XI-5 · Cinquième cahier de la onzième série · 1909-12-05

Israël Zangwill

André Spire

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périodique paraissant tous les deux dimanches . 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée

SRÈTÉENSS « J’aimerais à me plonger dans la vie com- LEE RS mune et à me laisser aller au grand flot dela Ste af É pas la cause. Pourquoi Joseph, revoyant en AUS . TNT Egypte les frères qui l’avaient vendu, laissa-t-il re È us échapper des larmes de joie? Pourquoi, malgré RER TASSE) l’horreur qu’il inspire, ce chaos de coutumes Re de 2 5 que nous trainons après nous de lOrient Le SLT nous relie-t-il encore comme si nous étions NÉS NSSE de rs Fer frères, ce que nous sommes bien moins sou Fo

Conseiller Référendaire à la Censure des Comptes du Cabinet du Ministre des Contributions, de la Paix et des Manufactures sociales — M. Sitenème n’est pas là, me dit l’huissier du | — Êtes-vous bien sûr, lui dis-je? Demandez-lui donc 4 à quelle heure il sera libre, je repasserai. — M. le Directeur est toujours là pour Monsieur. Il n’est pas venu au Ministère depuis plus d’une | semaine. Il a la grippe. Vous le trouverez sûrement Je pris l’omnibus qui passe devant la porte de mon ami. : Comment était-il resté mon ami, ce jeune Conseiller Référendaire, Officier de la Légion d’honneur, détaché au Cabinet du Ministre des Contributions sociales, cet ancien camarade d’école des Sciences politiques, libéral, | révolté et libertaire, qui maintenant révoquait des allu- | mettiers et brisait les syndicats d’employés du Trésor. | Nous avions vécu ensemble de si belles années de Ï m’intimidait un peu. Je l’admirais. Il était si fin, si

ae curieux, si subtil, si mobile. Et au moment oùallaitse décider sa carrière il avait été si malheureux. F7 Son père était Galicien ; naturalisé Français. Pendant M un hiver qu’il passait à Munich pour y copier les chefs- è EX. d’œuvre de la Pinacothèque, sa jeune femme accoucha. . à Mon ami aurait pu naître à Florence, à Rome, à Londres, … à Pétersbourg, dans l’une quelconque des grandes. D villes où son père fut obligé de résider pour étudier la, 2504 peinture. Pour un Juif naître à Munich, c’était la pire es des malchances. FR ï Premier prix de dissertation française, premier prix. F 4 d’histoire, premier prix de philosophie, l’élève Sitlen. M heim, né à Munich, avait appelé l’Inspecteur d’Académie, … à la distribution des prix du Concours général; etles 04 lycéens avaient regardé sans bienveillance leur concur- Re. rent victorieux. Né à Munich, disaient les palmarès; né. 6 à Munich, portait l’extrait de naissance qu’il présenta FA au Conseil de revision, au secrétariat de l’École de QE — Vous êtes né à Munich? Monsieur, lui dit le Con- F 5 seiller Maître à la Censure des comptes, chargé de faire 5° une enquête sur les candidats au concours de l’audi- “4 torat. Comme c’est ennuyeux! Vos coreligionnaires ‘oi sont très. attaqués. Aucun d’eux n’a réussi encore à #1 entrer dans cette maison. Vous seriez mal reçu par vos 4 s — Mais je suis Français! La famille de ma mère est Ÿ ’ fixée en France depuis plus de trois cents ans. D. x — Vous avez raison, Monsieur. Du séjour en France, +1 4 des parents en France, vous en avez plus, beaucoup 1 plus que beaucoup de Français. Mais vous êtes né à pe: K Munich. On ne comprendrait pas. On ne pardonnerait ‘4

pas. Vous voyez d’ici la manchette de la Libre Parole : Un Juif allemand à la Censure des comptes. Évitez-nous, £ et à vous-mêine, Monsieur, évitez cet ennui. Vous seriez ; - si gentil de retirer votre candidature. ; È Les paupières pesantes qui masquaient le regard du vieux camarade de Gambetta, casé, pourvu, se soulevèrent. Il sourit tristement. Mon ami ne retira pas sa candidature. Mais la liste des jeunes gens autorisés à se présenter au concours _ ne portait pas son nom. Il se jeta dans la bataille dreyfusarde. Il écrivit plus d’un article. Il reçut plus d’un coup de poing. Il cassa plus d’une canne sur des épaules nationalistes. Il protégea Zola, menacé à la sortie de la Cour d’assises. € A Rennes, il releva Labori blessé. Plusieurs de ses | années de revenus filèrent en dons à des Universités 4 Populaires, à des Coopératives. Quand la victoire vint il se trouva, sans l’avoir voulu, l’ami de députés 4 puissants et de Ministres. Ces chefs de clan, ces chefs - 4 de bandes, au pouvoir avaient besoin de spécialistes. 4 Ils se méfiaient de l’Administration qui les avait combattus. Ils furent obligés de se servir de la science de Sittenheim. C’est lui qui rédigea le fameux rapport sur la réforme de l’impôt présenté par l’ancien typo Decroisic, député des Flandres. Decroisic devenu Ministre plaça mon ami à la tête de son Cabinet; puis | trois mois après, le nomma Conseiller Référendaire à la Censure des comptes. ï : Un Conseiller Maître anticlérical donma sa fille à Sittenheim. Ce fut à la Mairie du Septième une éton- : nante pompe civile en musique. La mariée avait pour . témoins un ancien Président du Conseil et un Général

3 André Spire vu : ; à plumes blanches. Et les revues illustrées repro- E duisirent en première page la robe de point d’Angleterre que portait la jolie Madame Sitenème-Martin. IL eut une automobile. Il retourna dans le monde. Il était le chef de 21.000 gardes-frontières, de 11.000 gabe : lous. Pouvais-je lui en vouloir d’oublier ses incultes, bornés, infréquentables alliés d’un moment. Des ; hommes de sa trempe sont nécessaires au Gouverne- ; ment. Il avait bravement combattu dans l’opposition. Vainqueur, il faisait son devoir bravement, au poste où < la fortune l’avait porté. Pourquoi lui en aurais-je voulu | d’accomplir maintenant sa fonction qui est de défendre 4 l’État contre la paresse des ouvriers des monopoles et les parlementaires contre les appétits des syndicats d’employés. Il avait un peu de bonheur. Je l’aimais. Il est si bon de parler d’autrefois avec un homme dont on connaît les parents, les amis, toute l’enfance; avec un de ces rares êtres avec qui on cause par sourires, par gestes; qui vous comprend à demi-mot.

Enveloppé dans un plaid havane il était étendu sur une chaise longue. Je le trouvai fiévreux, et dans ses | yeux il y avait encore des larmes. 4

— Connais-tu cela, me dit-il; et il prit sur ses genoux 4 un petit livre qu’il me tendit.

— Comment, tu ne sais pas; toi non plus tu ne sais | plus; tu ne te souviens pas, la veille de Pâques, quand le Seder fini grand-père lisait :

« Chad Gadya! Chad Gadya! un seul chevreau de la chèvre. Un seul chevreau, un seul chevreau que mon père acheta pour deux souzim. Chad Gadya! Chad

Je me souvins que nous pouffions de rire car son père nous avait appris l’irrespect. Je répondis simplement :

3 — Je me souviens, mais pourquoi ces larmes ?

— Écoute. Et feuilletant les pages, s’interrompant pour lire les plus beaux passages, il me résumait ce conte, cette méditation, ce poème, l’histoire d’un dilettante, d’un Juif moderne déjudaïsé, qui après

4 une longue absence rentre, à Venise, dans l’antique palais restauré où demeurent les siens. IL traverse l’escalier, l’antichambre déserts. C’est Pâques. Le service familial tire à sa fin. Il prend silencieu- : sement sa place à table. Devant les plats symboliques, le pain sans levain, l’os rôti, l’agneau et les herbes amères, un vieux monsieur en habit, son père, ‘ & directeur de la Compagnie des bateaux à vapeur, est assis sur les coussins prescrits par le rite, et lit le récitatif chaldéen : « Chad Gadya! Chad Gadya! un seul chevreau de la chèvre! — Un seul chevreau, un seul chevreau que mon père acheta pour deux souzim. Chad

Quel contraste avec sa vie fiévreuse de rêveur de rêves, de poseur de problèmes! IL avait essayé d’aimer la Beauté. Il avait bavardé sur la Renaissance; il avait

| écrit en français des poèmes d’inspiration hellénique.

| Mais malgré tous les masques dont il a essayé de l’affubler, il sent que son âme est juive; ne peut être que juive. Son enfance dans le ghetto, une longue hérédité l’avaient enserré dans des émotions, dans des impul-

4 sions comme dans les courroies d’un phylactère. Chad

Gadya, Chad Gadya! La vieille mélopée réveillait en

  • Jui d’innombrables associations. Qu’elle était adorable “4 l’antique succession des fêtes : Pâques et Pentecôte, 7 Nouvel An et Tabernacles! Un désir le saisit de s’enve- cn lopper comme son père dans un châle à franges, de 34 chanter, de se balancer avec lui dans le rythme pas- k sionné de la prière. Pourquoi les Juifs avaient-ils < souhaité l’émancipation? Pourquoi avaient-ils essayé 5 d’échapper à l’esclavage joyeux du ghetto? Leur vie = était centrée, complète par elle-même. Mais, ils étaient “1 inquiets, condamnés à errer. Marchands allemands ou > levantins, ils avaient aidé à élever la capitale commer- $ ciale du quinzième siècle; puis ils étaient arrivés, émi- si grés espagnols, fuyant l’Inquisition. Quelles sources 3 d’énergie bouillonnaient dans ces extraordinaires an- e

: cêtres qui unissaient le calme de l’Orient et la fièvre & de l’Occident! Il se rappelait les rubriques d’un 4 nonnes et juifs. Eh bien, les Doges avaient vécu, Venise était une ruine mélancolique, et les Juifs vivaient è somptueusement dans les palais des fiers patriciens. si N’est-ce pas miraculeux cette persistance? Où est le ‘à secret de leur force, sinon dans leur certitude de Dieu, Re leur confiance inébranlable qu’il leur enverra son 5 Messie pour reconstruire le Temple et les placer, eux, à a

la tête des nations? À È Mais lui, il se battait la tête contre le déconcertant Éd mystère de la vie. La science, quel secours lui a-t-elle # apporté? Elle classifie tout et n’explique rien. Les À

; choses sont. Expliquer les choses, c’est énoncer A en 4 l’explication? Peut-être seulement par l’extase arrive-t- a

ee Mais non, il ne peut croire; son intelligence est sans ; remords; car, même ainsi atteinte, l’Essence doit être = jugée par ses manifestations, et ses manifestations sont 4 Il pensa aux vendanges ruinées l’an dernier par un s. orage, et à l’effrayante pauvreté des paysans sous le ? joug des propriétaires; il eut la vision d’une seiche que | à des pêcheurs avaient laissée haletante, presque avec un râle humain sur les sables du Lido. Son âme demandaït justice pour la hideuse bête. Si‘la souffrance purifie, quelle purification pour les chevaux fourbus, pour les chats affamés? Le miracle de la création, quel sens Re a-t-il pour les petits chiens destinés au canal? Non. Il lui est impossible de croire en un monde mené par un Fe Dieu juste. Tout n’est qu’un flot qui passe, rien qu’un 4 flot. Les plus sages l’ont toujours vu : c’est le chat qui : dévore le chevreau, et le chien qui mord Je chat, et le de bâton qui bat le chien, et le feu qui brûle le bâton, et de ainsi de suite, indéfiniment. Et c’est le peuple qui a ; 4 conservé dans son rituel cette plainte nihiliste, la race . è qui avec l’Ecclésiaste a crié : « Vanité des vanités, tout à à est vanité », c’est elle qui a lancé dans le monde cette 4 illusion de Dieu sans laquelle la vie n’est qu’inutile Êr AE angoisse; ce Dieu dont il a de soudaines intuitions à | l’odeur d’une rose, au rire d’un enfant, à la vue d’une | croyances et tant que vous n’aurez pas tué la race vous | é n’aurez pas tué la croyance. | Cela seul serait satisfaisant : Dieu! Dieu! Il avait soif de Dieu. Il était ivre de Dieu, sans le calme de SpiKES noza, sans la certitude de Spinoza. Il appelait un Dieu réel, un Dieu vivant, quelqu’un qui entendît, qui fût

; « conscient de son existence à-lui; bien plus, qui mani- :

  • festât par un signe qu’il n’est pas une fiction métaphysique. Pitié, amour, justice, justice pour l’individu, justice pour tous les êtres, jusqu’aux moineaux qui se vendent, deux sous la paire, sur la place du marché! : L’obéissance, le culte? Il aurait prié, se serait prosterné pendant des heures; il aurait usé ses genoux sur les dalles. La vie, même pour un instant la vie sans Dieu, lui semblait intolérable. La mort, la mort à tout prix pour en finir de ramper sur la lisière de la vie! Er 11 se glissa sans bruit par la porte entr’ouverte, des- j cendit les marches mouillées du perron de marbre et se é laissa couler mollement dans le canal : « Il se retrouva luttant, mais vainquit l’instinciive volonté de vivre. | Quand il s’enfonça pour la dernière fois le mystère de | la nuit, des étoiles et de la mort, se mélèrent avec un étrange tourbillon de souvenirs d’enfance frémissants de la splendeur de la vie, et les mots hébreux du Juif mourant essayèrent de jaillir de sa gorge pleine d’eau : « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur | Quel génie, dit Sittenheim! Avoir posé ces émotions, k ces idées, dont toutes ne sont pas neuves, chacun des pas de ce drame, sur chacun des degrés de la plus vieille peut-être des chansons populaires. Israël qui s’efface en nous, Israël qui meurt absorbé dans un monde qui ne le vaut pas, dressé tout à coup, « une figure de granit », devant notre face mobile : pour nous, G) Dreamers of the Ghetto, p. 453 et suiv. ;

pour tous ceux qui dans leur enfance ont connu les derniers vestiges du culte domestique, quel rappel, quels retours ? Me voilà comme aux heures de mes plus gros ennuis, comme aux premiers jours de l’Affaire, quand au cimetière Montparnasse je trouvai écrit sur la tombe de mon père : Mort aux juifs.

— Oui! un artiste extraordinaire, cet homme qui en quarante pelites pages, donne la substance de toutes les philosophies, traverse l’histoire, les sciences, les religions ; un vrai grand écrivain, nourri de toute la culture de son temps! Sais-tu qui il est; d’où il vient;

dans quel pays il habite; ce qu’il a écrit?

— Je ne connais que son nom : Israël Zangwill. Péguy, dans l’article de quatre-vingt-neuf pages qu’il a k placé en tête de Chad Gadya, cite Taine, Renan, La

: Séailles et l’historien Pierre Deloire, mais ne nous apprend rien de Zangwill. | — C’est la manière de Péguy, il déteste la dogmatique.

— Tout de même, j’aimerais en savoir davantage. :

— Ce n’est pas très difficile, chez le premier libraire

— Je n’ai pas une minute. Pour lire il faut que j’aie la grippe. Comment veux-tu que je fasse des recherches bibliographiques, au milieu de cette vie infernale où je

| n’ai le temps ni de digérer mes repas, ni d’être juste.

| J’avais par hasard un peu de loisir, et nous convinmes À que lorsque je saurais quelque chose sur Zangwill je 1 viendrais. en parler à mon ami. $

4 J’appris que Zangwill est un des écrivains vivants les 4 _ plus connus de l’Angleterre ; qu’il est né à Londres, en

1864, de pauvres parents juifs. Je lus ses livres. Je le vis lui-même. Je vis ses cheveux presque blancs: sa jeune face volontaire, immobile; ses fines mains inquiètes. 75

Et je revins heureux à l’avance des belles heures de ‘4

_ causerie que j’allais passer avec Sittenheim. Tel C’est au Ministère, au milieu de l’après-midi, que : À j’avais le plus de chances de le trouver seul et libre. 41 — M. Martin est chez le Ministre. Maïs entrez dans TÉ son cabinet, il va revenir, me dit le vieil huissier pâle et 4 Dans l’immense pièce toute rouge de tapis épais et 0 de tentures cerise, j’attendis longtemps. Enfin, Sit- “4 tenheim arriva suivi d’un attaché qui portait sous le … 0 bras une énorme chemise de maroquin pleine de dos: ee . — Excuse-moi, dit-il. Le Ministre a eu la fantaisie de 2e demander la signature à une heure. Ça n’en finissait nn”

: plus. Et comment ça va-t-il? Qu’as-tu fait depuis que je E

L’attaché classait des papiers sur un petit bureau

_ dans un coin de la pièce. à 3 J’ai vu Zangwill. 0

— Zengwill? me dit Sittenheim. 44 L’huissier entra, présentant une carte. 2 “4

— Oui, dis-je en baïissant la voix, Zangwill. Chad ÈS

11 réfléchit un instant les yeux dans le vague. “I

— Ah! Chad Gadya! Suis-je bête? — Tu permets | n’est-ce pas que j’expédie ça! — Faites entrer. ai — C’est bien difficile, lui dis-je, quand le gros député fut sorti, de causer ici un peu sérieusement avec toi. 1e

Donne-moi rendez-vous chez toi un soir, un après-midi.

— Tu vois, me dit-il; et feuilletant son agenda : pas mercredi. Ni jeudi. Vendredi soir bal au ministère;

| samedi à l’Élysée: lundi je dois être à Aigues-Mortes : congrès des Marais salants; mardi soir je pars pour Berne : conférence internationale sur la nécrose des allumettiers ; je représente le Ministre. Quand je serai revenu, je l’écrirai.

— C’est ça, tu m’écriras. =

Je n’ai jamais reçu de lettre.

Et c’est moi qui suis obligé de lui écrire, pour lui rappeler cette heure de fièvre où il se souvint qu’il était Juif.

Il y a toujours eu à Paris un certain nombre de Juifs | pauvres, des ouvriers et des artisans juifs. Ils habitent de préférence le quatrième et le onzième arrondissements, mais ils sont noyés dans une importante population française. Depuis les pogromes, leur nombre

augmente chaque jour. Cependant, Paris n’est pour eux |

qu’un lieu de passage; c’est vers New-York, vers 4

Londres, qu’émigrent les ouvriers juifs. Les salaires }

avilis, les mauvaises conditions du travail à domicile |

ou dans les sweat shops, la rapacité des sweaters, leur ; paraissent douce chose après l’entassement dans le

Territoire russe, la famine permanente, la prison, les |

injures, les coups. Dans un pays de liberté politique, ils ‘ respirent. Et ils arrivent sans cesse, émigrants misé- rables, volés par des requins de frontière, entassés

dans les entreponts des navires, soumis aux visites a: sanitaires, aux enquêtes des Alien acts. Les moins bien portants, les plus pauvres sont rembarqués. Ils

reviennent, pénètrent par les ports où la police est le { moins vigilante, et vont se perdre dans ces immenses

fourmilières qui les attirent. À New-York, ils sont 750.000, dont 400.000 groupés sur un mille carré; à

Londres, dans Whitechapel et les quartiers environnants, plus de 115.000. Ces ghettos modernes sont « de formation volontaire. Des gens qui ont vécu dans un ghetto pendant une paire de siècles, ne sont pas capables d’en sortir simplement parce que les portes en ont été jetées bas, ni d’effacer les flétrissures de leur âme en ôtant la rouelle jaune. L’isolement qui leur a été imposé du dehors est en quelque sorte devenu la loi de leur être. Ils vivent en tas, les uns sur les autres, par besoin de chaleur sociale. De tels hommes sont eux-mêmes les portes de leurs ghettos et quand ils émigrent les traînent avec eux à travers les mers dans des pays où il n’y a pas de ghettos. De Pologne, d’Allemagne, de Hollande, il s’est déversé sur l’Est de Londres des flots de Juifs :

exilés, réfugiés, émigrés volontaires, dont peu aussi à

leur aise que le Juif du proverbe, mais tous riches de

leur bonne humeur, de leur industrie et de leur ingéniosité. » (1)

% Au bout d’une ou deux générations ils parlent anglais, mais la langue des premiers arrivants est le yiddish. Ce dialecte, qui est, comme l’âme juive, une sorte de

« palimpseste » où toutes les nations ont laissé leur trace, se compose de mots hébreux, grecs, espagnols, russes, coulés dans une gangue de mots germaniques

corrompus, et s’écrit en caractères hébraïques. Le

| yiddish se parle dans presque tout l’univers, partout où

. des Juifs sont réunis. Les Juifs assimilés ont toujours

| fait la guerre au yiddish, depuis l’heure où Moïse Men-

———

| 17

_ delsohn l’abandonnaït et recommandait aux Juifs d’Alle- 5 | magne de se servir de l’allemand littéraire. Cependant comme il est la langue d’un prolétariat de huit ou dix 120 millions d’hommes, le yiddish n’est pas en décadence. D Il s’est au contraire développé depuis que les émeutes Re. antijuivés ont resserré les Juifs les uns contre les autres. Es _ Les marchands chrétiens de l’East End rédigent leurs #0

  • réclames en jargon, et les sectes protestantes elles 00 mêmes, dont les missionnaires essayent de conquérir à Le. l’Évangile les misérables du ghetto, annoncent l’heure à de leurs conférences et de leurs services à l’aide de ET Cest le ghetto que Zangwill connaît le mieux. Sans FT ï doute, certains de ses romans, de ses nouvelles, 7 : racontent ou raillent la vie des artistes, la vie politique, Re. : la vie sociale, socialiste, ouvrière, un monde réel et 2 LS observé, un monde imaginaire et inventé; Londres, nn ” OA Paris, New-York, beaucoup d’espèces de villes et beau 4 & coup d’espèces d’hommes. Cependant comme Kipling LE est surtout le peintre de l’Inde et de la jungle, Zangwill 24 ; est surtout le peintre du ghetto. Il le décrit dans une 78 quarantaine de contes, histoires humoristiques, grandes … é S ï . nouvelles, réunis sous divers titres : Ghetto Tragedies, FE : De Ghetto Comedies, The King of Schnorrers, Drea- 4 mers of the Ghetto et un roman ou plutôt une suite de EM = En France, on chercheraïit en vain une œuvre compa- Ë rable à celle de Zangwill. Robert Dreyfus dans un petit Si ; livre sur l’écrivain Alexandre Weill (1) explique pour. (1) Robert Dreyfus : Alexandre Weil, ou le prophète du faubourg 114 ù Saint-Honoré. Cahiers de la Quinzaine, 8, rue de la Sorbonne. Es

à quoi jusqu’à présent il n’y a pas eu de littérature judéofrançaise. « Les Juifs de France sont à présent trop identifiés à la Société française, trop pareils aux autres

Français de tous les groupes et de toutes les prove-

| nances pour être tentés ou capables d’exprimer une

4 sensibilité, des idées et des tendances différentes et

J proprement juives [qu’ils ne trouvent] plus en eux-

  • mêmes. » C’est exact; les Juifs de France ont été trop peu nombreux et trop dispersés pour former une classe x

à part. Ils ont pu prendre place dans la sociélé, non pas

5 en formant un groupe assez solide, assez compact pour

  • conquérir, mais en acceptant un à un de faire partie

à d’autres groupes où ils n’étaient tolérés qu’en laissant

4 oublier leurs origines. Je ne parle ici que de ceux qui

4 aimaient l’argent ou la considération. Car il n’a jamais

4 manqué de Juifs isolés et fiers. Les Juifs Français qui

4 appartiennent à la bourgeoisie ont touiours proclamé

Li que parler des Juifs c’était provoquer l’antisémitisme.

53 L’antisémitisme est né tout de même et les Juifs ont été

2 obligés de se défendre, On a écrit en faveur des Juifs.

3 Mais il n’est pas né d’œuvre d’art. L’apologie ne tente -

Ée pas un artiste. Ce qu’il veut c’est la vie, la réalité; il

à 3% veut peindre ; il lui faut le bien et le mal, l’obscurité et

  • ’ sordide. Il n’y a pas eu de littérature juive en France,

É parce que depuis l’émancipation des Juifs il ne s’était pas reformé de ghetto. Dans les pays anglo-saxons le ghetto a ses journaux, ses cafés-concerts, ses théâtres,

  • ses poètes, ses romanciers. Le ghetto lit avec avidité tout ce qui lui parle de lui-même.

He Dans la littérature européenne le Juif est presque

toujours un type conventionnel. Quand il n’est pas … Shylock, le traître, ou le boursier, il est Nathan le à. Sage de Lessing. Lorsque Georges Elliot composa k Daniel Deronda, elle avait cessé d’observer les hommes, ) et les Juifs qu’elle peignit sont au-dessus et en dehors de l’humanité. M. Paul Bourget essayant dans l’Étape d’être impartial, n’a réussi à faire de Salomon Crémieux-

Dax qu’une sorte de pancarte en papier mince où sont

inscrits les vertus et les vices attribués aux Juifs pa ; l’opinion courante : intérêt, fermeté, logique, ardeur au ;

esprit d’nquisition, de calcul, et non pas un être formé

de tendons, de nerfs, et de bonne chair remuante et ‘ vivante. C’est que, pour dresser des Juifs vrais, il ne

suffit pas de ne pas haïr les Juifs, ou d’avoir rencontré FLôS dans le monde quelques Juifs en habit bien frottés de chrétien. Il faut avoir vécu au milieu des Juifs pauvres,

il faut avoir mangé avec eux le Xugrel du samedi et le À Matzes de Pâques. Il faut aimer le poisson frit, la carpe ; à la Juive et la viande Xosher. Il faut avoir passé ses 4 soirées avec les petites gens qui jouent autour d’une : table verte au Napoléon, au vingt-et-un, au brag, au À Klobbiyos, (1) avoir parcouru les carrefours où des Ë du piano mécanique tourné par une Italienne, les si squares où les bonnes femmes assises devant leurs ; portes « bavardent et tricotent comme si la mer venait

écumer à leurs pieds ». (2) Il faut avoir grimpé les L escaliers gluants des maisons ouvrières, visité les back-

rooms (1) où des lingères travaillent quatorze heures par jour; les taudis où des familles de sept personnes vivent sur une surface de seize mètres carrés; les sweat shops où un brouillard de poils vole, se glisse dans le buffet, dans l’armoire, se pose sur le lit, sur les glaces, entre dans vos manches, dans votre cou, s’étale sur l’eau que vous buvez, se colle sur le pain beurré que vous portez à votre bouche, (2) lieux grouillants pleins de cris, de larmes et de rires, où « dans une obscurité sans air se sont passées tant d’aventures, ont été jouées tant de tragédies, tant de farces ». (3) IL faut avoir été le parent ou l’ami d’un vieux rabbin fanatique, plein de scrupules, sorte de virtuose de la religion, (4) qui, la veille de Pâques, de peur qu’une bribe de levain ne reste dans la maison, fait la chasse aux miettes (5) entre les feuilles des livres, retourne toutes les poches, ouvre toutes les armoires, cherche à quatre pattes, une chandelle à la main, sous le buffet, sous les lits, sous les tapis; il faut avoir accompagné l”humble Rebbitzin dans Petticoat Lane pour faire les achats de la veille de Pâques, quand « les grandes dames de l’ouest de : Londres, laissant à la maison leurs filles qui jouent du piano et ont un abonnement chez Mudie, reviennent à leur chère ruelle… plongent leurs mains dégantées dans les tonneaux où des concombres confits nagent dans leur saumure, ou goûtent, à même les barils amoncelés, les olives grasses et juteuses,.… sans plus de | 21

fausse honte que les écolières… Car c’est la nuit des d: nuits. Ce soir elles peuvent rire, jeter bas toutes k, les barrières sociales: et, malgré l’éclat de leur haute à position qui éblouit le ghetto, causer du temps des Ë Olov Hasholom (1) avec leurs vieilles camarades… Scène sans pareille dans l’histoire cette fantasmagorie de chenilles et de papillons se rencontrant, comme au bon vieux temps, sur le lieu même de leur ponte. Con- è peut rencontrer de pareil que sur les champs d’or où dans les pays neufs, et jeté tout naturellement au milieu d’une civilisation sans couleur par un peuple doué d’un 7 don indestructible pour le pittoresque. » (2) : | (1) Cest-àa-dire : des temps où, quand on parlait d’un mort, on re disait Olos Hasholom (paix soit sur lui); du bon vieux temps. Re

Les Enfants du Ghetto

LE Le pittoresque du ghetto, le mouvement, le grouil- | lement de ces Orientaux, résistant d’abord, puis s’assimilant aux mœurs de l’Occident, voilà ce que s’amuse à

_ peindre ce Juif anglais, fier de sa race, et dont la | culture n’a pas émoussé l’œil, un des plus délicats, des ; plus aigus qui aient regardé les hommes. Il nous con- : duit dans toutes les juiveries, les allemandes, les polo4 naises, les russes; celles de Bohême, de Galicie, qui à : sont encore le moyen âge; celles de la Bukovine qui : sont déjà l’Orient ; à Jérusalem enfin où lies Juifs s’as- à semblent moins pour vivre que pour pleurer et mourir. : $ Il peint les cimetières, les antiques synagogues de rite À allemand et de rite portugais, recueille les légendes | anciennes, les jeunes mythes qui se forment sans cesse. < 11 montre les Juifs transplantés partout, parlant toutes

les langues, « s’imaginant qu’ils font partie du sol qu’ils

É habitent, et souvent patriotes au point de regarder les co Juifs immigrés comme des étrangers »; mais malgré leur diversité de types et de caractères, si semblables

au fond, si éprouvés, si épurés et faits d’une matière si durable que pareils au cèdre du Liban « ils conservent les autres matières et arrêtent la putréfaction ». (1)

Mais le pittoresque ne conduit pas très loin. Dans les paysages, dans les demeures, sous les oripeaux et sous les gestes nous voulons des hommes qui sentent et surtout qui pensent. Or, le Peuple c’est l’Inconscient : et c’est pourquoi tous ceux qui ont décrit les ouvriers et les paysans ne peuvent. que reproduire quelques types toujours les mêmes, mettent dans la bouche de leurs personnages quelques phrases d’argot, de patois où s’est figée une pensée rudimentaire, immuable, et pour éviter la monotonie, tombent dans la grossièreté.

Le réalisme de Zangwill ne se complaît pas au milieu des mœurs des apaches et si son ämour pour l’analyse psychologique et le détail la conduit parfois à étudier la sensibilité complexe des classes les plus raflinées, son instinct le ramène sans cesse vers le travail,

Mais il existe une classe ouvrière sans résignation ni brutalité, plutôt pudibonde que sensuelle, moqueuse, sarcastique, et pleine de respect pour les choses de l’intelligence, subtile, ayant une vie intérieure, le sens de la Religion, folle d’ergoter sur Dieu, les origines et le sens de l’Univers, fouetiée sans cesse par les sarcasmes de ses tribuns au lieu d’être gâtée par les flatteries des politiciens, un peuple, non pas une plèbe, « soumis à

à un entraînement moral et physique, race choisie dont le# régime alimentaire a été réglé par la religion », Israël, ; produit « d’une expérience sociale réussie ». (2)

Toute Juive a rêvé qu’elle mettrait au monde un

docteur de la Loi. A six ans, tout enfant juif apprenait

à lire dans la Bible, plus tard dans le Talmud. La mère

de toute jeune fille juive a désiré lui trouver pour mari

un docteur de la Loi. Marié à onze ans, le jeune savant

était nourri par les parents de sa femme, tout fiers de

pourvoir aux besoins matériels d’un homme, qui usait sa vie dans l’étude et la méditation. Car Rabbi Meïr .

a dit : « Quiconque étudie la Loi pour elle-même, le

monde entier est son débiteur; il est nommé l’Adora-

_ teur, le Bien-Aimé, l’Ami du Dieu Omniprésent, l Ami

de l’Humanité. Elle le vêt d’humilité et de respect; elle

le rend capable de devenir juste, pieux, honnête et

droit; il devient modeste, patient et oublieux des

injures. » (1) Si les ressources manquent, le savant

pauvre devient parfois un Schnorrer, le plus audacieux

des mendiants, le fléau des juiveries, car il connaît la

Loi qui ordonne au riche de donner et proclame que

celui qui donne est béni. Mais, dit aussi la Loi : « Ronge

un os dans la rue plutôt que de devoir quoi que ce soit

à personne », et Rabban Gamiliel, fils de Rabbi Judah,

le prince : « IL est louable d’unir à l’étude de la Loi une

  • occupation matérielle. » C’est pourquoi « beaucoup de

nos sages se sont faits artisans ». Dans le ghetto,

Zangwill pouvait à chaque pas trouver une espèce

presque disparue du monde moderne, des hommes à

qui la plus humble vie laisse le souci de la plus haute

Il raconte la vie de ces rêveurs du ghetto, fourreurs, fruitiers, employés, colporteurs, revendeurs, dans la

: chambre desquels il y a toujours un livre; savetiers j qui, battant la semelle, lissant des coutures avec un fer chaud, discutent passionnément sur l’origine du monde | ê et le miracle, opposent ou concilient l’Évolution et la Religion, citent Kant, Spinoza, dans un atelier-chambre qui pue la graisse brûlée, la cire fondante, où grésille un feu de coke bourré de rognures de cuir. (1)

C’est dans un tel milieu qu’il fait vivre Esther Ansell, le personnage central de son chef-d’œuvre, Children of the Ghetto, suite de récits pleins de vie, de tragiqueet d’humour, l’un des plus beaux livres de la littérature

Esther Ansell est la fille d’un pauvre immigré, qui ne parle que yiddish, ouvrier d’occasion, tantôt tailleur, tantôt cordonnier, tantôt marchand de fruits dans les rues, « extrêmement occupé à prier quand il wa rien

” de mieux à faire ». Esther est la vraie maman de toute la famille, quatre autres enfants et une grand-mère impotente qui vivent dans un galetas de l’East End de Londres. C’est une petite fille avec une face grave et des yeux candides, une gamine obéissante et mal vêtue, si anxieuse de plaire à sa maîtresse d’école, si passionFr née pour l’étude, si audacieusement ambitieuse de devenir elle-même une institutrice. Mais elle ne peut aller tous les jours à l’école. Il faut faire la cuisine, | acheter les provisions. Quand l’argent manque, elle ya É au fourneau populaire, « pareille, avec sa démarche orientale, à une Réhecca en miniature allant au puits ». Elle rêve, comme tous les pauvres gens, du jour où le travail, la chance lui apporteront une vie moins hale-

. tante, moins incertaine, Mais, le plus souvent, ses rêves : | sont déçus : elle heurte la porte de son galetas et la re cruche pleine de bouillon tombe à terre, se casse. Le _ shilling qu’elle a économisé pour acheter le poisson : Le … et la viande de la veille de Pâques lui est volé au mar- - ché par un pick-pocket, et son frère Benjamin, l’espoir è de la famille, qu’une bonne œuvre élève et fait in- 6 _ struire, meurt d’un mauvais rhume. : £ Malgré tout, elle ne doute pas de J’existence d’une À puissance invisible, quoique cette puissance lui paraïisse re singulièrement indifférente aux joies et aux tristesses Ris

  • humaines. Elle se console, soit en chantant mélancoli- _ . quement aux enfants des airs en mineur, soit en se tenant à la porte d’une petite synagogue d’où, fascinée, …. elle entend les dévots chanter dans le crépuscule d’un L samedi soir, les psaumes plaintifs d’une race traquée. $ -_ Elle ne manque jamais d’allumer les bougies du Sabbat, . ni de préparer la viande d’une manière orthodoxe. ie Jamais enfant nc fut plus sensible à la beauté du devoir, …._ plus ouverte à l’appel de la vertu, de la maîtrise de soi, de E l”abnégation… Quand elle lisait un de ses livres de prix, …_ ses yeux se remplissaient de larmes, sa poitrine de réso- Su _ lutions désintéressées, et de volonté d’être juste… Elle …_ menait une double vie, de même qu’elle parlait deux …_ langues. L’idée qu’elle était une Juive, que son peuple à -_. avait une histoire particulière, était toujours à l’arrière-
    _ plan de sa conscience. Parfois, cette idée était brusquement

tirée au premier plan, quand des enfants chrétiens la rail-

  • laient avec leurs couplets moqueurs, lui criaient qu’ils QUE à avaient piqué un morceau de porc au bout d’une fourchette _ et l’avaient donné à quelqu’un de sa race. Maïs avec bien _ plus de force, elle comprenait qu’elle était une Anglaise.
  • Elle était bien plus fière de Nelson et de Wellington que de “ .… Judas Macchabée. Elle se réjouissait de découvrir… qu’Al-° \

fred le Grand avait été le plus sage de tous les Rois, que les Anglais sont maîtres de toute la terre et ont planté des colonies dans les quatre coins du monde, que la langue anglaise est la plus noble des langues et que les hommes qui la parlent ont inventé les chemins de fer, les bateaux à vapeur, le télégraphe et toute chose digne d’être

Enfin le miracle arrive. Une de ces demi-divinités qui distribuent de la soupe aux petits pauvres, portent des vêtements à domicile et des bons de viande, instituent des prix et des bourses, la femme d’un riche commer- çant, Mrs. Henry Goldsmith, avide de relations, de considération et de respectabilité, s’intéresse à Esther Ansell, en fait une sorte de secrétaire et de fille adoptive, l”emmène en voyage, l’envoie à l’Université.

Mais Esther n’est pas heureuse dans ce milieu où rien ne manque sauf un peu de hauteur d’âme, où les personnes d’un certain âge restent adonnées à des pratiques purement matérielles, où les jeunes gens, n’ayant plus aucune religion et pas encore d’idéal, ne sont préoccupés que de jouissances et de réussite. Parfois un éclair jaillit de sa face et la fait paraître vraiment jolie. Mais avec son expression abstraite, sa tête pensive, son air d’être toujours seule, la mince | jeune fille reste ombrageuse. Elle pense à son origine, | aux siens qu’on a envoyés aux États-Unis, et se dit que malgré ses toilettes élégantes et ses bonnes manières, elle n’est tout de même qu’une « vilaine petite jeune femme à l’âme médiocre, sujette à des migraines, et absolument sans le sou ». t

Dans le salon des Goldsmith, Esther Ansell rencontre à Raphaël Léon. Les philanthropes sont obligés parfois V

d’aller dans de singuliers milieux. Raphaël Léon est un de ces dreamers, un de ces rêveurs qu’Israël Zangwill aime et raille doucement, un de ces pauvres, braves,

| grands, admirables et un peu ridicules Harrow boys et Oxford men, qui vont s’installer dans l’East End, passent leur temps en démarches, conseils, leçons et à conférences, et, brûlant de se sacrifier au bonheur de l’espèce humaine, ne réussissent qu’à se faire voler les forces de leur corps, la chaleur de leurs âmes par des pauvres qui ne désirent que des aumônes et par des riches qui n’aspirent qu’au vote des gueux. Les rêves de Raphaël Léon, Esther Ansell n’y croit guère : elle connaît trop le ghetto. L’orthodoxie, qui | constitue le ciment d’une race, elle la voit se dissoudre chaque jour. Elle a vu les nouveaux arrivants obligés Ë d’accepter la nourriture anglaise, le jour de repos ( 4 anglais, la langue anglaise, sous peine de mourir de faim dans leur isolement. La Race chérie de Dieu! Elle É- a vu son père implorer matin et soir un ciel sourd. La à Mission d’Israël, quelle ironie, quand on pense à sa L crasse et à sa misère! Le Messianisme, l’Idéalisme, É pures créations de l’esprit! Le véritable judaïsme est une religion de « poêles et de pots ». Cependant tandis qu’elle cause avec Raphaël Léon elle est singulièrement émue. « L’enthousiasme l’avait toujours empoisonnée », et, tandis que l’idéaliste déroulait les thèses qu’elle détruisait aussitôt sous ses sarcasmes, « l’image sordide qu’elle se faisait de l’Univers semblait transfigurée en une réalité joyeuse et sacrée, pleine de possibilités 1 infinies de travaux dignes d’être accomplis et de nobles à plaisirs ». Raphaël presque aussitôt aime la brune jeune È fille; mais elle, qui sent croître le sentiment de sa

dépendance envers un milieu qu’elle n’estime plus, veut de. k reconquérir sa liberté en gagnant elle-même sa vie. Un FE NE matin, de bonne heure, quand tout le monde est encore ” R _ endormi, elle quitte la somptueuse maison des Gold- Re) smith et s’enfuit vers Whitechapel. à 21144 è Londres s’éveille sur les premiers gestes du monde patient du travail. Esther revoit son quartier, sa rue, ES “4 ses voisins, sa maison. Elle retrouve son ghetto : Re Tout remuait dans le ghetto, car il était huit heures et ; demie du matin, un jour de travail, Mais Esther n’avait 2e pas marché cent mètres, que son cœur s’alourdit de pénibles NN _ pressentiments. La bonne vieille rue de jadis, où elle venait d’arriver, avait été étrangement élargie. Au lieu de maisons sales et pittoresques, se dressait une effroyable rangée de maisons ouvrières, casernes monotones de briques, qui, MCE 4 par leur prose ennuyeuse, morte, tuaient toute gaieté, nn ; écrasaient l’âme. En revanche, d’autres rues paraissaient se : incroyablement étroites. Est-ce possible qu’il ait fallu pour NN è les traverser jadis, six enjambées à ses membres d’enfant ?… “ESS ; Elles lui semblaient tellement sordides et crasseuses, A:t-elle nn” 5 pu jamais s’y promener, l’esprit léger, inconsciente de leur À ss a laideur. Le lourd brouillard grisâtre qui les enveloppait ne nn s’élèverait-il pas un jour, ou bien n’était-il pas leur manteau 10-27 es naturel, nécessaire? Sûrement, jamais le soleil ne pourrait | He ; baïser ces pavés collants, ne viendrait leur verser chaleur et vie. Ces immenses boutiques magiques où l’on trouvait ; de tout, des pastilles de menthe et du coton, des poupées à. re % tête de porcelaine et des citrons lui paraissaient toutes Fa rétrécies maintenant entre les fenêtres de minuscules mai- + sons d’habitation. Les vieilles femmes à perruque noire, les. x hommes cerasseux, au pas lourd, étaient encore plus laids a \ et plus crasseux qu’elle ne l’imaginait. Ils lui paraissaient D: : des caricatures d’humanité, épouvantails en chapeaux : |: M MU TA enfoncés et en jupons crottés. Mais peu à peu, au fur et à pe : mesure qu’elle avançait elle comprenait que malgré les eee ci bâtisseurs de maisons modèles pour ouvriers, la szène, dans % Ecus 30 FÉES

se ses parties essentielles, n’avait pas changé. Aucune trace ee à d’amélioration, à Wentworth Street, étroite et bruyante 2 rue-marché, où des files de charrettes bordaïent la chaussée Le empestée, exactement comme autrefois et où Esther mars chaït sur de la boue, des épluchures et des enfants. Des

enfants! il y en avait partout, pendus au sein de femmes

s mal lavées, sur les genoux de grands-pères qui fumaient

“L leurs pipes, jouant sous les charrettes, se traînant dans les

#4 ruisseaux ou dans les ruelles ; leurs figures étaient sales et ‘20 maladives, leur teint blême, leur grâce pathétique protestait “ contre l’abandon où ils étaient laissés! Une gamine en Fe : guenilles foncées, assise sur une boîte d’oranges, regardait : tout ee grouillement avec une gravité surnaturelle, incarnant

x l’idée qu’Esther enfant se faisait du théâtre. Dans son cœur

=: elle avail un sentiment de vide, l’impression qu’elle était

3 * étrangère au milieu des choses familières. Qu’avait-elle de

_ commun avec ces demi-misérables, avec cette race d’êtres

—_ à moitié barbares? Plus elle regardait, plus son cœur

É. coulait bas. Il n’y avait là aucun étalage de vice, aucune

É- brutalité, aucune ivrognerie; tout simplement la saleté

E d’une cité orientale, sans son originalité ni sa couleur. Elle è “ examinait les affiches et les devantures des magasins et

7 attrapait les mèmes bribes de bavardages en passant devant

DH. la boutique du boucher. Tout lui semblait le même qu’au-

Es trefois. Çà et là cependant la main du temps avait tracé de
À nouvelles inscriptions. Pour Baruch Emmanuel elle avait

ce rédigé une nouvelle enseigne. C’était une mixture d’allemand,

3 de mauvais anglais et de cockney orthographié phonétique-

Fe ment en lettres hébraïques.. Baruch Emmanuel avait proRe _ spéré depuis les jours où il affichait qu’il avait besoin de

le: finisseurs et de poseurs de chevilles et n’était pas capable ÿ E de se les offrir. Il avait plusieurs établissements et possé- dait cinq maisons à deux étages, et était trésorier de sa :

synagogue, et parlait des socialistes comme d’une variété » inférieure d’athées…

_ - La main du temps avait aussi construit une Métropole des

= ouvriers presque en face de la boutique de Baruch

Le Emmanuel, et en avait bariolé les murs avec des affiches

…_ illustrées et morales. Là des cabines pour une personne

ne coûtaient pas plus de quatre pence la nuit. A la vue des journaux pendus à la fenêtre d’un bureau de tabac Esther comprit que le nombre des personnes sachant lire avait augmenté, car il y avait là des feuilles importées de New-

York rédigées à la fois en jargon et en hébreu pur. Une grande afliche en yiddish et en anglais annonçant un meeting lui apprit l’existence d’un rejeton de la Ligue de la Terre Sainte : the Flowers of Zion society, dirigé par des jeunes gens de l’East End pour l’étude de l’hébreu et la propagation de l’idée nationale juive. Juste à côté, comme pour montrer ironiquement l’autre face de la vie du ghetto, était collée une autre affiche qui avait l’air d’une proclamation 5 royale, informant le public que par ordre du Secrétaire d’État à la guerre, une vente de vieux ôbjets en fer et en fonte, en zinc, en toile et en cuir aurait lieu à l’Arsenal Royal de Woolwich.

Comme elle avançait la grande cloche de l’école sonna. Involontairement elle pressa le pas et rejoignit la procession babillarde des enfants. Elle pouvait presque s’imaginer maintenant que les dix dernières années n’avaient été qu’un rêve. Était-ce en vérité d’autres enfants ou n’étaient-ce pas les mêmes qui la bousculaient autrefois quand elle pataugeait dans la même boue avec ses maladroiïts souliers de garçon. Sûrement ces petites filles en robes imprimées, de couleur lilas, c’étaient ses camarades de classe. Elle avait du mal à comprendre que la roue du temps l’eut façonnée en femme, et que tandis qu’elle-même vivait, et apprenaïit, et voyait les cités et les mœurs des hommes, le ghetto non touché par ses expériences continuait à marcher dans son ornière étroite. Une nouvelle génération d’enfants s’était élevée pour jouer et pour souffrir à la place de l’ancienne et c’était tout. Cette pensée l’accablait, lui donnait une fois de plus le sens poignant de forces brutes, aveugles. Il lui semblait qu’elle surprenait dans cette scène familière de son enfance le secret de la grise atmosphère de son esprit.

C’est là qu’elle avait insensiblement absorbé ces lourdes ; vapeurs qui formaient l’arrière-fond de son être, un écran toujours sombre derrière les couleurs irisées des émotions | joyeuses. Qu’avait-elle de commun avee ce dénüment ?

Quoi ? Tout. C’est avec cela que son âme avait d’imperceptibles affinités, non avec la gloire du soleil, de la mer et de la forêt, les palmes et les temples du Sud. (1) Trouvant une joie mélancolique et raffinée à se torturer elle-même, elle laisse échapper et repousse toutes | les chances qui s’offrent de nouveau, car le bonheur, : dans un Univers si misérable, lui paraît une sorte de monsirueuse exception à la vie normale de l’humanité. Et, quand Raphaël Léon, l’ayant rencontrée sur le perron du British Museum, la prie de l’aider dans les œuvres qu’il a entreprises, la supplie de le laisser | la sauver ét lui demande sa main, elle lui répond : ‘ « C’est moi qu’il faut laisser vous sauver de vous-même, Raphaël. Est-il sage d’épouser le sombre esprit du É ghetto qui doute de soi? » et elle disparaît dans la à foule des passants. Mais, avant qu’elle ait réussi à s’emk barquer pour l’Amérique, Raphaël la retrouve. Ensemble, | _ is tenteront d’améliorer le sort de leurs misérables . .

Zangwill n’a pas regardé seulement la face grave du : ghetto. Son talent est complet, et ses dons sont mul- L tiples. Il sait rire. | Le ghetto n’est pas triste. Rien n’est plus amusant que les réunions de famille chez les Juifs de condition Ë modeste, et qui ne sont pas trop déjudaïsés. Le prolé- 103 tariat juif ignore « la grande douleur juive ». Il est gai, il est jovial. Les Juifs qui travaillent n’ont pas le temps É d’être tristes. Ils laissent le pessimisme à leurs philan- ; Le philanthrope ressemble à ces gens qui pleurent en ji lisant des romans. Quand un riche se met tout à coup à 1 regarder d’un peu près la vie du peuple il est effrayé de ; tant de misère et de tant de bassesse. IL en est triste à jamais. Cependant le confortable de la maison où il! revient le soir, l’empêche d’en mourir. On peut s’ima- à giner l’Ecclésiaste comme une sorte de roi philanthrope s Ë pris d’une crise de désespoir, après une tournée dans :#%

_ les Slums de sa capitale. Mais il rentre dans son palais - __ oùil y a des femmes, des serviteurs et des parfums. “0 Le bourgeois philanthrope, lui, ne se résigne plus au ù ._ bonheur. Ayant bien diné il va les yeux baissés en Re Le pensant à la douloureuse condition des hommes qui pendant ce temps-là rient et s’amusent, C’est parce que : È le peuple voulait continuer à rire pour continuer à 2 vivre qu’il n’a pas écouté les Seigneurs qui venaient le : L plaindre dans les Universités populaires et qu’il est è retourné à la joie grossière de ses cafés-concerts. Les 1e vrais militants étaient plus clairvoyants que les jeunes Fe xd gens bien mis. Îls connaissent la valeur de la joie. Eu Presque tous sont de francs bons garçons comme la : ge plupart des entraîneurs d’hommes. Le secret de leur ô D. influence n’est pas seulement dans leur « esprit de harF diesse », mais aussi dans leur jovialité. ; Les Rabbins, les Docteurs, qui se sentaient responsables de l’avenir, et surtout de la conservation de la race juive ont lutté contre le pessimisme. Beaucoup S d’entre eux comme le rabbin David Sichel de l’Ami je Fritz, (1) furent de gais compagnons. (2) Le soleil ne Fe L pénétrait pas dans le ghetto, mais ils y firent entrer le à - rire. Le rire était à tous les foyers, à toutes les | x tables. (3) Ils ont empêché le Peuple Juif de se « frapper » #4 et par suite de se laisser mourir. C’est par leur bomho- + mie un peu terre à terre, et qui a toujours exaspéré les : mystiques, qu’Israël a duré au milieu de l’écroulement : 5 (2) Voir le portrait de Reb Shemuel, dans Zangwill, CA. of the à FANS G) Moïse Schuhl, Sentences du Talmud et du Midrasch, Paris,

des nations. Enseignant moins une religion qu’une sagesse ils ont habitué leur peuple à accepter « l’inévitable avec bonne humeur ». (1)

Ainsi entraîné, le Juif ne répond pas aux « coups : du sort » par des lamentations. Sa tristesse est

: active. Ii est de la même fabrique que les grands moqueurs : Swift, qui ayant beaucoup souffert par les hommes, a beaucoup raïllé les hommes, et Cervantès, qui ayant gâché sa vie par son caractère chimérique, a écrit un livre immortel pour se railler soi-même. Le rire du Juif est volontaire, strident, amer, hystérique. Il rit d’un rire qui fait mal. Mais il rit. C’est Henri Heïne.

Et c’est Zangwill. C’est parce que Zangwill, comme Heine, a sucé dans son enfance le lait grossier de la blague juive, qu’il est un farceur de ghetto. Sur ce fond juif s’est déposée la culture anglaise, plus que toute autre
favorable au développement de son génie car il y trouvait l’exemple et la tradition de l’humour. La culture une plante nouvelle : l’humour juif.

Je vis Zangwill, en 1909, à Paris. Lorsque j’entrai il causait avec un de ces jeunes savants Juifs que leur science ne peut empêcher de s’intéresser au sort de | leurs coreligionnaires persécutés dans l’Est de l’Europe. |

Zangwill s’enquérait de la valeur de quelques hommes, qui avaient offert de s’intéresser à la cause

— Et le docteur Ebenezer, disait-il, qu’en pensezvous? — C’est un très honnête homme, répondit l’autre.

Mais…, connaissez-vous l’histoire de ce Polak à qui |

l’on demandait des nouvelles de sa fille? Ma fille, dit-il, a épousé un homme quine sait pas jouer aux cartes. — Quelle chance vous avez! — C’est ce qui vous trompe; car il ne peut s’empêcher d’y jouer.

Zangwill sourit. Et voyant ces deux têtes pâles, rapprochées l’une de l’autre, ces corps inclinés sur ces sièges bas, je me demandais si j’étais dans le siftingroom d’un modeste hôtel anglais de la rue Saint- j Hyacinthe, ou dans une de ces académies orientales où les sages talmudistes enseignaient selon la méthode hagadique, par questions et par réponses, par maximes,

Des éclats de rire, ou des images, voilà ce que le Juif a toujours préféré au mur blanc des idées générales. Qu’il parle ou qu’il écoute, il est toujours le même homme. Essayez de le convaincre sous forme d’un raisonnement, il ne vous suit pas. Il vous attend à l’exemple. Son esprit n’aime pas la pression continue du raisonnement logique. Il lui faut de petits chocs successifs séparés par des temps. Ainsi parlait Jésus, et les foules juives se grisaient de ses paraboles. Ainsi parlèrent les Rabbis, car la Loi est une corbeille pleine de fruits délicieux, mais lourde, ronde et lisse; « l’apologue est l’anse par laquelle il est possible de saisir la

Aussi le peuple juif possède-t-il un immense folk-lore :

| mots, (2) répertoire énorme où puisent les rabbins,

(1) Sentences et proverbes du Talmud et du Midrasch, op. cit.

et les maîtres d’école, les Badchen dont c’est le mé- 20 tier de faire rire les convives aux repas de noces et 5 les Schnorrer dont les bouffonneries amusent l’hôte 1e pieux qui, pour obéir à la Loi, a toujours un pauvre à , sa table la veille du Sabbat. Ke Ces histoires sont originaires de tous les pays : de 2 Palestine et d’Afrique, de Russie, de Pologne, de : Galicie, d’Allemagne, d’Autriche, d’Aisace, des Trois à Évêchés, d’Espagne, de France, de Paris même, de tous è les lieux et de tous les pays où le peuple errant s’est ; reposé, a travaillé dans l’ignominie et dans la crainte, soi a cru pouvoir respirer enfin. Les unes viennent des temps les plus reculés, des époques bibliques outalmu ; diques, ont été racontées, manuscrites, déformées et ï transformées sans cesse; les autres sont d’hier, d’au- #4 jourd’hui même, chaque génération admirant, vantant à ; ses aspirations, se moquant de ses travaux ou de ses Car il ne faut pas s’imaginer que toutes les blagues | : juives qu’impriment les journaux ou les livres antisémites soient d’origine chrétienne. Un grand nombre a ” été inventé par des Juifs. Le théâtre juif de Vienne, les Bourses de Francfort et de Paris, les Synagogues, les : Casinos, les Cercles, il s’en fabrique partout où sont : ‘ groupés, pour le travail, la religion, ou le plaisir, les ï représentants de cette race susceptible et raïlleuse. Gar : le Juif est moqueur, comme le Français. Comme le Français poli et plein de soi, il aime à se railler soimême par politesse et par orgueil. Il parle de ses qua- ; lités à voix basse et à voix haute de ses travers. (1) (n Sentences du Talmud, op. cit. |

C’est comme s’il disait à son corps : tu n’es pas très joli, tu es grêle et gauche; à ses bras : vous êtes

  • remuants; à ses mains : vous êtes des touche-à-tout; à | son cœur même : tu n’es pas toujours chevaleresque; je n’y peux rien, c’est le legs des ancêtres, et il faut plus pe d’une vie pour changer ça; mais au-dessus de ces esclaves du passé mon esprit affranchi, mon esprit libre vous connaît et vous juge. | Il y a une source plus trouble parmi toutes celles d’où É s’écoulent les blagues juives. La plupart des races idéalisent leur type. Toute Grecque est fière d’avoir le front bas, le nez droit et charnu prolongeant le front; toute à Arménienne désire avoir la figure si ronde que son amant : puisse la comparer à une pomme, à une grenade, à une | orange, à la face elle-même de la lune. Une race vaincue
  • ou troplongtemps bafouée finit par se mépriser elle-même. » Elle n’admire plus que le type de ses vainqueurs, et leur ; âme. IL y a certes des Juifs qui, pour des raisons désinS téressées et de foi, cessent d’être Juifs, bien qu’ils enrai gent de n’avoir pu changer de tête en changeant de ; semitismus ist mir neu », (1) fut obligé de dire à l’un É d’eux un chrétien effaré du zèle de son nouveau F coreligionnaire. D’autres, sans se convertir, sont flattés « quand on leur dit qu’ils n’ont pas le nez juif, les LT cheveux juifs, les manières juives. Ces Juifs-là ont dési- Ê déalisé leur type et au lieu d’exalter leurs différences, n° de s’efforcer de rester eux-mêmes et bien à part, ils ï s’adaptent, se fondent, se conforment, et diminuent en E. () Votre antésémilisme m’était connu, votre antisémitisme m’est : tout neuf. S. Freud. Der Wilz und seine Beziehung zum Unbewuss-

quelque sorte par leur fait cette diversité des êtres qui est une bénédiction de la nature. Cette espèce de Juifs ont peur sans cesse qu’un malotru ne leur reproche leur Judaïsme. Ils prennent les devants et se dépêchent de faire des mots contre les Juifs en ayant l’air de dire : cela ne nous touche pas, nous ; nous n’en sommes pas.

C’est par ces héros, qui changeraïent volontiers la mobilité de leurs narines contre le nez pâteux d’un Auvergnat, et qui troqueraient leur âme souple contre l’âme désintéressée sans doute, non mercantile et brave, de la bourgeoisie qui les entoure, que sont fabriquées un certain nombre de blagues sur la forme de notre nez ou la roublardise de notre esprit. Aussi dans cette masse énorme, où il y a de tout, de l’excellent et sonnerie, est-il parfois malaisé de distinguer de l”admiration agaçante de soi-même les traits de la satire la plus malveillante.

Voici une historiette où l’intention du conteur est claire. Le Rabbin d’Altona montrait à l’incrédule Salomon Maïmon le Schofar, cette trompette primitive dont l’officiant tire des cris sauvages lorsque la Synagogue prononce le Herem, l’excommunication juive : « Connais-tu ceci? » lui dit-il d’un air sombre. Le disciple de Kant répondit fort tranquillement : « Je sais que c’est F la corne d’un bouc. »

Henri Heine qui rapporte cette histoire, admire le visage immobile et l’audace tranquille du philosophe. (1) Mais voici un conte d’Alsace. Un colporteur, qui n’a io) H. Heine, De l’Allemagne, pages 89-90, édition Renduel, Paris,

pas gagné un sou dans sa semaine veut cependant être rentré chez lui à Colmar pour le Sabbat. Il réussit à se glisser sur le quai et prend le train. En route le contrô- leur lui demande son billet. — Je n’ai pas de billet, dit le Juif. — Alors, paye, dit le contrôleur. — Je n’ai pas d’argent, dit le Juif. Le contrôleur le jette dehors au premier arrêt. Le Juif sans mot dire s’assied sur un banc, attend une longue heure, monte dans le train suivant, et parcourt quelques kilomètres. Il est de nouveau contrôlé, chassé, s’assied sur un banc, attend un autre train, remonte, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’un employé, qui l’avait déjà contrôlé, le reconnaisse et lui dise : Ah! c’est encore toi. Et jusqu’à quand cela durera-t-il ce petit manège? Le Juif enfonce sa tête dans son cou, lève ses épaules, les bras, et avec un demi-sourire : Jusqu’à ce que je sois arrivé à Colmar. Ici l’intention est plus douteuse. Est-ce que le conteur | se moque de la bassesse du Juif qui a commis une petite | fraude et se laisse bafouer sans répondre, ou célèbre la ténacité de ce pauvre diable dont l’aventure est une : sorte de symbole tragique d’Israël continuant à progresser sous les injures et sous les coups ? Mais dans cette autre histoire qui est toute neuve, l’intention est évidente. C’est une plaisante apologie de | l’habileté : Deux boursiers ont, par économie, la même maîtresse. La femme devient enceinte. Qui s’occupera de l’enfant? F — Patience, dit l’un. — C’est vrai, dit l’autre. Sait-on À ce qui peut arriver ? Rien n’arriva sauf les douleurs de | l’enfantement. Dans la rue, devant la porte du petit à hôtel, les deux amis se rencontrent. — Monte, dit le premier, moi je ne pourrais voir Ça; tu me raconteras

comment ça s’est passé. Et il fait les cent pas sur le à E: trottoir. Enfin son ami redescend : Comment va l’en “8 fant? — L’enfant, il n’y a pas un enfant, il y a deux 5 enfants. — Deux enfants? Très bien, très bien; alors F2 nous en aurons chacun un. — Oui! C’est ça! Mais il y a un malheur! — Quel malheur? — Eh bien! le mien, ae il est mort! de Beaucoup de blagues juives sont construites sur ce type 2 et ne sont pas sévères pour la ruse. Les antisémites en À font sans cesse le reproche aux Juifs. Avec leur mau- À vaise foi. Car ils connaissent plus d’une farce chrétienne, Ÿ dont les héros chrétiens, en fait de ruse, rendraient des À points à des Juifs. Mais la défense des Juifs est mala- ù droite : avec le renard, renarde, (1) ont enseigné les : La psychologie d’une race persécutée justifie, en effet, : les récits où les Juifs mettent dedans les Chrétiens. | ou les Infidèles. Mais ceux-là, et ils sont nombreux, où les Juifs jouent au plus fin les uns avec les autres? < Tout s’éclaire si on envisage la blague juive comme l”amusement d’un peuple de gens d’affaires. € Quel est donc le point d’honneur de l’intermédiaire ? ÿ Imposer sa marchandise, et ne quitter la place que son l marché en poche. Il a toujours le dernier mot le Schadchen, le fabricant de mariages, l’agent matrimonial, « 4 toujours à l’affût de jeunes hommes à marier. La bellemère ne me plaît pas, lui objecte-t-on; c’est une femme | stupide et méchante. —. Ce n’est pas la belle-mère, à c’est la fille que vous épousez. — Mais elle n’est plus () Alexandre Weill, Sagesse et fleurs d’esprit des rabbins, page ne

jeune, et pas beaucoup plus belle: — Qu’importe ! Elle | ne vous en sera que plus fidèle. — Elle n’a pas beau- é coup d’argent. — Qui vous a parlé d’argent? Est-ce de

l’argent que vous épousez”? Vous demandez une femme.

— Mais elle à aussi une bosse. — Vous êtes bien difi- | cile. Est-ce que vous voudriez qu’elle n’ait aucun L: Quant au marchand il a besoin de tout le monde. | : Il ne veut se brouiller avec personne; mais en même

temps il ne veut pas se laisser forcer la maïn. Il entend n’accepter que les marchés qui lui conviennent, et | cependant rester l’ami de ceux dont il refuse la marchandise. Il s’en tire par des bons mots. Avec la manille 4 et le bridge la plaisanterie est le meilleur des masques.

Voilà pourquoi on plaisante tant dans les tables d’hôte $ où les commis-voyageurs essayent de se distraire tout s en ne se faisant pas chiper leur clientèle par leurs 4 5 voisins ; dans les mess d’officiers où selon les époques, à . rôdent les mouchards de la Congrégation ou les mou- À chards des Loges; dans les salons des hauts fonction- À naires de la République. Un Président, un Directeur, à est fréquemment jovial et plaisantin. Les plus belles ë places de notre démocratie sont données à ceux qui ont . su faire rire le plus .de parlementaires et de ministres sans dévoiler le fond de leur pensée. A cet exercice certains vizirs juifs, grands et petits, se sont montrés de -première force. Leurs grands-pères ont appris pour eux l’esprit de repartie sur la place du marché. L’un d’eux, à marchand de chevaux, examinait un cheval de selle. 4 IL est si rapide, lui dit le propriétaire de la bête, que si

vous montez dessus à quatre heures du matin vous serez à six heures et demie à Strasbourg. — Qu’est-ce que vous voulez que je fasse à Strasbourg à six heures

On le voit, n’est-ce pas, le petit œil châtain, qui regarde sans cesse en tous sens, entre les paupières mi-closes, le visage immobile de ce rouleur de foires qui laisse tomber de ses lèvres à peine ouvertes les quelques sons grâce auxquels il conserve son indépen- ;

; dance et ses amis. Je pense à Tristan Bernard racon- : tant après diner ces histoires juives qu’il ne publie pas, et auxquelles ressemblent d’une manière frappante, soit par le sujet, soit par l’accent, les contes brefs qui l’ont

L’humour juif et les autres genres d’humour ont bien des traits communs : un sens aigu de l’ironie des choses; que tout est vain et cependant nécessaire; le don de regarder le monde tantôt du point de vue le plus géné- ral, tantôt dans ses détails les plus menus; l’esprit, la bouffonnerie, le tragique; une grande sûreté de soi

: et un immense plaisir à briser les tables étroites où sont écrites les lois de la pensée moyenne. De cet humour-là Zangwill sait se servir à merveille; et il a écrit plus d’une page (2) qui, pour le mélange heureux de l’ironie et du pathétique, rivaliserait avec une œuvre comme le Tambour Legrand. (3) Mais son humour a des caractères très particuliers : d’abord l’emploi fré-

(:) On trouve beaucoup d’histoires juives dans l’ouvrage cité de Freud, et en particulier une version allemande de l’histoire ci-dessus. à

(2) Par exemple the Hope Extinct, dans Ch. of the Gh., 189.

quent de la blague juive. Zangwill a recueilli un grand nombre de contes, de sorte que certains morceaux de ses œuvres sont une sorte de folk-lore juif, et que certains de ses personnages font penser à ces « Minnesinger du Moyen âge payant l’hospitalité qu’ils reçoivent par de bonnes histoires ou des racontars sur ce qu’ils ont vu dans les villes ou sur les chemins ». (1) Il s’amuse souvent aussi à pasticher les blagues à juives. (2) Ailleurs, quand il se donne la peine d’inventer, c’est un mélange de citations bibliques, de discussions théologico-métaphysiques et de farce; Dieu et la religion, l’apologie et le blasphème, l’agacement des limites que les religions apportent à notre activité, les efforts que nous faisons pour sortir de ces limites sans trop violer les règles que nous trouvons nécessaires. Cela, et mille autres éléments composent l’humour de Zangwill; car contenant tous les contraires et tous les contradictoires, cet art si proche de la vie est comme S elle, indéfinissable. Maïs ce qu’il a de plus particulier, et ce qui ferait reconnaître entre mille proses anonymes le style de Zangwill, c’est l’emploi constant, — pour s’en moquer le plus souvent, mais parfois aussi, | comme, malgré lui, pour exprimer sa propre pensée, — du raisonnement talmudique. On dit au talmudiste : Vous devez la dime dès que ; les fruits sont rentrés dans la maison. — Mais la de- | vrai-je, répond-il, si je les mange dans la cour? — Non, | si la cour est ouverte, et que les voisins puissent vous

à voir les manger. — Et si la cour est ouverte dans une Eu. partie et couverte dans une autre? — La partie cou- +5 : verte sera considérée comme la maison. — Mais si je ‘s mange mes figues sur le pas de la porte? (1) FE Et si la discussion avait porté sur un sentiment, il SE vous l’aurait coupé en quatre. C’est parce que la plu- - part des Juifs ont été soumis pendant des siècles à une : Fe telle gymnastique, que le jôur où les grandes Écoles leur Le ont été ouvertes, ils ont montré une telle aptitude M : aux études de philosophie et de jurisprudence. Mais ÿ quelques esprits en sont restés tordus et faussés à jamais. = Comme Pascal, dans ses Provinciales, a prêté à son 4 Père jésuite le langage de la casuistique jésuitique, $ Zangwill écrit souvent ou fait parler ses personnages _ dans la langue tarabiscotée du commentateur talmudiste, le plus subtil des ergoteurs, le plus dangereux des 3 adversaires parce qu’il a l’orgueil d’avoir le dernier mot, ” et qu’il finit toujours par vous bloquer dans un coïn par un argument de détail que vous sentez être faux et que vous enragez de ne pouvoir en logique démontrer : tel. C’est un des moyens les plus drôles du talent de E à Zangwill. C’est un des aspects les plus originaux et les Fe plus neufs de son humour. Le premier, il a deviné tout é le comique, le tragique même, qu’un romancier pouvait < tirer de cet « instinct juridique de l’Hébreu qui a déve- fe loppé le plus gigantesque et le plus minutieux code de ‘e conduite qu’il y ait au monde ». (2) 4 De chacun des éléments qui composent l’humour de 24 Zangwill il est très difficile de donner des exemples >= . (1) Talmud de Jérusalem. Traduction Moïse Schwab, tome III, 8 page 155. Maisonneuve, éditeur, Paris, 1879. SES

purs; car, même dans ses Essais, /où il discute à la manière juive sur des sujets non juifs, tous les éléments sont mêlés entre eux et brassés avec un fond d’humour anglo-saxon et germanique. (1) Mais c’est de leur pâte que sont pétris les personnages des romans, des contes, des drames de Zangwill : des êtres cultivés, gais, susceptibles, vétilleux, vulgaires, enthousiastes, flagorneurs, escrocs, bateleurs, dévots, ignorants, superstitieux, éloquents, bavards et braves : le Roi des Malka, Flutter Duck; le doux, aimable, jovial Reb Shemuel, et enfin un héros singulier qui réunit en lui les deux traits dominants du Juif oriental, l’idéalisme dévergondé et le parasitisme, un des types les plus truculents de la littérature contemporaine, parent du _ Neveu de Rameau et du bon abbé Jérôme Coignard : Melchitzedek Pinchas, le poète néo-hébreu : | C’est un vrai poète, avec une extraordinaire puissance de langue et un don infaillible de rythme. Il écrivait dans le style médiéval avec une profusion d’acrostiches, et des rimes doubles, dédaignant la nudité du parallélisme dont J usaient les premiers poètes hébreux. Dans le domaine intellectuel, il devinait toutes choses comme une femme, avec une rapidité et une pénétration merveilleuses, et un égal manque de jugement. Le même penchant de son esprit tordu le faisait se répandre en ingénieuses explications de la Bible et du Talmud, en vues neuves, en lueurs nouvelles : sur des points d’histoire, de philologie, de médecine, sur toutes choses, sur quoi que ce soit. Et il croyait en ses idées parce qu’elles étaient siennes et en lui-même à cause de ses idées. Il lui semblait parfois que sa taille grandissait, jusqu’à ce que sa tête touchàt le soleil, mais c’était surtout

après boire, et son cerveau gardait de ce contact une per- ; Pinchas envoie ses ouvrages aux Juifs riches qui, pour se débarrasser de lui, lui donnent, en retour, quelques shillings. Mais il accepte de toutes mains et porte à domicile ses livres chez de plus humbles, dont il reçoit, en échange, des compliments et aussi le break- : fast. Le voici qui se présente chez Reb Shemuel. (2) è Il entra par la porte de la rue, qui était entr’ouverte, frappa légèrement à la porte de la chambre, et l’ouvrit, puis il baisa la mezouzah clouée sur le chambranle; il s’avança vers la Rabbine, lui saisit la main qui portait la cafetière et la baisa avec une égale dévotion… Enfin il se pencha et pressa de ses lèvres la redingote du Reb. Je suis venu, ditil, pour vous prier de me faire l’honneur d’accepter un exemplaire de mon nouveau recueil de poèmes intitulé : les Flammes du Métamoron. N’est-ce pas un beau titre ? Quand Enoch fut enlevé tout vif au ciel, il fut changé en feu et devint Métamoron, le Grand Esprit de la Cabale. Ainsi mon àme s’élève dans le Ciel de la poésie lyrique et [La face du poète] était taillée à coups de hache, et non sans ressemblance avec celle d’un Aztèque.. Il tenait dans une main un paquet de livres à couverture de papier, et dans l’autre un cigare éteint. Il posa les livres sur la table où le breakfast était servi. Enfin, dit-il, il est imprimé ce grand ouvrage que ces ignorants de Juifs anglais ont laissé ; moisir, eux qui payent à de stupides révérends des mille et des cents pour porter des cravates blanches. : — Et qui en a payé l’impression cette fois-ci, Monsieur Pinchas, dit la Rabbine ? : — Qui, qui, balbutia Melchitzedec ? qui d’autre que moi ? — Mais vous dites que vous êtes un pauvre diable.

— Vrai comme la loi de Moïse! Mais j’ai écrit des articles pour les journaux yiddish. Ils courent après moi. Il n’y a pas dans leur rédaction un seul homme qui sache trousser un article. Je n’en peux pas tirer d’argent, ma chère Rabbine, sans cela je ne serais pas sans avoir déjeuné ce

matin. Mais le propriétaire du plus grand de ces journaux est aussi imprimeur, et m’a imprimé mon petit livre en paiement de mes articles. Je ne pense pourtant pas que la vente m’en remplira l’estomac.:. Que le Tout Puissant, béni soit-il, vous bénisse, Rabbine; naturellement je prendrai une tasse de café. Je ne connais personne comme vous qui sache faire le café avec un tel parfum… Vous êtes un heureux mortel, Rabbi. Vous permettrez que je m’assoie à votre table? Et sans attendre la permission il prit une chaise et s’assit: puis il se lava les mains, et se mit en devoir de gober un œuf. Voici votre exemplaire, Reb Shemuel, dit-il, après un moment… Vous savez que vous et moi sommes les deux personnes de Londres qui sachent écrire correctement le langage sacré. . — Non, non, dit le Rabbin avec modestie. — Si, si, reprit Pinchas.… Vous l’écrivez aussi bien que moi. Mais regardez la dédicace que j’ai spécialement écrite 4 pour vous de ma propre main : « A la lumière de sa géné- ration, le grand Gaon dont la perfection est renommée jusqu’aux confins de la terre, aux lèvres duquel le peuple de Dieu tout entier vient demander la connaissance; à la source inépuisable; à l’aigle puissant qui s’élève jusqu’aux | cieux sur les ailes de l’intelligence ; au Rav Shemuel. Puisse sa lumière n’être jamais obscurcie et que de son vivant le Rédempteur descende sur Sion. » Prenez, faites-moi l’honneur d’accepter. C’est l’hommage de l’homme de génie à l’homme de science, l’humble présent de l’un des deux seuls savants hébreux d’Angleterre à l’autre. | Melchitzedek Pinchas sait entrer partout, dans les réunions, dans les sociétés, dans les comités, où il sollicite avec une naïve et inlassable ambition un poste de président, de secrétaire, de trésorier, d’orateur.

: On n’ose le mettre à la porte. On sait que seule la force 4 physique est capable de le faire sortir; et ce n’est pas “5 toujours sans danger, comme l’éprouva le Directeur du À Théâtre Juif de New-York qui, s’étant permis de trans- À former en opéra-comique un drame écrit par Melchitzedek Pinchas, reçut en pleine scène un coup de canne ; à travers la figure. (1) | Mais la plupart du temps, pour obtenir ce qu’il désire, 4 Pinchas emploie la méthode insinuatoire. à Une grève d’ouvriers tailleurs se prépare contre les 2 sweaters de Whitechapel. C’est une bonne occasion d de se mettre en avant. Il réussit à pénétrer dans la ‘ salle du Comité et essaye de gagner les bonnes grâces : de Simon Wolf, le grand leader ouvrier Juif. Il lui À expose ses idées, mais Simon Wolf se méfie. Il a peur a que Pinchas ne lui chipe sa position, comme il dit. 5 Alors Pinchas l’enveloppe, se met à son service, lui offre ; de parler dans les meetings. De là mes paroles se précipiteront comme les torrents des montagnes pour balayer la corruption… Vous savez, Simon, Ë moi et vous sommes les deux seules personnes de l’Est de Londres qui parlent correctement anglais. (2) F — Je sais, mais les discours doivent être en yiddish. “à — Gewiss ! mais qui sait la parler comme moi et vous. 2 Vous me donnerez un discours à prononcer ce soir. : — Je ne peux. Non vraiment! Le programme est arrangé. 3 Vous savez, ils sont tous déjà jaloux de moi ; je n’ose pas en À rayer un. — Ah non! ne dites pas ça! plaida Pinchas en posant l’index sur l’aile de son nez. 3 (2) Ch. of the Gh., 179. Je n’essaye pas de traduire l’accent judéo- 2 anglais qui augmente encore le comique du personnage. FE 50 1

— Il le faut bien!

— Vous déchirez mon cœur en deux. Je vous aime comme un frère ou presque comme une femme. Rien qu’un seul

Dans ses yeux brillait un sourire solliciteur.

— Je ne peux, ils fondraient sur moi comme un nid de

— Un seul petit, un seul, Simon Wolf.

De nouveau son doigt était collé contre son nez.

— C’est impossible.

— Vous n’avez pas considéré combien mon yiddish enflammera de cœurs et qu’il fera couler les larmes de tous les yeux, ainsi que Moïse fit jaillir la source du rocher.

: — Si, si, mais que puis-je faire ?

— Rien que cette petite faveur et je vous serai reconnaissant toute ma vie.

— Vous savez bien que je le ferais si je pouvais. .

Le doigt de Pinchas pressait avec plus d’insistance encore contre son nez :

— Rien que cela, accordez-moi cela et je ne vous demanderai plus rien de ma vie.

— Non, non. Ne me tourmentez pas, Pinchas. Et maintenant il faut vous en aller. J’ai des tas de choses à faire.

— C’est moi que vous ne reprendrez plus à vous passer mes idées, dit le poète éclatant. Et il sortit en claquant la

Le leader s’installa devant ses papiers avec un soupir

s de soulagement… Un moment après la porte s’entr’ouvrit et la tête de Pinchas apparut peu à peu. Le poète faisait son plus aimable sourire. Son doigt poussait son nez de la

façon la plus enjôleuse.

« — Rien qu’un petit discours, Simon ! Pensez combien je

vous aime.

— C’est bien, c’est bien! Partez, je vous prie. Oui, oui, je | verrai, répliqua Simon Wolf, riant malgré tout son ennui. | Le poète s’élança et baisa l’ourlet du veston de Wolf. — Oh! vous êtes un grand homme, dit-il! puis il sortit 3 fermant la porte doucement.

L’impossibilité d’être satisfaits, voilà la caractéristique de la plupart des héros de Zangwill. Des natures si fines que le monde, dont la main est parfois un peu rude, les met sans cesse à vif; des rêveurs certes, mais si lucides qu’ils n’espèrent presque rien des hommes. Vanité des vanités, voilà le fruit amer de leur clairvoyance. Le mal et le bien luttent à peu près à force égale dans l’Univers, et il est douteux qu’aucun de nos efforts puisse transformer en bien la plus petite quantité de mal. Les systèmes qui se fondent sur la perfectibilité morale des hommes ne sont que des rêves. Un seul méchant détruit l’effort de dix hommes de bien.

Alors n’est-il pas sage de s’asseoir en criant : à quoi bon, et d’attendre délicieusement la mort, au milieu du jeu des idées, des couleurs et des parfums, ou, au con- É traire, de s’abandonner à la grâce de Dieu ? Mais le Juif vénitien, héros de Chad Gadya, que sa fortune et son amour des idées ont fait dilettante, au fond haït les dilettantes, « les tisseurs de nuages, les jongleurs de mots », et, misérable au milieu des jouissances, c’est lui qui va vers la mort. Quant à Dieu lui-même, le tout

puissant Créateur, il ne peut rien pour le désespéré qui s’abandonne à lui. S’il agit, Dieu n’agit qu’au travers de l’homme. Le progrès est peut-être une illusion. Mais les races qui ont cessé de rêver cette illusion tombent en décadence et meurent. Agissons donc. « Je suis un Russe, je suis pour l’action, l’action, l’action » dit Strelitski, le rabbin d’une confortable synagogue dans un beau quartier de Londres, qui, las de célébrer un culte formel auquel il ne croit plus, de parler devant un public dont il n’atteint pas l’âme, de se sentir le salarié et en quelque sorte le « panégyriste professionnel du riche » (1) donne sa démission et part en Amérique pour y prêcher librement un Judaïsme sans dogmes. Comme tous les idéalistes il manquera une partie de ses rêves. Mais il ne se découragera pas. Si ses projets échouent ce sera justice, parce qu’ils étaient simplement logiques, de pures constructions de l’esprit, de la raison. La vie casse ce qui est rationnel, systématique, classé, codifié. « Les choses parfaites sont des choses mortes; la loi de vie est imperfection et mouvement. La vie n’est jamais logique, elle est simplement vivante. » (2) Peut- être vers quarante-Ccinq ans, comme tant d’autres enthousiastes, il regretiera, dans les heures de fatigue nerveuse, d’avoir si peu connu la douceur de vivre. Mais quelques jours de soleil, un peu de repos, une petite réussite, et il comprendra qu’il a joui de la seule espèce de plaisir qui soit donnée à sa nature passionnée : dépenser son enthousiasme; que ce qui importe ce n’est pas les « résultats, mais l’action elle-même ». (3) Car il

appartient à cette race incapable de désespoir, à cette FFE race si active, si vivante, qu’il lui est impossible d’ima- Fe giner que ses morts eux-mêmes cesseront d’agir un 5 L jour. « Il ne faut pas envisager le monde futur comme : un lieu de repos, a dit un de ses sages. Là même, l’acti- ;

11 ne suffit donc pas à Zangwill de nous émouvoir ou de nous amuser en peignant des personnages. Il a ; besoin de les aimer. Il ne peut s’empêcher de crier : quand on maltraite ses modèles; il ne peut laisser en : repos ceux qui permettent qu’on détruise le peuple juif. “ Le peuple juif, voilà trois mots que supportent diffi- 2 . cilement certaines oreilles. Les Juifs prétendent qu’ils À sont des citoyens de religion juive. On se rappelle leur 4 joie quand dans une conférence fameuse, Renan leur à révéla que leur race contenait quelques gouttes de sang étranger. Ils s’étaient donc mêlés aux peuples! Ils pouvaient avoir les mêmes aspirations, les mêmes rêves! Le vieil idéal national était bien mort; Israël n’avait plus qu’une mission à remplir : colporter au lieu de vieux habits quelques idées neuves; (2) puis il se dissoudrait dans les nations, comme un amendement dans une terre fatiguée, en les régénérant. + Tel était à peu près l’état d’esprit des Juifs cultivés e dans toute l’Europe quand Zangwill arrivait à l’âge ! d’homme. Israël avait renoncé à son antique solidarité ; trop égoïste, pour répandre à travers le monde l’idéal de la fraternité universelle. Les Russes commencèrent à massacrer leurs frères juifs. Les Roumains avaient (1) Moëd Quaton, cité dans Des Ailes à la Terre, publication de ’ l’Union libérale Israélite, Paris, rue Copernic, 24. 3

inventé pour eux une condition inférieure à celle de citoyen, celle de sujet tenu aux charges, ne jouissant .pas des droits. (1) Vienne élisait une municipalité antisémite. En France, paraissaient les pamphlets de Drumont et la Libre Parole: les pays anglo-saxons élevaient la barrière des Alien acts pour se protéger ë contre les masses toujours croissantes d’émigrants. Nous sommes un contre mille, pensaient les Juifs; à quoi bon résister? Attendons; on nous oubliera. Zangwill leur jeta ce poème : Écoute Israël, Jéhovah, notre Dieu, est Un, Mais nous, peuple de Jéhovah, sommes doubles et si défaits. Esclaves d’éternelles Égyptes, faisant cuire nos briques sans paille, A l’aise dans des Sions successives, bavardant sur leurs politiques ; Conduisant au Parc, au Bois, au Prater, pendus à la queue du chic. Tremblant devant les brutes, blessés de mille pointes, A Habillés de pourpre, de lin, choyés à la cour des Rois ;

Fidèles amis de nos ennemis, esclaves d’une dédaigneuse clique, En Europe les seuls chrétiens qui présentent l’autre joue… Pour nos pays risquant nos vies, fiers des drapeaux de nos patries, En paiement mis à la porte, nos haïllons sanglants sur les bras. O Fantale-Protée des Peuples, la sécurité vient du dedans! Lion de Juda, où es-tu? Une peau d’âne sur le dos! (2)

Et puis au fur et à mesure que les événements se dé- roulaient, que les expulsions et les massacres se préci-

(1) Bernard Lazare, les Juifs en Roumanie, et Jérôme et Jean ï Tharaud, Bar-Cochebas. Cahiers de la Quinzaine, février 1902 et

pitaient, il essaya de remuer la conscience juive en lui : parlant des pogromes. Aux Juifs lâches, il conta l’histoire des héros juifs,

Il leur dit comment l’autorité russe, quand elle a besoin de détourner, de son incapacité ou de sa corruption, l’attention publique, prépare un pogrome. L’accusation de crime rituel est lancée habilement. C’est une vieille croyance populaire, que les Juifs ont besoin pour préparer leurs pains azymes du sang d’un enfant chré- tien. Le bedeau de la synagogue est acheté et laisse mettre à la place du flacon de vin consacré un flacon de sang de bœuf. Pendant l’office du matin de Pâques, tandis que les prières du cantor s’élèvent devant les rouleaux de la loi dans le temple illuminé, les fidèles entendent soudain le cliquetis d’une troupe de cavaliers, le bruit bref d’ordres militaires. La grande porte s’ouvre à deux battants et un escadron de cosaques s”avance à cheval, deux hommes de front. Halte, s’écrie l’officier. — Pourquoi votre Excellence vient-elle troubler nos prières à Dieu, demande le bedeau? — Tout d’abord pour le sang de l’enfant… Montrez-moi cette bouteille sous l’arche sainte. Et, à ses hommes : Ne laissez sortir personne, homme, femme ou enfant… Tuez quiconque essaye d’échapper. Mais Aaron Ben Amram, le pieux et savant médecin juif, qui prévenu à temps de la félonie du bedeau avait pu remplacer la bouteille de sang par le vin aromatique de la Consé- cration, s’avance droit dans sa robe de satin blanc et son châle bordé d’une bande d’argent. Un soldat doit savoir ce que c’est que du sang, dit-il avec tranquillité. — L’officier flaira le goulot débouché de la bouteille et sa face se détendit dans un faible sourire. Un

soldat connaît l’odeur du vin aussi, dit-il ; et, sautant en selle, il ordonna la retraite. (1)

Samooborona (2) est l’histoire du pogrome lui-même.

La nouvelle qu’un massacre se préparait à Milovka, petite ville polonaise, arriva au quartier général de la : d’un pope de village « qui avait eu une goutte de sang de trop ». Le jeune David Ben Amram est expédié en hâte pour organiser un corps local de la Selfdefence. emporte autant de revolvers qu’en pouvait contenir sa boîte à violon et, dans son rouleau de musique, des cartouches. Il rend visite aux commerçants de la petite ville. Les Cent Noirs, leur dit-il, vont bientôt être lâchés sur le quartier juif. Mais les Juifs ne doivent plus se laisser conduire à la boucherie comme des agneaux. Trop longtemps, lorsqu’ils ont reçu des coups sur une 6 joue, ils ont tendu l’autre. Il faut se défendre soimême… Il faut acheter des brownings. Mais l’aubergiste, le marchand de bois, le marchand de chevaux, pleurent et tremblent. Le Rabbin propose un jour de jeûne et de prière. Les autres pensent qu’il est préfé- rable de faire une collecte et d’en envoyer le produit au Gouverneur. Le pogrome lui rapportera davantage, répond David, préparons plutôt des bombes; et il leur raconta toutes les horreurs dont, ailleurs, il a été témoin : un vieillard scalpé avec une cuillère de fer aiguisée ; un tisonnier chauffé à blanc enfoncé dans l’œil d’une femme; un crâne d’enfant broyé sous le talon d’un Vrai Russe. Bourgeois, tonna-t-il, je veux vous

(1) Zlijah’s Goblet dans Gh. Com.

André Spire ne. ,

û sauver malgré vous-mêmes!… Au même instant la porte à s’entr’ouvre. Ils sont pris de panique; jettent David sur le lit, l’y maintiennent solidement. Mais ce n’est pas | la police qui entre, c’est simplement Ezéchiel Leven, un ami de David. Soyez béni, vous qui venez, cria David, en sautant sur ses pieds, vous et moi, Ezéchiel, nous sauverons Milovka. — Hélas ! murmura Ezéchiel, je viens de tirer un mauvais numéro. Je pars combattre $ pour la Russie. :

Chacun appartient à un parti : Octobriste, Cadet, Polonais, Progressiste, Social-démocrate, Socialiste-révolu- : ne veut s’entendre avec les autres. Chacun trouve des prétextes pour ne pas s’entendre avec David. Vous êtes un Maximaliste, je le vois bien, lui dit le gardien du temple. Non, un Minimaliste seulément, répond David, je ne veux que le minimum : sauver vos vies. Vous rêvez tous de sauver le monde, ou au moins la Sainte Russie. Vous ne pensez qu’à l’avenir, moi, je ne vous parle que de votre présent.

« Le Pogrome arriva. Mais il arriva dans une forme nouvelle à laquelle David même n’était pas préparé…

Pas d’accessoires machiavéliques, pas d’agents provo-

cateurs, pas de hooligans avec de fausses barbes

grises, déguisés en Juifs émeutiers ou blasphémateurs.

L’artillerie fut amenée tranquillement contre le quartier

juif, comme si Milovka était une ville ennemie. » On

offrit à David de se cacher dans une cave. Mais il pré-

féra monter sur un toit d’où, à l’aide d’une petite

lunette, il pouvait surveiller les mouvements du cordon ;

d’investissement. Ses yeux ne quittaient pas une figure qu’il avait découverte parmi les canons. « C’était Ezéchiel Leven, son ancien lieutenant, avec lequel il avait rêvé d’accomplir des actions dignes des Macchabées. Le nouveau conscrit, en uniforme d’artilleur, pointait minutieusement un canon Gatling. « Pauvre « Ezéchiel, s’écria David; c’est toi, de nous tous, dont le « sort est le plus drôle. Mais tu as oublié qu’il y a « encore une autre forme de Self-defence. » Et il tourna son pistolet contre lui-même. » Dans The Melting Pot, (1) nous voyons les suites des C’est à New-York, que se déroule le drame. David Quixano est un jeune musicien de génie. Il appartient à cette catégorie d’ « Orphelins de Pogromes », comme tant de paquebots en apportent à New-York. Il est recueilli par son oncle, le professeur de musique Mendel Quixano qui, il y a dix ans déjà, a fait venir de Russie | sa propre mère, la veuve d’un savant talmudiste, Frau < Quixano, brave et respectable dame, enfoncée dans les pratiques et qui ne parle que le yiddish. Vera Revendal, une jeune fille qui n’a échappé aux prisons russes que par l’exil, et qui gagne sa vie comme assistante

  • dans un Settlement, admire le génie de David Quixano. | Bientôt, elle lui avoue qu’elle l’aime. Mais David a d’horribles hallucinations. Cet être exceptionnel, possédé par les images et par les sons, revoit sans cesse la face de l’officier qui assistait au massacre de KishinefF, F et qui, au lieu d’ordonner à ses soldats d’arrêter les | (1) Le Creuset, drame joué pour la première fois le 5 octobre 1908 : sur la scène de Columbia Theatre à Washington.

émeutiers, leur commandait de tirer sur les femmes, sur les enfants qui échappaient au massacre. Soudain, il reconnaît que le père de Vera est ce chef d’assassins qui a tué sa mère, sa sœur, tous les siens. Alors Vera lui demande pardon. Elle supplie : Je vais vous dire la

À vérité, David, s’écrie-t-elle, je n’étais pas tout à fait sûre, jusqu’ici, de mon amour pour vous… souvent, après nos moments enchantés, il y avait une gêne indé- finissable, un vague instinct, relique du mépris séculaire contre les Juifs, une sorte d’aversion étrange pour leur religion sans Christ.

Mais maintenant, maintenant David, je viens à vous et je vous dis, répétant les paroles de Ruth : « Ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu. »

Ne m’approchez pas. Il y a une rivière de sang entre nous.

S’il y avait les sept océans, notre amour les franchirait.

Facile à dire pour vous. Vous n’avez jamais vu le ruisseau rouge charriant des seins mutilés de femmes ou des cerveaux écrasés de petits enfants. :

O mon Dieu! Laissez Vera vous consoler. Elle s’agenouille

contre la chaise de David et essaye de jeter ses bras autour de lui… Otez vos bras. Ne sentez-vous pas la froide mort qui se glisse entre nous. Sans se troubler attire la face de Dayid vers ses lèvres. Embrassez-moi, David.

Je sentirais le sang sur vos lèvres. Mon amour l’effacera. Amour, amour chrétien. Pour cela, j’ai quitté les miens, assombri le foyer qui m’avait recueilli, Il y avait pourtant dans mon cœur une petite voix qui ne cessait de me dire : Retourne. Mais je n’écoutais rien : seulement la voix de la fille du boucher. Ah! laissez-moi rentrer chez nous, chez nous, chez nous! (1) Tel est le débat. David pourra-t-il pardonner, pour- ÿ ra-t-il oublier? La grande République, terre de refuge pour tous les opprimés, le grand Creuset où se sont fondues déjà tant de races : l’Allemande, la Slave, î l’Anglo-Saxonne, la Latine, pourra-t-elle, malgré tant d’injustices, de rancunes, de haïines, fondre ensemble ! le Chrétien et le Juif. C’est le Cid, cette histoire! Avec quelques changements c’est le même thème : la lutte du devoir et de la passion, comme on dit au collège. Mais comme les héros de Zangwill sont plus instinctifs! Beaucoup plus qu’au combat de la raison contre le cœur, nous assistons à la lutte des nerfs contre eux-mêmes; la lutte d’un amour et d’une image, la lutte de deux visions. Comme David ressemble peu à cette raisonnable Chimène. Aimait-elle son père cette demoiselle d’honneur qui calcule, qui analyse tout ce que l’opinion exige qu’elle fasse pour venger son père tué par son amant. Crains-tu si peu le blâme et si peu les faux bruits ?.…

David et Vera ne s’occupent pas de ce que pensent FER à d’eux quelques gens bien élevés. Leurs sentiments SE sont de l’élite, mais eux sont peuple de préférence ou pes d’origine. D’âme noble, cultivés. Maïs spontanés, pas- s’ sionnés, intuitifs, détraqués si l’on veut, détraqués ; comme tous ceux qui ont baissé une fois les yeux sur Re le grand drame où se débattent les peuples et n’ont pas la tête froide d’un ambitieux, ou le cœur sec d’un dilet- “e The Melting Pot est, je crois, l’œuvre la mieux % réussie de Zangwill. Toutes ses autres œuvres ont Ée quelques taches : des fautes de goût, un certain manque du sens des proportions, une surabondance et, comme dit un critique anglais, M. Oliphant, une surélabo- F ration du détail. A cette nature d’une richesse tumul- rs tueuse il aurait été bon, peut-être, de passer à travers È la filière française. Le public anglais est un maître dangereux. Il ne vous demande pas comme le nôtre de vous contraindre. Il n’exige pas que vous ne disiez que l’essentiel. Dans cette dernière œuvre, au contraire, le théâtre qui ordonne la concision, le ramassé, a tenu l’office de notre discipline. Il a bridé Zangwill, et a donné une puissance extraordinaire à ce don qu’il a è reçu en naissant et dont il fait un fréquent usage, ; d’arracher, au moyen d’une scène de farce, nos nerfs déjà tendus par une forte situation dramatique. On lira CHERS

  • plus loin (1) une de ces scènes trop longue pour être reproduite ici: David vient d’annoncer à son oncle que Vera Revendal l’aime. Mendel Quixano le blâme de vouloir épouser une chrétienne. David quittera donc

à __ la maison. À ce moment Frau Quixano, qui célèbre | f Pourim, le carnaval juif, dans la cuisine, entre en riant ” avec Kathleen la servante irlandaise, se met un faux À nez, en pose un de force sur la face de Mendel, et oblige

De. David à prendre son violon et à les faire danser au son

4 d’une. vieille danse slave. Il est impossible de ne pas penser, en lisant cette scène, à la scène de la Tarentelle, È dans Maison de Poupée d’Ibsen, ou à la scène de e 3 Shakespeare où le Roi Lear devenu fou s’imagine qu’il : $ fait juger ses filles absentes par son fou et par Edgar ke fils de Glocester qui simule la folie. . Ce Juif est donc un imitateur ? Car les Juifs, paraît-il, . n’inventent rien en littérature; ils imitent ou ils cor-

ss rompent. Ils ont corrompu la littérature allemande, ils “2 sont en train de corrompre le théâtre français. Sans 3 doute, j’en connais qui sont de fameux corrupteurs

4 3 parmi leurs écrivains, qui n’osant regarder en arrière

PA de peur d’y voir l’image de leur misère et de leur ab-

L: jection, sont tentés de prendre pour des nouveautés ce

à qui n’est que dégringolade, pour marche vers la liberté

% ce qui n’est que retour vers la chiennerie. Mais l’œuvre : À de Zangwill est parfaitement pure et saine bien qu’il

3 ait toutes les audaces des esprits les plus avancés. Il

a n’a pas plus imité Ibsen qu’il n’a singé Shakespeare.

Une œuvre d’art, des mots, des sons, enseigner les hommes, émouvoir les hommes, chose vaine! Quelques êtres d’élite sont atteints dans la profondeur de leur sensibilité; mais ils n’avaient pas besoin de notre voix. Les autres ne peuvent nous entendre. D’ailleurs est-ce que la parole humaine a jamais construit? « Le son de la trompette a fait crouler les murs de Jéricho; mais Ë quels sons de trompettes ont édifié une Jéricho ? » L’œuvre de vie est une œuvre continue que ralentit le travail des mots. Moïse, qui, en fait, mena le peuple juif dans une terre nouvelle, ne savait pas parler. Il y employait une sorte de chef de cabinet, son frère Aaron, qui lui faisait ses discours. Zangwill sait cependant pré- | parer ses discours. Mais l’action lente de l’homme de lettres ne suffit pas à l’écrivain juif. Cette action qui s’exerce sans danger dans le cabinet de travail donne une gloire impure. Comme ses héros, Zangwill a toujours eu la nostalgie de l’action vraie. Il ne se contente pas de pousser des troupes en avant, il veut

marcher devant elles, pour les conduire vers ce but terrestre : une réalité idéalisée. Depuis cinq ans, Zangwill ; est devenu une sorte de leader juif, le Juge moderne que désirait Israël.

Lorsque le docteur Herzl vint à Londres avec son plan d’État juif, ce fut Zangwill et ses amis les Macchabéens qui le reçurent et l’aidèrent à rendre publics ses projets. Zangwill assista à presque tous les congrès sionistes et fut l’ami fidèle et le collaborateur du doc- : des systèmes, n’ignorait aucune des objections que l’on peut faire contre la reconstitution d’un État juif.

On reconstruirait le Temple. Et après ? L’architecte enverrait sa note. Les gens dineraient en ville et se taperaient sur le ventre en se racontant de vieilles histoires de fumoir.

L Il y aurait des couturiers à la mode. La Synagogue persé-

| cuterait tout ce qui la dépasse, les prêtres professionnels

dégoiseraient sur les choses spirituelles devant un monde | animal approbateur; la presse courrait à la défense des intérêts des capitalistes ou des politiciens, les petits écri-

vains seraient pleins de fiel contre ceux qui ne les appelleraient pas grands, les directeurs du théâtre national

chercheraient à faire donner à leurs maîtresses les premiers | rôles. Oui le bœuf viendra et boira l’eau et Jesurum devenu

. gras donnera des coups de pied. (1)

É Zangwill savait aussi ce qu’il y avait d’imprudence à

| choisir Jérusalem, « centre de pèlerinage des trois

| grandes religions, la cité la moins sainte sous le soleil, où des quantités effroyables de misérables agonisent

dans des ruelles à pic, pleines de détritus »: (r) la Pa- # lestine, ce pays dévasté, où les peuples n’ont laissé que des pierres brûlantes et de la poussière, sous un amas de 5 ! tombeaux et d’excréments. Mais d’esprit aussi détaché ss de l’orthodoxie et aussi laïque que le docteur Herzl, il craignait avec lui qu’un État juif installé dans un pays Fi neuf ne laissât indifférente la masse des croyants. Il 3 espérait au contraire que des hommes qui, à l’issue des - fêtes de Rosch-Haschanah, se séparent, chaque année 3 depuis dix-huit siècles, en se souhaitant « l’an prochain Le à Jérusalem », s’enthousiasmeraient à l’idée de Sion 1 retrouvée et du Temple reconstruit. En effet, le Sionisme fè rendit aux Juifs le sentiment de leur unité; Israël se it sentit de nouveau une Nation. De tous les pays de la È ù Dispersion, des Juifs s’embarquèrent pour Jérusalem. À 2 Le docteur Herzl négocia avec la Porte. Maïs aban- È donné par l’Empereur d’Allemagne, il reçut du Sultan au lieu de la Palestine une décoration, et, désespéré, malade, chercha dans tous les coins du monde un territoire où transplanter son malheureux peuple. En 1903, le Gouvernement anglais lui offrit dans le protectorat ne Est-Africain un vaste territoire, avec une charte d’auto- 4 nomie. Mais les fanatiques qui composaient la majorité 4 du sixième congrès refusèrent de consacrer un centime 4 des fonds sionistes aux dépenses de la mission envoyée Fi pour reconnaître le pays, et le 27 juillet 1905, un an, jour £ : pour jour, après la mort du docteur Herzl, le septième congrès déclara que le but du Sionisme ne pouvait être que la Palestine ou les pays limitrophes et refusa le territoire Est-Africain. É-

| De Russie des centaines de lettres arrivèrent pour supplier les chefs du mouvement d’accepter l’offre 4 Les rues de Kieff sont pleines de lamentations ; les cosa- : ques, les hooligans abattent, égorgent nos frères et s personne n’est là pour nous défendre. Les organisations de : la Self-defence sont battues et ne peuvent résister aux

  • soldats mieux armés qu’elles, et mieux disciplinés.. Aucune È langue ne peut exprimer la tragédie qui se joue en Russie…

L’émigration de Kieff et de ses environs est telle qu’en

à à quatre jours seulement le gouverneur a délivré 8.000 passe- | ports ; cela signifie 8.000 familles et vous pouvez imaginer He que le nombre de ceux qui passent la frontière sans passe- : à port est sept fois plus grand… Ils disent qu’ils veulent aller

non seulement en Ouganda, mais même en enfer. Et cela

Ê ne serait pas pis. IL nous serait égal de ne vivre toute 14 notre vie que de pain et d’eau et vêtus de haïllons, si nous 7 respirions l’air d’un pays juif… Toute la nation juive veut È l’Ouganda et si les sionistes l’ont refusé, ils n’ont parlé : qu’en leur propre nom. S’il était nécessaire de trouver cent J mille signatures dans la région de Kieff, nous les aurions. : : S’il vous en faut un million, nous les recevrons d’Odessa, Fe de Varsovie, d’Élizabethgrad… Nous avons été déclarés 2 hors la loi ; tout homme a le droit de nous tuer… Il se peut î que celui qui vous écxit cette lettre soit tué demain… 5 Présentez-vous vous-même au Gouvernement anglais et ‘ demandez-lui l’Ouganda… Il n’y a qu’un mot à dire et toute “= - Vémigration partira pour l’Est-Africain. Au nom de milliers É de familles. È Zangwill fonda aussitôt la « Jewish Territorial | Organisation » (I. T. O.), et, trois semaines après le refus du congrès sioniste, se déclara prêt à accepter le. Ke territoire Est-Africain. Malheureusement, le GouverRe nement anglais en avait déjà disposé. Depuis lors d Zangwil dirige l’Ito. Il négocie, voyage, fait des confé-

rences, des discours, écrit des pamphlets, des manifestes, échange une énorme correspondance, intervient devant la justice. Il a maintes fois développé le programme de lIto. Mais où nous trouvons ce programme exposé avec le plus de clarté et de grandeur c’est dans cinq discours prononcés, l’un devant la Court of Chancery, le 9 avril 1908, à l’occasion d’un conflit entre sionistes et territorialistes, plaidoyer minutieux d’avocat d’affaires, les autres devant de grandes masses d’ouvriers juifs dans des réunions publiques tenues à Manchester, à Leeds ou à Londres en décembre 1907, en mai et juin 1909 et tout récemment à l’occasion de la confé- rence du Conseil International de l’Ito le 18 juillet 1909.

Le but de l’Ito est de procurer un territoire et l’autonomie à ceux des Juifs, qui ne peuvent ou ne veulent pas rester dans les pays où ils vivent actuellement.

L’Ito donc ne s’occupe pas de tous les Juifs. Aux Juifs qui peuvent ou qui veulent rester, on ne demande que d’aider les autres. Douze millions d’hommes épars sur toute la terre, on ne peut songer à les transporter dans un seul pays, en une seule génération. L’exode des Juifs de Russie en 1906 après les grands pogromes peut être évalué à deux cent mille. De Roumanie, de Galicie, de : Jérusalem même, des Juifs partent sans cesse; les Juifs viennent d’être chassés du Maroc. L’argent dépensé par les Juifs dans cette émigration incessante excède vingt- , cinq millions par an : le budget d’un petit État.

Dans la plupart des cas, cette émigration juive est une émigration d’expulsion. En route, les émigrants sont soumis à des vexations et à de mauvais traitements de la part d’employés inférieurs, d’agents d’émi-

gration clandestine, des marins et des bas-officiers. Les Compagnies de navigation ne veulent pas tenir compte de leurs habitudes religieuses qui leur commandent une nourriture spéciale. Au port d’arrivée, la

. législation sur les étrangers pèse plus lourdement sur eux que sur les autres. Les Italiens ou les Allemands ; non admis à débarquer peuvent à la rigueur retourner en Italie ou en Allemagne. Où peut aller le Juif qui fuit les pogromes russes? Ce qui vaudrait le mieux pour lui, peut-être, c’est un coup de fusil en essayant de repasser en fraude la frontière russe.

L’émigration juive a encore ceci de particulier, c’est que si les Juifs émigrent un à un ou en petit nombre, ils souffrent de l’isolement, et que, s’ils émigrent en masse, aussitôt renaît contre eux le vieil antisémitisme. Tous les émigrants laissent dans un coin de la terre une patrie qui prendra leur défense s’ils sont molestés. Pour l’émigrant juif il n’est pas de patrie qui : le protège pendant la période où il n’a pas encore

| acquis de nationalité. Il faut lui trouver cette patrie. Il | faut lui trouver un territoire.

Que sera ce territoire? Il doit être une création neuve. Au lieu de « congestionner » dans un ghetto comme celui de New-York, les cent mille émigrants juifs qui débarquent tous les ans en Amérique, il faut les éparpiller sur les milliers de milles d’un vaste pays sain. Les Juifs peuvent être fermiers : il y en a des milliers dans le monde. (1) Une classe paysanne, d’ailleurs, n’est pas indispensable; elle n’est qu’un moyen pour une fin

(1) Cette année même a été tenu à New-York un congrès où 5.000 fermiers juifs étaient représentés.

qui est l’autonomie. Cette autonomie est absolument M. nécessaire. À quoi bon se donner le mal de peupler un 8 ‘+ | pays neuf, si les colons n’ont pas le contrôle de leur administration ? Quelle garantie ont-ils que demain des M lois restrictives de leur liberté économique, politique “A ou religieuse ne leur seront pas imposées? : ES L’autonomie est seule possible. Les philanthropes ont A4 la prétention de porter les hommes sur leur dos pour leur faire passer la rivière. Les hommes ne se sentent 4 pas très bien là-dessus et n’y montent que lorsqu’ils ne peuvent pas faire autrement. Les colonies philanthro- 14 piques de la Jewish Colonisation Association (I. C. A.) 1e qui administre les fondations Edmond de Rothschild et à de Hirsch, rendent de grands services; mais elles … à | n’offrent rien qui fasse concurrence à l’attrait malsain des grandes villes. Des 13.500 Juifs qui annuellement AU débarquent en Argentine, 500 à peine rejoignent les * -_ colonies de l’Ica; le reste demeure à Buenos-Ayres où ; il forme un ghetto corrompu. L’action de l’Ito au contraire est une action politique. Elle veut construire un ë pont pour des hommes libres qui traverseront avec leurs 3% propres pieds. Un pays autonome, avec toutes les pos- 42 sibilités d’une vie indépendante et fière, un État où des ‘ citoyens responsables auront la joie de gérer eux-mêmes # leurs propres intérêts, exercera une puissante attraction. ne. L’autonomie fait peur aux Juifs émancipés. Ils redou- È tent que l’existence d’un État juif ne compromette leur È propre statut dans les pays de liberté. Bien au contraire. ; D’abord le fait de continuer à résider dans leur pays si quand ils pourraient émigrer en terre juive prouvera #2 leur patriotisme. D’autre part leur situation mondaine est bien plus compromise par l’existence d’abattoirs et # à

de cloaques, comme le Territoire russe et la Mellah marocaine, que par un État juif prospère. S’imaginent_ ils que leurs amis chrétiens reviennent avec beaucoup de respect pour les Juifs, du Maroc où le proverbe dit ; | que tout Arabe peut tuer sept Juifs, et où des créatures déchues, dégradées, vivent dans une condition encore plus basse que ne l’ont raconté les voyageurs?

On objecte qu’il n’y a plus de terres libres. Le Sionisme a perdu de belles occasions. En 1896 le Canada cherchait de tous côtés des hommes; il était prêt à

donner aux Juifs un immense territoire avec une large autonomie. En 1907, quand Zangwill commença ses négociations, le Canada avait changé de politique. Cependant | les Européens ont une population blanche absolument insuffisante pour peupler leurs colonies ; l’Angleterre n’a que douze millions de blancs à répartir dans son 3 colossal Empire. Les Puissances finiront bien par comje prendre que ce n’est pas bien cher que de donner quel- É ques milliers d’hectares non encore en valeur pour en à finir avec cette irritante question juive qui intéresse Ë une population aussi importante que celle de la Suède, :

les puissances refusent, il est encore possible d’aboutir

  • par un chemin indirect : l’autonomie peut être facii lement atteinte, comme elle l’a été par les citoyens de 4 la Rhodésia, comme elle l’est par ceux des Territoires | américains quand ils ont atteint un nombre suffisant. L Parmi les dix ou quinze territoires étudiés par sa $ commission géographique, (1) l’Ito en a retenu deux à (1) Composée entre autres membres de M. Oscar S. Strauss, ê ambassadeur des Etats-Unis en Turquie, et de lord Rothschild,

assez rapprochés de la Palestine pour attirer les masses juives toujours tendues vers Jérusalem. Le premier était la Cyrénaïque. Son climat, ses côtes, ses paysages, passaient pour si beaux dans l’antiquité que la légende y avait placé le jardin des Hespérides. Les Juifs y ont joué un rôle important. Plus que tout autre peuple ils ont des droits anciens à faire valoir sur cette côte sud de la Méditerranée où ils s’étaient établis lorsque la Palestine était encore un État juif, des siècles avant l’Ére chrétienne. Mais la mission que l’Ito envoya en … Cyrénaïque trouva partout un sol perméable. L’eau des pluies y est si rapidement absorbée que le pays ne peut ; faire vivre, et sans doute n’a jamais pu faire vivre une

L’autre territoire est la Mésopotamie, le berceau de la race juive, jadis l’une des plus fertiles contrées de la terre, aujourd’hui un désert presque dépeuplé. IL suffirait d’un peu d’eau pour qu’elle pût nourrir des avait envoyé en mission Sir William Willcocks, l’ingé- nieur célèbre qui irrigua l’Égypte. Sir William Willcocks revint avec un rapport plus que favorable. Il ne faut pas plus de sept millions et demi de livres pour aménager dans l’ancienne Chaldée une région de plus de cinq mille milles carrés, et lui faire rendre un revenu d’un million de livres par an. Un crédit de cent mille livres a été accordé, et Sir William Willcocks a pu amorcer les travaux. Les Jeunes Turcs ont inscrit le relèvement de la Mésopotamie en tête de leur programme de Travaux. publics. Mais les capitaux et les hommes leur font défaut. L’occasion est propice pour les Juifs de passer avec la Turquie un contrat, et de lui fournir les capitaux,

le travail et la population nécessaires. Ahmed Riza Bey, président de la Chambre des Députés Ottomane les ya : invités. (1) Il ne reste plus ‘qu’à déterminer à quelles conditions et sous quelles garanties les Juifs accepteront; quelle sera celle des trois grandes organisations juives : le Jewish Colonial Trust (Sioniste), l’Ica ou l’Ito à qui sera confié l’honneur de mener à bien cette œuvre gigantesque et d’apporter à la question juive le

Mais en attendant que le contrat ait été passé, que le à territoire puisse être mis en culture, que des marchés se soient établis, que des chemins de fer aient été construits, un temps assez long va s’écouler. Et le problème de l’émigration est un problème immédiat. L’Ito a donc entrepris de régulariser l’émigration juive; elle la

| dirige sur le port de Galveston dans le Texas améri- : cain, un nom jusqu’ici inconnu des ghettos. | Galveston a été choisie parce qu’elle n’est pas autre l chose qu’un port, qu’elle n’a pas d’industrie et que par | conséquent un ghetto ne peut s’y développer. Elle ouvre tout simplement aux nouveaux arrivants toute la Û grande région de l’Ouest du Mississipi, où des villes plus petites et plus saines que New-York ont.besoin de | leurs bras. En facilitant l’établissement dans cette l région de vingt mille émigrants l’Ito espère amorcer | un grand mouvement d’émigration spontanée. Les Juifs réunis sous la direction de leaders et d’instituteurs juifs, pouvant en cas de danger se grouper pour la (x) Voir le compte rendu de lentrevue entre Ahmed Riza et le | Grand Rabbin de Turquie dans 1! Corriere Israelitico de Trieste, | numéro du 30 avril 1909.

Self defence, et disposant d’une certaine puissance électorale, auront une vie respectée. -

Malgré toutes sortes de difficultés de la part du Gouvernement russe, et les railleries de la presse sioniste, l’Ito put faire partir un premier groupe d’émigrants le 3 premier juillet 1907, et de cette date au premier décembre 1907, en a transporté plus de mille. Elle a créé en Russie plus de cent cinquante centres d’information, de recrutement et de choix minutieux des émigrants. Elle a obtenu des Compagnies de navigation de notables améliorations matérielles et morales. Des fonctionnaires de l’Ito voyagent avec les émigrants et les protègent contre les mauvais traitements. En arrivant aux États-Unis, les ouvriers juifs ont obtenu des salaires supérieurs et ont travaillé tout de suite aux conditions des Unions ouvrières, de sorte qu’ils ne sont pas mal accueillis par les ouvriers américains comme les Juifs qui encombrent le marché de NewYork. ;

Voilà les résultats des efforts de trois années. L’Ito remédie donc dans la mesure de ses forces aux maux du présent. Mais il ne faut pas oublier un instant le but plus lointain, qui est l’acquisition du territoire. Il ne faut pas se faire d’illusion. Quoique sur le papier les Juifs jouissent d’une complète égalité politique, l’antisé- mitisme sévit furieusement aux États-Unis. Et dans tout le monde l’antisémitisme se dresse. La théorie de l’assimilation a fait faillite. Nous sommes des hommes, et nous avons le droit d’avoir des travers et des défauts, aussi bien que des vertus. Nos vertus ne sont comptées qu’à chacun de nous. Nos vices sont imputés à toute notre race. On nous reprochaïit jadis la crasse de nos

pauvres. Maintenant c’est le bien-être de nos riches. Leurs automobiles jettent sur les passants une boue plus gluante que les automobiles chrétiennes. Demain leurs dirigeables ou leurs aéroplanes jetteront sur les | places de villes, sur les terrasses, sur les jardins un ; lest plus pesant, et des ombres plus froides que les ballons et les aéroplanes des autres citoyens. Et ce n’est pas dans les pays.libres que l’antisémitisme est le moins menaçant. Gibraltar, port anglais, a refusé de recevoir cinq cents Juifs fuyant les horreurs de Casal blanca ; et même si la Douma russe devenait un Parlement constitutionnel, ce n’est pas elle qui pourrait refuser des lois antisémites aux paysans fanatisés par ï les popes et la petite noblesse paresseuse. Partout les Juifs ont tout à craindre de la minute qui vient ; partout ils doivent se tenir sur le pied de guerre. | Vous souvenez-vous, dit-il, (1) comment dans ce pays, il y a seulement quelques années, des hommes jeunes, nobles, LR: riches ont donné sans compter leur vie pour l’Angleterre, comment les plus nobles demeures semblaient pareilles à 4 ces maisons égyptiennes au-dessus desquelles l’ange des- ! tructeur avait passé, n’en laissant aucune sans un mort? Mais où est le Juif jeune, noble, riche, qui veuille donner sa vie pour son peuple ? Pendant la guerre contre la Russie les l plus grandes dames du Japon passaient leurs jours enfermées dans des salles de garde et habillées de vêtements À grossiers comme ceux des convicts, faisaient des bandages | antiseptiques pour les blessés. Où est la noble dame juive qui passe ses jours à faire des bandages pour les blessures ; de son peuple? La chasse et les courses, les bals, les dîners, | l’Opéra, sont acceptables, en somme, dans les languissantes î heures de la paix. Mais quand nous sommes sur le pied de (1) Discours du 7 décembre 1907.

guerre, quand l’agonie de notre peuple crie à nos oreilles, depuis les abattoirs russes jusqu’aux Mellahs du Maroe, et de la Hara de Tunis aux villages dévastés de Roumanie, alors je dis que si nos classes supérieures ne s’arrêtent pas dans leurs plaisirs et ne font pas un effort suprême pour leur porter secours, le sang de leurs frères criera vers eux du fond de leurs tombes… Y a-t-il dans le monde… seulement un millier de Juifs qui aient vécu même sur le pied de paix ? La race dont la naturalisation fut considérée naguère comme un déshonneur pour l’Angleterre.. veut se faire croire, maintenant, le pilier du trône et de l’autel. Ils sont Anglais, disent-ils, nos gens à la mode : les affaires juives ne sont pas leurs affaires. Anglais, ils injurient une grande race en se servant de son nom pour couvrir des lâches et | des larbins de l’opinion…

Y at-il un pays au monde qui, dans notre humiliation, ne nous montre des Juifs puissants par leurs richesses, leur nom et leur pouvoir : marchands, princes, hommes d’État, soldats, juges, financiers. Cette puissance juive est une dérision pour nous; nous ne bénéficions que de l’envie qu’elle fait naître, non du secours qu’elle pourrait apporter. Cette puissance nous a détruit déjà et nous détruit encore. Qu’elle se dresse et nous sauve maintenant! Nous envoyer de l’argent n’est pas assez; nous voulons le cerveau, le cœur, l’âme de nos meilleurs, de nos plus forts, et non les restes de leur temps et les éparpillures de leur philanthropie. Dans la crise financière américaine, M. Pierpont Morgan et ses fi amis restaient la nuit devant leurs tables de travail pour sauver le crédit américain. Quand donc nos financiers ra) veilleront-ils toute la nuit pour empêcher la destruction de GET notre peuple ?

Unis, nous sommes invincibles. Nous pouvons édifier ce que nous voulons. Depuis des siècles nous avons pleuré, nous avons tordu nos mains qui auraient dû travailler. Depuis des siècles, nous avons assez crié : Pour combien de temps, Seigneur? Pour combien de temps? L’heure est
venue d’entendre la réponse, que le ciel, depuis des siècles, | nous envoie au milieu du tonnerre et des éclairs : Pour VA combien de temps encore? Pour combien de temps? ?

1 L’action n’a donc pas appauvri le talent de Zangwill. | Le plein jour ne l’aveugle pas, comme certains hommes ; de lettres que les grands cris du peuple ont attirés un | jour hors de leur bibliothèque, et qui, après avoir heurté É rugueuses, retournent en titubant à leur chère demi- | lumière. Lui, il est de taille à vivre les romans qu’il a écrits. Les nuits en chemin de fer, les semaines en paquebot, la poussière des meetings, les négociations, | les correspondances ne l’usent pas. Et lorsqu’il est à obligé de parler ou d’écrire, ses paroles ont les mêmes ( qualités que celles de ses personnages : la sincérité, la flamme, l’éloquence, la frénésie, et surtout le sarcasme. Jamais les Juifs n’ont été aussi maltraités que s par ce Juif. Et, cependant, rien ne ressemble moins que son œuvre à celle des antisémites professionnels. On a lu les anecdotes qui courent dans les Juiveries et ! qu’on se raconte le soir, quand il n’y a pas de chrétiens à là. Le portrait que nous nous y faisons de nous-mêmes | est loin d’être flatteur. Nous nous montrons toutes nos tares, parce que nous espérons nous en guérir. ê Zangwill est un conteur Juif. C’est pour cela que, si 4 somme, il ressemble si peu à un écrivain français. Il | est comique, drôle, amusant, farceur, cocasse. Ce n’est { pas un ironiste. L’ironiste Français semble lever ses à épaules lassées et dire : rien ne sert à rien, sourions.

Le Juif dit aussi : rien ne sert à rien. Mais, au fond de lui, il pense : Qui sait? tout est possible! essayons! _ Zangwill essaye de régénérer son peuple. Il ne veut plus d’un Israël qui se glisse dans les nations, s’y fait si petit qu’on le tolère, qu’on lui abandonne quelques places, et qui s’aplatit à nouveau sous les cris et les injures aussitôt que sa jeune puissance à fait peur. Il lui montre une route nouvelle; pénible, dangereuse, pleine de risques, mais fière, et la seule digne d’une grande race. « Car, de souffrir depuis deux mille ans pour une idée est le privilège qui a été accordé seulement à Israël, le soldat de Dieu. Cela n’est pas une tragédie, mais une épopée… La vraie tragédie, la tristesse des tristesses, consiste dans le martyre d’un f Israël indigne de ses propres souffrances. » (1)

Dernière scène de l’acte II jetant ses bras comme un enfant autour du cou de son oncle (2) As-tu perdu l’esprit ? Votre surprise ne m’étonne pas. Est-ce que vous croyez par hasard que je nai pas été surpris, moi ? C’est comme | si un ange s’était penché. (2) Selon l’habitude anglaise le texte original contient de nombreuses indications d’attitudes scéniques. Je n’ai traduit que les plus indispensables. — A. S.

Est-ce bien vrai ? Ce n’est pas quelque stupide farce de Vrai el sacré comme le lever du soleil. Mais tu es Juif. Oui, et pensez un peu? Elle est née pour mépriser les Juifs, son père est un baron russe. Même si elle était la fille de cinquante barons tu ne pourrais l’épouser. Mon oncle! Alors votre passion pour la Synagogue c’était quelque chose de sérieux au fond. Ce n’est pas tant la Synagogue que l’appel de notre sang Vous dites ça, vous, vous qui êtes venu ici au cœur du Creuset où la fournaise de Dieu fond notre race avec toutes les autres. Non pas, notre race à nous; non pas ta race et la mienne. é Quelle immunité a notre race ? L’orgueil et les préjugés, les rêves et les sacrifices, les traditions et les superstitions, les jeûnes et les fêtes, les choses nobles et les choses sordides, tout cela doit aller au Creuset.

Le Juif a passé mille fois par l’épreuve du feu, il s’y est seulement trempé et recuit. Feux de haine, non feux d’amour. C’est cela qui fond tout. C’est ce que je vois. Raillez! Vous tombez à côté. L’amour qui m’a fondu, moi, n’est pas celui de Vera, mais l’amour que l’Amérique ; me montra le jour où elle me recueillit contre sa poitrine. Beaucoup de nations nous ont recueillis. La Hollande k nous reçut quand l’Espagne nous chassa ; mais nous ne devinmes pas des Hollandais. La Turquie nous reçut quand 4 l’Allemagne nous opprima, nous ne sommes pas devenus ; des Turcs. { Ce n’était pas des pays en formation, c’était de vieilles ï civilisations marquées du sceau d’une croyance. Ici, dans 4 cette jeune République laïque, il faut regarder en avant.

4 Il faut aussi regarder en arrière.

{ Vers quoi, vers Kishineff ? comme si sa vision se dressait devant lui. Vers cette face de boucher dirigeant le massacre ; vers | - Chut ! calme-toi. | 81

Oui, je veux me calmer; mais comment puis-je me calmer, sinon en oubliant tout ce cauchemar des religions et des races, en élevant mes mains, mes prières et ma musique vers la République de l’homme et le Royaume de Dieu. Le passé je ne peux le changer ; ses lignes mauvaises sont figées dans leur immortelle rigidité. Enlevez-moi l’espoir que je peux changer l’avenir et vous me rendrez fou. Tu les déjà. Tes rêves sont fous. Le Juif est détesté ici comme partout. Tu es infidèle à ta race. C’est à l’Amérique que je réserve ma foi. J’ai foi que l’Amérique nous gardera sa foi. Va-t-en, et épouse ta Chrétienne ; et sois heureux! Voudrais-tu rester ici et briser le cœur de ma mère. Tu sais bien qu’elle prendrait le deuil à cause de toi comme si tu étais son propre fils. Va, tu as rejeté le Dieu de nos Et le Dieu de nos enfants est-ce que nous n’avons pas de devoirs envers lui? Vous avez raison, il me faut un monde plus vaste. Il faut que je m’en aille. Pars donc. Je lui cacherai la vérité. Il faut qu’elle ne soupçonne rien. Sans cela elle te pleurerait comme si tu

| . FRAU QUIXANO, du dehors, dans la cuisine Un joyeux Pourim ! La porte de la cuisine s’ouvre, Frau Quixano se précipite en scène tenant le violon et l’archet de David. Kathleen regarde ébahie par la porte entrebüäillée. Joue encore! Joue ! Non, non, David, je ne pourrais supporter ça ! Mais je le dois. Vous m’avez dit qu’il faut qu’elle ne se doute de rien. Il la regarde avec amour en disant à haute voix ces mots qu’elle ne peut comprendre : Il se peut que ce soit la dernière fois que je joue pour elle. 1! change de ton et fait semblant de rire de bon cœur en prenant le violon et l’archet des mains de sa grand mère. Certainement, grand mère. (1) IL joue la vieille danse Slave qu’il a jouée tout à l’heure. FRAU QUIXANO, heureuse comme un enfant Hi! Hi! Hi! Elle se plaque sur le visage un faux nez grotesque qu’elle tire de sa poche. (1) En yiddish dans le texte.

Et toi aussi. Elle applique de force un autre faux nez sur la face de Mendel, et rit de l’effet avec une joie puérile. Puis elle se met à danser au son de la musique. Kathleen se faufle en scène et danse joyeusement à côté de sa maîtresse.

DAVID, les yeux pleins de larmes rit avec les autres

Le rideau tombe vivement: il se relève sur un tableau où Frau Quixano essoufflée de rire et affalée sur une chaise s’évente avec son tablier, tandis que Kathleen haletante s’est écroulée en travers du bras d’un fauteuil. David joue encore, et Mendel qui a arraché son faux nez se tient à côté de lui tout

() En yiddish dans le texte.

The Premier and the Painter /en collaboration avec Louis | Children of the Ghetto, 1892. | Blind Children {Poèmes), 1903. f Six Persons. — Children of the Ghetto {en anglais et en VS A part les pièces de théâtre, dont la plupart ne se trouvent pas | en librairie, et The Melting Pot, édité à New-York, chez Macmillan, les œuvres d’Israël Zangwill sont éditées à Londres, chez 3,51

HÉiLes Enfants du Ghetto:…:11:.11.1 1m ; IV Les) Pogromes: (ul ne ere res