!
Je ne te connais point; mais tes traits, ta stature,
Tous les biens dont te fut prodigue la nature,
rs M’ont été trop vantés dans le sombre récit
Où j’ai su de Morholt le meurtre sans merci. ;
Puisse donc…
: Laisse, enfant, nos grands morts qui reposent;
Et fais que tes regrets indignes ne les osent
Troubler pour les chagrins dont leur deuil s’est accru!
Ton âme, indifférente au deuil qui nous attriste,
Pleure, en pleurant Morholt, ta douleur égoïste!
Écoute ! Les rumeurs grandissent, dirait-on ;
4 Et des sanglots traînants n’empruntent plus le ton
Ah! Que ne se peut-il que ma bouche déploie
Pour nous et pour Iseut, un même cri de joie! 1
Le monstre a donc péri ? Tu ne dévoreras Plus jamais, noir griffon, les vierges aux beaux bras ! : O sourire du ciel, lumière, magnifie D’un grand éclat ce jour qui sauve et purifie ! Tout le sang a coulé hors de l’horrible cou! è | Et quel guerrier, Brangien, a su frapper ce coup? | J’ignore encor comment la bête haletante, & Et par qui, succomba dans la commune attente ; Je n’ai vu que la peur publique s’envoler ! à Alors répète au roi s’il me fait appeler ; Que ma virginité docile à l’hyménée Lui demande pourtant encore une journée !
la tragédie de Tristan et Iseut ë
Faudra-t-il donc, princesse au teint des pâles fleurs, Sur ton jour nuptial que nous versions des pleurs ?
Elle serait ingrate
L’enfant, jadis par vous arrachée au pirate Et traitée en servante honorable au palais,
Eh bien, rassure-toi car la triste épousée Pourra, chère Brangien, par ta main empressée
: D’un sublime bonheur recevoir le trésor!
Éclaircissez pour moi ce mystère du sort ? Ù
Au fond de nos forêts je sais l’herbe d’un philtre ë Par qui l’amour durable aux cœurs mortels s’infiltre Et qui lie à jamais indissolublement L’amant à son amante et l’amante à l’amant. Foulant avec Iseut la demeure nouvelle, : A l’heure où le plaisir aux vierges se révèle, Tu poseras, l’ayant de ce philtre rempli, Le nocturne hanap au chevet de son lit Et sans qu’aucun époux de ta bouche ne sache A ses flancs ciselés quelle ivresse se cache, Car tous les deux fuiraient, amers et soupçonneux, L’avenir que l’amour ferait vertigineux ! Mais nous ne craignons plus l’inconnu dont ma fille Va partager le sort hors du toit de famille Puisqu’en se réveillant de leur premier sommeil, Sur la couche d’hymen, dans le matin vermeil, à ; Étonnés de sentir leurs âmes transformées, . Ils se regarderont dans des heures pâmées ! Vous auriez ce pouvoir ? Le sortilège est prêt ! Et bientôt tu tiendras l’amour dans un coutret!
la tragédie de Tristan et Iseut
Surtout, tu prendras soin que nul autre ne puisse
À ce vase goûter le brûlant artifice
Car malheur à ceux-là qu’unira la boisson
Si l’hymen ne leur fait une seule maison :
Tourmentés des désirs qu’aucun baiser n’apaise, ;
Sans que jamais l’honneur ni le devoir leur pèse,
É Ils courront tous les deux vers leur double cercueil Comme un esquif, poussé par le flux, vers l’écueil. Eh quoi ! pas un moyen d’arrêter dans leur course Les pâles inspirés de la magique source ? Pas un contre-poison ? Et le temps ne peut-il Éteindre dans leur chair le feu grave et subtil? Peut-être as-tu déjà connu que des breuvages Dans les vouloirs humains font d’étranges ravages : Souvent un enchanteur, habile dans cet art, Conduit au but qu’il sait, sans refus ni retard, Comparable au troupeau qui halète et qui fume, Une foule d’humains que sa science allume. Mais quand ces vins ont fait le tour de leurs esprits, Et quand les flots versés aux lèvres sont taris, Les sujets libérés des forces magiciennes O combien la boisson que j’ai su préparer Diffère des liqueurs dont rien ne peut durer !
; Pendant l’éternité persévérant dans l’être, Du verbe de l’amour gravant en lui la lettre, € Son pouvoir à tel point saisit l’âme et l’étreint j Qu’il la suit dans la mort au pâle souterrain ! Sitôt qu’un des amants cède au froid qui le navre, Le blème survivant tombe au blème cadavre Et couché près de lui, douloureux et vaincu, - à Il meurt de cet amour, dont il avait vécu! 3 Reine! Reine ! Mon corps entier, — hélas! — frissonne Tandis que ce discours prophétique résonne Aux voûtes du palais comme le glas d’airain, Sinistre et menaçant, du destin souverain! Imite donc, Brangien, ma foi sûre et tranquille : La nature est à tous un favorable asile ; A l’ordre séculaire, aimable, printanier, Je remets le bonheur et la paix du foyer. L’amour! L’amour! Sans cesse un éternel caprice : De joie et de douleur le creuse et le hérisse, Redoutable! Et la vierge use ses blancs talons A fouler son terrain des jours amers et longs !
la tragédie de Tristan’et Iseut Non, je ne le crains point que la fleur se décime ; En vivant dans le vent plus large de la cime! Laissons l’enfant mortel risquer son sort fier ; Et vous, à pubertés qui naquites hier, Et sentez dans vos chairs jeunes monter des houles, Suivez joyeusement le bon pasteur des foules! Avant qu’à ces époux ces destins soient versés, (Car moi, j’obéirai) reine, réfléchissez ! Par pitié ! reine ! reine! Ah! la porte légère S’ouvre.. Quel est cet homme à l’armure étrangère ? Quelqu’un qui devant vous a pour tout bouclier Une seule prière, ardente à supplier ! 12 1
Et que demande-t-il ?
En premier lieu votre aide _ Pour porter mon seigneur, livide et sans remède, :
Qui git devant le seuil; puis les chères douceurs D’un asile en ces lieux et de soins guérisseurs.
ÿ Toi? ton seigneur ? Qui donc êtes-vous ?
Dort, lassé par le choc d’une rude estocade, Car lui seul a bravé les venimeux ruisseaux Qui du monstre vivant déchiraient les naseaux : Puis, quand il eut percé l’écaille hérissée, L’herbe sanglante fut par sa chute cassée !
Dirais-tu vrai? Brangien, fais transporter céan L’hôte à qui le portail est un toit malséant. -
: la tragédie de Tristan et Iseut
Écuyer, (car ce nom est acquis aux fidèles
Dont sans doute toujours vous suivez les modèles) ‘ Moi, la reine en ces lieux, vous ai questionné
Pour savoir à ces bords quels bords vous ont donné? :
D’un beau pays rocheux mon seigneur et moi-même *
Sommes venus. La foi jamais ne s’y blasphème
Qui tient aux souverains les vassaux bien soumis
Et donne aux innocents trop faibles des amis.
Ses jongleurs quand leurs voix s’exercent dans les rotes
? Aiment à les aider de harpes et de rotes:
Et peut-être plus tard apprendrez-vous aussi,
Quand le héros sauvé vous dira son merci,
Quels étranges présents les vives hirondelles
Ha! L’extraordinaire entre chez nous! Grand Dieu! Plus je l’ai vu plus j’ai revu… Revis-tu ? Ne me tais rien! Parle! je Vadjure! Au temps où nous conduisions . En l’honneur de Morholt les lamentations, Longtemps après le jour où les vaisseaux funèbres, Ayant de nos brouillards regagné les ténèbres, Eurent posé le corps sur nos bords endeuillés, Notre même océan qui les avait mouillés
la tragédie de Tristan et Iseut Laissa des mariniers cueillir, tout blanc de givre, Un esquif sans agrès où nul ne semblait vivre Mais qui flottait, conduit à l’heure où tout s’endort, Comme un mystère errant, par une harpe d’or. Un blessé l’habitait, défait et taciturne, Auquel Iseut tendit le salut dans son urne: Le poison détestable avait défiguré Son visage, et son nom nous demeure ignoré. Or, malgré ce venin qui noircissait sa face, J’ai retrouvé ses traits qu’aujourd’hui rien n’efface ! Écuyer, cette enfant a-t-elle bien jugé? Reine, elle a bien vraiment les souvenirs que j’ai! LES MÈMES, LE CHEVALIER, un instant des Irlandais qui apportent son corps. = Mais le voici… Voyez cette pâleur mortelle ! Hélas! Hélas! Enfant chéri de ma tutelle!
Point de larmes, vieillard! Quittez la vaine peur ! Vous, laissez là celui qui souffre en sa torpeur. Il est bien vrai! Son corps ne montre point d’entailles. Le souffle du dragon, empestant les broussailles, L’étourdit. Faisons donc céder le dur étau De son sommeil. Elle prend un flacon dans un coffret et le tend à l’écuyer. ts Frottez ses tempes de cette eau. ; Ma lance! Ramassez les tronçons! Il parle! L’avez-vous entendu ? Bel oncle, le palais qui s’étend sur mon front, Est-ce le vôtre? 17 2
la tragédie de Tristan et Iseut ‘
Pour le baume qui rompt Ce marbre, sur vos pieds ma bouche s’ira mettre; Mais que votre bonté si grande pour mon maître Ne le regarde pas s’éveiller, car souvent Un fiévreux tremble à voir quelque étranger devant Cette couche agitée où sa douleur se vautre !
Soit! Que notre palais, écuyer, soit le vôtre; Et de notre foyer deux fois hospitalier Faites pour nous l’honneur à votre chevalier!
Quel combat, mon beau maître! Ah! Ah! L’affreuse bête! L’entends-tu qui rugit son souffle de tempête? Ses griffes me cherchant vainement battent l’air, Et le fer au dragon projette son éclair! | Mais la lance se brise aux écailles et seule L’épée enfin se fraye un chemin dans la gueule! {
Sauvé! Sauvé! Cher fils! Aux vergers lumineux Où coule, fleuve clair, la vie, en mille nœuds, ; Marche, triomphateur, avec ta joie illustre, Dans ta gloire éclatante et pure comme un lustre! O mon élève cher! Qu’un large vol emporte où nous habitions, Annoncez au bon roi que l’épouse est conquise à Dont la virginité lui doit paraître exquise Afin qu’à votre cri, blancs annonciateurs, Des tours du vieux moutier s’éclairent les hauteurs ! Dites que j’ai couché le griffon sur l’arène Pour pouvoir à mon oncle amener une reine! O guerrier jeune! De la chance enfant gäté! O preux jamais surpris et jamais arrêté! Ton dur combat au sein boueux du marécage, Ta chute dans les jones faisant un grand saccage, O preux, rien ne t’étonne, et dès ton premier mot Tu brandis ton triomphe au ciel comme un rameau ! Voici bien le palais où vit Iseut la belle, Où s’inclinant jadis, très douce au mal rebelle,
la tragédie de Tristan et Iseut
Elle versa le baume et guérit promptement Le harpeur apporté par le souple élément! Voici le vieux décor, les grimaces des pierres, De mes fièvres d’antan compagnes familières, Les ornements du mur que comptait mon ennui Et le grand feu dans l’âtre en spirales enfui!
Le palais a semblé s’inonder de lumière Quand une esclave, ami, t”annonça la première! Mais quelle est celle-ci?
Bien ! je les reconnais Les uniques cheveux auxquels je vous menais, Dont mon oncle croyait la conquête impossible Et vers qui j’ai bondi comme un trait vers la cible. :
Du bon navigateur, agile en bien des jeux, Seigneur, on m’a conté le retour merveilleux.
| Coulent vos jours ainsi qu’un ruisseau de prairie ! N’êtes-vous pas de ceux dont la lèvre est fleurie De chants harmonieux et de mots exaltés ? La vie est précieuse où l’art met ses beautés! La harpe dans ma nef, charmant la mer sauvage, Fit, en des jours lointains, penser sur ce rivage Que j’étais un jongleur.… Les pêcheurs nous l’ont dit Qui cueillirent alors le mince esquif hardi : Ainsi de saint Brendan, par les nuits étoilées, Allait la nef, voguant aux iles dépeuplées, Dans l’incantation de l’hymne du galet, Sur la mer plus paisible et blanche que le lait. Mais si la harpe d’or m’avait mal avertie, Quelle vie, ici-bas, vous fut donc départie ? Celui par qui périt l’animal carnassier, Quel serait-il sinon un manieur de l’acier? Quand ma harpe sur mer berçait ma songerie Je sortais d’un combat, non d’une jonglerie, Vainqueur, blessé pourtant ! J’avais dù sur les flots j Me hasarder en un esquif sans matelots,
la tragédie de Tristan et Iseut Sans rames et sans voile en sa courte carène; Car telle de mon corps était l’âpre gangrène Que tous, en approchant de moi dans le manoir, Pour leur chair saine encor risquaient le poison noir, Et telle de mes mains fébriles la faiblesse Que de mon gouvernail j’aurais lâché la laisse, é Laissé mes bois flotter aux ondes du champ mat é Et la voile s’aller plier le long du mât. Triste sort des héros que navre une blessure ! Aux morsures du fer l’ennui joint sa morsure! Lorsque je vous veillais je n’ai point oublié Mon bon oncle Morholt, sous la terre plié; J’imaginais sa mort et lui-même, terrible Par son regard de spectre irrité qui nous crible, Tandis que vit encor, lâche victorieux, Son assassin Tristan que n’ont point vu mes yeux! Hélas ! Je le sais trop! Lorsque sur votre sable Des pêcheurs ont posé mon corps méconnaissable Et qu’il reçut de vous de pudiques bienfaits, J’entendais pour Tristan vos terribles souhaits ! Quoi! vous en plaignez-vous ?
Oui! Peut-être devrais-je Encore prolonger le secret que j’abrège ; Pourtant je n’ose pas emporter sur ma nef Une femme ignorant le nom haï du chef! 4 Ha! Vous portez ce nom dont chaque lettre est pleine, ‘ Quand nous le prononçons, de douloureuse haleine! L”ennemi de Morholt, c’est vous! et votre chair Reçut le dernier coup de son épieu si cher! Perfide! Notre onguent sur la molle tunique A guéri de sa mort ce châtiment unique ! ? Ainsi vous avez fait par des femmes pleurant Soigner le meurtrier inconnu d’un parent! Puis, quand ce corps reprit sa forme de naguère, Lorsque les chevaliers qui suivirent la guerre Chez Marc d’où le géant, hélas ! ne s’échappa Auraient pu retrouver le bras qui le frappa, Vous vous êtes enfui! Mais ta vile prudence N’a fait que retarder l’orage qui condense Ses nuages sur toi! Chevaliers ! Point l’offense aux devoirs des hospitalités,
la tragédie de Tristan et Iseut Gorvenal, tais-toi! Qu’Iseut décide , De ma mort, s’il lui plaît, par sa bouche candide, Car tout à l’heure encor je vous l’ai bien prouvé Que ce corps est son bien que ses soins ont sauvé. N’a-t-elle pas jadis tari dans mes artères Du poison de l’épieu les gouttes délétères ? Ah! ne rougissez pas, princesse, si je dois . De ne plus en souffrir aux bontés de vos doigts! Ma force, de Morholt n’étant point une égale, Est-ce la trahison qui fut votre rivale ? N’avais-je point reçu le défi du géant, Ou devais-je incliner ma jeunesse au néant? Cependant appelez vos preux pour ma torture : 3 Je serai sans combat leur facile capture, Et j’aurai, sur votre ordre, oublié sans regret Tout mon triomphe heureux pour la mort qui s’offrait ! Ah! c’est ta faute lâche et la plus éhontée D’avoir voulu chercher sur sa terre attristée La nièce de Morholt pour l’emporter au loin, De tes succès sur nous serve et pâle témoin!
: Non pas, fille de roi! Mais l’alerte hirondelle,
De paix et d’amitié messagère fidèle,
Dans la haute demeure, au bourg de Tintagel, A porté dans son bec, lors du dernier dégel, Un cheveu tout pareil à ceux de votre tresse; ; J’ai cru qu’elle annonçait un espoir de tendresse, : Et j’ai passé la mer, et mon glaive, au tréfond De la gueule, a fouillé jusqu’au cœur du griffon, Afin que, de mes mains, par l’exploit s’accomplisse . La promesse d’amour brillant dans ce fil lisse! Vois, Tristan : La princesse écoute en se taisant Et ses mains ont caché son beau teint rougissant : Serait-ce ton pardon ? Princesse, ce message Je n’ai jamais pensé que l’oiseau de passage L’apportait à celui dont le bras s’est baigné, Dans le palais de Marc, par la fenêtre ouverte, Entrèrent deux oiseaux, chers à la saison verte, Qui mélaient en luttant leurs plumages froissés Et le clapotis vif de leurs vols courroucés ; Un même instant les vit s’envoler de la chambre Mais ils avaient laissé, comme un long filet d’ambre, Glisser en ondulant aux dalles de granit Le cheveu que chacun disputait pour son nid.
la tragédie de Tristan et Iseut Alors, pour m’éprouver, d’une mine hautaine, Marc parut désirer une vierge lointaine Telle que les efforts des rames et des pas Dans le pauvre univers ne la trouveraient pas. Et brusquement : « Ami, va-t-en me chercher celle Aux épaules de qui pareil cheveu ruisselle ! » Un instant après lui je voulus le tenir ; : : Votre hôte errant sentit monter un souvenir Puis je partis quérir par delà notre lande Humide et la ravir à sa terre d’Irlande La belle Iseut pour être à mon seigneur puissant Douce par sa candeur et son nom caressant ! Princesse, voulez-vous pour qu’entre nous se lève L’aube blanche de paix sur l’acier nu du glaive, Suivant le chevalier vers le château de Marc, De son double portail avec lui franchir l’are ? x Seigneur, autour du roi s’assemblent avec pompe Les Irlandais mandés par le son de la trompe, Don les éclats joyeux, selon l’antique loi, È Vont à tous nos sujets annoncer votre exploit. Dans la salle où le trône ouvre son blane calice Le haillon miséreux se mêle à la pelisse,
Et le maitre, siégeant sur l’hermine du lit, Pour que tous soient témoins du serment accompli, Exige que sa fille au milieu d’eux paraisse Et mette ses deux mains dans la main vengeresse. Accompagnez-la donc, et si seul vous avez Délivré ce pays du dragon, achevez De conquérir, seigneur, sans faute et sans mensonge, La viergé dont les yeux ont la beauté d’un songe ! ; Non pour moi, mais pour mon seigneur, reine, j’irai ! Car il attend là-bas dans le manoir paré, De ses noces bientôt prêt à sonner la messe, Que j’entre avec Iseut comme fut ma promesse. Et vous, que je priai de mettre dans ses jours, Princesse aux cheveux d’or, vos riantes amours, Sous la voûte royale où le peuple s’enfonce, Vous plaît-il de laisser cueillir votre réponse, s Sans qu’un ressentiment reste entre nous sournois, Au roi Marc, par son preux Tristan de Loonois ? Tristan de Loonois ! Lui ! Lui ! Le sanguinaire ! L’ennemi ! Parmi nous ! Le rouge partenaire,
la tragédie de Tristan et Iseut Dans un jeu mortel, de notre meilleur baron; Tranquille: publiant son nom ! Ils le tueront ! Justice sera faite. Écarte la tenture. Écoute : le gong sonne. Il est l’heure. Pâture De chair est assurée aux aigles pour ce soir ! Cris de mort ! BRANGIEN, regardant par une fente de la tenture Le roi fait un geste. Il faut surseoir
A l’exécution. Sûr d’un Dieu secourable, Tristan plus calme que dans le vent un érable ! Il parle. L’on se tait.
L’entends-tu ? Que dit-il ?
Je ne sais. Un discours séduisant et subtil D’après l’effet. IL se rend, jette son épée ! Nul doute ! L’acte est grand ! Loyale l’équipée !
Que le roi juge donc ! Et que de son tombeau Morholt fasse savoir quel acte juste et beau, Le meurtre ou le pardon !
; Reine, voici la grâce : | Le roi, s’étant levé de son trône, l’embrasse ! Elle écarte complètement la tenture. On suit la scène £ dans le fond. Iseut femme de Marc, le roi Cornouaillais ! Tu tiens sa main, vainqueur qui jadis nous raillais, Et tu vas l’emmener chercher sous d’autres nues Un sort inconnu sur des terres inconnues. Mais la chose est étrange et doit venir des cieux ! Soit ! Une autre à présent tient mon être anxieux : Viens vers l’âtre, Brangien : — Elle fait tomber une pierre de la cheminée et, de cette cachette, relire un flacon. la pierre se décèle :
Voici le flacon que la bonne herbe harcèle Pour répandre à l’entour, dans sa solution, Le seul bonheur dont rien n’est une illusion ! Pour Iseut et pour Marc que ton soin le réserve ! Iseut va me quitter ! Mais toi, fidèle serve, Des soucis maternels rends moins lourdes mes parts ; Qu’ils s’aiment : Iseut et Marc ! Prends ce philtre et pars !
Une tente sur le pont d’un navire. Danses et chants Bien, jeunes gens ! Fêtez, par vos ébats en chaines, Du roi Marc et d’Iseut les noces très prochaines ! 33 3
la tragédie de Tristan et Iseut Oui; car si les astres m’ont dit vrai, Et les zéphirs des mers dont j’ai scruté l’arrêt Qui semble bon, selon la science navale, Vous tous n’attendrez plus longtemps que l’on signale Le bourg de Tintagel au faite du rocher Et le troisième jour nous y fera toucher ! Dansez et que la harpe vous accorde, Guide mélodieux, le rythme de sa corde ! Mais toi qui l’assieds là, sombre, qu’as-tu pensé Tandis que tout s’élance en un bond cadencé, Brangien ? De quel soupir frissonne ta narine ? Est-ce la haine encor qui pèse à ta poitrine? |
Chasse Morholt de ton cœur offensé ! Tristan n’est plus, Brangien, l’ennemi du passé ; C’est celui qui rendit vos craintes éphémères Et que baisaient, au fer de ses chausses, vos mères ! Enfin, c’est le féal qui dirige aujourd’hui La nef à qui vous vous confiez et conduit Vers le roi qui l’attend sans l’espérer encore La chevelure d’or fauve qui la décore ! Tu te tais? Reçois done, triste, un adieu discret. Cependant, le trésor gardé dans ce coffret, Quel est-il, dis-le moi, sur lequel tes deux coudes Se pressent, cependant que tu rêves et boudes ? Des parures d’Iseut.. que sais-je ? 35,
la tragédie de Tristan et Iseut Une fois que j’étais ici sans compagnon J’en ai pu longuement soulever le couvercle : Le cristal d’un flacon dans l’or d’un double cercle Et lui-même plein d’or, oui, d’or, par mon linceul ! D’un beau vin d’or ! C’était son contenu, le seul! Hélas ! il fut remis à mes mains déloyales Par la mère d’Iseut pour ses noces royales : Et lorsque le couchant eût rougi votre cap Les époux l’auraient bu dans un même hanap! Mais la peur à présent court dans mon corps livide : Il ne me reste plus qu’un coutret laid et vide ! O flacon! et toi qui le décorais, métal ! Allez orner des mers les grottes de cristal ! Elle jette le coffret à la mer. Je ne peux pas harper sous cette tente, certe! Sortons ! Cette enfant morne, amis, me déconcerte! Laissons se lamenter sous la tente du pont Celle dont le soupir à la harpe répond ; Et suivez-nous, ô vous dont les claires étoffes Répandent la gaîté, mère des belles strophes !
L Dansez, raillez mes pleurs, à stupides vassaux ! Ce navire est maudit entre tous les vaisseaux. Car une autre y languit, et son corps sans parures Gît au fond de la nef sur de molles fourrures, * Son œil s’éteint, son cœur virginal s’est gonflé, Et son calme à jamais, hélas! s’en est allé! Un héros, devenu tel qu’un enfant fragile, Chargeant de son front lourd sa main jadis agile, Se tourmente comme elle et loin d’elle ; et chacun, Ne sachant pas que leurs deux cœurs ne sont plus qu’un, Halète ainsi qu’un cerf qui cherche au précipice Pour sa dernière soif une source propice. Iseut, Tristan! Tristan, Iseut! Un avenir S’avance qui voudrait en vain vous désunir Car le philtre plus fort l’un à l’autre vous lie: Et vous l’avez tous deux vidé jusqu’à la lie g De l’éternel amour le merveilleux apprêt, Que la reine d’Irlande autrefois consacrait A l’hymen hasardeux de sa fille plaintive, Et qu’a mal surveillé l’infidèle captive ! Ha! le vaisseau roulait sur les mouvants talus : Déjà des courants chauds se mélangeant au flux, Le soleil rougissait la nef comme une forge Et de chaque marin il desséchait la gorge.
la tragédie de Tristan et Iseut Les danses cependant m’entraînaient, et les chants, Mais vous, abandonnés à des hasards méchants, Iseut, Tristan ! Tristan, Iseut! là, sous la tente, Vous causiez dans la paix auguste et la détente De l’antique courroux pour Morholt égorgé, . Vous étiez jeunes, seuls, et j’avais négligé D’éloigner de vos mains facilement tendues Les désirs dévorants, les heures éperdues, Hélas ! et votre soif d’un instant a suffi Pour fixer votre sort du geste qu’elle fit! . Comme un vin dont le goût égaie et désalière Vous avez partagé, le croyant salutaire Et bon pour cette simple et vulgaire action, Le vin brülant d’amour et de perdition !
Dispensateurs de paix au marin qui chavire, Bienfaisants aquilons, vous sous qui le navire Räle comme un mourant, immenses chiens hurleurs Dont le grand magicien des froids et des chaleurs Déchaïne et fait cesser les clameurs prophétiques, Enveloppez Iseut de vos brises mystiques Et caressez, à vents frais de l’immensité, De vos souflles calmants son front perséeuté !
Pâle verdeur des mousses, Qui dans nos froides mers lavent leurs folles pousses, Mon œil ne te voit plus! Et vous non plus, glaciers, Qui dans les feux du jour évoquez des brasiers ! Tandis que je glissais loin de vous sur l’écume Vous vous êtes perdus dans la nuit et la brume, Et sous un nouveau ciel pour mes yeux obscurci, Trainée à quelque époux que je n’ai pas choisi, Le cœur plein de regrets dépourvus d’espérance, Je m’en vais vers l’exil durable et la souffrance ! Parle donc! Dis! Que médites-tu ? Ah ! tu me trouves pâle et le front abattu?
; Sur mes tissus épars mes cheveux en désordre, Sans doute, tu voudrais les tresser et les tordre ; Tu voudrais rehausser d’une chaude couleur Le lin blanc qui s’unit trop bien à ma päleur?
Eh bien soit! Fais-moi belle et que ta prompte adresse Sur ma tige royale et fière me redresse !
la tragédie de Tristan et Iseut Viens ! ne néglige pas d’épingler sur mon front Un long voile flottant au contour souple et rond! Je veux paraître à tous indifférente et froide, Inscrire mon orgueil sur une face roide, Sourire par moments… Mais que vais-je rêver Lorsque mon corps se peut à peine soulever ? Froideur, orgueil, autant de douloureux contrastes Avec ma voix tremblante et mes sanglots néfastes! Ah! plutôt que vouloir mentir à la clarté ” Mieux vaudrait du vaisseau chercher l’obscurité Et sans aller dormir au sein profond de l’onde Autant que je le puis fuir la lumière blonde ! BRANGIEN, à elle-même Le philtre a déjà fait sa route en elle! Eh bien, Toi qui les as perdus qu’essairas-tu, Brangien ? Et pour ton imprudence et pour ta male garde Quelle expiation offriras-tu ? Regarde : L’inexorable vent pousse sur cette mer É Tes victimes aux lieux de leur supplice amer, Mais à leur calme ancien ne pouvant pas les rendre, Ni les séparer sur ce vaisseau, qu’entreprendre Sinon tourner sans fin, avec de vains sanglots, Dans la double prison des destins et des flots ? Que pense-t-elle ? Assez! Brangien, morne guetteuse ! Détourne de mes yeux ton regard qui les creuse !
Va-t-en! Va-t-en! Va-t-en! Souviens-toi désormais, De ne plus revenir! Laisse-moi pleurer seule Dans ma faiblesse indigne et mon désespoir veule ! Sans doute, qu’elle sorte ! Et quel ami pourrait Écouter sans mépris l’aveu de mon secret? Brangien même, Brangien, la fidèle et la tendre, De mes lèvres en feu ne doit jamais l’entendre ! O princesse d’Irlande! O race de guerriers! Sans faire de mes bras mes propres meurtriers Ai-je bien pu laisser dans ma poitrine lâche L’inavouable mal creuser sa sourde tâche? Moi qui l’aime, que suis-je à Tristan? Un butin Ê Cher sans doute, conquis dans l’exploit incertain, Mais pour lui négligeable et très bon pour un autre! Le généreux orgueil qui toujours fut le nôtre, L’orgueil de mes aïeux, me trahit! J’ai frayeur De moi-même, car mon abime intérieur Pour la première fois je le sens tel qu’un gouffre : Insondable, fécond en surprises. Je souffre De ma solitude et de mon indignité. Ab ! traitant son dédain comme il l’a mérité,
la tragédie de Tristan et Iseut Le haïr serait doux. La souffrance est atroce Gent fois plus de l’amour que la haine féroce. Lorsqu’il fut recueilli dans l’esquif sans agrès, Celui dont le poison décomposait les traits, Et que sous notre toit il trouva l’accalmie, Que ne l’ai-je frappé dans son heure dormie! Nos sorts n’auraient point eu cette inégalité De ma torture affreuse auprès de sa gaîté; Il ne poursuivrait pas, sous un ciel sans rafale, Vers son libre bonheur sa route triomphale ; Et moi j’ignorerais le terrible savoir Que dispense l’amour à son large abreuvoir ! Mais je sais maintenant, hélas! je sais et pleure. Tout me pèse : le jour dont le rayon m”effleure, Le monde impitoyable et le grand ciel félon; Et, vive, je me crois dans un cercueil de plomb! Des Cornouaillais écartent les rideaux de la tente. Au fond, le Harpeur, au milieu d’un groupe, récite en s’accompagnant sur sa harpe. Non loin des bords rocheux que frappe le flot sombre, : Dépassant les pics noirs des puissants horizons, Il est un fort château, plein de siècles et d’ombre, Que des pins recourbés entourent de frissons.
Des géants ont construit, pendant les âges rudes, De ses maîtresses tours l’ouvrage essentiel Et taillé, sur l’azur des hautes solitudes, L’échiquier des créneaux fait de pierre et de ciel. Tintagel! Tintagel! Moutier heureux où règne, Doux à chacun ainsi que les fruits de ton pare, Pur comme le ruisseau dont le cristal te baigne, L’irréprochable roi, l’incorruptible Marc! Ce chant pour moi! La cour m’obsède et m’environne! Que me fait Tintagel ? Et Marc? Et la couronne ? Plus chère m’eût été la mort au sol natal! Et toi, sur qui la nef suit un chemin fatal, O mer! laisse plutôt le vent qui te querelle Lui creuser un abîme et le fermer sur elle! TRISTAN, entrant sous la tente Royaume de la mort! à profond océan! Quel charme a donc pour tous ton abime béant ? Les rideaux de la tente se referment. Ha! Lui! Seigneur, seigneur ! Vous m’avez arrachée A mon pays d’Irlande ! Et vous l’avez tranchée,
la tragédie de Tristan et Iseut Comme une offrande au roi Marc, la sérénité De mon tendre printemps et de ma liberté ! Ne me bravez donc point. Que votre prisonnière De pleurer loin de vous ait la douceur dernière: Hélas ! Car ces regrets mon cœur ne les a sus Que du funeste jour où je vous aperçus! O gaité du départ d’Irlande, quand la croupe Des premiers coursiers blancs se courba sous la poupe: O vœux impatients dont nous implorions Les soufles descendus des froids septentrions : Et toi, qui réveillais ma bravoure coquette, Ardeur d’aller à Marc raconter ma conquête, Qu’êtes-vous devenus ? Ce jour-là, dans votre œil, Brillait la royauté, princesse, et son orgueil: Dans le balancement du bâtiment de chêne, Droite, vous souriiez à voir lever la chaine! ; Tout a changé soudain et pour vous et pour moi. Mais le pays quitté cause seul votre émoi, i Tandis que rougissant du chagrin qui m’accable Je sens frapper sur moi l’aviron implacable! Irrité par le calme et le mépris du grand, Souvent un juste sort punit l’indifférent ; Mais les infortunés dont l’âme saigne et crie Quelquefois, de leurs mains, vengent la raillerie ! Elle descend dans le vaisseau. L ,128
Princesse ! Qu’avez-vous compris? Malheur! Malheur ! Dans le silence, un chant d’alouette monte sur la mer. Rejoins tes compagnons car le plaisir est leur, Tristan ; ne sois pas seul dans ton morne silence! Entends-tu sur la mer quel sifflement s’élance ? N’est-ce pas, au milieu du désert, la chanson Que savent seuls les prés en fleurs et la moisson ? On dirait, perçant l’air que son aile fouette, Dans les champs matinaux les cris d’une alouette. C’est un jeune marin! Viens! Viens! Suis-moi. Tristan Ne se distrait-il pas lui-même en imitant Les oiseaux et souvent, au sein de la verdure, ‘ Les observe-t-il pas tant que leur chanson dure? Voix pure et pure joie ! Ah ! sûrement celui Dont l’air suit le chemin où la foudre reluit
la tragédie de Tristan et Iseut j Et monte au ciel tout droit, dont la note enfantine Reste, d’un bout du chant jusqu’à l’autre, argentine, Celui-là n’a jamais vers un corps désiré Poussé d’un pâle amant l’appel désespéré! La femme de tes sens n’est pas encor bannie Que je ne puis nommer? Moi seul, enfant, j’ai pénétré Dans ta souffrance intime et ton amour sacré; Et quel autre que moi saurait plonger et lire Dans ton âme dont rien ne trahit le délire ? Pourtant j’ai trop vécu si le jour s’est levé Où l’enfant, par mes mains et mes soins élevé, Dédaignant brusquement ma vieillesse prudente, N”en fait plus tous les jours sa chère confidente ! Pardon, maître, pardon! Mais insensiblement, D’une invasion très douce (sinon comment ?), Tel que la mer qui ronge et qui conquiert les côtes,
Le mal dévastateur est entré dans mes côtes, {
Pendant ma solitude auprès d’elle, pendant : Nos entretiens sur l’onde au soleil descendant, Et lorsque j’ai connu sa victoire si prompte, Maître, parler était impossible à ma honte !
Tu n’as point failli, certe !
Oh! que ne l’avez-vous renvoyé d’un cœur las, Autrefois, loin de vous, bel oncle magnanime, Cet enfant qu’aujourd’hui la trahison anime ! Moi, moi, votre neveu! le fils de Blanchefleur ! Eh quoi! j’aurai gémi de l’infime douleur D’être jaloux de vous et de l’amour infime
‘ De ma reine! de ma dame! de votre femme! Que ne vous dois-je point, à Marc? Le sort malin Au jour où je naquis m’a fait un orphelin : Dans la vaste forêt qui couvre notre grève Ma mère n’eul par moi qu’une joie âpre et brève; Mon père dès longtemps avait râlé, vaincu, Sous le flot d’ennemis qui brisa son écu. Mais vous m’avez appris une amitié prospère, Et bientôt j’ai chéri comme le toit d’un père, Comme le toit béni d’un familier accès, Le sein viril et sùr où je me reposais.
la tragédie de Tristan et Iseut Pauvre, j’ai retrouvé le bien le plus auguste Grâce à vous : des parents la tendresse robuste; Mais mon cœur oublieux peut battre et contenir Mon amour criminel avec ce souvenir ! Tristan et Marc rivaux! Course des temps précaires, Toi qui des monts hautains ébranles les calcaires Et tous les jours à l’homme impose des adieux, Ah, passe et laisse-les unis et radieux ! Mais, fils, ne rougis plus car c’est la gloire austère Ce scrupule d’aimer, lorsque tu sais Le taire i Pour celle dont la vue excile tes aveux. La conquête de la princesse aux beaux cheveux, Quelle preuve pour Marc de ma reconnaissance !
} Deviner sur quel front sublime a pris naissance Le brin rare et soyeux, tombé d’un bec d’oiseau, Qui fixe son désir royal dans un réseau Mince et fort ; puis vers sa lointaine tentatrice M’aventurer au seul geste de son caprice Et, pour lui ramener cet or flexible et roux,
De mes vieux ennemis affronter le courroux, Aux griffes d’un reptile exposant ma cuirasse Précipiter la mort dans la gueule vorace, Tout risquer, tout braver, tout vaincre et rapporter Le butin chatoyant, souple et vif à flotter!
Mais l’œuvre dont la tour va paraître éclaircie, Que me sert à présent de l’avoir réussie Puisque au but des travaux lourds que je m’imposais Je pleure du bonheur que feront mes succès ?
Des pleurs ont mouillé sa paupière! 11 dit trop vrai! Tristan, ah certe! si la pierre S’amollit de ton fort caractère, Ô héros, La hache qui le frappe a de terribles crocs! Mais tu n’as plus longtemps à souffrir ; done courage ! Silence surtout. Et, sitôt que sans outrage Pour aucun, nous aurons parfait ce que tu dois, Nous cinglerons tous deux vers notre Loonois. La terre aux ennemis de ton père reprise, La terre où le bon flot gaulois roule et se brise Et que tu confias aux mains de tes sujets, Préférant habiter Tintagel, les objets Qui nous sont la patrie, enfant, et savent plaire Toujours, t’attendent ! Oui! Le manoir séculaire, Les chênes, le vieux banc sous l’herbe enseveli : Et dans leur charme doux, enfant, l’oubli, HouR nl Ne me regarde pas de la sorte en réponse À ce mot! Est-il vrai que ton cœur y renonce? Non pas, Tristan! Non pas encore! En vérité, On dirait que ses yeux roulent l’éternité Lorsque la passion triomphante y cireule! Tais-toi done, vicillard sans pouvoir et ridicule !
la tragédie de Tristan et Iseut
Oui, c’est l’éternité que je porte là ! Soit!
J’ouvre mon être entier au destin qu’il reçoit!
Le mal est fait. Que peut ma bravoure éperdue, Et devant elle, hélas ! ma volonté fondue
| Cent fois déjà! Pourquoi lutter lorsque je sais
D’avance ma défaite et mes efforts brisés ?
Quand son charme me prend sitôt que je recule Comme un chant de sirène au fond du crépuscule ? C’est assez pour l’honneur que dans ma chasteté
Je trouve à mon amour sa haute volupté.
Mais oublier le puis-je? À jamais ma pensée
Tel un rameau nerveux, volontaire et vainqueur, Jailli vers sa beauté du profond de mon cœur ! Quoi donc! A votre image; Iseut, qui me pénètre J’aurais la cruauté de refuser mon être?
C’est bien : restez en moi, dussé-je en mourir, mais Je vous aimerai! Vous ne m’aimerez jamais. Jamais. jamais. Horreur ! Et tristesse, tristesse ! Avoir la solitude à jamais pour hôtesse !
Être plus seul encor dans le vieil univers
Que je ne fus aux jours de gloire et de revers
Où, mon esquif petit roulant au gré des lames, Une harpe m’était des voiles et des rames, Tandis qu’abandonné dans l’étroite paroi Je flottais entouré de déserts et de froid! Oh! ne point épancher dans le sein de Faimée : La tendresse qui pèse à mon âme fermée! Ha! seul! seul! Une immense angoisse m’envahit.. D’où vient-elle ? Du jour qui baisse et qui fraîchit? Je n’avais point gémi d’une angoisse pareille Jusqu’à ce soir. J’entends sonner à mon oreille Un glas désespéré dans la brise d’avril. Ni les chagrins d’enfant, ni, plus tard, le péril Ne m’ont étreint ainsi, ni la réminiscence Des pauvres morts, de toi qu’abattit ma naissance, O mère! O Blanchefleur ! Et ma gorge voudrait Crier sur l’océan un sanglot sans arrêt ! C’est vous dont les soupirs, seigneur, jettent ce trouble Dans le soir? Est-il vrai que votre cœur est double Et que le preux cachait, ne pouvant le guérir, Quelque secret plaintif tout prêt à s’attendrir ?
la tragédie de Tristan et Iseut Je vous croyais malin, railleur et fier. Pardonne, Toi dont l’âme sincère aux larmes s’abandonne ! Ou mécontent ?.. Tu mords tes lèvres et frémis? Vois : ta servante Iseut à tes pieds s’agenouille ; Laisse le lin léger que fila sa quenouille, Dans le palais natal, humblement, comme il sied De faire sans orgueil du trône où l’on s’assied, Laisse le lin léger qui couvre mon épaule Sécher ton grand visage incliné comme un saule!
Non pas reine pour vous, Tristan! J’ai dit votre servante et tout en vous m’entend. Vous savez qui je suis, et quelle forcenée À vos pas glorieux vous traînez enchainée, Tandis que mon honneur et ma haine pour vous Ont fui mon âme en proie à des tourments jaloux. Accoutumé sans doute à toutes les victoires, Les plus rares vraiment et les plus méritoires Tristan les pourrait-il ignorer? Ah, déjà, Te rappelant ce qui de toi nous outragea, Je l’entends qui te flatte et qui te félicite Que la mort de Morholt, le cher géant, excite Moins de colère et moins de vengeance en mon sein Que d”admiration pour son bel assassin!
Je t’entends t’applaudir de m’avoir apaisée
| A l’heure où je voulais ta fuite malaisée En faisant mieux encor par ton discours adroit Que d’étouffer en moi la rancune et le droit; Et de me maitriser à présent, plus docile Que ne le souhaitait notre royal concile Quand, dans la grande salle, au tintement du gong, Te décernant le prix de la mort du dragon,
3 Mon père m’ordonna, comme au captif qu’on livre,
Oui, tu sais tout! Eh bien, rayonne donc plutôt Que de cacher ton front d’un pan de ton manteau Et de:gémir ainsi qu’un exilé sans frère, Car elle est un jouet digne de te distraire Celle en qui l’or rejoint la nacre et le carmin S’offrant à rafraîchir La tempe de sa main! A ces derniers mots tout le corps d’Iseut touche tout le corps de Tristan ; leurs lèvres se joignent.
Malheureux, malheureux ! Déjà l’aveu farouche, Plus tôt que je n’ai craint, les jette bouche à bouche! S’il en est temps encor, malheureux, éloignez L’un de l’autre vos corps plaintifs et résignés!
la tragédie de Tristan et Iseut Mais non! d’un sage effort pour vous il n’est plus l’heure! L’amour. Que dis-je? c’est un philtre qui vous leurre, Un grand philtre, Iseut, par votre mère brassé Pour vous et pour un autre à bon droit empressé! Ceux-là devaient s’aimer, qui le boiraient ensemble, D’irrésistible amour qui devant rien ne tremble, Plus ferme que l’airain, plus vaste que le temps ! Et Tristan a volé sa part des flots tentanits ! ‘ Merci, Brangien, merci! Déjà sa mâle étreinte Avait chassé de moi le chagrin et la crainte, Mais tu me dis encor qu’il m’aime, et j’en bénis
- Ce philtre et toi, Brangien ! ï Plutôt ma négligence, Iseut, et que j’expie, Moi qui devais garder ce philtre et qui n’épie Que ses effets vainqueurs en vos êtres emplis! Égorgez-moi! Vos bras n’en seront point salis, Car par moi les douleurs âcres vous sont écloses D’un éternel amour au sein mouvant des choses Et j’ai mis dans vos cœurs, prompts à se soulager, Un besoin de bonheur plus fort que le danger! Mais celui-ci se lient autour de tous les couples, Prêt à roidir les corps voluptueux et souples,
Et pour ceux-là, qui la vidèrent jusqu’au bout, Dans la coupe d’amour la mort est endormie, Ils n’ont pu boire l’un sans boire l’autre ! Crains-tu la mort ? Que la mort vienne donc! Que vienne done la mort, , Pourvu que nous ayons, d’une bouche ravie, Dans un large baiser eueilli toute la vie!
La nuit, devant le château de Tintagel. O belle aux cheveux d’or! Je n’imaginais point Quand je la demandai ce charme qui me poind. } Aux discours de Tristan à peine le croyais-je Qu’en dehors des récits des pays de la neige Elle existât vraiment et qu’elle s’en viendrait Jamais ayant en son regard pareil attrait. Elle vint. Une aurore éelata, rose et blanche, Quand du navire au bord elle franchit la planche : Et voici qu’avec elle est entré dans ma tour Des grands bonheurs humains l’habituel retour : Quelque désir obscur de plus qui se lamente, Et l’appréhension que la volupté mente. Déjà je sens trop bien que son front soucieux
la tragédie de Tristan et Iseut
N’a pas d’amour pour moi sous ses cheveux soyeux Et qu’à des volontés paternelles soumise, Dans sa vertu plus sombre encor que la Tamise, { Du trône où je m’efforce à cacher mes dépits Iseut, d’un pied glacé, foule les longs tapis. Mais ses yeux sont très purs, certe, et son cœur paisible Ne s’est jamais encor montré moins impassible. Ris, amoureuse nuit, de ma timidité : Chez l’épouse, ce soir, ma main n’a point heurté, Tant je crains de trouver dans sa froideur nacrée L’humiliation tant de fois rencontrée ! Hélas! Je ne suis plus le roi que je parais : Adieu le bon souci de mes bois et guérets, Et le soin de mes tours sur les roches nombreuses, Les tourments du pouvoir, les luttes généreuses, Vous tous que mon esprit, vide d’ambitions, Oublie à chaque jour au sein des passions! J’ai droit à son amour, pourtant! À peine sonne Cet âge, pour mon front, où la tempe grisonne. Je suis riche et puissant et respecté. Mes prés Sont pleins de minerais et largement forés.
© Pour sa quête autrefois que n’ai-je pris la lance Moi-même sans avoir l’incrédule indolence De permettre qu’un autre entreprit cet ardu Voyage que lui seul mon amour aurait dû ! J’aurais sous ses regards étalé la défaite Du reptile, cueilli la gloire sur un faîte Inaccessible et, plein d’un rouge camboui, Gagné son cher amour dans son cœur ébloui !
MARC, FROCIN surgissant d’un groupe d’arbres FROCIN, à lui-même Ah! ah! Frocin, il faut qu’un peu tu le régales En éclairant pour lui ses douceurs conjugales. Il craint que le bonheur mente?… O mes amoureux, Assez votre babil nocturne et langoureux A troublé pour mes yeux dans leur cours redoutable Les troupeaux lumineux de la céleste étable ! Voici mon heure! Il s’approche de Marc. O roi, ce n’est assurément Pas pour me disputer le soin du firmament Que vous quittez le lit dont la noce récente Vous rend probablement pénible la descente. Ne puis-je rien pour vous, moi vieux sorcier bien laid Et pauvre, malgré mon savoir, comme un valet? Foi, Frocin? Tu ne peux ce soir, bon astrologue, En honneur, rien du lout pour moi.
la tragédie de Tristan et Iseut Vous êtes rogue!
Gageons qu’en tous les cas ce qui vous fait songer Je le devinerai. Ça, voulez-vous gager ?
Vous ne voulez pas que je le devine?
Cest bien! J’ai deviné! L’air sans doute m’avine Si ce n’est pas cela! Vous aimez, vous souffrez. Aimer et souffrir sont rarement séparés, Sans doute; mais, seigneur, ful-ce jamais la règle Qu’un époux aimant, chose aussi noble qu’un aigle, Possesseur satisfait, souffre tout simplement Parce qu’il aime? Non. Mais ce raisonnement Goûtez-le, c’est le mien : l’herbage de la route N’est pas lui-même amer au chevreau qui le broute, Par lui-même il n’a point d’âpreté, le beau miel, L’onde elle-même nul trouble même véniel, Point de laideur la fleur aimable de coutume, Et l’amour pur, l’amour tout seul, point d’amertume. Mais chaque chose peut tenir en soi le mal : L’herbe cache un poison souvent à l’animal,
Le beau miel des ferments aigres, l’eau de la boue ; Dans la corolle la pourriture se joue \
À Sous les gouttes d’argent dont la nuit la lavait | Et pique de gros points jaunes sur son duvet. Se nomment en amour, roi Marc : la jalousie. Or, vous êtes jaloux et vous n’aimez point tant La reine Iseul que vous ne jalousez.. Tristan ! Moi! Tristan! Ne crains-tu rien pour que tu bâtisses Le reproche à ton roi de telles injustices ? 328 Sais-tu bien ce que m’est Tristan ? Sais-tu quels liens, à Purs, sacrés, éternels, sont les miens et les siens ? | Tout me charme de lui : les arts de noble essence ù Que Gorvenal apprit à son adolescence, Son adresse au combat, son savoir de veneur, Sa voix, prête aux chansons qui versent le bonheur, k La fraternité large et l’oubli salutaire Où la haine et le deuil ont attristé la terre : | Et souvent, quand sur moi pèse le château-fort, Tristan sait, en harpant, charmer mon déconfort. Bien! Bien! Mais laissez-moi franchir avec ma torche De votre intimité trop farouche le porche Et porter, pour vous-même, en vous, quelques rayons Dont vous avez besoin, très grand besoin. Voyons : Vous êtes furieux. Et pourquoi ? L’insolence Est forte (n’est-ce pas?) d’étaler sa vaillance
la tragédie de Tristan et Iseut Trop ostensiblement et tapageusement Devant l’objet promis au royal sacrement. Eh, sans doute, à travers plus d’une rude phase Tristan conquit Iseut! Mais, Ô ciel, quelle emphase! C’est sur la mer surtout qu’il dut, à larges frais De feinte modestie et timidité fausse, Trouver à chaque exploit le mot qui le rehausse ; Sur la mer, où souvent ils étaient seuls tous deux, Livrés aux entretiens divers et hasardeux, Où, sans autre flatieur près d’elle qui l’adule, La princesse peut-être en était plus crédule ! Tristan a triomphé plus qu’il ne le fallait En’ serviteur loyal et cela vous déplait.
La mer avec Iseut par Tristan traversée Penses-tu qu’entre nous elle se soit dressée ? Quoi ! tu prétends cela? Je jurerais, Frocin, Que Tristan ne m’a point fait un lâche larein De mon bonheur, et même alors qu’ils se seraient Aïmés ces lèvres-là, mes lèvres, jureraient! S’aimer ! L’ont-ils done pu ? Hélas ! le lent roulis Les a bercés longtemps sous la tente aux cent plis, Presque seuls au milieu d’une foule asservie, Et pouvant par instants se croire seuls en vie! | Bien des jours sont nés pour eux seuls à l’horizon, Pour eux seuls bien des soirs de la blonde saison ;
Et, sans être moins purs, l’un vers l’autre ils pouvaient
Incliner longuement leurs âmes qui rèvaient ! Mais non! Cela n’est point! Aucun n’a murmuré Quand pour Iseut et moi l’hymen fut célébré. Et toi, loin d’être ici, prince savant des mages, Le sombre évocateur de funestes images, Détourne-les plutôt de mon esprit craintif,
Qu’aux soupçons dégradanis il demeure rétif!
. Maître, qui de Merlin vivant serais l’émule, Déploie autour de moi le signe et la formule !
Le difficile ouvrage ! Oui notre art peut beaucoup, C’est chose reconnue et véridique. Il coud
Et découd dans les fronts plus d’une idée étrange ; Rien n’existe, en un mot, qu’il n’arrange ou dérange. Et pourtant, — raillez-moi s’il vous plaît, — il ne vaut, Ni par le verbe, ni par les grains du pavot,
Pour donner au grand cœur la paix qu’il sollicite,
Les mâles volontés et la force tacite.
Le bonheur pour le faible à l’hésitant maintien
Certe, c’est ignorer et ne penser à rien;
Pour le fort c’est savoir, savoir quelle est la vraie Position que le cours des choses lui crée ;
Et contempler, s’ils sont, l’amer et le cruel.
Enfant, moi, je tremblais à regarder le ciel :
Le secret abimant des divines planètes
Courbait mon front au sol, vil d’humaines sornettes,
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la tragédie de Tristan et Iseut Mais je lai relevé vers l’azur parsemé, J’ai su, voulant savoir, et je m’en suis calmé. Vers quelle fin, méchant, ta phrase est-elle en marche ? Quel savoir me veux-tu donner? Ces pins, dont l’arche Toujours verte se courbe en indulgents berceaux Vous le diront, seigneur, ce soir, sous leurs arceaux, Si vous voulez un peu supporter la nuit fraîche En attendant ici… Rappelez-vous mon prêche : Votre doute fuira dans le sombre pourpoint De la nuit, avec elle… et ne le craignez point, Car, si vous êtes bien le souffrant que je soigne, Vous êtes de ceux-là dont la douleur s’éloigne, Et l’amour qui se trompe, avec l’erreur. 11 disparaît dans le château. Quoi! disparu déjà sans que pour son sermon Accusateur, ma main le châtie et l’abatte!
L’écoutait, je devrais, caché sur ces gradins, De mon noble manoir surveiller les jardins ; Épier, qui? Le plus proche d’entre mes proches : Tristan mon fils, et mon épouse sans reproches; Et, ne découvrant rien, cependant m’irriter Dans l’attente et toujours, encore la tenter! Amour noble et candide ! Amitié diaphane ! Le vulgaire envieux vous frôle et vous profane, Et bien que son contact ne vous puisse fèler, La tristesse plane où son souffle vint souffler. Lâche menteur! En lui ni sagesse, ni force. La haine niche seule en sa hideuse écorce; Il sort parfois, semant les persécutions, Des abris que lui font nos superstitions ; Le mal et la douleur sont ses plaisirs. Arrière ! Mais non! la calomnie, hélas ! suit sa carrière ! ’ Heureux ceux qu’un sort calme, esquif aux riches sacs, Porte à travers des jours pareils à de beaux lacs!
| L’amour n’a pas compté ses jalouses idées Par autant de sillons sur leurs tempes ridées, Leur sein respire libre et sans oppressions, Et tandis que la nuit s’emplit de fictions, Le repos, les prenant dans les plis de sa robe, Abrège, en les berçant, les heures jusqu’à l’aube ! : O Seigneur, Dieu courtois ! Garde dans ta pitié De Marc et de Tristan l’exemplaire amitié !
la tragédie de Tristan et Iseut
FROCIN, seul, paraissant sur la tour Tu viendras cependant les troubler dans leur fête, Cette nuit, et feras (j’en puis être prophète) S’étouffer leurs deux voix d’amour dans le tombeau, Voix haïssables plus que le cri du corbeau, Sot roucoulement sous les pins et les pilastres ! Désormais je serai tout seul avec les astres Et le ciel! Car je hais ceux qui viennent parfois Échanger pendant l’ombre agréable leurs fois ; Et le chant du bonheur humain et condamnable Met dans mon corps vilain un mal insoutenable. Voici leurs messagers. C’est bien. Recommencez Une suprême fois vos hymnes ressassés !
BRANGIEN, sortant du château par une petite porte basse, dissimulée sous du feuillage, GORVENAL
Oui! Qu’Iseut vienne ! La cage
S’ouvre et le rossignol vole à son cher bocage.
Hélas! Pas une nuit prudents !
La main, par qui fut vendangé
Le vin herbé, mit dans sa liquide étincelle Et l’amour et la mort. Or l’amour ensorcelle Iseut et Tristan. Reste à venir la mort.
Tous les soirs mêmes mots !
la tragédie de Tristan et Iseut Le terme que j’ignore et sùr de la bonace. Et grandit mon remords ainsi que la menace. Tous les soirs mêmes mots; mais, dans ces mots, toujours Plus d’angoisse! Ah! combien dans ces calmes séjours Par leur impunité leur imprudence augmente ! Chaque moment conduit l’amant vers son amante : Le jour, auprès d’Iseut, sous les regards du roi, Pour lui faire en ces lieux des heures sans effroi, Son conquérant d’hier, adouci comme un page, Des vieux contes d’amour lui feuillette la page Et, parlant devant tous par ses yeux enflammés, Il égrène les lais de tendresse embaumés. Puis, quand descend la nuit, agile, sur les dalles A peine reposant ses légères sandales, Iseut s’élance au pied du grand pin protecteur Qui sur eux de son dôme arrondit la hauteur ; Le verger les reçoit entre ses palissades, Dans l’ombre que sur terre allongent les façades: Leurs âmes s’envolant très loin de ce pays, Leurs voix et leurs propos enchantent les taillis ; Toute chose en ces lieux semble être leur complice : Des rameaux inelinés la grappe tombe et glisse Pour rafraîchir leur bouche où vient de s’embraser La flamme intérieure et folle du baiser. Infortunés ! Ils croient qu’en dehors de leurs âmes Le philtre souverain fait jaillir ses dictames
Et suscite, du sein des objets enchantés, : * Des amis bienveillants par leur souci hantés ! Si l’ombre les cacha de la forte muraille A l’astre glacial qui trahit et qui raille, ÿ Si le pin leur prêta ses rameaux chevelus, ? Le verger son enclos et la grappe son jus, N’est-ce pas qu’en effet une force divine, ; Les guidant par la main au bord de la ravine, Réunit, sur le seuil où Tristan vient errer, Ceux que tout dans la nuit aurait dû séparer ? Amour et du Dieu bon la belle courtoisie, | Qui de choisir ce couple ont eu la fantaisie, | Sur leur œuvre, Brangien, veillent assidûment. Ne crains done rien du sort qui se montra clément; ; Et ne crois pas surtout que, de ta peur capable, Je prône à mon enfant quelque conseil coupable : Iseut n’a-t-elle point, par son amour altier, En se donnant à lui, pris Tristan tout entier ? Quoi! veux-tu qu’il commette à présent l’infamie Par crainte ou par remords d’abandonner l’amie ? Eh! quels discours sur lui trouveraient un pouvoir? © Tristan ne connaît plus, à Brangien, qu’un devoir. Le chant du rossignol s’exhale des jardins. Crois-en du rossignol cet appel chaud et brave Qui prévient son amie et que l’amour aggrave ;
la tragédie de Tristan et Iseut
Écoute-le rouler si plein et si pressant Qu’il fait passer dans l’air un soufle alanguissant. Va-t-en quérir Iseut. Et, selon l’habitude,
= Surveille le château; moi, je garde à l’étude De mes yeux les jardins. — Rossignol! Rossignol! Hors des mornes fourrés prendras-tu pas ton vol?
Cachant dans les buissons mon ennui nostalgique J’ai guetté le moment où le verger magique, A l’heure où des veilleurs on n’entend plus les cris, Pour nos baisers nouveaux ouvrirait ses abris.
Humides de langueurs et chargés de caresses, Mes regards ont fouillé le flanc des forteresses Pour devancer, parmi les ronces du sentier,
. Les pas du bien-aimé contournant le moutier.
Éclosent sous nos pas qui courent se rejoindre Les mystères d’amour que les ombres font poindre: Et que les arbres, pris d’un saint ravissement, Chantent nos voluptés dans leur balancement! De la lune en courroux déjouant la lumière, Les incantations de la forêt fruitière Ont commencé pour nous sous ses trésors pendants; Que ce soir soit ardent parmi les soirs ardents ! Regarde : plus de tour qui menace ou domine La pelouse assoupie où notre amour chemine : Tintagel s’est perdu dans l’ombre et le serein Et le vent l’éparpille à l’horizon marin ! Tissés agilement de fils impondérables, Ma robe et mon manteau sont à peine palpables ; La boucle retenant leurs flots dans le zéphyr, Facile à dégrafer, ne compte qu’un saphir.
la tragédie de Tristan et Iseut La vague de ton corps, harmonieuse et lente, Ondule brusquement plus vive et plus troublante, Et je sens, sous l’ouvrage éthéré des fuseaux, Tes seins, marbres vivants, pénétrer dans mes os! Comme dans les ravins des bouleaux et des hêtres, L’un à l’autre enlacés, se fondent nos deux êtres : Sous ta poussée, Ô vin qui fermentes et bous, Le mystère d’amour éclôt d’abord en nous! Iseut ! Iseut! Nos cœurs s’élargissent, immenses! L’infini nous agite ainsi que des démences, Le grand ciel envahit nos fronts larges et bleus, Les astres dévorants nous brülent de leurs feux ! Nous enchantons la nuit illuminée et pâle : Elle est un encensoir taillé dans une opale Où, du fond de nos cœurs troublés de mille sens, Tourbillonne et s’élève un immortel encens.
La force du vieux monde au philtre condensée, L’universelle sève, errante et pourchassée, Murmurant à nos cœurs la chanson des époux, De leurs divins bouillons enflent à flots nos pouls. J’ai su que pour brasser le vin qui les active Ma mère alla chercher une herbe primitive Et les os des premiers vivants entremêlés Où les principes tous dormaient accumulés. Sur ta lèvre, sans fin, je retrouve à ma lèvre Sa sauvage saveur immortelle et sa fièvre Inextinguible, et, dans chaque baiser nouveau, Je retrempe à son goût l’enchantement dévôt. Inoubliable jour où, sur la mer d’Irlande, En la coupe où l’or fin tordait une guirlande, L’un et l’autre, ignorant ses pouvoirs concentrés, Nous l’avons bu tremblants et déjà pénétrés !
la tragédie de Tristan et Iseut ù Mais déjà Dieu lui-même, en forgeant nos deux formes, Dans notre sang jumeau mit ses gouttes énormes à Et plaça notre chaïne au fond de ce creuset Que pour couler nos corps sa droite se creusait. Éloignés et dotés de sorts incompatibles, Nous nous aimions depuis les temps indescriptibles Et nous avons vécu, chacun inconscient, Un semblable passé fait d’amour patient. Nous qui longtemps sans nous connaître nous cherchâmes, Nous dont viennent hier de se trouver les âmes, Roulons broyés par notre étreinte et confondus Au fond de l’océan des bonheurs éperdus ! Tandis que sur nos fronts la houle du feuillage Bercera mille nids dormeurs dans son mouillage Et que le ciel désert s’étendra longuement Comme un chaos rempli par notre embrassement.
Arrêtons-nous ici : la mousse est tendre et molle ; Les branchages lui font une basse coupole. Blottis au sein de ces rameaux les chats-huants Ne nous surprendraient pas de leurs yeux remuants.
Quand, sur un sable nu, nos corps se coucheraient, Sur toi, comme un rempart, mes bras se fermeraient Et la vieillesse mème, habile à tout blanchir, Pour parvenir à toi ne le pourrait franchir.
Notre couple avec lui porte en chaque refuge La jeunesse sacrée au Dieu mème qui juge.
la tragédie de Tristan et Iseut Il vient. Dans le château Il erra sans sommeil quelques instants. Bientôt, De votre chambre, Iseut, il a suivi l’allée ; Puis, ayant trouvé la porte sourde et scellée, Songeur, il porte ici des pas irrésolus. Vitement, rentrez ou vous ne le pourriez plus, Iseut et Brangien rentrent dans le château par la petite porte basse au moment où Marc apparaît sur le perron. Qui marche? Vassal ! Homme! Ne glisse pas ainsi. Mais réponds et te nomme! Tu te tais? Voici ton pas, Tristan !
C’est Tristan qui se tait quand j’appelle? Pourquoi Es-tu sorti si tard? Est-ce quelque prouesse Que tu cherches, ou bien ressens-tu la détresse D’un remords qui, la nuit, pèse plus lourdement ? Un songe affreux que j’ai fait. Un songe? Ah! Ah! tu dis un songe ? Elle est bien lente Cette réponse si simple, et combien tremblante ! Et te plaît-il conter quel songe ? Blessé me poursuivait jusque hors du hallier… Je m’éveillais; mais la bête, traînant son ventre Ensanglanté, hantait la chambre comme un antre. : Dieu ! quels doutes ! Tristan fut-il pas dévoué Loyal et toujours d’un scrupule non joué ? Quand Morholt descendit sur le sol du royaume Où mon pouvoir s’étend d’Ely jusqu’à Dureaume,
la tragédie de Tristan et Iseut
Avant de prélever le vieux tribut annal,
Il nous offrit combat par un triple signal.
Aucun de mes soldats n’osait cette bataille ;
Seul, bravant le défi monstrueux de sa taille,
Tristan bondit et vers le rocher dans les eaux
La barque de Morholt emporta les rivaux.
Puis, lorsque de leur champ de lutte solitaire,
D’où seuls des cris ardents parvenaient à la terre,
La barque retournant apparut sous son dais,
Elle était veuve enfin du meilleur Irlandais ;
Cependant de ton corps percé comme une claie
Ta vie, à cher neveu, coulait par chaque plaie !
Dis-moi que sous les toits par les branches construits
Tu viens attendre, ouvrant l’oreille à tous les bruits,
Une fille d’Iseut, aimante, que tu loues
De réjouir ta bouche au don frais de ses joues.
Serais-je de ceux-là devant qui l’honneur veut
De cacher tes amours que tu tiennes le vœu?
Ah! par notre amitié, mon Tristan, et pour elle,
Nomme-moi l’innocente et chaste tourterelle
Qui ne doit rien qu’à toi, certe, et n’a point failli
En courant aux bosquets où le plaisir jaillit ?
Vous m’interrogez comme un rôdeur qu’on suspecte
Pour m’avoir vu la nuit, sur l’herbe où quelque insecte
Était seul avec moi ? Seigneur, assez, assez !
Dites-moi quels soupçons affreux vous nourrissez ?
Vous m’avez trop longtemps accusé sans défense. Que me reprochez-vous ? Quelle fut mon offense ? Seigneur, je veux savoir, vous ne pouvez tarder. Garde-toi, garde-toi de me le demander ! Des mots dont un maudit s’est permis la licence, Quelques mots indécis mais clairs, puis ta présence Dans cette même nuit, sous ces arbres, ici, Et ton embarras, tout s’accorde et me saisit! F Oui, mon esprit se perd. Un infernal génie Roule en moi! Je ne suis plus moi! Je me renie! Il m’emporte hagard, fiévreux, désemparé, Dans une course folle en parage ignoré ! : Mais non ! Non! je ne crois pas encore et mes doutes Vont se fondre et c’est à tort que tu les redoutes!
4 Seigneur, ne sachant pas de quoi vous m’accusez, Je ne puis éclairer vos esprits abusés.
< Cependant:! quels que soient mes fautes ou mon crime,
| Dieu m’est témoin, seigneur, qu’en ce cœur qu’il opprime Je n’ai jamais du moins, de moi-même oublieux, Blasphémé l’amitié que savent ces lieux, Ni contre vous, bel oncle, emporté d’aventure, Pour m’affranchir de vous désiré la rupture ; Mais qu’au fond de ce cœur vous chérissant encor, Cependant qu’entre nous se lève un désaccord, 81 6
la tragédie de Tristan et Iseut Le moindre des soucis de mon âme inquiète N’est pas notre amitié qui déjà s’émiette. Me Hélas ! l’inévitable événement se rit Du cher et bon passé dans nos âmes inscrit, Et vainement, aux bords dont celui-ci s’échappe, L’homme en proie aux destins sanglote vers sa nappe! Dieu m’est aussi témoin qu’à d’indignes leçons Rebelle, je m’efforce à chasser ces soupçons. + Plein d’une perfidie habilement versée, Mon faible cœur bientôt rappelle leur pensée. Ah! fils, écartons-les à jamais ! Sauvons-la Notre fraternité! Pour atteindre cela La raison de tous deux exige un sacrifice; Et plus tard, délivrés du hideux maléfice, Nous recommencerons le passé ; — mais d’abord Il faut nous séparer, mon fils; — quitte le bord Quoi? Vous m’exilez! Le pacte : Est bien rompu, qui nous enchaïnait, et votre acte Impitoyable, à roi ! Terre! Terre où mon pié Aïmait à se poser, à qui je m’élais fié; Château qui vis longtemps, sans qu’un chagrin me naisse, Dans sa gloire et sa paix s’écouler ma jeunesse,
Est-il vrai que, banni de vos sites chéris, . Je doive. Ah! pas encore ! Et vous, à vieux troncs gris, Pins nobles, arbres lourds de fruits, jeunes arbustes, Vous qui me connaissez et n’êtes point injustes, Vous qui savez que loin de vous, partout ailleurs, Je mourrais d’un ennui cruel, soyez meilleurs Que ce roi; prenez-moi, mes amis, dans vos branches Enserrez-moi, vibrez, défendez-moi ! Vous, franches Mon cœur, un jour rasséréné, /
Des fils qui me naïîtront rappellera l’aîné; Car, je le sens déjà, Tristan, et te l’atteste, Je te rappellerai. Va! que ton pas soit leste ;
Subis l’épreuve et crois en moi. Puisque tu vis I1 faut que mes soupçons soient bien mal affermis, Car si jamais. Dieu grand! La minute alarmante Verrait pour tous les deux une mort infamante ! ; Oui! quand vos aveux seuls se seraient échangés ! Lorsque vos regards seuls, l’un dans l’autre plongés, Auraient failli, laissant votre chair sans souillure, Infidèle vassal, et toi, reine parjure.…
Seigneur, que dites-vous ?
la tragédie de Tristan et Iseut Ciel! Ciel! Je te l”apprend Moi-même, malgré moi! Mais puisque le torrent De mes angoisses rompt mes lèvres au sceau frêle, Tant mieux ! Tu comprendras quel tourbillon de grêle ; : Pouvait seul ébranler notre alliance et si J’ai tort pardonne et plains-moi d’un esprit rassi ! Ah ! laissez-moi rentrer dans le manoir, car toute La vérité de vos soupçons, quoi qu’il en coûte, : La reine doit l’entendre et quels honneurs lui rend Son époux ! Laissez-moi passer! Je fus garant Près du père d”Iseut de votre déférence ; Il me faut détromper sa naïve assurance. Avant que de partir il n’est pas superflu Que je lui dise, Marc, de ne vous croire plu! Ne pense pas encor rentrer dans ma demeure.
FN 17 je te mène pas moi-même jusqu’à l’huis ! ” Ÿ 14 Va devant moi! 104
Une grotte dans la forêt. Voici le premier jour de l’été : la ramure Roule de l’argent clair dans sa majesté müre * Et, du pré jusqu’au faite autrefois embrumé, La terre éclate et luit comme un casque gemmé ! . Tristan, des moissonneurs la lointaine famille, Autour des:épis roux, promis à la faucille, Fête en ce même jour le plein des renouveaux ; vi Mais nous, si seuls et loin de tous par monts et vaux
la tragédie de Tristan et Iseut ; Nous célébrons tout bas les choses maternelles De resplendir ainsi que nous pour nos prunelles.
Fa Les cloches des cités, en des coups redoublés, : Sonnent de l’aube au soir pour la fète des blés, Mais la feuille des bois que nulle main ne sème, Pour sa solennité sait sonner elle-même, ‘:
- Et, depuis ce malin, dans le cirque du mont, Son clapotis circule et s’élargit en rond. - O mots humaiïñs perdus dans l’air des hauteurs larges, Chants de gloire, fracas des coursiers dans les charges, Cris dont sont salués les rois, Ô vain éclat ; Imperceptible quand la nature parla! L’air que nous respirons tranquillise et dévaste Nos esprits pleins jadis du bruit du monde vaste. Plus de pompes, un lit de feuilles, les grands daims Jetés au bois flambant par des trépas soudains : } Autour de nous éclôt en folles plates-bandes ÿ Une réalité subite de légendes ! Nous avons perdu le monde et le monde nous, Mais quand auprès de nous seraient les mondes tous, Heureux d’un seul bonheur en qui son cœur abonde, Tristan n’apercevrait qu’Iseut dans tout le monde; ; Et du même bonheur l’esprit plein et content, Iseut ne verrait dans les mondes que Tristan.
Toi dont le séjour calme et la demeure sûre Où, tels que des amants de la petite gent, Nous avons étendu notre lit indigent, Sois la fossure des amants et baptisée . De ce nom avec l’eau sainte de la rosée Puisque, depuis le toit dernier des derniers bourgs, Avant de te trouver il faut marcher cinq jours ! O grotte, par toi nous vivons et dans ces sites Nous n’avons que les soins aux grands arbres licites : En ‘premier lieu le soin d’être, d’être selon La loi simple d’amour qui régit ce vallon, Forts et beaux comme des chènes aux jeunes fibres, Épanouis dans la lumière et dans l’air libres. Et, si c’est de l’été la grand fête aujourd’hui, Bientôt une autre fête, à grotte, en ton réduit, Plus triomphalement sera par nous menée : Le premier des retours après loute une année | Du jour, où négligeant son renom et sa paix, Iseut s’en vint me suivre au fond des bois épais!
la tragédie de Tristan et Iseut La paix d’Iseut était où serait ta retraite, | : Et son renom dans sa tendresse toujours prête Pour ta tendresse. Et quand un sentiment plus pur ; Au fond des cœurs humains a-t-il mis son azur? Les amants à venir, le soir, sous la feuillée, Dans l’ombre répandront l’histoire ensoleillée ; Des sages de tous temps la juste austérité En verra l’harmonie et la fidélité, Et tous nous béniront pour son charme durable Quand ils s’en rediront le détail mémorable ! Ma robe est un fossé que la brise a comblé Avec un blanc bouquet des rameaux envolé, Vivant encore et non brülé par l’heure chaude. Son arome dans l’air s’exhale encore et rôde, L’ouragan n’en a point chiffonné le satin Et sa verdure est fraiche, ainsi qu’à son matin, D’où s’élance, élargie en corolle, une antenne.
Là-bas, sur l’herbe grasse, autour de la fontaine, Les tilleuls parfumés vont bientôt s’effleurir : J’avais dit à Brangien, la douce, d’y courir Recevoir dans son sein la feuille et le pétale Et d’en joncher la mousse où notre lit s’étale Pour que, durant les mois de neige et d’âpreté,
. Sur nos corps imprégnés nous conservions l’été Et qu’alors ces odeurs dans nos chairs demeurées Évoquent à tes sens des heures préférées.
: Oui, les tilleuls sont doux et parfois, dans le soir, Lorsqu’au seuil de ces prés nous allions nous asseoir, Nous les sentions dans l’air moins pesant, où les ombres Glissaient du haut des cieux subtiles et sans nombres. k | Ce n’était pas l’apprèt habile d’orient : Que l’amoureux pervers accueille en souriant, Ni l’appel odorant des sachets de basane Échappé du manteau vil d’une courtisane. É ; _ C’était une caresse et noble et tendre autant Qu’un baiser maternel exorcisant Satan : Et je croyais sentir l’âme sereine et haute De Blanchefleur, amante et sans crainte et sans faute ‘ Qui du frein des regrets ne connut point le mors Visitant ses enfants sans faute et sans remords, Contente de les voir dans l’enceinte jalouse î D’une pelouse en fleurs pareille à la pelouse
la tragédie de Tristan et Iseut ë Où, rougissant jadis sur le seuil de l’hymen, 6 Son aveu devança l’aveu de Rivalen.
- Allez, brins gracieux et que chacun voltige ; De la longue aile verte attachée à sa tige, O fleurs, et posez-voys, dociles papillons, A la place où leurs corps ont croisé leurs sillons ! Elle répand les fleurs contenues dans sa robe sur le lit de mousse et de feuillage, puis sort. Prête-moi Qui-ne-faut, Tristan, ton bon ouvrage, L’arc sûr fait de ta main qui jamais sous l’ombrage Ne manqua de clouer les daims dans le fourré. Quelle bête as-tu vue ? Un cerf rare, et serré Par ton limier Husdent: muette est la poursuite,
I1 le chasse vers nous en lui coupant da fuite ; Fils, tu l’as bien dressé : l’éclat de ses abois
: Ne nous attirera personne dans ces bois Qu’un silence effrayant enveloppe et clôture.
Voici l’arc. Vous aurez royale nourriture ! Te plairait-il, Iseut, que je harpe ? Tandis Que Gorvenal poursuit les bêtes aux taudis, Assis à les genoux, rèveur et pacifique, Je prendrai, si tu veux, cet instrument rustique Dont nous avons lous deux été les artisans. Ami, chante ton lai qui passera les ans, Dis comment sur le sol que le bois mort endeuille Au coudrier rompu s’enlace un chèvreféuille,
la tragédie de Tristan et Iseut Module : « Iseut amie, ainsi s’en va de nous : « Voyez : ni vous sans moi non plus que moi sans vous. » Viens donc et que la brise errant au ras de l’herbe De la chanson dans l’air éparpille la gerbe! Personne ! Maïîtrisez encore quelque peu De votre impatience irascible le feu ; Ils ne vont pas tarder à vous revenir puisque Leur amour ne sait pas ce qu’en ces lieux il risque. Nous n’avons, en rampant, point été rencontrés 4 Et, par ma foi! mes os en sont courbaturés. Aussi bien tout est calme et, là-bas, leurs cavales, Qui paissent dans les prés, cascade, où tu dévales, Ne leur révèlent point par leur hennissement * ù L’approche d’un fatal et sanglant dénoùment.
O cruelle beauté des choses! O nature Sans justice où le mal hideux et la droiture Vivent également l’un et l’autre, voisins, Mèlant les actes bons au crime et ses desseins, Et buvant en jumeaux à la source commune Ta splendeur, à soleil, et ta douceur, à lune! Quoi! c’est là leur asile et, sortant des rochers, Dans leurs cendres des feux ne les ont point couchés! Mais non, l’herbe sourit à leur folle tendresse, Le soleil doucement réchauffe leur ivresse, Et parmi le troupeau des hommes sans rougeurs Je ne trouverai point d’amis ni de vengeurs ! Toi-même qui jadis machinais leur supplice, De la fuite d’Iseut subitement complice, Tu la vis en silence, à Frocin, et durant Des mois tu connus leur grotte, Marc l’ignorant ! Et que m’importe, à moi, qu’ils s’aiment et vous trompent ? Je ne suis pas gardien de ces serments qu’ils rompent: Il m’a suffi longtemps que dans leur doux exil, Loin de mes chères nuits s’exerçät leur babil Car du savoir complet voulant gagner la palme J’exigeais près de moi non l’honneur mais du calme. Vous me demanderez dans quel but, à présent, Sans réclamer de vous ni bienfait ni présent, 97 7
la tragédie de Tristan et Iseut Vers leur pur nid d’amour qu’enelôt la forêt vierge, De mon œil conducteur je vous prête le cierge ? Regardez cette grotte : elle est, loin des cités, Un lieu de sortilège et des mieux abrités: Corinus, le premier des chefs de Cornouailles, Autrefois dans le roc pratiqua ces entailles ; C’est là que les esprits qui hantent sa paroi É Légiféraient, dictant tout bas pour le vieux roi. Seul un amour puissant, en quête d’un asile Inabordable plus que dans les flots une île, Pouvait, au fond des bois, aller chercher ce puits x De repos, de silence, inhabité depuis. Eh bien, elle me plaît à moi, leur chère grotte! Et par mon front luisant, bon roi, le projet trotte De m’installer céans, en ermite, creusant L’occulte au fond de l’ombre ou de lincandescent, Pour rendre à l’univers celui que Viviane Tient endormi dans les lacets d’une liane, Et pour que l’inconnu revoie en moi Merlin! Vous allez m’en chasser votre tendre fretin, S’il vous plaît, au plus vite! A part cette besogne, Votre front, grand seigneur, qu’un fol amour renfrogne Oh! vous ne pouvez rien Sur moi, nous allons nous quitter et tout est bien.
Vous ne me serez plus utile : votre trône Vous rappelle là-bas: Frocin, après ce prône, D’un ermitage vrai goûtera les saveurs, Les amants morts ou bien partis vers vos faveurs! Je les tuerai, Frocin! Cela, car c’est écrit : ce couple, dans ma sphère, Sans cesse portera quelque ombre ou quelque accroc. Mais vous n’en aurez pas le courage : c’est trop! , Et vous serez toujours, ainsi je le remarque, é Des monarques trompés le plus trompé monarque. Je ne viens pas juger ; tout est examiné ; La sentence est rendue et le mal condamné ! Point de bourreaux et point d’assistants! Je me venge Moi-même, sans témoins. Je ne voudrais pas l’ange D’extermination pour m’aider. Ah! le temps ) N’a pas en moi calmé les courroux palpitants : Chaque jour, en prenant mon glaive pour le ceindre, J’espérais que le jour ne voudrait pas s’éteindre à Sans que j’aie, apaisant mon supplice hagard, Clos leur lèvre au baiser et leur œil au regard. Comment, dans l’espoir vain d’une telle entreprise, Ai-je pu vivre un an sans que mon cœur se brise ?
la tragédie de Tristan et Iseut Que sans vengeance un jour lentement envolé! Et qu’un an peu de chose une fois écoulé! Mais le temps peut s’enfuir : la douleur éternelle Me retrouve toujours semblable et tout plein d’elle. Sans cesse je revois l’heure où la trahison Éclata, comme un jour funeste, en ma maison : J’avais conduit Tristan jusqu’au seuil de la lice, Et je me reprochais tout bas mon injustice Et pour un sûr ami mes indignes façons, Tant le perfide avait égaré mes soupçons ! Quand je ne trouvai plus dans la chambre confuse… Comment m’ont-ils joué? Par quelle basse ruse Les fuyards se sont-ils rejoints hors des fossés, Tous, jusqu’au chien Husdent à la langue traîtresse ? Du départ de Tristan qui prévint sa maîtresse ? Hélas ! Elle guettait sans doute son ami, Croyant l’époux trompé sûrement endormi, Et sans doute c’était leur plus chère coutume De s’attendre au jardin enveloppé de brume ! Cachée en quelque coin obscur elle entendit Mon menaçant langage et son cœur interdit Tressaillit à ma voix et s’angoissa d’entendre Que jamais plus la nuit ils ne pourraient s’attendre! Tel fut son fol amour que…
Seigneur, les voici!
Je ne suis pas trop exigeant. Ainsi Chassez-les : c’est vraiment tout ce que je demande. Craignez que votre cœur s’amende! Ciel! je les vois ! Beaux, radieux et frais! Ah! je ne croyais pas que je les reverrais !
la tragédie de Tristan et Iseut Hélas! Que ne nous fait-il prendre Par ses soldats : bien mieux je te pourrais défendre! Mais il a craint, n’étant point seul, de s’avilir !
Ii n’ose me frapper qui sut bien me trahir?
Seigneur, je défendrai mon Iseut à l’encontre De tous, même de vous ; mais qu’un serment me montre Que vous respecterez, moi mort, son corps chétif Et vous pourrez sur moi lever un bras hâtif!
Non pas Tristan, mais moi, chez vous la mal venue! Il vous fut cher avant que je vous sois connue; Longtemps vous l’aimiez seul et dans ce temps heureux, Seigneur, votre amilié suffisait à tous deux. Mais je vins, j’ai troublé votre vie et la sienne, Moi seule j’ai mis fin à l’union ancienne. Seigneur, que par ma mort recommence bientôt Votre vieille amitié dans votre vieux château ! Et toi, Tristan, et toi, si vraiment ton cœur m’aime, N’accuse de ma mort nul autre que moi-même, Ne lui reproche rien et sache-lui bon gré De m’avoir accordé ce que j’ai désiré !
D’épargner l’un de vous si j’avais la folie Ce n’est pas celui-là pour qui ta voix supplie Et pour lequel enfin de ton infäme ardeur Tu me montres ici toute la profondeur ! Non! Non! Tu l’aimes trop pour que cette prière Arrête devant lui ma rage meurtrière ! Hélas ! en t’écoutant je songe avec horreur Qu”au jour de notre hymen peut-être la fureur De cet amour déjà remplissait ta pensée Et que je n’eus jamais entière l’épousée ! Tristan ! Tristan ! Pourquoi t’en fus-tu me quérir La perfide par qui je devais tant souffrir ? Et toi, qui m’apportais avec eux l’insomnie, Vaisseau, qui, protégeant leur double vilenie, As peut-être bien vu leur amour cemmencer, Dans l’abîme des flots n’as-tu pu t’élancer ?
O roi Marc, le vaisseau, le flot que l’on révère Pour se montrer toujours aux parjures sévère, Et le ciel qui s’indigne aux actes offensants, Les éléments enfin, les savaient innocents !
la tragédie de Tristan et Iseut Que me dit celle-ci ? Roi Marc, cette parole Est grave : l’écouter très calme est votre rôle, Et savoir tout, d’un cœur paisible, longuement ! Le coupable en ceci c’est moi! J’en fais serment! Il vous faut jeter mon corps à la pourriture Et les déclarer, eux, sans reproche! À Brangien, tais-toi ! Ne lui révèle pas le charme de ce lien Que nous seuls sachions nos destinées !
Seigneur, votre cœur, que surprend Ceci, pour le comprendre est vraiment assez grand Mais il est des secrets pour la bouche indicibles. Ce qu’affirme Brangien est des choses possibles : Nous sommes innocents. Je ne reconnais pas Mon tort et ce n’est point la crainte du trépas Qui me rejette vers un lâche subterfuge. Ne nous jugez donc pas ainsi que chacun juge : Car voici bien des soirs et des soleils levants Que nous ne vivons plus au pays des vivants Et que leur vil principe et que leur loi vulgaire Dans leur étroit étau ne nous retiennent guère. Je dirai franchement que de notre destin Nous avons accepté tout le fatal certain
la tragédie de Tristan et Iseut : Et goûté fièrement par notre amour qui l’orne Une félicité sans mélange et sans borne. Rameaux qu’un soufle mâle arrache palpitants, Nos âmes ont passé dans un vent de printemps, Dont le joyeux élan les tord et les emporte, Aux limites du monde une invisible porte! Je jure simplement sous le dôme éternel Que je n’ai point aimé d’un amour criminel Et que la blonde reine, à mes pas qui s’attache, Plus encor que Tristan est sans crime et sans tache ! Quels crimes, quels forfaits aurions-nous perpétrés, Nous qu’un pouvoir divin a sans doute enivrés ? Contre le pur amour qui te semble un caprice, ; O roi, n’élève plus de voix accusatrice ! Par lui la vieille terre est un clair paradis Où vivent deux enfants de leurs sens étourdis, Dans le large mépris de toutes douleurs vaines, Abandonnés au Dieu qui coule dans leurs veines! Une beauté mystique environne leurs corps, Leurs yeux ont des clartés et leurs voix des accords, Tandis que, connaissant des bontés ineffables, Leurs cœurs s’ouvrent au bien comme le ciel des fables ! Le magicien puissant qui fit pour nous si beaux L’humble lit forestier sur la mousse en lambeaux,
A travers l’inconnu la fuite périlleuse, é La halte peu certaine au creux de quelque yeuse, Un long hiver chargé de glace et de frimas, De l’âtre de gros bois le maladroit amas, À La mort même, au détour du chemin, qui nous guette, Nous excuse-t-il pas d’avoir, sous sa baguette, Laissé l’oubli de tout, dans nos membres tremblants, Monter comme une nuit pleine d’astres brülants ? Je dirai plus, seigneur : pour un désir frivole 4 Croyez-vous que Tristan, à ses sens bénévole, Ait trahi l’amitié qui lui fit si souvent Aventurer sa vie en un hasard mouvant, Cette douce amitié dont le charmant partage - L’enchaîna tant de temps loin de son héritage ; Et qu’il eût, en un jour, soudain désavoué Avec tous vos bienfaits son passé dévoué, Si quelque force, plus que ses souvenirs forte, N’avait dans son esprit déchainé sa cohorte ? . Quoi! l’adulière, ses baisers, ses voluptés, : Ils seraient innocents ceux qui les ont goûtés? Cela ne se peut pas! Je le sens! Je l’affirme ñ Sur le Dieu que le elou païen rendit infirme ! 3 Ha! Ha! Si je les crois si coupables, comment s Ai-je permis qu’ils me parlent abondamment ?
la tragédie de Tristan et Iseut
Cette grotte est vraiment riche en sorcellerie ! Une splendeur jaillit autour d’eux, intarie Et réelle et mon bras loin d’eux est enchaîné! Pourtant non! Seules leurs âmes ont rayonné !
Un charme ferait-il que moi je compatisse
A ce qui me honnit? O justice! Justice !
Rien n’est-il donc certain dans nos cœurs ? Je ne peu Plus frapper ! Mon vouloir fléchit-il pour si peu ? J’avais jugé! Je me disais fort ! O jactance!
Oui peser, discuter à nouveau la sentence!
Mais sans voir leurs yeux ! Leurs yeux flamboyants sont pleins De magie, et devant eux mes esprits enclins
À la faiblesse! Allez! Sortez! Mais non! les branches Vous cacheraïient bientôt, fuyant, à mes revanches ! Restez! O forêt vierge, inspire-moi le bien! Laisse-moi méditer en toi, sois mon soutien!
Et vous ne cherchez pas une fuite coupée,
Car bouger serait vous jeter sur mon épée !
Iseut! Iseut! Ne crains rien! Il ne frappera Pas! Il n’osera plus!
15 Il nous séparera ! - Fe 4 Il le peut trop. ë D Nous pourrons choisir entre Fe #1 Que la mort plutôt entre é - ‘4 \ Dans la grotte d’amour ! < Le Iseut, je ne peux pas laisser aux flancs des troncs, Fi : 110 Près desquels si souvent vibra notre caresse, a) ñ Couler le sang du corps qu’avec bonheur je presse ! 4 Ë 1 La mort! La mort! Oui, oui! Notre premier baiser É : 4 Sous son aile, déjà qui venait nous loiser, 0 Re: S’entrecoupa du cri dont l’homme la défie ; à 408 Mais, certe, c’est moi seul que ce cri sacrifie, ci
la tragédie de Tristan et Iseut Et je demeure prêt à la laisser férir Sur moi tout seul mais non à te laisser périr! Quitte-moi s’il le veut! Quitte-moi. Je fus lâche Trop déjà de permettre, Iseut, que sans relâche, Dans l’exil douloureux auquel j’étais jeté, Tu suivisses partout mon äpre pauvreté ! Va! va! Retourne loin de moi, vers tes richesses, + D’un destin mérité recevoir les largesses, Et laisse longuement renaître, s’il revient, L’insoucieux sourire, Iseut, qui te convient ! Pour moi je suis celui qu’une mère mourante, De sa lèvre blèmie et sa voix expirante, É Pressentant que bientôt elle m’aurait quitté, Nomma du triste nom que tous m’ont répété ! J’imiterai l’exemple où ton grand cœur m’invite, Je vivrai, quoi qu’il coûte, afin que toi sauvé, Et suivrai, pour toi seul, son ordre réprouvé! Mais je ne souffre pas que ta voix se repente De m’avoir de l’exil laissé suivre la pente! Tapie auprès de toi dans le creux du rocher, Et parfois accrochant l’hermine que je porte Aux glaçons hérissés sur la verdure morte ; Puis lorsque le temps clair fit pousser les bourgeons, Sous des branches en hutte ou sur un lit de jones, 110 4
D’écouter près de toi, qui si bien les imites, Tous les petits oiseaux, advolés des limites De notre vert royaume à notre vert palais, S’ébattre à la lumière et gazouiller leurs lais! Si désormais hélas ! l’espace nous sépare :_ Qu’aucun ressouvenir de moi ne te prépare Pour tes songes du jour ou veilles de la nuit, Vers le passé rempli si bien, un long ennui; Laisse pour l’avenir que ton vouloir assume Le grand oubli noyer le regret qui consume ! Que dis-tu, cher Tristan ? Eh quoi! faut-il bannir À jamais, ami beau, ton divin souvenir ? Faut-il qu’en nos esprits dévastés rien ne reste De tout ce qui nous fut si cher et si funeste, Ni dans nos cœurs plus rien de ce qui tant émeut Iseut près de Tristan et Tristan près d’Iseut ? Je n’opposerai point, pour que son poids s’allège, À ma douleur sacrée un oubli sacrilège ; Mais je veux pour moi seul, loujours sombre et blessé, Le chagrin qui s’éveille en songeant au passé,
la tragédie de Tristan et Iseut Je veux pleurer moi seul sur la douceur ravie, Trop heureux de pouvoir t”emporter par la vie, Où toute chose, hélas ! se disperse et se fond, Image impérissable en mon être profond! O généreux, qui me léguant l’indifférence, Demande à conserver pour lui seul la souffrance, Crois-tu qu’Iseut consente à ne point partager La lointaine amertume où tu vas te plonger? Oui, lointaine ! Mais jure, en quelque lieu que j’aille, En quelque temps aussi que ce soit, sans délais, D’accourir près de moi si jamais j’appelais, 3 Comme je jure ici, si jamais tu pourvoies ; Un messager pour moi, de le suivre en ses voies ! Tristan, qu’avons-nous dit? Se peut-il? Non! Non! C’est Un rêve, un rève, dont l’horreur nous pourchassait! 4 Tristan, prends-moi dans tes deux bras! Tristan enlève Iseut! Passons fuyant et vainqueurs sous son glaive! Emporte-moi très loin ! Partout où tu voudras ! J’irai toujours, encor ! Partout où tu fuiras! Le collier de tes bras sur mon cou qu’il se ferme ! Ha! Marc revient! Hélas! Hélas! voici le terme!
Iseut, suis-moi. Seigneur, où vous suivre, seigneur ? Je vous suivrai, sur mon honneur. ; O roi Mare, tout ceci, certes, n’est pas un piège Qui conduit à la mort ? Pas qui me connaît bien. 113 8
la tragédie de Tristan et Iseut Suis-moi, Mon séigneur Marc, si vous avez ma foi, Cette forêt retiént mon cœur dans sa lisière. ‘ Ton corps n’en foulera du moins plus la poussière, ; / Je ne retournerai pas seul et veuf du moins Parmi mes preux, de ma douleur ces froids témoins, Tandis que vous seriez, dans votre humble caverne, 3 Plus heureux que le roi, seul dans sa gloire terne ! Terre où les laboureurs n’ont pas poussé leurs socs!
Brangien! je t’emmène ! Brangien paraît à l’entrée de la grotte. Brangien, dans sa prison suis cette forme humaine! j TRISTAN seul, puis GORVENAL Partie! Elle est partie, Iseut, à tout jamais! Ah! je ne savais pas à quel point je l’aimais ! ÿ Mon fils! Mon fils! Maître, à la voix pressante Ë 4 De son époux, elle est partie, obéissante !
4 la tragédie de Tristan et Iseut
Je les ai vus. Partons aussi! Dieu! de ce coin } Retiré, la sentir et si près et si loin!
Je ne peux pas! Courons! Allons la lui reprendre! Sa vie, Ô maître est mienne et Marc doit me la rendre!
Tu n’iras pas ! Oui, moi, moi toujours indulgent A l’amour insensé, sous mes cheveux d’argent, C’est moi qui te retiens pour que ne se déchaîne Pas contre elle l’amour de Marc devenu haine !
Il à raison! Mais je ne puis! Maître retiens Moi, car mes efforts ne peuvent pas et les tiens ,
Fils, pour elle, . À Étouffe dans ton cœur ta douleur personnelle!
Que deviendrai-je, hélas ! sans Iseut, maintenant ? Où done aller ? Partout où j’irai, me trainant, à Vers mon bonheur perdu tendant un bras avide, Du monde indifférent je fouillerai le vide! Mon âme, qui jadis vit largement fleurir k L’adorable souffrance avec l’âpre plaisir, $ Désormais pour toujours aux regrets condamnée, A l’ennui sans espoir se sera résignée ! Dans mes mornes langueurs et mes inactions Je n’espérerai plus sans des déceptions, Souriante à l’amour et déjà frissonnante, Son apparition prévue et surprenante ! à Subir cela serait plus que l’homme ne peut! Dieu ! l’éternelle absence ! Iseut! Iseut! Iseut!
|| LT RSS ete que L’HUUS
Une Salle du Château de Tintagel.
Ne reviendras-tu pas, à sommeil qui désertes Les paupières d’Iseut nuit et jour entr’ouvertes ? Voltige, en la guettant, sur ces moelleux coussins, Pour chasser les pensers chers, à son corps malsains! Trop tard! Glissant en elle ainsi qu’une couleuvre, Le philtre a révolu lentement sa male œuvre.
la tragédie de Tristan et Iseut F Assez de lais! Reprends la harpe aux bras perclus ; Ma voix est lasse aussi, je ne chanterai plus. Chanson des amoureux languissants dans l’attente, Vous me bercez pourtant de votre plainte lente, Lai de l’amante en pleurs et seule dans la tour, Et toi lai du vaneur guettant le cher atour ! Mais bientôt à jamais ma voix se sera tue Et la mort coulera dans la reine abattue.
Iseut, lâche qui meurt!
Je Lai trop obéi : deux ans j’ai résisté! Deux ans! Tristan! Tristan ! Où, dans cette minute,
Où donc es-tu? Dans quel palais, dans quelle hutte ? Ou bien à quels genoux traînes-tu mon oubli? : ; Il a laissé tout ce temps accompli Sans me parler de lui! Deux ans sans qu’il envoie Un messager ! Cruel, pour que je te revoie, Quoi, n’as-tu rien tenté ? Ne savais-tu donc pas Que le danger avait pour moi de beaux appas Et que le demandait ma voix irréfléchie ! 124 Oui, parfois, sous la mort füt notre chair blanchie, Düût nous surprendre Marc, oui, parfois j’espérais Que du tronc des grands pins vers moi tu monterais M’appelant hors des tours où j’étais retenue, 4 À O voix du rossignol si chère et si connue! Ah ! le danger suave, en tendant son lacet, Aurait rompu l’ennui dont tout m’envahissait ! Afin que son esprit se distraie et varie Un homme a les combats et la chevalerie ; Mais la femme n’a rien qui chasse les douleurs ; La harpe et le rouet laissent couler ses pleurs Et, songeuse, pendant que le temps se déroule, Elle se livre aux maux qui la hantent en foule; Le désespoir lui tisse un éternel manteau. Oubliée! oubliée! Ah! mourrai-je bientôt?
la tragédie de Tristan et Iseut Ciel! une rougeur monte, Iseut, à votre tempe, Une sueur glacée et funeste vous trempe, Vous iremblez et je sens, le long de vos habits, Battre tout votre sang dans vos membres maigris ! Si vous n’étouffez point la douleur qui se hausse Redoutez que trop tôt la mort ne vous exauce ! Brangien ! mon cœur se rompt! Une armure de fer Pèse sur ma poitrine où s’ébat un enfer! Et ma gorge, mon souffle à grand peine la perce! ; Mes bras tombent, mon front tenaillé se renverse ! Tristan ! S’il appelait, hélas! je ne pourrais Pour voler vers Tristan, à mort, rompre tes rets! Je veux vivre, Brangien, vivre, que la mort veuille : Ou non, vivre jusqu’à ce qu’il revienne et cueille L’âme pleine de lui dans un dernier baiser ! Qu’on le cherche, Brangien : mon corps va s’épuiser ! I1 viendra, car, s’il tarde, il a craint des embüches Pour moi, craint que pour moi ne s’allument les büûches ; Son retard autrement ne saurait s’expliquer ; Il viendra puisque Iseut n’a plus rien à risquer! Mais non, restez, car vous ignorez la contrée De son séjour lointain. Et seule l’adorée è * La trouvera ! J’irai moi-même, sans surseoir, Je ne me connais plus de seigneur au manoir, ‘
Le nuage est mon maître et le vent qu’il recèle; Que m’emporte vers lui leur course universelle ! à Ab ! Tu me l’avais dit, sombre prédiction ! Et comme un chant lointain de désolation, Depuis qu’elle pälit et que son corps défaille, Voix de sa mère, hélas ! ton souvenir m’assaille : « Malheur à ées amants qu’unira la boisson « Si l’hymen ne leur fait une seule maison ; f « Tourmentés des désirs qu’aucun baiser n’apaise, t « Sans que jamais l’honneur ni le devoir leur pèse, « Ils courront tous les deux vers leur double cercueil È « Comme un esquif, poussé par le flux, vers l’écueil ! » : Voici bien des journées Que vous pensez ceci… : Par la mer amenées;
- Des clameurs, par moments, m’arrivent.… Croyez-vous ?
la tragédie de Tristan et Iseut Mendiant, que veux-tu? Toi qui m’as fait passer jusqu’en ces lieux, dépouille D’un miséreux, merci! Tristan ?.. Parle! Je fouille Tes yeux pour deviner! Puissiez-vous le revoir !
Vous êtes prompte, Ô reine, à tout savoir! Brangien, il m’appelait… ê Reine, le temps nous presse, La nef qui m’amena demeure prête et dresse Sa voile sans répit ! Et la Bretagne est loin de la terre de Marc! La Bretagne est la halte où son pied las trébuche ; En vain de chaque peuple il a couru la ruche, Il a, pour s’occuper, trouvé plus d’un combat Et passé dans les rangs où tout guerrier s’abat ; : Mais ce que n’ont point pu les épieux et les flèches, : Ce qu’aucun ennemi n’a parfait sur les brèches, . : L’ennui, le désespoir, l’amour et la langueur Ont fatigué sa force et brisé sa vigueur ! ”
la tragédie de Tristan et Iseut Qu’ai-je entendu? Tristan se meurt! Chère figure Si douce, que le froid va rendre blème et dure ! Chère voix qui vibrait d’amour! Ô noble bras, Maintenant jamais plus tu ne m’enlaceras ! Gorvenal, cependant qu’il sent la grave approche, Il m’attend, n’est-ce pas? étendu sur la roche, Devant la mer, hélas! et nul, ah! je le crains, Ne l’aide pour trainer ses lamentables reins ; Aucun ami peut-être, en un cœur magnanime, Ne daigne partager l’angoisse qui l’opprime! Le fils du roi breton, un enfant : Kaherdin, S’apprend à regarder mourir un paladin. 4 Jeune homme généreux, puissent les destinées, Meilleures que pour nous, abriter tes années ! Je te suis Gorvenal ! Qu’on cherche Marc! Qu’allez-vous faire Iseut? Eh quoi! dans la stupeur De la faiblesse, vous si pâle et lamentable, . Allez-vous affronter ce courroux redoutable ?
Et même s’il cédait et vous laissait partir. ÿ O Gorvenal, crois-tu qu”Iseut puisse sortir je Du moutier pour tenter les remous du tangage ? Ab! regarde-la mieux !
O ciel! ciel! Mon langage Était d’un insensé; car son front est marqué
| Par cette même mort dont Tristan est traqué !
; Hélas! c’est en voulant la fuir qu’ils l’ont trouvée! Que faire ? Le chercher ? Mais dès mon arrivée Dans la Bretagne, ayant usé tout le délai, Je n’aurais plus trouvé qu’un homme qui rälait !
« Sitôt qu’un des amants cède au froid qui le navre « Le blème survivant tombe au blèême cadavre CEt, couché près de lui, douloureux et vaincu, « Il meurt de cet amour dont il avait vécu! » Oui! Près de lui couchée! Accomplissons entière La prédiction triste et douce de ma mère ! Oui! Oui! J’arriverai mes amis jusqu’à lui Avant que le dernier de ses matins ait lui! ‘ La mer me portera comme un enfant qu’on berce! Et Marc ordonnera qu’on abaisse la herse 129 9
la tragédie de Tristan et Iseut ‘ Devant celle qui meurt et qui, sans repentir, Le front haut, sortira de chez lui sans mentir! Brangien, appelle Marc! La reine tel’ordonne ! A la grandeur de Mare, ami, je m’abandonne : Laisse-nous seuls sans crainte. Eh quoi ! serait-il vrai Qu”entr’ouvrant une fois son cœur toujours secret, À À Après tant de silence et de froide réserve, Iseut ait souhaité que mon amour la serve ? ;
Regardez-moi, seigneur : et dites-moi sans fard Si ce corps amaigri, ce visage blafard, Ce fantôme léger qui dans votre domaine Se traîne, plus fantôme encor chaque semaine, Est cette même Iseut que l’Irlande envoya Monter au trône auguste où vous siégiez déjà. ; Seigneur, vous le verrez bientôt à cette mine Que la mort lentement m’enveloppe et me mine ; Mais il serait pour nous pénible également Que le mal füt nommé dont je meurs sûrement. Je n’en suis pas une unique victime : Dans ce même moment, à Penmarch, se décime, Privé de tout secours et de toute douceur, D’un mal semblable au mien, le fils de votre sœur. rl | Afin de me l’apprendre, un messager vous brave ; C’est ce Gorvenal bon, c’est cet écuyer brave Que vous avez jadis vu tant à ses côtés Et qui pleure aujourd’hui sur ses jours dévastés ; Tristan enfin m’appelle, il demande, il implore Le droit inespéré de me revoir encore! :
la tragédie de Tristan et Iseut Daignez me permettre un langage écouté ! Depuis que le pardon fut par nous accepté, De ce pacte, seigneur, quelle que fût la clause, Quels que furent nos pleurs, nos souhaits et leur cause, Autant que nous revoir nous eût élé plaisir Aucun n’avait voulu céder à son désir, Mais tout change aujourd’hui : le sort impitoyable Nous prépare à tous deux un regret effroyable, Et fait qu’à nous revoir nous ne trouverions plus Que mortelle amertume en quelques courts saluts ! Pour moi, baignant de pleurs votre pourpre loyale, Je ne demanderais à votre âme royale, Si ces pleurs la pouvaient convaincre ou l’attendrir, Qu’à prier près de lui, consoler et mourir! Voici le dernier coup que l’épouse infidèle ” Peut ajouter aux maux qui me sont venus d’elle! , Et certe, après ceci, plus rien ne m’atteindra ! Hélas ! je le savais, nul ne me l’apprendra, ‘ Que gardant avec foi ta tendresse fautive, Chaque jour en ces lieux te retrouvait plaintive ; . Mais à celte pitié que tu viens d’implorer Mon douloureux amour a pu la mesurer!
É Ah ! tu m’as enseigné, durant ces deux années, | Des heures de douleur sans cesse ramenées ; | ; Et plus âpres encor qu’aux temps où la forêt | Vous faisait à tous deux un asile discret. | Je te gardais mais sans que ton âme consente 6 À A n’être pas d’ici, quoique présente, absente : Rêéveuse tout le jour, d’esprit désabusé, 4 Et ton regard jamais sur ces choses posé, : Tu t’en allais au loin, malgré moi toujours libre, Sur la route où, dans l’air, le rayon du jour vibre! : Te l’avoürai-je, Iseut? Par toi je me jugeais Ë Rabaissé dans ma gloire et parmi mes sujets À Jusqu’à n’être souvent, ainsi qu’un roi d’Asie, EE. Qu’un geôlier tout transi de basse jalousie ! Il ne manquait plus rien à mon cœur condamné Que de t’entendre, après ton silence obstiné, Que des lais amoureux rompait seule la stance, Pour l’absent toujours cher proclamer ta constance ! Seigneur, si de souffrir autant vous fut enjoint, En nous en punissant ne nous accusez point. | Cet instant est venu qu’il faut qu’on vous révèle D’un merveilleux amour une étrange nouvelle, Ce que dans la fossure où nous l’allions cacher | La crainte de la mort n’a pu nous arracher. Seigneur, un philtre a fait notre triple misère; Déjà vous l’eussiez su de Brangien la sincère,
la tragédie de Tristan et Iseut
Mais seule Iseut, seigneur, Iseut ne le permit, Car ce fut à Brangien que ma mère remit
: Et pour vous et pour moi la boisson nuptiale En qui l’amour brülait la coupe glaciale; Mais une erreur a fait que, déjouant ce but, Où vos lèvres devaient boire Tristan a bu. Et sans étaler plus à votre âme jalouse Le sort qui vous ravit le cœur de votre épouse, Je me tais et j’attends que le roi généreux
Qu”entends-je ? Quel miracle en mon âme scintille ? Un sortilège ardent dans leurs êtres pétille ! É Un sort irrésistible, une divine loi £ Avaient creusé l’abime entre l’épouse et moi! Quoi que je fasse, à ciel! quoi que mon cœur invente, Je ne détruirai pas leur œuvre trop savante Et je vois entre nous longuement aplani Un impossible amer semblable à l’infini ! Eh bien! qu’Iseut du moins me bénisse et respecte ù Et que, reconnaissant une preuve insuspecte « D’un grand amour qui cherche à se bien exprimer, Elle ait du moins regret de ne pouvoir m’aimer ! À Tu peux partir, Iseut, ton époux l’autorise !
Entrez, mes preux !
Vous tous connaissez-la : Rejoignant mon neveu, La reine va partir et c’est moi qui le veu! É Heureux le cœur rempli d’un amour admirable Par l’abnégation et le renoncement Sait du moins affirmer son noble sentiment, Et faire à celui-là que’ vainement il aime - Le sacrifice auguste et complet de soi-même ! Je meurs, je ne verrai plus jamais votre loit ; Dieu vous garde, seigneur ! Gorvenal, hâte-toi!
Une tempête sur la grève de Penmarch. Toujours son appel inlassable ! Hélas ! je voudrais, d’un regard intarissable, Des flots, ainsi que vous, fouiller au loin les creux ! Mais je suis faible, trop !
la tragédie de Tristan et Iseut
L’ouragan est affreux Et tu ne verrais rien, non plus que nous. Demeure Couché sur l’herbe, ami.
Cueille avant que je meure Le salut longuement pour elle préparé; Tu le lui donneras !
D’entre vos yeux, ne quitte un instant la tempête!
Cher fils d’un père honnête, à Sous lequel la Bretagne est fière de servir,
Merci ! Grâces à toi le sort ne put ravir A Tristan un foyer pour ses dernières heures Et tes bontés m’ont fait ces attentes meilleures. à
J’aime en toi ton amour que tu m’as tant confié; Pour moi je ne connais encor que l’amitié,
| Et de ton amitié je veux goûter les charmes; ‘) Écoute : nous serons ensemble frères d’armes, ‘ É j Nous tiendrons pour mon père, ainsi que deux bons fils, | k Le fer dont le sommet, élargi comme un lys, ; S’épanouit pour boire, à leurs coupes rosées, F La puissance et la gloire en sanglantes rosées ! | + O Kaherdin ! je meurs !
| Tu vivras, mais calmons
Tes craintes; parle pour celle que nous aimons. Dis; je retiendrai tout !
Elle ne viendra pas! j O désespoir léger ! Elle viendra !
Qui ne la connaît pas, près de moi la défend ?
; la tragédie de Tristan et Iseut Plût à Dieu ! Mais Gorvenal tarde, Tu vois, à la convaincre et, seul, il ne hasarde Point de retour ! Eh bien ? Apaise-toi! e (Car il ne faut jamais, même quand l’heure passe, Ne plus espérer des surprises de l’espace) Qu’un vaisseau par ce temps entre dans le chenal, Regardez bien la voile, amis, que Gorvenal
| Hissera comme un signe au-dessus de la hune Et de qui la blancheur dira bonne fortune! ÿ Oui! Oui! mais l’océan est trompeur ; ; Je le connais : souvent, dans la molle vapeur 4 Qui le caresse, j’ai cru voir la voile blanche, Hélas! car dès longtemps le vaisseau, qui se penche 210 Au repos, sur ces bords devrait être incliné! | Ils ne pouvaient venir plus tôt. . Abandonné par ellè! Hélas! Ah! les étoiles À M’ont semblé le fanal que l’on attache aux voiles Plus d’une fois, et les astres m’ont bien déçu! | Regardez! Un vaisseau peut être inaperçu Là-bas derrière ce mobile monticule ! | Viennent-ils?
la tragédie de Tristan et Iseut Mon cœur bat à se rompre au plus léger espoir, Puis bat plus fort, ayant espéré sans rien voir. Modère, ami, modère une fièvre qui ronge: Que pour elle du moins ton souflle se prolonge!
Ah! nos destins, Iseut, ne se ressemblent plus!
Moi je meurs, je succombe aux malheurs révolus,
Et j’ai trouvé souvent, au cours des heures creuses, Trop lentes à mon gré leurs marches douloureuses, Et mon corps trop robuste à supporter le mal!
Mais je n’ai point aidé ce que je sus fatal,
Car le secret espoir auquel mon cœur se livre
M’a fait lutter plutôt autant que j’ai pu vivre!
Quelle vie! Autrefois ensemble nous portions L’amour et la souffrance et nous ne nous quittions Ni dans l’un ni dans l’autre. Aujourd’hui, quand j’expire, Iseut, vous rayonnez dans l’orgueil de l’empire,
Et me voici tout seul, hélas! tel que j’étais Au temps de votre quête et lorsque je doutais
: D’être jamais aimé! Chère, l’amour se prouve Par l’impossible et certe ! un homme se retrouve, 142 3
Surtout quand il a nom Tristan. Or il fallait
1 Me chercher en tous lieux ! Partout où l’on allait
à On savait que j’avais passé ; toute la terre
; M’a vu courir, hagard, cherchant à faire taire
f Le long rugissement en moi de mon chagrin! >
à Il fallait envoyer en Gaule, sur le Rhin :
Ë J’étais sur terre et la terre ne se déplace
| ; Jamais! Il fallait donc envoyer, jamais lasse!
; Mais, hélas! vers Tristan pas un signe léger!
“4 Des mois, des mois ont fui! Pas un seul messager !
: Et j’attendais fidèle et dur à toute femme,
ÿ Elle seule de loin a possédé mon âme,
Mais moi je n’ai trouvé, sur tout mon long parcours,
De mon bonheur unique aucun, aucun secours !
} Quel accompagnement à sa voix que la rage ‘ De l’ouragan ! Ceci me paraît un mirage
j Gigantesque ; j’entends la poignante clameur D’un univers entier qui palpite et qui meurt!
178 Le monde räle, sous l’amour, en agonie!
| ! Par lui tout corps détruit, toute face ternie,
, 143
la tragédie de Tristan et Iseut Non! Maudis les enfants Qui lèvent, les yeux secs, des regards triomphants ; Et l’étroite maison dont la tranquille enceinte Ne s’est jamais ouverte à la tendresse sainte! : O Tristan, sans répit depuis les premiers ans, Et secouant le front des races qu’il émonde, Un souffle d’amour triste a traversé le monde! Quel reproche à l’amour ? La douleur et la mort! Ah! Celui qu’un instant ce Dieu caresse ou mord Peut s’endormir! La joie immense il l’a goûtée! Les siècles ont tenu dans son heure enchantée! Et, sans en rien remettre aux douteux lendemains, k Les désirs inquiets, les espoirs surhumains, : Lui versèrent à flots, de leurs urnes fécondes, Ê L’éternel infini dans de brèves secondes!
Il est peut-être vrai.
La revoir de très loin ; la revoir un moment, Même sans lui parler ! Quelquefois son visage M’apparaît en un brusque et foudroyant passage; Et je crois, pour tenir ses charmes adorés, N’avoir plus qu’à fermer mes deux bras labourés ! Puis elle disparaît! Vainement je l”évoque Alors, et je l’appelle avec un sanglot rauque Et je ne revois plus, malgré mes efforts lourds, Ses yeux profonds et bleus voilés d’un doux velours! C’est ainsi que pour nous est à jamais scellée La face d’un ami tombé dans la mêlée! :
Qu’on apprête un vaisseau !
Pour la quérir ! 145 10
la tragédie de Tristan et Iseut ; N’importe ! Elle te peut guérir ; Or il faut qu’elle vienne! ; Non! Tu vas ouïr la trompe Du vaisseau ! Je le sens! Iseut! Iseut! Je sen Ce qu’autrefois, lorsqu’elle avançait entre cent! Quelque chose, je te le jure! la précède ! Un vaisseau! — Le vaisseau de Gorvenal! — A l’aide! Comme il est rudoyé!
La voile est blanche! fe de LATE
À | A les secourir, vous ! Re
la tragédie de Tristan et Iseut Il s’est brisé !.… Je ne la verrais pas! Elle aussi, sûrement, car là-bas ils ont hué! Morts tous deux et si près! Le destin n’est pas pire! Il ne vivra plus bien longtemps, quoiqu’il respire. Du bon navigateur, agile en bien des jeux, Seigneur, on m’a conté le retour merveilleux. Coulent vos jours ainsi qu’un ruisseau de prairie ! ; N’êtes-vous pas de ceux dont la lèvre est fleurie De chants harmonieux et de mots exaltés ?
Redis les mots d’amour pour les postérités !
Ainsi de saint Brendan, par les nuits étoilées,
- Allait la nef, voguant aux iles dépeuplées…
Ou mécontent? Tu mords tes lèvres et frémis ?.….. Laisse le lin léger qui couvre mon épaule Sécher ton grand visage incliné comme un saule.….
Non pas reine pour vous, Tristan!
J’ai dit votre servante et tout en vous m’entend !…
Inoubliable jour où, sur la mer d’Irlande,
En la coupe, où l’or fin tordait une guirlande,
L’un et l’autre ignorant ses pouvoirs concentrés,
Nous l’avons bu tremblants et déjà pénétrés!
la tragédie de Tristan et Iseut Le premier jour de l’été; la ramure Roule de l’argent clair dans sa majesté mûre !.… ; Des sages de tout temps la juste austérité En verra l’harmonie et la fidélité. Oui, la fidélité !.… D’une bouche ravie Dans un large baiser cueillir toute la vie! Seigneur, ils sont sauvés ! Les secours divins sont arrivés Trop tard! Hélas ! Tristan est mort ! qu’on avertisse Iseut et qu’elle sache en venant !
De la nature, 6 toi, qui nous fais pour ceux-là Dont la vie était belle ébranler tôt le gla, Et qui mêles sans cesse, en un cruel caprice, ; À l’amour créateur la mort dévastatrice, KAHERDIN, au corps de Tristan | ‘Réponds des cieux!
la tragédie de Tristan et Iseut Et moi non plus n’aurai revu tes yeux.
En moi qui vais mourir la douleur fait silence. L’âme, pour qui ceci fut trop, déjà s’élance ; Mais vous, si vous avez dans son dernier éclat Chéri le grand esprit qui tantôt s’envola, Ne nous séparez point : qu’au tombeau s’éternise Ce baiser que la mort auguste divinise; Plus heureux que ceux-là qui vivent éloignés, Nos amours dormiront sans cesse témoignés ; Abritez-nous d’un pin aux branches recourbées,
À Et dans le sein profond des choses retombées, Nos âmes poursuivront le bonheur immortel Qu’abritèrent la nuit les pins de Tintagel! L’éternel est en nous, le feu qui vivifie !
Et les choses, toujours, auxquelles je me fie,
Se mêleront à nous, ainsi que dans ces nuits,
Pour l’hymen démené sans flambeaux et sans bruits.
Les choses ont été loujours dans notre joie :
D’abord le grand saphir liquide qui rougeoie;
Puis le verger fécond, tous les soirs enchanté,
Où s’évanouissait le château redouté ;
Enfin, la forêt vierge, où l’étroite fossure
S’enchantait des chansons que l’été plein susurre ;
Et toujours nous sentions des choses approuvé | Le principe jadis en elles conservé Et dont le sort, meilleur que les hommes ne croient, | A fait passer en nous les forces qui nous broient. Mais nous vivrons aussi, chéris et respectés, Au fond des cœurs mortels qui, pleins et tourmentés, Vers le bonheur d’aimer vainement s’évertuent, Pour avoir su le goût des caresses qui tuent… Elle se penche tout entière sur le corps de Tristan et meurt dans un baiser.
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