Jean-Christophe à Paris. II. Dans la maison. 2
J’ai tellement pris l’habitude, depuis des années, de causer mentalement avec mes amis absents, connus et inconnus, que j’éprouve le besoin de le faire tout haut, ” | cette fois. Aussi bien, je serais un ingrat, si je ne les remerciais pour tout ce que je leur dois. Depuis que Be J’ai commencé d’écrire cette longue histoire de Jean- | Christophe, c’est avec eux, c’est pour eux que j’écris. Ils 3 m’ont encouragé, suivi avec patience, réchauffé de leur : | sympathie. Si jamais j’ai pu faire quelque bien à cer20 tains d’entre eux, ils m’en ont fait beaucoup plus. Mon 4 travail est le fruit de notre union mutuelle. ._ J’avoue que, quand j’ai débuté, je n’osais pas espérer : que nous serions plus d’une poignée d’amis: mon ama bition ne dépassait pas la maison de Socrate. Mais, Ne d’année en année, j’ai senti davantage combien nous É _ étions de frères à aimer les mêmes choses, à souffrir É des mêmes choses, en province comme à Paris, hors Ë. de France comme en France. J’en ai eu tout récemment
_- encore la preuve, à l’occasion de mon dernier volume,
où Christophe décharge sa conscience — et la mienne
de mes livres n’a trouvé un écho plus immédiat. C’est : qu’à vrai dire, il n’était pas seulement ma voix, mais
celle de mes amis. Ils savent bien que Christophe est . à eux autant qu’à moi. Nous avons mis en lui beaucoup à 7 de notre âme commune. , Puisque Christophe leur appartient, je dois à ceux qui à me lisent, quelques explications sur lui. Je crains que le volume que je leur présente aujourd’hui, — et surtout “ ce premier cahier, — ne les déçoive. Pas plus que dans la Foire sur la Place, ils ne trouveront ici d’aventures de roman; et la vie du héros y semble méme initerrompue. Il y est moins question de lui que du monde qui l’entoure. Il me faut expliquer les conditions dans lesquelles £ J’ai entrepris l’ensemble de ces œuvres. — J’étais isolé. a J’élouffais, comme tant d’autres en France, dans un Ë monde moral ennemi; je voulais respirer, je voulais 4 réagir contre une civilisation malsaine, contre une à
j pensée corrompue par une fausse élite, je voulais dire à D K
: cette élite: « Vous mentez, vous ne représentez pas la à
Pour cela, il me fallait un héros aux yeux et au cœur È
purs, qui eût l’âme assez intacte pour avoir le droit de F:
LS É parler, et la voix assez forte pour se faire entendre. J’ai i
- bâti patiemment ce héros. Avant de me décider à écrire
__ la première ligne de l’ouvrage, je l’ai porté en moi pen- F
E dant des années; Christophe ne s’est mis en route que
4 S quand j’avais déjà reconnu pour lui la route jusqu’au
ne bout; et tels chapitres de la Foire sur la Place, tels # À volumes entiers de la fin de Jean-Christophe, qui ne _. paraitront que plus tard, ont été écrits avant l’Aube,
be _ ou en méme temps qu’elle. L& vision de la France, qui ; _ se reflète en Christophe et en Olivier, avait, dès le début,
_. sa place marquée dans ce livre. Il ny faut donc pas A : voir une déviation de l’œuvre, mais une halte prévue, en Le cours de route, une de ces grandes terrasses de la vie, É. _ d’où l’on contemple la contrée qu’on vient de traverser, L. et l’horizon lointain vers lequel on va se remettre en
Il est clair que je n’ai jamais eu la prétention d’écrire
- un roman, dans ces deux derniers volumes (la Foire sur : la Place et Dans la Maison), pas plus d’ailleurs que à à dans le reste de l’ouvrage. Qu’est-ce donc que cet
be: ouvrage? Un poème? — Qu’avez-vous besoin d’un nom?
- Quand vous voyez un homme, lui demandez-vous s’il est
. Fé _ un roman, ou un poème? C’est un homme que je fais. …_ La vie d’un homme ne s’enferme point dans le cadre “2 * d’une forme littéraire. Sa loi est en elle; et chaque vie a : de sa loi. Son régime est celui d’une force de la nature. IL DE. y a des vies humaines qui sont des lacs tranquilles, É. d’autres de grands cieux clairs où voguent les nuages,
_ d’autres des plaines fécondes, d’autres des cimes déchi-
quetées. Jean-Christophe m’est toujours apparu comme un fleuve; je l’ai dit, dès les premières pages. — Il est des zones dans le cours des fleuves, où .ils s’étendent, semblent dormir, reflétant la campagne qui les entoure, et le ciel; ils n’en continuent pas moins de vivre et de changer ; et parfois, cette immobilité apparente recouvre un courant rapide, dont la violence se fera sentir plus loin, soudain, au premier obstacle. Tel est le cas des
- deux derniers volumes de Jean-Christophe. À présent qu’il s’est longuement amassé, absorbant les pensées de l’une et l’autre rives, il va reprendre son cours vers la mer, — où nous allons tous.
: J’ai un ami! Douceur d’avoir trouvé une âme, où se î 4 blottir au milieu de la tourmente, un abri tendreet sûr, où l’on respire enfin, attendant que s’apaisent les batte-
- ments d’un cœur haletant! N’être plus seul, ne devoir | plus rester.armé toujours, les yeux toujours ouverts et 4 brûlés par les veilles, jusqu’à ce que la fatigue vous . livre à l’ennemi! Avoir le cher compagnon, entre les mains duquel on a remis tout son être, — qui a remis tout son être en vos mains. Goûter enfin le repos, dor_ mir tandis qu’il veille, veiller tandis qu’il dort. Connaître
- : la joie de protéger celui qu’on aime, et qui se confie à vous, comme un petit enfant. Connaître la joie plus » - grande de s’abandonner à lui, de sentir qu’il tient tous
- vos secrets, qu’il dispose de vous. Vieilli, usé, lassé de : porter depuis tant d’années la vie, renaître jeune et frais dans le corps de l’ami, voir avec ses yeux le 5 2 monde renouvelé, étreindre avec ses sens les belles c choses passagères, jouir avec son cœur de la splendeur É _de vivre. Souffrir même avec lui… Ah ! même la souf- 3 france est joie, pourvu qu’on soit ensemble ! | 4 J’ai un ami! Loin de moi, près de moi, toujours en : È moi. Je l’ai, je suis à lui. Mon ami m’aime. Mon ami Ë m’a. L’amour a nos âmes en une âme mélées.
La première pensée de Christophe, en s’éveillant, le lendemain de la soirée chez les Roussin, fut pour Olivier Jeannin. Il fut pris aussitôt du désir irrésistible de le revoir. Il se leva et sortit. Il n’était pas huit heures. La matinée était tiède et un peu accablante. Un jour d’avril précoce: une buée d’orage se traînait sur Paris.
Olivier habitait, au bas de la montagne SaïnteGeneviève, dans une petite rue, près du Jardin des Plantes. La maison était à l’endroit le plus étroit de la rue. L’escalier s’ouvrait au fond d’une cour obscure, et exhalaït des odeurs malpropres et variées. Les marches, aux tournants raides, avaient une inclinaison vers le mur, sali d’inscriptions au crayon. Au troisième, une femme, aux cheveux gris défaits, avec une camisole qui bâillait, ouvrit la porte, en entendant monter, et la re-
- ferma brutalement, quand elle vit Christophe. Il y avait plusieurs logements par palier; et, à travers les portes mal jointes, on entendait des enfants se bousculer*et piailler. C’était un grouillement de vies sales et médiocres, entassées les unes par dessus les autres, 2 dans des étages bas, serrés autour d’une cour nauséabonde. Christophe, dégoûté, se demandait quelles con-
- voitises avaient pu attirer tous ces êtres ici, loin des | champs, qui ont au moins de l’air pour tous, et quels | profits ils pouvaient bien retirer de ce Paris, où ils se condamnaient à vivre, toute leur vie, dans un tombeau.
Il était arrivé à l’étage d’Olivier. Une corde nouée
servait de sonnette. Christophe la tira si vigoureusement qu’au bruit quelques portes, de nouveau, s’entrebâillèrent sur l’escalier. Olivier ouvrit. Christophe fut frappé de l’élégance simple, maïs soignée, de sa mise; et ce soin qui, en toute autre occasion, lui eût été peu
- sensible, lui fit ici une surprise agréable; au milieu de cette atmosphère souillée, cela avait quelque chose de souriant et de sain. Tout de suite, il retrouva son impression de la veille devant les yeux honnêtes et clairs d’Olivier. Il lui tendit la main. Olivier, effrayé, balbutiait :
— Vous, vous ici!
Christophe, tout occupé de saisir cette âme aimable dans la nudité de son trouble fugitif, se contenta de sourire sans répondre. Poussant Olivier devant lui, il entra dans l’unique pièce, qui servait de chambre à coucher et de cabinet de travail. Un étroit lit de fer était appuyé au mur, près de la fenêtre; Christophe remarqua la pile d’oreillers dressée sur le traversin. Trois chaises, une table peinte en noir, un petit piano, des livres sur les rayons, remplissaient la pièce. Elle était exiguëé, basse de plafond, mal éclairée; et pourtant, elle avait comme un reflet de la limpidité des yeux qui l’habitaient. Tout était propre, bien rangé, comme si la main d’une femme y avait passé; et quelques roses dans une carafe faisaient entrer un peu de printemps entre les quatre murs, ornés de photographies de vieux peintres florentins.
— Ainsi, vous êtes venu, vous êtes venu me voir? — répétait Olivier avec effusion.
— Dame! il le fallait bien, dit Christophe. Vous, vous ne seriez pas venu.
Ps Jean-Christophe à Paris — Croyez-vous? dit Olivier. NACRE es
- Puis, presque aussitôt : CRE __ — Oui, vous avez raison. Mais ce n’est pas faute d’y — Qu’est-ce qui vous arrétait? — Je le désirais trop. | — Voilà une belle raison! — Mais oui, ne vous moquez pas. J’avais peur que vous ne le désiriez pas autant. — Je me suis bien inquiété de cela, moi! J’ai eu envie de vous voir, et je suis venu. Si cela vous ennuie, je le verrai bien. _ — Il faudra que vous ayez de bons yeux. — J’ai été soi, hier. Je craignais de vous avoir déplu. d C’est une vraie maladie que ma timidité : je ne puis : plus rien dire. ; . — Ne vous plaignez pas. Il y a assez de gens qui . parlent, dans votre pays; on est trop heureux d’enren à contrer un qui se taise de temps en temps, füt-ce par j timidité, c’est-à-dire malgré lui. k Christophe riait, enchanté de sa malice. — Alors, c’est pour mon silence que vous me faites — Oui, c’est pour votre silence, pour la qualité de & votre silence. Il y en a de toutes sortes : j’aime le vôtre, voilà tout. Re — Comment avez-vous fait pour avoir quelque sympathie pour moi? Vous m’avez à peine vu. SRE — Cela, c’est mon affaire. Je ne suis pas long à faire té. mon choix. Quand je vois passer dans la vie un visage ‘À 24 4
qui me plaît, je suis vite décidé : je me mets à sa poursuite; il faut que je le rejoigne.
— Il ne vous arrive jamais de vous tromper dans ces poursuites ? ;
— Peut-être vous trompez-vous encore, cette fois.
— Nous verrons bien.
— Oh! je suis perdu, alors! Vous me glacez. Il me suffit de penser que vous m’observez, pour que le peu
._ de moyens que j’ai m’abandonne.
Christophe regardait, avec une curiosité affectueuse,
cette figure impressionnable, qui rosissait et pâlissait, d’un instant à l’autre. Les sentiments y passaient comme des nuages sur l’eau.
— Quel petit être nerveux! pensait-il. On dirait une
Il lui toucha doucement le genou.
— Allons, dit-il, croyez-vous que je vienne armé contre vous ? J’ai horreur de ceux qui font de la psychologie, aux dépens de leurs amis. Tout ce que je veux, c’est le droit pour tous deux d’être libres et sincères, de se livrer à ce qu’on sent, franchement, sans fausse honte, sans crainte de s’y enfermer pour jamais, sans peur de se contredire, — le droit d’aimer maintenant,
_ et de n’aimer plus, la minute d’après. N’est-ce pas plus viril et plus loyal, ainsi ?
Olivier le regarda avec sérieux, et répondit :
— Il n’y a point de doute. Cela est plus viril, et vous
_ êtes fort. Mais moi, je ne le suis guère. :
— Je suis bien sûr que si, répondit Christophe; mais
c’est d’une autre façon. Au reste, je viens justement _ pour vous aider à être fort, si vous voulez. Car ce que
Jean-Christophe à Paris ESS -je viens de vous dire me permet d’ajouter, avec plus de franchise que je n’en aurais eu sans cela, que — sans préjuger du lendemain, — je vous aime. :
Olivier rougit jusqu’aux oreilles. Immobilisé par la gêne, il ne trouva rien à répondre.
Christophe promenait ses regards autour de lui.
— Vous êtes bien mal logé. N’avez-vous pas d’autre
— Un cabinet de débarras.
— Ouf! on ne respire pas. Vous pouvez vivre ici?
Christophe ouvrait son gilet, et respirait avec force.
Olivier alla ouvrir la fenêtre, tout à fait.
— Vous devez toujours être mal à l’aise dans une ville, monsieur Krafft. Moi, je ne cours pas le risque de souffrir de ma force. Je respire si peu que je trouve à vivre partout. Pourtant, il y a des nuits d’été qui sont pénibles, même pour moi. Je les vois venir avec crainte. Alors, je reste assis sur mon lit, et il me semble que je vais étouffer.
Christophe regarda la pile d’oreillers sur le lit, la figure fatiguée d’Olivier; et il le vit se débattant dans les ténèbres.
— Partez d’ici, dit-il. Pourquoi y restez-vous ?
Olivier haussa les épaules, et répondit, d’un ton indif- |
— Oh! ici ou ailleurs!
Des souliers lourds marchaïent au-dessus du plafond.
A l’étage au-dessous, des voix aigres se disputaient. Et, de minute en minute, les murs étaient ébranlés par le grondement de l’omnibus dans la rue.
n- — Et cette maison ! continua Christophe. Cette maison qui transpire la saleté, la chaleur malpropre, l’ignoble misère, comment pouvez-vous rentrer tous les soirs là- dedans”? Est-ce que cela ne vous décourage pas? Moi, il me serait impossible d’y vivre. J’aimerais mieux coucher sous un pont. <
— J’en ai souffert aussi, les premiers temps. Je suis aussi dégoûté que vous. Quand j’étais enfant et qu’on me menait en promenade, rien que de passer dans certaines rues populeuses et sales, j’avais le cœur serré. Il me venait des terreurs baroques, que je n’osais dire. Je pensais : « S’il y avait en ce moment un tremblement de terre, je resterais mort ici, pour toujours »; et cela me paraissait le malheur le plus affreux. Je ne me dou-
- tais pas qu’un jour, j y habiterais, de mon gré, et que,
- probablement, j’y mourrais. Il a bien fallu devenir moins difficile. Cela me répugne toujours; mais je tâche den’y plus penser. Quand je remonte l’escalier, je me bouche les yeux, les oreilles, le nez, tous les sens, je me mure en moi-même. Et puis là-bas, regardez, par dessus ce toit, je vois le haut des branches d’un acacia. Je me mets dans ce coin, de façon à ne rien voir d’autre: le _ soir, quand le vent les remue, j’ai l’illusion que je suis loin de Paris; la houle des grands bois ne m’a jamais paru si douce qu’à certaines minutes le froissement soyeux de ces feuilles dentelées.
— Oui, je me doute bien, dit Christophe, que vous révassez toujours; mais il est fâcheux d’user dans cette lutte contre les taquineries de la vie une force d’illusion qui devrait servir à créer d’autres vies.
— N’est-ce pas le sort de presque tous? Vous-même, ne vous dépensez-vous pas en colères et en luttes?
à Jean-Christophe à Paris PRE à — Moi, ce n’est pas la même chose. Je suis né pour de cela. Regardez mes bras, mes mains. C’est ma santé, de me battre. Mais vous, vous n’avez pas trop de force; cela se voit, de reste. É Olivier regarda mélancoliquement ses poignets maigres, et dit : — Oui, je suis faible, j’ai toujours été ainsi. Mais qu’y faire? Il faut vivre. — Comment vivez-vous ? — Je donne des leçons. — Des leçons de quoi? J __— De tout. Des répétitions de latin, de grec, d’his- É toire. Je prépare au baccalauréat. J’ai aussi un cours - de Morale dans une École municipale. — Un cours de quoi ? — Quelle diable de sottise est-ce 1à? On enseigne la morale dans vos écoles? | ë — Et il y a de quoi parler pendant plus de dix ‘ — J’ai douze heures de cours par semaine. ù | — Vous leur apprenez donc à faire le mal? | — Il ne faut pas tant parler pour savoir ce qu’est le { — Ma foi oui: pour ne le savoir point. Et ce n’est pas È la plus mauvaise façon pour le faire. Le bien n’est pas 24 une science, c’est une action. Il n’y a que les neuras- : théniques, pour discutailler sur la morale: et la première |
Le de toutes les lois morales est de ne pas être neurasthé- & nique. Diables de pédants ! Ils sont comme des culs-de__ jatte qui voudraient m”apprendre à marcher. te — Ce n’est pas pour vous qu’ils parlent. Vous, vous | _ savez; mais il y en a tant qui ne savent pas! — Eh bien, laissez-les, comme les enfants, se traîner _ à quatre pattes, jusqu’à ce qu’ils aient appris d’eux- * __ mêmes. Mais sur deux pattes ou sur quatre, la première
- chose, c’est qu’ils marchent. 5 I marchait à grands pas d’un bout à l’autre de la _ chambre, que moins de quatre enjambées suffisaient ê à mesurer. Il s’arrêta devant le piano, l’ouvrit, feuilleta les morceaux de musique, toucha le clavier, et dit : à — Jouez-moi quelque chose. = 3% Olivier eut un sursaut : . — Moi! fitil, quelle idée!
._ — Madame Roussin m’a dit que vous étiez bon musi4 cien. Allons, jouez.
: — Devant vous? Oh! dit-il, j’en mourrais.
Ce cri naïf, sorti du cœur, fit rire Christophe, et
À Olivier lui-même, un peu confus.
- — Eh bien! dit Christophe, est-ce que c’est une
- raison pour un Français?
% Olivier se défendait toujours :
4 — Maïs pourquoi? Pourquoi voulez-vous? - …_ -— Je vous le dirai tout à l’heure. Jouez. _— Tout ce que vous voudrez.
E- Olivier, avec un soupir, vint s’asseoir au piano, et, ; 4 4 docile à la volonté de l’impérieux ami qui l’avait choisi, L il commença, après une longue incertitude, à jouer le “ bel Adagio en si mineur, de Mozart. D’abord, ses doigts
Jean-Christophe à Paris tremblaient et n’avaient pas la force d’appuyer sur les touches; puis, peu à peu, il s’enhardit; et, croyant ne faire que répéter les paroles de Mozart, il dévoila, sans le savoir, son cœur. La musique est une confidente indiscrète : elle livre les plus secrètes pensées de ceux qui l”aiment à ceux qui l’aiment. Sous le divin dessin de l’Adagio de Mozart, Christophe découvrait les invisibles traits, non de Mozart, mais de l’ami inconnu qui jouait : la sérénité mélancolique, le sourire timide et tendre de cet être nerveux, pur, aimant et rougissant. Mais arrivé presque à la fin de l’air, au sommet où la
- phrase de douloureux ameur monte et se brise, une pudeur insurmontable empêcha Olivier de poursuivre; ses doigts se turent, et la voix lui manqua. Il détacha ses mains du piano, et dit :
— Je ne peux plus…
Christophe, debout derrière lui, se pencha, ses deux bras l’entourant, acheva sur le piano la phrase interrompue; puis il dit:
— Maintenant, je connais le son de votre âme.
Il lui tenait les deux mains, et le regarda en face, |
| longuement. Enfin, il dit: | |
— Comme c’est étrange! Je vous ai déjà vu… Je vous connais si bien et depuis si longtemps! ;
Les lèvres d’Olivier tremblèrent; il fut sur le point de parler. Mais il se tut.
Christophe le contempla, un instant encore. Puis, il lui sourit en silence, et sortit. :
Il descendit l’escalier, le cœur rayonnant. IL croisa deux morveux très laids, qui montaient l’un un pain, < lautre une bouteille d’huile. Il leur pinça les joues amicalement. IL sourit au concierge renfrogné. Dans la : rue, il marchait en chantant à mi-voix. Il se trouva au Luxembourg. Il s’étendit sur un banc à l’ombre, et ferma les yeux. L’air était immobile et lourd ; il y avait peu de promeneurs. On entendait, très affaibli, le bruit inégal du jet d’eau, et parfois le grésillement du sable sous un pas. Christophe se sentait une fainéantise irré- sistible, il s’engourdissait comme un lézard au soleil; l’ombre était depuis longtemps partie de dessus son visage; mais il ne se décidait pas à faire un mouvement. Ses pensées tournaient en rond; il n’essayait pas de les fixer; elles étaient toutes baïgnées dans une lumière heureuse. L’horloge du Luxembourg sonna; il ne lécouta pas; mais, un instant après, il lui sembla
: qu’elle avait sonné midi. Il se releva d’un bond, con- - stata qu’il avait flâné deux heures, manqué un rendezvous chez Hecht, perdu sa matinée. Il rit, et regagna
Jean-Christophe à Paris axe (ra na sa maison, en sifflant. Il fit un Rondo en canon sur le # cri d’un marchand. Même les mélodies tristes prenaient en lui une allure réjouie. En passant devant la blanchisserie de sa rue, il jeta, comme d’habitude, un coup d’œil dans la boutique, et vit la petite rous-
sotte, au teint mat, rosé par la chaleur, qui repassait,
ses bras grêles nus presque jusqu’à l’épaule, son corsage à ouvert; elle lui lança, comme d’habitude, une œiïllade effrontée; pour la première fois, ce regard glissa sur le sien, sans l’irriter. Il rit encore. Dans sa chambre, il ne retrouva aucune des préoccupations qu’il y avait laissées. IL jeta à droite et à gauche chapeau, veste et gilet; et il se mit au travail, avec un entrain à conquérir le monde. Il reprit les brouillons musicaux, éparpillés de tous côtés. Sa pensée r’y était pas; il les lisaït des yeux, seulement; au bout de quelques minutes, il retombaït dans la somnolence heureuse du Luxembourg, la tête ivre, étourdie. Il s’en aperçut deux ou trois fois, essaya de se secouer; mais en vain. Il jura gaïement, et, se levant, il se plongea la tête dans sa cuvette d’eau froide. Cela le dégrisa un peu. Il revint s’asseoir ë à sa table, silencieux, avec un vague sourire. Il son- | — Quelle différence y a-t-il entre cela et l’amour? - Instinctivement, il s’était mis à penser bas, comme s’il avait eu honte. Il haussa les épaules : — Ïl n’y a pas deux façons d’aimer… Ou plutôt, si, il y en a deux : il y a la façon de ceux qui aiment avec tout eux-mêmes, et la façon de ceux qui ne donnent à l’amour qu’une part de leur superflu. Dieu me préserve de cette ladrerie de cœur! Il s’arrêta de penser, par une sorte de pudeur à pour-
suivre plus avant. Longtemps, il resta à sourire à son rêve intérieur. Son cœur chantait, dans le silence :
— Du bist mein, und nun ist das Meine meiner als jemals…
(« Tu es à moi, et maintenant je suis à moi, comme je ne l’ai jamais été… »)
I prit une feuille, et, tranquille, écrivit ce que son
Ils décidèrent de prendre un appartement en commun. Christophe voulait qu’on s’installât tout de suite, sans s’inquiéter de perdre un demi-terme. Olivier, plus prudent, quoiqu’il n’aimât pas moins, conseillait d’attendre Fexpiration de leurs loyers. Christophe ne comprenait pas ces calculs. Comme beaucoup de gens qui n’ont pas d’argent, il ne s’inquiétait pas d’en perdre. Il se figura qu’Olivier était encore plus gêné que lui. Un jour que le dénuement de son ami l’avait frappé, il le quitta brusquement, et revint deux heures après, étalant triomphant quelques pièces de cent sous qu’il s’était fait :
| avancer par Hecht. Olivier rougit, et refusa. Christophe, mécontent, voulut les jeter à un Italien, qui jouait dans la cour. Olivier l’en empécha. Christophe repartit, blessé en apparence, en réalité furieux contre lui-même de sa maladresse, à laquelle il attribuait le refus d’Oli- | vier. Une lettre de son ami vint mettre un baume sur sa blessure. Olivier lui écrivait ce qu’il ne pouvait lui exprimer de vive voix : son bonheur de le connaître, et son émotion de ce que Christophe avait voulu faire pour ù lui. Christophe riposta par une lettre débordante et folle, qui rappelait celles qu’il écrivait, à quinze ans, à son ami Otto; elle était pleine de Gemüth et de coq-à- l’âne ; il y faisait des calembours en français et en alle- : mand ; et même, il les mettait en musique. D
Ils s’installèrent enfin. Ils avaient trouvé dans le | quartier Montparnasse, près de la place Denfert, au cinquième d’une vieille maison, un logement de trois pièces et une cuisine, fort petites, qui donnaient sur un jardin minuscule, enclos entre quatre grands murs. De l’étage où ils étaient, la vue s’étendait, par dessus le mur d’en face, moins élevé que les autres, sur un de ces grands jardins de couvents, comme il y en a encore tant à Paris, qui se cachent, ignorés. On ne voyait personne dans les allées désertes. Les vieux arbres, plus hauts et plus touffus que ceux du Luxembourg, frissonnaient au soleil; des bandes d’oiseaux chantaïent; dès l’aube, c’étaient les flûtes des merles, et puis le choral tumultueux et rythmé des moineaux; et le soir, en été, les cris délirants des martinets, qui fendaient l’air lumi- | neux et patinaient dans le ciel. Et la nuit, sous la lune, telles que les bulles d’air qui montent à la surface d’un étang, les notes perlées des crapauds. On eût oublié que Paris était là, si la vieille maison n’eût constam- : ment tremblé du grondement des lourdes voitures lointaines, comme si la terre avait été remuée par un fris- e son de fièvre. L’une des chambres était plus large et plus belle que les autres. Ce fut un débat entre les deux amis à qui ne l’aurait pas. Il fallut la tirer au sort; et Christophe, qui en avait suggéré l’idée, sut, avec une mauvaise foi et une dextérité, dont lui-même ne se serait pas cru capable, __ faire en sorte qu’il ne gagnât point. Alors, commença pour eux une période de bonheur absolu. Le bonheur n’était pas dans une chose précise, il était dans toutes à la fois; il baignaïit tous leurs actes
PAS Jean-Christophe à Paris er et toutes leurs pensées, il ne pouvait se détacher d’eux, s un seul instant. é Durant cette lune de miel de leur amitié, ces premiers |
- temps de jubilation profonde et muette, que connaît seul « celui qui peut, dans l’univers, nommer une âme ils se parlaient à peine, ils osaient à peine parler; il leur suffisait de se sentir l’un à côté de l’autre, d’échanger un regard, un mot qui leur prouvait que leur pensée, après de longs silences, suivait le même cours. Sans se ‘ faire aucune question, même sans se regarder, ils se voyaient sans cesse. Celui qui aime se modèle incon- 4 sciemment sur l’âme de celui qu’il aime: il a si grand désir de ne pas le blesser, d’être tout ce qu’il est, que, par une intuition mystérieuse et soudaine, il lit au fond de lui les mouvements imperceptibles. L’ami est transparent à l’ami; ils échangent leur être. Les À traits imitent les traits. L’âme imite l’âme, — jusqu’au jour où la force profonde, le démon de la race, se i délivre brusquement et déchire l’enveloppe de l’amour, É qui le lie. 1 Christophe parlait à mi-voix, il marchaït doucement, 4 il prenait garde de faire du bruit dans la chambre voi- | sine de celle du silencieux Olivier; il était transfiguré . par l’amitié; il avait une expression de bonheur, de confiance, de jeunesse, qu’on ne lui avait jamais vue. Il adorait Olivier. Il eût été bien facile à celui-ci d’abuser de son pouvoir, s’il n’en avait rougi, comme dur bonheur qu’il ne méritait pas : car il se regardait comme très inférieur à Christophe, qui n’était pas moins
_ humble. Cette humilité mutuelle, qui venait de leur . grand amour, était une douceur de plus. Il était déli_ cieux — même avec la conscience qu’on ne le méritait pas — de sentir qu’on tenait tant de place dans le cœur de l’ami. Ils en avaient l’un pour l’autre une reconnaissance attendrie. Olivier avait réuni ses livres à ceux de Christophe: il _ ne les distinguait plus. Quand il parlait de l’un d’eux, il ne disait pas : « mon livre ». Il disait : « notre livre ». Il n’y avait qu’un petit nombre d’objets, qu’il réservait, sans les fondre dans le trésor commun : c’étaient ceux qui avaient appartenu à sa sœur, ou qui étaient associés à son souvenir. Christophe, avec la finesse de tact que - lamour lui avait donnée, ne tarda pas à le remarquer; mais il ignorait pourquoi. Jamais il n’avait osé interroger Olivier sur ses parents; il savait seulement qu’Olivier les avait perdus; et, à la réserve un peu fière de son affection, qui évitait de s’enquérir des secrets de son ami, s’ajoutait la peur de réveiller en luiles douleurs passées, Quelque désir qu’il en eût, une timidité singulière l’avait même empêché d’examiner de près les photographies qui étaient sur la table d’Olivier, et qui représentaient un monsieur et une dame dans des poses _ cérémonieuses, et une petite fille d’une douzaine d’années, avec un grand chien épagneul à ses pieds. Deux ou trois mois après leur installation, Olivier : prit un refroidissement ; il lui fallut s’aliter. Christophe, qui s’était découvert une âme maternelle, veillait sur lui, avec une affection inquiète; et le médecin, qui avait, en écoutant Olivier, trouvé un peu d’inflammation au sommet du poumon, avait chargé Christophe de badigeonner le dos du malade avec de la teinture d’iode.
es ; Jean-Christophe à Paris : Comme Christophe s’acquittait de la tâche avec beaucoup de gravité, il vit autour du cou d’Olivier une médaille de sainteté. IL connaissait assez Olivier maintenant pour savoir que, plus encore que lui-même, il était affranchi de toute foi religieuse. Il ne put s’empêcher de montrer son étonnement. Olivier rougit. Il — C’est un souvenir. Ma pauvre petite Antoinette la Christophe tressaillitt Le nom d’Antoinette fut un éclair pour lui. ds — Antoinette ? dit-il. — Ma sœur, dit Olivier. Ë — Antoinette… Antoinette Jeannin.…. Elle était votre : sœur ?.. Mais, dit-il, en regardant la photographie qui était sur la table, elle était tout enfant, quand vous l’avez perdue ? Olivier sourit tristement : — C’est une photographie d’enfance, dit-il. Hélas! je n’en ai pas d’autre. Elle avait vingt-cinq ans, lorsqu’elle — Ah! fit Christophe, ému. Et elle a été en Allemagne, | n’est-ce pas ? Olivier fit signe de la tête que oui. : Christophe saisit les mains d’Olivier : — Mais je la connaissais! dit-il. — Je le sais bien, dit Olivier. Il se jeta au cou de Christophe. — Pauvre petite! Pauvre petite ! répétait Christophe. | Ils pleurèrent tous deux. | Christophe se ressouvint qu’Olivier était souffrant. Il
_ tâcha de le calmer, l’obligea à rentrer ses bras dans le % lit, lui ramena les draps sur les épaules, et, lui essuyant | pe maternellement les yeux, il s’assit à son chevet; et il le £ — Voilà donc, dit-il, pourquoi je te connaissais. Dès le premier soir, je t’avais reconnu. ; (On ne savait s’il parlait à l’ami qui était là, ou à celle _ qui n’était plus.) ; É — Mais toi, continua-t-il après un moment, tu le savais donc? Pourquoi ne me le disais-tu pas ? & _ Parles yeux d’Olivier, Antoinette répondit : . 4 — Je ne pouvais pas le dire. C’était à toi de le lire. Ê Ils se turent, quelque temps; puis, dans le silence de À £ la nuit, Olivier, immobile, étendu dans son lit, à voix
- _ basse raconta à Christophe, qui lui tenait la maïn, _ histoire d’Antoinette; — mais il ne lui dit pas ce qu’il 4 _ ne devait pas dire : le secret, qu’elle avait tu, — et que … Christophe savait peut-être, sans qu’il fût besoin de le
Dès lors, l’âme d’Antoinette les enveloppa tous deux. Quand ils étaient ensemble, elie était avec eux. Il n’était pas nécessaire qu’ils pensassent à elle : tout ce qu’ils pensaient ensemble, ils le pensaient en elle. Son amour était le lieu, où leurs cœurs s’unissaient. S Olivier évoquait son image, souvent. C’étaient des souvenirs décousus, de brèves anecdotes. Ils faisaient reparaître dans une lueur passagère un de ses gestes timides et gracieux, son jeune sourire sérieux, la grâce pensive de son être évanoui. Christophe écoutait, se taisant, et il se pénétrait des reflets de l’invisible amie. Par la loi de sa nature, qui partout et toujours buvait plus avidement que toute autre la vie, il entendait parfois dans les paroles d’Olivier des résonances profondes, qu’Olivier n’entendait pas; et il s’assimilait, : mieux qu’Olivier lui-même, l’être de la jeune morte. D’instinct, il la remplaçait, auprès d’Olivier; et c’était un spectacle touchant de voir le gauche Allemand retrouver, sans le savoir, certaines des attentions délicates, des prévenances d’Antoinette. Il ne savait plus, par moments, si c’était Olivier qu’il aimait dans Antoinette, ou Antoinette dans Olivier. Par une inspiration de tendresse, il allait, sans le dire, faire visite à la tombe d’Antoinette; et il y apportait des fleurs. Olivier fut longtemps avant de s’en douter. Il ne l’apprit 40 3
qu’un jour où il trouva sur la tombe des fleurs toutes fraîches ; mais ce ne fut pas sans peine qu’il parvint à avoir la preuve que Christophe était venu. Quand il essaya timidement de lui en parler, Christophe détourna lentretien, avec une rudesse bourrue. Il ne voulait pas permettre qu’Olivier le sût; et il s’y entêta, jusqu’au jour où, au cimetière d’Ivry, ils se rencontrèrent.
De son côté, Olivier écrivait à la mère de Christophe,
à l’insu de celui-ci. Il donnaït à Louisa des nouvelles
_ de son fils; il lui disait quelle affection il avait pour lui,
_ et combien il l’admirait. Louisa répondait à Olivier des lettres maladroites et humbles, où elle se confondait en remerciements ; elle parlait toujours de son fils, comme d’un petit garçon.
Après une période de demi-silence amoureux, — « un calme ravissant, jouissant sans savoir pourquoi », — leur langue s’était déliée. Ils passaient des heures à voguer à la découverte dans l’âme de l’ami. : Is étaient bien différents l’un de l’autre, mais tous 2 : - deux d’un pur métal. Ils s’aimaient parce qu’ils étaient si différents, tout en étant les mêmes. - Olivier était faible, débile, incapable de lutter contre les difficultés. Quand il se heurtait à un obstacle, il se repliait, non par peur, mais un peu par timidité, et beaucoup par dégoût des moyens brutaux et grossiers qu’il fallait employer pour vaincre. Il gagnait sa vie, en | donnant des répétitions, en écrivant des livres d’art, | honteusement payés, suivant l’habitude, des articles de revues, rares, jamais libres, et sur des sujets qui l’inté- : ressaient médiocrement : — on ne voulait pas de ceux É qui l’intéressaient ; jamais on ne lui demandait ce qu’il z pouvait faire le mieux ; il était poète, on lui demandait é des articles de critique ; il connaissait bien la musique, on voulait qu’il parlât de peinture ; il savait qu’il n’en | pouvait rien dire que de médiocre: c’était justement | cela qui plaisait; ainsi, il parlait aux médiocres la langue qu’iis pouvaient entendre. Il finissait par se dégoûter, et refuser d’écrire. Il n’avait de plaisir à tra- ; vailler que pour de petites revues, qui ne payaient pas, | et auxquelles il se dévouait, comme tant d’autres jeunes 1 3 1
à _ gens, parce qu’il y était libre. Là, seulement, il pouvait
2 _ faire paraître tout ce qui valait, en lui, de vivre.
L Il était doux, poli, patient en apparence, mais d’une j _ sensibilité excessive. Une parole un peu vive le bles-
_ sait jusqu’au sang; une injustice le bouleversait; il en | . souffrait pour lui et pour les autres. Certaines vilenies,
_ commises il y avait des siècles, le déchiraient encore, : _ comme s’il en avait été la victime. Il pâlissait, il frémis-
_ … sait, il était malheureux, en pensant combien celui quiles
- avait subies avait été malheureux, et combien de siècles
le séparaient de sa sympathie. Quand il était le témoin
_ d’une de ces injustices, il tombait dans des accès d’indi-
: gnation, qui le faisaient trembler de tout son corps, et
à parfois le rendaient malade, l’empêchaient de dormir.
…— C’était parce qu’il connaissait cette faiblesse, qu’il s’im-
3 posait son calme: car lorsqu’il se fâchait, il savait qu’il
F* ne pouvait plus se conduire, il passait les limites, et
n- disait alors des choses qu’on ne pardonnaïit pas. On lui
en voulait plus qu’à Christophe, qui était toujours
| - violent; parce qu’il semblait qu’Olivier livrât, plus que Christophe, dans ces moments d’emportement, le fond : …._ de sa pensée; et cela était vrai. Il jugeait les gens sans
…. les exagérations aveugles de Christophe, mais sans ses
__ illusions, avec lucidité. C’est ce que les gens par- - donnent le moins. Il se taisait donc, évitait de discuter,
- sachant l’inutilité de la discussion. Il avait souffert de
ë cette contrainte, Il avait souffert bien davantage de sa
ë, timidité, qui l’amenait quelquefois à trahir sa pensée, 4 ou à ne pas oser la défendre jusqu’au bout, voire
-. même à faire des excuses, comme dans la discussion s à avec Lucien Lévy-Cœur, au sujet de Christophe. Il
É avait passé par bien des crises de désespoir, avant de
Jean-Christophe à Paris UE prendre son parti du monde et de lui-même. Dans ses années d’adolescence, où il était plus livré à ses nerfs, c’était chez lui une succession perpétuelle de périodes d’exaltation et de périodes de dépression, se suivant d’une façon brusque et fatale. Au moment où il se sentait le plus calme et même heureux, il pouvait être sûr que le chagrin le guettait. Et soudain, en effet, il était terrassé par lui, sans l’avoir vu venir. Alors, il ne lui suffisait pas d’être malheureux; il fallait qu’il se repre- | chât son malheur, qu’il fit le procès de ses paroles, de ses actes, de son honnêteté, qu’il prit le parti des autres
- contre lui-même. Son cœur sautait dans sa poitrine, il se débattait misérablement, l’air lui manquait : c’était une asphyxie morale. — Depuis la mort d’Antoinette, et peut-être grâce à elle, grâce à la lumière apaisante qui rayonne de certains morts aimés, comme la lueur | de l’aube qui rafraichit les yeux et l’âme des malades, Olivier était parvenu, sinon à se dégager de ces troubles, doutaient de ces combats intérieurs. Il en renfermait en < lui le secret humiliant, cette agitation déréglée d’un | corps débile et tourmenté, que considérait, sans pou- , voir s’en rendre maîtresse, mais sans en être atteinte, une intelligence libre et sereine, — « la paix centrale qui persiste au cœur d’une agitation sans fin ». C’était elle qui frappait Christophe. C’était elle qu’il voyait dans les yeux d’Olivier. Olivier avait l’intuition des âmes, et une curiosité d’esprit large, subtile, ouverte à tout, qui ne niaïit rien, qui ne haïssaïit rien, qui contemplait les choses avec une généreuse sympathie : cette fraîcheur de regard, qui est un don sans ; _ prix, et permet de savourer, d’un cœur toujours neuf, 4
l’éternel renouveau. Dans cet univers intérieur, où il se sentait libre, vaste, souverain, il oubliait sa faiblesse et ses angoisses physiques. Il y avait même quelque douceur à contempler de loin, avec une ironique pitié, ce corps souffreteux, toujours prêt à disparaître. Ainsi, l’on attachait que plus passionnément à la vie. Olivier reportait dans l’amour et dans l’intelligence toutes les forces qu’il avait abdiquées dans l’action. Il n’avait pas assez de sève pour vivre de sa propre substance. Il était lierre : il lui fallait s’attacher. Il n’était jamais si riche que quand il se donnait. C’était une âme féminine, | qui avait toujours besoin d’aimer et d’être aimée. Il _ était né pour Christophe, et Christophe pour lui. Tels, ces amis aristocratiques et charmants, qui sont l’escorte À des grands artistes, et semblent avoir fleuri de leur | âme puissante : Beltraflio, de Léonard; Cavalliere, de _ Michel-Ange; les gentils compagnons ombriens du jeune Raphaël; Aert van Gelder, resté fidèle auprès de __ Rembrandt, misérable et vieilli. Ils n’ont pas la grandeur des maîtres; mais il semble que tout ce qu’il y a : de noble et de pur chez les maîtres, se soit encore à affiné, spiritualisé, chez les amis. Ils sont les com1 pagnes idéales des génies.
Leur amitié était un bienfait pour tous deux. L’amour ( donne des ailes à l’âme. La présence de l’ami communique à la vie tout son prix; c’est pour lui que l’on vit, à
- qu’on défend contre l’usure du temps l’intégrité de son Ils s’enrichissaient l’un de l’autre. Olivier avait la sérénité de l’esprit et le corps maladif. Christophe avait une puissante force et une âme tumultueuse. C’étaient ù l’aveugle et le paralytique. Maintenant qu’ils étaient : ensemble, ils se sentaient bien forts. À l’ombre de -_ Christophe, Olivier reprenait goût à la lumière; Christophe lui transfusait un peu de son abondante vitalité, de sa robustesse physique et morale, qui tendait à
l’optimisme, même dans la douleur, même dans l’injus- È : tice et dans la haine. Il lui prenait bien davantage, selon la loi du génie, qui a beau donner, il prend tou- | jours en amour beaucoup plus qu’il ne donne, quia # nominor leo, parce qu’il est le génie, et que le génie, | c’est pour moitié de savoir absorber tout ce qu’il y a de |
É grand autour de soi, et de le faire plus grand. La sagesse populaire dit qu’aux riches va la richesse. La = force va aux forts. Christophe se nourrissait de la pen- |
sée d’Olivier; il s’imprégnait de son calme intellectuel, de son détachement d’esprit, de cette vue lointaine des 4
choses, qui comprenait et dominait tout, en silence. Mais transplantées en lui, dans une terre plus riche, 4 46 4
4 les vertus de son ami poussaient avec une bien autre
; , Ils s’émerveillaient tous deux de ce qu’ils décou-
à . vraient l’un dans l’autre. Que de choses à partager!
s Chacun apportait des richesses immenses, dont luimême jusque-là n’avait pas pris conscience : le trésor : moral deson peuple; Olivier, la vaste culture etlegénie
- psychologique de la France; Christophe, la musique : intérieure de l’Allemagne et son intuition de la nature. Ë _ Christophe ne pouvait comprendre qu’Olivier fût » Français. Son ami ressemblait si peu à tous les Fran- à çais qu’il avait vus! Avant de l’avoir rencontré, il “ n’était pas loin de prendre pour le type de l’esprit È français moderne Lucien Lévy-Cœur, qui n’en était que …_ la caricature. Et voici que l’exemple d’Olivier lui mon- | trait qu’il pouvait y avoir à Paris des esprits aussi … libres, et plus libres de pensée qu’un Lucien Lévy- Ê . Cœur, qui pourtant restaient purs et stoïques, autant . que quiconque en Europe. Christophe voulait prouver . à Olivier que sa sœur et lui ne devaient pas être tout à fait Français. a — Mon pauvre ami, lui dit Olivier, que sais-tu de la
- Christophe protesta de la peine qu’il s’était donnée __ pour la connaître; il énuméra tous les Français qu’il _ avait vus dans le monde des Stevens et des Roussin : : Levantins, voire çà et là quelques Français authen- & — C’est bien ce que je disais, répliqua Olivier. Tu ; n’en as pas vu un seul. Une société de débauche, quel- à ques bêtes de plaisir, qui re sont même pas Français,
Jean-Christophe à Paris ne des viveurs, des politiciens, des êtres inutiles, toute cette agitation qui passe, sans la toucher, au-dessus de la nation. Tu n’as vu que les myriades de guêpes qu’attirent les beaux automnes et les vergers abondants. Tu n’as pas remarqué les ruches laborieuses, la cité du travail, la fièvre des études. — Pardon, dit Christophe, j’ai vu aussi votre élite — Quoi? Deux ou trois douzaines d’hommes de lettres ? Voilà une belle affaire ! Dans ce temps, où la science et l’action ont pris une telle grandeur, la littérature est devenue la couche la plus superficielle de la pensée d’un _ peuple. Et, dans la littérature même, tu n’as guère vu que le théâtre, et le théâtre de luxe, cette cuisine internationale, faite pour une clientèle riche d’hôtels cosmopolites. Les théâtres de Paris? Crois-tu qu’un travail- - leur sache seulement ce qui s’y passe ? Pasteur n’y est pas alié dix fois dans sa vie! Comme tous les étrangers, tu donnes une importance démesurée à nos romans, à nos scènes de boulevards, aux intrigues de nos politiciens.. Je te montrerai, quand tu voudras, des femmes qui ne lisent jamais de romans, des jeunes filles parisiennes qui ne sont jamais allées au théâtre, des hommes qui ne se sont jamais occupés de politique, — et cela, parmi les intellectuels. Tu n’as vu ni nos savants, ni nos poètes. Tu n’as vu ni les artistes solitaires, qui se consument en silence, ni le brasier brûlant de nos révolutionnaires. Tu n’as vu ni un seul graud croyant, ni un seul grand incroyant. Pour le peuple, n’en parlons pas. A part la pauvre femme qui t’a soigné, que sais-tu de lui? Où aurais-tu pu le voir? Combien de Parisiens as-tu connus, qui habitaient au-dessus du
3 second ou du troisième étage? Si tu ne les connais pas, tu ne connais pas la France. Tu ne connais pas, dans _ les pauvres logements, dans les mansardes de Paris,
- dans la province muette, les cœurs braves et sincères, : aitachés pendant toute une vie médiocre à de graves pensées, à une abnégation quotidienne, — la petite Église, qui de tout temps a existé en France, — petite par le nombre, grande par l’âme, presque inconnue, sans action apparente, et qui est toute la force de la France, la force qui se tait et qui dure, tandis qu’inces- . sarmment pourrit et se renouvelle ce qui se dit : l’élite. k Tu t’étonnes de trouver un Français qui ne vit pas pour : être heureux, heureux à tout prix, mais pour accomplir ë ou pour servir sa foi? Il y a des milliers de gens comme | moi, et plus méritants que moi, plus pieux, plus humbles, qui, jusqu’au jour de leur mort, servent sans . défaillance un idéal, un Dieu, qui ne leur répond pas. 4 Tu ne connais pas le menu peuple économe, métho- | dique, laborieux, tranquille, avec au fond du cœur une
- flamme qui sommeiïlle, — ce peuple sacrifié, qu’a à défendu jadis contre l’égoïsme des grands mon « pays »,
- le vieux Vauban aux yeux bleus. Tu ne connais pas le : É peuple, tu ne connais pas l’élite. As-tu lu un seul des à livres qui sont nos amis fidèles, les compagnons qui ù nous soutiennent ? Sais-tu seulement l’existence de nos à jeunes revues, où se dépense une telle somme de < dévouement et de foi? Te doutes-tu des personnalités à morales qui sont notre soleil et dont le muet rayonne4 ment fait peur à l’armée des hypocrites ? Ils n’osent 1 pas lutter de front; ils s’inclinent devant elles, afin de mieux les trahir. L’hypocrite est un esclave, et qui dit Ê - esclave dit maître. Tu ne connais que les esclaves, tu
Jean-Christophe à Paris Re r ne connais pas les maîtres. Tu as regardé nos luttes, et tu les as traitées d’incohérence brutale, parce que tu n’en as pas compris le sens. Tu vois les ombres et les reflets du jour, tu ne vois pas le jour intérieur, notre ; âme séculaire. As-tu jamais cherché à la connaître? As-tu jamais entrevu notre action héroïque, des Croisades à la Commune ? As-tu jamais pénétré le tragique | de l’esprit français ? T’es-tu jamais penché sur l’abime de Pascal? Comment est-il permis de calomnier uñ peuple qui, depuis plus de dix siècles, agit et crée, un peuple qui a pétri le monde à son image par lart gothique, par le dix-septième siècle, et par la Révolu- | tion, — un peuple qui, vingt fois, a passé par l’épreuve du feu et s’y est retrempé, et qui, sans mourir jamais, : a ressuscité vingt fois !… — Vous êtes tous de même. Tous tes compatriotes qui viennent chez nous ne voient . que les parasites qui nous rongent, les aventuriers des lettres, de la politique et de la finance, avec leurs pour- 2 voyeurs, leurs clients ei leurs catins; et ils jugent É la France d’après ces misérables qui la dévorent.Pas ÿ un de vous ne songe à la vraie France opprimée, 3 aux réserves de vie qui sont dans la province fran- = çaise, à tout ce peuple qui travaille, indifférent au vacarme de ses maîtres d’un jour… Oui, c’est trop natu- 3 rel que vous n’en connaissiez rien, je ne vous en fais pas un reproche : comment le pourriez-vous ? C’est à 3 peine si la France est connue des Français. Les meilleurs d’entre nous sont bloqués, prisonniers sur notre S
- propre sol… On ne saura jamais tout ce que nous 24 avons souffert, attachés au génie de notre race, gardant en nous comme un dépôt sacré la lumière que nous en ; avions reçue, la protégeant désespérément contre les L 50 4
_ soufles ennemis qui s’évertuent à l’éteindre, — seuls,
_ sentant autour de nous l’atmosphère empestée de ces
2 métèques, qui se sont abattus sur notre pensée, comme
un essaim de mouches, dont les larves hideuses rongent
4 notre raison et souillent notre cœur, — trahis par ceux
- dont c’était la mission de nous défendre, nos chefs, nos
—_ critiques imbéciles ou lâches, qui flagornent l’ennemi,
3 pour se faire pardonner d’être de notre race, — aban-
- donnés par notre peuple, qui ne se soucie pas de nous,
s qui ne nous connaît même pas… Quels moyens ayonsnous d’être connus de lui? Nous ne pouvons pas arriver
_ jusqu’à lui… Ah! c’est là le plus dur! Nous savons que
: nous sommes des milliers d’hommes en France, qui pen-
3 sons de même, nous savons que nous parlons en leur F nom, et nous ne pouvons nous faire entendre! L’ennemi
“ tient tout : journaux, revues, théâtres. La presse fuit
‘4 la pensée, ou ne l’admet que si elle est un instrument
- de plaisir, ou l’arme d’un parti. Les coteries et les
Ë cénacles ne laissent le passage libre qu’à condition
qu’on s’avilisse. La misère, le travail excessif nous
- accablent. Les politiciens, tout occupés de s’enrichir,
…_ ne s’intéressent qu’aux prolétariats qu’ils peuvent
=. acheter. La bourgeoisie indifférente et égoïste nous
k. regarde mourir. Notre peuple nous ignore; ceux même 3 qui luttent comme nous, enveloppés comme nous de
4 _ silence, ne savent pas que nous existons, et nous ne.
4 savons pas qu’ils existent. Le néfaste Paris! Sans
3 doute, il a fait aussi du bien, en groupant toutes les F -_ forces de la pensée française. Mais le mal qu’il a fait
3 _ est au moins égal au bien; et, dans une époque comme 4 la nôtre, le bien même se tourne en mal. Il suffit qu’une
1 pseudo-élite s’empare de Paris, et embouche la trom-
Jean-Christophe à Paris Ë pette formidable de la publicité, pour que la voix du _ reste de la France soit étouffée. Bien plus : la France s’y trompe elle-même; elle se tait, effarée, elle refoule peureusement ses pensées en soi… J’ai bien souffert de tout cela, autrefois. Mais maintenant, Christophe, je suis tranquille. J’ai compris ma force, la force de mon peuple. Nous n’avons qu’à attendre que l’inonda-
; tion passe. Elle ne rongera pas le fin granit de France. Sous la boue qu’elle roule, je te le ferai toucher. Et déjà, çà et là, de hautes cimes affleurent.…
Christophe découvrit l’énorme puissance d’idéalisme,
- qui animait les poètes, les musiciens, les savants fran- . Ççais de son temps. Tandis que les maïtres du jour couvraient du fracas de leur sensualisme grossier la voix ; de ia pensée française, celle-ci, trop aristocratique pour be _ lutter de violences avec les cris outrecuidants de la -_ racaille, continuait pour elle-même et pour son Dieu son É | chant ardent et concentré. Il semblait même que, désireuse de fuir le bruit répugnant du dehors, elle se fût $ retirée jusque dans ses retraites les plus profondes, au ee cœur de son donjon. : à Les poètes, — les seuls qui méritassent ce beau nom, | prodigué par la presse et les Académies à des bavards
affamés de vanité et d’argent, — les poètes, méprisants
à de la rhétorique impudente et du réalisme servile, qui ; rongent l’écorce des choses, sans pouvoir l’entamer, s s’étaient retranchés au centre même de l’âme, dans une | vision mystique, où l’univers des formes et des pensées ; était aspiré, comme un torrent qui tombe dans un lac, : et se colorait de la teinte de la vie intérieure. L’intensité : de cet idéalisme, qui s’enfermait en soi pour recréer S l’univers, le rendait inaccessible à la foule. Christophe . … lui-même ne le comprit pas d’abord. Le heurt était trop É brusque, après la Foire sur la Place. C’était comme si, au sortir d’une mêlée furieuse et de la lumière crue, il k entrait dans le silence et la nuit. Ses oreilles bourdon3 53
Jean-Christophe à Paris naïent. Il ne voyait plus rien. Sur le premier moment, Se À _ avec son ardent amour de la vie, il fut choqué du 4 _ contraste entre l’agitation du dehors et le calme inté- | | rieur. Dchors, mugissaient des torrents de passion, qui | __ bouleversaient la France, qui remuaient l’humanité. Et rien, au premier regard, n’en paraissait dans l’art. | Christophe demandait à Olivier : | — Vous avez été soulevés jusqu’aux étoiles et préci- ï pités jusqu’aux abîmes par votre Affaire Dreyfus. Où s est le poète, en qui a passé la tourmente ? Il se livre, en ce moment, dans les âmes religieuses, le pius beau | | combat qu’il y ait eu, depuis des siècles, entre l’auto- | rité de l’Église et les droits de la conscience. Où est le _ x poète, en qui se reflète cette angoisse sacrée ? Le ; peuple des ouvriers se prépare à la guerre, des nations _ meurent, des nations ressuscitent, les Arméniens sont _ massacrés, l’Asie qui se réveille de son sommeil millé- ? 1 naire renverse le colosse moscovite, garde-clefs de a l’Europe; la Turquie, comme Adam, ouvre les yeux au à jour, et donne à l’univers le plus sublime spectacle : ‘à qu’ait vu l’humanité, depuis les premiers temps de votre 4 Révolution; l’air est conquis par l’homme; la vieille < terre craque sous nos pas, et s’ouvre; elle dévore tout + un peuple. Tous ces prodiges, accomplis en vingt ans, pe et où il y avait de quoi alimenter vingt Jliades, où | sont-ils, où est leur trace de feu dans les livres de vos poètes? Sont-ils les seuls à ne pas voir la poésie du |
- — Patience, mon ami, patience ! lui répondait Olivier. E Tais-toi, ne parle pas, écoute.
- Peu- à peu s’effaçait le grincement de l’essieu du 4 É monde, et le grondement sur les pavés du char lourd à
“4 de l’action, qui se perdait dans le lointain. Et s’élevait le chant divin du silence, à _ Le bruit d’abeilles, le parfum de tilleul. ; ‘2 Avec ses lèvres d’or frélant le sol des plaines. Le doux bruit de la pluie avec l’odeur des roses. — 4 On entendait sonner le marteau des poètes, sculptant
- aux flancs du vase
- La fine majesté des plus naïves choses, l la vie grave et joyeuse, : Avec ses flûtes d’or et ses flûtes d’ébène, ; la religieuse joie, la foi qui sourd comme une fontaine __ des âmes,
À Pour qui toute ombre est claire, .… y et la bonne douleur, qui vous berce, et sourit, 2 : TS De son visage austère, d’où descend À La mort sereine aux grands yeux doux.
| C’était une symphonie de voix harmonieuses et pures. . Pas une n’avait l’ampleur sonore de ces trompettes de : __ peuples que furent les Corneille et les Hugo; mais : combien leur concert était plus profond et plus nuancé! L _ La plus riche musique de l’Europe d’aujourd’hui. En : Olivier dit à Christophe, devenu silencieux :
- — Comprends-tu maintenant ?
Christophe, à son tour, lui fit signe de se taire. En je dépit qu’il en eût, et bien qu’il préférât des musiques
Jean-Christophe à Paris STE . plus viriles, il buvait le murmure des bois et des fontaines de l’âme, qu’il entendait bruire. Ils chantaient, parmi les luttes éphémères des peuples, l’éternelle jeunesse du monde, la Bonté douce de la Beauté. Tandis que l’humanité, ; Avec des aboiements d’épouvante et des plaintes, Tourne en rond dans un champ aride et ténébreux, tandis que des millions d’êtres s’épuisent à s’arracher les uns aux autres des lambeaux sanglants de liberté, les sources et les bois répétaient : lis ne s’endormaient pourtant pas en un rêve de sérénité égoïste. Dans le chœur des poètes, les voix tragiques ne manquaient point : voix d’orgueil, voix C’était l’ouragan ivre, | Avec sa force rude ou sa douceur profonde, les forces tumultueuses, les épopées hallucinées de ceux qui chantent la fièvre des foules, les luttes entre les dieux humains, les travailleurs haletants, Visages d’encre et d’or trouant l’ombre et la brume, Dos musculeux tendus ou ramassés, soudain, Autour de grands brasiers et d’énormes enclumes… forgeant la Cité future.
|. C’était, dans la lumière éclatante et obscure qui tombe sur les glaciers de lintelligence, l’héroïque
_ amertume des âmes solitaires, qui se rongent ellesmêmes, avec une allégresse désespérée.
; Bien des traits de ces idéalistes semblaient, à un Aliemand, plus allemands que français. Mais tous avaient l’amour du « fin parler de France », et la sève des mythes de la Grèce coulaïit en leurs poèmes. Les paysages de France et la vie quotidienne, par une magie secrète, se muaient dans leurs prunelles en des visions de l’Attique. On eût dit qu’en ces Français du vingtième siècle survécussent des âmes antiques, et
: qu’elles eussent besoin de rejeter leur défroque moderne, pour se retrouver dans leur belle nudité.
De l’ensemble de cette poésie se dégageait un parfum de riche civilisation mûrie pendant des siècles, quon ne pouvait trouver nulle part ailleurs en Europe. On ne
pouvait plus l’oublier, après l’avoir respiré. Il attirait
de tous les pays du monde des artistes étrangers. Ils devenaient des poètes français, français jusqu’à l’intransigeance; et l’art classique français n’avait pas de disciples plus fervenits que ces Anglo-Saxons, ces É Flamands et ces Grecs.
Christophe, guidé par Olivier, se laissait pénétrer par la beauté pensive de la Muse de France, tout en préférant, au fond, à cette aristocratique personne, un peu trop intellectuelle pour son goût, une belle fille du ;
- peuple, simple, saine, robuste, qui ne raisonne point . tant, mais qui aime.
| Le même odor di bellezza montait de tout l’art fran- £ çais, comme une odeur de fraises et de framboises mûres monte des bois d’automne chauffés par le soleil. La musique était un de ces petits fraisiers, dissimulés dans l’herbe, mais dont l’haleine suffit à griser tout un . bois. Christophe avait d’abord passé, sans le voir, habitué dans son pays à des buissons de musique, bien É autrement touffus, aux baies plus éclatantes. Maïs voici ‘ - que le parfum délicat le faisait se retourner; avec l’aide d’Olivier, il découvrait au milieu des pierres, des 3 ronces, des feuilles mortes, qui usurpaient le nom de musique, l’art raffiné et ingénu d’une poignée de musi- | ciens. Parmi les champs maraîchers et les fumées d’usines de la démocratie, au cœur de la Plaine-SaintDenis, dans un petit bois sacré, des faunes insouciants É dansaient. Christophe écoutait avec surprise leur chant de flûte, ironique et serein, qui ne ressemblait à rien de - ce qu’il avait entendu : | Un petit roseau m’a suffi Pour faire frémir l’herbe haute Et tout le pré | Et les doux saules h Et le ruisseau qui chante aussi ; Un petit roseau m’a suffi A faire chanter la forêt. $ Sous la grâce nonchalante et le dilettantisme apparent de ces petites pièces pour piano, de ces chansons,
__ de cette musique française de chambre, sur laquelle |
- art allemand ne daïgnaïit pas jeter les yeux, et dont 3 à Christophe lui-même avait jusque-là négligé la poé- 4 … tique virtuosité, il commençait à entrevoir la fièvre de renouvellement, l’inquiétude, — inconnue de l’autre . côté du Rhin, — avec laquelle les musiciens français | cherchaient dans les terrains incultes de leur art les | germes qui pouvaient féconder l’avenir. Tandis que les musiciens allemands s’immobilisaient dans les campe_ ments de leurs pères, et prétendaient arrêter l’évolu-
- tion du monde à la barrière de leurs victoires pas__ sées, le monde continuait de marcher; et les Français
- _ en tête se lançaient à la découverte; ils exploraient
- les lointains de l’art, les soleils éteints et les soleils qui ?
- s’allument, et la Grèce disparue et l’Extrême-Orient, £
- rouvrant à la lumière, après des siècles de sommeil, ses E 3 larges yeux fendus, pleins de rêves immenses. Dans la e musique d’Occident, canalisée par le génie d’ordre et de raison classique, ils levaient les écluses des anciens modes; ils faisaient dériver dans leurs bassins de Versaïlles toutes les eaux de l’univers : mélodies et rythmes ÿ populaires, gammes exotiques et antiques, genres d’in tervalles nouveaux ou renouvelés. Comme, avant eux, leurs peintres impressionnistes avaient ouvert à l’œil un monde nouveau, — Christophes Colombs de la lumière, — leurs musiciens s’acharnaient à la conquête de l’uni_ vers des sons; ils pénétraient plus avant dans les retraites mystérieuses de l’Ouie; ils découvraient des terres nouvelles dans cette mer intérieure. Plus que probablement, d’ailleurs, ils ne devaient rien faire de : | leurs conquêtes. Suivant leur habitude, ils étaient les fourriers du monde. mas
Jean-Christophe à Paris Rat MES Christophe admirait l’initiative de cette musique qui renaissait d’hier, et qui déjà marchaït à l’avantgarde de l’art. Quelle vaiïllance il y avait dans cette élé- gante et menue petite personne ! Il devenait indulgent pour les sottises, qu’il avait naguère relevées en elle. Seuls, ceux qui ne font rien ne se trompent jamais. Mais l’erreur qui s’efforce vers la vérité vivante est plus féconde et plus sainte que la vérité morte. Quel que fût le résultat, l’effort était surprenant. Olivier montrait à Christophe l’œuvre accomplie depuis trente-cinq ans, et la somme d’énergie dépensée pour faire surgir la musique française du néant où elle dormait avant 1870 : sans école symphonique, sans culture profonde, sans traditions, sans maîtres, sans . public; réduite au seul Berlioz, qui mourait d’étouffement et d’ennui. Et Christophe, maintenant, éprouvait du respect pour ceux qui avaient été les artisans du relèvement de l’art national; il ne songeait plus à les .chicaner sur les étroitesses de leur esthétique, voire sur leur manque de génie. Ils avaient créé bien plus qu’une œuvre : un peuple musicien. Entre tous les grands ouvriers, qui avaient forgé la nouvelle musique fran- çaise, une figure lui était surtout chère : celle de César Franck, qui, mort avant de voir la victoire qu’il avait préparée, avait, comme le vieux Schütz, gardé intacts en lui, pendant les années les plus sombres de Part français, le trésor de sa foi et le génie de sa race. Apparition émouvante : au milieu de Paris jouisseur, ce maître angélique, ce saint de la musique, conservant dans une vie de gêne, de labeur dédaigné, l’inaltérable sérénité de son âme patiente, dont le sourire résigné éclairait la musique pleine de bonté.
Pour Christophe, ignorant de la vie profonde de la France, c’était un phénomène presque miraculeux que ce grand artiste croyant, au sein d’un peuple
Mais Olivier, haussant doucement les épaules, lui demandait dans quel pays d’Europe on pouvait trouver un peintre dévoré du souffle de la Bible, à l’égal du puritain François Millet; — un savant plus pénétré de foi ardente et humble que le lucide Pasteur, prosterné
_ devant l’idée de l’infini, et, quand cette pensée s’emparait de son esprit, « dans une poignante angoisse, — comme il disait lui-même, — demandant grâce à sa raison, tout près d’être saisi par la sublime folie de Pascal ». Un catholicisme profond n’était pas plus une gêne pour le réalisme héroïque du premier de ces deux hommes, que pour la raison passionnée de l’autre, parcourant d’une marche sûre, sans dévier d’un pas, « les cercles de la nature élémentaire, la grande nuit de l’infiniment petit, les derniers abimes de l’être, où naît la vie ». C’était dans le peuple de province, d’où ils étaient
. sortis, qu’ils avaient puisé cette foi, qui couvait toujours dans la terre de France, et qu’essayait en vain de nier la faconde de quelques politiciens algériens. Olivier la
| $ Jean-Christophe à Paris connaissait bien, cette foi : il l’avait portée dans son | Il montrait à Christophe le magnifique mouvement de l’effort puissant de la pensée chrétienne en France, … pour épouser la raison, la liberté, la vie; ces prêtres admirables, qui avaient le courage, ainsi que disait l’un d’eux, « de se faire baptiser hommes », qui revendiquaient pour le catholicisme le droit de tout comprendre | et de s’unir à toute pensée loyale: car « toute pensée loyale,même quand elle se trompe, estsacrée et divine »; ces milliers de jeunes catholiques, formant le vœu géné- . -_ reux de bâtir une République chrétienne, libre, pure, fra- ; ternelle, ouverte à tous les hommes de bonne volonté; | et, malgré les campagnes odieuses, les accusations d’hérésie, les perfidies de droite et de gauche, — (sur- … _ tout de droite), — dont ces grands chrétiens étaient l’objet, la petite légion intrépide, avançant dans le rude défilé qui menait à l’avenir, le front serein, résigné aux épreuves, sachant qu’on ne peut rien édifier de durable, . sans le cimenter de ses larmes et de son sang. 2. Le même souffle d’idéalisme vivant et de libéralisme 4 passionné ranimait les autres religions en France. Un … frisson de vie nouvelle parcourait les vastes corps à engourdis du protestantisme et du judaïsme. Touss’ap_ pliquaient, avec une généreuse émulation, à créer la 1 religion d’une humanité libre, qui ne sacrifiât rien, ni de ses puissances de raison, ni de ses puissances d’en- 4 Cette exaltation religieuse n’était pas le privilège des religions; elle était l’âme du mouvement ré- volutionnaire. Elle prenait là un caractère tragique.
Christophe n’avait vu jusqu’alors que le bas socialisme,
. — celui des politiciens, qui faisaient miroiter aux yeux
- de leur clientèle affamée le rêve enfantin et grossier du x Bonheur, ou, pour parler plus franc, du Plaisir universel ‘que os Science, aux mains du Pouvoir, devait,
… disaient-ils, leur procurer. Contre cet optimisme nauD bona Christophe voyait maintenant se dresser la réaction mystique et forcenée de l’élite qui guidait au î 4 à combat les Syndicats ouvriers. C’était un appel à « la - : % guerre, qui engendre le sublime », à la guerre héroïque, k 3 « qui seule peut redonner au monde mourant un sens, un but, un idéal ». Ces grands Révolutionnaires, qui ; ï | vomissaient le socialisme « bourgeois, marchand, paci- : _ fiste, à l’anglaise », lui opposaient une conception tra- … gique de l’univers, « dont l’antagonisme est la-loi »,
qui vit de sacrifice, de sacrifice perpétuel, constamment renouvelé. — Si l’on pouvait douter que l’armée, que
7 - ces chefs lançaïent à l’assaut du vieux monde, comprit e ce mysticisme guerrier, qui appliquait à l’action violente Kant et Nietzsche à la fois, ce n’en était pas moins un tee © spectacle saisissant que cette aristocratie révolution-
| naire, dont le pessimisme enivré, la fureur de vie
- héroïque, la foi exaltée dans la guerre et dans le sacri- fice, semblaient l’idéal militaire et religieux d’un Ordre
— Teutonique ou de Samouraï Japonais.
…._. Rien de plus français, pourtant : c’était une race fran-
. çaise, dont les traits se conservaient immuables depuis
…._ des siècles. Par les yeux d’Olivier, Christophe les :
- retrouvait dans les tribuns et les proconsuls de la Con-
i$ vention, dans certains des penseurs, des hommes
| d’action, des réformateurs français de l’Ancien Régime.
Jean-Christophe à Paris : 1 n le même esprit d’idéalisme pessimiste, luttant avec la nature, sans illusions dans le succès, et sans découragement : — l’armature de fer qui soutient la nation.
Christophe respirait le souffle de ces luttes mystiques, et il commençait à comprendre la grandeur de ce fanatisme, où la France apportait une foi et une loyauté intransigeantes, dont les autres nations, plus familières avec les combinazioni, n’avaient aucune idée. Comme tous les étrangers, il s’était donné d’abord le plaisir de faire des plaisanteries faciles sur la contradiction, trop manifeste, entre l’esprit despotique des Français et la formule magique, dont leur République marquaïit les _ murs des édifices; et, pour la première fois, il entrevoyait le sens de la Liberté belliqueuse, qu’ils adoraient, et qui était l’épée formidable de la Raison. Non, ce m’était pas pour eux une rhétorique sonore, une idéologie vague, comme il l’avait cru. Chez un peuple, où les besoins de la raison étaient les premiers de tous, la lutte pour la raison dominaïit toutes les autres. Qu’importait que cette lutte parût absurde aux peuples qui se disaient pratiques ? A un regard profond, les luttes pour la conquête du monde, pour l’empire, ou pour argent, ne se montraient pas moins vaines; et des unes et des autres, dans un million d’années, il ne restera rien. Maïs si ce qui donne son prix à la vie, c’est l’intensité de la lutte, où s’exaltent toutes les forces de l’être jusqu’à son sacrifice à un Être supérieur, il y a peu de combats qui honorent plus la vie que l’éternelle bataille livrée en France pour ou contre la raison. Et à ceux qui en avaient goûté l’âpre saveur, la tolérance apathique, tant vantée, des Anglo-Saxons, paraissait fade et peu virile. Les Anglo-Saxons la rachetaient, en …
trouvant ailleurs l’emploi de leur énergie. Mais leur énergie n’était pas là. La tolérance n’est grande que quand, au milieu des partis, elle est un héroïsme. Dans l’Europe d’aujourd’hui, elle n’est le plus souvent qu’indifférence, manque de foi, manque de vie. Les Anglais, arrangeant à leur usage une parole de Voltaire, se vantent volontiers que « la diversité des croyances a produit plus de tolérance en Angleterre » que ne l’a fait en France la Révolution. — C’est qu’il y a plus de foi dans la France de la Révolution que dans les croyances de l’Angleterre.
De ce cercle d’airain de l’idéalisme guerrier, des Ë batailles de la Raison, — comme Virgile guidait Dante,
; Olivier conduisait Christophe par la main au sommet 2 petite élite des Français vraiment libres. ;
: -Nuls hommes plus libres au monde, La sérénité 3 de l’oiseau qui plane dans le ciel immobile. A ces # hauteurs, l’air était si pur, si raréfié, que Christophe 3 avait peine à respirer. On voyait là des artistes, qui i
à prétendaient à la liberté absolue, illimitée, du rêve, . 4 — subjectivistes effrénés, méprisant, comme Flau- Ê bert, « les brutes qui croient à la réalité des choses »; ; 5 — des penseurs, dont la pensée ondoyante et mul- Er tiple, se calquant sur le flot sans fin des choses mouvantes, allait « coulant et roulant sans cesse », ne e
se fixant nulle part, nulle part ne rencontrant le sol 3 résistant, le roc, et « ne peignait pas l’être, mais pei- 4 gnait le passage », comme disait Montaigne, « le pas- “À sage éternel, de jour en jour, de minute en minute »; — ï des savants qui savaient le vide et le néant universel, dans lequel l’homme a fabriqué sa pensée, son Dieu, ù
- son art, sa science, et qui continuaient à créer le ÿ 4 monde et ses lois, ce rêve puissant d’un jour. Ils ne è 4 demandaient pas à la science le repos, le bonheur, ni LA même la vérité: — car ils doutaient de l’atteindre; — 3 ils l’aimaient pour elle-même, parce qu’elle était belle, ;
| seule belle, seule réelle. Sur les cimes de la pensée, on
, voyait ces savants, pyrrhoniens passionnés; indifférents
% à toute souffrance, à toute déception, presque à toute
… réalité, écoutant, les yeux fermés, le concert silencieux
_ des âmes, la délicate et grandiose harmonie des nombres
Bet des formes. Ces grands mathématiciens, ces libres
-… philosophes, — les esprits les plus rigoureux et les plus : . positifs du monde, — étaient à la limite de l’extase
…. mystique; ils creusaient le vide autour d’eux, ils se F É tenaient suspendus sur le gouffre, ils se grisaient de son
D ue. dans la nuit sans bornes ils faisaient luire, avec une sublime allégresse, l’éclair de la pensée.
ne Christophe, penché auprès d’eux, essayait de regarder
à aussi; et la tête lui tournait. Lui, qui se croyait libre,
… parce qu’il s’était dégagé de toute autre loi que celles
3 . de sa conscience, il sentait, avec un peu d’effroi, com- J E bien il l’était peu, auprès de ces Français affranchis
5 même de toute loi absolue de l’esprit, de tout impératif
. catégorique, de toute raison de vivre. Pourquoi donc
: vivaient-ils ?
% — Pour la joie d’être libre, répondait Olivier.
à _ Mais Christophe, qui perdait pied dans cette liberté,
: -en arrivait à regretter le puissant esprit de discipline,
” Jautoritarisme allemand; et il disait :
4 — Votre joie est un leurre, le rêve d’un fumeur d’opium. Vous vous grisez de liberté, vous oubliez la !
vie. La liberté absolue, c’est la folie pour l’esprit, l’anar-
…_ chie pour l’État. La liberté! Qui est libre, en ce monde? à Qui est libre dans votre République ? — Les gredins.
% Vous, les meilleurs, vous êtes étouffés. Vous ne pouvez
É plus que rêver. Bientôt, vous ne pourrez même plus
Jean-Christophe à Paris € — N’importe! dit Olivier. Tu ne peux savoir, mon | pauvre Christophe, les délices d’être libre. Ils valent bien qu’on les paye de quelques risques, de quelques . souffrances, et même de la mort. Être libre, sentir que tous les esprits sont libres autour de soi, — oui, même les gredins : c’est une volupté inexprimable; il semble que l’âme nage dans l’air infini. Elle ne pourrait plus vivre ailleurs. Que me fait la sécurité que tu
- m’offres, le bel ordre, la discipline impeccable, entre les quatre murs de ta caserne impériale? J’y mourrais, asphyxié. De l’air! Toujours plus d’air! Toujours plus de liberté! _ — Il faut des lois au monde, dit Christophe. Tôt ou tard, le maître vient. Mais Olivier, railleur, rappela à Christophe la parole du vieux Pierre de l’Estoile : Il est aussi peu en la puissance de toute la ’ faculté terrienne d’engarder la liberté françoise de parler, comme | d’enfouir le soleil en terre, | ou l’enfermer ” dedans un
Christophe s’habituait peu à peu à l’air de la liberté ! illimitée. Des sommets de la pensée française, où rêvent les esprits, qui sont toute lumière, il regardait , | à ses pieds les pentes de la montagne, où l’élite héroïque, _ qui lutte pour une foi vivante, quelle que soit cette foi, : | s’efforce éternellement de parvenir au faîte; — ceux qui cs mènent la guerre sainte contre l’ignorance, la maladie, N- la misère; la fièvre d’inventions, le délire raisonné des | Prométhées et des Icares modernes, qui conquièrent la lumière et frayent les routes de l’air; le combat gigan- = tesque de la science contre la nature qu’elle dompte; — < plus bas, la petite troupe silencieuse, les hommes et les | femmes de bonne volonté, les cœurs braves et humbles,
- qui, au prix de mille efforts, ont atteint à mi-côte, et ne | peuvent aller plus haut, rivés à une vie médiocre et difficile, se brûlant en secret dans d’obscurs dévouements; — plus bas, à la base de la montagne, dans létroit défilé entre les pentes escarpées, la bataille sans | fin, les fanatiques d’idées abstraites, d’instincts aveugles, qui s’étreignent furieusement et ne se doutent point qu’il y a quelque chose au delà, au-dessus de la muraille de rochers qui les enserre; — plus bas, les marécages et 3 le bétail vautré dans son fumier. — Et partout, çà et là, Le long des flancs de la montagne, les fraîches fleurs de l’art, les fraisiers parfumés de musique, le chant des : sources et des oiseaux-poètes.
ÿ Jean-Christophe à Paris ie Ne Et Christophe demanda à Olivier: es © — Où est votre peuple? Je ne vois que des élites, x bonnes ou malfaisantes. 3 — Le peuple? Il cultive son jardin. Il ne s’inquiète pas |
- de nous. Chaque groupe de l’élite essaie de l’accaparer. k Il ne se soucie d’aucun. Naguère, il écoutait encore, au moins par distraction, le boniment des bateleurs poli- 4 tiques. A présent, il ne se dérange plus. Ils sont quelques 7 millions qui n’usent même pas de leurs droits d’électeurs. : : _ Que les partis se cassent la tête entre eux, le peuple | ils ne viennent à fouler ses champs : auquel cas, il se de fâche, et étrille au hasard l’un et l’autre partis. Il magit 2 pas, il réagit, peu importe dans quel sens, contre toutes 4 les exagérations qui gênent son travail et son repos. à socialistes, quels que soient ses chefs, tout ce qu’il leur à demande, c’est de le protéger contre les grands dangers A communs : la guerre, le désordre, les épidémies, — et, É pour le reste, de le laisser en paix cultiver son jardin. ‘4 Au fond, il pense : d — Est-ce que ces animaux-là ne me laisseront pas 4 Mais ces animaux-là sont si bêtes qu’ils harcèlent le bonhomme, et qu’ils n’auront pas de cesse qu’il ne 4 prenne enfin sa fourche et ne les flanque à la porte, — | comme il arrivera, quelque jour, de nos parlementaires. RE Jadis, il s’est emballé pour de grandes entreprises. Cela ; lui arrivera peut-être encore, quoiqu’il ait jeté sa gourme A depuis longtemps; en tout cas, ses emballements ne | durent guère; vite, il revient à sa compagne séculaire : la 3
terre. C’est elle qui attache les Français à la France,
: beaucoup plus que les Français. Ils sont tant de peuples
| différents, qui travaillent depuis des siècles, côte à côte, sur cette brave terre, que c’est elle qui les unit, c’est
È elle leur grand amour. A travers heur et malheur, ils la cultivent sans cesse; et tout leur est bon, les moindres lopins du sol.
; Christophe regardait. Aussi loin qu’on pût voir, le long de la route, autour des marécages, sur la pente des rochers, à travers les champs de bataille et les _ ruines de l’action, la montagne, la plaine de France,
tout était cultivé et fleuri : c’était le grand jardin de la
) civilisation européenne. Son charme incomparable ne
: tenait pas moins à la bonne terre féconde qu’à l’effort
| opiniâtre d’un peuple infatigable, qui jamais, depuis
; des siècles, n’avait cessé de la remuer, de l’ensemencer
s et de la faire plus belle.
à L’étrange peuple ! Chacun le dit inconstant; et rien
| ne change, en lui. Les yeux avertis d’Olivier retrou-
| vaient dans la statuaire gothique tous les types des
| provinces d’aujourd’hui; de même que dans les crayons
…_ des Clouet et des Dumoustier, les figures fatiguées et
ironiques des mondains et des intellectuels; ou dans ;
e les Lenain, l’esprit et les yeux clairs des ouvriers et
des paysans d’Ile-de-France ou de Picardie. C’était
; aussi la pensée d’autrefois qui circulait à travers les
| consciences d’aujourd’hui. L’esprit de Pascal était vivant,
3 non seulement chez l’élite raisonneuse et religieuse,
| mais chez d’obscurs bourgeois, ou chez des syndica-
listes révolutionnaires. L’art de Corneille et de Racine
J était vivant pour le peuple, plus encore que pour
l’élite, car il était moins pénétré d’influences étran-
gères; un petit employé de Paris se sentait plus près d’une tragédie du temps du roi Louis XIV que d’un roman de Tolstoï ou d’an drame d’Ibsen. Les chants du moyen-âge, le vieux Tristan français, avaient plus de parenté avec les Français modernes, que le Tristan ; de Wagner. Les fleurs de la pensée, qui, depuis le douzième siècle, ne cessaient de s’épanouir dans le parterre français, si diverses qu’elles fussent, étaient | . toutes parentes entre elles, toutes différentes de tout ce qui les entourait. Christophe ignorait trop la France pour bien saisir la constance de ses traits. Ce qui le frappait surtout dans 3 ce riche paysage, c’était le morcellement extrême de la … terre. Comme le disait Olivier, chacun avait son jardin; et chaque jardin, chaque lopin était séparé des autres | par des murs, des haies vives, des clôtures de toute | sorte. Tout au plus s’il y avait, çà et là, quelques prés et quelques bois communaux, ou si les habitants d’un k -côté de la rivière se trouvaient forcément plus rappro- | chés entre eux que de ceux de l’autre côté. Chacun s’en- ‘4 fermait chez soi; et il semblait que cet individualisme à jaloux, au lieu de s’affaiblir après des siècles de voisi- L nage, fût plus fort que jamais. Christophe pensait : ; — Comme ils sont seuls! #2
Rien de plus caractéristique, en ce sens, que la
_ maison qu’habitaient Christophe et Olivier. C’était un
Ce petit monde en raccourci, une petite France honnête et
; laborieuse, sans rien qui rattachât entre eux ses divers & 2 _ éléments. Une maison à cinq étages, une vieille maison - 5 _ branlante, qui s’inclinait sur le côté, avec ses planchers : … qui craquaient, et ses plafonds vermoulus. La pluie
| entrait chez Christophe et Olivier, qui logeaient sous le -
4 toit; on avait dû se décider à faire venir les ouvriers,
… pour rafistoler tant bien que mal la toiture : Christophe
E. les entendait travailler et causer, au-dessus de sa tête.
7 I y en avait surtout un, qui l’amusait et l’agaçait; il ne ; _ s’interrompait pas un instant de parler tout seul, rire, ;
- chanter, dire des balivernes, siffler des inepties, se
3 causer avec soi-même, sans cesser de travailler; il ne 7 É pouvait rien faire, sans annoncer cé qu’il faisait :
- — Je vas encore mettre un clou. Où est-ce qu’est mon
… outil ? Je mets un clou. J’en mets deux. Encore un coup
Lorsque Christophe jouait, il se taisait un moment, Æ écoutait, puis se remettait à sifller de plus belle; aux : » passages entraînanis, il marquait la mesure sur le toit, $ … à grands coups de marteau. Christophe, exaspéré, finit
NH: par grimper sur une chaise, et passa la tête par la = Fe jucarne de la mansarde, pour lui dire des injures. Mais
… à peine l’eut-il vu, à califourchon sur le toit, avec sa Ë bonne figure joviale, la joue gonflée de clous, qu’il
Jean-Christophe à Paris éclata de rire, et l’homme en fit autant. Christophe, oubliant ses griefs, se mit à causer. Ce ne fut qu’àèla
fin qu’il se rappela pourquoi il s’était mis à sa fenêtre : © — Ah! à propos, dit-il, je voulais vous demander: est-ce que mon piano ne vous gêne pas?
L’autre l’assura que non; mais il le pria de jouer des airs moins lents, parce que, comme il suivait la mesure, cela le retardait dans son travail. Ils se quittèrent bons amis. En un quart d’heure, ils avaient échangé plus de paroles que Christophe n’en dit, en six mois, à tous ceux qui habitaient sa maison. $
: I y avait deux appartements par étage, l’un detrois
” pièces, l’autre de deux seulement. Pas de chambres de domestiques : chaque ménage faisait son service soi- …
même, sauf les locataires du rez-de-chaussée et du 4 premier, qui occupaient les deux appartements réunis.
Au cinquième, Christophe et Olivier avaient comme voisin de palier l’abbé Corneille, un prêtre d’une quarantaine d’années, fort instruit, d’esprit libre, de large intelligence, ancien professeur d’exégèse dans un grand à séminaire, et récemment censuré par Rome, pour son esprit moderniste. IL avait accepté son blâme, sans se soumettre au fond, mais en silence, n’essayant point de lutter, refusant les moyens qui lui étaient offerts d’exposer publiquement ses doctrines, fuyant le bruit, et pré-” férant la ruine de ses pensées à l’apparence du scandale. Christophe n’arrivait pas à comprendre ce type dé
. révolté résigné. Il avait essayé de causer avec lui; mais le prêtre, très poli, restait froid, ne parlait de rien de ce qui l’intéressait le plus, mettait sa dignité à se murer
_ A l’étage au-dessous, dans l’appartement identique à
- celui des deux amis, habitait une famille Elie Elsberger :
_ un ingénieur, sa femme, et leurs deux petites filles
_ de sept à dix ans : gens distingués, sympathiques, vivant renfermés chez eux, surtout par fausse honte de la situation gênée où ils se trouvaient. La jeune
…— femme, qui faisait vaillamment son ménage, en était
- mortifiée; elle eût accepté le double de fatigue, pour que personne n’en sût rien: c’était encore là un sentiment qui échappait à Christophe. Ils étaient de famille protestante, et de l’Est de la France. Tous deux avaient été, quelques années avant, emportés par l’ouragan de
… Paffaire Dreyfus; ils s’étaient, l’un et l’autre, passionnés pour cette cause, jusqu’à la frénésie, comme des mil-
… liers de Français, sur qui, pendant sept ans, passa le , vent furieux de cette sainte hystérie. Ils ÿ avaient
sacrifié leur repos, leur situation, leurs relations; ils
… y avaient brisé de chères amitiés; ils avaient failli y
… ruiner leur santé. Pendant des mois, ils n’en dormaient
plus, ils n’en mangeaïent plus, ils ressassaient indéfi_niment les mêmes arguments, avec un acharnement de maniaques; ils s’exaltaient l’un l’autre; malgré leur timidité et leur peur du ridicule, ils avaient pris part à
._ des manifestations, parlé dans des meetings; ils en
revenaient, la tête hailucinée, le cœur malade; et ils
- pleuraient ensemble, la nuit. Ils avaient dépensé dans
… Le combat une telle force d’enthousiasme et de passions
que, lorsque la victoire était venue, il ne leur en restait
- plus assez pour se réjouir; ils en étaient demeurés .
…. vidés d’énergie, fourbus, pour la vie. Si hautes avaient
… été les espérances, si pure l’ardeur du sacrifice, que le
triomphe avait paru dérisoire, au prix de ce qu’on #8)
Jean-Christophe à Paris 2 avait rêvé. Pour ces âmes tout d’une pièce, où il ny & avait de place que pour une seule vérité, les transactions de la politique, les compromis de leurs héros avaient été une déception amère. Ils avaient vu leurs compagnons de luttes, ces gens qu’ils avaient crus animés de la même passion unique pour la justice, — une fois l’ennemi vaincu, se ruer à la curée, s’emparer du pouvoir, rafler les honneurs et les places, et piétiner la justice, à leur tour. Seule, une poignée d’hommes, | restés fidèles à leur foi, pauvres, isolés, rejetés par tous les partis, et les rejetant tous, se tenaient dans £ l’ombre, à l’écart les uns des autres, rongés de tristesse ;
- et de neurasthénie, n’espérant plus en rien, avec le dégoût des hommes et la lassitude écrasante de la vie. L’ingénieur et sa femme étaient de ces vaincus. ë Ils ne faisaient aucun bruit dans la maison; ils É avaient une peur maladive de gêner leurs voisins, Ê d’autant plus qu’ils souffraient d’être gênés par eux, et à qu’ils mettaient leur orgueil à ne pas s’en plaindre. : Christophe avait pitié des deux petites filles, dont les 4 élans de gaieté, le besoin de crier, de sauter et de rire, étaient, à tout instant, comprimés. Il adorait les enfants, ;, et il faisait mille amitiés à ses petites voisines, quand 1 il les rencontrait dans l’escalier. Les fillettes, d’abord É intimidées, n’avaient pas tardé à se familiariser avec ÿ Christophe, qui avait toujours pour elles quelque drôlerie à raconter, ou quelque friandise; elles parlaient … de lui souvent à leurs parents; et ceux-ci, qui avaient commencé par voir ces avances, d’un assez mauvais “à œil, se laissèrent gagner par lair de franchise de leur bruyant voisin, dont ils avaient maudit plus d’une fois le piano et le remue-ménage endiablé, ;
n au-dessus de leurs têtes : — (car Christophe, qui
_ étouffait dans sa chambre, tournait comme un ours
_ en cage.) — Ce ne fut pas sans peine qu’ils lièrent
conversation. Les manières un peu rustres et brusques de Christophe donnaient parfois un haut-le-corps à
. Elie Elsberger. Vainement, l’ingénieur voulut maintenir
- entre l’Allemand et Jui le mur de réserve, derrière
… lequel il s’abritait : impossible de résister à l’impé-
… tueuse bonne humeur de cet homme, qui vous regardait
- avec de braves yeux, affectueux, sans arrière-pensée. Christophe parvint à arracher de loin en loin quelques
… confidences à son voisin. Elsberger était un curieux
… esprit, courageux et apathique, chagrin et résigné. Il
. avait l’énergie de porter avec dignité une vie difficile,
. mais non pas de la changer. On eût dit qu’il lui savait
gré de justifier son pessimisme. Justement, on venait de
. Jui offrir au Brésil une situation avantageuse, une entre-
prise à diriger; mais il avait refusé, par crainte des
_ risques du climat pour la santé des siens.
- — Eh bien, laissez-les, dit Christophe. Allez-y seul, et g
faites fortune pour eux. ;
_ — Les laisser! s’était écrié l’ingénieur. On voit bien
r que vous n’avez pas d’enfants. |
\ — Je vous assure que, si j’en avais, je penserais de
“ — Jamais! Jamais! Et puis, laisser le pays! Non.
Christophe trouvait singulière cette façon d’aimer son
“ pays et les siens, qui consistait à végéter ensemble.
« Olivier la comprenait :
1 - _ — Pense donc, disait-il, risquer de mourir là-bas, sur
à une terre qui ne vous connaît pas, loin de ceux qu’on
: Jean-Christophe à Paris MES aime ! Tout vaut mieux que cette horreur. Et puis, pour quelques années qu’on a à vivre, cela ne vaut pas la peine de tant s’agiter!…
— Comme s’il fallait penser toujours à mourir! disait Christophe, en haussant les épaules. Et même si cela arrive, est-ce que ce n’est pas mieux de mourir en luttant pour le bonheur de ceux qu’on aime, que de s’éteindre dans l’apathie ?
Sur le même palier, dans le petit appartement du quatrième étage, logeait un ouvrier électricien, nommé
__ Aubert. — Si celui-là vivait isolé du reste de la maison, ce n’était point tout à fait sa faute. Cet homme, sorti du peuple, avait un désir passionné de n’y plus jamais rentrer. Petit, l’air souffreteux, il avait le front dur, une barre au-dessus des yeux, dont le regard, vif et droït, s’enfonçait comme une vrille; une moustache blonde, la bouche persifleuse, une façon de parler sifflotante, la voix voilée, un foulard autour du cou, la gorge toujours malade, irritée encore par sa manie perpétuelle de fumer, une nervosité, une activité fébrile, un tempérament de phtisique. IL était un mélange de fatuité, d’ironie, d’amertume, qui recouvraient un esprit | foncièrement enthousiaste, emphatique, naïf, mais constamment déçu par la vie. Bâtard de quelque bourgeois, qu’il n’avait jamais connu, élevé par une mère qu’il était impossible de respecter, il avait vu bien des choses tristes et sales dans sa petite enfance. Il avait fait toutes sortes de métiers, voyagé beaucoup en France. Avec une volonté admirable de s’instruire, il s’était formé seul, au prix d’efforts inouïs; il lisait tout : histoire, philosophie, poètes décadents; il était
$ au courant de tout : théâtre, expositions, concerts; il « “ avait un culte attendrissant de l’art, de la littérature, F 54 de la pensée bourgeoise : elles le fascinaient. Il était 4 imbibé de l’idéologie vague et brûlante qui faisait i É . délirer les bourgeois des premiers temps de la Révolu- —_ tion. Il croyait avec certitude à l’infaillibilité de la … < s Pavènement prochain du bonheur sur la terre, à la ue
science omnipotente, à l’Humanité-Dieu, et à la France, >
—_ fille aînée de l’Humanité. IL avait un anticlérica- … lisme enthousiaste et crédule, qui lui faisait assimiler la religion, — surtout le catholicisme, — à l’obscuran_ tisme, et qui voyait dans le prêtre l’ennemi-né de la heurtaient dans sa tête. Il était humanitaire d’esprit, = despotique de tempérament, et anarchiste de fait. … Orgueilleux, il savait les manques de son éducation, et, ; dans la conversation, il était très prudent; il faisait son é 4 profit de tout ce qu’on disait devant lui, mais il ne vou- … lait pas demander conseil: cela l’humiliaïit ; or, quelles à F que fussent son intelligence et son adresse, elles ne pou4 vaient pas tout à fait suppléer à l’éducation. Il s’était —_ mis en tête d’écrire. Comme tant de gens en France, : qui n’ont pas appris, il avait le don du style; et ül … voyait bien; mais il pensait confusément. Il avait mon- ; tré quelques pages de ses élucubrations à un grand …. homme de journal, en qui il croyait, et qui s’était à moqué de lui. Profondément humilié, depuis lors, il ne …. parlait plus à personne de ce qu’il faisait. Mais il ee continuait d’écrire : c’était pour lui un besoin de se
- répandre et une joie orgueilleuse. Intérieurement, il _ était très satisfait de ses pages éloquentes et de ses ;
| A Jean-Christophe à Paris pensées philosophiques, qui ne valaient pas un lard. Gi Et il ne faisait nul cas de ses notations de la vie réelle, qui étaient excellentes. Il avait la marotte de se croire _ philosophe, et de vouloir composer du théâtre social, des romans à idées. Il résolvait sans peine les questions | insolubles, et il découvrait l’Amérique, à chaque pas. Quand il s’apercevait ensuite qu’elle était déjà découverte, il en était déçu, humilié, un peu amer; il m’était pas loin d’en accuser l’injustice et l’intrigue. Il brûlait ; d’un amour de la gloire et d’une ardeur de dévouement, qui souffrait de ne pas trouver où ni comment sem ployer. Son rêve eût été d’être un grand homme de
- lettres, de faire partie de cette élite écrivassière, qui lui 4 apparaissait revêtue d’un prestige surnaturel. Malgré son désir de se faire illusion, il avait trop de bon sens a et d’ironie pour ne pas savoir qu’il n’avait aucune chance à pour cela. Mais il eût voulu au moins vivre dans cette de atmosphère d’art et de pensée bourgeoise, qui deloin lui semblait lumineuse et pure de toute médiocrité. Ce désir, bien innocent, avait le tort de lui rendre 4 pénible la société des gens, avec qui sa condition E lobligeait de vivre. Et comme la société bourgeoise, + $ dont il cherchait à se rapprocher, lui tenait porte close, il en résultait qu’il ne voyait personne. Aussi, Chris- È à tophe n’eut-il aucun effort à faire pour entrer en rela- ; tions avec lui. Il dut plutôt, très vite, se garer de lui : = sans quoi, Aubert eût été plus souvent chez Christophe que chez lui. Il était trop heureux de trouver un artiste à qui parler musique, théâtre, etc. Maïs Christophe, comme on l’imagine, n’y trouvait pas le même intérêt: avec un homme du peuple, il eût préféré causer du & | peuple. Or c’étaitce que l’autre ne voulait,ne savaitplus. È
_ À mesure qu’on descendaït aux étages inférieurs, les _ rapports devenaient naturellement plus lointains entre | Le: Christophe et les autres locataires. Au reste, il eût fallu …_ avoir je ne sais quel secret magique, un « Sésame, #2 ouvre-toi », pour pénétrer chez les gens du troisième. / be — D’un côté, habitaient deux dames, qui s’hypnoti- é 3 saient dans un deuil déjà ancien : madame Germain, | < —…. une femme de trente-cinq ans, qui avait perdu son mari …. et sa petite fille, et qui vivait en recluse, avec sa belle- | mère, âgée et dévote. — De l’autre côté du palier, était Nu. installé un personnage énigmatique, d’âge indécis, É . entre cinquante et soixante ans, avec une fillette d’une 4 ‘4 dizaine d’années. Il était chauve, avait une belle barbe k cé bien soignée, une façon de parler douce, des manières F ee distinguées, des mains aristocratiques. On le nommaïit : …_ monsieur Watelet. On le disait anarchiste, révolution- à _ naire, étranger, on ne savait trop de quel pays, Russe _ où Belge. En réalité, il était Français du Nord, et il 2 Fe. n’était plus guère révolutionnaire; mais il vivait sur sa ‘ … réputation passée. Il avait été mêlé à la Commune de É 71, condamné à mort; il avait échappé, il ne savait lui- Ex …—_ même comment; et pendant une dizaine d’années, il 4 _ avait vécu un peu partout en Europe. Il avait été le témoin de tant de vilenies pendant la tourmente pari- à 4 … sienne, et après, et aussi dans lexil, et aussi depuis $ - son retour, parmi ses anciens compagnons ralliés au Fe 8 # pouvoir, et aussi dans les rangs de tous les partisrévo-
- lutionnaires, qu’il s’était retiré d’eux, gardant pacifi- nd . quement ses convictions pour lui-même, sans tache, et ; É- inutiles. Il lisait beaucoup, écrivait un peu des livres ve
- doucement incendiaires, tenait — (à ce qu’on préten- : “4 daït) — les fils de mouvements anarchistes très lointains,
Jean-Christophe à Paris Nes ie dans l’Inde, ou dans l’Extrême-Orient, s’occupait de la révolution universelle, et, en même temps, de recher- | ches non moins universelles, mais d’aspect plus débonnaire : une langue universelle, une méthode nouvelle pour l’enseignement populaire de la musique. Il ne frayait avec personne dans la maison; il se contentait d’échanger avec ceux qu’il rencontrait des saluts excessivement polis. Il consentit pourtant à dire à Christophe quelques mots de sa méthode musicale. C’était ce qui pouvait le moins intéresser Christophe : les signes de sa pensée ne lui importaient guère; en quelque langue que ce fût, il fût toujours parvenu à
- l’exprimer. Mais l’autre n’en démordait point, et conti- | nuait d’expliquer son système, avec un doux entêtement; du reste de sa vie, Christophe ne put rien | savoir. Aussi ne s’arrêtait-il plus, quand il le croisaïit à dans l’escalier, que pour regarder la fillette, qui toujours l’accompagnait : une petite fille blonde, pâlotte, de sang pauvre, les yeux bleus, le profil d’un dessin : un peu sec, le corps frêle, très proprement mise toujours, l’air souffreteux et pas très expressif. Il : croyait, comme tout le monde, qu’elle était la fille de Watelet. C’était une petite orpheline, une fille d’ouvriers, que Watelet avait adoptée, à l’âge de quatre ou cinq ans, après la mort des parents dans une épidémie. Il s’était pris d’un amour presque sans bornes pour les pauvres, surtout pour les enfants 6 pauvres. C’était chez lui une tendresse mystique, à la Vincent de Paule. Comme ïil se méfiait de toute charité officielle, et qu’il savait ce qu’il fallait penser des associations philanthropiques, il entendait faire la charité seul; il s’en cachait: il y trouvait une £
#4 jouissance secrète. Il avait appris la médecine, afin s de se rendre utile. Un jour qu’il était entré chez un ouvrier du quartier, il avait trouvé des malades, ” il s’était mis à les soigner; il avait quelques connaissances médicales, il avait entrepris de les com- …_ pléter, d’étudier. Il ne pouvait voir un enfant souf_frir : cela lui déchirait le cœur. Mais aussi, quelle …_ joie exquise, quand il était parvenu à arracher au mal un de ces pauvres petits êtres, quand un pâle sourire reparaissait, pour la première fois, sur le |
- visage maigriot! Le cœur de Watelet se fondait. 3 C’étaient là des minutes de paradis. Elles lui faisaient
- oublier les ennuis qu’il avait trop souvent avec ses “ obligés. Car il était rare qu’ils lui en eussent beaucoup 4 de reconnaissance. D’autre part, la concierge était fu- : à rieuse de voir tant d’individus aux pieds sales monter …_ son escalier : elle se plaignait aigrement. Le proprié- . taire, inquiet de ces réunions d’anarchistes, faisait des . observations. Watelet songeait à quitter l’appartement; mais il lui en coûtait : il avait ses petités manies: . d’ailleurs, il était doux et tenace, il laissait dire. 4 Christophe arriva à gagner un peu sa confiance, par … Vamour qu’il témoignait aux enfants. Ce fut le lien commun. Christophe ne pouvait rencontrer la fillette, “4 sans un serrement de cœur : car, sans qu’il pût dire “ pourquoi, par une de ces mystérieuses analogies de -_ formes, que l’instinct perçoit immédiatement, en dehors = de la conscience, l’enfant lui rappelait la petite fille de Sabine, son premier et lointain amour, l’ombre éphé- . mère, dont la grâce silencieuse ne s’était jamais effacée de son cœur. Aussi s’intéressait-il à la petite pâlotte,
- qu’on ne voyait jamais ni sauter, ni courir, dont on
2 Jean-Christophe à Paris entendait à peine la voix, qui n’avait aucun ami de son $ âge, qui était toujours seule, muette, s’amusant sans 4 bruit à des jeux immobiles, avec une poupée où un 3 morceau de bois, remuant les lèvres, tout bas, pour se raconter quelque chose. Elle était affectueuse et un peu indifférente; il y avait en elle quelque chose Ë É d’étranger et d’incertain; mais le père adoptif ne le voyait pas, il aimait trop. Hélas! cet incertain, cet | 4 étranger n’existe-t-il pas toujours, même dans les enfants | de notre chair? Christophe essaya de lui faire faire connaissance avec les fillettes de l’ingénieur. Mais dela part de Elsberger comme de celle de Watelet, il se heurta à une fin de non-recevoir, polie, mais catégo- l rique. Ces gens-là semblaient mettre leur point d’hon- : neur à s’enterrer vivants, chacun dans une case à part. A la rigueur, ils eussent consenti, chacun, à aider s l’autre; mais chacun avait peur qu’on ne crût quec’était lui qui avait besoin d’aide; et comme, des deux côtés, 4 l’amour-propre était le même, — la même aussi, la situation précaire, — il n’y avait pas d’espoir qu’aucun d’eux se décidât, le premier, à tendre la main à Le grand appartement du second étage restait presque | toujours vide. Le propriétaire de la maison se l’était réservé ; et il n’était jamais là. C’était un ancien commerçant, qui avait arrêté net ses affaires, aussitôt qu’il | avait atteint un certain chiffre de fortune, qu’il s’était fixé. Il passait la majeure partie de l’année, hors de Paris : l’hiver, dans quelque hôtel de la Côte d’Azur; l’été, sur quelque plage de Normandie, vivant en pétit : rentier, qui se donne à peu de frais l’illusion du luxe, 4
- en regardant le luxe des autres, et en menant, comme Et. eux, une vie inutile.
k. Le petit appartement était loué à un couple sans
2 enfants : monsieur et madame Arnaud. Le mari, qui
_ avait quarante à quarante-cinq ans, était professeur
__ dans un lycée. Accablé d’heures de cours, de copies,
…__ de répétitions, il n’avait jamais pu arriver à écrire
À sa thèse; il avait fini par y renoncer. La femme, de dix
ie ans plus jeune, était gentille, excessivement timide.
à Intelligents tous deux, instruits, s’aimant bien, ils ne
ds connaissaient personne, et ne sortaient jamais de chez He eux. Le mari n’avait pas le temps. La femme avait trop
.24 de temps; mais c’était une brave petite femme, qui
à combattait ses accès de mélancolie, quand elle en avait,
:2 et qui surtout les cachaït, s’occupant du mieux qu’elle
| “ pouvait, tâchant de se rendre utile, de s’instruire,
ce prenant des notes pour son mari, recopiant les notes de
È son mari, raccommodant les habits de son mari, se
#4 faisant elle-même ses robes, ses chapeaux. Elle eût bien
3 voulu aller de temps en temps au théâtre; mais Arnaud
É n’y tenait guère : il était trop fatigué, le soir. Et elle se
3 Leur grande joie, c’était la musique. Ils l’adoraient
4 tous deux. Il ne savait pas jouer, d’ailleurs; et elle,
Bt m’osait pas, bien qu’elle sût : quand elle jouait devant à ‘ quelqu’un, même devant son mari, on eût dit un enfant
- qui pianotait. Cela leur suflisait pourtant; et Gluck,
3 - Mozart, Beethoven, qu’ils balbutiaient, étaient des
Be amis pour eux; ils savaient leur vie en détail, et leurs : = souffrances les pénétraient d’amour et de pitié. Les
: beaux livres aussi, les bons livres, lus en commun,
: Jean-Christophe à Paris étaient un bonheur. Mais il n’y en a guère dans la litté- rature d’aujourd’hui : les écrivains ne s’occupent pas de ceux qui ne peuvent leur apporter ni réputation, ni plaisir, ni argent, comme ces humbles lecteurs, qu’on ne voit jamais dans le monde, qui n’écrivent nulle part, qui ne savent qu’aimer et se taire. Cette lumière silencieuse de l’art, qui prenait en ces cœurs honnêtes et religieux un caractère presque surnaturel, et leur affection commune, suflisaient à les faire vivre en paix, assez heureux, quoiqu’un peu tristes — (cela ne se contredit point), — bien seuls, un peu meurtris. Ils étaient l’un et l’autre très supérieurs à leur position. M. Arnaud était ee plein d’idées; mais il n’avait ni le temps, ni le courage maintenant de les écrire. Il fallait trop se remuer pour faire paraître des articles, des livres : cela n’en valait pas la peine; vanité inutile! c’était si peu de chose auprès des penseurs qu’il aimait ! Il aimait trop les belles œuvres d’art, pour vouloir faire de l’art, lui-même :il eût jugé cette prétention impertinente et ridicule. Son 4 lot lui semblait de les répandre. Il faisait donc profiter ses élèves de ses idées : ils en feraient des livres, plus tard, — sans le nommer, bien entendu. — Personne ne dépensait autant d’argent que lui, pour souscrire à des publications. Ce sont toujours les pauvres qui sont le plus généreux : ils achètent leurs livres; les autres se croiraient déshonorés, s’ils ne réussissaient à les avoir
ë pour rien. Arnaud se ruinait en livres : c’était là son faible, — son vice. Il en était honteux, il s’en cachait à sa femme. Elle ne le lui reprochaït pourtant pas, elle en
_ eût bien fait autant. — Et avec cela, ils formaient toujours de beaux projets d’économies, en vue d’un voyage en Italie, — qu’ils ne feraient jamais, ils le savaient eux-
À mêmes ; et ils étaient les premiers à rire de leur incapa-
J eité à garder de l’argent. Arnaud se consolait. Sa chère F4
- femme lui suffisait, et sa vie de travail et de joies inté-
rieures. Est-ce que cela ne lui suffisait pas aussi, à elle ?
Ÿ — Elle disait : oui. Elle n’osait pas dire qu’il lui serait .
S doux que son mari eût quelque réputation, qui rejaillirait un peu sur elle, qui éclairerait sa vie, qui y appor-
terait du bien-être : c’est beau, la joie intérieure; mais
“4 un peu de lumière du dehors fait tant de bien, aussi, de temps en temps! Mais elle ne disait rien, d’abord parce qu’elle était timide; et puis, parce qu’elle savait
que même s’il voulait parvenir à la réputation, il ne
. serait pas sûr de pouvoir : il était trop tard, main-
S tenant! Leur plus gros regret était de ne pas avoir
d’enfant. Ils se le cachaient mutuellement; et ils n’en
| avaient que plus de tendresse l’un pour l’autre : c’était
à comme si ces pauvres gens avaient eu à se faire par- :
à donner, l’un à l’autre. Madame Arnaud était bonne,
4 affectueuse; elle eût aimé à se lier avec madame
b Elsberger. Mais elle n’osait pas : on ne lui faisait aucune
s avance. Quant à Christophe, mari et femme n’eussent .
È pas demandé mieux que de le connaître : ils étaient
; fascinés par sa lointaine musique. Mais, pour rien au
…_ monde, ils n’eussent fait les premiers pas : cela leur
: Le premier étage était occupé en entier par M. et :
1 madame Félix Weil. De riches juifs, sans enfants, qui
| passaient six mois de l’année à la campagne, aux envi-
; rons de Paris. Bien qu’ils fussent depuis vingt ans dans
à la maison, — (ils y restaient par habitude, quoiqu’il ,
“_ leur eût été facile de trouver un appartement plus en
3 87
Jean-Christophe à Paris rapport avec leur fortune), — ils y semblaient toujours
des étrangers de passage. Ils n’avaient jamais adressé
la parole à aucun de leurs voisins, et l’on n’en savait
pas plus long sur eux qu’au premier jour. Ce n’était pas une raison pour qu’on se privât de les juger : bien au contraire. Ils n’étaient pas aimés. Et sans doute, ils
ne faisaient rien pour cela. Pourtant, ils eussent mérité d’être un peu mieux connus : ils étaient, l’un et l’autre, | d’excellentes gens, et d’intelligence remarquable. Le | mari, âgé d’une cinquantaine d’années, était assyrio- | logue, fort connu par des fouilles célèbres dans l’Asie o centrale; esprit ouvert et curieux comme la plupart des 1 esprits de sa race, il ne se limitait pas à ses études s spéciales; il s’intéressait à une infinité de choses : beaux- E arts, questions sociales, toutes les manifestations de É la pensée contemporaine. Elles ne suffisaient pas à loccuper : car elles l’amusaient toutes, et aucune ne È le passionnaiït. IL était très intelligent, trop intelligent, trop libre de tout lien, toujours prêt à détruire d’une Fa main ce qu’il construisait de l’autre; car il construisait È beaucoup : œuvres et théories; c’était un grand travail- É leur; par habitude, par hygiène d’esprit, il continuait : de creuser patiemment et assez profondément son 3 sillon dans la science, sans croire à l’utilité de ce qu’il 4
. faisait. Il avait toujours eu le malheur d’être riche :
en sorte qu’il n’avait jamais connu l’intérêt de la lutte pour vivre; et depuis ses campagnes en Orient, | dont il s’était lassé après quelques années, il n’avait ; plus accepté aucune fonction officielle. En dehors J de ses travaux personnels, il s’occupait cependant, avec clairvoyance, de questions à l’ordre du jour, de à réformes sociales d’un caractère pratique et immé- ;
Fa _ diat, de la réorganisation de l’enseignement public
É en France; il lançaïit des idées, il créait des courants ; “ il mettait en train de grandes machines intellectuelles,
-_ etil s’en dégoûtait aussitôt. Plus d’une fois, il avait | 4 scandalisé des gens, que ses arguments avaient amenés ; -_ à une cause, en leur faisant la critique la plus mor4 _ dante et la plus décourageante de cette cause. Il ne | se: le faisait pas exprès : c’était chez lui un besoin de 4 nature; très nerveux, ironique, il avait peine à tolérer Le les ridicules des choses et des gens, qu’il voyait avec à ne. une perspicacité gênante. Et comme il n’est pas de belle 6 “ cause, ni de bonnes gens, qui, vus sous un certain È _ angle, ou avec un certain grossissement, n’offrent des
- côtés ridicules, il n’en était pas non plus que son ironie É respectât longtemps. Cela n’était point destiné à lui
attirer des amis. Pourtant, il avait la meilleure volonté ;
L: de faire du bien aux gens; il en faisait; mais on É. lui en savait peu de gré; ses obligés même ne lui
E pardonnaient pas, en secret, de s’être aperçus ridi- & si cules, dans ses yeux. Il avait besoin de ne pas trop voir
- les gens pour les aimer. Non qu’il fût misanthrope. : 3 Il était trop peu sûr de soi pour ce rôle. Il était timide | …_ vis-à-vis de ce monde, qu’il raillait; au fond, il n’était 3 _ pas certain que le monde n’eût pas raison, contre lui; . il évitait de se montrer trop différent des autres, il 4 s’étudiait à calquer sur eux ses façons et ses opinions : apparentes. Mais il avait beau faire: il ne pouvait 7 s’abstenir de les juger; il avait le sens aigu de toute 3 exagération, de tout ce qui n’est pas simple; et il ne savait point cacher son agacement. Il était surtout sen4 sible aux ridicules des Juifs, parce qu’il les connaissait É mieux; et comme, d’autre part, maigré sa liberté 3
Jean-Christophe à Paris Me à
d’esprit, qui n’admettait pas les barrières des races, il $ se heurtait souvent à celles que lui opposaient les gens
- des autres races, — comme lui-même, en dépit qu’il en À eût, se trouvait dépaysé dans la pensée chrétienne, — il serepliaitàl’écart,avec dignité, dans sonlabeur ironique, et dans l’affection profonde qu’il avait pour sa femme.
Le pire était que celle-ci n’était pas à l’abri de son ironie. C’était une femme bonne, active, désireuse de se rendre utile, toujours occupée d’œuvres charitables. D’une nature beaucoup moins complexe que son mari, E. elle était engoncée dans sa bonne volonté morale, et q dans l’idée un peu raide, intellectuelle, mais très haute, ÿ qu’elle se faisait du devoir. Toute sa vie, assez mélancolique, sans enfants, sans grande joie, sans grand ; amour, reposait sur cette croyance morale, qui était 3 surtout une volonté de croire. L’ironie du mari m’avait É pas manqué de saisir la part de duperie volontaire qu’il y avait dans cette foi, et — (c’était plus fort que lui) — de s’égayer à ses dépens. Il était tissu de contradictions. Il avait du devoir un sentiment qui n’était | pas moins haut que celui de sa femme, et, en même :
à temps, un impitoyable besoin d’analyser, de critiquer, de n’être pas dupe, qui lui faisait déchiqueter, mettre en pièces, son impératif moral. Il ne voyait pas qu’il sapait le sol sous les pas de sa femme; il la décourageait souvent, d’une façon cruelle. Lorsqu’il le sentait,
il en souffrait plus qu’elle; mais le mal était fait. Ils
n’en continuaient pas moins de s’aimer fidèlement, de travailler, et de faire du bien. Mais la dignité froide de la femme n’était pas mieux jugée que l’ironie du mari; et comme ils étaient trop fiers pour proclamer le bien qu’ils faisaient, ou le désir qu’ils avaient d’en
s _ faire, on traitait leur réserve d’indifférence et leur isole-
- ment d’égoïsme. Et plus ils sentaient qu’on avait d’eux - 4 _ cette opinion, plus ils se seraient gardés de rien faire
< pour la combattre. Par réaction contre l’indiscrétion
4 grossière de tant d’autres de leur race, ils étaient vic-
4 times d’un excès de réserve, où s’abritait beaucoup
? Quant au rez-de-chaussée, élevé de quelques marches,
3 _ au-dessus du petit jardin, il était habité par le com se mandant Chabran, un officier d’artillerie coloniale, en
à retraite; cet homme vigoureux, encore jeune, avait fait
3 de brillantes campagnes au Soudan et à Madagascar; à à puis, brusquement, il avait tout envoyé promener, et
34 s’était terré là, ne voulant plus entendre parler d’ar-
È mée, passant ses journées à bouleverser ses plates- . É bandes, à étudier sans succès des exercices de flûte,
: à bougonner contre la politique, et à rabrouer sa fille,
à qu’il adoraïit : une jeune femme de trente ans, pas
k très jolie, mais aimable, qui se dévouait à lui, et ne
s s’était point mariée pour ne pas le quitter. Christophe
% les voyait souvent, en se penchant à sa fenêtre; et,
3 comme il est naturel, il faisait plus attention à la fille
e qu’au père. Elle passait une partie de ses après-midi au
É jardin, cousant, rêvassant, tripotant le jardin, avec son vieux bougon de père, — toujours de bonne humeur et : active. On entendait sa voix calme et claire, répondant
S d’un ton rieur à la voix grondeuse du commandant,
- dont le pas traînait indéfiniment sur le sable des allées;
ï puis, il rentrait, et elle restait assise, sur un banc du :
- jardin, à coudre pendant des heures, sans bouger, sans
1 parler, en souriant vaguement, tandis qu’à l’intérieur de
D Jean-Christophe à Paris la maison, l’officier désœuvré s’escrimait sur sa flûte aigrelette, ou, pour changer, faisait gauchement vagir 9 : un harmonium poussif, au grand amusement — ou - agacement de Christophe — (cela dépendait des jours). | ._ Tous ces gens-là vivaient côte à côte, dans la maison $ au jardin fermé, abrités des souflles du monde, her- 4 métiquement clos même les uns aux autres. Seul, FA Christophe, avec son besoin d’expansion et son trop- 4 plein de vie, les enveloppait tous, sans qu’ils le sussent, s de sa vaste sympathie, aveugle et clairvoyante. Il ne ; les comprenait pas. Il n’avait pas les moyens de les à comprendre. Il lui manquait l’intelligence psychologique É d’Olivier. Mais il les aimait. D’instinct, il se mettait à k leur place. Lentement montait en lui, par mystérieux : effluves, la conscience obscure de ces vies voisines et Ë _ lointaines, l’engourdissement de douleur de la femme ; ‘ en deuil, le silence stoïque des pensées orgueilleuses : 3 du prêtre, du juif, de l’ingénieur, du révolutionnaire; la 4 flamme pâle et douce de tendresse et de foi qui, sans À bruit, consumait les deux cœurs des Arnaud; l’aspira- $ tion naïve de l’homme du peuple vers la lumière; la 2 révolte refoulée et l’action inutile que l’officier étouffait en lui; et le calme résigné de la jeune fille, qui rêvait % à l’ombre des lilas. Mais cette musique silencieuse des âmes, Christophe était le seul à la pénétrer; ils ne l’entendaient pas; chacun s’absorbait dans sa tristesse et … dans ses rêves. Tous travaillaient d’ailleurs, et le vieux savant scep- 4 tique, et l’ingénieur pessimiste, et le prêtre, et l’anar- A chiste, et tous ces orgueilleux, ou ces découragés. Et, - sur le toit, le maçon chantait. “à
Autour de la maison, Christophe trouvait, chez les
Fe meilleurs, la même solitude morale, — même quand ils
L Olivier l’avait mis en relations avec une petite revue,
Fe où il écrivait. Elle se nommait Ésope, et avait pris pour devise cette citation de Montaigne :
Fa « On mit Æsope en vente avec deux autres esclaves. à
; L’acheteur s’enquit du premier ce qu’il sçavoit faire ; ,
…._ celuy-là, pour se faire valoir, respondit monts et mer-
4 veilles; le deuxiesme en respondit de soy autant ou plus.
Quand ce fut à Æsope, et qu’on lui eut aussi demandé
;. ce qu’il sçavoit faire : — Rien, fit-il, car ceux-cy ont
‘ tout préoccupé; ils sçavent tout. » ;
#3 Pure attitude de réaction dédaigneuse contre « l’im- : pudence, comme disait déjà Montaigne, de ceux qui
| font profession de savoir, et contre leur outrecuidance
| démesurée! » Car les prétendus sceptiques de la revue:
& Ésope, étaient de ceux qui avaient, au fond, la foi la
: mieux trempée. Mais aux yeux du public, ce masque | d’ironie et d’ignorance hautaine avait, naturellement,
Ÿ peu d’attraits; il était fait pour dérouter. On n’a le
À peuple avec soi, que quand on lui apporte des paroles
| de vie simple, claire, vigoureuse, et certaine. Il aime
mieux un robuste mensonge qu’une vérité anémique.
2 Le scepticisme ne lui agrée que lorsqu’il recouvre
È quelque bon gros naturalisme, ou quelque idolâtrie chré- è
: Jean-Christophe à Paris DENT « Den
: tienne. Le pyrrhonisme dédaigneux, dont s’enveloppait mn
l’Ésope, ne pouvait être entendu que d’un petit nombre |
d’esprits, — « alme sdegnose », — qui connaissaient . 1
€ leur solidité cachée. Cette force était perdue pour =
l’action, pour la vie. |
Ils n’en avaient cure. Plus la France se démocratisait, k.
plus sa pensée, son art, sa science semblaient s’aristo- |
cratiser. La science, abritée derrière ses langues spé- \
-_ ciales, au fond de son sanctuaire, recouverte d’un triple 4 voile, que les initiés seuls avaient le pouvoir d’écarter,
était moins accessible qu’au temps de Buffon et des $
Encyclopédistes. L’art, — celui, du moins, qui avait le :
respect de soi-même et le culte du beau, — m’était pas
moins hermétique; il méprisait le peuple. Même parmi à
les écrivains, moins soucieux de beauté que d’action, 3
parmi ceux qui donnaient le pas aux idées morales sur 5
les idées esthétiques, régnait souvent un étrange esprit
aristocratique. Ils paraïissaient plus occupés de con- +
server en eux la pureté de leur flamme intérieure que à
de la communiquer aux autres. On eût dit qu’ils ne ne
tenaient pas à faire vaincre leurs idées, mais seulement
à les affirmer. :
Il en était pourtant dans le nombre, qui se mé- |
laient d’art populaire. Entre les plus sincères, les uns 4 jetaient dans leurs œuvres des idées anarchistes, destructives, des vérités à venir, lointaines, qui seraient
peut-être bienfaisantes dans un siècle, ou dans vingt,
mais qui, pour le moment, corrodaient l’âme, la brû- |
laient ; les autres écrivaient des pièces amères, ou iro- fl
niques, sans illusions, très tristes. Christophe en avait 4
les jarrets coupés, pour deux jours, après les avoir és
: _ — Et vous donnez cela au peuple? demandait:il,
- . apitoyé sur ces pauvres gens, qui venaient pour oublier . leurs maux pendant quelques heures, et à qui l’on offrait ces lugubres divertissements. Il y a de quoi le — Sois tranquille, répondait Olivier, en riant. Le
- peuple ne vient pas. — Il fait fichtrement bien! Vous êtes fous. Vous voulez donc lui enlever tout courage à vivre? à — Pourquoi ? Ne doit-il pas apprendre à voir, comme nous, la tristesse des choses, et à faire pourtant son devoir sans défaillance ? — Sans défaillance? J’en doute. Mais à coup sûr, sans
- plaisir. Et l’on ne va pas loin, quand on a tué dans Fhomme le plaisir de vivre. à - — Mais on n’a pas non plus celui de la dire tout _ entière à tous. < — Et cest toi qui parles? Toi, qui ne cesses pas de | réclamer la vérité, toi qui prétends l’aimer, plus que É tout au monde ! < — Oui, la vérité pour moi et pour ceux qui ont les : reins assez forts pour la porter. Mais pour les autres, … c’est une cruauté et une bêtise. Oui, je le vois mainte- …._ nant. Dans mon pays, cela ne me serait jamais venu à Ê l’idée; là-bas, en Allemagne, ils n’ont pas, comme chez 3 vous, la maladie de la vérité : ils tiennent trop à vivre; à ils ne voient, prudemment, que ce qu’ils veulent voir. — Je vous aime de n’être pas ainsi : vous êtes braves, vous y allez franc jeu. Mais vous êtes inhumains. Quand < vous croyez avoir déniché une vérité, vous la lâchez
$ Jean-Christophe à Paris | dans le monde, sans vous inquiéter si, comme les renards de la Bible, à la queue enflammée, elle ne va pas mettre le feu au monde. Que vous préfériez la vérité à votre bonheur, je vous en estime. Mais au | FE bonheur des autres. halte-là! Vous en prenez trop à votre aise. Il faut aimer la vérité plus que soi-même, | mais son prochain plus que la vérité. 2 — Faut-il donc lui mentir ? , Christophe lui répondit par les paroles de Goethe : — « Nous ne devons exprimer parmi les vérités les ÿ plus hautes que celles qui peuvent servir au bien du | monde. Les autres, nous devons les garder en nous; - -semblables aux douces lueurs d’un soleil caché, elles # répandront leur lumière sur toutes nos actions. » ; Mais ces scrupules ne les touchaient guère. Ils ne se s demandaient point si l’arc, qu’ils tenaient à la main, lan- à çait « l’idée ou la mort », ou toutes les deux ensemble. Ils étaient trop intellectuels. Ils manquaient d’amour. # Quand un Français a des idées, il veut les imposer aux 4 autres. Quand il n’en a pas, il le veut tout de même. à .des autres, il se désintéresse d’agir. C’était la raï- | son principale pour laquelle cette élite s’occupait & peu de politique, sauf pour geindre et se plaindre. Chacun s’enfermait dans sa foi, ou dans son manque k Bien des essais avaient été tentés pour combattre cet : individualisme et tâcher de former des groupements entre ces hommes; mais la plupart de ces groupes - : avaient immédiatement versé dans des parlotes litté- ; raires, ou des factions ridicules. Les meilleurs s’annihilaient mutuellement. Il y avait là quelques hommes 96 4
Ê= excellents, pleins de force et de foi, qui étaient faits ÿ _ pour rallier et guider les bonnes volontés faibles. Mais _ chacun avait son troupeau, et ne consentait pas à
- le fondre avec celui des autres. Ils étaient ainsi une
- poignée de petites revues, unions, associations, qui . avaient toutes les vertus morales, hors une : l’abnégak tion ; car aucune ne voulait s’effacer devant les autres ; et, se disputant ainsi les miettes d’un public de braves gens, peu nombreux, et encore moins fortunés, elles ne . parvenaient pas à vivre; elles végétaient quelque à temps, exsangues, affamées ; et elles tombaïient enfin,
- pour ne plus se relever, non sous les coups de l’ennemi, = mais — (le plus lamentable!) — sous leurs propres
- coups. — Les diverses professions, — hommes de …_ fesseurs, instituteurs, journalistes, — formaient une ne quantité de petites castes, qui elles-mêmes se subdivi- : saient en castes plus petites, dont chacune était fermée aux autres. Nulle pénétration mutuelle. Il n’y avait una- … nimité sur rien en France, qu’à des instants très rares, $ où cette unanimité prenait un caractère épidémique, et, “ généralement, se trompait : car elle était maladive. Un . individualisme fou régnait dans tous les ordres de l’ac- …._ tivité française : aussi bien dans les travaux scienti- …_ fiques que dans le commerce, où il empéchait les négo- -— ciants de s’unir, d’organiser des ententes patronales.
- Get individualisme n’était pas abondant et débordant, …_ mais obstiné, replié. Être seul, ne devoir rien aux _ autres, ne pas se mêler aux autres, de peur de sentir … son infériorité en leur compagnie, ne pas troubler la 3 tranquillité de son isolement orgueilleux : c’était la -_ pensée secrète de presque tous ces gens qui fondaient .
Jean-Christophe à Paris SRE ; SR 2x, des revues « à côté », des théâtres « à côté », des ; - groupes « à côté »; revues, théâtres, groupes n’avaient
- le plus souvent d’autre raison d’être que le désir de être pas avec les autres, l’incapacité de s’unir avec les autres dans une action ou une pensée commune, la dé- Fa fiance des autres, quand ce n’était pas l’hostilité des : partis, qui armait les uns contre les autres les hommes les plus dignes de s’entendre. Même lorsque des esprits qui s’estimaient se trou vaient associés à une même tâche, comme Olivier et | . ses camarades delarevue Ésope, ils semblaienttoujours _ rester, entre eux, sur le qui-vive; ils n’avaient point cette bonhomie expansive, si commune en Allemagne, … où elle devient facilement encombrante. Dans ce groupe de jeunes gens, il en était un qui surtout attirait Christophe, parce qu’il devinait en lui une force exception- : pelle : c’était un écrivain, inflexible de logique et de volonté, passionné d’idées morales, intraitable dans sa façon de les servir, prêt à leur sacrifier le monde entier ; et soi-même ; il avait fondé et il rédigeait presque à lui seul une revue pour les défendre; il s’était juré d’imposer à l’Europe et à la France elle-même l’idée d’une . France pure, héroïque et libre; il croyait fermement 1 que le monde reconnaîtrait un jour qu’il écrivait une des | pagés les plus intrépides de l’histoire de la pensée fran- çaise; — et il ne se trompait pas. Christophe eût désiré le connaître davantage et se lier avec lui. Mais ilny | avait pas moyen. Quoiqu’Olivier eût souvent affaire avec lui, ils se voyaient très peu et seulement pour
- affaires; ils ne se disaient rien d’intime; tout au plus © échangeaient-ils quelques idées abstraites; ou plutôt — (car, pour être exact, il n’y avait pas échange, etchacun | 98 4
1 gardait ses idées) — ils monologuaient ensemble, chacum de son côté. Cependant, c’étaient là des compagnons | . de luttes, et qui savaient leur prix. : à - Cette réserve avait des causes multiples, et difficiles
… à discerner, même à leurs propres yeux. D’abord, un excès de critique, qui voit trop nettement les différences
…_ irréductibles entre les esprits, et un excès d’intellectua-
“ lisme qui attache trop d’importance à ces différences;
: un manque de cette puissante et naïve sympathie, qui
- a besoin, pour vivre, d’aimer, de dépenser son trop- |
- plein d’amour. Peut-être aussi, l”écrasement de la tâche,
_ la vie trop difficile, la fièvre de pensée, qui, le soir venu,
_ ne laisse plus la force de jouir des entretiens amicaux.
Ë | Enfin, ce sentiment terrible, qu’un Français craint de
…_ s’avouer, mais qui gronde trop souvent au fond de lui :
“ qu’on n’est pas de la même race, qu’on est de races dif-
—…. férentes, établies à des âges différents sur le sol de | 4 France, et qui, tout en étant alliées, ont peu de pensées
3 … communes, et ne doivent pas trop y songer, dans l’inté-
ë rêt commun. Et, par dessus tout, la passion enivrante
—…._ et dangereuse de la liberté, qui fait que, quand on y a
Ë goûté, il n’est rien qu’on ne lui sacrifie. Cette libre
È solitude est d’autant plus précieuse qu’on a dû l’acheter
3 par des années d’épreuves. L’élite s’y est réfugiée, pour
— échapper à l’asservissement des médiocres. C’est une é k réaction contre la tyrannie des blocs religieux ou poli-
. tiques, des poids énormes qui écrasent l’individu, en France : la famille, l’opinion, l’État, les associations
… occultes, les partis, les coteries, les écoles. Imaginez un
. prisonnier qui aurait, pour s’évader, à sauter par dessus
r vingt murailles qui l’enserrent. S’il parvient jusqu’au
… bout, sans s’être cassé le cou, et surtout sans s’être <
Jean-Christophe à Paris SRE
É découragé, il faut qu’il soit bien fort. Rude école pour À
ve la volonté libre ! Mais ceux qui ont passé par là, en gardent, toute leur vie, le dur pli, la manie de l’indépen-
£ dance, et l’impossibilité de se fondre jamais avec âme
5 des autres.
À A côté de la solitude par orgueil, il y avait celle
par renoncement. Que de braves gens en France, dont toute la bonté, la fierté, l’affection, aboutissaïent à se
retirer de la vie! Mille raisons, bonnes ou mauvaises, &
les empêchaient d’agir. Chez les uns, c’était l’obéis- Fe
sance, la timidité, la force de l’habitude. Chez les É
- autres, le respect humain, la peur du ridicule, la peur
de se mettre en vue, d’être livré aux jugements des $
‘ autres, de se mêler de ce qui ne vous regarde pas, 1
d’entendre prêter à des actes désintéressés des mobiles
intéressés. Celui-ci ne voulait point prendre part à la. É
lutte politique et sociale, celle-là se détournait des 4
œuvres philanthropiques, parce qu’ils voyaient trop de
gens qui s’en occupaient sans conscience et sans bon
sens, —etparcequ’ils avaient peur qu’on ne les assimilât 1
à ces charlatans et à ces sots. Chez presque tous, le
dégoût, la fatigue, la peur de l’action, de la souffrance, É
de la laïdeur, de la bêtise, du risque, des responsabi- |
lités, le terrible : « À quoi bon? » qui anéantit la bonne
volonté de tant de Français d’aujourd’hui. Ils sont trop
intelligents, — (d’une intelligence moyenne, d’ailleurs,
sans larges coups d’aile,) — ils voient trop toutes les 3
raisons pour et contre. Manque de force. Manque de 4
vie. Quand on est très vivant, on ne se demande pas À
pourquoi l’on vit; on vit pour vivre, — parce que c’est
une fameuse chose de vivre! 3
Enfin c’était, chez les meilleurs, un ensemble de qua
_ lité s sympathiques et moyennes : une certaine philo. _ sophie, une modération de désirs, un attachement
_ affectueux à la famille, au sol, aux habitudes morales, a
-
une discrétion, une peur de s’imposer, de gêner les … 1 autres, une pudeur de sentiment, une réserve perpé _ tuelle. Tous ces traits aimables et charmants pouvaient gts très bien se concilier, en certains cas, avec la sérénité, : 1 avec le courage, avec la joie intérieure; mais is _ n’étaient pas sans rapports avec l’appauvrissement du __ sang, la décrue progressive de la vitalité française. __ Le gracieux jardin d’en bas, au pied de la maison de A
-
Christophe et d’Olivier, au fond de ses quatre murs, RE . était un peu le symbole de cette petite France. C’était Dr
-
un coin de verdure, fermé au monde extérieur. Parfois, ee _ seulement, le grand vent du dehors, qui descendait en tourbillonnant, apportait à la jeune fille qui rêvait FR
-
le souffle des champs lointains et de la vaste terre. 4er
Maintenant que Christophe commençait à entrevoir les ressources cachées de la France, il s’indignait qu’elle se laissât opprimer par la canaïlle. Le demi-jour, où cette élite silencieuse s’enfonçait, lui était étouffant. Le stoïcisme est une belle chose, pour ceux qui ont plus de dents. Lui, il avait besoin du grand air, du e grand public, du soleil de la gloire, de l’amour de milliers d’âmes, d’étreindre tous ceux qu’il aimait, de pulvériser ses ennemis, de lutter et de vaincre. . — Tu le peux, dit Olivier, tu es fort, tu es fait pour vaincre, par tes défauts — (pardonne !) — autant que par tes qualités. Tu as la chance de n’être pas d’une race, d’un peuple trop aristocratique. L’action ne te dé- ] goûte pas. Tu serais même capable, au besoin, d’être un homme politique. — Et puis, tu as le bonheur inap- | préciable d’écrire en musique. On ne te comprend pas, É tu peux tout dire. Si les gens savaient le mépris pour nient, et cet hymne perpétuel en l’honneur de ce qu’ils s’évertuent à tuer, ils ne te pardonneraient pas, et tu serais si bien entravé, poursuivi, harcelé par eux, que tu perdrais le meilleur de ta force à les combattre; quand tu en aurais eu raison, le souffle te manqueraït pour accomplir ton œuvre; ta vie serait finie. Les ji. grands hommes qui triomphent, bénéficient d’un malentendu. On les admire, pour le contraire de ce qu’ils
É — Peuh ! fit Christophe, vous ne connaissez pas la ; 4 lâcheté de vos maîtres. Je te croyais seul d’abord, je
% vexcusais de ne pas agir. Mais en réalité vous êtes
j toute une armée, qui pensez de même. Vous êtes cent
, fois plus forts que ceux qui vous oppriment, vous valez mille fois mieux, et vous vous en laissez imposer par
< leur effronterie ! Je ne vous comprends pas. Vous êtes
—_ dans le plus beau pays, vous êtes doués de la plus belle intelligence, du sens le plus humain, et vous ne faites
| rien de tout cela, vous vous laissez dominer, outrager,
k fouler aux pieds par une poignée de drôles. Soyez vous- 4 Ÿ mêmes, que diable! N’attendez pas que le ciel vous
: aide, ou un Napoléon! Levez-vous, unissez-vous. À
; - l’œuvre, tous! Balayez votre maison. e £ Mais Olivier, haussant les épaules, avec une lassitude ; _ jronique, dit:
ne — $e colleter avec eux ? Non, ce n’est pas notre rôle,
à. nous avons mieux à faire. La violence me répugne. Je
. . sais trop ce qui arriverait. Tous les vieux ratés aigris,
| les jeunes serins royalistes, les apôtres odieux de la brutalité et de la haïne s’empareraient de mon action, et
; la déshonoreraient. Voudrais-tu pas que je reprisse la
j vieille devise de haïne : Fuori Barbari! ou : la France
À — Pourquoi pas ? dit Christophe.
g — Non, ce ne sont pas là des paroles françaises. En
vain s’efforce-t-on de les propager chez nous, sous cou-
_ … leur de patriotisme. Bon pour les patries barbares ! La | | nôtre n’est point faite pour la haine. Notre génie ne s’affirme point en niant ou détruisant les autres, mais
en les absorbant. Laissez venir à nous et le Nord trouble
et le Midi bavard…
Jean-Christophe à Paris AE CE 5 — et l’Orient vénéneux : nous l’absorberons comme le reste; nous en avons absorbé bien d’autres ! Je ris des Û airs triomphants qu’il prend, et de la pusillanimité de 5 certains de ma race. Il croit nous avoir conquis, il fait À la roue sur nos boulevards, dans nos journaux, nos revues, sur nos scènes de théâtre, sur nos scènes politiques. Le sot ! Il est conquis. Il s’éliminera de lui-même, ; après nous avoir nourris. La Gaule a bon estomac; en 4 vingt siècles, elle a digéré plus d’une civilisation. Nous : sommes à l’épreuve du poison. Bon pour vous, Alle- É _mands, de craindre ! Il faut que vous soyez purs, ou que vous ne soyez pas. Mais nous autres, ce n’est pas de 4 pureté qu’il s’agit, c’est d’universalité. Vous avez un À empereur, la Grande-Bretagne se dit un empire; mais : en réalité, c’est notre génie latin qui est impérial. Nous 1 sommes les citoyens de la Ville-Univers. Urbis. Orbis. — Tout cela va bien, dit Christophe, tant que la 4 nation est saine et dans la fleur de sa virilité. Mais un 3 jour vient où son énergie tombe; alors, elle risque d’être ; submergée par cet afflux étranger. Entre nous, ne te É semble-t-il pas que ce jour est venu? 3 — On l’a dit tant de fois depuis des siècles ! Et tou- ; jours notre histoire a démenti ces craintes. Nous avons Ë traversé de bien autres épreuves, depuis le temps de la ; Pucelle, où, dans Paris désert, des bandes de loups rô- daiïent. Tout le débordement d’immoralité, la ruée au ; plaisir, la veulerie, l’anarchie de l’heure présente ne É m’effraie point. Patience! Qui veut durer, doit endurer. - à Je sais très bien qu’il y aura ensuite une réaction morale, — qui, d’ailleurs, ne vaudra pas beaucoup mieux, et i. 4 < qui conduira probablement à des sottises pareilles: les :
- 3
à moins bruyants à la mener ne seront pas ceux qui
- vivent aujourd’hui de la corruption publique! Mais
4 que nous importe? Tous ces mouvements n’effleurent
- pas le vrai peuple de France. Le fruit pourri ne pourrit
3 pas l’arbre. Il tombe. Au reste, tous ces gens-là sont
…_ si peu de la nation! Que nous fait qu’ils vivent ou
; qu’ils meurent? Vais-je m’agiter pour former contre
- eux des ligues et des révolutions? Le mal présent
… n’est pas l’œuvre d’un régime. C’est la lèpre du luxe,
| les parasites de la richesse intellectuelle et matérielle.
…_ — Après vous avoir rongés. <
à — Avec une telle race, il est interdit de désespérer.
à Il y a en elle une telle vertu cachée, une telle force de
: lumière et d’idéalisme agissant qu’elle se communique
… même à ceux qui l’exploitent et la ruinent. Même les
Fe politiciens avides et attachés à leur seul intérêt subis-
à sent sa fascination. Les plus médiocres, au pouvoir,
- sont saisis par la grandeur de son Destin; il les soulève
À au-dessus d’eux-mêmes; il leur transmet, de main en
“ main, le flambeau; l’un après l’autre, ils reprennent la
- lutte sacrée contre la nuit. Le génie de leur peuple les entraîne; bon gré mal gré, ils accomplissent la loi du .
. Dieu qu’ils nient, Gesta Dei per Francos.. Cher pays,
” cher pays, jamais je ne douterai de toi! Et quand
| méêmetes épreuves seraient mortelles, ce me serait une raison de plus de garder jusqu’au bout l’orgueil de < notre mission dans le monde. Je ne veux point que ma
- France se renferme peureusement dans une chambre
_ de malade, contre toutes les atteintes de l’air du
dehors. Je ne tiens pas à prolonger une existence souffreteuse. Quand on a été grand comme nous, il faut
| | Jean-Christophe à Paris mourir plutôt que cesser de l’être. Que la pensée du monde se rue donc dans la nôtre! Je ne la crains point. Le flot s’écoulera de lui-même, après avoir engraissé ma terre de son limon.
— Mon pauvre petit, dit Christophe, ce n’est pas gai, en attendant. Et où seras-tu, quand ta France émergera ? du Nil? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux lutter? Tu n’y risquerais rien de plus que la défaite, à laquelle tu te condamnes, toute ta vie. — Je risquerais beaucoup plus que la défaite, dit Olivier. Je risquerais de perdre le calme de l’esprit; et c’est à quoi je tiens, plus qu’à la victoire. Je ne veux
- pas haïr. Je veux rendre justice même à mes ennemis. Je veux garder au milieu des passions la lucidité de mon ‘ regard, tout comprendre et tout aimer. Mais Christophe, à qui cet amour de la vie, détaché de la vie, semblait peu différent de la résignation à mourir, sentait gronder en lui, comme le vieil Empédocle, un hymne à la Haine et à l’Amour frère de la Haïne,
S l’Amour fécond, qui laboure et ensemence la terre. Ilne partageait pas le tranquille fatalisme d’Olivier; et, moins confiant que lui dans la durée d’une race qui ne se défendait point, il eût voulu faire appel à toutes les forces saines de la nation, à une levée en masse de tous les honnêtes gens de la France tout entière.
Comme une minute d’amour en dit plus sur un être que des mois passés à l’observer, Christophe en avait plus appris sur la France, après huit jours d’intimité : avec Olivier, sans presque sortir de la maison, qu’après un an de courses errantes à travers Paris et de stage attentif dans les salons intellectuels et politiques. Au
- sein de cette anarchie universelle, où il se sentait perdre pied, une âme comme celle de son ami lui était apparue vraiment comme « l’Ile de France », — l’île de
- raison et de sérénité, au milieu de la mer. La paix _ intérieure, qui était en Olivier, frappait d’autant plus … qu’elle n’avait aucun support intellectuel, — que les _ circonstances où il vivait étaient pénibles, — (il était …. pauvre, seul, et son pays en décadence), — que son À | corps était faible, maladif, et livré à ses nerfs. Cette : _ sérénité ne semblait pas le fruit d’un effort de volonté,
- qui se tendait pour la réaliser, — (il avait peu de : volonté); — elle venait des profondeurs de son être et
- de sa race. Chez bien d’autres, autour d’Olivier, Christophe retrouvait maintenant la lueur lointaine de cette gwpposivn, — « le calme silencieux de la mer immobile »; — et lui qui savait le fond orageux et trouble de son à
- âme, et que ce n’était pas trop de toutes les forces de » sa volonté pour maintenir l’équilibre de sa puissante
- nature, plus que tout autre, il admirait cette harmonie
Jean-Christophe à Paris Le spectacle de la France cachée achevait de bouleverser toutes ses idées sur le caractère français. Au lieu d’un peuple gai, sociable, insouciant et brillant, il voyait des esprits volontaires, concentrés, isolés es les uns des autres, enveloppés d’une apparence d’optimisme, comme d’une buée lumineuse, mais baignant dans un pessimisme profond et serein, possédés d’idées . fixes, de passions intellectuelles, des âmes inébranlables, qu’il eût été plus facile de détruire que de changer. Ce n’était là sans doute qu’une élite française; mais Christophe se demandait où elle avait puisé ce stoïcisme et cette foi. Olivier lui répondit : 4 __ — Dans la défaite. C’est vous, mon bon Christophe, qui nous avez reforgés. Ah! ce n’a pas été sans douleur. Vous ne vous doutez pas de la sombre atmosphère, où nous avons grandi, dans une France humiliée et meurtrie, qui venait de voir la mort en face, et qui sentait toujours peser sur elle la menace meurtrière de la force. … Notre vie, notre génie, notre civilisation française, la grandeur de dix siècles, — nous sentions qu’elle était dans la main d’un conquérant brutal, qui ne la compre- à nait point, qui la haïssait au fond, et qui, d’un moment à l’autre, pouvait achever de la broyer pour jamais. Et il fallait vivre pour ces destins! Songes-tu à ces petits | Français, nés dans des maisons en deuil, à l’ombre de la défaite, nourris de ces pensées découragées, élevés pour une revanche sanglante, fatale, et peut-être inutile : 4 car, si petits qu’ils fussent, la première chose dont ils avaient pris conscience, c’était qu’il n’y a pas de jus- 4 tice, il n’y a pas de justice en ce monde : la force ë écrase le droit! De pareilles découvertes laissent l’âme 1 d’un enfant dégradée ou grandie pour jamais. Beau108 4
_ coup s’abandonnèrent ; ils se dirent : « Puisque c’est
- ainsi, pourquoi lutter ? pourquoi agir? Rien w’estrien. 1 N’y pensons pas. Jouissons. » — Mais ceux qui ont e résisté sont à l’épreuve du feu; nulle désillusion ne peut atteindre leur foi : car, dès Le premier jour, ils
- ont su que sa route n’avait rien de commun avec celle
- du bonheur, et que pourtant on n’a pas le choix, il faut
- la suivre : on étoufferait aïlleurs. On n’arrive pas, du _premier coup, à cette assurance. On ne peut pas l’at-
- tendre de petits garçons de quinze ans. Il y a bien des
- angoisses avant, bien des larmes versées. Mais cela est . bien, ainsi. Il faut que cela soit ainsi. … Laboure de ta lance le cœur foulé des races !.…. » 5
Christophe serra en silence la main d’Olivier. 4 — Cher Christophe, dit Olivier, ton Allemagne nous à fait bien souffrir. L Et Christophe s’excusait presque, comme s’il en était : — Ne tafilige pas, va, dit Olivier, souriant. Le bien : qu’elle nous a fait, sans le vouloir, est plus grand que le mal. C’est vous qui avez fait reflamber notre idéalisme, va c’est vous qui avez ranimé chez nous les ardeurs de la Ë .… science et de la foi, c’est vous qui avez fait couvrir J d’écoles notre France, c’est vous qui avez surexcité les » puissances de création d’un Pasteur, dont les seules
- découvertes ont suffi à combler votre rançon de guerre 4 de cinq milliards, c’est vous qui avez fait renaître notre
- poésie, notre peinture, notre musique; c’est à vous que ? nous devons notre Renaissance morale, le réveil de la ; : conscience de notre race. On est bien récompensé de
Jean-Christophe à Paris Hs A l’effort qu’on a dû faire de préférer sa foi au bonheur: car on a pris ainsi le sentiment d’une telle force morale, parmi l’apathie du monde, qu’on finit par ne plus douter, même de la victoire. Si peu que nous soyons, vois-tu, mon bon Christophe, et si faibles que nous paraissions, — une goutte d’eau au milieu de l’océan de la force allemande, — nous croyons que ce sera la goutte d’eau qui colorera l’océan tout entier. La phalange macédonienne enfoncera les massives armées de la plèbe
Christophe regarda le chétif Olivier, dont les regards
; brillaient de foi :
— Pauvres petits Français débiles! Vous êtes plus forts que nous.
— O bonne défaite, répétait Olivier. Béni soit le désastre! Nous ne le renierons pas! Nous sommes ses
La lutte, que soutient Christophe, n’est pas limitée à la France. Partout se livre le méme combat contre les _ pourrisseurs de la pensée européenne. Dans toute l’Eu_ rope, nous avons des frères d’armes. C’est notre devoir et notre joie de leur donner la main.
4 A ceux qui aiment l’Italie en France, — (et com- … bien leur amour est douloureusement ravivé par l’af- . freuse blessure, dont elle souffre aujourd’hui!) — je à . signale le groupement des jeunes écrivains et artistes
florentins, qui viennent de fonder un nouveau journal hebdomadaire: la Voce. À leur téte sont deux jeunes gens d’un grand courage et d’une libre et riche intelli- : _ gence: Giuseppe Prezzolini et Giovanni Papini. Depuis plusieurs années, ils travaillent avec une ardeur admirable au relèvement intellectuel et moral de leur pays:
- ils ont allumé autour d’eux un foyer de pensée lumi_ neuse et de saine énergie. Que les amis de Christophe, _ qui lisent l’italien, les aident dans leur effort! Et que
- ceux qui ne lisent point l’italien, l’apprennent! Aucun
Français lettré n’a d’excuse de l’ignorer.Pour quiconque E de notre peuple a ses racines profondément enfoncées É : dans le sol de la patrie, c’est une nécessité vitale de rester en communion perpétuelle avec le génie latin. è : A l’exception de deux ou trois grands hommes anglo- À germaniques, dont la pensée est véritablement mondiale, à comme le divin Goethe, la culture allemande ou an- 4 … glaise est suriout, pour la majorité des Français, un A
butin de guerre, des armes en vue du combat d’aujour- à
î d’hui et de demain. La civilisation latine, c’est notre À ; âme même que nous redécouvrons, notre âme perdue, « à trahie, livrée aux vainqueurs germaniques, anglais et É ; slaves, cette grande âme méditerranéenne, riche de trente siècles de civilisation, et brûlante de lumière. 4
Noire chère Italie fut — (redeviendra, j’espère,) — 4 l’avant-garde de l’Europe dans les combats de l’esprit, É
- comme elle l’est, hélas! dans les combats de la terre
j contre la destruction et le feu qui la minent, — ce 1 même feu qui dévore des villes, et qui fait se lever 4 superbement les fruits de la terre et les génies. Tous, À
nous savons le prix de la lumière italienne, pauvres 4 barbares que nous sommes, enveloppés de brouillards ;
Ô et de nuit, pendant quatre mois de l’année. Mais bien peu connaissent le soleil intérieur, qui brûle dans cette |
race, et qui serait fait cependant pour réchauffer et . , assainir notre pensée morose ou malsaine. Certes,
l’élite admire les miracles de peinture et de sculpture, s.
| et la somptueuse parure de monuments, dont le beau. 4 | corps de l’Italie est vétu. Mais bien peu se doutent, ‘à
chez nous, de sa splendeur sept fois séculaire de poésie et de musique. Presque personne ne songe plus à la grandeur de sa pensée, presque personne ne puise plus à cette fontaine de vie. Retournons-y. Allons-y boire. Elle est nôtre. En reprenant possession d’elle, nous ne ferons que reprendre conscience de notre grandeur latine et de notre devoir magnifique dans le monde.
Je me permets de traduire quelques extraits d’un spirituel et vivant article de Giovanni Papini, paru dans le premier numéro de la Voce (20 décembre 1908), sous le titre: L’Italia risponde. (« L’Italie répond: ») Ils feront sentir, mieux que je ne le puis, cette richesse féconde de la pensée italienne d’autrefois, en même temps qu’ils donneront un bel exemple de la pensée
« … Depuis cinquante ans, dit l’Italie, je me suis vuamener une vingtaine de génies étrangers, qui m’étaient annoncés comme la dernière parole de la terre et la suprême révélation de l’humanité… Un jour, c’était Comte, avec le positivisme à sa suite; un autre jour, Spencer, avec l’évolution en poche; le surlendemain, Shelley, avec le relatif Keats; ou Heïne, avec son cher ours Atta Troll; ou Walt Whitman, k avec la rumoreuse Manhaïta et avec le Moi — le Monde; ou Hegel, avec son unité des contradictoires ; … ou Ibsen, avec ses Norvégiennes philosophiquement adultères ; ou . Maeterlinck, avec ses mystères monosyllabiques ; ou Carlyle, bras-dessus bras-dessous avec son Diogène Merda-di-Dia- É volo; ou Ruskin, pasteur de l’Église Esthétique Réformée; ou Stirner, avec ses coglionerie rigoureusement logiques; ou Nietzsche, avec ses poétiques criailleries d’Allemand ivre de gréco-latinité ; ou Darwin, avec ses patientes imaginations de généalogie animale ; ou Marx, avec sa spiri_ tuelle analyse de la société, si finement satirique qu’on a pu la prendre pour œuvre de science ; — ou tant d’autres, que je ne nommerai pas, pour ne pas vous ennuyer. « Je les ai vus tous défiler un à un, et je les ai bien reçus.
x: J’ai traduit leurs livres, je les ai commentés, j’ai rempli mes revues de leurs idées et de leurs portraits, j’ai écrit des < livres sur lears livres, j’ai fait entrer dans ma vieille et Ë
g honorée langue quelques-unes de leurs phrases ou de léurs ; expressions : Struggle for life; Loi de bronze des salaires; ë Surhomme ; Cuite des Héros ; Religion de la Beauté, etc. s
Tous me disaient qu’il fallait me mettre en règle avec la : culture européenne, dont je m’étais un peu éloignée depuis
le dix-septième siècle, — (mais était-ce bien vrai?),— quele bouleversement, produit chez nous par l’expulsion des sol- 1
dats étrangers, nous avait distraits de l’autre souci, non 3 moins important, de faire venir chez nous les grandsesprits 2
« Toutes ces raisons — et d’autres — me persuadaient et J
me persuadent encore aujourd’hui. Done nul reproche à 3
nos hôtes. Toutes nos salutations et mille remerciements. 4
A vous autres sculementi, lialiens, je voudrais dire ceci: ;
_ « Si, au lieu de lire uniquement, ou peu s’en faut, des à livres étrangers ou des livres d’Italiens sur des étrangers, Ê
vous lisiez — et pas seulement à l’école, ou dans les antho- Ë
- logies, — nos vieux écrivains, tant ceux qui sont célèbres 3 que ceux qui mériteraient de l’être, vous trouveriez chez 1
eux souvent, sinon toujours, plusieurs de ces idées, que
vous écoutez, les oreilles dressées, comme des nouveautés : inouïes, quand elles vous sont trompettées dans la langue 4
« Il y a quelques années, on faisait grand bruit de la phi- 3 losophie positiviste; elle était portée en triomphe par les places et les Universités, comme le just out de la pensée. 4
Mais s’il y avait eu quelqu’un qui eût lu, par hasard, tout È Telesio et tout Galilée, il aurait pu répondre : « Mais qu’est- ;
| ce que vous venez nous conter ? Tout ce qu’il y a de bon à
< dans ce pasticcio, nous le connaissons depuis un moment, | Grand merci du souvenir, mais laissez-nous la paix! » : . « Prenons un autre exemple: le prétendu idéalisme alle- : mand (la guerre de Trente ans de la philosophie). Il »‘y a rien à dire au sujet de Kant, de Fichte, de Schelling, et de > Ê Hegel. C’étaient de braves personnes ; et ils ont dit des : choses, que ceux qui les entendent jugent merveilleuses. È -_ Aujourd’hui, il est des gens qui veulent les ressusciter en _ Iialie. Il se peut faire que ce soit bien ; mais est-ce qu’il ne
- serait pas aussi bien d’étudier sérieusement Giordano Bruno | | et Giambattista Vico, et de ne pas continuer à faire du ; premier je ne sais quel labarum maçonnique, et du second un timide précurseur de la sociologie ? Et sans doute que 4 les représentants, chez nous, de Hegel et C*, font tout le 3 possible pour qu’on lise et comprenne aussi les vieux idéa- s listes du pays ; mais où sont, excepté en eux, les traces de : _ cette lecture et de cette étude ? “ « Passons à un autre sujet, qui a fait quelque bruit, dans ces temps derniers. Le modernisme italien est né après | Janglo-français, et s’en est nourri. Sans faire tort à per- : sonne, nous ne connaissons pas en Italie un Loisy ou un 4 .. Tyrrel. Mais pourquoi nos modernistes ont-ils attendu ia becquée de ces étrangers ? Et pourquoi n’ont-ils pas étudié | | _ et fait connaître ces catholiques italiens, qui, bien avant les 4 Anglais et les Français, se sont trouvés dans le mauvais :
- pas que l’on sait? Des cas de conscience absolument sem- -_ blables à ceux des néo-catholiques d’aujourd’hui se rencon- : trent chez les deux plus grands esprits italiens du dix__ septième siècle: Galilée et fra Paolo Sarpi. Tous deux sont k catholiques; mais, chez le premier, c’est le cas de l’oppo- | sition entre la vérité scientifique et le texte biblique ; chez É l’autre, entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Tous
deux cherchent à se sauver et à sauver l’Église avec des. raisons ; et ces raisons ressemblent à beaucoup de celles que nos prêtres avancés ou nos néophytes enflammés d’aujourd’hui s’imaginent avoir inventées. Sarpi n’a-t-il pas été accusé par l’Inquisition, pour avoir dit que de la Genèse on ne pouvait tirer l’idée de la Très-Sainte Trinité ? Ne retrouvet-on pas dans Pomponazzi la doctrine, chère aux modernistes, des divers mondes ou plans de vérité ? Voulez-vous des choses plus anciennes”? Cherchez les sermons moraux de Franco Sacchetti; et vous y trouverez, sur les abus et 4 les coutumes ecclésiastiques, des critiques qui pourraient | être écrites par un Murri ou un Bonajuti. Voulez-vous des : choses plus récentes ? Et alors, souvenez-vous de ce pauvre | Scipione de “Ricci; et vous verrez que, si on l’avait laissé faire, un certain modernisme serait né en Italie, à la fin du « Vous autres, vous avez adoré Zola, et vous vous délectez de : Mirbeau. Vous n’avez pas peur qu’on vous crie : « Ce sont deux écrivains un peu bestiaux et fanfarons, mais qui ont quelque robustesse grandiose. » Mais pourquoi donc si | peu d’entre vous relisent-ils, après l’école, ces beaux morceaux de prose, pleine de suc et de sang, vériste sans délire, ; et réaliste sans théories, qu’on trouve dans les Nouvelles de Sacchetti, dans les Mémoires de Cellini, dans les lettres et les comédies de Niccold Machiavel ? Peut-être aimez-vous les Nouvelles nues et crues de Maupassant ? Mais il yena de plus belles, par Dieu! dans le Novelliere de Antonfrancesco Grazzini, dit il Lasca ; et si vous ne les lisez pas, vous êtes des malheureux. à à « Vous tous, j’espère, vous avez lu ce livre merveilleux | qu’est le Sartor Resartus de Carlyle. Mais combien parmi : vous ont-ils lu un chapitre de Galilée contre l’usage de porter
la toge, où se trouve l’idée mère de la philosophie des Habits? Elle y est exprimée, à la Berni, mais elle y est. — z Et, avant de laisser Galilée, voici encore autre chose : Dans un des derniers écrits inspirés, ou dictés par lui, : vous trouvez ni plus ni moins que le cas de conscience du docteur Stockmann, dans l’Ennemi du Peuple d’Ibsen. Exactement le même : — il est question aussi d’une « Encore un exemple, et puis, assez! — Nietzsche était certainement une grande àme, qui ne méritait pas le massacre qu’en ont fait les éléphantissimes universitaires et les grosses mouches dorées de la philosophie, à lusage des petits messieurs audacieux. Et pourtant je me figure que sa pensée est le résultat du contact d’une pauvre âme débile, grandie dans une caserne luthérienne, avec le monde gréco-
- latino-italien. Ce qui pour nous est commun, clair, si
- naturel que nous ne sentons même pas le besoin de l’ex- : _ primer, est apparu à cetesprit du Nord, comme unelumière < soudaine, une révélation prophétique. Il en est resté étourdi ë et épouvanté. Auiour de ces lieux-communs de la Vita païenne et italienne, il a accumulé des sophismes et des prophéties, des images et des légendes; ïl a tant fait que les Italiens n’ont pas reconnu la sagesse implicite de leurs pères de la Renaissance, et qu’ils ont accueilli Zarathustrà avec toute la révérence due à un dieu étranger. Zarathustrà, . en fait, n’était que l’écho retentissant et obscur, sorti d’une « Cette explication de Nietzsche peut être erronée; mais il reste toujours ceci : que si vous lisez attentivement certaines nouvelles de Boccace, si vous dépouillez les lettres | familières de Machiavel, si vous parcourez les souvenirs _ de Guichardin, vous y rencontrerez quelques-unes des
: idées les plus caractéristiques et les plus curieuses de ES Nietzsche, présentées sous une forme beaucoup plus plai-
- sante et plus modeste, mais toujours facilement reconnais | sables. Pour retrouver l’idée que les vertus sont utiles “a surtout à ceux qui ne les ont pas, il faut chercher une es tirade contre les frati, qui est dans le Décaméron; la théorie k de l’éternel retour paraît dans le prologue d’une comédie de Machiavel et dans une lettre de Guichardin. … La diffé- ; rence est en ceci, que les vieux Italiens n’avaient pas l’habitude d’imprimer tout ce qui leur passait par la tête; et s’il leur venait à l’esprit quelque caprice, quelque trouvaille bizarre, quelque profond paradoxe, ils ne le _ prenaient pas trop au sérieux, ils ne le développaient 3 pas, ils ne le gonflaient pas, ils ne le recouvraient pas de | joyaux et de velours, comme une Madone miraculeuse; mais ils le gardaïent pour eux, ou, d’aventure, ils le disaient / à leurs amis, ou ils l’écrivaient sur leur carnet, sans faire tant d’histoires. C’est ainsi que les plus belles choses que | : Galilée ait dites sur la méthode, il les a dites, parce que certaines « fortes têtes » les lui avaient fait dire presque | par contrainte. Pour lui, c’étaient des choses si naturelles | qu’il ne les eùt pas énoncées; mais les balourdises des autres l’ont forcé à écrire des choses, qui étaient non seulement justes, mais neuves. C’est ainsi encore que les pensées de fra Paolo Sarpi, où l’on trouverait bien la moitié de la 4 philosophie de Locke, sont restées inconnues jusqu’à pré- 4 5 sent… C’est ainsi. » 4 Assez! L’Italie ne parle pius. C’est moi qui parle; et je 1 F répète que je ne veux engager personne à faire le nationa- 1 Ç liste, enragé de sa culture. J’ai un plaisir extrême à ce | qu’on lise et à ce qu’on étudie les grands étrangers; mais je voudrais qu’on lùt et qu’on étudiàt un peu plus les
grands hommes de chez nous. Qu”on-lise Comte, mais aussi Galilée, — qu’on admire Loisy, mais aussi Sarpi, — qu’on cite Hegel, mais aussi Bruno, — qu’on traduise Nietzsche, mais qu’on jouisse aussi de Machiavel! Il s’agit de rendre : à l’Italie non seulement le contact avec la culture européenne, mais aussi la conscience historique de sa propre culture, qui est une si grande part de la culture européenne…. LA VOCE, rassegna di coltura italiana e straniera, diretta da Giuseppe Prezzolini.— Direction et administration : Florence, 42, via 2 dei Robbia. — Paraît tous les jeudis. — Abonnement : 5 francs pour lItalie, Trente, Trieste et Tessin; 7 francs 50 pour les pays de l’Union Postale.
Vient de paraître chez Hachette, en vente à la librairie des cahiers :
Roman RoLLanp. — Théâtre de la Révolution. - — le 14 Juillet. — Danton. — les Loups.
un volume in-16 de 360 pages. irois francs cinquante.
Je suis particulièrement heureux que cette nouvelle publication de Romain Rolland chez Hachette me donne l’occasion de faire connaître à nos abonnés la parfaite et haute courtoisie confraternelle avec laquelle cette grande et ancienne maison s’est intéressée plusieurs fois aux textes que les cahiers avaient introduits dans la circulation. Je veux remercier tout particulièrement M. Guillaume Bréton de sa cordialité affectueuse. ô
Nos abonnés seront heureux de trouver ici la nouvelle préface que Romain Rolland a mise en tête de cette :
Le 20 ventôse, an II (10 mars 1794), le Comité de Salut
« 1° Que le Théâtre Français serait uniquement consücré
% aux représentations données de par et pour le peuple, à cer-
$ taines époques de chaque mois;
« 2 Que l’édifice serait orné, en dehors, de l’inscription A suivante : TRÉATRE pu PEUPLE, et que les sociétés d’artistes # établies dans les divers théâtres de Paris seraient mises s
tour à tour en réquisition pour les représentations, qui 4 devaient être données trois fois par décade. » — \ #
‘ Le 27 floréal suivant (16 mai 1794), le Comité de Salut Public appelait les poètes « à célébrer les principaux
à événements de la Révolution française, à composer des « pièces dramatiques républicaines, à transmettre à la posté-
- rité les grandes époques de la régénération des Français, à donner à l’histoire le ferme caractère qui convient aux annales d’un grand peuple conquérant sa liberté, attaquée par tous les tyrans de l’Europe. » $
La place de la Révolution (place de la Concorde), con- 2 vertie en cirque, devait servir aux spectacles populaires et 3
Tous ces projets d’art républicain s’écroulèrent, le 9 thermidor, avec les chefs de la République. 4 Lorsqu’il y a une dizaine d’années, un certain nombre | de jeunes écrivains, groupés autour de la Revue d’Art Dra- k matique, prirent l’initiative d’un mouvement pour fonder <
- un Théâtre du Peuple à Paris, (1) ils ne firent donc que ; (1) J’ai raconté leurs tentatives et résumé leurs aspirations dans à un volume, intitulé le Théâtre du Peuple, qui parut, en novembre > È 1903, aux Cahiers de la Quinzaine. 1 ; è
e. renouer la tradition interrompue de la Révolution; et il à _ était naturel que l’un d’entre eux fût amené à choisi : comme sujet de ses premières œuvres populaires la Révolution elle-même, l’Iliade du peuple de France. Les trois _ pièces que nous publions ici, devaient faire partie d’un A : ensemble dramatique sur la Révolution, — une sorte d’épopée comprenant une dizaine d’œuvres. Le 14 juillet 5 É en est la première page, et Danton, le centre, la crise décisive, où fléchit la raison des chefs de la Révolution, et où leur foi commune est sacrifiée à leurs ressentiments. Dans les Loups, où est peinte la Révolution aux armées, —
- dans le Triomphe de la Raison, où elle traverse les : provinces, à la chasse des Girondins proscrits, elle se x dévore elle-même. J’aurais voulu donner, dans l’ensemble Ps
_ de cetie œuvre, comme le spectacle d’une convulsion de la
à nature, d’une tempête sociale, depuis linstant où les 7 | premières vagues se soulèvent du fond de l’océan, jusqu’au
| moment où elles semblent de nouveau y rentrer, et où le
_ calme retombe lentement sur la mer.
Pour diverses raisons, j’ai dù interrompre l’œuvre. En
| attendant que les circonstances me permettent de la reprendre, je crois pouvoir présenter au public ces drames
isolés. Mon effort, en les écrivant, a été de dégager autant
- que possible l’action de toute intrigue romanesque qui ; __ lencombre et la rapetisse. J’ai cherché à mettre en pleine
__ lumière les grands intérêts politiques et sociaux, pour
- lesquels lhumanité lutte depuis un siècle. Napoléon a dit à
. Gaæthe : « La politique, voilà la moderne fatalité. » — La Le É politique est aussi la vraie tragédie de notre temps. Il se
È joue dans le monde actuel de grandes tragi-comédies. C’est à
4 le devoir de l’art de tàcher de s’élever jusou’à elles, s’il ne
3 veut disparaître. Il doit reprendre pour son compte les -
_ « L’ère nouvelle qui s’ouvre devant nous enhardüt le poète _ à quitter la route battue, à vous transporter du cercle étroit HSE _ de la vie bourgeoise, sur un théâtre plus élevé qui ne soit % Se pas indigne de cette heure sublime où s’agitent nos efforts. Se Au terme sérieux de ce siècle, où la réalité devient poésie, _ où nous voyons de puissantes natures lutter sous nos yeux k ÉR _ pour un prix important, où l’on combat pour les grands à _ intérêts de l’humanité : la domination et la liberté, — ms: __ maintenant, l’art aussi, sur le théâtre où il évoque des se ne | _ ombres, peut tenter un vol plus hardi; il le peut, il le doit Fe même, s’il ne veut s’effacer, couvert de honte, devant le _ théâtre de la vie. » : SEULE
._ Notre catalogue analytique sommaire… 2 Roman Rorrann. — Jean-Christophe à _ DEUXIÈME LIVRE. — Dans la Maison… 13 D aux amis de Christophe… DDR _ Grovannr PApINI. — l’Italia risporde… NE Roman Rorcanp. — Théâtre de la Révolution. XV Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce neuvième cahier et pour treize exemplaires sur whatman le mardi FINE Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués
Jean-Christophe à Paris
paraissant seize fois par an 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
LA SES pas GTut 2500 Mori
: Nous avons publié dans nos éditions antérieures e dans nos cinq premières séries, 1900-1904, un & grand nombre de documents, de textes formant dos siers, de renseignements et de commentaires; — u si grand nombre de cahiers de lettres, — nouvelle: romans, drames, dialogues, poèmes et contes: — u si grand nombre de cahiers d’histoire et de phil sophie: ei ces documents, renseignements, texte. dossiers et commentaires, Ces cahiers de lettre
d’histoire et de philosophie étaient si considérabl que nous ne pouvons pas songer à en donner à l’énoncé même le plus succinct; pour Savoir ce qui
paru dans les cinq premières séries des cahiers,
suffit d’envoyer un mandat de cinq francs à M. And:
) Bourgeois, administrateur des cahiers, 8, rue de la So bonne, rez-de-chaussée, Paris, cinquième arrondiss
ment; on recevra en retour le catalogue analytiq sommaire, 1900-1904, de noS cinq premières série
Ce catalogue a été justement établi pour donne
autani qu’il se pouvait, une imag’e en bref, un raccour
_ une idée, abrégée, mais complète, de nos éditions anté- SEE
_ rieures et de nos cinq premières séries ; tout y est classé _ dans l’ordre; il suffit de le lire pour trouver, à leur
place, les références demandées. Lee Ce catalogue, in-18 grand jésus, forme un cahier :
très épais de XII+/08 pages très denses, marqué einq francs ; ce cahier comptait comme premier cahier de la sixième série et nos abonnés l’ont reçu à sa date, le ra 2 octobre 1904, comme premier cahier de la sixième | série; toute personne qui jusqu’au 31 décembre 1905 s’abonnait rétrospectivement à la sixième série le rece- AE, vait, par le fait même de son abonnement, en tête de la * série; nous l’envoyons contre un mandat de cinq francs |
à toute personne qui nous en fait la demande.
Jean-Christophe à Paris
‘‘REMIER LIVRE. — la Foire sur la Place; { EUXIÈME LIVRE. — Dans la Maison. 17200
La défaite reforge les élites; elle fait le tri dans la
Ë tion ; elle met de côté tout ce qu’il y a de pur et de
fort; elle le rend plus pur et plus fort. Mais elle préci-
; ite la chute des autres, ou elle brise leur élan. Par là, )
elle sépare le gros du peuple, qui s’endort, ou qui tombe,
de Vélite qui continue sa marche. L’élite le saït, et elle
“en souffre; même chez les plus vaillants, il y a une mé- lancolie secrète, le sentiment de leur impuissance et de
; eur isolement. Et le pire, — séparés du corps de leur
; peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte,
Pour son compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu’à se
“Sauver soi-même. « O homme, aide-toi toi-même! » ‘
ls ne songent pas que la virile maxime veut dire :
“« O hommes, aidez-vous! » À tous il manque la con- .
fiance, l’expansion de sympathie et le besoin d’action “commune, que donne la victoire d’une race, le senti-
ment de la plénitude, du passage au zénith.
Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans
“ce Paris, rempli d”âmes faites pour les comprendre, dans
ce te maison peuplée d’amis inconnus, ils étaient aussi
Seuls que dans un désert d’Asie.
La situation était rude. Leurs ressources étaient |
presque nulles. Christophe avait tout juste les travaux w
de copies et de transcriptions musicales, commandés
par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démis-M
sion de l’Université, dans la période de découragement
; qui avait suivi la mort de sa sœur, et qu’avait encore
accru une expérience douloureuse d’amour dans le”
monde de madame Nathan — (il n’en avait jamais |
parlé à Christophe, car il avait la pudeur de ses peines;
un de ses charmes était qu’il conservait toujours un »
peu de mystère intime, même avec son ami, à qui il ne”
cherchait pourtant à rien cacher.) — Dans cet état”
d’affaissement moral, où il avait faim de silence, sa!
tâche de professeur lui était devenue intolérable. IM
n’avait jamais eu de goût pour ce métier, où il faut,
s’étaler, dire tout haut sa pensée, où l’on n’est jamais.
seul. Le professorat de lycées exige, pour avoir quelque
noblesse, une vocation d’apostolat, qu’Olivier ne pos-« sédait point; et le professorat de Facultés impose un
contact perpétuel avec le public, qui est douloureux“
aux âmes éprises de solitude, comme l’était celle
d’Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler en public;
il en avait éprouvé une humiliation singulière. D’abord,”
cette exhibition sur une estrade lui était odieuse. IL
voyait le publie, il le sentait, comme avec des antennes, »
| il savait qu’il était composé, en majorité, de désœuvrés,« 14 +
4 ‘ qui cherchaïent uniquement à se désennuyer; et le rôle
VX d’amuseur officiel n’était pas de son goût. Mais surtout,
l cette parole du haut de la chaire déforme presque fata-
4 lement la pensée; si l’on n’y prend très garde, elle |
risque d’entraîner peu à peu à un certain cabotinisme dans les gestes, La diction, l’attitude, la façon de pré-
senter les idées, — dans la mentalité même. La confé-
rence est un genre qui oscille entre deux écueils : la
; comédie ennuyeuse et le pédantisme mondaiïin. Cette forme de monologue à haute voix, en présence de quelques centaines de personnes inconnues et muettes,
“0 ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous, et qui ne va
_ à personne, est, pour un cœur d’artiste un peu sauvage
£ et fier, quelque chose d’intolérablement faux. Olivier, qui sentait de plus en plus le besoin de se concentrer …
| et de ne rien dire qui ne fût l’expression intégrale de sa
1 pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu tant
| de peine à entrer; et, n’ayant plus sa sœur pour le.
{Ê retenir sur le penchant de ses songeries, il se mit à
écrire. Il avait la naïve croyance qu’ayant une valeur
| artistique, cette valeur ne pouvait manquer d’êtrerecon-
£ nue, sans qu’il fit rien pour cela.
À Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il
k avait un amour jaloux de la liberté, qui lui inspiraïit
! lhorreur de tout ce qui y porte atteinte, et qui le faisait
:1rR vivre à part, comme une plante étouffée, entre les blocs :
: des églises politiques, dont les associations ennemies
4 | se partageaient le pays et la presse. Il n’était pas moins
4 à l’écart de toutes les coteries littéraires et rejeté par .
à elles. Il n’y avait, il ne pouvait y avoir aucun ami. Il
ï était rebuté par la dureté, la sécheresse, l’égoïisme de
F ces âmes d’intellectuels — (à part le très petit nombre
Jean-Christophe à Paris À ONE à qu’entraîne une vocation réelle, ou qu’absorbe une recherche scientifique passionnée). — C’est une triste chose qu’un homme, qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau, — quand il a un petit cerveau. Nulle bonté, et une intelligence, comme un poignard dans un fourreau : on ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas un jour. Il faut rester perpétuellement armé. Il n’y” a d’amitié possible qu’avec les bonnes gens, quiaiment les belles choses, sans y chercher leur profit, — ceux qui vivent en dehors de l’art. Le souffle de l’art est irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très ; grands y peuvent vivre, sans perdre l’amour, qui est la source de la vie. Olivier ne pouvait compter que sur lui seul. C’était un appui bien précaire. Toute démarche lui était pénible. Il n’était pas disposé à s’humilier, dans l’intérêt de ses _ œuvres. Îl rougissait de voir la cour obséquieuse et basse, à laquelle s’obligeaient les jeunes auteurs, vis-à- vis de tel directeur de théâtre, bien connu, qui abusaïit de leur lâcheté, pour les traiter, comme il n’eût pas osé traiter ses domestiques. Olivier ne l’aurait pu, quand il se serait agi de la vie. Il se contentait d’envoyer ses manuscrits par la poste, ou de les déposer au bureau du théâtre ou de la revue : ils y restaient des mois, des années, sans qu’on les lût. Le hasard fit pourtant qu’un jour, il rencontra un de ses anciens camarades de lycée, un aimable paresseux, qui lui avait gardé une recon- | naissance admirative, pour la complaisance et la facilité avec laquelle Olivier lui faisait ses devoirs d’école; 4 _ ilne connaissait rien à la littérature; mais il connais- É sait les littérateurs, ce qui valait beaucoup mieux: et | _ même, riche et mondain, il se laissait, par snobisme, à
. discrètement, exploiter par eux. Il dit un mot pour
4 Olivier au secrétaire d’une grande revue, dont il était
” actionnaire : aussitôt, on déterra et lut un des manu- ”
4 scrits ensevelis; et, après bien des tergiversations —
È (car si l’œuvre semblait avoir quelque valeur, le nom
de l’auteur n’en avait aucune, étant celui d’un inconnu),
Ë . — on se décida à l’accepter. Quand il apprit cette bonne
‘4 nouvelle, Olivier se crut au bout de ses peines. Il ne
3 _ faisait que commencer.
À _ Il est-relativement facile de faire recevoir une œuvre,
à à Paris; mais c’est une autre affaire pour qu’elle soit
… publiée. Il faut attendre, attendre pendant des mois, au
… besoin toute la vie, si l’on n’a pas appris le talent de courtiser les gens, ou de les assommer, de se faire
È voir de temps en temps aux petits-levers de ces petits
l monarques, de leur rappeler qu’on existe et qu’on est +
.. résolu à les ennuyer, tout le temps qu’il faudra. Olivier
3 ne savait que rester chez lui; et il s’épuisait, dans
: Vaitente. Tout au plus, écrivait-il des lettres, aux-
. quelles on ne répondait pas. D’énervement, il ne pou-
è vait plus travailler. C’était une chose absurde; mais
à cela ne se raisonne point. Il attendait de poste en Ÿ
i} poste, assis devant sa table, l’esprit noyé dans des ù
4 souffrances indistinctes ; il ne sortait que pour jeter un
… regard d’espoir, vite déçu, dans son casier à lettres, en
4 bas, chez le concierge; il se promenait sans rien voir,
‘à et il n’avait d’autre pensée que de revenir pour tenter ‘
. une épreuve semblable ; et quand l’heure de la dernière !
‘# poste était passée, quand le silence de sa chambre
N. n’était plus troublé que par les pas brutaux de ses voi-
É: sins au-dessus de sa tête, il se sentait étouffer dans
“ cette indifférence. Un mot de réponse, un mot! Se pou0: CORTE
Jean-Christophe à Paris ‘à vait-il qu’on lui refusât cette aumône? Cependant, celui 1 qui la lui refusait ne se doutait pas du mal qu’il lui faisait. Chacun voit le monde à son image. Ceux dont 1 le cœur est sans vie voient l’univers desséché; etilsne et de souffrances, qui gonflent les jeunes poitrines ; ou, | s’ils y pensent, ils les jugent froidement, avec la lasse | et lourde ironie d’un corps éteint et rassasié. s Enfin, l’œuvre parut. Olivier avait tant attendu, que cela ne lui fit plus aucun plaisir : c’était une chose . morte pour lui. Toutefois, il espérait qu’elle serait encore |
- vivante pour les autres. Il yavaït là des éclairs de poésie ! . et d’intelligence, qui ne pouvaient rester inaperçus. Elle | tomba dans le silence absolu. — Il fit encore un ou deux ; essais, par la suite. Étant libre de tout clan, il trouva 1 toujours le même silence, ou de lhostilité. Iln’y comprenait rien. Il avait cru bonnement que le sentiment ; naturel de chacun devait être la bienveillance, à l’égard de toute œuvre nouvelle, même si elle n’était pas Ë très bonne. Cela représente tant de travail, toujours! et l’on doit être reconnaissant à celui qui a voulu appor- À ter aux autres un peu de beauté, un peu de force, un : ; peu de joie. Or, il ne rencontrait qu”indifférence ou | dénigrement. Il savait pourtant qu’il n’était pas le seul à penser ce qu’il avait écrit, qu’il y avait d’autres braves gens qui le pensaient. Mais il ne savait pas que ces M braves gens ne le lisaient pas, et qu’ils n’avaient aucune ; part à l’opinion littéraire, ni à rien, ni à rien. S’il s’en | trouvait deux ou trois, de ci, de là, sous les yeux des- , quels ses lignes étaient parvenués, et qui sympathi- É saient avec lui, jamais ils ne le luidiraient;ils restaient M guindés dans leur silence, aplatis. De même qu’ils ne
1 118
| votaient pas, ils s’abstenaient de prendre parti en |
_ art;ils ne lisaient pas les livres, qui les choquaient; ils n’allaient pas au théâtre, qui les dégoñtait; mais
HS ils laissaient leurs ennemis voter, élire leurs ennemis, is
x faire un succès scandaleux et une bruyante réclame à f des œuvres et des idées, qui ne représentaient en ; L
À France qu’une minorité impudente. à
Olivier, ne pouvant compter sur ceux qui étaient : de sa race d’esprit, puisqu’ils ne le lisaient pas, se trouva donc livré à la horde ennemie : à des littérateurs, pour la plupart, hostiles à sa pensée, et aux critiques qui étaient à leurs ordres. : Ces premiers contacts le firent saigner. Il était aussi
sensible à la critique que le vieux Bruckner, qui n’osait plus faire jouer une œuvre, tant il avait souffert de la méchanceté de la presse. IL n’était même pas soutenu par ses anciens collègues, les universitaires, qui, grâce à
| leur profession, conservent toujours un certain sens de la tradition intellectuelle française, et qui auraient pule.
| comprendre. Mais, en général, ces excellentes gens, pliés à la discipline, absorbés dans leur tâche, un peu
É aigris souvent par un métier ingrat, ne pardonnaïent
; pas à Olivier de vouloir faire autrement qu’eux. En
4 bons fonctionnaires, beaucoup avaient une tendance à
q n’admettre la supériorité de talent que quand elle se
D . conciliait avec la supériorité hiérarchique.
: Dans un tel état de choses, trois partis étaient
F possibles : briser les résistances par la force; se plier à :
è des compromis humiliants ; ou se résigner à n’écrireque
& pour soi. Olivier était incapable du premier, comme du
7 L second parti : il sabandonna au dernier. Il donnait
k . péniblement des répétitions pour vivre, et il écrivait des
Jean-Christophe à Paris ROMANE _ œuvres, qui n’ayant aucune possibilité de s’épanouir en LA d plein air, devenaient de plus en plus étiolées, chimé- ë Christophe tomba comme un orage, au milieu de cette vie crépusculaire. Il était hors de lui de voir la vilenie des gens et la patience d’Olivier : | — Mais tu n’as donc pas de sang ? disait-il. Comment _ peux-tu supporter une telle vie? Toi qui te sais supé- rieur à ce bétail, tu te laisses écraser par lui, sans » résistance ! ;
— Que veux-tu? disait Olivier, je ne sais pas me défendre, j’ai le dégoût de lutter avec des gens que je méprise; je sais qu’ils peuvent employer toutes les armes contre moi; et moi, je ne le puis pas. Non seulement je répugnerais à me servir de leurs moyens injurieux, mais j’aurais peur de leur faire du mal. Quand j’étais petit, je me laissais battre bêtement par mes
. camarades. On me croyait lâche, on croyait que j’avais peur des coups. j’avais beaucoup plus peur den donner que d’en recevoir. Je me souviens que quelqu’un me dit, un jour qu’un de mes bourreaux me persécutait : « Finis-en donc, une bonne fois, flanque-lui un coup de
- pied au ventre! » Cela m’a fait horreur. J’aimais mieux
— Tu n’as pas de sang, répétait Christophe. Avec É cela, tes diables d’idées chrétiennes !.. Votre éducation religieuse, en France, réduite au catéchisme; l’Évangile châtré, le Nouveau Testament affadi, désossé.. Une |
_ bondieuserie humanitaire, toujours la larme à l’œil. À Et la Révolution, Jean-Jacques, Robespierre, 48, et les Juifs par là-dessus! Prends donc une bonne tranche SJ de vieille Bible, bien saignante, chaque matin. ns
120 3
| Olivier protestait. Il avait pour l’Ancien Testament - une antipathie native. Ce sentiment remontait à son
- enfance, quand il feuilletait en cachette la Bible illus4 trée, qui était dans la bibliothèque de province, et . qu’on ne lisait jamais, qu’il était même défendu aux
- enfants de lire. Défense bien inutile! Olivier ne pouvait
À _ garder le livre longtemps. Il le fermait vite, irrité,
- attristé; et c’était un soulagement pour lui de se plon-
- ger, après, dans l’/liade ou l’Odyssée, ou dans les Mille
- et Une Nuits. « — Les dieux de l’Iliade sont des hommes beaux, ; puissants, vicieux : je les comprends, dit Olivier, je les V aime, ou je ne les aime pas; même quand je ne les aime Yes » pas, je les aime encore; je suis amoureux d’eux. J’ai ) baisé plus d’une fois, avec Patrocle, les beaux pieds d’Achille sanglant. Mais le dieu de la Bible est un vieux » Juif, maniaque et monomane, un fou furieux, qui passe
- son temps à gronder, menacer, hurler comme un loup
. enragé, délirer tout seul, enfermé dans son nuage. Je ne à … le comprends pas, jene l’aime pas, ses imprécations éter-
- nelles me cassent la tête, et sa férocité me fait horreur : +44 Sentence contre l’Égypte. 1 Sentence contre le désert de la mer. AE: ‘0 Sentence contre la vallée de la vision.
; C’est un fou, qui se croit juge, accusateur public,
“et bourreau à lui tout seul, et qui prononce des arrêts
; de mort, dans la cour de sa prison, contre les fleurs et les cailloux. On est stupéfié de la ténacité de haïne, qui il
| Jean-Christophe à Paris remplit ce livre de ses cris de carnage… — « le Dr ME La ruine, … le cri enveloppe la contrée de Moab; son hurlement va jusqu’en Eglazion ; son hurlement va jusqu’en De temps en temps, il se repose au milieu des mas- : sacres, des petits enfants écrasés, des femmes violées à et éventrées; et il rit, du rire d’un sous-officier de | l’armée de Josué, à table, après le sac d’une ville : … « Et le Seigneur des armées fait à ses peuples un . banquet de viandes grasses, un banquet de vins vieux, R de graisse moelleuse, de vins vieux bien purifiés…. L’épée i du Seigneur est pleine de sang. Elle s’est rassasiée de la graisse des rognons de moutons… » Mais. le pire, c’est la perfidie, avec laquelle ce dieu È envoie son prophète pour aveugler les hommes, afin : d’avoir une raison après, pour les faire souffrir : | « Va, endurcis le cœur de ce peuple, bouche ses yeux | convertisse et ne recouvre la santé. — Jusques à quand, 4 Seigneur ? — Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’habitants # dans les maisons, et que la terre soit plongée dans la Je ne suis pas assez sot pour méconnaître la puis- M sance du langage. Mais je ne puis séparer la pensée de M la forme; et si j’admire parfois ce dieu juif, c’est à la M façon dont j’admire un tigre, ou un… (Je cherche en F. vain un monstre de Shakespeare à nommer; je n’en trouve pas : Shakespeare lui-même n’a jamais réussi à È enfanter un tel héros de la Haïne, — de la Haïne sainte 4
; et vertueuse.) Un tel livre est effrayant. Toute folie est contagieuse. Et il y a dans celle-ci un péril d’autant … plus grand que son orgueil meurtrier a des prétentions
- purificatrices. L’Angleterre me fait trembler, quand je 8 pense que, depuis des siècles, elle en fait sa pâture. 3 J’aime à sentir entre elle et moi le fossé de la Manche.
- Je ne croirai jamais un peuple tout à fait civilisé, tant . — Tu feras bien, en ce cas, d’avoir aussi peur de moi, dit Christophe, car je m’en enivre. C’est la pure . moelle des lions. Les cœurs robustes sont ceux qui s’en » repaissent. L’Évangile, sans l’antidote de l’Ancien Tes- . tament, est un plat fade et malsain. La Bible est l’ossa_ ture des peuples qui veulent vivre. Il faut lutter, il faut — J’ai la haïne de la haine, dit Olivier. — Si seulement tu l’avais! dit Christophe. — Tu dis vrai, je n’en ai même pas la force. Que veux-tu ? Je ne puis pas ne pas voir les raisons de mes _ ennemis. Je me répète le mot de Chardin : « De la dou- ceur! De la douceur! » ” | — Diable de mouton! dit Christophe. Mais tu auras … beau faire, je te ferai sauter le fossé qui t’arrête, je te En effet, il prit en main la cause d’Olivier, et se mit ; en campagne pour lui. Ses débuts ne furent pas très “ heureux. Il s’irritait au premier mot, et il faisait plutôt 4 du tort à son ami, en le défendant; il s’en rendait ” compte, après, et se désolait de ses maladresses. … Olivier n’était pas en reste. Il subissait la contagion de cette activité, et il bataillait pour Christophe. Il
; ‘Jean-Christophe à Paris NS AL
avait beau redouter la lutte, il avait beau être d’une À intelligence lucide et ironique, qui raillait les paroles et les actes excessifs : quand il s’agissait de défendre Christophe, il dépassait en violence tous les autres, et 4 Christophe lui-même. Il perdait la tête. En amour, il #
faut savoir déraisonner! Olivier ne s’en faisait pas faute.
— Toutefois, il était plus habile que Christophe. Ce garçon, intransigeant et maladroit pour lui-même, était | capable de politique, et presque de rouerie, pour le
succès de son ami; il dépensait une énergie et une ingé-
niosité admirables à lui gagner des partisans; il réus- …
sissait à intéresser à lui des critiques musicaux et des
j Mécènes, qu’il eût rougi de solliciter pour lui-même. , En dépit de tout, ils avaient bien du mal à améliorer leur sort. Leur amour l’un pour l’autre leur faisait commettre beaucoup de sottises. Christophe s’endettait pour { faire éditer en cachette un volume de poésies d’Olivier, 0
dont on ne vendit pas un exemplaire. Olivier décidait M Christophe à donner un concert, où il ne vint presque | personne. Christophe, devant la salle vide, se consolait 6 bravement avec le mot de Haendel : « Parfait! Ma À musique en sonnera mieux… » Mais cette forfanterie ne 1
leur rendait pas l’argent qu’ils avaient dépensé; etils M rentraient au logis, le cœur gros de l’indifférence des 1
Parmi toutes ces difficultés, le seul qui leur vint en
aide était un Juif d’une quarantaine d’années, nommé Taddée Mooch. Il tenait un magasin de photographies d’art; mais bien qu’il s’intéressât à son métier, et qu’il y apportât beaucoup de goût et d’habileté, il s’inté- ressait à tant de choses, à côté, qu’il en négligeait son commerce. Quand il s’en occupait, c’était pour rechercher des perfectionnements techniques, pour s’engouer de procédés de reproduction nouveaux, qui, malgré leur ingéniosité, réussissaient rarement, et coû- taient beaucoup d’argent. Il lisait énormément, et se tenait à l’affat de toutes les idées neuves, en philosophie, en art, en science, en politique ; il avait un flair surprenant pour découvrir les forces indépendantes et originales : on eût dit qu’il en subissait l’aimant caché. Entre les amis d’Olivier, isolés comme lui, et travaillant, chacun de son côté, il servait en quelque sorte de lien. Il allait des uns aux autres; et par lui s’établissait
À entre eux, sans que ni eux ni lui en eussent conscience, un courant permanent d’idées. *
Quand Olivier voulut le faire connaître à Christophe, |
Christophe s’y refusa d’abord; il était las de ses expériences avec la race d’Israël. Olivier, en riant, insista pour qu’if le vit, disant qu’il ne connaissait pas
g, mieux les Juifs qu’il ne connaissait la France. Chris-
| tophe consentit donc; mais la première fois qu’il
Jean-Christophe à Paris OR vit Taddée Mooch, il fit la grimace. Mooch était, d’apparence, plus Juif que de raison : le Juif, tel que : ‘0
‘ le représentent ceux qui ne l’aiment point : petit, k chauve, mal fait, le nez pâteux, de gros yeux qui À louchaïent derrière de grosses lunettes, la figure enfouie sous une barbe mal plantée, rude et noire, les mains 2 poilues, les bras longs, les jambes courtes et torses : un : À petit Baal syrien. Mais il y avait en lui une telle É
. expression de bonté que Christophe en fut touché. | Surtout, il était très simple, et ne disait pas de paroles | inutiles. Pas de compliments exagérés. Un mot discret 4 seulement. Mais un empressement à se rendre utile; et,
_ avant même qu’on lui eût rien demandé, un service accompli. Il revenait souvent, trop souvent; et presque . toujours, il apportait quelque bonne nouvelle : un tra- 1 vail à faire pour l’un des deux amis, un article d’art ou 4 des cours pour Olivier, des leçons de musique pour Christophe. Il ne restait jamais longtemps. IL mettait | une certaine affectation à ne pas s’imposer. Peut-être à percevait-il agacement de Christophe, dont le premier É mouvement était toujours d’impatience, lorsqu’il voyait ÿ paraître à la porte la figure barbue de l’idole carthagi- : noise, — (il l”appelait : Moloch}), — quitte, le moment ‘ d’après, à se senüir le cœur plein de gratitude pour sa 1 La bonté n’est pas rare chez les Juifs : c’est de toutes ; les vertus celle qu’ils admettent le mieux, même quand 1 ils ne la pratiquent pas. À la vérité, elle reste chez la . _ plupart d’entre eux sous une forme négative ou neutre : # _ indulgence, indifférence, répugnance à faire le mal, if _ toléranceironique. Chez Mooch, elle était passionnément : à active. Il était toujours prêt à se dévouer pour quelqu’un, j à
où pour quelque chose. Pour ses coreligionnaires | pauvres, pour les réfugiés russes, pour les opprimés de k, toutes les nations, pour les artistes malheureux, pour toutes les infortunes, pour toutes les causes généreuses. Fe Sa bourse était toujours ouverte; et, si peu garnie » qu’elle fût, il trouvait toujours moyen d’en faire sortir … quelque obole; quand elle était vide, il en faisait sortir … dela bourse des autres; il ne comptait jamais ses peines, | ni ses pas, du moment qu’il s’agissait de rendre service. ns F: H faisait cela simplement, — avec une simplicité exa- ‘ 4 gérée. Il avait le tort de dire un peu trop qu’il était … simple et sincère: mais le plus fort, c’est qu’il l’était. 4 Christophe, partagé entre son agacement et sa sympathie pour Mooch, eut une fois un mot cruel d’enfant » terrible, qui ne sait pas cacher ce qu’il pense. Un jour 4 qu’il était tout ému de la bonté de Moocbh, il lui prit L affectueusement les deux mains, et lui dit : — Quel malheur! Quel malheur que vous soyez
- Olivier sursauta, et rougit, comme s’il s’agissait de
- lui. Il en était tout malheureux, et il tâchait d’effacer la . blessure causée par son ami. ,
- Mooch sourit, avec une ironie triste, et il répondit - ÿ “ C’est un bien plus grand malheur d’être un . |
Christophe ne vit là qu’une boutade. Mais le pessi- | misme de cette parole était plus profond qu’il ne lima3 ginait; et Olivier, avec la finesse de sa sensibilité, en Me » avait l’intuition. Sous le Mooch qu’on connaissait, il en 4 était un autre, tout différent, et même en beaucoup de à choses entièrement opposé. Sa nature apparente était
Jean-Christophe à Paris AO À Ë. le produit d’un long combat contre sa véritable nature. Cet homme, qui semblait simple, avait un esprit con- | tourné, qui, lorsqu’il s’abandonnaït, avait toujours besoin de compliquer les choses les plus simples et .. de donner à ses sentiments les plus vrais un caractère d’ironie maniérée. Cet homme, qui semblait modeste et un peu trop humble parfois, avait un fond d’orgueil, qui se connaissait ei qui se châtiait durement. Son optimisme souriant, son activité incessante, incessamment occupée de rendre service aux autres, recouvraient un nihilisme profond, un découragement mortel, qui avait peur de se voir. Mooch manifestait HAS une grande foi en une foule de choses : dans le progrès de humanité, dans l’avenir de l’esprit juif épuré, dans les destinées de la France, soldat de l’esprit nouveau — (il identifiait volontiers les trois causes). — Olivier, qui m’était point dupe, disait à Christophe : — Au fond, il ne croit à rien. Avec tout son bon sens et son calme ironiques, Mooch était un neurasthénique, qui ne voulait pas regarder le vide qui était en lui. Il avait des crises de néant; il se réveillait parfois brusquement, au milieu de la nuit, en gémissant d’effroi. Il cherchait partout des raisons d’agir, auxquelles s’accrocher, comme à des bouées dans l’eau. On paye cher le privilège d’être d’une trop vieille race. On porte un faix écrasant de passé, d’épreuves, d’expé- riences lassées, d’intelligence et d’affection déçues, — toute une cuvée de vie séculaire, au fond de laquelle s’est déposé un âcre résidu d’ironie et d’ennui.. L’Ennui, l’immense ennui sémite, sans rapports avec notre ennui | À aryen, qui nous fait bien souffrir aussi, mais qui du
4 moins a des causes précises, et qui passe avec elles :
| car il ne vient le plus souvent que de notre regret de
._ n’avoir pas ce que nous désirons. Mais c’est la source
même de la joie et de la vie, qui est atteinte, chez cer_ tains Juifs, par un poison mortel. Plus de désirs, plus
d’intérêt à rien : ni ambition, ni amour, ni plaisir.
Une seule chose persiste, non pas intacte, mais maladivement hyperesthésiée, en ces déracinés d’Orient,
épuisés par la dépense d’énergie qu’ils ont dû faire À
depuis des siècles, et aspirant à l’ataraxie, sans pou- |
voir y atteindre : la pensée, l’analyse sans fin, qui
empêche d’avance la possibilité de toute jouissance et
qui décourage de toute action. Les plus énergiques
se donnent des rôles, les jouent, plus qu’ils n’agissent
pour leur compte. Chose curieuse qu’à nombre d’entre
eux, — et non des moins intelligents, ni parfois des
moins graves, — ce désintérêt de la vie réelle souffle la
vocation, ou le désir secret, inavoué, de se faire acteurs,
— de jouer la vie, — seule façon pour eux de la vivre! ÿ::
Mooch était aussi acteur, à sa façon. Il s’agitait, afin
de s’étourdir. Mais au lieu que tant de gens s’agitent
pour leur égoïsme, lui, s’agitait pour le bonheur des
autres. Son dévouement à Christophe était touchant et
fatigant. Christophe le rabrouaïit, et en avait regret
ensuite. Jamais Mooch n’en voulait à Christophe.
Rien ne le rebutait. Non qu’il eût pour Christophe
une affection bien vive. C’était le dévouement qu’il
aimait, plus que les hommes auxquels il se dévouait.
. Ils lui étaient un prétexte pour faire du bien, pour
1 fit tant qu’il décida Hecht à publier le David et
quelques autres compositions de Christophe. Hecht
Jean-Christophe à Paris. Lu 4 estimait le talent de Christophe; mais il n’était point | pressé de le faire connaître. Ce ne fut que lorsqu’il vit que Mooch était prêt à lancer la publication, à ses frais, chez un autre éditeur, que lui-même, par amour-propre, | en prit l’initiative. : Mooch eut encore l’idée, dans une occasion critique, où Olivier était tombé malade, et où l’argent manquait, | de s’adresser à Félix Weil, le riche archéologue, qui habitait dans la maison des deux amis. Mooch et Weil se connaissaient; mais ils avaient peu de sympathie
- lun pour l’autre. Ils étaient trop différents; Mooch,
‘ agité, mystique, révolutionnaire, avec des façons un peu peuple, que peut-être il outrait, devait naturellement provoquer l’ironie de Weil, placide et gouailleur, de manières distinguées et d’esprit conservateur. Ils
avaient bien un fond commun : tous deux étaient également dénués d’intérêt profond à agir; et s’ils agissaient, ce n’était pas par foi, mais par vitalité tenace et machinale. Mais c’étaient là des choses, dont ni l’un ni l’autre n’aimait à prendre conscience : ils préféraient n’être attentifs qu’aux rôles qu’ils jouaient; et ces rôles avaient fort peu. de points de contact. Mooch rencontra donc d’abord un accueil assez froid auprès de Weil; quand ïl voulut l’intéresser aux projets artistiques d’Olivier et de Christophe, il se heurta à un scepticisme railleur. Les perpétuels emballements de Mooch pour une utopie ou pour une autre égayaient la société juive, où il était signalé comme un « tapeur » dangereux. Mais cette fois comme tant d’autres, il ne se découragea point; et tandis qu’il insistait, parlant de : l’amitié de Christophe et d’Olivier, il éveilla l’intérêt de A Weil. IL s’en aperçut, et continua.
- Il touchait là une corde sensible. Ce vieil, détaché, 372712 & !dé tout, sans amis, avait le culte de l’amitié; la grande 5) 3 affection de sa vie avait été une amitié, qui l’avait ni
- laissé en chemin: c’était son trésor intérieur; quand À il y pensait, il se sentait meilleur. H avait fait des i fondations, au nom de son ami. Il avait dédié des : è
- livres à sa mémoire. Les traits que lui raconta Mooch . de la tendresse mutuelle de Christophe et d’Olivier 4 ._ Jémurent. Son histoire personnelle avait quelque LAÉ » ressemblance avec celle-ci. L’ami qu’il avait perdu . avait été pour lui une sorte de frère aîné, un compa_ gnon de jeunesse, un guide qu’il idolâtrait. C’était un 3 de ces jeunes Juifs, brûlés d’intelligence et d’ardeur fui __ généreuse, qui souffrent du dur milieu qui les entoure, ! qui se sont donné pour tâche noble et vaine de . & __ relever leur race, et, par leur race, le monde, qui se ie | dévorent eux-mêmes, qui se consument de toutes parts, x . et flambent, comme une torche de résine, en quelques . heures. Sa flamme avait réchauffé l’apathie du petit ELA _ Weil. Il l’avait soulevé de terre. Tant que l’ami avait PRE _ vécu, Weil avait marché à ses côtés, dans l’auréole ” de foi lumineuse et. stoïque, — foi dans la science, NAS _ dans le pouvoir de l’esprit, dans le bonheur futur, — ‘à
- que rayonnait autour d’elle cette âme messianique. AU _ Après qu’elle l’eut laissé seul, Weil, faible et iro- 3 nique, s’était laissé couler des hauteurs de cet idéa- ; | lisme dans les sables de l’Ecclésiaste, que porte en elle 5 . toute intelligence juive, et qui sont toujours prêts à la cu _ boire. Mais jamais il n’avait oublié les heures passées È 4 avec l’ami, dans la lumière : il en gardaït jalousement Ÿ » la clarté presque effacée. Il n’avait jamais parlé de lui À ‘4 à à personne, même pas à sa femme, qu’il aimait : c’était
Jean-Christophe à Paris Ft Lo ; chose sacrée. Et ce vieil homme, qu’on croyait prosaïque et de cœur sec, arrivé au terme de sa vie, se ré- pétait en secret la pensée amère et tendre d’un brahmane de l’inde antique :
. « L’arbre empoisonné du monde produit deux fruits plus doux que l’eau de la fontaine de la vie : l’un est la poésie, et l’autre est l’amitié. »
Il s’intéressa dès lors à Christophe et à Olivier. Dis-
crètement, connaissant leur fierté, il se fit remettre par Mooch le volume de poésies d’Olivier, qui venait d’être publié; et, sans que les deux amis fissent la moindre
: démarche, sans qu’ils eussent même soupçon de ses projets, il s’arrangea de façon à obtenir pour l’ouvrage un prix d’Académie, qui tomba fort à point, au milieu
x de leur gêne. à Quand Christophe apprit que ce secours inattendu leur venait d’un homme, qu’il était disposé à juger mal, il eut remords de ce qu’il avait pu dire ou penser de lui; et, surmontant son aversion pour les visites, il alla le remercier. Sa bonne intention ne fut pas récompensée. L’ironie du vieux Weil se réveilla, en présence du jeune enthousiasme de Christophe, quoiqu’il fit effort pour la lui cacher; et ils s’entendirent Le jour où Christophe, reconnaissant et irrité, remontait dans sa mansarde, après la visite à Weil, il y trouva, avec le bon Mooch, qui venait rendre à Olivier quelque service nouveau, un article de revue désobligeant sur sa musique, par Lucien Lévy-Cœur, — non ‘7 pas une franche critique, mais de cette bienveillance insultante, qui, par un jeu de persiflage raffiné, s’amu-
: sait à le mettre sur la même ligne que des musiciens. de L troisième ou de quatrième ordre, qu’il exécrait. — Remarques-tu, dit Christophe à Olivier, après le : départ de Mooch, que nous avons toujours affaire aux _ Juifs, uniquement aux Juifs? Ah! ça, serions-nous Juifs, nous-mêmes? Rassure-moi. On dirait que nous / les attirions. Ils sont partout sur notre chemin, ennemis, ou alliés. — C’est qu’ils sont plus intelligents que les autres, dit Olivier. Les Juifs sont presque les seuls chez nous, avec qui un homme libre peut causer des choses neuves, des choses vivantes. Les autres s’immobilisent j dans le passé, les choses mortes. Par malheur, ce passé n’existe pas pour les Juifs, ou du moins il n’est pas le même que pour nous. Avec eux, nous ne pouvons nous entretenir que d’aujourd’hui, avec ceux _ de notre race que d’hier. Vois l’activité juive, dans tous les ordres de choses : commerce, industrie, enseignement, science, œuvres de bienfaisance, œuvres — Ne parlons pas de l’art, dit Christophe. — Je ne dis pas que ce qu’ils font me soit toujours, | syrapathique : c’est même odieux souvent. Du moins, ils |
- vivent, et ils savent comprendre ceux qui vivent. Nous pouvons critiquer, raïller, maudire les Juifs. Nous ne pouvons nous passer d’eux. \ — Il ne faut rien exagérer, dit Christophe, gouailleur. À | — Tu saurais vivre, peut-être. Mais à quoi te ser- … virait, si ta vie et ton œuvre restaient inconnus de 5 È tous, comme elles le seraient probablement sans h …. eux? Sont-ce nos coreligionnaires qui viendraient à
Re _ Jean-Christophe à Paris PR : ‘ie à notre secours? Le catholicisme laisse périr, sans un É geste pour les défendre, les meilleurs de son sang. Tous ceux qui sont religieux, du fond de l’âme, tous ceux qui donnent leur vie à la défense de Dieu, — s’ils ont eu l’audace de se détacher de la règle catholique et de s’affranchir de l’autorité de Rome, — aussitôt, ils deviennent à l’indigne horde, qui se- dit catholique, non seulement indifférents, mais hostiles; elle fait le silence sur eux, elle les abandonne \ en proie aux ennemis communs. Un esprit libre, ; quelle que soit sa grandeur, — si, chrétien de cœur, il : n’est pas chrétien d’obéissance, — qu’importe aux catholiques qu’il incarne en lui ce qu’il y a de plus pur nr dans leur foi et de vraiment divin? Il n’est pas du troupeau, de la secte aveugle et sourde, qui ne pense … point par soi-même. On le rejette, on se réjouit de le voir souffrir seul, déchiré par l’ennemi, appelant à l’aide ceux qui sont ses frères, et pour la foi desquels il meurt. Il y a dans le catholicisme d’aujourd’hui une puissance d’inertie meurtrière. Il pardonneraït plus aisément à ses ennemis qu’à ceux qui veulent le réveiller et lui rendre la vie… Que serions-nous, mon pauvre | Christophe, quelle serait notre action, à nous, catholiques de race, qui nous sommes faits libres, sans une poignée de libres protestants et de Juifs ? Les Juifs sont dans l’Europe d’aujourd’hui les agents les plus vivaces de eux tes pires ennemis et tes amis de la première ni — Cela est vrai, dit Christophe; ils m’ont encouragé, k à soutenu, adressé les paroles qui raniment celui qui
| lutte, en lui montrant qu’il est compris. Sans doute, de F ï ; ces amis-là, bien peu me sont restés fidèles ; leur amitié FC 4 a n’a,été qu’un feu de paille, vite éteint. N’importe ! C’est N® k beaucoup que cette lueur passagère, dans la nuit, Tu k “ as raison : ne soyons pas ingrats. ER 2 À — Ne soyons pas inintelligents surtout, dit Olivier. $ } N’allons pas mutiler notre civilisation, déjà malade, en 14 à prétendant l’ébrancher de quelques-uns de ses rameaux Lo À les plus vivaces. Si le malheur voulait que les Juifs # $ fussent chassés d’Europe, elle en resterait appauvrie d’intelligence et d’action, jusqu’au risque de la faillite complète. Chez nous particulièrement, dans l’état actuel Apte, de la vitalité française, leur expulsion serait pour la nation une saignée plus meurtrière encore que l’expulsion des protestants, au dix-septième siècle, — u 1 Sans doute, ils tiennent, en ce moment, une place sans proportion avec leur valeur réelle. Ils abusent de l’anar- He) chie politique et morale d’aujourd’hui, qu’ils ne con- | tribuent pas peu à accroître, par goût naturel, et parce ra Ë qu’ils s’y trouvent bien. Les meilleurs, comme cet excel- Lt | lent Mooch, ont le tort d’identifier très sincèrement les Fine destinées de la France avec leurs rêves juifs, qui nous de sont souvent plus dangereux qu’utiles. Mais on ne peut re pas leur en vouloir de ce qu’ils veulent faire la France e : à leur image : c’est qu’ils l’aiment. Si leur amour est ul ; redoutable, nous n’avons qu’à nous défendre et les à ( tenir à leur rang, qui est, chez nous, le second. Non A è que je croie leur race inférieure à la nôtre : — (toutes x 4 ces questions de suprématie de races sont niaises et RAS 4 dégoûtantes.) — Mais il est inadmissible qu’une race “ 4 étrangère, qui ne s’est pas encore fondue avec la nôtre, OR “ ait la prétention de connaître mieux ce qui nous con- rise
Jean-Christophe à Paris , : | vient, que nous-mêmes. Elle se trouve bien en France : j’en suis fort aise; mais qu’elle n’aspire point à en faire ‘ une Judée! Un gouvernement intelligent et fort, qui saurait tenir les Juifs à leur place, ferait d’éux un des plus utiles instruments de la grandeur française; et il leur _ rendrait service, en même temps qu’à nous. Ces êtres hypernerveux, agités et incertains, ont besoin d’une loi qui les tienne et d’un maître sans faiblesse, mais | juste, qui les mate. Les Juifs sont comme les femmes : ‘ excellents, quand on les tient en bride; mais leur domination, à celles-ci et à ceux-là, est exécrable; et ceux qui s’y soumettent donnent un spectacle ridicule.
Malgré leur mutuel amour, et l’intuition qu’il léur | donnait de l’âme de l’ami, il y avait souvent des choses que Christophe et Olivier n’arrivaient pas à bien comprendre en eux, et qui même les choquaient. Dans les premiers temps de l’amitié, où chacun fait instinctivement effort pour ne laisser subsister de lui que ce qui ressemble le plus à son ami, ils ne s’en aperçurent é pas. Ce ne fut que peu à peu que l’image des deux | races revint flotter à la surface, avec plus de netteté qu’avant : car, en se faisant contraste, elles s’accusaient ; l’une l’autre. Ils eurent de petits froissements, que leur tendresse ne réussissait pas toujours à éviter. ! Ils s’égaraient parfois dans des malentendus. L’esprit d’Olivier était un mélange de foi, de liberté, de passion, d’ironie, de doute universel, dont Christophe ne parvenait pas à saisir la formule. Olivier, de _ son côté, était choqué du manque de psychologie | de Christophe; son aristocratie de vieille race intellectuelle souriait de la maladresse de cet esprit ? vigoureux, mais lourd et tout d’une pièce, qui ne. savait pas s’analyser, et qui était la dupe des autres et de soi. La sentimentalité de Christophe, ses effu_ sions bruyantes, sa facilité d’émotion, semblaient _ aussi à Olivier quelquefois agaçantes, et même légè- : rement ridicules. Sans parler d’un certain culte de la { 4 137
| Jean-Christophe à Paris Me 0 de force, de cette conviction allemande dans l’excellence d morale du poing, Faustrecht, dont Olivier et son peuple 2 avaient de bonnes raisons pour n’être pas persuadés. À Et Christophe ne pouvait souffrir l’ironie d’Olivier, P qui l’irritait souvent jusqu’à la fureur; il ne pouvait souffrir sa manie de raisonner, son analyse perpétuelle, | je ne sais quelle immoralité intellectuelle, surprenante
* chez un homme aussi épris qu’Olivier de la pureté morale,
et qui avait sa source dans la largeur même de son intelligence, ennemie de toute négation, — se plaisant F au spectacle des pensées opposées. Olivier regardait les
- choses, d’un point de vue en quelque sorte historique, | panoramique; il avait un tel besoïn de tout comprendre qu’il voyait à la fois le pour et le contre; et il les soutenait tour à tour, suivant qu’on soutenait devant lui la thèse opposée; il finissait par se perdre lui-même dans
ses contradictions. A plus forte raison, déroutait-il Christophe. Cependant, ce n’était chez lui ni désir de contredire, ni penchant au paradoxe; c’était une nécessité impérieuse de justice et de bon sens; ül était froissé par la sottise de tout parti-pris; et il lui fallait réagir. La façon crue dont Christophe jugeait les actes et les hommes immoraux, — en voyant tout plus gros et plus brutal que dans La réalité, — choquait Olivier, qui, bien qu’aussi moral, n’était pas du même acier inflexible, mais qui se laissait tenter, teinter, toucher par les influences extérieures. Il protestait contre les exagérations de Christophe, L et il exagérait en sens inverse. Journellement, ce à travers d’esprit le conduisait à soutenir contre ses ÿ amis la cause de ses adversaires. Christophe se fâchait. 12 Il reprochait à Olivier ses sophismes, son indulgence +
à pour les gens et les choses ennemies. Olivier souriaïit :
_ il savait bien quelle absence d’illusions recouvrait son
. indulgence; il savait bien que Christophe croyait à beau-
_ coup plus de choses que lui, et qu’il les acceptait
_ mieux! Mais Christophe, sans regarder ni à droite ni à gauche, fonçait droit devant lui. Il en avait surtout à la
— Le grand argument dont ils sont si fiers pour « pardonner » aux gredins, c’est, disait-il, que les gre- ë dins sont déjà bien assez malheureux de l’être, ou qu’ils sont irresponsables et malades… Mais d’abord, il n’est pas vrai que ceux qui font le mal soient malheureux. C’est là une idée de morale en action, de mélodrames niais, d’optimisme béat et stupide, comme celui qui s’étale dans Scribe et dans Capus, — (Scribe
_ et Capus, vos grands hommes parisiens, les artistes. dont est digne votre société de bourgeois jouisseurs, hypocrites et enfantins, trop lâches pour oser regarder en face leur laideu »,) — Un gredin peut très bien être
_ un homme heureux. Il a même les plus grandes chances | pour l’être. Et quant à son irresponsabilité, c’est | encore une sottise. Ayez donc le courage de reconnaître que la Nature étant indifférente au bien et au mal, et
_ par là même méchante, un homme peut très bien être criminel et parfaitement sain. La vertu n’est pas une chose naturelle. C’est l’œuvre de l’homme. Il doit la » défendre. La société humaine a été bâtie par une $
- poignée d’êtres plus forts, plus grands que les autres.
…. C’est leur devoir de ne pas laisser entamer l’ouvrage
4 de tant de siècles de luttes effroyables par la racaille
3 au cœur de chien.
à Ces pensées n’étaient pas, au fond, très différentes |
Jean-Christophe à Paris de celles d’Olivier; maïs, par un secret instinct d’équi- rs . libre, il ne se sentait jamais aussi dilettante que quand -
- il entendait des paroles de combat. … re
— Ne tagite donc pas, ami, disait-il à Christophe.
Laisse le monde se complaire dans ses vices. Comme les amis du Décaméron, respirons en paix l’air emy baumé des jardins de la pensée, tandis qu”autour de la | colline de cyprès et de pins parasols, enguirlandés de : roses, Florence est dévastée par la peste noire.
- Il s’amusait pendant des journées à démonter l’art, la science, la pensée, pour en chercher les rouages _ cachés; il en arrivait à un pyrrhonisme, où tout ce qui existait n’était plus qu’une fiction de l’esprit, une construction en l’air, qui n’avait même pas lexcuse, comme les figures géométriques, d’être nécessaire à l’esprit. Christophe enrageait de ce démontage de la
— Elle allait bien; tu risques de la briser. Tu es bien avancé, après! Que veux-tu prouver? Que rien n’est rien? Parbleu! Je le sais bien. C’est parce que le néant
. vous envahit de toutes parts qu’on lutte. Rien n’existe? Mais moi, j’existe. Il n’y a pas de raison d’agir? Mais moi, j’agis. Que ceux qui aiment la mort, meurent s’ils : veulent! Moi, je vis, je veux vivre. Ma vie dans un - plateau de la balance, la pensée dans l’autre… Au
: diable, la pensée! Ë
Il se laissait emporter par sa violence habituelle; et,
dans la discussion, il disait des paroles blessantes. A peine les avait-il dites qu’il en avait le regret. Il L eût voulu les retirer; mais le mal était fait. Olivier Le était très sensible; il avait l’épiderme facilement ë 3 écorché; un mot rude, surtout de la part de quelqu’un
ES ‘qu’il aimait, le déchirait. Il n’en disait rien par orgueil, A:
1 il se repliait en lui. Il n’était pas sans voir non plus, D
. chez son ami, de ces soudaines lueurs d’égoïsme incon- PU
- scient, qui sont chez tout grand artiste. Il sentait qu’à 1
_ certains moments, sa vie ne valait pas cher pour Chris-
tophe, au prix d’une belle musique : — (Christophe ne
_ prenait guère la peine de le lui cacher) — Il le compre- ë naït bien, il trouvait que Christophe avait raison; mais L
__ c’était triste. F2
ë Et puis, il y avait dans la nature de Christophe toutes 5
sortes d’éléments troubles, qui échappaient à l’intelli-
_ gence d’Olivier, et qui l’inquiétaient. C’étaient des bouf- ;
-_ fées brusques d’humour baroque et redoutable. Cer- ‘ tains jours, il ne voulait pas parler; ou il avait des 5
- accès de malice diabolique, il cherchait à blesser. Ou ï
bien, il disparaissait : on ne le revoyait plus de la jour- :
-_ née et d’une partie de la nuit. Une fois, il resta deux
__ jours de suite absent. Dieu sait ce qu’il faisait! Il ne le
savait pas trop lui-même… En vérité, sa puissante na- é
ture, comprimée dans cette vie et ce logement étroits, ;
| comme dans une cage à poulets, était par moments
- sur le point d’éclater. La tranquillité de son ami le se
- rendaït enragé: alors, il aurait eu envie de lui faire |
- du mai, de faire du mal à quelqu’un. Il lui fallait se
sauver, se tuer de fatigue. Il battait les rues de Paris #
-. et la banlieue, en quête vaguement de quelque aven- ES
- ture, que parfois il trouvait; et il n‘eût pas été fâché
d’une mauvaise rencontre, qui lui eût permis de dépen- a
| ser le trop-plein de sa force, dans une rixe.. Olivier, avec :
-_ sa pauvre santé et sa faiblesse physique, avait peine à 2:
1 comprendre. Christophe ne le comprenait pas mieux. : » Il s’éveillait de ces égarements, comme d’un rêve érein-
Jean-Christophe à Paris © tant, — un peu honteux et inquiet de ce qu’il avait fait et de ce qu’il pourrait faire, à l’avenir. Maïs la bourrasque de folie passée, il se retrouvait comme un grand ciel lavé après l’orage, pur de toute souillure, serein, souverain de son âme. Il redevenait plus tendre que jamais pour Olivier, et il se tourmentait du mal qu’il avait pu lui causer. Il ne s’expliquait plus leurs petites brouilles. Tous les torts n’étaient pas toujours de son côté; mais | il ne s’en regardait pas comme moins coupable; il se | reprochaït la passion qu’il mettait à avoir raison: il | pensait qu’il vaut mieux se tromper avec son ami, _ qu’avoir raison contre lui. 5714 5 Leurs malentendus étaient surtout pénibles, lorsqu’ils | se produisaient le soir, et que les deux amis devaient | passer la nuit dans cette désunion, qui était pour tous | deux un désarroi moral. Christophe se relevait pour | écrire un mot, qu’il glissait sous la porte d’Olivier; et le lendemain, à son réveil, il lui demandait par- | don. Ou même, dans la nuit, il frappait à sa porte : il n’aurait pu attendre au lendemain pour s’humilier. Olivier, d’ordinaire, ne dormait pas plus que lui. Il savait bien que Christophe l’aimait et n’avait pas voulu l’offenser; mais il avait besoin de le lui entendre dire. Christophe le disait : tout était effacé. Quel calme délicieux ! Comme ils dormaient bien, après! | — Ah! soupirait Olivier, qu’il est difficile de se comprendre! — Aussi, qu’est-il besoin de se comprendre toujours ? : disait Christophe. J’y renonce. Il n’y a qu’à s’aimer. É Tous ces petits froissements, qu’ils s’ingéniaient 7 ik ensuite à guérir, avec une tendresse inquiète, les renHe daient presque plus chers l’un à l’autre. Dans les J
_ moments de brouille, Antoinette reparaissait à travers | É les yeux d’Olivier. Les deux amis se témoignaient des “4 _ attentions féminines. Christophe ne laissait point passer $ _ la fête d’Olivier, sans la célébrer par une œuvre qui BE _ Jui était dédiée, par quelques fleurs, un gâteau, un 4 | cadeau, achetés, Dieu sait comment! — (car l’argent ed _ manquait souvent dans le ménage.) — Olivier s’abimait | _ les yeux à recopier, la nuit, en cachette, les partitions EX . de Christophe. 5 : Les malentendus entre amis ne sont jamais bien graves, tant qu’un tiers ne s’interpose pas entre eux. — _ Maïs cela ne pouvait manquer d’arriver : trop de gens, | en ce monde, s’intéressent aux affaires des autres, afin ve de les embrouiller. ;
Olivier connaissait les Stevens, que Christophe fré- queniait naguère ; et il avait aussi subi l’attraction de Colette. Si Christophe ne l’avait pas rencontré dans la petite cour de son ancienne amie, c’était qu’à ce moment, Olivier, accablé par la mort de sa sœur, s’en- 4 fermait dans son deuil, et ne voyait plus personne. | Colette, de son côté, n’avait fait aucun effort pour le voir : elle aimait bien Olivier, mais elle n’aimaïtpasles gens malheureux; elle se disait si sensible que le spectacle de la tristesse lui était intolérable : elle attendait que celle d’Olivier fût passée, pour se souvenir de lui. Lorsqu’elle apprit qu’il paraissait guéri et qu’il n’y avait plus de danger de contagion, elle se risqua à lui faire signe. Olivier ne se fit pas prier. Il était à la fois sauvage et mondain, facilement séduit; et il avait un faible pour Colette. Quand il annonça à Christophe son intention de retourner chez elle, Christophe, trop respectueux de la liberté de son ami pour exprimer le moindre blâme, se contenta de hausser les épaules, et dit, d’un air railleur : Mais il se garda bien de l’y suivre. Il était décidé à | pe plus avoir affaire avec ces coquettes, ni avec leur F . monde, Non qu’il fût misogyne : il s’en fallait de beau2 coup. Il avait une prédilection tendre pour les jeunes *
… femmes qui travaillaient, les petites ouvrières, em-_
Ps ployées, fonctionnaires, qu’on voit se hâter, le matin, #
à toujours un peu en retard, à demi éveillées, vers leur
E atelier ou leur bureau. La femme ne lui paraissait
-_ avoir tout son sens que quand elle agissait, quand
- elle s’efforçait d’être par elle-même, de gagner son pain
et son indépendance. Et elle ne lui paraissait même s avoir qu’ainsi toute sa grâce, l’alerte souplesse des ;
mouvements, l’éveil de tous ses sens, l’intégrité de sa
: vie et de sa volonté. Il détestait la femme oisive et
- jouisseuse : elle lui faisait l’effet d’un animal repu, qui ss
| digère et s’ennuie, dans des rêveries malsaines. Olivier, AS
au contraire, adorait le far niente des femmes, leur É charme de fleurs, qui ne vivent que pour être belles et LES
_ parfumer l’air autour d’elles. Il était plus artiste, et ire
| Christophe plus humain. A l’encontre de Colette, Chris- es tophe aïmait d’autant plus les autres qu’ils avaient plus …_ de part aux souffrances du monde. Ainsi, il se sentait ne
- lié à eux par une compassion fraternelle. # = Colette était surtout désireuse de revoir Olivier, 22 depuis qu’elle avait appris son amitié avec Christophe:
car elle était curieuse d’en savoir les détails. Elle gar- a
… daït un peu rancune à Christophe de la façon dédai- -
…_ gneuse, avec laquelle il semblait l’avoir oubliée; et, ee
Sans aucun désir de se venger — (cela n’en valait pas » la peine: car c’est une peine de se venger), — elle eût . été bien aise de lui jouer quelque tour. Jeu de chatte, F
| qui mordille, afin qu’on fasse attention à elle. Enjôleuse,
-
comme elle savait l’être, elle n’eut pas de peine à faire
-
parler Olivier. Personne n’était plus clairvoyant que £ » lui et moins dupe des gens, quand il en était loin; per-
- sonne ne montrait plus de confiance naïve, quand il se A
Jean-Christophe à Paris AE 0 ra trouvait en présence de deux aiïmables yeux. Colette $ témoignait un intérêt si sincère à son amitié avec Chris tophe qu’il se laissa aller à lui en raconter l’histoire, 4 et même certains de leurs petits malentendus amicaux, qui lui semblaient plaisants, à distance, et où ils’attribuait tous les torts. Il confia aussi à Colette les pro- . jets artistiques de Christophe et quelques-uns de ses ‘ jugements, — qui n’étaient pas tous flatteurs, — sur : la France et les Français. Toutes choses qui n’avaient | : pas grande importance, par elles-mêmes, mais que Colette se hâta de colporter, en les arrangeant à sa manière, autant afin d’en rendre le récit plus piquant, _ que par une certaine malignité cachée, à l’égard de Christophe. Et comme le premier à recevoir ses confidences fut naturellement son inséparable Lucien Lévy- | Cœur, qui n’avait aucune raison de les tenir secrètes, elles se répandirent partout et s’embellirent en route; | elles prirent un tour de compassion ironique et un peu insultante pour Olivier, dont on fit une victime. Il semblait que l’histoire ne dût avoir beaucoup d’intérêt pour personne, les deux héros étant fort peu connus; mais un Parisien s’intéresse toujours à ce qui ne le | regarde pas. Si bien qu’un jour, Christophe recueillit lui-même ces secrets de la bouche de madame Roussin. Le rencontrant à un concert, elle lui demanda s’il était vrai qu’il se fût brouillé avec ce pauvre Olivier Jeannin; et elle s’informa de ses travaux, en faisant allusion à des choses qu’il croyait connues de lui seul et d’Olivier. Et lorsqu’il lui demanda de qui elle tenait ces Ê détails, elle lui dit que c’était de Lucien Lévy-Cœur, | qui les tenait lui-même d’Olivier. À é L Christophe fut assommé par ce coup. Violent et sans À
_ critique, il ne lui vint pas à l’idée de discuter l’invrai- ; semblance de la nouvelle: il ne vit qu’une chose : ses secrets, confiés à Olivier, avaient été livrés, livrés à Lucien Lévy-Cœur. Il ne put rester au concert; il quitta È la salle aussitôt. Autour de lui, c’était le vide, la nuït. Dans la rue, il faillit se faire écraser. Il se disait : « Mon 3 Olivier était chez Colette. Christophe ferma à clef la porte de sa chambre, pour qu’Olivier ne pût pas, ainsi qu’à l’ordinaire, causer un moment avec lui, lorsqu’il ren- | trerait. Il l’entendit, en effet, revenir peu après, tâcher d’ouvrir la porte, lui chuchoter bonsoir, à travers la serrure : il ne bougea point. Il était assis sur son lit, | dans l’obscurité, la tête entre les mains, se répétant : « Mon ami m’a trahi! »; et il resta ainsi, une partie de la nuit. C’est alors qu’il sentit combien il aimait | Olivier; car il ne lui en voulait pas de l’avoir trahi: il $ . souffrait seulement. Celui qu’on aime a tout droit contre } vous, même de ne plus vous aimer. On ne peut lui en vouloir, on ne peut que s’en vouloir à soi-même d’être si peu digne d’amour, puisqu’il vous abandonne. Et à c’est une peine mortelle, qui brise la volonté de | Le lendemain matin, quand il vit Olivier, il ne lui parla de rien ; il lui était si odieux de lui faire des reproches, — reproches d’avoir abusé de sa confiance, d’avoir jeté ses secrets en pâture à l’ennemi, — qu’ine _ put dire un seul mot. Maïs son visage parlait pour lui; » _ il était hostile et glacé. Olivier en fut saisi; il n’y > . comprenait rien. Timidement, il essaya de savoir ce que Christophe avait contre lui. Christophe se dé- .
- tourna brutalement, sans répondre. Olivier, blessé à
son tour, se tut, et dévora son chagrin, en silence. Ils ne se virent plus, de tout le jour. = Quand Olivier l’eût fait souffrir mille fois davantage, he jamais Christophe n’eût rien fait pour se venger, à | peine pour se défendre: Olivier était sacré pour lui. Mais l’indignation qu’il ressentait, avait besoin de se . décharger sur quelqu’un; et puisque ce ne pouvait être | Olivier, ce fut Lucien Lévy-Cœur. Avec son injustice et | sa passion habituelles, il lui attribua aussitôt Ja respon- | sabilité de la faute qu’il prêtait à Olivier; et il y avait | pour lui une souffrance de jalousie insupportable à | _ penser qu’un homme de cette espèce avait pu lui 3 enlever l’affection de son ami, comme il l’avait déjà ; évincé de l’amitié de Colette Stevens. Pour achever de lexaspérer, le même jour, lui tomba sous les yeux un E | article de Lucien Lévy-Cœur, à propos d’une représentation de Fidelio. Il y parlait de Beethoven sur un ton de persiflage, et raillait agréablement son héroïne pour prix Montyon. Christophe voyait mieux que quiconque : les ridicules de la pièce, et même certaines erreurs de la musique. Il n’avait pas toujours montré lui-même un respect exagéré pour les maîtres reconnus. Maïs ü ne se piquait point d’être toujours d’accord avec lui-même, et d’une logique à la française. Il était de ces gens qui veulent bien relever les fautes de ceux qu’ils aiment, mais qui ne le permettent pas aux autres. C’était d’ailleurs tout autre chose de critiquer un grand artiste, à à la façon de Christophe, si âprement que ce fût, par foi 5 passionnée dans l’art, et même — (on pouvait dire) — à É+ par un amour intransigeant pour sa gloire, qui ne … SE supportait point en lui la médiocrité, — ou de ne cheres cher dans ces critiques, comme faisait Lucien Lévy- î
_ Cœur, qu’à flatter la bassesse du public et à faire rire À _ la galerie, en montrant son esprit aux dépens d’un | ; _ grand homme. Puis, quelque libre que fût Christophe 5 __ en ses jugements, il y avait toujours eu une certaine ; ; musique, qu’il avait tacitement réservée, mise à l’abri, 4
- et à laquelle il ne fallait point toucher: c’était celle qui # était plus et mieux que de la musique, celle qui était de | | l’âme toute pure, une grande âme bienfaisante, où lon ? puisait la consolation, la force et l’espérance. La mu- 4
- sique de Beethoven était de celles-là. Voir un faquin ; loutrager le mettait hors de lui. Ce n’était plus une à question d’art, c’était une question d’honneur; tout ce AE qui donne du prix à la vie, l’amour, lhéroïsme, la vertu > passionnée, la bonté affamée de se donner aux autres, a . y étaient engagés. C’était le bon Dieu! Il n’y a plus à RTS discuter. On ne peut pas plus permettre qu’on y porte È à atteinte que si l’on entendait insulter la femme quon 5 _ vénère et qu’on aime: il faut haïr et tuer… Que dire, A quand l’insulteur était, de tous les hommes, celui que Te F Christophe méprisait le plus! é : Et le hasard voulut que, le soir même, les deux Se Pour ne pas rester seul avec Olivier, Christophe était 1 + allé, contre son habitude, à une soirée chez Roussin. On jui demanda de jouer. Il le fit à contre-cœur. Tou- Re | tefois, au bout d’un instant, il s’était absorbé dans le re morceau qu’il jouait, lorsque, levant les yeux, il aperçut : . à quelques pas, dans un groupe, les yeux ironiques de 1 Lucien Lévy-Cœur, qui l’observaient. Il s’arrêta net, au 5 4 milieu d’une mesure; et, se levant, il tourna le dos au F ? piano. Il se fit un brusque silence de gêne. Madame |
Jean-Christophe à Paris SAC SIENS . Roussin, surprise, vint à Christophe, avec un sourire É forcé; et, prudemment, — n’étant pas très sûre que le morceau ne fût pas terminé, — elle lui demanda: — Vous ne continuez pas, monsieur Kraft? | — J’ai fini, répondit-il sèchement. à “4 A peine eut-il parlé qu’il sentit son inconvenance; mais au lieu de le rendre plus prudent, cela ne fit que lJ’exciter davantage. Sans prendre garde à l’attention railleuse de l’auditoire, il alla s’asseoir dans un coin du è salon, d’où il pouvait suivre les mouvements de Lucien Lévy-Cœur. Son voisin, un vieux général, à la figure _ rosée et endormie, avec des yeux bleu-pâäle, d’expression enfantine, se crut obligé de lui adresser des compliments sur l’originalité du morceau. Christophe s’inclinait, ennuyé, et il grognait des sons inarticulés. L’autre continuait de parler, excessivement poli, avec son sourire insignifiant et doux; et il aurait voulu que Christophe lui expliquât comment il pouvait jouer de mémoire tant de pages de musique. Christophe s’agitait, impatienté, et il se demandait s’il ne jetterait pas d’une bourrade le bonhomme en bas du canapé. Il voulait entendre ce que disait Lucien Lévy-Cœur : il | guettait un prétexte pour s’attaquer à lui. Depuis quelques minutes, il sentait qu’il allait faire une sottise : rien au monde n’aurait pu l’empêcher de la faire. — Lucien Lévy-Cœur expliquait à un cercle de dames, avec sa voix de fausset, les intentions des grands | artistes et leurs secrètes pensées. Dans un silence, Christophe entendit qu’il parlait, avec des sous-entendus e É polissons, de l’amitié de Wagner et du roi Louis. | j 1 — Assez! cria-t-il, en frappant du poing la table, près d
On se retourna avec stupeur. Lucien Lévy-Cœur, rencontrant le regard de Christophe, pâlit légèrement, et = — Est-ce à moi que vous parlez? 2 — À toi, chien! fit Christophe. | cé Il se leva, d’un bond. >. __ grand dans le monde, continua-t-il avec fureur. A la $ porte, cabot, ou je te flanque par la fenêtre! Il s’avançait vers lui. Les dames s’écartèrent avec de petits cris. Il y eut quelque désordre. Christophe fut en- | touré aussitôt. Lucien Lévy-Cœur s’était à demi soulevé; puis il reprit sa pose négligente dans son fauteuil. :
- Appelant à voix basse un domestique qui passait, il lui s . remit une carte; et il continua l’entretien, comme si ; rien ne s’était passé; mais ses paupières battaient nerveu- » sement, et ses yeux clignotants jetaient des regards de _ côté, pour observer les gens. Roussin s’était planté de- j
- vant Christophe, et, le tenant par les revers de son g habit, il le poussait vers la porte. Christophe, furieux “e …. et honteux, tête baissée, avait devant les yeux ce large À plastron de chemise blanche, dont ii comptait les bou-
- tons en brillants; et il sentait sur son visage le souffle - _ du gros homme. ; | — Eh bien, mon cher, eh bien! disait Roussin, qu’estce qui vous prend? Qu’est-ce que ces façons? Observez- è
- vous, sacrebleu! Savez-vous où vous êtes? Voyons,
- êtes-vous fou? É 46 — Du diable si je remets les pieds chez vous! dit 2 Christophe, en se dégageant de ses mains; et il gagna £ ; Prudemment, on lui faisait place. Au vestiaire,
Jean-Christophe à Paris . ï
un domestique lui présenta un plateau. Il y avait, dessus, la carte de Lucien Lévy-Cœur. Il la prit sans comprendre, la lut tout haut; puis, brusquement, il chercha dans ses poches, en soufflant de colère; il en tira, après une demi-douzaine d’objets variés, trois ou quatre cartes froissées et salies :
— Tiens! Tiens! — fit-il, en les jetant sur le plateau, si violemment qu’une d’elles tomba à terre.
. Olivier n’était au courant de rien. Christophe avait he
pris pour témoins les premiers venus, qui ne fussent pas pour lui tout à fait des étrangers : le critique musical Théophile Goujart, et un Allemand, le docteur > Barth, privat-docent dans une université suisse, qu’il £ avait renconiré un soir dans une brasserie, et avec qui 2 il avait lié connaissance, quoiqu’il eût peu de sympathie 4
_ pour lui : mais ils pouvaient parler ensemble du pays. Après entente avec les témoins de Lucien Lévy-Cœur, 4% larme choisie fut le pistolet. Christophe ignoraït également toutes les armes ; et Goujart lui dit qu’il ne ferait à pas mal de venir avec lui à un tir pour prendre au À moins quelques leçons ; mais Christophe s’y refusa; et, en attendant le lendemain, il se remit au travail. !
Son esprit était distrait. Il entendait bourdonner,
_ comme dans un mauvais sommeil, une idée fixe, ; dont il avait la conscience vague… « C’était désagréable, oui, désagréable… Quoi donc? — Ah! ce duel, demain… Plaisanterie! On ne se touche jamais. Cela
- se pourrait pourtant… Eh bien, après? Après, mais
. justement, après. Un pressemeni de doigt de cet animal qui me haït peut m’effacer de la vie… Allons
- donc! — Oui, demain, dans deux jours, je pourrai
être couché dans cette terre nauséabonde de Paris.
à — Bah! ici ou ailleurs! Ah! çà, est-ce que je serais
“ lâche? — Non, mais il serait infâme de perdre dans ;
Jean-Christophe à Paris PA 0 une niaiserie tout le monde de pensées, que je sens : pousser en moi… Au diable, ces luttes d’aujourd’hui, où l’on prétend égaliser les chances des adversaires! La belle égalité, que celle qui donne à la vie d’un drôle autant de prix qu’à la mienne! Que ne nous met-on en - présence avec nos poings et des bâtons! Ce serait un plaisir. Mais cette froide fusillade! Et naturellement, il sait tirer, et je n’ai jamais tenu un pistolet. Ils ont raison: il faut que j’apprenne… Il veut me tuer? C’est 1 moi qui le tuerai. » Il descendit. Il y avait un tir, à quelques pas de sa maison. Christophe demanda une arme, et se fit expliquer comment il fallait la tenir. Au premier coup, il faillit tuer le gérant; il recommença deux fois, trois fois, et ne réussit pas mieux; il s’impatienta: ce fut bien pis. Autour de lui, quelques jeunes gens regar- | daient et riaient. Il n’y faisait pas attention. Avec sa ténacité d’Allemand, il s’obstina, si indifférent aux mo- 1 queries et si décidé à réussir que, comme il arrive toujours, on ne tarda pas à s’intéresser à cette patience maladroite ; un des spectateurs lui donna des conseïls. Lui, si violent d’habitude, écoutait tout, avec une docilité d’enfant; il luttait contre ses nerfs, qui faisaient trembler sa main; il se raidissait, les sourcils con- E tractés; la sueur coulait sur ses joues; il ne disait pas un mot; mais, de temps en temps, il avait un sursaut de colère; puis, il se remettait à tirer. Il resta deux heures. Après deux heures, il mettait dans le but. Rien de plus intéressant que cette volonté domptant un corps gauche et rebelle. Elle inspirait du respect. Des railleurs du début, les uns étaient partis, les autres s’étaient tus peu à peu, et n’avaient pu se décider à
_ abandonner le spectacle. Ils saluèrent amicalement ; Christophe, quand il partit. ë. En rentrant, Christophe trouva le bon Mooch, qui Vaitendait, inquiet. Mooch avait appris l’altercation, et il était accouru; il voulait savoir la cause de la querelle. Malgré les réticences de Christophe, qui ne voulait pas accuser Olivier, il finit par deviner. Comme il était de sang-froid et qu’il connaissait les deux amis, il ne douta % point qu’Olivier ne fût innocent de la petite trahison M qui lui était imputée. Il se mit en quête, et n’eut pas de peine à découvrir que tout le mal venait des bavar- E” dages de Colette et de Lévy-Cœur. Il revint précipitamment en apporter la preuve à Christophe; il se figurait ainsi empêcher la rencontre. Mais ce fut tout le contraire: Christophe n’en conçut que plus de ressentiment contre Lévy-Cœur, quand il sut que, grâce à lui, il avait pu douter de son ami. Pour se débarrasser de Mooch, : qui le conjurait de ne pas se battre, il promit tout ce que Mooch voulut. Mais son parti était pris. Il était tout joyeux, maintenant : c’était pour Olivier qu’il allait se battre. Ce n’était pas pour lui! ,
Une réflexion de l’un des témoins, tandis que la voiture montait l’allée à travers bois, réveilla brusqueS ment l’attention de Christophe. Il chercha à lire ce qu’ils : pensaient, et il constata combien il leur était indifférent. Le professeur Barth calculait à quelle heure
- l’affaire serait finie, et s’il pourrait revenir à temps pour terminer encore dans la journée un travail commencé aux Manuscrits de la Bibliothèque Nationale. ! Des trois compagnons de Christophe, il était celui qui s’intéressait le plus à l’issue du combat, par amour-
propre germanique. Goujart ne s’occupait ni de Chris- 7
tophe, ni de l’autre Allemand, et causait de sujets É
scabreux de physiologie égrillarde avec le docteur
à Jullien. Un jeune médecin toulousain, que Christophe 1 avait eu naguère comme voisin de palier, et qui venait
: parfois lui emprunter sa lampe à esprit-de-vin, son parapluie, ses tasses à café, qu’il rapportait invariablement cassés. Il lui donnait en échange des consuliations gratuites, essayait sur lui des remèdes, et. s’amusait de sa naïveté. Sous son impassibilité d’hi-
dalgo castillan, somnolait une gouaillerie perpétuelle.
Il était prodigieusement réjoui de cette aventure, qui | lui paraissait burlesque; et d’avance, il escomptait les maladresses de Christophe. Il trouvait plaisant de faire 72 cette promenade en voiture dans les bois, aux frais du e brave Krafft. — C’était le plus clair de la pensée du ÿ
trio: ils envisageaient la chose surtout comme une | de partie de plaisir, qui ne leur coûtait rien. Aucun n’attri- 4° _ buaït la moïadre importance au duel. Ils étaient d’ail- AE _ leurs préparés, avec un calme égal, à toutes les éven- Se | Ils arrivèrent au rendez-vous, avant les autres. Une À petite auberge au fond des bois. C’était un endroit de De plaisir, plus ou moins malpropre, où les Parisiens _ venaient laver leur honneur, quand les éclaboussures £ étaient trop apparentes. Les haies étaient fleuries de e pures églantines. A l’ombre des chênes au feuillage de ee bronze, de petites tables étaient dressées. Trois bicy- Fos
- clistes étaient assis à l’une d’elles : une femme plâtrée, sp _ en culotte, avec des chaussettes noires; et deux hommes 3e _ en flanelle, abrutis par la chaleur, qui poussaient de __. temps en temps des grognements, comme s’ils avaient 5% désappris de parler. $ Re:
| L’arrivée de la voiture souleva à l’auberge un petit À __ brouhaha. Goujart, qui connaissait de longue date la se _ maison et les gens, déclara qu’il se chargeait de tout. LEE
- Barth entraîna Christophe sous une tonnelle, et com- CT _ manda de la bière. L’air était exquisément tiède et eZ _ rempli du bourdonnement des abeilles. Christophe LS
- oubliait pourquoi il était venu. Barth, vidant la bou ‘4 _ teille, dit, après un silence : o , » — Je vois ce que je vais faire. LS
— J’aurai encore le temps : j’irai à Versailles, après.
é On entendait Goujart marchander aigrement avec la ee
- patronne le prix du terrain pour le combat. Jullien $ x à mavait point perdu son temps : en passant près des Ë ï 4 bicyclistes, il s’était extasié bruyamment sur les jambes $
Jean-Christophe à Paris nues de la femme: et il s’en était suivi un déluge ie d’apostrophes ordurières, où Jullien n’était pas en reste. Barth dit à mi-voix :
— Les Français sont ignobles. Frère, je bois à ta
11 choqua bruyamment son verre contre le verre de Christophe. Christophe rêvait; des bribes de musique passaient dans son cerveau, avec le ronflement harmonieux des insectes. IL avait envie de dormir.
Les roues d’une autre voiture firent grésiller le sable de l’allée. Christophe aperçut la figure pâle de Lucien
. Lévy-Cœur, souriant comme toujours; et sa colère se réveilla. Il se leva, et Barth le suivit.
Lévy-Cœur, le cou serré dans une haute cravate, était mis avec une recherche, qui faisait contraste avec la négligence de son adversaire. Après lui, descendirent le comte Bloch, un sportsman connu par ses maîtresses, sa collection de ciboires anciens, et ses opinions ultra royalistes, — Léon Mouey, un autre homme à la mode, député par littérature, et littérateur par ambition politique, jeune, chauve, rasé, une figure hâve et bilieuse,
le nez long, les yeux ronds, un crâne d’oiseau, — enfin, le docteur Emmanuel, type de sémite très fin, bienveillant et indifférent, membre de l’Académie de médecine, directeur d’un hôpital, célèbre par de savants livres et ; par un scepticisme médical, qui lui faisait écouter avec une compassion ironique les doléances de ses malades, sans rien tenter pour les guérir. k Les nouveaux venus saluèrent courioisement les autres. Christophe répondit à peine, mais remarqua | avec dépit l’empressement de ses témoins etles avances ; exagérées qu’ils firent aux témoins deLévy-Cœur. Jullien
connaissait Emmanuel, et Goujart connaissait Mouey ; É et ils s’approchèrent, souriants et obséqu’eux. Mouey les accueillit avec une froide politesse, et Emmanuel avec son sans-façon railleur. Quant au comte Bloch, ; resté près de Lévy-Cœur, d’un regard rapide il venait ; de faire l’inventaire des redingotes et du linge de l’autre camp, et il échangeait avec son client de brèves impres- ES sions bouffonnes, sans presque ouvrir la bouche, — LE calmes et corrects tous deux. |
Lucien Lévy-Cœur attendait, très à l’aise, le signal : du comte Bloch, qui dirigeait le combat. Il considérait l’affaire comme une simple formalité. Excellent tireur, et connaissant parfaitement la maladresse de son adversaire, il n’aurait eu garde d’abuser de ses avantages et de chercher à l’atteindre, au cas bien improbable où les témoins n’eussent pas veillé à l’innocuité de la rencontre : il savait qu’il n’est pire sottise que de donner l’apparence de victime à un ennemi, qu’il est beaucoup plus sûr d’éliminer sans bruit. Mais Christophe, sa veste ; jetée, sa chemise ouverte sur son large cou et ses poi- . gnets robustes, attendait, le front baissé, les yeux d’ure- f ment fixés sur Lévy-Cœur, toute son énergie ramassée 5 sur elle-même; la volonté du meurtre était implacable-
. ment inscrite sur tous les traits de son visage; et le
_ comte Bloch, qui l’observait attentivement, pensait qu’il était heureux que la civilisation eût supprimé, autant que possible, les risques du combat.
Après que les deux balles eurent été échangées, de part et d’autre, et naturellement sans résultat, les témoins s’empressèrent, félicitant les adversaires. L’honneur
… était satisfait. — Mais non pas Christophe. Il restait là,
“ le pistolet à la main, ne pouvant croire que ce fût fini.
: Jean-Christophe à Paris He | Volontiers, il eût admis, comme au tir de la veille, que 5 l’on restât à se fusiller, jusqu’à ce qu’on mît dans le but. Quand il entendit Goujart lui proposer de tendre … la main à son adversaire, qui, chevaleresquement, s”avançait à sa rencontre avec son sourire éternel,
__ cette comédie l’indigna. Il jeta rageusement son arme à
; terre, bouscula Goujart, et se précipita sur Lucien LévyCœur. On eut toutes les peines du monde à l’empêcher
ñ de continuer le combat, à coups de poing. _ Les témoins s’étaient interposés, tandis que LévyCœur s’éloignait. Christophe se dégagea de leur groupe,
-_ et, sans écouter leurs rires et leurs objurgations, il s’en alla, à grands pas, vers le bois, en parlant haut, et en faisant des gestes furieux. Il ne s’apercevait même pas
: qu’il avait laissé sur le terrain son veston et son chapeau. Il s’enfonça dans la forêt. Il entendit ses témoins l’appeler, en riant; puis, ils se lassèrent, et ne s’inquié- __ tèrent plus de lui. Un roulement de voitures qui s’éloignaïient lui apprit bientôt qu’ils étaient partis. Il resta ; seul, au milieu des arbres silencieux. Sa fureur était … ; tombée. Il se jeta par terre, et se vautra dans l’herbe. | Peu après, Mooch arrivait à l’auberge. Il était, depuis | le matin, à la poursuite de Christophe. On lui dit que son ami était dans les bois. Il se mit à sa recherche. Il : . battit tous les taillis, il l”appela à tous les échos, et il revenait, bredouille, quand il l’entendit chanter; il se guida d’après la voix, et il finit par le trouver, dans une petite clairière, les quatre fers en l’air, se roulant comme ; un jeune veau. Lorsque Christophe le vit, il l’interpella ࣠joyeusement, il l’appela « son vieux Moloch », il lui . he conta qu’il avait troué son adversaire, de part en part, ER comme un tamis; il le força à jouer à saute-mouton »
avec lui, il le força à sauter lui-même ; et il lui assénait des tapes énormes, en sautant. Mooch, bon enfant, s’amusait presque autant que lui, malgré sa maladresse. — Ils revinrent à l’auberge, bras dessus, bras dessous, et ils reprirent à la gare voisine le train pour Paris.
Olivier ignorait ce qui s’était passé. Il fut surpris de la tendresse de Christophe : il ne comprenait rien à tous ces revirements. Ce fut le lendemain seulement qu’il apprit par les journaux que Christophe s’était battu. Il en fut presque malade, en pensant au danger que Christophe avait couru. Il voulut savoir pourquoi ce duel. Christophe se refusait à parler. A force d’être harcelé, il dit, en riant :
— Pour toi.
Olivier ne put en tirer une parole de plus. Mooch raconta les choses. Olivier, atterré, rompit avec Colette, et supplia Christophe de lui pardonner son imprudence. Christophe, incorrigible, lui récita un vieux dicton fran- çais en l’arrangeant malignement à sa façon pour faire enrager le bon Mooch, qui assistait, tout heureux, aû bonheur des deux amis : :
— Mon petit, cela t’apprendra à te méfier
De fille oiseuse et languarde, De Juif patelin, papelard, ; Et de vin éventé, : ; Libera nos, Domine !
| L’amitié était retrouvée. La menace de la perdre, qui à l’avait effleurée, ne faisait que la rendre plus chère. Les légers malentendus s’étaient évanouis; les diffé- rences mêmes entre les deux amis étaient un attrait de plus. Christophe embrassait dans son âme l’âme des deux patries, harmonieusement unies. Il se sentait le -_ cœur riche et plein ; et cette abondance heureuse se traduisait, comme à l’ordinaire chez lui, par un ruisseau de musique. Olivier s’en émerveillait. Avec son excès de critique, il n’était pas loin de croire que la musique, qu’il adoraït, avait dit son dernier mot. Il était hanté de l’idée maladive qu’à un certain degré du progrès succède fatale- Ë ment la décadence; et il tremblaït que le bel art, qui lui . faisait aimer la vie, ne s’arrêtât tout d’un coup, tari, bu « par le sol. Christophe s’égayait de ces pensées pusillanimes. Par esprit de contradiction, il prétendait que rien n’avait été fait avant lui, que tout était à faire. Olivier lui alléguait l’exemple de la musique française, qui semble parvenue à un point de perfection et de civilisation finissante, au delà duquel il ne paraît plus y |
- avoir rien. Christophe haussaït les épaules : — La musique française ?.. Iln’yena pasencoreeu… * Et pourtant vous avez de si belles choses à faire, dans | le monde! Il faut que vous ne soyez guère musiciens, pour ne vous en être jamais avisés. Ah! si j’étais
| Et il lui énuméra tout ce qu’un Français pourrait El — Vous vous guindez à des genres, qui ne sont pas faits pour vous, et vous ne faites rien de ce qui vous 72 convient. Vous êtes le peuple de l’élégance, de la poésie g mondaine, de la beauté dans les gestes, les pas, les RE attitudes, la mode, les costumes, et vous n’écrivez plus | de ballets, vous qui auriez pu créer un art inimitable è | de la danse poétique… — Vous êtes le peuple du rire et de la comédie, et vous ne faites plus d’opérascomiques, ou vous laissez ce genre à des sous-musiciens, a des épiciers de la musique. Ah! si j’étais Français, je mettrais Rabelais en musique, je ferais des épopées bouffes.. — Vous êtes un peuple de romanciers, et vous | ne faites pas de romans en musique : (car je ne compte pas pour tels les feuilletons de Gustave Charpentier). Vous nutilisez pas vos dons d’analyse psychologique, votre pénétration des caractères. Ah ! si j’étais Fran- çais, je vous ferais des portraits en musique… (Veux-iu que je te dessine la petite, assise en bas, dans le jar- TEE din, sous les lilas ?).… Je vous écrirais du Stendhal pour quatuor à cordes, des Princesse de C’èves, pour petit orchestre… — Vous êtes la plus grande démo cratie de l’Europe, et vous n’avez pas de théâtre du peuple, pas de musique du peuple. Ah! si j’étais é _ Français, je mettrais en musique votre Révolution: < le 14 juillet, le 10 août, Valmy, la Fédération, je * mettrais le peuple en musique ! Non pas dans le genre _ faux des déclamations wagnériennes. Je veux des “Se : … symphonies, des chœurs, des danses. Pas de discours ! 3 4 J’en suis las. Qu’on ne parle pas toujours dans un LYS
de here oo | traits, en de vastes symphonies avec chœurs, dim RE menses paysages musicaux, des épopées Homériques et Bibliques, le feu, la terre et l’eau et le ciel lumiDé _neux, la fièvre qui gonfle les cœurs, la poussée des Es e instincts, des destins d’une race, le triomphe du : Rythme, empereur du monde, qui asservit les milliers d’hommes et lance les armées à la mort… La musique 4 partout, la musique dans tout ! Si vous étiez musiciens, + ENT vous auriez de la musique pour chacune de vos fêtes F | publiques, pour vos cérémonies officielles, pour les cor- ; j porations ouvrières, pour lés associations d’étudiants, . _ pour vos fêtes familiales… Mais, avant tout, avant _ tout, si vous étiez musiciens, vous feriez de la mu- ; e sique pure, de la musique qui ne veut rien dire, de la musique qui n’est bonne à rien, à rien qu’à réchauf- à fer, à respirer, à vivre. Faites du soleil! Sat prata…. É . (comment est-ce que tu dis cela en latin ?)… Il a assez à plu chez vous. Je m’enrhume dans votre musique. On pe voit pas clair : rallumez vos lanternes… Vous vous plaignez aujourd’hui de ces porcherie italiennes, qui a envahissent vos théâtres, conquièrent votre public, 4 $ vous mettent à la porte de chez vous? C’est votre faute! Le public est las de votre art crépusculaire, de 4 vos neurasthénies harmoniques, de votre pédantisme contrapuntique. Il va où est la vie, si grossière qu’elle … soit. Pourquoi vous retirez-vous de la vie? Votre ; Debussy est mauvais, si grand artiste qu’il soit. Il est
- complice de votre torpeur. Vous auriez besoin qu’on
- vous réveillâät rudement.
- — Strauss, alors ? RE — Pas davantage. Celui-là achèverait de vous démoF2 lir. I faut avoir l’estomac de mes compatriotes pour
supporter ces intempérances de boisson. Et ils ne les 4 supportent même pas… La Salomé de Strauss! Un s _ chef d’œuvre… Je ne voudrais pas l’avoir écrit… Je _ songe à mon pauvre vieux grand père et à mon oncle
Gottfried, lorsqu’ils me parlaient, de quel ton de Su
respect et d’amour attendri, du bel art des sons! PR _ Disposer de ces divines puissances, et en faire un tel »
usage! Un météore incendiaire! Une Ysolde, pro- PR stituée juive. La luxure douloureuse et bestiale. La fré- : nésie du meurtre, du viol, de l’inceste, des instincts RES
- déchaïnés, qui gronde au fond de la décadence alle mande….. Et, de votre côté, le spasme du suicide mé- FA lancolique et voluptueux, qui râle dans votre décadence | _ française… Ici, la bête ; et là, la proie. Où, l’homme?
- _ Voire Debussy est le génie du bon goût; Strauss, le 5h génie du mauvais. Le premier est bien fade. Mais le SR _ second est bien déplaisant. L’un, un filet d’eau argentée (re et stagnante, qui se perd dans les roseaux et qui . dégage un arome de fièvre. L’autre, un flot puissant et es
- malpropre, qui emporte pêle-mêle des épaves arrachées 4 À et des charognes puantes… ah ! l’ignoble relent de bas cre _ italianisme, de néo-Meyerbeerisme, les ordures de sen- ES
- timent qui roulent dans ce torrent! Un chef-d’œuvre ATTES Ë _ odieux! Salomé, fille d’Ysolde… Et de qui Salomé Se sera-t-elle mère, à son tour ? Fe : — Oui, dit Olivier, je voudrais être de cinquante ans : 4 en avant. Il faudra bien que cette course à l’abime & finisse, d’une façon ou de lautre : ou que le cheval ; “ s’arrête, ou quil tombe. Alors, nous respirerons. np “ Dieu merci, la terre ne cessera pas de fleurir, ni le ciel
de rayonner, avec ou sans musique. Qu’avons-nous à
- faire d’un art aussi inhumain?.…. L’Occident se brûle.
Fone _ Bientôt… Bientôt… Je vois déjà ( autres lu mières, qui RU RE Laisse-moi tranquille avec ton Orient! dit Chris__ tophe. L’Occident n’a pas dit son dernier mot. Crois-tu 74 que j’abdique, moi? J’en ai encore pour des siècles. “à PE _ Vive la vie! Vive la joie! Vive le courage qui nous 5 lance au combat contre notre Destin! Vive l’amour,qui nous gonfle le cœur! Vive l’amitié, qui réchauffe notre foi, — l’amitié, plus douce que l’amour! Vive le jou! À ra Vive la nuit! Gloire au soleil! Zaus Deo, au Dieu dela joie, au Dieu du rêve et de l’action, au Dieu qui créala ss Là-dessus, il se mit à sa table, et écrivit tout ce qui FA _ Jui passait par la tête, sans plus penser à ce qu’il venait 3 3 1
Christophe était alors dans un état d’équilibre parfait de toutes les forces de sa vie. Il ne s’embarrassait pas de discussions esthétiques sur la valeur de telle ou telle forme musicale, ni de recherches raisonnées pour créer 4 du nouveau: il n’avait même pas besoin de se mettre en : | peine pour trouver des sujets à traduire en musique. Tout lui était bon. Le flot de musique s’épanchaït, sans que Christophe sût quel sentiment il exprimait. Il était | heureux, voilà tout, heureux de se répandre, heureux de s’être répandu, heureux de sentir battre en lui le pouls de la vie universelle. Cette joie et cette plénitude se communiquaient à | ceux qui l’entouraient. É La maison au jardin fermé était trop petite pour Jui. À Il y avait bien l’échappée sur le parc du couvent voisin, avec la solitude de ses grandes allées et ses arbres cen-
- tenaires; mais c’était trop beau pour durer. On était en train de coxistruire, en face de la fenêtre de Christophe, une maison à six étages, qui supprimait la vue et ache- à | vait le blocus autour de lui. Il avaït de plus l’agrément 6 d’entendre grincer des poulies, gratter des pierres, et clouer des planches, tous les jours, du matin au soir. , Il avait retrouvé, parmi les ouvriers, son ami le cou- 4 vreur, avec qui il avait fait connaissance, naguère, sur le toit. Ils échangeaïent de loin des signes d’intelligence. Même, l’ayant rencontré, une fois, dans la rue,
Jean-Christophe à Paris re 2
il l’avait mené chez le marchand de vin, et ils avaient
bu un verre ensemble, au grand étonnement d’Olivier, À
un peu scandalisé. Il s’amusait du bagout drôlatique
de l’homme et de son inaltérable bonne humeur. 2
Mais il ne l’en maudissait pas moins, lui et sa bande d’industrieux et stupides animaux, qui élevaient un 1 barrage devant sa maison, et lui volaient son air 4 et sa lumière. Olivier ne se plaignait pas trop; il 5 s’accommodait volontiers d’un horizon muré : c’était
comme le poële de Descartes, d’où la pensée comprimée
jaillit vers le ciel libre. Mais Christophe avait besoin de
_ plus d’air. Confiné dans cet étroit espace, il prenait sa |
revanche, en se mêlant aux âmes de ceux qui l’entou- è
raient. Il les buvait. Il les mettait en musique. Olivier
lui disait qu’il avait l’air d’un amoureux. 2
— Si je l’étais, répondait Christophe, je ne verrais 3
plus rien, je n’aimerais plus rien, rien ne m’intéresserait, en dehors de mon amour. £
— Alors, qu’est-ce que tu as? 4
— je suis bien portant, j’ai faim. | ÿ
— Heureux Christophe! soupirait Olivier, tu devrais +
: bien nous passer un peu de ton appétit. À
La santé est contagieuse, — comme la maladie. — 4
Le premier à éprouver le bienfait de cette force fut natu- .
rellement Olivier. La force était ce qui lui manquaïtle
plus. Il se retirait du monde, parce que les vulgarités È
du monde l’écœuraient. Avec une grande intelligence et ;
, des dons artistiques exceptionnels, il était trop délicat À
| pour faire un grand artiste. Les grands artistes ne sont
à pas des dégoûtés; la première loi pour tout être sain,
LE c’est de vivre : d’autant plus impérieuse, quand on est
_ un génie; car on vit davantage. Olivier fuyait la vie; il e.
sé laissait flotter dans un monde de fictions poétiques sans corps, sans chair, sans rapports avec la réalité. Il | était de cette élite littéraire, qui, pour trouver la beauté, a besoïn de la chercher hors des siècles, dans les temps _ qui ne sont plus, ou dans ceux qui n’ont jamais été. LR. Comme si la boisson de vie n’était pas aussi enivrante, et F ses vendanges aussi opulentes, aujourd’hui qu’autrefois ! | Mais les âmes fatiguées répugnent au contact direct de la vie; elles ne la peuvent supporter qu’à travers le voile de mirages que tisse l’éloignement du passé et Vécho qui renvoie, en les déformant, les paroles mortes Re de ceux qui furent autrefois des vivants. — L’amitié de Christophe arrachait Olivier peu à peu à ces Limbes à
- de l’art. Le soleil s’infiltrait dans les retraites de l’âme, où il s’engourdissait. _ L’ingénieur Elsberger ressentait aussi la contagion de = .. loptimisme de Christophe. Cela ne se traduisait pour- Ë |
- tant pas par un changement dans ses habitudes : elles . étaient trop invétérées ; et il ne fallait pas compter que
- son humeur devint jamais entreprenante, au point de | _ lui faire quitter la France, pour aller chercher fortume _ ailleurs. C’eût été trop demander. Mais il sortait de son FPE atonie; il reprenait goût à des recherches, à des lec-
- tures, à des travaux scientifiques, qu’il avait laissés de x à côté, depuis longtemps. On l’eût bien étonné, si on lui # : avait dit que Christophe était pour quelque chose dans …_ ce réveil d’intérêt à son métier; et le plus étonné eût … été certainement Christophe. 1 De toute la maison, ceux avec qui il s’était lié le plus … vite étaient le petit ménage du second. Plus d’une fois,
Jean-Christophe à Paris RU UE en passant devant leur porte, il avait prêté l’oreille aux sons du piano, dont la jeune madame Arnaud jouait avec goût, lorsqu’elle était seule. Là-dessus, il leur avait envoyé des billets pour son concert. Ils l’en avaient remercié avec effusion. Depuis, il allait de
À temps en temps chez eux, le soir. Jamais il n’avait pu réentendre la jeune femme : elle était trop timide pour jouer devant quelqu’un; même lorsqu’elle était seule, : maintenant qu’elle savait qu’on pouvait l’entendre de l’escalier, elle mettait la sourdine. Mais Christophe : leur faisait de la musique; et il en causaït longuement _ avec eux. Les Arnaud en parlaïent avec une ardeur et une jeunesse de cœur qui l’enchantaït. Il ne croyait pas qu’il fût possible à des Français d’aimer tant la — C’est, disait Olivier, que tu n’as vu jusqu’ici que f les musiciens. ; — Je sais bien, répondait Christophe, que les musi- | É ciens sont ceux qui aiment le moins la musique; mais E tu ne me feras pas croire que les gens de votre sorte — Quelques milliers, pour le moins. É. __ — Alors, c’est une épidémie, une mode toute ré- — Ce n’est pas une affaire de mode, dit Arnaud. « Celuy, lequel oyant ün doux accord d’instrumens ou la douceur de la voyx naturelle, ne s’en réjouist point, ne s’en esmeut point, et de teste en pied, n’en tressault « F point, comme doucement ravy, et si ne scaÿ comment 3 dérobé hors de soy, c’est signe qu’il a l’âme tortue, vbine cieuse, et dépravée, et duquel il se faut donner garde : ? comme de celui qui n’est point heureusement né… » M
à | — Je connais cela, dit Christophe : c’est de mon ami à — Non, dit Arnaud doucement, c’est d’un Français ;
- qui vivait avant lui, c’est de notre Ronsard. Vous voyez : : que si c’est une mode d’aimer la musique en France, ; la mode n’est pas d’hier. $ Qu’on aimäât la musique en France était moins encore | pour étonner Christophe que le faït qu’on y aimât, à ; …_ peu de choses près, la même musique qu’en Allemagne. : Dans le monde des artistes et des snobs parisiens, qu’il L avait vu d’abord, il était de bon ton de traiter les maftres allemands en étrangers de distinction, que lon ne - se refusait pas à admirer, mais qu’on tenait à distance : on se moquait volontiers de la lourdeur d’un Gluck, de la barbarie d’un Wagner; on leur opposait la finesse française. Et de fait, Christophe avait fini par douter | qu’un Français pût comprendre les œuvres allemandes, 4 à la façon dont on les exécutait en France. Tout récemment encore, il était revenu scandalisé d’une représentation de Gluck : ces ingénieux Parisiens s’étaient avisés de maquiller le terrible vieux; ils le paraïent, ils lenrubannaient, ils ouataient ses rythmes, ils attifaient
- sa musique de décors aux teintes impressionnistes, de _ charmantes petites danseuses, perverses et lascives….. Pauvre Gluck! que restait-il de son éloquence du Z | cœur, de son sublime du cœur, de la pureté morale,
- de la douleur toute nue? Était-ce qu’un Français ne
- pouvait les sentir ? — Or Christophe voyait maintenant | amour profond et tendre de ses nouveaux amis pour.
- ce qu’il y a de plus intime dans j’âme germanique,
dans les vieux lieder allemands, dans les classiques
- allemands. Et il leur demandait s’il n’était donc pas ;
Se Jean-Christophe à Paris
vrai que ces Allemands leur parussent des étrangers, 4
| et qu’un Français ne pût aimer tout à fait que les …
artistes de sa race. HERVE 4
— Mais pas du tout! protestaient-ils. Ce sont nos
| _ critiques qui se permettent de parler en notre nom.
_ Comme ils suivent toujours la mode, ils prétendent 3
aussi que nous la suivions. Mais nous ne nous inquié-
tons pas plus d’eux qu’ils ne s’inquiètent de nous. Voilà
de plaisants animaux qui veulent nous apprendre ce |
qui est, ou n’est pas Français! A nous, Français de |
vieille France! Ils viennent nous dire que notre
France est dans Rameau, — ou dans Racine, — et
pas autre part! Comme si nous ne savions pas, — (des ;
: milliers d’entre nous, en province, à Paris) — combien
de fois Beethoven, Mozart et Gluck sont venus s’asseoir à notre foyer, ont veillé avec nous au chevet de 1
nos aimés, ont partagé nos peines, ont ranimé noS
espoirs, sont devenus de notre famille! Si l’on osait Ë
dire ce qu’on pense, ce serait bien plutôt tel artiste : ;
français, prôné par nos critiques parisiens, qui serait
pour nous un étranger. 1
— La vérité, dit Olivier, c’est que s’il y a des fron
tières en art, ce sont moins des barrières de races que +
des barrières de classes. Je ne sais pas s’il y a un art :
français et un art allemand: mais il y a un art des
riches, et un art de ceux qui ne le sont pas. Gluck est un grand bourgeois, il est de notre classe. Tel artiste français, que je m”abstiendrai de nommer, n’en est point : bien qu’il soit né bourgeois, il a honte de nous, * me il nous renie; et nous, nous le renions. # £ Olivier disait vrai. Plus Christophe apprenait à con_ naître les Français, plus il était frappé des ressem
_ blances entre les braves gens de France et ceux _ d’Allemagne. Les Arnaud lui rappelaïent son cher vieux | Schulz, avec son amour si pur, si désintéressé, de l’art,
- son oubli de soi-même, sa dévotion au beau. Et illes aimait, en souvenir de lui. : | En même temps qu’il découvrait l’absurdité des fron- ie tières morales entre les bonnes gens des races diffé- . rentes, Christophe sentait l’absurdité des frontières entre les pensées différentes des bonnes gens d’une - même race. Grâce à lui, et sans qu’il leût cherché, | __ deux des hommes qui semblaient le plus loin de se re comprendre, l’abbé Corneille et M. Watelet, avaient Fe fait connaissance. Christophe leur empruntait des livres à tous deux, |
- et, avec un sans-gêne qui choquait Olivier, il les prêtait . de lun à l’autre. L’abbé Corneille n’en était pas scan- 5 … dalisé; il avait l’intuition des âmes; et, sans en avoir =
- l’air, il lisait dans celle de son jeune voisin tout ce LS _ qu’elle avait de généreux, et même, à son insu, de 2 religieux. Un volume de Kropotkine, emprunté à
- M. Watelet, et qu’ils aimaient tous les trois, pour des 5 » raisons diverses, commença fe rapprochement. Le se È hasard fit qu’ils se trouvèrent ensemble, un jour, chez : 4 Christophe. Christophe craignait d’abord quelque pa- Æ … role désobligeante entre ses hôtes. Tout au contraire, 2 4 ils se témoignèrent une courtoisie parfaite. Ils causè- À 24
- rent de sujets sans danger : de leurs voyages, de leurs 5 4 expériences des hommes. Et ils se découvrirent, tous < “ deux, pleins de mansuétude, d’esprit évangélique, \ d’espérances chimériques, malgré tant de raisons de … désespérer. Ils se prirent l’un pour l’autre d’une symDi - 1 g 3
Jean-Christophe à Paris ; pathie, mélée de quelque ironie. Sympathie très dis2 crète, très contenue. Jamais ils n’abordaïent ensemble le fond de leurs croyances. Ils se voyaient rarement d’ailleurs, et ne le cherchaient point; maïs quand ils se rencontraient, ils avaient plaisir à se voir. ; Des deux, le moins indépendant d’esprit n’était pas labbé Corneille. Christophe ne s’y fût pas attendu. Il apercevait peu à peu la grandeur de cette pensée religieuse et libre, ce puissant et serein mysticisme, sans : fièvre, qui pénétrait toutes les pensées du prêtre, tous les actes de sa vie journalière, tout le spectacle de -_ lunivers, — qui le faisait vivre en Christ, comme, d’après sa croyance, Christ avait vécu tout entier en Il ne niait rien, nulle force de vie. Pour lui, toutes les Écritures, anciennes et modernes, religieuses et | laïques, de Moïse à Berthelot, étaient certaines, étaient divines, étaient l’expression de Dieu. L’Écriture Sainte | en était seulement l’exemplaire le plus riche, comme l’Église était l’élite la plus haute des frères unis en Dieu; mais ni l’une ni l’autre n’enfermait l’esprit dans une vérité immobile. Le christianisme, c’était Christ vivant. L’histoire du monde n’était que l’histoire de, lagrandissement perpétuel de l’idée de Dieu. La chute É du Temple juif, la ruine du monde païen, l’échec des Croisades, le soufflet de Boniface VIII, Galilée qui rejeta . la terre dans l’espace vertigineux, les infiniment petits plus puissants que les grands, la fin des royautés et celle des Concordats, tout cela désorientait pour mm F temps les consciences. Les uns s’attachaient désespé- rément à ce qui tombait ; les autres prenaient une Le planche, au hasard, et allaient à la dérive. L’abbé
à Corneille se demandait seulement : « Où sont les hommes? Où est ce qui les fait vivre? » Car il croyait : __ Oùest la vie, là est Dieu. — Et c’est pourquoi il se sentait de la sympathie pour Christophe. De son côté, Christophe avait plaisir à réentendre la belle musique, qu’est une grande âme religieuse. Elle éveillait en lui de lointains et profonds échos. Par ce sentiment de réaction perpétuelle, qui, chez les natures vigoureuses, est un instinct de vie, l’instinct même de la conservation, le coup de rame qui rétablit l’équilibre menacé et imprime à la barque un nouvel élan, — l’excès du doute et l’écœurement du sensualisme parisien avaient, depuis deux ans, peu à peu ressuscité Dieu dans le cœur de Christophe. Non pas qu’il crût en lui. Il le niaït. Mais il en était tout plein. L’abbé Corneille Jui disait, en souriant, que, comme le bon géant, son patron, il portait Dieu, sans le savoir. — D’où vient alors que je ne le voie pas? demandait — Vous êtes comme des milliers d’autres : vous le voyez, tous les jours, sans vous douter que c’est lui. Dieu se révèle à tous, sous des formes diverses, — aux 4e uns, dans leur vie ordinaire, comme à saint Pierre en
- Galilée, — aux autres, (à votre ami M. Watelet), ainsi qu’à saint Thomas, dans les plaies et dans les misères » à guérir, — à vous, dans la dignité de votre idéal : Noli me tangere.. Un jour, vous le reconnaîtrez. G — Jamais je n’abdiquerai, dit Christophe. Je suis _ libre. Libre je resterai. À — Vous n’en serez que plus avec Dieu, répliquait ï tranquillement le prêtre. | Mais Christophe n’admettait pas qu’on fit de lui un
by Jean-Christophe à Paris Ne | chrétien malgré lui. J1 se défendait avec une ardeur . naïve, comme si cela pouvait avoir la moindre importance qu’on attachât à ses pensées une étiquette, où bien une autre. L’abbé Corneille l’écoutait avec un peu d’ironie ecclésiastique, à peine perceptible, et beaucoup 1 de bonté. Il avait surtout une patience inaltérable, qui reposait sur l’habitude de sa foi. Les épreuves de l’Église actuelle l’avaient trempée; tout en jetant sur lui une grande mélancolie, et même en l’ayant fait passer par de douloureuses crises morales, elles ne latteignaient pas, au fond. Certes il était cruel de se voir opprimé par ses chefs, toutes ses démarches épiées par les évêques, guettées par les libres-penseurs qui cher- : chaïent à exploiter ses pensées, à se servir de lui contre sa foi, également incompris et traqué par ses coreligionnaires et par les ennemis de la religion. Impossible de résister : car il faut se soumettre. Impossible dé se soumettre, du cœur: car on sait que l’autorité se trompe. Angoisse de ne pas parler. Angoisse de parler et d’être faussement interprété. Sans compter les autres âmes, dont on est responsable, tous ceux qui attendent de vous un conseil, une aide, et que l’on voit souffrir… L’abbé Corneille souffrait pour eux et pour lui, mais il se résignait. Il savait combien comptent peu les jours d’épreuves, dans la longue histoire de l’Église. — Seulement, à se replier en lui, dans sa résignation muette, il s’anémiait lentement, il prenait une timidité, une peur de parler, qui lui rendaït de plus en ri plus difficile la moindre démarche, et peu à peu l’enve- | \ loppait d’une torpeur de silence. Il sy sentait tomber, : : avec tristesse, mais sans pouvoir prendre l’initiative de : réagir. La rencontre de Christophe lui fut d’un grand {
| secours. La juvénile ardeur, l’intérêt affectueux et naïf
que son voisin lui témoignait, ses questions parfois indiscrètes, lui faisaient du bien. Christophe le forçait à rentrer dans la compagnie des vivants.
: Aubert, l’ouvrier électricien, se rencontra une fois |
avec lui chez Christophe. Il fit un haut-le-corps, quand | il vit le prêtre. Il eut bien de la peine à cacher sa répul- de sion. Même quand ce premier sentiment fut vaincu, il | lui resta toujours un malaise, une gêne bizarre à se trouver avec cet homme en robe, qui était pour lui un être indéfinissable. Toutefois, son instinct sociable et le plaisir qu’il avait à causer avec des gens bien élevés Femportèrent sur son anticléricalisme. Il était surpris du ton affable, qui régnait entre M. Watelet et l’abbé : Corneille; il ne l’était pas moins de voir un prêtre, qui: était démocrate, et un révolutionnaire, qui était aristo- Hu crate; cela renversait toutes ses idées reçues. Il cherchaïit vainement dans quelles catégories sociales il pourrait les classer : car il avait besoin de classer les Hit gens, pour les comprendre. Il n’était pas facile de trou- | ver un Compartiment où ranger la paisible liberté de Fe ce prêtre, qui avait lu Anatole France et Renan, et qui ; en parlait tranquillement, avec justice et avec justesse. En matière de science, l’abbé Corneille avait pour règle de se laisser conduire par ceux qui savaient, plus que ; par ceux qui commandaient. Il honoraït l’autorité; mais
_ elle n’était pas, pour lui, de même ordre que la science. ÿ
1 Chaiïr, esprit, charité : les trois ordres, les trois degrés de l’échelle divine, l’échelle de Jacob. — Naturellement,
; le brave Aubert était bien loin de comprendre, et même F
__ de soupçonner un tel état d’esprit. L’abbé Corneille
: disait doucement à Christophe que Aubert lui rappelait
Es . Jean-Christophe à Paris LAN ñ° 17 des paysans français, qu’il avait vus un jour. Une 4 _ jeune Anglaise leur demandait son chemin. Elleleur parlaït anglais. Ils écoutaient gravement, sans comprendre. Puis ïls parlaient français. Elle ne com- E prenait pas. Alors, ils se regardaient entre eux, avec Ù pitié, hochaïent la tête, et disaient, en reprenant leur ; — C’est-y malheureux, tout de même! Une si belle è Comme s’ils l’eussent jugée muette, sourde, ou Dans les premiers temps, Aubert, intimidé par la _ - science et les manières distinguées du prêtre et de M. Watelet, se tut, buvant leur conversation. Puis, peu à peu, il s’y mêéla, cédant au plaisir naïf qu’il avait à s’entendre parler. Il étala son idéologie généreuse et très vague. Les deux autres l’écoutaient poliment, avec | un petit sourire intérieur. Aubert, ravi, ne s’en tint pas là ; il usa, et bientôt il abusa de l’inépuisable patience de l’abbé Corneille. IL lui lut ses élucubrations. Le ‘ prêtre écoutait toujeurs, avec résignation; et cela ne l’ennuyait pas trop : car il écoutait moins les paroles que l’homme. Et puis, comme il disait à Christophe, } qui le piaignait : | À — Bah! J’en entends bien d’autres! Aubert était reconnaissant à M. Watelet et à l’abhé | È Corneille; et tous trois, sans beaucoup s’inquiéter de comprendre mutuellement leurs idées, ni peut-être HE même de les connaître, arrivaient à s’aimer, sans trop 4 SE savoir pourquoi. Ils étaient tout surpris de se trouver PES si près l’un de l’autre. Ils ne l’eussent jamais pensé.— “à à : Christophe était entre eux. 1
Il avaït d’innocentes alliées dans les trois enfants, — ‘les deux petites Elsberger, et la fillette adoptive de “ M. Watelet. Il était devenu leur ami; elles l’adoraient. | IL était peiné de l’isolement où elles vivaient. A force dé leur parler à chacune de la petite voisine inconnue, il leur avait donné un désir irrésistible de se voir. Elles s’adressaient des signaux par les fenêtres; elles échangeaient des mots furtifs dans l’escalier. Elles firent tant, secondées par Christophe, qu’elles F -_ obtinrent la permission de se rencontrer quelquefois au Luxembourg. Christophe, heureux du succès de son astuce, alla les y voir, la première fois qu’elles furent ensemble; il les trouva gauches, empruntées, et ne À sachant que faire d’un bonheur si nouveau. Il les Fa . dégela, en un instant, il inventa des jeux, des courses, ._ une chasse; il y fit sa partie avec autant de passion | que s’il avait eu dix ans; les promeneurs jetaient, en jk | passant, un coup d’œil amusé et raïlleur sur ce grand Fa garçon, qui courait, en poussant des cris, et tournait | » autour des arbres, poursuivi par trois petites filles. Et 4 Ë _ comme les parents, toujours soupçonneux, se mon- He
- traient peu disposés à ce que ces parties au Luxem- Û bourg se renouvelassent souvent, — (car ils ne pouvaient … les surveiller d’assez près) — Christophe trouva moyen ; L de faire inviter les enfants à jouer dans le jardin même … de la maison, par le commandant Chabran, qui habitait . au rez-de-chaussée. | Ë Le hasard l’avait mis en relations avec lui : — (le | 4 hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en ser- « _ vir.) — La table de travail de Christophe était près de sa fenêtre. Un jour, le vent emporta quelques feuilles de …. musique da le jardin d’en bas. Christophe courut les fé
_ Jean-Christophe à Paris 7 de chercher, nu-tête, débraillé, comme il était, sans même | prendre la peine de se donner un coup de brosse. Il pensait avoir affaire à un domestique. Ce fut la jeune | fille qui lui ouvrit. Un peu interloqué, il lui exposa Vobjet de sa visite. Elle sourit, et le fit entrer; ils allèrent dans le jardin. Après qu’il eut ramassé ses, papiers, il se hâtait de s’esquiver, et elle le reconduisait, quand ils se rencontrèrent avec l’officier. Le commandant regarda, d’un œil surpris, cet hôte hétéroclite. La
jeune fille le lui présenta, en riant.
— Ah! c’est vous, le musicien ? dit l’officier. Charmé.
_ Nous sommes confrères.
Î Il lui serra la main. Ils causèrent, sur un ton d’ironie amicale, des concerts qu’ils se donnaient l’un à l’autre, | Christophe sur son piano, le commandant sur sa flûte. Christophe voulait partir; mais l’autre ne le Iâchait plus; et il s’était lancé dans des développements à perte de vue sur la musique. Brusquement, il s’arrêta,
— Venez voir mes canons. Christophe le suivit, se demandant de quel intérêt | pouvait bien être son opinion sur l’artillerie française. Ë L’autre lui montra, triomphant, des canons musicaux, LA des espèces de tours de force, des morceaux qu’on pouvait lire, en commençant par la fin, ou bien à quatre mains,en jouant l’un la page à l’endroit, l’autre la page ; à l’envers. Ancien Polytechnicien, le commandant avait 4 toujours eu le goût de la musique; mais ce qu’il aimait M $ surtout en elle, <‘était le problème; elle lui semblait— te (ce qu’elle est en eflet, pour une part) — un magnifique Rae jeu de l’esprit ; et il s’ingéniait à poser et résoudre des 74 énigmes de constructions musicales, plus extravagantes 3
et plus inutiles les unes que les autres. Naturellement, il n’avait pas eu beaucoup de temps, au cours de sa | carrière, pour cultiver sa manie; mais depuis qu’il avait pris sa retraite, il s’y donnait avec passion; il y dépensait toute l’énergie et l’ingéniosité qu’il avait mises naguère à poursuivre à travers les déserts de l’Afrique les bandes des rois nègres, ou à échapper à leurs traquenards. Christophe s’amusa de ces charades, et il en posa, à son tour, une autre plus compliquée. L’offcier fut ravi; ils joutèrent d’adresse : ce fut, de part et d’autre, une pluie de lozogriphes musicaux. Après qu’ils 4 eurent bien joué, Christophe remonta chez lui. Mais dès | le matin suivant, il reçut de son voisin un problème at nouveau, un véritable casse-tête, auquel le commandant U avait travaillé, une partie de la nuit; il y répliqua ; et la M lutte continua, jusqu’au jour où Christophe, que cela finissait par assommer, se déclara battu : ce qui ne enchanta l’officier. Il regardait ce succès comme une revanche sur l’Allemagne.Ilinvita Christophe à déjeuner. - | ‘ La franchise de Christophe, qui trouva détestables ses 3 | compositions musicales, et qui poussa les hauts cris, quand Chabran commença à massacrer sur son harmo- vé nium un andante de Haydn, acheva de le conquérir. s Depuis, ils avaient d’assez fréquents entretiens. Mais Fe mon plus sur la musique. Christophe trouvait un intérêt HE médiocre à écouter sur ce sujet les billevesées de son | _ voisin; aussi mettait-il de préférence la conversation VAS _ sur le terrain militaire. Le commandant ne demandait Ein pas mieux : la musique était, pour ce malheureux | homme, une distraction forcée; au fond, il se ron- | : Il se laissa entraîner à conter ses campagnes afri- }
Jean-Christophe à Paris caines. Gigantesques aventures, dignes de celles des Pizarre et des Cortès ! Christophe voyait revivre avec stupéfaction cette épopée merveilleuse et barbare, dont il ne savait rien, — que les Français eux-mêmes ignorent presque tous, et où, pendant vingt ans, se dépensèrent l’héroïsme, l’audace ingénieuse, l’énergie surhumaine d’une poignée de conquérants français, perdus au milieu du continent noir, entourés d’armées noires, dépourvus des moyens d’action les plus rudimentaires, agissant constamment contre le gré d’une opinion et d’un gouvernement épeurés, et conquérant à la France, en dépit de la France, un empire-plus grand _ que la France elle-même. Une odeur de joie puissante et de sang montait de cette action, où surgissaient, aux yeux de Christophe, des figures de condottieri modernes, 4 d’aventuriers héroïques, inattendues dans la France ; d’aujourd’hui, et que la France d’aujourd’hui rougit de reconnaître, sur lesquels pudiquement elle jette un voile. La voix du commandant sonnaïit gaillardement, en évoquant ces souvenirs; et il racontait avec une bonhomie joviale, et — (bizarrement intercalées, au milieu de ces récits épiques) — avec de sages descriptions, en termes précis et froids, des terrains géologiques, ces larges randonnées, ces charges à fond de train, et ces chasses humaines, où il était tour à tour le chasseur et le gibier, dans une partie sans merci. — Christophe l’écoutait, le regardait, et il avait compassion de ce bel animal humain, contraint à l’inaction, | réduit à se dévorer en des jeux ridicules. Il se demanj dait comment il avait pu se résigner à ce sort. Il le lui demanda à lui-même. Sur ses rancœurs, le commandant ’ semblait peu disposé, d’abord, à s’expliquer avec un
étranger. Mais les Français ont la langue longue, sur- SU tout lorsqu’il s’agit de s’accuser les uns les autres : ‘ — Que voulez-vous que je foute, dit-il, dans leur è armée d’aujourd’hui ? Les marins font de la littérature. # Les fantassins font de la sociologie. Ils font de tout, h sauf de la guerre. Ils n’y préparent même plus, ils pré- { parent à ne plus la faire; ils font la philosophie de la * guerre… La philosophie de la guerre! Un jeu d’ânes à battus, qui méditent sur les coups, qu’ils recevront un 5x jour !.. Discutailler, philosophaiïller, non, ce n’est pas N mon affaire. Autant rentrer chez moi, et fabriquer mes < Il ne disait point, par pudeur, les pires de ses griefs: , . la suspicion jetée entre les officiers par l’appel aux ; ÿ … délateurs, lhumiliation de subir les ordres insolents de à _ tels politiciens ignares et malfaisants, la douleur de Le larmée, employée aux basses besognes de police, aux - _ inventaires d’églises, à la répression des grèves Ar » ouvrières, aux services des intérêts et des rancunes du ds … parti au pouvoir — ces petits bourgeois radicaux et Ex anticléricaux — contre le reste du pays. Sans parler ES du dégoût de ce vieil Africain pour la nouvelle armée coloniale, recrutée en majeure partie dans les pires éléments de la nation, afin de ménager l’égoïsme et la lâcheté des autres, qui refusent de prendre part à l’hon4 neur et aux risques d’assurer la défense de « la plus » grande France », — la France d’au delà les mers. 1 Christophe n’avait pas à se mêler de ces querelles | … françaises : cela ne le regardait pas; mais il sympa- … thisait avec le vieil officier. Quoi qu’il pensât de la % … guerre, il estimait qu’une armée est faite pour produire | des soldats, comme un pommier des pommes, et que
Jean-Christophe à Paris c’est une aberration singulière d’y greffer des politiciens, L _ des esthètes et des sociologues. Toutefois, il ne comprenait pas que ce vigoureux homme cédât la place
aux autres. C’est être son pire ennemi, que ne pas
à combattre ses ennemis. Il y avait chez tous ces Fran-
} çais de quelque prix un esprit d’abdication, un reponcement singulier. — Christophe le retrouvait plus profond | et plus touchant, chez la fille de l’officier.
: Elle se nommaïit Céline. Elle avait des cheveux fins, | tirés à la chinoise, soigneusement peignés, qui décou-
É - vraïent le front haut et rond et l’oreille un peu pointue, les joues maigres, le menton gracieux, d’une élégance
; rustique, de beaux yeux noirs, intelligents, confiants, très doux, des yeux de myope, le nez un peu gros, une ;
petite mouche au coin de la lèvre supérieure, un sourire 4
silencieux, qui lui faisait avancer gentiment, avec une l aimable moue, la lèvre inférieure, un peu gonflée. Elle
| était bonne, active, spirituelle, mais d’une très grande incuriosité d’esprit. Elle lisait peu, ne connaissait aucun des livres nouveaux, n’allait jamais au théâtre,
‘ ne voyageait jamais — (cela ennuyaït le père, qui avait trop voyagé autrefois), — ne prenait part à aucune … œuvre de philanthropie mondaine — (son père les critiquait), — n’essayait point d’étudier, — (il se moquait | des femmes savantes), — ne bougeait guère de son carré de jardia, au fond des quatre grands murs, « .comme d’un énorme puits. Et pourtant, elle ne s’enfe nuyait pas trop. Elle s’occupait comme elle pouvait, et a elle était résignée avec bonne humeur. Il s’exhalait ” : É d’elle et du petit cadre que toute femme se crée inconHSE sciemment, en quelque lieu qu’elle se trouve, une atmo-. ; sphère à la Chardin : ce tiède silence, ce calme des
4 figures et des attitudes attentives — (un peu engourdies)
Î — à leurtâche habituelle; la poésie de l’ordre quotidien, NAT
: de la vie accoutumée, des pensées et des gestes prévus,
prévus à la même heure et de la même façon, et qui
n’en sont pas moins aimés, avec une pénétrante et
tranquille douceur; cette sereine médiocrité des belles o
calmes travaux, calmes plaisirs, et pourtant poétiques.
Une élégance saine, une propreté morale et physique : a,
cela sent le bon pain, la lavande, la droiture, la bonté. à
Paix des choses et des gens, paix des vieilles maisons
et des âmes souriantes…
Christophe, dont l’affectueuse confiance attirait la Rd
confiance, était devenu très ami avec elle ; ils causaient
assez librement; il avait même fini par lui poser des
questions, auxquelles elle s’étonnait de répondre : elle ;
Jui disait des choses, qu’elle n’avait dites à personne LS
| autre, même à de plus intimes.
— C’est, lui disait Christophe, que vous ne me “ha
craignez pas. Il n’y a pas de risque que nous nous CA
| aimions : nous sommes trop bons amis, pour cela. :
| — Que vous êtes gentil! répondait-elle, en riant. L nr j
Sa saine nature répugnait, autant que celle de Chris- ;
tophe, à l’amitié amoureuse, cette forme de sentiment
chère aux âmes équivoques, qui biaisent toujours avec |
| ce qu’elles sentent. Ils étaient l’un avec l’autre comme 6
de bons camarades. |
Il lui demanda un jour ce qu’elle pouvait bien Ke
faire, certaines après-midi qu’il la voyait, au jardin, +
assise sur un banc, son ouvrage sur ses genoux, se
“ gardant d’y toucher, immobile pendant des heures.
| Elle rougit, et protesta que ce n’était pas pendant des
Jean-Christophe à Paris PR 1 heures, mais quelques minutes de temps en temps, un . . bon petit quart d’heure, « pour continuer son histoire ». | — « L’histoire qu’elle se contait. » — Vous vous contez des histoires? Oh! racontez-les- | Elle lui dit qu’il était trop curieux. Elle lui confia seulement que c’étaient des histoires, dont elle n’était pas | l’héroïne. u . — À tant faire que se raconter des histoires, il me . semble qu’il serait plus naturel de se raconter sa propre histoire embellie, de se rêver dans une vie plus heureuse. — Je ne pourrais pas, dit-elle. Si je faisais cela, cela ; Elle rougit de nouveau d’avoir livré un peu de son âme cachée; et elle reprit : — Et puis, quand je suis au jardin, et qu’il m’arrive une bouffée de vent, je suis heureuse. Le jardin me paraît alors vivant. Et quand le vent est sauvage, qu’il vient de loin, il dit tant de choses! Christophe apercevait, en dépit de sa réserve, le fond | de mélancolie, que recouvraient sa bonne humeur et cette activité, dont elle n’était pas dupe, et qui | ne menait à rien. Pourquoi ne cherchaït-elle pas à 1 sortir de cet état, à s’affranchir? Elle eût été si bien | faite pour une vie active et utile! — Mais elle alléguait | l’affection de son père, qui n’entendait pas qu’elle se séparât de lui. En vain Christophe protestait-il que l’of- ; f. 2 ficier, vigoureux et énergique comme il était, n’avait 1 , pas besoin d’elle, qu’un homme de cette trempepouvait
rester seul, qu’il n’avait pas le droit de la sacrifier. Elle prenait la défense de son père; par un pieux mensonge, elle prétendait que ce n’était pas lui qui la forçait à rester, que c’était elle qui n’aurait pu se décider à le _ quitter. — Et, dans une certaine mesure, elle disait vrai. Il semblait entendu, de toute éternité, pour elle, pour son père, pour tous ceux qui l’entouraient, que les choses devaient être ainsi, et ne pouvaient être autrement. Elle avait un frère marié, qui trouvait tout natu- : rel qu’elle se dévouât, à sa place, auprès du père. Pour lui-même, il n’était occupé que de ses enfants. Il les aimaït jalousement, il ne leur laissait aucune initiative. Cet amour était pour lui, et surtout pour sa femme, une chaîne volontaire, qui pesait sur toute leur 4 vie, ligotait tous leurs mouvements ; il semblait que, du ù moment qu’on avait des enfants, sa vie personnelle fût ; finie, et qu’on dût renoncer pour toujours à son propre développement : cet homme actif, intelligent, encore jeune, calculait les années de travail qui lui restaient, avant de prendre sa retraite. — Christophe sentait
- peser sur ces excellentes gens l’atmosphère d’affection familiale, si profonde en France, mais étouffante, ané- ? | miante. D’autant plus oppressive que ces families fran4 çaises sont réduites au minimum : père, mère, un ou
- deux enfants, à peine un oncle, une tante, de loin en ; loin. Amour frileux, peureux, ramassé sur lui-même, | comme un avare qui serre sa poignée d’or. x _ Une circonstance fortuite, en intéressant davantage À Christophe à la jeune fille, vint lui montrer ce resserre- “_ ment des affections françaises, cette peur de vivre, de 1 se ‘livrer, de prendre ce qui est son bien. à L’ingénieur Elsberger avait un frère cadet, de dix ans
| moins âgé, ingénieur comme lui. C’était un brévé EAN Le çon, comme il yen a tant, de bonne famille bourgeoise, avec des aspirations artistiques : ils voudraient bien : faire de Fart; mais ils ne voudraient pas compromettre A leur situation bourgeoise. A la vérité, ce n’est point là k un problème très difficile ; et la plupart des artistes d’à ; présent l’ont résolu sans risques. Encore faut-il le vou- | loir ; et, de ce pauvre effort d’énergie, tous ne sont ‘ pas capables ; ils ne sont pas assez sûrs de vouloir ce ; qu’ils veulent; et à mesure que leur situation bour- l ; geoise devient plus assurée, ils s’y laissent couler, sans | révolte et sans bruit. On ne saurait les en blâmer, s’ils étaient de bons bourgeois, au lieu de méchants artistes. 4 “ Mais, de leur déception, il leur reste trop souvent un mécontentement secret, un qualis artifex pereo, qui se (| recouvre tant bien que mal de ce qu’on est convenu 1 d’appeler de la philosophie, et qui leur gâte la vie, À jusqu’à ce que l’usure des jours et les soucis nouveaux aient effacé la trace de cette vieille amertume. Tel était 1 le cas d’Augustin Elsberger. Il eût voulu faire de la: 4 è littérature; mais son frère, très entier dans ses façons M de penser, avait voulu qu’il entrât, comme lui, dans la 4 F carrière scientifique. Augustin était intelligent, passa- ‘4 | blement doué pour les sciences, — ou les lettres, — À indifféremment; il n’était pas assez sûr d’être un artiste, M | et il était trop sûr d’être un bourgeois : il s’était plié, , provisoirement d’abord — (on sait ce que ce mot veut h dire) — à la volonté de son frère; il était entré à Centrale, dans un rang pas très bon, en était sorti de n ‘même, et depuis, il faisait son métier d’ingénieur, 4 “ | avec conscience, mais sans aucun intérêt. Naturelle- N a ment, il avait perdu ainsi le peu de dispositions artis- À
À | tiques qu’il possédait ; aussi n’en parlait-il plus qu’avec f — Et puis, disait-il, — (Christophe reconnaissait dans À ce raisonnement la façon pessimiste d’Olivier) — la û vie ne valait pas la peine qu’on se tourmentât pour une carrière ratée. Un mauvais poète de plus où de Les deux frères s’aimaient; ils avaient la même ; trempe morake; mais ils s’entendaient mal ensemble. } Tous deux avaient été Dreyfusistes. Mais Augustin, attiré par le syndicalisme, était antimilitariste; et Élie, L arrivait parfois qu’Augustin fit visite à Christophe, | sans aller voir son frère ; et Christophe s’en étonnait: 5 cer il n’y avait pas grande sympathie entre Augustin ji et lui. Augustin ne parlait guère que pour se plaindre de quelqu’un ou de quelque chose, — ce qui était lassant; et quand Christophe parlait, Augustin ne l’écou_ tait pas. Aussi Christophe ne cherchaït-il plus à ni ‘ cacher que ses visites lui paraissaient oiseuses; mais | Vautre n’en tenait aucun compte: il ne semblait pas | s’en apercevoir. Enfin Christophe saisit le mot de … l’énigme, un jour qu’il remarqua que son visiteur était EX penché à la fenêtre, et beaucoup plus occupé de ce qui se passait dans le jardin du bas que de ce qu’il lui ï disait. Il le lui fit observer; et Augustin n’eut pas de | peine à convenir qu’en effet il connaissait mademoiselle é : Chabran, et qu’elle était bien pour quelque chose dans < les visites qu’il faisait à Christophe. Et, sa langue se j … déliant, il avoua qu’il avait pour la jeune fille une 4 vieille amitié, et peut-être quelque chose de plus : k la famille Elsberger était liée depuis longtemps avec
Jean-Christophe à Paris 3 celle du commandant; mais, après avoir été très in- À times, la politique, des événements récents les avaient Û séparées; et depuis, elles ne se voyaient plus. Chris- ù tophe ne cacha point qu’il trouvait cela idiot. Ne pou- 4 | vait-on penser différemment, et continuer de s’estimer ? $ Augustin dit que oui, et protesta de sa liberté d’esprit ; É mais il excepta de sa tolérance deux ou trois questions, | sur lesquelles, selon lui, il n’était pas permis d’avoir un avis différent du sien; et il nomma la fameuse Affaire. | Là-dessus, il déraisonna, comme c’est l’usage. Chris- | tophe connaissait l’usage : il n’essaya point de discuter;
- mais il demanda si cette Affaire ne finirait pas un jour, ou si sa malédiction devait s’étendre jusqu’à la fin des temps, sur les enfants des enfants de nos petits-enfants. \ Augustin se mit à rire; et, sans répondre à Christophe, il fit un éloge attendri de Céline Chabran, accusant l’égoïsme du père, qui trouvait tout naturel qu’elle se sacrifiât à lui. ” æ | — Que ne l’épousez-vous, dit Christophe, si vous laimez et si elle vous aime ?# 1 Augustin déplora que Géline füt cléricale. Christophe demanda ce que cela voulait dire. L’autre répondit que | ; cela signifiait : pratiquer la religion, s’inféoder à un Dieu et à ses bonzes. ; — Et qu’esi-ce que cela peut vous faire ? — Cela me fait que je ne veux pas que ma femme ; soit à un autre qu’à moi. s — Comment! Vous êtes jaloux même des idées de : votre femme? Mais vous êtes plus égoïste encore que 1
- le commandant! n RCE — Vous en parlez à votre aise : est-ce que vous pren- À driez, vous, une femme qui n’aimerait pas la musique?
‘ÉANRS DANS LA MAISON » — Cela m’est arrivé déjà!
— Comment peut-on vivre ensemble, si l’on ne pense pas de même?
— Laissez donc votre pensée tranquille! Ah! mon é pauvre ami, toutes les idées ne comptent guère, quand on aime. Qu’ai-je à faire que la femme que jaime aime, comme moi, la musique? Elle est la musique, pour moi! Quand on a, ainsi que vous, la chance de trouver une chère fille, qu’on aime et qui vous aime, qu’elle croie tout ce qu’elle veut, et croyez tout ce que
| vous voudrez! Au bout du compte, toutes vos idées se bon Dieu: c’est de s’aimer.
— Vous parlez en poète. Vous ne voyez pas la vie. Je connais trop de ménages, qui ont eu à souffrir de cette
— C’est qu’ils ne s’aimaient pas assez. Il faut savoir ï ce qu’on veut.
= La volonté ne peut pas tout, dans la vie. Quand je _ voudrais épouser mademoiselle Chabran, je ne le pour- |. rais pas.
— Je voudrais bien savoir pourquoi!
Augustin parla de ses scrupules : sa situation n’était
; pas faite; il n’avait pas de fortune; peu de santé. Il se demandait s’il avait le droit de se marier dans de telles
conditions. C’était une grande responsabilité. Ne ris-
quait-il pas de faire le malheur de celle qu’il aimait, et » le sien, — sans parler des enfants à venir?.. Il valait
F mieux attendre, — ou renoncer. KE
Christophe haussa les épaules :
À — Belle facon d’aimer! Si elle aime, elle sera heu-
reuse de se dévouer. Et quant aux enfants, vous autres,
Che Le _ Français, vous êtes ridicules. Vous SR ez n en lâche: À F3 (1 dans la vie que si vous êtes sûrs d’en faire de petits | rentiers dodus, qui n’aient rien à souffrir, rien a # RE _ craindre… Que diable! cela ne vous regarde pas; vous he n’avez qu’à leur donner la vie, Pamour de la vie, etle ni _ cowrage de la défendre. Le reste… qu’ils vivent, qu’ils x Sp meurent… c’est le sort de tous les hommes. Vaut-il ue . donc mieux renoncer à vivre, que de courir les chances HO de la vie? net La robuste confiance, qui émanait de Christophe, 4 ve _, pénétrait son interlocuteur, mais ne le décidait point. ‘1 %. — Oui, peut-être, c’est vrai ! ARE A Mais il en restait là. Il semblait, comme les autres, a _ frappé d’une incapacité de vouloir et d’agir. Mr”
Christophe avait entrepris le combat contre cette inertie, qu’il retrouvait chez la plupart de ses amis | | Français, bizarrement accouplée à ure activité labo- #3 rieuse et très souvent fiévreuse. Presque tous ceux qu’il Ne voyait, dans les divers milieux bourgeois, où il allait, hs: SA étaient des mécontents. Presque tous avaient le même RE: dégoût pour les maîtres du jour et pour leur pensée Kb “ corrompue. Presque tous, la même conscience triste et CRE fière de l’âme trahie de leur race. Et ce n’était pas le 3%
- fait de rancunes personnelles, l’amertume d’hommes y active, fonctionnaires révoqués, énergies sans emploi,
- vieille aristocratie retirée sur ses terres et se cachant : pour mourir, comme un lion blessé. C’était un sentiment x de révolte morale, sourd, profond, général : on le ren- E
- contrait partout, à des degrés divers, dans l’armée, | “ dans la magistrature, dans l’Université, dans les bu
- reaux, dans tous les rouages vitaux de la machine Là _ gouvernementale. Mais ils n’agissaient pas. Ils étaient LS … découragés d’avance; ils répétaient : Ko : - — Tâchons de n’y plus penser. | 4 Ils détournaient peureusement des choses tristes leur ae]
pensée, leurs propos; et ils cherchaient un refuge dans LE
‘4 la vie domestique. ;
| _ Jean-Christophe à Paris ER : Si encore ils ne s’étaient retirés que de l’action poli- ! tique ! Mais même dans le cercle de son action journa- Ô lière, chacun de ces honnêtes gens se désintéressait 4 : d’agir. Ils toléraient des promiscuités avilissantes avec des misérables, qu’ils méprisaient, mais contre quiils se gardaient bien d’engager la lutte, la jugeant d’avance ; inutile. Pourquoi ces artistes par exemple, et notam- ù ment ces musiciens, que Christophe voyait de plus 1 près, supportaientils sans protester l’effronterie de h tels Scaramouches de la presse, qui leur faisaient la loi? Il y avait là tels ânes bâtés, dont l’ignorance in omni re scibili était proverbiale, et qui n’en étaient pas moins investis d’une autorité souveraine in omni 4 He re scibili. Ils ne se donnaient même pas la peine d’écrire leurs articles, ni leurs livres: ils avaient dès M secrétaires, de pauvres gueux affamés, qui eussent « vendu leur âme, s’ils en avaient eu une, pour du pain *: et des filles. Ce n’était un secret pour personne, à Paris. 1 ï Et cependant, ils continuaient de trôner, et de traiter de haut en bas les artistes. Christophe en criait de © rage, quand il lisait certaines de leurs chroniques. 1 — Mais ils n’ont donc pas de cœur? disait-il. Oh! les — À qui en as-tu? demandait Olivier. Toujours à quelques drôles de la Foire sur la Place? ‘À — Non. Aux honnêtes gens. Les gredins font leur mé- | tier : ils mentent, ils pillent, ils volent, ils assassinent. M Mais les autres, — ceux qui les laissent faire, tout en les ï D.
méprisant, — je les méprise mille fois davantage. Si
ANR leurs confrères de la presse, si les critiques honnêtes et __ instruits, siles artistes, sur le dos desquels ces Arlequins M k s’escriment, ne les laissaient faire, en silence, par timi- ji
_ dité, par peur de se compromettre, ou par un honteux _ calcul de ménagements réciproques, par une sorte de pacte secret conclu avec l’ennemi, pour rester à Fabri de ses coups, — s’ils ne les laissaient se parer de leur _ patronage et de leur amitié, cette puissance effrontée < tomberaïit sous le ridicule. C’est la même faiblesse, dans tous les ordres de choses. J’ai rencontré vingt braves ù gens, qui m’ont dit de tel individu : « C’est un drôle. » I n’y en avait pas un, qui ne lui donnât du « cher confrère », et ne lui serrât la main. — « Ils sont trop! » LA disent-ïts. — Trop de pleutres, oui. Trop de lâches hon- ARE — Eh! que veux-tu qu’on fasse? pire — Faites votre police, vous-mêmes ! Qu’attendez-vous”? nn Que le ciel se charge de vos affaires ? Tiens, regarde, en a ce moment. Voici trois jours que la neige est tombée. 18 . Elle encombre vos rues, elle fait de votre Paris un À
- cloaque de boue. Que faites-vous? Vous vous récriez He … contre votre administration, qui vous laisse dans l’or- Met | dure. Mais vous, faites-vous quelque chose pour en É:
- sortir? Qu’à Dieu ne plaise! Vous vous croisez les bras. 6 Aucun n’a le cœur de dégager seulement le trottoir ; \ devant sa maison. Personne ne fait son devoir, ni l’État, à … ni les particuliers; l’un et l’autre se croient quittes, en |
- s’accusant mutuellement. Vous êtes tellement habitués À : par vos siècles d’éducation monarchique à ne rien faire : TA % par vous-mêmes que vous avez toujours l’air de bayer aux corneilles, dans l’attente d’un miracle. Le seul Fr » miracle possible, ce serait que vous vous décidiez à agir. 4 Wois-tu,:mon petit Olivier, vous avez de l’intelligence et des vertus à revendre; mais c’est le sang qui vous’
- manque. À toi, tout le premier. Ce n’est pas l’esprit, ni <
| Ne | Jean-Christophe à Paris AR AE le cœur, qui est malade chez vous. C’est la vie. Vous Ê vous en allez. POI = Qu’y faire? Il faut attendre que la wie revienne. — Il faut vouloir qu’elle revienne. Il faut vouloir 4 guérir. Il faut vouloir! Et pour cela, d’abord, ilfaut faire rentrer l’air pur chez vous. Quand on ne veut pas sortir. de sa maison, au moins faut-il que sa maison soit saine. Vous l’avez laissé empester par les miasmes de la Foire. ; Votre art et votre pensée sont, aux deux tiers, adultérés. Et votre découragement est tel que de cela non plus vous . ne songez pas à vous indigner, à peine à vous étonner. ! . Quelques-uns même — (c’est un spectacle ridicule) — quelques-uns de ces braves gens, intimidés, finissent | par se persuader que ce sont eux qui ont tort,et quece . sont les charlatans qui ont raison. N’ai-je pas rencontré, — même à ta revue Ésope, où vous faites profession de . n’être dupes de rien, — de ces pauvres jeunes gens, qui se persuadent qu’ils aiment un art et des pensées qu’ils à n’aiment pas? Ils s’intoxiquent avec, sans plaisir, par docilité ; et ils meurent d’ennui dans ce mensonge ! À
Christophe passait au milieu des incertains et des 4 découragés, comme le vent qui secoue les arbres endor- M mis. Il n’essayait pas de leur incuiquer sa façon de » , penser; il leur soufflait l’énergie de penser par euxmêmes. Il disait : 3 — Vous êtes trop humbles. Le grand ennemi, c’ést la w neurasthénie, le doute. On peut, on doit être tolérant et 4 | humain. Mais il est interdit de douter de ce qu’on croit * DS qu’on croit, on doit le soutenir. Quelles que soient nosw 1e forces, il nous est interdit d’abdiquer. Le plus petit, en
ce monde, a un devoir, à l’égal du plus grand. Et — (ce
_ qu’i ne sait pas assez) — il a aussi un pouvoir. Ne croyez pas que votre révolte compte pour si peu! Une conscience forte, et qui ose s’affirmer, estune puissance. Vous avez vu plus d’une fois, dans ces dernières années, l’État et l’opinion forcés de compter avec le jugement d’un brave homme, qui n’avait d’autres armes que sa force morale, affirmée publiquement, avec une ‘ constance courageuse et tenace…
Et si vous vous demandez à quoi bon se donner tant de peines, à quoi bon lutter, à quoi bon? eh bien, sachez-le : — Parce que la France meurt, — parce que l’Europe meurt, — parce que notre civilisation, l’œuvre admirable édifié, au prix de tant de siècles d’efforts, par notre humanité, s’engloutirait, si nous ne luttions. Ce n’est pas un vain mot. La Patrie est en danger, notre Patrie Européenne, — et plus que toutes,
- la vôtre, votre petite patrie, la France. Votre apathie la tue. Votre silence la tue. Elle meurt dans chacune de vos énergies qui meurent, de vos pensées qui se résignent, de vos bonnes volontés stériles, dans chaque
. gouite de votre sang, qui se tarit, inutile… Debout! Il faut vivre! Ou, si vous devez mourir, vous devez
Mais le plus difficile n’était pas encoré tant de les amener à agir, que de les amener à agir ensemble. Là- dessus, ils étaient intraitables. Ils se boudaïent les uns
_ les autres. Les meilleurs étaient les plus obstinés.
Christophe en avait un exemple dans sa propre maison :
M. Félix Weil, l’ingénieur Elsberger, et le commandant
__ Chabran vivaient entre eux sur un pied d’hostilité
muette et courtoise. Et pourtant, si peu que Christophe les connût, il lui était facile de voir que, sous des étiquettes différentes de partis ou de races, ils voulaient | tous la même chose.
M. Weil et le commandant auraient eu, en particulier, beaucoup de raisons pour s’entendre. Par un de ces contrastes si fréquents chez les hommes de pensée, M. Weil, qui ne sortait pas de ses livres et vivait uni- | quement de la vie de l’esprit, était passionné de choses militaires. « Nous sommes tous de lopins », disait le demi-Juif Montaigne, appliquant à tous les hommes ce
qui est vrai de certaines races d’esprits, comme celleà laquelle appartenait M. Weil. Ce vieil intellectuel avait le culte de Napoléon. Il s’entourait des écrits et des : souvenirs, où revivait le rêve formidable de l’épopée impériale. Comme beaucoup de Français de son époque crépusculaire, il était ébloui par les lointains rayons de ce soleil de gloire. Il refaisait les campagnes, il livrait les batailles, il discutait les opérations; il ! était de ces stratèges en chambre, pullulant dans les L
|. Académies et dans les Universités, qui expliquent Austerlitz et corrigent Waterloo. Il était le premier à se railler de cette « Napoléonite »; son ironie s’en F4 égayait; mais il n’en continuait pas moins à se griser de | ces belles histoires, comme un enfant qui joue; à certains épisodes, il avait la larme à l’œil : quand il re- ?
.. marquait cette faiblesse, il se tordait de rire, en s’appe- ù lant vieille bête. À vrai dire, c’était moins le patriotisme RER que l’intérêt romanesque et l’amour platonique de :
l’action, qui le rendaient Napoléonien. Pourtant, il était excellent patriote, plus attaché à la France que : beaucoup de Français autochtones. Les antisémites français font une mauvaise action et une sottise, en dé- courageant, par leurs soupçons injurieux, les sentiments français des Juifs établis en France. En dehors des raisons qui font que toute famille s’est nécessairement | attachée, au bout d’une ou deux générations, au sol où elle s’est fixée, et que le sang de la terre est devenu
son sang, les Juifs ont des raisons spéciales d’aimer le ;
É peuple, qui représente dans l’Occident les idées les plus avancées de liberté intellectuelle et morale. Ils lJaiment d’autant plus qu’ils ont contribué à le faire ainsi, depuis cent ans, et que cette liberté est en partie . leur œuvre. Comment donc ne la défendraient-ils pas Ÿ 3 contre les menaces de toute réaction féodale? C’est x faire le jeu de cette réaction, que tâcher, — comme le 4 voudraient une poignée de politiciens criminels et un 3 troupeau de stupides honnêtes gens, — de briser les | 4 liens qui rattachent à la France ces Français d’adopNe tion. , 7 Le commandant Chabran était de ces vieux Français _ malavisés, que leurs journaux affolent, en leur repré-
AE A Jean-Christophe à Paris tr 4 ui } é sentant tout immigré en France comme un ‘ennemi PRE. , caché, et qui, avec un esprit naturellement accueillant À ne et humain, s’obligent à suspecter, hair, se recroqueviller ï : chez eux, renier les destinées généreuses de la race, | À qui est le confluent des races. Il se croyait donc tenu d’ignorer le locataire du premier, quoiqu’il eût été bien aise de le connaître. De son côté, M. Weil aurait eu J
- plaisir à causer avec l’officier; mais il connaissait son sur nationalisme, et il le méprisait doucement. Christophe avait beaucoup moins de raisons que le jh commandant de s’intéresser à M. Weil. Mais il ne pou- . vait souffrir d’entendre dire du mal de quelqu’un, injustement. Aussi rompait-il des lances pour M. Weil, | | quand on l’attaquait devant lui. mue Un jour que le commandant déblatérait, ainsi qu’à | lordinaire, contre l’état des choses, Christophe lui dit : Ë — C’est votre faute. Vous vous retirez tous. Quand ; les choses ne vont pas en France, selon wotre fantaisie, 1 vous démissionnez avec éclat. On diraït que vous . Ÿ mettez votre point d’honneur à vous déclarer vaincus. On n’a jamais vu perdre sa cause avecautant d’entrain. Voyons, commandant, vous qui avez fait la guerre, 1 est-ce que c’est une façon de se battre, cela ? 4 — Il n’est pas question de se battre, répondit le com- ! à mandant, on ne se bat pas contre la France. Dans des luttes comme celles-ci, il faut parler, discuter, voter, | subir des contacts déplaisants avec des tas de fri- M | pouilles : cela ne me va pas. ‘4 #4 — Vous êtes bien dégoûté ! En Afrique, vous en avez \ - ê — Parole d’honneur, cela me dégoûtait moins. Et puis, 4 Fa on pouvait toujours leur casser la gueule! D’ailleurs, L
pour se battre, il faut des soldats. J’avais là-bas mes k _ tirailleurs. Ici, je suis tout seul. | R. - — Ce ne sont pourtant pas les braves gens qui À — Où sont-ils ? À — Partout autour de vous. ) Ÿ — Eh bien, qu’est-ce qu’ils font alors ? ‘ i — Ils font comme vous, ils ne font rien, ils disent AS — Citez-m’en un, seulement. SES — Trois, si vous vouliez, et dans votre propre maïi- : n Christophe lui nomma M. Weil, — (le commandant Se s’exclama), — et les Elsberger, — (il sursauta) : ke — Ce Juif, ces Dreyfusards ? ne — Dreyfusards? dit Christophe, eh bien, qu’est-ce À 3 que cela fait ? P | | — Ce sont eux qui ont perdu la France. Vie s — lis l’aiment autant que vous. WE ‘ — Alors, ce sont des toqués, des toqués malfaisants. 6 , — Ne peut-on rendre justice à ses adversaires ? j | % — Je m’entends parfaitement avec des adversaires À { loyaux, qui combattent à armes égales. La preuve,
- c’est que je cause avec vous, monsieur l’Allemand. » À Jestime les Allemands, tout en souhaitant de leur | nn } ñ rendre un jour, avec usure, la raclée que nous en avons . reçue. Mais les autres, les ennemis du dedans, ce n’est ke pas la même chose : ils usent d’armes malhonnèêtes, “ki % - de sophismes, d’idéologies malsaines, d’humanitarisme È . — Oui, vous êtes dans l’état d’esprit des chevakers $ À i du moyen-âge, qui se sont trouvés, pour la première d
Jean-Christophe à Paris +18 AS DS fois, en présence de la poudre à canon. Que voulez- 7 vous ? La guerre évolue. 1 — Soit. Mais alors, soyons francs, et disons que c’est 1 la guerre. À ’ — Supposez qu’un ennemi commun menace la civili- 1 sation de l’Europe, est-ce que vous ne vous allieriez pas 1 — Nous l’avons fait, en Chine. — Regardez donc autour de vous. Est-ce que votre 1 pays, est-ce que tous nos pays d’Europe ne sont pas, À actuellement, menacés dans l’idéalisme héroïque de leurs races? Est-ce qu’ils ne sont pas tous, plus eu moins, en proie aux aventuriers de toute caste? Contre _ cet ennemi commun, ne devriez-vous pas donner la | main à ceux de vos adversaires, qui ont quelque 1 valeur et quelque vigueur morale? Comment un homme 4 comme vous peut-il tenir si peu de compte des réalités ? 4 Voilà des gens qui soutiennent contre vous un idéal Ÿ différent du vôtre! Un idéal est une force, vous né pouvez la nier; dans la iutte, que vous avez récemment engagée, de: l’idéal de vos adversaires, qui vous a 4 battus. Au lieu de vous user contre lui, que ne l’em- 1 ployez-vous avec le vôtre, côte à côte, contre les enne- 1 mis de tout idéal, contre les exploiteurs de la patrie, de la pensée, les pourrisseurs de la civilisation européenne ? 4 — Pour qui? Il faudrait s’entendre d’abord. Pour è faire triompher nos adversaires? L. — Quand vous étiez en’ Afrique, vous ne vous inquiétiez pas de savoir si c’était pour le Roï, ou pour la République, que vous vous battiez. J’imagine que beau- ï k _ ! coup d’entre vous ne pensaient guère à la République. “4
- — Bon! Et la France y trouvait son avantage. Vous . conquériez pour elle, et aussi pour vous, pour l’honneur, pour la joie. Eh bien, que ne faites-vous de même, ici! Élargissez le combat. Ne vous chicanez pas pour . des futilités de politique ou de religion. Ce sont des niaiseries. Que votre race soit la fille aînée de l’Église, É … ou celle de la Raïson, cela n’importe guère. Mais qu’elle ; vive! Tout est bien, qui exalte la vie. Il n’y à qu’un ” ennemi, c’est l’égoisme jouisseur, qui tarit et souille les 478 sources de la vie. Exaltez la force, exaltez la lumière, ss exaltez l’amour fécond, la joie du sacrifice, l’action. Et < ne déléguez jamais à d’autres le soin d’agir pour vous. Agissez, agissez, unissez-vous! Allons! Et il se mit, en riant, à taper sur le piano les pre- u … phonie avec chœurs. 3 ; “ — Savez-vous, fit-il, en s’interrompant, si j’étais un ï de vos musiciens, Charpentier ou Bruneau, (que le a 3 Diable emporte!), je vous mettrais ensemble, dans une à t symphonie chorale, Aux armes, citoyens!, l’Interna- k ; … tionale, Vive Henri IV!, Dieu protège la Franag!, — 111 _ toutes les herbes de la Saint-Jean, — (tenez, dans le ] … genre de ceci…), — je vous ferais une de ces bouilla- are — baisses, à vous emporter la bouche! Ça serait rudement SAT n mauvais, — (pas plus mauvais, en tout cas, que ce LES ñ qu’ils font); — mais je vous réponds que ça vous flan- % k . querait le feu au ventre, et qu’il faudrait bien que vous | Il riait de tout son cœur. à Le commandant riait, comme lui : À — Vous êtes un gaillard, monsieur Krafft. Dommage À que vous ne soyez pas des nôtres! 4
Sr Jean-Christophe à Paris RSA 4 : — Mais je suis des vôtres! Cest le même combat, … partout. Serrons les rangs! HAUSSE M Le commandant approuvait; mais les choses en res- | taient là. Alors, Christophe s’obstinait, remettant l’en- | | tretien sur M. Weil et sur les Elsiggger- Et l’officier, qui n’était pas moins obstiné, reprenait ses éternels arguments contre les Juifs et contre les Dreyfusards, à sans que tout ce que disait Christophe parût avoir le à moindre effet sur lui. F Christophe s’en attristait. Olivier lui dit : . k — Ne t’afflige pas. Un homme ne peut pas changer, l | : d’un coup, tout un état d’esprit de toute une société. Ce 1 ‘serait trop beau! Mais tu fais déjà beaucoup, sans ten — Qu’est-ce que je fais? dit Christophe. 1 — Quei bien en résulte-t-il pour les autres? ; — Un très grand. Sois seulement ce que tu es, mon cher Christophe. Ne t’inquiète pas de nous. ‘à Mais Christophe ne s’y résignait point. Il continuait de discuter avec le commandant Chabran, et parfois | avec violence. Céline s’en amusait. Elle assistait à leurs entretiens, travaillant en silence. Elle ne se mélaït pas à la discussion; mais elle paraissait plus gaie; son | regard avait un tout autre éclat; il semblait qu’il y eût ” plus d’espace, plus d’air respirable autour d’elle. Elle w se mit à lire; elle sortit un peu plus; elle s’intéressait à u e plus de choses. Et un jour que Christophe bataillait . \ contre son père à propos des Elsberger, le commandant hr. la vit sourire; il lui demanda ce qu’elle pensait; elle » HR — Je pense que M. Kraft a raison. 3
| Le commandant, intertoqué, dit : NOR ES C’est un peu fort! Enfin, raison ou tort, nous x : sommes bien comme nous sommes. Nous n’avons pas al besoin de voir ces gens-là. N’est-ce pas, fillette ? : É — Mais si, papa, répondit-elle, cela me ferait plaisir. Le Le commandant se tut, et feignit de n’avoir pas RES | entendu. Il était lui-même beaucoup moins insensible à 0 L l’influence de Christophe qu’il ne voulait en avoir l’air. ue $ Son étroitesse de jugement et sa violence ne l’empé- See: chaïent point d’avoir un sens très droit et de la généro- F x sité de cœur. Il aimait Christophe, il aimait sa franchise F et sa santé morale, et il avait souvent le regret cuisant À AN à que Christophe fût un Allemand. Il avait beau sem. porter, dans les discussions avec lui; il cherchaït ces nee discussions; et les arguments de Christophe ne laiss À Ç saient pas de le travailler. Il se fût bien gardé de le nn \ reconnaître jamais. Mais, un jour, Christophe le trouva je lisant attentivement un livre qu’il refusa de lui laisser & S voir. En reconduisant Christophe, Céline, seule avec ÿ 4 . — Savez-vous ce qu’il lisait ? Un livre de M. Weil. LE È Christophe fut tout heureux. J ÿ 1 1 4 — Il dit : « Cet animal! » Mais il ne peut s’en je » détacher. Fe Christophe ne fit aucune allusion au fait, avec le commandant. Ce fut celui-ci, qui lui demanda: “ — D’où vient que vous ne me rasez plus avec votre à — Parce que ce n’est plus la peine, dit Christophe.
:— Pourquoi? demanda le commandant, agressif.
no Christophe ne répondit pas, et s’en alla, en riant.
Olivier avait raison. Ce n’est pas par les paroles qu’on |
agit sur les autres. C’est par son être. Il y a des gens |
qui rayonnent autour d’eux une atmosphère apaisante, |
| par leurs regards, leurs gestes, le contact silencieux.
de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle 1
pénétrait doucement, doncement, comme une tiédeur 1
de printemps, à travers les vieux murs et les fenêtres
. closes de la maison engourdie; elle ressuscitait des
cœurs, que la douleur, la faiblesse, l’isolement, ron « geaient depuis des années, desséchaient, avaient laissés ; }
; pour morts. Puissance des âmes sur les âmes! Celles M
__ qui la subissent et celles qui l’exercent l’ignorent égale- 4
ment. Et pourtant, la vie du monde est faite des flux 1
et des reflux, que régit cette force d’attraction mysté-
Deux étages au-dessous de l’appartement de Chris M
| tophe et d’Olivier, habitait, comme on l’a vu, une jeune à e.
. femme de trente-cinq ans, madame Germain, veuve 3 depuis deux ans, qui avait perdu, l’année précédente, sa petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la maison, aucün n’avait eu moins de rapports avec Christophe. A peine s’ils s’étaientrencontrés; et jamais ils ne s’étaient adressé la parole.
C’était une femme grande, maigre, assez bien faite, Ye à de beaux yeux bruns, opaques, un peu inexpressifs, Où _ s’allumait, par moments, une flamme morneetdure, M
dans une figure jaune de cire, les joues plates, la bouche J _ crispée. La vieille madame Germain était dévote, et passait ses journées à l’église. La jeune femme s’iso- À . lait jalousement dans son deuil. Elle ne s’intéressait à | rien, ni à personne. Elle s’entourait des reliques et des ( images de sa petite fille; et, à force de les fixer, elle ne la voyait plus; les photographies, les images mortes 1 . tuaient l’image vivante. Elle ne la voyait plus; et elle s’obstinait; elle voulait, elle voulait penser uniquement à elle; ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même penser à elle : elle avait achevé l’œuvre de la mort. Alors, elle restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour, et par consé-
- quent sans foi vivante; elle donnait de l’argent pour des messes, mais elle ne prenait aucune part active à … des œuvres; toute sa religion reposait sur cette pensée ;
- unique : la revoir. Le reste, que lui importait? Dieu? « Qu’avait-elle à faire de Dieu ? La revoir, la revoir. Et elle était bien loin d’en être sûre. Elle voulait le croire, À elle le voulait durement, désespérément; mais elle en ï “doutait.. Elle ne pouvait supporter de voir d’autres “enfants; elle pensait : NACRE …. — Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts? I y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de “taille, de démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos, avec ses petites nattes, elle en trem- blait. Elle se mettait à la suivre; et quand la petite se , _retournait, et qu’elle voyait que ce n’était pas « elle », elle avait envie de l’étrangler. Elle se plaignait que les D — cependant bien tranquilles, bien _comprimées par leur éducation, — fissent du bruit, à ;
; _ l’étage au-dessus ; et dès que les pauvres enfants trotti- À ra naient dans leur chambre, elle envoyait sa domestique chez les voisins réclamer le silence. Christophe, qui la : rencontra, une fois qu’il rentrait avec les fillettes, fut | saisi du regard dur qu’elle leur jeta. is Un soir d’été que cette morte vivante s’hypnotisait M À dans son néant, assise dans l’obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer Christophe. Il avait l’habi- W ÿ tude de rêver, au piano, à cette heure. Cette musique « l’irrita, en troublant le vide où elle s’engourdissait. W Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la pour- | $ suivit jusqu’au fond de la chambre. Madame Germain Es ressentit pour elle une sorte de haïne. Elle eût voulu À | empêcher Christophe de jouer; mais elle n’en agit | aucun droit. Chaque jour maintenant, à la même heure, M elle attendait, avec une impatience irritée, que le piano ‘ commençât; et lorsqu’il tardait, son irritation n’en était M que plus vive. Malgré elle, elle devait suivre jusqu’au | | bout la musique; et quand la musique était finie, elle W avait peine à retrouver son apathie coutumière. — Et, : à un soir qu’elle était tapie dans un coin de sa chambre. obscure, et qu’à travers les cloisons et la fenêtres fermée, lui arrivait la musique lointaine, la musique é lumineuse. elle se sentit frissonner, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle alla rouvrir 18 fenêtre; et désormais, elle écoutait, en pleurani. La musique était comme une pluie, qui pénétrait gou te : à goutte son cœur desséché, et le faisait revivre. illé é revoyait le ciel, les étoiles, la nuit d’été; elle sente LU de poindre comme une lueur bien pâle encore, un intérêt an la vie, une sympathie imprécise et douloureuse, pot FA les autres. Et, la nuit, pour la première fois depuis des
À mois, l’image de sa petite fille lui reparut en rêve. —
Car le meilleur chemin qui nous rapproche de nos
morts, le plus sûr moyen de les revoir, ce n’est pas de
mourir comme eux, c’est de vivre. Ils vivent de notre
vie, et meurent de notre mort.
Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Elle Vévitait plutôt. Mais elle l’entendait passer dans l’escalier, avec les petites filles; et elle se tenait cachée derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait le cœur.
Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinanis, qui descendaient l’escalier, avec un peu plus de tapage que d’habitude, et l’une des voix d’enfant, qui disait à la petite sœur :
F2 Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit, à cause de la dame qui a du chagrin.
Et l’autre se mit à assourdir ses pas et à parler tout bas. Alors madame Germain n’y tint plus : elle ouvrit la porte, et elle saisit les enfants, elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur; l’une des fillettes se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra chez elle.
Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de
leur sourire, d’un sourire crispé, — (elle avait perdu Fhabitude de sourire}; — elle leur adressait quelques paroles brusques et affectueuses, auxquelles les enfants intimidées ne répondaient que par des chuchotements oppressés. Elles continuaient d’avoir peur de la dame, plus peur qu’auparavant; et lorsqu’elles passaient … devant sa porte, maintenant, elles couraient, de crainte … qu’elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachaït pour Mes voir. Elle eût eu honte qu’on l’aperçût, causant avec ; les enfants. Elle avait honte, à ses propres yeux. Il lui
te _ semblait qu’elle volait à sa petite morte ‘un peu de 4
l’amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se 4
jetait à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l’instinct de vivre et d’aimer était réveillé, î
elle ne pouvait plus rien contre lui, il était le plus
| .. Un soir, — Christophe rentrait, — il remarqua un w
dt désordre inaccoutumé dans la maison. Un fournisseur
_ qu’il rencontra lui apprit que le locataire du troisième, ;
M.Watelet, venait de mourir subitement, d’une angine de !
” poitrine. Christophe fut pénétré de compassion, moins
encore par la pensée de son malheureux voisin que par
; celle de l’enfant, qui se trouvait abandonnée. On ne
connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait
tout lieu de croire qu’il la laissait à peu près sans res- |
sources. Christophe monta, quatre à quatre, et entra »
k dans l’appartement du troisième, dont la porte était :
\ ouverte, Il trouva l’abbé Corneille auprès du mort,etla
{ petite fille en larmes, qui appelait son papa; la con- 1
cierge essayait maladroitement de la consoler. Chris- »
; tophe prit l’enfant dans ses bras, il lui dit des mots
tendres. La petite s’accrocha désespérément à lui; ne
pouvait songer à la quitter; il voulut l’emporter de
l’appartement; mais elle s’y refusa. Il resta donc avec
‘elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui déclinait, « il continuait de la bercer dans ses bras, en lui parlant
doucement. L’enfant se calmaiïit peu à peu: elle s’en- |
É dormit, au milieu de ses sanglots. Christophe la déposa 4
sur son lit, et il tâchait gauchement de la déshabiller,
je de défaire les lacets de ses petits souliers. C’était la
ns tombée de la nuit. La porte de l’appartement était restée É
7e ouverte. Une ombre entra, avec un frôlement de jupes.
Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe es + | reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. I fut ë | saisi. Debout au seuil de la chambre, elle dit, la gorge. RÉER À — Je viens. Voulez-vous. Voulez-vous me la + Fa k Christophe lui prit la main. Madame Germain pleu UE Dot Puis, elle s’assit, au chevet du lit. Après un mo- Re . ment, elle dit: FÉES \ — Laissez-moi la veiller. CV “ Christophe remonta à son étage, avec l’abbé Cor- … à FE fi neille. Le prêtre, un peu gêné, s’excusait d’être venu. Re Il espérait, disait-il avec humilité, que le mort ne saw FA à: rait le lui reprocher : ce n’était pas comme prêtre, ‘A “ c’était comme ami qu’il était Ià. Christophe, trop ému pour parler, le quitta en lui serrant affectueusement | …._ Le lendemain matin, lorsque Christophe revint, il Ue “trouva l’enfant au cou de madame Germain, avec la confiance naïve qui livre sur le champ ces petits êtres … US De Fa ceux qui ont su leur plaire. Elle consentit à suivre sa æ fx a 4 nouvelle amie… Hélas! Elle avait bien vite oublié son rade)
père adoptif. Elle montrait la même affection à sa nou- RQ LA
. velle maman. Ce n’était pas très rassurant. L’égoisme NA … d’amour de madame Germain le voyait-il?… Peut-être. gs Ÿ ais qu’importe? Li faut aimer. Le bonheur est là. h ot me. “Quelques semaines après l’enterrement, madame SAURS Germain emmena l’enfant à la campagne, loin de Paris. ANNE C hristophe et Olivier assistaient au départ. La jeune . femme avait une expression d’apaisement et de joie AS ia UE ecrète, qu’ils ne lui connaissaient pas. Elle ne faisait : LA A | W au une attention à eux. Cependant, au moment de par- ro ÿ
ur _— Qu’est-ce qu’elle a, cette folle? demanda ChrisNée _ tophe, étonné, tandis qu’ils remontaient l’escalier, après | A NE qu elle fut partie. | RNCS | Olivier sourit, et l”embrassa. FN LS A) A peu de jours de là, Christophe reçut par la poste a : de une photographie, qui représentait une petite fille ne inconnue, assise sur un tabouret, ses menottes sage- | F | ment croisées sur ses genoux, et qui le regardait avec Fa des yeux clairs et mélancoliques. Au-dessous, il y avait | ces mots écrits : + 1 LORIENT 1 « Ma petite morte vous remercie. » RU CAN EE
| C’est ainsi qu’entre tous ces gens, un souffle de vie : . nouvelle passait. Il y avait là-haut, dans la mansarde _ du cinquième, un foyer de large et puissante humanité, dont les rayons pénétraient lentement la maison. à | Mais Christophe ne s’en apercevait point. C’était
- bien lent pour lui. — Ah! soupirait-il, si l’on pouvait faire fraterniser ÿ tous ces braves gens, de toute foi, de toute classe, qui - À : ne veulent pas se connaître! N’y a-til aucun moyen? : — Que veux-tu? dit Olivier, il faudrait une tolérance
- mutuelle et une force de sympathie, qui ne peuvent naître que de la joie intérieure, — joie d’une vie saine, Ë normale, harmonieuse, — joie d’un utile emploi de son : activité, du sentiment que ses efforts ne sont pas perdus, …_ que l’on sert à quelque chose de grand. Pour cela, il faudrait un pays qui se portât bien, une patrie qui fût si 3 dans une période de grandeur, ou — (ce qui vaut mieux d encore) — d’acheminement vers la grandeur. Et il fau-
- drait aussi — (les deux vont ensemble) — un pouvoir …_ qui sût mettre en œuvre toutes les énergies de la a ÿ . nation, un pouvoir intelligent et fort, qui fût au-dessus À des partis. Or, il n’est de pouvoir au-dessus des ‘4 partis que celui qui tire sa force de soi, et non de la ê multitude, celui qui n’essaie pas de s’appuyer sur des “ majorités anarchiques, comme aujourd’hui, où il se fait
- Je chien couchant des médiocres, mais qui s’impose à 4 tous par les services rendus : général victorieux, dicta- re
no NAS | Jean-Christophe re Gris | j’Re ke #0 ture de Salut public, suprématie de l’intell gence.… Que sais-je? Cela ne dépend pas de nous. Il faut que al __ l’occasion naiïsse, et aussi les hommes qui sachent la © saisir; il faut du bonheur et du génie. Attendons et . espérons! Les forces sont là : forces de la foi, de la science, du travail, de la vieille France et dela France | nouvelle, de la plus grandé France… Quelle poussée ce serait, si le mot était dit, le mot magique quilancerait ñ NE toutes ces forces unies! Ce mot, naturellement, ce est ‘4 A ni toi, ni moi, qui pouvons le dire. Qui le dira? La vic- ‘À Fe toire, la gloire?.. Patience! L’essentiel, c’est que tout ce É. | qui est fort dans la race se recueille, ne se détruise pas FREIN soi-même, ne se décourage pas avant l’heure. Bonheur _ et génie ne viennent qu’aux peuples qui ont su les méri- W MT ter par des siècles de patience stoïque, de labeur et … FAN — Qui sait? dit Christophe. Ils viennent souvent He plus tôt qu’on ne croit, — au moment où on les attend | PAPA) le moins. Vous tablez trop sur les siècles. Préparez ! vous. Ceignez vos reins. Ayez toujours vos souliers à, FN vos pieds et votre bâton en votre main… Car vous ne 3 at savez pas si le Seigneur ne passera point devant law 0 porte, cette nuit. +0
Il passa bien près, cette nuit. Le bout de son ombre toucha le seuil de la maison. A la suite d’événements insignifiants en apparence, les relations entre la France et l’Allemagne s’éfaient
- brusquement aïgries ; et, en deux ou trois jours,on en était venu des rapports habituels de courtoisie banale et de bon voisinage au ton provocant qui précède la guerre. Cela ne pouvait surprendre que ceux qui vivaient dans l’illusion que la raison gouverne le monde. ».. Maïs ils étaient nombreux en France; et ce fut chez beaucoup une stupeur de voir, du jour au lendemain, se déchaîner avec sa quasi-unanimité ordinaire la vio- … lence gallophobe de la presse d’outre-Rhin. Certains de ! ces journaux, qui, dans les deux pays, s’arrogent le … monopole du patriotisme, parlent au nom de la nation, net dictent à l’État, parfois avec la complicité secrète de …. l’État, la politique qu’il doit suivre, — lançaient à la — France des ultimatum outrageants. Un conflit s’était $ N élevé entre l’Allemagne et l’Angleterre; et l’Allemagne “. n’accordait même pas à la France ie droit de n’y pas , (9 prendre parti; ses insolents journaux la sommaient de a « se déclarer pour l’Allemagne, ou sinon menaçaient de À lui faire payer les premiers frais de la guerre; ils pré- “4 tendaient arracher son alliance par la peur, et la trai- iaient d’avance en vassale battue et contente, — pour tout dire,en Autriche. On reconnaissait là ia démence
| Jean-Christophe à Paris | orgueilleuse de l’impérialisme allemand, soûl de sa vicrs toire, et l’incapacité totale de ses hommes d’État à comprendre les autres races, en leur appliquant à toutes la même commune mesure, qui faisait loi pour eux : la force, raison suprême. Naturellement, sur une vieille nation, riche de siècles de gloire et de suprématie sur l’Europe, que l’Allemagne n’avait jamais connus, cette
- brutale sommation avait eu l’effet contraire à celui que 1 l’Allemagne en attendait. Elle avait fait cabrer son orgueil assoupi; la France frémissait, de la base à la cime; et les plus indifférents en criaient de colère. à La masse de la nation allemande n’était pour rien « : ‘ dans ces provocations, qui la choquaient elle-même : J les braves gens de tous pays ne demandent qu’à vivre en paix; et ceux d’Allemagne sont particulièrement pacifiques, affectueux, désireux d’être bien avec tous,et 4 : plus portés à admirer les autres et à les imiter qu’à les M combattre. Mais on ne demande pas leur avis aux L braves gens; et ils ne sont pas assez hardis pour le w donner. Ceux qui n’ont pas pris la virile habitude de % l’action publique sont fatalement condamnés à en être w d les jouets. Ils sont l’écho magnifique et stupide, qui | . répercute les cris hargneux de la presse et les défis à des chefs, et qui en fait la Marseillaise où la Wacht amd C’était un coup terrible pour Christophe et Olivier. Ils étaient tellement habitués à s’aimer qu’ils ne conce=” vaient plus pourquoi leurs pays ne faisaient pas de . même. Les raisons de cette hostilité persistante, brus- al quement réveillée, leur échappaient à tous deux, et. à surtout à Christophe, qui, en sa qualité d’Allemand, j n’avait aucun motif d’en vouloir à un peuple, que son |
’ peuple avait vaincu. Tout en étant choqué lui-même de
| J’insupportable orgueil de quelques-uns de ses compa-
_ triotes, et en s’associant, dans une certaine mesure,
Fr à lindignation des Français contre cette sommation
- à la Brunswick, il ne comprenait pas bien pourquoi : » la France ne se prêtait pas, après tout, à devenir ! lalliée de l’Allemagne. Les deux pays lui semblaient. :
avoir tant de raisons profondes d’être unis, tant de
… pensées communes, et de si grandes tâches à accomplir | ensemble, qu’il se fâchait de les voir s’obstiner à ces rancunes stériles. Ainsi que tous les Allemands, il 4
- regardait la France comme la principale coupable du | malentendu : car, s’il consentait à admettre qu’il fût pu pénible pour elle de rester sur le souvenir d’une défaite, il ne voyait pourtant là qu’une question d’amour-propre, CE
… qui devait s’effacer devant les intérêts plus hauts
‘4 de la civilisation et de la France elle-même. Jamais il
.… ne s’était donné la peine de réfléchir au problème de ÿ
r. YAlsace-Lorraine. A l’école, il avait appris à considérer
… l’annexion de ces pays comme un acte de justice, qui L
avait fait rentrer, après des siècles de sujétion étran-
ÿ gère, une terre allemande dans la patrie allemande.
4 … Aussi, tomba-t-il de son haut, quand il découvrit que son FRE
Le ami la regardait comme un crime. Il n’avait pas encore
causé de ces choses avec lui, tant il était convaincu
=. qu’ils étaient d’accord ; et maintenant, il voyait Olivier,
— dont il savait la bonne foi et la liberté d’intelligence, _
k lui dire, sans passion, sans colère, avec une tristesse
di _ profonde, qu’un grand peuple pouvait bien renoncer à
_ se venger d’un tel crime, mais qu’il ne pouvait y sou-
scrire, sans se déshonorer.
Ils eurent beaucoup de peine à se comprendre. Les À
le éan Chr 1ophe à PS vou Fa raisons historiques, qu’Olivier alléguait PAL à an RS ; France à revendiquer l’Alsace comme une terre latine, “A Fe ne firent aucune impression sur Christophe; il y en | avait d’aussi fortes pour prouver le contraire: l’histoire | : fournit à la politique tous les arguments dont elle a É besoin, pour la cause qu’il lui plaît. Christophe fut « DES A beaucoup plus touché par le côté, non plus seulement À ë L français, mais humain, du problème. Les Alsaciens ‘i étaient-ils ou non, Allemands, — là n’était pas la 3 & question. Ils ne voulaient pas l’être; et cela seul : G comptait. Qui donc a le droit de dire : « Ce peuple est À . à moi: car il est mon frère »? Si son frère le renie, ‘À | quand ce serait à tort mille fois, les torts retombent Ca tous sur celui qui ne sut pas se faire aimer, et qui n’a 4 Fe. aucun droit à prétendre dès lors l’attacher à son sort. ” Après quarante ans de violences, de vexations brutales FE st ou déguisées, et même de services réels, rendus par | lexacte et intelligente administration allemande, les | Alsaciens persistaient à ne pas vouloir être Allemands; + ha et, quand leur volonté lassée eût fini par céder, rien ne : pouvait effacer les souffrances des générations conel traintes à s’exiler de la terre natale, ou, plus doulou- ÿ reusement encore, ne pouvant en partir et contraintes” à y subir un joug qui leur était odieux, le vol de leur pays et l’asservissement de leur peuple. * 311 Christophe avouait naïvement qu’il n’avait jamais, . envisagé cet aspect de la question; et il ne laissait,
pas d’en être troublé. Un honnête Allemand apporte
Le à la discussion une bonne foi, que n’a pas toujours h is à lamour-propre passionné d’un Latin, si sincère qu’il T4 soit. Christophe ne pensait pas à s’autoriser dé e j . l’exemple des crimes semblables, qui avaient été a COm-
k plis, à toutes les époques de l’histoire, par toutes les ï aations. Il avait trop d’orgueil pour chercher ces excuses “ humiliañtes; il savait qu’à mesure que l’humanité s’élève, ses crimes sont plus odieux, car ils sont entou- ) rés de plus de lumière. Mais il savait aussi que si la …._ France était victorieuse à son tour, elle ne serait pas plus modérée dans la victoire que ne l’avait été l’Alle- .. magne, et qu’à la chaîne des crimes s’ajouterait un anneau. Ainsi s’éterniserait le conflit tragique, où le “ meilleur de la civilisation européenne menaçait de se Si angoissante que fût la question pour Christophe, elle l’était plus encore pour Olivier. Ce n’était pas . assez de la tristesse d’une lutte fratricide entre les deux nations les mieux faites pour s’associer. En France
- même, une partie de la nation s’apprêtait à lutter contre : _ l’autre partie. Depuis des années, les doctrines paci- | fistes et antimilitaristes se répandaient, propagées à la …. fois par les éléments les plus nobles et les plus vils de Ja nation. L’État les avait longtemps laissé faire, avec L le dilettantisme énervé qu’il apportait à tout ce qui ne touchait point à l’intérêt immédiat des politiciens ; et il à ne pensait point qu’il y aurait eu moins de danger à soutenir franchement la doctrine la plus dangereuse, qu’à la laisser cheminer dans les veines de la nation, et à y ruiner la guerre, tandis qu’on la préparait. Cette doc- “irine parlait aux libres inielligences, qui rêvaient de ‘à fonder une Europe fraternelle, unissant ses efforts, en n vue d’un monde plus juste et plus humain. Et elle parait aussi au lâche égoïsme de la racaille, qui ne voulait 2 point risquer sa peau, pour qui que ce fût, pour quoi 7 que ce fût. — Ces pensées avaient atteint Olivier et beau1 219 Paris. — 3.
LES j Jean-Christophe à Paris coup de ses amis. Une ou deux fois, Christophe avait | assisté, dans sa maison, à des entretiens qui l’avaient T4 stupéfié. Le bon Mooch, qui était farci d’illusions buma- À
3 nitaires, disait, les yeux brillants, avec une grande dou- *1] ceur, qu’il fallait empêcher la guerre, et que le meilleur 11
moyen pour cela était d’exciter les soldats à la révolte, 4 au besoin à tirer sur leurs chefs : il se faisait fort d’y réussir. L’ingénieur Elie Elsberger lui répondaït, avec
une froide violence, que si la guerre éclatait, lui et ses 3
amis ne partiraient pas pour la frontière, avant d’avoir É
réglé leur compte aux ennemis intérieurs. Augustin | _ Elsberger prenait le parti de Mooch. Christophe tomba, un jour, dans une scène terrible entre les deux frères. Ils se menaçaient l’un l’autig de se faire fusiller. Mal- 4 gré le ton de plaisanterie, qui faisait passer ces paroles 4 : meurtrières, on avait le sentiment qu’ils ne disaient rien 4 tous deux, qu’ils ne fussent décidés à accomplir. Christophé considérait avec étonnement cette absurdenation, M qui est toujours prête à se suicider pour des idées. Des #4 fous. Des fous logiques. Ce sont les bons. Chacun ne $ voit que son idée, et veut aller jusqu’au bout, sans se | déranger d’un pas. Et cela ne sert à rien: car ils s’an- | nihilent l’un l’autre. Les humanitaristes font la guerre | aux patriotes. Les patriotes font la guerre aux humani- 4 taristes. Pendant ce temps, l’ennemi vient, et écrase à la fois la patrie et l’humanité. 4
- — Mais enfin, demandait Christophe à Augustin” à Elsberger, vous êtes-vous entendus avec les prolétaires Ta des autres peuples? | Dee — Il faut bien que quelqu’un commence. Ce quelqu’an;“ ce doit être nous. Nous avons toujours été les preémiers.« ; À nous de donner le signal! É “4 * ;
4 _ — Et si les autres ne marchent pas? Ÿ 2. — Avez-vous des traités, un plan tracé d’avance? L_ — Qu’est:il besoin de traités? Notre force est supé- |
- rieure à toutes les diplomaties. | — Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de | | stratégie. Si vous voulez tuer la guerre, prenez à la 5 “ guerre ses méthodes. Dressez votre plan d’opérations Lx
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dans les deux pays. Convenez qu’à telle date, en France Nr . et en Allemagne, vos troupes alliées feront telle et telle :
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opération. Mais si vous vous en remettez au hasard, que voulez-vous qu’il en advienne de bon? Le hasard d’un côté, d’énormes forces organisées de l’autre, — le |
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résultat est certain: vous serez écrasés. »_ Augustin n’écoutait pas. Il haussait les épaules et se “+ +” contentait de menaces vagues: il suflisait, disait-il, d’une poignée de sable au bon endroit, dans l’engre- ” nage, pour briser la machine tout entière. À À Mais autre chose est de discuter à loisir, d’une façon LE | théorique, ou d’avoir à mettre ses pensées en pratique, : surtout quand il faut prendre parti sur-le-champ.… : 4 Heure poignante, où passe la grande houle au fond des 5 U ‘4 cœurs humains! On croyait être libre, maître de sa : 4 - pensée! Et voici qu’on se sent entraîné, malgré soi. Une - à obscure volonté veut contre votre volonté. Et l’on ‘ Fe à découvre alors que ce qui. existe réellement, ce n’est A pas vous, c’est cette Force inconnue, dont les lois gou- À . vernent tout l’Océan humain… | & Les intelligences les plus fermes, les plus sûres de
leur foi, la voyaient se dissoudre, au souffle de la L “ réalité, vacillaient, tremblaient de se décider, et sou- 4 vent, à leur grande surprise, se décidaient dans un
. autre sens que celui qu’elles avaient prévu. C rtains | PR des plus ardents à combattre la guerre sentaient se Hets réveiller, avec une violence inattendue, le vigoureux | *_ orgueil et la passion de la patrie. Christophe voyait » Un _ des socialistes, et jusqu’à des syndicalistes révolution- 14 _ naïres, qui étaient écartelés entre ces devoirs et ces passions ennemis. Dans les premières heures du con- { 4 ta _ flit, où il ne croyait pas encore au sérieux de l’affaire, | HR idità Augustin Elsberger, avec la maladresse alle VUE mande, que c’était le moment d’appliquer ses théories, 4 NEA s’il ne voulait pas que l’Allemagne prit la France. L’autre bondit, et répondit, avec colère: DRE l — Essayez un peu! Bougres, qui n’êtes même pas Dr s foutus de museler votre empereur, et de secouer le joug, ko malgré votre sacro-saint Parti socialiste, avec ses he quatre cent mille adhérents, et ses trois millions d’élec- $ ve teurs! Nous nous en chargeons, nous autres! Prenez- M nous. Nous vous prendrons. de . À mesure que l’attente se prolongeait, la fièvre couAP vait chez tous. Augustin était torturé. Savoir qu’une M CAES foi est vraie, et qu’on ne peut la défendre! Et puis, à es se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage FE dans les peuples la puissante folie des pensées collec- w me tives, le souffle de la guerre! Elle travaillait tous ces ae gens qui entouraient Christophe, et Christophe Jai- “ \ les uns des autres. ‘F0 TR Mais il était impossible de rester longtemps dans cet. ne état d’incertitude. Le vent de l’action rejetait, bon gré, qi mal gré, les irrésolus dans l’un ou l’autre parti. Etun Lie _ dans les deux pays, tous les ressorts de l’action se
À _ tenaient bandés, prêts au meurtre, Christophe s’aperj çut que tous avaient choisi, au dehors de la maison, ; comme au dedans. Tous les partis ennemis, d’instinct, se rangeaient autour de ce pouvoir haï, ou méprisé, ’ qui représentait la France. Non seulement les braves gens. Les esthètes, les maîtres de l’art dépravé, inter- ; calaient dans leurs nouvelles polissonnes des professions de foi patriotiques. Les Juifs parlaient de défendre le sol sacré des ancêtres. En parlant du drapeau, Hamiltoz avait la larme à l’œil. Et tous étaient sincères, tous étaient pris par la contagion. Augustin Elsberger et ses amis syndicalistes, aussi bien que les autres, —. plus que les autres : écrasés par la nécessité des choses, obligés à un parti qu’ils détestaient, ils s’y détermi- Ÿ naient avec une fureur sombre, une rage pessimiste, qui faisait d’eux des instruments forcenés pour l’action. L’ouvrier Aubert, tiraillé entre son humanitarisme appris et son chauvinisme instinctif, avait failli en perdre la tête. Après plusieurs nuits blanches, il . : avait fini par trouver une formule qui arrangeait tout: ne c’était que la France était synonyme d’humanité. 3 Depuis, il ne causait plus avec Christophe. Presque Ê tous, dans la maison, lui avaient fermé leur porte. 4 …. Même les excellents Arnaud ne l’invitaient plus. Ils \4 continuaient à faire de la musique, à s’entourer d’art; se ils tâchaient d’oublier la préoccupation commune. Mais à ils y pensaient toujours. Chacun d’eux, isolément, #_. quand il rencontrait Christophe, lui serrait affectueusement la main, mais avec hâte, comme en se cachant. —.. Et, dans la même journée, si Christophe les revoyait ; ensemble, ils passaient sans s’arrêter, en le saluant, à. ù gênés. En revanche, des gens qui ne se parlaient plus
depuis des années, se rapprochaient brusquement. Un 4 ee soir, Olivier fit signe à Christophe de venir près de la “1 ._ fenêtre, et, sans un mot, lui montra, dans le jardin d’en bas, les Elsberger qui causaient avec le commandant : * Christophe ne songeait pas à se surprendre de cette 5 révolution dans les esprits. Il était assez occupé du sien. A PA Il s’y faisait un bouleversement qu’il ne parvenaït pasàa maîtriser. Olivier, qui aurait eu plus de raisons de k s’agiter, était plus calme que lui. De tous ceux que :4 voyait Christophe, il était le seul qui semblât être resté \ à peu près à l’abri de la contagion. Si oppressé qu’il 4 fat par l’attente de la guerre prochaine et la crainte des déchirements intérieurs, qu’il prévoyait malgré tout, il M savait la grandeur des deux fois ennemies, qui tôt où tard allaient se livrer bataille; il savait aussi que c’est Fe le rôle de la France d’être le champ d’expériences si pour le progrès humain, et que toutes les idées nou- k 4 velles ont besoin, pour fleurir, d’être arrosées de son 0 ‘4 , sang. Pour lui, il se refusait à prendre parti dansla mêlée. Dans cet entrégorgement de la civilisation, il eût | De _ redit volontiers la devise d’Antigone: « Je suis fait pour “4 5 l’amour, et non pas pour la haine. » — Pour l’amour, 1 ) et pour l’intelligence, qui est une autre forme de l’amour. 4 Sa tendresse pour Christophe eût suffi à lui éclairer | son devoir. A cette heure, où des millions d’êtres s’ap- 6 à À prêtaient à se hair, il sentait que le devoir, ainsi que le M $ bonheur, de deux âmes comme la sienne et celle de “V0 Christophe, était de s’aimer, et de garder leur raison 4 à Pa intacte, dans la tourmente. Il se souvenait de Goethe; } Ti refusant de s’associer au mouvement de haine libéra- 14 “ trice, qui lançait en 1813 l’Allemagne contre la France. NW: <
Je Christophe sentait tout cela; et pourtant, il métait point tranquille. Lui qui avait en quelque sorte déserté 1 d’Allemagne, qui n’y pouvait rentrer, lui qui était nourri | de la pensée Européenne des grands Allemands du dix- We huitième siècle, chers à son vieil ami Schulz, et qui * M détestait l’esprit de l’Allemagne nouvelle, militariste et mercantile, il entendait se lever en lui une bourrasque de passions; et il ne savait pas de quel côté elle allait x l’entrainer. Il ne le disait pas à Olivier; mais il passait ses journées dans l’angoisse, à l’affût des nouvelles. p ë Secrètement, il rassemblaïit ses affaires, préparait sa ‘ valise. Il ne raisonnait pas. C’était plus fort que lui. : Olivier l’observait avec inquiétude, devinant le combat ri qui se livrait en son ami; et il n’osait l’interroger. Ils 5% éprouvaient le besoin de se rapprocher plus encore que | d’habitude, ils s’aimaient plus que jamais; mais ils _ craignaient de se parler; ils tremblaient de découvrir se entre eux une différence de pensée, qui les eût divisés È de nouveau, ainsi qu’ils venaient de l’être par un mal- si entendu. Souvent, leurs yeux se rencontraient, avec une :
- expression de tendresse inquiète, comme s’ils étaient À à la veille d’une séparation éternelle. Et ils se taisaient, : F Cependant, sur le toit de la maison en constructibn, 3 de l’autre côté de la cour, pendant ces tristes jours, 3 . sous des rafales de pluie, les ouvriers donnaient les fe L derniers coups de marteau; et l’ami de Christophe, le
couvreur bavard, lui criait de loin, en riant : |
…_O .— VIà toujours ma maison finie! 4
_ L’orage passa, par bonheur, aussi vite qu’il était | à venu. Des notes officieuses de chancellerie annoncèrent, * FU | comme le baromètre, le retour du beau temps. Les | chiens hargneux de la presse furent rentrés au chenil En quelques heures, les âmes se détendirent. C’étaitun Le soir d’été. Christophe, hors d’haleïne, venaït de rap- K fi: porter la bonne nouvelle à Olivier. Il respirait, tout heureux. Olivier le regardait, souriant, un peu triste. (52 Et äl n’osait pas lui poser une question qu’il avaitsur Es _ — Eh bien, tu les as vus unis, tous ces gens qui ne We M _— Je les ai vus, dit Christonhe, de bonne humeur. bi se _ Vous êtes des farceurs! Vous criez tous les uns contre 54 les autres. Au fond, vous êtes tous d’accord. Ÿ ÿ — On dirait, dit Olivier, que tu en es heureux? ee 4 — Pourquoi pas? Parce que c’est à mes dépens que RS se fait cette union ?.. Bah! Je suis assez fort… Et puis, 4 _ cela est bon, de sentir ce torrent qui vous emporte, ces QE re démons réveillés dans votre cœur… 4 ER on — Ils m’épouvantent, dit Olivier. J’aime mieux la solitude éternelle que l’union de mon peuple, à ce prix. a
ne _ sujet qui les troublait. Enfin, Olivier fit un effort, et, la . | gorge serrée, il dit : [LAURE
— Dis-moi franchement, Christophe : tuallais partir? |
à Olivier était sûr de la réponse. Et pourtant, il en eut un coup au cœur. Il dit : — Quoi, Christophe, tu aurais pu… ? Christophe se passa la main sur le front, et dit : — Ne parlons plus de cela, je ne veux plus y penser. Olivier répétait douloureusement : $ — Tu te serais battu contre nous ? — Je ne sais pas, je ne me suis pas demandé. — Mais dans ton cœur, tu avais pris parti ? 6 Christophe dit : : — Contre moi ? — Jamais contre toi. Tu es mien. Où je suis, tu es avec moi. — Mais contre mon pays ? — Pour mon pays. $ — C’est une chose terrible, dit Olivier. J’aime mon $ pays, comme toi. J’aime ma chère France; mais puis-je tuer mon âme pour elle? Puis-je pour elle trahir ma ; conscience ? Ce serait la trahir elle-même. Comment pourrais-je haïr, sans haïne, ou jouer, sans mensonge, la comédie de la haine? L’État moderne a commis un crime odieux, — un crime qui l’écrasera, — le jour “. où il a prétendu lier à sa loi d’airain la libre Église | des esprits, dont l’essence est de comprendre et d’aimer. Que César soit César, mais qu’il ne prétende pas être
- Dieu ! Qu’il nous prenne notre argent, nos vies : il n’a pas . droit sur nos âmes; il ne les ensanglantera point. Nous 34 sommes venus en ce monde pour répandre la lumière, non pour léteindre. A chacun son devoir! Si César ; veut la guerre, que César ait des armées pour la faire, % des armées comme autrefois, dont la guerre était le
dE Jean-Christophe à Paris tr , Fr PORC | métier! Je ne suis pas assez sot pour perdre mon temps à gémir en vain conire la force. Maïs je ne suis pas de l’armée de la force. Je suis de l’armée de l’esprit; avec % ï des milliers de frères, j’y représente la France. Que César conquière la terre, s’il veut! Nous conquérons la 4 — Pour conquérir, dit Christophe, il faut vaincre, il _ faut vivre. La vérité n’est pas un dogme dur, sécrété 3 par le cerveau, comme un stalactite par les parois d’une grotte. La vérité, c’est la vie. Ce n’est pas dans votre 4 tête que vous devez la chercher. C’est dans le cœur des autres. Unissez-vous à eux. Pensez tout ce que vous 0 voudrez, mais prenez chaque jour un baïn d’humanité. ve Il faut vivre de la vie des autres, et subir, et aimer son — Notre destin est d’être ce que nous sommes. Ilne dépend pas de nous de penser, ou de ne pas penser Ÿ certaines choses, même si elles sont dangereuses. Nous 4 sommes arrivés à un degré de civilisation tel que nous ne pouvons plus retourner en arrière. Es 5 jte — Oui, vous êtes parvenus à l’extrême rebord du. 53 plateau de la civilisation, à cet endroit critique où un 3 peuple ne peut atteindre, sans être pris du désir irré M sistible de se jeter en bas. Religion et instinct se sont M affaiblis chez vous. Vous n’êtes plus qu’intelligence, M machines à moudre des raisonnements. Casse-cou! La ! 4 — Elle vient pour tous les peuples : c’est une affaire de siècles. A ne 51 — Vas-tu faire fi des siècles? La vie tout entière est “4 _ une affaire de jours et d’heures. Il faut être de sacrés ET diables d’abstracteurs, comme vous êtes, pour vous
placer dans l’absolu, au lieu d’étreindre l’instant qu à — Que veux-tu? La flamme brûle la torche. On ne $ peut pas être et avoir été, mon pauvre Christophe. Ni — C’est une grande chose d’avoir été quelque chose > de grand. L — Ce n’est une grande chose qu’à condition qu’ily ait encore, pour l’apprécier, des hommes qui viventet qui soient grands. — N’aimerais-tu pas mieux pourtant avoir été les d Grecs, qui sont morts, que d’être tant de peuples qui Û — J’aime mieux être Christophe vivant. ; Olivier cessa de discuter. Ce n’était pas qu’il n’eût Es bien des choses à répondre. Mais cela ne l’intéressait point. Dans toute cette discussion, il ne pensait qu’à ta À Christophe. Il dit, en soupirant : re — Tu m’aimes moins que je ne t’aime. S fi ; Christophe lui prit la main avec tendresse : fa — Cher Olivier, dit-il, je t’aime plus que ma vie. Mais FE pardonne, je ne t’aime pas plus que la vie, que le soleil 172 de nos races. J’ai l’horreur de la nuit, où votre faux + progrès m’attire. Toutes vos paroles de renoncement é recouvrent le même Nirvâna bouddhique. L’action seule k ; est vivante, même quand elle tue. Nous n’avons le choix, en ce monde, qu’entre la flamme qui dévore et la nuit. 1 Malgré la douceur mélancolique des rêves qui précèdent le crépuscule, je ne veux pas de cette paix avant-coureur FA . de la mort. Le silence des espaces infinis m’épouvante,
Jetez de nouvelles brassées de bois sur le feu ! Encore! 2! Encore! Et moi avec, s’il le faut. Je ne veux pas que fi
ne uns dit Olivier; elle vient dufond prit sur un se | à Dh « Lève-toi, et combats d’un cœur a à pe - sta rentaup : bats de toutes tes forces… me. ; JUS Christophe lui arracha le livre des m à ss V\ agir:iln’est rien qui ne soi pui ma LEUR t l’action. Si je n’agissais pas, sar 196” 0 | déserte poin en ane sn ù 4 ni relâche, ériraient. Si je cessais Fo *SNCE ut suivre, tous les hommes P ÉT | * faut suivre, ‘agir, je plongerais le monde dans 8 LA a _— La vie, répéta Olivier, qu’est-ce qu cp Me. & ae Une tragédie, fit Christophe. Hour à:
La houle s’effaçait. Tous se hâtaient d’oublier, avec une peur secrète. Aucun ne semblait plus se souvenir de ce qui s’était passé. On s’apercevait pourtant qu’ils y pensaient encore, à la joie avec laquelle ils s’étaient repris à la vie, à la bonne vie quotidienne, dont on ne sent tout le prix que lorsqu’elle est menacée. Comme après chaque danger, on faisait les bouchées doubles. Christophe s’était rejeté dans la création, avec un entrain décuplé. Il y entraïnait avec lui Olivier. Ils s’é- taient mis à composer ensemble, par réaction contre les pensées sombres, une épopée Rabelaisienne. Elle : était teinte de ce large matérialisme, qui suit les pé- riodes de compression morale. Aux héros légendaires, — Gargantua, frère Jean, Panurge, — Olivier avait ajouté, sous l’inspiration de Christophe, un personnage nouveau, un paysan, Jacques Patience, naïf, rusé, madré, résigné, qui était le jonet des autres, battu, pillé, se laissant faire, — sa femme caressée, ses champs saccagés, se laissant faire, — ne se lassant pas de à . remettre en ordre sa maison et de cultiver sa terre, — forcé de suivre les autres à la guerre, chargé de tout le bagage, recevant tous les coups, se laissant faire, — attendant, s’amusant des exploits de ses maîtres et des coups qu’il recevait, se disant : « Ils ne dureront pas toujours », prévoyant leur culbute finale, la guet- . tant du coin de l’œil, et déjà riant d’avance, de sa grande boucke silencieuse. Un beau jour, en effet,
Pr - Jean-Christophe à Paris RS 04 Gargantua et frère Jean se noyaient, en croisade. ‘44 Patience les regrettait bonnement, se consolait gaie- 4 ment, sauvait Panurge qui se noyait, et disait : « Je Ne sais bien que tu me joueras encore des tours, je ne suis à pas dupe ; mais je ne puis me passer de toi : tu es utile à Sur ce poème, Christophe composait de grands à à à tableaux symphoniques, avec soli et chœurs, des batailles À héroï-comiques, des kermesses déboutonnées, des bouf- 3 fonneries vocales, des madrigaux à la J annequin, d’une À joie énorme et enfantine, une tempête sur la mer, l’Ile 1 sonnante et ses cloches, et, à la fin, une symphonie pas- Ÿ torale, pleine de l’air des prairies, de l’allégresse sereine - des flûtes et des hautbois, et des chansons populaires de la vieille France, à l’âme claire. — Les deux amis 4 ; travaillaient dans une jubilation continuelle. Le maïgriot M Olivier, aux joues pâles, prenait un baïn de santé dans 3 la santé de Christophe. A travers leur mansarde, des “à trombes d’air passaient. Ivresse sans égale! Créer avec 1 son cœur et le cœur de son ami! L’étreinte de deux « amants n’est pas plus douce et plus ardente que cet ; à accouplement de deux âmes amies. Elles avaient fini e par se fondre si bien qu’il leur arrivait d’avoir les M mêmes éclairs de pensée, à la fois. Ou bien Christophe à à écrivait la musique d’une scène, dont Olivier trouvait ensuite les paroles. Il l’emportait dans son sillage impé- jh tueux. Son esprit couvrait l’autre, et le fécondait. 14 ‘ Au bonheur de créer se joignait le plaisir de vaincre. : M Hecht venait de se décider à publier le David; et la, 2.10 . partition, bien lancée, avait eu un retentissement immé- 4% _ diat, à l’étranger. Un grand Ækapellmeister wâgnérien, De ami de Hecht, établi en Angleterre, s’était enthou® c $
| siasmé pour l’œuvre; il l’avait donnée, à plusieurs de : ses concerts, avec un succès considérable, qui s’était répercuté, avec l’enthousiasme du kapellmeister, en Allemagne, où le David avait été joué aussi. Le kapell- | meister s’était mis en relations avec Christophe; il lui : avait demandé d’autres ouvrages, il lui avait offert ses services, il faisait pour lui une propagande acharnée. On redécouvrit en Allemagne l/phigénie, qui y avait été jadis sifflée. On cria au génie. Certaines circonstances de la vie de. Christophe, par leur tour romanesque, ne contribuèrent pas peu à piquer l’attention. La Frankfurter Zeitung publia, la première, un article retentissant. D’autres suivirent. Alors, quelques-uns, en France, s’avisèrent qu’ils avaient chez eux un grand ï musicien. Un des directeurs de concerts de Paris de- 114 manda à Christophe son épopée Rabelaisienne, ayant (2 qu’elle fût finie; et Goujart, pressentant la célébrité (se d’un génie de ses amis, qu’il avait découvert. Il célébra - ps dans un article son admirable David, — ne se souve- 4 nant même plus qu’il lui avait consacré, dans un article “ de l’an passé, deux lignes injurieuses. Et personne au- & tour de lui ne s’en souvenait davaniage,ou ne songeait ? à s’étonner du revirement. Combien à Paris ont bafoué Wagner et Franck, qui les célèbrent aujourd’hui, et. a s’en servent pour écraser des artistes nouveaux, qu’ils Christophe ne s’attendait guère à ce succès. Il savait 3 qu’il vaincrait, un jour; mais il ne pensait pas que ce jour dût être si prochain; et il se défiait d’une réussite Ph trop rapide. Il haussaït les épaules, et disait qu’on le laissât tranquille. Il eñt compris qu’on applaudit le
Ÿ Jean-Christophe à Paris EE David, Vannée précédente, quand il l’avait écrit; mais _ maintenant, il en était loin déjà, il avait gravi quelques Fe. échelons de plus. Volontiers, il eût dit aux gens quilui parlaient de son ancienne œuvre : FES — Laissez-moi tranquille avec cette ordure! Elleme M dégoûte. Et vous aussi. ss 4 Fe Et il se renfonçait dans son travail nouveau, avec un ; peu d’humeur d’en avoir été dérangé. Toutefois, il M éprouvait une satisfaction secrète. Les premiers rayons À de la gloire sont bien doux. Il est bon, il est sain de “ vaincre. C’est la fenêtre qui s’ouvre, et les premiers 4 effluves du printemps, qui pénètrent dans la maison. — 4 Christophe avait beau mépriser ses anciennes œuvres, | M et spécialement l’Zphigénie : ce n’en était pas moins ‘à une revanche pour lui de voir cette misérable production, qui lui avait valu naguère tant d’avanies, vantée À par les critiques allemands, et demandée par les 4 théâtres, comme le lui apprenait une lettre venue de Dresde, où on lui disait qu’on serait heureux de monter la pièce, pour la saison prochaine. “4 » , Re
Le jour même où Christophe recevait cette nouvelle, qui lui faisait entrevoir enfin, après des années de misère, des horizons plus calmes et la victoire au loin, une autre lettre d’Allemagne lui arriva.
C’était l’après-midi. Il était en train de se débarbouiller, en causant gaiement avec Olivier, d’une chambre à l’autre, quand la concierge glissa sous la porte une enveloppe. L’écriture de sa mère… Juste- : ment, il se disposait à lui écrire; il se réjouissait de lui | apprendre son succès, qui lui ferait tant de plaisir. I ouvrit la lettre. Il n’y avait que quelques lignes. Comme l’écriture était tremblée! s
« Mon cher garçon, je ne vais pas très bien. Si ça était possible, je voudrais bien te voir encore une fois.
Christophe poussa un gémissement. Olivier, qui travaillait dans la chambre à côté, accourut, effrayé. Christophe, incapable de parler, lui montra la lettre sur la | table. Il continuait de gémir, sans écouter ce que disaït Olivier, qui, d’un coup d’œil, avait lu la lettre, et essayait ÿ de le rassurer. Il courut à son lit, sur lequel il avait | déposé son veston, se rhabilla précipitamment, et, sans attacher son faux-col, — (ses doigts tremblaient trop) —
il sortit. Olivier le ratirapa sur l’escalier : que voulait-il
faire? Partir par le premier train? 1l n’y en avait pas
avant le soir. Il valait mieux attendre ici qu’à la gare.
Avait-il seulement l’argent nécessaire ? — Ils fouillèrent
leurs poches, et, en réunissant tout ce qu’ils possédaient, à
ils ne trouvèrent qu’une trentaine de francs. On était en
Septembre. Hecht, les Arnaud, tous les amis, étaient |
: de Jean-Christophe à a j 3 hors de Paris. Personne à qui s’adresser. Christophe, hors de lui, parlait de faire une partie ducheminàpied Olivierle pria d’attendre une heure, promettant de trou- ; SRE ve ver la somme qu’il fallait. Christophe le laissa faire: il 4 | était incapable d’avoir aucune idée. Olivier courut au À mont-de-piété: c’était la première fois qu’ilyallait;pour lui-même, il eût mieux aimé souffrir du dénuement que : mettre en gage un de ces objets, qui tous lui rappelaïent ? } quelque cher souvenir; mais il s’agissait de Christophe, 3 _ et il n’y avait pas de temps à perdre. Il déposa sa è montre, sur laquelle on lui avança une somme bien c! inférieure à celle qu’il attendait. Il lui fallut remonter. 4 chez lui, prendre quelques-uns de ses livres, etlespor- : ter à un bouquinisie. C’était une chose douloureuse; à ‘4 FE. peine s’il y songeait,en ce moment : le chagrin de Chris- 4 4 tophe absorbaït toutes ses pensées. Il revint et retrouva ss _ Christophe, à la place où il l’avait laissé, assis devant 4 sa table, dans un état de prostration. Jointe aux trente É _ francs qu’ils avaient, la somme réunie par Olivier était
plus que suffisante. Christophe était trop accablé pour si
songer à demander comment son amise l’était procurée, M de _ ni s’il gardait assez d’argent pour vivre, en son absence. | .. Olivier n’y pensait pas plus que lui; il avait remis à Christophe tout ce qu’il avait. Il lui fallut s’occuper de 4 Christophe, comme d’un enfant, jusqu’au départ. Il le : Ke |. conduisit à la gare, et ne le quitta qu’au moment oùle FS Dans la nuit, où il s’enfonçait, Christophe, les yeux Qu grands ouverts, regardait devant lui, et il pensait : > ; A _ savait bien que, pour que sa mère lui eût écrit de 4 venir, il fallait qu’elle ne pat plus attendre. Et sa fièvre M
éperonnait la course trépidante du rapide. Il se reprochaïit amèrement d’avoir quitté Louisa. Et en même temps, il sentait combien ces reproches étaient vains : il n’était pas le maître de changer le cours des choses.
Cependant, le bercement monotone des roues et des ressauts du wagon l’apaisait peu à peu, maîtrisait son esprit, comme les flots soulevés d’une musique, qu’un : rythme puissant endigue. Il revoyait tout son passé, depuis les rêves vaporeux de la lointaine enfance : amours, espoirs, déceptions, deuils, et cette force exultante, cette ivresse de souffrir, de jouir, et de créer, cette allégresse d’étreindre la vie lumineuse et ses ombres sublimes, qui était l’âme de son âme, le souffle du Dieu caché. Tout s’éclairait pour lui, maintenant, à distance. Le tumulte de ses désirs, le trouble de ses pensées, ses fautes, ses erreurs, ses combats acharnés, lui apparaissaient comme les remous ei les tourbillons, qu’emporte le grand courant de la vie vers son but éternel. Il découvrait le sens profond de ces années d’épreuves : à chaque épreuve, c’était une barrière, que k le fleuve grossissant faisait craquer, un passage d’une vallée étroite à une autre plus vaste, que bientôt il remplissait tout entière; à chaque fois, la vue s’étendaït, l’air devenait plus libre. Entre les coteaux de France et la plaine allemande, le fleuve s’était frayé passage, non sans luttes, débordant sur les prés; rongeant la base des collines, ramassant, absorbant
_ les eaux venues des deux pays. Ainsi, il coulait entre eux, non pour les séparer, mais afin de les unir; ils se mariaient en lui. Et Christophe prit conscience, pour la première fois, de sa destinée, qui était de
ù charrier à travers les peuples ennemis, comme une
| | Jean-Christophe à Paris ; artère, toutes les forces de vie de l’une et l’autre rives. 4 — Étrange sérénité, calme et clarté soudains, qui lui ‘1 . apparaissaient, comme il arrive parfois, à l’heure la plus sombre… Puis, la vision se dissipa; et, seule, repa- 4 | _ rut la figure douloureuse et tendre de la vieille maman. L ÿ L’aube s’annonçait à peine, lorsqu’il arriva dans la - L | petite ville allemande. Il lui fallait prendre garde de $ n’être pas reconnu; Car il était toujours sous le coup 3
d’un mandat d’arrêt. Mais, à la gare, personne ne fit à attention à lui: la ville dormait; les maisons étaient 4 fermées, et les rues désertes : c’était l’heure grise, où E
. s’éteignent les lumières de la nuit, et où celle du jour 4 n’est pas encore venue, — l’heure où le sommeil est le à
plus doux, et où les rêves s’éclairent de la pâleur de “4 l’Orient. Une petite servante ouvrait les volets d’une ‘# boutique, en chantant un vieux lied populaire. Chris- à À tophe faillit suffoquer d’émotion. O patrie! Bien-aimée! +4 Bien-aimée!.…. Il eût voulu baiser la terre. En écoutant à l’humble chant qui lui fondait le cœur, il sentit com- -
bien il avait été malheureux loin d’elle, et combien il 4 laimait.. Il marchait, retenant son souffle. Quand il 4
vit sa maison, il fut obligé de s’arrêter et de mettre sa 4
main sur sa bouche, pour s’empêcher de crier. Com. » 4
ment allait-il trouver celle qui était là, celle qu’il avait M
| abandonnée ?.… 11 reprit haleine, et courut presque; jus- o ; qu’à la porte. Elle était entrouverte. Il la poussa. Per- Me sonne. Le vieil escalier de bois craquait sous ses pas. : “M
11 monta à l’étage au-dessus. La maison semblait vide. 14
La porte de la chambre de sa mère était fermée. | be Christophe, le cœur battant, mit la main sur la pois
gnée. Et il n’avait pas la force d’ouvrir. |.
Louisa était seule, couchée, et se sentait finir. De ses È deux autres fils, l’un, le commerçant, Rodolphe, s’était établi à Hambourg, l’autre, Ernst, était parti pour À PAmérique, et l’on ne savait ce qu’il était devenu. Personne ne s’occupait d’elle, qu’une voisine, qui venait, deux fois par jour, voir ce dont Louisa avait besoin, restait quelques instants, et s’en retournait à ses affaires ; elle n’était pas trop exacte, et tardait souvent - à venir. Louisa trouvait tout naturel qu’on l’oubliât, comme elle trouvait tout naturel d’avoir mal. Elle était s d’une patience angélique, étant habituée à souffrir. Elle ER avait le cœur malade, et des suffocations, pendant les- SRE quelles elle croyait qu’elle allaït mourir : les yeux di- 4 latés, les mains crispées sur ses draps, la sueur coulant $ _ sur son visage. Elle ne se plaignaïit pas. Elle savait que : ce devait être ainsi. Elle était prête; elle avait déjà F reçu les sacrements. Elle n’avait qu’une inquiétude : : que Dieu ne la trouvât pas digne d’entrer dans son pa- . radis. Tout le reste, elle l’acceptait avec patience. : . Dans le coin obscur de son réduit, autour de l’oreiller, .
- sur le mur de l’alcôve, elle avait fait un sanctuaire de ses souvenirs ; elle avait réuni les images de ceux qui lui étaient chers : celles de ses trois petits, celle de son . mari, pour le souvenir de qui elle avait toujours gardé ‘ son amour des premiers temps, celle du vieux grand- : … père, et de son frère, Gottfried : elle gardait un attache6
47 ment touchant pour tous ceux qui avaient été bons, si |
à is | peu que ce fût, pour elle. Elle avait épinglé sur le drap
son de son lit, tout près de son visage, la dernière photoHe graphie que Christophe lui avait envoyée; et ses der-
| nières lettres étaient sous l’oreiller. Elle avait conservé
l’amour de l’ordre et de la propreté méticuleuse;etelle 1
souffrait de ce que tout, dans sa chambre, ne füt pas ‘4
__ parfaitement rangé. Elle s’intéressait aux petits bruits
du dehors, qui marquaient pour elle les divers moments
_ du jour. Il ÿ avait si longtemps qu’elle les entendait! M
k . Toute sa vie passée dans cet étroit espace. Elle penLe sait à son cher Christophe. Quel immense désir elle 3
or avait qu’il füt là, près d’elle, en ce moment! Et pour- |
je tant, même à ce qu’il ne fût pas là elle était résignée.…
a Elle était sûre de le revoir là-haut. Elle n’avait qu’à
dan fermer les yeux pour le voir déjà. Elle passait des É
journées, assoupie, au milieu du passé. 25; 14
FENSE Elle se revoyait dans l’ancienne maison, au bord du
pat Rhin… Un jour de fête… Un superbe jour d’été. La À
que fenêtre était ouverte : sur la route blanche, le soleil
pe resplendissait. On entendait les oiseaux qui chantaïentw
La | Melchior et le grand-père étaient assis sur le devant de 1
la porte, et fumaient en causant et riant très! ont.
Louisa ne les voyait pas; mais elle se réjouissait que
_ son mari fût à la maison, ce jour-là, et que le grand
fé père füt de si bonne humeur. Elle était dans la pièce d La
| bas, et préparait le diner : un dîner excellent; elle le
; veillait comme la prunelle de ses yeux; il y avait ”
) une surprise : un gâteau aux marrons; elle jo issait |
pi d’avance des cris de joie du petit. Le petit, où étai Lil? C
s Là-haut : elle l’entendait, il étudiait son piano. Elle ne
‘4 ‘e comprenait pas ce qu’il jouait, mais c’était un bor eur
pour elle d’entendre ce petit gazouillement familier, de savoir qu’il était là, bien sagement assis. Quelle belle k journée! Les grelots joyeux d’une voiture passaient sur le chemin… Ah! mon Dieu! Ei le rôti! Pourvu qu’il ne fût pas brûlé, tandis qu’elle regardait par la fenêtre! 4 Elle tremblait que le grand-père, qu’elle aimait tant, et qui l’intimidait, ne fût pas content, qu’il lui fit des reproches… Grâce à Dieu, il n’y avait aucun mal. _ Voilà, tout était prêt, et la table était servie. Elle appelaït Melchior et le grand-père. Ils répondaient avec entrain. Et le petit? Il ne jouait plus. Depuis un moment, son piano s’était tu, sans qu’elle l’eût remarqué.… — « Christophe! ».. Que faisait-il? On n’ertendait aucun bruit. Toujours il oubliait de descendre ‘ pour le dîner : le père allait le gronder encore. Elle montait précipitamment l’escalier… — « Christophe! ».…. Ï1 se taisait. Elle ouvrait la porte de la chambre, où ù il travaillait. Personne. La chambre était vide: le piano était fermé. Louisa était prise d’angoisse. Qu’est-ce qu’il était devenu? La fenêtre était ouverte. Mon Dieu! s’il était tombé! Louisa est bouleversée. Elle se penche pour regarder… — « Christophe! »… Il west nulle part. Elle parcourt toutes les chambres. D’en bas, le grand-père lui crie : « Viens donc, ne | Vinquiète pas, il nous resindra toujours. » Elle ne veut pas descendre; elle sait qu’il est là : il se cache pour ù
jouer, il veut la tourmenter. Ah! le méchant petit! Oui, elle en est sûre maintenant, le plancher a craqué; il est derrière la porte. Elle veut ouvrir la porte. Mais la clef n’y est pas. La clef! Elle cherche précipitamment dans un tiroir, au milieu d’une quantité d’autres clefs. Celle-là, celle-là, non, ce n’est pas cela. Ah! la voilà
al Jean-Christophe à Paris enfin! Impossible de 14 faire entrer dans la serrure.
La maiïn de Louisa tremble. Elle se dépêche; il faut se
dépêcher. Pourquoi? Elle ne sait pas; mais elle sait
qu’il le faut : si elle ne se hâte point, elle n’aura plus
le temps. Elle entend le souffle de Christophe derrière
NS ET porte. Ah! cette clef! Enfin! La porte s’ouvre. Un
cri joyeux. C’est lui. Il se jette à son cou… Ah! le
méchant, le bon, le cher petit! î Elle a ouvert les yeux. Il est là, devant elle.
Depuis un moment, il la regardait, si changée, le visage à la fois tiré et boufli, une souffrance muette, que rendait plus poignante son sourire résigné; et ce … silence, cette solitude autour… Il avait le cœur trans-
Elle le vit. Elle ne fut pas étonnée. Elle sourit d’un sourire ineffable. Elle ne pouvait ni lui tendre les bras, w ni dire une seule parole. Il se jeta à son cou, il lembrassa, elle l’embrassa; de grosses larmes coulaient 1
sur ses joues. Elle dit tout bas : De Il vit qu’elle suffoquait. 1
; Ils ne faisaient aucun mouvement. Elle lui caressait M la tête avec ses mains; et ses larmes continuaient de 1
couler. Il lui baïsait les mains, sanglotant, la figure w
cachée dans les draps. M
© Quand son angoisse fut passée, elle essaya de parler.
Mais elle ne parvenait plus à trouver ses mots; elle se |
trompait, et il avait peine à comprendre… Qu’est-ce que êi
cela faisait? Ils s’aimaient, ils se voyaient, ils se tou- :
chaient : c’était là l’essentiel. — Il demanda avec indignation pourquoi on la laissait seule. Elle excusa la
— Elle ne pouvait pas toujours être là : elle avait son
D’une voix faible, entrecoupée, qui ne parvenaïit pas à articuler toutes les syllabes, elle fit hâtivement une petite recommandation au sujet de sa tombe. Elle chargea Christophe de sa tendresse pour ses deux M autres fils, qui l’avaient oubliée. Elle eut un mot aussi pour Olivier, dont elle savait l’affection pour Christophe.
Elle pria Christophe de lui dire qu’elle lui envoyait sa bénédiction — (elle se reprit bien vite, timidement, “ pour employer une formule plus humble), — « sa respectueuse affection »…
Elle suffoqua de nouveau. Il la soutint assise sur son lit. La sueur coulait sur son visage. Elle se forçait à | sourire. Elle se disait qu’elle n’avait plus rien à deman- À der au monde, maintenant qu’elle avait la main dans Ai la main de son fils.
Et Christophe sentit brusquement cette main se crisper dans la sienne. Louisa ouvrit la bouche. Elle regarda son fils, avec une tendresse infinie; — et elle
Ne : Le soir du même jour, Olivier arriva. Il m’avait pu 4 ES supporter la pensée de laisser Christophe seul, à ces | heures tragiques, dont il n’avait que trop l’expérience. AUS Il redoutait aussi les dangers auxquels son amis’expoOr: sait, en retournant en Allemagne. Il voulaitêtre là,afin de veiller sur lui. Mais l’argent lui manquaït,pourle … ___ rejoindre. Au retour de la gare, où il avait accompagné AS Christophe, il décida de vendre quelques bijoux qui lui restaient de sa famille; et comme le mont-de-piété était _ fermé, à cette heure, et qu’il voulait partir par lepre- ! mier train, il allait trouver un brocanteur du quartier, EAU lorsque dans l’escalier il rencontra Mooch. Mis au cou PA 2 rant de ses intentions, Mooch manifesta un chagrin Na sincère qu’Olivier ne se fût pas adressé à lui; il s’opposa ‘ ‘à ce qu’Olivier allât chez le marchand, et il le força à Fa É accepter de lui la somme nécessaire. Il ne se consolait pas de penser qu’Olivier avait mis sa montre en gage | ÿ” et venduses livres, pour payer le voyage de Christophe, quand il eût été si heureux de leurrendreservice. Dans n ca son zèle à leur venir en aide, il proposa même à Olivier » 1 de l’accompagner auprès de Christophe. Olivier eut a grand peine à l’en dissuader. LATTES 17 Ce fut un bienfait pour Christophe, que l’arrivée Aie d’Olivier. Il avait passé la journée, dans l’accablement, wi seul avec sa mère endormie. La garde était ve tn avait rendu quelques soins, et puis était partie, et nr 3 10 __ m’était plus revenue. Les heures s’étaient écoulées,
dans une immobilité funèbre. Christophe ne bougeaïit : pas plus que la morte; il ne la quittait point des yeux; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était lui-même un mort. — Le miracle d’amitié, accompli par Olivier, ramena en lui les larmes et la vie.
(« Courage! Aussi longtemps que deux yeux fidèles pleurent avec nous, la vie vaut de souffrir. »)
Ils s’embrassèrent longuement. Puis ils s’assirent auprès de Louisa, et causèrent à voix basse. La nuit était venue. Christophe, accoudé au pied du lit, racontait au hasard des souvenirs d’enfance, où revenait toujours l’image de la maman. Il se taisait, pendant quelques minutes, et puis il reprenait. Jusqu’à ce que vint une minute, où il se tut tout à fait, écrasé de fatigue, la figure cachée dans ses mains; et quand 5 Olivier s’approcha pour le regarder, il vit qu’il était endormi. Alors, il veilla seul. Et le sommeil le prit à son tour, le front posé sur le dossier du lit. Louisa souriait avec douceur; et elle semblait heureuse de veiller ses deux enfants.
Comme le matin commençait, ils furent réveillés par des coups frappés à la porte. Christophe alla ouvrir. C’était un voisin, un menuisier; il venait avertir Christophe que sa présence avait été dénoncée, et qu’il fallait partir, s’il ne voulait être pris. Christophe se refusait à fuir; il ne voulait pas quitter sa mère, avant de
qe Jean-Christophe à Paris LEE PE Vavoir conduite au lieu où elle resterait maintenant, re pour toujours. Mais Olivier le supplia de reprendre + le train; il lui promit de veiller-fidèlement, à sa place; il le força à sortir de la maison; et, pour être plus sûr _ qu’il ne reviendrait pas sur sa décision, il l’accompagna à la gare. Christophe s’obstinait à ne point E ; partir, sans avoir au moins revu le grand fleuve, près 3 duquel s’était passée son enfance, et dont son âme ? gardait pour toujours en elle, comme une conque marine, l’écho retentissant. Malgré le danger qu’il y E avait à se montrer en ville, il fallut en passer par sa À volonté. Ils suivirent la berge du Rhin, qui se hâtait ; avec une paix puissante, entre ses rives basses, vers | sa mort mystérieuse dans les sables du Nord. Un À : énorme pont de fer plongeait, au milieu du brouillard, <% | ses deux arches dans l’eau grise, comme les moitiés de : roues d’un chariot colossal. Au loin, se perdaient dans 4 la brume les barques qui remontaient, à travers les À
s prairies, les méandres sinueux. Christophe s’absorbait dans ce rêve. Olivier l’en arracha, et, lui prenant le #
bras, le ramena à la gare. Christophe se laissa faire; il 4
était comme un somnambule. Olivier l’installa dans le © train qui allait partir; et ils convinrent de se rejoindre
: le lendemain, à la première station française, afin que Christophe ne rentrât pas seul à Paris. 4
Le train partit, et Olivier revint à la maison, où il 4 trouva, à l’entrée, deux gendarmes qui attendaient le retour de Christophe. Ils prirent Olivier pour lui. Olivier ne se pressa point d’éclaircir une méprise, qui favo- Ë: risait la fuite de Christophe. Au reste, la police ne … manifesta aucune déconvenue de son erreur ; elle mon- E.
« trait un empressement assez tiède à rechercher le fugi- Fe 4
tif, et il sembla même à Olivier qu’au fond, elle n’était pas fâchée que Christophe fût parti.
Olivier resta jusqu’au lendemain matin, pour l’enterrement de Louisa. Le frère de Christophe, Rodolphe, le commerçant, y assista entre deux trains. Cet important personnage suivit très correctement le convoi, et partit aussitôt après, sans avoir adressé un mot à Olivier, pour lui demander des nouvelles de son frère, ou pour le remercier de ce qu’il avait fait pour leur mère: Olivier passa quelques heures encore dans cette ville, où il ne connaissait personne de vivant, mais qui était peuplée pour lui de tant d’ombres familières : le petit Christophe, ceux qu’il avait aimés, ceux qui l’avaient fait souffrir; — et la chère Antoinette… Que restait-il de tous ces êtres, qui avaient vécu ici, de cette famille des Krafft, à présent effacée? L’amour qui vivait d’eux dans l’âme d’un étranger.
Dans l’après-midi, Olivier retrouva Christophe à la ÿ . station frontière, où ils s’étaient donné rendez-vous. Un village au milieu des collines boisées. Au lieu d’y atten ç dre le train suivant pour Paris, ils décidèrent de faire à pied une partie de la route, jusqu’à la ville prochaine. & ce Ils avaient besoin d’être seuls. Ils se mirent en marche à travers les bois silencieux, où retentissaient au loin À __ les coups sourds de la cognée. Ils arrivèrent à une clai- 4 : rière, au sommet d’une colline. Au-dessous d’eux, dans un vallon étroit, encore en pays allemand, le toit rouge 4 ‘ d’une maison forestière, un petit pré, comme un lac _ vert entre les bois. Tout autour, l’océan des forêts bleu- : 4 sombre, enveloppées de vapeurs. Des brouillards se #4 glissaient entre les branches des sapins. Un voile transparent amollissait les lignes, amortissait les couleurs. “4 Tout était immobile. Ni bruit de pas, ni son de voix. Quelques gouttes de pluie sonnaïient sur le cuivre doré des hêtres, que l’automne avait müûris. Entre les pierres 23 gs tintait l’eau d’un petit ruisseau. Christophe et Olivier # ds . s’étaient arrêtés, et ils ne bougeaient plus. Chacun 3 songeait à ses deuils. Olivier pensait : a 5
— Que me fait le succès, à présent qu’elle n’est plus ?
Mais chacun entendit la voix consolatrice de ses
— Bien-aimé, ne pleure pas sur nous. Ne pense pas à nous. Pense à lui.
Ils se regardèrent tous deux, et chacun ne sentit plus sa peine, mais celle de son ami. Ils se prirent la main. Une sereine mélancolie les enveloppait tous deux. Doucement, sans un souffle d’air, le voile de vapeurs s’effa- çait; le ciel bleu refleurissait. Douceur attendrissante
de la terre après la pluie… Si près de nous, si tendre! Elle vous prend dans ses bras, sur son sein, avec un beau sourire affectueux; et elle vous dit : :
— Repose. Tout est bien…
Le cœur de Christophe se détendait. Il était comme un petit enfant. Depuis deux jours, il vivait tout entier dans le souvenir de la chère maman, l’atmosphère de son âme; il revivait l’humble vie, les jours uniformes,
_ solitaires, passés dans le silence de la maison sans enfants, et äans la pensée des enfants qui l’avaient laissée, la pauvre vieille femme, infirme et vaiïllante, avec sa foi tranquille, sa douce bonne humeur, sa résignation souriante, son absence d’égoïsme..… Et Christophe pensait aussi à toutes les humbles âmes qu’il avait connues. Combien il se sentait près d’elles, en ce moment! Au sortir de ces années de luttes épuisantes, dans le brûlant Paris, où se mêlent furieusement les idées et les hommes, au lendemain de cette heure tragique, où avait soufflé le vent des folies meurtrières qui lancent les uns contre les autres les peuples hallu-
TRS Jean-Christophe à Paris É cinés, une lassitude prenait Christophe de ce monde #4 « fiévreux et stérile, de ces batailles d’égoïsmes et d’idées, de ces élites humaines, ces ambitieux, ces penseurs, es . ces artistes, qui se croient la raison du monde, et n’en |
sont que le mauvais rêve. Et tout son amour allait à ces milliers d’âmes simples, de toute race, qui brûlent en silence, pures flammes de bonté, de foi, de sacrifice, |
— cœur du monde. }
— Oui, je vous reconnais, je vous retrouve enfin, pensait-il, vous êtes de mon sang, vous êtes miennes. x Comme l’enfant prodigue, je vous ai quittées, pour h suivre les ombres qui passaient sur le chemin. Je reviens 4 à vous, accueillez-moi. Nous sommes un seul être, É
vivants et morts; où que je sois, vous êtes avec moi.
. Maintenant, je te porte en moi, ô mère, qui m’as porté.
Vous tous, Gottfried, Schulz, Sabine, Antoinette, vous k
; êtes tous en moi. Vous êtes ma richesse, ma joie. Nous 4 _ ferons route ensemble. Je ne vous quitterai plus. Je À serai votre voix. Par nos forces unies, nous atteindrons
Un rayon de soleil glissa entre les branches mouillées
des arbres, qui lentement s’égouttaient. Du petit pré 4 ; d’en bas montaient des voix enfantines, un vieux lied ‘allemand, candide et touchant, que chantaient trois -S petites filles, dansant ensemble une ronde autour É de la maison; et de loin, le vent d’ouest apportait, | 4 | comme un parfum de roses, la voix des cloches de »
— O paix, divine harmonie, sereine musique de l’âme
+: et là vie, et les races ennemies, les races fraternelles, e je aime, je te veux, je t’aurai… “2
Le voile de la nuit tomba. Christophe, sortant de son rêve, revit près de lui le visage fidèle de l’ami. I lui sourit et l”embrassa. Puis, ils se remirent en marche, à travers la forêt, en silence; et Christophe frayait le n’andavan l’un dinnansi, e l”altro dopo,
Il a été tiré de ce cahier et du cahier précédent treize exemplaires sur whatman ainsi distribués : Re
premier exemplaire de souche, exemplaire du gérant;
deuxième exemplaire de souche, exemplaire de l’administrateur ;
troisième exemplaire de souche, exemplaire de limprimeur ;
dix exemplaires d’abonnement, numérotés de I à 10
Tous nos exemplaires sur whatman sont numérotés à la presse et imprimés au nom du souscripteur; nos : tirages d’exemplaires sur whatman sont rigoureusement limités au nombre d’abonnements à chaque in- : stant souscrits; nous ne vendons point d’exemplaires sur whatman en dehors de l’abonnement; l’abonnement sur whatman à cette dixième série est de deux cents francs pour tous pays.
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