Polonais et Prussiens. I
NC la délivrance 15 | 180 1
| Il n’avait plus personne. Tous ses amis avaient dis- fi | paru. Le cher Gottfried, qui lui était venu en aïde, à +6 | des heures difficiles, et dont il aurait eu tant besoin en 4 F ce moment, était parti depuis des mois, et cette fois, : ïe pour toujours. Un soir de l’été dernier, une lettre, écrite 4 d’une grosse écriture, et qui portait l’adresse d’un vil- ES _ lage lointain, avaït appris à Louisa que son frère était 44 | mort, dans une de ces tournées vagabondes, que le ‘4 petit colporteur s’obstinait à continuer, malgré sa É: mauvaise santé. On l’avait enterré là-bas, dans le 3 ; cimetière du pays. La dernière amitié virile et sereine, 4 $ qui eût été capable de soutenir Christophe, s’était 14 4 engloutie dans le gouffre. Il restait seul, avec sa mère vieillie et indifférente à sa pensée, — qui ne pouvait que à ; l’aimer, qui ne le comprenait pas. Autour de lui, l’im- Ps mense plaine allemande, l’océan morne. A chaque :# effort pour en sortir, il s’enfonçait davantage. La ville Re ennemie le regardait se noyer… ie.
- Et comme il se débattait, dans un éclair lui apparut, BV au milieu de sa nuit, l’image de Hassler, le grand musik TA à cien qu’il avait tant aimé, quand il était enfant, et dont b Le è k la gloire maintenant rayonnait sur tout le pays allemand. Le Il se souvint des promesses que Hassler lui avait faites % 3 autrefois. Et il se raccrocha aussitôt à cette épave avec 4
1} ne vigueur désespérée. assler pouvait le sauver! Der Hassler devait le sauver ! Que lui demandait-il ? Ni Du } les. | secours, ni argent, ni aide matérielle d’aucune sorte. is Rien autre, sinon qu’il le comprit. Hassler avait été per- : __ sécuté comme lui. Hassler était un homme libre. Il com- À ji prendrait un homme libre, que la médiocrité allemande 010 _ poursuivait de ses rancunes et tâchait d’écraser. Ils M) combattaient le même combat. #1 ‘VE Aussitôt qu’il ent cette idée, il l’exécuta. Il prévintsa pi mère qu’il serait absent, huit jours; et il prit, le soir no | ler même, le train pour la grande vilie du nord de l’Alle- Lo: HU . magne, où Hassler était Xapellmeister. Il ne pouvait Vue, (a lus attendre. C’était le dernier effort pour respirer. 1
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Hassler était célèbre. Ses ennemis n’avaient pas Kt __ désarmé; mais ses amis criaient qu’il était le plus grand Hi y musicien présent, passé, et futur. Il était entouré de 1 partisans et de dénigrants également absurdes. Comme s il n’était pas d’une forte trempe, il avait été aigri par | ceux-ci, et amolli par ceux-là. Il mettait toute son énergie à faire ce qui était désagréable à ses critiques et À pouvait les faire crier; il était comme un gamin qui 4 joue des niches. Ces niches étaient souvent du goût le 2 plus détestable : non seulement, il employait son talent prodigieux à des excentricités musicales, qui faisaient & hérisser les cheveux sur la tête des pontifes; mais il “ manifestait une prédilection taquine pour des textes baroques, pour des sujets bizarres, souvent aussi pour ë des situations équivoques et scabreuses, en un mot, À pour tout ce qui pouvait blesser le bon sens et la ” décence ordinaires. Il était content, quand le bourgeois 5e hurlaïit; et le bourgeois ne s’en faisait pas faute. Fa L’empereur même, qui se mêlait d’art, comme chacun dé sait, avec l’insolente présomption des parvenus et des fi princes, regardait comme un scandale public la renom- je . mée de Hassler, et ne laissait échapper aucune occasion Ro de manifester à ses œuvres effrontées une indifférence k méprisante. Hassler, enragé et enchanté de cette auguste { opposition, qui, four les partis avancés de l’art alle- “
SL à mand, était presque devenue une consécration, continuait ke at Lo “ag de plus belle à casser les vitres. A chaque nouvelle sot- MES _ tise, les amis s’extasiaient, et criaient au génie. JET Gi Fr La coterie de Hassler $e composait surtout de littéra- ‘1 A teurs, de peintres, et de critiques décadents, qui avaient. 4 512 assurément le mérite de représenter le parti de la Ë ‘à d: révolte contre la réaction — éternellement menaçante j 4 dans l’Allemagne du Nord — de l’esprit piétiste et de la # U _ morale d’État; mais leur indépendance s’était exaspérée, 1 ur . dans la lutte, jusqu’au ridicule, dont ils n’avaient pas 4 xt conscience; car si beaucoup d’entre eux ne manquaient de 1 ; point d’un talent assez âpre, ils avaient peu d’intelli- È de gence, et moins encore de goût. Ils ne pouvaient plus ; 4 li sortir de l’atmosphère factice, qu’ils s’étaient fabriquée; 4 Gi ; et, comme tous les cénacles, ils avaient fini par perdre Ki ni _ entièrement le sens de la vie réelle. Ils faisaient loi pour k à eux-mêmes et pour les centaines de nigauds, qui lisaïent ei leurs revues et acceptaient bouche bée tout ce qu’il j 144 leur plaisait d’édicter. Leur adulation avait été funeste 4 : à Hassler, en le rendant trop complaisant pour lui. MA Il acceptait sans examén toutes les idées musicales qui < : lui passaient par la tête; et il était intimement persuadé « ? : que, quoi qu’il pût écrire d’inférieur à lui-même, c’était he À . . encore supérieur au reste des musiciens. De ceque cette ï pe pensée fût malheureusement trop vraie dans la plupart à D: des cas, il ne s’en suivait pas qu’elle fût très saine et 3 4 propre à faire naître les grandes œuvres. Hassler avait j 1 ju au fond un parfait mépris pour tous, amis et ennemis; et ‘à HE Ÿ ce mépris amer et goguenard s’étendait à lui et à toute y » 3] la vie. Il s’enfonçait d’autant plus dans son scepticisme 1) ironique, qu’il avait cru autrefois à une quantité de Fe choses généreuses et naïves. N’ayant pas eu la force de {
les défendre contre la lente destruction des jours, ni ; Et lhypocrisie de se persuader qu’il croyait à ce qu’ilne 5 croyait plus, il s’acharnait à en persifler le souvenir. Il SE À avait d’ailleurs une nature d’Allemand du Sud, indolente me “ et molle, peu faite pour résister à l’excès de la fortune M: rs pour conserver son équilibre, d’une température modé- AU: ;; rée. Il s’était laissé aller, d’une façon insensible, à jouir 08 he paresseusement de la vie : il aimait la bonne chère, les ds,
lourdes boissons, les flâneries oisives, et les molles ‘30
| pensées. Tout son art s’en ressentait, quoiqu’il fût trop E bien doué pour que des étincelles de génie n’éclatassent ‘4
pas encore au milieu de sa musique lâchée, qui s’aban- kr. ;
donnait au goût de la mode. Nul ne sentait mieux que 1e 1
£ lui sa déchéance. A vrai dire, il était le seul qui la 4 “ul sentit, — à de rares moments, que, naturellement, “ il évitait. Alors, il était misanthrope, absorbé par ‘E ses humeurs noires, ses préoccupations égoïstes, ses a ñ soucis de santé, — indifférent à tout ce qui avait excité Nr:
autrefois son enthousiasme ou sa haine. 12
Ne Tel était l’homme, auprès duquel Christophe venait
‘ti à chercher un réconfort. Avec quelle joie et quel espoir il FA
vin arriva, par un matin froid et pluvieux, dans la ville où
vivait celui qui symbolisait à ses yeux, dans son art,
Rare l’esprit d’indépendance! Il attendait de lui la parole
- d’amitié et de vaillance, dont il avait besoin pour conti-
‘ nuer l’ingrate et nécessaire bataïlle, que tout véritable
4 artiste doit livrer au monde, jusqu’à son dernier soufile,
ha sans désarmer un seul jour : car, comme l’a dit Schiller, “.
1 « la seule relation avec le public, dont on ne se repente
fr . Jamais, — c’est la guerre. » : ’ J
L Christophe était si impatient qu’il prit à peine le
14 temps de déposer son sac dans le premier hôtel venu, ”
‘a près de la gare, avant de courir au théâtre, pour s’in-
pe former de l’adresse de Hassler. Hassler habitait assez
Jo loin du centre, dans un faubourg de la ville. Christophe %
fi prit un tram électrique, en mordant à belles dents un
ps petit pain. Son cœur battait, en approchant du but. \
| Le quartier où Hassier avait élu domicile, était
f presque tout entier bâti dans cette étrange architecture
ll nouvelle, où la jeune Allemagne déverse une barbarie
jh érudite et voulue, qui s’épuise en laborieux efforts pour \
fi avoir du génie. Au milieu de la ville banale, aux rues |
A droites et sans caractère, s’élevaient brusquement des
| hypogées d’Égypte, des fermes carolingienhes, des cha- 4
lets norvégiens, des cloîtres, des bastions, des pavillons j à d’Exposition universelle, des maisons ventrues, culs-de- Er: jatte, enfoncées dans la terre, avec une face inerte, un œil unique, énorme, des grilles de cachot, des portes écrasées de sous-marins, des cerceaux de fer, des cryp- F togrammes d’or dans les barreaux des fenêtres grillées, des monstres vomissants au-dessus de la porte d’entrée, des carreaux de faïence bleue, plaqués par ci, par là, S partout où on ne les attendait pas, des mosaïques bariolées, représentant Adam et Eve, des toits couverts en tuiles de couleurs disparates; des maisons-châteaux- | forts, au dernier étage crénelé, avec des animaux difformes sur le faîte, pas de fenêtre d’un côté, puis tout d’un coup, l’un à côté de l’autre, des trous béants, (
- carrés, rectangulaires, triangulaires, des sortes de bles- al sures; de grands pans de murs vides, d’où surgissait soudain un balcon massif à une seule fenêtre, — un balcon étayé sur des cariatides nibelungesques, et d’où dépassaient, perçant la rampe de pierre, deux têtes pointues de vieillards barbus et chevelus, des hommespoissons de Bæœcklin. Sur le fronton d’une de ces prisons, — une maison pharaonesque, à un étage bas, | avec deux colosses nus à l’entrée, — l’architecte avait « Que l’artiste montre son univers. Qui jamais ne fut et jamais ne sera. » Christophe, uniquement absorbé par idée de Hassler, ; regardait avec des veux ahuris, et n’essayait point de : comprendre. IL arriva à la maison qu’il cherchait, une
0 des plus simples, — en style romano-byzantin. A l’inté- 2 “4 rieur, un luxe cossu et banal; dans l’escalier, une de “1e atmosphère lourde de calorifère surchauffé; un ascen-
0 Ve seur étroit, dont Christophe ne profita point, pour avoir Es le temps de se préparer à sa visite, en montant les … ‘11 . quatre étages, à petits pas, les jambes fléchissantes et Nu le cœur tremblant d’émotion. Durant ce court trajet, son ‘108 ancienne entrevue avec Hassler, son enthousiasme d’en- | 1 bi: fant, l’image de grand-père, lui revinrent à l’esprit, Ga comme si c’était hier. | nn ‘ Il était près de onze heures, quand il sonna à la 14). PA porte. Il fut reçu par une soubrette délurée, aux façons Du de serva padrona, qui le dévisagea avec impertinence,
1 à et commença par déclarer que « Monsieur ne pouvait 14 pas recevoir, parce que Monsieur était fatigué ». Puis, ‘4 le naïf désappointement qui se peignit sur la figure de “ ’ Christophe l’amusa sans doute; car, après avoir terminé , 14 _ l’examen ïindiscret qu’elle faisait de toute sa per-
4 . sonne, elle s’adoucit brusquement, fit entrer Chrismn tophe dans le cabinet de Hassler, et dit qu’elle allait | Wei faire en sorte que Monsieur le reçût. Là dessus, elle lui
décocha une petite œillade, et ferma la porte.
à ) ñ Il y avait aux murs quelques peintures impressionnt nistes et des gravures galantes du dix-huitième siècle ik. français : car Hassler prétendait se connaître à tous les 14 arts; et il associait dans son goût Manet et Watteau, 4 selon les indications qu’il avait reçues du cénacle. Le JA même mélange de styles se montrait dans l’ameuble- . : 4] ment, où un fort beau bureau Louis XV était encadré L de fauteuils & art nouveau », et d’un divan oriental, 3 ‘ avec une montagne de coussins multicolores. Les portes k: étaient ornées de glaces; et une bibeloterie japonaise ;
| couvrait les étagères et le dessus de la cheminée, où 28 À trônait le buste de Hassler. Dans une coupe, sur un 14 __ guéridon, s’étalaient une profusion de photographies de Ne chanteuses, d”admiratrices et d’amis, avec des mots 44 | d’esprit et des exclamations enthousiastes. Un désordre Fe ni incroyable régnait sur le bureau; le piano était ouvert; FE. j il y avait de la poussière sur les étagères, et des -#0 cigares à demi brûlés traînaient dans tous les coins. 10 6 Christophe entendit, dans la chambre voisine, une n voix maussade qui grognait; le verbe tranchant de la ‘18 petite bonne lui répliquait. Il était clair que Hassler . “4 manifestait peu d’enthousiasme à se montrer. Il était #2 clair aussi que la demoiselle avait mis sous son bonnet 11 que Hassler se montrerait ; et elle ne se génait pas pour à lui répondre avec une extrême familiarité : sa voix ‘4 | aiguë perçait les murs. Christophe était mal à l’aise | | d’entendre certaines remarques qu’elle faisait à son ne | maître, Mais celui-ci ne s’en affectait point. Au M contraire : on eût dit que ces impertinences l’amu- F4 _ saient; et, tout en continuant de grogner, il gouaillait la k: fille#et prenait plaisir à l’exciter. Enfin Christophe 4 | entendit une porte s’ouvrir, et, toujours grognant et de, goguenardant, Hassler qui venait en trainant les pieds. 3 | Il entra. Christophe eut un serrement de cœur. Il le F5 _ reconnaissait. Plût à Dieu qu’il ne l’eût pas reconnu! à _ C’était bien Hassler, et ce n’était pas lui. Il avait AR toujours son grand front sans une ride, son visage sans é un pli, comme celui d’un enfant; mais il était chauve, - ‘4e __ empâté, le teint jaune, l’air endormi, la lèvre inférieure ‘4 un peu pendante, la bouche ennuyée et boudeuse. Il 14 à voûtait les épaules, enfonçait ses deux mains dans les ; À à poches de son veston débraillé, et traînait &@es savates j
aux pieds; sa chemise formait un bourrelet au-dessus à de sa culotte, qu’il n’avait même pas achevé de bouA tonner. Il regarda Christophe de ses yeux somnolents, “A qui ne s’éclairèrent pas, quand le jeune homme eut js balbutié son nom. Il fit un salut automatique, sans parler, indiqua de la tête un siège à Christophe, et s’affaissa, avec un soupir, sur le divan, dont il empila p les coussins autour de lui. Christophe répétait : ! — J’ai déjà eu l’honneur… Vous aviez eu la bonté. Je suis Christophe Krafft.… | Hassler, enfoncé dans le divan, ses longues jambes croisées, ses mains maigres jointes sur son genou droit, relevé à la hauteur du menton, répliqua : — Connais pas. Christophe, la gorge contractée, entreprit de lui rappeler leur ancienne rencontre. En n’importe quelle circonstancé, il lui eût été difficile de parler de ces souvenirs intimes; ici, ce lui était une torture : il s’embrouillait dans ses phrases, ne trouvait pas ses mots, disait des choses absurdes, qui le faisaient rougir. Hassler le laissait patauger, sans cesser de le fixer de ses yeux vagues et indifférents. Quand Christophe fut arrivé au bout de son récit, Hassler continua un instant de balancer son genou, en silence, comme s’il attendait que Christophe continuât. Puis, il dit : — Oui… Cela ne nous rajeunit pas… et s’étira. Après avoir bâillé, il ajouta : j | — .… Demande pardon.. Pas dormi… Soupé au théâtre, cette nuit… et bâilla de nouveau. , ÿ Christophe espérait que Hassler ferait une allusion à |
: ce qu’il venait de lui raconter; mais Hassler, que toute è cette histoire n’avait aucunement intéressé, n’en parla > plus; et il n’adressa nulle question à Christophe sur sa vié. Quand il eut fini de bâiller, il lui demanda :
— Il y a longtemps que vous êtes à Berlin?
— Je suis arrivé, ce matin, dit Christophe.
— Ah! — fit Hassler, sans s’étonner autrement. — 1 Quel hôtel? je
Sans paraître écouter la réponse, il se souleva paresseusement, atteignit un bouton électrique, et sonna. lg
— Permettez! fit-il.
La petite bonne parut, avec son air impertinent.
— Kitty, dit-il, est-ce que tu as la prétention de me | faire passer de déjeuner, aujourd’hui? |
— Vous ne pensez pourtant pas, dit-elle, que je vais vous apporter votre manger ici, pendant que vous avez 1 quelqu’un ?
— Pourquoi donc pas? — fit-il, désignant Christophe ah. d’un clignement d’œil railleur. — Il me nourrit l’esprit; x * je vais nourrir le corps.
— Est-ce que vous n’avez pas honte de faire assister : à votre repas, comme une bête dans une ménagerie?
Hassler, au lieu de se fâcher, se mit à rire, et corrigea : A
— Comme une bête en ménage.
- — Apporte toujours, continua-t-il, je mangerai la # honte avec.
Elle se retira, en haussant les épaules. Ù
Christophe, voyant que Hassler ne cherchait toujours “0 pas à s’informer de ce qu’il faisait, tâcha de renouer l’entretien. Il parla de la difficulté de la vie en province; F4 de la médiocrité des gens, de leur étroitesse d’esprit, de l’isolement où on était. Il s’efforçait de l’intéresser à sa |
LA détresse morale. Mais Hassler, affalé dans le divan, la 1 14 tête renversée en arrière sur un coussin, et les yeux à à *
- demi fermés, le laissait parler, semblant ne pas #4
écouter; ou bien il soulevait un moment ses paupières, ‘2
et lançait quelques mots d’une ironie froide, une hi
‘ve saillie bouffonne sur les gens de province, qui cou- 4
‘1 _ pait net les tentatives de Christophe pour parler plus ph
15 intimement. — Kitty était revenue avec le plateau du À
1 boudeuse, sur le bureau, au milieu des papiers en 4 114 désordre. Christophe attendit qu’elle fût ressortie, pour ‘4 FA reprendre son douloureux récit, qu’il avait tant de ” 4 4 Hassler avait attiré à lui le plateau; il se versa le 4 ee café, y trempa les lèvres; puis, familier et bonhomme, k : un peu méprisant, il interrompit Christophe au milieu 4 ne: d’une phrase pour lui offrir : È ji k Christophe refusa. Il s’évertuait à renouer le fil de sa 4 is phrase; mais, de plus en plus démonté, il ne savait plus : ‘& ce qu’il disait. Il était distrait par le spectacle de 4 f Hassler, qui, son assiette sous le menton, se bourrait, ‘5 ù comme un enfant, de tartines beurrées et de tranches “1 But de jambon, qu’il tenait avec ses doigts. Il réussit pour- ÿ “. tant à raconter qu’il composait, qu’il avait fait jouer | ie une ouverture pour la Judith de Hebbel. Hassler écou- [E à — Was? (Quoi?) demanda-t-il. À “ à Christophe répéta le titre. À ‘ pant sa tartine et ses doigts dans sa tasse. À
Ce fut tout. &
{ Christophe, découragé, était sur le point de se lever À de et de partir; mais il pensa à tout ce long voyage fait en A vain; et, ramassant son courage, il proposa à Hassler, va en balbutiant, de lui jouer quelques-unes de ses œuvres. 1
Aux premiers mois, Hassler l’arrêta : 14 à
_ — Non, non, je n’y connais rien, — dit-il avec son 2) ironie goguenarde et un peu insultante. — Et puis, je Le:
Christophe en eut les larmes aux yeux. Mais il s’était fs
juré de ne pas sortir de là, sans avoir l’avis de Hassler De sur ses compositions. Il dit, avec un mélange de confu- L. sion et de colère :. ÿ — Je vous demande pardon; maïs vous m’avez pro- He mis autrefois de m’entendre; je suis venu uniquement | a pour cela, du fond de l’Allemagne : vous m’entendrez. ‘à | Hassler, qui n’était pas habitué à ces façons, regarda he le jeune homme gauche, furieux, rougissant, près de ‘à pleurer : cela l’amuüsa; et, haussant les épaules avec me lassitude, il lui montra le piano du doigt, et dit, d’un 5 4
air de résignation comique : 4
- Là-dessus, il s’enfonça dans son divan, comme un de homme qui va faire un, somme, bourra les coussins à 74 coups de poing, les disposa sous ses bras étendus, 12 . ferma les yeux à demi, les rouvrit un instant pour éva- 7 luer les dimensions du rouleau de musique que Chris- : ne R tophe avait sorti d’une de ses poches, poussa un petit 38 . soupir, et se disposa à écouter avec ennui. Les | + Christophe, intimidé et mortifié, commença à jouer. “4 Hassler ne tarda pas à rouvrir l’œil et l’oreille, avec 4 | l’intérêt professionnel de l’artiste qui est repris, malgré | ÿ 50 lui, par une belle chose. D’abord, il ne dit rien, et resta Fi
; immobile; mais ses yeux devinrent moins vagues, et ses ‘4 ex lèvres boudeuses remuaïent. Puis, il se réveilla tout à É ae fait, grognant son étonnement et son assentiment. ‘ nou C’étaient des interjections inarticulées; mais le ton ne ÿ D pa laissait aucun doute sur ses sentiments; et Christophe | ni en éprouvait un bien-être inexprimable. Hassler ne son- ‘A 4 geait plus à calculer le nombre de pages qui étaient k À be jouées, et celles qui restaient à jouer. Quand Christophe À ‘ avait fini un morceau, il disait : Ù 4
ne 11 commençait à faire usage du langage humain. À — Bon, cela! Bon! (s’exclamait-il.) Fameux!.…. 4 Effroyablement fameux! (Schrecklich famos!).. Mais | que diable! (grommelait-il, stupéfait,) qu’est-ce que c’est 4
Il s’était redressé sur son siège, penchaït la tête en
avant, se faisait un cornet avec sa main, se parlait à
| lui-même, riait de contentement, et, à certaines curio- ‘ sités d’harmonies, tirait légèrement la langue, comme À
pour se lécher les lèvres. Une modulation inattendue 1 _ eut un tel effet sur lui qu’il se leva brusquement, avec 4 une exclamation, et vint s’asseoir au piano, à côté de k Christophe. Il n’avait pas l’air de s’apercevoir que | Christophe fat là. Il ne s’occupait que de la musique; L et, quand le morceau fut fini, il saisit le cahier, se mit 1 à relire la page, puis lut les pages suivantes, continuant 4 de monologuer son admiration et sa surprise, comme Ë s’il eñt été seul dans la chambre : q — Que le diable! (faisait-il). Où cet animal at-il | trouvé cela?.…. Colossal!.. Et cela! Ah! le gueux! } Repoussant Christophe de l’épaule, il joua lui-même 3 certains passages. Il avait au piano de charmants J
doigts, très doux, caressants et légers. Christophe MA remarqua ses mains fines, longues, bien soignées, d’un aristocratisme un peu maladif, qui ne répondait pas au reste de la personne. Hassler s’arrêtait à certains accords, les répétait, en clignant de l’œil et faisant cla- 1 quer sa langue; il bourdonnait avec ses lèvres, imitant à , la sonorité des instruments, et il continuait d’entre- | mêler à cette musique ses apostrophes, où il y avait à 1 la fois du plaisir et du dépit : il ne pouvait se défendre d’une secrète irritation, d’une jalousie inavouée; et, en à même temps, il jouissait avidement.
Bien qu’il persistät à se parler à lui seul, comme si Christophe n’existait pas, Christophe, rouge de plaisir, | ne pouvait s’empêcher de prendre pour son compte F4 les exclamations de Hassler; et il ‘expliquait ce qu’il avait voulu faire. Hassler sembla d’abord ne faire aucune attention à ce que le jeune homme disait, et poursuivit ses réflexions à voix haute; puis, cer- | tains mots de Christophe le frappèrent, et il se tut, les yeux toujours fixés sur le cahier de musique, qu’il feuilletait, en écoutant, sans vouloir avoir l’air d’écouter. Christophe, de son côté, s’animait peu à peu; et il finit par se confier tout à fait : il parlait avec une excitation naïve de ses projets et de sa vie. |
Hassler, silencieux, était repris par son ironie. I * s’était laissé retirer le cahier des mains; le coude appuyé sur la tablette du piano et le front dans la main, il regardait Christophe, qui lui commentait son y œuvre avec une ardeur et un trouble juvéniles. Et il souriait amèrement, en pensant à ses propres débuts, à ses espoirs, aux espoirs de Christophe, et aux déboires qui l’attendaient.
‘13 Christophe parlait, les yeux baiïssés, dans la crainte ge:
mi. Hassler l’encourageait. Il sentait que Hassler l’obser- Fi ë
“a vait, qu’il ne perdait pas une de ses paroles; il lui sem- à _ blait avoir brisé la glace qui les séparait, et son cœur ‘4
_ rayonnait. Quand il eut fini, il leva la tête avec timi- ‘4 Un | dité, — avec confiance aussi, — et regardä Hassler. 4 1 Toute sa joie naissante gela d’un coup, comme les 3 ‘1 _ pousses trop précoces, quand il vit les yeux mornes et 2.
- railleurs sans bonté qui le fixaient. Il se tut. ‘4 à Ÿ Après une pause glaciale, Hassler parla, d’une voix 4 sèche. Il avait de nouveau changé : il affectait une #4
}, sorte de dureté pour le jeune homme; il persiflait 4 à cruellement ses projets, ses espoirs de succès, comme À de s’il eût voulu se persifler lui-même, puisqu’il se retrou- 4 6 vait en lui. Il s’acharnait froidement à détruire sa ‘3
d foi dans la vie, sa foi dans l’art, sa foi en soi. I se ‘4à donna lui-même en exemple, avec amertume, parlant D un de ses œuvres d’aujourd’hui, d’une façon insultante. Ë pee — Des cochonneries! dit-il. C’est ce qu’il faut pour ei À ces cochons. Est-ce que vous croyez qu’il y a dix per- 4 j .sonnes au monde, qui aiment la musique ? Est-ce qu’il ‘ii ii | — Il y a moi! dit Christophe, avec emportement. E & * Hassier le regarda, haussa les épaules, et dit, d’une % ‘4 — Vous serez comme les autres. Vous ferez comme REA les autres. Vous penserez à arriver, à vous amuser, 4 Ya comme les autres. Et vous aurez raison… ni ph Christophe essaya de protester; mais Hassler lui 4 1:11 coupa la parole, et, reprenant son cahier, se mit à cri- 2 W tiquer aigrement les œuvres qu’il louait tout à l’heure. (7
de Non seulement il relevait avec une dureté blessante les À à _ négligences réelles, les incorrections d’écriture, les fautes ‘4 de goût ou d’expression, qui avaient échappé au jeune +: homme; mais il lui faisait des critiques absurdes, des BE. critiques comme en eût pu faire le plus étroit et le plus 4 arriéré des musiciens, dont lui-même, Hassler, avait eu, : toute sa vie, à souffrir. Il demandait à quoi tout cela 4
rimait. Il ne critiquait même plus, il niait : on eût ni
dit qu’il s’efforçait d’effacer haineusement l’impres- 14
sion que ces œuvres lui avaient faite, en dépit de lui- $, Christophe, consterné, n’essayait pas de répondre. # 4 Comment répondre à des absurdités, qu’on rougit d’en- Be tendre dans la bouche de quelqu’un qu’on estimait et 4 qu’on aimait? Au reste, Hassler n’écoutait rien. Il | fi
restait là, butté, le cahier fermé entre les maïns, les ; yeux sans expression, la bouche amère. A la fin, il dit, à comme si de nouveau il avait oublié la présence de “ — Ah! la pire misère, c’est qu’il n’y a pas un homme, 14
pas un qui soit capable de vous comprendre ! F ‘# Christophe se sentit transpercé d’émotion; il se #4 j retourna brusquement, posa sa main sur la main de à Hassler, et, le cœur plein d’amour, il répéta : ‘à
: Mais la main de Hassler ne bougea point; et si quelque fe chose dans son cœur tressaillit, une seconde, à ce cri À juvénile, aucune lueur ne brilla dans ses yeux éteints, “#4 qui regardèrent Christophe. L’ironie et l’égoïsme prirent a : le dessus. Il esquissa un mouvement du buste, cérémo- à 4 nieux et comique, pour saluer : 4 ke . — Très honoré! dit-il. ;
1 _ — Je m’en fiche bien! Crois-tu que ce soit pour toi ‘4 (18 que j’ai perdu ma vie? -} 1 11 se leva, jeta le cahier sur le piano, et, de ses 4 di À longues jambes qui flageolaient, s’en alla reprendre sa à rt place sur le divan. Christophe, qui avait saisi sa pensée, 1 1h et qui en avait senti l’insultante blessure, essayait fière- 4 ci ment de répondre que l’on n’a pas besoin d’être compris he ” de tous : certaines âmes à elles seules valent un peuple 4 } tout entier; elles pensent pour lui; et, ce qu’elles ont 14 pensé, il faudra qu’il le pense. — Mais Hassler n’écou- ‘à
à tait plus. Il était retombé dans son apathie, causée par 4 ; _ J’affaiblissement de la vie qui s’endormait en lui. Chris- î | tophe, trop sain pour comprendre ce revirement subit, ne sentait vaguement que la partie était perdue; mais il ne 4
; pouvait s’y résigner, après avoir été si près de la 1 croire gagnée. Il faisait des efforts désespérés pour À ranimer l’attention de Hassler; il avait repris son cahier i
de musique, et cherchait à lui expliquer la raison des È irrégularités, que Hassler avait notées. Hassler, enfoncé ‘à däns le sofa, gardait un silence morne; il n’approuvait, %
ni ne contredisait : il attendait que ce fût fini. K
Christophe vit qu’il n’avait plus rien à faire ici. Au ah
milieu d’une phrase, il s’arrêta. Il roula son cahier, et se | ;
leva. Hassler se leva aussi. Christophe, honteux et à légèrement, avec une certaine distinction hautaine et à ennuyée, lui tendit la main, froidement, poliment, et À l”accompagna jusqu’à la porte d’entrée, sans un mot ;
pour le retenir, ou pour l’inviter à revenir. le
Christophe se retrouva dans la rue, anéanti. Il allait au hasard, il ne savait où aller. Après avoir suivi 5 machinalement deux ou trois rues, il se retrouva à la station du tram, qui l’avait amené. Il le reprit, sans penser à ce qu’il faisait. Il s’affaissa sur la banquette, } les bras, les jambes cassés. Impossible de réfléchir, de rassembler ses idées : il ne pensait à rien; il voulait ne penser à rien. Il avait peur de regarder en lui. C’était le vide. Il lui semblait que ce vide était autour de lui, dans cette ville; il ne pouvait plus y respirer : ce brouillard, ces maisons massives l’étouffaient. Il n’avait plus qu’une idée : fuir, fuir au plus vite, — comme si, en se sauvant de cette ville, il devait y laisser l’amère ; désillusion qu’il y avait trouvée. Il retourna à son hôtel. Il n’était pas midi et demie. Il y avait deux heures qu’il y était entré, — avec quelle lumière ‘au cœur! — Maintenant, tout était éteint, 3 I ne déjeuna point. Il ne monta pas dans sa chambre. | A la stupéfaction des gens, il demanda sa note, paya comme s’il avait passé la nuit, et dit qu’il voulait | | partir. En vain, lui expliquait-on qu’il n’avait pas à se À presser, que le train qu’il voulait reprendre ne partait pas avant plusieurs heures, qu’il ferait mieux d’attendre
11 à l’hôtel. Il voulut aller tout de suite à la gare: il était de: De comme un enfant, il voulait prendre le premier train, 41 21 n’importe lequel, ne plus rester une heure dans ce pays. À F4 Fa Après ce long voyage et toutes les dépenses qu’il avait Ne. 4 faites pour venir, — bien qu’il se fût fait une fête non k je seulement de voir Hassler, mais de voir des musées, “4 ‘ d’entendre des concerts, de faire certaines connaïis- à 10 sances, — il n’avait plus qu’une idée en tête : #4 14 Il revint à la gare. Ainsi qu’on le lui avait dit, son | ‘4 train ne partait pas avant trois heures. Encore ce train, ni qui n’était pas express, — (car Christophe était forcé à 1 de prendre la dernière classe) — s’arrêtait-il en route; 4 Christophe aurait eu avantage à monter dans le train E +00 suivant, qui partait deux heures plus tard, et qui rejoi- 4 À gnait le premier. Mais c’était deux heures de plus à
| passer ici, et Christophe ne pouvait le supporter. Il ne 4
d voulut même plus sortir de la gare, en attendant. — Le 0 Lugubre attente, dans ces salles vastes et vides, tumul- À tueuses et funèbres, où entrent et sortent, toujours affai- ‘4 Re rées, toujours courant, des ombres étrangères, toutes 1 4 étrangères, toutes indifférentes, pas une qu’on con- \
naisse, pas un visage ami. Le jour blafard s’éteignait. 1
Les lampes électriques, enveloppées de brouillard,
de mouchetaient la nuit et semblaient la rendre plus ?
Ni sombre. Christophe, plus oppressé d’heure en heure, L.
; attendait avec angoisse le moment de partir, Il allait, M
î dix fois par heure, revoir les affiches des trains pour 4
Ÿ 144 s’assurer qu’il ne s’était pas trompé. Comme il les reli- NU
! sait d’un bout à l’autre, une fois de plus, pour passer le L:
4 temps, un nom de pays le frappa : il se dit quille
a connaissait; ce ne fut qu’après un moment qu’il se
rappela que c’était le pays du vieux Universitätsmusik- ÿ Le direktor Schulz, qui lui avait écrit de si bonnes et de. epthousiastes lettres. L’idée lui vint aussitôt, dans le x 2 désarroi où il était, d’aller voir cet ami inconnu. La à ville n’était pas sur son chemin direct de retour, mais À S
à une ou deux heures, par un chemin de fer local; 4 c’était un voyage de toute une nuit, avec deux ou trois . changements de train, d’interminables attentes : Chris- 1 tophe ne caleula rien. Sur-le-champ, il décida d’y aller : he
_ c’était pour lui un besoin instinctif de se raccrocher à # é une sympathie. Sans se donner le temps de réfléchir, il # rédigea une dépêche, et télégraphia.à Schulz son arri- |
vée pour le lendemain matin. Il n’avait pas envoyé ce ê mot, qu’il le regrettait déjà. Il se plaisantait amèrement &
| sur ses illusions éternelles. Pourquoi aller au devant N _ d’un nouveau chagrin? — Mais c’était fait maintenant. | à : Il était trop tard pour changer. * Ces pensées occupèrent sa dernière heure d’attente. pen
| — Son train était enfin formé. Il y monta, le premier; |, ‘4 et son enfantillage était tel, qu’il ne commença à res- É: pirer que lorsque le train s’ébranla, et que, par la por- ‘1 | tière du wagon, il vit derrière lui s’effacer dans le ciel 0 gris, sous les tristes averses, la silhouette de la ville, 1 sur laguelle la nuit tombait. Il lui semblait qu’il serait À _ mort, s’il avait passé la nuit la. us. A cette même heure, — vers six heures du soir, — 4
. une lettre de Hassler arrivait pour Christophe, à son 14 _ hôtel. La visite de Christophe avait remué bien des HA
- choses en lui. Pendant tout l’après-midi, il y avait x _ songé avec amertume, et aussi, avec sympathie pour s) É { le pauvre garçon qui était venu à lui avec une telle à
_ ardeur “d’affection, et qu’il avait reçu d’une facon #
- glaciale. Il se reprochaït son accueil. A vrai dire, ce + LH n’avait été de sa part qu’un de ces accès de bouderie ___ quinteuse, dont il était coutumier. Il pensa le ar ces ‘14 enmenvoyant à Christophe, avec un billet pour lOpéra, . À af nt un mot qui lui donnait rendez-vous, à l’issue de lare | 1 présentation. — Christophe n’en sut jamais rien. Enne ‘#10 le voyant pas venir, Hassler pensa : ) ÿ ‘ ii É — Ilest fâché. Tant pis pour lui! * mal. Mu Il haussa les épaules, et n’en chercha pas plus long. 10 Le lendemain, il ne pensait plus à lui. ” 4 } Le lendemain, Christophe était loin de lui, —siloin ‘139 que toute l’éternité n’eût pas suffi à les rapprocher lun 1° À de l’autre. Et tous deux étaient seuls pour jamais. ‘à 1 4
Peter Schulz avait soixante-quinze ans. Il avait toü- a jours eu une santé délicate, et l’âge ne l’avait pas “3
. épargné. Assez grand, mais voûté, et la tête penchée sur 7 la poitrine, il avait les bronches faibles, et respirait ‘4 avec peine. Asthme, catarrhe, bronchite, s’acharnaient “1 après lui; et la trace des luttes qu’il lui fallait subir, # — bien des nuits, assis dans son lit, le corps penché en. 5 avant, et trempé de sueur, pour tâcher de faire entrer de. un soufile d’air dans sa poitrine qui étouffait, — était é gravée dans les plis douloureux de sa longue figure, . maigre et rasée. Le nez était long et un peu gonflé au Ë sommet. Des rides profondes, partant du dessous des Fe
yeux, coupaient transversalement les joues creusées ‘4 par les vides de la mâchoire. L’âge et les infirmités 5
- navaient pas été les seuls sculpteurs de ce pauvre g. masque délabré; les chagrins de la vie y avaient eu à part aussi. — Et malgré tout, il n’était point triste. La F4 L grande ‘bouche tranquille avait une douceur sereine. » F Mais c’étaient surtout les yeux qui donnaient à 18 ce vieux. visage une douceur touchante : ils étaient à d’un gris-clair limpide et transparent; ils regardaient no | bien en face, avec calme et candeur; ils ne cachaïient nr. L rien de l’âme : on eût pu lire au fond. EN . Sa vie avait été pauvre en événements. Il était seul 5“ À depuis des années. Sa femme était morte. Elle n’était #
‘0 aile Jean-Christophe TE du À 04 pas très bonne, pas très intelligente, pas du tout belle. & pa Mais il en conservait un souvenir attendri. Il y avait … Ô je vingt-cinq ans qu’il l’avait perdue; et, pas un soir de- ‘à D. puis, il ne s’était endormi, sans avoir un petit entretien 1 ‘1e mental, triste et tendre, avec elle; il lassociait à chaD cune de ses journées. — Il n’avait pas eu d’enfant: | j ‘à c’était le grand regret de sa vie. Il avait reporté son | 14 | besoin d’affection sur ses élèves, auxquels il était atta128 ché, comme un père à ses fils. Il avait trouvé peu de A0 reiour. Un vieux cœur peut se sentir très près d’un ‘4 jeune cœur, et presque du même âge : il sait combien “0 sont brèves les années qui les séparent. Maïs le jeune 4 D homme ne s’en doute point : le vieillard est pour lui un 1 7 . homme d’une autre époque; au reste, il est absorbé par D N. trop de soucis immédiats, et il détourne instinctive- À à ment les yeux du but mélancolique de ses efforts. Le L À 1 vieux Schulz avait rencontré parfois quelque recon- À qe naissance chez des élèves, touchés par lintérêt E 1 | vif et frais qu’il prenait à tout ce qui leur arrivait ti d’heureux ou de malheureux; ils venaient le voir de 1 temps en temps; ils lui écrivaient, pour le remercier, 4 UE quand ils quittaient l’université; certains lui écrivaien
F encore, une ou deux fois, les années suivantes. Puis, le =: A
À vieux Schulz n’entendait plus parler d’eux, sinon par À o les journaux, qui lui faisaient connaître l’avancement 3} h de tel ou tel : et il se réjouissait de leurs succès, comme F si c’étaient les siens. Il ne leur en voulait pas de leur 1 is silence : il y trouvait mille excuses; il ne doutait point à de leur affection, et prêtait aux plus égoïstes les senti- 4 ments qu’il avait pour eux. ; 4 ‘0 Mais ses livres étaient pour lui le meilleur des re- a 16 fuges : ils n’étaient point oublieux, ni trompeurs. Les “4
âmes, qu’il chérissait en eux, étaient maintenant sorties ‘à
du flot du temps : elles étaient immuables, fixées pour : l’éternité dans l’amour qu’elles inspiraient et qu’elles F F: semblaient ressentir, qu’elles rayonnaient à leur tour ; sur ceux qui les aimaient. Professeur d’esthétique et 14 d’histoire de la musique, il était comme un vieux bois, a vibrant de chants d’oiseaux. Certains de ces chants ré- 3e sonnaient très loin, ils venaient du fond des siècles : ils 4 n’étaient pas les moins doux et les moins mystérieux. 5 — Il en était d’autres qui lui étaient familiers et in- 4 x times : c’étaient de chers compagnons; chacune de 2 leurs phrases lui rappelait des joies et des douleurs de L: sa vie passée, consciente ou inconsciente : — (car sous 4 chacun des jours, que la lumière du soleil éclaire, ur d’autres jours ‘se déroulent, qu’éclaire une lumière B: inconnue.) — Il y en avait enfin qu’on n’avait jamais 4 entendus encore, et qui disaient des choses qu’on atten- ‘4 dait depuis longtemps, dont on avait besoin : le cœur ÿ. s’ouvrait pour les recevoir, comme la terre sous la à pluie. Ainsi, le vieux Schulz écoutait, dans le silence de ‘10 sa vie solitaire, la forêt pleine d’oiseaux; et, comme le { à moine de la légende, endormi dans l’extase du chant de re l’oiseau magique, les années passaient pour lui, et le 4
soir de la vie était venu; mais il avait toujours son ÿ âme de vingt ans. ne Il n’était pas seulement riche de musique. Il aimait à les poètes, — les anciens et les nouveaux. Il avait une ë : prédilection pour ceux de son pays, surtout pour : À Goethe; mais il aimait aussi ceux des autres pays. 5 Il était instruit et lisait plusieurs langues. Il était, d’es- ù prit, un contemporain de Herder et des grands Welt- à L bürger, — des « citoyens du monde », de la fin du dix- 7
Fa huitième siècle. Il avait vécu les années d’âpres luttes, |
six qui précédèrent et suivirent 70, enveloppé de leur vaste! 1 ï pensée. Et, quoiqu’il adorât l’Allemagne, il n’en était pas W KA « glorieux ». Il pensait avec Herder, qu’ « entre tous les À glorieux, le glorieux de sa nationalité est un sot
he accompli », et avec Schiller, que « c’est un bien pauvre |
de idéal de n’écrire que pour une seule nation ». Son 4
que esprit était parfois timide; mais son cœur était d’une ‘
N: ÿ largeur admirable, et prêt à accueillir avec amour tout |
; ce qui était beau dans le monde. Peut-être était-il trop
k indulgent pour la médiocrité; mais son instinct n’avait n
18 point de doute sur ce qui était le meilleur; et sil $
n’avait pas la force de condamner les faux artistes que k
JE l’opinion publique admirait, il avait toujours celle de |
| défendre les artistes originaux et forts que l’opinion |
| publique méconnaissait. Sa bonté l’abusait souvent : il |
1 tremblait de commettre une injustice ; et, quand il n’ai-
| mait pas ce que d’autres aimaient, il ne doutait point |
que ce ne fût lui qui se trompât; et il finissait par |
é l’aimer. Il lui était si doux d’aimer! L’amour et l’admi- |
/ ration étaient encore plus nécessaires à sa vie morale,
ÿ que l’air à sa misérable poitrine. Aussi, quelle recon- |
naissance il avait pour ceux qui lui en offraient une
occasion nouvelle! — Christophe ne pouvait se douter
de ce.que ses Lieder avaient été pour lui. Il était bien |
1 loin de les avoir sentis lui-même aussi vivement, quand ;
il les avait créés. C’est que pour lui ces chants n’étaient
que quelques étincelles jaillies de la forge intérieure : il
en avait jailli, il en jaillirait bien d’autres. Mais pour le
vieux Schulz, c’était tout un monde qui se révélait à lui, ;
d’un seul coup, — tout un monde à aimer. Sa vie en :
avait été illuminée. L !
, 2
Depuis un an, il avait dû résigner ses fonctions à M l’Université : sa santé de plus en plus précaire ne lui { k permettait plus de professer. Il était malade, et au lit, k à
; quand le libraire Wolf lui avait fait porter, comme , ï il en avait l’habitude, un paquet des dernières nou- % veautés musicales qu’il avait reçues, et où se trouvaient, : ,
cette fois, les Lieder de Christophe. Il était seul. Nul à parent auprès de lui; le peu qu’il avait de famille était ire
mort depuis longtemps. Il était livré aux soins d’une # vieille bonne, qui abusait de sa faiblesse, pour lui j imposer tout ce qu’elle voulait. Deux ou trois amis, 4 guère moins âgés que lui, venaient le voir de temps en ! j temps; mais ils n’étaient pas non plus d’une très bonne à
” santé ; et, quand le temps était mauvais, ils se tenaient se clos aussi, et espaçaient leurs visites. Justement, c’était à l’hiver alors, les rues étaient couvertes d’une neige qui k: fondait : Schulz n’avait vu personne, de tout le jour. Il We faisait sombre dans la chambre : un brouillard jaune ie
était tendu contre les vitres, comme un écran, et murait De
les regards; la chaleur du poële était lourde et fatigante. 700
De l’église voisine, un vieux carillon du dix-septième D
j siècle chantait, tous les quarts d’heure, d’une voix je | boiteuse et horriblement fausse, des bribes de chorals te monotones, dont la jovialité paraissait un peu grima- He çante, quand on n’était pas très gai, soi-même. Le vieux : 4 Schulz toussait, le dos appuyé contre une pile d’oreil- s
‘4 __ lers. Il essayait de relire Montaigne, qu’il aimait; mais Le bol _ cette lecture ne lui faisait pas aujourd’hui autant de 28 1 ie plaisir qu’à l’ordinaire; il avait laissé tomber le livre, il R. ni respirait avec peine, et rêvait. Le paquet de musique à pen à était là, sur son lit : il n’avait pas le courage de l’ouvrir; 11 10 _ il se sentait le cœur triste. Enfin, il soupira, et, après ‘#1 le ; avoir défait très soigneusement la ficelle, il remit 4 ‘14 ses lunettes, et commença à lire les morceaux de à 1 musique. Sa pensée était ailleurs : elle revenait toujours À F 4 à des souvenirs qu’il voulait écarter. « 4 #3 à Le cahier qu’il, tenait était celui de Christophe. Ses à l yeux tombèrent sur un vieux Cantique, dont Christophe 4 à j avait repris les paroles à un naïf et pieux poète du dix- L hi septième siècle, en renouvelant leur expression : le à ï Christliches Wanderlied (chant du voyageur chrétien) 4 jh de Paul Gerhardt. 21 F. Hoff, o du arme Seele, : A ki Û So wirst du schon erblicken 14 k « Espère, à toi, pauvre âme, ‘a À
. espère, et sois intrépide! an
ie et voici que tu vas voir À f le soleil de la belle Joie. » “: Le vieux Schulz connaissait bien ces candides paroles; 1 7 mais jamais elles ne lui avaient parlé ainsi, ainsi… Ce h ne. n’était plus la tranquille piété, qui calme et endort À ï lâme par sa monotonie. C’était une âme comme la Re i sienne, c’était son âme même, mais plus jeune et plus #
forte, qui souffrait, qui voulait espérer, qui voulait voir ne. ÿ la Joie, qui la voyait. Ses mains tremblaient, de grosses À
larmes coulaient le long de ses joues. Il continua : 4 ty Auf, auf! gieb deinem Schmerze 4 Le
« Debout, debout! donne à ta douleur : 14
et à tes soucis bonne nuit! ) °“9 j Laisse partir ce qui trouble ‘13 le cœur et le rend triste! » : 19 « Christophe communiquait à ces pensées une jeune | 4
ardeur intrépide, dont le rire héroïque s’épanouissait + dans ces derniers vers confiants et naïfs : 1
Bist du doch nicht Regente, ‘4
« Ce n’est pas toi, voyons! qui règnes à fs
et qui dois tout conduire. I P. 4
C’est Dieu. Dieu est le roi, 14
et mène tout comme il faut! » AN: Et lorsque venait cette strophe de superbe défi, qu’il 12
avait, avec son insolence de jeune barbare, arrachée 5 tranquillement de sa place primitive dans l’ensemble du 191 poème, pour en faire la conclusion de son Lied : ‘1028 | F : Hier wollten widerstehn, 0 8 Gott nicht zurücke gehn : ne.
qui Das muss doch endlich kommen 1 1 ! « Et quand bien même tous les diables à fs sois tranquille, ne doute pas! U j 4 Dieu ne reculera point. : | 12 Ce qu’il s’est proposé, h a ce qu’il veut accomplir, 0 1 cela finira bien par arriver À ui … alors, c’était un transport d’allégresse, l’ivresse de la bataille, un triomphe d’{mperator Romain. h Le vieillard tremblait de tout son corps. Il suivait, | haletant, l’impétueuse musique, comme un enfant qu’un 7. \ compagnon entraîne dans sa course, en le tenant par | la main. Son cœur battait. Ses larmes ruisselaient. À — Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu! Il se mit à sangloter, et il riait : il était heureux. à 400 Il suffoquait. Il fut pris d’une terrible quinte de toux. l He Salomé, la vieille servante, accourut, et elle crut que le vieux allait y passer. Il continuait de pleurer, de tous- È ser, et de répéter : — Ah! mon Dieu! mon Dieu!… et, dans ses courts moments de répit, entre deux accès de toux, il riait d’un petit rire aigu et doux. | Salomé pensa qu’il devenait fou. Quand elle finit par comprendre la cause de cette agitation, elle le gronda — S’il est possible de se mettre dans un état pareil
| pour une sottise!… Donnez-moi cela! Je l’emporte. ‘4 Vous ne le verrez plus. - } Mais le vieux tenait bon, toujours toussant ; et il criait à à Salomé de le laisser tranquille. Comme elle insistait, : f | il se mit en fureur, il jurait, et il s’étranglait dans ses 40 jurements. Jamais elle ne l’avait vu se fâcher et oser 2 À lui tenir tête. Elle en fut ébahie, et elle lâcha prise; 6 f ‘4 mais elle ne lui ménagea pas les paroles sévères : elle Le le traita de vieux fou, elle dit qu’elle avait cru jusqu’à F présent avoir affaire à un homme bien élevé, mais ; ; qu’elle voyait maintenant qu’elle s’était trompée, qu’il EL disait des blasphèmes à faire rougir un charretier, que les yeux lui sortaient de la tête, et que s’ils étaient des | pistolets, ils l’auraient tuée. Elle en eût eu pour long- è temps à continuer cette chanson, s’il ne s’était soulevé, à furieux, sur ses oreillers, et ne lui avait crié : < d’un ton si péremptoire, qu’elle était partie en faisant de battre la porte, et déclarant qu’il pourrait bien l’appe- De ler maintenant, qu’elle ne se dérangerait pas, qu’elle le ; 5 laisserait claquer tout seul. r Alors, le silence reiomba de nouveau dans la de chambre où la nuit s’étendait. De nouveau, le carillon # égrena dans la paix du soir ses sonneries placides et “à grotesques. Un peu honteux de sa colère, le vieux f i) Schulz, immobile, étendu sur le dos, attendait, haletant, ; ‘ que le tumulte de son cœur s’apaisât; il serrait sur sa VA poitrine les précieux Lieder, et il riait comme un enfant. ‘1
“0 Il passa les journées solitaires qui suivirent dans une d
2 _ sorte d’extase. Il ne pensait plus à son mal, à l’hiver, à
Fi à la triste lumière, à sa solitude. Tout était lumineux et 11
4 f aimant autour de lui. Tout près de la mort, il se sentait nl
‘ revivre dans l’âme jeune d’un ami inconnu. 4
. : Il tâchait de se figurer Christophe. Il ne le voyait pas 14
ne du tout comme il était. Il le voyait un peu à sa propre |
A W image idéalisée, et tel que lui-même eût voulu être:
4 blond, mince, les yeux bleus, parlant d’une voix un peu |
i, faible et voilée, doux, timide et tendre. Mais quel qu’il 4
1 fût, il était toujours prêt à l’idéaliser. Il idéalisait tout s
\ a ce qui l’entourait : ses élèves, ses voisins, ses amis, sa 4
i vieille bonne. Sa douceur affectueuse et son manque de ‘4
ÿ critique, — en partie volontaire, pour écarter toute
ji / pensée troublante, — tissaient autour de lui des images à
à sereines et pures, comme la sienne. C’était un men- 4
10 songe de bonté, dont il avait besoin pour vivre. J
Il n’en était pas tout à fait dupe; et souvent, dans +1
% son lit, la nuit, il soupirait en songeant à mille
Ë N petites choses, arrivées dans le jour, qui contre- k
fl disaient son idéalisme. Il savait bien que la vieille {
je Salomé se moquait de lui, derrière son dos, avec
h les commères du quartier, et qu’elle le volait régu- 4
| lièrement dans ses comptes de chaque semaine. 1 Il savait bien que ses élèves étaient obséquieux ‘14
avec lui, tant qu’ils avaient besoin de lui, puis, qu’après nu qu’ils avaient reçu de lui tous les services qu’ils en pou- & vaient attendre, ils le laissaient de côté. IL savait que à 4 ses anciens collègues de l’Université l’avaient tout à fait. #5 oublié, depuis qu’il avait pris sa retraite, et que son 4 successeur le pillait dans ses articles, sans le nommer, 1e ou en le nommant d’une façon perfidé, pour citer de lui “4
une phrase sans valeur, et pour relever ses erreurs : — : (procédé, qui est courant dans le monde de la critique). Ke — Il savait que son vieil ami Kunz lui avait encore fait 73 un gros mensonge, cet après-midi, et qu’il ne reverrait ë ô jamais les livres, que son autre ami, Pottpetschmidt, lui fe . avait empruntés pour quelques jours, — ce qui était #1 douloureux pour quelqu’un, qui, comme lui, était 1 attaché à ses livres ainsi qu’à des personnes vivantes. d Beaucoup d’autres choses tristes, anciennes ou récentes, Ft lui revenaient à l’esprit; il ne voulait pas y penser; à ‘4 mais elles étaient quand même en lui : il les sentait. # Leur souvenir le traversait parfois, comme une douleur 4 lancinante. ne
— Ah! mon Dieu! mon Dieu ! st gémissait-il, dans le silence de la nuit. — Puis, il écartait les fâcheuses pensées : il les niaït; il voulait no: être confiant, optimiste, croire aux hommes : et il y è croyait. Combien de fois ses illusions avaient-elles été ‘14 brutalement détruites ! — Mais il en renaissait d’autres, 3 toujours, toujours. Ïl ne pouvait s’en passer. É £ Christophe inconnu devint un foyer lumineux dans sa d: | vie. La première lettre froide et maussade, qu’il reçut à de lui, eût dû lui faire de la peine; — (peut-être, lui en À | 307 4
k fit-elle); — mais il n’en avait pas voulu convenir, et il 1 Au) en eut une joie d’enfant. Il était si modeste, et deman- h é daït si peu aux hommes, que le peu qu’il en recevait ; pts suffisait à nourrir son besoin de les aimer et de leur à “1 être reconnaissant. Voir Christophe était un bonheur ik f qu’il n’eût jamais osé espérer : car il était maintenant p “a trop vieux pour faire le voyage des bords du Rhin; et, 1] quant à solliciter sa visite, la pensée ne lui en venaït à La dépêche de Christophe lui arriva, le soir, au 4 % moment où il se mettait à table. Il ne comprit pas ( 1 d’abord : la signature lui semblait inconnue, il pensa 4 si qu’on s’était trompé, que la dépêche n’était pas pour 4 k lui; il la relut trois fois; dans son trouble, ses lunettes L: f ne voulaient pas tenir, la lampe éclairait mal, les lettres + dansaient devant ses yeux. Quand il eut compris, il fut | / si bouleversé qu’il oublia de dîner. Salomé eut beau | crier après lui : impossible d’avaler un morceau. Il jeta | sa serviette sur la table, sans la plier, comme il ne { manquait jamais de le faire; il se leva en trébuchant, { alla chercher son chapeau et sa canne, et sortit. La | première pensée du bon Schulz, en recevant un tel | bonheur, avait été de le partager avec d’autres, et d’avertir ses amis de l’arrivée de Christophe. ; Il avait deux amis, comme lui mélomanes, à qui il La avait réussi à communiquer son enthousiasme pour î Christophe : le juge Samuel Kunz, et le dentiste % Oscar Potipetschmidt, qui était un chanteur excellent. (l Les trois vieux camarades avaient souvent parlé de ù Christophe, ensemble; et ils avaient joué toute la mu- di .Sique de lui qu’ils avaient pu trouver. Pottpetschmidt pe | chantait, Schulz accompagnait, et Kunz écoutait. Et ils 1
s’extasiaient ensuite pendant des heures. Combien de : fois avaient-ils dit, quand ils faisaient de la musique : 4 Schulz riait tout seul, dans la rue, de la joie qu’il avait ‘4 et de celle qu’il allait faire. La nuit venait; et Kunz { habitait dans un petit village, à une demi-heure de la #4 ville. Maïs le ciel était clair; c’était un soir d’avril très é ; doux; les rossignols chantaient. Le vieux Schulz avait 8 le cœur inondé de bonheur; il respirait sans oppres- pe sion, et il avait des jambes de vingt ans. Il marchait | allègrement, sans prendre garde aux pierres, contre Hi lesquelles il butait dans l’ombre. Il seæangeait gaillar- 1 dement sur le côté de la route, à l’arrivée des voitures, ‘ À et il échangeait un joyeux salut avec le conducteur, : qui le considérait avec étonnement, quand la lanterne fs éclairait en passant le vieillard grimpé sur le talus du La nuit était complète, lorsqu’il arriva à la maison 1 F de Kunz, un peu en dehors du village, dans un petit 4 jardin. Il tambourina à sa porte, et l’appela à tue-tête. A Une fenêtre s’ouvrit, et Kunz, effaré, parut. Il essayait à de voir dans l’obscurité, et demanda : 14
- Schulz, essoufllé et joyeux, criait: :E0 . Kunz n’y comprenait rien; mais il reconnut la voix : | — Schulz!.… Comment! A cette heure ? Qu’y at-il? Fe — Il vient demain, demain matin !.…. s È — Quoi ? demandait toujours Kunz, ahuri. ÿ} Kunz resta un moment à méditer le sens de cette É
1 parole; puis une exclamation retentissante témoigna É. 10 qu’il avait compris. 1 0 — Je descends! cria-t-il. S d La fenêtre se referma. Il parut sur le perron de l’esca- ! hi lier, une lampe à la main, et descendit dans le jardin. 4 C’était un petit vieux bedonnant, avec une grosse tête 11 grise, une barbe rouge, des taches de rousseur sur Ich ne visage et sur les mains. Il venait à petits pas, en fumant 4 ie sa pipe de porcelaine. Cet homme débonnaire et un peu 1 ‘1 ! endormi ne s’était jamais fait grands soucis dans sa vie. 4 À La nouvelle que lui apportait Schulz n’en était pas . moins capablesde le faire sortir de son calme; et il Î n. agitait ses bras courts et sa lampe, en demandant : Ë LS — Quoi? c’est vrai? Il vient? ] ‘0 agitant la dépêche. k Les deux vieux amis allèrent s’asseoir sur un bane, F “4 sous la tonnelle. Schulz prit la lampe. Kunz déplia 4 ti soigneusement la dépêche, lut lentement, ,à mi-voix : | À Schulz relisait tout haut, par dessus son épaule. Kunz | | regarda encore le papier, les indications qui encadraient il le télégramme, l’heure où il avait été envoyé, l’heure où ( il était arrivé, le nombre des mots. Puis, il rendit le pré- 4 ÿ cieux papier à Schulz, qui riait d’aise, le regarda en s ; hochant la tête, et répétant : 1 ï * Après avoir réfléchi un instant, aspiré et expiré une L V grosse bouffée de tabac, il posa sa main sur le genou de | 2 Schulz, et dit : { ÿ — Il faut avertir Pottpetschmidt. 0 ! — J’y allais, dit Schulz. 4 | — Je viens avec toi, dit Kunz. 2
| Il rentra pour déposer la lampe, et revint aussitôt. :% Les deux vieux s’en allèrent, bras dessus bras dessous. 0 Pottpetschmidt habitait à l’autre bout du village. Schulz N: et Kunz échangeaient des mots distraits, en ruminant “ti la nouvelle. Tout à coup, Kunz s’arrêta, et tapa le sol,
— Ah! tonnerre! fit-il… Il n’est pas ici! <a
IL se rappelait maintenant que Pottpeischmidt avait el 4 \ dû partir dans l’après-midi pour une opération dans #ÿ : une ville voisine, où il devait passer la nuit et séjourner 4 un jour ou deux. Schulz était consterné. Kunz ne l’était AE
pas moins. Ils étaient fiers de Pottpetschmidt; ils “A ” eussent voulu s’en faire honneur. Is restaient au milieu % de la route, ne sachant que décider. ” 4
— Comment faire ? Comment faire? demandait 5
— Il faut absolument que Krafft entende Pottpet- à
- schmidt, disait Schulz. de Il réfléchit, et dit : 1%
— Il faut lui envoyer une dépêche. ‘:#8
Ils allèrent au télégraphe, et composèrent ensemble LÉ.
une dépêche longue et émue, à laquelle il était difficile É}
de rien comprendre. Puis, ils revinrent. Schulz calcu- Î #
— Il pourra être encore ici demain matin, en prenant ve
L le premier train. ’ Mais Kunz fit remarquer qu’il était tard, et que la e 4 dépêche ne lui serait remise sans doute que le lende- RS main. Schulz hocha la tête; et ils se répétaient : - 1 Ils se séparèrent à la porte de Kunz; car, quelle que ‘4 | fût l’amitié de celui-ci pour Schulz, elle r’allait pas k
ia À : jusqu’à lui faire commettre l’imprudence d’accompagner Schulz hors du village, ne fût-ce qu’un bout de chemin,” où 1 1 qu’il lui eût fallu refaire seul, dans la nuit. Il futconvenu 1100 que Kunz viendrait dîner, le lendemain, chez Schulz. 4 ne Schulz regardait le ciel, avec anxiété : à à nu — Pourvu qu’il fasse beau, demain! SR 1 Et il eut un poids de moins sur le cœur, quand Kunz, … °11 qui passait pour se connaître admirablement en météoAu rologie, dit, après avoir gravement examiné le ciel set (car il n’avait pas moins que Schulz le souci que Christi tophe vit leur petit pays dans toute sa beauté) : 4 PS — Il fera beau, demain. 1
Schulz reprit le chemin de la ville, où il parvint ï non sans avoir trébuché plus d’une fois dans les 4 ornières, ou contre les tas de pierres élevés le long 5 de la route. Il ne rentra pas chez lui, avant d’être K = passé chez le pâtissier, pour lui commander une cer- ra taine tarte, qui était la gloire de la ville. Puis, il É revint à sa maison; mais, au moment d’y rentrer, il ) rebroussa chemin, pour aller s’informer à la gare de Fe lheure exacte de l’arrivée des trains. Enfin, il rentra, , 4 appela Salomé, et discuta longuement avec elle le 3 diner du lendemain, Alors seulement, il se coucha, ‘4 harassé; mais il était aussi surexcité qu’un enfant, ‘8 dans la veillée de Noël, et il se retourna toute la nuit 1 dans ses draps, sans trouver un instant de sommeil. F Vers une heure du matin, il eut l’idée de se lever, pour 2 aller dire à Salomé de faire plutôt, pour le diner, une carpe à ÿ à l’étuvée; car elle réussissait ce plat à merveille. Il ne le 14 lui dit pas : et il fit bien, sans doute. Il ne s’en leva pas ; à. moins pour arranger diverses choses dans la chambre ‘4 qu’il destinait à Christophe; il prenait mille précau- | tions, pour que Salomé ne l’entendit pas : car il crai- 14 gnaït d’être grondé. Toute la nuit, il eut peur de ‘7% manquer l’heure du train, bien que Christophe ne dût ÿ | pas arriver avant huit heures. Il fut debout, de grand 4 matin. Son premier regard fut pour le ciel : Kunz ne 14
io s’était pas trompé, il faisait un temps magnifique. Sur “à ‘40 la pointe des pieds, Schulz descendit à sa cave, où il 14 hs n’allait plus depuis longtemps, de peur du froid et des 1 Li escaliers raides; il y fit un choix de ses meilleures 4 ke. bouteilles, se heurta rudement la tête contre la voûte, 4 A en remontant, et crut qu’il allait étouffer, quand il par- 4 ‘4 vint au haut de l’escalier avec son panier chargé. 4 bi Ensuite, il alla au jardin, armé de son sécateur; il 14 î coupa impitoyablement ses plus belles roses et les premo mières branches de ses lilas en fleurs. Puis, il remonta À #4 dans sa chambre, fit fiévreusement sa barbe, se coupa E Lt une ou deux fois, s’habilla avec soin, et partit pour la : F. k gare. Il était sept heures. Salomé ne réussit pas à lui 4 (à ne prendre ne de lait; car . prétendit que Ë tt Christophe n’aurait sans doute pas déjeuné non plus, 4 ‘0 quand.il arriverait, et qu’ils mangeraient ensemble en 4 À revenant de la gare. 4 de . Il se trouva au chemin de fer, trois quarts d’heure en 4 à avance. Il se morfondit à attendre Christophe, et finale- 1 Ne ment le manqua. Au lieu d’avoir la patience de rester à ‘1 Fi la porte de sortie, il alla sur le quai, et perdit la tête au 4 ! milieu du tourbillon des arrivées et des départs. Malgré M 4 les indications précises de la dépêche, il s’était imaginé, R È L Dieu sait pourquoi! que Christophe arriverait par un ÿ 4 autre train que celui qui l’amena; et d’ailleurs, il ne lui 4 i serait pas venu à l’idée que Christophe püût descendre 4 C4 d’un wagon de quatrième classe. Il resta plus d’une +4 à demi-heure encore à l’attendre à la gare, quand Chris- * h tophe, arrivé depuis longtemps, était allé tout droit 4 frapper à sa maison. Pour comble de malheur, Salomé } à venait d’en sortir, pour se rendre au marché : Christophe L . ÿ trouva porte close. La voisine, que Salomé avait simple- à
ment chargée de dire, au cas où quelqu’un sonneraïit, ‘4
.. qu’elle serait bientôt de retour, fit la commission, sans Ke rien ajouter de plus. Christophe, qui n’était pas venu À ” pour voir Salomé, et qui ne savait même pas qui elle ‘54 était, trouva la plaisanterie mauvaise; il demanda si le Re 1: Herr Universitätsmusikdirektor Schulz n’était donc pas “2 au pays. On lui répondit que si; mais on ne put lui dire 4 où il était. Furieux, il s’en alla. nue Quand le vieux Schulz rentra, la figure longue d’une 4
- aune, et quand il apprit de Salomé, qui venait aussi de ” rentrer, ce qui s’était passé, il fut dans la désolation : 0 il faillit pleurer. Il se mit en rage contre la sottise de 1 la domestique, qui était sortie en son absence, et qui VA n’avait même pas été capable de donner des instruc- ÿ tions pour qu’on fit attendre Christophe, au cas où il ne viendrait. Salomé lui répondit, sur le même ton, qu’elle 1 ne pouvait non plus s’imaginer qu’il serait assez sot 4 pour manquer celui qu’il attendait. Mais le vieux ne 2à s’attarda pas à discuter avec elle; sans perdre un ‘ | instant, il dégringola de nouveau son escalier, et à repartit à la recherche de Christophe, sur la piste très $ | vague que les voisins lui indiquèrent. ER: Christophe ayait été froissé de ne trouver personne, É.
ni même un mot d’excuses. Ne sachant que faire avant *
le prochain train, il était allé se promener dans la ville “E
et les champs qui lui paraissaient jolis. C’était une -74 petite ville tranquille, reposante, abritée entre des ne collines molles; des jardins autour des maisons, des HA cerisiers en fleurs, des pelouses vertes, de beaux om- À ‘M brages, des ruines pseudo-antiques, des bustes blancs pi de princesses d’autrefois sur des colonnes de marbre ke au milieu de la verdure, des visages doux et gentils. x fe
A Tout autour de la ville, des prairies, des collines. Dans
4 ie les buissons fleuris, les merles sifilaient à cœur-joie, ‘à
ne formant de petits concerts de flûtes rieuses et sonores. h
hi La mauvaise humeur de Christophe ne tarda pas à
1 tomber : il oublia Peter Schulz. 41
4h Le vieillard parcourait en vain les rues, interrogeant A
1 les gens; il monta jusqu’au vieux château, sur la col- 4
M line, au-dessus de la ville ; et il revenait, navré, quand, ‘1
k de ses yeux perçanis qui voyaient de très loin, il aper- 7
cut à quelque distance un homme couché dans un pré, 1
x à l’ombre d’un buisson. Il ne connaissait pas Chris- ‘4
ue tophe : il ne pouvait savoir si c’était lui. D’ailleurs, L
3 l’homme lui tournait le dos, la tête à moitié enfouie
; “in dans l’herbe. Schulz rôdait sur la route, tournait autour 4
ÿ du pré, le cœur battant : 11
— C’est lui… Non, ce n’est pas lui… À
é T1 n’osait pas l’appeler. Une idée lui vint : il se mit |.
| à chanter la première phrase du Lied de Christophe : M
| Christophe ressauta, comme un poisson hors de l’eau, À
pi et il cria la suite à tue-tête. Il se retourna tout joyeux. ‘4
Il avait la figure rouge et des herbes dans les cheveux. M
” Ils s’interpellèrent tous deux par leurs noms, et cou- ù
rurent l’un à l’autre. Schulz enjamba le fossé de la 4
‘ .. route, Christophe sauta par dessus la barrière. Ils . 4
se serrèrent la main avec effusion, et revinrent ensemble
à la maison, riant et parlant très fort. Le vieux contait le
| sa mésaventure. Christophe, qui, un moment avant,
j était bien décidé à continuer sa route sans faire une h: ? nouvelle tentative pour voir Schulz, sentit immédia- d tement la candide bonté de cette âme, et se prit à F.
l’aimer. Avant d’être arrivés, ils s’étaient déjà confié Fi une multitude de choses. via d
En entrant, ils trouvèrent Kunz, qui, ayant appris que j: Schulz était parti à la recherche de Christophe, atten- à dait tranquillement. On servit le café au lait. Mais Fi. Christophe dit qu’il avait déjeuné dans une auberge “4 de la ville. Le vieux fut désolé : c’était un vrai cha- à grin pour jui que le premier repas que Christophe 11 avait pris dans le pays ne l’eût pas été chez lui; ces ÿ petites choses avaient une importance énorme pour son RU cœur affectueux. Christophe, qui le comprit, s’en amusa é en secret, et il l’en aima davantage. Afin de le consoler, . il lui certifia qu’il avait assez bon appétit pour déjeuner ta deux fois : et il le lui prouya.
Il était d’admirable humeur; tous ses ennuis lui de étaient sortis de la tête : il se sentait au milieu de vrais amis, il ressuscitait. Il racontait son voyage, ses dé- boires, d’une facon humoristique : il avait l’air d’un ï écolier en vacances. Schuiz, rayonnant, le couvait des yeux, et il riait de tout son cœur. 4
L’entretien ne tarda pas à rouler sur ce qui les unis- p sait tous trois d’un lien secret : la musique de Chris- k tophe. Schulz mourait d’envie d’entendre Christophe 4 jouer quelques-unes de ses œuvres; mais il n’osait à le lui demander. Tout en causant, Christophe arpen- f tait la chambre. Schulz guettait ses pas, quand il pas- À sait près du piano ouvert; et il faisait des vœux pour :UPA
. qu’il s’y arrêtât. Kunz avait la même pensée. Ils eurent # un battement de cœur, quand ils le virent s’asseoir ma- à chinalement sur le tabouret de piano, sans cesser de ” parler, puis, sans regarder l’instrument, promener ses
mains au hasard sur les touches. Comme Schulz s’y , à
14 Jean-Christophe di du
\ 10 attendait, à peine Christophe eut-il fait quelques “a
D | arpèges, que le son s’empara de lui; il continua d’en
“0 chaïîner des accords, en causant; puis, ce furent des
418 phrases entières; et alors, il se tut, et commença à
1; TR jouer. Les deux vieux échangèrent un coup d’œil d’intel- 1
‘4 ligence, malicieux et heureux. . |
711 — Connaissez-vous cela? demanda Christophe, en j
Le js jouant “un de ses Lieder. 1
110 — Si je le connais! dit Schulz, ravi. ]
ne Christophe, sans s’interrompre, dit, en tournant à 4
10 demi la tête : Ê
pa. — Hé! Il n’est pas très bon, votre piano ! (
N’a Le vieux fut très contrit. IL s’excusa : 1
11 : — Il est vieux, dit-il humblement, il est comme
’ é Christophe se retourna tout à fait, regarda le .
REA vieillard qui semblait demander pardon de sa vieillesse,
‘4 et lui prit les deux mains, en riant. Il contemplait ses
à — Oh! vous, dit-il, vous êtes plus jeune que moi. 4
Schulz riait d’un bon rire, et parlait de son vieux |
4 corps, de ses infirmités. 1
à | vel je sais ce que je dis. Est-ce que ce n’est pas À
‘1 (I avait déjà supprimé le : « Monsieur ».) k U
4 Kunz approuvait de toutes ses forces. N
pi Schulz essayait d’associer à sa cause celle de son 4
‘4 — Il a encore de très jolies notes, dit-il timidement. 4
11 Et il les toucha : — quatre ou cinq notes assez M
‘ fraîches, une demi-octave, dans le registre moyen de À
| l’instrument. Christophe comprit que c’était un vieil 1
ami pour lui, et il dit gentiment, — pensant aux yeux “4
La figure de Schulz s’éclaira. Il s’embarqua dans un Eee
éloge embrouillé de son vieux piano, mais se tut aussi- Ne
! tôt : car Christophe s’était remis à jouer. Les Lieder 1 succédaient aux Lieder;, Christophe chantait à mi- |
voix. Schulz, les yeux humides, suivait chacun de ses ; 4 mouvements. Kunz, les mains croisées sur son ventre, 44) fermait les yeux pour mieux jouir. De temps en temps, à Christophe se retournait, radieux, vers les deux vieilles i ni . gens, qui étaient dans le ravissement; et il disait, avec i ? un enthousiasme naïf, dont ils ne pensaient pas àrire: — Hein! Est-ce beau! Et cela! Qu’est-ce que CURE vous en dites ?.. Et celui-là! Celui-là est le plus beau à de tous. — Maintenant, je vais vous jouer quelque 4 , chose, qui va vous faire dresser les cheveux sur la 4 Comme il terminait un morceau rêveur, le coucou de 4 : la pendule se mit à sonner. Christophe bondit, et cria F de colère. Kunz, réveillé en sursaut, roulait de gros x. yeux effarés. Schulz lui-même ne comprenait pas a d’abord. Puis, quand il vit Christophe montrer le poing 9 ë à, l’oiseau qui saluaït, et crier qu’au nom du ciel on 4 : emportât de là cet idiot, ce spectre ventriloque, il ki trouva aussitôt, pour la première fois de sa vie, que ce , 4 L/ bruit était en effet intolérable; et, prenant une chaise, RE il voulut grimper dessus, pour décrocher le trouble- #0 ï fête. Mais il faillit tomber, et Kunz l’empêcha de re- 2 ï monter; il appela Salomé. Elle arriva sans se presser, 4 à suivant son habitude, et fut stupéfaite de se voir ÿ
u : mettre sur les bras l’horloge, que Christophe impatient |
La avait décrochée lui-même.
‘4 — Qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse? deman-
DL: dait-elle.
à — Ce que tu voudras. Emporte! Qu’on ne le revoie
\ ; ‘plus ici! disait Schulz, non moins impatient que Chris- ù
le. (EH se demandait comment il avait pu supporter si
longtemps cette horreur.) ï
Bi: Salomé pensa que décidément ils étaient tous toqués.
l 1 La musique reprit. Les heures passaient. Salomé vint
15 . annoncer que le diner était servi. Schulz lui fit faire
1 silence. Elle revint dix minutes après, puis, de nouveau +
ne, encore, dix minutes après : cette fois, elle était hors
2 d’elle, et, bouillant de colère, en tâchant d’avoir l’air
Ÿ impassible, elle se planta au milieu de la chambre, et,
malgré les gestes désespérés de Schulz, elle demanda,
10 d’une voix de trompette : |
0, — « Si ces messieurs aimaient mieux manger leur
4 diner froid ou brûlé; que, pour elle, cela lui était égal;
ÿ qu’elle attendait leurs ordres. »
ï Schulz, confus de l’algarade, voulut faire une scène
! à sa servante; mais Christophe éclata de rire, Kunz
(1 limita, et Schulz finit par faire comme eux. Salomé, satisfaite de l’effet produit, tourna les talons, de Pair
À d’une reine qui veut bien pardonner à ses sujets repen-
À — Voilà une gaillarde! disait Christophe, se levant
EX du piano. Elle a raison. Il n’y a rien d’insupportable comme un public qui arrive au milieu du concert. -
Ils se mirent à table. C’était un repas énorme et suc- Eee
culent. Schulz avait stimulé l’amour-propre de Salomé, |
| qui ne demandait qu’un prétexte pour étaler son art. D’ailleurs, elle ne manquait pas d’occasions de le produire. Les vieux amis étaient prodigieusement gourmands. Kunz était un autre homme à table; il s’épanouissait comme un soleil : il eût pu servir d’enseigne | pour un restaurateur. Schulz n’était pas moins sensible à la bonne chère; mais sa mauvaise santé l’obligeait à : plus de retenue. Il est vrai qu’il n’en tenait pas compte, plaignait pas : s’il était malade, au moins, il savait pourquoi. Il avait lui-même, comme Kunz, des recettes culinaires, héritées de père en fils, depuis des générations. Salomé avait donc l’habitude d’opérer pour des connaisseurs. Mais, cette fois, elle s’était ingéniée pour È rassembler en un seul programme tous ses chefs- è d’œuvre à la fois : c’était comme une exposition de cette inoubliable cuisine allemande, honnête, point frelatée, avec tous ses parfums de toutes herbes, et ses épaisses sauces, ses potages substantiels, ses pot-aufeu modèles, ses carpes monumentales, ses choucroutes, ses oïes, ses gâteaux de ménage, ses pains à l’anis et au cumin. Christophe s’extasiait, la bouche pleine, et mangeait comme un ogre; il avait la capacité formidable de son père et de son grand-père, qui eussent englouti une oïe entière. D’ailleurs, il pouvait aussi bien vivre, pendant une semaine, de pain et de fromage, que manger à crever, si l’occasion s’en offrait. Schulz, cordial et cérémonieux, le considérait avec des yeux attendris, et l’arrosait de tous les vins du Rhin. Kunz, rutilant, reconnaissait en lui un frère. La large face de Salomé riait de contentement. — Au premier ; instant, elle avait été déçue, quand Christophe était
entré. Schulz lui en avait tellement parlé, à l’avance, M. qu’elle se l’était figuré sous les traits d’une Excellence, ._ chargée de titres et d’honneurs. En le voyant, elle s’était
- AE — Comment! Ça n’est que cela? HR Mais, à table, Christophe conquit ses bonnes grâces : mL elle n’avait vu personne qui rendit justice à ses talents, qu avec autant d’éclat. Au lieu de retourner dans sa cui- ®* RES sine, elle restait sur le seuil de la porte à regarder : Christophe, qui disait des folies, sans perdre un coup
È de dent; et, les poings sur les hanches, elle riait aux
Fe éclats. Tous étaient dans la joie. Il n’y avait qu’un 4 point noir dans leur bonheur : Potipetschmidt n’était We pas là. Ils y revenaient souvent : fi — Ah! s’il était ici! C’était lui qui mangeait! C’était ‘ lui qui buvait! C’était lui qui chantait! ai: Is ne tarissaient pas d’éloges. Par — « Si Christophe pouvait l’entendre!… Mais peutAN être le pourrait-il. Peut-être Potipetschmidt serait-il x ) revenu, ce soir, cette nuit au plus tard… » ‘à — Oh! cette nuit, je serai loin, dit Christophe, à ù La figure radieuse de Schulz s’assombrit. hi — Comment, loin! fit-il, d’une voix tremblante. Mais j4 vous ne partez pas? : tal — Mais si! dit gaiement Christophe, je reprends le 11 train, ce soir. d Schulz fut désolé. Il avait compté que Christophe de passerait la nuit, peut-être plusieurs nuits, dans sa 1 — Non, non, ce n’est pas possible!
Christophe les regarda tous deux : la déception, qui #
se peignait sur leurs bonnes faces amies, le toucha; il in
— Comme vous êtes gentils! Je partirai demain de
matin. Voulez-vous ? }
Schulz lui saisit la main. je
— Ah! fit-il, quel bonheur! Merci! Merci! %
Il était comme un enfant, à qui demain semble si :
loin, si loin, qu’il n’y a pas à y penser. Christophe ne ”
partait pas aujourd’hui, tout le jour leur appartenait, f
ils passeraient toute la soirée ensemble, il dormirait 3
sous son toit : voilà tout ce que voyait Schulz; il ne
voulait pas regarder plus loin. a
La gaieté reprit. Schulz se leva tout à coup, prit un |
É- air solennel, et porta un toast ému et emphatique à son H
hôte, qui lui avait fait l’immense joie et l’honneur de E visiter sa petite ville et son humble maison; il but à son
heureux retour, à ses succès, à sa gloire, à tout le |
bonheur de la terre, qu’il lui souhaitait de toute son ÿ
âme. Ensuite, il porta un autre toast à « la noble °
musique », — un autre à son vieil ami Kunz, — un N
autre au printemps; — et il n’oublia pas non plus *
Pottpetschmidt. Kunz but à son tour à Schulz et à #
quelques autres; et Christophe, pour mettre fin aux 2
toasts, but à dame Salomé, qui en devint cramoisie. E
Après quoi, sans laisser aux orateurs le temps de |
riposter, il entama une chanson connue, que les deux (
| vieux reprirent avec lui, puis après celle-là une autre, É
| et encore une autre à trois voix, où il était question ; . d’amitié, de musique et de vin : le tout accompagné de
. rires retentissants et du tintement des verres qui trin- :
’ Il était trois heures et demie, quand ils se levèrent de à table. Ils étaient un peu lourds. Kunz s’affala dans un ‘1 fauteuil; il eût volontiers fait un somme. Schulz avait 4 les jambes cassées de ses émotions du matin, non ; moins que de ses toasts. Tous deux espéraient que wo Christophe se remettrait au piano et jouerait pendant 4 des heures. Mais le terrible garçon, tout gaïllard et | où dispos, après avoir frappé trois ou quatre accords sur à ; le piano, le ferma brusquement, regarda à la fenêtre, et pi : demanda si on ne pourrait pas faire un tour jusqu’au N souper. La campagne l’attirait. Kunz montra peu d’enfi thousiasme ; mais Schulz trouva sur-le-champ que l’idée ‘4 était excellente, et qu’il fallait faire la promenade des Hi Schünbuchwälder. Kunz fit un peu la grimace; mais il |
ne protesta point, et se leva avec les autres : il était
18 aussi désireux que Schulz de montrer à Christophe les | | beautés du pays. 1 #4 108 Ils sortirent. Christophe avait pris le bras de Schulz, f et le faisait marcher un peu plus vite que le vieux n’eût | Qi: voulu. Kunz suivait, en s’épongeant. Ils péroraient | gaiement. Les gens, sur le seuil de leurs portes, les È ‘ regardaient passer, et ipuvaient que Herr Professor à 1 Schulz avait l’air d’un jeune homme. Au sortir de la ville, ils prirent à travers prés. Kunz se plaignait de la } Fe: chaleur. Christophe, sans pitié, trouvait que l’air était à exquis. Par bonheur pour les deux vieilles gens, on
s’arrêtait à tout instant pour discuter, et la conversation faisait oublier la longueur du chemin. On entra dans les bois. Schulz récita des vers de Goethe et de Moerike. Christophe aimait beaucoup les vers; mais il n’en pouvait retenir aucun : il s”abandonnaiït, en les écoutant, à une rêverie vague, où des musiques se substituaient aux môts et les faisaient oublier. Il admirait la mémoire de Schulz. Quelle différence entre la vivacité d’esprit de ce vieillard malade, presque impotent, enfermé dans sa chambre une partie de l’année, enfermé dans sa ville de province sa vie presque tout entière, — et Hassler, qui, jeune, célèbre, au cœur du mouvement artistique, et parcourant l’Europe pour ses tournées de concerts, ne s’intéressait à rien et ne voulait rien : connaître! Non seulement Schulz était au courant de toutes les manifestations de l’art présent, que connaissait Christophe; mais il savait une quantité de choses sur des musiciens passés ou étrangers, dont Christophe n’avait jamais entendu parler. Sa mémoire était une citerne profonde, où toutes les belles eaux du ciel avaient été recueillies. Christophe ne se lassait j pas d’y puiser ; et Schulz était heureux de l’intérêt de‘ Christophe. IL avait rencontré parfois des auditeurs complaisants, ou des élèves dociles; mais il lui avait toujours manqué de trouver un cœur jeune et ardent, avec qui il pût partager les enthousiasmes, dont il était gonflé parfois jusqu’à en étouffer. S Ils étaient les meilleurs amis du monde, quand le vieux eut la maladresse de dire son admiration pour Brahms, Christophe se mit dans une colère froide : ïl lâcha le bras de Schulz, et dit d’un ton cassant que qui aimait Brahms ne pouvait être son ami. Cela jeta une
110 douche sur leur joie. Schulz, trop timide pour discuter, LP trop honnête pour mentir, balbutiaiït, tâchait de s’expli- | 11 quer. Mais Christophe l’arrêta par un :
ï tranchant, qui n’admettait pas de réplique. Il y eutun | D silence glacial. Ils continuèrent de marcher. Les deux Ron vieillards n’osaient pas se regarder. Kunz, après avoir ‘1 toussoté, essaya de renouer la conversation, et de par-
ei ler des bois et du beau temps; mais Christophe, bou ‘ deur, laissait tomber l’entretien, et ne répondait que
te par monosyllabes. Kunz, ne trouvant pas d’écho de ce
na côté, tâcha, pour rompre le silence, de causer avec
11 Schulz; mais Schulz avait la gorge serrée, il ne pouvait
mL parler. Christophe le regardait du coin de l’œil, et il “6 avait envie de rire : il lui avait déjà pardonné. Il ne lui
1 en avait jamais voulu sérieusement; il trouvait même
Li qu’il était un animal de contrister ce pauvre vieux;
4 mais il abusait de son pouvoir, etilne voulait pas avoir
(A l’air de revenir sur ce qu’il avait dit. Ils restèrent ainsi
FA jusqu’à la sortie du bois : on n’entendait plus que les
fs pas traînants des deux vieux déconfits; Christophe 00 sifflotait, et semblait ne pas les voir. Soudain, il n’y : û ünt plus. Il éclata de rire, se retourna vers Schulz, et
1 lui empoigna les bras dans ses solides mains :
— Mon bon cher vieux Schulz! fit-il, en le regardant né affectueusement, est-ce beau ! est-ce beau !.…
de Il parlait de la campagne et de la belle journée ; mais
li É ses yeux qui riaient semblaient dire : A al — Tu es bon. Je suis une brute. Pardonne-moi! Je
1 vaime bien. i
U Le cœur du vieux se fondit. C’était comme si le soleil
ja ‘était revenu après une éclipse. Il fut, un moment encore,
_ + avant de pouvoir articuler un mot. Christophe lui avait si repris le bras, et causait plus amicalement que jamais; 0 dans son entrain, il avait doublé le pas, sans faire 4 attention qu’il exténuait ses deux compagnons. Schulz Fe
ne se plaignait pas; il ne s’apercevait même pas de la Ke fatigue, tant fl était content. Il savait qu’il paierait 4 toutes ses imprudences de la journée; mais il se disait: 4
— Tant pis pour demain! Quand il sera parti, j’aurai ï d bien le temps de me reposer. s1 Mais Kunz, moins exalté, suivait à quinze pas, en fai- ce
| -sant une mine piteuse. Christophe s’en aperçut enfin. 4 I s’excusa, tout confus, et il offrit de s’étendre dans D:
une prairie, à l’ombre des peupliers. Schulz, naturel- a lement, acquiesçait, sans se demander si sa bron- ‘3
2 chite y trouverait son compte. Heureusement, Kunz y ; ï songea pour lui; ou, du moins, il donna ce prétexte fé pour ne pas s’exposer lui-même, en nage comme il était, : ÿ
à la fraîcheur des prés. Il proposa d’aller reprendre à l
une Station voisine le train qui ramenaiït à la ville. Ainsi à fut fait. Malgré leur fatigue, ils durent hâter le pas, ge pour n’être pas en retard, et ils arrivèrent en gare, juste à
A leur vue, un gros homme s’élança à la portière d’un à wagon, et mugit les noms de Schulz et de Kunz, en les 124 accompagnant de la liste de tous leurs titres et qualités, ÿ 4
et en agitant les bras, comme un fou. Schulz et Kunz 4 répondirent en criant, et en remuant aussi les bras: ils É:
se précipitèrent vers le compartiment du gros homme, 4:52 F,
qui, de son côté, accourait à leur rencontre, en bous- “ culant ses cempagnons de route. Christophe, ahuri, sui- pt
| vait en courant, et il demandait : ; — Quoi donc ? a
Et les autres, exultants, criaient : ;
in x, — C’est Pottpetschmidt!
HA Ce nom ne lui disait pas grand chose. Il avait oublié |
“ti . les toasts du dîner. Poitpetschmidt sur la plateforme du
114 wagon, Schulz et Kunz sur le marchepied, faisaient un
te vacarme assourdissant : ils s’émerveillaient de leur
1 DARN chance. Ils se hissèrent dans le train qui partait. Schulz
| 1e fit les présentations. Pottpeischmidt, après avoir salué,
1 les traits brusquement pétrifiés, et raide comme un
La piquet, se jeta, aussitôt après les formalités accomplies,
1 sur la main de Christophe, qu’il secoua cinq ou six fois, |
& comme s’il voulait la démancher, et se remit à vociférer.
Le Christophe distingua dans ses cris qu’il remerciait Dieu
{ et son étoile de cette extraordinaire rencontre. Cela ne
Ÿ l’empêcha point, un moment après, en se frappant les
| cuisses, d’accuser sa mauvaise chance de l’avoir fait
1 , partir de la ville, — lui qui n’en sortait jamais, — juste
pour l’arrivée de Monsieur le Kapellmeister. La dépêche
| de Schulz ne lui avait été remise que le matin, une heure
| après le départ du train; il dormait quand elle était
arrivée, et on avait jugé bon de ne pas le réveiller. Il en
; avait tempêté, toute la matinée, contre les gens de
k l’hôtel. Il en tempêtait encore. Il avait envoyé promener
ses clients, ses rendez-vous d’affaires, et pris le premier
; train, dans sa hâte de revenir; mais ce train du diable
F avait manqué la correspondance de la grande ligne : Pottpetschmidt avait dû attendre trois heures, dans une gare; il y avait épuisé toutes les exclamations de son vocabulaire, et vingt fois raconté sa mésaventure aux voyageurs, qui attendaient comme lui, et au portier de la gare. Enfin, on était reparti. Il tremblait d’arriver
Il avait repris les mains de Christophe, et les pétris- ‘4 sait dans ses vastes pattes aux doigts poilus. Il était 3 fabuleusement gros, et grand en proportion : la tête è carrée, les cheveux roux, taillés ras, la figure rasée, menton, le cou court, le dos d’une largeur monstrueuse, j le ventre comme un tonneau, les bras écartés du corps, . JA . les pieds et les mains énormes, un gigantesque amas A de chair, déformé par l’abus de la mangeaiïlle et de la 5 bière, un de ces pots-à-tabac, à face humaine, comme #l on en voit rouler parfois dans les rues des villes de | Bavière, qui gardent le secret de cette race d’hommes, obtenue par un système de gavage analogue à celui des volailles mises dans une épinette. De joie et de chaleur, il luisait comme une motte de beurre; et, les deux ; mains posées sur ses deux genoux écartés, ou sur s ceux de ses voisins, il ne se lassait point de parler, fai- À sant rouler les consonnes dans l’air, avec une vigueur 74 de catapulte. Par instants, il était pris d’un rire, qui le 4 secouait tout entier : il rejetait la tête en arrière, ouvrant la bouche, ronflant, râlant et s’étranglant. Son rire se communiquait à Schulz et à Kunz, qui, quand l’accès était passé, regardaient Christophe, en s’es- “ suyant les yeux. Ils avaient l’air de lui demander : : — Hein! Et qu’est-ce que vous en dites ? ! Christophe n’en disait rien; il pensait avec effroi : À — C’est ce monstre qui chante ma musique ? k Is rentrèrent chez Schulz. Christophe espérait éviter le chant de Poitpetschmidt, et ne lui faisait aucune 2 avance, malgré les allusions de Pottpetschmidt, qui | grillait de se faire entendre. Mais Schulz et Kunz | avaient trop à cœur de se faire honneur de leur ami: il
ni fallut en passer par là. Christophe se mit au piano, nn + d’assez mauvaise grâce; il pensait : ; : 44 — Mon bonhomme, mon bonhomme, tu ne sais pas
Ru ce qui t’attend : gare à toi! Je ne te passerai rien. BL en était fâché; maïs il n’en était pas moins résolu à lui ‘4 . faire de la peine, plutôt que de tolérer que ce sir John : Falstaff égorgeât sa musique. Le remords de chagriner a son vieil ami lui fut épargné : le gros homme chanta 1 d’une voix admirable. Dès les premières mesures, ‘4 Christophe fit un mouvement de surprise. Schulz, qui qu, ne le quittait pas des yeux, trembla : il pensa que : Christophe n’était pas content; et il ne se rassura (a sure qu’il jouait. Lui-même s’illuminaiït du reflet de sa le joie; et, le morceau fini, quand Christophe se retourna, M en criant que jamais il n’avait entendu chanter aïnsi un ; de ses Lieder, ce fut pour Schulz un ravissement plus } doux et plus profond que celui de Christophe satisfait, Nr et de Pottpetschmidt triomphant : car chacun des deux de n’avait que son propre plaisir, et Schulz avait celui de 4 ses deux amis. Le concert continua. Christophe s’exclah mait; il ne pouvait comprendre comment cet être lourd 118 et commun parvepait à rendre la pensée de ses Lieder. À Sans doute, ce n’en étaient pas toutes les nuances \ à exactes; mais c’en était l’élan, la passion, qu’il n’avait js jamais réussi à souffler complètement à des chanteurs 1e — Est-ce qu’il sent cela, vraiment ?
Mais il ne voyait dans ses yeux d’autre flamme que |
| celle de la vanité satisfaite. Une force inconsciente
__ remuait cette lourde masse, Cette force aveugle et pas- i 4 sive était comme une armée, qui se bat, sans savoir Ve contre qui, ni pourquoi. L’esprit des Lieder s’emparait ds d’elle, et elle obéissait en jubilant : car elle avait be- ji
soin d’agir; et, livrée à elle-même, elle n’eût jamais su 1h
Christophe se disait qu’au jour de la Création, le Le: grand sculpteur ne s’était pas donné beaucoup de peine ‘ f pour mettre en ordre les membres épars de ses créa- 1 tures ébauchées, et qu’il les avait ajustés tant bien que 2 mal, sans s’inquiéter s’ils étaient faits pour aller % ensemble : ainsi, chacun se trouvait fabriqué avec des f: morceaux de toute provenance; et le même homme était à épars en cinq ou six hommes différents : le cerveau était “
chez l’un, chez un autre le cœur, chez un troisième le : à corps qui convenait à cette âme; l’instrument était d’un Ê k côté, et l’instrumentiste de l’autre. Certains êtres 3 restaient comme d’admirables violons, éternellement f enfermés dans leur boîte, faute de quelqu’un qui sût en fs jouer. Et ceux qui étaient faits pour en jouer étaient, ‘a toute leur vie, obligés à se contenter de misérables A: Ë crincrins. Il avait d’autant plus de raisons de penser de: ainsi, qu’il était furieux contre lui-même de n’avoir , 4 jamais été capable de chanter proprement une page def de: musique. Il avait la voix fausse, et ne pouvait s’écouter À 4 sans horreur. j J #
| Cependant, Pottpetschmidt, grisé par son succès, É 1 commençait à « mettre de l’expression » dans les Lieder 4 4 de Christophe; c’est-à-dire, qu’il substituait la sienne à ÿ celle de Christophe. Celui-ci, naturellement, ne trouvait 30 pas que sa musique gagnât au change; et il s’assom- x _ brissait. Schulz s’en aperçut. Son manque de critique et
- Jean-Christophe baiis de l’admiration qu’il avait pour ses amis ne lui eussent pas ‘k Ni permis de se rendre compte, par lui-même, du mauvais Ab goût de Pottpetschmidt. Mais son affection pour Chris- ï: J tophe lui faisait percevoir les nuances les plus furtives “i de la pensée du jeune homme : il n’était plus en lui, il ie était en Christophe; et il souffrait aussi de l’emphase is de Pottpetschmidt. Il s’ingénia à l’arrêter sur cette Rue pente dangereuse. Il n’était pas facile de faire taire ‘à Pottpetschmidt. Schulz eut toutes les peines du monde, pl quand le chanteur eut épuisé le répertoire de Chris- À tophe, à l’empêcher de se faire entendre dans les di élucubrations de compositeurs médiocres, au seul nom ne desquels Christophe se hérissait déjà en boule, comme | un porc-épic. L à Heureusement, l’annonce du souper vint museler pa Pottpetschmidt. Un autre terrain s’offrait à lui, pour ï déployer sa valeur : il y était sans rival; et Christophe, ( que ses exploits de la matinée avaient un peu lassé, il n’essaya point de lutter. La soirée s’avançait. Assis autour de la table, les trois N vieux amis contemplaient Christophe; ils buvaient ses paroles. Il semblait bien étrange à Christophe de se trouver, en ce moment, dans cette petite ville perdue, 4 au milieu de ces vieilles gens, qu’il n’avait jamais vus avant ce jour, et d’être plus intime avec eux, que s’ils avaient été de sa famille. IL pensait quel bienfait ce serait pour un artiste, s’il pouvait se douter des amis inconnus que sa pensée rencontre dans le monde, — combien son cœur en serait réchauffé et ses forces grandies.. Mais il n’en est rien, le plus souvent : et 1 chacun reste seul et meurt seul, craignant d’autant ; plus de dire ce qu’il sent, qu’il sent davantage ;
et qu’il aurait plus besoin de le dire. Les complimen- | teurs vulgaires n’ont point de peine à parler. Ceux qui aiment le mieux doivent se faire violence pour desserrer | les dents et pour dire qu’ils aiment. Aussi, faut-il être bien reconnaissant à ceux qui osent parler : ils sont, ; sans s’en douter, les collaborateurs de l’artiste. — h Christophe était pénétré de gratitude pour le vieux , Schulz. Il ne le confondait pas avec ses deux compagnons; il sentait qu’il était l’âme de ce petit groupe à d’amis : les autres n’étaient que les reflets de ce foyer vivant de bonté et d’amour. L’amitié, que Kunz et Pottpetschmidt avaient pour lui, était bien différente. 4 Kunz était égoïste : la musique lui procurait une satisfaction de bien-être, comme à un gros chat qu’on caresse. Pottpetschmidt y trouvait un plaisir de vanité et d’exercice physique. Ni l’un ni l’autre ne s’inquiétaient de le comprendre. Mais Schulz s’oubliait tout entier : il aimait. |
Il était tard. Les deux amis invités repartirent, dans la nuit. Christophe resta seul avec Schulz. Il lui dit :
— Maintenant, je vais jouer, pour vous seul.
Il se mit au piano, et joua — comme il savait jouer, | quand il avait près de lui quelqu’un qui lui était cher. g Il joua de ses œuvres nouvelles. Le vieillard était en ; extase. Assis auprès de Christophe, il ne le quittait pas
| des yeux, et retenait son souffle. Dans la bonté de son Fe. cœur, incapable de garder le moindre bonheur pour lui é seul, il répétait, malgré lui : t
— Ah! quel malheur que Kunz ne soit plus là! É
(ce qui impatientait un peu Christophe.)
Une heure passa : Christophe jouait toujours; ils n’avaient pas échangé une parole. Quand Christophe eut fini, ils ne dirent mot, ni l’un ni l’autre. Tout était
x Jean-Christophe de 1 silencieux : la maison, la rue dormaient. Christophe se à 4 retourna, et vit le vieil homme, qui pleurait : il se leva,
1 Diet alla l’embrasser. Ils causèrent tout bas, dans le 44 calme de la nuit. Le tic-tac de l’horloge, amorti, battait
n dans une chambre voisine. Schulz parlait à mi-voix,
: te les mains jointes, le corps penché en avant; il racontait , Ÿ Ne à Christophe, qui l’interrogeait, sa vie, ses tristesses ; à Ù 1 tout instant, il avait des scrupules de se plaindre, il Fi ie éprouvait le besoin de dire :
ji! — J’ai tort. je n’ai pas le droit de me plaindre… tout
1 le monde a été très bon pour moi… 1e ke Et il ne se plaignait pas, en effet : c’était seulement
hi ÿ une mélancolie involontaire qui se dégageait du sobre : j récit de sa vie solitaire. Il y mêlait, aux moments les
ti plus douloureux, des professions de foi d’un idéalisme ‘8 très vague et très sentimental, qui agaçaient un peu
hi Christophe, mais qu’il eût été cruel de contredire. Au
de fond, c’était, chez Schulz, bien moins une croyance
s ferme qu’un désir passionné de croire, un espoir incer-
: tain, auquel il se cramponnait, comme à une bouée.
A Il en cherchaït confirmation dans les yeux de Chris-
16 tophe. Christophe entendait l’appel des yeux de son ami,
ÿ, qui s’attachaient à lui, avec une confiance touchante, qui
À imploraient de lui — qui lui dictaient sa réponse. Alors ‘a il dit les paroles de foi tranquille et de force sûre d’elle-
13 même, que le vieux attendait, et qui lui firent du bien.
ÿ Le vieux et le jeune avaient oublié les années qui les séparaient : ils étaient l’un près de l’autre, comme deux ! frères du même âge, qui s’aiment et qui s’entr’aident; | & t le plus faible cherchait un appui auprès du plus fort : : in le vieillard se réfugiait dans l’âme du jeune homme. 1 ‘ Ils se quittèrent, après minuit. Christophe devait se
; lever de bonne heure pour reprendre le mêmie train qui SA
__ Javait amené. Aussi ne flâna-t-il point en sé déshabil: &
lant. Le vieux avait préparé la chambre de son hôte, |
1 comme s’il devait y passer plusieurs mois. Il avait \
mis sur la table des roses dans un vase, et une branche 1
de laurier. Il avait installé un buvard tout neuf sur lé “ai
bureau. Il avait fait porter, dans la matinée, un piano q
droit. Il avait choisi et placé sur la planchetté, au 4
chevet du lit, quelques-uns de ses livres les plus pré- 4
cieux et les plus aimés. Il n’y avait pas un détail auquel ee
il n’eût pensé avec amour. Mais ce fut peine perdue : À
” Christophe n’en vit rien. Il se jeta sur son lit, et dormit }
Schulz ne dormit pas. Il ruminait à la fois toute la
joie qu’il avait eue, et tout le chagrin qu’il avait déjà A
du départ de son ami. Il repassait dans sa tête toutes ue
- les paroles qu’ils s’étaient dites. Il songeait que le cher . k
j Christophe dormait auprès de lui, de l’autre côté du ‘È
mur, contre lequel son lit était appuyé. Il était écrasé
de fatigue, courbaturé, oppréssé; il sentait qu’il s’était ÿ
refroidi pendant la promenade, et qu’il allait avoir À
une rechute; mais il n’avait qu’une pensée : 4
— Pourvu que celà dure jusqu’après son départ! dr
Et il tremblait d’avoir un accès de toux, qui réveillât be
Christophe. Il était plein de reconnaissance envers Dieu, n:!
et se mit à composer des vers sur le cantique du vieux
Siméon : Nunc dimittis… Il se leva tout en sueur, pour ’
écrire ces vers, et il resta assis à sa table, jusqu’à ce HP
qu’il les eût recopiés soigneusement, avec une dédi- 1
cace débordante d’affection, et sa signature au bas, la 14
date et l’heure. Puis, il se recoucha, ayant le frisson, ‘
4 L’aube vint. Schulz songeait, avec regret, à l’aube de k
ne la veille. Mais il se blâma de gâter par ces pensées les |
wi dernières minutes de bonheur qui lui restaient; il
(ue savait bien que, le lendemain, il regretterait l’heure qui |
- s’enfuyait maintenant : il s’appliqua à n’en rien perdre.
‘ 14 Il tendait l’oreille aux moindres bruits de la chambre à
‘4 ; côté. Mais Christophe ne bougeait point : où il s’était |
hi * couché, il se trouvait encore; il n’avait pas fait un mou-
(4 vement. Six heures et demie étaient sonnées, et il dor- .
bé mait toujours. Rien n’eût été plus facile que de lui laïs- ?
! ser manquer le train; et, sans doute, eût-il pris la
chose en riant. Mais le vieux était trop scrupuleux pour vi
\n disposer ainsi d’un ami, sans son consentement. Il avait
\ — Ce ne sera point ma faute. Je n’y serai pour rien.
pee temps, j’aurai encore tout un jour à passer avec lui. ]
! porte. Christophe n’entendit pas tout de suite : il fallut
Gi insister. Cela faisait gros cœur au vieux, qui pensait :
— Ah! comme il dormait bien! Il serait resté là jus- |
Enfin, la voix joyeuse de Christophe répondit, de F
j l’autre côté de la cloison. Quand il sut l’heure, il s’ex-
clama; et on l’entendit s’agiter dans sa chambre, faire
1 bruyamment sa toilette, chanter des bribes d’airs, tout |
en interpellant amicalement Schulz à travers la muraille, et disant des drôleries, qui faisaient rire le vieux, | malgré son chagrin. La porte s’ouvrit : il parut, frais, reposé, la figure heureuse; il ne pensait pas du tout à
la peine qu’il faisait. En réalité, rien ne le pressait de ; partir; il ne lui en eût rien coûté de rester quelques jours de plus; et cela eût fait tant de plaisir à Schulz! Mais Christophe ne pouvait s’en douter exactement. D’ailleurs, quelque affection qu’il eût pour le vieux, il était bien aise de partir : il était fatigué par cette jour- j née de conversation perpétuelle, par ces âmes qui s’accrochaïent à lui, avec une affection désespérée. Et puis, il était jeune, il pensait qu’ils auraient bien le temps de ‘se revoir : il ne partait pas pour le bout du monde! — Le vieillard savait que lui, serait bientôt plus loin qu’au bout du monde; et il regardait Christophe, pour toute l’éternité. Il l’accompagna à la gare, malgré son extrême fatigue. Une petite pluie fine, froide, tombait sans bruit. A la station, Christophe s’aperçut, en ouvrant son porte- ; monnaie, qu’il n’avait plus assez d’argent pour prendre son billet de retour jusqu’à chez lui. Il savaït que Schulz lui préterait, avec joie; mais il ne voulut pas le lui demander… Pourquoi? Pourquoi refuser à celui qui vous À aime l’occasion — le bonheur de vous rendre service? 5 Il ne le voulut pas, par discrétion, — par amour-propre peut-être. Il prit un billet jusqu’à une station intermé- À diaire, se disant qu’il ferait le reste du chemin à pied. | L’heure du départ sonna. Sur le marchepied du wagon, ils s’embrassèrent. Schulz glissa dans la main de Christophe sa poésie écrite pendant la nuit. Il resta S ‘sur le quai, au pied du compartiment. Ils n’avaient plus é rien à se dire, comme. il arrive quand les adieux se prolongent; mais les yeux de Schulz continuaient de ‘ parler : ils ne se détachèrent pas du visage de Christophe, jusqu’à ce que le train partit.
: 10 Le wagon disparut à un tournant de la voie. Schuz
1 Le se retrouva seul. Il revint par l’avenue boueuse; il se
FR traînait : il sentait brusquement la fatigue, le froid, la 4
:10S tristesse du jour pluvieux. Il eut grand peine à regagner
mer sa maison, et à monter l’escalier. À peine rentré dans :.
x LE sa chambre, il fut pris d’une crise d’étouffement et M
‘30 de toux. Salomé vint à son secours. Au milieu de ses
| gémissements involontaires, il répétait : 4
ne ‘ — Quel bonheur! Quel bonheur que ç’ait at110 tendu !.… 4
114 Il se sentait très mal. Il se coucha. Salomé alla cher- Se
‘1 cher le médecin. Dans son lit, tout son corps s’abandonYo nait, comme une loque. Il n’auraïit pu faire un mouvement; k
40 seule, sa poitrine haletait, comme un soufflet de forge.
pu Sa tête était lourde et fiévreuse. Il passa la journée
Re entière à revivre, minute par minute, toute la journée +}
:8 ensuite de se plaindre, après un tel bonheur. Les é
Eu à mains jointes, le cœur gonflé d’amour, il remerciait
Rasséréné par cette journée, rendu plus confiant en ; fi soi par l’affection qu’il laissait derrière lui, Christophe ? ô revéñäait au pays. Arrivé au terme de son billet, il des- DA céndit gaiement, et se mit en route, à pied. Il avait uné F4 soixantaine de kilomètres à faire. Il n’était pas pressé, 3
{ et flänait comme un écolier. C’était Avril. La campagne À n’était pas très avancée. Les feuilles se dépliaient, è comme de petites mains ridées, au bout dés branches se noirés; les pommiers étaient en fleurs, et les frêles 1 églantinés souriaient, le long des haïes. Le chemin 5 passäit au milieu des prairies et des bois qui sentaient 4 jeune et frais. Par dessus la forêt déplumée, où com- 4 mencäait à pousser un fin duvet vert-tendre, se dressait, Re aü faîte d’une petite colline, comme un trophée aû { bout d’üne lance, un vieux château roman. Dans le ciel F bleu très doux, voguaient des nuages très noirs. Les ni ombres coùraient sur là campagne printanière; des ie giboulées passaient puis, le clair soleil renaissait, et ï les oiseaux chantaient. # Christophe s’aperçtit que, depuis quelques instänts, il À ï pensait à l’ontle Gottfried. Il y avait bien longtemps 1 qu’il n’avait plus pensé äu pauvre homme; et il se ; # demandait pourquoi son souvenir lui revenait en ce mo- : ment, avec obstination: il en était hanté, tandis qu’il Le cheminait sur une avenue, bordée de peupliers, le long 20
h d’un canal miroïitant; et cette image le poursuivait de | FA telle sorte, qu’au détour d’un grand mur, il lui sembla : sl qu’il allait le voir venir à sa rencontre. | tu Le ciel s’était assombri. Une violente averse de pluie K loin. Christophe était près d’un village, dont il voyait , les façades ‘roses et les toits rouges, au milieu des bou- 1 quets d’arbres. Il hâta le pas, et se mit à l’abri sous le toit avançant de la première maison. Les grèlons cin- | glaient dru; ils tintaient sur les tuiles, et rebondis- ÿ saient dans la rue, comme des grains de plomb. Les 4 ornières coulaient à pleins bords. A travers les vergers 4 en fleurs, un arc-en-ciel tendait son écharpe éclatante et
- barbare sur les nuées bleu-sombre. | Sur le seuil de la porte, debout, une jeune fille tricotait. Elle dit amicalement à Christophe d’entrer. Il accepta l’invitation. La salle où il entra servait à la fois de cuisine, de salle à manger, et de chambre à coucher. Au fond, une marmite était suspendue sur un de grand feu. Une paysanne, qui épluchait des légumes, souhaïta le bonjour à Christophe, et lui dit de s’approcher du feu, pour se sécher. La jeune fille alla chercher une bouteille, et lui servit à boire. Assise de | l’autre côté de la table, elle continuait de tricoter, tout |? en s’occupant de deux enfants, qui jouaient à se tirer les cheveux et à s’enfoncer dans le cou de ces épis | d’herbe, qu’on nomme à la campagne des « voleurs », | ou des « ramonas ». Elle lia conversation avec Christophe. Il ne s’aperçut qu’après un moment qu’elle était 0 aveugle. Elle n’était point belle. C’était une forte fille, . i les joues rouges, les dents blanches, les bras solides; mais les traits manquaient de régularité : elle avait l’air
souriant et un peu inexpressif de beaucoup d’aveugles, É et aussi, leur manie de parler des choses et des gens, à comme si elle les voyait. Au premier moment, Chris- | g tophe, interloqué, se demanda de qui on se moquait ici, quand elle lui dit qu’il avait bonne mine, et que la cam- Ê pagne était très jolie aujourd’hui. Mais après avoir re- % gardé tour à tour l’aveugle et la femme qui épluchaït, il vit que cela n’étonnait personne, et que personne n’avait envie de plaisanter : — (il n’y avait certes pas de quoi.) — Les deux femmes interrogèrent amicalement Christophe, s’informant d’où il venait, par où il avait passé. L’aveugle se mêlait à l’entretien, avec une animation un peu exagérée; elle approuvait, ou commentait les observations de Christophe sur le chemin et
- sur les champs. Naturellement, ses remarques tombaïent souvent à faux. Elle semblait vouloir se persuader qu’elle voyait aussi bien que lui. | D’autres gens de la famille étaient rentrés : un robuste paysan, d’une trentaine d’années, et sa jeune femme. Christophe causait avec les uns et avec les N autres ; et, regardant le ciel qui s’éclaircissait, il atten- | dait le moment de repartir. L’aveugle chantonnaïit un air, tout en faisant marcher les aiguilles de son tricot. Cet air rappelait à Christophe toutes sortes de choses — Comment! vous connaissez cela, aussi? dit-il. j (Gottfried le lui avait autrefois appris.) ë Il fredonna la suite. La jeune fille se mit à rire. Elle chantait la première moitié des phrases, et il s’amusait X à les terminer. Il venait de se lever, pour aller in- | | specter l’état du temps, et il faisait le tour de la chambre, en furetant machinalement du regard dans
tous les coins, füand il äperçut, dans ün añgle, re | près dû dréssoir, ün objet qui le fit tressatter. C’était ; 100 À un long bâtof recourbé, dont le mänche, grossièrement | #4 he sculpté; représentait un petit homme courbé qui saluait. 40 Christophe le connaissait bien : il avait joué tout enfant 4 _ avet. Il saüta sür la cänñe, et demanda d’une voix un ! 10 = D’où avez-vous… D’où avez-vous cela ? à 0 L”hoïñnme regarda, et dit : He 40 C’est ün ami qui l’a laissé; un ancien aïni, qüi k pi Tous se retournèrent, en demandant : è M: ! Et quand Christophe eut dit que Gottfriéd était son 4 1 oncle, ce fut ün émoi général. L’aveugle s’était levées | (ui son peloton de laine avait roulé à travers la chambre; | ellé marchait sur son ouvrage, et avait pris les mains | x de Christophe, en répétant, toute saisie ! 4 ï ; — Vous êtes son neveu ? 4 De. Tout le monde parlait à la fois: Christophe deman- ‘) dait, dé son côté : ‘T4 h = Mais vous, Comment… comment le connaissezhé vous? t h L’homme Mi répondit : À — C’est ici qu’il est mort. à À On sé rassit: et quand l’agitation fut un peu calmée, à là mère raconta, en reprenant son travail, que Gottfried 4
venait à la maison, depuis des années; toujours il s’y
‘à arrêtait, à l’aller et au retour; dans chacune de ses F tournées. La dernière fois qu’il était venu — (c’était en ‘à
juillet dérnier), — il semblait très las: et, son ballot 4 déchargé, il avait été un bon moment avant de pouvoir 18h
articuler une parole; mais on n’y avait pas pris garde, D ÿ parce qu’on était habitué à le voir ainsi, quand il arri-, 4 plaignait pas d’ailleurs. Jamais il ne se plaignaït : il ; trouvait toujours un sujet de contentement dans les [1 choses désagréables. Quand il faisait un travail exté- He. nuant, il se réjouissait en pensant comme il serait bien L dans son lit, le soir; et quand il était souffrant, il disait 42 comme cela serait bon, quand il ne souffrirait plus… 2
— Et c’est un tort, Monsieur, d’être toujours content, à ajoutait la bonne femme; car quand on ne se plaint pas, % les autres ne vous plaignent pas. Moi, je me plains à
Donc, on n’avait pas fait attention à lui. On l’avait Fe même plaisanté sur sa bonne mine, et Modesta — k (c’était le nom de la jeune fille aveugle) — qui était ‘2 venue le décharger de son paquet, lui avait demandé : s’il ne serait donc jamais las de courir ainsi, comme un Er jeune homme. Il souriait, pour toute réponse; car il ne 4
- pouvait pas parléf: Il s’assit sur le banc devant la ‘ porte. Chacun partit à son ouvrage : les hommes, aux à champs: la mère, à sa cuisine. Modesta vint près du &e banc : debout, adossée à la porte, son tricot à la main, : (5
| elle causait avec Gottfried. Il ne lui répondait pas : Le elle ne lui demandait pas de réponse, elle lui racontait f’:
tout ce qui s’était passé depuis sa dernière visite. Il 2 respirait avec peine; et elle l’entendit faire des efforts 4
| pour parler. Au lieu de s’en inquiéter, elle lui dit : À. é
| — Ne parle pas. Repose-toi. Tu parleras tout à ‘
l’heure… S’il est possible de se fatiguer, comme cela! %
Lt Jean-Christophe Made {0 Alors, il ne parla plus, ni n’essaya de parler. Elle “4 reprit son récit, croyant qu’il écoutait. Il soupira, et se ; F4 t tut. Quand la mère sortit, un peu plus tard, elle trouva k ] Modesta, qui continuait de parler, et, sur le banc, “ Gottfried, immobile, la tête renversée en arrière et Ke tournée vers le ciel : depuis quelques minutes, Modesta he causait avec un mort. Elle comprit alors que le pauvre Le homme avait essayé de dire quelques mots, avant de ‘2 mourir, mais qu’il n’avait pas pu; alors, il s’était résigné, fe avec son sourire triste, et il avait fermé les yeux, dans 1 la paix du soir d’été. ‘8 La pluie avait cessé. La bru alla à l’étable; le fils M prit sa pioche, et déblaya, devant la porte, la rigoleque Ÿ la boue avait obstruée. Modesta avait disparu dès le \ commencement du récit. Christophe restait seul dans à à la chambre avec la mère, et se taisait, ému. La vieille, | un peu bavarde, ne pouvait supporter un silence pro- | $ longé; et elle se mit à lui raconter toute l’histoire de sa connaissance avec Gottfried. Cela dataït de très loin. Quand elle était toute jeune, Gottfried l’aimait. Il n’osait | pas le lui dire; mais on en plaisantait; elle se moquait de lui, tous se moquaient de lui : — (c’était l’habitude, | partout où il passait.) — Gottfried n’en revenait pas À moins, fidèlement, chaque année. Il trouvait naturel | qu’on se moquât de lui, naturel qu’elle ne l’aimât point, naturel qu’elle se fût mariée et qu’elle füt heureuse avec : un autre. Elle avait été trop heureuse, elle s’était trop û vantée de son bonheur : le malheur arriva. Son mari mourut subitement. Puis, sa fille, — une belle fille saine, À vigoureuse, que tout le monde admirait, et qui allait se ÿ marier avec le fils du plus riche paysan de la contrée,
perdit la vue, à la suite d’un accident. Un jour qu’elle était montée dans le grand poirier derrière la maison, pour cueillir les fruits, l’échelle avait glissé : en tombant, une branche cassée la heurta rudement, près de l’œil. On crut d’abord qu’elle en serait quitte pour une cicatrice; mais depuis, elle n’avait cessé de souffrir d’élancements dans le front : un œil s’était obscurci, } puis l’autre; et tous les soins avaient été inutiles. Natu- 1 rellement, le mariage avait été rompu; le futur s’était ; éclipsé, sans autre explication; et, de tous les garçons, qui, un mois avant, se seraient assommés mutuellement $ pour un tour de valse avec elle, pas un n’avait eu le courage — (c’est bien compréhensible) — de se mettre . une infirme sur les bras. Alors, Modesta, jusque-là insou- : ciante et rieuse, était tombée dans un tel désespoir, qu’elle voulait mourir. Elle ne voulait plus manger, elle : ne faisait plus que pleurer, du matin au soir; et, la nuit, on l’entendait encore se lamenter dans son lit. On ne savait plus que faire, on ne pouvait que se désoler avec | elle; et elle n’en pleurait que de plus belle. On finissait f par être excédé de ses plaintes ; alors, on la rabrouait, et elle parlait d’aller se jeter dans le canal. Le pasteur venait quelquefois : il l’entretenait du bon Dieu, des choses éternelles, et des mérites qu’elle s’acquérait pour
À l’autre monde, en supportant ses peines ; mais cela ne la
- consolaït pas du tout. — Un jour, Gottfried revint. Mo- |
desta n’avait jamais été bien bonne pour lui. Non pas
\ qu’elle fût naturellement méchante; mais elle était dé- daigneuse ; et puis, elle ne réfléchissait pas, elle aimait à à rire : il n’y avait pas de malices qu’elle ne lui eût { dites, ou faites. Quand il apprit son malheur, il fut bouleversé, comme une personne de la famille. Pourtant, il
mi ! ne lui en montra rién, la première fois qu’il la vit. Il ) Di: alla s’asseoir auprès d’elle, ne fit aucune allusion à son ‘4 accident, et se mit à causer tranquillement, comme il
th faisait, avant, Il n’eut pas un mot pour la plaindre; il
“1 avait l’air de ne pas même s’apercevoir qu’elle était 1 aveugle. Seulement, il ne lui parlait jamais de ce qu’elle hi ne pouvait voir; il lui parlait de tout ce qu’elle pouvait n| entendre, ou remarquér, dans son état; et il faisait cela, É : tout simplement, comme une chose naturelle : on eût Pt A dit qu’il était, lui aussi, aveugle. D’abord, elle n’écou : | * tait pas, et continuait de pleurer. Mais le lendemain, | ‘ elle écouta mieux, et même elle lui parla un peu: 44 = Et, continuait la mère, je,ne sais pas ce qu’il a bien | Hi pu lui dire, Car il y avait les foins à faire, et je n’avais | pas le temps de m’occuper d’elle. Mais, le soir, quand 7400 As nous sommes revenus des champs, nous l’avons trouvée 3 qui causait tranquillement. Et depuis, elle a toujours Si été mieux. Elle semblait oublier son mal. Cependant, de ï temps en temps, cela la reprenait encore : elle pleurait £ toute seule, ou bien elle essayait de parler à Gottfried dé choses tristes; mais celui-ci ne paraissait pas ÿ 4 entendre, ou il ne répondait pas sur ee ton; il contiY /_ nuaït dé causer posément, presque gaiement, de choses 0 qui la calmaient et qui l’intéressaient, Il la décida enfin à se promener hors de la maison, d’où elle n’avait plus 1 votilu .sortir, depuis son accident. Il lui fit faire quel4 ques pas d’abord autour du jardin, puis des courses 1 plus longues dans les champs. Et elle est arrivée main- | r. tenant à se reconnaître partout, et à tout distinguer, J comme si elle voyait, Elle remarque même des choses, auxquelles nous ne faisons pas attention; et elle s’inté- 4 j L resse à tout, elle qui ne s”intéressait,; avant, à pas . À
grand chose en dehors d’elle. Gette fois là, Gottfried À s’attarda plus longtemps que d’habitude chez nous. “#4 Nous n’osions pas lui demander de remettre son 1 départ; mais il resta, de lui-même, jusqu’à ce qu’il l’eût k 4
vue plus tranquille. Et un jour, — elle était là, dans la ni cour, — je l’ai entendue rire. Je ne peux pas vous Ve É
dire l’effet que cela m’a fait. Gottifried avait l’air bien 4 content aussi. Il était assis près de moi. Nous nous 4 sommes regardés, et je n’ai pas de honte à vous dire, 5 Monsieur, que je l’ai embrassé, et de bien bon cœur. “A Alors, il m’a dit : 5 2
— Maintenant, je crois que je puis m’en aller, On aa 4
plus besoin de moi. É #
J’ai essayé de le retenir, Mais il a dit : 1 4
— Non. Maintenant, il faut que je m’en aille. Je ne ‘4
. peux plus rester.
Tout le monde savait qu’il était comme le Juif “4
errant : il ne pouvait demeurer en place; on n’a pas ‘7
insisté. Alors, il est parti; mais il faisait en sorte de ;
repasser plus souvent par ici; et c’était, à chaque fois, 4
une grande joie pour Modesta : après chacun de ses ù passages, elle était toujours mieux. Elle s’est remise au 4 ménage; son frère s’est marié; elle s’occupe des A
É enfants; et maintenant, elle ne se plaint plus jamais, it elle a toujours l’air heureuse. Je me demande quelque- ‘4
fois si elle serait aussi heureuse, en ayant ses deux ”+: nn yeux. Oui, ma foi, Monsieur, il y a bien des jours où on ge
. se dit qu’il vaudrait mieux être comme elle, et ne pas k. voir certaines vilaines gens et certaines méchantes 5 choses. Le monde devient bien laid; il empire, de jour h
en jour. Pourtant, j’aurais grand peur que le bon Dieu :%
me prît au mot; et, pour moi, à vrai dire, j’aime e.
345 4
00 encore mieux continuer à voir le monde, tout vilain ! ; 1 Modesta reparut, et l’entretien changea. Christophe si voulait repartir, maintenant que le temps était rétabli; | 10 mais ils n’y consentirent pas. Il fallut qu’il acceptât de AA rester souper et de passer la nuit avec eux. Modesta 1 s’assit auprès de Christophe, et ne le quitta pas de toute À la soirée. Il eût voulu causer intimement avec la jeune | | fille, dont. le sort le remplissait de pitié. Mais elle ne lui & en offrit aucune occasion. Elle cherchait seulement à 1 l’interroger sur Gottfried. Quand Christophe lui en ni apprenait certaines choses qu’elle ignorait, elle était / contente et un peu jalouse. Elle-même ne racontait rien de Gottfried qu’à regret : on sentait qu’elle ne disait pas tout; ou, quand elle le disait, elle le regrettait ensuite : ses souvenirs étaient sa propriété, elle n’aij mait pas à les partager avec un autre; elle mettait | / à cette affection une âpreté de paysanne attachée à sa à terre : il lui était désagréable de penser qu’un autre À aimait Gottfried, aussi bien qu’elle. Il est vrai qu’elle | f n’en voulait rien croire ; et Christophe, qui lisait en elle, ù lui laissa cette satisfaction. En l’écoutant parler, il s’apercevait que, bien qu’elle eût vu Gottfried autrefois, et que même elle l’eût vu avec des yeux sans indulgence, | elle s’était fait de lui, depuis qu’elle était aveugle, une image entièrement différente de la réalité; et elle avait réporté sur ce fantôme tout le besoin d’amour qui était | | en elle. Rien n’était venu contrarier ce travail d’illusion. Avec l’intrépide sûreté des aveugles, qui inventent tran- | quillement ce qu’ils ne savent pas, elle dit à Christophe: \4 — Vous lui ressemblez.
. Il comprit que, depuis des années, elle avait pris % l’habitude de vivre dans sa maison aux volets clos, où ï n’entrait plus la vérité. Et maintenant qu’elle avait appris à voir dans l’ombre qui l’entourait, et même à *. 40 oublier l’ombre, peut-être qu’elle aurait eu peur d’un ml rayon de lumière filtrant dans ces ténèbres. Elle évo- 0 quait avec Christophe une foule de petits riens un peu 6 niais dans une conversation décousue et souriante, où 3 Christophe ne trouvait pas son compte. Il était agacé de ce bavardage, il ne pouvait comprendre qu’un être, qui avait tant souffert, n’eût pas pris plus de sérieux À dans sa souffrance, et pût se complaire à ces futilités ; il faisait de temps en temps un essai pour parler
| de choses plus graves; mais elles ne trouvaient Ê aucun écho : Modesta ne pouvait pas — ou ne voulait x pas — l’y suivre. Ù s
On alla se coucher. Christophe fut longtemps avant . de pouvoir dormir. Il pensait à Gottfried, dont il s’efforçait de dégager l’image des souvenirs puérils de ; Modesta. Il n’y parvenait pas sans peine, et il s’en irri- nk tait. Il avait le cœur serré, en songeant qu’il était mort } ici, que dans ce lit, sans doute, son corps avait reposé. :
| Il tâchait de revivre l’angoisse de ses derniers instants, À lorsque, ne pouvant parler et se faire comprendre de ke l’aveugle, il avait fermé les yeux, pour mourir. Qu’il eût 2 voulu lever ces paupières, et lire les pensées qui se | cachaient dessous, le mystère de cette âme, qui s’en ; était allée, sans se faire connaître, sans se connaître È peut-être! Elle ne le cherchait point; et toute sa sagesse ” était de ne pas vouloir la sagesse, de ne pas vouloir ‘4 imposer sa volonté aux choses, mais de s’abandonner à } leur cours, de l’accepter et de l’aimer. Aïnsi, il s’assimi- K,
‘4 lait leur essence mystérieuse, sans même y penser; et à : À L: s’il avait fait tant de bien à l’aveugle, à Christophe, à ! de 1 tant d’autres sans doute qu’on ignorerait toujours, c’est ;
; qu’au lieu d’apporter les paroles habituelles de révolte 4
h humaine contre la nature, il apportait un peu de la paix A jEl indifférente de la nature, et réconciliait l’âme soumise } ‘4 avec elle. Il était bienfaisant, à la façon de ces champs, 1 nu de ces bois, de cette nature même, dont il était impré- ‘1 É. gné. — Christophe évoquait le souvenir des soirs À ‘4 ; passés avec lui dans la campagne, de ses promenades 4 1 d’enfant, des récits et des chants dans la nuit. Il se rap- ‘4 sh pelaït aussi la dernière promenade qu’il avait faite avec À 2 l’oncle, sur la colline, au-dessus de la ville, par un 1 ji! matin désespéré d’hiver; et les larmes lui remontaient ‘1 je aux yeux. Il ne voulait pas dormir, pour rester avec 4 “ ses souvenirs; il ne voulait rien perdre de cette veillée ; d sacrée, dans ce petit pays, plein de l’âme de Gottfried, ; ge où ses pas l’avaient conduit, comme poussés par une à ï he force inconnue. Mais tandis qu’il écoutait le bruit de la | fe fontaine, qui coulait par saccades inégales, et le eri ; 7 aigu des chauves-souris, la robuste fatigue de la jeu- A k pesse l’emporta sur sa volonté; et le sommeil le prit. 4 ï Quand il se réveilla, le soleil brillait ; tout le monde 4 fi à la ferme était déjà au travail. Il ne trouva dans la 4 h, salle du bas que la vieille et les petits. Le jeune ménage 1 ‘ était aux champs, et Modesta était allée traire; on la 1 au chercha en vain, on ne la trouva nulle part. Christophe : ; ne consentit pas à attendre son retour : au fond, il (4 1 tenait peu à la revoir, et il se disait pressé. Il se remit À l ; en route, après avoir chargé la bonne femme de ses } - saluts pour les autres. 4 3 ï Il sortait du village, quand, au détour du chemin, sur à
un talus, au pied d’une haie d’aubépine, il vit l’aveugle 4 assise. Elle se leva au bruit de ses pas, vint à lui, en 1410 souriant, lui prit la main, et dit: ‘2 Ils montèrent à travers prés, jusqu’à un petit champ È pi ombragé et fleuri, tout parsemé de croix, qui dominait DE: le village. Elle l’emmena près d’une tombe, et elle net lui dit : NE Ils s’agenouillèrent tous deux. Christophe se souve- Be nait d’une autre tombe, sur laquelle il s’était agenouillé 4 avec Gottfried; et il pensait : 14 — Bientôt, ce sera mon tour. ne _ Mais cette pensée n’avait, en ce moment, rien de ; triste. Une grande paix montait de la terre. Christophe, 0 penché sur la fosse, criait tout bas à Gottfried : Fa : — Entre en moi! Fi Modesta, les doigts joints, priait, remuant les lèvres - Eu. en silence. Puis, elle fit le tour de la tombe, à genoux, “à tâtaht avec ses mains la terre, les herbes et les 4 fleurs; elle semblait les caresser; ses doigts intelligents ; voyaient : ils arrachaient doucement les tiges de lierre mortes et les violettes fanées. Pour se relever, elle 1 appuya sa main sur la dalle; Christophe vit ses doigts passer furtivement sur le nom de Gottfrted, effteurant PE: chaque lettre. Elle dit : 14 , — La terre est douce, ce matin. l 8 Elle lui tendit la main: il donna la sienne. Elle lui fit à toucher la terre humide et tiède. Il ne lächa point sa s main; leurs doigts entrelacés s’enfonçaient dans la } 4 terre. Il embrassa Modesta. Elle l”embrassa aussi. ù Hs se relevèrent tous deux. Elle lui tendit quelques : ‘a
‘4 violettes fraîches qu’elle avaït cueillies, et garda les 1 fanées dans son sein. Après avoir épousseté leurs en genoux, ils sortirent du cimetière sans échanger un #1 mot. Dans les champs, les alouettes chantaient. Des ” papillons blancs dansaient autour de leur tête. Ils s’as-
19 sirent dans un pré, à quelques pas l’un de l’autre. Les
Le fumées du village montaient toutes droites dans le ciel
À lavé par la pluie. Le canal immobile miroïtait entre les
fi peupliers. Une buée de lumière bleue enveloppait d’un
ii duvet les prairies et les bois. \
fl Après un silence, ce fut Modesta qui parla. Elle par-
ie lait à mi-voix de la beauté du jour, comme si elle le
Au voyait. Les lèvres entr’ouvertes, elle buvait l’air; elle
ï épiait les bruits des êtres et des choses. Christophe
4 j savait aussi le prix de cette musique. Il dit les mots
qu’elle pensait, et qu’elle n’aurait pu dire. Il nomma
certains des cris et des frémissements imperceptibles,
k qu’on entendait sous l’herbe ou dans les profondeurs de l’air. Elle lui dit :
te — Ah ! vous voyez cela aussi ?
Il répondit que Gottfried lui avait appris à les distinguer.
— Vous aussi? fit-elle, avec un peu de dépit.
ÿ Il avait envie de lui dire :
À — Ne soyez pas jalouse.
Mais il vit la divine lumière qui souriait autour d’eux,
| il regarda ses yeux morts, et il fut pénétré de pitié. ÿ
— Ainsi, demanda-t-il, c’est ‘Gottfried qui vous a
Elle dit que oui, qu’elle en jouissait maintenant davantage qu’avant… — (Elle ne dit pas & avant quoi »; elle évitait de prononcer le mot d’ « yeux », ou d’ « aveugle ».)
5 ‘Ils se turent, un moment. Christophe la regardait 1
avec commisération. Elle se sentait regardée. Il eût
voulu lui dire combien il la plaignait, il eût voulu qu’elle
se plaigniît, qu’elle se confiât à lui. Il demanda affec- 1
— Vous avez été bien malheureuse?
Elle resta muette et raidie. Elle arrachaït des brins
d’herbe, et les mâchait en silence. Après quelques
instants, — (le chant de l’alouette s’enfonçait dans le
ciel,) — Christophe raconta que lui aussi, avait été malheureux, et que Gottfried lui avait fait du bien. Il dit
tous ses chagrins, ses épreuves, comme s’il pensait tout
haut, ou parlait à une sœur. Le visage de l’aveugle
s’éclairait à ce récit, qu’elle suivait attentivement.
Christophe, qui l’observait, la vit près de parler : elle ;
fit un mouvement pour se rapprocher et lui tendre la
main. Il s’avança aussi; — mais déjà, elle était rentrée
dans son impassibilité; et, quand il eut fini, elle ne
répondit à son récit que quelques mots banals. ,
Derrière son front bombé, sans un pli, on sentait une
obstination de paysan, dure comme un caillou. Elle dit
qu’il lui fallait revenir à la maison, pour s’occuper des E
enfants de son frère : elle en parlait avec une tranquillité riante.
| Il lui demanda :
| — Vous êtes heureuse ?
| Elle sembla l’être davantage de le lui entendre dire.
| Elle dit que oui, elle insista sur les raisons qu’elle avait
d’êire heureuse, elle essayait de le lui persuader, de se ÿ
j le persuader; elle parlait des enfants, de la maison, de
tout ce qu’elle avait à faire.
. — Oh! oui, dit-elle, je suis très heureuse !
“4e Christophe ne répondit rien. Elle se leva pour partir: NT RU il se leva aussi. Ils se dirent adieu, d’un ton indifférent Dr” et gai. La main de Modesta tremblait un peu dans la D. main de Christophe. Elle lui dit :
ES û — Vous aurez beau temps aujourd’hui, pour marcher.
\ Ÿ Et elle lui fit des recommandations pour un tournant a de chemin, où il ne fallait pas se tromper. Il semblaït M: . que, des deux, Christophe fût l’aveugle.
‘2188 Ils se quittèrent. Il descendit la colline. Quand il fut AU au bas, il se retourna. Elle était sur le sommet, debout,
nf ‘à à la même place : elle agitait son mouchoir, et lui fai-
€ sait des signaux, comme si elle le voyait.
ji À Il y avait dans cette obstination à nier son mal quelque
6 î ‘chose d’héroïque et de ridicule, qui touchait Christophe, { et qui lui était pénible. Il sentait combien Modesta était
‘a digne de pitié, et même d’admiration; et il n’aurait pu FU vivre deux jours avec elle. — Tout en continuant sa route,
À / entre les haies fleuries, il songeait aussi au cher vieux
‘a Schulz, à ces yeux de vieillard, clairs et tendres, devant
D lesquels avaient passé tant de chagrins, et qui ne vouAY laient pas les voir, qui ne voyaient pas la réalité bles-
3 — Comment me voit-il moi-même? se demandait-il. 31 Je suis si différent de l’idée qu’il a de moi! Je suis pour
À lui, comme il veut que je sois. Tout est à son image,
à | pur et noble comme lui. Il ne pourraït supporter la vie,
b s’il la voyait telle qu’elle est. :
4 Et il songeait à cette fille, enveloppée de ténèbres,
:4 ; qui niait ses ténèbres, et voulait se persuader que ce ” qui était n’était pas, et que ce qui n’était pas était. L - Alors il vit la grandeur de l’idéalisme allemand, . pe qu’il avait tant de fois haï, parcé qu’il est chez les âmes
médiocres une source d’hypocrisie et de niaiserie. Il vit ‘à
_ la beauté de cette foi qui se crée un monde au milieu # s . du monde, et différent du monde, comme un îlot dans Fr:
- locéan. — Mais il ne pouvait supporter cette foi pour 1 À lui-même, il refusait de se réfugief dans cette Ile des
1 Morts. La vie! La vérité! Il ne voulait pas être un héros 4 à qui ment. Peut-être ce mensonge optimiste, dont un à P, empereur allemand prétendait faire une loi à tout son n \ peuple, était-il en effet nécessaire aux êtres faibles, % _ pour vivre; et Christophe eût regardé comme un crime 3 d’arracher à ces malheureux l’illusion qui les soutenait. 1%
Mais pour lui-même, il n’eût pu recourir à de tels sub- : 1 ? terfuges : il aimait mieux mourir que vivre d’illusions. 4 | .— L’art n’était-il donc pas une illusion aussi? — Non, il 1 ne devait pas l’être. La vérité! La vérité! Les yeux 4 grands ouverts, aspirer par tous les pores le soufile 4
; tout-puissant de la vie, voir les choses comme elles AU sont, son infortune en face, — et rire! 4
hi, Plusieurs mois se passèrent. Christophe avait perdu 1 tout espoir de sortir de sa ville. Le seul qui eût pu le ne } sauver, Hassler, lui avait refusé son aide. Et l’amitié du QU vieux Schulz ne lui avait été donnée que pour lui être Fe Il lui avait écrit, une fois, à son retour; et il en avait qi reçu deux lettres affectueuses; mais par un sentiment M avait à s’exprimer par lettre, il tarda à le remercier de ii ses chères paroles; il remettait de jour en jour sa ni} réponse. Et comme il allaït enfin se décider à écrire, ÿ il reçut un mot de Kunz, lui annonçant la mort de À son vieux compagnon. Schulz avait eu, disait-il, une \ rechute de bronchite, qui avait dégénéré en pneuel monie; il avait défendu qu’on inquiétât Christophe, À dont il parlait sans cesse. En dépit de sa faiblesse 1 extrême et de tant d’années de maladie, une longue l et pénible fin ne lui avait pas été épargnée. IL avait l chargé Kunz d’apprendre la nouvelle à Christophe, AN en lui disant que jusqu’à la dernière heure il avait DL pensé à lui, qu’il le remerciait de tout le bonheur | qu’il lui devait, et que sa bénédiction le suivrait, tant que Christophë vivrait. — Ce que Kunz ne disait pas,
c’était que la journée passée avec Christophe avait 1 | été probablement l’origine de la rechute et la cause de L Christophe pleura en silence, et il sentit alors tout le prix de l’ami qu’il avait perdu, et combien il l’aimait; il 4 souffrit, comme toujours, de ne le lui avoir pas mieux 1 dit. Maintenant, il était trop tard. Et que lui restaitil? Le bon Schulz n’avait fait que paraître, juste assez À pour que le vide semblât plus vide, et la nuit plus noire, vif après qu’il n’était plus. — Quant à Kunz et à Pottpetschmidt, ils n’avaient d’autre prix que l’amitié qu’ils $ avaient eue pour Schulz, et que Schulz avait eue pour | eux. Christophe les estimait à leur juste valeur. Il leur 7 écrivit une fois; et leurs relations en restèrent là. — Il “essaya aussi d’écrire à Modesta; mais elle lui fit i : répondre une lettre banale, où elle ne parlait que de T choses indifférentes. Il renonça à poursuivre l’entretien. Il n’écrivit plus à personne, et personne ne lui écrivit plus. Silence. Silence. De jour en jour, le lourd manteau du Y silence s’abattait sur Christophe. C’était comme une # pluie de cendres qui tombait sur lui. Le soir semblait ï venir déjà; et Christophe commençait à peine à vivre : à il ne voulait pas se résigner déjà. — L’heure de dormir (0 n’était pas venue. Il fallait vivre. ; Et il ne pouvait plus vivre en Allemagne. Comme le il pauvre Hælderlin-Hypérion, il était venu vers ses frères ; allemands, le cœur plein d’amour et de joie. Mainte- } À nant, il errait au milieu d’eux, silencieux et glacé, 4 comme une ombre. « Îl vivait comme un étranger dans sa propre demeure, semblable à Ulysse mendiant à la porte de son palais, traité de vagabond par les préten- #
Le dants éhontés », méprisé dés siens, et souffrant de voir : ‘1 « ce peuple qui fait métier et marchandise de tout, 10 qui rabaisse tout au plus misérable usage, — Ces bar-
Ne ë bares, dont la vue seule offense une âme bien née, et VU qui manquent d’harmonie, comme les tessons d’un vase nur brisé. » — La souffrance de son génie comprimé par
M l’étroitesse de la petite ville l’exaspérait jusqu’à l’injus-
5 tice. Ses nerfs étaient à nu : tout le blessait jusqu’au
É sang. Il était comme une de ces malheureuses bêtes sau-
cas vages, qui agonisaient d’ehnui dans les trous êt les cages +02 où on les avait enfermées, au Stadtgarten (jardin de la
k A ville). Christophe allait les voir souvent, par sympathie;
ss * il contemplait leurs admirables yeux, où brülaient — D où s’éteignaient de jour En jour — des flammes farouchés de © et désespérées. Ah! comme ils eussent aimé le coup de fusil brutal, qui délivre, ou le fér qui s’enfonce dans les +3 entrailles saignantes! Tout, plutôt que l’indifférence ‘# féroce de ces hommes qui les empéchaient de vivre et N. Ce qui était le plus oppressant de tout, pour Chris3 tophe, ce n’était pas l’hostilité des gens : c’était leur 4 näture inconsistante, sans forme et sans fond. On ne di savait où se prendre. Mieux vaut encore l’opposition SR tétue d’une dé ces racés au crâne étroit et dur, qui se 4 refusent à comprendre toute pensée nouvelle. Gontre la : k force, on a la force, le pic et la mine qui taillent et font 13 sauter la roche. Mais que faire contre une masse
\ amorphe, qui cède comme une gelée, s’enfonce sous la
4 moindre pression, et ne garde aucune empreinte? 1 Toutes les pensées, toutes les énergies, tout disparaisEt sait dans la fondrière : à peine si, quand une pierre 14 tombait, quelques rides tressaillaient à la surfacé du
| gouffre; la mâchoire s’ouvrait, se refermait : et de ce k | qui avait été, il ne restait plus aucune trace. di Ce n’étaient pas des ennemis. Plût à Dieu que ce HE fussent des ennemis! C’étaient des gens qui n’avaient la au: croire, — en religion, en art, en politique, dans la vie journalière; — et toute leur vigueur se dépensait à tâcher 4 de concilier l’inconciliable. Surtout depuis les victoires | . allemandes, ils s’évertuaient à faire un compromis, un r mic-mac écœurant de la force nouvelle et des principes : anciens. Le vieil idéalisme n’avait pas été renoncé: * | c’eût été là un effort de franchise, dont on n’était pas 4 capable: on s’était contenté de le fausser, pour le faire , É ; servir à l’intérêt allemand. A l’exemple de Hegel, le ” à Souabe, serein et double, qui avait attendu jusqu’après F Leipzig et Waterloo pour assimiler la cause de sa phi- | losophie avec l’État prussien, — l’intérêt ayant changé, É les principes avaient changé. Quand on était battu, on f disait que l’Allemagne avait l’humanité pour idéal. 4 Maintenant qu’on battait les autres, on disait que l’Alle- . magne était l’idéal de l’humanité. Quand les autres % patries étaient les plus puissantés, on disait, avec Les- 1 sing, que « l’amour de la patrie était une faiblesse héroïque, dont on se passait fort bien », et l’on s’appe- “ lait : un « citoyen du monde ». À présent qu’on l’em- H’ . portait, on n’avait pas assez de mépris pour les utopies ;
« à la française » : paix universelle, fraternité, progrès | pacifique , droits de l’homme, égalité naturelle; on 4 disait que le peuple le plus fort avait contre les autres : | un droit absolu, et que les autres, étant plus faibles, à | étaient sans droit contre lui. Il était Dieu vivant et l’idée incarnée, dont le progrès s’accomplit par la gd
à dl guerre, la violence, l’oppression. La Force était devenue
‘1 “hi sainte, maintenant qu’on l’avait avec soi. La Force
“48 était devenue tout idéalisme et toute intelligence.
1 * A vrai dire, l’Allemagne avait tant souffert, pendant
‘1 des siècles, d’avoir l’idéalisme et de n’avoir pas la |
Ni force, qu’elle était bien excusable, après tant d’épreuves,
D de faire le triste aveu qu’avant tout, il fallait la Force, ‘
‘ue quelle qu’elle fût. Mais quelle amertume cachée dans |
ra cette confession du peuple de Herder et de Goethe ! Et
pe combien cette victoire allemande était une abdication,
PER une dégradation de l’idéal allemand! Quelle pitié de
’ voir l’idéalisme et l’histoire truqués, pipés, faussés, par
F . un Hegel ou un Treïtschke! — Hélas! Il n’y avait que trop de facilités à cette abdication dans la déplo-
- rable tendance des Allemands les meilleurs à se sou-
É ; — « Ce qui caractérise l’Allemand, disait Moser,
il y a déjà plus d’un siècle, c’est l’obéissance. »
(4 Et madame de Staël :
: ; « — Ils sont vigoureusement soumis. Ils se servent
1 de raisonnements philosophiques pour expliquer ce
qu’il y a de moins philosophique au monde : le respect
\ pour la force, et l’attendrissement de la peur, qui
change ce respect en admiration. » /
| Christophe retrouvait ce sentiment, du plus grand au
, plus petit en Allemagne, — depuis le Guillaume Tell de
fe Schiller, ce petit bourgeois compassé, aux muscles de
à portefaix, qui, comme dit le libre Juif Bœrne, « pour
$ concilier l’honneur et la peur, passe devant le poteau du
ie « cher Monsieur » Gessler, les yeux baissés, afin de
1 pouvoir alléguer qu’iln’a pas vu le chapeau, pas désobéi »,
‘V4 — jusqu’au vieux et respectable professeur Weisse, âgé
de soixante-dix ans, un des savants les plus honorés de 5 | la ville, qui, lorsqu’il voyait venir un Yerr Lieutenant, ; se hâtait de lui céder le haut du trottoir, et de descendre À sur la chaussée. Le sang de Christophe bouillait, quand il était témoin d’un de ces menus actes de servilité jour- : nalière. Il en souffrait, comme si c’était lui-même qui Ÿ s’était abaissé. Les manières hautaines des officiers, ; qu’il croisait dans la rue, leur raideur insolente, lui | causaient une sourde colère : il affectait de ne point se j déranger pour leur faire place; il leur rendait, en passant, l’arrogance de leurs regards. Peu s’en fallut, plus d’une fois, qu’il ne s’attirât une affaire : on eût dit qu’il la cherchait. Cependant, il était le premier à com- ‘ prendre l’inutilité dangereuse de pareilles bravades ; mais il avait des moments d’aberration : la contrainte perpé- { tuelle qu’il s’imposait, et ses robustes forces accumulées, qui ne se dépensaient point, le rendaient enragé. Alors, il était prêt à commettre toutes les sottises; et il avait le sentiment que, s’il restait encore un an ici, il : était perdu. Il avait la haïne du militarisme brutal, qu’il sentait peser sur lui, de ces sabres sonnant sur le pavé, é de ces faisceaux d’armes et de ces canons postés devant les casernes, la gueule braquée contre la ville, prêts à Fe tirer. Des romans à scandale, qui faisaient grand brüit ÿ alors, dénonçaient la corruption des garnisons petites et : grandes; les officiers y étaient représentés comme des êtres malfaisants, qui, en dehors de leur métier d’auto- d mates, ne savaient qu’être oisifs, boire, jouer, s’endetier, | se faire entretenir par leur famille, médire les uns des ñ autres, et, du haut en bas de la hiérarchie, abuser de { | leur autorité contre leurs inférieurs. L’idée qu’il serait | un jour forcé de leur obéir serrait Christophe à la gorge.
44 Il ne pourrait pas, non, il ne pourrait jamais le suppordns. ter, se déshonorer à ses yeux, en subissant leurs humi- #40 liations et leurs injustices Il ne savait pas quelle ‘1 grandeur morale il y avait chez certains d’entre eux, et A tout ce qu’ils pouvaient souffrir eux-mêmes : leurs illu- ‘4 sions perdues, tant de force, de jeunesse, d’honneur, de di Ly foi, de désir passionné du sacrifice, mal employés, Le gâchés, — le non-sens d’une carrière, qui, si elle est 64 simplement une carrière, si elle n’a point le sacrifice nu pour but, n’est plus qu’une agitation morne, une inepte in parade, un rituel qu’on récite, sans croire à ce qu’on
At La patrie ne suffisait plus à Christophe. Il sentait en 1 4 lui cette force inconnue, qui s’éveille, soudaine et irré- ne sistible, dans certaines espèces d’oiseaux, à des époques ù précises, comme le flux et le reflux de la mer : — Mie l’instinct des grandes migrations. En lisant les volumes à de Herder et de Fichte, que le vieux Schulz lui avait de légués, il y retrouvait des âmes comme la sienne, — D non « des fils de la terre », servilement attachés à 2 la glèbe, mais « des esprits, fils du soleil », qui se À tournent invinciblement vers la lumière, d’où qu’eile
h, Où irait-il? Il ne savait. Mais ses yeux, d’instinct, ii regardaient vers le Midi latin. Et d’abord, vers la if France. La France, éternel recours de l’Allemagne en Vi \ désarroi. Que de fois la pensée allemande s’était servie d’elle, sans cesser d’en médire! Même depuis 70, quelle ‘ attraction se dégageait de la Ville, qu’on avait tenue 14 fumante et broyée sous les canons allemands! Les à ; formes de la pensée et de l’art les plus révolutionnaires ie et les plus rétrogrades y avaient trouvé tour à tour, et
_ parfois en même temps, des exemples ou des inspirations. Christophe, comme tant d’autres grands musi- :
À ciens allemands dans la détresse, se tournait, lui aussi, 28
Ô vers Paris. Que connaissait-il des Français? — Deux ‘4
visages féminins, et quelques lectures au hasard. Cela « 2
4 lui suffisait pour imaginer un pays de lumière, de gaieté, N ; de bravoure, voire d’un peu de jactance gauloise, qui A: û ne messied pas à la jeunesse audacieuse du cœur. y À croyait, parce qu’il avait besoin d’y croire, parce que, f hs
de toute son âme, il eût voulu que ce fût ainsi. 5
11 Il se résolut à partir. — Mais il ne pouvait partir, à
104 cause de sa mère. 14 Louisa vieillissait. Elle adorait son fils, qui était toute ‘4 sa joie; et elle était tout ce qu’il aimait le plus sur terre. Vi Cependant, ils se faisaient souffrir mutuellement. Elle 40 ne comprenait guère Christophe, et ne s’inquiétait pas He. de le comprendre : elle ne s’inquiétait que de l’aimer.
QE Elle avait un esprit borné, timide, obscur, et un cœur 8 admirable, un immense besoin d’aimer et d’être aimée,
PA qui avait quelque chose de touchant et d’oppressant.
à Elle respectait son fils, parce qu’il lui paraissait très
1x savant; mais elle faisait tout ce qu’il fallait pour étouf-
‘4 fer son génie. Elle pensait qu’il resterait, toute sa vie,
auprès d’elle, dans leur petite ville. Depuis des années,
‘3 ils vivaient ensemble; et elle ne pouvait plus imaginer ni qu’il n’en serait pas toujours de même. Elle était heu17 reuse, ainsi : comment ne l’eût-il pas été ? Tous ses
A rêves n’allaient pas plus loin pour lui, qu’à lui voir épou4 ser la fille d’un bourgeois aisé de la ville, à l’entendre
14 jouer à l’orgue de son église, le dimanche, et à ne
4 jamais la quitter. Elle voyait son garçon, comme sil
4 avait toujours douze ans; elle eût voulu qu’il n’eût . ci ( jamais davantage. Elle torturait innocemment le malheu- À À reux homme, qui suffoquait dans cet étroit horizon. ”.
M pourtant, il y avait beaucoup de vrai, — une grandeur morale — dans cette philosophie inconsciente de $ LR mère, qui ne pouvait comprendre l’ambition et mettait tout le bonheur de la vie dans les affections de famille et l’humble devoir accompli. C’était une âme, qui voulait aimer, qui ne voulait qu’aimer. Renoncer plutôt à la vie, à la raison, à la logique, au monde réel, à tout, plutôt qu’à l’amour! Et cet amour était infini, suppliant, exigeant ; il donnait tout, et il voulait qu’on lui donnât tout; il renonçait à vivre pour aimer, et il voulait ce renoncement des autres, des aimés. Puissance de l’amour d’une âme simple ! Elle lui fait trouver, du premier coup, ce que les raisonnements tâtonnants d’un génie incertain, comme Tolstoy, ou l’art trop raffiné d’une civilisation qui se meurt, concluent après une vie — des siècles — de luttes forcenées et d’efforts épuisants! — Mais le monde impérieux, qui grondait dans Christophe, avait de bien autres lois et réclamait une autre sagesse. | Depuis longtemps, il voulait annoncer sa résolution à sa mère. Mais il tremblait à l’idée du chagrin qu’il lui ferait; et, au moment de parler, il était lâche, il remet- À tait à plus tard. Deux ou trois fois pourtant, il fit de timides allusions à son départ; mais Louisa ne les prit pas au sérieux : — peut-être, feignit-elle de ne pas les prendre au sérieux, pour lui persuader à lui-même qu’il parlait | ainsi par jeu. Alors, il n’osait pas poursuivre; mais il à restait sombre, préoccupé ; et l’on sentait qu’il avait sur : le cœur un secret qui lui pesait, Et la pauvre femme, qui avait l’intuition de ce que pouvait être ce secret, s’efforçait peureusement d’en retarder l’aveu. À des instants de silence, le soir, quand ils étaient l’un près
sl Jean-Christophe MAL de d de l’autre, assis, à la lumière de la lampe, brusquement | 1x elle sentait qu’il allait parler; et alors, prise de ter- {à reur, elle se mettait à parler, très vite, et au hasard, 11 n’importe de quoi : à peine si elle savait ce qu’elle | ÿ disait; mais à tout prix, il fallait l’empêcher de parler. D’ordinaire, son instinct lui faisait trouver le 1 AE, meilleur argument qui l’obligeât au silence : elle se | 5 plaignait doucement de sa santé, de ses maïns et de ses } 1 pieds gonflés, de ses jambes qui s’ankylosaient : elle 3 d exagérait son mal, elle se disait une vieille impotente, | qui n’est plus bonne à rien. Il n’était pas dupe de ses ‘ ruses naïves ; il la regardait tristement, avec un muet 1 reproche; et, après un moment, il se levait, prétextant w _ qu’il était fatigué, qu’il allait se coucher. il Mais tous ces expédients ne pouvaient sauver Louisa à longtemps. Un soir qu’elle y avait de nouveau recours,. | Christophe ramassa son courage, et, posant sa main sur d | ! celle de la vieille femme, il lui dit : ». 4108 — Non, mère, j’ai quelque chose à te dire. | Louisa fut saisie; mais elle tâcha de prendre un air | riant, pour dire, — la gorge contractée : 11] — Et quoi donc, mon petit? F Christophe annonça, en balbutiant, son intention de partir. Elle tenta bien de prendre la chose en plaisanterie, et de détourner la conversation, comme à l’ordinaire; mais il ne se déridait pas, et continuait, avait plus moyen de douter. Alors, elle se tut, tout son 11 sang s’arrêta, et elle restait muette et glacée, à le Al regarder avec des yeux épouvantés. Une telle douleur M . montait dans ces yeux, à mesure qu’il parlait, que la 11 j parole lui manqua, à lui aussi; et ils demeurèrent tous $
; deux sans voix. Quand elle put enfin retrouver le “4 souflle, elle dit — (ses lèvres tremblaient) — : a. — Ce n’est pas possible… Ce n’est pas possible… N | Deux grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il ; 1 détourna la tête avec découragement, et se cacha la s _ figure dans ses mains. Ils pleurèrent. Après quelque % . temps, il s’en alla dans sa chambre, et s’y enferma : à jusqu’au lendemain. Ils ne firent plus aucune allusion à É ce qui s’était passé; et comme il n’en parlait plus, elle 4 voulut se convaincre qu’il avait renoncé à son projet. ‘4 Mais elle vivait dans des transes. ; ÿ Cependant, il vint un moment où il ne put plus se $ taire. Il fallait parler, dût-il lui déchirer le cœur : il j souffrait trop! L’égoïsme de sa peine l’emportait sur la he pensée de celle qu’il ferait. Il parla. Il alla jusqu’au TS bout, évitant de regarder sa mère, de peur de se laisser | troubler. Il fixa même le jour de son départ, pour à. n’avoir plus à soutenir une seconde discussion : — (il | ne savait pas s’il retrouverait, une seconde fois, le £ triste courage qu’il avait aujourd’hui.) — Louisa 4 — Non, non, tais-toi!…. k Il se raïdissait, et continuait avec une résolution à k implacable. Quand il eut fini, — (elle sanglotait), — il Hi lui prit les mains, et tâcha de lui faire comprendre 4 comment il était absolument nécessaire à son art, à sa #4
- vie, qu’il partit pour quelque temps. Elle se refusait à . 7 écouter, elle pleurait, et répétait : “5/0
- — Non, non! Je ne veux pas. 3 . Après avoir vainement tenté de raisonner avec elle, 14 _ il la laissa, pensant que la nuit changerait le cours de ï … ses idées. Mais lorsqu’ils se retrouvèrent, le lendemain, #
4 à table, il recommenca sans pitié à reparler de son .: A projet. Elle laissa retomber la bouchée de pain, qu’elle rl portait à ses lèvres, et dit, d’un ton de reproche doulou4 TeUX : Fe — Tu veux done me torturer ? - ve Il fut ému, mais il dit : fé — Chère maman, il le faut. f — Mais non, mais non! répétait-elle, il ne le faut pas… C’est pour me faire de la peine… C’est une . Ils voulurent se convaincre l’un l’autre; mais ils ne s’écoutaient pas. Il comprit qu’il était inutile de dis. . cuter : cela ne servait qu’à se faire souffrir davantage; ? et il commença, ostensiblement, ses préparatifs de Quand elle vit qu’aucune de ses prières ne l’arrêtait, | Louisa tomba dans un état de tristesse morne. Elle passait ses journées, enfermée dans sa chambre, sans lumière, quand le soir venait; elle ne parlait plus, elle . ne mangeait plus; la nuit, il l’entendait pleurer. Il en était crucifié. IL eût crié de douleur dans son lit, où il se retournait, toute la nuit, sans dormir, en proie à ses … remords. Il l’aimait tant! Pourquoi fallait-il qu’il la fit souffrir? Hélas! Elle ne serait pas la seule : | il le voyait clairement… Pourquoi le destin avait-il mis en lui le désir et la force d’une mission, qui devait faire À souffrir ceux qu’il aimait? j — Ab! pensait-il, si j’étais libre, si je n’étais pas con- w traint par cette force cruelle d’être ce que je dois être, M ou sinon, de mourir dans la honte et le dégoût de moimême, comme je vous rendrais heureux, vous que # j’aime! Laissez-moi vivre d’abord, agir, lutter, souffrir; w |
_ et puis, je vous reviendrai, plus aimant. Que je voudrais ne faire qu’aimer, aimer, aimer! | , Jamais il n’eût pu résister au reproche perpétuel de cette âme désolée, si ce reproche avait eu la force de rester muet. Mais Louisa, faible et un peu bavarde, ne 1 put garder pour elle la peine qui l’étouffait. Elle la dit : à ses voisines. Elle la dit à ses deux autres fils. Ils ne pouvaient perdre une si belle occasion de mettre Chris- : tophe dans son tort. Surtout Rodolphe, qui n’avait jamais cessé de jalouser son frère aîné, quoiqu’il n’en eût guère de raisons, pour le moment, — Rodolphe, que le moindre éloge de Christophe blessait au vif, et qui redoutait en secret, sans oser s’avouer cette basse pensée, ses succès à venir, — (car il était assez intelligent pour sentir la force de son frère, et pour craindre que d’autres ne la sentissent, comme lui), — Rodolphe fut trop heureux d’écraser Christophe sous le poids de sa supériorité. Il ne s’était jamais beaucoup préoccupé de sa mère, dont il savait la gêne; bien qu’il fût largement en situation de lui venir en aide, il en laissait tout le soin à Christophe. Mais, quand il apprit le projet de Christophe, il se découvrit sur-le-champ des trésors d’affection. Il s’indigna contre cette prétention d’abandonner sa mère, et il la qualifia de monstrueux égoïsme. Il eut le front d’aller le répéter à Christophe j lui-même. Il lui fit la leçon, de très haut, comme à un enfant qui mérite le fouet; il lui rappela, d’un air rogue, ses devoirs envers sa mère, et tous les sacrifices qu’elle avait faits pour lui. Christophe faillit en crever de rage. Il flanqua Rodolphe à la porte, à coups de pied au cul, en le traitant de polisson et de chien d’hypocrite. Rodolphe se vengea, en montant la tête à
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h sa mère. Louisa, excitée par lui, commença à se per14 ‘suader que Christophe agissait en mauvais fils. Elle { de entendait répéter qu’il n’avait pas le droit de partir, N 52 tenir à ses pleurs, qui étaient son arme la plus forte, li elle fit à Christophe des reproches amers et injustes, ÿ qui le révoltèrent. Ils se dirent l’un à l’autre des choses pl pénibles; et le résultat fut que Christophe, qui jusque ; À là hésitait encore, ne pensa plus qu’à presser ses pré- | 10 paratifs de départ. Il sut que les charitables voisins ji s’apitoyaient sur sa mère, et que l’opinion du quartier i \ la représentait comme une victime, et lui comme un 11 bourreau. Il serra les dents, et ne démordit plus de sa | résolution. iN l 1 Les jours passaient. Christophe et Louisa se parlaient à peine. Au lieu de jouir, jusqu’à la moindre goutte, | è des derniers jours passés ensemble, ces deux êtres qui s’aimaient perdaient le temps qui leur restait, — jh comme c’est trop souvent le cas, — en une de ces sté- riles bouderies, où s’engloutissent tant d’affections. Ils | | ne se voyaient qu’à table, où ils étaient assis lun en ï face de l’autre, ne se regardant pas, ne se parlant pas, 4 | se forçant à manger quelques bouchées, moins pour | | manger que pour se donner une contenance. À grand peine, Christophe parvenait à extraire quelques mots { de sa gorge : mais Louisa ne répondait pas; et quand, ; ; à son tour, elle voulait parler, c’était lui qui se taisait. Cet état de choses était intolérable pour tous deux; et | plus il se prolongeait, plus il devenait difficile d’en $ sortir. Allaient-ils donc se séparer ainsi? Louisa se ren41 dait compte maintenant qu’elle avait été injuste et maladroite; mais elle souffrait trop; pour savoir comment
| regagner le cœur de son fils, qu’elle pensait avoir | . perdu, et empêcher à tout prix ce départ, dont elle se | : refusait à envisager l’idée. Christophe regardait à la » dérobée.le visage blème et gonflé de sa mère, et il était bourrelé de remords; mais décidé à partir, et sachant qu’il y allait de sa vie, il souhaitait lâchement d’être déjà parti, pour s’enfuir de ses remords. L Son départ était fixé au surlendemain. Un de leurs tristes tête-à-tête venait de finir. Au sortir du souper, où ‘ ils ne s’étaient pas dit un mot, Christophe s’était retiré + dans sa chambre; et, assis devant sa table, la tête dans ses mains, incapable d’aucun travail, il se rongeait . l’esprit. La nuit s’avançait; il était près d’une heure du matin. Tout à coup, il entendit du bruit, une chaise renversée, dans la chambre voisine. La porte s’ouvrit, j et sa mère, en chemise, pieds nus, se jeta à son cou, en | sanglotant. Elle brülait de fièvre, elle embrassait son , fils, et elle gémissait au milieu de ses hoquets de désespoir : — Ne pars pas! ne pars pas! Je t’en supplie! Je t’en supplie! Mon petit, ne pars pas! J’en mourrai.. Je ne à peux pas, je ne peux pas le supporter !.… 8 Bouleversé et effrayé, il l’embrassait, répétant : à — Chère maman, calme-toi, calme-toi, je t’en prie! k Mais elle continuait : — Je ne peux pas le supporter. Je n’ai plus que toi. _ Si tu pars, qu’est-ce que je deviendrai? Je mourrai i si tu pars. Je ne veux pas mourir loin de toi. Je ne veux
- pas mourir seule. Attends que je soïs morte! . Î Ses paroles lui déchiraient le cœur. Il ne savait que à dire pour l’apaiser. Quelles raisons pouvaient tenir contre ce déchaînement d’amour et de douleur ! Il la k
à prit sur ses genoux, et tâcha de la calmer, avec des î | 4 baisers et des mots affectueux. La vieille femme se / | taisait peu à peu, et pleurait doucement. Quand elle | au, fut un peu apaisée, il lui dit: 4 — Recouche-toi : tu vas prendre froid. 1 a — Ne pars pas! 4 Il dit, tout bas : À — Je ne partirai pas. L Elle tressaillit, et lui saisit la main : 4
À — C’est vrai? dit-elle. C’est vrai? À 4 I1 détourna la tête, avec découragement : . 4 — Demain, dit-il, demain, je te dirai… Laisse-moi, je M Elle se leva docilement, et regagna sa chambre. {
Le lendemain matin, elle avait honte de cette crise de
; ’ désespoir, qui l’avait prise, comme une folie, au milieu à. de la nuit; et elle tremblait de ce que son fils allait lui k
dire. Elle l’attendait, assise, dans un coin de sa h
chambre; elle avait pris un tricot pour s’occuper; mais f
ses mains se refusaient à le tenir : elle le laissa tomber. k
Christophe entra. Ils se dirent bonjour à mi-voix, sans %
se regarder en face. Il était sombre, il alla se poster k
devant la fenêtre, le dos tourné à sa mère, et il resta x
sans parler. Un combat se livrait en lui; il en savait %
trop le résultat d’avance, et il cherchait à le retarder. ‘
Louisa n’osait lui adresser la parole, et provoquer la 4
réponse qu’elle attendait et redoutait. Elle se força à 1
1 reprendre le tricot; mais elle ne voyait pas ce qu’elle N faisait, et ses mailles allaient de travers. Dehors, il M
‘pleuvait. Après un long silence, Christophe vint près 4
d’elle. Elle ne fit pas un mouvement; mais son cœur
ï battait. Christophe la regardait, immobile; puis, brus- , quement, il se jeta à genoux, cacha sa figure dans la robe de sa mère; et, sans dire un mot, il pleura. Alors, * elle comprit qu’il restait; et son cœur s’allégea d’une angoisse mortelle; — mais aussitôt, le remords y entra : car elle sentit tout ce que son fils lui sacrifiait; et elle commença de souffrir tout ce que Christophe avait souffert, quand c’était elle qu’il sacrifiait. Elle se pencha sur lui, et couvrit de baisers son front et ses cheveux. Ils mélèrent en silence leurs larmes et leur peine. Enfin, il releva la tête; et Louisa, lui prenant la figure dans ses mains, le regardait, les yeux dans les yeux. Elle eût voulu lui dire : Et elle ne le pouvait pas. ‘ Il eût voulu lui dire : — Je suis heureux de rester. La situation était inextricable; ni l’un ni l’autre n’y pouvait rien changer. Elle soupira, dans son douloureux — Ah! si l’on pouvait être nés tous ensemble, pour mourir tous ensemble ! j Ce vœu naïf le pénétra de tendresse; il essuya ses larmes, et, s’efforçant de sourire, il dit : — On mourra tous ensemble. — Bien sûr? Tu ne pars pas? — C’est dit. N’en parlons plus. Il n’y a plus à y Christophe tint parole : il ne parla plus de départ;
“10 mais il ne dépendait pas de lui qu’il n’y pensât plus. Il st resta; mais il fit chèrement payer son sacrifice à sa ‘4 mère, par sa tristesse et sa mauvaise humeur. Et Louisa, : di 4 maladroïte, — d’autant plus maladroïte qu’elle savait D’un qu’elle l’était et faisait immanquablement ce qu’il ne 4 | fallait pas faire, — Louisa, qui ne connaissait que trop
na la cause de son chagrin, insistait pour qu’il la lui dit. ne ù Elle le harcelaït de sa chère affection, inquiète, vexante,
À à raisonneuse, qui lui rappelait, à tout instant, qu’ils ‘4 | étaient différents l’un de l’autre, — ce qu’il tâchait d’ou-
d } blier. Combien de fois avait-il voulu s’ouvrir à elle avec 1 2 confiance! Mais, au moment de parler, la muraille de
is Chine se relevait entre eux; et il renfonçait en lui ses
it secrets. Elle le devinait; mais elle n’osait pas provorl quer ses confidences; ou elle ne savait pas le faire.
Fa | . Quand elle essayait, elle ne réussissait qu’à refouler D encore plus profondément en lui ces secrets qui lui #0 pesaient tant et qu’il brûlait de dire. !
. Mille petites choses, d’innocentes manies, la sépa-
1 raient aussi de lui, et irritaient Christophe. La bonne , x vieille radotait un peu. Elle avait un besoin de parler
14 des choses du voisinage, ou cette tendresse de nourrice,
à qui s’obstine à rappeler les niaiseries des premières AU années, tout ce qui se rattache au berceau. On a eu
4 à faut toujours que la nourrice de Juliette vienne vous de étaler les langes salis, les médiocres pensées, toute
10 cette époque néfaste, où une âme naissante se débat
: contre l’oppression de la vile matière et du milieu ji } Et au milieu de tout cela, elle avait des élans deten- ; j dresse touchante, — comme avec un petit enfant, — qui
4 lui prenaient le cœur, et auxquels il s’abandonnait, — à |. comme un petit enfant. “14 ; Le pire était de vivre, du matin au soir, comme ils oi faisaient, ensemble, toujours ensemble, isolés du K+ reste des gens. Lorsqu’on souffre, étant deux, et 1 il est fatal qu’on l’exaspère : chacun finit par rendre F4 l’autre responsable de ce qu’il souffre; et chacun finit 4 par le croire. Mieux vaudrait être seul : on est seul à À C’était une torture de chaque jour pour tous deux. Ils ; di n’en seraient jamais sortis, si le hasard n’était venu, à _ comme il arrive souvent, trancher, d’une façon malheu- l reuse en apparence, — heureuse au fond, — l’indécision hi cruelle, où ils se débattaient. : )
| C’était un dimanche d’octobre. Quatre heures de ) | l’après-midi. Le temps était radieux. Christophe était 1 resté, tout le jour, dans sa chambre, replié sur lui- Ê même, « suçant sa mélancolie ». À Il n’y tint plus, il eut un besoin furieux de sortir, de is marcher, de dépenser sa force, de s’exténuer de fatigue, afin de ne plus penser. Il était en froid avec sa mère, depuis la veille. Il fut À y sur le point de s’en aller, sans lui dire au revoir. Mais, | déjà sur le palier, il pensa au chagrin qu’elle en aurait, e pour toute la soirée, où elle resterait seule. Il rentra, se “ donnant à lui-même le prétexte qu’il avait oublié quelque chose dans sa chambre. La porte de la chambre de sa | mère était entre-baïllée. Il passa sa tête par l’ouverture. k Il vit sa mère, quelques secondes… (Quelle place ces quelques secondes devaient tenir dans le reste de sa Louisa venait de rentrer des vêpres. Elle était assise à sa place favorite, dans l’angle de la fenêtre. Le mur de la maison d’en face, d’un blanc sale et crevassé, : masquait la vue; mais, de l’encoignure où elle était, on pouvait voir à droite, par delà les deux cours des maisons voisines, un petit coin de pelouse grand comme pot de volubilis grimpait le long de ficelles, et tendait
sur l’échelle aérienne son fin réseau, qu’un rayon de soleil caressait. Louisa, assise sur une chaise basse, le dos rond, sa grosse Bible ouverte sur ses genoux, ne lisait pas. Ses deux mains posées à plat sur le livre, — ses mains aux veines gonflées, aux ongles de travailleuse, carrés et un peu recourbés, — elle couvait des yeux avec amour la petite plante et le lambeau de ciel qu’on voyait au travers. Un reflet du soleil sur les feuilles vert-dorées éclairait son visage fatigué, marbré d’un peu de couperose, ses cheveux blancs très fins et peu épais, et sa bouche entr’ouverte, qui souriait. Elle jouissait de cette heure de repos. C’était son meilleur moment de la semaine. Elle en profitait pour se plonger dans cet état très doux à ceux qui peinent, où l’on ne pense à rien, et où, dans la torpeur de l’être, rien ne parle plus que le cœur, à demi endormi.
— Maman, dit-il, j’ai envie de sortir. Je vais faire un tour du côté de Buir; je rentrerai un peu tard.
Louisa, qui somnolait, tressaillit légèrement. Puis, elle tourna la tête vers lui, et le regarda de ses bons
— Va, mon petit, lui dit-elle : tu as raison, profite du beau temps.
Elle lui sourit. Il lui sourit aussi. Ils restèrent un in- | stant à se regarder; puis, ils se firent un petit bonsoir affectueux, de la tête et des yeux.
Il referma doucement la porte. Elle revint lentement à sa rêverie, où le sourire de son fils jetait un reflet lumineux, comme le rayon de soleil sur les feuilles pâles du volubilis.
Ainsi, il la laissa — pour toute sa vie.
54 j Soir d’octobre. Un soleil tiède et pâle. La campagne | % _ Janguissante s’assoupit. De petites cloches de villages | ‘ail tintent sans se presser dans le silence des champs. Au #3 milieu des labours, des colonnes de fumées montent len4 _ tement. Une fine brume flotte au loin. Les brouillards
d blancs, tapis dans la terre humide, attendent pour se lever l’approche de la nuit. Un chien de chasse, le nez#
_ | rivé au sol, décrivait des circuits dans un champ de | betteraves. De grandes troupes de corneilles tournaient
‘à dans le ciel gris.”
13 Christophe, tout en rêvant, et sans s’être fixé de but,
4 * allait pourtant, d’instinct, vers un but déterminé.
dr. Depuis quelques semaines, ses promenades autour de _ la ville, qu’il le voulût ou non, gravitaient vers un vil- 5.1 | lage, où il était sûr de rencontrer une belle fille qui | Lo l’attirait. Ce n’était qu’un attrait, mais fort vif et un ; 14 peu trouble. Christophe ne pouvait guère se passer | d’aimer quelqu’un; et son cœur restait rarement vide : ; _ il était toujours meublé de quelque belle image, qui en 4 était l’idole. Peu lui importait, le plus souvent, que cette ( 34 idole sût qu’il l’aimait : ce dont il avait besoin, c’était }EN d’aimer ; il fallait que le feu ne s’éteignit point, qu’il ne Ë ÿ 4 fit jamais nuit dans son cœur. dl 14 { L’objet de la flamme nouvelle était la fille d’un ; 3 ; n. paysan, qu’il avait rencontrée, comme Éliézer rencontra à
\ Rébecca, auprès d’une fontaine; mais elle ne lui avait hs: pas offert à boire : elle lui avait jeté de l’eau à la figure. + ty ; Agenouillée au bord d’un ruisseau, dans un creux de la D berge, entre deux saules dont les racines formaient « { autour d’elle comme un nid, elle lavait du linge avec je vigueur; et sa langue n’était pas moins active que ses # bras : elle causait et riait très fort avec d’autres filles “y du village, qui lavaient en face d’elle, de l’autre côté du 44 ruisseau, Christophe s’était couché dans l’herbe, à quelques pas; et, le menton appuyé sur ses mains, il À les regardait. Cela ne les intimidait guère : elles conti- | nuaient leur bavardage, en un style qui parfois ne man- 4 quait pas de verdeur. À peine écoutait-il : il entendait ” seulement le son de leurs voix riantes, mêlé au bruit à des battoirs, au lointain meuglement des vaches dans D. les prés; et il révassait, ne quittant pas des yeux la LA belle lavandière. Un gai visage juvénile mettait en lui à de la joie pour tout un jour. — Les filles ne tardèrent 4f4 pas à distinguer l’objet de ses attentions; elles y fi- 4 rent entre elles des allusions malignes; sa préférée ne Re lançait point à son adresse les remarques les moins #4 mordantes. Comme il ne bougeaït toujours pas, elle se ‘4 leva, prit un paquet de linge lavé et tordu, et se mit à É # l’étendre sur les buissons, en se rapprochant de lui, à afin d’avoir un prétexte pour le dévisager. En passant ñ à côté, elle s’arrangea de façon à l’éclabousser avec son ‘a linge mouillé, et elle le regarda effrontément, en riant. 4 Elle était maigre et robuste, le menton fort, un peu en L galoche, le nez court, les sourcils bien arqués, les É: yeux bleu foncé, hardis, brillants et durs, la bouche an belle, aux lèvres grosses, avançant un peu, comme 0 celles d’un masque grec, une masse de cheveux blonds
: À tordus sur la nuque, et le teint hâlé. Elle portait la me tête très droite, ricanait à chaque mot qu’elle disait, et à même sans rien dire, et marchait comme un homme, L en balançant ses mains ensoleillées. Elle continuait al d’étendre son linge, en regardant Christophe, d’un air SE provocant, — attendant qu’il parlât. Christophe la ! fixait aussi; mais il ne désirait aucunement lui parler. ÿ A la fin, elle lui éclata de rire au nez, et s’en retourna ! vers ses compagnes. Il resta à sa place, étendu, jusqu’à A ce que le soir tombât, et qu’il la vît partir, sa hotte sur le dos, et ses bras nus croisés, courbant l’échine, causant et riant toujours.
Il la retrouva, deux ou trois jours après, au marché de la ville, au milieu des montagnes de carottes, de tomates, de concombres et de choux. Il flänait, | regardant la foule des marchandes, qui se tenaient debout, alignées devant leurs paniers, comme des
ù esclaves à vendre. L’homme de la police passait devant , chacune d’elles, avec son escarcelle et son rouleau de tickets, recevant une piécette, délivramt un papier. La vendeuse de café allait de rang en rang, avec une cor- ; beïlle pleine de petites cafetières. Une vieille religieuse, joviale et rebondie, faisait le tour du marché, deux | grands paniers aux bras, et, sans humilité, quéman- } dait des légumes, en parlant du bon Dieu. On criait; les antiques balances, aux plateaux peints en vert, cliquetaient et tintaient, avec un bruit de chaînes; les gros chiens, attelés aux petites voitures, aboyaïent joyeusement, tout fiers de leur importance. Au milieu de la cohue, Christophe aperçut Rébecca. — De son vrai nom, elle s’appelait Lorchen. Sur son blond chignon, elle avait mis une belle feuille de chou,
blanche et verte, qui lui faisait un casque dentelé et 74 ciselé. Assise sur un panier, devant des tas d’ognons 1 dorés, de petites raves roses, de haricots verts, et de < pommes rubicondes, elle croquait ses pommes, l’une : après l’autre, sans s’occuper de les vendre. Elle ne cessait pas de manger. De temps en temps, elle s’essuyait le menton et le cou à son tablier, relevait ses cheveux.avec son bras, se frottait la joue contre son épaule, ou le nez au dos de sa main. Ou, les mains sur ses genoux, elle faisait passer indéfiniment de l’une à l’autre une poignée de petits pois. Et elle , regardait à droite et à gauche, d’un air désœuvré et dilettante. Mais elle ne perdait rien de tout ce qui se faisait autour d’elle; et, sans en avoir l’air, elle cueillait tous les regards qui lui étaient desti- Ne: nés. Elle vit parfaitement Christophe. Elle avait une façon, en causant avec les acheteurs, de froncer le sourcil pour observer, par dessus leurs têtes, son admirateur. Elle était digne et grave, comme un pape; mais en elle-même, elle se moquait de Christophe. Il le méritait bien : il resta là planté, à quelques pas, la dévorant des yeux; et puis, il s’en alla, sans lui avoir parlé. Il ‘ n’en avait pas la moindre envie.
Il revint plus d’une fois rôder au marché, et autour ; du village où elle habitait. Elle allait et venait dans la ; cour de sa ferme : il s’arrêtait sur la route, pour la regarder. Il ne s’avouait pas que c’était pour elle qu’il venait; et, en vérité, c’était presque sans y penser. Quand il était absorbé, comme cela arrivait ; souvent, par la composition d’une œuvre, il se trouvait un peu dans un état de somnambule : tandis ; que son âme consciente suivait ses pensées musi- |
| cales, le reste de son être demeurait livré à l’autre âme inconsciente, qui guette la moindre distraction de lesprit pour prendre la clef des champs. Il était souvent tout étourdi par le bourdonnement des idées musicales, ‘1 quand il se trouvait en face d’elle; et il continuait À de rêvasser, en la regardant. Il m’eût pu dire qu’il _ Paimût, il n’y songeait même pas; il avait plaisir à la voir: rien de plus. Il ne se rendait pas compte du désir _ qui le ramenaït toujours vers elle. 5 Cette insistance faisait jaser. On s’en gaussait à la du: 110 ferme, où l’on avait fini par savoir qui était Christophe. ‘0 On le laissait tranquille d’ailleurs; car il était bien _ inoffensif. Pour tout dire, il avait l’air assez sot : mais | _ il ne s’en inquiétait pas.
C’était la fête au village. Des gamins écrasaient des 14
pois fulminants entre deux cailloux, en criant : « Vive É
l’Empereur! » (« Kaiser lebe! Hoch! »). On entendait 02
meugler un veau, enfermé dans son étable, et les chants x se
des buveurs au cabaret. Des cerfs-volants aux queues ;
; de comètes plongeaient et frétillaient dans l’air, au- Fe
dessus des champs. Les poules grattaient avec frénésie j
dans la paille et le fumier d’or : le vent s’engoufirait D
dans leurs plumes, comme dans les jupes d’une vieille î
dame. Un cochon rose dormait voluptueusement sur le à
Christophe se dirigea vers le toit rouge de l’auberge d,
des Trois Rois, au-dessus duquel flottait un petit dra- ; 0
peau. Des chapelets d’ognons étaient pendus à la 14 façade, et les fenêtres étaient garnies de fleurs de capu- ch
cines rouges et jaunes. Il entra dans la salle, pleine de £ |
fumée de tabac, où s’étalaient aux murs des chromos ” jaunies, et, à la place d’honneur, le portrait colorié 4
de l’Empereur-Roi, entouré d’une guirlande de feuilles 4
de chêne. On dansait. Christophe était bien sûr que pe
sa belle amie serait là. Et en effet, ce fut la première : ‘44
-figure qu’il vit. Il s’établit dans un angle de la pièce, pe
/ d’où il pouvait suivre en paix les évolutions des dan- à ne
seurs. Mais, quelque soin qu’il eût pris pour ne pas être à
remarqué, Lorchen sut bien le découvrir dans son coin. 4
ne Tout en tournant d’interminables valses, elle lui lançait pe par dessus l’épaule de son danseur de rapides œillades, ) pour s’assurer qu’il la regardait toujours; et elle se 1 plaisait à l’exciter : elle coquetait avec les garçons | du village, en riant de sa grande bouche bien fendue. k Elle parlait fort et disait des niaiseries, ne différant ÿ point en cela de ces jeunes filles du monde, qui, lorsqu’on les regarde, se croient obligées de rire, de de s’agiter, d’être sottes pour la galerie, au lieu de l’être pour elles seules. — En quoi elles ne sont pas si sottes : car elles savent bien que la galerie les regarde et ne les ‘ écoute pas. — Christophe, les coudes sur la table, et le menton sur les poings, suivait le manège de la fille avec des yeux ardents et furieux : il avait l’esprit assez libre pour n’être pas dupe de ses roueries; mais il ne l’avait pas assez pour ne pas s’y laisser prendre; et tour à tour, il grognait de colère, ou bien il riait sous cape, et haussait les épaules, de donner dans le panneau. Un autre que la jeune fille l’observait : c’était le père . de Lorchen. Petit et trapu, la tête chauve, — une grosse tête au nez court, — le crâne rissolé par le soleil, avec une couronne de cheveux qui avaient été blonds, et frisottaient par boucles épaisses comme un saint Jean de Dürer, bien rasé, la figure impas1 ” sible, sa longue pipe au coin de la bouche, il causaït très lentement avec d’autres paysans, tout en suivant du coin de l’œil la mimique de Christophe; et il avait un rire silencieux. À un moment, il toussota; et, un éclair de malice brillant dans ses petits yeux gris, il vint s’asseoir de côté à la table de Christophe. Christophe, mécontent, tourna vers lui un visage renfrogné : | } il rencontra le regard narquois du vieux qui, sans |
extraire sa pipe de sa bouche, lui adressa familièrement : la parole. Christophe le connaissait; il savait que 4 c’était une vieille canaïlle; mais le faible qu’il avaitpour .: la fille le rendait indulgent pour le père, et même lui L inspirait un bizarre plaisir à se trouver avec lui : le vieux malin s’en doutait bien. Après avoir parlé de la j pluie et du beau temps, et fait une allusion goguenarde aux belles filles qui étaient là, et à ce qu’il ne dansait pas, il conclut que Christophe avait bien raison de ne # pas se donner de mal, et qu’on était mieux à table, les coudes devant son pot; et il se fit inviter sans façon à | en vider un. Tout en buvant, le vieux causait, sans se | presser, comme toujours. Il parlait de ses petites affaires, de la difficulté qu’on avait à vivre, des mauvais temps, de la cherté de tout. Christophe n’écoutait guère, et ne répondait que par quelques grognements : cela ne k l’intéressait pas: il regardait Lorchen. Il y avait des moments de silence : le paysan attendait un mot; nulle réponse ne venait : il reprenait tranquillement. Chris- $ tophe se demandaït ce qui lui valait l’honneur de la À société du vieux et de ses confidences. Il finit par com- 1 prendre. Le vieux, après avoir épuisé ses doléances, passa à un autre chapitre : il vanta l’excellence de ses é produits, de ses légumes, de sa volaille, de ses œufs, d: de son lait; et, brusquement, il demanda si Christophe ” ne pourrait pas lui procurer la clientèle du château. K — Comment diable savait-il?.… Ille connaissait donc? % — Oui bien, disait le vieux. Tout se sait. ï ’ Il n’ajoutait pas : | À — … quand on se donne la peine de faire sa petite police soi-même. ;
k di Mais Christophe l’ajoutait pour lui. Il se fit un malin ë, 43 plaisir de lui apprendre que, bien que « tout se sût », on 5 à ne savait pas sans doute qu’il venait de se brouiller +: : ‘4 avec la petite cour, et que, si jamais il avait pu se flat- | mi: ter de quelque crédit auprès de l’office et des cuisines
ne du château, — (ce dont il doutait fort) — ce crédit, à
LA l’heure présente, était mort et enterré. Le vieux eut un
4 froncement imperceptible de la bouche. Il ne se décou-
418 ragea pourtant pas; et, après un moment, il demanda
4 ÿ si Christophe ne pourrait pas du moins le recommander
#2 à telle et telle familles. Et il lui nomma en effet toutes 4 celles avec lesquelles Christophe se trouvait en rela-
11 | tions; car il s’était renseigné très exactement, en allant
1 au marché; et il n’y avait pas de danger qu’il oubliât
‘8 aucun détail qui pouvait lui servir. Christophe eût été
os furieux de cet espionnage, s’il n’avait eu plutôt envie
sen . de rire, en pensant que le vieux serait volé, malgré va toute sa malice : (car il ne se doutait guère de la
x ‘ recommandation qu’il demandait, — une recommanda-
“4 tion plus capable de lui faire perdre sa clientèle, que
Ho de lui en procurer de nouvelle). Il le laissait donc dé-
tas vider en pure perte son écheveau de petites ruses
“ grossières; et il ne répondait ni oui, ni non. Mais
4 le paysan insistait; et, s’attaquant enfin à Christophe
3 lui-même et à Louisa, qu’il avait gardés pour la
1 fin, il voulut à toute force leur colloquer son laït,
ne son beurre, et sa crême. Il ajoutait que, puisque | Fa l Christophe était musicien, rien ne faisait plus de bien | ki pour la voix qu’un œuf frais avalé cru, matin et soir; 4 st È et il se faisait fort de lui en fournir de tout chauds sor-
È tis du cul de la poule. Cette idée que le vieux le prenait 4 pour un chanteur fit éclater de rire Christophe. Le =
paysan en profita pour faire venir une autre bouteille. # Après quoi, ayant tiré de Christophe tout ce qu’il pou- 2 vait en tirer pour l’instant, il s’en alla, sans autre x La nuit était venue. Les danses étaient de plus en s158 plus animées. Lorchen ne faisait plus aucune attention : ÿ à Christophe : elle avait trop à faire de tourner la tête ê à un jeune drôle du village, fils d’un riche fermier, que 1 k toutes les filles se disputaient. Christophe s’intéressait fe à la lutte : ces demoiselles se souriaient, et elles se ’ (Ë fussent griffées avec délices. Christophe, bon enfant, 4 s’oubliait lui-même, et faisait des vœux pour le triomphe à de Lorchen. Mais quand ce triomphe fut obtenu, il se à sentit un peu triste. Il se le reprocha. Il n’aimait pas J Lorchen, il ne tenait pas à être aimé d’elle : il était bien F naturel qu’elle aimât qui elle voulait. — Sans doute. À Mais il n’était pas gai de trouver si peu de sympathie è soi-même, quand on avait tant besoin d’en donner et 4 d’en recevoir. Ici, comme à la ville, il était seul. Tous k ces gens ne s’intéressaient à lui que pour se servir Ex de lui, et se moquer de lui ensuite. Il soupira, sourit n en regardant Lorchen, que la joie de faire enrager ses 4 rivales rendait dix fois plus jolie, et il se disposa à Ur partir. Il était près de neuf heures : il avait deux ki bonnes lieues à faire pour rentrer en ville. ‘ Il se levait de table, quand la porte s’ouvrit; et une < dizaine de soldats firent irruption. Leur entrée jeta ‘à un froid dans la salle. Les gens se mirent à chu- He choter. Quelques couples qui dansaient s’arrêtèrent, te pour jeter des regards inquiets sur les nouveaux arri- | A vants. Les paysans debout près de la porte affectèrent É de leur tourner le dos et de causer entre eux; mais, “,
k sans en avoir l’air, ils eurent bien soin de se ranger
Au prudemment, pour les laisser passer. — Depuis quelque
) ÿ temps, tout le pays était en lutte sourde avec la garni-
Mie son des forts qui entouraient la ville. Les soldats s’ennuyaient à périr, et se vengeaient sur les paysans. Ils se
LD moquaient d’eux grossièrement, ils les malmenaient, ils traitaient les filles comme en pays conquis. La semaine d’avant, quelques-uns d’entre eux, pris de vin, avaient
Ke troublé une fête dans un village voisin, et assommé à
{ moitié un fermier. Christophe, qui était au courant de ces choses, partageait l’état d’esprit des paysans; et, se rasseyant à sa place, il attendit ce qui allait se
Les soldats, sans s’inquiéter de la malveillance, qui accueillait leur entrée, allèrent bruyamment s’asseoir aux tables pleines, d’où ils bousculèrent les gens, pour se faire place : ce fut l’affaire d’un moment. La plupart s’écartèrent en grommelant. Un vieux, assis au bout d’un banc, ne se rangea pas assez vite : ils soulevèrent le banc, et le vieux culbuta, au milieu des éclats de rire. Christophe sentit le sang lui monter à la tête; il se leva, indigné ; mais, comme il était sur le point d’intervenir, il vit le vieux, qui se ramassait péniblement, et, au lieu de se plaindre, se confondait en excuses. Deux des soldats vinrent à la table de Christophe : il les regardait venir, serrant les
poings. Mais il n’eut pas à se défendre. C’étaient deux grands diables athlétiques et bonasses, qui suivaient, comme des moutons, un ou deux risque-tout et tâächaient de les imiter. Ils furent intimidés par l’air hautain de Christophe ; et, quand il leur dit, d’un ton sec : — La place est prise.
ils s’excusèrent précipitamment, et se reculèrent au
bout du banc, afin de ne pas le gêner. Sa voix avait eu | les inflexions du maître : la servilité naturelle reprenait le dessus. Ils voyaient bien que Christophe n’était pas
‘un paysan.
Christophe, un peu apaisé par cette attitude soumise, 1 put observer les choses avec plus de sang-froid. Il n’eut pas de peine à voir que toute la bande était menée par un sous-officier, — un petit boule-dogue, aux yeux durs,
— face de larbin hypocrite et méchant : c’était un des héros de la bagarre de l’autre dimanche. Assis à une table voisine de Christophe, et déjà ivre, il dévisageait les gens et lançait des sarcasmes injurieux, qu’ils affectaient de ne pas entendre. Il s’attaquait surtout aux couples qui dansaient, décrivant leurs avantages ou leurs défauts physiques, avec une ignominie d’expressions qui soulevait les rires de ses compagnons. Les filles rougissaient, et les larmes leur ve-
_ naïent aux yeux; les garçons serraient les dents et rageaient en silence. Le regard du bourreau faisait lentement le tour de la salle, en n’épargnant personne:
| -Christophe le vit venir vers lui. Il saisit sa chope, et, le
| poing sur la table, il attendit, décidé à lui jeter le verre :
à la tête, à la première insulte. Il se disait :
— Je suis fou. Je ferais mieux de m’en aller. Je vais me faire ouvrir le ventre; et après, si j’en réchappe, on
me mettra en prison : le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Partons, avant qu’il ne m’ait provoqué.
Mais son orgueil s’y refusait : il ne voulait pas avoir
| l’air de fuir devant ces oiseaux-là. — Le regard sour-
{ nois et brutal se posa sur lui. Christophe, raïdi, le fixa avec colère. Le sous-officier le considéra, un instant: la
‘# à figure de Christophe le mit en verve; il poussa du |
ne coude son voisin, lui désigna le jeune homme, en rica-
F. nant; et déjà il ouvrait la bouche pour l’injurier. Chris-
15 tophe, ramassé sur lui-même, allait lancer son verre à
li 1 toute volée. — Cette fois encore, le hasard le sauva. Au
A moment où l’ivrogne allait parler, un couple maladroit
12 de danseurs vint buter contre lui, et fit tomber son
; verre. Il se retourna furieux, et déversa sur eux un tom-
‘à bereau d’injures. Son attention était détournée : il ne
Vin pensait plus à Christophe. Celui-ci attendit encore
Et quelques minutes; puis, voyant que son ennemi ne
; cherchaït plus à reprendre l’entretien, il se leva, prit
de lentement son chapeau, et s’achemina sans se presser
Gi vers la porte. Il ne quittait pas des yeux le banc où :
\ l’autre était assis, pour bien lui faire sentir qu’il ne
114 cédait pas devant lui. Mais le sous-officier l’avait déci-
L dément oublié : personne ne s’occupait de lui.
“ Il tournait la poignée de la porte : quelques secondes
4à encore, et il était dehors. Mais il était dit qu’il n’en sor-
1 tirait pas ainsi. Un brouhaha s’élevait dans le fond de
} la salle. Les soldats, après avoir bu, avaient décidé de
danser. Et comme toutes les filles avaient leurs cava- ;
ji liers, ils chassèrent les danseurs, qui se laissèrent faire.
1 Mais Lorchen ne l’entendait pas ainsi. Ce n’était pas
ë pour rien qu’elle avait ces yeux hardis et ce menton
volontaire, qui plaisaient à Christophe. Elle valsait
À comme une folle, quand le sous-officier, qui avait jeté |
1 son dévolu sur elle, vint lui arracher son danseur. Elle 1
| tapa du pied, cria, et, repoussant le soldat, elle déclara |
‘124 que jamais elle‘ne danseraïit avec un malotru comme lui. L’autre la poursuivit. Il bourraït de coups de poing
les gens derrière lesquels elle cherchait à s’abriter.
k Enfin, elle se réfugia derrière une table; et là, protégée F j de lui pendant un moment, elle reprit du souffle pour : : l’injurier ; elle voyait que toute sa résistance ne servirait à rien, et elle trépignait de fureur, cherchait les mots | les plus blessants à lui dire, et comparait sa tête à celle ! de divers animaux de sa basse-cour. Lui, penché vers É elle, de l’autre côté de la table, avait un mauvais sourire, et ses yeux luisaient de colère. Brusquement, il à prit son élan, et sauta par dessus la table. Il l’empoigna. Elle se débattit, comme une vachère qu’elle était, à coups de poing et de pied. Il n’était pas trop bien d’aplomb sur ses jambes, et faillit perdre l’équilibre. 1 Furieux, il la poussa contre le mur, et la gifla. Il n’eut | pas le temps de recommencer : quelqu’un lui avait } sauté sur le dos, le giflait à tour de bras, et le lançait f d’un coup de pied, au milieu des buveurs. C’était Christophe, qui s’était rué sur lui, bousculant tables | 1 et gens, sans réfléchir à ce qu’il faisait. Le sous- . -officier se retourna, les yeux hors de la tête, fou de ; rage, tirant son sabre. Avant qu’il eût pu s’en servir,
- Christophe l’assomma d’un coup d’escabeau. Le tout 5 avait été si prompt qu’aucun des spectateurs n’eut | l’idée d’intervenir. Mais quand on vit le soldat s’abattre | sur le carreau, comme un bœuf, un tumulte épouvantable s’éleva. Les autres soldats coururent sur Chris- : tophe, le sabre hors du fourreau. Les paysans se {12 jetèrent sur eux. La mêlée fut générale. Les chopes volaient à travers la salle, les tables étaient renversées. 4 Les paysans se réveillaient : il y avait de vieilles À rancunes à assouvir. Les gens roulaient par terre, et se ’ mordaient avec fureur. Le danseur évincé de Lorchen, un solide valet de ferme, avait empoigné la tête d’un
il Jean-Christophe | 10 soldat qui l’avait insulté tout à l’heure, et la martelaït
EN férocement contre un mur. Lorchen, armée d’une trique,
2 tapait comme une sourde. Les autres filles se sauvaient
- en hurlant, sauf deux ou trois gaillardes, qui s’en don-
” naient à cœur-joie. L’une d’elles, — une grosse petite blonde, — voyant un soldat gigantesque, — le même
qui s’était assis à la table de Christophe, — défoncer à
ï coups de genoux la poitrine de son adversaire renversé, courut au foyer, revint, et tirant en arrière la tête de la
brute, elle lui appliqua dans les yeux une poignée de cendres brûlantes. L’homme poussa des mugissements. La fille jubilait, insultant l’ennemi désarmé, que les paysans maintenant assommaient à leur aise. Enfin, les
| soldats, trop faibles, se replièrent au dehors, laissant deux d’entre eux sur le carreau. La lutte continua dans la rue du village. Ils faisaient irruption dans les maisons, en poussant des cris de mort, et voulaient tout saccager. Les paysans les avaient suivis avec leurs | fourches; et ils lançaient sur l’ennemi leurs chiens har-
? gneux. Un troisième soldat tomba, le ventre troué d’un : coup de trident. Les autres durent s’enfuir, pourchassés jusqu’au delà du village; et de loin, ils criaient, en se sauvant à travers champs, qu’ils allaient chercher les camarades, et qu’ils reviendraient tout à l’heure.
Les paysans, restés maîtres du terrain, retournèrent à l’auberge : ils exultaient. C’était la revanche, depuis | si longtemps attendue, des avanies qu’ils avaient su- |
bies. Ils ne pensaient pas encore aux conséquences de l’échauffourée. Ils parlaient tous à la fois, et chacun vantait ses prouesses. Ils fraternisèrent avec Chris- 4
tophe, tout joyeux de se sentir rapproché d’eux. … Lorchen vint lui prendre la main, et resta un instant à
la tenir dans sa menotte rude, en lui ricanant au nez. : Elle ne le trouvait plus ridicule, à cette heure. On s’occupa des blessés. Parmi les gens du village, il n’y avait que des dents cassées, quelques côtes enfoncées, des bosses et des bleus, sans grave consé- quence. Mais il n’en était pas de même des soldats. Trois étaient sérieusement atteints : le colosse aux yeux brûlés, qui avait eu l’épaule-à moitié emportée d’un coup de hache; l’homme éventré, qui râlait, et le | sous-officier, assommé par Christophe. On les avait “2 étendus par terre, près du foyer. Le sous-officier, le moins blessé des trois, venait de rouvrir les yeux. Il regarda lentement, d’un regard chargé de haïne, le cercle des paysans penchés autour de lui. A peine eutil repris conscience de ce qui s’était passé qu’il commença à les insulter. Il jurait qu’il se vengerait, qu’il leur ferait leur affaire à tous; il étranglait de rage; on | sentait que s’il pouvait, il les exterminerait. Ils essayèrent de rire; mais leur rire était forcé. Un jeune — Ferme ta gueule, ou je te tue! Le sous-officier essaya de se redresser, et, fixant celui è qui venait de parler, avec ses yeux injectés de sang : — Salauds! dit-il, tuez-moi! On vous coupera la tête. Il continuait à vociférer. L’homme éventré poussait des cris aigus, comme un cochon qu’on saigne. Le troisième était immobile et rigide comme un mort. Une terreur écrasante tomba sur les paysans. Lorchen et quelques femmes emportèrent les blessés dans une autre chambre. Les vociférations du sous- ù officier et les cris du mourant s’assourdirent au | loin. Les paysans se taisaient : ils demeuraient à la |
‘1 ! même place, faisant le cercle, comme si les trois corps
Lu. étaient toujours étendus à leurs pieds; ils n’osaient
de. pas bouger, et se regardaient, épeurés. A la fin, le père
di de Lorchen dit :
à — Vous avez fait de bel ouvrage! à qu Il y eut un murmure angoissé : ils avalaient leur sa-
‘4 live. Puis, ils se mirent à parler tous à la fois. D’abord,
1468 ils chuchotaient, comme s’ils avaient peur qu’on les
à écoutât à la porte; maïs bientôt, le ton s’éleva et de-
28 * vint plus âpre : ils s’accusaient l’un l’autre; ils se
ï reprochaient mutuellement les coups qu’ils avaient
ON donnés. La dispute s’envenimait : ils semblaient sur le ji point d’en venir eux-mêmes aux mains. Le père de
1 Lorchen les mit tous d’accord. Les bras croisés,
NA se tournant vers Christophe, il le désigna, du men-
a — Et celui-là, dit-il, qu’est-ce qu’il est venu faire
; Toute la colère de la foule se retourna contre Chris-
EU — Cest vrai! C’est vrai! criait-on, c’est lui qui a commencé! Sans lui, rien ne serait arrivé! 0 Christophe, abasourdi, essaya de répondre :
| d — Ce que j’en ai fait, ce n’est pas pour moi, c’est
pour vous, vous le savez bien.
{ Mais ils lui répliquaient, furieux : | x — Est-ce que nous ne sommes pas capables de nous
À défendre seuls? Est-ce que nous avions besoin qu’un à monsieur de la ville vint nous dire ce qu’il fallait faire? Qui vous a demandé votre avis? Et d’abord, qui vous ; ds a prié de venir? Vous ne pouviez pas rester chez « vous ? ;
; s Christophe haussa les épaules, et se dirigea vers la . 4 porte. Mais le père de Lorchen lui barra le chemin, en (
— C’est ça! c’est ça! criait-il, il voudrait filer main- à
tenant, après qu’il nous à tous mis dans le pétrin. Il ne f
partira pas! %
— Il ne partira pas! C’est lui qui est cause de tout. 1
C’est lui qui doit payer pour tout! ‘4
Ils l’entouraient, en lui montrant le poing. Chris- 1
tophe voyait se resserrer le cercle de figures mena- É
çantes : la peur les rendait enragés. Il ne dit pas un à
; mot, fit une grimace de dégoût, et, jetant son chapeau à
sur une table, il alla s’asseoir au fond de la salle, et
leur tourna le dos. ï
Mais Lorchen, indignée, se jeta au milieu des paysans. L
Sa jolie figure était toute rouge et froncée de colère. à
Elle repoussa rudement ceux qui entouraient Chris- #
— Tas de lâches! Bêtes brutes! cria-t-elle. Vous 1
__ n’êtes pas honteux? Vous voudriez faire croire que c’est À
lui qui a tout fait! Comme si on ne vous avait pas vus! 4
Comme s’il y en avait un seul, qui n’avait pas cogné de #3
À son mieux! S’il y en avait un seul qui était resté les ‘ 1
bras croisés, pendant que les autres se battaient, je lui ; À
cracherais à la figure, et je l’appellérais : Lâche! À
Les paysans, surpris par cette sortie inattendue, ‘à restèrent, un instant, silencieux; puis, ils se remirent ;
— Cest lui qui a commencé! Sans lui, il n’y aurait ‘1
HA) | Jean-Christophe ; l RE * Le père de Lorchen faisait en vain des signes à sa Î Ca file. Elle reprit : ï ; — Bien sûr que c’est lui qui a commencé! Il n’y a ï pas de quoi vous vanter. Sans lui, vous vous laissiez 2 insulter, vous nous laissiez insulter, poltrons! froussards ! Elle apostropha son ami : | — Et toi, tu ne disais rien, tu faisais la bouche en S cœur, tu tendais le derrière aux coups de botte; pour ’ un peu, tu aurais remercié! Tu n’as pas honte! Vous n’avez pas honte, tous! Vous n’êtes pas des hommes! , Courage de brebis, toujours le nez en terre! Il a fallu que celui-là vous donnât l’exemple! — Et maintenant, vous voudriez lui faire tout retomber sur le dos? Eh bien, cela ne sera pas, c’est moi qui vous le dis! Il s’est : battu pour nous. Ou bien vous le sauverez, ou bien | vous trinquerez avec lui : je vous en donne ma parole! Le père de Lorchen la tirait par le bras; il était hors | de lui, et criait : | — Tais-toi ! tais-toi !… Te tairas-tu, bougre de Mais elle le repoussa, et continua, de plus belle. Les paysans vociféraient. Elle criait plus fort qu’eux, d’une voix aiguë, qui crevait le tympan : if — D’abord, toi, qu’est-ce que tu as à dire? Tu crois que je ne tai pas vu tout à l’heure piler à coups de ; talons celui-là qui est quasi comme mort, dans la chambre à côté? Et toi, montre un peu tes mains !… Il y a encore du sang dessus. Tu crois que je ne tai pas vu, avec ton couteau? Je dirai tout ce que j’ai vu, 4 tout, si vous faites la moindre chose contre lui. Je vous 4 ferai tous condamner.
Les paysans, exaspérés, approchaient leur figure Ê. furieuse de la figure de Lorchen, et lui braillaient au  nez. Un d’eux fit mine de la calotter; mais le bon ami de Lorchen le saisit au collet, et ils se secouèrent tous 14 deux, prêts à se rouer de coups. Un vieux dit à Lorchen : | — Si nous sommes condamnés, tu le seras aussi. — Je le serai aussi, fit-elle. Je suis moins lâche que | Et elle reprit sa musique. : Ils ne savaient plus que faire. Ils s’adressaient au père : — Est-ce que tu ne la feras pas taire? é Le vieux avait compris qu’il n’était pas prudent de pousser à bout Lorchen. Il leur fit signe de se calmer. - É Le silence tomba. Lorchen seule continua de parler; : puis, ne trouvant plus de riposte, comme un feu sans NY aliment, elle s’arrêta. Après un moment, son père toussota, et dit: — Eh bien donc, qu’est-ce que tu veux? Tu ne veux 108 pourtant pas nous perdre ? ‘ 4 Elle dit : 1% Ils se mirent à réfléchir. Christophe n’avait pas bougé # de place : raidi dans son orgueil, il semblait ne pas % entendre qu’il s’agissait de lui; mais il était ému de À l’intervention de Lorchen. Lorchen ne paraissait pas davantage savoir qu’il était là : adossée à la table où : il était assis, elle fixait d’un air de défi les paysans, L qui fumaient, en regardant à terre. Enfin, son père, après à avoir mâchonné sa pipe, dit : ‘a — Qu’on dise, ou qu’on ne dise pas quelque chose, — À s’il reste, son affaire est claire. Le maréchal des logis _#
- la reconnu : il ne lui fera pas grâce. Il n’y a qu’un 1 (US parti pour lui, c’est qu’il file tout de suite, de l’autre 14 ci côté de la frontière. |
14 Il avait réfléchi qu’après tout, il serait plus avanta-
Le geux pour eux que Christophe se sauvât : il se dénonçait
mi, ainsi lui-même; et, quand il ne serait plus là pour se j 1 défendre, on n’aurait pas de peine à se décharger sur |
- lui de tout le gros de l’affaire. Les autres approuvèrent. “ Ils se comprenaient parfaitement. — Maintenant qu’ils
4 étaient décidés, ils avaient tous hâte que Christophe 4
ji ne” fût déjà parti. Sans manifester aucune gêne de ce qu’ils
ï 1 avaient dit, un moment avant, ils se rapprochèrent |
__ de lui, feignant de s’intéresser vivement à son salut. |
À — Pas une minute à perdre, monsieur, dit le père de 4
in Lorchen. Ils vont revenir. Une demi-heure pour aller au
fort. Une demi-heure pour retourner. Il n’y a que le À
Dh temps de filer. | il Christophe s’était levé. Lui aussi avait réfléchi. Il savait que s’il restait, il était perdu. Mais partir, partir
à sans revoir sa mère ?.. Non, ce n’était pas possible. Il À dit qu’il retournait d’abord en ville, qu’il aurait encore F ; frontière. Mais ils poussèrent les hauts cris. Tout à ï M l’heure, ils lui avaient barré la porte, pour l’empêcher a de fuir : maintenant, ils s’opposaient à ce qu’il ne prit 1! pas la fuite. Rentrer en ville, c’était se faire pincer,
(à à coup sûr : avant qu’il fût seulement arrivé, on serait prévenu là-bas; on l’arrêterait chez lui. — Il s’obsti- 5 nait. Lorchen l’avait compris : ñ 3 — C’est votre maman que vous voulez voir ?… J’irai F, à votre place. à
— Cette nuit. 140
— C’est vrai? Vous feriez cela ? 1
; Elle prit son fichu, et s’en enveloppa. d * — Écrivez quelque chose, je le lui porterai. Venez ‘
par ici, je vais vous donner de l’encre. ‘s
Elle l’entraîna dans la pièce du fond. Sur le seuil, ne
elle se retourna; et, apostrophant son galant: fi
nus — Et toi, prépare-toi, dit-elle, c’est toi qui le conduiras. Tu ne le quitteras pas, que tu ne l’aies vu de l’autre £ côté de la frontière. :
— C’est bon, c’est bon, fit l’autre. à
Il avait aussi hâte que quiconque de savoir Christophe ;
| en France, et même plus loin, s’il était possible. 2 Lorchen entra avec Christophe dans l’autre pièce. ; Christophe hésitait encore. Il était déchiré de douleur, à <
la pensée qu’il n’embrasserait plus sa mère. Quand la 1 reverrait-il ? Elle était si vieille, si fatiguée, si seule! Ce Ç nouveau coup l’achèverait. Que deviendrait-elle sans de
lui ?.. Mais que deviendrait-elle, s’il restait, s’il se fai- “À
sait condamner, enfermer pendant des années? Ne LÉ serait-ce pas plus sûrement encore pour elle l’abandon, ÿ
la misère? Libre du moins, si loin qu’il fût, il pouvait 4
lui venir en aide, elle pouvait le rejoindre. — Il n’eut er
pas le temps de voir clair dans ses pensées. Lor- Sd chen lui avait pris les mains; debout, près de lui, F.
elle le regardait; leur figure se touchait presque; 7
elle lui jeta les bras autour du cou, et lui baïisa la 3%
— Vite! Vite! dit-elle tout bas, en lui montrant la à
Il ne chercha plus à réfléchir. Il s’assit. Elle arracha
1 sô Jean-Christophe DE lue, 4 à un livre de comptes une feuille de papier quadrillé, 7 avec des barres rouges. nt : « Ma chère maman. Pardon! Je vais te faire une é grande peine. Je ne pouvais agir autrement. Je n’ai rien 4 fait d’injuste. Mais maintenant, je dois fuir, et quitter le 1e pays. Celle qui te portera ce mot, te racontera tout. Je +0 voulais te dire adieu. On ne veut pas. On prétend que Ve je serais arrêté avant. Je suis si malheureux que je n’ai Fe ! plus de volonté. Je vais passer la frontière, mais je resterai tout près, jusqu’à ce que tu m’aies écrit; celle qui te remet ma lettre me rapportera ta réponse. Dis-moi ce que je dois faire. Quoi que tu me dises, je le | ferai. Veux-tu que je revienne ? Dis-moi de revenir! Je ne puis supporter l’idée de te laisser seule. Comment feras-tu pour vivre ? Pardonne-moi! Pardonne-moi! Je l’aime et je t’embrasse… » — Dépêchons-nous, monsieur; sans quoi il seraït trop tard, dit le bon ami de Lorchen, en entr’ouvrant la porte. ) Christophe signa hâtivement, et donna la lettre à — Vous la remettrez vous-même ? | — J’y vais, dit-elle. ; Elle était déjà prête à partir. — Demain, continua-t-elle, je vous porterai la réponse: | vous m’attendrez à Leiden, — (la première station, au ù sortir d’Allemagne) — sur le quai de la gare. (La curieuse avait lu la lettre de Christophe, par dessus son épaule, tandis qu’il écrivait.) | — Vous me direz bien tout, et comment elle aura supporté ce coup, et tout ce qu’elle aura dit ? Vous ne } : me cacherez rien ? disait Christophe, suppliant. | 4 400
— Je vous dirai tout. ‘# Ils n’étaient plus aussi libres de se parler : sur le seuil j de la porte, l’homme les regardait. ÿ — Et puis, monsieur Christophe, dit Lorchen, j’irai la voir quelquefois, je vous enverrai de ses nouvelles : Elle lui donna une poignée de main vigoureuse, À comme un homme. — Allons! fit le paysan. ; — Allons! dit Christophe. 7 Ils sortirent tous trois. Sur la route, ils se séparèrent. Lorchen alla d’un côté, et Christophe avec son guide, Pa. de l’autre. Ils ne causaient point. Le croissant de la lune, enveloppée de vapeurs, disparaissait derrière les bois. Une lumière très pâle flottait sur les champs. È Dans les creux, les brouillards s’étaient levés, épais et blancs comme du lait. Les arbres grelottants baignaient dans l’air humide. — Quelques minutes à peine après la sortie du village, le paysan se rejeta brusquement en | arrière, et fit signe à Christophe de s’arrêter. Ils écoutèrent. Sur la route, devant eux, s’approchait le pas 4 cadencé d’une troupe. Le paysan enjamba la haie, et è passa dans les champs. Christophe fit comme lui. Ils K s’éloignèrent à travers les labours. Ils entendirent pas ! ser sur le chemin les soldats. Dans la nuit, le paysan # leur montra le poing. Christophe avait le cœur serré, comme l’animal traqué, qui entend passer la meute. Ils se remirent en route, évitant les villages et les fermes isolées, où les aboïements des chiens les dénonçaient à | tout le pays. Au revers d’une colline boisée, ils aper- çurent dans le lointain les feux rouges de la ligne du a ; chemin de fer. S’orientant d’après ces phares, ils déci-
Lu dèrent de se diriger vers la première station. Ce ne NE ‘ fut pas aisé. A mesure qu’ils descendaient dans la na vallée, ils s’enfonçaient dans les brouillards. Ils eurent mer à sauter deux ou trois petits ruisseaux. Ils se trou3 ñ vèrent ensuite dans d’immenses champs de betteraves
- 04 et de terre labourée; ils crurent qu’ils n’en sortiraient +1 jamais. La plaine était bosselée : c’était une suite de. et renflements et de creux, où l’on risquait de tomber. 1 Enfin, après avoir erré au hasard, noyés dans le brouilDee lard, ils aperçurent tout à coup, à quelques pas, les di fanaux de la voie ferrée sur le faîte d’un remblais. Ils À grimpèrent le talus.s Au risque d’être surpris, ils suiPa virent le long des rails, jusqu’à une centaine de mètres \ de la station : là, ils reprirent la route. Ils arrivèrent à la gare, vingt minutes avant le passage du train. ‘fa Malgré les recommandations de Lorchen, le paysan 44 ù laissa Christophe : il avait hâte d’être revenu, pour \ l voir ce qu’on avait fait des autres et de son’ bien. à Christophe prit une place pour Leïden, et il attendit Din seul dans la salle des troisièmes déserte. Un employé, Ni qui somnolait sur une banquette, vint regarder le billet à de Christophe, et lui ouvrir la porte, à l’arrivée du tu train. Personne dans le wagon. Dans le train, tout dors mait. Tout dormait dans les champs. Seul, Christophe ; ne dormait point, malgré sa fatigue. A mesure que { les lourdes roues de fer le rapprochaient de la frontière, À il sentait le désir trépidant d’être hors d’atteinte. Dans une heure, il serait libre. Mais d’ici là, il suffisait d’un ( mot pour qu’il fût arrêté… Arrêté! A cette idée, tout son être se révoltait. Être étoufté par la force odieuse!… Il n’en respirait plus. Sa mère, son pays qu’il quittait, avaient disparu de sa pensée. Dans l’égoïisme de sa :
liberté menacée, il ne pensait qu’à cette liberté, à sa vie E: qu’il voulait sauver. A quelque prix que ce fût! Oui, #4 | même au prix d’un crime… Il se reprochait amère- 4 ment d’avoir pris ce train, au lieu d’avoir continué sa à
route à pied jusqu’à la frontière, Il avait voulu gagner | 3 quelques heures. Belle avance! Il allait se jeter dans la nt gueule du loup. Sûrement, on l’attendaïit à la gare fron- ï
tière; des ordres devaient être donnés : il serait arrêté. “1
Il songea, un moment, à descendre du train en marche, à
1 avant la station; il ouvrit même la portière du wagon; ; ê mais déjà il était trop tard : on arrivait. Le train s’ar- à
rêta. Cinq minutes. Une éternité. Christophe, rejeté <
dans le fond de son compartiment, abrité derrière le 4 rideau, regardait anxieusement le quai, où se tenait ca immobile un gendarme. Le chef de gare sortit de son ? bureau, une dépêche à la main, et se dirigea précipi- 8 tamment du côté du gendarme : Christophe ne douta
point qu’il ne s’agît de lui. Il chercha une arme. Nulle F
autre qu’un fort couteau à deux lames. Il ouvrit dans 24
sa poche. Un employé, avec une lanterne attachée sur #
la poitrine, avait croisé le chef, et courut le long du Î $
train. Christophe le vit venir. Le poing crispé dans À
sa poche, sur le manche du couteau, il pensa : FA.
Il était dans un tel état de surexcitation qu’il eût été F
capable de plonger son couteau dans la poitrine de D l’homme, si celui-ci avait eu la malencontreuse idée de fa
venir directement à lui, et d’ouvrir son compartiment. Pr Mais l’employé s’arrêta au wagon voisin, pour vérifier % le billet d’un voyageur qui venait de monter. Le train A
Ÿ se remit en marche. Christophe comprimait les batte- as ments de son cœur. Il ne bougeaït pas. Il osait à peine ‘il
di se dire qu’il était sauvé. Il ne voulait pas se le dire, sa tant que la frontière ne serait point passée… Le jour 1, commençait à poindre. Les silhouettes des arbres sorUn taient de la nuit. Une voiture passa sur la route, comme . n une ombre fantastique, avec un bruit de grelots et un Vis œil clignotant… La figure collée contre la vitre, ChrisJo tophe tâchait de voir le poteau aux armes impériales, ï qui marquait les bornes de sa servitude. Il le cherchait 4 ! encore dans la lumière naissante, quand le train siffla À pour annoncer l’arrivée à la première station belge. 1} Il se leva, il ouvrit toute grande la portière, il but | l’air glacé. Libre ! Toute sa vie devant lui! Joie de qi vivre !… — Et aussitôt tomba sur lui, d’un coup, toute qu’il allait trouver ; et la lassitude de cette nuit d’émo- { tions le terrassa. Il s’affaissa sur la banquette. Une \ minute à peine le séparait de l’arrivée en gare. Quand, ( une minute plus tard, un employé ouvrit la portière du wagon, il trouva Christophe endormi. Secoué par k le bras, Christophe s’éveilla, confus, croyant avoir É dormi une heure; il descendit lourdement, se traîna à la douane; et, définitivement accepté sur le territoire étranger, n’ayant plus à se défendre, il se coucha tout de son long sur un banc de la salle d’attente, et se ; laissa tomber dans le sommeil, comme une masse.
Il se réveilla vers midi. Lorchen ne pouvait guère 1 ; venir avant deux ou trois heures. En attendant l’arrivée des trains, il faisait les cent pas sur le quai de la petite gare. Il continua tout droit au milieu des prairies. À C’était un jour gris et sans joie, qui sentait les approches | de l’hiver. La lumière était endormie. Le sifflet plaintif 6 d’un train en manœuvres rompait seul le triste silence. £ Christophe s’arrêta à quelques pas de la frontière, dans :0t la campagne déserte. Devant lui, une toute petite mare, | une flaque d’eau très claire, où se reflétait le ciel mélan- ; colique. Elle était close d’une palissade, et bordée de À deux arbres. A droite, un peuplier, à la cime dépouil- ; ; lée, qui tremblait. Derrière, un grand noyer, aux # branches noires et nues, comme un polype monstrueux. 0) Des grappes de corbeaux s’y balançaient lourdement. ‘HR Les dernières feuilles exsangues se détachaient d’elles- * mêmes, et tombaient une à une sur l’étang immobile. w Il lui semblait qu’il avait déjà vu cela : ces deux 11 arbres, cet étang… — Et brusquement, il eut une de ces gs minutes de vertige, qui s’ouvrent de loin en loin dans la 5 plaine de la vie. Une trouée dans le Temps. On ne sait MS plus où on est, qui on est, dans quel siècle l’on vit, Me depuis combien de siècles on est ainsi. Christophe avait ji le sentiment que cela avait déjà été, que ce qui était, d
1e at maintenant, n’était pas, maintenant, mais dans un autre S ve temps. Il n’était plus lui-même. Il se voyait du dehors,
[1 “de très loin, comme un autre qui déjà s’était tenu
Fi vd debout, ici, à cette place. Il entendait en lui une ruche 164 de souvenirs et d’êtres inconnus; ses artères bruis-
Le * Ainsi. Ainsi… Ainsi.
nl Le grondement des siècles passait en lui…
| de Bien d’autres Krafft avant lui avaient subi les épreuves
dit qu’il subissait aujourd’hui, et goûté la détresse. de cette 3 “508 dernière heure sur la terre natale. Race toujours errante,
“ et de partout bannie par son indépendance et son
1 inquiétude. Race toujours en proie à un démon intérieur,
j, qui ne lui permettait de se fixer nulle part. Race attachée
nn passer de l’aimer. ‘
pale \ Christophe repassait à son tour par les mêmes dou-:
! 1 loureuses étapes ; et ses pas retrouvaient sur le chemin
pi les traces de ceux qui avaient été avant lui. Il regardait,
1 les yeux pleins de larmes, se perdre dans la brume la
1 1 terre de la patrie, à laquelle il fallait dire adieu. —
‘4 N’avait-il pas désiré ardemment la quitter? — Oui;
À mais à présent qu’il la quittait vraiment, il se sen-
( 4 ï tait étreint d’angoisse. Il n’y a qu’un cœur de bête
14 qui puisse se séparer sans émotion de la terre mater-
| nelle. Heureux ou malheureux, on a vécu avec elle; elle
hi _ dormi sur elle, on en est imprégné; elle garde dans son
1 sein le trésor de nos rêves, toute notre vie passée, et la
1 poussière sacrée de ceux que nous avons aimés. ChrisLe | tophe revoyait la suite de ses jours, et les chères A images qu’il laissait sur cette terre, ou dessous. Ses |
souffrances ne lui étaient pas moins chères que ses #0 | joies. Minna, Sabine, Ada, le grand-père, l’oncle + Gottfried, le vieux Schulz, — tout reparut à ses yeux, *2 k
en l’espace de quelques minutes. Il ne pouvait s’arracher ; à
à ses morts — (car il comptait aussi Ada parmi les Fi morts). — L’idée de sa mère, qu’il laissait, seule vivante ra
de tous ceux qu’il aimait, au milieu de ces fantômes, lui : 4
était intolérable. Il fut sur le point de repasser la fron- D
tière, tant il se trouvait lâche d’avoir cherché la fuite. e.
Il était décidé, si la réponse, que Lorchen devait lui ; apporter de la part de sa mère, trahissait une douleur É
trop grande, à revenir coûte que coûte. Mais s’il ne rece-
vait rien? Si Lorchen n’avait pu arriver jusqu’à Louisa, 2
ou rapporter la réponse? Eh bien, il reviendrait. Le
Il retourna à la gare. Après une morne attente, le é.
train parut enfin. Christophe guettait à une portière la 74
figure hardie de Lorchen: car il était certain qu’elle è tiendrait sa promesse; mais elle ne se montra pas. Il Ë courut, inquiet, d’un compartiment à l’autre : il se disait k que, si elle avait été dans le train, elle eût été des # premières à descendre. Comme il se heurtait dans sa ve course au flot des voyageurs qui venaient en sens ne inverse, il remarqua une figure, qui ne lui parut pas 4 inconnue. C’était une petite fille de treize à quatorze F.
-ans, joufilue, courtaude, et rouge comme une pomme, à
avec un gros petit nez retroussé, une grande bouche, et Le
une natte épaisse enroulée autour de la tête. En la regar- : Fo
dant mieux, il vit qu’elle tenait à la main une vieille * ) valise qui ressemblait à la sienne. Elle l’observait aussi, ; A:
de côté, comme un moïineau; et quand elle vit qu’il la ae regardait, elle fit quelques pas vers lui; mais elle resta va plantée en face de Christophe, et le dévisagea de ses 4
man Jean-Christophe “5 ‘ “4 petits yeux de souris, sans dire un mot. Christophe la 4 ‘as reconnut : c’était une petite vachère de la ferme de We Lorchen. Montrant la valise, il dit : ‘4 ï: — C’est à moi, n’est-ce pas ? 4 We La petite ne bougea pas, et répondit d’un air À — Savoir. D’où que vous venez, d’abord ? } : — Et qui qui vous l’envoie? k
— Lorchen. Allons, donne.
! La gamine tendit la valise : | Et elle ajouta : — Oh! je vous ai bien reconnu tout de suite! . — Alors, qu’est-ce que tu attendais ? | A — J’attendais que vous me disiez que c’était vous. — Et Lorchen? demandait Christophe. Pourquoi n’estelle pas venue ? La petite ne répondait pas. Christophe comprit qu’elle ne voulait rien dire, au milieu de cette foule. Ils durent 1 passer d’abord à la visite des bagages. Quand ce fut fini, Christophe entraîna la fillette à l’extrémité du | — La police est venue, raconta la gamine, à présent | très loquace. Ils sont arrivés presque tout de suite après À votre départ. Ils sont entrés dans les maisons, ils ont interrogé tout le monde, ils ont arrêté le grand Sami, ét Christian, et le père’Kaspar. Et aussi, Mélanie et | Gertrude, bien qu’elles criaient qu’elles n’avaient rien | fait; et elles pleuraient; et Gertrude a grifté les gen- | darmes. On avait beau leur dire que c’était vous qui | aviez tout fait.
— Comment, moi? s’exclama Christophe. 6 — Bien oui, fit la petite tranquillement, ça ne faisait | rien, n’est-ce pas, puisque vous étiez parti? Alors, ils à vous ont cherché partout, et on a envoyé après vous, É de tous les côtés. — Lorchen n’était pas là. Elle est revenue plus tard, — Oui. Voilà la lettre. Et elle voulait venir ellemême; mais on l’a arrêtée aussi. — Alors, comment as-tu pu? — Voilà : elle est rentrée au village, sans que la police lait vue; et elle allait repartir. Mais Irmina, la sœur de | Gertrude, l’a dénoncée. On est venu pour la prendre. 1h Alors, quand elle a vu venir les gendarmes, elle est montée dans sa chambre, et elle leur a crié qu’elle descendait tout de suite, qu’elle s’habillait. Moi, j’étais dans la vigne, derrière la maison; elle m’a appelée * tout bas par la fenêtre : « Lydia ! Lydia ! » Je suis venue ; elle m’a passé votre valise et la lettre, que votre D mère lui avait données; et elle m’a expliqué où je vous trouverais ; elle m’a dit de couriret dene pas me laisser à prendre. J’ai couru, et me voilà. 3 — Elle n’a rien dit de plus ? — Si. Elle m’a dit de vous remettre aussi ce fichu, | pour vous montrer que je venais de sa part. Christophe reconnut le fichu blanc, à pois rouges et fleurs brodées, que Lorchen, en le quittant, la veille, + avait noué autour de sa tête. L’invraisemblance naïve ; du prétexte, dont elle s’était servie pour lui envoyer ce souvenir amoureux, ne le fit pas sourire. 4
1 — Maintenant, fit la petite, voilà l’autre train qui ‘#0 __ remonte. Il faut que je rentre chez nous. Bonsoir. “à ne — Attends done, dit Christophe. Et l’argent pour 4 Gi venir, comment as-tu fait ? SL 4 00 ; — Lorchen me l’a donné. ne. Dis — Prends tout de même, dit Christophe, lui mettant 4 4) quelques pièces dans la main. 3 20 AAA Il retint par le bras la petite qui voulait se sauver. ! ! M Il se pencha, et l’embrassa sur les deux joues. La fil Ô hi lette faisait mine de protester. LE ï à — Ne te défends donc pas, dit Christophe, en plaisan- ‘4 HAN tant. Ce n’est pas pour toi. #4 à — Oh! je sais bien, fit la gamine, railleuse, c’est . À pour Lorchen. \4 !4 Ge n’était pas seulement Lorchen, que Christophe 1 embrassait sur les joues rebondies de la petite ‘4 vachère : c’était toute son Allemagne. 3 à ‘ La petite s”échappa, et courut vers le train qui partait. 1 ‘Elle resta à la portière et lui fit des signaux avec son d mouchoir, jusqu’à ce qu’elle ne le vit plus. Il suivit des N ) yeux la rustique messagère, qui venait de lui apporter, cl pour la dernière fois, le souffle de son pays et de ceux L qu’il aimait. À à Quand elle eut disparu, il se trouva tout à fait seul, ù A k cette fois, étranger sur une terre étrangère. Il tenait à À qe ; serra celui-ci sur sa poitrine, et il voulut ouvrir la lettre; w by mais sa main tremblait. Qu’allait-il lire ? Quelle souf- : 4 france allait-il y trouver ? — Non, il ne supporterait pas ï le reproche douloureux, qu’il croyait déjà entendre : il 4 ‘1 reviendrait sur ses pas. 20
Il déplia enfin la lettre, et lut : 2 à ._ . « Mon pauvre enfant, ne te tourmente pas de moi. Je 16 ; serai sage. Le bon Dieu m’a punie. Je ne devaispas _ être égoïste et te garder ici. Va à Paris. Peut-être que À À ce sera mieux pour toi. Ne t’occupe pas de moi. Je sais : À me tirer d’affaire. L’essentiel, c’est que tu sois heureux. « Écris-moi, quand tu pourras. » 4 | Christophe s’assit sur sa valise et pleura. “ST 3:
A Le portier de la gare appelait les voyageurs pour É fu Paris. Le train pesant arrivait avec fracas. Christophe À fs essuya ses larmes, se leva, et se dit : k 4 Il regarda je ciel, du côté où devait se trouver Paris. a Le ciel, sombre partout, était plus sombre là. C’était É dl comme un gouffre d’ombre. Christophe eut le cœur ! PA MSserré; mais ilse répéta : hu Il monta dars le train, et, penché à la fenêtre, ïl 1 Wu continuait de regarder l’horizon menaçant : ‘ ! 4 — O Paris! pensait-il, Paris! Viens à mon secours! 4 À: Sauve-moi! Sauve mes pensées! L 1 L’obscur brouillard s’épaississait. Derrière Chris- . pit tophe, au-dessus du pays qu’il quittait, un petit coin de ii . ciel, bleu pâle, large comme deux yeux, — comme les nu, yeux de Sabine, — sourit tristement au milieu des À ! de voiles lourds des nuées, et s’éteignit. Le train partit. à il La pluie tomba. La nuit tomba. ‘110
: Il a été tiré de ce cahier treize exemplaires sur “Ee
- whatman ainsi distribués : 8 é premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; 1 4 deuxième exemplaire de souche, exemplaire de lad- Je à troisième exemplaire de souche, exemplaire de l’im- É, î primeur ; sa l dix exemplaires d’abonnement, numérotés de I à 10 4 Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés 4 ; à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos x 4 tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d’abonnements à chaque in- à : stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires 41 ï sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement ‘#4 sur whatman à cette huitième série est de cent francs F6 pour tous: pays. |
7 Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, Rs | en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon- “es $ derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- 4 Ç seurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième 44
rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. } Nos Cahiers sont édités par des souscriptions mensuelles régulières et par des souscriptions extraordinaires ; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions : Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonnement se prend pour une série. On peut souscrire cet abonnement à tout moment de l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, valable pour la série en cours. Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle pendant le cours de cette série : naire … } Autres pays de l’Union postale universelle… vingt-cinq francs ” Abonnement sur whatman… cent francs pour tous pays Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; le tirage à part sur whatman a commencé de fonctionner au premier janvier 1906 ; les inscriptions pour cet abonnement particulier sont reçues en tout temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé automatiquement par le rang méme qu’elles occupent dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant
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- Pour tout changement d’adresse envoyer soixante $ 4 centimes, six timbres de dix centimes. 4 Ë. Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous be demander un abonnement recommandé ; tous les cahiers ! +} de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et recommandés à la poste ; la recommandation postale, #4 comportant une transmission de signature, garantit le Ë. destinataire contre certains abus; pour cette recomE mandation, pour tous pays, en sus, cinq francs. Automatiquement et sans augmentation de prix les
- ‘ exemplaires sur whatman sont tous recommandés et envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs. . L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour
- chaque série aù plus tard le 31 décembre qui suit 4 l’achèvement de cette série ; ainsi jusqu’au 31 décembre
- 1906 on pouvait encore avoir pour vingt francs les dix- | neuf cahiers de la septième série complète. 4 A partir du premier janvier qui suit l’achèvement Ê d’une série, le prix de cette série est porté au moins ÿ au total des prix marqués; ainsi depuis le premier ; janvier 1907 la septième série complète se vend quarante- | Adresser à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, fe À cinquième arrondissement, toute la correspondance | sans aucune exception. N’oublier pas d’indiquer dans la j correspondance le numéro de l’abonnement, comme il ‘ 4 est inscrit sur l’étiquette, avant le nom. Nous ne réponL: dons pas des manuscrits qui nous sont envoyés; nous , à n’accordons aucun tour de faveur pour la lecture des A Ÿ manuscrits; nous ne lisons les manuscrits qu’à mesure 1 que nous en avons besoin; les œuvres que nous publions | F appartiennent aux cahiers, du seul fait de cette publi4 cation, en toute propriété littéraire, sans aucune réserve, ; , et sans autre signification ni contrat; les manuscrits | L non insérés ne sont pas rendus. j
Notre catalogue analytique sommaire; notre | petit index alphabétique provisoire du catalogue _ analytique sommaire et généralement de nos sept | premières séries; notre petite table analytique % provisoire très sommaire de notre septième série. sr A ! Charles Péguy. — Note du gérant… IX Roma Rorczanp. — Jean-Christophe… xt ; Mobie déce cahier 2:30 06e Ce RAT : _ Nous avons donné le bon à tirer après corrections ñ pour deux mille exemplaires de ce neuvième cahier et ; pour treize exemplaires sur whatman le mercredi É Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués j
Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine, il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers cinquième ou de la sixième série. Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, même adresse; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier de la sixième série, un très fort cahier de XH+408 pages très denses, in-18 grandjésus,marqué cinq francs. Pour s’abonner à la huitième série des cahiers, qui est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André : Bourgeois, même adresse, le prix de l’abonnement; on recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître de cette huitième à Voir à l’intérieur en fin de ce cahier les conditions ‘et le prix de l’abonnement. # Nous mettons le présent cahier dans le commerce; neuvième cahier de la huitième série: un cahier blanc de XVI + 152 pages; in-18 grand jésus; nous le
_ Polonais et Prussiens le paraissant seize fois par an LS L 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée x
“ ii Nous avons publié dans nos éditions antérieures et ah dans nos cinq premières ‘séries, 1900-1904, un Si ï “4 grand nombre de documents, de textes formant dos- js h si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, *] 1 romans, drames, dialogues, poèmes et contes: — un à 5 si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo- : di sophie; et ces documents, renseignements, textes, 4 Ni dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, L a d’histoire et de philosophie étaient si considérables y 1 que nous ne pouvons pas songer à en donner ici 1 Fe l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a ; Pa paru dans les cinq premières séries des cahiers, il | 4 suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André “4 A Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor-
1e bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- à ! ment: on recevra en retour le catalogue analytique
} sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries. |
4) Ce catalogue a été justement établi pour donner, 8
Li autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, à
4 une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- à
4 rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé
1 dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur 1
{ place, les références demandées. ;
\ Ce. catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier si
à très épais de XI14-{08 pages très denses, marqué cinq À
| francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la “10 Fr . sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le A ; 2 octobre 190%, comme premier cahier de la sixième . série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 4 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- Ne vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la ‘4 . série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs “À à toute personne qui nous en fait la demande. Le . Pour la septième série, année ouvrière 1905-1906, et è en attendant que paraisse le catalogue analytique som- k maire de nos deuxièmes cinq séries, 1904-1909, On à
; peut consulter, — provisoirement, — la petite table ê analytique très sommaire que nous en avons établie et FA que nous avons publiée en fin du premier cahier de la ÿ | Pour amorcer tout travail que l’on aurait à commencer fi dans notre premier catalogue analytique sommaire, con- au sulter le petit index alphabétique provisoire que nous ‘4 avons établi automatiquement de ce catalogue analy- 2 tique sommaire dans l’index total de nos éditions anté- # ee rieures et de nos sept premières séries, même premier ii | cahier de la huitième série. À
3 olonais et Prussiens … #à
He * aux Cahiers de la Quinzaine ee : 470 Le présent petit index donne automati- : US ( 14 Ÿ quement pour tout volume et pour tout $ 145 20 4 PA le classement général de nos collections # 1 108 SRE complètes, le numéro d’ordre de la série De à FER capitales de romain et le numéro d’ordre Fe Ms du cahier lui-même, dans la série ainsi ‘10 NT déterminée, en chiffres arabes, de sorte HUE É pa dr: à que V-17 par exemple doit évidemment se 4” 7 CT lire dix-septième cahier de la cinquième < * A L10ES faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son 12 M0 défaut, la date du cahier même; . MS. A ; d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos (at + k mil, éditions antérieures et pour nos cinq pre- T4
- TER mières séries, la page du catalogue ana- 21! 1 lytique sommaire où ce cahier se trouve f Vie Us [ER Edmond Bernus, — La Russie vue de la Vistule, — histoire
: 11 cahier pour la fabricat ï UN
6 4 de ce nouveau Reichstag
i à la mémoire de notre ami Gustave Canton ‘708
Edmond Bernus et Charles Péguy 110
Dans cette étude, j’essaie de donner une idée d’en- ci : semble de la question polonaise en Prusse et de montrer 44 les principales péripéties d’une lutte qui, pour n’être pas 3 sanglante, n’en est pas moins vraiment dramatique. Le ‘ sujet est peu connu en France. Or, il doit attirer notre # | D’abord, parce que toute question de justice mérite & | d’être étudiée; le moins-que l’on puisse faire pour une causejuste, c’est de ne pas l’ignorer. Ensuite, la politique 120 allemande est actuellement telle, qu’il serait coupable #4 de notre part de ne pas nous tenir soigneusement au ne | courant de ce qui se passe de l’autre côté du Rhin. Il est ù 4 possible que la question polonaise reste pour la Prusse #4 78 une question intérieure; nous n’en savons rien. Mais il ‘0 se peut aussi qu’un jour, cette vieille question, dédaignée Fc par les diplomates, redevienne une question internatio- ki : nale. On invoquera alors, de part et d’autre, les droits A et les principes. Il n’est pas inutile de pouvoir juger en He connaissance de cause dès aujourd’hui. 534 Ce travail est naturellement très incomplet. Des sta- “4 1 tistiques essentielles font défaut, parce qu’elles nemont : y pas été abordables. Il aurait été nécessaire de dépouiller À 5
Me bien plus de journaux provinciaux et locaux que je n’ai pr pu le faire. Il aurait fallu, en particulier, lire les prink cipaux périodiques galicièens, où l’on trouve tant de | dr choses que les journaux de Posnanie ne peuvent dire. à Il faudrait savoir exactement quelle part d’influence les W Polonais exercent non seulement dans les conseils munimi cipaux et les assemblées de cercle, mais dans les tribud naux de commerce et les différents petits corps électifs. ds Il eût été bon de connaître le théâtre polonais de Posen, À les pièces qui y sont jouées, le nombre approximatif des spectateurs. Tous ces renseignements, et bien d’autres encore, nous manquent. 4 Cette étude n’est pas autre chose que de la simple | vulgarisation, mais, Je l’espère, de la vulgarisation consciencieuse. Pour qu’elle puisse étre utile à ceux qui voudraient entrer plus avant dans le sujet, il a été néces- | saire d’accumuler les notes bibliographiques et les | Elle a entre autres le but de remettre en honneur un vieux principe français un peu négligé : le principe des nationalités. Les socialistes ont une ) Jâcheuse tendance à oublier l’importance capitale du | facteur national. Il est nécessaire de réagir contre ce f dédain, parce que tant que les questions nationales ne ; | seront pas réglées selon l’équité, elles encombreront } | le terrain et retarderont d’autant les progrès d’ordre social ou économique.
pression allemande, qui diffère essentiellement des op- ne pressions russe, turque ou anglaise. Ce n’est pas tant 4 la brutalité qui en fait l’originalité; c’est son esprit | pédantesque, mais en même temps méthodique, je dirais presque scientifique. Et c’est ce qui la rend particulière- | La mentalité allemande actuelle mérite la plus grande attention. Nous croyons que dans aucun autre pays le j nationalisme n’est devenu aussi étroit, aussi égoïste, à aussi dur. Un auteur prussien, qui a traité avec grande compétence la question de la colonisation intérieure, un ; homme qui, d’après son livre, semble de caractère plu- Fe
tôt doux et humain, écrit ceci : « Les sentiments n’ont
rien à faire dans la politique et dans le combat des ‘4
peuples pour l’existence. » (1) Autrement dit, l’écrase- ;
ment est proclamé comme un devoir. L è
L’aveuglement qui se traduit par un illogisme éton- :
nant n’est pas moins remarquable, parce qu’il est 4
général. À la fin d’une des brochures les plus violentes
contre les Polonais, (2) dans laquelle l’auteur regrette F
que la Prusse n’ait pas imité l’exemple de la Russie 18
après 1863,on trouve une réclame en faveur d’un livre : ï
‘1e sur la guerre sud-africaine. Or, le premier chapitre de 4
:R ce livre anti-anglais est intitulé « Le droit du plus à
1 Cette contradiction flagrante dans l’appréciation de À
ANT faits de méme nature doit nous faire faire un petit 72 retour sur nous-mêmes. Ce ne serait pas être sincère
“4 que de ne pas rappeler une circulaire de notre ministre “1 di Combes relative à la langue bretonne. Si nous éprou-
ne vons une juste indignation pour la manière dont le me gouvernement prussien cherche à extirper la langue È 11 polonaise, que devons-nous penser d’une nouvelle comme ‘Li celle-ci, que je prends parmi plusieurs analogues ? 4 he « L’abbé Richard, desservant de Ploudaniel, est privé 4
pi A _ de son traitement par le ministre des cultes pour l’emk 1 À ploi abusif de la langue bretonne dans l’exercice de son Ur Je ne songe pas à comparer nos Bretons aux Polonais. F | 14 Mais l’écrasement d’un idiome est partout une mesure à R: jé odieuse. Si les fautes des Allemands peuvent nous STE inculquer un peu plus de tolérance et de libéralisme, ce 4 LUE sera tant mieux. ; 1
| Le temps est loin où les Slaves occupaient toute A - l’Allemagne orientale jusqu’à l’Elbe et au delà. Dans la . dé | longue lutte entre la race slave et la racé germanique, Ja
F ce sont les Germains qui ont vaincu. @ Avançant sans cesse, tantôt par bonds rapides, #
tantôt par une lente infiltration, ils ont absorbé les 2 éléments hétérogènes par un travail d’assimilation pai- 16 sible ou brutal, selon les circonstances. Les îlots lin- 15 guistiques qui subsistent encore, débris de peuples me.
jadis conquérants, ne sont plus que des curiosités É 4 ethnographiques. Ils montrent le sort qui attend fatale- #4 É ment les peuples qui se laissent cerner par une nationa- É. de
lité plus forte. LA Une fois les communications coupées avec les frères
de race, la langue devient vite un dialecte sans portée, 550 qui v’intéresse plus que les savants. Et ce dialecte 4804 même recule sans cesse devant la langue de l’envahis- Le: %:
seur. Sa dernière retraite est l’église, car la religion est 2284 éminemment conservatrice. Mais lorsque de là aussi il k) se est chassé, c’en est fait : un peuple de plus est mort. Ne:
I y a une grande mélancolie dans la mort d’une 44 nationalité, quelque petite qu’elle soit. 10
We ÿ Polonais et Prussiens | | y) Les Polabes, (1) qui furentles derniers Slaves de 1 ) l’Elbe, sont morts. Encore dans les premières années An du dix-neuvième siècle, Hennings (2) a entendu quelques y 4 paysans polabes parler slave. Aujourd’hui, c’est à peine ke si un folkloriste exercé pourrait relever, dans ce coin | du Hanovre, quelques coutumes ou quelques vagues il traditions rappelant l’origine étrangère de la population. j Quant aux Wendes (3) de la Lusace, ils sont en train de mourir. Réduits à un peu plus d’une centaine de | mille, ils sont en outre divisés en deux tronçons. Ceux de la Saxe (autour de Bautzen) et de la Silésie (Hoyerswerda) sont séparés de leurs frères du Brande- | bourg par des villages entièrement germanisés. L’école et la caserne auront bientôt fait de remplacer complètement le wende par l’allemand. (4)
Ces peuples, il faut bien le dire, ont eu les circonstances contre eux. Mais en outre, ils se sont laissé mourir. Aussi, depuis bien des siècles, n’y a-t-il pas eu de lutte. Lentement, sûrement, fatalement, la race
; wende est entrée dans la mort.
Il en est autrement des Polonais. Ce n’est pas aux débris d’une race que les Allemands ont affaire ici. . C’est à une nation. Et à une nation qui eut une histoire s glorieuse, qui possède une langue littéraire illustrée par (1) Sur les Polabes, voyez Tetzner : Die Slaven in Deutschland. 6) Sur les Wendes, voyez Tetzner : Ouvrage cité, pages 282-349, avec bonne bibliographie. (4) En Silésie, il y avait encore, en 1891, 4.260 élèves des écoles primaires qui ne parlaient que wende. Voir Statistisches Hand- œ.
. de grands écrivains, qui, bien que déchirée en trois lambeaux, est consciente de son unité morale. En Prusse, les Polonais n’ont pas voulu mourir; ils ont su ; tirer parti de toutes les circonstances et ils ont profité des leçons de leurs rudes maîtres. C’est une dure école É que l’oppression, mais on n’en trouverait peut-être pas - | de meilleure pour viriliser et moraliser. Quand on n’en meurt pas, on en sort plus fort. Moralement, une religion a intérêt à être persécutée. De même une nation, si elle est assez forte pour ne pas se laisser périr, peut trouver dans la résistance à l’oppression une source unique d’action féconde. L’exemple de la Pologne est un des plus typiques. En Allemagne et en Russie, où les Polonais ont connu l’amère souffrance de l’escla- | vage, ils ont gagné en force. En Galicie au contraire, | où ils sont les maîtres, le niveau moral et intellectuel de la population est resté bas. Les nobles y maintiennent le peuple dans un état de sujétion qui rappelle | un mauvais passé. Enfin les politiciens n’ont pas su voir combien il était à la fois illogique, injuste et néfaste de - refuser des droits nationaux aux Ruthènes, tout en É se réclamant du droit des nationalités pour la Pologne. Tant qu’il en sera ainsi, la Pologne autrichienne fournira des arguments aux Allemands, qui essaient de © Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte de 1 la Prusse, pour se rendre compte combien redoutable est l’adversaire que le colosse germanique avait longtemps méprisé. Adossés à la Pologne russe, (1) Voyez dans l’Ostmark les nombreux articles intitulés Choses ; de Galicie.
nu appuyés sur la Galicie, les Polonais prussiens occupent ! 4 ji dans l’Est une très vaste étendue de territoire. (1) à D 4 La Posnanie constitue pour ainsi dire leur citadelle. ne à Cette partie de la Grande Pologne forme un bloc com- | 4 * pact, où mille souvenirs rappellent les temps glorieux J ii de l’histoire nationale. La ville de Posen est restée La capitale intellectuelle et morale des Polonais de la 1h À A l’ouest de la province, il est vrai, les vagues ger- | th maniques viennent battre le pays polonais et forment : une bordure de défense vers le Brandebourg. De même, | 10 où s’était porté l’effort principal de la colonisation sous (4 Frédéric IL, l’élément allemand ronge le nord dela pro ni. vince, mais sans avoir pu réussir à intercepter les 0 communications avec les Polonais de la Prusse Occi- | ui (1) On trouvera des cartes linguistiques dans l’ouvrage de ji Tetzner déjà cité. On peut consulter en outre la carte de Petzet (HAE (Die preussischen Ostmarken), un peu trop favorable aux AlleAV mands. La meilleure carte pour la Posnanie et la Prusse Occi- k A ts dentale est celle de Langhaus : Xarte der Tätigkeit der Ansiedlungs- ta: Voyez aussi la huitième édition de la carte publiée dans le Fe cinquième numéro de Deutsche Erde, qui donne les résultats du eu (2) Les cercles suivants ont une forte majorité polonaise : à WE Gnesen, Witkowo, Samter, Obornik, Graz, Posen-Ville, Posen-Est, 4 an Kempen, Wreschen, Pleschen, larotschin. l IR Les cercles suivants ont une majorité allemande, mais avec une AU! Seul, le cercle de Schwerin est presque complètement allemand. d il Pour la statistique de 1890, voyez Gehre : Die neue deutsche à ASE Kolonisation in Posen und Westpreussen, pages 7-16. de
n:, Le recensement linguistique du premier décembre ‘tt ? 1890 indiquait pour la province de Posen 692.172 Alle- e ; mands contre 1.047.409 Polonais, auxquels il faut ajouter 4 ï 636 Cassubes et au moins la moitié des 10.185 habitants où ; Moins nombreux en Prusse Occidentale, (2) les Polo- Fe û ( ») Pour la statistique, consulter les ouvrages suivants : TUE | Freiherr von Fircks : Die preussische Bevülkerung nach ihrer LUE Muttersprache und Abstammung, dans Zeitschrift des Küniglichen “he preussischen statistischen Bureau, trente-troisième année (Berlin +0 » 1893), pages 189-296. “4 Die deutsche Städtestatistik im Beginne des Jahres 1903, dargestellt Ms L nach den Verôffentlichungen der statistischen Aemter deutscher 4% Städte. (Supplément au volume VI de l’Allgemeines statistisches er Docteur Zahn : Die Bevôlkerung des deutschen Reiches im + H neunzehnten Jahrhundert auf Grund der deutschen’und internationalen Et é Pour le dernier recensement : Die Volkszählung am ersten Tan Desember 1900 im Deutschen Reich. (Statistik des Deutschen #74 Reichs, volumes CL et CLI). Berlin. Puttkammer und Mühlbrecht. ‘44 . Un extrait de cette statistique se trouve dans les Annales de 4 1 Géographie, numéro 74, quatorzième année, pages 118 et suivantes. 18 Pour les statistiques antérieures, on peut aussi consulter : LA: (2) A consulter sur la Prusse Occidentale : * dr Wegner : Kulturgeschichte des Schwetzer Kreises. Posen, 1872. 00 dieses Jahrhunderts. Tübingen, 1873 (qui forme le quatrième volume f 22 des Beiträge zur Geschichte der Bevôlkerung in Deutschland.) À Voyez aussi Neumann : Germanisierung und Polonisierung dans Me. Pour la Prusse Occidentale et Orientale, il existe une excellente bibliographie de tous les articles parus sur ces deux provinces #50 dans les revues allemandes jusqu’en 1896 : Docteur Otto Rauten- 400 . Pour la statistique ancienne, il est bon de se rappeler que, de BAS 1824 à 1877, la Prusse Occidentale et la Prusse Orientale étaient “44 | réunies en une seule province. 4 19 4
, 114 Polonais et Prussiens ; nais y occupent cependant de solides positions. Dantzig 7 ‘ et ses environs, Marienwerder et tout le coin du sud- de ouest (Deutsch-Krone, Schlochau) leur échappent. Mais, le par Tuchel et Karthaus, ils rejoignent la mer (vers } Neustadt et Putzig), tandis qu’au sud-est, par Strasburg ù et Lôübau, ils tendent la main aux Masoures de la Prusse ‘ Si l’on considère que la Prusse Occidentale échut à la | Prusse dès 1772 (moins Dantzig et Thorn, acquis en à 1793) et que Frédéric II eut le temps d’y pratiquer la colonisation allemande sur une vaste échelle, on est étonné que la population polonaise n’ait pas diminué Au premier décembre 1890, la statistique officielle À accuse 483.933 Polonais (y compris les Cassubes) contre ! Une statistique scolaire de 1886 donne des chiffres intéressants sur la langue maternelle des enfants des écoles primaires : sur 239.761 élèves, 143.190 (environ polonais et 13.771 (environ 6 o/o) savaient les deux | Il est à remarquer que beaucoup d’habitants de la ï
- Prusse Occidentale parlent le cassube. Les Allemands À (1) Les cercles suivants sont presque totalement ou en grande ï Les Polonais sont en majorité dans les cercles de : Neustadt,! ’ Ils représentent une minorité importante dans les cercles de : | Stuhm, Marienwerder, Graudeuz, Thorn et Flatow.
n’ont pas manqué de faire une distinction entre les Cas- j subes et les Polonais. Au Reiïichstag, dans la séance du | ÿ 14 janvier 1901, le député Czarlinski protesta contre les rubriques « cassube » et « masoure », portées sur les feuilles de recensement. « Il n’y a pas plus de diffé- rence, disait-il, entre ces langues et le polonais qu’entre les différents dialectes allemands. » Le cassube est-il un dialecte nettement polonais? (1) Peu importe, car politiquement tous les Cassubes sont Polonais, et la cause nationale n’a pas de plus chauds A l’Ouest, les Polonais dépassent un peu la frontière provinciale et pénètrent en Poméranie. (2) Lors des élections pour le Reïichstag, en 1898 et en 1903, ils n’ont pas , craint de se compter dans les circonscriptions de StolpLauenburg et de Butow-Rummelsburg; leur candidat recueillit quelques centaines de voix. L’action nationale s’est fait sentir jusque-là : des sociétés polonaises ont surgi et des bibliothèques ont été créées, à la grande colère des Allemands. (3) IL va sans dire que cette | bordure polonaise n’a pas grande importance; mais. | elle sert du moins de parapet vers la frontière de | l’Ouest. | Quant aux deux petits postes avancés que la cause polonaise avait vers la côte, les Slovinces des « Kluc- : (1) Un savant polonais, Ramolt, dans une statistique de la population cassube, en fait une langue slave particulière. M. Berka a publié un dictionnaire cassube (Varsovie, 1891). (2) Les cercles de Lauenburg et de Butew ne furent attribués à (3) Voyez Ostmark, IL, 4. Der polnische Anschlag auf Pommern. A luniversité de Greifswald, les étudiants polonais se sont
: 140 ken » (1) et les Cassubes du lac Leba, (2) on ne peut rl 30 ‘ guère en parler que pour mémoire. Séparés de leurs Ÿ {4 frères de race, réduits à quelques centaines, ilsnepourPAPA LL : . 4 = 2 4: : Si À f 118 ront maintenir leur langue. La dernière prédication en 00 langue slave a eu lieu à Glowitz, en 1886. Le Renekol, D _ le mont sacré des Cassubes poméraniens, célébré dans 10 mainte légende, ne voit déjà plus que des villages alle- : 11 mands autour de lui. Ru: La Prusse Orientale est en grande majorité alleJR mande. Pourtant elle renferme deux groupes polonais : 0 distincts : les Polonaïs catholiques de la Warmie et les 00 La Warmie (Ærmeland en allemand) est un terri15 À toire qui faisait partie de la Pologneroyaleets’avançait 1118 comme une presqu’île vers l’intérieur de la Prusse ducale. pi à Sous l’épiscopat du célèbre Hosius, la lutte contre la Pa Réforme y fut particulièrement violente; aussi la popuDC: lation est-elle restée catholique. Les Allemands y sont HA du reste en majorité, et la langue polonaise y perd du TN terrain. (° fallu des ci iculiè JE errain. (3) Il a fallu des circonstances particulièrement PA favorables, pour qu’aux élections de 1893, le candidat Hi olonaïs fût nommé au Reichstag. Depuis lors, le Centre “2 _a reconquis cette circonscription, qu’il est habitué à su (1) Voyez Tetzner : Ouvrage cité, pagés 388-440, avec bonne à D / bibliographie et carte. À À ar La traduction cassube du catéchisme de Luther a encôre été de 1:10 (2) Voyez Tetzner : Ouvrage cité, pages 441-468, avec bibliographie | ON) et carte. À 4000 (3) Dans le cercle de Rôssel, on comptait, en 1861, 8.548 Polonais Li 10 1 Dans le cercle d’Allenstein, il y avait, en 186x1, 35.391 Polonais et. ‘1 considérer comme un de ses fiefs. (1) Les Polonais n’ont 11 du reste pas abandonné la lutte. Un journal parais-
sant à Allenstein, la Gazseta Olsztynska y défend leur 1 Si la Warmie n’est pour ainsi dire qu’un fort détaché, De la Masourie (2) pourrait au contraire devenir pour les 4 Polonais un solide bastion de défense, auquel sa position donne une importance relativement considérable, # Il s’agit en effet de toute la partie méridionale de la : | Prusse Orientale, depuis la frontière de la Prusse Occidentale jusqu’à la Pologne russe. C’est un pays de lacs 1 et de forêts, dont la nature sauvage et pittoresque con- : | traste singulièrement avec la triste monotonie des provinces orientales. Les Masoures sont des Polonais pro- ë testants, qui parlent, il est vrai, un dialecte sans aucun 5 avenir. Ce dialecte est fortement teinté de germanisme Fa dans les environs de Lôtzen et d’Angerburg. Vers Sol- 3 À russe, on trouve un polonais plus pur. Du reste, la R | langue . écrite est le polonais littéraire, qui seul est à émployé pour les prédications. Il faut noter aussi A} ( ») Aux élections pour le Reïchstag, le candidat polonais obtint, 2) men obtenait plus que 3.862 contre 10.376 pour le Centre. AY (2) Sur la Masourie, voyez : 4
- Tetzner : Ouvrage cité, pages 181-211, avec carte. 13 Zweck : Masuren. Stuttgart 1900 (avec bibliographie complète). o Statistik des Deutschen Reiches. Neue Folge. Band 39. Tome I (Ber- 55 j Pour ce qui concerne les écoles primaires, voyez : ÿ Kwiatkowski : Geschichtliche Entwickelung des Volkschulwesens dE L in Ost-und- Westpreussen. Kôünigsberg, 1880. * d
’ Polonais et Prussiens da f l’influence des Polonais immigrés venus soit de la
je Pologne russe, soit de la Prusse Occidentale. H Combien y a-t-il de Masoures en Prusse Orientale ? Wu Leur nombre est difficile à évaluer, soit à cause de la différence parfois très arbitraire que font les statis- ; tiques allemandes entre Polonais et Masoures, soit à cause de l’habitude qu’ont beaucoup de Masoures de renier leur nationalité, pour peu qu’ils sachent quelques mots d’allemand. Fircks en comptait environ -103.000 ; il semble être resté bien au-dessous de la réalité. Pour Neumann, il y a en Prusse Orientale environ 330.000 Masoures et Polonais réunis. On ne sera pas loin de la vérité, croyons-nous, en comptant au moins 250.000 Masoures, qui forment, surtout au sud, une population compacte. (1) Les villes, il est vrai, sont germanisées. Lyck (Ælk en polonais) en particulier, qui possède un gymnase et une garnison, a un aspect absolument allemand. Mais dans les campagnes, la langue slave résiste encore. Les enfants oublient assez vite l’allemand appris à l’école. (2) “ Historiquement, la Masourie est terre polonaise, car elle fut colonisée, aux quinzième et seizième siècles, par des immigrés venus de Masovie. Plusieurs villages portent encore aujourd’hui des noms de localités masoviennes. Lors de l’introduction de la Réforme, le pays
(1) Les Masoures forment la majorité de la population dans les »
cercles d’Ortelsburg (82 0/0), de Johannisburg (8r 0/0), de Neidenburg (37 0/0), de Lyck (69 o/o), et de Sensburg (63 0/0). Ils repré- sentent une minorité importante dans les cercles d’Osterode
: (2) A Weissuhnen (année scolaire 1897-98), sur 199 élèves primaires, 173 ne savaient pas l’allemand; les 24 autres parlaient les
était complètement polonais. Marggrabowa fut fondée, en 1560, comme ville purement slave. Ce n’est qu’en 1584 que le sermon allemand fut introduit à Lyck à côté du polonais. Pendant tout le seizième et la première partie du dix-septième siècle, le polonais ne cessa d’avancer, repoussant l’allemand vers le Nord. (1) Mais . après la terrible invasion tartare, la colonisation slave s’arrêta. Le traité de Wehlau (1657) enleva le pays à la suzeraineté de la Pologne. Dès lors l’allemand ne cessa ; d’avancer et de refouler à son tour la langue rivale. . Au cours du dix-neuvième siècle surtout, ses progrès deviennent inquiétants. Dès 1804, les maîtres d’école sont tenus de savoir lire et écrire en allemand, et à partir de 1834, l’allemand devient, théoriquement du moins, la langue de l’enseignement. Depuis 1836 la germanisation trouva un ouvrier intelligent, énergique et brutal dans la personne du Schulrat Rättig. C’est vers 6 cette époque que le polonais disparaît des églises de Kleszowen, Goldap, Szabienen, Dombrowka et Nordenburg. Après la mort de Rättig la germanisation subit un ralentissement, mais reprit de plus belle à partir de 1866. Au commencement du dix-neuvième siècle, la proportion des communiants polonais, dans la paroisse d’Angerburg, atteignait presque 73 0/0; en 1885, elle
En 1895, d’après Zweck, les Masoures ne forment plus que les 53 0/0 de la population de la Masourie. Il y a là un grand danger pour la cause polonaise.
Si la germanisation de la Masourie est encore loin
(1) Dans les comptes d’église d’Angerburg, on voit des noms polonais se substituer peu à peu aux noms allemands des localités.
a, . Polonais et Prussiens DANT\TER 1 À d’être complète, cela tient avant tout à la nature sau1 ne vage de ce pays, dont l’accès a été longtemps peu aisé. 4 ÿ Encore aujourd’hui, les voies de communication sont 14) peu nombreuses. Pendant des siècles, ce territoire fut ! is un pays écarté, mal connu, vivant de sa vie propre, jé sans relations avec le monde extérieur; une sorte de 0 Bretagne polonaise. IL est vrai que la guerre suédoje polonaise (1654-60) et surtout l’invasion tartare de 1656 je avait fait de la contrée un vrai désert. (1) Les animaux \ sauvages pullulaient dans les forêts. En 1741, on dut Ü construire une école dans un hameau, parce que les® | ours nombreux rendaient le chemin trop dangereux | pour les enfants, forcés jusque là d’aller à l’école de Iokunowken. Le dernier ours ne fut tué qu’en 1804, dans la forêt de Wystemp, le dernier lynx en 1883, dans le cercle d’Ortelsburg. En 1855, dans le cercle de | Sensburg, ‘plusieurs chevaux furent mangés par les À loups. Les élans existent encore en Masourie; il est vrai qu’ils appartiennent aux chasses royales et qu’il est défendu de les tuer. (2) hi On peut se représenter ce qu’était la civilisation dans k un pays pareil. Les écoles surtout restèrent longtemps dans un état déplorable. Les maîtres étaient rares; au : dix-huitième siècle on prenait ce qui se présentait. À Prinowen, l’instituteur était un garçon de treize ans; à Wilkowen, un gamin de quatorze ans était censé faire . la classe, Lors d’une inspection scolaire, en 1740, il se | trouva que, des cinq maîtres de la paroisse de Gurnen,
aucun, excepté le recteur, ne savait écrire. Encore en i +
1821, le gouvernement se plaint de l’ignorance des in- ii
stituteurs. Les locaux scolaires étaient à l’avenant. 4
Pendant que le maître enseignait ses élèves, on pouvait We:
souvent voir sa femme qui, dans la même chambre, Ÿ
faisait la cuisine ou donnait le sein à son bébé. ;
Malgré les progrès réalisés, les Masoures sont restés : É
une des populations les plus arriérées de l’Allemagne, Fi
une de celles où les analphabètes sont le plus nom- +4
. breux. Le Masoure est bon enfant, doux, gai et sociable. 4 Mais par contre on lui reproche, non sans raison, son. nt
L incurie, sa paresse, son goût pour l’eau-de-vie, son à | désordre et sa saleté. (1) Tous ceux qui ont visité cette ‘4 contrée ont été frappés de l’aspect misérable et sordide #
des habitations, assemblage de bois et de terre glaise É recouvert de chaume, (2) Il n’est pas rare de voir s’en- Fe tasser à l’intérieur, dans un espace restreint, dix à ‘ 2À douze personnes, pêle-mêle avec des poules et des oies, 1
\ parfois des moutons et des chèvres. (3) É | . Les Allemands ont très bien compris que le meilleur Li J moyen de germanisation consistait à rendre le pays Fe F plus accessible, en le dotant de routes, de canaux et de 1 chemins de fer. Un nouveau canal doit mettre le sy- “4 stème des canaux masoures en communication avec le Ki: Pregel. Dès 1879, la ligne ferrée Insterburg-Goldap- ; 1 ; 10) Skovronnek a peint, dans ses Nouvelles, le milieu masoure. à È (2) Voyez la photographie d’une chalupa dans Zweck, page 931. ; (3) La Masourie est certainement la contrée la plus pauvre de la fi
Prusse orientale. En 1805, le district de Gumbinnen accusait, a.
après celui de Posen, le moins d’habitants possédant un revenu Fe
Fe Polonais et Prussiens .
F Marggrabowa-Lyck était construite; continuée par Johannesburg vers Allenstein (1885), elle met les coins
les plus reculés du territoire en contact avec le reste de la province. La ligne Rudezanny-Rothfliess (1899) est destinée à favoriser le tourisme dans cette contrée pittoresque. Enfin les lignes Goldap-Angerburg-Gerdauen (1899) et Neidenburg-Willenberg-Ortelsburg (1900) complètent le réseau. L’initiative privée, encouragée par le gouvernement, cherche à mettre les terres en valeur.
La « Société centrale d’agriculture pour la Lithuanie et la Masourie » a organisé des expositions et des confé- : rences, fondé des journaux techniques, créé une école
d’agriculture à Marggrabowa (1887) et des écoles d’hiver à Angerburg (1877) et Johannisburg (1893). *
Ce qui nuit surtout à la propagande slave, c’est la différence de religion entre Masoures et Polonais. Le catholicisme a été un élément si important de la résistance et de l’expansion polonaise, que celle-ci inspire une méfiance instinctive aux protestants. Or les Masoures sont en grande majorité luthériens. (1)
Les Polonais catholiques n’ont pas toujours su voir, - quel intérêt immense ils auraient à attirer à eux la | population masoure. Ainsi, dans les districts industriels | rhénans et westphaliens, où les ouvriers masoures sont | nombreux, les sociétés polonaises les ont sottement repoussés, les contraignant par là à former des sociétés entre eux et à se laisser facilement germaniser. (2)
1 (1) Il n’y a guère plus de 20.000 catholiques en Masourie. Le catholicisme y fait des progrès très lents par Pimmigration de Polonais russes. Dans le cercle d’Ortelsburg, les catholiques représentaient,
(2) Voir Die Polen im rheinisch-westfälischen Steinkohlenbezirke
ste Pourtant, ces dernières années, les Polonais ont fait à quelques efforts pour gagner les Masoures à leur cause, % mais sans méthode et sans continuité. Un journal antiallemand, la Gazeta ludora, qu’ils essayèrent de lancer à Lyck, dura peu. (1) Les élections au Reïchstag ont À cependant prouvé qu’un parti polonais, ou du moins 4 | masoure, pouvait se constituer. Dans la circonscription Sensburg-Ortelsburg, le candidat polonais obtint en ; 1898 jusqu’à 5.874 voix; en 1903, le candidat masoure » 0 en obtint 3.925. Le jour où la lutte sera entreprise avec la même méthode, surtout avec la même persévérance qu’en Posnanie et en Silésie, le parti polonais pourra trouver dans le sud de la Prusse Orientale des alliés | précieux, ce qui serait un coup sensible pour la germa- ; S’ils le voulaient, ils pourraient trouver un autre “ allié, pour battre en brèche le germanisme dans cette F> province, qui est la citadelle des Allemands de l’Est. î Nous voulons parler des Lithuaniens, (3) qui habitent le coin nord-est de la Prusse Orientale et rejoignent de les Masoures au sud. (4) D’après le recensement du pre- ke. mier décembre 1890, il y avait 114.915 Lithuaniens dans KE: (2) Depuis le premier juillet 1905, un journal polonais, le Goniec à Mazurski, paraît à Osterode. Voyez aussi Ostmark, IL, 6, page 42, (2) Nous ne citons que pour mémoire les quelques centaines de Raskolniks russes établis en Masourie; ils s’abstiennent de toute :” politique. Voyez Zweck : Masuren, pages 180-189, et Tetzner : (3) Sur la population lithuanienne de la Prusse, voyez Tetzner : Girenas : Die litauische Frage (Tilsit, 1888), et Ueber einige Miss- “4
- (4) A Dubeningken, on prêche plusieurs fois par an en lithua- | nien et en polonais. È
Au la province. Ils sont encore une centaine de mille, (x) formant un groupe assez compact dans les cercles de Fa Memel, Heydekrug, Tilsit et Ragnit, mais représentés ; w aussi dans ceux de Pillkallen, Labiau, Insterburg, is Stallupünen et Goldap. La grande majorité est protes14 tante, ce qui les sépare de leurs frères de la Lithuanie fi russe. Cependant les points de contact sont nombreux. 44 Depuis qu’après la terrible répression de 1863 par le 4 Pendeur Mourawief, il fut interdit d’imprimer en Russie j AN des ouvrages lithuaniens, presque tout ce qui se publie | en cette langue sort des officines de la Lithuanie alle4 mande. C’est de là que partent les journaux et les bro- Les liens qui ont uni la Lithuanie et la Pologne sont { trop solides (2) pour que les Lithuaniens allemands ne ; puissent être amenés à sympathiser avec les Polo- | nais. (3) Et. cela d’autant plus, que les Lithuaniens prussiens se sont réveillés sur le tard et réclament le droit de parler leur idiome non seulement à l’église, ; mais aussi à l’école. On ignore généralement en France | qu’il existe en Prusse une question lithuanienne. Et ; cependant, en 1898 et en juillet 1907, la circonscription Ps de Memel-Heydekrug envoya au Reïichstag un député ÿ lithuanien. (4) Si la Lithuanie russe obtenaïit son auto- (1) D’après le recensement de 1900, ils ont un peu diminué. En k (2) Malgré les tentatives du gouvernement russe d’opposer Lithuaniens et Polonais. Voyez Temps, 2 décembre 1905: Les reven- (3) 11 ne faut cependant pas oublier que les Lithuaniens allemands étaient dès 1422 sujets de l’Ordre Teutonique, et que leur histoire ne se sépare pas de celle de la Prusse. (4) Aux élections de 1903, il échoua avec 4.084 voix. Le parti lithuanien se compta aussi dans les circonscriptions de Tilsit- | Niederung (1.537 voix), et Ragnit-Pillkallen (391 voix).
| nomie, le mouvement reprendrait sans doute en Prusse ï. avec une vigueur nouvelle. En tout cas, il ne saurait être indifférent pour les Polonais d’avoir des alliés de R La province où la cause polonaise a obtenu les plus ne 2 grands succès, succès presque inespérés, qui ont atterré # les Allemands, c’est la Silésie. Aujourd’hui la Haute- ia Silésie, c’est-à-dire presque tout le district d’Oppeln, (1), 16 appartient aux Polonais, qui sont même représentés LE par d’importantes minorités dans trois cercles du di- 4 strict de Breslau. (2) Et ce n’est pas un apport négli- 4 geable que celui des Polonais silésiens. Ils sont à l’heure ë actuelle plus d’un million. Par eux, la Posnanie se M trouve reliée à la Galicie, de sorte qu’il y a une popula- LE tion polonaise ininterrompue depuis les Karpathes hi. jusqu’à la mer Baltique. Si les rêves les plus hardis des 5 Polonais se réalisaient, la Prusse Orientale, avec # Kônigsberg, se trouverait isolée, détachée du corps de la e (x) Les Polonais ont la majorité dans les cercles de Kreuzburg, FX: et Ratibor. 4 Ils forment une minorité importante dans les cercles de Falken- 74 berg, Neustadt, Beuthen-Ville et Leobschütz. Seuls, les deux 4 cercles de Grottkau et de Neisse sont presque exclusivement alle- 4 ! (2) Cercles de Gross-Wartenberg, Namslau et Brieg. Fi Il y a en outre de petites colonies polonaises dans plusieurs 1e villes de la Basse-Silésie. En 1890, il y avait à Liegnitz 5.500 Polo- ei nais. A Breslau, il y a un centre relativement important. Les 4 Polonais y ont fondé une société de chant, une société de Sokols 15 et, en 1900, une banque de prêts. Voyez Ostmark, V, 4, page 40. de k La Deutsche Zeitung (1898, numéro 83) pousse un cri d’alarme, 1 parce que les Polonais augmentent à Gôrlitz. Ce journal exprime la crainte assez chimérique qu’ils ne se servent de ce poste Re avancé pour fomenter un mouvement particulariste chez les ‘pi
Polonais et Prussiens Prusse et en grand danger de tomber complètement sous l’influence slave. Ce réveil de la Haute-Silésie, véritable résurrection nationale, est la preuve incontestable de la vitalité de la nationalité polonaise; il témoigne aussi de l’effort persévérant, du travail intelligent accompli par le bloc A slave. Car historiquement, la Silésie n’a pas fait partie du royaume de Pologne, à moins de remonter aux ; : temps lointains des premiers Piasts. Lorsque les derniers # ducs de Brieg et de Liegnitz se furent éteints, la Silésie accepta sans protestation la suzeraineté autrichienne, comme plus tard la domination prussienne. Qui parlait alors de Polonais silésiens ? Les Prussiens ignoraient ces paysans et ces ouvriers de langue étrangère, ou du moins ils étaient persuadés que, dans cette province si tranquille, il n’y avait nulle crainte à avoir, ni pour le présent ni pour l’avenir. L’année 1848 passa, (1) la révolution de 1863 ébranla les frontières, mais en Silésie rien ne remua. Chose singulière, c’est Bismarck qui a donné le branle au mouvement national de la HauteSilésie. | L’influence du Kulturkampf sur le polonisme n’a pas été assez mise en lumière. Avant le Kulturkampf, il n’y avait pas de question polonaise en Silésie. Lorsque le clergé catholique se leva pour la lutte mémorable que l’on connaît, il chercha des alliés et s’appuya sur le peuple; et comme ïil avait besoin des Polonais, le Centre lia partie avec eux. C’est alors que fut fondé () Au Landtag uni de 1847, Wodiczka, député de la HauteSilésie à la curie des Etats, demandait simplement que les Polonaïs silésiens fussent traités comme leurs frères allemands, Voyez Matter : La Prusse et la Révolution de 1848, page 73. 32 ,
le Katolik, le premier journal polonais en Silésie. à. Bismarck, cherchant à terrasser son terrible adver- N
saire par tous les moyens possibles, ne résista pas à la tentation de frapper les catholiques de l’Est cé
dans leur langue, : c’est-à-dire dans ce qu’une nationalité a de plus précieux. Il ne fit que déchaïner |
la lutte nationale en même temps que la lutte reli-
Ce qui suivit est dû au travail lent et patient du parti polonais, dont le centre est à Posen. Pourtant une difi- | culté particulière se présentait en Silésie. Les habitants n’y parlent pas le polonais littéraire, mais un dialecte, à que les Allemands appellent le Wasserpolnisch (mot à mot : le « polonais aquatique »). Mais à l’heure actuelle, # le polonais pur a fait d’immenses progrès, si bien que ÿ le dialecte silésien n’est plus une entrave à l’action :
La société Marcinkowski envoya systématiquement des boursiers dans les villes de Silésie. La presse fut | organisée. A côté du Xatolik, ouvrier de la première 4 heure, qui paraît à Beuthen, vinrent se ranger la Gaseta *:
(1) Bismarck l’avoue lui-même, tout en rejetant la faute sur le ; Centre. Voyez son discours à la Chambre des Seigneurs, le ; 24 avril 1874 (Hahn : Geschichte des Kulturkampfes in Preussen. In r
Les Polonais protestants des cercles de Kreuzburg, Rosenberg 1
et Rybnik montrent moins d’ardeur pour la cause nationale que
les Catholiques.
(2) Les Allemands s’y sont pris trop tard pour opposer le dialecte 2 silésien à la langue littéraire. Ils ont introduit eux-mêmes le polonais classique dans les séminaires. 1
Les différences dialectales sont, dans les luttes nationales, d’une importance beaucoup plus grande qu’on ne le croit généralement. | Qu’on songe à ce qui est arrivé aux Slovaques. (Voyez Denis :
La Bohême depuis la Montagne-Blanche. Volume II, pages 221-224.) ;
he. Opolska d’Oppeln, le Nowiny Raciborskie (à Ratibor) et 1 he d’autres encore. (1) #} ji Des gens dévoués se mirent à donner des leçons gra- À | tuites de polonais. (2) Une société se forma dans le but | 4 de répandre des livres de lecture à l’usage des l “14 enfants. (3) Les Polonais de Breslau créèrent une société 4 1, de secours pour subvenir aux études des enfants de la Gi À Haute-Silésie. Des sociétés analogues existent à Ratibor l et à Beuthen. l 4 Puis l’on vit fonctionner ces associations de morcelle- # ment, qui ont permis à des milliers de paysans polonais ï d’acheter des terrains et de s’y établir. (4) Des sociétés À 1 industrielles, de chant, de musique, de secours mutuel, À enfin des Sokols sont pour ainsi dire sorties du sol. En ! l un mot, toute la savante organisation, qui donna de si | À grands résultats en Posnanie et en Prusse Occidentale,
‘2 fut transportée en Silésie et adaptée‘aux besoins
À Toute cette peine ne fut pas perdue. L’idée nationale,
j: celle de la Grande Pologne, comme disent les Alle-.
#1 mands, fructifia si bien, qu’aujourd’hui la Haute-Silésie
: d est presque entièrement gagnée à la cause polonaise; et
ù les Silésiens ne se gênent pas d’en donner des preuves
‘4 retentissantes. En 1900, on vit environ 1.500 Polonais de
: ï ‘ (1) A Beuthen paraît encore les Dziennik Slonski, à Kattowitz le
ï Gornoslonzak. La Gazeta Robotnicza, organe du parti socialiste
\ polonais, jadis à Berlin, paraît à Kattowitz depuis le premier
(3) Voyez le Katolik du 28 février 1901. 1 ÿ
t (4) A Gleiwitz existe une Spolka Ziemska. Voyez Stumpf : Polen-
À (5) Voyez le plan d’action sous le titre : « Qu’est-ce que le peuple 3108 À de Silésie doit faire », de la Gazeta Opolska du 5 août 1898.
| Silésie se rendre à Cracovie pour le jubilé de l’Univer- di. sité de cette ville. (1) Le 10 mars 1901, une réunion ‘7 populaire à Oppeln adopte un ordre du jour de protes- #44 tation, parce qu’un député a appelé les Polonais des 4 Prussiens de langue polonaise. « Non, ajoute la Gazeta 4 Opolska, qui rend compte de la réunion, non, nous 4 sommes Polonais des pieds à la tête. » (2) Et le Xatolik, : vd mettant les points sur les i, déclare : « Tout Haut- ‘ta Silésien parlant polonais est de nationalité polonaise ; pe ce n’est que provisoirement qu’il est citoyen de l’État 4 prussien. » (3) Aussi, dès 1896, le ministre Bosse 4 jette un cri d’alarme et parle du péril national en SE C’est en même temps un élément nouveau que la 0 Pologne a gagné par cette annexion morale de la Haute- 3 En effet, la population, en grande partie industrielle, 4 a un caractère beaucoup plus démocratique que celle 40 des autres provinces. La noblesse n’y existe pas. Et $ déjà les ouvriers de Kattowitz et de Zahrze se tournent 0 vers le socialisme, mais sans abandonner pour cela ne: é leurs revendications nationales. La Haute-Silésie contri- À ke
- buera certainement pour une large part au rajeunisse- Sh ment et à l’élargissement du programme politique polo- de nais. Nous aurons à montrer plus loin comment le 114 mouvement démocratique, qui pousse de plus en plus # Fe les Polonais à secouer la tutelle du Centre alle- Fe: (1) Voyez Dziennik Berlinski du 13 juin 1900. “2 (2) Voyez Wagner et Vossberg : Polenstinmen (Berlin, 1902), 2 (4) Chambre des députés prussienne, séance du 15 mars 1806, \ 5
| Polonais et Prussiens ; mand, s’est manifesté avec le plus d’éclat justement en : Jusqu’ici les Tchèques de la Silésie n’ont guère fait ; parler d’eux. Il semble qu’une alliance entre eux et les | Peut-être les Allemands ont-ils été moins impressionnés par les progrès stupéfiants du parti polonais en Silésie que par la constitution d’une forte agglomération slave en plein Ouest allemand, dans les districts industriels de la Prusse Rhénane et de la Westphalie. (3) Les élections pour le Reïichstag, én 1903, préparèrent une surprise désagréable au gouvernement prussien; Ë elles montrèrent que les ouvriers slaves pouvaient mettre en ligne des forces sérieuses. Aucun député polonais ne fut élu, mais dans presque toutes les circonscriptions du bassin houiller, les Polonais manifestèrent en 3 donnant leurs voix à des candidats de leur nationalité. Ceux-ci obtinrent en tout plus de dix-sept mille voix. Les causes qui poussent les populations de l’Est à (1) Ajoutons que les cercles de Pless, Rybnik et Ratibor ont fourni leur contingent à l’agglomération polonaise des bassins houillers de la Province Rhénane et de la Westphalie. | (2) Les Tchèques sont peu nombreux. Toutefois, au point de \ vue électoral, ils pourraient avoir une certaine importance. On comptait, en 1890, dans le cercle de Ratibor, 47.052 Tchèques; dans celui de Leobschütz 9.177; dans celui d’Oppeln 1.971. (3) L’ouvrage essentiel à consulter sur cette question est le suivant : Die Polen im rheinisch-westfälischen Steinkohlen-Bezirke,—herausgegeben vom Gau Ruhr-und-Lippe des Alldeutschen Verbandes. Munich, 1901. — On y trouvera des cartes indiquant la densité de la population polonaise et de précieuses tables statistiques. À consulter naturellement aussi les journaux de la région et la collection du Wiarus Polski.
chercher du travail si loin de leur patrie sont fort A simples et se rattachent au grand mouvement écono- : R mique connu sous le nom allemand de Sachsengän- æ gerei. Les ouvriers de l’Est sont attirés avant tout HE. par des salaires plus hauts que ceux qu’ils peuvent Û gagner chez eux. L’essor extraordinaire de l’industrie 4 dans le bassin rhénan exigeait du reste une immigration Ve de travailléurs, car les forces ouvrières de la région, a réquisitionnées depuis longtemps, ne suffisaient plus.La h. population polonaise répondit vite à cet appel, qui était | pour elle une véritable aubaiïne. re Lors du recensement de 1861, il n’y avait pas encore A de Polonais dans les districts industriels. Trente ans 1 après, il y en avait plus de 30.000. (1) Le recensement Ki de décembre 1895 n’indique malheureusement pas la nationalité. Mais nous avons d’excellentes statistiques î partielles, établies soit par la direction des mines, soit h4 par l’Alldeutscher Verband. (2) Elles peuvent nous fl
(1) Le recensement du premier décembre 1890 donne les chiffres L District de Munster : 5.490 Polonais. at:
District de Dusseldorf : 4.650 Polonais. : M4 A noter que ne sont comptés que les Polonais ne sachant pas Fu (2) Voyez pour 1893 : Die Belegschaft der Bergwerke und Salinen f Pour 1897 : Nachweisung der Ausländer, der polnisch sprechenden 1 der Belegschaft des Oberbergamisbezirkes Dortmund nach der PA: Pour 1898 : Zusammenstellung der auf den Vereinszechen am ersten te Pour 1899 : Aufstellung der auf den Bergwerken des Oberamts- t bezirkes Dortmund am 31 Dezember 1899 beschäftigten Preussen Le
AU Polonais et Prussiens k FA donner d’utiles indications sur la rapidité avec laquelle à (1 ÿ s’accroît l’élément polonais.
- { En 1893, dans le district d’inspection minière de 6 Dortmund, il y avait 17.919 mineurs polonais; en 1897, tt il y en avait 34.361, soit en quatre ans une augmentation et de 91,7 0/0. Sur le total des ouvriers des mines, 18,62 0/0 EN étaient polonais. D’après les calculs de l’Alldeutscher | {] Verband, on arrive, en décembre 1899, au chiffre 10 : formidable d’environ 200.000 Polonais des deux \l sexes, établis dans les régions industrielles du bassin À Les Polonais tendent non seulement à s’agglomérer no dans les mêmes centres, (1) mais à se réuñir dans les l mêmes mines, (2) ce qui rend leur germanisation plus | Les Allemands reprochent âprement aux ouvriers (7 - polonais d’abaisser le niveau social de toute la région. (3) à Il est vrai que ces travailleurs slaves n’ont pas trop bon ) air, lorsqu’ils arrivent en tronpes misérables, les vêtel ments déchirés, avec leur pauvre avoir dans des sacs : ni de grosse toile. à ï \ Les localités industrielles, où ces ouvriers sont Ni (1) Le premier janvier 1900, on comptait dans Iles cercles ni de Recklinghausen. 10.060 ouvriers polonais, soit : 48.29 o/o ui (2) Dix-neuf mines ont plus de 50 ojo d’ouvriers polonais. Dans la mine Ewald (cercle de Recklinghausen), les Polonais représentent | le 85 o/o du total des ouvriers. (3) D’après une statistique de 1895, il y avait déjà 3.851 ouvriers ñ ne sachant ni lire ni écrire. 1 À
entaséés, font un effet déplorable de laideur et de 4 saleté, avec leurs maisons en briques, noïircies par la 100
__ fumée des usines. Dans des rues sordides, où traînent 10 des odeurs fétides, grouille un monde d’enfants en ‘2 loques. Les logements sont trop peu nombreux, trop à: cher aussi. On s’entasse dans des chambres mal s #4 entretenues, et la morale n’a rien à y gagner. Les rixes “TES sont fréquentes. ï 12 Tout cela est vrai. Que ce prolétariat étranger, par- k 8
qué dans un espace relativement restreint, n’ait pas ( une bonne influence sur la culture générale et la mora- Ê: lité de cette région, nul n’en doute. Maïs n’est-il pas 4 souverainement injuste d’attribuer aux Polonais ce qui ‘#1
est la faute de l’organisation sociale ? Ce n’est pas, en 14 tout cas, aux actionnaires allemands des riches sociétés ne. k industrielles à se plaindre d’une population ouvrière #4
. dont ils ne peuvent se passer. ht: Il est incontestable que les villes de la région ont ‘2 pris un cachet polonais. À Gelsenkirchen, à Reckling- F 54 hausen, à Bochum, même à Essen, il y a des rues 100 entières où l’on n’entend pas parler allemand. Les À à magasins portent très souvent l’inscription : « Ici on 0 parle polonais. » (1) Les journaux locaux sont remplis 4 d’annonces en polonais, de même que les commer- 4 À çants allemands ne dédaignent pas d’insérer des Ee: réclames dans le Wiarus Polski. Les employés parlant : 24
le polonais sont recherchés par les maisons de com- ÿ Me merce. Dans les écoles primaires, les élèves ne sachant É:
() Voyez des exemples _d’enseignes et inscriptions polonaises ‘4
dans Die Polen im rheinisch-westfälischen Steinkohlen-Bezirke, er.
LA Polonais et Prussiens ; 1
5 pas l’allemand sont nombreux, (1) et cette situation
“14 crée évidemment des difficultés spéciales.
: Tout cela agace formidablement les autorités alle-
À mandes, et pourtant tout cela est absolument naturel.
| N’oublions pas que dans les cercles de GelsenkirchenCampagne et de Recklinghausen, il y a un Polonais sur
Ces Polonais ont jusqu’ici résisté énergiquement à la | germanisation. Ne fréquentant guère qu’entre eux, | | constitués en sociétés nationales, ils tiennent surtout à
conserver leur langue. Leur journal, le Wiarus Polski à ne cesse de les encourager dans leur résistance. Avec une vue très juste des choses, il s’adresse surtout 1 aux mères, dont dépend l’éducation des enfants. Ce sont des appels sans cesse répétés, en prose et en vers : Tant que top cœur, à Polonaise, ; Sera la citadelle de la patrie et des voix divines, Personne ne pourra conquérir la Pologne. (2) Le même journal fait lancer ce défi à Bismarck par les mères polonaises : 4 Vois-tu, Bismarck, bien que tu fasses trembler la terre, tu } ne peux me vaincre, moi, mère polonaise. Car j’apprends à mon enfant à parler, lire, écrire et chanter en polonais. : C’est ainsi que Dieu l’a ordonné, et c’est ainsi que je le veux | et que cela sera. (3) 4 |
(1) En 1896, on comptait dans les écoles primaires de Westphalie
’ 1.568 enfants ne sachant que le polonais; 4.490 parlaient lPallemand et le polonais. D |
(2) Supplément du Wiarus Polski, 8 juillet 1899. |
Comme on le voit par ces deux citations, l’idée reli- pe gieuse exerce encore son influence profonde sur cette rs grande colonie ouvrière. Le socialisme ne l’a pas encore . attirée dans son camp. Ce n’est pas par là que se fera 1 la germanisation. Elle se fera sans doute peu à peu par 5 le milieu ambiant. | Jadis la plupart des Polonais, après avoir gagné un bi petit pécule, revenaient chez eux. Il y avait un va-etvient continuel entre les provinces orientales et les | centres industriels de l’Ouest. Dans ces conditions, l’in- # fluence de la nationalité persistait. Sur cette population flottante l’allemand n’avait aucune prise. Dans ces dernières années, le chiffre des Polonais qui s’établissent à Ë demeure dans l’Ouest est plus grand, et ce rameau » (8 détaché du tronc a beaucoup de chances de périr. Mais a les choses n’en sont pas encore là; il faudra en tout cas ‘74 plusieurs générations, trois au moins, disent les Alle- Rec mands les plus optimistes. 15
Tant que de la sève nouvelle viendra, chaque année, je vivifier le rejeton slave, la germanisation n’avancera ÿ que bien lentement. Néanmoins les chefs polonais ne 4 sont pas sans avoir pressenti le danger. Aussi prêche- k t-on sans cesse aux ouvriers de ne pas épouser d’Alle- LA mandes. C’est qu’en effet, autant les Allemands e craignent les mariages entre Germains et Polonaises dans l’Est, autant les Polonais ont à redouter, dans un à milieu étranger, les unions mixtes.
En attendant, le bloc polonais de l’Ouest reste compact. Mais il ne faut pas s’en exagérer l’importance À politique. Cette colonie slave peut, aux élections, influer sur les rapports avec le Centre et forcer ce parti à à des concessions; c’est tout.
4 Polonais et Prussiens Net 4 (4 Plus grande est son influence économique, dont nous 18 aurons à parler plus loin. à à 1 Il en est de même des colonies polonaises qui sont ‘4e établies dans d’autres régions de l’Allemagne et qui Ms. L’agglomération n’est véritablement importante qu’à à Berlin et dans sa banlieue. En 1890, il y avait environ l 12.200 Polonais dans le district de Berlin et 9.300 dans ae celui de Potsdam. (2) Ils ont organisé de nombreuses | d sociétés, très actives et prospères. Un bureau d’infor4 . » … 1 mations, fondé en 1904, vient en aide à ceux qui JA désirent s’établir dans la capitale ou dans la banlieue. : à C’est à Berlin que paraît un des organes importants de \ d la résistance slave, les Dziennik Berlinski. ks D’après ce court résumé, on peut se rendre compte \ que la position des Polonais est assez solide. Concentrés ts dans l’Est, ils se massent en un bloc cohérent d’environ 4 Silésie et en Prusse Occidentale, ils forment le trait qu. d’union entre leurs frères de Galicie et les populations
- Poméranie, ils ont des postes avancés. L’importante A colonie du bassin rhéno-westphalien ainsi que les îlots | ji (1) A Dresde par exemple, la Société des industriels polonais À ‘ entretient une petite école, où l’on enseigne gratuitement le polo- |)
F) Les Polonais de Brême envoient de l’argent à l’œuvre des biblio4 thèques populaires (voyez Wiarus Polski, 22 décembre 1900).
(2) Voyez Das polnische Berlin dans Ostmark, VI, 8; et Polnische \
j Voyez aussi le Wielkopolanin des 4 et 5 septembre 1901.
HAN Conférez dans l’Européen du 22 octobre 1904, l’article de M. L. |
Polier. Berlin contre l’État. É
établis dans quelques villes allemandes augmentent | leur puissance économique. ‘4 Enfin, des alliés éventuels les attendent en Masourie 04 et dans la Lithuanie prussienne. Réunis dans une \1 | volonté de résistance commune, ils constituent une ‘ Et ce n’est vraiment pas une vaine déclamation par- 4 Ê lementaire que ce mot du comte de Bülow : « A mes 104 yeux, la question des marches de l’Est est non seu- ee lement une des plus importantes de notre politique D intérieure; c’est celle du développement de laquelle Ni dépend l’avenir immédiat de notre patrie. » (1) ‘
(1) Discours prononcé, le 13 janvier 1902, à la Chambre des
4 Les Polonais augmentent-ils au détriment des Alle- ù LM mands? Telle est la question qu’il est nécessaire dese 1 poser. S’il y a pour la Prusse un danger polonais, il à doit pouvoir se traduire en chiffres. Les statistiques
‘ seules sont capables de nous donner à peu près le ÿ 1 bilan des gains et des pertes dans les deux camps d y Il est indéniable que, dans le courant des cinquante ’ i \ dernières années, l’élément polonais de la province de \ Posen a augmenté sensiblement, et que cette augmentajé tion s’est faite au détriment de l’élément germanique. Malheureusement, les statistiques antérieures au recensement de 1890 ne peuvent être utilisées qu’avec :)4 une extrême prudence. (2)
} (1) A consulter, outre les ouvrages déjà cités, le livre important f
! de Leo Wegener : Der wirtschaftlliche Kampf mit den Polen um die À
fl Voyez aussi les chiffres indiqués par Dix : Die Vôlkerwanderung fl
} (2) Ainsi une statistique linguistique des enfants des écoles pri-
f maires indique pour la ville de Wreschen, en 1886, 55,9 0/o d’élèves 3
wi dont la langue maternelle serait l’allemand. Cinq ans après, il n’y
112 en a plus que 24,7 0/0. Cela paraît impossible. à 1
ÿ Pour établir les proportions ethniques des deux “ groupes nationaux avant 1890, on est obligé d’avoir LÉ recours à différents indices, dont le plus important + # est la religion des habitants. D’une manière gé- H nérale, l’augmentation de la population catholique : équivaut à une augmentation de la population polonaise. , $ Or, nous constatons que, de 1849 à 1900, les Catholiques ont augmenté de 51 0/0, les Protestants seulement { de 39,7 0/0. Quant aux Juifs, qui constituent un élément à important de germanisation, ils ont diminué de 46 0/0 dans le même laps de temps. Dans le district de Posen, plus slave que celui de Bromberg, les Polonais ont s 4 augmenté de 22,8 o/o pendant la période qui va de 1871 à 1895, alors que les Allemands (Protestants et ; Juifs) non seulement n’ont pas augmenté, mais ont Fa diminué de 0,87 0/0. Ce fait est d’autant plus remar- i quable que, de 1825 à 1840, les Protestants enregis- É traient une augmentation bien plus grande que les 8 Pourtant, à part la province de Posen, il semble bien ‘à que les Allemands aient exagéré le danger polonais, 1 parfois intentionnellement, pour obtenir des mesures ; à de répression; souvent aussi à cause de l’inexactitude ee: des statistiques. (1) La La comparaison des statistiques de 1861 et de 1890, ; (1) Il est certain que la statistique de 1861 donne des chiffres j 1g trop bas pour les Polonais, vu qu’elle compte comme Allemands “ les nombreux domestiques polonais en service dans les familles # allemandes. La statistique de 1890 étant plus exacte, il se trouve 6! que la comparaison des deux recensements exagère l’augmenta- 1 tion des Polonais. Hi,
‘F1 Polonais et, Prussiens 0000000 AS sur laquelle il y a des réserves à faire, donne les résulk43 tats suivants : À. + ce Augmentation Augmentation © 0% des des 1 | ñ Les résultats, certainement plus exacts, du rapproche- j EMA + ment entre le recensement de 1890 et celui de 1900, . il prouveraient que le polonisme est en perte depuis dix : ÿ ans, ainsi que l’indiquent les chiffres suivants : ; 61 Dans la province de Posen seule les Polonais auraient fi la donc gagné du terrain. , ni Dans le royaume de Prusse, l’élément polonais, si 4 A) _ nous en croyons les chiffres actuels, a baissé comme #4 Et cependant, lorsque le comte de Bülow comparait ù assez grossièrement la prolificité polonaise avec celle M il: des lapins, il n’avait pas tout à fait tort, en ce sensque M mi les familles polonaises comptent plus d’enfants que les. | 46 4
ménages allemands. (1) La statistique comparative, que ‘+8 f nous empruntons aux Annales de Géographie, (2) le # 6 Naissances (y compris les mortstnés) pour 1.000 habitants ne Mais si les provinces polonaises enregistrent le plus ;. ; de naissances, la mortalité infantile, malgré des progrès .”# sérieux, y est aussi plus grande. (3) 0 : En somme, les gains polonais en Posnanie ne contre- RE ; balancent pas les pertes dans les autres provinces. Ce T4 n’est donc pas par l’accroissement du nombre que ne les Polonais paraissent si redoutables au gouvernement * ÿ’ 4 Leurs conquêtes sont avant tout morales. Elles 1 consistent non dans la multiplication des habitants de 3 langue slave, mais dans l’augmentation des Polonais : £10 imbus de l’idée nationale, décidés à défendre leur langue MER | et leur caractère ethnique. C’est cette victoire qui ge (1) Voyez les chiffres comparatifs des naissances pour 1895 dans 5 o. (2) Annales de Géographie, du 15 mars 1905; page 119. Cette “ 33 revue emprunte ses chiffres au premier fascicule du Viertel- 1 jahrsheft zur Statistik des Deutschen Reiches, 1904; pages 54-168. TER (8) De plus, l’émigration est assez forte dans les provinces de” Occidentale forment 1/6 du nombre total des émigrants alle- 3 Fa
\ Polonais et Prussiens
a arrêté la marche offensive du germanisme. Il n’y a
guère plus de Silésiens parlant le polonais que jadis;
t mais là où, il y a quelques années, il n’y avait que des | Prussiens de langue étrangère, il y a maintenant des | Polonais soumis contre leur volonté à l’empire d’Allemagne.
On peut même s’étonner que la germanisation n’ait pas fait des progrès rapides, si l’on songe aux moyens
| dont dispose le gouvernement : lois de circonstance, sévérité draconienne des tribunaux, armée de fonctionnaires chauvins, colonisation allemande à outrance,
C’est que les Polonais ont encore pour eux un allié
singulièrement puissant. Les conditions économiques des provinces de l’Est, comme nous allons essayer de
À le montrer très brièvement, sont favorables à leur
- Ce qui suit se rapporte avant tout à la Posnanie, où la position des Polonais s’est consolidée. En réalité, | quelque bizarre que cela paraisse, c’est surtout la pauvreté de la province qui a été la principale alliée des Polonais. La province de Posen est en effet une des plus pauvres parmi les pays prussiens. C’est une contrée agricole, dont le sous-sol ne renferme aucune richesse minière. L’industrie n’a pu s’y déve-
| lopper, car son débouché normal, la Russie, se trouve
fermé par des tarifs protectionnistes. (2) La terre est (:) A consulter surtout le beau travail déjà cité de Leo Wegener: (2) L’industrie peu importante de la contrée dépend presque entièrement des produits agricoles (alcool, sucre, bière) et ne
plutôt maigre et peu propre à la grande culture. Pour l’année 1897 à 1898, l’impôt sur les revenus rapportait, dans la province, 2.980.000 marks, c’est-à-dire 2,21 0/0 seulement du rendement total pour la Prusse. Alors que : cet impôt rapporte en moyenne 4,24 marks par tête d’habitant pour le royaume en général, il n’est en Posnanie que de 1,63 mark. (1) La contrée n’attire donc guère l’immigrant allemand. Le paysan polonais, qui a moins de culture que son ; concurrent germain, a aussi moins de besoins et se tire plus facilement d’affaire sur un sol ingrat. Les statistiques prouvent en effet que l’élément polonais est surtout prépondérant dans les parties les plus pauvres et les moins fertiles de la province. Les Allemands sont tentés d’émigrer d’une contrée où il leur est difficile de faire des affaires vraiment rémunératrices. De plus, là où ils se trouvent en minorité, entourés de Slaves plus ou moins hostiles, ils se sentent . en quelque sorte exilés, s’ils ne veulent pas se poloniser, comme cela arrive assez fréquemment à ceux qui sont catholiques ou qui épousent des Polonaises. Ils ont donc une forte tendance à vendre leurs terres et à chercher dans les parties germaniques de l’Allemagne une posi- | tion plus agréable. Ce sont ces ventes nombreuses qui font passer la petite propriété en mains polonaises. (2) ont passé des Allemands aux Polonais, alors que seule- d ( ») Il en est à peu près de même pour la Prusse Occidentale (1,76 mark) et la Prusse Orientale (1,59 mark). (2) Nous traitons plus loin, avec plus de détails, la question de | Vacquisition du sol.
Da ment 483 propriétés (environ 2.972 hectares) étaient ven. nv 2 dues par des Polonais à des Allemands. 5 VC. EE 34 Les propriétés allemandes sont très souvent morcelées | ox par la vente, et ce sont surtout les Polonais qui en prosig fitent, parce que, n’ayant que des besoins restreints, ils 1 4) peuvent vivre plusieurs, là où un seul Allemand trou- 4 _ veraïit à gagner sa vie. D”ordinaire le paysan slave ne 4 _. désire qu’un petit champ de pommes de terre, que sa __! femme ou ses vieux parents peuvent cultiver, pendant A0 que lui-même va chercher ses ressources principales = … :11 dans l’Ouest allemand. 4 Nous verrons comment les Polonais ont su se servir 4 L F de ces conditions économiques spéciales. +R
Un rapide coup d’œil jeté sur le passé aidera à mieux e comprendre le développement de la lutte entre les deux 5 races, jusqu’à l’hostilité déclarée de ces dernières ‘4 Ce serait une grave erreur de croire que l’influence 4 allemande dans les provinces orientales ne date que h jt des annexions de Frédéric II. Dès le moyen âge, les rois de Pologne, comme ceux de Bohême, appelèrent 121 des Allemands, qui faisaient d’excellents colons et de paisibles sujets. Pour les attirer, on leur conférait des à 1 privilèges. Les villes ainsi peuplées jouissaient de fran- ‘2 chises copiées sur celles de Magdebourg (jus Teutoni- 11 cum seu Magdeburgense). Au treizième siècle déjà, l’influence allemande n’était pas négligeable, même en 408 Posnanie. (1) Au cours du quinzième siècle, cette in les éléments étrangers sont absorbés par la nation. 1 Dans les actes municipaux, l’allemand disparaît; les 4 noms de famille sont traduits en polonais. 14 ; (1) La liste des magistrats de la ville de Posen (de 1253-1504) “a contient beaucoup de noms allemands. Voyez Warschauer : {20 Stadtbuch von Posen. ne
51 1
Polonais et Prussiens 1 La Prusse Occidentale était plus exposée que la Pos- 1 nanie à l’influence germaine; aussi cette région fron- | tière fut-elle disputée avec acharnement. Le pays de Kulm (Chelmno), habité primitivement par des Borusses, proches parents des Lithuaniens, fut soumis et colonisé par l’Ordre Teutonique, mais fut peu à peu polonisé, à ? Î mesure que la Pologne grandissait en puissance. (1) La bataille de Tannenberg (1410), puis la paix de Thorn (1466) firent passer la Prusse Occidentale sous l’hégé- | monie des rois de Pologne. Au dix-septième siècle, les starostes comme les évêques ont de nouveau recours à l’élément allemand pour repeupler le pays, dévasté par la guerre avec la Suède. Et tel était le besoin de colons, que même les Jésuites de Graudenz, possesseurs de Kamin, firent appel à des paysans protestants. Ces colons étaient désignés sous le nom général de Hollandais (Holländer), probabiement par une fausse assimilation avec d’anciens immigrés venus des Pays-Bas. (2) Ces nouveaux habitants, tous protestants, étaient assez cultivés, car partout où ils s’établissaient ils fondaient des écoles. On leur donnait des terrains fertiles par des baux emphytéotiques ; ils fondaient des villages et jouissaient d’une certaine autonomie. (3) Plusieurs d’entre eux ; restèrent protestants ; d’autres finirent par se convertir () Voyez Docteur Hans Plehn : Geschichte des Kreises Strasburg in Westpreussen. Leipzig, 1900 (en particulier le chapitre V). Pour la thèse polonaise, consulter les ouvrages de Kectrzynski. , (2) Le mot Holländer s’étant peu à peu transformé en celui de Hauländer, on a tenté de l’expliquer par Hauland; terre à défri- | | cher. Cette étymologie est aujourd’hui abandonnée. ù on di Guradze : Der Bauer in Posen. Halle, 1898 (thèse de docG) Voyez Plehn : Ouvrage cité, pages 216 et suivantes. y
au catholicisme. Mais ces colonies n’étaient que des Ha îlots au milieu de la population slave. Même dans le Re pays de Kulm, la noblesse allemande s’était rapidement polonisée. Vers 1600, les noms allemands ont presque 48 entièrement disparu, transformés soit par traduction, “ soit par une prise de titres polonais. Les villes résistèrent mieux; certaines restèrent presque absolument allemandes, Dantzig et Thorn en particulier. A Stras- 4 burg, les deux langues vivaient côte à côte, mais le
Toutefois, et ceci est caractéristique, il n’y avait encore aucune opposition nationale. (1) Seule, la difté- rence de religion créait une sorte d’antagonisme entre | les deux races. 4
Après le premier partage de la Pologne, Frédéric II sk entreprit la colonisation en grand. (2) Il concentra son |, À effort sur le district de la Netze, par lequel le Brandebourg et la Posnanie se reliaient à la vieille Prusse, 1
: mais sans négliger pour cela la Prusse Occidentale. Les F
colons, venus en grande partie de l’Allemagne du Sud,
particulièrement de la Souabe, étaient attirés par des k
privilèges importants. Ils étaient libérés du service k.
(2) Sur l’importante question de la colonisation frédéricienne, à
; voyez Schmoller : Die preussische Kolonisation des 17 und 18 Jahr- |
Id. Der Netzedistrikt zur Zeit der ersten Teilung Polens (dans 1
Voyez aussi Rappolt : Von den Colonien, wodurch Preussen ist <
”., MAT ‘Polonais et Prussiens |. ; militaire et, pour les premières années du moins, | 1 & exemptés d’impôts. Aussi ce fut une véritable invasion. 4 D’après Schmoller, on peut évaluer, en chiffres ronds, | é. le nombre des immigrants à environ 300.000, et celui 3 4 4. des villages créés à environ 900. Ce fut certainement 1 Ë; un coup terrible pour la cause polonaise. Il n’est que 1 je _ juste, du reste, de constater que la sollicitude du roi 1 Ê pour ses nouvelles provinces profita largement à tous î les habitants de ces contrées. D’immenses travaux | 4 furent entrepris: C’est alors que fut creusé le ca- | À nal qui relie la Brahe et la Vistule avec la Netze et
ï la Wartha. La prospérité de Bromberg date de cette : Le deuxième et le troisième partage de la Pologne
3 (1793 et 1795) ne furent pas seulement des crimes (ce | ° qu’avait déjà été le premier), mais encore des erreurs , 4 politiques. Les nouveaux territoires, la Prusse méridio- | Lo nale et la Nouvelle Silésie, étaient immenses. Le mor-
! ceau était beaucoup trop gros pour être digéré, et n l’assimilation des Polonais devenait une tâche impos- | 4 * _sible. La paix de Tilsit et la création du grand-duché de | 4 Varsovie arrétèrent du reste les progrès de la germani- |
W L’attitude de la population fut en même temps une ta leçon pour le gouvernement prussien. En effet, après 1 ne 1815, Frédéric-Guillaume III chercha à se concilier les
È : Polonais. La Posnanie fut constituée en grand-duché et | _ obtint une constitution provinciale. Au landtag provin- | cial, les Polonais avaient la majorité. Le roi leur fit des .
be avances caractéristiques. Ainsi, le grand-duché reçut
“4 comme blason l’aigle blanc et les couleurs polonaises, ; 5 rouge et blanc. Le choix du prince Radziwill, époux de
la princesse Louise de Prusse, comme gouverneur de F4 Posen était un pas de plus vers la conciliation. Le res- # 14
- crit royal de 1817, sur la langue, était animé du même La Prusse Occidentale fut moins heureuse. Les pro- 4 __ priétaires polonais du cercle de Kulm et de la Michelau É pétitionnèrent pour que leur territoire fût réuni à la 1 Posnanie, mais les Allemands exprimèrent un vœu Hs, opposé et obtinrent gain de cause. (:) C’était le pre- “ mier signe d’un antagonisme qui ne pouvait que } : En réalité, le gouvernement prussien n’avait pas de à . | politique bien arrêtée sur la question polonaise. Il “4 souhaitait la germanisation, mais hésitait à recourir + aux mesures brutales, de crainte de se rendre ses sujets : slaves hostiles à jamais. De là, jusqu’après la chute de É Caprivi, c’est-à-dire pendant presque tout le dix- 4 neuvième siècle, ces changements d’orientation, ces # | brusques coups de barre tantôt vers la conciliation, 4 À tantôt vers la répression. Mais jamais le gouvernement : | ne cessa de se méfier des habitants de la Posnanie ni 4 de prendre des mesures pour empêcher les troubles de 4 la Pologne russe de se propager en Prusse. Lors de la # | révolution de 1830-1831, il mobilisa des troupes et fit ‘$ occuper la frontière. Ses sympathies étaient absolument 4 pour Nicolas. % La chute de Varsovie fut un soulagement pour la % cour de Berlin, qui ne cacha pas ses sentiments. Dès à lors la noblesse polonaise montra une tendance si ce d j nest hostile, du moins très froide envers l’État prus- dk | (1) Voyez Plehn : Ouvrage cité, page 305. ÿ
; Polonais et Prussiens T’AS Û sien. Elle se tint à l’écart de l’armée et de l’administra- À 5 tion. Si cette abstention systématique, dont on fut fort 1 piqué à Berlin, émut le roi, celui-ci fut plus impres- | sionné encore par l’attitude du clergé. L’archevêque | de Posen défendit aux futurs prêtres de son diocèse de 4 suivre les cours des Universités prussiennes. Seules, les Universités de Prague, Vienne et Munich leur étaient Le roi se décida alors à une politique plus énergique, 4 et Flottwell (1) fut nommé gouverneur (Oberpräsident) de la province de Posen. Administrateur habile, caractère ferme et vigoureux, fonctionnaire scrupuleux, mais d’esprit large, hostile aux petites préoccupations de la bureaucratie, Flottwell fut peut-être, à cause de ses qualités mêmes, le germanisateur le plus dangereux que la Posnanie ait connu. Doué d’un tact politique très fin, il sut, pendant les dix années que dura son administration, renforcer l’élément allemand sans provoquer ni ‘ trouble, ni heurt. Pas un instant il ne perdit de vue le but qu’il s’était fixé, mais sa méthode était exempte de brutalité aussi bien que de mesquines tracasseries. Il a résumé ses principes dans un mémoire, dont on a beaucoup parlé ces dernières années. (2) Il s’occupa de la question scolaire, créa des écoles maternelles, développa l’enseignement de l’allemand; ïil fit aussi con- , struire des routes et chercha à unir plus étroitement sa province au reste du royaume. Son attention se porta en même temps sur la propriété terrienne, et 4l fut le .
premier à acheter des terres polonaises pour les £ revendre à des Allemands. Il trouva du reste dans le : général Grolman (1) un collaborateur précieux. Dans la province de Prusse (Prusse Occidentale et Orientale réunies), le gouverneur Schôn (2) suivait à peu près le même système, bien qu’avec moins de doigté. Sous son administration, plus de 400 écoles primaires furent Le comte d’Arnim-Boitzenburg (3) succéda à Flottwell. Sa nomination coïncide avec une nouvelle ère de concessions aux Polonais. L’opinion libérale avait embrassé avec enthousiasme la cause polonaise, et le roi crut prudent de se montrer conciliant. Les achats de terre cessèrent. Les relations avec la noblesse et l’arche- ; vêque devinrent presque amicales. Sur le terrain F scolaire, de précieuses concessions furent faites à la langue polonaise, en particulier par le décret du 24 mai 1842. En général, dans les écoles primaires ñ et même dans les classes inférieures des gymnases, à l’enseignement était donné en polonais. Quant à É l’instruction religieuse, elle était faite en polonais, du En moins dans toutes les classes inférieures. (4) Pour comprendre les événements de 1848, grâce 1 auxquels les Polonais de la Prusse furent un instant NÉ: () Voyez la notice que lui consacre l’Ostmark, ILL, 5; et l’article à de PAllgemeine Deutsche Biographie, IX, pages 713-714. c (2) Voyez l’article de Maurenbrecher dans l’Allgemeine Deutsche LR (3) Cest le même qui joua un rôle si important comme ministre de l’intérieur. Sur lui, voyez Allgemeine Deutsche Biographie, 1, L (4) Pour l’historique de la question scolaire, voyez le discours : du ministre von Gossler, prononcé le 20 mars 1889, à la Chambre des députés prussienne. ;
ni Polonais et Prussiens A 14 près d’obtenir gain de cause pour quelques-unes de à _ leurs légitimes revendications, il faut se remémorer ce . 1 fn qu’était le libéralisme allemand après 1830. Ce mouve- 1 LE ment généreux nous semble singulièrement loin, tant | te l’Allemagne a changé. Pourtant elle a existé, cette ‘1 époque où des milliers d’Aliemands pleurèrent la chute | DA de Varsovie, où des centaines de pamphlets stigmati- ; | ha sèrent le régime russe, où un engouement général : pi faisait voir dans tout Polonais un champion de la ’ f liberté. L’indépendance de la Pologne et lunité alle- 1 vs mande formaient deux articles du même programme. À À C’était l’époque des rêves généreux. Les proscrits 14 étaient presque des héros. Il faisait bon vivre. L’enthou- ‘ siasme et l’indignation bouillonnaient dans les libelles | ï des polémistes et les vers des poètes. Car alors les | ä poètes chantaient autre chose que la gloire des Hohen1 zollern et la grandeur de la Prusse. Ê En Autriche, Lenau écrivait ses Polenlieder. En À fi Allemagne, Julius Mosen pleurait sur les dix derniers r A survivants du fameux quatrième bataillon polonais. 1 Platen lui-même se laissait inspirer par les révolution1 naires varsoviens. (1) pn Le soulèvement polonais de 1848 fut l’aboutissant fi (1) Les Polenlieder de Platen sont peu connus, parce qu’ils ne se N trouvent pas dans le recueil de ses poésies. Ces pièces furent | fl publiées séparément à Strasbourg, en 1839. Une seconde édition ÿ
- parut en 1841, également à Strasbourg; une troisième en 1849, à
| Mutter. — Freiligrath : Xinderlied. — Hebbel : Die Polen sollen 1
f A consulter les différents ouvrages sur la Jeune Allemagne.
\ local du grand mouvement libéral. (1) Un essai de 4 révolte, en 1846, échoua. Les chefs, entre autres Mieros- 1‘ lawski, (2) furent faits prisonniers. b ‘ Cette tentative malheureuse ne nuisit en rien aux Polonais dans l’opinion publique, tant la cause polonaise }: et la cause libérale étaient étroitement associées. Au se landtag uni de 1847, les pétitions en faveur des Polonais “ soulevèrent de vifs débats. if Ce n’est pas l’indépendance nationale complète que 4
, | l’on demandaït; il ne s’agissait que d’une autonomie 4 étendue, telle que la proclamation de Frédéric-Guil- ne laume III, en 1815, semblait l’avoir promise. La pétition Ka 3 principale, présentée par André de Niegolewski, ancien ÿ
- combattant de 1831, fut défendue avec chaleur par deux 4 Allemands, Vincke et Hansemann, et combattue par # Bodelschwingh. Finalement elle fut écartée comme. Le étant hors de la compétence de l’Assemblée. Frédéric- à (1) Sur les mouvements révolutionnaires dans la Pologne À ‘à k Kunz : Die kriegerischen Ereignisse im Grossherzogtum Posen LA Fischer : Der Polenaufstand von 1848. Graudenz, 1899. De l; Treitschke : Deutsche Geschichte. Volume IV. fr | Paul Matter : La Prusse et la révolution de 1848. Alcan, 1903. 4 | (2) Mieroslawski est un des représentants les plus curieux de la # | grande époque des luttes libérales; cest le type classique du We \ Polonais, tel qu’on se le représentait de 1830 à 1860. Véritable che- À 4 valier errant de la liberté, il combattit en Russie en 1831. A peine h sorti de prison, après avoir commandé les faucheurs posnaniens { ÿ en 1848, il va rejoindre les Siciliens insurgés contre le roi de D: | Naples. Blessé, le 6 mars 1849, et contraint de quitter l’Italie, il se 2 met à la tête des révolutionnaires badois. Il vécut ensuite à Paris et £ fut en relations avec Garibaldi et Kossuth. Il participa encore à la Ra révolution polonaise de 1863, et mourut en 1878. 4
Polonais et Prussiens L
Guillaume IV confirma cet échec, maïs en manifestant |
« ses intentions bienveillantes envers tous ses sujets de
‘| nation polonaise » (rescrit du 9 mai 1847).
Vinrent les journées de mars 1848. Le peuple, vainqueur, exigea du roi la grâce des Polonais condamnés |
pour haute trahison après la tentative avortée de 1846.
Ce qui suivit eut une importance considérable, car
Frédéric-Guillaume n’oublia jamais l’humiliation qu’il |
dut subir. Les prisonniers polonais sortirent de la pri- |
son de Moabit, et tous} Mieroslawski en tête, accompagnés par une foule enthousiaste, ils allèrent remercier
le roi. Celui-ci, la mort dans l’âme, parut au balcon et
agita sa casquette. Le 24 mars, il reçut une délégation |
polonaise et lui promit de faire étudier la réorganisation |
de la Posnanie par une commission composée de
représentants des deux nationalités. Dans la province
de Posen comme en Prusse Occidentale, l’espoir était
grand, mais on était impatient de le voir se réaliser.
IL y eut un moment, très court, de joie débordante. Il
semblait que les anciens griefs étaient oubliés; on ne
demandait qu’à fraterniser dans la liberté. Les réyolutions ont de ces heures de foi naïve, où les problèmes |
paraissent faciles. Une proclamation polonaise (premier |
avril 1848) finissait par ces paroles, qui résonnent
aujourd’hui comme un écho d’un idéalisme lointain :
A de libres peuples de frères il ne convient pas de se |
quereller et de se disputer pour de mesquines questions de
frontières. Des peuples libres ne peuvent que s’accorder À
paisiblement. Entre des peuples libres il n’y a pas de fron- ;
tières, pas de murailles. |
Nous embrassons fraternellement nos frères allemands et |
Vive l’Allemagne libre ! 12 Vive la Pologne libre ! Vive l’humanité libre, fraternellement unie! (1) Cependant la seule solution réelle, complète, selon la justice, est là. L’unique moment où Polonais et Allemands semblèrent se comprendre ne dura pas longtemps. Les raisons en sont simples. C’est toujours la vieille et Pour s’assurer les fruits d’un crime, on commet £ d’autres injustices, qui rendent la réparation beaucoup plus difficile, parfois impossible. Après l’annexion scandaleuse d’une partie de la Pologne, la Prusse avait organisé la colonisation allemande. En enchevêtrant artificiellement les populations, elle avait compliqué singulièrement le problème polonais. Or, aucune | des deux races ne voulait être sacrifiée à l’autre. | Au début, les Polonais semblaient avoir les meilleurs atouts pour eux. La commission de réorganisation, présidée par l’Oberpräsident von Beurmann, avait une majorité polonaise. Le 5 avril, le général von Willisen | arriva à Posen en qualité de commissaire royal. (2) Il “44 s’aboucha avec le comité polonais et promit des concessions importantes : nomination de Polonais aux postes €) Très attaqué par les Allemands pour sa conduite polonophile, il chercha à se défendre dans un mémoire : Akten und Bemer- à
1 . administratifs, réorganisation de l’instruction publique
sur une base nationale, création d’un corps d’armée
42 spécial pour le grand-duché, droit conféré à la landwebr
LU de nommer ses officiers, etc. k
4 En attendant, des camps de Polonais armés se |
de formaient un peu partout; les plus importants à
À Wreschen et à Schroda.
i Mais les Allemands commençaient à manifester un
( mécontentement, qui allait en grandissant. Beaucoup
j quittaient la province. Bromberg s’arma et chassa les \
1 Polonais. La ville de Filehne demanda à être annexée
‘at à la Prusse Occidentale. Fraustadt, Lissa, Bomst,
$ Le Birnbaum déclarèrent vouloir rester allemandes; elles |
; prirent des mesures de défense. La ville de Meseritz |
13 était à la tête de cette espèce de ligue. On adressa un
16 appel au peuple allemand; les termes en sont précis : |
û F « Nous ne voulons pas être gouvernés par les Polonais, ï
if dont la langue nous est étrangère. Si vous voulez laisser |
< les Polonais se gouverner eux-mêmes, que ce soit dans
Le les cercles polonais, leur patrie. Maïs donnez à
4 144 l’Allemagne ce qui appartient à l’Allemagne par la
: ‘ei langue et la volonté, ce qui se déclare pour l’Alle
14 Cest la question du partage de la province qui se À
l pose et qui devient rapidement le point principal du :
d débat, du moins dans les assemblées. Le 6 avril, après
ÿ des discussions passionnées, le landtag uni décide, par |
4 26 voix contre 17, que la Posnanie, conformément au
4 vœu des Polonais, ne ferait pas partie de la Confédé-
Din ration allemande. Là-dessus, la minorité se réunit à
WA part et demanda que la partie allemande de la province ;
| fat admise dans la Confédération. Elle alla même plus
; loin et nomma cinq délégués au Parlement fédéral de à E £ Francfort. Le gouvernement se rallia à cette opinion. 4 Remettant à plus tard.la fixation de la frontière, il ÿ | déclara néanmoins d’avance englober dans la partie 1
allemande les cercles de Birnbaum, Meseritz, Bomst et À Fraustadt. De suite, la grosse difficulté surgit : les mino- ;
rités devaient-elles être sacrifiées ? Le comité national À allemand, qui siégeait à Posen, exigeait que la ville de F, | Posen fût annexée à la partie allemande et suggérait oi que Gnesen pouvait être choisie comme chef-lieu du j4
pays polonais. Le comité national polonais protesta $ naturellement (12 avril) contre « un nouveau partage de a s la Pologne ». En son nom, Krauthofer envoya une protestation au ministre (26 avril). = Pendant ce temps les événements se précipitaient. : L’antagonisme entre les deux nationalités s’aggravait 4
À chaque jour; il s’étendait jusque sur le terrain religieux. 4 Le 21 avril, l’archevêque de Posen, Przyluski, publiait 2
un mandement, dans lequel il opposait les catholiques ‘ 4
! polonais aux protestants allemands. Des conflits avaient 4 déjà eu lieu entre les troupes prussiennes et les à Polonais. Le général de Willisen, trouvé trop faible par B
le parti allemand, dut quitter Posen, où le général de À % Colomb se refusa à le laisser rentrer. La lutte armée . : ne pouvait plus être évitée. Les Polonais remportèrent ; ;
au début plusieurs avantages. Le 30 avril, le général Uk
von Blumen est battu à Miloslaw par Mieroslawski. Le ÿ
2 mai, un détachement de landwehr est surpris et 4 défait par les faucheurs polonais, tandis que, le même *.:58
jour, Mieroslawski rejetait le général von Wedell vers : Gnesen. Le 4, Buk est occupé par les insurgés. Mais les .
- bandes de paysans armés de faux ne pouvaient 1
| Polonais et Prussiens 1 \ évidemment pas tenir longtemps contre les troupes À | Fr prussiennes bien organisées. K ; Le général von Pfnel, investi de pouvoirs dictato- À riaux, réprima rapidement la révolte. Le 9 mai, la | dernière troupe polonaise était forcée de capituler. .
- Quelque douloureux que parût aux Polonais le par- 4 7 tage de la province, ils espéraient du moins y gagner l une autonomie précieuse. Mais si le partage se faisait, | î comment se ferait-il? La question regardait pour le { moment le Parlement de Francfort. (1) Le 22 avril, | l’assemblée de Francfort avait admis dans la Confédé- ; ration des parties importantes de la Posnanie : la plus grande partie du district de la Netze, les cercles de Birnbaum, Meseritz, Bomst et Fraustadt, plus lés villes de Krôüben, Rawitsch et Jarotschin. Le 2 mai, on y À ) ajouta la ville et la citadelle de Posen avec la partie de ù : territoire nécessaire pour la relier avec les pays alle- { mands, c’est-à-dire les cercles de Samter et de Buk, une | partie de ceux d’Obornik, de Krôben, de Krotoschin, et . la ville de Kempen. Contre ce pires véritable déchi- ! rement du pays, les Polonais ne cessèrent de protester. (2) ï Ce ne fut du reste qu’après de longs débats que les députés des cercles englobés dans la Confédération furent admis à siéger au Parlement. Le député polonais : | de Buk et de Samter fit une résistance acharnée à l’acte , (1) Sur la question du partage, voyez la brochure de Gersdorff, . | député du cercle de Deutsch-Krone : Auf welche Weise dürfte die
- Trois Polonais, le docteur de Kraszewski, les comtes Potwo- 1
rowski et Mielzynski, refusèrent Pun après Vautre le poste de
président supérieur du territoire réservé aux Polonais. , |
F d’admission; son parti était soutenu énergiquement par . quelques députés allemands, en particulier par Venedey. (1) Malgré tout, le 27 juillet, les députés étaient
admis à siéger. Par là, le Parlement ratifiait le partage
Ces débats sont intéressants, parce que l’idée d’un partage, dont actuellement ni les Polonais ni les Allemands ne veulent, sera peut-être reprise un jour. Pratiquement, toute cette lutte passionnée, toutes ces
4 longues discussions furent stériles. On sait comment : finit le Parlement de Francfort. L’échec du libé- | ralisme enlevait à la population polonaise tout espoir ” La nouvelle constitution prussienne du 5 décembre 1849 s’appliquait au royaume entier, y compris la Posnanie. Les projets de partage et d’autonomie furent abandonnés. En réalité, la cause polonaise aurait peut- être perdu à leur réalisation. Une autonomie précaire n’aurait pas permis aux Polonais de faire plus de pro- ; grès que ceux qu’ils ont faits au milieu de la lutte pour | la vie. Quant aux cercles mixtes des frontières, E ils auraient été beaucoup plus facilement germanisés. . En 1851, le gouvernement accéda de lui-même à l’idée | d’exclure la province de Posen de la Confédération , germanique. Une « Ligue polonaise », qui s’était rapidement étendue, fut dissoute. Pour le reste, pendant la fin du règne de Frédéric-Guillaume IV ainsi que pendant 4 () Venedey, libéral impénitent, défendit encore la cause polo- re naise au congrès de la paix, en 1869. Voyez Bulletin officiel du À Congrès de La Paix et de la Liberté. Lausanne, 1869, page 108. (2) Voyez en particulier sur ces débats les lettres de Kerst, dé- puté allemand de Meseritz, publiées dans l’ouvrage de Meyer. É
Ve les premières années de celui de Guillaume Premier, les j “e choses restèrent en l’état. On ne tenta pas de mesures ol En 1863, alors que la Pologne russe et la Lithuanie li- à (1 vraient le dernier grand combat, Bismarck fit occuper la ‘4 fl frontière, montrant une fois de plus, par tous les services 5 qu’il rendit à la Russie, combien les intérêts prussiens et la réaction russe étaient solidaires. Plusieurs gentils- ? 418 hommes posnaniens avaient combattu dans les rangs ; nn des insurgés. Quelques-uns furent condamnés en Alle- 4 magne pour crime de haute trahison. Après l’écra- “ sement de l’insurrection, la noblesse de Posnanie, qui ; fi avait fait de grands sacrifices pour la cause nationale, ? se trouva en grande partie appauvrie et endettée. Aussi ‘ ie beaucoup de terres durent être vendues et furent V4 acquises par des Allemands. : 4 Entre Bismarck et les Polonais, les heurts incessants | a, étaient inévitables. Comme Allemand, le ministre prus- | sien, sans se rendre encore bien compte de la force | F latente de cette population des provinces orientales, Ru: entrevoyait cependant un danger slave. L’homme qui 0 préparait l’unité allemande était vexé par les manifesta- ; tions particularistes des députés polonais, qui osaient 4 réclamer pour leur province le droit de rester en dehors | ‘ de la Confédération de l’Allemagne du Nord. En outre, | (1 son autoritarisme était irrité de voir ces mêmes We députés, lors du long conflit pour les dépenses mili- 4 taires, rester jusqu’au bout fidèles à l’opposition. Mais 4 il y avait encore autre chose. Il n’est pas niable que | ‘a Bismarck éprouvait pour les Polonais une violente anti- ; pathie, une sorte d’agacement perpétuel, dont sa nervo- | ‘4 sité était blessée. Jamais il ne put les comprendre; il ne À
{ l’essaya du reste à aucun moment. (1) De là, les graves À
4 erreurs d’appréciation qui étonnent dans un homme Re
d’État de son envergure. . ‘4
Le Kulturkampf fut une des grandes fautes de }.
Bismarck. La lutte contre l’ultramontanisme, qui donna 4
une vie nouvelle au catholicisme allemand, ne tarda mn
pas à devenir dans l’Est un conflit aigu entre Allemands j:
. et Polonais. Il n’y a pas lieu d’insister sur l’emprison- 14
” nement et la destitution de Ledochowski, l’archevêque
à de Posen, récompensé plus tard par le chapeau de car- Ke dinal. C’est bien plus comme prélat ultramontain que À
comme Polonais que le futur Préfet .de la Propagande à
? avait agi. Mais ce qui est bien plus important, ce que le ù d
gouvernement n’avait pas su prévoir, c’est qu’en s’atta- +
quant au catholicisme, on donnait à l’opposition polo- à
naise un merveilleux terrain de combat. La lutte ï religieuse enflamma le sentiment national non seule- j
É ment en Posnanie et dans la Prusse Occidentale,
S mais en Silésie, où jusque-là il ne s’était pas montré. . à
k Bismarck n’était pas sans inquiétude devant le mou- 734
vement général qui faisait tressaillir les provinces de ï:
l’Est. Le 7 février 1872, il écrit au comte d’Eulenburg F4
s qu’il sent, dans ces provinces, le sol miné, prêt à 4
{ Mais dans cette question il avait la vue courte. pe)
L * Il redoutait avant tout une alliance catholico-polo- : L.
_ naïse, dont l’Autriche serait l’instrument. Il ne voyait 4
des ennemis que dans la noblesse et le clergé polonais, +
() En 1848 déjà, Bismarck exprima dans un article de la Magde- Pas
burger Zeitung son aversion pour les Polonais et son indignation 14
contre les Allemands qui sympathisaient avec eux. Voyez Veras x
do Polonais et Prussiens 1 Wé ne se doutant nullement du danger autrement grand L ; que constituaient les couches populaires, cette masse de É : paysans misérables, qui allaient s’organiser et dont | devait surgir une bourgeoisie consciente, prête à porter - À ; la lutte sur le terrain économique. Î Néanmoins il songea à s’armer contre le mouvement polonais et à entreprendre la germanisation en grand 1 au‘moyen de tout un arsenal de lois et de décrets. Cette Ë première période d’efforts pour dénationaliser les Polonais, période qu’on peut à juste titre appeler bismarckienne, dura jusqu’à l’avènement du comte de | Caprivi, c’est-à-dire bien après que le Kulturkampf était __ déjà devenu un souvenir historique. La politique de Bismarck envisageait en première ligne la guerre à la langue polonaise. Il fallait tout } d’abord se servir des écoles et y abolir peu à peu tout £ . ce qui pouvait empêcher les enfants d’oublier leur | k langue maternelle. La loi de 1872 sur l’inspection { des écoles, dirigée avant tout contre le clergé, porta un ! ’ premier coup aux Polonais, en donnant l’inspection des É: écoles primaires à des inspecteurs de cercle, nommés ù: par le gouvernement. Le décret du 26 octobre 1872, rem- | plaçant celui de 1842, prescrit de se servir de la langue )
allemande pour l’enseignement religieux dans les écoles ;
secondaires. On n’ose encore s’attaquer franchement
- à l’enseignement religieux dans les écoles primaires. ) Maïs le rescrit du gouvernement provincial de Posnanie 1 (Oberpräsidialverfügung) du 27 octobre 1873, après | avoir rappelé que la langue de l’enseignement doit être i l’allemand, déclare que les élèves assez avancés des à classes moyennes et supérieures pourront recevoir l’enseignement religieux en allemand. Les enfants | 68 1
de langue polonaise ont droit encore à quelques heures | ; de polonais, mais le gouvernement se réserve le droit de les supprimer, s’il y a lieu. Et en 1887, cet enseigne- | ment, déjà très réduit, est aboli. ; La loi du 15 juillet 1886 donne au gouvernement, dans’les provinces de Posen et de Prusse Occidentale, la nomination des instituteurs et institutrices. Des crédits importants sont votés pour augmenter le nombre des écoles. En 1889, un décret ordonne de ne | plus donner l’enseignement religieux qu’en allemand. Enfin en 1890, l’enseignement de la littérature polonaise est supprimé au gymnase catholique de Sainte- Cette politique scolaire souleva de violentes protestations, tant à la Chambre des députés (1) que dans de Ê nombreuses réunions populaires. Le décret sur l’en- | seignement religieux surtout, qui du reste ne put être % intégralement appliqué, occasionna ‘une véritable 4 tempête. Dans une réunion populaire, tenue à Posen à (20 février 1889), les chefs polonais se plaignirent haute- nr: ment et recommandèrent aux parents de faire apprendre D chez eux le polonais à leurs enfants. à Toutes ces mesures exaspéraient le sentiment na- 2 tional; elles ne firent pas faire de progrès réels à la “cause allemande. Au contraire, elles acculèrent les 4 Polonais à une opposition de plus en plus farouche. ” S’annexer des territoires, c’est relativement facile. Mais gagner des esprits, conquérir des sympathies, 6 c’est une tâche, il faut l’avouer, pour laquelle la Prusse * (:) Voyez la réponse du ministre von Gossler aux nombreuses réclamations polonaises, dans la séance du 14 mars 1883.
12 Polonais et Prussiens hs Si ‘0 ne s’est jamais montrée très habile. Impatient, autori- 4 “al ï taire, son gouvernement prétend parfois solliciter des ; 1 f affections sur un ton cassant, brusquer des amitiés de î 158 commande, décréter la fidélité. C’est, il est vrai, l’ordi- | ‘4 naire psychologie rudimentaire des conquérants. Pour11 tant peu de nations ont montré en pareille matière une us naïveté aussi grande, on pourrait dire aussi grossière, 5 que la Prusse. Car le gouvernement prussien ne se , hs ! contentait pas d’une obéissance passive comme Napo- 4 { léon premier, d’une soumission purement formelle à la Na russe; il rêvait, il rêve parfois encore d’une annexion $ hi) morale. Et lorsque ses lourdes avancés sont repoussées, # } ! il manifeste sa colère par des mesures coercitives, qui | ne font naturellement qu’exaspérer les passions et h {a rendent lassimilation désirée beaucoup plus impro- à bable encore. | 1 Nous verrons Guillaume II s’adonner souvent à cette ‘à politique du dépit, résultat d’une nervosité maladive et l ke d’une grande ignorance psychologique. Maïs Bismarck ô fi lui-même y était sujet. C’est à un pareil accès que l’on
doit-la loi dite « de colonisation » du 26 avril 1886, qui
de mettait à la disposition du gouvernement un fonds de #4 100 millions de marks, pour acheter des terrains dans . À les provinces polonaises et y établir des Allemands. É ù C’était un acte singulièrement grave, moins encore par
ses conséquences directes, dont nous aurons à nous
#0 occuper plus loin, que parce qu’en sanctionnant une 4 pareille loi d’exception, le landtag prussien s’engageait | dans la voie dangereuse de l’injustice légale. Quoi qu’en
disent les Allemands, il y a contradiction entre cette … 4 loi et la constitution prussienne, qui proclame l’égalité F ; des citoyens. En fait, depuis 1886, il y a légalement ‘à
{ deux sortes de citoyens : ceux qui sont aptes à devenir 4 colons de l’Etat, et ce sont les Allemands seuls, et les 4
autres, et ce sont les Polonais. Voie dangereuse, nous
pe le répétons; et il faut ajouter voie de déchéance, che- k À min de honte et route de mensonge, quand on en est réduit à ruser avec les textes simples et clairs. Une à ; Chambre qui se laisse enliser dans les distinctions sub- à tiles, pour échapper volontairement à la clarté des garanties constitutionnelles, ne sait pas ce qu’est la ” | légalité, encore bien moins ce qu’est la liberté. « | La chute de Bismarck amena un changement complet 3 | dans la politique du gouvernement vis-à-vis des Polo- 4 #4 nais. Une ère d’apaisement succéda aux procédés brutaux des vingt années précédentes. Le comte de Caprivi, : | caractère honnête et droit, absolument étranger aux 8 brusqueries et aux colères orageuses de son prédé- À 1 cesseur, avait des tendances libérales. Ses véritables Je
- ennemis, ce furent les agrariens, l’ancienne garde bis- 4 marckienne, les hobereaux conservateurs; qui ne lui # È pardonnèrent jamais, même après sa mort, sa politique L Î de réciprocité commerciale. Par contre, une partie de 5 : la noblesse polonaise, dont plusieurs députés, se montra ï ! prête à un rapprochement. Ce n’était en aucune façon ÿ : une trahison, comme leurs adversaires l’ont parfois ‘4 k dit; c’était tout simplement une de ces fausses habi- 4 : letés de parlementaires, qui n’envisagent que le plus # je petit côté, que le moment purement actuel d’une ques- à ps tion. Ce fut un de ces marchés qui sont monnaie cou- à | rante dans la vie politique moderne : marché où, des lé deux côtés, on était dupé, car il ne correspondait nulle- | ment aux réalités. Ce nouveau parti polonais, appelé Ê f parti de la cour (Hofpartei), parla de loyalisme mo- ”
ne Polonais et Prussiens 4
narchique, tandis que le gouvernement consentait à 1
4 revenir sur quelques-uns de ses décrets les plus draco- F
À niens. C’est cette situation qui caractérise l’ère Caprivi. Û
| La personnalité de Guillaume II joua naturellement |
un rôle prépondérant dans cette nouvelle politique. Ce ’
loyalisme, qui s’adressait plus à sa personne qu’à la
: Prusse, n’était pas pour lui déplaire. Et puis la no- ;
blesse polonaise, avec ses qualités et ses défauts, avec
sa réputation chevaleresque, avec son luxe, avec ce je ne |
sais quoi de romantique, de brillant et de séduisant qui
la caractérise, faisait assez bonne impression sur |
l’empereur, ami du clinquant et du pittoresque. Le : À
| comte de Koscielski, membre de la Chambre des Sei- |
gneurs et chef du « parti de la cour » au Reïchstag,
’ devint un de ses familiers. ï
| Les Polonais firent le premier pas, en votant les
é crédits pour l’armée et la marine. Déjà en juin 1890, le |
député Komierowski, en déclarant au Reïchstag que
lui et ses amis donneraient leurs voix au projet de cré- |
dits militaires, avait terminé par ces mots significatifs : À
« Sion ne comprend pas mes intentions et si une
entente ne s’établit pas prochainement entre le gouvernement et les Polonais, ce ne sera pas la faute de ceuxci. » L’empereur ne tarda pas à répondre à ces avances.
En mars 1891, au diner parlementaire donné chez le
ministre de Boeticher, il remercia les députés polonais |
présents d’avoir voté les crédits militaires. Peu après,
j il faisait cadeau à M. de Koscielski d’un tableau repré- sentant la flotte du Grand Électeur, avec la dédicace autographe suivante :.€ À M. de Koscielski, pour son attitude énergique en faveur de ma marine. Son Empe- : reur et Roi reconnaissant. » La politique de concilia-
tion s’affirma aussi par des actes plus importants que à ces marques de faveur impériale. Lorsque le comte de Zedlitz, président supérieur de la Posnanie, fut nommé ministre des cultes et de l’instruction publique, son successeur dans l’administration de la province fut le baron de Willamowitz-Moellendorf, qui était assez bien vu de l’aristocratie polonaise. En avril, le nouveau ministre de l’instruction publique autorisait les professeurs de la Posnanie à donner des leçons particulières . de polonais. En outre, l’enseignement religieux put de nouveau être donné en polonais « partout où les intérêts religieux justifieraient cette mesure ». (1) En mai, à la Chambre des députés prussienne, le comte de Caprivi sanctionna la nouvelle entente. « Les Polonais, dit-il, ont manifesté le désir de se rapprocher du gouvernement. Ils ont montré en premier lieu cette tendance en : appuyant l’augmentation des forces militaires de l’Alle- à magne. Ce fait a causé de la satisfaction, mais aussi de la surprise. Le Gouvernement est résolu à agir de | nouveau amicalement à l’égard des Polonais, mais il | veut rester prudent. » à En automne 1892, les recrues polonaises furent autorisées, par ordre de l’Empereur, à prêter le serment de Le plus grand avantage que la politique d’entente , k valut aux Polonais fut la nomination d’un des leurs, i Stablewski, aù siège archiépiscopal de Posen (1891). ; Pour qui connaît l’influence immense qu’exerce l’archevêque de Posen-Gnesen et le prestige dont il jouit, la (@) Après la chute de Caprivi, toutes ces concessions furent retirees. 4
fi _ nomination d’un Polonais était un réel succès. Les 18 archevêques de Gnesen étaient autrefois non seulement ‘4 primats de Pologne, mais ils étaient encore à la tête de … ; ni la République pendant les inter-règnes. Quelque chose Î ; de cette ancienne splendeur est resté attaché au siège \
do) de saint Adalbert. (1) Les négociations avaient été 4 ï longues et pénibles. Le gouvernement prussien voulait d donner à monseigneur Dinder, qui était Allemand,un ; successeur également Allemand, tandis que la Curie à È avait intérêt, pour des motifs de politique religieuse, à ‘| ÿ faire passer un candidat polonais. Une première liste 44 de candidats, présentée par les chapitres de Posen et . A de Gnesen, avait été repoussée par le gouvernement. di Grâce à l’ « esprit nouveau » qui régnait, le cardinal À mie Rampolla et M. de Schloezer, ministre prussien près le De 1 Vatican, finirent par s’entendre. On nomma un Polonais | à Posen et un Allemand à Strasbourg, où le siège épi- | ! scopal se trouvait aussi vacant. | À Les Polonais furent très heureux de cette nomination, ; d’autant plus que leur nouvel archevêque avait, comme , député, toujours vaillamment défendu leur cause au { | Reichstag. Aussi le passage de l’Empereur à Posen, en À juin 1893, fut-il un véritable triomphe. Lorsque Guil: L’0 laume parut au balcon de l’hôtel du gouverneur militaire i à côté de l’archevêque, lorsqu’on les vit tous les deux ; | s’entretenir familièrement en fumant, ce fut de la part l À de la population un délire d’enthousiasme. (2) | ‘ (1) L’archevêque de Posen, qui est un grand seigneur, doit pouL voir représenter. Les journaux polonais firent une campagne à contre un des candidats éventuels au siège de Posen, M. Miecz- } 4 kowski, parce qu’il était de petite taille et d’aspect maladif. } (2) Voyez Posener Tageblatt du 14 juin 1893. \
F Le soir, il y eut dîner de gala; la noblesse polonaise 4 y était brillamment représentée par le prince Ferdinand BE i Radziwill, le comte Kwilecki, le comte Cieszkowski et js j d’autres encore, On remarqua que l’Empereur s’entrete- £ } naît particulièrement avec l’archevêque. Li Mais tout cela, c’était de la façade. La nomination ; pl d’un archevêque, trois ou quatre décrets, des dîners, NUS des protestations de loyalisme de la part de quelques ‘M comtes, tout cela ne pouvait illusionner que les naïfs. Ÿ | Le gouffre qui sépare Polonais et Allemands restait : béant, et les petits ponts que des parlementaires cher- | 3 chaïient à jeter sur l’abime n’étaient que de pauvres ‘4 _ … ouvrages provisoires. Quand une question de liberté ; | sépare deux peuples, on a béau l’embrouiller, la com- : fi | pliquer, l’arranger et la présenter par petits morceaux À ; bien ajustés, elle surgit toujours de nouveau dans sa ; Ë lucide et belle simplicité : liberté d’un côté, asservissed ment de l’autre. : 4 Le Centre, qui était opposé aux crédits militaires, 4 n’avait aucun intérêt à voir les Polonais, ses anciens . 18 clients, en coquetterie avec le gouvernement. Le grand à k succès des Polonais aux élections de 1893, où ils firent Fa L passer leurs candidats dans dix-neuf circonscriptions É : et arrachèrent au Centre la Warmie, effaroucha le F. l parti catholique, qui ne cessa de conseiller aux 3 députés polonais de ne pas voter les nouveaux crédits hi À Du reste, dans les couches populaires polonaises, un j: à () Voyez entre autres la Germania du 27 juin 1893. 1
tout au moins de compromission fächeuse. Le Goniec 4 d Wielkopolski demandait que les députés n’accordassent 1 é les crédits que contre la liberté d’enseigner en polonais. Dans une réunion des Polonais de Berlin, on blâma 4 sévèrement l’attitude de Koscielski. (1) On l’appela L « amiral du lac de Goplo »; ses adversaires lui avaient J ÿ Ÿ _ déjà donné le sobriquet d’Admiralski. Ses succès à la 1 Cour étaient ioin de le rendre populaire. (2) D’autant F plus que les résultats espérés étaient très probléma- | tiques. Il est vraisemblable que les ministres prussiens F. n’étaient pas tous d’accord avec la politique de . ” Caprivi. (3) Dans une réunion de la fraction polonaise ‘0 au Reiïchstag, Koscielski subit un grave échec; la majo- 4 rité décida de s’abstenir dans la question des crédits À | militaires. (4) Koscielski donna alors sa démission et L | en appela à ses électeurs; (5) là encore il fut battu. 1 Les Allemands de leur côté voyaient d’un mauvais À (1) Voyez Germania du 13 juin 1893. D (2) En somme, son point de vue, qui montrait peu de perspi- À 1 cacité, pouvait cependant se défendre. Il y avait eu partie liée #4 entre Caprivi et le parti de la cour. Il semble que Caprivi ait fait 4 des promesses écrites. Ce fait ne fut révélé que le 8 janvier 1898, 1 dans une réunion électorale à Schroda, par le député Kubicki, qui ‘4 voulait justifier ses votes. 4 La politique de laccord fut jugée sévèrement en Posnanie. A Kubicki fut vertement blâmé par les Dziennik Poznanski, organe du parti national. 1 (3) Ce point intéressant est encore mal élucidé. Il faudra encore ( bien des années avant que l’on rende justice au comte de Caprivi } et qu’on connaisse toutes les difficultés avec lesquelles il eut à | Voyez Massow : Polennot, pages 75 et suivantes. À (4) D’après une coutume établie, la fraction polonaise vote tou- 4 jours-en bloc. La majorité décide de son attitude. k ù 65) Il représentait la circonscription Inowrazlaw-Mogilno-Strelno. 004
œil les avances faites aux Polonais. Les élections les | avaient déjà aigris; les manifestations qui se produisirent lors de la tournée triomphale de l’archevêque dans son diocèse les exaspérèrent. Monseigneur Stablewski parcourut les campagnes de la Posnanie en grande pompe, dans un magnifique carrosse attelé de six chevaux. Il était escorté par une troupe de cinquante à cent cavaliers en costume national, qui portaient des - lances ornées de banderoles aux couleurs polonaises. Dans les plus petits villages des arcs de triomphe étaient dressés; partout’on acclamait dans l’archevêque l’idée
C’est alors que les Allemands de Posnanie, suivis à quelques jours de distance par ceux de la Prusse Occi- à dentale, organisèrent un pèlerinage de protestation à Varzin, auprès du vieux Bismarck. Celui-ci, heureux de pouvoir à la fois manifester sa haine contre les Polonais et attaquer la politique de son successeur, pro-
| nonça devant les manifestants deux discours violents. Peu de temps après se fonda, sous ses auspices, lOstmarkenverein (Société pour la défense des Marches orientales), véritable machine de guerre créée contre la Pologne prussienne. Cet appel à la haïne fut
De nombreux Polonais des provinces allemandes se
trouvaient à l’exposition de Léopol (Lemberg), frater-
nisant avec leurs frères de Galicie. C’est là qu’ils apprirent par la presse le discours violent adressé par ;
Bismarck à la délégation des Allemands de la Prusse
Occidentale. On vit dans les paroles de l’ancien chan-
- celier une déclaration de guerre. On y répondit. Le
prince Sapieha, président de l’exposition, fit une sortie
LU Polonais et Prussiens + UNSS “ar énergique contre les prétentions germaniques. Kos- ‘3 cielski, qui avait à se faire pardonner sa politique de Le , cour, fit une déclaration patriotique, dans laquelle nent il affirmait partager l’espoir de tous les Polonais. () V4 Cette fois il brisait nettement avec la cour. Stablewski N les choses. Ce fut la ruine définitive du parti de la j conciliation. Du reste, la chute de Caprivi changea 4 118 complètement la politique du gouvernement envers les 1 AU Les débris du parti de la cour cherchèrent un refuge . ni dans le « parti national », parti d’opposition franche, F ÿ mais de tendances plus conservatrices que le « parti 4 (Li populaire ». Koscielski devint un des chefs de ce SA Le 22 septembre 1894, l’empereur avait prononcé son j ni Quos ego : « J’ai appris, disait-il, que malheureu- ‘ { sement nos concitoyens polonais ne se comportent pas M 4 comme on doit l’attendre et le désirer. Qu’ils le sachent h. s he bien : ils ne pourront compter sur ma faveur et ma ‘4 A sympathie royale au même degré que les Allemands, } qu’autant qu’ils se sentiront absolument sujets: alle \ - Les couleurs de la Posnanie, qui avaient été jus- 4 ù (:) Il est probable que Koscielski a réellement prononcé les À f: paroles que lui attribuaient les journaux. Il envoya des rectifica M 49 tions aux journaux allemands, mais non aux journaux galiciens. 11 semble qu’il ait été la victime de sa propre politique un peu À de tortueuse. ; à Depuis lors, il s’est montré défenseur courageux de la cause 4
\ polonaise, Cest lui qui a été, en 1905, l’habile organisateur de là l h (2) En 1896, il entra dans le conseil d’administration des Dsiennikt Le:
} Pozsnanski, organe principal du parti national. 4
| qu’alors celles de la Pologne, rouge et blanc, furent # 7e changées en noir et blanc, couleurs de la Prusse. + x: Delbrück fut à peu près le seul à défendre la politique _ de conciliation. Dans une série d’articles des Preus- 4 à sische Jahrbücher, puis dans une brochure qui les - à 4 reproduisait en partie, (1) il critiqua la persécution de à | % la langue polonaise et l’œuvre de colonisation entreprise :40 _ aux frais des contribuables. Ce champion attardé du 18 libéralisme fit peu d’adeptes et s’attira des haïnes “4 4 40
(1) Delbrück : Die Polenfrage. Berlin, 1894. 14
(2) Voyez en particulier les attaqués dirigées contre lui dans le 008 _ Deutsches Wochenblatt du % avril et du 5 juillet 1394. Voyez aussi 71 74 article de Tiedemann dans l”Ostmark, I, 1. :558 Un procès entre l”Ostmarkenverein et Delbrück ne fut évité que DA: L grâce à un accord (octobre 1904). 22008
Dès lors commence Ja lutte ardente, où tous les il efforts tendent d’un côté à tuer une nationalité, de À | l’autre à ne pas mourir. Ces choses-là ne se disent | 4 *i pas dans les discours et les textes officiels, mais de 4 k part et d’autre on est conscient du but. Le combat s’exaspère; la haine devient profonde et s’enracine. Le « k gouvernement prussien prépare des lois d’exception, À d promulgue des décrets, pousse en avant une armée de : colons envahisseurs, fait fustiger des enfants par ses À { maîtres d’école et condamner des femmes par ses tribuCHERE . sat k | naux. Il n’est pas seul; l’initiative privée s’en mêle; M ji elle organise des sociétés de combat, entraîne jusqu’aux À Allemands du Sud dans l’arène, répand des pamphlets, 14 entonne des chants de guerre, réclame de nouvelles M à restrictions à la liberté. Les ministres qui se succèdent ÿ’ se lèguent l’un à l’autre la tâche de trouver des armes ol nouvelles contre le polonisme, qui, pour résister, a | appris à se servir des lois prussiennes. “1 1 De temps à autre, l’empereur daigne inaugurer quelque ti monument et donner, en paroles sonores, son auguste (Ai) encouragement aux champions du germanisme. Mais | dans le camp opposé, on resserre les rangs. On a appris des formes nouvelles de combat; on ne craint aucun sacrifice. On sait que la meilleure défensive, c’est lof
| fensive, et l’idée de la Grande Pologne va réveiller les j énergies endormies, jusque vers les bords du Rhin, jusque dans la capitale même de l’empire. On dirait le | combat du pesant mirmillon et du rétiaire alerte. Il a 4 ù presque un intérêt sportif pour ceux que les causes de liberté ne suffisent pas à intéresser. Pourtant cette lutte extraordinaire n’est presque pas connue en France. Avant de chercher à montrer les côtés si divers de ce drame, où se joue l’existence d’une nation, nous allons essayer de définir le point de vue des deux adversaires. En premier lieu, que réclament les Polonais ? Quels arguments font-ils valoir en faveur de leur cause? A en croire leurs représentants officiels, ils se contenteraient de voir respecter leurs particularités nationales. Ils demandent avant tout que, dans les provinces polonaises, leur langue soit mise à peu près sur le même | pied que l’allemand, qu’elle puisse être enseignée dans ; les écoles et employée devant les tribunaux. Il faudrait | naturellement commencer par abolir toutes les mesures F d’exception, faites pour les germaniser. En somme, le minimum -des exigences polonaises serait une sorte d’autonomie restreinte, qui consisterait surtout dans le droit de se servir de la langue polonaise, même dans les différents actes de la vie publique. (1) Et pour sou- ; 3 tenir leurs revendications, ils se réclament de garanties | internationales et de promesses anciennes. : C’est d’abord le Congrès de Vienne. A une note de Ps Castlereagh en faveur des Polonais (12 janvier 1815), (1) Le programme polonais se trouve clairement exposé dans la Gazeta Grudzionska, un des principaux organes du parti populaire. On en trouvera une traduction complète dans Hans Paalzow :
: HS * Polonais et Prussiens 117 TS 4 _ Hardenberg avait répondu que la Prusse était prête ‘ à donner à la Posnanie une administration en harn monie avec l’esprit de la population. Il ajoutait que son Li 5 16 gouvernement ne demandait qu’à prouver que l’existence Al nationale d’un peuple pouvait être respectée sous tout 49 _ C’est à peu près dans cet esprit que fut conclu 13 N A cela les Allemands répondent que le Traité de | A2 Vienne ne lie que les parties contractantes entre elles et 1 W non envers les Polonais, qui n’avaient pas de représen- 4 NE tants officiels au Congrès. (2) Et ils s’appuient sur 4 lexemple de la Russie. à ch Les Polonais se réclament aussi de Frédéric-Guil: 4 laume III. L’institution du « grand-duché de Posnanie », un. 2 disent-ils, prouve à elle seule déjà que le roi entendait D Fi donner à la province un régime spécial, ce qui est A encore confirmé par la nomination d’un gouverneur ‘4 4 particulier, Du reste, le roi a fait aux Polonais une M \ ? “promesse formelle par sa proclamation du 15 mai 1815 H 1 à la population de l’ancien grand-duché de Varsovie, qui % ë contenait ces mots : « Vous aussi, vous avez une patrie, À ù et par là une preuve de mon estime pour votre attache- 4 ne ment à cette patrie, Vous êtes incorporés à ma mOnar4 j chie, sans avoir besoin de renier votre nationalité. » (3) ‘ ï (1) Au sujet des garanties dont se réclament les Polonais, voyez ne Lo le point de vue allemand dans Noak : Die staatsrechtliche Stellung Ni L der Polen in Preussen. Berlin, 186r. Et Petzet : Die preussischen nn M
Ostmarken, pages 16 et suivantes. ‘4 is (G) Cest sur cette proclamation qu’au Landtag uni de 184, N Niegolewski basa ses réclamations en faveur des Polonais. RAR 1, Voyez Matter : La Prusse et la Révolution de 1848, pages 93-34: ME
\ Ce dernier texte embarrasse bien un peu les Alle- ÿ 1 : mands. Quelques-uns, jonglant avec les mots, cherchent qe. | à en falsifier le sens. Ils prétendent que cette patrie, K: | dont parle le roi, n’est autre que la nouvelle patrie K hf prussienne, dont les Polonais seront désormais les } ï enfants. (1) D’autres ont plus de pudeur et sont plus À 4 francs. Ils ont recours au droit de souveraineté de la - F4 L- Prusse, qui ne peut tolérer des lois spéciales pour une “à F partie de la monarchie, (2) ou bien déclarent que les EF ._ droits des Polonais ont été annulés par leur soulèvement % Comme les Tchèques, comme les Finlandais, comme 4 L* presque tous les peuples annexés contre leur volonté, … ? les Polonais se réclament de stipulations de traités; ils 3 | se cramponnent au droit écrit et vont rechercher de à Ë , vieilles chartes historiques. Cela est légitime et cela est 4 naturel. Maïs les arguments juridiques sont une arme 4 Ÿ fourbue, sans grande valeur. D’abord, parce que les 14 pe traités sont souvent contraires à la justice et qu’il est à k- dangereux d’en appeler à des conventions. Puis, parce “4 4 qu’il est toujours possible au plus fort de violer les # L traités et d’oublier les promesses les plus formelles, et 4 ‘RE qu’il est singulièrement naïf de croire le contraire. En ÿ 54 d outre, c’est déplacer la question en même temps que la $ H (1) Cette étrange interprétation, contredite par le contexte, se a! + | trouve dans Massow : Polennot, page 127. Conférez Petzet : Ou- 14 À (2) Réponse du comte Schwerin à la motion de Niegolewski, à De: | la Chambre des députés, 21 avril 1861. M: A noter que les lois spéciales existent bel et bien, seulement 5 elles sont contre les Polonais. Er (3) Discours de Bismarck à la Chambre des députés, 28 jan- “20 5 48
. ; NA Polonais et Prussiens ETS :4à rapetisser; c’est l’enfermer dans le cadre étriqué d’une su fl ve discussion parlementaire, au lieu de lui laisser sa valeur À Ce n’est pas parce que Frédéric-Guillaume III a pris “A $ un engagement ou parce que des diplomates ont ajouté D: so un article à tant d’articles de tant d’autres traités, à | ce n’est pas pour cela que les Polonais ont raison % de protester et que les Prussiens perpétuent une 4 Le seul argument qui porte, parce qu’il est le seul $ . vrai, est d’ordre moral : Tout peuple, toute nationalité # a droit à la liberté, c’est-à-dire à la complète expansion 4 vie. Violer ce principe, c’est violer la morale. j Si nous admettons ce principe, il est évident que le 4 programme politique des Polonais, tel que leurs députés À le défendent, ne peut être qu’un programme provisoire. À 1 La Pologne étant restée une nation, il est impossible ! qu’elle ne tende pas à redevenir un État. Le but final : L. f des efforts polonais ne peut être que la délivrance ‘4 ù complète, la réunion des trois portions de l’ancienne 54 | Pologne en un État indépendant et souverain. Et tel est ne en effet le but désiré de presque tous les Polonais. 14 Les journaux galiciens ne s’en cachent pas. En Prusse, \ où l’on est moins libre, on n’ose trop le proclamer, par ‘1 prudence politique et par crainte de procès de haute ‘À 1 trahison. Et pourtant, malgré les réticences, les équi- a voques, voire les dénégations, les preuves abondent. (1) À il Il suffit de parcourir les journaux polonais pour s’en (oh
La Gazeta Grudzionska (1), se plaignant de ce que la Germania, appelle les Polonais des « Prussiens de langue polonaise », ajoute : « Nous sommes tout au plus des sujets du roi de Prusse, mais nous ne sommes pas des Prussiens. » Les Prussiens, il faut les éviter comme une infection, comme une peste. Un autre journal dit : « Personne ne peut nous dé- fendre de croire à une future Pologne indépendante. » (2) Le Wiarus Polski (3) dit en toutes lettres : « Nous ne voulons pas devenir Prussiens; dût-on nous pendre, nous voulons rester Polonais. » : Une gazette silésienne (4) déclare aux Allemands : « Nous mentirions, si nous disions que nous vous aimons. Nous vous détestons, et cela de tout cœur. » Les Dziennik Berlinski surtout combattent ouvertement, écartant avec une rude franchise les conventions mensongères et les atténuations des politiciens : La politique du mensonge nous cause un dommage incal- ; J : culable. Le Wallenrodisme, (5) auquel s’adonne presque toute la presse des provinces polonaises de la Prusse, a un effet directement démoralisateur sur notre peuple entier. (6) | Le manque de franchise, avec lequel nous essayons de nous persuader à nous-mêmes et aux autres que nous ne cherchons pas à réaliser notre idéal polonais, mais que c4 nous ne voulons que défendre notre langue maternelle, se | retourne contre nous. (7) (3) Numéro du 12 mars 1go1. dé ’ (5) Allusion au céièbre poème de Mickiewicz.
ES Polonais ‘et Prussiens’* “SON HA Sur nos drapeaux, nous avons tous écrit le même mot F3 ñ: sl d’ordre : Une Pologne libre et indépendante. (1) PEN EU Al N’est-ce pas un mensonge, lorsque nos grands politiciens, . D. nn dans des réunions, font des discours pleins de déclarations 4 ie D’autres feuilles tiennent le même langage : 4 4 Le loyalisme est une trahison directe envers la cause nationale. Il doit être absolument condamné et détruit. (3) \ Il nous est impossible d’avoir envers la Prusse des sentife ments de loyalisme et de fidélité. (4) À k Les Polonais prussiens regardent au delà de leurs À _ frontières. Les relations avec la Pologne russe sont difü- 4 1 ciles. Mais chaque fois que l’occasion s’en présente, 3 je Posnaniens et Silésiens vont manifester à Léopol ou à k
- Cracovie, montrant par là que si l’unité territoriale de 4 M la Pologne est détruite, son unité morale subsiste. (5) Ni En juin 1903, un grand congrès national, auquel assis- 1 À taient des délégués des provinces russes et prussiennes, 4 “a se tint à Léopol. On y vota la résolution suivante : < pe “h Le Congrès national polonais, confiant dans l’unité indesdi tructible de la nation polonaise, exprime aux Polonais de 1 Prusse et de Russie son respect et sa reconnaissance pour 7. à A leur fidélité inébranlable à l’idée nationale, au milieu dela M 11 lourde oppression et des souffrances qu’ils doivent endurer. er. “4 Les représentants du Congrès se déclarent prêts à sou- NE Re tenir en toute circonstance leurs co-nationaux des deux ‘4 ‘ie (4) Praca, premier avril 1900. LA fl () La fraction polonaise du Landtag prussien envoya une 14 adresse à Sinkiewicz, à l’occasion de son jubilé. Voyez le texte dans : La 4 le Xuryer Poznanski du 25 janvier 1901, et la réponse du roman- 4 nn cier, dans le même journal, 23 février 1901. HR 0
4 pays voisins et les assurent, qu’en travaillant en Galicie à “s H. : la régénétation nationale, ils auront toujours en vue l’en- :# semble de la nation polonaise! (1) * 00 Lors des affaires de Wreschen, la Galicie et la Po- | À logne russe furent secouées d’une indignation au moins J | aussi grande que celle qui fut ressentie en Posnanie. 14 Le rétablissement de l’ancienne Pologne est donc le : but final auquel tendent lés efforts des Polonais. Mais D È ce but est lointain. Les Polonais prussiens, disciplinés & L par l’expérience, savent bien que seul un bouleverse- à ment de l’Europe peut réaliser leur espoir. En atten- W dant que la situation politique internationale offre - À l’occasion désirée, il s’agit de vivre. De là, le pro- ju Ô gramme plus restreint, avant tout pratique, qui ne # | vise que le maintien et le développement de la nationa- 1% lité polonaise, Les points principaux peuvent se résu- à | mer ainsi : résister énergiquement à la germanisation, D | conserver jalousement la langue nationale, s’affranchir D: de plus en plus de la tutelle économique des Allemands, 7 ; gagner à la grande cause le plus d’éléments possible, D: 4 de manière à former un bloc territorial qui s’étende BE
| jusqu’à la mer. Ainsi, si le jour de la délivrance vient, : Li: il trouvera un peuple uni, fort, bien préparé à profiter HA de toutes les circonstances dans l’intérêt de la nation. 4 ‘ Voyons maintenant comment les Allemands envi- Di: | sagent la question. Mais avant de rechercher par à quelles raisons ils défendent leur politique, il est né- cessaire de faire remarquer la grande différence de É. caractère entre Polonais et Allemands. Même en poli- % tique les incompatibilités d’humeur ont quelque impor- à
() Voyez Temps du 3 juin 1903. ip”:
\i4 Polonais et Prussiens 1 va tance. Or, Polonais et Allemands ne se sont jamais Î L bien compris. Il leur est très difficile de se rendre ; justice les uns aux autres, parce qu’ils diffèrent par 4 trop de côtés essentiels. (1) Les partis politiques allemands sont loin d’être tous absolument d’accord sur l’attitude à prendre vis-à-vis de la question slave. Mais l’opinion générale, celle des | masses, celle de la plupart des journaux, enfin celle . qui est officielle, est absolument hostile aux Polonais. Depuis la disparition de la génération idéaliste de 1848, À on ne trouverait plus guère d’Allemands disposés à accorder aux Polonais une autonomie même restreinte. 1 Plusieurs parmi ceux qui recommandent les mesures de germanisation les plus graves déclarent n’en vouloir 4 nullement à la nationalité polonaise. Le but du combat | engagé, dit l’un d’eux, est la paix (sic). Seulement une paix durable ne peut être conclue que si les Polonais l abandonnent tout espoir d’indépendance. (2) En somme, 4 cela consiste à dire, avec un manque de logique éton- F nant : Conservez votre nationalité, à condition que | vous ne la manifestiez pas. ok Il est parfois difficile pour un Français de comprendre À l’état d’âme de beaucoup d’Allemands, dont la naïveté 4 simpliste est absolument déconcertante. Un auteur, qui À a écrit un livre intéressant sur la question polonaise, 4 i qui fait des efforts réels pour atteindre à une certaine 4 impartialité, s’écrie pieusement en parlant de la lutte *] contre les Polonais : « Puisse Dieu, qui n’abandonne A (à) Voyez une caractéristique des Polonais par un Allemand, 2 ne. \ (2) Wagner : Der Polenring, pages 44 et suivantes. , 40
J pas les Allemands, mener aussi ce combat-là à bonne
” . Cette lutte de dénationalisation paraît donc à un 4
| Allemand chrétien du vingtième siècle non seulement
| 4 morale, mais agréable à Dieu; et cela, parce qu’elle est menée par des Allemands. C’est le côté religieux de
| l’impérialisme allemand. Il est assez risible, il faut
l’accorder, mais cela ne doit pas faire oublier la gravité
. de la menace qu’il renferme. IL convient de se rappeler que le germanisme est conçu par certains hommes comme une religion. D’autres, plus prudents, remplacent
; Dieu par « mission historique », ce qui revient à peu ”
É près à la même chose. Avec ce terme, dont l’aspect vaguement scientifique tempère le mysticisme, toutes : les prétentions peuvent se justifier. Qu’est-ce que les ; Polonais ont à répondre et comment osent-ils s’entêter | dans une résistance coupable, si la mission de l’Empire |
| allemand « consiste à former le noyau autour duquel !
viendront se grouper tous les éléments de la race alle- | mande, à étendre sa sphère d’influence pour la mettre
en harmonie avec ses limites politiques, à donner et à Ë
| assurer au germanisme la place qui doit lui revenir sur
| tout le globe, enfin à triompher des puissances de portant haut la lumière de la liberté intellectuelle et
Avec de pareilles théories, on va loin dans la voie de F
la persécution. 4
(2) Conférence prononcée à Berlin par le colonel de Bernhardi, |
chef de la section historique du grand état-major ; cité par Lair : 24
f L’impérialisme allemand, page 108. +4
n. Parmi les arguments employés du côté allemand, ily M 4 à en a de bien usés. Les provinces orientales, dit un ° { 1 ha polémiste, sont un sol qui a jadis appartenu aux Ger-. ÿ D’autres, rappelant comment la Pologne a sombré, “3 qi dénient aux Polonais la possibilité et la capacité dese
gouverner. (2) Enfin, on ne cesse de rappeler aux Polo- es
a. nais ce qu’ils doivent aux Allemands comme progrès * 1 économiques et intellectuels; on leur reproche d’être ; f ingrats envers leurs maîtres, qui leur ontrendulegrand ü service de les annexer et qui veulent leur faire l’honneur * M de les assimiler à la nation conquérante. Cest très 4 sérieusement et sans aucune ironie que nombre d’Alle- È À mands disent cela. Le roi Léopold aime aussi à parler 3 des « bienfaits de la civilisation », lorsqu’il défend son à
- œuvre du Congo. Seulement, de même que les nègres 4 À récolteurs de caoutchouc ne sont pas reconnaissants ‘1 in des factoreries établies chez eux, les Polonais ne sont LA pas très sensibles aux chemins de fer et aux écoles _ allemandes fondées en Posnanie et payées en partie par 554 HN Tous ces essais de justification ne méritent même pas na d’être réfutés. Aussi bien, les Allemands intelligents ‘4 __ * expliquent plus franchement, plus logiquement et aussi è j plus cyniquement la situation : « Dans le combat des ï À races et des peuples, il n’y a qu’une loi immuable, celle 110 ‘US Osten, page 7) combat avec raison cet argument spécieux. 04 fe | 6) E. Herr : Neue Bahnen der Polenpolitik. Berlin, 1908. Page 3. \ SA 4
10 Un des chefs hakatistes, M. de Tiedemann, prononçait ne de même, dans un discours à Breslau (26 février 1901), ‘14 ces paroles textuelles : « Dans ce monde, il nyapas FE , de droit meilleur ni plus légitime que celui qui est %
- acquis par le succès des armes. » (1) : é. Le chancelier de Bülow, parlant de la question polo- k 4 naise, disait, avec l’humour familier qu’il cultive, aux ire députés prussiens : « Nous ne vivons pas à Néphélo- dl coccygie, et malheureusement nous ne vivons pas non 4 _ plus dans le Paradis; mais nous vivons sur cette dure 20 $ terre, où il faut être marteau ou enclume. » (2) 4 4 Voilà qui est franc. Cette conception fataliste et pessi- Re: | faut plus alors chercher des justifications dans le do- , :# ne maine idéal des lois morales: on n’a plus le droit . #4 d’employer le mot de « justice », qui ne correspond ÿ #
plus à rien. Cherchons tous à être des marteaux, mais (2
ne nous fâchons pas si les autres ne veulent pas être
6 Ii faut toujours un peu d’héroïsme pour être parfaite- 4 +4 ment logique, et les Allemands ne vont pas jusque-là. 2 fs: L’écrivain bien connu, Félix Dahn, a composé quelques ë Me he __sentences à l’usage des Allemands des provinces orien- à 7e __ tales. Ïl dit entre autres : LE É Le bien suprême de l’homme, c’est son peuple. 3 1 Ye Le bien suprême du peuple, c’est son État, 5 | £ Et son âme vit dans sa langue. RE RE: En lisant ces maximes, on peut se demander si les L 4
Polonais, eux aussi, n’ont pas le droit d’essayer de re ”
(1) Le discours se trouve en entier dans l’Ostmark, VI, 4. 288 PAT (2) Discours du 13 janvier 1902, à la Chambre des députés. 6 à.
à | Polonais et Prussiens : : A constituer un État, qui est un « bien suprême », et de | défendre leur langue, puisque « leur âme y vit ». Mais |
M. Dahn n’a songé qu’aux Allemands, c’est évident. Un pareil défaut de logique est un symptôme très grave, | et nous pensons qu’il ne faut pas négliger des signes 4
de cette sorte.
Parmi les partis allemands qui soutiennent parfois .
les Polonais par leurs votes, il n’y en a aucun qui aït k
de véritables sympathies pour leur cause et qui ne les } abandonnerait pas, si jamais ils étaient à même de ;
réaliser leurs espérances. Le Kulturkampf, par une L persécution commune, a rapproché le Centre des Polo- \
nais. Cette alliance, due à la politique de Bismarck, a À
À été bien plus profitable au parti catholique qu’à la 4 cause polonaise. Mais le catholicisme a été si long- 4
temps un des éléments principaux de la nationalité
? polonaise, qu’une rupture avec le Centre effraie À encore beaucoup de Polonais. Néanmoins l’alliance a 4 . subi déjà bien des accrocs. De plus en plus, surtout en i Silésie, les Polonais se montrent prêts à mener la lutte 1 j sans compromis aucun avec un parti allémand. Et le n. | Centre de son côté, attiré dans l’orbite de la politique 1 impériale, ne se souvient que trop souvent qu’il est un à
parti germain. Malgré tout, il serait injuste de ne pas 4 t rappeler que les députés du Centre ont protesté contre F toutes les mesures violentes de germanisation. L
\ Des conservateurs, les Polonais n’ont rien à attendre. 4 Non pas que ces hobereaux soient en général les haka- 4
tistes les plus enragés. Agrariens, ils tiennent surtout à 1
ce que leurs intérêts pécuniaires ne soient pas lésés ; ils J 4 préfèrent presque tous avoir recours à des ouvriers polonais, qui ne demandent qu’un petit salaire, plutôt ; ‘4
à qu’aux ouvriers allemands, ainsi que l’intérêt du ger- ; manisme le demanderait. | Quant aux antisémites, ils sont partisans de la « Grande Allemagne », mais leur antipathie contre les Juifs l’emporte de beaucoup sur celle qu’ils peuvent | éprouver contre les Slaves. (1) c k Les pires ennemis d’une Pologne autonome, les zélateurs les plus acharnés de la germanisation à outrance, ce sont les « nationaux-libéraux », qui se recrutent surtout dans les classes moyennes. C’est dans ce parti bourgeois par excellence que l’impérialisme allemand se développe, et cela dans sa forme la plus agressive _ et la plus brutale. Ces avaleurs de territoires, ces sectateurs de la religion bismarckienne, ne craignent pas de faire de grands sacrifices en faveur de leur idéal; il est
- juste de le reconnaître. Ce sont eux qui soutiennent de leur argent le Flottenverein (ligue navale), qui entretiennent des écoles allemandes à l’étranger, qui subventionnent des sociétés germaniques jusqu’en Amérique du Sud; ce sont eux : surtout qui constituent la « Société pour la défense des Marches orientales », dont nous verrons dans un prochain cahier l’activité. | Les partis de gauche sont naturellement moins slavophobes. Les deux groupes libéraux sont par principe hostiles aux lois d’exception; les deux ont voté contre la loi de colonisation de 1904. (2) Mais il ne faut pas se cacher (2) Sur l’attitude du parti libéral dans la question polonaise, voyez Wagner : Der Polenring, pages 34 et suivantes. | En Posnanie et en Prusse Occidentale, les libéraux préfèrent
_ que, pour les Polonais, il n’y a aucune aide effectiveà attendre de ce parti, très restreint du reste. Les temps vi de 1848 sont finis. CUS ‘1 Il en est malheureusement de même du parti socialiste : À 10 allemand. Ses chefs n’ont jamais eu assez de largeur de gs 1 vue pour se prononcer en faveur de l’autonomie polo s ‘ai naïse. Le problème du droit des nationalités ne semble 40 pas exister pour eux. C’est une question qui ne se laisse # N . pourtant pas escamoter. L’étroitesse de la citoyenne EN Rosa Luxemburg, celle de Bebel et d’autres a eu pour ‘à résultat de forcer les socialistes polonais à former un
ÿ parti spécial, sans lien réel avec le parti ouvrier alle Ê: à Dans leur lutte nationale, les Polonais prussiens sont à pi donc seuls. Les partis politiques qui parfois les dé- RE fendent, ne le font qu’au nom de principes mollement on proclamés, ou le plus souvent au nom d’intérêts électo-
Me. raux plus ou moins égoiïstes. FI is
Qt parfois assurer la victoire du candidat polonais, en sabstenant D po de voter, plutôt que de donner leurs voix à un conservateur. »
h C’est ce qui est arrivé en 1897, dans la circonscription de Dirschau …
D Pour Stargard, lors d’une élection pour la Chambre des den
tn () Ce mépris de la question nationale polonaise éclate dans la.
A proclamation de Bebel aux socialistes allemands de Lodz (1905). .
PA Cette proclamation, qui contient un programme socialiste complet pour-lempire russe, ne tient aucun compte de la question polo-
a naise. Le poète polonais André Niemojewski répondit à Bebel par M | une lettre ouverte. Voyez Européen, 3 juin 1905, page 15. 28e Pa
| . 4
Res Il a été tiré de ce cahier treize exemplaires sur … . whatman ainsi distribués : à D premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; g A deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad- % (SP troisième exemplaire de souche, exemplaire de Pimde “54 primeur ; 7 : RE dix exemplaires d’abonnement, numérotés de Tr à 10 Ro Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés ne -, à la presse et imprimés au nom du souscripteur; nos “n tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse __ stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement —. sur whatman à cette huitième série est de cent francs |. pour tous pays. 70 2 Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, : 41 en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon à _ derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- à or seurs) 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième se #
rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. À k Le Nos Cahiers sont édités par des souscriptions menEU suelles régulières et par des souscriptions extraordiad naires ; la souscription ne confère aucune autorité sur fi 4 la rédaction ni sur l’administration ; ces fonctions fl ‘2 Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît 228 dans le temps d’une année scolaire, d’une année 4 ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet ; l’abonne- 4 pe a, ment se prend pour une série. : É “M ra . On peut souscrire cet abonnement à tout moment de : Le l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, E valable pour la série en cours. F. Do Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle » pendant le cours de cette série : É % 5 ÉRAe 0.00 } Autres pays de l’Union postale uni100 \ verselle… vingt-cinq francs Ÿ 04 Abonnement sur whatman… cent francs pour tous pays M ki ‘4 Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé, …_O sont numérotés à la presse et imprimés au nom du j EX. souscripteur ; le tirage à part sur whatman a commencé | 114 de fonctionner au premier janvier 1906 ; les inscrip- # :. #8 tions pour cet abonnement particulier sont reçues en | 1e _ tout temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé À É 54 automatiquement par le rang même qu’elles occupent 1 dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant 9 … naturellement aux premières inscriptions; c’est ce nu | méro d’inscription qui devient automatiquement le 4 E: numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs; Te … lédition sur whatman est strictement limitée au LE
‘46 Pour tout changement d’adresse envoyer soixante É centimes, six timbres de dix centimes. 1 Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous
D demander un abonnement recommandé ; tous les cahiers ; 4 de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et
À recommandés à la poste ; la recommandation postale, | À comportant une transmission de signature, garantit le ‘4 destinataire contre certains abus; pour cette recom-
L mandation, pour tous pays, en sus, cinq francs.
4 Automatiquement et sans augmentation de prix les
L exemplaires sur whatman sont tous recommandés et
3 envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs. ; L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour À chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit ; l’achèvement de cette série ; ainsi jusqu’au 31 décembre
D 1906 on pouvait encore avoir pour vingt francs les dix-
d neuf cahiers de la septième série complète. | 14 A partir du premier janvier qui suit l’achèvement ï | d’une série, le prix de cette série est porté au moins 4 au total des prix marqués; ainsi depuis le premier ‘4 ’ janvier 1907 la septième série complète se vend quarantetrois francs. L