VII-2 · Deuxième cahier de la septième série · 1905-10-20

La paix et la guerre

Charles Richet

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la paix et la guerre ASCRTARE paraissant vingt fois par an 7 5e) 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée F

% Nous avons publié dans nos éditions antérieures et | 3 dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si à grand nombre de documents, de textes formant dos- +4 siers, de renseignements et de commentaires; — un : Fe si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, k #4 romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un 4 : si grand nombre de cahiers d’histoire et de philoso- à phie ; et ces documents, renseignements, textes, dos- F siers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire ; | et de philosophie étaient si considérables que nous ne , pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq 4 premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mante dat de cinq francs à M. André Bourgeois, administra- É teur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, É | Paris, cinquième arrondissement ; on recevra en retour 4 é le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos à Ce catalogue a été justement établi pour donner, { l autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, : une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- ; rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur 4 place, les références demandées. 0 Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier $ très épais de XII+408 pages très denses, marqué cinq k

francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la j sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième k série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 ; s’abonne rétrospectivement à la sixième série le reçoit, par le fait même de son abonnement, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande. Pour amor cer tout travail que l’on aurait à commencer dans notre premier catalogue analytique sommaire, consulter le petit index alphabétique provisoire que nous . avons établi de ce catalogue analytiqué sommaire. Ce petit index alphabétique provisoire, in-18 grand Jésus, forme un cahier très maniable de XII + 60 pages très claires, marqué un franc; ce cahier comptait comme premier cahier de la septième série et nos … abonnés l’ont reçu à sa date, le premier octobre 1905, | comme premier cahier de la septième série; toute | personne qui s’abonne à la septième série, qui est la “ série en cours, le reçoit, par le fait méme de son abonne- … ment, en tête de la série; nous l’envoyons contre un mandat de un franc à toule personne qui nous en fait la demande. Pour la sixième série, année ouvrière 1904-1905, et en attendant que paraisse le catalogue analytique som_ maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, on peut consulter, — provisoirement, — la petite table analytique très sommaire que nous avons publiée en fin de ce cahier index.

L’étude que l’on va lire a été publiée pour la première { à fois dans la Revue philosophique, trentième année, fl 1 | Revue philosophique de la France et de l’étranger, paraissant tous les mois, dirigée par M. Th. Ribot; 1° Plusieurs articles de fond: Æ 2° Des analyses et comptes rendus des nouveaux de ouvrages philosophiques français et étrangers : D 3° Un compte rendu aussi complet que possible des publications périodiques de l’étranger pour tout ce qui concerne la philosophie ; 4 Des notes, documents, observations pouvant servir de #7 matériaux ou donner lieu à des vues nouvelles ; E Prix de l’abonnement : un an: 30 francs; départe- M ments et étranger, 33 francs ; la livraison : 3 francs. ‘à S’adresser pour la rédaction et l’administration: au bureau de la Revue, 108, boulevard Saint-Germain, » \

On peut s’abonner à la librairie des cahiers. ;

La paix et la guerre ; 50

Nous devons remercier M. Th. Ribot, directeur de la Revue philosophique ; je tiens à remercier personnelle- … ment M. Félix Alcan, éditeur de cette Revue, pour la

; parfaite bonne grâce avec laquelle il nous a autorisés à ‘4

| prendre cet article pour en faire un cahier. 7

Sans rien modifier du tout à la teneur de son article, à ;

| article de philosophie et d’histoire antérieur à des polé- M

miques récentes, notre collaborateur M. Charles Richet e a bien voulu relire cet article sur nos épreuves, de manière à faire de ce cahier une édition définitive.

Le gérant, Charles Péguy À

Les faits progressent si vite dans le domaine social que souvent ils devancent les préoccupations des philosophes. Ainsi le mouvement pacifique, qui depuis quelques années a pris tant d’extension, et en prendra bientôt davantage encore, n’a guère été encouragé par la philosophie. Ce sont les politiques et les philanthropes qui en ont pris l’initiative et qui en poursuivent le développement.

i Sans méconnaître ce que des penseurs comme Leibniz et Kant, pour ne parler que des plus grands, ont dit en faveur de la paix perpétuelle, il faut avouer qu’en ; général la psychologie s’est désintéressée un peu trop de cette question. Est-ce insouciance ou scepticisme ? Peu importe, après tout. Le progrès se fait de toutes

‘ parts, et l’intérêt est médiocre de savoir quels en ont été les artisans. ,

Mais aujourd’hui que la question de la paix et de la guerre, dans les sociétés humaines, se pose avec tant de force qu’il apparaît comme le plus grave des pro-

blèmes sociaux, il convient d’examiner quelles sont les 4 | bases scientifiques sur lesquelles se peut établir une

\ On ne s’attendra pas ici à ce que nous traitions la 1 question sans partialité. Depuis longtemps notre con- Le, viction est faite. À maintes reprises et un peu partout, nous avons défendu la cause de la paix. Cependant ici À nous n’invoquerons pour la soutenir ni raisons senti- #4 mentales, ni motifs d’ordre social ou politique. Il s’agira simplement de savoir si la paix perpétuelle est pos- *

sible, si elle est désirable, d’après la constitution psychologique de l’homme et des sociétés humaines. ‘+ f Quelle que soit la théorie de morale qu’on adopte, il ‘1 est certain qu’on ne peut concevoir un système qui ne 4 tienne pas compte du bonheur du plus grand nombre. £ Une morale d’après laquelle les hommes seraient, en 4 majorité, malheureux, constitue une absurdité si évidente À que toute démonstration de la proposition inverse ER: Quant au progrès, plus ou moins parallèle à la mo- É: rale, on peut le définir : l’amélioration des conditions 4 matérielles parmi les hommes; autrement dit, moins de N. l misères, moins de maladies, moins de larmes. Or, ( comme les vices, — ce que nous appelons communément 4 < les vices, le jeu, la débauche, l’ivresse, le vol, le men- | songe, la paresse, — entraînent misères, maladies et Fo larmes, il s’ensuit que l’amélioration des conditions 6 matérielles est corrélative du progrès moral individuel. À à

Donc une société est en progrès, quand le sort de chacun de ses membres est moins cruel aujourd’hui qu’hier et qu’il sera moins cruel encore demain.

Imaginons une société dans laquelle chaque individu serait heureux, et telle que, par les conquêtes toujours progressives de la science, ce bonheur et ce bien-être sont destinés à s’accroître à chaque génération : nous aurons ainsi déterminé une société qui est en

Supposons le contraire : une société où les hommes sont de jour en jour plus misérables, souffrant davantage de la faim et du froid, décimés par les maladies, incapables de pénétrer dans une connaissance plus profonde de l’univers. Cette société sera en décadence. ,

La conciusion nécessaire, c’est qu’il faut tendre à la formation de cette société heureuse. Tel doit être le programme de tout citoyen, l’espérance de tout gouvernement.

avoir, puisque ces vérités sont par elles-mêmes évidentes. Il n’est pas de théoricien qui prétende à cet étrange idéal du malheur du plus grand nombre. Où l’incertitude commence, c’est quand il s’agit de pré- ciser ce qui est heureux ou malheureux pour les

À première vue on comprend tout de suite que l’état de guerre est peu propre à développer le bonheur

Massacres du champ de bataille, avec des milliers

d’existences humaines fauchées dans leur fleur, douleurs atroces des mourants, amputations, désarticulations, mutilations. Deuils dans les familles, irréparables : les pères pleurant leurs fils; les femmes, leurs époux. k Épidémies féroces accompagnant les armées : typhus, j peste, choléra, dysenterie, qui font plus de victimes que Le les mitraïlles et les bombardements. Villes prises # d”ässaut, ou subissant de longs sièges, prisonniers 4 traînés sur les routes, ou languissant dans des case- ;

ponts détruits ; gaspillage en quelques heures de forces
à grands frais accumulées, pillage, maraude, vols et sl viols; souffrances indicibles par la faim, le froid, la Es chaleur, la fatigue. Angoisses des combattants, râles 4 des agonisants, gémissements des blessés, anxiétés de

; deux nations dont tous les fils sont à chaque minute exposés à une mort affreuse; en un mot, un immense cri de désespoir, montant vers le ciel. Voilà le bilan des douleurs de la guerre pendant la guerre. Ë

Le mal n’est pas moindre pendant la paix. Les impôts

chaque jour plus pesants; le régime protectionniste, % conséquence immédiate de la guerre, rendant la vie plus coûteuse, partant plus misérable; la banqueroute menaçante; des populations entières, comme l’Alsace- j Lorraine, comme la Finlande, comme la Pologne, comme k l’Arménie, subissant la loi d’un vainqueur détesté; le service militaire obligatoire, la plus cruelle peut-être de Es toutes les douleurs de la guerre, enlevant à la charrue, à l’atelier, les jeunes gens valides et laborieux, pour les condamner à deux ou trois ans de servitude; toutes les forces intellectuelles et matérielles d’un grand peuple

détournées de la conquête de la vérité. Voilà le bilan de la guerre pendant la paix. Il n’est pas moins Mais on peut prétendre que c’est là un jugement 1 superficiel, de sorte que, pour n’être pas injuste, il faudrait mettre en face de tous ces maux de la guerre, que personne ne songe à nier, les biens qui peuvent en | A côté de la douleur du vaincu il faut mettre la joie du vainqueur. | C’est quelque chose, assurément, mais c’est peu de | chose. Le triomphe de la victoire, si intense qu’il soit, | ne suffit pas à compenser la cruauté de la défaite. En prenant une bataille où la victoire n’a pas été indécise un instant, je m’imagine que tout l’orgueil des vainqueurs d’Austerlitz n’a pas pu effacer le désespoir des vaincus; et que les grades, les décorations, les honneurs qui ont plu sur l’armée victorieuse, ne sauraient être mis en balance avec l’immense malheur de l’armée écrasée. Mème dans l’armée triomphante, il y a eu des blessés, des morts. Même chez les vainqueurs que de Combien faut-il de croix de la Légion d’honneur pour compenser la mort d’un enfant? Supposons un père de | famille ayant dix enfants dans l’armée. En sacrifiera:t-il un seul pour que les neuf autres soient décorés, tous les ; neuf, sur le champ de bataille? Telle est pourtant à peu près la résolution d’un peuple qui, pour acquérir à quelques-uns de ses fils un peu de gloire militaire, en envoie d’autres à une mort certaine. Que sera-ce donc si, au lieu d’une bataille, comme Austerlitz, où la victoire, éclatante, fut presque facile,

; nous prenions d’autres batailles, incertaines, où les pertes furent égales de part et d’autre, comme Eylauet Leipzig; et d’autres encore, où, malgré la certitude de 4 \ la victoire, le vainqueur a subi des pertes épouvan- ‘ à tables, comme Waterloo et Sedan? ou encore ces petits L | ! combats meurtriers, sans gloire, incessants, prolongés L.: | | pendant des semaines, des années (guerre d’Espagne, , À guerre de Trente Ans par exemple); ou ces longues É dt guerres, comme la guerre de Crimée, où la maladie a 4 ù fait vingt fois plus de victimes que le feu de l’ennemi. L. [ * Alors décidément la joie des vainqueurs et des survi- 4 vants apparaîtra comme un très misérable profit, au 1 s point de vue du bonheur général, en face de l’immense Er { Et quant aux compensations matérielles que la victoire : apporte, elles sont bienfaits de faible prix, à côté des ? souffrances que subissent les vaincus. La France a dû 5 payer en 1871 cinq milliards à l’Allemagne. La joie que | | les Allemands ont eue à la récolte de ce butin com- L. pense-t-elle la somme de travail, de misères, de souf- j frances que la France a dû s’imposer, — pour de longues fe générations, — afin de payer cette dette de guerre ? I1ne 1 | serait pas difficile de prouver que la charge des contribuables allemands n’a pas été diminuée d’un demi- M pfennig à la suite de cette trompeuse pluie d’or. Et nous è savons combien ce sacrifice a pesé et pèse encore sur la k 4 Donc, — point de doute à cet égard, — au point devue | du bonheur individuel, la guerre apporte plus de maux # ‘À k que de biens, et la disproportion est effrayante. 4 1 On peut comparer la guerre à une épidémie. Que la M peste sévisse dans une ville, et fasse d’innombrables 4

victimes, il se trouvera peut-être des gens d’esprit pour l soutenir que, somme toute, ç’a été favorable. Il y a eu 1 des héritages importants; des places sont devenues À vacantes, ce qui a comblé de joie les nouveaux titulaires. À Certaines industries ont prospéré (marbriers et mar- ‘4 chands de fleurs). Des médecins qui se sont signalés k par leur dévouement ont reçu de flatteuses récompenses; quelques mauvais drôles ont péri, j’ignore ce qu’on pourrait trouver encore; mais il ne semble pas que ce Re soient là des arguments sérieux, et les bienfaits d’une épidémie, comme les joies de la guerre, ne sont que passe-temps d’humoriste.

Laissons cela. Il est des objections moins ridicules, 2 auxquelles il convient de répondre.

La guerre, dit-on parfois, comporte assurément un mal immédiat; mais ce mal immédiat, si grand qu’il

soit, entraîne des avantages considérables. 1° Elle développe au plus haut point la dignité indivi- :

é duelle, le courage, l’esprit de sacrifice, et le dévouement de l’individu à ses concitoyens. Partout elle inspire les ;

plus nobles vertus.

| 2° Elle entretient l’émulation entre les nations, cette émulation vivifiante, sans laquelle il n’y a pas de progrès. La certitude absolue de la paix engendrerait la
corruption et l’avilissement de tous les citoyens d’une

j Qu’il existe des vertus militaires, personne ne songe À À à le nier. Le sacrifice de sa vie pour le salut de tous est D. le plus noble peut-être des sentiments humains ; et une :1 chose d’analogue; au moins le courage, le mépris du : danger et des fatigues. Oui, cela est évident. ‘à Remarquons pourtant que l’héroïsme militaire s’exerce eS dans la guerre, mais non dans la paix. En temps de # paix la vie au régiment, pour le soldat comme pour æ l’officier, ne comporte aucune immolation héroïque de Æ soi-même. Ou plutôt cette immolation s’exerce tout E: autrement que par des assauts, des marches sous la 4 mitraille,; ou des charges de cavalerie. Rien de tel. Il 4 faut faire obscurément métier d’instructeur, de comp- . table, d’administrateur ; obéir à des chefs, commander 4 : à des inférieurs, pour des besognes fastidieuses dans lesquelles le souci de la tenue, le respect de la hiérar- 4 | : chie, l’observance des règlements (même les plus ridi- “4 ; cules), tiennent toute la place, au grand détriment de | l’énergie et de l’initiative individuelles. | ÿ | Je ne prétends pas que dans ces mesquines occupa- || tions il n’y ait matière à de très hautes et solides vertus. À | | Un officier qui en temps de paix fait bien son devoir de - professeur est assurément un type assez élevé de l’in- É: telligence et de la moralité humaines. À S’il prend au sérieux son rôle d’éducateur, s’il s’efforce “4 de faire de son régiment une vraie et saine famille, de É | tempérer la sévérité des règlements par des conseils ‘4

paternels, d’exercer sur la conduite morale de ses hommes une surveillance incessante, de leur enseigner l’amour de la patrie, de la justice et de la vérité, par des exemples, mis à la portée des plus simples, cet oflicier mérite l’estime et le respect de tous; et ce n’est pas ; là un métier banal et méprisable.

Quant au soldat, il devient un élève, et rien de plus.

Faire de l’armée une sorte d’école de moralité et de civisme, et forcer, avant qu’ils entrent dans la vie active, les jeunes hommes de vingt ans à passer par le Régiment-École, c’est une conception qui à la rigueur peut être défendue. Mais nous voilà bien loin de cette préparation à la guerre, qui est aujourd’hui le rôle de l’armée en temps de paix.

Réunir les jeunes gens de vingt ans, pour les con- | traindre à une certaine solidarité, pour parfaire l’édu- | cation des plus incultes, pour leur enseigner l’égalité | et la justice, sous une certaine discipline à la fois pater- | nelle et rigoureuse, cela a quelques avantages, je n’en | disconviens pas. Mais une telle institution, plus ou |

5 moins analogue au régime des milices helvétiques, n’a | rien à faire avec le régime militaire actuel. |

Car il ne faut pas se faire d’illusions. Ce régiment moralisateur, avec ses soldats-élèves et son officierprofesseur, paternel et juste, c’est un tableau de fantaisie, plus théorique que réel. De fait, les hommes qui

; vont au régiment ne s’améliorent pas au point de vue l de la moralité individuelle.

Le régiment n’est pas une école de chasteté, de sobriété, de vérité et de désintéressement. J’en appelle

| au témoignage de tous ceux qui ont passé par là.”

| On ne peut donc pas défendre le principe du milita-

risme, en alléguant la nécessité d’une grande école de moralité et de discipline ; car dans la pratique le régi- f ment est tout autre chose : et en fait, qu’il s’agisse de À l’Italie, du vingtième siècle ou des siècles précédents, ”

. l’armée est plus près d’être une école de dégradation 7 que de perfectionnement moral. Nous en concluons qu’en temps de paix l’armée est une institution qui déforme la moralité d’un pays ; et que, pour la rendre autre, il faudrait la modifier si profondément que cette institution nouvelle serait absolu- : ment différente de l’armée actuelle. é Et puis ne serait-il pas passablement absurde de sou- ii tenir le principe d’une armée exclusivement pacifique ? à Une armée est une machine organisée pour la guerre. Autrement, c’est un non-sens, et personne ne songe à ; défendre la cause d’une armée qui n’aurait jamais à se jh Reste alors la période de guerre. Est-il vrai que la É ; guerre exalte les plus hautes vertus de l’homme? # Très résolument je ne le crois pas. En ce moment Gil même, nous assistons au douloureux et terrifiant spec- ts tacle de deux armées qui se ruent l’une sur l’autre, avec s une égale bravoure. Russes et Japonais se précipitent j avec furie au-devant de la mort, donnant des exemples D. d’un courage indomptable. Rarement le mépris de la ; mort a été poussé aussi loin. Mais, quel que soit mon respect pour ces pauvres diables, je ne peux m’imaginer que cette furie et cette ténacité soient l’apogée :

des vertus humaines. Tout l’idéal des hommes doit-il tendre à cela : se précipiter sans peur sur d’autres hommes pour essayer d’en massacrer le plus possible?

A ce compte-là, les Japonais d’autrefois, qui s’ouvraient le ventre devant leurs amis, après avoir déclamé une belle pièce de vers et une sentence spirituelle, représenteraient un idéal bien supérieur; car ils se tuaient tout simplement, sans essayer de tuer auparavant d’autres hommes. J’admire, comme il convient, le courage du loup qui se jette sur une proie vivante capable de se défendre et de lui rendre mauvais coup pour mauvais coup; mais ce courage ne me semble pas À de nature à être proposé en exemple. Qu’un officier montre à ses hommes une redoute abrupte garantie par des fils de fer barbelés, hérissée de canons et de fusils, et qu’il leur dise : « Allez! », je trouverai très beau le courage de ces malheureux qui sans hésiter montent à l’assaut… Mais mon admiration pour cet héroïsme sera modérée; car, derrière ce grand courage, j’aperçois toute une immense forêt de sottises et de haiïnes.

Pourquoi prêcher d’ailleurs cette idée surannée que le mépris de la mort est le smmum de la vertu? Autant il est misérable de craindre la mort, autant il est légitime de tenir à la vie. Le mépris du danger n’a d’intérêt que parce qu’il est le triomphe de la volonté ou de la passion, sur l’instinct de la conservation. En soi-même il n’a pas de mérite. Il n’en acquiert que pour la cause qui l’évoque. Les brigands de grande route, les criminels, les escarpes, les assassins, risquent leur vie à chaque instant; mais ce courage, qui est réel, ne me sufit pas pour que je les déclare des héros. L’héroïsme suppose 4 un courage employé à une noble cause. Quand Xerxès

ou Alexandre, ou César, ou Napoléon, mènent à la mort À des milliers d’hommes, ces braves gens, qui font au ) maître le sacrifice de leur existence, m’inspirent plus de pitié que d’admiration. Je trouve leur vaillance fort 4. belle; mais je ne peux oublier qu’elle sert au despotisme, et je regrette que ces vaillants ne se retournent pas contre un tyran qui se moque d’eux, au lieu de se faire immoler pour lui. Par conséquent le courage en soi est une vertu, mais une vertu qui peut être bien ou mal employée. Elle est L d’ailleurs des plus communes. Il est rare que des soldats soient lâches ; et le courage professionnel des mineurs, des pêcheurs, des médecins, des infirmiers, des pompiers, des agents de police, des magistrats, des ingé- nieurs est assez banal pour ne pas mériter de surabondants éloges. Vraiment non! je ne me confondrai pas en / félicitations et en applaudissements pour le médecin qui, en temps d’épidémie, n’aura pas déserté son poste, ou pour le pompier qui n’aura pas eu peur d’aller au feu, L au risque de se brüler la figure. Il s’agit là cependant non d’un héroïsme servant une méchante cause, mais d’un héroïsme utile, sauvant des existences humaines. La guerre développe le courage. C’est entendu. Mais, à côté de cette vertu qu’elle engendre, que d’instincts é mauvais ne déchaïîne-t-elle pas ! Joseph de Maistre, un des apologistes de la guerre, a dit que le jeune héros f reste humain au milieu du carnage de la bataille. Belle à phrase, qui n’est qu’une phrase. De fait, quand il expose k sa vie sans compter, le jeune héros ne compte guère | avec la vie de son ennemi. Si l’on voulait faire le 4 récit de toutes les cruautés militaires que l’histoire i a recueillies depuis les temps anciens jusqu’à aujour14

d’hui, on amasserait une monotone série d’horreurs sans

Au début de la guerre contre la Chine, tout récemment, l’empereur d’Allemagne n’a-t-il pas dit à ses soldats : Pas de quartier! Cet ordre barbare n’a-t-il pas été exécuté? Combien a-t-on fait de prisonniers chinoïs ? Jamais le compte de ces prisonniers n’a été établi, par cette simple raison qu’on ne faisait pas de prisonniers. Les soldats russes s’amusaient à attacher ensemble des Chinois par leurs longues tresses, et à les jeter ainsi deux par deux dans le fleuve Amour, pour assister au spectacle d’une pittoresque noyade. Ce sont là faits notoires, et qu’on n’a pas cherché à démentir, parce qu’on n’y voyait pas matière à bläme.

L’état d’esprit d’un brave paÿsan inoffensif, lorsqu’il est parti en guerre, et qu’on lui a mis en main un bon

L fusil, est devenu celui d’un barbare, qui ne croit qu’à la

J force, qui est tout prêt à en abuser, et même qui met son orgueil à en abuser. C’est là le vrai esprit militaire :

k le culte de la force, c’est-à-dire de la violence. Point ! d’armée qui ne pille plus ou moins. En pays ami,

Fa n’est-il pas juste que les combattants soient récompen-

Û sés de leurs peines et de leurs dangers? En pays ennemi, moins de scrupule encore. U

La mentalité du soldat en campagne est à ce point de vue toute spéciale. Il est courageux, et il expose sa vie: c’est son devoir de soldat. Mais, quant à être humain,

à ou respectueux des biens d’autrui, c’est autre chose. Qu’il s’agisse des armées de César ou de Napoléon, de . Gustave-Adolphe ou de Cortez, les exemples de sauvagerie cruelle sont si abondants qu’on nous dispensera d’en citer. L’homme armé devient une vraie bête féroce.

Malheur aux vaincus! disait déjà le vieux Brennus, $

| notre ancêtre, aux sénateurs romains terrifiés. Malheur s à aux vaincus ! C’est la véritable loi de la guerre, et ce ( | sentiment inhumain passe en frémissant dans les rangs L de toute l’armée, avec l’orgueil de la victoire. ce, Il y a des exceptions. On en pourrait citer qui sont ’ sublimes. Mais ces exceptions confirment, au lieu de É contredire, ce fait évident, que le soldat en campagne % est devenu insensible à la douleur et au malheur des % À On cite souvent aussi l’esprit de solidarité qui réunit jf les combattants; et je n’ignore pas qu’on pourrait citer É des anecdotes touchantes, maints beaux et nobles exem- à | ples. Mais que de faits de monstrueux égoïsme pour- P rait-on apporter! Que d’indifférence, d’insouciance, ie devant la douleur et la mort auxquelles on assiste sans $ émotion, sans compassion, ne pensant qu’à soi. On au- F

rait trop à faire s’il fallait plaindre tous ceux qui tom- #

bent. Tout compte fait, la somme de l’égoïsme impla- k | cable l’emporte terriblement sur l’abnégation et le dé- 4 vouement. On en sera bien vite persuadé quand on aura d 4 vu comment vivent et pensent les hommes en temps de Li

pour soi : voilà la première règle; et si, çà et là, quel- L

ques faits de solidarité apparaissent, ils sont noyés L à

ÿ dans l’immense courant d’impitoyable égoïsme qui sub- : , merge tout. ri

En temps de guerre toute discipline a disparu. C’est *

là un fait indéniable. On devine ce que font des hommes ‘Al

armés, victorieux ou vaincus, que la discipline ne con- p

tient plus qu’à peine : tous les instincts sanguinaires de 4

l’animalité se déchaïnent; tout le vieil héritage de 4

barbarie légué par nos ancêtres reparaît en toute sa

Vis-à-vis des faibles surtout. Une troupe de soldats, | munis d’un excellent armement, ne se comportera pas, | envers des indigènes armés de bambous et de sagaies, | plus humainement que les féroces compagnons de Cortez et de Pizarre. Toutes les guerres coloniales sont | le terrible développement de cette loi psychologique, fatale, que l’homme, livré à lui-même, abuse de sa force,

s’il a la force.

Croire que toutes ces infamies, cruauté, bestialité, obscénité, cupidité, constituent une éducation morale supérieure, apogée de notre civilisation, c’est vraiment une sinistre plaisanterie.

Ainsi donc, si l’on dresse le bilan comparatif des sen-

_ timents que fait naître l’état de guerre, on voit qu’à côté de certaines vertus très réelles (mépris du danger et de la mort, grandissement de la dignité individuelle et de l’honneur), il y a l’épanouissement des pires instincts humains (violence, férocité, cupidité, égoïsme).

Mais il ne suffit pas d’avoir établi cela; car certains écrivains, reconnaissant plus ou moins les mauvais côtés de l’esprit guerrier, prétendent que ces sentiments guerriers sont, à tout prendre, moins misérables que ceux de l’esprit pacifique.

Pourtant être pacifique ne veut pas dire manquer de courage. Voilà une vérité qu’il suflit d’énoncer, sans qu’il soit nécessaire d’en faire la preuve. Une

nation agressive et belliqueuse, toute armée pour la 3 guerre, n’est pas plus brave qu’une nation pacifique. è Le paisible peuple boer, fait de rudes et incultes Û paysans, a montré, dans la guerre cruelle où il a ” perdu son indépendance, les plus hautes vertus militaires. Et on pourrait multiplier les exemples de peuples qui sont tout ensemble très pacifiques et très braves. dl Le courage n’est pas toujours militaire. Est-ce que les civils n’ont pas, eux aussi, dû montrer qu’ils sont capables d’héroïsme”? Croit-on que, pour n’avoir ni sabre, 1 ni uniforme, ni fusil, on n’ait pas à exercer son courage? Dans une société toute civile, la source de { l’énergie individuelle ne sera pas tarie, Le marin sur son navire de commerce, le mineur dans son puits, l’aé- < ronaute dans sa nacelle, le médecin et l’infirmier dans ù leur hôpital, le savant dans son laboratoire, le pompier ! au milieu de l’incendie, auront toute occasion de prou- À ver leur vaillance. 7 Si la seule raison d’être de la guerre était de déve- 4 lopper le courage individuel, je ne vois vraiment pas 4 pourquoi on ne s’amuserait pas à déchaîner des épidé- e mies ou des incendies, afin de donner aux médecins ou y aux pompiers l’occasion d’un beau geste. Ce serait une F école de courage assurément qu’une ville où chaque A jour on allumerait un grand feu, en exposant aux be flammes des femmes et des enfants, pour exercer les ÿ pompiers à la vaillance. La proposition fera peut-être À sourire. Mais qu’on y réfléchisse : elle est absolument 4 la même que celle des amis de la guerré quand ils Ë donnent pour défendre la guerre ce motif étonnant, que k c’est une école de courage. : ÿ

  • On s’est adressé aussi à l’histoire, et on a cru trouver ainsi la condamnation des peuples pacifiques. ?

On a comparé les Romains, peuple guerrier, aux Chinois, peuple paisible, ennemi de la guerre. Mais faut-il répondre sérieusement à de semblables argumentations ? Les Chinois sont d’une race si différente de notre race blanche qu’on n’a pas le droit de comparer les deux civilisations où tout diffère, vêtement, religion, nourriture, forme du crâne. Prétendre que, si les Chinois sont corrompus et abêtis, c’est parce qu’ils | ont été pacifiques, c’est un raisonnement aussi enfantin que d’attribuer leur corruption à leur tresse natée et à

| leurs yeux bridés. De fait les Chinois, si pacifiques qu’ils | soient, témoignent un mépris de la mort qui stupéfie 1 les Européens guerriers ; et c’est une preuve de plus, à ajouter à beaucoup d’autres, pour établir qu’il n’est pas besoin d’être guerrier et militaire pour mépriser la | Les Romains ont été un peuple guerrier; et la gran- | deur de Rome s’est fondée sur la guerre. Mais d’abord on peut ne pas professer une admiration sans réserve pour le génie romain. Ensuite d’autres vertus que les < vertus militaires, (administration, justice), ont contribué à la suprématie romaine. Il semble qu’il y ait un anachronisme moral à vouloir nous faire revenir aux temps

d”Horatius Coclès, ou même du vieux Caton. Depuis 4 cette époque les sociétés humaines ont évolué, et nous | avons mieux à faire qu’à ressusciter le sanguinaire, dur | et avide esprit du citoyen de la vieille Rome. La conquête du monde, l’asservissement de l’univers à nos institutions et à notre langue, après des guerres san-

; glantes menées à toutes nos frontières, ce ne peut être l’idéal français que pour les alcooliques ou les déments. : C’était le rêve des Romains, et, en versant des flots de sang, ils ont fini au bout de quatre siècles par le réaliser, par établir la domination romaine.

La paix romaine, soit; mais une paix établie sur des

Que les exemples de la fermeté romaine soient donnés aux enfants comme modèles de composition littéraire pour l’enseignement de la belle langue latine, soit; mais à condition qu’on ne les leur proposera pas comme règles de conduite. Nos sociétés modernes sont plus compliquées, plus tolérantes, plus humaines. Les - nations qui nous entourent ne sont pas des nations À barbares, comme les Daces, les Germains, les Parthes ; mais des nations sœurs, nos égales, concourant, ainsi que nous, à la civilisation commune de l’humanité. Qui ù sait jusqu’à quel point ces exercices de déclamation F n’ont pas été funestes aux hommes de la Révolution française et de l’Empire, en leur faisant entrevoir l’espérance d’une sorte d’empire universel : Regere î

Si l’on voulait chercher une comparaison entre des & peuples pacifiques et des peuples guerriers, il faudrait 4 mettre en parallèle des nations de civilisation compa- ï rable. Voici la Suisse, par exemple, dont les habitants 4

mont l’esprit ni guerrier, ni agressif. Ils n’ont pas, ou presque pas, d’armée permanente; et la menace perpé- | tuelle d’une guerre épouvantable ne pèse pas sur leur destinée. Cependant leur corruption n’est pas plus | : grande que celle de leurs deux voisins, Français et

  • Allemands, lesquels ont, les uns et les autres, le service É militaire obligatoire, très lourd, des impôts écrasants pour entretenir une armée puissante, et la perspective | d’une grande guerre, prochaine et terrible. Il ne semble | pas, malgré tout cet appareil, que la moralité soit plus élevée en Allemagne et en France, et inférieure en Suisse. Quoiqu’il soit presque impossible de juger de la û moralité d’une nation, et de donner des prix de vertu à …_ tel ou tel peuple, il paraît bien qu’entre les citoyens : suisses d’une part, et les citoyens français et allemands “ d’autre part, l’avantage ne serait pas aux nations les plus guerrières. M. Brunetière, qui ne redoute pas le paradoxe, a écrit ; quelque part que, si nous n’avions ni guerre à craindre, ni esprit militaire à développer, le mercantilisme et la “” cupidité régneraient sans partage, et que l’idéal du Fe citoyen serait alors de débiter, dans les conditions les ’ plus avantageuses, des denrées coloniales ou autres. Ce n’est pas là, je le reconnais, un idéal très haut ; et il est regrettable que notre condition terrestre ne permette pas à tout être humain la recherche de la vérité, le culte de l’art, l’adoration du beau, et la pratique de l’abnégation morale. Hélas non! il faut vivre, à et travailler pour vivre. Depuis qu’Adam a été expulsé t du Paradis terrestre, les fils d’Adam ont dû subir la _ dure nécessité de gagner leur pain à la sueur de leur front. Or, entre les peuples guerriers et les peuples 21 2

pacifiques, il y a cette différence, qu’un peuple guerrier, À

au lieu de travailler, se bat pour piller le travail des 2

autres. Les uns font le commerce des denrées coloniales, . cultivent leurs champs, construisent des métiers, È exploitent des mines; les autres s’organisent en 4 puissantes armées pour piller les denrées coloniales, # les champs, les métiers, les mines de ceux qui ont k. travaillé. Le villageois, qui a ensemencé son labour et } espère faire une récolte, laquelle le nourrira, lui et ses à enfants, ne représente évidemment pas un être supé- ñ| rieur, de moralité presque divine, C’est un simple “à paysan, âpre au gain et borné dans ses vues; mais 2 laborieux et honnête à sa façon. Son esprit est étroit, È 5 et son horizon limité. Mais, à tout prendre, il est de 1 moralité plus haute que le brigand de grande route. £ Celui-là dédaigne le travail, métier servile, et préfère k faire le coup de feu contre les voyageurs etles gendarmes. 4

C’est un progrès social que de supprimer ce genre de :

| travail, et de remplacer le métier, très militaire, de 6

bandit, par le métier, beaucoup moins dangereux, de paysan et de laboureur. Plus tard, peut-être, il sera : permis de chercher à donner aux hommes de plus nobles D:

visées que l’entassement d’un petit pécule, ou l’achat k

d’un lopin de terre. Mais en tout cas cette préoccupation ‘4

du gain par le travail est moins immorale que celle du #

gain par le pillage ou la guerre. “4

Je dois même dire, n’en déplaise à M. Brunetière, que 4

le travail ne me paraît ni immoral, ni même vil. Un Ét

j grand seigneur de la littérature peut railler le pauvre 4 hère qui sue et trime pour gagner son pain quotidien, . #

et lui représenter qu’il serait plus noble de courir, armé 4

« d’une brillante cuirasse et d’un grand sabre, à la suite Vi

d’un fougueux général. Mais pour moi je n’oserais lui 1 donner cet enseignement, et morale pour morale, ; courage pour courage, je préfère le travail acharné et | utile du paysan qui sème la moisson à toutes les chevauchées du militaire qui la détruit. | Toute une jeune école littéraire, ayant cru comprendre : Nietzsche, s’est jetée avidement à la poursuite d’un idéal ; presque nouveau, le renforcement du moi, l’expansion de d sa propre force. On a cru trouver 1à un principe direcl teur, initiateur d’une plus ardente activité. Maurice ë Barrès, Paul Bourget, et d’autres encore, pâles disciples de Stendhal et de Nietzsche, nous ont proposé comme 3 loi morale le culte de la force, et la violence dominatrice ; Il me paraît que ce sont là jeux d’esprit, encore que : non inoffensifs. La force n’est ni contraire, ni conforme é au droit; elle est sans relations avec lui. Elle n’est ni morale, ni immorale, mais amorale, suivant un barbarisme consacré. Un couteau n’est ni innocent ni cou- $ pable. Il peut être instrument de salut ou instrument de

meurtre, suivant l’acte de celui qui le manie. De même

L la force peut être excellente ou détestable. Être fort et ni faire triompher son moi, c’est bien, si c’est pour la ï justice et la vérité. Mais, si c’est aux dépens de l’honneur, k de la vie et du bonheur d’autrui, ce triomphe du moi ; n’est que le développement du crime, et nécessite l’arrivée du gendarme.

Heureusement ces avocats ou romanciers, novateurs À en morale, s’en tiennent aux prédications et aux conseils, et, dans leur conduite privée, restent en règle avec les

. tribunaux de simple police ou la cour d’assises, car ce

démesuré boursouflement du moi, qu’ils préconisent, a

, comme conséquence forcée le mépris des droits d’autrui ;

mépris contre lequel les tribunaux ont mission de pro-
téger autrui. Il est facile de voir que ces énergiques À sont tout simplement des anarchistes; car reconnaître Ÿ sa volonté comme seule loi, c’est en d’autres termes À l’anarchie. Napoléon a été le plus grand des anarchistes, | puisqu’il n’admettait d’autre guide que sa seule volonté, | son seul caprice. Les déracinés de M. Barrès, lorsqu’ils 1 $ jurent, sur le tombeau du grand Empereur, de conquérir . Paris, sont des anarchistes en redingote; et dans les bas-fonds des grandes villes grouille toute une population rebelle qui met en pratique cette étrange théorie morale; cambrioleurs, Apaches, repris de justice, déserteurs, et autres bandits de même farine. ‘ La force remplaçant le droit : c’est le principe de la ; guerre. C’est aussi l’essence même de l’anarchie. Car l’anarchie peut se définir le caprice individuel, non contenu par les lois; et alors il importe peu que cette à volonté de l’individu soit isolée, comme celle de ces ; pauvres imbéciles qui lancent des bombes dans les lieux £ publics, ou appuyée par toute une nation asservie, ” comme la fantaisie de Rhamsès ou de Napoléon. # Il serait désolant qu’on n’eût pas d’autre idéal à pro- & poser à nos jeunes enfants. L’initiative individuelle doit Fr être développée; il faut leur enseigner le courage et la k fermeté ; mais à condition que cette énergie et ce cou- # | rage respectent les droits d’autrui : car autrement on rs tiendrait école de brigandage et de criminalité. Si l’on $ veut chercher des exemples de haute force morale et d’énergie dans les enseignements d’un empereur, c’est s Marc-Aurèle et non Napoléon qu’il faut choisir. Ils ne | sont efféminés ni l’un ni l’autre; tous deux sont également apôtres d’énergie, mais chez l’un l’énergie tend

| à la satisfaction de l’égoïsme et de la vanité, chez l’autre elle se propose pour fin le bonheur des autres \ A entretenir dans une nation cette vieille idée, que le métier militaire est seul honorable, et que les autres À professions sont plus ou moins dégradantes, on revient

en arrière, par delà le christianisme, aux temps de

Coriolan et de Fabius. Plus encore, on fait retourner les 6 sociétés modernes à l’état de sauvagerie des Peaux- : Rouges, ou des nègres de l’Afrique. Les Peaux-Rouges É sont guerriers et chasseurs : toute autre profession est à inconnue. Quant à l’Afrique, elle est partagée entre ï des tribus qui cultivent, et d’autres tribus qui font les Ki razzias de ces cultures. Ces dernières sont les tribus Ÿ: nobles, car elles réduisent les autres, les pauvres tribus . laborieuses, à l’esclavage et à la misère. hi Au fond le métier militaire, malgré la très savante ù organisation contemporaine, malgré un armement sciendi tifique merveilleux, entretient les citoyens dans le même F état d’esprit que l’habitude des razzias pour les tribus és pillardes de l’Afrique. f Certes le développement d’une démocratie fondée À uniquement sur la richesse, comme aux États-Unis d’Amérique, n’a rien de bien esthétique, je l’avoue; et, \ si telle était la fin dernière de l’humanité, je ne serais pas trop fierd’être homme. Mais ce n’est là qu’une étape, une phase transitoire; et, en tout cas, cette civilisation, » qui est toute business, vaut mieux que le régime de fer et de feu, où l’institution de grandes armées permanentes

  • échauffe les esprits vers le vol et le crime, évoquant les idées de pillage, de haïne, de sang, qui vivent chez tout

Cet esprit de pillage, de haïne et de sang, développé : par notre organisation militaire, ne s’applique point aux J pauvres gars qu’on envoie au régiment. La mentalité de 3 ces braves garçons est tout autre. Ils sont là comme à ‘ une corvée, dure, prolongée, dont on n’a pas pu leur : démontrer l’utilité. Le régiment est pour presque tous une période insupportable à subir; mais qu’il faut subir. Leur conception ne s’élève pas au delà. La principale occupation est de compter les jours, depuis le moment : d’entrée au service jusqu’au jour de la libération. Arriver au terme espéré, être libéré quelques mois plus tôt, rentrer vite au pays, tel est le souci de chaque soldat, ; 6 français, allemand, italien. C’est le sujet de toutes les conversations; c’est le pôle vers lequel s’orientent toutes les pensées des douze cent mille soldats européens qui sont en ce moment sous les armes. Mais les vieilles : filles sans enfants, les femmes désœuvrées, les journa- ) listes, les avocats, les boutiquiers enrichis, les auber- j gistes repus, les rentiers paisibles, tous ceux qui ont 16 fini leur service ou qui ont trouvé moyen de ne pas le S faire, sont entretenus dans leurs passions belliqueuses À par la contemplation, qui est pour eux sans aucun x danger, de cette armée même, dont l’âme est si peu 4 Assurément les plus entêtés soutiens du régime mili- Ée taire’ n’osent pas ouvertement prôner l’esprit de conquête; à ils prétendent que toute notre organisation guerrière ne & doit avoir qu’un seul but; la défense du territoire. ï Mais il y a là, je m’imagine, une singulière faute de
En effet, de toute nécessité, quand il y a une guerre, à

défensive, il n’y aurait jamais de bataille. La guerre de défense n’existe que s’il y a eu auparavant invasion, attaque, violence. Donc supprimer les agressions et les $ conquêtes, c’est par cela même supprimer les guerres ; de défense. f Nous verrons plus loin si la chose est possible. En à tout cas, ce que nous pouvons déjà affirmer, c’est qu’un è peuple pacifique, et essentiellement pacifique, s’il vient ï à être violenté dans son indépendance, n’est pas moins ; redoutable que s’il était guerrier. Quoique les États- …__ Unis soient essentiellement pacifiques, — même maintenant, car ils n’ont encore que quelques volontaires pour k constituer leur armée, — il ne serait pas facile à une Le nation, si militaire et si puissante qu’elle soit, de les | vaincre sur terre ou sur mer. La Suisse, en dépit de son li organisation toute pacifique, résisterait fièrement à un 1 envahisseur. On a vu comment deux cent mille paysans boers ont pu, pendant plus de deux ans, tenir en échec toute la puissance anglaise. La très pacifique Hollande Plus un peuple est attaché à la paix, plus il montre : d’énergie à défendre ses libertés. Il regarde la guerre comme un mal; mais il n’en est que plus résolu à combattre, quand il est attaqué. On n’a donc pas droit de \ dire qu’en supprimant l’esprit de conquête, on énerve les courages, car l’histoire prouve absolument le : . Donc un peuple pacifique, et résolument pacifique, non seulement n’est pas par cela même corrompu, mais encore il peut, s’il est injustement violenté, donner l’exemple des plus hautes vertus guerrières.

Nous croyons donc avoir prouvé d’abord que la : guerre est un instrument de malheur, un fléau humain; | ensuite que ni dans la paix, ni pendant la bataille, | l’esprit guerrier ne développe la moralité des citoyens. Il s’agit maintenant d’examiner si l’évolution des | peuples par la guerre est nécessaire au progrès. C’est | ce que récemment un anonyme du Journal des Débats | développait à la suite de cette sentence lapidaire et ridicule : « Toutes les grandes choses de l’histoire se sont faites par la guerre. » | Hegel soutient le principe de la fatalité des événe- $ ments historiques; en y ajoutant cette affirmation que ] la guerre consacre le triomphe du meilleur. Deux 4 peuples sont en conflit. C’est le plus vertueux, le plus < civilisé, le plus courageux, le mieux préparé qui est i vainqueur. Donc la guerre assure la victoire à celui qui ds est en progrès, et, par cela même, elle est un instru- È ment de progrès. Û Il y a là deux affirmations qu’il faut distinguer. j Si les événements avaient une fatalité historique, ë toute discussion serait inutile, et notre impuissance, 4 proclamée d’avance, rendrait ridicule toute argumenta- 1 tion. Mais ce débat nous mènerait trop loin, et il vaut : mieux supposer, comme cela est vraisemblable, que À { chaque individu peut quelque chose dans l’État, que : l’opinion publique n’est pas livrée aveuglément à la À fatalité d’événements qui se succèdent, qu’elle peut être 1 dirigée, modifiée, éclairée, que l’éducation d’une nation 1

par les discours, les livres, l’école, n’est pas impossible, partant que les nations peuvent, dans une certaine mesure, disposer de leur sort, et que chaque citoyen exerce sa petite influence sur la direction des destinées

| Nous nous en tiendrons là, car l’hypothèse d’une fata-

… lité historique inéluctable nous enlèverait toute respon-

} sabilité et nous réduirait au silence. Il nous semble au contraire que nous ne sommes pas seulement spectateurs des événements qui se passent, mais encore

“ acteurs : par conséquent capables de diriger, — chacun

| dans l’humble sphère de son influence, — cette marche des choses.

Quant à la seconde objection de Hegel : le triomphe du meilleur, très analogue à la théorie de Darwin sur j la puissance du plus apte, elle n’est guère applicable aux luttes guerrières entre nations civilisées.

Tout d’abord parce qu’il y a de petites nations qui | seraient forcément anéanties si la guerre décidait du

Certes l’Allemagne est un bien plus grand peuple que le Danemark. Que l’Allemagne soit en lutte armée avec le Danemark, — on sait que ce n’est pas une hypothèse,

  • mais un fait historique trop réel, — et l’issue de la lutte n’est pas douteuse. Il serait absurde d’en conclure que les citoyens danois sont inférieurs comme moralité, comme intelligence, comme courage, aux citoyens allemands. C’est le nombre qui a fait la victoire.

En effet, ce n’est pas le triomphe du meilleur qui résulte de la guerre, c’est le triomphe du plus fort. Et cela est bien différent.

Dans un duel, le plus fort n’est pas celui qui a raison ;

ce n’est même pas le plus habile, ou le plus courageux, 1 qui est assuré de vaincre. Le hasard a un grand rôle. IL a un plus grand rôle encore, effrayant, dans les batailles. 4 Que d’imprévues circonstances pour déranger les plans les mieux concertés ! Admettons même que le hasard ne compte pas.

à Voici deux armées en présence, inégales, parce qu’elles représentent une nation militaire et une nation pacifique. Ces deux armées en présence sont de puissance militaire très différente; mais je ne vois pas pourquoi la nation la moins militaire devra être déclarée infé- 1 rieure à l’autre. Imaginons un instant que, pour une raï- son ou une autre, la France ait tellement développé sa puissance militaire que tout le reste a été par elle effacé, négligé, oublié, tandis qu’en retour l’Allemagne, j confiante dans l’accroissement de sa population, aura re

tourné toute son énergie vers le commerce, l’industrie,

la science et les arts de la paix : en quoi la victoire des armées françaises aflirmerait-elle l’infériorité morale des « | Conclure de la supériorité militaire, sur un ou plu- ï sieurs champs de bataille, à la supériorité d’une nation +4 sur une autre, ce serait tout aussi absurde que de
me regarder comme inférieur à un duelliste qui m’au- | rait blessé; parce que je m’entends mal au maniement À des armes. # Le soi-disant triomphe du meilleur est une excuse que le vainqueur donne à sa brutalité. pe Et puis ce mot de meilleur et de plus moral, appliqué 4 à l’état général d’une nation, me paraît vide de sens. “ : On peut dire que partout la civilisation et la moralité w sont aujourd’hui à peu près les mêmes : Angleterre, 4 *

30 1

_ France, Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie, ÉtatsUnis, ces six grandes nations sont, à quelques nuances | près, égales. (Je ne parle pas de la Russie, puissance » presque asiatique, dont la civilisation, dans la grande masse de la population, est encore rudimentaire.) Si donc un conflit survenait entre deux de ces nations, ce à serait uniquement la plus savante organisation militaire “ qui assurerait la victoire. Mais je n’en conclurai pas à la supériorité morale de celle-ci sur celle-là. La France

  • a été vaincue par l’Allemagne en 1870-71. Cela ne “ prouve que la défectuosité de son armée, comme la victoire des Français eût prouvé l’infériorité de l’armée ; allemande. Quelle absurdité que de vouloir déduire “… d’une victoire ou d’une série de victoires l’infériorité de : l’une ou l’autre de ces deux nations ! S’il en était ainsi, on classerait les peuples uniquement par leur puissance militaire, et on mettrait au dernier rang les Danois et les Norvégiens, parce que … leurs armées sont peu nombreuses! U La question est un peu autre quand il s’agit de …_ guerres entre pays de civilisations absolument diffé- A rentes. Dans ce cas, il est clair que le pays le plus civi- “ lisé finit par triompher; car il a des ressources que lautre ne peut employer. Les armes sont devenues si perfectionnées que, devant des canons et des fusils de … portée supérieure, il n’y a pas de courage individuel qui » tienne. Ce qui décidera la victoire, ce ne sera donc ni le courage, ni le nombre, mais le meilleur armement. Une forte organisation militaire est compatible avec une civilisation très récente. L’exemple de la guerre entre la Russie et le Japon est là pour le prouver. Les Japonais ont mis moins d’un demi-siècle à prendre tous

les dehors de nos civilisations européennes. Ils ont adopté nos armes, et alors ils sont devenus une puissance militaire formidable. Pourtant on ne me fera pas avouer que ces triomphes des Japonais constituent une preuve de la supériorité de la race jaune sur la race ; Ainsi au point de vue de la lutte entre deux nations le principe de Hegel ne signifie rien qu’un truisme vide de sens. La guerre consacre le triomphe du plus fort ; ce qui est évident par soi; mais le plus fort à la guerre, ce n’est pas le meilleur; c’est le plus nombreux, ; le mieux armé, le mieux préparé, le mieux favorisé par À le hasard. F A un autre point de vue la discussion de la théorie dé de Darwin, la survivance du plus apte, est intéres-
Dans la nature, quand deux animaux luttent entre = eux, c’est le plus vaillant qui survit. La maladie frappe les faibles ; ce sont les plus courageux, les plus vigou- £ reux qui persistent pour perpétuer la race des courageux et des vigoureux. Mais l’état de guerre entre les è hommes, au lieu de faire survivre les braves, fait sur- È vivre les poltrons ; il produit donc de la sélection D’abord les malades et les débiles sont exemptés de | service. Ceux qui ont une infirmité, les sourds-muets, M les borgnes, les aveugles, les manchots, les culs-de- « jatte, les becs-de-lièvres, les rachitiques, les scrofuleux, 32 1

. les déments, les aliénés, les idiots; tout ce peuple maladif et impotent est bien protégé par les lois militaires ; et nul de ces infortunés ne risque de périr sur le champ de bataille. Ceux qu’on a choisis pour disparaître, ce sont les plus dispos, les mieux portants. Les jeunes gens robustes, qui sont l’espoir des géné- | rations futrves, voilà ceux qu’on déclare bons pour le

Sur le champ de bataille, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer, suivant une parole célèbre. De fait, les | poltrons se dissimulent au moment du danger ; et, pour . une expédition périlleuse, ce sont les meilleurs qui se | proposent. Aussi peut-on dire, sans crainte de se tromper, que la proportion des braves est, le soir de la bataille, plus grande parmi les morts et les blessés,

  • que parmi ceux qui ne sont pas atteints.

} Ce qui est vrai pour une bataille, est plus vrai encore pour la longue série de batailles qui constitue une grande guerre, si bien qu’après une campagne, parmi les soldats qui rentrent au foyer sans blessures, il y a

proportionnellement moins d’hommes énergiques et $ braves, que parmi ceux qui ont été tués ou blessés. Au point de vue biologique, les longues et grandes guerres épuisent un peuple, et le conduisent à une vraie dégénérescence. Car finalement, comme dans la période des massacres napoléoniens de 1798 à 1815, toute la population valide a fini par s’éteindre sur les champs de bataille, et il n’est plus resté que les débiles, les infirmes et les poltrons pour perfectionner la race. C’est là un des plus graves maux de la guerre parmi les maux innombrables qu’elle entraîne. ‘ 33 3

10e Dirai-je enfin qu’en temps de paix, dans cette sinistre a ‘a paix qui est la préparation à la guerre, la syphilis, 4 | l’alcoolisme et la tuberculose, conséquences inévitables 4 Dre de toute agglomération humaine et de toute institution (4 militaire, n’ont pas de précieux avantages au point de k vue des générations à venir. AU Examinons maintenant si toutes les grandes choses pe | de l’histoire se sont faites par la guerre, et si la guerre 1 a été nécessaire au progrès de l’humanité. É Jusqu’à présent les guerres ont été incessantes, & civiles ou autres, de sorte qu’on est réduit à des conjec- <l tures, pour savoir comment eût évolué une humanité Ha non belliqueuse. Car l’humanité a toujours été belli- ‘4 Pourtant il paraît absolument évident que, si l’huma- 4 ï nité a progressé, ee n’est pas par la guerre, mais malgré 10 Les progrès humains sont ceux que les sciences, les sa industries, les lettres et les arts ont apportés. Les principales conquêtes intellectuelles du monde moderne, 44 la découverte de l’Amérique, l’invention de Imprimerie, 4 la Réforme, la chimie, l’électricité, les chemins de fer, 14 la puissance de la vapeur, la théorie des microbes, etc., ne sont pas des conquêtes guerrières ; Colomb, Guten- % berg, Galilée, Luther, Lavoisier, Volta, Stephenson et | Pasteur ont fécondé le monde par des œuvres de paix 4 et non par des œuvres de guerre. ‘4 34 4

‘4 Les conquêtes sociales mêmes ne sont pas des faits 11 de guerre. La guerre a eu comme conséquences directes

le partage de la Pologne, l’asservissement de la Fin4 lande et de l’Alsace-Lorraine, et d’autres infamies. PenUN dant cent ans les Anglais ont ravagé le sol de France : Û

| Mn ils en ont été finalement chassés ; mais la civilisation en A a été retardée pour cent ans. Les longues guerres entre pa la maison d’Autricheet la maison de Bourbon ont accuL 4 mulé quantité de misères, mais sans aucun profit pour | “ les vainqueurs ni pour les vaincus. Les folles camM pagnes de Napoléon ont paralysé l’admirable élan de à la Révolution française, et nul ne peut prévoir ce qu’eût 14 pu accomplir l’immense énergie de nos pères, si elle (3 n’avait été détournée au profit d’une insatiable person- (1 nalité. On croit pouvoir citer la guerre civile d’Amé- LU rique qui a eu pour conséquence l’abolition de l’escla- Ÿ i vage; mais cette guerre civile n’a été en réalité qu’un l. accident. Elle n’était rien moins que nécessaire, et, si 1 les Etats du Sud avaient cédé tout de suite, il n’y aurait M) pas eu ces inutiles massacres. Sila guerre d’Italie (1859) f. » à eu pour conséquence la liberté de l’Italie, il ne faut Li pas oublier que l’asservissement de la Lombardie et de ‘ la Vénétie à l’Autriche résultait des guerres antérieures, 8 et que, somme toute, ç’a été la réparation par la guerre ‘) d’un état de choses que la guerre avait créé. (A C’est une tentative assez vaine que de se demander il ce qui serait arrivé si tels ou tels faits n’avaient pas eu 1 lieu. Mais, comme nous ne voyons vraiment dans aucun ? A grand progrès intellectuel l’influence de la guerre, “comme les grands bienfaiteurs de l’homme l’ont été par | des œuvres essentiellement pacifiques, comme les 6e guerres emploient l’activité humaine à la destruction et

non à la création, il paraît bien évident que la marche 2 en avant du monde a été retardée par les guerres. è

On ne veut pas dire par là qu’une victoire ne puisse % être heureuse par ses conséquences. Mais cette victoire 2 est la condamnation même de la guerre, puisqu’il a | fallu verser le sang pour défendre une cause sainte, in- |

Les destinées de l’humanité eussent été bien diffé- U rentes si les hordes de Xerxès n’avaient été arrêtées à Marathon et à Salamine. Ces deux nobles batailles, — les plus belles de l’histoire, — ont sauvé le monde. Mais, au lieu de me faire aimer la guerre, elles me la font dé- tester davantage encore, puisque le monde grec et la |

! civilisation naissante ont failli périr sous le poids d’une d guerre maudite. Valmy et Jemmapes ont sauvé la France et la Révolution; mais le danger que la France | a couru me fait plus encore maudire la guerre, et no- b tamment cette guerre infâme que la coalition monarchique a en 1792 déchaînée contre la France.

On a dit que les conquérants, Alexandre, César et F4 Napoléon ont apporté la civilisation avec la guerre. 4 Voyons un peu ce qu’il faut en penser. à

Alexandre conduit son armée jusqu’à l’Indus, rava- 4 geant tout, détruisant tout sur son passage. Pareil aux ; Rhamsès et aux Sésostris, il parcourt l’Asie en semant la dévastation, et en se faisant adorer comme un dieu. À Il meurt, et toute cette grande machine se disloque, et ses lieutenants, devenus rois, finissent dans les pires
abjections, sans que rien ne subsiste de toute cette folle $

César soumet les Espagnes et les Gaules. Dans quels 4 flots de sang, ses froids Commentaires nous le disent.

Il a civilisé la Gaule, comme les conquêtes des Espa- Ù gnols ont civilisé l’Amérique, par des trahisons et des

  • massacres. La civilisation romaine a pénétré dans toute la Gaule ; mais il en eût été de même sans cette orgie | de sang, et le bienfait ‘a été inégal au crime. | Quant à Napoléon, ce qui caractérise son œuvre, c’est qu’elle a été stérile pour le bien, féconde pour le mal. Avant lui, la France était maîtresse de toute la | rive gauche du Rhin. Des Républiques amies et alliées gravitaient autour de la République française. Les à Français dans toute l’Allemagne et dans toute l’Italie ï étaient accueillis comme des libérateurs. Après lui ils ont été regardés comme des tyrans. Le nom français a été À maudit. De ridicules monarchies ont été établies à côté … de nous, et contre nous. Napoléon a fait perdre les provinces conquises par la Révolution et acquises à la liberté. Il a retardé de plus de soixante ans la marche du progrès dans le monde. ki On peut à l’extrême rigueur soutenir le principe de la “ guerre civilisatrice, quand il s’agit d’imposer à des sau- vages une civilisation supérieure. Cortez et Pizarre sont des êtres exécrables; César était d’une cruauté et d’une fourberie sans égales; les Anglais dans l’Inde, les Français en Algérie, ont commis de très odieuses exactions, et toute cette histoire coloniale est rouge de … sang. Maïs, somme toute, sur ces ruines un régime moins barbare a été établi, (je ne parle pas de la domination espagnole, qui a été atroce), de sorte que la civilisation générale a pu gagner à de pareilles guerres. Je crois bien que c’est une apparence; mais la discussion nous conduirait trop loin s’il fallait étudier à fond cette grave question de savoir si le fait d’appartenir à une

civilisation supérieure crée des droits à l’iniquité. Sous L À prétexte qu’une nation n’a ni le téléphone, ni la géomé- , trie analytique, ni la vaccination obligatoire, est-il légi- # time de lui inculquer ces bienfaits à coups de canon? 3 Cela vaudrait la peine d’être approfondi. En tout cas, 1 on ne peut appliquer ce raisonnement aux guerres entre Européens, quand la civilisation est la même, et que le résultat de ces grandes tueries est de déplacer des frontières. Si parfois la guerre a pu sembler un instrument de progrès, c’est que les ennemis du progrès se sont armés Personne n’a jamais pensé à dire que les progrès | n’ont pas eu de lutte armée à soutenir. Maïs dans ce | cas la guerre est défensive, car on dirige contre un pro- | grès des armées chargées de soutenir les errements $ anciens, et d’arrêter les vérités naïssantes, de sorte que, P sous peine d’être écrasée, l’idée nouvelle doit, elle aussi, { s’armer et se défendre. Mais est-ce là la justification de la guerre? N’est-ce pas plutôt sa condamnation ? Le % progrès ne résulte pas de la guerre; maïs il lui a fallu En guerre elle-même. D Du reste le plus souvent il ne s’est pas agi, dans ces y guerres, de savoir qui triompherait, la vérité ou l’erreur, k le progrès ou la réaction. Toujours, ou presque toujours, les causes des massacres guerriers ont été ridiculement $ mesquines. La fantaisie d’un empereur, le caprice d’une ë favorite, l’acquisition de quelques kilomètres carrés de 1 territoire, surtout cette abstraction pleine de néant que kr les diplomates appellent l’équilibre européen, voilà L: quelles furent les causes des grandes guerres. Combien .

‘4 de pauvres diables ont pourri sur les champs de car- k di nage, pour que la suprématie soit à un Plantagenet ou à À un Capet, à un Habsbourg ou à un Bourbon? pour per- | mettre à Joseph d’être roi d’Espagne et à Louis roi de l Hollande ? 2 Telles sont les grandes choses de l’histoire qu’a faites j la guerre. Le progrès a évolué sans elle, et c’est miracle î que les armées des dévastateurs et des conquérants né 4 l’aient pas davantage entravé. { Au point de vue économique, le bilan de la guerre hi n’est pas long à établir. Elle coûte annuellement 10 mil1” liards. Pour seul avantage économique elle entretient Ne d’explosifs, constructions de cuirassés, confection d’équiFA pements et d’uniformes. Tout cela vit de la guerre, 11 comme vivent de l’armée et de la guerre les petites 4 villes qui ont l’unique avantage de posséder une impor- (4 tante garnison. Mais cette richesse n’est qu’une appa- ù is rence; car c’est l’État, — la communauté des citoyens, 0 — qui paye ces dépenses. ÿ D’ailleurs il est des industries dont la nature même ï est de profiter des malheurs publics. En temps d’épiKA démie les pharmaciens, les médecins, les infirmiers, les Fi fossoyeurs font de belles recettes. Ne serait-il pas \ mieux que ces professions fussent réduites à la menun dicité? ! ne En réalité, dans tout pays où sévit une armée permad nente, l’armée (avec la marine) absorbe plus de la

moitié des ressources financières du pays. On peut schématiser notre budget actuel en le chiffrant à 3 mil- ; liards, dont la dette représente 1.200 millions; l’entretien de l’armée et de la marine 1.200 millions; d 600 millions restent pour les autres dépenses. Or les j

ë 1.200 millions de la dette ne signifient pas autre chose | que les dépenses militaires précédentes; c’est l’héritage | guerrier que nous ont transmis nos ancêtres, et qui se chiffre par une dette de 35 milliards. Par conséquent E les quatre cinquièmes de l’impôt servent aux dépenses militaires, aux guerres anciennes ou aux guerres à venir. Dans les autres pays, quoique la disproportion . entre les dépenses civiles et les dépenses militaires soit | un peu moindre, les chiffres sont à peu près les mêmes. | Admettons que les citoyens européens payent en impôt | chiffres ronds 5 milliards pour le paiement de la dette;

10 milliards pour les dépenses militaires; et 5 milliards, c’est-à-dire un quart seulement, pour les dépenses Mais cette dépense nécessitée par la guerre est trop faiblement évaluée; car il ne faut pas oublier que, dans l’Europe, il y a 1.500.000 hommes sous les armes. Leur travail, qui représente annuellement bien près de Ù Voilà donc à quels résultats notre civilisation actuelle ù a abouti : dépenser tous les ans 15 milliards pour empê- E cher 1.500.000 jeunes gens de travailler, et leur faire 21 perdre le goût du travail. Î Les défenseurs de ce stupéfiant état de choses nous disent, pour nous consoler, que, si nous payons de tels 1 impôts pour la guerre, c’est comme si nous payions |

à une assurance contre un désastre militaire. Ils préten- ÿ dent que, si l’on arme, c’est pour se préserver de la k Peut-être cette opinion serait-elle défendable si une | taires et hostiles, était seule à ne pas vouloir du régime “ militaire. La chose vaudrait alors la peine d’être dis- } cutée. Mais qu’on prenne toutes les nations européennes 1 in globo, le système apparaîtra alors comme éminem- ï ment absurde; tout aussi absurde que si, pour conserver à leur indépendance, les divers départements de la France 1 se mettaient en tête d’entretenir des milices les uns …_ contre les autres, à grands frais, et d’employer l’acti- \ vité des laboureurs, des vignerons, des pêcheurs, ee des ouvriers, des bûcherons et des artisans, à monter b la garde le long de leurs factices frontières départe- »_ mentales. N’est-il pas plus simple de vivre en bonne Nous verrons tout à l’heure si ce régime de bonne “ harmonie est possible. Constatons ici qu’il est désirable. ( Car vraiment le régime économique actuel de nos socié- “ tés militaires est ridicule, puisque, si un commun accord venait à être établi, cette dépense de 15 milliards pourrait être supprimée. On pourrait renvoyer au champ et à l’atelier toute cette jeunesse heureuse de gagner “ librement sa vie au lieu de s’abêtir sous le harnais Les progrès matériels que l’Europe unie pourrait réa- … liser par l’emploi de ces 15 milliards, il est inutile d’en faire ici l”énumération ; la fantaisie de chacun pourra se donner libre carrière. Pour les progrès de la science seulement, de la science qui est le grand instrument de

lémancipation humaine, que ne ferait-on pas avec « 15 milliards ? 74 Et ce trésor est consacré à une œuvre essentiellement KA stérile, puisque les nations, en effaçant de leur pro- € gramme toute pensée de conquête ou d’entreprise belliqueuse, pourraient supprimer le régime militaire qui les | conduit les unes et les autres à la ruine et à la banque- di Pour nous rendre compte de la colossale erreur dans | laquelle continuent à vivre les sociétés humaines, | oublions un moment tous les mots de haïnes, de ven- | geances, de conquêtes nationales dont on nous a bercés dès notre enfance. Supposons que nous assistions à pi ceci, qui est la réalité même : des hommes, de mêmes 5 races, de mêmes conditions, séparés seulement par des ls | rivières ou des montagnes, et qui emploient tout leur À argent, toute leur énergie, tout leur talent, à s’associer a Ë en grandes agglomérations pour s’entre-détruire. Et, à comme la destruction irait trop vite, si les hommes sy livraient perpétuellement, alors ils laissent, entre les 3 époques de destruction, des intervalles de temps, géné- 14 ralement assez courts, qu’ils nomment la paix, pendant #4 lesquels ils ne songent qu’à se bien préparer à la F période de destruction. Le témoin de ce spectacle À étrange n’aurait-il pas le droit d’appeler absurde une | société ainsi constituée ? 4

  • Cette absurdité ne nous choque pas trop, parce que À nous avons vécu dedans depuis notre âge le plus tendre; À mais le philosophe a le droit de juger cette tradition. 4 C’est la suite des barbaries d’autrefois. Les anthropo- ÿ phages, les sauvages ont vécu ainsi, et nous n’avons A pas su nous dégager de ce sinistre passé, tant nous 4

‘4 sommes enveloppés dans l’illusion. De même les malF} heureux dont un énorme et sanglant ulcère dévore le j visage, vont dans les rues, promenant cette fétidité et k cette hideur, sans avoir conscience de leur misère; (2 l’habitude de la douleur les à vaincus; et ils finissent 4 par oublier qu’ils sont ravagés par une affreuse plaie.

À Il me semble qu’on doit être maintenant bien perD suadé que la guerre est un mal. Elle est un instrument ‘4 de malheur. Elle abaisse la moralité nationale, comme bn la moralité individuelle, Elle est inféconde pour le | progrès. Elle ruine et corrompt les sociétés humaines. ie Mais ce grand mal, ce fléau, plus meurtrier et plus des- ‘2 tructeur que le choléra, la peste, le typhus et la tuber13 culose tout ensemble, peut-il être combattu? N’est-ce Ë pas une fatalité organique pesant sur notre pauvre ke humanité ? Et tentons-nous une œuvre vaine et chimé- rique à vouloir que la paix règne parmi les nations ?

ï En général les défenseurs de la guerre, — car il s’en trouve encore, — procèdent par deux étapes successives. ÿ : Ils commencent par déclarer que la guerre a de sérieux fi avantages, et, quand on leur a prouvé le contraire, k comme nous avons essayé de le faire, ils se rabattent 1 sur l’impossibilité de l’empêcher.

sk La guerre, mal nécessaire, voilà le dernier refuge de k leur argumentation. Mais c’est déjà beaucoup que à À d’avoir établi que c’est un mal, au même titre que la L tuberculose, l’alcoolisme, la prostitution, la syphilis, le à choléra. La tâche se trouve ainsi simplifiée. En prou-

vant qu’il vaudrait mieux rayer la guerre et le militarisme de l’avenir humain, on reconnaît que tous: nos efforts doivent converger vers ce noble but. Or est-il 3 possible à l’humanité de réaliser la suppression de la La seule raison qu’on puisse donner pour soutenir la À négative, c’est que jusqu’ici il y a toujours eu des | Raisonnement très ingénu, qui est à la portée des | plus simples esprits. On a toujours fait la guerre; % donc on la fera toujours. De même au dix-septième siècle on disait : Il y a toujours eu 20 o/o de mortalité par la variole; donc il y | aura toujours 20 0/0 de mortalité par la variole. 1 Certains même ont prétendu que la guerre était | inhérente à notre constitution humaine. On a cité à | l’appui les lois de Darwin. « La guerre, me disait Maurice Spronck dans une argumentation publique contra- k dictoire que nous eûmes sur le sujet, est un phénomène biologique contre lequel nos volontés et nos efforts ne pourront rien. Il y a lutte perpétuelle entre tous les K êtres vivants; de même il doit y avoir lutte entre les 4 hommes. La théorie de la guerre nécessaire est une { théorie scientifique ; car la guerre est la loi même de Il n’est pas difficile de montrer qu’il s’agit là d’un sophisme, car la constitution des sociétés humaïnes a : précisément pour objet de modifier les iniquités de À l’état de nature. , Dans les forêts, les mers et les plaines, les infirmes sont écrasés et anéantis par les forts. La société #] s’efforce de les protéger. !

Ë Pour les animaux, l’inceste est la règle. La société à proscrit l’inceste. A Quand un crime est commis par un animal contre 14 un animal de son espèce, ou contre une proie, il en { profite, et ne s’en porte que mieux. La société proscrit | l’assassinat. f La civilisation consiste essentiellement dans la supl pression de ces violences, attentats, crimes commis par ï l’individu. Contre un assassin la société tout entière f s’arme pour le punir. Il y a un droit, des lois, une fl police, une justice. Même l’organisation de cette justice { t est devenue la base de tout état social. J Les hommes sont ainsi arrivés à ceci, qui doit être le regardé par les amis du régime de nature comme un à résultat presque surnaturel et touchant au miracle, que, 1 dans un grand pays, quarante millions d’hommes, M ayant des intérêts puissants qui sont opposés, des passions violentes qui sont contraires, peuvent vivre f ensemble sans qu’il y ait un cadavre au détour de (oh chaque sentier, un incendie dans chaque maison, un Et attentat sur chaque parcelle du territoire à chaque La minute de la journée. Si ce problème de faire vivre sans 1 trop de meurtres quarante millions d’individus a été résolu, en dépit de la loi de nature qui veut que l’homme soit un loup pour l’homme, combien ne sera-t-il pas plus facile de concilier entre elles trois ou quatre grandes È Si la loi de nature devait être la règle, il n’y aurait ; pas de société. L’espèce humaine serait livrée à la pure anarchie. Chaque individu n’obéirait qu’à son caprice ; écrasant les autres, s’il est le plus fort; écrasé par les autres, s’il est le plus faible. Or cet état d’anarchie,

que la civilisation a fait disparaître entre les individus 14 par l’institution d’une police et de tribunaux, persiste 1 encore entre les nations. 0 C’est la force brutale qui décide, et non le droit; etle À fait est d’une si éclatante évidence qu’on s’étonne de le % voir contesté. Autant nous avons fait de progrès quant ; aux relations individuelles entre citoyens d’un même pays, autant nous sommes restés des barbares pour les : Et si l’on objecte que la lutte entre les nations n’est que le développement de létat naturel, comment peut-on expliquer toutes ces transformations de l’état naturel en un état social, bien différent : protection des faibles, châtiment des coupables, punition de l’inceste, du vol et de l’assassinat. Les bêtes ne possèdent rien d’analogue à notre droit civil ou à notre droit criminel, ; Et on veut que nous retournions à cette bestialité ! Nous ei n’avons pas le droit international : voilà tout le mal. A Pourtant cette lacune terrible, dont souffrent les sociétés LA humaines, pourrait être facilement comblée, car la ji constitution d’un droit international est mille fois plus É facile à établir que ne l’a été l’organisation d’une 2 société hiérarchique et policée, où la famille, la pro- : priété et la personne humaine ont été protégées par tant 1] de garanties. à Si même, — ce que je tiens pour inepte, — nous % devions imiter les sociétés animales dans l’orga- à nisation des sociétés humaines, nous ne verrions nulle ÿ part ces luttes collectives qu’on s’amuse à nous présen- ” ter comme conformes au véritable état de nature. La 4 Bruyère, dans un passage célèbre, parle des milliers ki de chats qui se réunissent en une grande plaine pour 4 46 4

VA se déchirer à coups de griffe et à coups de dent. fe Mais c’est une fiction (admirable d’ailleurs, et dont | ‘1 l’énergie ne peut être dépassée). En tout cas ce n’est 14 qu’une fiction, car les animaux ne sont pas assez (A sots pour se livrer à cet inutile massacre. Les il hommes seuls sont susceptibles d’une pareille folie. ue Proudhon, dans un ouvrage sur la guerre, digne d’un 13 aliéné, à raison de dire que ce qui distingue l’homme ‘4 des animaux, c’est que l’homme se livre à des guerres 13 collectives. Triste caractéristique, qui, pour ce pauvre LA Proudhon, est une marque de supériorité intellectuelle, j’) de même que, pour Joseph de Maistre, la prodigieuse 11 absurdité de la guerre était une preuve de sa divine là En réalité l’opinion que la nature humaine rend iné- KW luctable la guerre entre les hommes n’a rien de scienti- él fique; car la guerre entre nations est une invention é sociale, et: non un phénomène naturel. Ce qui est ‘hi conforme à l’état de nature, c’est la guerre entre les FA individus, d’homme à homme, de famille à famille peut-être. Mais les sociétés humaines, en se constituant, de ont eu pour premier et principal effet de faire cesser LE cet état de guerre. On n’a donc le droit d’invoquer ni K l’état de nature ni notre constitution psychologique, hl puisque la police établie par toute société humaine fl entre les individus a pu triompher de ces instincts ï belliqueux, et consacrer, par la paix entre les personnes, la souveraineté du droit. La constitution d’une immense agglomération _ d’hommes, comme la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie, n’a aucun rapport avec ce qui est l’état naturel. \ Aussi, pour les relations de ces groupements entre eux,

ne peut-on parler d’état de nature, puisque rien n’est plus contraire à la nature de l’homme que l’organisation de ces immenses machines policées, qui n’ont rien d’analogue dans les sociétés animales. 1

Je ne réfuterai pas par le détail cette étonnante aflir- . mation que, puisque toujours il y a eu des guerres, il y en aura toujours; car c’est là une de ces propositions qui se réfutent d’elles-mêmes, quoiqu’elles soient accueillies avec faveur par les simples d’esprit.

S’il fallait se contenter d’un raisonnement, je ferais plutôt le raisonnement contraire, et je dirais : il y a toujours eu des guerres : donc un moment viendra où il n’y | aura plus de guerres. En effet, l’histoire nous montre | que ce n’est pas l’immobilité, mais le changement qui s est la loi des sociétés.

Nous vivons en évolution perpétuelle, et il n’est aucun motif de supposer que les luttes internationales persis- | teront, alors que tout aura changé autour de nous.

Admettre que la guerre, qu’on reconnaît être barbare, ne pourra pas prendre fin, c’est nier toute possibilité du progrès, c’est se condamner à assister, specta- , teur désintéressé, au déchaînement d’un fléau. :|

D’ailleurs nous savons bien ce qu’il faut faire en pré- K sence d’un fléau, tuberculose, prostitution, syphilis, | alcoolisme. Il faut le combattre. Nous avons en effet È le légitime espoir que nous allons pouvoir diminuer ou ! arrêter ses ravages. Eh bien! nous devons penser de 5

f même pour la guerre, fléau que l’homme crée, fléau qui 1 est absolument volontaire, fléau qui n’est pas dû à la Û fatalité des éléments, comme un orage, un raz de (4 marée, un cyclone, un tremblement de terre. C’est un K mal que nous inventons de toutes pièces, qui relève ; entièrement d’une organisation sociale défectueuse, et L que nous avons par conséquent devoir et pouvoir de ë Malheureusement, à toute époque, la grande majorité 1 des humains a été incapable de comprendre que toute ï vie sociale est une évolution. Les hommes vivent tellel ment empêtrés dans le présent qu’ils considèrent tout 1 changement comme impossible. Ils s’imaginent que les F hommes de 1950 auront les mêmes idées générales que #4 nous, et que les sociétés seront constituées sur les À mêmes bases. Ils ne peuvent pas se figurer qu’en 1950 k et en 2000 tout sera absolument différent. 6 | La plupart des hommes sont d’ailleurs tout aussi incapables de s’imaginer le passé que l’avenir. Ils ne se \ représentent pas que la guerre existait, il y a deux ou ( trois cents ans, entre des pays actuellement fédérés et lé unifiés. La Lorraine, la Bretagne et la Bourgogne n’ont pas toujours été réunies sous un même gouvernement. | Elles luttaient violemment entre elles, comme, il y a deux mille ans, Sparte et Athènes ; comme, il y a un | demi-siècle à peine, la Toscane et la Sicile, la Bavière et la Prusse. Peu à peu des groupements se sont établis, de plus en plus vastes. L’aire des pacifications a grandi de siècle en siècle; l’Allemagne est unie ; l’Italie est unie ; la France est unie ; et cependant l’Allemagne, la France et l’Italie étaient jadis formées de nations bien distinctes, qui se déchiraient et se perdaient par la

guerre. Il est certain que ce mouvement de concentra tion va continuer, et que des nations actuellement dis— Lo jointes se réuniront pour former une fédération pacifique. De même que, depuis trois cents ans, les pro- ù vinces françaises, qui avaient leur autonomie, leur indé- ; pendance, leurs guerres propres, ont fini par se réunir hs en l’agglomération française, dans laquelle il n’y a plus ñ de lutte entre province et province. ss Mais l’impuissance à se figurer soit le passé, soit # l’avenir, est telle, chez le commun des hommes, qu’ils si subissent la domination tyrannique de l’état présent, et % ne conçoivent pas autre chose que ce qui est, persuadés À dans leur naïveté que les choses ont été et seront tou- | … | ; jours telles qu’ils les voient, à l’heure actuelle. l D’ailleurs même les plus timorés et les plus routiniers É sont prêts à reconnaître qu’un jour viendra où la folie 4 de la guerre aura disparu de terre. Mais ils rejettent ce “# jour de délivrance à une époque très lointaine ; dans ne cinq cents ans, dans mille ans, peut-être ! En tout cas, à ÿ nous ne le verrons pas, ajoutent-ils. j Pour ma part, je suis convaincu au contraire que ce 4 moment est assez prochain. Que les hommes de mon 3% vieil âge n’assistent pas à cette pacification européenne, “4 c’est probable; mais elle sera entrevue sans doute par x les très jeunes gens d’aujourd’hui; c’est-à-dire que, dans 3 une cinquantaine d’années, et peut-être même plus tôt, % il n’y aura plus, pesant sur tous les citoyens d’un pays, L

14 la menace d’une grande guerre internationale, abpe surde. (1) We La raison qui me fait croire au rapide avènement ; d’une ère de paix, c’est qu’en dix ans l’idée pacifique a it fait des progrès plus considérables qu’en dix siècles. Elle | 1 a pénétré dans la conscience des peuples européens. La é notion d’un tribunal d’arbitrage international est deve- (à nue universelle. Des traités d’arbitrage ont été conclus 5 entre beaucoup de grandes puissances. #4 Il est évident que ces conventions franco-anglaises, $ _ franco-italiennes, franco-américaines, ne répondent pas À à toutes nos aspirations pacifiques; et que ces traités Ë | d’arbitrage non obligatoire ne constituent pas un 4 obstacle absolu à la possibilité d’une guerre. Mais à il faut les envisager comme des prémisses, des préludes. “ Ce n’est qu’un début; mais c’est le début d’une grande ; _ et générale institution amphictyonique qui établira le | #1 régime du droit entre les nations, comme il existe déjà 4 entre les individus. k Je ne peux faire ici l’histoire diplomatique de ce grand ë ; mouvement pacifique dont la conférence de la paix, à la rs | Haye, a été le point de départ. Il me suflira d’indiquer fl ici qu’il a été tellement rapide, tellement inespéré, que N nous avons le droit de concevoir pour un avenir très 4 ; approché de plus grands progrès encore. | a) La première objection théorique, — car il ne s’agit R L ici que de la théorie, et non de la pratique de l’arbitrage à g. international obligatoire, — c’est que les décisions d’un j X (1) Aux amis des grandes armées qui nous disent : l’armée nous permet de vivre en sécurité, je répondrais, avec Novikoff, que | cest la sécurité de Damoclès.

| tribunal arbitral ne comportent pas de sanction. La sanction fait aussi défaut pour les cas où une nation se refuserait à recourir aux décisions du tribunal; et de fait, ce tribunal, s’il n’a pas une force armée à sa disposition, sera dépourvu de toute autorité, comme le serait À dans la justice civile une cour dépourvue d’agents de police et de gendarmes. Résumons très brièvement les raisons pour lesquelles cette objection du défaut de sanction est peu admissible. 1° Si réellement une institution pacifique générale venait à être établie, avec traités d’arbitrage permanents et obligatoires, avec une cour suprême d’arbitrage, les nations ne seraient plus organisées militairement, et À alors la guerre deviendrait impossible, puisque aucun | pays ne serait alors organisé pour la guerre. 2° L’histoire nous apprend que jusqu’à présent aucune | rébellion contre une décision arbitrale n’a jamais osé se | produire. Et cependant il y a eu déjà grand nombre J d’arbitrages, plus de quatre cents. Si la plupart d’entre 1 eux portent sur des points de peu d’importance, à quelques-uns au contraire étaient vraiment d’un intérêt considérable, et avaient de part et d’autre excité la k violence des passions populaires. Cependant la déci- 4 sion du tribunal a toujours été respectée; car refuser lobéissance à l’arrêt rendu par un tribunal dont limpartialité est certaine, c’est avouer d’une manière ‘4 éclatante qu’on fait bon marché de la justice; c’est 4 reconnaître qu’on est dans son tort. L’opinion, aussi ; bien celle des peuples que celle des gouvernements, est, f par ce refus d’adhésion à la justice, directement offen- à sée. On ne peut plus prétendre qu’on soutient une cause À

juste, et il faut être sûr de sa force pour affronter ainsi ‘ pi les hasards de la guerre en violant ouvertement tous les ( principes de droit public, sans excuses possibles. Aussi 1 peut-on regarder comme très vraisemblable que, par sa b seule force morale, le tribunal imposera son opinion. D: 3° Comme sanction de la décision arbitrale on peut à imaginer un moyen simple et eflicace, par exemple, VA pour garantir la bonne foi des parties contractantes, le k dépôt préalable d’une somme d’argent importante. & On doit supposer la constitution, qui est d’une réalisation facile, d’une force armée internationale, W chargée de faire respecter les arrêts rendus par la cour îl arbitrale. On sait qu’il y a déjà eu, en Crète d’abord, puis en Chine, des armées internationales, et par ‘ conséquent rien n’est moins chimérique. Donc cette he suprême cour de justice internationale pourra, pour H sanction de ses arrêts, disposer d’une force imposante, ( constituée par une armée internationale, qui remplacera ù les armées actuelles. N b) La seconde objection est plus grave. C’est que, | si les différends internationaux étaient soumis à l’arbitrage, bien des litiges internationaux, qui sommeillent plus ou moins, viendraient à être réveillés, et que ces | disputes provoqueraient de nouvelles guerres, de sorte que cette grande machine de paix aurait pour effet de provoquer de terribles conflits. Quel serait le sort de l’Alsace-Lorraine, et du Schleswig, et de la Pologne, de la Finlande ? Faudrait-il maintenir les États dans leurs possessions actuelles (Beati possidentes, comme

disaït Bismark), même quand ces possessions consacrent à de flagrantes violations du droit ? ou bien faudrait-il “24 remanier la carte de l’Europe en se conformant aux a vœux, bien légitimes d’ailleurs, des populations injuste- ; Assurément c’est là un problème de difficile solution, ÿ et je comprends qu’on hésite entre l’une et l’autre alter- | ñ native. Mais pourquoi ne pas s’en rapporter au tribunal ÿ lui-même, et ne pas admettre qu’il aura toute autorité À pour décider ? 3 Et puis nous ne prétendons pas qu’il ne surgira pas | de difficultés. Les choses des sociétés humaïnes, avec pi tant d’intérêts puissants, rivaux; tant de passions À violentes, contraires, ne sont jamais simples, et nous ne Re: serons pas assez naïfs ‘pour prétendre que le tribunal “à international va résoudre tout de suite tous les litiges, fl sans dissentiments, sans périls, sans longues et labo- # rieuses négociations. Mais, une fois le principe du droit ei admis, les moyens d’adaptation et d’exécution sont ac- ÿ cessoires. Fata viam invenient. L’essentiel est que ce .” 4 procédé barbare, sanguinaire, ruineux, absurde, qui est 4 la guerre, soit décidément aboli et condamné; car il est À la honte de notre civilisation. à Je n’ai fait ici qu’indiquer à grands traits les principes à

fondamentaux, n’ayant pas voulu me laisser entraîner 4 plus loin que la brève étude philosophique du grand à problème historique et social de la guerre. Maïs je crois 4

avoir pu établir que la paix est bonne, qu’elle est méces- À

‘4 saire, que son institution est possible, et relativement M facile, que par conséquent le devoir de tout bon citoyen
N est d’en hâter l’avènement. Û À Par quelles voies agir? À mon sens, il n’en est qu’une “ seule qui soit vraiment efficace, c’est l’éducation paci- ] Admettons que tous les citoyens des divers pays soient profondément convaincus que, parmi les maux ” pesant sur l’humanité, nul n’est plus cruel que la guerre, que nul n’est plus facile à anéantir, et que la première ” grande iniquité mondiale à combattre, c’est la guerre. “_ Alors la paix seule sera possible; et c’en sera fini de —_ cette longue période guerrière, dont les sociétés humaines “ ont été si longtemps les victimes. Fi Donc il faut élever les enfants et les jeunes gens dans “ cette idée simple et féconde que les hommes doivent —O Ss’entr’aider et non s’entre-égorger. | C’est pourtant, hélas! le contraire qui leur a été et … leur est encore enseigné. Tous les livres classiques, — D ceux de l’enseignement primaire surtout, — répètent des … lieux communs, très nobles et très usés, sur l’amour de | _ la patrie, en identifiant l’amour de la patrie avec le … sentiment belliqueux, de sorte que peu à peu cette idée ï …._ s’introduit dans l’esprit des jeunes gens que l’onne peut : k aimer sa patrie sinon les armes à la main; que le guer- È rier, le soldat, le conquérant, le porte-drapeau incarnent » l’amour du pays, et qu’en dehors du régiment la patrie 5 n’est qu’un vain mot. Lamentable erreur! qui se com- … plique d’une autre, plus grave encore, à savoir que, pour : : aimer sa patrie, il faut haïr les autres patries.
| Aussi, dans ces livres soi-disant patriotiques, est-il à e peine fait mention des misères de la guerre et du mili- |

tarisme. On célèbre les hauts faits des rois guerriers, des empereurs conquérants, et on ne montre pas tout le mal qu’ils ont fait, les ruines, les massacres, les 1 annexions iniques, toute cette sinistre histoire des luttes internationales. S’il est parlé des amis de la paix, c’est | pour les traiter de sans-patrie, pour les accuser de ; manquer de courage (?) et pour leur adresser le reproche d’être des cosmopolites, des internationalistes. :

11 semble, à lire ces ouvrages, à écouter ces enseignements, que le bon Français ait pour premier devoir de mépriser les autres nations, et de n’admettre comme juste et équitable que ce qui a été fait par des Français. Pour ces étranges amis de la France, le droit international n’existe pas, et tout est permis contre l’étranger. ) Au temps de l’ancienne Grèce, tout étranger était un barbare, et les livres primaires, souvent même ceux de

l’enseignement secondaire, perpétuent cette tradition ; pour la France d’aujourd’hui.

Il faut résolument combattre cette erreur. Déjà Schopenhauer faisait remarquer que la plus sotte vanité qui se puisse trouver, c’est celle des gens qui sont fiers L d’appartenir à telle ou telle nationalité. Il n’y a ni gloire, ni mérite à être Français, ou Anglais, ou Italien, ù ou Allemand; pas plus que, dans une armée, il n’est de gloire ou de mérite à être hussard, ou artilleur, ou vok tigeur, ou zouave. Napoléon, quand il voulait obtenir ss de ses soldats quelque redoutable sacrifice d’eux- 4 mêmes, leur disait : « Souvenez-vous que vous êtes du è 4° régiment de ligne », ou du 5°, ou du 6°, selon les cas. x De même, lorsqu’on veut pousser les peuples à se ruer { les uns contre les autres, on leur dit, de l’un et de : l’autre côté du Rhin, tantôt : « Souvenez-vous que vous à

êtes Allemands! » tantôt : « Souvenez-vous que vous | De fait les races européennes sont tellement mélan- | | gées et confondues qu’il est impossible d’établir une prééminence entre elles; et l’humanité civilisée forme

une grande masse compacte qu’on ne pourrait diviser que pour son plus grand malheur. Supprimez les bienfaits que les Anglais ont répandus dans le monde, avec Shakespeare, et Newton, et Stephenson, et l’humanité j 6 serait amoindrie, comme elle le serait si elle n’avait pas À eu Leibniz, Kant, Beethoven et Gœthe; ou encore Dante, Galilée, Volta; ou encore Pascal, Descartes, 4 Lavoisier, Pasteur. Ces grands hommes, quoiqu’ils _ appartiennent à telle ou telle nation bien délimitée, en k réalité ont été les bienfaiteurs de l’humanité entière, les l fauteurs de civilisation et de progrès. Le méconnaître, 1 . ce serait à la fois sottise et ingratitude. \ Une des premières leçons qu’on doive donner aux “ enfants, c’est donc de leur dire : « L’étranger n’est pas ï un ennemi » : proposition évidente par elle-même, et ( qui cependant a le privilège d’exciter les indignations. … Est-il absurdité plus grande que d’enseigner aux j paysans français la haine des paysans allemands, … comme si ces braves gens, des deux côtés du fleuve,

  • avaient pour premier devoir de se détester ? Vraiment

non. Leur intérêt est le même, c’est de pouvoir libre- \ ment et pacifiquement cultiver leur champ, sans le service militaire qui enlève les jeunes hommes à leur

famille, sans la menace permanente d’une guerre … effroyable qui dévastera vies et fortunes. Voilà l’idéal

des paysans allemands, aussi bien que des paysans

français, des mineurs anglais et des matelots italiens.

Tous les travailleurs ont intérêt à la paix, et, de vrai, tous aspirent à la paix. C’est le premier besoin des uns et des autres; car toute guerre est désastreuse, même pour le vainqueur; toute préparation à la guerre est un instrument de ruine.

On enseigne l’histoire en attisant les haïnes, en surexcitant les imaginations enfantines. En Allemagne, ; on raconte encore la dévastation du Palatinat par ‘4

i Turenne, et on dit aux pauvres-petits écoliers : « Voilà d votre ennemi héréditaire. » Sur l’autre rive du Rhin, 0 on raconte les exactions et les crimes que les.armées F allemandes ont commis ; on parle du bombardement 4 de Paris, de Sedan, de Metz, pour entretenir l’esprit de 4

Tout semble converger dans notre éducation et nos mœurs à ce sinistre résultat : la haine internationale. IL y a à Paris des avenues d’Iéna, de Wagram, de Solfé- : rino, de Sébastopol; comme des Trafalgar square à À Londres; des rues de Sedan et de Metz à Berlin : des « anniversaires de Sedan en Allemagne, des fêtes du « 2 mai en Espagne. Dans les théâtres, dans les chansons de café-concert, dans les romans, dans les journaux de E haut et bas étage, dans les conférences, les discours, À

partout est entretenu soigneusement le souvenir des guerres passées et des crimes commis par l’étranger. ï Hélas oui! il y a eu des crimes, et tous les peuples en M ont commis, qui devraient peser sur leur conscience. Mais ils ont tous une singulière facilité pour oublier les … 4 maux qu’ils ont déchaïînés et s’indigner seulement de ceux qu’ils ont subis. En réalité, l’histoire militaire des nations, — la seule qui soit cultivée dans les livres pri . maires, — n’est qu’un tissu de fourberies, de”cruautés,

nu de caprices : et, quand on néglige celles dont on est À coupable, pour s’appesantir sur celles dont on est vic- ‘| time, on a toujours, en Allemagne, en France, en Angle- |

  • terre, ou en Italie, l’occasion d’écrire de longues et » véridiques pages, propres à réveiller les haïnes. | Toute cette néfaste éducation procède d’une. idée È radicalement fausse, c’est que la prospérité d’un peuple À est liée au malheur des peuples voisins. L’Allemagne _ s’enrichit; donc la France est plus misérable. Un Fran- È “ çais découvre la photographie ; donc les nations voisines vont en pâtir. Un Italien imagine la télégraphie sans fil; c’est un malheur pour les autres pays. Que Pasteur … découvre la vaccination contre la rage, et ce sera tant … pis pour nos ennemis. Que Rôntgen fasse la découverte _ des rayons X, il y a de quoi indigner les bons Français. h\ … Ilest inutile d’insister pour démontrer la pauvreté de Li: ce raisonnement. Tout progrès scientifique et industriel … s’étend du pays d’origine aux autres pays ; et fatalement “un pays qui s’enrichit, par cela même, enrichit les 1 autres pays. Un commerçant va-t-il s’établir dans un ” pays ruiné ou dans un pays prospère ? ùÙ O Toutce qui augmente le luxe, le bien-être, la moralité, 4 le bonheur des autres nations, est destiné à retentir sur “1° nous; et nous sommes forcément amenés à en profiter, ve Les hommes d’aujourd’hui sont, bien plus encore que \ du temps de Sénèque, membra corporis magni; et ce ul nest pas seulement au point de vue d’une haute mora- “ lité, mais encore dans notre intérêt bien entendu, qu’il \4 faut désirer, non la misère, mais la prospérité de nos LA On comprendrait peut-être que le spectacle de la ruine L… d’autrui fût réjouissant, si les biens à partager étaient

limités. S’il n’y avait, par exemple, que cent rations À alimentaires pour cent individus, alors que cinquante à hommes jouiraient d’une ration surabondante, ce serait F au détriment des cinquante autres, réduits à la portion À congrue, et le patriotisme serait excusable de vouloir ; les réserver à ses nationaux. Mais en réalité le cas est tout autre. Il n’y à nulle part déficit dans le froment, le bétail, le riz, le café, les fruits, le vin, le charbon, les tissus. Il y a bien plutôt superproduction générale, de | sorte que le plus grand bien-être de certains ne portera | aucune atteinte au plus grand bien-être des autres. Que les Allemands et les Anglais vivent dans le luxe, et les 4 Français en profiteront. Nul calcul intéressé n’est néces- À 1 saire; car l’altruisme et l’égoïsme se confondent. ! Il en est des patries comme des familles. L’aisance | des familles voisines, loin de nuire à la mienne, lui 4) sert, et j’ai tout profit à voir prospérer ceux qui 4 m’entourent; car, si je suis commerçant et s’ils sont À riches, ils feront commerce avec moi, et augmenteront ù ma richesse. De même pour les nations. Plus l’Angleterre sera riche, plus elle sera tentée d’acheter sur le conti- [ nent, et par conséquent d’enrichir les peuples du con- J C’est là un raisonnement tellement simple qu’on s’étonne de le voir constamment méconnu. Au fond, ’ c’est l’envie, mauvaise conseillère, qui excite le dépit des ? peuples au spectacle des prospérités d’autres peuples. Non que l’on ait le droit de supposer un âge d’or, où il n’existera plus de conflit d’intérêts entre les groupe- ë ments humains, entre les classes sociales, et peut-être les races humaines. Hélas non! les luttes sociales et ethniques ne seront pas bénignes et inoffensives. Mais Î

À qu’au moins elles ne se décident pas par la guerre; car

A de toutes les solutions la guerre est la plus absurde, la

plus coûteuse et la plus sanglante.

\ Même si entre les classes devaient s’élever des

El guerres civiles, elles auraient cette excuse de n’être pas

fe aussi absurdes que les guerres internationales. Quand

à devant Sébastopol des soldats français et des soldats

fi russes se lancent des bombes meurtrières, ni les uns ni

1 les autres ne savent pourquoi ils se battent. Mais,

ïl quand les protestants et les catholiques se font la

Li guerre, le moindre soldat de l’un et l’autre camp sait

ï parfaitement pourquoi il se bat: c’est pour empêcher

h, celui-là d’aller au prêche, celui-ci d’aller à la messe. Il

fi est presque impossible de supposer que l’avenir ne

F verra jamais deux groupements sociaux, à intérêts

À rivaux, — ouvriers d’un côté, et patrons de l’autre, —

{ en appelant à la force pour décider entre eux. Au moins

je cette bataille aura-t-elle sur les batailles actuelles la

; supériorité de n’être pas préméditée à l’avance par de

À longues et douloureuses préparations : elle mettra aux

ë j prises des hommes qui se battent volontairement et pour

a une cause qu’ils estiment juste, au lieu de combattants qu’un despote force à se battre, et qui ignorent pour- Û quoi.

. Mais le moment n’est pas venu de chercher à éviter ces grandes conflagrations sociales, que l’on peut pré- voir pour l’avenir. Il faut aller au mal actuel, qui pèse sur nous, et qu’il est urgent de combattre. Je le répète, il ne peut être combattu que par une éducation résolument et franchement pacifique. Enseigner aux enfants la fraternité et la solidarité humaines ; montrer que le travail est source de richesse et de moralité, ce n’est pas

,

là une doctrine difficile à défendre. Et nous avons le 2 droit d’espérer que dans l’enseignement primaire, # comme dans l’enseignement secondaire, il se trouvera des maîtres capables d’inculquer ces notions élémen- 7 taires à nos enfants. Qu’ils leur parlent de patrie, car ÿ

  • l’idée de patrie est sainte, comme l’idée de famille; ‘+4 mais que ce soit d’une patrie pacifique, comme d’une A « famille pacifique. De l’humanité à la patrie, de la patrie ; à la famille, la solidarité va en grandissant, devenant 3 de plus en plus étroite. Mais toujours qu’on enseigne le R; respect de la justice et du droit, sans faire intervenir la 1h force et la violence pour le règlement des conflits. (1) ; En définitive, la guerre et l’organisation militaire de : 8 nos sociétés représentent une ancienne et peu respec- 1 table tradition. Elles font partie de ces résidus de bar- # (à) Le grand Tolstoi, dans divers écrits, prétend que le N seul moyen d’arrêter le crime de la guerre, cest que les conscrits 4 des divers pays se refusent au service militaire. « L’Evangile et à VPhumanité défendent à Fhomme de chercher la mort de son frère. 7 Donc le jeune conscrit doit repousser l’arme qu’on lui met en M main. Si, dans chaque nation, toutes les recrues prenaient ce 1 parti, c’en serait fait de la guerre. » À Assurément. Mais, même en supposant possible cette universelle 0 résistance au service militaire, on peut se demander si elle est à légitime. Quelle que soit mon opinion sur la guerre, je ne sais si # mon devoir est de me révolter contre une loi, loi formelle que la | majorité de mes concitoyens édicte, en m’imposant un devoir. ‘al À La question est complexe, et mériterait d’être discutée à fond : 4 car l’une et l’autre opinion se peuvent soutenir. Il est bien entendu ‘à d’ailleurs qu’elle n’a, au moins actuellement, qu’un intérêt théo- ? 4 rique ; car en fait le nombre de ces jeunes gens, réfractaires au 4 service par scrupule de conscience, est assez faible. : Peut-être quelque jour aurons-nous l’occasion de traiter ce redoutable problème de morale sociale. ‘* 1402
  • barie que nous portons tous en nous; car une courte … distance de temps nous sépare des âges où l’homme était un animal féroce. Notre civilisation, qui a la …. guerre pour base, est donc encore très franchement “ barbare; et les efforts de tous les hommes qui pensent doivent tendre à la modifier. ù Certes le résultat final sera toujours le même; car il d…_ n’est pas douteux un seul instant que la guerre ne va pas continuer, pendant des siècles et des siècles, à en- “_ traver le progrès et le bonheur des hommes. Il est cer- . tain, et absolument certain, qu’un jour viendra où cette colossale absurdité deviendra impossible. Mais, si le ‘4 résultat final doit être le même, le moment où ce résui- tat sera atteint va être, suivant nos efforts, retardé ou ‘#4 accéléré. Nous pouvons, en luttant pour la paix, pré- . server de la guerre une ou deux générations d’hommes. Re C’est là une très noble tâche, et il me semble que le __ moraliste et le philosophe ne puissent guère s’en propoDh ser de plus belle.

4 Notre catalogue analytique sommaire, notre pelil DE. index alphabétique provisoire du catalogue anaby1 tique sommaire; notre petite table analytique provi- | : soire três sommaire de notre sixième série… il Hi L’étude que l’on va lire; la Revue philosophique. … IV WU Nous degons remercier… 4220600. 2

(A Nous avons donné le bon à tirer après corrections ‘A pour trois mille exemplaires de ce deuxième cahier le

ji Ce cahier a été composé et tiré au tarif des ouvriers syndiqués

‘ rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. k 1 Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- ÿ suelles régulières et par des souscriptions extraordi- Ô naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions

4 Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît hi dans le temps d’une année scolaire, d’une année À ouvrière, d”octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonnene ment se prend pour une série.

! On peut souscrire cet abonnement à tout moment de ‘à l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, 4 valable pour la série en cours, et pour toute cette série. 4 ù Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle ji: pendant le cours de cette série :

‘À PEN ON SARSMENER | Autres pays de l’Union postale uni-. v Abonnement sur whatman… cent francs pour tous pays 7 Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, ‘4 sont numérotés à la presse et imprimés au nom du “ souscripteur; le tirage à part sur whatman commenu cera de fonctionner au premier janvier 1906; les 9 inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues h dès à présent et reçoivent un numéro d’ordre déterminé 4 automatiquement par le rang même qu’elles occupent | ù dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant ! naturellement aux premières inscriptions; c’est ce nu- ” méro d’inscription qui deviendra automatiquement le | numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs ; W: _ l’édition sur whatman sera strictement limitée au

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A partir du premier janvier qui suit l’achèvement EE. d’une série, le prix de cette série est porté au moins à au total des prix marqués; ainsi à dater du premier k janvier 1906 la sixième série complète, s’il en reste à encore à cette date, se vendra soixante-treize francs. /