Jean-Christophe. IV. La révolte. 2. L'enlisement
paraissant seize fois par an _ 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
PA) Nous avons publié dans nos éditions antérieures et
it dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si 18)
_ grand nombre de documents, de textes formant dos- 74 el si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, : a romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un 4 si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo- « Ke sophie; et ces documents, renseignements, textes, pl hi HE dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, “M VA d’histoire et de philosophie étaient si considérables se à nf que nous ne pouvons pas songer à en donner ici C0 He l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a “AT K aru dans les. cinq premières séries des cahiers, il
a suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André k 4 Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor- Hi. 2y bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- El : ‘é ment; on recevra en retour le catalogue analytique QU nt sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. ol À Ce catalogue a été justement établi pour donner, CRE autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, 5e = À une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- ji € À rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé M (le dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur. ATOS % place, les références demandées. Ô QU, 1 Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier AE Et très épais de XI1+-408 pages très denses, marqué cinq HR
francs; ce cahier comptait comme premier cahier de à 4 sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le ; 14 1 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième AN F _ série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 (FEU
- s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- AS Fe __ vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la É me 1 _ série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs 4 $ 3 ._ à toute personne qui nous en fait la demande. AS: _ Pour la septième série, année ouvrière 1905-1906, et PR …. en attendant que paraiïsse le catalogue analytique som- su É maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, on #5 n » peut consulter, — provisoirement, — la petite table a
- analytique très sommaire que nous en avons établie et Ru 1 | que nous avons publiée en fin du premier cahier de la HR #4 Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer 7202
- dans notre premier catalogue analytique sommaire, con- ‘Aie 4 sulter le petit index alphabétique provisoire que nous Fr C0 …. avons établi automatiquement de ce catalogue analy- mue _ tique sommaire dans l’index total de nos éditions anté- We ; 3 _ rieures et de nos sept premières séries, même premier JF … cahier de la huitième série. VA
AVR aux Cahiers de la Quinzaine LE 4 e à Le présent petit index donne automati- : NOR <% quement pour tout volume et pour tout ‘eu ee Ho a) le numéro d’ordre de ce cahier dans Dan 4 le classement général de nos collections 5 L ve ‘14 complètes, le numéro d’ordre de la série À hi. he: capitales de romain et le numéro d’ordre É Pare du cahier lui-même, dans la série ainsi Me: nur FR déterminée, en chiffres arabes, de sorte F4 4 que V-17 par exemple doit évidemment se 4 pu EU:* lire dix-septième cahier de la cinquième Ur . UN faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son h 5 4 défaut, la date du cahier même; 4:11 Ne d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos } ke ol É: ; éditions antérieures et pour nos cinq pre- r ME 0 mières séries, la page du catalogue ana- ee 10 lytique sommaire où ce cahier se trouve É GR _ Romain Rolland, — Aërt, — trois actes, — premier août JA ‘5 ‘4 __ 1898, un volume en voie d’épuisement.. sept francs 2 PA _ tobre 1899, un volume en voie d’épuisement… : Ce el #3 — — Danton, —trois actes, — (I-6, Jeudi 7 février 1901, je ne ni: K un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les col : Pig complètes de la deuxième série… 29 LR
Le A Romain Rolland, — une introduction à une Lettre inédite HU a de Tolstoi, adressée à Romain Rolland (9, samedi à à — — Le 14 juillet, action populaire, — trois actes, — 0 15 — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, avecle . en masque de Beethoven ([V-10, samedi 27 janvier 1903, un on cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les collec A M tions complètes de la quatrième série … 206 NA HA — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, — 40 4 deuxième édition, sans le masque (IV-10,, mardi 22 sep ni — — Le temps viendra, — trois actes (V-14, mardi À A — — le Théâtre du Peuple (V-4, mardi 24 novembre FA rie . 1903, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans ji Go les collections complètes de la cinquième série … 9277 + #4 À Ke — — — — le même sous couverture Fischbacher, OO « VS quelques exemplaires … trois francs cinquante … US — — Jean-Christophe. — X. — L’aube (V-9, mardi 2 fé à M je prier I904…sie…:. trois francs Cinquante LS19 PSS fa .: — — Jean-Christophe. — I. — L’aube, — édition Ollen- 40 ‘g dorff, en vente à la librairie des cahiers..:… 21 ï ÿ — — Jean-Christophe. — IL. — Le matin; la mort de. 1l Jean-Michel; Otto; Minna (V-10, mardi 16 février 1904 … C4 Das — — Jean-Christophe. — I. — Le matin, — édition DT L à Olleñdorff, en vente à la librairie des cahiers … la trois francs cinquante 4
NS _ Romain Rolland, —Jean-Christophe. —TIL. — l’adolescent; es “y la maison Euler ; Sabine; Ada (VI-8, mardi 10 janvier 1905, a ne ‘ AK” _ — — Jean-Christophe. — I. — l’adolescent, — édition Pur ‘4 _ Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers… MAR “1 _ — — Vies des hommes illustres, — la vie de Miche. — — Vies des hommes illustres, — la vie de Michel- En si Ange, — IL. — l’abdication (VIII-2, mardi 16 octobre 1906… LT ‘ie — — Jean-Christophe. — IV. — la révolte. — 1 —
Lee Il a été tiré de ce cahier treize exemplaires sur ‘4 ” swhatman ainsi distribués : ‘4 nee | remier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; î HA deuxième exemplaire de souche, exemplaire de lad-
on ministrateur; 4 troisième exemplaire de souche, exemplaire de lim- { Ie dix exemplaires d’abonnement, numérotés de 1 à 10 # S Tous nos exemplaires sur whalman sont numérotés & 13 à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos è (8 tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse- à di ! stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires
(l sur whatman en dehors de l’abonnement: l’abonnement $ a sur whatman à cette huitième série est de Cent francs Ÿ à pour tous pays. 5
U ; Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, ; ‘ en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon- He +4 è derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- fl | seurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième h
/ Note du gérant. — De ce petit index il résulte que Jean-Christophe se compose présentement de quatre
Le premier livre, Yaube, formait le neuvième cahier
ü de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier se
4 Le deuxième livre, le matin, formait le dixième cahier
« 4 de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier se
4 Le troisième livre, l’adolescent, formait le huitième
ë cahier de la sixième série; marqué trois francs cin-
4 quante, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs cin-
ki Il ne nous reste aujourd’hui qu’un petit nombre de ces
a trois cahiers et les personnes qui ne les ont pas feront
là bien de nous les demander immédiatement; ces trois
3 cahiers ne seront pas réimprimés ; aussitôt qu’ils seront
64 venus en voie d’épuisement, ce qui ne saurait plus tar-
hi der, nous les porterons au prix de douze francs l’un
Le Jusqu’à leur entier épuisement: à dater du jour où ils
seront complètement épuisés, ils ne seront plus mis en
4 vente que dans nos collections complètes de nos cin-
E quième et sixième séries, jusqu’à ce que ces séries ellesni” mêmes viennent en voie d’épuisement puis soient complèss ; tement épuisées. Alors ils ne seront forcément plus mis
Fe en vente du tout.
AU sixième cahier | de la huitième série
s 2 A dater du jour’où ces trois cahiers seront portés aux Re prix d’épuisement, nous ne mettrons plus en vente pour BE. “4 ke l’usage courant que des exemplaires de l’édition Ollen
\l Le quatrième livre, la révolte, se compose de trois
D: parties qui feront respectivement trois cahiers.
1 ue . Première partie de ce quatrième livre : Sables mou- 18 \ 20 vanis; cette partie formait le quatrième cahier de la # 1 ï huitième série, un cahier blanc de 160 pages, marqué a: : À Deuxième partie de ce quatrième livre : l’enlisement ; À di c’est le présent cahier, sixième cahier de la huitième k 10 série, un cahier blanc d’environ 144 pages, marqué si pale Troisième partie de ce quatrième livre : la délivrance, se
Ch un cahier à paraître dans cette huitième série, qui sera . A SE Pour avoir les quatre premiers livres de Jean-Chrisdl tophe, il suffit d’envoyer un mandat de dix-neuf francs À 1 cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des 4l : cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, fl ul cinquième arrondissement. On recevra par le retour | ri les quatre cahiers indiqués ci-dessus formant les trois M:
|!” premie “s livres et la première partie du quatrième . _ le présent cahier formant la deuxième partie du Ve +24 et l’on recevra le jour même de sa publication : ii 108 …_ Le dernier cahier formant la troisième et dernière ER _ partie de ce quatrième livre. ? LT He: le gérant ES _ sent cahier, deuxième partie du quatrième livre, fait Ste
… suite à la pagination du cahier rappelé ci-dessus, pre- … mière partie de ce quatrième livre. Pages 57, 64, 140, a BE
… quise trouvent par conséquent dans cette première FA Fe … Hebbel, au lieu de Hebel. C’est le grand Hebbel qui est # ui F4 notre homme, Friedrich Hebbel, Yauteur de Judith et FT M le plus puissant dramaturge allemand du dix-neuvième ui je PM Siècle, avec Henri de Kleist, et non l’autre, Johann RO ’ je _ Peter Hebel, le poète dialectal bien connu des environs F4,
| APASERS l’enlisemen ee
Christophe en était là de ses expériences un peu à désabusées sur l’Allemagne, quand vint à passer dans a
; la ville une troupe de comédiens français. Il serait plus 4 juste de dire : un troupeau; car, suivant l’habitude, je / c’était un ramassis de pauvres diables, pêchés on ne F . savait où, et de jeunes acteurs inconnus, trop heureux à de se laisser exploiter, pourvu qu’on les fit jouer. F
Tous ensemble étaient attelés au chariot d’une comé- SF dienne illustre et âgée, qui faisait une tournée en Alle- cu.
‘4 magne, et, de passage dans la petite capitale, y venait ; ;
$ A la Revue de Waldhaus, on en faisait grand bruit. WE É
É Mannheim et ses amis étaient au courant de la vie #4
ÿ littéraire et mondaine de Paris, ou ils prétendaient
À l’être; ils s’en répétaient les potins, cueillis dans les Ge
4 journaux des boulevards, et plus ou moins bien com As
à pris : ils représentaient l’esprit français en Allemagne. à
É C’était enlever à Christophe le désir de le connaître Rio
ne davantage. Mannheim l’assommait avec ses éloges F2
3 de Paris. Il y avait été plusieurs fois; il avait là une 1}
4 tous les pays d’Europe; et, partout, elle avait pris la Men F
“ nationalité et l’aspect du pays: cette tribu d’Abraham A
Ÿ comptait un baronnet anglais, un sénateur de Belgique, $ É
j un ministre français, un député au Reichstag, et un val
comte du pape; et tous, bien qu’unis et respectueux de L.
la souche commune dont ils étaient sortis, étaient sin- r cèrement Anglais, Belges, Français, Allemands, ou # papalins : car leur orgueil ne doutait point que le pays 1 qu’ils avaient adopté ne fût le premier de tous. Mannheim | était le seul, par paradoxe, qui s’amusât à préférer tous :4 les pays dont il n’était point. Il parlait donc souvent de F Paris, et avec enthousiasme; mais comme il n’en disait à que des extravagances, et que, pour faire l’éloge des Parisiens, il les représentait comme des espèces de |
toqués, paillards et braiïllards, qui passaient leur temps
à faire la noce et des révolutions, sans jamais se prendre 1
au sérieux, Christophe était peu attiré par « la byzan- k
tine et décadente république d’outre-Vosges ». De bonne L
foi, il imaginait un peu Paris, comme le représentait une | gravure naïve, qu’il avait vue en tête d’un livre récem- | ment paru dans une collection d’art allemande : au pre- À
| mier plan, le Diable de Notre-Dame, accroupi au dessus À
des toits de la ville, avec cette légende : LH « Insatiable vampire l’éternelle Luxure ,
Sur la grande Cité convoite sa pâture. » $ ?
En bon Allemand, il avait le mépris des Velches ë débauchés, et de leur littérature, dont il ne connaissait è
| guère que quelques bouffonneries égrillardes, l’Aiglon, ï Madame Sans-Géne, et des chansons de café-concert. { Le snobisme de la petite ville, où les gens les plus notoirement incapables de s’intéresser à l’art s’em- 4 pressèrent d’aller s’inscrire bruyamment au bureau de “ location, le jeta dans une affectation d’indifférence , dédaigneuse pour la grande cabotine. Il protesta qu’il x ne ferait pas un pas pour aller l’entendre. Il lui était # d’autant plus facile de tenir sa promesse que les places ‘4
Ë étaient à un prix excessif, qu’il n’avait pas les moyens ï de donner. Le répertoire, que la troupe française transportait en Allemagne, comprenait deux ou trois pièces classiques; mais il était composé, en majeure partie, de ces niaiseries, qui sont par excellence l’article parisien pour l’exportation : car il n’y a rien de plus international que la médiocrité. Christophe connaissait la Tosca, qui devait être le premier spectacle de la comé- : dienne en tournées; il l’avait entendue en traduction, parée de toutes les grâces légères que peut donner une A troupe de petit théâtre rhénan à une œuvre française; ; et il se disait bien aise, avec un rire goguenard, en voyant ses amis partir pour le théâtre, de n’être pas { forcé d’aller la réentendre. Il n’en suivit pas moins d’une oreille attentive, sans avoir l’air d’écouter, les , récits enthousiastes de la soirée qu’ils firent, le lende- 1 main : il enrageait de s’être enlevé jusqu’au droit de contredire, en ayant refusé de voir ce dont tout le monde parlait. < Le second spectacle annoncé devait être une traduc- | tion française d’Hamlet. Christophe n’avait jamais | laissé une occasion de voir une pièce de Shakespeare. | | Shakespeare était pour lui, au même titre que Beetho- Ÿ ven, une source inépuisable de vie. Hamlet lui avait été a. particulièrement cher dans la période de troubles et de doutes tumultueux qu’il venait de traverser. Malgré la j crainte qu’il avait de se revoir dans ce miroir magique, il était fasciné par lui; et il tournait autour des affiches 4 du théâtre, sans s’avouer qu’il brûlait d’envie d’aller prendre une place. Mais il était si entêté, qu’après ce LS qu’il avait dit à ses amis, il n’en voulait pas démordre; ;
nn Jean-Christophe l’UE AE ve et il fût resté chez lui, ce soir-là, comme le précédent, si, A1 . (de 4 ne l’avait mis en présence de Mannheim. 10 we ! Mannheim l’attrapa par le bras, et lui raconta d’un ul air furieux, mais sans cesser de gouailler, qu’une vieille à se Ÿ bête de parente, une sœur de son père, venait de tom- 4
x ber inopinément chez eux avec toute sa smala, et qu’ils 1 Fa 3 étaient forcés de rester à la maison, pour les recevoir.
È Il avait essayé de s’esquiver; mais son père n’entendait 4 ni pas raillerie sur les questions d’étiquette familiale et ! rl d’égards que l’on doit aux ancêtres ; et comme il devait 3 à À ménager son père, en ce moment, à cause d’une carotte 1 0 qu’il se proposait de lui tirer, il avait fallu céder, et 0 a renoncer à la représentation. 14 1 % — Vous aviez vos billets? demanda Christophe. | 4 Rate — Parbleu! une loge excellente; et, pour comble, il 4 ni s faut que je l’aille porter — (et j’y vais, de ce pas) — à * A ce crétin de Grünebaum, l’associé de papa, pour qu’il hi si RE s’y pavane avec la femme Grünebaum et leur dinde de ‘4 ‘ fille. C’est gai! Je cherche au moins quelque chose à de. os leur dire de très désagréable. Mais cela leur est bien 3 à PA égal, pourvu que je leur apporte des billets, — quoi- L Va qu’ils aimeraient encore mieux que ces billets fussent 4 Ve 1 s’arrêta brusquement, la bouche ouverte, regardant ‘4 ù — Oh!… Mais voilà… Voilà ce qu’il me faut! 4 4 : — Christophe, tu vas au théâtre? À di — Si fait, Tu vas au théâtre. C’est un service que je % fo te demande. Tu ne peux pas refuser. à 4
0 Christophe ne comprenait pas : 4
s — En voilà! fit Mannheim, triomphant, en lui fourrant NA
de force le billet dans la main. < à
| — Tu es fou, dit Christophe. Et la commission de ton Au
— Il sera dans une colère! fit-il.
‘ Il s’essuya les yeux, et conclut : ]
ne — Je le taperai demain matin, au saut du lit, avant ae
k qu’il sache encore rien. ñ n:
‘à — Je ne peux pas accepter, — dit Christophe, — sa- N
14 chant que cela lui serait désagréable. }
regarde pas. é
Ë. Christophe avait déplié le billet : |
; — Et que veux-tu que je fasse d’une loge de quatre À
4 .. — Tout ce que tu voudras. Tu dormiras au fond, tu Ç
ÿ danseras, si tu veux. Amènes-y des femmes. Tu en as à
bien quelques-unes? Au besoin, on peut t’en prêter. 5
Christophe tendit le billet à Mannheim : LUS
à — Non, décidément. Reprends-le. Gi nr — Jamais de la vie, fit Mannheim, en reculant de 30 M - quelques pas. Je ne peux pas te forcer à y aller, si cela ÿ ‘1 ‘4 jeter au feu, ou même, homme vertueux, de le porter J ÿ U, aux Grünebaum. Cela ne me regarde plus. Bonsoir! 4 de rue, son billet à la main. Bi | 5 Christophe était assez embarrassé. Il se disait bien < Fa qu’il serait convenable de porter les places aux Grüne- ;
baum; mais cette idée ne l’enthousiasmait point. Il | 1 rentra, indécis; et, quand il s’avisa de regarder l’heure, L il vit qu’il n’avait plus que le temps de s’habiller pour { ; aller au théâtre. Il eût été tout de même trop sot de 4 | laisser perdre le billet. Il proposa à sa mère de | l’emmener. Mais Louisa déclara qu’elle aimait bien mieux aller se coucher. Il partit. Au fond, il avait un ; plaisir d’enfant, à l’idée de sa soirée. Une seule chose l’ennuyait : c’était d’avoir ce plaisir, seul. Il n’avait | aucun remords, à l’égard du père Mannheim, ou des Î Grünebaum, dont il prenaït la loge; mais il en avait ; vis-à-vis de ceux qui auraient pu la partager avec lui. Î Il pensait combien cela auraït fait de joie à des jeunes À gens, comme lui; et il lui était pénible de ne pas la leur 4 faire. Il cherchaït dans sa tête, et ne voyait pas à qui il | pourrait offrir son billet. D’ailleurs, il était tard, il à Comme il entrait au théâtre, il passa près du guichet fermé, où un écriteau marquait qu’il ne restait plus une seule place au bureau. Parmi les gens qui s’en retournaient, dépités, il remarqua une jeune fille, qui ne pouvait se décider à sortir, et regardait ceux qui entraient, : d’un air d’envie. Elle était mise très simplement, en noir, pas très grande, la figure amincie, l’air délicat; ! et, sur le moment, il ne remarqua pas si elle était laide ou jolie. Il avait passé devant elle; il s’arrêta un moment, se retourna, et, sans prendre le temps de réflé- — Vous n’avez pas trouvé de place, mademoiselle ? | demanda-t-il, à brûle-pourpoint. | | Elle rougit, et dit, avec un accent étranger :
| — J’ai une loge, dont je ne sais que faire. Voulez- F0 54 vous en profiter avec moi? #8 is Elle rougit plus fort, et remercia, en s’excusant de ne #6 1 pouvoir accepter. Christophe, gêné par son refus, A Ÿ s’excusa de son côté, et essaya d’insister; mais il ne Vs si réussit pas à la persuader, bien qu’il fût évident qu’elle il 8 en mourait d’envie. Il était très perplexe. Il se décida CR D: — Écoutez, il y a un moyen de tout arranger, dit-il: à À prenez le billet. Moi, je n’y tiens pas, j’ai déjà vu cela. À 18 — (I se vantait.) — Cela vous fera plus plaisir qu’à 4 D moi. Prenez, c’est de bon cœur, Bet. : 4 La jeune fille fut si touchée de l’offre, et de la façon à . cordiale dont elle était faite, que les larmes lui en TE 2 montèrent presque aux yeux. Elle balbutia, avec recon- Un: ‘% naissance, que jamais elle ne voudrait l’en priver. Ne ; b. — Eh bien, alors, venez, dit-il, en souriant. he. ‘4 Il avait l’air si bon et si franc ‘elle se sentit ” ‘ honteuse de lui avoir refusé; et elle dit, un peu To
une Ils entrèrent. La loge des Mannheim était une loge de f. _ face, largement ouverte : impossible de s’y dissimuler, ‘4 ne si on l’eût voulu. Il est inutile de dire que leur entrée ne ; À \ passa pas inaperçue. Christophe fit placer la jeune fille 4 à K au premier rang, et resta un peu en arrière, pour ne pas ‘4 JANTE la gêner. Elle se tenait droite, raide, n’osant pas tourner % is À la tête, horriblement intimidée ; elle eût donné beaucoup +04 N pour ne pas avoir accepté. Afin de lui laisser le temps 1 14e de se remettre, et ne sachant d’ailleurs de quoi causer ns. AA avec elle, Christophe affectait de regarder d’un autre ‘4 côté. Où qu’il regardât, il lui était facile de constater | F que sa présence, avec celte compagne inconnue, au ‘2
50 milieu de la brillante clientèle des loges, excitait la 3 se curiosité et les commentaires de la petite ville. Il lança TION (10 des regards furieux à ceux qui le regardaient; il rageait d ” qu’on s’obstinât à s’occuper de lui, quand il ne s’occu- se M pait pas des autres. Il ne pensait pas que cette curio- ? A sité indiscrète s’adressât à sa compagne, encore plus is 1 qu’à lui, et d’une façon plus blessante. Pour montrer sa hi à parfaite indifférence à tout ce qu’ils pourraient dire ou à He enser, il se pencha vers sa voisine, et se mit à causer. L hi ; Elle eut l’air si effarouchée de ce qu’il lui parlât, et si 28 a malheureuse d’avoir à lui répondre, elle eut tant de À Fa peine à s’arracher un : oui, ou un : non, sans oser le | (3 regarder, qu’il eut pitié de sa sauvagerie, et se ren- } ns
% * fonça dans son coin. Heureusement, le spectacle com- “30 Christophe n’avait pas lu l’affiche, et il ne s’était 4 guère soucié de savoir quel rôle jouait la grande de actrice : il était de ces naïfs, qui viennent au théâtre L À pour voir la pièce, et non pas les acteurs. Il ne s’était 1 ÿ pas demandé si l’illustre comédienne serait Ophélie, ; ou la Reine; s’il se l’était demandé, il eût opiné pour la | ui Reine, vu l’âge des deux matrones. Mais ce qui n’aurait pas à jamais pu lui venir à l’idée, c’est qu’elle pût jouer ; 4 Hamlet. Quand il le vit, quand il entendit ce timbre de ! poupée mécanique, il fut un bon moment avant dy 1 croire; il se demanda s’il rêvait. 14 — Mais qui? Mais qui est-ce? se disait-il à mi-voix. Ë A, Ce n’est pourtant pas. SU 1 Et quand ïl lui fallut constater que « c’était Fr pourtant » Hamlet, il poussa un juron, qu’heureuse1 f ment sa voisine ne comprit pas, parce qu’elle était °4R étrangère, mais que l’on comprit parfaitement dans la un s, loge à côté; car il lui en vint sur-le-champ l’ordre indi- ë . gné de se taire. Il se retira au fond de la loge, pour | “4 pester à son aise. Il ne décolérait pas. S’il eût été juste, : 14 il eût rendu hommage à l’élégance du travesti et au tour ÿ : # de force de la nature et de l’art, qui permettait à cette Ce 14 femme sexagénaire de se montrer dans le costume d’un ‘te de adolescent, et même d’y paraître belle, — au moins à ë te des yeux complaisants. Mais il haïssait les tours de ; Mt force, et tout ce qui violente et fausse la nature. Il ë ‘ aimait qu’une femme fût une femme, et un homme un à DA: homme. — (La chose n’est pas commune, aujourd’hui.) : NE — Le travesti enfantin et un peu ridicule de la Léonore ca de Beethoven ne lui était déjà pas agréable. Mais celui É
; d’Hamlet passait tout ce qu’on pouvait rêver, en fait #12 \ d’absurdité. Faire de ce robuste Danois, gras et 14 ie blême, colérique, rusé, raisonneur, halluciné, une femme, ‘4 s — pas même une femme; car une femme qui joue ‘à ” l’homme ne sera jamais qu’un monstre, — faire d’Hamlet EX un eunuque, ou un louche androgyne, — il fallait toute 1 la veulerie du temps, toute da niaiserie de la critique, À | pour que cette dégoûtante sottise eût pu être tolérée, un L seul jour, sans sifflets! — La voix de l’actrice achevaiït : FE ne de mettre Christophe hors de lui. Elle avaït cette dic- k Nr tion chantante et martelée, cette mélopée monotone, È | * qui, depuis la Champmeslé et l’Hôtel de Bourgogne, 4 | semble avoir toujours été chère au peuple le moins # d poétique du monde. Christophe en était si exaspéré, h qu’il avait envie de marcher à quatre pattes. Il avait 3 tourné le dos à la scène, et il faisait des grimaces de % colère, le nez contre le mur de la loge, comme un enfant j) | mis au piquet. Fort heureusement, sa compagne n’osait ’ ê pas regarder de son côté; car si elle l’eût vu, elle l’eût ss ra pris pour un fou. : f ; Soudain, les grimaces de Christophe s’arrêtèrent. Il À resta immobile, et se tut. Une belle voix musicale, une % jeune voix féminine, grave et douce, venait de se faire ï entendre. Christophe dressa l’oreille. A mesure qu’elle À parlait, il se retournait, intrigué, sur sa chaise, pour ; voir l’oiseau qui avait ce ramage. Il vit Ophélie. Certes, “i elle n’avait rien de l’Ophélie de Shakespeare. C’était À une belle fille, grande, robuste et élancée, comme une 7 jeune statue grecque : Électre ou Cassandra. Elle débordaït de vie. Malgré tous ses efforts pour s’enfer- #| mer dans son rôle, la force de jeunesse et de joie qui ; ! était en elle rayonnait de sa chair, de ses mouvements, ï
| de ses gestes, de ses yeux bruns, qui riaient malgré 4 elle. Tel est le pouvoir d’un beau corps, que Christophe, 12 | impitoyable l’instant d’avant pour l’interprétation S d’Hamlet, ne songea pas un moment à regretter que 1 l”Ophélie ne ressemblât guère à l’image qu’il s’en faisait; et il sacrifia sans remords celle-ci à celle-là. Avec linconsciente mauvaise foi des gens passionnés, il
A trouva même une vérité profonde à cette ardeur juvé-
n nile qui brûlait au fond de ce cœur de vierge chaste et
À trouble. Maïs ce qui achevait le charme, c’était la magie :
fi de la voix, pure, chaude et veloutée : chaque mot son- Ê
f ; nait comme un bel accord; autour des syllabes dansait,
Ÿ très enveloppé, comme une odeur de thym ou de menthe
ÿ sauvage, l’accent riant du Midi, aux rythmes rebondis- !
i sants. Étrange vision d’une Ophélie du pays d’Arles!
ï Elle apportait avec elle un peu de son soleil d’or et.de
î son mistral fou.
ë Oubliant sa voisine, Christophe s’était assis à côté |
‘i d’elle, sur le devant de la loge; et il ne quittait pas des
1h yeux la belle actrice, dont il ignorait le nom. Mais le
1 public, qui ne venait point pour entendre une inconnue,
k. ne lui prétait aucune attention; et il ne se décidait à
5 applaudir, que quand l”Hamlet femelle parlait. Ce qui | : faisait que Christophe grondaït, et les appelait : | à « Anes ! » — d’une voix basse qui s’entendait à dix pas. 5 hi Ce ne fut que lorsque le rideau fut tombé pour :
ï l’entr’acte, qu’il se rappela l’existence de sa compagne de loge; et, la voyant toujours aussi intimidée, il É à songea en souriant combien il avait dû l’effarer par ses È a extravagances. — Il ne se trompait pas : cette âme de F jeune filie, que le hasard avait rapprochée de lui pour fl quelques heures, était d’une réserve presque malaje ‘ 163 Venlisement. — 2. ë
1 _ dive: il avait fallu qu’elle fût dans un état d’exaltation È je À ÿ M anormal pour qu’elle eût osé accepter l’invitation de 40 À | Christophe. A peine avait-elle accepté, qu’elle eût ot til souhaité, pour tout au monde, de pouvoir se dégager, kr
trouver un prétexte, s’enfuir. Ç’avait été bien pis, quand Lu
va elle s’était vue l’objet de la curiosité générale; et son 1 DE malaise n’avait fait que croître jusqu’à la fin, à mesure 4 “BiES qu’elle entendait derrière son dos — (elle n’osait pas se +308 DE retourner) — les sourdes imprécations et les grogne- De. 1 ments de son compagnon. Elle s’attendait à tout, de sa e. je part; et, quand il était venu s’asseoir à côté d’elle, elle - 14 ane _ avait été glacée d’effroi : quelle excentricité n’allait-il d ie 4 ft k pas encore faire ? Elle eût voulu être à cent pieds sous f pa) terre. Elle se reculait instinctivement; elle avait peur 9 ÿ e Mais toutes ses craintes tombèrent, lorsque, l’entr’acte TA à nie venu, elle l’entendit lui dire avec bonhomie : Bi 4 — Je suis un voisin bien désagréable, n’est-ce pas ? 4 He Je vous demande pardon. 5 “dE Alors, elle le regarda, et elle lui vit son bon sourire, 1 qui l’avait tout à l’heure décidée à venir. ‘1 — Je ne sais pas cacher ce que je pense… Mais aussi, A ; c’était trop fort! Cette femme, cette vieille femme !.… À 4 Il fit de nouveau une grimace de dégoût. ÿ j Elle sourit, et dit tout bas : pi h: — Malgré tout, c’est beau. ; Il remarqua son accent, et demanda : À hl — Vous êtes étrangère? ’ 1 \ — Oui, fit-elle. ÿ | he Il regarda sa modeste petite robe : 1 ‘à — Institutrice? dit-il. ‘4
LE Elle rougit, et dit : x À — Quel pays? - S Elle dit : ; # 6 Il fit un geste d’étonnement : je ù — Française? Je ne l’aurais jamais cru. PAL D — Pourquoi? demanda-t-elle timidement.
— Vous êtes si… sérieuse ! dit-il.
4 (Elle pensa que ce n’était pas tout à fait un compli- : \ ment dans sa bouche.) ; ‘4 — Il y en a aussi comme cela en France, dit-elle, 1 toute confuse. À Il regardait son honnête petite figure, au front bombé, LL au pétit nez droit, au menton fin, ses joues maigres #0 qu’encadraient ses cheveux châtains. Il ne la voyait ‘4 pas : il pensait à la belle actrice. Il répéta : ÿ ‘4 — C’est curieux que vous soyez Française! Vrai- : 10 ment, vous êtes du même pays qu’Ophélie ? On ne le HT N croirait jamais. Ve Ro. Il ajouta, après un instant de silence : | 4 — Comme elle est belle! he 12 sans s’apercevoir qu’il avait l’air d’établir entre elle HA. ‘4 et sa voisine une comparaison désobligeante pour celle- # 14 ci. Elle la sentit très bien; mais elle n’en voulut pas à je ; #4 Christophe : car elle pensait comme lui. Il essaya F ‘4 d’avoir d’elle quelques détails sur l’actrice ; mais elle ne À à savait rien : on voyait qu’elle était très peu au courant ‘À des choses de théâtre. mn à — Cela doit vous faire plaisir d’entendre parler fran- Fes 54 çais? demanda:t:il. g dE Il croyait plaisanter : il avait touché juste. x
— Ah! fitelle avec un accent de sincérité qui le L
frappa, cela me fait tant de bien! J’étouffe ici. ‘544
Il Ja regarda mieux, cette fois : elle crispait légère- ÿe À
: ment les mains, et semblait oppressée. Mais aussitôt, , | 4
É elle songea à ce qu’il pouvait y avoir de blessant pour SR
lui dans cette parole : ne
— Oh! pardon, dit-elle, je ne sais pas ce que je dis. En
— Ne vous excusez donc pas! Vous avez joliment rai- 1
son. Il n’y a pas besoin d’être Français pour étouffer ici. À
| . Il leva les épaules, en aspirant l’air. ‘4
Mais elle avait honte de s’être ainsi livrée, et elle se
tut désormais. D’ailleurs, elle venait de s’apercevoir :
| ; que, dans les loges voisines, on épiait leur conversa- É
| tion; et il le remarqua aussi avec colère. Ils s’inter- +:
rompirent donc; et, en attendant la fin de l’entr’acte, il î
sortit dans le couloir du théâtre. Les paroles de la #
jeune fille résonnaient à son oreille; mais il était dis- ti
trait : l’image d’Ophélie occupait sa pensée. Elle acheva a
de s’emparer de lui, dans les actes suivants; et lorsque M
h la belle actrice arriva à la scène de la folie et aux mé- {
R lancoliques chansons d’amour et de mort, sa voix sut y 4
trouver des accents si touchants, qu’il en fut boule- 4
versé : il sentit qu’il allait se mettre à pleurer comme |
un veau. Furieux centre lui-même de ce qui lui semblait
une marque de faiblesse — (car il n’admettait point à
qu’un vrai artiste pleurât), — et ne voulant pas se {}
donner en spectacle, il sortit brusquement de la loge. Li
Les couloirs, le foyer, étaient vides. Dans son agitation, i
il descendit les escaliers du théâtre, et sortit, sans s’en 4
apercevoir. Il avait besoin de respirer l’air froid de la fl
nuit, de marcher à grands pas dans les rues sombres 4 à accoudé sur le parapet de la berge, et contemplant Her l’eau silencieuse, où dansaient dans l’ombre les reflets | “ ÿ ; des réverbères. Son âme était pareille : elle était ob- 3 ne scure et trépidante; il n’y pouvait rien voir qu’une 54 _ grande joie qui dansait à la surface. Les horloges tin- de _ tèrent. Il lui eût été impossible de retourner au théâtre 3 | ( et d’entendre la fin de la pièce. Voir le triomphe de TA Fortinbras? Non, cela ne le tentait pas. Beau L __ triomphe! Qui pense à envier le vainqueur? Qui vou- 2 _ drait être lui, après qu’on a été gorgé de toutes les ve d sauvageries de la vie féroce et ridicule? Toute l’œuvre +4 % est un réquisitoire formidable contre la vie. Mais une PA 4 telle puissance de vie bout en elle, que la tristesse 1 » devient joie, et que l’amertume enivre.. j Ne da Christophe revint chez lui, sans plus se soucier de j 11 _ la jeune fille inconnue, qu’il avait laissée dans sa loge, F4 . et dont il ne savait même pas le nom. A ai
| 1 Le lendemain matin, il alla voir l’actrice, dans le # | AA # petit hôtel de troisième ordre où l’impresario l’avait 1 D
| PA | reléguée avec ses camarades, tandis que la grande co- 4
+7 148 médienne était descendue au premier hôtel de la ville. … to On le fit entrer dans un petit salon mal tenu, où les LA tr restes du déjeûner traînaient sur un piano ouvert, avec | FL ne des épingles à cheveux et des feuilles de musique dé- e ‘à 1 chirées et malpropres. Dans la chambre à côté, Ophélie ‘4 Nuit chantait à tue-tête, comme un enfant, pour le plaisir de 10h faire du bruit. Elle s’interrompit un instant, quand on à Vi ii lui annonça la visite, pour demander, d’une voix à hi joyeuse qui ne prenait nul souci de n’être pas entendue 41 14 ÿ de l’autre côté du mur : he. 4 fi l — Qu’est-ce qu’il veut, ce monsieur? Comment est- 1 “1 ce qu’il se nomme ?.. Christophe… Christophe quoi ?.. 1 1Él Christophe Krafft ?.. Quel nom! 01 PA | (Elle le répéta deux ou trois fois, en faisant terrible … M | in # ment rouler les r.) ss # | is — On dirait un juron.. 1 1 — Est-ce qu’il est jeune ou vieux? Gentil? — (11 Eh C’est bon, j’y vais. 1 | is Elle se remit à chanter : ! ù | L — Rien n’est plus doux que mon amour. ‘4 “A fi en furetant à travers la chambre, et pestant contre une à h. épingle d’écaille qui se faisait chercher au milieu du h D
fouillis. Elle s’impatienta, elle se mit à gronder, elle fit ; 1 le lion. Bien qu’il ne la vit pas, Christophe suivait par à | la pensée tous ses gestes derrière le mur, et il riait tout 16 | seul. Enfin, il entendit les pas se rapprocher, la porte di ; s’ouvrit impétueusement ; et Ophélie parut. ts
Elle était à demi vêtue, dans un peignoir qu’elle ail | serrait autour de sa taille, les bras nus dans les larges (°e
manches, les cheveux mal peignés, des boucles tombant 5
| sur les yeux et les joues. Ses beaux yeux bruns riaient, ï
4 sa bouche riait, ses joues riaient, une aimable fossette Ë
riait au milieu de son menton. De sa belle voix grave St
à et chantante, elle s’excusa à peine de se montrer ainsi. ï
k Elle savait qu’il n’y avait pas de quoi s’excuser, et qu’il
… ne pouvait lui en être que très reconnaissant. Elle
croyait qu’il était un journaliste, qui venait l’inter- ie
1 viewer. Au lieu d’être déçue, quand il lui dit qu’il 1
; venait uniquement pour son compte, et parce qu’il l’ad- x
; mirait, elle en fut ravie. Elle était bonne fille, affec- tri
; \ tueuse, enchantée de plaire, et ne cherchant pas à le É
1 cacher : la visite de Christophe et son enthousiasme la [44
% rendaient tout heureuse : — (elle n’était pas encore “où
| gâtée par les compliments). — Elle était si naturelle a
à dans tous ses mouvements et dans toutes ses façons, ; 3
- même dans ses petites vanités et dans le plaisir naïf t 718
_ qu’elle avait à plaire, qu’il n’éprouva pas le moindre fil ji _ instant de gêne. Ils furent tout de suite de vieux amis. 1% ; I baragouinait un peu .de français, elle baragouinait SE
… quelques mots d’allemand : au bout d’une heure, ils se d 4 racontaient tous leurs secrets. Elle ne pensait aucune- 44 ‘ ment à le renvoyer. Cette Méridionale robuste et gaie, +0 …_ intelligeñte et expansive, qui eût crevé d’ennui, au LS, ft milieu de ses stupides compagnons et d’un pays dont 5
; ÿ elle ne savait pas la langue, sans la joie naturelle qui Ua était en elle, était heureuse de trouver à qui parler. Quant à Christophe, c’était un bien inexprimable pour HS 14 x lui de rencontrer, au milieu de ses petits bourgeois w| À étriqués et peu sincères, cette libre fille du Midi, ï pleine de sève populaire. Il ne savait pas encore le E factice de ces natures, qui, à la différence de ses Alle
31 mands, n’ont rien de plus dans l’esprit et dans le 1
cœur que ce qu’elles montrent, — et souvent, ne l’ont | : même pas. Mais au moins, elle était jeune, elle vivait, $ elle disait franchement, crûment, ce qu’elle pensait; U elle jugeait tout, librement, d’un regard frais et neuf ; 1 on respirait en elle un peu de son mistral balayeur de ‘
brouillards. Elle était bien douée. Sans culture et sans | réflexion, elle sentait sur-le-champ, et de tout son cœur, 1 jusqu’à en être sincèrement émue, les choses qui étaient À (11ReR belles et bonnes; et puis, l’instant d’après, elle riait aux ? Ù éclats. Certes, elle était coquette, elle jouait des pru- 4 nelles; il ne lui déplaisait point de montrer ses bras et \e sa gorge nus, sous le peignoir entr’ouvert: elle eût aimé ‘| l tourner la tête à Christophe; mais c’était pur instinct. 4 Nul calcul de sa part; et elle aimait encore mieux 14 sans gêne et sans façons. Elle lui raconta les dessous de 4
la vie de théâtre, ses petites misères, les susceptibilités à niaises de ses camarades, les tracasseries de Jézabel, Û
— (elle appelait ainsi la grande comédienne) — qui :
| était attentive à ne pas la laisser briller. 11 lui confia ses h doléances sur les Allemands : elle battit des mains et À fit chorus avec lui. Elle était bonne, d’ailleurs, et ne | L voulait dire du mal de personne; mais cela ne l’empê- | chait pas d’en dire; et, tout en s’accusant sincèrement A
de malignité, quand elle plaisantait quelqu’un, elle Fe 1 ; avait un fonds d’humeur railleuse et ce don d’observa- af tion réaliste et bouffonne, propre aux gens du Midi : elle At à n’y pouvait résister, et faisait des portraits à l’emporte- 126 | pièce. Elle riait joyeusement de ses lèvres pâles, qui Pi 1 découvraient ses dents de jeune chien; et ses yeux # F _ cernés brillaient dans sa figure un peu blême, que le noi ‘1 fard avait décolorée. ï ji, * Is s’aperçurent tout à coup qu’il y avait plus d’une ‘4 14 beure qu’ils causaient. Christophe proposa à Corinne — 1% 4 (c’était son nom de théâtre) — de venir la reprendre dans Ë 4 l’après-midi, pour la piloter à travers la ville. Elle fut us ‘9 enchantée de l’idée; et ils se donnèrent rendez-vous, ; ‘# aussitôt après le diner. “ A l’heure dite, il fut là. Corinne était assise dans le Nr, —. petit salon de l’hôtel, et tenait un cahier, qu’elle lisait ‘2 tout haut. Elle l’accueillit avec ses yeux riants, sans 4 s’interrompre de lire, jusqu’à ce qu’elle eut fini sa ù : _ phrase. Puis, elle lui fit signe de s’asseoir sur le canapé, 7 1 auprès d’elle : 4 À — Mettez-vous là, et ne causez pas, dit-elle, je repasse À _ mon rôle. J’en ai pour un quart d’heure. :f L Elle suivait sur le manuscrit, du bout de l’ongle, en } | —_ lisant très vite et au hasard, comme une petite fille 12 pressée. Il s’offrit à lui faire réciter sa leçon. Elle lui 7 _ donna le cahier, et se leva pour répéter. Elle änonnait, È Æ “._ ou recommençait quatre fois une fin de phrase, avant s810 | … dese lancer dans la phrase suivante. Elle secouaït la | tête en récitant son rôle; ses épingles à cheveux tom- 1 … baient, tout le long de la chambre. Quand un mot Li _ obstiné refusait d’entrer dans sa mémoire, elle avait —_. des impatiencés d’enfant mal élevée : il lui échappait ;
parfois un juron drôlatique, ou même d’assez gros mots, {
— un très gros et très court, dont elle s’apostrophaïit 1
elle-même. — Christophe était surpris de son mélange ne
: de talent et d’enfantillage. Elle trouvait des intonations FA
justes et émouvantes; mais, au beau milieu de la A
| tirade où elle semblait mettre tout son cœur, il lui È
arrivait de dire des mots qui n’avaient aucun sens.
k Elle récitait sa leçon, comme un petit perroquet, sans %
beaucoup s’inquiéter de ce que cela signifiait : et $
c’étaient alors des coq-à-l’âne burlesques. Elle ne s’en
affectait point; quand elle s’en apercevait, elle en riaït k:
à se tordre. A la fin, elle dit : « Zut! », elle lui arracha ;,
le cahier des mains, le lança à la volée dans un coin à
— Vacances ! L’heure est sonnée !.. Allons nous promener ! En
Un peu inquiet au sujet de son rôle, il demanda, par k
— Vous croyez que vous saurez ?
Elle répondit avec assurance :
— Bien sûr. Et le souffleur, pour quoi est-ce qu’il
serait fait alors ? ,
Elle passa dans sa chambre, pour mettre son cha- ,
peau. Christophe, en l’attendant, s’assit devant le
piano, et tapota quelques suites d’accords. De l’autre 4
pièce, elle cria : À
— Oh! qu’est-ce que c’est que cela? Jouez encore !
Que c’est joli !
Elle accourut, en se piquant son chapeau dans la
tête. Il continua. Quand il eut fini, elle voulut qu’il
continuât encore. Elle s’extasiait, avec ces petites exclamations mièvres et menues, dont les Françaises sont |
coutumières, et qu’elles prodiguent aussi bien à propos ch de Tristan que d’une tasse de chocolat. Cela faisait |
J rire Christophe : cela le changeait des exclamations x énormes, emphatiques et massives de ses Allemands; È » c’étaient deux exagérations contraires : l’une tendait à k | faire d’un bibelot une montagne, l’autre faisait d’une-
è montagne un bibelot; celle-ci n’était pas moins ridicule k- que celle-là; mais elle lui semblait, pour l’instant, plus é “ aimable, parce qu’il aimait la bouche d’où elle sortait. …_ — Corinne voulut savoir de qui était ce qu’il jouait; et
É quand elle sut que c’était de lui, elle poussa des cris. Il
D. lui avait bien dit, dans leur conversation du matin,
— qu’il était compositeur; mais elle n’y avait fait aucune
_ attention. Elle s’assit auprès de lui, et exigea qu’il jouât
—._ tout ce qu’il avait composé. La promenade fut oubliée.
u_ Ce n’était pas simple politesse de sa part : elle
_ adorait la musique, et elle avait un instinct admi-
…_ rable, qui suppléait à l’insuffisance de son instruction.
4 D’abord, il ne la prit pas au sérieux, et lui joua ses |
—_ mélodies les plus faciles. Mais quand, par hasard,
3 ayant été amené à jouer une page à laquelle il tenait
—…_ davantage, il vit, sans qu’il lui en eût rien dit, que
4 _ c’était celle aussi qu’elle préférait, il eut une joyeuse ]
… surprise. Avec le naïf étonnement des Allemands, quand
… ils rencontrent un Français quiest bon musicien, il lui dit : 4
—._ — C’est curieux. Comme vous avez le goût bon! Je | l
| n’aurais jamais cru. es
s ñ Corinne lui rit au nez.
M 1 s’amusa dès lors à faire choix d’œuvres de plus en
« 0 plus difficiles à comprendre, pour voir jusqu’où elle le
5 suivraît. Mais elle ne semblait pas déroutée par les
54 hardiesses expressives; et, après une mélodie particu- k
3 173
5 lièrement neuve, dont Christophe avait presque fini par ê | douter, parce qu’il n’avait jamais réussi à la faire goûter LÉ u en Allemagne, quel fut son étonnement, quand Corinne le (xs 4 supplia de recommencer, et, se levant, se mit à chanter ù F3 les notes, de mémoire, sans presque se tromper! Il se à Ja retourna vers elle, et lui saisit les mains, avec effusion : ê ‘ — Mais vous êtes musicienne! cria-t-il. É Elle se mit à rire, et expliqua qu’elle avait débuté comme chanteuse dans un opéra de province, maïs J qu’un impresario en tournées avait reconnu ses disposi- À tions pour le théâtre poétique et l’avait poussée de ce ki , — Pourquoi? fit-elle. La poésie est aussi une musique. J Elle se fit expliquer le sens de ses Lieder ; il lui disait NE les mots allemands, et elle les répétait avec une facilité Î simiesque, copiant jusqu’aux plissements de sa bouche | ; et de ses yeux, en prononçant les mots. Quand il s’agis- | sait ensuite de les chanter de mémoire, elle faisait des < erreurs bouffonnes; et, quand elle ne savait plus, elle : inventait des mots, aux sonorités gutturales et barbares, qui les faisaient rire tous deux. Elle ne se lassait ; pas de le faire jouer, ni lui de jouer pour elle et d’en- \ tendre sa jolie voix, qui ne connaissait point les roueries du métier et chantait un peu de la gorge, à la façon d’une petite fille, mais qui avait un je ne sais quoi de fragile et de touchant. Elle lui disait franchement ce | À qu’elle pensait. Bien qu’elle ne sût pas expliquer pourquoi elle aimait ou n’aimait pas une chose, il y avait toujours dans ses jugements une raison cachée. \ Chose curieuse, c’était dans les pages les plus classiques | _et les plus appréciées en Allemagne qu’elle se trouvait |
: le moins à l’aise : elle faisait quelques compliments, par ï . politesse; mais on voyait que cela ne lui disait rien. f: Comme elle n’avait pas de culture musicale, elle n’avait À pas non plus ce plaisir, que procure inconsciemment s aux amateurs et même aux artistes le déjà entendu, et LR ; qui leur fait souvent reproduire à leur insü, ou aimer 4 | dans une œuvre nouvelle, des formes ou des formules À qu’ils ont aimées déjà dans des œuvres anciennes. Elle k, n’avait pas non plus le goût allemand pour la sentimen- …_ talité mélodieuse ; — (ou, du moins, sa sentimentalité ‘4 était autre : il n’en connaissait pas encore les défauts) — …_ elle ne s’extasiait point sur les passages d’une fadeur L un peu molle, qu’on préférait en Allemagne; elle ne di- stingua point le plus médiocre de ses Lieder, — une —_ mélodie qu’il eût voulu pouvoir détruire, parce que ses 4 amis ne lui parlaient que d’elle, trop heureux de pouvoir le complimenter de quelque chose. L’instinct drama- —_ tique de Corinne lui faisait préférer les mélodies qui ‘4 retraçaient avec franchise une passion précise : c’étaient : ‘à aussi celles auxquelles il attachait le plus de prix. Tou- a À tefois, elle ne laissait pas de manifester son peu de j A sympathie pour certaines rudesses d’harmonies, qui ; semblaient toutes naturelles à Christophe : elle éprou- vait un heurt à les rencontrer; elle s’arrétait devant, et A “ …. demandait « si vraiment c’était comme ça ». Quand il : à … disait que oui, alors elle se décidait à sauter le pas dif- 4 —…_ ficile; mais ensuite, elle faisait une petite grimace de la . bouche qui n’échappait point à Christophe. Souvent 1 S à même, elle aimait mieux passer la mesure. Alors, il la 1 — Vous n’aimez pas cela? demandait-il. ë 4 Elle fronçait le nez.
| — C’est faux, disait-elle. & À. ;$ — Non pas, faisait-il en riant, c’est vrai. Réfléchissez Fe | à ce qu’il dit. Est-ce que ce n’est pas juste, ici ? #3 ne ÿ (1 montrait son cœur.) { Dr Mais elle secouait la tête : ae k pin — Peut-être bien; mais c’est faux, là. 4 | (Elle se tirait l’oreille.) 1 \ Elle se montrait aussi un peu choquée par les grands 6 ) sauts de voix de la déclamation allemande : , 4 — Pourquoi est-ce qu’il parle si fort? demandait-elle. 1
Il est tout seul. Est-ce que vous ne craignez pas que ses h voisins ne l’entendent ? Il a l’air. (Pardon! vous ne 1 ! vous fâcherez pas?) il a l’air de héler un bateau. D Il ne se fâchait pas; il riait de bon cœur, et recon- À naissait qu’il y avait là quelque chose de vrai. Ces ; 1408 observations l’amusaient; personne ne les lui avait k ; encore faites. Ils convinrent que la déclamation chantée F déforme le plus souvent la parole naturelle, à la façon ‘
d’un verre grossissant. Corinne demanda à Christophe ki
d’écrire pour elle la musique d’une pièce, où elle parle- ’
| rait sur l’accompagnement de l’orchestre, avec quelques À phrases chantées de temps en temps. Il s’enflamma :
pour cette idée, malgré les difficultés de réalisation scé- f nique, que la voix musicale de Corinne lui semblait ] propre à surmonter; et ils firent des projets pour l’avenir. 1
Il n’était pas loin de cinq heures, quand ils pensèrent 6 à sortir. A cette saison, la nuit tombait tôt. Il ne pou- è vait plus être question de se promener. Le soir, Corinne À
avait répétition au théâtre; personne n’y pouvait ]
assister. Elle lui fit promettre de revenir la prendre
dans l’après-midi du lendemain, pour faire la prome- À
< Le lendemain, la même scène faillit se renouveler. Il £ trouva Corinne devant son miroir, juchée sur un haut 4 È tabouret, les jambes pendantes : elle essayait une per- 4 4 ruque. Il y avait là son habilleuse et un coiffeur de la È ville, auquel elle faisait des recommandations au sujet ÿ d’une boucle qu’elle voulait plus relevée. Tout en se ’ h regardant dans la glace, elle y regardait Christophe, 4 qui souriait derrière son dos : elle lui tira la langue. N Le coiffeur partit avec la perruque, et elle se retourna ja gaiement vers Christophe : 1 — Bonjour, ami! dit-elle. 4 Elle lui tendait la joue, pour qu’il l’embrassât. Il ne Ê …. s’attendait pas à être si intime; mais il n’eut garde de _ n’en pas profiter. Elle n’attachait pas tant d’importance 4 à cette faveur : c’était pour elle un bonjour comme un pe de — Oh! je suis contente! dit-elle, ça ira bien ce soir. 4 — (Elle parlait de la perruque.) — J’étais si désolée! M Si vous étiez venu, ce matin, vous m’auriez trouvée 4 malheureuse comme les pierres. : Me C’était parce que le coiffeur parisien s’était trompé ‘ dans ses emballages, et qu’il lui avait mis une perruque | Le qui ne convenait pas au rôle : if — Toute plate, disait-elle, et tombant tout droit, bêteha
ES + ment. Quand j’ai vu cela, j’ai pleuré, pleuré comme une h Ÿ Madeleine. N’est-ce pas, madame Désirée? Fe ‘% Elle s’adressait à l’habilleuse.) FRS %, — Quand je suis entrée, dit celle-ci, Madame m’a fait pee id peur. Madame était toute blanche. Madame était comme F4 Christophe rit. Corinne le vit dans la glace: À
Htc — Cela vous fait rire, sans cœur? dit-elle, indignée. (A 4h Elle se mit à rire aussi. EL | Il lui demanda comment avait été la répétition dela M veille. — Tout avait très bien marché. Elle eût voulu | seulement qu’on fit plus de coupures dans les rôles des 1 | autres, et qu’on n’en fit pas dans le sien. Ils causèrent À 1 si bien, qu’une partie de l’après-midi y passa. Elle s’ha- À À billa, longuement; elle s’amusait à demander l’avis de “1 F Christophe sur ses toilettes. Christophe loua son élé- 4 gance, et lui dit naïvement, dans son jargon franco- f oi allemand, qu’il n’avait jamais vu personne d’aussi ( « luxurieux ». — Elle le regarda d’abord, interloquée, # puis poussa de grands éclats de rire. é +
Ÿ — Qu’est-ce que j’ai dit? demanda-t-il. Ce n’est pas à far comme cela qu’il faut dire ? à ” — Si! Si! criait-elle, en se tordant de rire. C’est juste …
Ils sortirent enfin. Sa toilette tapageuse et sa parole À exubérante attiraient l’attention. Elle regardait tout $
avec ses yeux de Française railleuse, et ne se préoccu- à
| pait pas de cacher ses impressions. Elle pouffait devant i les étalages de modes, ou devant les magasins de pe
; cartes postales illustrées, où l’on voyait pêle-mêle des 1 \ scènes sentimentales, des scènes bouffes et grivoises, | | les cocottes de la ville, la famille impériale, l’empereur s”
en habit rouge, l’empereur en habit vert, l’empereur en loup de mer, tenant le gouvernail du navire Germania é et défiant le ciel. Elle s’esclaffait devant un service de : table orné de la tête revêche de Wagner, ou devant une devanture de coiïffeur où trônait une tête d’homme en cire. Elle manifestait une hilarité peu décente ; devant le monument patriotique, qui représentait le vieil empereur, en pardessus de voyage et casque à pointe, en compagnie de la Prusse, des États allemands, et du génie de la Guerre tout nu. Elle happait au passage j tout ce qui, dans la physionomie des gens, leur Ë démarche, ou leur façon de parler, prêtait à la 4 raillerie. Ses victimes ne pouvaient s’y tromper, au 5 coup d’œil malicieux qui cueillait leurs ridicules. Son à instinct simiesque lui faisait même parfois, sans : ü qu’elle y réfléchit, imiter des lèvres et du nez leurs À grimaces épanouies ou renfrognées; et elle gonflait $ les joues pour répéter des fragments de phrases ou À de mots, qu’elle avait saisis au vol, et dont la sonorité ï. lui paraissait burlesque. Il en riait de tout son cœur, x nullement gêné par ses impertinences; car il ne se 4 gênait pas davantage. Heureusement, sa réputation FA n’avait plus grand chose à perdre; car une telle prome- ; nade était faite pour la couler à jamais. à,
- Us visitèrent la cathédrale. Corinne voulut grimper ? É jusqu’au faîte de la flèche, malgré ses talons hauts et sa robe trop longue, qui balayait les marches et finit te par se prendre à un angle de l’escalier; elle ne s’en ma émut pas, tira bravement sur l’étoffe qui craqua, et ! continua de grimper, en se retroussant gaillardement. Peu s’en fallut qu’elle ne sonnât les cloches. Du haut des tours, elle déclama du Victor Hugo, auquel il ne
comprit rien, et chanta une chanson populaire française. c Après quoi, elle fit le muezzin. — Le crépuscule tom- k Li ÿ baït. Ils redescendirent dans l’église, d’où l’ombre ” épaisse montait le long des murs gigantesques, au il front desquels luisaient les prunelles magiques des Es 4 vitraux. Christophe vit, agenouillée dans une des cha- #1 | pelles latérales, la jeune fille qui avait été sa compagne 4 de loge, à la représentation d’Hamlet. Elle était si 1 | absorbée dans sa prière qu’elle ne le vit point; elle ‘4 avait une expression douloureuse et tendue, qui le 4 frappa. Il eût voulu lui dire quelques mots, la saluer 1 au moins; mais Corinne l’entraina dans son tourbillon. 4 Ils se quittèrent peu après. Elle devait se préparer k pour la représentation, qui commençait de bonne heure, 1 suivant l’usage d’Allemagne. Il venait à peine de ren- $ : trer, qu’on sonnait à sa porte, pour lui remettre ce F) billet de Corinne : # « Veine! Jézabel malade ! Reläche ! Vive la classe!.. à Ami! Venez! Ferons la dinette ensemble ! ï « P. S. — Portez beaucoup de musique !.…. » Ÿ Il eut quelque peine à comprendre. Quand il eut com- À pris, il fut aussi content que Corinne, et se rendit 4 aussitôt à l’hôtel. Il craignait de trouver toute la troupe f réunie au diner ; mais il ne vit personne. Corinne même ÿ avait disparu. A la fin, il entendit sa voix bruyante ét ) recherche, et parvint à la découvrir dans la cuisine. 11 Elle s’était mis en tête d’exécuter un plat de sa façon, x] un de ces plats méridionaux, dont l’arome exubérant 1
; remplit tout un quartier et réveillerait les pierres. Elle était au mieux avec la grosse patronne de l’hôtel, et elles baragouinaient ensemble un jargon effroyable, mêlé d’allemand, de français et de nègre, qui n’avait de nom
- en aucune langue. Elles riaient aux éclats, en se faisant goûter mutuellement leurs œuvres. L’apparition de Christophe augmenta le tapage. On voulut le mettre à la porte; mais il se défendit, et il réussit à goûter aussi ; du fameux plat. Il fit un peu la grimace : sur quoi elle le traita de barbare Teuton, et dit que ce n’était pas la peine de se donner du mal pour lui. Ils remontèrent ensemble au petit salon, où la table était prête : il n’y avait que son couvert et celui de Corinne. Il ne put s’empêcher de demander où étaient | les camarades. Corinne eut un geste indifférent : | — Je ne sais pas. | — Vous ne soupez pas ensemble ? : — Jamais! C’est déjà bien assez de se voir au ï théâtre! Ah bien! s’il fallait encore se retrouver à Cela était si différent des habitudes allemandes, qu’il en fut étonné — et charmé : — Je croyais, dit-il, que vous étiez un peuple so- | ; — Eh bien, fit-elle, est-ce que je ne suis pas sociable ? | ; — Sociable, cela veut dire : vivre en société. Il faut ; nous voir, nous autres! Hommes, femmes, enfants, chacun fait partie de sociétés, du jour de sa naissance ‘ jusqu’au jour de sa mort. Tout se fait en Société : on mange, on chante, on pense avec la Société. Quand la Société éternue, on éternue avec elle; on ne boit pas une chope, sans boire avec la Société.
PE Jean-Christophe ne | — Ce doit être gai, dit-elle. Pourquoi pas dans le même verre ? h 14 — N’est-ce pas fraternel? 5 1 | — Jut pour la fraternité! Je veux bien être « frère » Yu PL de ceux qui me plaisent; je ne le suis pas des autres. i ’ Pouah! Ce n’est pas une société, cela, c’est une fourmi- A:
— Jugez donc comme je dois être à mon aise ici, moi Ÿ
qui pense comme vous! F — Venez chez nous alors! # . Il ne demandait pas mieux. Il l’interrogea sur Paris | et sur les Français. Elle lui donna des renseignements, À qui n’étaient pas d’une exactitude parfaite. A sa hâblerie à Lis ï de Méridionale se joignait le désir instinctif d’éblouir ÿ À son interlocuteur : — A l’en croire, à Paris, tout le k monde était libre; et comme tout le monde à Paris était é intelligent, chacun usait de la liberté, personne n’en |
abusait; chacun faisait ce qui lui plaisait, pensait, ;
| croyait, aimait ou n’aimait point ce qu’il voulait:
personne n’y avait rien à redire. Ce n’était point là #
qu’on pouvait voir les gens se mêler des croyances les } uns des autres, espionner les consciences, régenter les À pensées. Ce n’était point là que les hommes politiques | s’immisçaient aux affaires des lettres et des arts, et dis- ya tribuaient les croix, les places, et l’argent à leurs amis | et à leurs clients. Ce n’était point là que des cénacles | disposaient de la réputation et du succès, que les jour- | nalistes s’achetaient, que les hommes de lettres se cas- | saient des encensoirs sur la tête quand ils ne pouvaient | pas se casser la tête avec. Ce n’était point là que la cri- |
4 tique étouffait les talents inconnus, et s’épuisait en adu-
lations devant les talents reconnus. Ce n’était point là ÿ
1 que le succès, le succès à tout prix justifiait tous les moyens et commandait l’adoration publique. Des mœurs 4 douces, affectueuses, obligeantes. Nulle aigreur dans les | f rapports. Jamais de médisance. Chacun venait en aide ‘aux autres. Tout nouveau venu de valeur était sûr de | voir les mains tendues vers lui, la route aplanie sous ses pas. Le pur amour du beau remplissait ces âmes de Français chevaleresques et désintéressés; et leur seul ridicule était leur idéalisme, qui, malgré leur esprit : : bien connu, faisait d’eux la dupe des autres peuples. : Christophe écoutait, bouche bée; et il y avait bien de 4 | quoi s’émerveiller. Corinne s’émerveillait elle-même, j en s’écoutant parler. Elle en avait oublié ce qu’elle c] avait dit à Christophe, le jour d’avant, sur les difficul- ; tés de sa vie passée; et il n’y songeait pas plus qu’elle. Cependant, Corinne n’était pas uniquement préoccupée ” de faire aimer sa patrie aux Allemands : elle ne tenait à pas moins à se faire aimer elle-même. Toute une soirée À sans flirt lui eût paru austère et un peu ridicule. Elle ne. n’épargnait pas les agaceries à Christophe; mais c’était k peine perdue : il ne s’en apercevait pas. Christophe ne ‘4 savait pas ce que c’était que flirter. Il aimait, ou N n’aimait point. Lorsqu’il n’aimait point, il était à mille ; lieues de songer à l’amour. Il avait une vive amitié pour 1 Corinne, il subissaït l’attrait de cette nature méridiox nale, si nouvelle pour lui, de sa bonne grâce, de sa belle à, humeur, de son intelligence vive et libre : c’étaient là e . sans doute plus de raisons qu’il n’en fallait pour aimer; à 1 mais « l’esprit souffle où il veut » : il ne soufflait pas là; ÿ Pau et, quant à jouer l’amour, en l’absence de l’amour, à c’était là une idée qui ne lui serait jamais venue. 1 Corinne s’amusait de sa froideur. Assise auprès de
_ Jui, devant le piano, tandis qu’il jouait les morceaux { | qu’il avait apportés, elle avait passé son bras nu autour À du cou de Christophe, et, pour suivre la musique, elle L : se penchaït vers le clavier, appuyant presque sa joue î Ê contre celle de son ami. Il sentait le frôlement de ses ” cils, et voyait, tout contre lui, le coin de sa prunelle ‘4 moqueuse, son aimable et vivant petit museau, et le F
petit duvet de sa lèvre retroussée, qui, souriante, atten- 4
dait. — Elle attendit. Christophe ne comprit pas l’in- 1 vite; Corinne le gênait pour jouer : c’était tout ce qu’il 4 pensait. Machinalement, il se dégagea et écarta sa “4 chaise. Comme, un moment après, il se retournait vers % Corinne pour lui parler, il vit qu’elle mourait d’envie de 4 : rire; la fossette de sa joue riait; elle serrait les lèvres, É et semblait se tenir à quatre pour ne pas éclater. î — Qu’est-ce que vous avez? dit-il, étonné. # Elle le regarda, et partit d’un bruyant éclat de rire. je
— Pourquoi riez-vous ? demandait-il, est-ce que j’ai |
dit quelque chose de drôle ? Plus il insistait, plus elle riait. Quand elle était près 1] de finir, il suffisait qu’elle jetât un regard sur son air 4 ahuri, pour qu’elle repartit de plus belle. Elle se leva, 4 courut vers le canapé à l’autre bout de la chambre, et | s’enfonça la figure dans les coussins, pour rire tout à |
son aise; son corps riait tout entier. Il fut gagné par son 1
} rire, il vint vers elle, et lui donna de petites tapes dans fl le dos. Quand elle eut ri tout son soûl, elle releva la À tête, essuya ses yeux qui pleuraient, et lui tendit les |
| — Quel bon garçon vous faites! dit-elle. 4] — Pas plus mauvais qu’un autre. |
Elle continuait d’être secouée de petits accès de rire,
i en lui tenant toujours les mains. ; — Pas sérieuse, la Françoise ? fit-elle. k L
| (Elle prononçait : « Françouése ».) 4
— Vous vous moquez de moi, dit-il, avec bonne k
Elle le regarda d’un air attendri, lui secoua vigou- k reusement les mains, et dit : : © — Amis! fit-il, en répondant à sa poignée de main.
! — Il pensera à Corinnette, quand elle ne sera plus
| là? Il n’en voudra pas à la Françoise de n’être pas
— Et elle, elle n’en voudra pas au barbare Teuton
h — C’est pour ça qu’on l’aime… Il viendra la voir à
: — C’est promis… Et elle, elle m’écrira?
1 — C’est juré… Dites aussi : Je le jure. 1 ; — Non, ce n’est pas comme cela. Il faut tendre la main. $ Elle imita le serment des Horaces. Elle lui fit pro- |
| mettre qu’il écrirait pour elle une pièce, un mélodrame,
1 qu’on traduirait en français, et qu’elle jouerait à Paris. no
_ Elle partait, le lendemain, avec sa troupe. Il s’engagea
4 à aller la retrouver, le surlendemain, à Francfort, où {
“1. ils donnaient une représentation. Ils restèrent encore 4
sd quelque temps à bavarder ensemble. Ellé donna à 3
FN Christophe une photographie qui la représentait nue ’
“4 presque jusqu’à mi-corps, une simple draperie attachée
‘ sous les bras. Ils se quittèrent gaiement, en s’embrassant
‘ comme frère et sœur. Et vraiment, depuis que Corinne 4
avait vu que Christophe l’aimait bien, mais que déci- 1
LA dément il n’était pas amoureux d’elle, elle s’était mise à
à l’aimer bien aussi, sans amour, comme une bonne ï
AE Leur sommeil n’en fut pas troublé, ni à l’un, ni à
l’autre. Il ne put lui dire au revoir, le lendemain; car il Fi
était pris à cette heure par une répétition. Mais, le jour
‘ suivant, il s’arrangea, comme il l’avait promis, pour ‘4
[y aller à Francfort. C’était à deux ou trois heures de che- -
min de fer. Corinne ne croyait guère à la promesse 4
de Christophe; mais il l’avait prise très au sérieux; et, 4
| à l’heure de la représentation, il était là. Quand il vint, ‘À
pendant l’entr’acte, frapper à la loge où elle s’habillait, !
ÿ elle poussa des exclamations de joyeuse surprise, et se 4
Ù jeta à son cou, avec son exubérance habituelle. Elle lui E
| était sincèrement reconnaissante d’être venu. Malheureusement pour Christophe, elle était beaucoup plus Ë
| entourée dans cette ville de Juifs riches et intelligents,
| qui savaient apprécier sa beauté présente et son succès }
futur. A tout instant, on heurtait à la porte de la loge; ÿ
‘ et la porte s’entrebâillait pour laisser passage à de F
lourdes figures aux yeux vifs, qui disaient des fadeurs #
avec un âpre accent. Corinne naturellement coquetait
avec eux; et elle gardait ensuite le même ton affecté et Ee
provocant pour causer avec Christophe, qui en était 4
; irrité. Il n’éprouvait d’ailleurs aucun plaisir de l’impu- }
deur tranquille, avec laquelle elle procédait devant lui f
à sa toilette; et le fard et le gras, dont elle enduisait ÿ
: ses bras, sa gorge et sa figure, lui inspiraient un profond |
dégoût. Il fut sur le point de partir sans la revoir, aus- 4
sitôt après la représentation; mais, quand il lui dit HA
adieu, en s’excusant de ne pouvoir assister au souper % |
qui devait lui être offert au sortir du spectacle, elle | manifesta une peine si gentiment affectueuse, que ses résolutions ne tinrent pas. Elle se fit apporter un : horaire des chemins de fer, pour lui prouver qu’il | pouvait — qu’il devait rester encore une bonne heure avec elle. Il ne demandait qu’à être convaincu, et il fut au souper; il sut même ne pas trop montrer son ennui des niaiseries qu’on y débita, et son irritation des agaceries que Corinne prodiguait au premier singe venu. Impossible de lui en vouloir. C’était une brave fille, sans aucun principe moral, paresseuse, sensuelle, | amoureuse du plaisir, d’une coquetterie enfantine, mais en même temps si loyale, si bonne, et dont tous les j défauts étaient si spontanés et si sains, qu’on ne pou- | vait qu’en sourire, et presque les aimer. Assis en face d’elle, tandis qu’elle parlait, Christophe regardait son | visage animé, sés beaux yeux rayonnants, sa mâchoire x un peu empâtée, au sourire italien, — ce sourire où il y
a de la bonté, de la finesse, une lourdeur gourmande : |
; il la voyait plus clairement qu’il n’avait fait jusque ) là. Certains traits lui rappelaient Ada : certains gestes, certains regards, certaines roueries sensuelles, un peu k grossières : — l’éternel féminin. Mais ce qu’il aimait en ; 4 elle, c’était la nature du Midi, la généreuse nature, qui re ! ne lésine point avec ses dons, qui ne s’amuse point à | À fabriquer des beautés de salon et des intelligences de jh livres, mais des êtres harmonieux, dont le corps et y l’esprit sont faits pour s’épanouir à l’air et au soleil. — Quand il partit, elle quitta la table pour lui faire ses ê adieux, à part des autres. Ils s’embrassèrent encore et renouvelèrent leurs promesses de s’écrire et de se revoir. Il reprit le dernier train, pour rentrer chez lui. A une j
me station intermédiaire, le train qui venait en sens inverse +4
attendait. Juste dans le wagon arrêté en face du sien, 1 1
— dans un compartiment de troisième, Christophe vit ;
la jeune Française, qui avait été avec lui à la repré- à 4
sentation d’Hamlet. Elle vit aussi Christophe, et elle :
HORS le reconnut. Ils furent aussi saisis l’un que l’autre. Ils 41
se saluèrent silencieusement, et restèrent immobiles, ti
à n’osant plus se regarder. Cependant il avait vu d’un 4
coup d’œil qu’elle avait une petite toque de voyage, et %
; une vieille valise auprès d’elle. L’idée ne lui vint pas 1
qu’elle quittât le pays; il pensa qu’elle partait pour n.
quelques jours. Il ne savait s’il devait lui parler : il À
1] hésita, il prépara dans sa tête ce qu’il voulait lui dire, :#
, et il allait baisser la glace du wagon, pour lui adresser L
x ù quelques mots, quand on donna le signal du départ : il à ;
que le train ne bougeât. Ils se regardèrent en face. {
Seuls dans leur compartiment, le visage appuyé contre #
la vitre du wagon, à travers la nuit qui les entourait, j
ils plongeaient leurs regards dans les yeux l’un de #
l’autre. Une double fenêtre les séparait. S’ils avaient }’
étendu le bras au dehors, leurs mains auraient pu se *
toucher. Si près. Si loin. Les wagons s’ébranlèrent À
lourdement. Elle le regardait toujours, n’ayant plus de #
timidité, maintenant qu’ils se quittaient. Ils étaient si Fe
absorbés dans la contemplation l’un de l’autre, qu’ils ri
ne pensèrent même plus à se saluer une dernière fois. ‘ ï
Elle s’éloignait lentement : il la vit disparaître; et le ‘|
train qui la portait s’enfonça dans la nuit. Comme deux Î
mondes errants, ils étaient passés, un instant, l’un
près de l’autre, dans l’espace infini, et ils s’éloignaient 4
l’un de l’autre, pour l’éternité peut-être. /
Quand elle eut disparu, il sentit le vide que ce regard o à inconnu venait de creuser en lui; et il ne comprit pas te | pourquoi : mais le vide était là. Les paupières à demi ë closes, somnolent, adossé à un angle du wagon, il sen is tait sur ses yeux le contact de ces yeux; et toutes ses 114 autres pensées se taisaient pour le mieux sentir. . $ L’image de Corinne papillotait au dehors de son cœur, k comme un insecte qui bat des aïles de l’autre côté des carreaux; mais il ne la laissait pas entrer. 3 | Il la retrouva, au sortir du wagon, à l’arrivée, quand $ Vair frais de la nuit et la marche dans les rues de la l ville endormie eurent secoué sa torpeur. Il souriait au souvenir de la gentille actrice, avec un mélange de plai- # | sir et d’irritation, selon qu’il se rappelait ses manières | affectueuses ou ses coquetteries vulgaires. — Diable de Français ! grommelait-il, en riant tout ; bas, tandis qu’il se déshabillait sans bruit, pour ne pas “ réveiller sa mère, qui dormait à côté. | k Un mot qu’il avait entendu, l’autre soir, dans la loge, # A lui revint à l’esprit : 2 A Dès sa première rencontre avec la France, elle lui È : posait l’énigme de sa double nature. Mais, comme tous $ 4 les Allemands, il ne s’inquiétait point de la résoudre; k $ et il répétait tranquillement, en songeant à la jeune fille $ 24 — Elle n’a pas l’air Française. ’ | du Comme s’il appartenait à un Allemand de dire ce qui ù à est Français et ce qui ne l’est point. É
ne Française ou non, elle le préoccupait; car, dans le 4 fi milieu de la nuit, il se réveilla, avec un serrement de 14 1 cœur : il venait de se rappeler la valise placée sur la 4 14 banquette, auprès de la jeune fille; et brusquement, Ê rats l’idée que la voyageuse était partie tout à fait lui avait ‘À
- | traversé l’esprit. A vrai dire, cette idée aurait dû lui 4 tal venir, dès le premier instant; mais il n’y avait pas n 4 songé. Il en ressentait une sourde tristesse. Il haussa î 4 ï les épaules, dans son lit : à ii — Qu’est-ce que cela peut bien me faire? se dit-il. 4 h Cela ne me regarde pas. 13 A Mais, le lendemain, la première personne qu’il ren- F. | contra en sortant fut Mannheim, qui l’appela « Blücher », 4 ‘4 et lui demanda s’il avait décidé de conquérir toute la N: d France. Par cette gazette vivante, il apprit que l’histoire . n: de la loge avait eu un succès qui dépassait tout ce que 4 | ji — Grâce à toi ! Grâce à toi ! criait Mannheim. Tu es L’ Ba un grand homme. Je ne suis rien auprès de toi. 4 ”. — Qu’est-ce que j’ai fait? dit Christophe. N } — Tu es admirable ! reprit Mannheim. Je suis jaloux pi | de toi. Souffler la loge au nez des Grünebaum, et y à inviter leur institutrice française à leur place, — non, D ji cela, c’est le bouquet, je n’aurais pas trouvé cela! 1 ! |
— C’était l’institutrice des Grünebaum ? dit Christophe, É | — Oui, fais semblant de ne pas savoir, fais l’innocent, je te le conseille !.. Papa ne décolère plus. Les Grüne- 1 baum sont dans une rage’. Cela n’a pas été long : ils , ont flanqué la petite à la porte. ; — Comment! cria Christophe, ils l’ont renvoyée 2… - Renvoyée à cause de moi? fi — Tu ne le savais pas? dit Mannheim. Elle ne te l’a pas dit ? . f — Il ne faut pas te faire de bile, mon bon, dit | Mannheim ; cela n’a pas d’importance. Et puis, il fallait
- bien s’y attendre, le jour où les Grünebaum viendraient — Quoi? criait Christophe, apprendre quoi ? {$ ; — Qu’elle était ta maîtresse, parbleu! ; — Je ne la connais même pas, je ne sais pas qui elle ; : Mannheim eut un sourire, qui voulait dire : É — Tu me crois trop bête. ; | À Christophe se fâcha, somma Mannheim de lui faire | k l’honneur de croire à ce qu’il affirmait. Mannheim dit : pu k — Alors c’est encore plus drôle. fall pl Christophe s’agitait, parlait d’aller trouver les Grüne- fe 4 baum, de leur dire leur fait, de justifier la jeune fille. fe.
- Mannheim l’en dissuada : ÿ #4 — Mon cher, dit-il, tout ce que tu leur diras ne fera | g que les convaincre davantage du contraire. Et puis, il ke n est trop tard. La fille est loin, maintenant. Christophe, la mort dans l’âme, tâcha de retrouver la à es piste de la jeune Française. Il voulait lui écrire, lui
R demander pardon. Mais nul ne savait rien d’elle. Les Je ”. Grünebaum, à qui il s’adressa, l’envoyèrent promener; 4 qu ils ignoraient eux-mêmes où elle était allée, et ils ne f . | s’en inquiétaient pas. L’idée du mal qu’il avait fait, en À pr voulant faire du bien, torturait Christophe : c’était un hé 4 remords continuel. Il s’y joignait une mystérieuse atti- : rance, qui, des yeux disparus, rayonnait silencieu- È vo + sement sur lui. Attirance et remords parurent s’effacer, ‘4 pe recouverts par ie flot des jours et des pensées nouvelles; D: ( mais ils persistèrent obscurément au fond. Christophe 4 dE n’oubliait point celle qu’il appelait sa victime. Il s’était 1 w juré de la revoir. Il savait combien il avait peu de 4 42 chances de la revoir; et il était sûr qu’il la reverrait. 4 4 Quant à Corinne, jamais elle ne répondit aux lettres 3 k Re ; qu’il lui écrivit. Mais, trois mois plus tard, quand ïil 1 ‘ke n’attendait plus rien, il reçut d’elle un télégramme de % k quarante mots, où elle bêtifiait à cœur-joie, lui donnait h eu de petits noms familiers, et demandait « si on s’aimait 4 ÿ toujours ». Puis, après un nouveau silence de près d’une à F $ année, vint un bout de lettre griffonnée de son énorme KT 4 . écriture enfantine et zigzaguante, qui cherchait à paraître % He grande dame, — quelques mots affectueux et drôlatiques. 134 — Et puis, elle en resta là. Elle ne l’oubliait pas; mais 1 3 1% elle n’avait pas le temps de penser à lui. 4
Encore sous le charme de Corinne, et tout plein des 1 idées qu’ils avaient échangées sur l’art, Christophe rêva { d’écrire de la musique pour une pièce où Corinne 4 jouerait, et où elle chanterait quelques airs, —une sorte | g de mélodrame poétique. Ce genre d’art, jadis si en | £ faveur en Allemagne, admiré passionnément par Mozart, pratiqué par Beethoven, par Weber, par Men- : ÿ delssohn, par Schumann, par tous les grands clas- 10e à siques, était tombé en discrédit depuis le triomphe du à wagnérisme, qui prétendait avoir réalisé la formule À définitive du théâtre et de la musique. Les braves 7% F pédants wagnériens, non contents de proscrire tout â k mélodrame nouveau, s’appliquaient à faire la toilette À à des mélodrames et des opéras anciens; ils effaçaient Le: 4 avec soin toute trace des dialogues parlés, et écrivaient À pour Mozart, pour Beethoven, ou pour Weber, des réci- 3 it tatifs de leur façon; ils étaient convaincus de rendre V3 L ainsi service à la gloire des maîtres et de compléter 4 _ leur pensée, en déposant pieusement sur les chefs- tu 4 je Christophe, à qui les critiques de Corinne avaient | LA rendu plus sensible la lourdeur et, souvent, la laideur de à ke la déclamation wagnérienne, se demandait depuis 1 J longtemps si ce n’était pas un non-sens, une œuvre N contre nature, d’accoupler au théâtre et de ligoter
| ensemble dans le récitatif la parole et le chant : c’était 1 comme si l’on voulait attacher au même char un cheval etun oiseau. La parole et le chant avaient chacun leurs rythmes. On pouvait comprendre, à la rigueur, qu’un artiste sacrifiât l’un des deux arts au triomphe de celui qu’il préférait. Mais chercher un compromis entre eux, c’était les sacrifier tous deux : c’était vouloir que la parole ne fût plus la parole, et que le chant ne fût plus le chant, que celui-ci laissât encaisser son large cours entre deux berges de canal monotones, — que celui-là | chargeât ses beaux membres nus d’étoffes riches et | lourdes, qui paralysaient ses gestes et ses pas. Pourquoi ne pas leur laisser à tous deux leur spon- | tanéité et leurs libres mouvements? Telle, une belle | fille, qui va d’un pas heureux et souple le long d’un | ruisseau, et qui rêve en marchant : le gai murmure | de l’eau berce sa rêverie, et, sans qu’elle en ait | conscience, elle rythme peu à peu ses pas et sa pensée sur le chant du ruisseau. Ainsi, libres toutes deux, ? musique et poésie s’en iraient côte à côte en rêvant, et mélangeant leurs rêves. — Assurément, à cette union ÿ toute musique n’était point bonne, non plus que toute { poésie. Les adversaires du mélodrame avaient beau jeu À contre la grossièreté des essais qui en avaient été faits, et de leurs interprètes. Longtemps, Christophe avait È partagé leurs répugnances : la sottise des acteurs qui 4! se chargeaient de ces récitations parlées sur un accom- 1 pagnement instrumental, sans se soucier de l’accompa- $ gnement, sans chercher à y fondre leur voix, mais À en tâchant au contraire qu’on n’entendit rien qu’eux, 1 avait de quoi révolter toute oreille musicale. Mais, | depuis qu’il avait goûté l’harmonieuse voix de Corinne, # |
— cette voix liquide et pure, qui se mouvait dans la musique, comme un rayon de lumière dans l’eau, qui épousait tous les contours d’une phrase mélodique, qui était comme un chant plus fluide et plus libre, — il avait entrevu la beauté d’un art nouveau. Peut-être avait-il raison; mais il était encore bien inexpérimenté pour se hasarder sans danger dans un genre, qui, — si l’on veut qu’il soit beau et vraiment artistique, — est le plus difficile de tous. Surtout, cet art réclame une condition essentielle : la parfaite harmonie des efforts combinés du poète, du musicien, et des interprètes. — Christophe ne s’en inquiétait point : il se lan- çait à l’étourdie dans un art inconnu, dont lui seul pressentait les lois. Sa première idée avait été de revêtir de musique une | féerie de Shakespeare, ou un acte du Second Faust. ; Mais les théâtres se montraient peu disposés à tenter l’expérience; elle devait être coûteuse et paraissait
absurde. On admettait bien la compétence de Christophe en musique; mais qu’il se permit d’avoir des
$ idées sur la poésie et sur le théâtre faisait sourire les 4 musique et celui de la poésie semblaient deux États étrangers l’un à l’autre, et secrètement hostiles. Pour k pénétrer dans l’État poétique, il fallut que Christophe . acceptât la collaboration d’un poète; et ce poète, il ne … lui fut pas permis de le choisir. Il ne se le fût pas : permis lui-même : il se défiait de son goût poétique; on _ lui avait persuadé qu’il n’entendait rien à la poésie; et, de fait, ii n’entendait rien aux poésies qu’on admiraïit autour de lui. Avec son honnêteté et son opiniâtreté ordinaires, il s’était donné bien du mal, parfois, pour
) tâcher de sentir la beauté de telle ou telle d’entre elles; L mais il était toujours sorti de là bredouille, et un peu f honteux de lui-même : non, décidément, il n’était pas poète. A la vérité, il aimait passionnément certains L ; poètes d’autrefois; et cela le consolait un peu. Mais sans doute ne les aimait-il pas comme il fallait les | j aimer. N’avait-il pas, une fois, exprimé l’idée saugrenue qu’il n’est de grands poètes que ceux qui restent grands, | même traduits en prose, même traduits en une prose | étrangère, et que les mots n’ont d’autre prix que celui de l’âme qu’ils expriment? Ses amis s’étaient moqués | de lui. Mannheim l’avait traité d’épicier. Il n’avait pas : essayé de se défendre. Comme il voyait journellement, par l’exemple des littérateurs qui parlent de musique, 1 le ridicule des artistes qui prétendent juger d’un autre À art que le leur, il se résignait, — quoiqu’un peu incré- 1 dule au fond, — à son incompétence poétique; et il acceptait, les yeux fermés, les jugements de ceux qu’il ; h croyait mieux informés sur la question. Aussi se laissat-il imposer par ses amis de la Revue un d’entre eux, un É grand homme de cénacle décadent, Stephan von Hell- 1 muth, qui lui apporta une /phig’énie de sa façon. C’était £ le temps alors où les poètes allemands — (comme leurs À confrères de France) — étaient en train de refaire toutes ; les tragédies grecques. L’œuvre de Stephan von Hell- À muth était une de ces étonnantes pièces gréco-allemandes, où se mêlent Ibsen, Homère, et Oscar Wilde, f — sans oublier, bien entendu, quelques manuels 4 d’archéologie. Agamemnon était neurasthénique, et ; Achille impuissant : ils se désolaient longuement de leur état; et naturellement, leurs plaintes n’y changeaïent Li rien. Toute l’énergie du drame était concentrée dans le F |