Les suppliants
“40 en vente à la librairie des cahiers YA de. A chaque jour, — poèmes, — dix-septième cahier = |
_ de la cinquième série deux francs |
Here ne Ë À Met À ma grand mère, — un poème, — dans le deuxième AT Cahier de Noël, septième cahier de la sixième série
110 - Rien au dehors : la nuït et le froid sur la pierre. | Eux, dans l’ombre entassés, ils rêvaient : leur paupière de Éblouie a cru voir la rue illuminée, s 1 Claire comme une église profonde à Noël. &. Des chants, des bannières paisibles : sous le ciel | 54 Une grave bonté de l’homme à l’homme est née. à : à Le cortège à pas lents s’ébranle et chacun sent “4 Un tremblement d’amour gagner ses mains, ses lèvres; _ Les fronts sont relevés, l’œil s’étonne innocent Ë 4 De ne comprendre plus la haïne ; et vous, 6 fièvres 4 Des mauvais soirs, colère, ivrognerie, injures, nt Bientôt cendre au milieu des hautes flammes pures. { Mais lorsque, fous de joie, ils se dressaient, leur couche ® 4 Était noire et la faim reprenait dans leur bouche en ÿ Ses longs cris sourds. Alors, comme pour fuir ce mal, à ; Ils tournaient dans leur cage obscure et, las, pesants, A
; ñ Semblaient courber le dos sous des ans et des ans { Pitié ! c’est un pauvre animal | Qui souffre, c’est le froid qui prend la chair vivante | Et la resserre et l’engourdit dans l’épouvante ii De la mort. Fais-nous grâce, interminable nuit. | (l Accablés de douleurs, nous guettons dans l’espace (8 x La déchirure de l’aube, mais le temps passe, 18! Les siècles. La fenêtre est sombre, rien ne luit. “ Ë Fu Seule une lampe dans un coin, devant l’icône. : 11 14 Grain de feu, sauve-nous ! petite étoile jaune, | »| Élance-toi, grandis rose aux carreaux de givre, a ! | Sois l’Archange debout sur la neige, délivre HN C’est le jour. 6! Pâle soleil blessé qui combattais dans lair j Pour nous joindre, rayon d’espoir tombé des nues, D » Entre, Seigneur à bout de forces, viens chez nous | Te réchauffer contre nos cœurs, sur nos genoux. | Laisse, soleil du pauvre, aux murs des chambres nues, | Dans la paille, dans les cheveux blonds de nos femmes, | | Sur les outils de l’établi, laisse en nos âmes | L A! Un peu de clair-obscur divin. Nous avons foi : | C’est l’attente, au réveil, toujours, d’on ne sait quoi, 1
Puis le recommencement du malheur, l’usure De l’espérance au long du jour gris, à mesure Que du fond de l’échoppe au bord du toit en face Ta clarté se retire en montant et s’efface. L’autre été, dans la cour, un semblant de verdure Voulut vivre ; une tige grimpante a cherché Longtemps, de tout son humble amour, le ciel caché. Croirait-on qu’une faible plante füt si dure O les soirs, quand notre corps allonge Ses jambes tristement pour le sommeil et songe : Dormir, oublier tout, dormir sans rêve. Heureux Les morts : ils ont le poids de la terre sur eux, . L’ombre où ne descend pas le jour ; leur nuit ignore Nos soubresauts, nos tâtonnements vers l’aurore. Et voici qu’une fois encore l’aube a lui. À Comme elle brille aux vitres d’or ! la sainte messe ; N’est pas plus belle. O joie ! est-ce pour aujourd’hui ? Vois, soleil, nous croyons quand même en ta promesse. Les femmes, on entend leur silence : Où le ruisseau de fange aboutit et, si bas Dans l’asservissement que soient courbés les hommes, Plus bas encore. Ils vont, le soir, disputer, boire. Où traînent-ils si tard ? du bruit… est-ce leur pas Dans l’escalier? des mains cherchent la porte noire. : Les enfants réveillés gémissent : ils ont faim. 109 les suppliants. — 7
Ils ont peur. Viens, petit, dans les bras de ta mère, à.
Tète, épuise à longs traits ses mamelles, afin D |!
; Que sa douleur, ce soir, tout en lait nourrissant 1 N
S’écoule, t”enveloppe et que la source amère, 3 |
.. Tu l’entendes un jour se plaindre dans ton sang. D |!
Vierges nous n’avons eu de fraicheur, de jeunesse, LE |!
Que ce qu’il faut à Dieu pour que le désir naïsse À
Un matin : sur la joue un peu de rose ; aux yeux 1
” Un éclat inaccoutumé, mystérieux. e
Le piège c’est la rue au printemps, les gentilles LP
Paroles : ce qui chante au cœur des pauvres filles. L’ |
Aujourd’hui, l’habitude morne, les tempêtes L |
De l’alcool ont fait de nous les sœurs des bêtes. À
Pourtant notre chair lasse est féconde toujours;
Laide, triste, vieille avant l’âge, elle ne cesse
D’accomplir son destin, de grossesse en grossesse : :
En été, quand la nuit penche sur les faubourgs, |
Écoutez quel vacarme d’enfants ! un délire, ;
Une hâte à jouer plus que jamais, plus loin,
Encore; et de partout, d’un hangar, d’un vieux coin,
Monte leur cri d’oiseaux passionnés, leur rire : “4
On croit voir s’animer chaque pierre ; leur nombre 1
Paraît confusément grandir, embrasser l’ombre. :
Crépuscule du soir, heure, en toute saison,
Complice : la fatigue obscurcit la raison; , i
E _ Une voix s’insinue, entraîne dans la brume n. ER. Les cœurs faibles, les pieds hésitants, bientôt lâches. F. _ L’oubli, promet la voix, l’oubli des lourdes tâches # : 5 A deux pas, où l’enseigne est dorée et s’allume… °2 à Hier, l’ivrogne dormait en travers du chemin, k La face contre terre, inerte. Quelle main ; | A réveillé ce mort ? il se dresse, il regarde ; | E- Les pâles boulevards déserts où le jour point È : : Et, ramenant sur lui sa prunelle hagarde, : 2 Le front baissé, longtemps cherche et ne trouve point. : Plus fortement la main invisible se pose 4 » Sur son bras : il tressaille, il a compris, il ose “ _ Voir sa honte, espérer. Déjà sur le pavé :
- S’avance obliquement l’aurore : il est sauvé. | e Jésus, pour la dernière fois, lointain azur …O Sanslimite, éclaircie entre les cheminées pe : Vers le silencieux infini, grand jour pur, 4 __ Descends, force la nuit où vont nos destinées, … Montre à nu le visage ancien de la douleur, “3 Les vices, fouille l’ombre en tous les recoins, lève
- Sur les monstres tapis dans la cave ton glaive. si Tue en nous le passé : nos cœurs ont tour à tour : D Aimé, haï. Mon Dieu, que voulaient ces rancunes ? % _ Les fautes ne sont-elles pas toujours communes ? a de - Oh! que cette heure soit tout pardon, tout amour!
C’est alors, à midi, que très calmes, ensemble, 4 Hommes, femmes, enfants, les yeux tournés, il semble, Vers ce beau rêve intérieur qui les protège, 4 Ils s’en viennent, les pas assourdis par la neige. HT SE Sombres, lourds, pleins de grave silence, ils ont l’air à De s’éveiller mal affermis d’un long hiver, $ Comme en mars, reprenant, au soleil, conscience, B: La terre lentement sort de sa patience. D Sans doute, lorsqu’on a souffert pendant des ans, 4 2 Chacun dans sa prison, à l’étroit, pour son compte, 4 Quand l’escalier, les murs, le plafond, tout raconte ; Jour par jour une vie aux combats épuisants, 3 ! Quand sur le cœur, avec sa peine à soi, l’on porte F Les siècles, tout un faix de vieille douleur morte, 4 Sans doute il vient une heure où ni chambre, ni hall, É- Ni cour d’usine, où rien de ce qu’a bâti l’homme 4 N’est assez grand pour tant de maux, où l’alcool i Est impuissant malgré les coups dont il assomme, 1 Où l’être enfin, las de lui-même, ne peut plus ‘4 Rester seul, replié dans son logis, reclus. 4 Il faut à la misère immensément accrue, A A son piétinement innombrable, à sa horde À ; Errante, à son flot noir qui monte et qui déborde, À De l’espace, dans toute sa largeur la rue. E
131 Elle rit des cloisons, de ces petits carrés 3 & . Où, voisins, entendant leurs voix sans se connaître, F Le _ Des frères malheureux ont vécu séparés ; DE. _ Et chacun, du dehors regardant sa fenêtre,
- #: S’étonne. Coude à coude, on ne sent plus le froid, Re _ Ou bien c’est comme un gai, vif compagnon de route. y Re Il dit : Courage, allons, camarade ! On l’écoute. | “ESS 11 chante : Espère, l’heure est venue. On le croit.
- __ Naguères, la souffrance avait honte : maussade, 4 __ Dérobant aux regards sa plaie empoisonnée, _ Elle rasait les murs, tournait la palissade … Du terrain vague avec la chienne abandonnée. ne E=- Mais aujourd’hui qu’un seul cœur bat, qu’un seul profond, Re ie Irrésistible rythme ondule dans la foule, D. _ Tout est égal, souffrance, amour, tout se confond ? 54 Dans un remous, un bruit de grand fleuve qui roule. “5e _ Sentez-vous? c’est comme une autre âme : je la vois 54 Briller dans tous les yeux; sa voix dans chaque voix be _ Tremble; comme au midi carillonné des fêtes, Fe 33 _ Elle est la brise en l’oriflamme, elle est encor, Fe Es ; Émergeant de l’obscur moutonnement des têtes, RS Balancée au soleil, l’icône toute en or; E- a Elle est la vision nocturne reparue, 60 _ Mais grandie et mêlée au jour clair, à la rue, 2 Non plus songe qui fuit nos bras quand nous dormons, 4 0% Mais nous, nous-mêmes, respirant à pleins poumons ; 704 _ _ Haleines des enfants, vapeurs des lèvres douces,
- | Glace qui luit et fond dans les moustaches rousses, s”
u _ Femmes, troupeau serré de tristes châles noirs, $ _ Cette âme est tout cela, crédulités, espoirs, : 1 | ra Bontés aux larges dos et l’empreinte que laisse i F4 a Un gros soulier qui vient droit sur la neige épaisse ; E “ Elle est aussi, montant de proche en proche, en chœur, 4 A Le chant du psaume : il veut s’envoler, il s’élance, Re il Plane un moment, retombe… et, dans le grand silence, D |! SES Elle est le sourd marteau précipité du cœur; nn |: . Aux tempes, aux jarrets elle afflue et bourdonne, 4 | Et dans l’air, devant nous, derrière nous, là-bas, à Be de Sur les quais, sur les ponts, marchant, marquant le pas, É. _ C’est elle, elle toujours, qui supplie et pardonne. F4 | ? Mais, au loin, une ligne sombre, une barrière à 4 ; Vivante se dresse. Un ordre bref la secoue : 3 Trois rangs, l’un à genoux, les deux autres derrière “4 Debout, tous bien d’aplomb, attentifs, l’arme en joue. Le: