XI-3 · Troisième cahier de la onzième série · 1909-11-05

L'homme en proie aux enfants

Albert Thierry

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[s11-c03] Albert Thierry — L’Homme en proie aux enfants (roman) Troisième cahier de la onzième série. Cahiers de la Quinzaine, Paris. RESUME FROM: leaf 0345 (p.122 — Chapter VII). Through leaf 0344 (p.121, end of Chapter VI Les Arbres et le Ciel) complete as of 2026-05-24. Range ends at leaf 0444; remaining 100 leaves. Book division: Livre Deuxième Entrez dans la danse ! begins at leaf 0328.

                l'homme en proie aux enfants

              périodique paraissant tous les deux dimanches
              8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

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   ... L'Apôtre fait un dénombrement de tous
   les dons gratuits du Saint-Esprit, et dit qu'ils
   sont divisés dans les fidèles, et que nul ne
   les a tous ; mais je puis assurer que le don
   d'instruire et de conduire les enfants est l'un
   des plus rares ; et qu'on en peut dire ce que
   saint Grégoire dit du ministère pastoral, que
   c'est une tempête de l'esprit...

   mes élèves à l'école primaire supérieure de Vosves,
            et à Jeanne,
   je dédie ce livre, qui leur appartient plus qu'à moi.

Jeanne et moi nous étions songeant au pied du frêne. Le vent soufflait. Des nuages plombés parcouraient comme des pensées tristes la face effrayée du ciel. — Regarde, lui dis-je, c’est moi l’Automne, c’est moi les vents, je suis le Fléau de Dieu. D’une badine ramassée, je sabrais les branchettes basses : les feuilles mordues, au pétiole ébranlé, aux nervures affaiblies, tombaient vite dans l’herbe puante. Et je répétais encore sans penser : — C’est moi l’Automne, c’est moi les Vents de Ven- Alors se rappelant un verset de Suarès, Jeanne leva ses yeux vivants et dit dans un sourire : — C’est toi Thanatos… « C’est toi le sculpteur ailé, qui sculpte avec la Ces nuages parcouraient ces pensées sur la face épouvantée du ciel. Qui donc était l’enfant, qui donc était l’homme ? J’embrassai avec ravissement cette

                   Au jeu de la Tombe

— M’sieu, hurle Maurice qui se débat parmi ses cama- rades de deuxième année, plus forts que lui, ils veulent me mettre dans la tombe ! — Qu’est-ce que c’est encore ? me dis-je. J’y vais voir. A pleines mains, à pleins tabliers, ils ont entassé dans un coin de la cour toutes les feuilles mortes du marronnier, du tilleul et des érables. Ils ont creusé au centre de l’amas rouge et jaune une espèce d’auge où, dès qu’ils peuvent l’attraper, ils allongent un « petit » qu’ils recouvrent ensuite, jusqu’à ce qu’il disparaisse, d’innombrables autres feuilles. Et tandis que l’enseveli résiste, se convulse, se relève, échappe, ils plantent dans l’air : — Dans la tombe ! dans la tombe ! Je les regarde un moment, sans pénétrer leur con- fuse notion rêvée de la vie ; j’écoute la voix de la — Laissez-moi ces feuilles tranquilles. Elles sont humides, vous allez vous enrhumer.

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Obéi, je m’éloigne. Un vieux homme que j’ai connu me racontait jadis comment il prenait plaisir, dans son enfance, à charpenter de petits cercueils de bois ; comment il y enfermait des soldats de plomb et les abandonnait à la fosse ; comment, au fond d’un vaste jardin triste où depuis quelque temps on l’exilait, il jouait encore à ce funèbre jeu lorsqu’on vint lui annon- cer la mort de son père… Mes enfants dans leur coin, ne m’apercevant plus, à petit » qu’ils recouvrent ensuite, jusqu’à ce qu’il Au prix d’une grippe, je veux favoriser en eux le dépôt d’un étrange et beau souvenir. Je me détourne. Nous tous qui vivons… — vivre, c’est bien aussi jouer à la Tombe.

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                      Par la poterne

La cloche sonne, ils s’échappent ; et tout de suite tons de vociférer : a seulement, sur la gauche des classes et devant elles, deux portes de fer qui ouvrent, l’une sur quelque che- min, l’autre sur le préau réel. Et c’est à droite que se précipitent ces guerriers hurlants, et sons les beaux tilleuls qu’ils se bousculent. Je les observe. A tête glapit René, le littérateur, le miné par une lecture trop assidue de livres trop sco- laires. Il brandit un éclat de bois, duquel il feint de poignarder une multitude d’ennemis qui l’assaillent : Jean et son frère Maurice ; les deux Robert, l’un si franc, d’une si charmante paresse, l’autre hypocrite et malfai- sant ; les deux Pierre, le bleu et le rouge ; un hargneux Alfred… Il va succomber sous le nombre : Maurice alors se range brusquement de son parti. Par cette manœuvre, renouvelée de ceux des Saxons à Leipzig, il apporte un tel renfort que bientôt tons les deux, à longs coups

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du couteaux de bois, à vifs coups de poing loin-tendus, se dégagent, puis fuient. Et toujours, mais cette fois vers la gauche, toujours ils crient : Cinq minutes plus tard, René, fatigué, s’éventant de son mouchoir comme une belle Espagnole, flûte à ses camarades une conférence explicative : — Oui, comprenez-vous, ir arrivent au bord du fossé, et i nous somment de nous rendre. Alors nous, on lève le pont-levis, on baisse la herse, on arme les guettiers, on prépare la poix bouillante… Mais un traite leur a livré le passage secret. Alors… Il rebrandit sa dague et s’égosille : Et il se sauve, fier de mélanger ainsi des bribes d’histoire enseignée à des bribes de roman-feuilleton, l’imagi- nation pareille à un jambon sous cette pauvre chape- lure. Il rit : l’école est pour lui un castel authentique, les ennemis grouillent là-bas à l’investir, et tout serait perdu si ne s’ouvrait quelque part… une poterne sous des pavés, entre les racines de cet arbre, — un trou sou- terrain, une poterne mystérieuse. Je suis certain qu’il déforme d’une manière analogue les leçons de morale que je lui fais à mon esprit défen- dant ; et je ne m’étonnerai guère à l’entendre un jour parler, comme on sait bien que mystiques, des Châ- teaux du Peuple et des Altitudes sublimes de la S’éventé, il rentre au cou de la cloche, son grand poignard de bois à demi sorti de sa poche. — Quelle précision mathématique M. Fernand, mon collègue, pro-

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fesseur de sciences, pourra-t-il verser dans cette mé- moire pleine de manoirs et d’embuscades ? A peu près celle que mirent dans la mienne, encombrée des visions puériles de la gloire, ces maîtres dévoués que je désesperai. Et tandis que je commence à mon tour une nouvelle classe, fatigué, croyant évoquer par chacun de mes mots une image absurde ou burlesque au cerveau de mes enfants, je me rends tout à coup cette justice que moi, que nous tous, nous les raillions sans droit, car nos religions, nos morales, nos vertus, et nos passions plus encore et nos vices, qu’est-ce autre chose que des poternes que nous ouvrons dans le vide sur l’ombre ?

Je disais à l’Inspecteur : — Il ne faut pas juger la discipline de ma classe sur le bruit qu’on peut entendre en passant devant sa porte. J’interroge continuellement : les enfants trouvent la leçon, je ne la dicte pas. Il arrive qu’ils répondent plu- sieurs à la fois, et en désordre. Mais je préfère cela : s’ils se taisent, j’ai peur qu’ils ne dorment. Je ne veux pas que la classe soit un tombeau. — Je suis bien de votre avis. C’est à cette abondance des questions et des réponses qu’on reconnaît la vie d’une classe : voilà la vraie méthode de l’enseignement primaire. Chaque élève travaille, demande des éclair- cissements, dit sa pensée. Une école est une ruche : il faut bien que son activité bourdonne. Pourtant, — plus tombeau que ruche. Lorsqu’échappant pour une minute à l’automatisme du métier, je trouvais la force de regarder mes enfants du regard appuyé que nous devons aux foules, aux arbres et aux âmes ; du long regard qui m’a enseigné

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l’amour de la vie ; — toujours deux images grotesques Assis pour écouter, debout pour réciter, raides, ces figures hideuses des jeux de massacre. Une attention équivoque affermissait leurs traits : un nez rouge, de lourdes paupières où jamais n’éclosaient les prunelles, des chevelures inégales, l’éclat blanc de la lèvre gli- nâtre des joues. Un tablier noir faisait un juge ; une veste de velours, un pataud ; une cravate feu, un palet vert, des manches de lustrine, un polichinelle ; un col neigeux sous un cheveur souriré, la mariée. Moi, je discourais. Une idée tombait. Un sou la boule ! Ils se précipitaient tous en avant pour l’écrire. Parfois, je punissais quelqu’un. Un sou la boule ! grognant, il L’heure passée, je voyais entouré de morts. Ces tables me rappelaient jusqu’à l’obsession les planches affreuses d’un ossuaire avidement contemplé à Salz- bourg : blancs dans l’ombre du bois poli et des cheve- lures se rangeaient les tristes crânes : le front nu, les yeux retournés dans les spectacles lugubres de l’agonie, le nez pareil à une sombre feuille de trèfle, un sourire déchaussé et ruineux dans les dents… Le vertige me saisissait à pérorer devant ces faces cadavéreuses. La cloche sonnait. Comme ils se moquaient de mes regards divergents et de mon visible rêve ! Je sentais sur toute l’étendue de ma personne l’impitoyable, la salu- taire oppression de leur vie.

Henri s’excite. Petit macaque à la face osseuse, aux joues de papier rosâtre et de son, aux yeux tournants d’écureuil, et dont la physionomie promet une intelli- gence que ne tient pas la parole, il lit le Journal des Voyages, le Globe-Trotter, et ces feuilles dont les titres déclarent l’obséquieuse ineptie : Mon Bonheur, Nos Loisirs, Lisez-moi, Mon beau Livre, Mon Dimanche, le dogmatique Je sais tout enfin, ce capharnaüm de réclame, de prétention et de mensonge. Il apprend les aventures des explorateurs, des marins, des ingénieurs, des escrocs, des assassins et des policiers. Comme eux, il rêve de naviguer, de couper les continents en quatre par des canaux immenses, de filouter les diamants de la couronne, de poursuivre les malandrins jusqu’au centre de la Terre… Ou plutôt, car il est sans courage, il rêve d’imaginer tous ces exploits et de les écrire. Il me confie ceci, qu’il écrivait en se cachant très mal :

« Le lendemain de cet entretien, trois hommes étaient réunis chez le notaire. De ces trois hommes, nous en

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connaissons deux : l’un est le milliardaire, l’autre l’in- génieur, le troisième nous est inconnu. « — Ainsi, monsieur, disait le notaire à John Curtiss, vous voulez acheter un terrain appartenant à l’État, situé à quelques kilomètres de Pittsburg ? — Oui, répondit ce dernier. — Et combien en donnez-vous ? réplique l’individu inconnu. — 700.000, hurla l’Améri- cain. — Un million, moâ ! et py têné, voilà ; le terrain maintenant il était à moâ. « Lui, sortit une liasse de billets de banque sur la table, il s’éloigna le plus vivement possible ; nous sans perdre une carte de fin bristol que dans sa précipitation Il avait laissé tomber. C’était ainsi son identité qu’il avait cachée. Le premier mouvement de Français fut d’aller ramasser cette carte… » Pauvres enfants ! — Leur plus nette caractéristique serait-elle la confiance ? Croient-ils tout ce qu’on leur affirme, tout ce qu’ils voient, tout ce qu’ils lisent, et même tout ce qu’ils inventent ? Voilà pourquoi sans doute on leur a fait une réputation de sincérité qu’ils n’ont jamais méritée. D’ailleurs, comment exprimer cela ? Ils ne sont pas menteurs non plus. Mais on dirait qu’ils ne savent pas distinguer encore les images ou les idées des choses, ni le réel d’avec les songes.

                   Ils ne comprennent pas.

Je ne sais pas enseigner la morale. C’est que je l’aime trop, oui, et trop subtile. Je vois, après toutes mes abstractions, l’esprit de ces mioches qui dodeline ou qui halète. Je les mène à l’oasis. Je leur lis un chapitre des Misérables, celui que Victor Hugo a intitulé Formes que prend la souffrance pendant le sommeil, et où il raconte le rêve fait par Jean Valjean avant de se résoudre à se dénoncer pour Champmathieu. Je le cite- rai avec plaisir. Je serai sûr ainsi qu’on ne me feuilletera pas mon livre sans y rencontrer une fois la beauté. Et ce poème poignant pour peut-être pas très connu, puisque nos critiques littéraires ont laissé à un philoso- phe, à Renouvier, le soin d’en faire l’éloge. Je lus donc ceci du mieux que je pus :

« J’étais dans une campagne ; une grande campagne triste où il n’y avait pas d’herbe. Il ne me semblait pas qu’il fit jour ni qu’il fit nuit. « Je me promenais avec mon frère, le frère de mes

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années d’enfance, ce frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me souviens presque plus. « Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d’une voisine que nous avions eue autre- fois, et qui, depuis qu’elle demeurait sur la rue, travail- lait toujours la fenêtre ouverte. Tout en causant, nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. « Il n’y avait pas d’arbres dans la campagne. « Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C’était un homme tout nu couleur de cendre monté sur un cheval couleur de terre… » Ici, Thomas, le brutal, aux traits inachevés d’hydro- céphale, éclata grossièrement de rire. Je le punis avec colère et tristesse, je continuais : « … L’homme n’avait pas de cheveux ; on voyait son crâne, et des veines sur son crâne. Il tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne et lourde comme du fer. Ce cavalier passa près de nous dit rien. « Mon frère me dit : — Prenons par le chemin creux. « Il y avait un chemin creux où l’on ne voyait une broussaille ni un brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m’aperçois que mon frère n’était plus avec moi. » — Oh qu’il était fourré ? demanda à mi-voix, avec une grimace oblique, l’un des Marcel, le discuteur, intelligent et nerveux qu’il est. — On dirait que vous n’avez jamais rêvé, répliquai-je avec humeur, en donnant avant de reprendre un coup de règle violent sur la table.

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« J’entrai dans un village que je vis. « La première rue où j’entrai était déserte. J’entrai dans la seconde. Derrière l’angle qui faisaient les deux rues, il y avait un homme debout contre le mur. Je dis à cet homme : — Quel est ce pays ? Où suis-je ? L’homme ne répondit pas. Je vis la porte d’une maison « La première chambre était déserte. J’entrai dans la seconde. Derrière la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je demandai à cet homme : — A qui est cette maison ? Où suis-je ? — L’homme ne répondit pas. « La maison avait un jardin. Je sortis de la maison et j’entrai dans le jardin. Le jardin était désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait debout. Je dis à cet homme : — Quel est ce jardin ? Où suis-je ? — L’homme ne répondit pas. »

C’était trop. Il y eut une nouvelle insurrection. Les — Ce que c’est bête ! disait Marc. — Qu’est-ce qu’i faisaient, ces bonshommes ? deman- dait Léon. Pourquoi qu’ne répondaient pas ? — On n’y comprend rien, murmurait le second Mar- cel en s’arquillant ses yeux clairs. Mais les autres, remuant leurs grosses mâchoires, étouffant dans leurs gros poings, Thomas la brute et Marcel le discuteur, Georges, Paul le paria et Théodo- dore, tous ! — m’ont la cruauté impudemment de — Vous êtes bien intelligents ! m’écriai-je. Pourquoi ne pas chercher le sens de ces visions ? Vous ne devinez

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pas que ce sont des faussaires, des menteurs, des immoraux, des hommes qui ont tué leur conscience ? Ils se turent. Non qu’ils fussent émus, mais ils avaient peur d’une punition. Je m’avouai enfin que je m’étais trompé, que cette beauté leur était trop dure. Plus sans doute pour moi que pour eux, j’achevai :

« J’errai dans le village où je m’aperçus que c’était une ville. Toutes les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout qui se taisait. Je n’en voyait jamais qu’un à la fois. Ces hommes me regar- « Je sortis de la ville, et je me mis à marcher dans les champs. « Au bout de quelque temps, je me retournai et je vis une grande foule qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j’avais vus dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et m’entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. « Alors le premier que j’avais vu et questionné en entrant dans la ville me dit : — Où allez-vous ? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort depuis long- temps ? « J’ouvris la bouche pour répondre et je m’aperçus qu’il n’y avait personne autour de moi. »

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On entendait la cloche. Ces enfants de mauvaise volonté sortirent, sans doute heureux d’échapper à mon commentaire. Mais moi, je n’échappai pas au leur. A peine étaient-ils dehors que le Marcel aux yeux d’eau verte, cet ingénieux pitre, sautant sur le vaste dos de Thomas, se mettait à crier : — C’était un homme tout nu couleur de cendre… — Et aussitôt Marc se rai- dissait contre le tronc d’un tilleul, pour opposer le plus farouche silence à Léon et au deuxième Marcel qui l’interrogeaient : — A qui est ce jardin ? Où suis-je ? — Et tous pleuraient de rire. Moi, je souffrais ; j’étais humilié, je plaignais la

Je rencontre René à la porte du collège. Il tient un livre et il ne sais quoi. Il me salue en souriant en en frétillant, je lui prends le volume que je feuillette. C’est un de ces ouvrages qu’il faudrait brûler en place publique, — un « recueil de morceaux choisis ». (Ne nous privons pas de remarquer en route que, mieux les morceaux sont choisis, plus le recueil est — René, dis-je, vous lisez trop, parce que vous ne savez pas lire. — Oh, m’sieu, répond-il, ce sont de si belles maximes ! Voulez-vous que je vous en récite ? Un sourire violet halafre ses traits jaunes. Il se tor- tille des cheveux aux orteils, il se penche, il agite à droite et à gauche ses pattoches griffues qui semblent palmées, il fait à la révérence ; — et déjà il déclame : — « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais… » — Ça signifie quoi ?

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Il ne peut s’arrêter : — … « Mais c’est un roseau pensant. » — René, dis-je, avec toute la conviction possible, je vous donnerai vingt fables de La Fontaine à copier à la prochaine occasion. Vous deviendrez idiot avant l’âge si vous continuez à vous bourrer de choses où vous Il se tait, salue, recule ; puis, au moment de s’éloi- gner, avec un sourire irritant et humble qu’il croit sub- til, il me décoche sa flèche : « Le temps et la mort sont nos remèdes. » Je frémis. Je hais une seconde ce galopin. Cette phrase amère de Rousseau, je l’ai lue pour la première fois, voici sept ans, dans la Charpente des Rosny, qui la citent, un soir doré d’avril où je m’étais enivré de beauté jusqu’à l’extase. Que mêlait-il à mon souvenir, ce petit pédant, sa prétention, sa sottise, le souffle de son âme poussiéreuse ?… Il a péché contre l’Esprit. … Mais moi-même, quand je la prononce, cette phrase doublement sainte, quand je la pense, — qui donc

La grâce était rare parmi ces enfants. Ils touchaient déjà l’âge où le teint se fripe, où la voix raucit, où les yeux se cernent vilainement, — cette adolescence lar- vaire qui afflige le regard. Pourtant quelques-uns mon- traient de franches prunelles claires, des sourires vifs et rouges ; et Robert ressemblait à ma sœur Jeanne. Robert ressemblait à Jeanne. En somme, plutôt par la tolérance de mon souvenir que selon la réalité des couleurs et des formes. Il avait un visage menu, les joues minces et pâles, un blanc front étroit où ses sentais de l’amitié à ma sœur Jeanne pour lui. Naturellement, je ne l’exprimais pas. La préférence est une injustice. Craignant avec passion d’être injuste, je me gardais bien de témoigner à Robert cette amitié attendrie un peu dédaigneuse. Il lui suffit toutefois

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d’un conseil sans doute plus instant, d’un coup d’œil ignoré de moi-même, pour la comprendre, pour Il y avait alors deux « années », il n’y en eut trois que plus tard. Quatre professeurs nous secondant pour y donner ce que la politesse officielle appelle les enseigne- tique, modelage, il arrivait que M. Fernand ou moi passions un après-midi sans rapatre à l’une ou à l’autre. Un matin où je quittais la première, Robert leva vers moi son front couvert de cheveux parallèles, et il — M’sieu, on vous verra pus aujourd’hui, c’est — Voulez-vous nous taire ! répliquai-je. Car la préférence est une injustice ; et doublement dès qu’elle a été aperçue. Mais j’étais ravi d’une joie à laquelle je m’abandonnais tont en la sachant puérile. J’espérais encore pouvoir être heureux sans l’acquies- cement d’une conscience clairvoyante et rogue. Et je me disais avec amitié entière : — Enfin, ils commencent à m’aimer : nous allons donc

… Aimer, Vivre : est-ce René qui parle ? En style plus nu, c’est été remplacer par un mélange de sentiments entre eux et moi la distribution de notions qu’on m’or- donnait de faire à ces enfants. Si l’Inspecteur avait su que telle était l’intention de mon instinct, il aurait plus souvent visité ma ruche. Mais il l’ignorait ; je ne réjouissais en liberté de voir blondir ce miel au parfum incomparable.

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René me paraissait intelligent parce que sa bêtise était savante. Moral et mélancolique, il inscrivait en gribouillages particulièrement malpropres la phonogra- phie d’une petite âme qu’avaient trop tôt assemblée les voix, mutilées dans les anthologies, craillées dans les feuilletons, de Rousseau, de Hugo et de Lamartine. Sa prétention de plagiaire naïf m’amusa longtemps. Je me souvenais de ma jeunesse. Peut-on passer, sans faire étape dans le galimatias, du style vulgaire ou technique enseigné par le milieu au style élégant et abstrait que les manuels recommandent ? Toute l’éducation étant (je le supposais), destruction du premier naturel, et inévitable qu’elle éveille le second d’abord dans l’affec- terie. Aussi mettais-je de l’indulgence à critiquer René, une tendresse rudoyante qu’il flattait et qu’il s’arrangeait toujours pour reprovoquer. — Vous écrivez comme un journaliste, répétais-je, c’est insupportable ! — M’sieu, je ne puis pas m’exprimer autrement, gémis- sait-il entre ses mains jaunes. Sincérité menteuse d’une conscience illusoire ! A treize ans, je ne voulais bien reconnaître d’autorité littéraire qu’à Paul Féval et à Victor Hugo ! — Avec moins de scrupules, je reprochais à René les zéros qu’il ne ces- sait de mériter en mathématiques. — Vous devez bien savoir ce que sont les lettres ou les sciences à votre âge ! D’ailleurs, que vous nous disiez, ce qui est, des lettres ou des sciences, ce sont des rensei- gnements indispensables pour n’importe quel métier ou

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des exercices qui vous habitueront à réfléchir. Vous n’avez donc pas le droit de choisir. (Moi, qui ai si inso- lemment choisi, j’osais le lui défendre ! — peut-être ai- qu’il se révoltait mieux ?…) Il faut travailler autant pour M. Fernand que pour moi. — Mais, m’sieu, s’excusait-il avec sa volubilité obsé- quieuse et gesticulante, je travaille davantage pour M. Fernand que pour vous. Je lis trois fois mes leçons de géométrie et je ne peux pas les savoir. Je n’y com- prends rien : ce n’est pas beau, c’est aride. L’arithmé- tique, c’est mon cauchemar : afin m’horripile, elle me fera mourir ! Mais l’histoire, la géographie, la récitation, les rédactions, ah ! j’aime tout ça, j’aime tout ce que vous faites ! Il souriait doucement, humblement. Voulait-il con- fondre ce qu’on lui enseignait avec celui qui l’ensei- gnait ? Je le crus. Les notions se subordonnaient enfin Avec un bonheur qu’on ne peut exprimer, parce qu’il n’est analogue à rien, je devinais sa chétive pensée approcher affectueusement de ma pensée. Egoïsme ? Orgueil ? Il me semblait respirer une fleur pour moi

Les grands principes établis par les Pères de la Pédagogie m’étaient inconnus. Mais tout mon être se rebellait à l’idée d’enseigner aux choix-mêmes la géographie physique de l’Australie ou les batailles de la Succession d’Espagne ; dans ces niaiseries, je respectais seulement des moyens obscurs

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de l’amour. Je réclamais la vie ; et pour l’obtenir, l’instinct commandant, j’offrais la vie. Grâces légères et souriantes ; petites intelligences peinant sur des principes de coton à repousser leurs lisières ; ou même simples créatures faibles, tremblantes portées de l’humanité, bestioles charmantes ; — je voulais les chérir toutes ! Robert et Charles, René et Louis, Marcel et Marcel, laborieuses dupes ; ou bien Alfred, les deux Pierre, le bleu et le rouge, Maurice et Jean, Valentin, qui dédaignaient de m’imiter pour me plaire, qui vivaient, selon leur loi inconnue, de regarder les mouches voler ; — j’espérais tout (mais quoi ?) de leur amour qui finirait bien par répondre à mon amour.

— Quand je suis arrivé à Francfort-sur-le-Mein… Ils sourient de coin. Marcel, de ses yeux d’eau, m’épie : il glisse un mot à son voisin. Ne comprenant pas leur sentiment, j’achève ma phrase : — … je n’étais pas beaucoup plus fort que vous en allemand. Il m’a fallu écrire ce que je voulais dire au garçon d’hôtel. Ne vous découragez donc pas. Ils sourient toujours, mais ce n’est pas de la logique. Léon, qui s’enhardit, demande d’un ton particulier : — Vous y avez été, m’sieu, à Francfort ? Je passe sur l’impertinence : cette fois, j’ai entendu. Ils supposent que je n’ai dit cela toute cela pour me glorifier de mes voyages. Je réponds avec cautèle : — Comme si c’était malin ! On prend un billet à la gare de l’Est, on dort quinze heures, et on est arrivé. Ils ne cessent pas de sourire. La leçon continue. Quelques jours après, en classe de géographie, je rends des cartes d’Europe. Georges promène son doigt sur les régions excentriques, Turquie, Russie, Caucase, puis chuchote : — Msieu Thierry, i connaît ça, il a été par là.

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La Pédagogie me conseillerait, sans doute, de punir cet indiscret ; mais déranger pour si peu la foudre ? Tout naïvement, je trébuche dans le piège : — Non ; je ne suis arrêté à Budapest. Ils sourient. J’ai compris, trop tard, ils me tairai sur mes souvenirs. J’aurais voulu décrire à ces enfants, avec mes sensations, avec mes émotions vraies, le Rhin et le Danube ; mais s’ils confondent la sincérité et la vantardise, à quoi bon ? Je sais bien, hélas ! que je suis plein d’infatuation ; et pourtant je ne croyais pas en avoir découvert dans ces

— A Saint-Cloud, dis-je… Les voilà souriant. J’exagère exprès alors : — … mes maîtres me l’ont assez reproché, ma décla- mation. Je dois bien savoir ce que c’est. Cette phrase m’attriste. Je les haïssais alors, ces deux vieillards ; je méprisais leur étroitesse et leur dog- matisme. Et maintenant, parce que c’est bien sincèrement que j’avoue qu’ils me tourmentaient pour mon progrès ? Et ces gosses rient ! A la sortie, Marcel, le discuteur, me regardant de ses — Vous étiez un bon élève à Saint-Cloud, m’sieu ? De quoi vous occupez-vous ? dis-je. Je soupçonne qu’il se moque, mais il ne me déplairait pas, pour le bon motif, qu’il s’intéresse à moi. Je confesse : — Non, j’étais toujours le dernier.

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— Oh ! proteste-t-il, on nous a dit que vous étiez sorti le premier de tous ! — Qui ça ? demandé-je avec surprise. Ce n’est pas vrai, on s’est trompé. D’ailleurs (une pudeur me vient), ça n’a pas d’importance. Et je le renvoie jouer avec ses camarades. Huit jours passent, et j’aperçois la fleur de cette graine niaisement jetée. Henri geint parce que j’ai cri- tiqué un peu durement la poésie journalistique d’un de ses devoirs. Je ne reprends aussitôt de ses larmes : — Voyons, pas tant de chagrin ! Vous ferez des pro- grès. J’écrivais plus mal que vous à votre âge. Ils sourient presque tous. — Ah oui, à Saint-Cloud, nasille Marcel, le discuteur. — Oui, mais vous, vous êtes intelligent ! explique l’autre Marcel d’un ton de gouaille. Il n’échappe pas à la consigne, qu’il accueille d’un sourire rentré, d’un haussement humble des épaules ; et je m’étonne encore.

Je mériterais cette moquerie si, parlant ainsi, j’avais voulu me vanter. Mais où ces enfants prennent-ils que ce fut mon intention ? Je m’exposais en exemple, non pour montrer, je l’étais seulement mes faiblesses. A la vérité, ces sottises sont anciennes : pour les renier de ce ton triomphal aujourd’hui, il faut se sentir bien au-dessus d’elles. « Reconnaître ses torts, écrit Swift, c’est prouver modestement qu’on est devenu plus raisonnable. » Si modeste vraiment ? Nul n’aurait le courage d’insulter son propre passé s’il ne pensait au futur bien de son présent. L’amour-propre est si subtil que de

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voici affublé des défroques de l’expérience et de la modestie même. Dans dix ans, peut-être aurai-je acquis, je l’espère, le droit de mépriser mon Moi actuel ; mais Avouons : — mes deux Marcel avaient bien sujet de Devrais-je alors leur accorder sans restriction que Moi est haïssable ? Dire du mal de nous-même, nous le savons tous, c’est vanité, autant qu’en dire du bien. Mais, ni en bien ni en mal, seulement parler de nous pour éclairer nos idées, comme nous parlerions d’un homme rencontré dans les voitures de la rue ; — est-ce suffisance aussi ? Faudra-t-il à notre propos toujours nous taire, feindre de n’exister pas pour nous ? Et pourquoi est-ce aux enfants à nous donner cette leçon défensive ? Ils paraissent détester la franchise. Dès qu’il la surprennent, ils rient. Ils n’ont si expé- rience, ni science ; ils ignorent leurs dispositions secrètes, — dans tous ceux qui leur en laissent voir, ils s’en gaussent aussi cruellement aux des difformités ou de l’impudeur. … Mais vouloir leur irrespect sans pitié soit salutaire. Sans lui, premier élan de la critique, ils admettraient, ils imitéraient tout, ils se conserveraient tout. De mais comment, s’ils n’ont d’originalité qu’en leur ironie ?), il sembla que leur fonction soit de renouveler le monde. Et pourtant, me résignerai-je, s’ils l’exigent, à n’être qu’une machine au service de leurs âmes machiavélés : l’affreux entonnoir, par exemple, sur ces penché pour vomir dans leurs oreilles les mornes vibrations du bafouillage social ? Ne serai-je jamais un Vivant pour des Vivants ?

                   Cet âge est sans pitié.

La Fontaine l’a dit, mais devons-nous l’en croire ? S’y connaissait-il, ce faux bonhomme ? Nous n’avions ni bossus ni boiteux ; mais un bègue. Le pauvre garçon, dès qu’il lui fallait articuler une phrase, réciter un vers, prononcer un mot allemand, souffrait le martyre : ses yeux s’agrandissaient sous vingt clignements, ses pommettes tremblaient, et autour de ses lèvres battues par sa langue immaîtrisable, une sorte de toile d’araignée se tissait avec des rides cren- sées et des tendons tordus. Enfin, le misérable mot jaillissait, inexact ; et je le faisais répéter. Les camarades pouffaient. Je sévis au premier jour, — encore que peinant, moi-même, il me fallait monter dedans des joues pour ne pas mourir à la désastreuse grimace du bègue ; — je dis avec brutalité : — Avez-vous fini ? Vous ne voyez pas qu’il souffre ? Ceux qui se moqueront de lui auront de la consigne. Mais déjà il pleurait, — il a vingt gonflés, la face toute rouge, un mouchoir violet à la main. Les indigents sont des infirmes ; les infirmes. Deux surtout des fils d’ouvriers auxquels nous offrions l’aumône primaire supérieure se présentaient toujours

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De l’un, Albert, solide, violent, indiscipliné en classe et d’ailleurs intelligent, presque amoureux de logique et de morale, les camarades n’osaient trop se railler quoique ils le vissent mal habitué, ni ciré ni peigné, se balancer sur le bord de l’estrade au fond d’un pan- talon trop long et trop large : il était fait goûter ses poings, dans la cour, au premier qui rit de lui. Mais l’autre, le plus âgé des Louis, maigre, souffre- teux, si gauche qu’il semblait avoir un squelette en spirale, rageur et injurieux pour comble, ne pouvait avancer sans soulever un murmure. Ses vieux vête- ments et sa vieille culotte sans couture étaient toujours sans cravate ; ses chaussures dont les boutons se déta- chaient, bâillaient sur ses bas troués. Récitant, il entendait à deux mètres de lui ses voisins dire : — Oh, ce qu’il est sale ! — m’arrange même pas ses souyers ! — Et déchiré partout ! Je punissais les chuchoteurs sans expliquer pourquoi. Et je m’efforçais de regarder le pauvre enfant avec tranquillité. J’ai appris jadis, d’aer expérience, qu’il ne faut pas plaindre les affligés lorsqu’on ne peut pas les soulager : ils s’en chargrient davantage. Louis ne se savait sans doute aucun gré de mon silence, — il m’eût hai pour ma parole. Mais les autres riaient toujours. Ils osent prosser leur cruauté jusque sur la laideur, qu’ils croient soit aux frappante : c’est-à-dire, pensons les hommes, quand nous devrions nous exercer à mettre à ne la pas remarquer. C’est jusqu’au fond vraiment que les enfants nous sont incompréhensibles : ils sont Paul s’éveilla un matin la face couverte d’une érup-

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tion jaunâtre et rougeâtre, presque horrible à voir. Autour des lèvres spécialement, elle s’épaississait en un magma de boutons saniaux, de pus et de fécule blanche que nul œil ne pouvait supporter. Il était difficile de bien disposer le bandage : très vite il retombait, dénu- dant cette bouche d’humeur et de sang. Le jeune garçon en souffrait vivement et se détestait lui-même : mais ses camarades le traitèrent avec férocité. Il subissait la réputation d’un taquin et d’un cafard. Je crois que personne ne l’aimait. A M. Fernand comme à moi, il était antipathique par sa prétention, sa nervo- sité, ses singeries et sa longue figure creuse de pantin. Ses confiscléplies le savaient et ne le ménageaient pas : malgré nos efforts, ils réussirent, tant qu’il eut mal, à l’exiler dans un coin de la classe, à le bannir des jeux et même du travail, en feignant de vomir des qu’il ouvrait sa malheureuse bouche. Et, tandis qu’ils don- naient à ses pustules un nom plus malsonnant encore, ils ne lui épargnaient aucune injure, — ni galeux, ni lépreux, ni pestiféré… Enfant, j’ai vu qu’en des instants pareils sa une jeune péri toute confiance dans la justice et dans le monde ; qu’elle se décide à haïr, — qu’elle pourrit. Homme, maître, je vois qu’on ne peut ni prévenir ni effacer l’action de ces minutes farouches. Si haut qu’à l’école nous élevions notre mer d’huile, et qu’à la plus forte marée l’attelage toujours, inévitable, et le franchis- sant, elle submerge d’écume les pauvres petites âmes. Nous souhaitions un peu de pitié pour elles. Mais nous, cette tendresse, on nous interdit de la témoigner ; et les enfants, ils la méprisent.

Charles était un garçon gentil, vêtu d’agréable bleu clair, la mine éveillée et les traits fins : je ressentais pour lui encore une vague sympathie physique. La vanité l’intellectualisa, car il me parut bientôt fort subtil. Esprit souple plutôt que courageux, il subissait avec une remarquable bonne grâce les aiguillages hasardeux de mon socratisme ; et par conséquent, je le — Et au-dessus du témoignage des hommes, éloges, décorations, demandais-je, que devons-nous placer ? — La conscience, assurait Charles. — Où nous fournira-t-elle un refuge si nous sommes poursuivis, une consolation si nous sommes tristes ? continuais-je. — Dans la satisfaction du devoir accompli, s’écriait Il me fallait bien apporter à ces niaises réponses à mes niaises interrogations. Je ne connaissais pas alors ce

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mécanisme que Proudhon a si exactement appelé l’Intelligence des Signes. Aussi vite que l’étincelle le coup de briquet, un déclanchement verbal suivait dans l’esprit de Charles, irrésistible comme un écho, l’arrivée d’une certaine formule selon une certaine vibration. Nulle compréhension ; un mouvement approprié. Répli- quer juste était pour lui le même geste instinctif et vain qu’attraper une mouche. Mais je ne m’en doutais pas, et je le tenais pour un bon élève parce qu’il satisfaisait mes questions au moyen des mots qu’on me les prépa- raient un ma langue. La préférence est une injustice ; je favorisai Charles d’une justice plus stricte. Conseils plus nombreux, reproches plus fermes, encouragements tout composés d’exigences, il se fut sans doute volontiers libéré de les assurances d’estime dont René et Robert avaient souri ; mais comment aimer autrement ? Un matin, ses camarades entrant en classe s’occu- paient d’accrocher dans un coin leurs capuchons et leurs casquettes. Il accompagnait les derniers et les guignait de l’œil. Se jetant sur la porte qu’un rictus malin, il la poussa si fort contre le mur qu’elle faillait assommer là Paul et Gabriel. Et lui se mit à Il était vêtu de désagréable bleu clair, la mine astu- cieuse et les traits hypocrites. — Je l’eusse giflé avec délices. Le le consignai, il geignit, ma colère ne fit que croître ; je lui criai de sortir. Hors de la classe, hors de mon cœur. Je compris tout à coup que, ni bassement méchant, il ne pouvait être intelligent. Jongleur preste et stupide, il agitait les mots dans son cerveau comme des boules de loto jusqu’à ce

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qu’ils eussent l’air de chiffrer des idées. Et moi, pauvre Toujours depuis je lui fus dur et souvent injurieux. J’évaluai enfin juste l’inanité de ses discours redon- dants, le mensonge des abstractions dont il me ravissait jadis, et qu’il m’enseignait à haïr en moi. A la moindre phrase de lui, je me sentais l’esprit raidir, et ma voix la plus libre me disait : — Écoute, le bafouillage primaire ronronne. … Seulement, qui donc l’avait dressé ?

                   Cet âge est sans amour.

— Ainsi sans pitié, me répétais-je ; et maintenant sans amour… Eux la forme même, la plus profonde pensée obscure de l’amour ! Voici le Marcel aux yeux verts, aux innombrables grimaces, le polichinelle. Ils se moquent de lui, ils le bousculent ; ils le frappent sans doute : aurait-il appris sans cela ce geste pénible qu’il a, — la tête enfoncée entre les épaules sur un cou compressible, les mains élevées pour parer la gifle ? Personne, parmi ses cama- rades, ne semble s’apercevoir (à la vérité, moi, j’age, je ne l’ai jamais dit ; mais eux, témoins, comment ne le soupçonnent-ils pas ?) que ce Marcel est le plus intelli- gent d’entre eux, celui qui le premier saisit les idées, celui qui le premier discerne sa moindre point de moindre résistance et les y attaque. Tout le bouffon : son courageux et loyal esprit ne lui attire point la ten- J’en suis irrité. Je ne puis être son ami : ce serait illégal et il se moquerait de moi ; mais ne lui obtien- drai-je pas l’estime ?

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Les enfants sont sans amour ! Si l’intelligence les effarouche, ils devraient aimer Robert. Car il n’est pas spécialement intelligent. Avec son teint de poupée, avec le léger sourire étroit de ses lèvres, qui paraissent peintes plus que vivantes, avec ses cheveux fins sur son front, n’importe quelle mère, j’imagine, n’importe quel frère ainé désireraient l’em- brasser. Ses camarades n’en remarquent rien. Sa figure dit qu’il est trop fragile : personne ne le tourmente, mais personne ne le protège. La cour, qui devrait être le pays de l’amitié, où lui n’est que le pays du ha- Les enfants sont sans amour ! Ils n’aiment pas l’intelligence, ils n’aiment pas la beauté. Peut-on donc aimer autre chose ? Si j’écoute ma pensée, je l’entends depuis l’éveil de ma conscience, je l’entends ardemment réclamer la sottise et la laideur. Je philosophais ainsi. Sans l’avoir vue, je jouais un jeu de patience avec la vie. Lectures, observations ra- pides, restreinte expérience personnelle, et jusqu’aux songes du sommeil, je voulais tout réunir, et en former ma mosaïque fidèle. Triste de ma vérité, je souffris jusqu’à ce que j’eusse découvert que la Reine des enfants n’est pas la Reine des hommes, et qu’au lieu de se prosterner devant l’in- telligence et la beauté, c’est la Force qu’ils adorent. Les enfants ne sont pas sans amour. Camarades, certains deviennent amis. Les plus grands et les plus vigoureux se lient d’abord entre eux ; comme aussi les petits. Et ce sont les premières, et peut-être les seules affections solides, celles que bénit la Force. L’un fort qui est doux à un faible qui est humble, d’un faible qui

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est rusé à un fort qui est brutal, ne règne pas ten- dresse, mais alliance, mais complicité. A cette lumière nouvelle, le chaos des jeux et des foules de la cour s’organisa pour moi. Il y en enfin les groupements rationnels, libres, qui avaient échappé à mon regard vacillant de sensiblerie : c’étaient des équipes d’adresse et d’énergie. André, l’anarchiste, Jacques, Victor, Charles, Thomas, Fernand, Léon, tous les violents et les robustes vivaient ensemble. Et de même les petits, Jean et Maurice, Robert, René, le Paul qui ne paraît pas, les deux Louis, les deux Pierre, le bleu et le rouge, et l’autre Robert, le Tartufe, jamais je ne les remarquais, pour les barres, la course, la pon- terne ou même les billes, librement dans le camp des Et plus attentif encore, cherchant presque doulou- reusement si ne s’en trouverait aucun, aucun, qui aimât ceux que j’aimais de mon cœur d’homme, je commençai à distinguer une réalité plus cruelle. Théodore et Mareean, peu à peu, se rapprochaient. Tous deux plus forts que faibles, c’était naturel. Mais leurs conversations calomniaient la nature : ils bavar- mettre au courant, traductions ennemis et morale. Or, je savais l’Issue : j’y suis passé. Leur adolescence devien- dra discutemse et livresque comme la mienne le fut, leur sympathie animée par l’intelligence déviera dans la Et si Gérald se montre trop sensible à la fine grâce de Robert, s’il se promène avec lui toujours au long des colonnes du préau, s’il lui donne, beaucoup plus âgé, des conseils pour les devoirs ; si d’un œil penché

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il caresse en rêvant ses cheveux et ses joues minces ; et si Robert lui répond par l’attachement taquin et le sou- rire assuré des esclaves trop chéris ; — n’est-ce pas un éveil plus dangereux encore et plus trouble que celui de l’esprit ?… Seul, l’homme a le droit d’honorer de la Beauté humaine. Enfant, s’il la contemple au lieu de la vivre, c’est aux confusions d’une sensualité martyrisée par le vice ou la vertu qu’elle le conduira. Ainsi longuement, tristement, pensant à moi, pensant à eux, j’étudie les petits êtres auxquels on m’a confié. Et je me laisse avec un effroi de hibou ébloui par cette humble vérité qu’on m’avait cachée : les enfants ne ressemblent pas aux hommes.

Je ne dirai pas de mal de l’Administration : elle m’accueillit avec la charité la plus tendre. Le principal du collège, directeur de l’école primaire supérieure y annexée, comme il s’appelle, me prit à part au premier jour, et d’un ton initiatique, il me trans- mit les secrets de la sagesse. — Ce que je vous recommande surtout, c’est la disci- pline. Cela y supplée à tout. S’il n’y a dans un établissement que de la discipline, il y a toujours cela. L’enseignement ne vient qu’après. Vous avez une classe de quarante gamins, il ne faut rien leur passer du tout. Sans quoi, vous seriez débordé. Avertissez, punissez ; et à la récidive, envoyez-moi le délinquant. Je le salerai, moi ! — Oui, monsieur le principal, dis-je. Dans la cour soufflait le vent de l’automne. Je m’attris- tais à voir tomber les feuilles dorées de l’érable. Mon collègue M. Fernand me serra d’abord la main

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maçonniquement. Plus expérimenté que je ne le serai jamais, il me pilota avec cordialité : — Vous savez, il y a des loupiaux là-dedans qui ne valent pas cher. S’ils vous embêtent, allez-y, servez-leur — Oui ? dis-je. Je n’ai guère d’aptitudes au métier de Il sourit, comme pour insinuer qu’elles me viendraient vite et infailliblement. Et tel était son avis de mon autre collègue, le professeur d’allemand intérimaire : — Vous débutez, m’avait-il dit, imposez-vous d’un seul coup. Vous serez tranquille plus tard. Le premier gaillard qui bronchera, c’est celui-là surtout qu’il ne faudra pas manquer. — Comment ? demandai-je avec innocence. — Marquez-lui deux heures de consigne ! fit-il. — Naturellement, assurai-je. Et je pensais sans doute : — J’en ai assez reçu pour deviner la manière de les Pourtant, au bout d’une quinzaine, on chuchota que je m’y étais mal pris. Le surveillant-général fit une enquête, le directeur fit un rapport. Il circula que je manquais d’adresse et d’autorité morale. L’Inspecteur me pria de l’aller voir. Pour des raisons purement administratives, il désirait me défendre. Il ne voyait avec une bienveillance qui me fut douce. Il m’encouragea contre les autres et contre moi-même ; mais cependant il me dit à l’heure où nous nous séparâmes : — Cela ne m’étonne pas, Monsieur, que ces garnements aient voulu vous tâter. Ils ont pensé entre

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eux : voilà un jeune maître, essayons-le donc un peu ; s’il se laisse faire, nous nous amuserons bien. « Il faut être juste, mais il faut être ferme. Ne perdez pas de vue ceux que vous soupçonnez de vouloir vous jouer de mauvais tours. Tenez-les à l’œil. Si vous n’avez pas votre classe dans l’œil, vous ne pourrez pas l’avoir dans la main. — Oui, monsieur l’inspecteur, dis-je ; et ma mémoire s’emparait avec satisfaction de ce conseil inestimable. La pluie furieuse de décembre battait les vitres noires, les feuilles tourbillonnaient autour des arbres fouettés, on entendait le fleuve grossir…

Mais je tenais à mes idées pédagogiques. Selon un procédé recommandé par Léonard de Vinci, je me les étais formées en contemplant les taches de la moisissure sur un mur ; je veux dire que j’avais feuilleté le manuel si excellent, si complet et si libéral de M. Compayré. Sans savoir du mal de pédagogie, je n’ignorais pas qu’il fallait la détruire pour en instaurer une, la vraie, qui Je détestais les programmes, je détestais l’émulation ; je détestais surtout ce qu’on appelle la discipline. Aussi était-ce sans la moindre conviction que je répétais de temps à autre, selon la formule, au « premier gaillard qui avait bronché » : — Maxime, si vous continuez à m’ennuyer, je vais vous punir. Le quatrième matin, Maxime, blasé sur la menace, se mit à rire. Il y eut un petit silence. J’ai appris depuis ce que les enfants attendaient à cette seconde : ils atten- daient ma justice. Cependant, je méditais. La seconde passa. Quand je songeais à ces chers enfants futurs qu’on me confierait,

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toujours je me les figurais roses, souriants, et avec une espèce de képi sur l’oreille ; pareils en somme, il faut bien que je l’avoue, au jeune garçon dont le portrait orne la couverture d’un brochure de Domela Nieu- wenhuis, jadis éditée par Jean Grave ; et dès qu’un doute me venait sur l’efficace de mes idées pédagogiques, une phrase de cette brochure même (elle traitait de l’éducation libertaire), me rassurait en m’enivrant de certitude : « Sans la liberté, sans la justice, sans air frais, sans chaleur, sans lumière et sans amour. » — Ainsi, me disais-je, sans la liberté, Maxime… En ce moment même, il jouait avec un air vibration irritante. Ainsi cette face dispersée d’albinos, cette idée libertaire, ce sourire bavant aux lèvres détendues, cette âme de vermoulure ; c’est ça Maxime qui va m’obliger à me renier ! — Je lui criai avec une colère soudaine : — Maxime, la paix ! Ou bien voici, je vais vous donne deux heures de consigne ? J’en parle pour la première fois. Une minute encore, j’ai la sensation que toute la classe me guette, que tous m’éprouvent, que Maxime annet en cet instant serait satisfait du châtiment ; que tous attendent la justice ou la force. Mais la minute passe ; j’ai eu peur de mon Ridicule émotion ! On m’a trop puni moi-même au collège, j’ai trop longtemps eu en être déshonoré, je suis trop près de ces sayons en été par leurs esprit embryonnaire à des enfants de plisser leur front aux devoirs et aux liaisons abstraites des formules que d’expériment leurs corps de douze ans par les rues et les champs ; — supposé que les programmes pri- maires supérieurs satisfassent exactement à cette néces- sité ; — supposé que moi-même enfin, qui ai mission

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neuf ans pour avoir menti. On me faisait alors une réputation de sincérité que je ne méritais pas, mais que je tâchais à mériter : il ne voulut pourtant pas croire, sur ma parole, que Larçon laissé en classe le devoir supplémentaire à présenter au laboratoire. L’injure m’ulcéra, j’en souffris longtemps ; ma mémoire en garde encore aujourd’hui l’horreur, et ma raison seule il l’a oubliée… — Maxime a peut-être aussi cet orgueil. Et puis, sait-on jamais ce que l’on est ; et si parfois un mot n’a pas une pointe empoisonnée ? Un enfant que j’ai chéri, au sourire rouge et dont les yeux brillaient d’émotions et de songes, s’est couché jusqu’à la mort dans une cau hideuse, par effroi des réprimandes de son père… — Maxime aussi a peut-être un peu de cette — Ce n’est pas vraisemblable ; je vais le punir. Il le faut. Simple mesure d’ordre. Mon hésitation est sotte. Si je ne sévis pas contre celui qui le premier a désobéi, tous désobéiront. Et inadmissible que cet imbécile se moque de moi, que ses camarades prennent exemple, et que tous mon air mes observations. « Sans la discipline, il y a pas d’enseignement. » J’entends encore ces paroles autorisées. Que de postulats pour les affirmer ! Je les considère tout à coup avec une curiosité humoristique. Supposé qu’il soit plus nécessaire à ces enfants de plisser leur esprit embryonnaire à des enfants de plisser leur esprit embryonnaire à des abstraites des formules que d’expérimenter leurs corps de douze ans par les rues et les champs ; — supposé que les programmes pri- maires supérieurs satisfassent exactement à cette néces- sité ; — supposé que moi-même enfin, qui ai mission

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de les appliquer, je sache intéresser, j’aie une voix éveillée et éveillante, je ne repousse pas par une abstraite monotonie toute sympathie ; — alors mon autorité sera légitime ; et je manierai sans remords ma Comme je ne puis donner ma démission, je n’examine- rai pas ces hypothèses. Maxime discute les Axiomes ? Réprimandes, consignes, expulsion ! Du coin de l’œil, tout en menant ces réflexions dont le sérieux m’humilie, dont le puéril m’amuse, tout en résumant les guerres d’Italie ou une climatologie rudimentaire, — je le guigne. Évidemment, je ne suis pas fier ; mais je patiente avec un grand calme. Je le punirai. Ce sera la première fois, ce ne sera pas la dernière. Ainsi parlent, dans les casernes, les hommes de classe aux bleus qui geignent, étreintes des journées du début : — Va donc, t’en as pus que ce qu’il t’en faut à faire ! Le moment arrive, parce qu’il arrive toujours. D’un agilé coup de crayon, Maxime abat le plumier de son voisin, qui s’ouvre et se vide avec fracas ; il rit en silence une demi-seconde, puis rebondit instantanément son masque pâle et confus de Jésuite. Ah, que mon plaisir est profond malgré ma honte ! Maxime, dis-je avec résolution… Les yeux se lèvent et clignent. — Non, vous ne sou- rirez plus. Haïssez ; voici ma force ! Des voix se pressent en moi qui se neutralisent : l’ennuies, en gosse, il sont bien qu’il se venge. — Tu en as fait tout autant à son âge. — On m’en a fait autant. — Mais ainsi tu justifies l’injuste, et tu vas t’éterniser. — Voilà une affaire à rouler des yeux féroces, un plumier

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par terre ! — Pense aux maîtres que tu as détestés… — Songe au dévouement de Tolstoï : son génie s’est asservi aux enfants. — « Sans la liberté, la vie est sans mensonge ! — Il y a dix ans, tu méprisais ton professeur de physique ; il y a quinze jours, tu méprisais ton caporal : immonde parvenu, les imiteras-tu ? « Tu n’es pas digne de la Révolution ! » … Mais sans répondre, — tandis que le plus libre de mes ennemis intérieurs, qui n’a pas aperçu sa vérité encore, mais qui s’égaie de ce débat entre de vieilles résolutions et une jeune nécessité, m’accompagne d’un merveilleux rire, — je pousse à bout ma phrase : — Vous aurez deux heures de consigne.

                   La Balance à la queue du Chat

Après la composition d’orthographe, je relevais paisi- blement les notes des devoirs précédents pour établir les moyennes, belle occupation du reste, et intelligente, Les enfants se corrigeaient les uns les autres. Je calculais les notes sur le chiffre de fautes qu’ils m’avouaient : il était trop facile de le falsifier. Jamais je n’eusse songé à pratiquer le contrôle que la composi- tion, corrigée par moi seul, m’offrait tout clair. Mau- rice et Pierre, mon voisin aux yeux rouges et clignotants ; le moraliste Albert et Julien, l’hypocrite aux yeux trop longues ; cette sainte-nitouche de Raphaël et ce coquin de Charles ; André, l’anarchiste, et Jules, le bougri ; contredisaient leur composition nulle par des devoirs excellents. La niaiserie sournoise de l’escroquerie me

— Vous êtes nihiliste, et vous vous emportez ?

Miracle bien connu de l’adaptation ! Je détestais l’émulation, je détestais la discipline. Les notes étaient

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néfastes à la modestie et à la sincérité ; les punitions, mortelles au courage des élèves et au soin du maître ; la fraude, qui me répugne jusqu’à la nausée, intel- lectuellement me réjouissait par son aptitude à exhaler, infecte, de ce double marais où loin avaient les non écoles… Mais je m’étais résigné : outré d’une indignation qui chassait mon anti-pédagogie comme un cyclone une brindille, je préparai à ces fraudeurs de notes une punition disproportionnée. Le délire de ma conversion couronnait l’emphase de ma piété. Les paperasses litigieuses à la main, je commençais la classe de morale qui devait en ces termes irrités : — J’ai quelque chose à demander à plusieurs d’entre vous. Il y en a qui m’ont trompé. Je vous ai répété cent fois que les menteurs me dégoûtent, que je ne peux pas les regarder en face… Silence, recueillement devant la force. — Monsieur Maurice, continué-je, est trentième. Il a 2. Je recopie ses notes du mois : il a 13, il a 18. C’est bizarre. Monsieur Pierre, son voisin, est dernier. Il a o. Ses notes sont 15, 13, 14. Je suppose que tout le monde comprend ce que cela signifie. Ces messieurs ont triché. Ils ont pensé que j’aurais confiance en eux, ils ont com- ploté de se passer des fautes. Est-ce vrai, Maurice ? Il messes ma colère dans mes yeux, calcule mal, hésite un quart de seconde, et puis il me répond de sa — Nom de Dieu ! crié-je, perdant mon sang-froid, découvrant ma ignoble cynisme dans la peur de ce malabreit ; c’est trop fort ! Vous n’avez pas dit à Pierre de vous passer des fautes, hein ?…

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Malgré ma grossièreté, les enfants n’ont pas osé rire. Tous entendent le souffle de Maurice répéter : — Si, si, msieu ! dit Pierre précipitamment, si, si, on a communiqué ! Un murmure monte. La poire d’angoisse s’amollit dans la bouche d’une douzaine de marmots cruels, qui rient à présent avec frénésie. Quelques-uns reprochent à Pierre sa moucharderie. D’autres, sûrs de leur tour, pâlissent. Je pourrais avec une ivresse stupide cette affaire à fonettre un chat. — Ah ! c’est ainsi ! Vous me dégoûtez tous les deux. Les anciennes notes ne seront pas changées ; mais pour avoir tiché, Pierre, un zéro de morale ; Maurice, un zéro de morale. Maurice ne proteste plus : il va certainement pleurer. J’en ai honte, mais par réaction ma fureur se ranime. Il a piqué ma conscience au point le mieux vulnérable, je me venge sur lui comme sur ma morale. A peine si je puis prononcer entre mes dents serrées la sentence que je lui invente. — Et puis, pour amende d’une façon aussi mal- propre, trois heures de consigne ! Je passe s’étonne. Le pauvre gosse s’abat sur ses avant-bras et sanglote autant qu’il avait assassiné son père. J’interroge les autres alors, et, dans le silence théâtral de leurs larmoient, je les exécute. Ils avaient tous tous les six. La Morale ne me parut pas satisfaite encore, je leur attaché à la queue toutes les casseroles solennelles de la Justice. Guignol et Rhadamante, je saisis l’un de ces punis, et posant son action devant moi comme une

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grosse pierre, je la tourne et la retourne par mille commentaires énergiquement appuyés sur elle ; — minu- tieux, répétitifs, infatigables ; qui me convainquent moi- même ; qui épaississent sur toute la classe un silence accablé où, seul, on ridicule devoir que tout de même nous appelons le Devoir, frappe du marteau. Heure singulière, tout à fait primaire, dont Albert et Charles se souviendront. Mon illusion était presque complète. La naïveté de cette escapade m’attirait à son niveau. Sous la suggestion morose de ma parole, les victimes se croyaient très coupables, et les inno- cents héroïques. Eux se haussaient, moi je dégrin- golais à cette extase vertueuse dont les hommes rient dans les enfants, — et dont Nietzsche a ri dans les

On m’eût demandé, au bout de deux mois, ce qu’étaient Raphaël ou Paul que, véritablement, je n’au- rais pas su le dire : je ne les avais jamais remar- Je connaissais leur figure, je me rappelais leur nom. Le premier long, l’autre rond ; le premier rose, et un teint de faïence ; l’autre pâle, et un teint de porcelaine ; rien de plus. Ils n’existaient pas mieux pour moi que Ils n’étaient pas intelligents. L’intelligence est un feu charmant qui s’élance aux yeux et aux mains tendues. Mais ni Paul ni Raphaël ne demandaient jamais la pa- role, jamais ils ne risquaient un doute ; jamais ils ne se réjouissaient d’une seule idée ; et toujours leurs devoirs étaient d’une médiocrité si quelconque que rien ne m’en restait à la mémoire et que je les notais au Ils n’étaient pas stupides. Les stupides font saillie aussi. Pourvus de tous les certificats et de tous les bre- vets, ils ne savent d’abord ni lire ni écrire : ils ne com-

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prennent rien, ils ne proposent rien à comprendre. D’ailleurs, ils ne s’étonnent point : nul truisme qui les reconnaissables. Ni naïveté, ni paradoxe, hausser le sourcil. Ni Raphaël ni Paul n’en étaient là ; mais s’ils étaient plus loin, j’ignorais où. Ils n’étaient pas dissipés. L’indiscipline, le bavardage, l’incapacité de rester en place, ce sont des vertus bien reconnaissables. J’ai expérience dont j’ai eu la sorte du charme à les soixante élèves, le premier dont j’ai eu la sorte de Charles, qui avait plus tôt que tous les autres accepté la méthode socratique ; et le second, ce Maxime que je dus punir au quatrième jour. Or, je ne m’aperce- vais pas non plus de la presence de Raphaël ni de Paul par le bruit qu’ils eussent pu faire : car ils ne s’y enhar- Ils n’étaient pas vaniteux. C’est la dernière flammèche du foyer. Le vaniteux est celui qui geindra, entendant parler ses camarades pour un mot heureux. — Vous ne J’allais le dire ! — ou qui, s’il avait condamner telle ou telle incorrection, telle ou telle erreur écrite, protestera : — Je l’ai pas mise, m’sieu ! — Il s’inquiète encore des dates des compositions, des places, de la distribution des prix… Pas plus là-dessus que sur le reste, aucune curiosité chez Paul ni chez Raphaël. De sorte que j’étais arrivé à ne plus les considérer que comme deux mannequins, dont l’absence m’aurait gêné, dont la présence me paraissait aussi naturelle et aussi insignifiante que celle du poële ou des lampes électriques. Je ne les interrogeais pas, je ne leur adres- sais pas d’observations, je ne me réclamais pas de renseignements. Entre nous, pas la moindre la tâches faites, leurs leçons sues : — je ne pouvais trouver autre

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chose en eux que ces symboles. Ni souci d’écouter, ni ineptie, ni fierté, ni même mauvaise volonté… Je pas- sais des journées exactement sans les voir. Ont-ils une âme ? me disais-je le soir, en constatant une fois de plus, avec remords, que je ne les avais ni entendus parler, ni aperçus rire. C’est par leur faute que je fus un long temps en doute sur l’existence, sur la réalité des enfants. Je ne me résignais à leur recon- naître à chacun son âmette que parce que l’un différait physiquement de l’autre.

… — Pourquoi aimez vous vos parents ? demandé-je. — Nous devons les aimer, répond Émile en clignant de l’œil, parce qu’ils nous punissent ; car s’ils nous punissent, ce n’est pas pour nous faire de la peine ; mais c’est pour nous faire devenir honnête homme. — Nous devons les aimer, ajoute Georges, parce qu’ils sont nos supérieurs. Pauvres dupes ; c’est eux qui vous l’ont dit.

… Prié d’écrire à son frère, le pratique et humble Louis prodigue les conseils. — Je désirerais donc que tu ne sois pas malade, tu sois sain avec tes chefs afin d’être heureux dans ton emploi ; que tu n’aies d’ennuis avec personne ; car c’est fâcheux, quand on est employé, on n’est pas content d’être tourmenté. Je souhaiterais aussi qu’il ne t’arrive pas d’accidents ; car, à Paris, il y a, du danger à courir. Ne fréquente pas les mauvaises compagnies, et fréquente plutôt de bons amis, afin de te créer une bonne position. Qui donc parle ? Louis, ce nabot joyeux ; ou bien sa

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mère vieillissante, veuve, et qui ne saurait proposer à ses enfants d’autre idéal que la domesticité ?

… Approuvant quelque absurde proverbe, — « le malheur de l’un fait le bonheur de l’autre », — Jules, d’un seul mouvement plein d’expérience impudeur, dénonce son père, ses oncles, leurs amis, son milieu, peut-être sa race : — Dans les administrations, la mort, surtout préma- turée, d’un chef profitera d’autant à son remplaçant. Quelle expérience sous la bouffissure de ces traits

… — Que désirez-vous pour vos étrennes, questionné- je, afin de bien employer vos vacances ? — Je voudrais une carabine, avoue Fernand ; je ferai tout mon possible pour me faire bon tireur, afin que si mon pays est en guerre avec personne ; car j’ai aussi me servir d’un fusil. Je ne désire pas tuer les oiseaux, parce que je sais que ce sont des auxiliaires de l’agriculture. Ce misérable mange donc du papier ? — il parle comme une affiche. — D’ailleurs, ajoute-t-il, pour vous dire la vérité, je n’attends pas les vacances avec impatience ; je sais qu’elles viendront assez tôt, car dans la vie, on n’a jamais trop de temps pour s’instruire. Je regarde avec stupeur ce visage rond, ce sourire confiant, cette complaisance grasse. Croit-il me trom- per ? Je le punirais avec délices. — Qu’aimez-vous donc lire ? demandé-je encore. — J’aime les livres d’histoire, déclame Albert en

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avançant sa moue batailleuse, parce qu’ils nous ensei- gnent les prouesses qu’ont faites nos ancêtres, et que les Français ont toujours été les plus braves, et que la France a souvent versé son sang pour défendre les faibles et les opprimés. Pauvre garçon ! Les Américains, les Grecs ont du te le dire ; mais qu’il s’informe donc encore auprès des Arméniens ou des insurgés de Russie !

… Mais quoi, — sera-ce donc toujours les livres, les maîtres, les parents, les obscurs milieux sociaux qui me répondront ? Ah, toutes ces formules au feu, pourvu qu’une voix vierge crie !

… — Si beaucoup de gens, raisonne Maurice, au lieu d’aller au cabaret dépenser follement leur argent, s’adonnaient à la lecture, le monde ne serait pas si ignorant qu’il l’est ; et une partie de leur argent pourrait leur servir à acheter des livres, et ainsi serait dépensée Traduites en langage à peu près enfantin, ce sont bien les idées que j’ai développées il y a quinze jours : elles sont justes ; il les a comprises. Intelligente canaille, je l’absous !

… — Ce passage, dit l’autre Maurice, l’endormi de seconde année, dont les lèvres et la langue toujours pendantes, et passage à un style emphatique, caractère général des œuvres de Saint-Simon. Ainsi, parce que j’ai dicté du terrible duc une page

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puissante et confuse sur Marly, ce petit pédant se permet ces systématisations ? Je dois le dégoûter de la

Et le ramasseur Henri, triste môme à la face de lymphe, voici comme il ose déformer je ne sais quel à mon bavardage : — Ce qui arrive le plus souvent, c’est que le bonheur arrive au riche qui n’en a pas besoin, et le malheur au pauvre homme qui a sa famille à nourrir. Ainsi se passent la plupart des faits dans la vie des hommes. Oui ; — c’est dans la Bible, et c’est dans le monde ; mais Henri n’a pas lu la Bible et ne connaît pas le monde : qu’a-t-il le toupet d’inventer ?… — Hélas, j’oubliais que ce n’est pas lui le coupable. Fernand le réfute d’ailleurs avec finesse : — Tous les hommes devraient réussir dans leurs entreprises ; ce serait alors l’égalité. Conception miroboalante ! c’est la mienne en lui. Et vous nous vantez ces appareils admirables qui absorbent un lapin vivant et restituent un chapeau de feutre ? Le cerveau d’un enfant de treize ans est une machine bien plus hardie ; et des transformations bien plus extraordi- naires s’accomplissent entre ses deux oreilles. Marcel enfin, mon cher discuteur, lui-même me trahit. Dans non amour désolé de la liberté, dans ma faiblesse à punir, dans cette indulgence où couvait la plus dou- loureuse, la plus vampirique curiosité de la vie, il n’a vu que de la lâcheté. — Je puis l’avouer, écrit-il à l’un de ses amis, (et la lettre est une rédaction à corriger par moi), ma na- tenue avec le professeur de français n’est plus irrépro-

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chable ; cela tient à ce qu’il nous laisse trop de liberté, et naturellement nous en abusons. Je suis certain que la conduite est meilleure que la mienne, car mon père tient ses élèves avec plus de fermeté que mon professeur…

… De tous les échos des consciences d’où elle a chassé la voix des parents, des protecteurs, des anciens maîtres, ma voix me revient grotesque et insensée… Ah, toutes mes formules, tous mes songes, toutes mes idées même, au feu ! — pour qu’une voix vierge, leur voix d’enfant,

Je crus l’entendre un jour, lorsque Richard, nain rouge et noir à la face aiguë, questionné pourquoi il venait en classe, me répondit avec une naïveté divine : — Nous allons à l’école pour nous distraire, c’est-à- dire pour ne pas rester sans travail, pour ne pas nous Mais dès le lendemain, il mentait comme les autres.

la mâchoire épaisse, la face longue et prismatique, il balance ses gros poings avec embarras. — Bon, dis-je, préparez-vous le brevet ? voulez-vous entrer à l’École normale ? — Oh, mais non, m’sieu ! répond-il, mes parents sont — Oh, mais non, m’sieu ! Vous avez bien raison. Vous viendrez longtemps ici ? un an, deux ? — Oh, mais non, m’sieu ! répète-t-il, je travaille aux champs, je viens seulement pour passer l’hiver. Je me tais, suffoqué ; et lui s’en va, de son pas bonasse, explorer dans tous les coins cette école qu’il a prise pour un chauffoir.

… Voici le premier janvier : inutile d’aller chercher bien loin quelque sujet de composition française. — Qu’i crève pour hériter ? siffle Charles.

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Toute la classe se convulse de rire. … Un nouveau apparaît au moment du carnaval. J’ai oublié son nom. Boulot, trapu, sa bonne figure de chien rouge toute semée de son, il se promène les mains dans les poches, contemplant la cour enliassée de vieilles pluies et triste. — Eh bien, questionné-je, vous vous habituez, oui ? Vous n’aurez pas trop de peine à vous mettre au cou- Il me regarde de ses yeux campagnards, sourit et ré- pond d’une voix embrouillée : — Moi, oh non ! m’sieu, je viens ici pour me dessaler

Je voudrais bien qu’ils fussent sincères. Je ne suis guère humilié qu’ils me prennent pour un gardien de crèche ou un sergot civilisateur. Mais ils sont trop patauds, ma critique se défie : pourquoi le croirais-je plutôt que leurs camarades ?

                   Destruction des personnalités

Je m’étais dit au deuxième jour : — Éveillons ces esprits ! Sans individualités éner- giques, la vie n’est que grouillement, la démocratie en particulier n’est que vermine.

… — Gérald, il faut lutter contre votre sincérité pour en acquérir une autre. Il est maniéré naturellement : toujours peigné avec un merveilleux soin, il se regarde à la dérobée dans un miroir, et remplit ses rédactions de phrases poétiques et languissantes. Il se corrige, et quittant l’afféterie, il retourne à la

… — Albert, je suis content que vous ayez du goût pour la morale. Mais il ne faut pas en mettre partout, et surtout ambitieuse comme vous la faites. On vous demande une anecdote simple ; vous n’avez pas besoin de la farcir avec toutes sortes de maximes. Ce brutal est sentimental, il aime la raison et l’honneur. Certains aveux me font imaginer qu’il est seul enfant

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d’une mère veuve qu’il chérit ; ses vêtements, son air, me crient qu’il est misérable et s’enivre de songes. Il veut gagner mon éloge, il se surveille. Et privés de leurs conclusions morales, ses devoirs perdent tout intérêt. Tels sont les résultats de ma campagne contre les vaniteux : les dépouillant d’affectation, elle dénude toute leur sottise.

… — Émile, vous faites trois fautes par phrase à la géographie ; mais travaillez aussi l’histoire et la grammaire. Passez deux heures à une carte et vingt mi- nutes à une composition française, voilà ce qui s’appelle mal employer son temps. C’est un garçon singulier, dont le visage et la cervelle ressemblent à une boutique de bric-à-brac. Il a les traits si mal disposés qu’on les croirait doublés, et l’esprit encombré de notions grotesques pillées dans les incom- parables « magazines » qu’éditent pour la jeunesse M. Pierre Lafitte et M. Fayard. En outre, il est hargneux. Le résultat ne tarde pas : Émile n’étudie plus ses leçons de géographie, mais il dédaigne toujours tout le reste.

… André, vous vous appliquez en allemand ; mais en français, vous ne faites absolument rien. Si vous persistez à ne pas me remettre vos devoirs, je vous signalerai à M. le Principal. Cet anarchiste commence par pousser son coude sur la table et sa joue sur sa main ; puis il grogne et brise sa plume. C’est, si je ne me trompe, un cas de conseil de guerre. Je le punis, il s’écrit : — Alors je ferai pus un mot d’allemand !

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Je le punis encore. En vain : il tient parole. J’admire l’efficace de ma pédagogie contre les garçons qui choisissent dans la manne. J’ai mission de leur enseigner ce qu’a de la culture ; ils l’avaleront, doivent-je appliquer la question de l’eau. S’ils ont un besoin d’une certaine culture particulière, est-ce que cela regarde les pro- grammes ? Nous travaillons pour l’humanité et pour la patrie ; nous ne travaillons pas pour les indivi-

… — Enfin, un autre livre, où nous pouvons lire la pensée des Français du Moyen Âge, la pensée morale et religieuse des Français… Ce n’est pas un livre, ce sont des monuments. Qui est-ce qui me le dira ? Ils ne soufflent mot. Je voudrais les faire songer aux cathédrales, mais cette petite charade socratique est — Allons, vous en avez tous vu. Où sont ces livres, ces monuments ? — Dans la tête à monsieur Thierry ! J’entends. Les camarades entendent. C’est un rire infini. Je ris aussi, je me réjouis : quelle farce intelli- gente, et, naturellement involontaire, vient tout de même juste, instinctivement juste et profonde, quelle fine critique ! En mon for intérieur, je félicite Robert de sa subtilité ; il a compris l’artificiel de toute histoire. Mais il m’est défendu de tolérer que mes enfants se moquent de moi. Même s’ils ont raison. Surtout s’ils ont raison. Voici s’abattre la verge du licteur : — Robert, vous aurez deux heures. Il sourit, il ne dit rien : il trouve cela juste. Les

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autres se calment : ils trouvent aussi cela juste. Tous, Robert compté, sont satisfaits. J’en souffre.

… Venu pour éveiller les personnalités, je dois com- battre et réduire les enfants indisciplinés, les enfants vaniteux, et ceux qui, dans ce que les programmes leur imposent, veulent picorer à leur plaisir. Car, si je ne les subjugue pas, l’Autorité me le rappellerait, ma classe ne sera pas une classe. La personnalité des enfants, engourdie depuis la naissance, opprimée dans la famille, ne s’éveille à l’école, semble-t-il, que par l’indiscipline, la vanité et des préférences impliquant la C’est moi qui la meurtris. Automatiquement, à chaque parole, chaque fois que j’accomplis mon « devoir d’éducateur », je décaractérise mes victimes. On m’a confié de jeunes champs que je dois sarcler. — pousses comme ronces, et j’obéis. « Un seul maître pour un seul élève », disait Jean-

Un matin de mars, Robert entre en retard, bien après tous ses camarades, qui écrivent les dernières lignes de leur dictée. Il est très blême, les yeux agrandis, battus et humides. Je sais pourquoi, Alfred, son ami, m’ayant informé ; mais les autres, qui l’ignorent, se taisent tout d’un coup profondément, tant sa lividité est saisissante. — M’sieu, murmure-t-il auprès de mon estrade, est-ce qu’on m’a envoyé vous dire que je ne viendrai pas aujour- d’hui ni la semaine prochaine, parce que ma sœur est — Qu’est-ce qu’il a ? souffle quelqu’un. — Allez-vous-en, mon pauvre Robert, dis-je en lui flattant la joue, en luttant contre un désir moitié imagi- naire moitié vrai de l’embrasser. Il part, pas si vite pourtant que ne l’atteigne la moqu- erie méchante de Julien. — T’as l’air d’un rescapé. C’était au temps du massacre noir de Courrières : ce mot du Nord avait gagné l’Île-de-France. Robert se sauva avec un sanglot court. Alors je gronde : — Vous êtes une brute, Julien : Robert vient de m’avertir que sa sœur est morte.

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— Fallait le dire, m’sieu ! sussurrent-ils. Je finis de dicter en songeant. Peut-être eussé-je dû, oui, embrasser Robert et parler : « Mes enfants, Robert a perdu sa sœur, qui avait vingt ans. Nous le plaignons, et il dira surtout à ses parents que nous les plaignons aussi bien sincèrement. » J’aurait été ce que je pen- sais ; mais je n’ai pas osé. Ainsi que Jean-Jacques nous l’avoue de son esprit, mon cœur à moi ne me conseille que dans l’escalier. Et puis, suis-je un professeur de douleur ? Il n’est pas bon que les enfants sachent si bien souffrir. J’ai eu un camarade fort amusant, renommé pour les calembours, qui eut en faire un huit jours juste après la mort de sa mère. Une quinzaine après ce triste matin, Robert revenait en classe, et il n’avait pas désappris de

Un nouvel enfant nous arrive après Pâques, au temps où déjà les érables jaunissent comme d’immenses mimosas sous leurs fleurs. Je ne sais pas son nom. Je n’ose pas le lui demander. Il porte une cravate rouge sur un tablier noir bien serré par une ceinture de cuir. Je lui vois des cheveux qui ondulent un peu, de ses yeux rapprochés et bleus, les pommettes basses dans les joues rondes, deux plis gras des narines aux commissures ; et tous ses traits qui descendent vers les lèvres et pèsent dessus. Celui-ci ne peut pas être un simple petit garçon. La première parole, le premier sourire, j’imagine, de cette bouche chargée, diront beaucoup. Je crains de l’interroger. Va-t-il prononcer le mot inconnu que j’attends, ce mot irrésistible où s’exprimerait une enfance vraie, à qui nul maître, nul livre, nulle mère n’auraient enseigné l’hypocrisie de la connaissance ; — ce mot que Jeanne même ne m’a pas dit ? Ou sinon, sa voix seulement, jeune et inouïe, quand je l’entendrai, ébauchera-t-elle

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le rythme d’un mystère essentiel, d’une chanson enfin J’ai peur, oui, peur, de le prier de la faire retentir. Aussi est-ce lui qui commence : il me demande les titres des livres dont il a besoin. Sa voix est douce et un peu rauque : mais elle est savante. Elle coule lentement, de lèvres qui la sucent et puis la flûtent. Il s’écoute, ce garçon que j’espérais ignorant de nos verbiages ; il soigne la correction, et la prononciation de ses phrases ; et son sourire noircit sur ses dents cachées.

Je leur posais des questions concrètes et simples pour les mieux comprendre, non sans un demi-remords de mon indiscrétion. Je voulais savoir au juste s’ils pen- saient, et ce qu’ils pensaient ; ce qu’ils me diraient de l’utilité de l’instruction, des raisons qu’ils avaient de fré- quenter l’école primaire supérieure, de la profession qu’ils choisiraient un jour, me renseigna. Part faite au mensonge, à la vantardise et à l’incertitude, j’en appris qui scandalisèrent ma naïveté.

Un seul, humblement, se juge et se situe. Fils de laboureur exilé parmi les paperasses, Blaise soupire : — C’est plus rude à travailler dans une ferme que de faire des écritures. » Vérité dont je me dépersuade, moi, lorsque je le vois pencher sa camuse face de jacque sur une page de français qu’il ne peut pas lire, et ahaner. Mais les autres, tous les autres, ont du génie : ils le sentent, ils le disent, ils exigeront demain pour lui de la protection et du respect. Avec la précision naïve de

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l’instinct, Henri et Léopold révèlent l’empoisonnement de leur volonté. Henri est ce publiciste qui nous conta un jour l’achat d’un territoire en Pensylvanie. Fils d’un commis-voyageur, il écrit à un ami : « Je pense qu’étant intelligent comme tu l’es, tu pourrais faire autre chose que le premier métier venu. » Et Léopold, d’un style parabolique, fnais clair encore, appuie : « J’ai remarqué en toi une intelligence vive ; il faut bien malheureux de laisser s’évanouir dans l’ombre un bien Conclusion ? Entrez à l’École Primaire Supérieure. — D’autres, selon le rang social, diront : « Au collège, au lycée… Il y a des bourses : la République a tant fait pour l’Éducation du Peuple ! » — Et pour quel avenir ? Émest Ernest présauvour l’orgueil, la gloire, et une certaine ivresse vertueuse dans la noble carrière des armes. « Je choisis le métier d’officier, parce qu’on a le plaisir de remplir tous ses devoirs de bon Français. officier est comme un instituteur : mais il a plus de peine, car il instruit des hommes, non des enfants, qui apprennent plus facilement. Ce métier est aussi un plaisir, car lorsqu’on va aux manœuvres, on respire le bon air des champs. » Aurais-je tort d’appeler cet Émile un parvenu de la morale ? Voici un autre patriote. Ce cher Robert, si frivole, n’oublie pas que le maître d’école prussien nous a battus en 70, et il prend des résolutions fermes. « Si tous les Français étaient sans instruction, tous les autres pays se tarderaient pas à s’allier entre eux pour nous combattre, et alors, étant sans instruction, nous

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ne tarderions pas à être vaincus. » Et il gonfle ses petits poings sur ses creuses petites tempes. Son père, M. l’agent-voyer, calmera ce beau feu. Puis s’annoncent les fonctionnaires. Jules découragé un jeune malade de ses amis : « Peiner beaucoup et gagner peu, voilà la place de maçon. Moi, je veux m’instruire, afin de pouvoir entrer dans une étude de notaire ou employé de ministère. » Aux for- mules de l’enfant, je retrouve le style du père, scribe à la compagnie de Lyon. Fernand, fils d’un maréchal-ferrant, affirme avec un stoïcisme complaisant son intention de devenir insti- tuteur. « Cette profession est ingrate et meurtrière. Elle exige beaucoup de dévouement, elle n’est pas rétribuée comme elle devrait l’être. Mais mes goûts sont tout modestes : j’aurai une maison d’école entourée Ernest, le même qui tout à l’heure se faisait officier pour respirer le bon air, se ravise. Versatilité de mon enquête. Lui aussi se résigne à l’enseignement, et voici le capharnaüm de ses motifs : « Je pense que je reprendrais la ferme de ma grand mère, [mais l’armée ?], à la fin de mes vingt-huit ans, mais je ne pourrais pas rentrée du service militaire. Mais aujourd’hui mes parents ont changé d’avis : ils m’ont mis à l’école Supérieure, afin d’obtenir mon brevet. Ce petit carré de papier est une clef qui ouvre bien des portes. Si on ne réussit pas dans ses affaires, on vient se verser dans l’instruction ; ce métier, quoique malsain, ne me déplaît pas. Au contraire, sans dire du mal du travail des champs, je préfère à celui-ci : car un instituteur, tout

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en gagnant moins qu’un fermier, met plus d’argent que lui de côté ; il a là une place sûre ; et la retraite est au bout des vingt-cinq ans de service. » Après l’idéal, j’ai presque honte de pousser la parole aux autres. Où trouver un meilleur compendium ? Ernest est si naïf, si vite de sol, qu’il semble plus un symbole qu’un être. En lui, sa race paysanne, puis ouvrière, aboutit : trois générations auront suffi pour élever sa lignée du servage à l’idéal. Admirable régularité du Maurice, jeune idéaliste, nous détend par un doux aveu : « Sans ton certificat d’études primaires, écrit-il au fâcheux ami qui lui vante l’ignorance, tu ne peux entrer en apprentissage ; et comme tu ne trouves pas d’éducation, tu fais un voyou. Moi, qui continue de tra- vailler, j’aurai une belle situation et je trouverai facile- ment à me marier avec une belle jeune fille. » Plein de ces songes, ce fils d’un professeur d’École Normale hésite pourtant, à ce qu’il dit, entre les vocations in- cohérentes de chimiste, de menuisier, de serrurier ou Les petites espérances ferventes de ceux qui « n’ont pas d’ambition » m’émeuvent davantage. Victor est fils d’épicier. Ayant fondé et dirigé, l’espace d’un matin, une Gazette collégienne en souvenir d’un touchante stupidité, il fa du style. Aussi s’efface-t-il, plus énergiquement que tous, d’enfoncer la dustinée la tête du rétif qui dédaigne l’École primaire supé- rieure : « Tu ne trouveras pas de place où tu pourras gagner de l’argent. Avec l’instruction, je pourrai trouver une place de comptable ou une autre bonne ; tandis que toi, tu seras toujours malheureux,

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et tu n’auras jamais une bonne place autre que celles ras pas dans le progrès. » Cette intention qu’a Victor de se lancer dans le progrès en devenant comptable, — non, je ne puis pas dire comme elle me touche ! Les studieux André, fils de paysan, aspire au brevet. Je le regarde avec stupeur dévorer des livres de gram- maire : c’est qu’il a décidé de bien apprendre l’ortho- graphe. « Si nous ne faisons pas de fautes lorsque nous écrivons des lettres à des supérieurs, croit-il, alors ils voient notre talent, et n’ayant pas envie d’obtenir une place : on ne travaille pas toute la vie dans les champs. Tandis que toi, reproche-t-il au paresseux, tu ne seras jamais qu’un charretier de ferme, tu peineras toute la vie, tu iras mourir à l’hospice, ou tu seras à la charge de tes enfants ; alors tu es dans une grande maison de commerce, au contraire, on monte vite en grade, et on arrive à avoir de bons appointements sans avoir beaucoup de peine. » Et n’est-ce pas l’essentiel ? Émile, sans doute, a peur des outils. Un de ses cama- rades devient menuisier, il le rabroue, sans élégance. métier. En entrant à l’École primaire supérieure, tu professeur même ; comptable. » Louis, celui qui chastifiait son frère, a peur de la fatigue. Sa mère, pauvre journalière, a dû le porter aux lavoirs et aux glanages trop longtemps avant sa naissance. Il se geint doucement : « Grâce à l’instruc- tion, on est heureux, on peut se trouver de bonnes places dans les bureaux. Au contraire, les gens ignorants

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sont réduits à mendier ou à être placés dans des ateliers où les travaux sont durs, où ils sont assujettis au mau- vais traitements et aux accidents. » Et André a peur de la mort. C’est l’autre André, l’anarchiste, un paresseux presque tragique, aux traits dispersés que un perpétuel sommeil, aux lèvres toujours béantes ; — il oppose violemment les deux intérêts et les deux chances, la sécurité des paperasses et le hasard de la vie. « On peut trouver de bonnes places dans les hautes places de l’État, et vous, vous serez qu’un simple ouvrier qui n’a pas d’instruction, à l’autre vous tarez comme les convives qui montent sur les toits et qui d’un moment à l’autre atteignent la mort. » Enfin le légendaire René, et enfileur de phrases, scribe fils de scribes, confesse d’un coup une pensée en- tière de la petite bourgeoisie et des hauteurs suprêmes du peuple, toute la « philosophie », presque, et toute la morale démocratiques. Il écrit ceci : « J’ai choisi une profession plutôt libérale : c’est celle d’Employé dans les bureaux des Postes. Je ne gagnerai certes pas des sommes énormes, j’aurai seulement une place honorable, assez bien rétribuée, qui me fera vivre assez bien ; et ma vieillesse assurée par une retraite qui me mettra à l’abri de la misère. » Les voilà donc ! Tous ils veulent quitter le sarrau ou la blouse, tous s’engoncer dans la jaquette, la redingote ou au moins le beau veston à boutons de métal. Le tra- vail manuel est sale ; il est fatigant, il est désagréable : il n’est pas « poétique » ; il déshonore, il épuise, il ruine ; — ces enfants qui chaque jour voient leurs parents en souffrir, les entendent le maudire, et qui apprennent, comment ne chercheraient-ils pas à s’y dérober ?

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Ils comprennent. On lire une formule plus âpre que celle-ci, gravée par la répétition familiale à la profon- deur de l’instinct : « Mes parents, dit encore André, le dévorateur des grammaires, ne veulent pas que je cultive la terre, parce qu’ils ont beaucoup de mal pour ne rien gagner à la faire produire. Ils fatigueraient toute leur vie, et n’auront amassé que très peu d’argent pour finir leurs vieux jours en paix. Je ne veux donc pas être agriculteur : c’est trop pénible, et cela rapporte trop peu : j’en ai l’expérience sous les yeux. » — Qui osera leur dire, à lui, à ses camarades, au nom d’un morale cossue ou d’un révolutionarisme phraseur : — Mieux Aussi jouiront-ils. Parvenus « messieurs » grâce à son long effort, ils ne connaitront plus leur père. Telle est l’aristocratie républicaine, la suprême fleur de la déma- gogie : un peuple d’apostats. Ceux qui ne veulent pas trahir leur classe espèrent au moins la dominer. L’autre Louis, traînant ses bottines sans boutons, rêve à la puissance : « Je voudrais être le directeur d’une belle et propre ferme ; j’aurai de nombreux domestiques qui m’obéiront. » Lucien, le bègue, fils de cordonnier, décide, vu l’irré- solu : « Viens à l’École supérieure : tu fréquenteras chaque jour les ateliers. Et alors, au lieu d’être un simple ouvrier, tu pourrais, en te présentant plus tard à l’Examen des Arts et Métiers, devenir contremaître dans un établissement industriel, ou bien encore ingé- Et l’ami de Théodore, le plus intelligent des deux Mareean, fils d’instituteur comme l’autre, apporte le

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même argument : « Si tu fais tout de suite ton appren- tissage, tu ne seras pas ouvrier avant l’âge de seize ou dix-huit ans. Si tu passes, au contraire, à l’École des Arts et Métiers, tu peux sortir à dix-huit ou dix-neuf Fonctionnaires ou jaunes, voilà l’idéal de ces enfants Faut-il citer encore ? C’est assez déjà, c’est un peu trop. Me soulagerai-je moi seulement, si j’inscris pour finir ce mot du fils d’un marchand de porcs, ce mot délicieux de simplicité, de candeur, d’humanité : — Si tu ne sais pas lire, tu te perdras, car tu ne sauras pas lire les poteaux indicateurs.

On m’objectera que ces enfants ne savent ce qu’ils pensent ; qu’ils se contredisent ; qu’ils se trompent ou qu’ils mentent ; qu’ils me trompent ou tous ainsi ; qu’ils cachent, par pudeur ou par moquerie, leur personnalité Non, ils ne se dissimulent point, ils s’ignorent. En voici un qui c’est se connaître et qui, révolutionnaire, se révèle. Paul, le paria, fixe d’écrire cette lettre à ses parents (qui donc ? son père, médecin, et sa mère ont divorcé) et ne la présente, un peu après la peste. Qu’on juge si je puis me fier à ce pauvre délire : « Voilà bientôt un an que je suis à l’École primaire supérieure, vous apprendrez avec tristesse que je n’ai pas fait grand chose pendant cette année scolaire. Je ne sais même pas si je suis de force à passer en troi-

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sième année si je reviens. J’aimerais bien mieux ne plus aller à l’École supérieure. « Malgré cela, j’ai acquis une idée que je croyais ne pouvoir jamais posséder. J’ai une autre idée sur la vie. Je suis maintenant ce que je ferai quoi qu’il en soit. Je ne suis pas né bureaucrate ni industriel : je serai explorateur, écrivain, malgré les railleries du monde… même de vous ; et plus encore les vieux, impuissant, je reviendrai en France ou je cultiverai la « J’ai appris à connaitre la nature, et quoique j’aie beaucoup ennuyé mes professeurs, il est resté quelque chose là, ce quelque chose, jamais on ne me l’enlè- vera : — l’amour de la nature, je l’avais dit ; je veux être électricien ; mais c’était pour rassurer mes parents, qui voyaient que je ne pensais à rien. « J’ai vu de plus l’injustice des hommes, et combien il est sera difficile de faire la justice, si toutefois c’est « Au revoir, chers parents ! — pardonnez-moi si ma lettre vous cause quelque douleur, mais ma résolution est inébranlable. Je ferai tout ce que vous voudrez jusqu’à ma majorité absolue (vingt-cinq ans), et puis je suivrai ma destinée. »

Un post-scriptum confidentiel s’adressait à moi : « Monsieur, si vous prêcrai s’il vous plaît de bien vouloir ne pas communiquer cette composition fran- çaise à mes camarades, qui, sans nul doute, se moque- raient de moi : car telle est la moquerie du genre humain. Je vous en serai reconnaissant, car c’est vous

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propres idées et non des idées inventées que j’exprime ici : et si je les écris, c’est pour que vous me disiez si j’ai raison ou tort. »

Imprudemment peut-être, je fis à cette lettre une réponse sérieuse. Je discutais les pauvres affirmations de l’enfant ; me souvenant d’en avoir moi-même prononcé de pires, au temps où j’avais été comme lui victime d’une fausse conscience. Je leur évitai la discussion publique, mais le maladroit ne sut pas échapper à la raillerie. Marcel, le pitre, ayant chipé sa rédaction à Paul, en avait pris copie : cette épreuve circula, propageant sur son auteur un ridicule extraordinaire, jusqu’au moment où je la confisquai.

Parmi ses camarades, quelques-uns encore, plus modestement, résistent à la pression ambiante. Certains ne répondent rien, déclarent qu’ils n’ont « pas assez d’imagination pour savoir ». D’autres, cinq ou six sur soixante, poussés par un instinct plus sain, ou sottement désireux de me flatter, contestent la doctrine générale. Mais les meilleurs encore, avec équivoque. Marcel, le discuteur, abrège : « Tu pourras aussi choisir un métier manuel, l’instruction que tu recevras ne sera pas perdue. » Jacques, fils d’un fonctionnaire des Eaux et Forêts, proclame à deux fins ceci : « Il faut aussi qu’en s’instruisant on commence à travailler manuellement. On arrive ainsi à se perfectionner dans son savoir, à s’élever plus haut, à être plus heureux plus tard. »

C’est tout. Je n’ai pas exagéré, j’ai constaté les réalités : les enfants que l’École primaire supérieure reçoit des ouvriers et des petits bourgeois, pour leur donner, disent ses programmes, « un enseignement essentielle-

ment pratique », elle les restitue avides de sinécures et d’aristocratie.

Consciences ébauchées et composites, le témoignage de ces enfants est trop facilement récusable. Que connaissent-ils de la vie ? Quels documents certains peuvent-ils fournir sur elle ? Jamais on ne croirait qu’ils parlent : ils récitent ! — Je l’accorde : mais alors leur parole est plus lourde encore et plus chargée d’une douloureuse sincérité. C’est le milieu qui crie, ce ne sont plus les individus. Depuis les petites classes où ces gamins brillèrent, instituteurs, parents, voisins, leur ont répété la même foi : — haine du travail manuel, adoration des mystérieuses écritures, pieux souci de la retraite, des appointements réguliers, des nobles fréquentations ; — et cet évangile démocratique de l’Arrivisme, ils me le resservent, tous du même style, à moi qui vainement, absurdement, vais essayer de le contredire !…

Les deux Louis, Fernand, Robert, Maurice, ont treize ans ; Ernest, Émile, les deux André, Marceau, Henri, quatorze ; Jacques, Victor, Lucien, Marcel, quinze ; Léopold, dix-sept : — telle est l’attitude de ces bambins et de ces adolescents devant le redoutable avenir.

Je n’ai pas le droit de les injurier. Moi non plus, je ne me suis pas rebellé contre leur sort, quand on me l’imposa ; moi aussi, fils de paysans et d’ouvriers, je me suis laissé enfermer dans un « métier d’écritures », et je ne saurais plus l’abandonner. Mais contribuerai-je, à présent, de sang froid, à ce reniement, qui des travailleurs fait les parasites, les administrateurs trop nombreux ou, au mieux, les explicateurs du travail ? Approuverai-je cette lâcheté éperdue, — cette servilité des producteurs qui se détruisent en leurs enfants ?

— Enrichissez-vous ! disait Guizot au peuple. — Embourgeoisons-nous ! se dit le peuple à soi-même. Il n’aspire pas à être libre, il aspire à opprimer.

L’enseignement des écoles primaires supérieures, qu’on a voulu dresser contre celui des collèges et des lycées, est devenu comme lui instrument de la domestication du peuple. Si le secondaire est le préceptorat des exploiteurs, si le primaire est le préceptorat des exploités, le primaire supérieur est le séminaire des traîtres, le préceptorat des Jaunes.

Mais ce faisant, il est essentiellement démocratique. « La démocratie, avoue quelque part M. Clemenceau, c’est le gouvernement des parvenus. » Un écrivain a publié voici quelque temps un Manuel de l’Arrivisme. Je n’ai pas lu son livre ; mais tout ingénieux qu’il doive être, je ne sache pas qu’il ait cette épigraphe, la seule, et aussi bien la plus noble, la plus majestueuse qui lui convienne : « Article 6. — Tous les citoyens, étant égaux aux yeux de la loi, sont également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents. »

En effet, le meilleur Manuel de l’Arrivisme, c’est encore la Déclaration des Droits de l’Homme.

                Monsieur Père et Madame Mère

On assure éloquemment aux maîtres que leur plus impérieux devoir est de s’entendre avec les parents de leurs élèves pour mieux contrôler le travail, la conduite, la vie morale de ces enfants. J’en étais convaincu. Aussi fut-ce avec plaisir que j’indiquai au directeur le jour où, pour ces messieurs et ces dames, je serais « visible ». Je m’attendais candidement à maintes consultations : il se présenta six personnes.

La mère de l’insupportable Jules m’exposa ses doléances. Son fils était trop souvent puni, il paressait et contait des mensonges : elle désespérait presque de le pousser jusqu’à l’École Centrale. Je lui conseillai délicatement, mais avec surprise (Jules ne m’avait-il pas confié qu’il voulait devenir notaire ? n’était-il pas d’ailleurs aussi incapable de l’un que de l’autre ?), de s’abandonner tout à fait à ce désespoir. Alors madame Jules accusa son mari, qui préférait les soirées de café aux paisibles veillées familiales, qui ne s’occupait jamais de son fils… (Il s’en occupait trop quand l’idée

l’en prenait : un vendredi cet illustre Jules me remit, rédaction copieuse, une description de la gare de Lyon si précise et si technique qu’y reconnaissant la compétence paternelle je lui dus infliger un zéro.) Il me fallut gémir au ton de ces plaintes. Sans doute fut-ce maladroitement, car Jules quitta l’école.

Un père, gros cultivateur, m’invitant un dimanche de frairie dans sa ferme, ne me dit pas un seul mot de son fils.

La mère de Paul, ce pitoyable écrivassier, me rencontrant un soir, me demanda par bienséance les dernières notes du pauvre garçon, et, n’en trouvant que de mauvaises, s’écria tendrement :

— Ah, quel malheur ! Voilà des moments où il ne faudrait pas que les parents arrivent !

M. Marceau, instituteur, fit de moi en un clin d’œil un délateur. Curieux d’apprendre ce qui désemparait son fils, il accourut me lui interroger, mon collègue et moi, sans cacher ses intentions de corriger le paresseux, le lunatique qui se permettait de négliger l’allemand ou l’orthographe. Je pataugeais dans les euphémismes : — … il est laborieux… il manque de facilité… il est distrait…; — mais tout de même, sans orgueil, je débitais ma fiche.

Le père de Maurice et de Jean, professeur à l’École Normale du département, homme énergique, conféra plusieurs fois avec M. Fernand et moi sur la conduite et le travail de ses bambins. Il est dommage que des coups de cravache aient achevé sur le dos des garçons le premier échange de vues.

Enfin c’est M. Alfred, le libraire, qui, dans l’ombre verte de ses casiers, de ses livres, apporta au problème la pire de toutes les solutions.

— Je ne m’occupe jamais des devoirs d’Alfred, déclarait-il, par principe. D’abord, j’ai autre chose à faire ; mais je trouverais tout de même le temps si je voulais. Seulement, je ne veux pas. Je pourrais avoir une méthode, et vous une autre. Je pourrais m’y prendre comme ceci, dire comme ceci ; tandis que vous, vous diriez comme cela, vous vous y prendriez comme cela… Je préfère vous laisser travailler librement.

Théorie bien paresseuse. Je l’accepterais seulement au cas où elle viendrait d’un homme inintelligent. Mais en aucun cas, je ne voudrais en accepter les arguments.

Changeons la question : de disciplinaire, d’hygiénique, et trop facile ainsi, rendons-la intellectuelle.

Les parents ne s’intéressent pas au travail de leurs enfants à l’école primaire supérieure : — eh bien, ils ont parfaitement raison.

La moitié d’entre eux, sans aucune erreur de calcul, nous envoient leurs descendants pour s’en débarrasser. Ces petits prodiges ont obtenu leur certificat d’études primaires trop jeunes : à l’école élémentaire, ils encombrent les locaux et gênent les instituteurs. Ils sont trop chétifs encore pour être expédiés en apprentissage ; et le père ou la mère, ouvriers demi-aisés ou petits bourgeois, n’ont pas immédiatement ou n’ont pas continuellement besoin de leur travail. On nous les confie donc :

… Bon, cela fait toujours passer un an ou deux.

Alors, ce n’est pas moi qui invente ces images agréables, l’école est une garderie, le professeur une nourrice sèche. Peu importe que vous tiriez au maigre pis de la Démêter universitaire, ô enfants qui serez, Jacques, mécanicien, Victor, comptable, René, facteur de lettres, Henri, voyageur de commerce, Armand, couvreur, Georges, télégraphiste, Arsène, laboureur, un lait empoisonné de verbalisme et d’abstraction. Importe-t-il que vos parents en éprouvent la saveur glaciale et nauséabonde, s’en plaignent, prient qu’on la corrige d’un peu de jeune sang ou de fer ? (Agriculture pratique, géographie provinciale, législation ouvrière, hygiène.) Je l’ignore : mais ils n’y penseront pas ; ils se doutent bien que vous n’en conserverez ni le bénéfice, ni le maléfice, que vous serez en attendant l’avenir aussi bien en classe qu’ailleurs ; et ils se réjouissent en somme de vous savoir à l’abri des automobiles, du froid, des chiens enragés et des « mauvaises fréquentations » pendant tout un jour.

— Préservons nos fils, disent-ils, des promiscuités de la rue ! — Ils n’ont jamais remarqué que la rue passait au beau milieu de l’école.

Je suis ravi que les parents de cette catégorie ne s’inquiètent en aucune manière des discours à quoi nous occupons leurs enfants : ils nous en feraient expurger jusqu’à la dernière idée.

Très nombreux aussi, voici des travailleurs manuels, cultivateurs et ouvriers d’usines, qui destinent leurs enfants à quelqu’une de ces fameuses professions libérales. « Il faut que tu sois plus heureux et plus savant que moi, mon petit ! » a dit le bourrelier, le maréchal, le jardinier, l’hôtelier, à son François, à son Fernand, à

son Théodore, à son Gaston, qui préparent l’École Normale ; le cocher, à son Guillaume, qui rêve d’une École des Arts et Métiers ; le cordonnier, à son Charles, le gardien de prison, à son Robert, qui nous quittent pour peupler les études d’avoués et les banques.

Les maîtres feront ce qu’ils voudront : les parents ont toute confiance. Trois ans de gavage abstrait, d’orthographe, de rédactions verbeuses, de nomenclature et de galimatias géographico-historiques, de géométrie inintelligible, de chimie, d’allemand même, ils accepteront tout. Y ajoutât-on du tatar mandchou ou du calcul infinitésimal, ils ne s’insurgeraient toujours pas. Trop persuadés de leur incapacité intellectuelle à juger ces disciplines, ils oublient qu’ils en ont la capacité sociale, qu’ils devraient l’exercer impérieusement. Mais ils croient les procédés bons. La réussite est assurée ; l’appareil, pour tout dire, fonctionne avec l’approbation officielle ; et ceux-là, les brevets qu’on lui demande et qu’il dégorge d’un jet automatique, ils sont « avec garantie du gouvernement ». Qu’exiger de plus ? Les parents se garderont bien d’intervenir, crainte de troubler le saint mystère.

Et n’auront-ils pas raison encore ? Et nous, puisqu’ils ne réclament de nous qu’un travail mécanique, ne nous faut-il pas leur être reconnaissants de leur bon vouloir à en respecter le mécanisme ?

Enfin, une minorité de parents libres envoie à l’école supérieure une minuscule minorité d’enfants libres.

Voici Marcel, ce discuteur, qui d’une horrible grimace m’interdit un jour de déclarer une idée fausse sans expliquer pourquoi. Voici l’autre Marcel, face de guignol qui fait la nique à la vieille morale ; (à moi aussi).

Voici Henri encore, un nouvel Henri, sensibilité originale et douce de regardeur de nuages, qui se chante à soi-même bas les poèmes que je lui fais apprendre. Et ceux que je n’ai pas soupçonnés, et qui ne se soupçonnent pas encore ? Ceux qui se dégageront seuls de l’abstraction ; ceux dont la force critique plus tard jaillira vive ; ceux où doucement palpitera une poésie aux balbutiements nouveaux ; ceux qui chercheront sans que je les aide et qui trouveront ; — ces fontaines scellées ?

Auraient-ils gagné, ceux-là, les plus précieux de tous, à ce que nous nous entendissions, leurs parents et moi, pour leur présenter d’une façon analogue le vieil art, la vieille intelligence ou la vieille science, (elles vieillissent) ; — la vieille vie ?

Si le père et moi nous disons avec le même ton la même chose, c’est une vérité : c’est aussi un consentement universel ; la sensation malfaisante du respect devant les idées ; la servilité d’esprit ; le dogmatisme livresque… — Si le père et moi nous disons d’un ton différent des choses différentes, c’est deux vérités : ou plutôt c’est la contradiction cruelle et utile du savoir et de l’expérience, de la formule et de la recherche ; c’est la bataille du monde contre l’école…

Je consens d’être vaincu, — pourvu que l’on me combatte !

L’École est un milieu artificiel, la Famille est un milieu naturel. Faut-il que pour naturaliser l’un nous artificialisions l’autre ? Des patriotes bien intentionnés nous proposent, par une outre-subtile éducation militaire avant et après le service actif, d’adapter mieux

la caserne à la société : mais c’est surtout la société qu’ils adapteraient à la caserne. Si pour diminuer le caractère abstrait, anti-vital, théorique, de l’enseignement, de toute école, on veut le donner aussi à la famille, — je cherche le profit que nous en tirerons.

Nous opprimerons sottement ainsi cette idée qui peut-être a déjà dressé quelque part sa tête injurieuse : — l’idée que les Écoles sont comme les États et les Lois un Mal Nécessaire, mais un mal. Nous opprimerons cette idée que la véritable institutrice, c’est seulement, ce peut seulement être, peu à peu victorieuse de la fausse initiation verbale, — l’Expérience de la vie.

(L’initiation verbale est nécessaire aussi. Il faut apprendre à parler, à écrire, à lire : mais ce n’est pas le but. Et sans doute vaut-il mieux que cette initiation soit fausse).

Mais si, parents et maîtres, nous nous conjurons pour unifier l’expérience, ce sera donner à nos enfants l’intelligence des signes, ou l’éloquence mécanique et caquetée des perroquets ; — nous aurons peur un jour en voyant bâiller ces stériles âmes de papier mâché et de poussière.

Le matin de novembre était doux et blême. Il n’y avait pas de soleil. Un vent tour à tour frais et tiède émouvait l’air et les nuées. Parfois des tilleuls et de l’érable, un essaim de feuilles jaunes tombait, lentement, faiblement, sur la terre molle. Et des arbres las comme des étendues boueuses, comme du ciel fermé, comme de mon esprit d’automne, s’exhalait une humide, pauvre mélancolie.

Nous marchions. Le Directeur voulait me présenter mes élèves. Je montrais sans doute une face à la fois troublée et insolente, le visage confus de celui qui doit en imposer, mais qui hait son autorité. Je pensais à ces premiers enfants que j’allais aborder comme un maître. Je pensais à mes petites amies d’Autriche et de Bavière, au garçonnet rêveur que j’avais été ; je songeais à Jeanne ; et bien loin de prétendre la dominer, j’attendais respectueusement l’expérience.

Nous entrâmes : et pendant que le Principal me les nommait tous, laborieux ou paresseux, dissipés ou sages ; et pendant qu’eux m’observaient avec une curiosité un peu moqueuse ; — moi, je subissais un mystérieux enchantement.

Je les regardais et je les voyais à peine. C’en était fait : j’étais jeté à la vie.

La première image qui vint à ma conscience (on sait assez que de plus grossières la chassèrent plus tard) fut aussi délicieuse que la main d’une jeune fille offerte en songe. Je me crus parmi des oiseaux. Chaque table était un nid noir au bord duquel se penchaient deux petites têtes humbles et agiles : et quarante hirondelles, quarante alouettes, se soulevant sur leurs faibles plumes, ouvraient vers moi leurs yeux convoitant le monde… Tous ces esprits doucement haussés, s’inquiétant, remerciant, jasant ; et moi leur charmeur, leur distribuant à miettes fines un pain parfumé d’intelligence !

Leur confiance était si sensible qu’elle m’intimidait. Du premier coup, par une intuition que je ne voulus pas accepter, j’avais saisi ce que mon observation mit plus de six mois à se réexpliquer : ces regards pauvres, ces sourires superficiels ou mordus, ces physionomies creuses attendaient ma parole, ma pensée, avec un avide abandon. Si ignorants, je les jugeai si informes, — car je ne me rappelai point alors qu’ils possédaient chacun au fond de leur chair l’héritage d’un million de vies ; — qu’à la fin ils m’apparurent comme de frileuses âmes toutes nues, souhaitant que je les vêtisse.

Mais je savais bien ce que j’apportais : des haillons et peut-être quelques-uns des nuages du vieil Homère. Je détestai soudain ma complication. Qu’allais-je dire à ces bambins curieux, moi, si plein de doutes, tourmenté par l’incertitude de ma jeunesse et ma part de l’angoisse éternelle ? Comment leur parlerais-je, moi, délégué des pâles pays d’une méditation embrouillée et

sans objet, vampire exsangue engraissé de la lymphe des livres ?… Un véritable effroi me fit trembler : à contempler ces enfants dans l’attente, je craignis que tout ne fût corruption dans ma culture.

… M. le Directeur continuait ; mais ils eussent voulu m’écouter, moi, qui ne disais rien. Peut-être percevaient-ils le battement de mon cœur. Comme je les aimerais ! Prudence, défiance, souci de me maintenir pour d’autres travaux au-dessus de mon métier, pour d’autres études au-delà de la pédagogie, rien n’y ferait : — j’aimerais ces enfants, ces êtres inconnus qui me considéraient, messager vers eux du Monde immense, sans doute ainsi que Noé dut considérer la colombe.

Je les aimerais. Ah ! m’aimeraient-ils ? Presque tous ceux que j’ai rencontrés sur ma pauvre route m’ont trahi. (Ou me suis-je égaré ?) Ceux-là me quitteront aussi. Je suis maladroit, ils me jugeront rude ; tolérant, curieux de toute vie, ils me jugeront faible… Moi composite et bizarre, eux si simples ; — ne me trouveront-ils pas capricieux, fantasque, incompréhensible ?

… Et pourtant, je ne puis renier ma complication !

Je reconnais bien l’amour là : son premier conseil est d’une lâcheté…

Que dit donc à présent M. le Principal ? Ma rêverie s’amuse, ébauche des formes. Là-bas des bonnes bedaines, là-bas des faces bilieuses de gratte-papier ; là-bas de grasses joues jaunes et des corsages cocasses ; là-bas des traits énergiques, de fins visages qui ne souriront point : — les parents de mes élèves ! commerçants, fonctionnaires, ouvriers aisés, métayers, mar-

chands de cochons, combien d’hommes ? c’est la toute petite bourgeoisie et le prolétariat tourné ; c’est le monde de ces pauvres qui n’osent pas être pauvres, républicains conservateurs, liseurs de journaux, gens de métier presque honteux de leur métier, collectionneurs de papillons ou de polissoirs préhistoriques ; indispensables médiocres adaptés à la médiocrité, talents sacrifiés ou sottises gorgiases ; — honnêtes gens aux honnêtes vies.

Comment imaginer une conversation d’eux sincère avec moi sincère ! J’en rirais, si cent yeux d’oiseaux n’épiaient ma vanité grotesque. Ainsi, sur la garantie illusoire d’un diplôme, sans même s’inquiéter de ma tournure d’esprit, ils me livrent l’éducation de leur fils ? Les plus riches ne me recevraient pas chez eux, moi inférieur : pourtant ils me font confiance, ils m’abandonnent leurs enfants !… Mais mesdames, messieurs, savez-vous si je ne suis pas… comment doutez-vous un seul instant que je ne sois un corrupteur de la jeunesse ? — Avec moi j’apporte la détestation des formules, l’expérience amère de l’exil et de la solitude, le souvenir de la bassesse, la colère des affections trahies et de la justice injuriée : toutes les douleurs et l’orgueil qui m’ont déclassé. Avec moi entrent ici mes propres maîtres, ceux des écoles, que je remercie pour leur science et leur bonté ; et les autres, oserai-je les nommer ? les souverains sans pitié de mon être, Victor Hugo et Marc Aurèle, J.-H. Rosny, Rodin, l’effrayant Pascal, Frédéric Nietzsche et Gœthe, Beethoven et Dostoïewsky… Et vous me laissez seul avec ces innocents ?

Mais je les aime !

A ce moment, le Directeur me serre la main et s’en va. Me voici face aux âmes.

Une minute de silence ; — une encore… C’est l’une des plus denses que j’aie jusqu’ici vécues. Jadis, une insondable minute de honte ; jadis une insondable minute de reconnaissance ; et à présent cette profonde minute de responsabilité… Peut-être ne faut-il que vingt minutes pareilles pour combler une vie.

Je suis un Événement pour ces enfants. Voici la première fois que cette conscience me possède. Toute l’année, ils rapporteront à moi une large partie de leurs pensées ; toute l’année, ils se nourriront de mes idées, des faits que je leur révélerai, des travaux et des punitions que je leur infligerai. Je serai pour eux un patron, un gendarme, un prêtre, un ami. Sur mes pas, ils entreront dans la Société et la Beauté. Toute l’année, mes caprices, mon effort de justice, ma logique désordonnée, mes migraines, mes lectures, le développement de mes prétentions (ou de mon pouvoir) en art ou en philosophie, ma sensibilité instable les régiront ; et ils m’avoueront, à joie ou à douleur, pour leur maître. Et jamais, puisque je me rappelle ceux des miens que j’ai haïs aussi bien que ceux que j’ai aimés, — jamais ils ne m’oublieront.

… Il faut aller plus avant, il faut d’un geste plus sincère encore se dénuder le cœur. Eux aussi sont pour moi un Événement. Eux quarante, ma classe, je dépendrai d’eux presque aussi fermement qu’ils dépendront de moi. Où me conduiront-ils dans mon propre passé, dans leur propre futur ? Je leur réserverai beaucoup de mes réflexions ; je simplifierai pour eux, ah ! le triste

travail, la morale et l’histoire, que j’aime comme des forêts ; de mes livres les plus chers, je leur extrairai de la récitation et de la grammaire ; et de mes souvenirs, et de mes imaginations, et des sources les plus cachées, des choses que Jeanne m’a dites, je leur parlerai aussi, puisque je les aime !… Et ainsi ils dévoreront mon cerveau et mon cœur.

Je me tais. Ils se taisent. Mais c’est la dernière seconde.

Mes lèvres tremblent. Tout entier je tournoie dans un grand vertige de vie. Sombrement habitué à la solitude, et n’ayant rien fait pour la rompre, me voici devenu un pivot pour les âmes, un axe d’action et de pensées. Étrange responsabilité, mystérieuse mission à quoi rien ne m’a préparé : il faut que je vive et que j’excite à vivre !… Saurai-je ? Je prévois des combats nouveaux, des difficultés difformes : surtout je prévois des maladresses, des erreurs, des humiliations. Mais j’ai confiance ardemment en leur confiance. Oubliant mes antiques principes, et la farouche parole du vieux Spinoza, si passionnément admirée au temps de mon stoïcisme : « Si je t’aime, est-ce que cela te regarde ? », je m’écrie au-dedans de moi :

— Vous m’aimerez puisque je vous aimerai !

Ils attendent. A présent, je dois parler. Que vais-je leur dire ? Ce que je résume ici, mes souvenirs dictant ? Mes lèvres tremblent, un épais mascaret de vie s’enfle dans ma poitrine ; — et, tout de suite broyé au laminoir du métier, je prononce à voix mi-basse :

— Prêtez-moi votre livre d’histoire, et dites-moi où vous en êtes restés la dernière fois.

                Après la mauvaise action

J’ai commis ce soir une mauvaise action. Je ne puis dire laquelle. Ceux qui valent moins que moi railleraient mon scrupule, ceux qui valent mieux que moi mépriseraient ma bassesse. Je veux parler à tous, car je sais que j’ai lésé en moi, par une injustice, par une vilenie, toute l’humanité.

La nuit passe, qui berce le remords et l’endort. Mais le matin, le voici qui me saisit avec le froid de l’aurore. Nausée à désespérer : toute pensée me dégoûte, je ne puis lire, je n’ose plus contempler les feuilles ni les nuages. Mon corps, mes sens, ma raison, me semblent chargés d’impureté, à jamais.

Pourtant, il faut bien faire mon métier. Je pars pour l’école. Je n’avais rien prévu. Ces regards confiants d’enfants me troublent. Ils attendent ce qu’ils appellent en eux-mêmes une vérité, ils consentent selon une habitude tranquille au travail. Mais suis-je digne de leur distribuer une vérité, (ne serait-ce qu’un verbe allemand !) ; de leur imposer un travail, (ne serait-ce que l’analyse grammaticale du mot y) ? Je le faisais hier sans honte : et mon caractère et ma personne, cependant, ce n’est

qu’un caillot de mauvaises actions, qu’un triste polypier de vanités, de duretés, d’égoïsmes, de mensonges. Or, j’y ai ajouté encore. Tandis que mes enfants sont les mêmes qu’hier, moi, j’ai changé. Ils ne me connaissent plus, je les trompe. Oui, je devrais, je le sens cruellement, m’arrêter à l’instant, leur parler, obtenir leur pardon. — Mais je ne puis rien dire : l’aveu serait une nouvelle faute.

Aussi leur dicté-je avec un calme résolu les strophes d’une chanson de Thuringe.

L’après-midi, — événement. Mon remords ne me quitte pas, j’ai toujours la nausée devant ma mémoire ; toutefois j’ai promis une tâche, et je la fais. Or Julien, un laid sourire pâle sur sa face concave, lançant une boulette à l’un de ses camarades, nie insolemment l’acte au premier mot de ma réprimande. Je le consigne. Quoi, j’ose punir ? Et moi, qui donc me punira ? Tout alourdi, tout souillé d’injustice, j’agis au nom de la justice ! S’il m’avait entendu prononcer la hideuse parole, s’il m’avait vu ébaucher le geste offensant, Julien, cet enfant, ne découvrirait-il pas jusqu’en son fond l’ignominie du monde ?… Comment obéir à celui qui n’a pas obéi ? Oui : il faut que je me confesse, que tous sachent que je me châtie en les châtiant.

Mais non, j’inscris la retenue, et je poursuis ma leçon, une leçon où retentissent toutes les félonies féroces de l’histoire.

A la dernière heure me guettait une dernière épreuve. Je lus un poème de Victor Hugo si simple, si harmonieux, que les bambins s’émurent. Il y eut ce grand silence ravi, puis ce bruissement de joie, ces vers répétés bas malgré les interdictions de ma règle, ces mains vite

levées pour commenter, ces yeux brillants, ces confidences… Moi, bavard tyrannique, je tâche d’étouffer ma voix profonde. La honte m’accable. Indigne du travail, indigne de la justice, je me trouve indigne de celle que j’aime plus encore que le travail ou la justice, — indigne de la beauté. Je la comprends toujours, mais une partie de moi ne l’entend plus, qui s’est livrée à la laideur. Je ne l’aime plus de toute mon âme, et poème, comme ces enfants le croient ; — non, puisque mon âme a diminué. Et pourtant j’accepte leurs murmures de reconnaissance, je goûte leur allégresse, moi qui me suis dégradé !

Je ne dis rien, je sens mon cœur peser… Hélas, avouer la faute, c’est doubler la faute.

Puis s’approche le soir. Plus brusque qu’une tentation, une idée me saisit. « Mais ce Victor Hugo, quel faux bonhomme ! Il n’était pas digne non plus de cette beauté qu’il jetait dans les vents. Et ce Julien, me comparer à lui ; c’est un simple voyou. Et tous ces gosses, ce ne sont que des animaux : sais-je ce qu’ils deviendront ? » J’écoute cette voix brutale avec hébétude. Me voici au fond du bourbier. Ainsi, ayant, de mes immorales lèvres, de mon immorale intelligence, tiré des paroles hypocrites pour ordonner le travail, établir la justice, glorifier la beauté abattus par mon acte ; maintenant ma mémoire et mes sens même se renient ? Je suis détruit tout entier.

O vous qui viendrez, amis dont la main ne s’est pas tendue encore, frères en marche vers un futur qui sera à vous et à moi, vous qui me connaîtrez et ne pourrez point vous résoudre à me haïr, comment vous y prendrez-vous, ne vous aurai-je pas fait la tâche trop diffi-

cile, pour « m’aimer plus ardemment que je n’ai aimé mes souillures » ?

… Ma lampe soupire tout bas. Voici l’encre, le papier, la plume pour songer et juger.

Comment l’oserais-je ? Je me suis anéanti. Savais-je véritablement, quand j’ai prononcé cette parole, décidé cette argumentation, quand je me suis résigné à la vilenie, les chemins où elle m’allait conduire ? Aucun de nos actes n’est à nous. La faute la plus individuelle et la mieux cachée, toujours elle nous imposera le mensonge, puisqu’il faudra la taire ; l’hypocrisie, puisqu’il faudra feindre de n’en avoir jamais subi l’expérience ; la lâcheté, puisqu’il faudra toujours en craindre le châtiment.

Et j’ai parlé à ces enfants comme un homme courageux, juste et sincère ! Et parmi ceux qui leur parlent et leur parleront, il en est ou il en sera qui ne seront pas meilleurs que moi ! Et eux-mêmes, ces larves, quand la barbe souillera leurs tendres joues, quand leur cœur sera tout taré par la vermine de l’ambition, de la sensualité ou de l’envie, ils me vaudront juste !

… Malheureuse Vie, qu’est-ce donc que les hommes ?

Je montais au collège par un suave crépuscule de juin. Les tilleuls agitaient leurs feuilles dans l’azur étincelant qui blondissait. En même temps que se coucher le soleil, on voyait se lever la lune, lui d’or, elle d’argent. La légère fièvre du soir était douce.

Je souffrais alors d’un remords orgueilleux et peut-être vil.

A la porte, entre la maisonnette du concierge et le parloir grisâtres, entre les murets de lierre frais, les érables et le cytise, je rencontrai Paulette et Anne-Marie qui jouaient à colin-maillard. Paulette avait une robe rose, Anne-Marie une robe bleue et un bandeau sur les yeux. L’une riait, l’autre bâillait, toutes deux montraient leurs dents charmantes.

Posant à peine la pointe du pied, je glissai sur le pavé ambré par le soir, mais Anne-Marie m’entendit et marcha vers moi. Hésitante, les jambes molles, les bras tâtant le vide avec leurs menottes tremblantes, elle me prenait pour son amie et tâchait de m’atteindre. Paulette s’était cachée et riait encore dans le lierre.

Amusé, mais voulant le paraître, j’essayai de pirouetter

avant de me laisser saisir ; et je trébuchai tout à coup. Au bruit, Anne-Marie releva vivement son bandeau : étonnée d’abord, elle me considéra avec un peu de moquerie ; puis elle me dit :

— Monsieur, je vous ai attrapé, voulez-vous le bandeau ?

J’offris humblement les yeux. Elle se sauva rejoindre Paulette, s’enchantant de son rire. Les feuilles des arbres, haut dans la suprême lumière, applaudissaient comme de bruissantes mains d’or. Le crépuscule devenait plus délicieux qu’une aube. Une joie, une tendre acceptation, désorientaient, réorientaient mon cœur maladroit et ma pensée.

… Les petites filles dansaient. Mon esprit dansait avec elles.

L’allée des tilleuls, le marronnier, l’orme, l’acacia, les érables, nos amis souffrent entre les murs rouges, les parois de verre de l’atelier et le ciel étrange d’octobre. Déjà les vents brusques et les pluies ont enlaidi l’acacia, l’orme et les tilleuls, dont les feuilles chiffonnées, sales, pourrissent sans se détacher. Mais aux derniers soleils le marronnier est pareil à un bouquet de pourpre fauve, et les érables donnent leur fruit.

Jean invente un jeu. Il faut former deux camps, l’un de Bertrands, l’autre de Ratons. Les plus forts ramassent des cailloux, et, aussi haut qu’ils peuvent, les jettent aux branches de l’érable. Les plus faibles, sous la grêle des pierres, courent avec des cris joyeux, tendant leurs casquettes, leurs mains, leurs tabliers, pour attraper les samares. Ces graines sont ailées ; elles ne tombent pas : faibles colibris rouges, légères, dociles au vent et au poids du germe qu’elles portent, tournoyantes, elles volent.

Je reste plusieurs minutes à regarder le groupe. Cela

semble une entrevue d’enfants et d’oiseaux : tant les ailettes descendent doucement dans l’air blond veiné de filandres, tant les bambins rient de leurs mains élevées et de leur butin fragile.

Puis j’écoute la voix de la Pédagogie : elle a paré même à la lapidation. J’ordonne donc aux lanceurs et aux grappilleurs de se placer d’un même côté de l’arbre, et de ne courir aux grainettes que leurs projectiles chus. Ils obéissent, ils font une décharge ; et tandis que les bénit l’abondante et rose neige végétale, Jean me dit dans le sourire de toute sa face :

— C’est des papillons, msieu !

                      Rire et pleurer

Commentant un récit de Marceline Desbordes-Valmore, Richard, sa petite face de gnome issant d’une cravate rouge, écrit : « O chère abeille, ne voudrais-tu pas m’apprendre à rire ? »

Pour lui montrer sa maladresse, je m’amuse d’une anecdote. Mais très vite, une confusion réunit dans mon esprit les enfants du Japon, dont les voyageurs nous disent qu’ils ne pleurent pas, et ces autres enfants, plus grands, que l’on n’a jamais vus rire, ces enfants de Rosmersholm qu’Ibsen a condamnés à une glaciale mort. Et je prononce, m’apercevant de mon erreur à mesure que je parle, et toutefois me laissant parler :

— J’ai lu que les enfants du Japon ne savaient pas rire : c’est là-bas que votre abeille aurait dû aller. Seulement, ils ne pleurent jamais non plus…

— J’aimerais mieux ça ! s’écrie Georges du milieu de ses lèvres pendantes.

— Tiens, dis-je.

Mais les autres protestent, chuchotent, s’agitent.

Appelons-en au suffrage universel. J’étends la main pour obtenir du silence, et je pose la question :

— Robert, qu’est-ce que vous préféreriez ? Ne pas rire en ne pleurant pas, ou rire et pleurer ?

— Rire et pleurer ! répond Robert sans hésiter.

— Rire et pleurer ! approuvent presque tous ses camarades.

« O monde, disait Marc Aurèle, j’aime ce que tu aimes ! » Ces petits stoïciens jouisseurs le redisent. Rêve qui touche mes rêves, orgueil qui s’appuie à mon orgueil… chers acceptateurs, chers petits Français !

Sur ordre administratif, et pour vérifier s’ils étaient dignes de participer à la communion primaire supérieure, nous dûmes interroger quelques nouveaux élèves au début du troisième octobre.

— Que savez-vous de la Révolution française ? demandai-je à Marius sans le regarder.

Il se tut. Je pris le loisir d’examiner sa tête toute ronde, ses oreilles cramoisies qui se rabattaient sur ses pommettes, sa peau couleur de coing et ses lèvres violescentes.

Il haletait, grimaçait, avalait de la salive : il semblait tousser au-dedans de ses poumons.

Il finit par répondre d’un seul coup de voix et comme s’il eût aboyé :

— Nuit du Quatre-Août.

— Comment ? dis-je. Qu’est-ce qui s’est passé cette nuit-là ?

Il se tut. Ses deux paupières tombaient comme deux petites loques de cuir jaune sur ses yeux. Il avait un

habit de velours pauvre et un air gueux qui faisait peine. Ses lèvres se boursouflaient un peu sans qu’il parlât.

— Voyons, insistai-je, qu’a-t-on fait le quatre Août !

— Guillotiné les privilèges, jappa-t-il.

Un rire m’échappa. Ses lèvres clapotèrent, ses paupières battirent, ses prunelles ternes parurent une petite seconde. Je repris avec résignation :

— Qu’était-ce que les privilèges ?

Il me considéra pour la première fois. Entre les bonnes joues et le front bombé, ses yeux débordaient de détresse et de prière. J’en souffrais un peu. Il se détourna, son regard mendiait un signe dans la classe vide et sur la face endormie de cinq ou six autres patients.

Je le pressai par un mot encore. Il chuchota d’un ton rauque et désespéré :

— Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen.

— C’est tout ? fis-je. Mon garçon, je vous rendrais un joli service en vous renvoyant à l’École élémentaire.

Seulement, nous avions des instructions. Cancres ou bons élèves, il nous fallait une douzaine de jeunes recrues : sans quoi, l’effectif aurait baissé, et l’école eût été perdue de réputation. Marius fut donc admis avec honneur.

En classe, il ne trompa aucune de nos espérances.

Nul en arithmétique, nul en orthographe, incapable de répéter une idée exprimée une minute avant qu’on l’interrogeât, et d’une figure que la compréhension

n’éclairait jamais, je le croyais idiot. Une scène de la cour me révéla que je lui faisais tort.

Ses camarades jouaient par un matin décoloré de novembre, les uns avec un ballon de caoutchouc qu’ils se lançaient et contre lequel ils se bousculaient parmi des cris ivres ; les autres se bombardant avec de petites balles dures et blanches. Marius les contemplait tout vert d’envie, mais sans oser se joindre à aucun des groupes. On l’appelait partout mal-à-gauche, et on le repoussait à cause de ses jambes molles et de sa figure ingrate. Et, n’ayant pas un sou pour s’acheter une balle, il s’ennuyait tout seul. Soudain, je le vis fouiller dans sa poche et en tirer de grosses mitaines qu’il avait. Il les retourna, les fourra l’une dans l’autre et les arrondit entre ses poings. Puis il jeta cette boule de laine bleue au-dessus de sa tête, et tandis qu’un bon sourire civilisait ses traits de mulâtre, il commença de la recevoir alternativement sur un pied et sur l’autre, battant ainsi la semelle en l’air avec une adresse délicieuse.

Il restait là, fier ; personne ne s’occupait de lui, il faisait avec son jouet un petit ensemble clownesque à l’ombre pluvieuse du tilleul.

J’étais ravi : mais comment le féliciter ? L’embrasser, je n’y tenais pas beaucoup. C’aurait été bien cérémonieux de lui serrer la main. Lui faire un discours, il se serait moqué de moi. Je me promis de l’interroger aussi rarement que possible.

                Jeanne invisible et présente

Le dimanche, je lui dis :

— Jeanne, tu vas m’aider. Il faut que je corrige les œuvres complètes de Robert, de Louis, de Georges, de Thomas, ces grands auteurs dont la plume fertile…

— Ennuya si longtemps et la cour et la ville,

achève-t-elle. Combien sont-ils ?

— Cinquante-huit, répliqué-je avec la mélancolie convenable. Et ils travaillent, que c’en est une malédiction.

J’amoncelle les copies devant elle, énumérant avec emphase :

— Cinquante-huit rédactions, cinquante-huit cartes, cinquante-huit dictées, cinquante-huit compositions d’histoire ! La mer du papier nous enveloppe de son épaisseur.

— Passe-moi les cartes, ordonne-t-elle, avec un petit sourire vaillant qui tremble dans ses joues.

Je les lui livre. Son rôle est de les ranger selon leur exactitude et leur beauté. Quand elle a fini, je les

annote d’un crayon extrêmement rapide. Je me fie à son soin, et de temps à autre, levant les yeux des élucubrations attristantes de mes écrivains, je la regarde, disposant ses cartes comme des images, hésiter vers la droite ou la gauche, cligner, se réjouir d’indignation aux formes grotesques et aux noms estropiés. Reconnaissant, je l’embrasse. Mais elle me dit alors :

— Travaille donc au lieu de t’amuser !

Et je travaille sans joie. Car c’est un dur pensum que de corriger soixante fois une prose d’écolier, — une rentrée des classes, un automne, un éloge intéressé du travail, un petit récit qui boite…

Aussi l’angeline a-t-elle toujours terminé bien avant moi. Alors elle m’observe inscrire les notes. Quand mon avis diffère du sien, elle m’accuse de tyrannie ou d’injustice, elle exerce son pouvoir pour me faire ajouter ou retrancher un point : et parfois, lorsque je cède, elle triomphe.

Comme elle met l’orthographe à la perfection, c’est elle encore qui corrige les dictées : et c’est d’ailleurs elle qui les choisit dans les livres que nous lisons. Je ne donne jamais une composition ou une récitation qu’elle n’aime ou dont elle ne sourie : car, sans les avoir vus, je sais bien qu’elle connaît mieux que moi ces petits garçons pareils à elle. Avec ses petits poings, c’est elle qui, mieux que moi dans l’orgueil incertain de mon pédantisme, pousse ma pierre ; — comme les enfants qui, dans un délicieux dessin de Rodin, font marcher le monde.

                   Les Arbres et le Ciel

Les hommes, qui parlent et qui écrivent, ne sentent presque plus. Les enfants sentent, mais ils ne savent ni écrire ni parler. Apprendrons-nous jamais comment l’immense Nature se peint à leurs yeux vierges ?

L’automne est variable, mais languide en octobre et pesant en novembre. Certaines minutes, à la Toussaint, quand le crépuscule débute, nous arrêtent tous dans un ravissement subit : à droite, les tilleuls de la route et les lueurs reflétées de l’Orient palpitent dans le rose ; à gauche, l’érable et le marronnier agitent leurs feuilles rouges au soleil comme la flamme d’un brasier : la classe alors semble contenue en deux murs de lumière, et les enfants sourient de se voir les uns aux autres des auréoles… Mais bientôt s’obscurcissent les jours. Alfred, qui pourtant est à la plus haute fenêtre près du couchant, réclame : « Msieu, on ne peut plus écrire. » On n’écrit donc plus. La nuit comme une source d’encre coule dans les encoignures. Les paroles se ralentissent dans l’ombre. Plus souvent encore une musique infinie

de pluie les orchestre : — pluie sur les tuiles, pluie sur les branches, pluie sur les vitres grises et blanches… Et ceux qui demeurent loin se font des signes, se taisent, et puis regardent aux murs leurs petits capuchons qui pendent.

L’hiver est long. Naturellement, on récite les leçons, on les écoute, on corrige les devoirs. Mais l’hiver est bien long. Le vent sifflote en balayant la cour comme un vieil homme. Par les fenêtres, point de feuilles, point d’oiseaux : ni azur, ni lumière ; à quoi bon se salir les yeux aux brumes qui là s’immobilisent ? Maurice, Jean, André, Guillaume, je ne sais pas si votre esprit a besoin de rêve ; mais je sais très bien que votre corps a besoin d’inattention. Seulement, où la prendre ? Le poêle n’est pas communicatif : par la toute petite grille, le beau feu rose a l’air méchant, il grince des dents et tire la langue. L’hiver est long. Parfois arrive un camarade en retard, comme s’il avait traversé toute la Sibérie. « Les trains se sont endormis en route, » dit Armand qui s’excuse. Ses pieds qui ont couru si loin poussent sur le parquet des feuilles de hêtre et de chêne. L’odeur douloureuse de la forêt à l’agonie le suit doucement. Et Louis qui l’accompagne murmure : « Msieu, y avait tant de brouillard sur la Seine que je ne voyais plus mon chemin. » L’hiver est long. Les enfants travaillent pour se consoler, pour se sécher et se réchauffer. L’hiver des arbres et du ciel, c’est le plein été des livres, au soleil fiévreux et roux des lampes.

Mars plaintif où gémissent des loups affamés dans la bise, le sournois Avril et Mai qui toujours pleure ramènent le printemps. Dix fois, on a cru le saluer.

Robert apportait une violette. André se risquait à venir sans capuchon. Personne ne protestait plus à cause de l’onglée si j’ordonnais en entrant de se préparer à écrire. Mais le lendemain il repleuvait, il regelait, et des toux frileuses hoquetaient dans les coins. Le poêle grondait comme un chat qu’on tourmente. Et cependant, un matin, l’Attendu était là. Des feuilles nouvelles ornaient la leçon de botanique, et dans les deux cloisons de verre quelque jeune mousse, bourgeonnement gai du tilleul, de l’érable, verdissait et jaunissait. Les hirondelles jouaient aux quatre coins dans la cour. Et de semaine en semaine, la classe semblait émerger de l’ombre, sortir enfin de l’interminable hibernement, du silence engourdi, de l’involontaire attention des longues ténèbres, rire comme un nid dans la clarté. Le matin, ma table se revêtait de pervenches, de lilas et de jeunes roses ; les paperasses s’envolaient au vent caressant des fenêtres ; et le soir nous ouvrions la porte pour jouir déjà de la lumière.

Le surprenant été approchait. Les splendeurs fatigantes de Juillet dissipent ou font paresser. Un esprit sensuel peut seul alors discipliner ces petites intelligences qui se débraillent. C’est l’heure de Saint-Simon, de Michelet, de Victor Hugo s’il est obscur : dictées, récitations sont massives et fraîches comme les tilleuls qui, moutonnant dehors, se creusent et se gonflent ainsi qu’un profond fleuve vert élancé dans l’air ; — comme le soleil d’après-midi sur les pierrailles de la cour, où repose son puissant sommeil de rubis et de corail… René souffrait lors des orages, tremblait et bondissait à chaque coup de tonnerre, sa chère face jaune plus agitée que le ciel. Henri soupirait bas. Mais les autres,

plus lourds, qu’ils se réjouissaient donc au bel éclair, aux nuages fuligineux, aux orgueilleuses averses ! Dans la fraîcheur qui suivait, les esprits devenaient plus agiles, et l’odeur pensive de la terre les enivrait : Ils auraient compris du Renan ou du Goethe. L’intelligence alors se prolonge sur les choses en rayons paisibles, pareils à ceux de ces crépuscules infinissables qui visitent les plus lointains horizons du ciel et disséminent jusqu’au septentrion leurs tiédeurs infatiguées…

Paupières battantes devant la Beauté

Ces lecteurs de Jules Verne, de Louis Boussenard, d’Hector Malot ; ces mioches qui se regardent comme de fiers malandrins pour avoir feuilleté quelques-uns de ces ineptes bouquinets pornographiques que l’on vend deux sous ; — je les pousse sans les prévenir aux torrents de la beauté virile. Un proverbe allemand m’excite : « Ce qu’il y a de meilleur est juste bon pour les enfants » ; la sincère joie de Jeanne à lire des subtilités m’encourage ; pourquoi donc résisterais-je à mon propre instinct. Mais souvent ils le blessent. Je dicte du Verhaeren. La liberté du rythme froisse Charles, puriste inattendu. Il grogne : — Des vers comme ça, j’en ferais bien autant. Du Maeterlinck. Les deux Marcel, Thomas, Marc, si pédant, Léon, Frédéric, Théodore, toute la seconde année proteste : — On n’y comprend rien ; les phrases sont trop longues ; ça ne se suit pas. On voit bien que c’est pas un Français ! Du Flaubert, certaines pages invincibles de l’Éducation Sentimentale. — Msieu, dit Jacques, qui la connaît,

c’est pas la forêt de Fontainebleau, ça, c’est n’importe quelle forêt ! Du Victor Hugo, cette hallucinatoire description où l’herbe, l’arbre, le nuage, la nuit, la lumière sanglante des planètes enveloppent la pauvre Cosette d’une telle épouvante. — Oh, oh, s’indigne Jean, c’est du René, c’est du style René ! — Et René, malgré sa rougeur confuse, voudrait bien le croire. Du Stuart Merrill. « Notre mère la France, acceptez cette offrande ! » — Qu’est-ce qu’il a à dire ? ronchonne André, l’homme des grammaires, c’est pas sa mère, la France. Du Péguy. « Français, héritiers de nos pères, à celui qui fit les guerres d’Allemagne… » — Quel fouillis ! s’écrient-ils avec une unanimité qui ne me trouble pas, a n’en finissent pas, ses phrases, i répète tout le temps la même chose ! Du Saint-Simon. « … Peu de dents et toutes pourries, dont elle riait et se moquait la première… une marche de déesse sur les nuées… » — Il aurait mieux fait de ne pas parler des dents pourries, dit Frédéric. — Le style est très embarrassé, dit Marc. Du Musset, une page de la Confession d’un enfant du siècle, si forte que pour nous expliquer le romantisme M. Paul Adam n’a pu que la délayer en trois volumes. — On ne comprend pas, gémit Louis, il y a trop d’images.

Aucune imploration ne m’arrête. Leur dictant le charmant chapitre où Victor Hugo a dépeint le Luxembourg, je les prie de m’expliquer l’impression qu’il leur

laisse et la plus mystérieusement belle des phrases qu’il contient : « Les pensées qui tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d’enfant qu’on baise. » Ils me répondent de cruelles niaiseries. Au lieu de m’avouer leur émotion, ils commentent celle de Victor Hugo. Ils trouvent pêle-mêle en ces deux pages de la gaieté, du calme, de la fraîcheur, peu d’animation, de la réalité, de la bonté, de la beauté. Fernand déclare même qu’à les lire « on se croit à l’instant transporté dans un autre monde ». Et Gabriel qui a pris le jardin pour le grand-duché, conclut : « Dans ce pays, tout le monde y est très bien. Les oiseaux chantent, font leurs nids sans être dérangés. Il ne pleut pas beaucoup et ainsi le pays est favorable à tout le monde. » Ou bien ils reproduisent la tendre image, mais quelques-uns la paraphrasent avec une sorte de grâce balbutiée. René écrit : « Les pensées qui venaient étaient douces, pures, belles, comme la main d’un enfant ; car celui-ci a les mains non souillées, non salies par aucun travail de la vie humaine. » Charles subtilise : « Les pensées réelles de la nature sont comme une main d’enfant que l’on baise, car les mains d’enfant sont douces. » Antoine enfin essaie d’expliquer à la fois le sentiment et l’idée : « Quand on baise une main de petit enfant, c’est doux ; et les pensées qui venaient à Victor Hugo et qui semblaient tomber du ciel étaient douces comme la main d’un enfant. » En somme, me disais-je après toutes ces expériences, les enfants sont indifférents au style, aux images, et à tout ce que nous appelons superficiellement (peut-être ?) « poésie ». Dès qu’ils s’intéressent aux abstractions ou aux formes, ils sont corrompus : le vieil enfant com-

mence à pourrir autour du jeune adolescent. Ces êtres de jeu et de mouvement ne cherchent qu’une seule excitation dans l’art : l’exemple des actes. Victor Hugo, avec des coupures, les passionnera autant que Jules Verne : mon ami Jean ne peut séparer ces deux maîtres en son admiration. Eux que l’histoire ou la morale dogmatique ennuient, je les ai réduits au plus effrayant silence en leur lisant des œuvres pleines de la plus complexe pensée, mais tragiques, le Parricide, le Petit Roi de Galice ; Servitude et grandeur militaires ; le merveilleux Crainquebille ; le Quatorze Juillet, de Romain Rolland ; de Tolstoï, Ce qu’il faut de terre pour un homme ; le Dingley des Tharaud, les Quatre ans de Daniel Halévy, les Xipéhuz de J.-H. Rosny, le Dormeur de Wells…

La musique est mouvement. La poésie donc, si elle est une musique, ne sera-t-elle pas, au moyen du rythme, un commencement ravi de mouvement ? Je n’y songeais plus quand le hasard des lectures et des programmes m’amena à dicter, plusieurs fois de suite, des poèmes fortement ou délicieusement cadencés ; — si puissants, dirai-je, si gorgés d’un chant intérieur qu’à les lire déjà une mélodie palpitait sur les lèvres. Un hymne incohérent et doux qui est dans l’Art d’être grand-père :

Et sa pensée, errante alors comme les proues
Dans l'onde, et les drapeaux dans les noires mêlées,
Est un immense char d'aurore avec des roues

Une ode si harmonieuse qu’il faut, parce qu’elle s’y trouve, pardonner à Paul Meurice d’avoir édité la Dernière gerbe :

Livrée à tous les vents qui descendent du pôle,
Mon île est au milieu de la mer, et la Gaule
    S'y fait chêne et granit.

Tel fragment sacré de Vigny que Henri, que Léon ne pouvaient redire sans étouffer :

Du haut de nos pensers vois les cités serviles
Comme les rocs fatals de l'esclavage humain.
Les grands bois et les champs sont de vastes asiles,
Libres comme la mer autour des sombres îles.
Marche à travers les champs une fleur à la main.

Cette salutation de Michelet, où les yeux verts de Marcel s’abaissèrent : « Un jour reviendra la justice. Laisse-là ces vaines cloches, qu’elles jasent avec le vent. Ne t’alarme pas de ton doute : ce doute, c’est déjà la foi. Le droit ajourné aura son avènement. Il viendra siéger, juger, dans le dogme et dans le monde… Et ce jour du jugement, ce sera la Révolution. » L’admirable, l’oppressant Soir d’Octobre de Léon Dierx :

Écoute à travers l'ombre, entends avec langueur
Ces cloches tristement qui sonnent par la plaine,
Qui vibrent tristement, longuement dans ton cœur.

Et j’ai bien connu alors, au religieux silence, au machinal battement des syllabes, au chuchotement

répétitif qui accompagnait ma voix relisant, que j’avais enfin planté la fleur, et que ces enfants, sans la comprendre, sans la pouvoir expliquer, adoraient la Beauté. — Maîtres qui me l’avez dévoilée, à qui je n’ai jamais su montrer ma gratitude, vous surtout qui lûtes Eviradnus à mes quinze ans enchantés, c’est vous, à travers moi, qu’ils remercieront plus tard, ces enfants, lorsque passant devant un café-concert où retentiront de sales rengaines et le dédaignant, ils se répéteront tendrement dans leur mémoire des vers dignes de l’amour :

Le lys s'ouvre ainsi qu'un précieux coffret ;
Les agneaux sont dans la prairie ;
Le vent passe et me dit : Ton souffle est embaumé.
Mon bien-aimé ! Mon bien-aimé ! Mon bien-aimé !
    Toute la montagne est fleurie !

Toutes nos paroles, comme les étoiles sur l’infini de l’ombre, scintillent sur un vaste silence. Quelque chose existe au dehors, dans les rues, dans certains livres qu’on défend d’ouvrir, à certaines vitrines qu’il ne faut pas regarder, parmi telles conversations à voix basse ; — quelque chose existe qu’ignore toujours l’école. Un taciturne sphinx veille aux sources croupissantes de la vie. A l’hypocrisie des parents et des maîtres répond l’hypocrisie des enfants. Car en vérité, le mot de cette fameuse énigme, c’est le secret de Polichinelle.

… Théodore, jaune individu aux traits descendants et plissés que j’ai surpris deux ou trois fois lisant comme une bible la Sonate à Kreutzer, cette œuvre originique du vieux Tolstoï, un soir, à l’étude, grogne et se remue. Puis, quêtant la permission de venir à

moi, il me souligne en un tome des Contemplations ce vers, qu’il s’applique à trouver inintelligible :

La faim, c'est le regard de la prostituée...

— Msieu, qu’est-ce que c’est que ça, une prostituée ? Ici, ma conscience et ma volonté désertent. J’ai toujours beaucoup admiré la réponse que fit, selon Rousseau, une dame à sa petite fille qui lui demandait d’où venaient les enfants ; (vous la trouverez dans l’Émile) ; mais je n’ose pas en inventer une analogue. Je répète celle qu’on m’a jetée lorsque je m’étonnai du mot « courtisane » : — Vous n’avez pas besoin de savoir cela à présent, vous le saurez toujours assez tôt. Théodore grimace. Il se rassied. Alors son voisin, Frédéric, un garçon de dix-huit ans, versé dans le pour et le contre, se penche vers lui et chuchote. Je le fais taire. Il sourit. J’ai envie de les injurier et puis aussi de rire : — Car dans la cour, tout à l’heure, les empêcherai-je de parler ?

… Nous ne sommes pas des ascètes. La morale des macérations ne convient plus à nos âmes ni à nos corps. La jouissance est saine ; et la pudeur (disons-nous) approfondit la volupté. Peut-être verrons-nous un paganisme nouveau. Ils sont nombreux, ceux qui espèrent qu’aux gambades invulnérées d’un singe fort maltraité par nos savants renaîtra l’inoffensive Aphrodite dans toutes les perles de l’aube et de la mer. Pourtant, je suis prudemment. Voici ma morale à l’usage des dauphins du Peuple : — Le plaisir n’est pas condamnable. Boire, manger,

c’est nécessaire à la vie. Bien boire, bien manger, avec plaisir, c’est utile au bon fonctionnement des organes. « Soyons d’abord de bons animaux, » a dit un grand philosophe. Mais n’oubliez pas que l’excès tue l’organe : non seulement il émoussera le plaisir que nous prenons à contenter nos besoins, mais encore il nous empêchera de les contenter. Vous connaissez les effets de l’alcool sur le cerveau, le cœur, les poumons ; ceux de la trop bonne chère sur l’estomac… — Sur l’anus, dit Georges à mi-voix. D’abord (il eût pu si facilement trouver pis), je ne voulais pas entendre cette sottise. Mais je l’aperçois se propager sur les oreilles, sur les sourires, descendre les bancs, embourber tout. — Georges, dis-je sans colère, vous aurez deux heures. Il baisse la tête. Je continue la leçon. Mais de banc en banc toujours, d’oreille en oreille, de sourire en sourire, — l’ordure voyage.

… Un soir, tout à coup, René fond en pleurs. Il pousse cinq ou six petits sanglots précipités, et puis passe sur sa figure jaune ses ongles bleus qui font des sillons crasseux parmi ses larmes. Ses camarades se retournent, s’agitent. Irrité, je l’interpelle avec rudesse : — Qu’est-ce que vous avez ? Les autres bourdonnent. Lui se tait ; il continue à gémir et à laver ses mains sur ses joues. Je le connais assez bien, je devine qu’il se refuse à dénoncer quelque niche pénible ; et tandis que je regarde avec intention Robert, son voisin, l’hypocrite à la face morte, je répète : — Qui est-ce qui vous fait pleurer ?

Il reste muet. Robert alors se lève et avoue : — Msieu, c’est parce que j’y ai dit qu’i jouait tout le temps avec les filles. Toute la classe éclate d’un rire plein de duplicité : — A sont gentilles ! dit l’autre Robert : — et avec lui quelques-uns se réjouissent d’évoquer une minute, entre les sombres murs disloqués par leur grâce, les silhouettes des sœurs et des amies. — Hein, à son âge ! souffle Julien : — et des chuchotements suivent, où je ne distingue rien, où je soupçonne à bon escient des vilenies qui m’humilient.

Maintenant je vais, pour parer à ces hypocrisies, à ces malpropretés, à ces vaines hontes, réclamer la coéducation, l’enseignement loyal des sciences naturelles, une sincérité plus saine à la pudeur et à l’amour ? Si vous voulez. Mais sans chaleur, et simplement par hygiène. Car vous n’empêcherez point, en leur révélant tout, les âmes basses de rire ignoblement ; ni les âmes hautes de se tourmenter de questions sans but. Qu’ils se taisent ou que nous les instruisions, le mystère n’en sera pas diminué. Nos paroles, comme les petites étoiles sur l’ombre, palpitent sur un immense silence.

Force des larmes

— Marcel, dis-je au polichinelle, vous ne suivez pas. — Si msieu, proteste-t-il. Il ment sans y penser, ou bien c’est qu’il ne donne pas au verbe « suivre » le même sens que moi. Je m’explique : — Lisez la phrase que nous venons de lire. C’est de l’allemand. Il articule mal. — Mettez le vrai sujet à la place du pronom. Essayant de parler, il pâlit. Il se trompe. Il se trompe encore. Il balbutie. Sa face égarée me peine, ses yeux troublés verdissent plus fort, ses lèvres gercées pendent. — Marcel, dis-je, voilà quelque temps que vous semblez ne plus vouloir travailler. Pourquoi ? Il ne répond pas. Ses yeux ne sont plus visibles. Je reprends. — Faites attention. Cela m’ennuie de vous adresser des observations pareilles. Vous êtes assez raisonnable pour savoir si vous devez vous appliquer ou non. Je ne tiens pas du tout à vous punir.

Se taisant, il cache sa figure dans l’une de ses paumes. J’interroge ses camarades et ne m’occupe plus de lui. A la fin de la classe, il se lève le dernier. Il pleure : deux petites larmes transparentes coulent sur son nez. Je sens une pointe au cœur. — Allons, Marcel, c’est fini ? — Msieu, gémit-il, vous me faites faire des phrases plus difficiles qu’aux autres. C’est inexact. Je le lui affirme. Il ne cesse pas de pleurer. A son âge ! Avec son intelligence courageuse ! — Je suis également tenté de le gifler et de lui crier quelque stupidité pour l’obliger à rire. — Voyons, lui dis-je irrité et tendre, assez. Je ne suis pas mal disposé contre vous, mais je veux que vous travailliez. Il s’en va. Une de ses larmes tombe sur sa main. Et moi, pour l’avoir sottement affligé, je souffre du même repentir qui me poignit ce jour où, cherchant à vérifier l’étrange sensation d’un rêve, je tourmentai Jeanne, ma chérie, jusqu’à ce que j’eusse vu sur tout le pourtour de ses yeux naître, briller et bouillonner l’étincelante écume des larmes.

De l’amour

Deux répétiteurs s’entretenaient dans un coin à propos de je ne sais plus quoi. Voici ce que j’entendais : — C’est toujours un mauvais signe quand on est trop gobé par les élèves. — Évidemment, ils se foutent de vous par derrière. — Il vaut mieux être craint que d’être aimé : comme ça, on est tranquille. Je ne disais rien. Je ne dis presque jamais rien. Mais toute ma pensée, toute ma sensibilité, l’une par l’autre corrompues, criaient en moi contre ces phrases honteuses. Lisant avec une protestation sourde, grognonne ou horripilée, et, malgré l’irrefusable estime, avec un perpétuel courroux de l’esprit son irritant petit livre ocreux, (1) je trouvai le même conseil dans Félix Pécaut : « Ne mettez pas votre espoir, ni votre principale récompense dans l’affection de vos élèves. » Une récompense, je n’accepterais pas de récompense. Mais une espérance ! Comment aimeront-ils ce que je

leur dirai, ces enfants, — mes vérités ou mes doutes, — s’ils ne m’aiment pas moi-même un peu ? Est-ce qu’aimer, ce n’est pas mieux et plus que comprendre ? Dans l’amour toute la compréhension n’est-elle pas absorbée ? J’eus la réponse un jour. C’était le temps où le Marcel brun, qui eût voulu quitter l’école, s’ennuyait et sentait en lui une hargneuse vie. Causant tout haut, riant très fort, feignant avec ostentation de ne jamais écouter, il s’appliquait à devenir insupportable. Je le menaçais souvent sans jamais le punir, ce qui, je crois, l’humiliait. — Marcel, répétais-je un matin : vous vous conduisez comme un gosse, je vais vous marquer deux heures. — Oui, exclama-t-il, la prochaine fois ! Ses camarades élevèrent une rumeur d’admiration. Je réussis à me taire : il accentua alors plus grossièrement le défi : — Voilà cinquante fois que vous le dites !… Je l’observai dans le silence un peu effrayé des autres. Il riait de ce rire singulier qu’il a, et qui lui contracte le visage au lieu de l’épanouir. Le mépris luisait dans ses yeux : il me trouvait injuste et lâche, il me haïssait. Ma gorge se serra, je sus l’amour dédaigné : et pourtant je n’y renonçai pas. — Vous êtes bête, dis-je un peu trop bas, mais c’est de votre âge. Il se tut enfin. Ses lèvres tremblaient, ses prunelles se ternirent, un peu de cendre effaça le rouge de ses joues. Je souffrais plus que lui, je me sentais vaincu : mais mon instinct obscur d’aimer, opprimant et ma pédagogie et ma vanité, ne cédait pas à l’ingratitude.

… — Lisez-moi ces vers-là… J’hésite à désigner quelqu’un. Ils crient pour se proposer : — Msieu, moi ! — Moi ! — Moi ! — Moi, msieu, j’ai pas lu une seule fois ! — Moi, msieu, je lis jamais. — Non, dis-je en imposant le silence, c’est de beaux vers qu’il ne faut pas massacrer. Quelqu’un qui lise bien, Maurice ! — Ah, i lit tout le temps, grogne André, l’anarchiste. — On devrait lire chacun son tour, insinue le géographe, Émile, ça serait pus juste. Ils ont raison, mais ils me surprennent. Je les fais taire, quoique cette idée si épaisse du droit me réjouisse.

… Charles, encore plus irritable et malfaisant ce jour-là que d’habitude, pique d’une plume à la joue l’un de ses camarades. Deux heures de consigne. — Charles, vous ne travaillez pas et vous vous conduisez mal. Votre composition de morale est absurde. On peut ménager un bon élève, mais un paresseux comme vous, on ne doit pas le manquer. — On devrait punir les bons élèves plus que les mau-

vais. Si iz ont pas de facilité pour apprendre, c’est pas leur faute. Et iz ont plus de peine que les autes à se tenir tranquilles. — Maxime, dis-je, vous êtes trop intéressé dans la question pour la trancher. Mais je riais en moi-même de cette subtile parole, d’entendre maintenant affirmer l’inégalité comme une forme plus haute de la justice.

… Nous commentons, ainsi que l’Administration le conseille, la Déclaration des Droits de l’Homme. Charles encore, levant la main, demande un éclaircissement direct : — Alors nous, msieu, on est vos égaux ? Question ridicule ; mais elle va profond. Après avoir laissé la classe rire, j’y réponds avec une aisance de bonneteur : — Vous êtes moins instruits et moins forts que moi, c’est tout. Vous aurez les mêmes devoirs et les mêmes droits que moi dès que vous serez des hommes. Les lois physiques et la loi morale s’exerceront sur vous comme sur moi. On s’arrangera, je l’espère, pour que les lois sociales non plus ne fassent pas de différence. Que vous deveniez ministres et que je reste instituteur, vous ne serez pas plus privilégiés que moi et je ne serai pas plus privilégié que vous. Ils sourient ; ils ont si bien compris, c’était si compréhensible ; ils me regardent avec orgueil et de haut comme un balayeur. Et moi, je caresse enfin ma définition dans mon esprit : l’Égalité, c’est l’accessibilité de tous à l’Inégalité.

Plusieurs fois, j’avais senti le vent de l’épée. Un vertige léger, le silence, une surprenante indulgence ; l’enfant menacé levait des yeux étonnés, sans se douter que j’avais tout à coup craint d’être injuste. « Injuste », selon le vocabulaire des gosses. Qu’est-ce que la justice ? dit Pilate. Elle n’existe pas, peut-être ; mais celui qui n’aurait aucun préjugé serait un fou. J’éprouve du moins un double coup au cerveau et au cœur lorsque ma pensée ou mes instincts exercent une injustice. Mes classes de géographie étaient habituellement tumultueuses. Elles venaient le matin à la quatrième heure : les enfants épuisés exigeaient quelque relâche. Et moi-même, la géographie m’ennuie : je la préparais avec négligence ; de sorte qu’au cours de ma leçon, si quelque interrupteur suscitait une dissertation d’histoire ou de politique, je lui en savais gré et je m’arrêtais avec complaisance. Cette faiblesse n’échappa en rien à ces bambins, et sans du reste y mettre grand malice, mais non en toute innocence, ils en abusèrent.

Aussi dus-je, sur le conseil et dans le style de M. Fernand, « leur serrer la vis ». J’instituai le Tribunal Révolutionnaire : une consigne immédiate à celui qui questionnerait sans permission. Et c’est à cette occasion, (méticuleux, d’ailleurs, on me connaît, relaps de la délectation morose, porté sur ma conscience comme il en est qu’on dit portés sur leur bouche), c’est par cette invention que j’aperçus la justice et l’injustice en face. Je répétais ma menace pour la seconde ou troisième fois lorsque tout à coup Louis demanda : — Msieu, le sucre de canne est-il meilleur que le sucre de betterave ? — Louis, criai-je… C’était ce petit Prudhomme qui venait à colin-maillard par le brouillard, l’un des meilleurs parmi tous mes élèves, le plus gai, l’un des plus laborieux ; il avait un minuscule tablier noir, ne semblait pas plus haut qu’une bouteille et riait toujours. Je sentis quelque frisson, mais j’achevai automatiquement : — … deux heures de consigne ! Il se mit à pleurer. Les autres firent silence : ils jouissaient des larmes de leur camarade. Puis la cloche sonna. Je vis venir à ma table le pauvre Louis, les joues si marbrées, les yeux si rouges, les lèvres si tremblantes, (ni M. Fernand ni moi ne l’avions jamais puni), que j’eus nerveusement honte de ma férocité, et que sans attendre la moindre excuse, la moindre prière, je lui dis : — Seulement, tâche de ne pas recommencer. Et j’effaçai la retenue. Il sourit : ce fut une lumière sur sa face gonflée. Mais aussitôt, la deuxième piqûre

pénétrait. Je crus apprendre, à l’instant de gracier Louis, de la même appréhension poignante qu’au moment de le punir, que je venais d’être injuste, et cette fois envers toute la classe. Nous sortions. Je les accompagnais d’habitude, administrativement, jusqu’à la porte. J’écoutai courir la rumeur au long des rangs : « I y a effacé sa colle ! — C’est son chou-chou !… » Feignant une surdité profonde, pourtant j’acceptais machinalement ce style, je me reprochais la maladresse qui m’avait fait craindre par les faibles, la lâcheté qui me ferait mépriser par les forts. Selon la spontanéité de mon esprit livresque, je continuais un système : déjà s’ajoutaient à mes vieilles théories plusieurs remarques sur la justice distributive, toutes chargées de vie. Mais elles me fatiguaient, et je devinais comme une menace en elles. A trois heures, j’avais à nouveau classe avec les enfants lésés le matin. Leurs sourires signifiaient une arrière-pensée à mes yeux prévenus. Je n’avais pas honte de ma sottise, mais de ma honte même : à la manière d’un jeune homme bien élevé, comme on les appelle, qui ne se repent pas de ses gaffes, mais de l’embarras où elles le laissent. J’attendis sans bravoure l’escarmouche inévitable. Déjà Georges, l’un des Georges, gras, aux yeux de travers, l’un des plus paresseux et des plus vils garnements que j’aie rencontrés, tricheur, dénonciateur, menteur et obscène, Georges m’avait adressé ces mots : — Vous savez, msieu : Louis est pas pus que les autes !

Moi, — une leçon de ce crapaud fétide ! — Si d’ailleurs, pensais-je, il est plus que les autres : il travaille, et toi tu ne fiches rien. Mais je supportai cela sans ouvrir la bouche. Le cours de grammaire alla plutôt mieux que d’habitude : ils répondaient à mes questions perpétuelles avec un empressement sans désordre. J’épiais toujours l’incident, et j’évitais de regarder le pauvre Louis, favori de l’injustice ; car son air reconnaissant me devenait intolérable. A quatre heures moins cinq, le concierge entra me remettre dans leurs enveloppes grises les lettres de retenue, (les gosses les surnomment des « invitations ») pour le lendemain. Il y en avait sept ou huit, fruits des colères ou des justices de M. Fernand et des miennes. Tandis que je les comptais, les enfants poussaient leur petite rumeur. Le concierge parti, elle se précisa. Charles leva sa face infatuée et livide. Il dit : — Msieu, je demande que vous m’ôtiez ma punition. — Tiens, répliquai-je, pourquoi donc ? J’avais besoin de la réponse, je la provoquais : je voulais donner loyalement mon explication. — Vous l’avez bien ôtée à Louis, dit-il. — Ce n’est pas la même chose, assurai-je. Naturellement, ils reconnurent là le ton de Tartufe. Les mauvais élèves murmurèrent. Les bons ne clignaient même pas de l’œil : leur lâcheté m’inquiéta. Ils semblaient s’étonner que je permisse la discussion. Si Marcel avait été là, il aurait bien ri. — Quant à Louis, mon complice, ma victime, il se tenait à sa table honteux et blême. Je poursuivis : — D’abord, je ne vous ai pas puni pour le même

motif. Et puis, Louis est un bon élève, alors que vous, vous êtes un paresseux. Je ne peux pas être aussi… — Ah, c’est un bon élève ! souffla Charles avec colère. — Si vous dites encore un mot de cette façon-là, interrompis-je, je vous consigne quatre heures. Je n’admets pas l’impolitesse. Il se tut, mais ses voisins continuèrent par solidarité. Maxime se citait lui-même : — Moi, on devrait punir les bons élèves le double des autres ! André, l’anarchiste, — physionomie si hypocrite et si fuyante qu’à le regarder en face on croyait ne voir jamais qu’un profil, — ne manquait pas de faire son procès à la Société : — Ah, ouiche, c’est parce qu’il est soutenu ! — Qui donc ? dis-je, comprenant mal, indigné vite, mécanisé par tout ce vacarme enfantin. Soutenu, Louis ? Soutenu par qui ? — Par vous donc, msieu ! ricana André. — C’est impropre, critiquai-je. Étonnante machinalité de pédantisme qui, perçue tout à coup, irritant à vif ma conscience de réfléchisseur et ma vanité de pion, me fit trancher la discussion : — En voilà assez, dis-je. Le premier qui parle encore aura deux heures, et je ne les effacerai pas. Injure de la Force ! Ils ne la relevèrent pas. Je détestai leur couardise en utilisant leur silence : une grêle de suffixes et de préfixes apaisa la révolte. Sauf en moi. La cloche ne me délivra pas de mon trouble. Ma raison proteste, mais de vieilles habitudes, une énergie instinctive, sont stoïciennes contre elle. « Une iniquité, même minime, c’est toute l’iniquité. » Je

crus avoir péché. Puérilisé par les enfants, je retrouvai tout à coup pour me flétrir l’agaçante emphase d’un âge ingrat criardement quarante-huitard : — Rappelle-toi Enjolras ! Tu n’es pas digne de la Révolution ! Tempête sous un crâne pédagogique. Mon erreur était-elle réparable ? Une seconde, un tressaut humiliant me poussa vers une bassesse : — Attends, mon petit Louis, me disais-je, fais une demi-sottise vendredi, et tu verras ce que tu la paieras ! — A peine proférées, ces paroles de stupide talion me firent honte : je les recrachai comme une gorgée de bile. Je me réfugiai à songer que ma maladresse provenait de sentiments naturels, désintéressés ; que même les escobarderies dont j’usais pour la défendre étaient assez résistantes. N’est-il pas absurde de punir aussi aveuglément le premier délit d’un honnête homme que le cinquantième d’un récidiviste ? J’avais appliqué à Louis la loi de sursis, et si André ou Charles protestaient, c’était dans leur intérêt d’apaches. Ici, distinguant quelques idées, la méditation me peina moins âpre. Mon remords, m’ayant instruit, ne me servait plus de rien. Je découvris que ces enfants nourrissaient une conception barbare de la justice ; et je résolus de leur enseigner à « individualiser la peine ». — La conclusion nécessaire de tumulte, terminai-je, m’absolvant d’un texte commode emprunté à la doctrine de l’Acceptation Universelle, ce sera la dissertation que je leur infligerai vendredi : — Expliquer et s’il y a lieu discuter cet axiome du droit romain : « Le comble de la justice, c’est le comble de l’injustice. » Mais je n’y recourus pas. Le vendredi, nul souvenir,

nulle parole. Le jeudi passé, les consignes étaient faites, les vengeances réservées : — il fallait bien continuer de vivre avec moi ; on ne pouvait en appeler au Directeur, il m’aurait donné raison ; on prendrait une autre fois la Bastille. Silence. Calme. Nulle allusion. Les sourdes rancunes dégradantes. Face à face, justice et injustice se regardaient en moi. Un seul acte les exposait ensemble, apparences flottantes de la force, masques de la haine et de l’amour. Ailleurs sans doute qu’en elles, plus profond au secret du cœur, bruissait une source plus vive.

… Humble, je commençai à préparer avec soin mes leçons de géographie.

Jean et la Justice

Jean était très remuant ce matin-là : il l’est toujours, mais il dépassait les bornes. Il se retournait constamment vers Maurice, son frère, pour lui confier quelque secret ; ou vers Henri, le journaliste, pour emprunter un buvard, déranger un cahier, chiper et cacher un porte-plume. Celui qui se rend coupable de ces péchés n’en gardera pas le remords en paradis. Mais l’atmosphère sociale de l’école déforme l’enfantillage en anarchie. Chuchoter ou doucement rire, lorsque c’est Jeanne, quelle grâce ! mais si ces quarante coquins s’y mettent, l’Administration m’accusera encore de « ne pas savoir assurer la discipline ». — Je m’en moque. Toutefois, il n’est pas moral que Jean soit autorisé par mon indulgence, (qu’est donc cette indulgence, sensualité ou mépris ?), à troubler ses camarades, à interrompre le cours, à déséquilibrer la classe. S’il était mon jeune frère et qu’il fît ses singeries auprès de ma table, je l’embrasserais ; mais il n’est pas mon frère, nous ne sommes pas seuls tous les deux, il sape les fondements de la société. Je lui marque un zéro d’application. Il feint de pleurer, sachant le pouvoir qu’ont sur moi les larmes. Mais je résiste. Au bout de cinq minutes, ses yeux sèchent ; au bout de dix, ses joues violacées rosissent ; le quart

d’heure n’est pas écoulé que le cher môme recommence à bavarder et à rire. J’en ai fait autant. On m’a puni comme je devrais le punir. Tâchons de faire mieux : — Jean, dis-je avec brusquerie, répétez-moi ce que je viens d’expliquer. Silence. Il se lève et rougit. Naturellement, il est incapable de prononcer un mot. La délicieuse attente d’un drame emplit la salle. Tous se réjouissent, Henri et Maurice les premiers. Agrandis par la volupté de la peur, les yeux guettent mes lèvres qui vont foudroyer. La parole est à la Force. Mais distinguons ! Il y a une force de coercition, qui ne fait que souffrir ceux qu’elle frappe ; et une force de persuasion qui, si elle les convainc, les améliore. Essayons de celle-ci. — Jean, dis-je en brisant un pauvre bredouillage qu’il commençait, si je vous donnais à présent un zéro de conduite, trouveriez-vous cela injuste ? Le silence s’embellit. Les enfants goûtent une surprise. Et moi, je repense avec un plaisir un peu niais une pensée de Guyau et de quelques criminalistes anarchisants : c’est seulement lorsque le coupable accepte sa peine qu’elle peut lui devenir salutaire. — Allons, serait-ce injuste ? Il est intelligent, il ose ceci : — Msieu, ça, c’est pas de la conduite… — Comment, protesté-je avec la joie du vrai discuteur, qui ne dédaigne aucun adversaire, — ce n’est pas de la conduite ! Vous ne suivez pas, vous ne pouvez pas répéter : qu’est-ce que vous avez donc fait pendant toute la leçon, si vous ne vous êtes pas mal conduit ?

— Eh bien, je vous donne un zéro. Est-ce juste ? Je dois ajouter que, si le zéro d’application n’a pas de conséquence, le zéro de conduite entraîne automatiquement une retenue. Jean reste muet. Mais ses camarades lui suggèrent tout bas cette malice : — Dis donc oui, i le marquera pas. Cela entendu, je comprends que mon expérience est manquée. Retirons-nous en bon ordre. — Allons, serait-ce juste ? — Oui msieu, dit alors Jean, d’un petit air contrit, qui sent si fort la ruse, le mensonge, la sournoise espérance, toute l’hypocrisie par moi provoquée que je me trouve enfin sot ; — oui, ça serait juste… Je sais bien qu’ils m’attendent là : je m’y attendais moi-même. Mon devoir strict de maître et de moraliste, probablement, c’est de marquer le zéro. Mais les apparences seraient sinistres : à la punition, j’aurais ajouté l’humiliation. Le pauvre garçon, par soi-même condamné, n’aurait plus le droit de se plaindre : quel jeu d’inquisiteur ! Il faut bien que je cède, que je me satisfasse, au lieu du châtiment légitime, d’une feinte amende honorable. Fort, je me laisse volontairement duper par le faible. — Eh bien, dis-je avec noblesse, ça me suffit. Je ne vous le marquerai pas, mais vous l’avez mérité. N’oubliez pas ce que c’est que la justice. Il y a un petit bruissement. Je crois que les enfants voudraient rire ; mais ils ne s’y risquent pas ; car ils ne sont pas sûrs que j’aie été entièrement mystifié ; et peut-être se demandent-ils si je ne l’ai pas bien voulu.

Comme si j’applaudissais à quelque spectacle invisible, je bats des mains au seuil en pierre de la porte. Et le battement se répétant, des cris l’accompagnant, les enfants s’arrêtent, regardent, comprennent le signal : de tous les coins de la cour, qu’ils jouent à la balle ou aux billes, aux papillons d’érable ou à la tombe, les voici qui se ruent. Il faut bien s’amuser une dernière petite seconde : ils se défient à qui arrivera premier : et jambes tendues, poitrines bombées, faces rejetées en arrière et rougissant, ils se précipitent sur le mur, sur la porte, sur moi. Quarante-cinq bambins de mauvais drap, de toile noire, de cheviotte, de velours marron ou vert ; quarante-cinq bambins de chair vivante, de race confuse, de pensée plus étrange et plus diverse que la matière des rêves ; quarante-cinq passés inconnus, quarante-cinq avenirs sans forme s’élancent vers leur maître comme de jeunes alouettes vers un miroir. J’en suis effrayé. Détestable force de l’habitude et de la parole ! S’ils voulaient pourtant, s’ils le voulaient

longuement et ferventement, ils ne rentreraient pas, ils resteraient là à leur jeu, se moquant de moi et de toute l’Autorité. S’ils voulaient encore, tous ensemble, ils feraient à leurs tables un tel tumulte que ni mes menaces, ni mes punitions, ni mes brutalités ne le pourraient rompre. Ils n’y songent pas. Ils sont une Foule et je suis un Individu. Détestable et bienfaisante force de l’habitude et de la parole ! L’inertie des physiciens est une loi morale aussi. Je commanderai sans peine (on apprend) à cette petite cohue. Un mot sévère à celui-ci, un sourire à celui-là, une phrase tranquillement prononcée et qui d’un écho ou d’une musique occupe l’esprit de tous, voilà les vainqueurs vaincus, voilà le peuple esclave. Ils se taisent : ils écoutent, ils subissent et ils croient. Punir ou enchanter : nécessités impérieuses, auxquelles j’obéis maintenant sans les discuter, non sans souffrir. Les Républicains n’ont été purs que sous l’Empire : ainsi jamais je ne professai selon mon cœur qu’au temps où j’étais élève. Un calcul singulier me tranquillise. Trois heures de consigne à Valentin, c’est quelque chose pour lui, ce n’est rien pour moi : il y a disproportion. Je suis le Maître, et je suis seul. Valentin n’est qu’un Élève, et ils sont cinquante. Pour me haïr moi-même autant qu’il me hait, il me faudrait mettre en retenue d’un seul coup les cinquante galopins. Encore n’y aurait-il qu’équilibre entre moi et leur foule. Despotique mystère de l’Injustice ! Moi aussi, comme tant de moins obscurs, j’ai passé de l’opposition au pouvoir, et ma perspective a changé. Élève, j’étais l’In-

dividu devant la Société. Maître, je représente la Société devant les Individus. Jadis, mes professeurs, mes camarades, vus de la cour bruyante et des jeux, possédaient à mes yeux leur valeur complète : ils existaient chacun seul pour moi dans la plénitude de leur vie. Maintenant, mes élèves ne sont plus que des fractions : en eux, au pied de ma chaire pédante, isolée par la discipline indispensable et les feintises du respect, ne se tordent plus, comme des tronçons de vers, que des cinquantièmes de vies. Ce qui existe, ce que je dois personnellement considérer, ce n’est plus eux, c’est la Classe, leur groupement. — Mais il n’y a que des hommes ! me crie ma passion individualiste : chacun en particulier doit exister pour toi ! — Impossible. Socialement ici, il n’y a plus qu’un ordre ; physiquement, plus qu’une foule ; et leur directeur. J’essaie de diminuer mon absolutisme ; mais je n’arrive qu’à l’instituer plus clair. Rémunérateur et vengeur, je me tiens en haut comme un Dieu bougon, tout-ennuyeux et tout-puissant : et quoi que je fasse pour respecter l’équité, pour me défendre de toute préférence, — j’ai mes élus, et je suis contraint de les avoir. Toujours je me tourne vers les meilleurs quand je ne me tourne pas vers les pires : mais la foule des médiocres demeure constamment hors de ma vue, de ma sympathie et de ma pensée. Ainsi qu’un peuple à son tyran, la classe ne me montre que les confidents et les conjurés, que les conservateurs et les anarchistes. C’est une position de tragédie selon le vieux Corneille : à droite, les fermes

soutiens de la discipline et de la vérité ; à gauche, les hurluberlus et les indomptables ; et au milieu,

*Moi seul, maître de Moi comme de l'Univers !*

Mais je ne possède pas tout mon univers. Il y a des faibles que je ne soutiendrai pas. L’âme des enfants est petite, il est plus facile de ne pas l’apercevoir que de n’écraser pas un ver de terre au printemps dans les sentiers humides. Sans doute n’irai-je assez profondément porter une assez brûlante excitation ni chez Vincent, ni chez Raphaël, qui me paraissent enveloppés encore de la vapeur des limbes. Qu’ils me pardonnent. Toute force individuelle est limitée : la force sans nom de la vie, plus tard, les démaillottera pour se les soumettre et les marquer. Il y a surtout des énergiques que je méconnaîtrai. Peut-être n’attendent-ils pas, pour se révolter, protester, exprimer leur pensée hésitante, qu’un seul mot, — ce mot justement que je ne prononcerai pas… Elles existent, et je les adore où je les rencontre, ces âmes secrètes, qui parlent peu, qui écoutent, dont la brusque fièvre parfois jette aux visages une battante rougeur, et qui se gonflent selon l’heure d’une telle haine ou d’un tel amour ! J’en ai peut-être là, sous mes yeux indignes, quelqu’une que je ne devine pas, que plus tard j’apercevrai. Qu’elle m’excuse alors en faveur de mon angoisse. Pour les « bons élèves », pour les « mauvais », je suis sans inquiétude. Certes, je me trompe : je surestime bien quelque hypocrite, je décourage bien quelque maladroit ; mais ils se retrouveront. Et puis, vie pour

vie : ils m’en ont donné et je leur en ai rendu. Le remords me peine seulement au souvenir de ceux-là que, par ignorance ou dédain, je n’aiderai pas à gagner conscience d’eux-mêmes.

… L’heure est passée, voici la cloche. Je les délivre par un signe de l’immobilité et du silence. Ils surgissent, ils crient, ils bondissent de gradin en gradin vers l’estrade, vers la porte. Disloquée entre les tables et les bancs, leur foule est encore menaçante : mais elle se dissout, ils partent, du seuil ils se dispersent dans la cour comme les rayons en gerbe d’une fusée : — et je les regarde se bousculant, joyeux, guettés pourtant à quelques pas par la douleur, les passions, la misère, la maladie, la mort. Un irrésistible amour me saisit pour leur pitoyable chair et leur pensée. Les voilà isolés. L’unité factice de l’École est brisée, chaque enfant revit de sa faible vie. Je voudrais pourtant pétrir selon sa loi cette pauvre matière humaine. Démiurge désintéressé, comment dégager de ces enfants diffus, sous mes poings, des hommes à leur image ?

Impudeur de l’Intelligence

… Je ne sais pourquoi je leur conte en ce matin d’hiver la douloureuse histoire de Tristan : — Ce philtre, c’est un breuvage magique, si vous voulez ; mais aussi bien c’est la force naturelle de l’amour. Entre Tristan et Iseult, l’amour est noble ; entre la jeune fille et le vieux roi, nous l’aurions trouvé immoral. Peut-être encore, ce souhait obscur de mourir qui anime toutes les passions… Ici, Henri, le regardeur de nuages, ouvre de grands yeux tristes ; tandis que Léopold sourit bassement. Je m’arrête effaré, oubliant de finir, au bord du vertige.

… Plus tard, je me laisse entraîner par la violence de mon angoisse, et je leur confie ce que je commence à croire de la justice : — La Justice réclamerait l’Égalité. Or, détruire les inégalités, sociales, intellectuelles, corporelles, entre les hommes, c’est une absurdité. Je passe sur les impossibilités. Pour être exactement égaux, deux hommes devraient aussi occuper la même position dans l’espace, c’est-à-dire ?… Eh bien, c’est-à-dire ?

Ils se taisent. Je ne sais plus s’ils me comprennent. Mais il faut que j’aille jusqu’au bout : — C’est-à-dire être identiques. L’Égalité, c’est l’identité. L’identité, c’est la disparition des formes. Résorption des hommes dans le sein de Dieu, pour les chrétiens ; confusion des individus dans un ensemble sans nom pour les athées. La Justice… J’allais achever : — La Justice, c’est le néant ; — quand j’aperçois à nouveau leurs faces tirées, leurs yeux qui se ternissent ; quand j’entends Léon murmurer : — Ce n’est pas encourageant ! Alors je m’interromps, effrayé de moi-même. A qui donc est-ce que je parle ? Mes théories excitent mon nihilisme ; mais le plus cher de mes amis, le seul que j’aime, il les ignore ! Et c’est à ces inconscients, à ces innocents, à ces irresponsables que je les jette ! Pour quels effets ? Je vis un jour le Marcel brun souffrir sous ma pensée comme on souffre sous le fer rouge. — Rencontrer une amitié sincère et pure, disais-je, c’est le plus grand bonheur qui puisse étonner un homme. Plus grand que d’avoir un frère. Un frère, on l’aime par habitude. — Un ami, continué-je, on le choisit. Un frère, il faut l’accepter. Un frère rend des services, un ami n’en rend pas ; on est désintéressé. — Msieu, dit Marcel, j’ai un frère, et pourtant… Mais, le voulant à peine, je dois poursuivre : — Un jour vient où nous jugeons nos frères. Si leur caractère nous déplaît, nous les abandonnons ; et si non, nous les adoptons comme des amis. Seulement alors…

Je m’interromps. Je crains de conclure : voici Marcel tout pâle. Je médite ensuite, avec une machinalité douloureuse. Pourquoi livrer ainsi à ces enfants mes idées les plus chères, et qu’ils ne peuvent entendre ? Vanité, enivrement d’autorité, délire ? Mais ce n’est pas à eux que je parle. A peine si je les questionne. Nul sourire aux yeux, nulle excitation aux langues ; ma voix seule vers les cœurs invisibles ! je ne m’adresse ni aux Marcel, ni à Léopold, ni à Léon, ni à Henri : je m’adresse à un être de raison ou de déraison, à un fantôme imaginé subtil et savant, à la classe « en tant qu’individualité », à la Foule. Qui donc me garantit que, cette Foule mythique, ce soit le meilleur, le plus sincère, le plus laborieux de ses personnes qui la compose ? Puis je me console. Ils ne me croient pas. Je sais bien comment j’ai fait. Mes maîtres quittés, mon esprit révolté se hâta de renverser toutes les idoles qu’ils avaient édifiées devant lui. La meilleure éducation, c’est la plus mauvaise. Si je voulais enseigner mes vrais principes, (en ai-je ?), j’exposerais les principes contraires le plus dogmatiquement que je pourrais. — Mais peu m’importe. Ce que je tiens pour exact et juste est faux peut-être, et absurde : je consens, Marcel, Marcel, Henri, que des idéals de ma jeunesse vous fassiez un fumier pour les vôtres. Il n’y a pour un homme de vérités que celles qu’il trouve.

Une victime du bavardage

Vincent, qui baisse là-bas sa figure étroite, fait tout ce qu’il peut pour se convaincre qu’il doit absolument venir chercher tous les matins en classe des injures, des punitions et un ennui impitoyable. Il écrit :

« Sans instruction, on ne peut rien faire ; on serait comme des manœuvres, comme des bœufs qu’on mène à la charrue. Sans instruction, on ne pourrait pas défendre son pays s’il était assailli par les étrangers, de façon à pouvoir empêcher les ennemis d’entrer chez nous. « Plus tard, je voudrais exercer le métier de couvreur, comme mon père ; il faut que j’aie de l’instruction ; je ne pourrai pas exercer ce métier si je n’ai pas d’instruction, ainsi que tous les métiers ont besoin d’instruction. Le métier de couvreur est un bon métier, mais celui qui n’a pas d’instruction ne peut rien faire dans sa vie ; parce que ses semblables qui ont de l’instruction sont plus forts que lui, et pourront, grâce à leur instruction, triompher et le vaincre. « L’instruction est très utile pour celui qui sait s’en

servir et celui qui sait résister aux obstacles dans la vie de tous les jours. L’instruction est la source de toutes les richesses, parce que sans elle personne ne connaîtrait les sciences et les œuvres qui existent en notre siècle. »

Pauvre garçon ! Le verbiage dont son crâne bourdonne assourdit jusqu’à son instinct. J’ai envie de me lever de la table où je corrige son ineptie ; d’aller à lui, de le contraindre à redresser sa tête rectangulaire, ses lourdes babines molles, ses yeux peureux, et de lui crier : — Vincent, si vous étiez sans instruction, est-ce que vous sauriez encore pisser ?

Sur les murs, gravées au clou ou au canif, s’allongeaient autant d’inscriptions au moins que dans les coins fréquentés par les soldats. Et chose bizarre, c’étaient les mêmes : — Encore 54 jours à tirer ! — La fuite dans 35 jours ! — Plus que 72 heures et la fuite ! Qui niera que le travail des pioupious ne ressemble au travail des potaches ? N’appelle-t-on pas « instruction » et « écoles » les premiers mois d’activité ? Bara et Viala ont si bien joué à la guerre que j’ose à peine rire bas lorsque le plus libre de mes amis intérieurs me développe ses paradoxes sur le transport entre treize et dix-sept ans du service obligatoire. « Quelle admirable éducation physique ! s’écrie-t-il. Comme leur esprit sortirait pur et mûr de cette longue jachère ! Et, je ne veux pas m’en cacher, quel coup à ces deux complices inséparables, au militarisme et à la prostitution ! » J’arrivais assez nerveux d’une caserne : j’en retrouvai une autre sans plaisir. Un matin de la première semaine, j’entrais suivant les enfants quand Valentin, roux, subtil, audacieux, cria pour me saluer :

Je ne fus pas maître de moi, je m’exprimai plus militairement encore que lui : — Si tu recommences, menaçai-je, je te fous à la porte ! La paix régna dans un grand silence. Mais à l’approche des longues vacances, fin décembre, fin mars, les inscriptions se multiplièrent ; et il fallut bien m’avouer que, malgré l’intérêt de mes cours, ces pauvres internes les supportaient aussi mal que moi jadis l’escrime à la baïonnette et la théorie du service des places. Je crus devoir leur raconter une historiette exemplaire : — Le général Michel, notre général, nous fit lire au camp de Châlons un ordre où il disait ceci : — Deux soldats de Nancy sont punis chacun de soixante jours de prison pour avoir écrit sur un mur : « Encore trois mois et la fuite ! » Le mot de « fuite » est une lâcheté, et ne doit pas être prononcé par un soldat français. Il y eut des chuchotements. Les enfants perçaient sans doute l’équivoque volontaire du général. Je poursuivis aussi loyalement que je pus : — Les soldats sont soumis à de grandes fatigues et à beaucoup de tracasseries inutiles. Ils sont séparés de leur famille et de leur métier : on peut comprendre, malgré leur patriotisme, qu’ils s’impatientent. « Mais vous, de quoi vous plaignez-vous ? Vous n’êtes pas surmenés, on ne vous tourmente pas, et comme on vous le répète souvent, « c’est pour votre avenir que vous travaillez ». Pourquoi réclamer la fuite ? Ils se turent. Est-ce que j’avais menti ? Ils le sentaient, et, craignant de le dire, pensaient tous avec la même conviction perdre, comme leurs frères à la caserne, les trois quarts de leur temps aux inutilités de

l’école. Ou bien, mon Dieu, se fichaient-ils de leur avenir ? A la veille des grandes vacances, ils employèrent à exprimer ces sentiments l’originalité la plus ingénieuse. Je commençais de leur trouver une âme : je me réjouissais en tout de l’entendre parler, et même alors qu’elle m’injuriait. Je confisquai plusieurs dessins drôles. Alfred avait représenté un ballon, de la nacelle duquel l’aéronaute, laissant pendre une banderole, annonçait aux populations : « Encore vingt-sept mètres à monter ! » ; — André, l’anarchiste, des joueurs balançant leurs boules au milieu d’un vaste écroulement de quilles, avec cette légende : « Plus que dix-huit à abattre ! » — Et le subtil Robert, l’hypocrite au visage immobile, s’émut jusqu’à peindre en noir et en bleu un petit kobold aux pattes de crapaud, se hissant à tous muscles au long d’un mât de cocagne, pour y décrocher, dans une enveloppe cachetée de douze cachets, les bienheureuses « vacances »… La cour dormait telle un lac au soleil. Le soir, comme dans les romans d’aventures, il pleuvait de la poudre d’or. Au-dessus des murs, du côté de la poterne, tremblaient les horizons fiévreux.

… Vive la classe !

Et pourtant, ces matins en juillet étaient tissés de délices. Il ne venait plus que trois ou quatre élèves par année. Nous les laissions dans la cour, forts de la tolérance administrative ; et tirant nos chaises de nos classes, nous nous asseyions, M. Fernand et moi, devant eux, de huit heures à midi, pour causer ou lire. La lumière et les arbres régnaient. Le soleil gravissait le toit des bâtiments dont il raccourcissait l’ombre. Un halo violet environnait sa splendeur et l’annonçait peu à peu au reste du ciel. Mais longtemps, l’horizon restait d’un bleu de myosotis, tout pâle, tout clair, épuré par une irradiation fraîche innombrablement vibrante. Parfois, un nuage apparaissait penché sur les tuiles de l’atelier, souple et pâle ainsi qu’une indécise forme d’ange : mais l’azur s’élançait entre ses fibres disjointes, il se dissolvait tout sans laisser la plus faible trace ailleurs qu’en nos mémoires enchantées. Les tilleuls, les acacias, les érables, l’orme se tenaient debout magnifiquement sous la voûte étincelante. Jamais je n’avais à ce point d’ivresse senti leur vie

divine, leur beauté aussi noble que la beauté humaine. Ils affermissaient leur tronc ridé sur dix pieds de terre, ils étendaient leur ramure en éventail ou en palme, comme un mystérieux piège à capter les forces de l’air. Les feuilles, d’un vert blond et tranquille, battaient aux souffles qui les caressaient : l’une se penchait à droite, l’autre se penchait à gauche, le ciel inaltéré luisait plus bleu entre elles… Ainsi dans les foules, parfois, les épaules et les têtes s’écartent pour nous montrer au loin, pur et inatteignable, un visage ardent que nous ne reverrons plus. Des images se présentaient à moi, qui rapprochaient de mon cœur cette beauté inexprimable. L’érable était un géant à mille bras, qui fermait chacun de ses poings sur un morceau conquis de l’azur. Le tilleul chantait comme un charmeur heureux, entouré d’un tourbillon d’oiseaux émeraudés qui ne s’en iraient pas avant l’automne. Et tous se baignaient nus dans l’eau mauve de leur ombre. — Je voudrais bien renaître arbre, dis-je. — Évidemment, vous devriez croire à la métempsycose, constata M. Fernand avec une raillerie camarade. Nous nous taisions. Les enfants jouaient. Quelques-uns bousculaient un matériel de croquet : les arceaux chancelaient dans la terre friable, les coups précis des maillets et les cris embellissaient le silence. D’autres lisaient couchés. Il y en avait un qui, dans l’angle du mur, s’était installé au sommet d’un tas de pavés abandonné là et surveillait la campagne. L’air léger nous enivrait. — Qu’en pensez-vous ? demanda M. Fernand tout à coup, est-ce assez absurde ? Les vacances devraient

commencer au quatorze Juillet : nous serions mieux chez nous et les gosses aussi. — Moi, repartis-je, je trouve que c’est ici leur meilleur mois d’école. Il haussa les épaules et dit en détachant les mots d’un ton scientifique : — Ça, c’est un paradoxe ; — à moins que vous n’ayez envie de déshonorer une fois de plus l’enseignement primaire supérieur ? Comme je ne me défendais pas, il insista. Il se figurait en images sociales les choses et les hommes ; il déploya ironiquement l’avenir : — On vous verra ministre vers l’an 1930 ; vous réformerez à votre tour l’Université de France, et vous changerez votre fusil d’épaule tout comme un autre ! — Moi, ministre ! dis-je. Le ciel étincelait tant que les étoiles semblaient de partout vouloir pénétrer le jour. La trop grande beauté de l’été me rendait toutes mes idées indifférentes. — Je vous donnerais des conseils, continuait mon collègue avec la même excitation sarcastique. Je serais votre Éminence grise : le père Fernand succéderait au père Joseph dans les chronologies. « Les programmes d’abord : on en jetterait la moitié dans la boîte à ordures. Plus d’allemand, vous me l’avez dit cinquante fois. — Ils ne savent même pas le français, approuvai-je. — Plus de morale, c’est une foutaise ; plus de lecture, plus de rédaction, plus d’histoire littéraire… Il souffla, je me remis à rire.

— Vous allez bien ! De l’histoire littéraire, où en avez-vous vu ? Trois ou quatre classiques en réclament pour nous au Conseil Supérieur, mais ils n’en obtiendront pas. En morale, en lecture, en géographie, je me contenterais de réduire les programmes et de changer les méthodes. — Oui, détailla-t-il, on irait du concret à l’abstrait, on ne les étoufferait pas sous les phrases. En géométrie, en physique, vous avez le Laisant, n’est-ce pas, vous avez le Le Bon ? En histoire naturelle, on herboriserait : le père de Jean nous conduirait, il n’y a pas une broussaille qu’il ne connaisse. Et on ajouterait des utilités, de l’hygiène, de la législation, du travail manuel ; on leur apprendrait à se défendre contre les Borgeois… « Mon cher, conclut-il, il faut vous présenter à la députation. » — Oui, protestai-je, je ne suis ni assez intelligent ni assez bête pour cela. — Ce que je vous en dis, d’ailleurs, ajouta-t-il précipitamment, c’est histoire de rigoler. Vous ou un autre ! Et les réformes ! Moi, je suis d’un scepticisme outré ! — Moi aussi, murmurai-je. Répliques cérémonielles : un peu de conscience surnageant sur notre logique, le rire de notre impuissance, la peur de nous être laissé duper par nous-mêmes, les imposent. Mais sitôt ces politesses échangées, nos idées nous ressaisissent. Je reprends : — Et ensuite, savez-vous ce qu’il faudrait faire ? — Eh bien, laisser marcher. Après nous le déluge ! — Non, dis-je, supprimer l’enseignement primaire supérieur.

Il ne réplique rien, attendant. Comme je réfléchis un peu, il se courrouce : — Vous n’êtes qu’un Borgeois ! Je compte alors mes phrases sur mes doigts : — L’essentiel est de travailler. Si la société est un atelier, l’école doit être un laboratoire. Mettons qu’il y ait deux formes de production, l’une intellectuelle, l’autre manuelle. « Les lycées, les collèges, les écoles normales sont les laboratoires de la production intellectuelle ; ils éduquent les administrateurs, les professeurs, les savants, les artistes et les rentiers. M. Fernand se rebiffe ici, mais je brusque : — Les écoles industrielles, commerciales, primaires, sont les laboratoires de la production manuelle : ils éduquent les ouvriers et les ingénieurs. « Je vous accorde que l’ensemble est mal organisé. Il y a trop de collèges, les écoles primaires remplissent mal leur rôle, les universités dirigent de travers. Mais dites-moi ce que font là-dedans les écoles primaires supérieures ? — Un kyste ! exclame-t-il en riant. — Non, protesté-je avec une certaine exaltation. Leur mission est médiocre peut-être, mais elles ont une mission. « Les petits commerçants, les petits fonctionnaires ont besoin d’une petite culture. Les paysans, les ouvriers qui s’embourgeoisent ont besoin d’une petite technique. Ils les trouveront ici unies : l’enseignement primaire supérieur fournit à la petite production les collèges manqués et les écoles industrielles hypocrites qu’il lui faut. « Y êtes-vous ? Si les classes moyennes durent, les écoles primaires supérieures dureront. Si le Capitalisme

et le Prolétariat, en s’opposant mieux, écrasent les classes moyennes, ils écraseront aussi les écoles primaires supérieures. Et alors les révolutionnaires seront capables sans doute de constituer des écoles syndicales où se réuniront les deux techniques de la grande production. — C’est votre idée ? demanda M. Fernand après un silence. Le sang-froid me revenait, et l’esprit critique ; et du reste me lassais d’être assis. — C’est une de mes idées, dis-je. — Quel Sélénite ! cria-t-il. Vous vous rappelez ce que me reprochait mon directeur, dans le temps, à l’École Normale ? « Fernand, vous n’êtes pas fiable ! » Mais vous, il vous aurait flanqué à la porte au bout de huit jours. Qu’est-ce que vous pensez, à la fin du compte ? — Ma dernière opinion, répliquai-je en bon style, c’est que je m’en fous. — Vous ne croyez à rien, alors ? déclama-t-il, (et son visage animé remettait en hâte un masque calme) ; c’est justement comme moi. — Je ne crois qu’aux individus, dis-je, je méprise toutes les réformes, je n’estime rien que la vie morale. Il me regarda avec une indignation sincère. Puis il m’offrit un conseil. — Faites des sciences, mon cher. Sans quoi, les phrases vous abrutiront. Qu’est-ce que c’est que ça, la Vie Morale ? Il prononçait des majuscules dédaigneuses. Sa lèvre tremblait un peu. Il me déplut de l’irriter, et je conclus en me levant : — Prenez-moi pour un niais : je crois que la vie

morale est une réalité plus profonde que toutes vos sciences. Mais allons plutôt faire une partie de croquet. Nous la fîmes. Les enfants nous accueillirent avec une joie criarde. Nous étions maladroits, ils riaient de nous voir brandir les maillets et manquer toujours les boules. C’est un jeu charmant. Il y avait un arceau royal qui soutenait une petite clochette. Nous le visions et nous n’y atteignions jamais. Les balles de bois roulaient sur les cailloux, leur ombre courte et bleue sautait sur les pavés, rebondissait sur les colonnes. Antoine, Robert, Valentin applaudissaient ou se moquaient de nous fraternellement. Une lumière plus délicate blanchissait au ciel, les trois horizons papillotaient comme une rivière au bord des murs, les arbres bruissaient, nous imaginions autour de nous une mer de corail chantante… ah, qu’il faisait doux dans notre île ! Fatigués vite, nous rendîmes les armes. M. Fernand s’en alla chercher un livre, je m’assis dans les cailloux au pied de l’érable. Des souvenirs se dilataient dans mon cœur. Homme, je redevenais enfant vaguement. Ces cris tendres réveillaient en moi l’écho de mes cris anciens, assourdis sous vingt ans de silence. Et dans un demi-songe, je retrouvais l’extase où, devant des cailloux semblables et sous le même soleil, naquit la première de mes pensées.

… Non, chers amis, je ne demanderai pas qu’on vous applique à tous mes méthodes, ni qu’on vous lâche tous dans mon anarchie. Mes idées devenues lois, je les

haïrais : elles m’opprimeraient et je ne pourrais que les renier. Ce qui pour moi est indépendance, pour mon frère qui travaille à deux cents lieues ou qui travaillera dans dix ans, c’est servitude. Je ne proposerai rien pour vous, je n’exigerai rien pour moi. Pourtant, j’ai écrit. Je ne m’adresse point aux pouvoirs : ils me mépriseraient, qui donc écouterait ma voix perdue ? et d’ailleurs, ils ne peuvent rien. Je ne m’adresse pas à mes collègues : que chacun se fasse sa loi. Je m’adresse aux âmes solitaires qui, dans les ombres de l’hiver, songent à l’amour et à la vie tandis que soupire leur lampe ; je m’adresse aux pères et aux mères dont le rêve caresse les enfants qui vont naître ou ceux qui sont nés ; je m’adresse à ces petits garçons même qui, sans essayer, sans réussir à l’exprimer, sont cette vérité que je cherche. Ils rejouent. Les boules s’élancent un quart de seconde avant que j’entende le claquement du maillet, la cloche tinte, le soleil sourit dans son halo au-dessus du toit splendide. Divers tambours roulent, dont nous dédaignons l’appel trop connu. Robert essuie son front, Valentin secoue ses cheveux rouges, Maurice et Jean se poursuivent, les deux Marcel assaillent Marceau sur son pinacle de pierres… — Enfants sincères, me disais-je autrefois, fleurs nouvel écloses aux vieux jardins du monde, quels parfums inconnus allez-vous m’apporter ? Je comprends ma folie enfin. J’en ai appelé un le Messie. Pensais-je donc qu’ils étaient vers moi des envoyés de Dieu et des Anges ? Oubliais-je qu’ils m’étaient simplement confiés par la grande implo-

ration de l’animal, de la plante, de l’homme ? — frémissements pâles au visage sans couleur de la vie. J’avais jeté en eux mes questions comme des sondes, et je n’avais jamais recueilli que des perles banales. Le même mot d’ordre émouvait leurs lèvres asservies. Leurs parents l’avaient prononcé, ou leurs maîtres, ou les bavards haïssables des livres. Quand je leur reprochais durement leur mensonge, ils se taisaient, ils écoutaient : et un jour vint où ce fut ma voix qu’ils me renvoyèrent répercutée. — Voilà le secret de la pédagogie, crus-je, mais les pédagogues ne veulent pas qu’on le dise : les enfants n’ont pas d’âme. Pourtant, certains hommes en ont une. Et ces mômes qui jouent là devant moi, ce n’est plus mes phrases ni les phrases de leurs parents qu’ils répètent, il n’y a plus d’interposition entre l’immense vie autour d’eux et en eux leur faible vie : les étincelles qui bondissent de l’une à l’autre enfin sont libres ! Tout à l’heure enveloppés d’imitation et de confiance, refaisant tout ce qu’ils voyaient faire, croyant tout ce qu’ils entendaient dire, les voici qui se dépouillent, qui discutent et qui innovent. Chères petites larves, hommes au cocon, — puissé-je ne pas vous blesser avant votre naissance ! Mais leur leçon est si obscure ! Jamais ils ne se plaignent : serait-il bon qu’ils mentent ? ou bien faut-il que je disparaisse ? L’énigme de leurs yeux frais et de leur sourire s’ouvre bien plus profonde. … L’âme est une plante, disent les poètes : mais moi, qui suis là, je le sens ! pour jeter de la terre dessus, de la terre et encore de la terre, la verrai-je jamais fleurir ?

Je commence ainsi : — Votre dernier devoir est bien mauvais. Leurs visages n’expriment rien, pas même l’étonnement de n’entendre dans ma voix aucune colère. — Quel que c’était ? demande Léopold. — Ce sujet du brevet, si bizarre. « Quelles qualités voudriez-vous acquérir ? » Je ne l’ai trouvé du reste sur aucune liste ni sur aucun procès-verbal : j’ai prémédité cette question avec une curiosité tortueuse. — Il est très mauvais, répété-je, et j’en suis bien content ! Secousse. Les figures les plus endormies s’éclairent. Maurice lui-même retient sa langue et sa lèvre. Les deux Marcel m’épient avec une sournoiserie moqueuse. Aux yeux de Léon et d’Henri, rien n’est sensible encore qu’un peu de trouble. Je poursuis. — Qui expliquera pourquoi je suis content d’avoir reçu un mauvais devoir ? — Il y en a un bon, celui d’Henri. (Le cher regardeur de nuages pâlit.) Je ne vous en lirai pas une ligne, et je ne vous en dirai pas un mot. Pourquoi ?

Léon et Marcel le discuteur chuchotent ensemble : — Parce qu’y a dedans des choses trop personnelles. Et Marcel le pitre grogne en me fouettant de son regard vert : — C’est indiscret, des questions comme ça ! Tous sont d’accord. Je les observe quelques secondes. Henri blême, Léon rouge ; les deux Marcel grimaçants ; Léopold et Maurice attentifs… je sens tout à coup que je possède leur esprit, et qu’une belle minute est enfin venue. — Oui, dis-je avec une hypocrisie tranquille, cet examinateur est un indiscret. Savez-vous ce que nous allons faire ? Notre conscience, notre cœur, notre effort pour nous perfectionner… de quoi se mêle-t-il, cet homme ? — Nous refusons de traiter le sujet, s’écrie Henri. — Parfaitement, continué-je avec une sourde joie en écoutant le rire provoquant des autres. Notre personne est à nous : son développement, voilà notre plus beau secret. Nous refusons d’en parler. Seulement, il faut lui dire pourquoi, et d’une façon subtile, pour qu’il ne puisse pas se fâcher. Marcel, allez au tableau. — Oui msieu, mais, s’enquiert le discuteur en se levant, — est-ce qu’i faudrait répondre ça dans un examen ? — Moi, assuré-je, je vous recevrais. — Va donc, souffle l’autre Marcel, on te demandera jamais ça ! — Bah, concluent Henri et Léon en se relayant, ça servira toujours, — on le pensera si on le dit pas. Ce jaillissement libre des caractères m’enthousiasme ;

Je commence ainsi : — Votre dernier devoir est bien mauvais. Leurs visages n’expriment rien, pas même l’étonnement de n’entendre dans ma voix aucune colère. — Quel que c’était ? demande Léopold. — Ce sujet du brevet, si bizarre. « Quelles qualités voudriez-vous acquérir ? » Je ne l’ai trouvé du reste sur aucune liste ni sur aucun procès-verbal : j’ai prémédité cette question avec une curiosité tortueuse. — Il est très mauvais, répété-je, et j’en suis bien content ! Secousse. Les figures les plus endormies s’éclairent. Maurice lui-même retient sa langue et sa lèvre. Les deux Marcel m’épient avec une sournoiserie moqueuse. Aux yeux de Léon et d’Henri, rien n’est sensible encore qu’un peu de trouble. Je poursuis. — Qui expliquera pourquoi je suis content d’avoir reçu un mauvais devoir ? — Il y en a un bon, celui d’Henri. (Le cher regardeur de nuages pâlit.) Je ne vous en lirai pas une ligne, et je ne vous en dirai pas un mot. Pourquoi ?

Léon et Marcel le discuteur chuchotent ensemble : — Parce qu’y a dedans des choses trop personnelles. Et Marcel le pitre grogne en me fouettant de son regard vert : — C’est indiscret, des questions comme ça ! Tous sont d’accord. Je les observe quelques secondes. Henri blême, Léon rouge ; les deux Marcel grimaçants ; Léopold et Maurice attentifs… je sens tout à coup que je possède leur esprit, et qu’une belle minute est enfin venue. — Oui, dis-je avec une hypocrisie tranquille, cet examinateur est un indiscret. Savez-vous ce que nous allons faire ? Notre conscience, notre cœur, notre effort pour nous perfectionner… de quoi se mêle-t-il, cet homme ? — Nous refusons de traiter le sujet, s’écrie Henri. — Parfaitement, continué-je avec une sourde joie en écoutant le rire provoquant des autres. Notre personne est à nous : son développement, voilà notre plus beau secret. Nous refusons d’en parler. Seulement, il faut lui dire pourquoi, et d’une façon subtile, pour qu’il ne puisse pas se fâcher. Marcel, allez au tableau. — Oui msieu, mais, s’enquiert le discuteur en se levant, — est-ce qu’i faudrait répondre ça dans un examen ? — Moi, assuré-je, je vous recevrais. — Va donc, souffle l’autre Marcel, on te demandera jamais ça ! — Bah, concluent Henri et Léon en se relayant, ça servira toujours ; — on le pensera si on le dit pas. Ce jaillissement libre des caractères m’enthousiasme ;

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une période ronronne en moi pour les concilier : je la brise par une phrase exprès jésuitique : — Votre conscience décidera. Nous fîmes le plan et le texte. Ce fut difficile, et l’allègre collaboration du début languit longtemps, pour se retrouver, mais triste et comme expérimentée, à la fin, que je proposais de conclure par un hémistiche altéré de Vigny :

— Souffre et vis sans parler.

— A personne, msieu ? questionne Marcel, qui pense à son frère. Silence encore. D’un regard tournant, je recueille les lueurs diverses de tous les yeux. Confiance, sincérité, orgueil… Je réponds : — A deux ou trois hommes seulement que vous choisirez, et pour qui ce sera la plus grande preuve d’amour.

Ces deux-ci vivront sans nom parmi les autres.

Le premier, nous en fûmes avertis très tôt, était un enfant naturel. On ragotait de côté et d’autre que son père, ayant séduit sa mère, avait ensuite refusé de l’épouser parce qu’il la trouvait « un peu légère ». Cet argument touchant faisait du jeune garçon un demi-orphelin. A cause d’une bourse d’internat dont il profitait et que l’administration lui eût facilement ôtée (pour la morale, je suppose ?), le Principal nous recommandait une grande indulgence à son égard : mais rien de plus inutile, il était aussi intelligent et plus laborieux que les deux Marcel ensemble. Son destin m’étonnait. Il n’était tragique en rien. Ses camarades ignoraient, je crois, sa situation ; ou ceux qui la connaissaient par hasard ne la comprenaient qu’à moitié : elle ne lui attirerait en tout cas aucune avanie. Ni M. Fernand, ni moi, naturellement, n’y

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faisions jamais la moindre allusion ; et nous ne prenions même pas ces précautions bêtes que la sentimentalité nous eût suggérées, et qui auraient tout simplement instruit l’enfant à mieux souffrir. Comme ses camarades, il rédigeait des lettres à ses parents, il les remerciait des « sacrifices qu’ils faisaient pour lui » ; il livrait des renseignements sur leur profession. Rien en lui n’exprimait le chagrin ou l’anxiété ; — mais seulement une espèce de surprise bourrue. Peut-être jugeait-il sa vie bizarre, il ne la jugeait à coup sûr ni dramatique, ni désespérée. Sa hargneuse liberté d’esprit lui venait sans doute de son abandon : il voyait les dessous de tous ces beaux sentiments que nous appelons respect filial, union de la famille, amour ; et il ne s’en moquait pas à tort. — Que fera-t-il ? pensais-je. Un séducteur comme son père, une victime comme sa mère ; ou un homme libre ? … Toujours ce quart de sourire, quand je pérorais morale ; ces yeux tranquilles qu’il ne baissa pas un seul jour.

L’autre souffrait plus durement sous la ridicule férocité des hommes. Son père, jaloux, avait révolvérisé sa mère. Elle n’en mourut pas, mais fut blessée. Une instance en divorce s’ensuivit, qui traîna à l’infini et remua du scandale. L’enfant jouissait aussi d’une bourse : il parut opportun aux anciens élèves du collège, qui la payaient, de la lui supprimer pour ces faits. Intention généreuse et raisonnable, à laquelle le Principal, cette fois encore, s’opposa

de toute sa force d’honnête homme ; que nous traversâmes, M. Fernand et moi, avec une bonne volonté ironique et indignée. Mais celui qui déçut le mieux ces pharisiens, ce fut encore le petit garçon. Il s’appliquait par à-coups, attentif, mais languide et l’air souffrant. Comment oublier ce tas de ruines où éclosait sa jeune vie ? comment demeurer parmi ces enfants heureux sous le poids d’une misère qu’il ne fallait pas avouer ? Il y réussit : il se soumit aux formules, il obtint les bonnes notes qu’exigeaient ses protecteurs. Je le plaignais sans juger si c’était de sa vaillance ou de son inconscience. Une ligne de rédaction m’éclaira : « Il y a encore une chose que je désire, la première de toutes, mais je ne veux pas la dire. » A treize ans, il apprenait donc la nécessité du secret, l’héroïque hypocrisie du stoïcisme. Il s’avançait jusqu’à ces profondeurs de la vie dont les écoles ne parlent pas, que les écoles veulent par une architecture ignoble de mensonges dissimuler. Mais trop faible encore, il ne goûtait pas la joie du nihiliste à son voyage ; il allait tristement, avec des larmes cachées. Un matin de grammaire, pour dicter une analyse, je lui avais pris son livre. Un tout petit trèfle à quatre feuilles glissa d’une page, que je lui rendis avec des précautions un peu moqueuses. Il pencha dessus son fin visage pâle et dit en souriant des yeux : — Msieu, je vous le donne, ça vous portera bonheur ! Je le regardai. Il tendait gentiment la brindille. Ses voisins riaient à mi-voix. Ses joues blanches rougissaient d’un pauvre sang. Comme Robert, il ressembla soudain à Jeanne.

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— Ma foi non, remerciai-je, je n’en ai pas besoin. — Ah msieu, demanda-t-il, vous êtes donc bien heureux ? Question qui n’était pas de son âge, où se trahissait mieux qu’au plus libre aveu le tumulte triste de son esprit. Je bousculai un peu l’analyse, qui détourna l’attention des camarades, puis je répondis : — C’est plutôt à vous qu’à moi qu’il faut souhaiter du bonheur. Il repâlit, voulut interroger encore par respect humain, pour ne pas sembler comprendre et m’empêcher de comprendre ; mais il n’arriva pas à parler. Ses yeux tremblèrent. Je l’envoyai aussitôt au tableau pour que personne ne pût plus le voir.

Éducation à l’Inquiétude

Ces enfants m’ont dit ce qu’ils ont rêvé ou imaginé de faire ; et ensuite ils ont fait ce que la vie a voulu. La vie : c’est leurs parents, les amis de leurs parents, les industriels et les commerçants du voisinage, le maire de la ville, le député de l’arrondissement. Niaiserie, de croire que c’était moi aussi ! Trente-cinq de ces petits garçons, après un ou deux ans, ont quitté l’école, remplacés par d’autres, et se sont envolés vers différents pièges. Si j’étais un bon statisticien, je préciserais ce que tous sont devenus ; mais je n’ai pu l’apprendre que pour quelques-uns rencontrés dans les rues, ou qui m’ont informé, ou dont j’ai connu depuis les camarades et les frères. Plusieurs n’ont que changé de cage. Maxime, las de notre discipline, s’est réfugié dans la plus proche pension congréganiste. Paul, le paria, l’y a suivi : je ne sais s’il s’y maintiendra écrivain en dépit des railleries du monde. Jules, le futur notaire, l’aspirant à l’École Centrale ; Henri, ce gaboriau du vingtième siècle ; Édouard ; François, qui se croyait anarchiste ; ont émigré en des établissements mieux proportionnés à

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leur dignité, plus primaires et plus supérieurs, si j’ose dire, que le nôtre. Enfin, le Marcel aux yeux verts, Marc et Frédéric, reçus, sont entrés à l’École Normale du département, tandis que leurs amis Gérald, Léopold et Henri (le regardeur de nuages), refusés, mais déjà pourvus du brevet élémentaire, ont obtenu des suppléances ou des postes d’attente dans des écoles primaires. — Faut-il que leur destin me déçoive ou me réjouisse ? Je n’aime pas beaucoup les instituteurs : dogmatiques, librespenseurs qui pensent peu, et républicains d’un républicanisme gueulard, leur intolérance, leur impersonnalité répétitive me glacent. Mais s’ils consentent, comme certains nous l’ont promis, à se préoccuper des intérêts du peuple, à s’y renaturaliser au lieu de s’en désagréger pour lui imposer leur tyrannie pédante, ils conquerront la plus difficile estime. De ces six, deux fils d’instituteurs, le fils d’un paysan, le fils d’un peintre en bâtiments, deux fils d’inconnus, j’en sais au moins deux qui ne deviendront jamais des cuistres. Ce petit jardin autour de leur maison, dont Fernand rêvait, qu’ils le cultivent, qu’ils y nourrissent un tendre parterre de douceur, d’incertitude et de bonté… Malgré tant de discours moraux, beaucoup des autres petites âmes n’ont pas résisté à l’appel insinuant des sirènes du carton vert. M. Fernand, docteur de la calligraphie, et moi, démiurge de la grammaire, qu’on nous juge à nos fruits ! — L’obscène Georges est télégraphiste selon son désir. René, malgré le sien, n’y est pas parvenu : il fait pour l’instant les courses de je ne sais quelle officine, une honorable sacoche en bandoulière ; et il est tombé dans la dévotion. Robert, l’hypo-

crite, son tourmenteur, grossoie chez un avoué. Léon, Charles, Antoine, l’inconnaissable Paul, cet Émile qui haïssait le rabot, le cher Robert qu’on a guéri de vouloir illustrer les armées, les deux Louis, le favori de l’injustice et le squelette en spirale, travaillent dans des banques, chez des architectes, chez des géomètres. Les parents (un facteur, je les récapitule ; un scribe, un gardien de prison, deux veuves vivant tristement de faim, un cordonnier, un marchand de vins, deux agents d’affaires, un agent-voyer, un cultivateur), les plus pauvres surtout, sacrifiés et pitoyables, s’enorgueillissent : de leurs mains calleuses aux mains blanches de leurs enfants, ils admirent le savonnage du Progrès. Paperasserie universelle, romans-feuilletons lus à l’ombre dans les bureaux puant la poussière, dégoûtante torpeur : idéal sommeillant de la Démocratie !… — L’éveillera-t-il, par son marteau de chaudronnier, ce curieux Jacques, qui s’est mis en route pour cela avec une énergie emphatique ? « La vie des bureaux, écrivait-il huit jours avant son départ, ce n’est pas une vie ; c’est une manière de s’abrutir tout en étant pour ainsi dire nuisible à la société. Ce que je veux, c’est travailler manuellement, me rendre utile autant que possible par mes actes et par mes idées. » Et, le dernier matin, sa vieille casquette au poing, son profil âpre et jaune, aux cheveux drus, aux lèvres abaissées sous une toute jeune moustache verte, affirmant sa pensée, c’est lui qui, reniant son bon vieux fonctionnaire de père, acheva ma doctrine : — Msieu, j’ai pas été un très bon écolier, mais je vas tâcher d’être un bon ouvrier. — Ça vaut mieux, dis-je.

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Tous les autres enfin, trop pauvres pour demeurer trois ans à l’école, ou désespérant de s’assimiler les signes, sont retournés à la boutique ou à la charrue paternelles. — Mais de quel cœur ? Blaise, à ses mancherons ; Albert, le moraliste, maniant sa lime ; Thomas, penché sur ses brocs ; Gabriel, pesant des pruneaux ou des pâtes ; Gaston, coupcrosé par le feu de ses fourneaux ; André, celui qu’épouvantait la mort, entre les coups de sa doloire ; le malheureux Lucien, le bègue, tapant son cuir sur son genou ; quel souvenir conserveront-ils de ce temps vainement mâché avec des syllabes françaises ou allemandes, avec des idées incompréhensibles ? Thomas et Gabriel évitent de me saluer quand ils me voient. Je leur permets de bon gré cette rancune, si elle doit les aider à se former une raison indépendante. Mais les autres, ceux qui oublient, ceux qui regrettent, tous ceux-là dont j’attends mon jugement plus que des inspecteurs généraux, ces ouvriers que j’ai maintenant abandonnés à l’ineptie des journaux ou au rongement de l’envie, — comme ils seraient en droit de me reprocher, les uns, ce que je leur ai dit, cette imagerie abstraite qui les déclassera, et les autres, ce que je ne leur ai pas dit, cette technique dont ils sentiront le manque !

… Voilà, si je compte bien, vingt-cinq destinées engagées. Deux, celle de Marc et celle de Frédéric, dont j’ignore le départ, échappent à mon appréciation. Quatorze continuent l’élan du père, six dans ces professions qu’on appelle « libérales » par je ne sais quelle conception de la liberté ; huit dans le prolétariat. Neuf enfin ont dévié, en partie au moins sous l’influence de

l’école : une seule, celle de Jacques, du fonctionnarisme au travail manuel ; et huit, dont une bien précieuse, celle du second Henri, du travail manuel à l’explication professorale ou au parasitisme administratif. L’école primaire avait proposé aux plus intelligents de ces enfants cet idéal bien démocratique ; l’école primaire supérieure les y a portés. On m’assure que des instituteurs et des commis sont indispensables, pour gérer la richesse et pour fonder en raison l’autorité. Sans doute : mais, parce que les bourgeois n’engendrent plus, faut-il aussi qu’ils se choisissent des défenseurs parmi les fils du peuple, cet éternel martyr, cet ennemi héréditaire de la richesse et de l’autorité ? Ma petite pensée irritée n’a pas eu la force de combattre une si tranquille routine, ce si ancien, ce si lugubre mouvement des esclaves qui, ne sachant ce que sont les hommes libres, veulent d’abord devenir des tyrans. En avait-elle même le droit ? Le regardeur de nuages me l’a montré un jour : mon exemple démentait mes paroles. J’en étais un aussi, moi, descendant des pauvres, un de ces « arrivés » et de ces « parasites » que j’injuriais. Personne ne me l’avait dit à temps. Aucun maître fiévreux et triste n’avait jeté dans mon cerveau, dans mon cœur de quinze ans cette douleur qui les trouble, maintenant qu’ils ont vieilli, à comprendre et à plaindre ce suicide prodigieux des producteurs qui s’abolissent en enfantant.

Je n’ai pu la cacher, cette inquiétude, et quelques-uns l’ont ressentie.

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Jacques d’abord, le seul qui paraisse avoir appliqué mon vouloir sourd. En réalité, je ne lui en ai fourni que le vocabulaire : c’est de son instinct qu’il s’est surtout autorisé ; et si quelqu’un a pu le déterminer, son professeur de travail manuel, notre collègue le plus maître de sa tâche, y a réussi bien plutôt que moi. Si ensuite Valentin, félicitant Jacques de son départ, lui écrit : « Tu as raison de vouloir prendre un métier ; ton père aurait presque fait ton malheur en te plaçant à l’École supérieure, où tu serais devenu un bureaucrate, un parasite et un être nuisible à la société » ; j’entends bien encore. Pure phrase, signes bien employés. N’ignorant pas que je pense ainsi, (à peine moins brutalement, et je regrette tout à coup ma force maladroite), Valentin épie un compliment que je lui refuse, mais qui lui eût suffi ; il ne s’engage à rien. Lui et quelques autres ne font que parler : et leur parole, qui me répète seulement, qui ne m’apporte pas l’écho d’un milieu, est sans valeur. Mais en voici qui peinent à penser. Léopold, ce grand garçon prétentieux, longuement chapitré, lentement convaincu, avoue un jour en maudissant sa docilité : « J’aurais choisi le métier de cultivateur. Le travail des champs, m’objectèrent mes parents, est trop pénible maintenant ; il faut chercher du travail exigeant moins de forces et plus rémunérateur. Mes parents m’ont refusé le but où j’aspirais, et m’ont ainsi lancé dans l’incertitude. » Et le Marcel aux yeux bruns discute. Fils d’instituteur, futur instituteur, il ne changera pas sans doute pour cela de décision : et toutefois il est troublé. « Quant

à moi, dit-il, un métier manuel me plairait beaucoup : je commence à trouver l’étude ennuyeuse, surtout l’étude forcée et réglée telle que nous la faisons. J’aimerais au contraire l’étude pratique, qui serait enseignée par la vie au contact des individus. Aussi c’est avec plaisir que je quitterais l’enseignement : si je continue à travailler, c’est surtout pour mes parents, qui seraient désenchantés si je leur annonçais brusquement ma résolution. » Il demeurera donc, mais souffrira ; et Léopold, si on ne lui accorde pas le poste d’instituteur qu’il a demandé, conservera la nostalgie… — A quoi bon cette double inquiétude ? Pour Marcel, il n’y avait pas de question. Fils d’instituteur, s’il devient instituteur, quoi de plus normal ? La tranquille inertie de la caste joue. Mon syndicalisme, ici, eût pu sans remords agir comme un nationalisme conservateur. — Quant à Léopold, je l’aimerais certes mieux fermier, à la tête d’une association agricole, organisant une production rationnelle, que magister à onze cents francs, parmi cinquante gosses auxquels il ne saura faire faire que des dictées. De la batteuse au boulier, j’ignore s’il y a un aussi noir reniement que je le pensais autrefois ; je persiste à juger qu’il y a déchéance. Je le leur ai dit, ils l’ont cru. Ils réfléchiront, puis ils se soumettront à la vie. Mais ils souffriront. Je l’ai voulu. — C’était affirmer cette souffrance utile. — Me suis-je trompé ? Je puis espérer qu’ils prennent souci, plus tard, de ne pas exposer leurs enfants à cette angoisse, de les soustraire à une éducation qui leur rendra insupportable le

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travail de leurs mains, impossible l’activité industrielle. Je puis espérer qu’eux-mêmes, instituteurs, méditant plus profond, peinant mieux, ils acquièrent lentement conscience de la dignité vraie de cette profession où les délégua le peuple, où ils doivent demeurer, créateurs d’idées populaires plutôt qu’adaptateurs d’idées bourgeoises, les serviteurs du peuple. Marcel, achevant ses réflexions, ne me promet-il pas de « mieux instruire ses camarades, de leur faire comprendre que le vrai bonheur est à la campagne… de combattre la routine qui existe encore dans beaucoup de campagnes, et qui fait que de nombreux cultivateurs sont malheureux » ? Moi-même, c’est la même expérience qui m’a informé. J’ai lentement reconnu où l’on m’avait placé, et pourquoi. J’étais institué dans cette école, (le Directeur me l’eût dit s’il l’avait su), en Docteur de la Stabilité. Historien, géographe, il me fallait décrire le monde comme il est devenu et tel qu’il apparaît, sans laisser voir qu’il deviendra encore et qu’il ne sera plus. Cette vivante France, patriote, on m’invitait à la représenter comme éternelle, victorieuse aussi des agressions géologiques futures ; républicain, comme achevée, incapable désormais de se dépasser en une plus stoïque déclaration des Droits de l’Homme. Moraliste, sous la dictée du Devoir et de la Solidarité, missionnaire d’un kantisme renouviériste et d’un socialisme édulcoré, les programmes m’imposaient (en toute liberté de conscience) de célébrer la Démocratie et de pavoiser, tournant sur elle-même aux feux de bengale d’un incessant Quatorze-Juillet intellectuel, l’absurde roue d’un Progrès immobile. Et grammairien enfin, regratteur de syllabes, la main à la manivelle d’un orgue de barbarie des idées, « pro-

fesseur de littérature », pour me donner tout mon nom, mon rôle exact était d’enseigner à utiliser les phrases toutes faites, les signes du style et de la réflexion, les formules commodes qui permettent de parler pour ne pas penser ; (1) — toute la mimique de l’esprit. Distillateur de formules, tant que j’aurais pu j’aurais poursuivi en mes enfants la banalité, le beau style du roman-feuilleton et du journal, le mensonge. — Ardemment, avec une passion qui se fût répercutée à leurs yeux en flamme heureuse, j’aurais proposé à leur vie intérieure, par exemple, les modèles du père Tiennon, paysan, dont Guillaumin nous a raconté le laborieux effort ému en pleine ignorance ; d’Eugène Carrière, peintre, tel que Séailles et Morice nous l’ont montré agissant au plus pur jour de sa vertu ; et de Beethoven, grand comme l’humanité ; — moi, immobilisateur juré des libertés, pitoyable éclusier de la vie morale ! —

(1) Proudhon dit : « Ce que les bourgeois veulent pour le peuple, c’est une première initiation aux éléments des connaissances humaines, l’Intelligence des Signes, une sorte de sacrement, de baptême intellectuel, consistant dans la communication de la parole, de l’écriture, des nombres, des figures ; plus quelques formules de religion et de morale ; — pour que les natures délicates puissent constater, en ces travailleurs voués à la peine, le reflet de l’âme, la dignité de la conscience ; par respect pour elles-mêmes, pour n’avoir pas trop à rougir de l’humanité. » (De la capacité politique des classes ouvrières, page 286) Et M. Gréard, plus clairement encore : « L’enseignement primaire supérieur est un enseignement démocratique par excellence. Il élève le niveau de l’instruction et de la moralité de la petite classe moyenne ; il appelle et il appellera de plus en plus l’élite de la population ouvrière. Ouvrant à tous l’accès des carrières où les études secondaires ne sont pas nécessaires, il donne toute satisfaction aux ambitions légitimes, sans surexciter les prétentions aveugles, aussi décevantes pour les individus que fatales pour la société. » (Éducation et Instruction, tome I, page 172)

l’homme en proie aux enfants

inébranlablement fidèle à la République, enfin, au patriotisme pacifique d’un temps déconcerté et bafouillant, au sommeil de la future Conscience Terrestre que j’eusse dû être, — si j’avais, m’aidant des Rosny, de Wells, de Daniel Halévy, déployé le tableau d’un univers pathétique, submergé par la corruption, disloqué par le stoïcisme, tel qu’il est, ébranlé par la révolte des pauvres et le tumulte des forces cosmiques vers une civilisation nouvelle ou un nouveau chaos ?…

… J’aurais échoué sans doute ; mais si j’avais essayé, j’eusse peut-être mal agi. Ils seraient nus, ces pauvres enfants. Sans formules, avec qui converseraient-ils ? Révolutionnaires, oui, mais sans programme, quel groupe les accueillerait jamais ? Ivres des spectacles du Devenir et ne croyant presque plus à l’Être, où trouveraient-ils le bonheur ? Ah, qu’ils m’oublient ! — Mais, si un seul se souvient ?

L’Élan de la Vie

Je ne sais si je l’avais mérité, — une profonde âme vivante se découvrit à moi un jour. Patience de marcher longtemps ! Un épuisant jeudi de mai ainsi, la plus noble beauté des bois ne m’enveloppa d’émeraude et d’or qu’au crépuscule du quarantième kilomètre, alors qu’à la fin j’en désespérais. Tout de même, je ne connus en entier Henri, le regardeur de nuages, qu’aux dernières semaines, en ce juillet qui est l’automne ardent des années scolaires. C’était un garçon triste et sensible, si appliqué qu’il pleurait quand il ne pouvait répondre, et qui, dans le courage distendu de ses idées, savait unir un christianisme réservé à un socialisme provocant. Il aimait la poésie, lisait Lamartine avec la candeur corrompue de ses dix-sept ans, courait parmi ses camarades, plus gauchement qu’eux, sous les vieux tilleuls.

… Comment parler avec le ton qu’il faudrait de sa chère vie ? Je ne voudrais pas toucher brutalement au secret le plus précieux de la jeunesse. Il est une minute

l’homme en proie aux enfants

où la conscience fleurit ; mais nous l’oublions ; et ceux qui s’en souviennent n’en parlent jamais. Le hasard m’a rendu témoin de cette noble éclosion : suis-je autorisé à la dépeindre, même si, comme à un petit rayon, elle est due un peu à la chaleur imprévue de ma pensée ?… J’avais posé, selon le brave moralisme des brevets élémentaire et supérieur, cette question : « Un de vos camarades dit qu’il tient avant tout à gagner de l’argent ; êtes-vous de son avis ? » Henri fit du devoir, avec une confiance que je trahis ici sans trop de remords, une espèce de lettre dont les premiers mots m’émurent :

« J’ai voulu être instituteur. De bons appointements, une retraite, la considération d’autrui, (si ce n’est pas pitoyable !), des encouragements divers m’ont décidé. »

Toujours la même angoisse, dont la monotonie fatigue. Elle est trop naturelle : c’est par le métier seulement que l’école débouche sur la vie. Usant avec docilité de mes injures, simplifiant, exagérant mon verdict en le pénétrant d’une sensibilité originale, Henri jetait sa propre âme au même sac que la mienne : fils d’un ouvrier peintre, candidat à l’École Normale, il jugeait tout à coup qu’il allait déchoir et se dégoûtait de soi-même. Il poursuivait :

« Comme je voudrais avoir deux ans de moins ! On ne pourrait pas me dire que je suis trop âgé pour faire mon apprentissage, je serais un étudiant. Au lieu d’une tranquillité monotone, je souffrirais avec ma classe ; mais je ne fuirais pas. On ne pourrait pas me dire que

je suis un lâche que la fatigue effraye, un bourgeois égoïste et bientôt inutile. Je contribuerais de mes faibles forces à être utile à la société : je ne suis pas le seul qui a un maigre salaire, une existence précaire : d’autres sont dans le même cas et ne cherchent pas le salut dans la fuite. Que ne puis-je les aider !

« Travailler manuellement, peiner toute la journée, qu’importe ! L’argent gagné est bien à soi, on ne l’a pas volé : on est libre, on peut être fier et l’on doit être respecté. J’ai honte de me trouver avec un ouvrier, je le sens supérieur à moi, capable de me mépriser : car je l’ai abandonné, j’ai fui la lutte… — Quand je pense à cela, je me demande comment je fus assez égaré pour vouloir aller à l’École Normale !… »

Et sa souffrance vaine arrachait de lui ce grand cri de vie :

« Quel malheur d’avoir été un élève passable ! Si j’avais été un fainéant, je n’aurais jamais pensé à être instituteur. »

Cruelle parole, exagérée, vraie, issue après une longue géhenne de cette âme déchirée entre ses goûts et sa révolte… Ou était-ce entre cette vieille ambition de se hausser au-dessus de son origine, dont notre démocratie a fait une vertu ; et ce devoir nouveau, héroïque, de fidélité à ses pères, à ses frères en pauvreté et en oppression, cette morale des producteurs que M. Sorel a si fortement formulée ? Sur mes discours sans nuance, ou trop éloquents, ou

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d’une impudique sincérité, Henri concluait à sa « trahison ». Apostat, parasite, jaune, il s’attribuait ces insultes dont j’avais brutalement frappé ses camarades inconscients. Jetées au visage d’une collectivité et d’une pensée, elles me semblaient proportionnées. Maintenant que je les voyais toutes, de tout leur poids, retomber sur celui qui les méritait le moins, qui promettait de devenir le meilleur, le plus utile instituteur de tous, leur énergie me parut déplacée et ridicule. Fallait-il consoler ce regardeur de nuages, même en me reniant ? Ou bien, pour fortifier en lui ce scrupule, pour organiser cette féconde inquiétude, fallait-il le laisser souffrir ? Hésitant, un matin pâle et bleu où bruissaient les tilleuls, je tirai Henri à part. Yeux brûlants d’une fièvre sérieuse, livides joues qui tremblaient, chères paroles qui se bousculaient entre les dents affaiblies et les lèvres tordues ! Je l’observais à peine, je prononçais bas ces phrases où se juxtaposaient les nécessités, mais les devoirs ; les devoirs, mais les nécessités ; ces phrases logiques, ces phrases sèches que je n’aurais pu finir s’il avait pleuré. Il ne pleura pas : il me donna la promesse assourdie et rauque de réfléchir plus vaillamment. Je méditais de mon côté avec mélancolie. Cruel élan d’une colère indiscrète et maussade, mon exagération avait désolé ce rêveur confiant : et pourtant, devant ce visage indécis, déjà pâli par le reflet des livres, subitement je m’effrayais des stigmates qu’y creuserait une seule parole inconsidérée. Je sentais bien que je n’irais pas au bout de ma foi. Condamner cette ardente conscience au mécanisme de l’outil, et selon

sa force soit aux vertiges de la fureur justicière, soit au progressif avilissement de la résignation ; lui imposer d’un âpre précepte, moi qu’il avait fait reculer ! l’héroïsme continu des militants ouvriers ; — je ne l’oserais pas. Pourquoi donc, hélas, avoir suscité en lui cette angoisse inutile ? Le hasard m’offrit sa collaboration. Henri tomba malade et dut quitter l’école un grand mois. Des amis charitables le tenaient au courant des quelques leçons et des lectures que je faisais alors : artifice que son inquiète imagination de convalescent complétait sans doute, et grâce auquel il ne nous oubliait pas. Vint l’examen : on le refusa à l’école normale. Il m’écrivit une lettre pleine de noblesse, pleine d’un chagrin humilié que pas un seul de ses camarades n’aurait eu la dignité d’avouer. Deux impératifs contradictoires le meurtrissaient : un devoir absolu, confirmé par cet échec, choisir un métier manuel ; une nécessité absolue, que dicterait la faim, accepter une place dans une administration. Comme il souffrait bien ! « Je voudrais pourtant être utile et ne coûter rien à personne ! s’écriait-il. (Qu’il me pardonne de le répéter.) Pourquoi ne m’ont-ils pas recalé moi seul ? Puisque je suis destiné à souffrir, j’aurais bien souffert seul. Pour vivre, faut-il toujours prendre la place d’un autre ? Papa ne veut pas que je sois ouvrier : je suis trop âgé pour commencer un apprentissage, et par suite je serais un mauvais ouvrier. Quelle existence ! Je voudrais que l’on soit tous heureux, mais tout se continue : ce sont toujours les mêmes jours… » Non plus l’intelligence des signes, cette fois, mais

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une pensée de la passion : voilà ce dont souffrait ce courage secret qui, au bout d’un an, se confessait. Il ne récitait point mes formules : elles avaient déterminé en lui un mouvement personnel et neuf, et sa jeune voix originale, transposant mes phrases en cris, leur prêtait un timbre plus pur qu’en moi-même. Je l’écoutais, cette clameur toute chargée de larmes, avec un ravissement désolé, avec une allégresse religieuse : je savais bien qu’il était trop vieux pour sacrifier trois ans d’une fausse éducation, mais son angoisse équivalait pour moi à cette révolte… Devant moi naissait dans la douleur une âme vivante, devant moi, sous l’orage puéril des paroles, s’épanouissait la plus pure des fleurs humaines. L’issue m’intéressait presque peu. Elle n’abolirait rien dans la profondeur ; quelle qu’elle fût, la féconde souffrance subsisterait, où cet enfant se reporterait toujours, comme à son plus sublime souvenir, pour y autoriser, pour y faire bénir ses actions futures. Son père lui cherchait un emploi dans quelque banque ; Henri s’y serait dévoué en se désespérant. Je les priai de demander un poste d’instituteur, qu’il obtiendrait puisqu’il possédait déjà le brevet élémentaire ; ils y consentirent.

… Ainsi tant de trouble, et cette décision immuable ? Mais le prix du trouble est en lui-même. Henri a souffert : c’est au travers de sa souffrance qu’il est né. Ce métier prestigieux, que ses frères commencent dans la vanité, dans le dogmatisme, dans une ivresse de mensonges, il en a pesé le sérieux ; il s’y résigne ainsi qu’à un sacrifice ; muni pour longtemps, que la vie le

veuille ! pour toujours, de doute, de clairvoyance ; il s’y prépare, fils d’artisan, humblement, comme à une restitution aux artisans.

— Ne nous enrichissons pas, ne nous embourgeoisons pas ; s’ordonne à soi-même, enfin, une partie orgueilleuse du Peuple.

« Demeurons pauvres, repoussons à coups de matraque les aumôniers ; unissons-nous pour mieux résister aux exploiteurs qui sauraient bien un à un nous séduire ou nous massacrer ; — combattons ! « Tant que le misérable, pour ne plus pâtir, s’en prend seul à sa seule misère, il n’arrive qu’à la reverser avec un rire sur le cœur de ses frères. « Prenons-nous en tous, nous, à toute la misère ! »

Je l’entends, moi indigne, la voix inouïe qui m’appelle. Je ne l’ai pas écoutée autrefois, elle était moins haute. Aujourd’hui, qui donc m’interdirait de la ménager pour qu’elle propose son énergie à ces enfants incertains ? Qu’elle les guide à la douleur et à l’angoisse, ce sera à plus de vie aussi. Il y a ou il y aura, — que ma faiblesse s’y affermisse ! — une nouvelle vertu dans la République, pour y répandre une inquiétude, pour y susciter une grandeur jusqu’ici inconnues ; un patriotisme de la classe pour compliquer le patriotisme de la nation ; et enfin, tourmenteur, grandisseur d’hommes, un stoïcisme ouvrier.

Le visage et la parole

Ainsi le Messie, René, Robert, ainsi Charles, ainsi Vincent avaient menti. Qu’est-ce que mentir ? Ils parlaient, ils feignaient de penser avec les paroles, avec les pensées qu’on leur avait enseignées, et qui ne correspondaient à rien de leur expérience ni de leur sourire. Voici soixante enfants, dont il n’est pas deux qui aient le même visage, ni deux, dès qu’ils pensent, la même pensée. Cependant, pour communiquer avec moi et les uns avec les autres, ils ne possèdent que les mêmes paroles. Je conclus que leurs paroles mentiront à leur visage et à leur pensée. (Pour aujourd’hui, je n’irai pas plus loin. J’aurais pu dire : Voici quarante millions d’hommes. J’aurais pu dire : Voici quinze cent millions d’hommes. Je suis trop ignorant pour oser désespérer. J’admettrai que ce mensonge résulte d’une maladresse ou d’une mauvaise intention, non de la plus dure des lois de la vie. Je consentirai à croire qu’au bout d’un effort plus fin, qu’avec

un courage plus fier, la sincérité, du moins une sincérité plus profonde, serait possible). Marcel et Léopold, qui tâchaient tant à ne pas mentir, se sont trompés. Pourquoi en suis-je certain ? C’est qu’ils n’ont pas voulu assez souffrir. — Henri seul a dit la vérité. Un sur soixante. Il n’y a pas beaucoup d’hommes. Ce visage obscur et irretrouvable, Henri, le visage de ta personne, tu le tiens de ton père et de ta mère, et des innombrables morts qui les ont engendrés ; et pourtant il diffère des leurs, anéantis ou vieillissants, par une nuance qui jamais n’est encore apparue, qui jamais ne reparaîtra. Mais il ne sait pas parler. Les mots qu’on te transmettra ou que je t’enseignerai te serviront d’abord à mentir. Je te le dirai pour que tu aies honte. Et plus tu souffriras, mieux tu choisiras. Au matin où tu te seras le plus profondément humilié, où ta volonté, surgie exprès pour ce décret, libre, réussira à faire concorder enfin, selon ton jugement autonome, la révélation intérieure, le sourd instinct des morts, avec la révélation extérieure, la clameur foisonnante des vivants, pour les dépasser dans l’action ; — tu naîtras.

Au sommet de sa colline, entre les arbres bruissants de l’été, au cri des enfants qui grandissaient pour le même destin, je revois la chambre où Henri s’est décidé à son âme. Un vent tiède séduisait son cœur, les feuillages palpitaient comme une source sous ses yeux. Sa pensée en lui se tourmentait pour dévoiler une évidence inconnue.

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Cent, deux cents jours, la nuit avait duré. Ma voix obscure, la voix incompréhensible des livres retentissaient, assourdies dans chaque crépuscule. Longues veillées, délibérations où s’enlisait la volonté, sommeil fatigué par les pleurs ; rêves… Qui croire, d’un instinct qui ne s’expliquait pas ; d’un père, d’une mère, de conseillers qui raisonnaient trop bien ; d’un orgueil honteux de soi-même… Et ce ciel découragé, plein d’inconstantes étoiles, puis tout à coup comme pâle de larmes ; ces demi-aubes du délire ; ces doutes ; l’âcre honte de parler ; ces audaces humiliées… Une grande renonciation enfin, une grande acceptation ; le long soupir de l’enfant mort ; puis le silence. Voici un homme.

Complaisante au delà même du supposable, cette Administration supérieure dont je ne dirai jamais de mal m’offrit un jour un poste mieux rétribué que le mien et, insinuait-elle, plus digne de moi, en Franche-Comté. Je crus tout un matin que j’accepterais. Quatre heures durant, tandis que je parlais, un vertige tumultueux m’empêcha de penser à ma parole. C’était un samedi du troisième novembre. Comme deux ans auparavant, l’automne rudoyait les arbres. Droits dans les flaques dorées de leurs feuilles, les érables semblaient des guerriers versant un sang héroïque. Un vent s’élançait, puis s’arrêtait, propageant dans les tilleuls un chuchotement de source tarissante. La lumière grise chancelait dans les vitres, donnant aux enfants des traits plus forts et plus durs. J’allais les quitter. Je les épiais avec une attention exaspérée, voulant que jamais leurs physionomies n’échappassent à mon souvenir. Longs coups d’œil dévorants, nerveuse angoisse de ne rien oublier ! Je m’efforçais de détacher l’une après l’autre chacune des caractéristiques de leurs visages pour les fixer sur les médaillons immobiles qu’emporterait au loin ma mémoire.

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Chers enfants ! Je me rappelais cette obscure minute où ils m’étaient apparus, et ce flux désireux qui m’avait soulevé tout entier vers leur amour. J’étais si seul : avidement, j’avais adopté leurs cinquante, leurs soixante vies pour enrichir et compliquer ma misérable vie ; et maintenant que leur substance s’était épuisée en moi, je les abandonnais. D’un regard ferme, je les mesurais tous. Leur passé rejoignait leur présent en moi. Témoin et, pour une faible part, agent de leur développement, j’évaluais sans trouble son énergie, et je suivais son chemin sans surprise. Ils étaient là encore, ces oiseaux illusoires du début, si purs, aux yeux si viergement entr’ouverts sur le monde, qui s’étaient transformés si vite en hideuses marionnettes avec des têtes de morts. Ils m’observaient encore, leurs prunelles tranquilles appuyées sur moi et me reflétant avec indifférence ; ils m’écoutaient encore, qui leur exposais des idées à moi-même inconnues ; ils écrivaient encore sous ma dictée capricieuse, ou, dans la répercussion tintante de mes questions, ils répondaient encore… Un calme singulier suspendait ma vie, le calme des adieux trop longs, quand tout l’exprimable de l’émotion s’est exprimé, et que les cœurs qui savent parler, se parlent. La hâtive docilité des plumes, piquant ma pensée à peine dite et l’écartelant sur les cahiers, je l’avais exécrée autrefois, je m’y résignais ; tout me paraissait couler selon le flux d’une régularité heureuse. Même les révoltes prochaines, je les attendais, les prévoyant et les bénissant. Henri, Marcel haussaient leurs visages troubles, ébranlés encore par l’élan d’une résolution courageuse. Marceau, Théodore, le second

Maurice cachaient leurs yeux où chacune de mes phrases creusait une onde. Je voyais, je croyais voir, sous les voiles de l’automne, des vêtements et de la chair, le fond des cœurs, où battaient les actions futures.

… Des nuages passaient devant les vitres, pourchassés par les rayons. Le bruit des tilleuls croissait et décroissait comme le souffle d’une poitrine. Peu à peu le soleil, pareil à un énorme fruit, mûrissait au ciel. Calme, reconnaissant, je me promettais de ne pas partir sans remercier ces petites âmes. Un entretien inachevé de jadis me revenait, qu’il faudrait conclure tout à l’heure. Un jour du plus ancien juillet, je demandai à mes enfants ce qu’ils croyaient avoir appris d’important durant l’année ; et comme ils s’embarrassaient, je les questionnai l’un après l’autre. — Voyons, vous avez bien retenu quelques grandes idées de tout ce que M. Fernand et moi vous avons enseigné depuis octobre ? — Y a trop de choses, grogna Paul. — On ne sait pas encore, souffla Léon. Ils réfléchirent haut et confusément. Le soleil, comme aujourd’hui, écumait sur les tilleuls, mais ils n’étaient pas roux encore. Les réponses illuminèrent les caractères : Marc : — Moi, j’ai l’idée que les lettres me plaisent plus que les sciences. Le Marcel aux yeux bruns : — Moi, l’idée de l’évolution. Le Marcel aux yeux verts : — Moi, l’idée que l’individu est supérieur à la société. Frédéric : — Moi, la discipline.

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Théodore : — Moi, les droits de la femme. — Eh bien, dis-je, voilà de grands gains. J’ai beaucoup appris aussi. — Vous, msieu ! s’écrièrent-ils. — Vous m’avez sûrement appris plus de choses que je ne vous en ai appris, répétai-je. Dans l’étonnement songeur qui suivit, Paul crut devoir plaisanter avec finesse : — Ah ben alors, c’est vous qu’on paye, pourtant ! Les autres le firent taire. Obscurément, ils sentaient que je n’exagérais pas : mais ni eux ni moi pourtant ne devinions jusqu’à quelle profondeur j’avais raison. Maintenant, je le sais, et ils me comprendront si je parle. Ils baisseront les yeux, ils ne diront rien ; ils écouteront quelques phrases, resserrant leur gorge, descendre jusqu’à leur cœur et là remuer la mémoire et la prescience. Leurs visages ne se sépareront plus de ma jeunesse. J’avais vécu deux ans dans le désert affreux de mon intelligence, perdu comme un atome au frénétique chaos de ces villes où jamais on ne rencontre deux fois la même figure. Et brusquement, soixante enfants s’étaient penchés sur moi, face à face, âme à âme, (lorsqu’ils eurent des âmes !) pour donner à mon cœur assombri l’illusion d’une innombrable vie… O divine matière humaine ! Palpitantes joues ; sourires qui s’ouvrent et se ferment, rougissent, noircissent, scintillent ; pâleurs, roseurs, étendues par la pensée sur les fronts comme l’ombre d’un nuage par le soleil sur les prairies ; os pointants, tendons vibrants de la moquerie ou de la colère ; délicieuses larmes ! Crasseuses mains engourdies, qui traçaient sur les chiffons blancs des

signes aussi anciens que la civilisation ; lèvres, langues, gorges maladroites à refaire l’articulation de quelques mots nés avec l’homme ; cerveaux où bouillonnaient des pensées plus vieilles que le chaos, plus futures que la fin du monde ; ô chères, irremplaçables minutes de l’Éternité !… Ils s’inclinaient vers moi, ils m’écoutaient : le plus simple de leurs gestes me poussait dans un vertige de la Connaissance jusqu’à la Vie. Hélas, voici des majuscules. Pourrais-je expliquer ce que ces phrases recouvrent ? Et cette gratitude que je voudrais dire, n’est-elle pas de l’indicible ? Elle seule m’occupe tandis que nous feignons de travailler. L’heure passe, les leçons se récitent, des mots allemands s’allongent sur le tableau et se répètent dans la salle, des punitions se suspendent. Je n’aperçois que les visages, obscurcis, étoilés, par le battement étrange des paupières. Inexprimable transe ! Une machine à verbiage fonctionne en moi, prodigieuse puisqu’elle sait d’elle-même interrompre ou varier son mouvement ; mais sans que son ronron la trouble, une activité secrète, dédaigneuse, poursuit sa méditation passionnée. Peut-être les mères vivent-elles ainsi avant d’enfanter. Elles parlent, mais la pensée n’anime plus leurs paroles ; elles se meuvent, mais c’est un mouvement qu’ordonne l’habitude, et qui ne sourd ni du cerveau ni du cœur. Toute la véritable raison et tout le meilleur sang s’élancent ailleurs, vers le fils grandissant qui s’en nourrit.

… Connaissance, avais-je dit. Je tenais en réserve deux jeux de modèles d’écriture, l’un pour la montre,

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l’autre pour l’usage. « Respectez vos parents », intimait le premier ; « s’ils sont respectables », remarquait le second. Ou encore, une pensée : « aimez votre patrie », et une arrière-pensée : « pourvu qu’elle n’attente pas à la justice ». Car j’étais ce qu’on appelle un esprit indépendant, et je me félicitais sans modestie de la souplesse qui m’avait fort rateusement permis de glisser entre les mailles de tous les examens. Ma jonglerie me fit bâiller vite. Marcel rit d’un rire vert, Vincent écarquilla des yeux ronds de hibou. Humilié, je m’avouai que mon anti-pédagogie, c’était une pédagogie, que mes contre-formules, c’étaient des formules. Il se fit un grand silence, un vaste trouble découronna mes hautes idées… O sourires, ô gestes, ô pleurs détournés ! Je renonçai le plus que je pus à mon bavardage, à mon barbouillage : j’excitai mes enfants à barbouiller, à bavarder ; et tous ensemble nous remontâmes de l’instinct profond ainsi révélé vers une conscience adaptée ou révoltée.

… Amour, disais-je ; Justice, disais-je encore. Le petit pioupiou rose de Domela Nieuwenhuis émouvait mes songes, et je ne souhaitais que de le rendre libre ou de l’égayer. Robert s’amusa sans charité, René niaisa, Charles trahit. M’appliquant davantage, je rencontrai ces deux Marcel, dont l’un me méprisa, dont l’autre m’enseigna la force affreuse des larmes. Dur alors et pédagogiquant « avec le marteau », j’exerçai de volontaires iniquités : — Enfants que je regarde, dont les yeux attentifs enfin m’éclairent, ce n’est pas de moi ni du monde que doivent vous venir l’amour et la justice, c’est de vous-mêmes. Je suis ici pour découvrir à votre

présent la plénitude du passé, et ce vaste avenir vide où vous agirez : aguerris et rompus par moi au spectacle magnifique de l’action, vous choisirez : vous vous jugerez, si vous le pouvez ; vous m’aimerez, si vous le voulez. Est-ce là des phrases vaines ? Partout au bout du fiévreux chemin, j’ai rencontré les larmes en même temps que les vies. J’arrivais dans une maturité dogmatique et déclamatoire. Mes enfants s’en moquèrent : et d’abord, content de mon stoïcisme, je me soumis à leur raillerie comme à une souffrance féconde. Mais elle grandit en moi bientôt, pareille à un rongement de rêve : me trouvant mystérieusement complice, elle affaiblissait cette autorité à laquelle je ne croyais pas, elle minait avec douceur ce sérieux grossier dont j’avais honte. Je me refis avec humilité enfant parmi les enfants. Et c’était, pensais-je, pour mieux les aimer. Dès qu’ils furent en moi cependant, énergiques petites bêtes, consciences tremblantes, tranquilles hypocrisies, je sus qu’il me fallait les traiter comme je me suis traité à leur âge. Est-ce sans colère, est-ce sans mépris de moi-même que j’ai consenti, pour grandir, au doute, à l’erreur et au péché ? Eux aussi, je les ai conduits dans les pas de mon vertige. Souffrir, faire souffrir : tel était le rythme. Éducation nouvelle d’un esprit qui ne voulait qu’évidence, d’un cœur qui ne voulait qu’amour : éducation révolutionnaire et déchirante ! C’est eux qui me l’ont imposée. De la discipline au jeu, des phrases à la sensation, de l’autorité extérieure à la volonté intérieure, de l’indulgence à l’action : la

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côte fut rude. Mais de la douleur acceptée à la douleur imposée, ô Regardeur de Nuages, ô Critique des Morales ; mais de l’intelligence à la sensibilité, Marcel, de la conscience à l’inconscience, quel élan ivre ! Ils sont là tous, ces enfants que j’aime comme je m’aime : sans pitié ; le soleil de Novembre agite sa palme pâle sur leurs visages. Ce moment que je craignais, où j’aspirais jadis, est-il venu ? Ils me possèdent, je les possède. Je leur ai donné ma jeunesse : les livres lus, les pensées bondissantes, le Danube et le Rhin dans le printemps et dans l’automne, la parole indulgente ou tragique de mes maîtres, et le rire de Jeanne… Et mon enfance mystérieuse encore, que je supposais perdue, ce petit garçon timide et blême qui regardait le jour doré rétrograder sur des pavés mélancoliques, ce petit garçon sans péchés s’est éveillé dans ma mémoire où je le croyais mort, et il s’est avancé vers leurs auréoles… O chers Ressuscitateurs, vous l’avez accueilli. Ensemble, Messies sans Messages, vous abattiez les samares tournoyantes de l’érable. Rappelez-vous ce soir où nous souffrions tous de l’envie de pleurer pour n’avoir pas dans la guerre sainte accompagné les soldats de l’an II, et parce que nous n’avions pas « gardé nos sabots pour faire dans les villes des entrées triomphales » ! — Mais ne m’avez-vous pas donné plus encore, plus précieux, plus incertain : votre prochaine jeunesse ! Mes huit ans, disparus, vos vingt ans, qui sont à vivre, se rejoignent en moi et s’embrassent. Vous avez mes témoignages, j’ai reçu vos engagements : ainsi je suis votre mémoire. Il faut que je le leur dise. Comment m’y prendre ?

L’heure presse. Ma poitrine tressaute tandis que j’évoque l’aboiement brutal de la cloche. D’autres enfants m’appellent en Franche-Comté. Mon adieu doit remercier ceux-ci d’abord. Valentin lit. Je l’observe. Ces traits moqueurs, qui pourtant savent pleurer, ces cheveux rouges… Théodore, Henri, Maurice, Marceau, Marcel, tous écoutent, si bien connus ! Si bien ? Une surprise me saisit à laquelle j’ai d’abord peine à croire, et que je ne puis m’exprimer. Voici deux ans que j’étudie ces enfants, vérifiant leurs paroles, consultant leurs écritures, récapitulant leurs actes ; deux ans que je travaille aux jugements que j’ai portés de leur espèce et de leurs personnes. Quelque mystère me serait-il demeuré impénétré pour que soudain, — cessant de constater mes découvertes, tâchant d’en appliquer la loi, — au premier regard agissant que je jette à mes amis ce matin, — j’hésite à les reconnaître ! Nulle part je n’ai menti. Et cependant, à quels signes ? il me semble que mon souvenir, tel que je l’ai fixé, ne coïncide plus avec la réalité. Alfred, sous mes yeux, est moins turbulent que mon Alfred, et rien ne se remarque sur lui des discussions que j’eus avec son père ni des idées qu’il a pour moi symbolisées. Stupide en classe, subtil au jeu, voici Marius : sa figure ne montre pas si fort cette antithèse.

… Les vitres s’embrument, les tilleuls et les érables gémissent, une étrange lumière froide se coagule autour des enfants mystérieux…

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Je ne vois plus les oiseaux, je ne vois plus les pantins, je ne vois plus les morts. — Comment dire ? Probables, ces chaos assourdissants me hantent que je me suis tant de fois représentés : hérédité, milieu, livres, et cette voix organisatrice qui, dans un premier acte autonome, y suscite la personne. Certaines, sous les loques, je distingue brusquement les frissonnantes nudités tarées ou pures, les chairs où vibre encore l’élan de la première cellule, les fragiles et indestructibles colonnes de vie ! Visibles, ces visages enfin s’obscurcissent où les lèvres, où les yeux seuls parfois reluisent : dans ce regard atone, dans ce sourire taciturne, repose l’inaccessible. O fou que j’étais, moi qui voulais encore remercier avec des paroles ; moi qui toujours ai jugé les âmes profondes sur l’exprimé ou l’exprimable ! Ce ne sont plus des oiseaux, ce ne sont plus des pantins, ce ne sont plus des morts.

… Dans les yeux, le secret ; sur les lèvres, le silence… Ce sont des sources. De leurs yeux, de leurs lèvres, descend un torrent où leurs ancêtres passent, où passe et s’écoule cet univers qui les a produits et qu’ils vont reproduire, où moi tout entier je passe aussi, plus fragile qu’un reflet de nuage dans une écume. Absurde, absurde vanité qui ridiculise en moi mes vieilles angoisses. Avec la ferveur aveugle de ma logique, pour soumettre à mes digues ces libertés et ces fatalités inépuisables, j’ai deux ans durant tâché de « faire des âmes » : comme si jamais il n’y avait eu d’âmes avant les écoles ! Ainsi deux ans, pareil au serviteur imbécile de Faust,

j’ai bourré de phrases et même d’idées les cornues où j’espérais voir se former la hideur repliée et fœtale d’Homunculus. Heureusement, le soleil de l’Ile-de-France ne s’est pas laissé discipliner, ni le corps ni la pensée des morts, ni le sourire charmant des sœurs et des amies : — acceptée, desséchée, absorbée, mon influence vit maintenant en ces enfants comme un seul jour de printemps dans un arbre de mille ans. Le voilà, cet avenir innombrable, serré entre ces lèvres muettes et clos sous ces paupières : il est là qui ne parle pas, mille fois plus riche que les paroles ; qui ne se découvre pas, plus complexe mille fois que toute image. Droites, pures, un sourire léger d’arc-en-ciel mêlé à leur chevelure, les sources s’élèvent. Comme un bosquet de bouleaux en mai, la classe scintille de ces bruissantes lumières humaines… Je me tairai aussi, frères bien-aimés. J’ai compris. Pardonnez-moi mes brutalités et mon impudeur. Allez : vous êtes libres. Marcel, vous l’êtes ; Henri, devenez-le : soyez ingrats pour mieux m’aimer. Oubliez-moi. Et toi aussi, Jeanne… La vie est une naissance perpétuelle.

Sous la paix des ailes

Quelqu’un récite ? — Qu’il se taise. — Voici l’heure de travailler. Il faut que le sillon soit droit, que le blé pousse, que le pain se fasse, que l’homme mange et digère. Nous savons bien que le laboureur mourra, et aussi celui qu’il a nourri, et aussi les enfants de leurs enfants. Mais dans cette planète ou dans une autre, ceux-là auront des enfants. Que personne ne parle. Deux nuages blancs qui partent du soleil invisible s’écartent lentement dans le ciel.

… Théodore, votre impatience me trouble. Non, je n’ai pas apporté de livre aujourd’hui, et nous ne lirons rien. Si vous saviez comme le ronron de ma voix me fatigue ! Cherchez un songe plutôt sous les arbres.

… Marcel, vous pleurez ? — Voici qu’il a appris de moi comment se font la science et la justice, et qu’il

plaint son père qui les croit toutes les deux pures. — Pleurez : j’ai pleuré aussi, et demain vous rirez.

… Henri, pourquoi craindre ? — Vos lèvres pâlissent. « Ceux qui ont le plus souffert, c’est qu’il leur a été donné de souffrir davantage. » Ou bien avez-vous peur que votre orgueil à la ressentir ne dégrade votre douleur ? — Consolez-vous au ciel. Là-bas se hausse une crête rouge, et les nuages se rapprochent. Pareils à deux pennes étincelantes, ils refoulent au zénith l’ombre qui s’enflamme et se vaporise. Tout est bleu, et l’aube scintille du massacre simultané des étoiles. Si quelqu’un veut parler, qu’il se taise. Et s’il veut penser même, qu’il attende. O toi que je n’ai pas nommé, avec ta vaine blessure, toi dont les yeux ne se baissaient point, regarde-moi trois fois d’entre tes paupières libres. Victime des hommes, es-tu devenu ma victime aussi ? Le jour, tu écriras. La nuit, tu dormiras. Rêve rarement. Si l’un des trois parfois te lasse, écoute le rythme de ton cœur. Mes enfants, approchez. Une source bruit dans le tilleul. Le ciel est plein d’une pulsation argentée. Je vous ai menti, puis j’ai cru vous dire le vrai. Et ensuite j’ai douté de ma vérité, et je n’ai plus osé mépriser mon mensonge. Ne vous fiez donc plus à moi, mais travaillez : — Voici des pierres, voici des outils, voici des livres, voici des routes ouvertes. — Me sourirez-vous avant de m’abandonner ? — Partez, monsieur, dit le principal ; car si vous

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demeuriez, ces enfants se dégoûteraient de leur raison. — Ils ont tant humilié la mienne que je l’ai haïe. — Un dogmatisme pourtant est nécessaire, et mieux vaut qu’il soit intelligent. — Le dogmatisme de l’action est le plus généreux : selon lui ou contre lui, on reste toujours libre. La raison, c’est l’instinct le dernier-né de l’homme ; la sensibilité est plus âgée et sait bien davantage. Le soleil se lève, voici l’oiseau d’or. Je crois qu’ils allaient sourire quand la cloche a sonné. Le soleil plane : moi comme vous, enfants, soumettons-nous humblement à sa force, dans l’étonnement sacré de ce qui croît en nous : ses deux ailes d’immense azur nous couvent.

XIX. — Destruction des personnalités … 67 XXIII. — Monsieur Père et Madame Mère … 87

troisième cahier de la onzième série

LIVRE DEUXIÈME. — Entrez dans la danse ! … 105 V. — Jeanne invisible et présente … 116 VII. — Paupières battantes devant la Beauté .. 122 XV. — Impudeur de l’Intelligence … 153

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour quatorze cents exemplaires de ce troisième cahier et pour vingt exemplaires sur whatman le mardi 2 novembre 1909.

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 4139

Sous le nom d’éditions antérieures, ou, plus complètement, d’éditions des cahiers antérieures à la fondation des cahiers, les catalogues et les index des cahiers n’ont jamais cessé de porter un certain nombre, un très petit nombre d’éditions qui n’ont jamais cessé de faire partie intégrante de notre maison.

Écrits par les auteurs qui devaient devenir les auteurs des cahiers, imprimés par les imprimeurs qui devaient devenir les imprimeurs des cahiers, gérés et administrés par le gérant qui devait devenir le fondateur et le gérant des cahiers, ces volumes et cette brochure doivent être considérés non pas seulement comme un essai, comme une ébauche, comme une esquisse, mais littéralement déjà comme une série antérieure de cahiers. Ces volumes et cette brochure sont à la vérité des cahiers antérieurs.

Dans les neuf volumes et brochure de nos cahiers antérieurs, nos cahiers ont publié :

MARCEL ET PIERRE BAUDOUIN. — Jeanne d’Arc. — Domremy ; les batailles ; Rouen … 10 » PIERRE BAUDOUIN. — Marcel, — premier dialogue de la cité harmonieuse … 2 » ROMAIN ROLLAND. — Aërt, — trois actes … ÉPUISÉ ROMAIN ROLLAND. — le Triomphe de la Raison, — trois actes … ÉPUISÉ ROMAIN ROLLAND. — les Loups, — trois actes … ÉPUISÉ JEAN JAURÈS. — Action Socialiste. — le Socialisme et l’Enseignement ; le Socialisme et les Peuples 3 50

Voir à l’intérieur en fin des autres cahiers les conditions et le prix de l’abonnement.

Nous mettons le présent cahier dans le commerce ; troisième cahier de la onzième série ; un cahier jaune de 216 pages ; in-18 grand jésus ; nous le vendons trois francs cinquante.