IX-15 · Quinzième cahier de la neuvième série · 1908-05-05

Jean-Christophe à Paris. Antoinette

Romain Rolland

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Û paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et 4 | _ dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si 4

  • grand nombre de documents, de textes formant dos- 4 _ si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un @ si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo- 1 sophie; et ces documents, renseignements, textes, ; | 25 dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, d’histoire et de philosophie étaient si considérables | que nous ne pouvons pas songer à en donner ici : _ l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qua | _ paru dans les cinq premières séries des cahiers, il + A suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- | N . ment; on recevra en retour le catalogue analytique “ sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières pr à | ner Ce catalogue a été justement établi pour donner, “4 autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccou di.

. ane idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté-

rieures el de nos cinq premières séries ; tout y est classé

“ dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur

« place, les références demandées.

« Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier

ra très épais de XI14/08 pages très denses, marqué cinq

… francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la

ï sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le © « 2 octobre 190%, comme premier cahier de la sixième

… série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905

… s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece-

n vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la

« série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs

à toute personne qui nous en fait la demande. :

Porte de DRE, 2

De aux Cahiers de la Quinzaine M. mo, Le présent petit index donne automati- FRS | ‘4 quement pour tout volume et pour tout Fe ra ”. | (#RRS cahier indiqué : SRE de &

  • LS le classement général de nos collec pa RE | ñ © * complètes, le numéro d’ordre de la série Re Te “ capitales de romain et le numéro d’ordre Ka du cahier lui-même, dans la série ainsi RE: on terminée, en chiffres arabes, de sorte | ; déterminé hiff abes, à fe: ESS Le RUE que V-r7 par exemple doit évidemment se TRS Lo * lire dix-septième cahier de la cinquième 2 D 271: faut, la date du fini d’imprimer, où, à son à Dr : défaut, la date du cahier même; ESP HEENE | 1e À d) quand il y a lieu, c’est-à-dire pour nos . > | éditions antérieures et pour nos cinq pre- EC L 4 He : k mières séries, la page du catalogue ana- È RU +. lytique sommaire où ce cahier se trouve AA …_ Romain Rolland, — Aërt, — trois actes, — premier août Sr Si _ 1898, un volume en voie d’épuisement.. sept francs 2 Lies | 4 rt — le Triomphe de la Raison, — trois actes, — 20 oc FN _ tobre 1899, un volume en voie d’épuisement… VS Mn — — les Loups, — trois actes, — octobre 1898.:..:..4 LOU ” un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les col 1e | lections complètes de la deuxième série… 29 &e

. Romain Rolland, — une introduction à une lettre inédite | __ de Tolstoi, adressée à Romain Rolland (9, samedi | ÿ — — Le 1{ juillet, action populaire, — trois actes, — — — Vies des hommes illustres, — Beethoven, avecle | masque de Beethoven (IV-10, samedi 2; janvier 1903, un _ cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans les collec SE | __- tions complètes de la quatrième série… 906 A

  • *— — Vies des hommes illustres, — Beethoven, — deuxième édition, sans le masque (IV-10:, mardi 22 sep
    = — — Le temps viendra, — trois actes ([V-14, mardi | | — — le Théâtre du Peuple (V-4, mardi 24 novembre ” Æ 1903, un cahier épuisé, n’est plus mis en vente que dans - Æ __ les collections complètes de la cinquième série 1.039770 Éart _ — — — Je même sous couverture Fischbacher me | Rs — — Jean-Christophe. — I. — L’aube, — édition Ollen- … dorff, en vente à la librairie des cahiers…,. 0) Ge — — Jean-Christophe: — II. — Le matin; la mort d La e — — Jean-Christophe. — I. — Le matin, — édition, “à _ Ollendorff, en vente à la librairie des Cahiers …rrrsèe |

a pmain Rolland, — Jean-Christophe. — Il. — l’adolescent; Fe

M La maison Euler; Sabine; Ada (VIS, mardi 10 janvier 1905, Dax: Es. _ — — Jean-Christophe. — I, — l’adolescent, — édition SE Ollendorf, en sente à la librairie des cahiers…”
M — — Vies des hommes illustres, — la vie de Michel. … M. — — Vies des hommes illustres, — la vie de Michel. a É _ Ange, — I. — l’abdication (VIlI-2, mardi 16 octobre 1906… à Re L_ Sables mouvants (VIIL-, mardi 13 novembre 1906… ESA . — — Jean-Christophe. — IV. — la révolte. — 2. — Be. | gi (VIIL-6, mardi r1 décembre 1906.. trois francs Rs la délivrance (VIL-9, mercredi 2 janvier 1907.. trois francs Æ à 50 — — Jean-Christophe. — IV. — la révolte, — édition … Ollendorff, en vente à la librairie des cahiers. … RAT _ — — Jean-Christophe à Paris. — I. — La Foire sur la 20 Wn — — Jean-Christophe à Paris. — I. — La Foiresurla

a Note du gérant. — De ce petit index il résulte que _ Jean-Christophe se compose de quatre livres : NT ; Le premier livre, Yaube, formait le neuvième cahier _ de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier _ Le deuxième livre, le matin, formait le dixième cahier NS. _ de la cinquième série; marqué deux francs, ce cahier se es | vend aujourd’hui trois francs cinquante ; F2. 14 NN . | Le troisième livre, l’adolescent, formait le huitième _ cahier de la sixième série; marqué trois francs cin- à quante, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs en “ Le quatrième livre, la révolte, se composait lui-même FER à de trois parties qui formaient respectivement trois RU La première partie de ce quatrième livre, Sables AG | mouvants, formait le quatrième cahier de la huitième | série; marqué trois francs, ce cahier se vend aujourd’hui | _ La deuxième partie de ce quatrième livre, l’enlisement, _ formait le sixième cahier de la huitième série; marqué te … trois francs, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs; RES | 1

_ quinzième cahier “ee de la neuv ème série 4 __ Latroisième partie de ce quatrième livre, la déliv ance, | | _ formait le neuvième cahier de la huitième série; mar qi LÉ Re | trois francs, ce cahier se vend aujourd’hui trois francs. 54 | Ainsi publié en six cahiers pour les quatre livres, le |

  • Jean-Christophe est un ouvrage complet. Nous rappelons | que cette édition du Jean-Christophe dans les cahiers | en est la première édition; qu’elle en est l’édition Com- “Æ _ plète; qu’elle en est la seule édition complète: quelle a | été tirée à un petit nombre d’exemplaires; qu’elle ne Æ sera pas réimprimée. Je crois devoir ajouter qu’il ne. nn | nous en reste aujourd’hui qu’un très petit nombre | Dans l’édition Ollendorff, qui est une édition de grand | public, le Jean-Christophe ne forme que quatre volumes, | soit un volume par livre : STE ._ Premier volume, le premier livre, l’aube, un volume « 4 É Deuxième volume, le deuxième livre, le matin, un n |
  • volume à trois francs cinquante; LES : Troisième volume, le troisième livre, l’adolescent, ul n ; Quatrième volume, et dernier, le quatrième livre, et” | dernier, la révolte, un volume à trois francs cinquante En | _: Non seulement ces quatre volumes de l’édition (] len- | _ dorff sont en vente à la librairie des cahiers; mais n ous -

4 _ demandons naturellement à nos amis et à nos abonnés rue , de continuer à se pourvoir de ces volumes, autant gui Ne _ M. André Bourgeois à la librairie des cahiers. M, A Le Jean-Christophe, qui forme un premier ouvrage, Er | est ainsi achevé dans ces deux éditions. EST ÉIRREE _ Avec le treizième cahier de la présente neuvième R: | série commençait un deuxième ouvrage, intitulé Jean_ Christophe à Paris. : FAR à. < Ce nouvel ouvrage se composera lui-même de deux livres, séparés par un épisode : k Pet | quatorsième cahiers de la neuvième série; LR Ne = présent quinzième cahier de la neuvième série; : a Deuxième Livre : Dans la Maison, cahiers à paraître te “6 la dixième série. se NOl LR Pour ce Jean-Christophe à Paris comme pour le Jean Christophe il a été bien entendu que cette édition des $: cahiers en est la première édition; qu’elle en est une “3 _édition complète; qu’elle en est la seule édition com _p lète; qu’elle est tirée à un petit nombre d’exemplaires; “4 _ qu’elle ne sera pas réimprimée. / LT

_ quinzième cahier _ de la neuvième s érie à Enfin en même temps que ces trois cahiers parait chez Hachette un volume de critique musicale intitulé % Musiciens d’aujourd’hui. Sommaire de ce volume : de: 9. — Musique française et musique allemande; 434 … 10. — Pelléas et Mélisande de Claude Debussy; ns 3 Il 11. — Le Renouveau : Esquisse du mouvement musical ta ] un volume à trois francs cinquante, en vente à la | librairie des cahiers. RE T

Jean-Christophe à Paris

PREMIER LIVRE. — la Foire sur la Place; DEUXIÈME LIVRE. — Dans la Maison.

Les Jeannin étaient une de ces vieilles familles fran- 4

F çaises, qui, depuis des siècles, restent fixées au même !

coin de province, et pures de tout alliage étranger. Il y

‘ en a encore plus qu’on ne croit en France, en dépit des

e changements survenus dans la société; il faut un bouleversement bien fort pour les arracher au sol où

j elles tiennent par de profonds liens, qu’elles ignorent elles-mêmes. La raison n’est pour rien dans leur attachement, et l’intérêt pour peu; quant au sentimenta-

‘ lisme érudit des souvenirs historiques, il ne compte que

; pour quelques littérateurs. Ce qui lie d’une étreinte invincible, c’est l’obscure et puissante sensation, com-

: mune aux plus grossiers et aux plus intelligents, d’être

J depuis des siècles un morceau de cette terre, de vivre

: de sa vie, de respirer son souffle, d’entendre battre son ;

cœur contre le sien, comme deux êtres couchés dans le

même lit, côte à côte, de saisir ses frissons impercep-

| tibles, les mille nuances des heures, des saisons, des :

| jours clairs ou voilés, la voix et le silence des choses. À

Et ce ne sont peut-être pas les pays les plus beaux, ni ceux où la vie est la plus douce, qui prennent le cœur

davantage, mais ceux où la terre est le plus simple, le

  • . plus humble, le plus près de l’homme, et lui parle une A

4 langue intime et familière.

Tel, le petit pays du centre de la France, où vivaient

: Jean-Christophe à Paris É. %

les Jeannin. Pays plat et humide, vieille petite ville MW “endormie, qui mire son visage ennuyé dans l’eau trouble d’un canal immobils; autour, champs monotones, terres … 4 venir, Rien n’est fait pour attirer. Tout est fait pour retenir. Il y a dans cette torpeur et cet engourdissement une force secrète. L’esprit qui les goûte pour la pre- 4 mière fois en souffre et se révolte. Mais celui qui, depuis É.

des générations, en a subi l’empreinte, ne saurait plus 3 s’en déprendre; il en est pénétré jusqu’aux moelles; 2

et cette immobilité des choses, cet ennui harmonieux; “à

a pour lui un charme, une douceur, dont il ne se rend

pas compte, qu’il dénigre, qu’il aime, qu’il ne saurait

Les Jeannin avaient toujours vécu là. On pouvait suivre les traces de la famille jusqu’au seizième siècle, dans la ville et aux environs : car il y avait naturel-

  • lement un grand-oncle, qui avait consacré sa vie à … dresser la généalogie de cette lignée d’obscures et labo- rieuses petites gens : paysans, fermiers, artisans de village, puis clercs, notaires de campagne, venus enfin s’installer dans la sous-préfecture de l’arrondissement, où Augustin Jeannin, le père du Jeannin- actuel, avait fort adroitement fait ses affaires, comme banquier :
  • habile homme, rusé et tenace comme un paysan, au demeurant, honnête, mais sans scrupule exagéré, grand travailleur et bon vivant, qui s’était fait considérer et redouter, à dix lieues à la ronde, par sa malicieuse bonhomie, son franc-parler, et sa fortune. Courtaud, ramassé, vigoureux, avec de petits yeux vifs dans une | grosse figure rouge, marquée de la petite-vérole, il avait fait parler de lui jadis comme coureur de cotillons ; et il n’avait pas tout à fait perdu ce goût. Il aimait les gauloiseries et les bons repas. Il fallait le voir à table, où son fils Antoine lui tenait tête, avec quelques “ vieux amis de leur espèce : le juge de paix, le notaire, l’archiprêtre de la cathédrale : — (le vieux Jeannin man- x
  • geait volontiers du prêtre; mais il savait aussi manger » avec le prêtre, quand le prêtre mangeaït bien :) — de solides gaillards, bâtis sur le même modèle des pays « Rabelaisiens. C’était un feu roulant de plaisanteries —_ énormes, des coups de poing sur la table, des hurlements FETE ” de rire. Les convulsions de cette gaieté gagnaient les x. domestiques dans la cuisine, et les voisins dans la rue. +

Jean-Christophe à Paris FES Puis, le vieux Augustin avait pris une fluxion de poi- fi trine, un jour d’été très chaud qu’il s’était avisé de 2 É 7% descendre dans sa cave, en bras de chemise, pour . mettre son vin en bouteilles. En vingt-quatre heures, il 4 | Ha était parti pour l’autre monde, auquel il ne croyait SS ; guère, — muni naturellement de tous les sacrements de l’Église, en bon bourgeois voltairien de province, qui 4 “| _ se laisse faire au dernier moment, pour que les femmes Re Ÿ : le laissent tranquille, et parce que cela lui est bien 2 égal… Et puis, on ne sait jamais… : 4 ES _ Son fils Antoine lui avait succédé dans ses affaires. | C’était un petit homme gros, rubicond et épanoui, la 54 | face rasée, des favoris en côtelettes, une parole préci- ESS | pitée et bredouillante, — qui faisait beaucoup de bruit, | et s’agitait avec de petits gestes vifs et courts. Il n’avait Si | : pas l’intelligence financière du père; mais il était assez ! 4 bon administrateur. Il n’avait qu’à continuer tranquille-” *& | _ mentles entreprises commencées,qui allaient en s’agran- M _ dissant, chaque jour, par le seul fait de leur durée. 4 I bénéficiait dans le pays d’une réputation d’affaires, : 4 +) bien qu’il fût pour peu de choses dans leur succès; il 08 4 reste, il était parfaitement honorable et inspirait pare : FE tout une estime méritée. Ses manières affables, toutes Ne | à rondes, un peu trop familières peut-être pour certains, Æ. ;| “à . un peu trop expansives, un peu peuple, lui avaient acquis 4 __ dans sa petite ville et dans les campagnes alentour _ une popularité de bon aloi. Sans être prodigue de son _ … argeñt, il l’était de sa sensibilité; il avait facilement la Jarme à l’œil; et le spectacle d’une misère l’émouvait | ét sincèrement, d’une façon qui ne manquait pas de tou- D | 4 cher la victime de cette misère. HAE A:

pt 0 mé la plupart des hommes de la petite ville, la ie _ politique tenait une grande place dans sa pensée. IL PR | était républicain ardemment modéré, libéral avec into. L_ lérance, patriote, et, à l’image de son père, extrême- ee : 4 ment anticlérical. Il faisait partie du conseil municipal; ee 1 ; et un plaisir pour lui, comme pour ses collègues, était _ ee “ de jouer quelque bon tour au curé de la paroisse,ou au À | … prédicateur du carême, qui excitait tant d’enthousiasmes pe | Re parmi les dames de la ville. Il ne faut pas oublier en. À Le Ci effet que cet anticléricalisme des petites villes françaises … est presque toujours, plus ou moins, un épisode de Er la guërre des ménages, une forme détournée de cette He. û | lutte éternelle entre maris et femmes, qui se retrouve 3 dans presque toutes les maisons. ?:34 108 | 0 Antoine Jeannin avait aussi des prétentions litté ë | | raires. Comme les gens de province de sa génération, il t _ était nourri de classiques latins, dont il savait par cœur SD: “ leau, (le Boileau de l’Art Poétique et surtout du Lutrin), 14 I. de l’auteur de la Pucelle, et des poetae minores du dix | 3 huitième siècle français, dans le goût desquels il s’effor- Ge: | Le _gait de rimer quelques pièces. Il n’était pas le seul, dans ve … son cercle de connaissances, qui eût cette manie; et elle | +4 _ajoutait à sa réputation. On se répétait de lui des facé- FR _ ties en vers, des quatrains, des bouts-rimés, des acro- à x F>

  • stiches, des épigrammes et des chansons, parfois assez A: FLE k. isquées, qui ne manquaient pas d’un certain esprit, bien NS nu en chair. Les mystères de la digestion n’y étaient pas RR LE - oubliés : la Muse des pays de la Loire embouche volon- + | tiers sa trompette, à la façon du diable fameux de * | Rs. . « … Ed egli avea del cul fatto trombetta. » “A at

des RE Jean-Ghristophe à Paris ë Ce petit homme robuste, jovial et actif, avait pris une Le femme d’un tout autre caractère, — la fille d’un magis- à Des trat du pays, Lucile Leclair. Les Leclair étaient magisx trats de père en fils, de cette vieille race parlementaire 4 | < française, qui avait une haute idée de la loi, du devoir, pe Ÿ | _ des convenances sociales, de la dignité personnelle et, * RE surtout, professionnelle, fortifiée par une honnêteté par: faite, avec une petite nuance prudhommesque. D’origine SRE | ke Lyonnaise, au siècle précédent ils avaient été frottés de » », À jansénisme frondeur; et il leur en était resté, en même FAR temps que le mépris de l’esprit jésuite, une intransigeance 3 À ere morale, avec un fond de pessimisme. Ils ne voyaient pas 4 la vie en beau; ct, loin d’aplanir les difficultés qu’elle présentait, ils en eussent ajouté plutôt, pour avoir le ( droit de se plaindre. Ces traits se retrouvaient chez | . Lucile Leclair. Grande, plus grande que son mari de j tonte la tête, maigre, bien faite, sachant s’habiller, mais | d’une élégance un peu puritaine, qui la faisait toujours paraître — comme à dessein — plus âgée qu’elle n’était, M elle avait une haute valeur morale; mais elle était M . sévère pour les autres; elle n’admettait aucune faute, . ni presque aucun travers; elle passait pour froide et ‘à è dédaigneuse. Elle était très pieuse; et c’était une occa- “2 j - sion d’éternelles discussions entre époux. D’ailleurs, % ils s’aimaient; et, tout en se disputant souvent, ils # . % n’auraient pu se passer l’un de l’autre. Ils n’étaient es pas beaucoup plus pratiques l’un que l’autre : lui, par À | manque de psychologie — (il risquait toujours d’être la M | düpe des bonnes figures et des belles paroles), — elle, c s par inexpérience totale des affaires — (elle n’y connais: M ue sait rien; et, en ayant toujours été tenue à l’écart Ke” elle ne s’y intéressait point.) A 4 |

FE. Ils avaient deux enfants : une fille, Antoinette, qui … était l’aînée de cinq ans, et un garçon, Olivier. 3 Antoinette était une jolie brunette, qui avait une gra- —_ cieuse et honnête petite figure à la française, ronde, __ avec des yeux vifs, le front bombé, le menton fin, un petit nez droit, — « un de ces nez fins et nobles au plus …. joly », (comme dit gentiment un vieux portraitiste fran- çais), « et dans lequel il se passoit certain petit jeu imperceptible qui animoit la physionomie et indiquoit _ Ja finesse des mouvemens qui se fesoient au dedans d’elle, à mesure qu’elle parloit ou qu’elle écoutoit ». Elle l — tenait de son père la gaieté et l’insouciance. Ë ÿ Olivier était un blondin délicat, de petite taille, comme — son père, mais de nature tout autre. Sa santé avait été “… gravement éprouvée par des maladies continuelles, x pendant son enfance : et bien qu’il en eût été d’autant RE plus choyé par tous les siens, sa faiblesse physique …… l’avait rendu de bonne heure un petit garçon mélanco- … lique, révasseur, qui avait peur de la mort, et qui était et très mal armé pour la vie. Il restait seul, par sauvage- : rie et par goût; il fuyait la société des autres enfants: . Lu il y était mal à l’aise; il répugnait à leurs jeux, à leurs KA batailles : leur brutalité lui faisait horreur. Il se laissait Era battre par eux, non par manque de courage, mais par pions

z Jean-Christophe à Paris va timidité, parce qu’il avait peur de se défendre, de faire du mal : il eût été martyrisé par eux, s’il n’eût été pro tégé par la situation de son père. Il était tendre, et : d’une sensibilité maladive : un mot, une marque de à | ’ sympathie, un reproche, le faisait fondre en larmes. Sa 4 ‘ sœur, beaucoup plus saine, se moquait de lui, et l”appe- 4 Les deux enfants s’aimaient de tout cœur; mais ils M} étaient trop différents pour vivre ensemble. Chacun … Ÿ

  • allait de son côté, et poursuivait ses chimères. A mesure 4 qu’Antoinette grandissait, elle devenait plus jolie; on le Se lui disait, et elle le savait bien: elle en était heureuse, M } elle se forgeait déjà des romans pour l’avenir. Olivier, malingre et triste, se sentait constamment froissé par ses | contacts avec le monde extérieur; et il se réfugiait dans “4 son absurde petit cerveau : il se contait des histoires. ie | avait un besoin ardent et féminin d’aimer et d’être aimé; ; et, vivant seul, en dehors de tous ceux de son âge, il à s’était fait deux ou trois amis imaginaires : l’un s’appelait M Jean, l’autre Étienne, l’autre François; il était toujours L: avec eux. Aussi, n’étail-il jamais avec ceux qui l’entoue M s raient. Il ne dormait pas beaucoup, et rêvassait sans . cesse. Le matin, quand on l’avait arraché de son lit, il. : s’oubliait, ses deux petites jambes nues pendant hors de son lit, ou, bien souvent, deux bas enfilés sur la même jambe. Il s’oubliait, ses deux mains dans sa cuvette. ‘4% Il s’oubliait à sa table de travail, en écrivant une ligne, en apprenant sa leçon : il rêvait pendant des ‘4 heures; et après, il s’apercevait soudain, avec terreur, ‘4

qu’il n’avait rien appris. À diner, il était ahuri, quand on”

lui adressait la parole; il répondait, deux minutes après +2 qu’on l’avait interrogé; il ne savait pas ce qu’il voulait À |

_ dire, au milieu de sa phrase. Il s’engourdissait dansle murmure de sa pensée et dans les sensations familières 4 | À des jours de province monotones, qui s’écoulaient avec SAR __ lenteur : la grande maison, à moitié vide, dontonnha Le bitait qu’une partie; les caves et les greniers immenses a M et redoutables; les chambres mystérieusement closes, #S M volets fermés, meubles vêtus de housses, glaces voilées, - : flambeaux enveloppés; les vieux portraits de famille, FX Li. . au sourire obsédant; les gravures Empire, d’un héroïsme 3 i d M” vertueux et polisson : A/cibiade et Socrate chez la courn_ tisane, Antiochus et Stratonice, l’Histoire d’Epaminon ‘5 Lu das, Bélisaire mendiant… Au dehors, la danse boiteuse 2 5 des marteaux sur l’enclume du maréchal-ferrant, le M halètement du soufllet poussif, l’odeur de la corne grillée, Je :4 les battoirs des laveuses accroupies au bord de l’eau, % nr ï les coups sourds du couperet du boucher dans la maison RS : 3 voisine, le pas d’un cheval sonnant sur le pavé de la D rue, le grincement de la pompe, les lourds bateaux, ra . chargés de piles de bois, défilant lentement, halés au Ë - bout d’une corde, devant le jardin; parfois, le vacarme we … d’une foire sur la place voisine, les paysans en blouses à bleues luisantes, et les cochons braïllants.. Et le Re: Re _ dimanche, à l’église, le chantre qui chantait faux, le NE 3 | vieux curé qui s’endormait, en disant la messe; la pro- # > .… meénade en famille sur l’avenue de la gare, où l’on pas- NA 1 1 sait son .temps à échanger des coups de chapeau à 1% & cérémonieux avec d’autres malheureux, qui se croyaient L de _ également obligés à se promener ensemble, et qui HS | 1 s. demandaient en passant des nouvelles de monsieur RE . Jeannin « et de son héritier », — jusqu’à ce qu’enfin on DNS _ arrivât dans les champs ensoleillés, au-dessus desquels D les alouettes se balançaient, invisibles, — ou le long du cie

OO Jean Christophe à Paris | canal miroitant et mort, des deux côtés duquel les 4 peupliers alignés frissonnaient. Et puis, c’étaient les | grands diners de province, les mangeries interminables, +: | où l’on parlait de mangeaille, avec science et volupté: À car il n’y avait là que des connaisseurs; et la gourman- 4 Fa dise est, en province, la grande occupation, l’Art par =. excellence. Et l’on parlait aussi d’affaires, et de gauloi- À _ series, et, çà et là, de maladies, avec des détails sans 4 ae fin. — Et le petit garçon, assis dans son coin, ne faisait

pas plus de bruit qu’une petite souris, grignotait, ne mangeait guère, et écoutait de toutes ses oreilles. Rien 4 A ne lui échappait; et ce qu’il entendait mal, son imagina- 1 LENRE tion y suppléait. Il avait ce don singulier, qu’on observe de, souvent chez les enfants des vieilles familles et des LE vieilles races, où l’empreinte des siècles est trop forte- M “24 _ ment marquée, de deviner des pensées, qu’il n’avait “+2 4 jamais eues encore, et qu’il comprenait à peine. —. ls _ I y avait aussi la cuisine, où s’élaboraient des mys- M 375 tères sanglants et succulents; et la vieille bonne, a qui racontait des contes burlesques et effrayants..….. (A ; — Enfin, c’était le soir, le vol silencieux des chauves-. 3 a | souris, la terreur des vies monstrueuses, que l’on savait pe. é 5 té _ grouiller dans les entrailles de la vieille maison : les + 8 d je gros rats, les araignées énormes et velues; la prière au “4 Ke pied du lit, où l’on ne savait guère ce que l’on disait; à + si _ la petite cloche saccadée de l’hospice voisin, qui son- ‘4 b: res naît le coucher des religieuses ; — le lit, l’île des rêves… F _ Les meilleurs moments de l’année étaient ceux qu’on PE passait, au printemps et à l’automne, dans une pro __ | priété de famille, à quelques lieues de la ville. Là, on A _ pouvait rêver tout à son aise: on ne voyait personne. … va Comme la plupart des petits bourgeois, les deux enfants 5

| étaie nt tenus à l’écart des gens du peuple : domestiques, st

_ fermiers, qui leur inspiraient au fond uv peu de crainte Le

ét de dégoût. Ils tenaient de leur mère un dédain aris- A ae

Æ _tocratique — ou plutôt, essentiellement bourgeois, — ue

pour les travailleurs manuels. — Olivier passait ses %

_ journées, perché dans les branches d’un frêne, et lisant 27 FEES

ia des histoires merveilleuses : la délicieuse mythologie, Du “_ les contes de Musaeus ou de Madame d’Aulnoy, ou des

  • Mille et une Nuits, ou des romans de voyage. Car il L ÈS

Le vait cette étrange nostalgie des terres lointaines, * DE

_ « ces rêves océaniques », qui tourmentent parfois les | ee

1-5 jeunes garçons des petites villes de province françaises. ne

Un fourré lui cachait la maison; et il pouvait se croire pa: $

très loin. Mais il se savait tout près, et il en était bien HSE

… aise : car il n’aimait pas trop à s’éloigner tont seul; il “AS

| se sentait perdu dans la nature. Les arbres houlaient Fe |

… autour de lui. A travers le nid de feuillage, il voyait au te HR

L… loin les vignes jaunissantes, et les prairies où paissaient ae

les vaches bigarrées, dont les meuglements lents et

4 pe natifs remplissaient le silence de la campagne assou- de ta

| pie. Les coqs à la voix perçante se répondaient d’une

ferme à l’autre. On entendait le rythme inégal des +

fléaux dans les granges. Dans cette paix des choses, la 1

  • vie fiévreuse des myriades d’êtres continuait de couler 1 de

-à pleins bords. Olivier surveillait d’un œil inquiet les

colonnes des fourmis perpétuellement pressées, et les ss

ab eilles lourdes de butin, qui ronflent comme des tuyaux FRE

= orgue, et les guêpes superbes et stupides, qui ne savent LE ê

ce qu’elles veulent, — tout ce monde de bêtes affairées, qui Pere 1 JS

semblent dévorées du désir d’arriver quelque part… Où Re

cela? Elles l’ignorent. N’importe où! Quelque part… Oli- DE

…—vier avait un frisson, au milieu de cet univers aveugleet 4

Jean-Christophe à Paris ennemi. Il tressaillait, comme un levraut, au bruit due : pomme de pin qui tombait, ou d’une branche sèche qui is se cassait.. Il se rassuraïit, en entendant, à l’autre bout ‘ du jardin, tinter les anneaux de la balançoire, où Antoi- < nette se berçait, avec rage. L’ ACT Elle révait aussi; mais c’était à sa façon. Elle passait … à la journée à fureter dans le jardin, gourmande, curieuse, M et rieuse, picorant les raisins des vignes, comme une J = grive, détachant en cachette une pêche à l’espalier, ; 4 grimpant sur un prunier, ou lui donnant en passant de “M petites tapes sournoises, pour faire tomber la pluie dés Æ mirabelles d’or, qui fondent dans la bouche comme un M \ miel parfumé. Ou elle cueillait des fleurs, bien que ce fût défendu : vite, elle arrachaït une rose qu’elle con- o2 | voitait depuis le matin, et elle se sauvait avec, dans la ME | charmille au fond du jardin. Alors, elle enfouissait son | petit nez voluptueusement dans la fleur enivrante, elle, | la baïsaït, la mordait, la suçait; et puis, elle cachait son larcin, elle l’enfonçait dans son cou, contre sa gorge, È 3 sur sa peau, entre ses deux petits seins, qu’elle regar- M dait curieusement se gonfler sous sa chemisette entre M r bâillée.. Une volupté aussi, exquise et défendue, était M d’enlever ses chaussures et ses bas, et de s’en aller # pieds nus sur le sablon frais et fin des allées, et sur 4 l’herbe mouillée des pelouses, et sur les pierres glacées 4 d’ombre, ou brûülantes de soleil, et dans le petit ruis- à seau qui coulait à la lisière du bois, de baiser avec ses. D: pieds, ses jambes, ses genoux, l’eau, la terre et la lu- € 4 mière. Couchée à l’ombre des sapins, elle regardait ses. # ’ mains transparentes au soleil, et elle promenait machi=” nalement ses lèvres sur le tissu satiné de ses bras fins ; et dodus. Elle se faisait des couronnes, des colliers, des” |

& robes de feuilles de lierre et de feuilles de chêne; elle y 6 » piquait des chardons bleus, de la rouge épine-vinette, es | et de petites branches de sapins avec leurs fruits verts; Fa elle avait l’air d’une petite princesse barbare. Et elle NES fe _ dansait, toute seule, autour du jet d’eau; et, les bras Pots

un étendus, elle tournait, elle tournait, jusqu’à ce que la dt LE _ tête lui tournât, et qu’elle se laissât choir sur la pelouse, 34 ne: la figure enfouie dans l’herbe, et riant aux éclats, pen- + EX. dant plusieurs minutes, sans pouvoir s’arrêter, et sans. ee h_ Ainsi coulaient les journées des deux enfants, à quel- RE “4 ques pas l’un de l’autre, sans s’occuper l’un de l’autre, OST. F à — sauf lorsqu’Antoinette s’avisait, en passant, de jouer on ln une niche à son frère, de lui lancer au nez une poignée Vs =_ d’aiguilles de pin, ou de secouer son arbre, en mena- FS À . çant de le faire tomber, ou de lui faire peur, en se lan- CE De. gant sur lui et criant brusquement : F à NS L\ Elle était prise parfois d’une fureur de le taquiner. L… Elle le faisait descendre de son arbre, sous un prétexte ri ne …. quelconque, en prétendant que sa mère l’appelait. Puis, 2 Lu quand il était descendu, elle montait à sa place,et n’en her L… voulait plus bouger. Alors, Olivier geignait, et mena 44 çait de se plaindre. Mais il n’y avait pas de danger % bé _qu’Antoinette s’éternisât sur l’arbre : elle ne pouvait LEA L« rester deux minutes en repos. Quand elle s’était bien ne _… moquée d’Olivier, du haut de sa branche, quand elle FU l’avait fait enrager tout à son aise, et qu’il était près de ES _ pleurer, elle dégringolait en bas, se jetait sur lui, le 12 secouait en riant, l”appelait : « petit serin », et le roulait “he Mr terre, én lui frottant le nez avec des poignées À we | Me herbe. Il essayait bien de lutter; mais il n’était pas ne

ROME Huses : Jean-Christophe à Paris à ri É A ; _ de force. Alors, il ne bougeait plus, couché sur le dos, Us comme un pauvre hanneton, ses bras maigres cloués re sur le gazon par les robustes menottes d’Antoinette; et À Es _ il prenait un air lamentable et résigné. Antoinette ny ne | résistait pas : elle le regardait vaincu et soumis; elle |

  • éclatait de rire, l’embrassait brusquement, et elle le | Re laissait, — non sans lui avoir encore, en guise d’adieu, £4 enfoncé un petit tapon d’herbe fraiche dans la bouche: | RE ce qu’il détestait par dessus tout, parce qu’il était
    extrêmement dégoûté. Et il crachaït, il s’essuyait la M
  • _ bouche, il protestait avec indignation, tandis qu’elle se … 4 | 75 -sauvait à toutes jambes, en riant. “A “4 __ Elle riait toujours. La nuit, dans son sommeil, elle __ riait encore. Olivier, couché dans la chambre voisine, U | RER, et qui ne dormait point, sursautait au milieu des his- 1 | toires qu’il se contait, en entendant ces fous rires ét. L
  • les paroles entrecoupées qu’elle disait dans le silence

de la nuit. Dehors, les arbres craquaient sous le souffle DES

eu du vent, une chouette pleurait, les chiens hurlaïent NE. DAV dans les villages, au loin, et dans les fermes au fond 2 É ps des bois. Dans l’indécise phosphorescence de la nuit, E. __ Olivier voyait 8e mouvoir devant sa fenêtre, comme M _ des spectres, des branches lourdes et sombres de 4 sapins; et le rire d’Antoinette lui était un ailègement. M 48 10

— Les deux enfants étaient très religieux, — surtout

… Olivier. Leur père les scandalisait par ses professions $ & de foi anticléricales ; mais il les laissait libres ; et au ! fond, comme tant de bourgeois qui ne croient pas, il “n’était pas fâché que les siens crussent, pour lui: car -

— ilest toujours bon d’avoir des alliés dans l’autre camp, = et l’on n’est jamais sûr de quel côté tournera la chance.

Lu. En somme, il était déiste, et il se réservait, le moment

Éé - venu, de faire venir un curé, comme avait fait son père :

” si cela ne fait pas de bien, cela ne peut pas faire de

mal; on n’a pas besoin de croire qu’on sera brûlé, pour

ÿ: prendre une assurance contre l’incendie,

F& Olivier, maladif, avait une inclination au mysticisme.

Il lui semblait parfois ne plus exister. Crédule et tendre,

3 il avait besoin d’un appui ; il goûtait dans la confession

| une jouissance douloureuse, le bienfait de se confier à

à Vinvisible Ami, dont les bras vous sont toujours ouverts,

14 à qui on peut tout dire, qui comprend et qui excuse

Me tout; il savourait la douceur de ce bain d’humilité et

FE] d’amour, d’où l’âme sort tonte pure, lavée et reposée. Ù kc IL lui était si naturel de croire qu’il ne comprenait pas É comment on pouväit douter; il pensait qu’on y mettait

NE de la méchanceté, ou que Dieu vous punissait. Il faisait

IFRS des prières en cachette pour que son père fût touché de

  • la grâce ; et il eut une grande joie, un jour que, visitant

avec lui une église de campagne, il le vit faire machi-

  • Jean-Christophe à Paris

nalement un signe de croix. Les récits de l’Histoire Ÿ Sainte s’étaient mélés en lui aux merveilleuses histoires de Rübezahl, de Gracieuse et Percinet, et du calife |! ÿ Haroun-al-Raschid. Quand il était petit, il ne doutait J | pas plus de la vérité des unes que des autres. Et, de M] même qu’il n’était pas sûr de ne pas connaître Schay M *e cabac aux lèvres fendues, et le barbier babillard, et le. 4 , petit bossu de Casgar, de même que, lorsqu’il se pro- M %: menait, il cherchait des yeux dans la campagne le pic « { ; noir qui porte dans son bec la racine magique du cher- M}

  • cheur de trésors, Chanaan et la Terre Promise deve- « | __ naient, par la vertu de son imagination d’enfant, des » localités bourguignonnes ou berrichonnes. Une colline À du pays, toute ronde, avec un petit arbre au sommet, | comme un vieux plumet défraîchi, lui semblait la mon- 4 tagne où Abraham avait élevé son bûcher. Et un gros Æ buisson mort, à la lisière des chaumes, était le Buisson. A ardent, que les siècles avaient éteint. Même quand il 4
  • ne fut plus tout petit, et quand son sens critique com mençait à s’éveiller, il aimait à se bercer encore des M légendes populaires qui enguirlandent la foi; et il y À oh trouvait tant de plaisir que, sans être tout à fait dupe, 4 il s’amusait à l’être. Cest ainsi que, pendant longtemps, il guetta, le Samedi Saint, le retour des cloches de M

Pâques, qui sont parties pour Rome, le jeudi d’avant,

et qui reviennent dans les airs, avec de petites bande: M roles. Il avait fini par se rendre compte que ce n’était pas vrai; mais il n’en continuait pas moins de lever le” F! nez au ciel, quand il les entendait sonner; et une fois, ” | ; il eut l’illusion, — tout en sachant parfaitement que cela M s ne pouvait pas être, — d’en voir une disparaître au dessus de la maison, avec des rubans bleus. 4 |

_ Il avait un impérieux besoin de se baigner dans ce monde de légende et de foi. I fuyait la vie. Il se fuyait _ lui-même. Maigre, pâle, chétif, il souffrait d’être ainsi, si = il ne pouvait supporter de se l’entendre dire. Il portait SOLE “ en lui un pessimisme natif, qui lui venait de sa famille _ 4 maternelle sans doute, et qui avait trouvé un terrain + _ favorable chez cet enfant maladif. Il n’en avait pas VAE | _ conscience : il croyait que tout le monde était comme lui; et ce petit bonhomme de dix ans, pendant ses ré- AE 6 Mucréations, au lien de jouer dans le jardin, s’enfermait

  • dans sa chambre, et, en grignotant son goûter, il écri- LL _vait son testament. de, FASO
  • IL écrivait beaucoup. Il s’acharnait à écrire son jour- ‘ 1 _nal, chaque soir, en cachette, — il ne savait pourquoi, re car il n’avait rien à dire, et il ne disait rien que des niaiseries. Écrire était chez lui une manie héréditaire, A _ce besoin séculaire du bourgeois de province française, LS ES — la vieille race indestructible — qui, chaque jour, CAO, « écrit pour lui, jusqu’au jour de sa mort, avec une pa- 2 “lience idiote et presque héroïque, les notes détaillées | de ce qu’il a, chaque jour, vu, dit, fait, entendu, mangé K£ et bu. Pour lui. Pour personne autre. Personne ne le lira ET | jamais : il le sait ; et lui-même ne se relit jamais. | Là

d La musique lui était, comme la foi, un abri contre M js Dis la lumière trop vive du jour. Tous deux, le frère et. ; la sœur, étaient musiciens de cœur. Au reste, il s’en - fallait que leur goût fût excellent. Personne n’eût été a) capable de le former, dans cette province, où l’on n’en- à 5 tendait, en fait de musique, que la fanfare locale qui 4

  • jouait des pas redoublés ou — dans ses bons jours “A | F des pots-pourris d’Adolphe Adam, l’orgue de l’église ’| qui exécutait des romances, et les exercices de piano M | es des demoiselles de la bourgeoisie, qui tapotaient sur à ; des instruments mal accordés quelques valses et x polkas, l’ouverture du Calife de Bagdad ou de la | _ Chasse du jeune Henri, et deux ou trois sonates de M Mozart, toujours les mêmes, et toujours avec les mêmes __ fausses notes. Cela faisait partie du programme invariable des soirées, quand on recevait du monde. Après diner, ceux qui avaient des talents étaient priés de les :

_ faire valoir : ils refusaient d’abord, en rougissant, puis …

4 finissaient par céder aux instances de l’assemblée; - et ils exécutaient leur grand morceau par cœur. Chacun + | admirait alors la mémoire de l’artiste et son jeu

Cette cérémonie, qui se renouvelait presque à chaque

é soirée, gâtait pour les deux enfants tout le plaisir du diner. Encore, quand ils avaient à jouer à quatre mains leur Voyage en Chine de Bazin, ou leurs petits mor

aus ceaux de Weber, ils étaient sûrs l’un de l’autre, il |

n’a vaient pas trop peur. Mais quand il fallait jouer ne À se al, c’était un supplice pour eux. Antoinette, comme RAR toujours, était la plus brave. Bien que cela l’ennuyât ER ee mo element, — comme elle savait qu’il n’y avait pas Ge.

  • moyen d’y échapper, elle en prenait son parti, allait s’asseoir au piano, d’un petit air décidé, et galopait sg | | son rondo, à la diable, bredouillant certains passages, Û EUR » à d’autres pataugeant, s’interrompant, tournant la tête, 4 # disant avec un sourire : MERE | puis, reprenant bravement, quelques mesures plus 54 “loin, et allant jusqu’au bout. Après, elle ne cachaït pas Son contentement d’avoir fini; et, quand elle revenait à PE “sa place, au milieu des compliments, elle riait, en disant: MA € …_ — J’en ai fait, des fausses notes! ; CAE Mais Olivier était d’humeur moins facile. Il ne pou- “RP vait supporter de s’exhiber en public, d’être le point de mi) e de toute une société. C’était déjà pour lui une , FA “souffrance de parler, quand il y avait du monde. Jouer, ro | sur out pour des gens qui n’aimaient pas la musique, = FR As Mu — (il le voyait très bien), — que la musique ennuyait LES | mé me, et qui vous faisaient jouer seulement par habi- bai $ Murude, lui semblait une tyrannie contre laquelle il tentait Fees de s’insurger en vain. Il refusait obstinément. Certains Ru ÿ | soi ‘s, il se sauvait; il allait se cacher dans une chambre AS noire, dans le corridor, et jusqu’au grenier, malgré sa BR eur horrible des araignées. Sa résistance rendait les | Le insis lances plus vives et plus narquoises ; les objurga- EPA LE ôns des parents s’y mélaient, agrémentées de quelques | laques, quand l’esprit de révolte soufllait trop imperti- | ne mme nt. Et il devait toujours finir par jouer, — natu- À ne lement en dépit du bon sens. Ensuite, il souffrait, la Fa Fe

Jean-Christophe à Paris = Cu nuit, d’avoir mal joué, parce qu’il avait de l’amourpropre, et parce qu’il aimait vraiment la musique. Le goût de la petite ville n’avait pas toujours été … aussi médiocre. On se souvenait encore d’un temps, où . lon faisait d’assez bonne musique de chambre chez 4 deux ou trois bourgeois. Madame Jeannin parlait sou vent d’un grand-oncle, qui chantait avec passion des « airs de Gluck, de Dalayrac et de Berton. Il y en avait 4 | encore un gros Cahier à la maison, ainsi qu’une liasse d’airs italiens. Car l’aimable vieillard était comme … | ÿ M. Andrieux, dont Berlioz disait : « Il aimait bien M s Gluck. » Et il ajoutait avec amertume : « Il aimait bien | aussi Piccinni. » — Peut-être aimait-il mieux Piccinni. Î En tout cas, les airs italiens l’emportaient de beaucoup en nombre, dans la collection du grand-oncle. Ils avaient | été le pain musical du petit Olivier. Nourriture peu substantielle, et un peu analogue aux sucreries de pro- | vince, dont on bourre les enfants : elles affadissent le … goût, démolissent l’estomac, et risquent d’enlever pour. À toujours l’appétit pour des aliments plus sérieux. Mais la gourmandise d’Olivier ne pouvait être mise en cause. # D’aliments plus sérieux, on ne lui en offrait pas. Il. n’avait pas de pain, il mangeait du gâteau. C’est ainsi n que, par la force des choses, Cimarosa, Paesiello, et À Rossini devinrent les nourriciers de ce petit garçon mélancolique et mystique, dont la tête tournait un peu, en buvant l’Asti spumante, que lui versaient, au lieu de $! lait, ces pères Silènes hilares et effrontés, et les deux petites Bacchantes sautillantes de Naples et de Catane, au sourire ingénu et lascif : Pergolèse et Bellini. 1 Il jouait beaucoup de musique, tout seul, pour son plaisir, Il en était imprégné. Il ne cherchait pas à com- |

. prendre ce qu’il jouait, il en jouissait passivement. Per- AS sonne ne songeait à lui faire apprendre l’harmonie; et … Jui-même ne s’en souciait pas. Tout ce qui était science M: ÿ net esprit scientifique était étranger à la famille. Tous | | ces hommes de loi, beaux esprits et humanistes, étaient L… perdus devant un problème. On citait, comme un phé- SÉMEON ik nomène, un membre de la famille, — un cousin éloigné, v — qui était entré au Bureau des Longitudes. Encore … disait-on qu’il en était devenu fou. La vieille bourgeoisie ER : | de province, d’esprit robuste et positif, est pleine de son KE ee bon sens ; elle a une telle foi en lui qu’elle se fait fort ga b… de ne trouver aucune difficulté qu’il ne soit suffisant à PRE résoudre ; ét elle n’est pas éloignée de considérer les RL hommes de science comme des espèces d’artistes, plus UE utiles que les autres, mais moins relevés, parce que Ln du moins les artistes ne servent à rien; et cette fainéan- HS tise ne manque pas de distinction. — (D’ailleurs, chaque S #4 b pgeois se flatte qu’il eût été artiste, s’il avait voulue) | .._— Au lieu que les savants sont presque ds ouvriers A pe manuels, — (ce qui est déshonorant,) — des contre- £ | | maîtres plus instruits et un peu toqués; ils sont très à M forts sur le papier ; mais, sortis de leur usine à chiffres, PPS plus personne ! Ils n’iraient pas loin, s’il n’y avait, pour EU | les diriger, les gens de bon sens, qui ont l’expérience de A RUE la vie et des affaires. 7 ke Le malheur est qu’il n’est pas prouvé que cette expé- (3 Et ience de la vie et des affaires soit aussi ferme que ces s£ gen s de bon sens voudraient se le faire accroire. C’est F3 À bi en plutôt une routine, limitée à un très petit gombre

  • de cas très faciles. Que survienne quelque cas imprévu, it où il faut prendre parti promptement et vigoureusement, Ê les voilà désarmés. +

ra PRE Jean-Christophe à Paris TES ee Le banquier Jeannin était de cette espèce. Tout était si bien prévu d’avance, tout se répétait si exactement | | dans le rythme de la vie de province, qu’il n’avait | jamais rencontré de difficultés sérieuses dans ses. È Ace affaires. Il avait pris la succession de son père, sans. à ER aptitude spéciale pour ce métier; puisque tout avait à #4 bien marché depuis, il en faisait honneur à ses lumières és naturelles. Il aimait à dire qu’il suffisait d’être honnête, M ee appliqué, et d’avoir du bon sens; et il pensait trans-w 2 mettre sa charge à son fils, sans plus s’inquiéter des … goûts de celui-ci, que son père n’avait fait pour luiBE même. Il ne l’y préparait point. Il laissait ses enfants FES pousser à leur gré, pourvu qu’ils fussent de braves en- E l fants, et surtout qu’ils fussent heureux : car il les ado- 4 sg _ raît. Aussi, les deux petits étaient-ils aussi mal préparés | | _ que possible à la lutte pour la vie : c’étaient des fleurs w RE de serre. Mais ne devaient-ils pas toujours vivre ainsi? À} PRE Dans leur molle province, dans leur famille riche, 4 considérée, avec un père aimable, gai, cordial, entouré À » d’amis, jouissant d’une des premières situations du M Ra pays, la vie était si facile et si riante ! 4

_ Antoinette avait seize ans. Olivier allait faire sa première communion. Ii s’engourdissait dans le bourdon- 0 lu nement de ses rèves mystiques. Antoinette écoutait M chanter le voluptueux ramage ée l’espérance enivrée, HE Wu. qui, comme le rossignol en avril, remplit les cœurs prin- RER taniers. Elle jouissait de sentir son corps et son âme ER

  • fleurir, de se savoir jolie, et de se l’entendre dire. Les éloges de son père, ses paroles imprudentes eussent ie: see sufli à lui tourner la tête. D FLCEVENRES FT “IL était en extase devant elle; il s’amusait de sa co “quetterie, de ses œillades langoureuses devant son Ru miroir, de ses roueries innocentes et malignes. Il la pre- ES nait sur ses genoux, il la taquinait au sujet de son petit Sen Fi

mcœur, des conquêtes qu’elle faisait, des demandes en mariage qu’il prétendait avoir reçues pour elle; il les” PSE ui énumérait : des bourgeois respectables, tous plus 1 0 rieux et plus laids les uns que les autres. Elle se récriait ee l’horreur, avec des éclats de rire, les bras passés “à au our du cou de son père, la figure blottie contre sa FER joue. Et il lui demandait quel était l”heureux élu : si c’é ait Monsieur le procureur de la République, dont la < a … vieille bonne des Jeannin disait qu’il était laid comme les sept péchés capitaux, ou bien le gros notaire. Elle 1e | lui donnait de petites tapes pour le faire taire, ou lui A dl

| rmait la bouche avec ses mains. Il baisait les menottes, er À

x = Jean-Christophe à Paris g et chantait, en la faisant sauter sur ses genoux, la ; « Que voulez-vous, la belle? YA Est-ce un mari bien laid? » “04 Elle répondait, en pouffant, et lui nouant les favoris M ; sous le menton, par le refrain : : à | « Plutôt joli que laid, | ( _ Madame, S’il vous plait. » AA #| Elle entendait bien faire son choix, elle-même. Elle savait qu’elle était, ou qu’elle serait très riche — (son 4 père le lui répétait sur tous les tons) : — elle était « un beau parti ». Les familles distinguées du pays, qui | avaient des fils, la courtisaient déjà, disposant autour Î d’elle un réseau de petites flatteries et de ruses savantes, I ” cousues de fil blanc, pour prendre le joli poisson À d’argent. Mais le poisson risquait fort d’être pour eux - | | un simple poisson d’avril; car la fine Antoinette ne +

  • perdait rien de leurs manèges, et elle s’en amusait : elle | È voulait bien se faire prendre; mais elle ne voulait pas qu’on la prit. Dans sa petite tête, elle avait déjà décidé « qui elle épouserait. À qu’une par pays : elle se prétend issue des anciens sei- 4 gneurs de la province; et elle descend, le plus souvent, 4 3 de quelque acheteur des biens nationaux, intendant du , dix-huitième siècle, ou fournisseur des armées de Napoléon) — les Bonnivet, qui avaient, à deux lieues de la M ville, un château, avec des tours pointues aux ardoises
  • Juisantes, au milieu des grands bois, semés d’étang 9. l poissonneux, faisaient eux-mêmes des avances aux

ea inin. Le jeune Bonnivet était très empressé auprès SCT RS d’A ntoinette. Il était beau garçon, assez fort et corpu- M fr 4 ler pour son âge, ne faisant toute sa sainte journée que FRE 4 cl asser, manger, boire, et dormir; il montait à cheval, ER 4

savait danser, avait d’assez bonnes manières, et n’était Set f pas beaucoup plus bête qu’un autre. Il venait de temps + LES “1 en temps du château à la ville, tout botté, à cheval, ou DE en dans son tape-cul; il faisait visite au banquier, sous ue pré exte d’affaires ; et parfois, il apportait une bourriche RSC “de gibier, ou un gros bouquet de fleurs pour ces dâmes. ne “IL en profitait pour faire sa cour à mademoiselle. Ils se ” …promenaient ensemble dans le jardin. Il lui faisait des Pat compliments gros comme le bras, et badinait agréable- Se me nt, en frisant sa moustache et faisant sonner ses épé- DRE : rons sur les dalles de la terrasse. Antoinette le trouvait SRE charmant. Son orgueil et son cœur étaient délicieu- Es “sement caressés. Elle s’abandonnait à ces premières LAC

  • heures si douces d’amour enfantin. — Olivier détestait RS Un le hobereau, parce qu’il était fort, lourd, brutal, qu’il riait d’un rire bruyant, qu’il avait des mains qui ser- Re raient comme des étaux, et une façon dédaigneuse de à db l’appeler toujours : « Petit… », en lui pinçant la joue. Il FENG le détestait surtout, — sans le savoir, — parce que cet CERROA “étranger aimait sa sœur : … sa sœur, son bien à lui, à. RES. lui, et à nul autre! CHARS pe

: Cependant, la catastrophe arrivait, Tôt ou tard, il en NE. vient toujours une dans la vie de ces vieilles familles. | = bourgeoises, qui depuis des siècles sont incrustées dans | ; le même carré de terre, et en ont épuisé tous les sues* Î 3 Elles sommeillent tranquillement, et se croient aussi | éternelles que le sol qui les porte. Mais le sol est mort ; sous elles, et il n’y a plus de racines : il suffit d’un coup | . de pioche pour tout arracher. Alors on parle de male chance, de malheur imprévu. Il n’y eût pas eu de male-… | SES chance, si l’arbre eût été plus résistant; ou, du moins, 3 | : l’épreuve n’eût fait que passer, comme une tourmente; | ë qui arrache quelques branches, mais n’ébranle point l’arbre. j DR PAS Le banquier Jeannin était bon, faible, confiant, un M peu vaniteux. Il aimait jeter de la poudre aux yeux, et … #> confondait volontiers « être » avec « paraître ». Il dépenLÉ” sait beaucoup, à tort et à travers, — sans que ces gaspil- ? __ lages, il est vrai, que les habitudes d’économie séculaire « ; venaient modérer, par accès de remords, — (il dépe ps

  • sait un stère de bois, et lésinait sur une allumette) _ Le vinssent sérieusement entamer son avoir. Il n’était pas 4 . non plus très prudent dans ses affaires. Il ne refusait FPS jamais de prêter de l’argent à des amis; et ce n’était À pas bien difficile d’être de ses amis. Il ne prenait même Me. pas toujours la peine de se faire donner un reçu;l

. tenait un compte négligent de tout ce qu’on lui devait,

gi comptait sur la bonne foi des autres, comme il enten-

_ dait qu’on comptât sur la sienne. Il était d’ailleurs plus

Ë } timide que ne l’eussent laissé croire ses manières toutes

rondes. Jamais il n’eût osé éconduire certains quéman-

  • deurs indiscrets, ni manifester des craintes au sujet de +
  • leur solvabilité. Il ne voulait froisser personne, et il

La craignait un affront. Alors, il cédait toujours. Et pour se donner le change, il le faisait avec entrain, comme si ln c’était lui rendre service que prendre son argent. Il n’était pas loin de le croire : son amour-propre et son optimisme lui persuadaient aisément que toute affaire qu’il faisait était une bonne affaire. Ke] Ces façons d’agir n’étaient pas pour lui aliéner les …. sympathies des emprunteurs; il était adoré des petites “gens, qui savaient qu’ils pouvaient toujours avoir re-

cours à son obligeance, et qui ne s’en faisaient point faute. Mais la reconnaissance des gens — voire des — meilleurs — est un fruit qu’il faut cueillir à temps. Si on le laisse vieillir sur l’arbre, il ne tarde pas à moisir, Quand quelques mois étaient passés, les obligés de

mopsieur Jeannin s’habituaient à penser que ce service

leur était dû ; et même, ils avaient un penchant à croire : “que, pour que monsieur Jeannin eût manifesté tant de À “plaisir à les aider, il fallait qu’il y eût trouvé son inté- _ rêt. Les plus délicats se croyaient quittes — sinon de leur dette, au moins de leur reconnaissance, — avec un ? lièvre qu’ils avaient tué, ou avec un panier d’œufs de … leur poulailler.

  • Comme, jusqu’à présent, il ne s’était agi, en définitive, que de petites sommes, et que monsieur Jeannin n’avait cu affaire qu’à d’assez honnêtes gens, il n’y avait pas eu | 33

Jean-Christophe à Paris grand inconvénient à cela : les pertes d’argent étaien t minimes. Mais ce fut autre chose, du jour où monsieur - Jeannin se trouva sur le chemin d’un certain intrigant, qui lançait une grande affaire industrielle, et qui avait” eu vent de la complaisance du banquier et de ses

z ressources financières. Ce personnage aux manières | importantes, qui était décoré de la Légion d’Honneur, et se disait l’ami de deux ou trois ministres, | ; d’un archevêque, d’une collection de sénateurs, de noto- 5 : riétés variées du monde des lettres ou de la finance, | és et d’un journal omnipotent, sut merveilleusement 4 prendre le ton autoritaire et familier, qui convenait à | son homme. A titre de recommandation, il exhibait, avec

  • une grossièreté qui eût pu mettre en éveil quelqu’un de. | plus fin que monsieur Jeannin, les lettres de compli= ments banals qu’il avait reçues de ces illustres connais- « | _ sances, pour le remercier d’une invitation à diner, ou pour l’inviter à leur tour : car on sait que les Français

F ne $ont jamais chiches de cette monnaie épistolaire, ni

regardants à accepter la poignée de main et les diners E | d’un individu qu’ils connaissent depuis une heure, —. pourvu seulement qu’il les amuse et qu’il ne leur

| demande point leur argent. Encore en est-ÿ beaucoup}

_ quine le refuseraient pas à leur nouvel ami, si d’autres. È faisaient de même. Et ce serait bien de la malechance |

pour un homme intelligent, qui cherche à soulager son M

À prochain de l’argent qui l”embarrasse, s’il ne finissait par À trouver un premier mouton qui consentit à sauter, pour M entraîner les autres. — N’y eût-il pas eu d’autres mOutons avant lui, monsieur Jeannin eût été celui-là. I

FR était de la bonne espèce porte-laine, qui est faite pou qu’on la tonde. Il fut séduit par les belles relations, par

la a onde, par les flatteries de son visiteur, et aussi | ”

à par les premiers bons résultats que donnèrent ses con- a a: … seils. nil risqua peu, d’abord, et avec succès; alors, il al _ risqua beaucoup; et puis, il risqua tout : non seule D. ment son argent, mais celui de ses clients. Il se gardait À. de _ bien de les en aviser : il était sûr de gagner; il voulait sa 4 les éblouir par les services rendus. HOT US _ L’entreprise sombra. Il l’apprit d’une façon indirecte k V: par un de ses correspondants parisiens, qui lui disait #3 “ un mot,en passant, du nouveau krach, sans se douter Re que Jeannin était une des victimes : car le banquier ; …. n’avait parlé de rien à personne; avecuneinconcevable 2 _ légèreté, il avait négligé — évité, semblaitil, — de . i “2% prendre conseil auprès de ceux qui étaient capables de ; EX k Fr. le renseigner ; il avait tout fait en secret, infatué de son LU L — infaillible bon sens, et il s’était contenté des plus vagues SAS ._ renseignements. Il y a de ces aberrations dans la vie : 4 » _ on dirait qu’à certains moments il faille absolument se Ne …_ qu’on se perde : il semble qu’on ait peur que quelqu’un ie vous vienne en aide; on fuit tout conseil qui pourrait ae à _ vous sauver, on se cache, on se hâte avec un empresse- Ne à ment fébrile, afin de pouvoir faire le grand plongeon tout à son aise. HR Je Monsieur Jeannin courut à la gare, et, le cœur broyé « . d’angoisse, il prit le train pour Paris. Il allait à La “recherche de son homme. Il se flattait encore de l’espoir | \4 que les nouvelles étaient fausses, ou du moins exagé- APN … rées. Naturellement, il ne trouva point l’homme, et il Re ki eut confirmation du désastre, qui était aussi complet Ke : _ que possible. Il revint, affolé, cachant tout. Personne ne EX ‘

: 4 se doutait de rien encore. Il tâcha de gagner quelques . Rue

  • semaines, quelques jours. Dans son incurable optimisme, AE

ee Jean-Christophe à Paris 4 il s’efforçait de croire qu’il trouverait un moyen de ré parer, sinon ses pertes, celles qu’il avait fait subir à ses ÉS: | clients. Il essaya de divers expédients, avec une préci- Be | , pitation maladroite, qui Ini eût enlevé toute chance de #4 réussir, s’il avait pu en avoir. Les prêts qu’il demanda “ES à faire lui furent partout refusés. Les spéculations à peu qui lui restait, achevèrent de le perdre. Dès lors, ce M ! fut un changement complet dans son caractère. Il tomba Le dans un état de terreur effrayant : il ne parlait de rien; | mais il était aigri, violent, dur, horriblement triste. “1 | Encore, quand il était avec des étrangers, continuaitil - 4 : à simuler la gaieté; mais il n’échappait à personne qu’il 3 | était changé : on l’attribuait à sa santé. Avec les siens, M | il se surveillait moins; et ils avaient remarqué tout de suite qu’il cachait quelque chose de grave. Il n’était M plus reconnaissable. Parfois, il faisait irruption dans 4 | une chambre, et il fouillait un meuble, jetant tous les papiers sens dessus dessous sur le parquet, et se met- M tant dans des rages folles, parce qu’il ne trouvait rien, 4 ou qu’on voulait l’aider. Puis, il restait perdu au milieu A de ce désordre; et, quand on lui demandait ce qu’il cher: : chaït, il ne le savait plus lui-même. Il ne paraissait plus M ei s’intéresser aux siens : ou il les embrassait, avec les # . larmes aux yeux. Il ne dormait plus. Il ne mangeait plus. # La Madame Jeannin voyait bien qu’on était à la veille 4 d’une catastrophe; mais elle n’avait jamais pris aucune M part aux affaires de son mari, elle n’y comprenait rien. & Elle l’interrogea : il la repoussa brutalement; et elle, _ froissée dans son orgueil, n’insista plus. Mais elle trem=. $ blaïit, sans savoir pourquoi. 4 Les enfants ne pouvaient se douter du danger, Antoi- M |

nette, sans doute, était trop intelligente pour ne pas Na — avoir, comme sa mère, le pressentiment de quelque “ malheur; mais elle était toute au plaisir de son amour

naissant : elle ne voulait pas penser aux choses inquié- EE …_ tantes; elle se persuadait que les nuages se dissiperaiïent mn d’eux-mêmes, — ou qu’il serait bien assez temps pour

x . les voir, quand on ne pourrait plus faire autrement. me ; _ Celui qui était le plus près peut-être de comprendre

…. ce qui se passait dans l’âme du malheureux banquier, Ne ÿ _ était le petit Olivier. Il sentait que son père souffrait, — et il souffrait en secret avec lui. Mais il n’osait rien ES sas - dire : naturellement, il ne pouvait rien, il ne savait rien. |

…_ Et puis, lui aussi, écartait sa pensée de ces choses —_ “tristes, qui lui échappaient : comme sa mère et sa sœur, il avait une tendance superstitieuse à croire que le mal-

— heur; qu’on ne veut pas voir venir, peut-être ne viendra È pas. Les pauvres gens, qui se sentent menacés, font volontiers comme l’autruche : ils se cachent la tête der- j L —…. rière une pierre, et ils s’imaginent que le malheur ne P les voit pas. ER

, Des bruits inquiétants commençaient à se répandre. Al On disait que le crédit de la banque était entamé. Le

Lys banquier avait beau affecter une grande assurance avec “ ses clients, certains plus soupçonneux redemandèrent É leurs fonds, sous un prétexte ou sous un autre. Monsieur

Jeannin se sentit perdu, il se défendit en désespéré, |

jouant de l’indignation, se plaignant avec hauteur, avec ‘ amertume, qu’on se défiât de lui; il alla jusqu’à faire à À d’anciens clients des scènes violentes, qui le coulèrent définitivement dans l’opinion. Les demandes de rem-

| boursement affluèrent. Acculé, aux abois, il perdit com- | / plètement la tête. Il fit un court voyage, alla jouer M

ses derniers billets de banque dans une ville d’eaux voisine, se fit tout rafler en un quart d’heure, et 1

2 Son départ inopiné avait achevé de bouleverser la M petite ville, où l’on disait déjà qu’il était en fuite; et

1 madame Jeannin avait eu grand peine à tenir tête à 4 . l’inquiétude furieuse des gens : elle les suppliait de M 4 prendre patience, elle leur juraitsque son mari allait

: revenir. Ils n’y croyaient guère, bien que de toutes leurs

. forces ils voulussent y croire. Aussi, quand on sut qu’il e _ était revenu, ce fut un soulagement général : beaucoup Ÿ

ne furent pas loin de croire qu’ils s’étaient inquiétés à tort, et que les Jeannin étaient bien trop malins pourne

as se tirer toujours d’un mauvais pas, en admettant ie

qu’ils y fussent tombés. L’attitude du banquier confir- ARE

_mait cette impression. Maintenant qu’il n’avait plus ie & de doute sur ce qu’il lui restait à faire, il semblait fati- FS +

  • gué, mais très calme. Sur l’avenue de la gare, en des- A.
  • cendant du train, il causa tranquillement avec quelques RIRES: amis qu’il rencontra, de la campagne qui manquait = d’eau depuis des semaines, des vignes qui étaient su- et -perbes, et de la chute du ministère qu’annonçaient les
  • journaux du soir. (ie “ Arrivé à la maison, il feignit de ne point tenir LA | compte de l’agitation de sa femme, accourue auprès US ie de lui, en l’entendant rentrer, et qui lui racontait avec SRI 4 une volubilité confuse ce qui s’était passé pendant son ESS | | $ absence. Elle tâchait de lire sur ses traits s’il avait Eee _ réussi à détourner le danger inconnu; elle ne lui de- Hi 2 ma nda pourtant rien, par orgueil : elle attendait qu’il Ke rat lui en parlât le premier. Mais il ne dit pas un mot de. REA H ce qui les tourmentait tous deux. Il écarta silencieu- C’ER ; _sem ent le désir qu’elle avait de se confier à lui et d’at- AD Fa mit à table, comme à l’ordinaire, AA 4 Il causait peu, las, absorbé, le front plissé; il tapotait + k. des doigts sur la nappe; il s’eflorçait de manger, se SKS g, sachant observé, et regardait avec des yeux vagues et k iR | lointains ses enfants intimidés par le silence, et sa no femme raidie dans son amour-propre blessé, qui, sans ne DE L lé regarder, épiait tous ses gestes. Vers la fin du diner, il sembla se réveiller; il essaya de causer avec Antoi- “3 F

RS Jean-Christophe à Paris RC 24 ne nette et avec Olivier; il leur demanda ce qu’ils av ST 4 fait, pendant son voyage; mais il n’écoutait pas leurs £. réponses, il n’écoutait que le son de leur voix; et bien | | qu’il eût les yeux fixés sur eux, son regard était ailleurs. “)

_ Olivier le sentait : il s’arrêtait au milieu de ses petites ! histoires, et il n’avait pas envie de continuer. Mais | 1

chez Antoinette, après un moment de gêne, la gaieté

avait pris le dessus : elle bavardaït, comme une pie À e joyeuse, posant sa main sur la main de son père, ou ‘# : lui touchant le bras, pour qu’il écoutät bien ce qu’elle y. lui racontait, Monsieur Jeannin se taisait; ses yeux “4 1 allaient d’Antoinette à Olivier, et le pli de son front « | : se creusait de plus en plus. Au milieu d’un récit de la | fillette, il n’y tint plus, il se leva de table, et il alla M | vers la fenêtre, pour cacher son émotion. Les enfants 4 |

plièrent leurs serviettes, et se levèrent aussi; madame “#4 | Jeannin les envoya jouer au jardin : on les entendit | aussitôt se poursuivre dans les allées, en poussant des

é cris aigus. Madame Jeannin regardait son mari, qui _ Jui tournait le dos, et elle allait autour de la table, … | comme pour ranger quelque chose. Brusquement, elle. à |

  • se rapprocha de lui, et lui dit, d’une voix étouflée par 4 ; la peur que les domestiques n’entendissent, et par sa { — Enfin, Antoine, qu’est-ce que tu as ? Tu as quelque chose. Si! tu caches quelque chose. Est-ce qu’il y a | $ Mais monsieur Jeannin, encore une fois, l’écarta, en 1 | haussant les épaules avec impatience, et disant d’un ‘4 | — Non! Non, je te dis! Laisse-moi! 4 _ Elle s’éloigna, indignée; elle se disait, dans sa colère |

Le aveugle, qu’il pouvait bien arriver à son mari n’immporte quoi, qu’elle ne s’en inquiéterait plus. M Monsieur Jeannin descendit au jardin. Antoinette k continuait ses folies, et houspillait son frère, afin de le courir, Mais l’enfant déclara tout à coup qu’il ne Mvoulait plus jouer, et il s’accouda sur le mur de la terL. à quelques pas de son père, Antoinette essaya ; ; | de le taquiner encore; mais il la repoussa, en boudant : | alors, elle lui dit quelques impertinences; et, puisqu’il n’y avait plus rien à faire ici pour s’amuser, elle rentra à la maison, et se mit à son piano. de Monsieur Jeannin et Olivier restaient seuls. —._ — Qu’est-ce que tu as, petit ? Pourquoi ne veux-tu _ plus jouer ? demanda le père, doucement. —…_ — Je suis fatigué, papa. #3 — Bien. Alors, asseyons-nous un peu sur le banc, à Dons les deux. 6 Hs s’assirent. Une belle nuit de septembre. Le ciel … limpide et obscur. L’odeur sucrée des pétunias se mêlait à l’odeur fade et un peu corrompue du canal sombre, qui dormait au pied du mur de la terrasse. Des papil- : lons du soir, de grands sphinx blonds, battaient des ailes autour des fleurs, avec un ronflement de petit - | rouet. Les voix calmes des voisins assis devant leurs | portes, de l’autre côté du canal, résonnaient dans le D Dans la maison, Antoinette jouait sur son < _ piano des cavatines à fioritures italiennes, Monsieur. …Jeannin tenait la main d’Olivier dans sa main. Il fumait. $ . L’enfant voyait dans l’obscurité qui lui dérobait peu à peu les traits de son père la petite lumière de la pipe, qui se rallumait, s’éteignait par boullées, se rallumait, finit par s’éteindre tout à fait. Ils ne causaient point.

Jean-Christophe à Paris Olivier demanda le nom de quelques étoiles. Monsieur » Jeannin, assez ignorant des choses de da nature, comme 4 presque tous les bourgeois de province, n’en connaissait M | À aucun, à part les grandes constellations, que personne À |

  • n’ignore; mais il feignit de croire que c’était de celles-là que l’enfant s’informait; et il les lui nomma. Olivier ne | réclama point : il avait toujours plaisir à les entendre 3 | nommer, et à répéter à mi-voix leurs beaux noms mysté- “M rieux. D’ailleurs, il cherchait moins à savoir qu’à se rapprocher instinctivement de son père. Ils se turent. Olivier, la tête appuyée au dossier du bane, la bouche … | ouverte, regardait les étoiles; et il s’engourdissait : la | tiédeur de la main de son père le pénétrait. Brusque- | ment, cette main se mit à trembler. Olivier trouva cela drôle, et dit, d’une voix riante et ensommeillée : 14 | — Oh! comme ta main tremble, papa ! b | Monsieur Jeannin retira sa main. E Après un moment, Olivier, dont la petite tête conti- | nuait à travailler toute seule, dit : à — Est-ce que tu es fatigué, aussi, papa ? “2 — Oui, mon petit. 4 La voix affectueuse de l’enfant reprit : . U — Il ne faut pas tant te fatiguer, papa. À Monsieur Jeannin attira à lui la tête d’Olivier, et l’appuya contre sa poitrine, en murmurant : LAC Mais déjà les pensées d’Olivier avaient pris un autre cours. L’horloge de la tour sonnait huit heures. Il se À. dégagea, et dit : à Le jeudi, il avait la permission de lire, une heure si après diner, jusqu’au moment de se coucher : c’était

| son plus grand bonheur ; et rien au monde n’eût été “ capable de lui en faire sacrifier une minute. ” de long en large, sur la terrasse obscure. Puis il rentra, è k_ Dans la chambre, autour de la lampe, les enfants et è : ee la mère étaient réunis. Antoinette cousait un ruban àun L… corsage, sans cesser un instant de parler ou de chan- # s tonner, au grand mécontentement d’Olivier, qui, assis 4 Fi . devant son livre, les sourcils froncés et les coudes sur è _ Ja table, s’enfonçait les poings dans les oreilles pour ne : — rien entendre. Madame Jeannin ravaudait des bas, et AA E _causait avec la vieille bonne, qui, debout à côté d’elle, a Le lui faisait le compte des dépenses de la journée, et pro- 6 ‘3 fitait de l’occasion pour bavarder un peu; elle avait Lr ” ‘toujours des histoires amusantes à raconter, dans un TA argot impayable, qui les faisait éclater de rire, et qu’An- EN é | toinette s’efforçait d’imiter. Monsieur Jeannin les regarda de en silence. Personne ne fit attention à lui. IL resta | … indécis, un moment, il s’assit, prit un livre, l’ouvrit au | « hasard, le referma, se leva : décidément, il ne pouvait Fa … rester. Il alluma une bougie, et leur dit bonsoir. Il s’ap- pl 1< _ procha des enfants, les embrassa avec émotion : ils y CRE _ répondirent distraitement, sans lever les yeux vers lui, ELLE “ — Antoinette occupée de son ouvrage, et Olivier de son … livre. Olivier n’écarta même pas ses mains de ses as EL: oreilles, et grogna un bonsoir ennuyé, en continuant sa à … lecture : — (quand il lisait, un des siens fût tombé dans SEL F _ le feu, qu’il ne se serait pas dérangé.) — Monsieur Jean- RS … nin sortit de la chambre. Il s’attardait encore dans la k salle à côté. Sa femme vint peu après, la bonne étant ; |

  • partie, pour ranger des draps dans une armoire. Elle fit w

PAS Z Jean-Christophe à Paris ee 4 | : semblant de ne pas le voir. Il hésita, puis vint à elle, e 2 | lui dit : LE — Je ie demande pardon. Je t’ai parlé an peu brus- | quement, tout à l’heure. si | Elle avait envie de lui dire : 03 — Mon pauvre homme, je ne t’en veux pas; mais . | qu’est-ce que tu as donc? Dis-moi donc ce qui te fait … | Mais elle dit, trop heureuse de prendre sa revanche :

— Laisse-moi tranquille! Tu es d’une brutalité 1 : odieuse avec moi. Tu me traites, comme tu ne traiterais pas une domestique. D | Et elle continua sur ce ton, énuaérant ses griefs, avec | ‘une volubilité âpre et rancunière. nn | ; Il eut un geste lassé, sourit amèrement, et s’en alla. É- |

F Personne n’entendit le coup de revolver. Le lendemain f - seulement, quand on sut ce qui s’était passé, quelques

—. voisins se rappelèrent avoir perçu, vers le milieu de la

à nuit, dans le silence de la rue, un bruit sec, comme un

—. claquement de fouet. Ils n’y prirent pas garde. La paix un de la nuit retomba aussitôt sur la ville, enveloppant . dans ses plis lourds les vivants et les morts.

4 Madame Jeannin, qui dormait, se réveilla, une ou £ deux heures plus tard. Ne voyant pas son mari auprès —. d’elle, elle se leva, inquiète, elle parcourut toutes les L pièces, descendit à l’étage au-dessous, alla aux bureaux £ de la banque, qui étaient dans un corps de bâtiment x. contigu à la maison; et là, dans le cabinet de monsieur ; Jeannin, elle le trouva dans son fauteuil, écroulé sur sa —._ table de travail, au milieu de son sang, qui gouttait …_ encore sur le plancher. Elle poussa un cri perçant, . ._ laissa tomber la bougie qu’elle tenait, et perdit connaissance. De la maison, on l’entendit. Les domestiques …. accoururent, la relevèrent, prirent soin d’elle, et portè- “… rent le corps de monsieur Jeannin sur un lit. La chambre …— des enfants était fermée. Antoinette dormait comme une “ bienheureuse. Olivier entendit un bruit de voix et de pas : il eût voulu savoir; mais il craignit de réveiller sa

_ sœur, et il se rendormit. …. Le lendemain matin, la nouvelle courait déjà la ville, F — avant qu’ils sussent rien. Ce fut la vieille bonne qui la … leur apprit, en larmoyant. Leur mère était hors d’état

Jean-Christophe à Paris A. | de penser à quoi que ce fût; sa santé même donnait des inquiétudes. Les deux enfants se trouvèrent seuls, en a | présence de la mort. Dans ces premiers moments, leur | épouvante était encore plus forte que leur douleur. Au reste, on ne leur laissa point le temps de pleurer en ’ paix. Dès le matin, commencèrent les cruelles formalités % | judiciaires. Antoinette, réfugiée dans sa chambre, ten- 4 | dait toutes les forces de son égoïsme juvénile vers une | pensée unique, seule capable de l’aider à repousser l’horreur de la réalité qui la suffoquait : la pensée de M son ami; elle attendait sa visite, d’heure ‘en heure. * Jamais il n’avait été plus empressé pour elle que la der: nière fois qu’elle l’avait vu : elle ne doutait pas qu’aus- 4 | sitôt qu’il apprendrait la catastrophe, il n’accourût, | pour prendre part à son chagrin. — Mais personne | ne vint. Ni aucun mot de personne. Aucune marque | de sympathie. En revanche, dès la première nou- R. velle du suicide, des gens, qui avaient confié leur M argent au banquier, se précipitèrent chez les Jeannin, forcèrent la porte, et, avec une férocité impitoyable, à firent des scènes furieuses à la femme et aux enfants. En quelques jours, s’accumulèrent toutes les ruines : M perte d’un être cher, perte de toute fortune, de toute situation, de l’estime publique, abandon des amis. Ce = fut un écroulement total. Rien ne resta debout de ce qui S 4 les faisait vivre. Ils avaient, tous les trois, un sentiment intransigeant de pureté morale, qui les faisait d’autant - 4 plus souffrir d’un déshonneur, dont ils étaient inno= cents. Des trois, la plus ravagée par la douleur fut Antoinette, parce qu’elle en était le plus loin. Madame Jeannin et Olivier, si déchirés qu’ils fussent, n’étaient 3 | pas étrangers à ce monde de la souffrance. Pessimistes » 46 44

Ÿ d’inétir , ils étaient moins surpris qu’accablés. La pensée de la mort avait toujours été pour eux un £ | refuge : elle l’était plus que jamais, maintenant; ils _ souhaitaient de mourir. Lamentable résignation sans . doute, mais pourtant moins terrible que la révolte d’un à Ctre jeune, confiant, heureux, aimant vivre, qui se voit Re

  • brusquement acculé à cette tristesse sans remède ét sans fond, ou à cette mort qui lui fait horreur. Et Gr Antoinette découvrit d’un seul coup la laïideur du % « monde. Ses yeux s’ouvrirent : elle vit la vie, les den 4 hommes ; elle jugea son père, sa mère, son frère. Tan- 7 dis qu’Olivier et madame Jeannin pleuraient ensemble, U 0 _ elle s’isolait dans sa douleur. Sa petite cervelle déses- S ï | pérée réfléchissait sur le passé, le présent, l’avenir ; et È 2 — elle vit qu’il n’y avait plus rien pour elle, aucun espoir, “ . aucun appui : elle n’avait plus à compter sur personne. ec Fa | L’enterrement eut lieu, lugubre, honteux. L’église ec
  • avait refusé de recevoir le corps du suicidé. La veuve Te … et les orphelins furent laissés seuls par la lâcheté de SAT leurs anciens amis. À peine deux ou trois se mOn “ trèrent, un moment; et leur attitude gênée fut plus pé- nib e encore que l’absence des autres. Ils semblaient Cr faire une grâce en venant, et leur silence était gros de ; blâmes et de pitié méprisante. Le suicide du banquier, 3 | loin d’assourdir les rancunes, semblait à peine moins » | crimi nel que sa faillite. La bourgeoisie ne pardonne pas y à ceux qui se tuent. Qu’on préfère la mort à la plus ME ignoble vie lui paraît monstrueux; et elle appellerait Le volontiers toutes les rigueurs de la loi sur celui qui Lu. — Il n’y a pas de malheur qui vaille celui de vivre ès °° | avec vous. LORS

Jean-Christophe à Paris NAS . . Les plus lâches ne sont pas les moins empressés à taxer son acte de lâcheté. Et quand celui qui se tue lèse, par dessus le marché, en se raturant de la vie, + | leurs intérêts et leur vengeance, ils deviennent comme fous. — Pas un instant, ils ne songeaient à tout ce que le malheureux Jeannin avait dû souffrir avant d’en : | arriver là. Ils eussent voulu le faire souflrir mille fois “1 davantage. Et comme il leur échappait, ils reportaient ; | sur les siens leur réprobation. Ils ne se l’avouaient … | pas : car ils savaient que c’était injuste. Mais ils ne » Ven faisaient pas moins : car il leur fallait une victime. ”

__ Madame Jeannin, qui ne semblait plus bonne à rien qu’à gémir, retrouvait toute son énergie, quand on atta- D | quait son mari. Elle découvrait maintenant combien | elle l’avait aimé; et ces trois êtres, qui n’avaient au-. | cune idée de ce qu’ils pourraient devenir le lendemain, | furent entièrement d’accord pour renoncer à la dot dem | la mère, à toute leur fortune personnelle, afin de rem.

_ bourser, autant que possible, les dettes du père. Et, ne.

  • pouvant plus rester dans le pays, ils se décidèrent à

Po Le départ fut comme une fuite. SES =. _ La veille au soir, — (un triste soir de la fin de sep . tembre : les champs disparaissaient sous le voile des FE . grands brouillards blancs, d’où surgissaient, des deux ei és de la route, à mesure qu’on avançait, les sque- ts lettes des buissons grelottants et ruisselants, comme DE _ des plantes d’aquarium), — ils allèrent ensemble dire Ke À TM adieu au cimetière. Ils s’agenouillèrent tous trois su VE ét oite margelle de pierre, qui entourait la fosse ne À OI ivier avait le hoquet; madame Jeannin se mouchait PE déses pérément. Elle ajoutait à sa douleur, elle se tortu- me AS rait, à se répéter inlassablement les paroles qu’elle ave dites à son mari, la dernière fois qu’elle l’avait va vivant. Olivier songeait à l’entretien sur le banc de x ï it la terrasse. Antoinette songeait à ce qui adviendrait #2te d’eux. Aucun n’avait l’ombre d’un reproche dans le SE c œur pour l’infortuné, qui les avait perdus avec lui. Mais Antoinette pensait : : y ae

  • — Ah! cher papa, comme nous allons souffrir ! À NIMES à e brouillard s’obscurcissait, l’humidité les pénétrait. : nos Mais madame Jeannin ne pouvait se décider à partir. : 4e Antoinette vit Olivier qui frissonnait, et elle dit à sa re

é ei nni n se retourna, une dernière fois, vers la tombe: ie #5 _— Mon pauvre ami! dit-elle. 1:77 ADS Ils sortirent du cimetière, dans la nuit qui tombait. “Ar

\ ntoinet e tenait dans sa main la main glacée d’Olivier. Su ne

| Jean-Christophe à Paris ERA ERS Ils rentrèrent dans la vieille maison. C’était leur der- à nière nuit dans le nid, où ils avaient toujours dormi, où leur vie s’était passée, et la vie de leurs parents, — ces 3 murs, ce foyer, ce petit carré de terre, auxquels s’étaient … liées si indissolublement toutes les joies et les douleurs

  • de la famille qu’il semblait qu’ils fussent aussi de la fa- ni: | mille, qu’ils fissent partie de la vie, et qu’on ne pût les Re | quitter que pour mourir. “ÿ | Leurs malles étaient faites. Ils devaient prendre le premier train du lendemain, avant que les boutiques 4 des voisins fussent ouvertes : ils voulaient éviter leur M | curiosité et leurs commentaires malveillants. — Ils 4 | avaient besoin de se serrer l’un contre l’autre; et pourtant, chacun alla d’instinct dans sa chambre et sy 4 attarda : ils se tenaient debout, sans bouger, ne pen- F | sant même pas à ôter leur chapeau et leur manteau, touchant les murs, les meubles, tout ce qu’ils allaient quitter, appuyant leur front contre les vitres, 4 essayant de prendre et de garder en eux le contact des j choses aimées. Enfin, ils firent effort pour s’arracher, chacun, à l’égoïsme de ses pensées douloureuses, et ils … se réunirent dans la chambre de madame Jeannin, — la chambre familiale, avec une grande alcôve au fond : c’était là qu’autrefois ils se réunissaient toujours, le soir, à après dîner, quand il n’y avait pas de visite. Autrefois! | Tout cela leur semblait si loin déjà! — Ils restèrent à sans parler, autour du maigre feu; puis, ils dirent la « prière ensemble, agenouillés devant le lit; et ils se À . couchèrent très tôt, car il fallait être levés avant l’aube. l Mais ils furent longtemps, avant que le sommeil vint. | Vers quatre heures du matin, madame Jeannin, qui, | toutes les heures, avait regardé à sa montre s’il n’était D

pas temps de se préparer, alluma sa bougie et se leva. Ke _ Antoinette, qui n’avait guère dormi, l’entenditetseleva D éntai: Olivier était plongé dans yn profond sommeil. _ Madame Jeannin le regarda avec émotion, et ne put se FEI

: décider à le réveiller. Elle s’éloigna sur la pointe des » A pieds, et dit à Antoinette : 4 re ._ — Ne faisons pas de bruit : que le pauvre petit jouisse 5 . de ses dernières minutes ici tr Dex : Tr _ Les deux femmes achevèrent de s’habiller et de finir FT _ les paquets. Autour de la maison, planait le grand si- v FR ; lence des nuits où il fait froid, et où tout ce qui vit, les <: pi” … hommes et les bêtes, s’enfonce plus avidement dansle ie … tiède sommeil. Antoinette claquait des dents : son cœur Re et son corps étaient glacés. os AA …. La porte d’entrée résonna dans l’air gelé. La vieille _ bonne, qui avait la clef de la maison, venait une der- # _ nière fois servir ses maîtres. Petite et grosse, le souflle Re | co urt, et gênée par son embonpoint, mais singulière > ment leste pour son âge, elle se montra, avec sa bonne _ figure emmitouflée, le nez rouge et les yeux larmoyants. A a … Elle fut désolée de voir que madame Jeannin s’était le:”*%9 +,

  • vée sans l’attendre, et qu’elle avait allumé le fourneau er. de la cuisine. — Olivier s’éveilla, comme elle entrait Son premier mouvement fut de refermer les yeux et de LE F ie se retourner dans ses couvertures, pour se rendormir. ri

_ Antoinette vint poser doucement sa main sur l’épaule x

  • de son frère, et elle l’appela à mi-voix : Ne. — Olivier, mon petit, il est temps. à 30

x Il soupira, ouvrit les yeux, vit le visage de sa sœur re penché vers le sien : elle lui sourit mélancoliquement, e lui caressa le front avec sa main. Elle répétait : A

Jean-Christophe à Paris Ils sortirent de la maison, sans bruit, comme des voleurs. Chacun d’eux avait des paquets à la main. La, vieille bonne les précédait, roulant leur malle sur une brouette. Ils laissaient presque tout ce qu’ils avaient; “à ils n’emportaient, pour ainsi dire, que ce qu’ils avaient | sur le corps et quelques vêtements. De’pauvres sou- 3 | venirs devaient leur être expédiés plus tard, par la | petite vitesse : quelques livres, des portraits, l’antique

  • pendule, dont le battement leur semblait le battement 4 | même de leur vie. — L’air était aigre. Personne n’était W | encore levé dans la ville; les volets étaient clos, les = | rues vides. Ils se taisaient. La domestique seule parlait: Madame Jeannin cherchait à graver en elle, pour la dernière fois, ces images qui lui rappelaient tout son passé. # * | A la gare, madame Jeannin, par amour-propre, prit 4 | des secondes classes, bien qu’elle se fût promis de prendre 4 | des troisièmes; mais elle n’eut pas le courage de cette humiliation, en présence des deux ou trois employés du | - chemin de fer, qui la connaissaient. Elle se faufila pré M cipitamment dans un compartiment vide, et s’y enferma avec les petits. Cachés derrière les rideaux, ils tremblaient de voir apparaître une figure de connaissance. & Mais personne ne se montra : la ville s’éveillait à peine, = à l’heure où ils partaient; le train était désert; il ny avait que trois ou quatre paysans, et des bœufs, qui, la ; tête passée par-dessus la barrière du wagon, mugis- ” saient avec mélancolie. Après une longue attente, la Rlocomotive siffla longuement, et le train s’ébranla dans le brouillard. Les trois émigrants écartèrent les rideaux, et, le visage collé contre la vitre, regardèrent une dernière fois la petite ville, dont les vieux toits se voyaient … |

ü à peine au travers du voile de brume, les prairies » “blanches de givre et fumantes : c’était déjà un paysage de rêve, lointain, à peine existant. Et quand il eut disparu, à un détour de la voie, qui s’engageait dans une . tranchée, sûrs de n’être plus observés, ils ne se contrai- … gnirent plus. Madame Jeannin, son mouchoir appuyé —. sur sa bouche, sanglotait. Olivier s’était jeté sur elle, … et, la tête sur les genoux de sa mère, il lui couvrait + —… les mains de baisers et de larmes. Antoinette, assise à l’autre coin du compartiment, et tournée vers la fenêtre, — pleurait silencieusement. Ils ne pleuraient pas tous trois À — pour la même raison. Madame Jeannin et Olivier ne | pensaient qu’à ce qu’ils laissaient derrière eux. Antoi- … nette pensait bien davantage à ce qu’ils allaient trouver : elle se le reprochait; elle eût voulu s’absorber dans ses souvenirs. — Elle avait raison de songer à — l’avenir : elle avait une vue plus exacte des choses que sa mère et son frère. Ils se faisaient des illusions sur Paris. Antoinette elle-même était loin de se douter de ce F4 qui les y attendait, Ils n’y étaient jamais venus encore. Madame Jeannin se figurait que, si triste que fût leur M. situation, elle n’était pas inquiétante. Elle connaissait à — Paris deux ou trois personnes : une cousine qu’elle à M. aimait beaucoup, et qui était richement mariée avec un | *à magistrat; — quelques hommes politiques, le député et le : sénateur du département, à l’élection desquels monsieur Jeannin n’avait pas nui: elle comptait sur leur aide. Elle 2 était convaincue d’ailleurs que ses enfants, avec l’éduca- ” è - tion qu’ils avaient reçue, et leurs dons naturels, sur —— lesquels elle se trompait, comme toutes les mères, n’au- -—… raient point de peine à gagner honorablement leur vie.

L’impression d’arrivée fut sinistre, Dès la gare, ils. | furent consternés par la bousculade des gens dans la … | 1 salle des bagages et le tumulte des voitures enchevêé- E | trées devant la sortie. Il pleuvait. On ne pouvait trouver de fiacre. Il fallut courir loin, les bras cassés par les … | paquets trop lourds, qui les forçaient à s’arrêter, au mi: | lieu de la rue, au risque d’être écrasés ou éclaboussés par les voitures. Aucun cocher ne répondait à leurs _ appels désespérés. Enfin, ils réussirent à en arrêter un, © qui menait une vieille patache d’une saleté repoussante. En hissant leurs paquets, ils laissèrent tomber un rouleau de couvertures dans la boue. Le facteur de la gare qui portait leur malle, et le cocher abusèrent de leur % ignorance pour se faire payer le double. Madame Jeannin # | avait donné l’adresse d’un de ces hôtels médiocres et | chers, achalandés par les provinciaux, qui, parce qu’un de leurs grands-pères y alla trente ans auparavant, ‘4 |

  • continuent d’y aller, malgré tous les inconvénients. On. k. les y écorcha. L’hôtel était plein, disait-on : on les empila tous ensemble dans un étroit local, en leur « comptant le prix de trois chambres. Au diner, ils voue lurent faire des économies, en évitant la table d’hôte +2 b: ils se commandèrent un modeste menu, qui leur coûta aussi cher, et qui les affama. Dès les premières minutes de leur arrivée, leurs illusions étaient tombées. Et, dans cette première nuit d’hôtel, où entassés dans une chambre sans air, ils n’arrivaient pas à dormir, ayant froid, ayant | F chaud, ne pouvant respirer, tressautant au bruit des pas dans le corridor, des portes qu’on fermait, des sonneries 13 ÿ électriques, le cerveau meurtri par le roulement incessant des voitures et des lourds camions, — ils eurent w | 54 0

l’imp: ession terrifiée de cette ville monstrueuse, où Isis étaient venus se jeter, et où ils étaient perdus. RER _ Le lendemain, madame Jeannin courut chez sa cousine, madame Poyet-Delorme, qui habitait un luxueux GES

| appartement, boulevard Haussmann. Madame Poyet + à Delorme, qui avait perdu, tout enfant, son père et sa cs : mère, avait été élevée chez les parents de madame Jean- 5e À nin. Monsieur Leclair, chargé de sa tutelle, avait géré Je _ ses intérêts avec un soin et une intelligence, qui avaient 3 À _ presque doublé la fortune de la jeune fille qui lui était Ru . confiée, et qu’il traitait comme sa propre fille. Les deux See

  • cousines avaient partagé la même vie jusqu’à letr er
  • mariage; et leur intimité s’était continuée, après. Les _ Poyet-Delorme venaient parfois passer une partie des Xe | vacances chez les Jeannin; Poyet-Delorme avait acquis “ dans le département, grâce au banquier, quelques Le | propriétés qui étaient d’un excellent rapport. La cata- & … strophe Jeannin l’avait à peine efleuré : car il étaitpru … dent; il n’avait jamais confié à Jeannin que d’assez … faibles sommes; et, qu’nd le banquier aux abois s’était JE | adressé à lui pour lui faire un emprunt, avec une sage . méfiance il n’avait rien donné. Au bout du compte, les y + 4 Poyet-Delorme avaient laissé dans l’affaire quelque vingt FRERE _ à trente mille francs : et sans doute, vingt à trente mille è _ francs ne sont jamais bons à perdre; mais c’était peu de e : .… chose pour eux, eu égard à leur grande fortune, Du RE ‘4 moins, madame Jeannin le jugeait ainsi; et, dans sa A ù naïveté, elle n’y pensait plus, quand elle vint frappe LU _chez les Poyet-Delorme. Elle espérait même, sans le ge _ dire, qu’on lui offrirait de la loger dans la maison, avec \ Fous _ses enfants, jusqu’à ce qu’ils fussent hors d’affaire. Le premier accueil suffit à la désabuser. Les Poyet-Delorme ne te

Jean-Christophe à Paris | étaient furieux. Ils ne pouvaient digérer la perte, qu’ils. | avaient faite. Cela avait suffi à changer radicalement » L

| leurs sentiments à l’égard des Jeannin. Ils ne se génaient S | | pas pour traiter entre eux l’acte de Jeannin d’escroque- | rie. Surtout ils ne lui pardonnaient pas — (sans se l’avouer) — de ne pas les avoir avertis, au moment où | il allait sauter. Ils lui en voulaient aussi de sa parenté El | avec eux. Poyet-Delorme craignait qu’on ne la lui jetât | ; à la tête, et que cela ne nuisit à son avancement; et … | madame Poyet-Delorme, à qui son mari l’avait repro- x chée, à la suite d’une discussion, était encore plus indi- | gnée que lui contre les Jeannin. Ils trouvèrent de la der-” nière indécence que la famille ruinée vint s’accrocher à É. | eux et les compromettre encore plus. Madame Poyet- | Delorme reçut donc sa cousine avec une froideur glaciale. Madame Jeannin en fut saisie; elle se força à. déposer sa fierté : elle laissa entendre à mots couverts M | les difficultés où elle se trouvait avec ses enfants, et ce qu’elle eût souhaité des Poyet. On fit comme si on M n’avait pas entendu. Toutefois, Poyet, un peu gêné lui: « même de l’accueil de sa femme, invita les Jeannin à

  • diner, pour la fin de la semaine. — Les malheureux ÿ: Jeannin revinrent à l’hôtel, sans oser échanger leurs impressions au sujet de cette première visite. À 34

e Ils passèrent les jours suivants à errer dans Paris, 4 cherchant un appartement, harassés de monter les 4 étages, écœurés de voir ces casernes où s’entassent les # corps, ces escaliers malpropres, ces chambres sans lu- 4 d mière, si tristes après la grande maison de province.

e Ils étaient de plus en plus oppressés. Et c’était toujours « |

4 dans les rues, dans les magasins, dans les restaurants, D |

à le même ahurissement qui les faisait duper par tous. |

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. Tout ce qu’ils demandaient coûtait un prix exorbitant; » on eût dit qu’ils avaient la faculté de transformer en or tu tout ce qu’ils touchaient : seulement, cet or, c’était eux . qui devaient le payer. Ils étaient d’üne maladresse ini- —. maginable, ét sans force pour se défendre. —_ Si peu qu’il lui restât d’espérances du côté des Poÿet- —_ Delorme, madame Jeannin se forgeait encore des illu- — sions sur le diner, où iis étaient invités. Ils s’y prépa- —… rèrent, avec des battements de cœur. Ils furent reçus en à P. invités, et non pas en amis, — sans qu’on eût fait — d’ailleurs d’autres frais pour le diner que ce ton céré- _ monieux. Olivier et Antoinette se trouvèrent là avec — les deux enfants des Poyet, à peu près de leur âge. — La fillette, très élégante et très coquette, leur parlait, en zézayant, d’un air de supériorité polie, avec des ts manières affectées et sucrées qui les déconcertaient. Le garçon était assommé de cette corvée du diner avec les 2 parents pauvres; et il fut aussi maussade que possible. | : — Madame Poyet-Delorme, droite et raide sur sa chaise, \ semblait toujours, même quand elle offrait un plat, 1 _ faire la leçon à madame Jeannin. Monsieur Poyet- … Delorme parlait de niaiseries, pour éviter qu’on parlât de é — choses sérieuses. L’insipide conversation ne sortait pas L _ de ce qu’on mange, par crainte de tout sujet intime et Fe dangereux. Madame Jeannin fit un effort pour amener

  • … l’entretien sur ce qui lui tenait à cœur : madame “ Poyet-Delorme l’interrompit net, par une parole insi- …— guifiante. Elle n’eut plus le courage de recommencer. De. Après diner, elle obligea sa fille à jouer un morceau — de piano, pour montrer son talent. La petite, gênée, ‘#] mécontente, joua horriblement. Les Poyet, ennuyés, … attendaient qu’elle eût fini. Madame Poyet regardait sa

Para Jean-Christophe à Paris bn Es. fille, avec un plissement de lèvres ironique; et comme | la musique durait trop, elle se remit à causer de choses. | indifférentes avec madame Jeannin. Enfin, Antoinette, 3 | qui avait complètement perdu pied dans son morceau, … et qui s’apercevait avec terreur qu’à un certain passage, | au lieu de continuer, elle avait repris au commence- 4 | ment, et qu’il n’y avait pas de raison pour qu’elle En sortit jamais, coupa court, et termina par deux accords a. | \ qui n’étaient pas justes, et un troisième qui était faux. Monsieur Poyet dit : 4 Madame Poyet dit que sa fille prenait des leçons avee | | Pugno. La demoiselle, « qui prenait des leçons avec — Très joli, ma petite. 4 Pi ; et demanda où Antoinette avait étudié. De La conversation se traïnait. Elle avait épuisé l’intérêt M $ des bibelots du salon et des toilettes des dames Poyet. ‘4 | Madame Jeannin se répétait : 22 — C’est le moment de parler, il faut que je parle… 4 Et elle se crispait. Comme elle faisait un grand effort + et allait enfin se décider, madame Poyet glissa incidem- 4 ment, d’un ton qui ne cherchait pas à s’excuser, qu’ils 2 étaient bien fâchés, mais qu’ils devaient sortir vers neuf M heures et demie : ils avaient une soirée, qu’ils n’avaient ; pu remettre. Les Jeannin, froissés, se levèrent aussitôt | . pour partir. On fit mine de les retenir. Mais un quart = d’heure après, quelqu’un sonna à la porte : le domestique é annonça des amis des Poyet, des voisins, qui habitaient 1 | pe à l’étage au-dessous. 11 y eut des coups d’œil échangés M” M À entre Poyet et sa femme, et des chuchotements précipités #

PE quelco nque, fit passer les Jeannin dans une chambre à e ” côté. (Il voulait cacher à ses amis l’existence, et surtout | la présence chez lui, de la famille compromettante.) . ) | On laissa les Jeannin seuls, dans la chambre sans feu. | F. Les ‘enfants étaient hors d’eux, de ces humiliations. fe D Antoinette avait les larmes aux yeux, elle voulait RE F8 qu’on partit. Sa mère lui résista d’abord; puis, l’attente : f ct se prolongeant, elle se décida. Ils sortirent. Dans b __ J’antichambre, Poyet, averti par un domestique, les AE: rattrapa, s’excusant par quelques paroles banales: il Re” _ feignait de vouloir les retenir encore, mais on voyait L4 qu’il avait hâte qu’ils fussent partis. Il les aida à passer 4 __ leurs manteaux, les poussa vers la porte, avec des È Se ourires, des poignées de main, des amabilités à voix # a bas se; et il les mit dehors. —Rentrés dans leur hôtel, les 3 ; Le enfants pleurèrent de rage. Antoinette trépignait, jurait qu’elle ne mettrait plus les pieds jamais chez ces gens, xs £ + Madame Jeannin prit un appartement au quatrième, dans le voisinage du Jardin des Plantes. Les chambres donnaient sur les murs lépreux d’une cour obseure ; la AA le à manger et le salon — (car madame Jeannin tenait mo avoir un salon) — sur une rue populeuse. Tout le jour, ep assaient des tramways à vapeur et des corbillards, À _ dont la file allait s’engouffrer dans le cimetière d’Evry. Des Italiens pouilleux, avec une racaille d’enfants, 18 _ flänaient sur les bancs, ou se disputaient aigrement. On 73 ne pouvait laisser les fenêtres ouvertes, à cause du | brui ; et, le soir, quand on revenait chez soi, il fallait EC fer adre le flot d’une populace affairée et puante, wa _ xerser les rues encombrées, aux pavés boueux, passer de deve at une répugnante brasserie, installée au rez-deAN 59 Antoinette, 5 &

Jean-Christophe à Paris PA AERA chaussée de la maison voisine, et à la porte de laquelle des filles énormes et bouflies, aux cheveux jaunes, 2 plâtrées et grasses de fard, dévisageaient les passants avec de sales regards.

Le maigre argent des Jeannin s’en allait rapidement. Ils constataient, chaque soir, avec un serrement de ! cœur, la brèche plus large qui s’ouvrait à leur bourse. Ils essayaient de se priver; mais ils ne savaient pas: c’est une science, qu’il faut bien des années d’épreuves pour apprendre, quand on ne l’a point pratiquée depuis 4 l’enfance. Ceux qui ne sont pas économes de nature perdent leur temps à vouloir l’être : dès qu’une nouvelle occasion de dépenser se présente, ils y cèdent; l’économie ést toujours pour la prochaine fois ; et quand par hasard ils gagnent, ou croient avoir gagné la plus petite chose, ils se hâtent de faire servir le gain ie dépenses, dont le total finit par le dépasser dix fois. . Au bout de quelques semaines, les ressources des | abdiquer tout reste d’amour-propre, et elle alla, à l’insu | de ses enfants, faire une demande d’argent à Poyet. Elle s’arrangea de façon à le voir seul, dans son cabinet, L et elle le supplia de lui avancer une petite somme, en attendant qu’ils eussent trouvé une situation qui leur permit de vivre. L’autre, qui était faible et assez humain, après avoir essayé de remettre sa réponse à È plus tard, céda. Il avança cinq cents francs, dans un k moment d’émotion, dont il ne fut pas le maître, et dont il se repentit d’ailleurs aussitôt après, — surtout quand il lui fallut en convenir avec madame Poyet, qui fut à exaspérée contre la faiblesse de son mari et contre à cétte intrigante de madame Jeannin. # ÿ À

. Les Jeannin passèrent leurs journées à courir à tra- POSE vers Paris, pour trouver une place. Madame Jeannin, avec ses préjugés de bourgeoise riche de province, ne ü jouvait admettre l’idée, pour elle et pour ses enfants, Las Yune autre profession que de celles qu’on nomme ue « li érales », — sans doute parce qu’on y meurt de faim. Rs ; Même, elle n’eût point permis que sa fille se plaçât ke omme institutrice dans une famille. Il n’y avait que les

[ rofessions officielles, au service de l’État, qui ne lui Re parussent pas déshonorantes. Il s’agissait de trouver HE hoyen qu’Olivier achevât son éducation pour devenir ds ofesseur. A l’égard d’Antoinette, madame Jeannin PAU:

it voulu qu’elle entrât dans quelque institution d’ensei- si

nement, pour y donner des leçons, ou au Conservatoire, -

Our avoir le prix de piano. Mais les institutions à uxquelles elle s’adressa étaient toutes pourvues de rofesseurs, qui avaient de bien autres titres que sa | e, avec son pauvre petit brevet élémentaire; et, Lu ant à La musique, il fallut reconnaître que le talent

| An nette était des plus ordinaires, comparé à celui | _fant d’autres, qui ne réussissaient même pas à Are cer. Ils découvrirent l’effroyable lutte pour la vie, Ex là consommation insensée, que Paris fait de talents AS: its et grands, dont elle n’a que faire. FAR

Jean-Christophe à Paris “Pi Ka Les deux enfants prirent un découragement, uné défiance exagérée de leur valeur : ils se crurent médi o- |

cres; ils s’acharnaient à se le prouver, à le prouver à leur mère. Olivier, qui, dans son collège de province, | 3 n’avait point de peine à passer pour un aigle, était anéanti par ces épreuves : il semblait avoir perdu pos |

  • session de tous ses dons. Au lycée où on le mit, et où il | avait réussi à obtenir une bourse, son classement fat | si désastreux dans les premiers temps qu’on lui enleva sa bourse. Il se crut tout à fait stupide. En même tem ps Fi il avait l’horreur de Paris, de ce grouillement d’êtres « | de l’immoralité dégoûtante de ses camarades, de le urs | FÆ conversations ignobles, de la bestialité de quelques uns d’entre eux, qui ne lui épargnaient pas d’abominah es | propositions. Il n’avait même pas la force de leur dire: | son mépris. Il se sentait avili par la seule pensée de. | leur avilissement. Il se réfugiait avec sa mère et sa |
  • sœur dans les prières désespérées qu’ils faisaient de déceptions et d’humiliations intimes, qui semblai ent une souillure à ces cœurs innocents, et qu’ils n’osaient même pas se raconter. Maïs, au contact de l’esp it d’athéisme latent, qu’on respire à Paris, la foi d’Olivier commençait à s’effriter déjà, sans qu’il s’en aperçüt comme une chaux trop fraîche tombe des murs, aw souflle de la pluie. Il continuait de croire; mais autour de lui, Dieu mourait. [100 Sa mère et sa sœur poursuivaient leurs courses. inutiles. Madame Jeannin était retournée voir les | | Poyet, qui, désireux de se débarrasser d’eux, leut | offrirent des places. II s’agissait pour madame Je annin | d’entrer comme lectrice chez une vieille dame, qu

| passai Yhiver dans le Midi. Pour Antoinette, on lui 70202 _ trouvait un poste d’institutrice chez une famille de Ro . l’Ouest de la France, qui vivait toute l’année à la cam- KL _ pagne. Les conditions n’étaient pas trop mauvaises; St. . mais madame Jeannin refusa. Plus encore qu’à l’humi- Es

  • liation de servir elle-même, elle s’opposait à ce que sa AE fille y fût réduite, et surtout à ce qu’Antoinette fût à oignée d’elle. Si malheureux qu’ils fussent, et juste
  • ment parce qu’ils étaient malheureux, ils voulaient F Fe rester ensemble. — Madame Poyet le prit très mal. Elle Gr r t que quand on n’avait pas les moyens de vivre, il ne LS Le fa ait pas faire les orgueilleux. Madame Jeannin ne ds put s’empêcher de lui reprocher son manque de cœur. TS
  • Madame Poyet dit des paroles blessantes sur la faillite, et sur l’argent que madame Jeannin lui devait, Elles se TLeae
  • séparèrent, brouillées à mort. Toutes relations furent _cass ées. Madame Jeannin n’eut plus qu’un désir : rendre cu l’argent qu’elle avait emprunté. Mais elle ne le pouvait ee < Les vaines démarches continuèrent. Madame Jeannin # _alla voir le député et le sénateur de son département, 1 T0 à qui monsieur Jeannin avait maintes fois rendu } service. Partout elle se heurta à l’ingratitude et à ÿ … l’égoïsme. Le député ne répondit même pas aux lettres, Che et, quand elle vint sonner à sa porte, fit dire qu’il Lors était sorti. Le sénateur lui parla avec une commiséra- SNS tio n grossière de sa situation qu’il imputa à ce « misé- fe rable Jeannin », dont il flétrit durement le suicide. nee Madame Jeannin prit la défense de son mari. Le SRE sénateur dit qu’il savait bien que ce n’était pas par ; : mal honnêteté, mais par bêtise que le banquier avait HAE à agi, que c’était un niais, un pauvre hanneton, ne

‘Jean-Christophe à Paris F sachant rien, et ne voulant jamais en faire qu’à sa | tête, sans demander conseil à personne et sans : écouter aucun avertissement, S’il s’était perdu seul, on | n’aurait rien à dire : ce serait bien fait pour lui. Mais, | — sans parler des autres ruines, — qu’il eût jeté san | À femme et ses enfants dans la misère, et qu’ensuite il les plantât là, les laissant se débrouiller comme ils. | è pourraient. cela, c’était affaire à madame Jeannin de. | : le lui pardonner, si elle était une sainte; mais lui, | sénateur, qui n’était pas un saint — ($, 4, i, n, t)— Qui se flattait d’être seulement un homme sain — (5, a, i, mn} — un homme sain, sensé, et raisonnable, — lui n’avait aucun motif pour pardonner : l’individu qui se suicidait en pareil cas était un misérable. La seule | circonstance atténuante qu’on pût plaider pour Jean- | nin, c’était qu’il n’était pas tout à fait responsable. Là-dessus, il s’excusa auprès de madame Jeannin de s’être °xprimé d’une façon un peu vive sur le compte | de son mari : il en donna pour cause la sympathie qu’il avait pour elle; et, ouvrant son tiroir, il lui off it un billet de cinquante francs, — une aumône qu’elle“ Elle chercha une place dans les bureaux d’une grande À administration. Ses démarches étaient maladroites € ». sans suite, Elle prenait tout son courage pour en faire une; puis, elle revenait si démoralisée que, pendant plusieurs jours, elle n’avait plus la force de bouger; et, quand elle se remettait en marche, il était trop tard, £ Elle ne trouva pas plus de secours auprès des gens d’église, soit que ceux-ci n’y vissent pas leur avantage, 4 ’ soit qu’ils se désintéressassent d’une famille ruinée A | dont le père était notoirement anticlérical., Tout ce que ‘ 64 - 14

… fut une place de professeur de piano dans un couvent, _ — métier ingrat et ridiculement payé. Afin de gagner - one k. un peu plus, elle faisait de la copie, le soir, pour une A) a ag ence. On était très dur pour elle. Son écriture et son SA d: étourderie, qui lui faisait sauter parfois un mot, une

  • ligne, malgré son application, — (elle pensait à tant Lu d’autres choses!) — lui attirèrent des observations NE 4 blessantes. Il arriva qu’après s’être brûlé les yeux et . courbaturée à écrire jusqu’au milieu de la nuit, elle se Se vi refuser sa copie. Elle rentrait, bouleversée. Elle CA assait des journées à gémir, sans prendre aucun parti. Ve F . Depuis longtemps, elle souffrait d’une maladie de cœur, dt, que les épreuves avaient aggravée, et qui lui inspirait $ 2 — de sinistres pressentiments. Elle avait parfois des an- Re » goisses, des étouffements, comme si elle allait mourir, “Elle ne sortait plus sans avoir dans sa poche son nom ds net son adresse écrits, au cas où elle viendrait à tomber LA dans la rue. Qu’arriverait-il, si elle disparaissait? Antoinette la soutenait, comme elle pouvait, affectant » -une tranquillité qu’elle n’avait pas; elle la suppliait de la laisser travailler à sa place. Mais madame Jeannin , He mettait les derniers restes de son orgueil à ce qu’au LÀ 14 moi ns sa fille ne connût point les humiliations dont % & » elle avait à souflrir. LES L Elle avait beau s’épuiser et réduire encore leurs dé- &, penses : ce qu’elle gagnait ne suffisait pas à les faire ÿ Ne L vre. Il fallut vendre les quelques bijoux qu’on avait x | conservés. Et le pire fut que cet argent, dont on avait à tant besoin, fut volé à madame Jeannin, le jour même Et | qu’elle venait de le toucher. La pauvre femme, qui était + js le étourderie perpétuelle, s’était avisée, pour utiliser \ 5

Jean-Christophe à Paris | sa course, d’entrer au Bon Marché, qui était sur son 1 passage : c’était, le lendemain, la fête d’Antoinette; et \ elle voulait lui faire un petit cadeau. Elle tenait s on porte-monnaie à la main, afin de ne pas le perdre. Elle” raerle déposa machinalement, une seconde, sur un co pe E toir, tandis qu’elle examinait un objet. Quand elle voulut, ; le reprendre, le porte-monnaie avait disparu. — Ce fut” le dernier coup pour elle. TA ‘à | £ Peu de jours après, un soir étouffant de la fin d’août, — une buée grasse d’étuve traïînait pesamment sur a. | ville, — madame Jeannin rentra de son agence de n :| copies, où elle avait eu un travail pressé à livrer. Env | retard pour le diner, et voulant économiser les troi s. | | sous de l’omnibus, elle s’était exténuée à revenir trop # vite, de peur que ses enfants ne fussent inquiets. Quand | elle arriva à son quatrième étage, elle ne pouvait plus parler, ni respirer. Ce n’était pas la première fois qu’elle | rentrait dans cet état : les enfants avaient fini par ne“ plus s’en étonner. Elle se força à s’asseoir aussitôt à. table avec eux. Ils ne mangeaient, ni l’un, ni l’autre; écœurés par la chaleur; il leur fallait faire effort pour avaler avec dégoût quelques bouchées de viande, quel= | ques gorgées d’eau fade. Pour laisser à leur mère le = temps de se remettre, ils ne causaient pas, — (ils n’avaient pas envie de causer) — ils regardaient la” vs Soudain, madame Jeannin agita les mains, se cre me. ponna à la table, regarda ses enfants, gémit, et s’affaiss: a # _ Antoinette et Olivier se précipitèrent juste à temps pour la recevoir dans leurs bras. Ils étaient comme fous, et | — Maman! Ma petite maman! 04 |

Antoinette serrait convulsivement le corps de sa mère, . l’embrassait, l’appelait. Olivier ouvrit la porte de lap114 ‘ ART ARLES _ partement, et cria : Yi et _ La concierge grimpa l’escalier, et, quand elle vit ce a qui était, elle courut chez un médecin du voisinage. Mais lorsque le médecin arriva, il ne put que constater _ que c’était fini. La mort avait été immédiate, — heureu . sement pour madame Jeannin, — bien qu’on ne püt _ savoir tout ce qu’elle avait eu encore le temps de - = penser, dans ses dernières secondes, en se voyant mourir et en laissant ses enfants, seuls, dans une telle ne. Antoinette. 5.

Seuls pour soutenir l’horreur de la catastrophe, seuls M pour pleurer, seuls pour veiller aux soins affreux qui suivent la mort, La concierge, bonne femme, les aïdait R un peu; et, du couvent où madame Jeannin donnait des … 2 leçons, on vint aussi; mais il n’y avait là aucune vraie Les premiers moments furent d’un désespoir, que … | j rien ne peut exprimer. La seule chose qui les sauva fut l’excès même de ce désespoir, qui fit tomber Olivier FR | _ dans de véritables convulsions. Antoinette en fut dis. traite de sa propre souffrance; elle ne pensa plus qu’à sauver son frère; e* son profond amour pénétra Olivier, | 4 | _J’arracha aux dangereux transports, où la douleur l”eût "" entraîné. Enlacés l’un à l’autre, près du lit où reposait M d leur mère, à la lueur d’une veilleuse, Olivier répétait qu’il fallait mourir, mourir tous deux, mourir tout de suite ; et il montrait la fenêtre. Antoinette sentait aussi ce désir funeste; mais elle luttait contre : elle voulait | _— A quoi bon? Li __ — Pourelle, dit Antoinette— (elle montraitsamère.)— M Elle est toujours avec nous. Pense. Après tout ce _ qu’elle a souffert pour nous, il faut lui épargner la pire “3 » des douleurs, celle de nous voir mourir malheureux… | \ Ah! (reprit-elle, avec emportement).. Et puis, il ne faut 4 à

__ passe résigner ainsi! Je ne veux pas. Je me révolte, à Ja fin. Je veux que tu sois heureux un jour!

à — Si, tu seras heureux. Nous avons eu trop de mal4 heur. Cela changera, il le faut. Tu te feras ta vie, tu 4 auras une famille, tu auras du bonheur! je le veux!

H — Comment vivre? Nous ne pourrons jamais…

— Nous pourrons. De quoi s’agit-il? De vivre jusqu’à

—. ce que tu puisses gagner ta vie. Je m’en charge. Tu î verras, je saurai. Ah! si maman m’avait laissé faire, —. j’aurais pu déjà…

à — Que vas-tu faire? Je ne veux pas que tu fasses des Æ choses humiliantes. Tu ne pourrais pas, d’ailleurs.

2 ». que ce soit honnête, — à gagner sa vie en travaillant. — Ne t’inquiète pas, je t’en prie. Tu verras, tout s’arranté gera, tu seras heureux, nous serons heureux, mon cher Fe Olivier, elle sera heureuse par nous,

— Les deux enfants suivirent seuls le cercueil de leur i mère. D’un commun accord, ils avaient décidé de ne ” rien dire aux Poyet : les Poyet n’existaient plus pour de eux, ils avaient été trop cruels pour leur mère, ils « . avaient contribué à sa mort, Et quand la concierge leur

… avait demandé s’ils n’avaient pas d’autres parents, ils avaient répondu :

_ Devant la fosse nue, ils prièrent, la main dans la

main. Ils se raidissaient dans une intransigeance et un

… orgueil désespérés, qui leur faisaient préférer cette soli-

ë tude même à la présence de parents indifférents et

Jean-Christophe à Paris hypocrites. — Ils revinrent à pied au milieu de cette foule étrangère à leur deuil, étrangère à leurs pensées, étrangère à tout leur être, et qui n’avait de com mun avec eux que la langue qu’ils parlaient. Antoinette don- Û nait le bras à Olivier. 2 716 Ils prirent dans la même maison, au dernier éta ge, un tout petit appartement, — deux chambres mansardées, une antichambre minuscule qui devait leur | servir de salle à manger, et une cuisine grande comme . un placard. Ils auraient pu trouver mieux dans un autre | _ quartier; mais il leur semblait qu’ici ils étaient encore avec leur mère. La concierge leur témoignait quelque | intérêt; mais bientôt elle fut reprise par ses propres | affaires, et personne ne s’occupa plus d’eux. Pas uw | locataire de la maison ne les connaissait; et ils ne | savaient même pas qui logeait à côté d’eux. É +24 1 Antoinette obtint de remplacer sa mère, comme pro- A fesseur de musique au couvent. Elle chercha d’autres leçons. Elle n’avait qu’une idée : élever son frère, jusqu’à ce qu’il entrât à l’École Normale. Elle avait décidé « cela toute seule, après mûre réflexion: elle avait étudié L’ les programmes, elle s’était informée, elle avait tâché … d’avoir aussi l’avis d’Olivier; — mais il n’en avaitpoint: elle avait choisi pour lui. Une fois à l’École Normale, M il serait sûr de son pain, pour le reste de sa vie, et 4 maître de son avenir. Il fallait qu’il y arrivât, il fal- M lait vivre à tout prix jusque-là. C’étaient cinq à six M années terribles : on en viendrait à bout. Cette idée u

  • prit chez Antoinette une force singulière, elle finit par la remplir tout entière. La vie de solitude et de misère, qu’elle allait mener, et qu’elle voyait distinctemient se | dérouler devant elle, n’était possible que grâce à l’exal-

Ù tation passionnée, qui s’empara d’elle : sauver son La frère, faire que son frère fût heureux, si elle ne pou- Ë » vait plus l’être. Cette petite fille de dix-sept à dix-huit L ans, frivole et tendre, fut transformée par sa résolution héroïque : il y avait en elle une ardeur de dévouement et un orgueil de la lutte, que personne n’eût soupçone nés, elle-même moins que tout autre. Dans cet âge de Hé crise de la femme, ces premiers jours de printemps | , fiévreux, où tant de forces d’amour gonflent l’être et La le baignent, comme un ruisseau caché qui bruit sous Æ le sol, l”enveloppent, l’inondent, le tiennent dans un à état d’obsession perpétuelle, l’amour prend toutes les A pâture : tous les prétextes lui sont bons, et sa sensuakS lité innocente et profonde est prête à se muer en tous ki à les sacrifices. L’amour fit d’Antoinette la proie de :4 Son frère, moins passionné, n’avait pas ce ressort. HA D’ailleurs, c’était pour lui qu’on se dévouait, ce n’était 5 pas lui qui se dévouait, — ce qui est bien plus aisé et … plus doux, quand on aime. Au contraire, il sentait peser —._ sur lui le remords de voir sa sœur s’épuiser de fatigues H pour lui. Il le lui disait. Elle répondait : 1 — Ah! mon pauvre petit! Mais tu ne vois donc pas 1 que c’est cela qui me fait vivre ! Sans cette peine que À tu me donnes, quelle autre raison aurais-je ? +. 11 le comprenait bien. Lui aussi, à la place d’Antoi- ] nette, il eût été jaloux de cette chère peine. Mais être ‘4 la cause de cette peine !.… Son orgueil et son cœur —_ en souffraient, Et quel poids écrasant pour un être

  • faible comme lui, que la responsabilité dont on le char- : geait, l’obligation de réussir, puisque sa sœur avait mis

à Jean-Christophe à Paris DO. | sur cette carte sa vie entière comme enjeu! Une telle pensée lui était insupportable, et, loin de redoubler ses forces, l’accahlait par moments. Cependant, elle l’obli- L É: | geait malgré tout à résister, à travailler, à vivre: ce | ; dont il n’eût pas été capable, sans cette contrainte. D 30 _ avait une prédisposition à la défaite, — au suicide | peut-être : — peut-être y eût-il sombré, si sa sœur F4 | n’eût voulu pour lui qu’il fût ambitieux et heureux. Il _ souffrait de ce que sa nature était combattue; et pour tant, c’était le salut. Lui aussi, traversait un âge de M crise, — éet Age redoutable où succombent des milliers D. de jeunes gens, qui s’abandonnent aux aberrations de F3 leurs sens et de leur cerveau, et, pour deux ou trois ans de folie, sacrifient irrémédiablement toute leur vie. tombé dans le découragement, ou dans la dissipation : 4 chaque fois qu’il lui arrivait de regarder en lui, il était E. | : repris par ses rêveries maladives, par le dégoût de la . 7 4 | . vie, de Paris, de l’impure fermentation de ces millions | d’êtres qui se mêlent et pourrissent ensemble. Mais la Re: | . vue de sa sœur dissipait ce cauchemar; et, puisqu’elle ‘1 ne vivait que pour qu’il vécût, il vivrait, oui, il serait heureux, en dépit de lui-même. * É

_ Ainsi, leur vie fut bâtie sur une foi brûlante, faitede à EE oïicisme, de religion, et de noble ambition. Tout l’être . des deux enfants fut tendu vers ce but unique : le suc- re

_cès d’Olivier. Antoinette accepta toutes les tâches, toutes LS ÿ’« les humiliations : elle fut institutrice dans des maisons, QE

où on la traitait presque en domestique; elle devait ee escorter ses élèves en promenade, comme une bonne, E rotter pendant des heures avec elles, dans les rues, SE … sous prétexte de leur apprendre l’allemand. Son amour pour son frère, son orgueil même trouvaient à ces souf- RCD … frances morales et à ces fatigues une jouissance. EAU _ Elle rentrait harassée, pour s’occuper d’Olivier, qui AFeR “passait la journée au lycée, comme demi-pensionpaire, GR et ne revenait que le soir. Elle préparait le diner, — #* pauvre diner sur le fourneau à gaz, ou sur une lampe pe esprit-de-vin. Olivier n’avait jamais faim, et tout le dé go ûtait, la viande lui causait une répulsion invincible; ie il fallait le forcer à manger, ou s’ingénier à lui faire de FE petits plats qui lui plussent ; et la pauvre Antoinette ee n’éta it pas une fameuse cuisinière. Après qu’elle s’était lonné beaucoup de peine, elle avait la mortification de 7 lui entendre déclarer que sa cuisine était immangeable. A FA nue fut qu’après bien des désespoirs devant son four- Ti eau de cuisine, — de ces désespoirs silencieux, que A : connaissent les jeunes ménagères maladroites, et qui STORE empoisonnent leur vie et leur sommeil parfois, sans que

i personne en sache rien, — qu’elle arriva à s’y co ina ître | c Après le diner, quand elle avait lavé le peu de vaisselle dont ils usaient, — (il voulait l’aider dans cette. besogne, mais elle n’y consentait point), — elle s’occxpait maternellement du travail de son frère. Elle lui ( faisait réciter ses leçons, elle lisait ses devoirs, elle la = sait même certaines recherches pour lui, en prenant, | ; garde toujours de ne pas froisser ce petit être susce p= | tible. Ils passaient la soirée à leur unique table, qui | leur sèrvait à la fois pour prendre leurs repas, et p our | écrire. Il faisait ses devoirs ; elle lisait, ou faisait dé à la copie. Quand il était couché, elle s’occupait de l’en-. Fe tretien de ses vêtements, ou travaillait pour elle. 2 Quelles que fussent déjà leurs difficultés à se tirer d’affaire, ils décidèrent, d’un commun accord, que tout l’argent qu’ils réussiraient à mettre de côté servirait, 7 avant tout, à les libérer de la dette, que leur mère avai fi _ contractée vis-à-vis des Poyet. Ce n’était pas que ceu: . ci fussent des créanciers génants : ils n’avaient pas” donné signe de vie; ils ne pensaient plus à cet argent è qu’ils croyaient définitivement perdu ; ils s’estimaient t . trop heureux, au fond, d’être débarrassés à ce prix de à la famille compromettante. Mais l’orgueil des deux enfants et leur piété filiale souffraient que leur mère dût rien à ces gens. Ils se privèrent ; ils liardèrent sur leurs F moindres distractions, sur leurs vêtements, sur le ur nourriture, pour arriver à amasser ces quelques cen= taines de francs, — une chose énorme pour eux. Antoi nette eût voulu être seule à se priver. Mais quand S0n frère sut ce qu’elle voulait faire, rien ne put l’empêcher | de faire comme elle. Ils s’épuisaient tous deux à cette

tâche, heureux quand ils pouvaient mettre de côté

_ quelques sous par jour. ACT RSES ‘* A force de privations, en deux ans, sou par sou, ils +

_ parvinrent à réunir la somme. Ce fut une grande joie 1% pour eux. Antoinette alla chez les Poyet, un soir. Elle RL | ee fut reçue sans bienveillance : car ils croyaient qu’ellé L_._ venait demander des secours. Ils jugèrent bon de pren Pi dre les devants, en lui reprochant sèchement de ne leur é … avoir donné aucune nouvelle, de ne leur avoir même pas 34 appris la mort de sa mère, et de ne venir chez eux, que à 2

_ quand elle avait besoin d’eux. Elle les interrompit tran- SE Bs. quillement, en disant qu’elle n’avait pas l’intention de…

. les déranger: elle venait simplement rapporter l’argent,

_ qu’elle leur avait emprunté; et, déposant sur la table KR: les cinq billets de banque, elle demanda quittance. Is DR

  • changèrent aussitôt de manières, et feignirent de ne pas ps.

  • vouloir accepter : ils éprouvaient pour elle cette affec- Re ie

” tion subite, que ressent le créancier pour le débiteurqui Jui rapporte, après des années, l’argent d’une créance

. sur laquelle il ne comptait plus. Ils cherchèrent à savoir re

“À À où elle habitait avec son frère, et comment ils vivaient.

  • . Elle évita de répondre, demanda de nouveau la quit- pr

—__ tance, dit qu’elle était pressée, salua froidement, et

—._ partit. Les Poyet furent indignés contre l’ingratitude de cette fille. 2; | Alors, délivrée de cette obsession, Antoinette continua +

3 la même vie de privations, mais pour son frère mainte- È à be: nant. Seulement, elle se cachait davantage, pour qu’il

_ ne le sût pas; elle économisait sur sa toilette, et parfois NE

_ sur sa faim, pour la toilette de son frère et pour ses He

_ distractions, pour rendre sa vie plus douce et plus £ 24) 4 _ ornée, pour lui permettre d’aller de temps en temps au

LT MARS Jean-Christophe à Paris concert, où même au théâtre de musique, — le plus | grand bonheur d’Olivier. Il n’eût pas voulu y aller sans | elle; mais elle trouvait des prétextes pour s’en dispenser | et lui enlever ses remords : elle prétendait qu’elle était | trop lasse, qu’elle n’avait pas envie de sortir; elle allait jusqu’à assurer que cela l’ennuyaït. Il n’était pas dupe | de ce mensonge d’amour; mais son égoïsme d’enfant | l’emportait. Il allait au théâtre; et une fois qu’il était là, M | ses remords le reprenaient; il y pensait, tout le temps … | du spectacle : son bonheur était gâté. — Un dimanche qu’elle l’avait envoyé au concert du Châtelet, il revint, | _au bout d’une demi-heure, disant à Antoinette qu’arrivé Ke. au pont Saint-Michel, il n’avait pas eu le courage d’aller | plus loin : le concert ne l’intéressait plus; cela lui fai- D | sait trop de peine d’avoir du plaisir sans elle. Rien ne ee, | fut plus doux à Antoinette, malgré le chagrin qu’elle eut | que son frère se fût privé, à cause d’elle, de sa distrac tion du dimanche. Mais Olivier ne pensait pas à le regretter: quand il avait vu, en rentrant, le visage de “M | sa sœur rayonner d’une joie, qu’elle s’efforçait en vain 44 _ de cacher, il s’était senti plus heureux que la plus belle À $ musique du monde n’aurait pu le rendre heureux. Ils … 2 passèrent cette après-midi de dimanche, assis en face Ÿ l’un de l’autre, près de la fenêtre, lui, un livre à la main, 4 . elle, avec un ouvrage, ne cousant ni ne lisant guère, et __ parlant de petits riens qui n’avaient d’intérêt ni pour +30 Jui, ni pour elle. Jamais dimanche ne leur parut plus doux. Ils convinrent de ne plus se séparer, pour aller au concert : ils n’étaient plus capables d’avoir du : Elle réussit à économiser en cachette assez pour 4 | faire à Olivier la surprise d’un piano loué, qui, d’après

ne a ddr one

un système de location, au bout d’un certain nombre

_ de mojs, devait leur appartenir tout à fait, Lourde PR

_ obligation qu’elle contractait encore! Ces échéances

…_ furent souvent un cauchemar pour élle; elle ruinait

| sa santé à trouver l’argent nécessaire. Mais cette folie

leur assurait un tel bonheur, à tous deux! La mu

. sique était leur paradis dans cette dure vie. Elle prit ES

une place immense en eux. Ils s’en enveloppaient, pour ”

_ oublier le reste du monde. Ce n’était pas sans danger. T

  • La musique est un des grands dissolvants modernes. à # È

_ Sa langueur chaude d’étuve ou d’automne énervant

… surexcite les sens et tue la volonté. Mais elle était une

_ détente pour une âme contrainte à une activité exces

._ sive et sans joie, comme celle d’Antoinette. Le concert Le

—. du dimanche était la seule lueur qui brillât dans la

5, semaine de travail sans relâche. Ils vivaient du sou “ES

_ venir du dernier concert et de l’attente du prochain, : *

de ces deux ou trois heures passées hors dé Paris,

… hors du temps. Après une longue attente dehors, LAS

par la plaie ou la neige, ou le vent et le froid, : 6

| serrés l’un contre l’autre et tremblant qu’il n’y eût plus ps 1% 7

  • de places, ils s’engouflraient dans le théâtre, où ils

| étaient perdus dans une cohue, à des places étroites 22 » et obscures. Ils étouffaient, ils étaient écrasés, et tout +. » près de se trouver mal de chaleur et de gêne; — etils <

. étaient heureux, heureux de leur propre bonheur et du 2e

. bonheur de l’autre, heureux de sentir couler dans leur æ,

. cœur Les flots de bonté, de lumière et de force, qui ruiss

. _se aient des grandes âmes de Beethoven et de Wagner, * is ds

heureux de voir s’éclairer le cher visage fraternel, —

. ce visage päli par les fatigues et les soucis prématurés.

Antoinette se sentait si lasse, et comme dans les bras rte

= Jean-Christophe à Paris ES | d’une mère qui la serrait contre son sein! Elle se = blottissait dans le nid doux et tiède; et elle pleurait… tout bas. Olivier lui serrait la main. Personne new prenait garde à eux, dans l’ombre de la salle mons BL trueuse, où ils n’étaient pas les seules âmes meurtries, qui se réfugiaient sous l’aile maternelle de la 1 Antoinette avait aussi la religion qui continuait de la soutenir. Elle était très pieuse, et ne manquait jamais | de faire, chaque jour, de longues et ardentes prières, | ni d’aller, chaque dimanche, à la messe. Dans l’injuste A misère de sa vie, elle ne pouvait s’empêcher de croire à 53 | l’amour de l’Ami divin, qui souffre avec vous, et qui, = un jour, vous consolera. Plus encore qu’avec Dieu, elle … L | était en communion intime avec ses morts, et elle les associait à toutes ses épreuves. Mais elle était indé- | pendante d’esprit, et de ferme raison; elle restait à part des autres catholiques, et n’était pas très bien vue

  • d’eux : ils trouvaient en elle un mauvais esprit; ils n’étaient pas loin de la regarder comme une libre- à un penseuse, ou sur le chemin de l’être, parce qu’en bonne petite Française, elle n’entendait pas renoncer à son K. J libre jugement: elle croyait, non par obéissance, comme. ‘4 le vil bétail, mais par amour. 4 Olivier ne croyait plus. Le lent travail de désagréga: M tion de sa foi, commencé dès les premiers mois à Paris, ” l’avait détruite tout entière. Ilen avait cruellement souf- ; fert; car il n’était pas de ceux qui sont assez forts, où À assez médiocres, pour se passer de la foi : aussi avait-il 4 traversé des crises d’angoisse mortelle. Mais il gardaiït _ Je cœur mystique; et, si incroyant qu’il fût devenu, nulle pensée n’était plus près de la sienne que celle de. |

Re 80 sœur. Ils vivaient l’un et l’autre dans une atmosphère | religieuse. Quand ils rentraient, chacun de son côté, le . soir, après avoir été séparés tout le jour, leur petit PE “4 app artement était pour eux le port, l’asile inviolable, — LAS ‘4 uvre, glacé, mais pur. Comme ils s’y sentaient loin Ex —_ du bruit et des pensées corrompues de Paris !.. FSU ES Ils ne causaient pas beaucoup de ce qu’ils avaient …. fait : car, lorsqu’on revient fatigué, on n’a guère le cœur 45 Ha revivre, en la racontant, une pénible journée. Ils s’appliquaient instinctivement à l’oublier ensemble. SurLu. tout pendant la première heure, où ils se retrouvaientau mu. diner du soir, ils prenaient garde de ne pas se questions …—. ner. Ils se disaient bonsoir des yeux; et parfois, isne

  • prononçaient pas une parole, de tout le repas. Antoi- À ï mette regardait son frère, qui restait à rêvasser devant an _ son assiette, comme autrefois, quand il était petit, Elle …
  • lui caressait doucement la main : RL: …_ — Allons! disait-elle en souriant. Courage! TARDE Il souriait aussi, et se remettait à manger. Le diner FLD | se passait ainsi, sans qu’ils fissent un effort pour cau- ce . ser. Ils étaient affamés de silence. — A la fin seulement, _ Jeur langue se déliait un peu, lorsqu’ils se sentaient Fe

_ reposés, et que chacun, entouré de l’amour discret de » fui Le ï v . l’autre, avait effacé de son être les traces impures dela _ Olivier se mettait au piano. Antoinette se déshabituait … d’en jouer, afin de le laisser jouer : car c’était l’unique Éd distraction qu’il eût; et il s’y donnait de toutes ses forces. Il était très bien doué pour la musique : sa nature féminine, mieux faite pour aimer que pour agir, _ épousait amoureusement les pensées des musiciens qu’il ” _ jouait, se fondait avec elles, rendait leurs moindres

Jean-Christophe à Paris _ nuances avec une fidélité passionnée, — autant que le. | lui permettaient, du moins, ses bras et son souffle dé- à _ biles, que brisait l’effort titanique de Tristan, ou des # | dernières sonates de Beethoven. Aussi se réfugiaitil de … | _ préférence en Mozart et en Gluck; et c’était également F la musique qu’elle préférait. -$ 4 | Parfois, elle chantait aussi, mais des chansons très simples, de vieilles mélodies. Elle avait une voix dé M _mezzo voilée, grave et fragile. Si timide qu’elle ne pou:

  • d _vait chanter devant personne; à peine devant Olivier : ‘4 sa gorge se serrait. Il y avait un air de Beethoven str des paroles écossaises, qu’elle aimait particulièrement : le fidèle Johnie : il était calme, calme… et une ten- . dresse au fond!.. 11 lui ressemblait. Olivier ne pouvait DE | _ le lui entendre chanter, sans avoir les larmes aux Mais elle préférait écouter son frère. Elle se hâtait de terminer le ménage, et elle laissait la porte de la cuisine ouverte, afin de mieux entendre Olivier; mais, _ malgré toutes les précautions qu’elle prenait, il se plais | _gnait impatiemment qu’elle fit du bruit en rangeant la : vaisselle. Alors, elle fermait la porte; et, quand elle “4 _ avait fini, elle venait s’installer dans une chaise basse, 4 non pas près du piano, — (car il ne pouvait souffrir d’avoir quelqu’un auprès de lui, quand il jouait) — mais Ée près de la cheminée; et là, comme un petit chat, pelo tonnée sur elle-même, le dos tourné au piano, et les “24 yeux attachés aux yeux d’or du foyer, où se consumait en silence une briquette de charbon, elle s’engourdissait |
  • dans les images du passé. Quand neuf heures sonnaient, É De ! | il lui fallait faire un effort pour rappeler à Olivier qu’il “4 3 était temps de finir. 11 était pénible de l’arracher, et de F

s’arracher soi-même à ces réveries; mais Olivier avait

. encore du travail pour le soir, et il ne fallait pas qu’il se couchât trop tard. Il n’obéissait pas tout de suite; il | avait toujours besoin d’un certain temps pour pouvoir, 5 | au sortir de la musique, se remettre sérieusement àla a tâche. Sa pensée flottait ailleurs. La demie sonnaït sou- a vent avant qu’il fat dégagé des brouillards. Antoinette,

  • penchée sur son ouvrage, de l’autre côté de la table, | PS savait qu’il ne faisait rien; mais elle n’osait pas trop 4

  • regarder de son côté, de peur de l’impatienter, en ayant . … I était dans l’âge ingrat, — l’âge heureux, — où les … journées se passent à flâner. Il avait un front pur, des 2 | yeux de fille, roués et naïfs, souvent cernés, une grande ETES . bouche aux lèvres gonflées, comme téteuses, au sourire À À un peu de travers, vague, distrait, polisson; trop de vs

  • cheveux, qui descendaient jusqu’aux yeux et formaient A presque un chignon sur la nuque, avec une mèche Er belle qui se dressait par derrière; une cravate lâche LT “autour du cou — (sa sœur la lui nouait soigneuse- ARTS m ent, chaque matin); — un veston dont les boutons ve = L e. tenaient jamais, bien qu’elle passât son temps à RC les recoudre; pas de manchettes; les mains grandes PAR Te aux poignets osseux. L’air narquois, ensommeillé et “ voluptueux, il restait indéfiniment à bayer aux co _neilles. Ses yeux qui baguenaudaient faisaient tout le

  • tour de la chambre d’Antoinette — (c’était chez elle ES qu’était installée la table de travail;) — ils se proœ mer aient sur le petit lit de fer, au-dessus duquel était | suspendu un crucifix d’ivoire avec une branche de buis, _— sur les portraits de son père et de sa mère, — sur Se une vieille photographie, qui représentait la petite ville

EIRE Jean-Christophe à Paris * 500 de province avec sa tour et le miroir de ses eaux, | Lorsqu’ils arrivaient à la figure pâlotte de sa sœur, qui | travaillait silencieusement, il était pris d’une immense pitié pour elle et d’une colère contre lui-même : il Se | Ê secouait alors, irrité de sa flänerie; et il travaillait avec … énergie, pour rattraper le temps perdu. + 4 te Les jours de congé, il lisait. Ils lisaient, chacun de … _ son côté. Malgré tout leur amour l’un pour l’autre, ils ne pouvaient pas lire ensemble le même livre tout haut: | Cela les blessait comme un manque de pudeur. Un A ; beau livre leur semblait un secret, qui ne devait être 4 murmuré que dans le silence du cœur. Quand une page j les ravissait, au lieu de la lire à l’autre, ils se passaient le livre, le doigt sur le passage, et ils se disaient : 4 | Alors, pendant que l’autre lisait, celui qui avait déjà | Ju suivait, les yeux brillants, sur le visage de son ami, ; les émotions qu’il avait; et il en jouissait avec Jui. 0 Mais souvent, accoudés devant leur livre, ils ne | lisaient pas : ils causaient. Surtout à mesure que la … | soirée avançait, ils avaient davantage besoin de se confier, et ils avaient moins de peine à parler. Olivier 4 avait des pensées tristes; et il fallait toujours que M cet être faible se déchargeât de ses tourments, en les D _ versant dans le sein d’un autre. Il était rongé par les É . doutes. Antoinette devait lui rendre courage, le dé- He fendre contre lui-même : c’était une lutte incessante, “4 qui recommençait, chaque jour. Olivier disait des 4 choses amères et lugubres ; et, quand il les avait dites, il était soulagé; mais il ne s’inquiétait pas de savoir si . A maintenant elles n’accablaient pas sa sœur. Il s’aperçut « | bien tard combien il l’épuisait : il lui prenait sa fo o, “4 |

PAP iltrait en elle ses propres doutes. Antoinette m’en m ontrait rien. Vaillante et gaie de nature, elle s’obli- ie r eait à rester gaie en apparence, alors que sa gaieté CR était depuis longtemps perdue. Elle avait des moments AE . de lassitude profonde, de révolte contre la vie de per- d

  • pétuel sacrifice, à laquelle elle s’était vouée. Mais elle AN condamnait ces pensées, elle ne voulait pas les analyser; & elle les subissait malgré elle, elle ne les acceptait pas. rs) La prière lui venait en aide, — sauf quand le cœur ne nr. pouvait prier — (cela arrive), — quand il était comme “desséché. Alors, il n’y avait qu’à attendre en silence, È Lo at fiévreux et honteux, que la grâce revint. Jamais Fu ds Ok wier ne se doutait de ces angoisses. Dans ces mo- i + — ments-là, Antoinette trouvait un prétexte pour s’éloi- Re te gner, ou se renfermer dans sa chambre; et elle nere- à we paraissait que quand la crise était passée; alors, elle Va était souriante, endolorie, plus tendre qu’avant : elle * É vi it comme le remords d’avoir souffert. He % Leu s chambres se touchaient. Leurs lits étaient ap- ”
    pli és des deux côtés du même mur : ils pouvaient ne + er pres que se parler à mi-voix au travers; et, quand ils L “ei avaient des insomnies, de petits coups frappés tout te AE ñ : Dors-tu ? Je ne dors pas. EP _ Si mince était la cloison qu’ils étaient comme deux a k amis chastement couchés côte à côte dans le même lit. DE 18 Maïs la porte entre leurs chambres était toujours fer- A mée, la nuit, par une pudeur instinctive et profonde, — A un sentiment sacré ; — elle ne restait ouverte que lors- M qu Olivier était malade : ce qui arrivait trop souvent, RE Sa débile santé ne se rétablissait pas. Elle semblait #2

pl utôt s’altérer davantage. Il souffrait constamment : de # 14

Jean-Christophe à Paris 15 moindre rhume chez lui risquait de dégénérer en bronchite; il prit la scarlatine, et faillit en mourir; même | sans être malade, il présentait de bizarres symptômes” | de maladies graves, qui heureusement n’éclataient pas”

  • : il avait des points douloureux au poumon, ou au cœur. | | Un jour, le médecin qui l’auscultait diagnostiqua une | péricardite, ou une péripneumonie; et le grand médecin spécialiste, que l’on consulta ensuite, confirma ces ap ‘ préhensions. Cependant, il n’en fut rien. Au fond, LA c’étaient surtout les nerfs qui étaient malades chez lui” “et l’on sait que ce genre de souffrances prend les formes” les plus inattendues : on en est quitte pour des journé es) | d’inquiétudes. Mais qu’elles étaient cruelles pour Antoinette ! Combien de nuits sans sommeil ! Dans son ht. | ’ d’où elle se levait souvent pour aller épier à la porte Ia UM, respiration de son frère, elle était prise de terreurs. ElIe pensait qu’il allait mourir, elle le savait, elle en était | sûre : elle se dressait, frémissante, et elle joignait les | mains, elle les serrait, elle les crispait contre sa bouche,“ | pour ne pas crier : ET — Mon Dieu ! mon Dieu! suppliait-elle, ne me l’enleAR vez pas ! Non, cela, cela. vous n’en avez pas le droit! Je vous en prie, je vous en prie !… O ma chère maman! Viens à mon secours ! Sauve-le, sauve-le moi !.… ‘# Elle se tendait de tout son corps. | M — Ah! mourir en chemin, quand on avait tant fait déjà, quand on était sur le point d’arriver, quand il allait être heureux, non, cela ne se pouvait pas, ce M

Olivier ne tarda pas à lui donner d’autres inquié- QU’A Il était profondément honnête, comme elle, mais de $ b volonté faible et d’intelligence trop libre et trop com plexe pour n’être pas un peu trouble, sceptique, indul- A de gente à ce qu’il savait mal, et attirée par le plaisir, na . Antoinette était si pure qu’elle fut longtemps avant de RTE AU comprendre ce qui se passait dans l’esprit de son frère. ï | É

  • Elle le découvrit brusquement, un jour. AE k Olivier la croyait sortie, Elle avait une leçon, d’ordi- a? n a e, à cette heure; mais au dernier moment, elle avait QURes N ‘eçu un mot de son élève, l’avertissant qu’on se passe » rait d’elle aujourd’hui. Elle en avait eu un secret plaisir, or bien que ce fussent quelques francs supprimés de son AE | na gre budget; mais elle était très lasse, et elle s’éten- D (& dit sur son lit : elle jouissait de pouvoir se reposer un #4 jou sans remords. Olivier rentra du lycée; un camarade Et | ccompagnait. Ils s’installèrent dans la chambre à € bte, et se mirent à causer. On entendait tout ce qu’ils VU disaient : ils ne se gênaient point, croyant qu’ils étaient Ah | seu s. Antoinette écoutait en souriant la voix joyeuse PAR de son frère. Mais bientôt, elle cessa de sourire, et son £ sang s’arrêta. Ils parlaient de choses brutales, avec une | crudité d’expressions abominable; ils semblaient sy ns …complaire. Elle entendait rire Olivier, son petit Olivier; PEL

Jean-Christophe à Paris et de ses lèvres, qu’elle croyait innocentes, sortaient | d’obscènes paroles, qui la glaçaient d’horreur. Une | douleur aiguë la perçait jusqu’au fond de son être. Cela | dura longtemps : ils ne pouvaient se lasser de parler, : et elle ne pouvait s’empêcher d’écouter. Enfin, ils sor- | tirent; et Antoinette resta seule. Alors, elle pleura : quelque chose était mort en elle ; l’image idéale qu’elle É se faisait de son frère, — de son enfant, — était souil- ÿ lée : c’était pour elle une souffrance mortelle. Elle ne lui en dit rien, quand ils se retrouvèrent, le soir. Il vit 1 1 qu’elle avait pleuré, et il ne put savoir pourquoi. Il ne à comprit pas pourquoi elle avait changé de manières à son égard. Il fallut quelque temps, avant qu’elle se À | 4 Mais le coup le plus douloureux qu’il lui porta, ce fut. 4 | un soir qu’il ne rentra pas. Elle l’attendit toute la nuit, 4 | sans se coucher. Elle ne souffrait pas seulement dans 4 | sa pureté morale; elle souffrait jusque dans les retraites 4) les plus mystérieuses de son cœur, — ces retraites | | \ profondes, où s’agitent des sentiments redoutables, sur 4) lesquels elle jetait, pour ne pas voir, un voile, qu’il | n’est pas permis d’écarter. nn | Olivier avait voulu surtout affirmer son indépendance. ‘à | IL revint, au matin, se composant une attitude, prêt à. Ï répondre insolemment à sa sœur, si elle lui faisait une à observation. 11 se glissa dans l’appartement, sur la __ pointe des pieds, pour ne pas l’éveiller. Mais quand il ” la vit, debout, l’attendant, pâle, les yeux rouges, ayant” | pleuré, quand il vit qu’au lieu de lui faire le moindre ”&* reproche, elle s’occupait de lui en silence, préparait son ÿ | 4 F9 | déjeuner, avant son départ pour le lycée, et qu’elle ne | | | lui disait rien, mais qu’elle semblait accablée, et que,

tout son être était un reproche vivant, il n’y résista u_ pas: il se jeta à ses genoux, il se cacha la tête dans sa “… robe, et ils pleurèrent tous deux. Il était honteux de

  • lui, dégoûté de la nuit qu’il venait de passer; il se sen- k “_ tait avili. Il voulut parler : elle l’empêcha de parler, lui _ mettant la main sur la bouche; et il baisa cette main. FR M Jis ne dirent rien de plus : ils se comprenaient. Olivier | se jura de ne plus faire souffrir Antoinette, et d’être ce TES .. qu’elle attendait qu’il fût. Mais elle ne put, quoi qu’elle . fit, oublier de si tôt sa blessure : elle était comme une 1 convalescente. IL y avait une gêne entre eux. Son _ amour était toujours aussi fort; mais elle avait vu …._ dans l’âme de son frère quelque chose qui lui était MAR …._ maintenant étranger, et qu’elle redoutait. à

<180 Elle était d’autant plus bouleversée par ce qu’elle entrevoyait dans le cœur d’Olivier, qu’à la même époque elle avait à souffrir des poursuites de certains hommes. Quand elle rentrait, le soir, à la nuit tombante, quand M surtout il lui fallait sortir après diner pour chercher où | rapporter quelque travail de copie, ce lui était une À | . angoisse insupportable que cette crainte d’être accostée, | suivie, comme il lui arrivait, et d’entendre des proposi- “M x tions grossières. Toutes les fois qu’elle pouvait emme- … ner son frère avec elle, elle le faisait, sous prétexte ” : volontiers, et elle n’osait insister; elle ne voulait pas _ troubler son travail. Son âme virginale et provinciale M ne pouvait $e faire à ces mœurs. Paris, la nuit, était ”

ÿ pour elle une forêt obscure, où elle se sentait traquée “MR par des bêtes immondes; et elle tremblait de sortir du 4! gîte. Cependant, il fallait sortir. Elle fut longtemps avant d’en prendre son parti; et elle en souffrit tou- 4 | jours. Et quand elle pensait que son petit Olivier serait

! — était peut-être — comme un de ces hommes qui lni M faisaient la chasse, elle avait peine, en rentrant, à lui

donner la main pour lui dire bonsoir. Il n’imaginait M | | pas ce qu’elle pouvait avoir contre lui, et elle se le A

| reprochait elle-même. ARE

De. Sans être très jolie, elle avait un grand charme, et

“ attirait les regards, quoiqu”elle ne fit rien pour cela

… Très simplement vêtue, presque toujours en deuil, pas

très grande, fluette, l’air délicat, ne parlant guère, glis- te

_. sant silencieusement au travers de la foule, en fuyant | _ l’attention, elle la retenait malgré elle par l’expression | ; À de suavité profonde de ses doux yeux fatigués et de sa ce 1 _ petite bouche pure. Elle s’apercevait bien quelquefois 4 … qu’elle plaisait : elle en était confuse, — contente tout : ri … de même. — Qui dira ce qui peut entrer, à son insu, de je … gentiment, de chastement coquet dans une âme tran- CRE

quille, qui sent le contact sympathique d’autres âmes? \Y Fa Cela se traduisait par une légère gaucherie dans les à Î gestes, un regard timide, jeté de côté; et c’était à la # _ fois plaisant et touchant. Ce trouble était un attrait de ! . plus. Elle excitait les désirs; et comme elle était une Le | file pauvre, et sans protecteur dans la vie, on ne se LS gênait pas pour les lui dire. VI, RON _ Elle allait quelquefois dans un salon de riches Israé-

Ê | ‘lites, les Nathan, qui s’intéressaient à elle pour l’avoir & a _ rencontrée chez une famille amie, où elle donnait des k À

“ leçons; et même, elle n’avait pu se dispenser, malgré

| sa sauvagerie, d’assister une ou deux fois à leurs “4

| | soirées. Monsieur Alfred Nathan était un professeur Ge

… très connu à Paris, savant éminent, en même temps Ha “ très mondain, avec ce mélange baroque de science et 1

de frivolité, si commun dans la société juive. Chez NE _ madame Nathan, se mêlaient dans d’égales proportions AN » une bienfaisance réelle et une mondanité excessive. À Tous deux avaient été prodigues envers Antoinette Le | de démonstrations de sympathie bruyante, sincère, }} d’ailleurs intermittente. — Antoinette avait trouvé, que

à | Jean-Christophe à Paris 2 K en général, plus de bonté parmi les Juifs que pe “ml É ses coreligionnaires. Ils ont bien des défauts; m ais ils ont une grande qualité, — la première de toutes, peut-être : ils sont vivants, ils sont humains, rien . d’humain ne leur est étranger, ils s’intéressent à ceux | qui vivent. Même quand ïil leur manque une vraie | et chaude sympathie, ils ont une curiosité perpétuelle | qui leur fait rechercher les âmes et les pensées de quel- , |

que prix, fussent-elles le plus différentes des leurs. Ce n’est pas qu’ils fassent, en général, grand chose pour %

; les aider : car ils sont sollicités par trop d’intérêts à la À fois, et plus livrés que quiconque aux vanités mondaïnes, tout en s’en disant libres. Du moins, ils font . |

} quelque chose; et c’est beaucoup dans l’apathie de la

À société contemporaine. Ils y sont un ferment d’action, Ps | un levain de vie. — Antoinette, qui s’était heurtée, chez y

les catholiques, à un mur d’indifférence glaciale, sentait

Ÿ mieux que personne le prix de l’intérêt, si superficiel % fât-il, que lui témoignaient les Nathan. Madame Nathan je avait entrevu la vie de dévouement d’Antoinette; elle “M était sensible à son charme physique et moral; et elle. B avait prétendu la prendre sous sa protection. Elle be. n’avait pas d’enfant; mais elle aimait la jeunesse, CS | à elle en réunissait souvent chez elle; elle avait insisté _ pour qu’Antoinette vint aussi, qu’elle sortit de son isolement, qu’elle prit quelque distraction. Et comme il n lui était facile de deviner que la sauvagerie d’Antoi- À nette tenait en partie à la gêne où elle se trouvait, elle L avait même voulu lui offrir de jolies toilettes, que 4 l’orgueil d’Antoinette avait refusées; mais l’aimable “M protectrice s’y était prise de telle sorte qu’elle avait” trouvé moyen de la forcer à accepter quelques-uns de. 4 î

| ES petits cadeaux, qui sont si chers à l’innocente vanité “ féminine. Antoinette en était à la fois reconnaissante et A M confuse. Elle se forçait à venir, de loin en loin, aux Pr M soirées de madame Nathan; et, comme elle était jeune, % | elle y trouvait, malgré tout, du plaisir. jo “= Mais dans ce monde un peu mélé, où venaient beau- À … coup de jeunes gens, la petite protégée, pauvre et jolie, « _ avait été aussitôt le point de mire de deux ou trois po- wi:

_ lissons, qui avaient jeté leur dévolu sur elle, avec une te —_ parfaite assurance. Ils spéculaient d’avance sur sa (44 n. timidité. Elle avait même fait l’enjeu de paris entre ke À » eux. Eu: hi Elle reçut, un jour, des lettres anonymes, — ou, TRUE __ plus exactement, signées d’un noble pseudonyme, — AT DE qui lui faisaient une déclaration : lettres d’amour Ni: d’abord, flatteuses, pressantes, fixant un rendez-vous; . puis, très vite, plus hardies, essayant de la menace, “IE et bientôt de l’injure, de basses calomnies : elles la SE » déshabillaient, détaillaient les secrets de son corps, le Rat _ salissaient de leur grossière convoitise; elles tâchaient a de jouer de la naïveté d’Antoinette, en lui faisant LE TER

  • redouter un outrage public, si elle ne venait pas FA ; _ au rendez-vous assigné. Elle pleurait de douleur d’avoir 4 . pu s’être attiré de pareilles propositions; et ces injures j) brülaient l’orgueil de son corps et de son cœur. Elle ne +) À 4, _ savait comment sortir de là. Elle ne voulait pas en Fax . parler à son frère : elle savait qu’il en souffrirait trop, à ue, ; et qu’il donnerait à l’affaire un caractère plus grave encore. Elle n’avait pas d’amis. Recourir à la police ? Hot | Elle s’y refusait, par crainte du scandale, Il fallait en ; NE k: finir, pourtant. Elle sentait que son silence ne suflirait fi pas à la défendre, que le drôle qui la poursuivait
  • Jean-Christophe à Paris ; serait tenace, et qu’il irait jusqu’à l’extrême limite, où. | il verrait qu’il y avait du danger pour lui. | Il venait de lui envoyer une sorte d’ultimatum, lui. enjoignant de se trouver, le lendemain, au musée du Ë | Luxembourg. Elle y alla. — A force de se torturer l’es=w | prit, elle était arrivée à se convaincre que son persé- cuteur avait dû la rencontrer chez madame Nathan: | certains mots d’une des lettres faisaient allusion à un fait, qui n’avait pu se passer que là. Elle pria madame Nathan de lui rendre un grand service, de l’accom- 4 | pagner en voiture jusqu’à la porte du musée, et de { l’attendre, un moment. Elle entra. Devant le tableau 4 < convenu, le maître-chanteur l’aborda. triomphant, et se BL mit à lui parler, avec une courtoisie affectée. Elle le ; regarda fixement, en silence. Quand il eut fini, ül lui demanda en plaisantant pourquoi elle le regardait ainsi. M — Je regarde un lâche. D ; Il ne fut pas interloqué pour si peu, et commença à Es | ” devenir familier. Elle dit : | — Vous avez voulu me menacer d’un scandale. Je M, . viens vous l’offrir, ce scandale. Le voulez-vous ? . Elle était toute frémissante, parlait haut, et se mon- 14 trait prête à attirer l’attention sur eux. On les regar- | dait. Il sentit qu’elle ne reculerait devant rien. Il baissa M le ton. Elle lui lança, une dernière fois : ‘3 — Vous êtes un lâche! ‘à à * et lui tourna le dos. ‘4 | : Ne voulant pas avoir l’air battu, il la suivit. Elle sortit UM
  • du musée, avec l’homme sur ses talons. Elle se dirigea 1 droit vers la voiture qui l’attendait, ouvrit brusquement n la portière; et son suiveur se trouva nez à nez avec

4 madame Nathan, qui le reconnut et le salua de sonnom. a … Il perdit contenance, et s’esquiva. ‘ __ Antoinette dut raconter l’histoire à sa com e. Elle k . ne le fit qu’à regret, et avec une extrème réserve. Il lui î . était pénible d’introduire une étrangère dans le secret , | _ de sa vie intérieure et des souffrances de sa pudeur “

  • blessée. Madame Nathan lui reprocha de ne l’avoir pas Me
  • avertie plus tôt. Antoinette la supplia de n’en rien diré … à personne. L’aventure en resta là; et madame Nathan au” … n’eut même pas besoin de fermer son salon au person- de … nage : car il se garda de revenir. #

Fr A peu près dans le même temps, Antoinette eut un autre chagrin, d’un genre bien différent. % ‘M Un très honnête homme, d’une quarantaine d’années, # chargé d’un poste consulaire en Extrême Orient, et quiv k était revenu passer quelques mois de congé en France, L rencontra Antoinette chez les Nathan : il s’éprit d’elle. _ La rencontre avait été un peu arrangée d’avance, à | l’insu d’Antoinette, par la bonne madame Nathan q ai | e ; s’était mis dans la tête de marier sa petite amie. IL était ë | _ Jsraélite, lui aussi. IL n’était pas beau. Il m’était pas” | se jeune. Il était un peu chauve et voûté; mais il avait de” ALES bons yeux, des manières affectueuses, et un cœur qui | savait compatir à la souffrance, ayant souffert lui-même. 4 Antoinette n’était plus la petite fille romanesque d’autrefoïs, l’enfant gâtée, qui rêvait de la vie, comme d’une 1]

._ promenade que l’on fait par une belle journée avec un. amoureux; elle la voyait maintenant comme un dur À combat, qu’il fallait recommencer chaque jour, sans

  • | jamais se reposer, sous peine de perdre en un inste at L | _ tout le terrain conquis, pouce par pouce, en des année # |

£ de fatigue; et elle pensait qu’il serait bien doux de

S _ pouvoir s’appuyer sur le bras d’un ami, de partager

sa peine avec lui,et de pouvoir un peu fermer les

bei yeux, tandis qu’il veillerait sur elle. Elle savait que

c’était un rêve; mais elle n’avait pas encore eu le cou- ep, rage de renoncer tout à fait à ce rêve. Au fond, elle à n’ig aorait pas qu’une fille sans dot n’avait rien à espérer 5 dans le monde où elle vivait. La vieille bourgeoisie ; française est connue dans le monde entier pour l’esprit ba ra

  • di atérêt sordide qu’elle apporte au mariage. Les Juifs sont moins bassement avides d’argent. Il n’est pasrare de voir chez eux un jeune homme riche vouloir, choisir 5 ‘une jeune fille pauvre, — ou une jeune fille qui a de la | fo une chercher passionnément un homme qui aït de à l’in elligence. Mais chez le bourgeois français, catho- à lique et provincial, presque toujours le sac cherche le f sac . Et pourquoi faire, les malheureux? Ils n’ont que { des besoins médiocres; ils ne savent que manger, # b ai er, dormir, — économiser. Antoinette les connais- L ait. Elle les avait vus, depuis l’enfance. Elle les avait à vu: avec les lunettes de la richesse, et avec celles de la pauvreté. Elle n’avait plus d’illusions sur eux, ni sur ce elle en pouvait attendre. Aussi, la démarche de l’homme qui lui demanda de l’épouser lui fut-elle d’une ñ douceu inespérée. Sans qu’elle pensât l’aimer d’abord, Fa elle se sentait pénétrée pour lui, peu à peu, d’une reconaissance et d’une tendresse profondes. Elle eût accepté 2 à demande, s’il n’avait fallu le suivre aux colonies, et ban donner par conséquent son frère. Elle refusa; et É 1e à ami, tout en comprenant la noblesse de ses raisons, S le le lui pardonna pas : l’égoïsme de l’amour n’admet DTA as qu’on ne lui sacrifie point jusqu’aux vertus qui lui SPA ont le plus chères dans l’être aimé. Il cessa de la voir; À |: ne lui écrivit plus, après qu’il fut parti ; elle n’eut plus te ucun e nouvelle de lui, jusqu’au jour où elle apprit, — ‘ %E inq ou six mois plus tard, — par une lettre de faire- *

Jean-Christophe à Paris D part, dont l’adresse était de sa main, qu’il avait épousé | une autre femme. ; ee |

Ce fut une grande tristesse pour Antoinette. Une fois de plus, elle offrit sa souffrance à Dieu : elle voulut se persuader qu’elle était justement punie d’avoir perdu : de vue, un instant, sa tâche unique, qui était de se L’ dévouer à son frère; et elle s’y absorba de plus en plus. Elle se retira tout à fait du monde. Elle avait même M cessé d’aller chez les Nathan, qui étaient un peu en M froid avec elle, depuis qu’elle avait refusé le parti qu’ils | lui offraient : eux non plus n’avaient pas admis ses rai- M sons. Madame Nathan, qui avait décrété d’avance que … | ce mariage se ferait et qu’il serait parfait, avait été | froissée dans son amour-propre qu’il ne se fit pas par la M} faute d’Antoinette. Elle trouvait ses scrupules fort estimables, assurément, mais d’une sentimentalité exagérée; | et, du jour au lendemain, elle s’était désintéressée de | cette petite oie. Son besoin de faire le bien aux gens“ |

: avec ou malgré leur consentement venait d’ailleurs de M} faire choix d’une autre protégée, qui absorbaït pour M l’instant toute la somme d’intérêt et de dévouement * qu’elle avait à dépenser. d | l

Olivier ne savait rien des romans douloureux qui se | passaient dans le cœur de sa sœur. C’était un garçon « sentimental et léger, qui vivait dans ses rêvasseries. n4l |

était bien aléatoire de rien fonder sur lui, malgré son esprit vif et charmant, et son cœur qui était un trésor] ” de tendresse, comme celui d’Antoinette. Constamment, il compromettait des mois efforts par des incon- 4 séquences, des découragements, des flaneries, des | amours de tête, où il perdait son temps et ses forces. IL s’éprenait de jolies figures entrevues, de petites filles | 5 84

‘coquettes, avec qui il avait causé une fois dans un salon, test et qui ne faisaient aucune attention à lui. Il s’engouait ’ “pour une lecture, un poète, un musicien : il s’y enfon- MES, *çait pendant des mois, d’une façon exclusive, au détri- à ment de ses études. Il fallait le surveiller sans cesse, “en ayant grand soin qu’il ne s’en aperçût point, < “de peur de le blesser. Des coups de tête étaient tou 4 ours à redouter. Il avait cette surexcitation fébrile, ce v manque d’équilibre, cette trépidation inquiète, que l’on “rencontre souvent chez ceux que guette la phtisie. Le £ m édecin n’avait pas caché le danger à Antoinette. Cette plante déjà maladive, transplantée de province à Paris, 4° “aurait eu besoin de bon air et de lumière. Antoinette À une pouvait les lui donner. Ils n’avaient pas assez d’ar- x gent pour s’éloigner de Paris, pendant les vacances. ; Le reste de l’année, ils étaient pris toute la semaine “par leur tâche ; et, le dimanche, ils étaient si fatigués J “qu’ils n’avaient pas envie de sortir, sinon pour aller Ne . . Certains dimanches d’été, Antoinette faisait pour- ; FE: tant un effort, et entraînait Olivier dans les boïs des 84 mvirons, du côté de Chaville ou de Saint-Cloud. x. Ë ais les bois étaient remplis de couples bruyants, de Le hansons de café-concert, et de papiers graisseux : ce : él ait pas la divine solitude qui repose et purific. Et le oi , pour rentrer, c’était la cohue des trains, l’empile- ! nent suffocant dans les honteux wagons de la baneu e, bas, étroits et obscurs, la grivoiserie de certaines à cènes, le bruit, les rires, les chants, la puanteur, la / imée du tabac. Antoinette et Olivier, qui n’avaient, | | Vun ni l’autre, l’âme populaire, revenaient dégoûtés, F mor a isés. Olivier suppliait Antoinette de ne plus

Jean-Christophe à Paris D: recommencer ces promenades; et Antoinette n’avait M} plus le cœur de le faire, avant un certain temps. Elle persistait pourtant, bien que cela lui fût plus désagréable” | encore qu’à Olivier ; mais elle croyait que c’était nécessaire à la santé de son frère. Elle l’obligeait donc à se promener de nouveau. Ces nouvelles expériences. n’étaient pas plus heureuses ; et Olivier les lui repro-” chait amèrement. Alors, ils restaient bloqués dans la @ : ville étouffante ; et, de leur cour de prison, ils soupiraient après les champs. j “4

_ La dernière année d’études était venue. Les examens 2 de l’École Normale étaient au bout, Il était temps. Antoimette se sentait bien lasse. Elle comptait sur le succès : 10 ï ; son frère avait toutes les chances pour lui. Au lycée, on ES le regardait comme un des meilleurs candidats ; et tous CR ses professeurs s’accordaient à louer son travail etson

intelligence, à part une indiscipline d’esprit, qui lui ren- 2 $

“dait difficile de se plier à quelque plan que ce fût. Mais à

a responsabilité qui pesait sur Olivier l’accablait telle- SE ment qu’il en perdait ses moyens, à mesure qu’il appro- Ha

chait de l’examen. Une extrême fatigue, la crainte LEA

. d’échouer, et une timidité maladive le paralysaient V4 d’a vance. Il tremblait à la pensée de paraître en public ad

devant ses juges. Il avait toujours souffert de sa timi- ES

dité : en classe, il rougissait, il avait la gorge serrée, SANTE juand il lui fallait parler; c’était tout au plus si, dans

les premiers temps, il pouvait répondre à l’appel de son 3 om. Encore lui était-il beaucoup plus facile de répon- nT

dre à l’improviste que lorsqu’il savait qu’on allait l”in- PAR

terro ger : alors il en était malade, sa tête ne cessait de

wavailler, lui représentant tous les détails de ce qui ha à

illait se passer; et plus il avait à attendre, plus il en SA était obsédé. On pouvait dire qu’il n’y avait pas d’exa- FA

na =) de n’eût passé ‘au moins deux fois : car il le pas- A

ait é rêve, dans les nuits qui précédaient, et il y dé- . ne: ensai toute son énergie : aussi, ne lui en restait-il 3e

lus pour l’examen réel. FRS

Jean-Christophe à Paris TS Mais il n’arriva même pas à ce terrible oral, dont la - pensée, la nuit, lui donnait des sueurs froides. A l’écrit, À sur un sujet de philosophie, capable de le passionner en temps ordinaire, il n’arriva même pas à écrire deux pages en six heures. Pendant les premières heures, il M avait un vide dans le cerveau, il ne pensait rien, rien. 1 C’était comme un mur noir, contre lequel il venait se - | briser. Puis, une heure avant la fin de la composition, $ le mur se fendit, et quelques rayons de lumière jaillirent F! à travers les fentes. Alors, il écrivit quelques lignes i excellentes, mais insuffisantes à le faire classer. A lac-
cablement où il était, au sortir de cette épreuve, Antoi- # nette prévit l’échec inévitable, et elle en fut aussi 4 ; accablée que lui; mais elle ne le montra pas. Elle avait k: d’ailleurs, même dans les situations le plus désespérées, ! un pouvoir inlassable d’espérer. | Olivier fut refusé. Il était atterré. Antoinette fei- M gnait de sourire, comme si ce n’était rien de grave; M mais ses lèvres tremblaient. Elle consola son frère, elle Rat lui dit que c’était une malechance facilement réparable,. à qu’il serait sûrement reçu, l’an prochain, et dans un « | meilleur rang. Elle ne lui dit pas combien il eût fallu À pour elle qu’il réussit, cette année, combien elle se sentait usée de corps et d’âme, combien elle avait d’inquié- | tudes de ne pouvoir refaire encore une année comme À celle-là. Cependant, il le fallait. Si elle disparaissait … avant qu’Olivier fût reçu, jamais il n’aurait le courage, 4 seul, de continuer la lutte : il serait dévoré par la vie. Elle lui cacha donc sa fatigue. Elle redoubla même 4 d’efforts. Elle se saigna pour lui procurer quelques distractions, pendant les vacances, afin qu’à la rentrée | il pût reprendre le travail avec plus de force et de con-}

“… fiance. Mais, à la rentrée, sa petite réserve se trouva entamée; et, par surcroît, elle perdit certaines des « leçons qui lui rapportaient le plus. k Encore une année !.. Les deux enfants étaient tendus — jusqu’à se briser en vue de l’épreuve finale. Avant tout, : F il fallait vivre, et chercher d’autres ressources. Antoi- &

  • nette accepta une place d’institutrice, qu’on luioffraiten k « …._ Allemagne, grâce aux Nathan. C’était le dernier parti | auquel elle se fût arrêtée : mais il n’en était pas d’autre, A “… pour le moment; et elle ne pouvait attendre. Jamais es | _élle n’avait quitté son frère,‘un seul jour, depuis six ans; ) —. ctelle ne concevait même pas ce que pourrait être sa . vie maintenant, sans le voir et l’entendre, chaque jour. —. Olivier n’y pensait pas sans terreur; mais il n’osait rien 1 dire: cette misère était sa faute; s’il avait été reçu, Antoi- NUS
  • nette n’eût pas été réduite à cette extrémité; il n’avait ; pas le droit de s’y opposer, de mettre en ligne de % _ compte son propre chagrin : elle seule devait décider. ‘ v_ Ils passèrent les dernières journées ensemble dans | ‘une douleur muette, comme si l’un d’eux allait mourir; É ils allaient se cacher, quand leur peine était trop forte. , 4e Antoinette cherchait conseil dans les yeux d’Olivier. ” S’il lui avait dit : ae
  • — Ne pars pas!
  • elle ne serait pas partie, bien qu’il fallût partir. Jus- ke q u’à la dernière heure, dans le fiacre qui les emportait ; tou s deux à la gare de l’Est, elle fut près de renoncer à | sa résolution : elle ne se sentait plus la force de l’ac- $ complir. Un mot de lui, un mot! Mais il ne le dit pas. ll se raidissait comme elle. — Elle lui fit promettre qu’il lui écrirait tous les jours, qu’il ne lui cacherait rie: a et qu’à la moindre alerte, il la ferait revenir. e

Elle partit. Tandis qu’Olivier rentrait, le cœur glacé, « au dortoir du lycée, où il avait accepté d’être mis en pension, le train emportait Antoinette douloureuse aa |

| transie. Les yeux ouverts dans la nuit, tous deux sen- |

taient chaque minute les éloigner davantage l’un de

; J’autre, et ils s’appelaient tout bas. EE

Antoinette avait l’effroi du monde où elle allait. Elle avait bien changé depuis six ans. Elle, si hardie autre- ”

: fois et que rien n’intimidait, elle avait pris une telle « habitude du silence et de l’isolement que c’était une ; | souffrance pour elle d’en sortir. L’Antoinette rieuse, | bavarde et gaie des jours de bonheur passés était … | morte avec eux. Le malheur l’avait rendue sauvage. É |

À Sans doute, à vivre avec Olivier, elle avait fini par | subir la contagion de sa timidité. Sauf avec son. 3 frère, elle avait peine à parler. Tout l’effarouchait : une visite lui faisait peur. Aussi, elle avait une angoisse

nerveuse à la pensée qu’il lui faudrait maintenant vivre …

4 chez des étrangers, causer avec eux, être constamment 4 en scène. La pauvre petite n’avait d’ailleurs, pas plus

4 que son frère, la vocation du professorat : elle s’en ac.

4 quittait en conscience, mais elle n’y croyait pas, et elle ”

à ne pouvait être soutenue par le sentiment de l’utilité de }

M sa tâche. Elle était faite pour aimer, et non pas pour - instruire. Et de son amour, nul ne se souciait. it

jf Nulle part, elle n’en trouva moins l’emploi que dans sa

, place nouvelle, en Allemagne. Les Grünebaum, chez q ai |

“ elle était chargée d’apprendre le français aux enfants, « ne lui témoignèrent pas le moindre intérêt. Ils étaient 7 _ rogues et familiers, indiflérents et indiscrets ; ils FENG

  • payaient assez bien : moyennant quoi, ils regardaient comme leur obligé celui qui touchait leur argent, et ils mes —. se croyaient tout permis avec lui. Ils traitaient Antoi- à _ nette comme une sorte de domestique, un peu plus re _ relevée, et ne lüi laissaient presque aucune liberté. - … Elle n’avait même pas de chambre à elle : elle couchaïit … dans un cabinet attenant à la chambre des enfants, et CAM … dont la porte restait ouverte, la nuit. Elle n’était jamais ET he . seule. On ne respectait pas le besoin qu’elle avait de 3 cf … se réfugier de temps en temps en elle-même, — le droit Æ Ë. sacré qu’a tout être à la solitude intérieure. Tout son 1 44 _ bonheur était de se retrouver mentalement avec son . frère, de converser avec lui; elle profitait des moindres “5 » instants de liberté. Mais on les lui disputait. Dès qu’elle à
  • écrivait un mot, on rôdait autour d’elle, dans la as chambre, on l’interrogeait sur ce qu’elle écrivait. Quand LA 4 elle lisait une lettre, on lui demandait ce qu’il y’avait 2 . dedans ; avec une familiarité goguenarde, on s’informait Fe “e . du « petit frère ». Il lui fallait se cacher. On rougirait Re | de raconter à quels expédients elle était contrainte par- Re ch lois, et dans quels réduits elle devait s’enfermer pour + nr e sans être vue les lettres d’Olivier. Si elle laissait <£ 4 une lettre traîner dans sa chambre, elle était sûre qu’on pus la lisait; et, comme elle n’avait, en dehors de sa malle, se _ aucun meuble qui fermât, elle était obligée d’emporter < su elle tous les papiers qu’elle ne voulait pas qu’on | . lût : on furetait constamment dans ses affaires et dans ME
  • son cœur, on s’efforçait de crocheter les secrets de sa 10 . pensée. Ce n’était pas que les Grünebaum s’y intéres

E Jean-Christophe à Paris FPE s sassent. Mais ils jugeaient qu’elle leur appartenait, | puisqu’ils la payaient. Au reste, ils n’y mettaient pas « malice : l’indiscrétion était chez eux une habitude invé térée; ils ne s’en offusquaient pas entre eux. 74 Rien ne pouvait être plus intolérable à Antoinette que cet espionnage, ce manque de pudeur morale, qui ne lui permettait pas, une heure par jour, d’échapper aux É: regards indiscrets. La réserve un peu hautaine, qu’elle | opposait aux Grünebaum, les blessait. Naturellement, ils trouvaient des raisons de haute moralité pour légitimer g leur curiosité grossière, et pour condamner la prétention d’Antoinette à s’y dérober : « C’était leur devoir, pen- “# ; saient-ils, de connaître la vie intime d’une jeune fille, qui | était logée chez eux, qui faisait partie de leur maison, | et à qui ils avaient confié l’éducation de leurs enfants : ? ils en étaient responsables. » — (C’est ce que disent de | leurs domestiques tant de maîtresses de maison, dont « ; la « responsabilité » ne va pas jusqu’à épargner à ces 4 malheureuses une seule fatigue et un seul dégoût, mais | | se borne à leur interdire toute espèce de plaisir.) — « Pour qu’Antoinette se refusât à reconnaître ce devoir de conscience, il fallait, concluaient-ils, qu’elle ne se sentit pas complètement sans reproches : une fille hon=. « nête n’a rien à cacher. » + : à |

  • Ainsi s’établissait autour d’Antoinette une petite pers M sécution de tous les instants, contre laquelle elle se. % | tenait constamment en défense, et qui la faisait paraître 4 ! encore plus froide et plus concentrée qu’à l’ordinaire. ni | Son frère lui écrivait, chaque jour, des lettres de M} douze pages; et elle réussissait aussi, chaque jour, à “à lui écrire ne fûüt-ce que deux ou trois lignes. Olivier | | s’eflorçait d’être un brave petit homme et de ne pas

& td op montrer son chagrin. Mais il mourait d’ennui. Sa | vie avait toujours été si indissolublement liée à celle de | sa sœur que maintenant qu’on l’en avait arrachée, il ; L_ Jui semblait avoir perdu la moitié de son être : il ne ; | _ savait plus user de ses bras, de ses jambes, de sa | - pensée, il ne savait plus se promener, il ne savait plus À _ jouer du piano, il ne savait plus traväiller, ni ne rien - « …_ faire, ni rêver — si ce n’était à elle. Il s’acharnaït sur - : . ses livres, du matin au soir; mais il ne faisait rien de 4 l K bon : sa pensée était ailleurs; il souffrait, ou il pensait | DE à elle, il pensait à la lettre de la veille; les yeux fixés & …._ sur l’horloge, il attendait la lettre d’aujourd’hui; et, Ÿ quand elle arrivait, ses doigts tremblaient de joie, — D” de peur, aussi, — en déchirant l’enveloppe. Jamais Le 4 lettre d’amoureuse ne causa aux mains de l’amoureux ÿ —_ un tel frémissement de tendresse inquiète. Il se cachait, r | . comme Antoinette, pour lire ces lettres; il les portait À _ toutes sur lui; et, la nuit, il avait, sous son oreiller, la … dernière reçue; il la touchait de temps en temps, pour “4 _s’assurer qu’elle était toujours là, dans les longues in- . somnies où il révait de sa chère petite. Comme il se &

  • sentait loin d’elle! Il en était particulièrement oppressé,
  • quand un retard de la poste lui faisait parvenir la lettre ee | d’Antoinette, le surlendemain du jour où elle l’avait envoyée. Deux jours, deux nuits entre eux !.. Il s’exa-
  • gérait le temps et la distance, d’autant plus qu’il n’avait | # jamais voyagé. Son imagination travaillait : « Dieu ! si k£ . elle tombait malade! Elle aurait le temps de mourir, | À avant qu’il ne pût la revoir. Pourquoi ne lui avait-elle . écrit que quelques lignes, la veille 2… Si elle était , malade ?.. Oui, elle était malade… » Il suffoquait. — : ._ Plus souvent encore, il avait l”épouvante de mourir loin À £

ER = Jean-Christophe à Paris d’elle, seul, au milieu de ces indifférents, dans ce lycée … repoussant, dans ce triste Paris. “7

A force d’y penser, il devenait malade… « S’il lui écrivait de revenir? » — Mais il rougissait de sa lâcheté. D’ailleurs, dès qu’il lui écrivait, c’était un tel bonheur pour lui de s’entretenir avec elle qu’il en ow bliait pour un instant ce qu’il souffrait. Il avait l’illusion de la voir, de l’entendre, il lui racontait tout; jamais il ne lui avait parlé si intimement, si passionnément, he quand ils étaient ensemble; il l’appelait : « ma fidèle, ma brave, ma chère bonne bien-aimée petite sœur, que M} j’aime tant ». C’étaient de vraies lettres d’amour.

| Elles baïignaient de leur tendresse Antoinette; elles | étaient tout l’air respirable de ses journées. Quand elles | n’arrivaient pas, le matin, à l’heure attendue, elle était malheureuse. Il advint que, deux ou trois fois, les Grü- 4 | nebaum, par indifférence, ou — qui sait? — par une sorte de taquinerie méchante, oublièrent de les lui M remettre jusqu’au soir, une fois même jusqu’au lendemain matin : elle en eut la fièvre. — Pour le jour de l’an, les deux enfants eurent la même idée, sans s’être E.

  • concertés : ils se firent la surprise de s’envoyer tous | _ deux une longue et affectueuse dépêche, — (cela coûtait bien cher) — qui leur arriva, à la même heure, à tous « deux. — Olivier continuait de consulter Antoinette sur M ses travaux et sur ses doutes : Antoinette le conseillait, # le soutenait, lui soufflait sa force. pt E ; Elle n’en avait pourtant pas trop pour elle-même. 4

Elle étouffait dans ce pays étranger, où elle ne connais- ” sait personne, où personne ne s’intéressait à elle, à 4

s part la femme d’un professeur, madame Kæchert, qui « était venue s’installer depuis peu dans la ville, et qui

“ s’y trouvait dépaysée, elle aussi. La brave femme était F | maternelle, et compatissait à la peine des deux en- | fants qui s’aimaient et qui étaient séparés — (carelle nu avait arraché à Antoinette une partie de son histoire); | | — mais elle était si bruyante, si commune, elle man- < ù quait à un tel point — quoique bien innocemment —de D. tact et de discrétion que l’aristocratique petite âme VS _ d’Antoinette se repliait, effarouchée. Ne pouvant se. _ confier à personne, elle amassait en elle tous ses soucis: …_ c’était un poids bien lourd; par moments, elle croyait …. qu’elle allait tomber; mais elle serrait les lèvres et se …_ remettait en marche. Sa santé était atteinte : elle mai- £ _ grissait beaucoup. Les lettres de son frère se faisaient . k: de plus en plus découragées. Dans une crise d’abatte- Fa ._ ment, il écrivit : 1 | _ Mais la lettre n’était pas partie, qu’il en avait honte; _ etil en écrivit une autre, où il suppliait Antoinette de _ déchirer la première et de n’y plus penser. Il affectait | même d’être gai et de n’avoir pas besoin de sa sœur. % . Son amour-propre ombrageux souffrait qu’on pût croire ke #3 qu’il était incapable de se passer d’elle. 3 A Antoinette ne s’y trompait pas : elle lisait toutes ses Er pensées; mais elle ne savait que faire. Un jour, ele était sur le point de faire ses paquets; elle allait à la LA | gare pour connaître exactement l’heure du train pour … Paris. Et puis, elle se disait que c’était une folie: Var _ gent qu’elle gagnait ici servait à payer la pension : M _ d’Olivier; tant qu’ils pourraient tenir tous deux, il fallait É 4 tenir, Elle n’avait plus l’énergie de prendre une déci- à = sion : le matin, sa vaillance renaissait; mais à mesure _ qu’approchait l’ombre du soir, sa force défaillait; elle

Jean-Christophe à Paris pensait à fuir. Elle avait le mal du pays, — de ce pays qui avait été bien dur pour elle, mais où étaient ense- ”| velies toutes les reliques de son passé, — elle avait la Fe. BE, | nostalgie de cette langue que parlait son frère, et dans a | laquelle s’exprimait son amour pour lui. ae ||

Ce fut alors qu’une troupe de comédiens français k passa par la petite ville allemande. Antoinette, qui allait bien rarement au théâtre — (elle n’en avait ni le 4 | N temps, ni le goût) — fut prise, cette fois, du besoin irré- sistible d’entendre parler sa langue, de se réfugier en “1 | France. On sait le reste. Il n’y avait plus de places au théâtre; elle rencontra Jean-Christophe, qu’elle ne con- # naissait pas, mais qui, voyant son désappointement, | lui offrit de partager une loge dont il disposait : elle | | accepta, étourdiment. Sa présence avec Christophe fit 4 | jaser la petite ville; et ces bruits malveillants arrivè- rent aussitôt aux oreilles des Grünebaum, qui, déjà 4 | disposés à admettre toutes les suppositions désobli- 4 geantes sur le compte de la jeune Française, et exaspérés NN M contre Christophe, à la suite de certaines circonstances ÿ qu’il est inutile de rappeler, donnèrent brutalement

Cette âme chaste et rougissante, que son amour L fraternel avait tout entière enveloppée, sauvée de toute souillure de pensée, crut mourir de honte, quand elle comprit ce dont on l’accusait. Pas un instant, elle n’en 5 voulut à Christophe. Elle savait qu’il était aussi inno- 4 cent qu’elle, et que s’il lui avait fait du mal, c’était en 4 voulant lui faire du bien : elle lui était reconnaissante. à Elle ne savait rien de lui, sinon qu’il était musicien, et qu’on en disait beaucoup de mal; mais dans son igno- ; À rance de la vie et des hommes, elle avait une intuition il K

  • naturelle des âmes, que la misère avait aiguisée, et qui | À lui avait fait reconnaître dans son voisin de théâtre, _ mal élevé, un peu fou, une candeur égale à la sienne, | … et une virile bonté, dont le seul souvenir lui était bien. “ faisant. Le mal qu’elle avait entendu dire de lui n’attei_ gnaitpointla confiance que Christophe lui avait inspirée. À Victime elle-même, elle ne doutait pas qu’il ne fût une ; 1 autre victime, souffrant comme elle, et depuis plus long- …__ temps, de la méchanceté de ces gens qui l’outrageaient. | _ Et comme elle avait pris l’habitude de s’oublier pour * = penser aux autres, l’idée de ce que Christophe avait dû È souffrir la distrayait un peu de son propre chagrin. + — Pour rien au monde, elle n”eût cherché à le revoir, ni à è Jui écrire : un sentiment de pudeur et de fierté le lui défendait. Elle se dit qu’il ignorait le tort qu’il lui avait | causé; et, dans sa bonté, elle souhaïta qu’il l’ignorât …. Elle quitta l’Allemagne. Le hasard voulut qu’à une
  • heure de la ville, le train qui l’emportait se croisât avec $ . celui qui ramenait Christophe de Francfort, où il avait ? | été, ce soir-là, retrouver Corinne. De leurs wagons qui Ke —_ stationnèrent quelques minutes l’un à côté del’autre,ils . se virent tous deux dans le silence de la nuit, et ils ne à m… se parlèrent pas. Qu’auraient-ils pu se dire que des pa- | … roles banales? Elles eussent profané le sentiment indé- À à finissable de commune pitié et de sympathie mystérieuse, y
  • qui était né en eux, et qui ne reposait sur rien que sur \
  • Ja certitude de leur vision intérieure. Dans cette dernière | . seconde, où, inconnus l’un à l’autre, ils se regardaient, ils se virent tous deux comme aucun de ceux qui vi vaient avec eux ne les avait jamais vus. Tout passe : le Ls ouvenir des paroles, des baisers, des étreintes des

= Jean-Christophe à Paris

bras et des corps amoureux; mais le contact des âmes, 3 qui se sont une fois touchées et se sont reconnues » parmi la foule des formes éphémères, ne s’efface ” jamais. Antoinette l’emporta dans le secret de son cœur, — ce cœur enveloppé de tristesses, mais au centre desquelles souriait une lumière voilée, qui sem-

  • blait rayonner doucement de la terre, une lumière pâle ; et tendre, pareille à celle qui baigne les Ombres « Elyséennes de Gluck. : Ce

i Elle revit Olivier. Il était temps qu’elle rentrât. H M venait de tomber malade; et ce petit être nerveux et M tourmenté, qui tremblait devant la maladie, quand Mn elle n’était pas là, — maintenant qu’il était réellement 1 souffrant, se refusait à l’écrire à sa sœur, pour ne pas M linquiéter. Mais mentalement il l’appelait, il l’implo- Es

  • rait comme un miracle. LE Mn Quand le miracle se produisit, il était couché à l’infir- Me __ merie du lycée, fiévreux et rêvassant. Il ne cria point _. en la voyant. Combien de fois avait-il eu l’illusion dela E. voir entrer! Il se dressa sur son lit, la bouche ouverte, A
  • tremblant que ce ne fût une illusion de plus. Et quand | elle fut assise sur le lit auprès de lui, quand elle eut | pris dans ses bras, quand il l’eut prise dans ses bras, PARA _ quand il sentit sous ses lèvres la joue délicate, dans ses mains les mains glacées par la nuit de voyage, quand F4 il fut sûr enfin que c’était bien sa sœur, sa petite, ilse
  • mit à pleurer. Il ne savait faire que cela :ilétaittou jours resté « le petit serin » qu’il était, enfant. Il la ser . rait contre lui, de peur qu’elle ne lui échappât de nou 3 veau. Comme ils étaient changés tous deux! Quelle _ triste mine ils avaient! N’importe! ils s’étaient re- AL | trouvés : tout redevenait lumineux, l’infirmerie, le lycée, le jour sombre; ils se tenaient l’un l’autre, ils ne se lâche _ raïent plus. Avant qu’elle lui eût rien dit, il luifitjuree qu’elle ne partirait plus. Il n’avait pas besoin de le lui es _ faire jurer : non, elle ne partirait plus; ils avaient été ”

Jean-Christophe à Paris es trop malheureux, éloignés l’un de l’autre, leur mèreavait raison : tout valait mieux que la séparation. Même la . Ë misère, même la mort, pourvu qu’on fût ensemble. * Ils se hâtèrent de louer un appartement. Ils auraient d voulu reprendre l’ancien, si laid qu’il fût; mais il était déjà occupé. Le nouveau logement donnait aussi su une cour; mais par dessus un mur, on apercevait le 4 sommet d’un petit acacia, et ils s’y attachèrent aussitôt, S comme à un ami des champs, prisonnier comme eux 4 dans les pavés de la ville. Olivier reprit rapidement sa santé, ou ce que l’on était accoutumé chez lui à nommer tel : — (car ce qui était santé chez lui eût semblé mala die chez un autre plus fort.) — Le triste séjour d’Antoinette en Allemagne lui avait du moins rapporté quelque “$ argent; et la traduction d’un livre allemand, qu’un éditeur consentit à prendre, lui en fournit encore d’autre. 4 Les inquiétudes matérielles étaient écartées pour un temps; et tout irait bien, pourvu qu”Olivier fût reçu, à É la fin de l’année. — Mais s’il ne l’était pas? « t:4 | L’obsession de l’examen les reprit, aussitôt qu’ils furent # A réhabitués à la douceur d’être ensemble. Ils évitaient de s’en parler; mais ils avaient beau faire : ils y reve- ï naient toujours. L’idée fixe les poursuivait partout, 4 même quand ils essayaient de se distraire : au concert, 1 elle surgissait brusquement, au milieu d’un morceau; la à nuit, quand ils s’éveillaient, elle s’ouvrait en eux, À comme un gouffre. A l’ardent désir de soulager sa sœur et de répondre au sacrifice qu’elle lui avait fait de sa À . jeunesse, s’ajoutait chez Olivier la terreur du service militaire, qu’il ne pourrait éviter, s’il était refusé: — (c’était au temps où l’admission aux grandes Écoles ; ; servait encore de dispense.) — Il éprouvait un dégoût ‘4

4 invincible pour la promiscuité physique et morale, pour, _ la sorte de dégradation intellectuelle, qu’il voyait, à n_ tort ou à raison, dans la vie de caserne. Tout ce qu’il : « y avait en lui d’aristocratique et de virginal se révol- 5 …_ ‘tait contre cette obligation : il ne savait pas s’il ne lui 3 eût pas préféré la mort. C’est là un sentiment, qu’il est : — permis de railler, ou même de flétrir, au nom d’une …_ morale sociale, qui est devenue une foi, pour le moment; mais aveugles, ceux qui le nient : il n’est rien de plus … profond que cette souflrance de la solitude morale :

  • violée par le communisme généreux et grossier d’au4 jourd’hui. | L’examen recommença. Olivier faillit ne pouvoir y
  • prendre part : il était souffrant, et il avait si peur des . | angoisses, par lesquelles, reçu ou non, il aurait à passer . qu’il eût presque souhaité de tomber malade tout à fait. | … Il réussit assez bien, cette fois, à l’écrit. Mais ce fut dur _. d’attendre les résultats de l’admissibilité. Suivant les se . usâges immémoriaux du pays de la Révolution, qui ) a À _ est le pays le plus routinier du monde, les examens
  • avaient lieu en juillet, pendant les jours les plus torrides à À de l’année : comme si l’on avait l’intention arrêtée d _ d’achever les malheureux, déjà écrasés par la prépara- a 3 tion de programmes monstrueux, dont aucun de leurs ÿ’ __ juges ne savait la dixième partie. On rendait compte _
  • des compositions, le lendemain de la fête du 14 Juillet, _ de cette cohue, de cette gaieté si pénible pour ceux 7 » qui ne sont pas gais et qui ont besoin de silence. j
  • Sur la place à côté de la maison, des forains étaient < . installés, des tirs crépitaient, des chevaux de bois à
  • vapeur mugissaient, des orgues de barbarie braillaient, ;
  • de midi à minuit. Le vacarme imbécile dura huit jours. | S

Jean-Christophe à Paris Puis, un président de la République, pour entretenir sa s popularité, accorda aux hurleurs une demi-semaine de T plus. Cela ne lui coûtait rien : il ne les entendait pas. : ; Mais Olivier et Antoinette, le cerveau martelé, meurtri par le bruit, obligés de garder leurs fenêtres fermées et d’étouffer dans leurs chambres, se bouchant les oreilles, à É essayant vainement d’échapper à l’obsession lancinante de ces refrains idiots, grincés du matin au soir, qui leur M entraient dans la tête comme des coups de couteau, se 3 crispaient de douleur. 2 | Les examens oraux commençaient presque aussitôt ; après l’admissibilité. Olivier supplia Antoinette de ny | - pas assister. Elle attendait à la porte, — plus tremblante M que lui. Jamais il ne lui dit, naturellement, qu’il était satisfait de la façon dont il avait passé. Il la tourmentait M de ce qu’il avait dit, ou de ce qu’il n’avait pas dit. 3 Le jour du résultat final arriva. On affichait dans la cour de la Sorbonne les noms des candidats reçus. Antoinette ne voulut pas laisser son frère aller seul. En « quittant leur maison, ils pensèrent, sans se le dire, que quand ils y rentreraient, ils sauraient, et que peut-être ; alors ils regretteraient cette minute de crainte, où du moins ils espéraient encore. Quand ils aperçurent la : Sorbonne, ils sentirent leurs jambes fléchir. Antoinette, & ne si brave, dit à son frère : Re” Olivier regarda sa sœur, qui s’efforçait de sourire. » Il lui dit : J — Veux-tu que nous nous asseyions un instant sur ce IL aurait voulu ne pas aller jusqu’au bout. Mais, après 3 v un instant, elle lui serra la main, et dit : sl

= — Ce n’est rien, mon petit, continuons. ES Ils ne trouvèrent pas tout de suite la liste, Ils en _ Jurent plusieurs, où le nom de Jeannin n’était pas. Lors- Re _ qu’ils le virent enfin, ils ne comprirent pas d’abord, ils 1 … relurent plusieurs fois, ils ne pouvaient y croire. Puis, : | À _ quand ils furent bien sûrs que c’était vrai, que Jeannin, Le M. c’était lui, que Jeannin était reçu, ils ne dirent pasum _ mot:ils détalèrent chez eux; elle lui avait saisi le bras, 3 | É elle lui tenait le poignet; il s’appuyait sur elle; serrés | Sr M. l’un contre l’autre, ils couraient presque, sans rien voir
| . autour d’eux; en traversant le boulevard, ils faillirent ES | | être écrasés. Ils se répétaient : ; je ; _ Ils remontèrent, quatre à quatre, leurs étages. Ren- Sin . trés dans leur chambre, ils se jetèrent dans les bras … l’un de l’autre. Antoinette prit son frère par la main, et s à le conduisit devant les photographies de leur père et de _ leur mère, qu’elle avait près de sonlit, dans un coinde . sa chambre, qui était comme son sanctuaire; elle s’age- } s DS . nouilla avec lui devant elles; et ils prièrent et pleurèrent ETAT _ tout bas. RE

  • Antoinette voulut faire venir un bon petit diner; mais DL Es: ils ne purent y toucher, ni l’un ni l’autre; ils n’avaient ESS … pas faim. Ils passèrent la soirée, Olivier aux genoux de RE a ue. sa sœur, ou sur ses genoux, se faisant câliner commeun

petit enfant. Ils parlaient à peine. Ils n’avaient même

plus la force d’être heureux; ils étaient brisés tous deux. Ds se couchèrent avant neuf heures, et dormirent d’un 4 x: _ Le lendemain, Antoinette se sentait cruellement mal ES “à la tête, mais un tel poids enlevé de dessus le cœur! pes . Il semblait à Olivier qu’il respirait enfin, pour la pre