Jean-Christophe à Paris. II. Dans la maison. 2
La défaite reforge les élites ; elle fait le tri dans la nation ; elle met de côté tout ce qu’il y a de pur et de fort ; elle le rend plus pur et plus fort. Mais elle précipite la chute des autres, ou elle brise leur élan. Par là, elle sépare le gros du peuple, qui s’endort ou qui tombe, de l’élite qui continue sa marche. L’élite le sait, et elle en souffre ; même chez les plus vaillants, il y a une mélancolie secrète, le sentiment de leur impuissance et de leur isolement. Et le pire, --- séparés du corps de leur peuple, ils sont aussi séparés entre eux. Chacun lutte, pour son compte. Ceux qui sont forts ne pensent qu’à se sauver soi-même. Ô homme, aide-toi toi-même !… Ils ne songent pas que la virile maxime veut dire : Ô hommes, aidez-vous ! À tous il manque la confiance, l’expansion de sympathie et le besoin d’action commune que donne la victoire d’une race, le sentiment de la plénitude, du passage au zénith.
Christophe et Olivier en savaient quelque chose. Dans ce Paris, rempli d’âmes faites pour les comprendre, dans cette maison peuplée d’amis inconnus, ils étaient aussi seuls que dans un désert d’Asie.
La situation était rude. Leurs ressources étaient presque nulles. Christophe avait tout juste les travaux de copies et de transcriptions musicales, commandés par Hecht. Olivier avait imprudemment donné sa démission de l’Université, dans la période de découragement qui avait suivi la mort de sa sœur et qu’avait encore accru une expérience douloureuse d’amour dans le monde de M^me^ Nathan : --- (il n’en avait jamais parlé à Christophe, car il avait la pudeur de ses peines ; un de ses charmes était qu’il conservait toujours un peu de mystère intime, même avec son ami, à qui il ne cherchait pourtant à rien cacher). --- Dans cet état d’affaissement moral où il avait faim de silence, sa tâche de professeur lui était devenue intolérable. Il n’avait jamais eu de goût pour ce métier, où il faut s’étaler, dire tout haut sa pensée, où l’on n’est jamais seul. Le professorat de lycées exige, pour avoir quelque noblesse, une vocation d’apostolat, qu’Olivier ne possédait point ; et le professorat de Facultés impose un contact perpétuel avec le public, qui est douloureux aux âmes éprises de solitude, comme l’était celle d’Olivier. Deux ou trois fois, il avait dû parler en public ; il en avait éprouvé une humiliation singulière. D’abord, cette exhibition sur une estrade lui était odieuse. Il voyait le public, il le sentait, comme avec des antennes, il savait qu’il était composé, en majorité, de désœuvrés qui cherchaient uniquement à se désennuyer ; et le rôle d’amuseur officiel n’était pas de son goût. Mais surtout, cette parole du haut de la chaire déforme presque fatalement la pensée ; si l’on n’y prend garde, elle risque d’entraîner peu à peu à un certain cabotinisme dans les gestes, la diction, l’attitude, la façon de présenter les idées, --- dans la mentalité même. La conférence est un genre qui oscille entre deux écueils : la comédie ennuyeuse et le pédantisme mondain. Cette forme de monologue à haute voix, en présence de quelques centaines de personnes inconnues et muettes, ce vêtement tout fait, qui doit aller à tous, et qui ne va à personne, est, pour un cœur d’artiste un peu sauvage et fier, quelque chose d’intolérablement faux. Olivier, qui sentait de plus en plus le besoin de se concentrer et de ne rien dire qui ne fût l’expression intégrale de sa pensée, laissa donc le professorat, où il avait eu tant de peine à entrer ; et, n’ayant plus sa sœur pour le retenir sur le penchant de ses songeries, il se mit à écrire. Il avait la naïve croyance qu’ayant une valeur artistique, cette valeur ne pouvait manquer d’être reconnue, sans qu’il fît rien pour cela.
Il fut bien détrompé. Impossible de rien publier. Il avait un amour jaloux de la liberté, qui lui inspirait l’horreur de tout ce qui y porte atteinte, et qui le faisait vivre à part, comme une plante étouffée, entre les blocs des églises politiques dont les associations ennemies se partageaient le pays et la presse. Il n’était pas moins à l’écart de toutes les coteries littéraires et rejeté par elles. Il n’y avait, il ne pouvait y avoir aucun ami. Il était rebuté par la dureté, la sécheresse, l’égoïsme de ces âmes d’intellectuels --- (à part le très petit nombre qu’entraîne une vocation réelle, ou qu’absorbe une recherche scientifique passionnée). C’est une triste chose qu’un homme, qui a atrophié son cœur, au profit de son cerveau, --- quand il a un petit cerveau. Nulle bonté, et une intelligence comme un poignard dans un fourreau : on ne sait jamais si elle ne vous égorgera pas un jour. Il faut rester perpétuellement armé. Il n’y a d’amitié possible qu’avec les bonnes gens, qui aiment les belles choses, sans y chercher leur profit, --- ceux qui vivent en dehors de l’art. Le souffle de l’art est irrespirable pour la plupart des hommes. Seuls, les très grands y peuvent vivre, sans perdre l’amour, qui est la source de la vie.
Olivier ne pouvait compter que sur lui seul. C’était un appui bien précaire. Toute démarche lui était pénible. Il n’était pas disposé à s’humilier, dans l’intérêt de ses œuvres. Il rougissait de voir la cour obséquieuse et basse, à laquelle s’obligeaient les jeunes auteurs, vis-à-vis de tel directeur de théâtre, bien connu, qui abusait de leur lâcheté pour les traiter comme il n’eût pas osé traiter ses domestiques. Olivier ne l’aurait pu, quand il se serait agi de la vie. Il se contentait d’envoyer ses manuscrits par la poste, ou de les déposer au bureau du théâtre ou de la revue : ils y restaient des mois sans qu’on les lût. Le hasard fit pourtant qu’un jour il rencontra un de ses anciens camarades de lycée, un aimable paresseux, qui lui avait gardé une reconnaissance admirative, pour la complaisance et la facilité avec laquelle Olivier lui faisait ses devoirs d’école ; il ne connaissait rien à la littérature ; mais il connaissait les littérateurs, ce qui valait beaucoup mieux ; et même, riche et mondain, il se laissait, par snobisme, discrètement, exploiter par eux. Il dit un mot pour Olivier au secrétaire d’une grande revue, dont il était actionnaire : aussitôt on déterra et lut un des manuscrits ensevelis ; et, après bien des tergiversations --- (car si l’œuvre semblait avoir quelque valeur, le nom de l’auteur n’en avait aucune, étant celui d’un inconnu), --- on se décida à l’accepter. Quand il apprit cette bonne nouvelle, Olivier se crut au bout de ses peines. Il ne faisait que commencer.
Il est relativement facile de faire recevoir une œuvre, à Paris ; mais c’est une autre affaire pour qu’elle soit publiée. Il faut attendre, attendre pendant des mois, au besoin toute la vie, si l’on n’a pas appris le talent de courtiser les gens, ou de les assommer, de se faire voir de temps en temps aux petits-levers de ces petits monarques, de leur rappeler qu’on existe et qu’on est résolu à les ennuyer, tout le temps qu’il faudra. Olivier ne savait que rester chez lui ; et il s’épuisait, dans l’attente. Tout au plus, écrivait-il des lettres, auxquelles on ne répondait pas. D’énervement, il ne pouvait plus travailler. C’était une chose absurde ; mais cela ne se raisonne point. Il attendait de poste en poste, assis devant sa table, l’esprit noyé dans des souffrances indistinctes ; il ne sortait que pour jeter un regard d’espoir, vite déçu, dans son casier à lettres, en bas, chez le concierge ; il se promenait sans rien voir, et il n’avait d’autre pensée que de revenir pour tenter une épreuve semblable ; et quand l’heure de la dernière poste était passée, quand le silence de sa chambre n’était plus troublé que par les pas brutaux de ses voisins au-dessus de sa tête, il se sentait étouffer dans cette indifférence. Un mot de réponse, un mot ! Se pouvait-il qu’on lui refusât cette aumône ? Cependant, celui qui la lui refusait ne se doutait pas du mal qu’il lui faisait. Chacun voit le monde à son image. Ceux dont le cœur est sans vie voient l’univers desséché ; et ils ne songent guère aux frémissements d’attente, d’espoir, et de souffrance, qui gonflent les jeunes poitrines ; ou, s’ils y pensent, ils les jugent froidement, avec la lasse et lourde ironie d’un corps éteint et rassasié.
Enfin, l’œuvre parut. Olivier avait tant attendu, que cela ne lui fit plus aucun plaisir : c’était une chose morte pour lui. Toutefois, il espérait qu’elle serait encore vivante pour les autres. Il y avait là des éclairs de poésie et d’intelligence, qui ne pouvaient rester inaperçus. Elle tomba dans le silence absolu. --- Il fit encore un ou deux essais, par la suite. Étant libre de tout clan, il trouva toujours le même silence, ou de l’hostilité. Il n’y comprenait rien. Il avait cru bonnement que le sentiment naturel de chacun devait être la bienveillance, à l’égard de toute œuvre nouvelle, même si elle n’était pas très bonne. Cela représente tant de travail, toujours ! et l’on doit être reconnaissant à celui qui a voulu apporter aux autres un peu de beauté, un peu de force, un peu de joie. Or, il ne rencontrait qu’indifférence ou dénigrement. Il savait pourtant qu’il n’était pas le seul à sentir ce qu’il avait écrit, qu’il y avait d’autres braves gens qui le pensaient. Mais il ne savait pas que ces braves gens ne le lisaient pas, et qu’ils n’avaient aucune part à l’opinion littéraire, ni à rien, ni à rien. S’il s’en trouvait deux ou trois, de-ci, de-là, sous les yeux desquels ses lignes étaient parvenues, et qui sympathisaient avec lui, jamais ils ne le lui diraient ; ils restaient guindés dans leur silence, aplatis. De même qu’ils ne votaient pas, ils s’abstenaient de prendre parti en art ; ils ne lisaient pas les livres, qui les choquaient ; ils n’allaient pas au théâtre, qui les dégoûtait ; mais ils laissaient leurs ennemis voter, élire leurs ennemis, faire un succès scandaleux et une bruyante réclame à des œuvres et à des idées, qui ne représentaient en France qu’une minorité impudente.
Olivier, ne pouvant compter sur ceux qui étaient de sa race d’esprit, puisqu’ils ne le lisaient pas, se trouva donc livré à la horde ennemie : à des littérateurs, pour la plupart, hostiles à sa pensée, et aux critiques qui étaient à leurs ordres.
Ces premiers contacts le firent saigner. Il était aussi sensible à la critique que le vieux Bruckner, qui n’osait plus faire jouer une œuvre, tant il avait souffert de la méchanceté de la presse. Il n’était même pas soutenu par ses anciens collègues, les universitaires, qui, grâce à leur profession, conservaient un certain sens de la tradition intellectuelle française, et qui auraient pu le comprendre. Mais, en général, ces excellentes gens, pliés à la discipline, absorbés dans leur tâche, un peu aigris souvent par un métier ingrat, ne pardonnaient pas à Olivier de vouloir faire autrement qu’eux. En bons fonctionnaires, beaucoup avaient une tendance à n’admettre la supériorité du talent que quand elle se conciliait avec la supériorité hiérarchique.
Dans un tel état de choses, trois partis étaient possibles : briser les résistances par la force ; se plier à des compromis humiliants ; ou se résigner à n’écrire que pour soi. Olivier était incapable du premier, comme du second parti : il s’abandonna au dernier. Il donnait péniblement des répétitions pour vivre, et il écrivait des œuvres, qui n’ayant aucune possibilité de s’épanouir en plein air, devenaient de plus en plus étiolées, chimériques, irréelles.
Christophe tomba comme un orage, au milieu de cette vie crépusculaire. Il était hors de lui de voir la vilenie des gens et la patience d’Olivier :
--- Mais tu n’as donc pas de sang ? disait-il. Comment peux-tu supporter une telle vie ? Toi qui te sais supérieur à ce bétail, tu te laisses écraser par lui, sans résistance !
--- Que veux-tu ? disait Olivier, je ne sais pas me défendre, j’ai le dégoût de lutter avec des gens que je méprise ; je sais qu’ils peuvent employer toutes les armes contre moi ; et moi, je ne le puis pas. Non seulement je répugnerais à me servir de leurs moyens injurieux, mais j’aurais peur de leur faire du mal. Quand j’étais petit, je me laissais battre bêtement par mes camarades. On me croyait lâche, on croyait que j’avais peur des coups. J’avais beaucoup plus peur d’en donner que d’en recevoir. Je me souviens que quelqu’un me dit, un jour qu’un de mes bourreaux me persécutait : « Finis-en donc, une bonne fois, flanque-lui un coup de pied au ventre ! « Cela m’a fait horreur. J’aimais mieux être battu.
--- Tu n’as pas de sang, répétait Christophe. Avec cela, tes diables d’idées chrétiennes !… Votre éducation religieuse, en France, réduite au catéchisme ; l’Évangile châtré, le Nouveau Testament affadi, désossé… Une bondieuserie humanitaire, toujours la larme à l’œil… Et la Révolution, Jean-Jacques, Robespierre, 48, et les Juifs par là-dessus !… Prends donc une bonne tranche de vieille Bible, bien saignante, chaque matin.
Olivier protestait. Il avait pour l’Ancien Testament une antipathie native. Ce sentiment remontait à son enfance, quand il feuilletait en cachette la Bible illustrée, qui était dans la bibliothèque de province, et qu’on ne lisait jamais, qu’il était même défendu aux enfants de lire. Défense bien inutile ! Olivier ne pouvait garder le livre longtemps. Il le fermait vite, irrité, attristé ; et c’était un soulagement pour lui de se plonger, après, dans l’Iliade ou l’Odyssée, ou dans les Mille et Une Nuits.
--- Les dieux de l’Iliade sont des hommes beaux, puissants, vicieux : je les comprends, dit Olivier, je les aime, ou je ne les aime pas ; même quand je ne les aime pas, je les aime encore ; je suis amoureux d’eux. J’ai baisé plus d’une fois, avec Patrocle, les beaux pieds d’Achille sanglant. Mais le Dieu de la Bible est un vieux Juif, maniaque et monomane, un fou furieux, qui passe son temps à gronder, menacer, hurler comme un loup enragé, délirer tout seul, enfermé dans son nuage. Je ne le comprends pas, je ne l’aime pas, ses imprécations éternelles me cassent la tête, et sa férocité me fait horreur :
Sentence contre Moab… Sentence contre Damas… Sentence contre Babylone… Sentence contre l’Égypte… Sentence contre le désert de la mer… Sentence contre la vallée de la vision…
C’est un fou, qui se croit juge, accusateur public, et bourreau à lui tout seul, et qui prononce des arrêts de mort, dans la cour de sa prison, contre les fleurs et les cailloux. On est stupéfié de la ténacité de haine, qui remplit ce livre de ses cris de carnage… --- « le cri de la ruine,… le cri enveloppe la contrée de Moab ; son hurlement va jusqu’en Églazion ; son hurlement va jusqu’en Béer… »
De temps en temps, il se repose au milieu des massacres, des petits enfants écrasés, des femmes violées et éventrées ; et il rit, du rire d’un sous-officier de l’armée de Josué, à table, après le sac d’une ville :
« Et le Seigneur des armées fait à ses peuples un banquet de viandes grasses, un banquet de vins vieux, de graisse moelleuse, de vins vieux bien purifiés… L’épée du Seigneur est pleine de sang. Elle s’est rassasiée de la graisse des rognons de moutons… »
Mais le pire, c’est la perfidie avec laquelle ce dieu envoie son prophète pour aveugler les hommes, afin d’avoir une raison après, pour les faire souffrir :
« Va, endurcis le cœur de ce peuple, bouche ses yeux et ses oreilles, de peur qu’il ne comprenne, qu’il ne se convertisse et ne recouvre la santé. --- Jusques à quand, Seigneur ? --- Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’habitants dans les maisons, et que la terre soit plongée dans la désolation… »
Non, de ma vie, je n’ai vu un aussi méchant homme !…
Je ne suis pas assez sot pour méconnaître la puissance du langage. Mais je ne puis séparer la pensée de la forme ; et si j’admire parfois ce dieu juif, c’est à la façon dont j’admire un tigre, ou un… (Je cherche en vain un monstre de Shakespeare à nommer ; je n’en trouve pas : Shakespeare lui-même n’a jamais réussi à enfanter un tel héros de la Haine, --- de la Haine sainte et vertueuse.) Un tel livre est effrayant. Toute folie est contagieuse. Et il y a dans celle-ci un péril d’autant plus grand que son orgueil meurtrier a des prétentions purificatrices. L’Angleterre me fait trembler, quand je pense que, depuis des siècles, elle en fait sa pâture. J’aime à sentir entre elle et moi le fossé de la Manche. Je ne croirai jamais un peuple tout à fait civilisé, tant qu’il se nourrira de la Bible.
--- Tu feras bien, en ce cas, d’avoir aussi peur de moi, dit Christophe, car je m’en enivre. C’est la pure moelle des lions. Les cœurs robustes sont ceux qui s’en repaissent. L’Évangile, sans l’antidote de l’Ancien Testament, est un plat fade et malsain. La Bible est l’ossature des peuples qui veulent vivre. Il faut lutter, il faut haïr.
--- J’ai la haine de la haine, dit Olivier.
--- Si seulement tu l’avais ! dit Christophe.
--- Tu dis vrai, je n’en ai même pas la force. Que veux-tu ? Je ne puis pas ne pas voir les raisons de mes ennemis. Je me répète le mot de Chardin : « De la douceur ! De la douceur !… »
--- Diable de mouton ! dit Christophe. Mais tu auras beau faire, je te ferai sauter le fossé qui t’arrête, je te mènerai tambour battant.
En effet, il prit en main la cause d’Olivier, et se mit en campagne pour lui. Ses débuts ne furent pas très heureux. Il s’irritait au premier mot, et il faisait du tort à son ami, en le défendant ; il s’en rendait compte, après, et se désolait de ses maladresses.
Olivier n’était pas en reste. Il bataillait pour Christophe. Il avait beau redouter la lutte, il avait beau être d’une intelligence lucide et ironique, qui raillait les paroles et les actes excessifs : quand il s’agissait de défendre Christophe, il dépassait en violence tous les autres et Christophe lui-même. Il perdait la tête. En amour, il faut savoir déraisonner. Olivier ne s’en faisait pas faute. --- Toutefois, il était plus habile que Christophe. Ce garçon, intransigeant et maladroit pour lui-même, était capable de politique et presque de rouerie pour le succès de son ami ; il dépensait une énergie et une ingéniosité admirables à lui gagner des partisans ; il réussissait à intéresser à lui des critiques musicaux et des Mécènes, qu’il eût rougi de solliciter pour lui-même.
En dépit de tout, ils avaient bien du mal à améliorer leur sort. Leur amour l’un pour l’autre leur faisait commettre beaucoup de sottises. Christophe s’endettait pour faire éditer en cachette un volume de poésies d’Olivier, dont on ne vendit pas un exemplaire. Olivier décidait Christophe à donner un concert, où il ne vint presque personne. Christophe, devant la salle vide, se consolait bravement avec le mot de Haendel : « Parfait ! Ma musique en sonnera mieux… » Mais cette forfanterie ne leur rendait pas l’argent qu’ils avaient dépensé ; et ils rentraient au logis, le cœur gros de l’indifférence des gens.
Parmi toutes ces difficultés, le seul qui leur vînt en aide était un Juif d’une quarantaine d’années, nommé Taddée Mooch. Il tenait un magasin de photographies d’art ; mais bien qu’il s’intéressât à son métier, et qu’il y apportât beaucoup de goût et d’habileté, il s’intéressait à tant de choses, à côté, qu’il en négligeait son commerce. Quand il s’en occupait, c’était pour rechercher des perfectionnements techniques, pour s’engouer de procédés de reproductions nouveaux, qui, malgré leur ingéniosité, réussissaient rarement et coûtaient beaucoup d’argent. Il lisait énormément et se tenait à l’affût de toutes les idées neuves en philosophie, en art, en science, en politique ; il avait un flair surprenant pour découvrir les forces indépendantes et originales : on eût dit qu’il en subissait l’aimant caché. Entre les amis d’Olivier, isolés comme lui et travaillant chacun de son côté, il servait en quelque sorte de lien. Il allait des uns aux autres ; et par lui s’établissait entre eux, sans que ni eux ni lui en eussent conscience, un courant permanent d’idées.
Quand Olivier voulut le faire connaître à Christophe, Christophe s’y refusa d’abord ; il était las de ses expériences avec la race d’Israël. Olivier, en riant, insista pour qu’il le vît, disant qu’il ne connaissait pas mieux les Juifs qu’il ne connaissait la France. Christophe consentit donc ; mais la première fois qu’il vit Taddée Mooch, il fit la grimace. Mooch était, d’apparence, plus Juif que de raison : le Juif, tel que le représentent ceux qui ne l’aiment point : petit, chauve, mal fait, le nez pâteux, de gros yeux qui louchaient derrière de grosses lunettes, la figure enfouie sous une barbe mal plantée, rude et noire, les mains poilues, les bras longs, les jambes courtes et torses : un petit Baal syrien. Mais il y avait en lui une telle expression de bonté que Christophe en fut touché. Surtout, il était très simple et ne disait pas de paroles inutiles. Pas de compliments exagérés. Un mot discret seulement. Mais un empressement à se rendre utile ; et, avant même qu’on lui eût rien demandé, un service accompli. Il revenait souvent, trop souvent ; et presque toujours il apportait quelque bonne nouvelle : un travail à faire pour l’un des deux amis, un article d’art ou des cours pour Olivier, des leçons de musique pour Christophe. Il ne restait jamais longtemps. Il mettait une certaine affectation à ne pas s’imposer. Peut-être percevait-il l’agacement de Christophe, dont le premier mouvement était toujours d’impatience, lorsqu’il voyait paraître à la porte la figure barbue de l’idole carthaginoise, --- (il l’appelait : Moloch), --- quitte, le moment d’après, à se sentir le cœur plein de gratitude pour sa parfaite bonté.
La bonté n’est pas rare chez les Juifs : c’est de toutes les vertus celle qu’ils admettent le mieux, même quand ils ne la pratiquent pas. À la vérité elle reste chez la plupart d’entre eux sous une forme négative ou neutre : indulgence, indifférence, répugnance à faire le mal, tolérance ironique. Chez Mooch, elle était passionnément active. Il était toujours prêt à se dévouer pour quelqu’un ou pour quelque chose. Pour ses coreligionnaires pauvres, pour les réfugiés russes, pour les opprimés de toutes les nations, pour les artistes malheureux, pour toutes les infortunes, pour toutes les causes généreuses. Sa bourse était toujours ouverte ; et, si peu garnie qu’elle fût, il trouvait toujours moyen d’en faire sortir quelque obole ; quand elle était vide, il en faisait sortir de la bourse des autres ; il ne comptait jamais ses peines, ni ses pas, du moment qu’il s’agissait de rendre service. Il faisait cela simplement, --- avec une simplicité exagérée. Il avait le tort de dire un peu trop qu’il était simple et sincère : mais le plus fort, c’est qu’il l’était.
Christophe, partagé entre son agacement et sa sympathie pour Mooch, eut une fois un mot cruel d’enfant terrible. Un jour qu’il était tout ému de la bonté de Mooch, il lui prit affectueusement les deux mains et lui dit :
--- Quel malheur !… Quel malheur que vous soyez Juif !
Olivier sursauta et rougit, comme s’il s’agissait de lui. Il en était malheureux et il tâchait d’effacer la blessure causée par son ami.
Mooch sourit, avec une ironie triste, et il répondit tranquillement :
--- C’est un bien plus grand malheur d’être un homme.
Christophe ne vit là qu’une boutade. Mais le pessimisme de cette parole était plus profond qu’il ne l’imaginait ; et Olivier, avec la finesse de sa sensibilité, en avait l’intuition. Sous le Mooch qu’on connaissait, il en était un autre tout différent, et même en beaucoup de choses entièrement opposé. Sa nature apparente était le produit d’un long combat contre sa véritable nature. Cet homme qui semblait simple avait un esprit contourné : lorsqu’il s’abandonnait, il avait toujours besoin de compliquer les choses simples et de donner à ses sentiments les plus vrais un caractère d’ironie maniérée. Cet homme qui semblait modeste et un peu trop humble parfois, avait un fond d’orgueil qui se connaissait et qui se châtiait durement. Son optimisme souriant, son activité incessante, incessamment occupée à rendre service aux autres, recouvraient un nihilisme profond, un découragement mortel qui avait peur de se voir. Mooch manifestait une grande foi en une foule de choses : dans le progrès de l’humanité, dans l’avenir de l’esprit juif épuré, dans les destinées de la France, soldat de l’esprit nouveau --- (il identifiait volontiers les trois causes). --- Olivier, qui n’était point dupe, disait à Christophe :
--- Au fond, il ne croit à rien.
Avec tout son bon sens et son calme ironiques, Mooch était un neurasthénique qui ne voulait pas regarder le vide qui était en lui. Il avait des crises de néant ; il se réveillait parfois brusquement, au milieu de la nuit, en gémissant d’effroi. Il cherchait partout des raisons d’agir auxquelles s’accrocher, comme à des bouées dans l’eau.
On paye cher le privilège d’être d’une trop vieille race. On porte un faix écrasant de passé, d’épreuves, d’expériences lassées, d’intelligence et d’affection déçues, --- toute une cuvée de vie séculaire, au fond de laquelle s’est déposé un acre résidu d’ironie et d’ennui… L’Ennui, l’immense ennui sémite, sans rapports avec notre ennui aryen, qui nous fait bien souffrir aussi, mais qui du moins a des causes précises et qui passe avec elles : car il ne vient le plus souvent que de notre regret de n’avoir pas ce que nous désirons. Mais c’est la source même de la joie et de la vie qui est atteinte, chez certains Juifs, par un poison mortel. Plus de désirs, plus d’intérêt à rien : ni ambition, ni amour, ni plaisir. Une seule chose persiste, non pas intacte, mais maladivement hyperesthésiée, en ces déracinés d’Orient, épuisés par la dépense d’énergie qu’ils ont dû faire depuis des siècles, et aspirant à l’ataraxie, sans pouvoir y atteindre : la pensée, l’analyse sans fin, qui empêche d’avance la possibilité de toute jouissance et qui décourage de toute action. Les plus énergiques se donnent des rôles, les jouent, plus qu’ils n’agissent pour leur compte. Chose curieuse, qu’à nombre d’entre eux, --- et non des moins intelligents, ni parfois des moins graves, --- ce désintérêt de la vie réelle souille la vocation, ou le désir inavoué de se faire acteurs, de jouer la vie, --- seule façon pour eux de la vivre !
Mooch était aussi acteur, à sa façon. Il s’agitait afin de s’étourdir. Mais au lieu que tant de gens s’agitent pour leur égoïsme, lui, s’agitait pour le bonheur des autres. Son dévouement à Christophe était touchant et fatigant. Christophe le rabrouait, et en avait regret ensuite. Jamais Mooch n’en voulait à Christophe. Rien ne le rebutait. Non qu’il eût pour Christophe une affection bien vive. C’était le dévouement qu’il aimait, plus que les hommes auxquels il se dévouait. Ils lui étaient un prétexte pour faire du bien, pour vivre.
Il fit tant qu’il décida Hecht à publier le David et quelques autres compositions de Christophe. Hecht estimait le talent de Christophe ; mais il n’était point pressé de le faire connaître. Ce ne fut que lorsqu’il vit Mooch tout prêt à lancer la publication, à ses frais, chez un autre éditeur, que lui-même, par amour-propre, en prit l’initiative.
Mooch eut encore l’idée, dans une occasion critique où Olivier était tombé malade et où l’argent manquait, de s’adresser à Félix Weil, le riche archéologue qui habitait dans la maison des deux amis. Mooch et Weil se connaissaient, mais ils avaient peu de sympathie l’un pour l’autre. Ils étaient trop différents ; Mooch, agité, mystique, révolutionnaire, avec des façons « peuple », que peut-être il outrait, provoquait l’ironie de Weil, placide et gouailleur, de manières distinguées et d’esprit conservateur. Ils avaient bien un fond commun : tous deux étaient également dénués d’intérêt profond à agir ; et s’ils agissaient, ce n’était pas par foi, mais par vitalité tenace et machinale. Mais c’étaient là des choses dont ni l’un ni l’autre n’aimait à prendre conscience : ils préféraient n’être attentifs qu’aux rôles qu’ils jouaient, et ces rôles avaient fort peu de points de contact. Mooch rencontra donc un accueil assez froid auprès de Weil ; quand il voulut l’intéresser aux projets artistiques d’Olivier et de Christophe, il se heurta à un scepticisme railleur. Les perpétuels emballements de Mooch pour une utopie ou pour une autre égayaient la société juive, où il était signalé comme un « tapeur » dangereux. Cette fois comme tant d’autres, il ne se découragea point ; et tandis qu’il insistait, parlant de l’amitié de Christophe et d’Olivier, il éveilla l’intérêt de Weil. Il s’en aperçut et continua.
Il touchait là une corde sensible. Ce vieillard, détaché de tout, sans amis, avait le culte de l’amitié ; la grande affection de sa vie avait été une amitié qui l’avait laissé en chemin : c’était son trésor intérieur ; quand il y pensait, il se sentait meilleur. Il avait fait des fondations, au nom de son ami. Il avait dédié des livres à sa mémoire. Les traits que lui raconta Mooch de la tendresse mutuelle de Christophe et d’Olivier l’émurent. Son histoire personnelle avait quelque ressemblance avec celle-ci. L’ami qu’il avait perdu avait été pour lui une sorte de frère aîné, un compagnon de jeunesse, un guide qu’il idolâtrait. C’était un de ces jeunes Juifs, brûlés d’intelligence et d’ardeur généreuse, qui souffrent du dur milieu qui les entoure, qui se sont donné pour tâche de relever leur race, et, par leur race, le monde, qui se dévorent eux-mêmes, qui se consument de toutes parts et flambent, comme une torche de résine, en quelques heures. Sa flamme avait réchauffé l’apathie du petit Weil. Il l’avait soulevé de terre. Tant que l’ami avait vécu, Weil avait marché à ses côtés, dans l’auréole de foi lumineuse et stoïque, --- foi dans la science, dans le pouvoir de l’esprit, dans le bonheur futur, --- que rayonnait autour d’elle cette âme messianique. Après qu’elle l’eut laissé seul, Weil, faible et ironique, s’était laissé couler des hauteurs de cet idéalisme dans les sables de l’Ecclésiaste, que porte en elle toute intelligence juive, et qui sont toujours prêts à la boire. Mais jamais il n’avait oublié les heures passées avec l’ami, dans la lumière : il en gardait jalousement la clarté presque effacée. Il n’avait jamais parlé de lui à personne, même pas à sa femme, qu’il aimait : c’était chose sacrée. Et ce vieil homme, qu’on croyait prosaïque et de cœur sec, arrivé au terme de sa vie, se répétait en secret la pensée amère et tendre d’un brahmane de l’Inde antique :
« L’arbre empoisonné du monde produit deux fruits plus doux que l’eau de la fontaine de la vie : l’un est la poésie et l’autre est l’amitié. »
Il s’intéressa dès lors à Christophe et Olivier. Discrètement, connaissant leur fierté, il se fit remettre par Mooch le volume de poésies d’Olivier, qui venait d’être publié ; et, sans que les deux amis fissent la moindre démarche, sans qu’ils eussent même soupçon de ses projets, il s’arrangea de façon à obtenir pour l’ouvrage un prix d’Académie, qui tomba fort à point, au milieu de leur gêne.
Quand Christophe apprit que ce secours inattendu leur venait d’un homme qu’il était disposé à juger mal, il eut remords de ce qu’il avait pu dire ou penser de lui ; et, surmontant son aversion pour les visites, il alla le remercier. Sa bonne intention ne fut pas récompensée. L’ironie du vieux Weil se réveilla en présence du jeune enthousiasme de Christophe, quoiqu’il fît effort pour la lui cacher ; et ils s’entendirent assez mal ensemble.
Le jour où Christophe, reconnaissant et irrité, remontait dans sa mansarde, après la visite à Weil, il y trouva, avec le bon Mooch, qui venait rendre à Olivier quelque service nouveau, un article de revue désobligeant sur sa musique, par Lucien Lévy-Cœur, --- non pas une franche critique, mais de cette bienveillance insultante, qui, par un jeu de persiflage raffiné, s’amusait à le mettre sur la même ligne que des musiciens de troisième ou de quatrième ordre, qu’il exécrait.
--- Remarques-tu, dit Christophe à Olivier, après le départ de Mooch, que nous avons toujours affaire aux Juifs, uniquement aux Juifs ? Ah ! ça, serions-nous Juifs, nous-mêmes ? Rassure-moi. On dirait que nous les attirions. Ils sont partout sur notre chemin, ennemis ou alliés.
--- C’est qu’ils sont plus intelligents que les autres, dit Olivier. Les Juifs sont presque les seuls chez nous avec qui un homme libre peut causer des choses neuves, des choses vivantes. Les autres s’immobilisent dans le passé, les choses mortes. Par malheur, ce passé n’existe pas pour les Juifs, ou du moins il n’est pas le même que pour nous. Avec eux, nous ne pouvons nous entretenir que d’aujourd’hui, avec ceux de notre race que d’hier. Vois l’activité juive, dans tous les ordres de choses : commerce, industrie, enseignement, science, œuvres de bienfaisance, œuvres d’art…
--- Ne parlons pas de l’art, dit Christophe.
--- Je ne dis pas que ce qu’ils font me soit toujours sympathique : c’est même odieux souvent. Du moins, ils vivent et ils savent comprendre ceux qui vivent. Nous pouvons critiquer, railler, maudire les Juifs. Nous ne pouvons nous passer d’eux.
--- Il ne faut rien exagérer, dit Christophe, gouailleur. Je saurais m’en passer.
--- Tu saurais vivre, peut-être. Mais à quoi te servirait, si ta vie et ton œuvre restaient inconnues de tous, comme elles le seraient probablement sans eux ? Sont-ce nos coreligionnaires qui viendraient à notre secours ? Le catholicisme laisse périr, sans un geste pour les défendre, les meilleurs de son sang. Tous ceux qui sont religieux du fond de l’âme, tous ceux qui donnent leur vie à la défense de Dieu, --- s’ils ont eu l’audace de se détacher de la règle catholique et de s’affranchir de l’autorité de Rome, --- aussitôt ils deviennent à l’indigne horde qui se dit catholique, non seulement indifférents, mais hostiles ; elle fait le silence sur eux, elle les abandonne en proie aux ennemis communs. Un esprit libre, quelle que soit sa grandeur, --- si, chrétien de cœur, il n’est pas chrétien d’obéissance, --- qu’importe aux catholiques qu’il incarne en lui ce qu’il y a de plus pur dans leur foi et de vraiment divin ? Il n’est pas du troupeau, de la secte aveugle et sourde, qui ne pense point par soi-même. On le rejette, on se réjouit de le voir souffrir seul, déchiré par l’ennemi, appelant à l’aide ceux qui sont ses frères et pour la foi desquels il meurt. Il y a dans le catholicisme d’aujourd’hui une puissance d’inertie meurtrière. Il pardonnerait plus aisément à ses ennemis qu’à ceux qui veulent le réveiller et lui rendre la vie… Que serions-nous, mon pauvre Christophe, quelle serait notre action, à nous, catholiques de race, qui nous sommes faits libres, sans une poignée de libres protestants et de Juifs ? Les Juifs sont dans l’Europe d’aujourd’hui les agents les plus vivaces de tout ce qu’il y a de bien et de mal. Ils transportent au hasard le pollen de la pensée. N’as-tu pas eu en eux tes pires ennemis et tes amis de la première heure ?
--- Cela est vrai, dit Christophe ; ils m’ont encouragé, soutenu, adressé les paroles qui raniment celui qui lutte, en lui montrant qu’il est compris. Sans doute, de ces amis-là, bien peu me sont restés fidèles ; leur amitié n’a été qu’un feu de paille. N’importe ! C’est beaucoup que cette lueur passagère, dans la nuit. Tu as raison : ne soyons pas ingrats.
--- Ne soyons pas inintelligents surtout, dit Olivier. N’allons pas mutiler notre civilisation déjà malade, en prétendant l’ébrancher de quelques-uns de ses rameaux les plus vivaces. Si le malheur voulait que les Juifs fussent chassés d’Europe, elle en resterait appauvrie d’intelligence et d’action, jusqu’au risque de la faillite complète. Chez nous particulièrement, dans l’état actuel de la vitalité française, leur expulsion serait pour la nation une saignée plus meurtrière encore que l’expulsion des protestants au xvii^e^ siècle. --- Sans doute, ils tiennent, en ce moment, une place sans proportion avec leur valeur réelle. Ils abusent de l’anarchie politique et morale d’aujourd’hui, qu’ils ne contribuent pas peu à accroître, par goût naturel, et parce qu’ils s’y trouvent bien. Les meilleurs, comme cet excellent Mooch, ont le tort d’identifier très sincèrement les destinées de la France avec leurs rêves juifs, qui nous sont souvent plus dangereux qu’utiles. Mais on ne peut pas leur en vouloir de ce qu’ils veulent faire la France à leur image : c’est qu’ils l’aiment. Si leur amour est redoutable, nous n’avons qu’à nous défendre et à les tenir à leur rang, qui est, chez nous, le second. Non que je croie leur race inférieure à la nôtre : --- (toutes ces questions de suprématie de races sont niaises et dégoûtantes.) --- Mais il est inadmissible qu’une race étrangère, qui ne s’est pas encore fondue avec la nôtre, ait la prétention de connaître mieux ce qui nous convient, que nous-mêmes. Elle se trouve bien en France : j’en suis fort aise ; mais qu’elle n’aspire point à en faire une Judée ! Un gouvernement intelligent et fort, qui saurait tenir les Juifs à leur place, ferait d’eux un des plus utiles instruments de la grandeur française ; et il leur rendrait service, en même temps qu’à nous. Ces êtres hypernerveux, agités et incertains, ont besoin d’une loi qui les tienne et d’un maître sans faiblesse, mais juste, qui les mate. Les Juifs sont comme les femmes : excellents, quand on les tient en bride ; mais leur domination, à celles-ci et à ceux-là, est exécrable ; et ceux qui s’y soumettent donnent un spectacle ridicule.
Malgré leur mutuel amour, et l’intuition qu’il leur donnait de l’âme de l’ami, il y avait des choses que Christophe et Olivier n’arrivaient pas à bien comprendre en eux, et qui même les choquaient. Dans les premiers temps de l’amitié, où chacun fait instinctivement effort pour ne laisser subsister de lui que ce qui ressemble le plus à son ami, ils ne s’en aperçurent pas. Ce ne fut que peu à peu que l’image des deux races revint flotter à la surface, avec plus de netteté qu’avant : car, en se faisant contraste, elles s’accusaient l’une l’autre. Ils eurent de petits froissements, que leur tendresse ne réussissait pas toujours à éviter.
Ils s’égaraient dans des malentendus. L’esprit d’Olivier était un mélange de foi, de liberté, de passion, d’ironie, de doute universel, dont Christophe ne parvenait pas à saisir la formule. Olivier, de son côté, était choqué du manque de psychologie de Christophe ; son aristocratie de vieille race intellectuelle souriait de la maladresse de cet esprit vigoureux, mais lourd et tout d’une pièce, qui ne savait pas s’analyser, et qui était la dupe des autres et de soi. La sentimentalité de Christophe, ses effusions bruyantes, sa facilité d’émotion, semblaient aussi à Olivier quelquefois agaçantes, et même légèrement ridicules. Sans parler d’un certain culte de la force, de cette conviction allemande dans l’excellence morale du poing, Faustrecht, dont Olivier et son peuple avaient de bonnes raisons pour n’être pas persuadés.
Et Christophe ne pouvait souffrir l’ironie d’Olivier, qui l’irritait souvent jusqu’à la fureur ; il ne pouvait souffrir sa manie de raisonner, son analyse perpétuelle, je ne sais quelle immoralité intellectuelle, surprenante chez un homme aussi épris qu’Olivier de la pureté morale, et qui avait sa source dans la largeur même de son intelligence, ennemie de toute négation, --- se plaisant au spectacle des pensées opposées. Olivier regardait les choses, d’un point de vue en quelque sorte historique, panoramique ; il avait un tel besoin de tout comprendre qu’il voyait à la fois le pour et le contre ; et il les soutenait tour à tour, suivant qu’on soutenait devant lui la thèse opposée ; il finissait par se perdre lui-même dans ses contradictions. À plus forte raison, déroutait-il Christophe. Cependant, ce n’était chez lui ni désir de contredire, ni penchant au paradoxe ; c’était une nécessité impérieuse de justice et de bon sens ; il était froissé par la sottise de tout parti pris ; et il lui fallait réagir. La façon crue dont Christophe jugeait les actes et les hommes immoraux, en voyant tout plus gros et plus brutal que dans la réalité, choquait Olivier, qui, bien qu’aussi moral, n’était pas du même acier inflexible, mais qui se laissait tenter, teinter, toucher par les influences extérieures. Il protestait contre les exagérations de Christophe, et il exagérait en sens inverse. Journellement, ce travers d’esprit le conduisait à soutenir contre ses amis la cause de ses adversaires. Christophe se fâchait. Il reprochait à Olivier ses sophismes, son indulgence pour les gens et les choses ennemies. Olivier souriait : il savait bien quelle absence d’illusions recouvrait son indulgence ; il savait bien que Christophe croyait à beaucoup plus de choses que lui, et qu’il les acceptait mieux ! Mais Christophe, sans regarder ni à droite ni à gauche, fonçait droit devant lui. Il en avait surtout à la « bonté » parisienne.
--- Le grand argument dont ils sont si fiers pour « pardonner » aux gredins, c’est, disait-il, que les gredins sont déjà bien assez malheureux de l’être, ou qu’ils sont irresponsables et malades… Mais d’abord, il n’est pas vrai que ceux qui font le mal soient malheureux. C’est là une idée de morale en action, de mélodrames niais, d’optimisme béat et stupide, comme celui qui s’étale dans Scribe et dans Capus, --- (Scribe et Capus, vos grands hommes parisiens, les artistes dont est digne votre société de bourgeois jouisseurs, hypocrites et enfantins, trop lâches pour oser regarder en face leur laideur.) --- Un gredin peut très bien être un homme heureux. Il a même les plus grandes chances pour l’être. Et quant à son irresponsabilité, c’est encore une sottise. Ayez donc le courage de reconnaître que la Nature étant indifférente au bien et au mal, et par là même méchante, un homme peut très bien être criminel et parfaitement sain. La vertu n’est pas une chose naturelle. C’est l’œuvre de l’homme. Il doit la défendre. La société humaine a été bâtie par une poignée d’êtres plus forts, plus grands que les autres. Leur devoir est de ne pas laisser entamer l’ouvrage de tant de siècles de luttes effroyables par la racaille au cœur de chien.
Ces pensées n’étaient pas, au fond, très différentes de celles d’Olivier ; mais, par un secret instinct d’équilibre, il ne se sentait jamais aussi dilettante que quand il entendait des paroles de combat.
--- Ne t’agite donc pas, ami, disait-il à Christophe. Laisse le monde se complaire dans ses vices. Comme les amis du Décaméron, respirons en paix l’air embaumé des jardins de la pensée, tandis qu’autour de la colline de cyprès et de pins parasols, enguirlandés de roses, Florence est dévastée par la peste noire.
Il s’amusait pendant des journées à démonter l’art, la science, la pensée, pour en chercher les rouages cachés ; il en arrivait à un pyrrhonisme, où tout ce qui était n’était plus qu’une fiction de l’esprit, une construction en l’air, qui n’avait même pas l’excuse, comme les figures géométriques, d’être nécessaire à l’esprit. Christophe enrageait de ce démontage de la machine :
--- Elle allait bien ; tu risques de la briser. Tu es bien avancé après ! Que veux-tu prouver ? Que rien n’est rien ? Parbleu ! Je le sais bien. C’est parce que le néant nous envahit de toutes parts qu’on lutte. Rien n’existe ? Mais moi, j’existe. Il n’y a pas de raison d’agir ? Mais moi, j’agis. Que ceux qui aiment la mort, meurent s’ils veulent ! Moi, je vis, je veux vivre. Ma vie dans un plateau de la balance, la pensée dans l’autre… Au diable, la pensée !
Il se laissait emporter par sa violence habituelle ; et, dans la discussion, il disait des paroles blessantes. À peine les avait-il dites qu’il en avait le regret. Il eût voulu les retirer ; mais le mal était fait. Olivier était très sensible ; il avait l’épiderme facilement écorché ; un mot rude, surtout de la part de quelqu’un qu’il aimait, le déchirait. Il n’en disait rien par orgueil, il se repliait en lui. Il n’était pas sans voir non plus, chez son ami, de ces soudaines lueurs d’égoïsme inconscient, qui sont chez tout grand artiste. Il sentait qu’à certains moments, sa vie ne valait pas cher pour Christophe, au prix d’une belle musique : --- (Christophe ne prenait guère la peine de le lui cacher) --- Il le comprenait bien, il trouvait que Christophe avait raison ; mais c’était triste.
Et puis, il y avait dans la nature de Christophe toutes sortes d’éléments troubles, qui échappaient à Olivier et qui l’inquiétaient. C’étaient des bouffées brusques d’humour baroque et redoutable. Certains jours, il ne voulait pas parler ; ou il avait des accès de malice diabolique, il cherchait à blesser. Ou bien, il disparaissait : on ne le revoyait plus de la journée et d’une partie de la nuit. Une fois, il resta deux jours de suite absent. Dieu sait ce qu’il faisait ! Il ne le savait pas trop lui-même… En vérité, sa puissante nature, comprimée dans cette vie et ce logement étroits, comme dans une cage à poulets, était par moments sur le point d’éclater. La tranquillité de son ami le rendait enragé : alors, il aurait eu envie de lui faire du mal, de faire du mal à quelqu’un. Il lui fallait se sauver, se tuer de fatigue. Il battait les rues de Paris et la banlieue, en quête vaguement de quelque aventure, que parfois il trouvait ; et il n’eût pas été fâché d’une mauvaise rencontre, qui lui eût permis de dépenser le trop-plein de sa force, dans une rixe… Olivier, avec sa pauvre santé et sa faiblesse physique, avait peine à comprendre. Christophe ne comprenait pas mieux. Il s’éveillait de ces égarements, comme d’un rêve éreintant, --- un peu honteux et inquiet de ce qu’il avait fait et de ce qu’il pourrait encore faire. Mais la bourrasque de folie passée, il se retrouvait comme un grand ciel lavé après l’orage, pur de toute souillure, serein, souverain de son âme. Il redevenait plus tendre que jamais pour Olivier, et il se tourmentait du mal qu’il lui avait causé. Il ne s’expliquait plus leurs petites brouilles. Tous les torts n’étaient pas toujours de son côté ; mais il ne s’en regardait pas comme moins coupable ; il se reprochait la passion qu’il mettait à avoir raison : il pensait qu’il vaut mieux se tromper avec son ami, qu’avoir raison contre lui.
Leurs malentendus étaient surtout pénibles, lorsqu’ils se produisaient le soir, et que les deux amis devaient passer la nuit dans cette désunion, qui était pour tous deux un désarroi moral. Christophe se relevait pour écrire un mot, qu’il glissait sous la porte d’Olivier ; et le lendemain, à son réveil, il lui demandait pardon. Ou même, dans la nuit, il frappait à sa porte : il n’aurait pu attendre au lendemain pour s’humilier. Olivier, d’ordinaire, ne dormait pas plus que lui. Il savait bien que Christophe l’aimait et n’avait pas voulu l’offenser ; mais il avait besoin de le lui entendre dire. Christophe le disait : tout était effacé. Quel calme délicieux ! Comme ils dormaient bien, après !
--- Ah ! soupirait Olivier, qu’il est difficile de se comprendre !
--- Aussi, qu’est-il besoin de se comprendre toujours ? disait Christophe. J’y renonce. Il n’y a qu’à s’aimer.
Tous ces petits froissements, qu’ils s’ingéniaient ensuite à guérir, avec une tendresse inquiète, les rendaient presque plus chers l’un à l’autre. Dans les moments de brouille, Antoinette reparaissait à travers les yeux d’Olivier. Les deux amis se témoignaient des attentions féminines. Christophe ne laissait point passer la fête d’Olivier, sans la célébrer par une œuvre qui lui était dédiée, par quelques fleurs, un gâteau, un cadeau, achetés, Dieu sait comment ! --- (car l’argent manquait souvent dans le ménage.) --- Olivier s’abîmait les yeux à recopier, la nuit, en cachette, les partitions de Christophe.
Les malentendus entre amis ne sont jamais bien graves, tant qu’un tiers ne s’interpose pas entre eux. --- Mais cela ne pouvait manquer d’arriver : trop de gens, en ce monde, s’intéressent aux affaires des autres, afin de les embrouiller.
Olivier connaissait les Stevens, que Christophe fréquentait naguère ; et il avait aussi subi l’attraction de Colette. Si Christophe ne l’avait pas rencontré dans la petite cour de son ancienne amie, c’était qu’à ce moment, Olivier, accablé par la mort de sa sœur, s’enfermait dans son deuil et ne voyait plus personne. Colette, de son côté, n’avait fait aucun effort pour le voir : elle aimait bien Olivier, mais elle n’aimait pas les gens malheureux ; elle se disait si sensible que le spectacle de la tristesse lui était intolérable : elle attendait que celle d’Olivier fût passée, pour se souvenir de lui. Lorsqu’elle apprit qu’il paraissait guéri et qu’il n’y avait plus de danger de contagion, elle se risqua à lui faire signe. Olivier ne se fit pas prier. Il était à la fois sauvage et mondain, facilement séduit ; et il avait un faible pour Colette. Quand il annonça à Christophe son intention de retourner chez elle, Christophe, trop respectueux de la liberté de son ami pour exprimer le moindre blâme, se contenta de hausser les épaules, et dit, d’un air railleur :
--- Va, petit, si cela t’amuse.
Mais il se garda bien de l’y suivre. Il était décidé à ne plus avoir affaire avec ces coquettes, ni avec leur monde. Non qu’il fût misogyne : il s’en fallait de beaucoup. Il avait une prédilection tendre pour les jeunes femmes qui travaillaient, les petites ouvrières, employées, fonctionnaires, qu’on voit se hâter, le matin, toujours un peu en retard, à demi éveillées, vers leur atelier ou leur bureau. La femme ne lui paraissait avoir tout son sens que quand elle agissait, quand elle s’efforçait d’être par elle-même, de gagner son pain et son indépendance. Et elle ne lui paraissait même avoir qu’ainsi toute sa grâce, l’alerte souplesse des mouvements, l’éveil de tous ses sens, l’intégrité de sa vie et de sa volonté. Il détestait la femme oisive et jouisseuse : elle lui faisait l’effet d’un animal repu, qui digère et s’ennuie, dans des rêveries malsaines. Olivier, au contraire, adorait le far niente des femmes, leur charme de fleurs, qui ne vivent que pour être belles et parfumer l’air autour d’elles. Il était plus artiste, et Christophe plus humain. À l’encontre de Colette, Christophe aimait d’autant plus les autres qu’ils avaient plus de part aux souffrances du monde. Ainsi, il se sentait lié à eux par une compassion fraternelle.
Colette était surtout désireuse de revoir Olivier, depuis qu’elle avait appris son amitié avec Christophe : car elle était curieuse d’en savoir les détails. Elle gardait un peu rancune à Christophe de la façon dédaigneuse, avec laquelle il semblait l’avoir oubliée ; et, sans aucun désir de se venger --- (cela n’en valait pas la peine : car c’est une peine de se venger), --- elle eût été bien aise de lui jouer quelque tour. Jeu de chatte, qui mordille, afin qu’on fasse attention à elle. Enjôleuse, comme elle savait l’être, elle n’eut pas de peine à faire parler Olivier. Personne n’était plus clairvoyant que lui et moins dupe des gens, quand il en était loin ; personne ne montrait plus de confiance naïve, quand il se trouvait en présence de deux aimables yeux. Colette témoignait un intérêt si sincère à son amitié avec Christophe qu’il se laissa aller à lui en raconter l’histoire, et même certains de leurs petits malentendus amicaux, qui lui semblaient plaisants, à distance, et où il s’attribuait tous les torts. Il confia aussi à Colette les projets artistiques de Christophe et quelques-uns de ses jugements, --- qui n’étaient pas tous flatteurs, --- sur la France et les Français. Toutes choses qui n’avaient pas grande importance, par elles-mêmes, mais que Colette se hâta de colporter, en les arrangeant à sa manière, autant afin d’en rendre le récit plus piquant, que par une certaine malignité cachée, à l’égard de Christophe. Et comme le premier à recevoir ses confidences fut naturellement son inséparable Lucien Lévy-Cœur, qui n’avait aucune raison de les tenir secrètes, elles se répandirent partout et s’embellirent en route ; elles prirent un tour de compassion ironique et un peu insultante pour Olivier, dont on fit une victime. Il semblait que l’histoire ne dût avoir beaucoup d’intérêt pour personne, les deux héros étant fort peu connus ; mais un Parisien s’intéresse toujours à ce qui ne le regarde pas. Si bien qu’un jour Christophe recueillit lui-même ces secrets de la bouche de M^me^ Roussin. Le rencontrant à un concert, elle lui demanda s’il était vrai qu’il se fût brouillé avec ce pauvre Olivier Jeannin ; et elle s’informa de ses travaux, en faisant allusion à des choses qu’il croyait connues de lui seul et d’Olivier. Et lorsqu’il lui demanda de qui elle tenait ces détails, elle lui dit que c’était de Lucien Lévy-Cœur, qui les tenait lui-même d’Olivier.
Christophe fut assommé par ce coup. Violent et sans critique, il ne lui vint pas à l’idée de discuter l’invraisemblance de la nouvelle ; il ne vit qu’une chose : ses secrets, confiés à Olivier, avaient été livrés, livrés à Lucien Lévy-Cœur. Il ne put rester au concert ; il quitta la salle aussitôt. Autour de lui, c’était le vide, la nuit. Dans la rue, il faillit se faire écraser. Il se disait : « Mon ami m’a trahi !… »
Olivier était chez Colette. Christophe ferma à clef la porte de sa chambre, pour qu’Olivier ne pût pas, ainsi qu’à l’ordinaire, causer un moment avec lui, lorsqu’il rentrerait. Il l’entendit en effet revenir peu après, tâcher d’ouvrir la porte, lui chuchoter bonsoir à travers la serrure : il ne bougea point. Il était assis sur son lit, dans l’obscurité, la tête entre les mains, se répétant : « Mon ami m’a trahi !… » ; et il resta ainsi, une partie de la nuit. C’est alors qu’il sentit combien il aimait Olivier ; car il ne lui en voulait pas de l’avoir trahi : il souffrait seulement. Celui qu’on aime a tout droit contre vous, même de ne plus vous aimer. On ne peut lui en vouloir, on ne peut que s’en vouloir à soi-même d’être si peu digne d’amour, puisqu’il vous abandonne. Et c’est une peine mortelle, qui brise la volonté de vivre.
Le lendemain matin, quand il vit Olivier, il ne lui parla de rien ; il lui était si odieux de lui faire des reproches, --- reproches d’avoir abusé de sa confiance, d’avoir jeté ses secrets en pâture à l’ennemi, --- qu’il ne put dire un seul mot. Mais son visage parlait pour lui ; il était hostile et glacé. Olivier en fut saisi ; il n’y comprenait rien. Timidement, il essaya de savoir ce que Christophe avait contre lui. Christophe se détourna brutalement, sans répondre. Olivier, blessé à son tour, se tut, et dévora son chagrin, en silence. Ils ne se virent plus, de tout le jour.
Quand Olivier l’eût fait souffrir mille fois davantage, jamais Christophe n’eût rien fait pour se venger, à peine pour se défendre : Olivier était sacré pour lui. Mais l’indignation qu’il ressentait avait besoin de se décharger sur quelqu’un ; et puisque ce ne pouvait être Olivier, ce fut Lucien Lévy-Cœur. Avec son injustice et sa passion habituelles, il lui attribua aussitôt la responsabilité de la faute qu’il prêtait à Olivier ; et il y avait pour lui une souffrance de jalousie insupportable à penser qu’un homme de cette espèce avait pu lui enlever l’affection de son ami, comme il l’avait déjà évincé de l’amitié de Colette Stevens. Pour achever de l’exaspérer, le même jour, lui tomba sous les yeux un article de Lucien Lévy-Cœur, à propos d’une représentation de Fidelio. Il y parlait de Beethoven sur un ton de persiflage, et raillait agréablement son héroïne pour prix Montyon. Christophe voyait mieux que quiconque les ridicules de la pièce, et même certaines erreurs de la musique. Il n’avait pas toujours montré lui-même un respect exagéré pour les maîtres reconnus. Mais il ne se piquait point d’être toujours d’accord avec lui-même et d’une logique à la française. Il était de ces gens qui veulent bien relever les fautes de ceux qu’ils aiment, mais qui ne le permettent pas aux autres. C’était d’ailleurs tout autre chose de critiquer un grand artiste, si âprement que ce fût, à la façon de Christophe, par foi passionnée dans l’art, et même --- (on pouvait dire) --- par un amour intransigeant pour sa gloire, qui ne supportait point en lui la médiocrité, --- ou de ne chercher dans ces critiques, comme faisait Lucien Lévy-Cœur, qu’à flatter la bassesse du public et à faire rire la galerie, en montrant son esprit aux dépens d’un grand homme. Puis, quelque libre que fût Christophe en ses jugements, il y avait toujours eu une certaine musique, qu’il avait tacitement réservée, mise à l’abri, et à laquelle il ne fallait point toucher : c’était celle qui était plus et mieux que de la musique, celle qui était de l’âme toute pure, une grande âme bienfaisante, où l’on puisait la consolation, la force et l’espérance. La musique de Beethoven était de celles-là. Voir un faquin l’outrager le mettait hors de lui. Ce n’était plus une question d’art, c’était une question d’honneur ; tout ce qui donne du prix à la vie, l’amour, l’héroïsme, la vertu passionnée, la bonté affamée de se donner aux autres, y étaient engagés. C’était le bon Dieu ! Il n’y a plus à discuter. On ne peut pas plus permettre qu’on y porte atteinte que si l’on entendait insulter la femme qu’on vénère et qu’on aime : il faut haïr et tuer… Que dire, quand l’insulteur était, de tous les hommes, celui que Christophe méprisait le plus !
Et le hasard voulut que, le soir même, les deux hommes se trouvèrent face à face.
Pour ne pas rester seul avec Olivier, Christophe était allé, contre son habitude, à une soirée chez Roussin. On lui demanda de jouer. Il le fit à contre-cœur. Toutefois, au bout d’un instant, il s’était absorbé dans le morceau qu’il jouait, lorsque, levant les yeux, il aperçut à quelques pas, dans un groupe, les yeux ironiques de Lucien Lévy-Cœur, qui l’observaient. Il s’arrêta net, au milieu d’une mesure ; et, se levant, il tourna le dos au piano. Il se fit un brusque silence de gêne. M^me^ Roussin, surprise, vint à Christophe, avec un sourire forcé ; et, prudemment, --- n’étant pas très sûre que le morceau ne fût pas terminé, --- elle lui demanda :
--- Vous ne continuez pas, monsieur Krafft ?
--- J’ai fini, répondit-il sèchement.
À peine eut-il parlé qu’il sentit son inconvenance ; mais au lieu de le rendre plus prudent, cela ne fit que l’exciter davantage. Sans prendre garde à l’attention railleuse de l’auditoire, il alla s’asseoir dans un coin du salon, d’où il pouvait suivre les mouvements de Lucien Lévy-Cœur. Son voisin, un vieux général, à la figure rosée et endormie, avec des yeux bleu pâle, d’expression enfantine, se crut obligé de lui adresser des compliments sur l’originalité du morceau. Christophe s’inclinait, ennuyé, et il grognait des sons inarticulés. L’autre continuait de parler, excessivement poli, avec son sourire insignifiant et doux ; et il aurait voulu que Christophe lui expliquât comment il pouvait jouer de mémoire tant de pages de musique. Christophe s’agitait impatienté, et il se demandait s’il ne jetterait pas d’une bourrade le bonhomme en bas du canapé. Il voulait entendre ce que disait Lucien Lévy-Cœur : il guettait un prétexte pour s’attaquer à lui. Depuis quelques minutes, il sentait qu’il allait faire une sottise : rien au monde n’aurait pu l’empêcher de la faire. --- Lucien Lévy-Cœur expliquait à un cercle de dames, avec sa voix de fausset, les intentions des grands artistes et leurs secrètes pensées. Dans un silence, Christophe entendit qu’il parlait, avec des sous-entendus polissons, de l’amitié de Wagner et du roi Louis.
--- Assez ! cria-t-il, en frappant du poing la table, près de lui.
On se retourna avec stupeur. Lucien Lévy-Cœur, rencontrant le regard de Christophe, pâlit légèrement, et dit :
--- Est-ce à moi que vous parlez ?
--- À toi, chien ! fit Christophe.
Il se leva, d’un bond.
--- Il faut donc que tu salisses tout ce qu’il y a de grand dans le monde, continua-t-il avec fureur. À la porte, cabot, ou je te flanque par la fenêtre !
Il s’avançait vers lui. Les dames s’écartèrent avec de petits cris. Il y eut quelque désordre. Christophe fut entouré aussitôt. Lucien Lévy-Cœur s’était à demi soulevé ; puis il reprit sa pose négligente dans son fauteuil. Appelant à voix basse un domestique qui passait, il lui remit une carte ; et il continua l’entretien, comme si rien ne s’était passé ; mais ses paupières battaient nerveusement, et ses yeux clignotants jetaient des regards de côté, pour observer les gens. Roussin s’était planté devant Christophe, et, le tenant par les revers de son habit, il le poussait vers la porte. Christophe, furieux et honteux, tête baissée, avait devant les yeux ce large plastron de chemise blanche, dont il comptait les boutons en brillants ; et il sentait sur son visage le souffle du gros homme.
--- Eh bien, mon cher, eh bien ! disait Roussin, qu’est-ce qui vous prend ? Qu’est-ce que ces façons ? Observez-vous, sacrebleu ! Savez-vous où vous êtes ? Voyons, êtes-vous fou ?
--- Du diable si je remets les pieds chez vous ! dit Christophe, en se dégageant de ses mains ; et il gagna la porte.
Prudemment, on lui faisait place. Au vestiaire, un domestique lui présenta un plateau. Il y avait, dessus, la carte de Lucien Lévy-Cœur. Il la prit sans comprendre, la lut tout haut ; puis, brusquement, il chercha dans ses poches, en soufflant de colère ; il en tira, après une demi-douzaine d’objets variés, trois ou quatre cartes froissées et salies :
--- Tiens ! Tiens ! --- fit-il, en les jetant sur le plateau, si violemment qu’une d’elles tomba à terre.
Il sortit.
Olivier n’était au courant de rien. Christophe avait pris pour témoins les premiers venus qui ne fussent pas pour lui tout à fait des étrangers : le critique musical Théophile Goujart, et un Allemand, le docteur Barth, privat-docent dans une université suisse, qu’il avait rencontré un soir dans une brasserie, et avec qui il avait lié connaissance, quoiqu’il eût peu de sympathie pour lui : mais ils pouvaient parler ensemble du pays. Après entente avec les témoins de Lucien Lévy-Cœur, l’arme choisie fut le pistolet. Christophe ignorait également toutes les armes, et Goujart lui dit qu’il ne ferait pas mal de venir avec lui à un tir pour prendre au moins quelques leçons ; mais Christophe s’y refusa ; et, en attendant le lendemain, il se remit au travail.
Son esprit était distrait. Il entendait bourdonner, comme dans un mauvais sommeil, une idée fixe, dont il avait la conscience vague… « C’était désagréable, oui, désagréable… Quoi donc ? --- Ah ! ce duel, demain… Plaisanterie ! On ne se touche jamais… Cela se pourrait pourtant… Eh bien, après ?… Après, mais justement, après… Un pressement de doigt de cet animal qui me hait peut m’effacer de la vie… Allons donc !… --- Oui, demain, dans deux jours, je pourrai être couché dans cette terre nauséabonde de Paris… --- Bah ! ici ou ailleurs !… Ah ! çà, est-ce que je serais lâche ? --- Non, mais il serait infâme de perdre dans une niaiserie tout le monde de pensées, que je sens pousser en moi… Au diable, ces luttes d’aujourd’hui, où l’on prétend égaliser les chances des adversaires ! La belle égalité, que celle qui donne à la vie d’un drôle autant de prix qu’à la mienne ! Que ne nous met-on en présence avec nos poings et des bâtons ! Ce serait un plaisir. Mais cette froide fusillade !… Et naturellement, il sait tirer, et je n’ai jamais tenu un pistolet… Ils ont raison ; il faut que j’apprenne… Il veut me tuer ? C’est moi qui le tuerai. »
Il descendit. Il y avait un tir, à quelques pas de sa maison. Christophe demanda une arme, et se fit expliquer comment il fallait la tenir. Au premier coup, il faillit tuer le gérant ; il recommença deux fois, trois fois, et ne réussit pas mieux ; il s’impatienta : ce fut bien pis. Autour de lui, quelques jeunes gens regardaient et riaient. Il n’y faisait pas attention. Avec sa ténacité d’Allemand, il s’obstina, si indifférent aux moqueries et si décidé à réussir que, comme il arrive toujours, on ne tarda pas à s’intéresser à cette patience maladroite ; un des spectateurs lui donna des conseils. Lui, si violent d’habitude, écoutait tout, avec une docilité d’enfant ; il luttait contre ses nerfs, qui faisaient trembler sa main ; il se raidissait, les sourcils contractés ; la sueur coulait sur ses joues ; il ne disait pas un mot ; mais, de temps en temps, il avait un sursaut de colère ; puis, il se remettait à tirer. Il resta deux heures. Après deux heures, il mettait dans le but. Rien de plus intéressant que cette volonté domptant un corps gauche et rebelle. Elle inspirait du respect. Des railleurs du début, les uns étaient partis, les autres s’étaient tus peu à peu, et n’avaient pu se décider à abandonner le spectacle. Ils saluèrent amicalement Christophe, quand il partit.
En rentrant, Christophe trouva le bon Mooch, qui l’attendait, inquiet. Mooch avait appris l’altercation, et il était accouru ; il voulait savoir la cause de la querelle. Malgré les réticences de Christophe qui ne voulait pas accuser Olivier, il finit par deviner. Comme il était de sang-froid et qu’il connaissait les deux amis, il ne douta point qu’Olivier ne fût innocent de la petite trahison qui lui était imputée. Il se mit en quête, et n’eut pas de peine à découvrir que tout le mal venait des bavardages de Colette et de Lévy-Cœur. Il revint précipitamment en apporter la preuve à Christophe ; il se figurait ainsi empêcher la rencontre. Mais ce fut tout le contraire : Christophe n’en conçut que plus de ressentiment contre Lévy-Cœur, quand il sut que, grâce à lui, il avait pu douter de son ami. Pour se débarrasser de Mooch, qui le conjurait de ne pas se battre, il promit tout ce que Mooch voulut. Mais son parti était pris. Il était tout joyeux, maintenant : c’était pour Olivier qu’il allait se battre. Ce n’était pas pour lui !
Une réflexion de l’un des témoins, tandis que la voiture montait l’allée à travers bois, réveilla brusquement l’attention de Christophe. Il chercha à lire ce qu’ils pensaient, et il constata combien il leur était indifférent. Le professeur Barth calculait à quelle heure l’affaire serait finie, et s’il pourrait revenir à temps pour terminer encore dans la journée un travail commencé aux Manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Des trois compagnons de Christophe, il était celui qui s’intéressait le plus à l’issue du combat, par amour-propre germanique. Goujart ne s’occupait ni de Christophe, ni de l’autre Allemand, et causait de sujets scabreux de physiologie égrillarde avec le docteur Jullien. Un jeune médecin toulousain, que Christophe avait eu naguère comme voisin de palier, et qui venait parfois lui emprunter sa lampe à esprit-de-vin, son parapluie, ses tasses à café, qu’il rapportait invariablement cassés. Il lui donnait en échange des consultations gratuites, essayait sur lui des remèdes, et s’amusait de sa naïveté. Sous son impassibilité d’hidalgo castillan, somnolait une gouaillerie perpétuelle. Il était prodigieusement réjoui de cette aventure, qui lui paraissait burlesque ; et d’avance, il escomptait les maladresses de Christophe. Il trouvait plaisant de faire cette promenade en voiture dans les bois, aux frais du brave Krafft. --- C’était le plus clair de la pensée du trio : ils envisageaient la chose surtout comme une partie de plaisir, qui ne leur coûtait rien. Aucun n’attribuait la moindre importance au duel. Ils étaient d’ailleurs préparés, avec un calme égal, à toutes les éventualités.
Ils arrivèrent au rendez-vous, avant les autres. Une petite auberge au fond des bois. C’était un endroit de plaisir, plus ou moins malpropre, où les Parisiens venaient laver leur honneur, quand les éclaboussures étaient trop apparentes. Les haies étaient fleuries de pures églantines. À l’ombre des chênes au feuillage de bronze, de petites tables étaient dressées. Trois bicyclistes étaient assis à l’une d’elles : une femme plâtrée, en culotte, avec des chaussettes noires ; et deux hommes en flanelle, abrutis par la chaleur, qui poussaient de temps en temps des grognements, comme s’ils avaient désappris de parler.
L’arrivée de la voiture souleva à l’auberge un petit brouhaha. Goujart, qui connaissait de longue date la maison et les gens, déclara qu’il se chargeait de tout. Barth entraîna Christophe sous une tonnelle, et commanda de la bière. L’air était exquisément tiède et rempli du bourdonnement des abeilles. Christophe oubliait pourquoi il était venu. Barth, vidant la bouteille, dit, après un silence :
--- Je vois ce que je vais faire.
Il but, et continua :
--- J’aurai encore le temps : j’irai à Versailles, après.
On entendait Goujart marchander aigrement avec la patronne le prix du terrain pour le combat. Jullien n’avait pas perdu son temps : en passant près des bicyclistes, il s’était extasié bruyamment sur les jambes nues de la femme ; et il s’en était suivi un déluge d’apostrophes ordurières, où Jullien n’était pas en reste. Barth dit à mi-voix :
--- Les Français sont ignobles. Frère, je bois à ta victoire.
Il choqua son verre contre le verre de Christophe. Christophe rêvait ; des bribes de musique passaient dans son cerveau, avec le ronflement harmonieux des insectes. Il avait envie de dormir.
Les roues d’une autre voiture firent grésiller le sable de l’allée. Christophe aperçut la figure pâle de Lucien Lévy-Cœur, souriant comme toujours ; et sa colère se réveilla. Il se leva, et Barth le suivit.
Lévy-Cœur, le cou serré dans une haute cravate, était mis avec une recherche qui faisait contraste avec la négligence de son adversaire. Après lui, descendirent le comte Bloch, un sportsman connu par ses maîtresses, sa collection de ciboires anciens, et ses opinions ultra-royalistes, --- Léon Mouey, un autre homme à la mode, député par littérature, et littérateur par ambition politique, jeune, chauve, rasé, une figure hâve et bilieuse, le nez long, les yeux ronds, un crâne d’oiseau, --- enfin, le docteur Emmanuel, type de sémite très fin, bienveillant et indifférent, membre de l’Académie de médecine, directeur d’un hôpital, célèbre par de savants livres et par un scepticisme médical, qui lui faisait écouter avec une compassion ironique les doléances de ses malades, sans rien tenter pour les guérir.
Les nouveaux venus saluèrent courtoisement les autres. Christophe répondit à peine, mais remarqua avec dépit l’empressement de ses témoins et les avances exagérées qu’ils firent aux témoins de Lévy-Cœur. Jullien connaissait Emmanuel, et Goujart connaissait Mouey ; et ils s’approchèrent, souriants et obséquieux. Mouey les accueillit avec une froide politesse, et Emmanuel avec son sans-façon railleur. Quant au comte Bloch, resté près de Lévy-Cœur, d’un regard rapide il venait de faire l’inventaire des redingotes et du linge de l’autre camp, et il échangeait avec son client de brèves impressions bouffonnes, sans presque ouvrir la bouche, --- calmes et corrects tous deux.
Lucien Lévy-Cœur attendait, très à l’aise, le signal du comte Bloch, qui dirigeait le combat. Il considérait l’affaire comme une simple formalité. Excellent tireur, et connaissant parfaitement la maladresse de son adversaire, il n’aurait eu garde d’abuser de ses avantages et de chercher à l’atteindre, au cas bien improbable où les témoins n’eussent pas veillé à l’innocuité de la rencontre : il savait qu’il n’est pire sottise que de donner l’apparence de victime à un ennemi, qu’il est beaucoup plus sûr d’éliminer sans bruit. Mais Christophe, sa veste jetée, sa chemise ouverte sur son large cou et ses poignets robustes, attendait, le front baissé, les yeux durement fixés sur Lévy-Cœur, toute son énergie ramassée sur elle-même ; la volonté du meurtre était implacablement inscrite sur tous les traits de son visage ; et le comte Bloch, qui l’observait attentivement, pensait qu’il était heureux que la civilisation eût supprimé, autant que possible, les risques du combat.
Après que les deux balles eurent été échangées, de part et d’autre, et naturellement sans résultat, les témoins s’empressèrent, félicitant les adversaires. L’honneur était satisfait. --- Mais non pas Christophe. Il restait là, le pistolet à la main, ne pouvant croire que ce fût fini. Volontiers, il eût admis, comme au tir de la veille, que l’on restât à se fusiller, jusqu’à ce qu’on mît dans le but. Quand il entendit Goujart lui proposer de tendre la main à son adversaire, qui chevaleresquement s’avançait à sa rencontre avec son sourire éternel, cette comédie l’indigna. Il jeta rageusement son arme à terre, bouscula Goujart, et se précipita sur Lucien Lévy-Cœur. On eut toutes les peines du monde à l’empêcher de continuer le combat, à coups de poing.
Les témoins s’étaient interposés, tandis que Lévy-Cœur s’éloignait. Christophe se dégagea de leur groupe, et, sans écouter leurs rires et leurs objurgations, il s’en alla à grands pas vers le bois, en parlant haut et en faisant des gestes furieux. Il ne s’apercevait même pas qu’il avait laissé sur le terrain son veston et son chapeau. Il s’enfonça dans la forêt. Il entendit ses témoins l’appeler, en riant ; puis, ils se lassèrent, et ne s’inquiétèrent plus de lui. Un roulement de voitures qui s’éloignaient lui apprit bientôt qu’ils étaient partis. Il resta seul, au milieu des arbres silencieux. Sa fureur était tombée. Il se jeta par terre, et se vautra dans l’herbe.
Peu après, Mooch arrivait à l’auberge. Il était, depuis le matin, à la poursuite de Christophe. On lui dit que son ami était dans les bois. Il se mit à sa recherche. Il battit tous les taillis, il l’appela à tous les échos, et il revenait bredouille, quand il l’entendit chanter ; il se guida d’après la voix, et il finit par le trouver dans une petite clairière, les quatre fers en l’air, se roulant comme un jeune veau. Lorsque Christophe le vit, il l’interpella joyeusement, il l’appela « son vieux Moloch », il lui conta qu’il avait troué son adversaire, de part en part, comme un tamis ; il le força à jouer à saute-mouton avec lui, il le força à sauter lui-même ; et il lui assénait des tapes énormes, en sautant. Mooch, bon enfant, s’amusait presque autant que lui, malgré sa maladresse. --- Ils revinrent à l’auberge, bras dessus, bras dessous, et ils reprirent à la gare voisine le train pour Paris.
Olivier ignorait ce qui s’était passé. Il fut surpris de la tendresse de Christophe : il ne comprenait rien à tous ces revirements. Ce fut le lendemain seulement qu’il apprit par les journaux que Christophe s’était battu. Il en fut presque malade, en pensant au danger que Christophe avait couru. Il voulut savoir pourquoi ce duel. Christophe se refusait à parler. À force d’être harcelé, il dit, en riant :
--- Pour toi.
Olivier ne put en tirer une parole de plus. Mooch raconta les choses. Olivier, atterré, rompit avec Colette, et supplia Christophe de lui pardonner son imprudence. Christophe, incorrigible, lui récita un vieux dicton français en l’arrangeant malignement à sa façon pour faire enrager le bon Mooch, qui assistait, tout heureux, au bonheur des deux amis :
--- Mon petit, cela t’apprendra à te méfier…
L’amitié était retrouvée. La menace de la perdre, qui l’avait effleurée, ne faisait que la rendre plus chère. Les légers malentendus s’étaient évanouis ; les différences mêmes entre les deux amis étaient un attrait de plus. Christophe embrassait dans son âme l’âme des deux patries, harmonieusement unies. Il se sentait le cœur riche et plein ; et cette abondance heureuse se traduisait, comme à l’ordinaire chez lui, par un ruisseau de musique.
Olivier s’en émerveillait. Avec son excès de critique, il n’était pas loin de croire que la musique, qu’il adorait, avait dit son dernier mot. Il était hanté de l’idée maladive qu’à un certain degré du progrès succède fatalement la décadence ; et il tremblait que le bel art, qui lui faisait aimer la vie, ne s’arrêtât tout d’un coup, tari, bu par le sol. Christophe s’égayait de ces pensées pusillanimes. Par esprit de contradiction, il prétendait que rien n’avait été fait avant lui, que tout était à faire. Olivier lui alléguait l’exemple de la musique française, qui semble parvenue à un point de perfection et de civilisation finissante, au delà duquel il ne paraît plus y avoir rien. Christophe haussait les épaules :
--- La musique française ?… Il n’y en a pas encore eu… Et pourtant vous avez de si belles choses à faire, dans le monde ! Il faut que vous ne soyez guère musiciens, pour ne vous en être jamais avisés. Ah ! si j’étais Français !…
Et il lui énuméra tout ce qu’un Français pourrait écrire :
--- Vous vous guindez à des genres qui ne sont pas faits pour vous, et vous ne faites rien de ce qui vous convient. Vous êtes le peuple de l’élégance, de la poésie mondaine, de la beauté dans les gestes, les pas, les attitudes, la mode, les costumes, et vous n’écrivez plus de ballets, vous qui auriez pu créer un art inimitable de la danse poétique… --- Vous êtes le peuple du rire et de la comédie, et vous ne faites plus d’opéras-comiques, ou vous laissez ce genre à des sous-musiciens, des épiciers de la musique. Ah ! si j’étais Français, je mettrais Rabelais en musique, je ferais des épopées bouffes… --- Vous êtes un peuple de romanciers, et vous ne faites pas de romans en musique : (car je ne compte pas pour tels les feuilletons de Gustave Charpentier). Vous n’utilisez pas vos dons d’analyse psychologique, votre pénétration des caractères. Ah ! si j’étais Français, je vous ferais des portraits en musique… (Veux-tu que je te dessine la petite, assise en bas, dans le jardin, sous les lilas ?)… Je vous écrirais du Stendhal pour quatuor à cordes… --- Vous êtes la plus grande démocratie de l’Europe, et vous n’avez pas de théâtre du peuple, pas de musique du peuple. Ah ! si j’étais Français, je mettrais en musique votre Révolution : le 14 juillet, le 10 août, Valmy, la Fédération, je mettrais le peuple en musique ! Non pas dans le genre faux des déclamations wagnériennes. Je veux des symphonies, des chœurs, des danses. Pas de discours ! J’en suis las. Qu’on ne parle pas toujours dans un drame musical ! Silence aux mots ! Peindre à larges traits, en de vastes symphonies avec chœurs, d’immenses paysages musicaux, des épopées Homériques et Bibliques, le feu, la terre et l’eau et le ciel lumineux, la fièvre qui gonfle les cœurs, la poussée des instincts, des destins d’une race, le triomphe du Rythme, empereur du monde, qui asservit les milliers d’hommes et lance les armées à la mort… La musique partout, la musique dans tout ! Si vous étiez musiciens, vous auriez de la musique pour chacune de vos fêtes publiques, pour vos cérémonies officielles, pour les corporations ouvrières, pour les associations d’étudiants, pour vos fêtes familiales… Mais, avant tout, avant tout, si vous étiez musiciens, vous feriez de la musique pure, de la musique qui ne veut rien dire, de la musique qui n’est bonne à rien, à rien qu’à réchauffer, à respirer, à vivre. Faites du soleil ! Sat prata… (comment est-ce que tu dis cela en latin ?)… Il a assez plu chez vous. Je m’enrhume dans votre musique. On ne voit pas clair : rallumez vos lanternes… Vous vous plaignez aujourd’hui de ces porcherie italiennes, qui envahissent vos théâtres, conquièrent votre public, vous mettent à la porte de chez vous ? C’est votre faute ! Le public est las de votre art crépusculaire, de vos neurasthénies harmoniques, de votre pédantisme contrapuntique. Il va où est la vie, si grossière qu’elle soit. Pourquoi vous retirez-vous de la vie ? Votre Debussy est mauvais, si grand artiste qu’il soit. Il est complice de votre torpeur. Vous auriez besoin qu’on vous réveillât rudement.
--- Strauss, alors ?
--- Pas davantage. Celui-là achèverait de vous démolir. Il faut avoir l’estomac de mes compatriotes pour supporter ces intempérances de boisson. Et ils ne les supportent même pas… La Salomé de Strauss !… Un chef-d’œuvre… Je ne voudrais pas l’avoir écrit… Je songe à mon pauvre vieux grand-père et à mon oncle Gottfried, lorsqu’ils me parlaient, sur quel ton de respect et d’amour attendri, du bel art des sons !… Disposer de ces divines puissances, et en faire un tel usage !… Un météore incendiaire ! Une Ysolde, prostituée juive. La luxure douloureuse et bestiale. La frénésie du meurtre, du viol, de l’inceste, des instincts déchaînés, qui gronde au fond de la décadence allemande… Et, de votre côté, le spasme du suicide mélancolique et voluptueux, qui râle dans votre décadence française… Ici, la bête ; et là, la proie. Où, l’homme ?… Votre Debussy est le génie du bon goût ; Strauss, le génie du mauvais. Le premier est bien fade. Mais le second est bien déplaisant. L’un, un filet d’eau argentée et stagnante, qui se perd dans les roseaux et qui dégage un arôme de fièvre. L’autre, un flot puissant et bourbeux… ah ! le relent de bas italianisme, de néo-Meyerbeerisme, les ordures de sentiment qui roulent dans ce torrent !… Un chef-d’œuvre odieux !… Salomé, fille d’Ysolde… Et de qui Salomé sera-t-elle mère, à son tour ?
--- Oui, dit Olivier, je voudrais être de cinquante ans en avant. Il faudra bien que cette course à l’abîme finisse, d’une façon ou de l’autre : ou que le cheval s’arrête, ou qu’il tombe. Alors, nous respirerons. Dieu merci, la terre ne cessera pas de fleurir, ni le ciel de rayonner, avec ou sans musique. Qu’avons-nous à faire d’un art aussi inhumain !… L’Occident se brûle… Bientôt… Bientôt… Je vois déjà d’autres lumières qui se lèvent, au fond de l’Orient.
--- Laisse-moi tranquille avec ton Orient ! dit Christophe. L’Occident n’a pas dit son dernier mot. Crois-tu que j’abdique, moi ? J’en ai encore pour des siècles. Vive la vie ! Vive la joie ! Vive le courage qui nous lance au combat contre notre destin ! Vive l’amour, qui nous gonfle le cœur ! Vive l’amitié, qui réchauffe notre foi, --- l’amitié, plus douce que l’amour ! Vive le jour ! Vive la nuit ! Gloire au soleil ! Laus Deo, au Dieu de la joie, au Dieu du rêve et de l’action, au Dieu qui créa la musique ! Hosannah !…
Là-dessus, il se mit à sa table, et écrivit tout ce qui lui passait par la tête, sans plus penser à ce qu’il venait de dire.
Christophe était alors dans un état d’équilibre parfait de toutes les forces de sa vie. Il ne s’embarrassait pas de discussions esthétiques sur la valeur de telle ou telle forme musicale, ni de recherches raisonnées pour créer du nouveau ; il n’avait même pas besoin de se mettre en peine pour trouver des sujets à traduire en musique. Tout lui était bon. Le flot de musique s’épanchait, sans que Christophe sût quel sentiment il exprimait. Il était heureux, voilà tout, heureux de se répandre, heureux de s’être répandu, heureux de sentir battre en lui le pouls de la vie universelle.
Cette joie et cette plénitude se communiquaient à ceux qui l’entouraient.
La maison au jardin fermé était trop petite pour lui. Il y avait bien l’échappée sur le parc du couvent voisin, avec la solitude de ses grandes allées et ses arbres centenaires ; mais c’était trop beau pour durer. On était en train de construire, en face de la fenêtre de Christophe, une maison à six étages, qui supprimait la vue et achevait le blocus autour de lui. Il avait de plus l’agrément d’entendre grincer des poulies, gratter des pierres, et clouer des planches, tous les jours, du matin au soir. Il avait retrouvé, parmi les ouvriers, son ami le couvreur, avec qui il avait fait connaissance naguère, sur le toit. Ils échangeaient de loin des signes d’intelligence. Même, l’ayant rencontré une fois dans la rue, il l’avait mené chez le marchand de vin, et ils avaient bu un verre ensemble, au grand étonnement d’Olivier, un peu scandalisé. Il s’amusait du bagout drôlatique de l’homme et de son inaltérable bonne humeur. Mais il ne l’en maudissait pas moins, lui et sa bande d’industrieux et stupides animaux, qui élevaient un barrage devant sa maison, et lui volaient son air et sa lumière. Olivier ne se plaignait pas trop ; il s’accommodait volontiers d’un horizon muré : c’était comme le poêle de Descartes, d’où la pensée comprimée jaillit vers le ciel libre. Mais Christophe avait besoin de plus d’air. Confiné dans cet étroit espace, il prenait sa revanche, en se mêlant aux âmes de ceux qui l’entouraient. Il les buvait. Il les mettait en musique. Olivier lui disait qu’il avait l’air d’un amoureux.
--- Si je l’étais, répondait Christophe, je ne verrais plus rien, je n’aimerais plus rien, rien ne m’intéresserait, en dehors de mon amour.
--- Alors, qu’est-ce que tu as ?
--- Je suis bien portant, j’ai faim.
--- Heureux Christophe ! soupirait Olivier, tu devrais bien nous passer un peu de ton appétit.
La santé est contagieuse, --- comme la maladie. Le premier à éprouver le bienfait de cette force fut naturellement Olivier. La force était ce qui lui manquait le plus. Il se retirait du monde, parce que les vulgarités du monde l’écœuraient. Avec une grande intelligence et des dons artistiques exceptionnels, il était trop délicat pour faire un grand artiste. Les grands artistes ne sont pas des dégoûtés ; la première loi pour tout être sain, c’est de vivre : d’autant plus impérieuse, quand on est un génie ; car on vit davantage. Olivier fuyait la vie ; il se laissait flotter dans un monde de fictions poétiques sans corps, sans chair, sans rapports avec la réalité. Il était de cette élite littéraire, qui, pour trouver la beauté, a besoin de la chercher hors des siècles, dans les temps qui ne sont plus, ou dans ceux qui n’ont jamais été. Comme si la boisson de vie n’était pas aussi enivrante, et ses vendanges aussi opulentes, aujourd’hui qu’autrefois ! Mais les âmes fatiguées répugnent au contact direct de la vie ; elles ne la peuvent supporter qu’à travers le voile de mirages que tisse l’éloignement du passé et l’écho qui renvoie, en les déformant, les paroles mortes de ceux qui furent autrefois des vivants. --- L’amitié de Christophe arrachait Olivier peu à peu à ces Limbes de l’art. Le soleil s’infiltrait dans les retraites de l’âme, où il s’engourdissait.
L’ingénieur Elsberger ressentait aussi la contagion de l’optimisme de Christophe. Cela ne se traduisait pourtant pas par un changement dans ses habitudes : elles étaient trop invétérées ; et il ne fallait pas compter que son humeur devînt jamais entreprenante, au point de lui faire quitter la France, pour aller chercher fortune ailleurs. C’eût été trop demander. Mais il sortait de son atonie ; il reprenait goût à des recherches, à des lectures, à des travaux scientifiques, qu’il avait laissés de côté depuis longtemps. On l’eût bien étonné, si on lui avait dit que Christophe était pour quelque chose dans ce réveil d’intérêt à son métier ; et le plus étonné eût été certainement Christophe.
De toute la maison, ceux avec qui il s’était lié le plus vite étaient le petit ménage du second. Plus d’une fois, en passant devant leur porte, il avait prêté l’oreille aux sons du piano, dont la jeune M^me^ Arnaud jouait avec goût, lorsqu’elle était seule. Là-dessus, il leur avait envoyé des billets pour son concert. Ils l’en avaient remercié avec effusion. Depuis, il allait de temps en temps chez eux, le soir. Jamais il n’avait pu réentendre la jeune femme : elle était trop timide pour jouer devant quelqu’un ; même lorsqu’elle était seule, maintenant qu’elle savait qu’on pouvait l’entendre de l’escalier, elle mettait la sourdine. Mais Christophe leur faisait de la musique ; et ils en causaient longuement. Les Arnaud en parlaient avec une ardeur et une jeunesse de cœur qui l’enchantait. Il ne croyait pas qu’il fût possible à des Français d’aimer tant la musique.
--- C’est, disait Olivier, que tu n’as vu jusqu’ici que les musiciens.
--- Je sais bien, répondait Christophe, que les musiciens sont ceux qui aiment le moins la musique ; mais tu ne me feras pas croire que les gens de votre sorte soient légion en France.
--- Quelques milliers, pour le moins.
--- Alors, c’est une épidémie, une mode toute récente ?
--- Ce n’est pas une affaire de mode, dit Arnaud. « Celuy, lequel oyant un doux accord d’instrumens ou la douceur de la voyx naturelle, ne s’en réjouist point, ne s’en esmeut point, et de teste en pied, n’en tressault point, comme doucement ravy, et si ne scay comment dérobé hors de soy, c’est signe qu’il a l’âme tortue, vicieuse, et dépravée, et duquel il se faut donner garde comme de celui qui n’est point heureusement né… »
--- Je connais cela, dit Christophe : c’est de mon ami Shakespeare.
--- Non, dit Arnaud doucement, c’est d’un Français qui vivait avant lui, c’est de notre Ronsard. Vous voyez que si c’est une mode d’aimer la musique en France, la mode n’est pas d’hier.
Qu’on aimât la musique en France était moins encore pour étonner Christophe que le fait qu’on y aimât, à peu de choses près, la même musique qu’en Allemagne. Dans le monde des artistes et des snobs parisiens, qu’il avait vus d’abord, il était de bon ton de traiter les maîtres allemands en étrangers de distinction, que l’on ne se refusait pas à admirer, mais qu’on tenait à distance : on se moquait volontiers de la lourdeur d’un Gluck, de la barbarie d’un Wagner ; on leur opposait la finesse française. Et de fait, Christophe avait fini par douter qu’un Français pût comprendre les œuvres allemandes, à la façon dont on les exécutait en France. Tout récemment encore, il était revenu scandalisé d’une représentation de Gluck : ces ingénieux Parisiens s’étaient avisés de maquiller le terrible vieux ; ils le paraient, ils l’enrubannaient, ils ouataient ses rythmes, ils attifaient sa musique de décors aux teintes impressionnistes, de charmantes petites danseuses, perverses et lascives… Pauvre Gluck ! que restait-il de son éloquence du cœur, de son sublime du cœur, de la pureté morale, de la douleur toute nue ? Etait-ce qu’un Français ne pouvait les sentir ? --- Or Christophe voyait maintenant l’amour profond et tendre de ses nouveaux amis pour ce qu’il y a de plus intime dans l’âme germanique, dans les vieux lieder allemands, dans les classiques allemands. Et il leur demandait s’il n’était donc pas vrai que ces Allemands leur parussent des étrangers, et qu’un Français ne pût aimer tout à fait que les artistes de sa race.
--- Mais pas du tout ! protestaient-ils. Ce sont nos critiques qui se permettent de parler en notre nom. Comme ils suivent toujours la mode, ils prétendent aussi que nous la suivions. Mais nous ne nous inquiétons pas plus d’eux qu’ils ne s’inquiètent de nous. Voilà de plaisants animaux qui veulent nous apprendre ce qui est, ou n’est pas français ! À nous, Français de vieille France !… Ils viennent nous dire que notre France est dans Rameau, --- ou dans Racine, --- et pas autre part ! Comme si nous ne savions pas, --- (des milliers d’entre nous, en province, à Paris) --- combien de fois Beethoven, Mozart et Gluck sont venus s’asseoir à notre foyer, ont veillé avec nous au chevet de nos aimés, ont partagé nos peines, ont ranimé nos espoirs, sont devenus de notre famille ! Si l’on osait dire ce qu’on pense, ce serait bien plutôt tel artiste français, prôné par nos critiques parisiens, qui serait pour nous un étranger.
--- La vérité, dit Olivier, c’est que s’il y a des frontières en art, ce sont moins des barrières de races que des barrières de classes. Je ne sais pas s’il y a un art français et un art allemand ; mais il y a un art des riches, et un art de ceux qui ne le sont pas. Gluck est un grand bourgeois, il est de notre classe. Tel artiste français, que je m’abstiendrai de nommer, n’en est point : bien qu’il soit né bourgeois, il a honte de nous, il nous renie ; et nous, nous le renions.
Olivier disait vrai. Plus Christophe apprenait à connaître les Français, plus il était frappé des ressemblances entre les braves gens de France et ceux d’Allemagne. Les Arnaud lui rappelaient son cher vieux Schulz, avec son amour si pur, si désintéressé de l’art, son oubli de soi-même, sa dévotion au beau. Et il les aimait, en souvenir de lui.
En même temps qu’il découvrait l’absurdité des frontières morales entre les bonnes gens des races différentes, Christophe sentait l’absurdité des frontières entre les pensées différentes des bonnes gens d’une même race. Grâce à lui, et sans qu’il l’eût cherché, deux des hommes qui semblaient le plus loin de se comprendre, l’abbé Corneille et M. Watelet, avaient fait connaissance.
Christophe leur empruntait des livres à tous deux, et, avec un sans-gêne qui choquait Olivier, il les prêtait de l’un à l’autre. L’abbé Corneille n’en était pas scandalisé ; il avait l’intuition des âmes ; et, sans en avoir l’air, il lisait dans celle de son jeune voisin tout ce qu’elle avait de généreux, et même, à son insu, de religieux. Un volume de Kropotkine, emprunté à M. Watelet, et qu’ils aimaient tous les trois, pour des raisons diverses, commença le rapprochement. Le hasard fit qu’ils se trouvèrent ensemble, un jour, chez Christophe. Christophe craignait d’abord quelque parole désobligeante entre ses hôtes. Tout au contraire, ils se témoignèrent une courtoisie parfaite. Ils causèrent de sujets sans danger : de leurs voyages, de leur expérience des hommes. Et ils se découvrirent tous deux pleins de mansuétude, d’esprit évangélique, d’espérances chimériques, malgré tant de raisons de désespérer. Ils se prirent l’un pour l’autre d’une sympathie, mêlée de quelque ironie. Sympathie très discrète. Jamais ils n’abordaient ensemble le fond de leurs croyances. Ils se voyaient rarement, et ne le cherchaient point ; mais quand ils se rencontraient, ils avaient plaisir à se voir.
Des deux, le moins indépendant d’esprit n’était pas l’abbé Corneille. Christophe ne s’y fût pas attendu. Il apercevait peu à peu la grandeur de cette pensée religieuse et libre, ce puissant et serein mysticisme, sans fièvre, qui pénétrait toutes les pensées du prêtre, tous les actes de sa vie journalière, tout le spectacle de l’univers, --- qui le faisait vivre en Christ, comme, d’après sa croyance. Christ avait vécu en Dieu.
Il ne niait rien, nulle force de vie. Pour lui, toutes les Écritures, anciennes et modernes, religieuses et laïques, de Moïse à Berthelot, étaient certaines, étaient divines, étaient l’expression de Dieu. L’Écriture Sainte en était seulement l’exemplaire le plus riche, comme l’Église était l’élite la plus haute des frères unis en Dieu ; mais ni l’une ni l’autre n’enfermait l’esprit dans une vérité immobile. Le christianisme, c’était Christ vivant. L’histoire du monde n’était que l’histoire de l’agrandissement perpétuel de l’idée de Dieu. La chute du Temple juif, la ruine du monde païen, l’échec des Croisades, le soufflet de Boniface VIII, Galilée qui rejeta la terre dans l’espace vertigineux, les infiniment petits plus puissants que les grands, la fin des royautés et celle des Concordats, tout cela désorientait pour un temps les consciences. Les uns s’attachaient désespérément à ce qui tombait ; les autres prenaient une planche, au hasard, et allaient à la dérive. L’abbé Corneille se demandait seulement : « Où sont les hommes ? Où est ce qui les fait vivre ? » Car il croyait : « Où est la vie, là est Dieu. » --- Et c’est pourquoi il se sentait de la sympathie pour Christophe.
De son côté, Christophe avait plaisir à réentendre la belle musique, qu’est une grande âme religieuse. Elle éveillait en lui de lointains et profonds échos. Par ce sentiment de réaction perpétuelle, qui, chez les natures vigoureuses, est un instinct de vie, l’instinct même de la conservation, le coup de rame qui rétablit l’équilibre menacé et imprime à la barque un nouvel élan, --- l’excès du doute et l’écœurement du sensualisme parisien avaient, depuis deux ans, peu à peu ressuscité Dieu dans le cœur de Christophe. Non pas qu’il crût en lui. Il le niait. Mais il en était plein. L’abbé Corneille lui disait, en souriant, que comme le bon géant, son patron, il portait Dieu, sans le savoir.
--- D’où vient alors que je ne le voie pas ? demandait Christophe.
--- Vous êtes comme des milliers d’autres : vous le voyez, tous les jours, sans vous douter que c’est lui. Dieu se révèle à tous, sous des formes diverses, --- aux uns, dans leur vie ordinaire, comme à saint Pierre en Galilée, --- aux autres (à votre ami M. Watelet), ainsi qu’à saint Thomas, dans les plaies et dans les misères à guérir, --- à vous, dans la dignité de votre idéal : Noli me tangere… Un jour, vous le reconnaîtrez.
--- Jamais je n’abdiquerai, dit Christophe. Je suis libre. Libre je resterai.
--- Vous n’en serez que plus avec Dieu, répliquait tranquillement le prêtre.
Mais Christophe n’admettait pas qu’on fît de lui un chrétien malgré lui. Il se défendait avec une ardeur naïve, comme si cela pouvait avoir la moindre importance qu’on attachât à ses pensées une étiquette, ou bien une autre. L’abbé Corneille l’écoutait avec un peu d’ironie ecclésiastique, à peine perceptible, et beaucoup de bonté. Il avait une patience inaltérable, qui reposait sur l’habitude de sa foi. Les épreuves de l’Église actuelle l’avaient trempée ; tout en jetant sur lui une grande mélancolie, et même en l’ayant fait passer par de douloureuses crises morales, elles ne l’atteignaient pas, au fond. Certes il était cruel de se voir opprimé par ses chefs, toutes ses démarches épiées par les évêques, guettées par les libres-penseurs qui cherchaient à exploiter ses pensées, à se servir de lui contre sa foi, également incompris et traqué par ses coreligionnaires et par les ennemis de sa religion. Impossible de résister : car il faut se soumettre. Impossible de se soumettre, du cœur : car on sait que l’autorité se trompe. Angoisse de ne pas parler. Angoisse de parler et d’être faussement interprété. Sans compter les autres âmes, dont on est responsable, tous ceux qui attendent de vous un conseil, une aide, et que l’on voit souffrir… L’abbé Corneille souffrait pour eux et pour lui, mais il se résignait. Il savait combien peu comptent les jours d’épreuves, dans la longue histoire de l’Église. --- Seulement, à se replier en lui, dans sa résignation muette, il s’anémiait lentement, il prenait une timidité, une peur de parler, qui lui rendait de plus en plus difficile la moindre démarche, et peu à peu l’enveloppait d’une torpeur de silence. Il s’y sentait tomber avec tristesse, mais sans réagir. La rencontre de Christophe lui fut d’un grand secours. La juvénile ardeur, l’intérêt affectueux et naïf que son voisin lui témoignait, ses questions parfois indiscrètes, lui faisaient du bien. Christophe le forçait à rentrer dans la compagnie des vivants.
Aubert, l’ouvrier électricien, se rencontra une fois avec lui chez Christophe. Il fit un haut-le-corps, quand il vit le prêtre. Il eut bien de la peine à cacher sa répulsion. Même quand ce premier sentiment fut vaincu, il lui resta toujours un malaise, une gêne bizarre à se trouver avec cet homme en robe, qui était pour lui un être indéfinissable. Toutefois, son instinct sociable et le plaisir qu’il avait à causer avec des gens bien élevés l’emportèrent sur son anticléricalisme. Il était surpris du ton affable qui régnait entre M. Watelet et l’abbé Corneille ; il ne l’était pas moins de voir un prêtre qui était démocrate, et un révolutionnaire qui était aristocrate ; cela renversait toutes ses idées reçues. Il cherchait vainement dans quelles catégories sociales il pourrait les classer : car il avait besoin de classer les gens, pour les comprendre. Il n’était pas facile de trouver un compartiment où ranger la paisible liberté de ce prêtre, qui avait lu Anatole France et Renan, et qui en parlait tranquillement, avec justice et avec justesse. En matière de science, l’abbé Corneille avait pour règle de se laisser conduire par ceux qui savaient, plus que par ceux qui commandaient. Il honorait l’autorité ; mais elle n’était pas, pour lui, de même ordre que la science. Chair, esprit, charité : les trois ordres, les trois degrés de l’échelle divine, l’échelle de Jacob. --- Naturellement, le brave Aubert était bien loin de comprendre, et même de soupçonner un tel état d’esprit. L’abbé Corneille disait doucement à Christophe que Aubert lui rappelait des paysans français, qu’il avait vus un jour. Une jeune Anglaise leur demandait son chemin. Elle leur parlait anglais. Ils écoutaient gravement, sans comprendre. Puis ils parlaient français. Elle ne comprenait pas. Alors, ils se regardaient entre eux avec pitié, hochaient la tête, et disaient, en reprenant leur travail :
--- C’est-y malheureux, tout de même ! Une si belle fille !…
Comme s’ils l’eussent jugée muette, sourde, ou idiote…
Dans les premiers temps, Aubert, intimidé par la science et les manières distinguées du prêtre et de M. Watelet, se tut, buvant leur conversation. Puis, peu à peu, il s’y mêla, cédant au plaisir naïf qu’il avait à s’entendre parler. Il étala son idéologie généreuse et très vague. Les deux autres l’écoutaient poliment, avec un petit sourire intérieur. Aubert, ravi, ne s’en tint pas là ; il usa, et bientôt il abusa de l’inépuisable patience de l’abbé Corneille. Il lui lut ses élucubrations. Le prêtre écoutait toujours, avec résignation ; et cela ne l’ennuyait pas trop : car il écoutait moins les paroles que l’homme. Et puis, comme il disait à Christophe, qui le plaignait :
--- Bah ! J’en entends bien d’autres !
Aubert était reconnaissant à M. Watelet et à l’abbé Corneille ; et tous trois, sans beaucoup s’inquiéter de comprendre mutuellement leurs idées, ni peut-être même de les connaître, arrivaient à s’aimer, sans trop savoir pourquoi. Ils étaient tout surpris de se trouver si près l’un de l’autre. Ils ne l’eussent jamais pensé. --- Christophe était entre eux.
Il avait d’innocentes alliées dans les trois enfants, les deux petites Elsberger, et la fillette adoptive de M. Watelet. Il était devenu leur ami : elles l’adoraient. Il était peiné de l’isolement où elles vivaient. À force de leur parler à chacune de la petite voisine inconnue, il leur avait donné un désir irrésistible de se voir. Elles s’adressaient des signaux par les fenêtres ; elles échangeaient des mots furtifs dans l’escalier. Elles firent tant, secondées par Christophe, qu’elles obtinrent la permission de se rencontrer quelquefois au Luxembourg. Christophe, heureux du succès de son astuce, alla les y voir, la première fois qu’elles furent ensemble ; il les trouva gauches, empruntées, et ne sachant que faire d’un bonheur si nouveau. Il les dégela en un instant, il inventa des jeux, des courses, une chasse ; il y fit sa partie avec autant de passion que s’il avait eu dix ans ; les promeneurs jetaient, en passant, un coup d’œil amusé et railleur sur ce grand garçon, qui courait en poussant des cris, et tournait autour des arbres, poursuivi par trois petites filles. Et comme les parents, toujours soupçonneux, se montraient peu disposés à ce que ces parties au Luxembourg se renouvelassent souvent, --- (car ils ne pouvaient les surveiller d’assez près) --- Christophe trouva moyen de faire inviter les enfants à jouer dans le jardin même de la maison, par le commandant Chabran, qui habitait au rez-de-chaussée.
Le hasard l’avait mis en relations avec lui : --- (le hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en servir). --- La table de travail de Christophe était près de sa fenêtre. Un jour, le vent emporta quelques feuilles de musique dans le jardin d’en bas. Christophe courut les chercher, nu-tête, débraillé, comme il était, sans même prendre la peine de se donner un coup de brosse. Il pensait avoir affaire à un domestique. Ce fut la jeune fille qui lui ouvrit. Un peu interloqué, il lui exposa l’objet de sa visite. Elle sourit, et le fit entrer ; ils allèrent dans le jardin. Après qu’il eut ramassé ses papiers, il se hâtait de s’esquiver, et elle le reconduisait, quand ils se rencontrèrent avec l’officier. Le commandant regarda, d’un œil surpris, cet hôte hétéroclite. La jeune fille le lui présenta, en riant.
--- Ah ! c’est vous, le musicien ? dit l’officier. Charmé. Nous sommes confrères.
Il lui serra la main. Ils causèrent, sur un ton d’ironie amicale, des concerts qu’ils se donnaient l’un à l’autre, Christophe sur son piano, le commandant sur sa flûte. Christophe voulait partir ; mais l’autre ne le lâchait plus ; et il s’était lancé dans des développements à perte de vue sur la musique. Brusquement, il s’arrêta, et dit :
--- Venez voir mes canons.
Christophe le suivit, se demandant de quel intérêt pouvait bien être son opinion sur l’artillerie française. L’autre lui montra, triomphant, des canons musicaux, des espèces de tours de force, des morceaux qu’on pouvait lire en commençant par la fin, ou bien à quatre mains, en jouant l’un la page à l’endroit, l’autre la page à l’envers. Ancien Polytechnicien, le commandant avait toujours eu le goût de la musique ; mais ce qu’il aimait surtout en elle, c’était le problème ; elle lui semblait --- (ce qu’elle est en effet, pour une part) --- un magnifique jeu de l’esprit ; et il s’ingéniait à poser et résoudre des énigmes de constructions musicales, plus extravagantes et plus inutiles les unes que les autres. Naturellement, il n’avait pas eu beaucoup de temps, au cours de sa carrière, pour cultiver sa manie ; mais depuis qu’il avait pris sa retraite, il s’y donnait avec passion ; il y dépensait toute l’énergie et l’ingéniosité qu’il avait mises naguère à poursuivre à travers les déserts de l’Afrique les bandes des rois nègres, ou à échapper à leurs traquenards. Christophe s’amusa de ces charades, et il en posa, à son tour, une autre plus compliquée. L’officier fut ravi ; ils joutèrent d’adresse : ce fut, de part et d’autre, une pluie de logogriphes musicaux. Après qu’ils eurent bien joué, Christophe remonta chez lui. Mais dès le matin suivant, il reçut de son voisin un problème nouveau, un véritable casse-tête, auquel le commandant avait travaillé, une partie de la nuit ; il y répliqua ; et la lutte continua, jusqu’au jour où Christophe, que cela finissait par assommer, se déclara battu : ce qui enchanta l’officier. Il regardait ce succès comme une revanche sur l’Allemagne. Il invita Christophe à déjeuner. La franchise de Christophe, qui trouva détestables ses compositions musicales, et qui poussa les hauts cris, quand Chabran commença à massacrer sur son harmonium un andante de Haydn, acheva de le conquérir. Depuis, ils avaient d’assez fréquents entretiens. Mais non plus sur la musique. Christophe trouvait un intérêt médiocre à écouter là-dessus les billevesées de son voisin ; aussi mettait-il de préférence la conversation sur le terrain militaire. Le commandant ne demandait pas mieux : la musique était, pour ce malheureux homme, une distraction forcée ; au fond, il se rongeait.
Il se laissa entraîner à conter ses campagnes africaines. Gigantesques aventures, dignes de celles des Pizarre et des Cortès ! Christophe voyait revivre avec stupéfaction cette épopée merveilleuse et barbare, dont il ne savait rien, que les Français eux-mêmes ignorent presque tous, et où, pendant vingt ans, se dépensèrent l’héroïsme, l’audace ingénieuse, l’énergie surhumaine d’une poignée de conquérants français, perdus au milieu du continent noir, entourés d’armées noires, dépourvus des moyens d’action les plus rudimentaires, agissant constamment contre le gré d’une opinion et d’un gouvernement épeurés, et conquérant à la France, en dépit de la France, un empire plus grand que la France elle-même. Une odeur de joie puissante et de sang montait de cette action, où surgissaient, aux yeux de Christophe, des figures de condottieri modernes, d’aventuriers héroïques, inattendues dans la France d’aujourd’hui, et que la France d’aujourd’hui rougit de reconnaître, sur lesquels pudiquement elle jette un voile. La voix du commandant sonnait gaillardement, en évoquant ces souvenirs ; et il racontait avec une bonhomie joviale, et --- (bizarrement intercalées, au milieu de ces récits épiques) --- avec de sages descriptions, en termes précis et froids, des terrains géologiques, ces larges randonnées, ces charges à fond de train, et ces chasses humaines, où il était tour à tour le chasseur et le gibier, dans une partie sans merci. --- Christophe l’écoutait, le regardait, et il avait compassion de ce bel animal humain, contraint à l’inaction, réduit à se dévorer en des jeux ridicules. Il se demandait comment il avait pu se résigner à ce sort. Il le lui demanda à lui-même. Sur ses rancœurs, le commandant semblait peu disposé d’abord à s’expliquer avec un étranger. Mais les Français ont la langue longue, surtout lorsqu’il s’agit de s’accuser les uns les autres :
--- Que voulez-vous que je foute, dit-il, dans leur armée d’aujourd’hui ? Les marins font de la littérature. Les fantassins font de la sociologie. Ils font de tout, sauf de la guerre. Ils n’y préparent même plus, ils préparent à ne plus la faire ; ils font la philosophie de la guerre… La philosophie de la guerre ! Un jeu d’ânes battus, qui méditent sur les coups qu’ils recevront un jour !… Discutailler, philosophailler, non, ce n’est pas mon affaire. Autant rentrer chez moi, et fabriquer mes canons !
Il ne disait point, par pudeur, les pires de ses griefs : la suspicion jetée entre les officiers par l’appel aux délateurs, l’humiliation de subir les ordres insolents de tels politiciens ignares et malfaisants, la douleur de l’armée, employée aux basses besognes de police, aux inventaires d’églises, à la répression des grèves ouvrières, aux services des intérêts et des rancunes du parti au pouvoir --- ces petits bourgeois radicaux et anticléricaux --- contre le reste du pays. Sans parler du dégoût de ce vieil Africain pour la nouvelle armée coloniale, recrutée en majeure partie dans les pires éléments de la nation, afin de ménager l’égoïsme et la lâcheté des autres, qui refusent de prendre part à l’honneur et aux risques d’assurer la défense de « la plus grande France », --- la France d’au delà les mers.
Christophe n’avait pas à se mêler de ces querelles françaises : cela ne le regardait pas ; mais il sympathisait avec le vieil officier. Quoi qu’il pensât de la guerre, il estimait qu’une armée est faite pour produire des soldats, comme un pommier des pommes, et que c’est une aberration singulière d’y greffer des politiciens, des esthètes et des sociologues. Toutefois, il ne comprenait pas que ce vigoureux homme cédât la place aux autres. C’est être son pire ennemi, que ne pas combattre ses ennemis. Il y avait chez tous ces Français de quelque prix un esprit d’abdication, un renoncement singulier. --- Christophe le retrouvait plus profond et plus touchant, chez la fille de l’officier.
Elle se nommait Céline. Elle avait des cheveux fins, tirés à la chinoise, soigneusement peignés, qui découvraient le front haut et rond et l’oreille un peu pointue, les joues maigres, le menton gracieux, d’une élégance rustique, de beaux yeux noirs, intelligents, confiants, très doux, des yeux de myope, le nez un peu gros, une petite mouche au coin de la lèvre supérieure, un sourire silencieux, qui lui faisait avancer gentiment, avec une aimable moue, la lèvre inférieure, un peu gonflée. Elle était bonne, active, spirituelle, mais d’une très grande incuriosité d’esprit. Elle lisait peu, ne connaissait aucun des livres nouveaux, n’allait jamais au théâtre, ne voyageait jamais --- (cela ennuyait le père, qui avait trop voyagé autrefois), --- ne prenait part à aucune œuvre de philanthropie mondaine --- (son père les critiquait), --- n’essayait point d’étudier, --- (il se moquait des femmes savantes), --- ne bougeait guère de son carré de jardin, au fond des quatre grands murs, comme d’un énorme puits. Et pourtant, elle ne s’ennuyait pas trop. Elle s’occupait comme elle pouvait, et elle était résignée avec bonne humeur. Il s’exhalait d’elle et du petit cadre que toute femme se crée inconsciemment, en quelque lieu qu’elle se trouve, une atmosphère à la Chardin : ce tiède silence, ce calme des figures et des attitudes attentives --- (un peu engourdies) --- à leur tâche habituelle ; la poésie de l’ordre quotidien, de la vie accoutumée, des pensées et des gestes prévus, prévus à la même heure et de la même façon, et qui n’en sont pas moins aimés, avec une pénétrante et tranquille douceur ; cette sereine médiocrité des belles âmes bourgeoises : honnêteté, conscience, vérité, calme, calmes travaux, calmes plaisirs, et pourtant poétiques. Une élégance saine, une propreté morale et physique : cela sent le bon pain, la lavande, la droiture, la bonté. Paix des choses et des gens, paix des vieilles maisons et des âmes souriantes…
Christophe, dont l’affectueuse confiance attirait la confiance, était devenu très ami avec elle ; ils causaient assez librement ; il avait même fini par lui poser des questions, auxquelles elle s’étonnait de répondre ; elle lui disait des choses, qu’elle n’avait dites à personne autre, même à de plus intimes.
--- C’est, lui disait Christophe, que vous ne me craignez pas. Il n’y a pas de risque que nous nous aimions : nous sommes trop bons amis, pour cela.
--- Que vous êtes gentil ! répondait-elle, en riant.
Sa saine nature répugnait, autant que celle de Christophe, à l’amitié amoureuse, cette forme de sentiment chère aux âmes équivoques, qui biaisent toujours avec ce qu’elles sentent. Ils étaient l’un avec l’autre comme de bons camarades.
Il lui demanda un jour ce qu’elle pouvait bien faire, certaines après-midi qu’il la voyait, au jardin, assise sur un banc, son ouvrage sur ses genoux, se gardant d’y toucher, immobile pendant des heures. Elle rougit, et protesta que ce n’était pas pendant des heures, mais quelques minutes de temps en temps, un bon petit quart d’heure, « pour continuer son histoire ».
--- « Quelle histoire ? »
--- « L’histoire qu’elle se contait. »
--- Vous vous contez des histoires ? Oh ! racontez-les-moi !
Elle lui dit qu’il était trop curieux. Elle lui confia seulement que c’étaient des histoires, dont elle n’était pas l’héroïne.
Il s’en étonna :
--- À tant faire que se raconter des histoires, il me semble qu’il serait plus naturel de se raconter sa propre histoire embellie, de se rêver dans une vie plus heureuse.
--- Je ne pourrais pas, dit-elle. Si je faisais cela, cela me désespérerait.
Elle rougit de nouveau d’avoir livré un peu de son âme cachée ; et elle reprit :
--- Et puis, quand je suis au jardin, et qu’il m’arrive une bouffée de vent, je suis heureuse. Le jardin me paraît vivant. Et quand le vent est sauvage, qu’il vient de loin, il dit tant de choses !
Christophe apercevait, en dépit de sa réserve, le fond de mélancolie, que recouvraient sa bonne humeur et cette activité dont elle n’était pas dupe et qui ne menait à rien. Pourquoi ne cherchait-elle pas à sortir de cet état, à s’affranchir ? Elle eût été si bien faite pour une vie active et utile ! --- Mais elle alléguait l’affection de son père, qui n’entendait pas qu’elle se séparât de lui. En vain Christophe protestait-il que l’officier, vigoureux et énergique comme il était, n’avait pas besoin d’elle, qu’un homme de cette trempe pouvait rester seul, qu’il n’avait pas le droit de la sacrifier. Elle prenait la défense de son père ; par un pieux mensonge, elle prétendait que ce n’était pas lui qui la forçait à rester, que c’était elle qui n’aurait pu se décider à le quitter. --- Et, dans une certaine mesure, elle disait vrai. Il semblait entendu, de toute éternité, pour elle, pour son père, pour tous ceux qui l’entouraient, que les choses devaient être ainsi et ne pouvaient être autrement. Elle avait un frère marié, qui trouvait tout naturel qu’elle se dévouât, à sa place, auprès du père. Pour lui-même, il n’était occupé que de ses enfants. Il les aimait jalousement, il ne leur laissait aucune initiative. Cet amour était pour lui, et surtout pour sa femme, une chaîne volontaire qui pesait sur toute leur vie, ligotait tous leurs mouvements ; il semblait que, du moment qu’on avait des enfants, sa vie personnelle fût finie et qu’on dût renoncer pour toujours à son propre développement ; cet homme actif, intelligent, encore jeune, calculait les années de travail qui lui restaient, avant de prendre sa retraite. --- Christophe sentait peser sur ces excellentes gens l’atmosphère d’affection familiale, si profonde en France, mais étouffante, anémiante. D’autant plus oppressive que ces familles françaises sont réduites au minimum : père, mère, un ou deux enfants, à peine un oncle, une tante, de loin en loin. Amour frileux, peureux, ramassé sur lui-même, comme un avare qui serre sa poignée d’or.
Une circonstance fortuite, en intéressant davantage Christophe à la jeune fille, vint lui montrer ce resserrement des affections françaises, cette peur de vivre, de se livrer, de prendre ce qui est son bien.
L’ingénieur Elsberger avait un frère cadet, de dix ans moins âgé, ingénieur comme lui. C’était un brave garçon, comme il y en a tant, de bonne famille bourgeoise, avec des aspirations artistiques : ils voudraient bien faire de l’art ; mais ils ne voudraient pas compromettre leur situation bourgeoise. À la vérité, ce n’est point là un problème très difficile ; et la plupart des artistes d’à présent l’ont résolu sans risques. Encore faut-il le vouloir ; et, de ce pauvre effort d’énergie, tous ne sont pas capables ; ils ne sont pas assez sûrs de vouloir ce qu’ils veulent ; et à mesure que leur situation bourgeoise devient plus assurée, ils s’y laissent couler, sans révolte et sans bruit. On ne saurait les en blâmer, s’ils étaient de bons bourgeois, au lieu de méchants artistes. Mais, de leur déception, il leur reste trop souvent un mécontentement secret, un qualis artifex pereo, qui se recouvre tant bien que mal de ce qu’on est convenu d’appeler de la philosophie, et qui leur gâte la vie, jusqu’à ce que l’usure des jours et les soucis nouveaux aient effacé la trace de cette vieille amertume. Tel était le cas d’André Elsberger. Il eût voulu faire de la littérature : mais son frère, très entier dans ses façons de penser, avait voulu qu’il entrât, comme lui, dans la carrière scientifique. André était intelligent, passablement doué pour les sciences --- ou les lettres, --- indifféremment ; il n’était pas assez sûr d’être un artiste, et il était trop sûr d’être un bourgeois ; il s’était plié, provisoirement d’abord --- (on sait ce que ce mot veut dire) --- à la volonté de son frère ; il était entré à Centrale, dans un rang pas très bon, en était sorti de même, et depuis, il faisait son métier d’ingénieur, avec conscience, mais sans aucun intérêt. Naturellement, il avait perdu ainsi le peu de dispositions artistiques qu’il possédait ; aussi n’en parlait-il plus qu’avec ironie.
--- Et puis, disait-il, --- (Christophe reconnaissait dans ce raisonnement la façon pessimiste d’Olivier) --- la vie ne valait pas la peine qu’on se tourmentât pour une carrière ratée. Un mauvais poète de plus ou de moins !…
Les deux frères s’aimaient ; ils avaient la même trempe morale ; mais ils s’entendaient mal ensemble. Tous deux avaient été Dreyfusistes. Mais André, attiré par le syndicalisme, était antimilitariste ; et Élie, patriote.
Il arrivait parfois qu’André fît visite à Christophe, sans aller voir son frère ; et Christophe s’en étonnait : car il n’y avait pas grande sympathie entre lui et André. Celui-ci ne parlait guère que pour se plaindre de quelqu’un ou de quelque chose, --- ce qui était lassant ; et quand Christophe parlait, André ne l’écoutait pas. Aussi Christophe ne cherchait-il plus à lui cacher que ses visites lui paraissaient oiseuses ; mais l’autre n’en tenait aucun compte ; il ne semblait pas s’en apercevoir. Enfin Christophe saisit le mot de l’énigme, un jour qu’il remarqua que son visiteur était penché à la fenêtre, et beaucoup plus occupé de ce qui se passait dans le jardin du bas que de ce qu’il lui disait. Il le lui fit observer ; et André n’eut pas de peine à convenir qu’en effet il connaissait M^lle^ Chabran, et qu’elle était bien pour quelque chose dans les visites qu’il faisait à Christophe. Et, sa langue se déliant, il avoua qu’il avait pour la jeune fille une vieille amitié, et peut-être quelque chose de plus : la famille Elsberger était liée depuis longtemps avec celle du commandant ; mais, après avoir été très intimes, la politique, des événements récents les avaient séparées ; et depuis, elles ne se voyaient plus. Christophe ne cacha point qu’il trouvait cela idiot. Ne pouvait-on penser différemment et continuer de s’estimer ? André dit que oui, et protesta de sa liberté d’esprit ; mais il excepta de sa tolérance deux ou trois questions, sur lesquelles, selon lui, il n’était pas permis d’avoir un avis différent du sien ; et il nomma la fameuse Affaire. Là-dessus, il déraisonna, comme c’est l’usage. Christophe connaissait l’usage : il n’essaya point de discuter ; mais il demanda si cette Affaire ne finirait pas un jour, ou si sa malédiction devait s’étendre jusqu’à la fin des temps, sur les enfants des enfants de nos petits-enfants. André se mit à rire ; et, sans répondre à Christophe, il fit un éloge attendri de Céline Chabran, accusant l’égoïsme du père, qui trouvait tout naturel qu’elle se sacrifiât à lui.
--- Que ne l’épousez-vous, dit Christophe, si vous l’aimez et si elle vous aime ?
André déplora que Céline fût cléricale. Christophe demanda ce que cela voulait dire. L’autre répondit que cela signifiait : pratiquer la religion, s’inféoder à un Dieu et à ses bonzes.
--- Et qu’est-ce que cela peut vous faire ?
--- Cela me fait que je ne veux pas que ma femme soit à un autre qu’à moi.
--- Comment ! Vous êtes jaloux même des idées de votre femme ? Mais vous êtes plus égoïste encore que le commandant !
--- Vous en parlez à votre aise : est-ce que vous prendriez, vous, une femme qui n’aimerait pas la musique ?
--- Cela m’est arrivé déjà !
--- Comment peut-on vivre ensemble, si l’on ne pense pas de même ?
--- Laissez donc votre pensée tranquille ! Ah ! mon pauvre ami, toutes les idées ne comptent guère, quand on aime. Qu’ai-je à faire que la femme que j’aime aime, comme moi, la musique ? Elle est la musique, pour moi ! Quand on a, ainsi que vous, la chance de trouver une chère fille qu’on aime et qui vous aime, qu’elle croie tout ce qu’elle veut, et croyez tout ce que vous voudrez ! Au bout du compte, toutes vos idées se valent ; et il n’y a qu’une vérité au monde, il n’y a qu’un bon Dieu : c’est de s’aimer.
--- Vous parlez en poète. Vous ne voyez pas la vie. Je connais trop de ménages, qui ont eu à souffrir de cette désunion d’esprit.
--- C’est qu’ils ne s’aimaient pas assez. Il faut savoir ce qu’on veut.
--- La volonté ne peut pas tout, dans la vie. Quand je voudrais épouser M^lle^ Chabran, je ne le pourrais pas.
--- Je voudrais bien savoir pourquoi !
André parla de ses scrupules : sa situation n’était pas faite ; il n’avait pas de fortune ; peu de santé. Il se demandait s’il avait le droit de se marier dans de telles conditions. C’était une grande responsabilité. Ne risquait-il pas de faire le malheur de celle qu’il aimait, et le sien, --- sans parler des enfants à venir ?… Il valait mieux attendre, --- ou renoncer.
Christophe haussa les épaules :
--- Belle façon d’aimer ! Si elle aime, elle sera heureuse de se dévouer. Et quant aux enfants, vous autres, Français, vous êtes ridicules. Vous voudriez n’en lâcher dans la vie que si vous êtes sûrs d’en faire de petits rentiers dodus, qui n’aient rien à souffrir, rien à craindre… Que diable ! cela ne vous regarde pas ; vous n’avez qu’à leur donner la vie, l’amour de la vie, et le courage de la défendre. Le reste… qu’ils vivent, qu’ils meurent… c’est le sort de tous les hommes. Vaut-il donc mieux renoncer à vivre, que courir les chances de la vie ?
La robuste confiance qui émanait de Christophe pénétrait son interlocuteur, mais ne le décidait point. Il disait :
--- Oui, peut-être, c’est vrai…
Mais il en restait là. Il semblait, comme les autres, frappé d’une incapacité de vouloir et d’agir.
Christophe avait entrepris le combat contre cette inertie, qu’il retrouvait chez la plupart de ses amis Français, bizarrement accouplée à une activité laborieuse et très souvent fiévreuse. Presque tous ceux qu’il voyait, dans les divers milieux bourgeois où il allait, étaient des mécontents. Presque tous avaient le même dégoût pour les maîtres du jour et pour leur pensée corrompue. Presque tous, la même conscience triste et fière de l’âme trahie de leur race. Et ce n’était pas le fait de rancunes personnelles, l’amertume d’hommes et de classes vaincus, évincés du pouvoir et de la vie active, fonctionnaires révoqués, énergies sans emploi, vieille aristocratie retirée sur ses terres et se cachant pour mourir, comme un lion blessé. C’était un sentiment de révolte morale, sourd, profond, général : on le rencontrait partout, à des degrés divers, dans l’armée, dans la magistrature, dans l’Université, dans les bureaux, dans tous les rouages vitaux de la machine gouvernementale. Mais ils n’agissaient pas. Ils étaient découragés d’avance ; ils répétaient :
--- Il n’y a rien à faire ;
ou :
--- Tâchons de n’y plus penser.
Ils détournaient peureusement des choses tristes leur pensée, leurs propos ; et ils cherchaient un refuge dans la vie domestique.
Si encore ils ne s’étaient retirés que de l’action politique ! Mais même dans le cercle de son action journalière, chacun de ces honnêtes gens se désintéressait d’agir. Ils toléraient des promiscuités avilissantes avec des misérables qu’ils méprisaient, mais contre qui ils se gardaient bien d’engager la lutte, la jugeant d’avance inutile. Pourquoi ces artistes par exemple, et notamment ces musiciens que Christophe voyait de plus près, supportaient-ils sans protester l’effronterie de tels Scaramouches de la presse, qui leur faisaient la loi ? Il y avait là tels ânes bâtés, dont l’ignorance in omni re scibili était proverbiale, et qui n’en étaient pas moins investis d’une autorité souveraine in omni re scibili. Ils ne se donnaient même pas la peine d’écrire leurs articles, ni leurs livres ; ils avaient des secrétaires, de pauvres gueux affamés, qui eussent vendu leur âme, s’ils en avaient eu une, pour du pain et des filles. Ce n’était un secret pour personne, à Paris. Et cependant, ils continuaient de trôner et de traiter de haut en bas les artistes. Christophe en criait de rage, quand il lisait certaines de leurs chroniques.
--- Ils n’ont donc pas de cœur ! disait-il. Oh ! les lâches !
--- À qui en as-tu ? demandait Olivier. Toujours à quelques drôles de la Foire sur la Place ?
--- Non. Aux honnêtes gens. Les gredins font leur métier : ils mentent, ils pillent, ils volent, ils assassinent. Mais les autres, --- ceux qui les laissent faire, tout en les méprisant, --- je les méprise mille fois davantage. Si leurs confrères de la presse, si les critiques honnêtes et instruits, si les artistes, sur le dos desquels ces Arlequins s’escriment, ne les laissaient faire, en silence, par timidité, par peur de se compromettre, ou par un honteux calcul de ménagements réciproques, par une sorte de pacte secret conclu avec l’ennemi, pour rester à l’abri de ses coups, --- s’ils ne les laissaient se parer de leur patronage et de leur amitié, cette puissance effrontée tomberait sous le ridicule. C’est la même faiblesse, dans tous les ordres de choses. J’ai rencontré vingt braves gens qui m’ont dit de tel individu : « C’est un drôle. » Il n’y en avait pas un, qui ne lui donnât du « cher confrère », et ne lui serrât la main. --- « Ils sont trop ! » disent-ils. --- Trop de pleutres, oui. Trop de lâches honnêtes gens.
--- Eh ! que veux-tu qu’on fasse ?
--- Faites votre police, vous-mêmes ! Qu’attendez-vous ? Que le ciel se charge de vos affaires ? Tiens, regarde, en ce moment. Voici trois jours que la neige est tombée. Elle encombre vos rues, elle fait de votre Paris un cloaque de boue. Que faites-vous ? Vous vous récriez contre votre administration, qui vous laisse dans l’ordure. Mais vous, faites-vous quelque chose pour en sortir ? Qu’à Dieu ne plaise ! Vous vous croisez les bras. Aucun n’a le cœur de dégager seulement le trottoir devant sa maison. Personne ne fait son devoir, ni l’État, ni les particuliers ; l’un et l’autre se croient quittes, en s’accusant mutuellement. Vous êtes tellement habitués par vos siècles d’éducation monarchique à ne rien faire par vous-mêmes que vous avez toujours l’air de bayer aux corneilles, dans l’attente d’un miracle. Le seul miracle possible, ce serait que vous vous décidiez à agir. Vois-tu, mon petit Olivier, vous avez de l’intelligence et des vertus à revendre ; mais c’est le sang qui vous manque. À toi, tout le premier. Ce n’est ni l’esprit, ni le cœur qui est malade chez vous. C’est la vie. Vous vous en allez.
--- Qu’y faire ? Il faut attendre que la vie revienne.
--- Il faut vouloir qu’elle revienne. Il faut vouloir guérir. Il faut vouloir ! Et pour cela, d’abord, il faut faire rentrer l’air pur chez vous. Quand on ne veut pas sortir de sa maison, au moins faut-il que sa maison soit saine. Vous l’avez laissé empester par les miasmes de la Foire. Votre art et votre pensée sont aux deux tiers adultérés. Et votre découragement est tel que de cela non plus vous ne songez pas à vous indigner, à peine à vous étonner. Quelques-uns même --- (c’est un spectacle ridicule) --- quelques-uns de ces braves gens, intimidés, finissent par se persuader que ce sont eux qui ont tort, et que ce sont les charlatans qui ont raison. N’ai-je pas rencontré, --- même à ta revue Ésope, où vous faites profession de n’être dupes de rien, --- de ces pauvres jeunes gens, qui se persuadent qu’ils aiment un art et des pensées qu’ils n’aiment pas ? Ils s’intoxiquent avec, sans plaisir, par docilité ; et ils meurent d’ennui dans ce mensonge !
Christophe passait au milieu des incertains et des découragés, comme le vent qui secoue les arbres endormis. Il n’essayait pas de leur inculquer sa façon de penser ; il leur soufflait l’énergie de penser par eux-mêmes. Il disait :
--- Vous êtes trop humbles. Le grand ennemi, c’est la neurasthénie, le doute. On peut, on doit être tolérant et humain. Mais il est interdit de douter de ce qu’on croit bon et vrai. Ce qu’on pense, on doit le croire. Et ce qu’on croit, on doit le soutenir. Quelles que soient nos forces, il nous est interdit d’abdiquer. Le plus petit, en ce monde, a un devoir, à l’égal du plus grand. Et --- (ce qu’il ne sait pas assez) --- il a aussi un pouvoir. Ne croyez pas que votre révolte compte pour si peu ! Une conscience forte, et qui ose s’affirmer, est une puissance. Vous avez vu plus d’une fois, dans ces dernières années, l’État et l’opinion forcés de compter avec le jugement d’un brave homme, qui n’avait d’autres armes que sa force morale, affirmée publiquement, avec une constance courageuse et tenace…
Et si vous vous demandez à quoi bon se donner tant de peines, à quoi bon lutter, à quoi bon ?… eh bien, sachez-le : --- Parce que la France meurt, parce que l’Europe meurt, --- parce que notre civilisation, l’œuvre admirable édifié, au prix de tant de siècles d’efforts, par notre humanité, s’engloutirait, si nous ne luttions. Ce n’est pas un vain mot. La Patrie est en danger, notre Patrie européenne, --- et plus que toutes, la vôtre, votre petite patrie, la France. Votre apathie la tue. Votre silence la tue. Elle meurt dans chacune de vos énergies qui meurent, de vos pensées qui se résignent, de vos bonnes volontés stériles, dans chaque goutte de votre sang, qui se tarit, inutile… Debout ! Il faut vivre ! Ou, si vous devez mourir, vous devez mourir debout.
Mais le plus difficile n’était pas encore tant de les amener à agir, que de les amener à agir ensemble. Là-dessus, ils étaient intraitables. Ils se boudaient les uns les autres. Les meilleurs étaient les plus obstinés. Christophe en avait un exemple dans sa propre maison : M. Félix Weil, l’ingénieur Elsberger, et le commandant Chabran vivaient entre eux sur un pied d’hostilité muette et courtoise. Et pourtant, si peu que Christophe les connût, il lui était facile de voir que, sous des étiquettes différentes de partis ou de races, ils voulaient tous la même chose.
M. Weil et le commandant auraient eu, en particulier, beaucoup de raisons pour s’entendre. Par un de ces contrastes fréquents chez les hommes de pensée, M. Weil, qui ne sortait pas de ses livres et vivait uniquement de la vie de l’esprit, était passionné de choses militaires. « Nous sommes tous de lopins », disait le demi-Juif Montaigne, appliquant à tous les hommes ce qui est vrai de certaines races d’esprits, comme celle à laquelle appartenait M. Weil. Ce vieil intellectuel avait le culte de Napoléon. Il s’entourait des écrits et des souvenirs où revivait le rêve formidable de l’épopée impériale. Comme beaucoup de Français de son époque crépusculaire, il était ébloui par les lointains rayons de ce soleil de gloire. Il refaisait les campagnes, il livrait les batailles, il discutait les opérations ; il était de ces stratèges en chambre, pullulant dans les Académies et dans les Universités, qui expliquent Austerlitz et corrigent Waterloo. Il était le premier à railler cette « Napoléonite » ; son ironie s’en égayait ; mais il n’en continuait pas moins à se griser de ces belles histoires, comme un enfant qui joue ; à certains épisodes, il avait la larme à l’œil : quand il remarquait cette faiblesse, il se tordait de rire, en s’appelant vieille bête. À vrai dire, c’était moins le patriotisme que l’intérêt romanesque et l’amour platonique de l’action, qui le rendaient Napoléonien. Pourtant, il était excellent patriote, plus attaché à la France que beaucoup de Français autochtones. Les antisémites français font une mauvaise action et une sottise, en décourageant par leurs soupçons injurieux les sentiments français des Juifs établis en France. En dehors des raisons qui font que toute famille s’est nécessairement attachée, au bout d’une ou deux générations, au sol où elle s’est fixée, et que le sang de la terre est devenu son sang, les Juifs ont des raisons spéciales d’aimer le peuple qui représente dans l’Occident les idées les plus avancées de liberté intellectuelle et morale. Ils l’aiment d’autant plus qu’ils ont contribué à le faire ainsi, depuis cent ans, et que cette liberté est en partie leur œuvre. Comment donc ne la défendraient-ils pas contre les menaces de toute réaction féodale ? C’est faire le jeu de cette réaction, que tâcher --- comme le voudraient une poignée de politiciens criminels et un troupeau de stupides honnêtes gens, --- de briser les liens qui rattachent à la France ces Français d’adoption.
Le commandant Chabran était de ces vieux Français malavisés, que leurs journaux affolent, en leur représentant tout immigré en France comme un ennemi caché, et qui, avec un esprit naturellement accueillant et humain, s’obligent à suspecter, haïr, se recroqueviller chez eux, renier les destinées généreuses de la race, qui est le confluent des races. Il se croyait donc tenu d’ignorer le locataire du premier, quoiqu’il eût été bien aise de le connaître. De son côté, M. Weil aurait eu plaisir à causer avec l’officier ; mais il connaissait son nationalisme, et il le méprisait doucement.
Christophe avait beaucoup moins de raisons que le commandant de s’intéresser à M. Weil. Mais il ne pouvait souffrir d’entendre dire du mal de quelqu’un, injustement. Aussi rompait-il des lances pour M. Weil, quand on l’attaquait devant lui.
Un jour que le commandant déblatérait, ainsi qu’à l’ordinaire, contre l’état des choses, Christophe lui dit :
--- C’est votre faute. Vous vous retirez tous. Quand les choses ne vont pas en France, selon votre fantaisie, vous démissionnez avec éclat. On dirait que vous mettez votre point d’honneur à vous déclarer vaincus. On n’a jamais vu perdre sa cause avec autant d’entrain. Voyons, commandant, vous qui avez fait la guerre, est-ce que c’est une façon de se battre, cela ?
--- Il n’est pas question de se battre, répondit le commandant, on ne se bat pas contre la France. Dans des luttes comme celles-ci, il faut parler, discuter, voter, subir des contacts déplaisants avec des tas de fripouilles : cela ne me va pas.
--- Vous êtes bien dégoûté ! En Afrique, vous en avez vu d’autres !
--- Parole d’honneur, cela me dégoûtait moins. Et puis, on pouvait toujours leur casser la gueule ! D’ailleurs, pour se battre, il faut des soldats. J’avais mes tirailleurs là-bas. Ici, je suis tout seul.
--- Ce ne sont pourtant pas les braves gens qui manquent.
--- Où sont-ils ?
--- Partout autour de vous.
--- Eh bien, qu’est-ce qu’ils font alors ?
--- Ils font comme vous, ils ne font rien, ils disent qu’il n’y a rien à faire.
--- Citez-m’en un, seulement.
--- Trois, si vous voulez, et dans votre propre maison.
Christophe lui nomma M. Weil, --- (le commandant s’exclama), --- et les Elsberger, --- (il sursauta) :
--- Ce Juif, ces Dreyfusards ?
--- Dreyfusards ? dit Christophe, eh bien, qu’est-ce que cela fait ?
--- Ce sont eux qui ont perdu la France.
--- Ils l’aiment autant que vous.
--- Alors, ce sont des toqués, des toqués malfaisants.
--- Ne peut-on rendre justice à ses adversaires ?
--- Je m’entends parfaitement avec des adversaires loyaux, qui combattent à armes égales. La preuve, c’est que je cause avec vous, monsieur l’Allemand. J’estime les Allemands, tout en souhaitant de leur rendre un jour, avec usure, la raclée que nous en avons reçue. Mais les autres, les ennemis du dedans, ce n’est pas la même chose : ils usent d’armes malhonnêtes, de sophismes, d’idéologies malsaines, d’humanitarisme empoisonné…
--- Oui, vous êtes dans l’état d’esprit des chevaliers du moyen âge, qui se sont trouvés, pour la première fois, en présence de la poudre à canon. Que voulez-vous ? La guerre évolue.
--- Soit. Mais alors, soyons francs, et disons que c’est la guerre.
--- Supposez qu’un ennemi commun menace la civilisation de l’Europe, est-ce que vous ne vous allieriez pas aux Allemands ?
--- Nous l’avons fait, en Chine.
--- Regardez donc autour de vous. Est-ce que votre pays, est-ce que tous nos pays d’Europe ne sont pas actuellement menacés dans l’idéalisme héroïque de leurs races ? Est-ce qu’ils ne sont pas tous, plus ou moins, en proie aux aventuriers de toute caste ? Contre cet ennemi commun, ne devriez-vous pas donner la main à ceux de vos adversaires qui ont quelque valeur et quelque vigueur morale ? Comment un homme comme vous peut-il tenir si peu de compte des réalités ? Voilà des gens qui soutiennent contre vous un idéal différent du vôtre ! Un idéal est une force, vous ne pouvez la nier ; dans la lutte que vous avez récemment engagée, c’est l’idéal de vos adversaires qui vous a battus. Au lieu de vous user contre lui, que ne l’employez-vous avec le vôtre, côte à côte, contre les ennemis de tout idéal, contre les exploiteurs de la patrie, de la pensée, les pourrisseurs de la civilisation européenne ?
--- Pour qui ? Il faudrait s’entendre d’abord. Pour faire triompher nos adversaires ?
--- Quand vous étiez en Afrique, vous ne vous inquiétiez pas de savoir si c’était pour le Roi, ou pour la République, que vous vous battiez. J’imagine que beaucoup d’entre vous ne pensaient guère à la République.
--- Ils s’en foutaient.
--- Bon ! Et la France y trouvait son avantage. Vous conquériez pour elle, et aussi pour vous, pour l’honneur, pour la joie. Eh bien, que ne faites-vous de même, ici ! Élargissez le combat. Ne vous chicanez pas pour des futilités de politique ou de religion. Ce sont des niaiseries. Que votre race soit la fille aînée de l’Église, ou celle de la Raison, cela n’importe guère. Mais qu’elle vive ! Tout est bien, qui exalte la vie. Il n’y a qu’un ennemi, c’est l’égoïsme jouisseur, qui tarit et souille les sources de la vie. Exaltez la force, exaltez la lumière, exaltez l’amour fécond, la joie du sacrifice, l’action. Et ne déléguez jamais à d’autres le soin d’agir pour vous. Agissez, agissez, unissez-vous ! Allons !…
Et il se mit, en riant, à taper sur le piano les premières mesures de la marche en si bémol de la Symphonie avec chœurs.
--- Savez-vous, fit-il, en s’interrompant, si j’étais un de vos musiciens, Charpentier ou Bruneau (que le Diable emporte !), je vous mettrais ensemble, dans une symphonie chorale, Aux armes, citoyens !, l’Internationale, Vive Henri IV !, Dieu protège la France !, --- toutes les herbes de la Saint-Jean, --- (tenez, dans le genre de ceci…), --- je vous ferais une de ces bouillabaisses, à vous emporter la bouche ! Ça serait rudement mauvais, --- (pas plus mauvais, en tout cas, que ce qu’ils font) ; --- mais je vous réponds que ça vous flanquerait le feu au ventre, et qu’il faudrait bien que vous marchiez !
Il riait de tout son cœur.
Le commandant riait, comme lui :
--- Vous êtes un gaillard, monsieur Krafft. Dommage que vous ne soyez pas des nôtres !
--- Mais je suis des vôtres ! C’est le même combat, partout. Serrons les rangs !
Le commandant approuvait ; mais les choses en restaient là. Alors, Christophe s’obstinait, remettant l’entretien sur M. Weil et sur les Elsberger. Et l’officier, qui n’était pas moins obstiné, reprenait ses éternels arguments contre les Juifs et contre les Dreyfusards, sans que tout ce que disait Christophe parût avoir le moindre effet sur lui.
Christophe s’en attristait. Olivier lui dit :
--- Ne t’afflige pas. Un homme ne peut pas changer, d’un coup, tout un état d’esprit de toute une société. Ce serait trop beau ! Mais tu fais déjà beaucoup, sans t’en douter.
--- Qu’est-ce que je fais ? dit Christophe.
--- Tu es Christophe.
--- Quel bien en résulte-t-il pour les autres ?
--- Un très grand. Sois seulement ce que tu es, mon cher Christophe. Ne t’inquiète pas de nous.
Mais Christophe ne s’y résignait point. Il continuait de discuter avec le commandant Chabran, et parfois avec violence. Céline s’en amusait. Elle assistait à leurs entretiens, travaillant en silence. Elle ne se mêlait pas à la discussion ; mais elle paraissait plus gaie ; son regard avait un tout autre éclat : il semblait qu’il y eût plus d’espace, plus d’air respirable autour d’elle. Elle se mit à lire ; elle sortit un peu plus ; elle s’intéressait à plus de choses. Et un jour que Christophe bataillait contre son père à propos des Elsberger, le commandant la vit sourire ; il lui demanda ce qu’elle pensait ; elle répondit tranquillement :
--- Je pense que M. Krafft a raison.
Le commandant, interloqué, dit :
--- C’est un peu fort !… Enfin, raison ou tort, nous sommes bien comme nous sommes. Nous n’avons pas besoin de voir ces gens-là. N’est-ce pas, fillette ?
--- Mais si, papa, répondit-elle, cela me ferait plaisir.
Le commandant se tut, et feignit de n’avoir pas entendu. Il était lui-même beaucoup moins insensible à l’influence de Christophe qu’il ne voulait en avoir l’air. Son étroitesse de jugement et sa violence ne l’empêchaient point d’avoir un sens très droit et de la générosité de cœur. Il aimait Christophe, il aimait sa franchise et sa santé morale, il avait souvent le regret cuisant que Christophe fût un Allemand. Il avait beau s’emporter, dans les discussions avec lui : il cherchait ces discussions ; et les arguments de Christophe ne laissaient pas de le travailler. Il se fût bien gardé de le reconnaître jamais. Mais un jour, Christophe le trouva lisant attentivement un livre qu’il refusa de lui laisser voir. En reconduisant Christophe, Céline, seule avec lui, dit :
--- Savez-vous ce qu’il lisait ? Un livre de M. Weil.
Christophe fut tout heureux.
--- Et qu’est-ce qu’il en dit ?
--- Il dit : « Cet animal !… » Mais il ne peut s’en détacher.
Christophe ne fit aucune allusion au fait, avec le commandant. Ce fut celui-ci qui lui demanda :
--- D’où vient que vous ne me rasez plus avec votre Juif ?
--- Parce que ce n’est plus la peine, dit Christophe.
--- Pourquoi ? demanda le commandant, agressif.
Christophe ne répondit pas, et s’en alla, en riant.
Olivier avait raison. Ce n’est pas par les paroles qu’on agit sur les autres. C’est par son être. Il y a des gens qui rayonnent autour d’eux une atmosphère apaisante, par leurs regards, leurs gestes, le contact silencieux de leur âme sereine. Christophe rayonnait la vie. Elle pénétrait doucement, doucement, comme une tiédeur de printemps, à travers les vieux murs et les fenêtres closes de la maison engourdie ; elle ressuscitait des cœurs, que la douleur, la faiblesse, l’isolement rongeaient depuis des années, desséchaient, avaient laissés pour morts. Puissance des âmes sur les âmes ! Celles qui la subissent et celles qui l’exercent l’ignorent également. Et pourtant, la vie du monde est faite des flux et des reflux, que régit cette force d’attraction mystérieuse.
Deux étages au-dessous de l’appartement de Christophe et d’Olivier, habitait, comme on l’a vu, une jeune femme de trente-cinq ans, M^me^ Germain, veuve depuis deux ans, qui avait perdu, l’année précédente, sa petite fille, âgée de sept à huit ans. Elle vivait avec sa belle-mère. Elles ne voyaient personne. De tous les locataires de la maison, aucun n’avait eu moins de rapports avec Christophe. À peine s’ils s’étaient rencontrés ; et jamais ils ne s’étaient adressé la parole.
C’était une femme grande, maigre, assez bien faite, de beaux yeux bruns, opaques, un peu inexpressifs, où s’allumait, par moments, une flamme morne et dure, dans une figure jaune de cire, les joues plates, la bouche crispée. La vieille M^me^ Germain était dévote, et passait ses journées à l’église. La jeune femme s’isolait jalousement dans son deuil. Elle ne s’intéressait à rien, ni à personne. Elle s’entourait des reliques et des images de sa petite fille ; et, à force de les fixer, elle ne la voyait plus ; les photographies, les images mortes tuaient l’image vivante. Elle ne la voyait plus ; et elle s’obstinait ; elle voulait, elle voulait penser uniquement à elle ; ainsi, elle avait fini par ne plus pouvoir même penser à elle : elle avait achevé l’œuvre de la mort. Alors, elle restait là, glacée, le cœur pétrifié, sans larmes, la vie tarie. La religion ne lui était pas un secours. Elle pratiquait, mais sans amour, et par conséquent sans foi vivante ; elle donnait de l’argent pour des messes, mais elle ne prenait aucune part active à des œuvres ; toute sa religion reposait sur cette pensée unique : la revoir. Le reste, que lui importait ? Dieu ? Qu’avait-elle à faire de Dieu ? La revoir, la revoir… Et elle était bien loin d’en être sûre. Elle voulait le croire, elle le voulait durement, désespérément ; mais elle en doutait… Elle ne pouvait supporter de voir d’autres enfants ; elle pensait :
--- Pourquoi ceux-là ne sont-ils pas morts ?
Il y avait, dans le quartier, une petite fille qui, de taille, de démarche, ressemblait à la sienne. Quand elle la voyait de dos avec ses petites nattes, elle en tremblait. Elle se mettait à la suivre ; et quand la petite se retournait, et qu’elle voyait que ce n’était pas elle, elle avait envie de l’étrangler. Elle se plaignait que les petites Elsberger, cependant bien tranquilles, bien comprimées par leur éducation, fissent du bruit, à l’étage au-dessus ; et dès que les pauvres enfants trottinaient dans leur chambre, elle envoyait sa domestique chez les voisins réclamer le silence. Christophe, qui la rencontra, une fois qu’il rentrait avec les fillettes, fut saisi du regard dur qu’elle leur jeta.
Un soir d’été que cette morte vivante s’hypnotisait dans son néant, assise dans l’obscurité, près de sa fenêtre, elle entendit jouer Christophe. Il avait l’habitude de rêver, au piano, à cette heure. Cette musique l’irrita, en troublant le vide où elle s’engourdissait. Elle ferma la fenêtre avec colère. La musique la poursuivit jusqu’au fond de la chambre. M^me^ Germain ressentit pour elle une sorte de haine. Elle eût voulu empêcher Christophe de jouer ; mais elle n’en avait aucun droit. Chaque jour, maintenant, à la même heure, elle attendait, avec une impatience irritée, que le piano commençât ; et lorsqu’il tardait, son irritation n’en était que plus vive. Malgré elle, elle devait suivre jusqu’au bout la musique ; et quand la musique était finie, elle avait peine à retrouver son apathie coutumière. --- Et, un soir qu’elle était tapie dans un coin de sa chambre obscure, et qu’à travers les cloisons et la fenêtre fermée, lui arrivait la musique lointaine, la musique lumineuse… elle se sentit frissonner, et la source des larmes de nouveau jaillit en elle. Elle alla rouvrir la fenêtre ; et désormais, elle écoutait, en pleurant. La musique était comme une pluie, qui pénétrait goutte à goutte son cœur desséché, et le faisait revivre. Elle revoyait le ciel, les étoiles, la nuit d’été ; elle sentait poindre, comme une lueur bien pâle encore, un intérêt à la vie, une sympathie imprécise et douloureuse pour les autres. Et la nuit, pour la première fois depuis des mois, l’image de sa petite fille lui reparut en rêve. --- Car le plus sûr chemin qui nous rapproche de nos morts, le moyen de les revoir, ce n’est pas de mourir comme eux, c’est de vivre. Ils vivent de notre vie, et meurent de notre mort.
Elle ne chercha pas à rencontrer Christophe. Elle l’évitait plutôt. Mais elle l’entendait passer dans l’escalier avec les petites filles ; et elle se tenait cachée derrière la porte, pour épier le babillage enfantin, qui lui remuait le cœur.
Un jour, elle allait sortir, elle entendit les petits pas trottinants, qui descendaient l’escalier, avec un peu plus de tapage que d’habitude, et l’une des voix d’enfant, qui disait à la petite sœur :
--- Ne fais pas tant de bruit, Lucette, tu sais, Christophe a dit, à cause de la dame qui a du chagrin.
Et l’autre se mit à assourdir ses pas et à parler tout bas. Alors M^me^ Germain n’y tint plus : elle ouvrit la porte, et elle saisit les enfants, elle les embrassa avec violence. Elles eurent peur ; l’une des fillettes se mit à crier. Elle les lâcha, et elle rentra chez elle.
Depuis, quand elle les rencontrait, elle essayait de leur sourire, d’un sourire crispé, --- (elle avait perdu l’habitude de sourire) ; --- elle leur adressait quelques paroles brusques et affectueuses, auxquelles les enfants intimidées ne répondaient que par des chuchotements oppressés. Elles continuaient d’avoir peur de la dame, plus peur qu’auparavant ; et lorsqu’elles passaient devant sa porte, maintenant, elles couraient, de crainte qu’elle ne les attrapât. Elle, de son côté, se cachait pour les voir. Elle eût eu honte qu’on l’aperçût, causant avec les enfants. Elle avait honte, à ses propres yeux. Il lui semblait qu’elle volait à sa petite morte un peu de l’amour, auquel celle-ci avait droit, tout entier. Elle se jetait à genoux et lui demandait pardon. Mais maintenant que l’instinct de vivre et d’aimer était réveillé, elle ne pouvait plus rien contre lui, il était le plus fort.
Un soir, --- Christophe rentrait, --- il remarqua un désordre inaccoutumé dans la maison. Un fournisseur qu’il rencontra lui apprit que le locataire du troisième, M. Watelet, venait de mourir subitement, d’une angine de poitrine. Christophe fut pénétré de compassion, moins encore par la pensée de son malheureux voisin que par celle de l’enfant, qui se trouvait abandonnée. On ne connaissait aucun parent à M. Watelet, et il y avait tout lieu de croire qu’il la laissait à peu près sans ressources. Christophe monta, quatre à quatre, et entra dans l’appartement du troisième, dont la porte était ouverte. Il trouva l’abbé Corneille auprès du mort, et la petite fille en larmes, qui appelait son papa ; la concierge essayait maladroitement de la consoler. Christophe prit l’enfant dans ses bras, il lui dit des mots tendres. La petite s’accrocha désespérément à lui ; il ne pouvait songer à la quitter ; il voulut l’emporter de l’appartement ; mais elle s’y refusa. Il resta donc avec elle. Assis près de la fenêtre, dans le jour qui déclinait, il continuait de la bercer dans ses bras, en lui parlant doucement. L’enfant se calmait peu à peu ; elle s’endormit, au milieu de ses sanglots. Christophe la déposa sur son lit, et il tâchait gauchement de la déshabiller, de défaire les lacets de ses petits souliers. C’était la tombée de la nuit. La porte de l’appartement était restée ouverte. Une ombre entra, avec un frôlement de jupes. Aux derniers reflets décolorés du jour, Christophe reconnut les yeux fiévreux de la femme en deuil. Il fut saisi. Debout au seuil de la chambre, elle dit, la gorge serrée :
--- Je viens… Voulez-vous… Voulez-vous me la donner ?
Christophe lui prit la main. M^me^ Germain pleurait. Puis, elle s’assit, au chevet du lit. Après un moment, elle dit :
--- Laissez-moi la veiller…
Christophe remonta à son étage, avec l’abbé Corneille. Le prêtre, un peu gêné, s’excusait d’être venu. Il espérait, disait-il avec humilité, que le mort ne saurait le lui reprocher : ce n’était pas comme prêtre, c’était comme ami qu’il était là. Christophe, trop ému pour parler, le quitta en lui serrant affectueusement la main.
Le lendemain matin, lorsque Christophe revint, il trouva l’enfant au cou de M^me^ Germain, avec la confiance naïve qui livre sur-le-champ ces petits êtres à ceux qui ont su leur plaire. Elle consentit à suivre sa nouvelle amie… Hélas ! Elle avait bien vite oublié son père adoptif. Elle montrait la même affection à sa nouvelle maman. Ce n’était pas très rassurant. L’égoïsme d’amour de M^me^ Germain le voyait-il ?… Peut-être. Mais qu’importe ? Il faut aimer. Le bonheur est là…
Quelques semaines après l’enterrement, M^me^ Germain emmena l’enfant à la campagne, loin de Paris. Christophe et Olivier assistaient au départ. La jeune femme avait une expression d’apaisement et de joie secrète, qu’ils ne lui connaissaient pas. Elle ne faisait aucune attention à eux. Cependant, au moment de partir, elle remarqua Christophe, elle lui tendit la main, et lui dit :
--- Vous m’avez sauvée.
--- Qu’est-ce qu’elle a, cette folle ? demanda Christophe, étonné, tandis qu’ils remontaient l’escalier, après qu’elle fut partie.
À peu de jours de là, il reçut par la poste une photographie qui représentait une petite fille inconnue, assise sur un tabouret, ses menottes sagement croisées sur ses genoux, et qui le regardait avec des yeux clairs et mélancoliques. Au-dessous, il y avait ces mots écrits :
« Ma petite morte vous remercie. »
C’est ainsi qu’entre tous ces gens un souffle de vie nouvelle passait. Il y avait là-haut, dans la mansarde du cinquième, un foyer de large et puissante humanité, dont les rayons pénétraient lentement la maison.
Mais Christophe ne s’en apercevait point. C’était bien lent pour lui.
--- Ah ! soupirait-il, si l’on pouvait faire fraterniser tous ces braves gens, de toute foi, de toute classe, qui ne veulent pas se connaître ! N’y a-t-il aucun moyen ?
--- Que veux-tu ? dit Olivier, il faudrait une tolérance mutuelle et une force de sympathie, qui ne peuvent naître que de la joie intérieure, --- joie d’une vie saine, normale, harmonieuse, --- joie d’un utile emploi de son activité, du sentiment que ses efforts ne sont pas perdus, que l’on sert à quelque chose de grand. Pour cela, il faudrait un pays qui se portât bien, une patrie qui fût dans une période de grandeur, ou --- (ce qui vaut mieux encore) --- d’acheminement vers la grandeur. Et il faudrait aussi --- (les deux vont ensemble) --- un pouvoir qui sût mettre en œuvre toutes les énergies de la nation, un pouvoir intelligent et fort, qui fût au-dessus des partis. Or il n’est de pouvoir au-dessus des partis que celui qui tire sa force de soi, et non de la multitude, celui qui n’essaie pas de s’appuyer sur des majorités anarchiques, comme aujourd’hui où il se fait le chien couchant des médiocres, mais qui s’impose à tous par les services rendus : général victorieux, dictature de Salut public, suprématie de l’intelligence… Que sais-je ? Cela ne dépend pas de nous. Il faut que l’occasion naisse, et aussi les hommes qui sachent la saisir ; il faut du bonheur et du génie. Attendons et espérons ! Les forces sont là : forces de la foi, de la science, du travail, de la vieille France et de la France nouvelle, de la plus grande France… Quelle poussée ce serait, si le mot était dit, le mot magique qui lancerait toutes ces forces unies ! Ce mot, naturellement, ce n’est ni toi, ni moi, qui pouvons le dire. Qui le dira ? La victoire, la gloire ?… Patience ! L’essentiel, c’est que tout ce qui est fort dans la race se recueille, ne se détruise pas soi-même, ne se décourage pas avant l’heure. Bonheur et génie ne viennent qu’aux peuples qui ont su les mériter par des siècles de patience stoïque, de labeur et de foi.
--- Qui sait ? dit Christophe. Ils viennent souvent plus tôt qu’on ne croit, --- au moment où on les attend le moins. Vous tablez trop sur les siècles. Préparez-vous. Ceignez vos reins. Ayez toujours vos souliers à vos pieds et votre bâton en votre main… Car vous ne savez pas si le Seigneur ne passera point devant la porte, cette nuit.
Il passa bien près, cette nuit. Le bout de son ombre toucha le seuil de la maison.
À la suite d’événements insignifiants en apparence, les relations entre la France et l’Allemagne s’étaient brusquement aigries ; et, en deux ou trois jours, on en était venu des rapports habituels de courtoisie banale et de bon voisinage au ton provocant qui précède la guerre. Cela ne pouvait surprendre que ceux qui vivaient dans l’illusion que la raison gouverne le monde. Mais ils étaient nombreux en France ; et ce fut chez beaucoup une stupeur de voir, du jour au lendemain, se déchaîner avec la quasi-unanimité ordinaire la violence gallophobe de la presse d’outre-Rhin. Certains de ces journaux, qui, dans les deux pays, s’arrogent le monopole du patriotisme, parlent au nom de la nation, et dictent à l’État, parfois avec la complicité secrète de l’État, la politique qu’il doit suivre, lançaient à la France des ultimatum outrageants. Un conflit s’était élevé entre l’Allemagne et l’Angleterre ; et l’Allemagne n’accordait même pas à la France le droit de n’y pas prendre parti ; ses insolents journaux la sommaient de se déclarer pour l’Allemagne, ou sinon menaçaient de lui faire payer les premiers frais de la guerre ; ils prétendaient arracher son alliance par la peur, et la traitaient d’avance en vassale battue et contente, --- pour tout dire, en Autriche. On reconnaissait là la démence orgueilleuse de l’impérialisme allemand, soûl de sa victoire, et l’incapacité totale de ses hommes d’État à comprendre les autres races, en leur appliquant à toutes la même commune mesure qui faisait loi pour eux : la force, raison suprême. Naturellement, sur une vieille nation, riche de siècles de gloire et de suprématie sur l’Europe, que l’Allemagne n’avait jamais connus, cette brutale sommation avait eu l’effet contraire à celui que l’Allemagne en attendait. Elle avait fait cabrer son orgueil assoupi ; la France frémissait, de la base à la cime ; et les plus indifférents en criaient de colère.
La masse de la nation allemande n’était pour rien dans ces provocations, qui la choquaient elle-même : les braves gens de tous pays ne demandent qu’à vivre en paix ; et ceux d’Allemagne sont particulièrement pacifiques, affectueux, désireux d’être bien avec tous, et plus portés à admirer les autres et à les imiter qu’à les combattre. Mais on ne demande pas leur avis aux braves gens ; et ils ne sont pas assez hardis pour le donner. Ceux qui n’ont pas pris la virile habitude de l’action publique sont fatalement condamnés à en être les jouets. Ils sont l’écho magnifique et stupide, qui répercute les cris hargneux de la presse et les défis des chefs, et qui en fait la Marseillaise ou la Wacht am Rhein.
C’était un coup terrible pour Christophe et Olivier. Ils étaient tellement habitués à s’aimer qu’ils ne concevaient plus pourquoi leurs pays ne faisaient pas de même. Les raisons de cette hostilité persistante, brusquement réveillée, leur échappaient à tous deux, et surtout à Christophe, qui, en sa qualité d’Allemand, n’avait aucun motif d’en vouloir à un peuple, que son peuple avait vaincu. Tout en étant choqué lui-même de l’insupportable orgueil de quelques-uns de ses compatriotes, et en s’associant, dans une certaine mesure, à l’indignation des Français contre cette sommation à la Brunswick, il ne comprenait pas bien pourquoi la France ne se prêtait pas, après tout, à devenir l’alliée de l’Allemagne. Les deux pays lui semblaient avoir tant de raisons profondes d’être unis, tant de pensées communes, et de si grandes tâches à accomplir ensemble, qu’il se fâchait de les voir s’obstiner à ces rancunes stériles. Ainsi que tous les Allemands, il regardait la France comme la principale coupable du malentendu : car, s’il consentait à admettre qu’il fût pénible pour elle de rester sur le souvenir d’une défaite, il ne voyait pourtant là qu’une question d’amour-propre, qui devait s’effacer devant les intérêts plus hauts de la civilisation et de la France elle-même. Jamais il ne s’était donné la peine de réfléchir au problème de l’Alsace-Lorraine. À l’école, il avait appris à considérer l’annexion de ces pays comme un acte de justice, qui avait fait rentrer, après des siècles de sujétion étrangère, une terre allemande dans la patrie allemande. Aussi, tomba-t-il de son haut, quand il découvrit que son ami la regardait comme un crime. Il n’avait pas encore causé de ces choses avec lui, tant il était convaincu qu’ils étaient d’accord ; et maintenant, il voyait Olivier, dont il savait la bonne foi et la liberté d’intelligence, lui dire, sans passion, sans colère, avec une tristesse profonde, qu’un grand peuple pouvait bien renoncer à se venger d’un tel crime, mais qu’il ne pouvait y souscrire sans se déshonorer.
Ils eurent beaucoup de peine à se comprendre. Les raisons historiques qu’Olivier alléguait des droits de la France à revendiquer l’Alsace comme une terre latine, ne firent aucune impression sur Christophe ; il y en avait d’aussi fortes pour prouver le contraire : l’histoire fournit à la politique tous les arguments dont elle a besoin, pour la cause qu’il lui plaît. Christophe fut beaucoup plus touché par le côté, non plus seulement français, mais humain, du problème. Les Alsaciens étaient-ils ou non, Allemands, --- là n’était pas la question. Ils ne voulaient pas l’être ; et cela seul comptait. Qui donc a le droit de dire : « Ce peuple est à moi : car il est mon frère » ? Si son frère le renie, quand ce serait à tort mille fois, les torts retombent tous sur celui qui ne sut pas se faire aimer, et qui n’a aucun droit à prétendre l’attacher à son sort. Après quarante ans de violences, de vexations brutales ou déguisées, et même de services réels, rendus par l’exacte et intelligente administration allemande, les Alsaciens persistaient à ne pas vouloir être Allemands ; et, quand leur volonté lassée eût fini par céder, rien ne pouvait effacer les souffrances des générations contraintes à s’exiler de la terre natale, ou, plus douloureusement encore, ne pouvant en partir et contraintes à y subir un joug qui leur était odieux, le vol de leur pays et l’asservissement de leur peuple.
Christophe avouait naïvement qu’il n’avait jamais envisagé cet aspect de la question ; et il ne laissait pas d’en être troublé. Un honnête Allemand apporte à la discussion une bonne foi, que n’a pas toujours l’amour-propre passionné d’un Latin, si sincère qu’il soit. Christophe ne pensait pas à s’autoriser de l’exemple des crimes semblables qui avaient été accomplis, à toutes les époques de l’histoire, par toutes les nations. Il avait trop d’orgueil pour chercher ces excuses humiliantes ; il savait qu’à mesure que l’humanité s’élève, ses crimes sont plus odieux, car ils sont entourés de plus de lumière. Mais il savait aussi que si la France était victorieuse à son tour, elle ne serait pas plus modérée dans la victoire que ne l’avait été l’Allemagne, et qu’à la chaîne des crimes s’ajouterait un anneau. Ainsi s’éterniserait le conflit tragique, où le meilleur de la civilisation européenne menaçait de se perdre.
Si angoissante que fût la question pour Christophe, elle l’était plus encore pour Olivier. Ce n’était pas assez de la tristesse d’une lutte fratricide entre les deux nations les mieux faites pour s’associer. En France même, une partie de la nation s’apprêtait à lutter contre l’autre partie. Depuis des années, les doctrines pacifistes et antimilitaristes se répandaient, propagées à la fois par les éléments les plus nobles et les plus vils de la nation. L’État les avait longtemps laissé faire, avec le dilettantisme énervé qu’il apportait à tout ce qui ne touchait point à l’intérêt immédiat des politiciens ; et il ne pensait point qu’il y aurait eu moins de danger à soutenir franchement la doctrine la plus dangereuse, qu’à la laisser cheminer dans les veines de la nation et y ruiner la guerre, tandis qu’on la préparait. Cette doctrine parlait aux libres intelligences, qui rêvaient de fonder une Europe fraternelle, unissant ses efforts, en vue d’un monde plus juste et plus humain. Et elle parlait aussi au lâche égoïsme de la racaille, qui ne voulait point risquer sa peau, pour qui que ce fût, pour quoi que ce fût. --- Ces pensées avaient atteint Olivier et beaucoup de ses amis. Une ou deux fois, Christophe avait assisté, dans sa maison, à des entretiens qui l’avaient stupéfié. Le bon Mooch, qui était farci d’illusions humanitaires, disait, les yeux brillants, avec une grande douceur, qu’il fallait empêcher la guerre, et que le meilleur moyen pour cela était d’exciter les soldats à la révolte, au besoin à tirer sur leurs chefs : il se faisait fort d’y réussir. L’ingénieur Élie Elsberger lui répondait, avec une froide violence, que si la guerre éclatait, lui et ses amis ne partiraient pas pour la frontière, avant d’avoir réglé leur compte aux ennemis intérieurs. André Elsberger prenait le parti de Mooch. Christophe tomba, un jour, dans une scène terrible entre les deux frères. Ils se menaçaient l’un l’autre de se faire fusiller. Malgré le ton de plaisanterie qui faisait passer ces paroles meurtrières, on avait le sentiment qu’ils ne disaient rien tous deux, qu’ils ne fussent décidés à accomplir. Christophe considérait avec étonnement cette absurde nation, qui est toujours prête à se suicider pour des idées… Des fous. Des fous logiques. Ce sont les bons. Chacun ne voit que son idée, et veut aller jusqu’au bout, sans se déranger d’un pas. Et cela ne sert à rien : car ils s’annihilent l’un l’autre. Les humanitaristes font la guerre aux patriotes. Les patriotes font la guerre aux humanitaristes. Pendant ce temps, l’ennemi vient, et écrase à la fois la patrie et l’humanité.
--- Mais enfin, demandait Christophe à André Elsberger, vous êtes-vous entendus avec les prolétaires des autres peuples ?
--- Il faut bien que quelqu’un commence. Ce quelqu’un, ce doit être nous. Nous avons toujours été les premiers. À nous de donner le signal !
--- Et si les autres ne marchent pas ?
--- Ils marcheront.
--- Avez-vous des traités, un plan tracé d’avance ?
--- Qu’est-il besoin de traités ? Notre force est supérieure à toutes les diplomaties.
--- Ce n’est pas une question d’idéologie, mais de stratégie Si vous voulez tuer la guerre, prenez à la guerre ses méthodes. Dressez votre plan d’opérations dans les deux pays. Convenez qu’à telle date, en France et en Allemagne, vos troupes alliées feront telle et telle opération. Mais si vous vous en remettez au hasard, que voulez-vous qu’il en advienne de bon ? Le hasard d’un côté, d’énormes forces organisées de l’autre, --- le résultat est certain : vous serez écrasés.
André Elsberger n’écoutait pas. Il haussait les épaules et se contentait de menaces vagues : il suffisait, disait-il, d’une poignée de sable au bon endroit, dans l’engrenage, pour briser la machine entière.
Mais autre chose est de discuter à loisir, d’une façon théorique, ou d’avoir à mettre ses pensées en pratique, surtout quand il faut prendre parti sur-le-champ… Heure poignante, où passe la grande houle au fond des cœurs humains ! On croyait être libre, maître de sa pensée ! Et voici qu’on se sent entraîné, malgré soi. Une obscure volonté veut contre votre volonté. Et l’on découvre alors que ce qui existe réellement, ce n’est pas vous, c’est cette Force inconnue, dont les lois gouvernent tout l’Océan humain…
Les intelligences les plus fermes, les plus sûres de leur foi, la voyaient se dissoudre, au souffle de la réalité, vacillaient, tremblaient de se décider, et souvent, à leur grande surprise, se décidaient dans un autre sens que celui qu’elles avaient prévu. Certains des plus ardents à combattre la guerre sentaient se réveiller, avec une violence inattendue, le vigoureux orgueil et la passion de la patrie. Christophe voyait des socialistes, et jusqu’à des syndicalistes révolutionnaires, qui étaient écartelés entre ces passions et ces devoirs ennemis. Dans les premières heures du conflit, où il ne croyait pas encore au sérieux de l’affaire, il dit à André Elsberger, avec la maladresse allemande, que c’était le moment d’appliquer ses théories, s’il ne voulait pas que l’Allemagne prît la France. L’autre bondit, et répondit, avec colère :
--- Essayez un peu !… Bougres, qui n’êtes même pas foutus de museler votre empereur et de secouer le joug, malgré votre sacro-saint Parti socialiste, avec ses quatre cent mille adhérents, et ses trois millions d’électeurs !… Nous nous en chargeons, nous autres ! Prenez-nous. Nous vous prendrons…
À mesure que l’attente se prolongeait, la fièvre couvait chez tous. André était torturé. Savoir qu’une foi est vraie, et qu’on ne peut la défendre ! Et puis, se sentir atteint par cette épidémie morale, qui propage dans les peuples la puissante folie des pensées collectives, le souffle de la guerre ! Elle travaillait tous ces gens qui entouraient Christophe, et Christophe lui-même. Ils ne se parlaient plus. Ils se tenaient à l’écart les uns des autres.
Mais il était impossible de rester longtemps dans cet état d’incertitude. Le vent de l’action rejetait, bon gré, mal gré, les irrésolus dans l’un ou l’autre parti. Et un jour, où l’on se crut à la veille de l’ultimatum, --- où, dans les deux pays, tous les ressorts de l’action se tenaient bandés, prêts au meurtre, Christophe s’aperçut que tous avaient choisi, au dehors de la maison, comme au dedans. Tous les partis ennemis, d’instinct, se rangeaient autour de ce pouvoir haï, ou méprisé, qui représentait la France. Non seulement les braves gens. Les esthètes, les maîtres de l’art dépravé, intercalaient dans leurs nouvelles polissonnes des professions de foi patriotiques. Les Juifs parlaient de défendre le sol sacré des ancêtres. Au seul nom du drapeau, Hamilton avait la larme à l’œil. Et tous étaient sincères, tous étaient pris par la contagion. André Elsberger et ses amis syndicalistes, aussi bien que les autres, --- plus que les autres : écrasés par la nécessité des choses, obligés à un parti qu’ils détestaient, ils s’y déterminaient avec une fureur sombre, une rage pessimiste, qui faisait d’eux des instruments forcenés pour l’action. L’ouvrier Aubert, tiraillé entre son humanitarisme appris et son chauvinisme instinctif, avait failli en perdre la tête. Après plusieurs nuits blanches, il avait fini par trouver une formule qui arrangeait tout : c’était que la France était synonyme d’humanité. Depuis, il ne causait plus avec Christophe. Presque tous, dans la maison, lui avaient fermé leur porte. Même les excellents Arnaud ne l’invitaient plus. Ils continuaient à faire de la musique, à s’entourer d’art ; ils tâchaient d’oublier la préoccupation commune. Mais ils y pensaient toujours. Chacun d’eux, isolément, quand il rencontrait Christophe, lui serrait affectueusement la main, mais avec hâte, en se cachant. Et, dans la même journée, si Christophe les revoyait ensemble, ils passaient sans s’arrêter, en le saluant, gênés. En revanche, des gens qui ne se parlaient plus depuis des années, se rapprochaient brusquement. Un soir, Olivier fit signe à Christophe de venir près de la fenêtre, et, sans un mot, lui montra, dans le jardin d’en bas, les Elsberger qui causaient avec le commandant Chabran.
Christophe ne songeait pas à se surprendre de cette révolution dans les esprits. Il était assez occupé du sien. Il s’y faisait un bouleversement qu’il ne parvenait pas à maîtriser. Olivier, qui aurait eu plus de raisons de s’agiter, était plus calme que lui. De tous ceux que voyait Christophe, il était le seul qui semblât être resté à l’abri de la contagion. Si oppressé qu’il fût par l’attente de la guerre prochaine et la crainte des déchirements intérieurs, qu’il prévoyait malgré tout, il savait la grandeur des deux fois ennemies, qui tôt ou tard allaient se livrer bataille ; il savait aussi que c’est le rôle de la France d’être le champ d’expériences pour le progrès humain, et que toutes les idées nouvelles ont besoin, pour fleurir, d’être arrosées de son sang. Pour lui, il se refusait à prendre parti dans la mêlée. Dans cet entrégorgement de la civilisation, il eut redit volontiers la devise d’Antigone : « Je suis fait pour l’amour, et non pas pour la haine. » --- Pour l’amour, et pour l’intelligence, qui est une autre forme de l’amour. Sa tendresse pour Christophe eût suffi à lui éclairer son devoir. À cette heure où des millions d’êtres s’apprêtaient à se haïr, il sentait que le devoir, ainsi que le bonheur, de deux âmes comme la sienne et celle de Christophe, était de s’aimer et de garder leur raison intacte, dans la tourmente. Il se souvenait de Goethe, refusant de s’associer au mouvement de haine libératrice, qui lançait en 1813 l’Allemagne contre la France.
Christophe sentait tout cela ; et pourtant, il n’était point tranquille. Lui qui avait en quelque sorte déserté d’Allemagne, qui n’y pouvait rentrer, lui qui était nourri de la pensée Européenne des grands Allemands du xviii^e^ siècle, chers à son vieil ami Schulz, et qui détestait l’esprit de l’Allemagne nouvelle, militariste et mercantile, il entendait se lever en lui une bourrasque de passions ; et il ne savait pas de quel côté elle allait l’entraîner. Il ne le disait pas à Olivier ; mais il passait ses journées dans l’angoisse, à l’affût des nouvelles. Secrètement, il rassemblait ses affaires, préparait sa valise. Il ne raisonnait pas. C’était plus fort que lui. Olivier l’observait avec inquiétude, devinant le combat qui se livrait en son ami ; et il n’osait l’interroger. Ils éprouvaient le besoin de se rapprocher plus encore que d’habitude, ils s’aimaient plus que jamais ; mais ils craignaient de se parler ; ils tremblaient de découvrir entre eux une différence de pensée, qui les eût divisés de nouveau, ainsi qu’ils venaient de l’être par un malentendu. Souvent, leurs yeux se rencontraient, avec une expression de tendresse inquiète, comme s’ils étaient à la veille d’une séparation éternelle. Et ils se taisaient, oppressés.
Cependant, sur le toit de la maison en construction, de l’autre côté de la cour, pendant ces tristes jours, sous des rafales de pluie, les ouvriers donnaient les derniers coups de marteau ; et l’ami de Christophe, le couvreur bavard, lui criait de loin, en riant :
--- V’là toujours ma maison finie !
L’orage passa, par bonheur, aussi vite qu’il était venu. Des notes officieuses de chancellerie annoncèrent, comme le baromètre, le retour du beau temps. Les chiens hargneux de la presse furent rentrés au chenil. En quelques heures, les âmes se détendirent. C’était un soir d’été. Christophe, hors d’haleine, venait de rapporter la bonne nouvelle à Olivier. Il respirait, tout heureux. Olivier le regardait, souriant, un peu triste. Et il n’osait pas lui poser une question qu’il avait sur le cœur. Il dit :
--- Eh bien, tu les as vus unis, tous ces gens qui ne pouvaient s’entendre ?
--- Je les ai vus, dit Christophe, de bonne humeur. Vous êtes des farceurs ! Vous criez tous les uns contre les autres. Au fond, vous êtes tous d’accord.
--- On dirait, dit Olivier, que tu en es heureux ?
--- Pourquoi pas ? Parce que c’est à mes dépens que se fait cette union ?… Bah ! Je suis assez fort… Et puis, cela est bon, de sentir ce torrent qui vous emporte, ces démons réveillés dans votre cœur…
--- Ils m’épouvantent, dit Olivier. J’aime mieux la solitude éternelle que l’union de mon peuple, à ce prix.
Ils se turent ; et ni l’un ni l’autre n’osait aborder le sujet qui les troublait. Enfin, Olivier fit un effort, et, la gorge serrée, il dit :
--- Dis-moi franchement, Christophe : tu allais partir ?
Christophe répondit :
--- Oui.
Olivier était sûr de la réponse. Et pourtant, il en eut un coup au cœur. Il dit :
--- Quoi, Christophe, tu aurais pu… ?
Christophe se passa la main sur le front, et dit :
--- Ne parlons plus de cela, je ne veux plus y penser.
Olivier répétait douloureusement :
--- Tu te serais battu contre nous ?
--- Je ne sais pas, je ne me suis pas demandé.
--- Mais dans ton cœur, tu avais pris parti ?
Christophe dit :
--- Oui.
--- Contre moi ?
--- Jamais contre toi. Tu es mien. Où je suis tu es avec moi.
--- Mais contre mon pays ?
--- Pour mon pays.
--- C’est une chose terrible, dit Olivier. J’aime mon pays, comme toi. J’aime ma chère France ; mais puis-je tuer mon âme pour elle ? Puis-je pour elle trahir ma conscience ? Ce serait la trahir elle-même. Comment pourrais-je haïr, sans haine, ou jouer, sans mensonge, la comédie de la haine ? L’État moderne a commis un crime odieux, --- un crime qui l’écrasera, --- le jour où il a prétendu lier à sa loi d’airain la libre Église des esprits, dont l’essence est de comprendre et d’aimer. Que César soit César, mais qu’il ne prétende pas être Dieu ! Qu’il nous prenne notre argent, nos vies : il n’a pas droit sur nos âmes ; il ne les ensanglantera point. Nous sommes venus en ce monde pour répandre la lumière, non pour l’éteindre. À chacun son devoir ! Si César veut la guerre, que César ait des armées pour la faire, des armées comme autrefois, dont la guerre était le métier ! Je ne suis pas assez sot pour perdre mon temps à gémir en vain contre la force. Mais je ne suis pas de l’armée de la force. Je suis de l’armée de l’esprit ; avec des milliers de frères, j’y représente la France. Que César conquière la terre, s’il veut ! Nous conquérons la vérité.
--- Pour conquérir, dit Christophe, il faut vaincre, il faut vivre. La vérité n’est pas un dogme dur, sécrété par le cerveau, comme un stalactite par les parois d’une grotte. La vérité, c’est la vie. Ce n’est pas dans votre tête que vous devez la chercher. C’est dans le cœur des autres. Unissez-vous à eux. Pensez tout ce que vous voudrez, mais prenez chaque jour un bain d’humanité. Il faut vivre de la vie des autres, et subir, et aimer son destin.
--- Notre destin est d’être ce que nous sommes. Il ne dépend pas de nous de penser, ou de ne pas penser certaines choses, même si elles sont dangereuses. Nous sommes arrivés à un degré de civilisation tel que nous ne pouvons plus retourner en arrière.
--- Oui, vous êtes parvenus à l’extrême rebord du plateau de la civilisation, à cet endroit critique où un peuple ne peut atteindre, sans être pris du désir irrésistible de se jeter en bas. Religion et instinct se sont affaiblis chez vous. Vous n’êtes plus qu’intelligence, machines à moudre des raisonnements. Casse-cou ! La mort vient.
--- Elle vient pour tous les peuples : c’est une affaire de siècles.
--- Vas-tu faire fi des siècles ? La vie tout entière est une affaire de jours et d’heures. Il faut être de sacrés diables d’abstracteurs, comme vous êtes, pour vous placer dans l’absolu, au lieu d’étreindre l’instant qui passe.
--- Que veux-tu ? La flamme brûle la torche. On ne peut pas être et avoir été, mon pauvre Christophe.
--- Il faut être.
--- C’est une grande chose d’avoir été quelque chose de grand.
--- Ce n’est une grande chose qu’à condition qu’il y ait encore, pour l’apprécier, des hommes qui vivent et qui soient grands.
--- N’aimerais-tu pas mieux pourtant avoir été les Grecs, qui sont morts, que d’être tant de peuples qui végètent aujourd’hui ?
--- J’aime mieux être Christophe vivant.
Olivier cessa de discuter. Ce n’était pas qu’il n’eût bien des choses à répondre. Mais cela ne l’intéressait point. Dans toute cette discussion, il ne pensait qu’à Christophe. Il dit, en soupirant :
--- Tu m’aimes moins que je ne t’aime.
Christophe lui prit la main avec tendresse :
--- Cher Olivier, dit-il, je t’aime plus que ma vie. Mais pardonne, je ne t’aime pas plus que la vie, que le soleil de nos races. J’ai l’horreur de la nuit, où votre faux progrès m’attire. Toutes vos paroles de renoncement recouvrent le même Nirvâna bouddhique. L’action seule est vivante, même quand elle tue. Nous n’avons le choix, en ce monde, qu’entre la flamme qui dévore et la nuit. Malgré la douceur mélancolique des rêves qui précèdent le crépuscule, je ne veux pas de cette paix avant-coureur de la mort. Le silence des espaces infinis m’épouvante. Jetez de nouvelles brassées de bois sur le feu ! Encore ! Encore ! Et moi avec, s’il le faut. Je ne veux pas que le feu s’éteigne. S’il s’éteint, c’est fait de nous, c’est fait de tout ce qui est.
--- Je connais ta voix, dit Olivier ; elle vient du fond de la barbarie du passé.
Il prit sur un rayon un livre de poètes hindous, et il lut la sublime apostrophe du dieu Krichna :
« Lève-toi, et combats d’un cœur résolu. Indifférent au plaisir et à la douleur, au gain et à la perte, à la victoire et à la défaite, combats de toutes tes forces…
Christophe lui arracha le livre des mains, et lut :
--- … Je n’ai rien au monde qui me contraigne à agir : il n’est rien qui ne soit à moi ; et pourtant je ne déserte point l’action. Si je n’agissais pas, sans trêve ni relâche, donnant aux hommes l’exemple qu’il leur faut suivre, tous les hommes périraient. Si je cessais un seul instant d’agir, je plongerais le monde dans le chaos, et je serais le meurtrier de la vie. »
--- La vie, répéta Olivier, qu’est-ce que la vie ?
--- Une tragédie, fit Christophe. Hourrah !
La houle s’effaçait. Tous se hâtaient d’oublier, avec une peur secrète. Aucun ne semblait plus se souvenir de ce qui s’était passé. On s’apercevait pourtant qu’ils y pensaient encore, à la joie avec laquelle ils s’étaient repris à la vie, à la bonne vie quotidienne, dont on ne sent tout le prix que lorsqu’elle est menacée. Comme après chaque danger, on faisait les bouchées doubles.
Christophe s’était rejeté dans la création, avec un entrain décuplé. Il y entraînait avec lui Olivier. Ils s’étaient mis à composer ensemble, par réaction contre les pensées sombres, une épopée Rabelaisienne. Elle était teinte de ce large matérialisme, qui suit les périodes de compression morale. Aux héros légendaires, --- Gargantua, frère Jean, Panurge, --- Olivier avait ajouté, sous l’inspiration de Christophe, un personnage nouveau, un paysan, Jacques Patience, naïf, rusé, madré, résigné, qui était le jouet des autres, battu, pillé, se laissant faire, --- sa femme caressée, ses champs saccagés, se laissant faire, --- ne se lassant pas de remettre en ordre sa maison et de cultiver sa terre, --- forcé de suivre les autres à la guerre, chargé de tout le bagage, recevant tous les coups, se laissant faire, --- attendant, s’amusant des exploits de ses maîtres et des coups qu’il recevait, se disant : « Ils ne dureront pas toujours », prévoyant leur culbute finale, la guettant du coin de l’œil, et déjà riant d’avance, de sa grande bouche silencieuse. Un beau jour, en effet, Gargantua et frère Jean se noyaient, en croisade. Patience les regrettait bonnement, se consolait gaiement, sauvait Panurge qui se noyait, et disait : « Je sais bien que tu me joueras encore des tours, je ne suis pas dupe ; mais je ne puis me passer de toi : tu es utile à ma rate, tu me fais rire. »
Sur ce poème, Christophe composait de grands tableaux symphoniques, avec soli et chœurs, des batailles héroï-comiques, des kermesses déboutonnées, des bouffonneries vocales, des madrigaux à la Jannequin, d’une joie énorme et enfantine, une tempête sur la mer, l’Île sonnante et ses cloches, et, à la fin, une symphonie pastorale, pleine de l’air des prairies, de l’allégresse sereine des flûtes et des hautbois, et des chansons populaires de la vieille France, à l’âme claire. --- Les deux amis travaillaient dans une jubilation continuelle. Le maigriot Olivier, aux joues pâles, prenait un bain de santé dans la santé de Christophe. À travers leur mansarde, des trombes d’air passaient. Ivresse sans égale ! Créer avec son cœur et le cœur de son ami ! L’étreinte de deux amants n’est pas plus douce et plus ardente que cet accouplement de deux âmes amies. Elles avaient fini par se fondre si bien qu’il leur arrivait d’avoir les mêmes éclairs de pensée, à la fois. Ou bien Christophe écrivait la musique d’une scène, dont Olivier trouvait ensuite les paroles. Il l’emportait dans son sillage impétueux. Son esprit couvrait l’autre, et le fécondait.
Au bonheur de créer se joignait le plaisir de vaincre. Hecht venait de se décider à publier le David ; et la partition, bien lancée, avait eu un retentissement immédiat, à l’étranger. Un grand kapellmeister wagnérien, ami de Hecht, établi en Angleterre, s’était enthousiasmé pour l’œuvre ; il l’avait donnée, à plusieurs de ses concerts, avec un succès considérable, qui s’était répercuté, avec l’enthousiasme du kapellmeister, en Allemagne, où le David avait été joué aussi. Le kapellmeister s’était mis en relations avec Christophe ; il lui avait demandé d’autres ouvrages, il lui avait offert ses services, il faisait pour lui une propagande acharnée. On redécouvrit en Allemagne l’Iphigénie, qui y avait jadis été sifflée. On cria au génie. Certaines circonstances de la vie de Christophe, par leur tour romanesque, ne contribuèrent pas peu à piquer l’attention. La Frankfurter Zeitung publia, la première, un article retentissant. D’autres suivirent. Alors, quelques-uns, en France, s’avisèrent qu’ils avaient chez eux un grand musicien. Un des directeurs de concerts de Paris demanda à Christophe son épopée Rabelaisienne, avant qu’elle fût finie ; et Goujart, pressentant la célébrité prochaine, commença à parler, en termes mystérieux, d’un génie de ses amis, qu’il avait découvert. Il célébra dans un article l’admirable David, --- ne se souvenant même plus qu’il lui avait consacré, dans un article de l’an passé, deux lignes injurieuses. Et personne autour de lui ne s’en souvenait davantage, ou ne songeait à s’étonner du revirement. Combien à Paris ont bafoué Wagner et Franck, qui les célèbrent aujourd’hui, et s’en servent pour écraser des artistes nouveaux, qu’ils célébreront demain !
Christophe ne s’attendait guère à ce succès. Il savait qu’il vaincrait, un jour ; mais il ne pensait pas que ce jour dût être si prochain ; et il se défiait d’une réussite trop rapide. Il haussait les épaules, et disait qu’on le laissât tranquille. Il eût compris qu’on applaudît le David, l’année précédente, quand il l’avait écrit ; mais maintenant, il en était loin déjà, il avait gravi quelques échelons de plus. Volontiers, il eût dit aux gens qui lui parlaient de son ancienne œuvre :
--- Laissez-moi tranquille avec cette ordure ! Elle me dégoûte. Et vous aussi.
Et il se renfonçait dans son travail nouveau, avec un peu d’humeur d’en avoir été dérangé. Toutefois, il éprouvait une satisfaction secrète. Les premiers rayons de la gloire sont bien doux. Il est bon, il est sain de vaincre. C’est la fenêtre qui s’ouvre, et les premiers effluves du printemps, qui pénètrent dans la maison. --- Christophe avait beau mépriser ses anciennes œuvres, et spécialement l’Iphigénie : ce n’en était pas moins une revanche pour lui de voir cette misérable production, qui lui avait valu naguère tant d’avanies, vantée par les critiques allemands et demandée par les théâtres, comme le lui apprenait une lettre venue de Dresde, où on lui disait qu’on serait heureux de monter la pièce, pour la saison prochaine.
Le jour même où Christophe recevait cette nouvelle, qui lui faisait entrevoir enfin, après des années de misère, des horizons plus calmes et la victoire au loin, une autre lettre d’Allemagne lui arriva.
C’était l’après-midi. Il était en train de se débarbouiller, en causant gaiement avec Olivier, d’une chambre à l’autre, quand la concierge glissa sous la porte une enveloppe. L’écriture de sa mère… Justement, il se disposait à lui écrire ; il se réjouissait de lui apprendre son succès, qui lui ferait tant de plaisir. Il ouvrit la lettre. Il n’y avait que quelques lignes. Comme l’écriture était tremblée !
« Mon cher garçon, je ne vais pas très bien. Si ça t’était possible, je voudrais bien te voir encore une fois. Je t’embrasse.
Maman. »
Christophe poussa un gémissement. Olivier, qui travaillait dans la chambre à côté, accourut, effrayé. Christophe, incapable de parler, lui montra la lettre sur la table. Il continuait de gémir, sans écouter ce que disait Olivier qui, d’un coup d’œil, avait lu la lettre, et essayait de le rassurer. Il courut à son lit, sur lequel il avait déposé son veston, se rhabilla précipitamment, et, sans attacher son faux-col, --- (ses doigts tremblaient trop) --- il sortit. Olivier le rattrapa sur l’escalier : que voulait-il faire ? Partir par le premier train ? Il n’y en avait pas avant le soir. Il valait mieux attendre ici qu’à la gare. Avait-il seulement l’argent nécessaire ? --- Ils fouillèrent leurs poches, et, en réunissant tout ce qu’ils possédaient, ils ne trouvèrent qu’une trentaine de francs. On était en septembre. Hecht, les Arnaud, tous les amis, étaient hors de Paris. Personne à qui s’adresser. Christophe, hors de lui, parlait de faire une partie du chemin à pied. Olivier le pria d’attendre une heure, promettant de trouver la somme qu’il fallait. Christophe le laissa faire ; il était incapable d’avoir aucune idée. Olivier courut au mont-de-piété : c’était la première fois qu’il y allait ; pour lui-même, il eût mieux aimé souffrir du dénuement que mettre en gage un de ces objets, qui tous lui rappelaient quelque cher souvenir ; mais il s’agissait de Christophe, et il n’y avait pas de temps à perdre. Il déposa sa montre, sur laquelle on lui avança une somme bien inférieure à celle qu’il attendait. Il lui fallut remonter chez lui, prendre quelques-uns de ses livres, et les porter à un bouquiniste. C’était une chose douloureuse ; à peine s’il y songeait, en ce moment : le chagrin de Christophe absorbait toutes ses pensées. Il revint et retrouva Christophe, à la place où il l’avait laissé, assis devant sa table, dans un état de prostration. Jointe aux trente francs qu’ils avaient, la somme réunie par Olivier était plus que suffisante. Christophe était trop accablé pour songer à demander comment son ami se l’était procurée, ni s’il gardait assez d’argent pour vivre, en son absence, Olivier n’y pensait pas plus que lui ; il avait remis à Christophe tout ce qu’il avait. Il lui fallut s’occuper de Christophe, comme d’un enfant, jusqu’au départ. Il le conduisit à la gare, et ne le quitta qu’au moment où le train se mit en marche.
Dans la nuit, où il s’enfonçait, Christophe, les yeux grands ouverts, regardait devant lui, et il pensait :
--- Arriverai-je à temps ?
Il savait bien que, pour que sa mère lui eût écrit de venir, il fallait qu’elle ne pût plus attendre. Et sa fièvre éperonnait la course trépidante du rapide. Il se reprochait amèrement d’avoir quitté Louisa. Et en même temps, il sentait combien ces reproches étaient vains : il n’était pas le maître de changer le cours des choses.
Cependant, le bercement monotone des roues et des ressauts du wagon l’apaisait peu à peu, maîtrisait son esprit, comme les flots soulevés d’une musique, qu’un rythme puissant endigue. Il revoyait tout son passé, depuis les rêves vaporeux de la lointaine enfance : amours, espoirs, déceptions, deuils, et cette force exultante, cette ivresse de souffrir, de jouir, et de créer, cette allégresse d’éteindre la vie lumineuse et ses ombres sublimes, qui était l’âme de son âme, le souffle du Dieu caché. Tout s’éclairait pour lui, maintenant, à distance. Le tumulte de ses désirs, le trouble de ses pensées, ses fautes, ses erreurs, ses combats acharnés, lui apparaissaient comme les remous et les tourbillons, qu’emporte le grand courant de la vie vers son but éternel. Il découvrait le sens profond de ces années d’épreuves : à chaque épreuve, c’était une barrière, que le fleuve grossissant faisait craquer, un passage d’une vallée étroite à une autre plus vaste, que bientôt il remplissait tout entière ; à chaque fois, la vue s’étendait, l’air devenait plus libre. Entre les coteaux de France et la plaine allemande, le fleuve s’était frayé passage, non sans luttes, débordant sur les prés, rongeant la base des collines, ramassant, absorbant les eaux venues des deux pays. Ainsi, il coulait entre eux, non pour les séparer, mais afin de les unir ; ils se mariaient en lui. Et Christophe prit conscience, pour la première fois, de sa destinée, qui était de charrier à travers les peuples ennemis, comme une artère, toutes les forces de vie de l’une et l’autre rives. --- Étrange sérénité, calme et clarté soudains, qui lui apparaissaient, comme il arrive parfois, à l’heure la plus sombre… Puis, la vision se dissipa ; et, seule, reparut la figure douloureuse et tendre de la vieille maman.
L’aube s’annonçait à peine, lorsqu’il arriva dans la petite ville allemande. Il lui fallait prendre garde de n’être pas reconnu ; car il était toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt. Mais, à la gare, personne ne fit attention à lui : la ville dormait ; les maisons étaient fermées, et les rues désertes : c’était l’heure grise, où s’éteignent les lumières de la nuit, et où celle du jour n’est pas encore venue, --- l’heure où le sommeil est le plus doux, et où les rêves s’éclairent de la pâleur de l’Orient. Une petite servante ouvrait les volets d’une boutique, en chantant un vieux lied populaire. Christophe faillit suffoquer d’émotion. Ô patrie ! Bien-aimée !… Il eût voulu baiser la terre. En écoutant l’humble chant qui lui fondait le cœur, il sentit combien il avait été malheureux loin d’elle, et combien il l’aimait… Il marchait, retenant son souffle. Quand il vit sa maison, il fut obligé de s’arrêter et de mettre sa main sur sa bouche, pour s’empêcher de crier. Comment allait-il trouver celle qui était là, celle qu’il avait abandonnée ?… Il reprit haleine, et courut presque, jusqu’à la porte. Elle était entr’ouverte. Il la poussa. Personne… Le vieil escalier de bois craquait sous ses pas. Il monta à l’étage au-dessus. La maison semblait vide. La porte de la chambre de sa mère était fermée.
Christophe, le cœur battant, mit la main sur la poignée. Et il n’avait pas la force d’ouvrir…
Louisa était seule, couchée, et se sentait finir. De ses deux autres fils, l’un, le commerçant, Rodolphe, s’était établi à Hambourg, l’autre, Ernst, était parti pour l’Amérique, et l’on ne savait ce qu’il était devenu. Personne ne s’occupait d’elle, qu’une voisine, qui venait, deux fois par jour, voir ce dont Louisa avait besoin, restait quelques instants, et s’en retournait à ses affaires ; elle n’était pas trop exacte, et tardait souvent à venir. Louisa trouvait tout naturel qu’on l’oubliât, comme elle trouvait tout naturel d’avoir mal. Elle était d’une patience angélique, étant habituée à souffrir. Elle avait le cœur malade, et des suffocations, pendant lesquelles elle croyait qu’elle allait mourir : les yeux dilatés, les mains crispées sur ses draps, la sueur coulant sur son visage. Elle ne se plaignait pas. Elle savait que ce devait être ainsi. Elle était prête ; elle avait déjà reçu les sacrements. Elle n’avait qu’une inquiétude : que Dieu ne la trouvât pas digne d’entrer dans son paradis. Tout le reste, elle l’acceptait avec patience.
Dans le coin obscur de son réduit, autour de l’oreiller, sur le mur de l’alcôve, elle avait fait un sanctuaire de ses souvenirs ; elle avait réuni les images de ceux qui lui étaient chers : celles de ses trois petits, celle de son mari, pour le souvenir de qui elle avait toujours conservé son amour des premiers temps, celle du vieux grand-père, et de son frère, Gottfried : elle gardait un attachement touchant pour tous ceux qui avaient été bons, si peu que ce fût, pour elle. Elle avait épinglé sur le drap de son lit, tout près de son visage, la dernière photographie que Christophe lui avait envoyée ; et ses dernières lettres étaient sous l’oreiller. Elle avait l’amour de l’ordre et de la propreté méticuleuse ; et elle souffrait de ce que tout, dans sa chambre, ne fût pas parfaitement rangé. Elle s’intéressait aux petits bruits du dehors, qui marquaient pour elle les divers moments du jour. Il y avait si longtemps qu’elle les entendait ! Toute sa vie passée dans cet étroit espace… Elle pensait à son cher Christophe. Quel immense désir elle avait qu’il fût là, près d’elle, en ce moment ! Et pourtant, même à ce qu’il ne fût pas là elle était résignée. Elle était sûre de le revoir là-haut. Elle n’avait qu’à fermer les yeux pour le voir déjà. Elle passait des journées, assoupie, au milieu du passé…
Elle se revoyait dans l’ancienne maison, au bord du Rhin… Un jour de fête… Un superbe jour d’été. La fenêtre était ouverte : sur la route blanche, le soleil resplendissait. On entendait les oiseaux qui chantaient. Melchior et le grand-père étaient assis sur le devant de la porte, et fumaient en causant et riant très fort. Louisa ne les voyait pas ; mais elle se réjouissait que son mari fût à la maison, ce jour-là, et que le grand-père fût de si bonne humeur. Elle était dans la pièce du bas, et préparait le dîner : un dîner excellent ; elle le veillait comme la prunelle de ses yeux ; il y avait une surprise : un gâteau aux marrons ; elle jouissait d’avance des cris de joie du petit… Le petit, où était-il ? Là-haut : elle l’entendait, il étudiait son piano. Elle ne comprenait pas ce qu’il jouait, mais c’était un bonheur pour elle d’entendre ce petit gazouillement familier, de savoir qu’il était là, bien sagement assis… Quelle belle journée ! Les grelots joyeux d’une voiture passaient sur le chemin… Ah ! mon Dieu ! Et le rôti ! Pourvu qu’il ne fût pas brûlé, tandis qu’elle regardait par la fenêtre ! Elle tremblait que le grand-père, qu’elle aimait tant, et qui l’intimidait, ne fût pas content, qu’il lui fît des reproches… Grâce à Dieu, il n’y avait aucun mal. Voilà, tout était prêt, et la table était servie. Elle appelait Melchior et le grand-père. Ils répondaient avec entrain. Et le petit ?… Il ne jouait plus. Depuis un moment, son piano s’était tu, sans qu’elle l’eût remarqué… --- « Christophe ! »… Que faisait-il ? On n’entendait aucun bruit. Toujours il oubliait de descendre pour le dîner : le père allait le gronder encore. Elle montait précipitamment l’escalier… --- « Christophe ! »… Il se taisait. Elle ouvrait la porte de la chambre, où il travaillait. Personne. La chambre était vide ; le piano était fermé… Louisa était prise d’angoisse. Qu’est-ce qu’il était devenu ? La fenêtre était ouverte. Mon Dieu ! s’il était tombé ! Louisa est bouleversée. Elle se penche pour regarder… --- « Christophe ! »… Il n’est nulle part. Elle parcourt toutes les chambres. D’en bas, le grand-père lui crie : « Viens donc, ne t’inquiète pas, il nous rejoindra toujours. » Elle ne veut pas descendre ; elle sait qu’il est là : il se cache pour jouer, il veut la tourmenter. Ah ! le méchant petit !… Oui, elle en est sûre maintenant, le plancher a craqué ; il est derrière la porte. Elle veut ouvrir la porte. Mais la clef n’y est pas. La clef ! Elle cherche précipitamment dans un tiroir, au milieu d’une quantité d’autres clefs. Celle-là, celle-là,… non, ce n’est pas cela… Ah ! la voilà enfin !… Impossible de la faire entrer dans la serrure. La main de Louisa tremble. Elle se dépêche ; il faut se dépêcher. Pourquoi ? Elle ne sait pas ; mais elle sait qu’il le faut : si elle ne se hâte point, elle n’aura plus le temps. Elle entend le souffle de Christophe derrière la porte… Ah ! cette clef !… Enfin ! La porte s’ouvre. Un cri joyeux. C’est lui. Il se jette à son cou… Ah ! le méchant, le bon, le cher petit !…
Elle a ouvert les yeux. Il est là, devant elle.
Depuis un moment, il la regardait, si changée, le visage à la fois tiré et bouffi, une souffrance muette, que rendait plus poignante son sourire résigné ; et ce silence, cette solitude autour… Il avait le cœur transpercé…
Elle le vit. Elle ne fut pas étonnée. Elle sourit d’un sourire ineffable. Elle ne pouvait ni lui tendre les bras, ni dire une seule parole. Il se jeta à son cou, il l’embrassa, elle l’embrassa ; de grosses larmes coulaient sur ses joues. Elle dit tout bas :
--- Attends…
Il vit qu’elle suffoquait.
Ils ne faisaient aucun mouvement. Elle lui caressait la tête avec ses mains ; et ses larmes continuaient de couler. Il lui baisait les mains, sanglotant, la figure cachée dans les draps.
Quand son angoisse fut passée, elle essaya de parler. Mais elle ne parvenait plus à trouver ses mots ; elle se trompait, et il avait peine à comprendre. Qu’est-ce que cela faisait ? Ils s’aimaient, ils se voyaient, ils se touchaient : c’était là l’essentiel. --- Il demanda avec indignation pourquoi on la laissait seule. Elle excusa la garde :
--- Elle ne pouvait pas toujours être là : elle avait son travail…
D’une voix faible, entrecoupée, qui ne parvenait pas à articuler toutes les syllabes, elle fit hâtivement une petite recommandation au sujet de sa tombe. Elle chargea Christophe de sa tendresse pour ses deux autres fils, qui l’avaient oubliée. Elle eut un mot aussi pour Olivier, dont elle savait l’affection pour Christophe. Elle pria Christophe de lui dire qu’elle lui envoyait sa bénédiction --- (elle se reprit bien vite, timidement, pour employer une formule plus humble), --- « sa respectueuse affection »…
Elle suffoqua de nouveau. Il la soutint assise sur son lit. La sueur coulait sur son visage. Elle se forçait à sourire. Elle se disait qu’elle n’avait plus rien à demander au monde, maintenant qu’elle avait la main dans la main de son fils.
Et Christophe sentit brusquement cette main se crisper dans la sienne. Louisa ouvrit la bouche. Elle regarda son fils, avec une tendresse infinie ; --- et elle passa.
Le soir du même jour, Olivier arriva. Il n’avait pu supporter la pensée de laisser Christophe seul, à ces heures tragiques, dont il n’avait que trop l’expérience. Il redoutait aussi les dangers auxquels son ami s’exposait, en retournant en Allemagne. Il voulait être là, afin de veiller sur lui. Mais l’argent lui manquait, pour le rejoindre. Au retour de la gare, où il avait accompagné Christophe, il décida de vendre quelques bijoux qui lui restaient de sa famille ; et comme le mont-de-piété était fermé, à cette heure, et qu’il voulait partir par le premier train, il allait trouver un brocanteur du quartier, lorsque dans l’escalier il rencontra Mooch. Mis au courant de ses intentions, Mooch manifesta un chagrin sincère qu’Olivier ne se fût pas adressé à lui ; il s’opposa à ce qu’Olivier allât chez le marchand, et il le força à accepter de lui la somme nécessaire. Il ne se consolait pas de penser qu’Olivier avait mis sa montre en gage et vendu ses livres, pour payer le voyage de Christophe, quand il eût été si heureux de leur rendre service. Dans son zèle à leur venir en aide, il proposa même à Olivier de l’accompagner auprès de Christophe. Olivier eut grand’peine à l’en dissuader.
Ce fut un bienfait pour Christophe, que l’arrivée d’Olivier. Il avait passé la journée, dans l’accablement, seul avec sa mère endormie. La garde était venue, avait rendu quelques soins, et puis était partie, et n’était plus revenue. Les heures s’étaient écoulées, dans une immobilité funèbre. Christophe ne bougeait pas plus que la morte ; il ne la quittait point des yeux ; il ne pleurait pas, il ne pensait pas, il était lui-même un mort. --- Le miracle d’amitié, accompli par Olivier, ramena en lui les larmes et la vie.
Getrost ! Es ist der Schmerzen werth dies Leben, So lang… So lang… mit uns ein treues Auge weint.
(« Courage ! Aussi longtemps que deux yeux fidèles pleurent avec nous, la vie vaut de souffrir. »)
Ils s’embrassèrent longuement. Puis ils s’assirent auprès de Louisa, et causèrent à voix basse. La nuit était venue. Christophe, accoudé au pied du lit, racontait au hasard des souvenirs d’enfance, où revenait toujours l’image de la maman. Il se taisait, pendant quelques minutes, et puis il reprenait. Jusqu’à ce que vint une minute, où il se tut tout à fait, écrasé de fatigue, la figure cachée dans ses mains ; et quand Olivier s’approcha pour le regarder, il vit qu’il était endormi. Alors, il veilla seul. Et le sommeil le prit à son tour, le front posé sur le dossier du lit. Louisa souriait avec douceur ; et elle semblait heureuse de veiller ses deux enfants.
Comme le matin commençait, ils furent réveillés par des coups frappés à la porte. Christophe alla ouvrir. C’était un voisin, un menuisier ; il venait avertir Christophe que sa présence avait été dénoncée, et qu’il fallait partir, s’il ne voulait être pris. Christophe se refusait à fuir ; il ne voulait pas quitter sa mère, avant de l’avoir conduite au lieu où elle resterait maintenant, pour toujours. Mais Olivier le supplia de reprendre le train, il lui promit de veiller fidèlement, à sa place ; il le força à sortir de la maison ; et, pour être plus sûr qu’il ne reviendrait pas sur sa décision, il l’accompagna à la gare. Christophe s’obstinait à ne point partir, sans avoir au moins revu le grand fleuve, près duquel s’était passée son enfance, et dont son âme gardait pour toujours, comme une conque marine, l’écho retentissant. Malgré le danger qu’il y avait à se montrer en ville, il fallut en passer par sa volonté. Ils suivirent la berge du Rhin, qui se hâtait avec une paix puissante, entre ses rives basses, vers sa mort mystérieuse dans les sables du Nord. Un énorme pont de fer plongeait, au milieu du brouillard, ses deux arches dans l’eau grise, comme les moitiés de roues d’un chariot colossal. Au loin, se perdaient dans la brume les barques qui remontaient, à travers les prairies, les méandres sinueux. Christophe s’absorbait dans ce rêve. Olivier l’en arracha, et, lui prenant le bras, le ramena à la gare, Christophe se laissa faire ; il était comme un somnambule. Olivier l’installa dans le train qui allait partir ; et ils convinrent de se rejoindre le lendemain, à la première station française, afin que Christophe ne rentrât pas seul à Paris.
Le train partit, et Olivier revint à la maison, où il trouva, à l’entrée, deux gendarmes qui attendaient le retour de Christophe. Ils prirent Olivier pour lui. Olivier ne se pressa point d’éclaircir une méprise, qui favorisait la fuite de Christophe. Au reste, la police ne montra aucune déconvenue de son erreur ; elle montrait un empressement assez tiède à rechercher le fugitif ; et il sembla même à Olivier qu’au fond, elle n’était pas fâchée que Christophe fût parti.
Olivier resta jusqu’au lendemain matin, pour l’enterrement de Louisa. Le frère de Christophe, Rodolphe, le commerçant, y assista entre deux trains. Cet important personnage suivit très correctement le convoi, et partit aussitôt après, sans avoir adressé un mot à Olivier pour lui demander des nouvelles de son frère, ou pour le remercier de ce qu’il avait fait pour leur mère. Olivier passa quelques heures encore dans cette ville, où il ne connaissait personne de vivant, mais qui était peuplée pour lui de tant d’ombres familières : le petit Christophe, ceux qu’il avait aimés, ceux qui l’avaient fait souffrir ; --- et la chère Antoinette… Que restait-il de tous ces êtres, qui avaient vécu ici, de cette famille des Krafft, à présent effacée ? L’amour qui vivait d’eux dans l’âme d’un étranger.
Dans l’après-midi, Olivier retrouva Christophe à la station frontière, où ils s’étaient donné rendez-vous. Un village au milieu des collines boisées. Au lieu d’y attendre le train suivant pour Paris, ils décidèrent de faire à pied une partie de la route, jusqu’à la ville prochaine. Ils avaient besoin d’être seuls. Ils se mirent en marche à travers les bois silencieux, où retentissaient au loin les coups sourds de la cognée. Ils arrivèrent à une clairière, au sommet d’une colline. Au-dessous d’eux, dans un vallon étroit, encore en pays allemand, le toit rouge d’une maison forestière, un petit pré, comme un lac vert entre les bois. Tout autour, l’océan des forêts bleu sombre, enveloppées de vapeurs. Des brouillards se glissaient entre les branches des sapins. Un voile transparent amollissait les lignes, amortissait les couleurs. Tout était immobile. Ni bruit de pas, ni son de voix. Quelques gouttes de pluie sonnaient sur le cuivre doré des hêtres, que l’automne avait mûris. Entre les pierres tintait l’eau d’un petit ruisseau. Christophe et Olivier s’étaient arrêtés et ils ne bougeaient plus. Chacun songeait à ses deuils. Olivier pensait :
--- Antoinette, où es-tu ?
Et Christophe :
--- Que me fait le succès, à présent qu’elle n’est plus ?
Mais chacun entendit la voix consolatrice de ses morts :
--- Bien-aimé, ne pleure pas sur nous. Ne pense pas à nous. Pense à lui…
Ils se regardèrent tous deux, et chacun ne sentit plus sa peine, mais celle de son ami. Ils se prirent la main. Une sereine mélancolie les enveloppait tous deux. Doucement, sans un souffle d’air, le voile de vapeurs s’effaçait ; le ciel bleu refleurissait. Douceur attendrissante de la terre après la pluie… Si près de nous, si tendre !… Elle vous prend dans ses bras, sur son sein, avec un beau sourire affectueux ; et elle vous dit :
--- Repose. Tout est bien…
Le cœur de Christophe se détendait. Il était comme un petit enfant. Depuis deux jours, il vivait tout entier dans le souvenir de la chère maman, l’atmosphère de son âme ; il revivait l’humble vie, les jours uniformes, solitaires, passés dans le silence de la maison sans enfants, et dans la pensée des enfants qui l’avaient laissée, la pauvre vieille femme, infirme et vaillante, avec sa foi tranquille, sa douce bonne humeur, sa résignation souriante, son absence d’égoïsme… Et Christophe pensait aussi à toutes les humbles âmes qu’il avait connues. Combien il se sentait près d’elles, en ce moment ! Au sortir de ces années de luttes épuisantes, dans le brûlant Paris, où se mêlent furieusement les idées et les hommes, au lendemain de cette heure tragique, où avait soufflé le vent des folies meurtrières qui lancent les uns contre les autres les peuples hallucinés, une lassitude prenait Christophe de ce monde fiévreux et stérile, de ces batailles d’égoïsmes et d’idées, de ces élites humaines, ces ambitieux, ces penseurs, ces artistes, qui se croient la raison du monde et n’en sont que le mauvais rêve. Et tout son amour allait à ces milliers d’âmes simples, de toute race, qui brûlent en silence, pures flammes de bonté, de foi, de sacrifice, --- cœur du monde.
--- Oui, je vous reconnais, je vous retrouve enfin, pensait-il, vous êtes de mon sang, vous êtes miennes. Comme l’enfant prodigue, je vous ai quittées, pour suivre les ombres qui passaient sur le chemin. Je reviens à vous, accueillez-moi. Nous sommes un seul être, vivants et morts ; où que je sois, vous êtes avec moi. Maintenant, je te porte en moi, ô mère, qui m’as porté. Vous tous, Gottfried, Schulz, Sabine, Antoinette, vous êtes tous en moi. Vous êtes ma richesse, ma joie. Nous ferons route ensemble. Je ne vous quitterai plus. Je serai votre voix. Par nos forces unies, nous atteindrons au but.
Un rayon de soleil glissa entre les branches mouillées des arbres, qui lentement s’égouttaient. Du petit pré d’en bas montaient des voix enfantines, un vieux lied allemand, candide et touchant, que chantaient trois petites filles, dansant ensemble une ronde autour de la maison ; et de loin, le vent d’ouest apportait, comme un parfum de roses, la voix des cloches de France…
--- Ô paix, divine harmonie, sereine musique de l’âme délivrée, où se fondent la douleur et la joie, et la mort et la vie, et les races ennemies, les races fraternelles, je t’aime, je te veux, je t’aurai…
Le voile de la nuit tomba. Christophe, sortant de son rêve, revit près de lui le visage fidèle de l’ami. Il lui sourit et l’embrassa. Puis, ils se remirent en marche, à travers la forêt, en silence ; et Christophe frayait le chemin à Olivier.
Taciti, soli e senza compagnia, n’andavan l’un dinnanzi, e l’altro dopo, come i frati minor vanno per via…