XI-8 · Huitième cahier de la onzième série · 1910-01-20

Jean-Christophe. III. La fin du voyage. I. Les amies. 2

Romain Rolland

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À la suite de cette nuit, elle disparut, pour des semaines. Lui, en qui cette nuit avait rallumé une ardeur sensuelle, qui depuis des mois dormait, il ne put se passer d’elle. Elle lui avait fait défense de venir chez elle ; il alla la voir au théâtre. Il était aux dernières places, caché ; et il était brûlé d’amour et d’émotion ; il frissonnait jusqu’aux moelles ; la fièvre tragique qu’elle mettait à ses rôles le consumait avec elle. Il finit par lui écrire :

--- « Mon amie, vous m’en voulez donc ? Pardonnez-moi, si je vous ai déplu. »

Au reçu de cet humble mot, elle accourut chez lui, elle se jeta dans ses bras.

--- C’eût été mieux de rester de bons amis, simplement. Mais puisque c’était impossible, inutile de résister à l’inévitable. Advienne que pourra !

Ils mêlèrent leur vie. Chacun d’eux conservait pourtant son appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier à une cohabitation régulière avec Christophe. D’ailleurs, sa situation ne s’y prêtait guère. Elle venait chez Christophe, passait avec lui une partie des journées et des nuits ; mais chaque jour, elle retournait chez elle et elle y passait aussi des nuits.

Pendant les mois de vacances, où le théâtre était fermé, ils louèrent ensemble une maison, aux environs de Paris, du côté de Gif. Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques voiles de tristesse. Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle chambre claire, haut perchée, avec un large horizon libre, au-dessus des champs. La nuit, par les carreaux, ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges des nuages passer sur le ciel d’une clarté mate et sombre. Dans les bras l’un de l’autre, à demi endormis, ils entendaient les grillons ivres de joie chanter, les pluies d’orage tomber ; l’haleine de la terre d’automne --- chèvrefeuille, clématite, glycine, herbe fauchée, --- pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit. Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboiements des chiens. Chants des coqs. L’aube point. L’angélus grêle tinte au clocher lointain, dans le petit-jour gris et froid, qui fait frissonner les corps dans la tiédeur du nid et les fait se serrer plus amoureusement. Réveil des voix d’oiseaux dans la treille agrippée au mur. Christophe ouvre les yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, regarde auprès de lui le cher visage las de l’amie endormie, et sa pâleur d’amour…

Leur amour n’était point une passion égoïste. C’était une amitié profonde, où le corps voulait aussi sa part. Ils ne se gênaient pas. Chacun travaillait, de son côté. Le génie de Christophe, sa bonté, sa trempe morale, étaient chers à Françoise. Elle se sentait son aînée en certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. Elle regrettait de ne rien comprendre à ce qu’il jouait : elle était fermée à la musique, sauf à de rares moments où elle était prise d’une émotion sauvage, qui tenait moins à la musique qu’à elle-même, aux passions qui l’imprégnaient alors, elle et tout ce qui l’entourait, le paysage, les gens, les couleurs et les sons. Mais elle n’en sentait pas moins le génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu’elle ne comprenait pas. C’était comme si elle voyait jouer un grand acteur, en une langue étrangère. Son génie propre en était ravivé. Et Christophe, grâce à l’amour, projetait ses pensées, incarnait ses passions, dans la pensée de cette femme et sous sa forme aimée ; et il les voyait plus belles qu’elles n’étaient en lui, --- d’une beauté antique, et quasi éternelle. Richesse inappréciable que l’intimité d’une telle âme, si féminine, faible et bonne et cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beaucoup sur la vie et les hommes, --- sur les femmes, qu’il connaissait bien mal encore et qu’elle jugeait avec une clairvoyance aiguë. Surtout il lui dut de comprendre mieux le théâtre ; elle le fit pénétrer dans l’esprit de cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre et le plus plein. Elle lui révéla la beauté de cet instrument magique du rêve humain, --- et qu’il fallait écrire pour lui, non pour soi seulement, comme c’était sa tendance, --- (la tendance de trop d’artistes, qui, à l’exemple de Beethoven, se refusent à écrire « pour un sacré violon, lorsque l’Esprit leur parle »). --- Un grand poète dramatique ne rougit pas de travailler pour une scène précise, et d’adapter sa pensée aux acteurs dont il dispose ; il ne croit pas se rapetisser ainsi ; mais il sait qu’une vaste salle exige d’autres moyens d’expression qu’une salle restreinte, et que l’on n’écrit pas pour une flûte des fanfares pour trompette. Le théâtre, comme la fresque, c’est l’art à sa place. Et par là, c’est l’art humain par excellence, l’art vivant.

Les pensées que Françoise exprimait ainsi s’accordaient avec celles de Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art collectif, en communion avec les autres hommes. L’expérience de Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se tresse entre le public et l’acteur. Si réaliste que fût Françoise, et de peu d’illusions, elle percevait pourtant ce pouvoir de suggestion réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l’acteur à la foule, ce grand silence des milliers d’âmes d’où s’élève la voix de l’interprète unique. Naturellement, elle n’avait ce sentiment que par lueurs intermittentes, rarissimes, ne se reproduisant presque jamais, pour une même pièce, aux mêmes endroits. Le reste du temps, c’était le métier sans âme, le mécanisme intelligent et froid. Mais l’intéressant est l’exception, --- l’éclair à la lueur duquel on entrevoit le gouffre, l’âme commune des millions d’êtres dont la force s’exprime en vous, pour une seconde d’éternité.

C’était cette âme commune, que devait exprimer le grand artiste. Son idéal devait être le vivant objectivisme, où l’aède s’assimile à ceux pour qui il chante, et se dépouille de soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde, comme une tempête. Françoise en éprouvait d’autant plus le besoin qu’elle était incapable de ce désintéressement, et qu’elle se jouait toujours elle-même. --- La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale consiste à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de mots et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à parler d’un regard, d’une parole profonde, sans exagérations enfantines, sans effusions féminines, pour ceux qui savent comprendre à demi-mot, pour les hommes. La musique moderne qui parle tant de soi et mêle à tout propos ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque de goût. Elle ressemble à ces malades qui ne pensent qu’à leurs maladies et qui ne se lassent point d’en parler aux autres, avec des détails répugnants et risibles. Ce ridicule de l’art s’accuse toujours plus depuis un siècle. Françoise, qui n’était pas musicienne, n’était pas loin de voir un signe de décadence dans le développement même de la musique aux dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe protestait ; mais, à la réflexion, il se demandait s’il n’y avait pas là quelque vrai. Les premiers lieder écrits sur des poésies de Gœthe étaient sobres et exacts ; bientôt Schubert y mêle sa sentimentalité romanesque, qui les déforme ; Schumann, ses langueurs de petite fille ; et, jusqu’à Hugo Wolf, le mouvement s’accentue vers une déclamation plus appuyée, des analyses indécentes, une prétention de ne plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit sobrement par un homme, est hurlé aujourd’hui par des filles impudiques qui se montrent toutes nues.

Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même contaminé ; et, sans vouloir revenir au passé, --- (désir absurde et contre nature), --- il se retrempait dans l’âme de ceux des maîtres du passé qui avaient eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d’un grand art collectif : tel, Hændel, quand dédaigneux du piétisme larmoyant de son temps et de sa race, il écrivait ses Anthems colossaux et ses oratorios, épopées héroïques, chants des peuples pour des peuples. Le difficile était de trouver des sujets d’inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Hændel, éveiller des émotions communes chez les peuples de l’Europe d’aujourd’hui. L’Europe d’aujourd’hui n’avait plus un livre commun : pas un poème, pas une prière, pas un acte de foi qui fût le bien de tous. Ô honte qui devrait écraser tous les écrivains, tous les artistes, tous les penseurs d’aujourd’hui ! Pas un n’a écrit, pas un n’a pensé pour tous. Le seul Beethoven a laissé quelques pages d’un nouvel Évangile consolateur et fraternel ; mais les musiciens seuls peuvent le lire, et la plupart des hommes ne l’entendront jamais. Wagner a bien tenté d’élever sur la colline de Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Mais sa grande âme était trop peu simple et trop marquée de toutes les tares de la musique et de la pensée décadentes de son temps : sur la colline sacrée, ce ne sont pas les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pharisiens.

Christophe sentait bien ce qu’il fallait faire ; mais il lui manquait un poète, il devait se suffire à lui-même, se restreindre à la seule musique. Et la musique, quoi qu’on dise, n’est pas une langue universelle : il faut l’arc des mots pour faire pénétrer la flèche des sons dans le cœur de tous.

Christophe projetait d’écrire une suite de symphonies, inspirées de la vie quotidienne. Il concevait entre autres une Symphonie Domestique, à sa façon, qui n’était pas tout à fait celle de Richard Strauss. Il ne se préoccupait point d’y matérialiser en un tableau cinématographique la vie de famille, en faisant usage d’un alphabet conventionnel, où des thèmes musicaux exprimaient, par la volonté de l’auteur, des personnages divers qu’on voyait ensuite évoluer ensemble, si l’on avait des oreilles et des yeux complaisants. Ce lui semblait un jeu docte et enfantin de grand contrepointiste. Il ne cherchait à décrire ni des personnages, ni des actions, mais à dire des émotions, qui fussent connues de chacun, et où chacun pût trouver un écho de son âme propre, peut-être un réconfort. Le premier morceau exprimait le grave et naïf bonheur d’un jeune couple amoureux, sa tendre sensualité, sa confiance dans l’avenir, sa joie et ses espoirs. Le second morceau était une élégie sur la mort d’un enfant. Christophe avait fui avec dégoût toute peinture de la mort, toute recherche réaliste dans l’expression de la douleur ; les figures individuelles disparaissaient ; il n’y avait qu’une grande misère, --- la vôtre, la mienne, celle de tout homme, en face d’un malheur qui est ou qui peut être le lot de tous. L’âme atterrée par ce deuil, d’où Christophe avait proscrit les effets ordinaires de mélodrame pleurard, se relevait peu à peu, par un douloureux effort, pour offrir sa souffrance en sacrifice à Dieu. Elle reprenait courageusement son chemin, dans le morceau suivant qui s’enchaînait au second, --- une fugue volontaire, dont le dessin intrépide et le rythme obstiné finissaient par s’emparer de l’être, et menaient, au milieu des luttes et des larmes, à une marche puissante, pleine d’une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le soir de la vie. Les thèmes du commencement y reparaissaient avec leur confiance touchante et leur tendresse qui ne pouvait vieillir, mais plus mûrs, un peu meurtris, émergeant des ombres de la douleur, couronnés de lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un hymne de religieux amour à la vie et à Dieu.

Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets simples et humains, parlant au cœur de tous, dans ce qu’il a de meilleur. Il en choisissait deux : Joseph et Niobe. Mais là, Christophe se heurtait non seulement au manque de poète, mais à la question périlleuse, discutée depuis plusieurs siècles, et jamais résolue, de l’union de la poésie et de la musique. Ses conversations avec Françoise le ramenaient aux projets, esquissés autrefois avec Corinne, d’une forme de drame musical tenant le milieu entre l’opéra récitatif et le drame parlé, --- l’art de la parole libre unie à la musique libre, --- art dont ne se doute presque aucun artiste d’aujourd’hui, et que la critique routinière, imbue de tradition wagnérienne, nie comme elle nie toute œuvre vraiment neuve : car il ne s’agit pas ici de marcher dans les traces de Beethoven, de Weber, de Schumann, de Bizet, quoiqu’ils aient pratiqué le mélodrame avec génie ; il ne s’agit pas de plaquer une voix parlée quelconque sur une musique quelconque et de produire, coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des publics grossiers ; il s’agit de créer un genre nouveau, où des voix musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et mêlent discrètement à leurs stances harmonieuses l’écho des rêveries et des plaintes de la musique. Il va de soi qu’une telle forme ne saurait s’appliquer qu’à un ordre limité de sujets, à des moments de l’âme, intimes et recueillis, afin d’en évoquer le parfum poétique. Nul art qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est donc naturel qu’il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des prétentions de ses artistes, sent la vulgarité foncière de parvenus.

Peut-être Christophe n’était-il pas mieux fait que les autres pour cet art ; ses qualités même, sa force plébéienne, y étaient un obstacle. Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec l’aide de Françoise.

Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque littéralement transcrites, --- telle la scène immortelle où Joseph se fait reconnaître par ses frères, et où, après tant d’épreuves, n’en pouvant plus d’émotion et de tendresse, il murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes au vieux Tolstoy, et à bien d’autres :

« Je ne peux plus… Écoutez, je suis Joseph ; mon père vit-il encore ? Je suis votre frère, votre frère perdu depuis longtemps. Je suis Joseph… »

Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des moments de plénitude de vie ; mais ils étaient trop différents. Et tous deux, aussi violents l’un que l’autre, ils se heurtaient souvent. Ces heurts ne prenaient jamais un caractère vulgaire : car Christophe avait le respect de Françoise. Et Françoise, qui pouvait être si cruelle parfois, était bonne pour ceux qui étaient bons envers elle ; pour rien au monde, elle n’eût voulu leur faire de mal. L’un et l’autre avaient d’ailleurs un fond de joyeuse humeur. Elle était la première à se moquer d’elle. Elle ne s’en rongeait pas moins : car l’ancienne passion la tenait toujours ; elle continuait de penser au pleutre qu’elle aimait ; et elle ne pouvait supporter cet état humiliant, ni surtout que Christophe le soupçonnât.

Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée s’absorber des jours entiers dans sa mélancolie, s’étonnait qu’elle ne fût pas heureuse. Elle était parvenue au but : elle était une grande artiste, admirée, adulée…

--- Oui, disait-elle ; si j’étais une de ces fameuses comédiennes, qui ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont « réalisé » une belle situation, un riche mariage bourgeois, et --- le nec plus ultra --- décroché la croix des braves. Moi, je voulais plus. Quand on n’est pas un sot, est-ce que le succès ne paraît pas encore plus vide que l’insuccès ? Tu dois bien le savoir !

--- Je le sais, dit Christophe. Ah ! mon Dieu ! ce n’était pas ainsi que je me figurais la gloire, lorsque j’étais enfant. De quelle ardeur je la désirais, et comme elle me semblait lumineuse ! Elle était pour moi quelque chose de religieux… N’importe ! Il y a dans le succès une vertu divine : c’est le bien qu’il permet de faire.

--- Quel bien ? On est vainqueur. Mais à quoi bon ? Rien n’est changé. Théâtres, concerts, tout est toujours le même. Ce n’est qu’une mode nouvelle qui succède à une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou seulement en courant ; et déjà, ils pensent à autre chose… Toi-même, comprends-tu les autres artistes ? En tout cas, tu n’en es pas compris. Comme ils sont loin de toi, ceux que tu aimes le mieux ! Souviens-toi de ton Tolstoy…

Christophe lui avait écrit ; il s’était enthousiasmé pour lui, il pleurait en lisant ses livres ; il voulait mettre en musique un de ses contes pour les moujiks, il lui en avait demandé l’autorisation, il lui avait envoyé ses lieder. Tolstoy n’avait rien répondu, pas plus que Goethe n’avait répondu à Schubert et à Berlioz, qui lui envoyaient leurs chefs-d’œuvre. Il s’était fait jouer la musique de Christophe ; et elle l’avait irrité : il n’y comprenait rien. Il traitait Beethoven de décadent, et Shakespeare de charlatan. En revanche, il s’engouait de petits maîtres mignards, des musiques de clavecin qui charmaient le Roi-Perruque ; et il regardait la Confession d’une femme de chambre comme un livre chrétien…

--- Les grands hommes n’ont pas besoin de nous, dit Christophe. C’est aux autres qu’il faut penser.

--- Qui ? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la vie ? Jouer, écrire pour ces gens ! Perdre sa vie pour eux ! Quelle amertume !

--- Bah ! dit Christophe. Je les vois comme toi ; et cela ne m’attriste pas. Ils ne sont pas aussi mauvais que tu le dis.

--- Bon optimiste allemand !

--- Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas ?… --- Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m’en désoler ? Parmi ces milliers de gens, il s’en trouvera toujours un ou deux, qui seront avec moi : cela me suffit, il suffit d’une lucarne pour respirer l’air du dehors… Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces vieilles âmes candides, que ton apparition, ta voix, la révélation par toi de la beauté tragique emportent au-dessus de leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais enfant ! N’est-il pas bon de faire aux autres, --- quand ce ne serait qu’à un seul, --- le bonheur et le bien qu’un autre vous fit jadis ?

--- Tu crois qu’il y en a vraiment un ? J’ai fini par en douter… Et puis, comment les meilleurs de ceux qui nous aiment nous aiment-ils ? Comment nous voient-ils ? Ils voient si mal ! Ils vous admirent, en vous humiliant ; ils ont autant de plaisir à voir jouer n’importe quelle cabotine ; ils vous mettent au rang de sots que l’on méprise. Tous ceux qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.

--- Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui, au bout du compte, s’imposent à la postérité, comme les plus grands.

--- C’est l’effet du recul. Les montagnes s’élèvent, à mesure qu’on s’éloigne. On voit mieux leur hauteur ; mais on en est plus loin… Et qui nous dit, d’ailleurs, que ce sont les plus grands ? Est-ce que tu connais les autres, ceux qui ont disparu ?

--- Au diable ! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait ce que je pense et ce que je suis, moi, je le pense et je le suis. J’ai ma musique, je l’aime, je crois en elle ; elle est plus vraie que tout.

--- Toi encore, tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que puis-je ? Je suis forcée de jouer ce qu’on m’impose, et de le ressasser jusqu’à l’écœurement. Nous n’en sommes pas tout à fait arrivés, en France, à l’état de bête de somme de ces acteurs américains, qui jouent dix mille fois Rip ou Robert-Macaire, qui, vingt-cinq ans de leur vie, tournent la meule autour d’un rôle inepte. Mais nous sommes sur le chemin. Nos théâtres sont si pauvres ! Le public ne supporte le génie qu’à des doses infinitésimales, saupoudré de maniérisme et de littérature à la mode… Un « génie à la mode ! » est-ce que cela ne fait pas rire ?… Quel gâchage de forces ! Vois ce qu’ils ont fait d’un Mounet. Qu’a-t-il eu à jouer, dans sa vie ? Deux ou trois rôles qui valent la peine de vivre : un Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle niaiserie ! N’est-ce pas à dégoûter ? Et penser à tout ce qu’il y aurait eu de grand et de glorieux à faire, pour lui ?… Ce n’est pas mieux, hors de France. Qu’ont-ils fait d’une Duse ? À quoi s’est consumée sa vie ? À quels rôles inutiles ?

--- Votre vrai rôle, dit Christophe, est d’imposer au monde les fortes œuvres d’art.

--- On s’épuise en vain. Et cela n’en vaut pas la peine. Dès qu’une de ces fortes œuvres touche la scène, elle perd sa grande poésie, elle devient mensongère. Le souffle du public la flétrit. Public de villes étouffées, il ne sait plus ce que c’est que le plein-air, que la nature, que la saine poésie : il lui faut une poésie de théâtre, clinquante, fardée, et qui pue. --- Ah ! et puis… et puis, d’ailleurs, quand même on y réussirait… Non, cela ne remplit pas encore la vie, cela ne remplit pas ma vie…

--- Tu penses toujours à lui.

--- À qui ?

--- Tu le sais bien. À cet homme.

--- Oui.

--- Même si tu l’avais, cet homme, et s’il t’aimait, avoue-le, tu ne serais pas encore heureuse, tu trouverais moyen de te tourmenter.

--- C’est vrai… Ah ! qu’est-ce que j’ai donc ?… Vois-tu, j’ai eu trop à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le calme, j’ai une inquiétude en moi, une fièvre…

--- Elle devait être en toi, même avant tes épreuves.

--- C’est possible. Oui, déjà, quand j’étais petite fille, aussi loin que je me rappelle… Elle me dévorait.

--- Qu’est-ce que tu voudrais donc ?

--- Est-ce que je sais ? Plus que je ne puis.

--- Je connais cela, dit Christophe. J’étais ainsi, adolescent.

--- Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle adolescente. Je suis un être incomplet.

--- Personne n’est complet. Le bonheur est de connaître ses limites et de les aimer.

--- Je ne peux plus. J’en suis sortie. La vie m’a forcée, fourbue, estropiée. Il me semble pourtant que j’aurais pu être une femme normale et saine et belle tout de même, sans être comme le troupeau.

--- Tu peux l’être encore. Je te vois si bien, ainsi !

--- Dis-moi comment tu me vois.

Il la décrivit, dans des conditions où elle se fût développée d’une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse, aimante et aimée. Et cela lui faisait du bien à entendre. Mais après, elle dit :

--- Non, c’est impossible maintenant.

--- Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux Haendel, quand il est devenu aveugle :

Extrait d'une partition de Haëndel

Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l’embrassa, son cher fou optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle lui faisait du mal : elle le craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne pouvait les lui cacher ; l’amour la rendait faible. La nuit, quand ils étaient dans le lit, côte à côte, et qu’elle dévorait son angoisse en silence, il la devinait, et il suppliait l’amie toute proche et lointaine de partager avec lui le poids qui l’écrasait ; alors, elle ne pouvait résister, elle se livrait, en pleurant, dans ses bras ; et il passait ensuite des heures à la consoler, bonnement, sans se fâcher ; mais cette inquiétude perpétuelle ne laissait point de l’assommer, à la longue. Françoise tremblait que sa fièvre ne finît par se communiquer à lui. Elle l’aimait trop pour supporter l’idée qu’il souffrît, à cause d’elle. On lui offrait un engagement en Amérique ; elle accepta, pour se forcer à partir. Elle le quitta, un peu humilié. Elle l’était autant que lui. Ne pas pouvoir être heureux l’un par l’autre !

--- Mon pauvre vieux, lui dit-elle, en souriant tristement, tendrement. Sommes-nous assez maladroits ? Nous ne retrouverons jamais une occasion aussi belle, une pareille amitié. Mais il n’y a pas moyen, il n’y a pas moyen. Nous sommes trop bêtes !

Ils se regardèrent, penauds et attristés. Ils rirent pour ne pas pleurer, s’embrassèrent, et se quittèrent, les larmes aux yeux. Jamais ils ne s’étaient aimés autant qu’en se quittant.

Et après qu’elle fut partie, il revint à l’art, son vieux compagnon… Ô paix du ciel étoilé ?

Il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que Christophe ne reçût une lettre de Jacqueline. C’était la troisième fois seulement qu’elle lui écrivait ; et le ton était fort différent de celui auquel elle l’avait accoutumé. Elle lui disait son regret de ne plus le voir depuis longtemps, et l’invitait gentiment à revenir, s’il ne voulait pas contrister deux amis qui l’aimaient. Christophe fut ravi, mais non pas trop étonné. Il pensait bien que les dispositions injustes de Jacqueline à son égard ne dureraient pas toujours. Il aimait à se répéter un mot railleur du vieux grand-père :

« Tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes ; il ne faut que la patience de les attendre. »

Il retourna donc chez Olivier, et fut accueilli avec joie. Jacqueline se montra pleine d’attention pour lui ; elle évitait le ton ironique qui lui était naturel, prenait garde de rien dire qui pût blesser Christophe, témoignait de l’intérêt à ce qu’il faisait, et parlait avec intelligence de sujets sérieux. Christophe la crut transformée. Elle ne l’était que pour lui plaire. Jacqueline avait entendu parler des amours de Christophe et de l’actrice à la mode, dont le récit avait défrayé les bavardages parisiens ; et Christophe lui était apparu sous un jour tout nouveau : elle s’était prise de curiosité pour lui. Lorsqu’elle le revit, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Ses défauts même ne lui semblèrent pas sans attrait. Elle s’aperçut que Christophe avait du génie, et qu’il valait la peine de s’en faire aimer.

La situation du jeune ménage ne s’était pas améliorée ; elle avait même empiré. Jacqueline s’ennuyait, s’ennuyait : elle mourait d’ennui… Combien la femme est seule ! Hors l’enfant, rien ne la tient ; et l’enfant ne suffit pas à la tenir toujours : car lorsqu’elle est vraiment femme, et non pas seulement femelle, lorsqu’elle a une âme riche et une vie exigeante, elle est faite pour tant de choses, qu’elle ne peut accomplir seule, si on ne lui vient en aide !… L’homme est beaucoup moins seul, même quand il l’est le plus : son monologue suffit à peupler son désert ; et quand il est seul à deux, il s’en accommode mieux, car il le remarque moins, il monologue toujours. Et il ne se doute pas que le son de cette voix qui continue imperturbablement de se parler dans le désert, rend le silence plus terrible et le désert plus atroce pour celle qui est auprès de lui, et pour qui toute parole est morte que l’amour ne vivifie point. Il ne le remarque pas ; il n’a pas mis sur l’amour, comme la femme, sa vie entière comme enjeu : sa vie est ailleurs occupée… Qui occupera la vie de la femme et son désir immense, ces millions de forces ardentes et généreuses, qui depuis quarante siècles que dure l’humanité se brûlent inutiles, offertes en holocauste à deux seules idoles : l’amour éphémère, et la maternité, cette sublime duperie, qui est refusée à des milliers d’entre les femmes, et ne remplit jamais que quelques années de la vie des autres ?

Jacqueline se désespérait. Elle avait des secondes d’effroi, qui la transperçaient comme des épées. Elle pensait :

--- « Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi est-ce que je suis née ? »

Et son cœur se tordait d’angoisse.

--- « Mon Dieu, je vais mourir ! Mon Dieu, je vais mourir ! »

Cette pensée la hantait, la poursuivait la nuit. Elle rêvait qu’elle disait :

--- « Nous sommes en 1889. »

--- « Non, lui répondait-on. En 1909. »

Elle se désolait d’avoir vingt ans de plus qu’elle ne croyait.

--- Cela va être fini, et je n’ai pas vécu ! Qu’ai-je fait de ces vingt ans ? Qu’ai-je fait de ma vie ? »

Elle rêvait qu’elle était quatre petites filles. Elles étaient toutes quatre couchées dans la même chambre, en des lits séparés. Toutes quatre avaient la même taille, et la même figure ; mais l’une avait huit ans, l’autre quinze, l’autre vingt, l’autre trente. Il y avait une épidémie. Trois étaient déjà mortes. La quatrième se regardait dans la glace ; et elle était saisie d’épouvante ; elle se voyait, le nez pincé, les traits tirés… elle allait mourir aussi, --- et alors ce serait fini…

--- « … Qu’ai-je fait de ma vie ?… »

Elle se réveillait en larmes ; et le cauchemar ne s’effaçait point avec le jour, le cauchemar était réel. Qu’avait-elle fait de sa vie ? Qui la lui avait volée ?… Elle se prenait à haïr Olivier, complice innocent --- (innocent ! qu’importe, si le mal est le même !) --- complice de la loi aveugle qui l’écrasait. Elle se le reprochait après, car elle était bonne ; mais elle souffrait trop ; et cet être lié contre elle, qui étouffait sa vie, bien qu’il souffrît aussi, elle ne pouvait s’empêcher de le faire souffrir davantage, afin de se venger. Ensuite, elle était plus accablée, elle se détestait ; et elle sentait que si elle ne trouvait pas un moyen de se sauver, elle ferait plus de mal encore. Ce moyen, elle le cherchait, à tâtons, autour d’elle ; elle se raccrochait à tout, comme quelqu’un qui se noie ; elle essayait de s’intéresser à quelque chose, quelque œuvre, quelque être, qui fût en quelque sorte sa chose, son œuvre et son être. Elle tâchait de reprendre un travail intellectuel, elle apprenait des langues étrangères, elle commençait un article, une nouvelle, elle se mettait à peindre, à composer… En vain : elle se décourageait, dès le premier jour. C’était trop difficile. Et puis, « des livres, des œuvres d’art ! Qu’est-ce que cela ? Je ne sais pas si je les aime, je ne sais pas si cela existe… » --- Certains jours, elle causait avec animation, elle riait avec Olivier, elle semblait se passionner pour ce qu’ils disaient, pour ce qu’il faisait, elle cherchait à s’étourdir… En vain : brusquement, l’agitation tombait, le cœur se glaçait, elle se cachait, sans larmes, sans souffle, atterrée. --- Elle avait réussi en partie son œuvre avec Olivier. Il devenait sceptique, il se mondanisait. Elle ne lui en savait aucun gré ; elle le trouvait faible comme elle. Presque tous les soirs, ils sortaient ; elle promenait à travers les salons parisiens son ennui angoissé, que nul ne devinait sous l’ironie de son sourire toujours armé. Elle cherchait qui l’aimât et la soutînt au-dessus du gouffre… En vain, en vain, en vain. À son appel désespéré, rien ne répondait que le silence.

Elle n’aimait point Christophe ; elle ne pouvait souffrir ses manières rudes, sa franchise blessante, surtout son indifférence. Elle ne l’aimait point ; mais elle avait le sentiment que lui, du moins, il était fort, --- un roc au-dessus de la mort. Et elle voulait s’agripper à ce roc, à ce nageur dont la tête dominait les flots, ou le noyer avec elle…

Et puis, ce n’était plus assez d’avoir séparé son mari de ses amis : il fallait les lui prendre. Les femmes les plus honnêtes ont parfois un instinct qui les pousse à tenter jusqu’où va leur pouvoir, et à aller au delà. Dans cet abus de pouvoir, leur faiblesse se prouve sa force. Et quand la femme est égoïste et vaine, elle trouve un plaisir mauvais à voler au mari l’amitié de ses amis. La tâche est bien aisée : il suffit de quelques œillades. Il n’est guère d’homme, honnête ou non, qui n’ait la faiblesse de mordre à l’hameçon. Si ami que soit l’ami et si loyal, il pourra bien éviter l’action, mais en pensée il trompera presque toujours l’ami. Et si l’autre homme s’en aperçoit, c’est fini de leur amitié : ils ne se voient plus avec les mêmes yeux. --- La femme qui joue à ce jeu dangereux, en reste là, le plus souvent, elle n’en demande pas plus : elle les tient tous les deux, désunis, à sa merci.

Christophe remarquait les gentillesses de Jacqueline ; elles ne le surprenaient point. Quand il avait de l’affection pour quelqu’un, il avait une tendance naïve à trouver naturel d’en être aimé aussi sans arrière-pensée. Il répondait joyeusement aux avances de la jeune femme ; il la trouvait charmante ; il s’amusait de tout son cœur, avec elle ; et il la jugeait si favorablement qu’il n’était pas loin de croire qu’Olivier était bien maladroit s’il ne réussissait pas à être heureux et à la rendre heureuse.

Il les accompagna dans une tournée de quelques jours qu’ils firent en automobile ; et il fut leur hôte dans une maison de campagne que les Langeais avaient en Bourgogne, --- une vieille maison de famille, que l’on gardait à cause de ses souvenirs, mais où l’on n’allait guère. Elle était isolée au milieu des vignes et des bois ; l’intérieur était délabré, les fenêtres mal jointes ; on y respirait une odeur de moisi, de fruits mûrs, d’ombre fraîche et d’arbres à résine chauffés par le soleil. À vivre avec Jacqueline, côte à côte, pendant une suite de jours, Christophe se laissait peu à peu envahir par un sentiment insinuant et doux, qui ne l’inquiétait point ; il éprouvait une jouissance innocente, mais nullement immatérielle, à la voir, à l’entendre, à frôler ce joli corps, et à boire le souffle de sa bouche. Olivier, un peu soucieux, se taisait. Il ne soupçonnait point ; mais une inquiétude vague l’oppressait, qu’il eût rougi de s’avouer ; pour s’en punir, il les laissait seuls ensemble, souvent. Jacqueline lisait en lui, et elle était touchée ; elle avait envie de lui dire :

--- Va, ne t’afflige pas, m’ami. C’est encore toi que j’aime le mieux.

Mais elle ne le disait point ; et ils se laissaient aller tous trois à l’aventure : Christophe ne se doutant de rien, Jacqueline ne sachant pas ce qu’elle voulait au juste, et s’en remettant au hasard de le lui faire savoir, Olivier seul, prévoyant, pressentant, mais par pudeur d’amour-propre et d’amour, ne voulant pas y penser. Lorsque la volonté se tait, l’instinct parle ; en l’absence de l’âme, le corps va son chemin.

Un soir, après dîner, la nuit leur sembla si belle, --- nuit sans lune, étoilée, --- qu’ils voulurent se promener dans le jardin. Olivier et Christophe sortirent de la maison. Jacqueline monta dans sa chambre, pour prendre un châle. Elle ne redescendait point. Christophe, pestant contre les éternelles lenteurs des femmes, rentra pour la chercher. --- (Depuis quelque temps, sans qu’il y prît garde, c’était lui qui jouait le mari.) --- Il l’entendit qui venait. La pièce où il était, avait ses volets clos ; et l’on ne voyait rien.

--- Allons ! arrivez donc, Madame-qui-n’en-finit-jamais, cria gaiement Christophe. Vous allez user les miroirs, à force de vous y regarder.

Elle ne répondit pas. Elle s’était arrêtée. Christophe avait l’impression qu’elle était dans la chambre ; mais elle ne bougeait point.

--- Où êtes-vous ? dit-il.

Elle ne répondit pas. Christophe se tut aussi : il allait en tâtonnant dans l’ombre ; et un trouble le prit. Il s’arrêta, le cœur battant. Il entendit tout près le souffle léger de Jacqueline. Il fit encore un pas et s’arrêta de nouveau. Elle était près de lui, il le savait, mais il ne pouvait plus avancer. Quelques secondes de silence. Brusquement, deux mains qui saisissent les siennes et l’attirent, une bouche sur sa bouche. Il l’étreignit. Sans un mot, immobiles. --- Leurs bouches se déprirent, s’arrachèrent l’une à l’autre. Jacqueline sortit de la chambre. Christophe, frémissant, la suivit. Ses jambes tremblaient. Il resta un instant appuyé au mur, attendant que le battement de son sang s’apaisât. Enfin, il les rejoignit. Jacqueline causait tranquillement avec Olivier. Ils marchaient, de quelques pas en avant. Christophe les suivait, écrasé. Olivier s’arrêta pour l’attendre. Christophe s’arrêta aussi. Olivier l’appela amicalement. Christophe ne répondit pas. Olivier, connaissant l’humeur de son ami et les silences capricieux où il se verrouillait parfois à triple tour, n’insista point et continua sa marche avec Jacqueline. Et Christophe, machinalement, continuait de les suivre, à dix pas, comme un chien. Quand ils s’arrêtaient, il s’arrêtait. Quand ils marchaient, il marchait. Ainsi, ils firent le tour du jardin, et rentrèrent. Christophe remonta dans sa chambre, et s’enferma. Il n’alluma point. Il ne se coucha point. Il ne pensait point. Vers le milieu de la nuit, le sommeil le prit, assis, les bras, la tête appuyés sur la table. Il s’éveilla, une heure après. Il alluma sa bougie, rassembla fiévreusement ses papiers, ses effets, fit sa valise, puis se jeta sur son lit, et dormit jusqu’à l’aube. Alors il descendit avec son bagage, et partit. On l’attendit, toute la matinée. On le chercha, tout le jour. Jacqueline, cachant sous l’indifférence un frémissement de colère, affecta avec une ironie insultante de compter son argenterie. Le lendemain soir seulement, Olivier reçut une lettre de Christophe :

« Mon bon vieux, ne m’en veux pas d’être parti comme un fou. Fou, je le suis, tu le sais. Qu’y faire ? Je suis ce que je suis. Merci de ton affectueuse hospitalité. C’était bien bon. Mais vois-tu, je ne suis pas fait pour la vie avec les autres. Pour la vie même, je ne sais pas trop si je suis fait. Je suis fait pour rester dans mon coin, et aimer les gens --- de loin : c’est plus prudent. Quand je les vois de trop près, je deviens misanthrope. Et c’est ce que je ne veux pas être. Je veux aimer les hommes, je veux vous aimer tous. Oh ! comme je voudrais vous faire du bien à tous ! Si je pouvais faire que vous fussiez --- que tu fusses heureux ! Avec quelle joie je donnerais en échange tout le bonheur que je puis avoir !… Mais cela m’est interdit. On ne peut que montrer le chemin aux autres. On ne peut pas faire leur chemin, à leur place. Chacun doit se sauver soi-même. Sauve-toi ! Sauvez-vous ! Je t’aime bien.

Christophe.

« Mes respects à madame Jeannin. »

« Madame Jeannin » lut la lettre, les lèvres serrées, avec un sourire de mépris, et dit sèchement :

--- Eh bien, suis son conseil. Sauve-toi.

Mais au moment où Olivier tendait la main pour reprendre la lettre, Jacqueline froissa le papier, le jeta par terre ; et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux. Olivier lui saisit la main :

--- Qu’as-tu ? demandait-il, ému.

--- Laisse-moi ! cria-t-elle, avec colère.

Elle sortit. Sur le seuil de la porte, elle cria :

--- Égoïstes !

Christophe avait fini par se faire des ennemis de ses protecteurs du Grand Journal, Cela était facile à prévoir. Christophe avait reçu du ciel cette vertu célébrée par Gœthe ; « la non-reconnaissance ».

« La répugnance à se montrer reconnaissant, écrivait Gœthe ironiquement*, est rare et ne se manifeste que chez des hommes remarquables, qui, sortis des classes les plus pauvres, ont été à chaque pas forcés d’accepter des secours presque toujours empoisonnés par la grossièreté du bienfaiteur…* »

Christophe ne pensait pas qu’il fût obligé de s’avilir, pour un service rendu, ni --- ce qui était le même pour lui --- d’abdiquer sa liberté. Il ne prêtait pas ses bienfaits à tant pour cent, il les donnait. Ses bienfaiteurs l’entendaient un peu différemment. Ils furent choqués dans le sentiment moral très élevé qu’ils avaient des devoirs de leurs débiteurs, que Christophe refusât d’écrire la musique d’un hymne stupide, pour une fête-réclame organisée par le journal. Ils lui firent sentir l’inconvenance de sa conduite. Christophe les envoya promener. Il acheva de les exaspérer, par le démenti brutal qu’il infligea, peu après, à des assertions que le journal lui avait prêtées.

Alors, commença une campagne contre lui, On usa de toutes armes. On ressortit une fois de plus de l’arsenal aux chicanes la vieille machine de guerre, qui a servi tour à tour à tous les impuissants contre tous les créateurs, et qui n’a jamais tué personne, mais dont l’effet est immanquable sur les imbéciles : on l’inculpa de plagiat. On alla découper dans son œuvre et dans celle de collègues obscurs des passages artificieusement choisis et maquillés ; et l’on prouva qu’il avait volé ses inspirations à d’autres. On l’accusa d’avoir voulu étouffer de jeunes artistes. Encore s’il n’avait eu affaire qu’à ceux dont le métier est d’aboyer, à tels de ces critiques, ces nabots qui grimpent sur les épaules d’un grand homme, et qui crient :

--- Je suis plus grand que toi !

Mais non, les hommes de talent s’attaquent entre eux : chacun cherche à se rendre insupportable à ses confrères ; et pourtant, comme dit l’autre, le monde est assez vaste pour que chacun puisse travailler en paix ; et chacun a déjà dans son propre talent un ennemi qui l’inquiète assez.

Il se trouva en Allemagne des artistes jaloux, pour fournir des armes à ses ennemis, au besoin pour en inventer. Il s’en trouva en France. Les nationalistes de la presse musicale --- dont plusieurs étaient des étrangers --- lui jetèrent sa race à la tête comme une insulte. Le succès de Christophe avait beaucoup grandi ; et, la mode s’en mêlant, on concevait qu’il irritât, par ses exagérations, même des gens sans parti pris, --- à plus forte raison, les autres. Christophe avait maintenant, dans le public des concerts, parmi les gens du monde et les écrivains des jeunes revues, d’enthousiastes partisans qui, quoi qu’il fît, s’extasiaient et déclaraient volontiers que la musique n’existait pas avant lui. Certains expliquaient ses œuvres, et y trouvaient des intentions philosophiques, dont il était ébahi. D’autres y voyaient une révolution musicale, l’assaut donné aux traditions, que Christophe respectait plus que quiconque. Il n’eût servi de rien qu’il protestât. Ils lui eussent démontré qu’il ne savait ce qu’il avait écrit. Ils s’admiraient eux-mêmes, en l’admirant. Aussi, la campagne contre Christophe rencontra-t-elle de vives sympathies parmi ses confrères, qu’exaspérait ce « battage », dont il était innocent. Ils n’avaient pas besoin de ces raisons pour n’aimer pas sa musique : la plupart éprouvaient, à son égard, l’irritation naturelle de celui qui n’a point d’idées et les exprime sans peine, selon les formules apprises, contre celui qui est plein d’idées et s’en sert avec quelque gaucherie, selon le désordre apparent de sa fantaisie créatrice. Que de fois le reproche de ne pas savoir écrire lui avait été lancé par des scribes, pour qui le style consistait en des recettes de cénacle ou d’école, des moules de cuisine, où la pensée était jetée ! Les meilleurs amis de Christophe, qui ne cherchaient pas à le comprendre, et qui seuls le comprenaient parce qu’ils l’aimaient, simplement, pour le bien qu’il leur faisait, était des auditeurs obscurs qui n’avaient pas voix au chapitre. Le seul qui eût pu vigoureusement répondre, au nom de Christophe, --- Olivier, était alors séparé de lui et semblait l’oublier. Christophe était donc livré à des adversaires et à des admirateurs qui rivalisaient à qui lui ferait le plus de mal. Dégoûté, il ne répondait point. Quand il lisait les arrêts que prononçait sur lui, du haut d’un grand journal, tel de ces critiques présomptueux qui régentent l’art, avec l’insolence que donnent l’ignorance et l’impunité, il haussait les épaules, en disant :

--- Juge-moi. Moi, je te juge. Rendez-vous dans cent ans !

Mais en attendant, les médisances allaient leur train ; et le public, suivant l’habitude, accueillait bouche bée les accusations les plus niaises et les plus ignominieuses.

Comme s’il ne trouvait point que la situation fût assez difficile, Christophe choisit ce moment pour se brouiller avec son éditeur. Il n’avait pourtant pas à se plaindre de Hecht, qui lui publiait régulièrement ses nouvelles œuvres, et qui était honnête en affaires. Il est vrai que cette honnêteté ne l’empêchait point de conclure des traités désavantageux pour Christophe ; mais, ces traités, il les tenait. Il ne les tenait que trop bien. Un jour, Christophe eut la surprise de voir un septuor de lui arrangé en quatuor, et une suite de pièces pour piano à deux mains gauchement transcrites à quatre mains, sans qu’on l’eût avisé. Il courut chez Hecht, et lui mettant sous le nez les pièces du délit, il dit :

--- Connaissez-vous cela ?

--- Sans doute, dit Hecht.

--- Et vous avez osé… vous avez osé tripatouiller mes œuvres, sans me demander la permission !…

--- Quelle permission ? dit Hecht avec calme. Vos œuvres sont à moi.

--- À moi aussi, je suppose !

--- Non, fit Hecht doucement.

Christophe bondit.

--- Mes œuvres ne sont pas à moi ?

--- Elles ne sont plus à vous. Vous me les avez vendues.

--- Vous vous moquez de moi ! Je vous ai vendu le papier. Faites-en de l’argent, si vous voulez. Mais ce qui est écrit dessus, c’est mon sang, c’est à moi.

--- Vous m’avez tout vendu. En échange de l’œuvre que voici, je vous ai alloué une somme de trois cents francs, payable jusqu’à due concurrence, à raison de trente centimes par exemplaire vendu de l’édition originale. Moyennant quoi, vous m’avez cédé, sans aucune restriction ni réserve, tous vos droits sur votre œuvre.

--- Même celui de la détruire ?

Hecht haussa les épaules, sonna, et dit à un employé :

--- Apportez-moi le dossier de M. Krafft.

Il lut posément à Christophe le texte du traité, que Christophe avait signé sans le lire, --- duquel il résultait, selon la règle ordinaire des traités que souscrivaient alors, en ces temps très anciens, les éditeurs de musique, --- « que M. Hecht était subrogé dans tous les droits, moyens et actions de l’auteur, et avait, à l’exclusion de tout autre, le droit d’éditer, publier, graver, imprimer, traduire, louer, vendre à son profit, sous telle forme qu’il lui plaisait, faire exécuter dans les concerts, cafés-concerts, bals, théâtres, etc., l’œuvre dite, publier tout arrangement de l’œuvre pour quelque instrument et même avec paroles, ainsi que d’en changer le titre… etc., etc. ».

--- Vous voyez, lui dit-il, que je suis fort modéré.

--- Évidemment, dit Christophe, je dois vous remercier. Vous auriez pu faire de mon septuor une chanson de café-concert.

Il se tut, consterné, la tête entre les mains.

--- J’ai vendu mon âme, répétait-il.

--- Soyez sûr, dit Hecht ironiquement, que je n’en abuserai pas.

--- Et dire, fit Christophe, que votre République autorise ces trafics ! Vous dites que l’homme est libre. Et vous vendez la pensée à l’encan.

--- Vous avez touché le prix, dit Hecht.

--- Trente deniers, oui, fit Christophe. Reprenez-les.

Il fouillait dans ses poches pour rendre à Hecht les trois cents francs. Mais il ne les avait pas. Hecht sourit légèrement, avec un peu de dédain. Ce sourire enragea Christophe.

--- Je veux mes œuvres, dit-il, je vous les rachète.

--- Vous n’en avez aucun droit, dit Hecht. Mais comme je ne tiens nullement à retenir les gens, de force, je consens à vous les rendre, --- si vous êtes en mesure de me rembourser des indemnités dues.

--- Je le serai, dit Christophe, dussé-je me vendre moi-même.

Il accepta, sans discuter, les conditions que Hecht lui soumit, quinze jours plus tard. Par une folie insigne, il rachetait les éditions de ses œuvres, à des prix cinq fois supérieurs à ce que ses œuvres lui avaient rapporté, quoique nullement exagérés : car ils étaient scrupuleusement calculés d’après les bénéfices réels que les œuvres rapportaient à Hecht. Christophe était incapable de payer ; et Hecht y comptait bien. Hecht ne tenait pas à accabler Christophe, qu’il estimait comme artiste et comme homme, plus qu’aucun autre des jeunes musiciens ; mais il voulait lui donner une leçon : car il n’admettait point qu’on se révoltât contre ce qui était son droit. Il n’avait pas fait ces règlements, ils étaient ceux du temps : il les trouvait donc équitables. Il était d’ailleurs sincèrement convaincu qu’ils étaient pour le bien de l’auteur, comme de l’éditeur, qui sait mieux que l’auteur les moyens de répandre l’œuvre, et ne s’arrête point comme lui à des scrupules d’ordre sentimental, respectables, mais contraires à son véritable intérêt. Il était décidé à faire réussir Christophe ; mais c’était à sa façon, et à condition que Christophe lui fût livré, pieds et poings liés. Il voulut lui faire sentir qu’on ne pouvait se dégager si facilement de ses services. Ils firent un marché conditionnel : si, dans un délai de six mois, Christophe ne réussissait pas à s’acquitter, les œuvres restaient en toute propriété à Hecht. Il était facile à prévoir que Christophe ne pouvait réunir le quart de la somme demandée.

Il s’entêta pourtant, donnant congé de son appartement plein de souvenirs pour lui, afin d’en prendre un autre moins coûteux, --- vendant divers objets, dont aucun, à sa grande surprise, n’avait de valeur, --- s’endettant, recourant à l’obligeance de Mooch, malheureusement fort dépourvu alors et malade, cloué chez lui par des rhumatismes, --- cherchant un autre éditeur, et partout se heurtant à des conditions aussi léonines que celles de Hecht, ou même à des refus.

C’était le temps où les attaques contre lui étaient le plus vives dans la presse musicale. Un des principaux journaux parisiens était particulièrement acharné ; quelqu’un de ses rédacteurs, qui ne signait point de son nom, l’avait pris comme tête de Turc : il ne se passait pas de semaine qu’il ne parût dans les Échos quelque note perfide pour le rendre ridicule. Le critique musical achevait l’œuvre de son confrère masqué : le moindre prétexte lui était bon pour exprimer en passant son animosité. Ce n’étaient encore que les premières escarmouches : il promettait d’y revenir à loisir, et de procéder sous peu à une exécution en règle. Ils ne se pressaient point, sachant qu’aucune accusation précise ne vaut pour le public une suite d’insinuations obstinément répétées. Ils jouaient avec Christophe, comme le chat avec la souris. Christophe, à qui les articles étaient envoyés, les méprisait, mais ne laissait pas d’en souffrir. Cependant, il se taisait ; et, au lieu de répondre --- (l’aurait-il pu d’ailleurs, même s’il l’avait voulu ?) --- il s’obstinait dans sa lutte d’amour-propre inutile et disproportionnée avec son éditeur Il y perdait son temps, ses forces, son argent, et ses seules armes, puisque de gaieté de cœur, il prétendait renoncer à la publicité que Hecht faisait à sa musique.

Brusquement, tout changea. L’article annoncé dans le journal ne parut point. Les insinuations se turent. La campagne s’arrêta net. Bien plus : deux ou trois semaines après, le critique du journal publiait, d’une façon incidente, quelques lignes élogieuses, qui semblaient attester que la paix était faite. Un grand éditeur de Leipzig écrivit à Christophe pour lui offrir de publier ses œuvres ; et le traité fut conclu à des conditions avantageuses. Une lettre flatteuse, qui portait le cachet de l’ambassade d’Autriche, exprima à Christophe le désir qu’on avait d’introduire certaines de ses œuvres sur les programmes des soirées de gala, données à l’ambassade. Philomèle, que patronnait Christophe, fut priée de se faire entendre à une de ces soirées ; et aussitôt après, elle fut partout demandée dans les salons aristocratiques de la colonie allemande et italienne de Paris. Christophe lui-même, qui ne put se dispenser de venir à un des concerts, trouva le meilleur accueil auprès de l’ambassadeur. Cependant, quelques mots d’entretien lui montrèrent que son hôte, assez peu musicien, ne connaissait rien de ses œuvres. D’où venait donc cet intérêt subit ? Une main invisible semblait veiller sur lui, écarter les obstacles, lui aplanir la route. Christophe s’informa. L’ambassadeur fit allusion à deux amis de Christophe, le comte et la comtesse Berény, qui avaient une grande affection pour lui. Christophe ignorait jusqu’à leur nom ; et le soir qu’il vint à l’ambassade, il n’eut pas l’occasion de leur être présenté. Il n’insista pas pour les connaître. Il traversait une période de dégoût des hommes, où il faisait aussi peu fond sur ses amis que sur ses ennemis : amis et ennemis étaient également incertains ; un souffle les changeait ; il fallait apprendre à s’en passer, et dire, comme ce vieux homme du xvii^e^ siècle :

« Dieu m’a donné des amis ; il me les a ôtés. Ils m’ont laissé. Je les laisse, et n’en fais point mention. »

Depuis qu’il avait quitté la maison d’Olivier, Olivier ne lui avait plus donné signe de vie ; tout semblait fini entre eux. Christophe ne tenait pas à faire des amitiés nouvelles. Il se représentait le comte et la comtesse Berény, à l’image de tant de snobs qui se disaient ses amis ; et il ne fit rien pour les rencontrer. Il les eût plutôt fuis.

C’était Paris tout entier qu’il eût voulu fuir. Il avait un besoin de se réfugier, pour quelques semaines, dans une solitude amie. S’il avait pu se retremper, quelques jours, seulement quelques jours, dans son pays natal ! Peu à peu, cette pensée devenait un désir maladif. Il voulait revoir son fleuve, son ciel, la terre de ses morts. Il fallait qu’il les revît. Il ne le pouvait point, sans risquer sa liberté : il était toujours sous le coup de l’arrêt lancé contre lui, lors de sa fuite d’Allemagne. Mais il se sentait prêt à toutes les folies pour rentrer, ne fût-ce qu’un seul jour.

Par bonheur, il en parla à un de ses nouveaux protecteurs. Comme un jeune attaché à l’ambassade d’Allemagne, rencontré à la soirée où l’on donnait ses œuvres, lui disait que son pays était fier d’un musicien tel que lui, Christophe répondit amèrement :

--- Il est si fier de moi qu’il me laissera mourir à sa porte, sans m’ouvrir.

Le jeune diplomate se fit expliquer la situation ; et, quelques jours après, il revint voir Christophe, et lui dit :

--- On s’intéresse à vous en haut lieu. Un très grand personnage, qui a seul pouvoir pour suspendre les effets du jugement qui pèse sur vous, a été mis au courant de votre situation ; et il daigne en être touché. Je ne sais pas comment votre musique a pu lui plaire : car --- (entre nous) --- il n’a pas le goût fort bon ; mais il est intelligent, et il a le cœur généreux. Sans qu’il soit possible de lever, pour le moment, l’arrêt rendu contre vous, on consent à fermer les yeux, si vous voulez passer quarante-huit heures dans votre ville, pour revoir les vôtres. Voici un passeport. Vous le ferez viser, à l’arrivée et au départ. Soyez prudent, et n’attirez pas l’attention sur vous.

Christophe revit encore une fois sa terre. Il passa les deux jours qui lui étaient accordés, ne s’entretenant qu’avec elle et avec ceux qui étaient en elle. Il vit la tombe de sa mère. L’herbe y poussait ; mais des fleurs y avaient été déposées récemment. Côte à côte dormaient le père et le grand-père. Il s’assit à leurs pieds. La tombe était adossée au mur d’enceinte. Un châtaignier qui poussait de l’autre côté, dans le chemin creux, l’ombrageait. Par-dessus le mur bas, on voyait les moissons dorées, où le vent tiède faisait passer des ondulations molles ; le soleil régnait sur la terre assoupie ; on entendait le cri des cailles dans les blés, et sur les tombes la douce houle des cyprès. Christophe était seul et rêvait. Son cœur était calme. Assis, les mains jointes autour du genou, et le dos appuyé au mur, il regardait le ciel. Ses yeux se fermèrent, un moment. Comme tout était simple ! Il se sentait chez lui, parmi les siens. Il se tenait auprès d’eux, comme la main dans la main. Les heures s’écoulaient. Vers le soir, des pas firent crier le sable des allées. Le gardien passa, regarda Christophe assis. Christophe lui demanda qui avait mis les fleurs. L’homme répondit que la fermière de Buir passait, une ou deux fois par an.

--- Lorchen ? dit Christophe.

Ils causèrent.

--- Vous êtes le fils ? dit l’homme.

--- Elle en avait trois, dit Christophe.

--- Je parle de celui de Hambourg. Les autres ont mal tourné.

Christophe, la tête un peu renversée en arrière, immobile, se taisait. Le soleil descendait.

--- Je vais fermer, dit le gardien.

Christophe se leva, et fit lentement avec lui le tour du cimetière. Le gardien faisait les honneurs de chez lui. Christophe s’arrêtait pour lire les noms inscrits. Que de gens de sa connaissance il retrouvait là réunis ! Le vieux Euler, --- son gendre, --- plus loin, des camarades d’enfance, de petites filles avec qui il avait joué, --- et là, un nom qui lui remua le cœur : Ada… Paix sur tous…

Les flammes du couchant ceinturaient le tranquille horizon. Christophe sortit. Il se promena longtemps encore dans les champs. Les étoiles s’allumaient…

Le lendemain, il revint et, de nouveau, passa l’après-midi à sa place de la veille. Mais le beau calme silencieux de la veille s’était animé. Son cœur chantait un hymne insouciant et heureux. Assis sur la margelle de la tombe, il écrivit sur ses genoux, au crayon, dans un carnet de notes, le chant qu’il entendait. Le jour ainsi passa. Il lui semblait qu’il travaillait dans sa petite chambre d’autrefois, et que la maman était là, de l’autre côté de la cloison. Quand il eut fini et qu’il fallut partir, --- il était déjà à quelques pas de la tombe, --- il se ravisa, il revint, et enfouit le carnet dans l’herbe, sous le lierre. Quelques gouttes de pluie commençaient à tomber. Christophe pensa :

--- Il sera vite effacé. Tant mieux !… Pour toi seule. Pour nul autre.

Il revit aussi le fleuve, les rues familières, où tant de choses étaient changées. Aux portes de la ville, sur les promenades des anciens bastions, un petit bois d’acacias qu’il avait vu planter avait conquis la place, étouffait les vieux arbres. En longeant le mur qui bordait le jardin des De Kerich, il reconnut la borne sur laquelle il grimpait, lorsqu’il était gamin, pour regarder dans le parc ; et il fut étonné de voir comme la rue, le mur, le jardin étaient devenus petits. Devant la grille d’entrée, il s’arrêta un moment. Il continuait son chemin, quand une voiture passa. Machinalement, il leva les yeux ; et ses yeux rencontrèrent ceux d’une jeune dame, fraîche, grasse, réjouie, qui l’examinait curieusement. Elle fit une exclamation de surprise. À son geste, la voiture s’arrêta. Elle dit :

--- Monsieur Krafft !

Il s’arrêta.

Elle dit en riant :

--- Minna…

Il courut à elle, presque aussi troublé qu’au jour de la première rencontre. Elle était avec un monsieur, grand, gros, chauve, avec des moustaches relevées d’un air vainqueur, qu’elle présenta : « Herr Reichsgerichtsrat von Brombach », --- son mari. Elle voulut que Christophe entrât à la maison. Il cherchait à s’excuser. Mais Minna s’exclamait :

--- « Non, non, il devait venir, venir dîner. »

Elle parlait très fort et très vite, et, sans attendre les questions, racontait déjà sa vie. Christophe, abasourdi par sa volubilité et par son bruit, n’entendait qu’à moitié, et il la regardait. C’était là sa petite Minna. Elle était florissante, robuste, rembourrée de toutes parts, une jolie peau, un teint de rose, mais les traits élargis, le nez particulièrement solide et bien nourri. Les gestes, les manières, les gentillesses étaient restées les mêmes ; mais le volume avait changé.

Cependant, elle ne cessait de parler : elle racontait à Christophe les histoires de son passé, ses histoires intimes, la façon dont elle avait aimé son mari et dont son mari l’avait aimée. Christophe était gêné. Elle avait un optimisme sans critique, qui lui faisait trouver parfait et supérieur aux autres, --- (du moins quand elle était en présence des autres), --- sa ville, sa maison, sa famille, son mari, sa cuisine, ses quatre enfants, et elle-même. Elle disait de son mari, et devant lui, qu’il était « l’homme le plus grandiose qu’elle eût jamais vu », qu’il y avait en lui « une force surhumaine ». « L’homme le plus grandiose » tapotait en riant les joues de Minna, et déclarait à Christophe qu’elle « était une femme hautement éminente ». Il semblait que monsieur le Reichsgerichtsrat fût au courant de la situation de Christophe, et qu’il ne sût au juste s’il devait le traiter avec égards ou sans égards, vu sa condamnation d’une part, et, de l’autre, vu l’auguste protection qui le couvrait : il prit le parti de mélanger les deux manières. Pour Minna, elle parlait toujours. Quand elle eut abondamment parlé d’elle à Christophe, elle parla de lui ; elle le harcela de questions aussi intimes que l’avaient été les réponses aux questions supposées, qu’il ne lui avait point faites. Elle était ravie de revoir Christophe ; elle ne connaissait rien de sa musique ; mais elle savait qu’il était connu ; elle était flattée qu’il l’eût aimée, --- (et qu’elle l’eût refusé). --- Elle le lui rappela, en plaisantant, sans beaucoup de délicatesse. Elle lui demanda un autographe pour son album. Elle l’interrogea avec insistance sur Paris. Elle témoignait pour cette ville autant de curiosité que de mépris. Elle prétendait la connaître, ayant vu les Folies-Bergère, l’Opéra, Montmartre et Saint-Cloud. D’après elle, les Parisiennes étaient toutes des cocottes, de mauvaises mères, qui avaient le moins possible d’enfants et ne s’en occupaient point, les laissant au logis pour aller au théâtre ou dans les lieux de plaisir. Elle n’admettait point qu’on la contredît. Au cours de la soirée, elle voulut que Christophe jouât un morceau de piano. Elle le trouva charmant. Mais au fond, elle admirait autant le jeu de son mari, qu’elle jugeait supérieur en tout, comme elle était elle-même.

Christophe avait eu le plaisir de revoir à la maison la mère de Minna, M^me^ de Kerich. Il avait conservé pour elle une secrète tendresse, parce qu’elle avait été bonne pour lui. Elle n’avait rien perdu de sa bonté, et elle était plus naturelle que Minna ; mais elle témoignait toujours à Christophe cette petite ironie affectueuse qui l’irritait autrefois. Elle en était restée au même point où il l’avait laissée ; elle aimait les mêmes choses ; et il ne lui semblait pas admissible qu’on put faire mieux, ni autrement ; elle opposait le Jean-Christophe d’autrefois au Jean-Christophe d’aujourd’hui ; et elle préférait le premier.

Autour d’elle, personne n’avait changé d’esprit, que Christophe. L’immobilité de la petite ville, son étroitesse d’horizon, lui étaient pénibles. Ses hôtes passèrent une partie de la soirée à l’entretenir de commérages sur le compte de gens qu’il ne connaissait pas. Ils étaient à l’affût des ridicules de leurs voisins, et ils décrétaient ridicule tout ce qui différait d’eux et de leurs façons. Cette curiosité malveillante, perpétuellement occupée de riens, finissait par causer à Christophe un malaise insupportable. Il essaya de parler de sa vie à l’étranger. Mais tout de suite, il sentit son impossibilité à leur faire sentir cette civilisation française, dont il avait souffert, et qui lui devenait chère, en ce moment qu’il la représentait dans son propre pays, --- ce libre esprit latin, dont la première loi est l’intelligence : comprendre le plus possible de la vie et de la pensée, au risque de faire bon marché des règles morales. Il retrouvait chez ses hôtes, et surtout chez Minna, cet esprit orgueilleux, auquel il s’était heurté autrefois, mais dont il avait perdu le souvenir, --- orgueilleux par faiblesse autant que par vertu, --- cette honnêteté sans charité, fière de sa vertu, et méprisante des défaillances qu’elle ne pouvait pas connaître, le culte du comme-il-faut, le dédain scandalisé des supériorités « irrégulières ». Minna avait une assurance tranquille et sentencieuse d’avoir toujours raison. Aucune nuance dans sa façon de juger les autres. Au reste, elle ne se souciait pas de les comprendre, elle n’était occupée que d’elle-même. Son égoïsme se badigeonnait d’une vague teinture métaphysique. Il était constamment question de son « moi », du développement de son « moi ». Elle était peut-être une bonne femme, et capable d’aimer. Mais elle s’aimait trop. Surtout, elle se respectait trop. Elle avait l’air de dire perpétuellement le Pater et l’Ave devant son « moi ». On avait le sentiment qu’elle eût cessé totalement d’aimer, et pour toujours, l’homme qu’elle eût aimé le mieux, s’il eût manqué un seul instant --- (l’aurait-il regretté mille fois, par la suite), --- au respect dû envers la dignité de son « moi »… Au diable le « moi » ! Pense donc un peu au « toi » !…

Cependant, Christophe ne la voyait pas avec des yeux sévères. Lui qui était si irritable à l’ordinaire, il l’écoutait parler avec une patience archangélique. Il se défendait de la juger. Il l’entourait, comme d’une auréole, du religieux souvenir de son amour d’enfance ; et il s’obstinait à rechercher en elle l’image de la petite Minna. Il n’était pas impossible de la retrouver dans certains de ses gestes ; le timbre de sa voix avait certaines sonorités qui réveillaient des échos émouvants. Il s’absorbait en eux, se taisant, n’écoutant pas les paroles qu’elle disait, ayant l’air d’écouter, ne cessant de lui témoigner un respect attendri. Mais il avait du mal à concentrer son esprit : elle faisait trop de bruit, elle l’empêchait d’entendre Minna. À la fin, il se leva, un peu las :

--- Pauvre petite Minna ! Ils voudraient me faire croire que tu es là, dans cette belle grosse personne, qui crie fort et qui m’ennuie. Mais je sais bien que non. Allons-nous-en, Minna. Qu’avons-nous à faire de ces gens ?

Il s’en alla, leur laissant croire qu’il reviendrait le lendemain. S’il avait dit qu’il repartait, le soir, ils ne l’eussent point lâché jusqu’à l’heure du train. Dès les premiers pas dans la nuit, il retrouva l’impression de bien-être qu’il avait, avant d’avoir rencontré la voiture. Le souvenir de la soirée importune s’effaça, comme d’un coup d’éponge : il n’en resta plus rien ; la voix du Rhin noya tout. Il allait sur le bord, du côté de la maison où il était né. Il n’eut pas de peine à la reconnaître. Les volets étaient fermés ; tout dormait. Christophe s’arrêta au milieu de la route ; il lui semblait que s’il frappait à la porte, des fantômes connus lui ouvriraient. Il pénétra dans le pré, autour de la maison, près du fleuve, à l’endroit où il allait causer jadis avec Gottfried, le soir. Il s’assit. Et les jours passés revécurent. Et la chère petite fille qui avait bu avec lui le rêve du premier amour était ressuscitée. Ils revivaient ensemble la jeune tendresse, et ses douces larmes et ses espoirs infinis. Et il se dit, avec un sourire de bonhomie :

--- La vie ne m’a rien appris. J’ai beau savoir… j’ai beau savoir… J’ai toujours les mêmes illusions.

Qu’il est bon d’aimer et de croire intarissablement ! Tout ce que touche l’amour est sauvé de la mort.

--- Minna, qui es avec moi, --- avec moi, pas avec l’autre, --- Minna, qui ne vieilliras jamais !…

La lune, voilée, sortit des nuages, et sur le dos du fleuve fit luire des écailles d’argent. Christophe eut l’impression que le fleuve ne passait pas jadis aussi près du tertre où il était assis. Il s’approcha. Oui, il y avait là naguère, au delà de ce poirier, une langue de sable, une petite pente gazonnée, où il avait joué bien des fois. Le fleuve les avait rongées ; il avançait, léchant les racines du poirier. Christophe eut un serrement de cœur. Il revint vers la gare. De ce côté, un nouveau quartier, --- maisons pauvres, chantiers en construction, grandes cheminées d’usines, --- commençait à s’élever. Christophe songea au bois d’acacias qu’il avait vu, dans l’après-midi, et il pensa :

--- Là aussi, le fleuve ronge…

La vieille ville, endormie dans l’ombre, avec tout ce qu’elle renfermait, vivants et morts, lui fut plus chère encore : car il la sentit menacée…

Hostis habet muros…

Vite, sauvons les nôtres ! La mort guette tout ce que nous aimons. Hâtons-nous de graver le visage qui passe, sur le bronze éternel. Arrachons aux flammes le trésor de la patrie, avant que l’incendie dévore le palais de Priam…

Christophe monta dans le train, qui partit, comme quelqu’un qui fuit devant l’inondation. Mais pareil à ces hommes qui sauvaient du naufrage de leur ville les dieux de la cité, Christophe emportait en lui l’étincelle de vie qui avait jailli de sa terre, et l’âme sacrée du passé.

Jacqueline et Olivier s’étaient rapprochés, pour un temps. Jacqueline avait perdu son père. Cette mort l’avait profondément remuée. En présence du malheur véritable, elle avait senti la misérable niaiserie des autres douleurs ; et la tendresse que lui témoignait Olivier avait ranimé son affection pour lui. Elle se trouvait ramenée, de quelques années en arrière, aux tristes jours qui avaient suivi la mort de la tante Marthe, et qui avaient été suivis des jours bénis d’amour. Elle se disait qu’elle était ingrate envers la vie et qu’il fallait lui savoir gré de ne pas vous prendre le peu qu’elle vous avait donné. Ce peu, dont le prix lui était révélé, elle le serrait jalousement contre elle. Un éloignement momentané de Paris, que le médecin avait prescrit pour la distraire de son deuil, un voyage qu’elle fit avec Olivier, une sorte de pèlerinage aux lieux où ils s’étaient aimés pendant la première année de leur mariage, acheva de l’attendrir. Dans la mélancolie de retrouver, au détour du chemin, la chère figure de l’amour, qu’on croyait disparu, et de la voir passer, et de savoir qu’elle disparaîtrait de nouveau, --- pour combien de temps ? pour toujours, peut-être ? --- ils l’étreignaient avec une passion désespérée…

--- Reste, reste avec nous !

Mais ils savaient bien qu’ils allaient le perdre…

Quand Jacqueline revint à Paris, elle sentait tressaillir dans son corps une petite vie nouvelle, allumée par l’amour. Mais l’amour était déjà passé. Le fardeau qui s’appesantissait en elle ne la rattachait pas à Olivier. Elle n’en éprouvait point la joie qu’elle attendait. Elle s’interrogeait avec inquiétude. Naguère, quand elle se tourmentait, souvent elle avait pensé que la venue d’un petit enfant serait le salut pour elle. Le petit enfant était là, le salut n’était pas venu. Cette plante humaine qui enfonçait ses racines dans sa chair, elle la sentait avec effroi pousser, boire son sang et sa vie. Elle restait des journées, absorbée, écoutant, le regard perdu, tout son être aspiré par l’être inconnu qui avait pris possession d’elle. C’était un bourdonnement vague, doux, endormant, angoissant. Elle se réveillait en sursauts de cette torpeur, --- moite de sueur, frissonnante, avec un éclair de révolte. Elle se débattait contre le filet où la nature l’avait prise. Elle voulait vivre, elle voulait être libre, il lui semblait que la nature l’avait dupée. Puis, elle avait honte de ces pensées, elle se trouvait monstrueuse, elle se demandait si elle était donc plus mauvaise, ou autrement faite que les autres femmes. Et peu à peu, elle s’apaisait de nouveau, engourdie comme un arbre dans la sève et le rêve du fruit vivant qui mûrissait dans ses entrailles. Qu’était-il ? Qu’allait-il être ?…

Lorsqu’elle entendit son premier cri à la lumière, lorsqu’elle vit ce petit corps pitoyable et touchant, tout son cœur se fondit. Elle connut, en une minute d’éblouissement, cette glorieuse joie de la maternité, la plus puissante qui soit au monde : avoir créé de sa souffrance un être de sa chair, un homme. Et la grande vague d’amour qui remue l’univers l’étreignit de la tête aux pieds, la roula, la noya, la souleva jusqu’aux cieux… Ô Dieu, la femme qui crée est ton égale ; et tu ne connais pas une joie pareille à la sienne : car tu n’as pas souffert…

Puis la vague retomba ; et l’âme retoucha le fond.

Olivier, tremblant d’émotion, se penchait sur l’enfant ; et, souriant à Jacqueline, il tâchait de comprendre quel lien de vie mystérieux il y avait entre eux deux et cet être misérable encore à peine humain. Tendrement, avec un peu de dégoût, il effleura de ses lèvres cette petite tête jaune et ridée. Jacqueline le regardait : jalousement, elle le repoussa ; elle saisit l’enfant, et le serra contre son sein, elle le couvrit de baisers. L’enfant cria, elle le rendit ; et, la tête tournée contre le mur, elle pleura. Olivier vint vers elle, l’embrassa, but ses larmes ; elle l’embrassa aussi, et se força à sourire ; puis, elle demanda qu’on la laissât se reposer, avec l’enfant près d’elle… Hélas ! qu’y faire, lorsque l’amour est mort ? L’homme, qui livre à l’intelligence plus de la moitié de soi-même, ne perd jamais un sentiment fort, sans en conserver dans son cerveau une trace, une idée. Il peut ne plus aimer, il ne peut pas oublier qu’il a aimé. Mais la femme qui a aimé, sans raison, tout entière, et qui cesse d’aimer, sans raison, tout entière, qu’y peut-elle ? Vouloir ? Se faire illusion ? Et quand elle est trop faible pour vouloir, trop vraie pour se faire illusion ?…

Jacqueline, accoudée sur son lit, regardait l’enfant avec une tendre pitié. Qu’était-il ? Quel qu’il fût, il n’était pas d’elle tout entier. Il était aussi « l’autre ». Et « l’autre », elle ne l’aimait plus. Pauvre petit ! Cher petit ! Elle s’irritait contre cet être qui voulait la rattacher à un passé mort ; et, se penchant sur lui, elle l’embrassait, elle l’embrassait…

Le grand malheur des femmes d’aujourd’hui, c’est qu’elles sont trop libres, et pas assez. Plus libres, elles chercheraient des liens, elles y trouveraient un charme et une sécurité. Moins libres, elles se résigneraient à des liens qu’elles sauraient ne pouvoir briser ; et elles souffriraient moins. Mais le pire est d’avoir des liens qui ne vous lient pas, et des devoirs dont on peut s’affranchir.

Si Jacqueline avait cru que sa petite maison lui était assignée pour toute la durée de sa vie, elle l’eût trouvée moins incommode et moins étroite, elle se fût ingéniée à la rendre confortable ; elle eût fini, comme elle avait commencé : par l’aimer. Mais elle savait qu’elle en pouvait sortir ; et elle y étouffait. Elle pouvait se révolter : elle en arriva à croire qu’elle le devait.

Les moralistes d’à présent sont d’étranges animaux. Tout leur être s’est atrophié, au profit des facultés d’observation. Ils ne cherchent plus qu’à voir la vie : à peine à la comprendre, nullement à la vouloir. Quand ils ont reconnu dans la nature humaine et noté ce qui est, leur tâche leur parait accomplie, ils disent :

--- Cela est.

Ils n’essaient point de le changer. Il semble qu’à leurs yeux le seul fait d’exister soit une vertu morale. Toutes les faiblesses se sont trouvées, du coup, investies d’une sorte de droit divin. Le monde se démocratise. Autrefois, le roi seul était irresponsable. Aujourd’hui, ce sont tous les hommes, et, de préférence, la canaille. Les admirables conseillers ! Avec beaucoup de peine et un soin scrupuleux, ils s’appliquent à démontrer aux faibles à quel point ils sont faibles, et que, de par la nature, il en a été décrété ainsi, de toute éternité. Que reste-t-il aux faibles, qu’à se croiser les bras ? Bien heureux, quand ils ne s’admirent point ! À force de s’entendre répéter qu’elle est une enfant malade, la femme s’enorgueillit de l’être. On cultive ses lâchetés, on les fait s’épanouir. Qui s’amuserait à conter complaisamment aux enfants qu’il est un âge dans l’adolescence, où l’âme qui n’a pas encore trouvé son équilibre est capable des crimes, du suicide, des pires dépravations physiques et morales, et qui les excuserait, --- sur-le-champ, les crimes naîtraient. L’homme même, il suffit de lui répéter qu’il n’est point libre, pour qu’il ne le soit plus et se livre à la bête. Dites à la femme qu’elle est responsable, maîtresse de son corps et de sa volonté, --- et elle le sera. Mais lâches que vous êtes, vous vous gardez bien de le dire : car vous avez intérêt à ce qu’elle ne le sache point !…

Le triste milieu où se trouvait Jacqueline acheva de l’égarer. Depuis qu’elle s’était détachée d’Olivier, elle était rentrée dans ce monde qu’elle méprisait quand elle était jeune fille. Autour d’elle et de ses amies mariées s’était formée une petite société de jeunes hommes et de jeunes femmes riches, élégants, désœuvrés, intelligents et veules. Il y régnait une liberté absolue de pensée et de propos, que tempérait seulement, en l’assaisonnant, l’esprit. Volontiers ils eussent pris la devise de l’abbaye Rabelaisienne :

Fais ce que Vouldras.

Mais ils se vantaient un peu : car ils ne voulaient pas grand’chose ; c’étaient les énervés de Thélème. Ils professaient avec complaisance la liberté des instincts ; mais ces instincts chez eux étaient fort effacés ; et leur dévergondage était surtout cérébral. Ils jouissaient de se sentir fondre dans la grande piscine fade et voluptueuse de la civilisation, ce tiède bain de boue, où se liquéfient les énergies humaines, les rudes puissances vitales, l’animalité primitive et ses floraisons de foi, de volonté, de devoirs et de passions. Dans cette pensée gélatineuse, le joli corps de Jacqueline se baignait. Olivier ne pouvait rien pour l’en empêcher. D’ailleurs, il était, lui aussi, touché par la maladie du temps : il ne se croyait pas le droit d’entraver la liberté d’un autre ; de celle qu’il aimait, il ne voulait rien obtenir, si ce n’était par l’amour. Et Jacqueline ne lui en savait aucun gré, puisque sa liberté était pour elle un droit.

Le pire était qu’elle apportait dans ce monde amphibie un cœur entier qui répugnait à toute équivoque : quand elle croyait, elle se donnait ; sa petite âme ardente et généreuse, dans son égoïsme même, brûlait tous ses vaisseaux ; et, de sa vie en commun avec Olivier, elle avait conservé une intransigeance morale, qu’elle était prête à appliquer jusque dans l’immoralité.

Ses nouveaux amis étaient bien trop prudents pour se montrer aux autres comme ils étaient. S’ils affichaient, en théorie, une liberté complète à l’égard des préjugés de la morale et de la société, ils s’arrangeaient, dans la pratique, de façon à ne rompre en visière avec aucun qui leur fût avantageux ; ils se servaient de la morale et de la société, en les trahissant, comme des domestiques infidèles qui volent leurs maîtres. Ils se volaient même les uns les autres, par habitude et par désœuvrement. Il en était plus d’un parmi ces maris, qui savait que sa femme avait des amants. Ces femmes n’ignoraient point que leurs maris avaient des maîtresses. Ils s’en accommodaient. Le scandale ne commence que lorsqu’on fait du bruit. Ces bons ménages reposaient sur une entente tacite entre associés, --- entre complices. Mais Jacqueline, plus franche, jouait bon jeu, bon argent. D’abord, être sincère. Et puis, être sincère. Et encore, et toujours être sincère. La sincérité était aussi une des vertus que prônait la pensée du temps. Mais c’est ici qu’on voit que tout est sain pour les sains, et que tout est corruption pour les cœurs corrompus. Qu’il est laid parfois d’être sincère ! C’est un péché pour les médiocres de vouloir lire au fond d’eux-mêmes. Ils y lisent leur médiocrité ; et l’amour-propre y trouve encore son compte.

Jacqueline passait son temps à s’étudier dans son miroir ; elle y voyait des choses qu’elle eût mieux fait de ne jamais voir : car, après les avoir vues, elle n’avait plus la force d’en détacher les yeux ; et, au lieu de les combattre, elle les regardait grossir : elles devenaient énormes, elles finissaient par s’emparer de ses yeux et de sa pensée.

L’enfant ne suffisait pas à remplir sa vie. Elle n’avait pu l’allaiter ; le petit dépérissait avec elle. Il avait fallu prendre une nourrice. Gros chagrin, d’abord… Ce fut bientôt un soulagement. Le petit se portait maintenant à merveille ; il poussait vigoureusement, comme un brave petit gars, qui ne donnait point de tracas, passait son temps à dormir, et criait à peine, la nuit. La nourrice, --- une robuste Nivernaise qui n’en était pas à son premier nourrisson et qui, à chaque fois, se prenait pour lui d’une affection animale, jalouse et encombrante, --- semblait la véritable mère. Quand Jacqueline exprimait un avis, l’autre n’en faisait qu’à sa tête ; et si Jacqueline essayait de discuter, elle finissait par s’apercevoir elle-même qu’elle n’y connaissait rien. Elle ne s’était jamais bien remise, depuis la naissance de l’enfant : un commencement de phlébite l’avait abattue, énervée ; obligée pendant des semaines à l’immobilité, elle se rongeait ; sa pensée, déjà fiévreuse, ressassait indéfiniment la même plainte monotone et hallucinée : « Elle n’avait pas vécu, elle n’avait pas vécu ; et maintenant, sa vie était finie… » Car son imagination était frappée : elle se croyait estropiée pour toujours ; et une rancune sourde, âcre, inavouée, montait en elle contre la cause innocente de son mal, contre l’enfant. C’est là un sentiment moins rare qu’on ne croit ; mais on jette un voile dessus ; et celles même qui l’éprouvent ont honte d’en convenir, dans le secret de leur cœur. Jacqueline se condamnait ; un combat se livrait entre son égoïsme et l’amour maternel. Quand elle voyait l’enfant qui dormait comme un bienheureux, elle était attendrie ; mais aussitôt après, elle pensait avec amertume :

--- Il m’a tuée.

Et elle ne pouvait refouler une révolte irritée contre le sommeil indifférent de cet être dont elle avait acheté le bonheur, de sa souffrance. Même après qu’elle fut guérie, quand l’enfant fut plus grand, ce sentiment d’hostilité persista obscurément. Comme elle en avait honte, elle le reportait contre Olivier. Elle continuait à se croire malade ; et le souci perpétuel de sa santé, ses inquiétudes, qu’entretenaient les médecins, en cultivant son oisiveté qui en était la source, --- (séparation de l’enfant, inaction forcée, isolement absolu, semaines de néant à rester étendue et se faire gaver dans son lit, comme une bête à l’engrais), --- avaient achevé de concentrer ses préoccupations sur elle. Étranges cures modernes de la neurasthénie, qui substituent à une maladie du moi une autre maladie, l’hypertrophie du moi ! Que ne pratiquez-vous une saignée à leur égoïsme, ou, par quelque réactif moral énergique, que ne ramenez-vous leur sang, s’ils n’en ont pas de trop, de leur tête à leur cœur !

Jacqueline sortit de là, physiquement plus forte, engraissée, rajeunie, --- moralement plus malade que jamais. Son isolement de quelques mois avait brisé les derniers liens de pensée qui la rattachaient à Olivier. Tant qu’elle était demeurée auprès de lui, elle subissait encore l’ascendant de cette nature idéaliste, qui, malgré ses faiblesses, restait constante dans sa foi ; elle se débattait en vain contre l’esclavage où la tenait un esprit plus ferme que le sien, contre ce regard qui la pénétrait, qui la forçait à se condamner parfois, quelque dépit qu’elle en eût. Mais dès que le hasard l’eut séparée de cet homme, --- qu’elle ne sentit plus peser sur elle son amour clairvoyant, --- qu’elle fut libre, --- aussitôt succéda à la confiance amicale qui subsistait entre eux, une rancune de s’être ainsi livrée, une sorte de haine d’avoir porté si longtemps le joug d’une affection qu’elle ne ressentait plus. --- Qui dira les rancunes ignorées, implacables, qui couvent dans le cœur d’un être qu’on aime et dont on se croit aimé ? Du jour au lendemain, tout est changé. Elle aimait, la veille, elle le semblait, elle le croyait. Elle n’aime plus. Celui qu’elle a aimé est rayé de sa pensée. Il s’aperçoit tout à coup qu’il n’est plus rien pour elle ; et il ne comprend pas : il n’a rien vu du long travail qui se faisait en elle ; il ne s’est point douté de l’hostilité secrète qui s’amassait contre lui ; il ne veut pas sentir les raisons de cette vengeance et de cette haine. Raisons souvent lointaines, multiples et obscures, --- certaines, ensevelies sous les voiles de l’alcôve, --- d’autres, d’amour-propre blessé, secrets du cœur aperçus et jugés, --- d’autres… qu’en sait-elle, elle-même ? Il est telle offense cachée, qu’on lui fit sans le savoir, et qu’elle ne pardonnera jamais. Jamais on ne parviendra à la connaître, et elle-même ne la connaît plus bien ; mais l’offense est inscrite dans sa chair : jamais sa chair n’oubliera.

Contre cet effrayant courant de désaffection, il eût fallu pour lutter être un autre homme qu’Olivier, --- plus près de la nature, plus simple et plus souple à la fois, ne s’embarrassant pas de scrupules sentimentaux, riche d’instinct, et capable, au besoin, d’actes que sa raison eût désavoués. Il était vaincu d’avance, découragé : trop lucide, il reconnaissait depuis longtemps en Jacqueline une hérédité plus forte que la volonté, l’âme de la mère qui reparaissait ; il la voyait tomber, comme une pierre, au fond de sa race ; et, faible et maladroit, tous les efforts qu’il tentait en accéléraient la chute. Il se contraignait au calme. Elle, par un calcul inconscient, tâchait de l’en faire sortir, de lui faire dire des choses violentes, brutales, grossières, afin de se donner des raisons de le mépriser. S’il cédait à la colère, elle le méprisait. S’il en avait honte ensuite et prenait un air humilié, elle le méprisait encore plus. Et s’il ne cédait pas à la colère, s’il ne voulait pas céder, --- alors, elle le haïssait. Et le pire de tout : ce silence où ils se muraient, des jours, en face l’un de l’autre. Silence asphyxiant, écrasant, affolant, où les plus doux des êtres finissent par devenir enragés, où ils sentent par moments un désir de faire du mal, de crier et de faire crier. Silence, noir silence, où l’amour achève de se désagréger, où les êtres, comme des mondes, chacun suivant son orbite, s’enfoncent dans la nuit… Ils en étaient venus à un point, où tout ce qu’ils faisaient, même pour se rapprocher, était une cause d’éloignement. Leur vie était intolérable. Un hasard précipita les événements.

Depuis un an, Cécile Fleury venait souvent chez les Jeannin. Olivier l’avait rencontrée chez Christophe ; puis Jacqueline l’avait invitée ; et Cécile continuait de les voir, même après que Christophe s’était séparé d’eux. Jacqueline avait été bonne pour elle : bien qu’elle ne fût guère musicienne et qu’elle trouvât Cécile un peu commune, elle goûtait le charme de son chant et son influence apaisante. Olivier avait plaisir à faire de la musique avec elle. Peu à peu, elle était devenue une amie de la maison. Elle inspirait confiance : quand elle entrait dans le salon des Jeannin avec ses yeux francs, son air de santé et de gaieté, son bon rire un peu gros qui faisait du bien à entendre, c’était comme un rayon de soleil qui pénétrait au milieu du brouillard. Le cœur d’Olivier et de Jacqueline en éprouvait un soulagement inexprimable. Lorsqu’elle partait, ils avaient envie de lui dire :

--- Non, restez, restez encore, j’ai froid !

Pendant l’absence de Jacqueline, Olivier avait vu Cécile plus souvent ; et il n’avait pu lui cacher un peu de ses chagrins. Il le faisait avec l’abandon irréfléchi d’une âme faible et tendre qui étouffe, qui a besoin de se confier, et qui se livre. Cécile en fut touchée ; elle lui versa le baume de ses paroles maternelles. Elle les plaignait tous deux ; elle engageait Olivier à ne pas se laisser abattre. Mais soit qu’elle sentît plus que lui la gêne de ces confidences, soit pour quelque autre raison, elle trouva des prétextes pour venir moins souvent. Sans doute, il lui semblait qu’elle n’agissait pas loyalement envers Jacqueline, elle n’avait pas le droit de connaître ces secrets. Du moins, Olivier interpréta ainsi son éloignement ; et il l’approuva : car il se reprochait d’avoir parlé. Mais l’éloignement lui fit sentir ce que Cécile était devenue pour lui. Il s’était habitué à partager ses pensées avec elle ; elle seule le délivrait de la peine qui l’oppressait. Il était trop expert à lire dans ses sentiments pour douter du nom qu’il fallait donner à celui-ci. Il n’en eût rien dit à Cécile. Mais il ne résista pas au besoin d’écrire pour lui ce qu’il sentait. Il était revenu depuis peu à la dangereuse habitude de s’entretenir sur le papier avec sa pensée. Il s’en était guéri pendant ses années d’amour ; mais à présent qu’il se retrouvait seul, la manie héréditaire l’avait repris : c’était un soulagement, lorsqu’il souffrait, et une nécessité d’artiste qui s’analyse. Ainsi, il se décrivait, il écrivait ses peines, comme s’il les disait à Cécile, --- plus librement, puisqu’elle ne les lirait jamais.

Et le hasard voulut que ces pages tombassent sous les yeux de Jacqueline. C’était un jour où elle se sentait plus près d’Olivier qu’elle ne l’avait été depuis des années. En rangeant son armoire, elle avait relu les vieilles lettres d’amour qu’il lui envoyait : elle en avait été émue jusqu’à pleurer. Assise à l’ombre de l’armoire, sans pouvoir achever le rangement, elle avait revécu tout son passé ; et elle avait un remords douloureux de l’avoir détruit. Elle songeait au chagrin d’Olivier : jamais elle n’avait pu en envisager la pensée, de sang-froid ; elle pouvait l’oublier ; mais elle ne pouvait supporter l’idée qu’il souffrît par elle. Elle avait le cœur déchiré. Elle eut voulu se jeter dans ses bras, lui dire :

--- Ah ! Olivier, Olivier, qu’est-ce que nous avons fait ? Nous sommes fous, nous sommes fous ! Ne nous faisons plus souffrir !

S’il était rentré, dans ce moment !

Et ce fut dans ce moment, justement, qu’elle trouva ces lettres… Tout fut fini. --- Pensa-t-elle qu’Olivier l’avait réellement trompée ? Peut-être. Mais qu’importe ? La trahison pour elle n’était pas tant dans l’acte, que dans la volonté. Elle eût pardonné plus aisément à celui qu’elle aimait d’avoir une maîtresse que d’avoir en secret donné son cœur à une autre. Et elle avait raison.

--- La belle affaire ! diront certains… --- (Les pauvres êtres, qui ne souffrent d’une trahison d’amour, que si elle est consommée !… Quand le cœur reste fidèle, les vilenies du corps sont peu de chose. Quand le cœur a trahi, le reste n’est plus rien.)…

Jacqueline ne pensa pas une minute à reconquérir Olivier. Trop tard ! Elle ne l’aimait plus assez. Ou peut-être qu’elle l’aimait trop. Non, ce n’était pas de la jalousie qu’elle avait. C’était toute sa confiance qui s’écroulait, tout ce qui lui restait secrètement de foi et d’espoir en lui. Elle ne se disait pas qu’elle-même en avait fait fi, qu’elle l’avait découragé, poussé à cet amour, que cet amour d’ailleurs était innocent, et que l’on n’est pas le maître, enfin, d’aimer ou de n’aimer pas. Il ne lui venait pas à l’idée de comparer à cet entraînement sentimental son flirt avec Christophe : Christophe, elle ne l’aimait point, il ne comptait point ! Dans son exagération passionnée, elle pensa qu’Olivier lui mentait, et qu’elle n’était plus rien pour lui. Le dernier appui lui manquait, au moment où elle tendait la main pour le saisir… Tout était fini.

Olivier ne sut jamais ce qu’elle avait souffert, dans cette journée. Mais quand il la revit, il eut l’impression, lui aussi, que tout était fini.

À partir de ce moment, ils ne se parlèrent plus, sinon quand ils étaient devant les autres. Ils s’observaient, comme deux bêtes traquées, qui sont sur leurs gardes, et qui ont peur. Jeremias Gotthelf décrit, quelque part, avec une bonhomie impitoyable, la situation sinistre d’un mari et d’une femme qui ne s’aiment plus et se surveillent mutuellement, chacun épiant la santé de l’autre, guettant les apparences de maladie, ne songeant nullement à hâter la mort de l’autre, ni même à la souhaiter, mais se laissant aller à l’espérance d’un accident imprévu, et se flattant de part et d’autre d’être le plus robuste des deux. Il y avait des minutes où Jacqueline et Olivier s’imaginaient presque que l’autre avait cette pensée. Et ni l’un ni l’autre ne l’avait ; mais c’était déjà trop de la prêter à l’autre, comme Jacqueline, qui, la nuit, dans des secondes d’insomnie hallucinée, se disait que l’autre était le plus fort, l’usait peu à peu, et bientôt triompherait… Délire monstrueux d’une imagination et d’un cœur affolés ! --- Et penser que, du meilleur d’eux-mêmes, tout au fond, ils s’aimaient !…

Olivier, succombant sous le poids, n’essaya plus de lutter, et, se tenant à l’écart, il laissa le gouvernail de l’âme de Jacqueline. Abandonnée à elle-même, sans pilote qui la guidât, elle eut le vertige de sa liberté ; il lui fallait un maître, contre qui se révolter : si elle n’en avait point, il lui fallait en créer. Alors elle fut la proie de l’idée fixe. Jusque-là, quoi qu’elle souffrît, elle n’avait jamais conçu la pensée de quitter Olivier. À partir de ce moment, elle se crut dégagée de tout lien. Elle voulait aimer, avant qu’il fût trop tard : --- (car elle, si jeune encore, elle se croyait déjà vieille). --- Elle aima, elle connut ces passions imaginaires et dévorantes qui s’attachent au premier objet rencontré, à une figure entrevue, à une réputation, parfois simplement à un nom, et qui, après l’avoir agrippé, ne peuvent plus lâcher prise, qui persuadent au cœur qu’il ne saurait plus se passer de l’objet qu’il a choisi, qui le ravagent tout entier, qui font le vide absolu dans tout ce qui le remplissait du passé : ses autres affections, ses idées morales, ses souvenirs, son orgueil de soi et son respect des autres. Et lorsque l’idée fixe, n’ayant plus rien qui l’alimente, meurt à son tour, après avoir tout brûlé, qui dira la nature nouvelle qui surgit des ruines, une nature souvent sans bonté, sans pitié, sans jeunesse, sans illusions, qui ne pense plus qu’à ronger la vie comme l’herbe qui ronge les monuments détruits !

Cette fois, comme à l’ordinaire, l’idée fixe s’attacha à l’être le mieux fait pour décevoir le cœur. La pauvre Jacqueline s’éprit d’un homme à bonnes fortunes, un écrivain parisien, qui n’était ni beau, ni jeune, qui était lourd, rougeaud, fripé, les dents gâtées, d’une sécheresse de cœur effroyable, et dont le mérite principal était d’être à la mode et d’avoir rendu malheureuses un grand nombre de femmes. Elle n’avait même pas l’excuse d’ignorer son égoïsme : car il en faisait parade dans son art. Il savait bien ce qu’il faisait : l’égoïsme enchâssé dans l’art est le miroir aux alouettes, le flambeau qui fascine les faibles. Autour de Jacqueline, plus d’une s’était laissé prendre : tout dernièrement, une jeune femme de ses amies, nouvellement mariée, qu’il avait sans grand’peine pervertie, puis laissée. Elles n’en mouraient point, encore que leur dépit fût maladroit à se cacher, pour la joie de la galerie. La plus cruellement atteinte était bien trop soucieuse de son intérêt et de ses devoirs mondains pour ne pas maintenir ses désordres dans les limites du sens commun. Elles ne faisaient point d’esclandre. Qu’elles trompassent leur mari et leurs amies, ou qu’elles fussent trompées et souffrissent, c’était en silence. Elles étaient les héroïnes du qu’en-dira-t-on.

Mais Jacqueline était une folle : non seulement elle était capable de faire ce qu’elle disait, mais de dire ce qu’elle faisait. Elle apportait à ses folies une absence de calculs, un désintéressement absolu. Elle avait ce dangereux mérite d’être toujours franche avec elle-même et de ne pas reculer devant les conséquences de ses actes. Elle valait mieux que les autres de son monde : c’est pourquoi elle faisait pis. Quand elle aima, quand elle conçut l’idée de l’adultère, elle s’y jeta à corps perdu, avec une franchise désespérée.

M^me^ Arnaud était seule, chez elle, et tricotait avec la tranquillité fiévreuse, que Pénélope devait mettre à son fameux ouvrage. Comme Pénélope, elle attendait son mari. M. Arnaud passait des journées entières hors de chez lui. Il avait classe, le matin et le soir. En général, il revenait déjeuner, bien qu’il traînât la jambe et que le lycée fût à l’autre bout de Paris : il s’obligeait à cette longue course, moins par affection, ou par économie, que par habitude. Mais certains jours, il était retenu par des répétitions ; ou bien il profitait de ce qu’il était dans le quartier, pour travailler dans une bibliothèque. Lucile Arnaud demeurait seule dans l’appartement vide. À l’exception de la femme de ménage qui venait, de huit à dix heures, faire le gros ouvrage, et des fournisseurs qui, le matin, cherchaient et apportaient les commandes, personne ne sonnait à la porte. Dans la maison, elle ne connaissait plus personne. Christophe avait déménagé, et de nouveaux venus s’étaient installés dans le jardin aux lilas. Céline Chabran avait épousé Augustin Elsberger. Élie Elsberger était parti avec sa famille en Espagne, où il avait été chargé de l’exploitation d’une mine. Le vieux Weil avait perdu sa femme, et n’habitait presque jamais son appartement de Paris. Seuls, Christophe et son amie Cécile avaient conservé leurs relations avec Lucile Arnaud ; mais ils habitaient loin, et, pris tout le jour par un labeur fatigant, ils restaient des semaines sans venir la voir. Elle ne devait compter que sur elle.

Elle ne s’ennuyait point. Il lui suffisait de peu pour nourrir son intérêt. La moindre tâche journalière. Une toute petite plante, dont elle nettoyait avec des soins maternels le plumage frêle, chaque matin. Son tranquille chat gris, qui avait fini par prendre un peu de ses manières, comme font les animaux domestiques qu’on aime bien : il passait la journée, comme elle, au coin du feu, ou sur sa table auprès de la lampe, surveillant ses doigts qui travaillaient et parfois levant vers elle ses étranges prunelles qui l’observaient un moment, puis s’éteignaient indifférentes. Les meubles même lui tenaient compagnie. Chacun d’eux était une figure familière. Elle avait un plaisir enfantin à leur faire la toilette, à essuyer doucement la poussière qui s’était attachée à leurs flancs, à les replacer avec mille égards dans leur coin habituel. Elle tenait un entretien silencieux avec eux. Elle souriait au beau meuble ancien, le seul qu’elle possédât, un fin bureau à cylindre Louis XVI. Elle éprouvait, chaque jour, la même joie à le voir. Elle n’était pas moins occupée de faire la revue de son linge : elle passait des heures debout sur une chaise, la tête et les bras enfoncés dans la grande armoire paysanne, regardant et rangeant, tandis que le chat, intrigué, des heures la regardait.

Mais le bonheur était quand, toutes les affaires finies, après avoir déjeuné seule, Dieu sait comment --- (elle n’avait pas grand appétit), --- après avoir fait au dehors les courses indispensables, sa journée terminée, elle rentrait vers quatre heures, et s’installait à sa fenêtre, ou près du feu, avec son ouvrage et son minet. Parfois, elle trouvait un prétexte pour ne pas sortir du tout ; elle était heureuse quand elle pouvait rester enfermée, surtout l’hiver, lorsqu’il neigeait. Elle avait horreur du froid, du vent, de la boue, de la pluie, étant elle aussi une petite chatte très propre, délicate et douillette. Elle eût mieux aimé ne pas manger que sortir pour chercher son déjeuner, quand par hasard les fournisseurs l’oubliaient. En ce cas, elle grignotait une tablette de chocolat, ou un fruit du buffet. Elle se gardait bien de le dire à Arnaud. C’étaient là ses escapades. Alors, pendant ces journées de lumière à demi-éteinte, et quelquefois aussi pendant de beaux jours ensoleillés, --- (au dehors, le ciel bleu resplendissait, le bruit de la rue bourdonnait autour de l’appartement silencieux et dans l’ombre : c’était comme un mirage qui enveloppait l’âme), --- installée dans son coin préféré, son tabouret sous ses pieds, son tricot dans les mains, elle s’absorbait, immobile, tandis que ses doigts marchaient. Elle avait près d’elle un de ses livres préférés. D’ordinaire, un de ces humbles volumes à couverture rouge, une traduction de romans anglais. Elle lisait très peu, à peine un chapitre par jour ; et le volume, sur ses genoux, restait longtemps ouvert à la même page, ou même ne s’ouvrait point : elle le connaissait déjà, elle le rêvait. Ainsi, les longs romans de Dickens et de Thackeray se prolongeaient pendant des semaines, dont sa rêverie faisait des années. Ils l’enveloppaient de leur tendresse. Les gens d’aujourd’hui qui lisent vite et mal ne savent plus la force merveilleuse qui rayonne des beaux livres que l’on boit lentement. M^me^ Arnaud n’avait aucun doute que la vie de ces êtres de romans ne fût aussi réelle que la sienne, Il en était à qui elle eût voulu se dévouer : la tendre jalouse, lady Castlewood, l’amoureuse silencieuse, au cœur maternel et virginal, lui était une sœur ; le petit Dombey était son cher petit enfant ; elle était Dora, la femme-enfant, qui va mourir ; elle tendait les bras vers toutes ces âmes d’enfants, qui traversent le monde avec des yeux braves et purs ; et autour d’elle passait un cortège d’aimables gueux et d’originaux inoffensifs, poursuivant leurs chimères ridicules et touchantes, --- et à leur tête, l’affectueux génie du bon Dickens, riant et pleurant à la fois à ses rêves. À ces moments, quand elle regardait par la fenêtre, elle reconnaissait parmi les passants telle silhouette aimée ou redoutée de ce monde imaginaire. Derrière les murs des maisons, elle devinait des vies semblables, les mêmes vies. Si elle n’aimait pas à sortir, c’était qu’elle avait peur de ce monde, plein de mystères émouvants. Elle apercevait autour d’elle des drames qui se cachent, des comédies qui se jouent. Ce n’était pas toujours une illusion. Dans son isolement, elle était parvenue à ce don d’intuition mystique, qui fait voir dans les regards qui passent bien des secrets de leur vie d’hier et de demain, qu’ils ignorent souvent. Elle mêlait à ces visions véridiques des souvenirs romanesques, qui les déformaient. Elle se sentait noyée dans cet immense univers. Il lui fallait rentrer chez elle, pour reprendre pied.

Mais qu’avait-elle besoin de lire ou de voir les autres ? Elle n’avait qu’à regarder en elle. Cette existence pâle, éteinte, --- vue du dehors, --- comme elle s’illuminait, du dedans ! Quelle vie abondante et pleine ! Que de souvenirs, de trésors, dont nul ne soupçonnait l’existence !… Avaient-ils jamais eu quelque réalité ? --- Sans doute, ils étaient réels, puisqu’ils l’étaient pour elle… Ô pauvres vies, que la baguette magique du rêve transfigure !

M^me^ Arnaud remontait le cours des années, jusqu’à sa petite enfance ; chacune des fleurettes grêles de ses espoirs évanouis refleurissait en silence… Premier amour d’enfant pour une jeune fille, dont le charme l’avait fascinée dès l’instant qu’elle l’avait vue ; elle l’aimait, comme on peut aimer d’amour, quand on est infiniment pur ; elle mourait d’émotion à se sentir touchée par elle ; elle eût voulu baiser ses pieds, être sa petite fille, se marier avec elle ; l’amie s’était mariée, n’avait pas été heureuse, avait eu un enfant qui était mort, était morte… Autre amour, vers douze ans, pour une fillette de son âge qui la tyrannisait, une blondine endiablée, rieuse, autoritaire, qui s’amusait à la faire pleurer et qui ensuite la couvrait de baisers ; elles formaient ensemble mille projets romanesques pour l’avenir : celle-là s’était faite Carmélite, brusquement, sans que l’on sût pourquoi ; on la disait heureuse… Puis, une grande passion pour un homme beaucoup plus âgé. De cette passion, personne n’avait rien su, pas même celui qui en était l’objet. Elle y avait dépensé une ardeur de dévouement, des trésors de tendresse… Puis, une autre passion : on l’aimait, cette fois. Mais par une timidité singulière, une défiance de soi, elle n’avait pas osé croire qu’on l’aimât, laisser voir qu’elle aimait. Et le bonheur avait passé, sans qu’elle l’eût saisi… Puis… Mais que sert de conter aux autres ce qui n’a de sens que pour soi ? Tant de menus faits, qui avaient pris une signification profonde : une attention d’un ami ; un gentil mot d’Olivier, dit sans que lui-même y prît garde ; les bonnes visites de Christophe et le monde enchanté qu’évoquait sa musique ; un regard d’un inconnu ; oui, même, chez cette excellente femme, honnête et pure, certaines infidélités involontaires de pensée qui la troublaient et dont elle rougissait, qu’elle écartait faiblement, et qui lui faisaient tout de même, --- étant si innocentes, --- un peu de soleil au cœur… Elle aimait bien son mari, quoiqu’il ne fût pas tout à fait celui qu’elle rêvait. Mais il était bon ; et un jour qu’il lui avait dit :

--- Ma chère femme, tu ne sais pas tout ce que tu es pour moi. Tu es toute ma vie.

Son cœur s’était fondu ; et ce jour-là, elle s’était sentie unie à lui, tout entière, pour toujours, sans idée de retour. Chaque année les avait attachés plus étroitement l’un à l’autre. Ils avaient fait de beaux rêves ensemble. Rêves de travaux, de voyages, d’enfants. Qu’en était-il advenu ?… Hélas !… M^me^ Arnaud les rêvait toujours. Il y avait un petit enfant, auquel elle avait si souvent, si profondément songé, qu’elle le connaissait presque comme s’il était là. Elle y avait travaillé, des années, l’embellissant sans cesse de ce qu’elle voyait de plus beau, de ce qu’elle aimait de plus cher… Silence !…

C’était tout. C’étaient des mondes. Combien de tragédies ignorées, même des plus intimes, au fond des vies les plus calmes, les plus médiocres en apparence ! Et la plus tragique peut-être : --- qu’il ne se passe rien dans ces vies d’espoir, qui crient désespérément vers ce qui est leur droit, leur bien promis par la nature, et refusé, --- qui se dévorent dans une angoisse passionnée, --- et qui n’en montrent rien au dehors !

M^me^ Arnaud, pour son bonheur, n’était pas occupée que d’elle-même. Sa vie ne remplissait qu’une part de ses rêveries. Elle vivait aussi la vie de ceux qu’elle connaissait, ou qu’elle avait connus, elle se mettait à leur place, elle pensait à Christophe, à son amie Cécile. Elle y pensait aujourd’hui. Les deux femmes s’étaient prises d’affection l’une pour l’autre. Chose curieuse, des deux c’était la robuste Cécile qui avait le plus besoin de s’appuyer sur la fragile M^me^ Arnaud. Au fond, cette grande fille joyeuse et bien portante était moins forte qu’elle n’en avait l’air. Elle passait par une crise. Les cœurs les plus tranquilles ne sont pas à l’abri des surprises. Sans qu’elle l’eût remarqué, un sentiment très tendre s’était insinué en elle ; elle ne voulait point le reconnaître d’abord ; mais il avait grandi jusqu’à ce qu’elle fût forcée de le voir : --- elle aimait Olivier. La douceur affectueuse des manières du jeune homme, le charme un peu féminin de sa personne, ce qu’il avait de faible et de livré, tout de suite l’avait attirée : --- (une nature maternelle est attirée par qui a besoin d’elle). --- Ce qu’elle avait ensuite appris des chagrins du ménage lui avait inspiré pour Olivier une pitié dangereuse. Sans doute, ces raisons n’eussent pas suffi. Qui peut dire pourquoi un être s’éprend d’un autre ? Ni l’un ni l’autre n’y est pour rien, souvent, mais l’heure qui livre par surprise un cœur qui n’est point sur ses gardes à la première affection qui se trouve alors sur son chemin. --- Dès le moment qu’elle ne put plus en douter, Cécile s’efforça courageusement d’arracher l’hameçon d’un amour qu’elle jugeait coupable et absurde ; elle se fit souffrir longtemps, et elle ne se guérit point. Personne ne se fût douté de ce qui se passait en elle : elle mettait sa vaillance à avoir l’air heureuse. M^me^ Arnaud était seule à savoir ce qu’il lui en coûtait. Non que Cécile lui eût dit son secret. Mais elle venait parfois poser sa tête à la nuque robuste sur la mince poitrine de M^me^ Arnaud. Elle versait quelques larmes, en silence, elle l’embrassait, et puis elle s’en allait en riant. Elle avait une adoration pour cette frêle amie, en qui elle sentait une énergie morale et une foi supérieure à la sienne. Elle ne se confiait pas. Mais M^me^ Arnaud savait deviner à demi-mot. Le monde lui semblait un malentendu mélancolique. Il est impossible de le résoudre. On ne peut que l’aimer, avoir pitié, et rêver.

Et quand la ruche des rêves bourdonnait trop en elle, quand elle ne pouvait pas penser plus avant, elle allait à son piano, et laissait ses mains frôler les touches, au hasard, à voix basse, pour envelopper de la lumière apaisée des sons le mirage de la vie…

Mais la brave petite femme n’oubliait pas l’heure des devoirs journaliers ; et quand Arnaud rentrait, il trouvait la lampe allumée, le souper prêt, et la figure pâlotte et souriante de sa femme qui l’attendait. Et il ne se doutait point de l’univers, où elle avait vécu.

Le difficile avait été de maintenir ensemble, sans heurts, les deux vies : la vie quotidienne, et l’autre, la grande vie de l’esprit, aux horizons lointains. Ce ne fut pas toujours aisé. Heureusement, Arnaud vivait, lui aussi, une vie en partie imaginaire, dans les livres, les œuvres d’art, dont le feu éternel entretenait la flamme tremblante de son âme. Mais il était de plus en plus, dans ces dernières années, préoccupé par les petits tracas de sa profession, les injustices, les passe-droits, les ennuis avec ses collègues ou avec ses élèves ; il était aigri ; il commençait à parler de politique, à déblatérer contre le gouvernement et contre les Juifs ; il rendait Dreyfus responsable de ses mécomptes universitaires. Son humeur chagrine se communiqua un peu à M^me^ Arnaud. Elle approchait de la quarantaine. Elle passait par un âge, où sa force vitale était atteinte et troublée, cherchait son équilibre. Il se fit dans sa pensée de grandes déchirures. Pendant un temps, ils perdirent l’un et l’autre toute raison d’exister : car ils n’avaient plus où attacher leur toile d’araignée, qui restait tendue dans le vide. Si faible que soit le support de réalité, il en faut un au rêve. Tout support leur manquait. Ils ne trouvaient plus à s’appuyer l’un sur l’autre. Au lieu de l’aider, il s’accrochait à elle. Et elle se rendait compte qu’elle ne suffisait pas à le soutenir : alors, elle ne pouvait plus se soutenir elle-même. Seul, un miracle pouvait la sauver. Elle l’appelait. Il vint des profondeurs de l’âme. M^me^ Arnaud sentit sourdre de son cœur solitaire et pieux le besoin sublime et absurde de créer malgré tout, malgré tout de tisser sa toile à travers l’espace, pour la joie de tisser, s’en remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter là où elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha à la vie, lui trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommencèrent tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs songes, faite du plus pur de leurs souffrances et de leur sang.

M^me^ Arnaud était seule, chez elle… Le soir venait.

La sonnette de la porte retentit. M^me^ Arnaud, réveillée de sa songerie avant l’heure habituelle, tressaillit. Elle rangea soigneusement son ouvrage, et s’en alla ouvrir. Christophe entra. Il était très ému. Elle lui prit affectueusement les mains.

--- Qu’avez-vous, mon ami ? demanda-t-elle.

--- Ah ! dit-il. Olivier est revenu.

--- Revenu ?

--- Ce matin, il est arrivé, il m’a dit : « Christophe, viens à mon secours ! » Je l’ai embrassé. Il pleurait. Il m’a dit : « Je n’ai plus que toi. Elle est partie. »

M^me^ Arnaud, saisie, joignit les mains, et dit :

--- Les malheureux !

--- Elle est partie, répéta Christophe. Partie avec son amant.

--- Et son enfant ? demanda M^me^ Arnaud.

--- Mari, enfant, elle a tout laissé.

--- La malheureuse ! redit M^me^ Arnaud.

--- Il l’aimait, dit Christophe, il l’aimait uniquement. Il ne se relèvera pas de ce coup. Il me répète : « Christophe, elle m’a trahi… ma meilleure amie m’a trahi. » J’ai beau lui dire : « Puisqu’elle t’a trahi, c’est qu’elle n’était pas ton amie. Elle est ton ennemie. Oublie-la, ou tue-la ! »

--- Oh ! Christophe, que dites-vous ! c’est horrible !

--- Oui, je sais, cela vous paraît à tous une barbarie préhistorique : tuer ! Il faut entendre ce joli monde parisien protester contre les instincts de brute qui poussent le mâle à tuer sa femelle qui le trompe, et prêcher l’indulgente raison ! Les bons apôtres ! Il est beau de voir s’indigner contre le retour à l’animalité ce troupeau de chiens mêlés. Après avoir outragé la vie, après lui avoir enlevé tout son prix, ils l’entourent d’un culte religieux… Quoi ! cette vie sans cœur, sans honneur, sans signification, un pur souffle physique, un battement de sang dans un morceau de chair, voilà ce qui leur semble digne de respect ! Ils n’ont pas assez d’égards pour cette viande de boucherie, c’est un crime d’y toucher. Tuez l’âme, si vous voulez, mais le corps est sacré…

--- Les assassins de l’âme sont les pires assassins ; mais le crime n’excuse pas le crime, et vous le savez bien.

--- Je le sais, mon amie. Vous avez raison. Je ne pense pas ce que je dis… Qui sait ? Je le ferais, peut-être.

--- Non, vous vous calomniez. Vous êtes bon.

--- Quand la passion me tient, je suis cruel comme les autres. Voyez comme je viens de m’emporter !… Mais lorsqu’on voit pleurer un ami qu’on aime, comment ne pas haïr qui le fait pleurer ? Et sera-t-on jamais trop sévère pour une misérable qui abandonne son enfant pour courir après un amant ?

--- Ne parlez pas ainsi, Christophe. Vous ne savez pas.

--- Quoi ! vous la défendez ?

--- Je la plains, elle aussi.

--- Je plains ceux qui souffrent. Je ne plains pas ceux qui font souffrir.

--- Eh ! croyez-vous qu’elle n’ait pas souffert, elle aussi ? Croyez-vous que ce soit de gaieté de cœur qu’elle ait abandonné son enfant, et détruit sa vie ? Car sa vie aussi est détruite. Je la connais bien peu, Christophe. Je ne l’ai vue que deux fois, et seulement en passant ; elle ne m’a rien dit d’amical, elle n’avait pas de sympathie pour moi. Et pourtant, je la connais mieux que vous. Je suis sûre qu’elle n’est pas mauvaise. Pauvre petite ! Je devine ce qui a pu se passer en elle…

--- Vous, mon amie, dont la vie est si digne, si raisonnable !…

--- Moi, Christophe. Oui, vous ne savez pas, vous êtes bon, mais vous êtes un homme, un homme dur, comme tous les hommes, malgré votre bonté, --- un homme durement fermé à tout ce qui n’est pas vous. Vous ne vous doutez pas de celles qui vivent auprès de vous. Vous les aimez, à votre façon ; mais vous ne vous inquiétez pas de les comprendre. Vous êtes si facilement satisfaits de vous-mêmes ! Vous êtes persuadés que vous nous connaissez… Hélas ! Si vous saviez quelle souffrance c’est parfois pour nous de voir, non que vous ne nous aimez point, mais comment vous nous aimez, et que voilà ce que nous sommes pour ceux qui nous aiment le mieux ! Il y a des moments, Christophe, où nous nous enfonçons les ongles dans la paume pour ne pas vous crier : « Oh ! ne nous aimez pas, ne nous aimez pas ! Tout plutôt que de nous aimer ainsi ! »… Connaissez-vous cette parole d’un poète : « Même dans sa maison, au milieu de ses enfants, la femme entourée d’honneurs simulés, endure un mépris mille fois plus lourd que les pires misères ? » Pensez à cela, Christophe. Cela fait trembler.

--- Ce que vous dites me bouleverse. Je ne comprends pas bien. Mais ce que j’entrevois… Alors vous-même…

--- J’ai connu ces tourments.

--- Est-ce possible ?… N’importe ! Vous ne me ferez pas croire que vous eussiez jamais agi comme cette femme.

--- Je n’ai pas d’enfant, Christophe. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, à sa place.

--- Non, cela ne se peut pas, j’ai foi en vous, je vous respecte trop, je jure que cela ne se peut pas.

--- Ne jurez pas ! J’ai été bien près de faire comme elle… J’ai de la peine, de détruire la bonne idée que vous avez de moi. Mais il faut que vous appreniez un peu à nous connaître, si vous ne voulez pas être injuste. --- Oui, j’ai été à deux doigts d’une folie pareille. Et si je ne l’ai point faite, vous y êtes pour quelque chose. Il y a de cela deux ans. J’étais dans une période de tristesse qui me rongeait. Je me disais que je ne servais à rien, que personne ne tenait à moi, que personne n’avait besoin de moi, que mon mari même aurait pu se passer de moi, que c’était pour rien que j’avais vécu… J’étais sur le point de me sauver, de faire Dieu sait quoi ! Je suis montée chez vous… Est-ce que vous vous souvenez ?… Vous n’avez pas compris pourquoi je venais. Je venais vous faire mes adieux… Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne sais pas ce que vous m’avez dit, je ne me rappelle plus exactement… mais je sais qu’il y a certains mots de vous… (vous ne vous doutiez pourtant pas…)… ils ont été pour moi une lumière… Peut-être n’est-ce pas ce que vous avez dit… Peut-être ce n’a-t-il été qu’une occasion ; il suffisait de la moindre chose, à ce moment, pour me perdre ou me sauver… Quand je suis sortie de chez vous, je suis rentrée chez moi, je me suis enfermée, j’ai pleuré tout le jour… Et après, c’était bien : la crise était passée.

--- Et aujourd’hui, demanda Christophe, vous le regrettez ?

--- Aujourd’hui ? dit-elle. Ah ! si j’avais fait cette folie, je serais au fond de la Seine depuis longtemps. Je n’aurais pu supporter cette honte, et le mal que j’aurais fait à mon pauvre homme.

--- Alors, vous êtes heureuse ?

--- Oui, autant qu’on peut être heureux, dans cette vie. C’est une chose si rare, d’être deux qui se comprennent, qui s’estiment, qui savent qu’ils sont sûrs l’un de l’autre, non par une simple croyance d’amour qui est souvent une illusion, mais par une expérience d’années passées ensemble, d’années grises, médiocres, même avec --- surtout avec le souvenir de ces dangers que l’on a surmontés. À mesure que l’on vieillit, cela devient meilleur.

Elle se tut, et brusquement rougit.

--- Mon Dieu, comment ai-je pu raconter ?… Qu’est-ce que j’ai fait ?… Oubliez, Christophe, je vous en prie. Personne ne doit le savoir.

--- Ne craignez rien, dit Christophe, en lui serrant la main. C’est une chose sacrée.

M^me^ Arnaud, malheureuse d’avoir parlé, se détourna un moment. Puis elle dit :

--- Je n’aurais pas dû vous raconter… Mais voyez-vous, c’était pour vous montrer que même dans les ménages les plus unis, même chez les femmes… que vous estimez, Christophe…, il y a de ces heures, non pas seulement d’aberration, comme vous dites, mais de souffrance réelle, intolérable, qui peuvent conduire à des folies, et détruire toute une vie, voire deux. Il ne faut pas être trop sévère. On se fait bien souffrir, même quand on s’aime le mieux.

--- Faut-il donc vivre seuls, chacun de son côté ?

--- C’est encore pis pour nous. La vie de la femme qui doit vivre seule, lutter comme l’homme (et souvent contre l’homme) est quelque chose d’affreux, dans une société qui n’est pas faite à cette idée, et qui y est, en grande partie, hostile…

Elle resta silencieuse, le corps légèrement penché en avant, les yeux fixés sur la flamme du foyer ; puis, elle reprit doucement, de sa voix un peu voilée, qui hésitait par instants, s’arrêtait, puis continuait son chemin :

--- Pourtant, ce n’est pas notre faute : quand une femme vit ainsi, ce n’est pas par caprice, c’est qu’elle y est forcée ; elle doit gagner son pain, et apprendre à se passer de l’homme, puisqu’il ne veut pas d’elle quand elle est pauvre. Elle est condamnée à la solitude, sans en avoir aucun des bénéfices : car, chez nous, elle ne peut, comme l’homme, jouir de son indépendance, le plus innocemment, sans éveiller le scandale : tout lui est interdit. --- J’ai une petite amie, professeur dans un lycée de province. Elle serait enfermée dans une geôle sans air qu’elle ne serait pas plus seule et plus étouffée. La bourgeoisie ferme ses portes à ces femmes qui s’efforcent de vivre en travaillant ; elle affiche pour elles un dédain soupçonneux ; la malveillance guette leurs moindres démarches. Leurs collègues du lycée de garçons les tiennent à l’écart, soit parce qu’ils ont peur des cancans de la ville, soit par hostilité secrète, ou par sauvagerie, l’habitude du café, des conversations débraillées, la fatigue après le travail du jour, le dégoût, par satiété, des femmes intellectuelles. Elles-mêmes, elles ne peuvent plus se supporter, surtout si elles sont forcées de loger ensemble, au collège. La directrice est souvent la moins capable de comprendre les jeunes âmes affectueuses, que découragent les premières années de ce métier aride et cette solitude inhumaine ; elle les laisse agoniser en secret, sans chercher à les aider ; elle trouve qu’elles sont des orgueilleuses. Nul ne s’intéresse à elles. Leur manque de fortune et de relations les empêche de se marier. La quantité de leurs heures de travail les empêche de se créer une vie intellectuelle qui les attache et les console. Quand une telle existence n’est pas soutenue par un sentiment religieux ou moral exceptionnel, --- (je dirai même, anormal, maladif : car il n’est pas naturel de se sacrifier totalement), --- c’est une mort vivante… --- À défaut du travail de l’esprit, la charité offre-t-elle plus de ressources aux femmes ? Que de déboires elle réserve à celles qui ont une âme trop sincère pour se satisfaire de la charité officielle ou mondaine, des parlottes philanthropiques, de ce mélange odieux de frivolité, de bienfaisance et de bureaucratie, de cette façon de jouer avec la misère, entre deux flirts, en papotant ! Quand l’une d’elles, écœurée, a l’incroyable audace de se risquer seule au milieu de cette misère qu’elle ne connaît que par ouï-dire, quelle vision pour elle ! presque impossible à supporter ! C’est un enfer. Que peut-elle pour lui venir en aide ? Elle est noyée dans cette mer d’infortunes. Elle lutte cependant, elle s’efforce de sauver quelques-uns de ces malheureux, elle s’épuise pour eux, elle se noie avec eux. Trop heureuse, si elle a réussi à en sauver un ou deux ! Mais elle, qui la sauvera ? Qui s’inquiétera de la sauver ? Car elle souffre, elle aussi, de toute la souffrance des autres et de la sienne ; à mesure qu’elle donne sa foi, elle en a moins pour elle ; toutes ces misères s’accrochent désespérément à elle ; et elle n’a rien à quoi se retenir. Personne ne lui tend la main. Et parfois, on lui jette la pierre… Vous avez connu, Christophe, cette femme admirable qui s’était donnée à l’œuvre de charité la plus humble et la plus méritoire : elle recueillait chez elle les prostituées des rues qui venaient d’accoucher, les malheureuses filles dont l’Assistance publique ne voulait pas, ou qui avaient peur de l’Assistance publique ; elle s’efforçait de les guérir physiquement et moralement, de les garder avec leurs enfants, de réveiller chez elles le sentiment maternel, de leur refaire un foyer, une vie de travail honnête. Elle n’avait pas trop de toutes ses forces pour cette tâche sombre, pleine de déboires et d’amertumes, --- (on en sauve si peu, si peu veulent être sauvées ! Et tous ces petits enfants qui meurent ! Ces innocents, condamnés en naissant !…) --- Cette femme qui avait pris sur elle toute la douleur des autres, cette innocente qui expiait volontairement le crime de l’égoïsme humain, --- comment croyez-vous qu’on la jugeât, Christophe ? La malveillance publique l’accusait de gagner de l’argent avec son œuvre, et même avec ses protégées. Elle dut quitter le quartier, partir, découragée… --- Jamais vous n’imaginerez assez la cruauté de la lutte qu’ont à livrer les femmes indépendantes contre la société d’aujourd’hui, cette société conservatrice et sans cœur, qui se meurt, et qui dépense le peu qui lui reste d’énergie à empêcher les autres de vivre.

--- Ma pauvre amie, ce n’est pas le lot seulement des femmes. Nous connaissons tous ces luttes. Je connais aussi le refuge.

--- Lequel ?

--- L’art.

--- Bon pour vous, non pour nous. Et même parmi les hommes, combien sont-ils, ceux qui peuvent en profiter ?

--- Voyez notre amie Cécile. Elle est heureuse.

--- Qu’en savez-vous ? Ah ! que vous avez vite fait de juger ! Parce qu’elle est vaillante, parce qu’elle ne s’attarde pas sur ce qui l’attriste, parce qu’elle le cache aux autres, vous dites qu’elle est heureuse ! Oui, elle est heureuse d’être bien portante et de pouvoir lutter. Mais vous ne savez pas ses luttes. Croyez-vous qu’elle était faite pour cette vie décevante de l’art ? L’art ! Quand on pense qu’il y a de pauvres femmes qui aspirent à la gloire d’écrire, ou de jouer, ou de chanter, comme au faite du bonheur ! Faut-il qu’elles soient assez dénuées de tout, qu’elles ne sachent plus à quelle affection se prendre ! L’art ! qu’avons-nous à faire de l’art, si nous n’avons tout le reste, avec ? Il n’y a qu’une chose au monde qui peut faire oublier tout le reste, tout le reste : c’est un cher petit enfant.

--- Et quand on l’a, vous voyez qu’il ne suffit même pas.

--- Oui, pas toujours… Les femmes ne sont pas très heureuses. Il est difficile d’être une femme. Beaucoup plus que d’être un homme. Vous ne vous en doutez pas assez. Vous, vous pouvez vous absorber en une passion d’esprit, en une activité. Vous vous mutilez, mais vous en êtes plus heureux. Une femme saine ne le peut pas sans souffrance. Il est inhumain d’étouffer une partie de soi-même. Nous, quand nous sommes heureuses d’une façon, nous regrettons l’autre façon. Nous avons plusieurs âmes. Vous, vous n’en avez qu’une, plus vigoureuse, souvent brutale, et même monstrueuse. Je vous admire. Mais ne soyez pas trop égoïstes. Vous l’êtes beaucoup, sans vous en douter. Vous nous faites bien du mal, sans vous en douter.

--- Que faire ? Ce n’est pas notre faute.

--- Non, ce n’est pas votre faute, mon bon Christophe. Ce n’est ni votre faute, ni la nôtre. Au bout du compte, voyez-vous, c’est que la vie n’est pas du tout une chose simple. On dit qu’il n’y a qu’à vivre d’une façon naturelle. Mais qu’est-ce qui est naturel ?

--- C’est vrai. Rien n’est naturel dans notre vie. Le célibat n’est pas naturel. Le mariage ne l’est pas non plus. Et l’union libre livre les faibles à la rapacité des forts. Notre société même n’est pas une chose naturelle ; nous l’avons fabriquée. On dit que l’homme est un animal sociable. Quelle bêtise ! Il a bien fallu qu’il le devînt, pour vivre. Il s’est fait sociable pour son utilité, sa défense, son plaisir, sa grandeur. Cette nécessité l’a amené à souscrire certains pactes. Mais la nature regimbe et se venge de cette contrainte. La nature n’a pas été faite pour nous. Nous tâchons de la réduire. C’est une lutte : il n’est pas étonnant que nous soyons souvent battus. Comment sortir de là ? --- En étant forts.

--- En étant bons.

--- Oh ! Dieu ! être bon, arracher son corset d’égoïsme, respirer, aimer la vie, la lumière, son humble tâche, le petit coin du sol où l’on enfonce ses racines. Ce qu’on ne peut avoir en horizons, s’efforcer de l’avoir en profondeur et en hauteur, comme un arbre à l’étroit qui monte vers le soleil !

--- Oui. Et d’abord s’aimer les uns les autres. Si l’homme voulait sentir davantage qu’il est le frère de la femme, et non pas seulement sa proie, ou qu’elle doit être la sienne ! S’ils voulaient, tous les deux, dépouiller leur orgueil et penser, chacun, un peu moins à soi, et un peu plus à l’autre !… Nous sommes faibles : aidons-nous. Ne disons pas à celui qui est tombé : « Je ne te connais plus. » Mais : « Courage, ami. Nous sortirons de là. »

Ils se turent, assis devant le foyer, le petit minet entre eux, tous trois immobiles, absorbés, et regardant le feu. La flamme, près de s’éteindre, caressait de son battement d’aile le fin visage de M^me^ Arnaud, que rosissait une exaltation intérieure qui ne lui était pas coutumière. Elle s’étonnait elle-même de s’être ainsi livrée. Jamais elle n’en avait tant dit. Jamais plus elle n’en dirait autant.

Elle posa sa main sur celle de Christophe et dit :

--- Que faites-vous de l’enfant ?

C’était à cela qu’elle pensait, depuis le commencement. Elle parlait, elle parlait, elle était une autre femme, elle était comme grisée. Mais à cela seul elle pensait. Dès les premiers mots de Christophe, elle s’était bâti un roman dans son cœur. Elle pensait à l’enfant que sa mère avait laissé, au bonheur de l’élever, de tresser autour de cette petite âme ses rêves et son amour. Et elle se disait :

--- Non, c’est mal, je ne dois pas me réjouir de ce qui est le malheur des autres.

Mais c’était plus fort qu’elle. Elle parlait, elle parlait, et son cœur silencieux était baigné d’espoir.

Christophe dit :

--- Oui, sans doute, nous y avons bien pensé. Le pauvre petit ! Ni Olivier, ni moi ne sommes capables de l’élever. Il faut les soins d’une femme. J’avais songé qu’une amie voudrait bien nous aider…

M^me^ Arnaud respirait à peine.

Christophe dit :

--- Je voulais vous en parler. Et puis, Cécile est venue justement, tout à l’heure. Quand elle a su la chose, quand elle a vu l’enfant, elle était si émue, elle a montré tant de joie, elle m’a dit : « Christophe… »

Le sang de M^me^ Arnaud s’arrêta ; elle n’entendit pas la suite ; tout se brouilla devant ses yeux. Elle avait envie de crier :

--- Non, non, donnez-le-moi…

Christophe parlait. Elle n’entendait pas ce qu’il disait. Mais elle fit effort sur elle-même. Elle pensa aux confidences de Cécile. Elle pensa :

--- Elle en a plus besoin que moi. Moi, j’ai mon cher Arnaud… et puis toutes mes choses… Et puis, je suis plus vieille…

Et elle sourit et dit :

--- C’est bien.

Mais la flamme du foyer s’était éteinte ; et aussi la roseur du visage. Et sur le cher visage las, il n’y avait plus que l’expression habituelle de bonté résignée.

--- Mon amie m’a trahi.

Sous cette pensée, Olivier succombait. En vain, Christophe le secouait rudement, par affection.

--- Que veux-tu ? disait-il. Une trahison d’ami, c’est une épreuve journalière, comme la maladie, la pauvreté, la lutte avec les sots. Il faut être armé contre elle. Si on ne peut y résister, c’est qu’on n’est qu’un pauvre homme.

--- Ah ! c’est tout ce que je suis. Je n’y mets pas d’orgueil… Un pauvre homme, oui, qui a besoin de tendresse, et qui meurt, s’il ne l’a plus.

--- Ta vie n’est pas finie : il y a d’autres êtres à aimer.

--- Je ne crois plus à aucun. Il n’y a pas d’amis.

--- Olivier !

--- Pardon. Je ne doute pas de toi. Quoiqu’il y ait des moments où je doute de tout… de moi… Mais toi, tu es fort, tu n’as besoin de personne, tu peux te passer de moi.

--- Elle s’en passe encore mieux.

--- Tu es cruel, Christophe.

--- Mon cher petit, je te brutalise ; mais c’est pour que tu te révoltes. Que diable ! c’est honteux, de sacrifier ceux qui t’aiment, et ta vie, à quelqu’un qui se moque de toi.

--- Que m’importent ceux qui m’aiment ? C’est elle que j’aime.

--- Travaille. Ce qui t’intéressait autrefois…

--- … ne m’intéresse plus. Je suis las. Il me semble que je suis sorti de la vie. Tout m’apparaît loin, loin… Je vois, mais je ne comprends plus… Penser qu’il y a des hommes qui ne se lassent point de recommencer, chaque jour, leur mécanisme d’horloge, leur tâche insipide, leurs discussions de journaux, leur pauvre chasse au plaisir, des hommes qui se passionnent pour ou contre un ministère, un livre, une cabotine… Ah ! que je me sens vieux ! Je n’ai ni haine, ni rancune, contre qui que ce soit : tout m’ennuie. Je sens qu’il n’y a rien… Écrire ? Pourquoi écrire ? Qui vous comprend ? Je n’écrivais que pour un être ; tout ce que j’étais, je l’étais pour lui… Il n’y a rien. Je suis fatigué, Christophe, fatigué. Je voudrais dormir.

--- Eh bien, dors, mon petit. Je te veillerai.

Mais c’était ce qu’Olivier pouvait le moins. Ah ! si celui qui souffre pouvait dormir des mois, jusqu’à ce que sa peine s’efface de son être renouvelé, jusqu’à ce qu’il soit un autre ! Mais nul ne peut lui faire ce don ; et il n’en voudrait pas. La pire souffrance lui serait d’être privé de sa souffrance. Olivier était comme un fiévreux, qui se nourrit de sa fièvre. Une véritable fièvre, dont les accès reparaissaient, aux mêmes heures, surtout le soir, à partir du moment où la lumière tombe. Et le reste du temps, elle le laissait brisé, intoxiqué par l’amour, rongé par le souvenir, ressassant la même pensée, pareil à un idiot qui remâche la même bouchée sans pouvoir l’avaler, toutes les forces du cerveau paralysées, pompées par la seule idée fixe.

Il n’avait pas la ressource, comme Christophe, de maudire son mal, en calomniant de bonne foi celle qui en était cause. Plus clairvoyant et plus juste, il savait qu’il y avait sa part de responsabilité et qu’il n’était pas le seul à en souffrir : Jacqueline aussi était victime ; --- elle était sa victime. Elle s’était confiée à lui : qu’en avait-il fait ? S’il n’était pas de force à la rendre heureuse, pourquoi l’avait-il liée à lui ? Elle était dans son droit, en rompant les liens qui la meurtrissaient.

--- Ce n’est pas sa faute, pensait-il. C’est la mienne. Je l’ai mal aimée. Pourtant, je l’aimais bien. Mais je n’ai pas su l’aimer, puisque je n’ai pas su me faire aimer.

Ainsi, il s’accusait ; et peut-être avait-il raison. Mais il ne sert pas à grand’chose de faire le procès du passé : cela n’empêcherait point de le recommencer, si c’était à recommencer ; et cela empêche de vivre. L’homme fort est celui qui oublie le mal qu’on lui a fait, --- et aussi, hélas ! celui qu’il a fait, dès l’instant qu’il s’est rendu compte qu’il ne peut le réparer. Mais l’on n’est pas fort par raison, on l’est par passion. L’amour et la passion sont deux parents éloignés ; rarement ils vont ensemble. Olivier aimait ; il n’était fort que contre lui-même. Dans l’état de passivité où il était tombé, il offrait prise à tous les maux. Influenza, bronchite, pneumonie s’abattirent sur lui. Il fut malade, une partie de l’été. Christophe, aidé de M^me^ Arnaud, le soigna avec dévouement ; et ils réussirent à enrayer la maladie. Mais contre le mal moral, ils étaient impuissants ; et ils sentaient peu à peu la fatigue déprimante de cette tristesse perpétuelle et le besoin de la fuir.

Le malheur fait tomber dans une étrange solitude. Les hommes en ont une horreur instinctive. On dirait qu’ils ont peur qu’il ne soit contagieux : à tout le moins, il ennuie ; on se sauve de lui. Qu’il est peu de personnes qui vous pardonnent de souffrir ! C’est toujours la vieille histoire des amis de Job. Éliphaz de Theman accuse Job d’impatience. Baldad de Suli soutient que les malheurs de Job sont la peine de ses péchés. Sophar de Naamath le taxe de présomption. « Et à la fin, Élin fils de Barachel de Buz de la famille de Ram, entra dans une grande colère, et se fâcha contre Job, parce que Job assurait qu’il était juste devant Dieu. » --- Peu de gens vraiment tristes. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Olivier était de ceux-ci. Comme disait un misanthrope, « il paraissait se complaire à être maltraité. On ne gagne rien à ce personnage d’homme malheureux : on se fait détester. »

Olivier ne pouvait parler de ce qu’il sentait à personne, même à ses plus intimes. Il s’apercevait que cela les assommait. Même son cher Christophe était impatienté de cette peine tenace et importune. Il se savait trop maladroit à y porter remède. Pour dire la vérité, cet homme dont le cœur était généreux et qui avait fait pour son compte l’épreuve de la souffrance, ne parvenait pas à sentir la souffrance de son ami. Telle est l’infirmité de la nature humaine. Soyez bon, pitoyable, intelligent, ayez souffert mille morts : vous ne sentirez pas la douleur de votre ami qui a mal aux dents. Si la maladie se prolonge, on est tenté de trouver que le malade exagère ses plaintes. Combien plus, lorsque le mal est invisible, tapi au fond de l’âme ! Celui qui n’est pas en cause trouve irritant que l’autre se fasse tant de bile pour un sentiment qui ne lui importe guère. Et enfin, l’on se dit, pour mettre sa conscience en repos :

--- Qu’y puis-je ? Toutes les raisons ne servent de rien.

Toutes les raisons, cela est vrai. On ne peut faire du bien qu’en aimant celui qui souffre, en l’aimant bêtement, sans chercher à le convaincre, sans chercher à le guérir, en l’aimant et en le plaignant. L’amour est le seul baume aux blessures de l’amour. Mais l’amour n’est pas inépuisable, même chez ceux qui aiment le mieux ; ils n’en ont qu’une provision limitée. Quand les amis ont dit ou écrit une fois tout ce qu’ils ont pu trouver de paroles d’affection, quand à leurs propres yeux ils ont fait leur devoir, ils se retirent prudemment, ils font le vide autour du patient, ainsi que d’un coupable. Et comme ils ne sont pas sans une honte secrète de l’aider aussi peu, ils l’aident de moins en moins ; ils cherchent à se faire oublier, et à oublier eux-mêmes. Et si le malheur importun s’obstine, si un écho indiscret pénètre jusqu’à leur retraite, ils en viennent à juger sévèrement cet homme sans courage, qui supporte mal l’épreuve. Soyez sûrs que s’il succombe, il se trouvera au fond de leur pitié sincère ce sous-entendu dédaigneux :

--- Le pauvre diable ! J’avais de lui une meilleure opinion.

Dans cet égoïsme universel, quel ineffable bien peut faire une simple parole de tendresse, une attention délicate, un regard qui a pitié et qui vous aime ! On sent alors le prix de la bonté. Et que tout le reste est pauvre, à côté d’elle !… Elle rapprochait Olivier de M^me^ Arnaud, plus que de tout autre, même de son Christophe. Cependant Christophe s’obligeait à une patience méritoire ; il lui cachait, par affection, ce qu’il pensait de lui. Mais Olivier, avec l’acuité de son regard que la souffrance affinait, apercevait le combat qui se livrait en son ami, et combien sa tristesse lui était à charge. C’était assez pour l’écarter à son tour de Christophe, et lui souffler l’envie de lui crier :

--- Va-t’en !

Ainsi, le malheur sépare souvent les cœurs qui s’aiment. Comme le vanneur trie le grain, il met d’un côté ce qui veut vivre, de l’autre ce qui veut mourir. Terrible loi de vie, plus forte que l’amour ! La mère qui voit mourir son fils, l’ami qui voit son ami se noyer, --- s’ils ne peuvent les sauver, n’en continuent pas moins de se sauver soi-mêmes, ils ne meurent pas avec eux. Et pourtant, ils les aiment mille fois mieux que leur vie…

Malgré son grand amour, Christophe était obligé, par moments, de fuir Olivier. Il était trop fort, il se portait trop bien, il étouffait dans cette peine sans air. Qu’il était honteux de lui ! Il avait la mort dans l’âme de ne pouvoir rien pour son ami ; et comme il avait besoin de se venger sur quelqu’un, il en voulait à Jacqueline. En dépit des paroles clairvoyantes de M^me^ Arnaud, il continuait de la juger durement, comme il sied à une âme jeune, violente et entière, qui n’a pas encore assez appris de la vie pour n’être pas impitoyable envers ses faiblesses.

Il allait voir Cécile et l’enfant qui lui avait été confié. Cela lui rafraîchissait l’âame. Cécile était transfigurée par sa maternité d’emprunt ; elle paraissait toute jeune, heureuse, affinée, attendrie. Le départ de Jacqueline n’avait pas fait naître en elle un espoir inavoué de bonheur. Elle savait que le souvenir de Jacqueline éloignait d’elle Olivier plus encore que Jacqueline présente. D’ailleurs, le souffle qui l’avait troublée était passé : c’était un moment de crise, que la vue de l’égarement de Jacqueline avait contribué à dissiper ; elle était rentrée dans son calme habituel, et elle ne comprenait plus très bien ce qui l’en avait fait sortir. Le meilleur de son besoin d’aimer trouvait à se satisfaire dans l’amour de l’enfant. Avec le merveilleux pouvoir d’illusion --- d’intuition --- de la femme, elle retrouvait celui qu’elle aimait, au travers de ce petit être ; ainsi, elle l’avait faible et livré, tout à elle : il lui appartenait ; et elle pouvait l’aimer, passionnément l’aimer, d’un amour aussi pur que l’était le cœur de cet innocent et ses limpides yeux bleus, gouttelettes de lumière… Non qu’il ne se mêlât à sa tendresse un regret mélancolique. Ah ! ce n’est jamais la même chose qu’un enfant de notre sang !… Mais c’est bon, tout de même.

Christophe regardait maintenant Cécile avec d’autres yeux. Il se rappelait un mot ironique de Françoise Oudon :

--- Comment se fait-il que toi et Philomèle, qui seriez si bien faits pour être mari et femme, vous ne vous aimiez pas ?

Mais Françoise, mieux que Christophe, en savait la raison : quand on est un Christophe, il est rare qu’on aime qui peut vous faire du bien ; on aime bien plutôt qui peut vous faire du mal. Les contraires s’attirent ; la nature cherche sa destruction, elle va à la vie intense qui se brûle, de préférence à la vie prudente qui s’économise. Et l’on a raison quand on est un Christophe, dont la loi n’est pas de vivre le plus longtemps possible, mais le plus fort.

Christophe cependant, moins pénétrant que Françoise, se disait que l’amour est une force aveugle et inhumaine. Il met ensemble ceux qui ne peuvent se souffrir. Il rejette ceux qui sont de même sorte. Ce qu’il inspire est peu de chose, au prix de ce qu’il détruit. Heureux, il dissout la volonté. Malheureux, il brise le cœur. Quel bien fait-il jamais ?

Et comme il médisait ainsi de l’amour, il vit son sourire ironique et tendre, qui lui disait :

--- Ingrat !

Christophe n’avait pu se dispenser de venir encore à une des soirées de l’ambassade d’Autriche. Philomèle chantait les lieder de Schubert, de Hugo Wolf, et de Christophe. Elle était heureuse de son succès et de celui de son ami, maintenant fêté par une élite. Même dans le grand public, le nom de Christophe s’imposait de jour en jour ; les Lévy-Cœur n’avaient plus le droit de feindre de l’ignorer. Ses œuvres étaient jouées aux concerts ; il avait une pièce reçue à l’Opéra-Comique. D’invisibles sympathies s’intéressaient à lui. Le mystérieux ami, qui plus d’une fois avait travaillé pour lui, continuait de seconder ses désirs. Plus d’une fois, Christophe avait senti cette main affectueuse, qui l’aidait en ses démarches : quelqu’un veillait sur lui, et se cachait jalousement. Christophe avait tâché de le découvrir ; mais il semblait que l’ami se fût dépité de ce que Christophe n’eût pas cherché plus tôt à le connaître, et il restait insaisissable. Christophe était distrait d’ailleurs par d’autres préoccupations : il pensait à Olivier, il pensait à Françoise ; le matin même, il venait de lire dans un journal qu’elle était tombée gravement malade à San Francisco : il se la représentait seule dans une ville étrangère, dans une chambre d’hôtel, se refusant à voir personne, à écrire à ses amis, serrant les dents, attendant, seule, la mort.

Obsédé par ces pensées, il évitait le monde ; et il s’était retiré dans un petit salon à l’écart. Adossé au mur, dans un retrait à demi dans l’ombre, derrière un rideau de plantes vertes et de fleurs, il écoutait la belle voix de Philomèle, élégiaque et chaude, qui chantait Le Tilleul de Schubert ; et la pure musique faisait monter la mélancolie des souvenirs. En face de lui, au mur, une grande glace reflétait les lumières et la vie du salon voisin. Il ne la voyait pas : il regardait en lui ; et il avait devant les yeux un brouillard de larmes… Soudain, comme le vieil arbre de Schubert qui frissonne, il se mit à trembler, sans raison. Il resta quelques secondes ainsi, très pâle, sans bouger. Puis, le voile de ses yeux se dissipant, il vit devant lui, dans la glace, « l’amie » qui le regardait… L’amie ? Qui était-elle ? Il ne savait rien de plus, sinon qu’elle était l’amie, et qu’il la connaissait ; et les yeux attachés à ses yeux, appuyé contre le mur, il continuait de trembler. Elle souriait. Il ne voyait ni le dessin de son visage et de son corps, ni la nuance de ses yeux, ni si elle était grande ou petite, et comment habillée. Une seule chose il voyait : la divine bonté de son sourire compatissant.

Et ce sourire subitement évoqua en Christophe un souvenir disparu de sa petite enfance… Il avait six à sept ans, il était à l’école, il était malheureux, il venait d’être humilié et battu par des camarades plus âgés et plus forts, tous se moquaient de lui, et le maître l’avait injustement puni ; accroupi dans un coin, délaissé, tandis que les autres jouaient, il pleurait tout bas. Une petite fille mélancolique qui ne jouait pas avec les autres, --- (il la revoyait en ce moment, lui qui n’y avait jamais pensé, depuis : elle était courte de taille, la tête grosse, les cheveux et les cils d’un blond tout à fait blanc, les yeux d’un bleu très pâle, les joues larges et blêmes, les lèvres grosses, la figure un peu bouffie, et de petites mains rouges), --- elle était venue près de lui, elle s’était arrêtée, son pouce dans sa bouche, et l’avait regardé pleurer ; puis elle avait mis sa menotte sur la tête de Christophe, et elle lui avait dit, timidement, précipitamment, avec le même sourire compatissant :

--- Ne pleure pas, ne pleure pas !…

Alors, Christophe n’y avait plus tenu, il avait éclaté en sanglots, appuyant son nez contre le tablier de la petite qui répétait, d’une voix tremblante et tendre :

--- Ne pleure pas…

Elle était morte, peu de temps après, quelques semaines peut-être ; quand avait lieu cette scène, elle devait être déjà sous la main de la mort… Pourquoi pensait-il à elle, en ce moment ? Il n’y avait aucun rapport entre cette petite morte oubliée, humble fillette du peuple d’une lointaine ville allemande, et l’aristocratique jeune dame qui le regardait maintenant. Mais il n’est qu’une seule âme pour tous ; et bien que les millions d’êtres semblent différents entre eux, comme les mondes qui roulent dans le ciel, c’est le même éclair de pensée ou d’amour qui resplendit, à la fois, dans les cœurs séparés par les siècles. Christophe venait de retrouver la lueur qu’il avait vu passer sur les lèvres décolorées de la petite consolatrice…

Cela ne dura qu’une seconde. Un flot de monde bloqua la porte et cacha à Christophe la vue de l’autre salon. Il se recula rapidement dans l’ombre, hors de l’atteinte du miroir ; il craignait que son trouble ne fût remarqué. Mais quand il fut plus calme, il voulut la revoir. Il avait peur qu’elle ne fût partie. Il entra dans le salon ; et, au milieu de la foule, il la retrouva aussitôt, quoiqu’elle ne fût plus de même qu’elle lui était apparue dans la glace. Maintenant, il la voyait de profil, assise dans un cercle de dames élégantes ; un coude sur le bras du fauteuil, le corps un peu penché, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait les causeries, avec un sourire intelligent et distrait ; elle avait l’air et les traits du jeune saint Jean, écoutant et voyant, les yeux à demi fermés, souriant à sa pensée, dans la Dispute de Raphaël…

Alors, elle leva les yeux, le vit, et ne fut pas étonnée. Et il vit que son sourire était pour lui. Il la salua, ému, et il s’approcha d’elle.

--- Vous ne me reconnaissez pas ? dit-elle.

À cet instant, il la reconnut :

--- Grazia… dit-il.

Au même moment, l’ambassadrice, qui passait, se félicitait que la rencontre, depuis longtemps cherchée, se fût enfin produite ; et elle présentait Christophe à « la comtesse Berény ». Mais Christophe était si ému qu’il n’entendait même pas ; et il ne remarquait point ce nom étranger. C’était toujours pour lui sa petite Grazia.

Grazia avait vingt-deux ans. Elle était mariée, depuis un an, à un jeune attaché d’ambassade autrichien, noble, de grande famille, apparenté à un premier ministre de l’empereur, snob, viveur, élégant, prématurément usé, dont elle s’était sincèrement éprise, et qu’elle aimait encore, tout en le jugeant. Son vieux papa était mort. Son mari avait été nommé à l’ambassade de Paris. Par les relations du comte Berény, par son charme et son intelligence propre, la fillette timide qu’un rien effarouchait était devenue une des jeunes femmes le plus en vue, dans la société parisienne, sans faire aucun effort pour cela, et sans en être gênée. C’est une grande force d’être jeune et jolie, et de plaire, et de savoir qu’on plaît. Et c’est une force non moins grande d’avoir un cœur tranquille, très sain et très serein, qui trouve son bonheur dans l’accord harmonieux de ses désirs et de sa destinée. La belle fleur de vie s’était épanouie ; mais elle n’avait rien perdu de la calme musique de son âme latine, nourrie de la lumière et de la paix puissante de la terre italienne. Tout naturellement, elle avait acquis une certaine influence dans le monde de Paris : elle ne s’en étonnait point, et savait discrètement en user pour les œuvres artistiques ou charitables qui recouraient à elle ; de ces œuvres elle laissait à d’autres le patronage officiel : car bien qu’elle sût tenir son rang, elle avait conservé de son enfance un peu sauvage dans la villa solitaire au milieu des champs, une indépendance secrète, que le monde fatiguait tout en l’amusant, mais qui savait déguiser son ennui sous l’aimable sourire d’un cœur courtois et bon.

Elle n’avait pas oublié son grand ami Christophe. L’enfant, que brûlait en silence un innocent amour, sans doute n’existait plus. La Grazia d’à présent était une femme très sensée et nullement romanesque. Elle avait une douce ironie pour les exagérations de sa tendresse enfantine. Elle ne laissait point pourtant d’être émue par ces souvenirs. La pensée de Christophe était associée aux heures les plus pures de sa vie. Elle n’entendait pas son nom sans plaisir : et chacun de ses succès la réjouissait, comme si elle y avait eu part : car elle les avait pressentis. Dès son arrivée à Paris, elle avait cherché à le revoir. Elle l’avait invité, en ajoutant sur la lettre d’invitation son ancien nom de jeune fille. Christophe n’y avait pas fait attention, et il avait jeté l’invitation au panier, sans répondre. Elle ne s’en était pas offensée. Elle avait continué de suivre sans qu’il le sût, ses travaux et même un peu sa vie. C’était elle, dont la main bienfaisante l’avait secouru, dans la campagne récente menée contre lui par les journaux. La proprette Grazia n’avait guère de rapports avec le monde de la presse ; mais quand il s’agissait de rendre service à un ami, elle était capable d’enjôler, avec une malicieuse rouerie, les gens qu’elle aimait le moins. Elle invita le directeur du journal qui menait la meute des aboyeurs ; et en moins de rien, elle lui tourna la tête ; elle sut flatter son amour-propre ; elle le séduisit si bien, tout en lui en imposant, qu’elle n’eut besoin que de quelques mots, négligemment jetés, d’étonnement méprisant sur les attaques dont Christophe était l’objet, pour que la campagne s’arrêtât net. Le directeur supprima l’article injurieux qui allait paraître le lendemain ; et quand le chroniqueur s’informa des motifs de la suppression, il lui lava la tête. Il fit plus ; il donna ordre à un de ses gens-à-tout faire de fabriquer dans la quinzaine un article enthousiaste sur Christophe ; l’article fut fabriqué, enthousiaste et stupide, à souhait. Ce fut aussi Grazia qui eut l’idée d’organiser à l’ambassade des auditions d’œuvres de son ami, et qui, sachant qu’il patronnait Cécile, l’aida à se faire connaître. Enfin, par ses relations avec le monde diplomatique allemand, elle commença tout doucement, avec une habileté tranquille, à éveiller l’intérêt du pouvoir pour Christophe banni d’Allemagne ; et peu à peu, elle détermina un mouvement d’opinion afin d’obtenir de l’Empereur un décret qui rouvrît les portes de son pays à un grand artiste qui l’honorait. S’il était prématuré d’attendre pour l’instant cet acte de grâce, elle réussit du moins à ce qu’on fermât les yeux sur le voyage de quelques jours qu’il fit dans sa ville natale.

Et Christophe, qui sentait planer sur lui la présence de l’invisible amie, sans pouvoir découvrir qui elle était, venait de la reconnaître dans la figure du jeune saint Jean qui lui souriait dans le miroir.

Ils causaient du passé. Ce qu’ils disaient, Christophe ne le savait guère. Pas plus qu’on ne la voit, on n’entend celle qu’on aime. On l’aime. Et quand on l’aime bien, on ne songe même point qu’on l’aime. Christophe ne s’en doutait pas. Elle était là : c’était assez. Le reste n’existait plus…

Grazia s’arrêta de parler. Un jeune homme très grand, assez beau, élégant, la figure rasée, la tête à demi chauve, l’air ennuyé et méprisant, considérait Christophe à travers son monocle, et déjà, s’inclinait avec une politesse hautaine :

--- Mon mari, dit-elle.

Le bruit du salon reparut. La lumière intérieure s’éteignit. Christophe, glacé, se tut, et répondant au salut, il se retira aussitôt.

Ridicules et dévorantes exigences de ces âmes d’artistes et des lois enfantines qui régissent leur vie passionnée ! Cette amie, qu’il avait négligée jadis quand elle l’aimait, et à qui il n’avait plus pensé depuis des années, à peine la retrouvait-il qu’il lui semblait qu’elle était à lui, qu’elle était son bien, et que si un autre l’avait prise, c’est qu’on la lui avait volée : elle-même n’avait pas le droit de se donner à un autre. Christophe ne se rendait pas compte de ce qui se passait en lui. Mais son démon créateur s’en rendait compte pour lui, et enfanta, ces jours-là, certains de ses plus beaux chants de douloureux amour.

Assez longtemps il resta sans la revoir. La peine et la santé d’Olivier l’obsédaient. Un jour enfin, retrouvant l’adresse qu’elle lui avait laissée, il se décida.

En montant l’escalier, il entendit des marteaux d’ouvriers qui clouaient. L’antichambre était en désordre, encombré de caisses et de malles. Le valet répondit que la comtesse n’était pas visible. Mais comme Christophe déçu se retirait après avoir remis sa carte, le domestique courut après lui, et le fit rentrer en s’excusant. Christophe fut introduit dans un petit salon, dont les tapis étaient enlevés et roulés. Grazia vint au-devant de lui, avec son lumineux sourire, la main tendue dans un élan de joie. Toutes les sottes rancunes s’évanouirent. Il saisit cette main dans le même élan de bonheur, et il la baisa.

--- Ah ! dit-elle, je suis heureuse que vous soyez venu ! Je craignais tant de partir, sans vous avoir revu !

--- Partir, vous allez partir !

L’ombre, de nouveau, retomba sur lui.

--- Vous le voyez, dit-elle en montrant le désordre de la chambre ; à la fin de la semaine, nous aurons quitté Paris.

--- Pour longtemps ?

Elle fit un geste :

--- Qui le sait ?

Il fit un effort pour parler. Sa gorge était contractée.

--- Où allez-vous ?

--- Aux États-Unis. Mon mari y est nommé premier secrétaire d’ambassade.

--- Et ainsi, ainsi, fit-il… (Ses lèvres tremblaient)… c’est fini ?

--- Mon ami ! dit-elle, émue de son accent… Non, ce n’est pas fini.

--- Je vous ai retrouvée seulement pour vous perdre !

Il avait les larmes aux yeux.

--- Mon ami, répéta-t-elle.

Il mit la main sur ses yeux, et se détourna, pour cacher son émotion.

--- Ne soyez pas triste, dit-elle, en lui posant la main sur sa main.

À ce moment encore, il pensa à la petite fille d’Allemagne. Ils se turent.

--- Pourquoi êtes-vous venu si tard ? demanda-t-elle enfin. J’ai cherché à vous voir. Vous n’avez jamais répondu.

--- Je ne savais point, je ne savais point, fit-il… Dites-moi, c’est vous qui tant de fois m’êtes venue en aide, sans que j’aie pu deviner ?… C’est à vous que je dois d’avoir pu retourner en Allemagne ? C’est vous qui étiez mon bon ange, qui veilliez sur moi ?

Elle dit :

--- J’étais heureuse de pouvoir quelque chose pour vous. Je vous dois tant !

--- Quoi donc ? demanda-t-il. Je n’ai rien fait pour vous.

--- Vous ne savez pas, dit-elle, ce que vous avez été pour moi.

Elle parla du temps, où, fillette, elle le rencontra chez son oncle Stevens, et où elle eut, par lui, par sa musique, la révélation de tout ce qu’il y a de beau dans le monde. Et peu à peu, s’animant doucement, elle lui raconta, par brèves allusions transparentes et voilées, ses émotions d’enfant, la part qu’elle avait prise aux chagrins de Christophe, le concert où il avait été sifflé et où elle avait pleuré, et la lettre qu’elle lui écrivit et à laquelle il ne répondit jamais : car il ne l’avait pas reçue. Et Christophe, en l’écoutant, de bonne foi projetait dans le passé son émotion présente et la tendresse qui le pénétrait pour le tendre visage qui était penché vers lui.

Ils causaient innocemment, avec une joie affectueuse. Et Christophe, en parlant, prit la main de Grazia. Et brusquement ils s’arrêtèrent tous deux : car Grazia s’aperçut que Christophe l’aimait. Et Christophe s’en aperçut aussi…

Grazia, pendant un temps, avait aimé Christophe sans que Christophe s’en souciât. Maintenant Christophe aimait Grazia ; et Grazia n’avait plus pour lui qu’une paisible amitié : elle en aimait un autre. Comme il arrive souvent, il avait suffi que l’une des deux horloges de leurs vies fût en avance sur l’autre, pour que toute leur vie, à tous deux, fût changée…

Grazia retira sa main, que Christophe ne retint point. Et ils restèrent, un moment, interdits, sans parler.

Et Grazia dit :

--- Adieu.

Christophe répéta sa plainte.

--- Et ainsi, c’est fini ?

--- C’est mieux sans doute, que les choses soient ainsi.

--- Ne nous reverrons-nous pas, avant votre départ ?

--- Non, dit-elle.

--- Quand nous reverrons-nous ?

Elle fit un geste de doute mélancolique.

--- Alors, à quoi bon, dit Christophe, à quoi bon nous être revus ?

Mais au reproche de ses yeux, il répondit aussitôt :

--- Non, pardon, je suis injuste.

--- Je penserai toujours à vous, dit-elle.

--- Hélas ! fit-il, je ne puis même pas penser à vous. Je ne sais rien de votre vie.

Tranquillement, elle lui décrivit en quelques mots sa vie habituelle, et comment ses journées se passaient. Elle parlait d’elle et de son mari, avec son beau sourire affectueux.

--- Ah ! dit-il jalousement, vous l’aimez ?

--- Oui, dit-elle.

Il se leva.

--- Adieu.

Elle se leva aussi. Alors seulement, il remarqua qu’elle était enceinte. Et cela lui fit au cœur une impression inexprimable de dégoût, de tendresse, de jalousie, de pitié passionnée. Elle l’accompagna jusqu’à l’entrée du petit salon. À la porte, il se retourna, s’inclina vers ses mains, et les baisa longuement. Elle ne bougeait point, les yeux à demi fermés. Enfin, il se releva, et, sans la regarder, il sortit rapidement.

… E chi allora m’avesse domandato di cosa alcuna, la mia risponsione sarebbe stata solamente AMORE con viso vestito d’umiltà…

Jour de la Toussaint. Lumière grise et vent froid, au dehors. Christophe était chez Cécile. Cécile était près du berceau de l’enfant, sur lequel se penchait M^me^ Arnaud, qui était venue, en passant. Christophe rêvait. Il sentait qu’il avait manqué le bonheur ; mais il ne songeait pas à se plaindre : il savait que le bonheur existait… Soleil, je n’ai pas besoin de te voir pour t’aimer ! Pendant ces longs jours d’hiver où je grelotte dans l’ombre, mon cœur est plein de toi ; mon amour me tient chaud : je sais que tu es là…

Et Cécile aussi rêvait. Elle contemplait l’enfant, et finissait par croire qu’il était son enfant. Ô pouvoir béni du rêve, imagination créatrice de la vie ! La vie… Qu’est-ce que la vie ? Elle n’est pas ce que la froide raison et ce que nos yeux la voient. La vie est ce que nous la rêvons. La mesure de la vie, c’est l’amour.

Christophe regardait Cécile, dont le visage rustique aux larges yeux rayonnait de la splendeur de l’instinct maternel, --- plus mère que la vraie mère. Et il regardait la tendre figure fatiguée de M^me^ Arnaud. Il y lisait, comme en un livre émouvant, les douceurs et les souffrances cachées de cette vie d’épouse, qui, sans que l’on en soupçonne rien, est aussi riche parfois en douleurs et en joies que l’amour de Juliette ou d’Ysolde. Mais avec plus de grandeur religieuse…

Socia rei humanæ atque divinæ…

Et il pensait que, pas plus que la foi ou le manque de foi, ce ne sont les enfants ou le manque d’enfants qui font le bonheur ou le malheur de celles qui se marient et de celles qui ne se marient pas. Le bonheur est le parfum de l’âme, l’harmonie qui chante au fond du cœur. Et la plus belle des musiques de l’âme, c’est la bonté.

Olivier entra. Ses mouvements étaient calmes ; une sérénité nouvelle l’éclairait. Il sourit à l’enfant, serra la main à Cécile et à M^me^ Arnaud, et se mit à causer tranquillement. Ils l’observaient avec un étonnement affectueux. Il n’était plus le même. Dans l’isolement où il s’était enfermé avec son chagrin, comme la chenille dans le nid qu’elle s’est filé, après un dur travail il avait réussi à dépouiller sa peine comme une coque vide. Quelque jour, nous raconterons comment il avait cru trouver une belle cause à laquelle faire le don de sa vie qui ne l’intéressait plus que pour la sacrifier ; et, comme c’est la loi, du jour où il avait fait dans son cœur un acte de renoncement à la vie, elle s’était rallumée. Ses amis le regardaient. Ils ne savaient point ce qui s’était passé, et ils n’osaient le lui demander ; mais ils sentaient qu’il s’était délivré, et qu’il n’y avait plus en lui ni regret, ni amertume, pour quoi que ce fût, contre qui que ce fût.

Christophe, se levant, alla au piano, et dit à Olivier :

--- Veux-tu que je te chante une mélodie de Brahms ?

--- De Brahms ? dit Olivier. Tu joues maintenant de ton vieil ennemi ?

--- C’est la Toussaint, dit Christophe. Jour de pardon pour tous.

Il chanta, à mi-voix, pour ne pas réveiller l’enfant, quelques phrases d’un vieux lied populaire de Souabe :

… Für die Zeit, wo du g’liebt mi hast Da dank’i dir schön, Und i wünsch’, dass dir’s anderswo Besser mag geh’n…

(« Pour le temps où tu m’as aimé, je te remercie, je souhaite qu’ailleurs ce soit mieux pour toi… »)

--- Christophe ! dit Olivier.

Christophe le serra sur sa poitrine.

--- Va, mon petit, lui dit-il, nous avons le bon lot.

Ils étaient assis tous les quatre, près de l’enfant qui dormait. Ils ne parlaient point. Et à qui leur eût demandé quelle était leur pensée, --- le visage vêtu d’humilité, ils eussent répondu seulement :

--- Amour.

  1. ↑ Voir Jean-Christophe : II. Le Matin/III_Minna “Le Matin (Jean-Christophe)/III Minna”).
  2. ↑ Voir Jean-Christophe à Paris. I. La Foire sur la Place.