Le travail de Zarathoustra
I
LA CONCEPTION DU RETOUR ÉTERNEL
En juillet 1881, Frédéric Nietzsche venait de publier un recueil d’aphorismes, Aurore, où s’annonçaient enfin ses dernières pensées. Libéré des religiosités wagnériennes; libéré de l’ascétisme critique auquel il s’astreignait depuis six ans, il entrevoyait, par delà ces négations qu’il avait essayées, une multitude d’idéalités inconnues, de modes lyriques et moraux.
Où voulons-nous aller ?
écrit-il ;
Voulons-nous franchir la mer ? Où nous entraîne cette passion puissante, qui prime pour nous toute autre passion ? Pourquoi ce vol éperdu dans cette direction, vers le point où jusqu’à présent tous les soleils déclinèrent et s’éteignirent ? De nous aussi peut-être on dira quelque jour que, gouvernant toujours vers l’ouest, nous espérions atteindre une Inde inconnue, — mais que c’était notre destinée d’échouer devant l’infini ? Ou bien, mes frères, ou bien ? —
Il avait mis cet ou bien au terme de son livre et cette interrogation finale lui semblait belle. « Quel autre livre, écrit-il à un ami, s’achève sur un ou bien ? » — Il l’aimait, mais n’était pas homme à s’attarder en elle. Il considérait Aurore comme l’exercice d’un convalescent qui s’amuse avec les désirs, les idées, et trouve en chacune son plaisir, plaisir de malice ou d’amour. Ç’avait été un jeu qui devait prendre fin. Je dois maintenant choisir parmi ces idées entrevues, pensait-il ; je dois en saisir une, l’exprimer dans sa force et clore mes années de retraite et d’attente.
« En temps de paix, a-t-il écrit, l’homme aux instincts guerriers se tourne contre lui-même. » A peine sorti de ses combats, Nietzsche cherche une occasion nouvelle de combats.
Il était resté, jusqu’à la mi-juillet, à Recoare, en Vénétie, sur les premières pentes des Alpes italiennes. Il dut chercher un refuge moins brûlant. Il n’avait pas oublié ces hautes vallées alpestres qui lui avaient donné, deux ans auparavant, un répit de santé et un rapide bonheur : Il monta vers elles et s’installa d’une façon rustique dans l’Engadine alors solitaire, à Sils-Maria. Il eut, pour un franc par jour, une chambre dans une maison paysanne ; une auberge voisine lui fournit ses repas. De rares touristes passaient ; aucun ne séjournait, et Nietzsche, lorsqu’il se trouvait d’humeur causante, allait rendre visite à l’instituteur ou au curé : braves gens qui gardèrent le souvenir de ce professeur allemand si singulier, si instruit, modeste et bon.
Il réfléchissait alors sur les problèmes de la philosophie naturaliste. Le système de Spencer était en vogue et nouveauté : Frédéric Nietzsche méprisait cette cosmogonie qui prétend supplanter le christianisme et lui reste soumise. Spencer ignore la providence, mais croit au progrès. Il enseigne la réalité d’un concert entre les mouvements des choses et les aspirations de l’humanité. Il conserve dans un univers sans Dieu les harmonies chrétiennes. Frédéric Nietzsche a suivi des écoles plus viriles : Empédocle, Héraclite, Spinoza, Goethe, sont des penseurs au regard calme qui savent étudier la nature sans chercher en elle quelque assentiment à leurs désirs. Il reste obéissant à ces maîtres et il sent croître, mûrir en lui, une idée grande et neuve.
Nous devinons à travers ses lettres l’émotion dont il est saisi. Il a besoin d’être seul et défend avec énergie sa solitude. Le docteur Paul Rée, un ami, qui admire Aurore, veut le lui dire et l’aller voir. Frédéric Nietzsche l’apprend et se désespère.
Ma bonne Lisbeth,
écrit-il à sa sœur,
je ne puis me résoudre à télégraphier à Rée qu’il ne vienne point. Pourtant je dois considérer comme un ennemi quiconque vient interrompre mon travail d’été, mon travail d’Engadine, c’est-à-dire mon devoir même, ma « seule chose nécessaire ». Un homme ici, au milieu de ces pensées qui jaillissent de tous côtés en moi, — c’est une terrible chose; et si je ne puis mieux défendre ma solitude, je quitte l’Europe pour beaucoup d’années, je le jure ! Je n’ai plus de temps à perdre…
Mademoiselle Nietzsche prévint Paul Rée, qui renonça à son projet.
Il trouve enfin cette idée dont le pressentiment l’agite avec tant de violence. — Un jour qu’il allait à travers bois de Sils-Maria jusqu’à Silvaplana, il s’assit non loin de Surlée au pied d’un rocher pyramidal : à cette minute et à cette place il conçut le Retour Éternel. Il pensa : le temps, dont la durée est infinie, doit ramener, de période en période, une disposition identique des choses. Cela est nécessaire; donc il est nécessaire que toutes choses reviennent. Dans tel nombre de jours, imprévisible, immense mais limité, un homme, en tout semblable à moi, moi-même enfin, assis à l’ombre de ce roc, retrouvera ici-même cette même idée. Et cette même idée sera par cet homme retrouvée non pas seulement une fois mais un nombre de fois infini, car ce mouvement qui ramène les choses est infini. Donc nous devons écarter toute espérance et penser fermement : nul monde céleste ne recevra les hommes, nul avenir meilleur ne les consolera. Nous sommes les ombres d’une nature aveugle et monotone, les prisonniers de chaque instant. Mais nous devons penser aussi : l’instant n’est pas une chose passagère puisqu’il revient éternellement. Le moindre est un monument éternel doué de valeur infinie. « Que tout revienne sans cesse, écrit-il, c’est l’extrême rapprochement d’un monde du devenir avec un monde de l’être : sommet de la méditation. » (1)
L’émotion de la découverte fut si vive qu’il pleura et resta longtemps abîmé dans ses larmes. Il avait donc réussi son effort. Sans faiblir devant la réalité, sans s’écarter du pessimisme; au contraire, en menant à ses dernières conséquences l’idée pessimiste de la réalité, il avait découvert cette doctrine du Retour qui, conférant aux plus fugitives choses l’éternité, restaure en chacune d’elles la puissance lyrique, la valeur religieuse nécessaire à l’âme. — En quelques lignes, il formula l’idée, et data : « Commencement d’août 1881, à Sils-Maria, à 6.000 pieds au-dessus de la mer et beaucoup plus au-dessus de toutes choses humaines ! »
Il vécut durant quelques semaines dans un état de ravissement et d’angoisses : sans doute les mystiques connaissent des émotions semblables, et leur vocabulaire convient ici. Il éprouvait un orgueil divin; mais dans le même instant il avait peur et s’épouvantait, comme ces prophètes d’Israël qui tremblent devant Dieu en recevant de lui l’ordre de leur mission. Le malheureux homme, si blessé par la vie, envisageait avec un indicible effroi la perpétuité des retours. Ce lui était une attente insupportable, un supplice : mais il aimait ce supplice. Il s’imposait l’idée du Retour Éternel comme un ascète s’impose le martyre. Lux mea crux, écrivit-il en ses notes, Crux mea lux ! Lumière ma croix, Croix ma lumière ! Son agitation, que le temps n’apaisait point, devenait extrême : il s’effrayait, car il n’ignorait pas la menace qui pesait sur sa vie.
A mon horizon s’élèvent des pensées, quelles pensées !
écrit-il à Peter Gast, le 14 août ;
je ne soupçonnais rien de tel. Je n’en dis pas davantage, je veux maintenir en moi un calme inébranlable. Hélas, ami, des pressentiments me traversent parfois l’esprit. Il me semble que je mène une vie très dangereuse : car ma machine est de celles qui peuvent sauter ! L’intensité de mes sentiments me fait frémir et rire — deux fois déjà j’ai dû rester à la chambre, et pour une raison ridicule : j’avais les yeux irrités, pourquoi ? Parce qu’en me promenant j’avais trop pleuré; non pas des larmes sentimentales, mais des larmes de joie ; et je chantais et disais des folies, plein d’une nouvelle idée que je dois proposer aux hommes…
Dès lors il conçoit une tâche nouvelle : tout ce qu’il a fait jusqu’alors ne fut qu’essai maladroit ou recherche : le temps est venu d’édifier l’œuvre. Quelle ? Il hésite : ses dons d’artiste, de critique, de philosophe, le séduisent en divers sens. Mettra-t-il en forme de système sa doctrine du Retour Éternel ? Il y songe un instant, peut-être. Mais non : ce n’est pas une doctrine, c’est un symbole, il faut l’entourer de lyrisme et de rythme. — Ne pourrait-il rénover cette forme oubliée que créèrent les penseurs de la plus ancienne Grèce et dont Lucrèce nous transmet un modèle ? Frédéric Nietzsche accueille cette idée : il lui plairait de traduire sa conception de la nature en un langage poétique, en quelque prose musicale et scandée. Il cherche encore : et son désir d’un langage rythmé, d’une forme vivante et comme palpable, lui suggère une pensée nouvelle : ne pourrait-il introduire au centre de son œuvre une figure humaine, un annonciateur, un héros ? Un nom lui vient à l’esprit : Zarathoustra, l’apôtre persan, mystagogue du feu. Un titre, un sous-titre, quatre lignes rapidement écrites, annoncent le poème :
MIDI ET ÉTERNITÉ
Signe d’une vie nouvelle
Zarathoustra, né aux bords du lac Urmi, quitte à trente ans sa patrie, se dirige vers la province Aria et en dix années de solitude compose le Zend-Avesta.
Dès lors ses promenades, ses méditations cessent d’être solitaires : Frédéric Nietzsche écoute et recueille sans cesse les paroles de Zarathoustra. En trois distiques d’une allure douce, presque tendre, il a dit comme était entré dans sa vie ce compagnon :
SILS-MARIA
J’étais assis là dans l’attente — dans l’attente de rien; Je jouissais, par delà le bien et le mal, tantôt
De la lumière, tantôt de l’ombre, abandonné Au jour, au lac, au midi, au temps sans but.
Alors, ami, soudain un est devenu deux — Et Zarathoustra passa auprès de moi…
En septembre, la saison devint tout à coup froide et neigeuse. Frédéric Nietzsche fut éprouvé par cette intempérie : son exaltation tomba et un long temps de dépression commença. Il pensait constamment au Retour Éternel : mais ayant perdu courage il n’en sentait plus que l’horreur. « J’ai revécu les jours de Bâle, écrivit-il à Peter Gast. Par-dessus mon épaule la mort me regarde… » Il est bref en ses plaintes : un mot doit nous suffire à deviner des abîmes. Trois fois, durant ces semaines de septembre et d’octobre, il fut tenté par le suicide. D’où lui venait cette tentation ? Voulait-il éviter la souffrance ? Non; car il était brave. Voulait-il prévenir la destruction de son esprit ? Cette deuxième hypothèse est la vraie, peut-être.
Il descendit à Gênes et continua d’être éprouvé par les vents humides, les cieux bas d’un automne capricieux. Il supportait impatiemment l’absence de lumière. Une tristesse différente compliquait son ennui : Aurore n’avait aucunement réussi. Les critiques avaient ignoré l’œuvre, les amis l’avaient lue à peine; Erwin Rohde, le plus cher, le plus estimé, n’avait pas répondu à l’envoi du livre. Frédéric Nietzsche lui écrivit de Gênes, le 21 octobre :
Cher, vieil ami,
Sans doute quelque embarras t’arrête. Je t’en prie, en toute sincérité : ne m’écris pas ! Cela ne changera rien entre nous; mais il m’est insupportable de penser qu’en envoyant un livre à un ami, j’exerce sur lui une sorte de pression. Qu’importe un livre ! Ce qui me reste à faire importe davantage — ou je ne saurais pourquoi vivre. L’instant est dur pour moi, je souffre beaucoup.
Amicalement, ton
F. N.
Erwin Rohde ne répond pas à cette lettre même.
Novembre est beau : Frédéric Nietzsche se ranime. « Je me relève de mes désastres », écrit-il. Il parcourt la montagne et la côte gênoise, retourne sur les rochers où lui étaient venues les proses d’Aurore. Telle est la douceur du temps qu’il peut se baigner dans la mer. « Je me sens si riche, si fier, écrit-il à Peter Gast, tout à fait principe Doria. Vous seul me manquez, cher ami, vous et votre musique ! »
Depuis les représentations des Nibelungen à Bayreuth — depuis plus de cinq ans — Frédéric Nietzsche s’était privé de musique. Cave musicam ! écrivait-il. Il craignait, s’il s’abandonnait à la jouissance des sons, d’être repris par le magicien des sons, Richard Wagner. Mais il était enfin délivré de ces craintes. Son ami Peter Gast lui avait joué, en juin, à Recoare, des chants et des chœurs qu’il s’était diverti à composer sur des épigrammes de Goethe. Paul Rée avait dit un jour : « Aucun musicien moderne ne serait capable de mettre en musique des vers si légers. » Peter Gast avait relevé le défi — et gagné la partie, estima Nietzsche, ravi par la vivacité des rythmes. « Persévérez, conseilla-t-il à son ami; travaillez contre Wagner musicien comme je travaille contre Wagner philosophe. Efforçons-nous, Rée, vous et moi, d’affranchir l’Allemagne. Si vous réussissez à trouver une musique assortie à l’univers de Goethe (elle n’existe pas), vous aurez fait une grande chose… » Cette pensée reparaît en chacune de ses lettres : son ami est à Venise, il est à Gênes; et il espère qu’en ce même hiver l’Italie va leur inspirer à tous deux, allemands déracinés, une métaphysique et une musique nouvelles.
Il profite de sa santé meilleure pour aller au théâtre. Il entend la Sémiramis de Rossini, et quatre fois la Juliette de Bellini. Un soir il fut curieux d’entendre une œuvre française dont l’auteur lui était inconnu :
Hurrah ! ami !
écrit-il à Peter Gast,
encore une trouvaille heureuse : un opéra de Georges Bizet (qui est-ce donc ?!) : Carmen. Cela s’écoute comme une nouvelle de Mérimée, spirituelle, forte, par instant émouvante. Un vrai talent français, que Wagner n’a pas désorienté, un franc disciple de Berlioz… Je ne suis pas loin de penser que Carmen est le meilleur opéra qui existe; si longtemps que nous vivions, il restera à tous les répertoires d’Europe.
La découverte de Carmen est l’événement de son hiver. Maintes fois il en parle, maintes fois il y retourne : quand il a écouté cette musique franche et passionnée, il se sent mieux armé contre les séductions romantiques toujours puissantes sur son âme. « Carmen me délivre », écrira-t-il.
Frédéric Nietzsche retrouve le bonheur dont il avait joui l’année précédente; semblable, mais soutenu par une émotion plus grave : le plein midi de sa pensée se lève après l’aurore. Vers la fin de décembre il traverse et surmonte une crise. Une sorte de poème en prose commémore cette crise. Nous le traduirons ici : c’est la suite de ces méditations, de ces examens de conscience qu’il écrivait, jeune homme, à chaque saint Sylvestre :
Pour la nouvelle année. — Je vis encore, je pense encore : il faut encore que je vive, car il faut encore que je pense. Sum, ergo cogito : cogito, ergo sum. C’est aujourd’hui le jour où chacun est libre d’exprimer son désir et sa pensée la plus chère : moi aussi, j’exprimerai donc le souhait que je forme en moi-même aujourd’hui, et je dirai quelle pensée, cette année, je prends à cœur avant toute autre — quelle pensée j’ai choisie comme raison, garantie, douceur de ma vie à venir ! Je veux m’exercer chaque jour à voir en toute chose, comme une beauté, le nécessaire — ainsi je serai l’un de ceux qui rendent belles les choses. Amor fati : que cela soit dorénavant mon amour ! Je ne veux pas entrer en guerre contre la laideur. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs. Détourner mon regard, que cela soit ma seule négation. D’un mot : je veux, en toute circonstance, être toujours un affirmateur !
Les trente jours de janvier passent sans qu’un nuage paraisse au ciel : il dédiera à ce beau mois, en signe de gratitude, le quatrième livre de la Gaya Scienza, qu’il intitule : Sanctus Januarius ; livre admirable, riche de pensée critique, de finesses intimes, et de la première à la dernière ligne dominé par une émotion sacrée — amor fati.
En février, Paul Rée, traversant Gênes, resta quelques jours avec son ami, qui lui montra ses promenades préférées et le mena vers ces anses rocheuses « où dans quelque six cents ans, quelque mille ans », écrit-il gaiement à Peter Gast, « on élèvera une statue à l’auteur d’Aurore ». Puis Paul Rée descendit à Rome, où l’attendait mademoiselle de Meysenbug. Il était curieux de pénétrer là-bas dans le monde wagnérien que l’attente du Parsifal agitait fort : c’était en juillet, à Bayreuth, que devait être donné le mystère chrétien. Frédéric Nietzsche ne voulut pas accompagner Paul Rée. Il préservait sa solitude et réfléchissait à son œuvre prochaine, l’exposition lyrique du Retour Éternel. Quelle forme prenait-elle alors en son esprit ? Nous l’ignorons. Il n’aimait pas à parler de son travail : il voulait achever avant d’annoncer. Pourtant il désirait que ses amis connussent ce mouvement nouveau où il engageait sa pensée. Il adressa à mademoiselle de Meysenbug une lettre où Wagner était mal traité; puis il ajouta une promesse assez mystérieuse. « Si je ne m’illusionne sur mon avenir, écrit-il, c’est par mon œuvre que sera continué ce qu’il y a de meilleur dans l’œuvre de Wagner — et voilà peut-être le comique de l’aventure… »
Au début du printemps, Frédéric Nietzsche, séduit par un caprice, fit marché avec le patron d’un voilier italien en partance pour Messine et traversa la Méditerranée. Le passage fut terrible : il fut malade à mourir. Mais son séjour fut d’abord heureux : il écrivit des vers, plaisir que depuis plusieurs années il avait cessé de connaître. Ce sont des impromptus, des épigrammes, peut-être inspirés de ces saillies goethéennes que Peter Gast avait mises en musique. Il cherchait alors un coin de nature et d’humanité favorable à la production de sa grande œuvre : la Sicile, « margelle du monde où le bonheur habite », enseigne le vieil Homère, lui parut un refuge idéal ; et, oubliant soudain qu’il ne supportait pas les chaleurs, il décida de s’installer à Messine pour tout l’été. Quelques jours de sirocco, en fin d’avril, le mirent à bas et il prépara son départ.
Sur ces entrefaites, il reçut un mot de mademoiselle de Meysenbug qui le pressait très instamment de s’arrêter à Rome. Rome était l’une de ses étapes naturelles : il accepta. Pourquoi cette insistance de mademoiselle de Meysenbug ? Nous le savons. Cette femme excellente ne s’était jamais résignée au malheur de l’ami dont elle avait en vain cherché à rendre la destinée plus douce. Elle savait la délicatesse, la tendresse de son cœur, et souhaitait souvent lui trouver une compagne : au printemps de cette année 1882, elle crut avoir trouvé. C’était la raison de sa lettre. — Mademoiselle de Meysenbug avait le goût et l’habitude de la bonté ; peut-être elle ne prenait pas assez garde que la bonté est un art difficile où les défaites sont cruelles.
La jeune fille qu’elle avait trouvée s’appelait Lou Salomé. Elle était juive, elle était russe, admirable d’intelligence et d’ardeur intellectuelle. Il n’est pas rare de voir surgir ainsi, à Paris, Florence ou Rome, quelque demoiselle excitée, native de Philadelphie, de Bucarest ou de Kief, qui vient avec une impatience barbare s’initier à la culture et conquérir un foyer dans nos vieilles capitales. Celle-ci, assurément, était de qualité rare : sa mère la suivait à travers l’Europe, portant les manteaux et les châles.
Mademoiselle de Meysenbug s’engoua d’elle et désira aussitôt que Nietzsche connût cette rare créature. D’accord avec Paul Rée, qui la connaissait de plus longue date, semble-t-il, et l’appréciait aussi, elle écrivit sa lettre.
Frédéric Nietzsche arrive et entend l’éloge de mademoiselle Lou. Elle est fine, inspirée, vaillante ; intransigeante dans la recherche et l’affirmation ; par tous les traits de son enfance une héroïne : c’est la promesse d’une grande vie. A l’église Saint-Pierre, un matin, la jeune fille et le philosophe sont présentés l’un à l’autre. Mademoiselle Lou Salomé discerna aussitôt la qualité singulière de l’homme qu’on lui amenait. Frédéric Nietzsche avait désappris, durant ses longs mois de vie solitaire, le plaisir de causer et d’être écouté. « La jeune russe » (c’est ainsi qu’il l’appelle en ses lettres) l’écouta ; et l’aventure — enfin ce fut un drame — commença aussitôt.
Peu de jours après cette première entrevue, mademoiselle Salomé quitta Rome. Nietzsche et Rée partirent avec elle, tous deux enthousiastes de leur compagne. Nietzsche disait à Rée : C’est une femme admirable, épousez-la… — Non, disait l’autre avec gravité, je suis pessimiste, l’idée de propager la vie humaine m’est odieuse… Madame Salomé examinait ces deux hommes empressés autour de son enfant : Frédéric Nietzsche l’inquiétait ; elle préférait Paul Rée et travaillait pour lui.
Les deux femmes et les deux philosophes s’arrêtèrent à Lucerne. Frédéric Nietzsche voulut montrer à sa nouvelle amie cette maison de Triebschen où il avait connu Richard Wagner. Qui ne pensait alors au maître ? Il la mena jusqu’aux peupliers dont les hauts feuillages enclosent les jardins. Il lui raconta les jours inoubliables, les gaietés, les colères magnifiques du grand homme. Assis aux bords du lac, il parlait d’une voix basse, contenue, et détournait un peu son visage bouleversé par le rappel des joies dont il s’était privé : soudain il se tut, et la jeune fille, l’observant, vit qu’il pleurait.
Il lui confessa toute sa vie : son enfance, la maison pastorale, la grandeur mystérieuse du père si vite enlevé; les années pieuses, les premiers doutes et l’horreur de ce monde sans Dieu où il faut se résoudre à vivre; la découverte de Schopenhauer et de Wagner, la religion qu’il avait sentie pour eux et qui l’avait consolé de l’autre qu’il avait perdue.
— Oui, dit-il (mademoiselle Salomé rapporte ces paroles), c’est ainsi qu’ont commencé mes aventures. Elles ne sont pas terminées; où me mèneront-elles ? Où m’aventurerai-je encore ? Ne devrai-je pas revenir enfin à la foi ? A quelque nouvelle croyance ?
Et il ajouta avec gravité :
— En tous cas un retour au passé est plus vraisemblable que l’immobilité.
En mai il la quitta, non sans espoir de réunion prochaine. Lou Salomé allait à Bayreuth d’où Nietzsche voulait s’exclure. Elle promit de le rejoindre aussitôt après les fêtes : elle pourrait confronter ainsi la dernière pensée du maître et celle du disciple affranchi. Il lui conseilla la lecture d’un de ses livres : Schopenhauer comme éducateur. Il avouait toujours cette œuvre de jeunesse, hymne à la bravoure d’un penseur, à la solitude volontaire.
— Lisez cela, dit-il à Lou Salomé, et vous serez prête à m’entendre.
Le huit mai, traversant Bâle, il vit les Overbeck et leur conta l’événement avec une exaltation étrange. Une femme était entrée dans sa vie : c’était un bonheur pour lui, un bienfait pour sa pensée ; elle serait dorénavant plus vive, plus nuancée, plus riche, plus émouvante. Assurément il eût préféré ne pas épouser mademoiselle Salomé : il dédaignait tout lien de chair; mais peut-être il serait obligé de lui donner son nom pour la préserver des bavardages; et de son union spirituelle naîtrait un fils spirituel : le prophète Zarathoustra… Ces épanchements ne laissèrent pas d’inquiéter les Overbeck : ils auguraient mal d’une liaison si bizarre et d’un enthousiasme si prompt.
Frédéric Nietzsche quitta Bâle et rentra en Allemagne : il désirait alors se rapprocher de son pays. Il était, nous le savons, coutumier de tels désirs absorbants et subits. Un Suisse, rencontré à Messine, lui avait vanté la beauté de Grunewald, près de Berlin : il voulut s’y fixer et l’écrivit à Peter Gast auquel, six semaines auparavant, il indiquait comme résidence Messine.
Il alla visiter ce Grunewald, qui lui plut assez; mais il vit par la même occasion Berlin et quelques Berlinois, qui lui déplurent extrêmement. Il s’aperçut que ses derniers livres n’avaient pas été lus, qu’on ignorait sa pensée. On savait seulement qu’il était ami de Paul Rée, sans doute son disciple. Il n’aima point cela, partit sans retard et passa quelques semaines à Naumburg où il dicta le manuscrit de son prochain livre, La Gaya Scienza. Aux siens, semble-t-il, à sa mère et à sa sœur, il parla discrètement de la nouvelle amie.
Le 27 juillet était la date fixée pour la représentation du Parsifal. Frédéric Nietzsche alla séjourner dans un village des forêts Thuringiennes, Tautenburg, peu distant de Bayreuth où tous ses amis allaient se retrouver : les Overbeck, les Seydlitz, Gersdorff, mademoiselle de Meysenbug, mademoiselle Lou Salomé, Lisbeth Nietzsche sa sœur. Il se sentait comme proscrit. A cet instant, peut-être, un mot du maître eût suffi à le ramener, et peut-être il attendit, il espéra ce mot. Mademoiselle de Meysenbug voulut faire un essai de conciliation : devant Richard Wagner elle osa nommer Frédéric Nietzsche. Richard Wagner lui imposa silence et sortit en claquant la porte.
Frédéric Nietzsche resta donc dans ses forêts. Il relut une dernière fois son manuscrit et l’envoya à l’impression. Il sentait un peu de honte en publiant ce nouveau recueil d’aphorismes. Ses amis, il le savait, blâmaient ces volumes trop nombreux, ces essais trop courts, ces esquisses à peine formées. Il les écoutait avec une sérieuse et bonne volonté d’être modeste : mais il ne pouvait se résoudre à croire que ses essais, si courts fussent-ils, ses esquisses, si peu formées, ne valussent la peine d’être lues.
Il pensait beaucoup aux fêtes de Bayreuth : mais il dissimulait ou n’avouait qu’à demi ses regrets. « Je suis bien content de n’y pouvoir aller, écrit-il à Lou Salomé. Et pourtant si je pouvais être à côté de vous, en bonne humeur de causerie ; si je pouvais vous dire à l’oreille ceci, cela, eh bien, je pourrais supporter la musique de Parsifal (autrement, je ne saurais). »
Parsifal triompha. Nietzsche accueillit moqueusement cette nouvelle. « Vive Cagliostro ! » écrit-il à Peter Gast. « Le vieil enchanteur a retrouvé un prodigieux succès; les vieux messieurs sanglotaient… »
La « jeune russe » le vint rejoindre sitôt les fêtes terminées. Lisbeth Nietzsche l’accompagnait; les deux jeunes filles s’installèrent ensemble dans l’hôtel où les attendait Frédéric Nietzsche : alors il entreprit d’initier son amie.
Elle avait entendu à Bayreuth le mystère chrétien, l’histoire de la douleur humaine traversée comme une épreuve et consolée enfin par la béatitude. Frédéric Nietzsche lui enseigna un mystère plus tragique : la douleur est notre vie et notre destin même; n’espérons pas la traverser; acceptons-la plus entièrement que les chrétiens ne firent jamais ! arrêtons-nous en elle, épousons-la; et méditons, pour exercer notre courage, le Retour Éternel. « Inoubliables sont pour moi ces heures où il me révéla ses pensées, écrit mademoiselle Lou Salomé. Il me les confiait, comme si elles eussent été un mystère indiciblement pénible à dire : il n’en parlait qu’à voix basse, avec toutes les apparences de la plus profonde horreur. Et véritablement, la vie était pour lui une si vive souffrance qu’il souffrait du Retour Éternel comme d’une certitude atroce. » Mademoiselle Lou Salomé écoutait ces confessions avec une intelligence et une émotion dont les pages qu’elle écrivit ensuite ne permettent pas de douter.
Elle conçut un hymne bref qu’elle dédia à Frédéric Nietzsche :
Comme l’ami aime l’ami, Ainsi je t’aime, vie surprenante ! Que je jubile ou pleure en toi, Que tu me donnes souffrance ou joie, Je t’aime avec ton bonheur et ta peine : Et si tu dois m’anéantir, En te quittant je souffrirai Comme l’ami qui s’arrache aux bras de l’ami. Je t’étreins avec toute ma force : Si tu n’as plus aucun bonheur pour moi Soit ! Il me reste — ta souffrance.
Nietzsche, ravi par l’offrande, voulut composer sur ces vers un dithyrambe douloureux. Depuis huit années il s’était interdit l’invention musicale qui l’énervait et l’épuisait. Le trop émouvant travail lui causa de grandes peines : névralgies, crises de doute, de sécheresse et de satiété. Il dut s’aliter quelques jours. De sa chambre même, il adressait à Lou Salomé de courts billets : « Au lit. Terrible accès. Je méprise la vie. »
Mademoiselle Salomé nous donne ce récit. Mademoiselle Nietzsche raconte très différemment les choses. Lou Salomé, dit-elle, ne fut jamais l’amie sincère de son frère : elle était curieuse de l’entendre, mais sa passion, son enthousiasme n’étaient que feintes et elle était souvent fatiguée par son agitation terrible. — Il est difficile de décider entre ces deux femmes. Nous inclinons à croire que mademoiselle Nietzsche était jalouse de cette initiation qu’elle n’avait pas reçue et qu’il faut l’écouter prudemment. Pourtant une lettre de Nietzsche à Peter Gast donne à penser qu’il y a quelque vérité dans ses affirmations.
Lou reste encore une semaine avec moi,
écrit-il, le 20 août, de Tautenburg ;
elle est la plus intelligente de toutes les femmes. Tous les cinq jours une petite scène tragique s’élève entre nous. Tout ce que je vous ai écrit sur elle est absurde, et non moins absurde, sans doute, ce que je vous écris présentement.
Cette phrase un peu méfiante et réticente n’indique pas un cœur moins épris. Lou Salomé quitta Tautenburg; Frédéric Nietzsche continua de lui écrire des lettres dont plusieurs nous sont connues. Il lui confie ses travaux, ses projets : il veut aller à Paris ou à Vienne étudier les sciences physiques pour approfondir la théorie du Retour Éternel : il ne lui suffit pas qu’elle soit saisissante et belle, il désire qu’elle soit vraie. — Tel nous le vîmes et le verrons toujours, gêné par son esprit critique quand il suit une inspiration lyrique; gêné par son génie lyrique, quand il suit ses analyses critiques. — Il lui raconte l’heureux succès de l’Hymne à la vie que lui ont inspiré ses vers et qu’il soumet aux jugements d’amis musiciens. Un chef d’orchestre lui laisse espérer une audition : prompt à l’espoir, il communique la nouvelle. « Par cette petite voie, écrit-il, nous pourrons arriver ensemble à la postérité — toute autre voie restant ouverte. » Le 16 septembre, il écrit de Leipzig à Peter Gast : « Dernières nouvelles : le 2 octobre Lou vient ici; deux mois après nous partons — pour Paris; et nous y resterons, peut-être des années. Tels sont mes projets. »
Deux mois après l’amitié est rompue. Qu’est-il arrivé ? Nous le savons mal. Lou Salomé vint retrouver Nietzsche à Leipzig, comme elle l’avait promis; mais Paul Rée l’accompagnait. L’ancien ami, semble-t-il, commençait à s’inquiéter de l’ascendant que le nouvel ami avait acquis sur la jeune fille. Il l’aimait d’amour et le sentait enfin. Entre ces deux hommes épris d’elle quelle fut l’attitude de Lou Salomé ? Peut-être elle dit à Nietzsche : « Si vous le voulez, je serai votre femme — votre disciple et compagne spirituelle, je m’y refuse. » Peut-être elle se divertit et joua un jeu cruel.
Frédéric Nietzsche devint triste et soupçonneux. Certain jour, croit-il, ses compagnons causant à voix basse ont ri de lui. Un racontar lui parvient et l’agite : puérile histoire qu’il faut pourtant conter. Rée, Nietzsche et Lou Salomé s’étaient fait photographier ensemble. Lou Salomé et Rée avaient dit à Nietzsche : « Montez dans cette charrette d’enfant; nous tiendrons les brancards; ce sera un symbole de notre union… » Nietzsche avait répondu : « Je m’y refuse; mademoiselle Lou sera dans la charrette; nous tiendrons les brancards, Paul Rée et moi… » Ainsi fit-on. Et mademoiselle Lou (c’est ce qu’on racontait) expédia la photographie à de nombreux amis, l’offrant comme un symbole de sa suprématie.
Frédéric Nietzsche, voulant une situation claire, s’éleva contre son ami et réclama la jeune fille pour lui seul. Dans une lettre dont nous possédons un brouillon, il la mit en garde contre Paul Rée. « C’est un esprit merveilleux, lui dit-il, mais faible et sans but. Son éducation en est cause : tout homme doit avoir été élevé pour être, en quelque manière, un soldat. Et la femme, en quelque manière, la femme d’un soldat. »
Nietzsche n’avait ni l’expérience ni la résolution nécessaires pour trancher une situation infiniment pénible. Sa sœur, qui voyait son désarroi et détestait mademoiselle Salomé, intervint d’une façon brutale : sans y être autorisée, semble-t-il, elle lui adressa une lettre qui détermina la rupture. Mademoiselle Salomé se fâcha. Nous connaissons le brouillon de la dernière lettre que lui écrivit Frédéric Nietzsche; il éclaire peu ces difficultés.
Mais, Lou, quelles lettres sont les vôtres ! Les petites pensionnaires irritées écrivent ainsi. Qu’ai-je à faire avec ces misères ! Comprenez-moi : je veux que vous vous éleviez devant moi ; je ne veux pas que vous vous diminuiez encore.
Je ne vous reproche que ceci : vous auriez dû plus tôt vous rendre compte de ce que j’attendais de vous. Je vous ai donné à Lucerne mon écrit sur Schopenhauer — je vous ai dit que mes vues essentielles étaient là, et que je croyais qu’elles seraient aussi les vôtres. Alors vous auriez dû lire et dire, non (en telles matières je hais toute superficialité), vous m’auriez beaucoup épargné ! Votre poésie, « Douleur », (1) écrite par vous, est une profonde contre-vérité.
Je crois que personne ne pense plus de bien de vous que je ne fais, ni plus de mal. Ne vous défendez pas : je vous ai déjà défendue, devant moi et devant les autres, mieux que vous ne pourriez faire. Des créatures de votre sorte ne sont supportables aux autres que lorsqu’elles ont un but élevé.
Que vous êtes pauvre en vénération, en reconnaissance, en piété, en courtoisie, en admiration, en délicatesse — je ne parle pas de choses plus hautes. Que répondriez-vous, si je vous disais : Êtes-vous brave ? Êtes-vous incapable de trahison ?
Ne sentez-vous donc point que lorsqu’un homme tel que moi s’approche de vous, il a besoin de beaucoup se contraindre ?… Vous avez eu affaire à l’un des hommes les plus longanimes, les plus bienfaisants qui soient : mais contre les petits égoïsmes et les petites faiblesses, mon argument, sachez-le bien, c’est le dégoût. Personne n’est si vite que moi vaincu par le dégoût.
Je ne me suis encore illusionné sur qui que ce soit : J’ai vu en vous cet égoïsme sacré qui nous force à servir ce qu’il y a de plus haut en nous. Je ne sais quel maléfice aidant, vous l’avez échangé contre son contraire, l’égoïsme du chat, qui ne veut que la vie…
Adieu, chère Lou, je ne vous reverrai plus. Gardez votre âme de semblables actions et réussissez mieux avec d’autres ce qui avec moi ne se peut réparer.
Je n’ai pas lu votre lettre jusqu’au bout, mais j’en ai trop lu.
Votre
F. N.
Frédéric Nietzsche quitta Leipzig.
II
AINSI PARLA ZARATHOUSTRA
Son départ est prompt comme une fuite. Il passe et s’arrête à Bâle, chez ses amis Overbeck qui écoutent sa plainte. Il est désabusé de son dernier rêve; tous l’ont trahi : ses amis, faibles et perfides; sa sœur, qui a grossièrement agi. De quelle trahison se plaint-il, et de quel acte? Il n’en dit rien et continue sa plainte amère. Les Overbeck voudraient le retenir quelques jours auprès d’eux : il leur échappe, il veut travailler et surmonter seul la tristesse d’avoir été trompé, l’humiliation de s’être trompé. Il les quitte. « Aujourd’hui, leur dit-il, j’entre dans une entière solitude. »
Il part et s’arrête d’abord à Gênes. « Froid, malade. Je souffre », écrit-il brièvement à Peter Gast. Il quitte cette ville où l’importunent peut-être les souvenirs d’un temps plus heureux, et s’éloigne en suivant la côte. Au temps dont nous parlons, Nervi, Santa Margherita, Rapallo, Zoagli, étaient des sites inconnus des touristes, de pauvres bourgs, habités par des pêcheurs qui chaque soir retiraient leurs barques au fond des anses et raccommodaient en chantant leurs filets. Frédéric Nietzsche découvrit ces endroits magnifiques et choisit, pour y humilier sa misère, le plus magnifique, Rapallo. — Il raconte, dans une page fort simple, les circonstances de son séjour :
J’ai passé mon hiver 1882-1883 dans la gracieuse baie de Rapallo, qui échancre la Riviera, non loin de Gênes, entre le promontoire de Portofino et Chiavari. Ma santé n’était pas des meilleures; l’hiver était froid, pluvieux; une petite auberge, située au bord même de la mer, si près d’elle qu’à marée haute on ne pouvait dormir, m’offrait un abri à tous points de vue très peu satisfaisant. Malgré cela — et c’est un exemple de ma maxime que ce qui est décisif vient « malgré » — c’est durant cet hiver et dans cet inconfort que mon Zarathoustra s’anima. Le matin, je grimpais vers le sud sur la magnifique route montante, vers Zoagli, parmi les pins et dominant la mer immense; l’après-midi (dans la mesure où le permettait ma santé) j’allais, contournant la baie de Santa Margherita, jusqu’à Portofino. Sur ces deux routes m’est venue toute la première partie du Zarathoustra (fiel mir ein); plus encore, Zarathoustra lui-même, comme type; plus exactement il est tombé sur moi… (überfiel mich).
En dix semaines, il conçoit, il termine son poème. C’est une œuvre nouvelle et, si l’on prétend suivre la genèse des pensées, surprenante. Sans doute, il méditait une œuvre lyrique, un livre sacré. Mais la doctrine essentielle de cette œuvre devait être donnée par l’idée du Retour Éternel. Or, dans la première partie du Zarathoustra, l’idée du Retour Éternel ne paraît pas. Nietzsche suit une idée différente et contraire, l’idée du Surhomme, symbole d’un progrès réel qui modifie les choses, promesse d’une évasion possible hors du hasard et de la fatalité.
Zarathoustra annonce le Surhomme : c’est le prophète d’une bonne nouvelle. Il a découvert dans sa solitude une promesse de bonheur : il apporte cette promesse; sa force est douce et bienfaisante; il prédit un grand avenir en récompense d’un grand travail. Frédéric Nietzsche, en d’autres temps, lui fera tenir des langages plus âpres. Qu’on lise cette première partie, et se garde de la confondre avec celles qui viendront ensuite : on sentira la sainteté, la fréquente suavité de l’accent.
D’où vient l’abandon du Retour Éternel ? Nietzsche n’écrit pas un mot qui éclaircisse ce mystère. Mademoiselle Lou Salomé nous apprend qu’à Leipzig, durant ses courtes études, il avait compris l’impossibilité de fonder en raison son hypothèse. Mais cela n’en diminuait pas la valeur lyrique dont il saura, un an plus tard, tirer parti; et cela ne saurait expliquer, en tous cas, l’apparition d’une idée contraire. Que penser? Peut-être son stoïcisme fut vaincu par la trahison de ses deux amis. « Malgré tout — écrit-il le 3 décembre à Paul Gast, — je ne voudrais pas revivre ces derniers mois. » Nous savons qu’il ne cessait d’éprouver en lui-même l’efficacité de ses pensées. Incapable de supporter le cruel symbole, il ne crut pouvoir sans mentir le proposer aux hommes et inventa un symbole nouveau, l’Uebermensch, le « Surhomme ». — « Je ne veux pas le recommencement, écrit-il en ses notes. (Ich will das Leben nicht wieder). Comment ai-je pu supporter cela ? En créant, en fixant ma vue sur le Surhomme, qui dit oui à la vie. J’ai essayé de dire oui moi-même — hélas ! »
Au cri de sa jeunesse : ist Veredlung möglich ? L’ennoblissement est-il possible ? Frédéric Nietzsche veut répondre et répondre oui. Il veut croire, il réussit à croire au Surhomme; il peut saisir cette espérance. Elle convient au dessein de son œuvre. Que se propose-t-il ? Parmi tant de velléités qui la pressent, celle-ci est forte : répondre au Parsifal, opposer œuvre à œuvre. Richard Wagner a voulu montrer l’humanité tirée de sa langueur par le mystère eucharistique, le sang trouble des hommes rénové par le sang toujours versé du Christ. Frédéric Nietzsche veut montrer l’humanité tirée de sa langueur par la glorification de sa propre essence, par les vertus d’une élite volontaire qui purifie et rénove son sang. — Est-ce là tout son désir? Certes non. « Ainsi parla Zarathoustra » est plus qu’une réponse au Parsifal. Les pensées de Nietzsche ont des origines toujours graves et lointaines. Quelle est sa volonté dernière ? Il veut orienter, diriger l’activité des hommes; il veut créer des mœurs, assigner aux humbles leurs tâches, aux forts leurs devoirs et leurs commandements. Enfant, adolescent, jeune homme, il eut cette aspiration : à trente-huit ans, à cet instant de crise et de décision, il la retrouve et veut agir. Le Retour Éternel ne le satisfait plus; l’idée du Surhomme le captive au contraire : c’est un principe d’action.
Quel est le sens de cette idée ? Est-ce une réalité, ou un symbole ? Une espérance illusoire, ou véritable ? C’est impossible à dire. L’esprit de Nietzsche est rapide et toujours oscillant. La véhémence de l’inspiration qui le porte ne lui laisse ni le loisir ni la force de définir. Il réussit mal à comprendre les idées qui l’agitent et lui-même les interprète en divers sens. Parfois, le Surhomme lui paraît une réalité fort sérieuse. Mais le plus souvent, semble-t-il, il néglige ou dédaigne toute croyance littérale et son idée n’est plus qu’une fantaisie lyrique dont il joue pour animer la basse humanité. C’est une illusion, une illusion utile et bienfaisante, dirait-il, s’il était encore wagnérien ou s’il osait reprendre le vocabulaire de sa trentième année. Il aimait à répéter alors la maxime de Schiller : Ose rêver et mentir… Le Surhomme est surtout, croyons-nous, le rêve et le mensonge d’un poète lyrique.
Ce fut un pénible labeur : Frédéric Nietzsche, mal disposé à concevoir une espérance, avait de fréquentes révoltes contre la tâche qu’il s’imposait. Chaque matin, au sortir d’un sommeil que le chloral rendait doux, il retrouvait la vie avec une amertume affreuse. Vaincu par la tristesse et la rancune, il écrivait des pages qu’il devait ensuite relire attentivement, corriger ou biffer. Il redoutait ces mauvaises heures où la colère, le saisissant comme un vertige, obscurcissait en lui ses meilleures pensées. Alors il évoquait son héros, Zarathoustra, toujours noble, toujours serein et cherchait auprès de lui quelque encouragement. Maint passage de son poème est l’expression de cette angoisse. Zarathoustra lui parle :
Oui, je connais ton danger. Mais par mon amour et mon espoir je te conjure : ne rejette pas ton amour et ton espoir !
L’homme noble est toujours en danger de devenir un insolent, un railleur et un destructeur.
Hélas ! J’ai connu des hommes nobles qui perdirent leur plus haut espoir. Et dès lors ils calomnièrent tous les plus hauts espoirs.
… Par mon amour et mon espoir je t’en conjure : ne rejette pas le héros qui est dans ton âme ! Crois à la sainteté de ton plus haut espoir !
Le combat est toujours sensible; mais Frédéric Nietzsche réussit néanmoins à faire avancer son travail : il achève un poème qui n’est que le début d’un poème plus vaste. Zarathoustra, retournant vers ses montagnes, quitte les hommes. Deux fois encore il descendra vers eux avant de dicter les tables de ses lois. Mais ce qu’il dit suffit à laisser entrevoir les formes essentielles d’une humanité obéissante à ses élites : trois castes la partagent; au plus bas, la caste populaire, laissée à ses humbles croyances; au-dessus d’elle, la caste des chefs, organisateurs et guerriers; au-dessus des chefs mêmes, la caste sacrée, les poètes qui créent les illusions et dictent les valeurs. — Souvenons-nous de l’écrit de Richard Wagner sur l’art, la religion et la politique admiré par Frédéric Nietzsche en 1869 : une hiérarchie semblable y était proposée.
Dans son ensemble, l’œuvre est sereine. C’est la plus belle victoire de Frédéric Nietzsche : il a réprimé ses tristesses. Il exalte la force, non la brutalité; l’expansion, non l’agression. Aux derniers jours de février 1882, il écrit ces pages terminales qui sont peut-être les plus belles, les plus religieuses qu’ait jamais inspirées la pensée naturaliste :
Mes frères, restez fidèles à la terre, de toute la force de votre amour ! Que votre amour prodigue et votre connaissance aillent dans le sens de la terre. Je vous en prie et vous en conjure.
Ne laissez pas votre vertu s’envoler loin des choses terrestres et battre des ailes contre des murs éternels ! Hélas, il y eut toujours tant de vertu égarée !
Comme moi, ramenez vers la Terre la vertu qui s’égare — oui, vers la chair et vers la vie; afin qu’elle donne son sens à la terre, un sens humain !
Tandis qu’il achevait de composer cet hymne sur la côte de Gênes, Richard Wagner mourait à Venise. Nietzsche apprit cette nouvelle avec une émotion grave, et reconnut une sorte d’accord providentiel dans la coïncidence des événements. Le poète de Siegfried était mort; soit ! Son heure était venue, et l’humanité ne serait pas un instant sevrée de lyrisme, puisque Zarathoustra avait déjà parlé.
Depuis plus de six ans il n’avait donné signe de vie à Cosima Wagner : il lui écrivit. « Vous m’en approuverez, je suis sûr », écrit-il à mademoiselle de Meysenbug. (1)
Le 14 février, il écrit à l’éditeur Schmeitzner :
Aujourd’hui, j’ai quelque chose à vous dire : je viens de faire un pas décisif — je veux dire, pour vous-même profitable. Il s’agit d’un petit ouvrage, cent pages à peine, intitulé : Ainsi parla Zarathoustra, un livre pour tous et pour personne. C’est une poésie ou c’est un cinquième évangile; ou quelque autre chose, qui n’a point de nom; de beaucoup la plus sérieuse, la plus heureuse aussi de mes productions et accessible à tous…
Il écrit à Peter Gast, à mademoiselle de Meysenbug : Cette année, dit-il, point de société. J’irai tout droit de Gênes à Sils ! — Ainsi fit Zarathoustra qui laissa la grande ville et retourna vers la montagne. Mais Frédéric Nietzsche n’est pas Zarathoustra. Quelques semaines passent. L’éditeur Schmeitzner est lent : Nietzsche s’impatiente et modifie les projets de son été. Il désire entendre une parole humaine. Sa sœur, qui est à Rome auprès de mademoiselle de Meysenbug, le devinant las et détendu, saisit l’instant pour essayer de le rapprocher d’elle. Il ne se défend pas et promet sa venue.
Le voici à Rome : sa vieille amie l’introduit aussitôt dans une société brillante : Lenbach était là, et aussi cette comtesse Dönhof, aujourd’hui princesse de Bülow, femme aimable et grande musicienne. Frédéric Nietzsche sent avec ennui combien il est différent de ces causeurs heureux, combien il est d’un autre monde et par eux méconnu. Comment le considère-t-on ? Il n’est pas aisé de le concevoir. C’est un curieux, un singulier homme, pense-t-on; fort excentrique. — Un grand esprit ? Personne ne hasarde ce jugement hardi. Et Frédéric Nietzsche, si fier quand il est seul, s’étonne, se trouble et s’humilie. Il semble ne pas avoir la force de mépriser ces gens qui ne l’entendent pas. Il s’inquiète et commence à craindre pour son fils bien-aimé, Zarathoustra.
Footnote (1): Lettre inédite, communiquée par M. Romain Rolland.
On parcourra mon livre,
écrit-il à Gast;
ce sera un sujet de conversation. Cela m’inspire du dégoût. Qui est assez sérieux pour m’entendre? Si j’avais l’autorité du vieux Wagner, mes affaires seraient en meilleur point. Mais à présent personne ne peut m’éviter d’être livré aux « belletristes ». Au diable !
D’autres ennuis l’atteignent: il avait pris l’habitude du chloral, pendant l’hiver, pour combattre ses insomnies. Il s’en prive et ne retrouve pas sans difficultés un sommeil normal. — L’éditeur Schmeitzner imprime sans hâte Ainsi parla Zarathoustra. Pourquoi ce retard ? Nietzsche s’informe, on le renseigne : il faut d’abord tirer à cinq cent mille exemplaires un recueil d’hymnes pour les écoles du dimanche. Nietzsche attend quelques semaines, ne reçoit rien, s’informe encore : autre histoire; le recueil d’hymnes est publié; mais il faut tirer et lancer un fort lot de brochures antisémites. Voici juin : Zarathoustra n’a pas encore paru. Frédéric Nietzsche s’irrite et souffre pour son héros qu’entravent ces deux platitudes, le piétisme et l’antisémitisme.
Il se décourage d’écrire et laisse ses malles en consigne à la gare avec les livres et les manuscrits qu’il avait apportés: cent quatre kilos de papier. Tout l’excède dans Rome: le vilain peuple, plèbe de bâtards, de fils de prêtres; les prêtres plus laids que leurs bâtards; les églises « cavernes aux odeurs fades ». Sa haine du catholicisme est instinctive et vient de loin. Chaque fois qu’il s’en approche, il frémit. Ce n’est pas le philosophe qui juge et réprouve; c’est le fils de pasteur, demeuré luthérien, qui ne supporte pas l’autre église, pleine d’encens et d’idoles.
Le désir lui vient de quitter cette ville : on lui vante la beauté d’Aquila. Frédéric de Hohenstaufen, l’empereur des Arabes et des Juifs, l’ennemi des papes, y résida; Frédéric Nietzsche voudrait y résider aussi. — Pourtant la chambre qu’il occupe est belle et bien située, piazza Barberini, au plus haut d’une maison. On peut y oublier la ville : le ruissellement des fontaines couvre la rumeur humaine et sa tristesse. — C’est là qu’un soir il improvisera la plus poignante expression de son désespoir et de sa solitude :
Je suis lumière; hélas! si j’étais nuit! mais ceci est ma solitude d’être entouré de lumière.
Hélas, que ne suis-je ombre et ténèbres! Comme je boirais aux mamelles de la lumière!
… Mais je vis dans ma propre lumière, je bois les flammes qui s’échappent de moi !
Ainsi parla Zarathoustra, un livre pour tous et pour personne, parut enfin, aux premiers jours de juin.
« Je suis fort en mouvement », écrit Nieztsche. « Je suis en agréable société, mais sitôt seul je me sens ému comme je ne l’ai jamais été. » Il connaît bientôt le destin de son livre. Ses amis lui en parlent peu; les journaux, revues, n’en parlent pas; personne ne s’intéresse à ce Zarathoustra, prophète étrange qui sur un ton biblique enseigne l’incroyance. « Comme c’est âpre ! » disent Lisbeth Nietzsche et mademoiselle de Meysenbug. Ces deux femmes, chrétiennes de cœur, sont froissées. « Et moi, écrit Nietzsche à Gast, moi qui trouve mon livre si doux ! »
La chaleur dispersa cette société romaine. Frédéric Nietzsche ne sut où aller. Il avait espéré des jours si différents ! Il avait été persuadé qu’il émouvrait l’Europe lettrée; qu’il s’attirerait enfin des lecteurs, ou (plus exactement peut-être), qu’il attirerait, non vers lui si faible, mais vers Zarathoustra si fort, des disciples et presque des fidèles. « Pour cet été, écrivait-il en mai à Peter Gast, j’ai un projet : choisir, dans quelque forêt, quelque château jadis aménagé par des bénédictins pour leurs méditations, et le remplir de compagnons, d’hommes choisis… Il faut que je me mette en quête de nouveaux amis. » — Vers le 20 juin, atterré par la perte de ses espoirs, il monta vers sa retraite préférée, l’Engadine.
Lisbeth Nietzsche, qui retournait en Allemagne, l’accompagne. Jamais elle ne le vit plus brillant ni plus gai, dit-elle, que durant ces quelques heures de voyage. Il improvisait des épigrammes, des bouts-rimés dont sa sœur lui proposait les termes; il riait comme un enfant, et, craignant les fâcheux qui eussent troublé sa joie, il appelait et soudoyait, à chaque station, le conducteur du train.
Frédéric Nietzsche n’avait pas revu l’Engadine depuis cet été de 1881 où il avait conçu le Retour Éternel et les paroles de Zarathoustra. Saisi par les souvenirs, par la soudaine solitude, emporté par un prodigieux mouvement d’inspiration, il écrivit en dix jours la deuxième partie de son œuvre.
Elle est amère. Frédéric Nietzsche ne sait plus réprimer les rancunes dont il avait senti l’autre hiver la menace; il ne sait plus unir la force à la douceur. « Je ne suis pas un chasseur de mouches », disait jadis Zarathoustra; et dédaignait ses adversaires. Il parlait en bienfaiteur : on ne l’avait pas écouté. Nietzsche lui prête un autre langage : « Zarathoustra justicier, écrit-il en ses courtes notes, — une manifestation de la justice sous sa forme la plus grandiose; de la justice qui façonne, qui édifie et qui par suite doit anéantir. »
Zarathoustra justicier n’a qu’insultes et lamentations aux lèvres. Il chante ce chant nocturne que Nietzsche, à Rome, un soir, avait improvisé pour lui seul.
Je suis lumière, hélas ! si j’étais nuit ! Mais ceci est ma solitude d’être entouré de lumière.
Ce n’est plus ce héros que Frédéric Nietzsche avait créé si supérieur à toute humanité : c’est un homme désespéré, c’est Nietzsche enfin, trop faible pour exprimer autre chose que son irritation et ses plaintes :
En vérité, mes amis, je marche parmi les hommes comme parmi des fragments et des membres d’homme !
Ceci est pour mon œil la chose la plus épouvantable que de voir les hommes brisés et dispersés comme s’ils étaient couchés sur un champ de carnage.
Et lorsque mon œil fuit du présent au passé, il trouve toujours la même chose : des fragments, des membres et des hasards épouvantables — mais point d’hommes !
Le présent et le passé sur la terre — hélas ! mes amis — voilà pour moi les choses les plus insupportables; et je ne saurais point vivre si je n’étais visionnaire de ce qui doit fatalement venir.
Visionnaire, volontaire, créateur, avenir lui-même et pont vers l’avenir — hélas ! en quelque sorte aussi un infirme, debout sur ce pont : Zarathoustra est tout cela.
Je marche parmi les hommes, fragments de l’avenir : de cet avenir que je contemple dans mes visions.
Frédéric Nietzsche diffame les commandements moraux qui ont soutenu l’ancienne humanité : il veut les abolir pour instituer les siens. Les connaîtrons-nous? Je tarde à nous les dire. « Les qualités du Surhomme deviennent de plus en plus visibles », écrit-il en ses notes. Il voudrait qu’il en soit ainsi; mais peut-il, envahi par le mécontentement et l’amertume, énoncer, définir une forme de vertu, un nouveau bien, un nouveau mal, comme il avait promis? Il essaye; une humeur âpre et violente l’entraîne, et la vertu qu’il exalte, c’est la force nue, non fardée par les hommes, l’ardeur sauvage que les morales ont constamment voulu atténuer, nuancer ou vaincre. Voici l’une des premières expressions de son paradoxe fameux :
Je suis bienheureux de voir les miracles que fait éclore l’ardent soleil,
dit Zarathoustra;
Ce sont des tigres, des palmiers, des serpents à sonnettes… En vérité, il y a un avenir même pour le mal et le midi le plus ardent n’est pas encore découvert pour l’homme… Un jour viendront au monde de plus grands dragons… Votre âme est si loin de ce qui est grand que le Surhomme vous serait épouvantable dans sa bonté !
Il y a de l’emphase en cette page. Les mots sont plus bruyants que forts : peut-être Nietzsche dissimule ainsi quelque gêne de sa pensée; il n’insiste pas sur cet évangile du mal.
Zarathoustra doit achever d’abord sa besogne de justicier, d’anéantisseur des faibles. Il doit frapper : avec quelle arme? Nietzsche reprend ici l’idée du Retour Éternel qu’il avait écartée de sa première partie. Il en modifie le sens et l’application : ce n’est plus un exercice de vie spirituelle, un procédé d’édification intérieure; c’est un marteau, dit-il; un instrument de terrorisme moral, un symbole qui disperse les rêves.
Zarathoustra assemble ses disciples et veut leur communiquer la doctrine : mais sa voix défaille, il se tait. Soudain ému de pitié, le prophète lui-même souffre en évoquant l’idée épouvantable; il hésite à l’instant de détruire ces illusions d’avenir meilleur, ces attentes de vie future, de béatitudes spirituelles dont les nuées cachent aux hommes la misère de leur état. Il se trouble. Un bossu, qui le devine, l’interpelle en ricanant : « Pourquoi Zarathoustra parle-t-il autrement avec ses disciples qu’avec lui-même? » — Zarathoustra sent sa faute et cherche une nouvelle solitude. — La deuxième partie est ainsi terminée.
Le 24 juin de cette année 1883, Nietzsche s’était installé à Sils; avant le 10 juillet il écrit à sa sœur :
Prière, prière instante, vois Schmeitzner, obtiens de lui, oralement ou par écrit, comme tu croiras le mieux, qu’il donne à l’impression la deuxième partie du Zarathoustra, aussitôt le manuscrit livré… Cette deuxième partie, aujourd’hui, existe : la véhémence d’une telle création, tâche de l’imaginer, tu ne pourras guère te l’exagérer. Là est le danger. Au nom du ciel, arrange les choses avec Schmeitzner; je suis moi-même trop irritable.
Schmeitzner s’engage et tient parole : en août les épreuves arrivent. Nietzsche, sans force pour cette besogne, laisse à Peter Gast et à sa sœur le soin de les corriger. Les choses terribles qu’il a dites, celles plus terribles encore qui lui restent à dire, le brisent.
D’autres ennuis s’ajoutent aux tristesses de sa pensée. Quelque démarche maladroite de sa sœur a ranimé les dissentiments de l’été précédent. Au printemps, en se rapprochant d’elle, il lui avait dit, la sachant querelleuse : Promets-moi de ne jamais revenir sur les histoires de Lou Salomé et de Paul Rée. Pendant trois mois elle s’était contenue; puis elle se dédit et parla. Que dit-elle ? Nous ne savons; nous sommes repris ici par les obscurités de cette obscure histoire. « Lisbeth, écrit-il à madame Overbeck, veut absolument se venger sur la jeune russe… » Sans doute elle lui rapporta quelque fait, quelque propos qu’il ignorait. Une irritation maladive le saisit, une fureur contre cette inintelligente et basse humanité dont il est captif. Il écrit à Paul Rée, et voici cette lettre, dont un brouillon a été retrouvé (fut-elle expédiée telle que nous la lisons? il est probable) :
Trop tard, presque un an trop tard, j’apprends quelle part vous avez prise à ce qui s’est passé, l’autre été : et mon âme n’a jamais été si comblée de dégoût qu’elle ne l’est présentement, à la pensée qu’un individu de votre sorte, insidieux, menteur et fourbe, a pu se dire, pendant des années, mon ami. C’est un crime à mon sens, et non seulement contre moi, mais tout d’abord et surtout contre l’amitié, contre ce mot très creux, d’amitié.
Fi, monsieur ! Donc, c’est vous, le calomniateur de mon caractère; et mademoiselle Salomé n’a été que le porte-parole, le très malpropre porte-parole, des jugements que vous portiez sur moi ? Donc, c’est vous, qui, moi absent, cela va de soi, parliez de moi comme d’un vulgaire et bas égoïste, toujours prêt à piller les autres ? Donc, c’est vous qui m’avez accusé d’avoir, auprès de mademoiselle Salomé, poursuivi les plus sales desseins sous un masque d’idéalité ? Donc, c’est vous qui avez osé dire de moi, que j’étais fou et ne savais ce que je voulais ? Maintenant, assurément, je comprends mieux toute cette affaire qui m’a rendu étrangers les hommes les plus vénérables et que j’estimais les plus proches de moi… Et je vous ai cru mon ami; et rien, peut-être, depuis sept ans, n’a contrarié mon succès davantage que la peine que je me suis donnée pour vous défendre.
Il paraît donc que je ne suis pas fort avancé dans l’art de connaître les hommes. Cela vous fournit sans doute une matière à moqueries. Que vous avez dû me tourner en dérision ! Bravo ! Les hommes de votre sorte, plutôt que de les comprendre, je préfère qu’ils se moquent de moi.
… J’aurais grand plaisir à vous donner une leçon de morale pratique avec une paire de pistolets : je réussirais peut-être, dans le cas le plus favorable, à interrompre une fois pour toutes vos travaux sur la morale — : il y faut des mains propres, monsieur le docteur Paul Rée, et non des doigts souillés !
Cette lettre ne peut suffire à condamner Paul Rée. Frédéric Nietzsche l’écrivit dans un mouvement de colère, d’après des renseignements donnés par sa sœur, souvent plus passionnée que véridique : c’est un précieux témoignage sur son impression; sur les données mal connues de la cause, c’est un témoignage médiocre. Quelle fut la conduite de Paul Rée ? Quels furent ses torts, son droit ? En avril 1883, six mois après les difficultés de Leipzig, il avait écrit à Nietzsche pour lui offrir la dédicace d’un ouvrage sur les origines de la conscience morale, ouvrage tout inspiré des idées nietzschéennes : Nietzsche avait refusé cet hommage public : « Je ne veux plus, écrivait-il à Gast, qu’on me confonde avec personne. » — Une lettre écrite par Georges Brandès, en 1888, nous montre Paul Rée vivant à Berlin avec mademoiselle Salomé « fraternellement, à ce qu’ils disent tous deux ». Il n’est pas douteux qu’il aida mademoiselle Salomé, vers 1893, à écrire son livre sur Frédéric Nietzsche : un très intelligent et très noble livre. — Nous inclinons à croire qu’il y eut entre ces deux hommes seulement un malheur : le commun amour qu’une même femme leur inspira.
Frédéric Nietzsche écrit de longues lettres fébriles : il se plaint d’être seul, à quarante ans passés, sans nom et sans amis, trahi par ses amis. Franz Overbeck, inquiet, monte à Sils pour le distraire un peu de cette solitude où il se blesse et se consume. Sa sœur, prudente personne et bourgeoise par ses goûts, lui donne des conseils en réponse à ses plaintes : « Tu es seul, lui dit-elle; sans doute : n’as-tu pas cherché la solitude? Prends du service en quelque université; quand tu auras un titre et des élèves, on te connaîtra, on cessera d’ignorer tes livres… » Nietzsche l’écoute avec humeur, mais il l’écoute enfin et s’adresse au recteur de l’université de Leipzig qui sans retard lui déconseille toute démarche, aucune université allemande ne pouvant accepter parmi ses maîtres un athée, un antichrétien déclaré. « Cette réponse m’a rendu courage ! » écrit Nietzsche à Peter Gast; à sa sœur il envoie une lettre rude et dont elle sent les pointes.
Il est nécessaire que je sois méconnu,
lui dit-il;
mieux encore, je dois aller au-devant de la calomnie et du mépris. Mes « proches » seront les premiers contre moi : l’été dernier j’ai compris cela et j’avais magnifiquement conscience que j’étais enfin sur mon chemin. Quand il m’arrive de penser : « je ne peux plus endurer la solitude », alors j’éprouve une indicible humiliation devant moi-même — je me sens en révolte contre ce qu’il y a de plus haut en moi…
En septembre, il se dirigea vers Naumburg où il avait dessein de séjourner quelques semaines. Sa mère, sa sœur, lui inspiraient un sentiment mêlé que l’analyse saisit malaisément. Il aimait les siens parce qu’ils étaient siens, et parce qu’il était tendre, fidèle, infiniment sensible aux souvenirs. Mais chacune de ses idées, chacun de ses désirs l’éloignait d’eux et son esprit les méprisait. Pourtant la vieille maison de Naumburg était le seul endroit au monde où subsistait pour lui, à condition d’y rester peu, quelque douceur de vie.
Il trouva la mère et la fille en dispute. Lisbeth aimait un certain Förster, agitateur, idéologue germaniste et antisémite qui organisait une entreprise de colonisation au Paraguay; elle voulait le suivre, et la mère désespérée voulait la retenir. Elle accueillit son fils comme un sauveur et lui raconta les projets insensés que formait Lisbeth. Frédéric Nietzsche fut bouleversé : il connaissait l’homme et ses idées; il méprisait les passions lourdes et basses que suscitait sa propagande; et il le soupçonnait d’avoir tenu des propos malsonnants sur son œuvre. Que sa sœur, sa compagne d’enfance, suivît Förster, c’était plus qu’il ne pouvait accepter. Il appela sa sœur, lui parla violemment : Lisbeth répondit sans faiblesse. C’était une fille médiocrement fine et délicate, mais énergique. Frédéric Nietzsche, si fin, si délicat, mais au fond de l’âme si faible, estimait en elle cette qualité qui lui manquait. Il eut beau sermonner, gronder, il n’obtint rien.
L’automne s’avançait et Naumburg se couvrait de brumes : il partit, l’âme diminuée par les disputes, et descendit vers Gênes.
Cela va mal pour moi, fort mal,
écrivit-il en octobre à mademoiselle de Meysenbug;
mon voyage en Allemagne en est cause. Je ne puis vivre qu’au bord de la mer. Tout autre climat me déprime, m’abîme les nerfs, les yeux, me fait tomber en mélancolie, en humeur noire — ivraie affreuse; j’ai dû la combattre en ma vie plus que les hydres et autres monstres célèbres. Dans le petit ennui se cache le plus dangereux ennemi, la grande infortune grandit…
Vers la mi-novembre, Frédéric Nietzsche quitte Gênes et, longeant la côte occidentale, se met en quête d’un gîte pour l’hiver. Il dépasse San Remo, Menton, Monaco, et s’arrête à Nice qui l’enchante. Il y trouve cet air vif et cette plénitude de lumière, ce nombre de jours purs dont il a besoin. « Lumière, lumière, lumière, écrit-il, me voici remis en équilibre ! »
La cité cosmopolite lui déplaît, et au commencement de son séjour il loue une chambre dans une maison de la vieille ville italienne, non point Nice, mais Nizza comme les Allemands l’écrivent toujours. Il a pour voisins de petites gens, ouvriers maçons, employés qui parlent tous l’italien. C’est en des conditions semblables qu’à Gênes, en 1881, il goûta un certain bonheur.
Il chasse les vaines pensées et fait un effort énergique pour terminer le Zarathoustra. Mais voici la plus grande de ses infortunes : la difficulté de son travail est extrême, peut-être insurmontable. Terminer le Zarathoustra, qu’est-ce à dire ? L’œuvre est immense : ce doit être un poème qui fasse oublier les poèmes de Wagner; un évangile qui fasse oublier l’Évangile. Frédéric Nietzsche en est-il capable ? De 1875 à 1881, six années durant, il a examiné toutes les morales et montré l’illusion qui les fonde; il a défini son idée de l’univers : une anarchie de phénomènes, un perpétuel retour d’une énergie aveugle. Pourtant il veut être un prophète, énonciateur de vertus et de fins. « Je suis celui qui dicte les valeurs pour mille années… » écrit-il dans ces notes où son orgueil éclate. — « Empreindre sa main en des siècles, comme en de la cire molle, — écrire sur la volonté des millénaires, comme sur de l’airain, plus dur que de l’airain, plus noble que l’airain, voilà, dira Zarathoustra, la béatitude du créateur. »
Quelles lois, quelles tables, Nietzsche voudra-t-il dicter ? Quelles valeurs choisira-t-il d’honorer ou déprécier ? Et quel est son droit à choisir, à édifier un ordre dans le désordre universel ? — C’est le droit du poète, sans doute, dont le génie, créateur d’illusions, impose à l’imagination des hommes tel amour, telle haine, tel Bien, tel Mal. Frédéric Nietzsche nous répondrait ainsi : mais il ne laisse pas de connaître la difficulté. Aux dernières pages de la deuxième partie de son poème, il l’avoue : « Ceci est mon danger, dit Zarathoustra, que mon regard se précipite vers le sommet, tandis que ma main voudrait s’accrocher et se soutenir — dans le vide ! »
Il veut aboutir. Il a senti, cet été même, proche et pressante, la tragique menace pendante sur sa vie. Il a hâte d’achever une œuvre qu’il puisse enfin donner comme l’expression de ses derniers désirs, de sa pensée. Il avait eu l’intention d’achever son poème en trois parties : deux sont écrites et presque rien n’est dit. Le drame n’est pas ébauché. Il faut montrer Zarathoustra aux prises avec les hommes, annonçant le Retour Éternel, humiliant les faibles, fortifiant les forts, détruisant l’ancienne humanité, Zarathoustra législateur dictant ses tables, mourant enfin de pitié et de joie en contemplant son œuvre. Suivons ses notes :
Zarathoustra atteint dans un même instant la plus extrême détresse et son plus grand bonheur. Au plus terrible instant du contraste, il est brisé.
La plus tragique histoire avec un dénouement divin.
Zarathoustra devient graduellement plus grand. Sa doctrine se développe à mesure qu’il grandit.
Le « Retour Éternel » luit comme un soleil couchant sur la dernière catastrophe.
Dans la dernière partie, grande synthèse de celui qui crée, qui aime, qui détruit.
Au mois d’août, Nietzsche avait indiqué un dénouement. Ses dispositions intimes étaient alors bien mauvaises et son travail s’en était ressenti. Il reprend cette ébauche et essaye d’en tirer parti.
C’est un drame qu’il ambitionne d’écrire. Il place son action dans un cadre antique, dans une cité dévastée par la peste. Les habitants veulent commencer une ère nouvelle. Ils cherchent un législateur, ils appellent Zarathoustra qui descend parmi eux suivi de ses disciples.
— Allez, leur dit-il, annoncez le Retour Éternel…
Les disciples ont peur et l’avouent :
— Nous pouvons supporter la doctrine, disent-ils; mais cette multitude le pourra-t-elle?
— Nous devons faire un essai avec la vérité ! répond Zarathoustra. Et si la vérité doit détruire l’humanité — eh bien, soit !
Les disciples hésitent encore.
— Je vous ai mis en main le marteau qui doit frapper les hommes, leur dit-il; frappez !
Mais ils craignent le peuple et abandonnent leur maître. Alors Zarathoustra parle seul. La foule l’interrompt, l’insulte.
Un homme en l’entendant, se tue; un autre devient fou. Un divin orgueil de poète l’anime : tout doit être mis en lumière. Et à l’instant où il annonce ensemble le Retour Éternel et le Surhomme, il cède à la pitié.
Tous le renient. « Il faut, dit-on, étouffer cette doctrine et tuer Zarathoustra. »
« Il n’est plus âme au monde qui m’aime, murmure-t-il; comment pourrais-je aimer la vie ? »
Il meurt de tristesse en découvrant la souffrance qui est son œuvre.
— Par amour j’ai causé la plus grande douleur : maintenant je cède à la douleur que j’ai causée.
Ils partent tous, et Zarathoustra, demeuré seul, touche de la main son serpent : « Que me conseille ma sagesse ? » — Le serpent le pique. L’aigle déchire le serpent, le lion se précipite sur l’aigle. A l’instant où Zarathoustra vit le combat de ces animaux, il mourut.
Cinquième acte : les louanges.
La ligue des fidèles qui se sacrifient sur la tombe de Zarathoustra. Ils s’étaient enfuis : maintenant, le voyant mort, ils deviennent les héritiers de son âme et s’élèvent à sa hauteur.
Cérémonie funèbre : « C’est nous qui l’avons tué. » — Les louanges.
« Le grand midi. » Midi et Éternité.
Frédéric Nietzsche abandonne ce plan qui pourtant laisse entrevoir de grandes beautés. Lui déplaisait-il de montrer l’humiliation de son héros ? Sans doute : et nous le verrons chercher un dénouement triomphal. Mais surtout il se heurte à une difficulté de fond que peut-être il ne conçoit pas très nettement : les deux symboles sur lesquels il fait porter son poème, le Retour Éternel et le Surhomme, sont en désaccord. Le Retour Éternel est un exercice spirituel qui a pour fin la suppression de toute espérance — une âpre vérité. Le Surhomme est une espérance — une illusion. De l’un à l’autre, il n’y a nul passage : la contradiction est entière. Si Zarathoustra enseigne le Retour Éternel, il ne pourra pas susciter dans les âmes une croyance passionnée en la surhumanité. Et s’il enseigne le Surhomme, il ne pourra pas propager le terrorisme moral du Retour Éternel. Frédéric Nietzsche lui assigne pourtant ces deux tâches : le désordre et la hâte de ses pensées l’acculent à cette absurdité.
Aperçoit-il clairement le problème ? Nous ne savons. Ces difficultés réelles où il se heurte, il ne les avoue jamais. Mais s’il l’aperçoit mal, du moins il sent la gêne et cherche d’instinct une échappatoire.
Il écrit un deuxième plan, qui ne laisse pas d’être habile : même décor, même cité accablée par la peste, consumée par les flammes; même supplique à Zarathoustra, qui vient parmi ce peuple décimé. — Mais il vient en bienfaiteur et se garde d’annoncer la terrible doctrine. D’abord il donne ses lois et les fait accepter. Ensuite, seulement ensuite, il annonce le Retour Éternel. Frédéric Nietzsche indique les lois de Zarathoustra : c’est l’une des pages, bien rares, où nous pouvons discerner l’ordre qu’il a rêvé :
a) Le jour divisé à nouveau; exercices physiques pour tous les âges de la vie. La concurrence comme principe.
b) La nouvelle noblesse et son éducation. Unité. Obtenue par sélection. Pour la fondation de chaque famille, une fête.
c) Les essais. (Avec les méchants, des châtiments.) La charité renouvelée par le souci des générations à venir. — Les méchants respectables en tant que destructeurs, car la destruction est nécessaire. Et aussi comme source de force.
Se laisser instruire par les méchants, ne pas leur interdire la concurrence. Utiliser les dégénérés. — Le châtiment est justifié, quand le criminel est utilisé, comme objet d’expérience (pour une alimentation nouvelle). Le châtiment est ainsi consacré…
d) Sauver la femme en la laissant femme. (Das Weib erlösen.)
e) Les esclaves (ruche). Les petits et leurs vertus. Apprendre à supporter le repos. Multiplication des machines. Transformation des machines en beauté.
« Pour vous croyance et servitude ! »
f) Les temps de solitude. Division du temps et des jours. La nourriture. Simplicité. Un trait d’union entre les pauvres et les riches.
La solitude de temps en temps nécessaire, pour que l’être se pénètre de soi-même et se concentre.
L’ordonnance des fêtes, fondée sur un système de l’univers : fêtes des relations cosmiques, fête de la terre, fête de l’amitié, grand midi.
Il explique ses lois, les fait aimer par tous; il répète neuf fois ses prédications, et enfin il annonce le Retour Éternel.
Enfin Zarathoustra parle au peuple; ses paroles ont un accent de prière.
La grande question :
Les lois ont été données d’abord. Tout est disposé pour la production du Surhomme — grandiose et terrible instant ! Zarathoustra révèle la doctrine du Retour Éternel — qui peut être supportée ; lui-même, pour la première fois, la supporte.
Moment décisif : Zarathoustra interroge toute cette multitude assemblée pour la fête :
— Voulez-vous, dit-il, le recommencement de tout cela ?
Tous répondent :
— Oui !
Il meurt de joie.
Zarathoustra mourant tient la terre embrassée. Et quoique personne n’eût dit mot, ils surent tous que Zarathoustra était mort.
C’est un beau dénouement : Nietzsche ne tarde pas à le trouver trop facile et trop beau. Cette aristocratie platonicienne, un peu vite instituée, le laisse en doute. Elle correspond exactement à ses désirs; correspond-elle à ses pensées ? Nietzsche, habile à ruiner toutes les morales antérieures, ne se trouve pas en droit d’en proposer si vite une autre. L’acclamation finale l’inquiète aussi. Tous répondent : Oui ! Est-ce concevable ? Les sociétés humaines traîneront toujours après elles une masse imparfaite qu’il faudra contraindre par la force, les croyances ou les lois. Frédéric Nietzsche ne l’ignore pas. « Je suis un voyant, écrit-il en ses notes; mais ma conscience éclaire inexorablement ma vision, et j’en suis moi-même le douteur. » Il renonce à ce dernier plan, il renonce à raconter la vie active et la mort de Zarathoustra.
Aucun document ne nous permet d’entrer dans le secret de sa tristesse. Aucune lettre, aucun mot ne nous en donne l’aveu : retenons ce silence même qui est l’aveu de sa détresse et de son humiliation. Ne sont-elles pas certaines ? Frédéric Nietzsche avait toujours rêvé d’écrire une œuvre classique, livre d’histoire, système ou poème digne des vieux Hellènes qu’il avait choisis pour ses maîtres. Jamais il n’avait pu donner forme à ce rêve. A la fin de cette année 1883, il venait de faire une tentative presque désespérée : l’abondance, l’importance de ses notes nous laisse mesurer la grandeur d’un travail qui fut entièrement vain. Il ne peut ni fonder son idéal moral, ni composer son poème tragique; au même instant il manque les deux œuvres et voit s’évanouir son rêve. Qu’est-il ? Un malheureux, capable de courts efforts, de chants lyriques et de cris.
Il commençait tristement l’année 1884; le hasard de quelques belles journées, en janvier, le ranima. Il improvisa soudain : point de cité, point de peuple, point de lois; c’est un désordre de plaintes, d’appels et de fragments moraux qui semblent être des débris subsistants à la ruine de la plus grande œuvre; c’est la troisième partie du Zarathoustra. Le prophète, comme Frédéric Nietzsche, vit seul et retiré dans la montagne. Il se parle à soi-même. Il s’illusionne, il oublie qu’il est seul; il menace, il exhorte une humanité qui ne l’écoute pas. Il lui prêche le mépris des anciennes vertus, le culte du courage, l’amour de la force et des générations naissantes : mais il ne descend pas vers elle. Sa mission l’épouvante toujours. Il est triste et désire mourir. Alors, la Vie, qui surprend son désir, vient jusqu’à lui et relève son courage :
— O Zarathoustra, dit la déesse, ne claque pas ton fouet, c’est insupportable. Tu le sais bien, le bruit assassine les pensées… et voici que me viennent de si tendres pensées. Écoute-moi : tu ne m’es pas assez fidèle; tu ne m’aimes pas autant que tu le dis, il s’en faut : car, je le sais, tu songes à me quitter…
Zarathoustra écoute le reproche, sourit et tarde à répondre.
— Cela est vrai, dit-il enfin; mais tu le sais comme moi…
Il se penche vers la déesse et murmure à son oreille. Nous devinons la parole secrète : Qu’importe si je meurs, dit-il; rien ne sépare, rien ne rapproche, car chaque instant a son Retour, chaque instant est éternel.
— Quoi, répond la déesse, tu sais cela, Zarathoustra ? Mais personne ne sait cela…
Leurs yeux se croisent. Ils se regardent, ils regardent ensemble la prairie qui ondule dans la fraîcheur du soir; ils pleurent; puis, silencieux, ils écoutent et comprennent ensemble les onze paroles du vieux bourdon qui sonne minuit dans la montagne.
Un ! O homme prends garde !
Deux ! Que dit minuit profond ?
Trois ! J’ai dormi, j’ai dormi, —
Quatre ! D’un rêve profond je me suis éveillé : —
Cinq ! Le monde est profond,
Six ! Et plus profond que ne pensait le jour.
Sept ! Profonde est sa douleur, —
Huit ! La joie — plus profonde que l’affliction.
Neuf ! La douleur dit : Passe et finis !
Dix ! Mais toute joie veut l’éternité —
Onze ! Veut la profonde éternité !
Douze !
Alors Zarathoustra se lève : il a recouvré la sécurité, la douceur et la force. Il prend son bâton de route et descend en chantant vers les hommes. Un même verset achève les sept strophes de son hymne :
Jamais encore je n’ai trouvé celle de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n’est cette femme que j’aime : car je t’aime, ô éternité ! Car je t’aime, ô Éternité !
Au début du poème, Zarathoustra entrait dans la grande ville, « la vache multicolore » et commençait son apostolat. A la fin de la troisième partie, Zarathoustra descend vers la grande ville pour y recommencer son apostolat. Frédéric Nietzsche, lutteur vaincu, en deux années de peine, a reculé. — En 1872, il envoyait à mademoiselle de Meysenbug la série interrompue de ses conférences sur l’avenir des universités. « Cela donne une soif terrible, lui disait-il; et, enfin, rien à boire. » Ces mêmes mots s’appliquent à son poème.
III
LA VISITE DE HEINRICH VON STEIN
Au mois d’avril 1884, Frédéric Nietzsche publie simultanément ses deuxième et troisième parties. Il semble heureux alors.
Tout vient en son temps,
écrit-il à Gast, le 5 mars;
j’ai quarante ans et je suis parvenu exactement au point où je me proposais, à vingt ans, d’être parvenu à cet âge. Une belle, une longue, une formidable traversée !
Avec toi,
écrit-il à Rohde,
qui es un homo litteratus, je ne veux pas retenir cet aveu : — j’ai idée qu’avec ce Zarathoustra, j’ai porté la langue allemande à son point de perfection. Après Luther et Goethe, un troisième pas restait à faire; — vois, vieux et cher camarade, si la force, la souplesse et la beauté du son furent jamais si bien liées dans notre langue… Mon style est une danse; je joue avec des symétries de toutes sortes, et je me joue de ces symétries mêmes jusque dans mon choix des voyelles.
Cette joie dure peu : Frédéric Nietzsche ne sait quel nouveau travail entreprendre et son ardeur sans but se convertit en ennui. Rédigera-t-il son système, quelque « Philosophie de l’avenir » ? Il y songe; mais non : las de pensée et d’écriture, il voudrait se reposer au son d’une belle musique. Quelle musique ? Hélas ! Celle qu’il pourrait aimer n’existe pas. L’italienne est molle; l’allemande est sermonneuse; nulle n’est à son gré lyrique et vive, grave et fine, rythmée, moqueuse et passionnée. Carmen lui plaît assez : pourtant il préfère à Carmen les compositions de son disciple Peter Gast. « Votre musique, lui écrit-il, j’ai besoin de votre musique… »
Peter Gast habitait Venise; Frédéric Nietzsche désire le rejoindre. Mais Venise est humide : il n’ose, avant la mi-avril, quitter Nice. C’est une exigence de malade, chaque année plus pressante : un jour sans lumière l’attriste; huit jours sans lumière l’accablent.
Le 21 avril il arrive à Venise. Peter Gast l’installe non loin du Rialto : la fenêtre de sa chambre ouvre sur le grand Canal et il jouit de la chère cité retrouvée. Depuis quatre années il n’y était venu : il éprouve un plaisir d’enfant. Il erre dans ce dédale vénitien qu’animent les surprises du soleil et de l’eau, la grâce d’un peuple discret et gai, les jardins imprévus, les mousses et les fleurs germées entre les pierres. « Cent profondes solitudes, note-t-il, composent ensemble Venise — d’où sa magie. Un symbole pour les hommes de l’avenir. » Il marche dans les petites rues comme il marchait dans la montagne, quatre ou cinq heures par jour. Tantôt il se mêle à la foule italienne; tantôt il s’isole; et sans cesse il réfléchit aux difficultés de son travail.
Il s’interroge : Qu’écrirai-je ? Il avait pensé commenter en une série de brochures quelques versets de son poème. Mais personne n’a daigné lire les paroles de Zarathoustra. Ses amis les ont reçues, il attend leurs lettres et n’en reçoit aucune, triste silence qui l’étonne toujours. Un jeune écrivain, Heinrich von Stein, lui adresse presque seul un mot chaleureux. Il renonce à son dessein, sentant le ridicule de commenter une Bible ignorée du public.
Il quitte Venise vers la mi-juin : des projets différents l’occupent. Il pense très sérieusement à sa « philosophie de l’avenir ». Il veut abandonner, tout au moins différer, son poème; s’astreindre à de longues études — « cinq, six années de méditation et de silence peut-être » — et formuler son système d’une manière précise et définitive. Il se dirige vers la Suisse afin de lire des livres de science historique et naturelle dans les bibliothèques de Bâle. Mais c’est un séjour bref : la chaleur lourde l’oppresse, les amis bâlois ne le satisfont pas. Ils n’ont pas lu Ainsi parla Zarathoustra, ou lu fort mal. « Je me trouvais parmi eux comme parmi des vaches », écrit-il à Peter Gast. Il monte vers l’Engadine.
Il y reçut, le 20 août, un mot de Heinrich von Stein annonçant sa venue.
Qui était ce visiteur ? Un homme fort jeune : Stein avait vingt-six ans à peine; mais il n’y avait pas en Allemagne un écrivain dont on attendît davantage. Il avait publié en 1878 un petit volume intitulé; Die Ideale des Materialismus, Lyrische Philosophie. Frédéric Nietzsche, ayant reconnu en cet essai une recherche analogue à la sienne, s’était lié avec l’auteur. Il avait cru trouver un esprit de sa lignée, un camarade de travail : son espérance fut déçue. Mademoiselle de Meysenbug, plus bienfaisante que perspicace (c’était son défaut), pensa ne pouvoir mieux faire que de mener Heinrich von Stein vers Richard Wagner. Elle lui ouvrit cette maison, et il y fut admis comme Nietzsche dix années auparavant l’avait été. Il y vécut. Nietzsche le prévenait en vain : « Vous admirez Wagner, c’est parfait, à condition que cela ne dure pas longtemps… » Heinrich von Stein ne sait ni résister ni s’affranchir. Wagner parle, il écoute. Sa recherche intellectuelle, jusqu’alors inquiète et féconde, s’arrête; il ferme ses cahiers de notes : un homme trop grand l’a conquis, et comme aspiré et tari. Les œuvres qu’il a publiées (Stein mourut à trente ans) méritent lecture : elles sont pénétrantes, sobres. Pourtant une qualité leur manque, et c’est la qualité même qui donnait tant de prix à ses premiers essais — l’audace et la témérité, le charme des pensées naissantes, maladroites et pressées.
Frédéric Nietzsche avait continué de s’intéresser à Stein. Il surveillait ses travaux, ses amitiés. « Heinrich von Stein », écrivait-il en juillet 1883 à madame Overbeck, « est présentement l’adorateur de mademoiselle Salomé. — Mon successeur en cet emploi comme en maintes autres choses. » Le péril de ce jeune homme lui causait une grande peine. Heinrich von Stein, cependant, lisait et appréciait ses livres. Nietzsche le savait et s’en réjouissait; il fut étrangement ému quand il reçut sa lettre.
Pourquoi Stein venait-il ? Il avait semblé comprendre Ainsi parla Zarathoustra; avait-il senti quelque désir de liberté ? Frédéric Nietzsche allait-il gagner à sa cause, contre tant d’amis perdus, celui-ci qui les valait tous à lui seul ? Allait-il conquérir ce disciple de Wagner, ce philosophe de Bayreuth ? Pouvait-il espérer cette revanche ? — Il répondit sans retard un mot de bienvenue et signa : Le solitaire de Sils-Maria.
Il est extrêmement probable que cette visite eut une raison secrète non soupçonnée par Nietzsche : si Heinrich von Stein, intime et fidèle ami de Cosima Wagner, monta vers lui, ce ne fut pas sans l’aveu et les conseils de cette femme très avisée. Frédéric Nietzsche, à ce moment de sa vie, n’avait pas attaqué Wagner : il s’était seulement écarté de lui. En juillet 1882, il avait paru consentir à l’idée d’un retour : la tentative de mademoiselle de Meysenbug, qu’il l’eût autorisée ou non, le donnait à penser. En février 1883, Wagner étant mort, il avait écrit à Cosima Wagner. Il avait su éviter les mots irréparables et sa toute dernière œuvre, la fin même du Zarathoustra, d’un lyrisme très imprécis, n’interdisait pas l’espoir d’une entente. Heinrich von Stein avait cette impression. En mai 1884, il avait écrit à Nietzsche :
Combien je désire que vous veniez cet été écouter Parsifal à Bayreuth… Quand je pense à cette œuvre, j’imagine une forme de pure beauté, une aventure spirituelle purement humaine, le développement d’un adolescent qui devient homme. Il n’y a pour moi, dans Parsifal, aucune sorte de pseudo-christianisme et moins de tendances qu’en toute autre œuvre de Wagner. Si je vous écris mon désir — avec hardiesse et timidité tout à la fois — ce n’est pas parce que je suis wagnérien, c’est parce que je désire au Parsifal un auditeur tel que vous, et à un auditeur tel que vous, je désire Parsifal.
Cosima Wagner, qui n’errait pas en ses jugements, connaissait la valeur de Nietzsche : elle portait seule un héritage difficile : la défense d’une gloire, le maintien d’une tradition. Elle put avoir la pensée qu’en ramenant vers elle ce rare et singulier homme qui se perdait en efforts solitaires, elle servirait et sa cause et la sienne. Elle choisit donc Heinrich von Stein comme émissaire et conciliateur, — ou, pour mettre les choses en termes moins formels, elle connut et ne désapprouva pas la tentative du jeune homme.
S’il était un wagnérien capable de l’entreprise, assurément c’était lui. Heinrich von Stein était le plus libre des disciples. Il n’acceptait pas comme religion dernière le mysticisme de douteux aloi qu’avait propagé Parsifal. Il comprenait en une seule tradition Schiller, Goethe et Wagner, créateurs de mythes, éducateurs de leur siècle et de leur race. Le théâtre de Bayreuth était pour lui, non l’apothéose d’une œuvre, mais la promesse et l’instrument d’œuvres nouvelles, le signe de la tradition lyrique.
Quel fut l’entretien ? On l’imaginera peut-être. Stein voulut s’acquitter de sa délicate mission : mais il ne parla guère. L’homme auquel il s’adressait parla lui-même et se fit écouter. Que dit-il ? Ceci peut-être :
— Vous admirez Wagner ? Qui ne l’admire ? Autant que vous, plus que vous, je l’ai connu, vénéré, écouté. J’ai appris de lui, non le style de son art, mais le style de sa vie : le courage d’entreprendre. On m’a taxé d’ingratitude, je le sais. C’est un mot qui n’a pas de sens : j’ai continué mon travail. Je suis, au meilleur sens du mot, son disciple. Vous fréquentez Bayreuth : c’est fort agréable, c’est trop agréable. Wagner vous offre en jouissance toutes les légendes, toutes les croyances du passé, germaniques, celtiques, païennes et chrétiennes. Cette jouissance est néfaste pour un esprit qui cherche. Voilà pourquoi je suis parti. Voilà pourquoi vous devez partir. Entendez-moi : je ne médis ni de l’art ni de la religion. Le temps de l’un et de l’autre reviendra, je le crois. Aucune des valeurs anciennes ne sera délaissée. Elles reparaîtront, transfigurées sans doute, plus puissantes, plus intenses, dans un monde éclairé jusqu’au tréfonds par la science. Tout ce que nous avons aimé, enfants, adolescents; tout ce qui a soutenu, exalté nos pères — nous le retrouverons. Un lyrisme, une bonté, les vertus les plus sublimes, les plus humbles aussi, nous les retrouverons toutes, chacune dans sa gloire et dans sa dignité. Mais d’abord il faut consentir à la nuit, il faut renoncer et chercher… Les promesses sont inouïes; mais je suis faible d’être seul. Aidez-moi, restez, ou revenez ici — à 6.000 pieds au-dessus de Bayreuth ! (1)
Stein écoutait Nietzsche. Son journal laisse entrevoir la vivacité croissante de ses impressions : « 24 VIII. 84. Sils Maria. Soirée avec Nietzsche. Spectacle désolant. — 27. Sa liberté d’esprit, sa parole imagée; grande impression. Neige et vent d’hiver. Maux de tête. — Le soir, je le vois souffrir. — 28. Il n’a pas dormi, mais il est ardent comme un jeune homme. Jour ensoleillé, magnifique ! »
Le trop jeune émissaire partit après trois jours, fort ému des heures qu’il venait de passer. Il promit à Nietzsche de l’aller rejoindre à Nice. Nietzsche du moins l’entendit ainsi et eut le sentiment d’une grande victoire par lui remportée. « Une rencontre telle que la nôtre ne peut rester sans longues conséquences », écrit-il à Stein peu de jours après son départ; « ceci est sûr, croyez m’en : dès maintenant vous êtes du petit nombre de ceux dont le sort, dans les choses bonnes comme dans les choses mauvaises, est lié à mon sort. » Stein répondit : « Les jours de Sils sont pour moi un grand souvenir, un grave et solennel instant de ma vie… » Pourtant il n’écrit pas « Oui, je suis votre… » Il parle, non sans prudence, de ses travaux et de sa profession qui l’obligent.
Frédéric Nietzsche eut-il l’esprit assez libre pour percevoir cette réserve ? Cela n’est point sûr. Il faisait de merveilleux projets pour son hiver et rêvait à nouveau d’un « cloître idéal ». Il écrivait à mademoiselle de Meysenbug et proposait avec simplicité qu’elle vînt passer l’hiver à Nice, auprès de lui.
Il descend vers Bâle en septembre : un hasard nous y laisse découvrir les abîmes de son âme.
Overbeck va lui rendre visite à son hôtel : Nietzsche est au lit, souffrant d’une migraine, fort déprimé. Pourtant il cause et inquiète son ami par le trouble de ses discours. Il veut l’initier au mystère du Retour Éternel. « Un jour nous nous retrouverons ici-même, moi de nouveau malade comme je suis, vous de nouveau surpris par mes discours comme vous êtes… » Son visage est bouleversé, sa voix basse et tremblante : tel nous l’a montré Lou Salomé. Overbeck écoute doucement, élude toute discussion et se retire avec un mauvais pressentiment. — Il ne devait plus revoir son ami avant la tragique rencontre de Turin, en janvier 1889.
Frédéric Nietzsche ne faisait que traverser Bâle : sa sœur, qu’il n’avait pas revue depuis les disputes de l’autre automne, lui demandait et fixait un rendez-vous à Zurich. Elle voulait lui annoncer son mariage depuis quelques mois accompli en secret.
Elle l’annonce en effet : elle n’est plus mademoiselle Nietzsche, elle est madame Förster et s’apprête à partir pour le Paraguay avec les colons que son mari dirige. Frédéric Nietzsche ne discute pas, ne s’attarde pas à récriminer sur un fait accompli, et s’efforce d’être une dernière fois aimable avec sa sœur perdue pour lui. « Je trouvai mon frère en très favorable état, écrit-elle, charmant et gai; nous vécûmes ensemble huit jours, causant, riant de tout… »
Elle raconte ces jours qu’à tort elle croit — ou feint de croire — heureux. Frédéric Nietzsche aperçoit à la devanture d’une librairie les œuvres d’un poète médiocre et populaire, Freiligrath; et sur la couverture du volume ces mots : trente-huitième édition. « Celui-là, s’écrie-t-il avec une solennité comique, celui-là est donc un vrai poète allemand, les Allemands achètent ses vers ! » Et, bon Allemand lui-même ce jour-là, il achète le volume. Il le lit, se divertit, sa gaieté n’a point de cesse. Il déclame les pompeux hémistiches :
Wüstenkönig ist der Löwe; Will er sein Gebiet durchstreifen…
Le lion est le roi des déserts; Veut-il parcourir son domaine…
Il s’amuse à improviser sur tous sujets des vers à la Freiligrath et l’hôtel zurichois retentit de ses rires enfantins.
— Ah ça, dit un vieux général au frère et à la sœur, de quoi riez-vous ? Vous entendre fait envie : on veut rire avec vous.
Sans doute Frédéric Nietzsche n’avait pas grand sujet à rire. Pouvait-il penser sans amertume aux trente-huit éditions de Freiligrath ? A Zurich, durant ces mêmes jours, il allait à la bibliothèque et parcourait en y cherchant vainement son nom les collections de journaux et de revues.
Le ciel est beau, digne de Nice, et cela dure depuis des jours,
écrit-il à Peter Gast le 30 septembre,
ma sœur est avec moi; il est bien agréable de se faire du bien l’un à l’autre quand depuis longtemps on s’est fait du mal… J’ai la tête pleine des plus extravagants poèmes qui aient jamais hanté le crâne d’un lyrique. J’ai reçu une lettre de Stein. Cette année m’a donné beaucoup de bonnes choses; l’un de ces précieux dons, c’est Stein : un nouvel, un sincère ami.
Bref, soyons plein d’espoir; ou, pour nous mieux exprimer, disons avec le vieux Keller :
Trinkt, o Augen, was die Wimper hält, Von dem goldnen Ueberfluss der Welt !
Buvez, ô mes yeux, ce que vos cils enclosent De l’excès doré du monde !
Le frère et la sœur quittent Zurich; l’un allant vers Naumburg, l’autre vers Nice; chemin faisant, il s’arrête à Menton. « L’endroit est magnifique, écrit-il à peine installé. J’ai déjà découvert huit promenades. Que personne ne me vienne rejoindre : j’ai besoin de cette absolue tranquillité. »
Que fait-il ? Se souvient-il du projet qu’il avait formé au commencement de l’été : Six ans de méditation et de silence ? Non; la méditation longue et silencieuse suppose une force de volonté qu’il n’a pas. Ému par l’espérance d’un ami, par la perte d’une sœur, il ne peut contenir son impatience lyrique. Il cède à son instinct, il improvise des chants : lieds, stances brèves, épigrammes. Presque tous les poèmes que l’on rencontre dans son œuvre — vers légers, distiques mordants insérés dans la deuxième édition de la Gaya Scienza; grandioses chants Dyonisiaques — furent achevés ou conçus durant ces quelques semaines. Et derechef il pense à l’œuvre toujours inachevée, Ainsi parla Zarathoustra. « Une quatrième, une cinquième, une sixième partie sont inévitables », écrit-il. « En tout état de cause, je mènerai mon fils Zarathoustra jusqu’à sa belle mort. Il ne me laisse aucun repos. »
Octobre passe : Nietzsche quitte Menton où il se trouve gêné par la vue des trop nombreux malades, et se dirige vers Nice.
Un compagnon imprévu l’y rejoignit bientôt : il se nommait M. Lanzky. C’était un intellectuel qui menait la vie errante, Allemand par naissance et par goût Florentin. Un hasard lui avait mis en main les œuvres de Nietzsche : il les avait comprises. Il s’était adressé à l’éditeur Schmeitzner afin de connaître l’adresse de l’auteur. « M. Frédéric Nietzsche, lui avait-on répondu, vit très solitairement en Italie. Écrivez-lui à Gênes, poste restante. » Il avait ainsi fait, et le philosophe, sans doute moins sauvage et solitaire qu’on n’avait dit, avait répondu avec promptitude et grâce : « Venez à Nice cet hiver; nous causerons… » Ces lettres avaient été échangées durant l’automne 1883. Lanzky, n’étant point libre, s’excusa; mais en octobre 1884, il vint au rendez-vous. — Entre temps il avait pu connaître les deux dernières parties de Zarathoustra, et publier dans la Rivista Europea des comptes rendus fort intelligents.
Au matin même de son arrivée il entendit frapper à la porte de sa chambre; un homme souriant et doux, l’ayant ouverte, vint vers lui.
— Also Sie sind gekommen, disait Frédéric Nietzsche, — Vous voici donc !
Il le prit par le bras, curieux d’examiner ce lecteur de ses livres.
— Voyons un peu comme vous êtes fait.
Et il fixa sur lui ces yeux qui avaient été beaux, qui par instants l’étaient encore, mais que voilaient un peu les trop longues souffrances. Lanzky, venu rendre hommage à un redoutable prophète, était surpris de rencontrer le plus affable, le plus simple, et, semblait-il, le plus modeste des professeurs allemands.
Les deux hommes sortirent ensemble. Lanzky avoua sa surprise.
— Maître… dit-il.
— Vous êtes le premier qui m’appeliez ainsi, fit Nietzsche en souriant.
Mais il savait qu’il était un maître et ne s’étonnait pas.
— Maître, dit-il, comme on vous devine mal à travers vos livres; expliquez-moi…
— Non, non, pas aujourd’hui. Vous ne connaissez pas Nice. Je veux vous faire les honneurs de cette mer, de ces montagnes, de mes promenades… Un autre jour, si vous voulez, nous causerons.
Ils ne rentrèrent pas avant six heures du soir et Lanzky sut du moins quel marcheur infatigable était son prophète.
Ils organisèrent leur vie commune : Frédéric Nietzsche prenait seul le matin, vers six heures et demie, une tasse de thé qu’il préparait lui-même; vers huit heures, Lanzky frappait à sa porte, lui demandait les nouvelles de sa nuit (souvent il dormait mal) et l’emploi de sa matinée : il le rejoignait ensuite sur le bord de la mer ou respectait sa promenade solitaire. Tous deux déjeunaient dans leur pension. Durant l’après-midi ils marchaient ensemble. Le soir, à la lumière, Nietzsche écrivait ou Lanzky lui lisait à haute voix quelque livre, souvent quelque livre français, les lettres de l’abbé Galiani; le Rouge et le noir, la Chartreuse, l’Armance de Stendhal.
Lanzky fut plus d’une fois interloqué par Frédéric Nietzsche. Ce solitaire de table d’hôte s’était composé des manières dissimulées, presque rusées, tout un art de vivre avec politesse sans manifester le secret de sa vie. Certain dimanche, une jeune fille lui ayant demandé s’il avait été au temple :
— Aujourd’hui, répondit-il avec courtoisie, je n’y ai pas été.
Lanzky admira cette parole prudente; Frédéric Nietzsche l’expliqua : Toute vérité n’est pas bonne pour tous, dit-il; si j’avais troublé cette jeune fille, je serais désolé… — Il s’amusait parfois à annoncer sa gloire future.
— Dans quarante ans je serai illustre en Europe ! affirmait-il à ses voisins de table.
— Prêtez-nous vos livres, lui disait-on.
Mais il s’y refusait absolument et répétait à Lanzky son explication :
— Mes livres ne doivent pas être lus par les premiers venus.
— Maître, disait Lanzky, pourquoi les faites-vous imprimer ?
A cette question trop sensée il semble qu’aucune réponse satisfaisante ne fut donnée.
Mais Frédéric Nietzsche dissimulait avec Lanzky même. — Il aimait à lui répéter, à développer devant lui son vieux rêve : la constitution d’une société d’amis, d’un phalanstère idéaliste pareil à celui où vécut Emerson. Il l’emmenait souvent vers la presqu’île Saint-Jean :
— Ici, disait-il, reprenant une parole biblique, ici nous dresserons nos huttes.
Il avait même choisi un groupe de petites villas voisines qui lui paraissaient convenir à son dessein. Quels hôtes y assembleraient-ils ? Ceci demeurait vague; et Heinrich von Stein, le seul ami, le seul disciple qu’il désira avec ardeur, jamais il n’en prononça le nom devant Lanzky.
Heinrich von Stein n’annonçait pas sa venue, ni ne donnait signe de vie. Quelles étaient ses dispositions ? Il était monté à Sils-Maria pour concilier, s’il se pouvait, deux maîtres. L’un de ces maîtres lui avait dit : entre nous deux il faut choisir. Un instant peut-être il avait été ébranlé. Mais il était retourné dans son Allemagne; il avait revu Cosima Wagner; et puisque Nietzsche exigeait qu’il choisît, il restait fidèle à Wagner.
Frédéric Nietzsche pressentit un nouvel abandon. Il eut peur; et, cédant à une humble et triste impulsion, il écrivit, en forme de poème, un douloureux appel qu’il adressa au jeune homme :
Oh Lebens Mittag ! Feierliche Zeit ! Oh Sommergarten ! Unruhig Glück im Stehn und Spähn und Warten ! Der Freunde harr’ ich, Tag und Nacht bereit; Wo bleibt ihr Freunde ? Kommt ! s’ist Zeit ! s’ist Zeit !
O midi de la vie ! Temps solennel ! O jardin d’été ! Bonheur inquiet : je suis là, j’épie, j’attends ! Nuit et jour, je vis en espérant l’ami; Où êtes-vous, ami ? Venez ! Il est temps, il est temps !
Heinrich von Stein dut répondre; il écrivit :
Cher Monsieur,
A un appel tel que le vôtre une seule réponse conviendrait : venir; me vouer tout entier; donner, comme à la plus noble des tâches, tout mon temps à l’intelligence des choses nouvelles que vous avez à dire. Cela m’est interdit. Mais une idée m’est venue : chaque mois je réunis auprès de moi deux amis, je lis avec eux quelque article du Wagner-Lexicon, je le prends comme texte, et, là-dessus, je cause avec eux. Ces entretiens deviennent de plus en plus élevés et libres. Dernièrement nous avons trouvé cette définition de l’émotion esthétique : un passage à l’impersonnel par la plénitude même de la personnalité. Je crois que vous auriez plaisir à ces entretiens. Et cette idée m’est venue : ne serait-il pas excellent que Nietzsche nous envoie, de temps à autre, un texte pour nos entretiens ? Voudriez-vous ainsi communiquer avec nous ? Une telle correspondance, ne voudriez-vous pas y voir une introduction, un acheminement à votre cloître idéal ?…
C’est la lettre d’un bon élève. Heinrich von Stein nommait Wagner, non sans intention sans doute. Frédéric Nietzsche l’entendit ainsi et fut exaspéré. Il retrouvait devant lui, contre lui, ce même adversaire, simulateur de pensée, séducteur des jeunes hommes. Förster, qui lui prenait sa sœur, était un wagnérien; et Heinrich von Stein, à cause de Wagner, lui refusait son dévouement. Seul, au prix d’un combat dont il restait blessé, il avait su conquérir une cruelle liberté. Il écrivit à sa sœur :
Quelle sotte lettre Stein m’a écrite ! En réponse à quelle poésie !… Je suis bien péniblement affecté. Me voici de nouveau malade. Je recours au vieux moyen, (1) — et tous les hommes que j’ai jamais connus, je les hais, indiciblement, y compris moi-même. Je dors bien; mais j’éprouve au réveil de la misanthropie, des rancunes. Pourtant il existe peu d’hommes mieux disposés, plus bienveillants que moi !
Lanzky remarqua, sans en deviner la cause, le trouble de Frédéric Nietzsche. La crise fut très dure : il ne se laissa pourtant pas accabler et travailla avec énergie. Il se promena seul plus souvent qu’aux premiers jours, et Lanzky le voyait aller d’un pas dansant sur la promenade des Anglais ou sur les routes de montagnes : il sautillait, bondissait, il gambadait parfois, puis soudain interrompait ses entrechats pour crayonner quelques mots. Quel travail avait-il entrepris ? Lanzky l’ignorait.
Un matin de mars comme il entrait, suivant son habitude, dans la petite chambre qu’occupait le philosophe, il le trouva couché malgré l’heure avancée.
(1) Le chloral.
— Je suis malade, lui dit Nietzsche. Je viens d’accoucher. La quatrième partie du Zarathoustra est écrite.
Que nous apprend cette quatrième partie ? Saisissons-nous enfin un progrès de l’œuvre, une précision de pensée ? Non; nous lisons un singulier fragment. Nietzsche le dit : c’est un « intermède », un épisode dans la vie du héros; épisode étrange qui a déconcerté maint lecteur. Peut-être nous le comprendrons plus aisément si nous pensons à la déception qui vient de traverser la vie de Nietzsche.
Les « hommes supérieurs » montent vers Zarathoustra et le surprennent dans sa solitude montagnarde : un vieux pape, un vieil historien, un vieux roi, malheureux êtres qui souffrent de leur abaissement et viennent demander secours au sage dont ils sentent la force. — Pensons à Stein, ce distingué jeune homme que Bayreuth étiole : n’est-il pas aussi monté vers Nietzsche ?
Zarathoustra admet auprès de lui ces « hommes supérieurs »; il réprime pour eux son humeur sauvage; il les fait asseoir dans sa grotte, prend en pitié leur inquiétude, les écoute et leur parle. — Pensons à Nietzsche : n’a-t-il pas ainsi reçu Heinrich von Stein ?
Zarathoustra, dont l’âme est au fond moins dure qu’il ne faudrait, se laisse séduire par le charme morbide, par la finesse des « hommes supérieurs »; il a pitié d’eux, il oublie que leur misère est sans remède et cède au plaisir d’espérer : ces « hommes supérieurs » sont-ils enfin ces amis qu’il attend ? — Pensons à Nietzsche : n’a-t-il pas espéré de Stein quelque secours ?
Zarathoustra laisse un instant ses hôtes et va seul dans la montagne. Il revient vers la grotte; que voit-il ? Les « hommes supérieurs » tous agenouillés autour d’un âne qu’ils adorent et le vieux pape disant la messe devant la nouvelle idole. — Pensons à Stein : n’est-ce pas en telle posture que Nietzsche l’a surpris, interprétant avec deux amis une Bible wagnérienne ?
Zarathoustra chasse ses hôtes : il veut des ouvriers nouveaux pour un monde nouveau. Les trouvera-t-il jamais ? Il les appelle :
Mes enfants, ma race au sang pur, ma belle nouvelle race : qu’est-ce qui retient mes enfants sur leurs îles ?
N’est-il pas temps, grand temps — je le murmure à ton oreille, bon esprit des tempêtes, — qu’ils reviennent enfin vers leur père ? Ne savent-ils pas que ma chevelure grisonne et blanchit dans l’attente ?
Va, va, esprit des tempêtes, indomptable et bon ! Quitte les gorges de tes montagnes, précipite-toi sur les mers et, dès avant ce soir, bénis mes enfants.
Porte-leur la bénédiction de mon bonheur, la bénédiction de cette couronne de roses heureuses ! Laisse tomber ces roses sur leurs îles et qu’elles restent posées là comme un signe, qui interroge : « D’où peut venir un tel bonheur ? »
Enfin, ils demanderont : « Vit-il encore, notre père Zarathoustra ? Quoi, est-il vrai, notre père Zarathoustra vit encore ? Notre vieux père Zarathoustra aime encore ses enfants ? »
Le vent souffle, le vent souffle, la lune resplendit, — oh mes lointains, lointains enfants, que n’êtes-vous ici, auprès de votre père ? Le vent souffle; aucun nuage ne passe au ciel, le monde dort. — O bonheur ! O bonheur !
Frédéric Nietzsche ne maintint pas cette page dans son œuvre : peut-être il eut honte d’un aveu si triste et si clair.
La quatrième partie du Zarathoustra ne trouva pas éditeur. Schmeitzner, qui peu de mois auparavant avait signifié à Nietzsche que « le public ne voulait pas lire ses aphorismes », lui écrivit, sans se gêner davantage, que le public voulait ignorer son Zarathoustra.
Frédéric Nietzsche essaya d’abord quelques démarches qui l’humilièrent et n’aboutirent pas; puis, choisissant un parti plus fier, il paya de son argent l’impression du manuscrit dont il restreignit le tirage à quarante exemplaires. A vrai dire, ses amis n’étaient pas si nombreux. Il trouva sept destinataires — dont aucun n’était vraiment digne. Quels furent-ils ? Présumons, s’il se peut : sa sœur (il ne cessait de se plaindre d’elle); mademoiselle de Meysenbug (elle ne comprenait rien à ses livres); Overbeck (ami exact, lecteur intelligent, mais réservé); Burckhardt, l’historien bâlois (celui-ci répondait toujours aux envois de Nietzsche, mais il était si poli qu’on le pénétrait mal); Peter Gast (le disciple fidèle, que Nietzsche trouvait sans doute trop obéissant et fidèle); Lanzky (bon compagnon de cet hiver); Rohde (qui dissimulait à peine l’ennui de ces lectures imposées).
Tels furent, présumons-nous, ceux qui reçurent, mais ne prirent pas tous le soin de lire cette quatrième et dernière partie, cet « intermède » qui termine, mais qui n’achève pas, Ainsi parla Zarathoustra.