X-3 · Troisième cahier de la dixième série · 1908-11-05

La peine des hommes. I. Marée fraîche

Pierre Hamp

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id paraissant seize fois par an È È 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

Nous avons publié dans nos éditions antérieures et dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un Si nn grand nombre de documents, de textes formant dos- : siers, de renseignements et de commentaires; — un si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelles, romans, drames, dialogues, poèmes et contes; — un si grand nombre de cahiers d’histoire et de philo-

! sophie; et ces documents, renseignements, textes, : dossiers et commentaires, ces cahiers de lettres, À d’histoire et de philosophie étaient si considérables que nous ne pouvons pas songer à en donner üci l’énoncé même le plus succinct; pour savoir ce qü a paru dans les cinq premières séries des cahiers, ü ; suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la Sor- É-

_ bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondisse- # ment; on recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 1900-1904, de nos cinq premières séries <

Ce catalogue a été justement établi pour donner, autant qu’il se pouvait, une image en bref, un raccourci, æ :

ne idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- ieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé #8

dans l’ordre ; il suffit de le lire pour trouver, à leur Se:

— place, les références demandées. RL Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier RAS

très épais de XII+/08 pages très denses, marqué cinq Pa francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la PE sixi ème série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le A:

2 octobre 190%, comme premier cahier de la sixième a série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 ; ‘5 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- Dre vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la Fr série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs 2e

à toute personne qui nous en fait la demande. “ee

__ aux Cahiers de la Quinzaine E MS Pierre Hamr. — dix contes écrits dans le Nord : pre de ES un brave homme; FA Rs - une bonne âme; d 1e Buvons la bière du Nord! Pa FRS une ville riche; é M la pius grande canaiïlle de la terre; Re euxième cahier de la dixième série; un cahier blanc Fe de 120 pages; in-18 grand jésus… deux francs Eee

Voici la première d’une série d’enquêtes sur le tra- ae. Rien n’est banal. On retrouve autant de fatigue et Fe. — d’héroisme dans un sou de pain que dans une pierre des 3 Pyramides. Nous vivons de la souffrance des autres. Re Chaque homme est bourreau des hommes. Essayons e d’estimer ceux qui peinent pour nous. Combien gagnent 2 leur cie par agrément? Tous dans le malaise, souvent se la torture. Le bonheur est d’aimer son métier, mais où ra { on | les métiers aimables ? | Sous la dureté du labeur, la révolte devient le réve 3 des hommes, et l’oisiveté, leur recherche. % mer travail où l’on ne chante plus, se fait un grand

  • œuvre d’abétissement humain. L’ouvrier n’aime plus son EE métier, et cela ébranle le monde.

à la mémoire de petit Jean François Desjardins “SAN

D raiche de

: D transparente brume blanche naïissait à terre et TES . devenait opaque à fleur de toit. Pas de ciel. Les vols, FR : _ en accents circonflexes, des mouettes gris perle, mon- ‘aient s’engloutir dans ces ténèbres blafardes. Des Fes | édifices de la ville en colline, les silhouettes seules se _ subsistaient, foncées sur écran blanc. eÀ 5 Le cathédrale dominante semblait, à une distance . es » factice, en fond de décor, un effet d’optique. “e) De l’autre côté de la Liane, en plaine, une autre ie | église : Brequerecque, posait encore le dessin grandiose s: _ desa large façade dépassée en hauteur par des chemi- ss fumées derrière le brouillard clos. SES 4 Autour des grandes attitudes des maisons de Dieu, 2 #“ les maisons des gens profilaient leurs toits à cheminées. Es | Le brouillard, avalant les reliefs, donnait du paysage # l’illusion d’un carton découpé. CEA

  • Les cabrouets des mareyeurs, rendus prudents par la = Æ route invisible, roulaient à petite allure. Sur le quai Re É SC anzy, le sifflet des locomotives en manœuvre, étoufté a pa l’épaisseur de l’atmosphère, s’entendait en mineur.

la peine des hommes . ;

La marée basse donnaït au port d’échouage une pro- | fondeur d’abîime. Contre la paroi gluante, ornée de | grappes de moules, les nombreuses barques de la flotte Ce de pêche se calaient l’une l’autre. La pointe des mâts … dépassant le bord du quai, fleurissait en croix propitia- 2 toires; quelques-unes d’un travail fervent de dévot qui < en escompte son salut; tous les instruments de la Passion y figuraient : la couronne d’épines, le marteau, les clous, la lance et l’éponge au bout du roseau, car IL fut abreuvé de fiel ».

Un fer de lance doré luisait sur une barque mécréante. < Sous ces emblèmes, les girouettes et les pavillons d’armateurs indiquaient le vent d’ouest. 4

La « Notre-Dame » de Boulogne, basse sous sa charge lourde, accostait avec seize cents mesures de harengs. :

Des tas argentés luisaient sur le pont. Aux secousses, des poissons, glissant du haut, passaient le bordage et flottaient, ventre en l’air, pour les moueites.

Le bateau, halant sur l’amarre cravatée au col d’un. |

  • pieu de fonte, s’élargissait une place entre deux barques. Les matelots abordés repoussaient l’assaillant du talon de leurs bottes.

Arquant leurs bustes épais, ils maintenaïient du jour e. entre les coques; cela en grand effort, mais sans cris contre l’intrus ; tout le monde a droit au quai, et la criée attend le poisson.

Les bateaux sont de cap à terre; l’arrière, libre sur | Veau, s’écarte ; l’avant, amarré, ne peut, Il faudrait dé- placer l’amarre vers l’écartement de la poupe. Cette manœuvre arrête le déchargement en obligeant l’équipe de quai à suivre avec son attirail vers ie nouvel accostage. É

La « Notre-Dame » de Boulogne, encore à trois mètres _ du bord, se coinça entre les barques voisines, têtues 3

  • sur leurs câbles raides. Une planche craqua. À ce moF Li: À v ., . 2 . . » ment critique, survint M. Létoile, officier de port, mé- _dai é colonial. Il avait le teint sale, les yeux luisants. / Sa moustache voilait, d’un rideau jaune, sa bouche ji Une casquette à liséré d’or le coiffait jusqu’aux 0 eilles, portées loin de la tête. Accourant à une allure G militaire qui déployait derrière ses bottes les pans RS …__crottés de son pardessus, il s’arrêta tout au bord du quai et contempla l’eau vaseuse, pleine d’ombre, écrasée Les ar les barques et remuant d’un mur à l’autre du port _ étroit. Cela ressemblait à un grouillement de bêtes énormes, lentes et molles. Des clapotis, des glou-glou, ‘à des bruits de cordes claquant l’eau, et de rauques voix 3 d’hommes, simples comme des cris de bêtes, montaient de l’obscurité blanche. _ M. Létoile attendait que la « Notre-Dame » forçât de nouveau sur son amarre jusqu’à craquer les bordages, — pour répandre sur le bateau, sur ses voisins, sur toute | 2 la flottille, en mer et au port, et sur la race entière des _ pêcheurs, ses récriminations accoutumées. Mais il fut …. … joué, car à l’avant de la barque immobile, deux mate- “lots matois le devancèrent et se plaïgnirent ensemble : 114 « C’est malheureux, mon lieutenant; on peut pas | accoster. Qu’est-ce que vous pensez qu’il faut faire ? » 74 Mis en demeure, il émit aussitôt d’une voix enrouée, =4 une quantité d’ordres catégoriques. Pouce à pouce, la f Bic Notre-Dame » avança, comme un coin émoussé dans NE un bois dur. Enfin, du tranchant de sa proue, elle toucha | À
  • le quaï; elle avait son dû.

la peine des hommes ru Eu Le panneau ouvert creusait, au milieu du pont noir, ‘ un puits de lumière. Au fond, deux hommes, les bottes É dans la glace pilée, triaient le poisson de la cale. 14 Gelés sous leur falot rond comme la lune, ils se ré-. TS chauffaient en battant des bras, selon le rite populaire et se claquaient dans le dos leurs rudes mains mouil- 4 Un autre, penché sur leur trou, en tirait les paniers È 4 pleins. Ils avaient de l’ouvrage. Outre sa pêche, le De bateau rapportait les filets pleins du « Bon Vent », un 3 Boulonnais perdu dans la mer du Nord avec onze à hommes et deux mousses. Par gros temps, ses Croyes » avaient endigué un banc de harengs, haut comme une … maison. Le bateau pencha sur son filet trop lourd. e Le patron hésitait à le couper. La bourrasque n’hésita pas et chavira le pêcheur sur sa pêche. La « Notre Dame » rencontra les flotteurs à la dérive. Il vint autant de poissons que de mailles. L’aubaine écumée réveillait, 5 au rude cœur des hommes, les triomphes sinistres des L — &Vaut mieux que ce soit pour nous que pour les Tant était grande la presse des barques que pas une
n’accostait de flanc; elles n’avaient place que de pointe, sauf une insolente petite chaloupe, rentrée de bonne heure, qui se prélassait tout de son long. : A bord, un matelot seul limaït des hameçons. Il con- Le tinua sa besogne sous les objurgations ascendantes de à k M. Létoile et l”égouttement de son parapluie furibond. nn Comment se mouvoir, lui petit, encogné par cette cohue De de grosses barques. ÿ Derrière la broussaille des mâtures nues, avançait k

lentement, au milieu du port, la « Marie-Rose », chalu- He: tier à pétrole de M. Rouvart, armateur, conseiller na | géné al. Il ne faisait pas bon gêner ses bateaux. T4 M. Létoile courait et revenait, inquiet comme un chien sans maître. Il hurlait à la petite barque des VA ord res impossibles. Le pétrolier mettait cap sur elle. ES Se s hommes, enjambant les bateaux à quai, nouaïent ; l’amarre. Le cabestan à vapeur la tendit raide et hala $ ferme. Les barques voisines larguaient, sans prière, | _ pour céder à la coque de fer. Â Que lle poussait implacablement, malgré la mauvaise LE F humeur de la marine à voile: È _ « Pétrolier! Pourri! Il n’y en a que pour eux! » FEES . Quand le progrès du gros bateau eut fait du jour, i Fhomme aux hameçons vira, d’un coup de godille, sa | S bar ue libérée, se mit de cap au quai, y laissant nue la 4 = largeur de son bord où, aussitôt, l’avant du pétrolier Fe Il avait bonne pêche aussi. Son patron, un géant à … chapeau ciré, parlementait avec les charretiers du | | comptoir Rouvart, prévenu par sémaphore. Les : _ cabrouets attendaient devant l’accostage, M. Rouvart l …. Il armait onze vapeurs. Plus leste que la marine à ” _ voile à suivre les bancs, plus vite à regagner le port de < “marché, cette nouvelle flotte faisait fortune. à M Un chalutier à vapeur, parti sept jours, rentre pour dE la forte enchère du jeudi et vend sa pêche de six à huit N = _ Le matelot gagne cent francs par mois. La marine à vo ile paie les siens quatre-vingt-dix francs, plus la gai- à … née : un du mille; le patron de barque de deux à trois

la peine des hommes SCENE cents francs et cinq du mille. Nourris : bière, pain, bis- Re cuit, poisson; du lard quelquefois, et de la viande quand on touche terre. |

Le fin poisson n’est pas pour leurs dents; ils mangent du congre, du carrelet, du rougeot; mais la nuit ils trichent et crèvent des soles sous Vouïe : le poisson avarié tombe dans l’ordinaire du bord. Les matelots ajoutent des douceurs. Les pères de famille se contentent de la cuisine du bateau et rapportent chez eux les crustacés pris, qui reviennent, par coutume, à l’équipage.

‘Les vapeurs naviguent souvent trente heures pour atteindre les pêches de fond, vers l’Irlande ou l’Espagne,

On le hale de quatre en quatre heures, à toutes mains. Celui de tribord file aussitôt celui de babord amené. I faut quarante-cinq minutes pour le sortir, une demiheure pour le mouiller. Les hommes allongent souvent le quart pour le raccommodage des déchirures.

Plus heureux, les chauffeurs ont des repos de six heures et ne montent sur le pont que pour jeter les

L’équipage y reparaît, à la fantaisie du maître, aussitôt le filet lourd, et souvent y mange à la fureur du | temps. La rude vie de ces hommes assure la richesse |

de la ville marchande de marée; ils déchargent des

D’un bout à l’autre du quai assiégé de bateaux, la * marée touchait terre. Au bord, les hommes halaïent à la corde, comme du fond d’un puits, les paniers pleins.

Sur les planchers gluants, les matelots marchaient à ; _ pleines bottes parmi le poisson mêlé de glace souillée. Les mousses abrités par un tablier de toile raidi en be rbotant dans la marchandise. k Ils triaient, à la volée, les espèces par tas : les __soles mi-parties, collées par deux, blanc sur blanc; les luxueux turbots d’une largeur d’éventail ; les raies vis- “… queuses aux piqûres sournoises ; les barbues en fer de lance; les grands congres à peau fine; puis Ja racaille 3 . _ des chiens de mer : du poisson de pauvre; et toutes les … mystérieuses bêtes de l’eau profonde, raflées par la | | course du chalut. Er Les matelots, faisant la chaîne sur la longueur du à pont, se passaient les paniers pleins. Ils accomplissaient $ _ tous le même balancement du buste ballonné par l’en- … flure des étoffes cirées. A bout de bras, l’homme rece- | _ vait le panier, le portait trois pas, en tambour, sur la _ cuisse gauche, pour le passer, bras tendus, à un autre : _ qui tendait les bras. | à Cela s’accomplissait avec la régularité d’un quadrille |. de poupées mécaniques. 4 Quelque limande, mince comme une feuille, glissait F, ja de la manne trop pleine et claquaïit le pont mouillé; — alors le geste brusque de l’homme qui la renvoyait au ‘tas, brisait la perfection du monôme. …. La dernière main plongeait le panier dans une cuve d’eau trouble où le poisson trouvait la crasse des pré- a U passait la sienne aux suivants. Et l’équipe de terre _ halait la charge ruisselante qui laissait de bas en haut

la peine des hommes ts

3 Les cabrouets s’alignaient, aussi serrés sur la chaus- “2 sée que les barques sur l’eau. FR

Mareyeurs et matelots, vêtus des mêmes étoffes, se di:

  • distinguaient pourtant par la différente empreinte de leurs métiers. Des hommes de mer et de plein vent à plus massifs, alourdis par le premier maniement du poisson, plus pénible parce que premier. re Les mareyeurs qui le reprennent en paniers, maintiennent propres leur pantalon bleu et leur bourgeron … à Ils notent des chiffres sur un calepin, s’abritent quand A il pleut et couchent toutes les nuits dans leur lit, ce que montre leur teint plus frais auprès des faces travaillées de la marine qui affronte au large le temps dur et dort en mer. Les pêcheurs, constellés d’écailles par le frottement ; du poisson, luisaient en marchant sans grâce; leurs bottes sont lourdes; toujours mouillés, ils avancent lentement, au frou-frou des toiles raides de cire.

Un garçon boulanger, portant sur l’épaule un panier hérissé de miches blondes, passait comme un rêve de | marins, gens à biscuit. Le pain frais, c’est le Paradis.

Les commis mareyeurs aux façons d’épiciers, blancs : de peau, nombraient la marchandise débarquée. | Des femmes, panier au dos, guettaient les poissons à terre. Elles mendiaient auprès des matelots, surtout $ des mousses et des vieux, plus faciles.

Les veuves des hommes perdus en mer ont droit

d’aumône. Sitôt contentes, elles partaient, la poitrine | taillée par la bandoulière de corde de leur hotte et | s’en allaient vendre dans les rues de Capécure. Comme de. elles marchaïent, la tête vers le sol, pour combattre la |

barge qui les tirait en arrière, on voyait mal leur 4 figure, sous la coiffe en capote, soigneusement abritée PAS d’an mouchoir à carreaux. Leur cri triste sortait de là- SA leurs socques de bois accompagnait sec et vite la | mesure de cette musique. : 5e Au premier poisson vendu, elles font, avec la pièce DEN de monnaie, un signe de croix et crachent dessus. Ça Fous ; HS Le restait les mendiantes pillardes qui, sans le KG f dema nder, ramassent le poisson tombé des mesures. La GA mauv aise humeur des hommes les met en fuite. Elles recom menu nt à côté. De petits bonshommes, plus $ “vifs, raflent le butin sous le vent de leurs doigts. Le _ Is n’ont comme outil qu’un bout de ficelle, pour S enfi er, par les ouies, le chapelet des poissons rapinés. | Les matelots crient sur les femmes qui essaient de ; voler, les femmes crient sur les petits chenapans qui y réussissent, et les petits chenapans qui ne disent ; rien, se sauvent en passant à leur amarre un hareng de < Pirates dont les mains crochent, d’instinct, vers la _ bonne prise, ils continuent les ancêtres pilleurs : no qui trompaient les bateaux par des feux sur : les roches et, de leur couteau à moules, coupaient les x doigts blancs des naufragées pour avoir plus tôt les Quand le patron de barque est doux au pauvre _ monde, où que l’acquéreur de l’enchère tourne le dos, la grande charité des gens qui peinent atténue tout e cele , et le coup de botte adroit des mousses dirige un à’ peu plus que le rebut vers la convoitise des misérables. ;

la peine des hommes Si Des pêcheuses de crevettes, chassées par la marée $ montante, leurs jambes nues comme des épées, revenaient de la plage, mouillées jusqu’aux seins. Depuis cinq heures du matin, elles marchaïent dans la vague pour gagner trente sous. La mer nourrit bien des gens : de la cueilleuse de moules au grand armateur, il y a d’infimes et étranges métiers. Un homme des plus misérables longeait le quai en remorquant un filin; il raclait au grappin le fond du port et repêchait des bouts de câbles, de filet, k des ordures. Il vend le chanvre et gagne dix à vingt sous par jour. L’aubaine d’une amarre perdue, d’un noyé envasé embellit sa vie épouvantable. La cloche de la halle proche sonna « au hareng ». Autour de l’édifice dont toutes les ouvertures émettaient le tumulte des enchères, les cabrouets attelés et les voitures à bras tenaient place large, ne laissant, : entre les roues fangeuses, que des intervalles étroits à salir les gens. Dans les espaces libres, des mareyeurs roulaient des tonneaux pleins de marée ou traïînaient < de lourds paniers qui marquaient leur route à grande La porte de la salle de vente du hareng ouvrait sur un passage ourlé de trottoirs de cinquante centimètres. L’égouttement des charrettes de poisson, mouillées comme des barques, y maintenait une humidité parcourue par un grand courant d’air. Le crieur se tenait dans une loge de bois bâtie | comme un théâtre Guignol. Un grand registre et un encrier posaient sur la N rampe. Occupant toute la profondeur de la scène, l’homme surgissait à mi-corps. Dans sa figure soufilée ;

de saut-du-lit, sa moustache, jaunie par le tabac, pleu- £ vait sur sa bouche.

  • Ses vêtements sans prestance sanglaient en saucisse à Le buste rembourré de gilets. Leurs boutonnières, écarje ées, se cramponnaient, de toutes leurs forces, aux de _ boutons décousus par ce surmenage. 2 Un porte-plume mâché, placé sous son képi, écus- ; _ sonné du cygne municipal, lui égouttait sur l’épaule. Si _ Le beffroi ayant tinté la rentrée du « surmulet », il | pe frappa la rampe de son petit théâtre avec un tout petit ÿ marteau ou un très gros clou et fit du bruit jusqu’à ne RER. plus entendre autre chose, ce qui lui permit de croire De …. que tout le monde se talsait. ; Alors, il annonça : : DE Bateau 2.309. Environ sept cent cinquante mesures. £ LE, « Cinquante! » enchérit M. Jules Gaudry. salaisons, 29, rue du Moulin-à-Vapeur; fier et le pied sec sur sa ; _ do blé semelle, le corps épais, la mine rouge. | ne Une forte voix monta l’enchère à mille francs. C’était … Marie Legagneux, assise au premier banc, les mains _ sur les genoux. Son âpreté au gain se voyait à ses -. doigts maigres et à ses yeux luisants, | 1 Sur les autres bancs, rangés en école primaire, des _ femmes tricotaient, la langue et l’aiguille lancées à la Æ même allure. On ne distinguait aucun mot dans leu : D musique de murmures. #4 L’une d’elles, sans perdre une maille, marquait à : … grands coups de bonnet la mesure de ses paroles : — Elle débitait passionnément une histoire qu’on enten- $ Sd ait, par toute la salle, siffler entre ses dents.

la peine des hommes TÉTÉFANEES Sa voisine tira de sa jupe une fiole, coiffée d’un godet, = 4

où elle but la goutte ; elle disait : « une prise », et prati- ES :

quait cela comme d’autres la tabatière. Re ji « Guette-la !.… C’est régalant ? » TER

à « C’est fin bon quand il fait fort, fort froid ! » ‘ Re. Derrière les commères à tricot, des guetteurs, le nez =:

sur la vitre brouillée par leur souflle, $‘annonçaient le ” .

nom des nouvelles barques approchant noires sur l’eau 7 À

É Le vent, montant avec la marée, éclaircissait la brume. De l’autre côté du port, apparu plus vaste dans u = la clarté grandissante, balançait le pont blanc de là : malle anglaise accostée au quai Chanzy. Les buissons n 4 touflus des mâtures de la flotte atterrie dépassaient le | 4 F

quai. Les hommes de terre halaient avec moins de =

peine, aidés par l’eau plus haute qui rapprochaït d’eux

les bateaux. FOR L”enchère du « surmulet » restait à douze cents francs

È à la maison Lamiraud, représentée par son premier. M : barbe. Son lorgnon, mal en selle, l’obligeait à vivre le À | nez en l’air. Équipé pour s’aventurer dans la boue des quais, la glace des cales et le poisson du marché, il

enfermait dans de courtes bottes le bas de son pantalon 4

noir. Matelot par les pieds, il rejoignait par la tête la. À bourgeoisie, car il portait un chapeau melon et une 4 jaquette aux basques incessamment agitées par son e | habitude de courir toujours. LES

: Dans sa boîte à Guignol, le crieur braillait : | 4

| D’un seul coup, il tomba le nez sur son registre, et 4

pointant son porte-plume mâché, commença d’écrire en + à finissant de crier ; puis annonça, après de grands coups HA de son petit marteau : Là « L’Espoir en Dieu. Numéro 2.927. « Neuf cents caisses de harengs glacés ! » . 4: Un matelot versait en échantillon, dans l’auge publique, se une poignée de barengs mâles, choisis gras et laités. é 2 . Devant la porte roulaient les charretées pour la halle _… de gros, où deux chemins en croix séparent quatre à _ plans de bitume. On y étale la marée. : NA TE ; _ Ilse faisait là un grand vacarme ; les crieurs offraient Un troisième vendait le poisson de voitures à bras ‘dont la procession attendait sa bénédiction de chiffres. er, Les chalands, retenus à hauteur du nombril par un K barreau de bois et l’avis : « Il est interdit au public de É | pé n étrer », évaluaient la première enchère : cent raies, _ dix turbots bombant leurs glorieux ventres blancs; des | pal res de soles accouplées comme deux moitiés qui se 2 | retrouvent, et vingt congres variant les postures de : | Le crieur s’adossait au mur, en charmeur de serpents, 5 les grandes anguilles aux yeux frais répandues autour | | de ses souliers. La réduction en faïence de ce petit ; | h omme aurait fait un confortable pot à tabac : des | j jambes très courtes sur des pieds très larges, beaucoup | _de ventre, peu de cou; le menton, touchant la poitrine, j | galait la srosse tête rouge. à | D La casquette armoriée du cygne surmontait ce tas

la peine des hommes LR à d’où sortaient de grands cris. Pour prendre souflle, | AEUnE enflait son torse en poche de biniou, écrasant ses trois 3 mentons entre sa mâchoire baissée et son thorax Ë On ne comprenait rien à ses paroles, sinon le chiffre 4 final de la mise à prix. Son métier étant de crier, il : criait, consciencieux, tant qu’il pouvait et faisait, tout )

au long de l’enchère, du bruit avec sa langue. Inlassablement, il répétait, jusqu’à offre plus forte, le prix + « Nous disons cinq cents francs! cinq cents! cinq . « Cinq cents francs nous disons! Cinq cents! Cinq 4 « Cinquante! » dit un mareyeur. À La voix du petit homme, à peine reposée, rebondit : | $ « Cinq cent cinquante !.. Nous disons cinq cent cin- Ÿ

Par terre, un congre à la vie dure achevaïit de mourir, à dessinant des spasmes en $. Un matelot racontait la s fable du serpent de mer décrocheur d’étoiles: en hiver, 4 par les nuits très claires, il quitte les fonds où flotte | l’arborescence des califfets : les lignes à cent hameçons | : tendues pour lui. Il nage dans la mer de cristal vers l’invitation des astres, saute hors de l’eau pour les 3 atteindre et meurt gelé. La vague jette ces poètes à la E faim des hommes. 5 Le panier au dos des mateloies tenait trop de place parmi les gens appuyés aux barres d’enceinte pour 3 suivre l’enchère. =) Les petits télégraphistes cherchaient, comme des É rats, un trou pour livrer leurs télégrammes aux ma- F

re) eur. s. Les siens lus, Marie Legagneux monta le prix GC. ç du lot de dix francs en dix francs et enleva à six cents, L sur un magnifique coup de gosier du crieur qui ferma < un œil pour mieux ouvrir la bouche : « Six cents | …. francs !… C’est ven…du!.…. » et écrivit sur un calepin . déployé en paravent de chaque côté de son nez. pe ui silencieux, on entendit tout le bruit de l’enchère — voisine, des soles de la « Marie-Rose » que M. Lengagne ù _ francs le kilo. Après deux surenchères de Marie Lega- ÿ | _ gn eux, il prit à cinq cents francs. SR Un employé du chemin de fer, venu apprendre lim- - # el po tance des expéditions, s’adressait à lui, le crayon haut. ÊR Puis les Berckois du « Grand Jean » apportèrent la Re pêche de leur bateau à quille plate, construit pour _ s’échouer sur le sable des pays sans port. Dans un pli …_de leur bonnet rond, semblable à une calotte de | curé, ils boutent leur brûle-gueule et s’en vont en mer, à la pipe au chapeau. | % 3 Ils. versaient sur les carrés vides des panerées de une manne d’où coula un torrent de chiens de mer. De | vieilles femmes, rudes de tête et dures de mains, les ! Le triaient en deux lots : pupilles et fortes pièces. Tirant TS sur les queues, elles sortaient du tas une grande vilaine ’ ’ bête, lourde à soulever des genoux, le museau traînant. à “à Les petits, envoyés à tour de bras, tombaient avec e un bruit de seau d’eau sur la fange du sol, où coulait a _ le sang de leurs ouiïes. _ Engros, le chien de mer vaut de cinq à huit sous le : . kilo, poids au jugé. La première vente de onze grosses ‘ pièces atteignit vingt-et-un francs. ;

la peine des hommes Er “SRE a Deux femmes, bien vêtues, grandes comme des mâts, Lies enchérissaient, par clins d’œil au crieur, un lot de . trente-six paniers de rougeots. Elles affectaient de ne = ; point se regarder, mais chacune ne songeait qu’à l’autre 3 et, de leurs dents blanches, elles se caressaient les lèvres, ce qui les révélait capables d’acheter cher pa Une petite bonne heurta du panier Marie Legagneux qui lui dit des insolences. Impatientée de voir sa ser ; vante en arrêt, sa maîtresse la tançca ds ne pas savoir TE | traverser un marché sans se prendre de bec avec des Cette jolie personne, aux traits un peu grossis, A comme de trop dormir, descendait de la haute ville, _ choisir du poisson pour ses invités. 5 Elle allait, imperceptiblement courbée, avec l’allure ‘4 des femmes de prière. Sitôt dans les allées du marché de détail, elle fut fêtée, saluée, injuriée presque par les matelotes à l’étalage, acharnées à vendre leur mar- 4 chandise. ne — « Par ici, ma belle! » D | € — « Voyez, ma fine, le beau poisson! » Re. : — « J’ai ce qu’il vous faut; une belle pièce! Regar-

  • dez! Mais regardez donc! » : de. 4 Toutes les femmes en emplettes, panier au bras où | servantes aux trousses, ameutaient ainsi leurs convoi M Il vint une jeune Angiaise à peau douce, ses abondants M cheveux pâles ordonnés derrière la tête par la résille -

Sous ses vêtements taillés en sac, vivait la grâce de :; son corps jeune, assoupli par les jeux où l’on cout À Le Derrière elle, son ombre projetée trente ans plus tard : : . « mother »; les dents énormes, les os saillants, chaque 2

  • chose à son extrême par la poussée du temps. Le même TES … habit sac semblait tendu sur des bâtons croisés. Cr ‘1 E e marchait avec les balancements d’un épouvantail 2 . disloqué par le vent. Une marchande en grande coiffe de parade, sa fine AS taille de Boulonnaise penchée à travers l’étal, retenait ÉD la vieille anglaise : | … « Mais tenez, ma mère, vous ne trouverez pas mieux. » a Elle lui promenait sous les lunettes sa plus vieille < …_ marchandise. La petite intervint, voyant clair, et elle ; | déb attit en un français timide, sifflé plutôt que parlé. , ni Elles partirent avec six merlans raides, l’œil clairet ; RE ouie rouge, pris la nuit à l’hamecon par une barquette SU du Portel. ï $ ‘e e poisson amené à la ligne, se débat dans l’eau où | rien _ne le heurte, meurt vite et intact. Dans le chalut, | | il est traîné plusieurs heures, froissé, meurtri, mordu, : | Gette agonie fait de son cadavre martyrisé une chose Un grand monsieur à petite casquette, droit comme | un pieu de la jetée où il venait d’accomplir son « airing » | U atinal, aborda sans sourire la maigre dame à lunettes _et l’agile petite aux joues roses. : M Hs s’en allèrent tous trois, de leur pas d’homme, | derrière la fumée de la pipe paternelle, ouvrant la _ En e les étals des marchandes inclinés vers le publie, Aus

la peine des hommes : me. passaient des flâneurs, des matelots coupant au plus 3 court, du port aux estaminets de la rue de Amiral

Proche la sortie, une étalière criait, à voix très jeune : È

« Guettez, mesdames ! du fin pichon! » 4

Elle perpétuait la fraîcheur de sa marchandise par té des arrosages fréquents; les turbots en grande toilette portaient un gilet blanc; les chiens de mer écorchés : allongeaient leur corps saigneux : la peau se vend à part; des nielles bleues ornaïent le dos des harengs <

Un domestique de grande maison souriait, entre ses L favoris d’étiqueite, à une cuisinière de la haute ville. < Complices, de même race, ils se contaient leurs potins

« Figurez-vous que madame… »

Ils méprisaient la plèbe des petites bonnes à tout faire et narguaient les ménagères de la basse ville qui Ke

Tous ces gens passèrent. Midi. à

Des cloches sonnaïent la sortie des saureries de Capécure. Les matelotes : cotillon roux, bas de laine 1 et socques noirs, traversaient les ponts de la Liane. :

Leur silhouette, d’une grande simplicité, en trois pièces : la tête, le buste, la jupe, semblait d’une an- ge, cienne poupée de bois. Les cheveux. tirés en arrière, 4 découvraient entièrement le visage agrandi. Le chignon É reculé allongeait le crâne. Elles allaient toutes de la $ même allure, sans hâte, réglée à leur habitude d’avan- j cer par rangs, au bras, épaules jointes, en brochettes è

… L’humidité de leur métier marquait les mareyeuses. aux mains gercées. « 3 _ La fumée qui dore les harengs teignait en roux les k | cheveux des saurières, bises de peau et sèches d’habit. pe Peu de beaux visages : des profils vigoureux aux 2 Parmi le peuple des matelotes signalées par la tradi- % ‘tion du costume et de la coiffure, tranchaïent les femmes Ke _ des métiers nouveaux qui créent la race nouvelle : les ouv rières des fabriques de plumes à écrire, Blanzy, ‘2 oure et Ci, vêtues sans uniformité et coiffées selon 24 les modes récentes. De peau plus douce, mais énervées … par la machine, de buste moins droit que les mareyeuses : qui travaillent au couteau et font tout de leurs mains x, roug es. Cependant, leur labeur les laissait propres, —… plus affinées et jolies, et elles devançaient, dans les rues montantes de Saint-Pierre, le lent troupeau des | files en jupe rousse. Ra Vers Outreau, au-dessus des usines à ciment, le tra- ….… vail des cheminées à fumées blanches et des cheminées LE. à fumées noires, illustrait l’espace de dessins imprévus. …—. L’horizon ouvert par le cours de la Liane s’approfon- — L’ascension des bateaux sur l’eau montante variait Paspect du port. Quittant la vase du fond, la flotte | tirait sur ses amarres et dépassait de toute la coque le à _ bord du quai. —…._… Les barques où il restait du poisson le descendaient ne à terre comme d’un premier étage. Girouettes au ciel, … cllesnageaient, heureuses, la quille libre sur plus de fond. EX Leur balancement dans l’eau inquiète révélait le gros ‘où emps au large, et le vent du Nord-Est commençant de

la peine des hommes ee He:

soulever en mer les grandes lames venues, depuis au *

delà l’horizon, mourir en clapotis de baignoire contre nd :

les quais du port. À

: En face du B. 2.902, des charbonniers versèrent un

sal tombereau de briquettes. . Trois femmes firent la chaîne pour les passer à bord.

Un poussier noir ombrait leurs traits rudes. Elles sem-

Aux jours évidemment rares de leur ioilette, on aurait

apprécié leur âge ; aujourd’hui il aurait fallu ie leur À

| La plus grande, maigre comme une vergue, avait ]

enveloppé ses cheveux dans un déchet de voile noué

à sous le menton. e

Le charbon encrassait sa peau, ses habits. Elle était

borgne. De sorte que sur cet être, trempé par un magi-

cien féroce dans un bain de ténèbres indélébiles, les

ge seules choses claires étaient un tout petit œil qui lou- j

Le chaïit et des écailles fraîches de poisson volé pailletant Ê

les haïllons. Ë |

té Un « rat de quai », fatigué de s’asseoir sur les e

tonneaux, vint regarder avec fureur le travail des trois

Ce pâle garçon, profondément coiffé d’une « cap » +

vieille comme le roi d’Angleterre, était ivre et indigné : 4

« Faut laisser travailler les hommes. Les femmes, 4

bon sur le dos. Nous… là ! » et pliant son bras gauche, À

il indiqua, aussi triomphalement qu’il lui était possible, k

de l’index droit, la place de son biceps. - É

+34 Il exprimait ainsi la supériorité de l’homme sur la 3 femme et ses revendications personnelles d’ouvrier

assoiffé par la main-d’œuvre féminine. À

L’être borgne, louchant au ciel, lui laissa tomber sa 5

|: arge sur les orteils, en ayant l’air de prier pour lui. Se à

« L’homme se garant, méla ses pieds d’une façon si ; iextricable, qu’il ne distingua plus le droit du gauche |

et renonçant à la moitié de sa taille, s’assit. SE

Deux matelots, l’ayant relevé, l’éloignèrent : s !

LE Si ti reviens, min fieu, ti vas au bassin. »

1 n’y revint pas, mais on le vit longtemps, appuyé au |

mur de la halle, faire vers le port des gestes de malé- :

À Les bateaux, entrés la veille, finissaient d’armer. pour repartir, leurs équipages reposés par une nuit au RCI “EL es hommes contraints, par la distance du quai au bo rd, d’embarquer à la force du poignet accomplissaient leur gymnastique à main sûre, en gens connaissant toutes les prises et tous les appuis de leur bateau. Le a poid s des bottes à l’égoutière réglait leur allure; le pied lourd entraînant l’épaule et l’épaule faisant force pour hausser le pied. Ils semblaient articulés par le “milieu, dans l’axe de la colonne vertébrale et se déplacer “ot par le jeu alterné de leurs moitiés glissant l’une contre _< Oh! hissel! » les voiles brunes qui montaient au chant des poulies.

Une matelote passait à son fieu le petit panier garni | de beurre, de chocolat, de café et, sous ce régal, le

—lacon de « cric » qui chauffe par dedans ces grands

orps d’hommes toujours mouillés au dehors. è

« Paré? » demandait le patron J. Lamblin, du chalu-

BE ar er Sainte Rose 2.908, onze hommes et deux mousses. -

| Ass s sur le bordage, les bottes pendant vers l’eau,

la peine des hommes ‘PCIe un maielot de dix-neuf ans tambourinaït du talon en $ courtisant Marie Tivuinne, une mareyeuse de chez 1 fraîche et salaisons, où elle encaissait des harengs à 4 deux sous par colis. |

Elle se passait de diner pour voir partir son gars. 3

; Son pied balançait sur l”amarre tendue de la Sainte Rose. 4

Un matelot, qui larguait, l’écarta. ‘4

La corde serpenta vers le pont.

D’âge à ne pas tenir tranquille, elle se remit à danser sur l’amarre du 2.927, « La Grâce de Dieu ». Mi-rousse, mi-brune, teinte par la fumée jaune des sciures de sau- 4 rerie, elle jouait de la tête comme un oiseau et portait, 4 à chaque instant, ses mains aux cheveux pour ramener à une mèche folle qui suivait le vent.

Elle tira de sa poitrine une bouteille de « bistouille » tiédie par sa chair jeune. R.

Content du cadeau, lamoureux cligna de lœil. 4

Les hommes endossaient leurs « cirés » jaunes. Cette È étoffe raide doublait l’importance des deux mousses à obligés de marcher bras ouverts et jambes écartées.

Triplet, un Étaplois, encore coiffé du béret à pompon M rouge de la flotte de guerre, envoya le plus petit des deux bonshommes demander au vieux pilote la vitesse à du vent. Il en avait tant vu, le vieux pilote, de petits E.

. mousses bernés venir lui proposer des bêtises, et il ne $ leur était point méchant, même par ce temps quine

met pas en humeur de rire, car tous ses enfants étaient |

« Je suis ben vieux pour savoir, à ct’heure. Il court : 4 trop vite pour moi. Prends garde où tu mets tes pieds, |

  • La matelote guettait, entre les mâtures des bateaux ; NS _ accostés, les gestes de son ami sur le pont de sa barque —…. qui filait dans l’avant-port. La fille légère allait, adossée au vent, une main aux cheveux, aidée à courir derrière à _ le vol de sa jupe. : Elle croisait les femmes qui revenaient vent debout, ; vs le dos rond, les coudes serrés, piquant de la tête contre RE: les gros coups de brise. Leurs vêtements soulevés : DAT 4 tiraient sur leur corps comme un drapeau sur sa hampe. * _ En suivant la sortie des bateaux le long de la jetée, s on assistait aux gestes du bord et au spectacle vigou- # ne. reux des hommes pendus par groupes au bout des câbles : D nduient les voiles. É dl Leurs coups de gosier, comptant la mesure de l’effort, | _ accompagnaient la marche facile des grandes barques -. noires sur l’eau grise. ……… Des femmes du Portel, assises menues dans leur | courte jupe brune, le dos bombé sous le panier en —…._ giberne, priaient, le front bas, pour une barque où leurs | Be hommes partaient pêcher l « hèrèng » vers le Nord. La É= tache blanche de sa voile fondait lentement dans le gris | —. « Guette-la ! » disaient les jeunes. S « Je ne vois plus rien, » disaient les vieilles. _… Dans leur groupe clos, le vent brutal claquait des | étoffes, coupant leur murmure de messe sur le bruit des chapeleis d’os vivement finis pour recommencer. : Mu Marie Tivuinne se signa et marcha devant elles | comme à l’église, sur le bout carré de ses souliers bas. Re Dès que l’avant, dépassant les musoirs, toucha l’eau _de la pleine mer, le patron de la « Sainte Rose » cria, PARCS
  • selon la coutume : « la Prière ». a

: la peine des hommes s Re Tout l’équipage se découvrit. De chaque côté du ba teau, les jetées disparurent. Le vent bourra la grande IE voile brune et, tous ses hommes faisant le signe de la É croix, la rude barque, mettant le cap à l’ouest, prit le = large. Ses mâts craquant sous la folie de la toile ivre de brise, elle fila dans le travers des lames, la proue 3 saluée par leurs bonds d’écume. à $ mereux au Portel, l’eau assaillant la côte, savonnaït, « à de sa perpétuelle mousse blanche, les murs de falaise É et les plages de sables. + Les plus robustes lames gravissaient le parapet du à boulevard Sainte-Beuve pour venir humecter les caves É des villas d’été maintenant boudeuses, désertes, volets À hermétiques devant la mer hivernale hostile aux hom= mes. Le vent soufflait d’une grande haleine régulière 1 < qui maintenait, tendus raides vers le Sud, sans une à défaillance, les pans d’habits des gens aventurés au 4 bout de la jetée où les paquets de mer vaporisaient de ï L’eau brisée reétombait des maçonneries en nappes calmes pour rejoindre la fureur de la Manche et met- à tait sur la vague hurlante le contraste des sources De sa bave salée, le flot insultait la forêt de poutres : qui posait devant sa violence la tranquillité des vieux arbres. Se soutenant depuis les pilotis profonds enfouis 4 dans la vase, disparus pour l’Éternité, la légion des grands troncs que les oiseaux habitèrent, repoussait la Devant les musoirs, les barques, voiles ballonnées, quadrillaient vives sous l’air bourru, et semblaient jouer s 40 4

chaque fois que, manquant l’entrée du port, elles viraient, RAA obliques dans un champ d’écume, et regagnaient du large AS pour un nouvel essai. ET

$ Dre dessin agile de leur course plaisait comme le vol 2 pur des mouettes circonflexes que la brise portait au dessus d’elles. RU Le rythme parfait de leurs ailes pointues cachait leur Ex - effort sous une grande beauté. es #8 Penchée sur l’eau violente, une barque venait de * #

4 YOU est. On percevait la vitesse de sa course derrière HE lim mobilité de la digue Carnot qu’elle atteignit, doubla. ns Vite après, trouvant le point au premier essai, elle tra- LS ve sa le jeu des barqués peureuses et fila ferme en plein pu Sur son pont argenté de harengs, les hommes luisants SA d’eau amenaient les voiles. Un tout petit mousse se cram- . ponnaïit seul à un câble qui le balançait comme une |

  • Les barques hésitantes imitèrent la manœuvre et ESA suivirent le sillage. LS … La vague accueillait mal celles qui sortaient. Sitôt ee _ passé l’abri des jetées, elle les dressait cap au ciel. On LES … apercevait alors tout le plancher du pont, pour ne plus nr voir, à la descente de la lame, que la carène levée sur id Veau mouvante et le chapeau de pluie de l’homme de re

71 rare Tivuinne, éblouie de fixer la voile amie s’ense- Fa 1V% velir dans la distance, retourna au travail. Elle La rejoignit ses compagnes dans les rues de Capécure, | à “parcourues par l’odeur des saurets. Les milliers de ES harengs qui dorent, pendus sous l’ouie dans la fumée ST. de sciure de bois, empestaient le quartier. à

Le relent tenace de « l’hèrèng » grillé sortait des £ ma sons pauvres et tenait au linge des femmes. La ville Le

entière, jusque dans ses dessous, puait son métier : le

É “À bes matelotes gagnaient les portes à enseignes : et résumaient leur besogne, bras retroussés, devant de de s tas de poissons et des baquets d’eau. Du couteau % pendu à leur ceinture, elles décousaient les chiens de DOME: mer par grandes entailles sûrement conduites. Parfois, Se. elles réchauffaient dans leur corsage leurs doigts Sos engourdis par la glace pilée. Mais elles flânaient peu, ; Étant aux pièces : dix centimes par petite caisse de cent a harengs et vingt centimes par caisse glacée; il faut S : ranger le poisson.

la peine des hommes Ma La mise en paniers remplis pêle-mêle vaut cinq cen- RL. times le cent. M: L occupait vingt femmes encadrées par six hommes à payés de vingt-cinq à trente francs la semaine. »

M. Lengagne stimulait ce personnel et triait, dans

ses lots d’enchères du matin, les plus belles pièces

pour M. Turine, Halles Centrales, Paris.

Ce fort client prenait, à quatre francs soixante-quinze

le kilo, les soles de la « Marie-Rose ». Elles subissaïent ë la toilette du dernier voyage : couchées, bien rincées, E sur un lit de glace. 5 Des stalactites de gélatine pendaient aux caisses de ) raies sur le cabrouet prêt à partir. M. Lengagne l’ac- ë compagna, conduit par Narcisse Belleau, un garçon qui F savait à merveille injurierles employés de chemin de fer. | M Le genièvre alimentait sa curieuse agitation. 4 è D’autres voitures, agiles sur leurs deux roues, tour- Le naient court aux coins de rue et se dépassaient pour les besoins de la concurrence. ; 1 S Les mareyeuses, déchignonnées par la course, s’assu- M raient d’une main, l’autre serrant les feuilles d’expédition. k

La cavalcade pénétra grand train cour Capécure, où À

la Compagnie du Nord alignait ses wagons à la dispo-

sition de la marée. “à

Le trafic « donnait ». Belleau ne trouvant pas, à quai, #

la place d’accoster, prit en mains la cause du Public :

contre le Monopole et hurla ses injures habituelles : À : « Sale compagnie |… On va perdre une heure ici! Faut nous la payer! » FEAR

  • I courait, remuant en nageoires ses oreilles minces. te Son souflle court donnait à ses prunelles des ahurisse_ ments d’asphyxié. ; 24 Il arrivait les bras flottants, le nez haut, comme tiré LG pa ‘un hameçon, puis frétillait, à bout d’haleine. On eût F dit qu’on venait de le pêcher. | _ Cette excitation ne modifiait rien; elle passait ina- Re _ perçue dans le tumulte du roulement des brouettes. GE … Cependant, Narcisse Belleau disait vrai : pas assez de A place. Un seul quai où, dans les jours laissés entre les >
  • tampons des wagons, les voitures de mareyeurs accos- Ts : ‘taient à reculons, roue sur roue. : s xPET ë frubes chevaux, alignés de front, se flattaient des S
  • naseaux, et leur patience heureuse rehaussaïit le malheur à des hommes frénétiques derrière eux. So: “ Enfin placé, Narcisse Belleau travaillant de la y. Ja ngue, des bras et des oreilles, s’empara de deux — Poussant l’une et tirant l’autre, il tapait de l’avant et : “accrochait de l’arrière les chariots concurrents, de sorte vus … que sa roue était comme un fleuve de blasphèmes; un Ë « grondement le précédait. Des hommes à la poigne dure | a vançaient leurs chariots par grandes poussées, cognant, | sous leur jupe rousse, les mollets des filles dont les cris : d e colère montraient les dents gâtées. 5 …_ On manqua de brouettes. Les mains attendirent. Le

acarme des roues en fer sur le carrelage du quai diminua ; le bruit des voix augmenta d’autant. ES

ne. N larcisse, reprenant la cause du public, apostrophait, GES avec un enthousiasme furieux, les préposés aux bas- : _cules, désignés à la colère de la foule par l’inscription < | _en laine rouge de leur casquette. 1Ë

la peine des hommes ss 4 à Sans wagons pour y vider les chariots, ils les ali x. gnaient face à la deuxième voie qui filait nue jusqu’au : k buttoir rouge, montrant sa vieille ossature de traverses 1 pourries par l’égouttement du jus de poisson. Les gens 4 des cabrouets ne savaient où poser leurs colis. Des casquettes supérieures se rassemblaient le plus loin pos- d î sible de leur exaspération. 4 Devant l’encombrement progressif, une détresse oppri- ; mait ces hommes. ; ‘4 Tous guettaient, sur le faisceau des voies descendant % du Triage, la venue des wagons libérateurs. Mais l’ar- 3 à rivée d’un petit homme à lorgnon qui marchaït en fri- ee leux, dos rond et mains aux poches, les éparpilla. Leur: É empressement à franchir ies barricades de colis, pour k se réfugier dans la fureur du public, démontra l’appa- | rition du chef. de: Il rageait et, pendant que la nuit consolatrice tombait 4 inutilement sur cette colère d’hommes, il adressait à & son chef de manutention des observations d’une éner- 4 gie exemplaire, scandées à coups de front : F Exécutant à l’heure sa consigne d’éclairage, ie lam- 4 piste, d’ur coup de commutateur, allumait d’un bout à : l’autre du mince quai, les globes électriques. Leur À grande clarté accusa la honte de ce service manqué : la à cour Capécure pleine de cabrouets, hérissée de gesticu- ù lations que les lampes perpendiculaires projetaient en : ombres courtes; sur le quai, les tas de colis jetés sans à classement. Des gens criaient autour des bascules. Ils 4 agitaient leurs feuilles d’expédition devant les guichets 4 où, sous une ampoule électrique, un employé en sueur 4 reluisait, fou d’agacement. l

_ Le vieil aiguilleur du poste Saxby, rabougri par l’apn. proche de la retraite, vit venir le chef et se tassa contre ses leviers, pour moins gêner, dans létroite loge de verre, les gestes qu’il prévoyait furieux de cet homme __ à l’autorité redoutable. : % -_ Se comprimant la tête entre les récepteurs du télé- : #3 phone, un sous-chef criait dans l’appareil. Le pauvre à ne jeune homme, à manchon blanc, dix-neuf cents francs

D: par an, deux faux-cols par jour, un foulard la nuit, < 5 usait le bouton de déclanchement et stimulait son col 7

  • lègue du Triage :

—…._ « Vient-il ce ravitaillement? » . - Il dut recevoir une réponse désespérante, car il se re- Us 4 tourna, vif comme un homme qui se brûle et faillit se ? RE orter du nez avec le chef entré en courant :

ME « Enfin, Monsieur Barbès, que se passe-t-il? » 4

Sans hésitation, M. Barbès commença une plaidoirie _ véhémente contre M. Ramblenne, le sous-chef de la Z FE … petite vitesse. On lui demandait depuis deux heures

‘a _ des wagons pour la marée, il ne voulait pas en des_ cendre. Le: Le bruit d’un passage de train obligea le chef à

D. 3 hausser la voix; sa figure rougit sous l’effort et son F _ irritation parut plus menaçante :

. À petits pas pressés, sautant les rails, il partit à tra-

Rs. vers les voies vers le Triage où on ne tenait pas compte

_ des instructions. e —_ Le vieil aiguilleur à tête cuite prévenait son collègue :

. « Tention, Georges. Le chef y va chez ti. Et il est :

Se la peine des hommes cs de 4 — T’as ben raison, Georges, ils nous feront point à

cracher dans no bistouille ! RÉSESRS

Le voyant téléphoner, le sous-ch’ef s’enquit : :734 « C’est le ravitaillement ? ER

— Non, chef! C’est Saint-Omer qui rentre. » ETES à Le fanal du train annoncé étincela à l’avant-gare. T4

Puis le vieil homme émit une appréciation touflue :

« Ils ne vont plus pouvoir descendre, à ct’heure; 4

Arras à partir, puis Saint-Omer; les machines pourle 2

port et ça va être l’heure des rapides, C’est toujours le 4 | même mastic. » : 3° Comme le sous-chef fermait la porte vitrée pourne

plus l’entendre, il conclut : Le

Les choses se passèrent comme le vieil homme l’avait

annoncé : le train pour Arras partit; Saint-Omer ensuite; “4

_ les machines des rapides s’acheminèrent au port et, alors seulement, la cabine 4 annonça le refoulement s

: sur la voie de marée. - 4 cs Dans la plaine du Triage, noire de wagons, les cor- e nes de manœuvres sonnaient sans cesse, Une machine 4

tenait à rebours une longue rame arrêtée par le signal 4 rouge. Au pied, le chef, en attendant le feu blane, dis- 4 ciplinait M. Ramblenne par un discours sec. C’était 5 pourtant un vaillant, ce garçon. Il remuait des wagons <

Cette pratique le préparait mal à la critique inexpé- -à rimentale d’un homme de bureau pour qui toutes choses ‘+ tenaient en chiffres sur un morceau de papier. “4 L’habitude de ne voir des réalités que leur figuration, ‘3

: leur statistique, ôtait à celui-ci la notion de l’indocilité 4 48 4

dela matière. Il exigeait les choses faites à mesure que Gus . pensées, ses ordres aussi vite exécutés que donnés, Hi Sans apprécier la différence entre remuer la langue pour # _ dire : « Trente wagons », et remuer ces trente wagons, k 3 de lare dix tonnes, total trois cent mille kilos. NS Au long du ballast, le fil relié au levier de la cabine ù frémit comme une guitare mal pincée. La tôle du voyant SE t . claqua sur le mât de fer. Feu blanc! a

  • Aussitôt,-la lanterne à trois couleurs d’un équipe las …. décrivit des arcs de cercle et sa trompe mugit le coup Fi double du refoulement. A l’autre bout de la voie, proche À 1 Ja machine attelée, une autre lanterne répétait Le signal. ee _ Le mécanicien répondit. Les essieux doucement tour- À _ Grimpant sur un marchepied, le chef salua M. Ram- | _ blenne de cet adieu menaçant : : « Je vous enverrai une note. » “ …_ Car, selon son esprit, la fin des choses n’était pas en je | matière mais en papier, et toute réalité devait aboutir Ge EN à une explication écrite pour classer aux archives. à E 5 _ Le sous-chef, dégoûté à l’idée de recevoir le minu- : … tieux rapport terminé par la formule : « Veuillez me -… fournir des explications », s’en alla, serrant la poignée de sa lanterne et l’âme pleine de malédictions. ë “à _ « Je me suis éreinté. Je n’ai pas réussi. Trois fois je \
  • viens de lui dire pourquoi. IL faut encore le lui écrire. ë -_ Deux mille francs par an; logé, les nuits à passer et es _ les attrapades.
  • Un mécanicien de débranchement cria : $ E mm. « À l’eau! J’en demande depuis une heure. Mes tubes à

la peine des hommes F4 Pour preuve, il ouvrit grand son injecteur qui râla, 4 aspirant les dernières gouttes des poches : k « Plus rien! Rien! Je jette mon feu! » :

  • L’alcool consumait cet homme embrasé, ancien mé-. 4 canicien de grande ligne, reculé sur une machine de 3 manœuvre pour avoir passé plus de signaux à larrêt 1 que d’estaminets sans s’y arrêter. # Dans la cabine, l’xiguilleur attentif écoutait la voie # demandée à coups de corne. 4 « Sept! » dit le sous-chef qui entrait. : 1 L’homme renversa ses leviers avec la sûreté de ma- à niement des longues pratiques; dix ans de service, à 1 Sous la lumière renvoyée par les poignées d’acier des Ÿ : manettes Saxby, la tête de M. Ramblenne penchée au 4 téléphone, témoignait la force de son caractère et la ÿ k : rudesse de son métier. # ; L’équipe de nuit : une demi-douzaine d’hommes de la à même trempe, se serrait sur un banc court. Ils ran- 4 geaient leurs paquets de tartines et leurs bidons de fer. ;

Un morceau de pain et un verre de café pour teniren

plein air jusqu’au matin. A l’aube, le genièvre vient au .

secours. Un homme de jour passait à son collègue sa

lanterne et des indications pour continuer le service : 4

« Les Calais sont sur trois; Wimille sur quatorze. À Quinze est libre. Et ça brousse! 74

— Paraît. C’est épais! » 4

En effet, la lumière blanche des lampes à arc mon-

trait les voies pleines. / h

Le chef lui parlant au téléphone, M. Ramblenne Ÿ

ôta sa casquette, comme s’il percevait la présence | —. « Encore du matériel? Ma machine n’est pas revenue. : — Servez-vous de celle qui vous reste.

  • — Elle n’a plus d’eau. : ne C’est de la mauvaise volonté. Vous ne pouvez pas y arriver ? Cela s’est fait l’année d’avant, Monsieur; à -imitez vos prédécesseurs. » . En arrêt devant le signal, la machine sifilait, coup | sur coup, la direction de la prise d’eau. } —_ « Laisse passer », dit M. Ramblenne. js % _ Sous la maïn preste de l’aiguilleur le levier joua. ‘. Le sous-chef manquait de calcul. Mis en demeure d’en_ treprendre l’impossible en manœuvrant sans machine, un e seule solution lui restait : ne rien faire et le dire. Mais sa bonne volonté paralysait son jugement. Il _ n’examinait jamais un ordre. Même sans moyens, il 5 cherchait des moyens de l’exécuter. 4 Rongé par les scrupules comme un croûton par les x ais, il ne s’offrait aucun raisonnement, la conscience travaillée par cette inquiétude étouffante : qu’il était : _ coupable parce qu’il ne faisait pas ce qu’on lui avait dit. 1
  • Les ténèbres couvraient son âme.
    …. Découragement et misère : travailler à mort pour être _ content de sa journée faite et s’entendre dire, au bout S de douze heures d’éreintement : Pic Vos prédécesseurs faisaient mieux ! » ;
  • « Eh bien, ces wagons ? » S : La rame placée s’emplissait vite. Les équipes gerbaient les colis jusqu’au plafond. - | he Se hâtant trop de libérer les tricycles pour ne plus à

la peine des hommes EN Den entendre les injures du public, ils lançaïent les paniers <a sans lire les étiquettes. Des « Paris » tombaient dans les & Est via Hirson ». Ps E. M. Lengagne cherchait un dirigeant. 534 = Narcisse Belleau lui ouvrait la marche en proclamant € Il n’y a pas de chefs! Ils se cachent tous! Sale 5 compagnie! Pas de personnel. » <2 L’Administration eût gagné à recruter, pour sa dé fense, un homme aussi éloquent que Narcisse Belleau. Coïffé d’une casquette à inscription de laine rouge, il mn. aurait fortement exprimé au « sale Public » les senti- “4 ments du Personnel : Te « Donnez jamais de pourboire. Pas seulement un = 3 verre de cric. S’esquinter pour votre poisson pourri! Si vous trouvez que ça ne va pas assez vite par chemin de fer, mettez-le à la poste. » 3 a Une casquette dorée étincelait imprudemment sous la 4 lampe de la troisième bascule. M. Lengagne la surprit et, récépissés en main, recommanda spécialement au chef des Messageries son envoi à M. Turine : onze caisses : 4 et cinq paniers, six cents kilos. à Marie Legagneux s’exaspérait de voir ce commis exiger des égards et attendait, dans la fureur de l’impatience, la fin de ses discours, pour réclamer aussi dela sollicitude envers sa marchandise. Se Également avides du respect de la Compagnie, ils la L’encombrement des bascules ne permettant pas la vérification des poids, M. Lengagne déclarait cent kilos 3 en moins. Cette journée de débâcle permettait le trans- 3 port gratuit d’au moins vingt tonnes de marée. ) 4

M. Barbès montra un instant sa casquette blanche,

  • trouva que ça allait mal et dit que ça allait bien, de QE . mani e à s’en retourner vers les quais à voyageurs, ;,

= … plus paisibles. C’était l’heure des rapides correspondant LE a vec le bateau de Londres. Derrière un pilote balançant hs

. un feu rouge au pas accéléré, les grandes locomotives = Compound tiraient doucement, sur les voies du port, $ = D us wagons à boggies inondés de lumière élec- À PS. #3 Des gens bien assis prenaient leurs aises. c 14 £ 4 Le Boulogne-Ville. Deux minutes d’arrêt. Direction Ra …_ d’Amiens, Laon, Reims et Bâle. En voiture! » =: Combien faut-il d’hommes qui peinent pour vivre, S

. afin qu’un homme vive sans peine ? : à _ Quelque part dans l’humanité, une petite population ; =

  • souffrante équilibrait chacun de ces Anglais à peau È “rose, minutieusement propres et fortement nourris. On F5

. chargeait dans les fourgons des appareils pour le polo, LE

| _ le cricket, des pioches d’ascension, usagées à monter, By ù nd escendre et remonter, ainsi longtemps. Cela luisait, ra

  • fer et bois, comme loutil trop tenu d’un très vieux MATE _ Un voyageur, vêtu de laine blanche, descendait —. « Refreshment room, please ?.. Le bouffet?.. Time ne

“30 « On part, Monsieur. En voiture. Restaurant dans SE

_ Le gentleman blanc dit: > ee « Its full up! » et remonta maussade dans son wagon. 73 .… Le restaurant, en effet, était plein comme un Temple LT au époques de foi miraculeuse. La lenteur du démar- =

la peine des hommes : 3 3 rage laissa le loisir de contempler les petites tables n. fleuries et claires sous les abat-jour de soie. ‘4 . Des têtes graves et bien peignées, penchées sur ces ? mangeoires, mastiquaient religieusement. ï « Le pilote du train dit : « Tout pour leur bouche, ces Anglais; ils mangent 3 avant de s’embarquer, ils remangent en débarquant, ils k dînent dans le train et ils ont des provisions dans leur Il gagna la guérite où il rangeait son souper : trois È tartines au frais dans un sac en toile et une gamelle de À Sur le quai à marée, les hommes avaient faim. L’in- “4 tensité du trafic aliongeait le service au delà de l’heure | du repas. Mais on pouvait voir la queue de l’ouvrage, car la fermeture de la cour clôturait les entrées de cabrouets. ‘ M. Triquet, le sous-chef prenant la nuit, arrivait dans è ñ toute la fureur de son activité fraîche et gourmandait À « Rien de prêt! On n’aura pas un train à l’heure. » à Le chef des expéditions se mit en boule : ; « J’aurais voulu vous y voir ! » ÿ Aiïgris par l’ingratitude de leur métier et la peur des 4 reproches, ils continuèrent l’éternelle dispute du Mou- “3 vement qui attend les wagons en chargement et de la j Manutention qui le fait attendre pour les charger. à La machine aittelée sur la rame de la voie I tira aus-, 4 sitôt le dernier colis à bord : 8 heures 45. Le train à L former partait à neuf heures vingt devant le train 2, convoi poste pour Paris, qu’il ne fallait pas gêner. Les aiguilles de l’horloge tournaient trop vite. La 4

! manœuvre activait, rassemblant les wagons sur les : indications du sous-chef. Il courait en comptant la 14 Une paix immense habitait l’espace où se répandait “la musique de la bouée chantante, à l’entrée du port. Sur la colline de Capécure, les rares feux de la route du Portel ornaient au loin la nuit sereine. —_ Les hommes de manœuvre ignoraient les étoiles. Leur $ tranquillité dépendait des signaux. Neuf heures son- … nèrent. Au quart, un coup de levier les mit au rouge. _ On ne passait plus. É ê Une trompe de la grande cabine signalait l’arrivée du A 40, son heure exacte, le sémaphore de Calais … annonça le train 2. Alors, M. Triquet, instable et vif tant qu’il espérait gagner, mais résigné dès qu’il avait 2 perdu, continua tranquillement son métier, sachant — qu’en regard du retard du train 2 : « 10 minutes, gêné par formation du 3.822 Marée », son rapport lui revien_ drait, annoté à l’encre rouge de considérations humiliantes. 5 Aussitôt le train attelé, la machine Compound 2.638,

  • arrêtée au signal du dépôt, descendit s’accrocher. Tail4 landier, un mécanicien de quinze ans de pratique, vit à l’allure de la gare que ça n’allait pas et dit à son _ chauffeur Folliette en essayant le frein : #4 « C’est toujours la même chose, ici! » -…. Taillandier et Folliette, du dépôt de Paris, faisaient F F ne « bonne paire ». Ils buvaient, dans le même quart, le café qu’ils aimaient tous deux bien sucré. — Pour débattre l’heure du départ, le conducteur tira sa | montre qui avançait, le sous-chef la sienne qui retar-

la peine des hommes FT

dait. L”horloge de la gare les aurait mis d’accord, mais. h

on ne pouvait la voir de leur place. RÉ 553

Le mécanicien sifila sa direction et empoigna le régu-

lateur. Le patinage des premiers tours de roue brim- Soc bala les deux hommes sur la machine en furie, puis M le train chasse-marée partit à belle allure, dans la plaine d’Outreau, éclairée en bleu par des moments de ‘4 Les fumées blanches des fours à ciment, distinctes la

nuit, traînaient dans le ciel. Les étoiles pétries dans ces 4 vapeurs, semblaient des fruits luisant dans la mie É blanche d’un gâteau frais. La 2.638 buta sur le talon de 5 l’aiguille de la station de Pont-de-Briques où les filles dé Boulogne dansent l’été. LS Taïllandier n’appréciait pas le paysage. Pourvu qu’il vit clair et loin sur le rail, le pays était beau. : Dans le fourgon de tête, le conducteur Auguste Daret, maudissait la gare de Boulogne qui lui avait remis les titres à l’heure du départ. Parti sans pointer, 4

il trouvait maintenant plus de wagons que de feuilles. M Il s’énervait. À l’arrêt d’Étaples, dispute. Posant sa E lanterne sur le marchepied, un sous-chef de manœuvres M

« Je ne les prends pas, dit Daret, j’ai déjà quinze » tonnes de surcharge. 14 — Vous ne changez pas. Toujours perdu. » 4 Le mécanicien refusait de tirer : 53 | € Un bis nous suit. Vous le bourrerez. Je ne veux pas À

ë Folliette précipitait des volées de charbon dans À À l’abîime de flamme du foyer ronflant. : 1 5 Repartis, il prit dans un coffre du tender un flacon où :

noussait de la bière agitée par la marche et but, < apr ès Taillandier, dans un quart militaire désaffecté, ‘ » ASP = . . ES À is que la trépidation lui envoyait dans T Une grande fatigue venait du tremblement delama- D ] hine et du vacarme sans fin de la chaudière bouillante. La poussière de charbon se collait en masque noir | sur le visage suant des hommes oppressés par les aspirations brûlantes devant le foyer rouge. Un remous d’air les tenait parfois dans un instant de bien-être frais. Leurs poitrines se gonflaient d’aise et ils respi- : raient goulûment : comme un bel enfant tette. _ Toutes les dix minutes, l’habile coup de pelle de : pile e éparpillait le poussier humide. Son poids, savamment distribué, ne ralentissait pas la flamme. Elle Vengouffrait aussitôt : le charbon noir disparu dans le tr avail rouge du feu infatigable. Pour le nourrir et mA maintenir, sur tout le parcours, les quinze degrés de pression normale, la pelle du chauffeur devait remuer quatre mille kilos de combustible. “ Le vent de mer emplit l’espace de nuages. Les ténèb es se tassèrent entre la terre et le ciel rappro_chés. Le train gardait, dans cette encre, sa vigoureuse vitesse. Mais un peu de lune suivit de nouveau le fil du rail poli. Des marais luirent dans la plaine d’Abbe- % ÊL aiguille du manomètre Bourdon marqua cent vingt ki omètres à l’heure. Les bielles se mouvaient avec la rapidité des ailes d’une mouche. Dans la bouteille à | moitié vide, le restant de bière moussait jusqu’au bou- à chon. Le quart de zinc faisait, sur le couvercle sonore - du coffre, une musique en « furioso ».

  • la peine des hommes

Les yeux dardés du mécanicien cherchaient, au plus

loin, le feu blanc des sémaphores, et le chasse-marée A

enfilait, à une allure de cataclysme, le gouffre noir,

constellé de signaux. S

Les lumières des petites gares clignaient, distantes,

: se précisaient proches, disparaissaient franchies. Par

la campagne, quelques feux tardaient : une vitre

  • d’estaminet de village à fleur de sol, ou le cadran 4

dominant du clocher. 4

Les lanternes des garde-barrières ponctuaient la É

ligne; l’homme caché par le rideau de la nuit, on ne

distinguait que la silhouette du bras qui tenait le feu

blanc, à hauteur du genou, et les pieds éclairés en

Le maléfice de trois heures du matin torturait Taiïllandier. Des démons irrésistibles faisaient force

sur les paupières et piquaient les yeux. La migraine

hérissée rôdait dans le cerveau. e

Jusqu’à deux heures on veille; à quatre heures, Pallé-

gresse du jour proche réveille, mais à trois heures,

la griffe du sommeil vous tient, le pouce sur la nuque

et les quatre doigts dans le front. ‘3

Le coup de fusil du niveau d’eau détonnant relança

la vigilance du mécanicien. Ce fut son seul accident de M

route. Après avoir descendu, en pleine vitesse, la côte À

de Survilliers, la 2.638, ralentie et sifflant aux signaux,

martelait les joints des plaques tournantes de la gare

7 s camions des Halles attendaient le poisson frais. | ES Mais la livraison se faisait mal. On ressentait le : $ | mauvais chargement causé par l’encombrement de Bou4 _ 4 k … . 0 0 . Ps ogne. Des colis manquaient. Les destinataires inscri-. _ xaïént des réserves. .

Pendant ce temps, le trafic de marché roulait sur le F7

… boulevard de Strasbourg. Au long des rails déserts de Je _ « Montrouge-Gare de l’Est » revenaient les carrioles

  • des maraïchers de Saint-Ouen dont le cheval, tranquille S nrous les rênes molles, suivait la route par habitude. : —. Il allait être quatre heures du matin. Au carrefour _ des grands boulevards filèrent trois fiacres en cortège. FE: Derrière leurs glaces l’ombre entourait des plastrons ‘ _ d’habits et de vagues choses blanches de femmes en :
  • Le geste cadencé des balayeuses au nez rouge tenait è . tout le trottoir désert, leur bouleau attaquant Fordure : … en un cercle pur tracé du pied des boutiques au ruis- S … Un violoniste, retiré en escargot sous le mince col de a sa jaquette, marchait si rapetissé que ses genoux cares- . _saient son menton. Il changea son étui de bras afnde

la peine des hommes ST secourir un bout de cigare poursuivi par les grands 4 Dans la distance, les sergents de ville passaient à : encapuchonnés comme des moines qui renoncent au -4 spectacle du monde. 4 Sous l’auvent d’un kiosque à journaux, trois hommes 4 aux casquettes hardiment enfoncées, avaient sans 1 doute quelque chose de fort intéressant à se dire, pour 1 parler avec une telle animation. Une fille en cheveux se 3 promenait sur le trottoir. Elle reniflait de froid. 4 On braillait dans la rue Sainte-Apolline où il y a une + maison publique. Des voix qui n’en pouvaient plus ê Cette bande partit, en chantant les choses obscènes | des régiments en marche, vers les Halles où les clartés » des devantures de marchands de vin cernaient lé 2 Des odeurs de friture et de soupe en plein air faisaient 4

  • bon accueil aux gens dans ce quartier plein de mar- à mites et de litres de vin. Après deux heures du matin, à on ne trouve à manger que là. C’est pourquoi les vaga- 4 bonds de nuit se mêlaient aux gens de travail. $ Des hommes en blouse bleue dressaient, sur le trot- ; toir du pavillon des légumes, des architectures pota- 4 2 gères : en carrés, les sages poireaux à barbe blanche; 1 en murailles, les choux au cœur profond et candide. Ils maniaient la marchandise avec la dextérité d’ou- È vriers vieux dans le métier. Cette verdure répandait un È parfum de pleine campagne, aiguisé par le piétinement des souliers ferrés, écrasant le déchet âcre des grosses :

; Les ivrognes, que la maison publique avait expulsés se pour sauvegarder sa réputation, arrivaient par la rue pes … La renifleuse les suivait. Ils faisaient d’elle tout ce qu’ils voulaient, sous promesse d’une soupe au fro- , mag e. Un homme à chaque bras lui maniait les seins. Elle toussait du froid de leurs doigts et les mena se Le el b auffer au feu d’une friture. je 3 _ La flamme remuante mit un vif jeu d’ombres sur Fr) ; leurs figures abruties. Ils étaient six jeunes gens aux 3 lèvres pendantes et dont les yeux clignaient, tous com- # mis d épicerie, réunis pour fêter l’arrivée d’un « pays » se: qu’ils bumiliaient en lui frappant dans le dos ou sur le ns ex « Eh! mon vieux; on ne voit pas ça à Poitiers? » | nait la fille moins que les autres mais la regar- Lie Elle mangeait ses pommes frites, aussi peu surprise < c de la caresse des hommes que d’une chose inévitable comme le vent. Ils lui proposèrent de boire chez un “marchand de vins de la rue Pirouette, du côté du ruis- US Ga les, voyageant incognito. + _ La vente commençait. Le trafic des légumes occupait la chaussée, par tas, en hottes et en sacs fichés de pla- | _ La verdure entourait le pavillon de marée qui n’uti- + | lise ] pas ses trottoirs pour exposer sa marchandise. Des

| - la peine des hommes es es. + femmes, en sabots et le nez rouge, criaient leur 1 « Voilà des choux-fleurs. Par ici les choux-fleurs! » | Une voisine ripostait avec l’accent de Seine-et-Marne : #4 « Des nèvets! Des nèvets! Des nèvets! » : me & Il passait la foule des gens qui ont métier de nourrir. les autres : des cuisiniers, des fruitiers, des marchands F des quatre-saisons. > 2 Des filles, leur service de nuit terminé, venaient aux ee à emplettes d’une botte de cresson, la santé du corps, ou 4 d’un radis noir comme leur conscience de prostituées: -8 Elles ne marchandaient pas. “4 É La couleur de leurs robes salies seulement de taches de vin étonnait entre les blouses cassées des métiers : 4 rudes, et leurs figures imbibées de vice marquaiïent 4 < parmi les têtes ordinaires occupées du souci journalier à de payer les épinards un sou moins cher. 0) $ Mettant bas ses deux paniers, une vieille, bras : | « C’est lourd. J’ai bien du mal à mon âge! » 2 Un garçon terrible, chargé d’un formidable faix de poireaux, criait qu’on lui fit place. Sa charge dépassait 4 en largeur ses larges épaules. Il s’aidait à marcher en balançant loin de lui ses bras tatoués, ce qui élargissait encore sa route. Sa hotte criait à plein osier. à Une fille blonde qui ne se garait pas l’obligea d’arrêter. D’une voix formidable, il lui dit le nom exact ‘à Dr de sa profession. Elle fut un temps à répondre. ILny perdit rien et, sitôt éveillée, elle le couvrit d’ignominies: 3 lui, son père, sa mère et les poireaux qu’il portait. : Content du chemin libre, il passa, indifférent, On rest pas poli aux Halles. À

= Les porteurs du pavillon de marée patientaient et és “ La peau rouge de vivre à l’air de grand matin et 2 moins nerveux que Vatel qui se tua, parce que le _ poisson n’arrivait pas, ils consommaient du café cognac $ . en attendant qu’il arrive. F4 Le soleil se levait au bout de la rue Turbigo, quand la marée du Nord accosta le pavillon. L’arrivage du poisson se sentit au loin; le bois mouillé des caisses | empestait le vieux port et, plus près, on percevait x … l’odeur des chevaux fumant d’avoir couru. ’ | Les hommes des camions établissaient les charges sur le crâne des porteurs aux statures redressées par ” _ l’énergie du troix-six. Plus délicats que les matelotes de Boulogne, qui travaillent à main nue, ils soulevaient . les grosses pièces avec des crochets de fer. #0 -La pêche de la « Marie-Rose », maniée encore une fois, prenait, sur le bitume du pavillon, l’air de Paris : les | æÆ raies, les turbots, et les soles des enchères Lengagne livrées à M. Turine, mandataire aux Halles. Le débal- : …_ Jage accentuait l’odeur de marée. : à Chez les marchands de vins de la rue Rambuteau, les cuisiniers, les restaurateurs et les fruitiers comestibles, “ ayant terminé leur marché de légumes et de boucherie 6 # attendaient, en s’offrant du vin blanc et se plaignant ES _ des affaires, l’heure d’ouverture du pavillon de marée : _ six heures et demie. à D: Au coup de cloche, ils accoururent, la lèvre humidé UE Let l’haleine forte. Le vacarme du premier cri des ven- | —…_ deurs au gosier frais les accueillit : M. -« Du beau merlan ! Du beau merlan ? FA — Par ici, les raies.

la peine des hommes THEN — Des fins turbots. Des blancs turbots! » ra

; M. Morel, chef des cuisines d’une grande ambassade, examinait le lot de M. Turine, son fournisseur habituel: « IL me faut une belle pièce pour trente couverts. »_ LA L’accent de Gascogne embaumait ses paroles. Il avait la figure blémie par la chaleur des fourneaux, le ventre épanoui de boire à sa soif qui était grande. La lippe ‘4 pendante et les paupières soufilées jusqu’au milieu des

_ joues témoignaient le goût des plaisirs du corps. * | Homme très fort dans son métier, il écrivait des recettes en vers publiées par la revue culinaire : « L’Art pour Le Comte de Nepuni, son maître, lui donnait deux cents francs par ‘mois et la nourriture. Hors cela, Ë M. Morel profitait, sur le marché, de quarante mille francs 3 par an. Son fils suivait les cours de l’École centrale. À Il choisit un saumon de vingt livres et le mit dans la F manne de son plongeur bruni par la rinçure cuivreuse 4 des batteries de cuisine — puis diverses petites pièces:

un turbot et quelques paires de soles « pour la famille »

; et s’en alla en rendant des saluts à tout le marché. 4 Le commis de M. Turine avait à peine eu le temps de ‘4

: qu’il dut baisser le ton pour souhaiter le bonjour à A

  • M. Rousseau et sa fille : des fruitiers du faubourg 3

M. Rousseau tenait les mains jointes sous la bavette 4

| de son tablier bleu, ce qui lui avantageait ia poitrine. M Il sortit la droite, pour pencher jusqu’à l’œil sa toque

de poil, et regarda sans estime M. Morel déjà loin. ee.

Le chef, ancien client de sa boutique, l’avait quitté,

64 4

i ndigné que le fruitier lui majorât les fournitures dans FR 1 es mêr nes proportions que lui les majorait à son maître. + k a Depuis, il se levait plus tôt pour « faire les Halles ». ie Aussi M. Rousseau lui marquait un mépris formidable : | « Ça gagne l’argent que ça veut et ça saute du lit à ê cinq heures du matin, comme un malheureux, pour - payer un saumon cent sous moins cher! » : « 3 _ Madame Turine survint, grande et belle femme, le RES corps puissant, la joue rose. Malgré la mesure de ses S : _ m ou ements, la révolte de sa chair copieuse craquait ses vêtements, étroits par coquetterie. Un corsage de > td fourrure noire seyait à la fraîcheur de son visage et à | la clarté de ses cheveux. Mademoiselle Rousseau et LAN madame Turine se souhaitèrent le bonjour avec de : | petites mines, des mots plutôt ris que parlés, toute la SP | gracieuseté qu’ignorent les hommes réduits au serre- # | ment de mains et à l’offre d’une consommation. ee Leur faculté de sourire à tout le monde et de se pré- j | cipiter avec amour au devant des gens les plus ignobles ee | avait valu à Madame Turine et à Mademoiselle Rous- : seau, chacune dans son quartier, une haute réputation de commerçantes parfaites. Æ | Depuis dix ans, mademoiselle Rousseau revendait | aux riches pratiques du faubourg Saint-Germain, les | poissons de madame Turine avec autant d’affabilité et J de souriantes disputes que celle-ci en mettait à les lui | « Ces deux habiles femmes épuisaient, sur un cadavre FE | det arbot, lés grimaces, les convulsions et les mensonges de la haute diplomatie. j | k Mademoiselle Rousseau, se couchant de bonne heure en | et se levant tôt, comme toute la race des femmes de re

la peine des hommes Te marché, attirait par ia fraîcheur de son teint et l’éciat D. de ses yeux. Les hommes, retournés vers elle, regar- LR _ daient longtemps un grain de beauté sur sa nuque blanche. Mais il ne passait dans sa tête que des calculs ? sur le prix des choses qui se mangent : RS « Fruits. Poissons. Volailles. Beurre et Œufs. 42, rue des Saints-Pères. » 4 Les voitures des restaurants célèbres et des grands 4 marchands de soupe attendaient, rue Réaumur, leurs ‘#4

  • patrons partis aux emplettes. Le personnel des cuisines tranchaït par son teint pâle, ses souliers gras et ses me ventres heureux parmi les têtes rouges que le plein air et les demi-setiers font aux gens des Halles. ; “4 Des plongeurs de restaurant, en veste bleue, le tor- É chon noué au cou en La Vallière, processionnaient du à marché à leur fourgon. £ ne _ Devant l’étal de madame veuve Maintenant, mar- me siers de Saint-Philippe-du-Roule : 4 recommandé pour ses timbales de filets de soles. Les apprentis concurrents se témoignaient du dédain, chaque maison étant la première de Paris. Le Les deux « Paton » passaient le temps à mettre E: en rage un « Truquelin, Avenue des Ternes » sta NE tionné en face le banc de madame Foulon. La rivalité des pâtisseries voisines excitait les apprentis à se battre. À « Eh ben! mon vieux, ça va chez toi? On fait toujours à des turbans de filets de soles avec des escalopes de — Ferme! » dit Je petit Truquelin qui leur tourna le |

…_ dos et s’assit sur le bord de sa manne déjà pleine de -

légumes et de viande. L’arrivée du patron lui fit ôter ; ses fesses de sur la marchandise. Cet homme affairé -% portait un jambon. Il le plaça dans la manne à côté du | veau pour « Pâtés veau et jambon » et choisit, en effet, ; _ dans l’étalage de madame Foulon, un cabillaud. Les E a Paton » ricanaient. M. Truquelin isola le poisson de È Ja boucherie par un Journal des Débats, aida l’apprenti 4 à équilibrer la manne sur sa tête et le petit s’en alla £a | vers les Ternes, une heure et demie de marche, avec j _ ue charge qu’un sergent blanc n’aurait pas osé mettre “La levée des coiffures annonçait la venue d’un per- | sonnage important : M. Ouvrard, restaurateur célèbre, J 7 4 boulevard des Italiens. Il avançait parmi les saluts é . des chefs de grandes maisons, des épiciers comestibles, LA | des-pâtissiers cuisine pour la ville, et de tous les grands | _ et petits patrons, membres des divers syndicats de la Nourriture Parisienne, dont il était président. I rendait solennellement les saluts, à coups étudiés de : F4 - son chapeau haute-forme, et découvrait la magnificence de sa longue chevelure blanche, à l’académicienne. La raideur de ses jambes nuisait à la rapidité de son “3 ; ; allure maïs ajoutait à la majesté de sa démarche. —. Comme il ne pliait les genoux ni le cou, son approche Penchant son front plissé de soucis, il médita devant … létal de M. Turine.

ss - Le joli bruit de l’eau vive courant aux réservoirs d’an- NS guilles semblait l’enchanter, mais ses réflexions abou- &. tirent et il dit combien il lui fallait de paires de soles. |

la peine des hommes : On lui gardait les plus fines pièces pêchées par la Les gens de province venaient à Paris pour mange s son plat célèbre : le filet de sole Ouvrard et, au retour, … 5 : s’en vantaient dans leurs familles. . | De Moulins à Carcassonne, des messieurs disaient au « Pendant l’Exposition, quand nous avons dîné chez É. Et on les regardait avec intérêt. F2) L’arrivée de nouveaux camions renouvelait la vente. Entre le pavillon de gros et celui de détail, tenait, sur Re: 4 la chaussée, la grande animation des foules de Un courant direct de public, coupant de la rue Ram- : ï buteau à la rue de la Cossonnerie, heurtait le remous 4 des acheteurs et des porteurs signalant qu’ils étaient libres par leurs mannes vides, hissées à pic. Les charges portées sur la tête dénivelaient la foule. La taille des : gens sans faix y semblait petite. 2# 3 M. Ouvrard perdit dans la cohue la solennité desa démarche, mais il retrouva l’équilibre de son chapeau et la raideur de ses genoux, sous le pavillon moins peuplé des dames détaillantes où sa belle allure le ren- e Elles avaient peu changé depuis la mère Angot. Le 4 =. grand air colorait leur visage et il était difficile de Ë passer entre leurs bancs, sans subir l’offre faite à plein. ê gosier, de toute leur marchandise. 4 : « Voilà, Monsieur! J’ai ce que vous cherchez. Des ; écrevisses. De l’anguille! TS 68 5

[à ar êtez-vous, Monsieur! C’est pour moi, aujourhuit » TEA DE | _ Et allez donc! 3 A _ De longs brins d’herbe, agrémentant le poisson d’eau “don e, le distinguaient de la marée. Cet émail vert E allait bien à l’argent neuf des carpes fraîches. < a F M. Ouvrard finit de s’approvisionner chez madame <

  • Rousset où il prit des boîtes d’éperlans diaphanes et RUE pl ra sieurs langoustes vives qui ramaient des antennes, Re en craquant comme des meubles de spirite. CS A TGESS Puis il s’en alla par des rues où le personnel inoc- se _cupé des hôtels : cuisiniers aux figures jaunes et s: | garçons de salle aux figures bleues, piétinaient, dos ra au mur, sous les enseignes connues des bureaux de AN placement. Louchant de rancune, ils descendaient du À tr oir mince pour faire place au grand patron. Des & timi des le saluèrent; les farouches durent imiter. | Un vieux cuisinier malheureux le qualifia de noms Æ _infâmes, redit les vilaines histoires sur l’origine de sa NE. fortu ne et détailla le mauvais traitement des ouvriers : : chez ce grand homme. ë | Les garçons de salle ne participaient pas aux conf- | dences des gens de cuisine qu’ils tenaient pour des HS _ Depuis les siècles des siècles, les deux corporations e “ se méprisaient à outrance : l’esprit travaillé par l’an- 4 | cestrale haine de la main-d’œuvre que sa saleté oblige : . à se cacher et de l’intermédiaire rasé de frais qui seul e parait et reçoit le pourboire. ITA _ L’homme graisseux de faire à manger et l’homme 2 bien lavé pour servir à table ne pourront jamais SE

j’ [NN parvenait aux cuisines du restaurant Ouvrard $ 16 19 par un couloir contigu à un théâtre : « Entrée des À 12e Artistes » au fond ; celle des cuisiniers à droite. # …. L’après-midi, les ouvriers en veste blanche occupaient le passage. Ils appuyaient aux murs leurs corps las de Éa L _suer et prenaient l’air, en regardant les femmes. — Des actrices pommadées évitaient, en se maillottant | _ dans leurs jupes, les tabliers moins gras que leurs … museaux peints. Au contraire de presque toutes les 5 4 cuisines deParis, placées en sous-sol, celles deM. Ouvrard ” | occupaient un rez-de-chaussée. Le diable en aurait fait ï son enfer. Dès Fini EE les Ciere chargés pour le

  • coup de feu du soir, y maintenaient une chaleur tortu_ rante. Re. La fraicheur édenique du garde-manger remettait le re corps en allégresse. Sur les timbres, dont la glace frap- …._pait l’air, gisaient en bel alignement les soles de la — « Marie-Rose ». Des aides en levaient les filets. Fort $ æ. habiles à cette besogne, qu’ils accomplissaient du matin 54 —_au soir, ils ne s’en reposaient qu’en épluchant des À La monotonie de l’œuvre attristait leur vie, A l’âge
    des hautes ambitions, ils songeaient à devenir rap

; la peine des hommes Te en. j dement des ouvriers célèbres. Plus heureux, les commis < sauciers, au courant des grandes recettes de la maison, 4 LA se grillaient la figure pour la gloire de la cuisine fran- #5 __ çaise et cinquante francs par mois. St

Les derniers venus convoitaient ces postes d’élite, obtenus à l’ancienneté. 2 “6 Ils arrivaient de province, d’où leurs parents, patrons M à d’hôtels « des Voyageurs », « du Commerce » ou « de la :4 Gare », les envoyaient chez Ouvrard, calculant pour leurs héritiers le bienfait d’un apprentissage dans cette 3 Ë Un garçon de dix-sept ans dit, sur un ton de Gascogne: 4 È « J’en savais plus quand je suis entré ici que mein- 708 Il développait le regret de sa science perdue, mais un CN ancien, qui ne pouvait admettre une capacité supérieure LR | chez ce nouveau, le coupa : à 4 4 : « Quand on est si malin, on reste chez soi. Pourquoi ne KA l’es-tu dérangé pour apprendre, puisque ten 8avais è tant ? Sale Gascon ! » 7 L’approche de M. Nivois les empêcha de se battre. ” Sa coiffure le proclamait chef. Seul, ïl la portait en galette ; le personnel subalterne étriquait ses toques en à moule à charlotte. Les traditions corporatives se maintenaient ici tenacement : l’ouvrier principal coiffait le. 2703 plus gros bonnet. D’accord en tout avec l’esprit des. 4 & ancêtres, M. Nivois gueulait abondamment et se saou S Venant de vomir son vin dans un coin de la plonge, il en ressortait la bouche pleine de cris, impatient de “4 eu montrer, pour le salut de son autorité, que sa déchéance ne le rendait pas moins redoutable. Il manifestait alors 4

… sa toute puissance par des exclamations immenses et DT n’a vance pas ! » — d’autant plus salutaires que personne ae n’éta at soulagé par l’assurance qu’elles concernaient le RAT voisin, chacun les prenait pour soi. ER “4 Ainsi lui revenait l’estime de son personnel terrifié. É

  • Le saucier, pressé par les commandes, poussait son MS: cri de guerre : | es « Des filets de soles ! » > =. Le gascon lui apporta, au trot, les suprêmes des Es “ poissons pris par la « Marie-Rose ». Un aide les mit DEA _pocher au court-bouillon. Ce jeune homme mal payé Ë préparait, pour la célébrité, des bancs de soles Ouvrard. o _ Son livre de recettes la fixait ainsi : RER « Marquer un blanc mouillé avec le bouillon des : È arê tes de soles; passez; liez; beurrez fortement; finir < avec un jus de citron et fines herbes. Pa ; … Pochez les filets de soles; dressez-les sur plat d’argent is “avec garniture de moules et crevettes; nappez; faites Se do rer au four et servez très chaud. » ; En somme, un démarquage de la très ancienne sole | 434 _ Les cris fréquents des chefs de parti demandant leurs = < | …. articles accusaient l’importance du coup de feu. Le ! gros saucier à voix de fifre recommençait son appel: à _ « Des filets de soles! » : : i | - Et le petit rôtisseur grondait, du fond de sa méridio- ie | mal le poitrine : _ « Nous enverrons trois perdreaux, trois! » &
  • Les aides garde-manger accouraient parmi les bous- : | culac es et les apostrophes. Ce métier a la violence d’une ? À

: la peine des hommes ÉSR Par dessus le pupitre passe-plats, limitant le chantier de. de cuisine, les maîtres d’hôtel annonçaient les cartes : 4 « deux filets de soles, ne | « deux tournedos jardinière… » 2 On disait « deux filets de soles » tout court et cela’ ; s’entendait, à la gloire du patron : RS « deux filets de soles Ouvrard ». 2 Il n’y en avait pas d’autres. = Le bruit des voix se soutenait, la cantilène des com- 4 mandes n’arrêtant plus. La batterie de cuisine, décro- ‘ chée à la volée, tapait sur les plaques rouges des fourneaux où fonçaient à coups sourds les pique-feu. se 1 Les hommes, ruisselants et forcenés, paraissaient subir un châtiment de l’enfer de Dante. Le garde- “4 manger envoyait la cadence d’un fouet en laiton contre 4 à un bassin de cuivre. = | 3 X — & Vingt-deux! » dit Samson, l’aide saucier. LT 4 Signalé par le chiffre d’alarme, M. Ouvrard le patron Ses longs cheveux, son large plastron et la serviette dans sa main gauche mettaient trois vastes notes … S | e blanches sur le noir du drap, où étincelait l’étoffe rouge … 4 de la Légion d’honneur, comme une étoile de sang dans : un ciel de ténèbres. E: Il portait, à droite, un des glorieux filets de soles sur à A voir venir cet homme solennel, le saucier trembla, 4 car il pressentait l’apostrophe. Elle fut impétueuse : À j « Saligaud! Tâtez! C’est froid! » 14 | M. Ouvrard employait, envers ses propres ouvriers, M

in genre oraloire différent de celui sur lequel il célé- brait les ouvriers en général, dans les solennités dont | il é it président : CE les nourrissait comme il leur parlait, tels des chiens, : “avec du rebut de bœuf bouilli. É —… Le logement ne valait pas mieux; les dix plus anciens e jouissaient d’un lit stable dans une chambre commune ; 5 es autres, nomades, déployaient leur grabat dans un RS salon et donnaient du repos à leur fatigue au lieu où Et les clients en avaient joui. 5 — Après longue réflexion, M. Ouvrard s’était reconnu ; obligé de faire attendre à ses ouvriers éreintés, la fin | “tardive des noces et banquets pour déplier leur lit, mais l’unique pièce disponible ne pouvait absolument ‘en contenir plus de dix, bien serrés. L’avantage était que, se couchant tard, il leur était | cepe ndant facile de se lever tôt, réveillés par les gar- l | cons chargés de nettoyer la salle. : | Réussir est un devoir. La haute obligation de faire : _fo tune astreint à des nécessités que le succès justifie. + …. Armé d’un nouveau plat qui lui fumait dans la figure, Dee M. Ouvrard traversa l’office; un garçon ouvrit devant ne ; lui les portes, doublées pour arrêter l’odeur etlevacarme | des fourneaux, et le poisson passa dela honte delacuiMu sine à la splendeur du restaurant illuminé. | ” Un bruit contenu régnait dans la salle pleine. Sur Fa ecompagnement sourd des voix sans éclat, les pièces d’or d’une forte addition tintaient, contre une assiette, la note aiguë. F2 De: dineurs goulus précipitaient leur fourchette sur Ë les porcelaines sonores.

la peine des hommes 0 ;

: Au fond, à gauche, un monsieur déclarait, dans un ee

« Excellent diner! » ce ï M. Ouvrard posa son filet de sole sur une table à M D’un ton de politesse inattendue chez un homme

aussi récemment furieux, il demanda : 0)

— « Monsieur votre père va bien? » :0

Le jeune homme à barbe blonde, objet de cette cour-

toisie, répondit que sa famille était au mieux ét re

: Fils de M. Antoine Hardet, grand fabricant de sar- de : dines à l’huile, en relation avec M. Ouvrard par la : filière des syndicats de la Nourriture Parisienne, il. à suivait à Paris les cours de l’École des Hautes Études Commerciales et dinait ce soir en compagnie de made- o par les anciennes camarades, à cause de sa hauteur, A depuis qu’elle s’était découvert la bosse de la noblesse, . 4

pour se titulariser : Rose de Chamoin. 0

à Cette jolie fille devint soudain d’humeur maussade. 4

: Elle s’apercevait que M. Ouvrard lui montrait des:. égards insignifiants : à peine un salut et pas une parole. 73 pes Cela s’expliquait par la tournure de son chapeau immense et composé de choses diversement coloriées, É

dont une plume magnifique qui en faisait tout le tour. ‘+ et pendait par derrière. M E L’extravagance faisait mal aux yeux de la clientèle - E dans cet établissement de haute tenue. ; 4

M. Hardet fils servit le poisson, pendant qu’elle rail- 2 lait M. Ouvrard qui trainait dans la salle sa patte raide 4

et suivait d’un œil sévère le personnel du service. Mais

| il rép andait, avec des paroles affables, un large sourire AD

sur les petites tables où les gens mangeaient bien et 4 1

demandait à tous : c iv

mn « Est-ce que c’est bon? » ô

  • — « Oh! oui, chéri, c’est bon », dit avec passion ma- ;

demoiselle de Chamoin, reprenant, sur un air de son Kée

joli métier, la phrase professionnelle de M. Ouvrard. 4

… Un gros monsieur chauve qui dinait seul, y répliqua

par un discours animé, illustré d’une pantomime de FR

4 gestes culinaires. Il paraissait pincer du sel et le jeter, a

couper des tranches, saucer, mettre au four; à la fin, il 2

leva les deux mains dans un geste d’invocation extati-

-que; on vit Le blanc de ses yeux. ee

‘# J A venait d’expliquer à M. Ouvrard une recette iné- vie

dite. Puis, sa mine dégoûtée vers les restes du plat ce

dont il avait mangé abondamment, signifia que cette

nourriture n’atteignait pas à l’idéal si bien décrit. 2

“La large physionomie de M. Ouvrard devint tragique. PRE

11 saisit le plat comme on empoigne un sabre et se :

, _dépécha vers la cuisine, préparant contre un de ses £

: chefs un abatage formidable. HE

| Dre En fait-il une tête, dit mademoiselle Rose. Tout. à ä a pour du ragoût. Et que! ruban! La République

…. décore les marchands de soupe. » 2 rs éloigna le filet de sole crémeux que son ami lui

4 « Chasse !… Ça sent ! Et n’appelle pas le patron ou 5

je me sauve. Tas de rosses ! Tous les mêmes. Vous <

tenez ensemble. T’hésites jamais à faire tort à un DE

ouvrier ! Qu’est-ce qu’il a ce poisson ?.. Mange donc ! à.

Tu sais bien que ça me donne de l’urticaire. Tu vien- ;

dras me gratter après, toi, hein ?.. 3 Vera)

la peine des hommes AE 2.

« Réponds donc, malhonnête. » ; SE 4

Le jeune M. Hardet prenait le parti de chercher, Et dans une nourriture abondante, la force de subir 4 l’humeur de mademoiselle Rose. Il s’empiffrait. ve 24 La lèvre boudeuse, elle dardait sur lui d’immenses prunelles bleues pleines de malice. Ses ongles roses 4 griffaient lentement la nappe. É: Joseph, le maître d’hôtel, inclinant à deux pas de la # ‘ table son poitrail blanc comme celui d’un requin, pro duisait son sourire numéro un, le grand sourire d’un louis de pourboire. 4 La peau nue de son visage dévasté par le rasoir, 12 fuyait en une infinité de plis et de rides. & É: Ses yeux froids d’homme accoutumé à épier les <

aubaines, guettait le fond des bouteilles, le restant des ‘

plats et la mine des gens. Il répéta, en la transposant

à la troisième personne, la phrase du patron : | — (« Monsieur trouve-t-il que c’est bon ? » 4 — « C’est très bon, Joseph ! » a — « Et madame ?.. Oh ! » Une cliente sans appétit!

Il parut en éprouver un tel chagrin, qu’elle affirma, dans l’enthousiasme des belles intentions : 4 — « C’est bon, Joseph. Mais c’est bon ! » 4

, Cela s’entendit par toute la salle. A Elle en rit si fort, que les gourmands s’interrompirent Éé

_ de manger. Ils l’admiraient. “+ Elle était infiniment belle, lumineuse @e plaisir, quand #

elle riait. E Joseph précisait la suite : D.

— « Monsieur a commandé pour entrée un poulet

Il plaça, dans un coin particulier de l’oflice, l’assiettée M

la peine des hommes = à encore qu’il faut choisir entre la douceur d’aimer ou la ë. A dix pas des tables, de l’autre côté de la cloison | épaisse, les cuisiniers ruisselants écartaient enfin du 4 fourneau leur visage aux yeux rôtis et buvaient la con- | solante qui suit le coup de feu. C’était aussi l’heure où la « Marie-Rose », son fanal brûlant clair et bien, sa coque sombre invisible dans la nuit noire, passait en pleine mer, draguant dans l’eau froide son lourd chalut où mouraient les soles des dîners de demain : « Deux filets de soles! deux! »

La peine des hommes est publiée conjointement par Re se

Les Cahiers de la Quinzaine et par nos amis de l’Union He

  • pour la vérité. Nous avons entretenu souvent nos abon- de nés de l’ancienne Union pour l’action morale et de la RENE plus récente Union pour la vérité. Nous sommes tous tout particulièrement heureux que la bonne confrater- me Te -nité des cahiers et de cette Union reçoive, par l’admi- es : nistration de cette publication commune, une nouvelle et aussi importante sanction. dE

On nous demande souvent de quoi se compose Ps officiellement une collection complète des ee, — À la date du premier novembre 1908, une collection complète des cahiers se compose _ officiellement de : CAE: ; HA. — une collection complète de nos éditions + …. B. — une collection complète de nos neuf D. — une inscription pour un exemplaire du —_ Ces quatre éléments sont également indis- SSS _ pensables et nulle collection ne peut, dans le 2 … commerce de la librairie, être tenue pour … complète si elle manque, en tout ou en partie, _ de l’un quelconque de ces quatre éléments. - À. — nos éditions antérieures sont énumérées ; à la fin du premier cahier de la présente série; a —. B. — nos neuf premières séries sont énumérées … à la fin du premier cahier de la présente série; Ÿ … dixième série, qui est la série en cours, sont _ D. — es conditions de l’inscription pour un exemplaire du Polyeucte ont été énoncées en “tête du premier cahier de la présente série.

— la été tiré de ce cahier treize exemplaires sur $ whatman ainsi distribués : + ‘je premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant; ee 4 ‘deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’ad- URSS nm troisième exemplaire de souche, exemplaire de Lim DE dix exemplaires d’abonnement, numérotés de 1 à 10 Le -… Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés 5 à la presse et imprimés au nom du souscripteur ; nos D » . tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureuse- À F _stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement | sur whatman à cette dixième série est de deux cents _ francs pour tous pays. - É . Les Cahiers de la Quinzaine sont composés à la main, j el _ caractères fin dix-huitième siècle (Didot) de la fon- $ . derie Mayeur (Allainguillaume et compagnie succes- > Le seurs), 21, rue du Montparnasse, à Paris, sixième

…_ Pour savoir ce que sont les Cahiers de la Quinzaine Dee il suffit d’envoyer un mandat de trois francs cinquante ETAT

— à M. André Bourgeois, administrateur des cahiers, VASE

  • 8; rue de la Sorbonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième Re
  • arrondissement. On recevra en spécimens six cahiers one

Pour savoir ce qui a paru dans les cinq premières … séries des cahiers, 1900-1904, envoyer un mandat de ee cinq francs à M. André Bourgeois, méme adresse; on

  • recevra en retour le catalogue analytique sommaire, 5 49 00-1904, de nos cinq premières séries, premier cahier ÊGE …. de la sixième série, un très fort cahier de XI1+408 ÿ pages très denses, in-18 grand jésus,marqué cinq francs. Pour s’abonner à la neuvième série des cahiers, qui k $

…_ est la dernière série, envoyer en un mandat à St

— M. André Bourgeois, même adresse, le prix de l’abon- rs ges nement; on recevra en retour les onze cahiers non CR _ épuisés de cette neuvième série. Se . … Pour s’abonner à la dixième série des cahiers, qui à _ est la série en cours, envoyer en un mandat à M. André ; :

—_ Bourgeois, méme adresse, le prix de l’abonnement; on

| … recevra les cahiers parus, et de quinzaine en quinzaine, à leur date, les cahiers à paraître de cetté dixième 2

Ë . rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondissement. ? — Nos Cahiers sont édités par des souscriptions men- ; …. suelles régulières et par des souscriptions extraordi- ; +04 naires; la souscription ne confère aucune autorité sur la rédaction ni sur l’administration: ces fonctions —_ Nos Cahiers paraissent par séries; une série paraît dans le temps d’une année scolaire, d’une année … ouvrière, d’octobre-novembre à juin-juillet; l’abonne- … ment se prend pour une série. ie … On peut souscrire cet abonnement à tout moment de ; — l’année, mais l’abonnement ainsi souscrit est, de droit, … valable pour la série en cours. —_ Prix de l’abonnement, pour chaque série annuelle : à pendant le cours de cette série : 1 à dinaire … Autres pays de l’Union postale uni- 4

  • Abonnement sur whatman… deux cents francs 5 pour tous pays à Les exemplaires sur whatman, tirage non réimposé,
  • sont numérotés à la presse et imprimés au nom du | 7% souscripteur ; le tirage à part sur whatman a commencé … de fonctionner au premier janvier 1 906; les inscrip- — ions pour cet abonnement particulier sont reçues en …… {out temps et reçoivent un numéro d’ordre déterminé — automatiquement par le rang méme qu’elles occupent ‘ _ dans l’ordre de l’arrivée, les numéros les plus bas venant s …— naturellement aux premières inscriptions; c’est ce nu- ‘ … méro d’inscription qui devient automatiquement le ve — numéro du tirage réservé à chacun des souscripteurs ; L Re l’édition sur whatman est strictement limitée au À

cese - de

1 our tout changement d adresse envoyer soixante HE LOIS, six timbres de dix centimes. + ne Nous engageons nos abonnés de certains pays à nous : . demander un abonnement recommandé ; tous les cahiers ne de l’abonnement recommandé sont empaquetés à part et Fa recommandés à la poste; la recommandation postale, à comportant une transmission de signature, garantit le Ê … destinataire contre certains abus; pour cette recom- LTÉE _ mandation, pour tous pays, en sus, cinq francs. LS … Automatiquement et sans augmentation de prix les ï … exemplaires sur whatman sont tous recommandés et ss envoyés aux souscripteurs dans des enveloppes-sacs. : L’abonnement ordinaire cesse de fonctionner pour né “chaque série au plus tard le 31 décembre qui suit. M — l’achèvement de cette série ; ainsi jusqu’au 31 décembre 1908 on peut encore avoir pour vingt francs les onze Pure k 1e non épuisés de la neuvième série. SA partir du premier janvier qui suit l’achèvement

  • d’une série, le prix de cette série est porté au moins
  • au total des prix marqués; ainsi à dater du premier i __ janvier 1909 la neuvième série incomplète se vendra 4