IX-13 · Treizième cahier de la neuvième série · 1908-04-05

Jean-Christophe à Paris. I. La foire sur la Place. 1

Romain Rolland

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Jean-Christophe à Paris paraissant seize fois par an | 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et | dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un si grand nombre de documents, de textes formant dosx siers, de renseignements et de commentaires; — un ) si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles,

À romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo- « sophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, « d’histoire et de philosophie étaient si considérables

‘ que nous ne pouvons pas songer à en donner ici … l’énoncé même le plus succinct: pour savoir ce qui a

| paru dans les cinq premières séries des cahiers, il

l suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André

Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse=

| ment; on recevra en retour le catalogue analytique

È sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries.

Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci,

une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- PASS 7 ieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur FAR place, | es références demandées. 24 LAN L : Ce catalogue, in-I18 grand jésus, forme un cahier AE) très épais de XI1+-/08 pages très denses, marqué cinq AE Jrancs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la RS 1 six ième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le 2 S 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième séri e; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 DE S’abot nat rétrospectivement à la sixième série le rece- AR vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la ASE série; nous envoyons contre un mandat de cinq francs Se à t oute personne qui nous en fait la demande. HAN ES RES

Mn. aux Cahiers de la Quinzaine HE en e 1 PVR Le présent petit index donne automati- LES HS | mn DA . quement pour tout volume et pour tout RS Le 4 rs LT NER complètes, le numéro d’ordre de la série He 5 4: étant naturellement composé en grandes SEE Je SCA capitales de romain et le numéro d’ordre LR ASE du cahier lui-même, dans la série ainsi SX Te PUTE PE déterminée, en chiffres arabes, de sorte 3e EAU YO <. que V-r7 par exemple doit évidemment se AMEN) GE EE L 4 lire dix-septième cahier de la cinquième. BU A a se MR faut, la date du fini d’imprimer, où, à son rive RAR d) quand il y a lieu, c’est-à-dire poux nos ÿ < % à EP (KA F7 éditions antérieures et pour nos cinq pre- > LS FA TNT mières séries, la page du catalogue ana- Mrs 2 nat us ss omain Rolland, — Aërt, — trois actes, — premier août Le ne: HS

cs un volume en voie d’épuisement.. sept francs 2 Ed RS |

| 5f5al — le Triomphe de la Raison, — trois actes, — 20 0c- FEAR _ lobre 1899, un volume en voie d’épuisement… MERE un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les cok lections complètes de la deuxième série… 29 Se 1e

l Romain Rolland, — Aër!, - r août FE 1898, un volume en voie déj pt fra Fi4

— — le Triomphe de la Raiso actes, — \

tobre 1899, un volume en voie d’éprsement î

s du même auteur “Vo. \ Romain Rolland, — une introduction à une Lettre inédite de Tolstoi, adressée à Romain Rolland (-9, samedi — — Le 14 juillet, action populaire, — trois actes, — — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, avec le masque de Beethoven (IV-10, samedi 24 janvier 1903, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les collections complètes de la quatrième série … 206 — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, — deuxième édition, sans le masque (IV-10,;, mardi 22 septembre 1903.10… 4200. OC ERICERES — — Le temps viendra, — trois actes (IV-14, mardi — — le Théätre du Peuple (V-4, mardi 24 novembre 1903, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les collections complètes de la cinquième série … 277 — — — — le même sous couverture Fischbather, — — Jean-Christophe. — I. — L’aube (V-o, mardi 2 fé- — — Jean-Christophe. — 1. — L’aube;.— édition Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers…” 2 — — Jean-Christophe. — II. — Le matin; la mort de — — Jean-Christophe. — IL. — Le matin, — édition Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers …

2 omain Rolland, — ER Ada (VI8, mardi cinquante Je FSU n-Christop ibrairie des ca inquante LÉ e PER D sente à la librairie trois francs cin. HOTTE É Fe pes, : la vie de Michel- : LS RARE ies des homm -2, Mardi I is francs NAN DT Jean ne à mardi 13 novem trois franes LR LEE la révolte. — 1 TEE e Fr . Jean-Christophe. di 2 janvier 1907. t = CPE.

la‘ délivrance (VIU-g, mer IH

30 ote du gérant. — De ce petit index il résulte que

220 Jean-Christophe se compose de quatre livres : : A:

e F3 e premier livre, Yaube, formait le neuvième cahier

_ de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier LES

“VAN Le deuxième livre, le matin, formäit le dixième cahier RUE

_ de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier se

| Le troisième livre, l’adolescent, formait le huitième

& cahier de la sixième série; marqué trois francs cin- Ï F5

quai ile, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs cin- PT

Le quatrième livre, la révolte, se composait lui-même

de trois parties qui formaient respectivement trois PS:

… La première partie de ce quatrième livre, Sables RAT © M: _mouvants, Jformait le quatrième cahier de la huitième PSS

_ série; marqué trois francs, ce cahier se vend aujourd’hui ARE: d

rl | La deuxième partie de ce quatrième livre, l’enlisement, AU si

_ forn ait le sixième cahier de la huitième série; marqué

_ trois “ancs, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs; DA

treizième cahier de la neuvième série } La troisième partie de ce quatrième livre, la délivrance, Jormait le neuvième cahier de la huitième série; marqué trois francs, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs.

Ainsi publié en six cahiers pour les quatre livres, le y Jean-Christophe est un ouvrage complet. Nous rappelons que cette édition du Jean-Christophe dans les cahiers en est la première édition; qu’elle en est l’édition com ie plète ; qu’elle en est la seule édition complète; qw’elle a été tirée à un petit nombre d’exemplaires; qu’elle ne sera pas réimprimée. Je crois devoir ajouter qu’il ne nous en reste aujourd’hui qu’un très petit nombre Dans l’édition Ollendorff, qui est une édition de grand Ë : public, le Jean-Christophe ne forme que quatre ; volumes, soit un volume par livre : k Premier volume, le premier livre, l’aube, un volume F | Deuxième volume, le deuxième livre, le matin, un Troisième volume, le troisième livre, l’adolescent, un | Quatrième volume, et dernier, le quatrième livre, et | dernier, la révolte, un volume à trois francs cinquante. Non seulement ces quatre volumes de l’édition Ollen- / dorff sont en vente à la librairie des cahiers; mais ROUS

demandons naturellement à nos amis et à nos abonnés Rte _ de continuer à se pourvoir de ces volumes, autant qu’ils à re [. André Bourgeois à la librairie des cahiers. ei Fa _ Le Jean-Christophe, qui forme un premier ouvrage, Lt … est ainsi achevé dans ces deux éditions. À $ | Avec le présent cahier commence un deuxième ou- SD: _ vrage, intitulé Jean-Christophe à Paris. 4 RU. Ce nouvel ouvrage se composera lui-même de deux EN 5 livres séparés par un épisode : À es quatorzième cahiers de la neuvième série; bas a _ ÉPISODE, quinzième cahier de la neuvième série; ; À _ Deuxième ivre : Dans la Maison, cahiers à paraître ù & _ dans la dixième série. à ë . Pour ce Jean-Christophe à Paris comme pour le Jean- À ue Christophe il « a été bien entendu que cette édition des rs | cahiers en est la première édition; qu’elle en est une 4 édition complète; qu’elle en est la seule édition com- A, GP plète; qu’elle est tirée à un petit nombre d’exemplaires ; 59 … qu’elle ne sera pas réimprimée. ;

treizième cahier de la neuvième série |

Enfin en méme temps que le présent cahier paraît chez Hachette un volume de critique musicale intitulé | Musiciens d’aujourd’hui. Sommaire de ce volume :

  1. — Musique française et musique allemande;

  2. — Pelléas et Mélisande de Claude Debussy;

  3. — Le Renouveau : Esquisse du mouvement musical

un volume à trois francs cinquante, en vente à la librairie des cahiers.

Note de l’auteur. — Ayant conscience de m’adresser dans ces éditions des Cahiers à des amis de longue date, qui nous suivent, Christophe et moi, depuis plusieurs années, avec indulgence et patience, je me suis permis de laisser dans les volumes présents nombre de pages qui appartiennent plus à la pensée de l’œuvre qu’à l’action, et que je supprimerai dans les éditions suivantes. M’excusera-t-on de considérer de plus en plus les éditions des Cahiers comme des sortes de projets plus libres et plus complets, que je me réserve de resserrer, après les avoir vus exposés au grand air. — Romain Rolland.

Décidément, c’est une gageure, Christophe? Tu as entrepris de me brouiller avec le monde entier? Ne fais donc pas l’éionné. Dès le premier instant, Tu critiques trop de choses. Tu irrites tes ennemis, et tu troubles tes amis. Quand quelque chose va mal dans une maison convenable, ne sais-tu pas qu’il est de bon goût de ne pas en parler? Qu”y faire? Je n’ai point de goût. passer pour l’ennemi de tout le monde. Déjà, dans ton pays, tu l’es acquis la réputation d’être un anti-Allemand. Tu te feras, dans le mien, celle d’être un antiXXI

dialogue de l’auteur Ar ne : Français, ou — ce qui est plus grave — d’être un anti # sémite. Prends garde. Ne parle point des Juifs… Ke ge Ils t’ont fait trop de bien pour en dire du mal. 1 Pourquoi n’en dirais-je pas tout le bien et tout le mal | que j’en pense ? * ES Tu en dis surtout le mal. FR Le bien viendra ensuite. Dois-je les ménager plus que ë& À les chrétiens ? Si je leur fais bonne mesure, c’est qu’ils 0e en valent la peine. Je leur dois une place d’honneur, puisqu’ils l’ont prise à la tête de notre Occident, où la Es lumière s’éteint, et que certains d’entre eux menacent

  • de mort notre civilisation. Mais je n’ignore pas que sh d’autres, parmi eux, sont une de nos richesses d’action de dans leur race. Je sais toutes les puissances de dé- 2 vouement, tout le désintéressement orgueilleux, tout 3 l’amour et le désir du mieux, l’énergie inlassable, le FE travail opiniâtre et obscur de milliers d’entre eux. Je ” sais qu’il y a en eux un Dieu. Et c’est pour cela que J J’en veux à ceux d’entre eux qui l’ont renié, à ceux qui, re pour un succès dégradant et pour un vil bonheur, trahissent les destinées de leur peuple. Les combattre, À c’est prendre le parti de leur peuple contre eux, de . ie même qu’en attaquant les Français corrompus, c’est la “
    France que je défends. f

Mon garçon, tu te mêéles de ce qui ne te regarde pas. Souviens-toi de la femme de Sg’anarelle, qui veut être rossée. « Entre l’arbre et le doigt… » Les affaires d’Israël ne sont pas les nôtres. Et quant à celles de la ée $ France, la France est comme Martine. Elle consent à étre battue; mais elle n’admet point qu’on lui dise qu’elle l’est. Il faut pourtant lui dire la vérité, et d’autant plus Péguy? — Ce ne sera pas toi. Vous étes tous liés entre vous par des relations de société, des égards, des scrupules. Moi, je n’ai pas de liens, je ne suis pas de votre é monde. Je n’ai jamais fait partie d’aucune de vos coteries, d’aucune de vos querelles. Je ne suis pas forcé de à Jaire chorus avec vous, ou d’étre complice de votre silence. Tu es un étranger. Oui, l’on dira, n’est-ce pas ? qu’un musicien allemand na pas le droit de vous juger et ne saurait vous com- : prendre ? — Bon, je me trompe peut-être. Mais du moins, Je vous dirai ce que pensent de vous certains grands étrangers, que tu connais comme moi, — des plus grands parmi nos amis morts, et parmi les vivants. — ; S’ils se trompent, leurs pensées valent pourtant la peine d’étre connues ; et elles peuvent vous servir. Cela vaudra toujours mieux pour vous que de vous persuader, comme vous le faites, que tout le monde vous admire,

…. FES » peine, déjà. Je Ecse re seux qui les EE: Len est d’autres

F5 n’orit pas leur

s avons souffert! Et À —- - nées ensemble. Ils ne EF: s, sans leur tendre la parler pour eux. 4 L de montrer la toute foi, de tout EX à 3 uer son apathie, et à

et de vous admirer vous-méêmes, — ou de vous dénigrer, TA — alternativement. Il ne sert de rien de crier, par À accès périodiques, comme c’est la mode chez vous, que ; Ai

  • vous êtes le plus grand peuple du monde, —et puis, que a la décadence des races latines est irrémédiable, — que ï De toutes les grandes idées viennent de France, — et puis, à que vous n’êtes plus bons qu’à amuser l’Europe: Il 1 . s’agit de ne pas vous fermer les yeux sur le mal qui n | vous ronge, et de n’en pas étre accablés, mais exaltés ne, au contraire par le sentiment de la bataille à livrer SE] pour la vie et l’honneur de votre race. Qui a senti l’âme so chevillée au corps de cette race qui ne veut pas mourir, À peut et doit hardiment mettre à nu ses vices et ses ridi- ; cules, afin de les combattre, — afin de combattre sur- ES _ tout ceux qui les exploitent et qui en vivent. ‘A Ne touche pas à la France, même pour la défendre.
  • Tu troubles les braves gens. ; à Les braves gens, — oui, sans doute, — les braves +3) gens, à qui cela fait de la peine qu’on ne trouve pas TA tout très bien, qu’on leur montre tant de choses tristes HR ù et laides ! Eux-mémes sont exploités: mais ils n’en veu- 21 lent pas convenir. Cela les chagrine tant de constater 14 le mal chez les autres, qu’ils aiment encore mieux étre victimes. Ils veulent qu’on leur répète, au moins une Er : Jois par jour, que tout est pour le mieux dans la meil- fs le leure des nations, et que QE À « tu resteras, 6 France, la première. » : à

ET: Après quoi, les braves gens rassurés se remettent à _ dormir, — et les autres à faire leurs affaires. Bonnes et excellentes gens! Je leur ai fait de la peine, déjà. Je leur en ferai encore. Je leur demande pardon. — Mais _ s’ils ne veulent pas qu’on les aide contre eeux qui les oppriment, au moins qu’ils pensent qu’il en est d’autres qui sont opprimés comme eux, et qui n’ont pas leur résignation, ni leur puissance d’illusion, — d’autres que cette résignation méme et cette puissance d’illusion livrent aux oppresseurs. Comme ils souffrent, ceux-là ! … Souviens-toi toi-même! Combien nous avons souffert! Et tant d’autres avec nous, quand nous voyions s’amasser, chaque jour, autour de nous, une atmosphère plus lourde, un art corrompu, une politique immorale et cynique, une pensée veule, s’abandonnant au souffle du néant, avec un rire satisfait Nous étions là, nous serrant l’un contre l’autre, angoiïssés, respirant à peine. ; Ah ! nous avons passé de dures années ensemble. Ils ne - s’en doutent pas, nos maîtres, des affres où notre jeu- À ? nesse s’est débattue sous leur ombre !.… Nous avons résisté. Nous nous sommes sauvés. Et nous ne sauverions pas les autres! Nous les laisserions se traîner à | leur tour dans les mêmes douleurs, sans leur tendre la ‘ main ! Non, nous ne nous séparerons point. Nous sommes des milliers de gens en France, qui pensons ce que je dis tout haut. J’ai conscience de parler pour eux. Bientôt, je parlerai d’eux. J’ai hâte de montrer la vraie France, la France opprimée, la France profonde :
— Juifs, chrétiens, âmes libres, de toute foi, de tout sang. — Mais pour arriver à elle, il faut d’abord faire une trouée à travers ceux qui gardent la porte de la maison. Puisse la belle captive secouer son apathie, et

renverser enfin les\murs de sa prison! Elle ne se doute point de sa force, et de la médiocrité de ses adversaires. ë Tu as raison, mon âme. Mais, quoi que tu fasses, + prends garde de hair. 4 Je n’ai aucune haine. Même quand je pense aux plus 1” méchants des hommes, je sais bien qu’ils sont des hommes, ; qui souffrent comme nous, et qui mourront, un jour. Mais je dois les combattre. à Lutter, c’est faire le mal, méme pour faire le bien. La peine qu’on risque de faire à un seul étre vivant vaut-elle le bien qu’on se promet de faire à ces belles … Si tu penses cela, renonce à l’art, et renonce à moi- f a Non, ne me laisse pas! Que deviendrais-je sans toi? — Mais quand viendra la paix ? Quand tu l’auras gagnée. Bientôt. bientôt. Regarde déjà passer au-dessus de nos têtes l’hirondelle du printemps. Ç

Ne réve point, donne-moi la main, viens.

  • Il faut bien que je te suive, mon ombre. Lequel de nous deux est l’ombre de l’autre ? Comme tu as grandi ! Je ne te reconnais plus. C’est le soleil qui descend. Je t’aimais mieux, enfant. Allons! nous n’avons plus que quelques heures de jour. 7 98

Jean-Christophe à Paris

| PREMIER LIVRE. — la Foire sur la Place; | DEUXIÈME LIVRE. — Dans la Maison. 1

. PREMIER LIVRE. — la Foire sur la Place; DEUXIÈME LIVRE. — Dans la Maison.

; Le désordre dans l’ordre. Des discussions aigres. Des ; employés de chemin de fer débraillés et familiers. Des : voyageurs qui protestaient contre le règlement, tout en s’y soumettant. — Christophe était en France. Après avoir satisfait aux curiosités de la douane, il | reprit le train pour Paris. La nuit couvrait les champs, trempés de pluie. Les lumières brutales des gares fai__ saïent ressortir plus durement la tristesse de l’intermi_ nable plaine ensevelie dans l’ombre. Les trains que $ lon croisait, de plus en plus nombreux, déchiraient Vair de leurs sifflets, qui secouaient la torpeur des voyageurs assoupis. On approchaïit de Paris. : Une heure avant l’arrivée, Christophe était prêt à o

  • descendre : il avait enfoncé son chapeau sur sa tête; il s’était boutonné jusqu’au cou, par crainte des voleurs, À ‘dont on lui avait dit que Paris était rempli; il s’était __ levé et rassis vingt fois; il avait vingt fois déplacé sa _ filet, pour l’agacement de ses voisins, qu’avec sa maladresse ordinaire il heurtait, à chaque fois.
  • Au moment d’entrer en gare, le train s’arrêta brusquement en pleine nuit. Christophe s’écrasait la figure | contre les vitres, et tâchait vainement de voir. Il se* | retournait vers ses compagnons de voyage, quêtant un _ regard qui lui permit d’engager la conversation, de À ; demander où l’on était. Mais ils sommeillaient, ou ils

Jean-Christophe à Paris. TETE SA faisaient semblant, l’air renfrognés et ennuyés, affectant a F de ne pas le voir: aucun ne faisait un mouvement pour OT : s’expliquer l’arrêt. Christophe était surpris de cette. inertie : ces êtres rogues et engourdis ressemblaient si. = peu aux Français qu’il imaginait ! Il finit par s’asseoir, de à découragé, sur sa valise, culbutant à chaque cahot du A train, et il s’assoupissait à son tour, quand il fut réveillé k par le bruit des portières qu’on ouvrait.. Paris l… Ses voisins descendaient déjà. F5 Bousculant et bousculé, il se dirigea vers la sortie, 4 repoussant les facteurs qui s’offraient à porter sons 0e) bagage. Soupçonneux comme un paysan, il pensait que ; chacun voulait le voler. Il avait chargé sur son épaule ë 1 sa précieuse -valise, et il allait son chemin, sans se sou- 3 cier des apostrophes des gens, au milieu desquels il se frayait un passage. Enfin il se trouva sur le pavé gluant à Il était trop préoccupé de sa charge, du gîte qu’il allait choisir, et de l’embarras de voitures où il se trouvait pris, pour penser à rien regarder. La première chose était de se mettre en quête d’une chambre. Ce n’étaient pas les hôtels qui manquaient : ils bloquaient la gare, Fe de tous côtés; leurs noms flamboyaient en lettres de Ja gaz. Christophe chercha le moins brillant : aucun ne lui 4 semblait assez humble pour sa bourse. Enfin, dans une rue latérale, il vit une sale auberge, avec une gargote 1 au rez-de-chaussée. Elle s’intitulait Hôtel de la Civilisa-. tion. Un gros homme, en bras de chemise, fumait la pipe, à une table; il accourut, en voyant entrer RS -Christophe. I1 ne comprit rien à son jargon; mais il jugea du premier coup d’œil l’Allemand gauche et en- 4 fantin, qui refusait de laisser prendre son paquet et Ë

En s’éve tuait à lui faire un discours, en une langue IA AES S £ semb lable. Il le conduisit par un escalier malodorant à LS une pièce sans air, qui donnait sur une cour intérièure. 2BÈES : : 4 H ne manqua pas de vanter la tranquillité d’un lieu, où à _ne Parvenait aucun des bruits du dehors; et il lui en L _ demanda un bon prix. Christophe, comprenant mal, 1 Î _ ignorant les, conditions de la vie à Paris, harassé, HA l’épaule cassée par sa charge, accepta tout : il avait _ hâte d’être seul. Mais à peine fut-il seul que la saleté ; : 7 des choses le saisit; et, pour ne pas s’abandonner à la ; | tristesse qui montait en lui, il se hâta de ressortir, après ; k oi s’être trempé la tête dans l’eau Poussiéreuse, qui était DES |. pas sentir, pour échapper au dégoût. |

  • Il descendit dans la rue. Le brouillard d’octobre était | épais et piquant; il avait cette odeur fade de Paris, où + se mêlent les exhalaisons des usines de la banlieue et la lourde haleine de la ville. On ne voyait pas à dix pas. À La lueur des becs de 8az tremblait comme une bougie F5 qui va s’éteindre. Dans les demi-ténèbres, une cohue de É _ gens roulait en flots contraires. Les voitures se croi- | saient, se heurtaient, obstruant le passage, refoulant RU la circulation comme une digue. Les chevaux glissaient 4 s: sur la boue glacée. Les injures des cochers, les trompes _ etles cloches des tramways faisaient un vacarme assour- dissant. Ce bruit, ce grouillement, cette odeur saisirent fr Christophe à la tête et au cœur. Il s’arrêta un instant, ÿ } _ fut aussitôt Poussé par ceux qui marchaient derrière lui, et emporté par le courant. Il descendit le boulevard de : 4 Strasbourg, ne voyant rien, se jetant gauchement contre : “le s passants. Il n’avait pas mangé depuis le matin, Les | | ca fés qu’il rencontrait à chaque pas l’intimidaient et le

Jean-Christophe à Paris SE dégoûtaient, à cause de la foule qui y était entassée. Il * : s’adressa à un sergent de ville. Mais il était si lent à Fe trouver ses mots que l’autre ne se donna même pas la n peine de l’écouter jusqu’au bout, et lui tourna le dos, au milieu de la phrase, en haussant les épaules. Il continua machinalement à marcher. Des gens étaient arrêtés devant une boutique. Il s’arrêta machinalement comme eux. C’était un magasin de photographies et de cartes de) postales : elles représentaient des filles en chemise, où sans chemise; des journaux illustrés étalaient des plat ù santeries obscènes. Des.enfants, de jeunes femmes N regardaient tranquillement. Une fille maigre aux che- ù veux rouges, voyant Christophe absorbé dans sa con- - templation, lui fit des offres. Il la regarda sans com- 1 prendre. Elle lui prit le bras, avec un sourire stupide: 3 Il secoua son étreinte, et s’éloigna, rougissant de colère. Les cafés-concerts se succédaient; à la porte, des affiches de cabotins grotesques paradaient. La foule était tou = . jours plus dense; Christophe était frappé du nombre de is figures vicieuses, de louches rôdeurs, de gueux avilis, de filles plâtrées, aux odeurs écœurantes. Il se sentait À glacé. La fatigue, la faiblesse, et l’horrible dégoût qui n l”étreignait de plus en plus lui donnaient le vertige. IL | serra les dents, et marcha plus vite. Le brouillard augmentait, à mesure qu’il approchait de la Seine. La cohue des voitures devint inextricable. Un cheval glissa et 1 tomba sur le flanc; le cocher le roua de coups pour le & faire relever; la malheureuse bête, étranglée par ses | sangles, s’agitait, et retombait lamentablement, immobile, comme morte. Ce spectacle banal fut pour Chris- … . tophe la goutte d’eau qui fait déborder l’âme. Les”. convulsions de cet être misérable au milieu des regards “a us

indifférents lui firent sentir avec une telle angoisse son à _ propre néant parmi ces milliers d’êtres, — la répulsion, à _ que depuis une heure il s’efforçait d’étouffer pour ce bétail humain, pour cette atmosphère souillée, pour ce ! monde moral ennemi, fit irruption avec une telle vio- …. lence, qu’il suffoqua. Il eut une crise de sanglots. Les : passants regardaient, étonnés, ce grand garçon, à la

  • figure convulsée de douleur. Il marchaït à grands pas, _ les larmes ruisselant le long de ses joues, sans qu’il _ cherchät à les essuyer. On s’arrêtait pour le suivre des _ yeux, un instant: et, s’il eût été capable de lire dans VPâme de cette foule, qui lui semblait hostile, peut-être aurait-il pu voir chez quelques-uns, — mêlée sans doute Vi à un peu &ironie parisienne pour le ridicule qilya , dans toute douleur naïve qui s’étale, — une compassion | fraternelle. Mais il ne voyait plus rien : ses pleurs À } Il se trouva sur une place, près d’une grande fontaine. { Il y baïgna ses mains, il y plongea sa figure. Un petit “ marchand de journaux le regardait faire curieusement,
  • avec des réflexions gouailleuses, maïs sans méchanceté; … et il lui ramassa son chapeau, que Christophe avait … laissé tomber. Le froïd glacial de l’eau ranima Chris- . tophe. Il se ressaisit. Il revint sur ses pas, évitant de _ regarder; il ne pensait même plus à manger : il lui eût été impossible de parler à qui que ce fût; un rieneût suffi pour rouvrir la source des larmes. IL était épuisé. ” Il se trompa de chemin, erra au hasard, se retrouva … devant sa maison, au moment où il se croyait définitive- “. ment perdu : — il avait oublié jusqu’au nom de la rue où il habitait. 4 . I rentra dans son infâme logis. A jeun, les yeux brû-

lants, le cœur et le corps courbaturés, il s’affaissa sur une chaise, dans un coin de sa chambre; ilyresta deux | heures, incapable de bouger. Enfin il s’arracha à cette \

ë apathie, et il se coucha. Il tomba dans une torpeur À fiévreuse, d’où il s’éveillait, à chaque minute, avec Pillu- FA sion d’avoir dormi des heures. La chambre était étouf-

fante; il brûlait des pieds à la tête; il avait une soif horrible ; il était en proie à des cauchemars stupides, qui continuaient de s’accrocher à lui, même quand A avait les yeux ouverts; des angoisses aiguës le péné traient, comme des coups de couteau. Au milieu de he nuit, il s’éveilla, pris d’un désespoir si atroce qu’il en. er aurait hurlé; il s’enfonça les draps dans la bouche, pour Se à qu’on ne l’entendît pas. Il se sentait devenir fou. 2 Tee 4 s’assit sur son lit, et il alluma. Il était trempé de sueur. F5 : Il se leva, il ouvrit sa valise, pour y chercher un mou. Frs j choir. 11 mit la main sur une vieille Bible, que sa mère avait cachée au milieu de son linge. Christophe n’avait se jamais beaucoup lu ce livre; maïs ce lui fut un bien inexprimable de le trouver, en cet instant. Cette Bible avait appartenu au grand-père, et au père du grandpère. Les chefs de la famille y avaient inscrit, Sur une feuille blanche à la fin, leurs noms et les dates impor-. Ée à tantes de leur vie : naissances, mariages, morts. Les grand-père avait marqué au crayon, de sa grosse écriture, les dates des jours où il avait lu et relu chaque M chapitre; le livre était rempli de bouts de papier jauni,, i où le vieux avait noté ses naïves réflexions. Cette Bible était placée sur une planche, au-dessus de son lit; illa.… ÿ prenait souvent, pendant ses longues insomnies, conver- nr s sant avec elle, plutôt qu’il ne la lisait. Elle était encore 4 ouverte sur son lit, pendant sa dernière maladie, et elle

£ Mia ait tenu compagnie jusqu’à l’heure de la mort,

É _ com e elle avait tenu déjà compagnie à son père. Un PRES He siècle des deuils et des joies de la famille se dégageait ae

D de ce livre. Christophe se sentit moins seul avec lui. £ x

  • Il l’ouvrit aux plus sombres pages : EPNLa vie de l’homme sur la terre est une guerre conti-

ae nuelle, et ses jours sont comme les jours d’un merce- : Sie me couche, je dis : Quand me lèverai-je? Et, ; _ étant levé, j’attends le soir avec impatience, et je suis à rempli de douleur jusqu’à la nuit.

_ Quand Je dis : Mon lit me consolera, le repos assou- » pira ma plainte, — alors tu m’épouvantes par des songes, “a | k _ettu me troubles par des visions. ’

| Jusqu’à quand ne m’épargneras-tu point? Ne me

| donneras-tu point quelque relâche, pour que je puisse :

… respirer? — Ai-je péché? Que lai-je fait, 6 gardien des <

74h Tout revient au même : Dieu afflige le juste aussi ; bien que le méchant… ” | Qui me tue! Je ne laisserai pas d’espérer en lui. |

Dir. eœurs vulgaires ne peuvent comprendre le bien- N | LE malheureux, de cette tristesse sans bornes. ; 4 loute grandeur est bonne, et le comble de la douleur * à atteint à la délivrance. Ce qui abat, ce qui accable, ce

Le qui détruit irrémédiablement l’âme, c’est la médiocrité Ù | mesquine, sans force pour se détacher du plaisir perdu,

et prête secrètement à tous les avilissem ents pour un Ps _ plaisir nouveau. Christophe était ranimé par là pre Aa _ souffle, qui montait du vieux livre : le soufile di Sinaï, rt ï des vastes solitudes, et de la mer puissante, balayaït les miasmes. La fièvre de Christophe tomba. Il se Fe 48) Le de coucha, plus calme, et il dormit d’un trait jusqu’a a len- % demain. Quand il rouvrit les yeux, le jour était vel us ce ES Il vit plus nettement encore l’ignominie de sa chambre; LS il sentit sa misère et son isolement; mais il les regax da k en face. Le découragement était parti; il ne lui restait “2 plus qu’une virile mélancolie. Il redit la parole de Dale DT Quand Dieu me tuerait, je ne laisserais pas d espérer | HE Il se leva, et commença la lutte, avec tranq aillité.

  • Il décida, le matin même, de faire les premières dé- Ar marches. Il connaissait deux seules personnes à Paris, deux jeunes gens de son pays : son ancien ami, Otto Diener, qui était associé à un oncle, marchand de draps,

dans le quartier du Mail; et un petit Juif de Mayence, ._ Sylvain Kohn, qui devait être employé dans une grande | maison de librairie, dont il n’avait pas l’adresse. À _ Il avait été très intime avec Diener, vers quatorze ou ; quinze ans. Il avait eu pour lui une de ces amitiés d’en-

.« fance, qui devancent l’amour, et qui sont déjà de

{ lPamour. Diener aussi l’avait aimé. Ce gros garçon

! timide et compassé avait été séduit par la fougueuse

… indépendance de Christophe; il s’était évertué à l’imiter, F4 … d’une façon ridicule : ce qui irritait Christophe et le L flattait. Alors ils faisaient des projets qui bouleversaient Je monde. Puis Diener avait voyagé, pour faire son édu-

cation commerciale, et ils ne s’étaient plus revus ; mais

_ Christophe avait parfois de ses nouvelles par les gens . du pays, avec qui Diener était resté en relations réguWodières. Quant à Sylvain Kohn, ses rapports avec Christophe

… avaient eu un autre caractère. Ils s’étaient connus, tout ” va gamins, à l’école, où le petit singe avait joué quelques tours à Christophe, qui l’étrillait en échange, quand il

#: voyait le piège où il était tombé. Kohn ne se défendait ; pas; il se laissait rouler, et frotter la figure dans la

; Jean-Christophe à Paris SES 5 Le PETER poussière, en pleurnichant: mais il recommençait a um 0 sitôt après, avec une malice inlassable, — jusqu’au jour où il prit peur, Christophe l’ayant menacé sérieusement de le tuer. D Christophe sortit de bonne heure. Il s’arrêta en route, es £ pour déjeuner à un café. I1 s’obligeait, malgré son à amour-propre, à ne perdre aucune occasion de pareren français. Puisqu’il devait vivre à Paris, peut-être des années, il lui fallait s’adapter le plus vite possible aux conditions de la vie, et vaincre ses répugnances. Ils’imposa donc de ne pas prendre garde, bien qu’il en sou frit cruellement, à l’air goguenard du garçon, qui. écoutait son charabia; et, sans se décourager, il bâtissait pesamment des phrases informes, qu’il répétait ave, 7 1 ténacité, jusqu’à ce qu’il fût compris. : LAN: Il se mit à la recherche de Diener. Suivant son habitude, + quand il avait une idée en tête, il ne voyait rien autour he à de lui. Paris lui faisait seulement, dans cette première 1 promenade, l’impression d’une ville vieille et mal tenue: Christophe était habitué à ses villes du nouvel Empire &
allemand, à la fois très vieilles et très jeunes, où l’on sent + monter l’orgueil d’une force nouvelle; et il était dés- Le agréablement surpris par les rues éventrées, les chaussées boueuses, la bousculade des gens, le désordre 4 des voitures, — des véhicules de toute sorte, de toute forme : de vénérables omnibus à chevaux, des tram à ways à vapeur, à électricité, et de tous les systèmes, à . — des baraques sur les trottoirs, des manèges de be vaux de bois, (ou plutôt, de monstres, de gargouilles,) À % sur les places encombrées de statues en redingote 2 2 je ne sais quelle pouillasserie de ville du moyen-âge, | +3 initiée aux bienfaits du suffrage universel, mais qui ne

| poutse défaire de son vieux fond truand. Le brouillard ; _ de la veille s’était changé en une petite pluie pénétrante. É er. Dans beaucoup de boutiques, le gaz était allumé, bien

  • qu’il fût plus de dix heures. LTRE me _ Christophe arriva, non sans avoir erré dans le dédale “de rues qui avoisinent la place des Victoires, au magasin de _ qu’il cherchaït, rue de la Banque. En entrant, il crut _ voir, au fond de la boutique longue et obscure, Diener Es occupé à ranger des ballots, au milieu d’employés. Mais : il était un peu myope, et se défiait de ses yeux, bien que a leur intuition le trompât rarement. Il y eut un remue- ÿ = ménage parmi les gens du fond, quand Christophe eut . dit son nom au commis qui le recevait; et, après un

conciliabule, un jeune homme se détacha du groupe, et

  • dit en allemand : ‘4 — Monsieur Diener est sorti. _ — Sorti? Pour longtemps? ‘à — Je crois. Il vient de sortir. ESS Christophe réfléchit, un instant; puis il dit: A8 — Très bien. J’attendrai. 5 c és. L’employé, surpris, se hâta d’ajouter : ne — C’est qu’il ne rentrera peut-être pas avant deux ou 3e — Oh! cela ne fait rien, répondit Christophe avec . placidité. Je n’ai rien à faire à Paris. Je puis attendre, 3 . tout le jour, s’il le faut. Len Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, croyant FA qu’il plaisantait. Mais Christophe ne songeait déjà plus 1e à lui. Il s’était assis tranquillement dans un coin, E le dos tourné à la rue ; et il semblait prêt à y camper. ri 15 Le commis retourna au fond du magasin, et chuchota avec ses collègues; ils cherchaient, avec une consterg LA 2 17 à Paris. — 8.

Jean-Christophe à Paris SA st n nation comique, un moyen de se débarrasser de lim .

Après quelques minutes d’incertitude, la porte du bu- : à reau s’ouvrit. Monsieur Diener parut. Il avait une large C ë figure rouge, balafrée sur la joue et le menton d’une cicatrice violette, la moustache blonde, les cheveux +3 aplatis, avec une raie sur le côté, un lorgnon d’or, des j j boutons d’or à son plastron de chemise, et des bagues = à ses gros doigts. Il tenait son chapeau et son parapluie.

Il vint à Christophe, d’un air dégagé. Christophe, qui révassait sur sa chaise, eut un sursaut d’étonnement, Il saisit les mains de Diener, et s’exclama, avec une cor- FÀ dialité bruyante, qui fit rire sous cape les employés, et É rougir Diener. Le majestueux personnage avait ses À raisons pour ne pas vouloir reprendre avec Christophe ses relations d’autrefois; et il s’était promis de le tenir Pt à distance, dès le premier abord, par ses manières À imposantes. Mais à peine retrouvait-il le regard de È Christophe, qu’il se sentait de nouveau un petit garçon en sa présence; il en était furieux et honteux. Il bre- Le

— Dans mon cabinet… Nous serons mieux pour 4

Christophe reconnut là sa prudence habituelle. |

Mais, dans le cabinet, dont la porte fut soigneusement refermée, Diener ne s’empressait pas de lui offrir ë une chaise. Il restait debout, expliquant, avec une 4

“ — Bien content… J’ailais sortir. On croyait que : j’étais sorti… Mais il faut que je sorte… Je n’ai qu’une e minute… Un rendez-vous urgent… À Christophe comprit que l’employé lui avait menti ©

A tout à l’heure, et que le mensonge était convenu avec _ Diener, pour le mettre à la porte. Le sang lui monta à 1

  • la tête; mais il se contint, et dit sèchement : € _ — Rien ne presse. $ _ Diener en eut un haut-le-corps. IL était révolté d’un HU LEE sans-gêne. ie — Comment! rien ne presse ! dit-il. Une affaire. , Christophe Je regarda en face : Le gros garçon baissa les yeux. Il haïssait Christophe, È de se sentir si lâche devant lui. Il balbutia avec dépit. Christophe l’interrompit : 5 — Voici, dit-il. Tu sais… (Ce tutoiement blessait Diener, qui s’était vainement ÿ efforcé, dès les premiers mots, d’établir entre Christophe et lui la barrière du : vous.) À — .… Tu sais pourquoi je suis ici? Ë } — Oui, je sais, dit Diener. } (Il avait été informé par ses correspondants de ‘ Valgarade de Christophe, et des poursuites dirigées _ _ contre lui.) — Alors, reprit Christophe, tu sais que je ne suis pas —. ici pour mon plaisir. J’ai dû fuir. Je n’ai rien. Il faut que } Diener attendait la demande. Il la reçut, avec un mé- _ ange de satisfaction — (car elle lui permettait de . _ reprendre sa supériorité sur Christophe) — et de gêne ; — (car il n’osait pas la lui faire sentir, comme il eût j — Ah! fit-il avec importance, c’est bien fâcheux, bien fâcheux. La vie est difficile ici. Tout est cher. Nous : _ avons des frais énormes. Et tous ces employés…

S Christophe l’interrompit avec mépris Lot <a Rae. None — Je ne te demande pas d’argent. as “ Fa Dienér fut décontenancé. Christophe continua : | 003 __ — Tes affaires vont bien? Tu as une belle clientèle? » — Oui, oui, pas mal, Dieu merci… dit prudemment #4 : Christophe lui lança un regard furieux, et reprit ss Ar Ve — Tu connais beaucoup de monde dans la colonie Eu — Eh bien, parle de moi. Ils doivent être musiciens. À Ils ont des enfants. Je donnerai des leçons. M LD à Diener prit un air embarrassé. : ‘LACER » k — Qu’est-ce encore ? fit Christophe. Est-ce que HE 4, : doutes par hasard que j’en sache assez pour un no |! À I1 demandait un service, comme si c’était lui qui are ê Dia rendait. Diener, qui n’eût jamais rien fait pour “Chris 5 tophe que pour avoir le plaisir de le sentir son obligé, K: était bien résolu à ne pas remuer un doigt pour lui. *: 4% — Tu en sais mille fois plus qu’il n’en faut. Seule — Eh bien, c’est difficile, très difficile, vois-tu, à cause … de ta situation. 1 ‘os EU — Oui… Enfin, cette affaire, ce procès. Si cela venait Re à à se savoir. C’est difficile pour moi. Cela peut me faire beaucoup de tort. is FA Il s’arrêta, en voyant le visage de Christophe se”. as décomposer de colère; et il se hâta d’ajouter: ” Lie — Ce n’est pas pour moi… Je n’ai pas peur… Abt #4

| si j’étais seul! C’est mon oncle… Tu sais, la maison est à lui, je ne peux rien sans lui… De plus en plus effrayé par la figure de Christophe et par l’explosion qui se préparait, il dit précipitamment — (il n’était pas mauvais, au fond; l’avarice et la vanité luttaient en lui : il eût voulu obliger Christophe, mais à

— Veux-tu cinquante francs ?

Christophe devint cramoisi. Il marcha vers Diener, d’une telle façon que celui-ci recula en toute hâte jusqu’à la porte, qu’il ouvrit, prêt à appeler. Mais Christophe se contenta d’approcher de lui sa tête

— Cochon! — dit-il, d’une voix retentissante.

Il le repoussa du chemin, et sortit, au milieu des employés. Sur le seuil, il cracha de dégoût.

Il marchaït à grands pas dans la rue. Il était ivre de È 26e colère. La pluie le dégrisa. Où allait-il ? Il ne savait. Il 40 ne connaissait personne. Il s’arrêta, pour réfléchir, “PESTE devant une librairie, et il regardait, sans voir, les livres : 16 à l’étalage. Sur une couverture, un nom d’éditeur le RÉ frappa. Il se demanda pourquoi. Il se rappela, après un à, instant, que c’était le nom de la maison où était em-

  • ployé Sylvain Kohn. Il prit note de l’adresse… Que lui E

_ importait ? Il n’irait certainement pas… Pourquoi w’irait- % …f il pas ?.. Si ce gueux de Diener, qui avait été son ami, LS

le recevait ainsi, qu’avait-il à attendre d’an drôle, qu’il : ets avait traité sans ménagement, et qui devait le haïr? j D’inutiles humiliations ? Son sang se révoltait. — Mais i

un fond de pessimisme natif, qui lui venait peut-être de SD

son éducation chrétienne, le poussait à éprouver jus- #. qu’au bout là vilenie des gens. FLSC FE

— Je n’ai pas le droit de faire des façons. Il faut avoir tout tenté, avant de crever. Mon

Une voix ajoutait en lui : à 3

Il s’assura de nouveau de l’adresse, et il alla chez 4 Kobn. Il était décidé à lui casser la figure, à la première AS

La maison d’édition se trouvait dans le quartier de la ; | Madeleine. Un hôtel, à porte cochère monumentale. Une + cour vitrée. Christophe monta à un salon du premier à À étage, et demanda Sylvain Kohn. Un employé à fivrée F lui répondit « qu’il ne connaissait pas ». Christophe, À étonné, crut qu’il prononçait mal, et il répéta sa ques- x e

tion; mais l’employé, après avoir écouté attentivement, : ; affirma qu’il ny avait personne de ce nom dans la . maison. Tout décontenancé, Christophe s’excusait, et il | allaït sortir, quand au fond d’un corridor une porte ._ s’ouvrit; et il vit Kohn lui-même, qui reconduisait une dame. Sous le coup de laffront qu’il venait de subir de Diener, il était disposé à croire en ce moment que tout le monde se moquait de lui. Sa première pensée fut donc À que Kohn l’avait vu venir, et qu’il avait donné l’ordre | au garçon de dire qu’il n’était pas là. Une telle impudence le suffoqua. Il partait, indigné, lorsqu’il s’entendit appeler, Kohn, de ses yeux perçants, l’avait reconnu de loin ; et il courait à lui, le sourire aux lèvres, les mains ; tendues, avec toutes les marques d’une joie exagérée. Sylvain -Kohn était petit, trapu, la face entièrement 4 rasée, à l’américaine, le teint trop rouge, les cheveux trop noirs, une figure large et massive, aux traits gras, . = les yeux petits, plissés, fureteurs, la bouche un peu de F, travers, un sourire lourd et malin. Il était mis avec une » élégance, qui cherchait à dissimuler les défectuosités de à sa taille, ses épaules hautes et la largeur de ses hanches. de C’était là l’unique chose qui chagrinât son amour- . propre; il eût accepté de bon cœur quelques coups de & pied au derrière pour avoir deux ou trois pouces de | plus et la taille mieux prise. Pour le reste, il était fort | satisfait de lui-même; il se croyait irrésistible. Le plus fort est qu’il l’était. Ce petit juif allemand, ce lourdaud, & s’était fait le chroniqueur et l’arbitre des élégances 1 parisiennes. Il écrivait de fades courriers mondains, Le d’un raflinement compliqué. IL était le champion du sl beau style français, de l’élégance française, de la galan-

  • _ terie française, de l’esprit français, — Régence, talon

| , instants, eût choqué Christophe, mais qui lui faisait du bien, maintenant, dans cette ville étrangère. — Mais comment se fait-il, demanda Christophe, en- | core un peu soupçonneux, qu’on m’ait répondu tout à l’heure que Monsieur Kohn n’était pas là ? Ë — Monsieur Kobn n’est pas là, dit Sylvain Kobn, en riant. Je ne me nomme plus Kohn. Je m’appelle Hamil- 3 Il alla serrer la main à une dame qui passait, et gri- ñ | maça quelques sourires. Puis il revint. Il expliqua que f. à c’était une femme de lettres, célèbre par des romans 4 ( d’une volupté brûlante. La moderne Sapho avait une dé- à coration violette à son corsage, des formes plantureuses, # et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et ù plâtrée; elle disait des choses prétentieuses, d’une voix | mäle, qui avait un accent franc-comtois. Kohn se remit à questionner Christophe. I] s’informait À de tous les gens du pays, demandait ce qu’était devenn 4 celui-ci, celui-là, mettant une coquetterie à montrer qu’il se souvenait de tous. Christophe avait oublié son antipathie; il répondait, avec une cordialité reconnaissante, donnant une foule de détails, qui étaient absolument , indifférents à Kohn, et qu’il interrompit de nouveau. — Pardon, fitil encore. H Et il alla saluer une antre visiteuse. L — Ah! ça, demanda Christophe, il n’y a done que (À des femmes qui écrivent en France? à Kohn se mit à rire, et dit avec f’atuité : Eu — La France est femme, mon cher, Si vous voulez th arriver, faites-en votre profit. A

? Jean-Christophe à Paris i rouge, Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne : l’empêchait point de réussir, Ceux qui disent que le ri- | h dicule tue à Paris ne connaissent point Paris : bien loin | ft d’en mourir, il y a des gens qui en vivent; à Paris, le | Ë ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux | LE bonnes fortunes. Sylvain Kohn n’en était plus à compter | É les déclarations que lui valaient, chaque jour, ses mari ; EE Hparlait, avec un accent lourd et une voix deête, j #4 “Ah! voilà une surprise! criait-il gaïement, en | 4 Serrant et secouant la main de, Christophe dans ses Î és dans une peau trop é yvait se décider Ë cher Christophe. Or yait son u | moquait de lui. { pa Ée Silisemoquait 11 plie: de é a lavait pa que FA avait t #4 à son pou | demandait-il,

| . rt l instants, eût choqué Christophe, mais qui lui faisait du À bien, maintenant, dans cette ville étrangère. i F — Maïs comment se fait-il, demanda Christophe, enjure) | core un peu soupçonneux, qu’on m’ait répondu tout à f “ur à Theure que Monsieur Kohn n’était pas là? F ‘ne Fr — Monsieur Kohn n’est pas là, dit Sylvain Kohn, en . msaur WU 5 riant. Je ne me nomme plus Kohn. Je m’appelle Hamil- à te dus 98 … Lalla serrer la main à une dame qui passait, et gri- “il ET elques sourires. Puis il revint. Il expliqua que Hi à ne décier ) e femme de lettres, célèbre par des romans M à Æmülante. La moderne Sapho avait une dé- 4 n corsage, des formes plantureuses, . à Wwdent sur une figure réjouie et ls »s prétentieuses, d’une voix ‘A it ce qu’était devenu (% terie à montrer qu’il : Y vait oublié son anti- d

  • étaient absolument
    rrompit de nouveau. A Stophe, il n’y a donc que (à Et t dit avec fatuité : ii PS :mme, mon cher, Si vous voulez i FA

< Jean-Christophe à Paris TE MTS rouge, Lauzun. On se moquait de lui; mais cela ne l’empêchaït point de réussir. Ceux qui disent que le ri dicule tue à Paris ne connaissent point Paris : bien loin d’en mourir, il y a des gens qui en vivent; à Paris, le Au ë ridicule mène à tout, même à la gloire, même aux 4 bonnes fortunes. Sylvain Kohn n’en était plus à compter les déclarations que lui valaient, chaque jour, ses mari- 1 I parlait, avec un accent lourd et une voix de tête. 5 | — Ah! voilà une surprise! criait-il gaiement, en serrant et secouant la main de Christophe dans ses mains boudinées, aux doigts courts, qui semblaient tas + sés dans une peau trop étroite. Il ne pouvait se décider J à lâcher Christophe. On eût dit qu’il retrouvait son } meilleur ami. Christophe, interloqué, se demandait si #1 Kohn se moquait de lui. Mais Kohn ne se moquait pas. Ou bien, s’il se moquait, ce n’était pas plus qu’à l’ordinaire. Kohn n’avait pas de rancune : il était trop intel- ’ ligent pour cela. Il y avait beau temps qu’il avait oublié nn les mauvais traitements de Christophe ; et, s’il s’en était es
souvenu, il ne s’en fût guère soucié. Il était ravi de cette VE occasion de se faire voir à un ancien camarade dans É l’importance de ses fonctions nouvelles et l’élégance de La ses manières parisiennes. Il ne mentait pas, en disant sa surprise : la dernière chose du monde, à laquelle il se fût attendu, était bien une visite de Christophe; et s’il était trop avisé pour ne pas savoir d’avance qu’elle À avait un but intéressé, il était des mieux disposés à l’ac- | cueillir, par ce seul fait qu’elle était un hommage rendu 1 à son pouvoir. | — Et vous venez du pays ? Comment va la maman ? demandait-il, avec une familiarité, qui, à d’autres 2 0

He instants, eût choqué Christophe, mais qui lui faisait du “ na bien, maintenant, dans cette ville étrangère. ne — Maïs comment se fait-il, demanda Christophe, enpeu core un peu soupçonneux, qu’on m”ait répondu tout à ra lheure que Monsieur Kohn n’était pas là ? NE — Monsieur Kohn n’est pas là, dit Sylvain Kohn, en $ riant. Je ne me nomme plus Kohn. Je m’appelle HamilF - ton. 2 — Pardon, fit-il. | : Il alla serrer la main à une dame qui passait, et gri- À maça quelques sourires. Puis il revint. Il expliqua que c’était une femme de lettres, célèbre par des romans d’une volupté brûlante. La moderne Sapho avait une dé- \ coration violette à son corsage, des formes plantureuses, ie et des cheveux blond ardent sur une figure réjouie et $ plâtrée ; elle disait des choses prétentieuses, d’une voix di mâle, qui avait un accent franc-comtois. 1 Kohn se remit à questionner Christophe. IL s’informait Rte de tous les gens du pays, demandait ce qu’était devenu à celui-ci, celui-là, mettant une coquetterie à montrer qu’il 2 se souvenait de tous. Christophe avait oublié son anti__ pathie; il répondait, avec une cordialité reconnaissante, à donnant une foule de détails, qui étaient absolument | indifférents à Kohn, et qu’il interrompit de nouveau. | — Pardon, fit-il encore. L je Et il alla saluer une autre visiteuse. — Ah! ça, demanda Christophe, il n’y a donc que | des femmes qui écrivent en France? Fe Kohn se mit à rire, et dit avec fatuité : 54 F — La France est femme, mon cher. Si vous voulez Sert arriver, faites-en votre profit.

Jean-Christophe à Paris UE EN ! Christophe n’écouta point l’explication, et continua “3 les siennes. Kohn, pour y mettre fin, demanda : | — Mais comment diable êtes-vous ici ? | a — Voilà! pensa Christophe. Il ne savait rien. C’est : £ pourquoi il était si aimable. Tout va changer, quand il . ; ) Il mit un point d’honneur à conter tout ce qui pouvait ; le compromettre le plus : la rixe avec les soldats, les poursuites contre lui, sa fuite du pays. x Kobn se tordit de rire : — Bravo! criait-il, bravo! Ah! la bonne histoire! ‘ T1 lui serra la main chaleureusement. Il était ravi de | tout pied de nez fait à l’autorité; et celui-ci lamusait | d’autant plus qu’il connaissait les héros de l’histoire : ) tout le côté comique lui en apparaissait. | — Écoutez, continua-t-il. Il est midi passé. Faites-moi ON le plaisir. Déjeunez avec moi. H Christophe accepta avec reconnaissance, Il pensait : À — C’est un brave homme, décidément. Je me suis : Ils sortirent ensemble. Chemin faisant, Christophe hasarda sa requête : — Vous voyez maintenant quelle est ma situation. Je. suis venu ici chercher du travail, des leçons de musique, | en attendant que je me sois fait connaître. Pourriez- | vous me recommander ? : { — Comment donc! fit Kohn. A qui vous voudrez. Je 4 connais tout le monde ici. Tout à votre service. h Il était heureux de faire montre de son crédit. t Christophe se confondait en remerciements, Il se sentait le cœur déchargé d’un grand poids. À table, il dévora, de l’appétit d’un homme qui n’avait À

_ pas mangé à sa faim depuis deux jours. Il s’était noué __ sa serviette autour du cou, et mangeait avec son couteau. Kohn-Hamilton était horriblement choqué par sa voracité et ses manières paysannes. Il ne fut pas moins | blessé du peu d’attention que son convive prêtait à ses vantardises. Il voulait l’éblouir par le récit de ses belles ” relations et de ses bonnes fortunes; mais c’était peine k perdue : Christophe n’écoutait pas, il interrompait sans à façons. Sa langue se déliait; il devenait familier. Il avait s le cœur gonflé de gratitude, et il assommait Kohn, en lui confiant naïvement ses projets d’avenir. Surtout, il Vexaspérait par une insistance à lui prendre la main , par dessus la table et à la presser avec effusion. Et il mit le comble à son irritation, en voulant à la fin trin- è quer, à la mode allemande, et boire, avec des paroles à sentimentales, à ceux qui étaient là-bas et au Vater î Rhein. Kohn vit, avec épouvante, le moment où il allait chanter. Les voisins de table les regardaient ironiquement. Kohn prétexta des occupations urgentes, et se leva. Christophe s’accrochait à lui; il voulait savoir quand il pourrait avoir une recommandation, se pré- senter chez quelqu’un, commencer ses leçons. — Je vais m’en occuper. Aujourd’hui. Ge soir même, promettait Kohn. J’en parlerai tout à l’heure. Vous pouvez être tranquille. — Quand saurai-je ? — Demain… Demain… ou après-demain. ; — Très bien. Je reviendrai demain. ns — Non, non, se hâta de dire Kohn. Je vous le ferai L savoir. Ne vous dérangez pas. — Oh! cela ne me dérange pas. Au contraire! N’est-

Jean-Christophe à Paris ui ce pas? Je n’ai rien d’autre à faire à Paris, en atten- VHS — Diable! pensa Kobn. — Non, reprit-il tout haut, j’aime mieux vous écrire. Vous ne me trouveriez pas, # ces jours-ci. Donnez-moi votre adresse. Rene | Christophe la lui dicta. HAE .— Parfait. Je vous écrirai demain. Î — Demain. Vous pouvez y compter. 1 Il se dégagea des poignées de main de Christophe, et ï —- Ouf! pensait-il. Voilà un raseur! ; HP Il avertit, en rentrant, le garcon de bureau qu’il ne serait pas là, quand « l’Allemand » viendrait le voir. — ; Dix minutes après, il l’avait oublié. f Christophe revint à son taudis. Il était tout attendri. | — Le bon garçon! Le bon garçon! pensait-il. Comme | j’ai été injuste envers lui. Et il ne m’en veut pas! À Ce remords lui pesait; il fut sur le point d’écrire à à ( Kohn combien il était peiné de l’avoir mal jugé autre- | fois, et qu’il lui demandait pardon du tort qu’il lui avait k fait, Il avait les larmes aux yeux, en y pensant. Mais il SA: lui était moins aisé d’écrire une lettre qu’une partition; É et après avoir pesté dix fois contre l’encre et la plume ; de l’hôtel, qui en effet étaient ignobles, après avoir barbouillé, raturé, déchiré quatre ou cinq feuilles de papier, | il s’impatienta et envoya tout promener. È Le reste de la journée fut long à passer; mais Chris- l tophe était si fatigué par sa mauvaise nuit et par les al courses du matin qu’il finit par s’assoupir sur sa chaise. k I1 ne sortit de sa torpeur, vers le soir, que pour se cou- à cher; et il dormit douze heures de suite, sans s’arrêter. 57188

FRE Le lendemain, dès huit heures, il commença d’atten- : _ dre la réponse promise. Il ne doutait pas de l’exactitude 48 de Kohn. Il ne bougea point de chez lui, se disant que : 3 .. Kohn passerait peut-être à l’hôtel, avant de se rendre au bureau. Pour ne pas s’éloigner, vers midi, il se fit monA _ ter son déjeuner de la gargote d’en bas. Puis, il attendit 2 4 de nouveau, sûr que Kohn viendrait, au sortir du resbre _ taurant, Il marchaït dans sa chambre, s’asseyait, se _ remettait à marcher, ouvrant sa porte, quand il enten74 dait monter des pas dans l’escalier. Il n’avait aucun ee désir de se promener dans Paris, pour tromper son attente. Il se mit sur son lit. Sa pensée revenait concé _ stamment vers la vieille maman, qui pensait aussi à lui, ‘4 __ ence moment, — qui seule pensait à lui. Il se sentait : _ pour elle une tendresse et un remords infinis de l’avoir Fe quittée. Maïs il ne lui écrivit pas. Il attendit de pouvoir 74 lui apprendre quelle situation il avait trouvée. Malgré Poe leur profond amour, il ne leur serait pas venu à l’idée, 2 _ qu’ils s’aimaient : une lettre était faite pour dire des & choses précises. — Couché sur le lit, les mains jointes “ sous sa tête, il rêvassait. Bien que sa chambre fût éloi-

  • gnée de la rue, le grondement de Paris remplissait le 110 silence ; la maison trépidait. — La nuit vint de nouveau, sans avoir apporté de lettre. sa. # Une journée recommença, semblable à la précédente.

Jean-Christophe à Paris D

Le troisième jour, Christophe, que cette réclusion sortir. Mais Paris lui causait, depuis le premier soir, ASE une répulsion instinctive. Il n’avait envie de rien voir : : nulle curiosité; il était trop préoccupé de sa vie pour prendre plaisir à regarder celle des autres; et les Et souvenirs de la vie passée, les monuments d’une ville | l’avaient toujours laissé indifférent. Aussi, à peine F2)

.. dehors, il s’ennuya tellement que, quoiqu’il eût décidé | de ne pas retourner chez Kohn avant huit jours, il y Ë alla, tout d’une traite. :

Le garçon, qui avait le mot d’ordre, dit que Monsieur Hamilton était parti de Paris pour affaires. Ce fut un . | coup pour Christophe. Il demanda en bégayant quand Monsieur Hamilton devait revenir. L’employé répondit, EI

— Dans une dizaine de jours. é 4

: Christophe s’en retourna, consterné, et se terra chez 4 lui, pendant les jours suivants. Il lui était impossible de L se remettre au travail. Il s’aperçut avec terreur que ses À petites économies, — le peu d’argent que sa mère lui Ê avait envoyé, soigneusement serré dans un mouchoir, ; au fond de sa valise, — diminuaient rapidement. Il se soumit à un régime sévère. Il descendait seulement, vers ; le soir, pour dîner, dans le cabaret d’en bas, où il avaït À été rapidement connu des clients, sous le nom du ne « Prussien », ou de « Choucroute ». — Il écrivit, au prix £ de pénibles efforts, deux ou trois lettres à des musiciens | français, dont le nom lui était vaguement connu. Un d’eux était mort depuis dix ans. Il leur demandait de F vouloir bien lui donner audience. L’orthographe était extravagante, et le style agrémenté de ‘ces longues F4

_ inversions et de ces formules cérémonieuses, qui sont habituelles en allemand. Il adressait l’épître : « Au Palais de l’Académie de France. » — Le seul qui la lut en fit 4 des gorges chaudes avec ses amis. Après une semaine, Christophe retourna à la librairie. Le hasard le servit, cette fois. Sur le seuil, il croisa Ô Sylvain Kohn, qui sortait. Kohn fit la grimace, en se voyant pincé ; mais Christophe était si heureux qu’il ne Ù s’en aperçut pas. Il lui avait ressaisi les mains, suivant son habitude agaçante, et il demandait, tout joyeux : — Vous étiez en voyage ? Vous avez fait bon voyage? Kohn acquiesçait, mais ne se déridait pas. Christophe — Je suis venu, vous savez… On vous a dit, n’est-ce _ pas? Eh bien, quoi de nouveau? Vous avez parlé de ; moi? Qu’est-ce qu’on a répondu? , & Kohn se renfrognait de plus en plus. Christophe était surpris de ces manières guindées : ce n’était plus le ET même homme. — J’ai parlé de vous, dit Kohn; maïs je ne sais rien à _ encore; je n’ai pas eu le temps. J’ai été très pris, depuis | que je vous ai vu. Des affaires par dessus la tête. Je ne | sais comment j’en viendrai à bout. C’est écrasant. Je finirai par tomber malade. — Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? de- j 6 manda Christophe, d’un ton de sollicitude inquiète. Kohn lui jeta un coup d’œil narquois, et répondit : — Pas bien du tout. Je ne sais ce que j’ai, depuis e quelques jours. Je me sens très souffrant, à — Ah! mon Dieu! fit Christophe, en lui prenant le mA bras. Soignez-vous bien, surtout! IL faut vous reposer. # \i Comme je suis fâché de vous avoir donné encore cette

: Jean-Christophe à Paris peine de plus! Il fallait me le dire. Qu’est-ce que vous

: Il prenait si au sérieux les mauvaises raisons de Ho. Fautre que Kohn, gagné par une douce hilarité qu’il … Res cachait de son mieux, fut désarmé par cette candeur #4 comique. L’ironie est un plaisir si cher aux Juifs — (et Gist

< nombre de chrétiens à Paris sont Juifs sur ce point) — 1! qu’ils ont des indulgences spéciales pour les fâcheux et t

pour les ennemis même, qui leur offrent une occasion x à

de l’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, Kohn ne lais- = sait pas d’être touché par l’intérêt que Christophe pre- Le nait à sa personne. Il se sentit disposé à lui rende —

— Il me vient une idée, dit-il. En attendant les leçons, FA

feriez-vous des travaux d’édition musicale ? à

Christophe accepta avec empressement.

— J’ai votre affaire, dit Koh ». Je connais intimement | un des chefs d’une grande maison d’éditions musicales,
Daniel Hecht. Je vais vous présenter; vous verrez ce 1 qu’il y aura à faire. Moi, vous savez, je n’y connais rien. 5 ; Mais lui est un vrai musicien. Vous n’aurez pas de … | peine à vous entendre. < :

Ils prirent rendez-vous pour le jour suivant. Kohn : n’était pas fâché de se débarrasser de Christophe, tout Re en l’obligeant. |

Le lendemain, Christophe vint prendre Kohn à son : bureau. Il avait, sur son conseil, emporté quelques com- < positions pour les montrer à Hecht. Ils trouvèrent eelui- ‘à ci à son magasin de musique, près de l’Opéra. Hecht ne se dérangea pas, à leur entrée; il tendit froidement deux doigts à la poignée de main de Kohn, ne répondit pas au salut cérémonieux de Christophe, et, sur la demande de Kohn, il passa avec eux dans une pièce voisine. Il ne leur offrit pas de s’asseoir. Il resta adossé à la cheminée sans feu, les yeux fixés au mur. Daniel Hecht était un homme d’une quarantaine d’an- Ête nées, grand, froid, correctement mis, un type phénicien Ps très marqué, l’air intelligent et désagréable, une figure ù renfrognée, et le poil noir, une barbe de roi assyrien, 4 longue et carrée. Il ne regardait presque jamais en face, et il avait une façon de parler glaciale et brutale, Ç qui frappait comme une insulte, même quand il disait bonjour. Cette insolence était plus apparente que réelle. Sans doute, elle répondait à quelque chose de méprisant dans son caractère; mais elle tenait plus (- guindé. Les Juifs de cette espèce ne sont pas rares; et $ l’opinion n’est pas tendre pour eux : elle taxe d’arro_ gance cette raideur cassante, qui est souvent le fait ! d’une gaucherie incurable de corps et d’âme.

Jean-Christophe à Paris Sylvain Kohn présentait son protégé, sur un ton de prétentieux badinage, avec des éloges exagérés. Cbris- Lee * tophe, décontenancé par l’accueil, se balançait, son. ‘#0 chapeau et ses manuscrits à la main. Lorsque Kohn Re, : eut fini, Hecht, qui jusque-là ne semblait pas s’être | al douté que Christophe fût là, tourna dédaigneusement _. la tête vers lui, et, sans le regarder, dit : 7 RUE f — Krafit.… Christophe Krafït… Je n’ai jamais entendu à Christophe reçut cette parole, comme un coup de N poing en pleine poitrine. Le rouge lui monta au visage. 2 Il répondit avec colère : une ? — Vous l’entendrez plus tard. SE Hecht ne sourcilla point, et continua imperturbable-. À ment, comme si Christophe n’existait pas : | ; RE — Krafft.. Non. Je ne connais pas. ss Il était de ces gens, pour qui c’est déjà une mauvaise … ÿ à | note que de n’être pas connu d’eux. # sa — Et vous êtes du Rhein-Land ?.… C’est étonnant é combien il y a de gens dans ce pays, qui se mêlent de RE Il voulait dire une plaisanterie, et non une insolence; fe ê mais Christophe le prit autrement. Il eût répliqué, si! : Kohn ne l’avait devancé. s | PES AD! pardon, pardon, disait-il à Hecht, vous me ; à rendrez cette justice que moi, je n’y entends rien. — Cela fait votre éloge, répondit Hecht. ; — S’il faut ne pas être musicien pour vous plaire, dit ner sèchement Christophe, je suis fâché, je ne fais pas l’affaire. ra 4

ÿ _ Hecht, la tête toujours tournée de côté, reprit, avec ; _ la même indifférence : ; _ — Vous avez déjà écrit de la musique ? Qw’est-ce que | ; - vous avez écrit ? Des lieder, naturellement ? 5 he — Des lieder, deux symphonies, des poèmes sympho_ niques, des quatuors, des Suites pour piano, de la mu- |

  • sique de scène, dit Christophe, bouillonnant. ; | — On écrit beaucoup en AHemagne, fit Hecht, avec _ une politesse dédaigneuse. 2 _ Il était d’autant plus méfiant à l’égard du nouveau ; _ venu, que celui-ci avait écrit tant d’œuvres, et que lui, ï Ë _ Daniel Hecht, ne les connaissait pas. : — Eh bien, dit-il, je pourrais peut-être vous occuper, _ puisque vous m’êtes recommandé par mon ami Hamil- é . ton. Nous faisons en ce moment une collection, une _ Bibliothèque de la jeunesse, où nous publions des mor- | ceaux de piano faciles. Sauriez-vous nous « simplifier »
  • le Carnaval de Schumann, et l’arranger à six et à huit — Et voilà ce que vous m’offrez, à moi, à moi !.. $ _ Ce « moi » naïf fit la joie de Kohn; mais Hecht prit _ un air offensé : — Je ne vois pas ce qui peut vous étonner, dit-il. Ce … n’est point là un travail si facile! S’il vous paraît trop aisé, tant mieux ! Nous verrons ensuite. Vous me dites que vous êtes bon musicien. Je dois vous croire. Mais
  • enfin, je ne vous connais pas. à … * Il pensait, à part lui :
  • — Si on croyait tous ces gaillards-là, ils feraient la
  • barbe à Johannes Brahms lui-même, _ Christophe, sans répondre, — (car il s’était promis de

Jean-Christophe à Paris réprimer ses emporteménts) — enfonça son chapeau sur Ps sa tête, et se dirigea vers la porte. Kohn l’arrêta, en — Attendez, attendez donc ! dit-il. À Et, se tournant vers Hecht : e — Il a justement apporté quelques-uns de ses morceaux, pour que vous puissiez vous faire une idée. . — Ah! dit Hecht, ennuyé. Eh bien, voyons cela. Christophe, sans un mot, tendit les manuscrits. Hecht, y jeta les yeux, négligemment, — Qu’est-ce que c’est? Une Suite pour piano. (Lisant :) Une Journée… Ah! toujours de la musique Malgré son indifférence apparente, il lisait avec grande attention. Il était excellent musicien, possédait son métier, d’ailleurs ne voyait rien au delà; dès les premières mesures, il sentit parfaitement à qui il avait affaire. Il se tut, feuilletant l’œuvre, d’un air dédaigneux; - il était très frappé du talent qu’elle révélait; mais sa morgue naturelle et son amour-propre froissé par les façons de Christophe lui défendaient d’en rien monter. Il alla jusqu’au bout, en silence, ne perdant pas une note : — Oui, dit-il enfin, d’un ton protecteur, c’est assez bien écrit. Une critique violente eût moins blessé Christophe. — Je n’ai pas besoin qu’on me le dise, fit-il, exas- — J’imagine pourtant, dit Hecht, que si vous me montrez ce morceau, c’est pour que je vous dise ce que

— Alors, fit Hecht, piqué, je ne vois pas ce que vous — Je vous demande du travail, pas autre chose. — Je n’ai rien autre à vous offrir pour le moment, x _ que ce que je vous ai dit. Encore n’en suis-je pas sûr. J’ai dit que cela se pourrait. ; — Et vous n’avez pas d’autre moyen d’occuper un musicien comme moi? , — Un musicien comme vous? dit Hecht, d’un ton d’ironie blessante. D’aussi bons musiciens que vous, pour le moins, n’ont pas cru cette occupation au- | dessous de leur dignité. Certains, que je pourrais nommer, et qui sont maintenant bien connus à Paris, m’en ont été reconnaissants. | — C’est qu’ils sont des jean-foutres, éclata Christophe. — (IL connaissait déjà certaines finesses de la langue française.) — Vous vous trompez, si vous croyez ÿ que vous avez affaire à quelqu’un de leur espèce. Be Croyez-vous m’en imposer avec vos façons de ne pas me à regarder en face, et de me parler du bout des dents? ù Vous n’avez même pas daigné répondre à mon salut, quand je suis entré… Mais qu’est-ce que vous êtes donc, _ pour en user ainsi avec moi? Êtes-vous seulement musicien? Avez-vous jamais rien écrit? Et vous pré- ÿ tendez m’apprendre comment on écrit, à moi, dont c’est la vie d’écrire! Et vous ne trouvez rien de mieux à m’offrir, après avoir lu ma musique, que de châtrer de grands musiciens, et de faire des saloperies sur leurs œuvres, pour faire danser les petites filles! Adressezvous à vos Parisiens, s’ils sont assez lâches pour se | laisser faire la leçon par vous! Pour moi, j’aime mieux

Jean-Christophe à Paris $

Impossible d’arrêter le torrent. ë

Hecht dit, glacial :

— Vous êtes libre.

Christephe sortit, en faisant claquer les portes.

Hecht haussa les épaules, et dit à Sylvain Kohn, qui

— Il y viendra, comme les autres.

Au fond, il l’estimait. Il était assez intelligent pour sentir la valeur non seulement des œuvres, mais des hommes. Sous l’emportement injurieux de Christophe il avait discerné une force, dont il savait la rareté, — dans le monde artistique plus qu’ailleurs. Maïs son amour-propre s’était buté : à aucun prix, il n’eût consenti à reconnaître ses torts. Il avait le besoïn loyal de rendre justice à Christophe, et il était incapable de le faire, à moins que Christophe ne s’humiliât devant lui. Il attendit que Christophe lui revint : son triste scepticisme et son expérience des gens lui avaient fait connaître l’avilissement inévitable des volontés par la

| Christophe rentra chez lui. La colère avait fait place $ | à l’abattement. Il se sentait perdu. Le faible appui sur $ _ lequel il comptait s’était écroulé. Il ne doutait pas j’ _ qu’il ne se fût fait un ennemi mortel, non seulement de È _ Hecht, mais de Kohn, qui l’avait présenté. C’était la L solitude absolue dans une ville ennemie, En dehors de _ Diener et de Kohn, ïl ne connaissait personne. Son 4

amie Corinne, la belle actrice, avec qui il s’était lié en 47

€ Allemagne, n’était pas à Paris ; elle faisait encore une | … tournée à l’étranger, en Amérique, et cette fois pour _ son compte : car elle était devenue célèbre; Les jour__ naux publiaient de bruyants échos de son voyage. : __ Quant à la petite institutrice française, qu’il avait, sans | le vouloir, fait renvoyer de sa place, et dont la pensée ; _ avait été longtemps pour lui comme un remords, com- : _ bien de fois s’était-il promis de la retrouver, quand il É _ serait à Paris! Mais maintenant qu’il était à Paris, il __ s’apercevait qu’il n’avait oublié qu’une chose : son nom. . prénom : Antoinette. Au reste, quand la mémoire lui _ serait revenue, le moyen de retrouver une pauvre insti- À tutrice, dans cette fourmilière humaine ! : Il fallait s’assurer au plus tôt de quoi vivre. Il restait à Christophe cinq francs. Il prit sur lui, malgré sa répu- . gnance, de demander à son hôte, le gros cabaretier, s’il É _ ne connaîtrait pas dans le quartier des gens à qui il À Le: pourrait donner des leçons de piano. L’homme, qui teFAT * Fè

Jean-Christophe à Paris en - nait déjà en médiocre estime un locataire, qui ne mangeait qu’une fois par jour et qui parlait allemand, perdit tout reste de respect, quand il sut que ce n’était qu’un musicien. Il était un Français de la vieille race, pour qui la musique est un métier de fainéant. Il se

— Du piano! Connais pas. Vous tapez du piano ? Compliments !.. C’est-il curieux tout de même de faire ce métier-là par goût! Moi, toute musique me fait l’effet, comme s’il pleuvait.. Après ça, vous pourriez peut-être m’apprendre. Qu’est-ce que vous en diriez, vous autres ? cria-t-il, en se tournant vers des ouvriers qui buvaïient.

— C’est un joli métier, fit l’un. Pas salissant. Et puis,

Christophe comprenait mal le français, et plus mal la moquerie : il cherchait ses mots ; il ne savait pas s’il devait se fâcher. La femme du patron eut pitié de lui :.

— Allons, allons, Philippe, tu n’es pas sérieux, ditelle à son mari. — Tout de même, continua-t-elle, en s’adressant à Christophe, il y aurait peut-être bien quelqu’un qui ferait votre affaire.

— Qui donc? demanda le mari.

— La petite Grasset. Tu sais, on lui a acheté un

— Ah! ces poseurs! Cest vrai.

On apprit à Christophe qu’il s’agissait de la fille du boucher : ses parents voulaient en faire une demoiselle; ils consentiraient peut-être à ce qu’elle prit des leçons, quand ce ne serait que pour faire jaser le quartier. La femme de l’hôtelier promit de s’en occuper.

Le lendemain, elle dit à Christophe que la bouchère

voulait le voir. Il allà chez elle. Il la trouva à son ou

_ comptoir, au milieu des cadavres de bêtes. C’était une -

$ belle femme, au teint fleuri, au sourire doucereux, qui

prit un air digne, quand elle sut pourquoi il venait. . Tout de suite, elle aborda la question de prix, se hâtant

_ d’ajouter qu’elle ne voulait pas y mettre beaucoup, 4 parce que le piano est une chose agréable, mais pas né- i cessaire : elle lui offrit cinquante centimes l’heure. Elle ne voulut jamais aller au delà de quatre francs par me semaine. Après quoi, elle demanda à Christophe, d’un 4 air méfiant, si au moins il savait bien la musique. Elle Ë parut se rassurer et devint plus aimable, quand il dit V4 que non seulement il la savait, mais qu’il en écrivait : | cela flatta son amour-propre; elle se promit de ré- 4

. pandre dans le quartier la nouvelle que sa fille prenait É des leçons avec un compositeur. ‘se

Quand Christophe se vit; le lendemain, assis près du +

piano, — un horrible instrument, acheté d’occasion, et 3 qui sonnait comme une guitare, — avec la petite bou- fe

  • chère, dont les doigts courts et gros trébuchaient sur î les touches, — qui était incapable de distinguer un son k F d’un autre, — qui se tortillait d’ennui, — qui lui bâillait . Î au nez, dès les premières minutes, — quand il eut à subir L la surveillance de la mère et sa conversation, ses idées” à sur la musique et sur l’éducation musicale, — il se sen- SR tit si misérable, si misérablement humilié qu’il n’avait même plus la force de s’indigner. Il rentrait, dans un FR état d’accablement; certains soirs, il ne pouvait diner. L S’il en était tombé là, au bout de quelques semaines, ? À où ne descendrait-il pas, par la suite? A quoi lui avaitil servi de se révolter contre l’offre de Hecht? Ce à quoi il avait consenti était plus dégradant encore. :

Ve cet _ Jean-Christophe à Paris 00 iQ 4 À Un soir, dans sa chambre, les larmes le prirent sise Fe AE jeta désespérément à genoux devant son lit, il pria ; Qui priait-il? Qui pouvait-il prier? Il ne croyait pas | en Dieu, il croyait qu’il n’y avait point de Dieu… Mais a il fallait prier, il fallait se prier. Il n’y a que les médiocres qui ne prient jamais. Ils ne savent pas la néces sité où sont les âmes fortes de se retirer de temps en = | temps dans leur sanctuaire. Au sortir des humiliations de la journée, Christophe sentit, dans le silence bourdonnant de son cœur, la présence de son Être éternel, de son Dieu. Les flots de la misérable vie s’agitaient… au-dessous de Lui sans l’atteindre : qu’y avait-il de ; commun entre elle et Lui? Toutes les douleurs du monde, acharnées à détruire, venaient se briser contre son roc. Christophe entendait battre ses artères, comme une mer intérieure, et une voix qui répétait : — Éternel. Je suis. Je suis. nie Il la connaissait bien : si loin qu’il se souvint, il avait | toujours entendu cette voix. Il lui arrivait de l’oublier; … souvent, pendant des mois, il cessait d’avoir conscience de son rythme puissant et monotone; mais il savait qu’elle était là, qu’elle ne cessait jamais, pareille à l’Océan qui gronde dans la nuit. Il retrouva dans { cette musique le calme et l’énergie qu’il y puisait, à pes chaque fois qu’il s’y retrempait. Il se releva, apaisé. ; Non, la dure vie qu’il menait n’avait rien du moins ; dont il dût avoir honte; il pouvait manger son pain se sans rougir; c’élait à ceux qui le lui faisaient acheter à de ce prix, de rougir. Patience! Patience! Le temps viendrait.… Mais le lendemain, la patience recommençait à lui À manquer; et malgré tous ses efforts, il finit par éclater

de rage, un jour, pendant la lecon, contre la stupide pécore, impertinente par surcroît, qui se moquait de son accent, et mettait une malice de singe à faire le contraire de ce qu’il disait. Aux cris de colère de | Christophe répondirent les hurlements de la donzelle, effrayée et indignée qu’un homme qu’elle payaït osât lui manquer de respect. Elle cria qu’il l’avait battue : — (Christophe lui avait secoué le bras assez rudement.) — La mère se précipita comme une furie, couvrit sa fille de baisers et Christophe d’invectives. Le boucher parut à son tour, et déclara qu’il n’admettait pas qu’un gueux de Prussien se permit de toucher à sa fille. Christophe, blême de colère, honteux, incertain s’il n’étranglerait pas l’homme, la femme, et la fille, se sauva sous l’averse. Ses hôtes, qui le virent rentrer, bouleversé, n’eurent pas de peine à se faire raconter lhistoire ; et leur malveillance pour les voisins en fut réjouie. Maïs, le soir, tout le quartier répétait que l’Allemand était une brute, qui battait les enfants.

Er Christophe fit de nouvelles démarches chez des mar-

chands de musique : elles ne servirent à rien. Il trouvait les Français peu accueillants; et leur agitation désor-

. donnée l’ahurissait. Il avait l’impression d’une société- anarchique, dirigée par une bureaucratie rogue et despotique.

Un soir qu’il errait sur les boulevards, découragé de l’inutilité de ses efforts, il vit Sylvain Kohn, qui venait | en sens inverse. Convaincu qu’ils étaient brouillés, il détourna les yeux, et tâcha de passer inaperçu. Mais | Kohn l’appela : “4

— Et qu’étiez-vous devenu depuis ce fameux jour? | demanda-t-il, en riant. Je voulais aller chez vous;

“mais je n’ai plus votre adresse… Tudieu, mon cher, je ne vous connaissais pas. Vous avez été épique. ,

Christophe le regarda, surpris et un peu honteux : 4

— Vous ne m’en voulez pas ? 4

— Vous en vouloir ? Quelle idée ! j F

Bien loin de lui en vouloir, il avait été ravi de la façon dont Christophe avait étrillé Hecht: il avait passé là un bon moment. Christophe lui avait révélé des talents d’invective héroï-comique, qu’il ne lui connaissait pas.

Il lui était fort indifférent que Hecht, ou que Christophe # eût raison; il n’envisageait les gens que d’après le degré î d’amusement qu’ils pouvaient avoir pour lui; et il avait entrevu dans Christophe une source de haut comique, dont il se promettait bien de profiter. Set

| _ — Il fallait venir me voir, continuait-il. Je vous atten-

dais. Qu’est-ce que vous faites, ce soir? Vous allez

venir dîner. Je ne vous lâche plus. Nous serons entre

nous : quelques artistes, qui nous réunissons, une fois | Ÿ par quinzaine. Il faut que vous connaissiez ce monde-là. Venez. Je vous présenterai.

Christophe s’excusait en vain sur sa tenue. Sylvain Kohn l’emmena.

Ils entrèrent dans un restaurant des boulevards, et

montèrent au premier. Christophe se trouva au milieu

d’une trentaine de jeunes gens, de vingt à trente-cinq

ans, qui discutaient avec animation. Kohn le présenta,

comme venant de s’échapper des prisons d’Allemagne.

Is ne firent aucune attention à lui, et n’interrompirent même pas leur discussion passionnée, où Kohn, à peine

arrivé, se jeta à la nage.

Christophe, intimidé par cette société d’élite, se taisait, et il était tout oreilles. Il ne réussissait pas à comprendre — ayant peine à suivre la volubilité de parole : française — quels grands intérêts artistiques étaient

  • débattus. Il avait beau écouter, il ne distinguait que . des mots comme « frust », « accaparement », « baisse des prix », « chiffres des recettes », mêlés à ceux de « dignité de l’art », « droits de l’écrivain ». Il finit par s’apercevoir qu’il s’agissait d’affaires commerciales. Un
  • certain nombre d’auteurs, appartenant, semblait-il, à une société financière, s’indignaient contre les tentatives: qui étaient faites pour constituer une société rivale,
  • disputant à la leur son monopole d’exploitation. La dé- « fection de quelques-uns de leurs associés, qui avaient
  • trouvé avantageux de passer, armes et bagages, dans la maison rivale, les jetait dans des transports de

fureur. Ils ne parlaient de guère moins que de couper

Ô des têtes : « … Déchéance… Trahison..… Flétrissure… |

D’autres ne s’en prenaient pas aux vivants : ils en avaient aux morts, dont la copie gratuite obstruait | le marché. Il paraissait que l’œuvre de Musset venait | de tomber dans le domaine public, et qu’on lachetait beaucoup trop. Aussi réclamaient-ils de l’État-une d protection énergique, frappant de lourdes taxes les al chefs-d’œuvre du passé, afin de s’opposer à leur diffu-

à sion à prix réduits, qu’ils taxaient aigrement de concur-
rence déloyale pour la marchandise des artistes d’à

Ils s’interrompirent les uns et les autres pour écouter | les chiffres des recettes qu’avait faits telle ou telle pièce
dans la soirée d’hier. Tous s’extasièrent sur la chance,

è d’un vétéran de Part dramatique, célèbre dans les deux | h mondes, — qu’ils méprisaient, mais qu’ils enviaient
encore plus. — Des rentes des auteurs ils passèrent à ÿ celles des critiques. Ils s’entretinrent de celles que. 1 touchait — (pure calomnie, sans aucun doute,) — un V de leurs confrères connu, pour chaque première repré sentation d’un théâtre des boulevards, afin d’en dire » du bien. C’était un honnête homme : une fois le marché
conclu, il le tenaït loyalement ; mais son grand art était — (à ce qu’ils prétendaient) — de faire de la pièce des M éloges qui la fissent tomber le plus promptement possible, afin qu’il y eût des premières souvent. Le conte w — (ou le compte) — fit rire, mais n’étonna point. Au travers de tout cela, ils disaient de grands mots; à ils parlaient de « poésie », d’ « art pour l’art ». Dans’ce
bruit de gros sous, cela sonnait : « l’art pour l’argent »; » N

% et ces mœurs de maquignons, nouvellement introduites dans la littérature française, scandalisaient Christophe. é . Comme il n’avait jamais rien compris aux questions f d’argent, il avait renoncé à suivre la discussion, quand | ils finirent par parler de littérature, — ou, tout au moins, | de littérateurs.
Christophe dressa l’oreille, en entendant le nom de 11 s’agissait de savoir s’il avait été cocu. Ils discu- AV tèrent longuement sur les amours de Sainte-Beuve et de . madame Hugo. Après quoi, ils parlèrent des amants de . George Sand, et de leurs mérites respectifs. C’était la grande occupation de la critique littéraire d’alors : Ha après avoir tout exploré dans la maison des grands hommes, visité Les placards, retourné les tiroirs, et vidé les armoires, elle fouillait l’alcôve. La pose de … monsieur de Lauzun, à plat ventre sous le lit du roi et ; |

  • de la Montespan, était de celles qu’elle affectionnait, dans son culte pour l’histoire et pour la vérité : — (tous les gens de ce temps avaient, comme l’on sait, le culte … de la vérité.) — Les convives de Christophe montrèrent :
  • bien qu’ils en étaient possédés : aucun détail ne les lassait dans cette recherche du vrai. Ils l’étendaient à l’art
  • d’aujourd’hui, comme à l’art du passé; et ils analysèrent la vie privée de certains des plus notoires
  • contemporains, avec la même passion d’exactitude. l “ C’était une chose curieuse qu’ils connussent les moin- » dres détails de scènes, qui d’habitude se passent de tout
  • témoin. C’était à croire que les intéressés avaient été f les premiers à fournir le public de renseignements k fs exacts, par dévouement envers la vérité. … Ghristophe, de plus en plus gêné, essayait de causer

ne et ces mœurs de maqui n Mise # = dans la litérature fra ; it diable L ù 1 3 qui « entendait 15 =” l’art classique, qui À ù 22 France, on ne peut 4 à = 1olocauste tous ceux ï clamait l’avènement 1 w les conventions du

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nt la langue des ho À nn opinion sur le génie He: ’ Péoir vu les œuvres pour 4 + ° F . Sndalisé d’entendre par- ;

Jean-Christophe à Paris d’autre chose avec ses voisins. Mais aucun ne s’occupait de lui. Ils avaient bien commencé par lui poser quelques vagues questions sur l’Allemagne, — questions qui lui avaient révélé, à son grand étonnement, l’ignorance presque absolue, où étaient ces gens distingués et qui semblaient instruits, des choses les plus élémentaires de leur métier — littérature et art — en dehors de Paris; c’était tout au plus s’ils avaient entendu parler de quelques grands noms : Hauptmann, Sudermann, Liebermann, Strauss (David, Johann, et Richard), parmi lesquels ils s’aventuraient prudemment, de peur de faire quelque fâcheuse confusion. Au reste, s’ils avaient questionné Christophe, c’était par politesse, non par curio-, sité : ils n’en avaient aucune ; à peine s’ils avaient pris garde à ce qu’il avait répondu; ils s’étaient hâtés de revenir aussitôt aux questions parisiennes qui délectaient le reste de la table. 4

: Christophe timidement tenta de parier de musique. Aucun de ces littérateurs n’était musicien. Au fond, üls regardaient la musique comme un art inférieur. Mais son succès croissant, depuis quelques années, leur causait un secret dépit; et, puisqu’elle était à la mode, ils feignaient ‘de sy intéresser. Ils faisaient grand bruit surtout d’un opéra nouveau, dont ils n’étaient pas loin de faire dater la musique, ou tout au moins l’ère nouvelle de la musique. Leur ignorance et leur snobisme s’accommodaient assez de cette idée, qui les dispensait de connaître le reste. L’auteur de cet opéra, un Parisien, dont Christophe entendait le nom pour la pre- w mière fois, avait, disaient certains, fait table rase de tout ce qui était avant lui, renouvelé de toutes pièces, re-créé la musique. Christophe sursauta. Il ne deman-

_ dait pas mieux que de croire au génie. Mais un génie “à de cette trempe, qui d’un coup anéantissait le passé !.. 4 Nom de nom! C’était un gaillard; comment diable … avait-il pu faire? — Il demanda des explications. Les “ autres, qui eussent été bien embarrassés pour lui en _ donner, et que Christophe assommait, l’adressèrent au 4 musicien de la bande, le grand critique musical, . Théophile Goujart, qui lui parla aussitôt de septièmes Và et de neuvièmes. Christophe le suivit sur ce terrain. LÀ Goujart savait la musique, à peu près comme SganaLa relle savait le latin. 4 — … Vous nentendez point le latin ? h — (Avec enthousiasme) Cabricias, arci thuram, catad lamus, Ssingulariter,.…. bonus, bona, bonum.… Li Se trouvant en présence d’un homme, qui « entendait ÿ le latin », il se replia prudemment aussitôt dans le ma- ‘4 quis de l’esthétique. De ce refuge inexpugnable, il se …. mit à fusiller Beethoven, Wagner, et l’art classique, qui métaient pas en cause : (mais en France, on ne peut B. louer un artiste, sans lui offrir en holocauste tous ceux ( qui ne sont pas comme lui.) Il proclamait l’avènement d’un art nouveau, foulant aux pieds les conventions du »_ passé. Il parlait d’une langue musicale, qui venait d’être découverte par le Christophe Colomb de la musique 4 parisienne, et qui supprimait totalement la langue des classiques, en faisait une langue morte. Christophe, tout en réservant son opinion sur le génie ” novateur, dont il attendait d’avoir vu les œuvres pour pouvoir en rien dire, se sentait, malgré lui, un peu en » défiance contre ce Baal musical, à qui l’on sacrifiait la

musique tout entière. Il était scandalisé d’entendre par-

| Jean-Ghristophe à Paris ler ainsi des maîtres; et il ne se rappelait pas que : naguère lui-même, en Allemagne, en avait dit bien d’autres. Lui qui se croyait là-bas un révolutionnaire en ê art, lui qui scandalisait les autres par sa hardiesse de jugement et sa verte franchise, — dès les premiers mots en France, il se sentait devenu conservateur, dans l’âme. Il voulut discuter, et il eut le mauvais goût de le faire, non pas en homme bien élevé, qui avance des | arguments et ne les démontre pas, mais en homme du ; métier, qui va chercher des faits précis, et qui vous en assomme. Il ne craignit pas d’entrer dans des explica=. tions techniques; et sa voix, en discutant, montait à des | intonations, bien faites pour blesser les oreiïlles d’une société d’élite, où ses arguments et la chaleur qu’il mettait à les soutenir paraïissaient également ridicules. Le w : critique se hâta de mettre fin par un mot, dit d’esprit, à une discussion fastidieuse, où Christophe venait de s’apercevoir avec stupéfaction que son interlocuteur ne 4 savait pas un mot de ce dont il parlait. L’opinion était | faite désormais sur l’Allemand pédantesque et suranné; et, sans qu’on la connût, sa musique fut jugée détestable. Mais l’attention de cette trentaine de jeunes gens, aux yeux railleurs, prompts à saisir les ridicules, avait été ramenée vers ce personnage bizarre, qui agitait avec des mouvements gauches et violents des bras maïgres aux mains énormes, et qui dardait des regards furi- | bonds, en criant d’une voix suraiguëé. Sylvain Kobn entreprit d’en donner la comédie à ses amis. La conversation s’était définitivement écartée de la littérature pour s’attacher aux femmes. — A vrai dire, M c’étaient les deux faces d’un même sujet : car dans leur littérature, il n’était guère question que de femmes, et

| dans leurs femmes que de littérature, tant elles étaient : _ frottées de choses ou de gens de lettres. On parlaît d’une honneste dame, connue dans le 1 monde parisien, qui venait, disait-on, de faire épouser | … son amant à sa fille, pour mieux se le réserver. Chris_ tophe s’agitait sur sa chaise, et faisait, sans y prendre … garde, une grimace de dégoût. Kohn s’en aperçut; et, ns poussant du coude son voisin, il fit remarquer que le “ sujet semblait passionner l’Allemand, qui sans doute “ brûlait d’envie de connaître la dame. Christophe rougit, Die “ balbutia, puis finit par dire avec colère que de telles « femmes il fallait les fouetter. Un éclat de rire homérique accueillit sa proposition; et Sylvain Kohn, d’un ton à … flûté, protesta qu’on ne devait pas toucher une femme, ù | À même avec une fleur… etc… etc. (I était à Paris le

  • chevalier de l’Amour.) — Christophe répondit qu’une … femme de cette espèce n’était ni plus ni moins qu’une chienne, et qu’avec les chiens vicieux il n’y avait hi qu’un remède : le fouet. On se récria bruyamment, ù û Christophe dit que leur galanterie était de l’hypocrisie, “ que c’étaient toujours ceux qui respectaient le moins 1 les femmes, qui parlaient le plus de les respecter; EVANS k et il s’indigna contre leurs récits scandaleux. On lui / opposa qu’il n’y avait là aucun scandale, rien que de | à très naturel; et tous furent d’accord que l’héroïne de » l’histoire n’était pas seulement une femme charmante, \ mais la Femme, par excellence. L’Allemand s’exclama. À Sylvain Kohn lui demanda sournoisement comment » était donc la Femme, telle qu’il l’imaginait. Christophe sentit qu’on lui tendait un panneau; mais il y donna en ki plein, emporté par sa violence et par sa conviction. Il | se mit à expliquer à ces Parisiens gouailleurs ses idées ;

Jean-Christophe à Paris sur l’amour. Il ne trouvait pas ses mots, il les cherchait d pesamment, finissant par pêcher dans sa mémoire des À expressions invraisemblables, disant des énormités qui faisaient la joie de l’auditoire, et ne se troublant pas, avec un sérieux admirable, une insouciance touchante du ridicule ? car il ne pouvait pas ne pas voir qu’ils se moquaient de lui effrontément. A la fin, il s’empêtra dans une phrase, n’en put sortir, donna un coup de poing sur la table, et se tut. On essaya de le relancer dans la discussion; mais il | fronça les sourcils, et il ne broncha plus, les coudes sur $ la table, honteux et irrité. Il ne desserra plus les dents jusqu’à la fin du diner, si ce n’est pour manger et pour boire. Il buvaït énormément, au contraire de ces Fran- çais, qui touchaient à peine à leurs vins. Son voisin ly encourageait malignement, et remplissait son verre, qu’il vidait sans y penser. Mais, quoiqu’il ne fût pas habitué à ces excès de table, surtout après les semaïnes ÿ de privations qu’il venait de passer, il tint bon, et ne donna pas le spectacle ridicule, que les autres espéraïent. Il restait absorbé, seulement; on ne faisait plus attention à lui : on pensait qu’il était assoupi par le vin. En outre de la fatigue qu’il avait à suivreune conversation française, il était las de n’entendre parler que de littérature, — acteurs, auteurs, éditeurs, bavardages de coulisses ou d’alcôves littéraires : — à cela semblait se réduire le monde. Au milieu de toutes ces figures nouvelles et de ce bruit de paroles, il ne parvenait pas à fixer en Jui ni une physionomie, ni une pensée. Ses yeux de myope, vagues et absorbés, faisaient le tour de la table lentement, se posant sur les gens, et ne semblant pas les voir. Il les voyait pourtant mieux que quiconque;

mais lui-même n’en avait pas conscience. Son regard m’était point comme celui de ces Français et de ces | Juifs, qui happe à coups de bec des lambeaux des objets, menus, menus, menus, et les dépèce en un instant. 11 s’imprégnait longuement, en silence, des êtres, comme une éponge; et il les emportait. Il lui semblaït n’avoir … rien vu, et ne se souvenir de rien. Ce n’était que longtemps après, — des heures, souvent des jours, — lors_ qu’il était seul et regardait en lui, qu’il s’apercevait qu’il avait tout raflé. Mais pour l’instant, il n’avait l’air que d’un lourdaud k d’Allemand, qui s’empiffrait de mangeaille, attentif

  • seulement à ne pas perdre une goulée. Et il ne distin- | guait rien, sinon qu’en écoutant ses convives s’interpeller par leurs noms, il se demandait, avec une insistance : d’ivrogne, pourquoi tant de ces Français avaient des ) anglo- ou hispano-américains.… ! Il ne s’aperçut pas que l’on se levait de table. II restait … seul assis; et il rêvait des collines rhénanes, des grands bois, des champs labourés, des prairies au bord de _ l’eau, de la vieille maman. Quelques convives causaient
  • encore, debout, à l’autre bout de la salle. La plupart Va …_ étaient déjà partis. Enfin, il se décida, se leva à son | tour, et, ne regardant personne, il aka chercher son “ manteau et son chapeau accrochés à l’entrée. Après les ï avoir mis, il partait sans dire bonsoir, quand, par … l’entrebâäillement d’une porte, il aperçut dans un cabinet “ voisin un objet qui le fascina : un piano. Il y avait plu- ’ sieurs semaines qu’il n’avait touché à un instrument de musique. Il entra, caressa amoureusement les touches, ï s’assit, et, son chapeau sur la tête, son manteau sur le

Î Jean-Christophe à Paris dos, il commença de jouer. Il avait parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux personnes se è glissaient dans la pièce pour l’entendre. L’une était Sylvain Kchn, passionné’de musique, — Dieu sait pourquoi! car il n’y comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. — L’autre était le critique musi- É cal, Théophile Goujart. Celui-là — (c’était plus simple) — ne comprenait ni n’aimait la musique; mais cela ne le À gênait point pour en parler. Au contraire : il n’y a pas d’esprits plus libres que ceux qui ne savent pas ce dont Ÿ ils parlent: car il leur est indifférent d’en dire une chose 1 Théophile Goujart était un gros homme, râblé et É musclé; la barbe noire, de lourds accroche-cœur surle. M} Ë front, un front qui se fronçait de grosses rides inexpres-. M} î sives, une figure mal équarrie, comme grossièrement M} 1 sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes M] fi courtes, une grasse poitrine : une sorte de marchand | Ë de bois, ou de portefaix auvergnat. Il avait des ma- M] : nières vulgaires et le verbe arrogant. Il était entré dans FE la musique par la politique, qui, dans ce temps-là, en | France, était le seul moyen d’arriver. Il s’était attaché É à la fortune d’un ministre de sa province, dont il s’était H découvert vaguement parent ou allié, — quelque fils : « du bâtard de son apothicaire ». — Les ministres ne | sont pas éternels. Quand le sien avait paru près de i Î près en avoir emporté tout ce qu’il pouvait prendre, Î Las de la politique, où depuis quelque temps il comHe 1 recevoir, pour le compte de son patron, et | même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait M}

| 4 “mais M4 cherché, à l’abri des orages, une situatiôn de tout repos, | ë| ss M. où il pourrait ennuyer les autres, sans jamais être ul it M” ennuyé soi-même. La critique était tout indiquée. Juste- 1 = Den sut pour ment, une place de critique musical était vacante dans ÿ RH! à Mi nn des grands journaux parisiens. Le titulaire, un jeune + 1? mt M compositeur de talent, avait été congédié, parce qu’il 4 JM” s’obstinait à dire ce qu’il pensait des œuvres et des 5 awk auteurs. Goujart ne s’était jamais occupé de musique, dr: se dat avait assez des gens compétents; au moins, avec Gou- | M jart, on n’avait rien à craindre : il n’attachait pas une importance ridicule à ses opinions ; toujours aux ordres F #3 : = ia de la direction, et prêt à en faire passer les éreinte- D 1 eme ments et les réclames. Qu’il ne fût pas musicien, c’était 4 pee une considération secondaire. La musique, comme on ti mm M sait, chacun en connaît assez en France. Goujart avait } Fe vite acquis la science indispensable. Le moyen était E | 5 | simple : il consistait, aux concerts, à prendre pour ï

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Jean-Christophe à Paris D à dos, il commença de jouer. Il avait parfaitement oublié où il était. Il ne remarqua point que deux personnes se glissaient dans la pièce pour l’entendre. L’une était Sylvain Kohn, passionné/de musique, — Dieu sait pour-

û quoi! car il n’y comprenait rien, et il aimait autant la mauvaise que la bonne. — L’autre était le critique musi- | cal, Théophile Goujart. Celui-là — (c’était plus simple) — ne comprenait ni n’aimait la musique; maïs cela ne le

: génait point pour en parler. Au contraire : il wy a pas d’esprits plus libres que ceux qui ne savent pas ce dont ils parlent: car il leur est indifférent d’en dire une chose < plutôt qu’une autre.

Théophile Goujart était un gros homme, râblé et musclé; la barbe noire, de lourds accroche-cœur sur le. « front, un front qui se fronçait de grosses rides inexpressives, une figure mal équarrie, comme grossièrement

ÿ sculptée dans du bois, les bras courts, les jambes courtes, une grasse poitrine : une sorte de marchand de bois, ou de portefaix auvergnat. Il avait des manières vulgaires et le verbe arrogant. Il était entré dans la musique par la politique, qui, dans ce temps-là, en France, était le seul moyen d’arriver. Il s’était attaché à la fortune d’un ministre de sa province, dont il s’était { ÿ découvert vaguement parent ou allié, — quelque fils « du bâtard de son apothicaire ». — Les ministres ne 4 sont pas éternels. Quand le sien avait paru près de } ( sombrer, Théophile Goujart avait abandonné le bateau, # après en avoir emporté tout ce qu’il pouvait prendre, — notamment des décorations : car il aimait la gloire. ‘ Las de la politique, où depuis quelque temps il commençait à recevoir, pour le compte de son patron, eb 4 même pour le sien, quelques coups assez rudes, il avait !

cherché, à l’abri des orages, une situation de tout repos,

… où il pourrait ennuyer les autres, sans jamais être | ennuyé soi-même. La critique était tout indiquée. Juste- î » ment, une place de critique musical était vacante dans ’

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« s’obstinait à dire ce qu’il pensait des œuvres et des “ auteurs. Goujart ne s’était jamais occupé de musique,

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1 pion de collège. Parfois, de loin en loin, il s’était 4 attiré de cruelles ripostes : dans ces cas-là, il faisait

… le mort, et se gardait bien de répondre. Il était à

la fois un gros finaud et un grossier personnage, insolent ou plat, selon les circonstances. Il faisait des courbettes aux chers maîtres, pourvus d’une situation ou d’une À gloire oficielle : — (c’était le seul moyen qu’il eût d’évaluer sûrement le mérite musical.) — Il traitait dédaigneusement les autres, et exploitait les faméliques. — Ce n’était pas une bête. / Malgré l’autorité acquise et sa réputation, dans son for intérieur il savait qu’il ne savait rien en musique; et il avait conscience que Christophe s’y connaissait très : bien. Il se serait gardé de le dire; mais cela lui en imposait. — Et maintenant, il écoutait Christophe, qui jouait; et il s’évertuait à comprendre, l’air absorbé, profond, ne pensant à rien; il n’apercevait rien dans ce brouillard de notes, et il hochaït la tête en connaïsseur, mesurant ses signes d’approbation sur les clignements d’yeux de Sylvain Kohn, qui avait grand peine à rester Enfin, Christophe, dont la conscience émergeait peu à peu des fumées du vin et de la musique, se rendit compte vaguement de la pantomime qui avait lieu derrière son dos; et, se tournant, il vit les deux amateurs. Î Ils se jetèrent aussitôt sur lui, et lui secouèrent les mains M ! avec énergie, — Sylvain Kohn glapissant qu’il avait joué comme un dieu, Goujart affirmant d’un aï# doc: toral qu’il avait la main gauche de Rubinstein et la
main droite de Paderewski — (à moins que ce ne fûtle M contraire.) — Ils s’accordaient tous deux pour déclarer $ ge qu’un tel talent ne devait pas rester sous le boisseau, et M ils s’engagèrent à le mettre en valeur. Pour commencer, à tous deux comptaient bien en tirer pour eux-mêmes tout
l’honneur et le profit possibles. }

Dès le lendemain, Sylvain Kohn invita Christophe à \ venir chez lui, mettant aimablement à sa disposition ; l’excellent piano, qu’il avait, et dont il ne faisait rien. Christophe, qui mourait de musique rentrée, accepta, sans se faire prier; et il usa de l’invitation, pendant un certain temps. û Les premiers soirs, tout alla bien. Christophe était tout au bonheur de jouer; et Sylvain Kohn mettait une certaine discrétion à l’en laisser jouir en paix. Luimême en jouissait sincèrement. Par un de ces phénomènes bizarres, que chacun peut souvent observer, cet ‘ homme qui n’était pas musicien, qui n’était pas artiste, û qui avait le cœur le plus sec, le plus dénué de toute à poésie, de toute bonté profonde, était pris sensuellement f par ces musiques, qu’il ne comprenait pas, mais d’où se dégageait pour lui une force de volupté. Malheureuse- : ment, il ne pouvait pas se taire. Il fallait qu’il parlât, tout haut, pendant que Christophe jouait. Il soulignait ! la musique d’exclamations emphatiques, comme un snob à au concert, ou bien il faisait des réflexions saugrenues. Alors, Christophe tapait le piano, et déclarait qu’il ne ! pouvait pas continuer ainsi. Kohn s’évertuait à se taire; 4 mais c’était plus fort que lui : il se remettait aussitôt à ricaner, gémir, siflloter, tapoter, fredonner, imiter les | instruments, Et quand le morceau était fini, il eût crevé, ; s’il n’avait fait part à Christophe de ses ineptes

Jean-Christophe à Paris Il était un-curieux mélange de sentimentalité germa- | # nique, de blague parisienne, et de fatuité insupportable. a Tantôt c’étaient des jugements apprêtés et précieux, ï tantôt des comparaisons extravagantes, tantôt des indé- cences, des obscénités, des insanités, des coquecigrues. | Pour louer Becthoven, il y voyait des polissonneries, 15 AE une sensualité lubrique. Il trouvait un élégant badinage V2 f dans de sombres pensées. Le quatuor en ut dièse | mineur lui semblait aimablement crâne. Le sublime | | adagio de la Neuvième Symphonie le faisait penser à À Chérubin. Après les trois coups qui ouvrent la Sym- 4 phonie en ut mineur, il criaït : &« N’entrez pas! I y a |

  • quelqu’un. » Il admirait la bataille de Heldenleben, parce qu’il prétendait y reconnaître le bruit d’une | automobile. Et partout, des images pour expliquer les à morceaux, et des images puériles, incongrues. On se ( demandait comment il pouvait aimer la musique. Cependant, il n’y avait point de doute : il l’aimaïit; à certaines _ de ces pages, qu’il comprenait de la façon la plus | cocasse, les larmes lui venaient presque aux yeux. 4 Maïs, après avoir été ému par une scène de Wagner, il ! tapotait sur le piano un galop d’Offenbach, ou chanton- û nait une scie de café-concert, après l’Ode à la Joie. î Alors Christophe bondissait, et il hurlaït de colère. — É Mais le pire n’était pas quand Sylvain Kohn était 4 absurde; c’était quand il voulait dire des choses pro- | fondes et délicates, quand il voulait poser aux yeux de | Christophe, quand c’était Hamilton, et non Sylvain É Kohn, qui parlait. Dans ces moments-là, Christophe 4 dardait sur lui un regard chargé de haine, et il l’écra- j sait sous des paroles froidement injurieuses, qui bles- | ; saient l”amour-propre de Hamilton : les séances de à

: _ piano se terminaient fréquemment par des brouilles. … Mais, le lendemain, Kohn avait oublié; et Christophe, ù » qui avait remords de sa violence, s’obligeait à revenir. + Tout cela n’eût encore été rien, si Kohn avait pu se

  • retenir d’inviter des gens à entendre Christophe. Mais il avait besoin de faire montre de son musicien. — La ; première fois que Christophe trouva chez Kohn trois ou quatre petits Juifs, et la maîtresse de Kohn, une grande fille enfarinée, bête comme un panier, qui répétait des calembours ineptes et parlait de ce qu’elle avait mangé, mais qui se croyait musicienne, parce qu’elle exhibaït ‘ ; ses cuisses, chaque soir, dans une Revue des Variétés, i ÿ — Christophe fit grise mine. La deuxième fois, il déclara tout net à Sylvain Kohn qu’il ne jouerait plus chez lui. Sylvain Kohn jura ses grands dieux qu’il n’inviterait plus personne. Mais il continua en cachette, installant AA ses invités dans une pièce voisine. Naturellement, | Christophe finit par s’en apercevoir; il s’en alla, furieux, et, cette fois, ne revint plus. À s Toutefois, il devait ménager Kobn, qui le présentait Je | dans des familles cosmopolites, et lui trouvait des

De son côté, Théophile Goujart vint, quelques jours à] après, chercher Christophe dans son taudis. Il ne se | À montra pas offusqué de le trouver si mal logé. Au | contraire : il fut charmant. Il lui dit : à 1 — J’ai pensé que cela vous ferait peut-être plaisir | d’entendre un peu de musique, de temps en temps; et, comme j’ai mes entrées partout, je suis venu vous Christophe fut ravi. Il trouva l’attention délicate, et ï remercia avec effusion. Goujart était tout différent de ce qu’il l’avait vu, le premier soir. Seul à seul avec lui, J il était sans morgue, bon enfant, timide, cherchant à s’instruire. Ce n’était que lorsqu’il se trouvait avec d’autres qu’il reprenait instantanément son air supé- } rieur et son ton cassant. D’ailleurs, son désir de s’instruire avait toujours un caractère pratique. Il n’était ] pas curieux de ce qui n’était pas d’actualité. Pour le ÿ moment, il aurait voulu savoir ce que Christophe pensait d’une partition qu’il avait reçue, et dont il eût été ; bien embarrassé pour rendre compte : Car il lisait à peine ses notes. ; Ils allèrent ensemble à un concert symphonique. à L’entrée était commune avec un music-hall. Par un ; boyau sinueux, on accédait à une salle sans dégage- È ments : l’atmosphère était étouffante; les sièges, trop |

étroits, entassés; une partie du public se tenait debout,

  • bloquant toutes les issues : — l’inconfortable français. à” Un homme, qui semblait rongé d’un incurable ennui, J dirigeait au galop une symphonie de Beethoven, comme $ s’il avait hâte que ce fût fini. Les flonflons d’une danse du ventre venaient, du café-concert voisin, se mêler à la | marche funèbre de l’Héroïque. Le public arrivait, arri4 vait toujours, s’installait, se lorgnait. Quand il eut fini d’arriver, il commença de partir. Christophe tendait toutes les forces de son cerveau pour suivre le fil de l’œuvre, à travers cette foire; et, au prix d’efforts énergiques, il parvenait à y avoir du plaisir, — (car ; lorchestre était habile, et Christophe était sevré de | musique symphonique depuis longtemps) — quand : Goujart le prit par le bras, et lui dit, au milieu du — Maintenant, nous partons. Nous allons à un autre Christophe fronça le sourcil; mais il ne répliqua 230 point, et il suivit son guide. Ils traversèrent la moitié de Paris. Ils arrivèrent dans une autre salle, qui sentait À Vécurie, et où, à d’autres heures, on jouait des féeries et des pièces populaires : — (la musique, à Paris, est comme ces ouvriers pauvres, qui se mettent à deux 1 pour louer un logement : lorsque l’un sort du lit, l’autre { entre dans les draps tout chauds.) — Point d’air, naturellement : depuis le roi Louis XIV, les Français le considèrent comme malsain; et l’hygiène des théâtres, À comme autrefois celle de Versailles, est qu’on n’y respire point. Un noble vieillard, avec des gestes de dompteur, à déchaïînait un acte de Wagner : la malheureuse bête % — l’acte — ressemblait assez à ces lions de ménagerie,

| f Jean-Christophe à Paris SRE . ahuris d’affronter les feux de la rampe, et qu’il faut À ; cravacher pour les faire ressouvenir qu’ils sont pourtant | des lions. De grosses pharisiennes et de petites bécasses assistaient à cette exhibition, le sourire sur les lèvres. Après que le lion eut fait le beau, que le dompteur eut … 1! salué, et qu’ils en eurent été récompensés tous deux par le tapage du public, Goujart eut la prétention d’emmener encore Christophe à un troisième concert. Mais, { cette fois, Christophe fixa ses mains aux bras de son fauteuil, et il déclara qu’il ne bougeraïit plus : il en avait assez de courir d’un concert à l’autre, attrapant au passage, ici des miettes de symphonie, là des bribes de | concerto. En vain, Goujart essayait de lui expliquer que . la critique musicale à Paris était un métier, où il était | plus essentiel de voir que d’écouter. Christophe protesta NN que la musique n’était pas faite pour être entendue en 4 fiacre, et qu’elle voulait plus de recueillement. Ce ; UE mélange de concerts lui tournait le cœur : un seul lui | suffisait, à la fois. Il était bien surpris de cette multiplicité de concerts. À Il croyait, comme la plupart des Allemands, que la musique tenait en France une place subordonnée; et il À s’attendait à ce qu’on la lui servit par petites rations, À \ mais très soignées. On lui offrit, pour commencer, quinze À concerts en sept jours. Il y en avait pour tous les soirs | \ de la semaine, et souvent deux ou trois par soir, à la À même heure, dans des quartiers différents. Pour le | dimanche, il y en avait quatre, à la même heure, . \ toujours, Christophe admirait cet appétit de musique. : 4) Il n’était pas moins frappé de l’abondance des pro- , grammes. Il pensait jusque-là que ses compatriotes à avaient la spécialité de ces goinfreries de sons, qui lui 62 4

. avaïent plus d’une fois répugné en Allemagne. Il constata que les Parisiens leur eussent rendu des points à table. _ On leur faisait bonne mesure : deux symphonies, un f concerto, une ou deux ouvertures, un acte de drame _ Jyrique. Et de toute provenance : allemand, russe, scandinave, français, — bière, champagne, orgeat et vin, — ils avalaient tout, sans broncher. Christophe s’émerveillait que ces oiselles françaises eussent un aussi | vaste estomac. Cela ne les gênait guère. Le tonneau des Danaïdes. Il ne restait rien au fond. ! . Christophe ne tarda pas à remarquer que cette quan- … tité de musique se réduisait en somme à fort peu de ! chose. Il trouvait à tous les concerts les mêmes figures et les mêmes morceaux. Ces programmes copieux ne sortaient jamais du même cercle. Presque rien avant Beethoven. Presque rien après Wagner. Et dans l’inter-

  • valle, que de lacunes! IL semblait que la musique se réduisit à cinq ou six noms célèbres en Allemagne, à trois ou quatre en France, et à une demi-douzaine de 4 morceaux russes, — toujours les mêmes, — Rien des À anciens Français. Rien des grands Italiens. Rien des ) colosses Allemands du dix-septième et du dix-huitième 4 siècles. Rien de la musique allemande contemporaine, à l’exception du seul Richard Strauss, qui, plus avisé ; que les autres, venait lui-même chaque année placer \ ses œuvres nouvelles chez les marchands de concerts k parisiens. Rien de la musique belge. Rien de la musique tchèque. Mais le plus étonnant : presque rien de la musique française contemporaine. — Cependant, tout le | monde en parlait, en termes mystérieux, comme d’une ; ; chose qui révolutionnait le monde. Christophe était à ke laffät de toutes les occasions d’en entendre; il avait 4 63

tes Jean-Christophe à Paris Far une large curiosité, sans aucun parti-pris : il brülait du | | désir de connaître du nouveau, et d’admirer des œuvres LAN de génie. Mais malgré tous ses efforts, il ne parvenaït | | pas à en entendre : car il ne comptait pas trois ou il quatre petits morceaux, assez finement écrits, mais froids, et sagement compliqués, auxquels il n’avait pas 4 prêté grande attention. On eût dit que les kapellmeister français se défiassent des productions françaises. L’un À d’eux, prétendait-on, venait de déclarer qu’il aimerait mieux fermer boutique, que de donner trois heures par an de nouvelle musique française, comme l’État prétendait l’y obliger. Était-ce que cette musique française > risquait de faire le vide dans les salles de concert? Ou 1 bien, était-ce, par hasard, qu’il n’y avait pas de mu- :

En attendant de se faire une opinion par lui-même, Christophe chercha à se renseigner auprès de la critique -

Ce n’était pas aisé. Elle ressemblait à la cour du roi Pétaud. Non seulement, les différentes feuilles

; musicales se contredisaient l’une l’autre à cœur-joie; mais chacune d’elles se contredisait elle-même, d’un article à l’autre, presque d’une page à l’autre. Il y aurait eu de quoi en perdre la tête, si l’on avait tout lu. Heureusement, chaque rédacteur ne lisait que ses propres articles, et le public n’en lisait aucun. Mais = Christophe, qui voulait se faire une idée exacte des musiciens français, s’acharnaït à ne rien passer; et il

? admirait le calme guilleret de ce peuple, qui se mouvait dans la contradiction, comme un poisson dans l’eau.

Au milieu de ces divergences d’opinions, une chose

; le frappa : l’air doctoral de la plupart des critiques. Qui donc disait que les Français étaient d’aimables fantaisistes, qui ne croyaient à rien? Ceux que voyait

Christophe étaient enharnachés et caparaçonnés de plus de science musicale, — même quand ils ne savaient rien, — que toute la critique d’outre-Rhin.

En ce temps-là, les critiques musicaux français s’étaient décidés à apprendre la musique. Il y en avait ‘ même qrelques-uns qui la savaient vraiment : c’étaient des originaux, qui s’étaient donné la peine de réfléchir

ae Jean-Christophe à Paris

1 sur leur art, et de penser par eux-mêmes. Ceux-là, hat RUE

rellement, n’étaient pas très connus : ils restaient can- . : tonnés dans leurs petites revues; à une ou deux exceptions près, les journaux n’étaient pas pour eux. Braves. M}

gens, intelligents, intéressants, que leur isolement incli- 1 | nait parfois au paradoxe, et l’habitude de monologuer … M tout seuls, à l’intolérance de jugement et au bavardage. 4}

— Les autres avaient appris hâtivement les rudiments AA

de l’harmonie; et ils restaient émerveillés devant leur

science récente. Ainsi que monsieur Jourdain, lorsqu’il | û

\ vient d’apprendre les règles de la grammaire, ils sémer

! veillaient de leur savoir : 4

beau! Ah! la belle chose que de savoir quelque \ F

  • Ils ne parlaient plus que de sujet et de contre-sujet, 4 4 d’harmoniques et de sons résultants, d’enchaînements ‘4 de neuvièmes et de successions de tierces majeures. À À Quand ils avaient nommé les suites d’harmonies, qui se | | déroulaient dans une page, ils s’épongeaient le front $
    N avec fierté : ils croyaient avoir expliqué le morceau; ils 1 i croyaient presque l’avoir écrit. À vrai dire, ils n’avaient 1 fait que le répéter, en termes d’école, comme un collé- L gien qui fait l’analyse grammaticale d’une page de Cicéron. Mais il était si difficile aux meilleurs d’entre ÿ eux de concevoir la musique comme une langue natu- À relle de l’âme, que, lorsqu’ils n’en faisaient pas une suc- à

cursale de la peinture, ils la logeaient dans les fau- à bourgs de la science, et ils la réduisaient à des problèmes
de construction harmonique. Des gens aussi savants u _ passés. Ils trouvaient des fautes dans Beethoven, don- “1

naïent de la férule à Wagner. Pour Berlioz et pour Gluck, ils en faisaient des gorges chaudes. Rien n’existait pour eux, à cette heure de la mode, que Jean- RE Sébastien Bach, et Claude Debussy. Encore le premier, dont on avait beaucoup abusé dans ces dernières années, Ÿ commençait-il à paraître pédant, perruque, et, pour tout | dire, un peu coco. Les gens très distingués prônaient mystérieusement Rameau, et Couperin dit le Grand. Entre ces savants hommes, des luttes épiques s’éle- | vaïent. ils étaient tous musiciens; mais comme ils ne étaient pas tous de la même manière, ils prétendaient, k chacun, que sa manière seule était la bonne, et ils ) criaient : raca! sur celles de leurs confrères. Ils se trai- | taient mutuellement de faux littérateurs et de faux . ! savants; ils se lançaient à la tête les mots d’idéalisme subjectivisme et d’objectivisme. Christophe se disait ; que ce n’était pas la peine d’être venu d’Allemagne, pour trouver à Paris des querelles d’Allemands. Au lieu | de savoir gré à la bonne musique de leur offrir à tous ‘tXE . tant de façons diverses d’en jouir, ils ne toléraient pas d’autre façon que la leur; et un nouveau Lutrin, une guerre acharnée, divisait en ce moment les musiciens | en deux armées : celle du contrepoint, et celle de l’harmonie. Comme les Gros-boutiens et les Petits-boutiens, ; les uns soutenaient âprement que la musique devait se lire horizontalement, et les autres qu’elle devait se lire verticalement. Ceux-ci ne voulaient entendre parler que | monies succulentes : ils parlaient de musique, comme 6 4 d’une boutique de pâtisserie. Ceux-là n’admettaient à * point qu’on s’occupât de l’oreille, cette guenille : la mu-

Jean-Christophe à Paris.

sique était pour eux un discours, ou plutôt une collec- 4 tion de discours, une Assemblée parlementaire, où les Al orateurs parlaient tous à la fois, sans s’occuper de leurs A | voisins, jusqu’à ce qu’ils eussent fini; tant pis si on ne. { les entendait pas! on pourrait lire leurs discours, le lendemain, au Journal Officiel : la musique était faite pour être lue, et non pour être entendue. Quand Christophe ouït parler, pour la première fois, de cette querelle entre les Horizontalistes et les Verticalistes, il pensa qu’ils étaient tous fous. Sommé de prendre parti entre l’armée de la Succession et l’armée de la Superposition, il leur répondit par sa devise habituelle, qui n’était pas tout à fait celle de La Fontaine :

— Messieurs, ennemi de tout le monde!

î Et comme ils insistaient, demandant : — De l’harmonie et du contrepoint, qu’est-ce qui imf porte le plus en musique ? |

il répondit : ÿ

— La musique. Montrez-moi donc la vôtre. ‘hi

Sur leur musique, ils étaient tous d’accord. Ces ba- { tailleurs intrépides, ces hoplites de l’harmonie, ces à chevau-légers du contrepoint, qui se gourmaient à qui î mieux mieux, quand ils ne gourmaient point quelque 1 vieux mort illustre, dont la célébrité avait trop duré, se trouvaient réconciliés en une passion commune : l”ar- 4 deur de leur patriotisme musical. La France était pour
eux le grand peuple musical. Ils proclamaïient sur tous À les tons la déchéance de l’Allemagne. — Christophe n’en était pas blessé. Il l’avait tellement décrétée lui- | même qu’il ne pouvait de bonne foi contredire à ce juge- 1 ment. Mais la suprématie de la musique française k. l’étonnait un peu : à vrai dire, on en voyait peu de

f - traces dans le passé. Les musiciens français affirmaient ;

__ cependant que leur art avait été admirable, en des temps très anciens. Pour mieux glorifier la musique française, ils commençaient, d’ailleurs, par ridiculiser | toutes les gloires françaises du siècle dernier, à part celle d’un seul maître très bon, très pur, — qui était Belge. Cette exécution faite, on en était plus à l’aise pour admirer des maîtres archaïques, qui tous étaient oubliés, et dont certains étaient restés jusqu’à ce jour totalement inconnus. Au rebours des écoles laïques de France, qui font dater le monde de la Révolution fran- çaise, les musiciens regardaient celle-ci comme une

_ chaîne de montagnes massives, qu’il fallait gravir pour k contempler, derrière, l’âge d’or de la musique, l’Eldorado de l’art. Après une longue éclipse, l’âge d’or allait renaître : la dure muraille s’effondrait; un magicien des sons faisait refleurir un printemps merveilleux; le vieux

| arbre de musique revêtait un jeune plumage tendre;

| dans le parterre d’harmonies, mille fleurs ouvraient leurs yeux riants à l’aurore nouvelle; on entendait bruire les sources argentines, le chant frais des ruisseaux : — c’était une idylle.

Christophe était ravi. Mais quand ïil regardait les affiches des théâtres parisiens, il y voyait toujours les noms de Meyerbeer, de Gounod, de Massenet, voire de

_ Mascagni et de Leoncavallo, qu’il ne connaissait que trop; et il demandait à ses amis, si cette musique impudente, ces pâmoisons de filles, ces fleurs artificielles, cette boutique de parfumeur, étaient Jes jardins d’Ar-

mide, qu’ils lui avaient promis. Ils se récriaient, d’un » air offensé : c’étaient, à les en croire, les derniers

4 vestiges d’un âge moribond ; personne n’y songeait plus.

© Jean-Christophe à Paris | — À la vérité, Cavalleria Rusticana trônait à l’Opéra- #

  • Comique, et Pagliacci à VOpéra; Massenet et Gounod faisaient le maximum; et la trinité musicale : Mignon, | a Les Huguenots, et Faust, avaient gaillardement passé le cap de la millième représentation. — Mais c’étaient là des accidents sans importance; il ny avait qu’à ne pas les voir. Quand un fait impertinent dérange une théorie, rien n’est plus simple que de le nier. Les cri: tiques français niaient ces œuvres effrontées, ils niaient le public qui les applaudissait; et il n’aurait pas fallu ) les pousser beaucoup pour leur faire nier le théâtre musical tout entier. Le théâtre musical était pour eux un genre littéraire, donc impur. (Comme ils étaient tous littérateurs, ils se défendaient tous de l’être.) Toute. musique expressive, descriptive, suggestive, en un mot, toute musique qui voulait dire quelque chose, était taxée d’impure. — Dans chaque Français, il y a un | Robespierre. IL faut toujours qu’il décapite quelqu’un | ou quelque chose, afin de le rendre pur. — Les grands critiques français n’admettaient que la musique pure, et laissaient l’autre à la canaille.

Christophe se sentait mortifié, en songeant combien son goût était canaïlle. Ce qui le consolaïit un peu, c’était de voir que tous ces musiciens, qui méprisaient | le théâtre, écrivaient pour le théâtre : il n’en était pas un qui ne composât des opéras. — Mais c’était là sans doute encore un accident sans importance. Il falfait les juger, comme ils voulaient être jugés, d’après leur musique pure. Christophe chercha leur musique pure.

Théophile Goujart le conduisit aux concerts d’une

| Société, qui se consacrait à l’art national. Là, les gloires

| nouvelles étaient élaborées et couvées longuement. , C’était un grand cénacle, une petite église, à plusieurs chapelles. Chaque chapelle avait son saint, chaque saint avait ses clients, qui médisaient volontiers du saint de la chapelle voisine. Entre tous ces saints, Christophe ne fit pas d’abord grande différence. Comme il était naturel, avec ses habitudes d’un art tout diffé: rent, il ne comprenait rien à cette musique nouvelle, et comprenait d’autant moins qu’il croyait la comprendre.

Tout lui semblait baigné dans un demi-jour perpé-

tuel. C’était une grisaille, où les lignes s’estompaient,

… s’enfonçaient, émergeaient par moments, s’effaçaient de \

  • nouveau. Parmi ces lignes, il y avait des dessins raides, rèches et secs, tracés comme à l’équerre, qui se repliaient avec des angles pointus, comme le coude

. d’une femme maigre. Il y en avait d’onduleux, qui se ?

tortillaient comme des fumées de cigares. Mais tous étaient dans le gris. N’y avait-il donc plus de soleil en France ? Christophe, qui, depuis son arrivée à Paris, n’avait eu que la pluie et le brouillard, était assez porté

à le croire; mais c’est le rôle de l’artiste de créer le soleil, lorsqu’il n’y en a pas. Ceux-ci allumaient bien leur petite lanterne; seulement, c’était comme celle des ï vers luisants : elle ne réchauffait rien, et éclairait à

Jean-Christophe à Paris FAP peine. Les titres des œuvres changeaïent : il était par- | fois question de printemps, de midi, d’amour, de joie - de vivre, de course à travers les champs : la musique, elle, ne changeaït pas; elle était uniformément douce, pâle,“engourdie, anémique, étiolée. — C’était alors la mode en France, parmi les délicats, de parler bas en musique. Et l’on avait bien raison : car dès qu’on parlait haut, c’était pour crier : il n’y avait pas de milieu. On n’avait le choix qu’entre un assoupissement distingué et des déclamations de mélo.

Christophe, secouant la torpeur qui commençait à le gagner, regarda son programme; et il fut bien surpris ï de voir que ces petits brouillards, qui passaient dans le ciel gris, avaient la prétention de représenter des sujets fort précis. Car, malgré ce qu’on disait, cette musique pure était presque toujours de la musique à programme, ou tout au moins à sujets. Ils avaient beau médire de la littérature : il leur fallait une } béquille littéraire sur laquelle s’appuyer. Étranges béquilles, à l’ordinaire ! Christophe remarqua la puéri-

lité bizarre des sujets qu’ils s’astreignaient à peindre. i

C’étaient des vergers, des potagers, des poulaillers, des | ménageries musicales, de vrais Jardins des Plantes. Certains transposaient pour orchestre ou pour piano les tableaux du Louvre, ou les fresques de l’Opéra; ils mettaient en musique Cuyp, Baudry, et Paul Potter; des notes explicatives aidaient à reconnaître, ici la pomme de Päris, là l’auberge hollandaise, ou la croupe d’un cheval blanc. Cela semblait à Christophe des jeux de vieux enfants, qui ne s’intéressaient qu’à des images, et qui, ne sachant pas dessiner, barbouillaient leurs cahiers de tout ce qui leur passait par la tête, inscri-

_ vant naïvement au-dessous, en grosses lettres, que | c’était le portrait d’une maison ou d’un arbre. A côté de ces imagiers aveugles, qui voyaient avec .._ leurs oreilles, il y avait aussi des philosophes : ils trai- { taient en musique des problèmes métaphysiques; leurs symphonies étaient la lutte de principes abstraits, l’exposé d’un symbole ou d’une religion. C’étaient les mêmes qui, dans leurs opéras, abordaïent l’étude des questions juridiques et sociales de leur temps : toute la Poutique des Droits, la Déclaration des Droits de la Femme et du Citoyen, élaborée par les métaphysiciens de la Butte et du Palais-Bourbon. On ne désespérait pas à de mettre sur le chantier la question du divorce, la Ÿ recherche de la paternité, et la séparation de l’Église et de l’État. Il y avait des symbolistes laïques et des sym- | bolistes cléricaux. On entendait chanter des chiffonniers philosophes, des grisettes sociologues, des boulangers prophétiques, des pêcheurs apostoliques. Goethe parlait déjà des artistes de son époque, « qui reproduisaient les idées de Kant dans des tableaux allégoriques ». Ceux du temps de Christophe mettaient la sociologie en es Jaurès, Mendès, l’Évangile et le Moulin Rouge, alimentaient la citerne, où les auteurs d’opéras et de symphonies venaient puiser leurs pensées. Bon nombre d’entre eux, grisés par l’exemple de Wagner, s’étaient écriés : « Et moi aussi, je suis poète! » — et ils alignaïient avec confiance sous leurs lignes de musique des bouts-rimés, | ou non rimés, en style d’école primaire ou de feuilleton Ù Tous ces penseurs et ces poètes étaient des partisans de la musique pure. Mais ils aimaiïent mieux en parler

Jean-Christophe à Paris SR qu’en écrire. — Il leur arrivait pourtant quelquefois , d’en écrire. C’étaient alors des quatuors, des sonates, des symphonies, de la musique qui ne voulait rien dire. Le malheur, c’est qu’elle y réussissait souvent : elle ne | disait rien du tout, — du moins à Christophe. — Il faut + « ajouter qu’il n’en avait pas la clef. ! On répète toujours que la musique est une langue f universelle. C’est bien mal la connaître. Qui la pénètre autant que de races; peut-être même la musique offret-elle plus d’espèces diverses que la poésie : car elle se modèle plus exactement sur les moindres plis de la pensée. Ces différences frappaient moins autrefois qu’au- ï jourd’hui. Au temps où la société polie de toute l’Europe parlait le latin et le français, elle avait aussi en musique | une langue internationale, à base d’italien, sous le voïle de laquelle se dissimulait l’opposition des pensées. Une telle éducation avait formé des génies européens, comme Gluck et Beethoven, qui étaient en musique l’équivalent des Jean-Jacques et des Goethe. Mais depuis que les races ont repris âprement conscience de leur individua- j lité, leurs musiques comme leurs littératures se sont À nettement scindées. Pour les comprendre maïntenant, | il faut se donner la peine d’en apprendre la langue, et | ne pas croire qu’on la sait d’avance. Christophe le | croyait, comme tout bon Allemand. On pouvait l’excuser. Beaucoup de Français eux-mêmes ne comprenaient pas mieux leur musique. Comme ces Allemands du temps du roi Louis XIV, qui s’évertuaient à parler le français et qui avaient fini par oublier leur langue, les musiciens français du dix-neuvième siècle avaïent si } longtemps désappris la leur que la musique française M

_ était devenue chez certains un patois allemand, chez la 3 si plupart un langage farci d’expressions étrangères. Ce _ n’était que depuis peu qu’un mouvement avait commencé pour parler français en France. Ils n’y réussissaient pas tous : l’habitude était bien forte; et à part quelques-uns, leur français était un peu belge, ou gardait un fumet k germanique. Il était donc naturel qu’un Allemand püt s’y tromper et déclarât, avec son assurance ordinaire, | que c’était là du bien mauvais allemand et qui ne signifiait rien, puisque lui, n’y comprenait rien, j Christophe ne s’en faisait pas faute. Les symphonies françaises lui semblaient une dialectique abstraite, où les thèmes musicaux s’opposaient ou se superposaient . les uns aux autres, à la façon d’opérations arithmé- tiques : pour exprimer leurs combinaisons, on aurait | pu aussi bien les remplacer par des chiffres, ou par des | lettres de l’alphabet. L’un bâtissait une œuvre sur l’épanouissement progressif d’une formule sonore, qui, n’apparaissant complète que dans la dernière page de la dernière partie, restait à l’état de larve pendant les neuf dixièmes de l’œuvre. L’autre échafaudait des. variations sur un thème, qui ne se montrait qu’à la fin, descendant peu à peu du compliqué au simple. C’étaient des | joujoux très savants. Il fallait être à la fois très vieux et très enfant pour pouvoir s’en amuser. Cela avait coûté aux inventeurs des efforts inouïs. Ils mettaient des années à écrire une fantaisie. Ils se faisaient des À cheveux blancs à chercher de nouvelles combinaisons d’accords, — afin d’exprimer…? Peu importe! Des | expressions nouvelles. Comme l’organe crée le besoin, 4 dit-on, l’expression finit toujours par créer la pensée : ; l’essentiel est qu’elle soit nouvelle. Du nouveau, à tout,

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Jean-Christophe à Paris Reg re prix! Ils avaient la frayeur maladive du « déjà dit ». Les meilleurs en étaient paralysés. On sentait qu’ils étaient toujours occupés à se surveiller peureusement,

à effacer ce qu’ils avaient écrit, à se demander : « Ah! mon Dieu! où est-ce que j’ai déjà lu cela ? » …

Aa Il y a des musiciens, — surtout en Allemagne, — qui passent leur temps à coller bout à bout les phrases des autres. Ceux de France contrôlaient, pour chacune de de leurs phrases, si elle ne se trouvait pas dans leurs listes de mélodies déjà employées par d’autres, et à

  • gratter, gratter, changer la forme de son nez, jusqu’à : ce qu’il ne ressemblât plus à aucun nez connu, ni même 4 à aucun nez du tout. 4 Avec tout cela, ils ne trompaient pas Christophe : ils avaient beau s’affubler d’harmonies compliquées, et mimer des emportements surhumains, des convulsions d’orchestre, ou cultiver des harmonies inorganiques, des monotonies obsédantes, des déclamations à la Sarah-Bernhardt, qui partaient toujours à côté du ton, | 1 et continuaient, pendant des heures, à marcher, comme des mulets, à demi assoupis, sur le bord de la pente glissante, — Christophe retrouvait sous le masque, de petites âmes froides et fades, outrageusement parfu- | mées, à la façon de Gounod et de Massenet, mais avec |
  • moins de naturel. Christophe se redisait le mot injuste |

de Gluck, à propos des Français : — Laissez-les faire : ils retourneront toujours à leurs À Seulement, ils s’appliquaient à les rendre très savanis. Ils prenaient des chansons populaires pour thèmes de symphonies doctorales, comme des thèses de Sorbonne. C’était le grand jeu du jour. Toutes les {

| chansons populaires et de tous les pays y passaient à | . tour de rôle. — Et ils faisaient avec cela des Neuvième

Symphonie et des Quatuor de Franck, mais beaucoup plus difficiles. Car l’humanité est sans cesse en progrès. Et à quoi servirait le progrès, si ce n’était pour servir à l’oreille des harmonies de plus en plus pénibles? Tel pensait une petite phrase bien claire. Vite, il se hâtait d’en introduire une seconde au milieu, qui ne signifiait rien, mais qui râpait cruellement contre la première. — Et l’on sentait que tous ces gens étaient si calmes, si parfaitement équilibrés!… Pour conduire ces œuvres, un jeune chef d’orchestre, | correct et hagard, se démenait, foudroyait, faisait des gestes à la Michel-Ange, comme s’il s’agissait de soulever des armées de Beethoven ou de Wagner. Le public composé de mondains, qui mouraient d’ennui, mais qui pour rien au monde n’eussent renoncé à l’hon- | F neur de payer chèrement un ennui glorieux, et de petits apprentis, heureux de se prouver leur science d’école, en reconnaissant au passage les ficelles du métier, dé- pensaient un enthousiasme frénétique, comme les gestes du chef d’orchestre, et les clameurs de la musique… — Tu parles! disait Christophe. (Car il était devenu un Parisien accompli.)

Mais il est plus facile de pénétrer l’argot de Paris,
que sa musique. Christophe jugeait, avec la passion qu’il mettait à tout, et l’incapacité native de tout Allemand à comprendre l’art français. Du moins, il était : de bonne foi, et ne demandait qu’à reconnaître ses # i erreurs, si on lui prouvait qu’il s’était trompé. Aussi, À ne se regardait-il point comme lié par son jugement, et laissait-il la porte grande ouverte à toutes les impressions nouvelles, qui pourraient le changer. Dès à présent, il ne laissait pas de reconnaître dans | cette musique beaucoup de talent, un matériel intéressant, de curieuses trouvailles de rythmes et d’harmonies, un assortiment d’étoffes fines, moelleuses et | brillantes, un papillotage de couleurs, une dépense ; continuelle d’invention et d’esprit. Christophe s’en | amusait, et il en faisait son profit. Tous ces petits maîtres avaient infiniment plus de liberté d’esprit que les musiciens d’Allemagne; ils quittaient bravement la grande route, et se lançaient à travers bois. Ils cherchaient à se perdre. Mais c’étaient de si sages petits enfants qu’ils n’y parvenaient point. Les uns, au bout de vingt pas, retombaient sur le grand chemin. Les autres se lassaient tout de suite, s’arrêtaient n’importe | où. Il y en avait qui étaient presque arrivés à des : sentiers nouveaux; mais, au lieu de poursuivre, ils s’asseyaient à la lisière, et musaient sous un arbre. Ce qui leur manquait le plus, c’était la volonté, la force; ils avaient tous les dons, — moins un : la vie puissante.

Surtout, il semblaït que cette quantité d’efforts fussent utilisés d’une façon confuse, irrésolue, et se perdissent en route. Il était rare que ces artistes sussent prendre … conscience nettement de leur nature, et coordonner : leurs forces avec constance en vue d’un but donné. n’nà C’était l’effet ordinaire de l’anarchie française, qui dé- pense des ressources énormes de talent et de bonne volonté à s’annihiler par ses incertitudes et ses contradictions. Il était presque sans exemple qu’un de leurs grands musiciens, un Berlioz, un Saint-Saëns, — pour ne pas nommer les plus récents, — ne se fût pas embourbé en soi-même, acharné à se détruire, renié, … faute d’énergie, faute de foi, faute surtout de boussole Cette mauvaise utilisation de soi-même était aussi sensible dans les exécutions des œuvres musicales que k dans les œuvres mêmes. Il y avait contradiction entre les intentions de leur art, et sa réalisation. Ils étaient tous à vanter leur génie de finesse et de nuances déli- QE cates ; et l’on ne pouvait trouver manque de raffinement » | plus complet que dans leur façon habituelle de pré-
senter la musique. Pas de salles de concert. Des R théâtres d’une acoustique ridicule. Des chœurs grossiers. Des orchestres qui jouaient presque toujours d’une façon lourde, pâteuse, bredouillée, appuyée. | _. Pourtant, les chefs d’orchestre étaient intelligents et artistes ; et les instrumentistes étaient en général supé- . rieurs, individuellement, à ceux des orchestres allemands; mais leur réanion s’élevait rarement au-dessus 1 du médiocre, — par suite du manque de discipline, du manque de persévérance dans l’effort, du groupement | _ défectueux de l’orchestre sur la scène de concerts, de la

Jean-Christophe à Paris disproportion entre les diverses familles d’instruments, | dont certaines étaient trop réduites et d’autres trop ; » nombreuses. Pourquoi cette quantité de violons, tout à fait exagérée, surtout dans la musique classique ? | Pourquoi ces lourds unissons, qui vont rarement du | même pas, qui écrasent la ligne mélodique, lui donnent | un air vulgaire, qu’accentue encore le caractère ora- |

: toire de l’interprétation française, toujours portée à j prêter de l’éloquence à qui parle simplement, et à : affubler d’un panache les têtes les plus rebelles à ces ornements ridicules? Pourquoi ces chanteurs qui crient, pourquoi ces instruments qui font rage, pourquoi ce fracas excessif, jusque dans les compositions modernes qui veulent être le plus intimes? Pourquoi, chez les compositeurs mêmes, un orchestre si nombreux pour des pensées, qui le plus souvent gagneraïent à se contenter de la palette de Mozart, enrichie de quelques nuances nouvelles ? Pourquoi cette poursuite de l’effet | pathétique et déclamatoire, chez tous ces artistes, du haut en bas de l’échelle, — depuis le compositeur jusqu’au dernier exécutant, — qui seraient si bien faits pour un art plus calme et plus modéré ?.. Deux ou trois compositeurs l’avaient bien compris; mais ils avaient rien changé à l’interprétation. Le Gluck du Debussysme m’était pas encore venu.

Christophe, avec le dédain insolent des Allemands

— Les Français ne savent que se gaspiller en inventions dont ils ne font rien. Il leur faut toujours un maître d’une autre race, un Gluck ou un Napoléon, qui vienne | tirer parti de leurs Révolutions.

Et il souriait à l’idée d’un Dix-huit Brumaire.

Cependant, au milieu de l’anarchie, un groupe s’effors

çait de restaurer l’ordre et la discipline dans l’esprit des artistes et dans celui du public. Pour commencer,

il avait pris un nom latin, évoquant le souvenir d’une S

_ institution cléricale, qui avait fleuri, il y avait quelque treize ou quatorze cents ans, au temps de la Grande Invasion des Goths et des Vandales. Christophe était un peu surpris que l’on remontäât si loin. Certes, il était bon de dominer son temps. Mais il était à craindre qu’une tour de quatorze siècles de haut ne fût un observatoire un peu incommode, d’où l’on devait suivre plus aisément les mouvements des étoiles que ceux des hommes d’aujourd’hui. Christophe se rassura vite, en voyant que les fils de saint Grégoire ne restaient que rarement sur leur tour ; ils y montaient seulement, afin de sonner les cloches. Tout le reste du temps, ils le passaient à l’église d’en bas. Christophe, qui assista à quelques-uns des offices, fut un peu de temps avant de s’apercevoir qu’ils étaient du culte catholique ; il était convaincu d’abord qu’ils appartenaient au rite de quelque petite secte protestante. Un public prosterné; des disciples pieux, intolérants, volontiers agressifs ; à

_ leur tête, un homme très pur, très froid, volontaire et

un peu enfantin, maintenant l’intégrité de la doctrine 5

_ religieuse, morale et artistique, expliquant l’Évangile

n_ de la musique en termes abstraits au petit peuple des

; Jean-Christophe à-Paris Pic | Élus, et damnant avec tranquillité l’Orgueil et l’Hérésie. Il leur attribuait toutes les fautes de l’art et les vices de Thumanité : la Renaissance, la Réforme, ele | judaisme actuel, qu’il mettait dans le même sac. Les
Gus juifs de la musique étaient brûlés en efligie, après 3 avoir été affublés de costumes infamants. Le colossal G Hændel recevait les étrivières. Seul, Jean-Sébastien | Bach obtenait d’être sauvé, par la grâce du Sei gneur, qui reconnaissait en lui un protestant par Le temple de la rue Saint-Jacques exerçait un apo-

; stolat : on y sauvait les âmes et la musique. On enseignait méthodiquement les règles du génie. De laborieux. Sa | élèves appliquaient ces recettes, avec beaucoup de

É ; peine et une certitude absolue. On eût dit qu’ils vou- 4 laient racheter par leurs pieuses fatigues la légèreté “N Fn coupable de leurs grands pères : les Auber, les Adam, 6 et cet archi-damné, cet âne diabolique, Berlioz, le diable en personne, diabolus in musica. Avec une louable : ardeur et une piété sincère, on répandait le culte des … maîtres reconnus. En une dizaine d’années, l’œuvre accomplie était considérable ; la musique française en était transformée. Ce n’étaient pas seulement les cri2 tiques français, c’étaient les musiciens eux-mêmes qui £ avaient appris la musique. On voyait maintenant des , compositeurs, et jusqu’à des virtuoses, qui connaissaient l’œuvre de Bach. Le cas n’était pas si fréquent, Ds même en Allemagne ! — Surtout, on avait fait un grand effort pour combattre l’esprit casanier des Français. Cés gens-là se calfeutrent chez eux; ils ont peine à sortir. Aussi leur musique manque d’air : c’est de law musique de chambre close, de chaise longue, de la =

LE musique qui ne marche pas. Tout le contraire d’un ! | Beethoven, composant à travers les champs, dégringo- ji k lant les pentes, marchant à grandes enjambées, sous le soleil et la pluie, et effrayant les troupeaux par ses . gestes et par ses cris! Il n’y avait pas de danger que _ les musiciens de Paris dérangeassent leurs voisins par = le fracas de leur inspiration, comme l’ours de Bonn.

Us mettaient, quand ils composaient, une sourdine à

_ leur pensée; et des tentures empéchaient d’arriver : … jusqu’à eux les bruits du dehors.

Fe” La Schola avait tâché de renouveler l’air; elle avait

L_ ouvert les fenêtres sur le passé. Sur lé passé seule- é _ ment. C’était les ouvrir sur la cour, et non pas sur

_ la rue. Cela ne servait pas à grand chose. L’appar- ; tement était resté clos si longtemps que l’air du dehors :

était bien lent à y rentrer. Il eût fallu ouvrir toutes

les portes et toutes les fenêtres. Et c’était ce qu’on _ ne voulait pas. A peine la fenêtre ouverte, ils repous- 3

saient le battant, comme de vieilles dames, qui ont

_ peur de s’enrhumer. Il entrait par là quelques bouffées 2. AU moyen-âge, de Bach, de Palestrina, de chansons -_ populaires. Mais qu’était-ce que cela? La chambre n’en » continuait pas moins de sentir le renfermé. Au fond, k « ils s’y trouvaient bien; ils se défiaient des grands cou-

_ rants modernes. Et s’ils connaissaient plus de choses _ que les autres, ils niaient aussi plus de choses en art.

La musique prenait dans ce milieu un caractère doc-

  • trinal. Ce n’était pas un délassement. Les concerts
  • étaient des leçons d’histoire, ou des exemples d’édifica- à tion. On académisait les pensées avancées. Le grand _ Bach, colérique et débordant, était reçu, repentant, dans le giron de l’Église. Sa musique subissait dans le » 83

Jean-Christophe à Paris TER cerveau scholastique une transformation “anal SEA celle de la Bible furibonde et sensuelle dans des cer- À}

  • . veaux d’Anglais. Pour la musique nouvelle, la doctrine - : A qu’on prônait était un éclectisme très, aristocratique, qui s’efforçait d’unir les caractères distinctifs de trois ; ou quatre grandes époques musicales, du sixième au | vingtième siècle. S’il avait été possible de la réaliser, on eût risqué d’obtenir en musique l’équivalent de ces constructions hybrides, élévées par tel vice-roi des 7 Indes, au retour de ses voyages, avec des matériaux | précieux, ramassés à tous les coins du globe. Mais le ” \ bon sens français les sauvait des excès de cette bar- , barie érudite; ils se gardaient bien d’appliquer leurs théories; ils agissaient avec elles, comme Molière avec ses médecins : ils prenaient l’ordonnance, et ils ne la suivaient pas. Les plus forts allaient leur chemin. Le reste du troupeau s’en tenait dans la pratique à des exercices savants de contrepoint fort durs : on les nommait sonates, quatuors et symphonies.. — « Sonate, que me veux-tu? » — Elle ne voulait rien du tout, qu’être une Sonate. La pensée en était abstraite et anonyme,’ | appliquée et sans joie. C’était un art de parfait notaire. Christophe, qui avait d’abord su gré aux Français de ne pas aimer Brahms, se disait à présent qu’il y avait \ beaucoup de petits Brahms en France. Tous ces bons | ouvriers, laborieux, consciencieux, étaient pleins de vertus. Christophe sortit de leur compagnie, extrêmement édifié, mais pénétré d’ennui. C’était très bien, très bien. Qu’il faisait beau, dehors!
  • 11 y avait pourtant à Paris, parmi les musiciens, quel- : ques indépendants, dégagés de toute école. C’étaient les _ seuls qui intéressassent Christophe. Seuls, ils peuvent donner la mesure exacte de la vitalité d’un art. Écoles …_ et cénacles n’en expriment qu’une mode superficielle, ou des théories fabriquées. Mais les indépendants, qui se retirent en eux-mêmes, ont plus de chances d’y trouver la pensée véritable de leur temps et de leur race. Il est vrai que, par là, ils sont pour un étranger plus difficiles encore à comprendre que les ; . Ge fut ce qui arriva, quand Christophe entendit pour la première fois cette œuvre fameuse, dont les Français 4 disaient mille extravagances, et que certains proclamaient la plus grande révolution musicale, qui eût été accomplie depuis dix siècles. — (Les siècles ne leur coûtaient guère : ils sortaient peu du leur.) Théophile Goujart et Sylvain Kohn menèrent Christophe à l’Opéra-Comique, pour entendre Pelléas et Mélisande. Is étaient tout glorieux de lui montrer cette ; œuvre : on eût dit qu’ils l’avaient faite. Ils laissaient entendre à Christophe qu’il allait trouver là son chemin ; de Damas. Le spectacle était commencé qu’ils continuaient encore leurs commentaires. Christophe les fit taire, et écouta de toutes ses oreilles. Après le premier

CRT Jean-Christophe à Paris Rs | acte, il se pencha vers Sylvain Kohn, qui lui d emandait, les yeux brillants : ACTES — Œh bien, mon vieux lapin, qu’est-ce que vous en — Est-ce que c’est, tout le temps, comme cela? : — Mais il n’y a rien. + Kobn se récria, et le traita de philistin. < — Rien du tout, continuait Christophe. Pas de musik É que. Pas de développement. Cela ne se suit pas. Cela ne se tient pas. Des harmonies très fines. De petits 1 effets d’orchestre très bons, de très bon goût. Mais ce - 4 n’est rien, rien du tout… ES Il se remit à écouter. Peu à peu, la lanterne s’éclaï- : rait; il commençait à apercevoir quelque chose dans le j demi-jour. Oui, il comprenait bien qu’il y avaït là un parti-pris de sobriété contre l’idéal wagnérien, qui ‘ engloutissait le drame sous les flots de la musique; | mais il se demandait, avec quelque ironie, si cet idéal 5 | de sacrifice ne venait pas de ce que l’on sacrifiait ce p que l’on n’avait pas. Il lui semblait sentir la peur dela peine, la recherche de leffet produit avec le minimum de fatigue, le renoncement par indolence au rude effort. que réclament les puissantes constructions wagné- 1 riennes. Il n’était pas sans être frappé par la déclama- & tion unie, simple, modeste, atténuée, bien qu’elle lui parût monotone, et qu’en sa qualité d’Allemand il ne la trouvât pas vraie : — (il trouvait même que plus elle cherchait à être vraie, plus elle faisait sentir combien $ la langue française convenait mal à la musique : trop +. logique, trop dessinée, de contours trop définis, — un

monde parfait en soi, mais hermétiquement clos.) — : AE

  • Néanmoins, l’essai était curieux, et Christophe en ap- ASP

_ prouvait volontiers l’esprit de réaction révolutionnaire RME #4 contre les violences emphatiques de l’art wagnérien. . Et Eu 5 Le musicien français semblait s’être appliqué, avec une ER discrétion ironique, à ce que tous les sentiments pas- NE Le: sionnés se murmurassent à mi-voix. L’amour, la mort LE | sans cris. Ce n’était que par un tressaillement imper- Ra ceptible de la ligne mélodique, un frisson de l’orchestre eur pu

_ comme un pli au coin des lèvres, que l’on avait | conscience du drame qui se jouait dans les âmes. On eût Ne

ditque l’artiste tremblait de se livrer. C’était le génie du

| goût, — sauf à certains instants, où le Massenet qui “à sommeille dans tous les cœurs français se réveillait pour ADN | faire du lyrisme. Alors on retrouvait les cheveux trop < à Den, les lèvres trop rouges, — la bourgeoise de la me … Troisième République qui joue la marquise Louis XV. RAA | pe Mais ces instants étaient exceptionnels : c’était une sa ra détente à la contrainte que l’auteur s’imposait; dans le es j | reste de l’œuvre régnait une simplicité raflinée, une sim- k 28

| plicité qui n’était pas si simple, qui était le produit de la ue volonté, la fleur subtile d’une vieille société. Le jeune NON

_ Barbare qu’était Christophe ne la goûtait qu’à demi, 0. _ Surtout, l’ensemble du drame, le poème l’agaçait. Il. ro …_ croyait voir une Parisienne sur le retour, qui jouait SAN EN e … Fenfant et se faisait raconter des contes de fée. Ge | _ n’était plus le gnangnan wagnérien, sentimental et lour- #6 _ daud, comme une grosse fille du Rhin. Mais le gnan-

2 gnan franco-belge ne valait pas mieux, avec ses minau- à pie 5 deries et ses bêtasseries de salon : — « les cheveux », $ Ke … lea petit père », les « colombes », — et tout ce mysté- v£ Me rieux à l’usage des femmes du monde. Les âmes pari- É

Jean-Christophe à Paris siennes se miraient dans cette pièce, qui leurrenvoyait, | comme un tableau flatteur, l’image de leur fatalisme “2 alangui, de leur nirvâna de boudoir, de leur moelleuse mélancolie. De volonté, aucune trace Nul ne savait ce | — Ce n’est pas ma faute! Ce n’est pas ma faute! gémissaient ces grands enfants. Tout le long des cinq actes, qui se déroulaient dans un crépuscule perpétuel de petits oiseaux des îles se débattaient, à peine. Pau- ; vres petits oiseaux! jolis, tièdes, et fins. Quelle peur ils avaient de la lumière trop vive, de la brutalité des gestes, des mots, des passions, de la vie! La vie n’est pas raffinée. La vie ne se prend pas avec des gants. Christophe entendait venir le roulement des canons, À qui allaient broyer cette civilisation épuisée, cette petite

k Était-ce ce sentiment de pitié, mélancolique et orgueil-

S leuse, qui lui inspirait malgré tout une sympathie pour

#4 cette œuvre ? Toujours est-il qu’elle l’intéressait, plus

4 qu’il n’en voulait convenir. Quoiqu’il persistât à ré-

É . pondre à Sylvain Kohn, au sortir du théâtre, que

ë « c’était très fin, très fin, mais que cela manquait de

Sclwung (d’élan), et qu’il n’y avait pas là assez de mu-

è sique pour lui », il se gardaiït bien de confondre Pelléas *

avec les autres œuvres musicales françaises. Il était

À attiré par cette lampe qui brûlait au milieu du brouil-

lard. Il apercevait encore d’autres lueurs qui tremblotaient autour d’elle, vives, fantasques et brillantes. Ces

. feux-follets l’intriguaient : il eût voulu s’en approcher

s pour savoir comment ils brillaient; mais ils n’étaient

: pas faciles à saisir. Ces libres musiciens, que Chris-

0 tophe ne comprenait pas, et qu’il était d’autant plus

Fs curieux d’observer, étaient peu abordables. Ils sem-

à - blaïient manquer de ce grand besoin de sympathie, qui

x possédait Christophe. A part un ou deux, ils parais- ,

Presque tous vivaient à l’écart, les uns hors de Paris, à les autres à Paris, mais isolés, de fait et de volonté, 6

enfermés dans un cercle étroit, — par orgueil, par sau-

vagerie, par dégoût, par apathie. Si peu nom gi

qu’ils fussent, ils étaient divisés en petits CRAN

rivaux, qui ne pouvaient vivre ensembl

d’une susceptibilité extrême, et ne supportaient ni leurs ; on à ennemis, ni leurs rivaux, ni même leurs amis, quand ceùx-ci osaient admirer un autre musicien qu’eux, où # à quand ils se permettaient de les admirer d’une façonou trop froide, ou trop exaltée, ou trop banale, ou trop excentrique. Il devenait excessivement difficile de les satisfaire. Chacun d’eux avait fini par accréditer un critique, muni de sa patente, qui veillait jalousement au pied de la statue. Il n’y fallait point toucher. — Pour 1 wêtre compris que d’eux-mêmes, ils n’en étaient pas ; : mieux compris. Adulés, déformés par l’opinion que 4 leurs partisans avaient d’eux et qu’ils s’en faisaient eux-mêmes, ils perdaient pied dans la conscience qu’ils ca avaient de leur art et de leur génie. D’aimables fantai- 4 sistes se croyaient réformateurs. Des artistes Alexan- £ drips se posaient en rivaux de Wagner. — Presque tous 2 étaient victimes de la surenchère. Il fallait qu’ils sautas- à sent; chaque jour, plus haut qu’ils n’avaient sauté, la veille, et surtout que leurs rivaux n’avaient sauté. Ces à exercices de haute voltige ne leur réussissaient pas tou- à | jours; et cela n’avait d’attrait que pour quelques pro- Ë 4 fessionnels. Ils ne se souciaient pas du public, et le « public ne se souciait pas d’eux. Leur art était un art sans peuple, une musique qui ne s’alimentait que dans | la musique, dans le métier. Or Christophe avait l’im- à pression, vraie ou fausse, qu’aucune musique, plus que $ la musique française, n’aurait eu besoin de chercher un ù appui en dehors d’elle-même. Cette plante souple et î grimpante ne pouvait se passer d’étai : elle ne pouvait rasser de littérature. Elle ne trouvait pas en elle le raisons de vivre. Elle avait le souffle court, re, pas de volonté. Elle était comme une

| femme alanguie, qui attend un mâle qui la prenne. 04 Mais cette impératrice de Byzance, au corps fluet, ex- $ 4 _ sangue, et chargé de pierreries, était entourée d’eunuques : snobs, esthètes, et critiques. La nation n’était di pas musicienne; et tout cet engouement, bruyamment Le proclamé depuis vingt ans, pour Wagner, Beethoven, 7h ou Bach, ou Debussy, ne dépassait guère une caste.

_. Cette multiplication de concerts, cette marée envahis- : | = sante de musique à tout prix, ne répondaient à rien de

__ réel dans le développement du goût public. C’était

un surmenage de la mode, qui ne touchait que l’élite …—. et qui la détraquait. La musique n’était vraiment aimée : ; Pe. que d’une poignée de gens; et ce n’étaient pas toujours F 4 ceux qui s’en occupaient le plus : compositeurs et criJ tiques. Il y a Si peu de musiciens en France, qui aiment vraiment la musique! ;

hé Ainsi pensait Christophe; et il ne se disait pas que …_ Cest partout ainsi, que même en Allemagne il n’y a pas “4 - beaucoup plus de vrais musiciens, et que ce qui compte Ë en art, ce ne sont pas les milliers qui n’y comprennent C

. rien, mais la poignée de gens qui l’aiment et qui le 1 D i

4 servent avec une fière humilité. Les avait-il seulement Fe fi _ vus, en France ? Créateurs et critiques, — les meilleurs x 4 travaillaient en silence, loin du bruit, comme Franck ‘ L _ avait fait, comme faisaient les mieux doués des compo- Ra 4 siteurs d’à présent, et tant d’artistes, qui vivraient ; toute leur vie dans l’ombre, pour fournir plus tard à ; | quelque journaliste la gloire de les découvrir et de se _ dire leur ami, — et cette petite armée de savants __ obscurs et laborieux, qui, sans ambition, insoucieux à à . d’eux-mêmes, relevaient pierre à pierre la grandeur de

  • la France passée, ou qui, s’étant voués à l’éducation s

h Jean-Christophe à Paris | STATS musicale du pays, préparaient la grandeur de la France dE = à venir. Combien y avait-il là d’esprits, dont la richesse, à la liberté, et la curiosité universelle eût attiré Chris- | tophe, s’il avait pu les connaître ! Maïs à peine avait-il | entrevu, en passant, deux ou trois d’entre eux; il ne les connaissait qu’à travers des caricatures de leur pensée. Il ne voyait que leurs défauts, copiés, exagérés par les singes habituels de l’art et les commis-voyageurs de la 1 Ce qui l’écœurait surtout dans cette plèbe musicale, ; c’était son formalisme. Jamais entre ces gens il n’était L

  • question d’autre chose que de la forme. Du sentiment, du caractère, de la vie, pas un mot! Pas un d’eux. ne se doutait que tout vrai musicien vit dans un univers sonore, comme les autres hommes dans un uni- : vers visible, et que ses journées se déroulent en lui, F comme un flot de musique. La musique est l’air qu’il : respire, le ciel qui l’enveloppe. La nature se réfléchit 3 dans son âme comme une musique. Son âme même est $ musique; musique, tout ce qu’elle aime, haït, souffre, À craint, espère. Une âme musicale, quand elle aime un 4 beau corps, le voit sous forme de musique. Les chers fk yeux qui la charment ne sont pas bleus, ni gris, ni . bruns : ils sont musique; elle éprouve, à les voir, l’im- ; pression d’une caresse de notes, d’un accord délicieux. * Cette musique intérieure est mille fois plus riche à que la musique qui l’exprime, et le clavier est inférieur 2 à celui qui en joue. Le génie musical se mesure juste- K ment à la puissance de la vie, et à celle de l’exprimer au moyen de l’instrument imparfait, d’arracher à la misérable épinette le cri profond de la vie. — Mais combien de gens s’en doutent en France? Pour ce

F - peuple de chimistes, la musique semble n’être que l’art mo S de combiner des sons. Ils prennent l’alphabet pour le livre, le signe pour la pensée. Christophe haussait les épaules, quand il les entendait dire avec suflisance que pour comprendre l’art, il fallait faire abstraction 4 de l’homme. Ils apportaient à ce paradoxe une grande satisfaction : car ils croyaient ainsi se prouver à euxmêmes leur musicalité. Jusqu’à Goujart, ce niais qui m’avait jamais pu comprendre comment on pouvait | faire pour se rappeler par cœur une page de musique ä — (une fois, il avait tâché de se faire expliquer ce mystère par Christophe) — et qui voulait maintenant lui j prouver que la grandeur d’âme de Beethoven et la = sensualité de Wagner n’avaient pas plus de part à leur musique que le modèle d’un peintre n’en a à ses ; portraits. (Il avait lu cela, quelque part.) — Cela prouve, finit par lui répondre Christophe impa2 tienté, qu’un beau corps n’a pas plus de prix artistique pour vous qu’une grande passion. Pauvre homme !.… : Vous ne vous doutez pas de tout ce que la beauté d’une figure parfaite ajoute à la beauté de la peinture quila | retrace, comme la beauté d’une grande âme à la beauté | de la musique qui la reflète ?.. Pauvre homme! Le métier seul vous intéresse ? Pourvu que ça soit de l’ouvrage bien fait, cela vous est bien égal ce que l’ouvrage veut dire? Pauvre homme! Vous êtes comme ces gens qui n’écoutent pas ce que dit un orateur, mais qui £ écoutent le son de sa voix, qui regardent sans comprendre ses gesticulations, et qui trouvent qu’il parle diablement bien? Pauvre homme! Pauvre homme!.. — Bougre de crétin! Mais ce n’était pas seulement telle ou telle théorie qui

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| Jean-Christophe à Paris … irritait Christophe, c’étaient toutes les théories. IL état ‘3 PES excédé de ces discutailleries sans fin, de ces disputes % $ byzantines, de ces conversations de musiciens éternel- KE 1 . lement sur la musique, uniquement sur la musique, & Il y avait de quoi dégoûter à jamais de la musiquelé meilleur musicien. Christophe pensait, comme Moussergski, que les musiciens ne feraient pas mal de laisser 1 k de temps en temps leur contrepoint et leurs harmonies 4 pour la lecture des beaux livres et l’expérience de la & “À vie. La musique ne suffit pas à un musicien d’aujour- … M d’hui: ce n’est pas ainsi qu’il arrivera à dominer le -# siècle.et à s’élever au-dessus du néant… La vie! Toute ‘ la vie! Tout voir, tout connaître, tout sentir. Aimer, : CIE chercher, étreindre la vérité, — la belle Penthésilée, reine des Amazones, qui mord celui qui la baise! 5. Assez de ces parlottes musicales, de ces boutiques à 4 fabriquer des accords! Ce n’étaient pas tous ces ragots -& de cuisine harmonique qui lui apprendraient jamais É: à trouver une harmonie nouvelle qui ne fût pas un 24 monstre, mais un être vivant. Se: Il tourna le dos à ces docteurs Wagner, couvant leurs Be: alambics, pour faire éclore quelque Homunculus en bouteille; et, s’évadant de la musique française, il Sa tâcha de connaître un peu le milieu littéraire et la F3)

ont ar = ? ea est En,

Ce fut par les journaux quotidiens que Christophe fit d’abord connaissance, — comme des millions de gens en France, — avec la littérature française de son temps. Comme il était désireux de se mettre le plus

vite possible au diapason de la pensée parisienne, en même temps que de se perfectionner dans la langue, il ; s’imposa de lire avec beaucoup de conscience les feuilles ê qu’on lui disait le plus parisiennes. Le premier jour, il lut parmi des faits-divers horrifiants, dont le récit et ; les instantanés remplissaient plusieurs pages, une nouvelle sur un père qui couchait avec sa fille, âgée de quinze ans : la chose était présentée comme toute naturelle, et même assez touchante. Le second jour, il lut dans le même journal une nouvelle sur un père et son fils, âgé de douze ans, qui couchaient avec la même fille. Le troisième jour, il lut une nouvelle sur un frère, qui couchait avec sa sœur. Le quatrième, sur deux

  • sœurs qui couchaient ensemble. Le cinquième… Le cinquième, il jeta le journal, avec un haut-le-cœur, et dit à

— Ah! ça, qu’est-ce que vous avez? Vous êtes malades ?

Sylvain Kohn se mit à rire, et dit: : _ — C’est de l’art.

. Christophe haussa les épaules :

— Vous vous moquez de moi.

ù Le Jean-Christophe à Paris EL His __ Kobn rit de plus belle: F “ PER 0 Il montra à Christophe une enquête récente sur l’Art Re et la Morale, d’où il résultait que « l’Amour sanctifiait tout », que « la Sensualité était le ferment de l’Art », 28 que « l’Art ne pouvait être immoral », que « la morale. ‘ À était une convention d’une éducation jésuitique », et. que seule comptait « l’énormité du Désir ». — Une suite M de certificats littéraires attestaient dans les journaux la Fe 4 pureté artistique d’un roman qui peignait les mœurs “2 des souteneurs. Certains des répondants étaient des. 74 plus grands noms de la littérature contemporaine, ou 50 d’austères critiques. Un poète des familles, bourgeois et catholique, couvrait de sa bénédiction d’artiste une 34 peinture très soignée des mauvaises mœurs grecques. M Des réclames lyriques exaltaient des romans, où s’éta *È lait laborieusement la Débauche à travers les âges: “3% : Rome, Alexandrie, Byzance, la Renaissance italienne et ‘à ï française, le Grand Siècle…, c’était un cours complet. . # Un autre cycle d’études embrassait les divers pays dd globe : des écrivains consciencieux s’étaient consacrés, Lee ‘ avec une patience de bénédictins, à l’étude des mauvais ü 3 lieux des cinq parties du monde. On ne s’étonnait point +4 é de trouver parmi ces géographes et ces historiens du : M plaisir des poètes distingués et de parfaits écrivains. T5 On ne les distinguait des autres qu’à leur érudition. Is Eee: disaient des polissonneries archaïques en termes impec- : cables. Ce mélange de pédantisme et de gaillardise # était la marque des grands artistes. SA Le plus consternant, c’était de voir de braves gens et - PTS % de vrais artistes, des hommes qui jouissaient dans les <& lettres françaises d’une juste notoriété, s’évertuer à ce. È 3

| métier, pour lequel ils n’étaient point doués. Certains s’épuisaient à écrire, comme les autres, des ordures que $ _ les journaux du matin débitaient par tranches. Ils pon-

_ daient cela régulièrement, à dates fixes, une ou deux SE

  • fois par semaine; et cela durait depuis des années. Ils 4 pondaient, pondaïént toujours, n’ayant plus rien à dire, 54 se torturant le cerveau pour en faire sortir quelque | chose de nouveau, de plus saugrenu, de plus incongru : car le public, gorgé, se lassait de tous les plats, et “ trouvait bientôt fades les imaginations de plaisirs les

plus dévergondées : il fallait faire la surenchère, l’éter- à nelle surenchère, — surenchère sur les autres, suren- ; chère sur soi-même; — et ils pondaient leur sang, ils pondaient leurs entrailles : c’était un spectacle lamen_ table et grotesque. Christophe, qui ne connaissait pas tous les dessous de ce triste métier, et qui, s’il les eût connus, n’en eût pas été plus indulgent : car rien au monde n’excusait … à ses yeux un artiste de vendre l’art pour trente | — (Même pas d’assurer le bien-être de ceux qu’il | — Ce n’est pas humain. _ —Ilne s’agit pas d’être humain, il s’agit d’être un homme… Humain! Dieu bénisse votre humanitarisme au foie blanc, où il n’y a plus une goutte de sang! On n’aime pas vingt choses à la fois, on ne sert pas . .… Christophe, qui, dans sa vie de travail, n’était d 3 guère sorti de l’horizon de sa petite ville allemande, ne __ pouvait se douter que cette dépravation artistique, qui 2 99

Jean-Christophe à Paris. A x: s’étalait si crûment à Paris, était commune à presque ; ë toutes les grandes villes; et les préjugés héréditaires de la chaste Allemagne contre l’immoralité latine se réveillaient en lui. Pourtant Sylvain Kohn aurait eu beau jeu à lui opposer ce qui se passait sur les bords de la Sprée, et l’effroyable pourriture d’une élite de : l’Allemagne impériale, dont la brutalité rendait l’igno minie plus repoussante encore. Mais Sylvain Kohn ne pensait pas à en tirer avantage; il n’en était pas plus À choqué que des mœurs parisiennes. Il pensait ironique- 1 ment : « Chaque peuple a ses usages », et il trouvait si 4 naturels ceux du monde où il vivait, que Christophe 3 pouvait croire que c’était la nature même de la race. pe Aussi ne se faisait-il pas faute, comme ses compatriotes, de voir dans cet ulcère dévorant des aristocraties intellectuelles de l’Europe le vice propre de l’art “ français, la banqueroute des races latines. Ce premier contact de Christophe avec la littérature française lui fut pénible, et il lui fallut bien du temps | pour l’oublier, par la suite. Il ne manquait pourtant pas d’œuvres qui n’étaient pas uniquement occupées de ce que l’un de ces écrivains appelait noblement « le goût des divertissements fondamentaux ». Mais des plus belles et des meilleures d’entre elles, rien ne lui arrivait. Elles n’étaient pas de celles qui cherchent les suffrages d’un Sylvain Kohn et de ses amis; elles ne s’in- ’ quiétaient pas d’eux, et ils ne s’inquiétaient pas d’elles: ils s’ignoraient mutuellement. Jamais Sylvain Kobhn n’en eût parlé à Christophe. De bonne foi, il était convaincu que ses amis et lui incarnaient l’art français, et qu’en dehors de ceux que leur opinion et la presse des | boulevards avaient sacrés grands hommes, il n’y avait

: pas de talent, il n’y avait pas d’art, il n’y avait pas de __ France. Des poètes qui étaient le meilleur titre d’hon- |. neur des lettres françaises d’aujourd’hui, la couronne de la France, Christophe ne connut rien. Des roman-

  • ciers, seuls lui parvinrent, émergeant au-dessus de la marée des médiocres, quelques livres de Barrès et , . « d’Anatole France. Maïs il était encore trop peu fami- | liarisé avec la langue pour pouvoir pleinement goûter luniversel dilettantisme et l’ironie érudite de l’un, Part ‘inégal, mais supérieur parfois de l’autre. Il resta quel- | que temps à regarder curieusement les petits orangers | en caisse, qui poussaient dans la serre chaude d’Anatole France, et les fleurs grêles et parfaites, qui montaient sur le sol ingrat de Barrès. Il s’arrêta quelques instants aussi devant le génie, un peu sublime, un peu niais de Maeterlinck : il s’en dégageait un mysticisme mondain,. monotone, engourdissant comme une douleur vague. — Il se secoua, tomba dans le torrent de force épaisse, le romantisme boueux de Zola, qu’il connaissait déjà, et n’en sortit que pour se noyer tout à fait dans une inondation de littérature. De ces plaines submergées s’exhalait un odor di femina. La littérature d’alors pullulait d’hommes femelles et de femmes. Il est bien que les femmes écrivent, si elles ont la sincérité de décrire ce qu’aucun homme n’a jamais ; su tout à fait pénétrer : le fond de âme féminine. Mais . un petit nombre, seules, l’osaient faire; la plupart des autres n’écrivaient que pour attirer l’homme : elles étaient aussi mensongères dans leurs livres que dans leurs salons; elles s’embellissaient fadement, et flirtaient avec le : lecteur. Depuis qu’elles n’étaient plus bigotes etn’avaient plus de confesseur à qui raconter leurs petites malpro- à

Jean-Christophe à Paris FT 2

Ki pretés, elles les racontaient au public. C’était une pluiede 4 romans, presque toujours scabreux, toujours maniérés, - 4

: écrits dans une langue qui avait l’air de zézayer, une

  • langue qui sentait les fleurs, les bons parfums, — trop M de bons parfums, — et aussi de médiocres, — et l’éter- +4 : nelle, l’obsédante odeur fade, chaude et sucrée. Elle. + , était partout dans cette littérature. Christophe pensait 1. comme Goethe : « Que les femmes fassent autant qu’elles veulent des poésies et des écrits; maïs que les Ne hommes n’écrivent pas comme des femmes! Voilà ce qui ne me plaît pas. » Il ne pouvait voir sans dégoût = 140 ces minauderies, cette coquetterie louche, cette sensi- # blerie se dépensant de préférence au profit des êtres les moins dignes d’intérêt, ce style pétri d’idéologies, 3 de mignardise et de sensualité, ce mélange de raffine- ‘#4 ment et de brutalité, ces charretiers psychologues. i 4 $ Ainsi que Schiller disait de Schlegel, « ils s’étaient ” fabriqué un idéal d’eux-mêmes avec l’amour et le bel esprit ». Ils s’imaginaient unir en eux « une faculté infinie “ d’aimer » avec « un détestable esprit d’ironie »; puis, après s’être & constitués » de la sorte, « ils se permet- % taient tout, ét déclaraient franchement que l’impudence £ était leur déesse ». — Littérature… Littérature… Cela

puait la littérature. $ Az. Mais Christophe se rendait compte qu’il ne pouvait bien juger. Il était assourdi par le bruit de cette foire aux paroles. Impossible d’entendre tant de jolis airs de à £ flûte, qui se perdaient au milieu. Car, même parmi ces : œuvres de plaisir, il n’en manquait pas au fond des- ; quelles souriait le ciel limpide et la ligne harmonieuse | _des collines de l’Attique, — tant de talent, tant de grâce, une douceur de vivre, un charme du style, une ‘e