Alexandre Weill, ou le prophète du Faubourg Saint-Honoré
ou le prophète du faubourg Saint-Honoré 139394, paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières Séries, 1900-1904, un St grand nombre de documents, de textes formant dossiers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philosophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner ici l’énoncé méme le plus succinci; pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières séries des cahiers, il suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement: on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.
Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une imag’e en bref, un raccourci,
_ une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- SENS _ rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé ni _ dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur Tate _ place, les références demandées. ee . Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier e _ très épais de XII+/08 pages très denses, marqué cinq …— francs; ce cahier comptait comme premier cahier de la QE _ sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le FR L: 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième RAR … série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 AE ( s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- De _ vait, par le fait méme de son abonnement, en tête de la RAS er série ; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs ÉFENN ee
- c toute personne qui nous en fait la demande. DURE
} aux Cahiers de la Quinzaine _ Roserr DreyFus. — la vie et les prophéties du
- comte de Gobineau, — seizième cahier de la sixième
I. — La morale aristocratique du comte de Gobineau.
II. — Années de jeunesse (1816-1855). — L’Essai sur l’iné-
II. — Méthode historique. — Ineflicacité des mœurs, des lois, du climat, des croyances. — Efficacité du « mérite relatif des races ».
IV. — Théorie des races. — Gobinisme et Antisémitisme.
V: — Synthèse historique. — Les grandes civilisations humaines. — Théorie de la démocratie. — Pessimisme.
VI. — Gobinisme et Nationalisme, — Tableau des valeurs : VII. — Gobineau, Renan et Taine, — Voyages et carrière (855-1877). — L’Histoire des Perses. VIII. — Le Génie asiatique. — Trois ans en Asie. — Traité des écritures cunéiformes. — Les religions et Les philosophies dans l’Asie centrale. :
IX. — Littérature. — Souvenirs de voyage. — Nouvelles asiatiques. — Les Pléiades. — La Renaissance.
un cahier blanc de xu—360 pages, marqué… On sait que ce cahier est complètement épuisé; la : seule édition de ce Gobineau qui soit aujourd’hui dans 1 le commerce est l’édition Calmann Lévy annoncée ciaprès, en vente à la librairie des cahiers.
en vente à la librairie des cahiers Rogertr DREYFUS. — Essai sur les lois agraires à Rome; Spurius Cassius Vicellinus et les premiers démagogues 4 Tiberius Sempronius Gracchus et Caïus Sempronius Gracchus; crises sociales et secousses Rogerr DREYFUS. — La vie et les prophéties du comte de Gobineau; — nouvelle édition; — Calmann Danrez HALÉVY ET ROBERT DREYFUS. — une tra- : duction française de Frépéric Nierzscue. — le Cas Wagner, un problème musical… deux francs
aux Cahiers de la Quinzaine d’histoire contemporaine. — deuxième cahier de la pré- I. — la révolution de Février, — causerie faite aux Soirées ouvrières de Montreuil-sous-Bois en féprier 1900. II. — précis historique de la loi Falloux. L — Où M. de Falloux devient ministre ; II. — Le parti catholique français et la liberté de l’enseignement ; V. — Les « catholiques avant tout » ; III. — l’expédition de Rome (1848-18/9). IL. — L’assassinat du comte Rossi; V. — Les Français devant Rome; NIIL. — Le retour de Gaëte. ñ IV. — les deux presses. I. — De Napoléon à M. Garnier-Pagès ;
M rule et
à l’âge de Soixante-cinqg ans d’après une photographie
Je ne tiendrai jamais à être élu par d’autres. Je me suis élu moi-même dès l’âge de sept ans, quand, tout en gardant les bêtes de mon village, j’ai lu l’histoire de
Il y avait une fois, voici une centaine d’années, un petit Juif alsacien âgé de douze ans, qui gardait les chevaux de son père dans la forêt de Schirhof, sur la _ rive française du Rhin, en face du château de Bade. Un soir de printemps, ce gamin oublia ses devoirs de gardien et il s’endormit au bord d’un fossé, parmi les bouj tons d’or et les primevères. | Il eut une vision: | Soudain, je vis, dans un songe, le ciel se fendre en deux,
- puis un homme étincelant de feux descendre vers moi, me | toucher et me dire : « Jeune homme, lève-toi, ceins tes reins ; et va-t-en d’ici. » Il ajouta en hébreu le verset 16 du chapitre XVII de l’Exode : « car la main sur le trône de Jeovah, h guerre de Jeovah à Amelek (mot collectif pour les ennemis de Dieu) d’éternité en éternité ! »
(*) Conférence faite à la Société des Études juives, le 23 mars 1907, À et publiée par la Revue des études juives dans son fascicule du
É Étudiant toujours la Bible et les prophètes, je ne fus pas étonné d’avoir des rêves de ce genre. Celui-ci pourtant m’avait vivement frappé.
D’abord je n’éveillai tout de suite après le songe, en réei-
tant le verset, ce qui, d’après le Talmud, est signe de pro-
Puis, la vision était si nette, si claire, si palpable, que je ne pus m’empêcher de la communiquer à mon rabbi et au maire M. Heiser, catholique fort versé dans la Sainte- Écriture, et m’aimant comme son fils.
Rabbi Aron me dit : « Mon enfant, c’est la voix de Dieu, il
Heiser, à son tour, me dit : « Imbécile, tu comptes donc
_ rester avec ces maquignons et ces merciers! Il faut partir! Et si ton père ne veut pas te le permettre, je te donnerai un passeport et le signerai pour lui. »
Mais où alier? Mon rabbi me proposa d’aller à l’académie talmudique de Prague. Deux cent cinquante lieues, rien que
Le maire me dit : « Va à Metz, à Nancy, va au diable, 5 mais ne reste pas dans le village ! Quand on fait des psaumes ‘ comme toi (j’en avais composé un en hébreu que je lui avais . traduit en patois alsacien), on part comme David et l’on devient roi. Oui, mon enfant, tu deviendras roi d’Israël, ou rien du tout. » (1)
Le gamin de Schirhof n’est pas devenu roi d’Israël. Mais il serait excessif de prétendre qu’il n’est rien devenu du tout, puisqu’il est devenu Alexandre Weill.….
La Société des Études juives, qui est tolérante, veut bien que je vous entretienne de cet écrivain singulier, qui a tenu sur elle des propos sans indulgence, parce
G) Alexandre Well, Ma Jeunesse, pages 92-93. — Je citerai toujours l’édition de 1888 (Paris, Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann et chez l’auteur, 11, faubourg Saint-Honoré). — Actuellement, on peut se procurer presque tous les livres d’Alexandre Weill à la
qu’elle refusait d’approuver ses idées sur le Pentateuque. a Alexandre Weill avait, sur le Pentateuque, des idées | fort originales. Au reste, il avait des idées originales Ersue toutes choses. Ou plutôt, il avait sur toutes choses . une idée originale. : Entendez par là que, dans les méditations de sa vie, | qui fut très longue, (1) Alexandre Weill fut constamment assiégé par une idée, — je dis bien, une seule, —
- mais qui lui était très personnelle, et qui était hardie, | et qui est peut-être assez importante. Cette idée (que je : | vous exposerai de mon mieux vers la fin de cette cau- | serie), Alexandre Weill l’a contrôlée inlassablement à < tous les plus hauts problèmes de la religion et de la philosophie, et aux accidents les plus menus de lhis- | toire, de la politique, ou même de la vie privée. Et pen- | dant un demi-siècle, il l’a caressée et servie à sa manière, c’est-à-dire de mille manières : en français et en allemand; en prose et en vers, — en très mauvais
- vers; par des envolées, des fureurs et des boutades, — | , avec une fertilité de petit journaliste et une majesté de ; S’il est parmi vous des personnes qui aient connu . Alexandre Weill, elles ont pu garder sur lui une opinion : k faite de leurs sentiments et de leurs souvenirs. Pour moi, je ne l’ai jamais vu. Mais j’ai tant vécu dans l’inti- !: mité de sa parole écrite que j’ai, moi aussi, une sorte de vision de sa personne. Et c’est cette vision que je voudrais vous communiquer telle quelle. (1) Né en Alsace au printemps de 1811, Alexandre Weill mourut Ë à Paris, le 18 avril 1899 ; il avait près de quatre-vingt-huit ans.
: Mais auparavant, je crois décent de vous avertir des - intentions que j’apporte. On doit, je le sais, le respect aux morts; mais on leur doit aussi et surtout la vérité, , et on ne doit qu’elle aux vivants. Je demanderai donc la permission de parler ici en toute franchise et de peindre Alexandre Weill tel que je le vois, c’est-à-dire dans cet amalgame d’originalités presque sublimes et de manies un peu baroques, qui me paraît la caracté- ristique de sa nature si étrange, si représentative du. génie et de certaines bizarreries d’Israël. Mais je ne puis songer à vous présenter une étude $ complète de la vie et de l’œuvre d’Alexandre Weill : je tenterai seulement d’esquisser sa silhouette. Et je con_ terai donc quelques épisodes remarquables de son existence, ce qui nous permettra de nous initier, chemin faisant, à plusieurs de ses livres et au travail de sa Je me souviens d’une matinée déjà ancienne où, me : promenant au Bois-de-Boulogne, je croisai soudain | M. Maurice Barrès au détour d’une allée. Rencontrer ainsi M. Maurice Barrès, — l’entendre parler librement, — est toujours une bonne fortune. Ce 7 matin-là, il me dit son étonnement de ce que, parmi tant de jeunes litiérateurs juifs, aucun ne songeût à de papiers de famille, pour fixer | & âme juive », dans une œuvre d’imagination, comme lui-même s’efforçait de fixer l’ « âme lorraine ».. Et je me permis d’expliquer à M. Maurice Barrès que les juifs de France sont à
S présent trop identifiés à la société française, trop pareils È . aux autres Français de tous les groupes et de toutes les provenances, pour être tentés ou capables d’exprimer une sensibilité, des idées et des tendances différentes et h proprement juives, que nous ne trouvons plus en nousmêmes. (1) — Mais dans le passé, ajoutai-je, le livre que vous souhaitez existe; ce sont les souvenirs d’Alexandre Weil… — Oui, répondit M. Barrès, je les ai lus; et il me confia son goût pour ce livre. Je n’en fus pas surpris. Ma Jeunesse, d’Alexandre
- Weill, est un livre émouvant et délicieux. C’est vraiment le meilleur et le plus vivant que nous possédions | d’Alexandre Weill. IL est délicieux, à cause du talent …_ de l’auteur, qui, se laissant aller sur le tard à ce goût -_ des vieillards qui les porte à regarder du côté de leur enfance, plutôt que du côté de la mort, a su se créer À un ton inêlé de réalisme alsacien et d’idéalisme biblique qui communique à son récit des accents inimitables.
- Etil est émouvant, parce qu’il met devant nous, mieux
que ne saurait faire aucun ouvrage de science et d’histoire, la vie, les traditions, les souffrances et les joies
: particulières des juifs d’Alsace etde Francfort, at début À du dix-neuvième siècle. —._ Je ne saurais trop recommander la lecture de Ma Jeu- - = nesse à ceux d’entre vous qui ne connaîtraient pas ce livre (sauf cependant aux très jeunes filles); et je vous \ en promets un plaisir extrême. Pour moi, je dois renon- $ cer à vous en faire saisir tout le savoureux et le pittoLS (M. Fernand Vandérem, dans son beau roman des Deux Rives, a …__ magnifiquement créé un type &e Juif prophétique, qui est d’ailleurs un juif étranger. Mais les Deux Rives sont quand même un roman E parisien, non le « livre juif » proposé par M. Barrès.
resque : je n’utiliserai ces souvenirs d’Alexandre Weill que dans la mesure où ils permettent d’observer son |
A cet égard, voici une page qui nous donne une indication sur l’esprit dans lequel il convient de les
dans une époque où les principes de 89 ont commencé à pénétrer la moelle | du judaïsme et à expulser les parties corrompues du Tal- | mudisme. À cheval sur un passé qui se meurt et un avenir qui naît, je ferai connaître au public tout un monde à lui inconnu, qui va disparaissant depuis cinquante ans, et qui, malgré les tentatives réactionnaires des prêtres et des rabbins fanatisés, ne reviendra plus. Pour décrire ce monde plein de mystères, de préjugés, de superstitions et aussi de douleurs, il ne suffit pas d’être né Juif, il faut avoir étudié le Talmud pendant toute sa jeunesse ; il faut avoir la science ; d’un rabbin érudit (car il y en a d’ignares, c’est même la grande majorité) et ne plus l’être. On a beau avoir les aspirations d’un homme de progrès, d’un philosophe, dès qu’on est prêtre, dès qu’on vit de l’auiel, forcé de se prononcer entre l’intérêt et la vérité, on s’expose à opter pour l’intérêt. Le vrai sage, comme la vraie vertu, craint la tentation et s’entoure d’une haie d’épines. Dès que j’ai eu le diplôme de é rabbin, et je l’ai eu pour ainsi dire malgré moi, je me suis | dit : « Tu ne mangeras pas de ce pain de mensonge et
Un instant, on me berça de l’idée de devenir un grand réformateur dans le judaïsme, mais ces genres de réforma- | teurs m’ont fait l’effet de médecins, coupant un orteil malade | d’une jambe gangrenée. Sauf l’idée de Dieu de Moïse, tous | les attributs de la Bible et du Talmud m’ont paru contraires |
à la vérité, dès que j’eus l’âge de vingt-deux ans. On verra que, fort de ma volonté, j’ai vécu, tant bien que mal, plutôt mal que bien, sans avoir eu recours à ce pain de mystère, à ce vin du vertige…
Ce ton ne doit pas nous surprendre. Élevé pour être rabbin, Alexandre Weill a rompu de bonne heure avec la synagogue pour se transformer en prophète indépendant, très libre et souvent fort agressif envers les repré- sentants du culte officiel, comme étaient les anciens prophètes, ou, si vous préférez, en libre-penseur juif, disposé à identifier les principes du mosaïsme avec ceux de la Révolution française. (1)
Nous rechercherons dans Ma Jeunesse la première étape de ce développement et de cette rupture.
Abraham-Alexandre Weill naquit à Schirhoffen (BasRhin), le 10 mai 1811. Son père était marchand de bestiaux. Sa mère était fille du rabbin de Bischeim.
- Elle avait vu, dans sa jeunesse, le moine roux Euloge {1) « Sciemment ou inconsciemment, ces principes ont été empruntés par les grands hommes de 89 aux principes fondamentaux de Moïse. Je défie tous les savants du monde entier de me trouver avant Moïse, chez tous les peuples de la terre, l’idée, pas même le mot du principe de l’Egalité, encore moins celle de la Liberté. | Platon a fondé sa République sur l’esclavage et la promiscuité des femmes. Outre l’Egalité et la Liberté, Moïse a proclamé la Soli- à é darité de tous les êtres créés par la nature sans exception devant le Créateur-Un, auquel il a donné le nom de Yeovah, mot qui veut dire: VEtre qui fut, est et sera toujours le même, en d’autres termes indiqués par lui, La Loi de la justice absolue ; idée universelle que la Révolution a tronquée en Fraternité restreinte. » (Code
Schneider promener à travers l’Alsace les atrocités de sa guillotine, Son propre père avait exercé à Stras- 44 bourg les fonctions de greffier révolutionnaire : Q Il fut, nous dit Alexandre Weill, l’ami de Robespierre et de Saint-Just, ce dont son petit-fils le félicite sincèrement. » (1)
Vraie ou prétendue, cette « amitié » des grands hommes de la Révolution et de son humble grand-père était, pour Alexandre Weill, un titre de noblesse auquel, — vous le sentez, — on ne l’eût pas fait renoncer
Israël a toujours été un peuple reconnaissant. En ce temps-là, les juifs d’Alsace sentaient avec force les
bienfaits de la Révolution française. Elle avait reconnu en eux des hommes. Elle les avait adoptés comme Français. Elle leur avait infusé un patriotisme jeune et # tenace, où il entrait toutes les émotions de la joie, de la surprise et de la tendresse. Pour la première fois depuis tant de siècles, leurs gosiers si rauques avaient tenté de s’assouplir au chant français, en psalmodiant la Marseillaise. Puis, Napoléon était venu. De méchants conseillers ; l’avaient tourné contre les juifs d’Alsace. Après le décret de 1808, ceux-ci continuèrent de vivre à demi émancipés par les lois, mais suspects aux chrétiens et séparés d’eux, protégés pourtant par quelques maires voltairiens et de rares curés philosophes.
Au village, les enfants chrétiens jouaient à l’écart des enfants juifs. Certes, le petit Weïll n’eût pas mieux demandé que de vivre en bonne amitié avec tous les
petits garçons et surtout avec toutes les petites filles qui n’étaient pas de sa race. Mais cela ne dépendait pas de lui seul. Et il eut violemment à souffrir des premiers hep! hep! qu’il entendit de mauvais gamins et des hommes haineux lancer contre ceux de sa religion :
, nous était venu de l’autre côté . du Rhin, où la réaction cléricale donnait la main à l’oppres-
Quand un Allemand sent l’éperon de son seigneur, il rue
À contre le juif. Partout où le chrétien allemand rencontrait un juif, il lui criait : hkep ! hep! Personne n’a jamais su ce que cela voulait dire. Aujourd’hui encore, les savants germains se creusent la tête pour déchiffrer cette énigme…
(On a prétendu, vous le savez, qu’il faut voir dans cette interjection l’assemblage des lettres initiales des trois
;. mots de la phrase latine : Jierosoly ma est perdita, « Jé- rusalem est anéantie ! » C’est bien compliqué. On y a vu d
| aussi une Corruption de l’impératif allemand Æebe
Ù (arrête !), jeté au Juif. Et j’observerai, à l’appui de cette
: dernière interprétation, que les cochers de Paris ont
; coutume de se servir du même cri — hep! hep! — pour
ke clouer sur place les passants, quelles que soient d’ailleurs leur religion et leur race. Peut-être n’était-ce, en somme, qu’une sorte d’onomatopée méprisante.)
Quoi qu’il en soit, Alexandre Weill conclut avec
; Cela fait une injure, et de l’injure à la voie de fait, il n’y a qu’un mouvement.
Le juif a toujours été habitué à ne pas répondre aux | injures ; il est un contre cent mille. Il sait que devant la “4 justice chrétienne, je parle ioujours de cette époque, dès chrétien, il faut qu’il ajoute quelques pièces d’or, non pour avoir gain de cause, mais pour maintenir les deux plateaux en équilibre; autrement le chrétien l’emporterait de son Un ancien dicton du juif dit: « Supporte injures et horions, si tu veux avoir la vie sauve. » Pourtant, après Robespierre et l’Empire, il élait difficile à la jeunesse alsacienne de rester de sang-froid devant cette éternelle scie de hep, On apprit donc à l’enfant qu’il était un réprouvé: Je cherchais les malheurs de ma race, sans les trouver. Ma mère, quand je lui en parlais, n’avait qu’une réponse : « Nous sommes dans le Golès. » Ce mot, qui veut dire Exül, date de la destruction de Jérusalem. Ce Golès me parut bien long. J’avais bien lu dans Moïse, qu’en cas de désobéissance et de violation de la loi, Dieu accablerait Israël de malheurs sans nom et de misères sans fin, mais puisque à côté de ces malédictions il est question de pardon, puisque le Pentateuque ordonne la fête de Kipour, jour dont il est dit littéralement : « En ce jour Dieu vous kif! purgera de tous vos péchés », pourquoi alors cette dureté envers le peuple qu’il appelle son élu ? Pourquoi Israël souffrira-t-il toujours ? Pourquoi, dispersé parmi les nations, est-il toujours le bouc émissaire, le souffre-douleur de Dieu? | Nul ne put me résoudre ce problème. M. Lévy, (2) à ces questions, ne répondait que par des coups de règle, ou bien par de sinistres prédictions sur mon Parfois je m’adressais à M. Michel Heiser, qui, tout versé qu’il était dans l’Ancien Testament, ne sut me satis- (2) C’est le maître d’école.
_ faire. « Guidèle, disait-il à ma mère, veille bien sur ton garL çon, c’est une vieille âme; il a vécu du temps de Moïse, » (1) ; Or, le petit Alexandre avait lu un récit hébraïque, où il était dit qu’un certain Jésus, « élève talmudique de __ Rabbi Siméon ben Perachia, pour faire des miracles, s’était emparé du nom mystérieux de Jéovah; nom que ÿ les Talmudistes ne prononcent jamais. À sa place ils
- disent Adonaï (Seigneur). » (2) Lorsqu’il sut que les chrétiens de Schirhof adoraient en Jésus le fils de Dieu | et pourchassaient les enfants des Juifs, pour lavoir jadis mis à mort, il conçut de la haine contre Jésus et les chrétiens de son village lui parurent autant d’idolâtres. , Un peu plus tard, un pasteur protestant lui prêta les Évangiles : il lut en cachette, et je crois bien qu’il admira. Cela fit scandale, parmi les juifs dévois qui l’enser- à raient de leur orthodoxie étroite. Mais une certaine hostilité contre ce Jésus, qui était devenu la source | de tous les malheurs modernes d’Israël, survécut en lui, $ fort longtemps, à sa lecture des Évangiles. (3) C’était un enfant très religieux, mais déjà très raison_ neur. Souvent, ses questions peu discrètes, sa logique audacieuse et intransigeante, avaient embarrassé
- lhumble science des rabbins de village, ses premiers He maîtres. (4) Fière de sa précocité, sa mère, qui avait (3) A la fin de sa vie, Alexandre Weill convenait cependant que, …. s’il avait vécu au temps de Jésus, il serait sans doute devenu son S disciple et chrétien, tout au moins jusqu’à saint Paul. | (4) « J’avais trois ans et demi, quand je fus conduit par ma mère
chez Rabbi Samuel qui devait m’apprendre à lire lhébreu. Il me É dit: « Mon enfant, pour chaque lettre que tu apprendras, un ange
neuf enfants, souhaita que celui-ci devint un sage en
Israël; et son père se résigna à n’être plus secondé par
lui dans son commerce de bestiaux. )
Lorsqu’il eut treize ans et trois mois, on décida qu’il ”]
irait étudier à Metz. Sa mère, après avoir cousu cin_ quante francs dans ses vêtements, lui recommanda de
n’y toucher qu’en cas de nécessité extrême; puis elle le
En ce temps-là, les étudiants talmudiques voyageaient
à pied, s’arrêtant dans les villages où il y avait des
Juifs. Le commissaire de la commune leur assurait le
souper et le gîte, chez un coreligionnaire. Dans la ville
F où ils se rendaient, ils avaient aussi l’espérance d’être
pourris par les habitants juifs. En effet, l’usage était
qu’à tour de rôle chaque famille israélite admiît quelques
étudiants à sa table, aux différents jours de la semaine.
du ciel te jettera une amande en guise de récompense. — Il y a *
donc des amandiers au ciel ? lui répondis-je. » (Ma Jeunesse, page 30)
— « À cinq ans et demi, après avoir traduit le premier verset hé-
: « Avec le commencement Dieu créa les cieux et la terre », je deman- ÿ
dai à M. Lévy, mon maître d’école : « Et qu’est-ce que Dieu à fait
avant de créer le monde ? » Au lieu de me répondre, il mappliqua
sur l’épaule une douzaine de coups de règle en s’écriant : (Malheureux, tu renieras la foi d’Israël ! » De fait, il a dit vrai. J’arracherai
avec la racine l’ivraie pullulante de toutes les religions fondées sur
Verreur philosophique. Là est ma mission. » (Ma Jeunesse, préface) |
— « La lecture et la traduction de la création du monde m’arrachèrent aux jeux les plus attrayants de mon jeune âge et livrèrent
; mon âme à des réflexions, à des doutes, qui devinrent pour moi
.. un véritable danger. Je n’osais plus faire de questions à mon
maître, ma première ayant été très mal reçue, mais j’en accablais
ma mère. La création du soleil le mercredi, après que le jour et
la nuit existaient déjà depuis quatre fois matin et soir, me donna
aussi du fil à retordre, bien que M. Lévy nous expliquât le commentaire du grand Raschi. Heureusement la légende d’Adam et
Eve, celle du déluge m’arrachèrent aux mystères de la création. » >
Cela se nommaït des journées. Toutefois, cet usage
tendait à se perdre, surtout dans la Lorraine française,
où les notables juifs commençaient à se montrer oublieux
de l’aniique solidarité.
Alors s’ouvre pour Alexandre Weïll une vie nomade,
dont les aventures ne me paraissent comparables qu’à
celles de ce jeune Espagnol qui, voici trois siècles, s’en
allait étudier à l’université de Salamanque.. Il devient
une manière de Gil Blas, mais un Gil Blas alsacien et
juif, un Gil Blas vertueux. — Ses miraculeuses aventures de misère, de joie et d’amour, vous les lirez dans
Ma Jeunesse… Sans pouvoir le suivre dans toutes ses
pérégrinations romanesques, je vous transporterai tout |
| de suite dans la ville où s’effecitua sa rupture avec la
Alexandre Weïll approchaït de sa vingtième année.
_ Il était très petit, chétif, avec des yeux intelligents, un &
$ grand nez, et des favoris floconneux. Il avait plus d’une
fois souffert de la gaie, qui était, disait-il, la compagne
« obligée de tout étudiant rabbinique ». (1) Lorsqu’il
parlait l’allemand ou le français, ilmaudissait sa vilaine
prononciation gutturale; mais, pour chanter, il était
doué d’une jolie voix de ténor. Ce don lui valut d’être |
à admis comme chantre à l’oratoire de la famille Rothschild, puis à la synagogue de l’hospice israélite. (2) Il
(2) « Pendant mon séjour à l’hospice, je fus employé comme officiant à la synagogue du Hekdesch. Ces fonctions, je les remplis
d’abord gratuitement pour la gloire du Seigneur, mais bientôt je
L donnait aussi quelques leçons d’hébreu et de français, et, de la sorte, parvint à vivre, d’autant qu’il était économe et sobre, et ne reculait point devañt les besognes réputées Les plus dures, comme d’aller balayer chaque matin le temple. (1) Le petit Alsacien logeait dans la rue des Juifs. Une
vieille femme, nommée Bella Schloss, lui louait une
£ vaste chambre au prix d’un florin et trente kreutzers, soit environ trois francs par mois. Il payaït à sa façon, tantôt en promettant d’apprendre à écrire à Sarah, la vieille servante, ou en chantant à Bella Schloss des airs sacrés le vendredi soir.
Chaque matin, les étudiants s’assemblaiïient chez le
| grand-rabbin Trier. Alexandre Weïll nous a conservé un tableau très mouvementé des disputes talmudiques d’alors. Le voici, — il a pour nous son intérêt et son importance, si nous songeons que bien plus tard, séparé des rabbins par sa philosophie et devenu l’enfant prodigue de la synagogue, cette éducation lui laissait encore son empreinte, et que, même à Paris et sur le boulefus nommé à l’unanimité premier préchantre, lecteur de la Thora, et plus tard Baal Tokéa (joueur de corne du bélier pour en tirer les sons sacramentels, le jour du nouvel an). — Pendant trois ans, jai vécu de ce casuel. Je n’avais point d’honoraires fixes, mais les grands jours de fête, de Rasch Haschana et de Jom Kipour me rapportaient d’ordinaire cent et jusqu’à deux cents francs. » (Ma Jeunesse, page 245)
(x) « Le matin, en plein hiver, je me levais à six heures et demie. L’ablution à l’eau étant obligatoire pour le juif avant de faire la prière, et mon eau étant toujours gelée dans le pot de grès, force me fut, et cela durait trois mois, de casser la glace avec mon tirebottes. Levé et habillé, je me rendais à la Xlause, pour la balayer et la chauffer. Cela me rapportait trente kreutzers par mois. Jai fait ce métier pendant une année. Au point du jour, les fidèles arrivaient pour la prière. » (Ma-Jeunesse, page 210)
vard, il resta jusqu’à la fin de sa vie l’éternel et terrible disputeur, le bachor de sa jeunesse :
Le café pris, on se rendait chez Rabbi Trier. Ce n’était plus un froid cours archéologique de syllabes et de phrases, comme chez Rabbi Fould, un récit de moribond; c’était la parole vivante, débordante, enivrante; une parole de feu et
Une demi-heure à peine, et c’était une mêlée, une bataille de discussions, de disputes, de cris, de rugissements. Les questions et les réponses se croisaient, volaient, rebondissaient, puis soudain les eris étourdissants étaient coupés par un silence de mort, chacun méditant et cherchant la solution demandée, la contradiction à lever, ou bien une nouvelle explication d’un texte inextricable.
Il y a treize manières de discuter, je les ai citées dans mon livre Moïse et le Talmud.
Un passant qui nous aurait entendus, nous eût certainement pris pour autant de fous furieux.
Le rabbi d’ordinaire nous laissait nous enfoncer dans un dédale de contradictions et nous réservait pour la fin sa solution, qu’il nous donnait avec un sourire de satisfaction
É sur les lèvres; solution souvent accueillie par des hourras et des trépignements sans fin.
d Par contre, quand ses réponses ne nous satisfaisaient pas, et nos objections tombant dru sur lui de droite et de gauche, il se laissait aller à des mouvements d’impatience, et parfois, à des accès de colère. Levant alors son pupitre et le posant avec fracas, il en faisait sortir
ÿ une nuée de poussière, qui nous enveloppait et nous coupait la parole. A notre tour alors de sourire, non d’aise,
à mais de dédain. Il nous fallait des raisons et non des
Un jour, le voyant se courroucer contre un condisciple, je criai à celui-ci en hébreu le verset de Moïse : « Ne sais-tu
| pas, malheureux, que tu es poussière, et que tu y retourneras. » Le rabbi qui avait déjà soulevé son pupitre, le posa
- doucement, en étouffant un sourire!
Cela durait tous les jours, de 9 heures à midi, sauf le L vendredi et le samedi. (1) “ Pourtant, cette théologie n’absorbaït pas entièrement ! le jeune Alexandre. Sa curiosité d’esprit, sa soif inté- rieure de justice le tournaient vers le monde moderne. Des journaux français parvenaient à Francfort : c’étaient F. le Constitutionnel, la Gazette de France. (2) Et comme les événements de France ont toujours eu le don d’éveiller au dehors l’attention passionnée des peuples, ; ces pelits apprentis rabbins dévoraient les nouvelles de ; France, et ils s’exaltaient au contact lointain de Paris : Un jour, le Constitutionnel et la Gazette n’arrivèrent pas à la poste de Francfort. Grande rumeur! Ils n’arrivèrent | pas non plus le lendemain. Attroupements dans les rues! Le garçon de café, qui avait un nez long d’une aune et qui politiquait à tort et à travers, me dit : « Mon nez sent la poudre. » Enfin, le troisième jour, le journal allemand ; annonça la Révolution de Juillet. Ce fut un coup de foudre. Pour avoir un numéro de ce journal, j’ai escaladé un mur de cinq mètres de hauteur, au milieu d’une tourbe de curieux, au risque de me casser le cou. La rue des Juifs surtout était sens dessusdessous. Les juifs de tous les pays sentent d’instinet la connexion |
intime qui existe entre eux et la Révolution française. Ils (2) « Nos sympathies étaient d’avance acquises au Constitutionnel, que nous lûmes religieusement, depuis le titre jusqu’au nom de limprimeur, y compris les annonces. Moi seul je faisais des études sur la Gazette. » (Ma Jeunesse, page 265) Cétait la Gazette de France dirigée par ce curieux et chimérique à M. de Genoude, qui était catholique, légitimiste, et féru du suffrage universel. Plus tard, à Paris, le petit juif de Schirhof fut distingué par M. de Genoude et travailla pour la Gazette. Il serait piquant d de rechercher les traces de la collaboration d’Alexandre Weill à la sévère Gazelie de France.
saisissent les relations intérieures, qui lient l’idée d’un Dieu immuable comme idéal de justice, avec la Révolution de 89; Révolution, qui, quoi qu’en disent les ignares, les cafards et les cuistres, devait logiquement aboutir à l’Étre suprême de Robespierre, et qui, sans ce fondement céleste, devait nécessairement s’effondrer, non seulement dans sa cause, mais encore dans tous ses effets!
La Révolution de 1830 a retenti comme une trompette de ’ Jéricho dans les cœurs de tous les juifs de l’univers. Nous autres, Israélites alsaciens et français, nous parcourûmes les rues de Francfort, ivres d’orgueil et de bonheur, chantant, criant, gesticulant comme des fous mis en liberté. Que de larmes de joie j’ai vu couler! Pendant trois jours, nous ne sentions pas le besoin de nourriture. Et quand enfin le Constitutionnel arriva avec des détails, ce fut une fièvre, une liesse perpétuelle, quelque chose qui, d’après un proverbe allemand, n’a pas encore été! Une cohue hurlante, +
La race juive est toujours la même! Telle elle est dans la rue des Juifs de Francfort, telle elle fut dans le parvis du temple de Jérusalem; telle elle sera toujours! Une mer,
4 plate, à peine ridée, dévorant ses fureurs dans l’abîme.
Le soir, nous dansions comme des forcenés dans nos
chambres, en gueulant la Marseillaise… (1}
à C’est vers le même temps que notre héros entreprend … de se donner une culture universelle. Avec une préfé-
- rence marquée pour les écrivains du dix-septième et ) du dix-huitième siècle français, il se met à interroger, … brusquement et éperdument, les génies de tous les pays
et de tous les temps : Homère, Sophocle, Thucydide,
…_ Shakespeare, Rollin, La Fontaine, Le Sage, Florian,
Racine, Jean-Jacques, — plus tard Descartes et Spi- | noza.. Par le désordre de cette liste, je cherche à imiter % ici le désordre de ses lectures. Elles paraissent avoir été $ gigantesques et incohérentes. Et le résultat fut ce qu’il 1 devait être… Imaginez ce que pouvait produire cette j invasion violente de tout le savoir, de toute la pensée, ‘ de toute l’imagination éternelle des peuples dans le cer- É veau d’un petit étudiant rabbinique, dont la sphère spi- ÿ rituelle s’était jusqu’alors limitée à des exercices FT j d’école sur les textes de la Bible et du Talmud. Comment n’eût-elle pas entraîné le doute, l’inquiétude, le à déséquilibre, que suscitent toujours, même chez des | jeunes gens mieux avertis ou plus frivoles, les premières ÿ ivresses de l’émotion philosophique ? Chez le petit Alexandre Weill, qui était outrancier ets + logicien par tempérament, ce choc fut terrible. Juste- à ment parce que sa nature était dogmatique et religieuse, son premier élan d’incrédulité lemporta d’abord bien | au delà du point auquel il devait finalement se tenir. | Avec cette même crudité qu’il avait mise jusqu’alors à affirmer et à croire, — il nia. Là-dessus, nous avons son aveu : « Je n’avais plus la foi, je ne croyais plus à la ï révélation personnelle de Moïse, encore moins au 1h Talmud. Je passais mes nuits à chercher les preuves de l’existence de Dieu. » (1) Et vous entendez bien que ces preuves, s’il les cherchait, c’est qu’il ne les trouvait plus Ailleurs, il nous conte les étranges soirées qu’il pas- | sait en compagnie de deux jeunes filles, couturières de | Jeur état, dont l’une, — Réginèle, — fut, dit-il, « son |
premier amour ». (1) (Même, cet amour l’attira dans certaines aventures scabreuses..….) Il leur lisaït, leur commentait la Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques, le _ Charles XII de Voltaire, et surtout le Droit de Moïse, _ livre hérétique de Michaëlis. Parfois survenait un jeune barbier, ami de ces deux jeunes filles, et tard dans la nuit la causerie se prolongeait en querelles audacieuses _ sur Jésus et sur Moïse, et sur l’essence de la révélation, et sur les destinées de l’âme… È Surpris lui-même à ce souvenir, le vieil Alexandre Weill s’écriera plus tard, avec un mélange de sarcasme et d’orgueil : Dire que, dans le fond d’une chambre, au fond d’un couloir, au fond de la rue des Juifs, un étudiant, un barbier et deux couturières mettaient en doute tous les principes sur lesquels l’humanité roule depuis des siècles! (2) F (En vérité, n’était-ce point là, très exactement, la pre- De pareilles crises sont toujours redoutables chez ceux qui sont aptes à les trouver sur leur chemin. Mais com- . bien davantage chez un futur prêtre ! Soudain, le jeune __ Alexandre Weill ne se découvre plus d’obéissance pos- h | _sible qu’envers la raison, ni de goût intime que pour … les joies de la vie, de l’esprit et de l’amour. Incertain de … croire en Dieu, il était certain de rejeter le dogme et le ( rituel… Et brusquement, il sentit qu’il ne pourrait pas ’ De telles natures ignorent l’art d’accommoder le juge- ) (1) La troisième et dernière partie de Ma Jeunesse a pour titre: Réginèle, mon premier amour.
ment à la conduite. Chez elles, l’acte suit toujours de prèslla décision intérieure. La peur du scandale leur est inconnue, et celle de ses conséquences… Alexandre Weill, âgé de vingt-deux ans, sortit donc avec fracas de la synagogue.
Son récit à cet égard paraît un peu bien poussé de ? ton. En l’écrivant sur ses vieux jours, peut-être cet imaginatif Alexandre Weill aura:t-il cédé à la tentation d’embellir, par l’introduction de certains détails, et de rerdre plus héroïque le personnage qu’il avait joué au temps de sa jeunesse. Pourtant, ce récit doit être assez
exact au fond; il est conforme à ce que nous savons
par ailleurs des motifs de sa retraite. — Vous le trou-
verez dans l’énorme et paradoxal ouvrage qu’Alexandre
Pentateuque, lorsqu’il en vient à commenter ce passage
du Lévitique où il est dit : « Tout ce qui sera dévoué
par interdit sera entièrement consacré à l’Éternel.
Aucune personne dévouée par interdit ne pourra être rachetée, elle sera mise à mort. » (1)
Voici le récit d’Alexandre Weill :
Depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à vingt-deux ans l (j’avais déjà le diplôme rabbinique), j’étais premier officiant et lecteur de la Thorah dans la synagogue de l’hospice israélite, à Francfort. Cette petite synagogue avait la réputation d’une chapelle sacro-sainte. Il n’y avait qu’une cin- ‘ quantaine de fidèles, composés de quelques ultra-orthodoxes
; richards, et de plusieurs rabbins et élèves rabbiniques. De même pour les femmes, toutes connues pour leur piété et leur charité.
Le Pentateuque écrit sur parchemin est sans voyelles: 16
- Comme j’en faisais tous les samedis une lecture à haute voix de sept coupures et tous les lundis et jeudis d’un chapitre, je le savais par cœur. Un samedi (j’avais déjà sauté d’un extrême à l’autre, d’une grande piété, d’un bond, à un à doute universel, et la lecture presque quotidienne du Pentateuque avec ses contradictions flagrantes, n’était pas étrangère à cette conversion), arrivé à ce passage, je le sautai lestement et passai aux dix dernières lignes. — Monsieur ! Monsieur ! Jeune homme ! Jeune rabbin! me criaient dix | . voix à la fois, qui d’ordinaire suivaient scrupuleusement la lecture dans leur livre, vous avez sauté deux versets ! Il est d défendu de parler pendant la lecture. Mais comme le Lévitique finit à ce passage, après avoir prononcé la bénédiction voulue, je leur répondis : — Oui, Messieurs ! J’ai sauté cet infâme passage. Lisez-le vous-mêmes. En savez-vous la signification? J’en doute! Quant à moi, jamais ces lignes ne franchiront plus mes lèvres. Il y eut des cris et des cla1 meurs ! — Et pourquoi ? me demanda à la fin le plus vieux des assistants ? — Parce que, lui répondis-je, c’est le pané- _ gyrique du sacrifice humain, que Moïse, au nom de Dieu, ‘ a voué à toute exécration ! Il y eut un silence; — Ce jeune homme a peut-être raison, dit le vieux, mais ce n’est pas à nous d’abolir un usage de deux mille ans. — Si cela vous | ! déplaît, lui dis-je, en ôtant ma chasuble, renvoyez-moi ! Et d’ailleurs, je vous donne ma démission de Hasan et de Koré | (de chanteur et de lecteur), mais comme j’avais une très 5 belle voix de ténor de poitrine, que je sayais l’hébreu comme L une langue maternelle et surtout que j’allais vite, abattant | le service au galop (ce qui leur allait très bien), on me priait pi de continuer mon service. La cause fut portée devant un lit F de justice composé de trois rabbins.On me priait de revenir | sur mon obstination, mais mon parti était pris. Je maïintins ma démission, en leur disant que depuis longtemps je n’étais ( plus digne de leur servir ni de lecteur, ni de chanteur, et | | depuis ce jour je n’ai plus revu cette sainte synagogue que quarante ans plus tard, et qui aujourd’huin’existe plus du tout. (x)
- (n) Les Cinq livres (mosaistes) de Moïse. Tome III; Le Léoitique,
Et voilà notre Alexandre Weill sur le pavé de Franc- s
fort. Il n’a plus de métier, il n’a pas de ressources, et,
par cet éclat, vient sans doute de s’aliéner ses protecteurs ? — Si pourtant! il lui en reste, tant parmi les
juifs fidèles que parmi les convertis et les protestants.
Je détache d’une de ses brochures (1) cette autre page
de souvenirs : |
A peine eus-je jeté aux orties le froc rabbinique, que |
quatre millionnaires, dont un sénateur et un magistrat, (2)
m’offrirent six mille francs, pour achever mes études de |
chant, à condition de m’engager d’avance à l’Opéra de
Francfort. Offre tentante ! Le maître de chapelle, M. Guhr,
juif converti et mon ami, me disait que j’avais un million |
dans le gosier et qu’il se faisait fort de l’en faire sortir.
J’acceptai préalablement. A peine lancé dans cette carrière,
au seuil encore du temple, dirigé par des marchands, je
m’aperçus que c’était un véritable esclavage. Esclavage
(n) La Mission Nouvelle, préface. — Paris, Dentu, 1885.
(2) &« A l’âge de vingt-deux ans, un comité composé de deux sénateurs chrétiens, qui m’avaient entendu chanter dans la synagogue,
du célèbre avocat Goldschmid, d’un membre de la famille Rothschild, M. Beyfus, et du docteur Wihl bien connu en France, après
m’avoir fait chanter l’air du ténor de la FÆlüte enchantée, m’ont
offert de consacrer la somme de six mille francs à mes études de 5
chant, à condition de m’engager à vie comme premier ténor à
LPOpéra de Francfort, à raison de dix mille florins par an. Je leur
ai répondu : « Vous voulez que de la belle voix que Dieu m’a
donnée, je flatte les oreilles de mes contemporains. J’aime mieux
les leur faire tinter avec les vérités que ce même Dieu m’a inspirées. » Ils n’ont congédié, en me disant que j’étais un petit fou
destiné à crever sur le fumier. Deux années plus tard, après avoir
publié une brochure intitulée : Réponse aux questions vitales de La
philosophie, dont il m’a été impossible depuis de retrouver un
exemplaire, le même docteur Goldschmid, qui est resté mon ami
jusqu’à sa mort, m’a écrit : € Vous aviez peut-être raison. » (Code
d’Alexandre Weill, page vix ; Paris, 1895) — Voir aussi Souvenirs
intimes de Henri Heine, page 73. — Et notons ici qu’Alexandre Weill
conte d’ordinaire une demi-douzaine de fois (pour le moins), avec
des variantes, les anecdotes de sa vie. Qu’il s’agisse d’idées ou de
souvenirs, jamais il ne craint les répétitions.
doré, soit ! Mais esclavage! Tousles jours à l’heure fixe aux répétitions, matin et soir aux leçons. Être exposé à ce qu’un
| directeur examine vos mollets et vos dents; chanter à l’heure indiquée, non pas quand il vous plaira, quand le cœur vous en dit, mais quand il plaira à un directeur spé- culateur et à un public sot, et ignorant et oisif; être exposé aux sifflets d’un imbécile et par-dessus tout s’engager par 1 écrit et signer tous les jours un papier de présence. Il est vrai qu’on a devant soi un bel avenir d’or et de femmes! Mais quoi! L’or, je m’en passais très bien, et quant aux femmes je crois, avec la cabale, que, récompense ou châtiment, on a toujours la femme que l’on mérite et qu’en dehors du mariage, comme l’hydropique, plus on a d’eau dans le ventre, plus on a soif ! Et puis représenter des personnages souvent antipathiques, chanter des airs d’amour, quand on a la haine au cœur, mentir pendant toute Sa vie, paraître ce qu’on n’est pas, et ne rien laisser après soi qu’un sillage d’écume, semblable au navire qui fend l’onde !
Moi, qui connaissais, par mes études rabbiniques, le néant et les vanités de la courte vie, qui, au lieu d’être un justiciable, avais déjà pris dans la presse, le rôle de justicier.…
(Alexandre Weill avait un peu collaboré, à l’occasion, aux feuilles littéraires de Francfort, et peut-être se faisait-il quelque illusion sur ses dons d’écrivain. Même, il n’est pas impossible que cette foi en son génie l’ait secrètement encouragé à quitter le métier de rabbin…)
— Non, me dis-je, c’est une vie de mensonges dont tu ne goüteras pas. Le bon Dieu fut de mon avis. Il m’envoya une bonne petite maladie de peau, me livra à un tas de médecins allemands, plus ignorants, plus empiriques l’un _ que l’autre, et le théâtre et le chant furent, non sans luttes, écartés pour toujours, malgré une nouvelle tentative de mon
Le même sénateur — il s’appelait Coester — qui avait souscrit pour faire de moi un chanteur, après avoir vu mon
ÿ refus et après avoir lu de moi une brochure intitulée : Kolladi et son ami, réponse aux questions vitales de la philo- ÿ sophie et de la religion, vint m’offrir en mariage sa nièce, son héritière, à condition de me convertir et de me faire
Là-dessus, soyons un peu sceptiques… Si Alexandre Weill avait pu épouser toutes les jeunes filles qui, d’après ce qu’il conte, (1) s’offrirent à lui ou lui furent offertes, il eût possédé le harem du roi Salomon. Et c’est sa manie de montrer avec quel courage il sut
\ refuser une série de conversions avantageuses. — (Dans Ma Jeunesse, voyez l’épisode de cette riche et noble
bonnes fortunes. Enfant, je me fis aimer par mon ardeur à apprendre, par ma vivacité, par ma voix; mais, dès que je fus un homme, je reculai au second plan, autant par ma petite taille que par ma timidité intérieure. — Comme chez tous les poètes, ma passion se purifiait au feu de l’imagination, et pendant que j’adorais à genoux, d’autres montaient sur l’autel. » (Ma Jeunesse, page 166)
La nièce du sénateur Coester était, du reste, fort laide. Alexandre Weill l’avoue dans un très curieux et précieux livre, écrit en allemand, où il a, réuni sa correspondance avec divers écrivains d’Allemagne, en y mêlant des fragments d’autobiographie. J’en traduis ce passage : « J’étais gorgé de principes républicains, que j’avais tous puisés dans la législation de Moïse. J’écrivis alors une brochure, Kolladi et son ami, réponse aux questions vitales de la philosophie et de la religion. Le libraire, mon ami, me limprima à l’œil,
È comme on avait coutume de dire. Je veux être mort, si je n’en rappelle une seule ligne. Je n’en ai pas un seul exemplaire et l’éditeur, qui ne ma jamais donné un centime, me disait avoir tout vendu. Je crois, foi de chrétien ou de juif, qu’il fit tout mettre au pilon, car il ne me fut jamais possible de lui en pêcher un exemplaire. Bref, tous les quinze jours j’étais appelé par la police, qui me jetait à la figure que j’étais un étranger, et par-dessus le marché un juif. Un sénateur de Francfort, nommé Coester, qui était très riche et n’avait pas d’enfants, voulut faire de moi un pasteur protestant et me promit sa nièce, qui était encore plus laide que ma fiancée juive, Perle de Hatten. Avant mon mariage, je mai . jamais été aimé que par des femmes qui n’étaient pas belles. Seule, Réginèle fut une grande beauté… » (Briefe hervorragender verstorbener Männér Deutschlands, page 295 ; Zurich, 1889)
dame de Metz, qui veut l’entraîner dans le catholi- | cisme : il a treize ans, et répond à madame de Caulat sur le ton de Joas enfant à la reine Athalie.. Plus
tard, à Francfort, la ravissante renégate Esther le tente, et il lui résiste avec des mines d’exorciseur effarouché…)
Donc, il conclut :
c Moi, qui avais refusé de défendre Jéovah, je devais m’engager à défendre Jésus. Cet homme a peut-être fait du bien aux ennemis des Juifs, mais jamais fils n’a fait autant de mal à sa famille que ce Juif a fait à son peuple! On m’aurait offert vingt nièces et cent millions, il m’eût été impossible de trouver dans l’Evangile une seule vérité qui ne fût à contenue déjà dans l’Ancien Testament. Et quant à Jésus, le disciple de Rabbi Jéshuah Ben Prachia, je l’ai toujours cru de la race des élèves talmudiques, mes compagnons d’étude, et qui n’aimaient pas plus que lui les Pharisiens.
Je n’ai pas hésité une heure pour écarter ce nouveau mensonge d’un revers de main.
Ainsi, pour lui, être rabbin ou pasteur, c’était être esclave et mentir. Se faire chanteur, c’était être esclave et mentir encore. Mais devenir un écrivain, un journaliste, c’était garder son indépendance, — Alexandre Weill le croyait alors, — et combattre, tel un prophète, pour la justice et la vérité!
ÿ Une première phase de sa vie est close… L’apprenti rabbin se transforme en homme de letires; et le petit Alsacien, après avoir essayé de Francfort, est guetté par le grand Paris.
Le hasard lui vint en aide. | le En 1836, Gérard de Nerval traversa Francfort, en 4 compagnie de Dumas père. Alexandre Weill combattait dl alors dans les rangs de la Jeune Allemagne. Gérard le vit, s’attacha à ce drôle de garçon, et l”engagea à venir Alexandre Weill en était bien tenté, mais il hésitait : Comment aller à Paris sans être sûr d’y gagner ma vie avee ma plume française, affligé que j’étais de mon accent 4 alsacien, que je n’ai jamais totalement perdu ? — L’envie de rentrer dans mon pays, qui, grâce à l’émancipation des Israélites, devint pour moi une patrie, sempara tellement de mon esprit, qu’elle faillit briser le corps. (1) à ! IL se décida à jouer la partie, quitta Francfort, et « devint » Français, comme il le dit, par un libre Cette grande patrie retrouvée, la France, il l’aima | jusqu’à sa mort et, quand vinrent les malheurs de 1870-71, ses Lettres de vengeance d’un Alsacien (2) dirent sa douleur et sa colère d’avoir vu Schirhof changé | Mais en 1837, époque où il vint s’installer à Paris, | convenons qu’il était encore un peu étranger à la France, sinon dans son cœur, du moins dans son lan- F gage et sa tournure. Surtout, il était étranger au boule- : vard. Dans cette bohème littéraire où il fréquente dès son arrivée, il apparaît comme eût été l’Ingénu de Voltaire, si, au lieu d’être Huron et de s’être laissé baptiser, j’A il était né, demeuré juif et Alsacien. Tout de suite, à (r) Préface de Mes Romans. — Paris, Cohen frères, 1886.
Paris, il avait rejoint son grand coreligionnaire Henri Heiïne, dont il devint vite lè commensal et, si j’ose dire, la doublure… Henri Heine, voilà à qui il faut toujours songer pour comprendre et hiérarchiser Alexandre ; Weill. C’est un Henri Heïne, moins le sourire diabolique et le génie lyrique. C’estun Henri Heïne moins favorisé. Dans les cénacles artistiques où cette protection un peu narquoise de Henri Heïine l’avait introduit, on s’amusait du petit Weïill, on lui infligeait même parfois des moqueries assez pénibles ; mais on l’aimait bien. (1) Au reste, il savait se défendre, car il possédait un certain instinct batailleur… — Qui est ce Weill, murmure Paul de Saint-Victor au café de la Porte-Montmartre, où les célébrités du à temps, — Théophile Gautier, Eugène Sue, Méry, Philibert Audebrand, — se réunissaient souvent avec Henri Heine et Mathilde autour d’une côtelette à la proven- çale.. D’où vient-il? Il a gardé les pourceaux! — Possible, réplique le petit Weill, mais je ne les garde plus. Tandis que vous, monsieur de Saint-Victor, si vous aviez gardé les pourceaux, vous les garderiez (1) « Grâce à ma qualité de correspondant des principaux journaux allemands et à mon amitié avec Gérard de Nerval, j’obtins vite mes entrées dans les sanctuaires de la science et de la littéra- J 1 ture de Paris. En effet, tous les journaux allemands étaient à ma disposition. Je correspondais avec la Gazette d’Augsbourg, le Correspondant de Nuremberg, la Gazette de Leipzig et le Courrier de … Stuttgart. — J’étais collaborateur du Monde Elégant de Kuhne, du Morgenblatt de Cotta et du Télégraphe de Gutzkow. J’étais plus connu en Allemagne à l’âge de vingt-quatre ans, que je ne le suis en France, après quarante années de travaux littéraires, poétiques et philosophiques. Mais j’étais décidé, dussé-je mourir de faim, à briser ma plume allemande et à ne plus écrire que dans la langue sacrée de ma patrie, à laquelle je ne préfère que lhébreu. » (La
Et Henri Heine d’intervenir en riant : « Bien ré- pondu… » disait-il. Et il ajoutait : « Weïll, tu as dû
voler ce motlà quelque part! » (x)
‘Alexandre Weill n’avait pas volé cette réponse, — Saint-Victor non plus. Le petit paysan d’Alsace l’avait trouvée en lui-même, dans sa fierté de descendre d’une vieille nation pastorale et vénérable, (2) et dans la conscience de leffort qu’il avait dû fournir, — lui, humble étudiant talmudique, — pour être admis à la table où daignait s’asseoir cet imposant Saint-Victor.
, ’ Cette fierté, ce que nous savons des difficultés de sa jeunesse le justifiait de la ressentir. Elle était immense. | Elle éclate, incommensurable, dans tout ce qu’Alexandre Weill a écrit. Et tantôt elle fait sourire, tantôt elle arrête et force presque à l’admiration. Dans le fatras de son œuvre si incohérente et confuse, si quelques pages ou quelques paroles méritent de survivre, n’estce point cet orgueil qui leur confère de l’éloquence ?
En voici, je crois, le plus magnifique exemplaire. Je le relève dans l’Histoire véridique et vécue de la Révolution de 1848, à l’endroit où Alexandre Weill conte | son projet de candidature à l’Assemblée Constituante : j
Sur une seule déclaration insérée dans la Presse, j’ai eu Éu
î 15.000 voix à Paris. On m’a prié de me présenter aux clubs,
(1) Adolphe Brisson, Promenades et visites; le dernier ami de Henri Heine. — Temps du 21 novembre 1901. e
| Les Souvenirs intimes de Henri Heine, par Alexandre Weill | (Dentu, 1883), sont un de ses bons livres, et un document infiniment agréable et réaliste sur la vie privée de ce grand poète.
(2) « Moi aussi, je suis gentilhomme et de race encore! Ma noblesse remonte jusqu’au patriarche Abraham. » (Lettres de vengeance d’un Alsacien, page 4)
! mais, à vrai dire, je ne tenais pas et ne tiendrai jamais à être élu par d’autres. Je me suis élu moi-même dès l’âge de sept ans, quand, tout en gardant les bêtes de mon village, ; J’ai lu l’histoire de David en hébreu. (1) Je sens là une force de style et une hauteur sauvage qui, — pour reprendre le langage du comte de Gobineau,
- — caractérisent directement le fils de rois ou, si vous préférez, le fils de prophètes. Dans cet Alexandre Weill devenu petit journaliste parisien, assidu des salles de rédaction, correspondant du Monde élégant de Leipzig et collaborateur du Cor8 Pzi8 saire Satan, et soupant avec la bohème, survit lâme < d’un contemporain du roi David. (2) Dans ce petit Alsa- (r) Chapitre xur1. — M. de Girardin. (2) Tel était bien son propre sentiment sur lui-même. Aussi a-t-il mis les vers que voici en tête de ses Xniltelverse eines Elsässer Propheten (Paris, 1885, chez l’auteur) : Traduits en français par lui-même (ARimes alsaciennes, Paris, 1889), . ces vers ont moins de force, mais non moins de saveur : I1 n’est plus de prophètes, Entend-on dire partout. Les maisons de Dieu sont vides, Les prêtres sont abandonnés ! Mais moi, sans vantardise, je vous dis: Je suis un envoyé de Dieu! Je viens du cœur de la France, Et mon nom est Alexandre !
- 51
! cien déraciné, couve encore le feu sacré et crépitent
parfois les étincelles du prophétisme d’Israël.
Je ne suivrai pas Alexandre Weïll dans sa carrière
parisienne, car il nous faudrait étudier presque toute
l’histoire littéraire, politique et morale du dernier siècle,
à laquelle il s’est mêlé en tirailleur isolé et petit combattant. Certes, il pourrait être piquant et instructif de
reprendre ainsi le fil des événements publics, en l’observant, selon l’optique d’un de ces originaux, à demi
obscurs et à demi notoires, dont Alexandre Weill nous
apparaît comme un type assez éminent.
Mais ce travail excéderait de beaucoup le cadre de
cette causerie. Je ferai donc ici un bond d’une trentaine
ou d’une quarantaine d’années, afin de peindre
\ Alexandre Weill tel que certains d’entre vous ont pu le
connaître encore; et je lui restituerai, si je puis, la
figure qui semble s’évoquer d’elle-même, lorsque son ‘
nom est prononcé de notre temps.
C’est un vieux petit homme, vif et sarcastique, dont
la tête éclate de pensées et dont les vêtements sont |
bourrés de brochures.
{ Sous la monarchie de Juillet, en 48, sous le Second
Empire et la Troisième République, il a voisiné avec
toutes les gloires de la politique, de la finance, du journalisme et de la littérature. Et lui-même, il est devenu
une physionomie du boulevard. De près ou de loin, tout
le monde à Paris connaît Alexandre Weill: et Alexandre Weill se vante de connaître tout le monde. Les simples passants n’ignorent pas son nom. Les camelots, sitôt qu’un incident de quelque importance surgit dans la vie de la cité, leur crient aux oreilles V « Opinion d’Alexandre Weill » sur le fait du jour, la « Réponse d’Alexandre Weill » aux puissants de la terre.
C’est qu’Alexandre Weill détient les vérités éternelles et il les disperse, par ordre du Seigneur, au vent de l’actualité.
Par malheur, ses placards ne se vendent guère, et on les lit moins encore. Alexandre Weill s’en attriste. Car il est très aflligeant de posséder la vérité, et d’être inapte à la répandre. Mais s’il rencontre un ami, il tire de sa poche et lui offre son dernier livre. L’ami écoute, sourit et s’esquive en prenant le volume, que ses héritiers découvriront un jour dans sa bibliothèque, vierge . et endormi…
Alexandre Weill sait cela. Mais il ne se décourage point, parce qu’il a confiance dans la force de sa pensée et dans son réveil futur : « Ce livre ne sera pas lu, du moins de mon vivant, écrit-il en tête d’une de ses pré- faces. Aucun de mes livres sérieux n’a été lu, et cela tient à des causes entièrement dépendantes de moi et que je n’ai jamais cherché à faire disparaître… » (1) (Là-dessus, il se dupe peut-être : même s’il avait ambitionné de se faire lire, serons-nous si certains qu’il y
. serait parvenu ?) Et, dans une autre préface : « Je suis sûr qu’après ma mort, mes révélations, autant inspirées par ma pensée que corroborées par ma science, feront
(r) La Mission nouveile, préface. \
une révolution dans l’histoire de toutes les religions existantes. Je sais aussi, comme dit David, qu’on partagera ma robe en lambeaux, chacun inventera quelque partie de mes découvertes et la déclarera sienne ; mais, au fond, on ne pourra que glaner dans un champ labouré, ensemencé et moïissonné par moi. » (1) ni Réconforté par cette espérance indestructible, qui n’anime pas au même degré tous les auteurs incompris, Alexandre Weïll patiente et continue à faire imprimer des livres qui ne rencontrent pas d’acheteurs et pour lesquels il n’essaie même plus de découvrir des édi- | teurs. (2) Assurément, ce n’est point dans un espoir de | lucre, mais dans un esprit mêlé d’orgueil, de désintéressement, de « devoirs » à remplir envers Dieu et le genre humain, que jamais il ne se lasse de publier ces livres à ses frais, ou plutôt aux frais de sa femme, dont le commerce de modes alimente la propagande et les mé- ; ditations du prophète. 9 è Alexandre Weill avait épousé mademoiselle Agathina Marx à la fin du règne de:Louis-Philippe, — en 1847. (n Le Centenaire de l’émancipation des Juifs, préface. Paris, 1888. i 2) La plupart des derniers livres d’Alexandre Weill portent cette k indication : « Chez l’auteur, 11, faubourg Saint-Honoré. » — En } outre, sur certains d’entre eux, on lit cet avis : « Ne pas confondre mon nom avec celui de mon riche homonyme, 45, rue de Courcelles. » Pendant les sept dernières années de sa vie, Alexandre Weill vécui enfermé chez lui, sans sortir. Non qu’il fût malade. Mais il avait un grand dégoût de ses contemporains. Sa femme était morte, il vivait en compagnie de ses deux servantes, qui laidaient à ; relire et à corriger tous ses livres. Alexandre Weill leur dédia yne « idylle dramatique en vers », intitulée Christian et Christine (Paris, 1896), qui porte en exergue : à ma fidèle et honnête servante depuis seize ans, qui me sert fidèlement, depuis cinq ans, de sercante et de secrétaire.
à l’âge de cinquante ans d’après une photographie
Elle n’avait jamais été belle dans son apparence périssable, et ce n’est plus une indélicatesse de dire qu’elle fut même un peu contrefaite; mais son âme était haute et pure. Tant qu’elle vécut, Alexandre Weill l’aima religieusement; et, dans le volume de vers qu’il a nommé Agathina, ma femme! Les grandes Juives de l’histoire, (1) il lui a dédié un monument poétique après sa mort. Grâce à elle, il avait pu d’assez bonne heure : s’affranchir des besognes ingrates du journalisme, et s’adonner à sa flamme d’inspiré. Agathina comprenait qu’il en devait être ainsi. Elle était fière de son époux. Le ménage habita longtemps la maison qui porte le numéro 11 du faubourg Saint-Honoré, près la rue Boissyd’Anglas. Agathina y avait son magasin de modes, et
_ elle offrait des soirées aux gens de lettres amis
Elle était modiste, il était prophète. Et lui-même se surnommait l’Zsaie du faubourg Saint-Honoré… |
Je voudrais caractériser rapidement ce prophète et dire le secret de ses prophéties.
(1) Paris, Dentu, 1879. Agathina Weill, née Marx, mourut le [ 20 octobre 1878. Elle repose auprès de son mari, au cimetière Mont- ! martre, où le passant s’arrête à lire l’épitaphe que lui a composée \
Amis! elle a quitté notre sainte phalange! À Ce n’est qu’à son départ que l’on reconnait l’ange!
Agathina était une femme d’une réelle distinction d’esprit. On pourra lire ses lettres, dont quelques-unes sont charmantes, dans le récueil intitulé Lettres d’amour entre deux Epoux avant et après le mariage, depuis 1847 jusqu’à 1878, où Alexandre Weill a imprimé, sans la moindre pudeur, l’histoire de sa vie conjugale.
Mais d’abord, qu’est-ce qu’un prophète ? — CPROPHÈTE, dit Littré, celui qui, chez les Hébreux, inspiré de Dieu, prédisait l’avenir. » Si tels sont les dons auxquels se reconnaît le « prophète », Alexandre Weïll fut véritablement le dernier prophète d’Israël : né chez les Hébreux, il se tenait pour inspiré de Dieu (1) et il se flattait de savoir Depuis cette nuit mystique où une figure étincelante | était apparue au petit pâtre de Schirhof, et lui avait dit : « Jeune homme, lève-toi, ceins tes reins et va-t-en | d’ici », Alexandre Weill se tenait pour l’élu du Seigneur, dans le même sens où le fut Moïse, dont il pensait être l’héritier direct et le légitime continuateur : Depuis Moïse, Josué, Samuel, Isaïe, Amos et Jésus (qui était un prophète mosaïste) il n’y a pas eu, il ne pouvait pas y avoir un juif comme moi. Spinoza, tout en puisant ses principes dans Moïse, n’a pas compris ses vérités éter- | nelles, à cause des falsifications pharisiennes qu’il n’a pu : séparer pour les rejeter, Si un juif comme moi avait surgi, | il y a seulement un siècle, il aurait été brülé par les prêtres (1) « La vérité est que je ne médite pas. Je ne cours jamais après une pensée. Les pensées sautent sur moi et me quittent de même, si je ne les retiens pas par la parole écrite. De là vient que je les appelle, peut-être à tort, des révélations. » (La Mission nouvelle, préface) Dans cette singulière petite brochure, c’est Dieu qui parle, de la première à la dernière ligne : « Je suis la Force-Justice, la Loi autonome et universelle, immuable, etc. » Dieu y commente son univers; Alexandre Weill tient la plume. Il semble que ce ne soit point là un procédé littéraire, mais le signe d’un état de suggestion. Le titre dit : « Révélations ». Les chapitres se nomment des « dictées »… L’auteur écrit, mais Dieu dicte.
juifs et chrétiens, comme ils ont voulu le faire à Maimonide, du moins envoyé aux galères. J’ai expulsé de l’Ancien Testament les fraudeurs de Moïse et conséquemment du Nouveau Testament les fraudeurs de Jésus, qui en sont sortis. J’ai toujours eu la conscience de , ma mission, même, je crois, dans le ventre de ma mère, même dans mes errements politiques. Comme Moïse, Yéovah m’a parlé dans mes songes. Je l’ai vu dans toute la splendeur de sa Loi immuable, conforme à la plus haute raison qui vient de lui, et qui ne vient que de lui… (1) Ces paroles nous donnent l’essentiel de la pensée d’Alexandre Weill. Leur sens vous sera plus accessible, quand je l’aurai rapporté à l’idée absorbante et unique, | dont je vous disais, au début de cette causerie, qu’elle emplit ses innombrables livres. Cette idée, c’est que la plus grande fraude historique, religieuse et philosophique, qui ait jamais été commise, a été l’introduction mensongère et funeste de la fête du : Grand-Pardon — ou de Xipour — dans la législation i attribuée à Moïse par les rédacteurs du Pentateuque; que « depuis l’existence du monde, toutes les superstitions ÿ réunies de toutes les nations n’ont pas produit autant de malheurs, de crimes, d’infamies et de méfaits que la _ seule idée, la seule erreur de la possibilité du pardon, de l’annulation des effets d’une cause, par la volonté de Dieu, soit par un miracle, soit par un caprice, soit par ! le simple repentir » ; (2) que l’idée du pardon est immorale, absurde, et proprement inintelligible; qu’en effet _ elle est contraire aux lois de la justice et de la nature, Pexemple de Moïse, Alexandre Weill se propose, dans ce livre, comme législateur. À
qui sont l”émanation directe de Dieu; qu’elle est donc | injurieuse pour Dieu même; et que l’humanité ne trouvera le chemin du progrès et du bonheur, qu’en retournant à la vraie loi de Moïse, c’est-à-dire à sa parole purifiée de cette impiété et de ce mensonge… La « mission » d’Alexandre Weill est de y conduire. C’est pour accomplir cette mission qu’Alexandre : Weill a publié tant d’ouvrages que personne n’a lus ni ne lira jamais, et notamment ce grand commentaire des f « Cinq livres (mosaïstes) de Moïse », où il affirme que deux religions cohabitent dans le Pentateuque, l’une de raison et de lumière, due à Moïse, et l’autre de thaumaOs turgie et de mensonge, due à Esra (Æsdras) et aux docteurs de la Grande Synagogue… (1) Cette affirmation, rous devons en convenir, Alexandre Weill ne l’appuie que sur des raisonnemenis abstraits, et nulle part il ne l’accompagne du moindre essai de démonstration scientifique. (2) Mais qu’importe, si elle la mené à une pensée qui n’est pas dénuée d’une certaine grandeur farouche et sévère? Alexandre Weill croit en Dieu et se confie (peut-être à tort) à la justice de la nature. Il croit que l’homme
- est libre et que le sort de l’homme est susceptible de se prédire, parce que, dans un temps donné, les suites de (1) Les Cinq livres (mosaïstes) de Moïse, traduits textuellement sur l’hébreu avec commentaires et élymologies, avec élimination des falsifieations qw”Esra et la Grande Syragogue ont frauduleusement mises dans la bouche de Moïse. — Cinq volumes, Paris, 1890-1891. (2) Alexandre Weill émet une pareille hypothèse au sujet de lAthique de Spinoza. (Voir La Parole Nouvelle, page 59; édition de
- Il voit des contradictions dans l’Zthique et décide, en consé- quence, qu’elle n’est pas tout entière de Spinoza. Cela peut mettre
tout acte humain se mesurent à la valeur de cet acte, et contiennent l’expiation ou la récompense. Et il croit, IF en conséquence, que l’humanité est maîtresse de s’affranchir et de se rendre heureuse sur cette terre, dans la … paix et dans la vertu, parce que Dieu respecte son œuvre et n’intervient pas dans les affaires du monde pour détruire ses propres lois par le pardon et le miracle, c’est-à-dire par l’arbitraire. Il y a intérêt à considérer comment Alexandre Weill relie à cette philosophie sa théorie du prophétisme : n’est pas un prêtre ignorant qui, après avoir pendant des années avalé des erreurs religieuses et pris de nausées, vomit des prophéties miraculeuses sur ses concitoyens; un prophète est un penseur, un logicien, un savant ayant pénétré les lois de la nature. Or, si Dieu pouvait pardonner, c’est donc que la nature cesserait d’exaucer le juste et de punir l’injuste: et la prophétie serait interdite. Aussi est-ce la fausse croyance dans la possibilité du pardon surnaturel, qui a fait péricliter l’esprit prophétique en Israël : | Avec le système d’Esra basé sur le miracle et le pardon des crimes, moyennant un bouc envoyé au diable, aucune prophétie n’est plus possible. La prophétie est basée sur la loi immuable de Dieu, des causes et des effets par le Temps, chaque cause produisant son effet sans qu’aucun pouvoir » puisse détacher les effets de sa cause par un miracle ou par () Lettres de vengeance d’un Alsacien, page 16.
Alexandre Weill ; du
le pardon, uhe action de vertu ou de justice produisant forcément un bien, et une action de vice et de crime forcé- ment le mal. Sur ce principe, ie prophète, connaissant la : loi de Dieu qui ne change jamais, peut prédire ua avenir heureux, selon les vertus et les crimes des nations et de leurs chefs. Cette prophétie disparut forcément dès que les nations admettaient que Dieu change ou viole ses lois naturelles par un miracle ou le pardon, le miracle ou le pardon n’ayant pas d’autre raison d’être que d’annihiler ou de détacher les effets naturels de leurs causes. Il est vrai que cette fausse croyance des hommes n’a jamais eu la moindre influence sur Dieu, dont la loi fut, est et sera immuable et qui punira toujours, par la justice divine, les crimes invengés par la justice humaine, quadruplement, tout en centuplant les récompenses des vertus et des devoirs accomplis des humains. De là tous les malheurs et toutes les misères des peuples croyant aux miracles et au pardon, vivant dans des erreurs religieuses et étant vicieux et criminels. Les Juifs n’y font point exception. Leurs malheurs, qui sont sortis naturellement de leur fausse religion esraïque et tal-
{ mudique, ne les ont pas guéris de ces hérésies. Et ces
malheurs dureront aussi longtemps qu’ils ne retourneront
pas à la religion de Moïse et qu’ils ne pratiqueront pas les d lois et les vertus que Moïse leur a prescrits, au nom de Dieu dont, mieux que tout autre mortel, il a connu les lois et les voies de justice.
Avec un Dieu qui change sa loi à volonté, ou qui peut la |
violer, comme le Yéovah d’Esra et des Pharisiens et le Dieu | des chrétiens, il n’y avait plus de prophétie possible, Comment menacer, au nom de la loi de Dieu, un roi criminel. d’un châtiment de justice, dans un certain laps de temps, puisque dans ce même laps de temps le Dieu, au nom duquel parle le prophète, peut avoir changé de volonté et de loi ? Et voilà la raison pourquoi il n’y a plus eu de prophètes, ni sous le second temple, ni dans l’exil, ni pendant les
() Le Centenaire de l’émancipation des Juifs, pages 87-88.
Mais Alexandre Weill est venu… Il connaît Dieu : } « Dieu, c’est la Justice incorruptible, rien que la Justice, en vertu de laquelle tout existe, depuis le brin d’herbe jusqu’à la planète. Jamais il ne détache un effet de sa cause, ur il ne suspend sa loi, jamais il ne pardonne! Toujours et partout la vertu produit paix et bonheur, et le vice guerre et malheur, de même que la : pourriture engendre vermine et gangrène, et la propreté santé et gaieté. » (1) — Armé de ce déterminisme spiritualiste, Alexandre Weill peut et sait prédire infailliblement, il est prophète. Et parmi les anciens prophètes, il choisit Isaïe comme son prototype et son modèle, parce qu’il aime son mépris des rites, sa sévérité contre les grands, et ses promesses d’universelle fraternité millé- Et de Jérusalem la parole de l’Éternel. Il sera le juge des nations, î L’arbitre d’un grand nombre de peuples. De leurs glaives ils forgeront des hoyaux, Et de leurs lances des serpes; Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre, Et l’on n’apprendra plus la guerre. (2) j Les curieux trouveront, dans les livres d’Alexandre Weill, bien des prédictions concernant les nations et les hommes. A croire leur auteur, toutes se sont accom- (1) Lettres de vengeance d’un Alsacien, page 17. (2) Isaïe, 11, 3-4. — Ce « pacifisme » messianique d’Isaïe ne le dé- tournait point d’être, dans le présent, un grand patriote. Voir ses n effroyables oracles contre tous les ennemis d’Israël (Babylone, Moab…) et ses objurgations à son peuple : « Réveille-toi, réveilletoi, Jérusalem… »
plies, ou s’accompliront. Mais Alexandre Weill était si habile à deviner partout les marques de la justice de
Ce Dieu impassible, qui jamais ne s’attendrit sur la créature, qui jamais ne pardonne, est-il vraiment le Dieu dont l’esprit a jadis parlé à Moïse sur le Sinaï ?
Du moins, c’est le Dieu qui anime Alexandre Weill.
Son nom véritable est Justice. Toute sa vie et tant
que sa vieillesse eut un souflle, Alexandre Weill a
vainement servi ce dieu si ingrat, par l’offrande de ses
ouvrages. C’est pourquoi nous nous interdirons de sourire de son mauvais style philosophique et nous consolerons sa mémoire en l’unissant, comme il souhaitait,
à la lignée des grands « justiciers » d’Israël.
Cette esquisse de la vie d’Alexandre Weill, d’abord Ÿ accueillie par la Revue des Études juives, m’a procuré bien des lettres intéressantes, dont je voudrais faire un peu bénéficier les lecteurs des Cahiers de la quinzaine. | Et d’abord, voici Alexandre Weill, tel que le conçoit un des auteurs dramatiques les plus cruels et les plus exquis de notre temps : Cet ancien rabbin, qui garde, dans son anti-rabbinisme, les façons essentiellement religieuses du rabbin qu’il a été, prend, à mes yeux, l’aspect d’une sorte de petit Renan juif, plus rude, plus crochu que lautre, plus comique et plus pur à la fois, — un petit Renan grimacier de l’Ancien à Ce petit portrait, d’une caresse si fine et si forte, est dans une lettre signée de M. Albert Guinon. Puis, je recopie cette lettre charmante qu’a bien voulu, |
- Jui aussi, m’écrire l’érudit et spirituel philosophe qu’est # M. Jacques de Boisjoslin : Je vous suis bien reconnaissant de votre Alexandre Weill. I me rappelle un temps bien curieux, où on n’était pas scientifique comme aujourd’hui, ni mystique non plus, É
encore comme aujourd’hui. On observait, on raisonnait. On expérimentait moins, on se mettait aussi moins en extase. Alexandre Weill mélangeait le bon sens, le sentiment, la tradition. Je crois qu’on me l’a montré un jour, un petit vieux, caractérisé, une espèce d”Ibsen d’Orient. J’ai certainement vu sa femme, à une soirée de mariage. On l’appelait la Merveille, tant on fuyait peu les jeux de mots. J’ai quelquefois lu, en extraits, des lignes d’Alexandre Weill qui se recommandaient par un air de révolte, pour aboutir à un truisme humanitaire. Mais humanitaire, il l’était, ce qui lui conserve la supériorité sur ceux qui le raillaient. Albert Wolff, par exemple, lui consacra dans {e Figaro un article (avant ou après la guerre ?) où il se plaignaïit d’avoir été, à Bade, dérangé dans une partie de jeu par A. Weill,
( qui lui demanda s’il croyait à l’immortalité de l’âme! Mais Wolff lui-même avait aussi de l’humanitairerie, sous forme { de progrès, (au sens du temps), et de bon-garconnisme. J’ignorais le grand secret d’Alexandre Weill, que vous ! révélez, sa théorie mosaïste anti-esdrasienne, du Jéovah non clément. Au fond cela veut dire que les actions portent
1 leurs effets, ce qui est d’un bon déterminisme. Et Victor Hugo ne dit pas autre chose (dans une des dernières
La clémence n’est pas; tout est de la tristesse.
Je crois qu’Alexandre Weill n’avait pas de talent, mais un métier vif et remuant de petit journalisme, et, en plus, du sentiment. Et sur tout cela l’ombre des ailes d’Isaïe.
Il me représente une époque du Sémitisme, hésitant entre Francfort et Paris. J’aurais aimé qu’il fût du Parlement de Franefort en 1848 et qu’en 1886 il eût pu discuter avec Drumont. Mais je m’égare, comme dit Stendhal dans ses mé-
En vraie confraternité philosophique et littéraire.
M. André Beaunier (r) et M. Édouard Drumont (2) se sont récemment occupés d’Alexandre Weill; chacun, cela va de soi, à sa manière.
: Et M. André Beaunier m’a fait un amical reproche, mais dont il a pris soin de me justifier aussitôt avec tant de subtilité judicieuse que j’en demeure émer-
Voici le reproche :
Mais enfin, qu’est-ce que prophétisa ce prophète ?… On voudrait le savoir.
M. Robert Dreyfus ne nous le dit pas beaucoup; et c’est
) le défaut de son étude… Elle est, à cause de cela, un peu
Et voici ma défense :
} Seulement, à cause de cela, elle est aussi plus philoso- . phique, si elle donne à entendre que l’essentiel ne sera
- jamais ce qu’on prophétise, mais que le grave est de prophé- ; Ah! oui, qu’on prophétise, en notre temps; qu’on prophé- x (1) Figaro du 27 juillet 1907.
- (2) Libre Parole du 12 août 1g07.
tise après que les historiens et leurs lecteurs ont, en dépit de la méthode historique, connu toute l’incertitude du | passé; qu’on veuille, après cette expérience, empiéter sur - l’avenir avec plus de hardiesse et de sûre intrépidité qu’on n’empiète sur les âges révolus, les faits accomplis, — cette } tentative extravagante et magnifique honore les prophètes, les chiromanciennes et tous les sorciers qui nous res- Le principe de la prophétie à laquelle se consacra le vieux Weill chimérique, c’est une croyance furieuse au principe de causalité. | Cela encore est merveilleux !.… L’idée du pardon lui était insupportable. Il la disait immorale, absurde et inintelligible; il lui reprochait d’être inju- $ rieuse pour Dieu même… Et encore, Dieu, — on devine qu’Abraham-Alexandre se ferait ici une raison; mais dl surtout l’idée de pardon est injurieuse pour le principe de Pauvre vieux Weill, qui avait beaucoup lu : dangereuse : aventure !.… Mais il n’avait pas lu, probablement, les œuvres | du subtil David Hume. Elles l’eussent, je crois, averti de ce qu’a de calamiteux le principe de causalité. , Pauvre vieux Weill, qui s’est trompé toute sa vie durant, ; pour avoir trop négligé le Hasard, le cher et ingénieux Hasard !.. C’est entendu qu’il n’y a point de hasard; non, en vertu de la causalité. Seulement, nous appellerons Hasard la merveilleuse incertitude où il faut que nous demeurions, les causes étant innombrables et compliquées et la notion de cause un veu absurde. Hé oui! on ne saurait mieux dire : l’essentiel n’est pas | ce qu’on prophétise, mais le grave est de prophétiser… | Le don et la verve prophétiques, voilà ce qui m’avait ce que j’avais soubaïté qu’on reconnût chez Alexandre ÿ Weill. Mais le positif des prédictions, quelle duperie! Et c’est pourquoi je me suis permis (page 63) de È
renvoyer aux cinquante ou soixante volumes et brochures +
d’Alexandre Weill le lecteur qui, sur ce point-là, se sentirait de la patience et de la curiosité.
Maïs je ne le renverrais pas, sans lui crier gare, aux
_ souvenirs de M. Édouard, Drumont,. Vers 1880 ou 1882,
Weill, « déjà bien cassé » et qui « promenait des petits
chiens blancs frisés » autour du ministère de la marine,
aurait annoncé sur un ton tranquille à cet écrivain
la fin de la France, autre Pologne, qui « doit
remplir son rôle de peuple destiné, par sa dispersion
même et la suppression de sa nationalité étroite, à
répandre certaines idées généreuses et fécondes à travers le monde et à servir la cause de l’humanité ».
Et là-dessus M. Édouard Drumont prophétise à son
tour, avec une sombre ironie :
Les théories antimilitaristes détruiront la France; mais
les Français, devenus des errants et des sans-patrie,
comme l’ont été les Juifs, seront d’admirables propa-
gandistes pour cette société future dont Israël doit être le
Messie temporel et sur laquelle il doit régner par la puissance de l’argent.
Méfions-nous des souvenirs de M. Édouard Drumont ;
ils sont tendancieux. Ce vieux visionnaire d’Alexandre
Weill, promenant ses petits chiens frisés sous les
arcades de la place de la Concorde et laissant errer
. devant Drumont sa mélancolie patriotique et son optimisme humanitaire, évoque pour moi ces naïfs convives FA
… du dîner Magny, — les Renan, les Berthelot, — qui phi-
; losophaient à table auprès des Goncourt et ne songeaient
pas, les imprudents, que leurs propos seraient guettés,
mais ne seraient pas toujours compris.
Alexandre Weill É de Pour saisir dans sa simplicité vraie le sentiment français d’Alexandre Weill, je relis les premières lignes des Lettres de vengeance d’un Alsacien, ce pamphlet 4 tout tremblant d’émotion sacrée et de haine contre le
- vainqueur prussien, qu’il lança au lendemain de la À guerre : « Je suis peut-être le seul Alsacien qui sache encore écrire en allemand. Mes anciens collaborateurs de l’Erwina ont tous disparu. Moi-même je suis vieux et cassé. La dernière guerre, plus calamiteuse que toute autre guerre, fait trembler la plume dans ma main et rien que l’idée qu’après avoir écrit ces lignes je ne pourrai plus visiter la tombe de mes parents enterrés à Haguenau me brise le cœur et m’arrache des lar- :
Essai de Bibliographie Une bibliographie complète des œuvres d’Alexandre Weill serait malaisée à établir. Mais on peut esquisser un essai de classement. $ Romans. — Ce sont des histoires alsaciennes et juives À . (Emeraude, Couronne, Selmel, etc.) Alexandre Weill les a ÿ réunies en deux volumes /Mes Romans, Paris, 1886), avec une préface retrouvée de Henri Heine, assez moqueuse. TuéArre. — De même, il a réuni huit pièces, en prose ou en vers, dans Mon Théâtre (Dentu, 1885). Alexandre Weill était un grand ennemi de la propriété littéraire. Mais pourtant il se lamentait d’avoir été plagié par MM. Alexandre Dumas fils (dans l’Etrangère), Sardou (dans Divorçons), et Georges Ohnet (dans le Maître de Forges)… Plagiats peu croyables. Mais Alexandre Weill se jugeait dépouillé, et le
- Souvenirs. — Ma Jeunesse. — Souvenirs intimes de Henri Heine (1883). — Histoire véridique et vécue de la Révolution de 1848. — Mes années de bohème (1888). — Nos fiangailles. — Lettres d’amour entre deux Époux (1892). — Signalons aussi l’Introduction à mes Mémoires (1890), donnée comme la « suite » de Ma Jeunesse. Les mémoires promis ‘ par ce titre n’ont jamais paru. Ils eussent été terriblement . sévères, et voisins du diffamatoire, à en juger par cette
(A) Hisrorre. — Vie de Schiller (Dentu, 1855). — Histoire de la VAR grande guerre des Paysans (Poulet-Malassis, 1862). — Histoire de la guerre des Anabaptistes (Dentu, 1874). un Vers. — Blasphèmes (1861). — Les Croquants finan- à 3 ciers (1861). — Agathina, ma femme! Les grandes J’uives de j l’histoire (1859). — Lamartine et Hugo (188r). — Mes poésies ei d’amour et de jeunesse (1889). — Rimes alsaciennes (1889). — ik alsacienne; Alsacien et Sémite (1895). — Rabbin et Nonne W (895). — Christian et Christine (1896). — Fables et Légendes Sarxce ET Paicosopare. — La Parole Nouvelle (1872). — L’Athéisme déraciné (1878). — La Mission Nouvelle (1885). — Le Pentateuque selon Moïse (1886). — Le Centenaire de : l’émancipation des Juifs (1888). — Lois et Mystères de l’Amour (1887). — Si j’avais une Fille à marier. Si j’avais un : Fils à élever (1891, réédition). — Les Cinq livres {mosaïstes) de Moise (1890-1891). — L’Art est une Religion et l”Artiste est s un Prêtre (1892). — Lois et Mystères de la Création (1897). — { Étude comparative de la langue française avec l’hébreu, le grec et le latin (1898). : OPuSCULES ET PAMPHLETS DIVERS. — Génie de la Monarchie (1850). — Qu’est-ce que la République? Tout ou Rien. — Les Usurpateurs. — République et Monarchie. — De l’Hérédité du Pouvoir. — Debout la Province. — Hommes Noirs, qui êtes-vous? (1830). — Fleurs d’esprit et de sagesse des rabbins (1885). — L’Esprit de l’esprit (1888). — Qu’est-ce que le rêve? (1872). — Lettres de vengeance d’un Alsacien | (871). — Paris-Mensonge (1887). — Épitres cinglantes à ! Jésus-Christ du père Didon (1898). / Cette bibliographie est très imparfaite.
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deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’administrateur ;
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