VI-16 · Seizième cahier de la sixième série · 1905-05-20

La vie et les prophéties du comte de Gobineau

Robert Dreyfus

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, ï romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un st grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries À

Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une imag’e en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur place, les références demandées.

Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier très épais de XI1+-/08 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le

, 2 octobre 190%, comme premier cahier de la sixième série ; toute personne qui s’abonne à la sixième série le reçoit, par le fait méme de son abonnement, en tête de la série ; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.

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Nous adressons nos respectueux remerciements à madame la comtesse de la Tour, qui a bien voulu nous autoriser à reproduire ce portrait, exposé par elle, —

Je publie ces causeries telles (ou à peu près) qu’elles furent données à l’École des hautes études sociales, pendant l’hiver 1904-1905. Pourtant je n’ignore pas qu’un volume de paroles imprimées est à peine un livre. Mais cette forme didactique a l’avantage d’être commode

et favorable à la clarté.

La conversation du comte de Gobineau est vraiment fatigante; elle vous force trop à penser.

Un jeune diplomate. — Salons de Rome.

La morale aristocratique du comte de Gohbineau

Au mois de juillet 1902, le hasard me fit ouvrir un numéro de la Gazette de Francfort. Ce journal contenait une étude critique de M. le professeur Kretzer, de Francfort-sur-le-Mein. Elle était intitulée : « Gobineau, Nietzsche, Chamberlain.. » (1)

C’est la première fois, je l’avoue, que je rencontrais le nom de Gobineau sur ma route. Je lus cet article, où je reconnus les preuves de l’action ignorée,

| mais certaine, que la personne et la pensée de

Gobineau ont exercée, voici près de trente ans,

| sur l’évolution intellectuelle de Frédéric Nietzsche,

| sur la formation de sa dernière et véritable philo-

\ sophie. M. Kretzer annonçait la publication d’un

\ (:) Frankfurter Zeitung, 22 juillet 1902. — Ce Chamberlain n’est

1 point le politique anglais, mais l’écrivain wagnérien et impéria-

à ms auteur du livre célèbre, Die Grundlagen des XIXe Jahrhun-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

volume entier sur la vie et l’œuvre de Gobineau. Je lui écrivis, et il voulut bien me faire envoyer son livre. (1) L’ayant lu, ma curiosité redoubla : je me sentais conquis d’avance à l’originalité créatrice du comte de Gobineau. Je commençai à m’enquérir sur l’homme et à lire ses livres. Cest ce que j’ai fait

A la vérité, ce n’était pas un pur hasard si ce nom de Gobineau m’était ainsi révélé par une publication allemande. M. de Gobineau fut un Français : un diplomate, un homme de pensée. un homme de science, un artiste et un homme d’esprit. Mais, par une fortune ironique, ce Français très aristocrate, mais aussi très paradoxal, n’a pas su se gagner en France ceux de qui dépendaient, de son vivant, sa carrière d’ambassadeur et sa réputation d’homme de lettres. C’est par l’exil chez les peuples du Nord que sa personne et ses idées ont trouvé le cercle d’amis, conquis le clan d’admirateurs presque forcenés, dont le prosélytisme ardent et tendre nous renvoie aujourd’hui les échos de sa gloire. De même que Henri Heïine fut longtemps regardé dans notre

pays comme une manière de compatriote par la plupart des Français, qui se sentaient ses congénè- res, de même les Allemands, tenant Gobineau pour un grand Germain « déraciné », ont adopté sa mémoire, et organisé autour d’elle ce culte intransigeant et méticuleux, qui est chez eux l’offrande

. Voici déjà dix années qu’une Association-Gobineau, — la Gobineau-Vereinigung, — s’est constituée dans les pays de langue allemande. Elle fonctionne sous la direction de M. Ludwig Schemann, professeur à Fribourg-en-Brisgau, (1) et sous le patronage de deux wagnériens fort connus : le prince Philippe d’Eulenburg et le baron Hans de Wolzogen. A l’heure présente, la Gobineau-Vereinigung compte environ deux cents membres. M. Schemann nomme les plus notoires. Parmi ceux

| qu’il nomme, (2) je ne relève que deux Français : MM. Édouard Schuré et Paul Bourget. X (1) On ne saurait trop admirer l’activité dépensée depuis dix | ans par M. Schemann, son dévouement à la tâche où il voit la raiRe. son d’être, le but suprême de sa propre vie. Il mest pas de ) fatigues, de démarches, de voyages, qu’il ait épargnés pour vaincre À Pindifférence -ou le scepticisme contemporains. La Gobineau- Ver- ï einigung, fondée par lui en 1854, a déjà réédité en France plusieurs 4 livres de Gobineau ; elle en rééditera d’autres. En Allemagne, les 4 belles traductions de M. Schemann, accompagnées de préfaces } enthousiastes et intelligentes, ont assis la réputation de lécrivain français. Et si, dans son propre pays, le nom de Gobineau échappe

à l’oubli, sil parvient à naître à la gloire, c’est à M. Schemann

qu’on le devra.

(2) Reoue des Deux-Mondes, 15 octobre 1go2.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Maïs je sais d’autres connaisseurs en gobinisme

parmi nos compatriotes. Il y a M. Jacques de Boïs-

jolin, auteur des Peuples de la France, travail excel-

lent d’ « ethnographie nationale » (1); M. Vacher de Lapouge, auteur de l’Aryen (2) et des Sélections | sociales (3); le comte de Leusse, auteur des Études d’histoire ethnique depuis les temps préhistoriques jusqu’au commencement de la Renaissance (4); M. Jean Finot, directeur de la Repue ;

. M. Cheramy, le spirituel avoué parisien, dont le dilettantisme, si j’en crois Leurs Figures, de Maurice Barrès, se partage entre M. de Stendhal et le comte de Gobineau. Il y a le comte Joseph Primoli.

Il y avait le comte de Basterot, ami et biographe de Gobineau, mort en Irlande depuis deux mois. Il y a eu M. Armand Hayem, l’un des premiers en date parmi les fervents de Gobineau en France, comme bien voulu me communiquer madame Jules Comte.

Il y a ceux aussi, — du moins, c’est une conjecture dont je demande la permission d’ajourner les preuves, — qui, selon toute apparence, ne peuvent

{4) Strasbourg, F. Staat, 1899. Deux volumes in-8. — En soustitre : La Démocratie voilà l’Ennemi.

ignorer entièrement ce Gobineau, dont ils sont comme imprégnés ; ceux qui paraissent avoir accommodé sa pensée à leur usage et contribuent à répandre incognito le « gobinisme », ou certains éléments du gobinisme, en France; ceux qui semblent s’être approprié jusqu’aux tours de style, au vocabulaire et aux ties de feu le comte de Gobineau, mais en évitant, avec un soin déconcertant, de nous faire connaître à quelle source puissante et cachée ils s’alimentent et s’inspirent. Ceux-là, il est presque superflu que je les désigne plus positivement sur l’heure : j’aurai bien assez à m’occuper d’eux dans

Pourtant, rien ne s’oppose à ce que j’annonce dès maintenant mon dessein, qui est d’étudier la parenté du « gobinisme » et des doctrines nationalistes con-

  • temporaines. (1) — Le « nationalisme intégral », selon moi, c’est exactement du gobinisme extravasé.

Enfin, il y a ceux dont j’imite l’exemple, et qui ont entendu faire œuvre critique autour du maître. Le premier, M. André Hallays (2) a consacré sa

« sagacité pénétrante à la littérature et à la philosophie de Gobineau; il demeure défiant à l’endroit du « gobinisme ». Puis, l’an dernier, M. Ernest Seillière a publié, sur le Comte de Gobineau et l’Arya-

(1) Voir Sixième Causerie. (2) Journal des Débats, 6 octobre 1899 (Cf. 25 avril 1903).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau nisme historique (x), un volume d’érudition immense et de jugement fin, spirituel et solide, indispensable conté ses souvenirs personnels sur M. de Gobineau et tracé son portrait moral. M. Édouard Schuré (3) a consacré une étude brillante à l’auteur de La Renaissance. M. Jacques Morland (4) a donné, sur la vie et l’œuvre de Gobineau, un article excellent, rapide et lucide. Enfin, il n’est pas jusqu’au Petit

  • Parisien (5), qui n’ait entonné à son tour un hymne

Qu’il y ait eu, depuis deux ans, de tels indices d’attention accumulée autour du nom de Gobineau, c’est, je crois, l’annonce certaine de l’épanouissement très prochain de sa renommée posthume en France. Et même, à ne rien celer, je ne serais guère surpris si la mémoire et l’œuvre entière du comte de Gobi-

(1) Plon, 1903. — Ce volume est le premier d’une série consacrée par M. Ernest Seillière à La Philosophie de l’Impérialisme. Le second volume a pour titre Apollôn ou Dionysos ; étude sur Frédé- ric Nietzsche et l’utilitarisme impérialiste. — Sur la parenté de Gobineau et de Chamberlain, on lira avec profit les articles de ’ M. Seillière sur La Religion de l’Impérialisme (Revue des DeuxMondes, 1* et 15 décembre 1903 et 1* janvier 1904) et sur La Mission de l’empereur Guillaume II (Journal des Débats, 17 août 1904).

(3) Précurseurs et Révoltés, Perrin, 1904.

(4) Revue des Idées, 15 juin 1904. — Cette étude est devenue l’introduction aux Pages choisies de Gobineau, publiées par M. Jacques Morland (Editions du Mercure de France, 1905).

neau était promptement vouées, dans notre pays, à un culte, une mode, ou, si vous préférez, un snobisme, assez comparables à ceux dont bénéficièrent tour à tour, parmi nous, Stendhal, Ibsen et

Voici plus de vingt ans que le comte de Gobineau est mort. De son vivant, il n’était estimé à sa vraie valeur par presque personne, autant dire par personne, en France. Les savants le tenaient pour un amateur, attendu quil n’était pas même bachelier. Les hommes de lettres le considé- raient comme un érudit broussailleux et rébarbatif. Les gens du monde étaient persuadés d’avoir affaire à un original inconsistant et fantasque. Nul ne le prenait au sérieux. Hier encore, un grand écrivain, — le plus intelligent et le moins aveugle qu’il soit permis d’imaginer, car c’est M. Anatole France, — me faisait l’honneur de me dire : « Vous allez, paraît-il, nous parler de Gobineau ? Je l’ai connu. Il venait chez la princesse Mathilde. C’était un grand diable, parfaitement simple et très spirituel. On savait qu’il écrivait des livres, mais personne ne les avait lus. Alors, il avait du génie ? Comme c’est curieux ! »

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

Si notre admirable maître Anatole France, qui a connu Gobineau, ignorait ses livres, nous paraîtrons bien excusables d’avoir tant tardé à les lire. Mais dépêchons-nous. Le moment est venu.

Certes, s’il s’agissait simplement d’exhumer ici une œuvre considérable et méconnue, mais enfin une œuvre terminée, sans attaches avec le présent, et morte comme son auteur, il y aurait encore quelque agrément à rendre une justice tardive à un écrivain qui, de son vivant, a souffert de l’inattention, voire de l’hostilité de ses contemporains. Mais ce ne serait pas de quoi nous retenir. Nous nous saurions gré d’avoir accompli cette tâche raflinée et pieuse. Mais nous en serions vite lassés. Et nous détournant vers des besognes plus actives, nous aurions hâte de solliciter d’autres œuvres, plus proches de nos préoccupations présentes.

Mais cette pensée nous offre, au contraire, l’inté- rêt le plus proche et le plus actuel. Aucune pensée n’est si chargée, si riche de réponses ou de suggestions sur les problèmes qui sont devenus les nôtres. Elle est même douée à notre égard d’une proximité, d’une actualité, dont elle était dépourvue pour les contemporains du penseur. Et en ce sens, on voit bien pourquoi il nous est aisé d’en saisir le prix et d’en mesurer la portée, à nous autres gens de 1904, mieux que n’ont pu faire les propres compagnons de

vie de M. de Gobineau, entre 1850 et 1580. C’est que nous retrouvons en elle, non seulement tout ce qu’elle enfermaït et ce qu’elle délimitait, mais tout ce qu’elle a engendré, suscité ou pressenti. Car Gobineau fut essentiellement un PRÉcURsEUR :ilne fut ? peut-être rien de plus; maïs aussi il ne fut rien de moins. Ce fut sa faiblesse, et cela demeure son originalité. Dans l’ordre de l’intelligence, d’autres créateurs ont eu le pouvoir de propager leurs aflirma- j tions spirituelles et de les faire adopter autour d’eux, ou tout au moins d’imposer, de leur vivant, la controverse sur elles : c’étaient des génies plus complets. Pour Gobineau, s’il ne fut pas l’homme de son temps, c’est qu’il l’a devancé, mais sans le dominer. Trop de dons lui manquaient pour atteindre la foule et lui proposer sa philosophie : il avait plus de fougue et de luxe d’expression que d’habileté professionnelle, plus de poésie que d’équilibre, plus d’invention concentrée et tourbillonnante que de force immédiate de rayonnement. Mais il a mis son empreinte sur les problèmes qui se sont développés après lui, et il a agi sur l’avenir par l’intermédiaire de quelques esprits supérieurs, à qui sa doctrine n’est pas restée close, et qui ont fécondé, pour nous le rendre, ce qu’ils lui ont pris. Un mot de Gœthe m’est souvent revenu à la mémoire, tandis que je songeais à Gobineau.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau C’est un mot recueilli par Eckermann. « Il n’est pas de génie, disait Gœthe, sans une puissance de productivité posthume et durable. » Tout le génie de Gobineau réside dans cette puissance de productivité.

Elle s’est développée en tant de sphères que l’on redoute d’être incomplet, si on entreprend de les énumérer toutes. En morale, elle a contribué à éveiller le génie de Nietzsche. En art, elle a fourni certaines directions théoriques aux dernières méditations de Wagner. En histoire, on a prétendu (à tort selon moi) que l’œuvre maîtresse de Gobineau avait influé sur certains travaux de Renan et de Taine. (1) En ethnologie, elle commande encore aux recherches de divers groupes d’anthropologistes. (2) En politique, j’espère vous montrer qu’elle contient, — en la dépassant, puis en y contredisant et en l’anéantissant, — toute la doctrine du nationalisme contemporain. Et en religion même, comment ou-

() Voir Septième Causerie.

(2) J’ai déjà eu à signaler les travaux de M. Jacques de Boïisjolin, gobinien démocrate et humanitaire, et de M. Vacher de Lapouge, gobinien aryaniste et antisémite. En Allemagne, le célèbre Ammon est un disciple de Gobineau, et la Politisch-Anthropologische Revue, de Leipzig, peut être regardée comme appliquant la méthode gobinienne aux problèmes historiques et sociologiques. Chez nous, au contraire, en ces toutes dernières années, d’éminents anthropologistes ignoraient jusqu’au nom de Gobineau ; il les étonnait. (Voir Manouvrier, l’indice céphalique et la pseudo-, sociologie, dans la Revue de l’École d’anthropologie de Paris, août

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blier la curiosité de Gobineau envers la talismanique orientale et sa sympathie pour ce « bäbisme » persan, qui s’épanouit présentement dans une manière de renouveau ?

Lorsqu’il s’est agi pour moi de construire l’angle sous lequel je devais vous prier de considérer avec moi une sensibilité si ample et si foisonnante, et d’explorer une pensée si neuve encore et si vierge en bien des endroits, j’ai commencé, je l’avoue, par me sentir extrêmement embarrassé. Car la pensée de Gobineau a ce caractère d’être à la fois très systé- matique en surface, mais aussi très libre dans ses allures et très enchevêtrée dans ses dessous, ce qui la rend terriblement rebelle à se laisser capturer en vue d’un exposé d’ensemble. Partout, elle se refuse, elle échappe, elle déborde, elle envahit et elle inonde audacieux qui tente de l’emprisonner. J’ai pensé qu’il était honnête de vous en avertir, et de vous informer par là que le plan adopté par moi est forcément artificiel, à quelque degré : il répond surtout aux nécessités d’un développement critique; mais rien ne supplée à la connaissance directe des livres de Gobineau.

Si je parvenais à communiquer à quelques-uns de mes auditeurs le goût d’aborder la lecture de ces livres, si je leur en facilitais les approches, et si je préparais pour eux les sensations que j’en ai re-

la vie et les prophéties du comie de Gobineau cueillies moi-même, j’estimerais avoir accompli toute ma tâche.

Le titre de cette causerie vous a annoncé mon projet d’étudier la « morale aristocratique du comte de Gobineau ».

C’est que les préoccupations d’ordre éthique forment, à mon sens, la dominante dans l’œuvre de Gobineau. Elles en sont comme l « armature ». Seules, elles y mettent cette unité d’inspiration qui sera notre guide un peu factice, mais indispensable.

Et certes, les aspects de Gobineau sont infiniment riches et divers. À ne considérer que les dehors de ses écrits, Gobineau fut tour à tour, sans lien très serré, semblerait-il, et comme à l’amorce de sa fantaisie, un historien, un érudit, un philologue, un voyageur, un romancier, un poète, un nouvelliste, un politique, et même un métaphysicien. Gobineau, en un mot, fut un polygraphe. Mais ce polygraphe m’apparaît, au fond et en toute rencontre, comme un artiste et un moraliste. Et ce moraliste artiste fut d’instinct le plus passionné, le plus ardent, le plus fougueux, le plus impérieux, le plus désinté- ressé, le plus indépendant, le plus sincère, et aussi le plus paradoxal et le plus exceptionnel des aristocrates.

Toute sa vie, l’effort permanent de ses méditations et de ses travaux s’est concentré sur ce problème : constituer scientifiquement et philosophiquement la morale de l’élite. Or, cette élite, il fallait bien la définir et mesurer sa notion, pour légiférer sur sa morale. Et c’est pourquoi, toute sa vie, Gobineau s’est lancé à la chasse de l’élite.

D’abord, il l’a cherchée dans la race. Puis, il l’a cherchée chez l’individu. Et il a fini par la chercher dans la famille. Je doute qu’il l’ait nulle part découverte. Je croirais plutôt qu’il l’a créée. Maïs ce serait anticiper sur l’ordre de ces causeries que d’ébaucher à présent la critique dessystèmes d’idées, simultanés ou successifs, mais toujours fort compliqués, qui composent ce que j’appelle la « morale » de Gobineau. Il me suflira de justifier très provisoirement l’épithète d’ « aristocratique » que je viens d’attribuer à cette morale, et de vous faire entrevoir l’harmonie et les phases du développement spirituel de Gobineau, — harmonie et phases auxquelles je tenterai de faire correspondre les principales divisions de ce cours.

J’aurai d’abord à vous conter la vie du comte de

la vie et les prophéties du comte de Gobineau | En effet, je ne puis m’empêcher de croire que | les créations de l’esprit, lorsqu’elles sont em- | preintes d’originalité, comme c’est ici le cas, sont | bien plutôt l’expression du tempérament secret que | de la froide raison du créateur. Et ce tempérament | nous devient bien plus intelligible, après que notre curiosité s’est portée sur sa vie. Il n’est jamais d’une À très heureuse méthode critique d’isoler l’œuvre de l’homme. Mais que cette méthode serait mauvaise, lorsqu’il s’agit d’un Gobineau! Je sais une lettre adressée jadis à M. Hayem par la comtesse de la Tour, (1) qui est une admiratrice éclairée et fut une __amie excellente de Gobineau : « Lisez-le le plus pos- ! sible, disait madame de la Tour, car jamais homme | n’a mis autant de lui dans ses œuvres, et il est | impossible de le connaître si on n’est pas pénétré de | tout ce qu’il a écrit. » Réciproquement, je dirai qu’il est pas possible de comprendre la philosophie de Gobineau, si on ne le connaît pas lui-même. Et nous serons aidés à le connaître par le spectacle de sa

Cette vie fut errante, mais elle ne fut pas très aventureuse. Et je pourrais en mener d’un trait le récit, depuis la naissance du comte de Gobineau, en 1816, jusqu’à sa mort, en 1882 : après quoi, j’aborde-

G) Lettre de Carlsbad, 28 septembre 1883.

rais séparément, et comme abstraitement, l’examen de sa philosophie. Maïs il me paraît préférable de couper cette biographie par des étapes. Cela nous permettra de mieux mêler l’œuvre et l’homme, et, par là, de mieux commenter les livres de Gobineau, en les rapportant à leur vrai moment et à leur atmosphère naturelle.

C’est ainsi que j’aurai grand soin de vous présenter les hérédités, les antécédents, la situation sociale, l’éducation, le caractère, et tout ce que nous savons de la jeunesse de Gobineau, avant d’entreprendre avec vous l’étude de son premier grand ouvrage, et qui demeure vraiment son ouvrage capital : je veux dire l’Essai sur l’inégalité des races humaines. C’est là que nous suivrons son effort pour constituer à-dire pour identifier la notion de l’élite avec la notion des races supérieures, ou (races de maîtres ».

Nous verrons alors comment il fut contraint d”établir et d’avouer lui-même son échec dans cette entreprise. Là-dessus, toutefois, entendons-nous, car il ne sied pas de laisser ici se glisser quelque équivoque. Certes, Gobineau, je n’en disconviens en aucune manière, n’a jamais cessé d’affirmer l’inég’alité des diverses variétés humaines, la supériorité intrinsèque du type blanc sur le type noir et sur le type jaune, et, parmi les blancs, du pur Aryensur le

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Sémite pur. Mais les regards vastes et profonds qu’il venait de jeter sur l’histoire universelle lui avaient enseigné que la hiérarchie ethnique est sans fixité et même sans durée, parce que les races ne cessent de se mêler, de s’amalgamer, de combiner leurs valeurs, et partant de s’entre-détruire. Cette loï historique et naturelle du « mélange » des races lui parut à la fois, comme nous verrons, inéluctable et funeste. Par ses résultats, elle lui sembla contenir toute l’explication de la « dégénération » humaine et de l’avènement de la démocratie dans les temps modernes. Elle lui commanda de professer, en histoire, une philosophie pessimiste, et de renoncer, en morale, à reconnaître des élites contemporaines dans certaines races privilégiées, supérieures et pures, par la raison que, — de notre temps, — il nyena plus.

L’Essai sur l’inégalité des races humaines parut de 1853 à 1855. M. de Gobineau n’avait pas quarante ans. Sa profession était la diplomatie. Il eut à représenter la France en Suisse, en Allemagne, en Les voyages modifièrent sa philosophie, et la rendirent moins livresque, moins rigide, moins exclusive. Tant qu’il n’était pas sorti de son cabinet de travail, le jeune érudit avait cru qu’un seul principe gouverne l’histoire, absorbe ses contingences, déter-

mine ses vicissitudes, et qu’au fond de tout est la race. C’est qu’il est toujours tentant pour un cerveau S jeune, habile aux jeux du raisonnement, exercé au sport des idées générales, d’élucider et de régenter tout par la logique et la magie d’une seule formule. Gobineau était alors obsédé par la formule de race, comme M. Taïne, un peu plus tard, fut obsédé par la formule du milieu. Or, la pureté de race lui paraïssait, en ce temps-là, la seule marque certaine d’aristocratie. Et comme, d’autre part, il apprenait de l’histoire que jamais les races ne se peuvent maintenir à l’état de pureté, il se trouvait donc ré- duit à adorer dans un passé à peine historique et plutôt légendaire, tant il est lointain, la trop brève efflorescence d’élites ethniques disparues, et qui ne sauraient plus reparaître. Dans le présent, il était possédé d’amertume, de mépris, il désespé-

Mais il voyagea. Il vit des pays merveilleux, aima ces pays en artiste et en poète, et, dans ces contrées bénies, frôla des races bigarrées, où il sut pourtant reconnaître et priser des individus de choix. En

: même temps que sa sensibilité s’affinait et s’enrichissait d’émotions esthétiques et morales pour lesquelles il était doué, mais qu’il n’avait pas encore eu occasion de ressentir et de s’approprier, son in-

. telligence s’ouvrait : il comprenait peu à peu que,

la vie et les prophéties du comte de Gobineau dans le développement de l’histoire du monde, dans le mécanisme des sociétés, dans les capacités de l’être humain, même s’il reste vrai que l’action de la race n’est pas un facteur négligeable, il faut accorder aussi quelque influence aux mœurs, au climat, aux croyances, et beaucoup, et infiniment, à l’instinct individuel. Dès lors, cette élite, que, dans notre siècle, il renonçait à extraire de la mine ethnique, mais dont il avait besoin, dont l’aristocrate impénitent qu’il était ne pouvait se passer, il se mit en quête de la découvrir parmi les individus et de substituer, ou plutôt de superposer, à sa « hiérarchie ethnique », une HIÉRARCHIE INDIVIDUELLE. Et cette nouvelle hiérarchie, pour être plus sûr qu’elle existait, il l’inventa. À Ce tournant de son esprit le mena tout naturellement à changer sa forme littéraire. Jusque-là, — car je néglige volontairement quelques écrits secondaires et dépourvus de signification véritable, — qu’était-il ? Un historien. Il avait commencé. par construire sa philosophie de l’histoire et par l’amasser dans l’Æssai sur l’inégalité des races humaines. Plus tard, il prétendit illustrer cette philosophie, en l’appliquant à l’histoire concrète d’un peuple aryen, et donna son Jlistoire des Perses, qui n’est en un sens qu’une démonstration ingénieuse et spécialisée des thèses de l’Essai. Tant que Gobineau put

croire que les élites se confondaient exclusivement avec certaines masses humaines, représentées par quelques races privilégiées et supérieures, temporairement pures, il était naturel et nécessaire que son culte de l’élite le livrât presque tout entier à son penchant pour l’histoire. Car ces élites, il pensait qu’elles furent du domaine de l’histoire, et il voyait trop qu’elles ne sont plus que de son domaine. Mais du jour où il crut possible de faire survivre la notion de l’élite à la banqueroute de tant de races à travers l’histoire; du jour où il espéra que des individus choisis, même s’ils se trouvaient appartenir à des filiations variées et à des mixtures composites, sauraient constituer la noblesse nouvelle, — ce jour-là, l’histoire ne pouvait plus lui suflire, ni le satisfaire : il lui fallait s’annexer la littérature.

Et de ce jour, en effet, Gobineau, sans abdiquer ses soucis scientifiques et sans rejeter les acquisitions de ses recherches antérieures, se montra plus librement un imaginatif, un artiste, un moraliste indépendant, et, pour tout dire d’un seul mot, un homme de lettres.

Certes, il se préoccupait toujours de se rester fidèle à lui-même et à sa doctrine, de maintenir intégralement le code de sa & hiérarchie ethnique » et de le combiner seulement avec le code complé- mentaire de sa & hiérarchie individuelle », mais

la vie et les prophélies du comte de Gobineau sans abroger l’un par l’autre. C’est ainsi que, dans “cette seconde phase, il admit que les supériorités atayviques pouvaient renaître et resurgir à l’improviste, sans qu’il fût facile, ni même possible, d’en analyser le comment, dans le sang des individus d’origines mêlées qui composent l’humanité contemporaine. (1) Si bien que le facteur ethnique demeurerait toujours à la source obscure, mais féconde, de la supériorité que possèdent les quelques milLers d’individus, formant de nos jours l’élite, auxquels il adjuge la dénomination symbolique de « fils de rois ». Et de même, tous ses écrits d’imagination ne semblent dès lors composés que pour mettre plus commodément en relief la portée des découvertes de l’Essai sur la hiérarchie ethnique et les combinaisons de races.

Pourtant, ne nous y trompons pas. L’aristocratisme de Gobineau, pendant cette période, — qui s’accomplit et s’achève par la publication du roman des Pléiades, en 1854, des Nouvelles asiatiques, en 1876, et de la Renaissance, en 1877, — cet aristocra-

_tisme tend à devenir bien plus philosophique que scientifique, et bien moins historique que moral. : Même dans ceux de ses livres intermédiaires qui pe sont pas des œuvres d’imagination, — tels que

(1) Voir Meuvième Causerie.

Trois ans en Asie, le Traité des écritures cunéiformes et les Religions et les Philosophies dans l’Asie centrale, — il paraît sacrifier graduellement la noblesse de race à la noblesse spirituelle. Il paraît prendre son parti de la disparition des noblesses de race. Mais il veut que subsiste une noblesse d’aspirations, de devoir, de croyances, de vertus, d’énergie, d’honneur. Et dans le roman des Pléiades, lorsqu’il s’agit pour lui de définir par des mots les catégories de valeurs humaines où il distribue de nos jours les êtres individuels, il ne trouve rien de mieux que de nous classer ainsi, tant que nous sommes, nous autres hommes : en premier lieu, les Fils de rois ; en second lieu, les /Zmbéciles ; en troisième, les Drôles; ei quatrièmement, les Prutes….

Brutes, drôles, imbéciles, fils de rois, c’est pour lui toute l’humanité, toute la symbolique de notre

Ne rions pas trop. C’est autre chose et mieux qu’une boutade. Ou même si c’en était une, soyez persuadés qu’elle plut fort aux deux grands hommes qui surent pénétrer la boutade gobinienne. Les « héros » et les « saints » de Wagner, le « Surhomme » de Nietzsche, sont les proches parents des « fils de rois » de Gobineau. Les analogies qui con-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau fèrent tout leur prix à ces parentés vous apparaî- tront sur notre chemin. Aujourd’hui, il convient seulement que je vous signale les indices de l’estime attentive que Wagner et Nietzsche ont accordée à la personne et à la pensée de Gobineau.

En 1876, M. de Gobineau était ministre de France à Stockholm. Au mois de septembre, un grand voyage le conduisit en Russie, à Constantinople et en Grèce, où il accompagnait son ami dom Pedro, empereur du Brésil ; il revint par Rome. Wagner s’y reposait alors des soucis et des fatigues que venaient de lui donner l’inauguration du théâtre de Bayreuth et les premières représentations inté- grales du Ring. Le comte de Gobineau vint s’offrir à transmettre les commissions dont Wagner voudrait le charger pour une de leurs amies communes, qui demeurait à Berlin. (x) Ce ne fut là qu’une visite de curiosité et de courtoisie, un premier contact. Mais quatre ans plus tard, en 1880, M. de Gobineau, qui s’était retiré en Italie, rencontra encore Wagner à Venise. Cette fois, ils causèrent vraiment, Gobineau se livra, et Wagner en lui découvrit un de ses

aimait l’œuvre de Wagner. S’il le cherchait, dirait

(1) Sans doute la comtesse de Schleinitz.

Pascal, c’est qu’il l’avait déjà érouvé. Mais Wagner ignorait entièrement la mystérieuse originalité de son partenaire. Elle lui fut soudain révélée par une étincelle. On était venu à parler de Don Quichotte. M. de Gobineau lança cette sentence péremptoire : « Cervantès a commis là une mauvaise action ! » Wagner stupéfait crut avoir affaire à un imbécile, et demanda à ce Français léger s’il pouvait à ce point méconnaître la « tragédie » qui est dans cette œuvre. (1) Mais Gobineau, sans se troubler, persévéra dans son paradoxe et prouva son dire avec ce luxe d’arguments, ce feu spirituel, qui ont enchanté et ébloui tous ceux qui ont souvenir de l’avoir entendu. Nous imaginons sans trop de peine ce qu’il sut assurément mieux dire : « Don Quichotte fut un fils de roi. Done, c’est une bassesse de drôle, de démocrate et d’esclave, que d’avoir fait rire aux dépens de cet homme de cœur et d’honneur ! »

Wagner fut séduit, surpris, intéressé, et se mit à lire avec emportement les livres de ce causeur extraordinaire. Or, il se trouvait justement que ces livres embrassaient par leurs sujets tous les problèmes qui, en ce temps-là, importaient le plus à Wagner. Il médita sur Gobineau, et bénéficia de cette méditation. M. de Gobineau fut invité par lui

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau à venir à Bayreuth, et devint à deux reprises l’hôte de Wabnfried, aux printemps 1881 et 1882, c’est- à-dire dans les deux dernières années de sa vie. Wagner éprouvait pour lui de l’admiration et de l’amitié, sentiments dont il n’était pas prodigue. M. de Gobineau, qui possédait à fond la langue allemande, écrivit un article pour les Bayreuther Blätter. (1) À diverses reprises, cette revue de VAssociation- Wagner a publié mainte analyse et maint commentaire des œuvres de Gobineau; elle lui a consacré, à sa mort, une notice nécrologique qui n’eut point son équivalent en France. (2) Plus | récemment, le prince Philippe d’Eulenburg (sous | le pseudonyme de Philipp von Hertefeld) y a publié ses souvenirs personnels sur le comte de Gobi- ; neau, et les lettres qu’il reçut de son ami. (3) Tous les wagnériens de marque, en Allemagne, possèdent une tradition gobinienne et sont voués au culte de Gobineau. Je vous ai dit que le prince d”Eulenburg est devenu un des membres prépondé- rants de la Gobineau-Vereinigung. Et M. le professeur Schemann, président de cette Association, apu

(1) £in Urtheil über die jetzige Weltlage. — Avec un avertissement de Richard Wagner. (Bayreuther Blätter, IV, 5; mai-juin 188r).

écrire, dans un louable sentiment de gratitude

Richard Wagner fut le premier qui m’ait parlé de Gobineau, et sur le ton d’un débordant enthousiasme. Il ne pressentait pas alors ce que ce grand mort devait un jour devenir pour moi. Mais quand je me reporte aujourd’hui à ces heures sacrées, je ne puis les interpréter autrement que voici. Il semble que Wagner m’ait conduit vers ce solitaire, abattu loin de tout flot humain avec son drapeau de vérité, et m’ait dit : « Sauve-le! » (x)

Je viens d’évoquer le commerce intellectuel de M. de Gobineau et de Richard Wagner. Il est moins aisé de retracer l’histoire de son influence sur Fré-

  • déric Nietzsche. C’est qu’ici, — et c’est grand dommage, comme vous allez voir, — les documents positifs ne sont pas encore très nombreux.

L’état de la question a été parfaitement reconnu par M. le professeur Kretzer, dans l’article de la Gazette de Francfort que je vous signalais au début

de cette causerie. Il suffit de posséder Nietzsche et de posséder Gobineau, pour être frappé de leur accord sur la position des problèmes et le choix des

( L. Schemann, Den Manen Richard Wagners, en dédicace au tome IV de sa traduction allemande de lÆssai sur l’inégalité des

la vie et les prophéties du comte de Gobineau solutions philosophiques. A cet égard, M. Kretzer concentre d’abord sa pensée en disant :

Les thèses fondamentales des derniers livres de Nietzsche sont la distinction de la « morale des Maîtres » et de la « morale des Eselaves », et la doctrine de l”Uebermensch. — Or, ces deux pôles de la philosophie de Nietzsche ne procèdent point de Schopenhauer, ni du positivisme. Gobineau est le courant profond qui fait ondoyer, autour de Nietzsche, la vie spirituelle contemporaine.

Puis, M. Kretzer énumère les points de contact, et ils sont nombreux. Théorie de l’inégalité. Théorie gobinienne de la « dégénération », et, chez Nietzsche, de la « décadence ». Théorie du « renversement des valeurs morales ». Théorie de la « volonté de puissance ».… Nous reviendrons à loisir sur ces éléments de comparaison, lorsqu’à la familiarité de Nietzsche nous aurons ajouté la familiarité de Gobineau. La parenté philosophique et morale de Gobineau et de Nietzsche est si remarquable, si évidente, que M. Kretzer conclut, après l’avoir dépeinte :

A priori, quiconque connaît les deux écrivains doit postuler entre eux un lien de fait.

Et ce lien existe, ajoute M. le professeur

À vrai dire, Nietzsche, — et c’est au moins singulier, s’il a lu Gobineau et s’il s’en est inspiré, — n’a

nommé Gobineau dans aucun de ses ouvrages. En outre, on ne trouve point les livres de Gobineau dans la bibliothèque de Nietzsche, conservée aux archives-Nietzsche, à Weimar. Mais d’autres livres, qui ont appartenu à Nietzsche, n’ont pas été, — eux non plus, — recueillis dans ces archives. Aussi M. Kretzer n’a-t-il point considéré l’absence des œuvres de Gobineau, à Weimar, comme une preuve que Nietzsche ne les eût point lues. Il est allé plus avant. Il a consulté madame Elisabeth FôrsterNietzsche, sœur du philosophe. Elle n’a fait aucune difficulté de lui répondre sur-le-champ : € Certainement, mon frère a connu les écrits de Gobineau. Et comme il l’a vénéré! » Madame Fôrster se souvenait d’avoir lu à haute voix l’EÆssai sur l’inégalité des races à son frère, à Bâle, pendant l’un des deux hivers 1875-56 ou 1877-78. Elle se souvenait aussi qu’après la mort de Gobineau, comme elle déplorait un jour la vie nomade de son frère, ses fréquentations d’hommes vulgaires, Nietzsche lui répondit : « Mais qui donc dois-je fréquenter ? » Et comme elle lui rappelait Gobineau, Nietzsche reprit avec tristesse : € Oui, mais il n’est plus, et il ya peu d’hommes tels que lui ! »

De cette parole, il résulte assez clairement, ce semble, que Nietzsche n’aurait pas seulement lu Gobineau : il l’aurait connu en personne. — M. Kretzer

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau a tenu à contrôler encore les souvenirs de madame Fôrster. Il s’est adressé à M. le professeur Overbeck, qui fut jadis l’intime ami de Nietzsche à Bâle. M. Overbeck se souvient qu’au temps de ses séjours

à Bâle, Nietzsche connaissait déjà Gobineauettenait ! en très haute estime cet écrivain français, dont luimême entendit ainsi parler pour la première fois. Mais il ne peut dire si les impressions de Nietzsche se référaient à ses lectures, à des relations personnelles et suivies avec Gobineau, ou à des communications de Wagner. A cette dernière hypothèse, M. Kretzer objecte avec raison que Wagner fut précédé par Nietzsche dans la connaissance de Gobineau, dont Wagner n’a étudié l’œuvre qu’à dater de 1880, c’est-à-dire après sa rupture avec

Si vous songez à présent que les affinités entre la pensée de Gobineau et la pensée de Nietzsche s’accusent dans les ouvrages postérieurs à 1880, où le prodigieux génie de Nietzsche a renouvelé ou du moins métamorphosé et transmué sa propre philosophie, — savoir dans Frühliche Wissenschaft, Jenseits, Genealogie der Moral, Gôtzen-Dämmerung, etc. — et que, d’autre part, Nietzsche, au dire de sa sœur, avait abordé la lecture de Gobineau aux environs de 1876, vous mesurerez toute l’importance de la révélation de madame Fôrster-

Nietzsche. (1) Et vous trouverez sans doute souhaitable que de nouveaux témoignages nous apportent de la lumière sur la date et la nature précises des relations de Nietzsche et de Gobineau.

J’en viens à la troisième phase de laristocratisme de Gobineau, à ce que je nommerai ici son essai de constituer une HIÉRARCHIE FAMILIALE. ILavait sombré dans sa tentative pour établir une noblesse permanente sur la notion de race. D’auire part, la noblesse personnelle des individus ne lui procurait qu’une aristocratie de hasard, une poussière d’aristocratie, tant qu’il ne la rat-

tachaïit pas à des lois biologiques et sociologiques.

C’est ce rattachement qu’il crut pouvoir opérer,

( ») Dans le dernier volume de sa Vie de Frédéric Nietzsche (Leipzig, Naumann, 1904), madame Fôrster semble avoir un peu regretté ses premières déclarations, qui pourtant ne SIGN nuire à la gloire, ni amoindrir le génie de son frère. Mais, malgré} ses réserves de langage, elle confirme au fond le témoignage de} M. Kretzer, et cite même (page 889) une phrase d’une lettre de Nietzsche, qui se comprendrait mal, si le nom de Gobineau n’était souvent revenu dans les entretiens du frère et de la sœur, et ne leur avait été familier à tous deux.

Comparer du reste ce que madame Fôrster avait précédemment écrit elle-même, dans son /ntroduction à la traduction allemande du livre de M. Henri Lichtenberger sur {a Philosophie de

la vie et les prophélies du comte de Gobineau en ne considérant plus l’individu dans la race, parce qu’elle est trop fluide, ni en soi-même et hors de la race, parce que cette méthode est anarchique et sans caractère scientifique, mais dans la famille, à qui, dans le temps, est comme un raccourci de race, un milieu ethnique plus resserré et plus concret. Ainsi, c’est par une sorte de combinaison entre ses deux conceptions antérieures de la hiérarchie humaine, — hiérarchie ethnique, hiérarchie individuelle, — que Gobineau en est venu à concevoir cet ordre définitif : la hiérarchie familiale. — Pour | l’établir, il décida de « contempler le noyau de la famille aryane, la famille aryane, une famille ». (x) Et son choix fut vite fait parmi les familles dont la généalogie lui pourrait servir d’exemple pour sa dé- monstration théorique : il porta ce choix sur la famille dont il connaissait le mieux, ou dont il pensait le mieux connaître l’histoire, savoir sur sa | propre famille. M. de Gobineau écrivit l’Histoire d’Ottar Jarl, pirate norvégien, conquérant du pays ouvrage où il est dit : &« Le livre actuel continue l’Essai sur l’inégalité des races et l’Histoire des

() Ottar Jarl, I, 5.— Pour faciliter le contrôle dans les diverses éditions des ouvrages de Gobineau, je prends pour règle de citer, non la pagination qui change, mais le livre et le chapitre, qui demeurent.

Perses, qui n’ont été faits que pour lui servir de

C’est en commentant cet ouvrage que, vers la fin de ce cours, nous étudierons à loisir l’achèvement et le sens final de l’aristocratisme du comte de Gobineau. C’est là que nous rencontrerons l’expression la plus hardie et la plus complète de sa morale, qui est une morale de l’honneur.

Années de jeunesse (1816-1855) L’ « Essai sur l’inégalité »

Un savant allemand, à qui M. le professeur Kretzer, de Francfort-sur-le-Meiïn, (1) vantait le génie de feu le comte de Gobineau, doucha ainsi son interlocuteur :

— Je ne me sens point disposé, dit-il, à introduire si aisément de nouveaux dieux dans mon Panthéon!

L’homme est ainsi fait et se défie beaucoup des génies ignorés. Gobineau, serait-ce un nouveau dieu à mettre dans notre Panthéon ?

Défions-nous. Mais approchons-le.

Ce savant allemand était bien osé de mettre en doute la divinité du comte de Gobineau. Lorsqu’on

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau priait ce gentilhomme de nommer son plus vieil | ancêtre, paisible, il disait : Atténuait-il d’un sourire la témérité d’une telle croyance ? C’est possible, il était très spirituel. Maïs c’est incertain : en pareille matière, il n’eût pas été | volontiers mystificateur. Ennemi méprisant du mé- | lange des races et aristocrate de philosophie et de nature, je croirais plutôt qu’il prenait un plaisirinfini et presque sincère à se prévaloir d’une lignée si | exceptionnelle et si pure. Peut-être aussi donnait-il à sa réponse une sorte
de sens symbolique. « Les intelligences modernes, 1 disait-il, aiment à détailler les choses. » (x) Lui ne détaillait point, et se souciait peu que, sous ce nom d’Odin, se dressaät « un dieu, un éponyme, ou la personnification d’une race entière ». (2) Odin fut-il dieu, héros ou peuple ? M. de Gobineau n’en déci- | daït pas. Mais il tenait pour certain qu’un « souffle surnaturel » (3) eût présidé à la naissance et aux destinées de sa famille. Vers la fin de sa vie, il écrivit à ce sujet un petit livre déconcertant, mais fort instructif. C’est son

du pays de Bray, en Normandie, et de sa descendance. (x) On y voitcomment ce pirate, héros aryen, soucieux comme tel de vivre en homme libre et sans maître, quitta la Norvège pour fuir la honte d’être asservi par Harald aux Longs Cheveux, chef plus fort, navigua vers l’Angleterre, traversa la Manche, puis, s’étant fixé au pays de Bray, fit souche de la famille de Gournay, dont les Gobineau se déta-

‘* chèrent au XV: siècle et formèrent une branche. M. de Gobineau accordait sur le tard à cette fantaisie une estime extrême. Ses ouvrages fondamentaux (tels que l’Essai sur l’inégalité des races humaines etl Histoire des Perses) n’étaient destinés, à l’en croire, qu’à servir de « préface » et de com-

mentaire à cette imaginaire histoire. C’est qu’en c roman orgueilleux, mais philosophique, il était satisfait d’avoir donné leur achèvement, leur forme imagée et vivante, à ses plus chères théories sur la , persistance, — à travers les âges, — des caractères de la race et des ancêtres chez les individus humains

les mieux doués et les plus fiers. ; En des temps moins recouverts d’ombre que.la période antérieure à la conquête normande, nous (1) Voir Dixième Causerie.

la pie et les prophéties du comte de Gobineau retrouvons et suivons la trace des Gobineau dans le

Ce fut une famille de gens d’épée, de robe et de négoce. Elle possédait un manoir au bourg d’Izon, près Libourne. La charge des « syndics d’Izon » devint chez elle héréditaire, et valut aux Gobineau - le titre de comtes. (1) Lors de la Saint-Barthélemy,

un Gobineau s’illustra par son zèle à piller et à massacrer les réformés de Bordeaux. En 1683, PierreJoseph de Gobineau, apparemment moins bon catholique et même libertin, faillit être roué pour avoir chansonné Dieu et les saints du Paradis. Un Gobineau fut orfèvre. Un autre fut jacobin, et mourut

‘: maître d’école de village.

En 1774, Thibaut-Joseph, comte de Gobimeau, : ex-conseiller au Parlement de Bordeaux, qui venait d’être supprimé par M. le chancelier de Maupeou, épousa mademoiselle Victoire de la Haye, fille d’un souhaité des « réformes graduelles », (2) et bläma fort la convocation des États-Généraux. En 1907, il fait figure au club bordelais des Amis de la Paix et | de la Patrie. La Révoluiion triomphe. Thibaut- | Joseph passe en Espagne, « où son fils aîné, grand chasseur, grand ami de tous les contrebandiers des

(n Voir Dixième Causerie.

Pyrénées, le fit entrer par des sentiers de chèvre ». (1) Mais bientôt, il rentre à Izon, où il attend la fin de la Terreur, sans être inquiété gravement. Le Directoire, puis le Consulat, sollicitent en vain les services __ de cet habile homme : il se refuse. Ni le Conseil des Anciens, ni le Conseil d’État ne le séduisent. Et il meurt, € sans avoir eu aucun point de contact avec les gouvernements nouveaux ». (2)

Thibaut-Joseph laissait deux fils.

L’ainé, prénommé Thibaut-Joseph comme son père, s’enrôle en 1793, fait la guerre d’Espagne sous le général Dugommier, s’associe à la réaction qui suivit à Bordeaux le 9 thermidor, — « assista et peut-être prit part au meurtre d’un des plus méchants jacobins de la ville, qui fut tué à coups de

pistolet sur les marches du théâtre ». (3) Sous l’Empire, il refuse une compagnie de cavalerie qui lui est offerte par le maréchal Duroc. Et, sous la Restauration, il se lie d’amitié avec le prince de Talleyrand, va le visiter chaque été à Valençay, mais rompt avec lui, lorsqu’il le voit se rallier à la mo-

| narchie de Juillet.

Son cadet, Louis de Gobineau, émigre pendant les Cent-Jours, suit à Gand le comte d’Artois, rentre

la vie et les prophéties du comte de Gobineau en France avec Louis XVII, et devient capitaine à la gardé royale.

C’est le père de notre écrivain. .

Joseph-Arthur, comte de Gobineau, vint au monde à Ville-d’Avray, le 14 juillet 1816, et grandit dans un entourage entièrement royaliste et dévot, peut- être assez libre d’esprit. N’a-t-il pas conté que son père croyait à Voltaire comme au diable, tenait 1 Charles X pour un saint, — et les admiraït également ? (1)

On lui donna comme précepteur un étudiant de l’Université d’Iéna, qui lui fit aimer les Mille et une # Nuits, et laccoutuma de bonne heure aux difficultés de la langue allemande. Vers douze ans, ses parents l’envoient à Bienne, dans la Suisse française, pour y continuer son éducation. Les aspects imposants et doux du Jura, la tranquillité de cette petite ville proprette, le panorama des Alpes lointaines, ce lac où verdoiïe l’île jadis hospitalière aux rêveries de Jean-Jacques, initièrent le grand voyageur qu’il fut plus tard aux beautés fraîches de la nature. L’enfant apprenait le latin sous un maître haï, et

tournait déjà ses vrais goûts vers des richesses plus mystérieuses, rêvait à l’Orient religieux et guerrier, à l’Allemagne grave et féodale… Sa mère un jour vint le rejoindre, et plusieurs mois l’emmena vivre dans un vieux château altier du grand-duché de Bade. En 1830, comme il venait d’avoir quatorze ans, les Français obéirent soudain aux ardeurs de la saison chaude, changèrent leur roï, chassèrent du trône les protecteurs de sa famille et de son

Cette révolution de 1830, qui nous paraît si anodine, c’est un terrible événement pour ce jeune légitimiste !

  • Ilest pauvre; il est noble; il ne saurait sans trahison rien demander à la monarchie bourgeoise. Le voici contraint de s’isoler chimériquement, avec les siens, dans l’attente inerte des réparations politiques qui ne viennent jamais. Seul, le métier militaire ne lui serait pas interdit. Son père, retiré au fond de la Bretagne, le destine à l’école Saint-Cyr. Mais la vie de garnison ne le tente guère. A peine s’il entend les mathématiques. Déjà, il ne songe qu’aux pays d’Orient, n’aspire qu’à l’étude du persan et du

Le jeune homme obtient de son père la permis-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau + sion de travailler à devenir un savant orientaliste et vient à Paris, où doit l’héberger son vieil oncle ; Thibaut-Joseph. Ce vieux garcon riche, irrité par la révolution récente, est tout occupé à dévorer les journaux de la bonne cause et à paperasser pour des conspirations falotes : il accueille sans plaisir, en intrus, ce gamin si amoureux de science, le remet aux soins d’un valet de chambre, fait mine de ne jamais lui parler. M: de Gobineau patiente trois semaines. Au bout de ce temps d’épreuve, il se pré- : sente devant son bon oncle et fougueusement lui déclare que, plutôt que d’endurer plus longtemps son indifférence, il a résolu de se brûler la cervelle | dans sa maison ! (1) Étonné et un peu inquiet, l’autre admire l’ingé- niosité énergique de cette menace, s’humanise pour son gentil neveu, et l’institue son héritier. ! C’était vers 1833, année brillante dans la chronique des salons du faubourg Saint-Germain. JosephArthur de Gobineau devenait alors un grand jeune | homme pâle et mince, aux manières avantageuses, | candide, spirituel, et prodigieusement volontaire.

Et nulle part mieux que dans ce grand Paris d’alors, où régnaient des maîtres érudits et philosophes, l’apprenti orientaliste n’eût trouvé l’aliment et le ressort de la formidable et passionnante tâche sur laquelle il entendait asseoir sa vie.

Avec l’audace incomparable et parfois heureuse de l’adolescence, Gobineau, dès ce temps, se taille son problème. Un problème géant. Frappé dela diversité, ou, pour être plus exact, de l’hétérogénéité des familles humaines, il ne doute point qu’en interrogeant les monuments, les migrations, la descendance des antiques habitants de l’Asie, il ne parvienne à définir la loi conductrice qui les a guidés et guide encore notre humanité actuelle vers ses destinées énigmatiques de grandeur ou de décadence.

En somme, il n’ambitionne pas moins que de renouveler, par la synthèse des races, la philosophie de l’histoire.

Ces quinze années de loisir morne que la monarchie de Louis-Philippe crée, en durant, aux gens de son parti, sa jeunesse ardente et sage les emploie à conquérir la maîtrise philologique, où il voit l’instrument de ses futures découvertes dans l’ordre dé la pensée : il s’approvisionne pour toute sa carrière. Ses études scientifiques l’absorbent à ce point que, chaque jour, il travaille couramment dix à quinze heures. Ce qui ne l’empêche point de vivre gaiment,

1 108 . la vie et les prophéties du comte de Gobineau d’avoir ses amis, et d’aller dans le monde. Il fréquente surtout les familles de Rémusat et de Serre, et chez les peintres Ary et Henry Scheffer, — maison où, plus tard, il connut le jeune Ernest Renan, qui se livrait alors à des travaux proches , des siens.

Entre temps, M. de Gobineau se délasse d’un labeur sévère en suivant sa veine poétique et en ébauchant sur l’Orient d’éblouissantes histoires :

Il parlait volontiers par images, écrit madame la comtesse de la Tour, dans la bio-

‘graphie non signée qu’elle a donnée en tête d’Amadis, (1) etse laissait entraîner, pour l”amusement de sa sœur (2) et de ses amis, à l’invention des histoires les plus merveilleuses. Très jeune de caractère et d’une gaieté enfantine, il exigeait que son auditoire s’assît autour de lui à la manière orientale et füt revêtu de costumes analogues à ceux de ses héros imaginaires. La verve de ses amusantes improvisations était intarissable, et cette gaieté brillante qui, tout en se transformant avec l’âge, ne l’abandonna jamais, fut le soleil de sa vie.

( ») Plon, 1887. — Il existe deux sources originales de la biographie de Gobineau, excellentes toutes deux. La première est cette Préface du poème posthume d’Amadis, édité par l’amitié pieuse de la comtesse de la Tour. L’autre se trouve en tête de la seconde | édition de lPÆssai sur linégalité (Firmin-Didot, 1884); elle est l’œuvre de feu le comie de Basterot.

(2) Marie-Caroline-Hippolyte de Gobineau. Entra en religion, et devint mère bénédictine à l’abbaye de Solesmes. Elle survécut à son frère, qui entretint avec elle, jusqu’à sa mort, une correspon- : dance très détaillée et très intime.

Ces traits de jeunesse ont leur intérêt… Dans l’adolescent studieux qui amasse les pesants maté- riaux de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, ils annoncent déjà l’imaginatif des Pléiades, des Nouvelles asiatiques, de tant de récits attrayants et colorés.

Vers la même époque, le jeune homme gagne quelque argent en publiant divers romans de chevalerie, au demeurant assez médiocres, (1) et compose une tragédie en cinq actes, Alexandre le Macédonien, (2) qui allait être représentée au Théâtre-Français, lorsque survint la Révolution de Février : elle arrêta tout.

Dès 1841, la Revue des Deux-Mondes avait actueilli sous sa signature une étude sur Capo- è distrias. (3) L’attention de M. de Tocqueville se porte sur lui. Et plus tard, quand la tourmente de Février et de Juin 48 avive après elle les espérances

(1) Le Prisonnier Chanceux, trois volumes, Paris, Louis Chlendowski, 1847; Ternove, Bruxelles, Livourne et Leipsig, Meline, Cans et C:°, deux volumes, 1848; ete. — La Chronique rimée de Jean Chouan et de ses compagnons (Paris et Leipsig, Franck, 1846), et Les Adieux de Don Juan, drame romantique en un prologue et trois actes (Paris, Jules Labitte, 1844) sont aussi de cette époque.

(2) On doit au Gobineau- Verein une édition française d’Alexandre le Macédonien (Strasbourg, Trübner, 1901) ; réédition en 1904. — De plus, M. Schemann a traduit cette tragédie de jeunesse en allemand. Elle a eu un très vif succès en Allemagne, et il en éxiste même une édition spéciale, avec commentaires, à l’usage des lycéens allemands.

(3) Revue des Deux-Mondes, 15 avril 1841.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau des partis déchus; quand l’ironie d’un Bonaparte appelle un Tocqueville au pouvoir : tout naturellement, par un retour imprévu, mais facile, à la vie active, le jeune érudit accompagne M. de Tocqueville aux Affaires étrangères et dirige son cabinet, dans ce ministère du 2 juin 1849, où l’auteur de la Démocratie en Amérique devenait le collaborateur de MM. Odilon Barrot, Dufaure et de Falloux.

Cette aventure dura peu.

Le 31 octobre de la même année, le prince-président rompit avec les parlementaires : il congédia ses ministres conservateurs, et prit des ministres

bonapartistes, ou disposés à le devenir. M. de Rayneval était alors ministre plénipotentiaire de la République française auprès du roi de Naples. On lui offrit les Affaires étrangères. En attendant sa réponse (qui fut un refus), l’intérim de ce ministère fut confié pendant quinze jours au général marquis d’Hautpoul, ministre de la Guerre. Ce général avait connu jadis le capitaine Louis de Gobineau, aux Gardes du corps de Charles X. Le 4 novembre 1849, jour anniversaire de la Saint-Charles et évocateur des chers souvenirs du temps passé, le ministre de la République offrit au fils de son camarade le poste

de premier secrétaire à la légation de Berne, en compensation de son départ du ministère. (x)

M. de Gobineau n’eut garde de faire le délicat : se séparant de son parti, il rallia désormais sa fortune à la fortune de l’Élysée. Il n’avait pas réflé- chi quinze ans sur le destin des empires, sans s’être formé en politique une philosophie applicable aux contingences contemporaines. La démocratie avait son dédain. À l’exemple de bien des fonctionnaires légitimistes, en ces temps troublés, il n’avait sans doute pas entièrement répudié une certaine soumission occulte à la direction du comte de Chambord, qui ne détournait pas encore ses fidèles de servir le « régime d’ordre » improvisé au lendemain des journées de Juin. Mais les intrigues de ses amis royalistes ne tardèrent pas à lui paraître hésitantes et fort surannées ; il se sentait des préférences pour la mé-

Il avait un certain goût pour la force, écrit son ami et biographe le comte de Basterot, (2)

et la basse et féroce population métisse des grandes villes lui inspirait un profond dégoût. () Anecdote contée par M. Jacques Morland. (2) Biographie de la seconde édition de lPÆssai. — Cette biographie est signée d’un simple B.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

Surtout, la diplomatie lui était commode: elle lui promettait les voyages faciles, les précieux séjours en pays d’Orient.

De Berne, M. de Gobineau fut envoyé à la cour de Hanovre, puis chargé de suivre les débats de la Diète de Francfort, que surveillait dans le même temps M. de Bismarck. — En 1855, il fit paraître à Paris, chez Firmin-Didot, les deux premiers tomes de l’Essai sur l’inégalité des races humaines.

Cet ouvrage rencontra tout de suite plus de faveur auprès des Germaiïins que des Celtes. À Francfort, M. de Prokesch-Osten, diplomate autrichien et luimême éminent égyptologue, s’émerveille de la science de l’auteur :

— Ge monsieur de Gobineau, qui a écrit sur les races humaines, est-il de vos parents?

— C’est moi, monsieur.

Tandis qu’en France M. Drouyn de Lhuys, son ministre et chef bienveillant, lui fait part de ses inquiétudes :

— Un livre scientifique de cette portée ne vous sera pas utile pour votre carrière ; il peut, au contraire, vous faire beaucoup d’ennemis. (1)

Mais que lui importait sa carrière ? — L’année suivante, tous ses désirs sont exaucés : il est nommé premier secrétaire à la légation de France en Perse.

Les troisième et quatrième tomes de l’Essai parurent en 1855, tandis que leur auteur enivré

L’Essai sur l’inégalité des races humaines estun livre aventureux et grandiose.

Pour-oser l’écrire, il fallait naître à la vie scientifique et littéraire en un temps où l’histoire, ambitieuse de philosophie, ne s’étranglait pas encore dans ces « réduits de l’érudition », dont parle Littré. Un écrivain qui, de nos jours, sans renoncer à faire œuvre positive, entreprendrait de discourir sur l’histoire universelle et de questionner le passé des sociétés humaines, afin de percer une vue fulgurante sur leur avenir, serait classé parmi les faiseurs et reçu avec des sourires. La poltronnerie méticuleuse de notre temps s’interdit les vastes ensembles; elle cultive les monographies. C’est d’une méthode plus prudente, mais qui n’aide guère à

Penser, voilà le propre d’un Gobineau.… C’est son

audace et son plaisir. Et si, chez tout penseur, la

la vie et les prophéties du comte de Gobineau suprême réussite est peut-être de savoir caracté- riser, par une symbolique d’idées majestueuses et claires, les tendances cachées et fortes qui, menant certaines catégories d’hommes, le possèdent luimême, aucun philosophe, — mieux que ce fils d’émigrés et « petit-fils d’Odin », — n’a assimilé la science de son siècle, pour en extraire une pensée si docilement obéissante aux appels de sa nature.

M. de Gobineau a regardé l’histoire du monde et s’est pénétré, en la contemplant, « de cette évi-

  • dence, que la question ethnique domine tous les

autres problèmes de l’histoire ». (1)

L’histoire humaine, — je reproduis ici ses propres images, (2) — lui paraît comparable à une € toile immense ». Les « variétés inférieures de notre espèce » (type noir et type jaune) en sont le « fond grossier, le coton et la laine ». Certaines « familles secondaires de la race blanche » (entendez : les peuples sémitiques) € assouplissent cette laine en y mêlant leur soie ». Enfin, le « groupe arian, (3) faisant circuler ses filets à travers les

(0) Essai, Dédicace à Sa Majesté Georges V, roi de Hanovre. (3) Je note ici que M. de Gobineau, dans tous ses ouvrages, | orthographie « Arian » ou « Aryan ne non pas « Aryen ». Dans

générations ennoblies, applique à leur surface, en éblouissant chef-d’œuvre, ses arabesques d’argent et d’or ».

La portée de ce thème est infinie.

Et d’abord, — contrairement aux leçons du christianisme et de la Révolution française, — les hommes ne sont pas égaux entre CU QT EMENt ; ils ne sont pas frères. Loin de là! il existe une certaine hiérarchie donnée, primitive, des hommes et des races. Certaines races sont belles, énergiques et nobles. D’autres races sont laides, paresseuses et

. viles. Certaines races sont races d’« esclaves », et les autres races de « maîtres ». Ces mots, rendus plus glorieux par Frédéric Nietzsche, courent déjà, avec leur sens plein, sous la plume de

Les plus fortes joueront, dans la tragédie du monde, le personnage des rois et des maitres. Les plus faibles se contenteront des bas emplois. (1)

Mais il advient que les races se mêlent, sur place et par des mariages.

Le mélange des races ! voilà, selon Gobineau, le mot du problème que suscite, devant l’observateur, son Zistoire des Perses (1, 1), il fait entendre qu’il adopte cette prononciation et cette écriture pour des raisons d’étymologie, et aussi afin d’éviter toute confusion possible avec les sectateurs dArius. — On sait que son orthographe n’a pas prévalu.

la vie et les prophéties du comte de Gobinean | l’alternance des civilisations qui brillent, puis s’éclipsent, sur toute l’étendue de la planète, le long des siècles échelonnés. Dans ces combinaisons ethniques qui gouvernent en secret les oscillations de l’humanité sans cesse en mouvement, les hautes races jouent le rôle exclusif d’agents fécondants, civilisa- ‘teurs, unificateurs. Maïs elles s’abâtardissent et se perdent en composant avec les races viles, de beaucoup les plus nombreuses. Tandis que, par cette fusion, ces dernières ne s’élèvent jamais qu’à une très médiocre qualité humaine. Aïnsi, la hiérarchie s’efface par degrés ; l’égalité se réalise, mais dans le composite et le stérile. Et l’humanité dégénère, à mesure qu’elle se civilise. Car sa loi l’emporte vers l’uniformité ethnique, qui enferme les germes de la décrépitude et annonce les approches de la mort… L’originalité de cette théorie ne me paraît pas Avant Gobineau, — je n’en disconviens pas, — d’autres historiens (Boulainvilliers, Augustin Thierry, Henri Martin) avaient accordé la prépondérance à l’action des forces ethniques dans la vie des peuples et le développement des sociétés. Maïs le

mélange des races n’avait pas retenu leur attention. Pour Gobineau, c’est le tout de l’histoire.

Fièrement, il écrit : « Je ne calcule que par séries de siècles. » (1) Dix grandes civilisations (il les compte) « émergent des annales universelles ». Toutes sont mortes, ou en voie de périr. Une loi les domine : c’est la loi de la mort. Maïs l’explication de cette mort?

: D”ordinaire, le bon sens des hommes se contente d’un mot pour réponse. Dégénération ! a-t-on dit, — les peuples meurent, lorsqu’ils sont dégénérés….

La réponse était fort bonne, étymologiquement et de toute manière; il ne s’agissait plus que de définir ce qu’il faut entendre par ces mots : nation dégénérée. C’est là qu’on fit naufrage : on expliqua un peuple dég’énéré par un peuple qui, mal gouverné, abusant de ses richesses, fanatique ou irréligieux, a perdu les vertus caractéristiques de ses premiers pères. Triste chute! Ainsi une nation périt sous les fléaux sociaux parce qu’elle est dégénérée, et elle est dégénérée parce qu’elle périt. Cet argument circulaire ne prouve que l’enfance de l’art en matière d’anatomie sociale. Je veux bien que les peuples périssent parce qu’ils sont dégénérés, et non pour une autre cause; c’est par ce malheur qu’ils sont rendus définitivement incapables de souffrir le choc des désastres ambiants, et qu’alors, ne pouvant plus supporter les coups de la fortune adverse, ni se relever après les avoir subis, ils donnent le spectacle de leurs illustres È

la vie et les prophéties du comte de Gobineau agonies; s’ils meurent, c’est qu’ils n’ont plus pour traverser les dangers de la vie la même vigueur que possédaient leurs ancêtres, c’est, en un mot enfin, qu’ils sont dégénérés. L’expression, encore une fois, est fort bonne; mais il faut l’expliquer un peu mieux et lui donner un sens. Comment et pourquoi la vigueur se perd-elle? Voilà ce qu’il faut dire. Comment dégénère-t-on? C’est là ce qu’il s’agit d’exposer. Jusqu’ici on s’est contenté du mot, on n’a pas dévoilé la chose. C’est ce pas de plus que je vais essayer de faire. (1) Son problème capital, on le voit, c’est justement le problème que Frédéric Nietzsche nommera, plus tard, le problème de la décadence. A ce problème, voici comment Gobineau détermine et formule sa réponse : Je pense que le mot dégénéré, s’appliquant à un peuple, doit signifier et signifie que ce peuple n’a plus la valeur intrinsèque qu’autrefois il possédait, parce qu’il n’a plus dans les veines le même sang, dont des alliages successifs ont graduellement modifié la valeur ; autrement dit, qu’avec le même nom, il n’a pas conservé la même race que ses fondateurs; enfin, que l’homme de la décadence, celui qu’on appelle l’homme dégénéré, est un produit différent, au point | de vue ethnique, du héros des grandes époques. Je veux bien qu’il possède quelque chose de son essence; mais, plus il dégénère, plus ce quelque chose s’atténue. Les éléments hétérogènes qui prédominent désormais en lui composent une nationalité toute nouvelle et bien malencontreuse dans son originalité; il n’appartient plus à ceux qu’il dit encore | être ses pères, qu’en ligne très collatérale. Il mourra définiti- | vement, et sa civilisation avec lui, le jour où l’élément eth- 1

nique primordial se trouvera tellement subdivisé et noyé dans des apports de races étrangères, que la virtualité de cet élément n’exercera plus désormais d’action suflisante, Elle ne disparaîtra pas, sans doute, d’une manière absolue ; mais, dans la pratique, elle sera tellement combattue, tellement affaiblie, que sa force deviendra de moins en moins sensible, et c’est à ce moment que la dégénération pourra être considérée comme complète, et que tous ses effets

Si je parviens à démontrer ce théorème, j’ai donné un sens au mot de dégénération. En montrant comment l’essence d’une nation s’altère graduellement, je déplace la responsabilité de la décadence…

Vous admirez sans doute comme moi la magnificence de ce style et la force de cette vision. Vous sentez aussi quelle saveur de nouveauté paradoxale devaient prendre, en 1853, ces mêmes idées qui, à présent, risqueraient au contraire de nous paraître trop connues et comme irritantes de banalité, tant elles saturent notre atmosphère politique.

Je viens de vous donner, si je ne me trompe, la première preuve que je n’ai pas usurpé, pour notre héros, le titre de « précurseur ». D’autres preuves abondent, et, par la suite, l’occasion de les produire ne me manquera pas.

Pour reprendre avec Gobineau le sec langage des

mathématiques, son « théorème » suppose un lemme.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

En effet, si j’entreprends de démontrer que la décadence est le produit du mélange des valeurs ethniques, cela n’implique-t-il pas de toute évidence que j’aurai d’abord établi la réalité de ces valeurs, à l’état de données distinctes? — Je devrai prouver, au préalable, que le limon humain n’est pas fait d’une substance homogène ; que les races d’hommes sont dissemblables, plus encore qu’elles ne sont

| parentes ; que l’humanité est multiple à ses origines, comme dans son histoire.

En un mot, je devrai prendre parti sur le problème de l’unité ou de la multiplicité primitive du

De fait, ce problème est à la base de l’Æssai sur l’inégalité. Je vous indiquerai comment M. de Gobineau l’aborde et le résout, ou plutôt, — ce qui est bien plus remarquable, — avec quelle ingéniosité réaliste il le transforme et l’esquive.

Le problème de l’unité ou de la multiplicité primilive du genre humain !

Cette difficulté primordiale et terrible a dépassé jusqu’ici et dépassera sans doute toujours la compé- tence de la biologie. Nous devinons bien dans quel sens un Gobineau serait tenté de la résoudre.

Nul doute que, dans son sentiment secret, il ne fût porté à admettre la diversité fondamentale des types ethniques, aux périodes d’apparition de l’espèce humaine sur la planète Terre. Mais, soit soumission concertée à la cosmogonie de la Genèse, soit réserve prudente et doute scientifique, auteur de l’Æssai n’a osé nulle part l’assertion catégorique, dont le croyant, le savant, et le philosophe auraient pu sévèrement lui demander compte, à des titres divers : il a eu l’esprit de fortifier sa méthode, en prohibant à ses recherches les brumes de la préhistoire.

Cette précaution lui a permis de demeurer un réaliste, et l’empêcha de perdre pied sur un si

Dans une étude consacrée à l’Histoire générale des langues sémitiques, d’Ernest Renan, le positiviste Littré s’est approché du même problème, — assurant que la biologie, « toutes les fois qu’elle veut rester dans son domaine, est obligée. de prendre les faits tels qu’ils sont, c’est-à-dire d’admettre autant de souches qu’il y a de différences anthropologiques nettement constatées » entre les hommes blancs, noirs et jaunes, et de « convenir que la dérivation est sans aucune preuve ». (1) Il en serait de

(1) Littré, La Science au point de vue philosophique, XV.

la vie et les prophélies du comte de Gobineau même de la linguistique. « L’humanité, ajoute Littré, ne fut pas plus la même dans les grands compartiments du globe que n’y furent les mêmes l’animalité raison et de la bonté parmi les hommes, non de l’identité prétendue de leur type originel, cette « grande idée d’une humanité mère et protectrice de tous », qui sert d’assise à la « morale du genre

Reconnaissons-le : l’aristocrate Gobineau se montre ici bien plus circonspect que l’humanitaire Littré. Ce problème de l’origine des types humains, qui est insondable, il s’en délivre et le ramène au problème de leur permanence, qui est susceptible de contrôle :

On n’aura pas manqué de s’apercevoir que la question de permanence est, ici, la clef de la discussion. S’il est démontré que les races humaines sont, chacune, enfermées dans une sorte d’individualité d’où rien ne les peut Jaire sortir que le mélange, alors la doctrine des Unitaires se trouve bien pressée et ne peut se soustraire à reconnaître que, du moment où les types sont si complètement héréditaires, si constants, si permanents, en un mot, malgré les climats et les temps, l’humanité n’est pas moins complè- tement et inébranlablement partagée que si les distinctions spécifiques prenaient leur source dans une diversité prèmitive d’origine. (1)

Cette permanence est, selon Gobineau, un fait d’expérience, une loi de la nature : elle se constate aux seules lumières des investigations historiques et physiologiques.

Voyez les juifs !

Ils ont quitté depuis vingt siècles la Palestine, leur patrie première : ils ont émigré vers les contrées les plus variées ; ils ont oublié leurs lois, leurs coutumes anciennes, et jusqu’à leur religion. Mais tantôt hostiles aux alliances avec les non-juifs et tantôt repoussés s’ils sollicitaient ces alliances, ils ont maintenu pendant vingt siècles la pureté relative de leur type ethnique :

Tels on voit les belliqueux Réchabites des déserts arabes, tels nous apparaissent aussi les pacifiques Israélites portugais, français, allemands et polonais. J’ai eu occasion d’examiner un homme appartenant à cette dernière catégorie. La coupe de son visage trahissait parfaitement son origine. Ses yeux surtout étaient inoubliables, Cet habitant du Nord, dont les ancêtres directs vivaient, depuis plusieurs générations, dans la neige, semblait avoir été bruni, de la veille, par les rayons du soleil syrien. (1)

| Plus démonsiratif que tout autre, l’exemple des juifs permet d’isoler la part irréductible de la race, son indépendance à l’égard du climat, des institu-

la pie et les prophéties du comte de Gobineau tions, des mœurs, des croyances. La race survivrait indéfiniment, si elle se gardait indéfiniment des apports de sang étranger.

Mais le cas des juifs, s’il est si topique, c’est qu’il est fort exceptionnel. Nous savons bien qu’il s’explique seulement par les tristesses, les singularités de leur histoire.

Selon Gobineau, l’humanité {out entière éprouve contre le croisement un instinct premier, une « répulsion secrète ». Mais tout le travail civilisateur est précisément de dompter cette résistance :

Ainsi le genre humain se trouve soumis à deux lois, l’une de répulsion, l’autre d’attraction, agissant, à différents degrés, sur ses races diverses ; deux lois, dont la première n’est respectée que par celles de ces races qui ne doivent jamais s’élever au-dessus des perfectionnements tout à fait élémentaires de la vie de tribu, tandis que la seconde, au contraire, règne avec d’autant plus d’empire, que les familles ethniques sur lesquelles elle s’exerce sont plus susceptibles de développements. (1)

Cette répulsion contre le croisement est invincible chez certaines familles humaines. Telles, les tribus nègres, qui dépassent si malaisément l « organisa- | ton parcellaire ». D’autres la dominent partielle- | ment. Enfin, divers groupes humains, sans jamais

la secouer toute, parviennent à mieux s’en affranchir :

forment ce qui est civilisable dans notre

Ainsi, de son propre aveu, la « civilisation » a pour terme indispensable le mélange des races. Seules, se: civilisent les races d’hommes capables de se croiser avec d’autres races. Gette thèse est neuve, ingénieuse. Elle paraît en harmonie avecles données de l’histoire. Mais vous apercevez déjà son très apparent désaccord avec la théorie gobinienne de la « dégénération ». Car si l’aptitude au croisement est cipilisatrice (donc heureuse), — par quelle étrangeté l’effet des croisements tourne-t-il du favorable au pernicieux, et devient-il soudain l’instrument de la décadence ?

M. de Gobineau n’est nullement embarrassé de nous procurer les explications suivantes :

Je viens de prendre un peuple à l’état de famille, d’embryon; je l’ai doué de l’aptitude nécessaire pour passer à l’état de nation. Ou il sera conquérant, ou il sera

Je le suppose conquérant ; je lui fais la plus belle part; il

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

domine, gouverne et civilise tout à la fois; il n’ira pas, dans

1 lés provinces qu’il parcourt, semer inutilement le meurtre et l’incendie; les monuments, les institutions, les mœurs, lui seront également sacrés; ce qu’il changera, ce qu’il trouvera bon et utile de modifier, sera remplacé par des créations supérieures ; la faiblesse deviendra force dans ses mains ; il se comportera de telle façon que, suivant le mot de l’Écriture, il sera grand devant les hommes.

.…… Dans le tableau que je trace, et qui n’est autre, à certains égards, que celui présenté par les Hindous, les Égyptiens, les Perses, les Macédoniens, deux faits me paraissent bien saillants. Le premier, c’est qu’une nation sans force et sans puissance se trouve tout à coup, par le fait d’être

. tombée aux mains de maîtres vigoureux, appelée au partage d’une nouvelle et meilleure destinée, ainsi qu’il arriva aux Saxons de l’Angleterre, lorsque les Normands les eurent soumis; le second, c’est qu’un peuple d’élite, un peuple souverain, armé comme tel d’une propension marquée à se mêler à un autre sang, se trouve désormais en contact intime avec une race dont l’infériorité n’est pas seulement démontrée par la défaite, mais encore par le défaut des qualités visibles chez les vainqueurs. Voilà donc, à dater précisément du jour où la fusion commence, une modification sensible dans le sang des maitres. Si la nouveauté devait s’arrêter là, on se trouverait, au bout d’un laps de | temps d’autant plus considérable que les nations superpo- | sées auraient été originairement plus nombreuses, avoir en face une race nouvelle, moins puissante, à coup sûr, que le meilleur de ses ancètres, forte encore cependant, et faisant preuve de qualités spéciales résultant du mélange même, et inconnues aux deux familles génératrices. Mais il n’en va pas ainsi d’ordinaire, et l’alliage n’est pas longtemps borné à la double race nationale seulement… (1)

Et plus loin, par un retour sur la même idée, il

A la multitude de toutes ces races métisses si bigarrées qui composent désormais l’humanité entière, il n’y a pas à assigner d’autres bornes que la possibilité effrayante de combinaisons des nombres.

Il serait inexact de prétendre que tous les mélanges sont mauvais et nuisibles. Les petits ont été élevés. Malheureusement les grands, du mème coup, ont élé abaissés, et c’est un mal que rien ne compense ni ne répare… Si donc les mé- langes sont, dans une certaine limite, favorables à la masse de l’humanité, la relèvent et l’ennoblissent, ce n’est qu’aux dépens de cette humanité même, puisqu’ils l’abaissent, lénervent, l’humilient, l’élètent dans ses plus nobles élé- ments, et quand bien même on voudrait admettre que mieux vaut transformer en hommes médiocres des myriades d’êtres infimes que de conserver des races de princes dont le sang, subdivisé, appauvri, frelaté, devient l’instrument déshonoré d’une semblable métamorphose, il resterait encore ce malheur que les mélanges ne s’arrêtent pas; que les hommes médiocres, tout à l’heure formés aux dépens de ce qui était grand, s’unissent à de nouvelles médiocrités, et que de ces mariages, de plus en plus avilis, naît une con-

| fusion qui, pareille à celle de Babel, aboutit à la plus com- | plète impuissance, et mène les sociétés au néant auquel rien ne peut remédier. (1)

Je suis loin de méconnaître ce que ces explications brillantes ont d’ingénieux et même de fort. Cependant, je ne puis les tenir pour victorieuses. Et je crois permis de penser que l’aventure

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau ; intellectuelle de M. de Gobineau fut peut-être ici la | Sa sincérité d’historien l’avertit d’abord que la ; victoire sur l’exclusivisme ethnique est accessible É |

  • aux seules rages douces pour le progrès humain : il | | découvre ainsi une vue scientifique d’un grand j prix. Mais cette vue tend à déboucher sur une philosophie de l’histoire qui risquerait d’être une apo- L logie de la mésalliance.. Son idiosynerasie nobi- ÿ liaire s”éveille à ce péril; elle se révolte; elle lui | commande de déshonorer le « mélange », par où s’oblitère la pureté des races de héros, et de nier le È progrès, — füt-ce au prix d’un désaccord, — plutôt que de convenir qu’il soit le résultat du mélange… Et voici fondé, selon le triomphe ordinaire de nos préférences instinctives sur les idées . qui | les gênent, tout le pessimisme historique de Gobineau. L’auteur de l’Essai est un moraliste aristocrate, à la recherche d’une hiérarchie. Parlant sur le tard de ce livre qui est à la base de toute son œuvre et de toute sa pensée, il n’hésitera pas à faire devant nous cet aveu : Je Lai en quelque sorte commencé dès mon enfance. C’est | L’expression des instincts apportés par moi en naissant. J’ai

été avide, dès le premier jour où j’ai réfléchi, et j’ai réfléchi de bonne heure, de me rendre compte de ma propre nature, parce que fortement saisi par cette maxime : « Connais-toi toi-même », je n’ai pas estimé que je pusse me connaître, sans savoir ce qu’était le milieu dans lequel je vénais vivre et qui, en partie, mattirait à lui par la sympathie la plus passionnée et la plus tendre, en partie me dégoûtait et me remplissait de haine, de mépris et d’horreur. (1)

Son temps est rebelle à la notion de hiérarchie : il sera l’ennemi de son temps, et verra dans les âges où nous vivons comme un spectacle avancé de boue et de pourriture. Mais dans un passé très lointain, une hiérarchie lui apparaît, noble et belle. C’est la hiérarchie des races. Sa tâche sera de comprendre à fond l’effacement de cette hiérarchie et d’interpréter ethnologiquement l’avènement de la

Et la théorie des mélanges de races le mènera à justifier sa doctrine de la « dégénération », — tout comme elle l’aurait pu conduire à construire une philosophie du « progrès », s’il s’était senti des

(:) Avant-propos de la deuxième édition de l’Essai (FirminDidot. 1884).

Inefficacité des mœurs, des lois, du climat, des croyances Efficacité du « mérite relatif des races »

L’Essai sur l’inégalité est dédié à Sa Majesté Georges V, roi de Hanovre. (1) Aux débuts de sa carrière diplomatique, M. de Gobineau avait connu ce monarque.

Cette Dédicace ne laisse point d’être fort caracté- ristique. L’auteur de l’Essai dévoile hardiment son but, qui est d’être un prophète.

() L’Essai sur l’inégalité a eu jusqu’ici deux éditions en France. L’une et l’autre ont élé publiées chez Firmin-Didot. L’édition originale est en 4 tomes in-octavo : les deux premiers de 1853 ; les deux derniers, de 1855. La seconde édition (1884) est en deux volumes. Elle contient un Avant-Propos écrit par M. de Gobineau peu de temps avant sa mort, et sa Biographie par le comte de Basterot. Le texte des deux éditions est identique. ‘

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Il écyit, sans que sa plume tremble :

Je ute avec les premiers peuples qui furent jadis, pour chercher jusqu’à ceux qui ne sont pas encore. (1)

Mais Mu bien grue ses prophéties soient établies sul science :

Personne n’est Mu autorisé à expliquer le jeu compliqué des rapports sociaux, les motifs des élévations et des décadences nationales avec l’unique secours des considérations abstraites qu’une philosophie sceptique peut fournir. Puisque les faits positifs abondent désormais, qu’ils surgissent de partout, se relèvent de tous les sépulcres, et se dressent sous la main de qui veut les interroger, il n’est plus loisible d’aller, avec les théoriciens révolutionnaires, amasser des nuages pour en former des hommes fantastiques et se donner le plaisir de faire mouvoir artificiellement des chimères dans des milieux qui leur ressemblent. La réalité, trop notoire, trop pressante, interdit de tels jeux, souvent impies, toujours néfastes. Pour décider sainement des caractères de l’humanité, le tribunal de l’histoire est devenu le seul compétent. (2)

Cette tirade, lancée contre les idéologues révolutionnaires, vaudrait tout autant contre certaines fantasmagories contre-révolutionnaires. Elle arrê- tera peut-être ceux qui seraient tentés de confondre un Gobineau avec un Bonald, un Joseph de Maistre, et de présumer qu’il n’a rien ajouté de son cru aux lectures qu’il en a pu faire. Comme Gobineau,

— si ce n’est pas avec la même indépendance d’esprit, ni avec la même immensité de connaissances, — la jeune école « réaliste » et « néo-monarchiste », présentement groupée autour de M. Charles Maurras et de l’Action française, tente la tâche que, plus loin, l’auteur de l’Essai définit et nomme :

Je fais en un mot,

écrit-il, é : de la géologie morale. (1)

Je vous aurai tout dit sur cette Dédicace, quand je vous aurai rapporté les tristesses de l’auteur. « L’antique vertu est devenue un objet de risée…. L’énergie est passée de l’homme à la vapeur. » Du moins, les nations modernes, si dégénérées, si dé-

| chues, peuvent-elles attendre leur « rajeunissement » de l’avenir ? L’auteur de l’Essai en désespère, car l’histoire lui a livré son secret…

Voici ce secret :

terre, en fait de créations humaines, la science, l’art, la civilisation, ramène l’observateur vers un point unique, n’est issu que d’un seul germe, n’a résulté que d’une seule

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau pensée, n’appartient qu’à une seule famille dont les diffé- rentes branches ont régné dans toutes les contrées policées

Cette famille est la race aryenne. Or, de nos jours, elle est presque éteinte. Georges V, roi de Hanovre, est un des très rares Aryens qui survivent encore : car il descend des ducs saxons. En Angleterre comme en Hanovre, sa maison souveraine puise ainsi « ses droits glorieux aux sources lointaines de la plus héroïque origine ». (2)

Au fond et bien qu’il s’en taise, c’est la vraie raï- son pourquoi M. de Gobineau fait au roi de Hanovre l’honneur infini de lui dédier son œuvre.

Passons à cette œuvre.

L’Essai sur l’inégalité des races humaines est divisé en six livres, auxquels s’annexe une Conclusion générale.

Le Livre Premier est proprement une introduction consacrée à la recherche de la méthode. Les cinq livres suivants contiennent la matière de l’histoire universelle. La Conclusion générale est un | couronnement, une philosophie.

Voici la table de ces six livres :

LIVRE PREMIER. — Considérations préliminaires; définitions ; recherche et exposition des lois naturelles qui régissent le monde social.

Livre seconp. — Civilisation antique rayonnant de l’Asie

LIVRE TROISIÈME. — Civilisation antique rayonnant de l’Asie centrale vers le sud et le sud-ouest.

LIVRE QUATRIÈME. — Civilisations sémitisées du sudouest.

Livre SsIIÈME. — La Civilisation occidentale.

Bien entendu, il ne saurait être question pour nous de suivre dans tous leurs recoins les quatre volumes de l’Essai. Je ne perds point de vue l’objet de ce cours, qui est d’étudier la formation et l’histoire des idées gobiniennes, — de rechercher comment les théories de l’Essai sont construites, d’où elles surgissent, ce qu’elles révèlent, où elles tendent, et par quelle filière naturelle (ou par quelle

| dénaturation) elles se sont propagées jusqu’à nous. | A cet égard, ce qui me paraît essentiel et durable dans ce livre énorme, c’est, d’une part, l’exposé étendu et réfléchi que l’auteur nous donne sur les règles de sa méthode. Et c’est, d’autre part, le pessimisme que dans les moindres développements de l’Essai : ce pessimisme qui anime, soutient, maîtrise et motive toute l’architecture de l’œuvre,

| la vie et les prophéties du comte de’Gobineau puis qui se ramasse, et jaillit avec une force volcanique de la Conclusion générale.

Je m’attacherai donc aux premières et aux dernières pages de l’Æssai, de plus près qu’aux livres

En cela, je crois bien que M. de Gobineau m’eût donné raison. Dans l’Avant-propos destiné à la seconde édition de l’Essai, — qui parut après sa

. mort, — ne disait-il pas expressément :

Je laisse ces pages telles que je les ai écrites à l’époque où la doctrine qu’elles contiennent sortait de mon esprit, comme un oiseau met la tête hors du nid et cherche sa route dans l’espace où il n’y a pas de limites. Ma théorie a |

| été ce qu’elle était, avec ses faiblesses et sa force, son exac- | titude et sa part d’erreurs, pareille à toutes les divinations de l’homme. Elle a pris son essor, elle le continue. Je n’essaierai ni de raccourcir, ni d’allonger ses ailes, ni moins encore de rectifier son vol. Qui me prouverait qu’aujourd’hui je le dirigerais mieux et surtout que j’atteindrais plus haut dans les parages de la vérité ?

Et ceci encore : |

Mes convictions d’autrefois sont celles d’aujourd’hui.

Les acquisitions survenues dans le domaine des faits ne leur nuisent pas. Les détails se sont multipliés, j’en suis aise. Ils n’ont rien altéré des constatations acquises. Je suis satisfait que les témoignages acquis par l’expérience aient encore plus démontré la réalité de l’inégalité des Races.

Aïnsi, ce à quoi il tenait, c’était à sa divination : la « réalité de l’inégalité des Races ». Il tenait à la notion de Aiérarchie ethnique, plutôt qu’aux applications immédiates et finies de cette idée. Et par là, me voici justifié dans mon projet de m’attacher à son « aristocratisme », à la genèse et à la symbolique de ses préférences morales, plutôt qu’à l’usage incertain et faillible qu’il en a pu faire en contemplant le passé.

J’aborde le Livre Premier de l’Essai, qui est consacré à la recherche de la méthode.

M. de Gobineau ne choisit point sa méthode et ne saurait la choisir au hasard. Le choix lui en est conseillé par la nature du problème qu’il veut éclaircir. Vous connaissez ce problème. Cest le problème de la dégénération.

En effet, le point de départ de l’Æssai, c’est la mort de toutes les sociétés d’hommes, qui, jusqu’à présent, se sont développées sur la terre. Pas une n’a eu une durée illimitée : elles ont toutes péri. — Comment expliquer ce phénomène ?

Est-ce pur accident, renouvelé à chaque reprise, comme le supposaient les anciens, dont « l’esprit religieux, ému comme d’une apparition anormale

la vie et les prophéties du comte de Gobineau par le spectacle des grandes catastrophes politiques, les attribuaït à la colère céleste frappant les péchés d’une nation » ? (1) — Si la mort des sociétés avait | ce caractère accidentel, il serait donc licite | d’imaginer en raison une société d’hommes, qui, plus experte que ses pareilles à éluder les « conflits de circonstances » (2) où les autres s’engloutirent avant elle, serait susceptible de durer autant que notre globe ? M. de Gobineau, vous l’entendez bien, ne balance pas à rejeter une opinion qui lui paraît si peu scientifique. D’après lui, les civilisations historiques périssent « en vertu des lois qui, dans leur imperturbable régularité, gouvernent la nature animée comme la nature inorganique ». Elles périssent, non par accident, mais comme étant naturellement et essentiellement périssables. De même que l’on dit : tous les hommes sont morts, donc l’homme est mortel ; de même, il faut dire: toutes les sociétés sont mortes, donc les sociétés sont mortelles. Chez . { Gobineau, c’est un axiome. Les nations meurent, | parce qu’elles dégénèrent. — Bon; maïs pourquoi | | dégénèrent-elles ? Le problème étant ainsi posé, il est clair que la tâche de Gobineau sera double. En premier lieu, il lui faudra contredire et élimi-

ner les causes erronées au nom desquelles les historiens ont pris coutume d’expliquer la chute des sociétés humaines. En second lieu, il substituera à ces fausses explications la véritable démonstration de la dégénérescence.

Malgré bien des digressions tumultueuses et qui le Livre Premier de l’Æssai est construit solidement sur ce double thème.

Qu’est-ce, tout d’abord, qu’une société ?

Ce que j’entends par société, c’est une réunion, plus ou moins parfaite au point de vue politique, mais complète au point de vue social, d’hommes vivant sous la direction d’idées semblables et avec des instincts identiques. (1)

Déjà, cette formule permet d’apercevoir à quelle

  • infériorité l’auteur de |’ Essai abaïssera les idées, en comparaison des tendances instinctives. Pour qu’il y ait « société », au sens gobinien, il faut que les instincts soient « identiques » ; il suffit que les idées soient « semblables ». — La cohésion véritable est inscrite dans la communauté d’instincts.

Cette définition admise, Gobineau entame sur-le-

la vie et les prophélies du comte de Gobineau champ sa besogne d’élimination. Il discerne quatre facteurs, auxquels on assigne d’ordinaire une action déterminante sur le sort des groupements historiques : savoir, les mœurs, les institutions et les lois, le climat, les croyances philosophiques ou religieuses. j

Gobineau les scrute tour à tour et s’attache à dé- montrer que leur influence à tous est inopérante, si on la compare à l’action d’un autre facteur, seul interne et réel, qui est la race.

Premièrement, il examine l’influence des mœurs :

« Le fanatisme, le luxe, les mauvaises mœurs et l’irréligion, assure-t-il, n’amènent pas nécessairement la chute des sociétés. » (x) Il n’y a pas de lien entre la moralité et la vitalité sociales. Je passe sur cette démonstration, qui est relativement facile. Chacun de nous peut y suppléer par ses con- | naissances historiques et son jugement personnel.

La négation de l’efficacité civilisatrice des lois, du climat, des croyances, me paraît plus neuve et plus

Selon Gobineau, les institutions et les lois ne

3 4 4 portent pas en elles-mêmes leur vertu. Là où elles sont une création arbitraire de l’esprit, non modelée aux réalités qu’elles prétendent régir, elles sont mauvaises et n’agissent point. Là où elles sont bonnes et paraissent agissantes, c’est que leur ingé- niosité s’adapte aux besoins profonds des groupements qui s’en accommodent. Donc, en aucun cas, les lois ne commandent. Elles obéissent. Et tout leur rôle est d’obéir :

Dans tout pays autonome, on peut dire que la loi émane toujours du peuple; non pas qu’il ait constamment la faculté de la promulguer directement, mais parce que, pour être bonne, il faut qu’elle soit modelée sur ses vues, et telle que, bien informé, il l’aurait imaginée lui-même. Si quelque. très sage législateur semble, au premier abord, l’unique source aussitôt que, par l’effet de sa sagesse même, le vénérable maître se borne à rendre ses oracles sous la dictée de sa nation. Judicieux comme Lycurgue, il n’ordonnera rien que le Dorien de Sparte ne puisse admettre, et, théoricien comme Dracon, il créera un code qui bientôt sera ou modifié ou abrogé par l’Ionien d’Athènes, incapable, comme tous les enfants d’Adam, de conserver longtemps une législation étrangère à ses vraies et naturelles tendances. L’intervention d’un génie supérieur dans cette grande affaire d’une invention des lois n’est jamais qu’une manifestation spéciale de la volonté éclairée d’un peuple, ou, si ce n’est que le produit isolé des rêveries d’un individu, nul peuple ne saurait s’en accommoder longtemps. On ne peut donc admettre que les institutions ainsi trouvées et façonnées par les races fassent les races ce qu’on les voit être. Ce sont des effets, non des causes. Leur influence est grande évidemment : elles conser-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

vent le génie national, elles lui frayent des chemins, elles

ë lui indiquent son but, et même, jusqu’à un certain point, . échauffent ses instincts, et lui mettent à la main les meilleurs instruments d’action; mais elles ne créent pas leur créateur, et, pouvant servir puissamment ses succès en l’aidant à développer ses qualités innées, elles ne sauraient jamais qu’échouer misérablement quand elles prétendent trop agrandir le cercle ou le changer. En un mot, elles ne peuvent pas l’impossible.

Les institutions fausses et leurs effets ont cependant joué un grand rôle dans le monde. Quand Charles I”, fâcheusement conseillé par le comte de Strafford, voulait plier les Anglais au gouvernement absolu, le roi et son ministre marchaient sur le terrain fangeux et sanglant des théories. Quand les calvinistes rêvaient chez nous une administration tout à la fois aristocratique et républicaine, et travaillaient à l’implanter par les armes, ils se mettaient également à côté du vrai.

… Mais quand Ferdinand le Catholique institua contre les Maures d’Espagne ses terribles el nécessaires moyens de destruction ; quand Napoléon rétablit en France la religion, flatta l’esprit militaire, organisa le pouvoir d’une manière à | la fois protectrice et restrictive, l’un et l’autre de ces poten- | tats avaient bien écouté et bien compris le génie de leurs sujets, et ils bâtlissaient sur le terrain pratique. En un mot, les fausses institutions, très belles souvent sur le papier, sont celles qui, n’étant pas conformes aux qualités et aux travers nationaux, ne conviennent pas à un État, bien que pouvant faire fortune dans le pays voisin. Zlles ne créent que le désordre et l’anarchie, fussent-elles empruntées à la législation des anges. Les autres, tout au rebours, qu’à tel ou tel point de vue, et même d’une manière absolue, le théo- | ricien et le moraliste peuvent blämer, sont bonnes pour les raisons contraires.Les Spartiates étaient petits de nombre, grands de cœur, ambitieux et violents ; de fausses lois n’en

auraient tiré que de pâles coquins; Lycurgue en fit d’hé-

Qu’on n’en doute pas. Comme la nation est née avant la loi, la loi tient d’elle et porte son empreinte avant de lui donner la sienne. (1)

Et l’auteur de l’Essai dit encore :

Avec les mélanges de sang, viennent les modifications dans les idées nationales. (2)

On reconnaît ici les vues de nos « traditionnistes » français, si opposées à l’idéalisme révolutionnaire ou réformateur.

Ainsi, c’est un point vidé : les idées, les institu-

tions et les lois sont l’armure du génie national; j mais ce génie vit en dehors d’elles.

Où prend-il naissance ?

Sera-t-il le produit du climat, du sol, de la configuration géographique et atmosphérique ?

Renan fut jadis sur le chemin de cette pensée, au temps où, dans son désir d’expliquer pourquoi Israël fut amené à la notion d’un Dieu unique, il se contentait d’indiquer: « Le désertest monothéiste.… » — Et nous savons quel emploi brillant, mais peut-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau être assez artificiel, fit, plus tard, M. Taïne de la « théorie des milieux » :

Suivant cetie doctrine, une île ne verra point, en fait de prodiges sociaux, ce que connaîtra un continent ; au nord, on ne sera pas ce qu’on est au midi; les bois ne permettront pas ce que favorise la plaine découverte; que sais-je ? l’humidité d’un marais fera pousser une civilisation que la sécheresse du Sahara aurait infailliblement étouffée. Quelque ingénieuses que soient ces petites hypothèses, elles ont contre elles la voix des faits. Malgré le

l vent, la pluie, le froid, le chaud, la stérilité, la plantureuse abondance, partout le monde a vu fleurir tour à tour, et sur les mêmes sols, la barbarie et la civilisation. Le fellah abruti se calcine au même soleil qui brülait le puissant prêtre de Memphis; le savant professeur de Berlin enseigne sous le mème ciel inclément qui vit jadis les misères du

Par l’exemple des Arméniens, des Grecs, des Romains, des Juifs, Gobineau entreprend de prou-

) ver combien la « valeur sociale » d’un peuple est indépendante, au fond, des conditions climatériques et géographiques qui l”envirônnent.

Et voici comment il esquisse, à ce propos, l’histoire des Juifs :

Les Juifs se trouvaient entourés de tribus parlant des | dialectes d’une langue parente de la leur, et dont la plupart leur tenait d’assez près par le sang ; ils devancèrent pourtant tous ces groupes. On les vit guerriers, agriculteurs, |

commerçants ; on les vit, sous ce gouvernement singulièrement compliqué, où la monarchie, la théocratie, le pouvoir patriarcal des chefs de famille et la puissance démocratique du peuple, représentée par les assemblées et les prophètes, s’équilibraient d’une manière bien. bizarre, traverser de longs siècles de prospérité et de gloire, et vaincre, par un système d’émigration des plus intelligents, les difficultés qu’opposaient à leur expansion les limites étroites de leur domaine. Et qu’était-ce encore que ce domaine ? Les voyageurs modernes savent au prix de quels efforts savants les agronomes israëlites en entretenaient la factice fécondité. Depuis que cette race choisie n’habite plus ses montagnes et ses plaines, le puits où buvaient les troupeaux de Jacob est comblé par les sables, la vigne de Naboth a été envahie par le‘désert, tout comme l’emplacement du palais d’Achab par les ronces. Et dans ce misérable coin du monde, que furent les Juifs ? Je le répète, un peuple habile en tout ce qu’il entreprit, un peuple libre, un peuple fort, un peuple intelligent, et qui, avant de perdre bravement, les armes à la main, le titre de nation indépendante, avait fourni au monde presque autant de docteurs que de marchands. (r)

Les juifs! une « race choisie ».….

Si je vous ai lu à dessein cette page, c’est que, venant de l’écrivain en qui je compte vous montrer prochainement le précurseur involontaire de l’antisémitisme de race, elle ne peut manquer de piquer votre curiosité et de vous faire sentir à l’avance combien nos antisémites modernes dénaturent, —

| lorsqu’ils s’en servent, — les théories d’un Gobineau.

la vie et les prophéties du comie de Gobineau Revenons à notre sujet, et ne forçons point son | dogmatisme. M. de Gobineau ne rejette pas entièrement de l’histoire l’influence des lieux :

Ma pensée n’est pas de nier l’importance de la situation pour certaines villes, soit entrepôts, soit ports de mer, soit capitales. Les observations que l’on,a faites, au sujet de Constantinople et d’Alexandrie notamment, sont incontestables. Il est certain qu’il existe sur le globe différents points que l’on peut appeler les clefs du monde, et ainsi lon con- çoit que, dans le cas du percement de l’isthme de Panama, la puissance qui posséderait la ville encore à construire sur ce canal hypothétique aurait un grand rôle à jouer | dans les affaires de l’univers. Mais ce rôle, une nation le joue bien, le joue mal, ou même ne le joue pas du tout, suivant ce qu’elle vaut. (1)

« Suivant ce qu’elle vaut ».. Nous voici ramenés au point de départ : ni les institutions sociales, ni

: les hasards de la nature physique ne confèrent aux nations leur « valeur ».

Mais la philosophie? La religion ?

L’auteur de l’Essai tient les croyances philoso- | phiques ou religieuses pour expressives des groupes humains qui les adoptent. Mais, elles aussi, il les prive de « puissance déterminante ». Et partout,

, comme en Haïti, M. de Gobineau nous montre les hommes réellement séparés par des incompatibilités, non point « de doctrines, mais de peaux ». (1)

Le christianisme, par exception, ne sera-t-il point

Car enfin, si la promesse évangélique ouvre à tous les hommes (sans distinguer leur origine) l’accès de la religion du Christ, ne donne-t-elle pas à penser que ses bienfaits sont capables de procurer aux races inférieures les aptitudes qui leur manquent, et de suppléer ainsi à leur indigence native ?

Voilà un problème respectable pour un chrétien. Or, M. de Gobineau faisait profession d’être un excellent catholique. Cest pourquoi il s’occupe tout au long à vaincre cette difficulté. Mais à travers ses explications assez gênées et fort subtiles, on discerne surtout son aversion dissimulée, maïs insurmontable, à l’encontre de la morale chrétienne. La raison s’en devine. Le christianisme préfère « aux forts les petits et les humbles ». (2) Rien de si con- | traire aux préférences d’un Gobineau. Etilme suftira ici d’évoquer, dans votre souvenir, les fureurs de Nietzsche contre cette même morale chrétienne, — « morale de souffrants, morale de malades, morale

_ d’esclaves, principe de dégénérescence de la race

,

la vie et les prophéties du comte de Gobineau européenne! » — pour vous faire sentir les dispositions méprisantes de son précurseur Gobineau.

Non moins évidente est sa certitude relative à l’ineflicacité civilisatrice du prosélytisme chrétien, Le royaume du Christ n’étant pas de ce monde, ce

de qui s’y passe ne saurait intéresser l’historien de la

civilisation. Le sauvage converti par le missionnaire fera son salut dans le ciel, maïs restera un sauvage sur terre…

C’est ce qui permet à M. de Gobineau de conclure, sur ce délicat problème :

Encore une fois, le christianisme n’est pas civilisateur, et il a grandement raison de ne pas l’être. (7)

Nous voici au terme de l’épreuve éliminatoire que l’auteur de l’Essai était tenu d’imposer, si j’ose dire, aux champions les plus réputés de l’histoire. Marquons ici un temps d’arrêt. Dans cette recherche de la méthode, la tâche critique est terminée. La

: Pour fixer clairement les idées, je ne saurais mieux faire que de vous lire ce court passage où M. de Gobineau, se reposant à une fin de chapitre,

fait lui-même un retour sur le chemin parcouru et annonce le chemin à parcourir :

J’ai posé d’abord cette vérité,

que la vie ou la mort des sociétés résultait de causes internes. J’ai dit quelles étaient ces causes. Je me suis adressé à leur nature intime pour les pouvoir reconnaître. J’ai démontré la fausseté des origines qu’on leur attribue généralement. En cherchant un signe qui püt les dénoncer constamment, et servir à constater, dans tous les cas, leur existence, j’ai trouvé l’aptitude à créer la civilisation, mise en regard de l’impossibilité de concevoir cet état. C’est de cette recherche que je sors en ce moment. Maintenant, quel est le premier point dont je dois m’occuper ? C’est incontestablement, après avoir reconnu en ellemême la cause latente de la vie ou de la mort des sociétés à un signe naturel et constant, d’étudier la nature intime de cette cause. J’ai dit qu’elle dérivait du mérite relatif des races. La logique exige donc que je précise immédiatement ce que j’entends par le mot race, et c’est ce qui fera l’objet

  • du chapitre suivant. (1)

C’est aussi ce qui fera l’objet de notre réunion

Théorie des races Gobinisme et Antisémitisme

Nous savons en vertu de quels raisonnements M. de Gobineau rejette de sa philosophie de l’histoire l’action de la nature physique et l’action des forces morales. Ces influences, à l’entendre, n’enfoncent point, demeurent en surface. La vraie raison de vie ou de mort des sociétés est ailleurs : elle est latente, elle est centrale, elle est interne. Elle se confond avec les aptitudes cachées, spontanées, spéciales, des groupements humains au destin desquels ‘elle

_ commande. — Cette véritable raison de vie ou de mort, c’est le & mérite relatif des races ».

la vie et les prophéties du comte de Gobineau | Or, cette tentative d’interprétation générale des

phénomènes de l’histoire enferme en elle deux propositions distinctes : il faut les prouver.

La première, c’est qu’il y a des races. La seconde, | c’est que chaque « race » atteint à un certain degré de mérite relatif ; autrement dit, que les races sont comparables entre elles et hiérarchisées. — M. de Gobineau devra donc justifier d’abord son assertion 1 de l’existence séparée des races. Ensuite, il lui sera loisible de comparer les races entre elles; de les | ordonner en série continue, selon leurs aptitudes et | leur valeur ; de dresser devant nous le tableau de ÿ la hiérarchie des races.

Mon dessein est de le suivre dans cette double opération de son esprit.

Ce problème de la race est, sans contredit, un des plus obscurs et des plus bizarres que la sociologie connaisse. Dans une lumineuse conférence prononcée l’an dernier par M. Salomon Reinach à la Société des études juives, (1) vous trouverez la con-

(:) La prétendue race juive, conférence donnée à la Société des études juives, le 6 décembre 1903, par M. Salomon Reinach, membre de l’Institut. — Cette conférence a été publiée par la Revue des études juives, dans son fascicule doctobre-décembre 1908.

sultation la plus scrupuleuse et la plus satisfaisante sur l’attitude actuelle des anthropologistes en renom, à l’endroit de la « théorie des races ». — M. Salomon Reinach, qui est un savant israélite, rappelait combien cette théorie s’est montrée funeste à la « prétendue race juive ». Mais sa loyauté guidait ainsi ses auditeurs juifs : s’écriait-il,

la théorie fausse et absurde des. races nous a fait el nous fait encore le plus grand mal. Elle est exploitée contre nous en toute occasion, dans les entretiens, dans les journaux, au théâtre. Mais nous fût-elle mille fois plus funeste encore, je dirais, moi, que je l’adopterais tout le premier, que je contribuerais même à la répandre, si elle était scientifiquement recevable, et que je la repousse avec dédain, parce qu’elle est stupide.

. Notre tâche ici n’est nullement d’examiner la « théorie des races » en elle-même, mais de la suivre chez Gobineau. Pourtant, vous me permetirez de concentrer devant vous les conclusions de M. Salomon Reinach, afin de montrer, — si je puis, — que, malgré les apparences, elles sont peut-

_ être moins éloignées des théories de Gobineau que nous ne serions tentés de croire.

À première vue, cette assertion peut paraître paradoxale. M. de Gobineau est un théoricien de

la vie et les prophéties du comte de Gobineau la race. Et M. Salomon Reinach nie qu’il y ait des races. — Quoi de plus contraire ?

Mais regardons-y mieux.

En quel sens M. Salomon Reinach nie-til l’existence et la vie séparée des races ? C’est au sens que l’on donne à ce mot de « race », lorsqu’on pré- tend discerner une race sémitique, une race aryenne, ou encore une race germanique, une race juive, une race slave, une race gauloise. Mais il accorde, avec la plupart des anthropologistes de ce temps,

que l’humanité, — en dépit de son unité d’ensemble, dont la science ignore le mode de formation, mais dont elle constate à la fois l’existence et la perpé-

Ces types généraux, — quels sont-ils ? l

tout le monde est d’accord : ce sont les blancs

d’Europe, les jaunes d’Asie, les rouges d’Amérique, lesnoirs d’Afrique et d’Océanie… Malgré les différences individuelles 4; et celles qui subsistent entre les différents groupes de Ÿ blancs, de noirs, de rouges et de jaunes, ces quatre grandes hi divisions de l’espèce humaine offrent, chacune, en dehors 1

même de la couleur, des caractères qui peuvent être définis

et rigoureusement constatés. |

En conséquence, M. Salomon Reinach estime que M

le nom de races devrait être réservé à ces quatre types généraux, que « l’analyse nous fait découvrir », mais qu’il y faudrait renoncer « pour tous les types de troisième ou de quatrième ordre, que nous créons par une vue de l’esprit, sans base et sans critérium scientifique ». Et il se plaint qu’on nomme races, par abus de langage, ces types tardifs, composites, également privés de pureté et de permanence. En effet, là où ces types semblent définitivement fixés, leur persistance apparente est un simple résultat de conditions historiques particulières. —

Tel est justement le cas des juifs, qui depuis des siècles se marient entre eux, tantôt à raison de leur

, particularisme confessionnel, tantôt à raison de la résistance si tenace chez les non-juifs à s’unir à

Lisons avec soin Gobineau. Lorsque nous nous serons donné la peine de bien comprendre sa théorie des races, je ne crois point m’aventurer en assurant qu’elle nous paraîtra différer à peine de l’opinion acceptée et contrôlée par M. Salomon Reinach.

Lui aussi, l’auteur de l’Essai tient pour seuls fondamentaux les grands types humains, définis par la couleur, à qui M. Reinach voudrait que l’on réservât l’appellation de races. Ensuite, il convient que les prétendues races historiques ne sont, en réalité, que des types « tertiaires ou quater-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau naires ». (1) Enfin, il ramène à n’être que des métis- | sages plus où moins compliqués, jamais purs, très | rarement fixés par l’endogamie prolongée, — c’est- | à-dire par l’intermariage, — les races prétendues | de la langue vulgaire. | C’est l’essentiel, à ce qu’il semble. Et voici main- | tenant la seule divergence. A l’intérieur des grands types généraux, selon la | couleur, Gobineau paraît admettre l’existence séparée et durable de types spéciaux. Et il les nomme : | ce seront les Sémites, ce seront les Aryens. Tandis | que, pour M. Salomon Reïnach, il n’y a point | d’« Aryens », point de « Sémites », devant la science. Les vrais savants ont renoncé à faire mouvoir ces fantômes, qui peuplent seulement les polémiques de 4 presse et la pensée des gens du monde : il ya beau 4 temps qu’un Ernest Renan, un Max Müller, après | avoir, « dans leur jeunesse, partagé et propagé l’erreur commune, n’ont pas hésité, quand ils ont vu la | Consultons ici Gobineau. Je n’en disconviens pas : il nomme les Aryens, il nomme les Sémites ; À il en fait les agents permanents, eflicaces, civilisa- | teurs, — les moteurs de l’histoire du monde. Mais quelle notion se fait-il au juste de l’Aryen et du

Sémite purs ? À quel endroit les fait-il apparaître dans sa différenciation ethnologique des familles

Pour Gobineau, l’individu adamite, ou de type primaire, contemporain de l’apparition de l’homme sur la terre, échappe, — vous le savez, — aux prises de la science: « Laïssons-le, tout-à-fait, ditil, en dehors de la controverse. » (1) Quels seront les types secondaires ? Gobineau les identifie avec les « races bien caractérisées » (2) par la couleur. Puis, à l’intérieur de ces races proprement dites, il isole certains types particuliers, tels que l’Aryen pur et le Sémite pur. — Mais ce Sémite et cet Aryen immaculés, ose-t-il affirmer leur persistance jusqu’à nous, jusqu’à notre siècle ? Loin de là !‘ils lui apparaissent comme des personnages héroïques, et,

ù comme tels, il les relègue dans un passé proprement légendaire, qu’il imagine, bien plutôt qu’il ne le reconstitue. Et il écrit expressément :

Nous n’avons qu’une très faible connaissance historique des races tertiaires. (3)

En effet, à peine a-t-il constaté ou affirmé théoriquement leur existence, il nous montre (et c’est tout

la vie et les prophéties du comte de Gobineau son livre) les combinaisons ethniques se multipliant avec une rapidité si vertigineuse que, s’il fallait donner un chiffre, les prétendues races contemporaines, à base aryenne ou sémitique, ne seraient point des types de « troisième ou quatrième ordre », mais d’ordre innombrable, à entendre sa pensée . comme il convient.

Si bien qu’à pousser plus loin la comparaison et si je ne craignais d’abuser d’une numération que M. Salomon Reinach donne seulement en manière d’exemple, mais aux chiffres de laquelle il ne tient certainement pas, je serais tenté de trouver ici Gobineau plus nuancé, plus circonspect, plus | sévère, dans sa désignation numérique des mélanges ethniques. — Et M. Salomon Reïinach lui-même, s’il admet l’existence de types de troisième, de quatrième (ou de n°*) ordre, c’est apparemment qu’il admet l’antériorité de types plus simples? A la vérité, il ne les nomme point, tandis que M. de Gobineau se hasarde à les nommer. Mais tous deux s’accordent à constater que ce sont des types disparus. — Aïnsi réduite à ce qu’elle est en réalité, leur divergence me paraît peu considérable. Et vous verrez sans doute comme moi une singulière garantie de la prudence et du sérieux de la théorie gobinienne des races, dans cette concordance entre le point de départ de cette théorie construite, en

1853, par un écrivain à tendances légèrement antisémites, et le point d’arrivée d’un savant juif, en

Cependant, il reste vrai que la théorie gobinienne des races, dans la mesure où elle est connue, a été détournée de son vrai sens.

J’ai déjà eu à vous dire que je tenais M. de Gobineau pour l’involontaire précurseur de l’antisémitisme de race. Jadis et pendant des siècles, on connut l’antisémitisme religieux de l’Église et du moyen- âge. Puis, il y eut l’antisémitisme des gens d’esprit, survivance des préjugés dont ils se croyaient fort exempis, — l’antisémitisme moqueur d’un Voltaire. Plus tard, Toussenel dénonça les Juifs, rois de l’épo-

  • que, dans son pamphlet de 1844, et prétendit écrire ainsi l’histoire de la « féodalité financière ». L’antisé- mitisme économique venait de naître. Mais l’antisé- mitisme de race n’existait pas encore. Cette doctrine consiste à tenir le Juif pour un être à la fois différent, inférieur et dangereux. C’est une invention de réussite assez récente. En ces dernières années, plusieurs écrivains (1) ont montré comment les agents de la politique bismarckienne propagèrent l’antisémitisme

(1) Bernard-Lazare, MM. Salomon et Théodore Reinach, M. Anatole Leroy-Beaulieu.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau ethnologique, vers 1880, dans l’Allemagne impériale et pangermaniste, où le cosmopolitisme et le libéralisme juifs semblaient une puissance de destruction. (1) C’est la vérité, en ce sens que l’antisémitisme de race s’est constitué en Allemagne, a rayonné d’abord en Allemagne, a pris en Allemagne sa force d’expansion. Mais je serais bien surpris si, depuis 1880, les théoriciens de l’antisémitisme ethnologique n’avaient pas lu et s’ils n’avaient pas dénaturé

Voyez comme la tâche leur était facile !

I1 leur suffisait d’introduire un anachronisme dans les théories d’abord si nuancées et si mesurées de lÆssai. M. de Gobineau relègue dans la préhistoire l”Aryen et le Sémite purs. Il les tient pour deux personnages blancs de l’époque héroïque, supérieurs à tous les hommes nés ou à naître. Mais

‘ dans notre temps, il ne nomme pas une seule nation où se soient intégralement conservées les manières d’être du Sémite et de l’Aryen originaires. Comment

(1) Une pétition adressée en 1880 au prince de Bismarck, chancelier de l’Empire allemand, dénonçait l’influence juive comme un péril national. Elle peut être regardée comme l’acte de naissance officiel de l’antisémitisme de race. Parmi ses premiers signataires, je relève les noms de M. le pasteur Stæcker (Berlin), dont les premières prédications antisémites dataient de 1878; de M. le baron de Wolzogen (Bayreuth), et de M. le docteur Bernhard Færster (Charlottenburg), lequel se chargeait de recueillir les adhésions. — M. Færster est devenu, comme on sait, le beau-frère de Nietzsche. M. de Wolzogen, ami et disciple de Wagner, est membre du Comité directeur de la Gobineau-Vereinigung.

le feraitil? Notre temps est pourri, à l’en croire, par la gangrène des mélanges qui se sont propagés partout. Et il ne témoigne ni aversion, ni mépris au Sémite originaire, — exemplaire de lespèce blanche un peu moins noble, mais presque aussi noble que l’Aryen..

Mais qu’importe au théoricien antisémite? De Gobineau, il retiendra que l’Aryen originaire surpasse en noblesse le Sémite originaire. Et il transposera dans le présent, en l’exagérant, cette hiérarchie imaginée pour un passé à jamais mort. Le théoricien antisémite sait bien où sont à présent les

| Sémites. Ce sont les juifs, évidemment ! Si tout juif

| estun Sémite, qui n’est pas juif ne peut manquer d’être un Aryen… Puis, ces deux propositions également erronées et simplistes admises, rien n’empèê- chera plus le théoricien antisémite d’opposer à la prétendue race juive, si mêlée pourtant, une pré- tendue race aryenne, qui, selon Gobineau lui-même, est aux trois quarts sémitisée. Transposition étrangement facilitée (cela est certain) par l’exemple de M. de Gobineau en personne! Ce littérateur impétueux, lorsqu’il s’est agi pour lui d’appliquer sa théorie du mélange des races aux données de l’histoire, n’a pas su résister au plaisir de substituer, à la gamme délicate et difficile des combinaisons ethniques sans cesse changeantes, des

la pie et les prophéties du comte de Gobineau tonalités vigoureuses, colorées, brutales ; il a distribué les qualificatifs de Sémite et d’Aryen avec un entrain léger et parfaitement arbitraire. Sous sa plume paradoxale, les Grecs du temps de Périclès sont devenus des métis infâmes. Avant eux, l’Ulysse d’Homère s’était montré le type accompli de l’Aryen sémitisé.… Demeurant fidèle à mon propre commentaire, peut-être devrais-je me contenter de découvrir, en ces assertions d’ordre historique, une preuve nouvelle de l’immémorialité des mélanges ethniques, selon Gobineau. Mais jy reconnais aussi une assurance despotique qui a bien dû encourager et confirmer, dans leur aveuglement passionné, les méchants rhéteurs de l’antisémitisme allemand.

Ces éclaircissements sur la parenté du « gobinisme » et de l’antisémitisme ethnologique contemporain m’ont paru nécessaires, à cette place, comme mettant par avance quelque lumière sur la notion gobinienne de race, à laquelle je reviens.

Je suis loin de prétendre que M. de Gobineau soit un des maîtres de l’ethnologie et de l’anthropologie proprement dites. La Société d’ethnologie de Paris fut fondée en 1839. Et Broca fonda la Société d’anthropologie de Paris en 1859, c’est-à-dire quelques

années après la publication de l’Æssai. Rien n’indique que M. de Gobineau aït jamais pris une part quelconque aux travaux de cette société. IL n’était pas un spécialiste de lethnologie et de l’anthropologie : il était un historien. Mais parmi les historiens, je crois bien qu’il fut le plus original dans sa volonté d’extraire de ces sciences une rénovation de la mé- thode historique et de la philosophie de l’histoire : « Il s’agit, écrivait-il dans la Conclusion générale de l’Essai, de faire entrer l’histoire dans la famille des sciences naturelles. » Et parlant de l’ethnologie : « En réalité, elle n’est autre chose que la racine et la vie même de l’histoire. » L’histoire gobinienne sera une ethnologie à face double : l’une physique, et l’autre morale. M. de . Gobineau établira son ethnologie physique sur les recherches des spécialistes : il sera endigué, enserré par elles. Il sera plus libre, mais aussi bien plus | aventureux, en fait d’ethnologie morale. | Bien entendu, je n’aborderai point le détail de | l’analyse à laquelle M. de Gobineau soumet les doctrines anthropologiques accréditées de son temps, notamment les systèmes de Camper, de Blumenbach, de Morton, d’Owen, de Carus, de Prichard, et de plusieurs autres. (1) Ces discussions seraient

la pie et les prophéties du comte de Gobineau pour nous d’un caractère trop spécial : il me suffira d’indiquer qu’aucune des acquisitions réalisées où des conjectures ébauchées de son temps, dans le l’ethnologie, n’a échappé à Gobineau ; et je signalerai, après M. Kretzer, (1) l’abondance de sa documentation en fait d’ouvrages étrangers, et surtout d’ouvrages allemands. Mais il est temps que | j’achève d’édifier devant vous son propre système ethnologique et les conséquences qu’il en tire au sujet de l’histoire.

Nous verrons par là que ses vues à la fois larges et subtiles lui ont permis de simplifier les conceptions trop méticuleuses, et parfois puériles, de ses … prédécesseurs immédiats, les savants que je viens de nommer; de devancer ainsi, sans être lui-même un technicien, les conclusions plus réservées et plus raisonnables qui sont admises de notre temps; et

à de préparer le piédestal majestueux, mais très finement ouvragé, de sa morale universelle.

M. de Gobineau ne reconnaît niles vingt-six varié- tés de l’espèce humaine discernées par Blumenbach,

ni les sept variétés cataloguées par Prichard.(r) Refusani de s’intéresser à l’individu adamite (ou de formation originelle), il rencontre les « races bien caractérisées » (2) au nombre de trois seulement, qui sont la blanche, la noire ei la jaune. En effet, les Peaux-Rouges de l’Amérique lui apparaissent comme un métissage de noirs et de jaunes. Et voici comment il commente la classification qu’il adopte : | Si je me sers de dénominations empruntées à la couleur de la peau, ce n’est pas que je trouve lexpression juste ni heureuse, car les trois catégories dont je parle n’ont pas précisément pour trait distinctif la carnation, toujours très multiple dans ses nuances. Mais, à moins d’inventer moi-même des noms nouveaux, ce que je ne me crois pas en droit de faire, il faut bien me résoudre à choisir, dans la terminologie en usage, des désignations non pas absolument bonnes, mais moins défectueuses que les autres, et je pré- fère décidément celles que j’emploie ici et qui, après avertissement préalable, sont assez inoffensives, à tous ces appellatifs tirés de la géographie ou de l’histoire, qui ont -jeté tant de désordre sur un terrain déjà assez embarrassé par lui-même. Ainsi, j’avertis, une fois pour toutes, que J’entends par blancs ces hommes que l’on désigne aussi sous le nom de race caucasique, sémitique, japhétide. J’appelle noirs, les Chamites, et jaunes, le rameau altaïque, mongol, finnois, tatare. Tels sont les trois éléments purs et primitifs de l’humanité. (3)

la vie et les prophéties du comie de Gobineau Ainsi, l’espèce humaine se partage naturellement en trois grandes catégories, où variétés principales : | les blancs, les noirs et les jaunes. Chacune d’elles unifie relativement plusieurs genres. M. de Gobineau consent même que ces « variétés » et ces « genres » aient pu se différencier sous l’action des grandes 4 causes cosmogoniques, contemporaines de la forma- M tion du globe et de la naissance de l’homme, car | limmensité de ces causes ne permet point qu’on les : | assimile à la mesquine influence des ambiances 4 Il ny eut pas besoin de croisements ethniques pour amener ces modifications spéciales; elles préexistèrent à M tous les alliages. C’estvainement qu’onchercherail aujourd’hui à les constater dans l’agglomération métisse qui constitue Ce qu’on nomme la race blanche. (1) | Autrement dit, au commencement était l Espèce. Après elle se constituèrent les trois Variétés, comprenant les Genres. Ensuite intervinrent les croisements ethniques. Et la série des métissages ne
s’arrête plus. C’est à cette série de métissages qu’il convient de rapporter les prétendues races contemporaines. Elles sont simplement les branches « d’une | ou plusieurs souches primitives perdues, que les

temps historiques n’ont jamais connues, dont nous ne sommes nullement en état de nous figurer ies caractères même les plus généraux ». (1) Séparées et différenciées par les nuances du teint, les proportions des membres, la structure du crâne, la nature du système pileux, etc., de même que par les capaeités intellectuelles et morales, elles « ne réussissent à perdre leurs traits principaux qu’à la suite et par la puissance des croisements ». (2) Mais, au vrai, ce ne sont pas des races. Car ces combinaisons provisoires sont justement dépourvues de la caractéristique essentielle de la race, si la &race » se définit par la pureté.

| Ce seront tout au plus des succédanés, — des

équivalents de races. Écoutons ici Gobineau :

La transmission intégrale du type dans les différents individus n’indique pas la pureté de la race, mais seulement ceci : que les éléments, plus ou moins nombreux, dont cette race est composée, sont arrivés à se fondre parfaitement ensemble, de manière à ce que la combinaison en est, à la fin, devenue homogène, et que chaque individu de l’espèce n’ayant pas, dans les veines, d’autre sang que son voisin, il n’y a pas moyen qu’il en diffère physiquement. De même que les frères et les sœurs se ressemblent souvent, comme provenant d’éléments semblables, ainsi, lorsque deux races productrices sont parvenues à s’amalgamer si complètement

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau Le qu’il »‘y à plus dans la nation de groupes ayant plus de L l’essence de l’une que de l’autre, il s’établit, par équilibre, 2 une sorte de pureté fictive, un type artificiel, et tous les nouveau-nés en apportent l’empreinte. (1) É Et un peu plus bas, il ajoute : À jl est encore une loi à signaler avant d’aller plus loin : 4 les croisements n’amènent pas seulement la fusion de deux 4 variétés. Ils déterminent la création de caractères nouveaux; û qui deviennent dès lors le côté le plus important par lequel on puisse envisager un sous-genre: (2) f Bref, il se crée un amalgame, sans pureté ethnique, mais doué d’une « originalité nouvelle ». (3) Cette originalité se maintient tant que ne surviennent pas de nouveaux croisements avec des types étrangers. L’auteur de l’Æssai confère à ces amalgames, faute d’un meilleur mot, le nom de « races », Car; à 4 défaut de la pureté, ils possèdent ces deux attributs: Si derrière les mots on regarde les choses, vous apercevez combien la théorie gobinienne des races approche des conclusions acceptées par les savants contemporains les moins suspects de « gobinisme ». En faisons-nous, par exemple, application à la®

| raison, ce n’est pas une race. Mais M. de Gobineau | n’a pas tort : tant que les juifs n’auront pas réussi à | | se fondre avec les masses ambiantes, par des unions | multipliées, ils seront un équivalent de race.

Mais n’oublions point que le problème gobinien est surtout un problème moral. Quelle sera la valeur de chaque amalgame ?

L’amalgame vaudra tout d’abord ce que valent

les éléments ethniques qui le forment, dans la proportion où ces éléments seront intervenus pour le former. D’autre part, il sera pourvu de cette « originalité nouvelle », qui est, selon Gobineau, le produit spécifique des combinaisons de races, et vaudra ce qu’elle vaut. . Si vous acceptez ces principes et concédez à Gobineau que les noirs ne palent pas les jaunes, que les jaunes ne valent pas les blancs, que le Sémite origi- {naire ne valait point l’Aryen originaire, — voici Idessinée toute l’échelle de la hiérarchie ethnique : fil ne reste plus qu’à peindre en couleur la multi- [tude de ses échelons. Au resle, je ne vous sollicite (point de vous rallier à ces théories, mais seuleiment de les comprendre, et de consentir, en consé-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau quence, un crédit provisoire aux assertions de Quand l’histoire, 1

établit si nettement cet irréconciliable 4

antagonisme entre les races et leur mode de culture, il est bien évident que la dissemblance et l’inégalité résident au À fond de ces répugnances constitutives. (1) | Gardons-nous toutefois de prendre une idée forcée de son inégalitarisme. Préoccupé d’établir ici de grandes divisions humaines et de construire une morale historique, M. de Gobineau n’envisage nullement les individus, mais les masses :

Je me refuse absolument à cette façon d’argumenter à qui consiste à dire: Tout nègre est inepte, êt ma principale raison pour men abstenir, c’est que je serais forcé de reconnaître, par compensation, que tout Européen est intel. ligent, et je me tiens à cent lieues d’un pareil paradoxe. W Je n’atitendrai pas que les amis de l’égalité des races

| viennent me montrer tel passage de tel livre de missionnaire ou de navigateur, d’où il conste (2) qu’un Yolof s’est montré charpentier vigoureux, qu’un Hottentot est devenu | bon domestique, qu’un Cafre danse et joue du violon, et qu’un Bambara sait l’arithmétique…

Je vais même plus loin que mes adversaires, puisque je ne révoque pas en doute qu’un bon nombre de chefs nègres]

(2) Consrer, dit Littré, v. n. et impersonnel. Terme de jurispru dence. Etre bien établi d’une façon certaine. — « Par lesquelle;

P lettres il constera qu’il fait rémission. » (Bossuet, Déf)— Vieux.

dépassent, par la force et l’abondance de leurs idées, par la puissance de combinaison de leur esprit, par l’intensité de leurs facultés actives, le niveau commun auquel nos paysans, voire même nos bourgeois convenablement instruits et doués peuvent atteindre… Laissons done ces puérilités, et comparons, non pas les hommes, mais les groupes. C’est lorsqu’on aura bien reconnu de quoi ces derniers sont ou non capables, dans quelles limites s’exercent leurs facultés, à quelles hauteurs intellectuelles ils parviennent, et quelles autres nations les dominent depuis le commencement des temps historiques, que l’on sera, peut-être un jour, autorisé à entrer dans le détail, à rechercher pourquoi les grandes individualités de telle race sont inférieures aux beaux génies de telle autre. Ensuite, comparant entre elles les puissances des hommes vulgaires de tous les types, on s’enquerra des côtés par où ces puissances s’égalent et de ceux par où elles se priment. Ce travail difficile et délicat ne pourra s’accomplir tant qu’on n’aura pas balancé de la manière la plus exacte, et, en quelque sorte, par des procédés mathématiques, la situation relative des races. Je ne sais même si jamais on obtiendra des résultats d’une clarté incontestable, et si, libre de ne plus prononcer uniquement | sur des faits généraux, on se verra maitre de serrer les nuances de si près que l’on puisse définir, reconnaître et classer les couches inférieures de chaque nation et les individualités passives. Dans ce cas, on prouvera sans peine que l’activité, l’énergie, l’intelligence des sujets les moins doués dans les races dominatrices, surpassent l’intelligence, l’énergie, l’activité des sujets correspondants produits par les

Voici donc l’humanité partagée en deux fractions très dissemblables, très inégales, (1) ou, pour mieux dire, en

G) On reconnaît ici les « maîtres » et les « esclaves » de

la vie et les prophéties du comie de Gobineau | une série de catégories subordonnées les unes aux autres et où le degré d’intelligence marque le degré d’élévation.

Dans cette vaste hiérarchie… (1)

Jarrête ici la lecture de cette page, où s’écha- ” faude si hardiment la pyramide de l’aristocratisme w gobinien. Et grâce à elle, je vous signale comme élu : par M. de Gobineau lui-même ce mot de « hiérarchie », que je vous ai donné pour la clef de toute son

j œuvre. Plus loin, nous le rencontrons encore : É

La hiérarchie des langues correspond rigoureusement à

la hiérarchie des races. (2) sérier les races et de résoudre son problème, — le. problème de la dégénération, — en appliquant la théorie des mélanges ethniques à la matière de. l’histoire, — c’est-à-dire aux grandes civilisations humaines. M. de Gobineau se fera donc historien de la civilisation. Qu’est-ce qu’une « civilisation » ? Après une critique spirituelle et sévère des définitions offertes avant lui par M. Guizot eë pan

W. de Humboldt, M. de Gobineau arrête la formule

Un état de stabilité relative, où des mullitudes s’efforcent de chercher pacifiquement la satisfaction de leurs besoins et raffinent leur intelligence et leurs mœurs. (1) {

Dans cette acception, M. de Gobineau discerne d’elles fut composée de diverses « sociétés », groupant des peuples plus ou moins nombreux. L’auteur de l’Essai se propose de synthétiser les causes

| de leur éclat, invariablement éphémère, et de leur | De ce concours de tableaux également émouvants et grandioses, je tirerai, pour établir l’inégalité des races humaines et la prééminence d’une seule sur toutes les autres, des preuves incorruptibles comme le diamant, et sur lesquelles la dent vipérine de l’idée démagogique ne pourra

Dans notre prochaine réunion, nous commenterons sa théorie du devenir de la démocratie parmi les hommes.

Les grandes civilisations humaines. — Théorie de la démocratie. — Pessimisme

Avant d’accompagner M. de Gobineau dans sa tentative de synthèse historique universelle, j’ai une précaution à prendre envers vous.

La lecture de l’Essai sur l’inégalité me paraît surtout précieuse par les horizons qu’elle nous ouvre sur la fortune des idées gobiniennes, et de moindre importance par ce qu’elle est susceptible

de nous apprendre positivement et directement sur l’histoire. Cest pourquoi je me décide à parcourir aussi brièvement que possible les résultats proprement dits de cette enquête. Mais précisément parce

la vie et les prophéties du comte de Gobineau que je les parcourrai si vite, je serai contraint de les simplifier plus qu’il ne faudrait. Et je vous prie, en conséquence, de prendre garde à l’erreur d’optique où je vous entraînerai malgré moi, de la rectifier de vous-mêmes, et de m’en tenir pour responsable.

M. de Gobineau, s’il est toujours très systématique, ne cesse jamais d’être nuancé. Si je vous le fais paraître sans nuances, dites-vous que je l’aurai

Des noirs, des jaunes et des blancs, des Aryens et des Sémites, — c’est pour lui toute l’humanité !

En bas de l’échelle humaine est l’homme noir. Créature instable, toute d’emportement bestial et de désir. Le développement excessif de ses instincts est la marque de son infériorité spirituelle. Mais sou- | dain l’auteur de l’Essai ajoute ce correctif imprévu : c’est au nègre qu’on doit les arts…

Admirez ce portrait du nègre :

Ce n’est cependant pas une brute pure et simple, que ce nègre à front étroit et fuyant, qui porte, dans la partie moyenne de son crâne, les indices de certaines énergies | grossièrement puissantes. Si ses facultés pensantes sont médiocres où même nulles, il possède dans le désir, et par suite dans la volonté, une intensité souvent terrible… (1)

La source d’où les arts ont jailli est étrangère aux instincts civilisateurs. Elle est cachée dans le sang des noirs. Cest, dira-t-on, une bien belle couronne que je pose sur la tête difforme du nègre, et un bien grand honneur à lui faire que de grouper autour de lui le chœur harmonieux des Muses. L’honneur n’est pas si grand. Je n’ai pas dit que toutes les Piérides fussent là réunies, il y manque les pius nobles, celles qui s’appuient sur la beauté préférablement à la passion… Qu’on lui traduise des vers de l’Odyssée, et notamment la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa, le sublime de l’inspiration réfléchie : il dormira. Il faut chez tous les êtres, pour que la sympathie éclate, qu’au préalable l’intelligence ait compris, et là est le dificile avec le nègre. La sensitivité artistique de cet être, en elle-même puissante au-delà de toute expression, restera donc nécessairement bornée aux plus misérables emplois. Aussi, parmi tous les arts que la créature mélanienne préfère, la musique tient la première place, en tant qu’elle caresse son oreille par une succession de sons, et qu’elle ne demande rien à la partie pensante de son cerveau. Le nègre l’aime beaucoup, il en jouit avec excès ; pourtant, combien il reste étranger à ces conventions délicates par lesquelles l’imagination européenne a appris à ennoblir les sensations ! Dans l’air charmant de Paolino du Mariage seeret : Pria che spunii in ciel l’aurora, etc… la sensualité du blanc éclairé, dirigée par la science et la réflexion, va, dès les premières mesures, se faire, comme où dit, un tableau. La magie des sons évoque autour de lui À un horizon fantastique où les premières lueurs de l’aube jonchentun ciel déjà bleu! L’heureux auditeur sent la fraîche chaleur d’une matinée printanière se répandre et le pénétrer dans cette atmosphère idéale où le ravissement le transporte. Les fleurs s’ouvrent, secouent la rosée, répandent discrètement leurs parfums au-dessus du gazon humide parsemé

la vie et les prophélies du comte de Gobineau déjà de leurs pétales. La porte du jardin s’ouvre, et sous les clématites et les pampres dont elle est à demi cachée, | paraissent, appuyés l’un sur l’autre, les deux amants qui ; vont s’enfuir. Rêve délicieux ! les sens y soulèvent douce- | ment l’esprit et le bercent dans les sphères idéales où le goût et la mémoire lui offrent la part la plus exquise deson | Le nègre ne voit rien de tout cela. Il n’en saisira pas la | moindre part; et cependant, qu’on réussisse à éveiller ses | instincts : l’enthousiasme, l’émotion, seront bien autrement ; intenses que notre ravissement contenu et notre satisfaction à Il me semble voir un Bambara assistant à l’exécution d’un $ des airs qui lui plaisent. Son visage s’enflamme, ses yeux ï brillent. Il rit, et sa large bouche montre, étincelantes au milieu de sa face ténébreuse, ses dents blanches et aiguës. } La jouissance vient… Des sons inarticulés font effort pour sortir de sa gorge, que comprime la passion; de grosses F larmes roulent sur ses joues proéminentes ; encore un mo- à ment, il va crier : la musique cesse, il est accablé de % Dans nos habitudes raffinées, nous nous sommes fait de É. l’art quelque chose de si intimement lié avee ce que les Ÿ méditations de l’esprit et les suggestions de la science ont * de plus sublime, que ce n’est que par abstraction, et avec h un certain effort, que nous pouvons en étendre la notion ÿ jusqu’à la danse. Pour le nègre, au contraire, la danse est, “a avec la musique, l’objet de la plus irrésistible passion. C’est } parce que la sensualité est pour presque tout, sinon tout,, | dans la danse… { Ainsi le nègre possède au plus haut degré la faculté sen- : suelle sans laquelle il n’y a pas d’art possible; et, d’autre à part, l’absence des aptitudes intellectuelles le rend complète- £ ment impropre à la culture de l’art, mème à l’appréciation : de ce que cette noble application de lintelligence des k

humains peut produire d’élevé. Pour mettre ses facultés en valeur, il faut qu’il s’allie avec une race différemment

… Le génie artistique, également étranger aux trois grands types, n’a surgi qu’à la suite de l’hymen des blancs avec les noirs. (1)

Je ne sais si vous êtes déjà séduits par ce qui vient d’être avancé sur ce caractère d’abord instinctif et passionné de la musique, puis sur la sensualité artistique et surtout musicale du nègre. Mais je me vois amené à divers rapprochements, qui ne manqueront pas d’ajouter quelque autorité à cette esthé-

C’est d’abord une page de M. Paul Adam que je veux vous lire. Cet observateur magistral, qui semble créer tout ce qu’il voit, envoyait cette année au Temps d’admirables correspondances sur l’Exposition de Saint-Louis. L’une d’elles contrôle pour nous sur place les assertions dé Gobineau :

Quels que soient les défauts propres à la descendance de

elle possède un talent certain. Elle est musicienne. Presque tous les nègres ont l’oreille juste. Rien n’étonne plus que d’entendre une matrone adipeuse assise

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

sur la marche d’un humble seuil, chanter en épluchant des légumes. De cette masse informe couleur de goudron, une voix délicieuse, cristalline, s’échappe, enchante. Les chœurs de noirs exécutent des symphonies avec un ensemble parfait. Et cela leur est naturel, spontané. M. Booker Washington, ses émules prépareraient certainement à leurs congénères des fonctions sortables s’ils fondaient, par toute l’Amérique, des écoles spéciales de musique. Bien plus, en cultivant ce don évident et presque unanime, des pédagogues adroits inculqueraient vite à ce peuple le goût d’un art subtil, très éducateur de la mentalité. Le sensualisme de la race aïderait fort le développement du goût musical. (1)

N’est-ce point là du pur Gobineau ?

Ensuite, j’évoquerai ce début du Cas Wagner, où Nietzsche, prenant congé « du nord humide, de toutes les brumes de l’idéal wagnérien », oppose et préfère la musique de Carmen à celle de Wagner :

Ici s’exprime une sensualité différente, une sensibilité différente, une autre gaieté. Cette musique est gaie; mais non pas d’une gaieté française ou allemande. Sa gaieté est vraiment africaine ; la fatalité est en elle, la joie y est de courte durée, soudaine, sans rémission. Bizet est enviable pour avoir eu le courage de cette sensibilité qui n’avait pas jusqu’alors trouvé d’expression dans la musique de l’Europe civilisée, — je peux dire cette sensibilité méridionale, cuivrée, ardente…

Pour un peu, Nietzsche eût ajouté : cette sensibilité nègre… M. de Gobineau, s’il avait assez vécu

pour lire le Cas Wagner, n’eût pas manqué d’accepter cette interprétation : le génie de Bizet ennoblissant et stylisant l”ardeur du désir africain, de la

En écrivant sur Carmen ces remarques si particulières, Nietzsche avait-il oublié la lecture que lui fit sa sœur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines ? (1)

Au moral comme au physique, l’homme jaune

est l’antithèse du noir : . Les jaunes sont des gens pratiques dans le sens étroit du mot. Ils ne rêvent pas, ne goûtent pas les théories, inventent peu, mais sont capables d’apprécier et d’adopter ce qui sert. Leurs désirs se bornent à vivre le plus doucement et le plus commodément possible. On voit qu’ils sont supérieurs aux nègres. C’est une populace et une petite bourgeoisie que tout civilisateur désirerait choisir pour

(1) Un dernier rapprochement, fort piquant, m’a été signalé par mon maître M. Jalliffier; il se rapporte à la théorie esthétique offerte par lÆssai. Cette théorie, ainsi qu’on vient de voir, consiste à tenir le « génie artistique » pour « également étranger aux trois grands types », et naissant de l « hymen des blancs avec les noirs ». Or, on retrouve exactement la même théorie chez Viollet-le-Duc (Dictionnaire raisonné de l’architecture française. Tome VIII. Paris, 1866. Article Sculpture). Viollet-le-Duc, qui a beaucoup écrit pour un artiste, faisait des emprunts à sa convenance. Il connaissait M. de Gobineau, et M. André Hallays a

\ même signalé leur commerce épistolaire (Journal des Débats, 25 avril 1903). Bien que Viollet-le-Duc ne cite point lEssai, il west pas douteux qu’il Pait mis à contribution. En effet, après avoir déclaré que « toute explosion d’art, et la sculpture en première

_ la vie et les prophéties du comte de Gobineau base de sa société : ce n’est cependant pas de quoi créer cette société ni lui donner du nerf, de la beauté et de laction. (1)

Seuls, les peuples blancs engendrent ces facteurs essentiels. La beauté physique, la puissance intellectuelle, l’énergie réfléchie, la persévérance, « un instinct extraordinaire de l’ordre, non plus seulement comme gage de repos et de paix, mais comme moyen indispensable de conservation, ef, en même temps, un goût prononcé pour la liberté, même extrême », (2) — tels sont les attributs du blanc. Et ces dons ont assuré sa suprématie sur le globe. Enfin, la caractéristique de l’homme blanc est son aptitude à agir en vertu d’un mobile également étranger aux noirs et aux jaunes. Ce ressort, — si noble qu’il en devient proprement indéfinissable, — c’est l”Aonneur :

Les blancs, se distinguent encore par un amour singulier de la vie. Il paraît que, sachant mieux en user, ils lui ligne, ne se produit jamais en histoire qu’au contact de deux races différentes », et que « Part n’est jamais que le résultat d’une sorte | de fermentation intellectuelle de natures pouroues d’aptitudes diverses », il annonce son dessein d’expliquer ainsi, dans le détail, les « singulières évolutions de Part de la sculpture pendant le moyen-âge ». Ensuite, il esquisse un portrait des blancs, des noirs et des jaunes, des Aryens et des Sémites, copié dans l’Essai à ce point que, seul avec M. de Gobineau peut-être, il orthographie partout « Aryans? », et non pas « Aryens ». — En chemin, cette phrase donne à rêver : « La philologie, écrit Viollet-le-Duc, a dé- montré que les Sémites ne sont pas des Aryans…. »

attribuent plus de prix, ils la ménagent davantage, en eux-mêmes et dans les autres. Leur cruauté, quand elle s’exerce, a la conscience de ses excès, sentiment très ) problématique chez les noirs. En même temps, cette vie occupée, qui leur est si précieuse, ils ont découvert des raisons pour la livrer sans murmure. Le premier de ces mobiles, c’est l’honneur, qui, sous des noms à peu près pareils, a occupé une énorme place dans les idées, depuis le commencement de l’espèce. Je n’ai pas besoin d’ajouter que ce mot d’honneur et la notion civilisatrice qu’il renferme sont, également, inconnus aux jaunes et aux noirs. (1)

Entre tous les blancs, les Aryens (ou « Arians ») sont nobles. Leur nom même est le plus beau qu’une race d’hommes püût s’arroger, car il signifie honorable. (Rapprochez la racine Ar du grec ‘Apns « qui personnifie l’être honorable par excellence, le dieu des batailles, le héros parfait », (2) et de l’allemand Æhre, synonyme d’honneur. On la retrouve encore dans le grec àpert, c’est-à-dire « vertu »). — vigueur musculaire, carnation blonde, voilà l’Aryen! M. de Gobineau n’hésite que sur la couleur des yeux. La raison de ce doute ne serait-elle point que lui-même, bien qu’il se tint pour un Aryen, il n’avait pas les yeux bleus? (3)

  • (3) Explication proposée par M. Ernest Seillière, Le Comte de Gobineau et l”Aryanisme historique, page 46. — M. de Gobineau avait les yeux « brun doré », dit la préface d’Amadis.

la pie et les prophéties du comte de Gobineau

L”Aryen est indépendant, mais sociable. Le sentiment qu’il possède de sa dignité personnelle est incomparable. Mais il lassocie parfaitement au

Le Sémite n’est pas si noble que l’Aryen. Assuré- ment, sa peau est blanche. Mais dans ses veines coule du sang noir. Depuis que la postérité de Sem, ayant débordé sur le continent africain, fusionna par des mariages avec les Chamites mélanisés, tout Sémite est un peu nègre. C’est une parenté qui ne

, va pas sans déchéance. Comparé à l’Aryen pur, le

| Sémite a le teint moins clair, et sa structure est plus

| chétive. En politique, son génie le pousse à « l’abso-

| lutisme complet ». (r) Ce génie fut inventeur d’uné

soumission avilissante et insupportable à ces deux monstres fictifs : la Patrie ; la Loi.

La Patrie, selon l’aryaniste Gobineau, est une invention tyrannique du génie de Sem, à laquelle résiste la noble indépendance de lindividualisme aryen. Certes, j’ignore comment nos antisémites

? modernes, adaptateurs ignorants de l’Essai sur les races, accueilleront cette vérité historique… Mais qu’y pouvons-nous? Elle est certifiée par l & antisémite » Gobineau. Apprenez de lui comment les Sémites, en infusant leur sang aux Hellènes, impor-

tèrent cette « monstruosité chananéenne », — l’idée de patrie, — dans la Grèce sémitisée :

Le citoyen se flattait hautement d’être libre, parce qu’il n’était pas soumis à un homme, et que, s’il rampait avec une servilité sans égale, c’était aux pieds de la patrie. (1)

L’aryaniste Gobineau m’apparaît ici, sans conteste, comme un anarchiste et un sans-patrie.

La seconde invention despotique du génie de

C’est ainsi que les Sémites, unis à la postérité de Cham, avaient compris et pratiquaient la science du gouvernement. J’insiste d’autant plus sur cette sévère conception, que nous la verrons, avec le sang sémitique, pénétrer dans les constitutions de presque tous les peuples de l’antiquité, et toucher même aux temps modernes, où elle ne recule, provisoirement, que devant les notions plus équitables et plus saines de la race germanique. (2)

Les traditions aryennes font meilleur accueil aux libres et expansives énergies de l’individu. Dès ‘que l’Aryen paraît, le Sémite se ravale, et forme le

Tels qu’ils sont, Aryens et Sémites ont civilisé

le monde. Ces deux nobles familles blanches

la vie et les prophéties du comte de Gobineau . ont façonné l’immense tourbe des noirs et des

L’Inde du brahmanisme et des castes fut jadis une splendide société aryenne. — En Égypte, une colonie aryenne de l’Inde infusa ses lumières aux masses noires de la vallée du Nil. — L’Assyrie, phénicienne et juive, est la seule civilisation proprement sémitique qu’ait connue l’histoire. — L’an-

tique société chinoise est née d’une alluvion aryenne sur couches jaunes. Dans les temps modernes, les Chinois ont été deux fois conquis. Mais ils ont éliminé leurs vainqueurs mongols, et élimineront de même leurs vainqueurs mandchoux :

Is leur ont imposé le respect de leurs mœurs; ils leur ont beaucoup donné, et n’en ont presque rien reçu. Une fois, ils ont expulsé les premiers envahisseurs, et, dans un temps donné, ils en feront autant des seconds. (1)

À moins, objecterez-vous, qu’ils ne soient subjugués par de nouveaux maîtres ?.. — Voici venir les Russes. Voici venir le Japon. Cest ici, je le sens, que vous guettez Gobineau. Déjà, vous songez que les événements actuels d’Extrême-Orient, en témoignant, pour le moins, de l’équivalence des forces russes et des forces japonaises, seraient de nature à embarrasser terriblement M. de Gobineau,

à compromettre sa thèse de la suprématie infaillible et mondiale des blancs sur les jaunes… Mais ne triomphez pas si vite! Ce diable d’homme a tout prévu. Consultez l’Essai. Puis, vous déciderez si les Russes ne seraient pas ici les jaunes, — tandis que les Japonais seraient presque des blancs : Au Japon, les apparences sont chinoises, et un grand nombre d’institutions ont été apportées par plusieurs colonies venues originairement, et à différentes époques, du Céleste-Empire. Il y existe aussi des éléments ethniques tout différents et qui amènent des divergences sensibles. Ainsi, l’État est encore féodal, (1) l’humeur des nobles héré- ditaires est restée belliqueuse. Le double gouvernement laïque et ecclésiastique ne se fait pas obéir sans peine. La politique soupçonneuse de la Chine, à l’égard des étran- . gers, a été adoptée par le Koubo, qui prend grand soin d’isoler ses sujets du contact de l’Europe. Il paraît que l’état des esprits lui donne raison, et que, taillés sur un tout autre | modèle que ceux de la Chine, ses administrés, doués d’une Jaçon dangereuse, sont âpres aux nouveautés. Le Japon semble donc entraîné dans le sens de la civilisation chinoise par les résultats des nombreuses immigrations jaunes, et en même temps ül y résiste par l’effet de principes ethniques qui n’appartiennent pas au sang finnois. En effet, il ‘ existe certainement dans la population japonaise une forte dose d’alliage noir, et peut-être mème quelques éléments blancs dans les hautes classes de la société. Ce qui confirj merait l’idée que des colonies de race blanche ont civilisé : primitivement la population malaise qui fait le fond de ce () Écrit en 1853, C’est-à-dire quinze années avant la Révolution

la vie et les prophélies du comte de Gobineau

pays, c’est qu’on y retrouve exactement, aux débuts de l’histoire, les mêmes récits mythiques qu’en Assyrie, en Égypte et même à la Chine, quoique d’une manière plus marquée encore. Les premiers souverains antérieurs à l’époque positive sont des dieux, puis des demi-dieux. Je m’explique le développement d’imagination poétique accusé par la nature de cette tradition, développement qui serait incompréhensible chez un peuple jaune pur, par une certaine prédominance d’éléments mélaniens. Cette opinion n’est pas une hypothèse… Kaempfer constate la présence des noirs dans une île au nord du Japon, peu de siècles avant son voyage, et au sud du même point, il invoque le témoignage des annales écrites pour établir le même fait. Ainsi s’expliqueraient les particularités physiologiques et morales qui créent l’originalité japonaise. (1)

Et les Russes ? — Ce sont des Slaves, et, comme tels, Qune des familles les plus vieilles, les plus usées, les plus mélangées, les plus dégénérées qui existent ». Réduits « à la condition d’annexes et d’écoliers de la civilisation moderne, ils joueraient un personnage

presque insignifiant dans l’histoire future comme dans l’histoire passée, si la situation physique de leurs territoires ne leur assurait un emploi qui est véritablement des plus considérables ».(2) Cet emploi consiste à maintenir, « entre les métis jaunes des différents degrés, cette chaîne ininterrompue d’alliances ethniques qui fait aujourd’hui le tour de

l’hémisphère boréal, et par laquelle circule un courant d’aptitudes et de notions analogues. » (x)

Les Russes, en un mot, sont déjà des Asiatiques, de la même manière que les Japonais sont presque des Européens. — De telles fantaisies me paraissent surtout de nature à prouver combien il est peu loisible de faire fond sur la science des races, à l’époque de chaos ethnique où l’humanité est dès maintenant parvenue. Mais, sur le point qui nous occupe, M. de Gobineau est paré : l’issue du conflit russo-japonais, quelle qu’elle soit, ne saurait infirmer ses prévisions.

Quittons ces jaunes, et regardons les Grecs.

Les Grecs furent d’abord des Aryens. Mais ils se sémitisèrent. Et, s’étant sémitisés, ils déchurent. Ulysse fut l’enfant de ces métissages :

Voilà bien le type du Grec trempé de phénicien; voilà lhomme qui nommerail certainement, dans sa généalogie, plus de mères chananéennes que de femmes arianes. Courageux, mais seulement quand il le faut, astucieux par préfé- rence, sa langue est dorée, et tout imprudent qui l’écoute plaider est séduit. Nul mensonge ne l’effraye, nulle fourberie ne l”embarrasse, aucune perfidie ne lui coûte. Il sait tout. EÉloquent, artiste, fourbe et dangereux, c’est un compatriote,

133 8.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau un émule du pirate-marchand né à Sidon, du sénateur qui gouvernera Carthage, tandis qu’ingénieux à trouver des idées, inébranlable dans ses vues, habile à gouverner ses passions autant qu’à tempérer celles des autres, modéré quand il le veut, modeste parce que l’orgueil est une enflure mala- | droite de la raison, ©‘est un Arian. (1) | Plus tard, les guerres médiques paraissent opposer la Grèce à l’Asie, et barrer la puissance perse. | Semblant trompeur ! En réalité, les Hellènes sémitisés valaient la cohue asiatique. Eschyle ne l’igno- | rait point, lorsqu’il évoquait, par le songe d’Atossa, la vierge dorienne et la vierge persane, étrangères | selon leurs parures, mais sœurs selon la race : | Xerxès… rassembla une cohue de 700.000 hommes, leur fit passer l’Hellespont sur des ouvrages gigantesques, s’ir- | rita contre la turbulence des flots, et alla se faire battre, à k la stupéfaction générale, par des gens plus étonnés que lui de leur bonheur et qui n’en sont jamais revenus. ‘ Dans les pages des écrivains grecs, cette histoire des 4 Thermopyles, de Marathon, de Platées, donne lieu à des récits bien émouvants. L’éloquence a brodé sur ce thème 4 avec une abondance qui ne peut pas surprendre de la part
d’une nation si spirituelle. Comme déclamation, c’est enthou- à siasmant; mais à parler sensément, tous ces beaux triom- hi phes ne furent qu’un accident, et le courant naturel des à choses, c’est-à-dire l’effet inévitable de la situation ethnique, Hi] n’en fut pas le moins du monde changé… | Malgré l’issue inespérée de la guerre persique, la Grèce ce était contrainte par la puissance sémitique de son sang de |

se rallier tôt ou tard aux destinées de l’Asie, elle qui avait subi si longtemps l’influence de cette contrée. (1)

Les Macédoniens introduisent pourtant leur apport aryen dans la société grecque. Mais, si peu nombreux, comment pourraient-ils la rajeunir ? Attaqué en Grèce, ce réactif se dissout totalement : après la conquête de la Perse :

Le grand esprit d’Alexandre dut comprendre qu’après son triomphe, c’en était fait de l”Hellade; que son épée venait

._ d’accomplir l’œuvre de Darius et de Xerxès, en renversant seulement les termes de la proposition; que, si la Grèce n’avait pas été asservie lorsque le grand roi avait été à elle, elle l’était maintenant qu’elle‘avait marché vers lui; elle se trouvait absorbée dans sa propre victoire. Le sang sémitique engloutissait tout. Marathon et Platées s’effaçaient sous les vénéneux triomphes d’Arbelles et d’Issus, et le conquérant grec, le roi macédonien, se transfigurant, était devenu le grand roi lui-même. Plus d’Assyrie, plus d’Egypte, plus de Perside, mais aussi plus d’Hellade : l’univers occidental n’avait désormais qu’une seule civilisation. (2)

L’unité spécieuse du monde hellène se réalise ainsi dans la déchéance politique et morale, consé- querce du déséquilibre ethnique :

En substituant l’orgueil factice du citoyen au légitime sentiment de dignité de la créature pensante, le système grec pervertissait complètement la vérité morale, et comme, suivant lui, tout ce qui était fait en vue de la patrie était bien, également rien n’était bien qui n’avait pas obtenu

la vie et les prophéties du comte de Gobineau l’approbation, la sanction de ce maître. Toutes les questions de conscience demeuraient irrésolues dans l’esprit aussi longtemps qu’on ne savait ce que la patrie ordonnait qu’on en pensät. On n’était pas libre de suivre là-dessus une donnée plus sérieuse, plus rigoureuse, moins variable, qu’à défaut d’une loi religieuse épurée, l’homme arian eût trouvée | jadis dans sa raison… Le peuple grec, parce qu’il était arian, avait trop de bon | sens, et parce qu’il était sémite, avait trop d’esprit, pour ne pas sentir que sa situation ne valait rien et qu’il devait y | avoir mieux en fait d’organisation politique. Mais par la raison que le contenu ne saurait embrasser le contenant, le | peuple grec ne se mettait pas en dehors de lui-même, et ne | se haussait pas jusqu’à comprendre que la source du mal | était dans l’absolutisme hébétant du principe gouvernemen- | tal. Il en cherchait vainement le remède dans les moyens secondaires. A la plus belle époque, entre la bataille de Ma- k rathon el la guerre du Péloponèse, tous les hommes É éminents inclinaient vers l’opinion vague que nous appelle- . rions aujourd’hui conservatrice. Ils n’étaient pas aristocrates, ! dans le vrai sens du mot. (1) 4 Un seul homme fit exception, — Socrate : A En cherchant à rendre l’idée du vice et de la vertu indé- pendante de l’intérêt politique, et à élever l’homme intérieur à côté et en dehors du citoyen, ce rhéteur avait au moins À entrevu la difficulté… Socrate était lantagoniste du patrio- : tisme absolu. À ce titre, il méritait que le système le frap- À Voilà, sur Socrate, un jugement dont l’exacte contre-partie est dans Nietzsche. Rappelez-vous le

« problème de Socrate, » dans Gützen-Dämmerung. Gobineau déclare : — Socrate fut un noble Hellène, un aristocrate. — Et Nietzsche de répliquer :

Socrate appartenait, par sa naissance, au plus bas peuple ; Socrate était peuple. On sait, on voit même encore comme il était laid. Mais la laideur, qui est en soi une objection, est presque une réfutation chez les Grecs. Socrate

  • élait-il vraiment un Grec? La laideur est tantôt l’indice d’un croisement de races, tantôt celui d’une dégénérescence…

Je cherche à saisir de quelle idiosyncrasie provient l’équation socratique : Raison — Vertu — Bonheur, cette équation la plus bizarre qu’il y aït et qui a contre elle, en particulier, tous les instincis des anciens Hellènes.

Cette symétrie dans la contradiction, cette identité dans la manière de comprendre le problème et de le ramener à une question de sang et de race, ne sont-elles pas ici la marque certaine des réminis-

| cences gobiniennes de Nietzsche ?

La civilisation italique, « d’où sortit la culture romaine, fut une marqueterie de Celtes, d’Ibères, d’Arians et de Sémites ». (1) Au contact de Carthage et de l’Asie, elle ne cessa de se sémitiser, comme s’était sémitisée la Grèce, et par conséquent de dé-

137 8.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau choir, jusqu’au jour où l’essence germanique, accumulée au nord et à l’ouest de l’Europe, introduisit enfin sa valeur dans la dégénération romaine. La belle noblesse scandinave du comte de Gobi-
neau, — rejeton d’Odin, — le préserve ici de tomber dans les complicités ethniques où il ne s’étonnera | point d’avoir vu glisser Augustin et Amédée Thierry, ces petits bourgeois romanisants. Tout son sang se prononce pour l”Aryen énergique et fruste, Ë contre le Romain sémitisé :

Que d’idées, non pas nées d’hier, très antiques au contraire, mais depuis longtemps disparues des contrées du ‘4 Midi, et oubliées avec les nobles races qui jadis les avaient à pratiquées, allaient reparaître dans le monde! Que d’in- 1 stincts diamétralement opposés à l’esprit hellénistique ! Ÿ Vertus et vices, défauts et qualités, tout dans les races arri- 1à vantes élait combiné de façon à transformer la face de i) l’univers civilisé. Rien d’essentiel ne devait être détruit, à tout devait être changé. Les mots même allaient perdre leur de sens. La liberté, l’autorité, la loi, la patrie, la monarchie, la TE religion même, se dépouillant peu à peu de costumes et d’in- 1 signes usés, allaient pour plusieurs siècles en posséder je d’autres, bien autrement sacrés… (1) hi Là où l’élément germanique n’a pas pénétré, il n’y a pas dl de civilisation à notre manière. (2) ù Dans cette Rome sémitisée de l’époque impériale, (

seule, l’armée commande encore l’admiration. Et

La nécessité unique, pour me servir de l’expression d’un antique chant des Celtes, n’admet pour les armées qu’un seul mode d’organisation, le classement hiérarchique et l’obéissance. Dans quelque état d’anarchie ethnique que se trouve un corps social, dès qu’une armée existe, il faut sans biaiser lui laisser cette règle invariable. Pour ce qui concerne le reste de l’organisme politique, tout peut’être en question. On y doutera de tout; on essayera, raillera, conspuera tout ; mais, quant à l’armée, elle restera isolée au milieu de l’État, peut-être mauvaise quant à son but principal, mais toujours plus énergique que son entourage, immobile, comme un peuple facticement homogène. Un jour, elle sera la seule partie saine et agissante de la nation. C’est dire qu’après beaucoup de mouvement, de cris, de plaintes, de chants de triomphe étouffés bientôt sous les débris de l’édifice légal qui, sans cesse relevé, sans cesse s’écroule, l’armée finit par éclipser le reste, et que les masses peuvent se croire encore quelquefois aux temps

| heureux de leur vigoureuse enfance où les fonctions les plus diverses se réunissaient sur les mêmes têtes, le peuple étant l’armée, l’armée étant le peuple. Il n’y a pas trop à s’applaudir, toutefois, de ces faux semblants d’adolescence au sein de la caducité; car, parce que l’armée vaut mieux que le reste, elle a pour premier devoir de contenir, de mater, non plus les ennemis de la patrie, mais ses membres rebelles, qui sont les masses. (1)

Soit dit ici sans diminuer les facultés divinatrices du comte de Gobineau, en cette page où jamais la

la pie et les prophéties du comte de Gobineau pensée n’est trahie par l’expression, il convient de la situer. Si elle n’est pas écrite d’hier (comme on serait d’abord tenté de le croire), elle fut publiée en 1855, et sent le voisinage du coup d’Etat.

Je reviens au Surhomme germain.

. Sa fierté, selon Gobineau, régénère trop peu de temps le monde. À mesure que l’aryanisme aristocratique perd du terrain, la démocratie sémitique en gagne. En France, dès le temps des Valois, la naissance du loyalisme monarchique, étouffant l’ardeur féodale, marque le recul de lindividualisme aryen :

L’honneur avait été jadis chez les nations arianes, était presque encore resté pour les Anglais et même pour les Allemands, une théorie du devoir qui s’accordait bien avec là dignité du guerrier libre. On peut même se demander si, sous ce mot d’honneur, le gentilhomme immédiat de l’empire et le tenancier des Tudors ne comprenaient pas surtout la haute obligation de maintenir ses prérogatives personnelles au-dessus des plus puissantes attaques. Dans.tous les cas, il n’admettait pas qu’il en düt faire le sacrifice à personne. Le gentilhomme français fut, au contraire, sommé de reconnaître que les obligations strictes de l’honneur lastreignaient à tout sacrifier à son roi, ses biens, sa liberté, ses membres, sa vie. Dans un dévouement absolu consista pour lui l’idéal de sa qualité de noble, et, parce qu’il était noble, il n’y eut pas d’agression de la part de la royauté qui

pût le relever, en stricte conscience, de cette abnégation sans borne. Cette doctrine, comme toutes celles qui s’élè- vent à l’absolu, ne manquait certainement pas de beauté ni de grandeur. Elle était embellie par le plus brillant courage; mais ce n’était réellement qu’un placage germanique sur des idées impériales; sa source, si l’on veut la rechercher à fond, n’était pas loin des inspirations sémitiques, et la noblesse française, en l’acceptant, devait à la fin tomber dans des habitudes bien voisines de la servilité. (1) 4 Si le gentilhomme français se laissa dégrader de la sorte, c’est que son sang @ n’était plus assez pur » (2) pour opposer une capacité de résistance. Le noble est sémitisé. Le bourgeois Fest bien davantage. Le peuple, entièrement. A dater de la fin du XV: siècle, l’Europe retourne à F imitation de l’univers impérial », au « triomphe infaillible de la confusion romaine ». (3) Ni l’Allemagne, ni l’Autriche, ni l’Espagne, ni même l’Angleterre, n’ont plus en elles de quoi réagir. L’empire russe & n’a reçu jamais que de trop faibles apports de l’essence noble » (4). La France, « ce pays où les races sont plus mélangées que partout ailleurs peut-être », (5) a hérité de l’Italie la tâche d’absorber les « hautes positions sociales au sein d’une vaste confusion de 1 141

la vie et les prophéties du comte de Gobineau tous les éléments ethniques que leur incohérence et leur fractionnement lui livraient sans défense ». (1) L’essence aryenne est épuisée. L’Europe déchoit ; sans rémission, étant vidée de vestiges purs. û

Reste l’Amérique.

Passant l’Océan, l’auteur de l’Essai recherche si là-bas, dans le Nouveau-Monde, s’accumulent peut- être les réserves d’énergie ethnique qui pourraient galvaniser encore la puissance et l’activité humaines. Mais vite il renonce à cet espoir. En eflet, les trois civilisations, — alléghanienne, péruvienne et mexicaine, — rencontrées au seizième siècle par les conquérants espagnols, résultaient de la fécondation des métis noirs-jaunes d’Amérique (prétendue race rouge) par d’aventureux navigateursislandais, héros de la mer… Voilà pour les aborigènes. Et la descendance des colons anglo-saxons agonise :

Pour peu que le mouvement qui pousse chaque année les Irlandais et les Allemands, par centaines de mille, sur le sol américain se soutienne encore quelque temps, avant

Ë la fin du siècle, la race nationale sera en partie éteinte. Du reste, elle est déjà fortement affaiblie par les mélanges. Elle continuera sans doute quelque temps encore à donner lapparence de l’impulsion; puis cette apparence s’effacera, et l’empire sera tout à fait aux mains d’une famille mixte, où l’élément anglo-saxon ne jouera plus qu’un rôle des plus

Et ces émigrants, récents arrivés, qui chaque jour affluent sur le sol de l’Amérique, — quels sont-ils ? Ils représentent les échantillons les plus variés de ces races de la vieille Europe dont il y a le moins à attendre. Ce sont les produits du détritus de tous les temps : des Irlandais, des Allemands, tant de fois métis, quelques Fran- çais qui nele sont pas moins, des Italiens qui les surpassent tous. La réunion de tous ces types dégénérés donne et donnera nécessairement la naissance à de nouveaux désordres ethniques; ces désordres n’ont rien d’inattendu, rien de nouveau ; ils ne produiront aucune combinaison qui nesoit réalisée déjà ou ne puisse l’être sur notre continent. Pas un élément fécond ne saurait s’en dégager, et même le jour où des produits résultant de séries indéfiniment combinées entre des Allemands, des Irlandais, des Italiens, des Fran- } çais et des Anglo-Saxons, iront par surcroît se réunir, s’amalgamer dans le sud avec le sang composé d’essence indienne, nègre, espagnole et portugaise qui y réside, il n’y a pas moyen de s’imaginer que d’une si horrible confu- | sion il résulte autre chose que la juxtaposition incohérente des êtres les plus dégradés. Ce peuple qui se dit jeune, c’est le vieux peuple d’Europe, | moins contenu par des lois plus complaisantes, non pas mieux inspiré. Dans le long et triste voyage qui jette les émigrants à leur nouvelle patrie, l’air de l’Océan nelestransforme | pas. Tels ils étaient partis, tels ils arrivent. Le simple transfert d’un point à un autre ne régénère pas les races plus qu’à R Conclusion : dans les dix grandes civilisations | ne, « pas une race mélanienne n’apparaît

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

au rang des initiateurs. Les métis seuls parviennent au rang des initiés. De même, point de civilisations spontanées chez les nations jaunes, et la stagnation lorsque le sang arian s’est trouvé épuisé ». (1)

| Chaque fois que M. de Gobineau interroge l’histoire, elle répond : Mélange. — Mélange des blancset des noirs, des blancs et des jaunes, des noirs et des jaunes, des Sémites et des Aryens. Elle répond aussi : supériorité des blancs sur les noirs et sur les jaunes, et, parmi les blancs, supériorité infinie du

Aïnsi dessinée, l’histoire est une fresque où chaque peuple étend l’enduit de son sang et de sa couleur. L’art de l’histoire se transforme en une chimie de la nuance. A l’historien de déméler les teintes disparates, d’analyser les teintes composites, puis de les refondre en son creuset, où seule la race est admise à intervenir comme donnée élémentaire.

L’auteur de l’Æssai n’est pas si naïf, ni si infatué, que, chemin faisant, ilne confesse l’extrême embarras de ce dosage. Si avant que le regard perce dans les documents ethnologiques de l’humanité, il n’isole guère d’éléments purs. Trop de mélanges réalisés à

l’infini, depuis combien de siècles ! opposent leur trame indéchiffrable aux curiosités de la science. Notre langage manque des symboles délicats et précis qu’il faudrait, pour désigner tant d’alliages changeants, parfois si homogènes d’aspect qu’on estamené à les tenir pour l’équivalent factice de races neuves et stables. — Mais la théorie des &« mélanges » est propre à remuer les pensées du philosophe, plutôt qu’à immobiliser des évidences pour lhistoire. Aussi la méthode de l’Essai prend-elle ici plus d’importance, dans la pensée de Gobineau, que les assertions trop souvent approximatives ou même extravagantes de son enquête.

Ne lui donne-t-elle pas l’essentiel de sa philosophie, puisqu’elle l’autorise à hïérurchiser, — toujours et partout, — les valeurs humaines ?

On comprend mieux le pessimisme aristocratique

  • d’un Gobineau, dès qu’on l’oppose à l’optimisme des

Libre au disciple idéaliste de Condorcet ou de Jean-Jacques, de se réjouir si l’histoire des races lui apporte la preuve que le genre humain tend

_ vers l’unité! Quoi de plus naturel? Pour lui, le « cervelet du Huron contient en germe un esprit …_ tout à fait semblable à celui de l’Anglais ou du

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Français ». (x) IL croit | « homme en soi » perfectible, à l’infini. Il méconnaît l’existence de plusieurs et en puissance. Il ne sait point que le progrès des faibles a pour excessive rançon la déchéance des forts. Tout son rêve appelle la fusion des races et la fraternité des peuples, effacées par le crime des hommes, maïs inscrites dans la nature.

Au nom d’une science qui veut être plus positive, l’ironie d’un Gobineau sape et punit cette erreur :

L’idée d’une inégalité native, originelle, tranchée et permanente entre les diverses races, est dans le monde une des opinions les plus anciennement répandues et adoptées; , et, vu l’isolement primitif des tribus, des peuplades, et ce relirement vers elles-mêmes que toutes ont pratiqué à une époque plus où moins lointaine, et d’où un grand nombre . n’est jamais sorti, on n’a pas lieu d’en être étonné. A l’exception de ce qui s’est passé dans nos temps les plus modernes, cette notion a servi de base à presque toutes les théories gouvernementales. Pas de peuple, grand ou petit, qui n’ait débuté par en faire sa première maxime d’État. Le système des castes, des noblesses, celui des aristocraties, tant qu’on les fonde sur les prérogatives de la naissance, n’ont pas d’autre origine; et le droit d’aînesse, en supposant la préexcellence du fils premier-né et de ses descendants, n’en est aussi qu’un dérivé. Avec cette doctrine con- | cordent la répulsion pour l’étranger et la Supériorité que chaque nation s’adjuge à l’égard de ses voisines. Ce n’est qu’à mesure que les groupes se mêlent et se fusionnent,

que, désormais agrandis, civilisés et se considérant sous un jour plus bienveillant par suite de l’utilité dont ils se sont les uns aux autres, l’on voit chez eux cette maxime absolue de l’inégalité, et d’abord de l’hostilité des races, battue en brèche et discutée. Puis, quand le plus grand nombre des citoyens de l’État sent couler dans ses veines un sang mélangé, ce plus grand nombre, transformant en vérité universelle et absolue ce qui n’est réel que pour lui, se sent appelé à affirmer que tous les hommes sont égaux. Une louable ré- pugnance pour l’oppression, la légitime horreur de l’abus de la force, jettent alors, dans toutes les intelligences, un assez mauvais vernis sur le souvenir des races jadis dominantes et qui n’ont jamais manqué, car tel est le train du monde, de légitimer, jusqu’à un certain point, beaucoup

  • d’accusations. De la déclamation contre la tyrannie, on passe à la négation des causes naturelles de la supériorité qu’on insulte ; on la déclare non seulement perverse, mais encore usurpatrice; on nie, et bien à tort, que certaines aptitudes soient nécessairement, fatalement, l’héritage x . exclusif de telles ou telles descendances; enfin, plus un
  • peuple est composé d’éléments hétérogènes, plus il se complaît à proclamer que les facultés les plus diverses sont possédées ou peuvent l’être au même degré par toutes les fractions de l’espèce humaine sans exception. Cette théorie, à \ peu près soutenable pour ce qui les concerne, les raison__ neurs métis l’appliquent à l’ensemble des générations qui ont paru, paraissent et paraîtront sur la terre, etils finissent un jour par résumer leurs sentiments en ces mots, qui, comme l’outre d’Eole, renferment tant de tempêtes : « Tous les hommes sont frères ! » (1) Ne Done, l’égalité n’est pas : elle devient. Elle est le produit, — le funeste produit, — des mélanges de

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

races. À mesure que son devenir s’achève, la démo-

‘ cratie chasse du monde ces élites raffinées dont « le nombre et la succession perpétuelle » (x) firent jadis « la force et la fécondité » des races de princes.

C’est ainsi que l’espèce blanche, — « considérée abstractivement », (2) — a déjà disparu de la terre. Elle a passé l’âge des dieux, où elle était pure; l’âge des héros, où les mélanges furent « modérés de force et de nombre »; l’âge des noblesses, « où des facultés, grandes encore, n’étaient plus renouvelées par des sources taries ». (3) Elle ne présente plus désormais qu’un « spectacle effrayant d’anarchie ethnique ». (4) Et devant nous, elle s’achemine à la « confusion définitive » : ;

Tel homme aura la chevelure du nègre, tel autre le facies mongol ; celui-ci les yeux du Germain, celui-là la taille du Sémite, et ce seront tous des parents ! Voilà le phénomène offert par les grandes nations civilisées, et on l’observe surtout dans leurs ports de mer, leurs capitales et leurs colonies, lieux où les fusions s’accomplissent avec le plus de facilité. À Paris, à Londres, à Cadix, à Constantinople, on trouvera, sans sortir de l’enceinte des murs, et en se bornant à l’observation de la population qui se dit indigène, des caractères appartenant à toutes les branches de lhumanité. Dans les basses classes, depuis la tête prognathe du

nègre jusqu’à la face triangulaire et aux yeux bridés du Chinois, on verra tout; car, depuis la domination des Romains principalement, les races les plus lointaines et les plus disparates ont fourni leur contingent au sang des habitants de nos grandes villes. Les invasions successives, le commerce, les colonies implantées, la paix ou la guerre ont contribué, à tour de rôle, & augmenter le désordre, etsi lon pouvait remonter un peu haut sur l’arbre généalogique du premier homme venu, on aurait chance d’être étonné de l’étrangeté de ses aïeux. (1)

De sa précellence native, l’espèce blanche semble ainsi n’avoir conservé qu’une « plus grande puissañce dans la fécondation du désordre ». (2) Avec sa complète absorption, s’ouvrira l’ère de l’unité. Alors, le principe blanc, « tenu en échec dans chaque homme en particulier », sera le « caput mortuum d’une série infinie de mélanges, et par conséquent de flétrissures ». (3)

Chacun possédera une part identique de ce triste héritage. Les hommes se ressembleront tous. Leur taille, leurs traits, leurs habitudes corporelles seront

Ils auront même dose de forces physiques, directions pareilles dans les instincts, mesures analogues dans les facultés, et ce niveau général, encore une fois, sera de la plus révoltante humilité (4).

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la vie et les prophéties du comie de Gobineau

La vie de l’humanité prend ainsi une signification d’ensemble qui rentre absolument dans l’ordre des manifestations cosmiques. ()

La race blanche est morte… C’était la plus forte, la plus belle, la plus intelligente, la plus brave, la meilleure des races. C’était l’aristocratie ethnique. Les Aryens ne sont plus, qui furent l’aristocratie blanche. Toutes les aristocraties périssent. Mais leur mort les venge. Car « du même pas que l’humanité se dégrade, elle s’efface » (2) :

écrit M. de Gobineau à la dernière page de l’Æssai,

d’assigner à la domination de l’homme sur la terre une durée totale de douze à quatorze mille ans, divisée en deux périodes : l’une, qui est passée, aura vu, aura possédé la jeunesse, la vigueur, la grandeur intellectuelle de l’espèce ; l’autre, qui est commencée, en connaîtra la marche défaillante vers la décrépitude.

En s’arrêtant même aux temps qui doivent quelque peu précéder le dernier soupir de notre espèce, en se détournant de ces âges envahis par la mort, où le globe, devenu muet, continuera, mais sans nous, à décrire dans l’espace ges orbes impassibles, je ne sais si l’on n’est pas en droit d’appeler la fin du monde cette époque moins lointaine qui verra déjà l’abaissement complet de notre espèce. Je n’aflirmerai pas non plus qu’il füt bien facile de s’intéresser avec |

un reste d’amour aux destinées de quelques poignées d’êtres dépouillés de force, de beauté, d’intelligence, si l’on ne se rappelait qu’il leur restera du moins la foi religieuse, dernier lien, unique souvenir, héritage précieux des jours

Mais la religion elle-même ne nous a pas promis l’éternité; mais la science, en nous montrant que nous avons commencé, semblait toujours nous assurer aussi que nous ; devions finir. Il n’y a donc lieu ni de s’étonner ni de s’émouvoir en trouvant une confirmation de plus d’un fait qui ne pouvait passer pour douteux. La prévision attristante, ce n’est pas la mort, c’est la certitude de n’y arriver que dégradés ; et peut-être même cette honte réservée à nos descendants nous pourrait-elle laisser insensibles, si nous n’éprouvions, par une secrète horreur, que les mains rapaces de la destinée sont déjà posées sur nous. (1)

Ayant constamment exalté les mystérieuses vertus de la race — réalité que l’historien de siècle en siècle voit se dissoudre et s’évanouir, — non le libre progrès humain sans asservissement aux ancêtres, la philosophie de l’Essai se traduit ici en un pessimisme spontané, nécessaire et magnifique.

C’est l’épopée de la Décadence.

qe a ne Wait

Gobinisme et Nationalisme Tableau des valeurs gobiniennes

Aucune philosophie de l’histoire ne pouvait se montrer si contraire au courant d’idées, de tendances et d’espérances, répandues dans le monde par la Révolution française, et qui semblaient pré- valoir encore sans conteste au temps où l’Essai fut

La critique savante fut dédaigneuse ou sévère pour le livre du jeune diplomate. En France, M. de Quatrefages eut beau jeu à contester son ethnologie. (1) En Allemagne, l’Essai, malgré son ger-

(1) Revue des Deux-Mondes, 1% mars 1859 : Du croisement des

la vie et les prophélies du comte de Gobineau . : manisme, déplut fort aux philologues Ewald et

Dans le public, l’ouvrage fut peu lu. Mais il fut bien lu.

Schopenhauer écrivit sur son carnet :

Gobineau /des races humaines) a nommé l’homme « l’animal méchant par excellence », ce que les gens’ ont mal pris, parce qu’ils se sentaient touchés. Mais il a raison ; car l’homme est le seul animal qui fasse souffrir autrui, simplement pour faire souffrir. (2)

Auprès de nos souvenirs de Hobbes, cette sen- \

) tence gobinienne peut nous sembler faible. Mais en la détachant de Essai à son propre usage, le « sage de Francfort » témoigne devant nous qu’il ne s’est pas mépris sur la qualité de l’ensemble.

Prosper Mérimée, philosophe cynique, fut enchanté que l’introduction à l’Essai développât ces thèmes : « Le fanatisme, le luxe, les mauvaises mœurs et l’irréligion n’amènent pas nécessairement la chute des sociétés ; le christianisme ne crée pas

Ungleichheit menschlicher. Racen hauptsächlich con sprachwissenschaftlichen Standpunkte, unter besonderer Berücksichtigung von des

(2) Schopenhauer, Parerga und Paralipomena. — La citation de Gobineau est empruntée au chapitre de lÆssai (VI, 3) intitulé Capacilé des races germaniques natives.

et ne transforme pas l’aptitude civilisatrice ». Par lettre, il en fit ses compliments à l’auteur :

Permettez-moi,

lui écrivait-il, de vous féliciter du courage qu’en ce temps d’hypocrisie vous avez eu de dire que ni la superstition, ni l’athéisme, ni l’immoralité ne tuent les sociétés. (1)

Nous ne possédons pas la réponse de M. de Gobineau. Elle serait curieuse. Car ses vues philosophiques, si elles étaient fortement antichrétiennes, ne le gênaient point pour se dire catholique avec véhémence. En quoi il était comparable à plusieurs

Dans une lettre de Mérimée, datée de 1855, je relève encore cette phrase :

A propos de têtes coupées, prenez garde à la vôtre. Les gens bien pensanis se proposent, dès que l’inquisition sera rétablie, de vous brûler à petit feu en expiation de plusieurs énormités, et singulièrement pour vos prédictions sinistres.

Schopenhauer et Mérimée, c’étaient deux lecteurs d’élite. Pourtant, rien n’indique qu’ils aient soupconné l’efficacité prochaine des thèses de l”Essai : leur perspicacité n’anticipait point sur l’histoire des idées et des faits, jusqu’à prévoir les événe-

() Lettre non datée, mais qui est sans doute de 1854. — Les letires de Mérimée à M. de Gobineau ont été publiées par M. Schemann (Æeoue des Deux-Mondes des 15 octobre et 1* novembre 1902).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau ments dont l’étrange force a partout rajeuni l’instinct de race à la fin du XIX: siècle. Aujourd’hui seulement, instruits comme nous sommes par les revanches des amis de la race sur les amis de l’humanité, il nous est aisé de constater que la fortune des doctrines jetées au vent par l’Essai n’a que trop dépassé jusqu’ici la renommée de leur auteur. La parenté du « gobinisme » et des doctrines nationalistes contemporaines ne me paraît ni lointaine, ni flottante. Elle est directe, elle est précise. Il suffirait de glaner dans l’Essai sur l’inégalité, — je vous l’ai montré chemin faisant, (1) — pour en extraire un recueil abondant de « morceaux choisis » politiques, qui constituerait le meilleur caté- chisme du « nationalisme intégral » et de ses corol- | Or, il est en France un groupe d’écrivains, — restreint par le nombre, considérable par la qualité, — que l’on aurait crus plus intéressés à répandre dans notre pays la renommée du comte de Gobi- | 158 1

neau. Mais ils n’y ont mis jusqu’ici nul empresse-

Les théoriciens lettrés du nationalisme français ignorent-ils l’œuvre de Gobineau? La connaissent-ils mal ? C’est ce qu’on ne saurait croire d’écrivains si cultivés. Mais s’ils savent leur Gobineau, comment ont-ils à ce point négligé de définir leur parenté philosophique avec l’auteur de l’Essai sur ; l’inégalité des races humaines? Pourquoi se sontils abstenus de lui conférer cette qualité d’initiateur, qu’ils attribuent si volontiers à Joseph de Maistre, à M. de Bonald, et, — bien plus arbitrairement, —

Leur silence est une injustice qu’il serait élégant de réparer. Peut-être me sauront-ils gré de les suppléer dans cette tâche.

Et d’abord, il va sans dire que j’élimine et répudie absolument toute explication de ce silence, qui tendrait à incriminer de plagiat philosophique et litté-

raire ceux que je nommais, à l’instant, les « théori-

ciens lettrés du nationalisme français », c’est-à-dire

des écrivains dont les uns sont de grande envergure,

dont les autres ont beaucoup de talent. Constam-

À ment, nous les voyons invoquer, et même nous leur

la vie et les prophéties du comte de Gobineau reprochons d’accaparer Auguste Comte. — S’ils ont omis jusqu’à présent de nommer M. de Gobineau parmi leurs précurseurs intellectuels, ce ne peut être, selon moi, que pour l’une des deux causes

Ou bien, les théoriciens lettrés du nationalisme

français ignorent l’œuvre de Gobineau (ou la connaissent mal), et n’ont subi son influence qu’à travers d’autres lectures. — Ou bien, ils ont lu Gobineau; mais, — pour des raisons fort légitimes et purement spéculatives, — ils se sont volontairement privés de le revendiquer comme leur maître et leur précurseur.

Ce sont précisément ces raisons que je voudrais à présent m’efforcer de discerner et de mettre en

L’Essai sur l’inégalité des races humaines est-il un des livres de chevet des principaux théoriciens du nationalisme français ?

Sur ce point de fait, nous ne pouvons attendre une entière clarté que de leur propre témoignage.

  • Et un enquêteur littéraire semblerait fort avisé, qui irait trouver ces messieurs, et leur dire : (Avezvous lu Gobineau? Si vous l’avez lu (et même si vous ne l’avez pas lu), que pensez-vous de

lui ? Acceptez-vous de le classer parmi vos ancêtres ? »

Pour moi, je me suis contenté de grouper divers indices, capables de nous instruire, et je crois permise une conjecture. ;

Le maître-écrivain du nationalisme n’a nommé, je crois, M. de Gobineau qu’en un seul endroit. C’est dans Leurs Figures. Ainsi parle M. Maurice

M° Chéramy, avoué de M. Eifrel et disciple de Stendhal et de Gobineau, put noter ces expressions caractéristiques,

6 « la main-d’œuvre blanche… la main-d’œuvre noire, », qui revenaient sans cesse dans la discussion des comptes. On revoyait toutes les races convoquées là-bas par ces quatre accusés, remuant les terres, souffrant, mourant. Ces pré- venus eurent ce pouvoir! (1)

De ce fragment, il résulte bien que M. Maurice Barrès sait le nom de Gobineau, les données de son œuvre-maitresse : mais nullement qu’il ait lu cette œuvre, ni surtout médité sur elle.

Je n’en dirai pas autant de M. Paul Bourget. Certains de ses écrits paraissent très imbibés de « gobinisme ». Voici déjà bien des années, dit-on, qu’un de ses amis l’initia aux beautés de l’œuvre gobi- - nienne. Il est membre de cette Gobineau-Vereinigung, qui, sous la présidence de M. le profes-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau seur Schemann, a répandu en Allemagne la renommée de Gobineau. Mais en France, s’il lui est advenu de nommer M. de Gobineau en quelques coins de livres, (x) il n’inscrit point l’auteur de

l’Essai sur l’inégalité et de l’Histoire d’Ottar Jarl sur la liste de ceux qu’il appelait récemment les « profonds observateurs du siècle dernier, depuis © Bonald jusqu’à Taine, en passant par Balzac, Comte et Le Play… » (2) — Souhaïtons que M. Paul Bourget ne tarde pas à rendre plus hautement hommage | à la mémoire du comte de Gobineau, qu’il admire !

Enfin, j’ai feuilleté l’Enquête sur la Monarchie, de M. Charles Maurras. (3) C’est le plus précieux document connu sur les théories du nationalisme contemporain. J’y ai rencontré bien des idées qui m’ont paru de provenance gobinienne. Mais le nom et l’éloge de l’auteur de l’Essai; s’ils s’y trouvent,

(1) On fit dans Sensations d’Italie (1891, XXV, Cotrone) : « Les huit rameurs que j’arrive à racoler pour me conduire sur une barque de pêche au cap Colonna pourraient être donnés comme un problème d’atavisme à résoudre par quelque disciple du regretié comte de Gobineau,— le plus perçant visionnaire de la race qui ait paru depuis cinquante ans ». J’arrête ici la citation; mais toute la suite de cette page indique que, dès ce temps-là, M. Paul Bourget était « gobinien… » — Dans Cosmopolis (1893, chapitre VI, les inconséquences d’un vieux chouan) : « … depuis qu’ils s’étaient rencontrés chez leur commun ami, le regretté comte de Gobineau, lapôtre de la théorie des races. » — On m’assure que M. Paul Bourget a jadis écrit un article sur Gobineau ; je mai pu retrouver cet article.

() Lettre au comte Aymer de la Chevalerie, président de la

  1. Éditions de la Gazette de France.

c’est qu’ils m’auront échappé. Seul, un des plus dis- üngués collaborateurs de M. Charles Maurras à l’Action Française, — M. Jacques Baïnville, — fit, l’an dernier, cette confidence :

écrivait-il, que Gobineau compte de chauds partisans parmi nos amis et parmi nos maîtres. Mais un livre où un Paul Bourget sait prendre de l’intérêt et l’occasion de se former : des notions nouvelles, ne doit pas être regardé comme également profitable à tous. (1)

Ainsi, les théoriciens lettrés du nationalisme se montrent toujours satisfaits et fiers, lorsqu’ils croient pouvoir s’adjoindre un grand écrivain du passé. Mais sur Gobineau ils se taisent, peut-être à

Que cela est étrange !

Pour explorer ce mystère, je me suis posé la ques-

tion que voici : € Si j’étais nationaliste, ai-je songé,

| (1) Action française, 15 avril 1903. — Cette citation est extraite d’un compte-rendu consacré par M. Jacques Bainville au livre de M. Ernest Seillière sur Le comte de Gobineau et l’Aryanisme historique. M. Jacques Bainville ajoutait : « Il faut voir dans l’aryanisme, le sélectionisme, laristocratisme de Gobineau, de dangereuses nuées. En faisant reconnaître pour un esprit faux et archifaux un auteur tout près de passer pour être de nos alliés (peut-être même at-on dit un de nos précurseurs), M. Seillière nous a rendu un

la vie et les prophéties du comte de Gobineau . serais-je bien tenté d’invoquer l’autorité d’un Gobineau à l’appui de mon parti et de sa doctrine ? » Tout d’abord, j’étais disposé à répondre : oui. Mais je n’ai pas tardé à comprendre pourquoi il convenait de répondre: non. Si lesthéoriciens du nationalisme en ont aperçu la raison; si cette découverte les a invités au silence, — admirons-les : ce sont des sages ! Oui, Gobineau est en un sens leur maître inconnu, leur ancêtre. Mais c’est un ancêtre qui sourit de pitié sur ses descendants.

Je m’explique sans plus tarder.

Certes, pour Gobineau, comme pour nos nationalistes, l’agent essentiel en histoire, en politique, en sociologie, c’est la race. Les institutions et les lois, les mœurs, les croyances, les aspirations, la culture expriment constamment l’action de la race, la secondent parfois, mais ne la contre-balancent jamais. Le fond de la doctrine gobinienne, c’est l’aflirmation de certains antagonismes naturels entre les nations précieux service. JL ne s’en doute probablement pas : il importe pourtant que je l’en remercie. »

A cette date d’avril 1903, on serait bien aise de savoir qui avait pu dire que le comte de Gobineau devait être regardé comme P « allié », voire le « précurseur » du nationalisme français ? Je ne crois pas que cette opinion eût jamais été soutenue en public. M. Jacques Baiïinville, en la rapportant, ne se faisait-il pas l’écho de propos échangés dans l’intimité des cénacles nationalistes ?

et les races : comme le fond de la doctrine nationaliste, c’est la volonté de maintenir ces antagonismes. Toute la parenté est là. Et cette parenté se traduit, dans l’Essai, par des énoncés fragmentaires, qui justement servent d’assises à la doctrine du nationalisme contemporain, comme on a pu voir par les textes significatifs, qu’il m’est advenu de lire devant

Mais autant le nationalisme nécessiterait, pour être eflicace, que limmobilité de la race, et, avec ; elle, des traditions et des cultures, fût une possibilité historique : autant l’auteur de l’Essai constate que la mobilité de ces éléments est le facteur caché de toute réalité humaine.

La race ! jamais elle n’est pure, jamais elle n’est stable, jamais elle n’est saisissable à l’état figé. Ses altérations, qui résultent des croisements, sont incessantes et inévitables. Or, à mesure qu’elle s’altère, les instincts changent, les contrastes s’atté- nuent, les idées se rapprochent, les analogies se propagent, les supériorités s’en vont, le nivellement s’accomplit, — et le moi national et hiérarchisé tend à se dissoudre dans le néant du moi mondial et égalitaire, à la honte du genre humain…

: Ainsi, un torrent emporte les hommes vers l’uni- : formité ethnique et sociale. L’égalité n’est pas, la fraternité n’est pas, la démocratie n’est pas : elles

la vie et les prophélies du comte de Gobineau deviennent. (1) La chimère des nationalistes est de croire que leur volonté politique puisse opposer avec succès sa résistance aux lois de l’histoire et de la nature. S’ils exigent cette fixité du moi national, c’est apparemment qu’ils la croient possible. Et voilà où il sied de confronter leur confiance naïve au réalisme d’un Gobineau.

Meilleur philosophe, Gobineau s’attriste; maïs il se soumet. Ce qu’il avance dans l’Essai sur les | « imperceptibles effets » (2) de l’action des grands hommes en histoire, ne doutons point qu’il le reproduirait, de nos jours, à l’endroit des nationalistes et de leur impuissance :

Si leur intervention retarde ou précipite le pas des événements, c’est de la même façon qu’un enfant contrarie le ruisseau qu’il ne saurait empêcher de couler. (3)

L’auteur de l’Essai abhorre le présent, il redoute l’avenir. Il sait que les nations d’Europe ne peuvent plus attendre leur rajeunissement d’une nouvelle infusion de vigueur aryenne. L’apport germanique du Ve siècle est épuisé ; il n’y a plus d’Aryens de nos | jours. Les Germaiïns ont achevé le rôle dévolu à leur noble famille, qui était de « verser les dernières gouttes de l’essence ariane au sein des popula-

(1) Voir Cinquième Causerie, pages 146 et suivantes.

tions diverses » (1); de produire les &rapprochements et la confusion des types en les unissant les uns aux autres » ; et de conduire ainsi l’Europe aux dernières splendeurs de la civilisation blanche.

La civilisation a lui, elle s’éteint, la confusion

En présence de ce fait, on s’explique, non pas pourquoi il ne se trouve pas d’Arians purs, mais l’inutilité de leur pré- sence…. Ils n’ont plus rien à faire désormais. (2)

Que nous voici donc près et loin du nationalisme!

Toutes les aspirations et les préférences, toutes les défiances, toutes les résistances, toutes les amours et toutes les haïines du nationalisme, M. de Gobineau les ressent : elles sont dans

. son livre. Maïs sa sagesse prévoit ce qu’elle

déteste, et sait trop que « la prudence la plus consommée n’est pas capable de contrarier un seul instant les lois immuables du monde ». (3)

Ces loïs sont ce que l’histoire lui a fait connaître. Le chaos ethnique assurera partout le triomphe de la médiocrité égalitaire. L’absence d’homogénéité sociale est le gage prochain des cataclysmes civils.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Prise entre ces deux courants, boueux, mais irrésistibles, notre civilisation européenne, dont nous sommes si fiers, ne tardera pas à sombrer dans la , nuit de la décadence. Elle ne s’en réveillera jamais : il y aura chute continue dans le tourbillon populacier, révolutionnaire. ”

Et c’est ainsi que l’aristocrate Gobineau prophé- tise l’avènement inéluctable du socialisme et de l’internation !

\ Considéré de ces hauteurs, le « nationalisme » | contemporain ne manquerait point de paraître étran- | gement mesquin, pitoyable et puéril, au philosophe ? de l’Æssai sur l’inégalité. Les nationalistes : il les

  • | élève dans son cœur! Mais à qui promet-il une victoire sans gloire, tant elle est sans effort et certaine ? C’est aux démocrates, aux humanitaires. Car ils : ont pour eux les « lois immuables du monde ». Tan- | dis que le nationalisme est démenti par les enseigne- | ments et frappé de stérilité par les prévisions de | l’histoire.

Si les théoriciens lettrés du nationalisme ont médité comme il convenait sur la doctrine de l’Æssai, comment n’approuverait-on pas leur silence ?

Certes, Gobineau est leur maître. Maïs quel maître déconcertant ! Isoler la nation parmi les nations et

la race parmi les races, et, selon la formule que j emprunte à l’Enquête sur la Monarchie, demeurer « fidèle aux bons comme aux mauvais instincts du type historique », ce serait bien la tâche ! Elle seule serait noble, louable, utile… Oui! mais elle est ‘ impossible. — Cruelle réplique du philosophe aux gens de parti qui seraient tentés de se réclamer de sa gloire. | Un Gobineau, s’il est aristocrate, accepte d’être | pessimiste. Des humanitaires inclineront à examiner | d’un regard favorable cette théorie du devenir de la | démocratie, envisagée comme le produit du mélange | des valeurs ethniques : ils renverseront les appré- | ciations gobiniennes, et substitueront leur propre satisfaction à l’amertume où les spectacles de l’his- | toire plongent l’auteur de l’ Essai sur l’inégalité.

Seul, un parti est tenu à l’écart. C’est justement le parti dont toutes les tendances se rallient aux instincts de Gobineau, mais qui ne saurait se soumettre aux décisions de son intelligence.

Les partis ont besoin d’optimisme. Et ils sont si dénués de délicatesse que je ne serais guère surpris, si les amis de la race et les amis de l’humanité s’ac-

{ cordaient à considérer que M. de Gobineau fait

| encore à ces derniers la part la plus belle. Certes,

il les couvre de noirceurs. Mais il garantit leur

triomphe final. Or, l’attente du triomphe este seul 169 10

la pie et les prophéties du comte de ‘Gobineau ressort qui stimule les hommes. Là où ce ressort s’use, il n’y à plus que mélancolie et découragement.

Nous voici parvenus à un tournanÿ de l’aristocratisme gobinien.

Devant nous, l’auteur de l’ Essai vient de sombrer dans son audacieux désir d’étayer la morale de l’élite sur l’histoire. Puisque la hiérarchie ethnique se révèle à lui dépourvue de durée et de fixité,

| M. de Gobineau ne saurait asseoir sur elle une

| noblesse stable et permanente. Mais il n’est pas

{ homme à s’en tenir à cet échec. Par tous ses in-

| stincts et toutes ses tendances, il demeure un aristo-

| crate, et changera, — s’il faut, — sa notion de l’élite, mais ne renoncera pas à la maîtriser : car elle est pour lui un besoin. î

Cette élite contemporaine et future que lui refuse l’histoire, M. de Gobineau va se mettre en quête de la discerner désormais dans tous les pays, parmi les « métis » de notre humanité impure. Et peu à peu, il oubliera la noblesse héréditaire des masses disparues, pour considérer la noblesse mentale d’individus désagrégés de ce tourbillon ethnique qui les emporte à leur insu et au nôtre.

Nous aurons désormais à le suivre dans cette nouvelle phase de son éthique.

Mais il est clair qu’il continuera de s’y inspirer de : ses préférences antérieures. Son individualisme aristocratique sera proprement la transposition et le symbole de son aristocratisme historique. Et c’est en vertu des mêmes arrêts de son jugement qu’il entreprendra encore de sérier les valeurs humaines, — de hiérarchiser les beautés et les laideurs, les énergies et les faiblesses, les supériorités et les tares des individus humains, après celles des races.

Au point où nous sommes, nous avons donc l’intérêt le plus vif à dresser le bilan des « valeurs gobiniennes », telles qu’elles surgissent de l’Essai sur l’inégalité. C’est à quoi.je voudrais occuper la fin de cette causerie. î

Je crois pouvoir concentrer en peu de mots les privilèges dont l’assemblage constitue, au sens gobinien, l’être d’élite. Ces privilèges sont : la Beauté: : la Force ; la Haute Culture ; l’Énergie ; la Dignité.

La réunion de ces caractères qualifie l’être de choix, le noble privilégié.

Cette noble harmonie des traits et des formes est, : selon M. de Gobineau,‘une réalité absolue, non sou-

la vie et les prophéties du.comte de Gobineau mise à la subjectivité des goûts. Et là-dessus, il s’en rapporte entiérement à l’esthétique de l’abbé Güioberti, patriote italien, dans son Æssai sur le Beau. :

La suprématie de la variété blanche est d’abord une suprématie en beauté :

L’homme noir et l’homme jaune ne pouvaient bien comprendre que le laid : c’est pour eux que le laid fut inventé : et resta toujours rigoureusement nécessaire… (1)

De tous les groupes humains, ceux qui appartiennent aux nations européennes et à leur descendance sont les plus beaux. Pour en être pleinement convaincu, il suffit de comparer les types variés répandus sur le globe, et l’on è voit que depuis la construction et le visage, en quelque sorte, rudimentaires du Pélagien et du Pécherai jusqu’à la taille élevée, aux nobles proportions de Chartemagne, jusqu’à intelligente régularité des traits de Napoléon, jusqu’à l’imposante majesté qui respire sur le visage royal de Louis XIV, il y a une série de gradations par laquelle les peuples qui ne sont pas du sang des blancs approchent À de la beauté, mais ne l’atteignent pas.

Ceux qui y touchent de plus près sont nos plus proches parents : telles la famille ariane dégénérée de l’Inde et de la Perse, et les populations sémitiques les moins rabaïissées par le contact noir.

(I est à remarquer que les mélanges les plus heureux, au point de vue de la beauté, sont ceux qui sont formés par lhymen des blancs et des noirs. On n’a qu’à mettre en parallèle le charme souvent puissant des mulâtresses, des capresses, des quarteronnes avec les produits des jaunes et des blancs, comme les femmes russes et hongroises. La

, 172

comparaison ne tourne pas à l’avantage de ces dernières. Il n’est pas moins certain qu’un beau Radjapout est plus idéalement beau que le Slave le plus accompli. (1)

Chose singulière! Sur ce chapitre de la beauté blanche, l’auteur de l’Essai nomme plusieurs hommes. Et il ne nomme pas une seule femme ! Cela me surprend beaucoup. Cela me surprend d’autant plus que M. de Gobineau était loin d’être insensible à la grâce et à la beauté des femmes. Et lui-même, ne vient-il pas de s’avouer accessible au « charme souvent puissant des mulâtresses » ?

Mais c’est fort caractéristique.

En effet, il savait faire la différence entre la beauté, qui commande une admiration parfois empreinte de froideur, et le charme, auquel on ne résiste pas. Or, pour lui, la « beauté idéale » du type blanc n’est point cette beauté un peu féminine, cette beauté onduleuse et qui plaît, des peuples méridionaux, trop mâtinés à son gré de sang sémitique ou de sang nègre. C’est la beauté colossale et sanguine, la beauté blonde, des gens du nord, des vrais

| _ Aryens. Cette beauté réside dans la puissance du … corps et la majesté de la stature, la vigueur des membres, la limpidité de la carnation. C’est une 173 10,

la vie et les prophéties du comte de Gobineau . beauté mâle. Elle appelle la force. Elle en est

! De fait, M. de Gobineau aime et respecte la | Force. Nous savons déjà son mépris du chétif : | Romain sémitisé, en présence du Germain superbe

Qui décidait la victoire? Le poing du second. Tombant À comme une masse de fer sur le crâne du pauvre neveu de Rémus, ce poing musculeux lui apprenait de quel côté était | passée la force. Et comment alors se vengeait le Romain | écrasé? Il pleurait et criait d’avance aux siècles futurs de | venger la civilisation opprimée &ans sa personne. Pauvre | vermisseau! Il ressemblait au contemporain de Virgile et d’Auguste, comme Shylock au roi Salomon.

  • Le Romain mentait, et ceux qui, dans le monde moderne, par haine de nos origines germaniques et de leurs consé- quences gouvernementales au moyen-àge, ont amplifié ces häbleries, n’ont pas été plus véridiques. (1)

Mais ailleurs, comme s’il avait honte de cet hommage consenti à la force brute, si empreinte de vulgarité, et départie au hideux matelot malais comme à l’Aryen magnifique, Gobineau raffine : il spiritualise la force, tend à la confondre avec l’énergie, subordonne son goût de la vigueur corporelle, et

même de la beauté plastique, à son culte des puissances de l’âme… À la force musculaire, qui se déploie, puis s’évanouit, il préfère soudain les prodiges durables de la force de résistance, où excellent les plus faibles parmi les blancs, — et dénonce l’immoralité de l’édu- . cation physique chez les anciens Grecs : Je ne dis rien des concours de jeunes filles nues dans le Stade, je n’insiste pas sur cette exaltation officielle de la beauté physique dont le but reconnu était d’établir pour l’État des haras à citoyens vertement taillés, corsés et vigoureux; mais je dis que la fin de toute cette bestialité était de créer un ramas de misérables sans foi, sans probité, sans pudeur, sans humanité, capables de toutes les infamies, et façonnés d’avance, esclaves qu’ils étaient, à l’acceptation de toutes les turpitudes. (1) Avec une antipathie pareille, sa sévérité s’exerce sur l’antique art assyrien : , | Je n’arrête devant ces sculptures de Khorsabad, et qu’y vois-je? Bien certainement la production d’un ciseau habile et libre… Toutefois, les attitudes sont forcées, les muscles saillants, leur exagération systématique. L’idée de la force oppressive ressort de tous ces membres fabuleusement vigoureux, orgueilleusement tendus. Dans le buste, dans les jambes, dans les bras, le désir qui animait l’artiste, de peindre le mouvement et la vie, est poussé au-delà de toutes mesures. Mais la tête? la tête, que dit-elle? que dit le visage, ce champ de la beauté, de la conception idéale, de l’éléva-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau tion de la pensée, de la divinisation de l’esprit? La tête, le visage, sont nuls, sont glacés. Aucune expression ne se peint sur ces traits impassibles. Comme les combattants du temple de Minerve, ils ne disent rien; les corps luttent, mais les visages ne souffrent ni ne triomphent. (1)

La divinisation de l’esprit! Voilà qui est considé- rable. M. de Gobineau devient ici plus nuancé, plus difficile, plus délicat, plus proche de nous. A la suprême beauté et vigueur de corps, il associe formellement et combine les supériorités de l’esprit chez l’Aryen, race noble par excellence. :

Et cette noblesse spirituelle, quelle sera sa consistance? Elle résidera dans la Haute Culture; l’Énergie ; la Dignité. ;

La haute culture, qui n’est pas accessible à tous les hommes, embrasse l’univers d’un regard indulgent et compréhensif : seule, elle autorise une géné- rosité tolérante, consciente de sa propre supériorité. (2) L’énergie réfléchie, fille de la raison, s’exerce aussi naturellement dans les « arts de la paix » que dans les « fatigues d’une existence belliqueuse ». (3) Enfin, ce vif sentiment de dignité per-

sonnelle, qui a nom honneur, engendre le « goût d’isolement », (1) rehausse le besoin d’indépendance, et commande à l’homme qui en est pourvu d’exiger le rang qui lui revient de droit dans la hiérarchie de ce monde.

Voici un Gobineau bien épuré, bien adouci, bien idéaliste. Le choïx qu’il opère entre ses diverses pré- férences n’est pas susceptible de se prédire, et risque

  • parfois de dérouter. Je sais, par exemple, telle page de l’Essai où il note l’anecdote de cette nourrice tourangelle, qui & avait mis un oiseau dans les mains de son nourrisson, enfant de trois ans, et l’ex- | citait à lui arracher plumes et ailes ».

Écoutez la suite :

Comme les parents lui reprochaient cette leçon de méchanceté, « c’est pour le rendre fier », répliqua-t-elle. Cette réponse de 1847 descend des maximes d’éducation en vigueur au temps de Vercingétorix. (2) j

Et moi, j’aurais cru que cette éducation de la

  • fierté était bien faite pour plaire à notre aryaniste! Mais son commentaire m’a vite détrompé : s’il évo-. que ce trait d’atavisme, c’est afin de faire mesurer « quelle distance immense sépare nos doctrines morales de celles des paysans ». L’auteur de

la vie et les prophéties du comte de Gobineau l’Essai n’a pas osé rendre hommage à la « fierté » de cette nourrice : il est plus chrétien qu’on n’aurait

Il y a là des flottements, quelque incertitude, et, si j’ose dire, du brouhaha. M. de Gobineau vante la barbarie, mais seulement dans la mesure où il voit en elle des promesses de civilisation ordonnée et fine. La civilisation, ou mieux, la

  • culture », voilà ce qu’il aime et ce qu’il craint de perdre.

Et s’il n’accepte point de croire à la continuité du progrès humain, du moins il accorde | qu’aux pires époques, des « ondulations » ne lais- | sent pas de se produire dans la vie des peuples, qui sauvent momentanément les acquisitions pré- cieuses de l’humanité.

C’est ainsi que, de nos jours mêmes, en notre siè- cle de boue, sa mansuétude couvre la ville perdue dans le cynisme démagogique et l’orgie cosmopolite,

— j’ai nommé notre Paris : ;

Un des points du globe où le siècle est le plus avancé, et présente un plus parfait contraste avec l’âge naïf, c’est bien certainement Paris; et cependant grand nombre de personnes religieuses et savantes avouent que dans aucun lieu, dans aucun temps, on ne trouverait autant de vertus eft-

caces,.de solide piété, de douce régularité, de finesse de conscience, qu’il s’en rencontre aujourd’hui dans cette grande ville. L’idéal que l’on s’y fait du bien est tout aussi élevé qu’il pouvait l’être dans l’âme des plus illustres modèles du dix-septième siècle, et encore a-t-il dépouillé cette amertume, cette sorte de roideur et de sauvagerie, oserais-je dire cette pédanterie, dont alors il n’était pas toujours exempt; de sorte que, pour contre-balancer les épouvantables écarts de l’esprit moderne, on trouve, sur les lieux mêmes où cet esprit a établi le principal siège de sa puissance, des contrastes frappants, dont les siècles passés n’ont pas eu, à un aussi haut degré que nous, le consolant

Ces consolantes paroles témoignent assez devant nous que le pessimisme historique de M. de Gobineau n’est pas le dernier mot de sa philosophie. Chassé de l’espoir qu’il avait eu d’asseoir solidement

. l’élite actuelle sur l’histoire et le passé des-races, il lui reste un refuge : l’auteur de l’ Essai saura transformer ses instruments d’investigation morale, et s’attacher à découvrir, — ou à créer, — la véritable aristocratie contemporaine, caractérisée par son aptitude à la noblesse spirituelle.

Gobineau, Renan et Taine e:

À Voyages et carrière (1855-1877)

4 L’ « Histoire des Perses »

_” Avant de reprendre le récit de la carrière du

me comte de Gobineau, il convient que je comble une

—._ sorte de discontinuité que j’ai dû laisser subsister

  • jusqu’ici dans l’histoire des idées gobiniennes. _. L’Essai sur l’inégalité des races humaïnes paraît
  • de 1853 à 1855. Un demi-siècle plus tard, une suite _ d’événements historiques fort compliqués ont pour
  • effet d’établir une coïncidence entre certaines ten_ dances de ce livre et certaines directions maîtresses

…_ du sentiment public en Allemagne, en France, en

_ Angleterre, aux États-Unis, dans le monde entier.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

Notre curiosité critique se porte alors sur cette œuvre déjà ancienne, mais dont l’influence se vérifie brusquement, et dont la fortune semble s’épanouir.

Mais dans l’intervalle, que s’est-il passé?

.

e Voici vingt-cinq ans que Wagner et Nietzsche se firent les grands intermédiaires entre le « gobinisme » et la pensée contemporaine. L’Allemagne devint grâce à eux, dans plusieurs domaines, le centre de rayonnement des idées gobiniennes. Mais

quel fut le sort de ces idées, avant que Wagner eût | contribué à les répandre, avant que Nietzsche en

eût inspiré ou alimenté son génie ?

Je suis assez disposé à croire qu’auparavant, c’est-à-dire pendant un premier quart de siècle, la | doctrine de l’Essai traversa une période de léthar- | gie. Autrement dit, je ne crois pas qu’aucun des grands écrivains français ou étrangers, dont l’action se faisait alors sentir, ait incorporé à sa propre philosophie aucun emprunt opéré sur la pensée gobinienne. Mais il ne suffit pas desle croire : il faut

le prouver.

C’est qu’ici j’ai contre moi l’opinion de M. de Gobineau en personne. À une époque de sa vie où,

à juste titre, il éprouvait quelque tristesse de l’igno184

rance où le public cultivé demeurait à l’égard de ses

travaux, il a formellement accusé des écrivains qui

n’étaient « ni catholiques ni positivistes », mais qui

possédaient alors « une grande réputation », d’avoir _ faitentrer, « sans l’avouer, les principes et même

des parties entières » de son livre dans leurs

. M. de Gobineau songeait à Renan et à Taine. Il songeait encore à Darwin, et il l’a nommé. (2) Mais son opinion était si aisément réfutable à l’égard de

  • Darwin, qu’aucun « gobinien » ne l’accepte, je dis parmi les plus zélés. (3) IL n’en va pas de même pour Renan et Taine. Dès 1878, M. Jacques de Boïis-

jolin semblait conclure à une certaine parenté

mystérieuse entre ces trois livres : l’Essai sur l”iné- galité des races humaines, de M. de Gobineau ; : l’Histoire générale des langues sémitiques, d’Ernest

: Renan ; l’Histoire de la littérature anglaise, de

  • Taine. (4) Et M. le professeur Kretzer assure que ces

À deux ouvrages, où M. de Gobineau n’est pas même

L nommé, reposent l’un et l’autre sur ses théories (5).

F (1) Essai, avant-propos de la seconde édition.

:. (2) « Darwin et Buckle ont créé les dérivations principales du

ee ruisseau que j’ai ouvert. » — /bid.

1 (6) Voir Eugen Kretzer, Graf Gobineau, page 143-44 ; réfutation

s. sans réplique de cette prétention de M. de Gobineau.

È (4) Jacques de Boisjolin, les Peuples de la France, page 26. —

  • L’opinion de M. de Boisjolin se trouve reproduite dans la préface

la vie et les prophéties du comte de Gobineau-

Cette assertion est assez grave pour qu’il convienne de ne point l’accueillir sans quelque contrôle.

Je sais que M. Taïine a maintes fois rencontré M. de Gobineau chez des amis communs, à dater de la fin du Second Empire.

Mais il souriait, m’a-t-on dit, de ses paradoxes. Avait-il jamais lu l’Essai ? Rien ne l’indique. Et M. André Chevrillon, dont j’ai fait solliciter sur ce point le témoignage, a bien voulu répondre ceci :

Bien que Taine ne füt jamais las de citer et de’commenter dans ses conversations intimes les écrivains et les penseurs qu’il admirait et qu’il proclamait ses maîtres, jamais, — et j’ai beaucoup causé avec lui de 1882 à 1893, — je ne lui ai entendu parler de Gobineau.

Au surplus, relisez l’introduction à l’Histoire de la littérature anglaise. (x) Taine discerne trois « forces primordiales » en histoire, — savoir, La race, le milieu, le moment, — et fait ressortir les | « énormes déviations » que ces deux derniers « mo- | teurs » impriment au premier : la race. Quoi de | moins gobinien ? — Pour Gobineau, loin qu’il y ait adaptation de la race à son ambiance, il y a-au con-

(1) Taine publia cet ouvrage en 1864.

traire action continue de la race et de ses changements sur le milieu sociologique. La théorie du mélange des races, qui est la doctrine originale de Gobineau, paraît tout à fait étrangère à Taine. Et si on prétend découvrir entre eux quelque parenté de vues ethnologiques, il serait tout au plus permis de supposer que l’influence de l’Essai avait pu s’exercer sur Taine par voie détournée, à son insu, et justement à travers l’Histoire générale des langues sémitiques, d’Ernest Renan, que Taïne avait lue et qu’il a citée. Le problème de l’influence de l’ Essai sur Taine se | trouve ainsi ramené au problème de cette même influence, vraie ou prétendue, sur l’Histoire g’éné- rale des langues sémitiques, de Renan. “ Les amis d’Ernest Renan se souviennent de la É haute estime où il tenait M. de Gobineau. Tous deux : se connurent dans la famille Scheffer, un peu avant L jamais de vue dans la vie. M. de Gobineau ‘4 (1) Vraisemblablement, fin 1854. En effet, M. de Gobineau partit

  • pour la Perse au début de 1855, et il y passa trois années. D’autre h part, M. Renan, qui épousa mademoiselle Scheffer au mois de sep3 tembre 1856, ne commença d’être reçu dans la famille Scheffer
  • que deux années auparavant.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau / était de sept ans l’aîné. Et dans les premiers entretiens qu’apparemment ils eurent ensemble sur les problèmes scientifiques qui étaient leur souci commun, il avait ainsi le privilège de l’âge sur le jeune érudit et philologue qu’était alors Ernest Renan.

Je tiens pour certain que M. Renan, au contraire de Taïne, n’est pas mort sans avoir lu l’Essai sur l’inégalité des races. (x) Et même, M. de Gobineau confiait sur le tard à une personne de ses amies « qu’il avait vu son Æssai tout noté en marge de la main de Renan ». Encore faudrait-il savoir si cette lecture et ce travail d’annotation se situèrent avant ou après la préparation des Langues sémitiques ? Or, tout porte à croire que ce fut après.

Consultons les dates.

Les deux premiers tomes de l’Æssai sur l’inég’alité ont paru en 1853. L’Histoire générale des langues sémitiques, d’Ernest Renan, en 1855. (2) Mais le premier manuscrit du travail de Renan avait été présenté au concours du prix Volney, en 1847. Pour affirmer l’influence de l’Essai sur l’Histoire

(G) Madame Psichari se souvient d’avoir entendu dire à son père | que la lecture de P£ssai lui avait « beaucoup appris ». |

€) M. de Boisjolin et M. Kretzer ont donné par erreur la date de 1859. L’édition originale du livre de Renan est de 1855. La seconde édition a paru en 1858. Cette erreur de date n’est pas ÿ sans quelque importance, puisqu’elle a pour effet d’introduire un intervalle de plusieurs années entre la publication de lEssai et celle des Langues sémitiques. En réalité, les deux publications ÿ furent presque simultanées.

générale des langues sémitiques, il faudrait done admettre que, de 1853 à 1855, Renan aurait fait subir à son manuscrit de 1847 des remaniements livre de Gobineau. C’est une conjecture qui paraît bien peu vraisemblable.

Au reste, cette Histoire révèle entre Gobineau et Renan des contrastes de théorie non moins flagrants que les contrastes entre Gobineau et Taine. Quant aux ressemblances, elles se rapportent à des problèmes qui préoccupaient alors tout le monde. Et on trouve la trace manifeste de ces communes

_ préoccupations dans l’Avenir de la science, de _ Renan, dont le manuscrit remonte, lui aussi, à

En réalité, l’influence de la doctrine de l’Essai ne

_ s’est pas exercée jusqu’à nous par l’intermédiaire de _ Renan et Taine. Elle nous est revenue d’Allemagne, Ë (1) Lire notamment tout le Chapitre IX de l’Avenir de La science. L — Renan écrit : « Je suis convaincu qu’il y a une science des ori- À gines de l’humanité qui sera construite un jour, non par la spécu- % lation abstraite, mais par la recherche scientifique. Quelle est la S vie humaine qui, dans l’état actuel de la science, suffirait à explo4 rer tous les côtés de cet unique problème ! Pourtant, comment le résoudre sans l’étude scientifique des données positives ? Et sion

ne l’a pas résolu, comment dire qu’on sait l’homme et l’humanité ?

4 Celui qui, par un essai même très imparfait, contribuerait à la ; solution de ce problème, ferait plus pour la philosophie que par à cinquante années de méditations métaphysiques. » — Ces lignes F pourraient servir d’épigraphe à l’Essai sur l’inégalité des races

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

Cela étant dit, je reprends le récit de la carrière de M. de Gobineau.

Le 14 février 1855, M. de Gobineau, premier secrétaire d’ambassade, s’embarque à Marseille, sur l’Ægyptus, à destination d’Alexandrie. Accompagné de sa jeune femme et de sa petite fille, (x) il se rendait à Téhéran, par l’Égypte et la mer Rouge.

Le canal de Suez n’était pas encore creusé. Les voyageurs séjournèrent deux semaines à Alexandrie, et furent rejoints dans cette ville par le ministre de France en Perse. La mission prit le chemin de fer jusqu’au Nil, remonia le fleuve sur un bateau du pacha, visita le Caire, et partit pour Suez

. en voitures. Elle y était attendue par un vapeur de | guerre de la Compagnie des Indes.

C’était déjà la mi-avril. Le vapeur descendit la mer Rouge, longea la côte sèche de l’Arabie, toucha une nuit à Djeddah, lieu très vénéré des Arabes, car Eve y eut sa sépulture et c’est le port de La Mecque. Après Djeddah, on fit escale à Aden et

() M. de Gobineau avait épousé, en 1846, mademoiselle Monnerot, jeune fille d’origine créole. Son mariage lui donna deux filles.

L’aînée est madame la baronne de Guldencrone. La cadette est

à Mascate. Puis le détroit d’Ormuz franchi, la mission française débarqua à Bouschyr, en Perse. Elle se forma en caravane, gagna Schyraz par la vallée, passa la montagne, et, tournant au nord, se dirigea vers Ispahan. Une excursion la retint deux jours aux ruines de l’antique Persépolis. Enfin, elle | Crainte du choléra, qui décimait alors la cité malade de chaleur, la légation s’installa au joli village | de Roustamabad, voisin du palais du roi. Nasreddyn_ Shah, à peine âgé de vingt-cinq ans, accueillit aimablement les envoyés de la France et de l’empereur Napoléon III. L’été de 1856 fut sinistre à Téhéran. | Le choléra dévora un tiers de la population persane. La petite colonie française ne fut pas épar- | gnée. M. de Gobineau décida de renvoyer sa femme : et sa fillé en Europe, et voulut les conduire lui1 même à la frontière russe. La route fut lente et la- À mentable. Les hommes de l’escorte grelottaient la s fièvre. Trois d’entre eux moururent. L’enfant tomba à malade dans le Caucase. Tout un mois, il fallut la L soigner sur place, à Tebriz, presque sans espoir. | Pourtant, elle guérit, contre toute attente, et la pe-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

tte troupe put gagner les bords de la mer Noire. Là, les voyageuses furent confiées à l’humanité d’un marin anglais. Bientôt elles parvinrent au Bosphore, où l’amiral lord Lyons s’occupa de les rapatrier.

M. de Gobineau rentra seul à Téhéran, et il y passa dix-huit mois encore. Plusieurs de ses collègues étaient morts. D’autres avaient rejoint la France. En janvier 1858, son tour vint de quitter la Perse. Au jour du départ, son plaisir à se rapprocher des siens se teinta pourtant de mélancolie :

Je traversai pour la dernière fois ces bazars que j’avais tant parcourus et que j’aimais. Je pris congé, en pensée, de cette foule rieuse, curieuse, turbulente et en somme si peu mauvaise, que je ne devais plus revoir. J’avouerai que, bien que j’allasse retrouver tant d’affections, tant de choses qui me manquaient, j’avais le cœur un peu gros. Je ne puis pas nier que j’étais attaché à ce monde. (1)

Je ne comprends pas que l’on se dise heureux de quitter l’Asie, à moins de ne l’avoir pas regardée.

M. de Gobineau avait regardé la Perse avec une sympathie innée. Au seuil du monde asiatique, il s’était soudain découvert une sensibilité d’Oriental.

Loin de lutter contre elle, il s’abandonna, et connut

par elle les chauds ravissements de la « joie du Sud », si immédiate, si enlevante, à son gré si pré- férable à cette joie pâle et méditée, qui « essaye, dit-il, de pousser dans le Nord ». (1) Affranchi de l’esprit de système, abjurant pour un temps le pré- jugé de sa supériorité ethnique, il laissa sommeiller en lui l’héritier prétendu des jarls scandinaves : se reposant des livres, il prit goût aux paysages, aux hommes, aux réalités. Trois ans, il courut les bazars, s’assit au théâtre, questionna les politiques, con- à versa avec de savants docteurs, se mêla au populaire, acheta le moins cher qu’il put, à de subtils revendeurs israélites, les manuscrits, les médailles et les pierres gravées, — s’amusa sans cesse et s’enchanta de tout. La lumière des YWille et une Nuits | avait inondé son enfance. Et sous ce climat limpide de la Perse, parmi ces êtres agiles ou nonchalants, | mais tous un peu chimériques, dont il la voyait peuplée, il caressait la sensation de renaître à l”ätmosphère de ce livre unique, — et de vivre une : vie légère, baignée d’un bien-être impalpable, dans 4 cette « appréciation délicate et absolue du présent », 4 qui est, disait-il, le « commencement de la sagesse 3 et le seul moyen d’être heureux ».

. Les tempéraments du nord, lorsqu’ils sont doués

la vie et les prophéties du comte de Gobineau pour l’émotion artistique, raffinent volontiers sur l’amitié tendre que leur inspirent les races müries par le soleil. M. de Gobineau, cet aristocrate, assure qu’en Asie la « canaïlle elle-même n’est jamais vulgaire ». Ce trait serait du pur Stendhal, si ce n’était aussi du pur Gobineau. C’est ainsi que la seule Italie révélait jadis à l’auteur de la Chartreuse les élans de la passion vraie, étrangère à la : vanité, insoucieuse du ridicule, et telle enfin (il faut en convenir) qu’il lui arrive aussi parfois de pousser dans les pays du nord… — M. de Gobineau réinventa les Persans et la Perse, à son usage, comme Stendhal avait réinpenté l’Italie et les Italiens.

Ce premier séjour en Perse enrichit son tempérament, en renouvelant sa culture, et laissa dans sa vie une empreinte exquise. Vieux, il eût souhaité retourner en Asie, y mourir. Le 31 janvier 1858, il s’éloignait d’elle avec gratitude et mélancolie, persuadé de n’y jamais revenir.

En France, son père venait de mourir. Son oncle Thibaut-Joseph, le vieux garçon légitimiste, était | mort trois ans plus tôt, le laissant son héritier. ; Sur les deniers de la succession, M. de Gobineau

acheta le château de Trye-en-Vexin, non loin de Gournay-en-Bray, au pays d’Ottar Jarl, et fut tenté . d’y reconstituer l’odel de ses ancêtres scandinaves. (1) — Vingt ans plus tard, le malheur des temps le contraignit à s’en défaire. (2)

En 1860, une de ces contestations qui semblent parfois surgir à point pour occuper les diplomates, s’éleva entre la France et l’Angleterre au sujet des pêcheries de Terre-Neuve. L’affaire était délicate, les relations très tendues entre les deux nations, la nervosité extrême. M. de Gobineau, commissaire français, s’acquitta de sa tâche avec bonheur. A son retour, il fut nommé ministre plénipotentiaire et renvoyé en Perse, à son vif plaisir.

Pendant son séjour en Europe, il avait publié deux livres. Le plus important est Trois ans en Asie; 1855-1858. Nous y reviendrons à loisir.

L’autre était un petit volume intitulé Voyage à

(n) Voir Eugen Kretzer, Graf Gobineau, page 22. — A la vérité, ce fut le hasard qui se chargea de ramener ainsi M. de Gobineau vers le pays d’Ottar Jarl. Le château de Trie (ou de Trye, ortho-

s graphe préférée par M. de Gobineau) appartenait au comte de Ja ; Ferronnays. Au moment de sa mise en vente, M. de Gobineau se trouvait en Perse, Mais, par lettre, il avait confié à sa femme le soin de chercher une propriété, recommandant surtout que ce ne fût pas « une maison à contre-vents verts ». Le château de Trie É est proche de Gisors, et fut signalé à la comtesse de Gobineau par une amie qu’elle avait dans cette ville. Ce domaine lui plut. Elle (2) Voir la lettre du 24 août 1878 au prince d’Eulenburg. — Bayreuther Blätter, IX, 5.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Terre-Neuve, qui eut un vrai succès de public et amenait Mérimée, bon juge, à lui écrire : :

Vous m’avez appris une chose, c’est que vous étiez très gai et que vous aviez la bosse de l’observation comique. Après votre ouvrage sur les races humaines et même vos Trois ans en Asie, je vous croyais un grand philosophe et un politique. Maintenant, vous me paraissez un humoriste

A son second séjour en Perse, M. de Gobineau eut auprès de lui un attaché « d’un caractère assez étrange, mais plein d’audace et de vivacité d’esprit », (2) M. de Rochechouart, qui devint quelque peu. son disciple, et écrivit par la suite deux élégants petits récits d’ € excursions autour du monde ». (3) De Téhéran, M. de Gobineau, si hostile aux Russes, assistait à leur effort de pénétration dans l’Asie céntrale ; d’autre part, il savait combien les princes asiatiques redoutaient et haïssaient l’Angleterre. Entre ces deux puissances, il pensa qu’un rôle était permis à la France.

Le comte de Basterot, son biographe, écrit à ce

Par ses rapports exceptionnels avec les dépositaires de la science asiatique, M. de Gobineau avait les moyens d’ou-

(1) Lettre de Cannes, 13 décembre 1860.

(2) Biographie de la seconde édition de l’Essai.

(3) Pékin et l’intérieur de la Chine (Plon, 1878). — Les Indes, la : Birmanie, la Malaisie, le Japon et les Etats-Unis (Plon, 1879). — M. de Gobineau est nommé dans le premier de ces ouvrages

vrir le chemin difficile des khanats de l’Asie centrale à M. de Rochechouart qui s’offrait pour cette intéressante

Le ministère des affaires étrangères refusa son consentement. On y accueillait avec défiance les idées de M. de Gobineau. On y prononçait sans doute à leur sujet le mot définitif de chimérique, (1)

Chimérique ! tel est bien le reproche que M. de Gobineau était destiné à rencontrer sur tous les domaines. — En 1859, il avait eu des démêélés avec le Journal asiatique, à propos de ses premières avait servi de conciliateur. Et parlant de M. de Gobineau, l’érudit M. de Mobhl avait dit à Mérimée :

Je désire bien ardemment qu’il prouve [son dire] et nous délivre du scythique, mais qu’il le prouve en donnant sa méthode, sans cela personne ne prendra la peine d’exami- É ner sérieusement des résultats qui ont l’air d’être fondés

. sur une inspiration ! (2) ë

En 1864, à la rentrée définitive de M. de Gobineau en Europe, Mérimée se fit encore son intermé- diaire avec les Tuileries, pour le choix d’un nou- :

  • veau poste. M. de Gobineau venait de publier son Traité des écritures cunéiformes. Apparemment, il souhaita l’offrir à l’empereur, que les événements

ë (1) Biographie de la seconde édition de l’Essai.

(2) Lettre du 6 juillet 1859.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau du Mexique ne détournaient pas encore de s’inté- resser aux travaux d’érudition. Et Mérimée lui écrit :

À mon avis, il vaut mieux attendre à Fontainebleau pour donner vos Cunéiformes à César. Il vous demandera ce que c’est et vous pourrez lui donner une explication, d’où il retiendra que vous êtes un linguiste, et vous offrira de . vous envoyer en Cochinchine. Ce sera une occasion de lui dire que vous savez le français, langue un peu négligée en ce temps-ei, et de lui parler de la direction politique. (1)

M. de Gobineau songeait-il alors à une direction de ministère ? — A coup sûr, il se fût accommodé d’aller à (Constantinople. Mais on l’envoya à Athènes, poste de second ordre, et il y passa quatre

Il y travailla beaucoup, et, pendant ce séjour, publia ou prépara plusieurs livres ; il y écrivit notamment sa considérable et délicieuse Histoire des Perses. C’est aussi à Athènes que M. de Gobineau commença de s’adonner à la sculpture, c’est-à- dire à l’art qu’il tenait pour le plus haut et le plus subtilement pur, et qui plus tard le consola des dé- boires de sa carrière.

Rappelé d’Athènes en 1868, M. de Gobineau fut

envoyé à Rio-de-Janeiro, et quitta fort à regret la

Grèce. En voyage, il aimait l’émotion qui surgit du passé accumulé dans les paysages. Ce goût de l’histoire, de son mystère, avait fait pour lui, des terres d’Orient, « une région qu’on ne saurait, dit-il, comparer à aucune autre ». Au début de Trois ans en Asie, il traduit tout l’insaisissable de ce sentiment,

en notant ses impressions de trajet entre Alexandrie et le Caire :

L’air était doux et humide. Des bouquets de palmiers et de tamarisques se détachaient sur la lumière du couchant. Beaucoup de tristesse, beaucoup de grandeur, et cette idée qui trouble : c’est là le Nü, c’est là l’Égypte, c’est là l’histoire immense qui frappe et qu’on ne sait pas. (1)

Et il ajoutait :

… Je veux que les forêts d’Amérique soient admirables et les plages de l’Océanie merveilleuses, mais rien d’humain n’y palpite, et la muse de l’histoire en est aussi bien absente que de ces îles et de ces continents enfouis sous nos pieds, et où la géologie ne découvre que des lézards inconnus et des bêtes dont on bénit le ciel de n’avoir plus à craindre la

D’avance, il était donc assez décidé à se déplaire au Brésil, et, par suite, il s’y déplut. Sa sensibilité se refusait à sympathiser avec les beautés vierges et vides du Nouveau-Monde. (2) Ces paysages sans

(2) Plus tard, il écrira dans la Vie de voyage : « On a comparé l’aspect de Constantinople à celui de Naples. Quel rapport entre

. le plus charmant des tableaux de genre et la plus vaste page his199

la vie et les prophélies du comte de Gobineau histoire, il les nommait avec dédain des « paysages inédits », (x) et ne puisait en eux aucun stimulant au travail. Son seul délassement intellectuel lui fut donné par l’intimité à laquelle l’admit dom Pedro, empereur philosophe. Mais le climat lui était mauvais, il prit les fièvres. En 1870, il obtint un congé et

A ce moment, M. de Gobineau paraît avoir sérieusement songé à l’Académie française. Mérimée, pressenti, lui donne cet avertissement discret : « Lorsque vous ferez vos visites, il faut vous pré- parer contre une objection qu’on vous fera probablement par insinuation. C’est que vous avez une place marquée à l’Académie des Inscriptions… » (2)

La guerre éclata. Pour l’auteur de l’Essai sur l’iné- galité, ce fut un rude coup, accompagné de prévisions sinistres. Autant qu’il lui parût permis de rattatorique que l’on connaisse, entre un chef-d’œuvre du Lorrain et un miracle du Véronèse? On l’a comparé aussi à la baie de RioJaneiro. Mais qu’est-ce que cet enchevêtrement superbe d’innombrables bassins se succédant sous des montagnes déchiquetées, dont les nervures verticales hérissées de forêts semblent des orgues où se, montre seule la nature physique, où aucun souvenir humain ne parle, où les yeux seuls sont étonnés, éblouis, qu’est-ce que cette opulence toute matérielle a de commun avec l’aspect de domaine du passé le plus grand, que peuplent à jamais les souvenirs, les sublimes créations du génie? Qu’est-ce que le plus achevé des paysages anonymes et muets en face d’un spectacle si parlant ? »

(1) Biographie de la seconde édition de l’Essai.

cher les nations modernes aux races d’autrefois, peut-être ne voyait-il point de possibilité que le sang latin triomphât du sang germanique. Mais surtout, il savait la faiblesse du régime et se trouvait renseigné sur la force prussienne. Et il partageait en somme les appréhensions de son ami Mérimée, qui lui écrivait, dès 1867 : « J’avoue que je crains les généraux prussiens, bien qu’ils soient moins bons catholiques que nos maréchaux. Je crains les fusils à aiguille, bien que nos militaires de l’École polytechnique prétendent que c’est un détail sans importance sur le terrain. Enfin, je ne nous vois pas M. de Gobineau était venu passer l’été à son chä- teau de Trye : Il était maire de Trye, écrit le comte de Basterot, interprète exact de ses pensées à cette époque, # et membre du conseil général de l’Oise pour le canton de Chaumont-en-Vexin. Nos premières défaites le trouvèrent là. Elles le désolèrent sans l’étonner. Il avait fidèlement servi l’Empire, qui lui avait inspiré beaucoup de sympathie au début; mais depuis quelques années il ne se faisait plus d’illusions et voyait clairement l’abime vers lequel une politique d’aventures et de caprices conduisait la France.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Les chants de la Marseillaise, les eris « à Berlin! » répu-

  • gnaïent à sa nature. Il ne donnait pas le nom de patriotisme à ces surexcitations maladives trop communes chez les races latines. Il y voyait des symptômes funestes.

Avec beaucoup de fermeté, il essaya pourtant d’organiser la résistance autour de lui; puis, quand l’invasion arriva, demeuré calme et digne devant le vainqueur, raisonnant avec lui, parlant sa langue, il obtint des concessions qui allégèrent le poids du désastre non seulement à son canton, mais à tout le département. &

À l’armistice, la ville de Beauvais lui vota des remerciements publics. On voulait l’envoyer à la Chambre; plus tard il fut question de le porter au Sénat. Il n’accepta point ces candidatures. Il ne se représenta même plus, dans la

< suite, pour le Conseil général.

Il avait vu de près bien des bassesses, bien des làchetés, et le suffrage universel, grossier, plein de méfiance pour les caractères délicats et élevés, leur inspire, en retour, un iné-

M. Thiers le nomma ministre en Suède.

demeura cinq ans, et c’est là qu’il termina sa carrière diplomatique. C’est là aussi qu’il paraît s’être senti le plus heureux. Il y avait conquis le petit cercle d’amis et d’écouteurs, dont certains devaient utilement propager plus tard sa renommée en Europe. Parmi eux, se trouvait le prince Philippe d’Eulenburg, alors tout jeune, et qui devint son disciple, autant que de Wagner. On sait quelles relations

(1) Biographie de la seconde édition de l’Zssai.

d’amitié unissent le prince à l’empereur d’Allemagne, les longues croisières qu’ils firent ensemble. Et il n’est pas impossible que certaines théories gobiniennes aient agi sur la pensée de Guillaume IT, par l’intermédiaire du prince d’Eulenburg… (1) J’interromps ici mon récit de la vie du comte de Gobineau, et nous reviendrons un peu plus tard sur ce séjour à Stockholm. Les détails biographiques que je vous ai donnés aujourd’hui suflisent à situer psychologiquement les livres variés, publiés par lui démêler et de reconstituer la genèse de son individualisme aristocratique. Mon dessein n’est pas de dérouler devant vous tout le contenu de ces livres, ni de m’astreindre à _ les étudier dans leur ordre strictement chronolo- | gique. Cela aurait d’autant moins de sens que M. de À (1) On sait, d’autre part, l’enthousiasme de Guillaume II pour les ÿ écrits de M. Houston Stewart Chamberlain. Or, ce dernier, bien 3 quil ait pris le parti de s’en taire, n’est qu’un audacieux adaptateur —. de lÆssai sur l’inégalité des races humaines. — Il s’est « annexé » 4 Pœuvre du comte de Gobineau, dit M. Ernest Seillière (Journal des “s Débats, 17 août 1904). Et M. le Dr. Kretzer écrit : « Le livre de Cham_ berlain eût été simplement impossible sans Gobineau : ce n’est —_ autre chose, en somme, qu’une transposition des théories gobi-

  • niennes par un lecteur pensant et jugeant par lui-même. » (Eugen

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

Gobineau travaillait toujours à plusieurs livres à la fois, sans direction arrêtée, abandonnaït l’un, se remettait à l’autre… — J’en ferai deux groupes : dans le premier, je réunirai les ouvrages qui ne sont point, par leurs sujets, des livres d’imagination; et dans le second, les romans, les nouvelles, les vers.

C’est dans notre prochaine réunion que j’aborderai l’examen de ces livres, où paraissent se transformer les préoccupations et les vues de M. de Gobineau. Maïs auparavant, je voudrais clore notre étude de son aristocratisme ethnologique, en vous parlant de son Histoire des Perses. (x)

M. de Gobineau avait composé ce monumental ouvrage à Athènes, (2) et s’était inspiré, pour l’écrire, des ressources variées que lui avaient pro-

curées les contrées d’Orient.

La vision qu’il avait eue des paysages de l’Iran lui assurait, tout d’abord, un enviable privilège : elle l’autorisait à situer, en voyageur attentif et artiste,

  1. Voir la Préface d’Amadis. — Toutefois, le début de l’ouvrage a dû être composé lors du second séjour de M. de Gobineau en Perse. Cf. I. 8. (Aspect de l’Elbrouz) : « Ecrivant ces pages au cœur même de la contrée parthique, je souscris sans peine, etc. »

l’aspect non changé des lieux où s’était déroulée cette antique histoire. Puis, il était polyglotte : sa science du persan lui permettait de confronter aux récits grecs les chansons de geste orientales, sources corrélatives, mais avant lui trop négligées. Ensuite, il était très chercheur, très aventureux d’esprit et de nature, et, comme tel, n’hésitait jamais

  • à recueillir, à fixer la « tradition orale », sitôt qu’elle semblait s’offrir à lui, fût-ce par des chemins terriblement hasardeux.. (Consultez, par exemple, les pages où sa minutie ressuscite la physionomie détestée du tyran Zohak : L’aveu d’un mérite quelconque, d’une vertu dans Zohak est en soi assez curieux. La première fois que cette anomalie me fut signalée, ce fut par un cavalier nomade de la tribu des Kourdbatjehs, appelé Mohammed-Taghy. J’en fus étonné. . Il m’assura que c’était un point bien connu que l’usurpateur _ avait toujours respecté la pureté des femmes de l’Iran, et , que les habitantes de son harem venaient toutes soit de _ lArabie, soit de la Géorgie; que, par conséquent, sous ce rapport, il était irréprochable… (1) ss Etonnés ! nous le sommes bien plus encore : ce « Zohak, dont on jurerait que le « cavalier nomade » 1 a inspecté le sérail, ne passe-t-il point pour avoir été 4 (1) IE, 2. (Règne de Férydoun).— J’ai souligné les mots « € en soi » : —…. ils préservent M. de Gobineau de paraître ici trop crédule. Certes, k, il est bien aise de conter son entretien avec le « cavalier nomade. » … Mais ce qui l’intéresse, au fond, c’est la survie accidentelle d’une …_. tradition favorable à l’usurpateur arabe, et non point le goût exclusif de Zohak pour les femmes de son pays.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau le contemporain et l’allié du roi Ninus… — Les légendes persanes semblent l’avoir identifié avec le Prométhée des Grecs.)

  • Enfin, M. de Gobineau était passionnément collectionneur. Ses résidences à Téhéran lui procurèrent l’occasion de se mettre en chasse de curiosités. Et sans doute les conversations de son éminent ami le rabbin Mulla-Lalazar, Hamadany, lui furent d’un grand secours dans le domaine de la recherche spéculative : mais l’ingéniosité commerçante des humbles coreligionnaires de ce savant ne lui parut pas moins profitable. M. de Gobineau, grâce au flair de ces brocanteurs et à sa propre ténacité, parvint lentement à acquérir ce cabinet d’antiquités indigènes, dont il faisait si grand cas, pour tant d’indications révélatrices qu’il estimait en avoir - reçues sur divers problèmes d’histoire. Et souvent, dans son ouvrage, le récit des événements s’interrompra donc pour faire place aux confidences de l’amateur :

Les pierres gravées, prises dans leur ensemble, constituent le moyen le plus sûr et le plus puissant de se rendre compte de l’histoire de l’art en Asie. D’abord, par leur petit volume, elles ont échappé en grand nombre à toutes les destructions, leur matière les mettant à l’abri, et comme elles ont été en usage depuis un temps immémorial, elles présentent une série de témoignages non interrompus et tout à fait irréfragables.. ; et comme le style d’un monu-

; ment grand comme l’ongle est identiquement le même que | celui d’un bas-relief de trente pieds de long, on n’a pas _ besoin, au point de vue de la critique, de déplorer la perte É de tani d’œuvres plus considérables qui, par cette raison 4 - même, ont disparu, ne laissant pour les représenter que de pe .… Je me suis attaché pendant de longues années à à recueillir et à coordonner un grand nombre d’intailles. É J’en ai beaucoup vu; j’ai choisi ce qui me paraissait digne ; de tenir place dans des séries historiques, et c’est ainsi que 2 Jai pu former une collection qui m’a aidé plusieurs fois —. déjà et m’aide en ce moment surtout à jeter une lumière Ë _ utile au milieu des annales iraniennes. … J’ai des pierres qui viennent du Kaboul, d’autres de Kan4 dahar, de Merw, du nord des provinces caspiennes, du Fars E” et de la Susiane, aussi bien que de l’Aragh et de la Mésopo4 tamie. Tracées sur améthyste, grenat, sardoine, onyx, | cornaline, jaspe et toutes les espèces d’agate, les intailles . sont d’abord purement grecques quant au style, pas toujours —… quant aux sujets. Je possède un nicolo de travail d’ailleurs _ médiocre, où l’on voit un personnage coiffé du bonnet . parthe triangulaire et qui poignarde un démon… (1) 4 Ailleurs, « trois cylindres en jaspe vert et une _cornaline ovale » lui donneront, par leurs figurines, . la « preuve matérielle d’une accession des populations helléniques aux dogmes orientaux. (2) » Ou 1 bien, il contera avec amour la conquête qu’il sut … faire du Koush-namebh, ce rarissime manuscrit d’un _ poème historique persan, égalé par lui en valeur au

() VI, 3. — (L’Iran sous les Parthes). à

de: _ (2) IV, 2. — (Réformation religieuse).

: la vie et les prophéties du comte de Gobineau livre des Rois, et que plus tard, retiré en Italie, il avait commencé de traduire en français, lorsqu’il : fut surpris par la mort :

Je le découvris à Tabryz entre les mains d’un juif, et lorsqu’on sut que je le possédais, on me demanda de toutes parts de le céder, et, sur mon refus, de le laisser copier. J’avoue que je commis la mauvaise action de ne pas me pré- ter à cette demande, qui, en multipliant les exemplaires d’un manuscrit si rare, aurait sufli à assurer sa conserva-

© tion, en même temps qu’elle en eût répandu la connaissance. Mon excuse doit se trouver en ceci, qu’en laissant sortir l’ouvrage de mes mains je ne me trouvais pas assez convaincu de l’y voir jamais rentrer. -

Le manuscrit est un des plus beaux que j’ai jamais vus.

Il contient quatre poëmes… (3)

Sachez encore que ce manuscrit est écrit « sur ce gros papier de soie, épais comme du parchemin, qu’on nomme papier de Kambalow, et qui ne se fabrique plus nulle part en Asie avec le même degré de perfection », — papier « jaune nankin, d’un grain : si serré et si fin qu’il est naturellement lustré, et que la plume de roseau y court sans peine ». L’écriture en est admirable :

Partout où il y a lieu, le 4 final est toujours pointé, marque ordinaire des manuscrits anciens, écrits avec élégance.

Les quatre poèmes sont ornés chacun d’une page de titre faisant frontispice, peinte avec l’amour le pius minutieux

(3) IL, 1 — (Naissance et jeunesse de Cyrus).

et le mieux inspiré. Il est impossible de voir plus de goüt, un goût plus grand et plus sévère…

Les propriétaires successifs du manuscrit y ont mis leurs sceaux. Et M. de Gobineau reconnaît une de ces empreintes, répétée par dix fois à l’encre d’or, pour le sceau d’un souverain Seldjoukide ! Combien ce prince devait-il être jaloux de la possession de ce chef-d’œuvre, « puisqu’il l’a timbré dix fois de son

Je crois en avoir dit assez pour vous faire sentir i quel prix M. de Gobineau attachait à ses bibelots documentaires, et quelle importance il donnait au titre complet de son ouvrage, qui est le suivant :

€ HISTOIRE DES PERSES, d’après les auteurs orien- « taux, grecs et latins, et particulièrement d’après « les manuscrits orientaux inédits, les monuments « figurés, les médailles, les pierres gravées, etc. »

| Quel usage M. de Gobineau a-t-il su faire de ces | Pour en décider, il faudrait être plus versé que je _ ne suis dans l’histoire des peuples d’Orient. Mais je _ puis vous rapporter l’opinion d’un James Darmes- teter : il aimait infiniment cette Histoire des

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Perses, et louait M. de Gobineau d’avoir parfaitement senti et compris l’Iran.

Pour moi, je veux me contenter d’attirer ici votre attention sur ce quim’apparaît comme sa conception doublement symbolique de l’histoire. .

La méthode moderne, familière à la science allemande, traite l’histoire ancienne par grandes masses, mi-obscures, mi-claires, où les événements se développent, où les hommes se détachent à peine et se

: noient. L’imagination orientale ou méridionale, — persane, hellénique, latine, — met les hottes en pleine lumière, en fait les maîtres des choses, pousse les reliefs et les caractères, invente au besoin les Eéros. Au fond, l’une de ces méthodes vaut l’autre: aucune ne supplée aux documents positifs. Mais n’est-il pas présomptueux de nier, au nom de la seule vraisemblance, des récits qu’acceptaient les anciens ? Leurs historiens travaillaient sur des annales sèches peut-être, mais d’autant plus sûres ; ils indiquent souvent leurs sources ; parfois même,

ils avouent les scrupules qu’elles leur inspirent sur certains points. Puis, si leurs récits enjolivent la tradition nationale, ils la reflètent. Et, par là, leurs erreurs mêmes ont un prix auquel ne sau-

raient prétendre les travaux de nos contemporains.

Quand Mommsen, dans sa magnifique Æistoire, décrit la société italique des premiers siècles en né- gligeant les individus, il transpose en langage abstrait les incertitudes de Tite-Live ou de Denys d’Halicarnasse, et nous donne un beau spectacle. Avec lui, nous assistons à toutes les phases de développement de chaque légende historique : il nous fait voir sa naissance, son épanouissement, et comment elle se dissipe. La légende s’écroule, le symbole crève, le lecteur songe : — Qu’adviendrat-il? — Mais déjà Mommsen est à l’œuvre; il creuse le sol, établit des fondations majestueuses, élève un monument tout neuf avec les débris de l’ancien… Le lecteur à son tour devient sceptique, — et s’en

. va vers ces belles ruines.

Aller aux ruines, et s’y tenir, c’est ce que fait d’abord un Gobineau.

De là son goût pour Hérodote. On a cruellement reproché à ce vieil écrivain sa curiosité accueillante à tant de fables étranges ou saugrenues :

s’écrie M. de Gobineau; qu’il eût été plus crédule et plus superstilieux encore qu’on ne lui a reproché, il nous eûl raconté plus de

la pie et les prophélies du comte de Gobineau mythes, fait connaître plus de croyances. Il avait la déduction_ courte, défaut commun des anciennes générations ; mais ceci avoué, il a possédé cette qualité suprême, don des poètes et des philosophes, si rare chez les historiens, que rien de ce qui est humain ne l’a laissé froid. I s’est peu occupé des théories, des doctrines, des faits généraux, et il a eu tort; mais avec raison il leur a préféré la connaissance, l’étude, l’exposition de l’homme même, sous quelque climat, loi, ou nationalité qu’il l’ait rencontré. Il a dù à cette poignante sympathie pour l’individu, soit Grec, soit Barbare, d’indices épars que leur nature un peu fantasque, souvent frivole d’apparence, eùt certainement fait mépriser par les annalistes que lon considère comme les plus corrects, les plus vraiment sérieux ; mais chaque jour nous apprenons à revenir sur de pareils dédains.…

Et cet éloge d’Hérodote, — chef-d’œuvre de tolé- rance critique et d’intelligence, — devient ici, pour M. de Gobineau, l’occasion de nous faire saisir sa propre méthode d’acceptation et d’interprétation des matériaux historiques, qui tous sont utiles, en un certain sens, alors même qu’on les saït entachés d’erreur ou de mensonge :

Hérodote est un Asiatique. Il l’est plus qu’il n’est Grec. Comme tel il aime les détails. La vérité absolue l’attache moins que l’intérêt du récit. La vérité, si l’on pouvait la dé- gager, si l’on pouvait être sûr de la tenir, de la reconnaître, de la présenter telle qu’elle est, aussi grande qu’elle est,

(1) IL, 1. — (L’histoire iranienne et ses sources).

ferait l’histoire à elle seule, et devant son rayonnement il n’y aurait besoin ni d’art ni de mérite pour captiver l’attention. Mais c’est précisément elle qui ne s’atteint, qui ne se saisit, qui ne s’embrasse pas. Je l’ai assez dit. On se voit donc obligé de tendre vers elle par bien des moyens difjé- rents, et sans y songer peut-être, et peut-être uniquement parce qu’il y songeait moins, Hérodote a découvert la ressource qui en procure et en fixe la partie la plus notable, la plus indispensable.

Un fait existe de deux manières, et en lui-même et par Vimpression qu’il produit, ce qui amène la façon dont il est jugé. Si je ne puis m’emparer tout à fait de son corps, je puis le plus souvent appréhender telles de ses projections ou l’ensemble de ses projections, qui me permet de conclure assez bien ce que le fait a été; et si, par un malheur, je ne réussis pas non plus à percevoir une réfraction bien claire de la réalité, il me restera encore l’opinion exprimée, soit par les contemporains, soit par telle des générations suivantes, sur ce fait échappé sans remède à mon appréciation directe. Par là, j’aurai toujours de l’histoire, par là j’aurai toujours une vérilé; je connaîtrai la nature d’idées d’une des généra-

  • tions dont je parle, sa façon de déterminer les actes contemporains ou antérieurs ; je contemplerai son esprit, je me trouverai en droit d’avoir un avis sur son tempérament. (1)

Ainsi tout témoignage antique, même s’il ne vaut pas à titre de « claire réfraction de la réalité », a du moins ce mérite incontestable de nous renseigner sur tel sentiment des générations intéressées dans les conflits de faits qui nous échappent. Et de la sorte, ces témoignages, même infidèles, nous docu-

(1) I, 1. — (L’histoire iranienne et ses sources).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau mentent avec exactitude sur cela seul qui nous importe : les penchants des masses humaïnes dont nous souhaitons reconstituer l’histoire. En ce sens, M. de Gobineau ne craint pas de restituer leur pleine valeur expressive même aux traditions dont il confesse le caractère fictif.

C’est la première opération de ce que j’ai nommé son « symbolisme historique ». Voici la seconde.

Ce premier travail de documentation et d’adaptation accompli, l’historien moderne est en droit de pétrir à son tourles témoignages que l’antiquité lui livre. Aux symboles naïfs des sources anciennes, il superposera ainsi le symbole conscient de son

Et ce sera là tout son art :

des transpositions évidentes de dates, tel fait étant donné pour ancien est relativement moderne et au rebours, et cependant un amas immense, imposant, d’une réalité certaine, subsiste. Je puis douter de tel détail, je ne le saurais faire de l’ensemble. Il est incontestable, toutefois, que si je veux aborder le jugement, l’appréciation, l’exposition de ces annales en suivant la méthode cartésienne, et si je pré- tends tout soumettre aux résultats d’une analyse rationaliste et rien de plus, je n’obtiendrai guère qu’un squelette à moitié pétrifié, dont certaines parties considérables manqueront et dont j’aurai détaché et laissé dissoudre toutes les chairs.…

Mais si j’agis en admirateur médiocre de ce que les historiens les plus récents se flattent d’avoir élevé jusqu’à

la certitude; si je me maintiens convaincu que cette certitude est par elle-même un leurre et ne saurait jamais être mathématiquement vraie, comme elle le prétend, par ce motif que l’homme n’est jamais assuré de bien voir, de bien entendre et de bien toucher, alors je prends mon parti; je ne me préoccupe qu’avec assez peu d’exigence de la réalité matérielle des faits; je me contente de la réalité relative dont il est impossible de douter, et dès lors je me sens maître d’écrire une histoire qui, ne dédaignant rien, prenant tout, enregistrant avec la conscience de son droit les assertions les plus invraisemblables et, si l’on veut, les plus folles, non seulement conserve à l’avenir des matériaux dont les progrès graduels de la science pourront peui-être tirer un Jour plus de parti que je ne le sais faire, mais qui bien plus, malgré les inconsistances de plusieurs parties de sa trame, et peut-être précisément à cause de ces défauts, aura, sous un point de vue qui est le plus juste, une vivacité de tons, une verdeur de vie et, je ne crains pas de le dire, cette vérité générale possédée par Hérodote, et très rarement rencontrée

En un mot, l’histoire à laquelle je tends est beaucoup moins celle des faits, matière éternelle de soupçons, de ré- futations et de discussions fondées, que celle de l’impression produite par ces faits sur l’esprit des hommes au mi-

; lieu desquels ils se sont manifestés. Si je ne suis pas sûr, il

s’en faut de tout, d’avoir trouvé et donné de tel événement,

; voire de telle bataille, le récit le plus authentique, je le suis du moins, et cela m’est bien autrement important, d’avoir reproduit l’image que le peuple de l’Iran a pensé être la sienne à ses différents àges. L’esprit occidental, en touchant ce portrait, le pourra juger d’un point de vue que la race qui l’a créé n’a pu connaitre, et il résultera de cette . nouvelle’ conception quelque chose de semblable à une sta-

| tue de proportions en vérité assez grandes et assez nobles, bien que d’attitude peut-être un peu étrange, et qui méri-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau tera sans doute d’occuper une place dans un coin quelconque de l’arc triomphal de l’humanité… (1)

Voilà qui nous explique assez le libéralisme de M. de Gobineau, — égal pour le moins au libéralisme du vieil Hérodote, — envers toutes les traditions, persanes ou grecques, quelles qu’elles puissent être, et, d’autre part, l’aisance extrême avec laquelle il insuffle sa propre pensée aux faits, comme s’ils étaient les marionnettes inanimées de son scenario de l’histoire. Rien de moins « scientifique » peut- . être, au sens un peu timoré et superstitieux que nous accordons à ce mot. Mais aussi rien qui sente moins la dupérie envers soi-même…

Avant d’écrire l’Histoire des Perses, M. de Gobineau fut l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines. Ayant comparé les races entre elles, il en a ensuite « choisi une » parmi les meilleures, destinant son nouveau livre à « montrer par l’exemple de la nation aryenne la plus isolée de toutes ses congénères, combien sont impuissantes, pour changer ou brider le génie d’une race, les différences de climat, de voisinage et les circonstances de temps ». (2) — Cela est aussi systématique, mais en sens inverse, qu’une préface de Taine.

() Il, 1. — (L’histoire iranienne et ses sources). (2) £ssai, avant-propos de la seconde édition.

Cette nation choisie, — les Perses, — M. de Gobineau fera ressortir les métamorphoses de sa constitution politique, dans leur parallélisme avec les métamorphoses du sang et de la race.

Il nous reste à parcourir ce « travail supérieur » de sou esprit.

L’histoire de l’Iran présente, au dire de M. de Gobineau, un tableau bien « propre à nous intéresser, car elle montre pour ainsi dire l’image de nos

Tout d’abord, elle fait apparaître un « développement illimité de la liberté individuelle », comparable à l’esprit d’indépendance qui plus tard animera les Goths, les Franks, les Lombards, an-

cêtres aryens de notre civilisation européenne : Œ L’État n’existe pas. Les chefs de famille sont confédérés et presque rien de plus. Le roi n’est qu’un guide militaire institué pour l’avantage de chacun, et il ne commande que É dans des limites assez restreintes. ; Quand l’invasion assyrienne renversa cette organisation À libre de l’Iran, la doctrine de la raison d’Etat, le besoin de

  • l’ordre, l’apothéose de l’administration envahirent les Pays

e () VI, 5. — (Fin de l’histoire des Iraniens).

; (2) VI, 5. — (Fin de l’histoire des Iraniens).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Du moins, le sang du peuple reste encore aryen. C’est pourquoi ce système déplaît; etil cède le champ au régime féodal, à la vérité moins simple et moins fort que dans le passé. — « La race n’est plus aussi | pure; ellerenferme désormais des contradictions. »(1) Ensuite, les immigrations scythiques menacent la Perse d’une « subversion complète ». Mais Cyrus « sauve son pays », (2) bat les Scythes, les refoule, et leur apprend à « regarder les nations iraniennes . avec autant d’épouvante pour le moins que de convoitise ». (3) Cyrus les rejette vers les routes de l’Occident, et change ainsi l’histoire du monde : Admettons un instant que ce grand travail de défense n’eùt pas réussi et que les populations arianes, ouvrant définitivement les brèches qu’elles pratiquaient depuis des siècles, eussent couvert le monde méridional, l’Europe n’aurait pas eu de populations germaniques. Les Ases, immobilisés dans leurs établissements du bas Volga, se fussent graduellement absorbés au sein des masses slaves, et n’auraient À pas, remontant vers le pôle, créé dans la Suède, dans la Norvège, dans le Jutland, cette agglomération de peuples qui, au cinquième siècle, valut à ces parages redoutés la dé- nomination de matrice des nations. Il n’y aurait pas eu de Germains, disais-je tout à l’heure, ni partant demonde romain de la seconde période, ni surtout notre société barbare, ni par conséquent le moyen âge, ni rien des principes consti- (1) VI, 5. — (Fin de l’histoire des Iraniens). (2) VI, 5. — (Fin de l’histoire des Iraniens). (3) IL. 6. — (Traditions sur la mort de Cyrus).

tutifs de la civilisation moderne. L’Europe actuelle n’eût s jamais existé. A sa place on n’eût vu qu’une continuation prolongée jusqu’à nos jours de la putridité impériale.

En revanche, ce sang généreux, vigoureux, régénérateur, dont nos veines n’auraient pas une seule goutte, aurait afflué dans les régions méridionales. Les Germains, porteurs peut-être d’un autre nom, les Saxons, les Franks, les Goths, les Normands, se seraient trouvés sur les rives du Nil, sur les bords de la mer des Indes, dans des cités construites au fond du golfe d’Oman, non moins que sur les plaines centrales de la Perse, de la Mésopotamie et du Taurus. L’histoire complète eût été changée, et nous ne pouvons guère

| nous rendre un compte quelque peu exact des immenses difJférences que l’humanité pensante aurait eu à subir. Cependant nous parvenons à comprendre que le centre du monde füt resté aux environs de la Mésopotamie, et que Londres et Paris ne se seraient jamais mirées, telles qu’elles sont : aujourd’hui, dans les eaux de la Tamise et de la Seine. Ainsi ce que nous sommes nous-mêmes, Français, Anglais, : Allemands, Européens du dix-neuvième siècle, c’est à Cyrus | que nous le devons. Je voudrais que le lecteur prît la peine 2 d’examiner ce fait sous toutes ses faces, de le creuser du

  • mieux qu’il lui sera possible, d’en peser toute l’importance,

toute la gravité. Il n’y a rien d’un intérêt aussi intense dans

1 toutes les annales humaines. (1) 4 Tel est le sens légitime de la renommée de Cyrus : 4 « Lui en moins, le monde changeait pour toujours, …._ et c’est tout dire. » Par là, il demeure « un plus ‘% grand agent de l’histoire » que ne furent César, Auguste, Charlemagne, et même Alexandre. — te, (1) IL, 6. — (Traditions sur la mort de Cyrus).

la vie et les prophélies du comte de Gobineau « Cyrus domine sur ces conducteurs de nations. Il n’eut jamais son égal ici-bas. » (1) — C’est à son insu, dira-t-on ? — Oui; mais qu’importe !

Le dieu est dans l’homme ; l’homme le porte, lui sert d’instrument, et ne le voit pas et ne le sent pas; il n’en est pas moins beau de renfermer le dieu en soi… (2)

Après Cyrus, Darius, « roi des rois », (3) succombe par l’effet dissolvant de la politique de cour : « La cour, ses intrigues, ses violences, ses rapines, ses horreurs, et l’instabilité irritante et déshonorante de ses intérêts et de ses évolutions, épuisent les patiences, anéantissent les ressources, paralysent action, donnent le goût de la trahison à ceux qui servent et exercent par habitude toutes les perfidies. Les grands accueillent, sollicitent l’ambition légitime d’Alexandre, et tout s’écroule. »(4) Ce dernier

() I, 6. — (Traditions sur la mort de Cyrus).

(2) IL, 6. — (Tradilions sur la mort de Cyrus).

Cyrus, et modifie en un sens féodal, d’une manière assez curieuse, la portée qu’on lui attribue d’ordinaire : « Si le roi Cyrus s’est enrichi outre mesure, il n’est encore que le premier entre ses pairs, et rien de plus. Cest ce qw’indique très bien le titre particulier qui lui est affecté, « païti-khshaëta, » ou « padishah » dans le persan actuel, c’est-à-dire le maître roi, le Roi par excellence, le Grand Roi, le Roi des rois, « Shahinshah ». Cette dénomination n’a donc rien de fastueux, comme les Grecs se sont évertués à le répéter. Elle ne répond à aucun sentiment d’orgueil despotique, elle indique un fait matériel : Cyrus, ses devanciers et ses successeurs furent les Rois des rois de l’Iran, les Grands Rois. » (IL, 5. — Généalogie des grands feudataires).

(4) VI, 5. — (Traditions sur la mort de Cyrus).

unit « d’une manière qui est restée indissoluble le monde grec au monde asiatique », (1)amène ces deux mondes à se pénétrer l’un l’autre, conduit les idées helléniques au-delà de l’Indus, en même temps qu’il ouvre « aux idées orientales un lit bien plus large encore qui, avec le temps, les amena à déborder jusque sur l’occident de l’Europe ». (2)

Lui mort, la démocratie triomphe en Perse comme en Grèce. « Inférieure à la liberté », elle l’étouffe. (3) Elle aspire à l’ordre, qui la mène au despotisme, et tombe honteusement devant « les lances de

L’Iran ancien finit avec les Parthes, et les Sassanides commencèrent l’Iran nouveau, celui où l’influence sémitique, celle des races de valeur secondaire, devint à jamais prépondérante. À dater de ce jour où Ardeshir prit la couronne, la Perse fut un empire oriental dans le sens moral qu’on attache à ce mot, et ce n’est que par exception et ressouvenir, influence du passé, que les notions de liberté et d’autorité personnelle y ont reparu quelquefois.

Je m’arrête au point où la proche parenté cesse d’exister entre nous et les dominateurs de l’Iran. (4)

Tel est le « schema » de l’Aistoire des Perses. Il

  • vous appartient de corriger, en la lisant, les simpli- (i) I, 6. — (Traditions sur la mort de Cyrus).

…. - (2) I, 6. — (Traditions sur la mort de Cyrus).

À (3) VI, 5. — (Fin de l’histoire des Traniens).

4 (4) VI, 5. — (Fin de l’histoire des Iraniens).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau fications regrettables auxquelles m’obligeait un tel

raccourci. Mon unique dessein était de vous indiquer ici en quoi cette Histoire peut apparaître comme une cristallisation particulière des théories construites dans l’Essai sur l’inégalité des races

Dans notre prochaine réunion, j’aborderai les livres qui nous permettront de démêler peu à peu un renouvellement de l’aristocratisme gobinien.

Trois ans en Asie. — Traité des écritures cunéiformes. . Les religions et les philosophies dans l’Asie centrale. | Je vous ai dit mon projet de répartir en deux _ groupes les livres publiés par M. de Gobineau entre | 1855 et 1877. J’étudierai, en premier lieu, ses œuvres documentaires, et, en second lieu, ses écrits d’imagi- A dire vrai, cette séparation est assez artificielle. À Pour mieux faire, il eût fallu lire ces livres de ; Gobineau presque au hasard et sans ordre. Dans chacun d’eux, nous aurions découvert certaines | 225 13.

la pie et les prophéties du comte de Gobineau faces nouvelles et pourtant déjà pressenties de sa nature. Et quand nous les aurions tous lus, tous achevés, — par cette sorte de collaboration intérieure à laquelle eux-mêmes nous invitent souvent, — nous posséderions une image complète, harmonieuse, non mutilée, du génie de leur auteur.

Mais enfin, cette distinction, que m’imposent les nécessités d’un exposé d’ensemble, me paraît encore la plus commode et la moins mensongère.

Je songe ici à cette maxime que M. de Gobineau répétait volontiers à la fin de sa vie, dans ses entretiens familiers : « Ce que l’on apprend, disait-il, n’est qu’une porte que l’on ouvre sur l’immensité ; plus il y a d’ouvertures, plus le regard y pénè-

Les livres de notre premier groupe vont nous montrer un Gobineau en train de se renouveler et d’apprendre. Grâce à eux, nous prendrons sur le fait sa curiosité instinctive, et nous la verrons lui ouvrir des portes inconnues sur l’immensité…

Nous le verrons ainsi devenir un homme, prendre de la maturité. Qu’était-il jadis, au temps de la monarchie de Juillet, et lorsque l’ambition lui vint de composer une histoire universelle ? Un jeune érudit exalté par la science des livres et que possédait, comme beaucoup de jeunes gens de ce temps-là, l’orgueil de l’esprit. C’est pourquoi il conçut le projet démesuré de faire entrer dans un seul livre synthétique tout le bouillonnement de ses connaissances. C’est pourquoi il osa écrire cet Essai sur l’inégalité des races humaines, œuvre É inégale et heurtée s’il en fut, par endroïts géniale, par endroits presque enfantine, et qui, dans l’ensemble, si on l’envisage d’après les règles de l’art et de la raison élégante, est peut-être une œuvre

Mais bien plus tard, à l’autre extrémité de sa carrière, dans son beau livre de {a Renaissance, il É saura mettre sur les lèvres de son héroïque Michel- < Ange ces propos susceptibles de se transposer, et É qui peuvent en partie servir à peindre les transfor- | mations de son attitude personnelle devant l’univers : à Le ciel, je l’avouerai, m’avait doué en naissant d’une : énergie disproportionnée à mon tempérament, Je depinais

la vie et les prophéties du comte de Gobineau plus que je n’étais en état de voir, et je voyais plus loin que Je ne pouvais atteindre. Tout ce qui se produisait autour de moi m’effrayait; j’avais peur que mes forces trop courtes ne fussent encore distraites, el je m’astreignais avec colère et une obstination maussade, à concentrer mes regards sur ce but sacré que j’avais peur de manquer. Cependant, je sentais redoubler et mes espérances d’arriver au triomphe et ma crainte de faillir, en m’apercevant que chaque pas, si pénible, si dur, si fatigant qu’il püt être, m’en rapprochait pourtant. Je passais ma vie entre le travail et lexaspération des efforts : je voulais saisir la nature par toutes ses anfractuosités à la fois, et j’escaladais ses sommets en me cramponnant des mains, des doigts, des pieds, des genoux, de tout le corps, à ce qu’ils me présentaient de points d’appui. : J’ai été un sculpteur, un peintre, un poëte, un architecte, un ingénieur, un anatomiste.. En somme, si je n’ai pas accompli tout ce que j’ai voulu, il est certain que j’ai fait quelque peu. Un jour, je me suis vu dans une place aussi haute, plus haute que je ne l’avais pu rêver, ni souhaiter. et je n’ai plus rien eu à demander ni à moi-même, qui savais ce que je pouvais faire, ni au monde, qui me donnait plus que je n’avais attendu de lui. Alors, tout en travaillant, mon cœur s’est reposé; le doute, la crainte de perdre le chemin se sont écartés de moi. Je me suis trouvé des loisirs pour regarder, pour apprécier, pour approuver, pour aimer. L’irritation et l’impatience ont cessé de me pousser au vent de leurs incertitudes, et je suis devenu, bien ou mal, l’homme que je suis aujourd’hui et qui, pour naître, avait besoin de l’âge et se trouve jeune dans la

Lorsqu’il écrivit sur le tard cette page si sereine et si haute, je suis tenté de croire que M. de Gobi-

neau n’était pas sans songer quelque peu à luimême. Lui aussi, dans les tourments d’une vie moins bien récompensée, il avait constamment essayé de se prendre à toutes les anfractuosités de la nature. Lui aussi, dans un âge avancé, il sut renoncer aux ambitions passionnées et décevantes de la jeunesse. Et dans l’intervalle, il trouva des moments de loisir, pour regarder avec sympathie ce qui lui avait d’abord paru étranger à lui-même, pour tout « aimer » et pour tout comprendre. C’est à un de ces moments, au plus délicieux _ peut-être et au plus fertile, que nous voici parvenus. M. de Gobineau aimait voyager ; il aimait aussi philosopher sur le voyage. Il n’était pas un voyageur ingrat, et savait que les livres ne suppléent pas aux leçons de la nature vivante. — « Si j’avais constamment habité les mêmes lieux, dit son Léonard de Vinci dans ces mêmes scènes de la Renaissance, jignorerais plus des deux tiers de ce que je sais, et cependant je n’atteins pas à la centième partie de ce que je voudrais apprendre. » (1)

la vie et les prophéties du comte de Gobineau é

C’était son cas à lui-même. Dès son premier séjour en Perse, tout son effort fut pour rompre momentanément avec les savantes théories qu’il avait si complaisamment élaborées jusque là. Tant il sentait bien quel profit esthétique et intellectuel il avait chance de tirer de cet oubli volontaire :

écrit-il dans Trois ans en Asie, : de répudier toute idée vraie ou fausse de supé-

riorité sur les peuples que j’étudiais. J’ai voulu me placer, autant que possible, à leurs différents points de vue, avant de prononcer un jugement sur leurs façons d’être et de

En voyage, il aspire à cesser d’être un creuset, pour devenir un réceptacle.

Vous songez peut-être que, s’il veut sincèrement y parvenir, M. de Gobineau aura grand peine à brusquer un tel changement de sa propre nature ? — À dire vrai, il restera toujours, au fond, le même homme. Mais ses aptitudes sont très multiples. Et tout le changement se borne à ceci : les aspects de son tempérament qu’il va nous montrer ne sont plus les mêmes qui, dans l’Æssai, avaient forcé notre

Je viens de vous dire ses dispositions à l’égard des peuples qu’il observe. D’autre part, nous savons déjà combien les contrées « sans histoire » le laissaient insensible :

Quand la nature physique,

disait-il, L n’est pas imprégnée de la nature morale, elle donne peu d’émotions à l’âme, et c’est pourquoi les scènes les plus éblouissantes du NouveauMonde ne sauraient jamais égaler les moindres aspects de

Et pourtant, dans le récit de son Voyage à Terre-Neuve, (2) après avoir indiqué combien les

| plages américaines entrevues dans cette croisière lui ont paru dépouillées de beauté comme de prestige, un scrupule le prend, — il ajoute :

Encore une fois, ce n’est pas beau. Mais est-ce laid? Est-il rien de laid dans la nature ? Tout y a un sens, partant une

D Telle sera sa double attitude à l’égard des hommes et de la nature, en voyage : découvrir, admirer, comprendre. Rien n’est insignifiant, rien n’est laid dans le monde. C’est au penseur, à l’artiste, de

(1) Nouvelles asiatiques. — (La Vie de voyage).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau révéler le sens et la beauté qui se cachent dans tous les fragments de l’univers.

Animé de ces dispositions excellentes chez un : voyageur et de ce goût impérieux pour l’Orient qui ne l’abandonna jamais, il n’est pas surprenant que M. de Gobineau ait laissé sur l’Asie d’incomparables livres. Je voudrais vous parler aujourd’hui de Trois ans en Asie; du Traité des écritures cunéiformes ; et enfin, des Religions et philosophies dans l’Asie

Ces trois livres forment un tout. L’intelligence de chacun d’eux me paraît indispensable à l’intelligence des autres.

Le livre est divisé en deux parties. La première est un journal de voyage, de Marseille à Téhéran. La seconde assemble les notations accumulées par M. de Gobineau sur les mœurs, les croyances, les

(1) Un volume in-octavo, Hachette, 1859. — Une réédition vient de paraître chez Ernest Leroux, 1905. Elle est précédée d’une courte préface de M. Schemann.

: diverses particularités ou manières d’être de ce peuple persan, avec lequel il avait vécu trois années. A la vérité, c’est un de ces livres qui se lisent et ne se racontent pas. On n’y trouve nulle part de ces récits enchaïînés qui prêtent à des résumés, à des discussions. Mais ce qui vaut mieux, après l’avoir lu et longtemps après l’avoir fermé, on emporte la sensation d’avoir vécu en Asie trois ans, et d’avoir été M. de Gobineau.… Je vous disais tout-à-l’heure que, dans son souci de se documenter librement sur une contrée et des races si étrangères à tout ce qu’il avait approché encore, il avait fait délibérément table rase en lui-même des doctrines dont l’élaboration l’avait absorbé jusque là. Cela est vrai, et cela ne l’est pas. Malgré son vœu très véridique de n’être plus en voyage que le reflet de ses visions, un Gobineau ne peut pas se laisser aller, avec le parfait désinté- ressement qu’il recherche, à ne recueillir sur le | monde extérieur que des impressions dégagées,

comme ferait un de nous, qui n’aurait pas écrit | l’Essai sur l’inégalité des races humaines. — Si

l’équipage du navire anglais qui l’emporte vers le É golfe Persique est formé de matelots de Liverpool, | doubles en hauteur et en corpulence des lascars î malais entassés sur ce même bateau, il ne se retien- : dra pas d’indiquer qu’en présence de cette « oppo-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau sition d’aspect », il « semble difficile de croire à l’égalité des races ». (1) Si les naturels de la côte d’Aden, enfants et vieillards, lui font voir « un seul et même type aux divers âges de son développement », il ne résistera pas davantage à faire ressortir que, « dans un autre ouvrage », il avait déjà signalé cette particularité, « sinon comme l’indice d’une originalité absolue de race, du moins comme le signe certain que les éléments divers dont elle est formée se sont combinés depuis de longues séries de siècles, se sont répartis à proportions égales dans tous les individus, -et n’ont pas subi d’apports étrangers à des époques récentes ». (2)

Et il renverra le lecteur à l’Essai sur l’inégalité.

C’est donc bien l’auteur de l’Essai qui se prolonge encore et se retrouve dans Trois ans en Asie. En

_ toute rencontre, M. de Gobineau est attiré et cède :

aux occasions de contrôler expérimentalement tant. de théories ou de conjectures risquées dans le livre qui avait occupé quinze ans de sa vie d’étudiant laborieux. La veine de ses doctrines ethnologiques continuera de circuler sans cesse dans les dessous de ses ouvrages. Mais à la surface, elle est dissimulée à ce point que le plus souvent elle

échapperait à un lecteur non prévenu, qui n’aurait pas lu l’Æssai sur l’inégalité.

Ce qui me paraît non moins remarquable, c’est la démarche assouplie et le ton plus reposé de l’auteur. Son style même se métamorphose, et n’a plus autant de cette redondance oratoire, de ce tranchant un peu doctoral, qu’il prenait souvent dans l’Æssai. Ce style s’humanise et se colore d’amabilité, d’ironie, — devient plus mobile, plus sinueux, plus chatoyant.

Voici un tableau de la vie au bazar, qui pourra vous donner l’impression de ce nouveau ton, enjoué et exact, qui anime Trois ans en Asie :

s’amuse plus continuellement que dans un bazar de Téhéran, d’Ispahan ou de Schyraz. C’est une conversation qui dure toute la journée sous ces grandes arcades voûtées, où la foule se presse perpétuellement aussi bigarrée que possible. Les marchands sont assis sur le rebord des boutiques, où

à les marchandises s’étalent avec un art d’exposition que à nous avons perfectionné. Les loutys coudoient la foule, le bonnet de travers, la poitrine débraillée, la main sur le % gàmà. Les aveugles chantent. Un raconteur d’histoire s’est | emparé du chemin et hurle à pleins poumons les douleurs ou les attendrissements ou les paroles édifiantes d’un roman. à Là, passent des Kurdes avec leur turban énorme et leur | physionomie sombre et sérieuse. Au milieu d’eux se glis- | sent, semblables à des anguilles, des mirzas, l’encrier à la

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

ceinture, gesticulant comme des possédés et riant à grands éclats ; dans leur marche précipitée, ils tombent sur une file de mulets chargés de marchandises, qui sont arrêtés à leur tour par de longs chameaux venant en sens inverse. La question pour la foule est de passer au milieu de ce conflit; ce qui est certain, c’est qu’elle y passe. Un dervicheavec ses cheveux épars, son bonnet rouge brodé en soie de couleur de maximes édifiantes, le corps à demi nu, la hache sur le dos, et faisant sonner une grosse chaîne de fer, s’entretient familièrement avec un moullah, marchand de livres, ou un tourneur qui lui fabrique un tuyau pour son kalyan. Là- dessus passe un gentilhomme afghan à cheval, suivi d’une : troupe de ses stipendiés. C’est la figure dure, sauvage, intrépide des lansquenets, et c’est aussi leur air débraillé. Turbans bleus collés sur la tête, habits de couleur sombre déguenillés, de grands sabres, de grands couteaux, de longs

  • fusils et de petits boucliers sur l’épaule, de vrais pandours, et dans toute cette cohue des troupeaux de femmes. Elles errent deux à deux, quatre à quatre, très souvent seules, ’ toutes uniformément couvertes d’un voile de coton, rarement de soie, gros bleu, qui les entoure depuis le sommet de la tête jusqu’aux pieds. Le visage est étroitement caché par une bande de toile blanche qui s’attache derrière la tête, par-dessus le voile bleu, et retombe devant jusqu’à terre, et rend impossible d’apercevoir ni de deviner les traits. Un carré brodé à la hauteur des yeux, leur permet de voir très bien et de respirer à travers ce rou-bend ou lien de visage. Sous le voile bleu appelé {chader, qui est surtout destiné à envelopper depuis la tête jusqu’aux genoux de la personne, se met encore un vaste pantalon à pied qui contient les jupes et qu’on ne revêt que pour sortir. Ainsi calfeutrées, enfermées, les femmes cheminent en traînant leurs petites pantoufles à talons avec un balancement qui n’arien de gracieux, et viennent s’accroupir au bas de la boutique des marchands d’étoffes, faisant déplier des monceaux de

pièces de toile, des soieries, des cotonnades, discutant, comparant, ne se décidant pas et enfin se levant et s’en allant maintes fois sans avoir rien acheté, comme cela se pratique dans d’autres pays encore, et tout cela sans avoir . soulevé le moindre bout de leurs voiles.

Et tandis que les marchands font assaut d’éloquence et de

persuasion pour arrêter ces goûts si incertains et si changeants, tous les propos et cancans de la ville débordent de boutique en boutique. Ici on parle politique et on blâme telle mesure récente du gouvernement ou telle résolution qu’on dit imminente. On raconte ce qui s’est passé la veille au soir ou le jour même dans le harem du roi et le point exact où en est la discussion de telle khanum avec son mari. La chronique scandaleuse court de bouche en bouche, peu voilée et s’exagérant tous les quarts d’heure. On emprunte de l’argent et on en prête. On retire telle pièce de vêtement qui était en gage depuis six mois et on va enga- : ger telle autre. On se querelle, on se menace, mais on ne se frappe pas, à moins de circonstances rares. C’est un tapage, des cris, des rires, des gémissements, des poussées à faire tomber les voûtes, et souvent aussi elles ne résistent pas. Car, bâties en briques crues en beaucoup d’endroits et eimentées à la grosse, elles s’écroulent avec fracas, surtout aux approches du printemps, et on ne peut nier qu’elles n’écrasent çà et là quelques causeurs. Mais c’est un accident considéré avec beaucoup de philosophie, et on ne voit pas que personne en soit contrarié ni préoccupé. &

Voici comment la journée d’un Persan se passe : une

| grande partie dans les promenades au bazar, une autre partie est donnée aux visites… (1)

| A ce petit tableau si mouvementé de la vie au ! bazar, il ne manque en vérité qu’un seul person-

(1) I, 5. — (Les caractères. — Les relations sociales). \

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la pie et les prophéties du comte de Gobineau nage : M. de Gobineau lui-même. — Je l’imagine assez pareil à ce que fut jadis en France, au dixhuitième siècle, le « Persan » de Montesquieu, curieux de tout voir et de ne laisser échapper rien, inlassable d’interroger les seigneurs et les ministres, les guerriers, les docteurs, les courtisanes, les gens du peuple et les hommes de Dieu. Mais moins étonné que ce Persan, puisqu’il recherchait surtout l’imprévu.

Je vous renvoie à Trois ans en Asie, pour y saisir le détail de ses découvertes. C’est un livre de sensations, d’anecdotes, et de réflexions cursives. Une œuvre de charme, plutôt que de pensée. Or, le charme se sent, et ne se transcrit

Passons à ces deux autres livres où la révélation du monde asiatique me paraît aussi impalpable et aussi heureuse, et dont la matière plus étoffée s’offre mieux à l’exposition.

Je serai rapide, — et pour cause, — sur le Traité des écritures cunéiformes. (1) (:) Deux volumes in-octavo, Firmin-Didot, 1864. — Six ans plus tôt, M. de Gobineau avait déjà fait paraître une brochure intitulée Lecture des textes cunéiformes (Firmin-Didot, 1858). Le savant M. Oppert y était doucement plaisanté. a

Vous n’attendez pas de moi que j’explique le système d’interprétation de ces écritures, proposé par M. de Gobineau dans ces deux majestueux volumes bourrés de textes. de traductions et de commentaires, avec accompagnement de planches. Mais je m’en excuserai mieux, en vous confiant que ce travail considérable est environné d’un assez fâcheux renom chez les assyriologues. Le système offert par M. de Gobineau était si neuf en son temps, si hardi, si original, il lui était si personnel, qu’aucun érudit n’a plus osé le reprendre. Et l’éminent et sarcastique M. Oppert en a fait justice, au nom de l’érudition sans fantaisie, dans les termes suivants, qui vous renseigneront, mieux que je ne saurais faire, sur l’économie de ce M. de Gobineau, déchiffra quatre fois de suite les mêmes _ textes cunéiformes, chaque fois d’une facon toute différente, 1 mais toujours avec un succès égal, et lut le même texte de 4 sept manières différentes, de droite à gauche, de gauche à 4 droite, de haut en bas, de bas en haut, diagonalement de 4 droite à gauche, diagonalement de gauche à droite, et enfin i- Ceci demande une explication brève.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau . La thèse de M. de Gobineau, c’est que l’écriture cunéiforme, — l’écriture des inscriptions de Khorsabad, de Persépolis ou de Suse, — n’est assimilable en aucune manière à notre écriture occidentale, invention modeste, puisqu’elle est simplement destinée à traduire et à fixer les opérations de l’esprit. D’étroits rapports existaient, à l’entendre, entre la science de l’écriture chezles Orientaux et cette science des nombres qui, menée si avant dans l’antiquité chaldéenne et reprise par Pythagore, a pour objet de munir l’homme de moyens d’action et de défense vis-à-vis des forces mystérieuses de la nature. Et, par une suite toute naturelle, les textes assyriens lui apparaissent, dans leur essence et leur destination même, comme autant de formules capables, — suivant le sens que sait leur affecter celui qui les compose et celui qui les emploie, — de conjurer les influences néfastes, ou d’attirer les influences favorables, qui peuplent l’univers invisible et se meu-

  • vent autour de l’être humain, à ce que croient les

Les écrits du genre de ceux qui nous occupent sont ce qu’on appelle les Talismans. Aucune des populations de l’Orient n’en a jamais douté, et ce sont constamment, dans les siècles passés aussi bien qu’aujourd’hui, des talismans qu’elles ont vus en contemplant les inscriptions cunéiformes de tous les genres. Les premiers explorateurs européens de la Perse ont appris des indigènes à en juger de même. Per-

sonne, jusque dans ces derniers temps où la science allemande et anglaise est venue émettre une autre hypothèse, n’avait soupçonné qu’il en püt être différemment, soit sur ne s’est jamais imaginé que les caractères creusés sur la pierre vive, par une main mystérieuse, pussent avoir servi à fixer le souvenir des événements historiques dans des contrées où, depuis les jours d’Assuérus jusqu’à nos temps, les annales des royaumes sont conservées et même cachées dans le trésor des souverains. On n’a pas supposé qu’un monarque superbe ait jamais voulu retracer les souvenirs de sa gloire à des hauteurs et dans des lieux où, généralement, le regard ne saurait atteindre, et qui semblent avoir jadis été enfermés dans des enceintes inaccessibles aux multitudes. On a cru plus naturel d’admettre que les usages qui s’observent actuellement trouvaient également crédit à ces époques ; que dans les temples, dans les jardins et les palais des grands, sur les fondements des citadelles, on jug’eait utile, même indispensable, de tracer, d’une manière à jamais durable, des formules talismaniques qui fussent des gages d’immuable solidité, de puissance et de bonheur… (1) Des talismans, — M. de Gobineau en rencontre

partout en Asie. Talismans! ces « globes ailés placés au-dessus des portes », ces bœufs-griffons et ces sphynx qui « défendent les avenues des palais »..

Talismans ! ces cachets de cornaline que Mahomet et plus tard le Bäb recommandèrent de porter, parce que cette pierre écarte la pauvreté…

| (1) IV, 1. — (Causes et conséquences nouvelles de la mobilité des

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau La confiance dans les talismans, dans la protection à attendre de certains bijoux, de certaines pierres ou de certains êtres, ne peut être regardée comme une superstition exclusivement orientale. Mais, sans que nous en sachions le pourquoi, il nous paraît bien plus étrange que l’on puisse accorder une vertu d’enchantement à certains textes littéraires ! Supposez, pourtant, que M. de Gobineau ait dit vrai, en . nous rapportant cette opinion qu’ilavait recueillie en Perse, et que les inscriptions cunéiformes fussent en effet des formules talismaniques : il serait de l’essence de talismans si subtils de n’ouvrir leur se- ‘ cret qu’aux initiés, de le refuser aux profanes, et de les tromper par la bonhomie d’interprétations plus faciles, mais de moindre profit. Et on comprendrait, dès lors, cette variabilité d’adaptation et de lecture qui scandalise M. Oppert.…. En s’engageant dans ces études proprement cabalistiques, où l’avait peut-être encouragé et aidé son savant ami le rabbin Mulla-Lalazar, M. de Gobineau ne méconnaît pas qu’il « tient la main d’une science décriée », (1)et « tout-à-fait propre à effrayer () IV, 1. — « Il n’est pas jusqu’à Spinoza qui n’en ait médit, et Spinoza pourtant en a vécu. »

les esprits accoutumés au mode de raisonnement, aux méthodes d’investigation de la science européenne ». Je ne le suivrai pas sur cette pente. Mais à ceux qui seraient tentés de l’y rejoindre, je signalerai la beauté parfaite des pages où il a mis toute sa force et toute sa compréhensivité à fixer ce que ses conversations orientales lui avaient appris sur l’histoire et sur l’harmonie des doctrines de l’antique

Pour moi, la physionomie que j’essaie de retracer me sembierait incomplète, si je n’indiquais ce nouveau trait qui nous apparaît à présent chez M. de Gobineau : son goût pour l’étude du mystérieux, de l’occulte, du supra-sensible. Il n’était pas magicien, mais il était intéressé au plus haut point par la magie. (2) Tant de curiosité va-t-il jamais sans un peu de sympathie ? Et sans vouloir vous donner ici l’impression d’un Gobineau théosophe ou spirite, — je conjecture pourtant que lui-même n’eût pas rejeté a priori toute possibilité de croire à l’effet surprenant de certains fluides, qui ont échappé jusqu’ici

(1) Lire notamment le chapitre intitulé Développement historique des idées chaldéennes (LV, 5). (2) Dans le petit catalogue de sa Collection d’ouvrages recueillis en Perse sur l’histoire, la poésie, La philosophie, les sciences occultes, etc. (Plon, 1870), je ne relève pas moins de quinze numéros se rapportant à des manuscrits arabes ou persans, traitant de sciences ma- giques.—l{est à noter aussi que la renommée de M. de Gobineau se perpétuait très vivante dans certains milieux théosophiques, en un temps où son œuvre était entièrement oubliée du grand public.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau aux prises de la science, et se manifestent, chez certains êtres très nerveux, par d’étranges dons divimnatoires… 7x Du reste, il convient de se montrer très prudent sur le terraïn où je risque cette conjecture, lorsqu’on n’y est en somme autorisé que par certains linéaments et certaines touches à peine accentuées de l’œuvre qu’on étudie. C’est pourquoi je reviens aux régions permises, en me bornant à observer que ‘ cette sympathie pour toutes les manifestations du surnaturel qualifiait parfaitement M. de Gobineau à devenir l’historiographe d’une nouvelle religion. Cette bonne fortune lui advint dans son livre

  • sur Les religions et les philosophies dans l’Asie Cet ouvrage est recommandable au premier chef, 1900, chez Ernest Leroux, avec préface de M. Schemann. Cette pré- face débute ainsi : (« Depuis une série d’années, l’ouvrage du comte de Gobineau sur Les religions et les philosophies dans l’Asie centrale est épuisé sans qu’un de ses compatriotes ait eu la pensée de le remettre sous les yeux du public. Cest un auteur allemand qui réédite aujourdhui le livre de l’illustre Français. Le fait est assez extraordinaire pour mériter une explication… » M. Schemann fait ensuite connaître l’existence de laæ« Société Gobineau », fondée par lui en 1894 : « Le premier but de cette association fut de rassembler les fonds nécessaires pour les éditions allemandes ; le second — celui dont je m’occupe présentement — est La réimpression des œuvres épuisées et la publication des œuvres posthumes du comte de Gobineau. »

comme le livre de Gobineau le mieux fait pour conquérir à ses dons d’intelligence ceux que lui aliènent, dans ses autres œuvres, l’essor de son tempérament et son humeur aventureuse. C’est le volume signé de lui qui a jusqu’ici le mieux réussi en France. Renan le cite avec éloge à la fin de ses Apôtres. (1) Et M. Albert Sorel écrit : « Quand je rencontrai le comte de Gobineau, je n’avais lu de lui que son Æssai sur les religions et philosophies dans l’Asie centrale, qui est demeuré, pour moi, son ouvrage le plus original, le plus accompli, et qui aurait dû suflire à sa réputation. » (2).

La philosophie, la religion, le théâtre en Perse, tel est le triple intérêt du livre. Mais sa haute nouveauté, lorsqu’il parut, fut d’importer en Occident la révélation d’une religion née d’hier, puisqu’elle s’est formée en Perse au milieu du siècle dernier. Cette religion est le « Bäbisme », dont le premier élan dépassa toute attente permise, et dont les des-

. tins, — s’il faut en croire certains adeptes qu’elle est récemment parvenue à faire en Europe et en Amé- rique, seraient très loin d’être accomplis :

En très peu d’années, c’est-à-dire de 1847 à 1852, cette religion s’est répandue dans presque toute la Perse, et y

(1) Renan, Apôtres, chapitre XIX, mentionne le Bâbisme, pour montrer la permanence des besoins religieux, cite M. de Gobineau, et le nomme « un narrateur qui a tout su d’original ».

245 14.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau compte des zélateurs innombrables. En cinq ans, une nation de dix à douze millions d’hommes, occupant un territoire qui en a jadis nourri cinquante millions, une nation qui ne possède pas ces moyens de publicité considérés par nous comme si indispensables à la diffu- | sion des idées, je veux dire les journaux et les brochures, $ qui n’a pas même de service de poste aux lettres, pas même | une seule route carrossable dans toute l’étendue de l’em- “4 pire; cette nation, dis-je, en cinq ans a été visitée tout entière par la doctrine des Bàbys, et l’impression produite a été telle que les plus graves événements en sont résultés. : Et ce n’est point une population ignorante qui s’est surtout émue; ce sont des membres éminents du clergé; ce sont des gens riches et instruits, des femmes appartenant à des familles importantes; ce sont, enfin, après les musulmans, à des philosophes, des soufys en grand nombre, beaucoup de : Juifs, qui ont été conquis tout à coup par la nouvelle révé- lation. A le bien prendre, parmi tous les religionnaires de ; peu près en dehors de ce mouvement passionné : les nossayrys et les chrétiens. La cause de cette abstention est la même de part et d’autre; c’est la profonde ignorance des matières intellectuelles mises en question. Il y à cependant une distinction à : faire. Le nossayry est un nomade, comme on dit, ou, pour parler plus exactement (car il n’existe pas de nomades réels en Perse), le nossayry est un homme de tribu occupé exclusivement de ses troupeaux, de ses champs, de la chasse, de ses querelles. Les besoins religieux de son cœur et de son esprit sont complètement satisfaits par le très petit 4 nombre de prescriptions que lui impose sa foi. Il n’est pas théologien, et son activité se porte ailleurs que sur les sujets transcendants. Quant au chrétien, le mieux est de n’en pas | parler. Dans l’abjection complète où il est tombé, lui et son clergé, il serait bien à désirer, pour l’honneur du nom qu’il

souille, qu’on le vit disparaître. Il est incapable aujourd’hui d’errer en matière de foi. (x)

Ainsi, le bâbysme a pris une action considérable sur l’intelligence de la nation persane, et, se répandant même au-delà des limites du territoire, il a débordé dans le pacha- ë, lick de Bagdad, et passé aussi dans l’Inde… (2)

L’effervescence suscitée en pays d’Orient par l’éclosion du bâbisme fut telle qu’elle ne laissa pas d’inquiéter les puissants voisins de la Perse. Un savant, (3) qui a fait ses études dans un lycée de Russie, m’a conté y avoir lu sous le manteau Les religions et philosophies dans l’Asie centrale, au temps de sa jeunesse. Le livre de M. de Gobineau, qui fournissait le récit du soulèvement des bâbys et l’exposé de leur doctrine, semblait subversif en Russie : il était prohibé comme tel par l’autorité

(1) M. de Gobineau ne manque jamais une occasion de témoigner

son mépris aux chrétiens d’Orient. — Cf. Chapitre II (le Soufysme

et la philosophie) : « Cette dégradation est si réelle et si générale, la morale même, chose à peine croyable, se montre chez ces malheureux si inférieure de tous points à celle des musulmans, qu’on ne sait comment s’expliquer des vérités si tristes. Pour moi, après y avoir réfléchi longtemps, je serais tenté de croire que la cause en est dans la bassesse originelle des classes sociales auxquelles appartiennent primitivement les chrétiens. Soit Koptes en Egypte, soit Chaldéens en Perse, ce sont des restes de population urbaine ou agricole. Les classes supérieures mont pas résisté longtemps aux séductions du pouvoir, de la richesse, de la considération, et ont promptement embrassé une religion victorieuse

à qui ne leur demandait guère de sacrifices. Ce qui est demeuré

chrétien, c’est ce qui ne valait pas la peine d’être converti. »

À (2) Chapitre XII. — (Les livres et la doctrine des Bâbys).

(3) M. Deniker, président de la Société d’anthropologie de Paris.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

M. de Gobineau était arrivé à Téhéran en 1855, c’est-à-dire trois ans à peine après que les martyrs | du bâäbisme avaient étonné les rues de cette ville par leur fanatisme invincible : marchant au dernier $ supplice en chantant, les chairs ouvertes, tandis | que des torches léchaient leurs blessures. IL questionna les docteurs qui avaient vu et compris ces événements encore présents à toutes les mémoires,

et se procura, non sans peine, les livres de théo-

logie bâby, qu’en Perse les fidèles dissimulaient avec soin, car leur possession était punie de

Je ne retracerai point d’après lui les premières prédications de Mirza-Aly-Mohammed, qui se donna le nom de « Bäb », — c’est-à-dire Porte, — voulant exprimer par là qu’il était la « Porte » ouverte sur la vérité; non plus que la part, merveilleuse en Orient, que sut prendre à la propagation de sa doctrine une femme, d’une extrême beauté et d’une incomparable vigueur d’esprit, qui reçut des Persans ce surnom élégant : Gourret-Oul-Ayn, — c’est-à- dire la Consolation des Yeux. Je ne conterai pas davantage les premiers succès politiques et militaires de la secte des Bâbys, ni leur déroute; (1)

(:) Voir dans Religions et Sociétés, (Alcan, 1905), l’étude intitulée Babisme et Béhaisme, par M. Hippolyte Dreyfus. — Consulter aussi Louis de Ronchaud, £Ztudes d’histoire politique et religieuse (Paris,

le siège du château où ils s’étaient concentrés; Bâb. Mais je m’attacherai plutôt à démêler ici les mobiles de la sympathie très marquée que M. de Gobineau a témoignée, dans son livre, à la religion enseignée par Mirza-Aly-Mohammed.

Je vous ai signalé déjà son goût personnel pour l’étude des antiques philosophies orientales, en ce qu’elles ont de plus surprenant et de plus voilé, et l’attrait qu’exerçaient sur son esprit les spéculations sur lesnombres qui s’y trouvent mêlées. Or, l’intervention des nombres exerce dans la théologie du Bäb un rôle, non pas accessoire, mais remarquable et même primordial.

C’est ainsi que le nombre 7 y est l’expression des sept énergies de la parole divine, d’où émane le monde. Le nombre 19 équivaut à la vie, augmentée du principe actif qui la meut, et que les Bâbys nomment le Point. Ce nombre leur donne la valeur panthéistique de l’univers fondu en Dieu, et possède par là un sens sacré et privilégié, auquel il convient que tout se sübardonne et s’adapte dans l’organisation des sociétés

7 249

la vie et les prophéties du comte de Gobineau 4 pénales, etc., tout se doit régler par dix-neuf. L’année aura dix-neuf mois, le mois dix-neuf jours, | le jour dix-neuf heures, l’heure dix-neuf minutes, la minute dix-neuf secondes… Chaque collège ’ sacerdotal se composera de dix-huit prêtres, ayant à leur sommet un chef, qui représentera le |

Ces prescriptions, ajoute M. de Gobineau, n’ont aucun caractère symbolique. Dans la pensée du Bäb, elles sont destinées à donner aux choses « leur dé- termination normale et nécessaire », à régler le monde en conformité des lois de l’harmonie préétablie :

Jusqu’ici, l’ignorance avait violenté l’esprit et la matière, en leur imposant des modes d’activité et des lois d’organisation qui ne répondaient pas à leur véritable nature. Le Bäb rétablit la cohérence et la similitude des mouvements entre Dieu et la créature momentanément écartée de sa source, et c’est pourquoi il dit avec autorité : « Organisez toutes choses d’après le nombre de l’unité, c’est-à-dire avec une division par dix-neuf parties. » (1)

Vous sentez, sans que j’y insiste, combien ces spéculations sur l’efficacité des nombres devaient attirer et captiver l’auteur du Traité des écritures cunéiformes. — Mais d’autres considérations, qui

(n) Chapitre XII. — (Les livres et la doctrine des Bâbys).

nous sont plus accessibles, méritaient aussi d’inté- resser son attention.

Dans ses relations avec la science des nombres, telles que je viens de les faire entrevoir, le bäbisme apparaît comme une rénovation des anciens principes obscurcis de la sagesse chaldéenne. A ce titre, c’est une religion très purement et authentiquement orientale. Mais, par ses autres aspects, elle se montre très dégagée d’archaïsme, très hardie, très . européenne. C’est en tout ce qui touche à ses théories sociales et morales : Les bâbys, raisonnant comme les économistes européens, imaginent une organisation politique disposée de | manière à donner à l’homme la plus grande somme de | tranquillité, de sécurité et de bien-être; chez eux, l’habit gi est oriental, mais la pensée ne diffère pas essentiellement : au fond de celle des hommes nouveaux de nos pays. Les s uns et les autres imaginent une humanité éclairée, douce, : riche, productrice, sociable, heureuse, ne se battant pas, et, ê ce qui est la partie du problème que la pratique seule , K pourra résoudre ou ne pas résoudre, n’étant pas un jour, à la fin, bien battue. Le rôle que les bàbys font jouer dans

tout cela à l’intervention du Dieu qui vit au fond de la

0 conscience de chaque fidèle, c’est le même que celui prêté D par M. Proudhon à ce qu’il appelle Justice, et en analysant Là de près les deux conceptions, peut-être Les trouverait-on é plus étroitement parentes qu’il ne semble. De cela je con-

la vie et les prophéties du comte de Gobineau clurai qu’en fait d’idées dissolvantes, le bäbysme peut Ë servir de preuve que les Orientaux ne sont pas en arrière de nous. Si le bäbysme est une utopie, des utopies semblables existent également chez les sectes philanthropiques … d’Angleterre, d’Allemagne et de France; s’il est susceptible de recevoir une réalisation, les utopies européennes pour3 ront également, sous une forme ou sous une autre, faire subir quelque jour à une portion quelconque de nos sociétés, les effets de leur expérimentation. (1)

Le Bäb, dans son adolescence, ne s’était pas seulement adonné à l’étude des doctrines guèbres : il avait lu les évangiles dans les traductions répandues par les missions protestantes. Et souvent il avait conversé avec les juifs de Schyraz. Or, les juifs étaient en Perse le meilleur véhicule de la science et de la philosophie d’Occident :

Les juifs ont des docteurs Gont quelques-uns, en fait de

$ connaissances talmudiques et philosophiques, sont très savants. J’ai été frappé d’un étonnement véritable, le jour où

l’un de ces érudits m’a parlé avec admiration de Spinoza et

m’a demandé des éclaircissements sur la doctrine de Kant.

Ces noms, ces idées, des lueurs d’autres idées qu’on devrait

leur supposer inconnues arrivent jusqu’à eux dans les ou-

É srages qu’ils font surtout venir d’Allemagne et dont l’entrepôt est Bagdad. Du reste, ils entretiennent des communications

les uns avec les autres sans que les distances les arrêtent.

En aucun temps la hardiesse des spéculations philosophiques n’a fait défaut aux juifs. Rien parmi eux n’est changé sous ce rapport, et on cite principalement à Bagdad

(1) Chapitre XII. — (Les livres et la doctrine des Bâbys).

plusieurs savants qui, par la témérité de leurs objections, sont dignes de ce que leur nation a produit de plus hétérodoxe. L’esprit juif est chercheur de sa nature et aime à acquérir, dans les richesses de ce monde, aussi bien ce qui est science que ce qui est or. (1)

C’était donc en partie grâce au contact des protestants et des juifs que Mirza-Aly-Mohammed était parvenu à élaborer, dans ses propres méditations, une doctrine religieuse très compréhensive et très composite, .orientale par son origine et son fond mystique, mais recouverte et nourrie d’idées empruntées à l’Occident.

. A cet égard, ce qu’il y a peut-être chez lui de plus original, c’est sa théorie de la révélation. Le Bäb est bien loin de se donner comme l’unique révélateur de la vérité suprème. Avant lui sont venus Mahomet, Jésus; après lui viendront d’autres révé- lateurs, qui le surpasseront, comme il pense avoir surpassé Mahomet, qui lui-même avait surpassé Jésus. C’est là une très haute tentative pour relier et pour unifier les divers moments de la conscience religieuse. Loin de se démentir et de se faire la guerre, les révélateurs se continuent et se complètent ; ils forment une chaîne. Chacun d’eux ajoute à notre initiation. L’homme atteindra par () Chapitre IV. — (Le Soufysme. — La Philosophie). 253 15

la vie et les prophéties du comte de Gobineau ÿ degrés à la vérité divine. Mais la parole de Dieu ne se découvre pas tout entière et du premier

Les prophètes primitifs venant agir sur une nature humaine extrêmement endormie, alourdie, paralysée dans sa chute, n’ont eu pour mission que de la réveiller dans la mesure du possible, et de l’acheminer vers l’intelligence de sa situation. Ils lui ont annoncé peu de vérités, et des plus simples ; ils lui ont prescrit peu de règles, et les plus nécessaires ; lui laissant le temps de se réconforter sans trop d’efforts, ils n’ont pas voulu la brusquer, au risque de la faire choir encore en la menant trop vite. C’est là une des manifestations de cette bonté éternelle qui fait le fond de tous

‘ les actes divins ; et combien elle s’est trouvée en cela pré- voyante et sage, c’est ce que la difficulté avec laquelle les hommes ont toujours obéi à toutes les prescriptions, si faciles et si modestes qu’elles fussent, s’est chargée de démontrer dans tous les siècles.

Graduellement, toutefois, et à pas bien chancelants, mais cependant ininterrompus, l’humanité marchaït. La loi de Moïse devint bientôt insuffisante, et la nature divine s’incarnant dans Jésus apporta le christianisme. C’était un progrès immense. Le monde en profita assez pour que, après un laps de temps beaucoup moins considérable que celui qui s’est écoulé depuis David, le dernier prophète, ou, si | l’on veut, Salomon, jusqu’à Jésus, Mahomet püt apparaître. Il entraîna encore les hommes un peu plus loin que Jésus ne les avait portés. Cependant, non plus que son prédécesseur, il ne vint pas à bout de leur imprimer un mouvement uniforme, et beaucoup d’entre eux restèrent obéissants aux révélations périmées, comme cela était arrivé antérieurement. Enfin le Bäb parut à son tour, et sa révélation, plus complète sans doute et, comme diraient chez nous certains

politiques, plus progressive, a d’ailleurs revêtu des caractères assez particuliers, qui sont la démonstration et la preuve de son excellence.

Elle n’abroge aucune des prescriptions essentielles des lois précédentes, mais elle vient les compléter. Elle ne donne pas les autres prophètes comme ayant été inférieurs au Bàb, quant à leur essence ; ils ont seulement été plus réservés, plus discrets, et ils ont dû l’être. Du reste, iln’est nullement nécessaire maintenant de s’occuper d’eux, de leur rendre des honneurs rétrospectifs, de s’en référer à leurs paroles, de consulter leurs livres. Tout cela, fort bon dans son temps, mais aujourd’hui dénué de toute utilité, aurait inconvénient grave de retenir les hommes dans des bas-fonds où ils ne doivent pas rester. On aurait tort de croire qu’une négligence si absolue püt tourmenter ou affliger l’âme des anciens prophètes ; ce serait ne pas connaître ce qu’elle est en réalité ; mais Dieu, de qui émanent, dans le temps, et les révélations et les révélateurs, s’affligerait, au contraire, de voir ses volontés paralysées par une aveugle reconnaissance, une indécente et maladroite piété, un esprit de routine contrecarrant ses vues de progrès indéfini. Ainsi des religions mortes il ne faut rien garder, pas même la mémoire des donateurs.

Maintenant que le Bàb est le prophète du siècle, c’est à lui que doivent s’adresser provisoirement les hommages. Mais voici qui est très remarquable, et j’y faisais allusion tout-à- l’heure en disant que la révélation nouvelle a des caractères qui lui sont spéciaux : Dieu n’a pas voulu cette fois laisser croire à l’humanité qu’elle était arrivée à son terme, et surtout que la révélation qui lui était faite se renfermäât dans un homme. Le Bäb, pour grand qu’il puisse être, n’est pas à lui seul le prophète, ou si l’on aime mieux, la prophétie

actuelle. Elle se compose d’une unité tout entière, et si l’on | se reporte à ce qui a été dit précédemment, on comprendra de suite qu’une unité tout entière, c’est ici dix-neuf manifes-

la vie et les prophéties du compte de Gobineau tations personnelles. Le Bàb en est le Point, il n’est pas à lui seul toute la manifestation.

Voilà donc que l’organe révélateur qui se produit de nos jours possède un avantage bien saillant sur tout ce qu’on avait vu jusqu’alors. Il n’est pas seulement émané de la divinité, il est constitué comme elle, par ses dix-neuf manières d’être. Comme la divinité, il forme ce genre d’unité primitive qui est l’unité féconde des différentes personnalités qui y sont comprises. (1)

Qu’est-ce là, sinon l’introduction fort imprévue de l’idée du progrès collectif, — cette idée si européenne et si neuve, — dans le domaine de la

Aucune combinaison d’idées n’était si apte à conquérir l’intérêt d’un Gobineau.

A l’instant de sa vie où nous voici parvenus, sa préoccupation dominante demeure celle que nous lui avons jusqu’ici connue: partout, il s’attache à observer le phénomène spécial du mélange.

Mais la circulation des valeurs intellectuelles cesse de lui sembler soumise à la circulation des valeurs ethniques à travers le monde. Les mélanges d’idées, — en mème temps qu’il constate leur indé-

(G) Chapitre XII. — (Les livres et La doctrine des Bâbys).

pendance à l’égard des mélanges de races, — ne lui paraissent plus moins efficaces sur les destins de l’humanité.

L’Europe et l’Asie sont deux mondes étrangers l’un à l’autre, mais parents, quoique séparés. Si jamais ces deux mondes réussissaient à se rejoindre et à se fondre, nul ne peut prévoir quelle humanité inconnue, et originalement douée, surgirait d’un tel

M. de Gobineau nous donne en divers endroits la preuve que lui-même, avec un dilettantisme d’expé- rimentateur, — ou plutôt vraiment d’alchimiste et voire de sorcier, — il eût aimé présider à certaines combinaisons partielles du génie asiatique et du génie européen. Et par là, on discerne le plaisir extrême qu’il prit à approfondir la doctrine du Bäb, — où il rencontrait une mixture de traditions asiatiques et d’innovations occidentales, — et à la ramener en Europe, où il ne lui était pas démontré qu’elle ne saurait pas un jour faire son chemin… Réciproquement il lui plut, — dans le même esprit, — de traduire en persan le Discours sur la méthode et de procurer à ses hôtes asiatiques le « chef-d’œuvre de

_ M. de Gobineau aurait pu tout aussi bien leur

la vie et les prophéties du comte de Gobineau offrir l’Éthique de Spinoza, ou la Logique de | Hegel. Mais il ne le fit point, et nous en dit les 1 J’ai donc procuré aux Persans le Discours sur la Mé- thode. (r) Il m’a paru que, dans toute notre philosophie, rien É ne pouvait avoir chance de produire des résultats plus singuliers parmi eux. Ils ne sont pas gens à tomber dans les i excès de la méthode expérimentale, et il n’y a pas d’appa- } rence qu’on supprime jamais chez eux l’abus de l’induc- 1 tion. On n’en voit pas davantage qu’ils arrivent à tirer du | cogito ergo sum le parti modéré auquel les Européens ont la prétention de s’arrêter. En réalité, il est impossible de deviner ce qu’ils en feront, mais ils en feront probablement 4 quelque chose, et, pour moi, je ne saurais oublier les séances dans lesquelles les cinq chapitres du chef-d’œuvre de Descartes ont été communiqués à quelques hommes d’une vraie à intelligence et d’une science hors ligne. Ils en ont éprouvé une. impression remarquable, et il n’est pas probable que cette impression s’efface sans résultats. Ce qui les a surtout frappés, c’est l’emploi nouveau pour eux qui était fait de la formule fondamentale. En tant que formule, la découverte et l’emploi en sont très anciens en Orient. Il y a longtemps que rapprochant les mots hyy, vivre, et wehy, « exprimer », | « manifester », « parler », et les ramenant à une même ra-. 4 cine fictive, les métaphysiciens du Talmud et de l’Islam ont è prononcé que vivre ou parler supposait la pensée, mais la conséquence qu’ils en tirent est celle-ci : que Dieu étant | l’existence par excellence, l’existence unique, ilest, en même | (1) Cette traduction du Discours sur la Méthode figure au petit (Imprimés) : « DESCARTES, Le livre de la Méthode.— Traduction persane. — In-4°, maroquin rouge. »

temps, l’unique pensée et l’unique parole, ce qui ne va pas au résultat cherché par Descartes. Aussi, ne fût-ce que pour cette raison, cet auteur leur paraît très curieux. Mais, toutefois les deux hommes que les philosophes de ma connaissance ont la plus grande soif de connaître, c’est Spinoza et Hegel; on le comprend sans peine. Ces deux esprits sont des esprits asiatiques et leurs théories touchent par tous les points aux doctrines connues et goûtées dans le pays du soleil. Il est vrai que, pour cette raison même, elles ne sauraient introduire là des éléments vraiment nouveaux. (1)

M. de Gobineau estimait que « tout ce que nous pensons et toutes les manières dont nous pensons ont leur origine en Asie ». (2) Peut-être estimait-il aussi que notre pensée a en Asie son avenir. Cest du moins ce que j’infère de cette comparaison entre le génie européen et le génie asiatique, qui ouvre son livre, et où on sent bien que ses propres affinités déterminent les préférences qu’il laisse transparaître à l’égard de ce dernier

Lorsqu’un Européen embrasse une doctrine, son intelligence se porte assez naturellement à renoncer à tout ce qui n’y appartient pas, ou du moins à ce qui produirait un con-

(1) Chapitre V. — (Les libres penseurs. — Le contact des idées européennes.)

(2) Chapitre Is. — (Caractère moral et religieux des Asiatiques).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau traste trop marqué. Ce n’est pas qu’une telle opération soit chose facile ni simple. Si l’on parvient assez aisément à reconnaître que le noir et le blanc sont incompatibles et que, pour conserver l’une ou l’autre de ces couleurs dans un état désirable de pureté, il importe de l’isoler et de supprimer sa rivale, l’esprit possède rarement l’énergie suffisante pour rendre la séparation aussi absolue qu’elle devrait être, et il conserve le plus souvent un peu de l’opinion qu’il n’a plus, ou même encore de l’opinion qu’il n’a pas. Il est possible, dans des déclarations claires, nettes, de rejeter tels ou tels dogmes, mais il ne l’est pas autant de se soustraire à telles ou telles conséquences de ces mêmes dogmes, à des notions qui n’existeraient pas sans eux : en un mot, le nombre des consciences résolument blanches ou noires est rare partout; ce sont les grises qui se rencontrent le plus

Toutefois, je le répète, il faut convenir que, de tous les fl peuples qui furent jamais, ceux de notre partie du monde, je dis nos contemporains, sont encore ceux qui ont réussi davantage à se donner des croyances d’apparence homogène. Il n’en va pas de même des Asiatiques. Ils sont tellement loin d’un tel résultat, qu’ils n’en conçoivent pas même l’utilité; ils lui tournent le dos et leur préoccupation est

moins de chercher, ainsi que nous, un état de vérité bien circonscrit, bien déterminé, clos de murs, garni de sauts de loup infranchissables à l’erreur, que de ne pas laisser échapper une seule forme, une seule idée, un seul atome de forme ou d’idée perceptible à l’intelligence; voilà ce qu’ils estiment être la vérité; les antinomies ne les effarouchent pas, l’immensité des terrains les ravit, le vague des délimitations ou plutôt l’absence de bornes leur semble de première obligation, si bien que, quelle que soit la thèse soutenue devant eux, cette thèse sera importante et digne de leur sympathie, non pas suivant la mesure de l’élan quon

y remarquera vers l’exactitude, mais suivant la minutie de :

la recherche attachée à quelque point négligé jusqu’alors, et que sa subtilité permet de faire, sinon même entrevoir, au

Je vous ai montré aujourd’hui M. de Gobineau en train d’ « apprendre », puis de « rêver ». — Dans notre réunion prochaine, nous assisterons à son

effort de création. 4 (1) Chapitre. Ir, — (Caractère moral et religieux des Asiatiques).

Souvenirs de voyage. — Nouvelles asiatiques

J’étudierai aujourd’hui les livres de littérature et d’art publiés par M. de Gobineau entre son séjour à Athènes et son départ de Stockholm.

Ces livres sont au nombre de six. Mais il en est deux dont je ne compte pas vous entretenir. C’est l’Aphroëssa, et c’est l’Abbaye de Typhaines. Non qu’ils soient dépourvus d’intérêt ni de mérite. Mais l’Abbaye de Typhaines, (1) — roman historique

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau sur le mouvement communal en France au temps de Louis le Gros, — est visiblement une œuvre de jeunesse. (1) Et l’Aphroëssa, (2) petit recueil de poèmes symboliques plein de sens et de suggestions gobiniennes, a un grave défaut : il est en vers.

Il faut beaucoup aimer M. de Gobineau pour aimer ses vers. Les Allemands là-dessus sont moins délicats et moins résistants que nous : ils mettent très haut les poèmes de M. de Gobineau; ils les admirent. C’est peut-être parce qu’ils les lisent dans une langue qui n’est pas la leur. (3) Ou parce que, mieux informés que nous sur la pensée gobinienne, ils sont plus habiles à la retrouver

(1) En ce sens, E. Seillière, le Comte de Gobineau et l’aryanisme historique, page 295. — Il avait paru à M. Ernest Seillière que les théories de ce roman historique étaient la marque de son anté- riorité par rapport à l’Essai. M. Seillière ne se trompait point, et veut bien m’informer que M. Schemann, consulté par lui, a entiè- rement confirmé sa conjecture.

(3) Mérimée, lettre de Cannes, 13 janvier 1869 : « Jai lu Aphroëssa. Vous savez que je ne suis pas juge en matière de poésie, ainsi ne faites aucun cas de mes critiques, ou plutôt de ma critique, car je n’en ai qu’une. Vos petits poèmes sont bien composés, à mon avis, mais je trouve qu’ils ne sont pas écrits avec la langue qu’ils comportent. Vous avez dans vos plans une grande simplicité, et je vous en loue. Cela est grec et bien; mais pourquoi, lorsque vous prenez la manière d’un poète des anciens temps, vous servez-vous de la langue moderne et de la plus mo-

‘ derne ? Vous avez des néologismes qui passeraient dans la prose, mais que je ne puis admettre dans la poésie. Le contraste entre le fond et la forme me frappe d’autant plus que j’aime beaucoup le fond et qu’il me semble qu’avec un peu plus de travail vous auriez tout accordé. Je crois encore que l’école moderne trouvera que vos rimes ne sont pas assez riches… »

dans ces poèmes. Mais des Français ne peuvent accorder que les vers de M. de Gobineau soient de beaux vers.

Dans cette très rapide étude de la littérature gobinienne, je préfère m’en tenir aux deux volumes de nouvelles, — Souvenirs de voyage et Nouvelles asiatiques, — au ronian des Pléiades, et aux scènes de la Renaissance.

Comme Prosper Mérimée, son ami, M. de Gobineau avait une prédilection pour le genre de la nouvelle. Sa secrète ambition fut sans doute de devenir le conteur français attitré des pays d’Orient, — d’être pour l’Asie ce que fut Mérimée pour la Corse et pour l’Espagne.

Dans sa forme limitée et brève, la nouvelle permet ce que refuse parfois le roman. Elle autorise à tirer parti d’une émotion vive, d’une pensée fugace, qui ne valent souvent que par elles-mêmes, et ne s’introduiraient pas aisément dans une œuvre plus ample, où elles risqueraient de nuire à la rigidité et aux proportions de l’ensemble. C’est une notation. Comme telle, elle convient à ceux qui sont assez doués pour être capables d’animer un coin d’humanité ou de nature, mais qui pourtant

la vie et les prophéties du comte de Gobineau ne portent pas en eux un monde d’accents et de

M. de Gobineau était de ceux-là, en littérature : il avait moins d’invention que de sensibilité et d’intelligence dans le domaine de l’art. Presque toujours, il serait aisé d’établir l’exégèse de ses nouvelles, en les rapportant à tel ou tel trait déjà noté dans ses écrits documentaires. Elles lui furent surtout un prétexte à ressusciter les visions qu’il avait recueillies dans le monde, en y faisant mouvoir ses propres pensées. Elles sont un mélange de réalité observée et de poésie. Et lui-même, il ne pensait

, point diminuer ces petits contes, en les présentant comme très directement émanés de ses carnets de

Souvenirs de voyage; Céphalonie, Naxie et TerreNeuve… (1) Tel est le titre négligent de son premier recueil de nouvelles. — Et c’est seulement en soustitre qu’il donne leurs noms aux trois récits situés dans les pays qu’il venait de voir: Le Mouchoir rouge; Akrivie Phrangopoulo ; et la Chasse au

De l’avis unanime des « gobiniens », la plus

accomplie de ces trois nouvelles est Akripie Je me suis promis de vous la conter.

Elle nous transporte à Naxie, dans l’archipel dénudé et abandonné des Gyclades, et débute par ce paysage :

Les Cyclades sont un des endroits du monde auquel l’épithète de séduisant s’applique avec le plus de vérité. Pourtant beaucoup d’entre elles peuvent être qualifiées en toute justice de rochers stériles; mais au sein de ces mers de la Grèce, où la main des dieux les ont semés, ces rochers brillent comme autant de pierres précieuses. La lumière qui les inonde au milieu d’une atmosphère sans tache, et les flots d’azur qui les enchässent, en font, suivant les heures du jour, autant d’améthystes, de saphirs, de rubis, de topazes. La réalité est stérile, pauvre, assez nue, certainement mélancolique ; mais ces inconvénients s’effacent sous une majesté et une grâce incomparables. Les Cyclades donnent l’idée de très grandes dames nées et élevées au milieu des richesses et de l’élégance. Aucune des somptuosités du luxe le plus rafliné ne leur a été inconnue. Mais des malheurs sont venus les frapper, de grands, de nobles malheurs; elles se sont retirées du monde avec les débris de leur fortune; elles ne font plus de visites, elles ne reçoivent personne; néanmoins ce sont toujours de grandes dames, et du passé, il leur

(1) Cette nouvelle est datée de Pâtissia, août 1867.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau demeure comme le suprême raffinement interdit aux parvenues, une sérénité charmante et un sourire adorable.

En vue de ces îles désertées, voici venir une corvette anglaise. Elle s’arrête à Naxie, pour une avarie: à réparer. Le commandant, Henry Norton, est un joli Anglais de trente-trois ans, « parlant peu, songeant beaucoup, rêvant assez », et présentant « ce mélange, si commun chez ses compatriotes, d’esprit positif, d’esprit romanesque et d’énergie ». Deux gentilshommes naxiotes viennent se mettre à son service, L’un se nomme M. Dmitri de Moncade; il est agent consulaire de Sa Majesté Britannique. L’autre est consul des villes Hanséatiques ; il a nom

M. de Moncade, fort bavard, n’estime que les

Il était incapable d’oublier que ses ancêtres étaient venus du midi de la France, où il était possible que leur nom existàt encore, et il savait de science certaine (1) qu’aucune mésalliance n’avait altéré la pureté du sang circulant dans ses veines.

M. Nicolas Phrangopoulo, — dont le nom signifie « fils de Franc », — ne se tient pas pour moins bon

Cette île de l’archipel grec, « dans toute sa grâce

(1) Tout comme M. de Gobineau. à

merveilleuse, représentée par ces deux vieux débris de la noblesse européenne », et, malgré sa proximité d’Athènes, « plus éloignée de l’univers civilisé que les provinces centrales de l’Amérique », c’était là, continue l’auteur, un de ces « paradoxes violents », tels que le commandant de la corvette Aurora les & adorait ». — On convint de se rendre à la campagne, chez M. Phrangopoulo, pour y passer la fin du jour. -

Après deux ou trois heures de marche sous un ciel avenant, un petit castel, entouré de citronniers et de vignes, apparaît aux voyageurs :

Il frappa d’abord les regards d”Henry Norton, et les rétint. Ce fut une sorte de fascination, et quand M. de Moncade eut annoncé que c’était là le but de la promenade et que, passé un petit pont jeté sur le ruisseau, on allait trouver le domaine de son ami, le voyageur anglais eut limpression que c’était une sorte de Rubicon qu’il allait franchir, et qu’il laisserait sur une rive sa vie ancienne pour, sur l’autre, recommencer une nouvelle existence.

De pareilles visions se produisent quelquefois et sont trompées ; elles dépendent de l’humeur où l’on est, du temps qu’il fait, d’un bien-être physique mieux senti. Les natures propos de tout et à propos de rien, et, qui pis est, elles g’abandonnent volontiers à la créance que leurs oscillations sont d’une nature prophétique et leur ouvrent l’avenir. Il arrive, en conséquence, qu’elles s’égarent ; mais ce serait un genre particulier de superstition que de réduire en axiome qu’elles se trompent toujours.

la vie et les prophéties du comie de Gobineau

Les « oscillations » d’Henry Norton ne l’égaraient point. Étant dans le château, l’apparition d’une magnifique personne lui devint l’occasion d’un

C’était une jeune fille plus que modestement vêtue d’une robe de cotonnade brune à pois blancs, taillée et certainement cousue par elle-même… Des manches larges attachées aux poignets, pas de dentelle, de mousseline ; rien de plus austère. Une taille élancée, forte, ferme, saine, la carnation d’une des néréides de Rubens; des yeux merveilleux, brillants comme des saphirs bleus et de la même transparence que ces pierres… la bouche la plus rose, le sourire le plus épanoui, les dents les plus dignes de la comparaison ancienne avec un rang de perles ; une candeur adorable et sans tache se montrant, se prouvant d’elle-même au premier aspect; le calme charmant de la sécurité.

Lorsque la jeune demoiselle, ayant atteint le bas de l’escalier, traversa la longue salle pour venir s’asseoir à côté de sa mère, le commandant jugea nécessaire d’appeler à son secours toute la roideur civilisée afin de couvrir son émotion, et il s’imposa un air froid et compassé digne du pavillon britannique. Ce ne fut nullement sa faute si la dé- marche souple, noble, d’une grâce inouïe de la nouvelle arrivée présenta à sa mémoire l’hémistiche de Virgile sur la façon dont s’avancent les déesses ; ce le fut encore bien moins quand, la jeune fille étant assise, il vit les yeux de toute la famille attachés sur les siens et toutes les bouches souriant avec le plus candide orgueil, tandis que M. de Moncade lui disait de l’air d’un homme qui expose une vé-

— Je pense que vous n’avez jamais rien vu d’aussi beau | que ma filleule Akrivie! |

Henry Norton cherche à nouer un entretien avec cette belle Akrivie. Mais il n’y peut parvenir :

Elle ne parlait de rien, elle ne savait rien, elle n’avait réfléchi sur rien, et n’avait ce qui s’appelle de conversation sur rien. Cependant, elle souriait, elle ouvrait ses beaux yeux, et elle était ravissante.

Norton ne put réussir à la trouver sotte. Il arriva même tout le contraire. Des éclairs du jugement le plus droit, de la conviction la plus imperturbable et la plus absolue, une visible vigueur, une santé certaine dans cet esprit quasisauvage lui donnèrent plus à penser que n’eussent pu faire les effusions les plus fleuries, dont la meilleure part eût simplement, dans un esprit aussi raffiné que le sien, ravivé des souvenirs et remué des citations. L’entretien le promenait non dans une plaine stérile, mais sur une terre inculte, ce qui est fort différent.

Le soir vient. Norton retourne à son bord, et, — ne pouvant songer à dormir, — dépense quelques heures à arpenter le pont, en regardant la mer :

Le ciel de la nuit était limpide et profond, la lune étincelante; chacune des milliers d’étoiles flamboyait ; certainement son âme ne brillait pas moins en lui-même. Elle passait, comme un général d’armée, une étrange revue; celle des formes charmantes auxquelles depuis qu’elle se connaissait elle avait voué, ne füt-ce qu’une semaine, un sentiment de tendre admiration. La fraîche Irlandaise aux traits fins qui l’avait fait rêver quand il était sorti d’Eton ; Moily Greeves, qui avait tant pleuré quand il avait quitté la maison de son oncle après son premier congé; Catherine Ogleby, à laquelle il avait été fiancé, et qui avait épousé un officier des gardes pendant son séjour en Chine; Mercédès de Silva à Buenos-Ayres, lacinta à Santiago, Marianne

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Ackerbaum dans un des ports de la Baltique ; en vérité, en vérité, il avait aimé tout cela, plus ou moins, mais il avait aimé ; il avait espéré, il avait cru, il s’était agité, il avait eu réelle ; tout cela n’était plus que cendres, mais il avait aimé, et ces cendres se réunissant dans un nouveau foyer servaient maintenant à le rendre plus chaud, et au milieu, dessus, d’un nouveau bois, d’une nouvelle flamme et plus haute de beaucoup que toutes celles qui lavaient jadis animé, s’élançait son amour pour la fille de Naxos. ;

Akrivie, par sa seule beauté, avait-elle pris sur lui cet empire ? — M. de Gobineau va nous répondre:

On n’aime plus aujourd’hui une femme uniquement parce qu’elle est belle; cela arrivait autrefois, dans les temps antiques, dans les temps barbares, mais ne saurait se produire chez des esprits aussi raffinés que ceux de l’époque

En ce cas, pourquoi Henry Norton était-il devenu si vite et si éperdûment amoureux d”Akrivie Phrangopoulo ?

Il mit du temps à découvrir le secret ; à la fin il y réussit, et cela luï faisait honneur.

Les conditions d’existence réunies autour d’Akrivie étaient exactement celles où se trouvaient les femmes d’il y à trois du monde extérieur, le résultat produit avait été pareil sur la fille de Naxos à ce qu’on avait pu le voir sur les tempé- raments d’élite de ces temps reculés. Les qualités natives de la jeune fille n’avaient pas été supprimées mais concentrées.. elles avaient poussé droit en branches fortes, sans nœuds, montant vers le ciel, ayant du charme, mais encore

plus de majesté, de la séduction, mais plus encore de grandeur.. Akrivie était la femme des temps homériques, ne vivant, n’existant, n’ayant de raison d’être que par le milieu où elle se mouvait, fille, sœur exclusivement, en attendant qu’elle devint, d’une manière non moins absolue, épouse et mère. L’être indépendant se retrouve peu dans de telles natures ; ce sont des reflets. (x) Quoi qu’il en soit, voilà ce qu’é- tait Akrivie, et Norton le voyait. Elle lui rappelait avec raison une de ces belles filles peintes sur les vases athé- niens, puisant l’eau dans leur amphore à la fontaine de la cité, et regardant d’un œil impassible les héros se battre et mourir pour leur conquête aussi longtemps que le résultat de la lutte ne les a pas consacrées au vainqueur.

: Et Henry Norton s’était pris à aimer cette « grande enfant, étrangère à ses habitudes, à ses admirations, à ses mœurs, à ses idées », justement pour son contraste avec l’Anglais cultivé, sociable et actif, qu’il était lui-même :

C’est en tant qu’Anglais, et Anglais jusqu’au bout des ongles, Anglais d’imagination comme de sang, que l’événement avait lieu. Cette race normande, la plus agissante, la plus ambitieuse, la plus turbulente, la plus intéressée de toutes les races du globe, est en même temps la plus portée à reconnaître et à pratiquer le renoncement aux choses. Norton… avait navigué, travaillé sans relàche, lu énormé- ment, beaucoup pensé, et chaque fois qu’une occasion d’agir s’était présentée, il ne l’avait jamais laissée échapper. En aucun cas il n’avait permis à la rêverie d’intervenir entre lui et les faits; le monde ambiant n’avait connu de son âme que le côté pratique et l’âpreté judicieuse, honora-

la pie et les prophéties du comte de Gobineau ble, mais enfin l’äpreté au succès. Et c’était à ce moment où, parvenu jeune à un degré supérieur dans son état, tout lui devenant plus facile, promenant sur ce tout un regard désenchanté, il se demandait à lui-même quelle était la valeur intrinsèque des biens pour lesquels il avait si obstinément lutté jusqu’alors. Cette question, il se l’était adressée bien des fois depuis quelques mois déjà, et à chaque rencontre, il trouvait plus diflicile de résoudre le problème, ou, pour mieux dire, il descendait un degré de plus vers une réponse méprisante. Cétait à ce tournant de son existence que la fortune l’amenait à Naxos, où rien de ce qu’il avast contemplé jusqu’alors n’existait, et elle lui montrait Akrivie.

Fort incertain malgré tout, hésitant encore si cette belle fille n’est qu’une magnifique créature « sans chaleur », ou, au contraire, une « € grande âme, bien digne d’être son initiatrice à une vie meilleure et plus libre », — Norton décide de la soumettre et de se soumettre lui-même à l’épreuve d’une partie en mer : il propose à ses hôtes d’aller voir sur sa corvette le volcan nouvellement apparu

Cette épreuve, comme vous allez voir, tourne entièrement à l’avantage d’Akrivie Phrangopoulo.

Quittant Naxie, le navire touche d’abord à Antiparos:

On résolut d’aller se promener dans l’île et de ne partir qu’à la nuit pour Santorin.

Chacun était gai et excité. Il est sans doute agréable de naviguer avec une jolie femme, mais il l’est plus encore de se promener avec elle sur la terre ferme. L’air de la mer, la vivacité inusitée des conversations, l’aspect de tant de choses inconnues, avaient rehaussé les couleurs du teint d’Akrivie, et ce fut en riant du meilleur cœur qu’elle accepta lempressement jo yeux des officiers à la conduire dans l’embarcation.….

Après la visite de l’île, on repart, et, en route, la nuit venue, on voit poindre à l’horizon une clarté

— Voilà le volcan de Santorin! dit Norton en étendant le bras, et il regarda la jeune fille, curieux de voir la sensation qui allait se peindre sur ce charmant visage.

Son .espérance ne fut pas trompée. L’effet produit fut instantané et sublime. Une admiration profonde se marqua dans les beaux traits qu’il examinait avec passion. Akrivie parut grandir devant la merveille offerte à sa vue. Rien de admiratrice ne sortit de ces belles lèvres serrées…

Akrivie passa la moitié de la nuit sur le bastingage, ne pouvant se détacher des émotions qui la saisissaient puissamment.

Elle ne tarissait pas de questions sur les causes du phénomène. Norton lui répondait de son mieux. Mais des raisonnements scientifiques pouvaient-ils la satisfaire ?

Il démêla sans peine qu’elle aurait cru beaucoup plus volontiers à ses discours s’il lui avait parlé de géants coupables ensevelis sous les eaux afin d’expier leurs crimes, et

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau soufflant leur désespoir, ou de dieux en travail pour étonner l’univers. Probablement, comme bonne chrétienne, elle eût préféré encore que tout cet appareil fût provenu de la puissance de saint Georges ou de celle de saint Dimitri…

Au retour, le jeune Anglais sent soudain que, de cette promenade en mer, — divine, mais si courte,

-_ — il emportera un souvenir qui lui rendra « tout pénible », — lui faisant à jamais éprouver tout le fastidieux et le vide de son existence, — s’il n’épouse pas Akrivie. Et sur le bateau, il tente brusquement d’obtenir d’elle son consentement à devenir sa femme… Mais il l’effraie, elle se refuse.

Norton fait alors cette réflexion grave :

— Si elle m’aimait, se dit-il, elle ne serait pas ce que j’aime en elle, la fille de l’antiquité et de la vie simple, étrangère aux orages du sentiment. Akrivie ne doit aimer que ses parents, son mari et ses enfants; hors de là, le monde n’existe pas pour elle. Je me suis laissé égarer dans les maudites routes de mon éducation moderne. Revenons au vrai.

I1 la demanda à ses parents.

Or, même aux Cyclades, pour épouser, il importe de justifier d’un rang décent dans la société et d’une fortune suflisante. Henry Norton put éclairer ces points, et fut agréé cérémonieusement.

En retrouvant Akrivie, il vit des larmes sur ses joues, il lui serra la main : ‘

— Vous ne m’aimez pas ?

A — Ce n’est pas cela, lui dit-elle en secouant la tête : j’aurais mieux aimé que vous fussiez Hellène.

Le mariage fut fixé à quelques mois de là. Norton donna sa démission et vint s’établir à Naxos. Huit jours après son mariage, Akrivie disait fièrement aux siens : « Je suis Anglaise! »

— Chère fille de Priam, songeait Norton, elle commence à comprendre qu’elle a un mari.

Si j’ai insisté sur cette nouvelle, c’est que je tenais à vous montrer la manière de M. de Gobineau conteur. Et il m’a semblé qu’une lecture vous procurerait une impression plus vraie de son talent que tous les commentaires du monde.

C’est pourquoi je me dispense aussi de faire ressortir tant de traits que vous aurez relevés au passage : les uns font pressentir déjà l’auteur des Pléiades, dans ce petit récit romanesque. Les autres permettent d’y retrouver l’auteur de l’Essai sur l’inégalité, — son goût pour l’étude des métissages.

Différencier des typeÿ humains, puis les comparer, les rapprocher et les combiner entre eux, voilà ce qui attire Gobineau littérateur, après Gobinéau

Au nombre des non-valeurs que l’on doit aux moralistes, il n’en est pas de plus complète que cet axiome : « L’homme

la vie et les prophéties du comte de Gobineau est partout le même… » C’est parce que les hommes sont partout différents que leurs passions, leurs vues, leur façon d’envisager eux-mêmes, les autres, les croyances, les intérêts, les problèmes dans lesquels ils sont engagés, c’est pour cela que leur étude présente un intérêt si varié et si vif, et qu’il est si important de se livrer à cette étude, pour peu que l’on tienne à se rendre compte du rôle que les hommes, et non pas l’homme, remplissent au milieu de la création. C’est là ce qui donne à l’histoire sa valeur, à la poésie une partie de son mérite, au roman toute sa raison

A cet égard, les Nouvelles asiatiques, — second recueil de nouvelles publié par M. de Gobineau, (2) — apparaissent vraiment comme la transformation voulue et le prolongement de ses livres sur l’Asie que je vous ai déjà fait connaître. Nous y rencontrons de sa part une tentative pour animer et faire vivre ce monde asiatique, à son gré si différent de notre monde européen.

Ces nouvelles, M. de Gobineau a soin de les situer dans des paysages très variés, € tantôt dans les aouls des Tjerkesses, tantôt dans les villes turques ou persanes ou afghanes, tantôt au sein des vallées fertiles, souvent au milieu des plaines arides et poussiéreuses »; mais en se préoccupant toujours de peindre, chez ses personnages asiatiques, € un

laisser-aller incomparable et la tyrannie absolue du premier mouvement, soit qu’il soit bon, soit aussi qu’il soit des pires ». (1) — Les Asiatiques de M. de Gobineau, (j’ai déjà eu à vous le dire), rappellent d’assez près les Italiens selon Stendhal. Comparés à nous, ils sont étrangement spontanés, naïfs, imprudents.

Cinq de ces récits, (La danseuse de Shamakha, l’illustre magicien, l’histoire de Gamber-Aly, la guerre des Turcomans, les amants de Kandahar.), se donnent pour des études de mœurs locales et des croquis orientaux. Malgré son désir d’objectivité, l’auteur est rarement parvenu à s’en abstraire. Mais elles ne nous apprendraient sur lui rien que nous n’ayons approché déjà.

Et je m’éloigne à regret de ces nouvelles si pittoresques, contraint comme je suis de me souvenir que; j’ai promis de vous montrer, non tous les aspects de l’œuvre si riche de M. de Gobineau, mais l’enchaï- nement de ses idées et le sens de sa morale. :

Toutefois, il en est une sur laquelle je veux un instant vous retenir, car, loin de nous distraire, elle

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la pie et les prophéties du comte de Gobineau nous ramènera justement au centre de notre

Cette nouvelle est la dernière du livre. Elle le couronne. Intitulée la Vie de voyage, elle mérite | son titre, car elle synthétise les puissances de charme riant, puis d’âcreté, que recèle cet exil volontaire et momentané qu’est le voyage.

Un jeune couple européen, — Valerio et Lucie, (en qui il est aisé de deviner M. et madame de Gobineau lors de leur séjour en Perse), — voyage en Orient, associé à une caravane, entre Erzeroum et Tebriz. La jeune femme est d’abord entrée dans cette vienomade avec une curiosité extrême, se laissant tout entière saisir à la séduction de l’inconnu et de l’aventure :

Elle s’était enivrée du parfum de tant de révélations singulières, et les êtres humains si différents d’elle-même, qui s’agitaient chaque jour sous ses yeux, faisaient naître à la fois, les uns sa sympathie, les autres son dégoût; rien pour elle n’était dépouillé d’intérêt.

Mais une nuit, — sans que d’abord il lui soit facile de définir au juste pourquoi, — une angoisse l’étreint, une panique la domine. Elle s’en va trouver son mari, et lui dit :

Il me semble que je suis dans une prison… Je me sens prise. Valerio, il faut que je m’en aille d’ici! j’ai tout regardé, j’ai tout vu, j’ai été amusée, charmée, ravie, je ne le nie pas! mais, soudain, je viens de m’apercevoir que nous sommes seuls, absolument seuls, au milieu d’un monde qui nous est étranger.

Qu’y a-t-il de commun entre ces gens et nous? Eh bien! oui, j’ai peur! Je voudrais me retrouver dans un autre pays, dans le nôtre, dans celui que nous avons contemplé »

toute notre vie, qui n’a pas de mystère et d’inconnu pour nous; pour lequel nous sommes faits, et qui est fait pour les natures que nous avons reçues du ciel! Je voudrais voir les gens que nous pouvons reconnaître, sur le visage desquels nous sommes accoutumés à lire, et qui comprennent le bien et le mal de la même façon que nous! Enfin, Valerio, oui, c’est vrai, je me sens perdue ici; nous sommes tout seuls, et, j’en conviens, j’ai peur ! j’ai peur! j’ai peur! Je ne veux pas rester ici! Allons-nous-en!

La nostalgie de cette jeune femme, peut-être sentez-vous comme moi la nécessité de l’élargir et de l’attribuer, non plus à elle seule, mais à son époux.

Dans notre dernière réunion et aujourd’hui même, je vous ai montré un Gobineau « avide d’émotions », « amant de l’imprévu », « passionné ; pour la sensation présente »; (1) enclin à s’abandonner à l’attrait du monde extérieur, et tenté d’absorber en lui une infinité d’idées et d’images étrangères; moins soucieux de juger que de sentir et de comprendre, — un Gobineau disposé à la passivité, à la contemplation, au rêve. C’est Gobineau en Asie, c’est Gobineau en voyage. Mais le moment vient où

( ») Expressions empruntées à la Vie de voyage.

ia pie et les prophéties du comte de Gobineau ilse reprend, — où reparaît en lui le besoin de préférer et de choisir; d’ordonner ses notations sur l’homme et sur la nature ; d’écarter ce qui est trop différent de lui et de s’approprier ce qui lui est pareil : d’imposer au monde moral son empreinte après avoir reçu la sienne. Ce n’est plus là le Gobineau des Vouvelles asiatiques, de Trois ans en Asie, ni des Souvenirs de voyage : c’est le Gobineau des Pléiades, — de la Lisons les Pléiades. (x) Trois voyageurs, ne se connaissant guère, se sont réunis pour diner à l’auberge de l’Isola Bella, sur le lac Majeur. Le premier, Français, se nomme Louis de Laudon ; le second, Allemand, Conrad Lanze; le troisième, Anglais, Wilfrid Nore. Après diner, « la ; nature où ils sont transportés, leur rencontre fortuite, la liberté et l’insouciance temporaires de la vie de voyage, un goût mutuel », les disposent aux ; L’Anglais entame le premier le récit de ses aven- | tures, et déclare : : | — Nous sommes trois calenders, fils de rois. | (1) Paris, chez Plon ; Stockholm, chez Jos. Müller. — 1874.

Surpris, le Français l’arrête, et lui jure que nul sang royal ne coule dans ses veines.

Mais l’Anglais poursuit avec flegme :

— Ceci provient de ce que vous n’examinez la question que d’un côté unique, et précisément le plus insignifiant. Donnez-vous la peine de descendre au fond des choses,. je vous prie. Quand le conteur arabe, prêtant la parole à son héros, débute dans ses récits par lui faire prononcer ces mots sacramentels : « Je suis fils de roi », il ne se trouve pas une seule fois sur plus de cent où le personnage ainsi présenté soit autre chose, quant à son extérieur, qu’un pauvre diable fort maltraité de la fortune : ou bien c’est un derviche, ou bien un naufragé mourant de faim. et jamais surtout, jamais, dis-je, au grand jamais, soit que l’affaire tourne bien, soit qu’elle se termine au plus mal, il n’est question de la Majesté inconnue à laquelle le personnage prétend devoir la naissance. Pourquoi done, à votre avis, faire de ce dernier, un fils de roi, puisqu’il ne lui est accordé à la suite de cette qualification rien de l’héritage paternel, ni palais, ni jardins pompeux, plantés de rosiers géants et de platanes, ni tapis du Khorassan, ni vases craquelés de la Chine, ni chevaux harnachés d’or et de turquoises, ni harem peuplé de Mingréliennes, ni rien enfin de ce qui consacre et, aux yeux de la foule, rend surtout désirable le fait d’être issu directement d’un souverain régnant ?

C’est parce que, en prononçant cette parole magique : « Je suis fils de roi », le narrateur établit du premier mot, et sans avoir besoin de détailler sa pensée, qu’il est doué de qualités particulières, précieuses, en vertu desquelles il s’élève ‘naturellement au-dessus du vulgaire. « Je suis fils de roi » ne veut donc nullement dire : « Mon père n’est pas négociant, militaire, écrivain, artiste, banquier, chaudronnier ou chef de gare. » Qui est-ce qui lui demande des nouvelles

la pie et les prophéties du comte de Gobineau de son père, dont personne ne se soucie dans l’auditoire, intéressé uniquement par ce qu’il est lui-même ? Cela signifie: « Je suis d’un tempérament hardi et généreux, étranger aux suggestions ordinaires des naturels communs. Mes goûts |

ne sont pas ceux de la mode; je sens par moi-même et n’aime ni ne hais d’après les indications de mon journal. | L’indépendance de mon esprit, la liberté la plus absolue dans mes opinions, sont des privilèges inébranlables de ma noble origine ; le Ciel me les a conférés dans mon berceau, à la façon dont les fils de France recevaient le cordon bleu du Saint-Esprit, et tant que je vivrai, je les garderai. Enfin, par une conséquence très logiquement issue de ces pré- misses, je ne suis pas heureux de ce qui suffit à la plèbe, et je cherche dans les joyaux que le Ciel a mis à la portée des hommes d’autres bijoux que ceux dont elle s’affole.

D’où me viennent tant de distinctions, si fortes, si marquées, qui me mettent tellement à part de l’entourage, que cet entourage, assurément, me sent étranger à lui et ne me porte qu’une bienveillance des plus médiocres? Evidemment de ce que je suis fils de roi, puisque la qualité royale a surtout cet effet de placer celui qui la possède, et en dehors et au-dessus du gros des subordonnés, des sujets et des

Ici, l’Allemand intervient. Il a compris. Il accepte le symbole. Et même, en sa qualité d’Allemand, il lui donne un tour scientifique. On reconnaît à son discours qu’il doit avoir lu l’Essai sur l’inégalité:

— Vous avez plus raison que vous ne pensez. Être un fils de roi, c’est tout autre chose que d’être un roi. Un roi! mon Dieu, un roi, la plupart du temps c’est un souvenir, un

idéal; rarement peut-on reconnaître dans une personne humaine revêtue de ce titre la réalité du fait, au sens du moins que les anciens assumaient sur ce mot suprême; mais l’essentiel en est fortement et éternellement attaché à la qualification de fils de roi. C’est celui qui a trouvé les qualités que vous dites, pendues à son cou dès le jour de sa naissance; celui-là, incontestablement, a reçu du sang infusé dans ses veines les vertus supérieures, les mérites sacrés que l’on voit exister en lui, que le monde ambiant ne lui a pas communiqués. Où ce monde les eût-il pris quand il ne les a pas? Où le nourrisson les eût-il saisis, puisque nulle part il ne les avait sous la main? Quel lait de nourrice les lui eût donnés? Existe-t-il des nourrices si sublimes? Non! Ce qu’il est sort d’une combinaison mystérieuse et native ; c’est une réunion complète en sa personne des éléments nobles, divins, si vous voulez, que des aïeux anciens possédaient en
toute plénitude, et que les mélanges des générations suivantes avec d”indignes alliances avaient, pour un temps, déguisés, voilés, affaiblis, atténués, dissimulés, fait disparaîlre, mais qui, jamais morts, reparaissent soudain dans le fils de roi dont nous parlons.

— Vous m’inquiétez, interrompit Laudon. Ainsi, à votre gré, à tous deux, et pour préciser les choses, il y aurait, aujourd’hui, de par le monde, un certain nombre de personnes, hommes, femmes, enfants, de toutes nationalités possibles, dans l’individualité desquelles les atomes les plus précieux de leurs plus précieux ancêtres auraient réussi à se réunir, en expulsant ce que des intrusions fâcheuses y auraient apporté de mélanges slupéfiants ou énervants pendant des séries plus ou moins longues de générations

| précédentes, et il en résulterait qu’en fait, ces gens-là, dans quelque situation sociale que le Ciel les ait fait naître,

seraient les vrais fils survivants des hommes de Rollon et

| voire des Amâles et des Mérowings ?

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

— Vous m’ouvrez un horizon qui me frappe et m’arrête, dit Laudon, et pour me servir du mot qui vous plait, à quel nombre supposez-vous que puisse s’élever aujourd’hui dans le monde le nombre des fils de rois ?

— Peuh! repartit Nore, que sais-je? Vous me proposez là une question de statistique dont les moyens de solution sont assez maigres. Mais consultez un peu, dans votre mémoire, la liste des gens que vous connaissez de/près ou de loin. Verriez-vous de la difficulté à admettre qu’en Europe, seulement, il peut se trouver trois mille à trois mille cinq cents cerveaux bien faits et cœurs bien battants ?

— Votre calcul me paraît fortement exagéré, objecta

— Peste! s’écria Laudon, et tous les millions qui restent, qu’en faites-vous ?

— Ce que j’en fais? répliqua Wilfrid, et sa voix prit le mordant de l’invective; ce que j’en fais? Mais regardez plutôt ce qu’ils font d’eux-mêmes ! Tenez, allons à la fenêtre: je vais vous les montrer.

Il avait la tête montée; il ouvrit la croisée toute grande et s’avança sur le balcon où ses deux amis le suivirent. Tous trois s’accoudèrent, les bras croisés, sur la balustrade de fer. Leur dîner, leurs entretiens, leurs discussions avaient duré longtemps ; il était près de minuit. Tout était calme; la terre dormait. Les eaux du lac, striées de bandes lumineuses, ondoyaient sous la lumière nocturne.

— Je voudrais, dit Wilfrid en serrant les dents et parlant à voix basse, je voudrais qu’au lieu de cette scène de repos, nous puissions voir ici à plein, des yeux du corps, les royaumes du monde et leurs magnificences. Mais regardonsles des yeux de l’esprit. Contemplons ces multitudes qui grouillent et s”amassent, pomponnées, ornées, parées ou en guenilles. N’excluons personne. Reconnaissez-vous la barbarie toute pleine, non pas cette barbarie juvénile, brave,

hardie, pittoresque, heureuse, mais une sauvagerie touche, maussade, hargneuse, laide et qui tuera tout et ne créera rien? Admirez, du moins, sa masse! Sa masse, en effet, est énorme ; admirez la belle ordonnance de sa division en trois parties; en tête, La tribu bariolée des imbéciles! Ils mènent tout, portent les clés, ouvrent les portes, inventent les phrases, pleurent de s’être trompés, assurent qu’ils n’auraient jamais cru… Voici maintenant les drôles! Ils sont partout, sur les flancs, sur le front, à la queue; ils courent, s’agitent, s’émeuvent, et leur unique affaire est d’empêcher rien de s’arranger ni de s’arrêter avant qu’ils ne soient assis eux-mêmes. À quoi sert qu’ils soient assis? A peine une de leurs bandes se déclare-t-elle repue, que des essaims affamés et pareils viennent, en courant, prendre la suite de son commerce. È

Et maintenant voilà les brutes. Les imbéciles les ont déchainées; les drôles poussent leurs troupeaux innombrables. Vous me demandez ce que je fais de ce pandémonium, Laudon? J’en fais ce qu’il est, l’hébétement, la destruction, et la mort.

— Ceci revient à dire qu’en dehors de ces trois mille ou

| trois mille cinq cents élus, dont le nombre paraît encore trop considérable à Lanze, vous n’apercevez rien qui mérite de vivre ?

— Je ne perçois, en effet, qu’un monde d’insectes de diffé- rentes espèces et de tailles diverses, armés de scies, de pinces, de tarières, et d’autres instruments de ruine, attachés à jeter à terre mœurs, droit, lois, coutumes, ce que j’ai respecté, ce que j’ai aimé; un monde qui brûle les villes, abat les cathédrales, ne veut plus de livres, ni de musique, ni de tableaux, et substitue à tout la pomme de terre, le bœuf saignant et le vin bleu. Voudriez-vous épargner cette tourbe, si vous teniez entre les mains un moyen sûr de la détruire? C’est votre affaire! En ce qui me concerne, prêtez-

| : moi un instant les foudres de Jupiter; je n’anéantirai que | 289 17

la vie et les prophéties du comte de Gobineau ce qu’il faudra de la masse irresponsable des brutes. Elle n’est pas faite pour rien discerner; je ne lui reconnais pas d’âme, et ce n’est pas sa faute quand on ne la contient pas. Et non plus pas de sévérités outrées contre les drôles! Je ne vous assure pas qu’ils soient le sel de la terre, mais ils en sont la saumure….

Quant aux imbéciles, je serais impitoyable. Ce sont les vaniteux et sanglants auteurs, les moteurs uniques et détestables de la décrépitude universelle, et la pluie de mes carreaux de feu labourerait sans pitié ces crânes pervertis. Non, une telle bande ne mérite pas de vivre; non, cette vermine coassante ne peut exister et laisser le monde vivre ordonné à côté d’elle. Les époques grandioses et florissantes Jurent celles où de pareils reptiles ne rampaient pas sur les marches du pouvoir.

Un silence prolongé suivit cette déclaration. (1) :

Profitons de ce silence pour reprendre entre nous la conversation.

Ce besoin de sérier, de cataloguer les valeurs humaines, n’a rien, en soi, qui puisse nous paraître imprévu chez un Gobineau : c’est le fond de sa nature. Découvrir et caractériser l’élite, — je vous le disais au premier jour, — voilà la clef de toutes ses investigations et de tous ses travaux. Mais la nouveauté que je tiens pour incontestable, c’est que l’auteur de l’Essai accepte désormais de glorifier, non

plus les mérites nécessaires et collectifs de certains groupes ethniques privilégiés, — mais les mérites spontanés et individuels de certains êtres de choix.

Son optique est renversée.

Jadis, il faisait mouvoir devant nous les grandes entités ethniques et distribuait leur essence aux hommes nés de ces races. Maïs à présent que tant de métissages, réalisés à l’excès dans l’humanité contemporaine, lui ont fait reconnaître l’impossibilité de contrôler l’œuvre du sang par les moyens rigoureux de l’analyse, c’est, au contraire, de la présence de certaines supériorités qu’il conclut, — par simple induction et bien fragile hypothèse, — à la survie des qualités de la race chez l’individu pourvu de ces

Je me représente aisément le « fils de roi » de Gobineau, tel que les livres de son âge mûr nous autorisent à l’imaginer.

C’est un homme libre. En lui, nulle bassesse. Il est raffiné d’esprit, véridique de cœur, étranger aux ambitions plates et aux intérêts mesquins qui décident les âmes vulgaires. Il à traversé de grands rêves, une vie passionnée, des souffrances extrêmes. Presque toujours, il a dû s’avouer vaincu et déçu dans ses entreprises. Les dons grossiers lui font

la vie et les prophéties du comte de Gobineau défaut, qui permettent de subjuguer l’humanité contemporaine. Ces dons lui fussent-ils accessibles, il « drôle ». Sa défaite n’est pas sans faire naître en lui de la tristesse. Maïs nulle amertume, nulle jalousie, nulle colère. Son sort lui plaît. Comment serait-il envieux de ce qui « suffit à la plèbe »? C’est un déli-

cat. C’est un stoïcien. C’est un noble.

Comme tel, il vit retiré, ne recherchant que ses pareils, — et confesse volontiers avec Conrad

\ Je ne saurais m’intéresser à la masse de ce qui s’appelle hommes. Le monde moral est en tout point semblable à ce ciel étoilé dont s’arrondissent en ce moment les magnifiques profondeurs. Mon regard n’y découvre, n’y cherche, n’y veut voir que les êtres étincelants qui, le front couronné de scintillements éternels, se groupent intelligemment dans les espaces infinis, attirés, associés, par les lois d’une mystérieuse et irréfragable affinité. Je sais qu’en dehors de ces astres, l’atmosphère entière, sans en laisser libre et vacant un seul point, est remplie, saturée d’existences invisibles à mes yeux… De toutes ces forces ignobles où malfaisantes, je ne tiens nul compte; mon regard, mon affection, mon respect, mon attendrissement, ma curiosité ne s’attachent qu’à ces êtres lumineux entrecroisant leurs pas dans les courbes célestes; je ne m’associe qu’à ces intimités dont je les vois si occupés : constellations, réunions, groupes, soit fixés, soit errants, cela seul est digne d’admiration et d’amitié, et je trouve bien naturelle et bien juste cette idée pré- sente, toujours, dans tous les siècles, sous toutes les formes de sociétés, sous toutes les conditions d’existence et avec

toutes les lois religieuses, à la pensée des honnêtes gens, des gens de conscience et de puissance, des hommes qui savaient penser et exécuter, el qui n’ont jamais manqué, en s’isolant

Voilà, — songerez-vous peut-être, — une élite bien désenchantée et renonçante, étrangement dédaigneuse et un peu morose. Vous serez moins surpris que les « fils de rois » soient si clairsemés en Europe… Ils évoquent pour nous ces brahmanes, ces anachorètes des forêts de l’Inde, si chers à M. de Gobineau, et qui pensent d’eux-mêmes : (Nous sommes sublimes entre les hommes, et personne icibas ne nous est comparable. Travaillons à devenir des dieux ! »

A la vérité, dans la vie courante, les « fils de rois »‘ne se différencient pas si nettement et si noblement du reste des hommes.

Je serais plutôt disposé à croire que tout tempé- rament humain participe à l’ordinaire, non pas à une seule, mais à plusieurs des catégories gobiniennes : il est si rare qu’aucun de nous soit un pur imbécile, une pure brute, un pur drôle, un pur Jils de roi!

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Bien des combinaisons sont possibles, et le

dosage des mixtures que nous sommes peut varier à l’infini. Je laisse à chacun de vous le soin de se distraire à cette analyse, en consultant dans sa mémoire, — comme nous y invite Conrad Lanze, — « la liste des gens que vous connaissez de près ou de loin ». Pour moi, elle m’a persuadé que si la mixture émbécile-drôle est peut-être la plus répandue, la mixture drôle-fils de roi est assuré- ment la plus savoureuse, la mieux faite pour constituer le « Grand Homme ». — (Napoléon et Gæœthe ne vous apparaissent-ils point comme d’excellents exemplaires de ces « drôles » mâtinés de fils de rois ?)

Le roman de M. de Gobineau (qui vaudrait à lui seul une étude) nous montre des « fils de rois » atti- : rés entre eux « par les lois d’une mystérieuse et

irréfragable affinité », et s’associant en pléiade.

Les trois amis du lac Majeur, vous l’avez deviné, étaient d’authentiques « fils de rois », au sens gobinien. Des femmes viennent les rejoindre, dont plusieurs les valent. Et les destins de cette « pléiade » la conduisent à rayonner autour d’une chimérique petite principauté allemande, où elle finit par se

Si bien que le roman des Pléiades, après avoir débuté sur le ton d’un conte des Mille et une Nuits, se noue et s’achève à la manière des intrigues du

bon M. Cherbuliez. Le ton en est parfois un peu démodé, un peu Second Empire. Mais la fantaisie attendrie et rêveuse en est fine et originale. Nulle part, ce n’est un livre médiocre. Moins encore, un

Cette classification des Pléiades, à la bien considérer, n’est pas quadruple : elle est double.

À quoi revient-elle ?

À répartir l’humanité en deux races contrastantes et irréductibles. « Fils de rois », d’une part. Puis, la cohue des « brutes », des « drôles », et des « imbéciles ». — Autrement dit, l’aristocratie et la plèbe. Les nobles et les non-nobles. L’élite et le

Toute l’opposition nietzschéenne des « deux morales », — morale des Esclaves et morale des Maîtres, — est là en germe. Pour la faire surgir, il suflira d’imaginer un retournement d’attitude chez les « fils de rois », — une métamorphose dans leur appréciation de la vie et des choses.

Et rien ne semble si naturel.

En effet est-il vraisemblable que l’homme supé- rieur, l’être d’élite, le héros parfait, consente à se confiner longtemps dans cette sphère de renoncement dédaigneux et inactif où l’exile le Gobineau

la vie et les prophéties du comte de Gobineau des Pléiades ? — Bien plutôt, il sera tenté d’aflirmer la valeur de la vie, de la vivre aussi belle et aussi forte que possible, de considérer, pour prendre l’expression de Nietzsche, que c’est © lui qui honore les

choses et crée la valeur morale ». (1)

Tôt ou tard, — chez Gobineau ou chez Nietzsche, — ce revirement ne saurait tarder à se produire.

Et, dans cette Renaissance qui suit les Pléiades de Gobineau, nous attendions presque cette page dont l’accent nietzschéen a frappé tous ceux qui ont su la lire, et qui pourrait être signée par l’auteur d’Au delà du bien et du mal.

Borgia, veuve par le crime de son propre frère, et la relevant de sa détresse.)

Les affaires m’obligent à quitter Rome pour quelque temps. Vous y resterez; vous y tiendrez ma place. La conduite du gouvernement sera remise à vos mains; vous seule aurez le droit d’ouvrir et de lire les dépêches, de prendre les résolutions et de donner les ordres… Vous allez ainsi, Lucrèce, diriger mes États, l’Église et le monde. Je vous | sais digne de comprendre la valeur d’une pareille tàche.

Croyez-moi. Renoncez à des pleurs indignes de vous, par cela seul qu’ils sont inutiles… Sachez désormais que pour ces sortes de personnes que la destinée appelle à dominer sur les autres, Les règles ordinaires de la vie se renversent et le devoir devient tout différent. Le bien, le mal, se transportent ailleurs, plus haut, dans un autre milieu, et les mériles qui se peuvent approuver dans une femme ordinaire deviendraient chez vous des vices, par cela seul qu’ils ne seraient que des causes d”achoppement, de ruine. Or, la grande loi du monde, ce nest pas de faire ceci ou cela, d’éviter ce point ou de courir à tel autre; c’est de vivre, de grandir et de développer ce qu’on a en soi de plus énergique et de plus grand, de telle sorte que d’une sphère quelconque on sache toujours s’efforcer de passer dans une plus large, plus aérée, plus haute.Ne l’oubliez pas. Marchez droit devant vous. Ne faites que ce qui vous plaît, en tant que cela vous sert. Abandonnez aux petits esprits, à La plèbe des subordonnés, les langueurs et les scrupules. Il n’est qu’une considération digne de vous : c’est l’élévation de la maison de Borgia, c’est votre élévation à vous-même…

Si Frédéric Nietzsche a médité, comme on peut croire, sur cette page de Gobineau, on comprend que, de lui-même, il se soit apparenté à l’auteur de la

La destinée de ce beau livre est singulière. (1) Presque ignorée en France, (2) La Renaissance est tenue

(2) C’est ici le lieu de noter que La Renaissance fut couronnée par l’Académie française. (Prix Bordin, 1878). On lit dans le Rapport de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel, sur les concours

la vie et les prophéties du comte de Gobineau en Allemagne pour le chef-d’œuvre de Gobineau. Naguère, elle valut à M. de Gobineau l’amitié de Richard Wagner. Et M. Schemann me faisait récemment l’honneur de n’écrire : « Nous autres Allemands, nous reconnaissons dans la Renaissance une des créations éternelles du génie humain… » (1)

Chez nous, M. André Hallays, — qui est un homme de goût et l’un des premiers Français à avoir lu La Renaissance, — l’a jugée d’un coloris terne, et voisine de la « composition scolaire ». (2) Pareil est le sentiment de M. Ernest Seiïllière : la « fresque » tentée par Gobineau, il la tient pour une grisaille…. (3) Et livre, dit-il, n’est pas un chef-d’œuvre parfait, c’est du de l’année 1878 : « Avec des noms et des personnages historiques, M. de Gobineau a composé une série de tableaux qui ont leur mérite, leur grâce et leur charme et dont l’ensemble constitue une lecture agréable et intéressante. »

(n) L’édition allemande de La Renaissance atteignait son quatrième mille au début de 1904. L’œuvre est à ce point populaire en Allemagne que le Journal allemand des Employés de chemins de fer la recommandait, dans son numéro du. 23 décembre 1904, à ceux de ses lecteurs qui goûtent la littérature. A Vienne, on a représenté, au mois de mars 1904, les scènes où paraît Michel-Ange. Enfin, le professeur Stephan Székely vient de publier, à Budapest, une traduction de la Renaissance en langue hongroise.

M. Georg Brandès, le célèbre écrivain danois, semble rester un

point de vue historique. (Der Tag, 5 mars 1904. — Der Dichter und

(2) Journal des Débats, 6 octobre 1899.

G) Le comte de Gobineau et l’Aryanisme historique, page 354, en

moins une mine d’idées ef, à sa manière, une création de génie. » (1)

Pour moi, je m’étais d’abord senti de fortes résistances à l’admiration, lors de mon premier contact avec la Renaissance. Mais j’ai souvent repris

ce livre. Et s’il m’est arrivé de sentir encore mon élan arrêté par d’évidentes défectuosités de composition et de forme, — d’être même irrité parfois par une surabondance fâächeuse, — à chaque reprise, la force concentrée et resplendissante de certaines pensées, l’intelligence et la beauté de certains fragments m’ont émerveillé davantage.

La Renaissance est un assemblage de scènes dramatiques, où l’auteur s’est proposé de ressusciter l’époque tumultueuse et brillante du seizième siècle italien, et qui fait songer (toute mesure gardée) au Lorenzaccio de Musset ou à certains dialogues de Shakespeare.

Michel-Ange sont les dominateurs du livre. Mais on y voit évoluer une infinité vivante d’autres person-

(1) Le Génie de la Renaissance, d’après Gobineau.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau nages, — monarques, gens du peuple, prêtres, artistes ou capitaines.

Les figures d’artistes sont surtout traitées de main | de maître, et par un artiste, qui les aime et qui les | comprend. Je vous signalerai notamment une scène | entre Titien et l’Arétin, où le Titien est mis à son rang exact parmi les peintres, avec une virtuosité, une souplesse, une science de la note équitable et vraie, qu’il faudrait souhaiter à tous nos critiques

J’ai aussi isolé pour vous certain dialogue entre Raphaël et une dame, dans un jardin, qui me paraît incomparable. Mais avant de vous le lire, je dois prendre soin de vous avertir que.je me suis permis d’y faire çà et là des coupures, de le réduire et d’en élaguer tout ce qui m’a paru un peu boursouflé ou traînant, afin de vous montrer comme en un raccourci les beautés propres à ce livre:

(Cette dame, amante de Raphaël, vient de lui décerner des éloges outrés, qu’il ramène à leur vraie

Tu te trompes. Je n’ai jamais, par moi seul, reconnu ce qu’il fallait trouver. Quelqu’un m’a toujours montré ma

Que voulez-vous dire ? Si je n’étais sorti un jour, pour n’y plus rentrer, de l’atelier du Pérugin, de ma vie je n’aurais compris que ce qu’il me montrait. Quand je fus à Florence, la vue du Masaccio me révéla ce que je n’aurais jamais deviné sans ce maître; ce n’était rien encore… Je ne suis pas sorti de moi-même, né de moi-même, et, sans compter les exemples de l’antiquité, bien d’autres ont servi de règle, de guide, de source à ce que tu appelles mon génie. Eh bien ! soit! Mais maintenant, tu sais tout… Ce qu’on Va remis entre les mains y a fructifié; tu sais plus que le Pérugin, plus que le Masaccio, plus que Léonard, plus que tous les autres ensemble, et tu commences la vie. L’univers apprendra de toi, et tu n’apprendras plus rien de personne. Tu te trompes encore. J’apprendrai toujours, et de tout le monde. Veux-tu que je teconfesse en quoi je me considère peut-être comme plus heureux que mes devanciers ? C’est en ceci: chacun d’eux restait enfermé dans un cercle. Il connaissait les artistes de sa ville, et n’en fréquentait pas d’autres. Il croyait, comme toi, que le talent naturel n’a pas de limites et suflit à atteindre à tous les résultats. Rien n’est plus faux. Je serai grand, parce que j’apprends partout et de tous; je ne m’arrête jamais dans ma recherche. IL m’importe médiocrement de fouiller sous les racines de larbre à fruit que chacun possède, mais je veux l’arbre et je veux les fruits, et voilà pourquoi, ma bien-aimée, je suis

la pie et les prophéties du comte de Gobineau Non ! je te le répète, je ne suis pas tout. Je suis la raison peut-être, je suis la modération, je suis le bon jugement, je suis, si tu veux, la sagesse et le goût éclairé; mais je ne suis pas la profondeur, et surtout je ne suis pas le sublime. Qui donc est l’un et l’autre ? : Michel-Ange ? Cette âme sombre, triste, étroite, obscure, tourmentée ?.. Vous n’y pensez pas, Raphaël! Un tel homme vous être comparé !.… Quelle fantaisie de modestie vous prend à cette heure ?.…. Si je n’avais copié comme son élève, comme le plus attentif et le plus humble des élèves, l’inimitable carton de Pise ; si mon oncle Bramante, en me faisant pénétrer secrètement dans la Sixtine, ne m’eüt donné ce bonheur inappré- ciable de contempler les créations de cet homme tout-puissant, je ne serais pas ce que je suis, je ne pourrais seulement rêver ce que je saurai faire. Pourquoi baïsses-tu la tête ? J’exécuterai de plus grandes, de plus nobles choses que lui, bien qu’il soit un plus grand inventeur que moi… Pour moi, mon amie, je ne suis peut-être pas autant que lui, le Jéovah d’un monde; j’ai pris de toutes parts et de toutes mains; ce qui est à moi a été à d’autres. Mais quoi! j’ai tout élargi,

tout élevé, tout éclairé! Je suis un ordonnateur… Tu vois, je me loue moi-même pour te rassurer et pour te plaire. Mais je te montre mon esprit tel que le ciel l’a fait, et non tel qu’une affection extrême l’imagine à tort. Je ne m’exalte pas, je ne me fais pas plus petit, et j’ai, par-dessus MichelAnge et bien d’autres, une prérogative dont tu ne me parles pas et qui vaut mieux, à elle seule, que tout ce qu’ils possèdent. Et laquelle, donc, je te prie? Est-elle si apparente ?

Oh ! comme elle l’est ! Comme elle éclate dans tes regards, comme on la reconnaît dans ta contenance, dans cette grâce divine qui mesure ton moindre mouvement! Ta prérogative, mon Raphaël, c’est d’être heureux. (1)

Ce qui a surtout manqué peut-être à l’auteur de la Renaissance, ce furent les dons de Raphaël : il lui a manqué d’être un « ordonnateur » ; il lui a manqué aussi d’ € être heureux ».

L’Histoire d’Ottar Jarl, pirate norvégien, conqué- rant du pays de Bray, en Normandie, et de sa descendance, — dont je vais aujourd’hui vous entretenir, — est le dernier livre de M. de Gobineau qui aït paru de son vivant. (1) Celivreest, comme vous savez, une généalogie sans fissure de ses propres ancêtres : elle relie, à travers les âges, le pirate odinique à Joseph-Arthur, dernier comte de Gobineau. C’est proprement la Saga de la famille Gobineau, composée par M. de Gobineau sur le modèle de ces vieilles « sagas » scandinaves, où il prétendait

la vie et les prophéties du comte de Gobineau | trouver les premiers documents certains sur ses Dès notre première réunion, je vous ai indiqué quelle place il convient d’assigner à cet ouvrage dans le développement de l’aristocratisme gobinien. J’imagine deux méthodes contraires, — mais fort légitimes l’une et l’autre, — pour diriger la lecture d’un tel livre. | On peut le considérer selon les règles éprouvées d’une saine critique historique. Quoi de plus naturel? Ne se présente-t-il pas comme la monographie exacte et minutieuse d’une certaine famille ? L’auteur entreprend d’établir comme quoi les comtes de Gobineau, issus de libres bourgeois de Bordeaux, mais se rattachant, dans le passé, à une très vieille famille seigneuriale de Normandie et d’Angleterre, représentèrent jusqu’à lui la descendance du pirate norvégien Ottar Jarl, lequel fut luimême une émanation d’Odin. Des assertions si positives veulent être accompagnées de preuves. L’au- : teur les répand. Depuis les antiques « sagas » de Norvège, jusqu’aux archives du département de la Gironde, — en passant par le nobiliaire de Guyenne et par la Chronique rimée des anciens ducs de Nor308

mandie, — il a fouillé tous les cartons. et puisé à toutes les sources : il nous ouvre tout son trésor: il accumule les indices et les notes au bas des pages. dresse par périodes le tableau des alliances et mésalliances de la famille.

Le lecteur lui remet toute sa confiance. Bientôt pourtant, il la retire. Qu’est-il arrivé? Peu de chose. Mais enfin, il a découvert plusieurs citations équivoques, certaines références douteuses, et divers escamotages. Ce n’est pas tout. Des « idées » ne s’avisent-elles pas de bondir parmi les textes ? Or les idées sont, — chacun sait cela, — les pires adversaires de la sécurité, en histoire. Mais voici le plus grave : ces idées sont neuves. Elles sont hardies, violentes. heurtées, exagérées, tumultueuses, contradictoires. Elles sont cyniques dans leur désordre. Et l’auteur a le front d’écrire : « Plus les âmes sont meublées de passions vigoureuses, mieux elles se passent de logique et savent pousser de front les

L’ingénu lecteur, qui s’était confié à une monographie tranquille, sent qu’il s’est trompé, et se fâche, comme si on l’avait trompé. Les comtes de Gobineau ne descendent point du pirate Ottar Jarl,

(1) Ottar Jarl, I, 8. — (Mathieu de Gournay : suite).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau il le jure ! Et sur cette belle découverte, il jette le

livre de colère…

Reprenons ce livre, qui l’a scandalisé, pour le lire à notre manière.

Je voudrais lire Ottar Jarl, comme nous avons lu l’Essai sur l’inégalité des races humaines.

Dans cette œuvre maîtresse du comte de Gobineau, nous avons reconnu | « expression de tous les instincts apportés par lui en naïssant ». (1) Nous y avons reconnu aussi certaines théories qui ont fait leur chemin dans le monde, et qui nous ont paru prendre place dans l’histoire des idées contemporaines.

C’est dans le même esprit qu’il convient, je crois, de lire Ottar Jarl.

M. de Gobineau fut un grand réaliste.

J’entends ce mot dans son sens actuel, et aussi au sens qu’on lui donnait au moyen-âge. M. de

. Gobineau fut réaliste, au sens actuel, en ce que, semblable toute sa vie au Michel-Ange de La Renaiïssance, il voulut « saisir la nature par toutes ses

(2) Voir Seconde Causerie, page 66.

anfractuosités à la fois », et escalader ses sommets en se cramponnant « à ce qu’ils lui présentaient de points d’appui ». Et il fut réaliste, au sens scolastique, en ce que, — vaincu comme doit l’être tout homme dans cette lutte de l’esprit et de la nature, —

il crut triompher en tenant pour réels ses propres

Tous ces signes de réalités que notre pensée peut bien approcher, mais non pas étreindre, — Espèce, la Variété, la Race, la Société, la Famille, l’Individu, le Langage, (1) — lui parurent autant d’êtres concrets et mouvants. M. de Gobineau entreprit de définir les relations qui régissent ces êtres et de les produire au grand jour.

Là encore, il pouvait dire avec son Michel-Ange : « Je devinais plus que je n’étais en état de voir, et je voyais plus loin que je ne pouvais atteindre. Je

() « Un peuple, pris collectivement, est, dans de nombreuses fonctions, un être aussi réel que si on le voyait condensé dans un seul corps. » (Essai, Conclusion générale). — « Une sociélé enveloppe ses nations comme le ciel enveloppe La terre, et ce ciel, que les exhalaisons des marais ou les jets de flammes du volcan matteignent pas, est encore, dans sa sérénité, l’image parfaite des sociétés que leur contenu ne saurait affecter de ses tressaillements, tandis qu’irrésistiblement, bien que d’une façon insensible, elles Passouplissent à toules leurs influences. » — Toute cette métaphysique réaliste de M. de Gobineau se développe dans une très curieuse étude intitulée Untersuchung über verschiedene Æusserungen des sporadischen Lebens, qu’il écrivit pour une revue allemande en 1867, pendant son séjour à Athènes. Cf. Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, 1868, 52 und 53 Band. M. le Dr. Kretzer a donné de cette étude une excellente analyse. (Graf Gobineau, pages 168 et suivantes).

la vie et les prophéties du comte de Gobineau passais ma vie entre le travail et l’exaspération des

L’Histoire d’Ottar Jarl représente un de ces.

Rien de plus instructif, à cet égard, que le trait conté par le prince Philippe d’Eulenburg, et qui nous renseigne sur la genèse du livre.

Le prince avait vingt-cinq ans, lorsqu’en 1874 il rencontra pour la première fois M. de Gobineau dans une maison amie, à Stockholm. M. de Gobineau n’était pas loin d’en avoir soixante. On vint à causer sculpture antique; et M. de Gobineau parla sans nulle pédanterie, mais avec fougue, et comme un sculpteur. Lorsqu’il fut parti, le jeune homme se renseigna : ( Qui est-ce? » — « Cest le comte Gobineau, ministre de France. » Ce nom ne lui apprenait rien. Mais l’homme s’était emparé de lui. Sa jeunesse de parole, ses yeux lumineux et bons, lui semblaient inoubliables. Le prince d’Eulenburg revit M. de Gobineau, devint son disciple et son

Sur ces premiers temps de leur intimité, il nous: transmet ce souvenir :

Gobineau venait de terminer la Valkyrie, un de ses plus beaux bustes. Les regards enflammés de la Valkyrie plon312

gent autour du Walhalla. Peut-être appelle-t-elle Ottar

L’histoire de ce héros du Nord, qu’il honoraït comme le chef de ses ancêtres, absorbait alors Gobineau.

Nous fimes un jour une excursion au rocher de Djursholm, dont le granit diapré, velouté de mousse sombre, sort des flots bleus. Les ruines d’un mur cyclopéen saillent sur la hauteur, et les vieux pins s’incrustent dans la roche puissante. Gobineau, comme un jeune homme, avait escaladé le sommet! Nous nous y tenions tous deux, contemplant l’étendue bleue de la mer, où émergeaient de toutes parts les îles rocheuses.

— Ceci fut la Burg d’Ottar Jarl, dit Gobineau.

Je le questionnai du regard.

— Oui, reprit-il avec une conviction absolue et grave, c’est d’ici que je sors, — je le sens !(1)

Quel était le sens de cette conviction « absolue et grave », que sut discerner le prince d’Eulenburg ?

Rien de plus simple ! direz-vous peut-être, — M. de Gobineau prétendait aflirmer ainsi que, par une série de filiations continues le reliant au pirate scandinave, il était, dans le sens le plus clair et le plus direct, le dernier des rejetons d’Ottar. Mais

Arthur Gobineau, von Philipp von Hertefeld (signature du prince d’Eulenburg, qui est prince d’Eulenburg et Hertefeld).

313 18

la vie et les prophéties du comte de Gobineau peut-être aussi me permettrez-vous d’écarter cette interprétation trop simple : son moindre défaut, à mon sens, serait d’impliquer, chez le théoricien des « mélanges » de sang, une foi excessive dans la vertu de toutes ses grand-mères.

Je préfère ici me souvenir que l’écrivain des Pléiades se tenait, de science certaine, pour un : « fils de roi », et se classait au premier rang des quelques milliers de personnes « dans l’individualité desquelles les atomes les plus précieux de leurs plus précieux ancêtres ont réussi à se réunir, en expulsant ce que des intrusions fâcheuses y auraient apporté de mélanges stupéfiants ou énervants pendant des séries plus ou moins longues de générations précédentes », et qui sont, en conséquence, « dans quelque situation sociale que le Ciel les ait fait naitre, les vrais fils survivants des Amäâles et des

D’autre part, nous apprenons qu’à la faveur de cette disposition visionnaire où vient de le sai- * sir le prince d’Eulenburg, il n’hésitait point à désigner Ottar Jarl comme « le plus précieux de ses précieux ancêtres ». Car, en ce pirate, tel du moins qu’il reconstituait sa figure, — il imaginaït découvrir les trois dominantes préférées de sa propre

nature : savoir, l’activité d’esprit, la patience obstinée, et la passion de l’indépendance. (1)

Ainsi, il tenait fortement deux anneaux de la! chaîne. Et le bijoutier qu’il était sut forger à sa fantaisie les chaînons intermédiaires.

L’Histoire d’Ottar Jarl n’est point la monographie d’une certaine famille, comme le croit un lecteur candide : c’est une histoire de l’Honneur.

Qu’est-ce que l’Honneur ?

Littré répond : c’est « le sentiment qui fait que l’on veut conserver la considération de soi-même et des autres ». (2) Et M. Bergson : l’honneur est « une obligation envers autrui, qui prend peu à peu l’aspect d’une obligation envers soi-même ». (3)

Mieux qu’aucune formule ramassée, cette page d’Ottar Jarl nous fait entendre quelle notion M. de Gobineau se forme de l’honneur :

Le blason, au xrv° siècle, s’éleva dans les imaginations à une valeur dont on n’avait jamais eu idée.

L’écusson d’armes devint pour chaque gentilhomme une

() L, 1. (LX° siècle.) — « Dans la personnalité d’Ottar on relève facilement trois traits bien prononcés, et il importe de les graver ici dès le début, car on les reconnaîtra l’un ou l’autre, sinon tous les trois, dans la plupart de ses descendants, etc. » ï

(3) Paroles recueillies au Collège de France.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau idole, le symbole le plus sacré de la race, et il fut reconnu que l’on avait le devoir constant de lui sacrifier la vie des autres et la sienne propre. Ce dieu exigeant était une ligne rouge, noire, blanche ou bleue, une merlette, un corbeau, un anneau, n’importe quel objet ou dessin géométrique ou figure approximative d’un animal, ou d’un volatile, ou d’un instrument quelconque. Ce qu’il était en lui-même n’importait pas et n’avait, le plus | ordinairement, aucun rapport ni avec le nom, ni avec l’histoire de la famille qui l’avait adopté, quoique plus tard on ait imaginé bien des rêveries à cet égard. C’était souvent | . une abstraction pure; telle quelle, elle renfermait l’idée de l’existence, de l’Aonneur de celui qui l’avait adoptée. Cette idole ne demandait pas de prières; elle imposait un genre de vie, une ligne de conduite, certaines actions, et elle en ; proscrivait telles autres, n’ayant en soi rien de répréhensi- ; ble, mais qui, à tort ou à raison, étaient jugées indignes. La vertu commandée par cette foi singulière n’était pas toujours en concordance avec les principes chrétiens. Elle ordonnait surtout et avant tout ce qui pouvait concourir à la renommée du fidèle. Elle voulait que celui-ci se montrât constamment avec tel caractère et sous de tels dehors que le respect et la crainte se répandissent autour de lui. {ne

  • lui était pas défendu d’avoir des passions violentes, mais il lui était interdit d’en ressentir de basses. On pouvait être, et sans reproche, dur à l’occasion, ambitieux comme un César, indiscipliné comme un centaure ; si en même temps on se montrait audacieux jusqu’à la folie, fastueux et bien disant, l’écusson reluisait comme un soleil. C’était, au fond, une doctrine qui se rattachait par des déductions inaperçues au paganisme du nord, inspirateur de Ragnar Lodbrog et de ses pareïls ; on y sentait Le besoin : d’être grand à ses propres yeux et aussi près du divin que possible. Les populations gallo-romaines et slaves n’ont Jamais su ce que c’était, et ne connurent du blason que les

apparences décoratives, sans en comprendre ce que les races nobles imaginèrent seules d’y placer, le signe essentiel de leur grande invention : l’Honneur. (1)

Cette page donne le sens d’Oftar Jarl : lorsqu’on la possède, toutes les obscurités de ce livre touffu s’illuminent. Le regard en domine les masses et les

La perpétuité de la notion d’honneur, — dans une famille supposée immuable, tandis qu’autour d’elle tout change, y compris la notion d’honneur, — telle est la trame de cette histoire. A la bien comprendre, elle n’est autre chose qu’une étude sur les conflits entre l’honneur vrai et les oblitérations | de l’honneur.

Les huit premières générations de la famille du pirate Ottar s’épanouissent, sans nulle contrainte, dans un univers qui leur ressemble.

Souhaitez-vous connaître l’esprit de la famille? — L’Essai sur l’inégalité nous donne, par anticipation, le portrait composite de ses chefs originaires.

Relisez le portrait du guerrier aryen :

La haute idée de sa valeur personnelle, le goût d’isolement qui en est la suite, dominent absolument sa pensée et inspirentses institutions. L’esprit d’association nesaurait donc

317 18.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau lui être familier. Il sait y échapper jusque dans la vie militaire; car chez lui cette organisation n’est que l’effet d’un contrat passé entre soldat et legénéral, abstraction faite des autres membres de l’armée. Très avare de ses droits et de ses prérogatives, il n’en fait jamais l’abandon, non pas même de la moindre parcelle; et s’il consent à en restreindre, à en suspendre l’usage, c’est qu’il trouve dans cette R concession temporaire un avantage direct, actuel et bien évident. Il a les yeux grands ouverts sur ses intérêts. Enfin, perpétuellement préoccupé de sä personnalité et de ce qui s’y rapporte d’une façon directe, il n’est pas matériellement patriote, et n’éprouve pas la passion du ciel, du sol, du lieu où il est né. Il s’attache aux êtres qu’il a toujours connus, et le fait avec amour et fidélité ; mais aux choses, point, et il change de province et de climat sans difficulté. C’est là une des clefs du caractère chevaleresque au moyen-âge et le motif de l’indifférence avec laquelle l’Anglo-Saxon d’Amé- rique, tout en aimant son pays, quitte aisément sa contrée natale, et, de même, vend ou échange le terrain qu’il a reçu de son père.

Indifférent pour le génie des lieux, l’Arian-Germain lest aussi pour les nationalités, et ne leur porte d’amour ou de haine que suivant les rapports que ces milieux inévitables entretiennent avec sa propre personne. » (1)

Bientôt, ces « rapports » vont changer le héros aryen en chef féodal. Et M. de Gobineau, — s’identifiant en pensée avec la lignée d’Ottar, — n’hésitera pas à nommer, en passant, le roi des Français : « cet

(1) Essai, VI, 3. — (Capacité des races germaniques nalives).

(2) Ottar Jarl, I, 6. (XZ siècle) : « Pour ses terres normandes, [Hugues] relevait de l’échiquier de Rouen; pour celles du Beauvoi-

La famille scandinave pousse des branches en Normandie et en Angleterre. Mais, en France, les progrès de « cet étranger », — je veux dire le roi, — ne tardent pas à lui rendre la vie dure. De « feudataires presque indépendants », les petits-fils d’Ottar passent à l’état, fort inférieur, de « vassaux riches »:

Ce qui chez Ottar n’avait été que l’exercice pur et simple du droit, et qui était devenu pour Hugues II non seulement le droit, mais le devoir d’honneur, ne constituait plus chez le dernier maître de Gournay et chez son fils qu’une prétention, et la plus malheureuse des prétentions, puisque l’un et l’autre se trouvaient hors d’état de la réaliser. Ils n’avaient plus des épées scandinaves autour d’eux pour soutenir leurs dires; ils n’avaient plus de vaisseauxdragons pour aller remplir leurs coffres sur toutes les plages ; ils n’avaient plus les gens du Bray pour les aider à dire non à leur suzerain, et, tout au contraire, ils se voyaient sis, il était l’homme du roi des Français et, à l’occasion, pouvait faire appel à l’appui de cet étranger et tenir en échec son autre seigneur.….. » — Ailleurs (1, 9; XZI° siècle) : « [Hugues III de Gournay| a vécu comme vivaient dans son siècle les feudataires du nord. Comme eux, il a été en lutte avec le duc de Normandie, et aussi avec le roi de France. Il a tenu en échec et gêné l’ambition du suzerain, comme l’ont fait ses parents; ainsi qu’eux, il ne s’est montré ni souple ni maniable. Cet esprit, cette conduite produisaient une physionomie qui fut d’abord très admirée, très vantée dans les anciennes chansons de geste, parce que celles-là se produisirent aux temps de la puissance des vassaux et étaient récitées dans les veillées de ces hardis seigneurs. Mais quand les rois furent devenus tout-puissants l’esprit changea ; une nouvelle opinion publique apprécia différemment les faits, et on déclara que la famille de q Fromons était une famille de traîtres. On lui fit produire les deux scélérats, les deux menteurs, les deux assassins, les deux monstres, enfin les deux traîtres par excellence : Pinabel et Ganelon. Mais les vrais traîtres ce furent les rois ; üls restèrent les plus forts et jetèrent leur vice sur La tombe des vaincus. »

la vie et les prophéties du comte de Gobineau resserrés dans un petit canton anglais, contraints à s’accommoder de façon à y vivre ou réduits à aller mourir de faim dans un exil sans gloire. Ils étaient donc absolument soumis à l’action d’un milieu qui leur imposait l’obéissance.

Était-elle changée, la famille tombée dans une telle sujé- lion? En aucune sorte ; pas la moindre différence n’était survenue entre Ottar et l’essentiel du tempérament de ses descendants ; mais tout avait changé au dehors et ce qu’Ottar faisait avec ses facultés natives, ses fils ne pouvaient plus y songer. ls étaient contraints de trouver de nouveaux emplois, et c’est ainsi que Gournay et sa lignée Jurent des légistes, sans avoir, pour en arriver là, beaucoup varié du tempérament original. Pourtant il avait varié quelque peu par l’infusion du sang de leurs mères, mais très peu… (1) Le point le plus important à relever est la variation opérée, non pas dans le sein de la descendance du Vestfolding, mais dans la composition des milieux qu’elle a traversés jusqu’au XV: siècle et qui, naturellement, ont réagi moins Sur sa valeur intrinsèque que sur l’emploi de celle-ci et sur les destinées de tout le monde.

En Angleterre, la race nationale restant la même, la société ne subit pas non plus de brusques revirements, et la partie de la famille traversant avec plus ou moins de difticultés les longues guerres des Roses, les subit néanmoins assez heureusement pour n’en avoir gardé aucun souvenir. Les mœurs restent les mêmes, seulement elles s’adoucissent…

En France, la société civile ne suit pas dans ses développements un mouvement aussi simple et aussi continu. La

(1) Cette assertion, fort imprévue chez l’auteur de lEssai, — puisque, si on la poussait à ses conséquences, elle irait justement à ruiner tout son système historique, — prouve assez qu’il convient - d’interroger, non le sens littéral, mais le sens symbolique d’Ottar

diversité du sang y est considérablement plus grande qu’en Angleterre; les conflits sont de tous les genres et de tous les jours; les intérêts contendants ne prennent pas de repos, et aussitôt que le sang germanique, qui faisait marcher le tout d’un pas à peu près égal dans la grande eivilisation des xr°, xi° et xu° siècles, commence à se perdre, en partie par extinction, en partie par submersion dans des mélanges trop variés, onse trouve au seuil d’une situation qui ne permet plus d’espérer, dès le xXv° siècle, que rien de durable, de solide, de sérieux s’établisse dans un pays voué tantôt au despotisme, tantôt à l’anarchie. (1)

Ainsi donc, | « anarchie française » ne date point de ces dernières années, comme on se plaît à nous le dire, ni même de l’an 1789, comme les plus audacieux de nos « néo-monarchistes », — tels que M. Paul Bourget, — sont trop timides d’y consentir. Elle remonte, en réalité, au crépuscule du quinzième siècle. En voici les preuves :

Si l’on considère seulement l’ensemble de l’aspect social, x° siècle, au xr°, au xn°, au xur° siècle, une noblesse, une bourgeoisie et le peuple; mais combien la valeur de la plupart des familles, dans la noblesse, dans la bourgeoisie, est autre! Et, conséquence nécessaire, combien les rapports réciproques sont nouveaux et l’esprit de chacune des classes

Les armées composées de mercenaires ne se complétaient plus féodalement parmi les possesseurs de la terre et leurs

(1) Ottar Jarl, I, 3. — (Ottar Jarl et les siens. — Suite des considérations précédentes). !

la vie et les prophéties du comte de Gobineau tenanciers: c’étaient des aventuriers sortis de la plus basse origine qui, dans bien des cas, portant des éperons d’or, sintitulant chevaliers et prenant d’assaut ou par surprise les châteaux, les manoirs grands et petits, sy installaient, quelquefois y restaient, le plus souvent en trafiquaient et vendaient leur conquête au plus fort enchérisseur…

Il ne se peut donc imaginer rien de plus absurde que cette fameuse ordonnance de Louis XIV édictant que, pour être reconnu digne de monter dans les carrosses du roi, un gentilhomme devait prouver jusqu’à 1399; on supposait que l’origine chevaleresque était mise hors de doute par ce moyen. Ce qui était hors de doute, en effet, c’est qu’à cette date la famille de limpétrant avait pris qualité d’écuyer, dans les actes, mais quant à l’extraction, elle pouvait parfaitement être sortie de la plus basse extraction. Quoi qu’il en soit, cette noblesse nouvelle ainsi installée ne possédait rien du génie propre aux anciennes familles d’origine germanique. Celles-ci s’étaient montrées fort agricoles, amies du sol, pures de mœurs. Ce qui en resta demeura tel et a transmis jusqu’à ce jour ses qualités aux familles qui ont pu s’imprégner du même sang. Mais les autres, en grand nombre, manifestèrent des dispositions toutes différentes, et peu connues jusqu’alors. Fort braves comme leurs devanciers, remarquablement vaniteux, ce que n’étaient point ceux-ci, pillards comme ils l’avaient été, prodigues jusqu’à la folie, ce qu’ils avaient évité, car, au contraire, ils étaient le plus souvent assez parcimonieux, les parvenus adoraient l’apparence, la braverie en toutes choses. Ils étaient essentiellement militaires, n’estimaient que le militaire, ne connaissaient que les rangs, et faisaient plus de cas d’un maréchal de France sorti du néant avec ou sans mérite que du plus vieux sang de la chrétienté. Voilà comment et pourquoi la société française, à dater du milieu du xiv° siècle, avait commencé à revêtir une physionomie tout à fait inconnue jusqu’alors. Cette noblesse ainsi faite

plaisait plus aux rois et à leurs conseillers que l’ancienne, et à juste titre. Sa vraie patrie, c’était la cour, c’était le camp, c’était là où l’on s’amusait. Elle était très propre à servir l’ambition des conquérants, car avec des phrases et du brillant on pouvait la mener partout, licence impossible à prendre avec l’ancienne, très obstinée à ne servir que ses quarante jours par an, et à passer sa vie au milieu de son monde, à moins qu’elle ne courûüt l’univers pour son propre compte. En réalité, la France avait gagné ce qui devait la rendre peu à peu la terreur et l’ennui des nations*voisines : ce tempérament remuant et batailleur, insolent et pourfendeur, goguenard et prétentieux de ses armées futures, et elle avait perdu ce qui lui aurait amené, affermi, conservé la liberté politique, tout aussi bien qu’à l’Angleterre.

Et l’ancien gentilhomme dépossédé, déraciné, s’en alla, continuant sa famille où il put et comme il put. Ve tenant plus la tête de la société civile, il subit les oscillations que d’autres donnaient à celle-ci, comme le passager embarqué sur un navire est obligé d’accepter les conséquences des faux coups de barre infligés par un pilote malavisé, et lon peut bien concevoir comment les qualités supérieures de la race infuses dans les familles tombées ne servaient plus utilement l’État et servaient même dificilement les intérêts de ceux qui, les possédant, ne se trouvaient pas en opportunité de les faire valoir (x).

Mon ami Daniel Halévy, — pour railler la manie qu’il m’attribue de découvrir en tout lieu des inspirations gobiniennes, — m’écrivait froidement l’autre jour : « Je soupçonne Saint-Simon d’avoir lu Gobineau, sans l’avoir jamais nommé. »

| (2) Oltar Jarl, HI, 7. — On est bien tenté de dédier ces dernières

la vie et les prophéties du comte de Gobineau

Et à l’appui de sa conjecture, il invoquait cette page des Mémoires :

était touché jusqu’au plus profond du cœur de la ruine de la noblesse, des voies prises et tous jours continuées pour l’y réduire et l’y tenir, de l’abâtardissement que La misère et le mélange du sang par de continuelles mésalliances nécessaires pour avoir du pain, avaient établi dans les courages, et pour valeur, et pour vertu, et pour sentiments. Il était indigné de voir cette noblesse française si célèbre, si illustre, devenue un peuple presque de la même sorte que le peuple même.

À vous de décider si le duc de Saint-Simon fut un lecteur d’Ottar Jarl, ou si M. de Gobineau avait peut-être lu les Mémoires.

Si vous lisez le récit de M. de Gobineau, vous apprendrez de lui comment les libres bourgeois de Bordeaux, et non plus les nobles de cour, sont, à dater du xvi° siècle, les représentants authentiques du tempérament et de l’honneur d’Ottar Jari.

Chez ces bourgeois bordelais survivent, dans toute leur pureté honorable, cette « valeur », cette « vertu », ces « sentiments », abâtardis chez une | noblesse devenue « un peuple presque de la même

sorte que le peuple même ». Juristes, marchands ou soldats, ils sont gens d’humeur fort intraitable, jaloux de leurs franchises municipales, au point de dire à l’occasion : « Quand je comparais en justice devant le roi, c’est par violence et non de droit ! » Continuant la tradition de leur symbolique ancêtre, ces bourgeois pratiquent « de conserve le commerce et la piraterie ». (1) Et ils se fixent à la terre, possèdent leurs biens sans tenure, reconstituent ainsi en France une aristocratie & saine », non « parasite », — selon les termes que j’emprunte à une récente étude sur la « Noblesse en France », publiée par l’Action française.

M. le marquis de La Tour du Pin-Chambly, auteur de cette étude fort curieuse, définit ainsi la

l’ensemble des familles qui, s’étant élevées à une situation considérée, s’y sont maintenues et s’y perpé-

En ce sens-là, M. de Gobineau, — à supposer que sa noblesse pût paraître suspecte à un rigoriste tel

(1) Ottar Jarl, IX, 8. — (Juristes, marchands et soldats).

(2) L’Action francaise, 17 décembre 1904.

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau que le duc de Saint-Simon, — serait reçu comme « vrai noble » par l’école « traditionniste » contemporaine. Car il descendait, sans conteste, d’excellents bourgeois de Gascogne, qui, « s’étant élevés à une situation considérée », surent s’y maintenir. Du quinzième au dix-huitième siècle, ces fiers bourgeois, ses ancêtres, derniers héritiers de l’Aonneur, — sinon du sang d’Ottar Jarl, — achètent des - terres à Izon, près d’Anglade et de la Mothe SaintSulpice, dans le voisinage de Libourne :

Il est curieux de voir que Matthieu de Gournay, le séné- chal des Landes, avait des droits à Izon comme prévôt de l’Entre-deux-mers, et en même temps que les Gobineau s’y établirent, d’autres Gournay y parurent, ainsi que dans les localités voisines, St-Loubès, Nérigean, Vayres. Enfin, les armes de la branche de Nigel, le palé de six pièces, sont gravées sur la muraille à la gauche du portail de SaintMartin d’Izon. Sept générations de descendants du Norvé- gien ont été, en partie, enterrées dans cette église à compter de la seconde partie du xvr° siècle. Mais, de nos jours, le cardinal-archevêque de Bordeaux ne s’est fait nul scrupule de supprimer ces tombes et les a remplacées par un pavé quadrillé plus agréable à son goût. Quant aux ossements, on en a fait ce qu’en font les révolutionnaires. L’autorité ecclésiastique s’est montrée dans tous les temps, dans tous les lieux, à Rome même, la plus éhontée profanatrice connue des églises et la plus dégagée du respect des morts.

Le bourg d’Izon est construit à peu près en équerre. Ses deux rues principales viennent se toucher à angle droit sur le côté de Saint-Martin, et elles sont larges proportionnelle-

ment, bordées d’autant de jardins que de maisons, et, pour ce motif, bien en verdure, rustiques et, dans la saison, fleuries. À partir de l’époque où Étienne épousa Françoise de Massip, il est peu d’habitations dans cette place qui n’aient été acquises, possédées, vendues, échangées, par des Gobineau. Mais la dernière résidence de ceux-ci a été cette grande, longue maison basse, portant leur nom, située au bout du pays, sur la route de Vayres, derrière une grille de fer, au fond d’un préau. C’est une demeure consistant seulement aujourd’hui en un rez-de-chaussée, avec une moulure insignifiante autour de la porte pour tout ornement. Elle a dû être rebâtie telle qu’elle est, vers le xvn° siècle; cependant on a trouvé entre les pierres du perron un teston d’Henry III. Elle est couverte en larges et lourdes tuiles ; l’aspect en est tout méridional et romain. Sur la gauche et y tenant, se présente une orangerie plus vaste de beaucoup que le logis. Devant la maison s’étend un jardin, taillé en boulingrin, ayant encore quelque peu de ses parterres et descendant vers une pièce d’eau et des prairies plantées d’ormes et de saules.

Le bourg d’izon avait toujours été une commune indé- pendante. Il ne cherchait sa protection, au moyen-âge, ni dans les tours d’Anglade, ni dans celle du château voisin de Jabastas, mais dans son église crénelée et fortifiée; et, comme toutes les communes aquitaines, le village avait son syndic, personnage important, chef militaire et chef civil, appelé dans le patois du pays souldic, soldan et soudan. Cette charge devint avec le temps pourvue d’hérédité.… Du Cange en a dit que le mot « syndicus » est équivalent à celui de comes ou comte, et il donne ainsi la mesure de l’estime dans laquelle les gens du Bordelais tenaient leurs anciennes libertés. Le titre de syndic ou grand-syndic d’Ison vint aux

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la vie et les prophéties du comte de Gobineau

C’est ainsi que les Gobineau devinrent comtes.

Leur noblesse résultait donc, non d’un parchemin, mais, Ce qui vaut mieux, d’une bonne situation

Joseph-Arthur, comte de Gobineau, fut le dernier à porter leur nom. Avec l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines, s’éteignit la postérité mâle d’Ottar Jarl, pirate norvégien.

Rejoignons M. de Gobineau à Stockholm, tandis qu’il compose cette généalogie si étrange.

Le ministre de France n’habitait point les rues élégantes de cette ville. Ce qu’il avait eu de fortune était en train de s’évanouir. Il demeurait modestement au second étage d’une maison voisine du

Cest là que le prince d’Eulenburg lui fit sa première visite. (1) Des souvenirs rapportés de Perse et de Grèce ornaient cet appartement. Des divans très bas tentaient les hôtes. On y trouvait M. de Gobineau fumant son narghileh; mais bientôt, tout au feu de la causerie, il ne manquait pas de le laisser éteindre. Son fidèle Honoré Michon accourait pour

le rallumer. C’était un chrétien de Syrie, ancien drogman de M. de Gobineau à Téhéran. Avec le temps, le drogman était devenu cuisinier. Honoré Michon n’avait pas son pareil pour préparer le pilaw et le café à l’orientale. Son maitre était toute sa vie. M. de Gobineau l’honoraiïit de son amitié. au point de lui confier ses perruches, lorsqu’il allait en voyage. — C’était une faveur non médiocre, car le respect et la tendresse de M. de Gobineau envers les bêtes étaient vifs et incomparables. On l’a vu écrire d’importants ouvrages sur une petite chaise incommode, auprès de son bureau, afin de laisser en paix son vieux chien, qui s’était emparé de son M. de Gobineau, à Stockholm, participait à une « pléiade ». (1) — Son intimité avec le comte et la comtesse de la Tour date de cette époque. M. de la Tour était ministre d’Italie en Suède. Madame de la Tour (à) « Parmi ses amis, il y avait le comte Charles Zaluski, chargé d’affaires d’Autriche, excellent musicien. La soirée commençait toujours par une sonate de Beethoven ou du Chopin. Puis, Zaluski lisait les vers qu’il avait faits dans la journée ; il traduisait alors les Sept devant Thèbes en alexandrins français. Venait ensuite la lecture de La Renaissance ou de l’Amadis, et la façon dont lisait GoDineau était entraînante, fascinante… » (Communication de madame | la comtesse de La Tour). — Dans la société de Stockholm, madame | la comtesse de la Tour, le comte Zaluski et M. de Gobineau, portaient ce surnom : les trois calenders.

la pie et les prophéties du comte de Gobineau . était née Brimont, et Française. Elle peignait. M. de | Gobineau était sculpteur. Ces goûts d’art les rapprochèrent. En janvier 1876, M. de Gobineau lui dédia sa Renaissance. Dans le même temps, il travaillait à son grand poème d’Amadis, qui a été pieusement édité après sa mort. (1) Ce poème est inachevé. Pourtant, ila vingt-deux chants et, je crois, près de vingt mille vers. Les Allemands l’admirent. Maïs je ne crois . pas l’heure venue encore d’en parler-en France. En 1876, M. de Gobineau confessait lui-même que les « gens d’esprit » n’y comprenaient pas grand chose. — Vous n’êtes jusqu’ici que quatre personnes à entendre mon Amadis, écrivait-il à son ami le prince d”Eulenburg : la comtesse de la Tour, vous, le comte Prokesch, et l’empereur dom Pedro. Mais apparaîtra plus tard… (2) Depuis 1876, la fortune de la pensée gobinienne n’a pas assez grandi en France pour que les « gens (1) Cette édition intégrale du manuscrit d”Amadis a été assurée par madame la comtesse de la Tour (Plon, 1887, un beau volume in-octavo, avec portrait). M. de Gobineau r’avait pu publier, de son vivant, que la première partie de son poème. (Librairie des Bibliophiles, 1876, un volume in-18 de 231 pages). (2) Stockholm, lettre du 5 septembre 1876. — Le texte de ces lettres au prince d’Eulenburg est donné en allemand dans les

Amadis. Peut-être ce jour viendra-t-il ? — Réservons l’avenir.

Tandis qu’il écrivait ce poème, si riche d’idées et de génie épique, selon ses quatre amis, M. de Gobineau sentait redoubler son admiration pour Richard Wagner. — J’éprouve en poésie, disait-il, ce que Wagner a traduit en musique… Comme lui, je veux unifier le sens et la forme ! (x)

C’est à Rome, en 1876, que M. de Gobineau entrevit pour la première fois Wagner, comme il terminait ce grand voyage où le Gouvernement fran- çais lui avait permis d’accompagner l’empereur

Au retour, il s’arrêta à Paris, où il apprit sa dis-

| grâce. On lui demanda sa démission, et on osa même lui enjoindre de regagner son poste sans s’arrêter en route, sous peine de perdre ses frais de déplacement. (3) Au mois de février 1877, un télé- gramme du duc Decazes, ministre des affaires étrangères, lui donna ordre de rester encore trois (:) Lettre au prince d’Eulenburg, en date de Stockholm, 5 septembre 1856. (2) Voir Première Causerie, pages 24 et suivantes.

la vie et les prophéties du comte de Gobineau | semaines à Stockholm, pour y attendre son successeur. (1) Mis à la retraite, M. de Gobineau s’exila de France, et vint se fixer à Rome.

Le comte de Basterot, son biographe, écrit à ce

Il venait de regagner la Suède quand, en février 1877, il fut tout d’un coup mis à la retraite par M. le duc Decazes. Nous ignorons les raisons de cette mesure qui l’atteignait dans toute la plénitude de son talent. Incapable de se plaindre, de solliciter, il ne fit aucune observation contre ceite injustice, mais il en garda un vif ressentiment.

Vis-à-vis de ceux qui gouvernaient médiocrement, et tentaient sans prévoyance et sans énergie un coup d’État manqué, il garda une attitude dédaigneuse et hautaine. Il eut à ce moment de grands ennuis. Absolument désinté- ressé, ne comptant jamais, il avait laissé disparaître sa fortune. Il dut se défaire du château de Trye, et la transition entre une existence large et une vie gênée lui fut inévitablement assez pénible. Ses goûts étaient cependant d’une telle simplicité qu’il se disait fait pour être derviche, et il avait raison ; mais il était sensible au plaisir de donner et il lui était odieux d’avoir à s’occuper des petites économies

Son amertume le détachaït un peu de son pays. Comme le guerrier aryen de l’Essai sur l’inégalité,

, M. de Gobineau ne se sentait plus &« matériellement patriote ». (3) Dureste, il avait de lugubres prophé-

(2) Biographie de la seconde édition de l’Essai.

(3) Essai, VI, 3. — On lit dans sa lettre du 6 juillet 1859 au prince

d’Eulenburg (Bayreuther Blälter, IX, 5): « Vous m’amusez avec

ties sur le sort de toute l’Europe, annonçait sa disparition prochaine sous des flots sauvages de Russes et de Jaunes, et se plaisait à concentrer son pessimisme dans cette formule :

— Nous ne descendons pas du singe, disait-il, mais nous y allons! (1)

Lui, dans cette attente, menait à Rome une vie libre de vieil étudiant et de « fils de roi ». votre remarque sur ma patrie. Dites-moi, je vous prie, le sens de ce mot, si, au fond, il signifie autre chose que M. Gambetta, M. Grévy, la République, les orléanistes, les impérialistes, les démocrates partout, et l’effort exclusif de gagner de largent? Non, non, très cher ami, je viens d’ailleurs, je pense comme on a pensé ailleurs, et j’ai aussi peu envie de dépérir que ces vieux géants, à qui il fallait une plus forte nourriture que les friandises de salons, que lon nous ordonne aujourd’hui. Cest pourquoi j’irai à Paris le moins que je pourrai. » (Traduction)

Madame la comtesse de la Tour écrit, dans sa préface d’Amadis : « Il devint dur pour ses compatriotes, leurs fautes et leurs défauts le frappaient douloureusement… Qui pourrait le blâmer de cette sévérité ? Dans un cercle littéraire, il fut appelé, par un écrivain de : beaucoup d’esprit, l « Alceste du patriotisme », et si quelque jour les pages qu’il écrivit alors sont publiées, on comprendra combien était puissant son amour pour la France. »

(1) Renseignements inédits. — A cette époque de sa vie, il s’amusait pourtant quelquefois à une sorte de sélectionnisme : € Quand nous le poussions beaucoup en le taquinant, m’écrit madame la comtesse de la Tour, il finissait par convenir qu’un mélange bien combiné, — prépondérance blanche, pour le génie et l’ordonnance ; un peu de noir, pour laptitude aux arts ; un peu de jaune, très peu, pour la pratique de la vie, — serait peut-être après tout dans les vues de la Providence pour le perfectionnement du genre humain. Et alors, quelle destruction de jaunes notre imagination arrivait à concevoir! Ce wétaient que des plaisanteries. L’Amadis est absolument pessimiste, »

Ce pessimisme s’accuse dans la conclusion de l’article que M. de Gobineau écrivit, en 1881, à la demande de Richard Wagner. Après

333 19. ,

la vie et les prophéties du comte de Gobineau | Passant des journées entières à son atelier de sculpture (1) ou à sa table de travail, M. de Gobi- | neau continuait son Amadis, traduisait le Koushnameh, projetait une autobiographie. IL aimait le | travail, et pourtant le mettait au second plan dans | une vie heureuse. — L’amour, dit une de ses lettres, | travail. Ensuite, il n’y a rien. (2) À Rome, M. de Gobineau avait retrouvé ses amis de Stockholm, le comte et la comtesse de la Tour. Fort recherché dans la société romaine, il y était un y avoir dénoncé le péril slave et le péril jaune, il prédit les cataclysmes qui ne manqueront point de s’abattre rapidement sur | PEurope : « Voici des années que j’ai prévu ces étonnants phéno- | mènes. Je les ai annoncés dans mon Æssai sur l’inégalité des races | humaines. Mais je dois avouer que je ne croyais pas être si vite témoin d’événements que je situais dans un lointain avenir. Je puis donc ici me corriger moi-même, et convenir que le monde 4 est plus mobile (beweglicher) que je n’avais supposé. Les mixtures de races déjà accomplies auraient dû me convaincre de la rapidité avec laquelle elles sauront porter le mal à l’extrême. Cest à nous qu’il sera donné d’en voir la réalisation, avec toutes les calamités inséparables d’un mouvement si furieux, et toute la misère qui () M. le Docteur Kretzer a dressé avec un soin extrême la liste de ses œuvres de sculpture. (Graf Gobineau, pages 260-261). On y remarque une petite statuette de Pia Colonna, d’après Dante ; deux médaillons, PEspérancé et la Charité; une statuette d’Amadis; un Bouddha ; une Tête d’Alexandre divinisé ; un buste de la reine Marguerite d’Italie. M. de Gobineau, sculpteur, eut un instant une joie très vive. Un concours était ouvert pour le tombeau de la duchesse Melzi. Sa maquette fut préférée. Mais des intrigues : lui firent retirer la commande.

peu craint. Très galant envers les femmes, il ne savait pas s’empêcher d’être parfois un peu hautain et sarcastique à l’égard des hommes. (1) Puis, ces élégants n’étaient pas tous en état de suivre ses discours. C’est sur quoi un jeune diplomate exprimait assez judicieusement le sentiment commun, en disant un jour, dans un salon de Rome:

— La conversation du comte de Gobineau est vraiment fatigante; elle vous force trop à penser ! (2)

Mais là où penser ne fatiguait point, on aimait M. de Gobineau ; il plaisait. Dans les curieux souvenirs intimes de mademoiselle Adelheid de Schorn, je relève ce passage d’une lettre de madame Ida Pinelli, datée de Rome, le 6 juin 1879:

Nous avons eu un déjeuner des plus agréables chez notre cher Stein. Liszi y était présent, ainsi que le phénoménal comte Gobineau, qui vous intéresserait beaucoup, un charmant général génevois, la d’Eichthal, et Consolo… (3)

(1) — « M. de Gobineau voudrait nous ramener au moyen-âge ! » s’écrie un jour devant lui un ministre italien. El lui de répliquer : — « Oh! pas vous, monsieur… Moi, c’est autre chose! » (Bayreuther Blätter, V, 11).

(2) Préface d’Amadis. — « Si ses boutades étincelantes, souvent ironiques et volontiers paradoxales, plaisaient aux uns, souvent aussi elles effrayaient les autres. Il n’y prenait pas garde, et un jour qu’on lui demandait raison de tant d’esprit dépensé en pure perte devant des gens hostiles et obtus, il répondit en riant : « Ils m’ennuyaient, et je me suis tiré un feu d’artifice à moi-même pour

(3) Adelheiïid von Schorn, Franz Liszt et la princesse de SaynWittgenstein (Souvenirs intimes et correspondance). Traduit de lallemand par L. de Sampigny. Paris, Dujarric, 1904. — Page 322,

la vie et les prophéties du comte de Gobineau Quatre mois plus tard, mademoiselle de Schorn

est elle-même menée, par Liszt, à l’atelier de M. de

Et elle écrit à son tour :

Le 21 [octobre 70], Liszt regagna Rome avec nous. Le 22, je l”accompagnai dans une visite au comte Gobineau qu’il aimait beaucoup et dont il désirait me voir faire la connaïssance. Ce Français brillamment doué, diplomate, littérateur et sculpteur, s’était fixé à Rome. Intimement lié avec la famille Wagner, il ne l’était pas moins avec Liszt et la Princesse. Cétait un très sympathique vieux monsieur, très grand et très mince, les cheveux gris et la démarche un peu recourbée. Il reçut Liszt à bras ouverts et nous fit voir différents bustes (ses œuvres) qui marquaient beaucoup de

Je ne reviens pas sur la forte impression que Richard Wagner emporta de son entretien de Venise avec le comte de Gobineau, en 1880. (2)

Wagner lut la Renaissance, puis l’Essai sur l’iné- galité des races humaines. En mai 1881 et mai 1882, M. de Gobineau devint son hôte à Bayreuth.

(1) Adelheid von Schorn, page 331. — Mademoiselle de Schorn semble anticiper un peu sur les dates, en ce qui regarde Pintimité

(2) Voir Première Causerie, page 25. — M. Schemann, dans l’introduction à sa traduction allemande de la Renaissance, a dit comment la révélation de la pensée gobinienne inspira Religion et Art, Héroisme et Christianisme, les derniers écrits théoriques de Wagner. — Voir aussi Ernest Seillière, pages 355 et suivantes,

On écoutait, on aimait beaucoup M. de Gobineau à Wahnfried. Pourtant, on s’y séparait de lui sur des problèmes graves. Catholique, mais antichrétien, M. de Gobineau s’éloignait de Wagner, pour rejoindre à son insu la pensée de Nietzsche. (x) Et même, madame Elisabeth Fôrster conte qu’un jour son frère, — aux aguets sur les moindres incidents de la cour wagnérienne, — apprit avec un vif intérêt que M. de Gobineau s’était élevé « énergiquement » contre Parsifal et Wagner. (2)

Ce racontar, pour être fort peu vraisemblable, n’en est pas moins symptomatique. On y peut voir comme un travestissement des audacieux propos tenus par M. de Gobineau à Bayreuth.

Dès 1879, M. de Gobineau s’était mal trouvé du climat romain. Une maladie des yeux vint ajouter à son délabrement. Les médecins lui firent défense

(1) « Préférer — comme tel — le pauvre au riche, le simple d’esprit au sage, l’infirme à l’homme sain, lui paraissait une erreur dont aucun Hindou ne se serait rendu coupable ; et si la dureté de cette thèse a ici-bas contre elle la douce morale du christianisme, le comte pouvait répondre par son propre exemple, qu’une nature d’élite sait d’elle-même être miséricordieuse, et se dévouer pleinement sans obéir à aucune contrainte. » (Bayreuther

(2) Das Leben Friedrich Nielzsche’s, tome IL, page 886.

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la vie et les prophélies du comte de Gobineau de lire et d’écrire, et lui ordonnèrent les eaux de Gastein, où il se rendit, dans l’été 1882, en quittant Bayreuth.

Au physique et au moral, il souffrait beaucoup. Mais il avait cultivé toute sa vie l’art de souffrir. (x) Puis, il était secrètement aidé contre la souffrance par une prédisposition naturelle, très singulière: chez lui et très forte, en vertu de laquelle il était porté par instinct à croire qu’il convient toujours d’espérer, fût-ce contre tout espoir raisonnable,

/ — et d’aitendre je ne sais quel imprévu heureux.

Je peindrai cet optimisme invincible de son caractère, en rappelant ici l’apologue conté par l’excellente et noble Harriett des Pléiades, et qui est si représentatif de la naïveté confiante de sa propre nature. C’est l’histoire de ce don Pierre de Luna, dont la vie fut « détruite » par son amour insensé pour Carmen Pilar de Meñezès; il devint un criminel.

Comme cet homme déchu allait au supplice, le roi lui dit :.

k — Cette jeune fille vous a-t-elle trompé ? Que lui reprochez-vous ?

— Elle m’a toujours détesté, toujours méprisé; je n’ai pas eu d’elle un regard.

(1) Lire la belle lettre de Stockholm, 12 juillet 1876, au prince d’Eulenburg, et le fragment dune lettre de Pise, 27 septembre 1859.

Les soldats mirent la main sur l’épaule de don Pierre pour le faire marcher. Mais, à ce moment, dona Carmen se leva de son siège. Elle était très émue, et ses yeux brillaient :

— Sire, dit-elle, je serai la femme de cet homme! Regardez-le ! C’est une ombre effrayante ! Et ce qui l’a réduit à n’être plus qu’un tel fantôme, c’est son amour pour moi… Sans moi, il mourra.. Sans moi, il n’eût pas fait ce qu’il a fait… Venez, don Pierre ! (1)

M. de Gobineau avait toujours eu cette illusion de croire que rien n’est insurmontable à la volonté, et que la persévérance ne manque jamais de dominer l’inaccessible. Mais l’inaccessible, pour lui, ce n’était point l’amour, comme chez don Pierre; c’était la gloire.

L’auteur de l’Essai et de la Renaissance se lassait de s’entendre appeler partout : « ce bon Gobineau ». Mais il ne vécut pas assez pour s’entendre appeler

Quittant Gastein après sa cure, il alla passer quelques semaines en Auvergne. au château de Chaméane, chez madame la comtesse de la Tour. Puis, il quitta Chaméane pour se rendre à Pise; son ami

la vie et les prophéties du comte de Gobineau le comte Sanvitale l’y attendait. Le 12 octobre 188 », il s’arrêtait à Turin, et descendit à l’hôtel Liguria.

Voici le récit de la journée du 13 octobre, où il mourut, tel que je le copie dans une lettre de la

Pensez-vous que le pauvre Gobineau est mort à Turin, dans une chambre d’hôtel… Le matin, il se sentit malade et prit du café. Il ne pouvait partir avant le soir à cause d’une combinaison de trains. Toute la journée, il ne put rien manger. À sept heures, il vint à table d’hôte et y mangea comme un affamé. Il but aussi du vin. A 8 heures 1/2, il eut de la peine à monter en omnibus et à s’y asseoir. Le conducteur fut effrayé à sa vue et manda un médecin. On eut de la difficulté à le faire descendre d’omnibus. IL était paralysé. On le mit au lit: médecin et prêtre vinrent. À minuit, il était mort, (1)

Dans une autre lettre, la princesse écrit :

Je vous remercie beaucoup, ma chère Adelheid, pour votre dernière lettre, malgré la terrible mélancolie qui s’en dégage. L’impression m’en a été d’autant plus pénible que par le même courrier, je recevais la nouvelle de la mort du comte Gobineau, mort tout seul dans un petit hôtel de Turin… Cela m’a déchiré le cœur. C’était une âme si noble, un véritable représentant de l’ancienne chevalerie, avec ses sentiments héroïques, nobles et peu pratiques ! Un vrai Don Quichotte, ou un Roland sous des formes diplomatiques et sociales. Racontez cela à Liszt, et dites-lui que cette mort soudaine, dans un voyage que le comte Gobineau faisait de France à Rome, nr’a mise hors de moi! Je l’attendais déjà

depuis quatre jours, et au lieu de venir ici, il est allé dans un monde meilleur ! Je prie et j’ai fait dire des Messes pour lui ! Vous pouvez vous figurer comme un autre événement possible de ce genre est devant mes yeux et m’effraie jusqu’au fond du cœur. La mort est belle, la mort est même douce! La mort délivre. La mort nous fait naître. La mort nous amène de la nuit au jour, du malheur et des peines au ! bonheur et aux délices éternelles. Mais cette façon de mou-. rir n’est point belle et je suis chagrine de ce manque de :

Cet automne, j’étais à Turin et je suis allé au cimetière. Sous le portique circulaire qui est au fond de ce vaste cimetière dominé par les Alpes, (2) une sèche plaque de marbre commémore le dernier

Vous lui ferez, dans vos esprits, une tombe plus

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