VII-14 · Quatorzième cahier de la septième série · 1906-04-20

Les Vaincus. Savonarole

Gabriel Trarieux

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Il est impossible de suivre honnêtement le mouve ment littéraire, le mouvement d’art, le mouvement politique et social si l’on n’est pas abonné aux Cahiers val FÉ

Ê Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, 4 | il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, ‘ 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième M arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers ‘+ 1 de la cinquième série. 4 % ÿ Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de { L cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on 2h 4 recevra en retour le catalogue analytique sommaire, : 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier 4 de la sixième série, un très fort cahier de XII+ 408 4 f pages très denses, in-18 grand jésus, marqué cinq franës. A f Pour s’abonner à la septième série des cahiers, qui S.

  • est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André Ë 4 | Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement ; on P à à recevra les cahiers parus et de quinzaine en quinzaine, à LV leur date, les cahiers à paraître de cette septième série. 4 | Voir à l’intérieur en fin de ce cahier les conditions et
    | le prix de l’abonnement. | 4 À Nous mettons le présent cahier dans le commerce: 4 1648 treizième cahier de la septième série; un cahier jaune b de XII + 96 pages; in-18 grand jésus; nous le ven- Fr

paraissant vingt fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

NI Nous avons publié dans nos éditions antérieures et …

4 fi Le dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si

LEA grand nombre de documents, de textes formant dosf Den siers, de renseignements et de commentaires; — un “LE si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, “ PÈRE romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un ! ‘ERNE si grand nombre de cahiers d’histoire et de philoso- |; 108 phie; et ces documents, renseignements, textes, dos-
.)+ #48 siers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire » » . et de philosophie étaient si considérables que nous ne « Le pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé même 2 FR plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq « ÿ el CES IAE . . E (be 4 2, premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un man- W a 5 ra dat de cinq francs à M. André Bourgeois, administra m ts ‘ul teur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée,

“2 Paris, cinquième arrondissement ; on recevra enretour
:: 40 le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos \

Met: Ce catalogue a été justement établi pour donner, w

nt à autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,

: ANGES une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- M LUC rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé M LE di: dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur « HSE place, les références demandées. ts ii 1: 28 Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier, he “il très épais de XI1+-408 pages très denses, marqué cinq

, francs; ce cahier comptait comme premier cahier de la Ro: _ sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le. _ 2 octobre 190, comme premier cahier de la sixième * | série; toute personne qui jusqu’au 31 décemb 5 « 4 _ s’abonnaït rétrospectivement à la “xième série le rece- ROULE: _ vai, par le fait même de son abonnement, en tête de la Ga … série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq franc AU: sert l’envoyo t dat d q 8 PA 4 _ àtoute personne qui nous en fait la demande. ï ‘40 4 ; Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer on # | dans notre premier catalogue analytique sommaire, con- FM . sulier le petit index alphabétique provisoire que nous “ti ‘ avons établi de ce catalogue analytique sommaire. LE SE k Ce petit index alphabétique provisoire, in-18 grand ‘AR # _ jésus, forme un cahier très maniable de XII <- 60 pages no à très claires, marqué un franc; ce cahier comptait Ù pre » comme premier cahier de la septième série et nos : w _ abonnés l’ont reçu à sa date, le premier octobre 1905, RL

  • comme premier cahier de la septième série; toute Du « » personne qui s’abonne à la septième série, qui est la 70 … série en cours, le reçoit, par le fait méme de son abonne- LA ‘2 ment, en tête de la série; nous l’envoyons contre un et: _ mandat de un franc à toute personne qui nous en fait mr ‘4 Pour la sixième série, année ouvrière 1904-1905, et … en attendant que paraisse le catalogue analytique som- | ‘5e … maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, on (5 …. peut consulter, — provisoirement, — la petite table ‘a
  • analytique très sommaire que nous avons publiée en fin “CNE

À Les cahiers de Pâques des séries précédentes ont “4 % _ les deux précédents cahiers de M. Gabriel Trarieux; “1 CUS Quinzièrre cahier, cahier pour le dimanche des #44 Rameaux de la sixième série et cahier pour le dimanche LR | de Pâques, un cahier vert de XVI—176 pages, in octavo L #1 grand jésus, bon à tirer du mardi 18, fini d’imprimer af Enny Marx. — La tragédie de Tristan et Iseut; M Ÿ ea cinq actes : une salle dans le palais de Weisefort, en

ee \ Irlande; une tente sur le pont d’un navire; la nuit, a Pal devant le château de Tintagel; une grotte dans la forêt; 4 une salle dans le château de Tintagel; une tempête sur RENE la grève de Penmarch. 4

Il a été tiré de ce cahier treize exemplaires sur M

Æ swhatman ainsi distribués : Ë | premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; M deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad- « 0] (4 | troisième exemplaire de souche, exemplaire de l’imprimeur ; :

A et dix exemplaires d’abonnement, numérotés de z

Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés

à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos Ù tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse- | ment limités au nombre d’abonnements à chaque in- « ‘ siant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement: l’abonnement M sur shatman à cette septième série est de cent francs jh pour tous pays.

RU. en vente à la librairie des cahiers Et DO Surila foi des Étoiles …:.1.1.1…//Sanivolume HAS La Guerre au Village… un volume “ _ La chanson du Prodigue… un volume ‘Re “La CGoupe‘de Thulé…:..112008 00 tronlvolimetntte s, qu. La Lanterne de Diogène (Notes sur le + ; … Les Petites Provinciales (Sites et portraits) un volume MR La Robe Blanche (drame “à

MAL aux Cahiers de la Quinzaine STE MAN 1 Gabriel Trarieux, — Émile Zola, homme d’action… él ‘6 ) _ — Les Vaincus, — Hypalie, — quatre is

TT TANT notre 4 CAS:

‘is à Seizième cahier, cahier de Pâques de la quatrième me. ea série, un cahier blanc de 108 pages, bon à tirer du ECM mardi 7, fini d’imprimer du jeudi 9 avril 1903… EL. ne trois francs 4 Dur GABRIEL TRARIEUX. — Les Vaincus, — Joseph d’Ari17 __ mathée, — trois actes; à monsieur Édouard Schuré; 3 HN Treizième cahier, cahier de Pâques de la cinquième 6 série, un cahier blanc de 152 pages, bon à tirer du M fe . quatre actes; — avant-propos de M. Georges Clemen- | ceau; — à madame Segond-Weber; — la fin dun A0 Ÿ monde, la montée au temple; Athêné Polias, le Caesa 0e _ reum; Hypatie et Krysès; les moines de Nitria, la mort ‘

| JÉROME SAVONAROLE, moine dominicain, prieur du 2328 couvent de Saint-Marc. nt 54 5x BERNARDO RIDOLFI, riche gentilhomme, chef du parti 4 des Médicis. ve __ FRANÇOISE RIDOLFI, sa femme. nur NICOLAS MACHIAVEL, Médicéen, secrétaire du Conseil M ; à “ FRANÇOIS VALORI, partisan de Savonarole, chef du parti * L _ ROMOLINO, messager du Pape. , #7 F rl dominicains, moines de Saint- 11} 2h DNS, : membres du Conseil des Huit. si

kr ‘Une place de Florence, à l’aube. A gauche, boutiques L d’artisans, le palais des Ridolfi. Au fond, maisons avec portiques, perspective de rues étroites. A droite, l’église Sainte-Marie-des-Fleurs : vaste porche cintré, exhaussé de trois marches. Au début de l’acte, le frère Dominique Buonvincini, vêtu de la chape blanche des Dominicains, se pro- ë mène devant l’église en murmurant des prières. Des enfants, également vêtus de blanc, la tête couronnée d’olivier, achè- k | vent d’élever au fond de la place un bücher. Ils plantent au sommet un mannequin grotesque, affublé d’oripeaux éclatants. L’ouvrage est fini, frère Dominique ! Î — Quel beau feu de joie cela va faire! AS — Voyez-vous le bonhomme Carnaval ?.… ; Ê Ils font demi-cercle autour du Frère. ‘ C’est bien, mes enfants. Ecoutez-moi. Il faut ,

  • achever cette œuvre sainte. Vous savez ce qu’attend

| de vous le Révérend Père Savonarole. Il veut que, 40 par votre entremise, ce jour de licences criminelles 1 tourne à l’agrément du Seigneur. Allez donc par les 1 ï rues de la ville et quêtez en son nom l’anathème, | me toutes les vanités déshonnêtes dont se parent les A0 mauvais compagnons. Exhortez vos sœurs à la à) modestie, vos frères à la pauvreté. Nous livrerons pa ensuite aux flammes les ornements voluptueux. | 14 Allez, mais craignez le scandale; qu’il n’y ait pas de | ; cris ni de rixes. Recherchez les dons volontaires, | plutôt que les débats publics. Surtout, évitez ces jeux barbares où vous vous plaisiez autrefois. Tel . | est le vœu du frère Jérôme. Vous avez compris, , mes enfants ? Oui, frère Dominique ! : 4 Allez, que Dieu vous soit en aide! Je vais Il sort par le fond à droite. Les enfants se dispersent de tous côtés. 4 FRANÇOISE, sortant du palais Ridolfi et se retournant sur le seuil. Nourrice! Descendras-tu, Nourrice ? Me voici, ma fille, me voici… |

J’aime prier dans l’église vide, tu sais bien… + D: _ Hâtons-nous, l’heure passe… (Elles sortent.) L | LA NOURRICE, l’arrêtant 3 L Fais attention… des cavaliers !.…. PET Ÿ Dolfo Spini et deux jeunes gens débouchent par le fond à x è

droite. Ils titubent légèrement. À

Qui se promène de si belle heure, avec, dans sa 108

main, un bréviaire ?.. Une fillette en quête d’aven- ee

_ ture? Hé! c’est madonna Ridolfi!.. À “4 FRANÇOISE, essayant de passer ; Î Messire Dolfo Spini, bonjour. Excusez-moi, je : # Soun vais à l’église. Fi

_ Moi, je viens de souper chez Ruccellaï, avec É

ù Pescaire et Vitellozo.. Bonne chère et bons vins,

UE. ma foi !.… Cela fait voir le soleil triple !.… Tu as une Î

ME jolie bouche, Françoise. Elle me donne soif d’un

WE Fi, messire!. Vous n’avez pas honte? Je

| m’appelle Françoise Ridolfi….

i Je sais bien. Ton mari est bonhomme, quite aie laisse quitter son lit à l’aube pour aller dire des

1 patenôtres… Une Piagnone, à ce que je vois, éprise Ë. ë du maudit prophète ?.. Tant pis pour Bernardo! v Je goûterai ta bouche… C’est le carnaval, aujour- VA ÿ (liés d’hui, malgré tous les frocs d’Italie. 4 fi Lâche-moi, Dolfo!.. lâche-moi !.… mi.

4 « La jeunesse est une hirondelle, h 14 « Elle s’envole à tire d’aile..… 4 « Cueïlle le bonheur sous ta main, 1

que « Tu n’es pas sûr du lendemain! »

| 3 A l’aide !.. à l’aide! î 4: SANDRO BOTTICELLI, survenant par la droite L Qui m’appelle? Arrière, l’homme! (1 repousse ]

| rudement Dolfo Spini) Toi, Dolfo!.…. ï ÿ

Comme tu le vois, camarade… DE M s SANDRO, se croisant les bras avec mépris { ‘a Le © Tu ne distingues plus une noble dame d’une fille ST ; de Joie, à cette heure ?.. (s’incline devant Françoise.) 4 Passez votre chemin, madonna. | à 1 Toi, Sandro… laisse-moi tranquille… Je veux 4 a embrasser cette petite… Tu en feras autant si tu 1 : veux… après moi. C’est le carnaval… Elle en sera je 4 quitte pour deux rosaires… F comme Bacchus! ‘4 2 x A ton aise! à 4 Messires! Messires !.. de grâce. 7 F ‘1e SANDRO, ferraillant avec Dolfo , 48 Dee: N’ayez point de peur, madonna. (li fait sauter l’épée Er L_ deDoilfo) Tiens… ramasse un peu ta flamberge. ik

EE DOLFO SPINI, ramassant son épée avec des efforts inc a ut

SA. + Tume païieras cela, Sandro! 1/7 NN f fé ne: Quand tu voudras.…. Va faire un somme. l | (A Pescaire et Vitellozo) Prenez-le par le bras, vous

} 100 autres… Il va tomber au premier tournant… nes

BE, Comment vous nommez-vous, messire ? H

M, Peintre, s’il vous plaît, et Florentin né à Florence, 1 “SES mais revenu de Rome ces derniers jours. À

1 FES Je suis Françoise Ridolfi; voici le vieux palais où ; ‘he ‘habite. Les artistes y trouvent bon accueil. Au

: 201 revoir, messire, et merci! 4 à

A,0ES Au revoir et merci, madonna ! (N la salue et la suit

3e des yeux tandis qu’elle entre dans l’église. Après un instant de

| silence Françoise Ridolfi… j my J’étais , ca étranger dans ces rues… Voici que le jour s’est % À ‘ À ‘I sen va par le fond à gauche. Paraissent Antonio et “3 Manzi qui ouvrent les volets de leurs boutiques. É Avez-vous entendu, père Antonio ? 4 Entendu quoi, père Manzi? TR Un duel! un chant carnavalesque.. Toute une _ ferraille d’Arrabiati… comme au temps de Laurent Pa. $ 4 Vous regrettez ce temps-là, vous, voisin? id D Dieu m’en garde! J’aime la République. Cepen- LA dant le duc Lorenzo… Ÿ x ANTONIO, lui parlant sous le nez qe Le frère Jérôme lui a dit son fait, au duc Lorenzo, 1 . . 7 . . FA à son lit de mort! Il lui a dit qu’il fallait nous % rendre tout l’argent du Mont-des-Fiancées qu’il j : 4 avait volé à nos’filles, et se repentir de sa 4 tyrannie !.… Et l’autre a retourné sa face contre le ve)

mur sans dire Re des tant la rage lui serrait la à gorge! Et le Frate s’en est allé sans lui avoir À donné l’absoute !… F4 MANZI, haussant les épaules Je sais. bien des gens le racontent qui n’étaient pas là pour le voir… Je sais aussi une autre chose : les affaires d’alors allaient mieux, au moins celles C0 d’un pauvre orfèvre… Le blé de Livourne ne manquait point, et Pise n’était pas révoltée… ANTONIO, élevant la voix | A qui la faute, je vous prie, si le monde entier | nous cherche noise, sinon à votre Médicis damné, le î digne fils du Lorenzo, qui ameute contre nous tous ces chiens, Venise, Sforza, le duc d’Este !.… | Là… là… comme vous prenez feu !.… N’empêche que s’il revient à nos portes, ce Pierre à face cramoisie, on lui fera un fier carillon !… Et je garde là, dans ma boutique, de belles armes | reluisantes qui ont servi aux patriotes lors du passage des Français, et qui serviront bien encore, entendez-vous, voisin Manzi ?.…

J’entends… j’entends… hé! là, mon Dieu! Je 1 1 _ suis Piagnone tout comme un autre… je brüle ee 4 chaque jour un gros cierge pour l’amour de notre ht de Frate, et pour sa paix avec le Pape. 14 4 Le Pape! nous nous moquons du Pape! Le x _ frère Jérôme nous suffit! ÿ i t Entre Pagolo par la droite, qui colle sur les murs des pla- ” : 1 cards. Quelques artisans les regardent et les commentent : 124 à mi-voix. Des femmes du peuple, de temps en temps, {si Le entrent dans léglise. Hi Oui, mais il ne peut plus prêcher, depuis qu’il à

  • est… vous savez bien… (Baissant la voix) depuis l’ex- 4 : FFT L’excommunication !.. toujours !… vous en avez . tout plein la bouche !.. Vous savez bien qu’elle n’est K __ pas valable! Elle sera levée! À NA Nous verrons cela. Mais enfin voici plus de trois j: _ mois qu’il ne soufle mot. k 4 3 . .
  • … C’est pourtant vrai… Florence est triste de ne ;

plus entendre sa grande voix !… Maïs Dieu gardera son prophète !..

; Ainsi soit-il! (Ns se signent tous deux) Voici Pagolo, avec des papiers blancs et rouges… Que mets-tu sur

| les murs, Pagolo ?

PAGOLO, venant à eux. Avec volubilité

Des billets doux… bonjour, voisins !… qu’échan- | gent le Pape et la Seigneurie à propos du prieur de À Saint-Marc. Le rouge, c’est le bref du Saint-Père, rouge comme la pourpre cardinalice ou comme une è

| crête de dindon.…. C’est qu’il est vraiment en colère, | et pas tendre pour le Frate! Le blanc, admirez-le ici, pur comme la robe de Saint-Dominique, c’est la $ réponse des Seigneurs… Ils défendent mordicus notre moine… ils rappellent ses prophéties, le _ triomphe de la République. Ils disent, c’est le venin de la chose, que s’il ne prèche au Duomo, on

pourra l’entendre à Saint-Marc, ou même sur une place de Florence.

Nous l’entendrons !.… Il prêchera encore! Vivent nos magnifiques Seigneurs !.. Ah ! Valori est un

Laisse-moi lire le papier rouge. :

É. Tiens. pour toi, c’est deux quattrini… (A Antonio.) à BU” A toi, un blanc ?

; Ni l’un ni l’autre! Je n’aime pas cette invention À allemande qui met cent trompettes à toutes les #4 ; bouches. Au milieu d’un pareil concert, va entendre ; PAGOLO, secouant son escarcelle ie Tu as beau dire du mal de l’imprimerie, elle fait | rouler les quattrini !.… | : Jacopo et Michele se joignent au groupe. :

| Est-ce vrai que le Frate doit sortir ? Sortir de | Saint-Marc aujourd’hui ?.… | 4 On le dit… Pour prier au Duomo… et pour se se laisse pas étrangler! Certainement, il a raison… Mais il faut que ses

DS. Elles se sont toujours accomplies ! I ÿ aura du nouveau avant longtemps… Depuis : la mort du Médicis, on n’avait pas vu autant de 1 12 La cloche de Sainte-Marie-des-Fleurs a sonné : ci L l’autre nuit toute seule… jt Toutes les corneilles de Saint-Marc ont déserté le :4 4 qi Le La foudre est tombée sur le Dôme… É. (NUS Un glaive a brillé dans l’Arno. DUR ut: Que veut dire tout cela pour le Frate ?.… [2 Et C’est bon ! | FE Nous verrons bien. Il nous a promis un miracle…

Un miracle, oui!… mais pour quand”? E’ETA 34 Pour cette année ! lisez plutôt. ‘RUE fi Il leur montre l’affiche blanche, qu’ils lisent et se passent 1 44 entre eux. Entrent Machiavel et Bautista qui traversent ñ ne fs Seigneur Machiavel, allons-nous-en. Nous n’avons 30 rien de bon à faire ici. ‘1 IE Nous n’avons rien de bon à faire ailleurs. Tu (10 | aimes mieux gratter des grimoires ?.. Je m’instruis 134 Du Du tout… Ces placards blancs et rouges, ces têtes (AR 1 _ d’artisans, ce bûcher flanqué d’un mannequin js ps _ bizarre sont des spectacles très curieux… C’est les 4 _ pièces d’un jeu dedés qui est l’histoire de Florence. a qe BAUTISTA, regardant autour de lui d.

. Ils sont mal vêtus, c’est vrai… Canailles, ni plus

  • ni moins que d’autres, par exemple que toiet moi. M Je vous rends grâces… Ce bûcher m’importune. ‘3 ai Je n’aime pas cette sorte de jeu… 2 ee Pourquoi? C’est un joli bûcher, tout petit, un bü- . cher pour rire… Ton long corps de Platonicien ny rôtirait pas tout entier. ; É 1 Il n’y a pas là de quoi rire… Quand on allume 238 un feu de paille, un feu de sapins peut s’ensuiyre. “4 ÿ On ne sait jamais qui sera brûlé. + 4 j: + MACHIAVEL, lui frappant sur l’épaule .
    pi Tu viens d’être profond, Bautista… + à Miséricorde! Qu’est-ce encore ?.… :

j Us s’arrêtent sur le devant de la place à droite et regardent A le les scènes suivantes. Les enfants arrivent de toutes parts, 1 J ? avec des rires et des cris de joie, en se montrant divers & 0 Vois, frère, quel butin j’apporte… Des masques F

4 _ et cinq jeux de cartes! Je les ai pris chez Pietro. k Moi, j’ai un tambour et une viole! | Moi, trois livres de messire Boccace, avec des he Fais voir! | Regardez Petruccio, comme il est chargé! f Bravo, Petruccio!… D’où viens-tu ?.. | 5 PETRUCCIO, triomphant, les mains pleines “5 | De chez la Morella, mes frères. Je lui ai parlé de l’enfer, elle en a pleuré pour de bon! Elle m’a pris, je crois, pour un ange du ciel… Aussi j’ai fait une belle rafle !.… à LES ENFANTS, se passant à mesure les objets qu’ils nomment et les jetant sur le bûcher — Des voiles de soie! — Une barrette de velours! 4 15

LR NTATRE — Oh! Oh! Qu’est cela ?.… Voyez donc! 70 Des boules de fard du Levant, pour faire les “0 lèvres plus rouges. : An \ At À ÿ UN ENFANT, les jetant avec une grimace, Fit Fapa fi] . après les avoir essayées 4 fs qir LES AUTRES, battant des mains Ç di 1 ST — C’est bien fait! ‘ 4 el — C’est très amusant! ge Ho, Voici une sainte collecte où le diable, je crois, ne ; ne. BAUTISTA, les bras au ciel mt, y EN Trois livres de Boccace, dieux justes! Lorsque Dec, tant d’érudits respectables exposent leur vie su ER terre et sur mer pour fonder une bibliothèque! é Dos Tiens, voilà Renzo, les yeux rouges, les mains 1 1 vides… Et ta couronne? : Los

“Lite ik DEUXIÈME ENFANT, au groupe d’artisans qui les regarde DYARTE : _ Messire Antonio, Dieu vous bénisse! n’avez-vous QE id rien à nous donner”? Aucun objet de luxe impie, di ! contraire, à la règle chrétienne ? Re ne ANTONIO, avec bonne humeur CES f 3 ï. Non, mon petit ami… ma boutique est vide. Je (HI à ‘n’ai que des jouets trop lourds pour tes poings À blancs. Je suis un honnête armurier. # C’est vrai, et un bon Piagnone!.. Et vous donc, 13 _ Eh! misère, que pourrais-je avoir? Un pauvre Fa à artisan, mon petit frère, songe donc! Un pauvre s. 11 Votre femme n’a pas l’air si pauvre… Elle porte, : À | piquées dans ses coiffes, de très belles épingles ie 4 .. Rire général autour de Mami. Il se met en travers de sa Ÿ {. Bu. : porte pour que l’enfant n’entre pas chez lui. * HU qe Ma femme est une folle, c’est possible. Je le lui N” pi, ai dit assez souvent… Elle nous mettra sur la N

À paille. Mais elle n’est pas là, elle est à l’église… à l’église depuis matines, ma parole, cher Bambino…. ie Faites un don à Jésus, messire. IL vous le rendra | FA Enfant, que veux-tu que je te donne ? ÿ Ma topaze verte ?.. Soit. C’est dommage. Marsile ; Ficin me l’avait donnée, et je ne serai jamais fixé “4 sur ses vertus astrologales.. Mais, si cela te fait : | grand plaisir. Et puis Jésus me le rendra… - . : Il donne sa bague à l’enfant qui s’éloigne joyeux. < Seigneur Machiavel, c’est une honte! ÿ Bautista, mon ami, reste calme! IL faut sourire au parti régnant, même s’il vous caresse avec des Ù orties. Je né paie pas trop cher de cette bague 4 l’agrément de ce que je vois.

À qui se rendent à l’église à | — Ma sœur, l’anathème est sur toi !.….

— Donne-nous ton collier, ma sœur !…. — Ma sœur, ces fleurs dans tes cheveux sont in- | dignes d’une chrétienne… Ton bon ange en est — Qu’est-ce qu’ils veulent dire? — Donne-leur ton collier, Nella! — Ah ! Silvio me l’avait acheté !.… hi — Nous ne sortirons plus au carnaval. | 4 Elles se sauvent dans l’église. Les enfants assaillent une Que me veulent ces petits drôles ?.. Écartez-vous 1 de moi, fripons… Vous froissez toute ma toilette! PETRUCGCIO, avec gravité | Madonna, nous sommes les serviteurs du Frate,

chargés par lui de purger Florence de tou es les kg d Impudicités ! Que dit-il? Vaurien, tu n’as donc . HA pas de mère ?.… Cet âge a perdu le respect! 5 Ka LES ENFANTS, la dépouillant de vive force de tous ses colifichets 14 4 Ÿ — Madonna, renonce aux artifices dont ton âge Fe respectable est paré ! ‘à É — Renonce à tes dentelles précieuses ! ‘4 LES — A tes brillants! = ?à Le — À tes anneaux! ‘4 Ke — À ton éventail! 4 44 — A tes fausses boucles! | ‘4 $ — Elle porte des cheveux teinis !.…. : É à MONNA FELICIA, hors d’elle, se débal et crie parmi eux 4 J Sainte Vierge! ils vont me mettre nue! Par * Es pitié, mes petits chérubins!… Cela ne se fait pas D: k devant tout le monde! Il faut que je change de à a robe, comprenez-vous ?.. Ah! sacripants!… 0 4} Elle s’enfuit en grand désordre, parmi la risée unanime. Les È

1 1 enfants trépignent de joie. Soudain une grande clameur a

ÿ s’élève. Une foule bariolée d’hommes et de femmes du 4 ÿ ÿ peuple envahit la scène. Il s’y mêle des gens d’épée, des

ÿ artistes, reconnaissables à leurs bonnets rouges. Ils lais- N: , sent un vide devant l’église el semblent attendre quel- nr qu’un. Les enfants se rangent autour du bûcher. Aux _ | fenêtres des maisons voisines se montrent des visages | k curieux. Pendant ce tumulte un jeune homme à la phy- ON. É sionomie difforme s’assoit par lerre sans façon devant 4 F1 j Machiavel et Bautista et se prépare à dessiner. }

AN Frate! Le Frate! Viva Gesu! TES NL) jee $ sur leurs sièges ’ 1 ta AT Allons-nous-en, Seigneur Machiavel… SN _ Voici le monstre qui approche… C’est tout de ‘ | même une grande force, cette fièvre qui soulève un 4 _ peuple… Mais combien de temps durera-t-elle ?.…. pr Fa _ (Apercevant le jeune homme difforme) Michel-Ange ! Que NA “ Vous le voyez bien… Je travaille. ! ETS k Admire le plus heureux des hommes… à de } A ce moment, les cris redoublent. Le frère Jérôme Savona- sus A At role gravit les marches de l’église et domine toute | IE 4 Vassemblée. C’est un homme de taille moyenne, maigre à nn 1708 . et nerveux, à la figure triste, aux yeux étonnamment # 4 À ci + brillants. Dominique Buonvincini s’est arrêté au bas des sut KES Ë. Ra _ Parle-nous, Frate!… Parle! Parle! 41

SAVONAROLE, après un silence où il s’est recueilli, les yeux clos ñ 1 Vous voulez m’entendre, mes enfants ? Bien. Je’ Ÿ | veux vous parler, moi aussi. Depuis longtemps, L nous ne nous étions vus… — Vous vous dites peut6 être en vous-mêmes : (Eh bien, Frate, d’où revienstu ? » et peut-être : « Tu es bien pâle !… » Pâle, oui, mes enfants, et plein d’angoisse. Car j’ai pleuré dans ma cellule! J’ai pleuré et j’ai réfléchi… Je m’engage en ce jour sur une route déserte qui me | conduira… Dieu le sait! Je suis un pêcheur solitaire qui a quitté le port profond… Il a pris le large, et l’orage se lève… Sa barque danse dans la tempête. Ah ! je ne vois partout que la haute mer !… (Unsilence. Dans toute la foule ni un murmure ni un geste) Qu’est-ce donc? et que m’ont-ils fait? Nous prions dans | ‘l’église ensemble, au grand soleil des jours de fête, ‘1 nous chantions les cantiques sacrés. Ils sont venus avec des draps noirs… ils ont tendu de deuil l’église. ils ont lu le message infâme, puis ils ont éteint tous les cierges.. Et me voici banni, banni, | au seuil de l’église obscure et vide, comme le dernier des mendiants, pourquoi ? Pour avoir trawaillé, | moi aussi, à la liberté florentine, et pour avoir dit que les prêtres feraient mieux d’avoir de bonnes | mœurs qu’une chape d’or sur leurs épaules! Eh | bien! vous m’êtes témoins tous, j’ai obéi, je me suis | tu, attendant qu’une lumière luise à Rome… Avec

48 mes poings j’ai clos mes lèvres… J’ai fait beau jeu à Ne mes ennemis… Mais quoi, si les vipères l’empor- À tent? Si mon silence enhardit leur bouche? Si le 1 Pape souffre qu’on l’égare ? Souffrirai-je qu’on m”en4 terre vivant? Non! ils ne riront pas si vite! Je ! clamerai contre eux encore ! Je clamerai jusqu’à la fin! Il n’est pas du pouvoir du Pape de faire juste une sentence injuste. Si elle est injuste, il È | m’est plus le Pape, il n’est plus qu’un homme abusé… Si Dieu même, par impossible, venait à | donner un ordre inique, ses archanges n’obéiraient ( point! (Long assentiment dans la foule) Voilà ce que je voulais répondre à ces paperasses ! J’ai dit. Je me défendrai ailleurs encore… Or çà, parlons de toi, mon peuple ! J’entends dire que tu es mécontent.… mécontent? de quoi, je te prie? Tu as brisé l’idole | ; d’airain qui te pesait sur les épaules, tu as chassé le tyran de tes murs. Maintenant, tes hommes sont 1 libres, tes femmes et tes filles sont pures d’outrages ; | tu sonnes tes cloches toi-même, et tu choisis tes : citoyens. Il a passé sans t’émouvoir, le torrent | étranger des hommes d’armes qui a dévasté l’Italie! | Dis-moi, que te faut-il encore ? Tu ne le sais pas bien . toi-même”? Je vais prophétiser pour toi ! (Mouvement à de la foule. Voix : Parle! Parle!) Écoute, peuple de Flo4 rence! Voici mes prophéties dernières. De grands fléaux sont à tes portes. Tu as des yeux et tu ne les vois point. L’ordre antique du monde chancelle…

les nations ont rompu leurs digues comme des fleuves qui débordent… Elles se mêlent au hasard ; des batailles, et Dieu frappe d’un mal nouveau leurs ; à embrassements effroyables… Ce n’est pas la guerre seule qui tue… La source même de la vie, l’amour, est pourrie par la mort… Et toi. que fais-tu pour £ rester sauve ? Écoute, ville abâtardie !.… Les hommes CA d’armes reviendront, le sang coulera sur les pierres, tes femmes seront traînées par les cheveux et tes enfants seront massacrés. Écoute! ce n’est rien jo encore !.… La famine tordra tes entrailles et la peste | rongera tes os! Alors des fantômes vivants s’abattront sur les places, sans force, pour mourir au hasard, comme des chiens !… Les proches mécon- ñ naîtront les proches, le fils délaissera son père, la mère jettera son nourrisson !.… Alors, ô Florence, ton ciel s’obscurcira d’une croix noire… il pleuvra des flèches de feu !.…. Et les fossoyeurs par les rues iront criant : Qui a des morts ?.. Qui a des morts ?… » Ils ne pourront suflire aux morts !… (Gris de terreur : Pikié! Pitié! Des femmes se cachent le visage.) Tu demandes pitié, mon peuple ? Hélas! tu es sans pitié pour toi! | J’ai fait, j’ai fait un autre rêve… J’entendais une musique céleste… le ciel sur tes murs était bleu… Une procession sans nombre de la ville sortait vers sp la plaine, vêtue de blanc, portant des cierges, des | bannières et des rameaux… elle chantait un chant suave.. Et, tout au bout de l’horizon, sur une Jéru-

_ salem nouvelle, resplendissait une croix d’or… O ÉD: mon peuple, tu montais dans la gloire vers la bien- Û | heureuse cité !.… Un rêve ! n’était-ce là qu’un rêve ?.. Wa

  • Ne seras-tu jamais à Dieu ?… (Soupirs et murmure pas- ri ? sionné : Sauve-nous, Frate! Sauve-nous!) Insensé! sauve-toi : toi-même! mais, puisque tu soupires à l’aide, je À porterai le fer sur ta blessure, car elle m’a été U | révélée… oui, dans l’agonie de mes veilles, j’ai vu À clairement ton péché… Tu crois être libre, à Flo- ë 4 rence, parce que tu as chassé ton duc! Tu n’as | ; frappé qu’une première idole… Regarde autour de É toi, regarde! Vingt idoles sont debout, cent | idoles, qu’il faut abattre encore, briser! Tu m’é- 1 coutes sans me comprendre ?.. Ah! tellement elles | ; te sont chères, tu ignores tes propres maîtresses, la : 1 luxure et la vanité! Regarde autour de toi, L regarde! Qu’y a-t-il dans tes maisons, dans tes L rues ?.… Des femmes lascives, parfumées, chargées 4 de joyaux et d’étoffes claires, qui s’arment pour
  • séduire les hommes de ces infernales beautés!.… +, À Qu’y a-til encore sur tes places, dans tes jardins, À dans tes palais? Des livres, des tableaux, des 1 statues, images de tes adultères, de tes corruptions 14 e glorifiées, où les meilleurs de tes jeunes hommes | usent les jours de leur jeunesse et qu’on achète au “poids de l’or! Qu’y a-t-il enfin dans tes églises? _. Ha! Ha! Voilà le plus infâme l.…. Des peintures, |

des idoles encore! Tu viens voir tes filles de joie

jusque dans les récits sacrés! Tu te réjouis de les ÉoR

reconnaître, sous le manteau rouge et la tunique | ; Marthe et voici Marie! » Et moi je te dis que le À soleil a honte d’éclairer ces scandales ! Je te dis qu’une vieille femme en prières, si elle a la sainteté | du cœur, est plus belle que toutes vos madones !.… Ê Je te dis que tu perds ton âme dans l’adoration de 38 ta chair !.. Florence ! Florence! à courtisane qui te à plais au bruit des cithares, aux torches des banrl quets, aux chansons, laisseras-tu toujours ton Sau- : m’as pas entendu! » Ne briseras-tu pas à mes pieds ; le vase de cinname et ton cœur? O sanglote, déchire ta robe, apporte tes trésors, tes délices, jette-les aux flammes purifiantes !.. Pleure sur ta couche de vraies larmes, comme la Madeleine au : désert! Car voici le temps des miracles! J ‘entends tressaillir les sépulcres !.. La mort va enfanter la vie! Le Sauveur, le Sauveur va venir !… (1 tombe à

| genoux sur les dalles. Toute la foule en fait autant) Viens

donc… Nous t’attendons, tu vois… Nos cœurs sont D

à inondés d’extase… Viens! prends nos soupirs, nos |

richesses. Mets-nous dans la fournaise ardente.

Nous donnerons tout pour ton baiser… Viens! É

enseigne-nous, Seigneur très pauvre, la grâce ado- |

rable entre toutes de la très haute Pauvreté! Elle |

seule t’a accompagné, ainsi qu’une épouse attentive,

de la crèche au sépulcre d’emprunt où elle s’est cou- 1 700 _ - chée avec toi… Marie, ta mère, s’est arrêtée au pied 4 __ de la croix du calvaire, mais la Pauvreté, y montant “ na, elle-même, t’a embrassé jusqu’à la fin. Tu as expiré (4 . dans son étreinte !.… Prends donc ma Passion, ma Se ‘4 souffrance !.. Prends mes os, ma chair et mon k k. sang! Je crierai de joie dans le martyre, pour 1 _ . dormir plus tôt sur ton sein! Viens! embrasse ton F à serviteur qui, sans toi, trébuche et défaille… Sois de ‘f témoin de ton messager! Ou, si je ne suis qu’un faux ‘A prophète, 6 Christ, frappe-moi ici de la foudre, et ju É que ce peuple ouvre les yeux !.. (ll demeure un instant . à genoux, les bras levés, dans un grand silence. Puis sa tête retombe pt à dans ses mains; il sanglote tout à coup avec force. Les sanglots de k: l’auditoire lui répondent. Il se relève ensuite et bénit la foule, en È s: parlant d’une voix entrecoupée.) Vous avez oui la Parole. K _ Or donc, donnez! donnez! donnez! A 4 Il rentre rapidement dans léglise, dont les portes se ‘t De: referment sur lui. Un délire s’empare alors de la foule. A: vx Tumulte, clameurs qui se croisent. Les hommes lacèrent ; 4 les affiches, les femmes se dépouillent d’elles-mêmes de À ‘4 H leurs tabliers, de leurs menues parures et les déposent 14 : sur le bûcher. Des pédants apportent des livres, des ‘4 : artistes apportent des toiles que les enfants leur prennent ; #0 des mains. Le frère Dominique les dirige et fait disposer \ |

  • — Un rayon de soleil s’est posé sur lui! _ _ — Apporte du bois! une torche!

TE — Tiens ! déchire celle-là encore! UE 4) £ — Allons piller le palais Strozzi ! s LAURENT “4 C’est plus beau qu’un tournoi de vingt lances ! vi \ Oh! poverello, mes affiches! Elles dansent en l’air dt comme des cerfs volants ! { de Ma femme vient de jeter sa coiffe! Si elle pouvait | ï Comment! mais c’est bien mon garçon! c’est 4 x mon habit neuf qu’il apporte !.. Ah! pour le coup, | li je vais t’apprendre !.. | ; Il veut tancer un des enfants. Celui-ci résiste et le menace. 1 net Une femme intervient et prend le parti de l’enfant, qui ,

ÿ s’en va sans avoir lâché prise. 4 Que Je n’en puis plus… C’est la fin du monde! \s Voyez! Lorenzo di Credi, les deux frères della 1 gi Robbia, Fra Bartolommeo, le Giorgione ! Ils vont à brûler leurs propres œuvres! Ces gens-là sont ù

Fous d’une sublime folie ! Je les envie presque… À

À Mi b el-Ange, tu ne brûles pas ton dessin ? (Miche. | Ange hausse les épaules.) Alors, combien me le vends- NN nou Je ne le vends pas, je le garde. UE 14 MACHIAVEL, examinant le dessin } RE TM Tant pis, mais tu as raison… Quelle fougue ! RUE _ Cest le Prophète lui-même, à genoux et les bras ni ‘à Ce n’est pas le Frate, c’est Moïse. ir Es L s’en va son carton sous le bras. Un homme, en courant, fe : traverse la place, menacé par dix poings qui se tendent. 1 4 _ à tes lagunes! te 1e m1 Il reprend sa course et disparaît au milieu des cris. :‘4 . Cest un point de vue… Rien de si bête qu’un ia _ peuple trop spirituel… (A un passant) Quel est le + At D crime de ce Vénitien, mon ami? A! Ni 3 _ Il voulait acheter ces défroques, tout enlever d’un A

coup de filet. Il en a offert, dit-on, mille ducats à la Seigneurie! En vérité? C’est un franc coquin ! (A part) — Venise, race de gens pratiques ! Mille ducats !… et nous manquons de blé! Nouveau tumulte au fond de la scène. On entend la voix de Sandro. Voleur, je te prends! voici ton salaire ! Tiens !… Bruits de soufflets et de taloches. Un enfant vient tomber { à quatre pattes à quelques pas de Machiavel. Il se relève À en se frottant les côtes. — Un beau jeune gaillard ! | — Que tient-il à la main ? | SANDRO, agitant un poignard Place, vous autres! Le premier qui approche, je l’envoie se confesser de ce pas! La foule s’ouvre prudemment et forme un cercle.

_ Frère, pourquoi frapper un enfant? : pe Ilest venu me voler chez moi!… dans mon propre 4 E: atelier, le brigand!.. Je rentre… je le vois‘qui se s En sauve, en sautant par une fenêtre. Je lui ai couru ÿ à: I1 montre de la main gauche une toile où l’on voitune pein- Je F — Une femme nue ! pi de. — Dans une conque ! b: — C’est la Morella !… la Morella !.. 31 Quoi? C’est Vénus qui sort de l’eau, toute
14 fraîche, et qui tord ses cheveux… Son costume vous 1 _ épouvante ?.. Les déesses se baignaient sans F 4 jupons.. Ah! mais… Qu’est-ce que ces figures ?.… _ Vous n’avez jamais regardé une femme? Vous en È _ êtes tous sortis, j’imagine… +, Silence, frère, tu t’égares. Nous brülons ici en #i _ holocauste toutes les vanités dont meurt Florence. Ï

Vois, chacun a donné son offrande, tes aînés avant “1 toi. Imite-les.. Brûle cette œuvre de Satan !.… dL Ah ! le corps de la femme estune vanité ? C’est ce qu’on enseigne à Florence ?.. Brülez donc la chair » toute vive, ce n’est pas assez de la toile! Brûlez toutes les belles filles de la terre, si leur image vous fait honte… Satan, comme tu l’appelles, moine, régnera tant que l’homme sera jeune et verra passer Ce jeune homme ne manque pas de logique. Tu seras damné, Botticelli! 4 |. En ta compagnie, Lorenzo !.. Mais je n’aurai pas peint de madones en sucre, ni d’apôtres en bois À — Prends garde à sa dague !.…

D _ Sacrilège !.. Te rebelleras-tu contre le vœu du ch nai frère Jérôme ? ; 1 EX Je ne connais pas votre Frate!… Nous n’avons 10 rien à faire ensemble… Je ne suis pas novice à Saint- KR Ro ee Va, que Dieu te confonde !.…. 5 LL LA FOULE, menaçante, mais tenue en respect 3 V par l’attitude de Sandro PA ‘16 Brutes ! laissez-moi m’en aller !.… \ j pu s’ouvrent et Savonarole paraît. } | 1 ‘1 Mon père, je vous dénonce cet homme ! Il a frappé ! A _ un de ses jeunes frères, et refuse de brüûler l’image ‘ _ d’une femme de mauvaise vie !.. pre 50 Est-ce vrai, mon fils ? | a

‘10 Oui, c’est vrai! |

Je te plains, mais Dieu seul te juge. Puisse-til À ; amender ta folie !… Retourne en paix dans ta ; } demeure : aucun don ne lui est agréable, qui n’est 1 pas de bonne volonté… \ Il descend les marches parmi une haie de fidèles qui L 1 s’agenouillent et baisent sa robe. Il s’éloigne avec frère (ue Dominique, suivi du peuple. Presque aussitôt, Françoise Ridolf sort de l’église avec sa Nourrice. Le Frate! Le Frate!… Viva! ÿ SANDRO, qui est resté immobile, apercevant Françoise P Francesca! (lle traverse la place. Il s’incline sur son passage, elle le salue de la tête. Il hésite, frappé d’une pensée, puis jette soudain sa peinture parmi les autres sur l’autodafé, d’un geste vif et insouciant.) Pour lui, pour eux, non!… mais pour elle! Je ne veux plus de la Morella!… | Il sort. Sur la place devenue vide, la troupe des enfants ji reste seule. Ils allument le bûcher qui bientôt flambe, et | | dansent tout autour en chantant et en se tenant par la $ Amour ! célébrons à la ronde 1 L’amour divin! Viva Gesu! Brûlent tous les biens de ce monde!

4 Une salle du palais Ridolfi. Luxe sévère, boiseries sombres. :5@ A droite et à gauche portes closes. Au fond une fenêtre TS __ étroïte et haute. Meubles de bois sculpté, vases précieux, EX _ une toile sur un chevalet, une statuette de marbre antique. ; è _ Quelques livres sur une planchette, somptueusement reliés. “A _ Au début de la scène, Bernardo Ridolfi est assis à gauche | \ : de la fenêtre, un volume ouvert sur ses genoux. VS ‘4 MACHIAVEL, entrant par la droite de _ Messire Bernardo, je vous salue. Tan ‘4 BERNARDO, relevant la tête #

HN MACHIAVEL, regardant le volume ‘AE Voyons… un superbe exemplaire de notre Dante ji pe Alighieri!.…. Ces lettres ont la vigueur de frappe de 141 la pensée qu’elles expriment, et ce fermoir d’argent :1’4 No massif est un noble et parfait joyau. ù

0 Je suis assez fier du volume. Il vient de la Biblio-

_: thèqueLaurentienne.Lechancelier du roide France, 1: “A0 Philippe de Commines, un connaisseur, voulait (3100 l’enlever à tout prix. 21 tu MACHIAVEL, se penchant sur la page ouverte , 40) ï Chant dixième de l’Inferno : les tombes ar-

s dentes.. Parfaitement. Quels ennemis et quels amis

‘11 rêviez-vous d’envoyer là-bas? ii Jen BERNARDO, fermant son livre } | KR Tu les connais. Quoi de nouveau? |

4 1 Pas grand chose… Nous filons nos intrigues, et le

pt Frate déchaîne ses discours.

1 aller par faiblesse, et aussi pour être au courant…

ACTA tous les maris font de même… Vous savez : 1 _ alors ses fureurs.. ces __ Derniers cris d’une bête traquée! : 4 Euh! qui sait? ne. _ Le Pape est à bout de patience, il veut sévir. Fe , Certes, il le veut… Entre nous, mettez-vous grand: %

crédit en ce vieux roué de Borgia ? L’avocat espa- Lt _ gnolveille en lui sous la robe du très saint Pontife… 10 Fe Sa famille est très encombrante, dela Vanozza à la ‘4 ; _ Lucrèce, sans compter le beau duc César. D’in- 1708 _ sultes il ne lui chaut guère, pourvu que rentrent les NE _ Nous ferons donc nos affaires nous-mêmes. La #1 _ prochaine Seigneurie sera nôtre, à une forte majo- AU: 132 5 Autant qu’on peut l’être par là… #4 £: Il fait mine de compter de l’argent. }E

‘5 A cet argument rien à dire… Et puis? Vous | ‘2 n’ignorez pas que tout reste à faire tant que le À Fraite tient le peuple… ie

4 , Nous lui défendrons de parler.

4 É Faire taire Jérôme? Impossible! Il parlera

Fe jusqu’au dernier souffle. Et, tant qu’on l’entendra,

‘à il sera puissant. NE

N Nous l’enlèverons par surprise et le remettrons | à Difficile. Il est fin comme un diable, avec toutes |

8 ses oraisons… Il évitera les surprises. |

  • Bon! nous le ferons tuer en public, dans une rixe, |!

ÿ comme par hasard, avec l’aide de quelques têtes 4 chaudes : Dolfo Spini et ses compagnons. $

É C’est possible. Ou on les tuera… et vous aurez

: une solide émeute… (Geste de dédain de Bernardo) N’en ] : faites pas fi, croyez-moi… l’aventure peut coûter

_ cher et faire tomber plus d’une tête. Rappelez-vous di Tornabuoni, del Nero et leurs partisans, des patri- (118 __ ciens de vieille souche… ïls n’attendaient pas 14 À $ l’échafaud, et Dieu ou le diable ont leur âme… Di | (Un silence) C’est tout ? : ri je | C’est tout. Montre ton jeu. 1 ‘4 MACHIAVEL, pesant ses paroles LATE _ Toute sa force est l’amour du peuple… Il faut Nu | dompter cette force-là.… ‘Le _ Par tout l’Inferno, parle donc! 14h n Que diriez-vous d’un autre moine qu’on lui | susciterait pour rival ? Non pas un prêcheur de son ‘TU . style, non… mais un hâäbleur formidable qui sache l . aussi se frapper la poitrine et croasser comme un is corbeau ?.. Une de ces trognes truculentes comme % _ il s’en trouve dans les ordres, au verbe horrifique, \ pu: . au râble puissant, de ces drôles qu’on envoie en We

À Allemagne pour distribuer les Indulgences et remplir les coffres d’écus ? Tu en connais un dans ce goût ? \ Oui, un Franciscain de la Pouille.. Ceccone a mis la main sur lui… Qué pourra-t-il contre Jérôme ?.. Souviens-toi de | Fra Mariano n’était qu’une oie, et Jérôme alors était jeune, dans l’éclat de sa nouveauté. On n’attendait pas tout de lui… Que croyez-vous qui lui gagne le peuple ? Ses services passés, sa vie sainte, les batailles républicaines ?… Non, vous dis-je !. Son éloquence ? Oui, pour la seconde où il parle, où tremblent ses yeux et sa voix… Mais, en vérité, ses promesses, le miracle qu’il leur annonce et qui fuit toujours devanteux.. le miracle! l’attente d’autre chose, d’un spectacle, d’un grand émoi… Qu’ils cessent d’y croire, le charme cesse. Il faut donc l’acculer au miracle, et surenchérir s’il se peut! C’est une besogne vulgaire… Une fois le trouble semé dans les âmes, votre politique entre en

4 Si tu fais cela, Machiavel, ta fortune est faite ! ! Jérôme supprimé, nous muselons le peuple. la ja 1 République avec lui s’effondre… Nous faisons la - | _ paix avec le Pape et les autres maisons d’Italie, et à

nous nommons duc un des nôtres. Je me fais

  • gouverneur de Pise, l’ambassade de Rome est pour 1 À Merci, et comptez sur mon zèle. La partie m’inté- | À . resse en elle-même. Je regretterai la victoire, peut-

| être : ce Frate a voulu de grandes choses. S’il

4 échoue, ce sera manque d’équilibre et d’un peu de

. duplicité. IL a trop exigé des hommes… Mais

ù durerons-nous davantage ? Comme l’a déjà dit

Ê. celui-là, (1 montre le volume de Dante) Florence n’est s} ne: qu’une malade, qui se retourne sur son lit !… 14 Tu philosopheras plus tard. Tu as beau dire, tu | … es de ta caste, aristocrate au fond des moelles. Le 1 . bien public, c’est d’abord le nôtre… Pour maintenir

‘à les privilèges, il faut un prince dans l’État ! |

ï Oui, mais un prince véritable, à l’œil clair, aux ; …_ serres tenaces, dur et hardi comme un faucon ! Non

ï 4 pas un joueur de quilles ivrogne, comme ce Pierre

ï de Médicis! Le prince dont je rêve existe, et sa. Le proie, c’est toute l’Italie. ME César Borgia. (Un silence) Voulez-vous venir voir d notre homme”? Il sera chez moi tout à l’heure. | Je vais prévenir Ruccellaï.….. (1 fait quelques pas pour : f sortir et s’arrête devant le chevalet.) Le portrait de madonna Ridolfi !.. mes compliments, il est merveilleux… Quel est l’artiste ? ï Un jeune homme, Sandro Botticelli. 4 peindre aussi les grandes dames… Un beau talent, À digne du modèle… Vous êtes en tout un homme î Il s’incline légèrement et sort, $

RUN tue l’heure !.… | Te 4 Lt Il reprend son volume qu’il ouvre, mais reste sans lire, à ART | FRANÇOISE, entrant par la porte de gauche s’approche de lui nl JA h sans qu’il l’entende, et met les mains sur son fauteuil. ‘NPA BRAUN ous êtes s lose ui parliez-vous ? M AEUT: « 18 FRANÇOISE, avec une moue légère : sc _ Ah! tant mieux, je ne suis pas entrée… :118 Machiavel est de mes amis… A 1 _ Il n’aime pas les femmes, elles le lui rendent… k _ Cest un Seigneur trop content de lui. je ù 10 Il a trouvé ton portrait fort beau. it 1 ne à FRANÇOISE, avec vivacité #1 ._ Vraiment? Il a le goût très fin… Qu’en a-til qu

Il a dit : fort beau… Je crois qu’il connaît k| $ Messire Sandro vient, ce soir. Il doit terminer, c’est le dernier jour… Restez-vous ici ?.… Non, je m’en vais… Machiavel m’attend. Oh ! pourquoi ce soir ?.…. J’aime vous voir lire, ou : vous entendre disserter avec messire Botticelli.… Je
veux que vous restiez.… 4 | £ Elle cherche à le retenir. | BERNARDO, la repoussant doucement É USE Enfant, laisse-moi.. Ton caprice est doux, mais k j’ai, ce soir, d’autres affaires. 1 FRANÇOISE, avec dépit 4 Ce ne sont pas de belles besognes qui vous éloignent toujours de moi ! Vous rentrez plus las et plus
triste. Serez-vous longtemps ?.… $ Oui, sans doute… Mais un autre jour. hi

v Un autre jour. 110 | Au revoir, Francesca. il ui E. Au revoir… (Sort Bernardo. Demeurée seule, elle s’assied 1 ; | devant son portrait et le contemple longuement. Puis elle va à mr, 4 Ke la fenêtre et regarde au dehors. Elle court ensuite à la porte de Que) | gauche) Nourrice! Nourrice! 45 _ Que veux-tu, mon enfant? 1e à _ Assiedstoi, Nourrice, assieds-toi.. Ainsi, là… L. _ Donne-moi tes mains… Je vais me mettre à tes Ps __ genoux, comme autrefois, tu sais. Voici… C’est Hs: _ cela, n’estce pas? ‘0 4 “4 Dis-moi, Nourrice, suis-je belle, ce soir? Je : _ veux dire, aussi belle qu’autrefois. quand je AE _ \n’étais qu’une petite fille ?.. RE

Tu es plus belle chaque jour, ma fille… et plus He belle ce soir que chaque jour… ÿ Tu es bel!e aussi, Nourrice. Cette coiffe jaune te va bien… Tu as dû être une belle jeune femme! Ecoute, te rappelles-tu l’histoire que tu m’as contée ?.. Cette histoire. quand tu étais jeune | comme moi ?.…., C’est bien loin, c’est bien vieux… 1 Mais non! une histoire d’amour n’est jamais | vieille !.. C’était au printemps, n’est-ce pas? comme aujourd’hui ? au mois de mars ?.… Au mois de juin… | C’est vrai, en juin !.. l’herbe est verte, il y a une { grande ombre dans les bois… Et c’était aux portes Î de Florence? sous un cytise.. un beau gen tilhomme… Il t’a embrassée sur les yeux ?… Û

Françoise! laisse donc ces folies!.. 100 . J’aime mieux le printemps que l’été… les premiers 308 _ jours du printemps, surtout… C’est comme un roi ‘4 _ qui va venir dans une ville… Il arrive d’abord de fr _ beaux messagers, des enfants blonds tout vêtus ME _ d’or… et puis arrive le roi lui-même, sur un cheval + L blanc tout couvert de fleurs, et tous les clochers ts 54

sonnent leurs cloches! C’est beau !… Et dis-moi, j à

Di. Nourrice, regrettes-tu bien ces folies ? 4 % J’ai pleuré autrefois, Francesca mia. Mais il faut #7 U _ bien avoir aimé. 1e .__ Ah! moi, je n’aurai pas aimé… RU _ Tues une grande dame, tu es heureuse… Ce n’est 4 à pas comme les filles de pauvres gens. Ed Elles sont riches quand elles aiment !… J’ai cru : __ être heureuse… Quand j’étais triste, j’allais à l’église 2) _ et je priais… J’écoutais la voix du père Jérôme… 4

Pourquoi ne me donne-t-elle plus la paix? Oh! Elle cache sa tête sur les genoux de la Nourrice et pleure à. | LA NOURRICE, lui flattant les cheveux É | Chère tête! je sais à quoi tu penses. : Alors. tais-toi!.…. tais-toi !.. tais-toi ! Je te défends de me le dire! D’ailleurs… au moins ce que je | pense. cela, tu ne peux pas savoir ! (Un silence. Elle ; | va à la fenêtre) Le soleil commence à descendre… la place est couverte par l’ombre… Je vois des gens A qui vont à l’église. je vois une foule d’hirondelles ; tourner dans le soleil, tourner autour de SainteMarie-des-Fleurs.. Je vois. Ah! Nourrice, laisseL La Nourrice la regarde avec anxiété, secoue la tête et sort Ë par la gauche. Françoise reste debout près de la fenêtre, À mais tournée vers l’intérieur de la pièce, les yeux fixés 4 devant elle dans le vague. | SANDRO, entrant par la porte de droite # Bonjour, madonna… vous êtes seule ? à Oui. Bernardo vient de sortir avec Nicolas | Machiavel. (Un silence. Changeant de ton) Vite à votre

portrait, messire!.…. Vous ne l’achèverez pas aujour- nr AR SANDRO, prenant place devant la toile h 14 Serait-ce donc un si grand mal? ‘00 2 Messire Machiavel l’a trouvé fort beau. ” À Il n’y connaît rien, ni personne… Ce portrait y f. n’est pas beau, il est manqué… Il n’est pas vous… me 4 et ne peut pas l’être.. 3 14 Il ne peut pas l’être. pourquoi ? ’ A 14 Parce que vous n’êtes pas vous-même… Je vous Ai 4 vois chaque jour différente… J’ai de vous dans les É; ‘4 yeux mille images, à la fois pareilles et dissem- # 4 blables comme autant de sœurs merveilleuses, Ê _ belles chacune de sa beauté… Je n’ai pas trouvé x L votre image, la vraie, la seule… NE À N’en est-il qu’une seule de véritable ?.. En êtes- 1 … vous bien sûr? Et laquelle ? 1

“LAS Aucune et toutes. pas encore. Notre seule : “1 véridique image apparaît à une heure de la vie, “4 ’ dans une grande douleur ou une grande joie. Alors 4

s’effacent toutes les autres… Quelquefois elle ne

1 vient jamais… Ah!… et pour moi elle n’est pas venue… Com- | ment le savez-vous ?.… 4 Vous êtes incrédule… Je le sais par ces yeux et 4 ; cette bouche. Mais vous allez rire de moi… 00 Sourire seulement. Je vous écoute…
ï Voilà… Vos yeux cherchent la vie, cherchent la 4 hi lumière et la joie. Ils s’élancent comme deux éper- 4 | viers dans le ciel… Votre bouche est pensive, pri- F je sonnière… On dirait qu’elle ne s’est ouverte que ; à derrière la grille d’un cloître… On dirait qu’elle ne 1 veut pas s’ouvrir… Votre bouche et vos yeux ne h | | sont pas d’accord… Ni ; Le seront-ils jamais ?.. L nr:

Me C’est le mystère. Il leur faudrait un autre cadre #2 à qu’un palais nu comme une prison. Ve

E Une campagne vive et pure comme celle qui ÿ

entoure Florence… un bois au printemps, par - ni 4 exemple. ils sont divins en cette saison. Un faune * furtif, à l’affût des nymphes, y rôde en jouant de la ue { flûte. Je vous vois debout entre les arbres, je vois F rl le ciel parmi les feuilles, les troncs sveltes et les #4 ‘À beaux fruits. Près de vous, des compagnes me Ye forment des rondes… Vous donnez à toutes des Hs) L: Vous excellez dans l’art des songes… D’où vous : É, viennent-ils ? : 3 ‘+ ue sais-je ?.. J’ai fait des voyages. Il suflit de k

  • savoir ouvrir les yeux… Si les hommes n’étaient te _ pas aveugles, ils se promèneraient les mains join- LS …__ tes! une simple rue de Florence est pleine de Se

vivants tableaux… Je ne suis pas le seul en Italie JE

_ qui voie la beauté, qui la cherche… Depuis que les pu

marbres antiques sont découverts, de ville en ville 1 1 , . . 1 c’est une fièvre qui se gagne… Les Anciens, quoi A qu’en disent les cuistres, n’ont pas tout épuisé. ils L sont très grands, mais il reste d’autres merveilles. Si vous saviez combien de jeunes hommes, à Mantoue, à Rome, à Ferrare!… — Vous ne m’entendez plus… À quoi songez-vous ? : C’est étrange… Quand vous me parlez, cela me rappelle autre chose… Oh! tout autre chose, et pourtant… Cela me rappelle mes premières surprises en écoutant le frère Savonarole.. Il m’ouvrait aussi un vaste monde, mais loin, bien loin de moi… : Je haïs Le frère Savonarole ! | Pourquoi dites-vous cela ? à Je le hais !.… il voudrait faire de Florence un cou- 3 vent où l’on parle à voix basse, en rasant les murs À les yeux clos. Il sacrifierait toutes les choses pré- j cieuses, — toutes les vanités, comme ils disent, qui À sont le plaisir et l’orgueil des yeux, — pour je ne

sais quel rêve invisible… et je le retrouve à chaque ‘4 pas! Il n’est point de tête florentine, non pas 4 k même parmi les artistes, qu’il n’ait troublée de sa à fureur sombre… jusqu’à vous-même, je le vois. è

L Vous ne le connaissez pas encore… Il est triste, À

mais il est grand… Je voudrais… : î | Que voudriez-vous ?.… ï à 4 Que vous ne soyez pas son ennemi, comme les F Comment ne pas l’être? Il ne prêche que sac et 4

É que cendre… Tout ce que j’aime, il Le flétrit.… 4

5 Tout ce que vous aimez ?.… F

F Oui, vraiment! Je n’aime que la vie, la liesse!.… 1 Je butine partout, comme l’abeille, le miel délicieux ;

des jours. J’aime la lumière qui m’éveille, j’aime la É

_ terre où je chemine, les fleurs délicates, les nobles de

_ visages, la forme parfaite des corps… J’aime les ï

collines de Toscane, parsemées de boïs, et leur ciel 4 clair. J’aime Florence, dans sa richesse, avec ses | n. clochers, ses églises sculptées, ses palais blasonnés, 3 D ses masures, ses places où circulent par groupes 4 s vingt métiers aux couleurs variées. J’aime toute la i fe beauté répandue! Oh! tenez, parfois, à l’heure 5 sereine, me promenant au bord de l’Arno, je voudrais avoir le front assez large pour goûter toutes | les joies des hommes, pour vivre à la fois plusieurs ‘ ; | vies !.. Je voudrais être peintre, sculpteur, poète, ï homme de guerre, astrologue.. Je voudrais avoir ê vu toute la terre, et s’il est, comme on le raconte, { s’il est des terres inconnues, faire voile vers elles, û ’ un matin, à travers les mers mystérieuses! î | . Pour être heureux, faut-il tant de choses ? ; Le bonheur, n’est-ce pas un grand désir? 1 Quelque jour, vous quitterez Florence. j Quelle pensée! Je parle à l’aventure! Pour- * L quoi dites-vous cela, madonna? Puis-je avoir à | envie de partir ?..

ï 4 D’autres cités sont hospitalières. 10e Re On ne quitte pas volontiers Florence, croyez-en ja | . Dante à défaut de moi. LR | Vous lisez Dante”? et Pétrarque ?.…. 44 Certes! mais ce dernier ne me touche guère. * . Mon livre est la Vita Nuova… J’ai mis des dessins hi

sur la marge, je vous les montrerai un jour… (Avec “4

4 un peu d’hésitation) Puis-je vous en dire un passage ?.… W k É SANDRO, suspendant son travail ne 4 Lorsque j’ai rencontré pour la première fois di ñ La Dame dont les yeux sont toute ma lumière, TU . Sa robe était couleur de lys dans l’aube fière; \ . _ Je tremblai comme oyant Dieu même par sa voix. ta ÿ ÿ Je l’ai revue un jour pour la dernière fois : ; Fe Sa robe était couleur de sang, et sa paupière à 11 Baissée; elle évita ma route coutumière.… La _ Un Archange en pleurant m’a suivi dans les bois! x

Depuis, j’ai dû quitter tes campagnes, Florence, + | La Croix Sainte, le Dôme et mon San Giovanni Pour les routes d’exil, et, aux rives de France, ‘ J’ai connu l’amertume et le pain du banni. O Florence, j’ai fui ton beau fleuve et tes portes, Et mon corps est errant comme les ombres mortes !.… | On ne quitte pas volontiers Florence. quand on Tout le monde a connu Béatrice. ; FRANÇOISE, sans paraître l’entendre Elle est morte veuve et toute jeune… sans que | Dante ait vécu auprès d’elle! l Béatrice n’est pas morte, elle vit… Elle est celle que tout homme rencontre au moins une fois dans ses jours, et qui fait trembler quand on l’aperçoit.… | celle qu’on n’oublie jamais plus, dans l’exil ou dans la détresse… Vivante ou morte elle est lointaine, comme si elle descendait d’un ciel… | Oui, lointaine, vivante ou morte… Ge n’est pas la à mort seule qui sépare.

5 4 } L’amour est plus fort que la mort… plus fort que È la mort et la vie. | FRANÇOISE, le regardant avec angoisse $ L’amour, dites-vous ?.… quel amour ?.…. À Celui qui éclot comme un lys de pourpre et qu’on Fe emporte à la dérobée, enivré comme un conqué- } rant!.… Celui qui brûle dans la grâce des jours, | dans la profondeur des nuits calmes, dans l’éternel

sourire de l’aube, dans le souffle du clair renouveau… Celui qui met toute ville en fête, et donne soif de mordre à la vie comme à une orange parfu- | mée.. Celui qui ouvre au cœur des portes vers le ; | , pays vierge des songes où nul n’a respiré encore. Le | Celui qui fait un fou d’un sage, et du fou que je suis ; plus qu’un homme, depuis que vous habitez mon À 4 âme, et que je ne me connais plus! À I s’approche lentement de Françoise qui l’a écouté frémis- | sante. Elle se lève et s’appuie sur son siège en fermant 008 ? les yeux. Un silence. 4 | : FRANÇOISE, à mi-voix, sans le regarder » À L’amour. oui, c’est la vie… la vie… la vie. |

| Belle, oh! Madonna, vous êtes belle de votre

4 4

: 10 “ nf 7 _ FRANÇOISE, avec un faible sourire Lure LHEAARRE ES 7. | Alors… fixez vite l’image. ILE NP OURS 10 ra NE Non… elle m’a pris tout entier. , PA ENS % Un silence. Il est tout près d’elle. Ils s’inclinent lun vers #4 DA Pautre et leurs bouches s’effleurent. AE ‘14 Qu’avez-vous ?.… sun 4 Re. Sandro veut l’attirer à lui. Elle se dégage. Ÿ 1 NE Je vous aime… je vous aime… À [en (ES FRANÇOISE, le regardant en face avec une sorte d’égarement A1 ANT Il ne fallait pas nous le dire… Pourquoi, pourquoi 4] __ l’avez-vous dit? | DO : IL fallait le dire un jour ou l’autre… j’ai tant } 04 attendu cette heure-ci !.. Laissez-moi parler dans L le crépuscule… m’enchanter d’elle, tant que je vous ‘4 ‘4 he vois… Savez-vous bien que je vous aime depuis que

ï | vous avez passé 2… Je ne savais pas aimer, alors. nee ne je suis devenu un autre homme, à mesure que j’ai 2 grisé ma poitrine de l’air suave qu’animent vos 2 | gestes. C’est pour vous que j’ai brülé, l’autre jour, 0 la peinture qu’ils m’avaient volée… C’est vous qui 44

  • m’inspirez l’ivresse d’embrasser le monde d’un. 24 | baiser. Mais non !… je ne me soucie pas du monde, Et depuis que vous êtes la… j’ai une idole… une rare, 40 | fragile idole qui tremble… — Des larmes dans vos x cs FRANÇOISE, secouant la tête 18 Nous avons déchiré le beau songe… Nous ne EE | connaîtrons plus la joie. à #4 ‘a Nous connaîtrons l’extase divine, l’amour infini. \ 2 74 Croyez-vous maintenant que nous puissions 15h D” vivre… comme auparavant… sans reproche 2… 0 ‘A Non, nous ne le pouvons plus !.… 1%

‘2100 Croyez-vous que nous puissions vivre. avec, His 6 entre nous, un tel crime ? HT bu

A Quel crime? Vous m’aimez… je vous aime… je

“STE ne connais pas d’autre loi! à

10 C’est un péché qui perd les âmes! Françoise et #44 Paolo s’aimaient aussi. î

254 l’amour, après la vie… Que m’importe 2… Je ne |

TEE ê ste « Fe crains pas l’enfer sombre, si je reste avec vous, près “à de vous. enlacés d’une étreinte éternelle, au souffle

NS: léger de la nuit… Mais vous ne m’aimez pas!

11 Je vous aime !… une force horrible me contraint

15 de crier : Je vous aime… et je ne peux pas vous

11e Vous souffrez!… vous souffrez pour moi… je ne |

Re: veux pas vous voir souffrir… Ne me regardez pas (|

12 ainsi… Parlez, dites-moi ce qu’il faut faire… Ce que

410 vous voudrez, je le veux… :

Ce que j’aurais voulu! une chose céleste… le ‘10 bonheur innocent… il est trop tard! Sandro… le _ Ah! vous m’aimez, pourtant! “ | I veut létreindre. Elle l’évite et se recule avec épouvante. M; À Non… ne m’approchezpas!…ne metouchez pas! Ai __ Sauvez-moi!… sauvez-moi!… Écoutez. 1138 \ Clameurs au dehors. Ils écoutent immobiles. Re . Viva Gesu!.…. Viva Gesu !.. ta ._ Le Frate!.…. il sort de l’église! Une voix d’en Ye % SANDRO, avec angoisse à 2 _ Partez, oh! partez, je vous prie! il est tard, “1 _ voyez… le jour s’en va… Oubliez les paroles défen- #4 _ dues… Il est temps encore. Partez !.…. 1 . Non! non! non! Vous êtes à moi!.… 44

1 NE ï FRANÇOISE, d’une voix plus ferme NP M) # Re: Je ne suis pas à vous… je suis la tunes an Le autre… Je ne dois pas… je ne veux.pas le trahir! LR Oui, oui… vous n’êtes plus à moi… Vos yeuxse F4 voilent, votre bouche est dure, votre âme ancienne ge el ressuscite.… C’est lui, lui qui vous a reprise, l’infermi ù « Li . 1” . Le | ta Li nal Prophète, lui seul, qui se lève toujours sur ma D: route pour y faire tarir toute joie! Ah! je com- :’ 34 prends enfin l’obstacle qui nous séparait l’un de 10 l’autre. je comprends le secret de votre visage. 4 À Mais écoutez-moi, écoutez! Je ne lui céderai pas <140 la victoire !… je l’écarterai par la force! je vous Nr. arracherai à lui! Nous nous aimerons malgré ce Write moine, car vous le suivez malgré vous! : 114 à SANDRO, faisant un pas vers elle d HE, Repousserez-vous le bonheur qui passe ?.… « # |: HO FRANÇOISE, d’une voix défaillante | C1 Je n’ai plus de force. pitié !.. | LA Pardon… pardon… je viens d’être läche.. Je ne

vous… je ne vous ferai pas de mal… QU va pour sortir à mi | FRANÇOISE, lui envoyant des deux mains un violent baiser h ES ‘1 Adieu! Adieu! Adieu! (Sandro disparaît. Elle Ge ne. Gi fait en chancelant quelques pas vers l’autre porte.) Nourrice ! i fe _ Comme tues pâle! Tu trembles!… Tu es toute LES 4 ‘ FRANÇOISE, lui faisant signe de se taire, se laisse tomber Le vai sur un siège F1, :408 ” Va chercher… mon voile de laine. DRE | __ Où veux-tu aller ?.. Il fait presque nuit. 43 1 4 4,

‘À : À : tic oi ses

1 4 Une cour intérieure du cloître de Saint-Mare, la nuit. W L Pièce rectangulaire entourée d’un couloir voûté donnant pe } sur les cellules des moines et bordée de minces colonnades. Gi fi __ A gauche, un banc de pierre fleuri d’un rosier. À droite la a _ silhouette sombre d’un if. Sur les murs se devinent par ‘4h _ endroits des fresques de Fra Angelico : figures agenouillées A: . aux nimbes d’or. Le sol de la cour est baigné de lune. Ciel 5 {400 __ magnifique et plein d’étoiles. ER: Ÿ SAVONAROLE, il marche seul, les mains croisées, en proie à une Le % 4 vive émotion, la tête le plus souvent penchée, mais parfois Ft 4 rejetée en arrière ayec un sursaut d’énergie. ‘a f Mon Dieu, garde-moi des embûches!… Mon Dieu, 4 ! purifie mes souillures!.. Délivre-moi de Satan, PR L mon Dieu! (Un silence) Mon Dieu, mon Dieu, je ‘4 … crie à toi… n’entendras-tu point mon angoisse? Fe » . j ts LR: 4 _ Depuis l’aube et durant le jour j’ai peiné dans ta 2 | % _ vigne, et voici le soir… Je ne suis qu’un ouvrier ”

  • sans force… Vois mon cœur las et mes mains #2 _ vides. Quand me rappelleras-tu à toi? Mon ni

à Ut ) Dieu, tu le sais, j’ai tout quitté, mon père, ma mère, 6 Ru les visages d’enfance, la vieille maison de Ferrare, 14 tout ce qui fait les délices des hommes, pour t’obéir, | nt à suivre ta voix… Plus tard, à ton appel encore, j’ai nn. quitté même la paix du cloître, j’ai combattu le 0 combat du siècle… O si mon cœur débordait oi M d’amour comme une coupe ruisselante pour Flo14 ° rence, pour ton Eglise, cela aussi, tu le sais, mon | (4 is Dieu! Eh bien, j’ai manié la verge, j’ai châtié les ie ÿ FL toutes les idoles mortelles. J’ai fait le désert autour

! 1e de moi pour que seul Tu y resplendisses.. Hélas! ne 3 pour une tâche aussi terrible, mon âme n’est pas

_ assez dure. Elle est usée comme l’enclume où l’on

(1 ï a forgé trop de glaives… Laisse-moi éteindre la

| k flamme et jeter enfin le marteau !… — Encore, si le

fl “4 1 rude labeur avait fait fleurir ta Parole! Mais, ni. partout où je porte les yeux, qu’ai-je done semé 10 que la haine Frs esriDIEErEs de cette ville me D * haïssent… l’Église me haït, ton Église!… elle a soif . 30 de mon sang fidèle! Ah!les premiers de tes 0 Apôtres n’avaient en face d’eux que des barbares.

‘4 a Maintenant les chrétiens eux-mêmes sont pour tes 0 apôtres des loups!… Ton Vicaire égorge les âmes 1408 les plus enflammées de Jésus. J’ai vu,ohljaiva pi trop de haines!… des fleurs… donne-moi tes fleurs

11 suaves… mon cœur est languissant d’amour! ER ? (I se laisse tomber sur le banc. Un silence.) Assise! heureuses

he e t a ites d’Assise, où François connut l’extase 1 x à _ divine parmi les cantiques des humbles, les prières, 0 4 les chants d’oiseaux !… ermitage sur la montagne F1 fleuri de rayons de l’aube au soir et visité du vol 11 des Anges! Citadelle où n’arrivait point la furieuse 1 _ clameur des hommes, Assise, mon éternel soupir, 0 È je n’aurai pas dormi sous tes ombres !.… (Nouveau 0 | silence. Nse relève) Non! Non! n’écoute pas mes ‘5 blasphèmes!.. Use de moi jusqu’à la corde! Je : ch sucerai l’éponge d’agonie.. Flagelle-moi comme ton E Ü agneau !… ( se tient debout, immobile, absorbé dans une di. f prière muette. Frère Dominique paraît sous les arcades et s’arrête }à 4 K à quelque distance. Savonarole Vaperçoit.) C’est toi, mon D . Dominique? Non, reste… Mon cœur se rafraichit 1 à près de toi. Li: f 44 DOMINIQUE, s’approchant avec crainte Au _ Vous paraissez triste, mon Père? : 1

  • Je le suis, mon fils, en vérité… Ma journée 418
  • approche du terme, et je songe à l’avare moisson. ‘# Quel enthousiasme dans la foule pendant votre a: 1 prêche, aujourd’hui! Les hommes pleuraient avec NA D les femmes, les vieillards avec les enfants. Votre ol

| front brillait d’une auréole… Vous étiez rayonnant à de l’Esprit! \ Oui, devant eux je m’oublié encore… Un souffle, 4 malgré moi, m’emporte, et je quitte la terre avec ï lui… Eux aussi cherchent à me suivre, bien que je % sente une lutte secrète, un fardeau plus lourd qu’auk trefois.. Mais je paie ces heures-là, Dominique. Rentré dans cette solitude, je ne suis qu’un homme | plus misérable que le plus troublé d’entre vous… 0 (Un silence) Écoute, réponds-moi sans crainte… As- ÿ tu foi dans mes prophéties ? | Réponds-moi devant Dieu! Comment n’y croirais-je… La chute des princes, \ g l’avènement du peuple, l’invasion des Français, leur départ, tout s’est accompli à son heure… | Bien. Et que doit-il arriver encore? Florence sera sauvée si elle croit, l’Église sera | purifiée, les infidèles seront convertis.

Re _ Oui, oui, c’est ce que j’ai annoncé… Et voici,’ 1 _ voici l’âpre angoisse! ‘1 | Quelle angoisse ?.… Je ne vous entends pas… FE Dominique ! les temps sont venus de ces choses. D Je devrais les voir, comme naguère, sourire en ë ; Ne songes glorieux… Eh bien, je suis aveugle… ée aveugle! Je ne vois plus rien… je ne sais plus 5} 2 rien. les visions me sont retirées! J’attends un dr signe dans les ténèbres. Je trébuche dans le chaos os: | Dieu le veuille! Il y a d’autres présages {T1 k Dieu peut toujours faire un miracle !.…. on: 0 Un miracle! Ai-je assez attendu cette grâce 1 4 surnaturelle!.. Je ne sais si je l’attends encore… Je ‘& . n’espère plus… mais peu importe… (Un silence) C’est 1 _ plutôt le martyre qui vient… RES

ne We Qu’il vienne, mais non pas pour vous seul! Je le saluerai-avec joie, si Dieu me reprend avec ; LES Ame droite! Ta foi soit bénie !… (Un court silence) Oui, tu as raison, le martyre n’est rien… la seule a. agonie, c’est le doute. k 1 _ Oui, le doute atroce! Tu l’ignores, enfant au | DU. cœur simple et juste… Le doute, non du calme É éternel où nous entrerons par la tombe, mais de ce à QE: qui subsiste sur terre de l’œuvre que, vivants, l È 7 nous aimions… Nous serons sauvés l’un et l’autre. | “7e Qu’est-ce là, d’être sauvé soi-même, quand on a 1 | rêvé ce triomphe d’emporter à Dieu tous les hommes à Ki dans l’immense filet du salut ?.. Mourir vaincu, ce 1 n’est rien encore, si l’œuvre sûrement doit sum vivre… Mais mourir vaincu sans savoir qui répa-

  • rera la défaite! Mourir au soir d’une étape sté- rile, sans avoir vu la terre promise où s’embrasse- À _ ront tous les peuples! Oh! si tu m’emportais, | Seigneur, sur quelque cime lumineuse, où je puisse

Les temps ne sont-ils pas très proches où Jésus 148 ouvrira les nuées? Où le monde se lèvera tout ‘4

Qui le sait? Tous les Saints de l’Église l’ont 10 prophétisé, puis sont morts… Un tel désir est si ‘4 brûlant qu’il peut bien devancer les siècles… Jésus 11 ,

ne viendra point que toute la terre ne l’ait appelé : ‘1

d’un seul cri… Qui l’appelle ?… Qui a répondu à ;’ VA

ma longue clameur monotone? S’ils se levaient, {1

tous ceux qui l’attendent, la tête courbée par la vie, si

dans les couvents, dans les chaumières, dans les ; :14

cités et les bourgades, en France, en Italie, en Alle- ts magne, s’ils secouaient le poids séculaire de leur M | torpeur et de leur silence, peut-être nous serions pe | une armée! Mais le monde n’est plein que à me É d’esclaves enivrés de leur servitude. L’homme | Hi libre marche dans un désert, sans un écho qui lui ‘à réponde. Je le sais, moi qui suis debout! Com- RU prends-tu, maintenant, comprends-tu? Allumer 14 | Florence comme une torche vive. par Florence Ki ÿ éclairer l’Italie. par l’Italie, de proche en proche, x \ réveiller les nations chrétiennes du lourd sommeil | 1 Hi 1 de leur sépulcre… puis les jeter une fois encore au 4 à vaste assaut de la Terre Sainte, reconquérir Jéru- a ‘3 salem !.. et grouper enfin le troupeau sans nombre ia

1 aux pieds d’un pasteur véritable, d’un Pape mes ë sager du Christ. C’est là, c’est là, l’Œuvre |

% sublime… l’éblouissante Vision!

ï DOMINIQUE, joignant les mains 4 { Je vois… je vois… je vois… C’est beau! ÿ Hélas! c’est un soupir qui monte entre les | EU murailles d’un cloître, et nous ne sommes que deux à pauvres moines qui mourront demain, comme 4 tant d’autres, pleins d’un songe qu’ils n’auront point è Mon Père, deux visiteurs demandent audience. | L’un est Valori, gonfalonnier. L’autre se dit mesne sager du Pape… : Ur Du Pape! Fais-le… Non, qu’il attende… Fais d # Sort Fra Benedetto suivi de Dominique. Savonarole marche d’un pas fiévreux. Entre Valori, vieillard de haute | taille à l’expression impérieuse. Il s’incline devant Savonarole. 4 72

| De mauvaises nouvelles. On travaille le peuple, ue _ les Médicéens jettent l’or à poignées. Ils gagneront la prochaïne Seigneurie. F4 _ Tiens-toi sur tes gardes. Contre toi, tout leur TN sera bon, la force et la ruse. Je ne sais encore quel th nt complot ils trament, mais Ridolfi et Machiavel sont ne trop fréquemment l’un chez l’autre… A | : Je suis entre les mains de Dieu… Je veillerai Ni as _ cependant à leurs pièges, à ne pas me livrer avant Mal _ l’heure. Merci… — Ce matin, l’estrade où je prêche EN était pleine de clous et d’ordures.…. 1 4 Tu les as trop ménagés, Frate… Maintenant, ils 111008 | sifflent tout haut. Si tu m’avais écouté, naguère, 1 \ - ils ne pourraient nuire aujourd’hui. | qe 1 Tu veux parler de l’amnistie, que j’ai fait voter ANUS

po malgré toi? Oui, j’ai voulu cette chose insensée, 14 que les hommes de la même cité ne se déchirent pas DE les uns les autres, qu’ils s’unissent dans un même Ur, effort. Soit! je ne regrette pas ma clémence, si | 1164 mes amis restent fidèles. Et parmi les nôtres, quels

‘8 VALORI, avec embarras

: ÿ Rien de grave… des rumeurs à peine…

| LS Tu sais bien qu’ils attendent tes promesses… Le
4 lac est tranquille avant l’orage et le peuple avant la | à | révolte… Partout règne encore un grand calme, 3 : FAIR mais il court des murmures passionnés… La | Pr guerre menace, la famine augmente… la peste, É

ls f dans les quartiers pauvres, vient de se déclarer ces ; Ÿ La peste! prophète misérable !.… c’est la foudre | A d’en haut qui éclate !.. En cela, j’aurai frappé juste.

NL: Achève, achève ta pensée.

SE Ne Il faudrait autre chose que la foudre… que ces | fi perpétuels fléaux… Les cœurs ont besoin d’allé-

| geance… Ds croyaient que la République serait a _ la fin de leurs misères.. Ils sont comme las d”es- 254 Ah! il leur faudrait autre chose… une victoire, 5e

n’est-ce pas ? un prodige… (Un silence. A part, à mi-voix) ‘108 IL est temps que je parle! (Allant vivement à Valori) : NE Est-ce que la déposition du Pape serait un prodige A La déposition.. du Pape ?.… ‘VER _ SAVONAROLE, lui montrant un pli qu’il tire de sa robe ko à 4 Vois ces lettres. #4 ÿ Oui, je lui écris quelquefois. Celle-ci l’appelle à ER | notre aide et le prie de convoquer un concile pour É 1 remplacer l’impur Borgia..… (Un silence) Eh bien, ‘3 Je ne sais. C’est une terrible partie. “C4 _ La seule qui nous reste à jouer… Qui sont les ee. _ ennemis de Florence? Les Princes, parce qu’elle est L ue

JAReS République et menace leur petit despotisme… Le EE EU ES Pape, parce que je suis votre hôte… Seule contre 0 tous, elle succombe.. Le roi de France, qui convoite NA Naples, a contre lui la même ligue… Il est done, Ai: de s’il sait voir clair, notre naturel allié… Sa première D: et folle équipée l’a rendu plus sage sans doute, et je *. 248 sais que, dans la circonstance, nous serons appuyés : HO près de lui par le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, ‘ TE l’adversaire né des Borgia… Suppose que ma voix À {100 le décide : Florence est reine de l’Italie, et Jésus roi a de de la chrétienté !… (Un silence) Connaïs-tu un sûr 10 D’assez sûr pour un tel message, je ne connais que moi. qui ne peux partir… E 4 Cherche, je chercherai aussi. | 5300 Pourvu qu’il ne soit pas trop tard, et que le roi EE - de France t’écoute. Puissions-nous tenir jusque-là ! (rs SAVONAROLE, lui tendant la main 118 Tu es un vrai chrétien, Valori ! { LEA VALORI, l’effleurant de ses lèvres | A Toi mort, c’est fait de la République… Tout pour 4

_ toi et notre Florence !… Nous ne céderons point sans combat De. she Il sort. Fra Benedetto reparaît. 144 | A l’autre, maintenant… Qu’il vienne ! À ne Fra Benedetto s’éloigne et revient avec Romolino. Savona- HET 4 role, cependant, regarde sa leitre d’un œil fixe, puis la xs Et, dissimule avec soin. LAURE ROMOLINO, s’inclinant très bas EUR Je parle au révérend frère Jérôme, prieur de 400 A lui-même. dé Fe ñ Grandement occupé, paraît-il, même à une heure d i | aussi tardive ?.. HE y Du Saint-Père en personne… ces deux brefs. 11 Celui-ci pour toi, le second pour la magnifique Sei- A _ gneurie… Mais je ne remettrai ce dernier que selon 1 ta libre réponse. RE ik SAVONAROLE, sans le prendre 114 #| Je n’y verrais point pour le lire… Parle, ce sera #00 plus tôt fait. BR:

Ce m’est une charge très douce de redire la bonne É parole. Sache donc qu’heureusement éclairé le Saint-Père est revenu sur ton compte de l’humeur qu’il avait conçue. Il te comble de louanges bienveillantes…

Tu peux bien m’en croire… J’ai assisté à toute la scène… Il se passe du nouveau à Rome! Voici… Monseigneur de Gandie, que le pape chérissait

| comme un fils, non sans raison à ce qu’on raconte, ! a été trouvé mort, assassiné sur les marches de madame Lucrèce.. On dit, — pour moi je n’en sais rien, — que le duc César l’a tué lui-même… Il est | vrai qu’il ne s’en défend guère. César Borgia meurtrier de son frère! Caïn! Certes, ces accidents sont bien tristes. Le dé- | sespoir d’Alexandre VI a été sans bornes. Je l’ai ; vu, devant tout le sacré Collège, pleurant, criant, À se frappant la poitrine… Il s’accusait de forfaits l horribles.. il était vraiment hors de lui… C’est 78 1

alors qu’il s’est 1 appelé tes malédictions, tes:me- #7 100 _ naces.. Je ne sais quelles furent ses pensées… mais 3 il m’a confié ce bref pour toi. { 1 | Serait-ce une lueur inattendue ?.. Et ce bref, +! À dis-tu ? Parle, parle. 514 ) Réjouis-toi, frère, c’est la fortune… Il t’offre la HAE | pourpre cardinalice !… à deux conditions Oh! 1 ‘1 La première, c’est que de toi-même tu renonces à © #8 h. La seconde, que le couvent de Saint-Marc verse FA

Si tu refusais, — ce que le Saint-Père ne veut pe.

  • croire, — il mettrait l’interdit sur Florence, sur ses _ banques, son commerce, son pain… Ce serait LE TTAN ruine de la pauvre ville… Je porterais à la Seigneu- 4 14 _ rie ce deuxième bref, qui contient l’ordre dete De : SAVONAROLE, tendant la main 19-000 sis ES Donne… (Romolino lui donne le bref. Il. le déchire.) Voilà ‘4 à __ Insensé ! tu refuses la pourpre ! Tu P { Le chapeau rouge à moi, Jérôme ? Allons donc !.… F Un chapeau de sang ! ‘À 0 Tu seras moins fier sous l’estrapade, quand nous ù D: SAVONAROLE, le bras levé 40 LR Arrière de moi !. s W ! A N sort. Savonarole chancelle comme frappé d’un choc. Il h à 2124 s’assied. Un long silence. Il relève la tête. « * ]

‘RE Le scandale dépasse les bornes. Il faut frapper À ‘à un coup suprême… Il faut que cette lettre parte. à 54 À Dieu décidera… Je vois clair. Maintenant, j’irai me | jusqu’au bout !… (Un nouveau silence. Il se lève; les deux P | pie dans ton antre de Rome, Idole des Idoles, Anté- christ! Je démolirai ta superbe et tu seras renou- EN. velée, ou je me briserai contre toi! O s’il était Re possible encore de rompre un jour ces grandes N: Un silence. Il fait quelques pas. GES | FRA BENEDETTO, rentrant de | Mon Père, une femme… 1e . Plus personne! je veux maintenant être seul… pe \ C’est, je crois, madonna Ridolfi… Elle semble Re: 4 Françoise Ridolfi, à cette heure ?.. C’est bien, je Où : l’entendrai, laisse-la venir… (Un silence. Fra Benedetto 4 es ; revient avec Françoise et sort. Elle laisse tomber sur ses épaules } À né | le voile noir qui couvrait sa tête.) C’est un danger pressant, ÿ 1 h ma fille, qui sans doute vous amène ici ?.. : 14

Oui, mon Père, un danger pour mon âme… Vous savez que, selon notre règle, je ne suis | Je le sais… mais s’il est un prêtre qui puisse me guérir, c’est vous seul… Si vous avez pitié de Florence, rejetterez-vous une de ses filles ? Quel est ce péril ? J’aime un jeune homme… il m’aime, et nous | avons parlé. | Malheureuse !.. Êtes-vous criminelle? Je ne viendrais pas, s’il était trop tard, implorer ; de vous le salut… ; Que puis-je pour vous ? Ü Sauvez-moi!l.. Vous savez les paroles de vie… k

ï Ce salut que vous demandez, l’appelez-vous de ‘1 toute votre âme?… Etes-vous décidée à souffrir? da Je l’appelle, sans pouvoir faire taire la mortelle & douceur d’une autre voix… Je l’appelle… quand je à suis seule. Je suis faible devant lui, mon Père. ; Votre époux ne peut-il vous défendre ? N

  • J’ai peur de lui… son âme est froide. Il ne m’a 5 . jamais accueillie. | Je n’ose plus le faire… Je ne sais plus si Dieu Priez!.. priez!… priez encore, jusqu’à ce qu’Il ÿ vous ait entendue… Il ne refuse jamais sa grâce à celui qui frappe sans relâche… le promettez-vous? | Oui, mon Père. É

FA. Il faut encore occuper votre âme, vos mains. “0 ; L’oisiveté n’est pas bonne… he 1e ‘al Que dois-je faire ? Mes jours sont vides. : HN Je vous trouverai une tâche… des pauvres à soiA gner, des malades… Florence a besoin plus que 1 jamais de tous ses enfants… Le voulez-vous ?.…. 4 ne Ch ! Oh! oui, mon Père! employez-moi..… ! 4

150 C’est bien. Il faut promettre aussi de ne plus “if _. revoir ce jeune homme… :

LEON De ne plus le revoir? jamais? ; ra OR Sans doute, ou de plusieurs années. | F6 Pas cela! oh! pas cela, mon Père! Je vous | nt: promets de ne plus le voir qu’avec les autres. ait devant tous… Je ne serai plus imprudente!.. k

yH La femme qu’un seul regard convoite et qui ne ‘HR __. fuit pas ce regard commet en son cœur l’adultère.…. :t1 ? Vous ne devez pas le revoir! f ‘4

f Grâce! dans quelques jours… bientôt! LATE | Ne rusez pas avec vous-même… Ce sera mainte- US | nant, ou jamais! #10 “Re Elle se laisse tomber sur le banc et pleure, la tête dans ses si Ê 4 È (4 Pauvre enfant! Vous pleurez de vraies larmes. HS _ ‘la paix reviendra… : 30 ‘2 Dans le ciel? Verrai-je, au ciel, celui que j’aime, Eux. _ et serai-je à lui librement? 158 s Les Élus n’ont pas de ces fièvres qui brûlent pe: | notre chair pitoyable. ils vivent dans l’immense ‘3 #. harmonie… Vous serez bien plus tôt consolée.. On ME __ oublie, ma fille… #4

Ah! mon père, vous ne savez pas quel est ce mal! ‘1 Croyez-vous? A Ferrare, autrefois, une jeune ri fille aimait comme vous un jeune homme, qui Fu | l’aimait autant que sa vie. Elle fut mariée à un Ë autre, et, plus tard, mourut à Florence. Elle était belle comme vous l’êtes. Elle s’appelait Hélène Ma mère! Vous l’avez connue ?.. Oui… C’est comme une ombre lointaine… Je songe quelquefois que peut-être elle ne serait pas ‘| morte. et nous aurions vécu heureux! Vous 4 voyez bien que tout s’apaise. Je pourrais presque l’être. 4 Aidez-moi !.. Aidez-moi, votre fille! . 1 Ma fille! Tant que cette triste vie ne me sera ë

ka oir retirée, vous me trouverez dans votre ombre. 0 Mais il faut m’obéir. Saint François a dit : « Obéir ‘3 humblement vaut mieux que de converser avec les “4

J’obéirai. je crains seulement de ne pas me’sen- : : TER

tir assez forte. Je ne pourrai pas le fuir malgré : AO

Envoyez-le-moi… 0

IL vous haït, mon Père !.… il ne viendra point… +

Il viendra, si vous lui redites que je le défie de ne ne | pas Venir… (A Fra Benedetto qui se montre) Qu’est-ce * : 00 Un jeune homme qui menace… Il veut entrer à a toute force, et prétend que vous l’entendrez…. es

a % Amène-le… (Sort Fra Benedetto) Dieu l’envoie. ‘110 Entrez dans ma cellule, ma fille, je vous rappellerai 1 Le FRE tout à l’heure… (I mène Françoise à une des cellules qui trie ouvrent sur le couloir du fond.) Priez du fond du cœur. W Fr Pr 11 ferme la porte de la cellule et revient dans la cour. San- { qu hr dro arrive par la gauche. ; & n FAR Françoise !.. Où est Françoise Ridolfi ?.… 1 50e “C’est elle que tu réclames de la sorte ? 744 Elle est ici! je l’ai suivie… je l’ai attendue penRU. dant ces longues heures… Je sais qu’elle est ici, SP cachée… Vous ne me la déroberez point !.…. 4 MX: Elle est dans ces murs, en effet. C’est librement « ‘LU , : : 1 ‘02 qu’elle est venue, et c’est libre qu’elle s’en ira. Elle … : 5402 est maintenant en prières. Son asile sera respecté. 488 De quel droit l’avez-vous attirée. retenue dans ‘2 votre sépulcre ?.. De quel droit nous séparez- |

Du droit qu’a le Pécheur du Christ d’accueillir D: b une âme qui naufrage et pousse vers sa barque un 08 ? appel… Et toi, de quel droit la poursuis-tu ? :4 e ( Je l’aime, vous le savez déjà… et elle m’aime ne aussi, elle m’aime! Elle n’a pu mentir même 1115 | Elle m’a parlé comme une femme pure, anxieuse ne: de garder sa couronne… Je la défendrai selon mon 2 à Ë Ah! je saurai bien la rejoindre! Malgré tout, | nous nous aimerons !.… OU

É Aïmer ! cela s’appelle aimer !.. Et plus tard, quand ! ‘1 tu auras fait d’elle une femme déchue, rejetée des 13 ‘4 siens, en butte au mépris de ses compagnes et au 08 désir insultant des hommes… quand elle sera mère “40

: peut-être, vieillie, dépouillée par les jours de ce 1 __ charme et de cette jeunesse qui t’échauffent d’une : 1 telle convoitise.. alors, prendras-tu souci d’elle ?.. Fe _ Promets-tu, alors, de l’aimer? Ne #4

Je sais que je l’aime. il suffit! Ce qui advien- L: , dra, peu m’importe… Je ne veux pas la faire | À souffrir. Je mourrais pour elle avec joie !.… |. ï SAVONAROLE, de même : 08 ie | Oui, tu ferais cette folie rapide… mais à une ï longue vie fidèle, à cela tu n’oses point t’engager… : Tu ne veux pas la faire souffrir. Et pourtant tu ) ‘1 tacharnes contre elle comme le vautour sur sa qe proie, sans entendre les cris de son âme qui voudrait dE échapper à la honte et sauver sa vie immortelle !.… ; À | Que ferais-tu de plus si tu n’aimais pas ?… | Hi Vous ne me ferez point reculer par des raisons, | par des paroles! Je ne sais, en ce moment, qu’une ÿ k chose. J’ai une vie où je veux vivre, être libre, 1

être heureux, aimer! Je ne la perdraï pas, comme )

k vous autres, pour le songe d’une autre vie dont je 1 of ne suis pas assuré! Laïissons là les mots inutiles! | Du Je veux voir Françoise Ridolfi… Voulez-vous me 1 À laisser la voir ?.. qe Non, par moi, tu ne la verras point !.. k Soit ! il faut qu’elle sorte d’ici… elle ne saurait …

_. Nous la garderons le temps qu’il faudra pour que De: _ ton délire s’apaise.…. 11

Prenez garde! Ne me forcez pas aux volontés ta Que pourrais-tu faire de pire que tu n’oses vouloir +5 L’enlever, m’enfuir avec elle, hors de votre PL, atteinte, loin, loin !.. Vous ne me reprocherez plus, LNS alors, de ne pas me dévouer tout entier !.… Du Oui, un crime en appelle un autre. Après l’adul- nt |: tère, la fuite, l’abandon de ta ville natale… Tout Re: 1 Ce sera votre œuvre, non la mienne, si vous me le: Re, poussez à bout. ne

1 31e SAVONAROLE, marchant à lui et lui mettant la main LR i à : SAC sur l’épaule + 12e : Nous le verrons bien !.… * 10 DU. À l’instant même! Françoise est dans ceite “to cellule. Tandis que tu trembles de rage, elle prie, 5e elle combat dans l’angoisse, elle pleure pour elleet +4 pour toi. Va, fais-lui tes offres infàmes!… Enlève- | SAR Elle, si près de moi! si près! Françoise! 4 LE Elle ne peut pas t’entendre… Il te faut aller la el 4 SANDRO fait quelques pas, puis s’arrête, en proie àun d fi ne trouble profond Le | mar. Françoise! Rien… On dirait qu’elle est morte.

__ Sans doute elle prie ardemment.…. Françoise! Je no ne sais quelle puissance me retient là, cloué!.…. Je « (3 n’ose… Je ne sais plus ce que je veux… Ah! la 1 voir! la voir et l’entendre !… (N s’élance d’un mouve- Ya ment brusque au-devant de Savonarole qui lui barre le passage, ‘1 immobile, et le regarde fixement. Il s’arrête de nouveau, et, bientôt, 46 a recule comme malgré lui.) Si j’allais trouver une étrangère 1 \e qui ne m’écouterait point ?.… Si c’était. vous qu’elle 1 préférait ?.. Quel est donc… ce pouvoir étrange? st Ah! non! non!… pas cela! qu’elle reste !… (Un T4 silence) C’est bien… Vous m’avez vaincu… gardez- <: “3 Ce n’est pas moi qui t’ai vaincu… C’est quelqu’un o de plus grand, que tu ignores, et que tu désires Yo pourtant… Une dure étape te reste à faire… Tu hi: demeures toujours révolté.….. “À ! SANDRO, avec un défi sauvage NI ï | Oui, révolté contre vos règles, vos commande- 1 ments, votre foi! Ne pensez pas m’avoir séduit C5 _ comme les bourgeois de Florence! Ne pensez pas : ; me tenir jamais! Je cède, ce soir, parce que je (r _ suis lâche… et que je ne vois pas clair devant f’s0t moi… peut-être à cause de ce cloître, où je ne MA __ respire pas librement… Au fond de mon cœur, 10 _ je vous hais! je vous hais! je ne suis pas des DUT:

L: Ce n’est pas moi que tu hais… C’est la voix qui . ‘4 s’élève plus forte en toi-même… Tu crois me haïr à parce que tu souffres. Courage, c’est une heure É

    • féconde !. Parle, crie tout haut ta douleur! : É: quoi triompher.…. Est-ce ma faute si, sans cet amour, 4 74 ma vie n’est qu’un désert stérile? Si toute la dE beauté de la terre s’évanouit comme une ombre # à ÿ , vaine, quand je ne vois plus sa beauté ?.. Sije suis

sans force pour l’œuvre qui est ma seule raison

4 Celle que vous chargez d’anathèmes.…. l’art

‘4 sublime, que vous condamnez!…

#4 Enfin! voilà l’aveu sincère! voilà l’idolâtrie

L’ secrète qui fait toute ta lâcheté!.. l’art, la passion 4 2 .

(ot de l’apparence, de la beauté, comme vous dites, À Lt profanant un terme sacré! C’est par lui que tu , étais enivré de la chair mortelle d’une femme, assez | dt pour faire bon marché de sa destinée bienheu7. reuse!.…. C’est par lui que tu es sans recours contre

une jouissance perdue, ignorant une joie plus divine Mu que de rassasier ton désir! Tu es le digne fils de 11 _ Florence, toi qui n’oses monter de toi-même où U ; t’invite ta propre pensée, pour ne pas avouer d’autre 12 maître que l’avide plaisir de tes yeux! 4 Et quand cela seraït ?… Je connais vos impréca-
tions ordinaires. elles ne m’ont pas converti. Je 4 vous le dis, je n’ai pas honte de la plus féconde
allégresse qui jamais aït gonflé ma poitrine! Jen’ai À pas honte de donner ma force aux beaux songes qui es veulent voir la clarté !… | toujours qu’à toi! Tu ne te doutes même pas, ki pauvre aveugle enfermé dans une tour enchantée, de l’immense océan de misères qui se déroule au ; delà de ta porte, et dont une seule marée t”emporterait comme un fétu de paille. Tu ne te doutes pas de la première tâche qui incombe à tout fils de la $ femme, riche ou pauvre, né dans l’angoisse… Non… ; tu marches indifférent à toute la douleur des È hommes, de crainte, parmi la détresse, d’entrevoir à aussi la laideur!… ï Je ne suis pas celui que vous dites… Je ne suis |

LUE pas l’enfant que je parais… mais nous ne pouvons | A pas nous comprendre… Nous n’avons ni le même fe . langage, ni le même cœur, ni le même habit… Oui, PA tout ce que vous brûlez, je l’adore… Oui, je ne di recherche en ce monde que la lumière fugitive de la % grâce et de la beauté! Ce n’est pas pour moi seul 8 que je travaille… Nous sommes légion de la sorte. 4 et par le livre, par la toile, par le marbre et par le 4 granit, peu à peu nous ferons de la terre un séjour À plus beau que vos églises, peu à peu nous arracheHe _ rons l’homme à l’ennui des ténèbres malsaines où f’ j vous le tenez prosterné!.…. Depuis assez longtemps,
ni vous et Les vôtres, vous faites peser sur les têtes M “1 humaines votre règne de deuil et de larmes… La Ô grande, l’antique Joie se réveille… elle se lève ; comme l’aurore… Vous ne pouvez plus l’étouffer !.… Voilà bien le démon du siècle au faite de son arrogance.. il se dit envoyé de Dieu! Et que | } faites-vous pour ceux qui pleurent, pour ceux qui ont soif, qui ont faim ?.. Seront-ils consolés, rassa- | ; siés, vêtus par le livre et la toile, par le marbre et À | par le granit ?.. Dans l’allégresse universelle tu n’as 4 oublié que ceux-là! 1 Chargez-vous donc de ceux qui pleurent! laissez Î les autres vivre en paix!

plus rien à t’apprendre !.. n

Ah! vous jouez, vous jouez de moi, parce que “ vous savez ma blessure !.. Vous êtes donc invulné- f rable, vous qui êtes si dur pour les autres ?.. Dites fe enfin, que voulez-vous de moi ? ; à:

Je veux réveiller toute ton âme… lui donner le À baptème de la force… Je veux te montrer le seul remède qui puisse guérir ta blessure. À

; L’amour… l’autre amour… la pitié! Tu ne le ti : connais que par oui-dire ?… Tu penses que c’est besogne trop basse pour un grand seigneur comme Ye | toi, bonne tout au plus pour des moines ?.… Tu penses | . que nos cœurs ne sont pas les mêmes parce que nos À

_ habits sont différents ?.. Tu penses que la souffrance | ÿ humaine n’est qu’une invention de l’Église, qu’elle ‘à _ s’effacera dans un sourire, qu’elle n’est pas aussi . antique, bien plus antique que la joie ?.… Et tu crois à 4 . vraiment qu’il suflit de donner au monde qui saigne NE

le rayon d’un rêve fragile pourt’étre acquittéenvers \ lui ?.. qu’on peut, dans cette vallée de larmes, vivre un éternel chant aux lèvres, comme là-haut, | % au séjour d’extase, font sans douteles séraphins ?.. | Et, tandis que l’incendie, les massacres dévorent les | Ê cités d’Italie, vous jugez avoir assez fait en caresDe sant une image insensible dans l’ombre exquise ; d’un palais! Ah! tant que le monde sera monde, vous qui ne pleurez pas vous-mêmes, de quelques noms retentissants que vous décoriez votre ouvrage, | vous ne serez pas dignes de délier la sandale d’un | humble moine élevé dans la charité !… Il pourra | toujours vous apprendre la plus formidable leçon !.… Tu veux vivre !.. T’es-tu demandé ce qui fait le fond de la vie? Ne vois-tu pas que tout est fantôme et nous échappe comme le vent? qu’il faut s’attacher | à une foi qui dure? Ne sens-tu pas que tu es un homme, un homme avant d’être un artiste, et que tu dois voler près des tiens ?… Je vois s’émouvoir ton visage. Il ne m’avait donc pas trompé !.… Pourquoi suis-je troublé de la sorte ?… Vous ne m’aviez pas parlé ainsi… Ce n’est pas cependant un nouveau langage… Sans doute, une voix importune m’avait murmuré de telles choses… Mais qu’ai-je à faire de souffrir pour ceux que je ne connais |

Le Christ déjà, sans te connaître, a souffert mille ù
morts pour toi… 44 Que sais-je ?.. Il ne m’a pas sauvé, puisqu’il ÿ n’éclaire point ma voie… f As-tu jamais eu pitié de lui?… As-tu jeté même un regard sur ses blessures entr’ouvertes ?.… T’es-tu arrêté sur la route pour le rafraîchir d’un verre Je ne l’ai pas rencontré sur ma route… entendu les cris de la faim… Sous les traits de . l’infirme et du pauvre, c’est lui, ton Sauveur, qui : _ t’appelle, lui, Jésus, l”immortelle pauvreté !… PeuxL tu bien lui fermer ton oreille ?.… Ne vois-tu pas mille bras qui t’implorent ?.… Ne sais-tu pas que Florence, ta mére, agonise sur un grabat ?.. que la peste aigrit son haleine”?… que ses ennemis se concertent pour lui porter le dernier coup ? | Pour la défendre, que puis-je faire ?.…

OT Tu peux donner ton corps, ton âme, tous les jours ; de ton indolence… Penche-toi sur les misérables.… 30 Le labeur ne te manquera point… L je Est-ce à dire. que je sacrifie tout ce qui a fait ma Ex fierté ?.. le talent, si frivole soit-il, dont peut Gent s’enorgueillir Florence? Prétendez-vous dépeupler #4 ma vie de ses visions radieuses ?.. n’est-ce pas 081 , , 5 assez d’arracher l’amour ?.… : 4 A Le Christ a dit au jeune homme riche : « Vends

tes biens, si tu veux me suivre… » Le sacrificeest

  • sans mesure… On ne compte pas avec lui! ; à Vos paroles frappent sur mon âme comme des haches dans les clairières.. elles volent, éclairant no des ruines, comme des flambeaux dans la nuit. #2 Frappe toi-même avec elles, frappe! Tu verras le ur N’est-ce pas un crime ?.. Je l’ignore… D’un côté
  • c’est le monde qui rayonne, en ses floraisons infi- |

_ nies.. de l’autre, c’est un obscur abime, où m’attire ‘a je ne sais quel effroi.. ‘5 Va, laisse-toi rouler dans l’abîme!. Tu seras Le A recueilli par des anges qui t’éclaireront de leurs ie: Un silence. Une cloche sonne. Des moines, deux à deux, en PNR file grise, passent dans le couloir du fond et disparaissent Va dans le cloître. ‘ HE Je ne peux pas!… ils ne renonçaient point à la 4 félicité terrestre, ceux qui ont pu fuir encore jeunes # vers un si sauvage abandon! : hs 4 Qu’en sais-tu?.. elle s’offre à tout homme, la ‘2e __ menteuse et fuyante chimère!.. Tu ne sais pas 1 _ quelle cicatrice cache la robe de chacun de ces “2 __ moines qui ne montre qu’à Dieu son cœur nu… pe : Vous êtes trop haut pour moi, mon Père… Je ne U _ suis pas un saint, comme vous}… KR k . Hélas! les Saints sont encore des hommes !… les 4 …_ plus attachés à ce monde, Jérôme, Augustin, Fran- ik _ çois même sont allés le plus haut loin de lui… Qui !

peut se dire sans défaillances, avant le Calvaire ‘4 IR suprême que l’on monte en portant sa croix ?.… Si à ê % nous sentions de toutes nos fibres que noussommes k | des ombres qui passent, nous irions au ciel d’un È is seul vol, où siègent en paix les Martyrs! Mais la F ÿ chair obscurcit la pensée. Nous avons tous besoin Mon père! Vos yeux sont pleins de larmes! ; J’ai connu un enfant de ton âge, trop vibrant à 4 4 toute tendresse, que la lecture des poèmes, le chant j d’une musique suave faisaient pleurer d’amour, le |

  • soir. Cet enfant, les crimes des hommes, les san- À glots de la dolente Italie l’ont fait se jeter dans un l | cloître. Il pensait y étancher toutes les soiïfs de 4 son âme follement altérée… Je me souviens de lui | l devant toi… ; Cet enfant. cet enfant… c’était vous ?.….. C’était moi. je le crois à peine! ù Vous avez connu… nos faiblesses? Ces idoles que vous détruisez ?.… #

Si je n’avais éprouvé leur puissance, je ne les re- à | Prenez tout, prenez tout, mon Père! Tout, tout, tout! Je vous donne tout! SAVONAROLE, lui ouvrant les bras Sandro s’élance vers lui. Ils s’embrassent d’une longue _ Accueiïllez-moi parmi les vôtres. Je veux revêtir la robe blanche. Non, l’heure n’en est pas venue… La pénitence est un don très rare… Cela ne se fait point par surprise. Le cloître n’est pas non plus ce que tu penses. Il ressemble à toute autre chose humaine. Ce n’est que le vestibule du ciel. Ne me laissez pas sans assistance! Je retombe- rais dans l’ornière.. J’ai besoin d’un grand dévouement! ;

8 . Vois-tu ces lettres? elles sont destinées au roi

me. de France… Le sort de Florence en dépend peut- f

n°: être. Il me faut un prompt messager. L De. NE C’est un grand message. c’est aussi untrès grand Le TA SAVONAROLE, lui tendant les lettres nn | Ne Avant de partir. ne pourrais-je pas la revoir ?.. |

t de. L celle, louvre, et fait un signe à Françoise, qui revient avec Jui Fe er > dans la cour. Son visage est comme extatique et rigide d’avoir | D. pleuré. Un court silence) Ma fille, la grâce a fait son PV: œuvre… il nous quitte pour un long voyage. “4 100 Dites-vous un fraternel adieu. 6 + “4 ‘ Françoise s’approche de Sandro. Ils se parlent à voix F Ê |

(HS Adieu, pour cette vie. + ni: qu Nous ne nous reverrons jamais ?.… te Un jour. un jour… dans l’autre monde! 07 Je vous quitte, mais je vous aime… 40 ÿ Taïsez-vous !.. taisez-vous!.. Adieu. LR ; I lui prend la main et la porte à ses lèvres; elle se penche Pa ÿ ; vers lui et lui baïse le front. nue FR _ Elle s’enfuit légèrement. Il se relève et fait quelques pas en de PE at

; la regardant disparaître. Il s’appuie contre une colonne, ci

: le bras sur son front. Un silence. Revenant à Savo- “A 1 Les lettres. donnez-moi les lettres. Re

SE Les voici. L’une d’elles contient les instructions

| nécessaires. Éloigne-toi de Florenceavant l’aube. “4 Va, mon fils, le Seigneur te conduise!… (Sandro sin #40 cline devant lui et sort. Il écoute les pas qui s’éloignent. Après 4 è A un temps) Mon Dieu, pour tes voies insondables, sois à 54 béni par ta créature! Je désespérais ce soir P be: même. et peut-être le salut du monde est-il en route W sous ces astres… Que la terre et le ciel prient et ol PS: pleurent ensemble, afin que je voie de ces yeux A 12 blanchir ton aube rédemptrice !.… Mais, quand leurs SA F4 paupières lassées devraientse refermer dans l’ombre, | 1 mon Dieu, je te bénis encore d’avoir pu sauver ces

10 4

Salle des fêtes du palais Ridolfi, provisoirement transfor- He mée en salle du Conseil des Huit. Fenêtres munies à l’exté- 210 rieur d’épaisses barres de fer forgé. Portes de chêne à droite nn et à gauche. Sur une table une urne de bronze et des fèves TT bianches et noires. Sièges épars autour de la table. Trois ni seigneurs àgés y sont assis; ils causent à voix basse avec “2 des soupirs en hochant la tête. Quatre autres, dont Machia- 4 vel, sont debout devant une fenêtre, observant le spectacle rte | du dehors. Dans un coin, sur un escabeau, le greffier Cec- Ne 1 cone, bossu, compulse un dossier de paperasses. RS Quelle cohue !.. La place est comble! aux por- (2 tes, aux fenêtres, dans les boutiques, sous la rin- Ft. j ghiera, sur les marches de l’église, jusque sur les ER toits, ma parole ! rien que des têtes florentines !.. On “4 dirait un tableau du jugement dernier! 412 | Voyez ce compagnon contre le mur, à cheval sur 10

. _. une gargouille!… le drôle a une place de choix, ve pourvu que son haut-de-chausse y résiste! à Et cet autre, debout sur son âne, et qui porte un É a petit enfant ! L 4 Jour de fête pour Dolfo Spini !… A-t-il une assez # À 7 belle cuirasse!.… Il se pavane en flairant les coups. va à * Il prend la taille d’une paysanne… Celui-là ne perd 34 He jamais son temps. ) “ Voici quatre heures que tout ce monde ne s’est pas A FA mis sous la dent une olive… Ils vont avoir le ventre d tt creux comme des tambours suisses. 6 1 Fa Tant mieux, ils n’auront pas d’oreilles. Le Frate 1 Ne aura beau sermonner !… à | On va leur servir tout à l’heure un beau rôti de F “11 moine !.… Si l’épreuve, du moins, a lieu… À à Où donc est le lieu de l’épreuve ?.. ù | j Là, sous tes yeux… Ne vois-tu pas cette double |

file de fagots, entassés les uns sur les autres sur un 4 espace d’au moins vingt pieds ?.. Un homme peut 4 y passer tout juste… Quand ils flamberont, il aura Û Je m’étonne que le Frate ait accepté une pareille gageure.…. Je le croyais moins fou. Il ne l’est point… Il n’a pas répondu en personne, seul un de ses disciples a parlé… Nous avons pris celui-ci au mot, sans attendre que le Frate le dé- mente, et fait afficher toute l’histoire… Nous verrons à présent ce quil va dire devant un tel aréopage. Un homme providentiel, ce franciscain, d’avoir inventé le défi! Ha! Ha! s’offrir comme une oïe grasse pour faire griller un confrère… Une cuisante facétie s’il en fut! Je suis curieux de l’épilogue.…. Qui donc l’a déniché?

4 Pas une intrigue de Florence sous laquelle on ne 1 le trouve embusqué ! 4 Il est plus fort que les gens d’Église! C’est trop d’honneur que vous me faites. Voici notre gonfalonnier, messires.. Longue vie RIDOLFI, entrant par la droite | Magnifiques Seigneurs, je vous salue… Nicolas Machiavel, un mot… (Il le prend à part. A mi-voix) — Qu’augures-tu de la foule?

Douteuse. Valori, avec ses Piagnoni, peut teniren échec Dolfo. Comme dirait Bautista, mon maître, la canaïlle fera pencher la balance… C’est l”événe- # ment qui décidera. ( Ton moine est-il prêt? 4

Heu! heu! il attend dans la salle voisine. L’im- ; bécile commence à pâlir, ses jambes flageolent | sous sa bedaine. Il sera bon de le secouer. |

RIDOLFI, baissant encore la voix

Une capture très importante… Sforza me l’a expédiée cette nuit. Un messager de Jérôme au roi de France, porteur de missives signées… On l’a 3 pris dans le Milanais..

Bah!… et ces missives ?..

Appellent Charles VIIT à l’aide et parlent de dé-

poser le Pape!

Tiens! Tiens! pas fou, Savonarole… Il nous préparait une surprise… De là son assurance nouvelle, et ce miracle toujours suspendu… Bien joué! je lui rends mon estime… Mais nous le tenons !.… (Souriant) Pour le coup, Roderic Borgia va être vraiment en colère! Je voudrais l’entendre…

Autre chose… sais-tu le nom du messager? San-

dro Botticelli lui-même! Je viens de le voir à

l’instant. Et on ne l’a pas saisi sans peine… Ila fait une défense de lion… à | Des moulins à vent, ces artistes! | Ma femme, rien que d’ouir la chose, s’est, ma foi, presque évanouie.…. J’ai dû lui jurer la vie sauve pour ce blanc-bec.. C’est à n’y pas croire! Voilà de quoi sert en politique une figure avantageuse : on a toutes les femmes pour soi. Aussi viens-je d’expédier à Viterbe notre disgracieux A Michel-Ange… Comme l’autre, il en tenait pour | Jérôme, mais, avec son visage maussade, il y aurait L laissé la peau… Ce qui, vraiment, serait dommage. | D Tenez cette carte en réserve. Ne la jouez qu’au . ; C’est convenu. } MACHIAVEL, indiquant le groupe le plus proche Méfiez-vous des gens tristes. | / Oh! pour ces trois-là, je m’en charge… (Ns remontent vers les autres Seigneurs. Tous prennent place autour de la table.

Ridolfi seul reste debout.) Messires, je vous ai réunis : pour prendre une décision grave. Vous n’ignorez ‘ ÿ pas les circonstances. La sécurité florentine est me- Ml nacée, à l’extérieur, par une ligue chaque jour plus A puissante. Le commerce, autrefois si prospère, est
ruiné par l’interdit. Parmi nous une faction exaltée, — fléau coutumier des Républiques, — maintient la révolte religieuse, proscrit, dans son emportement, nos richesses, les chefs-d’œuvre de l’art, les récréations innocentes. Tout cela, vous le savez, pour un moine qui abuse de l’esprit de la foule, et dont le prestige funeste n’a pu être détruit jusqu’ici par ses fourberies répétées. Voici cependant qu’il chancelle et que l’heure d’agir est venue. Un autre moine s’est levé qui, pour démasquer l’imposteur, l’a défié d’accomplir devant le peuple ce miracle qu’il diffère toujours, s’offrant, au péril de sa vie, à franchir un bra- | sier ardent sur une longueur de plusieurs aunes, si Jérôme Savonarole acceptait de subir l’épreuve. Nous avons déjà pris soin de faire en sorte qu’il ne pût se dérober sans scandale. Il faut que, devant tout le peuple, il soit aujourd’hui confondu. Alors nous le tiendrons à merci, mais veillons à saisir l’avantage, car nous avons affaire ici à un adversaire subtil, prompt à inventer des ressources. Il importe de tout prévoir et de le frapper à coup sûr. Je vous propose donc, si Savonarole ne relève point le défi, de le déclarer dès maintenant traître envers Flo113

rence et l’Église, afin de pouvoir le livrer sur l’heure | au Pape qui le réclame à grands cris. Les mesures à ; cet effet sont prises, et vous n’avez plus qu’à les ap- | prouver. Dans la surprise de la foule nous pourrons agir sans encombre, et nous serons ainsi délivrés de cet obsédant fanatique qui nous pèse depuis si longtemps et qui mène Florence à sa perte… J’espère que nous sommes tous d’accord? Que vos Seigneuries me permettent de faire entendre une autre voix… Quand j’écoute de semblables choses, je ne sais ce que je dois préférer ou | pères, fondateurs de notre cité, avaient cru qu’on traiterait ici de pareilles questions, ils n’auraient eu | cœur à rien faire. Je crains que par notre attitude À nous n’ayons à subir des railleries, oui, peut-être du | monde entier, où le frère Jérôme est tenu pour un homme saint et honorable, surtout si l’on vient à À connaître celui qu’on veut lui opposer. Ce n’est pas . la faute du Frère si le vin pur tourne en vinaigre, et nous ne devons pas oublier qu’il a fondé la Ré- publique. Mais notre ville est tombée plus bas que je ne l’avais jamais vue, dans mes années déjà trop R

_ longues, et l’on n’y entend plus que des murmures… Je supplie donc vos Seigneuries de mettre fin à cette affaire par tous les moyens convenables, sans qu’il en résulte un malheur, un dommage pour cette | ce Il se rassied parmi les murmures et les haussements d’épaules. Seul le vieux Girolamo Gini lPapprouve de la tête en silence et lui serre fortement la main. Le seigneur dell Antella exagère. Son grand âge le rend trop craintif. Je ne vois pas où tendent ses paroles. La gloire de Florence est notre souci comme ! Je dis, messire Gonfalonnier, que c’est une chose misérable quand la parole de l’honnête homme ne prévaut pas devant le peuple contre celle du charlatan !.… Mon avis est qu’une brouille de moines ne devrait pas nous occuper. C’est affaire de Rome, où l’on canonise; nous ne devons songer qu’à la paix publique. Si l’épreuve du feu y pouvait grand chose,

je serais pour l’épreuve du feu; je n’y vois qu’un tison de discordes. Quand nous aurons brûlé Savo- L parole, que diront demain ses partisans ?.. Si vous . voulez faire une épreuve, qu’on plonge les deux | moines dans une cuve d’eau tiède! Nous verrons ni celui qui sortira sec! C’est une idée. Vous perdez la tête!… Vous oubliez que le peuple est là, attendant qu’on lui serve pâture !.. S’il ne je s’en prend pas à Jérôme, c’est à nous qu’il demandera compte !.. L’heure des disputes est passée, il n’est plus que d’avoir raison! La loi, pour condamner Jérôme, exige notre vote unanime… Je vous demande de le condamner !.…. Il sera trop tard tout à l’heure…

{ Un silence. Sur un signe de Ridolfi, Ceccone présente à Purne à la ronde. Chacun y dépose une fève. Ceccone d donne l’urne à Machiavel. ;

MACHIAVEL, comptant les fèves a Cinq fèves noires et trois blanches! Ils se regardent avec méfiance. RIDOLFI, frappant sur la table ’ Je ne supporterai pas cet affront!.. Jevousledis,

même malgré vous, je livrerai Jérôme s’il recule… } . Je l’ai promis à Romolino… Mais je me rappellerai 1 les traîtres… S’il y a du tapage dans la foule, si elle réclame des victimes, nous saurons les demeures à désigner. Prenez garde, cette fois, à vous-mêmes, | à vos femmes et à vos enfants |… Pour ce vote, voilà ce que j’en fais! 11 balaie du revers de la main les fèves blanches et les fèves noires. L’urne circule de nouveau. Un profond silence. Les huit fèves, cette fois, sont noires… Maintenant le Frate peut venir !.… Il siérait peut-être, en attendant, d’introduire le frère Francesco. Nous avons intérêt à l’entendre. C’est juste. Fais-le venir, Ceccone. Ceccone sort par la porte de gauche et revient au bout d’un instant suivi de Francesco di Puglia. C’est un gros moine à face rubiconde, vêtu de la robe grise des Franciscains. Deux frères de l’ordre l’accompagnent. Il salue obséquieusement et regarde autour de lui avec Révérendissimes Seigneurs, Dieu vous tienne en joie. Je suis votre serviteur très humble…

C’est toi qui as défié Jérôme de subir l’épreuve du 1 C’est. sans doute, votre Seigneurie. c’est moi… Je l’ai fait… dans mon zèle… Es-tu prêt, en ce qui te concerne, à tenir le Sans doute! à tenir le défi que tu as porté ? FRANCESCO DI PUGLIA, avec épouvante pauvre mère. vêtu de cette souquenille… à entrer. dans le feu dévorant ?.. à marcher pieds nus… sur | la braise ?.. Mais je serai brûlé tout vif! brülé comme un poulet qu’on plume! Votre haute Seigneurie. plaisante ?.. | N’est-ce pas ce que tu as proposé ? ; FRANCESCO DI PUGLIA, avec désespoir % Je ne l’ai pas proposé. pour mon compte !.…. C’était pour faire pièce à Jérôme… Je ne croyais

| pas qu’on ferait tant de bruit. Être brûlé vif! Ah! Jésus! Ah! mon doux patron saint Fran- çois !… Moi qui n’ose même pas, la nuit, moucher de mes doigts une chandelle! Grâce, Seigneurs saint… Comment voudrais-je quitter cette vie ?.…. Je sais bien que je prendrais feu comme une tonne de | cervoise. Je suis un honnête et paisible moine… Je m’emporte, comme cela, en paroles, quand beaucoup de monde m’écoute… mais je n’ai jamais fait de mal à personne, homme ni bête sur la terre. pas même au petit chien d’une dévote.. J’aime trop la bouteille, peut-être, surtout au moment des vendanges…. c’est mon seul péché… Grâce! grâce !.…. Seigneur Machiavel, vous me connaissez… Ne me mettez pas une pierre au cou!… Grâce, mon cher Seigneur !.… Miséricorde !..… J’embrasse vos nobles Il se jette à genoux en larmoyant aux pieds de Machiavel qu’il baise avec ferveur. Relève-toi donc, animal, et ne fais pas cette laide grimace !.… Tu n’es pas encore en enfer !.… Machiavel, qu’est-ce que signifie ?.….

Le Bon Seigneur, je vous prends à témoin! Le : seigneur Machiavel m’avait dit : « Va de l’avant! Crie à pleine gorge! Invente tout ce que tu voudras!.. je te tirerai toujours d’affaire… » Je l’ai L AE cru, voilà mon seul crime… j’ai eu trop de simpli- ; Éclat de rire général. Machiavel hausse les épaules, sans pouvoir s’empêcher de sourire. | IL est certain que ce pauvre diable serait victime 5 de son zèle si on lui infligeait malgré lui le désagré- Î ment qu’il redoute. Il y a moyen d’arranger les À choses en ne les poussant pas trop loin. Après tout, * que voulons-nous de lui? Qu’il fasse bonne conte- F nance. Il n’est pas tout à fait nécessaire de brûler ce ] corps bien nourri. De deux choses l’une : ou Jérôme | refuse l’épreuve, et l’autre est sauvé. Ou Jérôme à l’accepte, mais on exige qu’il la subisse le premier. Si, comme il paraît fort probable, il y trouve une 4 mort désastreuse, l’humanité réclame de nous que | nous prévenions une seconde catastrophe et que . nous sauvions ce héros. La populace y trouve son J compte, et la soldatesque, au besoin, est là pour nous prêter main-forte.. Tout le monde est content de cette façon.

| FRANCESCO DI PUGLIA, qui a écouté bouche béante
et s’est relevé peu à peu, maintenant debout y Ainsi… l’affaire est toute différente… Je suis ÿ votre homme pour ce métier-là.… : Il serait même juste, il me semble, de témoigner à saint François notre gratitude envers son ordre. Les dons terrestres ne le touchent guère, maïs les pauvres ont besoin d’argent. Je propose de promettre à ces dignes Frères une somme de mille Signes d’assentiment des Seigneurs. Ah ! divin Seigneur !.. Salomon lui-même !.… Tais-toi, pleutre!… et tâche d’être plus brillant tout à l’heure… | Vous allez voir!.… On entend au dehors le chant d’un 7e Deum et une grande clameur : le Frate!.. Les Seigneurs se la répètent à voix :

C’est bien lui… Comme toujours, tête haute. Un ) frère vêtu de rouge l’accompagne… Dominique f Buonvincini… Des têtes se découvrent… beaucoup ( de têtes. Ah! des poings tendus! Il paraît ne L . rien voir. La foule s’ouvre sur son passage. Il est presque arrivé à la porte. Il va monter. Il revient s’asseoir. Un silence. Tous regardent vers la porte de droite qui s’ouvre et laisse entrer Savonarole appuyé sur le frère Dominique vêtu d’une chape couleur de feu. Quelques dominicains ferment la marche. Savonarole : s’avance d’un pas ferme au-devant du Conseil des Huit, s’arrête sans le saluer et fixe les yeux sur Ridolfi. Tu connais le défi, Frate ? Tu as vu que l’épreuve ; était prête. Ton adversaire est devant toi. On L n’attend plus que ta réponse… ; Ce défi était venu jusqu’à moi, mais je ne l’avais | pas relevé, jugeant l”embüûche trop grossière. Le ‘ frère Dominique, que voici, a répondu sans mon aveu, dans l’élan d’une colère pieuse. Je l’en ai Admirez, Seigneurs, l’impudence !.. Le renard est tiré de sa tanière par le bout pointu de ses

oreilles. Il voudrait bien y rentrer encore… Mais les poules l’en empêcheront !.. Réponds en paroles nettes et claires! Ma réponse est faite : c’est non! Dieu ne m’ordonne point de subir une épreuve impie. Lui témoigner au lieu de son maître. Jene l’en détourne Je suis prêt à entrer dans le feu ! Non content de trembler pour son corps d’infirme, il pousse en avant un novice !. Qu’à cela ne tienne !.… Rondinelli peut bien faire face à Dominique !… (ll montre un de ses acolytes) Moi, c’est à Jérôme que j’en veux! Bien, ad hominem !… Coup pour coup!.…. Et je demande à vos Seigneuries, pour mettre à nu toute l’imposture, des armes contre le sorcier !.…

changer de froc avec lui! Qu’on ne lui laisse ni rosaire, ni amulette, ni hostie bénite !.… Vous | daignerez ordonner aussi, pour qu’on le connaisse 1 bien à ses œuvres, qu’il marche sur la braise le premier! Je veux bien me sacrifier, moi, pauvre : homme, mais non pas pour la gloire de Satan !.…

Réponds, frère Savonarole ! | J’ai répondu… Satan toi-même, tu ne tenteras ti) | point le seigneur ton Dieu ! | Tu criais si fort au miracle, et tu n’oses pas 1 l’accomplir ? J’ai redit les paroles secrètes des Visions qui m’ont visité. Je sais qu’elles venaient d’en haut. ; Elles seront un jour justifiées : je n’ai pas le pouvoir de hâter ce jour. j L’une au moins de tes prophéties pourrait être en effet bientôt mûre : le martyre, dont tu fais tant R

Ts au supplice, mais on ne dira pas que Savonarole a déshonoré sa dernière heure par une parodie volontaire. Je vois clair dans toutes vos manœuvres. Ah! tu vois clair dans nos manœuvres !… Nous À peut-être aussi dans les tiennes, plus et plus loin que tu ne penses !.. Qu’on fasse entrer Botticelli!.… (Un silence coupé de rumeurs. Ceccone introduit Sandro, qui vient sur le devant de la scène, faisant face au Conseil des Huit. Les Franciscains remontent à gauche. Savonarole, à la vue de Sandro, fait un geste aussitôt réprimé. Ridolfi à Sandro, lui montrant des lettres) C’est sur toi qu’on a pris ce message ? C’est sur moi… Des lettres adressées au roi de France et signées de Savonarole !.. Voici le gage de la trahison !.…. Il donne les lettres aux Seigneurs, qui se penchent avidement pour les lire, avec de confus commentaires. Mon Père! je fais votre perte! Pourtant, je me suis bien défendu !.… j’ai été surpris à Milan, la nuit,

par plus de vingt hommes d’armes… Ah! j’aimerais Û

SAVONAROLE, lui serrant les mains Pauvre enfant! je t’entraîne dans ma ruine !.… LES SEIGNEURS, après avoir lu, le poing tendu vers Reconnais-tu ces lettres ? Oui… C’est moi seul qui les ai écrites, celui-ci ignorait leur contenance. Il l’avoue! — Ils’en glorifie !— Il voulait déchaîner : la guerre! | Certes, j’ai appelé la guerre, pour la liberté de Florence et pour le salut de l’Église !.. la guerre, plutôt que la paix honteuse serve de toutes les tyrannies !.… Dis plutôt que tu rêvais d’être pape !.… ÿ

Si mon rêve s’était accompli, j’aurais été bien plus 7 que pape! Bientôt tu seras moins que novice! Tu vas être chassé de l’Église! | De la militante, peut-être… de la triomphante, non pas! Ouragan de cris au dehors : Le Frate!… l’Épreuve!.… A Écoute les cris qui te saluent !.… SAVONAROLE, avec angoisse Eh bien, si la mort me réclame, laissez-moi donc aller vers elle! J’accepte l’épreuve du feu !.… Trop tard! nous avons mieux à faire. Le peuple vient de se prononcer… Tu mourras, mais lentement et sans gloire, et tu gémiras sous la roue

  • entre les mains d’experts geôliers !.… Bourreau!.. avant de torturer mes membres, laisse-moi me justifier devant eux!

ES Tu te justifieras devant tes juges. Nous saurons bien apprendre au peuple ta défaite et ta trahison! È Il quitte sa place ainsi que les Seigneurs. À | C’est bien… vous tuez une corneille… un cygne ë ; viendra, que vous ne tuerez point!.. | LES SEIGNEURS, l’entourant, le soufflettent et lui crachent au ÿ visage. L’un d’eux lui tord les doigts, l’autre le frappe du » pied. | Prophétise qui te frappe !.… k Ras — Donne maintenant un tour de clef! ge — Tu seras brülé, toi qui brüles !.… À — Voilà le siège de ses prophéties !…

À Venez-vous, messires ?.… Is le suivent et sortent ensemble. FRANCESCO DI PUGLIA, avec emphase, montrant le poing | Judas !… (n éclate de rire.) Tu vas sauter dans la poêle . à frire, mon petit frère, tu vas sauter! (Sinclinant : très bas) Salut, Frate !.. (11 le souflette.) ; SANDRO, voulant s’élancer sur lui

SAVONAROLE, lui tendant la joue f 8 Frappe sur l’autre !… (Déconcerté, Francesco ricane et Si sort avec les Franciscains. Des hommes d’armes gardent les Sd portes.) O Dieu, tu t’es détourné de moi! Abrège, A mon Dieu, l’agonie !… Nous voulons mourir avec toi !.. Au dehors clameurs redoublées, qui ne cessent plus jusqu’à la fin de Pacte. Des cris forcenés s’entrecroisent : Tue! Tue! Palle!… Palle!… A mort le Frate!… Viva SAVONAROLE, se tordant les mains Hélas! que taï-je fait, mon peuple? je suis devenu fou pour toi! SANDRO, qui a ouvert la fenêtre, s’accrochant des mains aux barreaux avec une exaltation folle Les Seigneurs sont sous la ringhiera.. Ridolfi harangue le peuple… On agite le gonfalon.. Quelle tempête furieuse! partout des cuirasses, des piques! des hommes courent avec des lanternes!.… Dolfo lève l’épée… Assassin !.. Il frappe devant lui au hasard! Ah!… ah!… les Piagnoni se défendent! je les vois autour de Valori… Ils se battent comme des ombres, sans ouvrir la bouche… C’est beau! Si je pouvais descendre, et me battre !.…

Mon Dieu, pitié pour ceux qui frappent! Misé- ricorde à ceux qui meurent !..… $ La porte! entendez-vous la porte ?.. On la bat 1 en brèche, on l’enfonce !.… elle cède, elle tombe sous 4 les coups! Ils montent! ils montent! Qui estce ?.. (Un silence. Voix plus rapprochées : Viva Gesu!… Vioa ni: Gesa!.…) Viva Gesu!.. des Piagnoni!… ‘4 } Lutte confuse dans la salle voisine. Des hommes d’armes 4 \ sont renversés. Valori fait irruption, suivi d’une poignée “ de partisans. ‘4 VALORI, brandissant son épée et se retournant vers ceux #1 qui le suivent L ê Savonarole vit encore! à Cri répété de proche en proche : le Frate cit! le Frate n SAVONAROLE, avec horreur à Valori!… les mains toutes sanglantes !.… Du sang de Bernardo Ridolfi!.. Il ne goûtera pas sa victoire! | Ridolfi mort! Et Francesca ?.… LI

si Aux armes, vous tous! Elles traînent par | terre! Feu! Feu! Hardi, les Piagnoni !.. Ÿ Ils ramassent des arquebuses et font le coup de feu par la wa ; SAVONAROLE, dominant l’orage Frères, ne tuez pas!… Prions!… Les moines lui obéissent, excepté l’un d’eux, et s’agenouillent autour de lui. Ils répètent en sourdine des paroles qu’on n’entend que par intervalles : Saloum fac Il est tombé! c’est mon arquebuse!… Feu sur Ruccellaï!… FRANÇOISE, entrant par la porte de droite, avec un cri de joie SANDRO, se retournant vers elle Françoise! vous! fuyez!.. fuyez!.… Je suis veuve… où fuirais-je au monde? je reste… je reste avec vous!

dort Je me dois au Frate… la mort nous entoure! { ‘A La mort ?.… elle nous réunira! À 56 Ë SAVONAROLE, venant à eux, le bras levé 173 ÿ Je vous le défends!… Fuyez tous deux! Vous k. ‘# n’avez pas le droit de mourir, vous avez à vivre! 1 4 C’est moi qui vous le dis : Fuyez!.… D. ne Fuir… mais vous, mon Père… mais vous? 4 À Laisse les morts ensevelir les morts! Ne gt Non! Non! pas cela! Restons ensemble !.… ; 3 : Je ne veux pas que vous mouriez, Françoise! M

je ne veux pas que tout meure avec moi! Elleest

| libre, sauve-la, mon Sandro !.… D | #\ La sauver, soit, et revenir! A bientôt, mon

Fo Allez! Allez !… (Une salve d’arquebusades fait voler en - ÿ Bus | éclats toutes les vitres. La salle se remplit de fumée. Sandro EX 1 disparaît, emportant Françoise évanouie. Savonarole fait quelques F 5 Se _ pas vers la fenêtre démantelée. Il se détourne, ivre d’horreur, et 10 revient sur le devant de la scène) Italie! moribonde Me

  • FRÈRE SACRAMORO, tournant sur lui-même RE Je meurs. soutiens-moi, Dominique! M: : Il expire aux bras de Buonvincini. ie VALORI, la main sur son cœur, laissant tomber son arquebuse te ; Perdus !.… nous sommes perdus, Frate !.… tds Il roule aux pieds de Savonarole. 4 5

Tour du Palais de la prison, dite l’Alberghettino. Pièce ÿ Er obscure, close de toutes parts, éclairée d’en haut. Au fond, 4 large porte massive avec des ornements d’acier. À droite F5 et à gauche, couloirs sombres. Portes des cellules. Aucun M siège. Au début de l’acte, Machiavel et Romolino entrent en ‘15 causant par le couloir de gauche. pe

Alors, c’est pour ce soir ? 13

Pour ce soir. J’ai donné mes ordres. Convenez 1 “# qu’il est temps d’en finir. ne

Sans doute, sans doute, depuis un mois de ques- ‘100 tionnaires, de tortures superflues en somme, pour +4 lui surtout il est grand temps… En ce qui nous Mo.

re concerne, par exemple, le résultat n’est pas merveilleux. ‘4 S Que voulez-vous faire d’un pareil homme? IL avoue bien dans la souffrance… mais il s’évanouit F quand on le presse, et il se rétracte aussitôt remis. 1 C’est une besogne insupportable ! À Il est plus facile, évidemment, de faire confesser te A voir son apparence chétive, je pensais en jouer | à volonté… Nos bourreaux sont zélés, cependant, et : savent donner l’estrapade… Ilena reçuen un jour plus de quinze traits à la suite, jusqu’à être à peu près disloqué… j’ai craint de le voir passer sur l’heure. à | Bref, vous avez fouillé son corps sans pouvoir en tirer grand chose… moins encore de Buonvincini… Celui-là est un frénétique.… il tombe en extaseet ne sent plus rien. C’est de la folie pure. À

Oui, celle des premiers chrétiens. Vous êtes mal di | tombé, je l’avoue… Sans Geccone, qui est passé à maître en l’art de forger un procès-verbal, vous à étiez dans un mauvais pas. Encore, ce procèsverbal infidèle, Jérôme ne l’ayant point signé, il est pi nul, ainsi que vous ne l’ignorez.. À Qu’importe, si le peuple y croit ?.. K Le peuple fait semblant d’y croire… Ce n’est pas tout à fait la même chose… è Quoi ?.… Expliquez-vous, que voulez-vous dire ?.… Courons-nous là quelque danger ?.… Oh! pour ces jours-ci, pas le moindre. Les fausses rumeurs ont fait leur œuvre… Ses partisans, Car il en reste, sont traqués, bafoués, frappés. | les moines de Saint-Marc font ripaille avec les W bandes de Dolfo Spini, et n’entendent point le coq | chanter… La terreur règne sur la ville… tout le { monde attend un supplice.. Je songeais à plus \

Vous m’avez fait peur. Sitôt ma mission terminée, je retourne à Rome… il me suffit… Vous savez que le nouveau roi de France vient d’écrire ces jours-ci au Saint-Père une missive en faveur du Oui. Ces Français ont la passion de se mêler des affaires des autres sans qu’on le leur ait demandé… FA Vous voyez bien… Pas de temps à perdre. , Bah! Paris est loin de Florence… Pour moi, s’il faut que je vous le dise, il m’eût parfaitement suffi que l’ombre de Savonarole achevât une vie défaillante en cette tour d’Alberghettino. Il aurait prié pour notre âme, écrit quelques traités de morale, et nous n’aurions pas, vous et moi, un double | meurtre à nous imputer.. Un double meurtre! un double meurtre! deux religieux de plus ou de moins, en vérité, la belle affaire! Vous n’y songez point? $

Maïs si, quelquefois, quand je n’ai pas autre L Un ennemi mort ne peut plus nuire… je m’en E tiens à cette maxime… 6 Les maximes sont dangereuses; le contraire souvent arrive… Un ennemi mort devient plus grand. , Messire Machiavel, brisons là… J’ai en poche un ordre du Pape m’enjoignant de sévir sans retard; quand ce moine, que Dieu confonde, serait JeanBaptiste en personne. je ne discute jamais un | Vous avez raison, messire Cardinal. C’est un | point de vue indiscutable. Vous ne restez jamais sans réponse. Excusez-moi de vous quitter. j’ai à régler plusieurs détails. je tiens à lui faire ôter le froc par l’évêque de Vasona, qui a pris sourdement sa dé-

4 C’est une attention délicate, et d’excellente polik ‘ tique. Que je ne vous gêne point, je vous en prie. à ; je reste ici quelques secondes… j’ai un mot à dire “ Nous nous reverrons tout à l’heure. Late n Ce bonhomme et ses mines papelardes ont le don : de m’impatienter..… Ces gens-là ne sont pas faits 1 de notre pâte… Ils allument un bûcher comme 4 un cierge, avec des grimaces de componction…. | Tu sais que la cérémonie approche… Savonarole est-il prévenu? : j Oui, messire.. j’avais cru déjà… ; Tu as bien fait. Va, continue… Comment a-til pris la nouvelle? {

Il a poussé un grand soupir, puis il s’est remis en L prières. Maintenant il dort… sa figure est calme. pa je ne l’avais jamais vue ainsi… #

Il n’a rien dit. fait aucune demande? 11 voudrait voir frère Dominique pendant un moment, seul à seul… Îls peuvent se voir… se rejoindre ici… Et… te voilà des siens, camarade? Allons, à moi tu peux tout dire. ki Oh! messire, c’est un saint homme, c’est un saint pour sûr, voyez-vous !.… | Oui… j’en avais douté, naguère… Maintenant, je le crois aussi. Que tournes-tu là dans tes doigts ? | Il m’a donné ce petit livre… pour me remercier ‘ de… de presque rien.

Montre-le… mais c’est son bréviaire!… Tiens, des notes… les Règles chrétiennes. des canzones, ; ù écrites de sa main… C’est un présent… Dans quel ques années, si Dieu te prête vie, ce petit livre vaudra son poids d’or… 4 : Oh! messire, je ne le vendrai point! # C’est bon. Faisons place aux deux moïnes. Avertis-les, car l’heure presse… Ah! attends, j’allais

oublier. Il se peut qu’il vienne tout à l’heure, pour visiter Savonarole, un cavalier et une dame… Ils frapperont à la petite porte, et se présenteront de ma part. Laissez-les entrer. 4 Il sort par la gauche. MACHIAVEL, réfléchit une minute puis hausse légèrement F é les épaules 4 Non… j’aime mieux ne pas le voir! 1 Il sort par la droite. BRATTI, rentrant, ouvre une petite porte à l’entrée de l’un des couloirs . É

DOMINIQUE, paraissant sur le seuil Que me veut-on ?.. Me voici, je suis prêt. Ÿ Non, ce n’est pas ce que vous croyez… Il va DOMINIQUE, avec élan Oui, il veut vous voir. Tenez, je l’entends.. Hâtez-vous de causer ensemble. Moi, je m’en vais. ( sort par la droite.) Par le couloir de gauche Savonarole arrive à pas lents, les : mains tendues, suivant le mur, les yeux mi-clos. Il est courbé, flétri, sans force. Son froc, déchiré par endroits, ne le vêt plus que d’un haïllon. Sur sa figure ravagée flotte pourtant une lueur ineffable. Il parle d’une voix défaillante qui se raffermit peu à peu. Dominique le contemple avec épouvante. Dominique! mon fils Dominique! es-tu là ?.. je n’y vois presque plus… viens! viens dans mes DOMINIQUE, avec un sanglot

C’est toi, mon enfant ?.. Tu es bien en vie? Ah! je ne distingue pas ton visage… je ne peux pas voir i « ce que tu ressens… Laïisse-moi toucher tes pau- ÿ pières, tes mains, tes bras… Ils sont brisés… Tes pieds, aussi? Oh! si je pouvais les laver, et te 4 Ps donner une robe neuve! On souffre atrocement, n’est-ce pas ?.. Maïs je sais… je sais ta constance. : Bratti m’a redit tes réponses. Parfois aussi, de ma cellule, je t’ai entendu crier d’angoisse. Ce n’étaient | 14 pas des cris de plainte… Tu rugissais comme un : : Je vous ai entendu aussi, mon père… Qu’ont:ils fait de vous? Qu’ont-ils fait? Vous êtes vieilli S de quarante années !.. l Moi… moi… je ne suis plus qu’une loque… mais . je mérite bien ma misère! ils m’ont surpris en état de péché… je n’ai pas pu endurer l’épreuve… je n’ai pas pu! j’ai faibli dans le piège !.… j’ai renié mes | prophéties !.. j’ai dit… Ah! tout ce qu’ils m’ont fait dire, pendant qu’ils faisaient craquer mes os !… Mon fils, dis-moi que tu me pardonnes… quemonnomne ‘ sera pas maudit! Il tombe à genoux face contre terre.

_ Relevez-vous!.. Relevez-vous!. Ayez pitié de D nous, mon Dieu! T0

Eh bien… ceci du moins me reste. je n’ai pas ES: _ signé! je n’ai pas signé !… ce que ma maïn n’a pas 70

écrit, ma main ne l’a pas reconnu !.. Ce qu’ils mon- 08

treront pour ma honte, ce n’est pas de moi… ce “22

n’est pas moi! Dieu, du moins, connaît l’impos- #4 “

ture !… (Un silence. D’une voix plus, calme) Laissons cela ‘E

je voulais te dire… On raconte que tu demandes à 72

être brûlé tout vivant. aussi que tu veux à voix #

haute te confesser devant le peuple… Est-ce : 4

’ DOMINIQUE, baissant la tête VER C’est vrai. s Fr de Ne fais pas cette chose insensée… Garde-toi de 128 . tenter la douleur, de choisir une mort différente. x fe ne

Es-tu sûr que ce grand courage ne fléchira pas un #38

instant ?.. Celui qui l’a donné le retire… EÉcoute- RE

moi, qui ai défailli… Quant au reste, à quoi bon FC des paroles ?.. Jésus-Christ s’est tu sur la croix… +7

Dieu seul console, au moment suprême… je ne ps:

ordonne rien… je te prie. pr

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Comme tu dis cela! La mort test donc une | Oui, je l’attends avec délices. Mon âme est toute É pleine de chants !.. Ainsi. tu ne regrettes rien au monde ?.… Regretter ?.. Quoi? à l’heure bénie où je vais franchir le dernier fleuve, et fouler les gazons célestes parmi les groupes bienheureux ?.… | O jeunesse, compagne divine, comme tu soutiens cet enfant !.…

Ces joies ne sont-elles pas les vôtres ?.… | SAVONAROLE, secouant la tête j Non… j’ai trop souffert, — trop vieilli, comme tu | le disais tout à l’heure, — pour goûter désormais quelque ivresse. Mon âme n’a plus ni soif ni faim…

Quand Dieu même, mon Dominique, m’ouvrirait ces régions brûülantes où ton cœur te transporte déjà, : je repousserais cette extase.. je ne veux plus que | Est-ce là… votre dernière parole 7… Je t’ai fait mal… oublie !.… oublie !… garde vierge ta foi surhumaine.… elle ne trompe pas ceux qu’elle anime… Durant cette longue agonie, j’ai compris, vois-tu, trop de choses… des choses que je ne peux pas te dire. tu ne comprendrais pas, aujourd’hui… Maintenant, rentrons dans nos cellules… Allons J’entends des pas… des pas qui s’approchent !.. Oui, des pas légers. (Is se serrent l’un contre l’autre. Ne vous éloignez pas, mon Père. Ils ne nous sépareront plus… Un silence. Sandro et Françoise arrivent par le couloir de gauche et s’arrêtent sur le seuil, interdits.

6 Qui est là 2… je n’entends plus rien. .. On vient Y d’entrer dans cette salle… Que voulez-vous de nous encore ?.… Qui êtes-vous ?.. Qui êtes-vous 2… | Vous… Vous… ma joie et ma couronne !… je ne 6H mourrai donc pas désespéré !… Laisse-nous, mon j fils Dominique… Nous nous retrouverons bientôt. ‘ (Sort frère Dominique. Un silence. Il fait un ou deux pas en chan- è celant.) Pourquoi vous taire l’un et l’autre ?.. Ah! z, je comprends… je vous fais peur… Ne me regardez & point… Ne parlons pas de moi… Dites-moi d’abord quel prodige… Comment êtes-vous venus ici ?.. Par Machiavel… Il nous protège… Il m’a sauvé C’est bien. c’est bien… et toi, Françoise ?.… 1 Je vis retirée chez moi, mon Père… ils respectent en moi la femme… la veuve de Bernardo Ridolf….

Je comprends… vous êtes libres… mais tristes. é | Vos deux voix ne sont pas heureuses. Pourquoi n’êtes-vous pas heureux ?.… |

L Heureux ?.. Comment pourrions-nous l’être, à \ l’heure où vous allez mourir ?… i On peut être heureux dans un grand deuil… Ce n’est pas cela que je veux dire… Que vous manquetil? Oh! réponds-moi !.. Il sera trop tard tout à ; l’heure… Ce peu de minutes qui nous restent peut encore délivrer nos âmes, faire que sans regret je m’en aille. Vous n’êtes pas heureux… Pourquoi ?.… Nous ne savons pas notre route. C’est cela. oui, c’est cela. Parle! Tout s’effondre. tout est ténèbres… l’amitié, la patrie, l’église… Nous sommes libres… parmi des ruines. et si faibles, si misérables, si désarmés devant le monde, que nous n’osons plus nous

tendre la main, comme si c’était commettre un crime… Nous ne savons plus ce qui n’est pas men- L songe… ni s’il reste une vérité… si la misère et si le mal ne sont pas le dernier mot de cette vie… si la seule chose qui dure, ce n’est point un éternel sanglot.. Vous étiez notre force, mon père. Nous attendions tout de votre parole… Vous nous aviez soulevés si haut, par le miracle de votre exemple, que la chute, à présent, nous accable..…. Nous n’avions pas cru que vous pouviez mourir… et nous, survivre. et qu’il faudrait recommencer, | dans le crépuscule qui s’ouvre, ah! quelle existence décolorée!… Vous parti, qui nous restera ?.… Qui nous restera ?.… Vous… vous seuls… c’est assez pour vaincre… je n’ai plus rien à vous donner… Osez vivre, et vous comprendrez… tout s’éclaircira quelque jour… Rien 1 n’est perdu, si quelqu’un espère. Il faut être heureux!.….. vous êtes riches… Ne vivez pas comme des mendiants… Vous n’avez pas besoin du monde. 4 C’est lui qui attend de vous l’aumône… l’aumône d’un peu de bonheur… Il faut être heureux pour donner la joie… la joie qui rachète et qui lave… tout le sang et toutes les larmes… Il faut être heu190

| reux sans attendre… Comment l’humanité vivrait- ki elle, si personne n’osait commencer? Vous portez 3 | l’avenir en vous-mêmes… Comprenez-vous, mes pe- 0) | tits enfants ?… Ne croyez pas que ma tête s’égare… J’ai dit, je sais bien, autre chose… quand l’orgueil roidissait mon échine… Maintenant que mon corps est broyé comme l’olive sous la meule… que mon cœur est le ciel du soir où subsiste un lambeau de | lumière… croyez-en mon suprême soupir! è Parlez… oh! parlez-nous encore! Vous voulez savoir… quand j’ai compris? Après les journées de torture… quand je rentrais dans ma cellule, épuisé, rompu, je songeais alors… non pas à Florence ni au Pape… ni à mon œuvre inachevée… fantômes disparus dans la nuit… pas même au ciel plein d’auréoles… Non… Une voix pure et ancienne s’élevait, chantait dans mon âme… j’étais emporté sur des ailes… bien loin… vers mon passé d’enfant… Alors, je revoyais la vie comme du fond de mon tombeau, avec des prunelles ouvertes. la jeunesse. l’amour… oui, l’amour! le bonheur à donner aux hommes… toutes les fièvres de vingt ans. Aussi, par ma fenêtre étroite, je pouvais entrevoir la campagne… les choses à la fin du jour…

4 J’enviais le laboureur qui passe, et le pâtre, etle vagabond… Ah! j’aurais donné en ces heures une éternité glorieuse pour pouvoir tenir en mes mains le trésor des journées disparues, et sangloter comme jadis, la tête sur les genoux de ma mère, sangloter d’un désir d’enfant! Vous… vous pour qui le jour se lève à peine… hâtez-vous de vivre! hâtezvous! Si vous restiez avec nous, mon Père, oh! qu’ensemble nous serions heureux! ;

  • Si j’étais demeuré parmi vous, je ne vous dirais pas ces choses. Sandro, nete souviens-tu pas qu’un jour. tu me parlais d’un autre monde, d’un monde plus beau et plus jeune ?… : Un jour, oui… un jour de folie. quand je ne à savais pas moi-même… Et voici que la vision se ranime avec vos paroles, se ranime et se transfigure. Elle se déroule à l’infini! Va donc… va vers le nouveau monde, selon ton cœur! C’est là… mon vœu!

Ah! vous ressuscitez la vie !… vousilluminez tout 6 La Vie! oui, je vous rends à elle… je vous | donne à elle tous deux… Approchez-vous, que je 3 touche vos têtes… que je vous réunisse enfin. (ls | tombent à genoux devant lui. Il étend la main sur leur front.) Je vais mourir et vous allez vivre… apprendre ce que je n’ai pas su. Malade, j’ai voulu guérir les autres. j’ai voulu étouffer la nature sous une discipline farouche. Elle triomphe, et je suis vaincu… mais vous me restez, vous, ma revanche… Soyez l’aube qui naît de la nuit, le printemps qui sort de l’hiver, | l’arc-en-ciel qui jaillit de l’orage, la fleur qui germe de la tombe… soyez l’espérance de la terre qui repousse immortellement !.. En ce monde abject et infirme, ce monde en proie aux bêtes fauves, ce monde de bourreaux et de lâches, de jouisseurs et de martyrs, soyez ceux qui prient sur les cimes, ceux qui éclairent toute l’ombre comme des flammes sur les monts !.. Aimez, afin que vos enfants réparent toutes nos défaites… Créez, pour qu’il reste de vous un témoignage d’allégresse.. Que votre vie soit une trêve, une musique, un accord d’amour dans le vaste ouragan de la haine… En attendant que l’âge des lys éclose de cet âge

de ronces, soyez un chant! un chant! un d: Les bras de Savonarole retombent. Il reste la tête levée, Æ k comme ravi de béatitude. Sandro et Françoise se relèvent ‘4 a en silence et demeurent appuyés lun sur l’autre. ke à Mon Père, le moment est proche… On peut tout ñ voir de ma cellule… La place, au dehors, est déjà comble. Ils ont élevé l’échafaud.. | Maintenant, je suis prêt à te suivre. % Malheureux !.. malheureux que nous sommes !.… nous ne pensions plus à la mort! FRANÇOISE, avec un grand frisson At, Pas encore… Non… pas encore. Allez-vous pour ; ” jamais. disparaître ?.. Ne reviendrez-vous pas près J Je ne puis dire cela, ma Françoise… Je vais où vous viendrez vous-même… comme ceux-ci… comme nous tous… je m’en vais où les pleurs s’apaisent.. ? vers l’aube de l’éternité… Ici, toute parole expire… ; Il faut se taire… il faut prier… — Quelqu’un ?.…

Frate, Frate, l’heure est venue… Ils finissent de dresser le bûcher. SAVONAROLE, s’appuyant sur Dominique et se redressant de toute sa taille | Le bûcher !.… le bûcher de Jean Huss !.. aujour- c d’hui de Savonarole !… demain d’un autre qui nai- Û

  • tra !.. Non ! ils n’ont pas fini encore! Il faut qu’il | monte !.… il faut qu’il monte !.… qu’il emplisse l’Eglise entière. pour qu’elle croule dans l’immense M. incendie !.. et que l’homme reste seul et libre, seul et libre, au soleil de Dieu !… (Un silence. La porte du J milieu s’ouvre du dehors, laissant voir en contrebas, dans une 5 pénombre lugubre, la place publique où s’entasse une foule immo- à bile et muette, séparée par un large espace vide. La nuit tombe, des torches brülent. La perspective est close au fond par de hautes maisons obscures, qui masquent tout à fait le ciel, sur lesquelles pourtant se détachent une potence et un bûcher.) N’est-ce pas… la grande porte qui s’ouvre ?..
  • Que vois-tu.. devant nous ?.. Ÿ

34 La foule qui se tait… elle attend… la route est ::S Soutiens-moi… Viens… Allons. ne As “3 Ils s’avancent lentement vers le seuil. 7 4 FRANÇOISE, les yeux dilatés, se détournant 15 $ Nl du hideux spectacle (RE € nt: Sandro… Sandro… n’entendez-vous pas ?… ilme k semble que l’air résonne d’un son de Iyres invi- M Ke SANDRO, se traînant sur le sol, baise la robe de Savonarole x: 4 “à ” Savonarole se retourne, très calme, le doigt sur ses lèvres. « ? 11e Il lève la main vers le ciel. Il reprend le bras de Domi- 4 4 2 À F nique. Tous deux descendent vers la place, où lombreet lé, le silence semblent s’accroiître et suspendre le cours du g

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