VIII-4 · Quatrième cahier de la huitième série · 1906-11-20

Jean-Christophe. IV. La révolte. 1. Sables mouvants

Romain Rolland

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4 ‘ paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et | dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un si grand nombre de documents, de textes formant dos- | siers, de renseignements et de commentaires; — un | si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — “un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, L d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner üct. l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il 4 suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. |

Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- M rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé k dans l’ordre ; il sufjit de le Lire pour trouver, à leur « « place, les références demandées. à

Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier

{rès épais de X114-408 pages très denses, marqué cinq

franc s; ce ca ier comptait comme premier cahier de la | sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le PAL 2 octobre 190%, comme premier cahier de la sixième pa k Do. toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 A | s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- if à 3 vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la 5 _ série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs 14 _ àtoute personne qui nous en fait la demande. at Ü KL Pour la septième série, année ouvrière 1905-1906, et Lo _ en attendant que paraïsse le catalogue analytique som * |__ maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, on 4 A peut consulter, — provisoirement, — la petite table k analytique très sommaire que nous en avons établie et LS ‘as que nous avons publiée en fin du premier cahier de la ci 4 Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer Hi k … dans notre premier catalogue analytique sommaire, con- 1 . sulier le petit index alphabétique provisoire que nous ie de _ avons établi automatiquement de ce catalogue analy- A ‘11e tique sommaire dans l’index total de nos éditions anté- a _ rieures et de nos sept premières séries, même premier #4 _ Cahier de la huitième série. We.

1 , aux Cahiers de la Quinzaine at. 110 Le présent petit index donne automati- #4 180 quement pour tout volume et tout cahier 4 FE CA a) le numéro d’ordre de ce cahier dans “ \ le classement général de nos collections ‘4 … FER complètes, le numéro d’ordre de la série ‘2 DEA Ce * capitales de romain et le numéro d’ordre he Tee _ du cahier lui-même, dans la série ainsi # déterminée, en chiffres arabes, de sorte : 88 n. ‘que V-17 par exemple doit évidemment se 42 ER FAUN lire dix-septième cahier de la cinquième td, | 3 RER faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son . PE.

De . défaut, la date du cahier même; . ù_. , c)le prix actuel; es 1j } d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos 102 ‘NU éditions antérieures et pour nos cinq pre- 14

” mières séries, la page du catalogue ana- QU. F mn lytique sommaire où ce cahier se trouve LV pas (TE catalogué. + +) Romain Rolland, — Aërt, — trois actes, — premier août 7

{ Ati un volume en voie d’épuisement.. sept francs 2 ‘ia AL — le Triomphe de la Raison, — trois actes, — 20 oc- te 0 _tobre 1899, un volume en voie d’épuisement… CI un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les col- : 1

_ lections complètes de la deuxième série… 99 3444

Romain Rolland, — une introduction à une lettre inédite | de Tolstoi, adressée à Romain Rolland (Il-9, samedi 22 février 902: 44. sense eee eee es OU ES — — Le 14 juillet, action populaire, — trois actes, — — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, avec le masque de Beethoven (IV-10, samedi 24 janvier 1903, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente qué dans les collections complètes de la quatrième série … 206 — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, — deuxième édition, sans le masque (IV-10,, mardi 22 septembre 1903..:…,…,.1,..4.. OUR ADR — — Le lemps viendra, — trois actes (V-14, mardi — — le Théâtre du Peuple (V4, mardi 24 novembre 1903, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les collections complètes de la cinquième série … 297 — — — — le mème sous couverture Fischbacher, — — Jean-Christophe. — I. — L’aube, — édition Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers… — — Jean-Christophe. — I. — Le matin; la mort de — — Jean-Christophe. — IL. — Le matin, — édition Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers …,,…

_ — — Jean-Christophe. — I. — l’adolescent, — édition fe _ Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers ..”… RL LE LP) — Vies des hommes illustres, — la vie de Michel- (LEE

_ — — Vies des hommes illustres, — la vie de Michel

_ Ange, — II. — l’abdication (VIII-2, mardi 16 octobre 1906… Ho

Note du gérant. — De ce petit index il résulte que Jean-Christophe se compose présentement de quatre Le premier livre, Vaube, formait le neuvième cahier | de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier se

\ Le deuxième livre, le matin, formait le dixième cahier de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier se +

Le troisième livre, l’adolescent, formait le huitième cahier de la sixième série: marqué trois francs cinquante, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs cinquante ;

Il ne nous reste aujourd’hui qu’un petit nombre de ces trois cahiers et les personnes qui ne les ont pas feront bien de nous les demander immédiatement; ces trois cahiers ne seront pas réimprimés ; aussitôt qu’ils seront } venus en voie d’épuisement, ce qui ne saurait plus tarder, nous les porterons au prix de douze francs l’un Jusqu’à leur entier épuisement; à dater du jour où ils seront complètement épuisés, ils ne seront plus mis en L vente que dans nos collections complètes de nos cinquième et sixième séries, jusqu’à ce que ces séries ellesmêmes viennent en voie d’épuisement puis soient complè- tement épuisées. Alors ils ne seront forcément plus mis L en vente du tout. :

| quatrième cahier de la huitième série A dater du jour où ces trois cahiers seront portés aux prix d’épuisement, nous ne mettrons plus en vente pour l’usage courant que des exemplaires de l’édition OllenLe quatrième livre, la révolte, se compose de trois parties qui feront respectivement trois cahiers. Première partie de ce quatrième livre : Sables mouvants ; c’est le présent cahier, quatrième cahier de la huitième série, un cahier blanc de plus de 144 pages, Deuxième partie de ce quatrième livre : l’enlisement ; un cahier à pgraître dans cette huitième série, qui sera Troisième partie de ce quatrième livre : la délivrance, un cahier à paraître dans cette huitième série, qui sera Ainsi pour avoir tout ce qui a paru du Jean- | Christophe avant la publication du présent cahier, soit les trois premiers cahiers formant les trois premiers livres, il suflit d’envoyer un mandat de dix francs einquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra par le retour du courrier les trois cahiers indiqués ci-dessus ;

_ Pou Pre atre premiers livres de Jean-Chris- tophe, il suffit d’envoyer un mandat de dix-neuf francs ÿ cinq nante à M. André Bourgeois, même titre, même # _ adresse. On recevra par le retour du courrier : +718 _ les trois cahiers indiqués ci-dessus formant lestrois _ le présent cahier formant la première partie du qua_ trième livre; +*: V0 MA: Let l’on recevra le jour même de leur publication : “SR 25 _les deux autres cahiers formant les deux autres par- 1 … ties de ce quatrième livre. EL | SES : Charles Péguy que”

_ Au seuil d’une nouvelle série de l’histoire de Jean- 1 _ Christophe, dont le caractère de critique un peu vive 7 | risquera bien souvent de blesser tour à tour les lecteurs _ de tous les partis, je prie mes amis et ceux de Jean- ‘rs 1 Christophe de ne jamais prendre nos jugements comme fl 4 définitifs. Chacune de nos pensées n’est qu’un moment | l: de notre vie. À quoi nous servirait de vivre, si ce n’était à k pour corriger nos erreurs, Vaincre nos préjugés, et à élargir de jour en jour notre pensée et notre cœur ? à _ Patience! Faites-nous crédit, si nous nous trompons. ; Nous savons que nous nous trompons. Quand nous 4 _ reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus | _ durement que vous. Chaque jour, nous nous efforçons : 9 _ d’atteindre un peu plus de vérité. Lorsque nous serons ts | au terme, vous jugerez ce que valait notre effort. hi _ Comme dit un vieux proverbe, « la fin loue la vie, et le à | 6 _ soir le jour ». |

Libre! Il se sentait libre! Libre des autres et de lui_ même! Le réseau de passions, dont il était lié depuis un | an, venait brusquement de se rompre. Comment? Il

  • n’en savait rien. Les mailles avaient cédé à la poussée de son être. C’était une de ces crises de croissance, où les natures robustes déchirent violemment l’enveloppe morte de l’an passé, l’âme ancienne où elles étouffent. » Christophe respirait à pleins poumons, sans bien comprendre ce qui était arrivé. Un tourbillon de bise glacée s’engouffrait sous la grande porte de la ville, quand il rentra, venant d’accompagner Gottfried. Les gens baissaient la tête contre l’ouragan. Les filles qui | allaient à l’ouvrage luttaient avec dépit contre le vent qui se jetait dans leurs jupes; elles s’arrêtaient un moment pour soufller, le nez et les joues rouges, l’air | rageur; elles avaient envie de pleurer. Christophe riait de joie. Il ne pensait pas à la tourmente. Il pensait à l’autre tourmente, dont il venait de sortir. Il regardait le ciel d’hiver, la ville enveloppée de neige, les gens qui passaient en luttant; il regardait autour de lui, en lui : rien ne le liait plus à rien. Il était seul… Seul! Quel échappé à ses chaînes, à la torture des souvenirs, à l’hallucination des figures aimées et détestées! Quel bonheur de vivre enfin, sans être la proie de la vie, d’être devenu son maitre!.….

KE L Il rentra dans sa maison, blanc de neige. Il se seco FECE ? gaiement, comme un chien. En passant près de sa mère, “4 qui balayait le corridor, il l’enleva de terre, avec des , cris inarticulés et affectueux, comme on en dit aux . à petits enfants. La vieille Louisa se débattait dans les j bras de son fils, mouillé de neige qui fondait; et ; elle l”appela : « gros bête! », en riant d’un bon rire Il monta dans sa chambre, quatre à quatre. Il pouvait à peine se voir dans sa petite glace, tant le jour R était sombre, Mais son cœur jubilait. Sa chambre étroite et basse, où il avait peine à remuer, lui semblait un royaume. Il ferma la porte à clef, et rit de contente- | { ment. Enfin, il allait se retrouver soi-même! Depuis *_ A combien de temps s’était-il perdu! I avait hâte de se ns. plonger dans sa pensée, comme un baïgneur dans eau. à | Elle lui apparaissait comme an grand lac qui se fondait ” au loin dans la brume bleue et dorée. Après une nuit 4 de fièvre et de chaleur écrasante, il se trouvait au bord, 4 les jambes baignées par la fraîcheur de l’eau, le corps caressé par la brise d’un matin d’été. Il se jeta à la 4 nage; il ne savait où il allait, et peu lui importait: Me c’était la joie de nager au hasard. Il se taisait, riant, : ‘d écoutant les mille bruits de son âme : elle fourmillait h d’êtres. Il n’y distinguait rien, la tête lui tournait; il \ n’éprouvait qu’un bonheur éblouissant. Il jouit de sentir 4 en lui ces forces inconnues ; et, remettant paresseusement à plus tard de faire l’essai de son pouvoir, il 1 s’engourdit dans l’orgueilleuse ivresse de cette floraison h intérieure, qui, comprimée depuis des mois, éclatait ‘# + comme un printemps soudain, Eu Sa mère l’appelait à déjeuner. Il descendit, la tête

| étourdie, comme après une journée au grand air; mais k une telle joie rayonnait en lui, qué Louisa lui demanda [38 ce qu’il avait. Il ne répondit pas; ül la prit par la taille, | | et la força à faire un tour de danse autour de la table, ) où la soupière fumait. Louisa, essoufilée, cria qu’il | était fou; puis elle frappa des mains, prise d’une idée — Mon Dieu! fit-elle, inquiète. Je parie qu’il est de Li Christophe éeclata de rire. Il lança sa serviette en | — Amoureux! s’écria-t-il. Ah! bon Dieu! Non, * non! c’est assez! Tu peux être tranquille. C’est fini, . fini, pour toute la vie fini! Ouf! IL but un grand verre d’eau. | Louisa le regardait, rassurée, hochaït la tête, sou- : | — Beau serment d’ivrogne! dit-elle. Il y en a pour — C’est toujours cela de gagné, répondit-il, de bonne $ — Bien sûr! fit-elle. Alors, qu’est-ce que tu as qui te | — Je suis content. Voilà! | Les coudes sur la table, assis en face d’elle, il voulut We lui conter tout ce qu’il ferait plus tard. Elle l’écoutait k avec un affectueux scepticisme, et lui faisait remarquer K doucement que la soupe refroidissait. Il savait qu’elle ne .. m’entendait pas ce qu’il disait; mais il n’en avait cure : , c’était pour lui-même qu’il parlait. Ils se regardaient en souriant : lui, parlant; elle, _ n’écoutant guère. Bien qu’elle fût fière de son fils, elle AS.

Ex ; n’attachait pas grande importance à ses projets nt artistiques; elle pensait : « Il est heureux : c’est l’essen- à tiel. » — Tout en se grisant de ses discours, il regardait \ la chère figure de sa mère, avec son fichu noir sévère- } F ment serré autour de la tête, ses cheveux blanes, ses Ÿ yeux jeunes qui le couvaient d’amour, son beau calme k indulgent. Il lisait toutes ses pensées en elle. Il lui dit, à — Cela vest bien égal, hein? tout ce que je te | Elle protesta faiblement : « à — Mais non, mais non! fo | f} raison. Aime-moi seulement. Je n’ai pas besoin qu’on À me comprenne, — ni toi, ni personne. Je n’ai plus À besoin de personne, ni de rien, maintenant : j’ai lout en 1 | — Allons, fit Louisa, le voilà avec une autre folie, à F présent !.… Enfin, puisqu’il lui en faut une, j’aime encore | 4

Bonheur délicieux de se laisser flotter sur le lac de sa pensée !.… Couché au fond d’une barque, le corps baigné _ de soleil, le visage baïsé par le petit air frais qui court _ à la surface de l’eau, il s’endort, suspendu sur le ciel. Vo _ Sous son corps étendu, sous la barque balancée, il sent | l’onde profonde; sa main nonchalamment y plonge. Il se _ soulève; et, le menton appuyé sur le rebord du bateau, comme quand il était enfant, il regarde passer l’eau. Il voit des miroitements d’êtres étranges, qui filent comme des éclairs. D’autres, et puis d’autres… Jamais ils ne _ sont les mêmes. Il rit au spectacle fantastique qui se déroule en lui; il rit à sa pensée; il n’a pas le besoin de la fixer nulle part. Choisir, pourquoi choisir dans ces milliers de rêves? Il a bien le temps! Plus tard! Quand il voudra, il n’aura qu’à jeter ses filets, pour retirer les monstres qu’il voit luire dans l’eau. Il les laisse passer. Plus tard! La barque flotte au gré du vent tiède et du courant insensible. Il fait doux, soleil, et silence.

ê Languissamment enfin, il laisse tomber les filets. 1 à Penché sur l’eau qui grésille, il les suit du regard, 4 À | jusqu’à ce qu’ils aient disparu. Après quelques minutes M à de torpeur, il les ramène sans hâte; à mesure qu’il les KR tire, ils deviennent plus lourds; au moment de les sortir,
nr il s’arrête pour prendre haleine. Il sait qu’iltient sa proie, “4 & il ne sait quelle est sa proie : il prolonge le plaisir de hi Enfin, il se décide : les poissons aux cuirasses irisées E apparaissent hors de l’eau; ils se tordent comme un nid ‘1 À de serpents. Il les regarde curieusement, il les remue du L doigt, il veut prendre les plus beaux, un instant, dans ë sa main ; mais à peine les a:t-il sortis de l’eau, que leurs nt, nuances pâlissent, ils se fondent entre ses doigts. I les à rejette dans l’eau, et recommence à en pêcher d’autres. j nr Il est plus avide de voir, l’un après l’autre, tous les 4 rêves qui s’agitent en lui, que d’en garder aücun:ils lui 1 semblent plus beaux, quand ils flottent librement dans À F Il en pêchait de toutes sortes, tous plus extravagants les uns que les autres. Depuis des mois que les Ë idées s’amassaient en lui, sans qu’il en tirât parti, ll

crevait de richesses à dépenser, Mais tout était pêle-

| o mêle : sa pensée était un capharnaüm, un bric-à-brac de } juif, où étaient empilés dans la même chambre des LA

| objets rares, des étoffes précieuses, des ferrailles, des k hi 4 _guenilles. Il ne savait pas distinguer ce qui avait le plus ‘4 Se de prix : tout l’amusait également. C’étaient des frôle- bi ÿ ments d’accords, des couleurs qui sonnaient comme des # _ cloches, des harmonies qui bourdonnaient comme des | 4 abeïlles, des mélodies souriantes comme des lèvres | | amoureuses. C’étaient des visions de paysages, des
_ figures, des passions, des âmes, des caractères, des 4 È idées littéraires, des idées métaphysiques. C’étaient de ; _ grands projets, énormes et impossibles, des tétralogies, ; 4 des décalogies, ayant la prétention de tout peindre en ’ À musique et embrassant des mondes. Et c’étaient, le plus k + _ souvent, des sensations obscures et fulgurantes, évo- f À quées subitement par un rien, un son de voix, une #0 personne qui passait dans la rue, le clapotement de la ’ _ pluie, un rythme intérieur. — Beaucoup de ces projets ‘à 4 n’avaient d’autre existence que le titre; la plupart se 1) _ réduisaient à un ou deux traits, pas plus : c’était assez. ; Comme les très jeunes gens, il croyait avoir créé ce pe _ qu’il rêvait de créer. $

1 4 Mais il était trop vivant pour se satisfaire longtemps | de ces fumées. Il se lassa d’une possession illusoire, il voulut saisir ses rêves. — Par lequel commencer? Ils lui paraissaient tous aussi importants l’un que l’autre. Il les tournait et les retournait ; il les rejetait, il les reprenait. Non, il ne les reprenait plus : ce n’étaient plus les mêmes, ils ne se laissaient pas attraper deux fois; constamment, ils changeaient; ils changeaïent dans | ses mains, sous ses yeux, tandis qu’il les regardait. Il fallait se hâter; et il ne le pouvait point : il était con- ‘ EE fondu par sa lenteur au travail. Il eût voulu tout faire | en un jour, et il avait une difficulté terrible à exécuter le moindre ouvrage. Le pire était qu’il s’en dégoûtait, quand il était encore au commencement. Ses rêves passaient, et il passait lui-même; tandis qu’il faisait f une chose, il regrettait de n’en pas faire une autre. Il | semblait qu’il lui suffit d’avoir fait choix d’un deses beaux sujets, pour que le beau sujet ne l’intéressât plus. | Ainsi, toutes ses richesses lui étaient inutiles. Ses pensées n’étaient vivantes qu’à la condition qu’il n’y tou- | chât point : tout ce qu’il réussissait à atteindre était / déjà mort. C’était le supplice de Tantale : à portée de | sa main, des fruits qui devenaient pierre, aussitôt qu’il Li les prenait; près de ses lèvres, une eau fraîche, qui fuyait quand il se baïssait vers elle, >.

| Pour apaiser sa soif, il voulut se désaltérer aux

sources qu’il avait conquises, à ses œuvres anciennes. .… La dégoûtante boisson! A la première gorgée, il la recracha en jurant. Quoi! cette eau tiède, cette musique insipide, c’était là sa musique? — Il relut la suite de ses compositions. Cette lecture l’atterra : il n’y comprenait plus rien, il ne comprenait même plus com-

ment il avait pu les écrire. Il rougissait. Une fois, il lui arriva, après une page plus niaise que les autres, de se retourner pour voir s’il n’y avait personne dans la chambre, et d’aller se cacher la figure dans son oreiller, comme un enfant qui a honte. D’autres fois, le ridicule de ses œuvres lui semblait si bouffon, qu’il oubliait qu’elles étaient de lui. L

— Ah! l’idiot ! criait-il, en se tordant de rire.

Mais rien ne l’afiectait davantage que les composi- ’ tions où il avait prétendu exprimer des sentiments passionnés : chagrins ou joies d’amour. Il bondissait sur sa chaise, comme si une mouche l’avait piqué; il martelait la table à coups de poing, et se frappait la tête, en hurlant de colère; il s’apostrophait grossièrement, il se traitait de cochon, de triple gueux, de foutue bête, et de païllasse. Il en avait pour un quart d’heure à égrener son chapelet. A la fin, il allait se planter devant sa glace, tout rouge d’avoir crié; il s’empoignait le menton, et ïil disait :

— Regarde, regarde, crétin, quelle figure d’âne tu as ! Je t’apprendrai à mentir, chenapan! A l’eau, monsieur, à l’eau! -

Il s’enfonçait la figure dans sa cuvette, et il la maïintenait sous l’eau, jusqu’à ce qu’il étouffât. Quand il sortait de là, écarlate, les yeux hors de la tête, et souf-

EF flant comme un phoque, il allait précipitamment à sa \ table, sans prendre la peine d’éponger l’eau qui ruisseEx lait en rigoles autour de lui; il saisissait les compo- | | sitions maudites, et il les déchirait avec rage, en | | — Tiens, canaille !.. Tiens, tiens, tiens !.…. Alors, il était soulagé. | Ce qui l’exaspérait surtout dans ces œuvres, c’était | j leur mensonge. Rien de senti. Une phraséologie apprise par cœur, une rhétorique d’écolier : il parlait de l’amour, | comme un aveugle des couleurs; il en parlait par ouï- là dire, en répétant les niaiseries courantes. Et ce n’était
Fa pas seulement l’amour, c’étaient toutes les passions qui 4 NE lui avaient servi de thèmes à des déclamations. — Pour- | 4 x tant, il s’était toujours eflorcé d’être sincère. — Mais il | | ne suflit pas de vouloir être sincère : il faut pouvoir | l’être; et comment le serait-on, quand on ne connaît 1 encore rien de la vie? Ce qui venait de lui dévoiler la } fausseté de ces œuvres, ce qui avait creusé brusque- à ment un fossé entre lui et son passé, c’était l’épreuve | 4 qu’il venait de subir, pendant six mois, de la vie. IL j était sorti des fantômes; il y avait maintenant en lui A une mesure réelle à laquelle il pouvait rapporter toutes à ses pensées, pour en juger le degré de vérité ou de al Le dégoût que lui inspirèrent ses compositions . f: _ anciennes, produites sans passion, fit qu’avec son exa- À gération accoutumée, il décida de ne plus rien écrire, fl qu’il ne fût contraint d’écrire par une nécessité pas- | ; ! sionnée; et, laissant là sa poursuite aux idées, il jura “ai de renoncer pour toujours à la musique, si la création x ne s’imposail à lui, à coups de tonnerre,

Il parlait ainsi, parce qu’il savait bien que l’orage *à Le tonnerre tombe où il veut, et quand il veut. Mais | _ ily a des sommets qui l’attirent. Certains lieux — cer- L taines âmes — sont des nids d’orages : ils les créent ou les. aspirent de tous les points de l’horizon; et, de même que certains mois de l’année, certains âges de la . vie sont si saturés d’électricité, que les coups de foudre ni. s’y produisent — sinon à volonté — du moins, à l’heure Ÿ L’être tout entier se tend. Souvent, pendant des jours, * des jours, l’orage de prépare. Une ouate brûlante tapisse le ciel blanc. Pas un souflle. L’air immobile fermente, semble bouillir. La terre se tait, écrasée de torpeur. Le cerveau bourdonne de fièvre : toute la nature attend l’explosion de la force qui s’amasse, le choc du ee marteau qui se lève pesamment, pour retomber d’un coup sur l’enclume des nuées. De grandes ombres a sombres et chaudes passent; un vent de feu s’élève; x les nerfs frémissent par tout le corps, comme des HA feuilles. Puis, le silence retombe. Le ciel continue de couver la foudre. l Il y a à cette attente une angoisse voluptueuse. Mal- } gré le malaise qui vous oppresse, on sent passer dans if _ ses veines le feu qui brûle l’univers. L’âme soûle à \ bouillonne dans la fournaise, comme le raisin dans la 118

ne: cuve. Des milliers de germes de vie et de mort la tra4 vaillent. Qu’en sortira-t-il? Elle l’ignore. Comme la ‘44 femme enceinte, elle se tait, le regard perdu en elle, K elle écoute, anxieuse, le tressaillement de ses entrailles, 4 et elle pense : « Que naîtra-t-il de moi? ».…. 3 Quelquefois, l’attente est vaine. L’orage se dissipe, 5 sans avoir éclaté; et l’on se réveille, la tête lourde, déçu, énervé, écœuré. Mais c’est partie remise: il éclatera k toujours; si ce n’est aujourd’hui, ce sera demain : plus | il aura tardé, plus il sera violent… Le voici! Les nuages ont surgi de toutes les retraites de l’être. Masses épaisses d’un bleu noir, que déchirent É les saccades frénétiques des éclairs, ils s’avancent, d’un | vol vertigineux et lourd, cernant l’horizon de l’âme, et | brusquement rabattant leurs deux ailes sur le ciel à étoufté, éteignant la lumière. Heure de folie! Les Élé- | ments exaspérés, déchaînés de la cage où les tiennent 1 enfermés les Lois qui assurent l’équilibre de l’esprit et l’existence des choses, règnent, informes et colossaux, | dans la nuit de la conscience. On sent qu’on agonise. ! On n’aspire plus à vivre. On n’aspire plus qu’à la fin, à | la mort qui délivre… | | Et soudain, c’est l’éclair! ! ï. Christophe hurlait de joie. |

Joie, fureur de joie, soleil qui illumine tout ce qui est 1 et sera, joie divine de créer! Il n’y a de joie que de créer. Il n’y a d’êtres que ceux qui créent. Tous les autres sont des ombres, qui flottent sur la terre, étrangers à la vie.

  • Toutes les joies de la vie sont des joies de créer: amour, génie, action, — flambées de force sorties de l’unique brasier. Ceux même qui ne peuvent trouver place autour du grand foyer : — ambitieux, égoïstes et débauchés stériles — tâchent de se réchauffer à ses reflets Créer, dans l’ordre de la chair, ou dans l’ordre de l’esprit, c’est sortir de la prison du corps, c’est se ruer dans l’ouragan de la vie, c’est être Celui qui Est. Créer, c’est tuer la mort. Malheur à l’être stérile, qui reste seul et perdu sur la terre, contemplant son corps desséché et la nuit qui est en lui, dont nulle flamme de vie ne sortira jamais! Malheur à l’âme qui ne se sent point féconde, lourde de | vie et d’amour, comme un arbre en fleurs, au printemps! Le monde peut la combler d’honneurs et de bonheurs : il couronne un cadavre. |

( Quand Christophe était frappé par le jet de lumière,

4 ‘une décharge électrique lui parcourait le corps; il trem- | | blait de saisissement. C’était comme si, en pleine mer,

À en pleine nuit, il voyait tout à coup terre. Ou, c’était | À comme si, passant au milieu d’une foule, il venait de

à recevoir le choc de deux profonds yeux. Souvent, cela | lui arrivait après des heures de prostration où son | \ esprit s’agitait désespérément dans le vide. Mais plus L: souvent encore, c’était à des moments où il pensait à | ts autre chose, causant avec sa mère, ou se promenant

{ dans la rue. S’il était dans la rue, un certain respect | | humain l’empêchait de manifester trop bruyamment sa

: joie. Maïs, à la maison, rien ne le retenait plus. Il tré- | : pignait. Il sonnait une fanfare de triomphe; sa mère la

connaissait bien, et avait fini par savoir ce que cela À

| signifiait. Elle disait à Christophe qu’il était comme une | 0 poule qui vient de pondre un œuf. } j Il était percé de part en part par l’idée musicale. ) 1 Tantôt, elle avait la forme d’une phrase isolée et comA plète; plus fréquemment, d’une grande nébuleuse enve- (; loppant toute une œuvre : la structure du morceau, ses | : ; lignes générales se laissaient deviner au travers d’un Û voile, que lacéraient par places des phrases éblouis- À santes, se détachant de l’ombre avec une netteté seulp- | ÿ turale. Ce n’était qu’un éclair; parfois, il en venait i 1 34 4

r À d’autres, coup sur coup: chacun illuminait d’autres [10

coins de la nuit. Mais d’ordinaire, la force capricieuse, ;

  • après s’être manifestée une fois, à l’improviste, dispa- | -_ raissait pour plusieurs jours dans ses retraites mysté- | f rieuses, en laissant derrière elle un sillon lumineux. | Cette jouissance de l’inspiration était si vive, que __ Christophe prit le dégoût de tout le reste. L’artiste 4 d’expérience sait bien que l’inspiration est rare, et que F ; c’est à l’intelligence d’achever l’œuvre de l’intuition ; il } met ses idées sous le pressoir, et leur fait rendre jus- i . qu’à la dernière goutte du suc divin qui les gonfle; — . (même, il ne craint point, à l’occasion, de les tremper d’eau claire.) — Christophe était trop jeune et trop sûr de _ lui-même pour ne pas mépriser ces misérables moyens. Il faisait le rêve impossible de ne rien produire qui ne F fût entièrement spontané. S’il ne s’était aveuglé à plai- . sir, il n’eût pas eu de peine à reconnaître l’absurdité de | son dessein. Sans doute, il était ajors dans une période | { d’abondance intérieure, où il n’y avait nul interstice, à _ nul vide, par où l’ennui ni le néant pût se glisser. Tout k Jui était un prétexte à cette fécondité intarissable : tout ce que voyaient ses yeux, tout ce qu’entendaient ses | oreilles, tout ce que heurtait son être dans sa vie quotidienne; chaque regard, chaque mot faisait lever dans | l’âme des moissons de rêves. Dans le ciel sans bornes _ de sa pensée, il voyait couler des millions d’étoiles laiteuses, des rivières de vivantes lueurs. — Et pourtant, » même alors, il y avait des moments où tout s’éteignait N | d’un coup. Et bien que la nuit ne durât point, bien qu’il Ÿ | n’eût guère le temps de souffrir encore des silences pro- | longés de l’âme, il n’était pas sans un secret effroi de ù | cette puissance inconnue, qui venait le visiter, le quit- PA

À tait, revenait, disparaissait… pour combien de temps,

Ë cette fois? Reviendrait-elle jamais? — Son orgueil

, repoussait cette pensée, et disait: « Cette force, c’est

’ moi. Du jour où elle ne sera plus, je ne serai plus: je me

| tuerai. » — Il ne laissait pas de trembler; maïs c’était une jouissance de plus.

Toutefois, s’il n’y avait aucun danger, pour l’instant,

que la source tarît, Christophe pouvait se rendre compte déjà que jamais elle ne suflisait à alimenter une œuvre

tout entière. Les idées se présentaient presque tou-

jours à l’état brut: il fallait les dégager péniblement de la gangue. Et toujours elles se présentaient sans suite,

| par bonds et par saccades; pour les relier entre elles,

il fallait y mêler un élément d’intelligence réfléchie et : de volonté froide, qui forgeaient avec elles un être nouveau. Christophe était trop artiste pour ne point le faire; mais il n’en voulait pas convenir; il mettait de la mauvaise foi à se persuader qu’il se bornaït à transcrire son | modèle intérieur, quand il était toujours forcé de le transformer plus ou moins pour le rendre intelligible. — Bien plus: il arrivait qu’il en faussât entièrement le

1 sens. Avec quelque violence que le frappât l’idée musi-

i cale, il lui eût été impossible souvent de dire ce qu’elle signifiait. Elle faisait irruption des souterrains de l’Être, bien au delà des frontières où commence la conscience; et, dans cette Force toute pure, qui échappait aux

mesures communes, la conscience ne parvenait à recon-

| naître aucune des préoccupations qui l’agitaient, aucun

des sentiments humains qu’elle définit et qu’elle classe :

’ joies, douleurs, ils étaient tous mêlés en une passion Ë unique, et inintelligible, parce qu’elle était au-dessus de

L l’intelligence. Cependant, qu’elle la comprit ou non, (

_ l’intelligence avait le besoin de donner un nom à cette _ force, de la rattacher à une des constructions logiques l que l’homme élève infatigablement dans la ruche de son Ainsi, Christophe se convainquait — il voulait se convaincre — que l’obscure puissance qui l’agitait avait un sens précis, et que ce sens s’accordait avec sa volonté. Le libre instinct, jailli de l’inconscience profonde, était, bon gré, mal gré, contraint à s’accoupler sous le joug de la raison avec des idées claires qui n’avaient aucun rapport avec lui. Telle œuvre n’était ainsi qu’une juxtaposition mensongère d’un de ces grands sujets que l’esprit de Christophe s’était tracés, et de ces forces sauvages qui avaient un tout autre sens, que lui-même ignorait. |

À Il allait à tâtons, tête baissée, emporté par les forces | È contradictoires qui s’entrechoquaient en lui, etjetant au Ë hasard dans des œuvres incohérentes une vie fumeuse à et puissante, qu’il ne savait pas exprimer, mais qu’il | sentait avec une joie orgueilleuse. ; s La conscience de sa vigueur nouvelle fit qu’il osa kr regarder en face pour la première fois tout ce qui l’entourait, tout ce qu’on lui avait appris à honorer, tout ce | qu’il respectait sans l’avoir discuté; — et il le jugea | À aussitôt avec une liberté insolente. Le voile se déchira: ; il vit le mensonge allemand. 4 COR Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se

} nourrit d’un peu de vérité et de beaucoup de mensonge. à L’esprit humain est débile; il s’accommode mal de la k vérité toute pure; il faut que sa. religion, sa morale, ses

‘ États, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enve- | : loppée de mensonges. Ces mensonges s’accommodent à

k l’esprit de chaque race; ils varient de l’une à l’autre :

: ce sont eux qui rendent si difficile aux peuples de se ; comprendre, et qui leur rendent si facile de se mépriser 144 mutuellement. La vérité est la même thez tous; mais ù chaque peuple a son mensonge, qu’il nomme son idéaJa lisme; tout être l’y respire, de sa naissance à sa mort : A1 c’est devenu pour lui une condition de vie; iln’yaque F. quelques génies qui peuvent s’en dégager, à la suite de

crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre PR Que univers de leur pensée. F3 0 _ Ce fut une occasion insignifiante qui révéla brusque- 2 _ ment à Christophe le mensonge de l’art allemand. S’il 4 _ ne l’avait point vu jusque-là, ce n’était pas faute de 4 W l’avoir toujours eu sous les yeux ; mais il en était trop “1 _ près, il manquait de recul. Maintenant, la montagne lui “10 _ apparaissait, parce qu’il s’en était éloigné. À À

Il était à un concert de la Städtische Tonhalle. Le concert avait lieu dans une vaste halle, occupée par dix ou douze rangées de tables de café, — environ deux ou trois cents. Au fond, la scène, où se tenait l’orchestre. Il y avait autour de Christophe des officiers sanglés dans leurs longues redingotes sombres, — larges faces rasées, rouges, sérieuses et bourgeoises ; des dames qui causaient et riaient avec fracas, étalant un naturel | exagéré; de braves petites filles, qui souriaient d’un sourire qui montrait toutes leurs dents; et de gros } hommes, enfoncés dans leurs barbes et leurs lunettes, | . qui ressemblaient à de bonnes araignées aux yeux A ronds. Ils se soulevaient à chaqué verre pour porter | une santé; ils mettaient à cet acte un respect religieux; leur visage et leur ton changeaïient à ce moment : ils | semblaient dire la messe, ils s’offraient des libations, 4 ils buvaient le calice, avec un mélange de solennité et | de bouflonnerie. La musique se perdait au milieu des } conversations et des bruits de vaisselle, Cependant, ( tout le monde s’efforçait à parler et à manger bas. Le | Herr Konzertmeister, grand vieux homme voûté, avec une barbe blanche, qui lui pendait comme une queue | au menton, et un long nez recourbé, muni de lunettes, !

4 . avait l’air d’un philologue. — Tous ces types étaient ; depuis longtemps familiers à Christophe. Mais il avait une tendance, ce jour-là, — il ne savait pas pourquoi, — à les voir en caricatures. Il y a comme cela des jours où, sans raison apparente, le grotesque des êtres et des choses, qui, dans la vie ordinaire, nous reste inaperçu, nous saute aux yeux tout à coup. Le programme d’orchestre comprenait l’ouverture : d’Egmont, une valse de Waldteufel, le Pèlerinage de Tannhäuser à Rome, l’ouverture des Joyeuses Commères de Nicolai, la marche religieuse d’Athalie, et | une fantaisie sur l’ Étoile du Nord. L’orchestre joua avec correction l’ouverture de Beethoven, et la valse avec furie. Pendant le Pèlerinage de Tannhäuser, on entendait déboucher les bouteilles. Un gros homme, assis à la table voisine de Christophe, marquait la mesure des Joyeuses Commères, en mimant Falstaff. Une dame G ägée et corpulente, en robe bleu de ciel, avec une ceinture blanche, un pince-nez en or sur son nez écrasé, des bras rouges, et une vaste taille, chanta d’une voix puissante des Lieder de Schumann et de Brahms. Elle levait les sourcils, faisait les yeux en coulisse, battait des paupières, hochaït la tête à droite, à gauche, souriait d’un large sourire figé dans sa face de lune, dépensait une mimique exagérée, et qui eût risqué par moments d’évoquer le café-concert, sans la majestueuse honnêteté qui resplendissait en elle; cette mère de famille jouait la petite folle, la jeunesse, la passion; et la” poésie de Schumann prenait vaguement ainsi une $ odeur fade de nursery. Le public était dans l’extase. | — Mais l’attention devint solennelle, quand parut la Société chorale « des hommes allemands du Sud »

ls (Suddeutschen Männer Liedertafel), qui tour NL our . susurrèrent et mugirent des morceaux d’orphéons,

l pleins de sensibilité. Ils étaient quarante qui chantaient |

F comme quatre; on eût dit qu’ils se fussent appliqués à

; effacer de leur exécution toute trace de style propre-

| ment choral : c’était une recherche de petits effets

s mélodiques, de petites nuances timides et pleurardes,

1 de pianissimo expirants, avec de brusques sursauts

| tonitruants, comme des coups de grosse caisse; un

manque de plénitude et d’équilibre, un style doucereux :

| on pensait à Bottom :

( « Laissez-moi faire le lion. Je rugirai aussi doucement qu’une colombe à la becquée. Je rugirai à faire croire que c’est un rossignol. » |

| Christophe écoutait, depuis le commencement, avec |

1 une stupeur croissante, Rien de tout cela n’était nouveau pour lui, Il connaissait ces concerts, cet orchestre, ce

public. Mais tout lui paraissait faux, brusquement.

Tout ; jusqu’à ce qu’il aimait le mieux, cette ouverture MR d’Egmont, dont le désordre pompeux et la correcte

à agitation le blessait, en cet instant, comme un manque | de franchise. Sans doute, ce n’était pas Beethoven ni

Schumann qu’il entendait, c’étaient leurs ridicules inter-

| prèles, c’était leur public ruminant, dont l’épaisse sottise se répandait autour des œuvres, comme ure lourde |

KL: buée, — N’importe! Il y avait dans les œuvres, même |

, dans les plus belles, quelque chose d’inquiétant que

$ Christophe n’y avait encore jamais senti, — Quoi done ? |

N Il n’osait l’analvser, estimant sacrilège de discuter 4

+4 ses maîtres bien-aimés, Mais il avait beau ne pas vou- |

| loir voir : il avait vu. Et, malgré lui, il continuait de

. voir; comme la Vergognosa de Pise, il regardait entre È !. ses doigts. u Il voyait l’art allemand tout nu. Tous, — les grands | et les sots, — étalaient leurs âmes avec une complai- . sance attendrie. L’émotion débordaïit, la noblesse | morale ruisselait, le cœur se fondait en eflusions éperdues; les écluses étaient làchées à la redoutable | sensibilité allemande; ellé diluait l’énergie des plus . forts, elle noyaït les faibles sous ses nappes grisâtres : L

  • c’était une inondation; la pensée allemande dormait 4 au fond. Et quelle pensée, parfois, que celle d’un | Mendelssohn, d’un Brahms, d’un Schumann, et, à leur ; suite, de toute cette légion de petits auteurs de Lieder . emphatiques et pleurnicheurs ! Toute en sable. Point
  • de roc. Une glaise humide et informe. — Tout cela était k si niais et si enfantin, souvent, que Christophe ne pouvait croire que le public n’en fût pas frappé. Il regar- Ge dait autour de lui; mais il ne vit que des figures béates, | _ convaincues à l’avance de la beauté de ce qu’ils entendaient et du plaisir qu’ils devaient y prendre. Com- | ment se fussent-ils permis de juger par eux-mêmes ? Ils _ étaient pleins de respect pour ces noms consacrés. | Que ne respectaient-ils point ? Ils étaient respectueux _ devant leur programme, devant leur verre à boire, ! 1 devant eux-mêmes. On sentait que, mentalement, ils __ donnaient de « l’Excellence » à tout ce qui, de près ou de loin, se rapportait à eux. | Christophe considérait alternativement le public et les : . œuvres : les œuvres reflétaient le public, le public reflé- | tait les œuvres, comme une boule de jardin. Christophe sentait le rire le gagner, et il faisait des grimaces. Il se | contenait pourtant. Mais quand « les hommes du Sud » :

M vinrent chanter avec solennité l’Aveu rougiss ant d’une 14 jeune fille amoureuse, Ghristophe n’y tint plus. un écla ANR) BL. de rire. Des « chut ! » indignés s’élevèrent. Ses voisins “4 À le regardèrent avec effarement; ces bonnes figures scandalisées le mirent en joie : il rit de plus belle, il A rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. On les épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. j Cette sortie fit scandale. Ce fut le début des hostilités f entré Christophe et sa ville. 1

A la suite de cette épreuve, Christophe, rentré chez

lui, s’avisa de relire les œuvres des musiciens « consa-

crés ». Il fut consterné, en s’apercevant que certains

| des maîtres qu’il aimait le mieux avaient menti. Il

s’efforça d’en douter d’abord, de croire qu’il se trompait. — Mais non, il n’y avait pas moyen. Il était saisi de la’

somme de médiocrité et de mensonge qui constitue le

| trésor artistique d’un grand peuple. Combien peu de pages résistaient à l’examen !

Dès lors, ce ne fut plus qu’avec un battement de

cœur qu’il aborda la lecture d’autres œuvres, d’autres

maîtres qui lui étaient chers… Hélas! Il était comme ensorcelé, c’était partout la même déconvenue. A l’égard de certains, ce fut un déchirement de cœur pour lui; c’était comme s’il perdaït un ami bien-aimé, comme s’il s’apercevait soudain que cet ami, en qui il avait mis toute sa confiance, le trompait depuis des années. Il en pleurait. La nuit, il ne dormait plus; il continuait de se tourmenter. Il s’accusait lui-même : est-ce qu’il ne savait plus juger ? Est-ce qu’il était devenu tout à fait idiot? — Non, non, plus que jamais il voyait la beauté rayonnante du jour, il sentait avec plus de fraîcheur et d’amour que jamais l’abondance généreuse de la vie: son cœur ne le trompait point… k

Longtemps encore, il n’osa pas toucher à ceux qui

he étaient pour lui les meilleurs, les plus purs, le Saint des L Saints. Il tremblait de porter atteinte à la foi qu’il avait | en eux. Mais comment résister à l’impitoyable instinct

d’une âme brave et véridique, qui veut aller jusqu’au ;

bout et voir les choses comme elles sont, quoi qu’elle À doive en souffrir? — Il ouvrit donc les œuvres sacrées, il fit donner la dernière réserve, la garde impériale.

Dès les premiers regards, il vit qu’elles n’étaient pas l

plus immaculées que les autres. Il n’eut pas le courage |

de continuer. À certains moments, il s’arrêtait, il fer- |

mait le livre; comme le fils de Noé, il jetait le manteau ] sur la nudité de son père…

410 Il était, après, abattu, au milieu de ces ruines. Il eût mieux aimé perdre un bras que toucher à ses saintes illusions. C’était un deuil dans son cœur. Mais il y avait | une telle sève en lui, un tel renouveau de vie, que sa

| confiance dans l’art n’en était pas ébranlée. Avec la | présomption naïve du jeune homme, il recommençait la }

| vie, comme si personne ne l’avait vécue avant lui. Dans L

la griserie de sa force neuve, il sentait — non sans raison, peut-être — qu’à peu d’exceptions près, il n’y a R presque aucun rapport entre les passions vivantes et

| . l’expression que l’art s’est évertué, jusqu’ici, à en don-

ner. Maïs il se trompait en pensant que lui-même était |

| plus heureux ou plus vrai, quand il les exprimait, l

| Comme il était tout plein de ses passions, il lui était |

aisé de les retrouver au travers de ce qu’il écrivait; |

? mais personne autre que lui ne les eût reconnues, sous le vocabulaire imparfait dont il les désignait. Beaucoup

| des artistes qu’il condamnait, étaient dans le même

| cas. Ils avaient eu et traduit des sentiments profonds;

É mais le secret de leur langue était mort avec eux.

_ Christophe n’était point psychologue, il ne s’embarF rassait pas de toutes ces raisons : ce qui était mort À pour lui l’avait toujours été. Il revisait tous ses juge- -. ments sur le passé avec l’injustice sûre d’elle-même et féroce de la jeunesse. Il mettait à nu les plus nobles ; âmes, sans pitié pour leurs ridicules. C’était la mélancolie cossue, la fantaisie distinguée, le néant bien À pensant de Mendelssohn. C’était la verroterie et le clinquant de Weber, sa sécheresse de cœur, son émotion ; cérébrale. C’était Liszt, père noble, écuyer de cirque, néo-classique et forain, mélange à doses égales de É noblesse réelle et de noblesse fausse, d’idéalisme _ serein et de virtuosité dégoûtante. C’était Schubert, ; englouti sous sa sensibilité, comme sous des kilomètres ; d’eau transparente et fade. Les vieux des âges héroïques, { les demi-dieux, les Prophètes, les Pères de l’Église, | métaient pas épargnés. Même le grand Sébastien, l’homme deux ou trois fois séculaire, qui portait en lui | le passé et l’avenir, — Bach, — n’était pas pur de tout | mensonge, de toute niaiserie de la mode, de tout bavar- | dage d’école. Cet homme qui avait vu Dieu, cet homme | qui vivait en Dieu semblait parfois à Christophe d’une | religion insipide et sucrée, style jésuite, rococo. Il y | avait dans ses cantates des airs de langueur amoureuse __ et dévote — (des dialogues de l’Ame qui coquette avec | Jésus) — qui écœuraient Christophe : il croyait voir des chérubins joufflus, avec des ronds de jambe et des dra- ‘ | peries qui s’envolent. Puis, il avait le sentiment que le . génial Cantor écrivait toujours dans sa chambre close : | cela sentait le renfermé; il n’y avait pas dans sa . musique cet air fort du dehors qui souffle chez d’autres, 4 moins grands musiciens, peut-être, mais plus grands ,

hommes, — plus hommes — que lui, comme Beethoven, ; | ou Hændel. Ce qui le blessait aussi chez tous, principalement chez les classiques, c’était leur manque de liberté | et de spontanéité : presque tout dans leurs œuvres était | « construit ». Tantôt, une émotion était amplifiée par | tous les lieux communs de la rhétorique musicale, tantôt | c’était un simple rythme, un dessin ornemental, répété, retourné, combiné en tous sens, d’une façon mécanique. Ces constructions symétriques et rabâcheuses — sonates et symphonies classiques ou néo-classiques — exaspéraient Christophe, peu sensible, en ce moment, à la beauté de l’ordre, des plans vastes et bien conçus. Cela lui semblait l’œuvre de maçons plutôt que de

Il ne faudrait pas croire qu’il en fût moins sévère pour lés romantiques. Chose curieuse, et dont il était le premier surpris, — il n’y avait pas de musiciens qui l’irritassent davantage que ceux qui avaient prétendu être — qui avaient été réellement — le plus libres, le plus spontanés, le moins constructeurs, — ceux qui, | comme Schumann, avaient versé, goutte à goutte, et

à minute par minute, dans leurs innombrables petites œuvres, leur vie tout entière. IL s’acharnaït contre eux | avec d’autant plus de colère qu’il reconnaissait en eux son âme adolescente et toutes les niaiseries qu’il s’était juré d’en arracher. Certes, le candide Schumann ne | pouvait être taxé de fausseté : il ne disait presque jamais rien qu’il n’eût vraiment senti. Mais, justement, | son exemple amenait Christophe à comprendre que la pire fausseté de l’art allemand n’était pas quand ses artistes voulaient exprimer des sentiments qu’ils ne sentaient point, mais bien plutôt quand ils voulaient

‘4 exprimer des sentiments qu’ils sentaient — et qui étaient faux. La musique est un miroir implacable de l’âme. Plus un musicien allemand est naïf et de bonne foi, plus il montre les faiblesses de l’âme allemande, | son fond incertain, sa sensibilité molle, son manque de franchise, son idéalisme un peu sournois, Son inca_pacité à se voir soi-même, à oser se voir en face. Ce faux idéalisme était la plaie, même des plus grands, — de Wagner. En relisant ses œuvres, Christophe grinçait des dents. Lohengrin lui paraissait d’un mensonge à hurler. Il haïssait cette chevalerie de pacotille, cette bondieuserie hypocrite, ce héros sans peur et sans cœur, incarnation d’une vertu égoiste et froide qui s’admire et qui s’aime avec prédilection. Il le connaissait trop, il l’avait vu dans la réalité, ce type du phax risien allemand, bellâtre, impeccable et dur, en adora- | tion devant sa propre image à la divinité de laquelle il n’a point de peine à sacrifier les autres. Le Hollandais Volant l’accablait de sa sentimentalité massive et de son morne ennui. Les barbares décadents de la Tétralogie étaient, en amour, d’une fadeurs écœurante. Siegmund, enlevant sa sœur, ténorisait une romance de salon. Siegfried et Brünnhilde, en bons mariés allemands, dans la Gæœtterdæmmerung, étalaient aux yeux , l’un de l’autre, et surtout du public, leur passion conjugale, pompeuse et bavarde. Tous les genres de mensonge s’étaient donné rendez-vous dans cette œuvre : | légendaire, faux divin, faux humain. Jamais convention | plus énorme ne s’était aflichée que dans ce théâtre qui % prétendait renverser toutes les conventions. Ni les yeux, ÿ ni l’esprit, ni le cœur n’en pouvaient être dupes, un

{ instant ; pour qu’ils le fussent, il fallait qu’ils voulussent 1 ! l’être. — Ils le voulaient. L’Allemagne se délectait de à cet art vieillot et enfantin, art de brutes déchaînées et | ù de petites filles mystiques et gnangnan, | Et Christophe avait beau faire : dès qu’il entendait ù | cette musique, il était repris, comme les autres, plus ; que les autres, par le torrent, et par la volonté diabo- | lique de l’homme qui l’avait déchaîné. Il riait, et il tremblait, et il avait les joues allumées; il sentait passer en lui des chevauchées d’armées; et il pensait que tout était permis et qu’il fallait tout passer à ceux | qui portaient en eux ces ouragans. Quels cris de joie il | poussait quand, dans les œuvres sacrées qu’il ne feuilletait plus qu’en tremblant, il retrouvait son émotion À d’autrefois, toujours aussi ardente, sans que rien vint | k ternir la pureté de ce qu’il aimait! C’étaient de glo- } rieuses épaves qu’il sauvait du naufrage. Quel bonheur ; | il en avait! Il lui semblait qu’il sauvait une partie de ; lui-même. Et n’était-ce point lui-même? Ces grands | : Allemands, contre lesquels il s’acharnait, n’étaient-ils | pas son sang, sa chair, son être le plus précieux? Il |

n’était si sévère pour eux que parce qu’il l’était pour lui.

À Qui les aimait mieux que lui? Qui sentait plus que lui la bonté de Schubert, l’innocence de Haydn, la tem 4 dresse de Mozart, le grand cœur héroïque de Beethoven? 6, | Qui s’était réfugié plus souvent que lui dans le bruisse= k ment des forêts de Weber, et dans les grandes ombres | \ des cathédrales de Jean-Sébastien, dressant sur le ciel | gris du Nord, au-dessus de la plaine allemande, leur | k montagne de pierre et leurs tours gigantesques aux | ii flèches ajourées ? — Mais il souffrait de leurs mensonges,

  • et il ne pouvait les oublier, Il les attribuait à la race, et |

leur grandeur à eux-mêmes. Il avait tort. Grandeur et
faiblesses appartiennent également à la race, dont _ la pensée puissante et trouble roule comme le plus . . large fleuve de musique et de poésie, où l’Europe _ vienne boire. — Et chez quel autre peuple eût-il trouvé _ la pureté naïve, qui lui permettait en ce moment de le Il ne s’en doutait point, Avec l’ingratitude d’un enfant t _ gâté, il retournait contre sa mère les armes qu’il en _ avait reçues. Plus tard, plus tard, il devait sentir tout _ ce qu’il lui devait, et combien elle lui était chère… Mais il était dans une période de réaction aveugle contre toutes les idoles de son enfance, Il s’en voulait _ et il leur en voulait d’avoir cru en elles avec un aban- d _ don passionné. — Et il était bien qu’il en fût ainsi, Il y _ a un âge de la vie, où il faut oser être injuste, où il faut oser faire table rase de toutes les admirations et de + _ tous les respects appris, et tout nier — mensonges et vérités — tout ce que l’on n’a pas reconnu vrai par soi même. Par toute son éducation, et par tout ce qu’il voit _ et entend autour de lui, l’enfant absorbe une telle ù somme de mensonges et de sottises mélangées aux ._ vérités essentielles de la vie, que le premier devoir de __ l’adolescent qui veut être un homme sain est de tout 3

Christophe passait par cette crise de robuste dégoût. Son instinct le poussait à éliminer de son être tous les éléments indigestes qui l’encombraient,

Avant tout, cette écœurante sensibilité, qui dégouttait

de toute l’âme allemande comme d’un souterrain hu-

mide et sentant le moisi. De la lumière! De la lumière! Un air rude et sec, qui balayât les miasmes du marais,

les fades relents de ces Lieder, de ces Liedchen, de ces

Liedlein, aussi nombreux que les gouttes de pluie, où

se déverse intarissablement le Gemüt germanique : ces

(Pourquoi”?), an den Mond (A la lune), an die Sterne | (A la clarté du soleil); ces Frühlingslied (Chant du printemps), Frühlingslust (Plaisir du printemps), Frühlingsgruss (Salut du printemps), Frühlingsfahrt (Voyage de printemps), Frühlingsnacht (Nuit de printemps), Frühlingsbotschaft (Message de printemps); : ces Stimme der Liebe (Voix de l’amour), Sprache der ! Liebe (Parole de l’amour), Trauer der Liebe (Tristesse de : | L l’amour), Geist der Liebe (Esprit de l’amour), Fülle der Liebe (Plénitude de l’amour); ces Blumenlied (Chant des fleurs), Zlumenbrief (Lettre des fleurs), Blumengruss |

L (Salut des fleurs); ces /erzeleid (Peine de cœur), mein

j Herz ist schwer (Mon cœur est lourd), mein Herz ist p’ betrübt (Mon cœur est trouble), mein Aug ist trüb (Mon | œil est trouble); ces dialogues candides et nigauds avec À la Rôselein (petite rose), avec le ruisseau, avec la tourterelle, avec l’hirondelle; ces questions saugrenues : — « Si l’églantier devrait être sans épines », — « Si | c’est avec un vieil époux que l’hirondelle a fait son nid, | ou si elle vient de se fiancer depuis un peu de temps »: . — tout ce déluge de tendresse fade, d’émotion fade, de mélancolie fade, de poésie fade… Que de belles choses profanées, de choses rares, usées à tout propos, et | sans propos! Car le pire était que tout cela était inutile; c’était une habitude de déshabiller son cœur en public, une propension affectueuse et niaise des bonnes gens allemandes à se confier bruyamment. Rien à dire, ” et toujours parler! Ce bavardage ne finirait-il jamais”?

— Holà! Silence aux grenouilles du marais!

C’était surtout dans l’expression de l’amour que Christophe sentait plus crûment le mensonge; car il était ici plus à même de le comparer avec la vérité. Cette convention des chants d’amour, larmoyants et corrects, ne répondait à rien ni des désirs de l’homme, ni du cœur féminin. Cependant, les gens qui avaient écrit cela avaient dû aimer, au moins une fois dans leur vie!

Était-il possible qu’ils eussent aimé ainsi? Non, non! ils avaient menti, menti comme toujours, ils s’étaient menti à eux-mêmes; ils avaient voulu s’idéaliser… « Idéaliser! cela voulait dire : avoir peur de regarder la vie en face, être incapable de voir les choses, en

| homme, comme elles sont. — Partout, la même timi- : dité, le même manque de franchise virile. Partout, le même enthousiasme à froid, la même solennité pom-

4 peuse et mensongère, dans le patriotisme, dans la bois- Ÿ son, dans la religion. Les Trinklieder (chants à boire)
4 étaient des prosopopées au vin ou à la coupe : « Du | herrlich Glas.…. » (« Toi, noble verre… »), La foi — la à

  • chose du monde qui devait être la plus spontanée, 6 jaillir de l’âme comme un flot imprévu et soudain — 4 à était un article de fabrique, une denrée courante. Les 1 chants patriotiques étaient faits pour des troupeaux | de moutons dociles et bélant en mesure… — Hurlez | il done!— Quoi! Est-ce que vous continuerez à mentir — £ à « idéaliser » — jusque dans la soûlerie, jusque dans | à les tueries, jusque dans la folie! # ÿ F Christophe en était arrivé à prendre en haine tout | idéalisme. Il préférait à ce mensonge la brutalité | L franche. — Au fond, il était plus idéaliste que les autres, ÿ | et il n’avait pas — il ne devait pas avoir — de plus réels » | ennemis que ces réalistes brutaux, qu’il croyait préférer. | Il était aveuglé par sa passion. Il se sentait glacé par | l le brouillard, le mensonge anémique, « les Idées- | fantômes sans soleil ». Il aspirait au soleil de toutes | | les forces de son être. Il ne voyait pas, dans son mé- Ë L pris juvénile pour l’hypocrisie qui l’entourait, ou pour | ! ce qu’il nommait tel, la haute sagesse pratique de la ÿ : race, qui s’élait bâti peu à peu son grandiose idéalisme, à pour dompter ses instincts sauvages, ou pour en tirer : parti. Ce ne sont pas des raisons arbitraires, des règles k | morales et religieuses, ce ne sont pas des législateurs | ! et des hommes d’État, des prêtres et des philosophes, | } qui transforment les âmes des races et leur imposent. | : souvent une nouvelle nature : c’est l’œuvre des siècles 1 de malheurs et d’épreuves qui forgent pour la vie les 4 peuples qui veulent vivre. |

Cependant, Christophe composait; et ses compositions n’étaient pas exemptes des défauts qu’il reprochaïit aux autres. C’est que la création était chez lui un | besoin irrésistible, qui ne se soumettait pas aux règles _ que son intelligence édictait. On ne crée pas par raison. On crée par nécessité. — Puis, il ne suflit pas d’avoir reconnu le mensonge et l’emphase inhérents à la plupart des sentiments, pour n’y plus retomber : il y faut de longs et pénibles efforts; rien n’est plus difficile . que d’être tout à fait vrai dans la société moderne, avec l’héritage écrasant d’habitudes paresseuses, transmis par les générations. Cela est surtout difficile pour les gens, ou les peuples, qui ont la manie indiscrète de É _ laisser parler leur cœur — de le faire parler — sans re- Ë pos, quand il n’aurait rien de mieux à faire, le plus Le cœur de Christophe était bien allemand, en cela : ni. il n’avait pas encore appris la vertu de se taire; |

  • d’ailleurs, elle n’était pas de son âge. Il tenait de son 1 père le besoin de parler, et de parler bruyamment, É _ Ilen avait conscience, et il luttait contre; mais cette 1 __ lutte paralysait une partie de ses forces, — Il en sou- | tenait une autre contre l’hérédité non moins fâcheuse | qu’il tenait de son grand père : une difficulté extrême à s’exprimer exactement. — Il était fils de virtuose. |

Il sentait en lui le dangereux attrait de la virtuosité: : vité musculaire satisfaite, plaisir de vaincre, d’éblouir, | de subjuguer par sa personne le public aux mille têtes; plaisir bien excusable d’ailleurs, presque innocent chez un jeune homme, mais néanmoins mortel pour l’art et pour l’âme : — Christophe le connaissait : il l’avait dans le sang; il le méprisait, mais tout de même il y cédait. Ainsi, tiraillé entre les instincts de sa race et ceux de son génie, alourdi par le fardeau d’un passé parasite, qui s’incrustait à lui, et dont il ne parvenait pas à se défaire, il avançait en trébuchant, et il était beaucoup plus près qu’il ne pensait de tout ce qu’il proscrivait. Toutes ses œuvres d’alors étaient un mélange de vérité et de boursouflure, de vigueur lucide et de bêtise bredouillante. Ce n’était que par instants que sa . personnalité arrivait à percer l’enveloppe de ces per- | sonnalités mortes qui ligotaient tous ses mouvements. | Il était seul. Il n’avait aucun guide qui l’aïdât à sortir du bourbier. Quand il se croyait dehors, il s’y enfonçait | | de plus belle. Il allait à l’aveuglette, gaspillant son | temps et ses forces en essais malheureux. Nulle expé- rience ne lui était épargnée; et, dans le désordre de | cette agitation créatrice, il ne se rendait pas compte de | ce qui valait le mieux parmi tout ce qu’il créait. Il | s’empêtrait dans des projets absurdes, des poèmes symphoniques, qui avaient des prétentions philoso- | D phiques et des dimensions monstrueuses. Son esprit était trop sincère pour pouvoir s’y lier longtemps; et il | 4 les abandonnait avec dégoût, avant d’en avoir esquissé | | une seule partie, Ou bien, il prétendait traduire dans |

_ des ouvertures les œuvres les plus inaccessibles de la | poésie. Alors, il pataugeait dans un domaine qui n’était pas le sien. Quand il se traçait lui-même ses scénarios, — (car il ne doutait de rien), — c’étaient de pures âneries; et quand il s’attaquait aux grandes œuvres de Gœthe, de Kleist, de Hebel, ou de Shakespeare; il les comprenait tout de travers. Ce n’était pas manque ‘“d’intelli- | gence;, mais manque d’esprit critique; il ne savait pas encore comprendre les autres, il était trop préoccupé de lui-même : c’était lui-même qu’il retrouvait partout, avec son âme naïve et boursouflée.

A côté de ces monstres qui n’étaient point faits pour vivre, il écrivait une quantité de petites œuvres, qui étaient l’expression immédiate d’émotions passagères, — les plus éternelles de toutes : — des pensées musicales, des Lieder. Ici, comme ailleurs, il était en réaction passionnée contre les habitudes courantes. Il reprenait les poésies les plus célèbres, déjà traitées en musique, et il avait l’impertinence de vouloir faire autrement et plus vrai que Schumann et Schubert. Tantôt il voulait rendre aux figures poétiques de Gœæthe : à sa Mignon, au Harpiste de Wilhelm Meister, leur caractère individuel, précis et trouble, Tantôt il s’attaquait à certains Lieder amoureux, que la faiblesse des artistes et la fadeur du public, tacitement d’accord, s’étaient habituées à revêtir de sentimentalité doucereuse; et il les déshabillait : il leur rendait leur âpreté fauve et sensuelle. En un mot, il prétendait faire vivre des passions et des êtres pour eux-mêmes, et non pour servir de jouets à des familles allemandes, en quête d’attendrissements faciles, le dimanche, attablées à quelque Piergarten.

Mais d’ordinaire, il trouvait les poètes, même les plus

% grands, trop littéraires; et il cherchait de préférence les is textes les plus simples : des textes de vieux Lieder, de il vieilles chansons spirituelles, qu’il lisait dans un manuel k d’édification : il se gardait bien de leur conserver leur 1 caractère de choral : il les traitait de façon audacieuse

  • ment laïque, libre et vivante. Ou bien c’étaient des } paroles d’évangile, ou des proverbes; parfois même, | € des mots entendus en passant, des bribes de dialogues F populaires, des réflexions d’enfants : — des textes sou- ; vent gauches et prosaïques, où il n’y avait que le sentiment tout pur. Là il était à l’aise, et il atteignait à une ù profondeur, qu’il n’avait point dans ses autres œuvres, ; et dont lui-même ne se doutait pas. £ , Bonnes ou mauvaises, et plus souvent mauvaises que 1 bonnes, l’ensemble de ces œuvres débordaient de vie. k Tout n’en était pas neuf : tant s’en fallait. Christophe 4 était maintes fois banal, par sincérité même; il lui | arrivait de répéter des formes déjà employées, parce L qu’elles rendaient exactement sa pensée, parce qu’il ÿ sentait, lui aussi, de cette façon, et non pas autrement. LE Pour rien au monde, il n’eût cherché à être original : il È lui semblait qu’il fallait être bien médiocre pour s’embarrasser d’une pareille idée. Il cherchait à être luiF- même, et à dire ce qu’il sentait, sans se préoccuper si D ce qu’il disait avait été, ou non, dit avant lui. Il avait 4 1 l’orgueil de croire que c’était encore la meilleure façon 13 d’être original, et que Jean-Christophe n’avait été et ne ! serait jamais qu’une fois. Avec la magnifique impudence À de la jeunesse, rien ne lui semblait fait encore; et tout , lui semblait à faire — ou à refaire. Et le sentiment de 4 celte plénitude intérieure, d’une vie illimitée devant lui,
  • le jetait dans un état de bonheur exubérant et un peu

indiscret. C’était une jubilation de tous les instants. ”. Elle n’avait pas besoin de la joie, elle pouvait s’accom- A moder de la tristesse : sa source était dans son trop-plein 4 de vie, dans sa force, mère de tout bonheur et de toute A vertu. Vivre, vivre trop !.. Qui ne sent point en lui cette ‘Al ivresse de la force, cette jubilation de vivre, — füt-ce É. au fond du malheur, — n’est pas un artiste. C’est là la à pierre de touche. La vraie grandeur se reconnaît au f pouvoir de jubiler, dans la joie et la peine. Un Mendels- 1 sobhn ou un Brahms, dieux des brouillards d’octobre et ñ de la petite pluie, n’ont jamais connu ce pouvoir divin. 3 Christophe le sentait en lui; et il faisait montre de sa ÿ joie, avec une naïveté imprudente. Il n’y voyait point ; É malice, il ne demandait qu’à la partager avec les autres. NV: Il ne s’apercevait pas combien cette joie était blessante D pour la plupart des gens, qui ne la posséderont jamais A et qui l’envieront toujours. Au reste, il ne s’inquiétait LM point de plaire ou de déplaire: il était sûr de lui, et rien # ne lui paraissait plus simple que de communiquer aux à autres sa conviction, — de vaincre. Instinctivement, il Ÿ comparait ses richesses à la pauvreté générale des Nr: fabricants de notes; et il pensait qu’il serait bien facile # de faire reconnaître sa supériorité. Trop facile, même. 4

On l’attendait.

Christophe n’avait pas fait mystère de ses sentiments. Depuis qu’il avait pris conscience du pharisaïsme allemand, qui ne veut pas voir les choses comme elles

: sont, il s’était fait une loi d’être d’une sincérité absolue, continuelle, intransigeante, appliquée à tout, sans égards pour aucune considération d’œuvre ou de personne, ni pour lui-même. Et comme il ne pouvait rien faire sans le pousser à l’extrême, il allait jusqu’à l’extravagance; il disait des énormités, et scandalisait des gens mille fois moins naïfs que lui. Il était d’une prodigieuse

  • naïveté. Il confiait à tout venant ce qu’il pensait de l’art allemand, avec la satisfaction d’un homme, qui ne veut pas garder pour lui des découvertes inappréciables. IL n’imaginait pas qu’on pût lui en savoir mauvais gré. Quand il venait de reconnaître l’ânerie d’une œuvre consacrée, tout plein de son sujet, il se hâtait d’en faire : part à ceux qu’il rencontrait : musiciens de l’orchestré, ou amateurs de sa connaissance. Il énonçait les jugements les plus saugrenus, avec une figure rayonnante, D’abord, on ne le prit pas au sérieux; on rit de ses boutades. Mais on ne tarda pas à trouver qu’il y revenait trop , souvent, avec une insistance de mauvais goût. Il devint évident que Christophe croyait à ses paradoxes ; et cela parut moins drôle. I était compromettant; il manifestait | en plein concert sa bruyante ironie, ou il exprimait son

dédain pour les maîtres glorieux, de la façon la moins voilée, en quelque lieu qu’il se trouvât.

Tout se colportait dans la petite ville : aucun de ses mots n’était perdu. On lui en voulait déjà de sa conduite de l’an passé. On n’avait pas oublié la façon scandaleuse dont il s’était affiché avec Ada, et les heures troubles qui avaient suivi. Lui-même ne s’en souvenait plus; les jours effaçaient les jours; il était bien loin maintenant de ce qu’il avait été, deux mois auparavant. Mais d’autres s’en souvenaient pour lui : ceux dont c’est la fonction sociale, dans toutes les petites villes, de prendre scrupuleusement note de toutes les fautes, de toutes les tares, de tous les événements tristes, laïds, désobligeants, qui concernent leurs voisins, afin que rien n’en soit perdu jamais. Les nouvelles extravagances

de Christophe vinrent trouver naturellement place à côté des anciennes, dans le registre à son nom. Les

. unes éclairaient les autres. Aux ressentiments de la morale offensée s’ajoutèrent ceux du bon goût scandalisé. Les plus indulgents disaient de lui :

Mais la plupart aflirmaient :

Une opinion non moins sévère et plus dangereuse encore commençait à se répandre — opinion, dont l’illustre origine assurait le succès : — on se contait qu’au château, où Christophe continuait d’aller régulièrement pour ses fonctions officielles, il avait eu le mauvais goût, parlant au grand-duc en personne, de s’exprimer avec une indécence révoltante sur le compte de maîtres vénérés; il avait, disait-on, appelé l’Elias de Mendels-

. sohn« des patenôtres de clergyman hypocrite », et traité

di certains Lieder de Schumann de « musique de Back- FE | Jisch » : — et cela, quand les augustes princes venaient d’affirmer leurs préférences pour ces œuvres! Le grand- | duc avait mis fin à ces impertinences, en disant sèche — On douterait parfois, Monsieur, à vous entendre, 4 que vous soyez Allemand. e Ce. mot vengeur, tombé de si haut, ne manqua point de rouler très bas; et tous ceux qui croyaient avoir des sujets de ressentiment contre Christophe, | soit à cause de ses succès, soit pour quelque autre raison plus personnelle sinon plus cuisante, ne manquèrent point de rappeler qu’en effet il n’était pas un pur Allemand. Sa famille paternelle était — on s’en souvient — originaire de la Belgique. Rien de surprenant dès lors à ce que cet immigré dénigrât les gloires nationales. Cette constatation expliquait tout, et l’amour-propre germanique y trouvait des raisons de” s’estimer davantage, en même temps que de mépriser __ son adversaire. | A cette vengeance, toute platonique, Christophe vint, de lui-même, fournir des aliments plus substantiels. Il est bien imprudent de critiquer les autres, quand on est sur le point de s’exposer à la critique. Un artiste … | plus habile et moins franc eñt montré plus de modestie et plus de respect pour ses devanciers. Mais Christophe ne voyait aucune raison pour cacher son mépris de la 1 médiocrité et son bonheur de sa propre force. Ce bon__ heur se manifestait d’une façon immodérée. Bien que Christophe eût, depuis l’enfance, l’habitude de se

  • replier en soi, faute d’un être à qui se confier, il était pris, dans ces derniers temps, d’un besoin d’expansion.

. C’était trop de joie pour lui seul; sa poitrine était trop ) petite pour la contenir : il eût éclaté, s’il n’avait partagé | À son allégresse. À défaut d’ami, il avait pris pour confident son collègue à l’orchestre, le deuxième Xapellmeister Siegmund Ochs, un jeune Wurtembergeois, bon enfant et sournois, qui lui témoignait une déférence débordante. Il ne se défiait pas de lui; et, quand il s’en fût défié, comment aurait-il pu jamais penser qu’il y avait quelque inconvénient à confier sa. joie à un indifférent, à un ennemi même? Ne devaient-ils pas plutôt lui en être reconnaissants ? N’était-ce pas pour eux aussi qu’il travaillait ? Il apportait du bonheur pour tous, amis et ennemis. — Il ne se doutait pas qu’il n’y a rien de plus difficile à faire accepter aux hommes qu’un bonheur nouveau ; ils préféreraient presque un malheur ancien : il leur faut un aliment remâché depuis des siècles. Mais ce qui leur est surtout intolérable, c’est la pensée de devoir ce bonheur à un autre. Ils ne pardonnent cette | offense, que quand ils n’ont plus aucun moyen d’y échapper; et ils s’arrangent, en tout cas, pour le faire Il y avait donc mille raisons, pour que les confidences | de Christophe ne fussent pas accueillies de très bon cœur par qui que ce fût. Mais il y en avait mille et une, pour qu’elles ne le fussent pas par Siegmund Ochs. Le premier Xapellmeister, Tobias Pfeiffer, ne devait plus tarder à se retirer; et Christophe, malgré sa jeunesse, avait toutes chances de lui succéder, Ochs était trop _ bon Allemand pour ne pas reconnaître que Christophe ; __ méritait cette place, puisque la cour était pour lui. Mais à il avait trop bonne opinion de lui-même, pour ne pas L croire qu’il l’eût méritée davantage, si la cour l’eût

mieux connu. Aussi accueillait-il d’un singulier sourire les effusions de Christophe, quand celui-ci arrivait au théâtre, le matin, avec une figure qui s’efforçait d’être grave, mais qui rayonnait malgré lui.

— Eh bien, lui disait-il, narquois, en passant près de lui, encore quelque nouveau chef-d’œuvre ?

Christophe lui prenait le bras :

— Ah! mon ami! celui-ci surpasse tout… Si tu l’entendais!.. Le diable m’emporte! c’est trop beau! Rien de pareil n’existait encore. Dieu assiste les pauvres gens qui l’entendront! On ne peut plus avoir qu’un désir dans l’âme, après : mourir.

Ces paroles ne tombaient point dans l’oreille d’un sourd. Au lieu d’en sourire, ou même de plaisanter amicalement cet enthousiasme enfantin avec Christophe, qui eût été le premier à en rire et à s’en excuser, si on

: lui en avait fait sentir le ridicule, Ochs s’extasiait ironiquement; il excitait Christophe à lâcher d’autres | énormités; et il se hâtait, après l’avoir quitté, de les | colporter partout, en les rendant plus grotesqués encore. On en faisait des gorges chaudes dans le petit cercle des musiciens: et chacun attendait impatiemment l’occasion de juger les malheureuses œuvres. — Elles étaient toutes jugées d’avance. |

Enfin, elles apparurent, — Christophe avait fait choix, dans le fatras de ses œuvres, d’une ouverture pour la Judith de Hebel, dont la sauvage énergie l’avait attiré, par réaction contre l’atonie allemande, bien qu’il commençât déjà à s’en dégoûter un peu, parti-pris d’avoir du génie, toujours et à tout prix. Il y avait joint une symphonie, qui portait le titre empha- 4

l’épigraphe : « Vita somnium breve ». Une suite de ses Lieder complétaient le programme, avec quelques œuvres classiques, et une Festmarsch de Ochs, que Christophe lui avait offert, par camaraderie, de joindre à son concert, bien qu’il en sentit la médiocrité.

Peu de chose avait transpiré des répétitions. Bien que l’orchestre ne comprit absolument rien aux œuvres qu’il exécutait, et que chacun, à part soi, fût fort inter- ; loqué par les bizarreries de cette nouvelle musique, ils n’avaient pas eu le temps de se former une opinion; surtout, ils n’étaient pas capables de le faire, avant que le public eût prononcé. D’ailleurs, l’assurance de Christophe en imposait aux artistes, dociles et disciplinés, comme tout bon orchestre allemand. Les seules difiicultés lui vinrent de la chanteuse. C’était la dame en bleu du concert de la Tonhalle. Elle était une célébrité du chant en Allemagne : cette mère de famille interprétait Brünnhilde et Kundry à Dresde et à Bayreuth, avec une ampleur de poumons indiscutable. Maïs si elle avait appris à l’école wagnérienne l’art, dont cette école est fière à bon droit, de bien articuler, en projetant les consonnes à travers l’espace, et assénant les voyelles, comme des coups de massue, sur le public béant, elle n’y avait pas appris — et pour cause — l’art d’être naturelle. Elle faisait un sort à chaque mot : tout était accentué; les syllabes cheminaient avec des semelles de plomb, et il y avait une tragédie dans chaque phrase. Christophe la pria de modérer un peu sa puissance dramatique. Elle s’y appliqua d’abord d’assez bonne grâce; mais sa lourdeur naturelle et le besoin

de donner de la voix l’emportaient, Christophe devint | nerveux, Il fit remarquer à la respectable dame qu’il | avait voulu faire parler des êtres vivants, et non le serpent Fafner, avec son porte-voix. Elle prit — comme l’on pense — fort mal cette insolence. Elle dit qu’elle | savait, Dieu merci! ce que c’était que chanter, qu’elle | avait eu l’honneur d’interpréter les Lieder de Maître se lassait point de les lui entendre dire. | — Tant pis! Tant pis! cria Christophe. Elle lui demanda, avec un sourire hautain, de vouloir bien lui expliquer le sens de cette exclamation énigma- | tique. Il répondit que Brahms n’ayant jamais su, de sa | vie, ce que c’était que le naturel, ses éloges étaient les | pires de tous les blâmes, et que bien que lui — Christophe — fût très peu poli parfois, ainsi qu’elle l’avait fait justement remarquer, jamais il ne se fût permis de R lui dire quelque chose d’aussi désobligeant. | La discussion continua sur ce ton; et la dame s’obs- | tina à chanter à sa façon, avec un pathétique écrasant | et des effets de mélodrame, — jusqu’au jour où Christophe déclara froidement qu’il le voyait bien : telle | était sa nature, on n’y pouvait rien changer; mais | puisque les Lieder ne pouvaient être chantés comme ils | devaient l’être, ils ne seraient pas chantés du tout : il | les retirait du programme. — On était à la veille du : concert, on comptait sur ces Lieder : elle-même en avait parlé ; elle était assez musicienne pour en avoir appré- | cié certaines qualités; Christophe lui faisait un affront ; 4 et comme elle n’était pas sûre que le concert du lende- | main ne consacrerait point la renommée de Christophe, | elle ne voulait pas se brouiller avec un astre naissant. À

\ Elle plia donc soudain; et, pendant la dernière répé- Ç tition, elle se soumit docilement à tout ce que Chris- | tophe voulut d’elle. Mais elle était bien décidée, — au concert, — à n’en faire qu’à sa tête. Le jour vint. Christophe n’avait aucune inquiétude. Il était trop plein de sa musique pour pouvoir la juger. Il se rendait bien compte que ses œuvres, par endroits, __ prêtaient au ridicule. Maïs que lui importait? On ne peut rien écrire de grand sans risquer le ridicule. Pour | aller au fond des choses, il faut braver le respect humain, la politesse, la pudeur, le souci des mensonges sociaux, sous qui le cœur gît étouffé. Si l’on veut r’effaroucher personne et atteindre au succès, il faut se résigner, toute sa vie, à rester dans une moyenne convenue et ne donner aux médiocres que la vérité mé- diocre, mitigée, diluée, qu’ils sont capables d’assimiler; il faut demeurer en deçà de la vie. On n’est grand que quand on a mis sous ses pieds cette inquiétude. Christophe marchait dessus. On pouvait bien le siffler : il était sûr de ne pas laisser indifférent. Il s’amusait des mines que feraient telles gens qu’il connaissait, en entendant telle ou telle page un peu risquée. Il s’attenj dait à des critiques aigres : il en souriait d’avance. En tout cas, il faudrait être aveugle — ou sourd — pour nier qu’il y eût là une force — aimable ou non, qu’iniporte? — Aimable! Aimable! La force! cela | suffit. Qu’elle aïlle son chemin, et qu’elle emporte tout, \ comme le Rhin! Il eut une première déconvenue, Le grand-duc ne vint

RE ait Jean-Christophe ML: ‘A pas. La loge princière ne fut occupée que’par des com- | parses : quelques dames d’honneur. Christophe en ressentit une sourde irritation. Il pensa : « Cet imbécile me boude. Il ne sait que penser de mes œuvres : il a peur de se compromettre. » Il haussa les épaules, feignant de ne pas se soucier d’une pareille niaiserie. D’autres y prirent plus garde : c’était une première

leçon donnée, et une menace pour l’avenir.

Le public ne s’était pas montré beaucoup plus empressé que le maître : un bon tiers de la salle était vide. Christophe ne pouvait s’empêcher de songer avec : amertume aux salles combles de ses concerts d’enfant.

Il ne se fût pas étonné du changement, s’il avait eu plus d’expérience ; il eût trouvé naturel qu’il y eût moins de monde pour venir l’entendre, quand il faisait de bonne musique, que quand il en faisait de mauvaise : car ce n’est pas la musique, c’est le musicien qui intéresse | la majeure partie du public; et il est de toute évidence qu’un musicien qui est un homme et ressemble à tout le monde offre bien moins d’intérêt qu’un musicien en pantalon court ou en jupe d’enfant, qui touche la sentimentalité et amuse la badauderie.

Christophe, après avoir attendu vainement que la ; salle se remplit, se décida à commencer. Il tâchait de se prouver que c’était mieux, ainsi : « Peu d’amis, | mais bons. » — Son optimisme ne tint pas longtemps. |

Les morceaux se déroulaient au milieu du silence, —

Il y a un silence du public, que l’on sent gros d’amour à et prêt à déborder. Mais dans celui-ci, il n’y avait rien. | Rien. Sommeil complet. Néant, On sentait que chaque | phrase s’enfonçait dans des goufires d’indifférence. Christophe, le dos tourné au public, occupé de son L

| orchestre; n’en percevait pas moins tout ce qui se pas- | sait dans la salle, avec ces antennes intérieures, dont tout vrai musicien est doué, et qui lui permettent de percevoir si ce qu’il joue trouve de l’écho au fond des cœurs qui l’entourent. Il continuait de battre la mesure et de s’exciter lui-même, glacé par le brouillard d’ennui qui montait du parterre et des loges derrière lui. Enfin, l’ouverture finit; et la salle applaudit. Elle , ‘applaudit poliment, froidement, et se tut. Christophe eût mieux aimé qu’elle le huât… Un sifflet! Un seul ; sifflet! Quelque chose qui fût un signe de vie, de réaction au moins contre son œuvre! — Rien. — Il regarda le public. Le public se regardait. Il cherchait une opinion dans les yeux les uns des autres. Il ne la trouva pas, et retomba dans son indifférence. La musique reprit. C’était au tour de la symphonie. — Christophe eut beaucoup de peine à aller jusqu’au bout. Plusieurs fois, il fut sur le point de jeter son bâton et de se sauver. Cette apathie le gagnait; il finissait par ne plus comprendre lui-même ce qu’il dirigeait, il ne pouvait plus respirer, il avait l’impression nette de la chute dans l’insondable ennui. Il n’y eut même point les chuchotements ironiques qu’il attendait, à certains passages : le public était plongé dans da lecture du programme. Christophe entendit les pages se tourner toutes à la fois, avec un froissement sec; et ce fut de nouveau le silence jusqu’au dernier accord, où les mêmes applaudissements polis attestèrent que l’on avait compris que l’œuvre était finie. — Cependant, trois ou quatre applaudissements isolés reprirent, quand les autres avaient cessé; mais ils n’éveillèrent aucun écho,

| et se turent, honteux: le vide en parut plus vide, et n°71 petit incident servit à éclairer faiblement le publie sur J EN l’ennui qu’il avait éprouvé, Christophe s’était assis au milieu de son orchestre, il | n’osait regarder ni à droite, ni à gauche. Il avait envie | de pleurer; et, en même temps, il frémissait de colère. | Il eût voulu se lever et leur crier à tous : « Vous nennuyez! Ah! comme vous m’ennuyez! Je n’en peux . plus! Allez-vous en! Allez-vous en, tous! » | | Le public se réveillait un peu : il attendait la chan- | teuse, — il était accoutumé à l’applaudir. Dans cet océan d’œuvres nouvelles, où il errait sans boussole, elle au moins lui était une certitude, une terre connue | et solide, où il ne risquait pas de se perdre. Christophe | discerna exactement leur pensée; et il eut un mauvais | rire. La chanteuse n’eut pas moins conscience de | l’attente du public : Christophe le vit à ses airs de | reine, quand il vint l’avertir que c’était à son tour | de paraître. Ils se dévisagèrent avec hostilité, Au lieu | de lui offrir le bras, Christophe enfonça ses mains dans ses poches, et la laissa entrer seule. Elle passa, furieuse et décontenancée. Il la suivait, d’un air ennuyé, Aussitôt | qu’elle parut, la salle lui fit une ovation: c’était un sou- | lagement pour tous; les visages s’éclairaient, le public s’animait, toutes les lorgnettes étaient en joue. Sûre de | son pouvoir, elle attaqua les Lieder, à sa manière, bien | entendu, et sans tenir aucun compte des observations que Christophe lui avait faites, la veille, Christophe, qui ; l’accompagnait, blémit, Il prévoyait cette rébellion, Au premier changement qu’elle fit, il tapa sur le piano, et dit avec colère :

| Elle continua. Il lui soufilait dans le dos, d’une voix sourde et furieuse : ,

— Non! Non! Ce n’est pas cela! Pas cela!

Énervée par ces grognements furibonds, que le public ne pouvait entendre, mais dont l’orchestre ne perdait rien, elle s’obstinait, ralentissant à outrance, faisant des pauses, des points d’orgue. Lui, n’en tenait pas compte et allait de l’avant : ils finirent par avoir une mesure d’écart. Le public ne s’en apercevait pas : depuis longtemps, il avait admis que la musique de Christophe n’était pas faite pour paraître agréable ni juste à l’oreille; mais Christophe, qui n’était pas de cet avis, faisait des grimaces de possédé; et il finit par éclater. Il s’arrêta net, au milieu d’une phrase :

— Assez! cria-t-il à pleins poumons. .

Emportée par son élan, elle continua, une demi- : mesure, et s’arrêta, à son tour.

— Assez! répéta-t-il sèchement. !

Il y eut un moment de stupeur dans la salle. Après quelques secondes, il dit, d’un ton glacial :

Elle le regardait, stupéfaite; ses mains tremblaient ; elle songea, un moment, à lui jeter son cahier à la tête; elle ne comprit jamais, plus tard, comment elle ne l’avait point fait. Mais elle était écrasée par l’autorité de Christophe et son ton sans réplique : — elle recommença. Elle chanta tout le cycle de Lieder, sans changer une nuance, ni un mouvement; car elle sentait qu’il ne lui ferait grâce de rien; et elle frémissait, à l’idée d’un

Quand elle eut fini, le public la rappela avec frénésie.

| Ce n’étaient pas les Lieder qu’il applaudissait; — (elle | 91

en eût chanté d’autres, qu’il eût applaudi de même) — c’était la chanteuse célèbre et vieillie sous le harnoïs : | il savait qu’il pouvait l”admirer, en toute sécurité. IL | tenait d’ailleurs à réparer l’effet de l’algarade de tout à l’heure. Sans en être bien sûr, il avait vaguement compris que la chanteuse s’était trompée; mais il trouvait indécent que Christophe l’eût fait remarquer. On | bissa les morceaux. Mais Christophe résolument ferma : le piano.

Elle ne s’aperçut pas de cette nouvelle insolence ; elle | était trop troublée pour penser à recommencer. Elle sortit précipitamment, s’enferma dans sa loge; et là, pendant un quart d’heure, elle se soulagea le cœur du flot de rancune et de rage qui s’y était accumulé : crise de nerfs, déluge de larmes, invectives indignées, impré- cations contre Christophe, — rien n’y manqua. On entendait ses cris de fureur à travers la porte fermée. Ceux de ses amis qui réussirent à entrer racontèrent | partout, en sortant, que Christophe s’était conduit comme un goujat. L’opinion se répand vite dans une salle de spectacle. Aussi, lorsque Christophe remonta L au pupitre pour le dernier morceau, le public était hou- à leux. Mais ce morceau n’était pas de lui : c’était la Festmarsch de Ochs, que Christophe avait ajoutée amicalement à son programme. Le public, — qui, d’ailleurs, se à trouvait à son aise dans cette plate musique, — eut un moyen tout simple de manifester sa désapprobation pour Christophe, sans aller jusqu’à l’audace de le siffler: il acclama Ochs avec ostentation, redemandant deux ou
trois fois l’auteur, qui ne manqua point de paraître. Et ce fut la fin du concert. j

On se doute bien que le grand-duc et tout le monde

de la cour, — cette petite ville de province, canca- | nière et ennuyée, — ne perdirent aucun détail de ce qui s’était passé. Les journaux amis de la cantatrice ne firent pas d’allusion à l’incident; mais ils furent tous d’accord pour exalter l’art de la chanteuse, en se contentant de mentionner, à titre de renseignement, les Lieder qu’elle avait chantés. Sur les autres œuvres de Christophe, quelques lignes à peine, les mêmes à peu de chose près dans tous les journaux : « … Science du Pas de mélodie. Écrit avec sa tête et non avec son cœur. Absence de sincérité. Veut être original… » — Suivait un paragraphe sur la véritable originalité, celle des maîtres qui sont morts et enterrés, de Mozart, de Beethoven, de Lœwe, de Schubert, de Brahms, « ceux qui sont originaux sans avoir pensé à l’être ». — Puis on passait par une transition naturelle à la nouvelle reprise par le théâtre grand-ducal du Nachtlager von Granada de Konradin Kreutzer; on rendait compte longuement de « cette délicieuse musique, fraîche et pimpante comme au premier jour ».

En résumé, les œuvres de Christophe rencontrèrent, chez les critiques le mieux disposés, une incompréhension totale et étonnée; — chez ceux qui ne l’aimaient point, une hostilité sournoise, qui s’armait pour plus tard ; — enfin, dans le grand public, qu’aucun critique ami ou ennemi ne guidait, le silence. Laissé à ses propres pensées, le grand public ne pense rien : — cela va sans dire.

Christophe fut atterré. + | Son échec n’avait pourtant rien de surprenant. Il y avait trois raisons pour une, pour que ses œuvres déplussent. Elles étaient insuffisamment mûries. Elles étaient, en second lieu, trop avancées pour être comprises, du premier coup. Et enfin, on était trop heureux de donner une leçon à l’impertinent jeune homme. — ÿ Mais Christophe n’avait pas l’esprit assez rassis pour admettre la légitimité de sa défaite. Il lui mañquaïit sur- | tout la sérénité que donne au vrai artiste l’expérience _ douloureuse d’une longue incompréhension des hommes et de leur incurable bêtise. Sa naïve confiance dans le { public et dans le. succès, qu’il croyait bonnement atteindre pärce qu’il le méritait, s’écroula. Il eût trouvé b | naturel d’avoir des ennemis. Mais ce qui le stupéfiait, c’était de n’avoir plus un ami. Ceux sur qui il comptait, 1 ceux qui jusqu’à présent avaient paru s’intéresser à ce qu’il écrivait, n’avaient pas eu pour lui, depuis le concert, un seul mot d’encouragement. Il essaya de les sonder : ils se retranchaient derrière des paroles vagues. Il insista, il voulut savoir leur véritable pensée : les | plus sincères lui opposèrent ses œuvres précédentes, ses sottises des débuts, — Plus d’une fois dans la suite de : sa vie, il devait entendre condamner ses œuvres nouR velles au nom de ses œuvres anciennes, — et cela, par les l

mêmes gens qui, quelques années avant, condamnaient ses œuvres anciennes, quand elles étaient nouvelles : c’est la règle ordinaire. Christophe n’y était pas fait; il poussa les hauts cris. Qu’on ne l’aimât point, très bien! il l’admettait ; cela lui faisait même plaisir, il ne tenait pas à être l’ami de tout le monde. Mais qu’on prétendit l’aimer et qu’on ne lui permiît pas de grandir, qu’on voulût l’obliger à rester, toute sa vie, un enfant, cela passait les bornes! Ce qui était bon à douze ans ne

. Pétait plus à vingt; et il espérait bien n’en pas rester là, changer encore, changer toujours… Les imbéciles qui voudraient arrêter la vie! Ce qu’il y avait d’intéressant dans ses compositions d’enfance, ce n’étaient pas 4 ses niaïiseries d’enfant, c’était la force qui couvait pour l’avenir. Et cet avenir, ils voulaient le tuer! Non, ils n’avaient rien compris jamais à ce qu’il était, jamais ils

. ne l’avaient aimé, pas plus hier qu’aujourd’hui; ils n’aimaient que ce qu’il avait de faible, de vulgaire, ce qui lui était commun avec les autres, non ce qui était lui, vraiment : leur amitié n’était qu’un malentendu.

Il l’exagérait peut-être. Le cas est fréquent de braves gens, incapables d’aimer une œuvre neuve, qui l’aiment sincèrement quand elle a vingt ans dede La vie

_ nouvelle a une odeur trop forte pour leur tête débile :

il faut que l’odeur s’évapore au souflle du temps. L’œuvre d’art ne commence à leur être intelligible que ; quand elle est recouverte de la crasse des ans.

  • comprit pas quand il était présent, et qu’on le comprit

… quand il était passé. Il préférait croire qu’on ne le com-

“ prenait pas du tout, en aucun cas, jamais. Et il enra- |

44 geait. Il eut le ridicule de vouloir se faire comprendre, de s’expliquer, de discuter, bien que cela ne servit à À rien : il eût fallu réformer le goût du temps. Maiïs il ne doutait de rien. Il était résolu à faire, de gré ou de force, un nettoyage complet du goût allemand. La possibilité lui en manquait : ce n’était pas en quelques conversations, où il avait peine à trouver ses mots, et où il s”exprimait avec une violence outrée sur le compte des grands musiciens, et même de ses interlocuteurs, qu’il pouvait convaincre personne ; il ne réussissait qu’à se faire quelques ennemis de plus. Il lui eût fallu pouvoir préparer sa pensée à loisir, et forcer ensuite le public à l’entendre. Et juste, à point nommé, son étoile — sa mauvaise étoile — vint lui en offrir les moyens. |

Il était attablé au restaurant du théâtre, dans un cercle de musiciens de l’orchestre, qu’il scandalisait par ses jugements artistiques. Ils n’étaient pas tous du même avis; mais tous étaient froissés par cette liberté de langage. Le vieux Krause, l’alto, brave homme et bon musicien, qui aimait sincèrement Christophe, eût voulu détourner l’entretien; il toussait, ou guettait une occasion pour lâcher un calembour. Mais Christophe . n’entendait pas; il continuait de plus belle; et Krause se désolait; il pensait : — Qu’a-t-il besoin de dire tout cela ? Que le bon Dieu le bénisse ! On peut penser ces choses; mais on ne les dit pas, que diable ! Le plus curieux, c’est que « ces choses », lui aussi les pensait; du moins, il en avait le soupçon, et les ” paroles de Christophe réveillaient en lui bien des doutes ; mais il n’avait pas le courage de se les avouer, ni surtout d’en convenir tout haut, — moitié, par peur de se compromettre, moitié, par modestie, par défiance Weigl, le corniste, ne voulait rien savoir; il voulait admirer, qui que ce fût, quoi que ce fût, bon ; | ou mauvais, étoile ou bec de gaz : tout était sur le

£ même plan: il n’y avait pas de plus et de moins dans son admiration : il admirait, admirait, admirait. C’était

à pour lui un besoin vital; il souffrait, quand on voulait |

Le violoncelliste Kuh souffrait bien davantage. Il aimait de tout son cœur la mauvaise musique. Tout ce que Christophe poursuivait de ses sarcasmes et de ses invectives lui était infiniment cher : d’instinct, c’était aux œuvres les plus, conventionnelles qu’allait son choix; son âme était un réservoir d’émotion larmoyante

| et pompeuse. Certes, il ne mentait pas dans son culte | attendri pour tous les faux grands hommes. C’était quand il se persuadait qu’il admirait les vräis, qu’il se mentait à lui-même, — en parfaite innocence. Il y a des « Brahmines » qui croient retrouver en leur dieu le | soufile des génies passés : ils aiment Beethoven en Brahms. Kuh faisait mieux : c’était Brahms qu’il aimait |

Mais le plus indigné des paradoxes de Christophe était le basson Spitz. Ce n’était pas tant son instinct musical qui était blessé, que sa servilité naturelle. Un | des empereurs romains voulait mourir debout. Spitz voulait mourir à plat ventre, comme il avait vécu : j c’était là sa position naturelle; il goûtait des délices à | se rouler aux pieds de tout ce qui était officiel, consacré, « arrivé »; et il était hors de lui qu’on voulat l’empêcher de faire le laquais, tout à son aise. |

Ainsi, Kubh gémissait, Weigl faisait des gestes déses- | pérés, Krause disait des coq-à-l’âne, et Spitz criait d’une

: voix aigre. Mais Christophe, imperturbable, criait plus : L fort que les autres; et il disait des choses énormes sur l’Allemagne et les Allemands. |

| A une table voisine, un jeune homme l’écoutait, en se | tordant de rire. Il avait les cheveux noirs et bouclés, de beaux yeux intelligents, un nez volumineux, qui, arrivé près du bout, ne pouvait se décider à aller ni à droite, ni à gauche,‘et plutôt que d’aller tout droit, allait des deux côtés à la fois, les lèvres grosses, et une physionomie spirituelle et mobile, qui suivait tout ce que disait Christophe, attachée à ses lèvres, reflétant chaque mot avec une attention sympathique et gouailleuse, se plissant de petites rides au front, aux tempes, aux coins des yeux, le long des narines et des joues, grimaçant * de rire, le corps tout entier secoué, par moments, d’un accès convulsif. Il ne se mêla point à la conversation, mais il n’en perdit pas un mot. Il manifestait une joie particulière, quand il voyait Christophe, embourbé dans une démonstration et” harcelé par Spitz, patauger, bredouiller, bégayer de fureur, jusqu’à ce qu’il eût trouvé le mot qu’il cherchait, — un roc, pour écraser son adversaire. Et son plaisir était sans bornes, quand Christophe, emporté par la passion bien au delà de sa pensée, énonçait des paradoxes monstrueux, qui fai- ’ saient barrir son auditoire. | Enfin, ils se séparèrent, lassés de sentir et d’affirmer chacun sa supériorité. Au moment où Christophe, resté ‘ le dernier dans la salle, allait passer le seuil, il fut abordé par le jeune homme qui avait pris tant de plaisir à l’écouter. Il ne l’avait pas encore remarqué. L’autre, poliment découvert, souriait, demandait la permission de se présenter : R Il s’excusa d’avoir été assez indiscret pour suivre la . discussion, et il le félicita de la maestria, avec laquelle

S il avait pulvérisé ses adversaires. Il riait encore, en y ; pensant. Christophe le regarda, heureux, un peu — C’est sérieux? demandat-il, vous ne vous moquez pas de moi? A | : . L’autre jura ses grands dieux. La figure de Christophe | — Alors, vous trouvez que j’ai raison, n’est-ce pas ? | Vous êtes de mon avis”? | , — Écoutez, fit Mannheim, pour dire la vérité, je ne | suis pas musicien, je ne connais rien à la musique. La seule musique qui me plaise, — (ce n’est pas trop flat- | teur, ce que je vais vous dire), — c’est la vôtre. Enfin, À c’est pour vous montrer que je n’ai pourtant pas trop | : — Hé! hé! — fit Christophe, sceptique, flalté tout de ; même, — ce n’est pas là une preuve. :. — Vous êtes diflicile.. Bon!… Je pense comme vous : ce n’est pas là une preuve. Aussi, je ne me risque pas à \ juger ce que vous dites des musiciens allemands. Mais . c’est si vrai, en tout cas, des Allemands en général, des vieux Allemands, de tous ces idiots romantiques, avec
leur pensée rance, leur émotion lacrymatoire, ces rabâ- chages séniles qu’on veut que nous admirions, « cet ! éternel Hier, qui a toujours été, et qui sera toujours, et qui fera loi demain parce qu’il a fait loi aujourd’hui.…..! » Il récita quelques vers du passage fameux de

— Et lui, tout le premier ! — s’interrompit-il au milieu de sa récitation.

— Le pompier qui a écrit cela!

Christophe ne comprenait pas. Mais Mannheim continuait :

— Moi d’abord, je voudrais que, tous les cinquante ans, on procédât à un nettoyage général de l’art et de la pensée, — qu’on ne laissât rien subsister de tout ce qui était avant.

— C’est un peu radical, dit Christophe, en souriant.

— Mais non, je vous assure. Cinquante ans, c’est encore trop; il faudrait dire : trente. Et encore !.…. C’est une mesure d’hygiène. On ne garde pas dans sa maison la collection de ses grands-pères. On les envoie, quand ils sont morts, poliment pourrir ailleurs, et on met des pierres dessus, pour être bien sûrs qu’ils ne reviendront pas. Les âmes délicates mettent aussi des fleurs. Je veux bien, cela m’est égal. Tout ce que je demande, c’est qu’ils me laissent tranquille. Je les laisse bien tranquilles, moi! Chacun de son côté : côté des vivants; côté des morts.

— Il y a des morts qui sont plus vivants que les

— Mais non, mais non; cela serait plus vrai, si vous disiez qu’il y a des vivants qui sont plus morts que les

| — Peut-être bien. En tout cas, il y a du vieux qui est encore jeune.

— Eh bien, s’il est encore jeune, nous le retrouverons de nous-mêmes… Mais je n’en crois rien. Ce qui a

j _ été bon une fois, ne l’est jamais une seconde fois. y L a de bon que le changement. Ce qu’il faut avant tout, | | - c’est se débarrasser des vieux. Il y a trop de vieux en Christophe écoutait ces boutades avec une grande attention, et se donnait beaucoup de mal pour les discuter ; il sympathisait en partie avec elles, il y reconnaissait certaines de ses pensées; et, en même temps, il éprouvait une gêne de les entendre outrer d’une façon caricaturesque. Mais, comme il prêtait aux autres son propre sérieux, il se disait que peut-être son interlocuteur, qui semblait plus instruit que lui et parlait | plus facilement, avait raison et qu’il tirait les consé- quences logiques de ses principes. L’orgueilleux Chris- | __ tophe, à qui tant de gens ne pardonnaient pas d’avoir | foi en lui-même, était tout au contraire d’une modestie naïve, qui le rendait souvent dupe, vis-à-vis de ceux | qui avaient reçu une meilleure éducation que lui, — | quand toutefois ils consentaient à ne pas s’en targuer pour éviter une discussion gênante. Mannheim, qui | s’amusait de ses propres paradoxes, et qui, de riposte | en riposte, en arrivait à des cocasseries extravagantes, | dont il riait intérieurement, n’était pas habitué à se voir prendre au sérieux; il fut mis en joie par la ty peine que prenait Christophe pour discuter ses | | bourdes, ou même pour les comprendre; et, tout en L s’en moquant, il était reconnaissant de l’importance | que Christophe lui attribuait : il le trouvait ridicule et ’ Ils se quittèrent fort bons amis; et Christophe ne fut pas peu surpris de voir, trois heures plus tard, à la ré- pétition du théâtre, surgir de la petite porte qui donnait

accès à l’orchestre la tête de Mannheim, radieuse et grimaçante, qui lui faisait des signes mystérieux. Quand la répétition fut finie, Christophe alla à lui. Mannheim le prit familièrement par le bras :

— Vous avez un moment? Écoutez. Il m’est venu une idée. Peut-être que vous la trouverez absurde… Est-ce que vous ne voudriez pas, une fois, écrire ce que 1 vous pensez de la musique et des musicos? Au lieu d’user votre salive à haranguer quatre crétins de votre bande, qui ne sont bons qu’à soufïller et râcler sur des morceaux de bois, ne feriez-vous pas mieux de vous

— Si je ne ferais pas mieux ? Si je voudrais ?.. Parbleu! Et où voulez-vous que j’écrive? Vous êtes bon,

— Voilà : j’ai à vous proposer… Nous avons, quelques amis et moi : — Adalbert von Waldhaus, Raphael Goldenring, Adolf Mai, et Lucien Ehrenfeld, — nous avons fondé une Revue, la seule Revue intelligente de la ville : le Dionysos. — (Vous connaissez certainement?) — Nous vous admirons tous, et nous serions

| heureux que vous fussiez des nôtres. Voulez-vous vous charger de la critique musicale ?

| Christophe était confus d’un tel honneur : il mourait d’envie d’accepter; il craignait seulement de n’en être pas digne : il ne savait pas écrire.

— Laissez donc, dit Mannheim, je suis sûr que vous savez très bien. Et puis, du moment que vous serez critique, vous aurez tous les droits. Il n’y a pas à se gêner avec le public. Il est bête comme pas un. Ce n’est

rien d’être un artiste : un artiste, c’est une espèce de

. comédien, c’est celui qu’on peut sifiler. Mais un critique,

AU c’est celuf qui a le droit de dire : « Si ez-moi cet M homme-à! » Toute la salle se décharge sur lui dela __ difliculté de penser. Pensez tout ce que vous voudrez, 2 tout ce qui vous passera par la tête. Ou, ayez l’air au | ÿ moins de penser quelque chose. Pourvu que vous f donniez à ces oies leur pâtée, peu importe laquelle : $ elles avaleront tout. 1 à Christophe finit par consentir, en remerciant avec ‘ effusion. Il mit seulement comme condition qu’il aurait 4 à le droit de tout dire : ; ; berté absolue! Chacun de nous est libre. |

Il vint le relancer au théâtre, une troisième fois, le soir, après la représentation, pour le présenter à Adalbert von Waldhaus et à ses amis. Ils l’accueillirent avec cordialité.

A l’exception de Waldhaus, qui appartenait à une des vieilles familles nobles du pays, tous étaient Juifs, et tous étaient fort riches : Mannheim, fils d’un banquier; Goldenring, d’un propriétaire de vignobles renommés; Mai, d’un directeur d’établissements métallurgiques; et Ehrenfeld, d’un grand bijoutier. Leurs pères étaient de la vieille génération israélite, laborieuse et tenace, attachés à l’esprit de leur race, élevant leur fortune avec une âpre énergie, et jouissant de celle-ci bien plus que de celle-là. Les fils semblaient faits pour détruire ce que les pères avaient édifié : ils persiflaient les préjugés familiaux et cette manie de fourmis économes et fouisseuses; ils jouaient aux artistes, ils affectaient de mépriser la fortune et de la jeter par les fenêtres. Mais, en réalité, il ne s’en perdait guère hors de leurs mains; et ils avaient beau faire des folies : ils n’arrivaient jamais à égarer tout à fait leur lucidité d’esprit et leur sens pratique. Au reste, les pères y veillaient, et leur serraient la bride. Le plus prodigue, Mannheim, eût fait sincèrement largesse de tout ce qu’il possédait : mais il ne possédait jamais rien;

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si et quoiqu’il pestât bruyamment contre la ladrerie de , son père, en lui-même il en riait et trouvait qu’il avait raison. Au bout du compte, il n’y avait guère que 1 Waldhaus, maître de sa fortune, qui y allât bon jeu, bon argent, et qui soutint de ses fonds la Revue. Il était poète. Il écrivait des « Polymètres », dans le genre de Arno Holz et de Walt Whitman, des vers alternativement très longs et très courts, où les points, les doubles et triples points, les tirets, les silences, les majuscules, les italiques, et les mots soulignés, jouaient un très grand rôle, non moins que les allitérations et que les répétitions — d’un mot, — d’une ligne, — d’une phrase entière. Il y intercalait des mots dans toutes les langues. Il prétendait faire en vers —(on n’avait jamais su pourquoi) — du Cézanne. A vrai dire, il avait une âme assez poétique, qui sentait avec distinction des choses fades. Il était sentimental et sec, naïf et dandy ; ses vers laborieux affectaient une négligence cavalière. Il eût été un bon poète pour gens du monde. Mais ils À sont trop de cette espèce, dans les revues et dans les salons; et il voulait être seul. Il s’était mis en tête de jouer le grand seigneur qui est au-dessus des préjugés de sa caste. Il en avait plus que personne. Il ne se les avouait pas. Il avait pris plaisir à ne s’entourer que de ‘ Juifs, à la Revue qu’il dirigeait, pour faire crier les ; siens, très antisémites, et pour se prouver à lui-même | sa liberté d’esprit. Il affectait avec ses collègues un ton d’égalité courtoise. Mais au fond, il avait pour eux un mépris tranquille et sans bornes. Il n’ignorait pas qu’ils étaient bien aises de se servir de son nom et de son argent; et il les laissait faire, pour avoir la douceur | de les mépriser. |

Et ils le méprisaient aussi de les laisser faire : car ils : savaient très bien qu’il y trouvait son profit. Donnant, donnant. Waldhaus leur apportait son nom et sa fortune; et eux lui apportaient leur talent, leur esprit d’affaires, et une clientèle. Ils étaient beaucoup plus intelligents que lui. Non pas qu’ils eussent plus de personnalité. Ils en avaient peut-être moins encore. Mais, dans cette petite ville, ils étaient, comme partout et toujours, — par le fait de la différence de leur race, qui depuis des siècles les isole et aiguise leur faculté $ d’observation railleuse, — ils étaient les esprits les plus avancés, les plus sensibles au ridicule des institutions vermoulues et des pensées décrépites. Seulement, comme leur caractère était moins libre que leur intelligence, cela ne les empêchait point, tout en raillant, de chercher beaucoup plus à profiter de ces institutions et de ces pensées, qu’à les réformer. En dépit de leurs professions de foi indépendantes, ils étaient, aussi bien que le gentilhomme Adalbert, de petits snobs de province, des fils de famille riches et désœuvrés, qui fai_ saïent de la littérature par sport et par flirt. Ils étaient bien aises de se donner des allures de pourfendeurs; mais ils étaient bons diables, et ne pourfendaient que quelques gens inoffensifs, ou qu’ils pensaient hors d’état de leur nuire jamais. Ils n’avaient garde de se brouiller avec une société, où ils savaient fort bien qu’ils rentreraient un jour, pour y vivre tranquillement de la vie de tout le monde, en épousant tous les préjugés qu’ils avaient combattus. Et quand ils se risquaient à faire un coup d’éclat, ou de réclame, à partir bruyamment en guerre contre une idole du jour, — _ qui commençait à branler, — ils avaient soin de ne pas

« brûler leurs vaisseaux : en cas de danger, ils se rembarquaient. Quelle que fût d’ailleurs l’issue de la campagne, — quand elle était finie, il y en avait pour longtemps avant qu’on recommençât; les Philistins pouvaient dormir tranquilles. Tout ce que cherchaïent les nouveaux Davidsbündler, c’était à faire croire qu’ils auraient pu être terribles, s’ils avaient voulu : — mais ils ne voulaient pas. Ils préféraient tutoyer les artistes et souper avec les actrices.

Christophe se trouva mal à l’aise dans ce milieu. Ils parlaient surtout de femmes et de chevaux; et ils en parlaient sans grâce. Ils étaient compassés. Adalbert s’exprimait d’une voix blanche et lente, avec une politesse raffinée, ennuyée, ennuyeuse. Adolf Mai, le secré- taire de la rédaction, lourd, trapu, la tête enfoncée dans les épaules, l’air brutal, voulait toujours avoir raison ;

il tranchaït sur tout, n’écoutait jamais ce qu’on lui répondait, semblait mépriser l’opinion de son interlocuteur et, encore plus, son interlocuteur. Goldenring, le critique d’art, qui avait des tics nerveux et des yeux perpétuellement clignotant derrière de larges lunettes, — pour imiter sans doute les peintres qu’il fréquentait, portait les cheveux longs, fumait silencieusement, mâchonnait des lambeaux de phrases qu’il n’achevait jamais, et faisait des gestes vagues dans l’air avec son pouce. Ehrenfeld, petit, chauve, souriant, avec une barbe blonde, et une figure fine et fatiguée, au /nez busqué, écrivait dans la Revue les modes et la chronique mondaine, Il disait des choses très crues, d’une voix caressante; il avait de l’esprit, mais méchant, et souvent ignoble. — Tous ces jeunes millionnaires étaient anarchistes, comme il convient : c’est le suprême luxe, |

quand on possède tout, de nier la société; car on se dégage ainsi de ce qu’on lui doit. Tel, un voleur qui, après avoir détroussé un passant, lui dirait : « Qu’est-ce que tu fais encore ici? Va-t-en ! Je n’ai plus besoin de toi. Je ne te connais plus. » ; Christophe, dans tout le groupe, n’éprouvait de sympathie que pour Mannheim : c’était assurément le plus vivant des cinq; il s’amusait de tout ce qu’il disait et de tout ce qu’on disait; bégayant, bredouillant, äânonnant, ricanant, disant des coq-à-l’âne, il n’était pas capable de suivre un raisonnement, nide savoir au juste ce qu’il pénsait lui-même; mais il était bon garçon, sans fiel contre qui que ce füt, et sans l’ombre d’ambition. A la vérité, il n’était pas très franc : il jouait toujours un rôle; mais c’était innocemment, et cela ne faisait de tort à personne. Il s’emballait pour toutes les utopies baroques — généreuses, le plus souvent. Il était trop fin et trop moqueur pour y croire tout à fait; il savait très bien garder son sang-froid, même dans ses emballements, et il ne se compromeitait jamais dans l’application de ses théories. Mais il lui fallait une marotte : c’était un jeu pour lui, et il en changeait fréquemment. Pour l’instant, il avait la marotte de la bonté. Il ne lui suffisait pas d’être bon, naturellement; il voulait paraître bon; il professait la bonté, il la mimait. Par esprit de contradiction contre l’activité sèche et dure des siens, et contre le rigorisme, le militarisme, le philistinisme allemand, il était Tolstoyen, Nirvânien, évangéliste, bouddhiste, — il ne savait trop lui-même, — apôtre d’une morale molle et désossée, mdulgente, bénisseuse, facile à vivre, qui pardonnait avec effusion à tous les péchés, surtout aux péchés voluptueux, qui ne cachait

Ve point sa prédilection pour eux, qui pardonnait beaucou p L moins aux vertus, — une morale qui n’était qu’un À traité du plaisir, une association libertine de complai- à sances mutuelles, qui s’amusait à ceindre l’auréole de | la sainteté. IL y avait là une petite hypocrisie qui ne , sentait pas très bon pour les odorats délicats, et qui ._ aurait pu même être franchement écœurante, si elle s’était prise au sérieux. Mais elle n’y prétendait pas; elle s’amusait d’elle-même. Ce christianisme polisson n’attendait d’ailleurs qu’une occasion pour céder le pas à quelque autre marotte, — n’importe laquelle : celle de la force brutale, de l’impérialisme, des « lions qui rient$. | — Mannheim se donnait la comédie; il se la donnait de tout son cœur; il endossait tour à tour tous les sentiments qu’il n’avait pas, avant de redevenir un bon | vieux Juif comme les autres, avec tout l’esprit de sa | race, Il était très sympathique et extrêmement agaçant.

Christophe fut, quelque temps, une de ses marottes. Mannheim ne jurait que par lui. Il cornait son nom partout. Il rebattait les oreilles des siens avec ses dithyrambes. A l’en croire, Christophe était un génie, un homme extraordinaire, qui faisait de la musique 1 cocasse, qui surtout en parlait d’une façon étonnante, qui était plein d’esprit, — et beau, avec cela : une jolie bouche, des dents magnifiques. Il ajoutait que Christophe l’admirait. — Il finit par l’amener diner, un soir, chez lui. Christophe se trouva en tête à tête avec le père de son nouvel ami, le banquier Lothar Mannheim, et avec la sœur de Franz, Judith.

C’était la première fois qu’il pénétrait dans un inté- rieur israélite. Bien qu’assez nombreuse dans la petite ville, et y tenant une place importante par sa richesse, sa cohésion, et son intelligence, la société juive vivait un peu à part de l’autre. Au reste, il existait toujours ! dans le peuple, à son égard, des préjugés tenaces et une secrète hostilité, bonasse, mais injurieuse. Ces sentiments étaient ceux de la famille de Christophe. Son grand-père n’aimait pas les Juifs; mais l’ironie du sort avait fait que ses deux meilleurs élèves pour la musique — (l’un, devenu compositeur, l’autre, virtuose illustre) — étaient israélites; et le brave homme était fort malheu91

ne” Jean-Christophe : CVNONRRRMON reux : car il y avait des moments où il eût voulu 4 embrasser ces deux bons musiciens; et puis, il se souvenait avec tristesse qu’ils avaient mis Dieu ‘en croix; et il ne savait comment concilier ces sentiments inconciliables. En fin de compte, il les embrassait. Il inclinait à croire que Dieu leur pardonneraïit, parce qu’ils auraient beaucoup aimé la musique. — Le père de Christophe, Melchior, qui faisait l’esprit fort, avait moins de scrupules à prendre l’argent des Juifs; et il trouvait même cela très bien : mais il faisait d’eux des gorges chaudes, et il les méprisait. — Quant à sa mère, elle n’était pas sûre de ne pas commettre un péché, | lorsqu’elle allait servir chez eux, comme cuisinière. Ceux à qui elle avait eu affaire étaient d’ailleurs assez rogues avec elle : pourtant, elle ne leur en voulait pas, elle n’en voulait à personne, elle était pleine de pitié pour ces malheureux, que Dieu avait damnés ; elle s’attendrissait parfois, en voyant passer la fille de la maison, ou en entendant les rires joyeux des enfants : — Une si belle personne !.…. De si jolis petits !… Quel malheur !… pensait-elle. | Elle n’osa rien dire à Christophe, quand il lui annonça qu’il dinerait, le soir, chez les Mannheim; mais elle eut le cœur un peu serré. Elle pensait qu’il ne fallait pas croire tout ce qu’on disait de méchant contre les Juifs — | braves gens partout, mais qu’il était mieux pourtant et | plus convenable que chacun restât chez soi, les Juifs de leur côté, et les chrétiens d’un autre. | Christophe n’avait aucun de ces préjugés. Avec son esprit de réaction perpétuelle contre son milieu, il était : plutôt attiré par cette race différente. Maïs il ne la

  • connaissait guère. Il n’avait eu quelques rapports qu’avec les éléments les plus vulgaires de la population juive : les petits marchands, la populace qui grouillait dans certaines rues entre le Rhin et la cathédrale, continuant à former, avec l’instinct de troupeau qui est dans tous les hommes, une sorte de petit ghetto. I] lui arrivait assez souvent de fläner dans ce quartier, épiant au passage d’un œil curieux et assez sympathique certains types de femmes aux joues creusées, aux lèvres et aux pommettes saillantes, au sourire à la Vinci, un peu avili, et dont le parler grossier et le rire saccadé venaient malheureusement détruire l’harmonie de la figure au repos. Même dans la lie de la populace, dans ces êtres bestiales, trapus et bas sur pattes, ces descendants dégénérés de la plus noble des races, il y avait, jusque ” dans cette fange lourde et fétide, d’étranges phosphorescences qui s’allumaient, comme des feux follets qui dansent sur les marais : des regards merveilleux, des intelligences lumineuses, une électricité subtile qui se dégageait de la vase, et qui fascinait et inquiétait Christophe. Il pensait qu’il y avait là dedans de belles âmes qui se débattaient, de grands cœurs qui cherchaient à sortir du bourbier; et il eût voulu les rencontrer, leur venir en aide; il les aimait sans les connaître,

  • en les redoutant un peu. Mais jamais il n’avait eu d’intimité avec aucun d’entre eux. Jamais surtout il n’avait eu l’occasion d’approcher l’élite de la société

Le dîner chez les Mannheim avait donc pour lui l’attrait de la nouveauté, et, un peu, du fruit défendu. L’Ëve qui lui présentait ce fruit le rendait plus savou-

M” reux. Depuis l’instant qu’il était entré, Christophe À 14 n’avait plus d’yeux que pour Judith Mannheim. Elle appartenait à une espèce différente de toutes les femmes qu’il connaissait jusque-là. Grande et svelte, un peu maigre, bien que solidement charpentée, la figure enca- | drée de cheveux noirs, peu abondants, mais épais, et plantés bas, qui couvraient les tempes et le front osseux et doré, un peu myope, les paupières grosses, l’œil légèrement bombé, le nez assez fort aux narines dilatées, les joues d’une maigreur intelligente, le menton lourd, le teint assez coloré, elle avait un beau profil, énergique et net; de face, l’expression était plus trouble, incertaine, composite ; les yeux et les joues étaient iné- gaux. On sentait en elle une forte race, et, dans le . moule de cette race, jetés confusément, des éléments multiples, disparates, de qualité douteuse et inégale, de très beaux et de très vulgaires. Sa beauté résidait surtout dans sa belle bouche silencieuse, et dans ses admirables yeux, qui semblaient plus profonds à cause de | leur myopie, et plus sombres, par l’effet de leur cernure | Il eût fallu être plus habitué que Christophe à ces

yeux, qui sont ceux d’une race, plus que d’un individu,

À pour lire sous leur voile humide et ardent l’âme réelle de la femme qui était devant lui. C’était l’âme du peuple : d’Israël qu’il découvrait dans ces yeux brûlants et * mornes, qui la portaient en eux, sans le savoir eux- | mêmes. Il y était perdu. Ce ne fut que beaucoup plus } tard, peu à peu, après s’être bien souvent égaré dans de , telles prunelles, qu’il apprit à retrouver sa route sur 2” cette mer orientale. 1 Elle, le regardait; et rien ne venait gêner la lucidité’

  • de son regard; rien ne semblait lui échapper de cette âme chrétienne. Il le sentait lui-même. Il sentait sous la séduction de ce regard féminin une volonté virile, claire et froide, qui fouillait en lui avec une sorte de brutalité indiscrète. Cette brutalité n’avait rien de malveillant. Elle prenait possession de lui. Non pas à la façon d’une coquette, qui veut séduire, sans s’inquiéter de savoir qui elle séduit. Coquette, elle l’était plus que personne; mais elle savait sa force, et elle s’en remettait à son

instinct naturel de l’exercer de soi-même, — surtout j quand elle avait à faire à une proie aussi facile que Christophe. — Ce qui l’intéressait davantage c’était de

connaître son adversaire : — (tout homme, tout inconnu : était un adversaire pour elle, — un adversaire avec qui l’on pouvait plus tard, s’il y avait lieu, signer un pacte d’alliance). — Elle voulait savoir ce qu’il y avait en lui. La vie étant un jeu, où c’était le plus intelligent qui gagnait, il s’agissait de voir dans les cartes de son adversaire et de ne pas montrer les siennes. A y réussir, elle goûtait la volupté d’une victoire. Peu lui importait _ qu’elle pût ou non en tirer parti. C’était pour le plaisir. Elle avait la passion de l’intelligence. Non de l’intelligence abstraite, encore qu’elle eût le cerveau assez solide pour réussir, si elle eût voulu, en n’importe quelles sciences, et que, bien mieux que son frère, elle eût fait le véritable successeur du banquier Lothar Mannheim. Mais elle préférait l’intelligence vivante, _celle qui s’applique aux hommes. Elle jouissait de péné- trer une âme, de peser sa valeur — (elle y mettait autant d’attention scrupuleuse que la Juive de Matsys à peser ses écus); — elle savait, avec une divmation merveilleuse, trouver en moins de rien le défaut de la cui9ù

_ rasse, les tares et les faiblesses qui sont la cle de SX NT. l’âme, — s’emparer des secrets : c’était sa façon de s’en si sentir maîtresse. Mais elle ne s’attardait point à sa vice . toire; et de sa prise elle ne faisait rien. Une fois sa 1% curiosité et son orgueil satisfaits, elle ne s’y intéressait ; plus, et passait à un autre objet. Toute cette force rese tait stérile. Dans cette âme si vivante, il y avait quelque

chose de mort. Elle portait en elle le génie de la curio- \ sité et de l’ennui. | 4 4

Ainsi, elle regardait Christophe, qui la regardait. Elle parlait à peine. Il lui suffisait d’un sourire imperceptible, au coin de la bouche : Christophe était hypnotisé par lui. Ce sourire s’effaçait par instants, la figure devenait froide, les veux indifférents; elle s’occupait du service, et parlait au domestique d’un ton glacial; il semblait qu’elle n’écoutât plus. Puis, les veux s’éclairaient de nouveau ; et trois ou quatre mots précis montraient qu’elle avait tout entendu et tout compris.

Elle revisait froidement le jugement de son frère sur Christophe : elle connaissait les hâbleries de Franz; son ironie avait eu beau jeu, quand elle avait vu paraître Christophe, dont son frère lui avait vanté la beauté et la distinction — (il semblait que Franz eût un don spé- cial pour voir le contraire de l’évidence; ou peut-être prenait-il à le croire un amusement paradoxal). — Mais, en étudiant mieux Christophe, elle reconnut que pourtant tout n’était pas faux dans ce que Franz en avait dit; et, à mesure qu’elle avançait à la découverte, elle trouvait en Christophe une force encore incertaine et mal équilibrée, mais robuste et hardie : elle y prenait plaisir, sachant, mieux que personne, la rareté de la force. Elle sut faire parler Christophe sur tout ce qu’elle voulut, dévoiler sa pensée, montrer lui-même les limites et les manques de son esprit; elle lui fit jouer du piano: elle n’aimait pas la musique, mais elle la comprenait ;

4 et elle entrevit parfaitement l’originalité RU. 0 k

à Christophe, bien que sa musique ne lui eût inspiré

\ aucune sorte d’émotion. Sans rien changer à la froideur

courtoise de ses manières, quelques remarques brèves,

justes, nullement louangeuses, montrèrent l’intérêt qu’elle prenait de plus en plus à Christophe.

je Christophe s’en aperçut; et il en fut fier : car il sen-

| tait le prix d’un tel jugement et la rareté de son appro-

| bation. Il ne cachait pas le désir qu’il avait de le

conquérir; et il y mettait une naïveté, qui faisait sourire ses trois hôtes : il ne parlait plus qu’à Judith, et pour Judith; il ne s’occupait pas plus des deux autres que

_ s’ils n’avaient pas existé.

Franz le regardait parler; il suivait toutes ses paroles, des lèvres et des yeux, avec un mélange d’admiration

| et de blague; et il pouffait, en échangeant des coups d’œil moqueurs avec son père et avec sa sœur, qui,

impassible, feignait de ne pas les remarquer.

| Lothar Mannheim, — un grand vieillard, solide, un peu voûté, le teint rouge, les cheveux gris taillés en brosse, la moustache et les sourcils très noirs, une

, figure lourde, mais énergique et goguenarde, qui donnait

\ l’impression d’une vitalité puissante, — avait, lui aussi,

î étudié Christophe, pendant la première partie du diner, avec une bonhomie narquoise; et, lui aussi, avait | reconnu sur-le-champ qu’il y avait « quelque chose » | dans ce garçon. Mais il ne s’intéressait pas à la musique, ni aux musiciens : ce n’était pas là sa partie, |

À vantait même : — (quand un homme de cette sorte

| avoue une ignorance, c’est pour en tirer vanité.) —

Comme Christophe, de son côté, mañifestait élairement, À

| avec une impolitesse dénuée de malice, qu’il pouvait de sans regret se passer de la société de Monsieur le ban- 7 | quier, et que la conversation de Mademoiselle Judith k Mannheim suffisait entièrement à occuper sa soirée, le vieux Lothar, amusé, s’était installé au coin de son feu; et il lisait son journal, écoutant vaguement, d’une x oreille ironique, les billevesées de Christophe et sa | musique bizarre, qui le faisait rire parfois d’un rire silencieux, à la pensée qu’il pouvait y avoir des gens qui comprenaient cela et qui y trouvaient plaisir. Il ne i se donnait même plus la peine de suivre la conversa- > tion; il s’en remettait à l’intelligence de sa fille de lui dire ce que valait au juste le nouveau venu. Elle s’ac- | quittait en conscience de sa tâche. C Quand Christophe fut parti, Lothar demanda à — Eh bien, tu l’as assez confessé : qu’est-ce que tu en < dis, de l’artiste ? Elle rit, réfléchit un moment, fit son total, et dit : — Il est un peu braque; mais il n’est pas bête. “4 — Bon, fit Lothar : c’est aussi ce qu’il m’a semblé. | Alors, il peut réussir? — Oui, je crois. Il est fort. 4 . — Très bien, — dit Lothar, avec la logique magnifique des, forts, qui ne s’intéressent qu’aux forts, — il ÿ faudra donc l’aider. |

Christophe emportait, de son côté, l’admiration de Judith Mannheim. Il n’était pourtant pas épris, comme le croyait Judith. Tous deux, — elle avec sa finesse, lui avec son instinct qui lui tenait lieu d’esprit, — se mépré- naient également l’un sur l’autre. Christophe était fasciné par l’énigme de cette figure et par l’intensité de sa vie cérébrale; mais il ne l’aimait pas. Ses yeux et son intelligence étaient pris : son cœur ne l’était’ pas. — Pourquoi? — Il eût été assez difficile de le dire. Parce qu’il entrevoyait en elle quelque ehose de douteux et d’inquiétant? — En d’autres circonstances, c’eût été là pour lui une raison de plus d’aimer : l’amour n’est jamais plus fort que quand il sent qu’il va à ce qui le 1 ES fera souffrir, — Si Christophe n’aimait pas Judith, ce | n’était La faute ni de l’un, ni de l’autre, La vraie raison, | assez humiliante pour tous deux, c’est qu’il était trop | près encore de son dernier amour. L’expérience ne , l’avait pas rendu plus sage. Mais il avait Lant aimé Ada, il avait dans cette passion tant dévoré de foi, de force, et d’illusions, qu’il ne lui en restait plus assez, en ce moment, pour une nouvelle passion. Avant qu’une autre flamme s’allumât, il fallait qu’il se refit dans son cœur | un autre bûcher : d’ici là, ce ne pouvaient être que j : quelques feux passagers, des restes de l’incendie, échappés par hasard, qui ne demandaient qu’à brûler, .

jetaient une lueur éclatante el brève, et s’éteignaient, faute d’aliment. Six mois plus tard, peut-être, il eût aimé Judith aveuglément. Aujourd’hui, il ne voyait en elle rien de plus qu’un ami, — certes un peu troublant; — mais il s’efforçait de chasser ce trouble : ce trouble lui rappelait Ada; c’était là un souvenir sans attrait : il aimait mieux n’y pas penser. Ce qui l’attirait en Judith, c’était ce qu’elle avait de différent des autres femmes, et non ce qu’elle avait de commun avec elles. Elle était la première femme intelligente qu’il eût vue. Intelligente, elle l’était des pieds à la tête. Sa beauté même | — ses gestes, ses mouvements, ses traits, les plis de ses lèvres, ses yeux, ses mains, sa maigreur élégante, — était le reflet de son intelligence; son corps était modelé par son intelligence; sans son intelligence, elle eût passé inaperçue ; et même, elle eût paru laide sans doute à la plupart. Cette intelligence ravissait Christophe. Il la croyait plus large et plus libre qu’elle . n’était; il ne pouvait encore savoir ce qu’elle avait de décevant. Il avait l’ardent désir de se confier à elle, de partager sa pensée avec elle. IL n’avait jamais trouvé personne qui s’intéressät à ses rêves, il était enfermé en soi : quelle joie c’eût été de trouver une amie! Le manque d’une sœur avait été un des grands regrets de | son enfance : il lui semblait qu’une sœur l’aurait compris, mieux que ne le pouvait jamais un frère. Et, après avoir vu Judith, il sentait renaître cet espoir enfantin et illusoire d’une amitié fraternelle. Il ne pensait pas à l’amour. N’étant pas amoureux, l’amour lui semblait médiocre, au prix de l’amitié. | Judith ne tarda pas à sentir la nuance, et elle en fut blessée. Elle n’aimait pas Christophe, et elle excitait

; assez d’autres passions parmi les jeunes gens de la ville, riches et d’un meilleur rang, pour qu’elle ne pût éprouver | une grande satisfaction à savoir Christophe amoureux. Mais, à savoir qu’il ne l’était pas, elle avait du dépit. Sans doute, elle lui savait gré de lui confier ses projets : elle n’en était pas surprise; mais il était un peu mortifiant de voir qu’elle ne pouvait exercer sur lui qu’une influence de raison : — (une influence de déraison a un bien autre prix pour une âme féminine). — Elle ne l’exerçait même pas : Christophe n’en faisait qu’à sa . tête. Judith avait l’esprit impérieux. Elle était habituée à pétrir à sa guise les pensées assez molles des jeunes gens qu’elle connaissait. Comme elle les jugeait médio- | cres, elle trouvait peu de plaisir à les dominer. Avec Christophe, il y avait plus d’intérêt, parce qu’il y avait plus de difficulté. Ses projets la laissaient indifférente ; mais il lui eût plu de diriger cette pensée neuve, cette force mal dégrossie, et de les mettre en valeur, — à sa façon bien entendu, et non à celle de Chris- * tophe, qu’elle ne se souciait pas de comprendre. Elle avait tout de suite vu que ce ne serait pas sans \ lutte; elle avait noté dans Christophe toutes sortes de partis-pris, d’idées qui lui semblaient extravagantes et enfantines : c’étaient, pour elle, de mauvaises herbes ; elle se faisait fort de les arracher. Elle n’en arracha pas une. Elle n’obtint même pas la plus petite satisfaction | d’amour-propre. Christophe était intraitable. N’étant À pas épris, il n’avait aucune raison de lui rien céder de sa pensée. Elle se piqua au jeu, et, d’instinet, pendant quelque | temps, elle tenta de le conquérir. Il s’en fallut de bien n peu que Christophe, malgré la lucidité d’esprit qu’il

possédait alors, se laissât prendre de nouveau. Les hommes sont facilement dupes de ce qui flatte leur orgueil et leurs désirs; et un artiste est deux fois plus dupe qu’un autre homme, parce qu’il a plus d’imagination. Il ne tint qu’à Judith d’entraîner Christophe dans un flirt dangereux, qui l’eût une fois de plus démoli, et plus complètement peut-être. Mais, comme d’habitude, elle se lassa vite; elle”trouva que cette conquête n’en valait pas la peine : Christophe l’ennuyait déjà; elle ne le comprenait plus.

Elle ne le comprenait plus, passé certaines limites. Jusque là, elle comprenait tout. Pour aller plus loin, son admirable intelligence ne suffisait plus : il eût fallu du cœur, ou, à défaut, ce qui en donne, pour un temps, l’illusion : l’amour. Elle comprenait bien les critiques de Christophe contre les gens et les choses : elle s’en amusait, et elle les trouvait assez vraies ; elle n’était pas sans les avoir pensées elle-même. Mais ce qu’elle ne comprenait pas, c’était que ces pensées pussent avoir une influence sur sa vie pratique, quand leur application était dangereuse ou gênante. L’attitude de révolte, que Christophe prenait contre tous et contre tout, ne conduisait à rien : il ne pouvait s’imaginer qu’il allait réformer le monde… Alors? C’était perdre son temps à battre de sa tête contre un mur. Un homme intelligent juge les hommes, les raïlle secrètement, les méprise un peu; mais il fait comme eux, — un peu mieux seulement —: ! c’est le seul moyen de s’en rendre maître. La pensée est un monde, l’action en est un autre. Quelle nécessité de : se rendre victime de ce qu’on pense ? Penser vrai : certes ! Mais à quoi bon dire vrai ? Puisque les hommes | sont assez bêtes pour ne pouvoir supporter la vérité, |

faut-il les y forcer ? Accepter leur faiblesse, paraître s’y plier, et se sentir libre dans son cœur méprisant, n’y a-t-il pas à cela une jouissance secrète ? Jouissance d’esclave intelligent ? Soit. Mais esclave pour esclave, puisque c’est toujours là qu’il faut en venir et qu’il ne sert à rien de protester, il vaut mieux l’être par sa propre volonté, et éviter des luttes ridicules et inutiles. Au reste, le pire des esclavages, c’est d’être esclave de sa pensée, et de lui sacrifier tout. Il ne faut pas être dupe de soi. — Elle voyait nettement que si Christophe s’obstinait, comme il y semblait résolu, dans cette voie d’intransigeance agressive contre les préjugés de l’art et de l’esprit allemand, il tournerait contre lui tout le monde, et ses protecteurs mêmes : il allait fatalement à la défaite. Elle ne comprenait pas pourquoi il semblait s’acharner contre lui-même, se ruiner à

Pour le comprendre, il eût fallu qu’elle pût comprendre aussi que le succès n’était pas son but, que son but était sa foi. Il croyait dans l’art, il croyait dans son art,

il croyait en lui-même, comme en des réalités supé- rieures non seulement à toute raison d’intérêt, mais à sa vie. Quand, un peu impatienté par ses observations, il le lui dit, avec une emphase naïve, elle commença par hausser les épaules : elle ne le prit pas au sérieux. Elle voyait là de grands mots, comme ceux qu’elle était habituée à entendre dire à son frère, qui, périodiquement, annonçait des résolutions absurdes et sublimes, l qu’il se gardait bien de mettre à exécution. Puis, quand elle vit que Christophe était vraiment dupe de ces mots, elle-jugea qu’il était fou, et elle ne s’intéressa plus à 104 4

Dès lors, elle ne se donna plus aucune peine pour paraître à son avantage, et elle se montra ce qu’elle était : beaucoup plus Allemande, et Allemande moyenne, qu’elle ne semblait d’abord, et que peut-être elle ne pensait. — On reproche, bien à tort, aux Israélites de

. n’être d’aucune nation et de former d’un bout à l’autre de l’Europe un seul peuple homogène et imperméable aux influences des peuples différents chez qui ils sont campés. En réalité, il n’est pas de race qui prenne plus facilement l’empreinte des pays où elle passe; et s’il y a

_ | bien des caractères communs entre un Israélite français et un Israélite allemand, il y a bien plus encore de caractères différents, qui tiennent à leur nouvelle patrie, dont ils épousent, avec une rapidité incroyable, les _ habitudes d’esprit: plus encore, à vrai dire, les habi_ tudes que l’esprit. Mais l’habitude, qui est une seconde nature chez tous les hommes, étant chez la plupart la ._ seule et unique nature, il en résulte que la majorité des citoyens autochtones d’un pays seraient fort mal venus à reprocher aux Israélites le manque d’un esprit natio- | nal, profond et raisonné, qu’ils n’ont eux-mêmes à aucun

Les femmes, toujours plus sensibles aux influences extérieures, plus promptes à s’adapter aux conditions de la vie et à varier avec elles, — les femmes d’Israël prennent par toute l’Europe, souvent avec exagération, les modes physiques et morales du pays où elles vivent, — sans perdre toutefois la silhouette et la saveur trouble, lourde, obsédante, de leur race. — Christophe en était :- frappé. Il rencontrait chez les Mannheim des tantes, des cousines, des amies de Judith. Si peu Allemandes que fussent certaines de ces figures aux yeux ardents et

rapprochés du nez, au nez rapproché de la Ve aux traits forts, au sang rouge sous la peau épaisse et À brune, si peu faites qu’elles semblassent presque toutes | pour être Allemandes, — toutes étaient plus Allemandes que de raison : c’était la même façon de parler, de | s’habiller, — parfois jusqu’à l’outrance. — Judith leur était de beaucoup supérieure à toutes; et la comparaison faisait ressortir ce qu’il y avait d’exceptionnel dans son | intelligence, ce qui dans sa personne était son œuvre. | Elle n’en avait pas moins la plupart des travers des autres. Beaucoup plus libre qu’elles — presque absolu- | ment libre — sur le terrain moral, elle ne l’était pas plus À qu’elles sur le terrain social; ou du moins, son intérêt pratique venait ici se substituer à sa raison libre. Elle croyait au monde, aux classes, aux préjugés, parce que, | tout compte fait, elle y trouvait son avantage. Elle avait beau railler l’esprit allemand : elle était attachée à la mode allemande. Elle sentait intelligemment la médio- | crité de tel artiste reconnu; mais elle ne laissait pas de

à le respecter, parce qu’il était reconnu; et si, personnellement, elle était en relations avec lui, elle l’admirait : car . sa vanité en était flattée. Elle aimait peu les œuvres de Brahms, et elle, le soupçonnait en secret d’être un artiste de second ordre; mais sa gloire lui en imposait; et, comme elle avait reçu cinq ou six lettres de lui, il en résultait pour elle avec évidence qu’il était le plus | grand musicien du temps. Elle n’avait aucun doute sur la valeur réelle de Christophe et sur la stupidité du premier lieutenant Detlev on Fleischer ; mais elle était plus flattée par la cour que celui-ci daignait faire à ses millions, que par l’amitié de Christophe : car un sot officier n’en est pas moins un homme d’une autre casté;

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et il est plus difficile à une Juive allemande qu’à une autre femme d’entrer dans cette caste. Quoiqu’elle ne fût pas dupe de ces niaiseries féodales, et qu’elle sût fort bien que si elle venait à épouser le premier lieute- $ nant Detlev von Fleischer, c’était elle qui lui ferait un grand honneur, elle s’évertuait à le conquérir; elle s’humiliait à faire les yeux doux à ce crétin et à flatter son amour-propre. La Juive orgueilleusé, et qui avait mille raisons de l’être, — la fille intelligente et dédaigneuse du banquier Mannheim aspirait à descendre, à faire comme la première venue de ces petites bourgeoises allemandes, qu’elle méprisait.

L’expérience fut courte. Christophe perdit ses illusions sur Judith presque aussi vite qu’il les avait 3 prises. Il faut rendre cette justice à Judith qu’elle ne fit rien pour qu’il les gardât. Du jour où une femme ’ de cette trempe vous a jugé, où elle s’est détachée de 1 vous, vous n’existez plus pour elle : elle ne vous voit ÿ plus, et elle ne se gêne pas davantage pour dévêtir son | âme devant vous, avec une tranquille impudeur, que F: pour se mettre toute nue devant son chien, son chat, À ou tel autre animal domestique. Christophe vit l’égoïsme de Judith, sa froideur, sa médiocrité de caractère. Il à n’avait pas eu le temps d’être pris à fond. Ce fut assez déjà pour le faire souffrir, pour lui donner une sorte de fièvre. Sans aimer Judith, il aimait ce qu’elle auraitpu être — ce qu’elle aurait dû être. Ses beaux yeux exer- Ÿ çaient sur lui une fascination douloureuse : il ne cessait (à plus de les voir, il ne pouvait les oublier; quoiqu’il sût maintenant l’âme morne, qui dormait au fond, il continuait de les voir, comme il voulait les voir, comme il les avait vus d’abord, C’était là une de ces hallucinations d’amour sans amour, qui tiennent tant de place dans les cœurs d’artistes, quand ils ne sont pas entièrement absorbés par leur œuvre. Une figure qui passe Ni. suffit à la leur donner; ils voient en elle toute la beauté ‘4 qui est en elle et qu’elle ignore elle-même, dont elle ne ne

se soucie pas. Et ils l’aiment d’autant plus qu’ils savent qu’elle ne s’en soucie pas. Ils l’aiment comme une belle chose qui va mourir, sans que personne ait su son prix, R ni même qu’elle vivait. 4 Peut-être s’abusait-il, et Judith Mannheim n’aurait-elle pu être rien de plus que ce qu’elle était. Mais Christophe, un instant, avait eu foi en elle; et le charme durait : il ne pouvait la juger d’une façon impartiale. Tout ce qu’elle avait de beau lui semblait n’être qu’à elle, être elle tout entière. Tout ce qu’elle avait de vulgaire, il le rejetait sur sa double race : la juive et l’allemande; et peut-être, en voulait-il plus à celle-ci qu’à celle-là, car il avait eu à en souffrir davantage. Comme il ne connaissait encore aucune autre nation, l’esprit | allemand était pour lui une sorte de bouc émissaire : il le chargeaït de tous les péchés du monde. La déception que lui causait Judith lui était une raison de plus de le combattre : il ne lui pardonnaït pas d’avoir brisé l’élan d’une telle âme. h Telle fut sa première rencontre avec Israël. Il en avait beaucoup espéré. Il avait espéré trouver dans cette race forte et à part des autres un allié dans sa lutte. Il perdit cet espoir. Avec la mobilité d’intuition passionnée, qui le faisait sauter d’un extrême à l’autre, il se persuada aussitôt que cette race était beau-

  • coup plus faible qu’on ne le disait, et beaucoup plus du dehors. Elle était faible de sa propre faiblesse et de toutes celles du monde, ramassées sur son chemin. Ce n’était pas encore là qu’il pouvait trouver le point - d’appui pour poser le levier de son art. Il risquait bien plutôt de s’engloutir avec elle dans le sable du désert.

Ayant vu le danger, et ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour le braver, il cessa brusquement d’aller é chez les Mannheim. Il fut invité plusieurs fois, et s’excusa, sans donner de raisons. Comme il avait montré jusque-là un empressement presque excessif à venir, un changement aussi soudain fut remarqué : on le mit sur le compte de son « originalité »; mais aucun des trois Mannheim ne douta que les beaux yeux de Judith n’y fussent pour quelque chose : ce fut un sujet Franz. Judith haussa les épaules, en disant que c’était une belle conquête; et elle pria sèchement son frère .. « de ne pas lui monter de bateau ». Mais elle ne négligea rien pour que Christophe revint. Elle lui écrivit,

sous prétexte d’un renseignement musical, que nul autre ne pouvait Ini fournir; et, à la fin de la lettre, elle faisait une allusion amicale à la rareté de ses visites et au plaisir qu’on aurait à le voir. Christophe répondit, donna le renseignement, prétexta ses oceupations, et ne parut pas. Ils se rencontraient parfois au théâtre. Christophe détournait obstinément les yeux de la loge des Mannheim; et il feignait de ne pas voir Judith, qui tenait prêt pour lui son plus charmant sourire. Elle n’insista pas. Comme elle ne tenait pas à lui,

elle trouva inconvenant que ce petit artiste Ini laissât faire tous les frais, en pure perte. S’il voulait revenir, il reviendrait. Sinon, — eh bien! on s’en passerait.

On s’en passa; et, en effet, son absence ne fit pas un grand vide aux soirées des Mannheim, Mais Judith, en dépit d’elle-même, garda rancune à Christophe. Elle trouvait naturel de ne pas se soucier de lui, quand il était là; et elle Ini permettait d’en témoigner du dé-

plaisir; mais que ce déplaisir allât jusqu’à rompre

_ toutes relations lui semblait d’un orgueil stupide et

. d’un cœur plus égoïste qu’épris. — Judith ne tolérait point chez les autres ses propres défauts.

Elle n’en suivit qu’avec plus d’attention tout ce que Christophe faisait et tout ce qu’il écrivait. Sans en avoir l’air, elle mettait volontiers son frère sur ce sujet; elle se faisait raconter ses conversations de la journée

_ avec Christophe; et elle ponctuait le récit d’observations ironiques et intelligentes, qui ne laissaient passer aucun trait ridicule et ruinaient peu à peu l’enthousiasme de Franz, sans qu’il s’en aperçût.

D’abord, tout avait été pour le mieux, à la Revue. Christophe n’avait pas encore pénétré la médiocrité de ses confrères; et eux, puisqu’il était des leurs, lui reconnaissaient du génie. Mannheim, qui l’avait découvert, répétait de tous côtés, sans avoir rien lu de lui, que Christophe était un critique admirable, qui s’était, jusque-là, trompé sur sa vocation, et que lui, Mannheim, la lui avait révélée. Ils annoncèrent ses articles à l’avance, en termes mystérieux, qui piquaient la curiosité; et sa première chronique fut, en eflet, dans l’atonie de la petite ville, comme une pierre qui tombe dans une mare aux canards. Elle était intitulée : Trop de musique!

— « Trop de musique, trop de boisson, trop de mangeaille! — écrivait Christophe. — On mange, on boit, on ouït, sans faim, sans soif, sans besoin, par habitude de goinfrerie. C’est un régime d’oie de Strasbourg. Ce peuple est malade de boulimie. Peu lui importe ce qu’on lui donne :’ Tristan ou le Trompeter von Säcking’en, Beethoven ou Mascagni, une fugue ou un pas redoublé, Adam, Bach, Puccini, Mozart, ou Marschner : il ne sait ‘4 pas ce qu’il mange; l’important, c’est qu’il mange. II

: n’y trouve même plus de plaisir, Voyez-le au concert. On parle de la gaieté allemande ! Ces gens-là ne savent

pas ce que c’est que la gaieté : ils sont toujours gais! Leur gaieté, comme leur tristesse, se répand en pluie : c’est de la joie en poussière; elle est atone et sans force. Ils resteraient pendant des heures à absorber en souriant vaguement des sons, des sons, des sons. Ils ne pensent à rien, ils ne sentent rien : ce sont des éponges. La véritable joie, ou la véritable douleur, — la force, — ne se distribue pas pendant des heures, comme la bière d’un tonneau. Elle vous prend à la gorge et vous terrasse; et on n’a plus envie, après, d’absorber encore quelque-chose : on a son compte !.…

« Trop de musique! Vous vous tuez et vous la tuez. « _ Que vous vous tuiez, cela vous regarde, je n’y peux rien. Mais pour la musique, — halte-là! Je ne permets pas que vous. avilissiez tout ce qu’il y a de beau au monde, en mettant dans le même panier les choses saintes et les ignominies, en donnant, comme vous le faites couramment, le prélude de Parsifal entre une fantaisie sur la Fille du Régiment et un quartett de saxophones, ou un adagio de Beethoven flanqué d’un air de cake walk et d’une ordure de Leoncavallo. Vous vous vantez d’être le grand peuple musical. Vous prétendez aimer la musique. Quelle musique aimezvous? Est-ce la bonne ou la mauvaise? Vous les applaudissez de même. A la fin, faites un choix! Qu’est-ce que vous voulez, au juste? Vous ne le savez pas vous-mêmes. Vous ne voulez pas le savoir : vous avez trop peur de | prendre parti, de vous compromettre. Au diable votre prudence! — Vous êtes au-dessus des partis, dites-vous ? : — Au-dessus : cela veut dire au-dessous… »

Et il leur citait les vers du vieux Gottfried Keller, le rude bourgeois de Zurich, — un des écrivains d’Alle113 ” é

magne qui lui étaient le plus chers par sa vigoureuse *. loyauté et son âpre saveur du terroir : à

| (« Qui se flatte avec de fières mines d’être au-dessus des 1 partis, celui-là bien plutôt reste incommensurablement

— « Ayez le courage d’être vrais, continuait-il. Ayez le courage d’être laids. Si vous aimez la mauvaise mu- | sique, dites-le franchement. Montrez-vous, voyez-vous |

  • tels que vous êtes. Débarhouillez-vous l’âme du fard | dégoûtant de tous vos compromis et de toutes vos équivoques. Lavez-la à grande eau. Depuis combien de temps n’avez-vous pas vu vos traits dans un miroir? Je m’en vais vous les montrer. Compositeurs, virtuoses, | chefs d’orchestre, chanteurs, et toi, cher public, vous saurez une bonne fois qui vous êtes. — Soyeztoutce que vous voudrez; mais, par tous les diables! soyez vrais ! Soyez vrais, dussent les artistes et l’art — dussé- je moi-même être le premier à en souffrir ! Si l’art et la vérité ne peuvent vivre ensemble, que l’art disparaisse !

La vérité, c’est la vie. La mort, c’est le mensonge. »

Cette déclamation juvénile, outrée, tout d’une pièce, | et d’assez mauvais goût, fit naturellement crier. Pour- | Lant, comme tout le monde était visé, mais comme aucun ne l’était d’une façon précise, personne n’eut garde de se reconnaître. Chacun d’ailleurs est, se croit, |

, ou se dit le meilleur ami de la vérité : il n’y avait donc | pas de risques qu’on attaquât les conclusions de l’article, |

On fut seulement choqué du ton général; on s’accordait

à le trouver peu convenable, surtout de la part d’un j

cèrent à s’agiter et protestèrent avec aigreur : ils pré-

voyaient que Christophe n’en resterait pas là. D’autres

se crurent plus habiles, en félicitant Christophe de son

acte de courage: ils n’étaient pas les moins inquiets sur

les prochains articles.

L’une et l’autre tactiques eurent même résultat. Christophe était lancé : rien ne pouvait l’arrêter; et, comme il l’avait promis, tout y passa : les auteurs et les interprètes.

Les premiers sabrés furent les Xapellmeister. Chris- ; tophe ne s’en tenait pas à des considérations générales sur l’art de diriger l’orchestre. IL nommait par leurs noms ses confrères de la ville ou des villes voisines; ou s’il ne les nommaiït point, les allusions étaient si claires, que nul ne s’y trompait. Chacun reconnaissait l’apathique chef d’orchestre des concerts de la cour, Alois von Werner, vieillard prudent, chargé d’honneurs, qui craignait tout, qui ménageait tout, qui avait peur de faire une observation à ses musiciens et suivait docilement les mouvements qu’ils prenaient, — qui ne hasardait rien sur ses programmes qui ne fût consacré par vingt ans de succès, ou, pour le moins, couvert par l’estampille officielle de quelque dignité académique. Christophe applaudissait ironiquement à ses hardiesses; il le félicitait d’avoir découvert Gade, Dvorak, ou Tschaikowsky; il s’extasiait sur l’immuable correction, l’égalité métronomique, le jeu éternellement fein-nuanciert (finement nuancé) de son orchestre; il proposait de lui orchestrer pour son prochain concert l’École de la Vélocité de Czerny; et il le conjurait de ne pas tant se fatiguer, de ne pas tant se passionner, de ménager sa pré- cieuse santé. — Ou c’étaient des cris d’indignation à

propos de la façon dont il avait conduit l’Héroïque de

— « Un canon! Un canon! Mitraillez-moi ces gens-là ! | .… Mais vous n’avez donc aucune idée de ce que c’est qu’un combat, la lutte contre la bêtise et la férocité

? humaines, — et la force qui les foule aux pieds, avec un rire de joie? — Et comment le sauriez-vous? C’est vous qu’elle combat! Tout l’héroïsme qui est en vous, vous le dépensez à écouter, ou à jouer sans bâiller l’Héroïque

de Beethoven, — (car cela vous ennuie… Avouez donc que cela vous ennuie, que vous en crevez d’ennui!) — . où à braver un courant d’air, tête nue et le dos courbé,

| sur le passage de quelque Sérénissime. »

Il n’avait pas assez de sarcasmes pour ces pontifes de | Conservatoires, interprétant les grands hommes du

— « Classique! ce mot dit tout. La libre passion, arrangée et expurgée à l’usage des écoles ! La vie, cette plaine immense balayée par les vents, — renfermée entre les quatre murs d’une cour de gymnase! Le rythme sauvage et fier d’un cœur frémissant, réduit au tic-tac de pendule d’une mesure à quatre temps qui va

tranquillement son petit bonhomme de chemin, clochant

du pied et s’appuyant imperturbablement sur la béquille du temps fort! Pour jouir de l’océan, vous auriez besoin de le mettre dans un bocal, avec des poissons rouges. Vous ne comprenez la vie, que quand vous l’avez tuée. »

S’il n’était pas tendre pour les « empailleurs », ainsi qu’il les nommait, il l’était moins encore pour les k écuyers de cirque de l’orchestre, pour les Xapellmeister | illustres qui venaient en tournée faire admirer leurs |

| ronds de bras et leurs mains fardées, ceux qui exer- çaient leur virtuosité sur le dos des grands maîtres, s’évertuaient à rendre méconnaissables les œuvres les plus connues, et faisaient des cabrioles à travers le cerceau de la Symphonie en ut mineur. Il les traitait de vieilles coquettes, de primadonnas de l’orchestre, de tziganes ct de danseurs de cordes. Les virtuoses lui fournissaient naturellement une riche matière. Il se récusait quand il avait à juger leurs séances de prestidigitation. Il disait que ces exercices de mécanique étaient du ressort du Conservatoire des Arts et Métiers, et que ce n’était pas une critique musicale, mais des graphiques enregistrant la durée, le nombre des notes, et l’énergie dépensée, qui pouvaient évaluer le mérite de ces travaux. Parfois, il mettait au défi un virtuose célèbre du piano, qui venait de surmonter, dans un concert de deux heures, les difficultés les plus formidables, le sourire sur les lèvres, et la mèche sur les yeux, — d’exécuter un andante enfantin de Mozart. — Certes, il ne méconnaissait point le plaisir de la difficulté vaincue. Lui aussi l’avait goûté : c’était pour lui une des joies de la vie. Mais n’en voir que le côté le plus matériel, et finir par y réduire tout l’hé- roïsme de l’art, lui paraissait grotesque et dégradant. Il ne pardonnaït pas aux « lions », ou aux « panthères du piano ». — Mais il n’était pas non plus très indulgent pour les braves pédants, célèbres en Allemagne, - qui, justement soucieux de ne point altérer le texte des ! maîtres, répriment avec soin tout élan de la pensée, et, comme E. d’Albert et H. de Bülow, quand ils disent une sonate passionnée, semblent toujours donner une leçon de diction.

1 Votil k Jean-Christophe

Les chanteurs eurent leur tour, Christophe en avait |

gros sur le cœur à leur dire de leur lourdeur barbare et À

de leur emphase de province. Ce n’était pas seulement le

souvenir de ses mésaventures récentes avec la dame en ÿ

bleu. C’était la rancune de tant de représentations, qui |

avaient été un supplice pour lui. On ne savait ce qui |

avait le plûs à y souflrir, des oreilles ou des yeux.

Encore Christophe ne pouvait-il avoir assez de termes | de comparaison pour se douter de la laïdeur de la mise

en scène, des costumes disgracieux, des couleurs qui | hurlaient. Il était seulement choqué par la vulgarité

des types, des gestes et des attitudes, par le jeu sans nature], par l’inaptitude des acteurs à revêtir des âmes étrangères, et par l’indifférence stupéfiante avec laquelle ils passaient d’un rôle à un autre, pourvu qu’il fat écrit à peu près dans le même registre de voix.

D’opulentes matrones, réjouies et rebondies, s’exhibaïent tour à tour en Ysolde et en Carmen. Amfortas jouait Figaro. — Mais ce qui, naturellement, était le plus sensible à Christophe, c’était la laideur du chant, surtout dans les œuvres classiques dont la beauté mélodique est un élément essentiel. On ne savait plus chanter en Allemagne la parfaite musique de la fin du dix-huitième siècle : on ne s’en donnaït plus la peine. Le

style net et pur de Gluck et de Mozart, qui semble, | comme celui de Goethe, tout baigné de la lumière italienne, — ce style qui commence à s’altérer déjà, à « devenir vibrant et papillotant avec Weber, — ce style | ridiculisé par les lourdes caricatures de l’auteur du Crociato, — avait été anéanti par le triomphe de Wagner.

Le vol sauvage des Walkyries aux cris stridents avait à

passé sur le ciel de la Grèce. Les lourdes nuées d”Odin

étouffaient la lumière. Nul ne songeait plus maintenant à chanter la musique : on chantait les poèmes. On faisait bon marché des laïdeurs et des négligences de détail, des fausses notes même, sous prétexte que seul, l’ensemble de l’œuvre, la pensée importait….

— « La pensée ! Parlons-en.Comme si vous la compreniez!… Mais que vous la compreniez, ou non, respectez s’il vous plaît la forme qu’elle s’est choisie. Avant tout, que la musique soit et reste de la musique! »

Au reste, ce grand souci que les artistes allemands prétendaient avoir de l’expression et de la pensée pro- : fonde était, selon Christophe, une bonne plaisanterie. De l’expression ? De la pensée ? Oui, ils en mettaient partout, — partout, également. Ils eussent trouvé de la pensée dans un chausson de laine, aussi bien — pas plus, pas moins, — que dans une statue de MichelAnge. Ils jouaient avec la même énergie n’importe qui, n’importe quoi. Au fond, chez la plupart, l’essentiel de la musique était — prétendait-il — le volume du son, le bruit musical. Le plaisir de chanter, si puissant en Allemagne, était en quelque sorte un plaisir de gymnastique vocale. Il s’agissait de se bien gonfler d’air et de le rejeter avec vigueur, fort, longtemps, et en mesure. — Et il décernait à telle grande chanteuse, en guise de compliment, un brevet de bonne santé.

Il ne se contentait pas d’étriller les artistes. Il enjambaït la rampe, et rossait le public, qui assistait, bouche bée, à ces exécutions. Le public, ahuri, ne savait pas ” s’il devait rire ou se fâcher. Il avait tous les droits de crier à l’injustice : il avait pris bien garde de ne se

mêler à aucune bataille d’art; il se tenait prudemment en dehors de toute question brûlante; et, de peur de se

© tromper, il applandissait tout. Et voici que € aristoph po | Jui faisait un crime d’applaudir!.… D’applaudir les mé- chantes œuvres? — C’eût été déjà fort! Mais Christophe allait plus loin : ce qu’il lui reprochait le plus d’applaudir, c’étaient les grandes œuvres : — « Farceurs, leur disait-il, vous voudriez faire croire que vous avez tant d’enthousiasme que cela? Allons 4 donc! ne vous donnez pas tant de peine! Vous prouvez justement le contraire de ce que vous voulez prouver. . À Applaudissez, si vous voulez, les œuvres ou les pages, e qui, dans quelque mesure, appellent l’applaudissement. ; Applaudissez les conclusions bruyantes, qui ont été faites, comme disait Mozart, « pour les longues oreiïlles ». } Là, donnez-vous en à cœur joie : les braiments sont pré- 4 vus; ils font partie du concert. — Mais après la Missa Solemnis de Beethoven! Malheureux!… C’est le Jugement Dernier, vous venez de voir se dérouler le Gloria q affolant, comme une tempête sur l’océan, vous avez vu à passer la trombe d’une volonté athlétique et forcenée, qui s’arrête, se brise, se retient aux nuées, cramponnée des deux poings au-dessus de l’abîme, et se lançant de nouveau dans l’espace, à toute volée. La ra- 1 fale hurle et se tord. Et c’est, au plus fort de l’ouragan, 1 une brusque modulation, un miroitement de ton qui troue les ténèbres du ciel et tombe sur la mer livide, ! comme une plaque de lumière. C’est la fin : le vol ; furieux de l’ange exterminateur s’arrête net, les ailes À , clouées par trois coups” d’éclairs. Tout bourdonne et FN tout tremble encore autour de vous. L’œil ivre regarde fixement devant soi. Le cœur palpite, le souflle s’arrête, ; les membres sont paralysés… Et à peine la dernière
note a-t-elle résonné que vous êtes déjà gais et réjouis, À

vous criez, vous riez, vous critiquez, vous applaudissez!.… Mais vous n’avez rien vu, rien entendu, rien senti, rien compris, rien, rien, absolument rien! Les souffrances d’un artiste sont pour vous un spectacle. Vous jugez finement peintes les larmes d’agonie d’un Beethoven. Vous crieriez : « Bis! » à la Crucifixion. Une grande âme se débat, toute sa vie, dans la douleur, pour divertir, pendant une heure, votre badauderie!.… »

Ainsi, il commentait, sans s’en douter, la grande ” parole de Goethe; mais il n’avait pas encore atteint à sa hautaine sérénité :

« Le peuple se fait un jeu du sublime. S’il le voyait tel qu’il est, il n’aurait pas la force d’en soutenir

S’il en fût resté là! — Mais, emporté par son élan, il dépassa le public et s’en alla tomber, comme un boulet de canon, dans le sanctuaire, le tabernacle, le refuge inviolable de la médiocrité : — la Critique. Il bombarda ses confrères. L’un d’eux s’était permis d’attaquer le mieux doué des compositeurs vivants, le représentant le plus avancé de la nouvelle école, Hassler, auteur de symphonies à programme, à vrai dire assez extrava-

gantes, mais pleines de génie. Christophe qui, — on s’en souvient peut-être, — lui avait été présenté, quand il était enfant, gardait toujours pour lui une tendresse } secrète, en reconnaissance de l’enthousiasme et de l’émotion qu’il avait eus jadis. Voir un critique stupide, dont il savait l’ignorance, faire la leçon à un homme de cette taille, et le rappeler à l’ordre et aux bons principes, le mit hors de lui :

— « L’ordre ! L’ordre ! — s’écria-t-il — vous ne connaissez pas d’autre ordre que celui de la police. Le

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génie ne se laisse pas mener dans les chemins battus. Il crée l’ordre, et érige sa volonté en loi. »

Après cette orgueilleuse déclaration, il saisit lé malen- À contreux critique, et, relevant toutes les âneries qu’il | avait écrites depuis un certain temps, il lui administra une correction magistrale.

La critique tout entière sentit l’affront. Jusque-là, elle s’était tenue à l’écart du combat. Ils ne se souciaient

_ point de risquer des rebuffades : ils. connaissaient Christophe, ils savaient sa compétence, et ils savaient aussi qu’il n’était pas patient. Tout au plus, certains d’entre eux avaient-ils exprimé discrètement le regret qu’un compositeur aussi bien doué se fourvoyât dans un métier, qui n’était pas le sien, Quelle que fût leur opinion (quand ils en avaient une), et si blessés qu’ils fussent par celle de Christophe, ils respectaient en lui leur propre privilège de pouvoir tout critiquer sans être eux-mêmes critiqués. Mais quand ils virent Christophe rompre brutalement la convention tacite qui les liait, ils reconnurent en lui aussitôt un ennemi de l’ordre public. D’un commun accord, il leur sembla révoltant qu’un tout jeune homme se permit de manquer de respect aux gloires nationales; et ils commencèrent contre lui une campagne acharnée. Ce ne furent pas de longs articles, des discussions suivies ; — (ils ne s’aventuraient pas volontiers sur ce terrain avec un adversaire mieux armé qu’eux : encore qu’un journaliste ait la faculté spéciale de pouvoir discuter, sans tenir compte des arguments de son adversaire, et même sans les avoir lus); — mais une longe expérience leur avait démontré | que, le lecteur d’un journal étant toujours de l’avis de | son journal, c’était affaiblir son crédit auprès de lui que |

faire même semblant de discuter : il fallait affirmer, ou mieux encore, nier. — (La négation a une force double de l’affirmation; c’est une conséquence directe de la loi de la pesanteur : il est plus facile de faire tomber une pierre, que de la lancer en l’air.) — Ils s’en tinrent, donc, de préférence, à un système de petites notes perfides, ironiques et injurieuses, se répétant chaque jour, en bonne place, avec une obstination inlassable. Elles livraient au ridicule l’insolent Christophe, sans le nommer toujours, mais en le désignant d’une façon transparente. Elles déformaient ses paroles, de manière à les rendre absurdes ; elles racontaient de lui des anecdotes, dont le point de départ était vrai, parfois, mais ; dont le reste était un tissu de mensonges, habilement calculés pour le brouiller avec toute la ville, et, plus encore, avec la cour; elles s’attaquaient même à sa personne physique, à ses traits, à sa toilette, dont elles traçaient une caricature, qui finissait par paraître res-

.

Tout cela eût été assez indifférent aux amis de Christophe, si leur Revue n’avait aussi reçu des horions

dans la bataille. A la vérité, c’était plutôt en guise .

d’avertissement; on ne cherchait pas à l’engager à fond dans la querelle, on visait bien plutôt à la séparer de Christophe : on s’étonnait qu’elle compromit ainsi son ‘ bon renom, et on laissait entendre que si elle n’y avisait point, on serait contraint, quelque regret qu’on en eût, de s’en prendre également au reste de la rédaction. Un Adolf Mai et Mannheim, mit l”émoi dans le guêpier. Mannheim ne fit qu’en rire : il pensait que cela ferait enrager son père, ses oncles, ses cousins, et son innombrable famille, qui s’arrogeaient le droit de surveiller tout ce qu’il faisait et de s’en scandaliser., Mais Adolf Mai le prit fort au sérieux, et il reprocha à Christophe de compromettre la Revue. Christophe l’envoya promener. Les autres, n’ayant pas été atteints, trouvaient plutôt plaisant que Mai, qui pontifiait avec eux, écopât à leur place. Waldhaus en ressentit une jouissance secrète : il dit qu’il n’y avait pas de combat sans quelques têtes cassées. Naturellement, il entendait bien que ce ne serait point la sienne; il se croyait à l’abri

; des coups, par sa situation de famille et par ses rela- |

tions ; et il ne voyait pas de mal à ce que les Juifs, ses

alliés, fussent un peu houspillés. Ehrenfeld et Golden- |

ring, indemnes jusque-là, ne se fussent pas troublés de quelques attaques : ils étaient capables de répondre. Ce qui leur était beaucoup plus sensible, c’était l’obstination avec laquelle Christophe s’acharnaït à les mettre mal avec tous leurs amis, et surtout avec leurs amies. Aux premiers articles, ils avaient beaucoup ri et trouvé la farce bonne : ils admiraient la vigueur de Christophe à casser les carreaux; ils croyaient qu’il suffirait d’un mot pour tempérer son ardeur combative, pour détourner au moins ses coups de ceux et de celles qu’ils lui ee désigneraient. — Point. Christophe n’écoutait rien : il n’avait égard à aucune recommandation, et il continuait,

. comme un enragé. Si on le laissait faire, il n’y aurait plus moyen de vivre dans le pays. Déjà, leurs petites amies, éplorées et furieuses, étaient venues leur faire des scènes, à la Revue. Ils usèrent toute leur diplomatie à persuader Christophe d’atténuer au moïns certaines de ses appréciations : Christophe ne changea rien. Ils se fâchèrent : Christophe se fâcha; mais il ne changea rien. Waldhaus, diverti par l’émoi de ses amis, qui ne le touchait en rien, prit le parti de Christophe, pour les faire enrager. Peut-être était-il d’ailleurs plus capable qu’eux d’apprécier la généreuse extravagance de Christophe, qui se jetait tête baissée contre tous, sans se réserver aucun chemin de retraite, aucun refuge pour l’avenir. Quant à Mannheim, il s’amusait royalement du charivari : ce lui semblait une bonne farce d’avoir introduit ce fou parmi ces gens rangés, et il se tordait de rire, aussi bien des coups que Christophe assénait, que de ceux qu’il recevait. Bien qu’il commençât à croire, sous l’influence de sa sœur, que Christophe était décidément un peu timbré, il ne l’en aimait que mieux : —

(il avait besoin de trouver un peu ridicules ceux qui lui étaient sympathiques.) — Il continua done, avec Waldhaus, à soutenir Christophe contre les autres. | Comme il ne manquait pas de sens pratique, malgré tous ses efforts pour se donner l’illusion du contraire, il eut très justement l’idée qu’il serait avantageux pour son ami d’allier sa cause avec celle du parti musical le plus avancé du pays. I y avait dans la ville, comme dans la plupart des LL villes allemandes, un Wag’ner-Verein, qui représentait les idées neuves contre le clan conservateur. — Et certes, on ne courait plus grand risque à défendre les idées de Wagner, quand sa gloire était partout reconnue et ses œuvres inscrites au répertoire de tous les Opéras d’Allemagne. Cependant, sa victoire était plutôt imposée par la force que consentie librement; et, au fond du cœur, la majorité restait obstinément conservatrice, surtout dans les petites villes, comme celle-ci, demeurée un peu à l’écart des grands courants modernes et fière d’un antique renom. Plus que partout ailleurs, régnait là cette méfiance, innée au peuple allemand, contre toute nouveauté, cette sorte de paresse à sentir quelque chose de vrai et de fort qui n’eût pas été ruminé déjà par plusieurs générations. On s’en apercevait, à la mauvaise grâce avec laquelle étaient accueillies, — sinon les œuvres de Wagner, qu’on n’osait plus discuter, — toutes les œuvres nouvelles inspirées de l’esprit wagnérien. Aussi, les Wagner-Vereine auraient-ils eu une tâche assez utile à remplir, s’ils avaient pris à cœur de défendre partout les forces jeunes et originales de l’art, Ils le firent parfois, et Bruckner, ou Hugo Wolf, trouvèrent dans certains d’entre eux leurs meilleurs alliés. Mais

trop souvent l’égoïsme du maître pesait sur ses disciples ; et, de même que Bayreuth ne servait qu’à la glorification monstrueuse d’un seul, les filiales de Bayreuth étaient de petites églises, où l’on disait éternellement la

  • messe en l’honneur du seul Dieu. Tout au plus, admet- ; tait-on dans les chapelles latérales les disciples fidèles, qui appliquaient à la lettre les doctrines sacrées, et adoraient, prosternés la face dans la poussière, la Divinité unique, aux multiples visages : musique, poésie, drame, et métaphysique.

C’était précisément le cas du Wagner-Verein de la ville. — Cependant, il y mettait des formes; il cherchaïit volontiers à enrôler les jeunes gens de talent, qui semblaient pouvoir lui être utiles; et, depuis longtemps, il guettait Christophe. II lui avait fait faire discrètement des avances, auxquelles Christophe n’avait pas pris garde, parce qu’il n’éprouvait aucunement le besoin de s’associer avec qui que ce fût; il ne comprenait pas quelle nécessité poussait tous ses compatriotes à se grouper toujours comme des troupeaux, à ne pouvoir rien faire seuls : ni chanter, ni se promener, ni boire. Il avait l’aversion de tout Vereinswesen. Mais, à tout prendre, il était mieux disposé pour un Wagner-Verein que pour tout autre Verein : c’était au moins un pré- texte à de beaux concerts; et bien qu’il ne partageñt pas toutes les idées des Wagnériens sur l’art, il en était plus près que des autres groupements musicaux. Il pouvait, semblait-il, trouver un terrain d’entente avec un parti, qui se montrait aussi injuste que lui pour Brahms et les « Brahmines ». Il se laissa donc pré- senter. Mannheim fut l’intermédiaire. Sans être musi- } cien, il faisait partie du Wagner-Verein : il connaissait

tout le monde. — Le comité de direction n’avait pas manqué de suivre la campagne, que Christophe menait Ÿ dans la Revue. Certaines exécutions qu’il avait faites dans le camp opposé lui avaient paru témoigner d’une poigne vigoureuse, qu’il serait bon d’avoir à son ser- 1 vice. Christophe avait bien aussi décoché quelques 4 pointes irrespectueuses contre l’idole sainte; mais on É

  • avait préféré fermer les yeux là-dessus; — et, peut- être, ces premières attaques, assez inoffensives encore, n’avaient-elles pas été étrangères, sans que l’on en convint, à la hâte que l’on avait d’accaparer Christophe, ! avant qu’il eût le temps de se prononcer davantage. | On vint très aimablement lui demander la permission . d’exécuter quelques-unes de ses mélodies à un des pro- 1 chains concerts de l’Association. Christophe, flatté, accepta : il vint au Wagner-Verein; et, poussé par | Mannheim, il finit par s’y laisser inscrire. A la tête du Wagner-Verein étaient alors deux J hommes, dont l’un jouissait d’une certaine notoriété | comme écrivain, et l’autre comme chef d’orchestre. Û Tous deux avaient en Wagner une foi mahométane. Le premier, Josias Kling, avait fait un Dictionnaire de Wagner, — Wagner-Lexikon, — permettant de savoir, à la minute, la pensée du maître de omni re scibili : ç’avait été la grande œuvre de sa vie. Il eût été capable J d’en réciter des chapitres entiers à table, comme les j bourgeois de province française récitaient des chants de la Pucelle. I publiait aussi dans les Bayreuther Blätter des articles sur Wagner et l’esprit Aryen. Il va de soi que Wagner était pour lui le type du pur Aryen, dont la race allemande était restée le refuge inviolable contre les influences corruptrices du Sémitisme latin, et

spécialement français. Il proclamait la défaite définitive de l’impur esprit français. Il n’en continuait pas moins, chaque jour, âprement le combat, comme si l’éternel ennemi était toujours menaçant. Il ne reconnaissait qu’un seul grand homme en France : le comte de Gobineau. Kling était un petit vieillard, tout petit, très poli, et rougissant comme une demoiselle. — L’autre P pilier du Wagner-Verein, Erich Lauber, avait été directeur d’une fabrique chimique, jusqu’à quarante ans; puis il avait tout planté là, pour se faire chef d’orchestre. Il y était parvenu à force de volonté, et parce qu’il était très riche. Il était un fanatique de Bayreuth : on contait qu’il y était allé à pied, de Munich, en sandales de pèlerin. C’était une chose curieuse que cet homme qui avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, fait différents métiers, et montré partout une personnalité énergique, fût devenu en musique un mouton de Panurge; toute son originalité s’était dépensée là à être un peu plus stupide que les autres. Trop peu sûr de lui-même en musique pour se fier à son sentiment personnel, il suivait servilement les interprétations que donnaient de Wagner les Xapellmeister et les artistes patentés par Bayreuth. Il eût voulu faire reproduire jusqu’aux moindres détails de la mise en scène et des costumes multicolores, qui ravissaient le goût pué- ril et barbare de la petite cour de Wahnfried. Il était de l’espèce de ce fanatique de Michel-Ange, qui reproduisait dans ses copies jusqu’aux fissures de la muraille et aux moisissures, qui, s’étant introduites dans l’œuvre sacrée, étaient devenues, de ce fait, elles-mêmes sacrées. Christophe ne devait pas goûter beaucoup ces deux personnages. Mais ils étaient hommes du monde, et

affables, assez instruits tous deux ; et la conversation de
Lauber ne laissait pas d’être intéressante, quand on le | mettait sur un autre sujet que la musique. C’était | d’ailleurs un braque; et les braques ne déplaisaient pas trop à Christophe : ils le changeaïent un peu de Passommante banalité des gens raisonnables. Il ne savait | pas encore qu’il n’y a rien de plus assommant qu’un homme qui déraisonne, et que l’originalité est encore plus rare chez ceux qu’on nomme, bien à tort, des « originaux », que dans le reste du troupeau. Car ces « originaux » sont de simples maniaques, dont la pensée est réduite à des mouvements d”horlogerie.

Josias Kling et Lauber, désireux de gagner Christophe,,se montrèrent d’abord pleins d’égards pour lui. Kling lui consacra un article élogieux, et Lauber s’appliqua à suivre toutes ses indications pour ses œuvres qu’il dirigea à un concert de la Société. Christophe en fut touché. Malheureusement, l’effet de ces prévenances lui fut gâté par l’inintelligence de ceux qui les lui faisaient. Il n’avait pas la faculté de se faire illusion sur les gens, parce qu’ils l’admiraient. Il était exigeant, Il avait la prétention qu’on ne l’admirât point pour le contraire de ce qu’il était ; et il n’était pas loïn de regarder comme des ennemis ceux qui étaient ses amis, par erreur. Aussi, il ne sut aucun gré à Kling de voir en lui un disciple de Wagner, et de chercher des rapprochements entre des phrases de ses Lieder et des passages de la Tétralogie, qui n’avaient rien de commun ensemble que vertaines notes de la gamme. Et il n’eut aucun plaisir à entendre une de ses œuvres encastrée — côte à côte avec un pastiche sans valeur d’un scholar wagnérien — entre deux blocs énormes de drames wagnériens,

Il ne tarda pas à étouffer dans cette petite chapelle. C’était un autre Conservatoire, aussi étroit que les vieux Conservatoires, et plus intolérant, parce qu’il était plus nouveau venu dans l’art. Christophe commença à perdre ses illusions sur la valeur absolue d’une forme d’art ou de pensée. Jusque-là, il avait cru que les grandes idées portent partout avec elles leur lumière. Ii s’apercevait à présent que les idées avaient beau changer, les hommes restaient les mêmes; et, en définitive, rien ne comptait que les hommes : les idées étäient ce qu’ils étaient. S’ils étaient nés médiocres et serviles, le génie même se faisait médiocre, en passant par leurs âmes, et le cri d’affranchissement du héros brisant ses fers devenait l’acte de servitude des géné- rations à venir. — Christophe ne put se tenir d’exprimer ses sentiments. Il ne laissa point passer une occasion de dauber sur le fétichisme en art. Il déclarait qu’il ne fallait plus d’idoles, plus de classiques, d’aucune sorte, et que seul avait le droit de s’appeler l’héritier de esprit de Wagner celui qui était capable de fouler aux pieds Wagner pour marcher droit devant lui, en regardant toujours en avant et jamais en arrière, — celui qui . avait le courage de laisser mourir ce qui doit mourir, et de se maintenir en communion ardente avec la vie. La sottise de Kling rendait Christophe agressif. Il relevait les fautes ou les ridicules qu’il trouvait chez Wagner. Les Wagnériens ne manquèrent pas de lui attribuer une jalousie grotesque à l’égard de leur dieu. Christophe, de son côté, ne doutait point que ces mêmes gens qui exaltaient Wagner, depuis qu’il était mort, n’eussent été des premiers à l’étrangler quand il était vivant : — en quoi il leur faisait tort. Un Kling et

un Lauber avaient eu, eux aussi, leur heure d’illumina-

tion; ils avaient été de l’avant, il y avait quelque vingt

| ans; puis, comme la plupart des gens, ils avaient campé

là. L’homme a si peu de force, qu’à la première montée | il s’arrête époumonné; bien peu ont assez de souflle

pour continuer leur route. ; ; L’attitude de Christophe lui aliéna promptement ses nouveaux amis. Leur sympathie était un marché : pour

qu’ils fussent avec lui, il fallait qu’il fût avec eux; et il | était trop évident que Christophe ne céderait rien de lui-même : il ne se laissait pas enrôler. On lui battit

froid. Les éloges qu’il se refusait à décerner aux dieux et petits dieux, estampillés par le clan, lui furent refusés. On montra moins d’empressement à accueillir ses œuvres; et certains commencèrent à protester de voir son nom trop souvent sur les programmes. On se moquait de lui derrière son dos, et la critique allait son train; Kling et Lauber, en laissant dire, semblaient s’y associer, On se fût bien gardé pourtant de rompre avec Christophe : d’abord parce que les cerveaux rhénans se plaisent aux solutions mixtes, aux solutions qui n’en sont point, et qui ont le privilège de prolonger indéfiniment une situation ambiguë; ensuite parce qu’on espé-

rait bien, malgré tout, finir par faire de lui ce qu’on

voulait, sinon par persuasion, du moins par lassitude. |

Mais Christophe ne leur en laissa pas le temps.

Quand il croyait sentir qu’un homme avait, au fond, de |

l’antipathie pour lui,, mais qu’il n’en voulait pas con- |

venir et qu’il cherchait à se faire illusion, afin de rester

en bons termes avec lui, il n’avait pas de cesse qu’il l

n’eûl réussi à lui prouver qu’il était son ennemi. Après

une soirée au Wagner-Verein, où il s’était heurté àun

mur d’hostilité hypocrite, il n’y tint plus et envoya à Lauber sa démission sans phrases. Lauber n’y comprit rien; et Mannheim accourut chez Christophe, pour tâcher de tout arranger. Dès les premiers mots, Christophe éclata :

— Non, non, non, et non! Ne me parle plus de ces êtres. Je ne veux plus les voir… Je ne peux plus, je ne peux plus… J’ai un dégoût effroyable des hommes; il m’est presque impossible d’en regarder un en face.

  • Mannheim riait de tout son cœur. Il pensait beaucoup moins à calmer l’exaltation de Christophe qu’à s’en donner le spectacle :

— Je sais bien qu’ils ne sont pas beaux, dit-il; mais ce n’est pas d’aujourd’hui : que s’est-il donc passé de nouveau ?

— Rien du tout. C’est moi qui en ai assez… Oui, ris, moquüe-toi de moi : c’est entendu, je suis fou. Les gens prudents agissent d’après les lois de la logique et de la saine raison. Je ne suis pas ainsi; je suis un homme qui n’agit que d’après ses impulsions. Quand une certaine quantité d’électricité s’est accumulée en moi, il faut , qu’elle se décharge, coûte que coûte; et tant pis pour les autres, s’il leur en cuit! Et tant pis pour moi ! Je ne suis pas fait pour vivre en société. Désormais, je ne veux plus appartenir qu’à moi.

— Tu n’as pourtant pas la prétention de te passer de tout le monde? dit Mannheim. Tu ne peux pas faire jouer ta musique, à toi tout seul. Tu as besoin de chanteurs, de chanteuses, d’un orchestre, d’un chef d’orchestre, d’un public, d’une claque.

à Mais le dernier mot le fit bondir : : { — Une claque! Tu n’as pas honte? “ne — Ne parlons pas de claque payée, — (quoique ce soit, à vrai dire, le seul moyen qu’on ait encore trouvé pour révéler au public le mérite d’une œuvre.) — Mais il faut toujours une claque : la claque, c’est la pétite coterie de l’auteur, dûment stylée par lui; chaque auteur a la sienne : c’est à cela que les amis sont bons. — Je ne veux pas d’amis! L — Alors, tu seras sifMé. — Je veux être sifflé! Mannheim était aux anges. — Tu n’auras même’pas ce plaisir longtemps. On ne te jouera pas. ” | ’ — Eh bien, soit! Crois-tu donc que je tienne à devenir un homme célèbre? Oui, j’étais en train de tendre à toute force à ce but… Non-sens! Folie! Imbécillité!… Comme si la satisfaction de l’orgueil le plus vulgaire était une compensation aux sacrifices de toute sorte — concessions ignobles — qui sont le prix de la gloire !.… Que dix mille diables m’emportent, si de semblables soucis me travaillent encore le cerveau! Plus rien de tout cela! Jesne veux rien avoir à faire avec le public et la publicité. La publicité est une infâme canaiïlle, Je veux être un homme privé, et vivre pour moi et pour ceux que j’aime… — C’est cela, dit Mannheim, ironique. Il faut prendre un métier, Pourquoi ne ferais-tu pas aussi des souliers? — Ah! si j’étais un savetier comme l’incomparable Sachs! s’écria Christophe. Comme ma vie s’arrangerait | joyeusement! Savetier, les jours de la semaine, —

musiélen, le dimanche, et seulement dans l’intimité, | pour ma joie et pour celle d’une paire d’amis! Ce serait une existence! — Suis-je un fou, pour sacrifier mon temps et ma peine au magnifique plaisir d’être en proie aux jugements des imbéciles? Est-ce qu’il n’est pas beaucoup mieux et plus beau d’être aimé et compris de quelques braves gens, qu’entendu, critiquaillé, ou flagorné par des milliers d’idiots?..… Le diable de l’orgueil et du désir de la gloire ne me prendra plus ‘aux cheveux : tu peux t’en fier à moi!

— Assurément, dit Mannheim.

— Dans une heure, il dira le contraire. 1

— Alors, n’est-ce pas, j’arrange les choses avec le

Christophe leva les bras :

— C’est bien la peine que je m’époumonne, depuis une heure, à te crier le contraire! Je te dis que je n’y remettrai plus jamais les pieds! J’ai en horreur tous ces Wagner-Vereine, tous ces Vereine, tous ces parcs à moutons, qui ont besoin de se serrer les uns contre les autres, afin de bêler ensemble. Va leur dire de ma part à ces moutons : je suis un loup, j’ai des dents, je ne suis pas fait pour paître !

— C’est bon, c’est bon, on leur dira, fit Mannheim, s’en allant, enchanté de sa matinée. Il pensait:

— Il est fou, fou, fou à lier.

Sa sœur, à qui il s”empressa de raconter l’entretien, haussa les épaules, et dit : ï

— Fou? Il voudrait bien le faire croire !.. Il est stupide, et d’un orgueil ridicule…

Cependant, Christophe continuait sa campagne enragée dans la revue de Waldhaus. Ce n’était pas qu’il y trouvât plaisir : la critique l’assommait, et il était sur le point d’envoyer tout au diable. Mais il s’entêtait, | parce qu’on s’évertuait à lui fermer la bouche : il ne voulait pas avoir l’air de céder. Waldhaus commençait à s’inquiéter. Aussi longtemps qu’il était resté indemne au milieu des coups, il avait assisté à la mêlée avec le flegme d’un dieu de l”Olympe. Mais, depuis quelques semaines, les autres journaux

  • semblaient perdre conscience du caractère inviolable de sa personne; ils s’étaient mis à l’attaquer dans son amour-propre d’auteur, avec une rare méchanceté, où Waldhaus eût pu reconnaître, s’il avait été plus fin, la griffe d’un ami. C’était en effet à l’instigation sournoise de Ehrenfeld et de Goldenring que ces attaques avaient lieu: ils ne voyaient plus que ce moyen pour le décider à mettre fin aux polémiques de Christophe. Ils voyaient juste. Waldhaus, sur-le-champ, déclara que Christophe commençait à l’agacer; et il cessa de le soutenir. Toute , la Revue s’ingénia dès lors à le faire taire. Mais allez donc museler un chien en train de dévorer sa proie! Tout ce qu’on lui disait ne faisait que l’exciter davantage. Il les appelait capons, et il déclarait qu’il dirait 4 | tôut — tout ce qu’il avait le devoir de dire. S’ils vou- h laient le mettre à la porte, libre à eux! Toute la ville |

| saurait qu’ils étaient aussi couards que les autres; mais lui, ne s’en irait pas de lui-même. Ils se regardaient, consternés, reprochant aigrement à Mannheim le cadeau qu’il leur avait fait, en leur amenant ce fou. Mannheim, toujours riant, se fit fort de mater Christophe, à lui tout seul; et il paria que, dès son prochain article, Christophe mettrait de l’eau dans son vin. Ils restèrent incrédules; mais l’événement à prouva que Mannheim ne s’était pas trop vanté. L’article suivant de Christophe, sans être un modèle de courtoisie, ne contenait plus aucune remarque désobligeante pour qui que ce fût. Le moyen de Mannheim était bien simple ; tous s’étonnèrent ensuite de n’y avoir pas songé plus tôt : Christophe ne relisait jamais ce qu’il écrivait dans la Revue; et c’était à peine s’il lisait les épreuves de ses articles, très vite et fort mal. Adolf Mai lui avait fait plus d’une fois des observations aigresdouces à ce sujet : il disait qu’une faute d’impression déshonore une Revue; et Christophe, qui ne regardait , Pas la critique tout à fait comme un art, répondait que celui dont il disait du mal le, comprendrait toujours assez. Mannheim profita de l’occasion : il dit que Christophe avait raison, que la correction d’épreuves était un ; métier de prote; et il offrit de l’en décharger. Christophe fut près de se confondre en remerciements; mais tous lui dirent, d’un commun accord, que cet arran-

Ÿ gement leur rendait service, en évitant à la Revue une perte de temps. Christophe abandonna donc ses épreuves à Mannheim, en le priant de les bien corriger. Mannheim n’y manqua point : ce fut un jeu pour lui. D’abord, il ne se risqua prudemment qu’à atténuer quelques termes, à laisser tomber çà et là quelques épi-

thètes malgracieuses. Enhardi par le succès, il poussa plus loin ses expériences : il commença à remanier les phrases et le sens ; il déployait à cet exercice une vraie virtuosité. Tout l’art consistait, en conservant le gros de la phrase et son allure caractéristique, à lui faire dire exactement le contraire de ce que Christophe avait voulu dire. Mannheim se donnait plus de mal pour défi- |

  • gurer les articles de Christophe, qu’il n’en aurait eu à en écrire lui-même; jamais il n’avait tant travaillé de sa | vie. Mais il jouissait du résultat : certains musiciens, que Christophe poursuivait jusque-là de ses sarcasmes, étaient stupéfaits de le voir s’adoucir peu à peu et finir par célébrer leurs louanges. La Revue était dans la joie. Mannheim lui donnait lecture de ses élucubrations. : C’étaient des éclats de rire. Ehrenfeld et Goldenring |

— Attention! tu vas trop loin! |

— Il n’y a pas de danger, répondait Mannheïm. |

Et il continuait de plus belle.

Christophe ne s’apercevait de rien. Il venait à la . Revue, déposait sa copie et ne s’en inquiétait plus. Quel-

quefois, il lui arrivait de prendre Mannheim à part:

— Cette fois, je leur ai dit leur fait, à ces canailles,

— Eh bien, qu’est-ce que tu en penses?

— Terrible! mon cher, il n’en reste plus rien! d

— Qu’est-ce que tu crois qu’ils diront?

— Ah! ce sera un beau vacarme !

Mais il n’y avait pas de vacarme du tout, Au | contraire, les visages s’éclairaient autour de Christophe; des gens qu’il exécrait le saluaient dans la rue.

Une fois, il arriva à la Revue, inquiet et renfrogné; et, jetant sur la table une carte de visite, il demanda :

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

C’était la carte d’un musicien qu’il venait d’éreinter : « Avec tous ses remerciements. »

— Il fait de l’ironie. é

Christophe fut soulagé :

— Ouf! dit-il, j’avais peur que mon article ne lui eût fait plaisir.

— Il est furieux, dit Ehrenfeld; mais il ne veut pas en avoir l’air : il fait l’homme supérieur, il raille.

— Il raille?.. Cochon! fit Christophe, de nouveau indigné. Je vais lui faire un autre article. Rira bien qui rira le dernier!

— Non, non, dit Waldhaus, inquiet. Je ne crois point qu’il se moque. C’est de l’humilité. Il est un bon chrétien : on le frappe sur une joue, il tend l’autre.

  • — Encore mieux! dit Christophe. Ah! le lâche! Il la veut, il aura sa fessée!

Waldhaus voulait s’interposer. Mais les autres

— Laisse donc… disait Mannheim.

— Après tout… faisait Waldhaus, subitement rassuré. — Un peu plus, un peu moins!

Christophe s’en allait. Les compères se livraient à des gambades et des rires de démence. Quand ils étaient un peu apaisés, Waldhaus disait à Mannheim :

— Tout de même, il s’en est fallu de peu… Fais attention, je te prie. Tu vas nous faire pincer.

— Bah! disait Mannheim. Nous avons encore de beaux jours devant nous… Et puis, je lui fais des amis.

Tandis que la Revue de Waldhaus rendait à Christophe le mauvais service de lui faire sentir d’une façon outrée les défauts de la musique allemande, et de s’exagérer beaucoup ce qui le séparait de ses compa- 1

triotes, — il apprenait aussi, par ses amis d’un jour, à connaître un peu la littérature contemporaine en Allemagne; et il la jugeait avec le même emporte

‘Il avait vécu jusque-là tout à fait en dehors du mouvement littéraire. Son éducation était restée fort incomplète : il n’y avait point de livres à la maison, hors quelques ouvrages dépareillés, épaves de la biblio- * thèque du grand-père, et une liasse de petits volumes d’une collection populaire à vingt pfennig, que Chris-

‘ tophe achetait au hasard, qu’il emportait dans ses promenades, et qu’il semait de ci, de là. Depuis les jours lointains chez madame de Kerich, qui lui avait révélé Schiller, Goethe et Shakespeare, il n’avait pas été dirigé dans ses lectures; et il allait à l’aventure. Il avait économisé sou par sou pour s’acheter une belle édition de \

| Shakespeare — l’homme du monde qu’il aimait le mieux. Quelques pièces de Kleist et de Hebel, qu’il avait eu occasion de voir jouer, avaient exercé sur lui

une fascination, dont il se défendait. En somme, il en était resté aux grands classiques allemands, — à quel- …

ques exceptions près, comme Keller, dont un hasard lui avait fait connaître quelques pages, et qui lui était _ devenu aussitôt un vieil ami. — D’ailleurs, il avait peu de temps pour lire. Il ne sortait guère de sa musique; et la musique est presque toujours en retard sur les autres arts : car son domaine est dans les profondeurs de l’âme, où, comme au fond des mers, se propage tardivement l’ébranlement des tempêtes qui passent à la Aussi, lui, qui se croyait d’esprit assez avancé parmi les musiciens, fut-il fort surpris de voir que ses idées étaient depuis longtemps monnaie courante, et même un peu usée, dans la littérature, — particulièrement au théâtre, qui avait pour lui, comme pour la plupart de ses compatriotes, un attrait tout spécial. Le réalisme n’avait pas seulement été atteint, il était dépassé. — On était alors dans cette période de lassitude intellectuelle, qui suivit le bref et ardent élan de la Freie Bühne de Berlin. Toutes les sympathies de Christophe, aussitôt qu’il le connut, allèrent à ce mouvement, qui s’accordait avec sa foi dans la nature et sa soif de vérité, avec ses sentiments actuels de révolte contre l’idéalisme mensonger, contre le succès d’un Wildenbruch, Schiller patenté de la Sieges Allee. Il se jeta avidement sur * les livres que lui prêta Mannheim; et il fut d’abord

  • saisi par l’accent de vérité, si nouveau pour lui, qui retentissait dans les pièces de Halbe, de Schlaf, de Hirschfeld, surtout de Hauptmann. Certaines scènes de ce dernier, certains dialogues, certains silences, et l’atmosphère crépusculaire où baignent les âmes et les choses, lui causaient une émotion inexprimable.

Mais à mesure qu’il avançait dans ses lectures, il j E. sentait un malaise, une gêne, une irritation croissante. 1 Calme et morne, l’atmosphère décolorée s’amassait 4

ÿ autour de lui, comme un brouillard opaque. Silencieuse, subtile, tenace, elle s’incrustait en lui; elle pénétrait par tous ses pores. Une Stimmung écrasante envelop- | pait l’âme comme une chape de plomb, l’aveuglait, d l”étouffait. Une hantise perpétuelle pesait sur tous ces | êtres, — une sorte d’envoûtement. Tous succombaient sous le faix d’une hérédité de malheur ou de vices : alcoolisme, névrose, lyÿpémanie, sadisme; tous avaient ; l”obsession de cette hérédité, et nul n’osait résister. Comme une des grandes épidémies du moyen-âge qui dévoraient des nations, toutes les maladies de la volonté s’étaient abattues sur eux…

Le manque de volonté : la maladie héréditaire en é Allemagne ! Les plus grands n’y avaient point échappé,

— le plus grand de tous, le divin Goethe lui-même, le clair génie de l’incertitude, qui tira un merveilleux parti k de son indécision universelle : ce fleuve immense, qui roulait toutes les eaux de la terre, et où le monde entier sesreflétait, avait fini par se perdre dans le sable, — comme le Rhin.

Ce mal de la volonté, que la Prusse, au cours du

. siècle, avait traité victorieusement par le fer, reparaissait maintenant plus aigu que jamais. Qn eût dit que toute la force de la nation s’était dépensée en deux ou trois êtres prodigieux, un Bismarck, un Wagner, et | qu’après cette formidable éruption de rocs et de laves | bouillantes, il ne restât plus assez de feu sous l’écorce distendue et refroidie de l’Allemagne. Dans cette Alle- | magne-Hamlet, combien de fois la tension gigantesque à

des énergies ne cache-t-elle pas des âmes vagues, des volontés sans racines profondes, des intelligences mal accoutumées à l’action et tout près, constamment, de sombrer dans le vertige! La littérature nouvelle dé- voilait sans pudeur ce mal profond de l’âme. Tous les héros de ces poètes étaient comme celui de Jean-Paul, l’homme qui avait trois âmes et pas une volonté.

— La volonté ! La volonté !.. gémissait l’un d’entre eux. On a beau vouloir et vouloir encore et vouloir cent fois, cela ne change rien à rien, les choses vont comme par le passé… Dieu! la volonté! la volonté!

C’étaient des êtres atomistiques, des molécules d’êtres, des âmes émiettées, incertaines, contradictoires, amorphes et fondantes, comme des méduses. Elles ne réagissaient point. Tout au plus si elles se débattaient contre l’asphyxie, avec de petits cris, comme dans un cauchemar… Que de ratés, de vies perdues, de faillites, d’agonies, de suicides !… — Quoi! Tous, des vaincus d’avance ? Pas un qui osât engager la lutte avec cette « Nature », dont ils ne parlaient qu’avec un effroi enfantin? — Comme si une puissante volonté n’était pas, elle aussi, la « Nature », et comme s’il n’était pas possible de l’entraîner, de l’armer, de la dresser à la bataille et à la victoire !.…

Hérédité ! Hérédité! Ils n’avaient que ce mot à la

bouche. Ils répétaient avec pédantisme cette science de pacotille, qu’ils avaient apprise de Zola et d’Ibsen, qui l’avaient apprise d’on ne sait quels manuels, et qui, dans l’enthousiasme de leur savoir nouveau, comme le autres ce qu’ils ne comprenaient pas eux-mêmes. Semblablés à ces ignorants, qui, lorsqu’ils feuillettent un

dictionnaire de médecine, se découvrent toutes les mala FF dies, ils étaient devenus des maniaques de l’hérédité; ils passaient leur temps à se tâter, à découvrir en eux et chez les autres les tares héréditaires. Cette obsession | les minait : ils voyaient des Revenants partout; ils PAM étaient des Revenants ; ils avaient peur de se marier, de ‘4 vivre. Ces lâches en arrivaient parfois, dans leur honteuse panique, à perdre tout sentiment humain : comme le triste héros de Hauptmann, Alfred Loth, quand ils voyaient souffrir les êtres qui leur étaient le plus chers, quand ils les soupçonnaient d’être atteints par l’épidémie | héréditaire, ils les abandonnaient ainsi que des pestiférés; 4 L volontiers, ils les eussent murés, comme au moyen-âge, de peur de la contagion. On ne savait ce qui était le plus répugnant de leur lâcheté, ou de leur féroce égoïsme. — Christophe qui, lui aussi, était un Revenant, | s’indignait contre ces gredins, qui, non contents d’être vils et de fuir dans la bataille, faisaient tout pour accabler ceux qui luttent bravement contre leur hérédité. Lui, qui sentait gronder au fond de lui l’alcoolisme paternel et les obscures folies, les hallucinations et les brutalités de ses ancêtres flamands, il connaissait, lui aussi, les bêtes de proie héréditaires : elles le guettaient, À elles lui faisaient escorte, la langue pendante et les - crocs aiguisés; il entendait leur souflle derrière son dos; il savait que s’il trébuchait, elles se jetteraient sur lui. — Mais il ne trébucherait pas! Et le sentiment du dan- “! ger, au lieu de l’accabler, dilatait ses forces, et lui causait une exaltation héroïque. Ces pleutres au contraire, prostrés d’épouvante, ke étaient comme un troupeau à l’abattoir, qui attend N qu’on l’assomme. — Et pourtant, c’étaient là les meil-

. leurs entre tous, les plus sincères : ils avaient voulu sortir du mensonge, ils avaient percé à jour l’hypocrisie des institutions sociales et des âmes pharisiennes. Mais, par une sorte de fatalité, il semblait qu’entre tous les Allemands, ces champions de la vérité fussent les plus faibles et les plus maladifs. Les hommes d’action étaient ailleurs. Ils avaient mieux à faire. Ils forgeaient

D’ailleurs même chez cette « plus jeune Allemagne » (Jüngstdeutschland), éprise d’un idéal de vérité nouveau, comme le vieux fond de la race reparaissait toujours sous le badigeon ! Brusquement, on retrouvait, en dépit d’eux, la sentimentalité germanique, une Geheimnissthuerei, des allures énigmatiques et mélodramatiques, des enfantillages romantiques et mystiques, un romanesque de petites filles, une manie de confessions sentimentales. Toujours des âmes nostalgiques, languissantes, solitaires, de faux grands hommes incompris, des femmes fatales, des Dames de la mer. Et toujours, ce fond bourbeux, ces sables mouvants, cette brume des cœurs, « le gris sur gris du Nord », l’intolé- rable ennui. — « Avant le lever du soleil », s’intitulait la première œuvre du réalisme allemand. Le soleil ne s’était jamais levé. Comme chantait un de leurs

(« Le ciel est gris. La mer est grise. Le cœur est

Et naturellement, la belle cause de la vérité en art avait été aussitôt compromise par ses défenseurs débiles. b Combien peu d’âmes avaient été capables de la supporter longtemps! Même les chefs du mouvement, les réalistes sincères, si peu nombreux, — trois ou quatre, tout au plus, — avaient fléchi sous le poids trop lourd de la vérité. Ils se laissaient retomber, par lassitude, dans l’ancienne convention; ils en venaient à des compromis. Et c’était maintenant une réaction de l’idéalisme le plus faux, un néo-idéalisme de littérateurs blasés, ÿ qui n’avaient même plus l’excuse de puiser aux sources à vives de la nation, qui trouvaient plus de saveur aux boissons étrangères ou rares, et mêlaient bizarre- 1 ment, pour réveiller leur soif, Maeterlink et Nietzsche, | Ibsen et d’Annunzio, Verlaine et Oscar Wilde. Ils se disaient des Dionysiens, émancipés des apparences. Cela leur donnait beau jeu pour tourner le dos à la vie et divaguer à leur aise. Afin que rien ne vint troubler leur vision de somnambules, ils décrivaient le monde, les yeux fermés. Ils craignaient de rencontrer le regard de la Gorgone. — la face éblouissante de la réalité. Ils s’efforçaient de tendre entre elle et leur pensée, (comme | l’un d’entre eux avait proposé de le faire au théâtre, entre la scène et la salle), un velum de gaze transpa- | rente, qui atténuût le spectacle et reculât dans un loin- | tain inoflensif et truqué la redoutable vie. Le grand public assistait à ces volte-face du goût, avec une | quiétude parfaite : rien ne parvenait à l’étonner; tout k lui était bon : le naturalisme, le symbolisme, les clas- 4 siques, les romantiques, les juiveries irrespectueuses,

les flagorneries officielles, les vaudevilles, les pièces à 4 thèse, les polissonneries françaises; il voulait tout ce

, qu’on voulait, et suivait, avec une complaisance inalté- rable et uniforme, toutes les sautes saugrenues des pensées qui pensaient pour lui :

— « Voyez-vous ce nuage là-bas qui a la forme d’un

— Par la messe, on dirait que c’est un chameau,

— Je le prendrais pour une belette.

— Oui, oui, il est tourné tout à fait comme une

— Ou comme une baleine ?

— Tout à fait comme une baleine. »

Et parmi ceux qui avaient prophétisé un réveil de la nation, plus d’un déclarait amèrement qu’ils s’étaient trompés, que la bataille était perdue, perdue sans restriction, que le mensonge, la bêtise, la routine, avaient vaincu. Le soir était retombé, et il n’y avait pas eu de jour. Quelques rayons d’un soleil pâle au milieu du brouillard, — et, de nouveau, le crépuscule, la trouble lueur des flambeaux vacillants, les ombres incertaines et baroques qui passent sur le mur, sans y laisser de trace. Comme une torche tordue par le vent, le

_ fantôme dément du grand Nietzsche s’agitait dans le souterrain sans air et sans lumière, creusant, fouillant sa mine, criant que le jour était proche, que l’aurore commençait à luire, et s’enfonçant, pour la chercher, avec des éclats de rire frénétiques, dans les entrailles de la nuit. Toute la caverne était illuminée par ses reflets rougeâtres qui dansaient. Et puis, un vent gla-

cial avait soufilé la torche; et tout s’était éteint. — O |

Christophe fuyait la mine et la nuit étouffante. Il avait hâte de retourner dans le clair monde, et de revoir les choses belles que porte le ciel… .… le cose belle che porta il ciel.