Un épisode
paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et Î
dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si 1
grand nombre de documents, de textes formant dos- À
siers, de renseignements et de commentaires; — un ;
si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles,
romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un !
si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo- 1
sophie; et ces documents, renseignements, textes, À
dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, 4
d’histoire et de philosophie étaient si considérables {
que nous ne pouvons pas songer” à en donner ici
l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qui a 1
paru dans les cinq premières séries des cahiers, il
suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André L
Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor- |
s bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement; on recevra en retour le catalogue analytique
sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner,
autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,
2 4
| une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- M. hi rieures et de nos cinq premières séries ; tout y’est classé f Pa dans l’ordre ; il suffit de le lire Pour trouver, à leur °1 « 2 % place, les références demandées. 6 LE » + “ Eu Ge catalogue, in-18 grand jésus, Jorme un cahier nn très épais de XI1+-408 pages très denses, marqué cinq francs ; ce cahier comptait comme Premier cahier de la 1e _ sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le M. . 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième ne: | série; toute Personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 744 | S’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- A % | | pait, par le fait même de son abonnement, en tête de la d é L. me > ROUS l’envoyons contre un mandat de cinq francs 0 à toute personne qui nous en fait la demande. EN
k aux Cahiers de la Quinzaine + . Le présent petit index donne automati- “ Fe | quement pour tout volume et pour tout N | L a) le numéro d’ordre de ce cahier dans + à : le classement général de nos collections LS complètes, le numéro d’ordre de la série GE | ; étant naturellement composé en grandes 1 1 capitales de romain et le numéro d’ordre PA \ du cahier lui-même, dans la série ainsi VE . déteMninée, en chiffres arabes, de sorte ” que V-r7 par exemple doit évidemment se ee lire dix-septième cahier de la cinquième ue! | faut, la date du fini d’imprimer, ou, à son f défaut, la date du cahier même; ER 4 4 c) le prix actuel; A9
- d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos Er: î éditions antérieures et pour nos cinq pre- 14 À , mières séries, la page du catalogue ana- rh Li: lytique sommaire où ce cahier se trouve “4 1 0 _ Daniel Halévy, — Michelet et Quinet; — et dans le même LE. Cahier présentation des quelques textes (IV-21, mardi 4 _ — — Louis Ménard, une étude préliminaire à la réim- Lee pression de Louis Ménard, Prologue d’une Révolution #75
Le: en vente à la librairie des cahiers ‘#à __ Danrez HaLévy. — Essai sur le mouvement ou- 1 24 vrier en France. — Société Nouvelle de Librairie et ‘5705 _ Danrec Harévy er RoBerr DREYFUS. — une traduc- #4 tion française (1893) de Frénéric Nrerzscne. — le Cas 4 _ Wagner, un problème musical… deux francs { FA » Au P Là A aprés un travail inédit de madame Duclaux. Librairie à _ de Pages Libres. 1907… cinquante centimes nt.
Laissez-moi vous dédier ce conte où vous recon- ‘00 _ naîtrez les traces d’expériences qui nous furent À _ communes et le souvenir d’un travail qu’assuré- _ ment nous ne renonçons pas. ‘2
‘Se isode il
hu J’ pars, c’est donc vrai… pensait Julien Guinou. ‘42 Il entrait sur un quai de la gare du Nord, longeant un train, toutes portières ouvertes, où s’installaient des voyageurs. A sa gauche marchait h = ; son père, vieil ouvrier aux allures ballantes, qui È ù portait une valise assez lourde. Une jeune fille, À Adeline, sa camarade, son amie, presque sa fiancée, à. l’accompagnait, appuyée à son bras droit. s de — Monte là, fitelle soudain, désignant, du doigt 4 un compartiment vide. * FE. hs \ Julien regarda, monta sans mot dire. Son père lui \ # h tendit la valise. Il la posa sur une banquette et se po k tint debout dans l’ouverture de la porte. C’était un # 4 EL jeune homme au corps maigre, au teint mauvais, ” | b. d’une blancheur faubourienne. Il portait au cou des #1 cicatrices de scrofules, et son visage n’avait de} “4 _ beauté que par l’expression volontaire, l’éclat dur | L: kc des yeux clairs. : n |
Daniel Haléoy ne LU Son père et son amie le regardaient d’en bas : Julien détournait les yeux. Il n’aimait pas son père et le méprisait. Il aimait Adeline et l’estimait assez, mais se trouvait gêné par la différence de ses pensées. Il était heureux, uniquement heureux, au | moment de rompre les liens de sa vie besogneuse et d’aller, comme font les riches, à la campagne con- À naître un long loisir. Adeline sentait le chagrin de perdre son ami et le sentait d’autant plus vif que | lui ne sentait rien, « Je vais être seul, pensait constamment Julien Guinou. seul, sans famille. | sans camarades, sans trayail..… » ; Le père Guinou, connaissant bien son fils, bourra paisiblement sa pipe en attendant que le train partit. ; L’heure était proche : un employé survint qui ferma la portière, et Adeline, voyant Julien séparé d’elle, — Tu m’écriras ? fit-elle. | — Mais oui, murmura-t-il avec ennui. Adeline eut froid au cœur et parlant d’une voix contenue afin que les voisins ne l’entendissent pas : — Julien, supplia-t-elle, ne me quitte pas ainsi, sans un mot, un regard, une promesse; depuis quinze jours à peine si je t’ai vu; tu étais malade, je sais, je ne te reproche rien; mais tu pars aujour- ; d’hui, tu quittes Paris, tu vas te soigner ; dis-moi ; adieu, regarde-moi, Julien, regarde-moi. |
Les wagons s’ébranlèrent, d’une allure insensible, # 3 glissante et douce. Adeline recula soudain et Julien, 5 penché sur la portière, resta tourné vers elle comme de s’il eût voulu réparer un peu du mal qu’il avait “0 fait. Mais ce mouvement de pitié fut rapide, Il re- ‘4
_ garda la gare décroissante et respira profondément, ; dé dilaté par sa fuite et sa délivrance. À
. Adeline et le père Guinou sortirent ensemble de d :
— Ma petite Adeline, dit-il, marchant à côté d’elle Ë
à lourdes enjambées, ce que je vais vous dire, je 4 vous l’ai dit souvent : si vous épousez mon garçon, RC vous n’aurez pas la vie commode ét c’est mieux + qu’on vous prévienne ; la tête malade, le corps “4 malade, il n’y a que du malheur en lui, ‘à
_ Adeline fut blessée par ces paroles. “à
; — Monsieur Guinou, fit-elle sèchement, Julien ne d _ ressemble à personne et vous ne le comprenez pas. cl _ Elle tourna vers la gauche et partit vers son 4 D Quartier lointain, Ménilmontant. Elle avait oette ‘4 1 rapide allure des ouvrières habituées aux longues 4 % courses quotidiennes, le matin vers la ville, le soir È }
vers le faubourg. Elle marchait vite, mais son | Julien Guinou avait toujours été son camarade. Ils avaient habité la même rue, étudié dans des à écoles voisines. Julien était un enfant songeur et F solitaire; Adeline s’était pliée à ces goûts singuliers. Ils avaient grandi ensemble et seuls, dédaignant les compagnies faciles, inventant des jeux dont ils étaient fiers. À seize ans, Julien s’était passionné : pour les idées et pour les livres qu’il se procurait à } grand peine. Adeline avait l’intelligence prompte, elle put comprendre et suivre son ami. D’abord il | fut anarchiste : elle écouta ses colères, ses espoirs, et se laissa plus d’une fois mener aux réunions pri- ; vées ou publiques de la secte. Puis Guinou connut É un autre groupe, et voulut s’occuper uniquement de poésie, de littérature audacieuse. Qu’il fût anar- | chiste ou qu’il fût décadent,’ Adeline l”admirait, l’approuvait toujours, et son attention toujours | prête, sa docilité féminine suflisaient à procurerun |, peu d’apaisement et de joie à l’âme tendue de Julien. Elle lui‘avait voué ses premières tendresses : la vie ne les désunit pas. La boutique de bijouterie où elle était vendeuse était proche du magasin de lingerie où il travaillait. Chaque jour tous deux cheminaient, déjeunaient ensemble, puis, le soir venu, se retrouvaient encore dans une petite université popu16 ;
laire : ils y rencontraient quelques personnes, isolées 40 comme eux-mêmes dans le grossier faubourg et les à
- seules qu’ils consentissent à estimer. : Pourquoi Julien s’était-il brusquement lassé d’une ;
vie qu’il avait longtemps trouvée douce? Sans
_ doute, ces nuits d’étude l’avaient épuisé. Il avaitlu Verlaine, Laforgue, la comtesse de Noailles. Il avait appris par cœur des centaines de vers, ravi d’abord,
puis saisi d’un désespoir que la jeune fille compre- ;
nait mal. Elle voyait naître en lui une humeur sin- * gulière. Elle l’interrogeait, il ne répondait pas. ? Parfois il l’évitait. Non sans peine il se résignait à L rentrer chez ses parents. Il ne voulait plus travailler re
et semblait révolté contre toute sa vie. Adeline le v
- mena plus d’une fois, tel un enfant récalcitrant, £
à la porte de son magasin. Elle avait, comme tant à
de filles du peuple, un instinct pratique et sage qui è manquait à Julien, « Il faut bien vivre », disait-elle a désolée. Il répondait : « Je suis poitrinaire, je vais H mourir. » C’était l’une des idées de son hypocondrie. 3
Un médecin, qui l’examina, le trouva fort peu ï malade et conseilla quelque repos, surtout pour ÿ apaiser cet état de neurasthénie. Un jeune bourgeois, |
| nommé Clément Dorsel, qui voyait souvent Julien à fi son université populaire, prit la peine d’intriguer ‘a & et sut lui procurer un lit au sanatorium d’Angi- ne 4 court : il partait à l’instant même et s’y rendait. î
Adeline se remémorait en marchant le pénible passé et tâchait, mais tâchaïit en vain, d’espérer un meilleur avenir. Le singulier adieu de son ami l’avait impressionnée. « Pauvre Julien! » pensait-elle |
; sans nul soupçon de reproche. Car elle ladmirait, |
leplaignait etla pitié l”empêchait de blâmer. « Pauvre Julien! quelle nouvelle idée le tourmente? quand il | me reviendra, que fera-t-il? Julien esttropintelligent | pour être pauvre. Il faudrait qu’il fût riche, comme | ceux qu’il connaît au Foyer, comme M. Dorsel, par À exemple, qui a le temps de lire tous les livres… »
Adeline suivait sans hâte la rue populeuse de Ménilmontant. Elle rentrait chez elle et rentrait à regret, car elle savait qu’aucun des siens ne compatirait à sa peine, ni son père fatigué, nit sa mère toujours grondante : et son besoin était extrême de n’être ni seule, ni rudoyée. Sa tristesse était plus poignante dans cet entour de maisons familières qu’animaient tous ses souvenirs. Elle tenait en marchant la tête un peu baïissée, comme pour arrêter | dans son sein les sanglots prêts à monter. Soudain elle pensa au Foyer, la petite université populaire où elle avait tous ses amis :
” — C’est aujourd’hui dimanche, se dit-elle. Sans doute ils sont venus au comité, Rudoul et le vieux Marot, ou monsieur Dorsel ou mademoiselle Gail- }
La jeune fille, dans la tristesse même, restait si | accessible aux impressions heureuses que ce rapide é espoir d’un accueil franc, de mains tendues, de voix g amicales répondant à la sienne, suffit à diminuer { son chagrin. Elle gravit légèrement la pente raide 4 qui achève la montée, puis, tournant à gauche, ” pénétra dans une rue étroite que des jardins bordent 4 d’une part et d’autre part des maisons basses, dont l’une est décorée d’une inscription rouge : Le Foyer, 14
- . Université populaire et Coopérative du XX° arron- s. Adeline entra dans cette maison. Elle traversa . :
_ vite la boutique mal ordonnée, sans prendre garde k aux ménagères qui faisaient leurs achats, sans ?
‘ adresser un bonjour au commis, et se dirigea vers | la petite salle où quelques personnes, assises dans A la clarté douteuse émanée d’une cour, paraissaient | délibérer ou travailler ensemble. Gi. — Bonjour, mademoiselle Adeline! fit un concert | À
de voix souhaitant la bienvenue. * — Guinou vient de partir, dit-elle sans répondre 4
et s’assit. Ses yeux étaient rouges et elle froissait \
. un mouchoir humide de ses larmes. 4 — Parti ce matin? s’enquit l’un des hommes.
— Je l’ai conduit jusqu’à la gare, j’en reviens. 4 Une table, sur laquelle des paperasses traînaient ; s \ une bibliothèque, où quelques centaines de livres É
étaient rangés; une trentaine de chaises, dont plus
d’une cassée, encombraient ce local. Trois estampes,
accrochées aux murs, alternant avec les bustes em-
poussiérés d’Auguste Comte et de Dante, ne diminuaient point la tristesse du lieu mais au contraire,
par l’essai d’une vaine parure, en faisaient sentir
davantage la désolation.
Ils étaient réunis au nombre de sept, derniers fidèles, derniers soutiens de cette société qui dépé- comptable, au vaste corps un peu courbé, au front plissé, homme d’espoir invincible qui depuis vingt années suscitait et faisait durer des groupes d’ac- | tion ouvrière. Ses cheveux grisonnaient, il sentait | la fatigue de l’âge et la mélancolie du médiocre succès : mais un instinct de lutte le maiïntenait tou- | et barbue, bourgeois de mise râpée. IL avait été 1] « pion » dans un collège, et répétiteur de mathéma- 4 tiques ; puis, retiré, vivait d’une rente infime mais 3% suffisante pour ses goûts. Il aimait la science, et hi savait toujours dénicher quelques livres à lire. IL Li aimait la musique, et un de ses parents lui envoyait J :
\ parfois quelque billet : il n’en fallait pas davantage e: pour lui assurer du bonheur. —Groslay, le serrurier, M de mine campagnarde, âme ouverte, encline aux so- |
à la vilenie parisienne. — Mégy, l’électricien, ado- ( lescent au front ample, aux yeux bleus, le plus de jeune du groupe et le plus grave. — Dorsel, différent d’allures et de tenue, bourgeois, seul de sa race. Il était un peu fonctionnaire, un peu homme de lettres, selon l’usage de Paris. Il tenait un emploi à la bibliothèque de l’Arsenal et publiait dans quelques revues des essais de critique. La curiosité l’avait attiré parmi ces ouvriers, l’amitié l’y avait | f retenu : il leur donnait, de mois en mois, une cau- de serie, et venait aux séances de leur comité. — | Mademoiselle Gaillon, la féministe, l’étrange créa- 2. ture, au corps un peu difforme, aux traits un peu à _ obliques, comme si un coup de vent, survenu par la ; droite, eût légèrement repoussé vers la gauche les yeux, le nez, la bouche; mais un regard si doux, | vaste et mouillé apparaissait à travers ce désordre, ‘
- un sourire si tendre y passait, que mademoiselle 4 Gaillon avait tout de même beaucoup de charme et, par éclairs, de la beauté. Elle vivait seule, couchaït sur un grabat, se nourrissait de fromage et de f l pain, gagnait chaque matin, en quatre ou cinq heures de corvée, le peu de sous qu’elle dépensait $ puis donnait le meilleur de ses jours aux amis en peine ou malades qu’elle allait visiter. A ’ En d’autres temps ils se retrouvaient plus nom- N breux dans cette petite salle : quinze, vingt, zélés, ,
heureux et riches d’intentions. Aux soirs de confé- |
; rences on ouvrait la porte de la boutique et les
auditeurs s’y pressaient. Parfois il fallut s’établir
dans un préau d’école : les hommes sérieux du |
quartier venaient tous. Mais cette première ardeur
avait décru. Les uns s’étaient lassés ; d’autres avaient
été détournés par l’âge, par des soucis de famille,
de santé : maint camarade disparut ainsi. Comme !
une troupe réduite marche dans la bataille, décimés, Ë
non pas abattus, réduits à dix, réduits à huit, à
réduits à sept, les militants du « Foyer » conti- 1
nuaient la besogne. Le hasard les avait rapprochés ‘1
dans la vague multitude d’un faubourg parisien, et |
ils restaient ensemble, ils s’efforçaient toujours, 4
maintenus par les habitudes, par la peur d’être seul :
ù comme aussi par un sentiment de ténacité instinctive, d’affection et d’honneur. |
Ils étaient tristes, ce matin-là, à cause de celui à
qu’ils perdaient, ce Guinou dont la jeune fille venait 1
annoncer le départ. n
Dorsel se leva et s’assit près d’elle. L
— Il ne faut pas que vous soyez inquiète, lui 1
dit-il. Nous avons obtenu qu’on reçoive Guinou
4 dans un sanatorium. Mais son état n’est pas grave, ‘4
nullement; il n’est pas tuberculeux; c’est de repos À
qu’il a besoin ; c’est un temps de repos que nous lui £
avons procuré. |
22 4
Adeline hocha la tête comme pour décliner cette
pensée de réconfort.
— J’aimerais mieux qu’il soit malade, et très
malade, dit-elle, et qu’on me dise le nom de sa
maladie. J’aimerais mieux qu’il soit tuberculeux.
Je le soignerais alors, je le guérirais peut-
— C’est le cerveau qui est touché.
; La jeune fille semblait absorbée par son émotion.
Et tout à coup avec un long sanglot qui lui rompit
la voix : Tv
— Il m’a quittée sans un adieu, s’écria-t-elie,
Elle se détourna d’un mouvement rapide, et,
laissant tomber son visage entre ses mains, pleura.
Les hommes, soudain levés, l’entourèrent tous avec
sollicitude et gêne. Mademoiselle Gaillon lui toucha
doucement l’épaule.
— Adeline, dit-elle, venez avec moi, sortons…
Les deux femmes partirent ensemble, et Rudoul,
autour de la chaise restée vide.
— Notre pauvre Foyer! dit Groslay.
— Il finit mal, murmura le vieux Marot, et nul
de ses compagnons ne contredit cette prédiction de
fin qu’il avait prononcée. Le départ de Guinou, les
larmes d’Adeline avaient fait entrer en eux le senti-
’ ment de la défaite.
Ils n’eurent point de plaisir à s’attarder dans cette
petite salle où ils avaient en vain si fidèlement
| peiné. La matinée étant fort avancée, ils sortirent.
et Marot les devancèrent un peu : une sorte d’instinct les groupait ainsi, les ouvriers marchant avec
les ouvriers et le jeune bourgeois avec le bourgeois
— Monsieur Marot, s’informa Dorsel, aviez-vous
vu Guinou, ces temps-ci ? ï 4
— Un peu. Quelquefois il montait dans ma
— De quoi vous parlait-il ? 4
— De ses lectures, de sa santé, de ses colères, 1
surtout de ses lectures, je crois. |
Et le vieil homme ajouta : Û
— Ce pauvre Guinou, vous savez, c’est un peu la à
victime de nos livres. À
De mes livres, traduisit aussitôt Dorsel, non sans LÉ
quelque ennui : car il avait ouvert sa bibliothèque à LL:
Cependant Guinou descendait de son train et,
laissant ses paquets à la station, dédaignant 1
l’omnibus où s’entassaient quelques malades, il monta seul, à travers bois, au sanatorium d’Angicourt. Ce jour de janvier était sombre, mais sans ai- 3 greur, et d’une apaisante tristesse. Guinou chemina ; doucement, arriva, remit ses papiers, fut reçu dans ; la grande maison. On lui montra son lit, son armoire, puis, dehors, sous le couvert des galeries tournées vers un pâle . soleil, la chaise longue où il devrait s’étendre tout ) . le long du jour et reposer. Plusieurs malades s’agitèrent sous leurs couvertures, se redressèrent ou “E tournèrent la tête pour considérer le nouveau venu. L’un toussa et ce petit spasme court ayant traversé l’air trente poitrines souffrantes toussèrent l’une ‘2 après l’autre, communiquant une animation bizarre à l’espace énorme et silencieux. | Guinou ne fut pas sensible à la mélancolie de l’édifice et de l’accueil : il était habitué à la vie mélancolique. Il ne fut pas davantage sensible à la | beauté sévère de la vue, à ces pentes boisées recour- | bées devant lui comme un golfe brumeux : il avait | trop peu l’habitude de la nature pour savoir la regarder. Il écoutait à peine les indications qui lui étaient données : il pensait à soi seul, aux laideurs, | aux contraintes soudain supprimées, à ce grand luxe de solitude, de lecture et de silence qu’un | hasard merveilleux apportait dans sa vie. à aù un épisode. — a
Guinou dut subir une visite médicale qui lui fit perdre un temps dont il maudit la fuite. Libre, il prit en hâte quelques livres et s’installa sur la chaise longue qui lui avait été montirée. 1
Un homme au visage émacié, au regard vaincu, | son voisin, le regarda et lui souhaïta une bienvenue banale. Guinou eut un sursaut de colère, presque | de haïne. Il voulait être seul et ne concevait pas | qu’un intrus lui parlât. Il regarda l’homme sans |
L desserrer les lèvres, détourna les yeux, étendit la couverture sur ses jambes, attendit une minute | l’entier retour de son bonheur, puis, comme on fait | un acte solennel, il ouvrit son sac, en tira Les ! Fleurs du mal et mania sans hâte ce livre qu’il ne connaissait pas.
craignant de manquer l’instant délicieux, la pre- 4 mière entrée dans cet univers inconnu qu’un tel jour È lui ouvrait. Il leva les yeux, s’atiarda, fit durer son 1 plaisir et son trouble. \ |
— Vivre ainsi, pensa-t-il doucement; dans un Ÿ | fauteuil, avec des livres et son temps à soi, tout de son temps bien à soi… vivre ainsi, comme M. Dor- Le
: Il considéra les titres en haut des pages : Spleen et idéal; Tableaux parisiens; Le Vin: Révolte: I
| La Mort; il hésitait, feuilletait toujours; enfin, | parvenant à la dernière page, il lut : O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre! Ce pays nous ennuie, 6 Mort! Appareillons ! Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons! Guinou demeura quelques instants immobile et saisi : il avait compris un langage nouveau. Son voisin, qui n’avait cessé de l’observer, le É crut distrait et jugea l’occasion bonne pour lier enfin la conversation : — Vous savez, si on peut vous rendre service dans la maison… dit-il. Julien Guinou tourna vivement la tête et, fixant l’intrus, asséna un regard si dédaigneux et si dur _ que le pauvre hère en resta stupide. ‘Un soleil pâle, lourd comme une larme, atténué _ par la brume et tristement visible, baïissait vers _ l’horizon des bois. Guinou rêva, réfléchit, médita : jusqu’à la fin du jour; et ses lèvres murmuraient _ l’alexandrin de Baudelaire : \ Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons. Il réussit à sauvegarder sa solitude. Les poètes _ qu’il aimait, le souvenir innombrable des images,
des rythmes que retenait sa mémoire jeune et ferme, maintinrent son esprit dans un état bizarre de constante et douce obsession. Il continuait à lire Baudelaire; il en ressentait la magie. Il s’émouvait avec un instinct juste, exalté par l’orgueil de goûter sans effort un lyrisme si rare, si dédaigneux de ce qui est simple et populaire. Cinq jours passèrent : Guinou reçut un mot d’Adeline avec gène et déplaisir. IL n’aima pas ce rappel d’un passé qui semblait aboli. Il rompit l’enveloppe, | parcourut deux pages de tendresses, de souhaits, de nouvelles, et les froïssa dans le fond de sa poche.
Le lendemain il reçut une lettre de son père quilui reprochaït son silence. Julien lut à peine, tenant le papier du bout des doigts, comme une chose sale; puis le déchira en morceaux menus pour que le vent les dissémine et qu’il n’en reste rien. IL ne répondit pas, il oublia. l
; Une semaine passa : Julien reçut par un même courrier une seconde lettre de son père, une seconde ; lettre d’Adeline, une lettre de Mégy. Il écrivait des notes en marges d’un livre quand ce paquet lui fut | remis : ses rapides pensées furent aussitôt distraïtes.
Il lui parut que de mauvais amis lui déniaient son ; droit au repos, à la solitude et ramenaïent sur lui | d’une façon cruelle les ombres qu’il avait chassées. Il prit les enveloppes closes, les déchira sans même
_ Les ouvrir, les jeta d’un mouvement irrité : il retrouva soudain son calme et sa douceur de vie. | Étendu sur sa chaise longue, il lisait. Quand il . se promenait, un livre à la main, il lisait encore. Il y ne disait mot à personne, il vivait seul, fier de sa É solitude. Personne ne l’aimait : et il n’ignorait pas cette malveillance qu’il avait provoquée. Il s’en réjouissait, l’interprétant comme un hommage involontaire, un aveu de différence et d’infériorité. | — Tous ces gens-là sont peuple, pensait-il, et moi %
- pas. Ils le sentent! Julien réussissait ainsi à ne rien voir des choses ! . qui l’entouraient et il n’était affecté ni par la médio- à . crité des repas pris en commun, ni par la mélancolie AIRE de l’édifice blanc aux deux ailes arquées qui semblait tourner obstinément vers le soleil ses hôtes | souffreteux et gisants. R _ Les camarades du Foyer avaient perdu courage b _ et, comme honteux d’être vaincus, évitaient de DE . se rencontrer. Victimes de leurs goûts singuliers, u _ ces hommes sans familles vécurent solitaires dans ’ _ leur vaste faubourg plein d’enfants, de rires et de É _ cris, de rixes et d’appels, de sensualité, de colère ;
Adeline était fâchée d’avoir montré ses larmes, sa faiblesse, et triste de l’abandon où Julien la laissait : elle ne vint plus. Un matin, elle rencontra Mégy qui
ù aussitôt s’informa de Julien : il avait écrit deux fois sans obtenir un mot en réponse. Adeline dut avouer son ignorance.
Ils cheminèrent ensemble, et causèrent, Mégy, comme Adeline, n’allait plus au Foyer. Il préférait étudier seul, soudain pris de méfiance ou de rancune instinctive contre ce groupe malheureux où il avait gaspillé beaucoup d’efforts et perdu un ami. |
— Pourquoi tant de conférences ? fit-il d’une voix irritée. Nous n’avons pas besoin de savoir, nous : autres ouvriers, tout ce qui a traversé les têtes des | poètes, ni de connaître toutes les histoires du passé… nous avons besoin de savoir notre métier, pour être forts vis-à-vis des patrons, et puis d’être énergiques pour préparer l’avenir. |
Adeline approuva doucement : elle était habituée ) à la violence de ses amis. p
Dorsel avait promis de venir causer un soir de ; février : il s’excusa, alléguant un travail pressé. Ce n’était pas un mensonge. Mais son langage 1 eût été plus véridique s’il eût avoué qu’il restait 4 mal impressionné depuis le départ de Guinou, et
très en doute sur la qualité des services qu’il pou- s
La semaine suivante, on espéra la venue d’un
conférencier nouveau qui avait promis son CONCOurS. UE.
Groslay, Rudoul et Marot, derniers fidèles du 1.
groupe expirant, l’attendirent. Cette fois encore ils £
furent déçus, le conférencier ne daigna se montrer. de
Le vieux Marot se mit à bavarder. Il raconta les ] <
; souvenirs de son beau temps. Il nomma les fameux ‘à
révolutionnaires, Barbès, Proudhon, Blanqui, Il a
parlait avec cet entrain des vieillards qui se #
consolent de l’ennui d’être vieux en étonnant par 54
leur vieillesse des hommes jeunes. Groslay, l’inter- à
pellant soudain, dit : :: 4
— Monsieur Marot, faites la conférence, dites- à
. nous tous vos souvenirs | ï.
“À — Je veux bien, répondit Marot.
ke Il se recueillit un instant, puis il parla. Il avait LÀ
f connu les chefs républicains, avant la guerre. Il à
_ rappela leurs mœurs et leurs allures, leurs facéties, ;
leur courage un peu fou, leur amour du hasard et di
| du risque. Il avait été ami de Raoul Rigault; il 2
U avait vu Flourens, un soir de réunion publique, à
__ arrêter au nom du peuple le commissaire de police 1
_ délégué pour surveiller son langage. ’ {
Groslay, tout heureux de ces histoires françaises,
Marot connaissait bien l’histoire du siège de Paris.
« Que je me suis amusé pendant ce temps-là, dit-il, et tous les parisiens avec moi! Le pain manquait, mais le papier, jamais. Que de journaux à lire! Tous les jours vote, émeute où bataille… »
Absorbé par les souvenirs qui lui venaient si nombreux et si nets, il oubliait son petit public et à jusqu’au plaisir d’amuser. Il se retrouvait dans sa \
ù vie ancienne, poussé par des heures sombres. 4 Soudain il fut silencieux. Groslay s’enquit :, 4
Marot avait été communard, mais sans illusions )
ni joie. Il raconta la mort de Flourens, le crâne | ouvert d’un coup de sabre; celle de Raoul Rigault fusillé dans la rue par les soldats de Versailles. Lui- : même s’était péniblement échappé : il n’aimait pas |
à parler de ces jours où il avait marché dans le ! sang et couru sur des cadavres.
| — Et après la Commune, interrogea Groslay qui 4
ne riait plus, où avez-vous été ?
Groslay désira des histoires sur Londres. Marot
y avait vécu fort mal, bien heureux encore d’y pou- 4
voir vivre, car les Français avaient eu la vie amère i
et difficile dans l’énorme ville pressée, la ville ;
humide et noire. Beaucoup étaient morts : l’un,
bon et gai camarade, de faim sur un grabat; et à
Marot en avait connu trois qui s’étaient suicidés.
Après sept années il était revenu à Paris où |
il avait trouvé des groupes nouveaux, conduits |
par des meneurs nouveaux, et qui pensaient, agis- 2
saient, s’illusionnaient aussi d’une manière nou- K 10
Marot se tut presque étonné de trouver tant :
. d’amertume au fond de soi.
6 — Père Marot, fit Groslay, votre causerie n’est |
pas gaie. :
— Vous m’avez demandé mes souvenirs, répondit
Marot déjà levé pour sortir : je vous les ai racontés. |
La vie des révolutionnaires n’est pas riante, vous
devez le savoir.
Rudoul approuva d’un hochement de tête. Gros- k
lay, chagrin et décontenancé comme un enfant, mar- M
chaït dans la salle. À
— C’est l’ignorance, répétaitil, c’est l’ignorance 2
qui cause tout le mal. Mais voyez: nous avons ou- |
vert notre université, personne n’y vient.
— L’ignorance, fit Marot; croyez-vous ? Les |
bourgeois savent le grec, l’orthographe et le latin :
ils font des bêtises comme nous autres. |
— Non, maintint Groslay, frappant du poing ‘1
contre la-table, je dis bien, c’est l’ignorance È
Marot et Groslay sortirent ensemble. Rudoul ne les suivit pas, ayant dessein de travailler ce soir-là et de vérifier les comptes de la coopérative. Il s’assit . au comptoir, il ouvrit les registres : son esprit était disposé d’une manière un peu grave et lasse. Il était fatigué par le travail du jour. Les paroles de Marot, qu’il avait écoutées en silence, le préoccupaient. | Il était trop jeune pour avoir traversé la Commune, | les massacres ; mais il connaissait la misère des 14 grèves, les rudes propagandes. Il pensaït à ses pro- | pres souvenirs déjà si nombreux et si lourds ; à la ; multitude tragique des camarades disparus, usés 4 par la misère, humiliés par la prison, les uns morts, 1 les autres brisés, déçus par la longueur de la peine À inutile. « L’ignorance est la cause du mal, avait dit Fi Groslay; ah, si on savait. » Rudoul se répétait: si 4 on sapail… 4 Ces simples mots ranimaient en lui un trouble qui venait de loin. Certain jour de son enfance, sa mère, ! î à quelque interrogation naïve, avait répondu: | « Quand tu seras grand, tu sauras. » Tout à coup 4 silencieux, retiré dans un coin, il avait réfiéchi à À l’avenir annoncé par ces mots surprenants. Il sau- 4 rait : pourquoi ce verre sur cette table avait cette 1
forme, il le saurait; pourquoi ce vin qu’on y voyait avait un goût si bon, il le saurait; et pourquoi les ‘3 enfants, avant d’être grands, étaient petits, et pour- N quoi les arbres grandissaient ainsi, par, dessus à les maisons mêmes, et pourquoi les étoiles scintil- “al laïient si nombreuses au ciel, les unes si écla- À tantes, les autres si pâles, un jour il saurait tout 1
Dès lors il travailla ; il apprit seul à lire, fut le N . premier à l’école; puis constamment poussé par cet J
- instinct d’enfant qu’accroissait l’âge, malgré les crises x: de la vie, il avait continué ses études. Le jour était À venu : que savait-il enfin ? Rudoul évita d’y penser. x
Il se rappela la tâche qu’il s’était assignée: il prit l une plume et vérifia longtemps, sans un flottement & d’esprit, les colonnes chiffrées. Puis il sortit. Il regagna, marchant à pas lassés, la chambre où s’écou- $ laïient ses nuits solitaires, et il fut aussitôt repris |
_par cette méditation qu’une longue habitude sem- ke blait perpétuer au fond de sa pensée. j
— Si on savait, ressassait-il, si on savait; mais personne ne sait, personne ne veut prendre la peine k de savoir ; si on savait, nettement et jusqu’au bout, toutes les causes et toutes les suites, alors on se dé- À brouillerait dans ce désordre, qui est le mal, et ce mal | cesserait. Si on voulait bien attendre, avec un peu de patience, avant d’agir, et travailler comme n’importe è
quel ouvrier qui va doucement quand le travail est difficile, alors on pourrait voir clair, on pourrait trouver l’ordre, et les hommes sauraient leur place, leur place dans la vie: car cela surtout ils L ne le savent pas. IL était minuit passé. Rudoul réfléchissait, la tête inclinée sous un poids invisible. Rien, dans le faubourg désert, ne distrayait le cours de ses pensées et il méditait obstinément sur la vertu négligée du Mars touchait à sa fin et chaque jour augmentait | le bonheur de Guinou. Son imagination était libre | d’entraves, de gênes irritantes. IL oubliait le passé, | il ne pensait jamais à l’avenir, insoucieux commeun enfant qu’il était encore et comme ces pauvres gens parmi lesquels il avait vécu. Or il arriva qu’un employé, interrompant sans | respect sa lecture, lui remit une feuille. À — Vous partez dans deux jours, dit-il. Guinou ne répondit pas mais il courba la tête et, sentant tout à coup l’imminent inconnu, frémit. Il était quatre heures. Pendant deux heures encore, il resta étendu, tâchant à jouir des rapides instants, de l’air, de son livre, de la clarté. Il répéta 4 36 1
_ souvent la strophe de Baudelaire qu’un hasard lui a _ avait révélée au premier jour de sa retraite : EL
- O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre! # Ce pays nous ennuie, 6 Mort! Appareillons ! » EX 4 Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre, Fi WI = Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons! CU 1 déposait, il reprenait son livre et réussissait à + . sauver parfois quelque lambeau de son bonheur 0 : menacé : puis il était ressaisi par les transes. à Il s’endormit avec peine, s’éveilla dans la nuit et 51 fut pris de panique : il entendit battre son cœur, ; M _ baïtre sa montre, il sentit le passage du temps qui “a “# _ précipitait sur lui les souvenirs de son passé sordide ‘410 Ni et les pressentiments de l’avenir épouvantable. 11 __ Redressé sur son lit, il attendit longtemps. Enfin le 4 calme vint et le sommeil. « 3 Le surlendemain il partit. Re; . Guinou s’arrêta au sortir de la gare du Nord. Le al jour était humide et sans clarté. Les gens allaient \N A0 ans la boue en regardant leurs pieds. Il se 4 demanda : où irais-je? Il se sentait la victime d’une h:
Il marcha pendant quelques minutes, puis s’assit
sur un banc des boulevards extérieurs. 2 Sa valise était posée à terre et il tenait son sac sur
les genoux comme un chemineau des grandes routes. Où irait-il? L’idée ne lui vint même pas qu’il pût retourner chez ses parents, dans cette rue, dans ce logement vils où il avait gâché ses vingt années de vie. Toutefois, quand, pénétré par le froid, il se leva, il se dirigea vers ce Ménilmontant qui était comme sa ville dans la ville immense.
Il prit un tramway, descendit au faubourg et de nouveau ne sut où il irait. Il lui déplaisait de demander l’hospitalité à un ami. Il n’était intime qu’avec Mégy et ne désirait pas le voir. Il aperçut un hôtel ; à l’entrée de la rue de Ménilmontant. IL hésita un | peu, puis il entra.
La chambre qu’on lui donna était hideuse avec son papier sale. Elle exhalait une odeur de crasse, de fille et de renfermé. Julien Guinou ouvrit la fenêtre qui donnait sur une cour et respira un air à peine moins souillé. Il s’assit, triste comme un vaincu. Il | avait été jusqu’alors plus atterré que désespéré : enfin le désespoir le prit. Ilse jeta sur le lit constam- l ment ouvert pour des amours sordides, et fut ‘ assailli par tous les souvenirs de cette vie où son destin le rejetait : cris, rudesses, bêtise épaisse, À désordre et négligence, clartés douteuses, odeurs
__infâmes. Quelques rythmes de Baudelaire lui arri- 14 vèrent tout à coup, traversant, blessant son esprit ee: _ de leurs moqueuses et lyriques cadences : ; 1 <a Polis par les ans, :. 38 (à Décoreraient notre chambre; j 4} 4 : Les plus rares fleurs Ta 1 Aux vagues senteurs de l’ambre, 4 1 _ A l’âme en secret Re D Sa douce langue natale. 13 “4 « Ma vie, toute ma vie, s interrogea Guinou; est- de ce bien elle qui est ainsi, à jamais sordide, à jamais He. … perdue ? » Il répéta ces mots, ma vie, serrant les a _ mains comme pour retenir un bien précieux dont ;#u on l’eût dérobé. Le rythme léger l’assaillit encore : 8 11 A l’âme en secret sl _ Sa douce langue natale. Ne At | Là, tout n’est qu’ordre et beauté, LE ( NA: _ . Luxe, calme et volupté. Ne _ Ampuissant et furieux comme un animal pris au | 1 piège, Julien laissa tomber la nuit. 10
Le lendemain, tardivement éveillé, il reconnut de ses yeux las la laide chambre et se rappela une à une les tristesses de son état. Un bruit de pas montait de la rue. Ils vont au travail », pensa dédaigneusement Julien, € moi je n’irai plus… » Il réflé- chit un instant, puis murmura : QJe ne le peux pas. » Il lui semblait qu’il se fût déshonoré en concédant une si vulgaire démarche. « Je ne le dois pas », prononça-t-il avec fierté. Puis il songea : « Que faire alors? Me tuer peutêtre? » Il considéra | cette nouvelle idée; il la considéra sans trouble, sans hâte, comme une chose ingénieuse et belle; il répéta, pour mieux goûter le son des mots : « Me tuer peut-être? » Il leur trouva un accent familier, rien ne l’étonnait en eux : « Oui, se dit-il, je ferai cela, et ainsi tout s’arrangera et autrement rien ne s’arrange. » Alors seulement il fut ému, et le cœur lui battit, mais doucement, comme d’amour, comme j s’il eût découvert une vision sublime. Il sourit. « Je ferai cela. ce sera bien : il faut que je me tue, puisque ma vie ne peut pas être belle… (cette phrase le satisfit et il sourit encore) je dois le faire, Il musa dans son lit, heureux d’avoir trouvé. Enfin il descendit vers cette ville dont il entendait Il alla vers les quartiers riches et se promena
| toute la journée sur les boulevards, les Champs- ‘4 _ Élysées, les quais. Il se réjouissait d’être à Paris D: seul, ignoré; il pensait avec une joie mauvaise que k ses amis, ses parents, devaient s’étonner de son ‘2 absence et l’attendre. « Qu’ils s’étonnent! pensa- “0
_ til. Ils s’étonneront bien davantage quand j’aurai { 4 fait mon coup. » Son suicide lui paraissait une M chose glorieuse. Il décida qu’il écrirait une lettre, ne x: _ afin que les journaux parlent de lui, du jeune ou- 4 % _ vrier qui s’est tué parce que sa vie ne pouvait être D: _ Il s’interrogea soudain : « Quand me tuerai-je ? il #] st Dans une semaine : je veux vivre huit jours encore. Ji 4 Mais l’argent pour vivre ? » Julien ouvrit sa bourse, 74 _ y trouva quatre francs et frissonna de peur. « Il ( É prime faut vingt francs, où les prendre ? Adeline ? * À _ pensa-til. Elle m’aime, elle fera ce que je voudrai, qu À et si je lui commande le secret, elle se taira… » 4 a Le jour tombait. Julien Guinou remonta vers Eee Ménilmontant et attendit Adeline sur le chemin de ‘à son retour. AS. Adeline allait un peu vite, préoccupée à cause de ; £
_ Guinou et de son étonnant silence. La date de son ‘2 _ retour devait être bien’ proche : que devenait-il? ‘5
C’était Guinou qui l’appelait. Tournant un peu la tête, elle l’aperçut, l’air pâle et singulier, et lui saisit les mains en riant de plaisir.
— Julien, comment vas-tu ? D’où sors-tu ? Nous nous demandions tous.
prononça-t-il avec un accent bref et dominateur.
— Qu’est-ce que c’est ?
Adeline l’écoutait stupéfaite. 1
— Qu’est-ce qui te prend ? fit-elle. J’ai un.peu d’argent, je te le prêterai bien, mais il ne s’agit pas de ça. Parle-moi de toi, nous avons tant de choses à nous dire, parle, raconte.
Adeline fixait sur lui des yeux décidés, et Guinou fut humilié de la rencontrer si ferme devant lui.
— Veux-tu me rendre service, oui ou non? dé-
— Quand tu seras poli ! fit-elle.
Son indignation était sincère, l’impériosité de
- Guinou ne l’était pas. IL baïssa les yeux; Adeline devina cet instant de faiblesse.
— Julien, dit-elle, parle-moi ; dis-moi depuis quand tu es de retour à Paris, pourquoi tu ne travailles pas, où tu demeures. Je ne sais rien de toi,
depuis deux longs mois rien. Je t’ai écrit, tu ne
m’as pas répondu ; Mégy a vu ton père, qui ne pouvait rien dire. Julien, sois comme autrefois, parle.
Julien Guinou fit un geste agacé, puis, à sa grand
— Où loges-tu ? réitéra Adeline.
Et Julien se taisant encore :
.— Pourquoi as-tu besoin d’argent? Tu ne travailles pas ? Pourquoi ne travailles-tu pas ?
Julien avait prévu cette question et, prenant une voix mystérieuse, il répondit :
— Il me faut huit jours… là-bas j’ai commencé un travail, un poème… Il me faut huit jours pour l’achever. Ensuite je ne demanderai plus rien.
— Mais pourquoi me cacher où tu loges ?
— Je voulais être seul pendant ces huit jours-là.… seul comme j’étais là-bas.
Adeline demeura indécise; l’histoire du poème lui parut bizarre : mais Julien était toujours bizarre. D’ailleurs il l’avait touchée et rendue moins soup- çonneuse. Mais elle ne voulait pas accepter le secret de son adresse. Elle en était inquiète, froissée, et le
— Julien, je te donnerai ce que tu désires, j’en | serai contente. Mais tu me diras ton adresse. Je n’accepte pas que tu te caches de moi et que tu m’arrêtes dans la rue parce que tu as besoin d’argent.
Julien Guinou, comprenant qu’il ne pouvait éluder la demande, indiqua l’hôtel où il logeait. Adeline l’embrassa. — Attends-moi ce soir, dit-elle, je te porterai une Julien Guinou, mécontent de soi-même, ne retint pas son amie. Elle disparut, légère et gaie. Ce même soir elle le revit et le quitta très avant dans la nuit. Elle l’avait interrogé sur cette œuvre , mystérieuse qu’il disait commencée : il n’avait pas répondu. Elle l’avait interrogé sur les raisons de son silence et de son isolement : il avait mal ré- pondu. Adeline ne parvenait pas à comprendre et appréhendait vaguement un malheur. Elle s’effrayait , d’être seule à connaître la retraite de Guinou, de porter seule avec lui la responsabilité d’un inconnu si lourd. Le lendemain matin, elle se trouva plus anxieuse encore et décida qu’elle ne devait, qu’elle Ë ne pouvait garder un tel secret. Elle s’habilla vite, L déposa un court billet chez le père Guinou : elle lui k | livrait l’adresse de son fils. À _ Elle se trouva soulagée, mais pour un temps if court. (J’ai été bien maladroïte en prévenant son g père, » se dit-elle avec reproche. « II ne comprend À pas Julien, Julien ne l’aime pas, de tous tempsils | se sont querellés… C’est Mégy que j’aurais dû pré- venir, ou, mieux encore, monsieur Dorsel; il conde % M 1
Ris Julien, il sait lui parler; monsieur Dorsel aurait 54 compris; j’aurais dû lui écrire; je peux le faire en- 4% _ core; il est bon, il ne refusera pas… j’irai; et il 5 réparera peut-être ma faute de ce matin… » +4 Une fois déjà elle avait ainsi sollicité Dorsel, à la 1e fin del’automne, quand Guinou avait paru si malade ‘40 et si désespéré. Elle ne déjeuna pas et se hâta vers 4 ù ’ la bibliothèque de l’Arsenal où elle trouva le jeune F. 4 ; _ homme installé derrière son bureau, paisible et PR: classant des livres. 14 k Elle lui dit tout, elle avoua son grand désir qu’il 1 _ Dorsel écoutait en silence. Adeline fixa sur lui D. ï des yeux suppliants. Le — Vous me trouvez indiscrète? fit-elle. B: F1 — Non, répondit Dorsel, qui devinait le fond D by sérieux et peut-être même tragique de tout cela. d: à | Guinou l’inquiétait et le touchait singulièrement. “2 À — J’irai, dit-il. À Adeline hésita un instant puis osa demander : 110 7 | Dorsel eut pitié d’elle. 4 pi — Je déjeune et je pars, dit-il. 208 » La visite d’Adeline avait bouleversé Julien. Elle 4 D aa la seule figure dans son passé qu’il n’eût É _ jamais détestée. Il avait eu l’imprudence de la cherAL 4 + ‘FOl
cher : l’ayant revue, et repris dans ses bras la faible habitude de vivre, il se trouvait sans force. Si ellemême fût revenue ce matin-là, Julien lui eût sans doute confié le secret qu’il avait retenu la veille à grand peine. Il eût en pleurant tout avoué, tout promis comme un lâche enfant qui a peur.
Il entendit un bruit de pas sur l’escalier, et ces pas s’arrêtèrent devant sa porte. Ce n’était point | eux une pesanteur, un rythme familiers. — C’est là? fit une voix lourde; et il reconnut la voix de son père qui en même temps voulut ouvrir la porte : mais elle était fermée. Adeline m’a trahi, pensait-il immobile dans son lit. Ce pas, cette voix lui avaient rappelé toute son enfance contrariée et il était à nouveau possédé par la haine. Le père frappa contre la porte. Julien, silencieux, retenait même son souffle. Au dehors le père, penché sur la rampe de l’escalier, conversait avec le garçon d’hôtel. On ne répond pas, disait-il, la chambre est vide. Elle est occupée, affirmait le garçon. Le père ébranla violemment la — Julien, cria-t-il d’une voix impérative, réponds , — Comme il crie, la brute! pensait Julien. Moi je ‘
de ipidate | UN ÉPISODE ne veux plus le voir. Il a gâté ma vie, qu’il me Le vieil homme se lassa. Julien l’entendit qui disait au garçon : « Je reviendrai ce soir », et le | bruit des pas trop connus s’éloigna. il courut à la fenêtre, tira les persiennes et se mit aux aguets. Il vit son père qui sortait de l’hôtel, , puis s’éloignait, se dandinant à la manière des vieux | ouvriers. Il disparut en descendant la rue. Aucune _ pitié n’effleura Guinou, il regardait avec un orgueil de vainqueur. — M. Dorsel! murmura-t-il tout à coup. Un jeune homme avait croisé son père et Guinou reconnut Dorsel. Il n’eut pas un doute : Adeline l’avait prévenu et il venait le voir. Il quitta la fenêtre, saisi de trouble. Que me veu-
_ lent-ils tous ? pensait-il, quel droit ont-ils sur moi? Il haïssait Dorsel autant que son père, plus cruelle- 4 ment peut-être, mais différemment. Il méprisait son père, il enviait Dorsel; son père lui apparaissait comme une brute, et Dorsel comme un être fin, le plus fin des hommes qu’il eût approchés; Dorsel lui < avait tout appris, les manières, la culture, le goût, les livres que le peuple ignore : et Guinou désirait le faire souffrir mais surtout il désirait le voir.
Il était indécis au milieu de la pièce, toujours en
Daniel Haléey QAR Le ane chemise et pieds nus, quand Dorsel frappa contre la porte et l’appela : — Guinou, vous êtes là? ? Guinou tourna la clef et se rejeta dans son lit. — Entrez, dit-il. . NAS Il s’était étendu sur le dos, la tête un peu pen- ; chée du côté de la chambre, et il vit Dorsel entrer, hésiter une seconde, puis aller vers le chevet — Vous êtes souffrant, Guinou? fit-il surpris de le trouver couché. ‘ Guinou considéra Dorsel, ne répondit pas un mot et se composa un visage impassible. — Écoutez, continua Dorsel avec une voix sé- rieuse. J’ai vu Adeline : elle se tourmente à cause k de vous, elle voudrait. À Guinou tenait toujours fixés sur Dorsel ses yeux À gris et bientôt il reconnut non sans plaisir que son : 4 prêcheur était un peu déconcerté. ! — Guinou, dit Dorsel, je suis venu pour vous | servir, si je le puis. Le puis-je ? 7. Guinou regardait ailleurs et paraissait ne rien F — Qu’avez-vous ? interrogea Dorsel. ’ À Et Guinou se taisant toujours, Dorsel insista — Qu’est-ce que vous nous cachez? — Vous sen- , 48 1
di _ tez-vous encore malade? — Je ne peux pas com- LEA prendre! — Répondrez-vous ? — Que voulez-vous ? } in sais que tout à l’heure vous avez renvoyé votre 4 père. Vous inquiétez Adeline, vous m’inquiétez _ aussi, tous vos amis sont inquiets, Guinou, répon- ro Julien Guinou maintenait son regard détourné et “ ‘ son air impassible : ce n’était qu’apparence. Cette 0 voix de Dorsel humilié lui rappelait les réunions du ii | Foyer, les soirées de causeries, de musique, pré- “4 cieux souvenirs, orgueil et perte de sa vie. Il res- Ne (E sentait pour Dorsel de la reconnaissance mêlée à de :48 la cruauté. Re — Guinou, supplia Dorsel, suis-je un étranger “4 pour vous? Nous avons été camarades. Nous le ÿ | serons encore. Tous vos amis sont mes amis. Pour. 1 f quoi, dites pourquoi vous ne répondez pas ? | 4 à Dorsel, s’étant levé, s”approcha du lit. Guinou se 1 _ retourna, présentant son dos. 5 Y — Guinou ! fit Dorsel d’une voix triste et repro- 3 À Sa main toucha l’épaule de Guinou qui la chassa ‘4 Gi :d’un mouvement léger. Il resta quelques minutes, “à . _ hésitant auprès de ce lit; il aperçut les livres sur la 1 À table et lut les noms de Baudelaire et d’Huysmans. ‘à Il était gèné par l’angoisse. 4
— Puisque vous ne voulez pas m’entendre, Guinou, dit-il, adieu ! Il regardait encore cette nuque et ce dos immobile sous les draps. Il partit et ne sut pas que Guinou pleurait dans la ruélle du lit. Guinou, bientôt levé, quitta l’hôtel, emportant son léger bagage de linge et de livres. Il se hâtait craignant un retour de son père, Mégy, Adeline ou quelque autre. Il se dirigea vers la Villette et de nouveau s’enferma dans une chambre d’hôtel. — Il ne me reste qu’à mourir, — songeait-il avec une 6 amertume que la veille il n’avait pas éprouvée : L il n’y aurait eu que du noir dans son âme n’eût été 4 ce plaisir vif qu’il éprouvait en se remémorant l’air ) penaud de Dorsel. | Pourtant il ne voulait pas glisser obscurément ni À mourir invengé. Il voulait manifester sa haïne, agir 1! en se tuant ; et parfois des souvenirs violents mon- L taient vers lui du temps lointain de son adolescence anarchiste. Poutre, le libertaire, lui avait dit : « Si 7 jamais tu as faim, rappelle-toi ceci : arme-toi, tue un |! bourgeois, la guillotine te guérira de la misère, » À Guinou pensa, les dents serrées : « Ouï, je devrais l tuer. qui? Dorsel? » Il n’imaginait pas sans (l
plaisir son geste brusque et le corps du jeune homme si bien vêtu soudain tombant à terre dans le sang. Mais il s’objectait à soi-même : « Non, je ne dois
pas tuer. Je serais confondu avec ces anarchistes s dont je ne suis plus, dont je ne veux plus être. Je dois agir à ma manière, je dois trouver… ma vie n’est pas assez belle : voilà pourquoi je me tue,
. je dois le faire comprendre… » Et il continuait d’entendre le conseil et la voix de Poutre qui l’obsédaient.
Au soir de cette journée il sortit et, couvert par la
nuit, il osa retourner vers ces anciens quartiers où |
le rappelait son passé. Il descendit la rue des Aman- | diers, couloir obscur où il avait véeu les vingt ans
_ de sa vie. Il passa, marchant vite, devant sa maison |
même sans éprouver rien qu’un mouvement de
colère. Il monta dans une rue voisine et, reconnais- ; sant soudain la devanture mal éclairée d’un mastroquet, il s’arrêta, il regarda, il fut ému : c’était là que se réunissait le groupe anarchiste, c’était là qu’il était devenu anarchiste et heureux. Entre seize et dix-
huit ans, il avait traversé ce rêve. Chaque soir, laissant gronder sa mère, silencieux comme pour
une œuvre grande et mystérieuse, il filait au 4 groupe; il approchait ces hommes indomptables,
ces pauvres devant qui tremblaient les riches ; leurs :
mains serraient ses mains enfantines; il leur parlait, |
on l’écoutait; il les suivait aux réunions, aux fêtes et, avec Mégy qu’il avait connu là, colportait placards, brochures et chansons.
Guinou approcha très prudemment : il reconnut à travers les rideaux des silhouettes, des visages autrefois fraternels; Poutre discourait en frappant sur la table. Guinou sentit monter des larmes dans ses yeux. Il se rappela, presque jour par jour, les pre-
| miers mois del’affaire Dreyfus, les mois rudes, les bagarres un contre vingt, les ruées contre les tri-
L bunes, l’arrachement des drapeaux tricolores, — puis, par un beau jour d’été, on avait pillé l’église Saint-Joseph avec Sébastien Faure et le soir, on ayait regardé les nationalistes lapider la police : devant la gare de l’Est — grands jours où le monde 1 craquait, donnant espoir à la Justice! 4
Une forte impulsion poussa Guinou vers la porte 4 éclairée : il crut entrer mais s’arrêta : € A quoi | bon? se dit-il. Un monde nous sépare. » Il demeura 3 caché. Poutre et les autres se levèrent : Guinou très 4 vite se retira dans l’ombre. Ils avancèrent vers la porte, ils sortirent : Guinou fuit devant eux.
, Il avaït un peu de honte et regrettait, sans se F l’avouer nettement, ces années où il avait eu une : colère, une conviction et un but. ;
À Il rentra, se coucha, fut longuement agité parmi : des pensées et des rêves, trouva enfin deux outrois : ê
_ heures d’un sommeil lourd. Un rayon de soleil û matinal, s’insinuant sur son visage, l’éveilla : il se dressa sur son lit et tout aussitôt il compta : J — Ce jour qui vient… cette nuit… un jour en- 4 core, et puis. | ke Il regarda la chambre vile. % — Elle est laide, je la quitterai ! Tout ce qui est à laid, je le quitterai! Mon geste approche ! ‘48 Il répéta ces mots avec une singulière allégresse, l 4 | comme s’il eût senti ranimées en lui ses exaltations nr 1 de jeune libertaire. Les Fleurs du mal étaient à son k chevet : il les ouvrit mais ne put lire, son esprit y fébrile s’astreignant mal à la suite des mots. Il resta # longtemps couché, parfois repris par le sommeil et “1 bercé d’un vague enthousiasme. s 318
Il sortit après midi puis s’imagina qu’on le dévi- \ ES sageait, qu’on le suivait, et rentra vite. Il craignait ‘ta que ses amis ne cherchassent à le dépister. Adeline, a en effet, sitôt qu’elle eut découvert sa fuite, avait »: couru prévenir son père et Dorsel, qui demanda une M enquête à la Préfecture de police : mais ce pouvait être une longue recherche. É Quand tomba la nuit— sa dernière nuit — Guinou a
_ reconnut que nulle part mieux qu’à l’hôtel on ne 4
mettrait la main sur lui : il sortit de nouveau, erra dans les rues sombres, dormit sur un bane de bois dans la gare d’Orsay, s’éveilla transi par la fraîcheur, marcha, suivit les quais, but du café au laït au milieu du Pont-Neuf. Une clarté intense montait de l’Orient sur le ciel pur : Guinou considéra cette dernière aurore en absorbant la boisson chaude, et sentit qu’il était disposé d’une manière calme et solennelle. Il but avec lenteur, savoura les bonnes gorgées. Des ouvriers, des ouvrières, buvaient à ses côtés. Il considérait sans pitié ces esclaves d’un univers f où leur lâcheté seule les tenait asservis. Ces ouvriers, | ces ouvrières, causaient et riaient avec simplicité. Les misérables! pensa Guinou. Ë Il voulut passer au Louvre sa dernière journée; È l’heure étant matinale, il trouva porte close et dut ë attendre. Ce fut un passage assez dur. Guinou avait à besoin d’agir pour entretenir son courage. Il rôda ÿ sur la place, sans réussir à distraire sa pensée de la À mort imminente. Souvent il regardait l’heure au ) cadran de Saint-Germain-l’Auxerrois et, quoiqu’il ji fût impatient d’entrer au musée, il ressentait de f longs frémissements parce que les minutes fuyaient. ll Il s’appuya au parapet du quai, contemplant avec | un effort d’indolence l’eau mouvante du fleuve : 4 « Est-il possible, songeait-il, que cette eau, demain | comme aujourd’hui, s’écoule, et que moi… » Nison
instinct ni sa raison ne comprenaient qu’un abîme infini pût s’ouvrir pour lui seul. Il se réfugia dans l’église : un rayon étiré, bleui par un vitrail, semblait posé sur le vaisseau désert. Guinou fut soulagé par l’immobilité des choses, l’enveloppement des sons, par une impression de vie déjà suspendue,
Dès que l’heure eut sonné il quitta l’église et ; pénétra dans la galerie des tombeaux et des sphinx.
Il tourna autour de ces monstres puis monta, con- | sidéra attentivement les bijoux raflinés des dames égyptiennes, traversa sans hâte les paisibles salles où les figurines helléniques, réunies par centaines 1 dans les longues vitrines, souriantes et mutilées, | s’attifent, bavardent, essaient leurs pas légers. Il marcha droit devant lui et entra dans les salles de | peinture. Il était las, ne put fixer son attention. |
Il n’en avait pas besoin pour être ému : il avait l’âme toute ébranlée, toute débordante, et la simple vue de ces murs glorieux suffit à remplir ses yeux de larmes. Il examina quelques scènes, déchiffra quelques noms, s’aperçut qu’il ignorait ces histoires, | ces noms. Il passa. Des peintures différentes d’aspect | l’attirèrent. 11 lut des noms italiens, des noms d’artistes et quelquefois des noms de villes que } M. Dorsel avait vues et décrites. Il s’en souvint et x il fut triste. ; i ,
Une heure avait sonné : Guinou sentit un peu la faim, sortit et déjeuna de trois gâteaux, debout. dans une pâtisserie. Puis il reprit le chemin du musée. Il se dirigea vers le salon carré et voulut y ‘rester longtemps : mais de nouveau son ignorance l’humilia. Trop de gens passaient, repassaient devant lui, dont les propos qui paraissaient experts et les allures aisées lui faisaient mal. Il se remit en marche, vit s’ouvrir dans l’ombre les parages déserts où résident les dieux antiques, alla vers eux et connut son dernier bonheur. Il s’arrêta devant Marsyas crucifié, s’assit aux pieds de la Vénus; il erra longuement, se détournant parfois pour éviter les rares visiteurs. Il entendait leurs pas mais il ne | voyait que les marbres et il lui semblait que ce ! peuple de héros immobiles lui faisait signe et l’ap- ; pelait. Les gardiens le chassèrent enfin. L’idée de À revoir la rue le désola. Il marcha devant eux d’un L pas très ralenti, s’attardant à dessein, leur cédant à 3 regret, comme s’ils l’eussent contraint de sortir de ë sa tombe, bientôt définitive, pour rentrer un peu À dans la vie. { Cette dernière heure l’avait grisé. Il regagna son { faubourg où il voulait mourir. La course fut longue ! et diminua son courage. Il considérait avec trouble, avec mépris pourtant, cette multitude minable F attachée à la vie, parmi laquelle il cheminait. 3