IX-14 · Quatorzième cahier de la neuvième série · 1907-12-15

Jean-Christophe in Paris. I. The Fair on the Square. 2

Romain Rolland

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Jean-Christophe à Pari

       paraissant seize fois par

8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

bous avons publié dans nos éditions antérieures nos cinq premières séries, 1900-1904, un si f^rand nombre de documents, de textes formant dos siers, de renseignements et de commentaires:- un si grand nombre de cahiers de lettres. — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo sophie; et ces documents, renseignements, textes, dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en l’énoncé même le plus succinct ; pour savoir ce qui a dans les cinq premières séries des cahiers, il d’envoyer mandat de cinq francs à M. André administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse retour le catalogue analytique établi pour donner, image en bref, un raccourci, autant qu’il pouvait, une

                       complète,  de nos   édition» anté

rieures et de nos tout est classé lire trouver, à leur dans l’ordre; il suffit de le pour place, les références

                     grand jésus, forme un        cahier

très épais de XIl-^40 ^ pages tr ^denses. marqué cinq cahier comptait comme premier cahier de la francs;ce à sa date, le sixième série et nos abonnés Vont reçu

3 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième série ; toute personne qui jusqu ‘au 3l décembre 1906 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la série: nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs à toute personne qui nous en fait la demande.

2

Jean-Christophe û Paris

Du même autel

cahier blanc de 1

Comme on le s

remarquera que

                     Cahiers de la Quinzaine :
Du même   auteur aux
                     Jean-Christophe à Paris.
     La Foire sur la Place ;

— neuvième série, un treizième cahier de la présente cahier blanc de XXXVI-I 32 pages,

<omme on le verra tout aussitôt le

dème cahier faisant suite à ce précédent treizième. on remarquera que nous avons aussi patiné à la suite.

où fermentait sur cette société la compagne de I devenir son égal mière loi pour < «a foi. toutes ses dispensatrice de mais les femmes mêlent pas de fa

cas dans la Fri serait plus just sur les meilleurs pour les époque

                       forte «imposait    à  Christophe, *

Une impression plus mesure qu il voyait plus clair dans la cuve aux de U femme fermentait rart parisien : la suprématie sur cette société cosmopolite. Elle y tenait une place

absurde, démesurée. Il ne lui suffisait plus detre Il lui suffisait même pas de la compagne de Thomme. ne devenir son égale. Il fallait que son plaisir füt mière loi pour elle et pour ‘homme. El l’homme sy prêtait. Quand un peuple vieillit, il abdique sa volonté, raisons de vivre, dans les mains de la a foi. toutes ses dispensatricede plaisir. — Les hommes font les œuvres; mais les femmes font les hommes, — (quand elles ne se mêlent pas de faire aussi les œuvres, comme c’était le

cas dans la France d’alors); — et ce qu’elles font, il serait plus juste de dire qu’elles le défont. L’éternel féminin a toujours exercé sans doute une force exaltante sur les meilleurs; mais pour le commun des hommes et pour les époques fatiguées. il y a, comme l’a dit quel- qu’un, un autre féminin, tout aussi éternel, qui les attire en bas. Celui-là était le maître de la pensée parisienne, le roi de la République.

dans les salons, curieusement les où la presentatson

son talentde virtuose Sylvain l’avaient fait plupart des étrangers, il généralisait à deux ou trois types sans indulgence d’après qu’a avait rencontrés grandes, sans beaucoup de frai- c eur, la taille souple, les tête, un peu grosse pour le corps ; les traits nets, la chair un peu soufflée; un petit nez assez bien fait, souvent vulgaire, sans caractère, toujours ; des yeux toujours en éveil, sans aucune vie profonde, qui tâchaient de se faire le plus brillants et le plus grands possible ; la bouche bien dessinée, bien maîtresse d’elle-même; le menton gras; tout le bas de la ligure dénotant le caractère matériel de ces élégantes personnes, qui, si occupées qu’elles fussent d’intrigues amoureuses, ne perdaient jamais de vue le souci du monde, et de leur ménage. Jolies, mais point de Chez presque toutes ces mondaines, on sentait la bour- geoise pervertie, ou qui aurait voulu l’être, avec les tra ditions de sa classe : prudence, économie, froideur, sens pratique, égoïsme. Une vie pauvre. Un désir du plaisir, qui procédait beaucoup plus d’une curiosité cérébrale que d’un besoin des sens. Une volonté de qualité mé diocre, mais décidée. Elles étaient supérieurement habil lées, et avaient de menus gestes automatiques. Tapotant leurs cheveux et leurs peignes, du revers ou du creux de leurs mains, par petits coups délicats. Et toujours assises de façon à pouvoir se mirer-et surveiller les autres— dans une glace, voisine ou lointaine. sans compteraal dîner ou au thé, les cuillers, les couteaux, les

jeni polis et reluisants, on elles ne manquaient le reflet de leur visage, intéressait plus qui fût et que quoi que ce fût. observaient à table une hygiène sévère : buvant de l’eau, et se privant de tous les mets, qui eussent pu atteinte à leur idéal de blancheur enfarinée. proportion des Juives était assez forte dans les milieux que fréquentait Christophe; et il était toujours attiré par elles, bien que, depuis sa rencontre avec Judith Mannheim, il ne se fît guère d’illusions sur leur compte. Sylvain Kohn l’avait introduit dans quelques salons israélites, où il avait été reçu avec l’intelligence habituelle de cette race, qui aime l’intelligence. Chris tophe se rencontrait là à dîner avec des financiers, des ingénieurs, des brasseurs de journaux, des courtiers internationaux, des espèces de négriers algériens, — les hommes d’affaires de la République. Ils étaient

lucides et énergiques, indifférents expansifs, et fermés. Christophe avait parfois le timent qu’il y avait des crimes sous ces fronts durs, dans le passé et dans l’avenir de ces hommes assem blés autour de la table somptueuse, chargée de chairs, de fleurs et de vins. Presque tous étaient laids. Mais le troupeau des femmes, dans l’ensemble et de loin était assez brûlant. Il ne fallait pas les regarder de TTOP près la plupart avaient dansla couleur. Mais de T’éclat, une apparence

     le assez forte, de belles épaules qui
                                                       ..

certaines d’entre ” artiste eut retrouvé en <u ,, ancien type romain, le» femmes 1

du temps de Néron 1 Hadrien. On voyait aussi menton, fortement attaché dans le non sans bestiale. D antres avaient les : on les devinait oisives, prêtes à tout, plus viriles que les autres femmes et cependant plus femmes. Au milieu du se détachait çà et là un profil plus spiritualisé. purs, par delà Rome, remontaient jusqu’à “Orient, au pays de Laban : on y sentait une poésie de silence, de Désert. Mais quand Christophe s’approchait et écoutait les propos qu’échangeait Rébecca avec Faustine la Ro maine, ou Sainte Barbe la Vénitienne, il trouvait une juive parisienne, comme les autres, plus Parisienne qu’une Parisienne, plus factice et plus frelatée, qui di sait des méchancetés tranquilles, en déshabillant l’âme et le corps des gens avec ses yeux de Madone. Christophe errait, de groupe en groupe, sans pouvoir se mêler à aucun. Les hommes parlaient de chasse avec férocité, d’amour avec brutalité, d’argent

        sûre  justesse, froide  et  goguenarde. Ils se

avec une disaient nationalistes. Ils disposaient d’ailleurs de leurs capitaux pour commanditer les entreprises industrielles allemandes ou anglaises. On prenait des notes Christophe entendait dire d’un bellâtre, q se promenait entre les fauteuils des dames, une grasseyant de lourdes gracieusetés. à la boutonnière,

  • Comment! Il est donc en liberté? un coin du

dejouer. Des poétesses, essoufflées, misse 136

           LA   foire sur la PLACE

preGorme « ™ ton apocalyptique des vers et de Auguste

        solennellement   déclamer  du    Jean Marcau,

avec Christophe était malade- Mais étaient si Mies que en Romaines étaient charmées, et riaient de bon cœur, dents magnifiques. On jouait aussi grand homme contre Société, aboutissant à les divertir! les Soutiens de la Ensuite, ils se croyaient toustenus, naturellement, à deviser sur l’art. C’était une chose écœurante. parler d’Ibsen, de Wagner, de Tolstoy, par flirt. par politesse, par ennui,

par sottise. Une fois que la conversation était sur ce terrain, plus moyen de l’arrêter. Le mal était conta- gieux. Il fallait écouler les pensées des banquiers, des courtiers et des négriers sur l’art. Christophe avait beau éviter de répondre, détourner l’entretien : on s’acharnait à lui parler musique, art, haute poésie. Comme disait Berlioz, ces gens-là emploient arec le plus grand sang-froid ; on dirait qu’ils partent vin. femmes, ou autres cochonneries aliéniste reconnaissait dans ‘héroïne d Ibsen une de ses clientes, mais beaucoup plus bête. Un ingénieur assu- rait, de bonne foi, que. dans Maûon de Poupée, le per- sonnage sympathique était le mari. L’illustre cabotin un comique fameux. —Anonnait en vibrant de profondes - Pensées sur Nietzsche et sur Carlyle; il contait a Chris.

        ne pouvait pas voir un tableau de Velasquez,
                         -
                     jour)   • sans que de grosses
      christophe, toujours,        que, si haut qui
                      137

plaçât l’art, il plaçait encore plus

-lait pas sensiblement relevée. Christophe Falsall compte de ce qu’ils passaient pour dire, et de disaient en effet. Le plus souvent, ils ne disaient sien? | » s en tenaient à des brusqueries affectées, ou des sou! rires énigmatiques: ils vivaient sur leur réputation et ne se donnaient aucune peine. A part quelques discou- reurs, en général. du Midi. Ceux-là parlaient de tout. Nul sentiment des valeurs. Tout était sur le même plan. Tcl était un Shakespeare. Tel était un Molière. Tel, un Pascal, ou bien un Jésus-Christ. Ils comparaient Ibsen à Dumas fils, ou Tolstoy à George Sand; et naturelle ment, c’était pour montrer que la France avait tout inventé. D’ordinaire, ils ne savaient aucune langue étrangère. Mais cela ne les gênait pas. Il importait si peu à leur public, qu’ils disent la vérité ! Ce qui importait, c’était qu’ils disent des choses amusantes, et autant que possible flatteuses pour l’amour-propre national. Les étrangers avaient bon dos. — à part l’idole du jour : car il en fallait toujours une pour la mode. Nietzsche, ou Gorki, que ce fût Gricg, ou Wagner, ou d’Annunzio. Cela ne durait pas longtemps, et l’idole était sûre de passer, un matin, à la boite aux ordures. Pour le moment, l’idole était Beethoven. Beethoven - qui l’eût dit ? — était un homme à la mode. Du moins, parmi les gens du monde et les littérateurs car »

siciens s’étalent sur-le-champ détachés de lui,suivant.“ système de bascule, qui est une des lois du tique en France. Pour savoir ce qu d pense, un Fransal

. besoin de savoir P son voisin, afin de ainsi £ «osant Deethoven devenir populaire, les t rentre Les musiciens avaient commencé de” trouver assez distingué pour eux; ils Pré ‘ ndainn’ ropinion, et ne jamais la suivre; plutotque de se trouver d’accord avec elle, »I* lui cussent tourne k* do* II* sétaient donc mis à traiter Beethoven de sourd, qui criait d’une voix apre; et certains affir maient qui! était peut-être un moraliste estimable, niai*

un musicien surfait. — Ces mauvaises plaisanteries nëtaient pas du gout de Christophe. L’enthousiasme des gens du monde ne le satisfaisait pas davantage. Si

Beethoven était venu à Pari*, en ce moment, il eût été le lion du jour : il était fâcheux pour lui qu’il frit mort

depuis un siècle. Sa musique comptait d’ailleurs pour moins dans cette vogue que le* circonstances pin* ou moins romanesques de sa vie, popularisée par des bio- graphies sentimentales et vertueuses. Son lent, au mufle de lion, était devenu une figure de romance. Les dames s’apitoyaient sur lui: elle* lais- que. si elles l’avaient connu, il n’eût pas été aussi malheureux et leur grand plus disposé à s’offrir qu’il n’y avait aucun risque Beethoven les prit au mot : le vieux bonhomme n’avait plu* besoin de rien. — Cest pourquoi le» virtuoses, les chefs d orchestre. les impreMrii se découvraient de» trésors de piété pour lui; et, en leur qualité de repré. sentants de Beethoven, ils recueillaient les hommages glli étaient destinés. De somptueux festivals, à de» aux gens du monde rocea. e montrer leur générosité. - et parfois «Mai de

découvrir les symphonies de Beethoven. D.. comédiens, de mondains, demi-mondai^X’ tigiens chargés par la République de présider nées de larl, faisaient savoir aux au monde quils alto™: elever un monument à Beethoven: surlallee on voyait avec quelques braves gens, qui servaient de passeport aux autres, toute cette racaille, qui eût foulé aux ou que Beethoven eût écrasée. Christophe regardait, écoutait. Il serrait les dents, pour ne pas dire une énormité. Toute la soirée, il restait tendu et crispé. Il ne pouvait ni parler, ni Parler, non par plaisir ou par nécessité, mais par poli tesse, parce qu’il faut parler, lui semblait humiliant et honteux. Dire le fond de sa pensée, cela ne lui était pas permis. Dire des banalités, cela ne lui était pas pos sible. Et il n’avait même pas le talent d’être poli, quand il ne disait rien. S’il regardait son voisin, c’était d une façon trop fixe et trop intense : malgré lui, il l’étudiait, et l’autre en était blessé. S’il parlait, il croyait trop à ce qu’il disait : cela était choquant pour tout le monde, et même pour lui. Il se rendait bien compte qu’il n’était pas à sa place; et. comme il était assez intelligent pour avoir le sens de l’harmonie du milieu, où sa présence dé tonnait, il était aussi choqué de ses façons d’être que ses Quand il se retrouvait seul enfin dans la rue, au nuit, il était si écrasé d’ennui qui n’avait milieu de la à pied chez lui ; il avait enviede pas la force de rentrer rue, comme il avait été,

se coucher par terre, en pleine

                point de le faire, lorsque,

        «venait de jouer «n
        .  a plus que cing1 a six Irancs P—

4

               il en afin
                                  deux    à une voilure.
                               de fuir plus vite; et

^eRmporUiU gémissait dénervement Chez Im.

           encore,dans son lit.au milieu
      Et puis,

raDDelant une parole burlesque. Il se surprenait a les Le lendemain, et plusieurs dire, en mimant gestes. arrivait promenant seul, de jours après, il lui encore, se gronder tout à coup, comme une ? Pourquoi retournait-il les voir ? Pour il voir ces gens quoi s’obliger à faire des gestes et des grimaces, comme les autres, à faire semblant de s’intéresser à ce qui ne l’intéressait pas? — Est-ce qu’il était bien vrai que cela l’intéressât pas ? Il y a un an, il n’eût jamais pu sup porter cette société. Maintenant, elle l’amusait au tout en l’irritant. Etait-ce un peu de l’indifférence pari sienne qui s’insinuait en lui ? Il se demandait parfois avec inquiétude s’il était donc devenu moins fort. Mais c’était au contraire qu’il l’était davantage. Il était plus libre d esprit dans un milieu étranger. Le spectacle du monde commençait à l’intéresser, en dehors de lui-même.

Parmi les jeunes filles du monde, — peu nombreuses d’ailleurs, — que Christophe avait pour élèves, était la fille d’un riche fabricant d’automobiles, Colette Stevens. Son père était Belge, naturalisé Français, fils d’un Anglo-Américain établi à Anvers et d’une Hollandaise. Sa mère était Italienne. C’était une famille bien parisienne. Pour Christophe, — pour bien d’autres, — Colette Stevens était le type de la jeune fille française.

Elle avait dix-huit ans, des yeux noirs veloutés, qu’elle faisait doux aux jeunes gens, des prunelles d’Espagnole, qui remplissaient tout l’orbite de leur humide éclat, un petit nez un peu long et fantasque, qu’elle fronçait et remuait légèrement en parlant, avec des moues mutines, les cheveux désordonnés, un minois chiffonné, la peau médiocre, frottée de poudre, les traits gros, un peu gonflés, l’air d’un petit chat bouffi. De proportions toutes menues, très bien habillée, séduisante, agaçante, elle avait des manières mignardes, précieuses, niaisottes ; elle jouait la fillette, se balançant deux heures dans son fauteuil à bascule, poussant des petits cris, des :

— Non ? C’est pas possible ?…

à table, battant des mains, quand il y avait un plat qu’elle aimait ; au salon, grillant des cigarettes, affec-

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tant, devant les hommes, une affection exubérante pour ses amies, se jetant à leur cou, leur caressant la main, leur chuchotant à l’oreille, disant des ingénuités, disant aussi des méchancetés, admirablement, d’une voix douce et frêle, qui savait même, à l’occasion, dire des choses très lestes, sans avoir l’air d’y toucher, qui savait encore mieux en faire dire, — l’air candide d’une petite fille bien sage, les yeux brillants, aux paupières lourdes, voluptueux et sournois, qui regardaient de côté, malignement, guettant tous les potins, happant toutes les polissonneries de la conversation, et tâchant de pêcher çà et là quelque cœur à la ligne.

Toutes ces singeries, ces parades de petit chien, cette ingénuité frelatée, ne plaisaient à Christophe en aucune façon. Il avait autre chose à faire qu’à se prêter aux manèges d’une petite fille rouée, ou même qu’à les considérer, d’un œil amusé. Il avait à gagner son pain, à sauver de la mort sa vie et ses pensées. Le seul intérêt pour lui de ces perruches de salon était de lui en fournir les moyens. En échange de leur argent, il leur donnait ses leçons, en conscience, le front plissé, l’esprit tendu vers la tâche, afin de ne se laisser distraire ni par l’ennui qu’elle lui causait, ni par les agaceries de ses élèves, quand elles étaient aussi coquettes que Colette Stevens. Il ne faisait guère plus d’attention à elle qu’à la petite cousine de Colette, une enfant de douze ans, silencieuse et timide, que les Stevens avaient prise chez eux, et à qui Christophe enseignait aussi le piano.

Mais Colette était trop fine pour ne pas sentir qu’avec Christophe toutes ses grâces étaient perdues, et trop souple pour ne pas s’adapter instantanément à ses façons d’être. Elle n’avait même pas besoin de s’appli-

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quer pour cela. C’était un instinct de sa nature. Elle était femme. Elle était comme une onde sans forme. Toutes les âmes qu’elle rencontrait lui étaient comme des vases, dont, par curiosité, par besoin, sur-le-champ, elle épousait les formes. Pour être, il fallait toujours qu’elle fût un autre. Toute sa personnalité, c’était de ne le restait pas. Elle changeait de vases, souvent.

Christophe l’attirait, pour beaucoup de raisons. Il était la première était qu’il n’était pas attiré par elle. Il l’attirait encore, parce qu’il était différent de tous les jeunes gens qu’elle connaissait : elle n’avait jamais essayé encore d’une potiche de cette espèce et de ces aspérités. Il l’attirait enfin, parce qu’experte, de race, à évaluer du premier coup d’œil le prix exact des potiches et des gens, elle se rendait parfaitement compte qu’à défaut d’élégance, Christophe avait une solidité, qu’aucun de ses bibelots parisiens ne pouvait lui offrir.

Elle faisait de la musique, comme la plupart des jeunes filles oisives d’à présent. Elle en faisait beaucoup et peu. C’est-à-dire qu’elle en était toujours occupée, et qu’elle n’en connaissait presque rien. Elle tripotait son piano, toute la journée, par désœuvrement, par pose, par volupté. Tantôt elle en faisait, comme du vélocipède. Tantôt elle pouvait jouer bien, très bien, avec goût, avec âme, — ou presque du même air, jouer bien aune. Il suffisait, pour cela, qu’elle se mît à la place de quelqu’un qui en avait une. Elle était capable d’aimer Massenet, Grieg, Thomé, avant de connaître Christophe. Mais elle était aussi capable de ne les aimer, depuis qu’elle connaissait Christophe. Et maintenant, elle jouait Bach et Beethoven très proprement, — (ce qui, à la

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vérité, n’est pas beaucoup dire) ; — mais le plus fort, c’était qu’elle les aimait. Au fond, ce n’était ni Beethoven, ni Thomé, ni Bach, ni Grieg, qu’elle aimait : c’étaient les notes, les sons, ses doigts qui couraient sur les touches, les vibrations des cordes qui lui grattaient les nerfs comme autant d’autres cordes, son épiderme chatouillé.

Dans le salon de l’hôtel aristocratique, décoré de tapisseries un peu pâles, avec, sur un chevalet, au milieu de la pièce, le portrait de la robuste madame Stevens par un peintre à la mode, qui l’avait représentée languissante, comme une fleur sans eau, les yeux mourants, le corps tordu en spirale, pour exprimer la rareté de son âme millionnaire, — dans le grand salon aux baies vitrées, donnant sur de vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette toujours assise devant son piano, ressassant indéfiniment les mêmes phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.

— Ah ! faisait Christophe, en entrant. Voilà la chatte, qui fait encore ronron !

— Malhonnête ! disait-elle, en riant…

(Et elle lui tendait sa main un peu moite.)

… Écoutez cela. Est-ce que ce n’est pas joli ?

— Très joli, disait-il, d’un ton indifférent.

— Vous n’écoutez pas !… Voulez-vous bien écouter !

— J’entends… C’est toujours la même chose.

— Ah ! vous n’êtes pas musicien, faisait-elle, avec dépit.

— Comme si c’était de musique qu’il s’agissait !

— Comment ! ce n’est pas de musique ?… Et de quoi, s’il vous plaît ?

                          145

— Vous le savez très bien ; et je ne vous le dirai pas, parce que ce ne serait pas convenable.

— Raison de plus pour le dire.

— Vous le voulez ?… Tant pis pour vous !… Eh bien, savez-vous ce que vous faites avec votre piano ?… Vous flirtez.

— Parfaitement. Vous lui dites : « Cher piano, cher piano, dis-moi de gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser ! »

— Mais voulez-vous vous taire ! dit Colette, moitié riante, moitié fâchée. Vous n’avez pas la moindre idée du respect.

— Pas la moindre.

— Vous êtes un impertinent… Et puis d’abord, quand cela serait, est-ce que ce n’est pas la vraie façon d’aimer la musique ?

— Oh ! je vous en prie, ne mêlons pas la musique à cela !

— Mais c’est la musique même ! Un bel accord, c’est un baiser.

— Je ne vous l’ai pas fait dire.

— Est-ce que ce n’est pas vrai ?… Pourquoi haussez-vous les épaules ? Pourquoi faites-vous la grimace ?

— Parce que cela me dégoûte.

— Cela me dégoûte d’entendre parler de la musique, comme d’un libertinage… Oh ! ce n’est pas votre faute. C’est la faute de votre monde. Toute cette folle société qui vous entoure regarde l’art comme une sorte de débauche permise… Allons, assez là-dessus ! Jouez-moi votre sonate.

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— Mais non, causons encore un peu.

— Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des leçons de piano… En avant, marche !

— Vous êtes poli ! disait Colette, vexée, — ravie, au fond, d’être ainsi rudoyée.

Elle jouait son morceau, s’appliquant de son mieux ; et, comme elle était habile, elle y réussissait très passablement, parfois même assez bien. Christophe, qui n’était pas dupe, riait en lui-même de l’adresse « de cette sacrée mâtine, qui jouait, comme si elle sentait ce qu’elle jouait, quoiqu’elle n’en sentît rien ». Il ne laissait pas d’en éprouver pour elle une sympathie amusée. Colette, de son côté, saisissait tous les prétextes pour reprendre la conversation, qui l’intéressait beaucoup plus que la leçon de piano. Christophe avait beau s’en défendre, prétextant qu’il ne pouvait dire ce qu’il pensait, sans risquer de la blesser : elle arrivait toujours à le lui faire dire ; et plus c’était blessant, moins elle en était blessée : c’était un amusement pour elle. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n’aimait rien tant que la sincérité, elle lui tenait tête hardiment, et discutait mordicus. Ils se quittaient très bons amis.

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Pourtant, jamais Christophe n’eût eu la moindre illusion sur cette amitié de salon, lorsque la moindre intimité ne se fût établie entre eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par instinct de séduction.

La veille, il y avait eu réception chez ses parents. Elle avait ri, bavardé, flirté comme une enragée ; mais, le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa leçon, elle était lasse, les traits tirés, le teint gris, la tête grosse comme le poing. Elle dit à peine quelques mots ; elle avait l’air éteinte. Elle se mit au piano, joua mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, s’interrompit brusquement, et dit :

— Je ne peux pas… Je vous demande pardon… Voulez-vous, attendons un peu…

Il lui demanda si elle était souffrante. Elle répondit :

« Elle ne l’était pas bien disposée… Elle avait des moments comme cela… C’était ridicule. Il fallait n’en pas en vouloir. »

Il lui proposa de revenir, un autre jour ; mais elle insista pour qu’il restât :

— Un instant seulement… Tout à l’heure, ce sera mieux, peut-être… Comme je suis bête, n’est-ce pas ?

Il sentait bien qu’elle n’était pas dans son état nor-

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mal ; mais il ne voulut pas la questionner ; et, pour parler d’autre chose, il dit :

— Voilà ce que c’est d’avoir été si brillante, hier soir ! Vous vous êtes trop dépensée.

Elle eut un petit sourire ironique :

— On ne peut pas vous en dire autant, répondit-elle.

— Je crois que vous n’avez pas dit un mot, reprit-elle.

— Il y avait pourtant là des gens intéressants.

— Oui, de fameux bavards, des gens d’esprit, des gens du monde. Je suis perdu au milieu de vos Français désossés, qui comprennent tout, qui expliquent tout, qui excusent tout, — qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des heures, d’amour et d’art ! N’est-ce pas écœurant ?

— Cela devrait pourtant vous intéresser : l’art — sinon l’amour.

— On ne parle pas de ces choses : on les fait.

— Mais quand on ne peut pas les faire ? dit Colette, avec une petite moue.

Christophe répondit, en riant :

— Alors, laissez cela à d’autres. Tout le monde n’est pas fait pour l’art.

— Ni pour l’amour ?

— Ni pour l’amour.

— Miséricorde ! Et qu’est-ce qui nous reste ?

— Faites votre ménage.

— Merci ! dit Colette, piquée.

Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau,

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manqua de nouveau ses traits, tapa sur les touches, et gémit :

— Je ne peux pas !… Je ne suis bonne à rien, décidément. Je crois que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes à rien.

— C’est déjà quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.

Elle le regarda, de l’air penaud d’une petite fille qu’on gronde, et dit :

— Ne soyez pas si dur !

— Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, répliqua gaiement Christophe. Une bonne femme, c’est le paradis sur terre. Seulement, le paradis sur terre…

— Je ne suis pas si pessimiste. Je dis : Moi, je ne l’ai jamais vu ; mais il se peut bien qu’il existe. Je suis même décidé à le trouver, s’il existe. Seulement, ce n’est pas facile. Une bonne femme et un homme de génie, c’est aussi rare l’un que l’autre.

— Et en dehors d’eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas ?

— Au contraire ! Il n’y a que le reste qui compte — pour le monde.

— Mais pour vous ?

— Pour moi, cela n’existe pas.

— Comme vous êtes dur ! répéta Colette.

— Bah ! cela n’a pas grande importance. Quand ce serait que dans l’intérêt des autres !… S’il n’y avait pas plus de pain de caillou, par là, dans le monde, il s’en irait en bouillie.

— Oui, vous avez raison, vous êtes heureux d’être fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop

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sévère pour ceux, — surtout pour celles qui ne le sont pas… Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous pèse. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des singeries, vous croyez que nous n’avons rien de plus en tête, et vous nous méprisez. Ah ! si vous lisiez tout ce qui se passe dans la tête des petites femmes de quinze à dix-huit ans, qui vont dans le monde, et qui ont le genre de succès que comporte leur débordante vie, — lorsqu’elles ont bien dansé, dit des niaiseries, des paradoxes, des choses amères dont on rit parce qu’elles rient, lorsqu’elles ont livré un peu d’elles-mêmes à des imbéciles, et cherché au fond des yeux de chacun cette lumière qu’on n’y trouve jamais, — si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la nuit, et s’enferment dans leur chambre silencieuse, et se jettent à genoux dans des agonies de solitude !…

— Est-ce possible ? dit Christophe, stupéfait. Quoi ! vous souffrez, vous souffrez ainsi ?

Colette ne répondit pas ; mais des larmes lui vinrent aux yeux. Elle essaya de sourire, et tendit la main à Christophe : il la saisit, ému.

— Pauvre petite ! disait-il. Si vous souffrez, pourquoi ne faites-vous rien pour sortir de cette vie ?

— Que voulez-vous que nous fassions ? Il n’y a rien à faire. Vous, hommes, vous pouvez vous libérer, faire ce que vous voulez. Mais nous sommes enfermées pour toujours dans le cercle des devoirs et des plaisirs mondains : nous ne pouvons en sortir.

— Qui vous empêche de vous affranchir comme nous, de prendre une tâche qui vous plaise, et vous assure, comme à nous, l’indépendance ?

— Comme à vous ? Pauvre monsieur Krafft ! Elle ne

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vous assure pas trop !… Enfin ! Elle vous plaît, du moins. Mais nous, pour quelle tâche sommes-nous faites ? Il n’y en a pas que nous intéresse. — Oui, je sais bien, nous nous mêlons de tout maintenant, nous feignons de nous intéresser à des tas de choses qui ne nous regardent pas : nous voudrions tant nous intéresser à quelque chose ! Je suis comme les autres. Je m’occupe de patronages, de comités de bienfaisance. Je suis des cours de la Sorbonne, des conférences de Bergson et de Jules Lemaître, des concerts historiques, des matinées classiques, et je prends des notes, des notes… je ne sais pas ce que j’écris !… et je tâche de me persuader que cela me passionne, ou du moins que c’est utile. Ah ! comme je sais bien le contraire, comme tout cela m’est égal, comme je m’ennuie !… Ne recommencez pas à me mépriser, parce que je vous dis franchement ce que tout le monde pense. Je suis peut-être plus bécasse qu’une autre. Mais qu’est-ce que la philosophie, et l’histoire, et la science peuvent bien me faire ? Quant à l’art, — vous voyez, — je tapote, je barbouille, des petites bêtises d’aquarelles : voilà tout. Et ensuite ? que cela remplit une vie ? Je veux dire : une vie ; ce n’est pas le mariage. Mais croyez-vous que c’est gai de se marier avec l’un de ces individus, que je connais aussi bien que vous ? Je les vois comme ils sont. Je n’ai pas la chance d’être comme nos Gretchen allemandes, qui savent toujours se faire illusion… Est-ce que ce n’est pas terrible ? Regarder autour de soi, voir celles qui se sont mariées, ceux avec qui elles se sont mariées, et penser qu’il faudra faire comme elles, être comme elles, se déformer de corps et d’esprit, devenir banales comme elles !… Il faut du stoïcisme, je

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vous assure, pour accepter une telle vie et ses devoirs. Toutes les femmes n’en sont pas capables… Et le temps passe, les années coulent, la jeunesse s’en va ; et tant, il y avait de jolies choses, de bonnes choses en nous, qui ne serviront à rien, qui meurent tous les jours, qu’il faudra se résigner à donner à des sots, à des gens qu’on méprise, et qui les méprisent !… Et personne ne vous comprend ! On vous trouve injuste, on vous fait une énigme pour les gens. Passe encore pour les hommes, qui nous trouvent insipides et baroques ! Mais les femmes devraient nous comprendre ! Elles ont été comme nous ; elles n’auraient qu’à se souvenir… Point. Aucun secours de leur part. Même nos mères ne nous comprennent pas, ne cherchent pas vraiment à nous connaître. Elles ne demandent que de nous voir marier. Pour le reste, vis, meurs, arrange-toi comme tu voudras ! La société nous laisse dans son abandon malsain.

— Ne vous découragez pas, dit Christophe. Il faut que chacun, à son tour, fasse l’expérience de la vie. Si vous êtes brave, tout ira bien. Cherchez en dehors de votre monde. Il doit pourtant y avoir encore quelques honnêtes hommes en France.

— Il y en a. J’en connais. Mais ils sont si ennuyeux ! …Et puis, je vous dirai : le monde où je vis me déplaît ; mais je ne crois pas que je pourrais vivre en dehors. C’est ainsi, j’en ai l’habitude. J’ai besoin de luxe, de certain bien-être, de certains raffinements de luxe et de société, que l’argent me sert à avoir sans doute à donner, mais pour lesquels il est indispensable. Ce n’est pas brillant, je le sais. Mais je me connais, je suis faible… Je vous en prie, ne vous moquez pas de moi, parce que je vous dis mes petites lâchetés. Écoutez-moi avec

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bonté. Cela me fait tant de bien de causer avec vous ! Je sens que vous êtes fort, que vous êtes sain : j’ai toute confiance en vous. Soyez un peu mon ami, voulez-vous ?

— Je veux bien, dit Christophe. Mais qu’est-ce que je pourrai faire ?

— M’écouter, me conseiller, me donner du courage. Je suis dans un tel désarroi, souvent ! Alors, je ne sais plus que faire. Je me dis : « À quoi bon lutter ? À quoi bon me tourmenter ? Ceci ou cela, qu’importe ? N’importe qui ! N’importe quoi ! » C’est un état affreux. Je ne voudrais pas y tomber. Aidez-moi ! Aidez-moi !

Elle avait l’air accablée, vieillie de dix ans ; elle regardait Christophe avec de bons yeux soumis et suppliants. Il promit tout ce qu’elle voulut. Alors elle se ranima, sourit, redevint gaie.

Et, le soir, elle riait et flirtait, comme à l’ordinaire.

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À partir de ce jour, ils eurent régulièrement des entretiens intimes. Ils étaient seuls ensemble. Elle lui confiait ce qu’elle voulait. Il se donnait beaucoup de mal pour la comprendre et pour la conseiller. Elle écoutait les conseils, au besoin les remontrances, gravement, attentivement, comme une fillette bien sage : cela la distrayait, l’intéressait, la soutenait même ; elle le remerciait d’une œillade émue et coquette. — Mais à sa vie rien n’était changé : il n’y avait qu’une distraction de plus.

Sa journée était une suite de métamorphoses. Elle se levait excessivement tard, vers midi. Elle avait eu des insomnies ; elle ne s’endormait guère qu’à l’aube. De tout le jour, elle ne faisait rien. Elle ressassait indéfiniment un vers, une idée, un lambeau d’idée, un souvenir de conversation, une phrase musicale, l’image d’une figure qui lui avait plu. Elle n’était tout à fait réveillée qu’à partir de quatre ou cinq heures du soir. Jusque-là, elle avait les paupières lourdes, le visage gonflé, l’air boudeur, endormi. Elle se ranimait, quand venaient quelques bonnes amies, bavardes comme elle, et comme elle curieuses des potins de Paris. Elles discutaient ensemble à perte de vue sur l’amour. La psychologie amoureuse : c’était là l’éternel sujet, avec la toilette, les indiscrétions, les médisances. Elle avait aussi son cercle de petits jeunes gens oisifs, qui avaient besoin de passer deux ou trois heures par jour au milieu des jupes, et qui eussent pu en porter : car ils avaient des âmes et des conversations de filles. Christophe avait son heure : l’heure du confesseur. Colette, instantanément, se faisait grave et recueillie. Elle était comme la

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jeune Française, dont parle Bodley, qui, au confessionnal, « développait un thème tranquillement préparé, modèle d’ordonnance lumineuse et de clarté, où tout devait être dit était rangé en bon ordre, et classé en catégories distinctes. » À mesure que la journée s’avançait, elle redevenait plus jeune. Le soir, on allait au théâtre ; et c’était l’éternel plaisir de reconnaître dans la salle les mêmes éternelles figures ; — le plaisir, non le plus grand qu’on jouait, mais les acteurs qui on connaissait, ce qu’on relevait, une fois de plus, les travers bien connus. On échangeait avec ceux qui venaient vous voir dans votre loge des méchancetés sur ceux qui étaient dans les autres loges, ou bien sur les actrices. On trouvait que l’ingénue avait un filet de voix « comme une mayonnaise tournée », ou que la grande comédienne était habillée « comme un abat-jour ». — Ou bien, on allait en soirée ; et là, le plaisir était de se montrer, si l’on était jolie : — (cela dépendait des jours ; rien de plus capricieux qu’une jolie de Paris) ; — ou renouvelait sa provision de critiques sur les gens, leurs toilettes et leurs défauts physiques. On s’ennuyait, il n’y en avait moins.

On rentrait tard. On avait peine à se coucher : c’était l’heure où l’on était le plus éveillée. On tirait autour de sa table. On feuilletait un livre. On riait toute seule, au souvenir d’une parole ou d’un geste. On s’ennuyait. On était souvent très malheureuse. On avait des crises de désespoir.

Christophe, qui ne voyait Colette que quelques heures, de temps en temps, ne pouvait assister à ces quelques-unes de ses transformations, avait déjà bien de la peine à s’y reconnaître. Il se demandait à quel moment elle

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était sincère, — ou si elle était sincère toujours, — ou si était sincère jamais. Colette elle-même n’aurait pu le lui dire. Elle était comme la plupart des jeunes filles, qui ne sont que désir oisif et contraint, dans la nuit. Elle ne savait pas ce qu’elle était, parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle voulait, et parce qu’elle ne pouvait pas le savoir, avant de l’avoir essayé. Alors elle l’essayait, à la façon, avec le plus de liberté et le moins de risques possible, en tâchant de se calquer sur ceux qui l’entouraient, de prendre leur mesure morale. Elle ne se pressait pas de choisir. Elle eût voulu tout ménager, afin de profiter de tout.

Mais avec un âme comme Christophe, ce n’était pas commode. Il admettait qu’on lui préférât de êtres qu’il n’estimait pas autant, qu’on le méprisât ; mais il n’admettait pas qu’on l’égalât à eux. Chacun son goût ; mais au moins, fallait-il en avoir un.

Il était d’autant moins disposé à la patience que Colette semblait prendre plaisir à collectionner autour d’elle tous les petits jeunes gens, qui avaient le don d’exaspérer Christophe : d’écœurants petits snobs, riches au moins, fallait-il en avoir un.

Tous écrivaient — prétendaient écrire. C’était une névrose, sous la Troisième République. C’était surtout une forme de paresse vaniteuse, — le travail intellectuel étant le plus difficile à contrôler, et celui qui prête le plus au bluff. Ils disaient de leurs grands labeurs que quelques mots discrets, mais respectueux. Ils semblaient pénétrés de l’importance de leur tâche, accablés sous le fardeau. Dans les premiers temps, Christophe éprouvait quelque peine à ignorer aussi absolument leurs œuvres et leurs noms. Avec timidité, il

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tâcha de s’informer ; il désirait surtout savoir ce qu’avait écrit l’un d’entre eux, dont leurs discours faisaient un maître du théâtre. Il fut surpris d’apprendre que ce grand dramaturge avait produit un seul acte, lequel était extrait d’un roman, qui lui-même était tiré d’une suite de notations qu’il avait, plus tard, étendue ; et publiées dans une de leurs Revues, un cours des dix dernières années. Les autres n’avaient pas un bagage plus lourd : quelques actes, quelques nouvelles, quelques vers. Certains étaient célèbres pour un article. Beaucoup pour un livre, « qu’ils devaient faire ». Ils professaient un tel dédain de la prose des langue latine. Ils semblaient attacher une importance extrême à l’agencement des mots dans une phrase. Cependant, le mot de expressé revenait fréquemment dans leurs propos ; mais il ne paraissait pas avoir le même sens que dans le langage courant ; ils l’appliquaient à des détails de style. Toutefois, il y avait aussi parmi eux de grands penseurs et de grands ironistes, qui, lorsqu’ils écrivaient, mettaient leurs mots profonds et fins en italiques, pour qu’on ne s’y trompât point. Tous avaient le culte du moi : c’était le seul culte qu’ils eussent. Ils cherchaient à le faire partager aux autres. Le malheur était que les autres étaient déjà pourvus : chacun avait le sien. Ils avaient la préoccupation constante d’un public dans les yeux. de parler, marcher, manger, fumer, lire la tête et les yeux, lire un journal, se saluer entre eux. Le cabotinage est naturel aux jeune homme, et autant plus que le jeune homme est plus intelligent, c’est-à-dire moins occupé. Naturellement, c’est surtout pour la femme qu’ils se mettent en frais : car ils la convoitent, ou désirent, — encore plus, — être convoités d’elle. Mais

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même pour le premier venu, ils font la roue : — pour un passant ébahi. Christophe rencontrait souvent un de ces petits panneaux : rapins, virtuoses, petits cabots, qui se font la tête d’un portrait connu : Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Beethoven, ont un rôle à jouer : ils le bon musicien, le bon ouvrier, le profond penseur, le joyeux drille, le paysan du Danube, l’homme de la nature… Ils étaient un regard de côté, en passant, pour voir si on les remarquait. Christophe les voyait venir, et, quand ils étaient près de lui, malicieusement, il tournait les yeux d’un autre côté. Mais leur petite déconvenue ne durait guère : deux pas plus loin, ils plaisaient pour le prochain passant. — Ceux du salon de Colette étaient plus raffinés : c’était surtout leur esprit qu’ils grimaient : ils copiaient deux ou trois modèles, qui eux-mêmes n’étaient des originaux. Ou bien, ils minaient une idée : la Force, la Joie, la Souffrance, la Solidarité, le Socialisme, l’Anarchisme, la Foi, la Liberté : c’étaient des rôles pour eux. Ils avaient le talent de faire des plus chères pensées une affaire de littérature, et de ramener les plus héroïques élans de l’âme humaine au rôle d’articles de salon, de cravates à la mode.

Mais où ils étaient tout à fait dans leur élément, c’était dans l’amour : il leur appartenait. La casuistique du plaisir n’avait point de secrets pour eux ; dans leur virtuosité, ils étaient de ces nouveaux, afin d’avoir l’honneur de la résoudre. Ça toujours été l’occupation de ceux qui n’en ont point d’autre : tante d’aimer, ils « font l’amour » ; et surtout, ils l’expliquent. Les commentaires étaient plus abondants que le texte, dont, chez eux, étaient fort minces. La sociologie donnait du ragoût

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aux pensées les plus scabreuses : tout se couvrait alors du pavillon de la sociologie ; quelque plaisir qu’on eût à satisfaire ses vices, il eût manqué quelque chose, si l’on ne s’était persuadé qu’en les satisfaisant, on travaillait pour les temps nouveaux. C’était un genre de socialisme éminemment parisien : le socialisme érotique.

Parmi les problèmes qui passionnaient alors cette petite cour d’amour, modern style, était l’égalité des femmes et des hommes dans le mariage et de leurs droits à l’amour. Il y avait eu de braves jeunes gens, honnêtes, protestants, un peu ridicules, — Scandinaves ou Suisses, — qui avaient réclamé l’égalité dans la vertu : les hommes arrivant au mariage, vierges comme les femmes. Les casuistes parisiens demandaient une égalité d’autre sorte, l’égalité dans la malpropreté ; les femmes arrivant au mariage, souillées comme les hommes. — D’après ce qu’avaient leurs amants. Les Parisiens avaient fait une telle consommation de l’adultère, en imagination et en pratique, qu’ils commençaient à leur sembler insipide ; on cherchait à lui substituer, dans le monde des lettres, une invention plus originale : la prostitution des jeunes filles. — J’entends la prostitution régulière, universelle, vertueuse, décente, familiale, et, par dessus le marché, sociale. — Un livre, plein de talent, qui venait de paraître, faisait sur la question : il étudiait en quatre cents pages d’un pédantisme bantu, le meilleur « aménagement du plaisir ». C’était un cours d’amour libre, où l’on parlait avec cesse d’élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de beauté, de vérité, de pudeur, de morale, — un Berquin pour les jeunes filles du monde, qui voulaient mal tourner. C’était,

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pour le moment, l’Évangile, dont la petite cour de Colette faisait ses délices, et qu’elle paraphrasait. Il va de soi qu’à la façon habituelle des disciples, ils laissaient de côté tout ce qu’il pouvait y avoir, sous ces paradoxes, de juste, de bien observé et même d’assez humain, pour n’en retenir que le pire. Dans ce parterre de petites fleurs sucrées, ils ne manquaient jamais de cueillir les plus vénéneuses, — des aphorismes de ce genre : « que le goût de la volupté ne peut qu’aiguiser le goût du travail » ; — « qu’il est monstrueux qu’une vierge devienne mère avant d’avoir joui » ; — « que la possession d’un homme vierge était pour une femme la préparation naturelle à la maternité réfléchie » ; — que c’était le rôle des mères « d’organiser la liberté des filles avec cet esprit de délicatesse et de décence qu’elles appliquent à protéger la liberté de leurs fils » ; — et que le temps viendrait « où les jeunes filles rentreraient de chez leur amant avec autant de naturel qu’elles reviennent à présent du cours ou de prendre le thé chez une amie ».

Colette déclarait, en riant, que de tels préceptes étaient fort raisonnables.

Christophe avait l’horreur de ces propos. Il s’exagérait leur importance et le mal qu’ils pouvaient faire. Les Français ont trop d’esprit pour appliquer leur littérature. Ces Diderots au petit pied, cette menue monnaie du grand Denis, sont, dans la vie ordinaire, comme le génial Panurge de l’Encyclopédie, des bourgeois aussi honnêtes, voire aussi timorés que les autres. C’est justement parce qu’ils sont si timides dans l’action qu’ils s’amusent à pousser l’action, en pensée, jusqu’aux limites du possible. C’est un jeu où l’on ne risque rien.

Mais Christophe n’était pas un dilettante français.

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Entre tous ces jeunes gens qui entouraient Colette, il y en avait un qu’elle semblait préférer. Naturellement, c’était celui qu’il était aussi celui qui lui était le plus insupportable à Christophe.

C’était un de ces fils de bourgeois enrichis, qui font de la littérature aristocratique, et jouent les patriciens de la Troisième République. Il se nommait Lucien Lévy-Cœur. Il avait les yeux écartés, un regard vif, le nez busqué, les lèvres fortes, la barbe taillée en pointe, et il avait l’air d’un Van Dyck, au commencement de calvitie précoce, qui ne lui allait point mal, la peau câline, des manières élégantes, des mains fines et molles, qui se fondaient dans la main. Il affectait toujours une très grande politesse, une courtoisie raffinée, même avec ceux qu’il n’aimait point, et il cherchait à jeter par dessus bord.

Christophe l’avait rencontré déjà, au premier dîner d’hommes de lettres, où Sylvain Kohn l’avait introduit ; et bien qu’ils ne se fussent point parlé, il lui avait suffi d’entendre le son de sa voix pour éprouver à son égard une aversion, qu’il ne s’expliquait pas lui-même, et dont il ne devait comprendre que plus tard les profondes raisons. Il y a des coups de foudre de haine, comme il en a aussi de la haine, — ou — pour ne point choquer les âmes douces, qui ont peur de mot, comme de toutes

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les passions, — c’est l’instinct de l’être sain, qui sent l’ennemi et se défend.

En face de Christophe, il représentait l’esprit d’ironie, de décomposition, qui s’attaquait doucement, poliment, sourdement, à tout ce qu’il y avait de grand dans l’ancienne société qui mourait : à la famille, au mariage, à la patrie, à la religion ; en art, à tout ce qu’il y avait de viril, de pur, de sain, de populaire ; à toute foi dans les idées, dans les sentiments, dans les grands hommes, dans l’homme. Au fond de toute cette pensée, il n’y avait qu’un plaisir mécanique d’analyse, d’analyse à outrance, une sorte de besoin animal de ronger la pensée, un instinct de ver. Et à côté de cet idéal de rongeur intellectuel, une sensualité de fille, mais de fille bas-bleu : car chez lui, tout était ou devenait littéraire. Tout lui était matière à littérature : ses bonnes fortunes, ses vices et ceux de ses amis. Il avait écrit des romans et des pièces, où il narrait avec beaucoup de talent la vie privée de ses parents, leurs aventures intimes, celles de ses amis, les siennes, ses liaisons, une entre autres qu’il avait eue avec la femme de son meilleur ami : les portraits étaient faits avec un grand art ; chacun en louait l’exactitude : le public, la femme, et l’ami. Il ne pouvait obtenir les confidences ou les faveurs d’une femme, sans le dire dans un livre. — Il eût semblé naturel que ses indiscrétions le missent en froid avec ses « associées ». Mais il n’en était rien : elles en étaient à peine un peu gênées ; elles protestaient pour la forme : au fond, elles étaient ravies qu’on les montrât aux passants, toutes nues ; pourvu qu’on leur laissât un masque sur la figure, leur pudeur était en repos. De son côté, il n’apportait à ces commérages aucun esprit de

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vengeance, ni peut-être même de scandale. Il n’était pas plus mauvais fils, ni plus mauvais amant que la moyenne des gens. Dans les mêmes chapitres, où il dévoilait effrontément son père, sa mère et sa maîtresse, il avait des pages où il parlait d’eux avec une tendresse et un charme poétiques. En réalité, il était extrêmement familial ; mais de ces gens qui ne se peuvent passer de respecter et d’estimer ce qu’ils aiment : bien au contraire ; ils aiment mieux ce qu’ils peuvent un peu mépriser ; l’objet de leur affection leur en paraît plus près d’eux, plus humain. Ce sont les gens du monde les moins capables de comprendre l’héroïsme et surtout la pureté. Ils le sont par leur intelligence, par une faiblesse d’esprit. Il ne se font pas d’illusion sur eux-mêmes, et n’ont aucune sympathie ni convictions de respecter pour quiconque les héros de l’art, et qu’ils les jugent avec une familiarité protectrice.

Il s’entendait admirablement avec les ingénues perverties de la société bourgeoise, riche et oisive. Il était une compagne pour elles, une sorte de servante dépravée, plus libre et plus avertie, qui les instruisait, et qu’elles enviaient. Elles ne se gênaient pas devant lui ; et, la lampe de Psyché à la main, elles étudiaient curieusement l’androgyne mâle, qui les laissait faire.

Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette, qui semblait avoir une nature délicate et le désir touchant d’échapper à l’air dégradante de la vie, eût pris ce goût psychologique. Lucien Lévy-Cœur était cent fois pire que lui. Christophe Lévy-Cœur était le confident de Colette ; mais Colette était la confidente de Lucien Lévy-Cœur. Grande supériorité

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pour celui-ci. Il est doux à une femme de croire qu’elle a affaire à un homme plus faible qu’elle. Elle trouve à satisfaire là, en même temps qu’à ce qu’il y a de moins bon en elle, à ce qu’il y a de meilleur : son instinct maternel. Lucien Lévy-Cœur le savait bien : un des moyens les plus sûrs pour toucher le cœur des femmes est d’éveiller cette corde mystérieuse. Puis, Colette se sentait faible, passablement lâche, avec des instincts, dont elle n’était pas très fière, mais qu’elle se fût bien gardée de repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader par les confessions audacieusement calculées de son ami, que les autres étaient comme elle, et qu’il fallait prendre la nature humaine comme elle était. Elle se donnait ainsi la satisfaction de ne pas combattre des penchants, qui lui étaient agréables, et le luxe de se dire que c’était ainsi que ce devait être, « hélas ! » — que la sagesse était de ne pas se révolter et d’être indulgent pour ce qu’on ne pouvait empêcher. C’était là une sagesse dont la mise en pratique n’avait rien de pénible.

Pour qui sait regarder la vie avec sérénité, c’est un spectacle assez puissant que le contraste perpétuel qui existe dans la société entre l’extrême raffinement de la civilisation apparente et l’animalité profonde. Dans tout salon, qui n’est point rempli de fossiles et d’âmes pétrifiées, il y a toujours, comme deux couches de terrains, deux couches de conversations superposées l’une à l’autre : l’une, que tout le monde entend, entre les intelligences ; l’autre, dont peu de gens ont conscience, et qui est pourtant la plus forte, — entre les instincts, entre les bêtes. — Ces deux conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits échangent des

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monnaies de convention, les corps disent : Désir, Aversion, — ou, plus souvent : Curiosité, Ennui, Dégoût. La bête, encore que domptée par des siècles de civilisation, et sans abrutie que les misérables lions dans la cage au dompteur, rêve toujours à sa pâture.

Mais Christophe n’était pas encore arrivé à ce désintéressement de l’esprit, qui seul apporte l’âge et la mort des passions. Il avait pris très au sérieux son rôle de conseiller de Colette. Elle lui avait demandé son aide ; et il la voyait s’exposer de gaieté de cœur au danger. Aussi ne cachait-il pas son hostilité à Lucien Lévy-Cœur. Celui-ci s’était tenu d’abord, vis-à-vis de Christophe, dans l’attitude d’une politesse irréprochable et ironique. Lui aussi flairait l’ennemi ; mais il ne jugeait pas redoutable ; il le ridiculisait, sans en avoir l’air. Au reste, il ne demandait qu’à être admiré de Christophe pour rester en bons termes avec lui ; mais c’était ce qu’il ne pouvait obtenir jamais ; et il sentait bien : car Christophe n’avait pas l’art de feindre. Alors, Lucien Lévy-Cœur était passé insensiblement d’une opposition tout abstraite de pensées à une petite guerre personnelle, soigneusement polie, dont Colette devait être juge.

Entre ses deux amis elle tenait la balance égale. Elle goûtait la supériorité morale et le talent de Christophe ; mais elle goûtait aussi l’immoralité amusante et l’esprit de Lucien Lévy-Cœur ; et, au fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui ménageait pas les remontrances : elle les écoutait avec une humilité touchante, qui le désarmait. Elle était assez bonne, mais sans franchise, par faiblesse, par bonté même. Elle aurait été désolée de faire de la peine à Chris­tophe. De fait, elle savait bien le prix d’un ami comme

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lui ; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice à une amitié ; elle ne voulait faire aucun sacrifice à rien, ni à personne ; elle voulait avant tout ce qui lui était le plus commode et le plus agréable. Alors elle cachait à Christophe qu’elle recevait toujours Lucien Lévy-Cœur ; elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde, habituées dès l’enfance à cet exercice nécessaire à qui doit posséder l’art de recevoir et de garder tous ses amis. Elle se donnait comme excuse que c’était pour ne pas faire de peine à Christophe ; mais en réalité, c’était parce qu’elle savait qu’il avait raison, et qu’elle n’en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait à elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le soupçon de ces ruses ; il grondait alors, il faisait la grosse voix. Elle, continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu triste ; elle lui faisait les yeux doux, — feminae ultima ratio. — Cela l’attristait vraiment de sentir qu’elle pouvait perdre l’amitié de Christophe ; elle se faisait séduisante et sérieuse ; et elle réussissait en effet à désarmer pour quelque temps Christophe. Mais cela devait finir toujours par un éclat. Dans l’irritation de Christophe, il entrait, à son insu, un petit peu de jalousie. Et dans les ruses enjôleuses de Colette, il entrait peut-être aussi un peu, un petit peu d’amour. La rupture n’en devait être que plus vive.

Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant délit de mensonge, il lui mit marché en main : choisir entre Lucien Lévy-Cœur et lui. Elle essaya d’éluder la question ; et finalement, elle revendiqua son droit d’avoir tous les amis qu’il lui plaisait. Elle avait parfaitement raison ; et Christophe se rendit compte qu’il était ridicule ;

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mais il savait aussi que ce n’était pas par égoïsme qu’il se montrait exigeant : il s’était pris pour Colette d’une sincère affection ; il voulait la sauver, fût-ce en violentant sa volonté. Il insista donc, maladroitement. Elle refusa de répondre. Il lui dit :

— Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis ?

Elle dit :

— Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous ne l’étiez plus.

— Mais vous ne préférez pas à notre amitié la moindre sacrifice ?

— Sacrifice ! Quel mot absurde ! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours sacrifier une chose à une autre ? Ce sont des bêtes d’idées chrétiennes. Au fond, vous êtes un vieux clérical sans le savoir.

— Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c’est tout ou tout autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, je veux qu’on prenne l’épaisseur d’un cheveu.

— Oui, je sais, dit-elle. C’est pour cela que je vous aime. Je vous aime bien, je vous assure ; mais…

— Mais vous aimez bien aussi l’autre ?

Elle rit, et dit, en lui faisant les yeux les plus câlins et sa voix la plus douce :

Il était sur le point de céder encore. Mais Lucien Lévy-Cœur entra ; et les mêmes yeux câlins et la même voix douce servirent à le recevoir. Christophe regarda Colette quelque temps, en silence, faire ses petites comédies ; puis il s’en alla, décidé à rompre. Il avait le cœur chagrin. C’était si bête de s’attacher toujours, de se laisser prendre au piège !

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En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit par désœuvrement sa Bible, et lut :

… Le Seigneur a dit : Parce que les filles de Sion ont marché, le cou redressé, ont agité les yeux, et ont marché à petits pas affectés, en faisant résonner les anneaux de leurs pieds,

Le Seigneur rendra chauve le sommet de la tête des filles de Sion, le Seigneur en découvrira la nudité…

Il éclata de rire, en songeant aux manèges de Colette ; et il se coucha, de bonne humeur. Puis il pensa qu’il fallait qu’il fût bien atteint, lui aussi, par la corruption de Paris pour que la Bible fût devenue pour lui d’une lecture comique. Mais il n’en continua pas moins, dans son lit, à se répéter la sentence du grand Justicier farceur ; et il cherchait à en imaginer l’effet sur la tête de sa jeune amie. Il s’endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait déjà plus à son nouveau chagrin. Un de plus, un de moins… Il commençait à devenir habitué.

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Il ne cessa point de donner des leçons de piano à Colette ; mais il évita désormais les occasions qu’elle lui offrait de continuer leurs entretiens amicaux. Elle eut beau s’attrister, se piquer, jouer de toutes ses petites roueries ; il s’obstina ; dès qu’elle se boudérent, d’elle-même, elle finit par trouver des prétextes pour espacer les leçons ; et il en trouva aussi pour esquiver les invitations aux soirées des Stevens.

Il en avait assez de la société parisienne ; il ne pouvait plus souffrir ce vide, cette neurasthénie, cette hypercritique, sans raison et sans but, qui se dévore elle-même. Il se demandait comment un peuple pouvait vivre dans cette atmosphère stagnante anarchique pour l’art et de plaisir pour le plaisir. Cependant, ce peuple vivait, il avait été grand, il faisait encore assez bonne figure dans le monde ; du moins, pour le voyait de loin, il faisait illusion. Où pouvait-il puiser ses raisons de vivre ? Il ne croyait à rien, à rien qu’au plaisir.

Comme Christophe en était là de ses réflexions, il se heurta dans la rue à une foule hurlante de jeunes gens et de femmes, qui traînaient une voiture, où un vieux prêtre était assis, hénissant à droite et à gauche. Un peu plus loin, il vit des soldats français, qui enfonçaient

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coups de hache les portes d’une église, et que des messieurs décorés accueillaient à coups de chaises. Il s’aperçut que les Français croyaient pourtant à quelque chose, — encore qu’il ne comprît pas à quoi. On lui expliqua que c’était l’État qui se séparait de l’Église, après un siècle de vie commune, et que, comme elle ne voulait pas partir de son bon gré, fort de son droit et de sa force, il la mettait à la porte. Christophe ne se trouva point le procédé galant ; mais il était si excédé du dilettantisme anarchique des artistes parisiens qu’il eut quelque plaisir à rencontrer des gens qui étaient prêts à se faire casser la tête pour une raison quelconque, quelle qu’elle fût.

Il ne tarda pas à reconnaître qu’il y avait beaucoup de ces gens en France. Les journaux politiques se livraient des combats, comme les héros d’Homère ; ils publiaient journellement des appels à cheval, à la guerre civile. Il est vrai que cela se passait en paroles, et qu’il n’en venait rarement aux coups. Cependant, il ne manquait pas de naïfs pour mettre en action la morale que les autres écrivaient. On assistait alors à de curieux spectacles : on voyait des départements qui prétendaient se séparer de la France, des régiments qui désertaient, des préfectures brûlées, des percepteurs à cheval, à la tête de compagnies de gendarmes, des paysans armés de faux, faisant bouillir des chaudières, pour défendre les églises, des libres penseurs démolisseurs, au nom de la liberté, des Rédempteurs populaires, qui montaient dans les arbres pour parler aux provinces du Vin, soulevées contre les provinces de l’Alcool. Par-ci, par-là, ces millions d’hommes qui se montraient le poing, tout rouges d’avoir crié, finissaient par se cogner tout de

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bon. La République flattait le peuple ; et puis, elle le faisait sabrer. Le peuple, de son côté, cassait la tête à quelques enfants du peuple, — officiers et soldats. — Ainsi, chacun prouvait aux autres l’excellence de sa cause et de ses poings. Quand on regardait cela de loin, au travers des journaux, on se croyait revenu de plusieurs siècles en arrière. Christophe découvrait que la France, — cette France sceptique, — était un peuple fanatique. Mais il lui était impossible de savoir en quel sens. Pour ou contre la religion ? Pour ou contre la raison ? Pour ou contre la patrie ? — Ils l’étaient dans tous les sens. Ils avaient l’air de l’être, pour le plaisir de l’être.

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Il fut amené à en causer, un soir, avec un député socialiste, qu’il rencontrait parfois dans le salon des Stevens. Bien qu’il lui eût parlé plusieurs fois déjà, il ne se doutait point de la qualité de son interlocuteur : jusque-là, ils ne s’étaient jamais entretenus que de musique. Il fut très étonné d’apprendre que cet homme du monde était un chef de parti violent.

Achille Roussin était un bel homme, à la barbe blonde, au parler grasseyant, le teint fleuri, les manières cordiales, une certaine élégance avec un fond de vulgarité, des gestes de rustre, qui lui échappaient de temps en temps : — une façon de se faire les ongles en société, une habitude toute populaire de ne pouvoir parler à quelqu’un sans happer son habit, l’empoigner, lui palper les bras ; — il était gros mangeur, gros buveur, viveur, rieur, les appétits d’un homme du peuple, qui se rue à la conquête du pouvoir ; souple, habile à changer de façons, suivant le milieu et l’interlocuteur, exubérant d’une façon raisonnée, sachant écouter, s’assimilant sur-le-champ tout ce qu’il entendait ; sympathique d’ailleurs, intelligent, s’intéressant à tout, par goût naturel, par goût acquis, et par vanité ; honnête, dans la mesure où son intérêt ne lui commandait pas le contraire, et où il eût été dangereux de ne pas l’être.

Il avait une assez jolie femme, grande, bien faite, solidement charpentée, la taille élégante, un peu étriquée

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dans de luxueuses toilettes, qui accusaient avec exagération les robustes rondeurs de son anatomie ; le visage encadré de cheveux noirs frisottants, les yeux grands, noirs et épais ; le menton mis en galoche ; la figure grosse, d’aspect assez mignon toutefois, mais gâtée par les petites grimaces des yeux myopes, clignotants, et de la bouche en cul de poule. Elle avait une démarche factice, saccadée, comme celle de certains oiseaux, une façon de parler minaudière, mais beaucoup de bonne grâce et d’amabilité. Elle était de cette famille bourgeoise et commerçante, d’esprit libre et d’espèce vertueuse, attachée aux devoirs religieux et de monde, comme à une religion, sans parler de ceux qu’elle s’imposait, de ses devoirs artistiques et sociaux : avoir un salon, répandre l’art dans les Universités Populaires, s’occuper d’œuvres philanthropiques et de psychologie de l’enfance, — sans grande chaleur de cœur, sans intérêt profond, — par un mélange de bonté naturelle, de snobisme, et de pédantisme bourgeois de jeune femme instruite, qui semble réciter perpétuellement une leçon, et avec un amour-propre à ce qu’elle soit bien sue. Elle avait besoin de s’occuper, mais elle n’avait pas besoin de s’intéresser à ce dont elle s’occupait. Cela ressemblait au travail fébrile et machinal des femmes, qui ont toujours un tricot entre les doigts, et qui remuent sans trêve les aiguilles, comme si le salut du monde était attaché au travail dont elles n’ont pas besoin pour l’emploi. Et puis, il y avait chez elle, — comme chez tant d’autres, — un peu de vanité de l’honnête femme, qui fait, par son exemple, la leçon aux autres femmes.

Le député avait pour elle un mépris affectueux. Il

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l’avait fort bien choisie, pour son plaisir et pour sa tranquillité. Elle était belle, il en jouissait, il ne lui demandait rien de plus ; et elle ne lui demandait rien de plus. Il l’aimait, et la trompait. Elle s’en accommodait, pourvu qu’elle eût sa part. Peut-être même y trouvait-elle un certain plaisir. Elle était calme et sensuelle. Une mentalité de femme de harem.

Ils avaient deux jolis enfants de quatre à cinq ans, dont elle s’occupait, en bonne mère de famille, avec la même application aimable et froide, qu’elle apportait à suivre la politique de son mari et les dernières manifestations de la mode et de l’art. Et cela faisait, dans ce milieu, le plus singulier mélange de théories avancées, d’art ultra-décadent, d’agitation mondaine, et de sentiment bourgeois.

Ils invitèrent Christophe à venir les voir. Madame Roussin était bonne musicienne, jouait du piano d’une façon charmante ; elle avait un toucher délicat et ferme ; avec sa petite tête, qui regardait fixement les touches, et ses mains perchées dessus, qui sautillaient, elle avait l’air d’une poule qui donne des coups de bec. Bien douée, et plus instruite en musique que la plupart des Françaises, elle était d’ailleurs indifférente comme une carpe au sens profond de la musique : la musique était pour elle une suite de notes, de rythmes et de nuances, qu’elle écoutait ou récitait avec exactitude ; elle n’y cherchait point d’âme, n’en ayant pas besoin pour elle-même. Cette aimable femme, intelligente, simple, toujours disposée à rendre service, dispensa à Christophe la bonne grâce accueillante, qu’elle avait pour tous. Christophe lui en savait peu de gré ; il n’avait pas beaucoup de sympathie pour elle : il la trouvait trop

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inexistante. Peut-être ne lui pardonnait-il pas non plus, sans s’en rendre compte, la complaisance qu’elle mettait à accepter le partage avec les maîtresses de son mari, dont elle n’ignorait pas les aventures. La passivité était, de tous les vices, celui qu’il excusait le moins.

Il se lia plus intimement avec Achille Roussin. Roussin aimait la musique, comme les autres arts, d’une façon grossière, mais sincère. Quand il aimait une symphonie, il avait l’air de coucher avec. Il avait une culture superficielle, et il en tirait très bon parti ; sa femme ne lui avait pas été inutile en cela. Il s’intéressa à Christophe, parce qu’il voyait en lui un plébéien vigoureux, comme il était lui-même. Il était d’ailleurs curieux d’observer de près un original de ce genre — (il était d’une curiosité inlassable pour observer les hommes) — et de connaître ses impressions sur Paris. La franchise et la rudesse des remarques de Christophe l’amusait. Il était assez sceptique pour en admettre l’exactitude. Que Christophe fût Allemand n’était pas pour le gêner : au contraire ! Il se vantait d’être au-dessus des préjugés de patrie. Et, en somme, il était sincèrement « humain » — (c’était sa principale qualité) ; — il sympathisait avec tout ce qui était homme. Mais cela ne l’empêchait pas d’avoir la conviction bien assurée de la supériorité du Français — vieille race, vieille civilisation — sur l’Allemand, et de se gausser de l’Allemand.

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Christophe voyait chez Achille Roussin d’autres hommes politiques, ministres de la veille ou du lendemain. Avec chacun d’eux, individuellement, il aurait eu assez de plaisir à causer, si ces illustres personnages l’en avaient jugé digne. Au contraire de l’opinion généralement répandue, il trouvait leur société plus intéressante que celle des autres Français qu’il connaissait. Ils avaient une intelligence plus vivante, plus ouverte aux passions et aux grands intérêts de l’humanité. Causeurs brillants, Méridionaux pour la plupart, ils étaient étonnamment dilettantes ; pris à part, ils l’étaient presque autant que les hommes de lettres. Bien entendu, ils étaient fort ignorants de l’art, surtout de l’art étranger ; mais ils prétendaient tous plus ou moins s’y connaître ; et souvent, ils l’aimaient vraiment. Il y avait des Conseils de ministres, qui ressemblaient à des cénacles de petites Revues. L’un faisait des pièces de théâtre. L’autre râclait du violon, et était un enragé wagnérien. L’autre gâchait de la peinture. Et tous collectionnaient les tableaux impressionnistes, lisaient les livres décadents, mettaient une coquetterie à goûter un art ultra-aristocratique, qui était presque toujours l’ennemi mortel de leurs idées. Christophe était gêné de voir ces ministres socialistes, ou radicaux-socialistes, ces apôtres des classes misérables et affamées, faire les connaisseurs en jouissances raffinées. Sans doute, c’était leur droit ; mais cela ne lui semblait pas très loyal.

Où cela devenait tout à fait curieux, c’était quand ces

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gens, dans la conversation particulière, étaient sceptiques, sensualistes, nihilistes, anarchistes, touchaient à l’action : aussitôt, ils devenaient fanatiques. Les plus dilettantes d’entre eux, à peine arrivés au pouvoir, se faisaient de petits despotes orientaux ; ils étaient pris de la manie de tout diriger, de ne rien laisser libre ; ils avaient l’esprit sceptique et le tempérament tyrannique. C’était pour eux une tentation trop forte de pouvoir user du formidable mécanisme de centralisation administrative, qu’on avait jadis construit le plus grand des despotes, et de n’en pas abuser. Il s’en suivait une sorte d’impérialisme dilettante, sur lequel était venu se greffer, par surcroît, dans ces dernières années, un catholicisme athée.

Pendant un certain temps, les politiciens n’avaient guère prétendu qu’à la domination des corps. Ils avaient dire des fortunes ; ils laissaient les âmes à peu près tranquilles, les âmes n’étant pas monnayables. De leur côté, les âmes ne s’occupaient pas de politique ; elles passaient au-dessus ou au-dessous d’elles ; la politique, en France, était considérée comme une branche, lucrative, mais très peu relevée, du commerce ou de l’industrie ; les intellectuels méprisaient les politiciens ; les politiciens méprisaient les intellectuels. — Mais depuis peu un rapprochement s’était fait, plus bientôt une alliance, entre les politiciens et la petite classe des intellectuels. Un nouveau pouvoir était entré en scène, qui s’était arrogé le gouvernement absolu des pensées : c’était les Églises. Il y avait là le partie avec l’autre pouvoir, qui prétendait au gouvernement politique. Ils tendaient beaucoup moins à détruire l’Église qu’à la remplacer ; de fait, ils formaient une Église de la Libre-Pensée, qui avait ses catéchismes et ses cé-

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monies, ses baptêmes, ses premières communions, ses mariages, ses Conciles régionaux, nationaux, voire même besoin de se réunir en troupeaux pour « penser librement ». Il est vrai que leur liberté de pensée consistait à interdire celle des autres, au nom de la Raison : car ils croyaient à la Raison, comme les catholiques à la Sainte Vierge, sans se douter, les uns et les autres, que la Raison pas plus que la Vierge n’est rien par elle-même, et que la source est ailleurs. Et de même que l’Église catholique avait ses armées de moines et ses congrégations, qui solennement cheminaient dans les veines de la nation, propageaient son virus, et anéantissaient toute vitalité rivale, l’Église anti-catholique avait ses francs-maçons, dont la maison mère, le Grand-Orient, tenait un registre fidèle de tous les rapports secrets, qu’on lui adressait, chaque jour, de tous les points de France, ses pieux délateurs. L’État républicain encourageait sos suites les espionnages sacrés de ces moines mendiants et de ces jésuites de la Raison, qui terrorisaient l’Université, tous les corps de l’État ; et il ne s’apercevait point qu’en semblant le servir, ils s’acheminaient tout doucement à une théocratie athée, qui n’aurait à envier à celle des Jésuites du Paraguay.

Christophe vit chez Roussin quelques uns de ces calotins. Ils étaient tous fétichistes les uns que les autres. Pour le moment, ils exultaient d’avoir fait entrer le Christ des tribunaux. Ils croyaient avoir abattu la religion, parce qu’ils détruisaient quelques morceaux de bois ou d’ivoire. D’autres accaparaient Jeanne

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d’Arc et sa bannière de la Vierge, qu’ils venaient d’arracher aux catholiques. Un des pères de l’Église nouvelle, un général qui faisait la guerre aux Français de l’autre église, venait de prononcer un discours anti-clérical en l’honneur de Vercingétorix : il célébrait dans le Brenn gaulois, qui avait Libre-Pensée avait élevé une statue, un enfant du peuple et le premier champion de la France contre Rome (l’Église de). Les ministres de la marine, pour purifier la flotte, et témoigner leur horreur de la guerre ancienne, nommaient leurs cuirassés, Descartes et Ernest Renan. D’autres libres esprits s’attachaient à purifier l’art. Ils expurgeaient les classiques du dix-septième siècle, et ne pardonnaient pas même au bon Dieu souillait les Fables de La Fontaine, ils ne l’admettaient pas plus dans la musique ancienne ; et Christophe entendit un d’eux, un vieux radical, — (« Être radical dans sa vieillesse, dit Goethe, c’est le comble de toute folie ») — qui s’indignait qu’on eût osé donner dans un concert populaire les lieder religieux de Beethoven. Il exigeait qu’on mît d’autres paroles à la place.

— Quoi ? demanda Christophe, exaspéré. La République ?

D’autres, plus radicaux encore, n’acceptaient point ces compromis, et voulaient qu’on supprimât purement et simplement toute musique religieuse ; et les écoles où on l’apprenait. De vain, un directeur des Beaux-Arts, qui dans cette Béotie passait pour un Athénien, essayait d’expliquer qu’il fallait apprendre la musique aux musiciens : car, disait-il, avec une grande élévation de pensée, « quand on envoyez un soldat à la caserne, vous lui apprenez progressivement à se servir de son fusil à tirer. Il en est de même du jeune composi-

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teur : la tête fourmille d’idées ; mais leur classement n’est pas encore opéré. » Et, un peu effrayé de son courage, protestant à chaque phrase : « Je suis un vieux libre-penseur… Je suis un vieux républicain… », il proclamait audacieusement que « peu lui importait de savoir si les compositions de Pergolèse étaient des opéras ou des messes ; il s’agissait de savoir si c’étaient des œuvres de l’art humain ». — Mais l’implacable logique de son interlocuteur répliquait au « vieux libre-penseur », au « vieux républicain », qu’« il y avait deux musiques : celle qu’on chantait dans les Églises, et celle qu’on chantait ailleurs ». La première était ennemie de la Raison et de l’État ; et la Raison d’État devait la supprimer.

Tous ces niais eussent été plus ridicules que dangereux, s’il n’y avait eu derrière eux des hommes d’une réelle valeur, sur qui ils s’appuyaient, et qui étaient comme eux, — plus encore peut-être, — fanatiques de la Raison. Tolstoy parle quelque part de ces « influences épidémiques », qui règnent en religion, en philosophie, en politique, en art, en science, de « ces influences insensées, dont les hommes ne voient la folie que lorsqu’ils en sont débarrassés, mais qui, tant qu’ils y sont soumis, leur paraissent si vraies qu’ils ne croient même pas nécessaire de les discuter ». Ainsi, la passion des tulipes, la croyance aux sorciers, les aberrations des modes littéraires. — La religion de la Raison était une de ces folies. Elle était commune aux plus sots et aux plus cultivés, aux « sous-vétérinaires » de la Chambre et à certains des esprits les plus intelligents de l’Université. Elle était plus dangereuse encore chez ceux-ci que chez ceux-là ; car chez ceux-là, elle s’accommodait d’un optimisme béat et stupide, qui en détendait

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l’énergie ; au lieu que chez les autres, tous les ressorts en étaient bandés et le tranchant aiguisé par un pessimisme fanatique, qui ne se faisait point illusion sur l’antagonisme foncier de la Nature et de la Raison, et qui n’en était que plus acharné à soutenir le combat de la Liberté abstraite, de la Justice abstraite, de la Vérité abstraite, contre la Nature mauvaise. Il y avait là un fond d’idéalisme orgueilleux, janséniste, jacobin, de vaste croyance en l’irrémédiable perversité de l’homme, que seul peut et doit briser l’orgueil implacable des Élus, chez qui souffle la Raison, — « L’Esprit de Dieu. C’était un type bien français, le type du Français intelligent, qui n’est pas « humain », — c’est-à-dire, qu’aucun homme n’y peut pénétrer ; et il casse tout ce qu’il touche.

Christophe fut atterré par les conversations qu’il eut chez Achille Roussin avec quelques-uns de ces fous raisonneurs. Cela bouleversait ses idées sur la France. Il croyait, d’après l’opinion courante, que les Français étaient un peuple pondéré, sociable, tolérant, aimant la liberté. Et il trouvait des fanatiques d’idées abstraites, malades de logique, toujours prêts à sacrifier les autres et eux-mêmes à un de leurs syllogismes. Ils parlaient constamment de liberté, et personne n’était moins fait pour la comprendre et la supporter. Nulle part, des caractères plus froidement, plus atrocement despotiques, par passion intellectuelle, ou par passion de vouloir vouloir avoir raison.

Et ce n’était pas le fait d’un parti. Tous les partis étaient de même. Ils ne pouvaient — ils ne voulaient — rien voir en deçà, au delà de leur formulaire politique ou religieux, de leur patrie, de leur province, de leur groupe, de leur étroit cerveau. Il y avait des antisé-

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mites, qui dépensaient toutes les forces de leur être en une haine enragée et impuissante contre tous les privilégiés de la fortune : car ils haïssaient tous les Juifs, et ils appelaient Juifs tous ceux qu’ils haïssaient. Il y avait là des nationalistes, qui haïssaient — (quand ils étaient très bons, ils se contentaient de mépriser) — toutes les autres nations, et, dans leur nation même, appelaient étrangers, ou renégats, ou traîtres, ceux qui ne pensaient pas comme eux. Il y avait là des antiprotestants, qui se persuadaient que tous les protestants étaient Anglais ou Allemands, et qui eussent voulu les bannir tous de France. Il y avait les gens de l’Occident, qui ne voulaient rien admettre à l’Est de la ligne du Rhin ; et les gens du Nord, qui ne voulaient rien admettre au Sud de la ligne de la Loire ; et les gens du Midi, qui appelaient Barbares ceux au Nord de la ligne de la Loire ; et ceux qui se faisaient gloire d’être de race Germanique ; et ceux qui se faisaient gloire d’être de race Gauloise ; et, les plus fous de tous, les « Romains », qui s’enorgueillissaient de la défaite de leurs pères ; et les Bretons, et les Lorrains, et les Félibres, et les Albigeois ; et ceux de Carpentras, de Pontoise, et de Quimper-Corentin : chacun n’admettant que soi, se faisant une vertu et un titre de noblesse d’être soi, et ne tolérant pas qu’on pût être autrement. Rien à faire contre cette espèce d’hommes : ils n’écoutent nul raisonnement que le leur ; ils sont faits pour brûler le reste du monde, ou pour être brûlés.

Christophe pensait qu’à tout prendre, il était heureux qu’un tel peuple fût en République ; car tous ces petits despotes, qui se heurtaient les uns les autres, s’annihilaient au moins les uns par les autres. Mais si l’un d’eux avait été empereur ou roi, c’eût été à renoncer à la vie.

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Il ne savait pas que, comme l’a dit quelqu’un, il reste aux peuples raisonneurs une vertu, qui les sauve : — l’inconséquence.

Les politiciens français ne s’en faisaient pas faute. Leur despotisme se tempérait d’anarchisme ; ils oscillaient sans cesse de l’un à l’autre pôles. S’ils s’appuyaient à gauche sur les fanatiques de la pensée, à droite ils s’appuyaient sur les anarchistes de la pensée. On voyait là toute une tourbe de socialistes dilettantes, de petits arrivistes, qui s’étaient bien gardés de prendre part au combat, avant qu’il fût gagné, mais qui suivaient à la trace l’armée de la Libre-Pensée, et, après chacune de ses victoires, s’abattaient sur les dépouilles des vaincus. Ce n’était pas pour la raison que travaillaient les champions de la raison… Sic vos non vobis… C’était pour ces petits bourgeois cosmopolites, qui piétinaient joyeusement toutes les traditions du pays, et qui n’entendaient pas détruire une foi pour en installer une autre à la place, mais pour s’installer eux-mêmes, et n’être gênés par rien.

Christophe retrouva là Lucien Lévy-Cœur. Il ne fut pas trop étonné d’apprendre que Lucien Lévy-Cœur était socialiste. Il pensa simplement qu’il fallait que le socialisme fût bien sûr de réussir pour que Lucien Lévy-Cœur vînt à lui. Mais il ne savait pas que Lucien Lévy-Cœur avait trouvé moyen d’être tout aussi bien vu dans

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le camp opposé, où il avait réussi à se faire l’ami des personnalités les plus antilibérales, voire même antisémites, de l’art et de la politique. Il demanda à Achille Roussin :

— Comment pouvez-vous garder de tels hommes avec vous ?

— Il a tant de talent ! Et puis, il travaille pour nous, il détruit le vieux monde.

— Je vois bien qu’il détruit, dit Christophe. Il détruit si bien que je ne sais pas avec quoi vous reconstruirez. Êtes-vous sûr qu’il vous restera assez de charpente pour votre maison nouvelle ? Et même, êtes-vous sûr que les vers ne se sont pas mis déjà dans votre chantier de construction ?

Lucien Lévy-Cœur n’était pas le seul à ronger le socialisme. Les feuilles socialistes étaient pleines de ces petits hommes de lettres, art pour l’art, anarchistes de luxe, qui s’étaient emparés de toutes les avenues qui pouvaient conduire au succès. Ils bloquaient tous les débouchés, barraient la route aux autres, et remplissaient les journaux, qui se disaient les organes du peuple, de leur dilettantisme décadent et struggle for life. Ils ne se contentaient pas des places : il leur fallait la gloire. Dans aucun temps, on n’avait vu tant de statues hâtivement élevées, tant de discours devant des génies de plâtre. Le plus comique était les banquets, périodiquement offerts à un des grands hommes de la confrérie par les habituels pique-assiette de la gloire, non pas à l’occasion d’un de ses travaux, mais d’une de ses décorations : car c’était là ce qui les touchait le plus. Esthètes, surhommes, métèques, ministres socia-

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listes, se trouvaient tous d’accord pour fêter une promotion dans la Légion d’Honneur, instituée par un officier corse.

Roussin s’égayait des étonnements de Christophe. Il ne trouvait point que l’Allemand jugeât si mal ses partenaires. Lui-même, quand ils étaient seuls tous deux, les traitait sans ménagements. Il connaissait leur sottise ou leurs roueries mieux que personne ; mais cela ne l’empêchait pas de les soutenir, afin d’être soutenu par eux. Et si, dans l’intimité, il ne se gênait pas pour parler du peuple en termes méprisants, à la tribune il était une autre homme.

Christophe l’entendit à la Chambre, dans une de ces séances, où ring ces tristes bourgeois mal élevés causent tous à la fois, au-dessus de la sereine École d’Athènes. Cette foule enfantine, dont l’esprit avait peine à suivre une discussion sérieuse, et volait en zigzag, comme une mouche, à l’affût de toutes les distractions, avait une passion, comme toutes les foules françaises : c’était le théâtre, et cela va sans dire, du théâtre éloquent. Les chers se donnaient la comédie, — (lorsqu’ils en avaient), — que faisaient tous silence quand montait en scène un de leurs grands comédiens ; ils se délectaient de ses tirades. Ils reprenaient leur vacarme, après qu’il avait fini. Leur théâtre essentiel était les vieux Opéras d’Italie, où l’on venait pour écouter seulement les grands airs, et où l’on causait, soupait, ou faisait des grimaces, le reste du temps. — Roussin était un des chanteurs les plus en vogue au Théâtre-Bourbon. Il prenait une voix de tête, des tons aigus, nasillards, martelés, solennels, des tremolos, des bêlements, de grands gestes vastes et flottants,

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comme des battements d’ailes : il jouait tour à tour Coquelin et Mounet-Sully.

Christophe s’évertuait à démêler dans quelle mesure Roussin croyait à son socialisme. Il était évident qu’il n’y croyait pas, au fond : il était trop sceptique. Il y croyait pourtant, avec une certaine partie de son intelligence, de son cœur, de son être ; — et bien qu’il sût que ce n’était là qu’une partie de son être, — (et peut-être pas la plus importante), — il avait organisé d’après cela sa vie et sa conduite, parce que cela lui était plus commode, ainsi. Son intérêt pratique n’était pas seul en cause, mais aussi son intérêt vital, sa raison d’être et d’agir. Sa foi socialiste lui était pour lui-même une sorte de religion d’État. — La majorité des gens ne vit pas autrement. Leur vie repose sur des croyances religieuses, ou morales, ou sociales, ou purement pratiques, — (croyance à leur métier, à leur travail, à l’utilité de leur rôle dans la vie,) — auxquelles ils savent bien qu’ils ne croient pas, au fond. Mais ils ne veulent pas le savoir : car ils ont besoin, pour vivre, de ce semblant de foi, — de cette « religion d’État », dont chacun est le prêtre.

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Roussin n’était pas un des pires. Combien d’autres, dans le parti, faisaient du socialisme ou du radicalisme, — on ne pouvait même pas dire, par ambition, tant cette ambition était à courte vue, n’allait pas plus loin que le pillage immédiat et leur réélection ! Ces gens avaient l’air de croire dans une société nouvelle. Peut-être y avaient-ils cru jadis ; et ils continuaient de jouer la foi ; mais en eux-mêmes, ils ne pensaient plus qu’à vivre sur les dépouilles de la société qui mourait. Un opportunisme myope était au service de ce nihilisme jouisseur. Les grands intérêts de l’avenir étaient sacrifiés à l’égoïsme de l’heure présente. On démembrait l’armée, on ent désarmait la patrie pour satisfaire ses électeurs. Ce n’était point l’intelligence qui manquait : on se rendait bien compte de ce qu’il faut faire ; mais on le faisait point, parce qu’il en eût coûté trop d’efforts, et que l’on n’était plus capable d’efforts. On voulait arranger sa vie et celle de la nation avec le minimum de peine et de sacrifice. Du tant en bas de l’échelle, c’était la même morale du plus de plaisir possible avec le moins d’efforts possible. Cette morale immorale était le seul fil conducteur au milieu du gâchis politique, où les chefs donnaient l’exemple de l’anarchie, où l’on voyait une politique inodérante poursuivant dix lièvres à la fois, et lâchant tous l’un après l’autre en route, une diplomatie belliqueuse côte à côte avec une diplomatie de la guerre, qui éclairaient pacifiste, des ministres au bas de l’échelle, des ministres de la marine, qui soulevaient les ouvriers des arsenaux, des instructeurs de l’armée afin de l’épurer, des ministres de la guerre, qui prêchaient l’horreur de la guerre, des

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officiers dilettantes, des juges dilettantes, des révolutionnaires dilettantes, des patriotes dilettantes. Une démoralisation politique universelle. Chacun attendant de l’État qu’il le pourvût de fonctions, de décorations, de pensions, d’indemnités ; et l’État en effet, ne manquait point d’en arroser sa clientèle : la curée des honneurs et des charges offerte aux fils, aux neveux, aux petits-neveux, aux valets du pouvoir ; les députés se votant des augmentations de traitement ; le gaspillage effréné des finances, des places, des titres, de toutes les forces de l’État. — Et, comme un sinistre écho de l’exemple venu d’en haut, le sabotage d’en bas : des instituteurs enseignant le mépris de l’autorité et la révolte contre la patrie, des employés des postes brûlant les lettres et les dépêches, des ouvriers des usines jetant du sable ou de l’émeri dans les engrenages des machines, des ouvriers des arsenaux détruisant les arsenaux, des navires incendiés, le gâchage monstrueux du travail par les travailleurs, — la destruction non pas des riches, mais de la richesse du monde.

Pour couronner l’œuvre, une élite intellectuelle s’amusait à fonder en raison et en droit ce suicide d’un peuple, au nom des droits sacrés de la personne humaine au bonheur. Un humanitarisme morbide rongeait la distinction du bien et du mal, et s’apitoyait devant la personne « irresponsable et sacrée » des criminels, avec un sentimentalisme de vieillard : — capitulant devant le crime et lui livrant la société.

— La France est soûle de liberté. Après avoir bien déliré, elle tombera ivre-morte. Et quand elle se réveillera, elle sera au violon.

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Ce qui blessait le plus Christophe dans cette démagogie, c’était de voir les pires violences politiques froidement accomplies par des hommes, dont il connaissait le fond incertain. La disproportion était trop scandaleuse entre ces êtres ondoyants et l’action âpre, qu’ils déchaînaient, ou qu’ils autorisaient. Il semblait qu’ils eût en eux deux choses contradictoires : un caractère inconsistant, qui ne croyait à rien, et une raison raisonnante, qui tranchait, fauchait, saccageait la vie, sans vouloir rien regarder. Christophe se demandait comment la bourgeoisie paisible, les catholiques, les officiers qu’on harcelait de toutes les façons, se les laissaient pas la fenêtre. Il osait le dire à Roussin ; mais comme il ne savait rien cacher, Roussin n’eut pas de peine à deviner sa pensée. Il sourit à rire, et dit :

— Sans doute, c’est ce que vous ou moi, nous ferions, n’est-ce pas ? Mais il n’y a point de risques avec eux. Ce sont de pauvres bougres, énervés ; ils ne sont pas capables de prendre le moindre parti énergique ; ils ne sont bons qu’à récriminer. Une aristocratie finie, abrutie par les clubs et par les sports, prostituée aux Américains et aux Juifs, et qui, pour montrer son modernisme, s’amuse du rôle insultant qu’on lui fait jouer dans les pièces à la mode, et fait fête aux insulteurs. Une bourgeoisie apathique et grincheuse, qui ne lit rien, ne veut rien voir, qui ne comprend rien, qui ne veut rien

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comprendre, qui ne sait que dénigrer, dénigrer à vide, aigrement, sans aucune utilité, — qui n’a qu’une passion : dormir, croupir dans son sommeil, sur son sac aux gros sous, avec la haine de ceux qui veulent la déranger, ou même de ceux qui ne veulent pas faire comme elle : car cela la dérange que les autres travaillent, tandis qu’elle pionce !… Si vous connaissiez ces gens-là, vous finiriez par nous trouver sympathiques.

Mais Christophe n’éprouvait qu’un grand dégoût pour les uns et pour les autres : car il ne pensait point que la bassesse des persécutés fût une excuse pour celle des persécuteurs. Il n’avait que trop souvent rencontré chez les Stevens des types de cette bourgeoisie riche et maussade, que lui dépeignait Roussin,

   *… l'anime triste di coloro,*

Il ne voyait que trop les raisons que Roussin et ses amis avaient d’être sûrs non seulement de leur force sur ces gens, mais de leur droit d’en abuser. Les outils de domination ne leur manquaient point. Des milliers de fonctionnaires sans volonté, ayant abdiqué toute personnalité, obéissant aveuglément, perinde ac cadaver, véritables automates, rouages exacts du mécanisme napoléonien. Des mœurs courtisanesques, une République sans républicains ; des journaux socialistes, des élus socialistes aplatis devant les rois en visite. Des âmes de domestiques, en arrêt devant les titres, les galons, les décorations : pour les tenir en laisse, il n’y avait qu’à leur jeter en pâture quelque os à ronger, ou la Légion d’Honneur. Si les rois avaient anobli tous

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les citoyens de France, tous les citoyens de France eussent été royalistes.

Les politiciens avaient beau jeu. Des trois États de 89, le premier était anéanti ; le second était proscrit, émigré ou suspect ; le troisième, repu de sa victoire, dormait. Et quant au quatrième État, qui, depuis, s’était levé, menaçant et jaloux, il n’était pas bien difficile d’en avoir raison. La République décadente le traitait, comme Rome décadente traitait les hordes barbares, qu’elle n’avait plus la force d’expulser de ses frontières : elle les incorporait ; ils devenaient bientôt ses meilleurs chiens de garde. Les ministres bourgeois, qui se disaient socialistes, attiraient sournoisement, annexaient à la bourgeoisie les plus intelligents et les plus vigoureux de l’élite ouvrière ; ils décapitaient de leurs chefs le parti des prolétaires, s’infusaient leur sang nouveau, et, en retour, les gorgeaient de science indigeste et d’idéologie bourgeoise.

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Un des spécimens les plus curieux de ces tentatives de mainmise par la bourgeoisie sur le peuple était les Universités Populaires. C’était de petits bazars de connaissances confuses de tous les temps et de tous les pays. On prétendait y enseigner, comme disait un programme, « toutes les branches du savoir physique, biologique, sociologique : astronomie, cosmologie, anthropologie, ethnologie, physiologie, psychologie, psychiatrie, géographie, linguistique, esthétique, logique, etc. » C’était à faire craquer le cerveau de Pic de la Mirandole.

Certes, il y avait eu à l’origine, il y avait encore dans certaines d’entre elles une grandeur d’idéalisme, un besoin de dispenser la vérité, la beauté, la vie morale à tous, qui était une chose magnifique. Ces ouvriers, qui, après une journée de dur travail, venaient s’entasser dans les salles de conférences étroites et étouffantes, et dont la soif de savoir était plus forte que la fatigue et la faim, offraient un spectacle admirable et touchant. Mais comme on avait abusé des pauvres gens ! Pour quelques vrais apôtres, intelligents et humains, pour quelques cœurs excellents, mieux intentionnés qu’adroits, combien de sots, de bavards, d’intrigants, écrivains sans lecteurs, orateurs sans public, professeurs, pasteurs, parleurs, pianistes, critiques, anarchistes, qui inondaient le peuple de leurs produits ! Chacun cherchait à placer sa marchandise. Les plus

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achalandés étaient naturellement les vendeurs d’oviétan, les discoureurs philosophiques, qui remuaient à la pelle des idées générales, avec çà et là quelques faits, des notions scientifiques, des conclusions cosmologiques. Les Universités Populaires étaient aussi un débouché pour les œuvres d’art ultra-aristocratiques : gravures, poésies, ou musique décadentes. On voulait l’avènement du peuple pour rajeunir la pensée et pour régénérer la race. Et l’on commençait par lui inoculer tous les raffinements de la bourgeoisie. Il les prenait avec avidité, non parce qu’ils lui plaisaient, mais parce qu’ils étaient bourgeois. Christophe, qui avait été amené à venir, à une U. P. par madame Roussin, lui entendit jouer du Debussy au peuple, entre la Bonne Chanson de Gabriel Fauré et les derniers quatuors de Beethoven. Lui qui n’était arrivé à l’intelligence des dernières œuvres de Beethoven qu’après bien des années, par un lent acheminement de son goût et de sa pensée, demeurait pétrifié, à l’un de ses voisins :

— Mais ce que vous comprenez cela ?

L’autre se dressa sur ses ergots, comme un coq en colère, et dit :

— Bien sûr. Pourquoi est-ce que je ne comprendrais pas aussi bien que vous ?

Et, pour prouver qu’il avait compris, il bissa une fugue, en regardant Christophe, d’un air provocant.

— Peuple vous-même ! comme disait l’un d’entre eux à un de ces braves gens qui tentaient de fonder des Théâtres du Peuple. Je suis autant bourgeois que vous !

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Un beau soir, que le ciel moelleux, comme un tapis d’Orient, aux teintes chaudes, un peu passées, s’étendait au-dessus de la ville assombrie, Christophe suivait les quais, de Notre-Dame aux Invalides. Dans la nuit qui tombait, les tours de la cathédrale montaient comme les bras de Moïse, dressés pendant la bataille. La lance d’or ciselée de la Sainte-Chapelle, l’épine sainte fleurissante, jaillissait du fourré des maisons. De l’autre côté de l’eau, le Louvre déroulait sa façade royale, dans les yeux ennuyés de laquelle les reflets du soleil couchant mettaient une dernière lueur de vie. Au fond de la plaine des Invalides, derrière ses fossés et ses murailles hautaines, dans son désert majestueux, la coupole d’or sombre planait, comme une symphonie de victoires lointaines. Et l’Arc de Triomphe ouvrait sur la colline, telle une marche héroïque, l’enjambée surhumaine des légions impériales.

Et Christophe eut soudain l’impression d’un géant mort, dont les membres immenses couvraient la plaine. Le cœur serré d’effroi, il s’arrêta, contemplant les fossiles gigantesques d’une espèce fabuleuse, disparue de la terre, et dont toute la terre avait entendu sonner les pas, — la race, casquée du dôme des Invalides, et ceinturée du Louvre, qui étreignait le ciel avec les mille bras de ses cathédrales, et qui arquebouttait sur le monde les deux pieds triomphants de l’Arche Napoléonienne, sous le talon de laquelle grouillait aujourd’hui Lilliput.

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Sans qu’il l’eût cherché, Christophe avait acquis une petite notoriété dans les milieux parisiens, où Sylvain Kohn et Goujart l’avaient introduit. L’originalité de sa figure, qu’on apercevait toujours, avec l’un ou l’autre de ses deux amis, aux premières des théâtres et aux concerts, sa laideur puissante, les ridicules même de sa personne, de sa tenue, de ses manières brusques et gauches, les boutades paradoxales qui lui échappaient parfois, son intelligence mal dégrossie, mais large et robuste, et les récits romanesques que Sylvain Kohn avait colportés sur ses escapades en Allemagne, sur ses démêlés avec la police et sur sa fuite en France, l’avaient désigné à la curiosité oisive et affairée de ce grand salon d’hôtel cosmopolite, qu’est devenu le Tout-Paris. Tant qu’il se tint sur la réserve, observant, écoutant, tâchant de comprendre, avant de se prononcer, tant qu’on ignora ses œuvres et le fond de sa pensée, il fut assez bien vu. Les Français lui savaient gré de n’avoir pu rester en Allemagne. Surtout, les musiciens français étaient touchés, comme d’un hommage qui leur était rendu, de l’injustice des jugements de Christophe sur la musique allemande : — (il s’agissait, à la vérité, de jugements déjà anciens, à la plupart desquels il n’eût plus souscrit aujourd’hui, mais que l’on connaissait vaguement d’après quelques articles d’une Revue allemande, où il avait écrit jadis, et dont les paradoxes avaient été répandus et amplifiés par Sylvain

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Kohn.) — Christophe intéressait, et il ne gênait point ; il ne prenait la place de personne. Il n’était tout qu’à lui d’être un grand homme de cénacle. Il n’avait qu’à ne rien écrire, ou le moins possible, surtout à ne rien faire entendre de lui, et à alimenter d’idées les Goujart et leurs pareils, tout cette engeance, qui a pris pour devise un mot fameux, — en l’arrangeant un peu :

« Mon verre n’est pas grand ; mais je bois… dans celui des autres. »

Une forte personnalité exerce son rayonnement surtout sur les jeunes gens, mes occupés de sentir que d’agir. Il en manquait pas autour de Christophe. C’étaient en général de ces êtres oisifs, sans volonté, sans but, sans raison d’être, qui ont peur de la table de travail, peur de se trouver seuls avec eux-mêmes, qui s’éternisent dans un fauteuil, qui errent d’un café à une salle de théâtre, cherchant tous les prétextes pour ne pas rentrer chez eux, pour ne pas se voir face à face. Ils venaient, s’attardaient, traînaient dans la chambre des heures, dans ces conversations insipides, d’où l’on sort avec une dilatation d’estomac, écœurés, saturés, et pourtant affamés, avec le besoin de dégoût à la fois entourait Christophe, comme le barbet de Goethe, les larves à l’affût », qui guettent une âme à happer, pour se raccrocher à la vie.

Un sot vaniteux, qui avait trouvé plaisir à cette cour de parasites. Mais Christophe n’aimait pas l’espèce de l’idole. Il était horripilé d’ailleurs par la sublimité idiote de ses admirateurs, qui trouvaient dans ce qu’il faisait des intentions saugrenues, Renaniennes, Nietzschéennes, hermaphrodites. Il les mit à la porte. N’était pas fait

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pour un rôle passif. Tout chez lui avait l’action pour but. Il observait, pour comprendre ; et il voulait combattre, pour agir. Libre de contrainte d’école et de préjugés, il s’informait de tout, lisait tout, étudiait dans son art toutes les formes de pensée et les ressources d’expression des autres pays et des autres temps. Chacune de celles qui lui paraissaient efficaces et vraies, il en faisait sa proie. A la différence de ces artistes français qu’il étudiait, ingénieux inventeurs de formes nouvelles, qui s’épuisent à inventer sans cesse, et laissent leurs inventions en chemin, il cherchait beaucoup moins à innover dans la langue musicale qu’à la parler avec plus d’énergie ; il n’avait point le souci d’être rare, mais celui d’être fort. Cette force passionnée s’opposait au génie français de finesse et de mesure. Elle avait le dédain du style pour le style et de l’art pour l’art. Les meilleurs artistes français lui faisaient l’effet d’ouvriers de luxe. Un des plus parfaits poètes parisiens s’était amusé lui-même à dresser « la liste ouvrière de la poésie française contemporaine, chacun avec sa denrée, son produit ou ses soldes » ; et il énumérait « les lustres de cristal, les étoffes d’Orient, les médailles d’or et de bronze, les guipures pour douairières, les sculptures polychromes, les faïences à fleurs », qui sortaient de la fabrique de tel ou tel de ses confrères. Lui-même se représentait, « dans un coin du vaste atelier des lettres, reprisant de vieilles tapisseries, ou dérouillant des pertuisanes hors d’usage ». — Cette conception de l’artiste, comme d’un bon ouvrier, attentif uniquement à la perfection du métier, n’était pas sans grandeur. Mais elle ne satisfaisait pas Christophe ; et, tout en y reconnaissant une di-

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gnité professionnelle, il avait un peu de mépris pour la pauvreté de vie qu’elle recouvrait, à l’ordinaire. Il ne concevait pas qu’on écrivît pour écrire, qu’on parlât pour parler. Il ne disait pas des mots, il disait — ou voulait dire — des choses.

Après une période de repos où il n’avait été occupé qu’à absorber un monde de pensées nouvelles, l’esprit de Christophe était pris brusquement d’un besoin de créer. L’antagonisme qu’il sentait entre Paris et lui, centuplait sa force, en accusant sa personnalité. C’était un débordement de passions, qui demandaient impérieusement à s’exprimer. Elles étaient distinctes les unes des autres, et souvent elles semblaient se contredire ; il était sollicité par la même ardeur de sujets les plus opposés. Il lui fallait tout dire, où se décharger de l’amour qui lui gonflait le cœur, et aussi de la volonté ; et de la haine, et du renoncement, et de tous ces démons qui s’entrechoquaient en lui, et qui avaient le droit égal à vivre. À peine s’était-il soulagé l’un, il n’avait même pas la patience d’aller jusqu’à la fin de l’œuvre ; une autre, d’une passion contraire. Mais la contradiction n’était qu’apparente : il s’agissait toujours, il restait toujours le même. Toutes les œuvres étaient des chemins différents qui menaient au même but ; il prenait toutes les routes, à la fois ; en prenait toutes les routes, à la fois ; à la montagne ; il en suivait tous les détours moelleux ; les unes s’attardaient à l’ombre, en bras détours moelleux ; les autres montaient âprement, arides, au soleil ; toutes conduisaient à Dieu, aboutissaient sur la cime. Amour,

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haine, volonté, renoncement, toutes les forces humaines, portées au paroxysme, touchent à l’éternité, et déjà y participent. Chacun la porte en soi : le religieux et l’athée, celui qui voit la vie partout, et celui qui la nie partout, et celui qui doute de tout et de la vie et de la négation, — et Christophe, dont l’âme embrassait tous ces contraires à la fois. Tous les contraires se fondent en l’éternelle Force. L’important pour Christophe, c’était de réveiller cette Force en lui et dans les autres, de jeter des brassées de bois sur le brasier, de faire flamber l’Éternité. Une grande flamme s’était levée dans son cœur, au milieu de la nuit voluptueuse de Paris. Il se croyait libre de toute foi, et il n’était tout entier qu’une torche de foi.

Rien ne pouvait davantage prêter le flanc à l’ironie française. La foi est un des sentiments que pardonne le moins une société très raffinée : car elle l’a perdu, et elle ne veut pas que d’autres le possèdent. Dans l’hostilité sourde ou railleuse de la plupart des gens pour les rêves des jeunes gens, — (rêves souvent burlesques, mais gros d’avenir), — il entre pour beaucoup l’amère pensée qu’eux-mêmes furent ainsi autrefois, qu’ils eurent ces ambitions et ne les réalisèrent point. Tous ceux qui avaient en eux une œuvre, et ne l’ont pas accomplie, pour accepter la sécurité d’une vie facile et honorable, tous ceux qui ont renié leur âme pour trente deniers, pensent :

— Puisque je n’ai pu faire ce que j’avais rêvé, pourquoi le feraient-ils, eux ? Je ne veux point qu’ils le fassent.

Qui n’a connu des types de ces misérables hommes de trente à cinquante ans, qui ont toujours vécu d’une

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            Jean-Christophe à Paris

vie uniquement littéraire, enfermés dans l’horizon des cafés, des cénacles, des coulisses, des bureaux de rédaction, et qui ont brûlé tout leur feu dans des discussions d’esthètes et les amours faciles ! Ils n’ont pas réussi ; leur ardeur de jeunesse est tombée ; nul idéal ne les soutient ; nulle raison de continuer à écrire, puisqu’il n’y a ni vocation impérieuse, ni espoir de succès. Nulle raison, sinon qu’il est trop tard, et qu’ils ne peuvent plus faire autre chose. Aigris par le plus souvent des chagrins domestiques : des liaisons qui ont fait le vide autour d’eux, et qui brusquement sont brisées, les laissant seuls au milieu du chemin de la vie, — soit abandon, soit mort. Point d’amis. Des compagnons de cénacles, les vieux, les maîtres autour desquels on se groupait, sont morts. Des jeunes, les uns aussi sont morts ; d’autres ont fait le plongeon dans le marais de la médiocrité ; les plus poignée a réussi : ceux-là, on les voit plus ; ils se sont élevés dans d’autres régions. Il ne reste plus ensemble que quelques découragés, dont l’intelligence critique a survécu à la ruine de leurs illusions, s’est mêmes alliée, ou pourrait dire envenimée, à la suite de cette ruine, et leur inspire le dégoût de ceux qui sont comme eux, et la haine secrète de ceux qui ne sont pas comme eux. Toutes ces ombres douloureuses et ironiques se peuvent souffrir les croyants et les vivants. Le seul d’héroïsme, d’idéalisme, de foi, les met mal à l’aise. Il faut se venger de ceux qui restent dignes de la foi génératrice de leurs vingt ans, et il faut qu’ils les tournent en dérision, ou mieux, qu’ils les prennent compassion, injurieusement. Combien d’Heddas Gabler parmi les hommes ! Quelle sourde lutte pour annihiler

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les forces neuves et libres, quelle science pour les tuer par le silence, par l’ironie, par l’usure, par le découragement, — et par quelque séduction perfide, au bon moment !… Ils souffrent, ils souffrent tant !… — Sans doute. Mais ce n’est pourtant pas une raison pour faire souffrir les autres, — et les plus innocents de tous. C’est ce raisonnement hideux :

— Je suis malheureux. Il faut que tu le sois autant que moi…

Pauvres diables ! Être malheureux, et ne rien trouver de mieux pour soulager son mal que de faire du mal !…

Le type est de tous les pays. Christophe le connaissait, pour l’avoir rencontré en Allemagne. Contre cette espèce de gens il était cuirassé. Son système de défense était simple : il attaquait, le premier ; dès leurs premières avances, il leur déclarait la guerre ; il contraignait ces dangereux amis à se faire ses ennemis. Mais si cette franche politique était la plus efficace à sauvegarder sa personnalité, elle l’était beaucoup moins à lui faciliter sa carrière d’artiste. Christophe recommençait ses errements d’Allemagne. C’était plus fort que lui. Il n’y avait qu’une chose de changée : son humeur, qui était fort gaie.

Il exprimait gaillardement à qui voulait l’entendre ses critiques peu mesurées sur les artistes français : il s’attirait ainsi beaucoup d’inimitiés. Il ne prenait même pas la précaution de se ménager, comme font les gens sensés, l’appui d’une petite coterie. Il n’eût pas eu de peine à trouver autour de lui des artistes, tout prêts à l’admirer, pourvu qu’il les admirât. Il y en avait même qui l’admiraient d’avance, à charge de revanche. Ils considéraient celui qu’ils louaient, comme un débiteur, auquel ils pou-

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vaient toujours, le moment venu, réclamer le remboursement de leur créance. C’était de l’argent bien placé. — C’était de l’argent fort mal placé, avec Christophe. Il ne remboursait rien. Bien pis, il avait l’effronterie de trouver médiocres les œuvres de ceux qui trouvaient bonnes les siennes. Ils en gardaient, sans le dire, une rancune profonde, et se promettaient, à la prochaine occasion, de lui rendre exactement la même monnaie.

Entre toutes les maladresses commises, Christophe eut celle de partir à propos contre Lucien Lévy-Cœur. Il le trouvait partout sur sa route, et il ne pouvait cacher une antipathie exagérée pour cet être doux, poli, qui ne faisait aucun tort apparent, qui semblait même avoir plus de bonté que lui, et qui en tout cas avait bien plus de mesure. Il le provoquait à des discussions, et, s’insurgeant sur l’objet de la discussion, elle agréa toujours, sur le ton de la mêlée. Christophe, ma agréé subite, qui surprenait l’auditoire. Il semblait que Christophe cherchât les prétextes pour fondre, tête baissée, sur Lucien Lévy-Cœur ; mais jamais il ne pouvait l’atteindre. Son ennemi avait toujours la souple habileté, même quand son tort était le plus certain, de se donner le beau rôle ; il se défendait avec une courtoisie, qui faisait ressortir le manque d’usages de Christophe. Celui-ci, qui d’ailleurs parlait fort mal le français, avec des mots d’argot, — voire d’assez gros mots, qui avait sur tout de suite, et qu’il employait mal à propos, comme beaucoup d’étrangers, était incapable de déjouer la tactique de Lucien Lévy-Cœur, qui débattait furieusement contre cette douceur ironique. Tout le monde lui donnait tort : car on ne voyait pas ce que Christophe sentait obscurément : l’hypocrisie de

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cette douceur, qui, lorsqu’elle se heurtait à une force, qu’elle ne parvenait pas à entamer, cherchait à la tuer, mais sans éclat, par l’étouffement en silence. Il n’était pas pressé, étant de ceux qui, comme Christophe, comptaient sur le temps ; mais c’était pour détruire, au lieu que Christophe, c’était pour édifier. Il n’eut pas de peine à détacher de Christophe Sylvain Kohn et Goujart, comme il l’avait peu à peu évincé du salon des Stevens. Il fit le vide autour de lui.

Christophe s’en chargeait, de lui-même. Il ne contentait personne, n’étant d’aucun parti, ou mieux, étant contre tous les partis. Il n’aimait pas les Juifs ; mais il aimait encore moins les antisémites. Cette lâcheté des masses soulevées contre une minorité puissante, non parce qu’elle est mauvaise, mais parce qu’elle est puissante, cet appel aux bas instincts de jalousie et de haine, lui répugnait. Il se faisait regarder par les Juifs comme un antisémite, par les antisémites comme un Juif. Quant aux artistes, ils sentaient en lui l’ennemi. Depuis qu’il était à Paris, Christophe se faisait encore plus Allemand en art qu’il n’était. En opposition avec la voluptueuse ataraxie de certaine musique parisienne, il célébrait la volonté violente, un pessimisme viril et sain. Quand la joie paraissait, c’était un manque de goût, une fougue plébéienne, bien faits pour révolter jusqu’aux aristocratiques patrons de l’art populaire. Une forme savante et rude. Il n’était même pas loin d’affecter, par réaction, une négligence apparente dans le style et une insouciance de l’originalité extérieure, qui devaient être très sensibles aux musiciens français. Aussi, ceux d’entre eux, à qui il communiqua quelques-unes de ses œuvres, l’englobèrent-ils, sans y regarder de

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plus près, dans le mépris qu’ils avaient pour le wagnérisme attardé de l’école allemande contemporaine. Christophe ne s’en souciait guère ; il riait intérieurement, se répétant ces vers d’un charmant musicien de la Renaissance française, — adaptés à son usage :

Va, va, ne t’esbahy de ceux la qui diront : Ce Christophe n’a pas d’un tel le contrepoint, Il n’a pas de cestuy la pareille harmonie, J’ai quelque chose aussi que les autres n’ont point.

Mais quand il voulut essayer de faire jouer dans les concerts quelques-unes de ses œuvres, il trouva partout porte close. On avait déjà bien assez à faire de jouer — ou de ne pas jouer — les œuvres des jeunes musiciens français, pour ne pas s’inquiéter de celles d’un Allemand inconnu.

Christophe ne s’entêta point à faire des démarches. Il s’enferma chez lui, et se remit à écrire. Peu lui importait que les gens de Paris l’entendissent ou non. Il écrivait pour son plaisir, et non pour réussir. Le vrai artiste ne s’occupe pas de l’avenir de son œuvre. Il est comme ces peintres de la Renaissance, qui peignaient joyeusement des façades de maisons, sachant que dans dix ans il n’en resterait rien. Christophe travaillait donc en paix, résigné avec bonhomie à attendre des temps meilleurs, quand un secours lui vint d’un côté inattendu.

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Christophe était alors attiré par la forme dramatique. Il n’osait pas encore s’abandonner librement au flot de son lyrisme intérieur. Il avait besoin de le canaliser dans des sujets précis, de fixer ses passions dans des personnages indépendants de lui. Et sans doute, est-il bon pour un jeune génie, qui n’est pas encore maître de soi, qui ne sait même pas encore qui il est exactement, de se créer des limites volontaires où enfermer son âme qui se dérobe à soi-même. Ce sont les écluses et les digues nécessaires qui permettent de diriger le cours de la pensée. — Malheureusement, il manquait à Christophe un poète ; il était obligé de se tailler lui-même ses sujets dans la légende ou dans l’histoire : car il lisait beaucoup, surtout depuis qu’il était à Paris ; et, dans l’état d’obsession créatrice où il vivait, tout ce qu’il lisait surexcitait ses rêves ; tout devenait pour lui le sujet d’une œuvre musicale ; il se retrouvait dans tel ou tel héros, sous l’une des faces diverses de son âme multiple.

Parmi les images qui flottaient en lui depuis quelques mois, étaient des images de la Bible. — La Bible, que sa mère lui avait donnée comme compagnon d’exil, avait été pour lui une source de rêves. Bien qu’il ne la lût point dans un esprit religieux, l’énergie morale, ou, pour mieux dire, vitale, de cette Iliade hébraïque lui

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            Jean-Christophe à Paris

était une fontaine, le soir, il lavait son âme meurtrie, salie par les fumées et les boues de Paris. Il ne s’inquiétait pas du sens sacré du livre ; mais il y trouvait pas moins pour lui un livre sacré, par le souffle de sa nature sauvage et d’individualités primitives, qu’il y respirait. Il buvait ces hymnes de la terre dévorée de foi, des montagnes palpitantes, des cieux roulants, et des lions humains.

Une des figures du livre, pour qui il avait une tendresse spéciale, était celle de David adolescent. Il ne lui prêtait pas l’ironique sourire de gamin de Florence, ni la tension tragique, que Verrocchio et Michel-Ange avaient données à leurs œuvres sublimes : il ne le connaissait pas. Il voyait son David comme un petit pâtre poétique, au cœur vierge, où dormait l’héroïsme, un Siegfried du Midi, de race plus affinée, plus beau, plus harmonieux de corps et de pensée. Il avait beau se révolter contre l’esprit latin : à son insu, cet esprit avait commencé de s’infiltrer en lui. Ce n’est pas seulement par les sujets sur l’art, ce n’est pas seulement par la pensée, c’est tout ce qui vous entoure : les gens, les choses, les habitudes, les gestes, les paroles, les mouvements, les lignes, la lumière de chaque ville. Chaque ville a son atmosphère, à laquelle l’artiste est plus sensible que tout autre, et qui, chez le musicien, se transforme en musique. L’atmosphère de Paris est bien forte : elle modèle les âmes germaniques le plus capables de résister : elle se drape en vain dans son orgueil national, elle est, de toutes les âmes européennes, la plus prompte à se dénationaliser. Celle de Christophe avait déjà commencé, sans qu’il s’en doutât, de prendre

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à l’art latin, une clarté, une sobriété, une intelligence des sentiments, et même, dans une certaine mesure, une beauté plastique, qu’elle n’aurait jamais eues sans cela. Son David en était la preuve.

Il avait eu le désir de retracer plusieurs épisodes de cette adolescence : la rencontre avec Saül, le combat avec Goliath ; et il avait d’abord écrit la première de ces scènes. Il l’avait conçue comme un tableau symphonique, à deux personnages.

Sur un plateau désert, au milieu d’une lande de bruyères en fleurs, le petit pâtre était couché, et rêvait au soleil. La sereine lumière, le bourdonnement des êtres, le doux frémissement des herbes balancées, les grelots argentins des troupeaux qui paissaient, la force de la terre, berçaient la rêverie de l’enfant inconscient de ses divines destinées. Indolemment, il mêlait sa voix, ou les sons d’une flûte, au silence harmonieux ; et ce chant était d’une joie si calme, si limpide que l’on ne saurait même plus, en l’entendant, à la joie ou à la douleur, mais qu’il semblait que c’était ainsi, que l’on ne pouvait rêver autrement. Soudain, de grandes ombres s’étendaient sur la lande ; l’air se taisait ; la vie semblait se retirer dans les veines de la terre. Indifférent et tranquille, le chant de flûte continuait seul. Saül, halluciné, passait. Le roi dément, rongé par le néant, s’agitait comme une flamme furieuse, qui dévore, et que tord l’ouragan. Il suppliait, injuriait, défiait le vide qui l’entourait, et qu’il portait en lui. En songeant à la peur, à bout de souffle, il tombait sur la lande, reparaissait dans le silence le sourire paisible du chant du petit pâtre, qui ne s’était point interrompu. Alors Saül, écrasant les battements de son cœur

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tumultueux, venait, en silence, près de l’enfant couché ; en silence, il le contemplait ; il s’asseyait près de lui, et posait sa main fiévreuse sur la tête du berger. David, sans se troubler, se retournait en souriant, et regardait le roi. Il appuyait sa tête sur les genoux de Saül, et reprenait sa musique. L’ombre du soir tombait ; David s’endormait, en chantant, et Saül pleurait. Et, dans la nuit étoilée, s’élevait de l’enfant l’hymne de joie sereine de la nature ressuscitée, — et le chant de grâces de l’âme convalescente.

Christophe, en écrivant cette scène, ne s’était occupé que de sa propre joie ; il s’était amusé aux moyens d’exécution ; et surtout, il ne lui serait jamais venu à l’idée qu’elle pût être représentée. Il ne pensait même pas, pour le jour où les concerts daigneraient l’accueillir.

Un soir qu’il en parlait à Achille Roussin, et qu’il se demanda, il avait essayé de ne pas songer aux moyens idée, au piano, il fut bien étonné de voir Roussin prendre feu et flamme pour l’œuvre, et déclarer qu’il fallait à tout prix qu’elle fût jouée sans retard. Christophe, étonné, en faisait son affaire. Il fut bien plus étonné encore, quand il vit, après quelques jours après, que Roussin touchait la chose au sérieux ; et s’en étonnement touchât à la stupeur, lorsqu’il vit Sylvain Kohn, Goujart, et Lucien Lévy-Cœur lui-même, s’y intéressaient. Il lui fallait admettre que les rancunes personnelles de ces gens et leurs petits intérêts cédaient à l’amour de l’art : cela le surprenait bien. Le moins empressé à dire son avis, Sylvain Kohn était silencieux. Il aucunement faite pour le théâtre ; c’était un mauvais tour à lui donner, et presque une chose blessante. Mais Roussin fut si insistant, Sylvain Kohn si persuasif, et

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Goujart si affirmatif, que Christophe se laissa tenter. Il fut lâche. Il avait si grande envie d’entendre sa musique !

Tout fut facile à Roussin. Directeurs et artistes s’empressaient à lui plaire. Justement, un journal organisait une matinée de gala au profit d’une œuvre de bienfaisance. Il fut convenu qu’on y jouerait le David. On réunit un bon orchestre. Quant aux chanteurs, Roussin prétendait avoir trouvé pour le rôle de David l’interprète idéal.

Les répétitions commencèrent. L’orchestre se tira assez bien de la première lecture, quoiqu’il fût peu discipliné, à la façon française. Le Saül avait une voix un peu fatiguée, mais honorable ; et il savait son métier. Pour le David, c’était une belle personne, grande, grasse, bien faite, mais une voix sentimentale et vulgaire, qui s’étalait lourdement avec des trémolos de mélodrame et des grâces de café-concert. Christophe fit la grimace. Dès les premières mesures qu’elle chanta, il fut évident pour lui qu’elle ne pourrait conserver le rôle. A la première pause de l’orchestre, il alla trouver l’impresario, qui s’était chargé de l’organisation matérielle du concert, et qui, avec Sylvain Kohn, assistait à la répétition. L’impresario, le voyant venir, lui dit, le visage rayonnant :

— Eh bien, vous êtes content ?

— Oui, dit Christophe, je crois que cela s’arrangera. Il n’y a qu’une chose qui ne va pas : c’est la chanteuse. Il faudra changer cela. Dites-le lui gentiment ; vous avez l’habitude… Il vous sera bien facile de m’en trouver une autre.

L’impresario eut l’air stupéfait ; il regarda Christophe, comme s’il ne savait pas si Christophe parlait sérieusement ; et il dit :

— Mais ce n’est pas possible !

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            Jean-Christophe à Paris

— Pourquoi ne serait-ce pas possible ? demanda Christophe.

L’impresario échangea un coup d’œil avec Sylvain Kohn, narquois, et il reprit :

— Mais elle a tant de talent !

— Elle n’en a aucun, dit Christophe.

— Comment !… Une si belle voix !

— Et puis, une si belle personne !

— Cela ne lui permet pas, fit Sylvain Kohn, en riant.

— J’ai besoin d’un David, et d’un David qui sache chanter ; je n’ai pas besoin de la belle Hélène, dit Christophe.

L’impresario se frottait le nez avec embarras :

— C’est bien ennuyeux, bien ennuyeux… dit-il. C’est pourtant une excellente artiste… Je vous assure ! Elle n’a peut-être pas tous ses moyens aujourd’hui. Vous devriez encore essayer.

— Je veux bien, dit Christophe ; mais c’est du temps perdu.

Il reprit la répétition. Ce fut encore pis. Il dut renoncer à aller jusqu’au bout : il devenait nerveux ; ses observations à la chanteuse, d’abord froides mais polies, se faisaient sèches et coupantes, en dépit de la peine évidente qu’elle se donnait pour le satisfaire, et des œillades qu’elle lui décochait pour gagner ses bonnes grâces. L’impresario, prudemment, interrompit la répétition, au moment où elle allait s’apercevoir de ce qui se tramait. Pour pallier le mauvais effet des observations de Christophe, il s’empressait auprès de la chanteuse, lui

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lui prodiguait de pesantes galanteries, lorsque Christophe, qui assistait à ce manège, avec une impatience non dissimulée, lui fit signe impérieusement de venir, et dit :

— Il n’y a pas à discuter. Je ne veux pas de cette personne. C’est désagréable, je le sais ; mais ce n’est pas moi qui l’ai choisie. Arrangez-vous comme vous voudrez.

L’impresario s’inclina, d’un air ennuyé, et dit, avec indifférence :

— Je n’y puis rien. Adressez-vous à monsieur Roussin.

— En quoi cela regarde-t-il monsieur Roussin ? demanda Christophe. Je ne veux pas l’ennuyer de ces affaires.

— Cela ne l’ennuiera pas, dit Sylvain Kohn, ironique.

Et il lui montra Roussin, qui, justement, entrait.

Christophe alla au devant de lui. Roussin, d’excellente humeur, s’exclamait :

— Eh quoi ! déjà fini ? J’espérais entendre encore une partie. Eh bien, mon cher maître, qu’est-ce que vous en dites ? Êtes-vous satisfait ?

— Tout va très bien, dit Christophe. Je ne puis assez vous remercier…

— Du tout ! Du tout !

— Il n’y a qu’une seule chose qui ne peut pas marcher.

— Dites, dites. Nous arrangerons cela. Je tiens à ce que vous soyez content.

— Eh bien, c’est la chanteuse. Entre nous, elle est exécrable.

Le visage épanoui de Roussin se glaça subitement. Il dit, d’un air sévère :

— Vous m’étonnez, mon cher.

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            Jean-Christophe à Paris

— Elle ne vaut rien, rien du tout, continua Christophe. Elle n’a ni voix, ni goût, ni métier, pas l’ombre de talent. Vous avez de la chance de ne pas l’avoir entendue tout à l’heure !…

Roussin, de plus en plus pincé, coupa la parole à Christophe, et dit, d’un ton ne tassant :

— Je connais mademoiselle de Sainte-Ygraine. C’est une artiste de grand talent. J’ai la plus vive admiration pour elle. Tous les gens de goût, à Paris, pensent comme moi.

Et il tourna le dos à Christophe. Christophe le vit offrir son bras à l’actrice et sortir avec elle. Comme il restait stupéfait, Sylvain Kohn, qui avait suivi la scène avec délices, lui prit le bras, et lui dit, en riant, tandis qu’ils descendaient ensemble l’escalier du théâtre :

— Mais vous ne savez donc pas qu’elle est sa maîtresse ?

Christophe comprit. Ainsi, c’était pour elle, et il n’était pas pour lui que l’on montait la pièce ! Il s’expliqua l’enthousiasme de Roussin, ses dépenses, l’empressement de ses acolytes. Il écoutait Sylvain Kohn qui lui contait l’histoire de la Sainte-Ygraine : une divette de music-hall, qui, après s’être exhibée avec succès dans divers petits théâtres de genre, avait conçu, par ambition, comme à beaucoup de ses pareilles, de se faire entendre dans une scène plus digne de son talent. Elle comptait sur Roussin pour la faire engager à l’Opéra, ou à l’Opéra-Comique ; et Roussin, qui ne demandait pas mieux, avait trouvé dans les risques que le public parisien des dons lyriques de la nouvelle tragédienne, dans un rôle qui n’exigeait presque aucune action dra-

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matique, et qui mettait en pleine valeur l’élégance de ses formes.

Christophe écouta l’histoire jusqu’au bout ; puis il se dégagea du bras de Sylvain Kohn, et il éclata de rire. Il rit, il rit, longuement. Quand il eut fini de rire, il dit :

— Vous me dégoûtez. Vous me dégoûtez tous. L’art ne compte pas pour vous. Ce sont toujours des questions de femmes. On monte un opéra pour une danseuse, pour une chanteuse, pour la maîtresse de Monsieur un tel, ou de Madame une telle. Vous ne pensez qu’à vos cochonneries. Voyez-vous, je ne vous en veux pas : vous êtes ainsi, restez ainsi, si cela vous plaît, et barbotez dans votre auge. Mais séparons-nous : nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble. Bonsoir.

Il le quitta ; et, rentré chez lui, il écrivit à Roussin qu’il retirait sa pièce, sans lui cacher les raisons qui la lui faisaient reprendre.

Ce fut la rupture avec Roussin et avec tout son clan. Les conséquences s’en firent immédiatement sentir. Comme les journaux avaient mené un certain bruit autour de la représentation projetée, et comme l’histoire de la brouille du compositeur avec son interprète n’avait pas manqué de faire jaser, un directeur de concert eut la curiosité de donner l’œuvre dans une de ses matinées du dimanche. Cette bonne fortune fut un désastre pour Christophe. L’œuvre fut jouée — et sifflée. Tous les amis de la chanteuse s’étaient donné le mot pour administrer une leçon à l’insolent musicien ; et le reste du public, que le poème symphonique avait ennuyé, assista ou s’associa complaisamment au verdict des gens compétents. Pour comble de malechance, Christophe avait eu l’imprudence, afin de faire valoir

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son talent de virtuose, d’accepter de se faire entendre, au même concert, dans une Fantaisie pour piano et orchestre. Les dispositions malveillantes du public, retenues dans une certaine mesure, pendant l’exécution du David, par le désir de ménager les interprètes, se donna libre champ, quand il se trouva en présence de l’auteur en personne, — dont le jeu n’était pas d’ailleurs trop correct. Christophe, énervé par le bruit de la salle, s’interrompit brusquement au milieu du morceau, et, regardant, d’un air goguenard, le public qui s’était tu soudain, il joua : « Malbrough s’en va-t-en guerre ! »

— et dit insolemment :

— Voilà ce qu’il vous faut.

Là-dessus, il se leva, et partit.

Ce fut un beau tumulte. On criait qu’il avait insulté le public. Les journaux, le lendemain, exécutèrent avec ensemble l’Allemand grotesque, dont le bon public avait fait justice.

Et puis, ce fut le vide, de nouveau, complet, absolu. Christophe se retrouvait seul, plus seul que de plus, plus que jamais ; cela dans la grande ville étrangère et hostile. Il ne s’en affectait plus. Il commençait à croire que c’était sa destinée, et qu’il resterait, toute sa vie, ainsi.

Il ne savait pas qu’une grande âme n’est jamais seule, et qu’à défaut d’amis sur la fortune, elle finit toujours par les créer, qu’elle rayonne autour d’elle l’amour dont elle est pleine, et qu’à l’heure même, où il se croyait isolé pour toujours, il était plus riche d’amour que les plus heureux du monde.

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Il y avait chez les Stevens une petite fille de treize à quatorze ans, à qui Christophe avait donné des leçons, en même temps qu’à Colette. Elle était cousine-germaine de Colette, et se nommait Grazia Buontempi. C’était une fillette au teint doré, roissant délicatement aux pommettes, les joues pleines, d’une santé campagnarde, un petit nez un peu relevé, la bouche grande, bien fendue, à demi entr’ouverte toujours, le menton rond, très blanc, les yeux tranquilles, doucement souriants, le front rond, encadré d’une profusion de cheveux longs et soyeux, qui descendaient, sans boucles, le long des joues, avec de légères et calmes ondulations ; la taille souple et droite. Une petite Vierge d’Andrea del Sarto, à la figure large, au beau regard silencieux.

Elle était Italienne. Ses parents habitaient, presque toute l’année, à la campagne, dans une grande propriété du Nord de l’Italie : plaines, prairies, canaux, vignes et oliviers. De la terrasse sur le toit, on avait à ses pieds la mer d’oliviers argentés et de vignes d’or, d’où émergeaient de place en place les fuseaux noirs des cyprès. Les grappes de raisins mûrs s’enroulaient autour des olives vertes. Au delà, c’étaient les champs, les champs. Le silence. On entendait meugler les bœufs qui retournaient le sol, et les cris aigus des paysans à la charrue :

Le soir, les cigales chantaient dans les arbres, et les grenouilles le long des petits canaux. Et, la nuit, c’était l’infini du silence, sous la lune aux flots d’argent. Au

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loin, de temps en temps, les gardiens des olivettes, qui sommeillaient dans leurs huttes de branchages, tiraient des coups de fusil, pour avertir les voleurs qu’ils étaient réveillés. Mais on ne les entendait, à demi assoupis, ce bruit n’avait plus d’autre sens que le tintement d’une horloge pacifique, marquant au loin les heures de la nuit. Et le silence se refermait, comme un manteau moelleux aux vastes plis, sur l’âme.

Autour de la petite Grazia, la vie semblait endormie. On ne s’occupait pas beaucoup d’elle. Elle poussait tranquillement dans le beau calme qui la baignait. Nulle fièvre, nulle hâte. Elle était paresseuse, elle aimait à flâner et dormir longuement. Elle restait étendue, des heures, dans le jardin. Elle se laissait glisser sur le silence, comme une mouche sur un ruisseau d’été. Et parfois, brusquement, elle se mettait à courir, sans raison. Elle courait, comme un petit animal, la tête et le buste légèrement penchés à la droite, souplement, sans raideur. Vrai vrai cabri, qui grimpait et glissait, parmi les pierres, pour la joie de bondir. Elle causait avec les chiens, avec les grenouilles, avec les herbes et les arbres, avec les paysans et les bêtes de la bassecour. Elle adorait tous les petits êtres qui l’entouraient, et aussi les grands : mais avec ceux-ci elle se livrait moins. Elle voyait très peu de monde. La maison était loin de la ville, isolée. Bien rarement passait sur la route poudreuse le pas traînant de quelque grave paysan, ou d’une belle campagnarde, aux yeux lumineux dans la figure hâlée, marchant d’un rythme balancé, la tête haute, la poitrine en avant. Grazia vivait, des journées seule, dans le parc silencieux ; elle ne voyait personne ; elle ne s’ennuyait jamais. Elle n’avait peur de rien.

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Une fois, un vagabond entra, pour voler quelques fruits ou une poule dans la ferme déserte. Il s’arrêta, interdit, devant la petite fille, couchée dans l’herbe, qui mangeait une longue tartine, en chantonnant une chanson. Elle le regarda tranquillement, et lui demanda ce qu’il voulait. Il dit :

— Donnez-moi quelque chose, ou je deviens méchant.

Elle lui tendit sa tartine, et dit, avec ses yeux souriants :

— Il ne faut pas devenir méchant.

Alors il s’en alla.

Sa mère mourut. Son père, très bon, très faible, était un vieil Italien de bonne race, robuste, jovial, affectueux, mais un peu enfantin, et tout à fait incapable de diriger l’éducation de la petite. La sœur du vieux Buontempi, madame Stevens, qui était venue pour l’enterrement, et qui avait été frappée de l’isolement de l’enfant, décida, pour la distraire de son deuil, de l’emmener pour quelque temps à Paris. Grazia pleura, et le vieux papa aussi ; mais quand madame Stevens avait décidé quelque chose, il n’y avait plus qu’à se résigner : nul ne pouvait lui résister. Elle était la forte tête de la famille ; et, dans sa maison de Paris, elle dirigeait tout, elle dominait tout : son mari, sa fille, et ses amants ; — car elle ne s’était pas fait faute d’en avoir ; elle menait de front ses devoirs et ses plaisirs : c’était une femme pratique et passionnée, — au reste, très agitée et très mondaine.

Transplantée à Paris, la calme Grazia se prit d’adoration pour sa belle cousine Colette, qui s’en amusait. On conduisit dans le monde, on mena au théâtre la douce petite sauvageonne. On continuait de la traiter en enfant, et elle-même se regardait comme une enfant, quand déjà elle ne l’était plus. Elle sentait en elle des

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sentiments qu’elle cachait, et dont elle avait un peu peur : d’immenses élans de tendresse pour un objet, ou pour un être. Elle était amoureuse en secret de Colette : souvent, quand elle la voyait, elle se sentait pâlir d’un seul mot ; et quand elle l’attendait, quand elle savait qu’elle allait la voir, elle tremblait d’impatience et de bonheur ; elle lui volait un ruban, un mouchoir. Au théâtre, lorsqu’elle voyait sa jolie cousine, décolletée, entrer dans la loge où elle était et attirer tous les regards, elle avait un bon sourire, humble, affectueux, débordant d’amour ; et son cœur se serrait délicieusement, lorsque Colette lui adressait la parole. En robe blanche, ses beaux cheveux noirs défaits et bouffants sur ses épaules brunes, mordillant le bout de ses longs gants de fil blanc, dans l’ouverture desquels elle fourrait le doigt par desserrement, — à tout instant, pendant le spectacle, elle se retournait vers Colette pour quêter un regard amical, pour partager le plaisir qu’elle ressentait, pour la dire de ses yeux bruns et limpides :

— Je vous aime bien.

En promenade, dans les bois, aux environs de Paris, elle marchait dans l’ombre de Colette, s’asseyait à ses pieds, courait devant ses pas, arrachait les branches qui auraient pu la gêner, posait des pierres au milieu de la boue. Et un soir que Colette, frileuse, au jardin, lui demanda son fichu, elle poussa un exclamation de plaisir, — dont elle fut honteuse : c’était du bonheur que la bien-aimée s’enveloppât d’un peu d’elle, et le lui rendît, ensuite, tout imprégné du parfum de son corps.

Il y avait aussi certains livres, certaines pages de poètes, lues en cachette, (car on continuait de lui donner des livres d’enfant), — qui lui causaient des

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troubles délicieux. Et, plus encore, certaines musiques, bien qu’on lui dît qu’elle n’y pouvait rien comprendre ; et elle se persuadait qu’elle n’y comprenait rien ; — mais elle était toute pâle et moite d’émotion. Personne ne savait ce qui se passait en elle, à ces moments.

En dehors de cela, elle était toujours une petite fille bien sage, docile, étourdie, paresseuse, assez gourmande, rougissant pour un rien, tantôt se taisant pendant des heures, tantôt parlant avec volubilité, riant et pleurant facilement, avec de brusques sanglots et un rire d’enfant. Elle aimait rire, et s’amusait de petits riens. Jamais elle ne cherchait à jouer la dame. Elle restait enfant. Surtout, elle était bonne, elle ne pouvait souffrir de faire de la peine, et elle avait de la peine du moindre mot un peu fâché contre elle. Très modeste, s’effaçant toujours, toute prête à aimer et à admirer tout ce qu’elle voyait ou croyait voir de beau et de bon, elle prêtait aux autres des qualités qu’ils n’avaient pas.

On s’occupa de son éducation, qui était très en retard. Ce fut ainsi qu’elle prit des leçons de piano avec Christophe.

Elle le vit, pour la première fois, à une soirée de sa tante, où il y avait une société nombreuse. Christophe, incapable de s’adapter à aucun public, joua un interminable adagio, qui faisait bâiller tout le monde : quand cela semblait fini, cela recommençait ; on se demandait si cela finirait jamais. Madame Stevens bouillait d’impatience. Colette s’amusait follement : elle dégustait tout le ridicule de la chose, et elle ne savait pas mauvais gré à Christophe d’y être, à ce point, insensible ; elle sentait qu’il était une force, et cela lui était sympathique ; mais c’était comique aussi ; et elle se fût bien

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gardée de prendre sa défense. Seule, la petite Grazia était pénétrée jusqu’aux larmes par cette musique. Elle se dissimulait dans un coin du salon. À la fin, elle se sauva, pour qu’on ne remarquât point son trouble, et aussi parce qu’elle souffrait de voir qu’on se moquait de Christophe. Quand on la chercha, elle se cacha, pour n’avoir pas à répondre.

Quelques jours après, à dîner, madame Stevens parla, devant elle, de lui faire donner des leçons de piano par Christophe. Grazia fut troublée qu’elle laissa retomber sa cuiller dans son assiette à soupe, et elle s’éclaboussa, ainsi que sa cousine, qui se mit à la requérir bien fort d’abord de leçons pour se tenir convenablement à table. Madame Stevens ajouta qu’en ce cas, c’était pas à Christophe qu’il faudrait s’adresser. Grazia fut heureuse d’être grondée avec Christophe.

Christophe commença ses leçons. Elle était toute guindée et glacée, elle avait les bras collés au corps, elle ne pouvait remuer ; et quand Christophe posait la main sur sa menotte, pour rectifier la position des doigts et les étendre sur les touches, elle se sentait défaillir. Elle tremblait de jouer mal devant lui ; elle avait beau étudier jusqu’à se rendre presque malade et le voir, elle pouvait pas des cris d’impatience à sa cousine, toujours faite pousser des cris d’impatience à sa cousine, toujours manquait, son trouble paralysait raides comme des morceaux de bois, ou nous comme du coton ; elle accrochait les notes, et accentuait à contre-sens ; Christophe la grondait, elle se trouvait à l’aise, alors, elle s’arrêtait avec envie de pleurer.

Il ne faisait aucune attention à elle ; il n’était occupé que de Colette. Grazia souffrait l’intimité de sa cousine avec Christophe ; mais quoi qu’elle en souffrît, son

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petit cœur s’en réjouissait pour Colette et pour Christophe. Elle trouvait Colette si supérieure à elle qu’il lui semblait naturel qu’elle absorbât tous les hommages. — Ce ne fut que lorsqu’il fallut choisir entre sa cousine et Christophe qu’elle sentit son cœur prendre parti contre celle-là. Avec son intuition de petite femme, elle vit bien que Christophe souffrait des coquetteries de Colette et de la cour assidue que lui faisaient ces petits jeunes gens, ce Lucien Lévy-Cœur, que déjà, d’instinct, elle n’aimait pas, et qu’elle détesta, dès le moment qu’elle sut que Christophe les détestait. Elle ne pouvait comprendre comment Colette s’amusait à les mettre en rivalité avec Christophe. Elle commença de la juger sévèrement, en secret ; elle surprit certains de ses petits mensonges, et elle changea brusquement de manières avec elle. Colette s’en aperçut, sans en deviner la cause ; elle affectait de l’attribuer à des caprices de petite fille. Mais le certain, c’était qu’elle avait perdu son pouvoir sur Grazia : un fait insignifiant le lui montra. Un soir que, se promenant toutes deux au jardin, Colette voulait, avec une tendresse coquette, abriter Grazia sous les plis de son manteau contre une petite ondée qui s’était mise à tomber, Grazia, pour qui c’eût été, quelques semaines avant, un bonheur ineffable de se blottir contre le sein de sa chère cousine, s’écarta froidement, et se tint à quelques pas, en silence. Et quand Colette disait qu’elle trouvait laid un morceau de musique, que jouait Grazia, cela n’empêchait pas Grazia de le jouer, et de l’aimer.

Elle n’était plus attentive qu’à Christophe. Elle avait la divination de la tendresse, et percevait ce qu’il souffrait, sans qu’il eût besoin de le dire. Elle l’exagérait beaucoup, il est vrai, dans son attention inquiète et

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            Jean-Christophe à Paris

enfantine. Elle croyait que Christophe était amoureux de Colette, quand il n’avait pour elle qu’une amitié exigeante. Elle pensait qu’il était malheureux, qu’il était malheureuse, pour lui. La pauvreté n’était guère récompensée de sa sollicitude. Sur un mot dit par Colette, quand Colette avait fait enrager Christophe ; il était de mauvaise humeur, et se vengeait sur la petite Grazia, en relevant impitoyablement les fautes de son jeu, et le bruit que Colette l’avait exaspéré encore plus qu’à l’ordinaire, il s’asseyait au piano avec lui, la brusquerie que Grazia acheva de perdre le peu de moyens qu’elle avait : elle pataugea ; il lui reprocha ses fausses notes avec colère ; alors, elle se mit à pleurer ; il s’écria, il lui secoua les mains, il cria qu’elle ne ferait jamais rien de propre, qu’elle s’occupât de cuisine, de couture, de tout ce qu’elle voudrait, mais, au nom du ciel ! qu’elle ne fît plus de musique ! Ce n’était pas la peine de martyriser les gens à entendre ses fausses notes. Sur quoi, il la planta là, au milieu de sa leçon, et lui partit, l’enfant.

La pauvre Grazia ravala toutes les larmes de son corps, mais encore du chagrin que lui faisaient ces humiliantes paroles, que du chagrin de ne pouvoir faire plaisir à Christophe, malgré tout son désir, et même d’ajouter par sa sottise à la peine de cette froide leçon.

Elle souffrit bien plus, quand Christophe cessa de venir chez les Stevens. Elle eut tout à coup envie de revenir au pays. Cette enfant, si saine jusque dans ses rêveries, et qui gardait en elle un fond de sérénité rustique, se sentait mal à l’aise dans cette ville, au milieu des Parisiennes neurasthéniques et agitées. Sans oser le dire, elle avait fini par juger assez exactement les gens qui l’entouraient. Mais elle était timide, faible, comme son père, par bonté

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par modestie, par défiance de soi. Elle se laissait dominer par sa tante autoritaire et par sa cousine habituée à tout tyranniser. Elle n’osait pas écrire à son vieux papa, à qui elle envoyait régulièrement de longues lettres affectueuses :

— Je t’en prie, reprends-moi !

Et le vieux papa n’osait pas la reprendre, malgré tout son désir ; car madame Stevens avait répondu à ses timides avances que Grazia était bien où elle était, beaucoup mieux qu’elle ne serait avec lui, et que, pour son éducation, il fallait qu’elle restât.

Mais il arriva un moment où l’exil devint trop douloureux à la petite âme du Midi, et où il fallut qu’elle reprît son vol vers la lumière. — Ce fut après le concert de Christophe. Elle y était venue avec les Stevens ; et ce fut un déchirement pour elle d’assister à ce spectacle hideux d’une foule s’amusant à outrager un artiste… Un artiste ? Celui qui, aux yeux de Grazia, était l’image même de l’art, la personnification de tout ce qu’il y avait de divin dans la vie. Elle avait envie de pleurer, de se sauver. Il lui fallut entendre jusqu’au bout le tapage, les sifflets, les huées, jusqu’à sa tante, ces réflexions désobligeantes, le joli rire de Colette, qui échangeait avec Lucien Lévy-Cœur des propos apitoyés. Réfugiée dans sa chambre, elle sanglota, une partie de la nuit : elle parlait à Christophe, elle le consolait, elle eût voulu donner sa vie pour lui, elle désespérait de ne pouvoir rien pour le rendre heureux. Il lui fut impossible désormais de rester à Paris. Elle supplia son père de la faire revenir. Elle disait :

— Je ne peux plus vivre ici, je ne peux plus, je mourrai, si tu me laisses plus longtemps.

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Son père vint aussitôt; et si pénible qu’il leur fût à tous deux de tenir tête à la terrible tante, ils en puisèrent l’énergie dans un effort de volonté désespérée.

Grazia revint parmi ses oliviers. Elle retrouva avec joie la chère nature et les êtres qu’elle aimait. Elle avait emporté, et garda quelque temps encore dans son cœur endolori, qui se resserrait chaque jour un peu, de la mélancolie du Nord, comme un voile de brouillards, que le soleil peu à peu faisait fondre. Elle pensait par moments à Christophe malheureux. Couchée sur la pelouse, écoutant les cigales et les grenouilles familières, ou assise au piano, avec joie elle s’entretenait plus souvent qu’autrefois, elle rêvait à lui : ah ! qu’elle se l’était choisi ; elle causait avec lui, tout bas, pendant des heures ; et il ne lui eût pas semblé impossible qu’il ouvrît la porte, un jour, et qu’il entrât. Elle lui écrivit, et, après avoir hésité bien longtemps, elle lui envoya une lettre, non signée, qu’elle alla, un matin, en cachette, à trois kilomètres de là, de l’autre côté des grands champs labourés, — une bonne lettre, touchante, qui lui disait qu’il n’était pas seul, qu’il ne devait pas se décourager, qu’on pensait à lui, qu’on l’aimait, qu’on priait Dieu pour lui, — une pauvre lettre, qui s’égara sottement en route, et qu’il ne reçut jamais.

Puis, les jours uniformes et sereins se déroulèrent dans la vie de la lointaine amie. Et la grande paix italienne, le génie du calme, du bonheur tranquille, de la contemplation muette, prirent doucement ce cœur chaste et silencieux, au fond duquel continuait de brûler, comme une petite flamme immobile, le souvenir de Christophe.

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Mais Christophe ignorait la naïve affection, qui de loin veillait sur lui, et qui devait plus tard tenir tant de place dans sa vie. Et il ignorait aussi qu’à ce même concert, où il avait été insulté, assistait celui qui allait être l’ami, le cher compagnon, qui devait marcher auprès de lui, côte à côte, et la main dans la main.

Il était seul. Il se croyait seul. D’ailleurs, il n’en était aucunement accablé. Il ne ressentait plus cette amère tristesse qui l’angoissait naguère, en Allemagne. Il était plus fort, plus mûr : il savait que ce devait être ainsi. Ses illusions sur Paris étaient tombées : tous les hommes étaient partout les mêmes ; il fallait en prendre son parti, et ne pas s’obstiner dans une lutte enfantine contre le monde ; il fallait être soi-même, avec tranquillité. Comme disait Beethoven, « si nous livrons à la vie les forces de notre vie, que nous restera-t-il pour le plus noble, pour le meilleur ? » Il avait pris vigoureusement conscience de sa nature et de sa race, qu’il avait jugée si sévèrement jadis. A mesure qu’il était plus oppressé par l’atmosphère parisienne, il éprouvait le besoin de se réfugier auprès de sa patrie, dans les bras des poètes et des musiciens, où le meilleur d’elle-même s’est recueilli. Dès qu’il ouvrait leurs livres, sa chambre se remplissait du bruissement du Rhin ensoleillé et de l’affectueux sourire des vieux amis délaissés.

Comme il avait été ingrat envers eux ! Comment n’avait-il pas senti plus tôt le trésor de leur candide bonté ? Il

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se rappelait avec honte tout ce qu’il avait dit d’injuste et d’outrageant pour eux, quand il était en Allemagne. Alors, il ne voyait que leurs défauts, leurs naïvetés sans grâces et cérémonieuses, leur idéalisme larmoyant, leurs petits mensonges habiles, leurs petites lâchetés. Ah ! c’était là peu de chose auprès de leurs grandes vertus ! Comment avait-il pu être aussi cruel pour des faiblesses, qui les rendaient en ce moment presque plus touchantes à ses yeux : car ils en étaient plus humains ! Par réaction, il avait attiré beaucoup de tendresse pour ceux à qui il avait été le plus injuste. Voici que ces fautes, qu’il avait été à deux doigts de commettre, contre Schubert, et même contre Bach ! Et voici qu’il se sentait tout près d’eux, à présent. Voici que ces grandes âmes, qu’il avait jugées avec impatience les ridicules, se penchaient affectueusement vers lui, maintenant qu’il était exilé loin des siens, et lui disaient, avec un sourire :

— Frère, nous sommes là. Courage ! Nous avons eu, nous aussi, plus que notre lot de misères… Bah ! on en vient à bout…

Il entendait gronder l’Océan de l’âme de Jean-Sébastien Bach : les ouragans, les vents qui sifflent, les nuages de la vie qui s’enfuient, les peuples ivres de joie, de douleur, de colère, et le Christ, plein de mansuétude, le Prince de la Paix, planant au-dessus d’eux ; les villes éveillées par les cris des veilleurs, se ruant, avec des clameurs d’allégresse, au devant du Fiancé divin, dont les pas ébranlent le monde, — la prodigieuse réserve de pensées, de poésies, de formes musicales, de vie héroïque, d’hallucinations shakespeariennes, de prophéties à la Savonarole, de visions pastorales, épiques, apocalyptiques, — étendus dans le corps étriqué

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du petit cantor thuringien, au double menton, aux petits yeux brillants sous les paupières plissées et les sourcils relevés… — il le voyait si bien ! sombre, jovial, un peu ridicule, le cerveau bourré d’allégories et de symboles, gothique et rococo, colère, têtu, serein, ayant la passion de la vie et la nostalgie de la mort… — il le voyait dans son école, pédant génial, au milieu de ses élèves, sales, grossiers, mendiants, galeux, aux voix éraillées, ces vauriens avec qui il se chamaillait, avec qui il se battait parfois comme un portefaix, et dont l’un le roua de coups… — il le voyait dans sa famille, au milieu de ses vingt-et-un enfants, dont treize moururent avant lui, dont un fut idiot ; les autres, bons musiciens, lui faisaient de petits concerts… Des maladies, des enterrements, d’aigres disputes, la gêne, son génie méconnu ; — et, par là dessus, sa musique, sa foi, la délivrance et la lumière, la Joie entrevue, pressentie, voulue, saisie, — Dieu, le souffle de Dieu brûlant ses os, hérissant son poil, foudroyant par sa bouche… O Force ! Force ! Tonnerre bienheureux de Force !…

Christophe buvait à longs traits cette force. Il sentait le bienfait de cette puissance de musique, qui ruisselle des âmes allemandes. Médiocre souvent, grossière même, qu’importe ? L’essentiel, c’est qu’elle soit, qu’elle coule à pleins bords. En France, la musique est recueillie, goutte à goutte, par des filtres Pasteur dans des carafes soigneusement bouchées. Et ces buveurs d’eau fade font les dégoûtés devant les fleuves de la musique allemande ! Ils épluchent les fautes des génies allemands !

— Pauvres petits ! — pensait Christophe, sans se souvenir que lui-même naguère avait été aussi ridicule, — ils trouvent des défauts dans Wagner et dans Beethoven !

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Il leur faudrait des génies qui n’eussent pas de défauts !… Comme si, quand souffle la tempête, elle allait s’occuper de ne rien déranger au bel ordre des choses ! Il leur faut des ouragans, qui soient, comme dit cet autre de la Mer de Debussy, des conversations de salon. Ces tempêtes musclées, et tenues en laisse, qu’on promène dans les allées du Luxembourg !…

Il marchait dans Paris, tout joyeux de sa force. Tant mieux s’il était incompris ! Il en serait plus libre. Pour créer, comme il faut, il faut vivre, ou, ce qui revient au même, organiquement consistué, suivant ses lois intérieures, il faut y vivre tout entier. Un artiste n’est jamais trop seul. Ce qui est redoutable, c’est de voir sa pensée se refléter dans un miroir qui la déforme et l’amoindrit. Il faut n’avoir d’yeux aux autres de ce qu’on fait, avant d’avoir fait. Il faut savoir, sans cela, on n’aurait plus le courage d’aller jusqu’au bout ; rare ce ne serait plus son idée, mais la misérable idée des autres, qu’on verrait en soi.

Maintenant que rien ne venait plus le distraire de ses rêves, ils jaillissaient comme des fontaines de tous les coins de son âme. C’était comme les pierres de sa route. Il vivait dans une vie de visionnaire. Tout ce qu’il voyait et entendait évoquait en lui des êtres, des choses différentes de ce qu’il voyait et entendait. Il n’avait qu’à se laisser vivre pour retrouver partout, autour de lui, dans la vie de ses héros. Leurs sensations venaient se chercher d’elles-mêmes. Tout ce qu’il voyait apportait, la lumière sur une route, d’une voix que le vent apportait, la lumière sur une route, le pas, les oiseaux qui chantaient dans les arbres du Luxembourg, une cloche de couvent qui sonnait au loin, le ciel pâle, le petit coin du ciel, vu du fond de sa chambre, les bruits et les nuances des diverses heures

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du jour, il ne les percevait pas en lui, mais dans des êtres qu’il rêvait. Pour un cœur un peu riche, toute minute est étrange de mille événements, étrange de mille siècles. Des millions d’êtres en ont goûté et goûteront après nous les jours, nous caressent avec la même fraîcheur. Il suffit d’un peu d’amour pour retrouver au travers de l’eau qui passe les millions de ceux qui ne sont plus et de ceux qui seront. — Christophe était heureux.

Cependant, sa situation était plus difficile qu’elle n’avait jamais été. Il avait perdu les quelques leçons de piano, qui étaient sa principale ressource. On était en septembre, la société parisienne était en vacances ; et il était impossible de trouver d’autres élèves. Le seul qu’il eût était un ingénieur, intelligent et braque, qui s’était mis en tête, à quarante ans, de devenir un grand violoniste. Christophe lui jouait des airs très bien du violon ; mais il en savait toujours plus que son élève ; ce dernier, pendant quelque temps, il lui donna trois heures de leçons par semaine, à deux francs l’heure. Mais, au bout d’un mois et demi, l’ingénieur se lassa, découvrant tout à coup que sa vocation principale était la peinture. — Le jour où il fit part de cette découverte à Christophe, Christophe rit beaucoup ; mais, quand il eut fini, il fit le compte de ses finances, et constata qu’il avait juste ce qu’il fallait pour mettre en gage les douze francs qu’il avait coûté son élève venait de lui payer, pour ses dernières leçons. Cela ne l’émut point ; il se dit seulement qu’il aurait fallu décidément se mettre en quête d’autres moyens d’existence : recommencer les courses auprès des éditeurs. Ce n’était pas réjouissant… Pff !… Il était inutile de s’en tourmenter à l’avance. Aujourd’hui, il faisait beau. Il s’en alla à Meudon. Il avait une fringale de marche. La marche faisait

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lever en lui des moissons de musique. Il était plein, comme une ruche de miel ; et il était au bourdonnement doré de ses abeilles. C’était, à l’ordinaire, une musique qui modulait beaucoup. Et des rythmes bondissants, insistants, hallucinants… Allez donc créer des rythmes, quand vous êtes engourdi dans votre chambre ! Bon pour amalgamer alors des harmonies subtiles et immobiles, comme ces Parisiens !

Quand il fut las de marcher, il se coucha dans les bois. Les arbres étaient à demi défeuillés, le ciel bleu de pervenche. Christophe s’engourdit dans une rêverie, qui prit bientôt la teinte de la pensée fluide qui s’agitaient en lui. C’était l’ordinaire, une musique fluide qui s’agitaient en lui, — toute sa vie, ses pensées. Il en venait de tous les points de l’horizon : mondes jeunes et vieux, qui se livraient bataille, lambeaux d’âmes passées, hôtes anciens, parasites, qui vivaient en lui, de lui, comme le peuple d’une ville. L’ancienne parole de Gottfried devant la tombe de Melchior lui revenait à la pensée : il était comme un peuple vivant, plein de vivants qui s’agitaient en lui, — toute race inconnue. Il écoutait cette multitude de vies, dont il était un épisode, il se plaisait à faire bruire l’orgue de cette forêt séculaire, pleine de monstres, comme la forêt de Dante. Le maître était là : sa volonté. Il avait une forte joie à faire claquer son fouet, pour que les bêtes hurlassent, et qu’il sentît mieux la richesse de sa ménagerie intérieure. Il n’était pas seul. Il n’y avait pas de risques qu’il fût jamais seul. Il était toute une armée à lui tout seul, des siècles de Krafft joyeux, et tristes. Contre Paris hostile, contre un peuple, tout un peuple : la lutte était égale.

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Il avait abandonné la modeste chambre, — trop chère, — qu’il occupait, pour prendre dans le quartier de Montrouge une mansarde, qui, à défaut d’autres avantages, était très aérée. Un courant d’air perpétuel. Mais il lui fallait respirer. De sa fenêtre, il avait une vue étendue sur les cheminées de Paris, et sur Montmartre dans le fond. Le déménagement n’avait pas été long : une charrette à bras avait suffi ; Christophe l’avait poussée lui-même. De tout son mobilier, l’objet le plus précieux pour lui était, avec sa vieille malle, un de ces moulages, qui ont été si vulgarisés dans ces derniers temps, du masque de Beethoven. Il l’avait empaqueté avec autant de soin que s’il s’était agi d’une œuvre d’art du plus haut prix. Il ne s’en séparait pas. C’était son île, au milieu de Paris. C’était aussi pour lui un baromètre moral. Le masque lui marquait, plus clairement que sa propre conscience, la température de son âme, ses plus secrètes pensées : tantôt le ciel chargé de nuées, tantôt le coup de vent des passions, tantôt le calme puissant.

Il avait dû rogner beaucoup sur sa nourriture. Il mangeait une fois par jour, à une heure de l’après-midi. Il avait acheté un gros saucisson, qu’il avait pendu à sa fenêtre ; avec une bonne tranche, un solide quignon de pain, et une tasse de café, qu’il fabriquait lui-même, il faisait un repas des dieux. Mais il en eût

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bien fait deux. Il était fâché d’avoir si bon appétit. Il s’apostrophait sévèrement ; il se traitait de goinfre, qui ne pense qu’à son ventre. Du reste, il n’en souffrait guère ; il n’était pas si efflanqué qu’un chien maigre. Au reste, solide, une charpente de fer, et la tête toujours libre.

Il ne s’inquiétait pas trop du lendemain, bien qu’il aurait eu de bonnes raisons pour cela. Tant qu’il aurait devant lui l’argent de la journée, il ne se mettait pas en peine. Le jour où il n’eut plus rien, il se décida enfin à commencer ses tournées chez les éditeurs. Il ne trouva aucun travail nulle part. Il revenait chez lui, bredouille, quand, passant par hasard près de l’agence de musique où il avait été présenté naguère par Sylvain Kohn à Daniel Hecht, il entra, sans se rappeler qu’il était déjà venu là dans des circonstances peu agréables. La première personne qu’il vit fut Hecht. Il fut sur le point de rebrousser chemin ; mais il était trop tard : Hecht l’avait vu. Hecht ne voulut pas avoir l’air de reculer ; il s’approcha de Hecht, en sachant pas ce qu’il allait lui dire, et prêt à lui tenir tête avec autant d’arrogance qu’il le faudrait : car il était convaincu que Hecht ne lui ménagerait pas les insolences. Il n’en fut rien. Hecht, froidement, lui tendit la main ; avec une formule de politesse banale, il s’informa de sa santé, et, sans même attendre que Christophe lui en fît la demande, il lui désigna de la main la porte de son cabinet, s’effaça pour le laisser passer. Il était heureux, secrètement, de cette visite, que son orgueil avait prévue, mais qu’il n’attendait plus. Sans qu’il n’ait, il avait suivi très attentivement Christophe ; il n’avait manqué aucune occasion de connaître sa mu-

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sique ; il était au fameux concert du David ; et l’accueil hostile du public l’avait d’autant moins étonné, dans son mépris du public, qu’il avait parfaitement senti toute la beauté de l’œuvre. Il n’y avait peut-être pas deux personnes à Paris qui fussent plus capables que Hecht d’apprécier l’originalité artistique de Christophe. Mais il se fût bien gardé de lui en rien dire, non seulement parce qu’il était piqué de l’attitude de Christophe à son égard, mais parce qu’il lui était impossible d’être aimable : c’était une disgrâce spéciale de sa nature. Il était sincèrement disposé à aider Christophe ; mais il n’eût pas fait un pas pour cela : il attendait que Christophe vînt le lui demander. Et maintenant que Christophe était venu, — au lieu de saisir généreusement l’occasion d’effacer le souvenir de leur malentendu, en épargnant à son visiteur toute démarche humiliante, il se donna la satisfaction de laisser Christophe exposer tout au long sa requête ; et, quoiqu’il pût lui trouver des travaux plus relevés, il tint à imposer, au moins pour une fois, ceux que Christophe avait refusés jadis. Il lui donna, pour le lendemain, cent pages à copier, en les transposant, de musique pour mandoline et guitare. Après quoi, satisfait de l’avoir fait plier, il lui trouva des occupations moins rebutantes, mais toujours avec une telle absence de bonne grâce qu’il était impossible de lui en savoir gré, et qu’il fallait que Christophe fût talonné par la gêne pour recourir de nouveau à lui. En tout cas, il aimait encore mieux gagner son argent par ces travaux, si irritants qu’ils fussent, que le recevoir en don de Hecht, comme celui-ci le lui offrit, une fois : — et certes, c’était de bon cœur ; mais Christophe avait senti l’intention que Hecht

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avait eue de l’humilier d’abord ; contraint d’accepter ses conditions, il se refusa du moins à accepter ses bienfaits ; il voulait bien travailler pour lui, mais il dépendant, il était quitte ; — mais il ne voulait rien lui devoir. Il n’était pas comme Wagner, sans scrupule impudent pour son luxe, mettant à son art au dessus de soi. Le pain qu’il n’eut pas gagné lui-même eût étouffé. — Un jour qu’il venait de rapporter la tâche qu’il avait passé la nuit à faire, il trouva Hecht à table. Hecht, remarquant sa pâleur et les regards qu’il jeta involontairement sur les plats, eut la certitude qu’il n’avait pas mangé de la journée, et l’invita à déjeuner avec lui. L’intention était bonne ; mais Hecht laissa si lourdement sentir qu’il avait là le dénuement de Christophe, que son invitation ressemblait à une aumône : Christophe fût encore plus tenté d’accepter, plutôt que d’accepter. Il ne put refuser de s’asseoir à table — (Hecht disait qu’il avait à lui parler) ; il ne toucha à rien : il prétendit qu’il venait de déjeuner. Son estomac se crispait de besoin.

Christophe eut voulu se passer de Hecht ; mais les autres éditeurs étaient encore pires. — Il y avait sans doute les riches dilettantes, qui accouchaient d’un lambeau de phrase musicale, et qui se faisaient persuader de l’écrire. Ils faisaient venir Christophe, et lui chantaient leur élucubration :

— Hein ! est-ce beau !

Ils la lui donnaient à développer, à conclure, — (à écrire en entier) ; — et cela paraissait sous leurs nom chez un grand éditeur. Après, ils étaient persuadés que le morceau était d’eux. Christophe en connut un, un gentilhomme de bonne marque, un grand corps agité

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qui tout de suite lui sonna du : « cher ami », l’empoigna par le bras, lui prodiguait des démonstrations d’enthousiasme tempétueux, ricanant d’un son oreille, bafouillant des coq-à-l’âne et des incongruités musicales de cris d’extase : Beethoven, Verlaine, Fauré, Yvette Guilbert… Il le faisait travailler, et négligeait ensuite de le payer. Il soldait en invitations à déjeuner et en poignées de main. A la fin des fins, il envoya à Christophe vingt-francs, que Christophe se donna le luxe — stupide — de lui renvoyer. Ce jour-là, il n’avait pas vingt-cinq centimes pour écrire à sa mère, dont c’était le jour de fête de la vieille Louisa ; et, pour tout au monde, Christophe n’eût voulu y manquer. La bonne femme comptait trop sur la lettre de son garçon, elle n’aurait pas pu vivre, ne la voyant pas arriver. Elle lui écrivait un peu plus souvent, depuis quelques semaines, malgré la peine que cela lui coûtait d’écrire, dans sa solitude. Mais elle n’aurait pu se décider à venir rejoindre Christophe à Paris : elle était trop timorée, trop attachée à sa petite ville, à son église, à sa maison, elle avait peur des voyages. Et d’ailleurs, quand elle eût voulu venir, Christophe n’avait pas d’argent pour elle ; il n’en avait pas tous les jours pour lui-même.

Un envoi qui lui avait fait bien plaisir, une fois, c’avait été de Lorchen, la jeune paysanne pour laquelle il avait eu une rixe avec des soldats prussiens : elle lui avait écrit qu’elle se mariait ; elle lui donnait des nouvelles de la maison, et elle lui expédiait un panier de pommes, un peu de galette pour manger en son honneur. C’était tombé joliment à propos. Le soir-là chez Christophe, c’était jeûne, quatre-temps, et

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carême : du saucisson pendu au clou, près de la fenêtre, il ne restait plus que la ficelle. Christophe se compara aux saints anachorètes, qu’un corbeau vient nourrir sur leur rocher. Mais le corbeau avait beaucoup à faire, sans doute, de nourrir les autres anachorètes : car il ne revint plus.

Malgré tous ses ennuis, Christophe gardait son sang-froid. Il faisait dans sa cuvette la lessive de son linge, et il cirait ses chaussures, en sifflant comme un merle. Il se consolait avec les mots de Berlioz : « Élevons-nous au-dessus des misères de la vie, et chantons d’une voix légère le gai refrain si connu : Dies iræ… » Il chantait parfois, au scandale de ses voisins, stupéfiés de l’entendre s’interrompre au milieu des éclats de rire.

Il menait une vie rigoureusement chaste. Comme dit cet autre, « la carrière d’amant est une carrière d’oisif et de riche ». La misère de Christophe, sa chasse au pain quotidien, sa sobriété excessive, et sa fièvre de création ne lui laissaient ni le temps, ni le goût de songer au plaisir. Il n’y était pas seulement indifférent ; par réaction contre Paris, il était pris dans son ascétisme furieux. Il avait besoin passionné de pureté, l’horreur de toute souillure. Ce n’était pas qu’il fût à l’abri des passions. A d’autres moments, il eût été livré. Mais ces passions restaient chastes, même quand il y cédait tout entier : car il y cherchait le plaisir, mais le don absolu de soi et la plénitude de l’être. Et quand il voyait qu’il n’avait que cela, il les rejetait avec fureur. La luxure n’était pas pour lui le péché contre nature. C’était bien le grand Péché, celui qui souille les sources de la vie. Tous ceux chez

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qui le vieux fond chrétien n’a pas été totalement enseveli sous les alluvions étrangères, tous ceux qui se sentent encore aujourd’hui les fils des races vigoureuses, qui, au prix d’une discipline héroïque, édifièrent la civilisation de l’Occident, n’ont pas de peine à le comprendre. Christophe méprisait la société cosmopolite, dont le plaisir était l’unique but, le credo. — Certes, il est bien de chercher le bonheur, de le vouloir pour les hommes, de combattre les déprimantes croyances pessimistes, amassées sur l’humanité par vingt siècles de christianisme gothique. Mais c’est à condition que ce soit une généreuse foi, qui veuille le bien des autres. Au lieu de cela, de quoi s’agit-il ? De l’égoïsme le plus piteux. Une poignée de jouisseurs, qui cherchent à faire rendre à leurs sens le maximum de plaisirs avec le minimum de risques, en s’accommodant fort bien que les autres en pâtissent. — Oui, sans doute, on connaît leur socialisme de salon !… Mais est-ce qu’ils ne savent pas eux-mêmes que leurs doctrines voluptueuses ne valent que pour le peuple des « gras », pour une « élite » à l’engrais, comme la leur, et que pour les pauvres, c’est un poison ?… —

« La carrière du plaisir est une carrière de riches. »

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Christophe n’était point riche, ni fait pour le devenir. Quand il venait de gagner quelque argent, il se hâtait de le dépenser aussitôt en musique ; il se privait de nourriture, pour aller au concert. Il prenait des dernières places, tout en haut du théâtre du Châtelet, et il se plongeait dans la musique : cela lui tenait lieu de souper et de maîtresse. Il apportait à une telle faim de bonheur et tant d’aptitude à en jouir que les imperfections de l’orchestre ne parvenaient pas à le troubler ; il restait, deux ou trois heures, engourdi dans un état de béatitude, sans que les fautes de goût et les fausses notes provoquassent en lui autre chose qu’un sourire indulgent : il avait laissé sa critique à la porte ; il venait pour aimer, et non pas pour juger. Autour de lui, le public s’abandonnait, comme lui, immobile, les yeux à demi clos, au courant du grand torrent de rêves. Christophe avait la vision d’un peuple tapi dans l’ombre, ramassé sur lui-même, comme un énorme chat, couvant des hallucinations de volupté et de carnage. Dans les demi-ténèbres épaisses et dorées, se modelaient mystérieusement certaines figures, dont le charme inconnu et l’extase muette atteinaient ses regards et le cœur de Christophe ; il s’attachait à elles ; il cotaient en elles ; il finissait par s’assimiler corps et âme avec elles. Il arrivait qu’une d’elles s’en aperçût, et qu’il se tissât entre elle et Christophe, pendant la durée

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du concert, une de ces sympathies obscures, qui vont jusqu’au plus profond de l’être, sans qu’aucun mot précis en traduise rien à notre propre conscience, et dont il ne reste rien, une fois le concert fini et le courant rompu qui unissait les âmes. C’est un état que connaissent bien ceux qui aiment la musique, surtout quand ils sont jeunes et se donnent le plus : l’essence de la musique est tellement l’amour qu’on ne la goûte complètement que si on la goûte en un autre, et qu’au concert on cherche instinctivement des yeux au milieu de la foule un ami avec qui partager une joie trop grande pour soi seul.

Parmi ces amis d’une heure, dont parfois Christophe faisait choix, afin de savourer mieux la douceur de la musique, une figure l’attirait, qu’il revoyait, à chaque concert. C’était une petite grisette, qui devait adorer la musique, sans rien y comprendre. Elle avait un profil de petite bête, un petit nez droit, dépassant à peine la ligne de la bouche légèrement avancée et du menton délicat, des sourcils fins et levés, des yeux clairs : un de ces minois insouciants, sous le voile desquels on sent de la joie, du rire, enveloppés d’une paix indifférente et vaguement heureuse. Ce sont ces fillettes vicieuses, ces gamines ouvrières, qui reflètent le plus peut-être de la sérénité disparue, celle des statues antiques et des figures de Raphaël. Ce n’est là qu’un instant dans leur vie, le premier éveil du plaisir ; la flétrissure est proche. Mais elles ont vécu du moins une jolie heure.

Christophe se délectait à la regarder : une gentille figure lui faisait du bien au cœur ; il savait en jouir sans la désirer ; il y puisait de la joie, de la force, de l’apaisement, — oui, presque de la vertu. Elle, — cela va

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sans dire, — avait vite remarqué qu’il la regardait ; et il s’était établi entre eux, sans y penser, un courant magnétique. Et comme ils se retrouvaient, à peu près aux mêmes places, à presque tous les concerts, ils n’avaient pas tardé à connaître leurs goûts. A certains passages, ils s’échangeaient un regard d’intelligence ; lorsqu’elle aimait particulièrement une phrase, elle tirait légèrement la langue, comme pour se lécher les lèvres ; ou, pour montrer qu’elle ne trouvait pas cela bon, elle avançait dédaigneusement son gentil museau. Il se mêlait à ces petites mines un peu de cabotinage innocent, dont presque aucun être ne peut se défendre, quand il se sait regardé. Elle savait se donner parfois, pendant les morceaux sérieux, une expression rêveuse, et, tournée de profil, faire l’air absorbé, et la jone souriante, du coin de l’œil le regardait s’il la regardait. Ils étaient devenus très bons amis, sans s’être jamais dit un mot, — ne s’étant même essayé — (Christophe tout au moins) — de se rencontrer à la sortie.

Le hasard fit cela, qu’à un concert du soir, ils se trouvèrent placés à côté de l’autre. Après un instant d’hésitation souriante, ils se mirent à causer amicalement. Elle avait une voix charmante, et disait beaucoup de bêtises sur la musique : car elle n’y connaissait rien, et voulait avoir l’air de s’y connaître ; mais elle l’aimait passionnément. Elle aimait la pire et la meilleure, Massenet et Wagner, et n’y avait pas la médiocre antipathie. La musique était une volupté pour elle ; elle la buvait par tous les pores de son corps, comme Danaé la pluie d’or. Le prélude de Tristan lui donnait la petite mort ; et elle jouissait de se sentir emportée, comme une proie dans la bataille, par la Symphonie Héroïque.

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Elle apprit à Christophe que Beethoven était sourd-muet, et que, malgré cela, si elle l’avait connu, elle l’aurait bien aimé, quoiqu’il fût joliment laid. Christophe protesta que Beethoven n’était pas si laid ; alors, ils discutèrent sur la beauté et sur la laideur ; et elle convint que tout dépendait des goûts ; ce qui était beau pour l’un ne l’était pas pour l’autre : « on n’était pas le louis d’or : on ne pouvait pas plaire à tout le monde ». — Il aimait mieux qu’elle ne parlât point : il l’entendait bien mieux. Pendant la Mort d’Ysolde, elle lui tendit sa main ; sa main était toute moite ; il la garda dans la sienne jusqu’à la fin du morceau ; ils sentaient, à travers leurs doigts entrelacés, couler le même flot de vie.

Ils sortirent ensemble ; il était près de minuit. Ils remontèrent, en causant, dans le quartier Latin ; elle lui avait pris le bras, et il la reconduisit presque chez elle ; mais arrivés à la porte, comme elle se disposait à lui montrer le chemin, il la quitta, sans prendre garde à son sourire et à ses yeux engageants. Sur le moment, elle fut stupéfaite, puis furieuse ; puis, elle se tordit de rire, en pensant à sa sottise ; puis, rentrée dans sa chambre et se déshabillant, au milieu de sa toilette, elle fut de nouveau agacée, et finalement pleura en silence. Quand elle le revit au concert, elle voulut se montrer piquée, indifférente, un peu cassante. Mais il était si bon enfant que sa résolution ne tint pas. Ils se remirent à causer, de bonne amitié ; seulement, elle gardait maintenant avec lui une certaine réserve. Il lui parlait cordialement, mais avec une grande politesse, et de choses sérieuses, de belles choses, de la musique qu’ils entendaient et de ce que cela signifiait pour lui. Elle l’écoutait attentivement, et tâchait de penser comme

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lui. Le sens de ses paroles lui échappait souvent ; mais elle y croyait quand même. Elle avait pour Christophe un respect reconnaissant, qu’elle lui montrait à peine. D’un accord tacite, ils ne se parlaient qu’au concert. Il la rencontra une fois au milieu d’étudiants. Ils se saluèrent gravement. A personne elle ne parlait de lui. Il y avait dans le fond de son âme une petite province sacrée, quelque chose de beau, de pur, de consolant.

Ainsi, Christophe commençait à exercer par sa seule présence, par le seul fait qu’il existait, une influence apaisante et fortifiante. Partout où il passait, il laissait inconsciemment une trace de sa lumière intérieure. Il était le dernier à s’en douter. Il y avait près de lui, dans sa maison, des gens qu’il n’avait jamais vus, et qui, sans s’en douter eux-mêmes, subissaient peu à peu son rayonnement bienfaisant.

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Depuis plusieurs semaines, Christophe n’avait plus d’argent pour aller au concert, même en faisant carême ; et, dans sa chambre sous les toits, maintenant que l’hiver venait, il se sentait tout transi ; il ne pouvait rester immobile à sa table. Alors il descendait, et marchait dans Paris, afin de se réchauffer. Il avait la faculté d’oublier par instants la ville grouillante qui l’entourait, et de se sauver dans les espaces et l’infini du temps. Il lui suffisait de voir au-dessus de la rue tumultueuse la lune morte et glacée, suspendue dans le gouffre du ciel, — ou le disque du soleil, roulant dans le brouillard blanc, comme une hostie, — pour que le bruit de la rue s’effaçât, pour que Paris s’enfonçât dans le vide sans bornes, pour que toute cette vie ne lui apparût plus que comme le fantôme d’une vie qui avait été, il y avait longtemps, longtemps,… il y avait des siècles… Le moindre petit signe, imperceptible au commun des hommes, de la grande vie sauvage de la nature, que recouvre tant bien que mal la livrée de la civilisation, suffisait à la faire surgir tout entière à ses yeux. L’herbe qui poussait entre les pavés, le renouveau d’un arbre étiolé, étranglé dans son carcan de fonte, sans air et sans terre, sur un boulevard aride ; un chien, un oiseau qui passaient, derniers vestiges de la faune qui remplissait l’univers primitif, et que l’homme a détruite ; une nuée de moucherons ; l’épidémie invisible qui dévorait un quartier : — c’était assez pour que, dans l’asphyxie de cette serre-chaude humaine, le souffle de

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l’Esprit de la Terre vînt le frapper au visage et fouetter son énergie.

Dans ses longues promenades, à jeun souvent, n’ayant pas causé, de plusieurs jours, avec qui que ce fût, il rêvait intarissablement. Les privations et le silence surexcitaient cette disposition morbide. La nuit, il avait des sommeils pénibles, des rêves fatigants ; sans cesse, il revoyait la vieille maison, la chambre où il avait vécu, enfant ; il était poursuivi par des obsessions musicales. Le jour, il conversait sans cesse avec ses êtres intérieurs et avec ceux qu’il aimait, les absents et les morts.

Un après-midi de décembre humide, où le givre recouvrait les pelouses raidies, que les toits des maisons et les dômes gris se diluaient dans le brouillard, que les arbres, aux branches nues, gelés et tourmentés, dans la vapeur qui les noyait, semblaient des végétations marines au fond de l’Océan, — Christophe, qui, depuis la veille, se sentait frissonnant et ne parvenait point à se réchauffer, entra au Louvre, qu’il connaissait à peine.

Il n’était pas, jusque-là, très touché par la peinture. Il était trop absorbé par l’univers intérieur pour pouvoir saisir le monde des couleurs et des formes. Elles s’agissaient sur lui par leurs résonances musicales, qui ne lui en apportaient qu’un écho déformé. Sans doute, son instinct percevait obscurément les lois identiques, qui président à l’harmonie des formes visuelles comme des formes sonores, et les rangs profondes de l’âme, d’où sourdent les deux fleuves opposés de la vie. Mais il ne connaissait que l’un des deux versants, et il était perdu dans le royaume de l’œil, qui n’était pas le sien.

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Aussi, lui échappait le secret du charme le plus exquis, le plus naturel peut-être, de la France au clair regard, reine dans le monde de la lumière.

Eût-il été d’ailleurs plus curieux de peinture, Christophe était trop Allemand pour s’adapter aisément à une vision des choses aussi différente. Il n’était pas de ces Allemands dernier-cri, qui renient la façon de sentir germanique, et qui se persuadent qu’ils raffolent de l’impressionnisme ou du dix-huitième siècle français ; — quand, d’aventure, ils n’ont pas la ferme assurance qu’ils le comprennent mieux que les Français. Christophe était un barbare, peut-être ; mais il était franchement. Les petits culs roses de Boucher, les bergerons gras de Watteau, les bergères ennuyées et les bergères dodues, sanglées dans leur corselet, les âmes de crème fouettée, les vertueuses œillades de Greuze, les chemises troussées de Fragonard, tout ce poétique déculottage ne lui inspirait pas beaucoup plus d’intérêt qu’un journal élégant et facile à lire. Il en entendait peint la riche et brillante harmonie ; les rêves voluptueux, parfois mélancoliques, de cette vieille civilisation, d’une raffinée de l’Europe, lui étaient étrangers. Quant au dix-septième siècle français, il ne goûtait pas plus sa dévotion cérémonieuse et ses parchemins d’apparat ; la réserve un peu froide des plus graves entre ces maîtres, un certain gris de lune répandu sur l’œuvre hautain de Nicolas Poussin et sur les figures pâles de Philippe de Champagne, éloignaient Christophe de l’ancien art français. Et du nouveau, il ne connaissait rien. S’il l’eût connu, il l’eût méconnu. Le seul peintre moderne, dont il eût, en Allemagne, subi la fascination, Boecklin le Bâlois, ne l’avait point préparé à voir l’art latin. Christophe gar-

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dait lui le choc de ce brutal génie, qui sentait la terre et les fauves relents du bestiaire héroïque qu’il en avait fait sortir. Ses yeux, brûlés par l’éclatement de la couleur crue, habitués au bariolage frénétique de ce sauvage ivre, avaient de la peine à se faire aux demi-teintes, aux harmonies morcelées et moelleuses de l’art français.

Mais ce n’est pas impunément qu’on vit dans un monde étranger. On en subit, à son insu, l’empreinte. On a beau se murer en soi-même : on s’aperçoit un jour qu’il y a quelque chose de changé.

Il y avait quelque chose de changé dans Christophe, ce soir-là où il sortit du Louvre. Il était las, il avait froid, il avait faim, il était seul. Autour de lui, l’ombre descendait dans les galeries désertes ; les formes endormies s’animaient. Christophe passait, silencieux et glacé, au milieu des sphinx d’Égypte, des monstres assyriens, des taureaux de Persépolis, des serpents glauants de Palissy. C’était une atmosphère de contes de fées. Il sentait monter dans son cœur un émoi mystérieux. Le Rêve de l’humanité l’enveloppait, — les fleurs étranges de l’âme…

Au milieu du poudroiement doré des galeries de peinture, des jardins de couleurs éclatantes et mûres, des prairies de couleurs, où l’air manquait, Christophe, fiévreux, au seuil de la maladie, eut soudain un coup de foudre. — Il allait, presque sans voir, étourdi par le besoin, le tiédeur des salles, et cette orgie d’images : la tête lui tournait. Arrivé au bout de la galerie du bord de l’eau, devant le Bon Samaritain de Rembrandt, il s’appuya des deux mains, pour ne pas tomber, à la rampe de fer qui entoure les tableaux,

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et il ferma les yeux, un instant. Quand il les rouvrit sur l’œuvre qui était en face de lui, tout près de son visage, il fut fasciné…

Le jour s’éteignait. Le jour était lointain déjà, déjà mort. Le soleil invisible s’effondrait dans la nuit. Les lourdes ténèbres s’amassaient sur la terre et sur l’âme. C’était l’heure magique où les hallucinations sont sur le point de sortir de l’âme endolorie par les travaux du jour, immobile, engourdie. Tout se tait. On n’entend que le bruit des artères. On n’a plus la force de remuer, à peine de respirer. On est triste et livré, on n’a qu’un immense besoin de s’abandonner dans les bras d’un ami. On implore le miracle. On sent qu’il va venir… Le voici ! Un flot d’or flamboie dans le crépuscule, rejaillit sur le mur de la masure, sur l’épaule de l’homme qui porte le mourant, baigne ces humbles objets et ces êtres médiocres, et tout prend une douceur, une gloire divine. C’est Dieu même, qui étreint dans ses bras terribles et tendres ces misérables, faibles, — (même le Samaritain, … quelle faiblesse !) — laids, pauvres, sales, ce valet pouilleux, aux bas sur les talons, ces visages difformes et épeurés, qui se pressent lourdement à la fenêtre, ces êtres apathiques, qui se taisent, angoissés de terreur, — toute cette humanité pitoyable de Rembrandt, ce troupeau des âmes obscures et ligotées, qui ne savent rien, qui ne peuvent rien, qu’attendre, trembler, pleurer, prier. — Mais le Maître est là, tout près. Il va venir. On sait qu’il va venir. On ne Le voit pas Lui-même ; mais on voit son auréole et l’ombre de lumière qu’il projette sur les hommes…

Christophe sortit du Louvre, d’un pas mal assuré. La tête lui faisait mal. Il ne voyait plus rien. Dans la rue,

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sous la pluie, il remarqua à peine les flaques entre les pavés et l’eau ruisselant de ses souliers. Là-bas, sur la Seine, s’allumait, à la tombée du jour, d’une flamme intérieure, — une lumière de lampe. Christophe emportait dans ses yeux la fascination d’un regard. Il lui semblait que rien n’existait : non, les voitures n’ébranlaient pas les pavés, avec un bruit impitoyable ; les passants ne le heurtaient point avec leurs parapluies mouillés ; il ne marchait point dans la rue ; peut-être qu’il était assis chez lui et qu’il rêvait ; peut-être qu’il n’existait plus… Et brusquement, — (il était si faible !) — un étourdissement le prit, il se sentit tomber comme une masse, là, dans la rue, en avant… Ce ne fut qu’un éclair : il serra les mâchoires, et s’arc-bouta sur ses jarrets, il reprit son aplomb.

A ce moment précis, dans la seconde où sa conscience émergeait du gouffre, son regard se heurta, de l’autre côté de la rue, à un regard qu’il connaissait bien, qui semblait l’appeler. Il s’arrêta, interdit, cherchant où il l’avait déjà vu. Ce ne fut qu’au bout d’un moment qu’il reconnut les yeux tristes et doux : c’était la petite institutrice française, qu’il avait, dans le couloir fait chasser de sa place, en Allemagne, et qu’il avait tant cherchée depuis, pour lui demander pardon. Elle s’était arrêtée aussi, au milieu de la cohue des passants, et elle le regardait. Soudain, il la vit essayer de remonter le courant de la foule, et de descendre sur la chaussée, pour venir à lui. Il se jeta à sa rencontre ; mais un encombrement inextricable de voitures les sépara ; il l’aperçut encore un instant, voulut traverser l’autre côté de cette mortelle vivante ; il voulait s’élancer quand même, fut bousculé par un cheval, glissa, tomba

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sur l’asphalte gluante, faillit être écrasé. Quand il se releva, couvert de boue, et réussit à passer de l’autre côté, elle avait disparu.

Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais son vertige redoublait : il dut y renoncer. La maladie venait : il le sentait, mais il ne voulait pas en convenir. Il s’obstina à ne pas rentrer tout de suite, à prendre le plus long chemin. Torture inutile : il lui fallut se reconnaître vaincu ; il avait les jambes cassées, il se traînait, il eut peine à revenir chez lui. Dans l’escalier, il étouffa, il dut s’asseoir sur les marches. Rentré dans sa chambre glacée, il s’entêta à ne pas se coucher ; il restait sur sa chaise, trempé de pluie, la tête lourde et la poitrine haletante, s’engourdissant dans des musiques courbaturées, comme lui. Il entendait passer des phrases de la Symphonie inachevée de Schubert. Pauvre petit Schubert ! Quand il écrivait cela, il était seul, fiévreux et somnolent, lui aussi, dans l’état de demi-torpeur, qui précède le grand sommeil ; il rêvait au coin du feu ; des musiques engourdies flottaient autour de lui, comme des eaux un peu stagnantes ; il s’y attardait, comme un enfant à demi endormi se complaît à l’histoire qu’il se raconte, en répète un passage vingt fois ; le sommeil vient : la mort vient… — Et Christophe entendait aussi passer cette autre musique aux mains brûlantes, aux yeux fermés, souriant d’un sourire las, le cœur gonflé de soupirs, rêvant de la mort qui délivre : — le premier chœur de la Cantate de J. S. Bach : « Cher Dieu, quand mourrai-je ? »… Il faisait bon s’enfoncer dans les moelleuses phrases qui se déroulent avec de lentes ondulations, le bourdonnement des cloches lointaines et voilées, dans la sereine lumière !… Mourir, se fondre

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dans la paix de la terre !… Und dann selber Erde werden… (« Et puis soi-même devenir terre… »)

Christophe secoua ces pensées maladives, le sourire meurtrier de la sirène qui guette les âmes affaiblies. Il se leva, et, essaya de marcher dans sa chambre ; mais il ne put tenir debout. Il grelottait de fièvre. Il dut se mettre au lit. Il sentait que, cette fois, c’était sérieux ; mais il ne désarmait pas ; il n’était pas de ceux qui, quand ils sont malades, s’abandonnent à la maladie : il luttait, il ne voulait pas être malade, et surtout, il était parfaitement décidé à ne pas mourir. Il avait sa pauvre maman qui l’attendait là-bas. Et il avait son œuvre qu’il ne se laisserait pas ravir. Il serrait ses dents qui claquaient, il tendait sa volonté qui lui échappait ; tel un bon nageur qui continue de lutter, au milieu des vagues qui le recouvrent. A tout instant, il plongeait ; c’étaient des divagations, des images sans suite, des souvenirs du pays de ses parents ; c’étaient amenés par des obsessions de rythmes et de phrases, qui tournaient, tournaient indéfiniment comme des chevaux de cirque ; le choc soudain de la lumière d’or tombant sur l’épaule du valet du Bon Samaritain ; les figures d’épouvante dans l’ombre ; des abîmes, des ruines, Puis, il surnageait de nouveau, il déchirait les nuées grimaçantes, qui retombaient obstinément sur lui. Il crispait les poings, et la mâchoire. Il s’accrochait à tous ceux qu’il aimait depuis le présent et dans le passé, à la jeune amie, qu’il avait entrevue tout à l’heure, à la chère maman, et assait à elle d’indestructible, qu’il sentait comme un roc : « a mort n’y mord »… — Mais le roc était de nouveau recouvert par les flots, et des vagues faisait lâcher prise à l’âme ; elle était de nou-

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veau emportée, roulée par l’écume. Et Christophe se débattait dans le délire, disant des paroles insensées, dirigeant et jouant un orchestre imaginaire : trombones, trompettes, cymbales, timbales, bassons, et contrebasses, … il râclait, soufflait, tapait, avec frénésie. Le malheureux bouillait de musique rentrée. Depuis des semaines qu’il ne pouvait plus en entendre, ni en jouer, il était comme une chaudière sous pression, près d’éclater. Certaines phrases obstinées s’enfonçaient dans son cerveau comme des vrilles, lui perforaient le tympan, le faisaient souffrir à hurler. Au sortir de ces crises, il retombait sur son oreiller, mort de fatigue, trempé, moulu, haletant, étouffant. Il avait installé près de son lit son pot à eau, dont il buvait des gorgées. Les bruits des chambres voisines, les portes des mansardes qu’on refermait brusquement, le faisaient ressauter. Il avait le dégoût halluciné de ces êtres entassés autour de lui. Mais sa volonté luttait toujours. Elle soufflait des fanfares belliqueuses, le combat contre les diables… « Und wenn die Welt voll Teufel wär, und wollten uns verschlingen, so fürchten wir uns nicht so sehr… » (« Et quand bien même le monde serait plein de diables, et qu’ils voudraient nous avaler, cela ne nous ferait pas peur… ») — Et sur l’océan de ténèbres brûlantes, qui roulait son être, il se faisait soudain une accalmie, des éclaircies de lumière, un murmure des violons et des violes, de calmes sonneries de gloire des cors et des timbales, tandis que, presque immobile, tel un grand mur, s’élevait de l’âme malade un chant inébranlable, comme un choral de J. S. Bach.

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Tandis qu’il se débattait contre les fantômes de la fièvre et contre l’étouffement qui gagnait sa poitrine, il eut vaguement conscience qu’on ouvrait la porte de sa chambre, et qu’une jeune femme entrait, une bougie à la main. Il crut que c’était encore une hallucination. Il voulut parler. Mais il ne put pas, et retomba. Quand, de loin en loin, une vague de conscience le ramenait du fond à la surface, il sentait qu’on avait soulevé son oreiller, qu’il lui avait mis une couverture sur les pieds, qu’il avait vu le dos quelque chose qui le brûlait; on il voyait, assise au pied de lui, cette femme, dont la figure ne lui était pas tout à fait inconnue. Puis il vint une autre figure, un médecin, qui l’ausculta. Christophe n’entendait pas ce qu’on lui disait; mais il devina qu’on parlait de le porter à l’hôpital. Il essaya de protester, de crier qu’il ne voulait pas, qu’il voulait mourir ici, tout seul; mais il ne sortait de sa bouche que des sons incompréhensibles. La femme le comprit pourtant : car elle prit sa défense, et elle le calma. Il s’épuisait à savoir qui elle était. Assitôt qu’il put formuler une phrase suivie, au prix d’efforts inouïs, il le lui demanda. Elle lui répondit qu’elle était la voisine de mansarde, qu’elle l’avait entendu gémir de l’autre côté du mur, et qu’elle s’était permis d’entrer, pensant qu’il avait besoin d’aide. Elle le pria respectueusement de ne pas se fatiguer à parler. Au reste, il était brisé par l’effort qu’il avait fait; il se tint donc immobile, et se tut; mais son cerveau continuait de travailler, pour rassembler péniblement ses souvenirs épars. Où donc l’avait-il vue ?… Il finit par se rappeler : oui, il l’avait rencontrée dans le couloir des mansardes; elle était domestique; elle se nommait Sidonie. Les yeux à demi clos, il la regardait, sans qu’elle le vit. Elle était petite, la figure

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sérieuse, le front bombé, les cheveux relevés, le haut des joues et les tempes découverts, pâles, et de forte ossature, le nez court, les yeux bien-pâle, au regard doux et obstiné, les lèvres grosses et-serrées, le teint anémié, l’air honnête, concentré, un peu raidi. Elle s’occupait de Christophe avec un dévouement actif et silencieux, sans familiarité, sans se départir jamais de la réserve d’une domestique, qui n’oublie pas la différence de classes.

Peu à peu cependant, lorsqu’il alla mieux et qu’il put causer avec elle, la bonhomie affectueuse de Christophe amena Sidonie à lui parler un peu plus librement; mais elle se surveillait toujours. Il y avait certaines choses, qu’on voyait qu’elle ne disait pas. Elle avait un mélange d’humilité et de fierté. Christophe apprit qu’elle était bretonne. Elle avait laissé au pays son père, dont elle parlait beaucoup de discrétion; mais Christophe n’eut pas de peine à comprendre qu’il ne faisait rien que boire, se donner du bon temps, et exploiter sa fille; elle se laissait exploiter, sans rien dire, dire, qu’elle lui avait manqué jamais de lui envoyer une partie de l’argent de son mois; mais elle n’était pas dupe. Elle avait aussi une jeune sœur, qu’elle préparait à un examen d’institutrice, et dont elle était très fière. Elle payait presque tous les frais de son éducation. Elle s’acharnait au travail, d’une façon entêtée.

— « Est-ce qu’elle avait une bonne place ? » lui demandait Christophe.

— « Oui; mais elle pensait à la quitter. »

— « Oh! non. Ils étaient très bons pour elle. »

— « Est-ce qu’elle ne gagnait pas assez ? »

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Jean-Christophe à Paris

Il ne comprenait pas bien, il essayait de comprendre, il l’encourageait à parler. Mais elle n’était pas habile à raconter ce sa vie monotone, la peine qu’on avait à gagner sa vie n’y insistait point : le travail ne l’effrayait pas, et lui était un besoin, presque un plaisir. Elle ne parlait pas de ce qui lui était le plus pesant : l’ennui. Il le devinait pourtant : elle, il lisait en elle, avec l’intuition d’une grande sympathie, que la maladie avait aiguisée, et que cette habitude le souvenir des épreuves supportées dans une vie analogue de la chère maman. Il lui semblait, comme à elle, que l’existence ordinaire, morne, malsaine, contre nature, de la société bourgeoise impose aux domestiques, que le service de ces méchants, mais indifférents, qui la laissaient parfois plusieurs jours, sans lui dire un mot, sans pour le service. Les heures, les heures, à l’étouffante cui-ine, dont la lucarne, encombrée par un garde-manger, donnait sur un mur blanc sale. Toutes ses pensées, quand on lui disait négligemment que la sauce était bonne, ou le rôti bien cuit. Une vie murée, sans avenir, sans une lueur de désir et d’espoir, sans intérêt à rien.

— Le plus mauvais moment pour elle, c’était quand ses maîtres s’en allaient à la campagne, en voyage. Ils ne l’emmenaient pas avec eux, par économie; ils lui payaient son mois, mais ne lui payaient pas son voyage, pour retourner au pays; ils la laissaient libre d’aller à ses frais. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas le faire. Alors, elle restait seule dans la maison, à peu près abandonnée. Elle n’avait pas envie de sortir : elle ne connaissait personne; elle ne cassait même pas avec les autres domestiques, qu’elle méprisait

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pen, à cause de leur grossièreté et de leur immoralité. Elle n’allait pas s’amuser : elle était sérieuse de nature, économe, et elle avait la crainte des mauvaises rencontres. Elle restait assise, dans sa cuisine, ou dans sa chambre, d’où, par les chemenées, elle apercevait le sommet d’un arbre, dans un jardin d’hôpital. Elle ne lisait pas, elle essayait de tricoter, elle s’engourdissait, elle s’ennuyait, elle pleurait d’ennui; elle se trouvait un pouvoir singulier de pleurer, indéfiniment : c’était son plaisir. Mais quand elle s’ennuyait trop, elle ne pouvait même plus pleurer, elle était comme gelée, le cœur mort. Puis, elle se secouait; on la vie revenait d’elle-même. Elle pensait à sa sœur, elle écoutait un orgue de barbarie dans le lointain, elle rêvassait, elle comptait longuement combien il lui faudrait de jours pour avoir fini tel travail, pour avoir gagné telle somme; elle se trompait dans ses comptes; elle recommençait à compter; elle dormait. Les jours passaient.

Avec ces accès de dépression alternaient des réveils de gaieté enfantine et gouailleuse. Elle se gaussait des autres et d’elle-même. Elle ne s’en faisait pas sans juger ses maîtres, les soucis que se créait leur désœuvrement, les vapeurs de Madame et ses mélancolies, les soi-disant occupations de cette soi-disant élite, l’intérêt qu’ils prenaient à un tableau, à un morceau de musique, à un livre de vers. Avec son bon sens un peu gros, également éloigné du snobisme des domestiques très parisiens et de la bêtise épaisse des domestiques très provinciales, qui n’admirent que ce qu’ils ne comprennent pas, elle avait un mépris respectueux pour ces pianotages, ces bavardages insipides, toutes ces choses intellectuelles, parfaitement inutiles, et ennuyeuses par surcroît, qui pren-

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nent une si grande place dans ces existences mensongères. Elle ne pouvait s’empêcher de comparer silencieusement la vie réelle, dure, laquelle ils étaient pareils, aux plaisirs et aux peines imaginaires de cette vie de luxe, dont leur semble fabriqué par l’ennui. Au reste, elle n’en était pas révoltée. C’était ainsi : c’était ainsi. Elle admettait tout, les méchantes gens et les sots. Elle disait :

— Faut de tout, pour faire un monde.

Christophe s’imaginait qu’elle était soutenue par sa foi religieuse; mais un jour, elle lui, à propos des autres, plus riches et plus heureux :

— Au bout du compte, on sera tous pareils, plus tard.

— Quand donc ? demanda-t-il. Après la révolution sociale ?

— La révolution ? dit-elle. Oh ! bien, il passera de l’eau sous le pont, avant. Je ne crois pas à ces bêtises. Tout sera toujours de même.

— Alors, quand est-ce qu’on sera pareils ?

— Après la mort, dit-elle ! Il ne reste rien de personne.

Il fut bien étonné de ce matérialisme tranquille. Il n’osa pas lui dire :

— Est-ce que ce n’est pas affreux, en ce cas, bien, on n’a qu’une vie, d’avoir une vie comme la vôtre, tandis qu’il y en a d’autres qui sont heureux ?

Mais elle sembla avoir deviné ce qu’il pensait, et continua, avec son flegme résigné et un peu ironique :

— Il faut bien se faire une raison. Tout le monde ne peut pas faire le gros lot. On est trop malheureux.

Elle ne songeait même plus à chercher hors de France, comme il lui avait offert en Amérique, ou en Espagne, qui lui rapportât davantage. L’idée de quitter le pays ne pouvait entrer dans sa tête. Elle disait :

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— C’est partout que les pierres sont dures.

Il y avait en elle un fond de fatalisme sceptique et railleur. Elle était bien de cette race, qui a peu ou point de foi, peu de raisons intellectuelles de vivre, et pourtant une énorme vitalité, — de ce peuple des campagnes françaises, laborieux et apathique, frondeur et raisonneur, qui tient, qui se tient, et qui n’a pas besoin d’encouragements factices pour garder son courage.

Christophe, qui ne la connaissait pas encore, s’étonnait de trouver chez cette simple fille un désintéressement de toute foi; il admirait son attachement à la vie, sans plaisir et sans foi, et, plus que tout, son robuste sens moral, qui ne s’appuyait sur rien. Il ne pensait pas jusqu’à ces idées de ce peuple français qu’à travers les romans naturalistes et les théories des petits hommes de lettres contemporains, qui, au rebours de ceux du siècle des bergeries et de la Révolution, aimaient à se représenter l’homme de la nature comme un animal vicieux, afin de légitimer leurs propres vices… Il découvrait avec surprise l’intransigeante honnêteté de Sidonie. Ce n’était pas une affaire de morale; c’était une affaire d’instinct et de fierté. Elle avait son orgueil aristocratique. C’est une sottise de croire que soit : peuple dit : populaire. Le peuple a ses aristocrates, de même la bourgeoisie a ses ducs et sa plèbe. Des aristocrates, c’est-à-dire des gens, qui ont par instincts, ou sang peut-être, plus haut que les autres, et qui le savent, qui ont la conscience de ce qu’ils sont, et la fierté de ne pas déchoir. Ils sont minoritaire; mais, même tenus à l’écart, on sait bien qu’ils sont les premiers; et leur seule présence est un frein pour les autres. Les autres sont contraints de se modeler sur eux, ou de leur faire semblant. Chaque province, chaque village, chaque

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Jean-Christophe à Paris

groupement d’hommes est, dans une certaine mesure, ce que sont ses aristocrates; et, suivant ce qu’ils sont, l’opinion est, ici, extrêmement sévère; et là, elle est relâchée. Le débordement anarchique des majorités, à l’heure actuelle, ne changera rien à cette autorité immanente des minorités muettes. Plus dangereux pour elles est leur déracinement du sol natal, et leur éparpillement au loin, dans les grandes villes. Mais même ainsi, perdues dans des milieux étrangers, isolées les unes des autres, les individualités de bonne race persistent, sans se mêler à ce qui les entoure.

— De tout ce que Christophe avait vu à Paris, Sidonie ne connaissait quasi-rien, et se cherchait à rien connaître. La littérature sentimentale et le commérage des journaux ne l’atteignait pas plus que les nouvelles politiques. Elle ne savait même pas qu’il y eût des Universités Populaires; et, si elle l’avait su, il était probable qu’elle ne s’en fût pas plus souciée que d’un sermon. Elle avait son métier, et pensait ses pensées; elle ne s’inquiétait pas de penser celles des autres. Christophe lui en dit ses compliments.

— Qu’est-ce qu’il y a d’étonnant ? dit-elle. Je suis comme tout le monde. Vous n’avez donc pas vu de Français ?

— Voilà un an que j’habite au milieu d’eux, dit Christophe; et je n’en ai pas rencontré un seul qui parût penser à autre chose qu’à s’amuser, ou à singer ceux qui s’amusent.

— Bien oui, dit Sidonie. Vous n’avez vu que des riches. Les riches, c’est pas grand’chose. Vous n’avez encore rien vu.

— Si fait, dit Christophe. Je commence.

Il entrevoyait, pour la première fois, ce peuple de France, qui donne l’impression d’une durée éternelle, qui fait corps avec sa terre, qui a vu passer, comme elle, tant de races conquérantes, tant de maîtres d’un jour, et qui ne passe pas

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Il allait mieux maintenant et commençait à se lever. La première chose dont il s’inquiéta fut de rembourser à Sidonie les dépenses qu’elle avait faites pour lui, pendant qu’il était malade. Dans l’impossibilité où il se trouvait de courir dans Paris pour chercher de l’ouvrage, il dut se résoudre à écrire à Hecht : il demandait qu’on voulût bien lui faire une avance d’argent sur son prochain travail. Avec son mélange étonnant d’indifférence et de bienfaisance, Hecht lui fit attendre, plus de quinze jours la réponse, — quinze jours, durant lesquels Christophe se tortura, se refusant presque à toucher à la nourriture que lui apportait Sidonie, n’acceptant qu’un peu de lait et de pain qu’elle le forçait à prendre, et qu’il se reprochait ensuite, parce qu’il ne l’avait pas gagné : — après quoi il reçut de Hecht, sans un mot, la somme demandée; et pas une fois, pendant les mois que dura la maladie de Christophe, Hecht ne chercha à savoir comment il allait. Il avait le génie de ne pas se faire aimer, même en faisant du bien. C’était, du reste, qu’en faisant du bien, il n’aimait pas.

Sidonie venait, chaque jour, un moment dans l’après-midi, et le soir. Elle préparait le dîner de Christophe. Elle ne faisait aucun bruit; elle s’occupait discrètement de ses affaires; et, ayant vu le délabrement de son linge, sans le dire, elle l’emportait chez elle, pour le raccommoder. Insensiblement, il s’était glissé dans leurs relations quelque chose de plus affectueux. Christophe parlait longuement de sa vieille maman. Sidonie était émue;

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Jean-Christophe à Paris

elle se mettait à la place de Louisa, seule, là-bas; et elle avait pour Christophe un sentiment maternel. Lui-même, en causant avec elle, s’efforçait de tromper son besoin d’affection familiale, dont on souffre bien plus, quand on est faible et malade. Il se sentait plus près de Louisa avec Sidonie qu’avec toute autre. Il lui confiait parfois quelques-uns de ses chagrins d’enfance. Elle le plaignait doucement, mais en évitant pour les tristesses intellectuelles. Cela aussi lui rappelait sa mère, et lui faisait du bien.

Il cherchait à provoquer ses confidences; mais elle se livrait beaucoup moins que lui. Il lui demandait, en plaisantant, si elle ne se marierait pas. Elle répondait, sur son ton habituel de résignation ironique, que « ce n’était pas permis, quand on est domestique : cela complique trop les choses. Et puis, il faut bien tomber sur son choix, et ce n’est pas commode. Les hommes sont de fameuses canailles. Ils viennent vous faire la cour, ensuite avec ce de l’argent; ils mangent ce que vous avez; et puis après, ils vous plantent là. Elle en avait vu trop d’exemples autour d’elle : elle n’était pas tentée de faire de même. » — Elle ne disait pas qu’elle avait eu un mariage manqué : un futur a, qui l’avait laissée, quand il avait vu qu’elle donnait tout ce qu’elle gagnait aux siens. — Christophe la voyait peut-être naturellement dans la cour avec les enfants d’une famille qui habitait la maison. Quand elle les rencontrait dans l’escalier, il lui arrivait de les embrasser avec passion. Christophe l’imaginait à la place d’une des dames qui, lui, n’était point sotte, il n’était pas plus laide qu’une autre; et se disait que la vie place, elle eût été mieux qu’elles. Tant de puissances de vie enterrées,

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sans que personne s’en souciât ! Et, en revanche, tous ces morts vivants, qui encombrent la terre, et prennent la place et le bonheur des autres, au soleil !…

Christophe ne se méfiait pas. Il était très affectueux, trop affectueux pour elle; il ne faisait câliner, comme un grand enfant.

Sidonie, certains jours, avait l’air abattue; mais il l’attribuait à sa tâche. Une fois, au milieu d’un entretien, elle se leva brusquement, et quitta Christophe, prétextant un ouvrage. Enfin, un jour où Christophe lui avait témoigné plus de confiance encore qu’à l’ordinaire, elle interrompit ses visites pour plusieurs jours, et, quand elle revint, elle lui parla plus qu’avec contrainte. Il se demanda en quoi il avait pu l’offenser. Il le lui demanda même. Elle répondit avec vivacité qu’il ne l’avait offensée en rien; mais elle continua de s’éloigner de lui. Quelques jours après, elle lui annonça qu’elle partait : elle avait laissé sa place, et quittait la maison. En termes froids et guindés, elle le remercia des bontés qu’il lui avait témoignées, lui exprima les souhaits qu’elle formait pour sa santé et pour celle de ses alliés, et lui fit ses adieux. Il fut si étonné de ce brusque départ et de la façon dont elle le lui apprit, qu’il ne sut que dire. Il essaya de connaître les motifs qui l’y déterminaient : elle répliqua, d’une manière évasive. Il lui demanda où elle allait se placer : elle évita de répondre; et, comme il pressait ses questions, elle partit. Sur le seuil de la porte, lui lui tendit la main; et elle la serra un peu vivement; mais sa figure ne se démentit pas; et, jusqu’au bout, elle garda son air raide et glacé. Elle s’en alla.

Il ne comprit jamais pourquoi.

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L’hiver s’éternisait. Un hiver humide, brumeux et boueux. Des semaines sans soleil. Bien que Christophe allât mieux, il n’était pas guéri. Il avait toujours un point douloureux au poumon droit, une lésion qui se cicatrisait lentement, et des accès de toux violents, qui l’empêchaient de dormir, la nuit. Le médecin lui avait défendu de sortir. Il aurait eu besoin de s’en aller dans l’Engadine, ou dans le Midi, ou dans les Canaries. Il fallait bien qu’il sortît ! S’il n’était pas allé chercher son docteur, ce n’était pas son docteur qui serait venu le chercher. — On lui ordonnait aussi des drogues qu’il n’avait pas les moyens de payer. Aussi avait-il renoncé à demander conseil et médecins : c’était de l’argent perdu; et puis, il se sentait toujours mal à l’aise avec eux; eux et lui ne pouvaient se comprendre : c’étaient deux mondes opposés. Ils avaient une compassion ironique et un peu méprisante pour ce pauvre diable d’artiste, qui prétendait être un monde à lui tout seul, et qui était balayé comme une paille par le fleuve de la vie. Il était humilié d’être regardé, palpé, tripoté par ces hommes. Il avait honte de se sentir malade. Il pensait :

— Comme je serai content, lorsqu’il mourra !

Malgré la solitude, la maladie, la misère, tant de motifs de souffrir, Christophe sont sort patiemment. Jamais il n’avait été si patient. Il en était étonné lui-même. La maladie est bienfaisante, souvent. En

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brisant le corps, elle affranchit l’âme; elle la purifie : dans les nuits et les jours d’inaction forcée, se lèvent des pensées, qui ont peur de la lumière trop crue, et que brûle le soleil de la santé. Qui n’a jamais été malade ne s’est jamais connu tout entier.

La maladie avait mis en Christophe un apaisement singulier. Elle l’avait dépouillé de ce qu’il y avait de plus grossier dans son être. Il sentait, avec des organes plus subtils, le monde des forces mystérieuses qui sont en chacun de nous, et que le tumulte de la vie nous empêche d’entendre. Depuis la visite au Louvre, dans ces heures de fièvre, dont les moindres souvenirs s’étaient gravés en lui, il vivait dans une atmosphère analogue à celle du tableau de Rembrandt, chaude, profonde et douce. Il sentait, lui aussi, dans son cœur, les magiques reflets d’un soleil invisible. Et bien qu’il ne crût plus, il savait qu’il n’était point seul : un Dieu le tenait par la main, le menait où il fallait qu’il vînt. Il se confiait à lui comme un petit enfant.

Pour la première fois depuis des années, il était contraint de se reposer. La lassitude même de la convalescence lui était un repos, après l’extraordinaire tension intellectuelle, qui avait précédé la maladie, et qui le courbaturait encore. Christophe qui, depuis plusieurs mois, se raidissait dans un état de qui-vive perpétuel, sentait se détendre peu à peu la fixité de son regard. Il n’en était pas moins fort, mais il en était plus humain. La vie puissante, mais un peu monstrueuse, du génie, était passée à l’arrière-plan; il se retrouvait un homme comme les autres, dépouillé de tous ses fanatismes d’esprit, et de tout ce que l’action a de dur et d’impitoyable. Il ne haïssait plus rien; il ne pensait plus

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Jean-Christophe à Paris

aux choses irritantes, ou seulement avec un haussement d’épaules; il songeait moins à ses peines, et plus à celles des autres. Depuis que Sidonie lui avait rappelé les souffrances silencieuses des humbles âmes, qui luttaient sans se plaindre, sur tous les points de la terre, il s’oubliait en elles. Lui qui n’était pas sentimental à l’ordinaire, il avait maintenant des accès de cette tendresse mystique, qui est la fleur de la faiblesse et de la maladie. Le soir, accoudé à sa fenêtre, au-dessus de la cour, écoutant les bruits mystérieux de la nuit, — une voix qui chantait dans une maison voisine, et que l’éloignement faisait paraître émouvante, une petite fille qui pianotait naïvement du Mozart, — il pensait :

— Vous tous que j’aime, et que je ne connais pas ! Vous que la vie n’a point flétris, qui rêvez à de grandes choses que vous savez impossibles, et qui vous débattez contre le monde ennemi, — je voudrais que vous ayez le bonheur… Il est si bon d’être heureux !

— O mes amis, je sais que vous êtes là, et je vous tends les bras… Il y a un mur entre nous. Pierre à pierre, je l’use; mais il en pousse, en même temps. Nous rejoindrons-nous jamais ? Arriverai-je à vous, avant que ce soit dressé un autre mur : la mort ?… N’importe ! que je sois seul, toute ma vie, pourvu que je travaille pour vous, que je vous fasse du bien, et que vous m’aimiez un peu, plus tard, après ma mort !…

Ainsi, Christophe convalescent buvait le lait des deux bonnes nourrices : « Liebe und Noth » (Amour et Misère).

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Dans cette détente de sa volonté, il sentait le besoin de se rapprocher des autres. Et, bien qu’il fût très faible encore, et que ce ne fût guère prudent, il sortait, de bon matin, à l’heure où le flot du peuple dévalait des rues populeuses vers le travail lointain, ou le soir, quand il revenait. Il voulait se plonger dans le bain rafraîchissant de la sympathie humaine. Non pas qu’il parlât à personne. Il ne le cherchait même pas. Il lui suffisait de regarder passer les gens, de les deviner, et de les aimer. Il observait, avec une affectueuse pitié, ces travailleurs qui se hâtaient, ayant tous, comme par avance, la lassitude de la journée, — ces figures de jeunes hommes, de jeunes filles, au teint étiolé, aux expressions aiguës, aux sourires étranges, — ces visages transparents et mobiles, sous lesquels on voyait passer des flots de désirs, de soucis, d’ironies changeantes, — ce peuple si intelligent, trop intelligent, un peu morbide, des grandes villes. Ils marchaient vite, tous, les hommes lisant les journaux, les femmes grignotant un croissant. Christophe eût bien donné un mois de sa vie pour que la blondine ébouriffée, aux traits bouffis de sommeil, qui venait de passer près de lui, d’un petit pas de chèvre, nerveux et sec, pût dormir encore une heure ou deux de plus. Oh ! qu’elle n’eût pas dit non, si on le lui avait offert ! Il eût voulu enlever de leurs appartements, hermétiquement clos à cette heure, toutes les

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Jean-Christophe à Paris

riches oisives, qui jouissaient si ennuyeusement de leur bien-être, et mettre à leur place, dans leurs lits, dans leur vie reposante, ces petits corps abattus, ces âmes non blasées, pas abondantes, mais vives et gourmandes de vivre. Il se sentait plein d’indulgence pour elles, à présent; et il souriait de ces minois éveillés et vannés, où il y a de la rouerie et de l’ingénuité, un désir effronté et naïf du plaisir, et, au fond, une brave petite âme, honnête et travailleuse. Et il ne se fâchait pas, quand quelques-unes lui riaient au nez, ou se poussaient du coude, en se montrant le grand garçon, aux yeux ardents.

Il s’attardait aussi sur les quais, à rêver. C’était sa promenade de prédilection. Le calmait un peu sa nostalgie du grand fleuve, qui avait bercé son enfance. Ah ! ce n’était pas dans doute le Vater Rhein ! Rien de sa force toute-puissante. Rien des larges horizons, des vastes plaines, où l’esprit plane et se perd. Une rivière aux yeux gris, à la robe vert-pâle, aux traits fins et précis, une fille de grâce, aux souples mouvements, s’étirant avec une spirituelle nonchalance dans la parure somptueuse et sobre de sa ville, aux bracelets de ses ponts, aux colliers de ses monuments, et souriant à la joliesse, comme une belle flâneuse… La délicieuse lumière de Paris ! C’était la première chose que Christophe avait aimée dans cette ville; elle le pénétrait, doucement, doucement; peu à peu, elle transformait son cœur, sans qu’il s’en aperçût. C’était pour lui la plus belle des musiques, la seule musique parisienne. Il passait des heures, le soir, le long des quais, dans les jardins de l’ancienne France, à savourer les harmonies du jour sur les grands arbres baignés de brume

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violette, sur les statues et les vases gris, sur la pierre patinée des monuments royaux, qui avait de la lumière des siècles, — cette atmosphère subtile, faite de soleil fin et de vapeur laiteuse, où flotte, dans une poussière d’argent, l’esprit éternel de la race.

Un soir, il était accoudé sur le pont Saint-Michel, et, tout en regardant l’eau, il feuilletait distraitement les livres d’un bouquiniste, étalés sur le parapet. Il ouvrit au hasard un volume dépareillé de Michelet. Il avait déjà lu quelques pages de cet historien, qui ne lui avait pas trop plu par sa hâblerie française, son pouvoir de se griser de mots, et son débit trépidant. Mais, ce soir-là, dès les premières lignes, il fut saisi : c’était la fin du procès de Jeanne d’Arc. Il connaissait par Schiller la Pucelle d’Orléans; mais jusqu’ici, elle n’était pour lui qu’une héroïne romanesque, à laquelle un grand poète avait prêté sa propre vie imaginaire. Brusquement, la réalité lui apparut, et elle l’étreignit. Il lisait, il lisait, le cœur broyé par l’horreur tragique du sublime récit; et soudain arriva au moment où Jeanne apprend soudain qu’elle va mourir le soir, et où elle défaille d’effroi, sans même la trembler, les larmes le prirent, et il dut s’interrompre. La maladie l’avait affaibli; il était devenu d’une sensibilité ridicule, qui l’exaspérait lui-même. — Quand il voulut achever sa lecture, il vit que le bouquiniste fermait ses caisses. Il résolut d’acheter le livre; il chercha dans ses poches : il lui restait six sous. Il n’était pas la première fois aussi démuni : il ne s’en inquiétait pas; il venait d’acheter son dîner, et il comptait, le lendemain, toucher un peu d’argent chez Hecht, pour une copie de musique. Mais attendre jusqu’au lendemain, c’était dur ! Pourquoi venait-il

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Jean-Christophe à Paris

justement de dépenser son dîner le peu qui lui restait ?! Ah! s’il avait pu offrir en paiement au bouquiniste le pain et le saucisson, qu’il avait dans sa poche !

Le lendemain matin, très tôt, il alla chez Hecht, pour chercher l’argent; mais en passant près du pont, qui porte le nom de l’archange des batailles, — « le frère du paradis de Jeanne, — il n’eut pas le courage de ne pas s’arrêter. Il retrouva le précieux livre dans les caisses du bouquiniste; il le lut en entier; il passa près de deux heures à le lire. Il manqua le rendez-vous chez Hecht; et, pour le rencontrer ensuite, il dut perdre presque toute sa journée. Enfin, il réussit à avoir sa nouvelle commande et à se faire payer. Aussitôt, il courut acheter le livre, craignant qu’il l’eût tout là. Il avait peur, un instant, qu’on n’eût acheter le l’eût pris. Sans doute, le mal n’était pas si grand : il était bien facile de se procurer d’autres exemplaires; mais Christophe ne savait pas ce le livre était rare ou non; et d’ailleurs, c’était ce volume-là qu’il voulait, et non un autre. Ceux qui aiment les livres sont volontiers fétichistes. Les feuillets, même salis et tachés, dont la source des rêves a jailli, ont pour eux chose sacrée.

Christophe relut chez lui, dans le silence de la nuit, l’Évangile de la Passion de Jeanne, et aucun respect humain ne l’obligea plus à contenir son émotion. Une tendresse, une pitié, une douleur infinie le remplissaient pour la pauvre petite bergeronnette, dans ses gros habits rouges de paysanne, grande, timide, la voix douce, doux des cloches, — (elle les aimait comme lui) — avec son bon sourire, plein de finesse et de bonté, et les larmes toujours prêtes à couler, — larmes d’amour, larmes de pitié, larmes de faiblesse :

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car elle était à la fois si virile et si femme, la pure et vaillante fille, qui domptait les volontés sauvages d’une armée de bandits, et tranquillement, avec son bon sens intrépide, sa subtilité de femme, et son doux entêtement, déjouait pendant des mois, seule, et trahie par tous, les menaces et les ruses hypocrites d’une meute de gens d’église et de loi, — loups et renards, les yeux et les crocs sanglants, — faisant cercle autour d’elle.

Ce qui pénétrait le plus Christophe, c’était sa bonté, sa tendresse de cœur, — pleurant après les victoires, pleurant sur les ennemis morts, sur ceux qui l’avaient insultée, les consolant quand ils étaient blessés, les aidant à mourir, sans amertume contre ceux qui la livrèrent, et, sur le bûcher même, quand les flammes s’élevaient déjà, ne pensant pas à elle, ne pensant qu’au moine qui l’exhortait, et le forçant à partir. Elle était « douce dans la plus âpre lutte, bonne parmi les mauvais, pacifique dans la guerre même. La guerre, ce triomphe du diable, elle y porta l’esprit de Dieu. »

Et Christophe, faisant un retour sur lui-même, pensait :

— Je n’y ai pas assez porté l’esprit de Dieu.

Il relisait les belles paroles de l’Évangéliste de Jeanne :

« Être bon, rester bon, entre les injustices des hommes et les sévérités du sort… Garder la douceur et la bienveillance parmi tant d’aigres disputes, traverser l’expérience sans lui permettre de toucher à ce trésor intérieur… »

Et il se répétait :

— J’ai péché. Je n’ai pas été bon. J’ai manqué de bienveillance. J’ai été trop sévère. — Pardon. Ne croyez pas que je sois votre ennemi, vous que je combats !

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Jean-Christophe à Paris

Je voudrais vous faire du bien, à vous aussi… Mais il faut pourtant vous empêcher de faire le mal…

Et comme il n’était pas un saint, il lui suffisait de penser à eux pour que sa haine se réveillât. Ce qu’il leur pardonnait le moins, c’était qu’à les voir, à voir la France à travers eux, il était impossible d’imaginer qu’une telle fleur de pureté et de poésie héroïque eût pu jamais pousser de ce sol. Et pourtant cela était. Qui pouvait dire qu’elle n’en sortirait pas encore une seconde fois ? La France d’aujourd’hui ne pouvait être pire que celle de Charles VII, la nation prostituée d’où sortit la Pucelle. Le temple était vide à présent, souillé, à demi ruiné. N’importe ! Dieu y avait parlé.

Christophe cherchait un Français à aimer, pour l’amour de la France.

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C’était vers la fin de mars. Depuis des mois, Christophe n’avait causé avec personne, ni reçu aucune lettre, sauf de loin en loin quelques mots de la vieille maman, qui ne savait point qu’il était malade, qui ne lui disait point qu’elle était malade. Toutes ses relations avec le monde se réduisaient à ses courses au magasin de musique, pour prendre ou rapporter du travail. Il y allait à des heures, où il savait que Hecht n’y était pas, — afin d’éviter de causer avec lui. Précaution superflue : car la seule fois qu’il avait rencontré Hecht, celui-ci lui avait à peine adressé quelques mots indifférents au sujet de sa santé.

Il était donc bloqué dans une prison de silence, quand, un matin, lui arriva une invitation de madame Roussin à une soirée musicale : un quatuor fameux devait s’y faire entendre. La lettre était fort aimable, et Roussin y avait ajouté quelques lignes cordiales. Il n’était pas très fier de sa brouille avec Christophe. Il l’était d’autant moins que, depuis, il s’était brouillé avec sa chanteuse et la jugeait sans ménagements. C’était un bon garçon; il n’en voulait jamais à ceux à qui il avait fait tort. Il lui eût paru ridicule que ses victimes eussent plus de susceptibilité que lui. Aussi, quand il avait plaisir à les revoir, n’hésitait-il pas à leur tendre la main.

Le premier mouvement de Christophe fut de hausser les épaules et de jurer qu’il n’irait pas. Mais à mesure

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Jean-Christophe à Paris

que le jour du concert approchait, il était moins décidé. Il étouffait de ne plus entendre une parole humaine, ni surtout une note de musique. Il se répétait pourtant que jamais il ne remettrait les pieds chez ces gens-là. Mais, le soir venu, il y alla, tout honteux de sa lâcheté.

Il en fut mal récompensé. À peine s’y retrouva-t-il dans ce milieu de politiciens et de snobs qu’il ressaisi d’une aversion pour ces violente encore que naguère : car, dans ses mois de solitude, il s’était déshabitué de cette ménagerie. Impossible d’entendre de la musique ici : c’était une profanation. Christophe décida de partir, aussitôt après le premier morceau.

Il parcourait des yeux tout ce cercle de figures et de corps antipathiques. Il rencontra, à l’autre extrémité du salon, des yeux qui le regardaient et se détournaient aussitôt. Il y avait en eux la grande candeur sur le frappa, parmi ces regards blasés. C’étaient des yeux timides, mais clairs, précis, des yeux à la française, qui, une fois qu’ils se fixaient sur vous, vous regardaient avec une vérité absolue, qui ne cachaient rien de soi, et à qui peut-être rien n’était caché de vous. Il connaissait ces yeux. Pourtant, il ne connaissait pas la figure qu’ils éclairaient. C’était celle d’un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, de petite taille, un peu penché, à l’air débile, le visage imberbe et souffreteux, avec des cheveux châtains, des traits irréguliers et fins, une certaine asymétrie, donnant à l’expression quelque chose, non de trouble, mais d’un peu troublé, qui n’était pas sans charme, et semblait contredire la tranquillité des yeux. Il était debout dans l’embrasure d’une porte; et personne ne faisait attention à lui. De nouveau, Christophe le regarda, et à chaque fois, il rencontrait les

yeux, qui se détournaient timidement, avec une aimable maladresse; et à chaque fois, il les « reconnaissait » : il avait l’impression de les avoir vus déjà dans un autre visage.

Incapable de cacher ce qu’il sentait, suivant son habitude, Christophe se dirigea vers le jeune homme; mais, tout en approchant, il se demandait ce qu’il pourrait lui dire; et il s’attardait, indécis, regardant à droite et à gauche, comme s’il allait au hasard. L’autre n’en était pas dupe, et comprenait que Christophe venait à lui; il était si intimidé, à la pensée de lui parler, qu’il songeait à passer dans la pièce voisine; mais il était cloué sur place par sa gaucherie même. Ils se trouvèrent l’un en face de l’autre. Il se passa quelques moments avant qu’ils réussissent à trouver une entrée en matière. À mesure que la situation se prolongeait, chacun d’eux se croyait ridicule aux yeux de l’autre. Enfin, Christophe regarda en face le jeune homme, et, sans autre préambule, lui dit en souriant, sur un ton bourru :

— Vous n’êtes pas Parisien ?

À cette question inattendue, le jeune homme sourit, malgré sa gêne, et répondit que non. Sa voix faible et d’une sonorité voilée était comme un instrument fragile.

— Je m’en doutais, fit Christophe.

Et, comme il le vit un peu confus de cette singulière remarque, il ajouta :

— Ce n’est pas un reproche.

Mais la gêne de l’autre ne fit qu’en augmenter.

Il y eut un nouveau silence. Le jeune homme faisait des efforts pour parler; ses lèvres tremblaient; on sentait qu’il avait une phrase toute prête à dire, mais qu’il

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ne pouvait se décider à la prononcer. Christophe étudiait avec curiosité ce visage mobile, où l’on voyait passer de petits frémissements sous la peau transparente; il ne semblait pas de la même essence que ceux qui l’entouraient dans ce salon, des faces massives, de lourde matière; qui s’étaient qu’un prolongement du cou, un morceau du corps. Ici, l’âme affleurait à la surface; il y avait une vie morale dans chaque parcelle de chair.

Il ne réussissait pas à parler. Christophe, bonhomme, continua :

— Que faites-vous ici, au milieu de ces êtres ?

Il parut tout haut, avec cette étrange liberté, qui le faisait haïr. Le jeune homme, gêné, ne put s’empêcher de regarder autour d’eux, si on ne les entendait pas; et ce mouvement déplut à Christophe. Puis, au lieu de répondre, il demanda, avec un sourire gauche et gentil :

Christophe se mit à rire, de son rire un peu lourd :

— Oui. Et moi ? fit-il, de bonne humeur.

Le jeune homme se décida brusquement :

— Comme j’aime votre musique ! dit-il, d’une voix étranglée.

Puis, il s’arrêta, faisant de nouveaux et inutiles efforts pour vaincre sa timidité. Il rougissait; il se sentait, et sa rougeur en augmentant, gagnait les tempes et les oreilles. Christophe le regardait en souriant, et il avait envie de l’embrasser. Le jeune homme leva des yeux découragés vers lui.

— Non, décidément, dit-il; je ne puis pas… je ne puis pas parler de cela… après ici…

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Christophe lui prit la main, avec un rire muet de sa large bouche fermée. Il sentit les doigts maigres de l’inconnu trembler légèrement contre sa paume, et l’étreindre avec une tendresse involontaire; et le jeune homme sentit la robuste main de Christophe qui lui écrasait affectueusement la main. Le bruit du salon disparut autour d’eux. Ils étaient seuls ensemble, et ils comprirent qu’ils étaient amis.

Ce ne fut qu’une seconde, après laquelle madame Roussin, touchant légèrement le bras de Christophe avec son éventail, lui dit :

— Je vois que vous avez fait connaissance, et qu’il est inutile de vous présenter. Ce grand garçon est venu pour vous, ce soir.

Alors, ils s’écartèrent l’un de l’autre, avec un peu de gêne.

Christophe demanda à madame Roussin :

— Comment ! fit-elle, vous ne le connaissez pas ? C’est un petit poète, qui écrit gentiment. Un de vos admirateurs. Il est bon musicien, et joue bien du piano. Il ne fait pas bon vous discuter devant lui : il est amoureux de vous. L’autre jour, il a failli avoir une altercation, à votre sujet, avec Lucien Lévy-Cœur.

— Ah ! le brave garçon ! dit Christophe.

— Oui, je sais, vous êtes injuste pour ce pauvre Lucien. Cependant, il vous aime aussi.

— Ah ! ne me dites pas cela ! Je me haïrais.

— Je vous assure.

— Jamais ! Jamais ! Je le lui défends.

— Juste ce qu’a fait votre amoureux. Vous êtes aussi fous l’un que l’autre. Lucien était en train de nous expli-

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quer une de vos œuvres. Ce petit timide que vous venez de voir s’est levé, tremblant de colère, et lui a défendu de parler de vous. Voyez-vous cette prétention !… Heureusement que j’étais là. J’ai pris le parti de rire; Lucien a fait comme moi; et l’autre s’est tu, tout confus; et il a fini par faire des excuses.

— Pauvre petit ! dit Christophe.

Il était tout ému.

— Où est-il passé ? continua-t-il, sans écouter madame Roussin, qui lui parlait d’autre chose.

Il se mit à sa recherche. Mais l’ami inconnu avait disparu. Christophe revint vers madame Roussin :

— Dites-moi comment il se nomme.

— Qui ? demanda-t-elle.

— Celui dont vous m’avez parlé.

— Votre petit poète ? dit-elle. Il se nomme Olivier Jeannin.

L’écho de ce nom tinta aux oreilles de Christophe comme une musique connue. Une silhouette de jeune fille flotta, une seconde, au fond de ses yeux. Mais la nouvelle image, l’image de l’ami l’effaça aussitôt.

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Christophe rentrait chez lui. Il marchait dans les rues de Paris, au milieu de la foule. Il ne voyait, il n’entendait rien, il avait les sens fermés à tout ce qui l’entourait. Il était comme un lac, séparé du reste du monde par un cirque de montagnes. Nul souffle, nul bruit, nul trouble. La paix. Il se répétait :

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Il a été tiré de ce cahier douze exemplaires sur whatman ainsi distribués :

premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant;

deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’administrateur;

troisième exemplaire de souche, exemplaire de l’imprimeur;

neuf exemplaires d’abonnement, numérotés de 1 à 9 exemplaires d’abonnement.

Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur; nos tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d’abonnements à chaque instant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement sur whatman à cette neuvième série est de cent francs pour tous pays.

Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, en caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fonderie Mayeur (Allainguillaume et compagnie successeurs), 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième arrondissement.

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