VIII-2 · Deuxième cahier de la huitième série · 1906-10-20

La vie de Michel-Ange

Romain Rolland

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Ma vie de Michel-Ange \la vie de Michel-Ange

x Le VE paraissant seize fois par an &

| 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

185010

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et : dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si MU grand nombre de documents, de textes formant dos- 5462 #1 siers, de renseignements et de commentaires; — un |: k si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — ur M si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; de biographies et de vies; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient ::4 si considérables que nous ne pouvons pas songer à en "" donner: ici l’énoncé même le plus succinct ; pour Savoir | M ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, ‘4 il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André De Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rwe de la Sor- A | bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- … 5 Ë é ment; on recevra en retour le catalogue analytique M ‘à 11108 sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. 10 1 Ce catalogue a été justement établi pour donner, n « 2 autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, à une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- M rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé de dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver, à leur ‘3 place, les références demandées. Ÿ ‘4 Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier M très épais de XII+408 pages très denses, marqué cinq ‘TA francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la nn sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le me |

Ra 2 tobre 1904, comme premier cahier de la sixième ne: +4 série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 a

ne Rtnait rétrospectivement à la sixième série le rece- a -vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la nt série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs 5e àtoute personne qui nous en fait la demande. : 4

| Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer GS.

d ns notre premier catalogue analytique sommaire, con- L …sulter le petit index alphabétique provisoire que nous \ k a vons établi de ce catalogue analytique sommaire. à

wa Jésus, forme un cahier très maniable de 72 pages À f très claires, marqué deux francs; ce cahier comptait 14

4 comme premier cahier de la huitième série et nos . : ab onnés l’ont reçu à sa date, le 7 octobre 1906, 4

4 À omme premier cahier de la huitième série; toute F

_ personne qui s’abonne à la huitième série, qui est la mer série en cours, le reçoit, par le fait même de son abonne- FES

om ent, en tête de la série; nous l’envoyons contre un dr

ÿ _ mar dat de deux francs à toute personne qui nous en ce.

à F Pour Home série, sue ouvrière À Es 905, se S L

; je rer à o méme petit mie alphabétique. Pour la k

— septième série, année ouvrière 1905-1906, se reporter He | de même petit index alphabétique, — et en attendant ; | | que paraisse le catalogue analytique sommaire de nos ;

L’Æ | soirement, — la petite table analytique très sommaire ; joe NOUS avons publiée en fin de ce cahier index. 1

Du même auteur, aux Cahiers de la Quinzaine : HITS Romain Rolland, — Aërt, — trois actes, — un volume 1,558 | 1 en voie d’épuisement..:.::…:…\septirancs Na je nn | mie le Triomphe de la Raison, —trois actes, RTS — un volume en voie d’épuisement… sept francs 2. FUREE : — — Danton, — trois actes, — un volume Par “a — — une introduction à une lettre inédite de ; D: ‘Tolstoi, adressée à Romain Rolland … un franc 193. PAS : — — Le 14 juillet, action populaire, — trois # “4 — — Vies des hommesillustres,— Beethoven, | UNE avec le masque de Beethoven, — un cahier épuisé, 1 rase n’est plus mis en vente que dans les collections com- * K’020 ï plètes de la quatrième série. 2200 CSC 1 | _— — Vies des hommesillustres, — Beethoven, ë 6 R — deuxième édition, sans le masque … deux francs 212 Rent. — — Le temps viendra, — trois actes… He. ù it Mube Théâtre du/Peuple/-. “Eee te ‘5

Romain E olland, — Jean-Christophe. — I. — L’aube.. tar 2! JE à. ts trois francs cinquante 319 V2 ummort de Jean-Michel; Otto; Minna… : ti ES Sa édition Ollendorff … trois francs cinquante \t a We _ — — Jean-Christophe. — WI. — L’adolescent; \ k 7. à a — — Jean-Christophe. — II. — L’adolescent, ‘ À £ Sur l’œuvre elle-même de Michel-Ange, pour l’ana- 14 brse et l’énumération de cette œuvre, se reporter au ‘10 | volume que M. Romain Rolland vient de publier à la de Librairie de l’Art ancien et moderne, dans la collection Ms He) » Ange, — un fort volume carré in octavo de 184 pages, 4 . ca K Le même, avec un cartonnage artistique en toile… ‘4 AU volume est en vente à la librairie des cahiers. Ÿ #8

la vie de Michel-Ange

x Dix-huitième cahier de la septième série; un cahier RE: RA vert de 108 pages; in-18 grand jésus… deux francs ii RoMaIN RoLLAND. — Vies des Hommes illustres. — we la vie de Michel-Ange. — I. — la lutte; Michel #0 Ange; la force; la force qui se brise; le désespoir; (2€ une reproduction du portrait de Michel-Ange par # KE à À Marcello Venusti, musée du Capitole, Rome. Si Comme on va le voir ci-après, la pagination du #4 présent cahier, deuxième partie de la vie de Michel- Din 2 Ange, fait suite à la pagination du cahier rappelé 15 ci-dessus, première partie de cette même vie. \ 2 US

AS Alors, dans ce cœur dévasté, après que le renonce- 3 ment fut accompli à tout ce qui le faisait vivre, une vie À

! ‘5 nouvelle se leva, un printemps refleurit, l’amour brûla ’ À d’une flamme plus claire. Mais cet amour n’avait 24 De presque plus rien d’égoïste et de sensuel. Ce fut l’ado- 123 _ ration mystique de la beauté d’un Cavalieri. Ce fut la 4 _ religieuse amitié de Vittoria Colonna, — communion 4 28 passionnée de deux âmes en Dieu. Ce fut enfin la ten- À _ dresse paternelle pour ses neveux orphelins, la pitié 3 . pour les pauvres et pour les faibles, la sainte charité. } 1 . L’amour de Michel-Ange pour Tommaso dei Cavalieri k _ est bien fait pour déconcerter la moyenne des esprits, 53 _ — honnêtes ou malhonnêtes. — Même dans l’Italie de ; x, la fin de la Renaissance, il risquait de provoquer des È _ interprétations fâcheuses; l’Arétin y faisait des allu- É

la vie de Michel-Ange sions outrageantes. (1) Mais les injures des Arétins — 7 | Michel-Ange. « Ils se font dans leur cœur un Michel agniolo de l’étoffe dont leur propre cœur est fait. » (2) 4 | Nulle âme ne fut plus pure que Michel-Ange. Nulle M à n’eut de l’amour une conception plus religieuse. TES de l’amour; et ceux qui étaient présents disaient qu’il n’en ee parlait pas autrement que Platon. Pour ma part, je ne sais nn pas ce que Platon en a dit; mais je sais bien qu’après avoir ; 3 eu si longtemps et si intimement commerce avec lui, je n’ai ne jamais entendu sortir de sa bouche que les propos les plus 104 honorables, qui avaient la force d’éteindre chez les jeunes : ke gens les désirs déréglés qui les agitent. 4 Mais cet idéalisme platonicien n’avait rien de littéraire s: et de froïd : il s’unissait à une frénésie de la pensée, qui 1 faisait de Michel-Ange la proie de tout ce qu’il voyait 4 de beau. Il le savait lui-même, et disait, un jour qu’il ‘4 refusait une invitation de son ami Giannotti : 0 Quand je vois un homme qui possède quelque talent ou #3 quelque don de l’esprit, un homme qui s’entend à faire où à dire quelque chose mieux que le reste du monde, je suis 22 6 contraint de m’éprendre de lui, et alors je me donne si * complètement à lui, que je ne m’appartiens plus à moi- e ; même… Vous êtes tous si bien doués, que si j’acceptais 4 votre invitation, je perdrais ma liberté; chacun de vous me # (1) Le petit-neveu de Michel-Ange, dans sa première édition des 4 Rime, en 1653, n’osa pas publier exactement les poésies à Tommaso % dei Cavalieri. Il laissait croire qu’elles étaient adressées à une à femme. Jusqu’aux récents travaux de Schefler et Symmonds, Cava- D ; lieri passait pour un mom supposé, qui cachait Vittoria Colonna. ii (2) Lettre de Michel-Ange à un personnage inconnu (octobre sÈ

volera tun morceau de moi-même. Jusqu’au danseur et au SA … joueur de luth, s’ils étaient éminents dans leur art, qui feraient 3 de moi ce qu’ils voudraient! Au lieu d’être reposé, fortifié, ras- 1

… séréné par votre société, j’aurais l’âme déchirée et dispersée à

. à tous les vents; si bien que je ne saurais plus, pendant a _ bien des jours ensuite, dans quel monde je me meus. (1) à Me pu S’il était ainsi conquis par la beauté des pensées, des à

  • paroles, ou des sons, combien devait-il l’être davantage 3 encore par la beauté du corps! LYS De La fôrza d’un bel viso a che mi spronal! :k mu. La force d’un beau visage, quel éperon c’est pour moi! Ne. 4 _ Rien au monde ne m’est une telle joie. Fe …_ Pour ce grand créateur de formes admirables, qui 5 _ était en même temps un grand croyant, un beau corps * % _ était divin, — un beau corps était Dieu même apparais- es _ sant sous le voile de la chair. Comme Moïse devant le ‘4 ‘à Buisson ardent, il n’en approchait qu’en tremblant. ù “4 _ L’objet de son adoration était vraiment pour lui une “ _ Ido, comme il disait. Il se prosternait à ses pieds; et À 1 cette humiliation volontaire du grand homme, qui était Au:
  • pénible au noble Cavalieri lui-même, était d’autant plus jf étrange que souvent l’idole au beau visage avait une 4 Fe âme vulgaire et méprisable, comme Febo di Poggio. | ; ds, VF Mai Michel-Ange n’en voyait rien… N’en voyait-il rien } MA ON ent ?— Il n’en voulait rien voir; il achevaït en son a ke cœur la statue ébauchée. È 4 … Le plus ancien de ces amants idéaux, de ces rêves ’

la vie de Michel-Ange A Rr |

vivants, fut Gherardo Perini, vers 1522. (1) Michel-Ange ; | s’éprit plus tard de Febo di Poggio, en 1533, et de | Cecchino dei Bracci, en 1544. (2) Son amitié pour Cava- 4 lieri ne fut donc pas exclusive et unique ; mais elle fut durable, et elle atteignit à un degré d’exaltation, que légitimait dans une certaine mesure non seulement la à beauté, mais la noblesse morale de l’ami.

(:) Gherardo Perini fut spécialement visé par les attaques de 4 PArétin. Frey a publié de lui quelques lettres très tendres, de ! altro desiderio non 0. » (« … Quand j’ai une lettre de vous, il me £ semble être avec vous : ce qui est mon désir unique. ») Il signe : | « vostro come figliuolo. » (« Votre comme un fils. ») — Une belle 3 poésie de Michel-Ange sur la douleur de l’absence et de Poubli semble lui être adressée :

« Tout près d’ici, mon amour m’a ravi le cœur et la vie. Ici, ses i beaux yeux m’ont promis leur aide, et puis me l’ont retirée. Ici il m’a lié, ici il m’a délié. Ici, j’ai pleuré, et, avec un deuil infini, jai vu de cette pierre partir celui qui m’a pris à moi-même, et qui n’a plus voulu de moi. » À

Voir aux Annexes, XII. — Poésies, XXXV. # de

(2) Henry Thode, qui, dans son remarquable ouvrage sur Michel- 4 angelo und das Ende der Renaissance, ne résiste pas au désir de * construire son héros de la façon la plus belle, fût-ce parfois aux : dépens de la vérité, place après l’amitié pour Gherardo Perini, # l’amitié pour Febo di Poggio, de façon à s’élever, par degrés, jus-

= qu’a l’amitié pour Tommaso dei Cavalieri, parce qu’il ne peut admettre que Michel-Ange soit redescendu de l’amour le plus parfait à l’affection d’un Febo. Mais, en réalité, Michel-Ange était déjà à en relations depuis plus d’un an avec Cavalieri, quand il s’éprit de “1 Febo et quand il lui écrivit les humbles lettres (de décembre 1533 $ d’après Thode, ou de septembre 1534 d’après Frey) et les poésies absurdes et délirantes, où il joue sur les noms de Febo et de Poggio (Frey, CIIL, CIV): — lettres et poésies auxquelles le petit drôle répondait par des demandes d’argent. (Voir Frey, édition des Poésies de Michel-Ange, page 526) — Quant à Cecchino dei Bracci, lami de son ami Luigi del Riccio, Michel-Ange ne le connut que plus de dix ans après Cavalieri. Cecchino était fils d’un banni florentin, et mourut prématurément à Rome en 1544. Michel-Ange écrivit en mémoire de lui quarante-huit épigrammes funéraires, ke. d’un idéalisme idolâire, si l’on peut dire, et dont quelques-unes sont 4 d’une sublime beauté. Ce sont peut-être les poésies les plus som- 2. bres que Michel-Ange ait jamais écrites. — (Voir aux Annexes, XIII) |

EN Par dessus tous les autres, sans comparaison, il aima, ‘32 dit Vasari, Ê | _ Tommaso dei Cavalieri, gentilhomme romain, jeune et 1 “(#e passionné pour l’art; il fit sur un carton son portrait, Î … grandeur nature, — le seul portrait qu’il ait dessiné ; car il ” … avait horreur de copier une personne vivante, à moins 11 quelle ne fût d’une inccmparable beauté. JE nu Quand je vis à Rome messer Tommaso Cavalieri, il avait ne E Ne non seulement une incomparable beauté, mais tant de grâce : À de manières, un esprit si distingué et une si noble conduite, “ .. qu’il méritait bien d’être aimé, d’autant plus qu’on le con- % —_ Michel-Ange le rencontra à Rome, dans l’automne de à — 1532. La première lettre, par laquelie Cavalieri répondit À 2 2 . 2 . . …— aux déclarations enflammées de Michel-Ange, est pleine 4 ! ni) J’ai reçu une lettre de vous, qui m’a été d’autant plus chère ‘ —_ qu’elle m’était inattendue; je dis : inattendue, parce que je :

  • ne me juge pas digne qu’un homme tel que vous m’écrive. : Ne 1 … Quant à ce qu’on vous a dit à ma louange, et quant à ces tra- : vaux de moi, pour lesquels vous m’assurez avoir ressenti une LE — sympathie non petite, je vous réponds qu’ils n’étaient pas l …_ de nature à donner occasion à un homme d’un génie comme ù k le vôtre, et tel qu’il n’en existe pas, — je ne dis pas un pa- < ._ … réil, mais un second sur terre, — d’écrire à un jeune homme É qu débute à peine et qui est si ignorant. Je ne puis croire ; —_ pourtant que vous mentiez. Je crois, oui, je suis certain que 1 — l’affection que vous me portez n’a d’autre cause que l’amour ÿ A qu’un homme comme vous, qui est la personnification de | 2 Part, doit nécessairement avoir pour ceux qui se consacrent n

s la vie de Michel-Ange US | _ à l’art et qui l’aiment. Je suis de ceux-là, et, pour ce qui est 4 | ; d’aimer l’art, je ne le cède à personne. Je vous rends - ‘A bien votre affection, je vous le promets : jamais je n’ai aimé ? 3 un homme plus que vous, jamais je n’ai désiré une amitié UE plus que la vôtre… Je vous prie de vous servir de moi, à = 0 l’occasion, et je me recommande éternellement à vous. : 40 Votre tout dévoué, Thomao Cavaliere. (1) ï 4 Cavalieri semble avoir toujours gardé ce ton d’affec. tion respectueuse et réservée. Il resta fidèle à Michel-Ange : 4 jusqu’à sa dernière heure, à laquelle il assista. Il con- 4 serva sa confiance ; il était le seul qui passât pour avoir ‘4 de l’influence sur lui, et il eut le rare mérite d’en user | toujours pour le bien et la grandeur de son ami. Ce M fut lui qui décida Michel-Ange à terminer le modèle » en bois de la coupole de Saint-Pierre. Ce fui lui qui nous ; conserva les plans de Michel-Ange pour la construc- :} tion du Capitole, et qui travailla à les réaliser. Ce fut N lui enfin, qui, après la mort de Michel-Ange, veilla 4 à l’exécution de ses volontés. 1 À ’ Mais l’amitié de Michel-Ange pour lui était comme ï une folie d’amour. Il lui écrivait des lettres délirantes. j Il s’adressait à son idole, le front dans la poussière. (2) k Il l’appelle « un puissant génie… un miracle… la lumière A de notre siècle »; il le supplie « de ne pas le mépriser, D parce qu’il ne peut se comparer à lui, à qui personne % \ (1) Lettre de Tommaso dei Cavalieri à Michel-Ange (premier jan- 1 (2) Voir surtout la réponse que fit Michel-Ange à la première n | lettre de Cavalieri,le jour même où il la reçut (premier janvier 1533). M ) On a de cette lettre trois brouillons fiévreux. Dans un post-scriptum 1! à un de ces brouillons, Michel-Ange écrit : « Il serait bien permis 4 de donner le nom des choses dont un homme fait présent à celui di qui les reçoit; mais par égard aux convenances, cela n’arrive pas À dans cette lettre. » — Il est clair qu’il s’agit dy mot : amour. f:

A: n’est égal ». Il lui fait don de tout son présent, de tout se _ son avenir; et il ajoute : p: Ÿ 7 Ce m’est une douleur infinie de ne pouvoir vous donner ÿ aussi mon passé, pour pouvoir vous servir plus longtemps; ‘à +4 car l’avenir sera court : je suis trop vieux… (1) Je ne 4 … crois pas que rien puisse détruire notre amitié, bien que is 10 mt je parle d’une façon très présomptueuse; car je suis infini- se . ment au-dessous de vous. (2) … Je pourrais aussi bien 3 … Oublier votre nom que la nourriture dont je vis; oui, je pour- à Gi (5 . rais plutôt oublier la nourriture dont je vis, et qui soutient ; … seulement le corps, sans plaisir, que votre nom qui nourrit ‘a Le corps et l’âme, et les remplit d’une telle douceur, qu’aussi a longtemps que je pense à vous, je ne sens ni souffrance, ni ; 4 …… crainte de la mort. (3) — Mon àme est dans les mains de 3 … … celui à qui je l’ai donnée. (4) Si je devais cesser de pen- 4 …… ser à lui, je crois que je tomberais mort sur-le-champ. (5) Fa … Il fit à Cavalieri de superbes présents: | —__ D’étonnants dessins, des têtes merveilleuses au crayon 5 4 rouge et noir, qu’il avait faits dans l’intention de lui AG

  • … apprendre à dessiner. Puis, il dessina pour lui un Ganymède 02 -_ porté au ciel par l’aigle de Zeus, un Tityos avec le vautour fi se nourrissant de son cœur, la Chute de Phaéton dans le ei % _ Pù, avec le char du Soleil et une Bacchanale d’enfants : ‘ | toutes œuvres de la plus rare beauté et d’une perfection Ne : I] lui envoyait aussi des sonnets, admirables parfois, 4 Souvent obscurs, dont certains furent bientôt récités k F ; (1) Lettre de Michel-Ange à Cavalieri (premier janvier 1533). . ; fn (2) Brouillon d’une lettre de Michel-Ange à Cavalieri (28 juil- F a (6) Lettre de Michel-Ange à Cavalieri (28 juillet 1533). L ke (4) Lettre de Michel-Ange à Bartolommeo Angiolini. Rx 6) Lettre de Michel-Ange à Sébastien del Piombo. n

la vie de Michel-Ange ”+ dans les cercles littéraires et connus de toute l’Italie. (x) | On a dit du sonnet suivant qu’il était « la plus belle : | poésie lyrique de l’Italie, au seizième siècle » : (2) | Avec vos beaux yeux je vois une douce lumière, que je | ne peux plus voir avec mes yeux aveugles. Vos pieds. | m’aident à porter un fardeau, que mes pieds perclus ne | peuvent plus soutenir. Par votre esprit, au ciel je me sens | élevé. En votre volonté est toute ma volonté. Mes pensées â se forment dans votre cœur, et mes paroles dans votre à souffle. Abandonné à moi-même, je suis comme la lune, que l’on ne peut voir au ciel qu’autant que le soleil l’éclaire. (3) Plus célèbre encore est cet autre sonnet, un des plus beaux chants qu’on ait jamais écrits en l’honneur de ï l’amitié parfaite : Si un chaste amour, si une piété supérieure, si une fortune égale existe entre deux amants, si le sort cruel qui frappe l’un frappe aussi l’autre, si un seul esprit, si une 4 seule volonté gouverne deux cœurs, si une âme en deux # corps s’est faite éternelle, emportant tous les deux au ciel, avec les mêmes ailes, si l’amour d’un seul coup, de sa flèche 4 dorée, perce et brüle les entrailles de tous deux à la fois, si È (1) Varchi en commenta deux en public, etilles publia dans ses { Due Lezzioni. — Michel-Ange ne faisait pas mystère de son amour. pa Il en parlait à Bartolommeo Angiolini, à Sébastien dei: Piombo. 1 De telles amitiés ne surprenaient personne. Quand mourut Cecchino del Bracci, Riccio cria son amour et son désespoir à tous : « Ah! mon ami Donato! Noire Cecchino est mort. Tout ‘ Rome pleure, Michel-Ange fait pour moi le dessin d’un monument. Ecrivez-moi, je vous prie, l’épitaphe, et envoyez-moi une lettre consolante : mon chagrin m’a perdu l’esprit. Patience! Je ; vis avec mille et mille morts en chaque heure. O Dieu! Comme la 1544) — « Dans mon sein, je portais mille âmes d’amants », fait dire Michel-Ange à Cecchino dans une de ses épigrammes funé-
(3) Poésies, CIX, 19. Voir aux Annexes, XIV. ;

; l’un aime l’autre, et si aucun ne s’aime soi-même, s’ils metL tent tous les deux leur plaisir et leur joie à aspirer à la . même fin tous deux, si mille et mille amours ne seraient É pas la centième partie de l’amour, de la foi qui les lie, un À mouvement de dépit pourra-t-il rompre jamais et dénouer ; Cet oubli de soi, ce don ardent de tout son être qui , se fond dans l’être aimé, n’eut pas toujours cette séré- ; nité. La tristesse reprenait le dessus; et l’âme, possé- dée par l’amour, se débattait en gémissant. ; Je pleure, je brüle, je me consume, et mon cœur se d nourrit de sa peine. T piango, Ÿ ardo, Ÿ mi consumo, e ‘l core Toi qui m’as pris la joie de vivre, dit-il ailleurs à Cavalieri. (3) ï ; A ces poésies trop passionnées, « le doux seigneur à aimé », (4) Cavalieri, opposait sa froideur affectueuse et è tranquille. (5) L’exagération de cette amitié le choquaiït, Mon cher seigneur, ne t’irrite pas de mon amour, qui s’adresse seulement à ce qu’il y a de meilleur en toi; (6) car (1) Poésies, XLIV. — Voir aux Annexes, XV. (2) Poésies, LII. — Voir aussi, LXXVI. A la fin du sonnet, Michel-Ange joue sur le nom de Cavalieri : Resto prigion d’un Cavalier armalo. (Je suis prisonnier d’un cavalier armé.) (4) Il desiato mie dolce signiore.. (6) Le texte exact dit : « Ce que toi-même tu aimes le mieux en

a vie de Michel-Ange LATE | l’esprit de l’un doit s’éprendre de l’esprit de l’autre. Ce que Pi | je désire, ce que j’apprends dans ton beau visage, ne peut LG | être compris des hommes ordinaires. Qui veut le comprendre 1 |

Et certes, 4 passion de la beauté n’avait rien que ;40 d’honnête. (2) Mais le sphinx de cet amour ardent et ‘ trouble, (3) et chaste malgré tout, ne laissait point ‘4 d’être inquiétant et halluciné. ” n

A ces amitiés oies — effort désespéré pour nier ‘4 le néant de sa vie et pour créer l’amour dont il était à | afflamé, — succéda par bonheur l’affection sereine nn | d’une femme, qui sut comprendre ce vieil enfant, | seul, perdu dans le monde, et fit rentrer dans son 4

: âme meurtrie un peu de paix, de confiance, de raison, 1]

C’était en 153 et 1534, (4) que l’amitié de Michek

Ange pour Cavälieri avait atteint son paroxysme. En 4 | 1535, il commença à connaître Vittoria Colonna. ‘4

Elle était née eh 1492. Son père était Fabrizio Colonna, à seigneur de Paliano, prince de Tagliacozzo. Sa mère, : Agnès de Montefeltro, était fille du grand Federigo,

(1) Voir aux Annexds, XVI. 4

(2) IL foco onesto, che m’arde… (Poésies, L) 14

La casta voglia, che À cor dentro infiamma… (Ibid., XLIT) h

(3) Dans un sonnet,\ Michel-Ange voudrait que sa peau püût 4 servir à vêtir celui quil aime. Il voudrait être les souliers, qui ) portent ses pieds de eige. — (Voir aux Annexes, XVII) “1

(4) Surtout entre juin ef octobre 1533, où Michel-Ange, revenu à à Florence, était éloigné de Cavalieri. 3

H io prince d’Urbin. Sa race était une des plus nobles d’Italie, 1 …. une de celles où s’était le mieux incarné le lumineux 4 … esprit de la Renaissance. A dix-sept ans, elle épousa le- rs marquis de Pescara, Ferrante Francesco d’Avalos, q’ …. grand général, — le vainqueur de Pavie. — Elle l’aima ; il (ds … ne laima point. Elle n’était pas belle. (1) Les médailles %

  • qu’on connaît d’elle montrent une figure virile, volon- “ 1 . . 2 …_ ‘taire, et un peu dure : haut front, nez long et droit, à

lèvre supérieure courte et morose, lèvre inférieure légè- | (1) Les beaux portraits où l’on a prétendu la reconnaître n’ont è “aucune authenticité. — Tel, le dessin fameux des Uffizi, où Michel- Fe 4 Ange a représenté une jeune femme casquée. Tout au plus, a-t-il , pu subir, en le faisant, l’influence inconsciente du souvenir de $ _ Mittoria, idéalisée et rajeunie; car la figure des Uflizi a les traits D: ; réguliers de Vittoria et son expression sévère. L’œil est préoccupé, De grand, et le regard dur. Le cou est nu, les seins découverts. L’ex- F. Ke pression est d’une violence froide et concentrée. D à (2) Ainsi la représente une médaille anonyme, reproduite dans \ ne :s le Carteggio di Vittoria Colonna (publié par Ermanno Ferrero et si nl Giuseppe Müller). Telle Michel-Ange la vit, sans doute. Ses cheveux fe Ki sont cachés par une grande coiffe rayée; elle porte une robe Ré “sévèrement fermée, avec une échancrure au cou. 4 Ge Une autre médaille anonyme la montre jeune et idéalisée. dé d (Reproduite dans Müntz : Histoire de l’Art pendant la Renais- Î ; pi sance, LI, 248, et dans l’Œuvre et la Vie de Michel-Ange, publiée

pi par la Gazette des Beaux-Arts.) Elle a les cheveux relevés et F L noués par un ruban au-dessus du front; une boucle tombe sur la ‘à joue, de fines nattes sur la nuque. Le front est haut et droit ; l’œil à regarde avec une attention un peu lourde; le nez long et + régulier a la marine grosse; les joues sont pleines, l’oreille #, large et bien faite; le menton droit et fort est levé; le cou nu, de

un léger voile autour ; les seins nus. L’air est indifférent et bou- À | Ces deux médailles, faites à deux âges de la vie présentent, ; 2 comme traits communs, le froncement de la narine et de la lèvre ‘4 . supérieure, un peu maussade; et la bouche petite, silencieuse, He Ÿ méprisante, l’ensemble de la figure dénote un calme sans illu- . : _ sions, sans joie. e LU Frey a cru, d’une façon un peu hasardeuse, retrouver l’image de | _ Mitioria dans un étrange dessin de Michel-Ange, au revers d’un 4

la pie de Michel-Ange 2 Filonico Alicarnasseo, qui la connut et écrivit sa vie, j laisse entendre, malgré tous les égards d’expressions ; | dont il use, qu’elle était laide : « Quand elle fut mariée | au marquis de Pescara, dit-il, elle s’appliqua à déve- | lopper les dons de son esprit; car, comme elle ne possé- | dait pas grande beauté, elle s’instruisit dans les lettres, | pour s’assurer l’immortelle beauté qui ne passe pas, : ; comme l’autre. » — Elle était passionnément intellectuelle. Dans un sonnet, elle dit elle-même que « les sens grossiers, impuissants à former l’harmonie qui produit le pur amour des nobles âmes, n’éveillèrent jamais en elle plaisir ni souffrance… Claire flamme, ajoute-t-elle, éleva mon cœur si haut, que de basses pensées l’offensent ». — En rien, elle n’était faite pour être aimée du brillant et sensuel Pescara; mais, comme le veut la déraison de l’amour, elle était faite pour l’aimer et pour en souffrir. Elle souffrit cruellement, en effet, des infidélités de | son mari, qui la trompait dans sa propre maison, au su à et au vu de tout Naples. Cependant, quand il mourut, en 1525, elle ne s’en consola point. Elle se réfugia dans ; la religion et dans la poésie. Elle mena une vie claus- | sonnet : — beau et triste dessin, que Michel-Ange n”eût, en ce eas, 4 voulu laisser voir à personne. — Elle est âgée, nue jusqu’à mi-corps, les mamelles vides et pendantes : la tête n’a point vieilli, elle est droite, pensive et fière: un collier entoure le cou long et fin; les cheveux, relevés, sont enfermés dans un bonnet, attaché sous le menton, et qui cache les oreilles et fait casque. En face d’elle, une ; tête de vieillard, qui ressemble à Michel-Ange, la regarde, — pour 3 la dernière fois. — Elle venait de mourir, quand il fit ce dessin. F Le sonnet qui l’accompagne est la belle poésie sur la mort de Vittoria: « Quand’ el ministro de sospir mie tanti… » — Frey a repro- À duit le dessin dans son édition des Poésies de Michel-Ange,

_ trale à Rome, puis à Naples, (1) sans renoncer d’abord aux pensées du monde : elle ne cherchait la solitude, que pour pouvoir s’absorber dans le souvenir de son amour, qu’elle chanta dans ses vers. Elle était en relations avec tous les grands écrivains d’Italie, avec Sado_ let, Bembo, Castiglione, qui lui confia le manuscrit de son Cortegiano, avec l’Arioste, qui la célébra dans son Orlando, avec Paul Jove, Bernardo Tasso, Lodovico Dolce. Depuis 1530, ses sonnets se répandirent dans toute Italie et lui conquirent une gloire unique, entre les femmes de son temps. Retirée à Ischia, elle chantait, sans se lasser, son amour trans_ figuré, dans la solitude de la belle île, au milieu de la

Mais à partir de 1534, la religion la prit tout entière. L’esprit de réforme catholique, le libre esprit religieux qui tendait alors à régénérer l’Église, en évitant le schisme, s’empara d’elle. On ne sait si elle connut à Naples Juan de Valdès; (2) mais elle fut bouleversée par les prédications de Bernardino Ochino de Sienne; (3)

; () Elle avait alors pour conseiller spirituel Matteo Giberti, évêque de Vérone, qui fut un des premiers à tenter la rénovation de l’Eglise catholique. Le secrétaire de Giberti était le poète Fran-

(2) Juan de Valdès, fils d’un secrétaire intime de Charles-Quint, et établi à Naples en 1534, y fut le chef du mouvement réformateur. Nobles et grandes dames se groupèrent autour de lui. Il publia de nombreux écrits, dont les principaux furent les Cento e dieci divine considerazioni (Bâle 1550), et un Aciso sobre los interpretes de la Sagrada Escritura. I croyait à la justification seulement par la foi, et subordonnait l’instruction par l’Ecriture à l”illumination par le Saint-Esprit. Il mourut en 1541. On dit qu’il eut à Naples plus de

{3) Bernardino Ochino, grand prédicateur, et vicaire général des capucins, en 1539, devint l’ami de Valdès, qui subit son influence ; malgré les dénonciations, il continua ses prêches audacieux à

la pie de Michel-Ange HR 2 elle fut l’amie de Pietro Carnesecchi, (1) de Giberti, | de Sadolet, du noble Reginald Pole, et du plus grand de ces prélats réformateurs, qui constituèrent en 1536 le Collegium de emendandä Ecclesiä : le cardinal Gaspare Contarini, (2) qui s’efforça en vain d’établir l’unité avec les protestants, à la diète de Ratisbonne, et qui osait écrire ces fortes paroles : (3)

La loi du Christ est une loi de liberté. On ne peut appeler gouvernement ce dont la règle est la volonté d’un homme, enclin par nature au mal et poussé par d’innombrables passions. Non! Toute souveraineté est une souveraineté de la raison. Elle a pour objet de conduire par les justes voies tous ceux qui lui sont soumis à leur juste but : le bonheur. L’autorité du pape est, elle aussi, une autorité de la raison.

Un pape doit savoir que c’est sur des hommes libres qu’il x

exerce cette autorité. Il ne doit pas, à son gré, commander, |

ou défendre, ou dispenser, mais seulement d’après les à

règles de la raison, des divins Commandements, et de | } Naples, à Rome, à Venise, soutenu par le peuple contre les i

interdictions de l’Eglise, jusqu’en 1542, où sur le point d’être

frappé comme luthérien, il s’enfuit de Florence à Ferrare, et

de là à Genève, où il passa au protestantisme. Il était ami intime

de Vittoria Colonna; et, sur le point de quitter PItalie, il lui annonça

sa résolution dans une lettre confidentielle.

(1) Pietro Carnesecchi de Florence, protonotaire de Clément VII, ami et disciple de Valdès, fut une première fois cité devant lInqui- Due sition en 1546, et brûlé à Rome en 1567. Il était resté en relations $ avec Vittoria Colonna, jusqu’à la mort de celle-ci. |

(2) Gaspare Contarini, d’une grande famille vénitienne, fut d’abord “ ambassadeur de Venise auprès de Charles-Quint, aux Pays-Bas, en £ Allemagne et en Espagne, puis auprès de Clément VII, de 1528 É à 1930. Il fut nommé cardinal par Paul III, en 1535, et légat en 1541 À à la diète de Ratisbonne. Il ne réussit pas à s’entendre avec les 4 protestants, et se rendit suspect aux catholiques. Il revint, décou- k ragé, et mourut à Bologne, en août 1542. Il avait composé de nom- { breux écrits : De immortalitate animae, — Compendium primae phi-
losophiae, et un traité de la Justification, où il était très près des 1 idées protestantes sur la grâce.

(3) Citées par Henri Thode. k

: 20 l’Amour : — une règle qui ramène tout à Dieu et au bien À … Vittoria fut une des âmes les plus exaltées de ce petit de … groupe idéaliste, où s’unissaient les plus pures con- À …_ sciences de l’Italie. Elle correspondit avec Renée de Fer- ; — rare et avec Marguerite de Navarre; et Pier Paolo Ver- ‘#0 ‘4 gerio, plus tard protestant, l’appelait « une des lumières É .… de la vérité ». — Mais lorsque commença le mouvement Un. de contre-réforme, dirigé par l’impitoyable Caraffa, (1) 24 —. celle tomba dans un doute mortel. Elle était, comme T4 …_ Michel-Ange, une âme passionnée, mais faible : elle F | avait besoin de croire, elle était incapable de résister à é #1 l’autorité de l’Église. « Elle se faisait souffrir avec des #

  • … jeûnes, des haïres, tant qu’elle n’avait plus que la peau ‘à sur les os. » (2) Son ami, le cardinal Pole, (3) lui rendit 3 À gueil de son intelligence, à s’oublier en Dieu. Elle le fit : FE (1) Giampietro Caraffa, évêque de Chieti, fonda en 1524 l’ordre #4 _ des Théatins, et, à partir de 1528, commença à Venise l’œuvre de 4 k contre-rélorme, qu’il devait poursuivre avec une implacable À _ rigueur, comme cardinal, puis comme pape, sous le nom de < Paul IV, depuis 1555. — En 1540, fut autorisé l’ordre des Jésuites; : ‘4 en juillet 1542, le tribunal de lInquisition fut institué en Italie, “4
  • avec pleins pouvoirs contre les hérétiques ; et en 1545, s’ouvrit le ni concile de Trente. C’était la fin du libre catholicisme, rêvé par les , É Contarini, les Giberti et les Pole. 1

(2) Déposition de Carnesecchi devant l’Inquisition, en 1566. cl

(3) Reginald Pole, de la maison d’York, avait dû fuir l’Angle- \

terre, où il était entré en conflit avec Henry VIII; il passa à Venise #

en 1532, y devint l’ami enthousiaste de Contarini, fut fait cardinal LE

par Paul IL, et légat du patrimoine de Saint-Pierre. D’un grand Ë charme personnel et dun esprit conciliant, il se soumit à la ; contre-réforme, et ramena à lobéissance beaucoup des libres h

; esprits du groupe de Contarini, qui étaient prêts à passer au pro-

ta testantisme. Vittoria Colonna se mit entièrement sous sa direction, DE à Viterbe, de 1541 à 1544. — En 1554, Pole retourna comme légat en | £. —_ Angleterre, où il devint archevêque de Canterbury, et mourut en %

la vie de Michel-Ange 154 avec une ivresse du sacrifice. Si elle n’avait sacrifié | qu’elle! Mais elle sacrifiait ses amis avec elle, elle | reniait Ochino, dont elle livrait les écrits à l’Inquisition 1 de Rome; comme Michel-Ange, cette grande âme était | brisée par la peur. Elle noyaïit ses remords dans un. 1

Vous avez vu le chaos d’ignorance où j’étais, et le laby- | rinthe d’erreurs où j’allais, le corps perpétuellement en | mouvement pour trouver le repos, l’âme toujours agitée pour trouver la paix. Dieu a voulu qu’il me fût dit : Fiat 3 lux! et qu’il me füt montré que je n’étais rien, et que tout était en Christ. (x)

Elle appelait la mort, comme une délivrance. — Elle | mourut, le 25 février 1547. 4 Ce fut à l’époque où elle était le plus pénétrée .

du libre mysticisme de Valdès et d’Ochino qu’elle fit la connaissance de Michel-Ange. Cette femme, triste et tourmentée, qui avait toujours besoin d’un guide sur qui s’appuyer, n’avait pas moins besoin d’un être plus faible et plus malheureux qu’elle, pour dépenser 4 sur lui tout l’amour maternel dont son cœur était plein. Elle s’appliqua à cacher son trouble à Michel- 1 Ange. Sereine en apparence, réservée, un peu froide, ; elle lui transmit la paix qu’elle demandait à d’autres. ‘ Leur amitié, ébauchée vers 1535, fut intime à partir de

() Lettre de Vittoria Colonna au cardinal Morone (22 décembre 1543). — Voir sur Vittoria Colonna l’ouvrage d’Alfred de Reumont, 3 et le second volume du Michelangelo de Thode.

l’automne de 1538, et toute construite en Dieu. Vittoria avait quarante-six ans : il en avait soixante-trois. Elle habitait à Rome, au cloître de San-Silvestro in Capite, ; au-dessous de Monte Pincio. Michel-Ange habitait près de Monte Cavallo. Ils se réunissaient ie dimanche J dans l’église San-Silvestro au Monte Cavallo. Le frère | Ambrogio Caterino Politi leur lisait les épîtres de saint Paul, qu’ils discutaient ensemble. Le peintre portugais François de Hollande nous a conservé le souvenir de ces entretiens dans ses quatre Dialogues sur la Pein- ; | ture. (1) Ils sont le vivant tableau de cette amitié grave et tendre.

La première fois que François de Hollande aïla à L l’église San-Silvestro, il y trouva la marquise de Pes- : cara, avec quelques amis, écoutant la lecture pieuse. Michel-Ange n’était point là. Quand l’Épitre fut finie, 10) laimable femme dit, en souriant, à l’étranger :

— François de Hollande aurait entendu plus volontiers, sans doute, un discours de Michel-Ange que cette

A quoi François, sotitement blessé, répondit :

— Quoi, madame, semble-t-il donc à Votre Excellence | que je n’aie de sens pour rien autre et que je ne sois

— Ne soyez pas si susceptible, messer Francesco, — dit Lattanzio Tolomei, — la marquise est justement convaincue qu’un peintre est bon à tout. Tant nous estimons la peinture, nous autres Italiens! Mais peut-être

(1) Francisco de Hollanda: Quatre entretiens sur la peinture, tenus . à Romé en 1538-1539, — composés en 1548, — et publiés par Joachim de Vasconcellos. — Traduction française dans Les Arts en Portugal, . par le comte A. Raczynski, 1846. Paris, Renouard.

la vie de Michel-Ange + ‘FTOINSS at-elle dit cela pour ajouter au plaisir que vous avez eu Francois se confond alors en excuses, et la marquise à dit à un de ses serviteurs : 4 — Va chez Michel-Ange, et dis-lui que moi et messer 4 s Lattanzio nous sommes restés, après la fin du service À religieux, dans cette chapelle où il fait une agréable fraîcheur ; s’il veut bien perdre un peu de son temps, ce 4 sera grand profit pour nous… Mais, — ajouta:t-elle, À connaissant la sauvagerie de Michel-Ange, — ne lui dis

  • pas que François de Hollande, l’Espagnol, est ici. l En attendant le retour de l’envoyé, ils restent à à causer, cherchant par quel moyen ils amèneront Micbel- k Ange à parler de peinture, sans qu’il s’aperçoive de À ; leur intention; car s’il la remarquait, il se refuserait aussitôt à poursuivre l’entretien. | , Il y eut un petit instant de silence. On heurta à la porte. Nous exprimämes tous la crainte que le maître ne vint pas, ÿ puisque la réponse était si prompte. Mais mon étoile voulut que Michel-Ange, qui habitait tout près, fût justement en È F chemin, dans la direction de San Silvestro; il allait par la | via Esquilina, vers les Thermes, en philosophant avec son $ disciple Urbino. Et comme notre envoyé l’avait rencontré et ‘] ramené, c’élait lui-même qui se tenait en personne sur le ù seuil. La marquise se leva, et resta longtemps en conversa- 3 tion avec lui, debout, à part des autres, avant qu’elle l’invität À à prendre place entre Lattanzio et elle. ï François de Hollande s’assit à côté de lui; mais | Michel-Ange ne fit aucune attention à son voisin, — ce qui le piqua vivement: François dit, d’un air vexé : Ÿ Vraiment, le plus sûr moyen de n’être pas vu de quelqu’un consiste à se mettre droit en face de ses yeux. ;

ROUE Michel-Ange, étonné, le regarda, et s’excusa aussitôt, A. avec une grande courtoisie : ‘4 : 7 — Pardonnez, messer Francesco; en vérité, je ne vous Go » avais pas remarqué, parce que je n’avais d’yeux que pour +4 Cependant Vittoria, après une petite pause, commença, Fr | avee un art qu’on ne pouvait assez vanter, à parler de mille Fa -… choses, d’une façon adroïte et discrète, sans toucher à la : 77 |. peinture. On eût dit quelqu’un qui assiège une ville forte, DA — avec peine et avec art; et Michel-Ange avait l’air d’un 4 —_ assiégé vigilant et défiant, qui met ici des postes, qui lève $ pi là les ponts, qui place ailleurs des mines, et qui tient la gar- Bi ” nison en éveil aux portes et sur les murs. Mais enfin, la D: 4% marquise l’emporta. Et vraiment, personne n’aurait pu se # - défendre d’elle. k …_ . — Allons, — dit-elle, — il faut bien reconnaître qu’on est À fs toujours vaincu, quand on attaque Michel-Ange avec ses “3% —_ propres armes, c’est-à-dire avec la ruse. Il faudra, messer BE: …— Lattanzio, que nous parlions avec lui de procès, de brefs Ÿ “a du pape, ou bien… de peinture, si nous voulons le réduire 4

  • au silence, et avoir le dernier mot. ‘#e -_ Ge détour ingénieux amène la conversation sur le ter- 18 rain de l’art. Vittoria entretient Michel-Ange d’une con- s …_ struction pieuse, qu’elle a le projet d’élever; et aussitôt dE “ Michel-Ange s’offre à examiner l’emplacement, pour À 4 _ ébaucher un plan. 4 d ns Je n’aurais pas osé vous demander un si grand service, F2 ÿ — répond la marquise, — bien que je sache que vous suivez 4 É en tout l’enseignement du Sauveur, qui abaïissaïit les superbes Ê
  • et’élevait les humbles. Aussi, ceux qui vous connaissent are. à estiment la personne de Michel-Ange plus encore que ses 3 -_ œuvres, au lieu que ceux qui ne vous connaissent pas per- à sonnellement célèbrent la plus faible partie de vous-même, 3 he. c’est-à-dire les œuvres de vos mains. Mais je ne loue pas ; moins que vous vous retiriez si souvent à l’écart, fuyant nos < 3 conversations inutiles, et qu’au lieu de peindre tous les \ « J

la vie de Michel-Ange ee princes qui viennent vous en prier, vous ayez consacré | presque toute votre vie à une seule grande œuvre. |

Michel-Ange décline modestement ces compliments, | et exprime son aversion pour les bavards et les oïsifs, 1 — grands seigneurs ou papes, — qui se croient permis | d’imposer leur société à un artiste, quand déjà il wa | pas assez de sa vie pour accomplir sa tâche. |

Puis, l’entretien passe aux plus hauts sujets de l’art, que la marquise traite avec une gravité religieuse. Une œuvre d’art, pour elle, comme pour Michel-Ange, est un l acte de foi.

— La bonne peinture, —dit Michel-Ange, — s’approche de 4 Dieu et s’unit à lui… Elle n’est qu’une copie de ses perfec- ÿ tions, une ombre de son pinceau, sa musique, sa mélodie.

Aussi, ne suflit-il point que le peintre soit un grand et habile { maître. Je pense bien plutôt que sa vie doit être pure et

sainte, autant que possible, afin que le Saint-Esprit gouverne Ë

Ainsi le jour s’écoule, en ces conversations vraiment , sacrées, d’une sérénité majestueuse, dans le cadre de À l’église San-Silvestro, à moins que les amis ne préfèrent continuer l’entretien dans le jardin, que nous décrit François de Hollande, « près de la fontaine. à l’ombre ! des buissons de lauriers, assis sur un banc de pierre î adossé à un mur tout tapissé de lierre », d’où ils domi- À

Ces beaux entretiens ne durèrent malheureusement à

() Première partie du Dialogue sur la peinture dans la ville de Hs Troisième partie. — Le jour de cet entretien, Octave Far- ; nèse, neveu de Paul III, épousait Marguerite, veuve d’Alexandre à de Médicis. A cette occasion, un cortège triomphal, — douze chars < à l’antique, — défilait sur la place Navone, où la foule s’écrasait. 3 Michel-Ange s’était réfugié avec ses amis dans la paix de San-

. point. La crise religieuse par laquelle passait la marN quise de Pescara les rompit brusquement. En 1541, elle quitta Rome, pour s’enfermer dans un cloître, à Orvieto, 2] puis à Viterbe. À

r Mais souvent elle partait de Viterbe, et elle venait à Rome, ; uniquement pour voir Michel-Ange. Il était épris de son Ë divin esprit, et elle le lui rendait bien. Il reçut d’elle et : garda beaucoup de lettres, pleines d’un chaste et très doux sl amour, et telles que cette àme noble pouvait les écrire. (1) 34 Sur son désir, > il exécuta un Christ nu, qui, ; détaché de la croix, tomberait comme un cadavre inerte, aux pieds de sa sainte mère, si deux anges ne le soutenaient par les bras. Elle est assise sous la croix; son visage pleure et souffre; et, les deux bras ouverts, elle lève les mains au ciel. Sur le bois de la croix, on lit ces mots: Non vi si | pensa quanto sangue costa. — Par amour pour Vittoria, | Michel-Ange dessina aussi Jésus-Christ en croix, non pas 1 mort, comme on le représente d’habitude, mais vivant, le visage tourné vers son Père, et criant : « Eli! Eli! » Le | corps ne s’abandonne pas, sans volonté; il se tord et se : crispe dans les dernières souffrances de l’agonie. Peut-être Vittoria a-t-elle également inspiré les deux dessins sublimes de la Résurrection, qui sont au Louvre et au British Museum. — Dans celui du Louvre, (2) Silvestro, au-dessus de la ville; et, en voyant arriver François de Hollande, il le félicite « d’être du petit nombre de ceux qui savent fuir le tumulte de Rome, pour s’abriter dans ce port tranquille ». Ce ne sont pas, à dire vrai, les lettres que nous avons conservées de Vittoria, et qui sont nobles sans doute, mais un peu froides. — 11 faut penser que de toute cette correspondance, nous ne possé- dons plus que cinq lettres, d’Orvieto et de Viterbe, et trois lettres, (2) Reproduit dans le Michel-Ange de la collection des Maitres

la vie de Michel-Ange NA RTE le Christ herculéen a rejeté avec furie la lourde dalledu

tombeau ; il a encore une jambe dans la fosse, et, la ‘À tête levée, les bras levés, il se précipite vers le ciel, FA dans un élan de passion, qui rappelle un des Captifs du pu. Louvre. Retourner à Dieu! Quitter ce monde, ces |: ” hommes, qu’il ne regarde même pas, et qui rampent à ses pieds, stupides, épouvantés! S’arracher au dégoût ‘4 de cette vie, enfin, enfin! — Le dessin du British 4 Museum a plus de sérénité. Le Christ est sorti du tom- 4 beau : il plane, son corps vigoureux flotte dans l’air 4 qui le caresse; les bras croisés, la tête renversée en { arrière, les yeux fermés, en extase, il monte dans la 4 lumière, comme un rayon de soleil. j: | \ Ainsi Vittoria rouvrit à l’art de Michel-Ange le monde M de la foi. Elle fit plus encore : elle donna l’essor à son M génie poétique, que l’amour de Cavalieri avait ré- 4 veillé. (1) Non seulement elle l’éclaira sur les révélations
( Cest alors que Michel-Ange pensa à publier un recueil de ses à poésies. Ses amis Luigi del Riceio et Donato Giannotti lui en don- ne | nèrent l’idée. Jusque-là, il n’avait pas attaché grande importance à 4 ce qu’il écrivait. Giannotti s’occupa de cette publication, vers 1545. F Michel-Ange fit un choix parmi ses vers; et ses amis les reco- ù détourna de cette idée, qui lui sembla une vanité dernière. Ses poé- à sies ne furent pas publiées de son vivant, sauf un petit nombre, ‘à qui parurent dans des ouvrages de Varchi, Giannotti, Vasari, etc. ‘4 Mais elles circulaient de main en main. Les plus grands composi- 4 teurs : Archadelt, Tromboncino, Consilium, Costanzo Festa, les 4 mirent en musique. Varchi lut et commenta un des sonnets, en 54 1546, devant l’Académie de Florence. Il y trouvait « la pureté À antique et la plénitude de pensées de Dante ». Michel-Ange était nourri de Dante. « Personne ne le comprenait 2 mieux, dit Giannotti, et ne possédait plus parfaitement son ü œuvre. » Personne ne lui a adressé un plus magnifique hommage 4 que le beau sonnet : « Dal ciel discese. » (Poésies, CIX, 37) — Il ne 1 connaissait pas moins Pétrarque, Cavalcanti, Cino da Pistoja, et les û classiques de la poésie italienne. Son style en était forgé. Mais ‘0 le sentiment qui vivifait tout était son ardent idéalisme platonicien. Fr

. religieuses, dont il avait l’obscur pressentiment; mais, ‘ à É comme l’a montré Thode, elle lui donna l’exemple de les % “ chanter dans ses vers. C’est dans les premiers temps 4h de leur amitié que parurent les premiers Sonnets spi- à

  • rituels de Vittoria. (1) Elle les envoyait à son ami, à j _. mesure qu’elle les écrivait. (2) R: à Il y puisait une douceur consolante, une vie nouvelle. be
  • Un beau sonnet, qu’il lui adressa, en réponse, témoigne M: _ de sa reconnaissance attendrie: a . , Bienheureux esprit qui, par un ardent amour, retiens en RU À vie mon vieux cœur, près de mourir, et qui, parmi tes biens as

et tes plaisirs, me distingues seul entre tant de plus nobles 5

.. êtres, — telle tu apparus autrefois à mes yeux, telle main- + fi tenant à mon âme tu te montres, afin de me consoler. 3 FF C’est pourquoi, recevant ce bienfait de toi qui penses à moi À dans mes soucis, je t’écris pour te remercier. Car ce serait # . grande présomption et grand honte, si je prétendais te F: à, donner de misérables peintures en échange de tes créa- Ne

  • tions belles et vivantes. (3) M Dans l’été de 1544, Vittoria revint habiter à Rome, au <a & cloître Santa Anna, et elle y resta jusqu’à sa mort. ‘4 ë Michel-Ange allait la voir. Elle pensait affectueusement 2 à lui, elle cherchait à mettre un peu d’agrément et de à … confort dans sa vie, à lui faire en secret quelques petits : Le L cadeaux. Mais l”ombrageux vieillard, « qui ne voulait %,

(2) « Je possède un petit livre en parchemin, dont elle m’a fait Fe he présent, il y a quelque dix ans, écrit Michel-Ange à Fattucci, le es F 7 mars 1551. Il contient cent trois sonnets, non compris les 4 #: quarante sur papier, qu’elle m’envoya de Viterbe: je les ai fait relier à dans le même petit livre. J’ai aussi beaucoup de lettres qu’elle à ss mécrivit d’Orvieto et de Viterbe. Voilà ce que je possède d’elle. » ‘4 À … (3) Voir aux Annexes, XVIII. (Poésies, LXXX VII) (

la vie de Michel-Ange FT

accepter de présents de personne », (1) même de ceux : qu’il aimait le mieux, refusait de lui faire ce plaisir.

Elle mourut. Il la vit mourir, et il dit ce mot touchant, # 4 qui montre quelle chaste réserve avait gardée leur 1

« Rien ne me désole tant que de penser que je l’ai vue morte, et que je ne lui ai pas baïsé le front et le visage, Î comme j’ai baisé sa main. » (2) .

« Cette mort, — dit Condivi, — le rendit pour long- ;

S temps tout à fait stupide : il semblait avoir perdu le sens. » .

« Elle me voulait un très grand bien, disait-il triste-

; ment plus tard, et moi de même. (Mi voleva grandissimo bene, e io non meno a lei.) La mort m’a ravi un

Il écrivit sur cette mort deux sonnets. L’un, tout L imprégné de l’esprit platonicien, est d’une rude préciosité, d’un idéalisme halluciné; il semble une nuit sillonnée _ d’éclairs. Michel-Ange compare Vittoria au marteau du sculpteur divin, qui fait jaillir de la matière les sublimes

Si mon rude marteau façonne les durs rochers tantôt à 4

x une image et tantôt à une autre, c’est de la main qui le tient, le conduit et le guide, qu’il reçoit le mouvement; il va, 4 | poussé par une force étrangère. Mais le marteau divin qui E dans le ciel se dresse, crée sa propre beauté et la beauté des . | autres par son unique force. Aucun autre marteau ne peut se @ Vasari. Le se brouilla, pour un temps, avec un de ses plus | chers amis, Luigi del Riccio, parce que celui-ci lui faisait des pré- | sents, malgré lui : | « Je suis plus oppressé, lui écrit-il, par ton extrême bonté, que 1 si tu me volais. Il faut de l’égalité entre amis : si l’un donne plus, ! et l’autre moins, alors on en vient au combat; et si l’un est vain- 4 queur, l’autre ne le pardonne pas. »

créer sans marteau; celui-là seul fait vivre tous les autres. ï Et parce que le coup qu’il frappe sur l’enelume est d’autant Qu. plus fort que le marteau se lève plus haut dans la forge, celui- | là s’est levé au-dessus de moi, jusqu’au ciel. C’est pourquoi ne il mènera mon œuvre à bonne fin, si la forge divine lui prête fi maintenant son aide. Jusqu’ici, sur la terre, il était seul. (r) À L’autre sonnet est plus tendre, et proclame la victoire À de l’amour sur la mort : ï Quand celle qui m’a arraché tant de soupirs s’est dérobée \i au monde, à mes yeux, à elle-même, la nature qui nous ‘4 avait jugés dignes d’elle tomba dans la honte, et tous ceux :] qui le virent, dans les pleurs. — Mais que la mort ne se mA vante pas aujourd’hui d’avoir éteint ce soleil des soleils, à comme elle a fait des autres! Car Amour a vaincu, et la fait }) revivre sur terre et dans le ciel, parmi les saints. La mor \ } inique et criminelle croyait étouffer l’écho de ses vertus el +2 ternir la beauté de son âme. Ses écrits ont fait le contraire : 1 ils l’illuminent de plus de vie qu’elle n’en eut en sa vie; el “h par la mort, elle a conquis le ciel, qu’elle n’avait pas (ee C’est pendant cette grave et sereine amitié, (3) que d Michel-Ange exécuta ses dernières grandes œuvres de (1) Voir aux Annexes, XIX. (Poésies, CI) ; | Michel-Ange ajoute ce commentaire : « Il (le marteau : Vittoria) était seul dans ce monde pour exalter 4 la vertu avec ses grandes vertus; il n’y avait ici personne qui ; poussât le soufflet de forge. Maintenant, au ciel, il aura beaucoup d | d’aides ; car il n’y a là personne à qui la vertu ne soit chère. î Aussi, j’espère que de là-haut viendra l’achèvement de mon être. — Maintenant, au ciel, il y aura quelqu’un pour pousser le soufflet: k ici-bas, il wavyait aucun aide à la forge, où sont forgées les vertus. » û (2) Voir aux Annexes, XX. (Poésies, C) ) C’est au revers du manuscrit de ce sonnet que se trouve le des- ÿ sin à la plume, où l’on prétend reconnaître l’image de Vittoria, (3) L’amitié de Michel-Ange pour Vittoria Colonna ne fut pas extlusive d’autres passions. Elle ne suffisait pas à remplir son âme. On s’est bien gardé de le dire, par un souci ridicule d° « idéaliser » à

; la vie de Michel-Ange peinture et de sculpture : le Jugement Dernier, les fresques de la Chapelle Pauline, et — enfin — le Tombeau de Jules II.

Quand Michel-Ange avait quitté Florence, en 1534,

; pour s’installer à Rome, il pensait, délivré de tous ses autres travaux par la mort de Clément VII, pouvoir terminer en paix le tombeau de Jules If, puis mourir, la conscience déchargée du fardeau qui avait pesé sur toute sa vie. Mais, à peine arrivé, il se laissa remettre à la chaîne par des maîtres nouveaux.

Paul I le fit appeler et le pria de le servir. Michel-Ange refusa, disant qu’il ne pouvait; car il était lié par contrat

; avec le duc d’Urbin, jusqu’à ce que le tombeau de Jules fàt achevé. Alors le pape se mit en colère et dit : « Depuis trente ans, j’ai ce désir; et, maintenant que je suis pape, je | Michel-Ange. Comme si un Michel-Ange avait besoin d’être « idéalisé »! — Pendant le temps de son amitié avec Vittoria, entre 1535 et 1546, Michel-Ange aima une femme « belle et cruelle », donna bellezza e gratia equalmente infinita (CIX, 3), — « ma dame ennemie »,

à | comme il l’appelle encore, {a donna mia nemica (CIX, 54). — Il Paima passionnément, il s’humilia devant elle, il lui eût presque sacrifié son salut éternel : Porgo umilmente al aspro giogo il collo.. (CIX, 54 Dolce mi saria l’inferno teco… (CIX,:55) Il fut torturé par cet amour. Elle s’amusait de lui : 2 C’ allor che la m’ancide, ogni mie bene 11 crudel ferro dentro a la ferita… (CIX, 15)

Elle excitait sa jalousie, et coquetait avec d’autres. Il finit par la haïr. Il suppliait le sort de la faire laide et éprise de lui, pour qu’il pût ne plus l’aimer et la faire souffrir à son tour :

« Amour, pourquoi permets-tu que la beauté refuse ta suprême courtoisie à qui te désire et apprécie, et qu’elle laccorde à des êtres stupides? Ah! fais qu’une autre fois elle soit de cœur aimant, et si laide de corps que je ne l’aime point, et qu’elle m’aimel »

Voir aux Annexes, XXI. (Poésies, CIX, 63)

è 4 me pourrais pas le satisfaire? Je déchirerai le contrat, et je \ 1 _ veux que tu me serves, en dépit de tout. » (1) ke F Michel-Ange fut sur le point de fuir. Ë Il songea à se réfugier près de Gênes, dans une abbaye | ‘3 de l’évêque d’Aleria, qui était son ami, et qui avait été 1 h celui de Jules II : il eût terminé là commodément son f œuvre, dans le voisinage de Carrare. L’idée lui vint aussi 4 d de se retirer à Urbin, qui était un lieu paisible, et où il \ espérait être bien vu, en souvenir de Jules IT : il y avait —_ déjà envoyé, dans cette intention, un de ses gens pour , ; 4 acheter une maison. (2)

Mais, au moment de se décider, la volonté lui man- à

“ quait, comme toujours; il craignait les conséquences & $ de ses actes, il se flattait de l’éternelle illusion, éter- 1 à … nellement déçue, qu’il pourrait s’en tirer par quelque 4 “ compromis. Il se laissa de nouveau attacher, et il con- É … tinua de traîner son boulet jusqu’à la fin. Ne “ Le premier septembre 1535, un bref de Paul III le 4 . nomma architecte en chef, sculpteur et peintre du palais’ a … apostolique. Depuis le mois d’avril précédent, Michel- 4 … Ange avait accepté de travailler au Jugement Dernier.(3) | « Il fut entièrement occupé par cette œuvre, d’avril 1536 à > novembre 1541, c’est-à-dire pendant le séjour de Vittoria 4 à Rome. Au cours de cette énorme tâche, — sans | _ doute, en 1539, — le vieillard tomba d’échafaudage, et 4 se blessa grièvement à la jambe. « De douleur et de _ colère, il ne voulut être soigné par aucun médecin. » (4) | (5) L’idée de cette immense fresque, qui couvre le mur d’entrée d de la chapelle Sixtine, au-dessus de l’autel du pape, remontait à à

la vie de Michel-Ange sa Il détestait les médecins, et manifestait dans ses lettres : une inquiétude comique, quand il apprenait qu’un des j siens avait eu l’imprudence de s’adresser à leurs soins. 4 Heureusement pour lui, après sa chute, maître Baccio ? Rontini de Florence, son ami, qui était un médecin de ñ beaucoup d’esprit et qui lui était fort attaché, eut pitié de à ! lui, et alla, un jour, frapper à la porte de sa maison. Per-
sonne ne lui répondant, il monta, et chercha de chambre $ en chambre, jusqu’à ce qu’il arrivät dans celle où Michel- ; Ange était couché. Celui-ci fut au désespoir, quand il le vit. Mais Baccio ne voulut plus partir et ne le quitta plus que Î lorsqu’il l’eut guéri. (1) 4 Comme autrefois Jules II, Paul III venait voir peindre # Michel-Ange, et donnait son avis. Il était accompagné ! de son maître des cérémonies, Biagio da Cesena. Un L. jour, il demanda à ce dernier ce qu’il pensait de l’œuvre. Biagio, qui était, dit Vasari, une très scru- k puleuse personne, déclara qu’il était souverainement Ë inconvenant d’avoir représenté en un lieu aussi solennel hi tant de nudités indécentes; c’était là, ajoutait-il, une peinture bonne à décorer une salle de baïns, ou une À auberge. Michel-Ange, indigné, portraitura de mémoire M i Biagio, après qu’il fut sorti; il le représenta dans ai l’Enfer, sous la forme de Minos, avec un grand serpent enroulé autour des jambes, au milieu d’une montagne 4 de diables. Biagio se plaignit au pape. Paul II se moqua de lui: « Si encore, lui dit-il, Michel-Ange l’avait | mis au Purgatoire, j’aurais pu faire quelque chose pour rien : en Enfer, il n’y a aucune rédemption. » (2) 4

k° _ Biagio ne fut pas le seul à trouver indécentes les 1 peintures de Michel-Ange. L’Italie se faisait prude; et le n … temps n’était pas loin où Véronèse allait être traduit ! A . devant l’Inquisition pour l’inconvenance de sa Cène : … chez Simon. (1) Il ne manqua pas de gens pour crier au

  • scandale, devant le Jugement Dernier. Celui qui cria le plus fort fut l’Arétin. Le maître pornographe entreprit de donner des leçons de décencé au chaste Michel- 1 … Ange. (2) Il lui écrivit une lettre de Tartuffe impudent. (3) À
  • Il l’accusait de représenter « des choses à faire rougir À . une maison de débauche », et il le dénoncait pour 4 … impiété à l’Inquisition naissante; ,« car ce serait un î … moindre crime de ne pas croire, disait-il, que d’attenter fi ainsi à la foi chez autrui ». Il engageait le pape à détruire + . la fresque. Il mélait à ses dénonciations de luthéranisme ï
  • d’ignobles insinuations contre les mœurs de Michel- Fa (1) En juillet 1573. — Véronèse ne manqua point de s’appuyer d
  • sur exemple du Jugement dernier : ‘à À « Je conviens que c’est mal; mais j’en reviens à dire ce que j’ai se . dit, que cest un devoir pour moi de suivre les exemples que à _ mes maîtres n’ont donnés. Né $ — Quont donc fait vos maîtres? Des choses pareilles peut- si K — Michel-Ange à Rome, dans la chapelle du pape, a représenté É k Notre Seigneur, Sa mère, saint Jean, saint Pierre et la Cour ; Céleste, el il a représenté nus tous les personnages, voire la À Vierge Marie, et dans des aititudes que la plus sévère religion n’a ; pas inspirées. » j’ (A. Baschet : Paul Véronèse devant le Saint-Office, 1880) (2) C’était une vengeance. Il avait essayé de lui extorquer, selon 4 son habitude, quelques œuvres d’art; il avait eu, de plus, leffron- | terie de lui tracer un programme pour le Jugement Dernier. f Michel-Ange avait décliné poliment cette offre de collaboration « étrange, et fait la sourde oreille aux demandes de présent. L’Arétin i voulut montrer à Michel-Ange ce qu’il en pouvait coûter de lui (5) Une comédie de l’Arétin, l’Hipocrito, fut le prototype de Tar- | | tuffe. (P. Gauthiez : l’Arétin, 1895) h

la vie de Michel-Ange “50 Ange; (1) et, pour achever, il l”accusait d’avoir volé à Jules II. A cette infâme lettre de chantage, (2) où tout ce { qu’il y avait de plus profond dans l’âme de Michel-Ange: 4 — sa piété, son amitié, son sentiment de l’honneur, — était 4 sali et outragé, — à cette lettre, que Michel-Ange ne put s lire sans rire de mépris et sans pleurer de honte, il ne répondit rien. Sans doute en pensa-t-il ce qu’il disait de 4 certains ennemis, dans son dédain écrasant : Ç qu’il ne 1 valait pas la peine de les combattre; car la victoire i sur eux n’a aucune importance ». — Et quand les idées de l’Arétin et de Biagio sur son Jügement Dernier 1 eurent gagné du terrain, il ne fit rien pour répondre, } | rien pour les arrêter. Il ne dit rien, quand son œuvre { fut traitée d’ « ordure luthérienne ». (3) Il ne dit rien, ; quand Paul IV voulut jeter à bas la fresque. (4) Il ; ne dit rien, quand, sur l’ordre du pape, Daniel de | Volterre « culotta » ses héros. (5) — On lui demanda son avis. Il répondit sans colère, avec un mélange d’irenie 1 et de pitié : « Dites au pape que c’est là une petite J chose, qu’il est bien facile de mettre en ordre. Que ;

(1) Il faisait une allusion injurieuse à « Gherardi et Tomai » (Ghe- ) rardo Perini, et Tommaso dei Cavalieri).
(2) Ce chantage s’étale impudemment. A la fin de cette lettre de ; menaces, après avoir rappelé à Michel-Ange ce qu’il attendait, Ê de lui : — des présents, — l’Arétin ajoute ce post-scriptum : | « A présent que j’ai un peu déchargé ma colère, et que je vous 4 ai fait voir que si vous êtes divino, je ne suis pas d’acqua, déchirez [ cette lettre, comme moi, et décidez-vous.….. » k (3) Par un Florentin, en 1549. (Gaye, Cartegg’io, II, 500) | (4) En 1596, Clément VII voulut aussi faire effacer le Jugement. | 65) En 1559. — Daniel de Volterre garda de cette opération le | surnom de « culottier » (braghettone). — Daniel était un ami de À Michel-Ange. Un autre de ses amis, le sculpteur Ammanati, | condamna le scandale de ces représentations nues. — Michel-Ange | ne fut donc même pas soutenu en cette occasion par ses disciples.

Sa Sainteté veille seulement à mettre le monde en | ordre : arranger une peinture ne coûte pas grand î peine, » — Il savait dans quelle ardente foi il avait j accompli cette œuvre, parmi les religieux entretiens de | Vittoria Colonna, et sous l’égide de cette âme imma_ culée. Il eût rougi de défendre la chaste nudité de ses x. pensées héroïques contre les sales soupçons et les sous- 1 entendus des hypocrites et des cœurs bas. | 4 Quand la fresque de la Sixtine fut terminée, (1) Michel-Ange crut enfin avoir le droit d’achever le monu- “4 ment de Jules II. Maïs le pape insatiable exigea que le b- . vieillard de soixante-dix ans peignît les fresques de la Chapelle Pauline. (2) Peu s’en fallut qu’il ne mît la main sur quelques-unes des statues destinées au tombeau de Jules II, afin de les faire servir à l’ornement de sa qu’on lui permit de signer un cinquième et dernier a contrat avec les héritiers de Jules Il. Par ce contrat, 5 il livrait ses statues achevées, (3) et payaïit deux sculpteurs pour terminer le monument: moyennant quoi, il k était déchargé de toute autre obligation pour toujours. < Il n’était pas au bout de ses peines. Les héritiers - (1) Linauguration du Jugement Dernier eut lieu le 5 décembre 1541. On vint de toute l’Italie, de la France, de l’Allemagne et des Flandres, pour y assister. — Voir la description de l’œuvre dans le livre de la collection : les Maîtres de l’Art, pages 90-93. (2) Ces fresques (La Conversion de saint Paul, le Martyre de saint Pierre), auxquelles Michel-Ange travailla depuis 1542, furent interrompues par deux maladies, en 1544 et 1546, et terminées péniblement en 1549-1550. Ce furent « les dernières peintures qu’il exécuta, écrit Vasari, et avec grand effort; car la peinture, et en particulier la fresque, n’est pas un art pour les vieillards ». (3) Ce devaient être d’abord le Moise et les deux Esclaves ; mais Michel-Ange trouva que les Esclaves ne convenaient plus au tombeau ainsi réduit, et il sculpta deux autres figures : La Vie actice et

la vie de Michel-Ange : FETE de Jules IT continuèrent de lui réclamer âprement l’ar- 4 gent, qu’ils prétendaient lui avoir été autrefois Î déboursé. Le pape lui faisait dire de n’y pas penser, ; et d’être tout à son travail de la Chapelle Pauline. || « Mais, répondait-il, 4 | on peint avec la tête et non 4 avec les mains; qui n’a pas ses pensées à soi se déshonore: } c’est pourquoi je ne fais rien de bon, tant que j’ai ces k préoccupations. J’ai été enchaîné à ce tombeau, toute ma ë vie; j’ai perdu toute ma jeunesse à tâächer de me justifier 4 devant Léon X et Clément VII; j’ai été ruiné par ma trop À grande conscience. Ainsi le veut mon destin ! Je vois beau- ï coup de gens, qui se sont fait des rentes de 2 à 3.000 écus; # et moi, après de terribles efforts, je suis seulement parvenu F à être pauvre. Et l’on me traite de voleur! Devant les 4 hommes, — (je ne dis pas devant Dieu), — je me tiens pour h un honnête homme; je n’ai jamais trompé personne… Je ne % suis pas un voleur, je suis un bourgeois florentin, de à noble naissance, et fils d’un homme honorable. Quand ; je dois me défendre contre des coquins, je deviens fou, à la À Pour désintéresser ses adversaires, il termina de sa # main les statues de la Vie active et de la Vie contem- $ plative, bien qu’il n’y fût pas forcé par son contrat. h Enfin, le monument de Jules II fut inauguré à San 4 Pietro in Vincoli, en janvier 1545. Que restait-il du 1 beau plan primitif? — Le seul Moïse, qui en devenait le centre, après n’en avoir été autrefois qu’un détail. | Caricature d’un grand projet! Ë Du moins, c’était fini. Michel-Ange était délivré du cauchemar de toute sa vie. 1 (:) Lettre à un Monsignore inconnu (octobre 1542). (Lettres, édi- Î

tre Contra l’inutil mie cieco tormento. @ 4 [4 k Son désir eût été, après la mort de Vittoria, de “12 “_ revenir à Florence, pour « coucher ses os fatigués, à : 1100 _ côté de son père, dans le repos ». (2) Maïs après avoir We F _ Servi, toute sa vie, les papes, il voulut consacrer ses \ 4 … dernières années à servir Dieu. Peut-être y avait-il été « NN . poussé par son amie, et accomplissait-il un de ses der- TR h niers vœux. Un mois aÿant la mort de Vittoria Colonna, 0 _ le premier janvier 1545, Michel-Ange était en effet L’H0 1 _ nommé, par bref de Paul Ill, préfet et architecte de RER: _ Saint-Pierre, avec pleins pouvoirs pour élever l’édifice. et _ Il n’accepta pas sans peine: et ce ne furent pas les 1300 k instances du pape qui le décidèrent à charger ses 1 épaules de septuagénaire du fardeau le plus lourd qu’il 310 k eût encore porté. Il vit là un devoir, une mission de e 1 « Beaucoup croient — et je crois — que j’ai été placé ss ÿ _ (2) Lettre de Michel-Ange à Vasari. (19 septembre 1552) Ni

la vie de Michel-Ange f X à ce poste par Dieu, écrivait-il. Si vieux que je sois, je L ne veux pas l’abandonner; car je sers par amour de 4 Dieu, et je place en lui toutes mes espérances. » (1) de Il n’acceptait aucun paiement pour cette tâche 3 Il s’y trouva aux prises avec de nombreux ennemis : Ne « la secte de San Gallo », (2) comme dit Vasari, et tous 4 les administrateurs, fournisseurs, entrepreneurs de la À construction, dont il dénonçait les fraudes, sur lesquelles L San Gallo avait toujours fermé les yeux. « Michel- M Ange, dit Vasari, délivra Saint-Pierre des voleurs et des # Une coalition se forma contre lui. Elle eut pour chef # l’effronté Nanni di Baccio Bigio, un architecte, que ÿ Vasari accuse d’avoir volé Michel-Ange, et qui visait à le supplanter. On répandit le bruit que Michel-Ange À \ n’entendait rien à l’architecture, qu’il gaspillaït l’argent 4 et ne faisait que détruire l’œuvre de son prédécesseur: Le Comité d’administration du bâtiment, prenant lui- 4 même parti contre son architecte, provoqua en 1551 une | enquête solennelle, présidée par le pape; les inspec- 4 teurs et les ouvriers vinrent y déposer contre Michel- | | (:) Lettre de Michel-Ange à Lionardo, son neveu. (3 juillet 4 |

(2) I s’agit ici d’Antonio da San Gallo, architecte en chef de Saint- | Pierre, depuis 1537 jusqu’à sa mort en octobre 1546. Il avait toujours ri été ennemi de Michel-Ange, qui le traita sans ménagements. Ils se ”| trouvèrent opposés l’un à l’autre, à propos des fortifications du Borgo (quartier du Vatican), pour lesquelles Michel-Ange fit aban- | donner les plans de San Gallo, en 1545, et lors de la construction L 1 du palais Farnese, que San Gallo avait bâti jusqu’au second étage,
et que Michel-Ange termina, imposant en 1549 son modèle pour la | corniche et éliminant le projet de son rival. — (Voir le Michel-

Angelo de Thode) g K

Ange, avec l’appui des cardinaux Salviatiet Cervini. (1) ‘ Michel-Ange daigna à peine se justifier : il refusa toute j discussion. — « Je ne suis pas obligé, dit-il au cardinal , Cervini, de vous communiquer, à vous, ou à qui que ce soit, ce que je dois ou veux faire. Votre affaire est de surveiller les dépenses. Le reste ne regarde que moi. » (2) ; — Jamais son orgueil intraitable ne consentit à faire ? part de ses projets à personne. À ses ouvriers qui se

  • plaïgnaient, il répondait : « Votre affaire est de maçon- : ner, de tailler, de menuiser, de faire votre métier, i et d’exécuter mes ordres. Quant à savoir ce que j’ai dans l’esprit, vous ne l’apprendrez jamais : car ce b serait contre ma dignité. » (3) | Contre les haïnes, que de tels procédés soulevaient, il | n’eût pu se soutenir un instant sans la faveur des | papes. (4) Aussi, lorsque mourut Jules IL, (5) et que le car- 4 dinal Cervini devint pape, Michel-Ange fut sur le point de quitter Rome. Mais Marcel II ne fit que passer sur le 1 trône; et Paul IV lui succéda. De nouveau assuré de la gi protection souveraine, Michel-Ange continua de lutter. “. L se fût cru déshonoré, et il eût craint pour son salut, s’il avait abandonné l’œuvre. (2) Le futur pape Marcel II. (4) A la fin de l’enquête de 1551, Michel-Ange, se tournant vers Jules III qui présidait, lui dit : « Saint-Père, vous voyez quel est mon gain! Si les ennuis que j’endure ne servent pas à mon âme, je perds mon temps et ma peine. » — Le pape qui l’aimait, lui mit \ ses mains sur les épaules, et s’écria : « Tu gagnes pour les deux, à pour ton âme et pour ton corps. Sois sans crainte! » (Vasari) (5) Paul III était mort le 10 novembre 1549; et Jules III, qui aimait, comme lui, Michel-Ange, régna du 8 février 1550 au 23 mars
  1. Le cardinal Cervini fut élu, le 9 avril 1555, sous le nom de Marcel IL. Il ne régna que quelques jours; et Paul IV Caraffa lui succéda, le 23 mai 1555,

la vie de Michel-Ange En |

« Contre ma volonté, j’en ai été chargé, dit-il. Voici É|

huit ans que je m’y épuise en vain, au milieu de tous les * 4

| ennuis et de toutes les fatigues. Maintenant que la n | construction est assez avancée pour que l’on puisse commencer à voûter la coupole, mon départ de Rome ) serait la ruine de l’œuvre, un grand affront pour moi, et, pour mon âme, un très grand péché. » (1)

Ses ennemis ne désarmaient point; et la lutte, un 4 moment, prit un caractère tragique. En 1563, l’aide leu 4 plus dévoué de Michel-Ange à Saint-Pierre, Pier Luigi 4 Gaeta, fut jeté en prison, sous la fausse accusation de vol; et le chef des travaux, Cesare da Casteldurante, { fut poignardé. Michel-Ange répondit, en nommant à la : place de Cesare, Gaeta. Le Comité d’administration chassa Gaeta, et nomma l’ennemi de Michel-Ange, Æ Nanni di Baccio Bigio. Michel-Ange, hors de lui, ne vint | plus à Saint-Pierre. On fit courir le bruit qu’il se démettait de ses fonctions; et le Comité lui donna pour suppléant Nanni, qui trancha aussitôt du maître.

Il comptait finir par lasser le vieux homme de quatre- 3 vingt-huit ans, malade et moribond. Il ne connaissait

pas son adversaire. Michel-Ange, sur-le-champ, alla É trouver le pape; il menaça de quitter Rome, si justice - ne lui était faite. Il exigea une nouvelle enquête, con- 4 vainquit Nanni d’incapacité et de mensonge, et le fit F.

(1) Lettre de Michel-Ange à Lionardo. (11 mai 1555) .

Affecté par les critiques de ses propres amis, il demanda pourtant, en 1560, « qu’on voulüt bien le décharger du fardeau qu’il portait à gratuitement, depuis dix-sept ans, sur l’ordre des papes ». — ! Mais sa démission ne fut pas acceptée, et Pie IV, par un bref, . renouvela ses pouvoirs. — C’est alors qu’il se résolut enfin à J exécuter, sur les instances de Cavalieri, le modèle en bois de la coupole. Jusque-là, il avait gardé tous ses projets dans sa tête, # se refusant à en laisser rien voir à qui que ce fût.

_ chasser. (1) C’était en septembre 1563, quatre mois di avant sa mort. — Ainsi, jusqu’à la dernière heure, il eut 1

à lutter contre la jalousie et contre la haïne. fl

Ne le plaignons pas. Il savait se défendre; et, É

. mourant, il était capable, à lui seul, comme il disait Ë jadis à son frère Giovan Simone, « de mettre en pièces } |

| dix mille de cette engeance ». W

En dehors de la grande œuvre de Saint-Pierre, à d’autres travaux d’architecture occupèrent la fin de sa # vie : le Capitole, (2) l’église Santa Maria degli Angeli, (3) À l’escalier de la Laurenziana de Florence, (4) la Porta 4 Pia, et surtout l’église San Giovanni dei Fiorentini, — 1h dernier de ses grands projets, avorté comme les autres. di Les Florentins l’avaient prié d’élever l’église de leur # nation à Rome; le duc Cosme, lui-même, lui écrivit une , lettre flatteuse, à ce sujet; et Michel-Ange, soutenu par Ne

Ê son amour pour Florence, entreprit l’œuvre avec un j

enthousiasme juvénile. (5) Il dit à ses compatriotes ù « que s’ils exécutaient son plan, ni les Romains, ni les 3 (1) Nanni n’en pria pas moins le duc Cosme, au lendemain de la Ÿ: mort de Michel-Ange, de lui faire donner la succession de Michel- k (2) Michel-Ange ne put voir élever que les escaliers et la place. Les édifices du Capitole n’ont été terminés qu’au dix-septième } Ÿ (3) De l’église de Michel-Ange, il ne reste rien aujourd’hui. Elle fut reconstruite entièrement au dix-huitième siècle. (4) On exécuta le modèle de Michel-Ange en pierre, et non en bois, comme il voulait. 4

la vie de Michel-Ange Re Grecs n’auraient jamais rien eu de semblable : — À paroles, dit Vasari, telles qu’il n’en sortit jamais de sa J bouche, ni avant, ni après; car il était extrêmement : modeste ». Les Florentins acceptèrent le plan, sans rien ; y changer. Un ami de Michel-Ange, Tiberio Calcagni, : exécuta, sous sa direction, un modèle en bois de 3 l’église : — « c’était une œuvre d’un art si rare, qu’on ‘4 n’a jamais vu une église pareille, pour la beauté, la 4 richesse et la variété. On commença la construction, on 1 | dépensa 5.000 écus. Puis, l’argent manqua, on en resta là, et Michel-Ange en éprouva le plus violent cha- L grin. » (1) L’église ne fut jamais construite, et même le 4 Telle fut la dernière déception artistique de Michel- 4 Ange. Comment eût-il pu avoir l’illusion, en mourant, 4 que Saint-Pierre, à peine ébauché, serait jamais réalisé, ; qu’aucune de ses œuvres lui survivrait? Lui-même, s’il à eût été libre, peut-être les eût-il brisées. L’histoire de sa dj dernière sculpture, la Déposition de Croix de la cathé- drale de Florence, montre à quel détachement de L art il était arrivé. S’il continuait encore de sculpter, ce n’était plus par foi dans l’art, mais par foi dans le Christ, et parce que « son esprit et sa force ne pouvaient 1 s’empêcher de créer ». (2) Mais quand il eut fini son ; œuvre, il la brisa. (3) « Il l’eût détruite entièrement, si ‘ Ce fut en 1553 qu’il commença cette œuvre, la plus émouvante 3 de toutes ses œuvres: car elle est la plus intime: on sent qu’il ny parle que pour lui, il souffre, et s’abandonne à sa souffrance. Au À reste, il s’est représenté lui-même, semble-t-il, dans le vieillard, au F visage douloureux, qui soutient le corps du Christ.

son serviteur Antonio ne l’avait supplié de la lui ù

; Telle était l’indifférence que Michel-Ange, près de la 1

mort, témoignait à ses œuvres. À

Depuis la mort de Vittoria, nulle grande affection # n’éclairait plus sa vie. L’amour était parti : | Se ‘l maggior caccia sempre il minor duolo, ,

Di penne l alim ho ben tarpat et rasa.(2)

: La flamme d’amour n’est pas restée dans mon cœur. Le : pire mal [la vieillesse] chasse toujours le moindre : j’ai - : rogné les ailes de l’âme. Ge:

Il avait perdu ses frères et ses meilleurs amis. Luigi $

del Riccio était mort en 1546, Sébastien del Piombo en Ê

1547; son frère, Giovan Simone, en 1548. Il n’eut jamais (

grandes relations avec son dernier frère, Gismondo, qui (

| mourut en 1555. Il avait reporté son besoin d’affection | familiale et bourrue sur ses neveux orphelins, sur les |

| enfants de Buonarroto, son frère le plus aimé. Ils étaient ; deux : une fille, Cecca (Francesca), et un garçon, Lio- | nardo. Michel-Ange plaça Cecca dans un couvent; il lui

(1) Tiberio Calcagni la racheta à Antonio, et demanda à Michel- ; Ange la permission de la réparer. Michel-Ange y consentit, Calcagni rajusta le groupe; mais il mourut, et l’œuvre resta inachevée.

(2) Poésies, LXXXI (vers 1550).

Cependant, quelques poésies, qui semblent dater de son extrême vieillesse, montrent que la flamme n’était pas aussi éteinte qu’il le croyait, et que « le vieux bois brûlé », comme il disait, reprenait feu parfois. — (Voir aux Annexes, XXII. — Poésies, CX et CXIX)

la vie de Michel-Ange F5 constiiua un trousseau, il payait sa pension, il allaït la Ë voir; et, quand elle se maria, (1) il lui donna en dotun de ses biens. (2) — Il se chargea personnellement de { l’éducation de Lionardo, qui avait neuf ans à la mort | de son père. Une longue correspondance, qui rappelle à souvent celle de Beethoven avec son neveu, témoigne . À du sérieux avec lequel il remplit sa mission pater- ù nelle. (3) Ce ne fut pas sans de fréquentes colères. ) Lionardo mettait souvent à l’épreuve la patience de son { oncle; et cette patience n’était pas grande. La mauvaise f écriture du jeune garçon suffisait à jeter Michel-Ange À hors des gonds. Il y voyait un manque d’égards envers 4 Jamais je ne reçois une lettre de toi, que la fièvre ne me À vienne avant que je puisse la lire. Je ne sais pas où tu as ? appris à écrire ! Peu d’amour !.… Je crois que quand tu k aurais à écrire au plus grand àne du monde, tu y mettrais £ plus de soin… J’ai jeté ta dernière lettre au feu, parce que k je ne pouvais pas la lire : je ne peux donc pas y répondre. 6 Je tai déjà dit et répété à satiété que, chaque fois que À je reçois une lettre de toi, la fièvre me vient avant que à je réussisse à la lire, Une fois pour toutes, ne m’écris plus “| à l’avenir. Si tu as quelque chose à me faire savoir, trouve À quelqu’un qui sache écrire; car j’ai besoin de ma tête pour “4 autre chose que pour m’épuiser à déchiffrer tes gri- è Défiant de nature, et rendu plus soupçonneux encore l par ses déboires avec ses frères, il se faisait peu d’illu- } () Elle épousa, en 1538, Michele di Niccolô Guicciardini. (3) Cette correspondance commence en 1540. FN

_ sion sur l’affection humble et flagorneuse de son neveu: à À cette affection lui semblait surtout s’adresser à son ;

2 coffre-fort, dont le petit savait qu’il hériterait. Michel- ÿ

“ Ange ne se gênait pas pour le lui dire. Une fois, étant & $ malade et en danger de mort, il apprend que Lionardo 1

! k est accouru à Rome et y a fait quelques démarches p* \ indiscrètes ; il lui écrit, furieux : 748 Ê Lionardo ! J’ai été malade, et tu as couru chez Ser Giovan

} Francesco pour voir si je ne laissais rien. N’as-tu pas assez 1

È de mon argent à Florence ? Tu ne peux pas mentir à ta À

[1 race et manquer de ressembler à ton père, qui m’a chassé, Le

2 à Florence, de ma propre maison ! Sache que j’ai fait un K

LA . testament de telle sorte que tu n’as plus rien à attendre de pal

ra moi. Donc va avec Dieu, et ne te présente plus devant mes ?

ÿ yeux, et ne m’écris plus jamais ! (1) k

\ Ces colères n’émouvaient guère Lionardo, car elles ca

É étaient généralement suivies de lettres affectueuses et : 4

{ nouveau à Rome, alléché par la promesse d’un présent À.

ÿ de 3.000 écus. Michel-Ange, blessé de son empressement 4 | intéressé, lui écrit : \

| È Tu es venu à Roïe avec une hâte furieuse. Je ne sais pas À 4 si tu serais venu aussi vite si je m’étais trouvé dans la Ne

misère et si le pain m’avait manqué! Tu dis que c’était d ; ton devoir de venir, par amour pour moi. — Oui! l’amour à (2) Michel-Ange est le premier à avertir son neveu, pendant une 4 maladie, en 1549, qu’il l’a mis sur son testament.— Le testament est 1

‘ ainsi conçu : « A Gismondo et à toi, je laisse tout ce que jai; en y sorte que mon frère Gismondo, et toi, mon neveu, vous ayez des 5 ! droits égaux, et qu’aucun ne puisse exercer une autorité sur mes ‘ ù biens sans le consentement de l’autre. » À

la vie de Michel-Ange 7 0 d’un perce-bois! (1) Si tu avais de l’amour pour moi, tu 3 m’aurais écrit : « Michel-Ange, gardez les 53.000 écus, et À dépensez-les pour vous : car vous nous avez tant donné que 4 cela nous suffit ; votre vie nous est plus chère que la for- ‘4 tune… » — Mais, depuis quarante ans, vous avez vécu de 4 moi; et jamais je n’ai reçu de vous seulement une bonne 1 Une grave question fut celle du mariage de Lionardo. 2 Elle occupa l’oncle et le neveu pendant six ans. (3) 4 Lionardo, docile, ménageait l’oncle à héritage; il accep- 4 tait toutes ses observations, le laissait choisir, discuter, rejeter les partis qui s’offraient : il semblait indifférent. Michel-Ange se passionnait au contraire, comme si c’était lui qui devait se marier. Il regardait le mariage | comme une affaire sérieuse, dont l’amour était la

  • moindre condition; la fortune n’entrait pas beaucoup plus en ligne de compte : ce qui importait, c’était la | santé et l’honorabilité. IL donnait de rudes conseils, À dénués de poésie, robustes et positifs : |

C’est une grosse décision : souviens-toi qu’entre homme ÿ et la femme il doit toujours y avoir une différence d’âge de dix ans; et fais attention à ce que celle que tu choisiras ne J soit pas seulement bonne, mais saine… On m’a parlé de 1 plusieurs personnes : l’une m’a plu, l’autre non. Si tu y F penses, écris-moi donc, au cas que tu aies plus de plaisir à 1 l’une qu’à l’autre : je t’en dirai mon avis… Tu es libre de . prendre l’une ou l’autre, pourvu qu’elle soit noble et bien ] élevée, et plutôt sans dot, qu’avec une grosse dot, — afin de ’

(1) L’amore del tarlo! 4

Il ajoute : « Il est vrai que, l’an passé, je t’ai tant semoncé que È Ah! cela Ca assez coûté!.. » La

vivre en paix… (1) Un Florentin m’a dit qu’on t’a parlé d’une fi | fille de la maison Ginori, et qu’elle te plaît. Il ne me plaît | à pas à moi que tu prennes pour femme une fille que le père 1 | ne te donnerait pas s’il avait assez pour lui constituer une à | dot convenable. Je désire que celui qui veut te donner une 5 1 femme la donne à toi, et non à ta fortune… Tu as unique- L: ment à considérer la santé de l’âme et du corps, la qualité L ; du sang et des mœurs, et, de plus, qui elle a pour parents: ù 1 car cela est de grande importance… Donne-toi la peine de ? 4 trouver une femme qui n’ait pas honte de laver les plats, en ä -_ cas de nécessité, et de s’occuper des choses du ménage… h Quant à la beauté, comme tu n’es pas précisément le plus b beau jeune homme de Florence, ne t’en inquiète pas, pourvu Ÿ seulement qu’elle ne soit pas estropiée, ou repoussante. (2) | ; Après bien des recherches, il semble qu’on ait mis la à main sur l’oiseau rare. Mais, au dernier moment, voici à qu’on lui découvre un vice rédhibitoire : É J’apprends qu’elle a la vue basse : ce qui ne me paraît À pas un petit défaut. Aussi je n’ai rien promis encore. Puis- À 4 que tu n’as rien promis non plus, mon avis est que tu te L | Lionardo se décourage. Il s’étonne de l’insistance que è son oncle met à vouloir le marier : t. Cela est vrai, je le désire : cela est 4 bon, pour que notre race ne finisse pas avec nous. Je sais « Tu n’as pas à chercher l’argent, mais seulement la bonté et la # bonne renommée… Tu as besoin d’une femme qui reste avec toi, x et à qui tu puisses commander, une femme qui ne fasse pas des embarras et n’aille pas tous les jours en noces et en festins; car là où on leur fait la cour, il leur est facile de se débaucher (diventar puttana), surtout quand elles wont pas de famille… » (Lettres, premier février 1549) 147 « la vie de Michel-Ange HER | bien que le monde n’en serait pas ébranlé; mais enfin. < chaque animal s’efforce de conserver son espèce. C’est pourquoi je désire que tu te maries. (1) Enfin Michel-Ange lui-même se lasse; il commence à trouver ridicule que ce soit lui qui s’occupe toujours du . mariage de Lionardo, et que celui-ci ait l’air de s’en À : désintéresser. Il déclare qu’il ne s’en mêlera plus : { Depuis soixante ans, je me suis occupé de vos affaires; | maintenant, je suis vieux, et je dois penser aux miennes. 4 Juste à ce moment, il apprend que son neveu vient k de se fiancer avec Cassandra Ridolfi. Il se réjouit, ille | félicite, et il lui promet une dot de 1.500 ducats. 4 Lionardo se marie. (2) Michel-Ange envoie ses sou- à \ haïits aux jeunes époux, et promet un collier de ; perles à Cassandra. La joie ne l’empêche pas toutefois À ‘d’avertir son neveu que, « & quoiqu’il ne se connaisse E pas très bien à ces choses, il lui semble que Lionardo | aurait dû régler très exactement toutes les questions à d’argent avant de conduire la femme dans sa maison : 4 car il y a toujours dans ces questions un germe de F désunion ». Il termine par cette recommandation gogue- D « Allons! Et maintenant, tâche de vivre; et penses-y 1 bien, car le nombre des veuves est toujours plus grand _ que celui des veufs. » (3) DRE Deux mois après, au lieu du collier promis, il envoie
(1) Il ajoute pourtant : « Mais si tu devais ne pas te sentir assez | sain, alors il est mieux de te résigner à vivre, sans mettre au 1 monde d’autres malheureux. » (Lettres, 24 juin 1552) - |

. deux bagues à Cassandra, — l’une ornée d’un diamant, 4 …._ lautre d’un rubis. Cassandra, en remerciement, lui wi 2 Elles sont belles, surtout la toile, et elles me plaisent fort. , …—._ Mais je suis fâché que vous ayez fait cette dépense; caril 4 ,

ne me manquait rien. Remercie bien Cassandra pour moi, et Y

; dis-lui que je suis à sa disposition pour lui envoyer tout ce 4 N que je pourrai trouver ici, en fait d’articles romains ou autres. 1 dj: Cette fois, j’ai envoyé seulement une petite chose; une LA autre fois, nous ferons mieux, avec quelque objet qui lui 700 1 fasse plaisir. Avertis-moi seulement. (1) ‘0 k Viennent bientôt les enfants : le premier, appelé Le: ‘à Buonarroto, (2) sur le désir de Michel-Ange, — le k. k. second, nommé Michelangelo, (3) qui meurt peu après 4 s sa naissance. Et le vieil oncle, qui invite le jeune couple ‘6 À à venir chez jui, à Rome, en 1556, ne cesse de prendre “ie LR part affectueusement aux joies comme aux douleurs de à É la famille, mais sans jamais permettre aux siens de + ps s’occuper de ses affaires, ni même de sa santé. 510 | En dehors de ses relations de famille, Michel-Ange $ ne manqua point d’amitiés illustres ou distinguées. (4) oi k (4) 1 faut bien distinguer entre les périodes de sa vie. On trouve ÿ k L dans cette longue carrière des déserts de solitude, mais aussi SE 1] quelques périodes d’amitiés. C’est, vers 1515, à Rome, un petit LA cercle de Florentins, libres et bons vivants : — Domenico Buonin- l g zano, Giovanni Gellesi, Canigiani. — C’est, un peu plus tard, sous ‘4 F1 le pontificat de Clément VII, la spirituelle société de Francesco Qu” [ Berni et de Fra Sebastiano del Piombo, ami dévoué mais dange- #