Jean-Christophe. III. La fin du voyage. I. Les amies. 2
k suivante. Mais au moment de partir, il reçut d’elle un télégramme, lui disant de ne pas venir : elle était dans un de ses mauvais jours. — Puis, le surlendemaiïn, elle le redemanda. Il vint. Il la trouva convalescente, assise près de la fenêtre, à demi étendue. C’était le premier printemps, le ciel ensoleillé, les jeunes pousses des … arbres. Elle était plus affectueuse et plus douce qu’il ne ÿ Pavait encore vue. Elle dit que, l’autre jour, elle ne … pouvait voir personne : elle l’eût détesté, comme tous les autres hommes. — Aujourd’hui, je me sens toute jeune, toute neuve, et j’ai de l’affection pour tout ce que je sens de jeune et de neuf autour de moi, — comme vous. — Je ne suis pourtant plus tout jeune et tout neuf. . — Vous le serez jusqu’à votre mort. ‘ Ils parlèrent de ce qu’il avait fait depuis qu’ils ne s’étaient vus, du théâtre où elle allait reprendre son service bientôt; et, à ce sujet, elle lui dit ce qu’elle pensait du théâtre, qui la dégoûtait, mais qui la tenait. Elle ne voulut plus qu’il revint; elle promit de … reprendre ses visites chez lui. Mais elle s’inquiétait de le déranger. Il lui dit quand elle aurait le plus de chances de ne pas troubler son travail. Ils convinrent d’un signe de passe. Elle frapperait à la porte, d’une
- certaine façon : il ouvrirait, ou n’ouvrirait pas, selon qu’il en aurait envie. x Elle n’abusa point de la permission, du moins dans les commencements. Mais une fois qu’elle devait se « rendre à une soirée mondaine où on lui avait demandé de …_ dire des vers, au dernier instant — (elle était déjà dans
- sa voiture) — cela l’ennuya : en route, elle envoya une
dépêche, pour dire qu’elle ne pouvait pas venir; et elle ONE se fit conduire chez Christophe. Elle avait simplement l’intention de lui dire bonsoir, en passant. Mais il se | trouva, ce soir-là, qu’elle se laissa aller à se confier à | . Jui, à lui raconter sa vie, depuis l’enfance. ” Triste enfance! Un père de rencontre, qu’elle n’avait ! pas connu. Une mère, qui tenait une auberge mal famée, | dans un faubourg d’une ville du Nord de la France; les … à rouliers y venaient boire, couchaïent avec la patronne, 1 et la brutalisaient. Un d’eux l’épousa, parce qu’elle avait quelques sous; il la battait, se soûlait. Françoise #1 avait une sœur plus âgée, qui était servante dans l’au berge; elle s’épuisait à la tâche ; le patron en avait fait : phtisique; elle était morte. Françoise avait grandi au milieu des coups et des ignominies. C’était une enfant î blême, bilieuse, concentrée, avec une petite âme | ardente et sauvage. Elle voyait sa mère et sa sœur pleurer, souffrir, se résigner, s’avilir, mourir. Et elle avait la volonté enragée de ne pas se résigner, d’échap- à per à ce milieu infâme; elle était une révoltée, d’instinct; à certaines injustices, elle avait des crises de nerfs: elle griffait, elle mordaït, quand on la tapait. Une fois, elle | essaya de se pendre. Elle n’y arriva pas : à peine avaitelle commencé qu’elle ne voulait plus, elle avait peur | d’y trop bien réussir; et tandis qu’elle étouffait déjà, et qu’elle se hâtait de dénouer la corde avec ses doigts crispés et maladroïts, se convulsait en elle un désir furieux de vivre. Et puisqu’elle ne pouvait pas s’évader par la mort, — (Christophe souriait tristement, se rappelant des épreuves semblables), — elle se jura de vaincre, de devenir libre, riche, et de fouler aux pieds tous ceux 4
qui Vopprimaient. Elle s’était fait ce serment dans son taudis, un soir qu’elle entendait dans la chambre à côté
4 les jurons de l’homme, les cris de la mère qu’il battait, : et les pleurs de la sœur. Comme elle se sentait misé- rable! Et pourtant, son serment l’avait soulagée. Elle
‘4 - serrait les dents, et pensait : s
1 — Je vous écraserai tous.
‘2 Dans cette enfance sombre, un seul point lumineux.
Le Un jour, un des gamins avec qui elle polissonnait è ; … dans le ruisseau, le fils du concierge du théâtre, l’avait
.. fait entrer, -bien que ce füt défendu, à une répétition.
_ Is se glissèrent tout au fond de la salle, dans le noir.
—._ Elle fut saisie du mystère de la scène, resplendissante
_ dans ces ténèbres, et des choses magnifiques et incom-
-_ préhensibles qu’on disait, et de l’air de reine de É lactrice, — qui jouait en effet une reine dans un mélo
_ romantique. Elle était glacée d’émotion; et en même + temps, son cœur battait très fort… « Voilà, voilà ce
qu’il fallait être, un jour! oh! si elle était ainsi! » — Quand ce fut fini, elle voulut, à tout prix, voir la
… représentation du soir. Elle laissa sortir son camarade,
…. elle feignit de le suivre; et puis, elle retourna se cacher
—_ dans le théâtre; elle se tapit sous une banquette; elle y
… resta trois heures, sans bouger, étouffant, dans la pous-
L sière; et quand la représentation allait commencer et
_ que le public arrivait, quand elle allait sortir de sa
| cachette, elle avait eu la mortification d’être saisie,
: . expulsée ignominieusement, au milieu des risées, et
… reconduite chez elle, où elle avait été fessée. Cette
À nuit-là, elle serait morte, si elle n’avait su maintenant $ 1 ce qu’elle ferait plus tard, pour dominer ces gens et
pour se venger d’eux.
la fin du voyage AA Son plan fut fait. Elle se plaça comme servante dans l’Hôtel et Café du Théâtre, où descendaient des acteurs. Elle savait à peine lire et écrire; et elle n’avaiït rien lu, elle n’avait rien à lire. Elle voulut apprendre, elle y mit une énergie endiablée. Elle chipaït des livres dans la chambre des clients; elle les lisait, la nuit, au clair de. lune, ou à l’aube, pour ne pas dépenser de chandelle. Grâce au désordre des acteurs, ses larcins passaient inaperçus; ou bien les possesseurs se contentaient de maugréer. D’ailleurs, elle leur rendait leurs livres, après | les avoir lus, — sauf un ou deux, qui l’émurent trop pour qu’elle pût s’en séparer; — mais elle ne les rendait pas intacts : elle arrachaït les pages qui lui plaisaient. Elle avait bien soin, en rapportant les volumes, de les glisser sous le lit, ou sous un meuble, de façon à faire croire qu’ils n’étaient jamais sortis de la chambre. Elle se collaït l’oreille aux portes, pour écouter les acteurs, qui répétaient leurs rôles. Et seule, dans le corridor, en balayant, elle imitait à mi-voix leurs intonations, et elle faisait des gestes. Quand on la surprenait ainsi, on se moquait d’elle et on l’injuriait. Elle se taisait, rageusement. — (Personne ne pouvait savoir ce qu’elle pensait.) — Ce genre d’éducation aurait pu continuer longtemps, si elle n’avait eu l’imprudence, une fois, de voler un rôle, dans la chambre d’un acteur. L’acteur tempêta. Personne n’était entré chez lui, que la servante : il l’accusa. Elle nia effrontément; il menaça de la faire fouiller; elle se jeta à ses pieds, elle lui avoua tout, et aussi les autres vols, et les feuilles déchirées : tout le pot-aux-roses. Il sacra d’une façon terrible; mais il était moins méchant qu’il n’en ë avait l’air. Il demanda pourquoi elle avait fait cela. }
_ Lorsqu’elle dit qu’elle voulait devenir actrice, il rit très . fort. Il l’interrogea; elle lui récita des pages entières qu’elle avait apprises par cœur; il en fut frappé. — Écoute, veux-tu que je te donne des leçons ? Elle fut transportée, elle lui baïisa les mains. |
- — Ah! dit-elle à Christophe, comme je l’aurais aimé! Mais tout de suite, il ajouta : — Seulement, ma petite, tu sais, rien pour rien. | Elle était vierge, elle avait toujours été d’une pudeur farouche vis à vis des attaques, dont on l’avait poursuivie. Cette chasteté sauvage, ce besoin ardent de pureté, ce dégoût des actes malpropres, de la sensualité ignoble, sans amour, elle les avait toujours eus, depuis lenfance, par écœurement des tristes spectacles qui l’entouraient dans sa maison; — elle les avait encore. Ah! la malheureuse! elle avait été bien punie!… Quelle dérision du sort! de Alors, demanda Christophe, vous avez consenti? — Ah! dit-elle, je me serais jetée dans le feu, pour sortir de là. Il me menaçait de me faire arrêter comme voleuse. Je n’avais pas le choix… — C’est ainsi que j’ai été initiée à l’art — et à la vie. — Le misérable! dit Christophe. . ne me semble plus un des pires. Du moins lui, il n’a … tenu parole. Il m’a appris ce qu’il savait — (pas grand chose!) — de son métier d’acteur. Il m’a fait entrer
- dans la troupe. J’y ai été d’abord domestique de tout : le monde. Je jouais des bouts de rôle. Puis, un soir que la soubrette était malade, on s’est risqué à me confier son rôle. Ensuite, j’ai continué. On me trouvait d’ail-
alors. Je le suis restée jusqu’au jour où l’on m’a décré tée, — sinon « divine », comme l’Autre, — supérieu- | rement, idéalement femme, « la Femme »… Les Î imbéciles ! — Quant au jeu, on le jugeait incorrect, extra- F vagant. Le public ne me goûtait pas. Les camarades ‘se j moquaient de moi. On me gardait, parce que je rendais à des services malgré tout, et que je ne coûtais pas cher. À Non seulement je ne coûtais pas cher, mais je payais. J Ah! chaque progrès, chaque avancement, pas à pas, je d l’ai payé de ma souffrance, de mon corps. Camarades, directeur, impresario, amis de l’impresario… É
Elle se tut, blême, les lèvres serrées, le regardfixe, si ne pleurant pas: mais on sentait que son âme pleurait des larmes de sang. En un éclair elle revivait toutes ces hontes passées et cette volonté dévorante de vaincre qui l’avait soutenue, d’autant plus dévorante à chaque saleté nouvelle qu’il lui fallait endurer. Elle | eût souhaité de mourir; mais c’eût été trop abominable de succomber au milieu des humiliations, de ne pas j aller plus loin. Se suicider avant, soit! Ou après la victoire. Mais pas quand on s’est avili, sans en avoir :
Elle se taisait. Christophe marchaït avec colère dans la chambre; il aurait voulu assommer ces gens, qui avaient fait souffrir, qui avaient souillé cette femme. È Puis, il la regarda avec pitié; et, debout auprès d’elle, : il lui prit la tête, les tempes, le front entre ses mains, les serra affectueusement, et dit : $
Elle fit un geste pour l’écarter. Il dit : (0
— N’ayez pas peur de moi. Je vous aime bien,
‘à _ Alors, des larmes coulèrent sur les joues pâles de ;
; Françoise. 11 s’agenouilla près d’elle et baïsa
4 me la lunga mana d’ogni bellezza piena…
__ Jes belles mains longues et délicates, sur lesquelles
deux larmes étaient tombées.
Ensuite, il se rassit. Elle s’était ressaisie, et reprit
LE: avec calme la suite de son récit :
4 Un auteur enfin l’avait lancée: Il avait découvert en
…._ cette étrange créature un démon, un génie, — mieux
“encore pour lui, « un type dramatique, une femme nou-
K velle, représentative d’une époque ». Naturellement, il
l lavait prise, après tant d’autres. Et elle s’était laissé
à prendre par lui, comme par tant d’autres, sans amour, et même avec le contraire de l’amour. Mais il avait fait
_ sa gloire; et elle avait fait la sienne. À
4 — Et maintenant, dit Christophe, les autres ne
; peuvent plus rien contre vous; c’est vous qui faites
4 d’eux ce que vous voulez.
a — Vous croyez cela? dit-elle amèrement.
Alors elle lui raconta cette autre dérision du sort, —
ÿ la passion qu’elle avait pour un drôle, qu’elle méprisait :
; un littérateur qui l’avait exploitée, qui lui avait arraché
à ses plus douloureux secrets, et qui en avait fait de la
-” littérature, et puis, qui l’avait lâchée.
î — Je le méprise, dit-elle, comme la boue de mes
souliers ; et je tremble de fureur, quand je pense que je
. l’aime, qu’il suffirait qu’il me fit signe pour que je coure
à lui, pour que je m’humilie devant ce misérable. Mais
_ qu’y puis-je? J’ai un cœur qui n’aime jamais ce que
À veut mon esprit. Et tour à tour, il me faut sacrifier,
} humilier l’un ou l’autre. J’ai un cœur. J’ai un corps.
la fin du voyage Ait |
Et ils crient, ils crient, ils veulent leur part de bonheur.
Et je n’ai pas de frein pour les tenir, je ne crois à rien,
je suis libre. Libre? Esclave de mon cœur et de mon
corps, qui veulent malgré moi, souvent, presque toujours. Ils m’emportent, et j’ai honte. Mais qu’y puis-je?
Elle se tut, un instant, remuant machinalement les cendres du feu avec la pincette.
— J’ai toujours lu, dit-elle, que les acteurs ne sentaient rien. Et, en vérité, ceux que je vois sont presque tous de grands enfants vaniteux, qui ne sont guère tour- , mentés que de petites questions d’amour-propre. Jene sais pas si ce sont eux qui ne sont pas de vrais comé- diens, ou si c’est moi. Je crois bien que c’est moi. En 4 tout cas, je paye pour les autres.
- Elle s’arrêta de parler. Il était trois heures de la nuit.
. Elle se leva pour partir. Christophe lui dit d’attendre au matin, pour rentrer; il lui proposa d’aller s’étendre sur son lit. Elle préféra rester dans le fauteuil auprès du feu éteint, continuant de causer tranquillement, dans le silence de la maison.
— Vous serez fatiguée demain.
— J’ai l’habitude. Mais c’est vous… Que faites-vous
— Je suis libre. Une leçon vers onze heures. Et puis, je suis solide.
— Raison de plus pour solidement dormir. 4
— Oui, je dors comme une masse. Il n’y a pas de peine qui y résiste. Je suis furieux parfois de si bien dormir. Tant d’heures perdues! Je suis enchanté de me venger du sommeil, pour une fois, de lui voler une nuit,
Ils continuèrent de causer, à mi-voix, avec de longs |
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silences. Et Christophe s’endormit. Françoise sourit, lui appuya la tête, pour qu’il ne tombât point… Elle | révassait, assise près de la fenêtre, et regardant le jardin obscur, qui bientôt s’éclaira. Vers sept heures, elle éveilla doucement Christophe, et lui dit au revoir.
- Dans le cours du mois, elle revint, à des heures où _ Christophe était sorti : elle trouva porte close. Chris-
- tophe lui remit une clef de l’appartement, afin qu’elle pût entrer, quand elle voudrait. Plus d’une fois en effet, elle vint lorsque Christophe n’était pas là. Elle laissait “ sur la table un petit bouquet de violettes, ou quelques mots sur une feuille de papier, un griffonnage, un croquis, une caricature, — comme signe de son passage. Et un soir, au sortir du théâtre, elle vint chez Chris- | tophe, pour renouveler leur bonne causerie. Elle le trouva au travail ; ils causèrent. Mais dès les premiers mots, ils sentirent qu’ils n’étaient ni l’un ni l’autre dans
- les dispositions bienfaisantes de la dernière fois. Elle voulut repartir; mais il était trop tard. Non que Christophe l’en empêchât. C’était sa volonté à elle qui ne le lui permettait plus. Ils restèrent donc, sentant le désir qui montait. Et ils se prirent.
Nous avons donré le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce septième cahier et pour douze exemplaires sur whatman le mardi
Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. —#472
A la suite de cette nuit, elle disparut, pour des semaines. Lui, en qui cette nuit avait rallumé une ardeur sensuelle, qui depuis des mois dormait, il ne put se passer d’elle. Elle lui avait fait défense de venir chez elle : il alla la voir au théâtre. Il était aux dernières places, caché; et il était brûlé d’amour et _ d’émotion; il frissonnait jusqu’aux moelles; la fièvre
- tragique qu’elle mettait à ses rôles le consumait avec elle. Il finit par lui écrire : — « Mon amie, vous m’en voulez donc? Pardonnezmoi, si je vous ai déplu. » e Au reçu de cet humble mot, elle accourut chez lui, elle se jeta dans ses bras. _ — C’eût été mieux de rester de bons amis, simple-
- ment. Mais puisque c’était impossible, inutile de résis- … ter à l’inévitable. Advienne que pourra! Ils mêélèrent leur vie. Chacun d’eux conservait pourtant son appartement et sa liberté. Françoise eût été incapable de se plier à une cohabitation régulière avec Christophe. D’ailleurs, sa situation ne s’y prêtait guère. _ Elle venait chez Christophe, passait avec lui une partie des journées et des nuits; mais chaque jour, elle retournait chez elle, et elle y passait aussi des nuits. Pendant les mois de vacances, où ie théâtre était | fermé, ils louèrent ensemble une maison, aux environs pa
| de Paris, du côté de Gif. Ils y vécurent des jours heureux, malgré quelques nuages de tristesse. Jours de confiance et de travail. Ils avaient une belle
chambre claire, haut perchée, avec un large horizon à
libre, au-dessus des champs. La nuit, par les carreaux,
ils voyaient, de leur lit, les ombres étranges des nuages ra
passer sur le ciel d’une clarté mate et sombre. Dans …
les bras l’un de l’autre, à demi endormis, ils enten- »
daient les grillons ivres de joie chanter, les pre
d’orage tomber; l’haleine de la terre d’automne — :
j pénétrait la maison et leurs corps. Silence de la nuit.
-
- Sommeil à deux. Silence. Très loin, les aboïiements des 2 chiens. Chants des coqs. L’aube point. L’angélus grêle
tinte au clocher lointain, dans le petit jour gris et froid,
qui fait frissonner les corps dans la tiédeur dunidetles |
fait se serrer plus amoureusement. Réveil des voix p.
d’oiseaux dans la treille agrippée au mur, Christophe 5
ouvre les yeux, retient son souffle, et, le cœur attendri, 3
regarde auprès de lui le cher visage las de l’amie x
endormie, et sa pâleur d’amour… 7
Leur amour n’était point une passion égoïste. C’était
une amitié profonde, où le corps voulait aussi sa part.
Ils ne se gênaient pas. Chacun travaillait, de son côté. 4
Le génie de Christophe, sa bonté, sa trempe morale, À
étaient chers à Françoise. Elle se sentait son aînée en |
certaines choses, et elle en avait un plaisir maternel. …
Elle regrettait de ne rien comprendre à ce qu’il jouait : 4
elle était fermée à la musique, sauf à de rares moments
où elle était prise d’une émotion sauvage, qui tenait
moins à la musique qu’à elle-même, aux passions qui
| l’imprégnaient alors, elle et tout ce qui l’entourait, le
| paysage, les gens, les couleurs et les sons. Maïs elle
% n’en sentait pas moins le génie de Christophe au travers de cette langue mystérieuse qu’elle ne comprenait
| pas. C’était comme si elle voyait jouer un grand acteur,
— en une langue étrangère. Son génie propre en était
59 ravivé. Et Christophe, grâce à l’amour, projetait ses _ pensées, incarnait ses passions, dans la pensée de
- cette femme et sous sa forme aimée; et il les voyait
_ plus belles qu’elles n’étaient en lui, — d’une beauté
| antique, et quasi-éternelle. Richesse inappréciable que
… l’intimité d’une telle âme, si féminine, faible et bonne
£ et cruelle, et géniale par éclairs. Elle lui apprit beau-.
3 coup sur la vie et les hommes, — sur les femmes, qu’il
… connaissait bien mal encore et qu’elle jugeait avec une
S _clairvoyance aiguë. Surtout il lui dut de comprendre ; mieux le théâtre; elle le fit pénétrer dans l’esprit de 3 —. cet art admirable, le plus parfait des arts, le plus sobre et le plus plein. Elle lui révéla la beauté de cet instrument magique du rêve humain, — et qu’il fallait écrire
| pour lui, non pour soi seulement, comme c’était sa
_ tendance, — (la tendance de trop d’artistes, qui, à
“4 Vexemple de Beethoven, se refusent à écrire « pour un
| sacré violon, lorsque l’Esprit leur parle »). — Un grand
À -poète dramatique ne rougit pas de travailler pour une
F scène précise, et d’adapter sa pensée aux acteurs dont
Eu dispose; il ne croit pas se rapetisser ainsi; mais il | —…._ sait qu’une vaste salle exige d’autres moyens d’expres-
: _sion qu’une salle restreinte, et que l’on n’écrit pas pour
4 une flûte des fanfares pour trompette Le théâtre,
— comme la fresque, c’est l’art à sa place. Et par là, c’est
À l’art humain par excellence, l’art vivant.
: Les pensées que Françoise exprimait ainsi s’accordaient avec celles de Christophe, qui tendait, à ce moment de sa carrière, vers un art collectif, en communion avec les autres hommes. L’expérience de Françoise lui faisait saisir la collaboration mystérieuse qui se tresse entre le public et l’acteur. Si réaliste que fat Françoise, et de peu d’illusions, elle percevait pourtant ce pouvoir de suggestion réciproque, ces ondes de sympathie qui relient l’acteur à la foule, ce grand. silence des milliers d’âmes d’où s’élève la voix de l’interprète unique. Naturellement, elle n’avait ce sentiment que par lueurs intermittentes, rarissimes, ne se reproduisant presque jamais, pour une même pièce, aux mêmes endroits. Le reste du temps, c’était le métier sans âme, le mécanisme intelligent et froid. Mais l’intéressant est l’exception, — l’éclair à la lueur duquel on entrevoit le gouffre, l’âme commune des millions d’êtres dont la force s’exprime en vous, pour une seconde d’éternité. 3 C’était cette âme commune, que devait exprimer le … grand artiste. Son idéal devait être ce vivant objectivisme, où l’aède s’assimile à ceux pour qui il chante, et se dépouille de soi, pour vêtir les passions collectives qui soufflent sur le monde, comme une tempête. Françoise en éprouvait d’autant plus le besoin qu’elle était incapable de ce désintéressement, et qu’elle se jouait toujours elle-même. — La floraison désordonnée du lyrisme individuel a, depuis un siècle et demi, quelque chose de maladif. La grandeur morale consiste … à beaucoup sentir et à beaucoup dominer, à être sobre de mots et chaste avec sa pensée, à ne la point étaler, à « parler d’un regard, d’une parole profonde, sans exagéra128 F
; tions enfantines, sans effusions féminines, pour ceux qui
savent comprendre à demi-mot, pour les hommes.
La musique moderne qui parle tant de soi et mêle à tout propos ses confidences indiscrètes est un manque de pudeur et un manque de goût. Elle ressemble à ces
_ malades qui ne pensent qu’à leurs maladies et qui ne
- se lassent point d’en parler aux autres, avec des détails
“ répugnants et risibles. Ce ridicule de l’art s’accuse toujours plus depuis un siècle. Françoise, qui n’était pas
- musicienne, n’était pas loin de voir un signe de décadence dans le développement même de la musique aux dépens de la poésie, comme un polype qui la dévore. Christophe protestait; mais à la réflexion, il se demandaït s’il n’y avait pas là quelque vrai. Les premiers lieder écrits sur des poésies de Goethe étaient sobres et exacts: bientôt Schubert y mêle sa sentimentalité romanesque, qui les déforme ; Schumann, ses langueurs de petite fille; et, jusqu’à Hugo Wolf, le mouvement s’accentue vers une déclamation plus appuyée, des
“ analyses indécentes, une prétention de ne plus laisser un seul recoin de son âme sans lumière. Tout voile est déchiré sur les mystères du cœur. Ce qui était dit
- sobrement par un homme, est hurlé aujourd’hui par
” des filles impudiques qui se montrent toutes nues.
. Christophe avait un peu honte de cet art, dont il se sentait lui-même contaminé ; et, sans vouloir revenir au passé, — (désir absurde et contre nature), — il se retrempait dans l’âme de ceux des maîtres du passé qui avaient eu la discrétion hautaine de leur pensée et le sens d’un grand art collectif : tel, Haendel, quand dédaigneux du piétisme larmoyant de son temps et de
sa race, il écrivait des Anthems colossaux et des ora-
| la fin du voyage “VEN torios, épopées héroïques, chants des poule bad des ë peuples. Le difficile était de trouver des sujets d’inspiration qui pussent, comme la Bible au temps de Haendel, éveiller des émotions communes chez les peuples de l’Europe d’aujourd’hui. L’Europe d’aujour— … d’hui n’avait plus un livre commun : pas un poème, pas. 2 une prière, pas un acte de foi, qui fût le bien de tous. É O honte qui devrait écraser tous les écrivains, tous les artistes, tous les penseurs d’aujourd’hui! Pas un n’a 4
- écrit, pas un n’a pensé pour tous. Le seul Beethoven a. laissé quelques pages d’un nouvel Evangile consolateur et fraternel ; mais les musiciens seuls peuvent le lire,et la plupart des hommes ne l’entendront jamais. Wagner. a bien tenté d’élever sur la colline de Bayreuth un art religieux, qui relie tous les hommes. Maïs sa grande âme était trop peu simple et trop marquée de toutes les tares de la musique et de la pensée décadentes de son temps : sur la colline sacrée, ce ne sont pas les pêcheurs de Galilée qui sont venus, ce sont les pha- 24 Christophe sentait bien ce qu’il fallait faire; mais il # lui manquait un poète, il devait se suffire à lui-même, se 3 restreindre à la seule musique. Et la musique, quoi qu’on dise, n’est pas une langue universelle : il faut 1 l’arc des mots pour faire pénétrer la flèche des sons dans le cœur de tous. J Christophe projetait d’écrire une suite de symphonies, inspirées de la vie quotidienne. Il concevait entre autres une Symphonie Domestique, à sa façon, qui n’étaitpas tout à fait celle de Richard Strauss. Il ne se préoceu- : pait point d’y matérialiser en un tableau cinématographique la vie de famille, en fafsant usage d’un alphabet
È conventionnel, où des thèmes musicaux exprimaient, par la volonté de l’auteur, des personnages divers qu’on voyait ensuite évoluer ensemble, si l’on avait #4 des oreilles et des yeux complaisants. Ce lui sem- blait un jeu docte et enfantin de grand contrepoin- … tiste. Il ne cherchait à décrire ni des personnages, ni des actions, mais à dire des émotions, qui fussent __ connûes de chacun, et où chacun pût trouver un écho
de son âme propre, peut-être un réconfort. Le premier
- morceau exprimait le grave et naïf bonheur d’un jeune
-
couple amoureux, sa tendre sensualité, sa confiance
-
dans l’avenir, sa joie et ses espoirs. Le second morceau
…—. était une élégie sur la mort d’un enfant. Christophe
-… avait fui avec dégoût toute peinture de la mort, toute | recherche réaliste dans l’expression de la douleur; les
. figures individuelles disparaissaient; il n’y avait qu’une grande misère, — la vôtre, la mienne, celle de tout
homme, en face d’un malheur qui est ou qui peut être
. Je lot de tous. L’âme atterrée par ce deuil, d’où Chris-
- tophe avait proscrit les effets ordinaires de mélodrame
_ pleurard, se relevait peu à peu, par un douloureux …. effort, pour offrir sa souffrance en sacrifice à Dieu. Elle
S: reprenait courageusement son chemin, dans le morceau
4 - suivant qui s’enchaînait au second, — une fugue volon-
| taie, dont le dessin intrépide et le rythme obstiné finis_ saient par s’emparer de l’être, et menaient, au milieu des & _ luttes et des larmes, à une marche puissante, pleine : ; … d’une foi indomptable. Le dernier morceau peignait le
… soir de la vie. Les thèmes du commencement y reparais- ‘+ saient avec leur confiance touchante et leur tendresse
É qui ne pouvait vieillir, mais plus mûrs, un peu meurtris,
de, émergeant des ombres de la douleur, couronnés de
la fin du voyage : te lumière, et poussant vers le ciel, comme une riche floraison, un hymne de religieux amour à la vie et à
Christophe cherchait aussi dans les livres du passé de grands sujets simples et humains, parlant au cœur de tous, dans ce qu’il a de meilleur. Il en choisissait deux : Joseph et Niobé. Mais là, Christophe seheurtaît non seulement au manque de poète, mais à la question | périlleuse, discutée depuis plusieurs siècles, et jamais ; conversations avec Françoise le ramenaïent aux projets, esquissés autrefois avec Corinne, d’une forme de Ë drame musical tenant le milieu entre l’opéra récitatif | et le drame parlé, — l’art de la parole libre unie à la musique libre, — art dont ne se doute presque aucun artiste d’aujourd’hui, et que la critique routinière, imbue de tradition wagnérienne, nie comme elle nie toute œuvre vraiment neuve: car il ne s’agit pas ici de marcher dans les traces de Beethoven, de Weber, de… Schumann, de Bizet, quoiqu”ils aient pratiqué le mélodrame avec génie; il ne s’agit pas de plaquer une voix | parlée quelconque sur une musique quelconque et de produire, coûte que coûte, avec des trémolos, de grossiers effets sur des publics grossiers; il s’agit de créer un genre nouveau, où des voix musicales se marient à des instruments apparentés à ces voix, et mêlent discrè- tement à leurs stances harmonieuses l’écho des rêveries et des plaintes de la musique. Il va de soi qu’une telle forme ne saurait s’appliquer qu’à un ordre limité de sujets, à des moments de l’âme, intimes et recueillis, afin d’en évoquer le parfum poétique. Nul art qui doive être plus discret et plus aristocratique. Il est
donc naturel qu’il ait peu de chances de fleurir dans une époque qui, en dépit des prétentions de ses artistes,
_ sent la vulgarité foncière de parvenus.
$ Peut-être Christophe n’était-il pas mieux fait que les autres pour cet art; ses qualités même, sa force plé- béienne, y étaient un obstacle. Il ne pouvait que le concevoir, et en réaliser quelques ébauches avec l’aide de Françoise.
Il mit ainsi en musique des pages de la Bible, presque | littéralement transcrites, — telle la scène immortelle où | Joseph se fait reconnaître par ses frères, et où, après
tant d’épreuves, n’en pouvant plus d’émotion et de tendresse, il murmure tout bas ces mots qui ont arraché des larmes au vieux Tolstoy, et à bien d’autres :
« Je ne peux plus. Écoutez, je suis Joseph; mon . père vit-il encore ?.. Je suis votre frère, votre frère perdu depuis longtemps. Je suis Joseph. »
Cette belle et libre union ne pouvait durer. Ils avaient ensemble des moments de plénitude de vie; mais ils étaient trop différents, tous deux. Et tous deux, aussi | violents l’un que l’autre, ils se heurtaient souvent. Ges à É heurts ne prenaient- jamais un caractère vulgaire : car à Christophe avait le respect de Françoise. Et Françoise, qui pouvait être si cruelle parfois, était bonne pour ceux “ qui étaient bons envers elle; pour rien au monde, elle 4 n’eût voulu leur faire de mal. L’un et l’autre avaient | d’ailleurs un fond de joyeuse humeur. Elle était la
première à se moquer d’elle. Elle ne s’en rongeaït pas moins : car l’ancienne passion la tenait toujours; elle continuait de penser au pleutre qu’elle aimaït; et elle R ne pouvait supporter cet état humiliant, ni surtqut que +4 Christophe le soupçonnât. 4 Christophe, qui la voyait silencieuse et crispée … L s’absorber des jours entiers dans sa mélancolie, s’étonnait qu’elle ne fût pas heureuse. Elle était parvenue au : but : elle était une grande artiste, admirée, adulée… à — Oui, disait-elle; si j’étais une de ces fameuses comédiennes, qui ont des âmes de boutiquières, et qui font du théâtre, comme elles feraient des affaires. Celles-là sont contentes, quand elles ont « réalisé » une belle situation, un riche mariage bourgeois, et — le nec plus ultra — décroché la croix des braves. Moi, je voulais 4 plus. Quand on n’est pas un sot, est-ce que le succès
Lars ne
ë ne paraît pas encore plus vide que l’insuccès ? Tu dois _ bien le savoir! we. — Je le sais, dit Christophe. Ah! mon Dieu! ce
- n’était pas ainsi que je me figurais la gloire, lorsque
- j’étais enfant. De quelle ardeur je la désirais, et comme _ elle me semblait lumineuse ! Elle était pour moi quelque chose de religieux… Hélas! N’importe! Il y a dans le succès une vertu divine : c’est le bien qu’il permet de faire. — Quel bien? On est vainqueur. Mais à quoi bon? Rien n’est changé. Théâtres, concerts, tout est toujours | le même. Ce n’est qu’une mode nouvelle qui succède à
- une autre mode. Ils ne vous comprennent pas, ou seule-
- ment en courant; et déjà, ils pensent à autre chose… .Toi-même, comprends-tu les autres artistes? En tout cas, tu n’en es pas compris. Comme ils sont loin de toi, -. ceux que tu aimes le mieux! Souviens-toi de ton
- Christophe lui avait écrit; il s’était enthousiasmé pour lui, il pleurait en lisant ses livres; il voulait mettre k en musique un de ses contes pour les moujiks, il lui en _ avait demandé l’autorisation, il lui avait envoyé ses _ lieder. Tolstoy n’avait rien répondu, pas plus que
- Goethe n’avait répondu à Schubert et à Berlioz, qui lui Ë envoyaient leurs chefs-d”œuvre. Il s’était fait jouer la
- musique de Christophe; et elle l’avait irrité : il n’y com- ; …_ prenait rien. Il traitait Beethoven de décadent, et | _ Shakespeare de charlatan. En revanche, il s’engouait de petits maîtres mignards, des musiques de clavecin …_ qui charmaient le Roï-Perruque; et il regardait la Con- … fession d’une femme de chambre comme un livre chré-
— Les grands hommes n’ont pas besoin de nous, dit Christophe. C’est aux autres qu’il faut penser.
— Qui? Le public bourgeois, ces ombres qui vous masquent la vie ? Jouer, écrire pour ces gens! Perdre sa vie pour eux! Quelle amertume!
— Bah! dit Christophe. Je les vois comme toi; et cela ne m’aitriste pas. Ils ne sont pas aussi mauvais que tu
— Ils sont des hommes, comme moi. Pourquoi ne me comprendraient-ils pas 2… — Et quand ils ne me comprendraient pas, vais-je m’en désoler? Parmi ces milliers de gens, il s’en trouvera toujours un ou deux, qui seront avec moi : cela me suffit, il suffit d’une lucarne pour respirer l’air du dehors… Pense à ces naïfs spectateurs, à ces adolescents, à ces vieilles âmes candides, que ton apparition, ta voix, la révélation par toi de la beauté tragique emportent au-dessus de leurs jours médiocres. Souviens-toi de toi-même, quand tu étais enfant! N”est-il pas bon de faire aux autres, — quand autre vous fit jadis ? :
douter… Et puis, comment les meilleurs de ceux qui nous aiment nous aiment-ils ? Comment nous voient-ils ? Ils voient si mal! Ils vous admirent, en vous humiliant; ils ont autant de plaisir à voir jouer n’importe quelle cabotine ; ils vous mettent au rang de sots que l’on méprise. Tous ceux qui ont le succès sont égaux, à leurs yeux.
— Et pourtant, ce sont les plus grands de tous qui, au bout du compte, s’imposent à la postérité, comme les plus grands.
2 — C’est l’effet du recul. Les montagnes s’élèvent, à mesure qu’on s’éloigne. On voit mieux leur hauteur; mais on en est plus loin… Et qui nous dit, d’ailleurs,
_ que ce sont les plus grands? Est-ce que tu connais les autres, ceux qui ont disparu ?
— Au diable! dit Christophe. Quand bien même personne ne sentirait ce que je pense et ce que je suis,
je crois en elle; elle est plus vraie que tout.
: — Toi encore, tu es libre dans ton art, tu peux faire ce que tu veux. Mais moi, que puis-je ? Je suis forcée de jouer ce qu’on m’impose, et de le ressasser jusqu’à l’écœurement. Nous n’en sommes pas tout à fait arrivés, en France, à l’état de bête de somme de ces acteurs américains, qui jouent dix mille fois Rip ou Robert Macaire, qui, vingt-cinq ans de leur vie, tournent la meule autour d’un rôle inepte. Mais nous sommes sur le chemin. Nos théâtres sont si pauvres! Le public ne supporte le génie qu’à des doses infinitésimales, saupoudré de maniérisme et de littérature à la mode… Un « génie à la mode! » est-ce que cela ne fait pas rire 2… Quel gâchage de forces ! Vois ce qu’ils ont fait d’un Mounet. Qu”a-t-il eu à jouer, dans sa vie? Deux ou trois rôles qui valent la peine de vivre : un (Œdipe, un Polyeucte. Le reste, quelle niaiserie! N’est-ce pas à dégoûter? Et penser à tout ce qu’il y aurait eu de grand et de glorieux à faire, pour lui? Ce n’est pas mieux, hors de France. Qu’ont-ils fait d’une Duse ? A quoi s’est consumée sa vie? À quels rôles inutiles ?
— Votre vrai rôle, dit Christophe, est d’imposer au monde les fortes œuvres d’art.
— On s’épuise en vain. Et cela n’en vaut pas la
la fin du voyage -. S peine. Dès qu’une de ces fortes œuvres touche la scène, 5 elle perd sa grande poésie, elle devient mensongère. Le à souffle du public la flétrit. Public de villes étouffées, id ne sait plus ce que c’est que le plein air, que la nature, : que la saine poésie : il lui faut une poésie de théâtre, clinquante, fardée, et qui pue. — Ah! et puis, et puis, d’ailleurs, quand même on y réussirait.. Non, cela ne remplit pas encore la vie, cela ne remplit pas ma ee
— Tu penses toujours à lui. ARR — Tu le sais bien. A cet homme. : — Même si tu l’avais, cet homme, et s’il Vaïimait, 5 avoue-le, tu ne serais pas encore heureuse, tu trouverais moyen de te tourmenter. gs — C’est vrai… Ah! qu’est-ce que j’ai donc? Vois-tu, j’ai eu trop à lutter, je me suis trop rongée, je ne peux plus retrouver le calme,. j’ai une inquiétude en moi, d
- une fièvre… Fe — Elle devait être en toi, même avant tes épreuves. — C’est possible. Oui, déjà, quand j’étais petite fille, aussi loin que je me rappelle. Elle me dévorait. à — Qu’est-ce que tu voudrais donc? PA — Est-ce que je sais? Plus que je ne puis. : — Je connais cela, dit Christophe. J’étais ainsi, — Oui, mais tu es devenu homme. Moi, je resterai une éternelle adolescente. Je suis un être incomplets — Personne n’est complet. Le bonheur est de con- ; naître ses limites et de les aimer. î — Je ne peux plus. J’en suis sortie. La vie m’a forcée, ne
fourbue, estropiée. IL me semble pourtant que j’aurais _ pu être une femme normale et saine et belle tout de É même, sans être comme le troupeau. — Tu peux l’être encore. Je te vois si bien, ainsi! $ — Dis-moi comment tu me vois. …_ Illa décrivit, dans des conditions où elle se fût développée d’une façon naturelle et harmonieuse, où elle eût été heureuse, aimante et aimée. Et cela lui faisait du bien à entendre, Mais après, elle dit : — Non, c’est impossible maintenant. — Eh bien, fit-il, il faut se dire alors, comme le bon vieux Haendel, quand il est devenu aveugle : 4 (Tout ce qui est, est bien.) …_ Et il alla le lui chanter, au piano. Elle l’embrassa, __ son cher fou optimiste. Il lui faisait du bien. Mais elle Jui faisait du mal : elle le craignait, du moins. Elle avait des crises de désespoir, et elle ne pouvait les lui cacher; … Vamour la rendait faible. La nuit, quand ils étaient dans le lit, côte à côte, et qu’elle dévorait son angoisse . en silence, il la devinaït, et il suppliait l’amie toute proche et lointaine de partager avec lui le poids qui lécrasait ; alors, elle ne pouvait résister, elle se livrait, en pleurant, dans ses bras; et il passait ensuite des heures à la consoler, bonnement, sans se fâcher; mais _ cette inquiétude perpétuelle ne laissait point de l’as- | 139
la fin du voyage 5. << sommer, à la longue. Françoise tremblaït que sa fièvre ne finit par se communiquer à lui. Elle l’aimait trop, pour supporter l’idée qu’il souffrît, à cause d’elle. On lui offrait un engagement en Amérique; elle accepta, pour se forcer à partir. Elle le quitta, un peu humilié. Elle l’était autant que lui. Ne pas pouvoir être heureux l’un par l’autre! a
— Mon pauvre vieux, lui dit-elle, en souriant tristement, tendrement. Sommes-nous assez maladroïts? Nous ne retrouverons jamais une occasion aussi belle, une pareille amitié. Mais il n’y a pas moyen, il n’y a pas moyen. Nous sommes trop bêtes!
Ils se regardèrent, penauds et attristés. Ils rirent pour ne pas pleurer, s’embrassèrent, et se quittèrent, les larmes aux yeux. Jamais ils ne s’étaient aimés
Et après qu’elle fut partie, il revint à l’art, son vieux compagnon… O paix du ciel étoilé! :
Il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que Christophe ne reçût une lettre de Jacqueline. C’était la troisième fois seulement qu’elle lui écrivait; et le ton était fort différent de celui auquel elle l’avait accoutumé. Elle lui disait son regret de ne plus le voir depuis longtemps, et l’invitait gentiment à revenir, s’il ne voulait pas contrister deux amis qui l’aimaient. Christophe fut ravi, mais non pas trop étonné. Il pen-
_ sait bien que les dispositions injustes de Jacqueline à son égard ne dureraient pas toujours. IL aimait à se répéter un mot railleur du vieux grand père :
« Tôt ou tard, il vient de bons moments aux femmes ; il ne faut que la patience de les attendre. »
Ê Il retourna donc chez Olivier, et fut accueilli avec joie. Jacqueline se montra pleine d’attention pour lui; elle évitait le ton ironique qui lui était naturel, prenait garde de rien dire qui pût blesser Christophe, témoignait de l’intérêt à ce qu’il faisait, et parlait avec intel- ‘ ligence de sujets sérieux. Christophe la crut transformée. Elle ne l’était que pour lui plaire. Jacqueline avait entendu parler des amours de Christophe et de l’actrice à la mode, dont le récit avait défrayé les bavardages parisiens; et Christophe lui était apparu sous un jour tout nouveau : elle s’était prise de curiosité pour lui. Lorsqu’elle le revit, elle le trouva beaucoup plus sympathique. Ses défauts même ne lui semblèrent pas sans attrait. Elle s’aperçut que Christophe avait du génie, et qu’il valait la peine de s’en faire aimer.
La situation du jeune ménage ne s’était pas améliorée ; elle avait même empiré. Jacqueline s’ennuyait, s’en- ( nuyait : elle mourait d’ennui.…. Combien la femme est seule! Hors l’enfant, rien ne la tient; et l’enfant ne suffit pas à la tenir toujours : car lorsqu’elle est vrai ment femme, et non pas seulement femelle, lorsqu’elle | a une âme riche et une vie exigeante, elle est faite pour tant de choses, qu’elle ne peut accomplir seule, si “ on ne lui vient en aide! L’homme est beaucoup moins seul, même quand il l’est le plus : son monologue é suffit à peupler son désert; et quand il est seul à deux, il s’en accommode mieux, car il le remarque moins, il 4 monologue toujours. Et il ne se doute pas que le son : à de cette voix qui continue imperturbablement de se < parler dans le désert, rend le silence plus terrible et. le désert plus atroce pour celle qui est auprès de lui, et pour qui toute parole est morte que l’amour ne vivifie point. Il ne le remarque pas; il n’a pas mis sur l’amour, comme la femme, sa vie entière comme enjeu : sa vie est ailleurs occupée… Qui occupera la a vie de la femme et son désir immense, ces millions de ; forces ardentes et généreuses, qui depuis quarante siècles que dure l’humanité se brûlent inutiles, offertes 4 en holocauste à deux seules idoles : l’amour éphémère, sé et la maternité, cette sublime duperie, qui est refusée à à des milliers d’entre les femmes, et ne remplit jamais que quelques années de la vie des autres? Jacqueline se désespérait. Elle avait des secondes d’effroi, qui la transperçaient comme des épées: Elle — « Pourquoi est-ce que je vis? Pourquoi est-ce que = je suis née? » pe “4
e. Et son cœur se tordait d’angoisse. : — « Mon Dieu, je vais mourir! Mon Dieu, je vais _ Cette pensée la hantait, la poursuivait la nuit. Elle rêvait qu’elle disait : Elle se désolait d’avoir vingt ans de plus qu’elle ne _ —« Cela va être fini, et je n’ai pas vécu! Qu”ai-je fait de ces vingt ans? Qu’ai-je fait de ma vie? » Elle rêvait qu’elle était quatre petites filles. Elles étaient toutes quatre couchées dans la même chambre, en des lits séparés. Toutes quatre avaient la même taille, et la même figure; mais l’une avait huit ans, Vautre quinze, l’autre vingt, l’autre trente. Il y avait une épidémie. Trois étaient déjà mortes. La quatrième se regardait dans la glace; et elle était saisie d’épou- … vante : elle se voyait, le nez pincé, les traits tirés. elle allait mourir aussi, — et alors ce serait fini. — « … Qu’ai-je fait de ma vie? » — Elle se réveillait en larmes; et le cauchemar ne s’ef- < …_ façait point avec le jour, le cauchemar était réel : … Qu’avait-elle fait de sa vie? Qui la lui avait volée?..
- Elle se prenait à haïr Olivier, complice innocent —
- (innocent! qu’importe, si le mal est le même!) — com- … plice de la loi aveugle qui l’écrasait. Elle se le repro- … chaït après, car elle était bonne; mais elle souffrait trop; et cet être lié contre elle, qui étouffait sa vie, … bien qu’il souffrit aussi, elle ne pouvait s’empêcher de … le faire souffrir davantage, afin de se venger. Ensuite, … elle était plus accablée, elle se détestait; et elle sentait 5 143
la fin du voyage .
que si elle ne trouvait pas un moyen de se sauver, elle ferait plus de mal encore. Ce moyen, elle le cherchaït, à tâtons, autour d’elle; elle se raccrochaïit à tout, comme quelqu’un qui se noie; elle essayait de s’inté- qui fût en quelque sorte sa chose, son œuvre et son être. Elle tâchait de reprendre un travail intellectuel, elle apprenait des langues étrangères, elle commençait un article, une nouvelle, elle se mettait à peindre, à composer. En vain : elle se décourageait, dès le premier jour. C’était trop difficile. Et puis, « des livres, des œuvres d’art ! Qu’est-ce que cela? Je ne sais pas si. je les aime, je ne sais pas si cela existe… » — Certains jours, elle causait avec animation, elle riait avec Olivier, elle semblait se passionner pour ce qu’ils disaient, pour ce qu’il faisait, elle cherchait à s’étourdir. En vain : brusquement, l’agitation tombait, le cœur se glaçait, elle se cachait, sans larmes, sans souffle, atterrée.— Elle avait réussi en partie son œuvre avec Olivier. Il devenait sceptique, il se mondanisait. Elle ne lui en savait aucun gré; elle le trouvait faible comme elle. Presque tous les soirs, ils sortaient; elle promenait à travers les salons parisiens son ennui angoissé, que nul ne devinait sous l’ironie de son sourire toujours armé. Elle cherchaït qui l’aimât et la soutint au-dessus du gouffre… En vain, en vain, en vain. À son appel désespéré, rien ne répondait que le
Elle n’aimait point Christophe; elle ne pouvait souffrir ses manières rudes, sa franchise blessante, surtout son indifférence. Elle ne l’aimait point; mais elle avait le sentiment que lui, du moins, il était fort, — un roc
au-dessus de la mort. Et elle voulait s’agripper à ce roc, à ce nageur dont la tête dominait les flots, ou le noyer avec elle.
Et puis, ce n’était plus assez d’avoir séparé son mari de ses amis : il fallait les lui prendre. Les femmes les plus honnêtes ont parfois un instinct qui les pousse à tenter jusqu’où va leur pouvoir, et à aller au delà. Dans cet abus de pouvoir, leur faiblesse se prouve sa force. Et quand la femme est égoïste et vaine, elle trouve un plaisir mauvais à voler au mari l’amitié de ses amis. La tâche est bien aisée : il suffit de quelques œillades. Il n’est guère d’homme, honnête ou non, qui n’ait la faiblesse de mordre à l’hameçon. Si ami que soit l’ami et si loyal, il pourra bien éviter l’action, mais en pensée il trompera presque toujours l’ami. Et si l’autre homme s’en aperçoit, c’est fini de leur amitié : ils ne se voient plus avec les mêmes yeux. — La femme qui joue à ce jeu dangereux, en reste là, le plus souvent, elle n’en demande pas plus : elle les tient tous les deux, désunis, à sa merci.
Christophe remarquait les gentillesses de Jacqueline; elles ne le surprenaient point. Quand il avait de l’affection pour quelqu’un, il avait une tendance naïve à trouver naturel d’en être aimé aussi, bonnement, sans
_ arrière-pensée. Il répondait joyeusement aux avances de la jeune femme ; il la trouvait charmante; il s’amusait de tout son cœur, avec elle; et il la jugeait si favorablement, qu’il n’était pas loin de croire qu’Olivier était bien maladroit s’il ne réussissait pas à être heureux
et à la rendre heureuse.
Il les accompagna dans une tournée de quelques jours qu’ils firent en automobile; et il fut leur hôte dans
la fin du voyage 2 CA © une maison de campagne que les Langeais avaient en Bourgogne, — une vieille maison de famille, que Jon à gardait à cause de ses souvenirs, mais où l’on n’allait guère. Elle était isolée au milieu des vignes et des bois; j l’intérieur était délabré, les fenêtres mal jointes; on y respirait une odeur de moisi, de fruits mûrs, d’ombre fraîche, et d’arbres à résine chauffés par le soleil. A vivre avec Jacqueline, côte à côte, pendant une suite de jours, Christophe se laissait peu à peu envahir par un sentiment insinuant et doux, qui ne l’inquiétait point; il éprouvait une jouissance innocente, mais nullement … immatérielle, à la voir, à l’entendre, à frôler ce joli corps, et à boire le souffle de sa bouche. Olivier, un peu soucieux, se taisait. Il ne soupçonnaïit point; mais une inquiétude vague l’oppressait, qu’il eût rougi de s’avouer; pour s’en punir, il les laissait seuls ensemble, souvent. Jacqueline lisait en lui, et elle était touchée; elle avait envie de lui dire : | — Va, ne t’aflige pas, m’ami. Cest encore toi que j’aime le mieux. À Mais elle ne le disait point ; et ils se laissaient aller tous trois à l’aventure : Christophe ne se doutant de 4 rien, Jacqueline ne sachant pas ce qu’elle voulait au à juste, et s’en remettant au hasard de le lui faire savoir, Olivier seul, prévoyant, pressentant, mais par pudeur d’amour-propre et d’amour, ne voulant pas y penser. Lorsque la volonté se tait, l’instinct parle ; en l’absence de l’âme, le corps va son chemin. È Ë è Un soir, après diner, la nuit leur sembla si belle, — nuit sans lune, étoilée, — qu’ils voulurent se promener dans le jardin. Olivier et Christophe sortirent de la maison. Jacqueline monta dans sa chambre, pour î
= prendre un châle. Elle ne redescendait point. Chris-
… … tophe, pestant contre les éternelles lenteurs des femmes,
- rentra pour la chercher.— (Depuis quelque temps, sans qu’il y prit garde, c’était lui qui jouait le mari). — Il lentendit qui venait. La pièce où il était, avait ses volets clos; et l’on ne voyait rien.
— Allons! arrivez donc, Madame-qui-n’en-finit-jamais, cria gaiement Christophe. Vous allez user les miroirs, à force de vous y regarder.
Elle ne répondit pas. Elle s’était arrêtée. Christophe avait l’impression qu’elle était dans la chambre; mais elle ne bougeait point.
— Où êtes-vous? dit-il.
Elle ne répondit pas. Christophe se tut aussi : il allaït en tâtonnant dans l’ombre; et un trouble le prit. I s’arrêta, le cœur battant. Il entendit tout près le souffle léger de Jacqueline. Il fit encore un pas, et s’arrêta de nouveau. Elle était près de lui, il le savait, x mais il ne pouvait plus avancer. Quelques secondes de silence. Brusquement dèux mains qui saisissent les siennes et l’attirent; une bouche sur sa bouche. Il l’étreignit. Sans un mot, immobiles. — Leurs bouches se
- déprirent, s’arrachèrent l’une à l’autre. Jacqueline sortit de la chambre. Christophe, frémissant, la suivit. Ses
jambes tremblaient. Il resta un instant appuyé au mur, attendant que le battement de son sang s’apaisât. Enfin, il les rejoignit. Jacqueline causait tranquillement avec Olivier. Ils marchaient, de quelques pas en avant. ï
- Christophe les suivait, écrasé. Olivier s’arrêta pour Yattendre. Christophe s’arrêta aussi. Olivier l’appela amicalement. Christophe ne répondit pas. Olivier,
connaissant l’humeur de son ami et les silences capri-
_ la fin du voyage PEER *. | cieux où il se verrouillait parfois à triple tour, n’insista point et continua sa marche avec Jacqueline. Et Christophe, machinalement, continuait de les suivre, à dix pas, comme un chien. Quand ils s’arrêtaient, il s’arrétait. Quand ils marchaient, il marchaït. Ainsi, ils firent le tour du jardin, et rentrèrent. Christophe remonta dans sa chambre, et s’enferma. Il n’alluma point. Il ne se coucha point. Il ne pensait point. Versle milieu de la nuit, le sommeil le prit, assis, les bras, la tête appuyés sur la table. Il s’éveilla, une heure après.
Il alluma sa bougie, rassembla fiévreusement ses papiers, ses effets, fit sa valise, puis se jeta sur son lit, et dormit jusqu’à l’aube. Alors il descendit avec son bagage, et partit. On l’attendit, toute La matinée. On le chercha, tout le jour. Jacqueline, cachant sous l’indifférence un frémissement de colère, affecta avec une ironie insultante de compter son argenterie. Le lendemain soir seulement, Olivier reçut une lettre de Christophe : À « Mon bon vieux, ne m’en veux pas d’être parti ; comme un fou. Fou, je le suis, tu le sais. Qu’y faire? Je suis ce que je suis. Merci de ton affectueuse hospita- « lité. C’était bien bon. Mais vois-tu, je ne suis pas fait pour la vie avec les autres. Pour la vie même, je ne sais | pas trop si je suis fait. Je suis fait pour rester dans | mon coin, et aimer les gens — de loin : c’est plus < prudent. Quand je les vois de trop près, je deviens = misanthrope. Et c’est ce que je ne veux pas être. Je veux aimer les hommes, je veux vous aimer tous. Oh! comme Je voudrais vous faire du bien à tous! Si je pouvais
_ faire que vous fussiez — que tu fusses heureux! Avec quelle joie je donnerais en échange tout le bonheur que Je puis avoir! Mais cela m’est interdit. On ne peut que montrer le chemin aux autres. On ne peut pas faire leur chemin, à leur place. Chacun doit se sauver soiméme. Sauve-toi! Sauvez-vous! Je t’aime bien.
« Mes respects à madame Jeannin. »
« Madame Jeannin » lut la lettre, les lèvres serrées, avec un sourire de mépris, et dit sèchement :
— Eh bien, suis son conseil. Sauve-toi.
Mais au moment où Olivier tendait la main pour reprendre la lettre, Jacqueline froissa le papier, le jeta par terre; et deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.
_ Olivier lui saisit la main :
— Qu’as-tu ? demandait-il, ému.
— Laisse-moi! cria-t-elle, avec colère. +
Elle sortit. Sur le seuil de la porte, elle cria :
Christophe avait fini par se faire des ennemis de ses | protecteurs du Grand Journal. Cela était facile à ne prévoir. Christophe avait reçu du ciel cette vertu . É célébrée par Goethe : « la non-reconnaissance ». « La répugnance à se montrer reconnaissant, écrivait . Goethe ironiquement, est rare et ne se manifeste que À. chez des hommes remarquables, qui, sortis des classes « les plus pauvres, ont été à chaque pas forcés d’accepter À des secours presque toujours empoisonnés par la gros sièreté du bienfaiteur… » ; Frs Christophe ne pensait pas qu’il füt obligé de s’avilir, pour un service rendu, ni — ce qui était le même pour lui — d’abdiquer sa liberté. Il ne prêtait pas ses bienfaits à : à tant pour cent, il les donnait. Ses bienfaiteurs l’entendaient un peu différemment. Ils furent choqués dans le « sentiment moral très élevé qu’ils avaient des devoirs ” de leurs débiteurs, que Christophe refusât d’écrire la musique d’un hymne stupide, pour une fête-réclame organisée par le journal. Ils lui firent sentir l’incon- « venance de sa conduite. Christophe les envoya promener. Il acheva de les exaspérer, par le démenti brutal qu’il infligea, peu après, à des assertions que le journal lui w avait prêtées. ë TER Alors, commença une campagne contre lui. On usa | de toutes armes. On ressortit une fois de plus de = l’arsenal aux chicanes la vieille machine de guerre, qui a servi tour à tour à tous les impuissants contre tous les créateurs, et qui n’a jamais tué personne, mais dont
- Feffet est immanquable sur les imbéciles : on l’inculpa __ de plagiat. On alla découper dans son œuvre et dans _ celle,de collègues obscurs des passages artificieusement choisis et maquillés; et l’on prouva qu’il avait volé ses _ inspirations à d’autres. On l’accusa d’avoir voulu étouffer de jeunes artistes. Encore s’il n’avait eu affaire qu’à ceux dont le métier est d’aboyer, à tels de ces critiques, ces nabots qui grimpent sur les épaules d’un _ grand homme, et qui crient : — Je suis plus grand que toi! Mais non, les hommes de talent s’attaquent entre eux : chacun cherche à se rendre insupportable à ses confrères ; et pourtant, comme dit l’autre, le monde est | assez vaste pour que chacun puisse travailler en paix;
- et chacun a déjà dans son propre talent un ennemi qui Il se trouva en Allemagne des artistes jaloux, pour fournir des armes à ses ennemis, au besoin pour en
- inventer. Ils’en trouva en France. Les nationalistes de la ‘ presse musicale — dont plusieurs étaient des étrangers — … lui jetèrent sa race à la tête comme une insulte. Le EL 4 succès de Christophe avait beaucoup grandi; et, la L — mode s’en mêlant, on concevait qu’il irritât, par ses …. exagérations, même des gens sans parti-pris, — à plus 2 forte raison, les autres. Christophe avait maintenant, _ dans le public des concerts, parmi les gens du monde . et les écrivains des jeunes revues, d’enthousiastes par-
- tisans qui, quoi qu’il fit, s’extasiaient et déclaraient
- volontiers que la musique n’existait pas avant lui. Certains expliquaient ses œuvres, et y trouvaient des intentions philosophiques, dont il était ébahi. D’autres » y voyaient une révolution musicale, l’assaut donné aux
la fin du voyage 2 traditions, que Christophe respectait plus que quiconque. Il n’eût servi de rien qu’il protestât. Ils lui eussent démontré qu’il ne savait ce qu’il avait écrit. Ils s’admiraient eux-mêmes, en l’admirant. Aussi, la campagne contre Christophe rencontra-t-elle de vives sympathies parmi ses confrères, qu’exaspérait ce « battage », dont il était innocent. Ils n’avaient pas besoin de ces raisons pour n’aimer pas sa musique : la plupart éprouvaient, à son égard, l’irritation naturelle de celui qui n’a point d’idées et les exprime sans peine, selon les formules apprises, contre celui qui est plein d’idées et s’en sert avec quelque gaucherie, selon le désordre apparent de sa fantaisie créatrice. Que de fois le reproche de ne pas savoir écrire lui avait été lancé par des scribes, pour qui le style consistait en des recettes de cénacle ou d’école, des moules de cuisine, où la pensée était jetée! Les meilleurs amis de Christophe, qui ne cherchaient pas à le comprendre, et qui seuls le comprenaient parce qu’ils l’aimaient, simplement, pour | le bien qu’il leur faisait, étaient des auditeurs obscurs qui n’avaient pas voix au chapitre. Le seul quieûtpu vigoureusement répondre, au nom de Christophe, — Olivier, était alors séparé de lui et semblait l’oublier. Christophe était donc livré à des adversaires et à des
; admirateurs qui rivalisaient à qui lui ferait le plus de mal. Dégoûté, il ne répondait point. Quand il lisait les - arrêts que prononçait sur lui, du haut d’un grand F journal, tel de ces critiques présomptueux qui régentent l’art, avec l’insolence que donnent l’ignorance et l’impunité, il haussait les épaules, en disant : |
— Juge-moi. Moi, je te juge. Rendez-vous dans cent
Maïs en attendant, les médisances allaient leur train; et le public, suivant l’habitude, accueillait bouche bée les accusations les plus niaises et les plus ignominieuses.
Comme s’il ne trouvait point que la situation fût assez difficile, Christophe choisit ce moment pour se brouiller avec son éditeur. Il n’avait pourtant pas à se plaindre de Hecht, qui lui publiait régulièrement ses nouvelles œuvres, et qui était honnête en affaires. Il est vrai que cette honnêteté ne l’empêchait point de conclure des traités désavantageux pour Christophe; mais, ces traités, il les tenait. Il ne les tenait que trop bien. Un jour, Christophe eut la surprise de voir un septuor de lui arrangé en quatuor, et une suite de pièces pour piano à deux mains gauchement transcrites à quatre mains, sans qu’on l’eût avisé. Il courut chez Hecht, et lui mettant sous le nez les pièces du délit, il dit :
— Connaissez-vous cela ?
— Sans doute, dit Hecht.
— Et vous avez osé… vous avez osé tripatouiller mes œuvres, sans me demander la permission!
— Quelle permission ? dit Hecht avec calme. Vos ; œuvres sont à moi.
— À moi aussi, je suppose!
_ — Mes œuvres ne sont pas à moi?
— Elles ne sont plus à vous. Vous me les avez
— Vous vous moquez de moi! Je vous ai vendu le papier. Faites-en de l’argent, si vous voulez. Mais ce qui est écrit dessus, c’est mon sang, c’est à moi.
— Vous m’avez tout vendu. En échange de l’œuvre
que voici, je vous ai alloué une somme de trois cents francs, payable jusqu’à due concurrence, à raison de La trente centimes par exemplaire vendu de l’édition originale. Moyennant quoi, vous m’avez cédé, sans aucune restriction ni réserve, tous vos droits sur votre œuvre. — Même celui de la détruire ? ; SHTPS e Hecht haussa les épaules, sonna, et dit à un employé: — Apportez-moi le dossier de Monsieur Krafft. ee é. Il lut posément à Christophe le texte du traité, que Christophe avait signé sans le lire, — duquelilrésultait, selon la règle ordinaire des traités que souscrivaient à alors, en ces temps très anciens, les éditeurs de # musique, — « que Monsieur Hecht était subrogé dans tous les droits, moyens et actions de l’auteur, et avait, à È l’exclusion de tout autre, le droit d’éditer, publier, - ; graver, imprimer, traduire, louer, vendre à son profit, 3 sous telle forme qu’il lui plaisait, faire exécuter dans les #4 concerts, cafés-concerts, bals, théâtres, etc!, l’œuvre. 4 dite, publier tout arrangement de l’œuvre pour quelque . à instrument et même avec paroles, ainsi que d’en changer le titre, etc., etc. » | 4 — Vous voyez, lui dit-il, que je suis fort modéré. — Évidemment, dit Christophe, je dois vous remer- °3 cier. Vous auriez pu faire de mon septuor une chanson 2 1 de café-concert. É 5° . Ise tut, consterné, la tête entre les mains. Free s8 — J’ai vendu mon âme, répétait-il. ; :5s * — Soyez sûr, dit Hecht ironiquement, que je n’en abuserai pas. r AFS — Et dire, fit Christophe, que votre République auto: rise ces trafics! Vous dites que l’homme est libre: Et 4 vous vendez la pensée à l’encan. Ress
“4 — Vous avez touché le prix, dit Hecht. -_ — Trente deniers, oui, fit Christophe. Reprenez-les.
II fouillait dans ses poches pour rendre à Hecht les
trois cents francs. Mais il ne les avait pas. Hecht sourit légèrement, avec un peu de dédain. Ce sourire enragea | — Je veux mes œuvres, dit-il, je vous les rachète.
; — Vous n’en avez aucun droit, dit Hecht. Mais : comme je ne tiens nullement à retenir les gens, de force, je consens à vous les rendre, — si vous êtes en mesure de me rembourser des indemnités dues.
Ù — Je le serai, dit Christophe, dussé-je me vendre moi-même. :
Il accepta, sans discuter, les conditions que Hecht
lui soumit, quinze jours plus tard. Par une folie insigne, il rachetait les éditions de ses œuvres, à des prix cinq fois supérieurs à ce que ses œuvres lui avaient rap-
| porté, quoique nullement exagérés : car ils étaient scrupuleusement calculés d’après les bénéfices réels que les
œuvres rapportaient à Hecht. Christophe était incapable
—_ de payer; et Hecht y comptait bien. Hecht ne tenait
_ pas à accabler Christophe; qu’il estimait comme artiste
—. et comme homme, plus qu’aucun autre des jeunes mu-
…_ siciens; mais il voulait lui donner une leçon : car il
| nadmettait point qu’on se révoltât contre ce qui était ;
__ son droit. Il n’avait pas fait ces règlements, ils étaient
ceux du temps : il les trouvait donc équitables. II était Fe d’ailleurs sincèrement convaincu qu’ils étaient pour le bien de l’auteur, comme de l’éditeur, qui sait mieux que l’auteur les moyens de répandre l’œuvre, et ne
? s’arrête point comme lui à des scrupules d’ordre senti-
; mental, respectables, mais contraires à son véritable
la fin du voyage intérêt. Il était décidé à faire réussir Christophe; mais c’était à sa façon, et à condition que Christophe lui fût livré, pieds et poings liés. Il voulut lui faire sentir qu’on ne pouvait se dégager si facilement de ses services. Ils firent un marché conditionnel : si, dans un délai de six mois, Christophe ne réussissait pas à s’acquitter, les œuvres restaient en toute propriété à Hecht. IL était facile à prévoir que Christophe ne pouvait réunir le quart de la somme demandée. Il s’entêta pourtant, donnant congé de son appartement plein de souvenirs pour lui, afin d’en prendre un autre moins coûteux, — vendant divers objets, dont aucun, à sa grande surprise, n’avait de valeur, — | s’endettant, recourant à l’obligeance de Mooch malheureusement fort dépourvu alors et malade, cloué chez lui par des rhumatismes, — cherchant un autre éditeur, et . partout se heurtant à des conditions aussi léonines que celles de Hecht, ou même à des refus. C’était le temps où les attaques contre lui étaient le plus vives dans la presse musicale. Un des principaux | journaux parisiens était particulièrement acharné; . quelqu’un de ses rédacteurs, qui ne signaïit point de son nom, l’avait pris comme tête de Turc : il ne se passait | | pas de semaine qu’il ne parût dans les Échos quelque À note perfide pour le rendre ridicule. Le critique musical achevait l’œuvre de son confrère masqué : le moindre prétexte lui était bon pour exprimer en passant son ù animosité. Ce n’étaient encore que les premières escarmouches : il promettait d’y revenir à loisir, et de pro- S céder sous peu à une exécution en règle. Ils ne se pressaient point, sachant qu’aucune accusation précise ne vaut pour le public une suite d’insinuations obstinément
répétées. Ils jouaient avec Christophe, comme le chat
_ avec la souris. Christophe, à qui les articles étaient envoyés, les méprisait, mais ne laissait pas d’en souffrir. Cependant, il se taisait; et, au lieu de répondre — (aurait-il pu d’ailleurs, même s’il l’avait voulu?) — il s’obstinait dans sa lutte d’amour-propre inutile et disproportionnée avec son éditeur. Il y perdait son temps, ses forces, son argent, et ses seules armes, puisque de gaieté de cœur, il prétendait renoncer à la publicité que Hecht faisait à sa musique.
Brusquement, tout changea. L’article annoncé dans le journal ne parut point. Les insinuations se turent. La campagne s’arrêta net. Bien plus : deux ou trois semaines après, le critique du journal publiait, d’une façon incidente, quelques lignes élogieuses, qui semblaient attester que la paix était faite. Un grand éditeur de Leipzig écrivit à Christophe pour lui offrir de publier ses œuvres; et le traité fut conclu à des conditions avantageuses. Une lettre flatteuse, qui portait le cachet de l’ambassade d’Autriche, exprima à Christophe le désir qu’on avait d’introduire certaines de ses compositions sur les programmes de soirées de gala, données à lambassade. Philomèle, que patronnaït Christophe, fut priée de se faire entendre à une de ces soirées; et aussitôt après, elle fut partout demandée dans les salons aristocratiques de la colonie allemande et italienne de Paris. Christophe lui-même, qui ne put se dispenser de venir à un des concerts, trouva le meilleur accueil auprès de l’ambassadeur. Cependant, quelques mots d’entretien lui montrèrent que son hôte, assez peu musicien, ne connaissait rien de ses œuvres. D’où venait
la fin da ooÿage
donc l’intérêt subit que l’on prenait à lui? Une main - invisible semblait veiller sur lui, écarter les obstacles, lui aplanir la route. Christophe s’informa. L’ambassadeur fit allusion à deux amis de Christophe, le comteet la comtesse Berény, qui avaient une grande affection pour lui. Christophe ignorait jusqu’à leur nom; et le soir qu’il vint à l’ambassade, il n’eut pas l’occasion de leur être présenté. Il n’insista pas pour les connaître. Il ‘4 traversait une période de dégoût des hommes, où il faisait aussi peu fond sur ses amis que sur ses ennemis: à amis et ennemis étaient également incertains; un souffle les changeait; il fallait apprendre à s’en passer, et dire, comme ce vieux homme du dix-septième siècle : > « Dieu m’a donné des amis; il me les a ôtés. Ils mont laissé. Je les laisse, et n’en fais point men- : Depuis qu’il avait quitté la maison d’Olivier, Olivier 4 ne lui avait plus donné signe de vie; tout semblait 3 fini entre eux. Christophe ne tenait pas à faire des amitiés nouvelles. Il se représentait le comte et la com- +4 tesse Berény, à l’image de tant de snobs qui se disaient : À ses amis; et il ne fit rien pour les rencontrer. Il les eût C’était Paris tout entier qu’il eût voulu fuir. Il avait un besoin de se réfugier, pour quelques semaines, dans E. une solitude amie. S’il avait pu se retremper, quelques « jours, seulement quelques jours, dans son pays naïial ! A Peu à peu, cette pensée devenait un désir maladif. Il voulait revoir son fleuve, son ciel, la terre de ses morts. # Il fallait qu’il les revit. Il ne le pouvait point, sans risquer sa liberté : il était toujours sous le coup de l’arrêt L
_ lancé contre lui, lors de sa fuite d’Allemagne. Mais il se
sentait prêt à toutes les folies pour rentrer, ne fût-ce
qu’un seul jour.
__ Par bonheur, il en parla à un de ses nouveaux pro-
__ tecteurs. Comme un jeune attaché à l’ambassade d’Al- g lemagne, rencontré à la soirée où l’on donnait ses œuvres, lui disait que son pays était fier d’un musicien tel que lui, Christophe répondit amèrement :
Le jeune diplomate se fit expliquer la situation; et, quelques jours après, il revint voir Christophe, et lui
— On s’intéresse à vous en haut lieu. Un très grand personnage, qui a seul pouvoir pour suspendre les effets
__ du jugement qui pèse sur vous, a été mis au courant de : votre situation ; et il daigne en être touché. Je ne sais pas comment votre musique a pu lui plaire : car —
(entre nous) — il n’a pas le goût fort bon en art; mais il _ est intelligent, et il a le cœur généreux. Sans qu’il soit
- possible de lever, pour le momeni, l’arrêt rendu contre
__ vous, on consent à fermer les yeux, si vous voulez passer quarante-huit heures dans votre ville, pour revoir
les vôtres. Voici un passeport. Vous le ferez viser, à
l’arrivée et au départ. Soyez prudent, et n’attirez pas
_ l’attention sur vous.
Christophe revit encore une fois sa terre. IL passa les deux jours qui lui étaient accordés, ne s’entretenant qu’avec elle et avec ceux qui étaient en elle. IL vit la . tombe de sa mère. L’herbe y poussait ; mais des fleurs y avaient été déposées récemment. Côte à côte dormaient le père et le grand père. Il s’assit à leurs pieds.
La tombe était adossée au mur d’enceinte. Un châtaignier qui poussait de l’autre côté, dans le chemin creux, l’ombrageait. Par dessus le mur bas, on voyait les moissons dorées, où le vent tiède faisait passer des ondulations molles ; le soleil régnait sur la terre assoupie ; on entendait le cri des cailles dans les blés, et sur les tombes la douce houle des cyprès. Christophe était seul
et rêvait. Son cœur était calme. Assis, les mains jointes autour du genou, et le dos appuyé au mur, il regardait
le ciel. Ses yeux se fermèrent, un moment. Comme tout était simple ! Il se sentait chez lui, parmi les siens. Ilse tenait auprès d’eux, comme la main dans la main. Les heures s’écoulaient. Vers le soir, des pas firent crier le sable des allées. Le gardien passa, regarda Christophe assis. Christophe lui demanda qui avait mis les fleurs. L’homme répondit que la fermière de Buir passait, une
ou deux fois par an.
— Lorchen? dit Christophe.
— Vous êtes le fils? dit l’homme.
— Elle en avait trois, dit Christophe.
— Je parle de celui de Hambourg. Les autres ont _
Christophe, la tête un peu renversée en arrière, immobile, se taisait. Le soleil descendait. :
— Je vais fermer, dit le gardien.
Christophe se leva, et fit lentement avec lui le tour du cimetière. Le gardien faisait les honneurs de chez lui. Christophe s’arrêtait pour lire les noms inscrits. Que de gens de sa connaissance il retrouvait là réunis! Le vieux Euler, — son gendre, — plus loin, des camarades d’enfance, de petites filles avec qui il avait joué, — et là, un nom qui lui remua le cœur : Ada… Paix sur tous.
Les flammes du couchant ceinturaient le tranquille horizon. Christophe sortit. IL se promena longtemps encore dans les champs. Les étoiles s’allumaient.…
Le lendemain, il revint et, de nouveau, passa l’aprèsmidi à sa place de la veille. Mais le beau calme silencieux de la veille s’était animé. Son cœur chantait un hymne insouciant et heureux. Assis sur la margelle de la tombe, il écrivit sur ses genoux, au crayon, dans un carnet de notes, le chant qu’il entendait. Le jour ainsi passa. Il lui semblait qu’il travaillait dans sa petite chambre d’autrefois, et que la maman était là, de l’autre côté de la cloison. Quand il eut fini et qu’il fallut partir, — il était déjà à quelques pas de la tombe, — il se ravisa, il revint, et enfouit le carnet dans l’herbe, sous le lierre. Quelques gouties de pluie commençaient à tomber. Christophe pensa :
— Il sera vite effacé. Tant mieux! Pour toi seule. Pour nul autre.
Il revit aussi le fleuve, ies rues familières, où tant de 2 choses étaient changées. Aux portes de la ville, sur les promenades des anciens bastions, un petit bois d’acacias qu’il avait vu planter avait conquis La place, étouffait les vieux arbres. En longeant le mur qui bordait le jardin des De Kerich, il reconnut la borne sur laquelle il grimpait, lorsqu’il était gamin, pour regarder dans le parc; et il fut étonné de voir comme la rue, le mur, | le jardin étaient devenus petits. Devant la grille d’entrée, il s’arrêta un moment. I! continuait son chemin, - quand une voiture passa. Machinalement, il leva les . yeux; et ses yeux rencontrèrent ceux d’une jeune dame, - fraîche, grasse, réjouie, qui l’examinaïit curieusement. À Elle fit une exclamation de surprise. A son geste, la : voiture s’arrêta. Elle dit : : Elle dit, en riant : Fe. Il courut à elle, presque aussi troublé qu’au jour de ë la première rencontre. Elle était avec un monsieur - grand, gros, chauve, avec des moustaches relevées 4 d’un air vainqueur, qu’elle présenta comme « Herr. 4 Reichsgerichtsrat von’ Brombach », — son mari. Elle voulut que Christophe entrât à la maison. Il cherchait à à s’excuser. Mais Minna s’exclamait : 4 — « Non, non, il devait venir, venir dîner. » L Elle parlait très fort et très vite, et, sans attendre les À questions, racontait déjà sa vie. Christophe, abasourdi 3 par sa volubilité et par son bruit, n’entendait qu’à 3 moitié, et il la regardait. C’était là sa petite Minna. 4 Elle était florissante, robuste, rembourrée de toutes 3
| parts, une jolie peau, un teint de rose, mais les traits
_ élargis, le nez particulièrement solide et bien nourri. ;
” Les gestes, les manières, les gentillesses étaient restés
les mêmes; mais le volume avait changé.
| Cependant, elle ne cessait de parler : elle racontait à
= Christophe les histoires de son passé, ses histoires intimes, la façon dont elle avait aimé son mari et dont son mari l’avait aimée. Christophe était géné. Elle ; avait un optimisme sans critique, qui lui faisait trouver 5 parfait et supérieur aux autres, — (du moins quand elle était en présence des autres), —sa ville, sa maison, sa famille, son mari, sa cuisine, ses quatre enfants, et elle-même. Elle disait de son mari, et devant lui, qu’il
_ était « l’homme le plus grandiose qu’elle eût jamais vu »,
qu’il y avait en lui « une force surhumaine ». « L’homme
le plus grandiose » tapotait en riant les joues de Minna, : et déclarait à Christophe qu’elle « était une femme hau-
. tement éminente ». Il semblait que monsieur le Reichs-
. gerichtsrat fût au courant de la situation de Christophe,
… et qu’il ne sût au juste s’il devait le traiter avec égards |
… ou sans égards, vu sa condamnation d’une part, et, de
È l’autre, vu l’auguste protection qui le couvrait : il prit
… le parti de mélanger les deux manières. Pour Minna,
” elle parlait toujours. Quand elle eut abondamment » parlé d’elle à Christophe, elle parla de lui; elle le har-
_ cela de questions aussi intimes que l’avaient été les e
- réponses aux questions supposées, qu’il ne lui avait
point faites. Elle était ravie de revoir Christophe; elle
_ ne connaissait rien de sa musique; mais elle savait : qu’il était connu; elle était flattée qu’il leût aimée, —
(et qu’elle l’eût refusé). Elle le lui rappela, en plaisan-
: tant, sans beaucoup de délicatesse. Elle lui demanda :
la fin du voyage OR un autographe pour son album. Elle l’interrogea avec insistance sur Paris. Elle témoignait pour cette ville autant de curiosité que de mépris. Elle prétendait la connaître, ayant vu les Folies-Bergère, l’Opéra, Montmartre et Saint-Cloud. D’après elle, les Parisiennes étaient toutes des cocottes, de mauvaises mères, qui avaient le moins possible d’enfants et ne s’en occupaient point, les laissant au logis pour aller au théâtre ou dans des lieux de plaisir. Elle n’admettait point qu’on la contredit. Au cours de la soirée, elle voulut que - Christophe jouât un morceau de piano. Elle le trouva charmant. Mais au fond, elle admiraït autant le jeu de son mari, qu’elle jugeait supérieur en tout, comme elle était elle-même. Christophe avait eu le plaisir de revoir à la maison la mère de Minna, madame de Kerich. Il avait conservé pour elle une secrète tendresse, parce qu’elle avait été bonne pour lui. Elle n’avait rien perdu dé sa bonté, et elle était plus naturelle que Minna; mais elle témoignait toujours à Christophe cette petite ironie affectueuse qui l’irritait autrefois. Elle en était restée au même point où il l’avait laissée; elle aimait les mêmes choses ; et il ne lui semblait pas admissible qu’on pût faire mieux, ni autrement ; elle opposait le Jean-Christophe d’autre- | fois au Jean-Christophe d’aujourd’hui; et elle préférait le premier. AQUE, Autour d’elle, personne n’avait changé d’esprit, que Christophe. L’immobilité de la petite ville, son étroi- À tesse d’horizon, lui étaient pénibles. Ses hôtes passèrent une partie de la soirée à l’entretenir de commérages sur le compte de gens qu’il ne connaissait pas. Ils étaient à l’affüt des ridicules de leurs voisins, et ils F
décrétaient ridicule tout ce qui différait d’eux et de leurs façons. Cette curiosité malveillante, perpétuellement : occupée de riens, finissait par causer à Christophe un _ malaise insupportable. Il essaya de parler de sa vie à l’étranger. Mais tout de suite il sentit son impossibilité à leur faire sentir cette civilisation française, dont il avait souffert, et qui lui devenait chère, en ce moment qu’il la représentait dans son propre pays, — ce libre esprit latin, dont la première loi est l’intelligence : comprendre le plus possible de la vie et de la . pensée, au risque de faire bon marché des règles morales. Il retrouvait chez ses hôtes, et surtout chez Minna, cet esprit orgueilleux, auquel il s’était heurté autrefois, mais dont il avait perdu le souvenir, — | orgueilleux par faiblesse autant que par vertu, — cette honnêteté sans charité, fière de sa vertu, et méprisante des défaillances qu’elle ne pouvait pas connaître, le culte du comme-il-faut, le dédain scandalisé des supé- riorités « irrégulières ». Minna avait une assurance : tranquille et sentencieuse d’avoir toujours raison. Aucune nuance dans sa façon de juger les autres. Au reste, elle ne se souciait pas de les comprendre, elle n’était occupée que d’elle-même. Son égoïsme se badigeonnait d’une vague teinture métaphysique. Il était coËstamment question de son « moi », du déve- : loppement de son « moi ». Elle était peut-être une bonne femme, et capable d’aimer. Mais elle s’aimait trop. Surtout, elle se respectait trop. Elle avait l’air de _ dire perpétuellement le Pater et l’Ave devant son « moi ». On avait le sentiment, qu’elle eût cessé totalement d’aimer, et pour toujours, l’homme qu’elle
- eût aimé le mieux, s’il eût manqué un seul instant — ;
la fin du ogagé (l’aurait-il regretté mille fois, par la suite), —aurespect dû envers la dignité de son « moi ».…. Au. diable le de fe « moi »! Pense donc un peu au « toi »1e2 PRES Ps Cependant, Christophe ne la voyait pas avec de me yeux sévères. Lui qui était si irritable à l’ordinaire, où l’écoutait parler avec une patience archangélique. Ise défendait de la juger. Il l’entourait, comme d’ume auréole, du religieux souvenir de son amour d’enfance; ie . et il s’obstinait à rechercher en elle l’image de la petite Minna. Il n’était pas impossible de la retrouver dans certains de ses gestes; le. timbre de sa voix avai certaines sonorités qui réveillaient des échos émou- # -_ vants. Il s’absorbaït en eux, se taisant, n’écoutant pas les paroles qu’elle disait, ayant l’air d’écouter, ne | cessant de lui témoigner un respect attendri. Maïs il +. = avait du mal à concentrer son esprit : elle faisait trop 54 de bruit, elle lempêchaït d’entendre Minna. A la fin, il te se leva, un peu las : É PRE — Pauvre petite Minna! Ils voudraient me faire 0 $ croire que tu es là, dans cette belle grosse personne, qui crie fort et qui m’ennuie. Mais je sais bien que non. Allons-nous en, Minna. Qu’avons-nous à faire de ces PE Il s’en alla, leur laissant croire qu’il reviendrait le lendemain. S’il avait dit qu’il repartait, le soir, ils ne leussent point lâché jusqu’à l’heure du train. Dès les premiers pas dans la nuit, il retrouva l’impression de bien-être qu’il avait, avant d’avoir rencontré la voi ture. Le souvenir de la soirée importune sellaça, k comme d’un coup d’éponge : il n’en resta plus rien; la voix du Rhin noya tout. Il allait sur le bord, du côtéde $ la maison où il était né. Il n’eut pas de peine àlare
k _ connaître. Les volets étaient fermés; tout dormait. Christophe s’arréta au milieu de la route; il lui semblait que s’il frappait à la porte, des fantômes connus lui ou- | _ vriraient. Il pénétra dans le pré, autour de la maison,
- près du fleuve, à l’endroit où il allait causer jadis avec Gottfried, le soir, après diner. Il s’assit. Et les jours
- passés revécurent. Et la chère petite fille qui avait bu avec lui le rêve du premier amour était ressuscitée. Ils revivaient ensemble la jeune tendresse, et ses douces larmes et ses espoirs infinis. Et il se dit, avec un sourire de bonhomie :
- — La vie ne m’a rien appris. J’ai beau savoir. j’ai beau savoir… J’ai toujours les mêmes illusions. Qu’il est bon d’aimer et de croire intarissablement! Tout ce que touche l’amour est sauvé de la mort. — Minna, qui es avec moi, — avec moi, pas avec
- l’autre, — Minna, qui ne vieilliras jamais! ; La lune, voilée, sortit des nuages, et sur le dos du _ fleuve fit luire des écailles d’argent. Christophe eut limpression que le fleuve ne passait pas jadis aussi près du tertre où il était assis. Il s’approcha. Oui, il y
- avait là naguère, au delà de ce poirier, une langue de … sable, une petite pente gazonnée, où il avait joué bien … des fois. Le fleuve les avait rongées; il avançait, léchant les racines du poirier. Christophe eut un serrement de cœur. Il revint vers la gare. De ce côté, un nouveau quartier, — maisons pauvres, chantiers en çait à s’élever. Christophe songea au bois d’acacias, qu’il avait vu, dans l’après-midi, et il pensa : — Là aussi, le fleuve ronge. | La vieille ville, endormie dans l’ombre, avec tout ce
la fin du voyage Le qu’elle renfermait, vivants et morts, lui fut plus chère encore : car il la sentit menacée… Vite, sauvons les nôtres! La mort guette tout ce que nous aimons. Hâtons-nous de graver le visage qui passe, sur le bronze éternel. Arrachons aux flammes le trésor de la patrie, avant que l’incendie dévore le palais Christophe monta dans le train, qui partit, comme quelqu’un qui fuit devant l’inondation. Mais pareil à : ces hommes qui sauvaient du naufrage de leur ville les dieux de la cité, Christophe emportait en lui l’étincelle de vie qui avait jailli de sa terre, et l’âme sacrée du
» - Jacqueline et Olivier s’étaient rapprochés, pour un temps. Jacqueline avait perdu son père. Cette mort Vavait profondément remuée. En présence du malheur véritable, elle avait senti la misérable niaiserie des
autres douleurs; et la tendresse que lui témoignait Olivier avait ranimé son affection pour lui. Elle se trou-. vait ramenée, de quelques années en arrière, aux tristes jours qui avaient suivi la mort de la tante Marthe, et …_ qui avaient été suivis des jours bénis d’amour. Elle se disait qu’elle était ingrate envers la vie et qu’il | fallait lui savoir gré de ne pas vous prendre le peu qu’elle vous avait donné. Ce peu, dont le prix lui était révélé, elle le serrait jalousement contre elle. Un éloignement momentané de Paris, que le médecin avait prescrit pour la distraire de son deuil, un voyage qu’elle fit avec Olivier, une sorte de pèlerinage aux lieux où ils s’étaient aimés pendant la première année de leur mariage, acheva de l’attendrir. Dans la mélancolie de re- | trouver, au détour du chemin, la chère figure de lamour, qu’on croyait disparu, et de la voir passer, et de savoir qu’elle disparaîtrait de nouveau, — pour combien de temps? pour toujours, peut-être? — ils l’étreignaient avec une passion désespérée. — Reste, reste avec nous! Maïs ils savaient bien qu’ils allaient le perdre. Quand Jacqueline revint à Paris, elle sentait tres saillir dans son corps une petite vie nouvelle, allumée par l’amour. Mais l’amour était déjà passé. Le fardeau
qui s’appesantissait en elle ne la rattachait pas à Oli- et vier. Elle n’en éprouvait point la joie qu’elle attendait. < Elle s’interrogeait avec inquiétude. Naguère, quand elle se tourmentait, souvent elle avait pensé que la venue d’un petit enfant serait le salut pour elle. Le petit en- | fant était là, le salut n’était pas venu. Cette plantehu maine qui enfonçait ses racines dans sa chair, elle la sentait avec effroi pousser, boire son sang et sa wie. : Elle restait des journées, absorbée, écoutant, le regard < perdu, tout son être aspiré par l’être inconnu qui avait ; pris possession d’elle. C’était un bourdonnement vague, doux, endormant, angoissant. Elle se réveillait en sur- Fe sauts de cette torpeur, — moite de sueur, frissonnante, FE avec un éclair de révolte. Elle se débattait contre le filet où la nature l’avait prise. Elle voulait vivre, elle voulait être libre, il lui semblait que la nature l’avait dupée. Puis, elle avait honte de ces pensées, elle se 4 trouvait monstrueuse, elle se demandait si elle était » donc plus mauvaise, ou autrement faite que les’autres a femmes. Et peu à peu, elle s’apaisait de nouveau, en- 4 gourdie comme un arbre dans la sève et le rêve du fruit F vivant qui mûrissait dans ses entrailles. Qu’était-il? | 5 Qu”allait-il être 2. 4 Lorsqu’elle entendit son premier cri à la lumière, ci lorsqu’elle vit ce petit corps pitoyable et touchant, tout | son cœur se fondit. Elle connut, en une minute d’éblouissement, cette glorieuse joie de la maternité, la plus :
- puissante qui soit au monde : avoir créé de sa souf- 4 france un être de sa chair, un homme. Et la grande 4 vague d’amour qui remue l’univers l’étreignit de la tête #4 aux pieds, la roula, la noya, la souleva jusqu’aux cieux. ‘4 O Dieu, la femme qui crée est ton égale; et tu necon. À
| mais pas une joie pareille à la sienne : car tu n’as pas É Puis, la vague retomba ; et l’âme retoucha le fond. ; Olivier, tremblant d’émotion, se penchait sur l’enfant; et, souriant à Jacqueline, il tâchait de comprendre quel … lien de vie mystérieux il y avait entre eux deux et cet être misérable encore à peine humain. Tendrement, avec un peu de dégoût, il effleura de ses lèvres cette petite tête jaune et ridée. Jacqueline le regardait : jalou- 4 | sement, elle le repoussa ; elle saisit l’enfant, et le serra
- contre son sein, elle le couvrit de baisers. L’enfant cria,
- elle le rendit; et, la tête tournée contre le mur, elle À pleura. Olivier vint vers elle, l’embrassa, but ses larmes; _ elle l’embrassa aussi, et se força à sourire; puis, elle demanda qu’on la laissât se reposer, avec l’enfant près _ d’elle. Hélas! qu’y faire, lorsque l’amour est mort? L’homme, qui livre à l’intelligence plus de la moitié de soi-même, ne perd jamais un sentiment fort, sans en
- conserver dans son cerveau une trace, une idée. Il peut ne plus aimer; il ne peut pas oublier qu’il a aimé. Mais _ la femme qui a aimé, sans raison, tout entière, et qui cesse d’aimer, sans raison, tout entière, qu’y peut-elle ? Vouloir ? Se faire illusion? Et quand elle est trop faible pour vouloir, trop vraie pour se faire illusion ?.… Jacqueline, accoudée sur son lit, regardait l’enfant … avec une tendre pitié. Qu”était-il? Quel qu’il fût, il n’était pas d’elle tout entier. IL était aussi « l’autre ». Et . « l’autre », elle ne l’aimaït plus. Pauvre petit! Cher petit ! Elle s’irritait contre cet être qui voulait la rattacher à un passé mort; et, se penchant sur lui, elle lembrassait, elle l’embrassait.…
Le grand malheur des femmes d’aujourd’hui, c’est qu’elles sont trop libres, et pas assez. Plus libres, elles chercheraient des liens, elles y trouveraient un charme et une sécurité. Moins libres, elles se résigneraient à des liens qu’elles sauraient ne pouvoir briser; et elles souffriraient moins. Mais le pire est d’avoir des liens qui ne vous lient pas, et des devoirs dont on peut s’affranchir.
Si Jacqueline avait cru que sa petite maison lui était assignée pour toute la durée de sa vie, elle l’eût trouvée moins incommode et moins étroite, elle se fût ingéniée à la rendre confortable; elle eût fini, comme elle avait , commencé : par l’aimer. Mais elle savait qu’elle en pouvait sortir; et elle y étouffait. Elle pouvait se révolter : elle en arriva à croire qu’elle le devait.
Les moralistes d’à présent sont d’étranges animaux. Tout leur être s’est atrophié, au profit des facultés d’observation. Ils ne cherchent plus qu’à voir la vie : à peine à la comprendre, nullement à la vourorr. Quand ils ont reconnu dans la nature humaine et noté ce qui est, leur tâche leur paraît accomplie, ils disent :
— Cela est.
Ils n’essaient point de le changer. Il semble qu’à leurs
yeux le seul fait d’exister soit une vertu morale. Toutes les faiblesses se sont trouvées, du coup, investies d’une sorte de droit divin. Le monde se démocratise. Autrefois, le roi seul était irresponsable. Aujourd’hui, ce sont tous les hommes, et, de préférence, la canaiïlle. Les admirables conseillers! Avec beaucoup de peine et un
soin scrupuleux, ils s’appliquent à démontrer aux faibles à quel point ils sont faibles, et que, de par la nature, il en a été décrété ainsi, de toute éternité. Que reste-t-il aux faibles, qu’à se croiser les bras? Bien heureux, quand ils ne s’admirent point! A force de s’entendre répéter qu’elle est une enfant malade, la femme s’enorgueillit de l’être. On cultive ses lâchetés, on les fait s’épanouir. Qui s’amuserait à conter complaisamment aux enfants qu’il est un âge dans l’adolescence, où lâme qui n’a pas encore trouvé son équilibre est capable des crimes, du suicide, des pires dépravations physiques et morales, et qui les excuserait, — sur le champ, les crimes naîtraient. L’homme même, il suflit de lui répéter qu’il n’est point libre, pour qu’il ne le soit plus et se livre à la bête. Dites à la femme qu’elle est responsable, maîtresse de son corps et de sa volonté, — et elle le sera. Mais lâches que vous êtes, vous vous gardez bien de le dire : car vous avez intérêt à ce qu’elle ne le
Le triste milieu où se trouvait Jacqueline acheva de l’égarer. Depuis qu’elle s’était détachée d’Olivier, elle était rentrée dans ce monde qu’elle méprisait quand elle était jeune fille. Autour d’elle et de ses amies mariées s’était formée une petite société de jeunes hommes et de
et veules. Il y régnait une liberté absolue de pensée et
de propos, que tempérait seulement, en l’assaisonnant, | l’esprit. Volontiers ils eussent pris la devise de l’abbaye Fais ce que Vouldras. Mais ils se vantaient un peu : car ils ne voulaient
pas grand chose; c’étaient les énervés de Thélèm e. 1 ls < & professaient avec complaisance la liberté des instincts; mais ces instincts chez eux étaient fort effacés; et leur 5 & dévergondage était surtout cérébral. Ils jouissaïentde se sentir fondre dans la grande piscine fade et volups tueuse de la civilisation, ce tiède bain de boue, où se liquéfient les énergies humaines, les rudes puissances vitales, l’animalité primitive et ses floraisons de foi, de volonté, de devoirs et de passions. Dans cette pensée 2 gélatineuse, le joli corps de Jacqueline se baignaït” Olivier ne pouvait rien pour l’en empêcher. D’ailleurs, il était, lui aussi, touché par la maladie du temps: il il ne se croyait pas le droit d’entraver la liberté dun autre ; de celle qu’il aimait, il ne voulait rien obtenir, 4 si ce n’était par l’amour. Et Jacqueline ne lui en savait 4 aucun gré, puisque sa liberté était pour elle un droit F Le pire était qu’elle apportait dans ce monde amphibie 4 un cœur entier qui répugnait à toute équivoque : quand elle croyait, elle se donnait; sa petite âme ardente et 2h généreuse, dans son égoïsme- même, brüûlait tous ses | 3 vaisseaux; et, de sa vie en commun avec Olivier, elle | à Ee avait conservé une intransigeance morale, qu’elle était prête à appliquer jusque dans l’immoralité. 14 Ses nouveaux amis étaient bien trop prudents pour CE se montrer aux autres comme ils étaient. S’ils aff chaïent, en théorie, une liberté complète à l’égard des « préjugés de la morale et de la société, ils s’arrangeaient, æ dans la pratique, de façon à ne rompre en visière avec ES aucun qui leur fût avantageux; ils se servaient de la ‘1 morale et de la société, en les trahissant, comme des +t ; domestiques infidèles qui volent leurs maîtres. Ils se Fe volaient même les uns les autres, par habitude et
par désœuvrement. Il en était plus d’un parmi ces
e maris, qui savait que sa femme avait des amants. Ces
4 femmes n’ignoraient point que leurs maris avaient
_ des maîtresses. Ils s’en accommodaient. Le scandale
ne commence que lorsqu’on fait du bruit. Ces bons
- ménages reposaient sur une entente tacite entre asso-
… ciés, — entre complices. Maïs Jacqueline, plus franche, » jouait bon jeu, bon argent. D’abord, être sincère. Et
… puis, être sincère. Et encore, et toujours être sincère. £ ” La sincérité était aussi une des vertus que prônait la
… pensée du temps. — Mais c’est ici qu’on voit que tout est
- sain pour les sains, et que tout est corruption pour les
… cœurs corrompus. Qu’il est laid parfois d’être sincère! : … C’est un péché pour les médiocres de vouloir lire au
” fond d’eux-mêmes. Ils y lisent leur médiocrité; et » l’amour-propre y trouve encore son compte.
Jacqueline passait son temps à s’étudier dans son ;
- miroir; elle y voyait des choses qu’elle eût mieux fait
… de ne jamais voir : car, après les avoir vues, elle n’avait … plus la force d’en détacher les yeux; et, au lieu de les combattre, elle les regardait grossir : elles devenaient É $ énormes, elles finissaient par s’emparer de ses yeux et
Ÿ de sa pensée. …_ L’enfant ne suffisait pas à remplir sa vie. Elle ; n’avait pu lallaiter; le petit dépérissait avec elle.
-
IL avait fallu prendre une nourrice. Gros chagrin, d’abord… Ce fut bientôt un soulagement. Le petit se Ù
-
portait maintenant à merveille; il poussait vigoureuse-
-
ment, comme un brave petit gas, qui ne donnait ë . point de tracas, passait son temps à dormir, et criait
_ à peine, la nuit. La nourrice, — une robuste Niver-
4 paise qui n’en était pas à son premier nourrisson et
la fin du voyage ON
qui, à chaque fois, se prenait pour lui d’une affection animale, jalouse et encombrante, — semblait la véritable mère. Quand Jacqueline exprimait un avis, l’autre n’en faisait qu’à sa tête; et si Jacqueline essayait de discuter, elle finissait par s’apercevoir elle-même qu’elle n’y connaissait rien. Elle ne s’était jamais bien remise, depuis la naissance de l’enfant : un commencement de phlébite l’avait abattue, énervée; obligée pendant des semaines à l’immobilité, elle se rongeait; sa pensée, déjà fiévreuse, ressassait indéfiniment la même plainte monotone et hallucinée : « Elle n’avait pas vécu, elle n’avait pas vécu; et maintenant, sa vie était finie. » Car son imagination était frappée : elle se croyait estropiée pour toujours; et une rancune sourde, âcre, : inavouée, montait en elle contre la cause innocente de
: son mal, contre l’enfant. C’est là un sentiment moins rare qu’on ne croit; mais on jette un voile dessus; et celles même qui l’éprouvent ont honte d’en convenir, dans le secret de leur cœur. Jacqueline se condamnait; un combat se livrait entre son égoïsme et l’amour maternel. Quand elle voyait l’enfant qui dormait comme un bienheureux, elle était attendrie; mais aussitôt après, elle pensait avec amertume :
Et elle ne pouvait refouler une révolte irritée contre le sommeil indifférent de cet être dont elle avait acheté le bonheur, de sa souffrance. Même après qu’elle fut guérie, quand l’enfant fut plus grand, ce sentiment d’hostilité persista obscurément. Comme elle en avait honte, elle le reportait contre Olivier. Elle continuait à se croire malade; et le souci perpétuel de sa santé, ses inquiétudes, qu’entretenaient les médecins, en cultivant
son oisiveté qui en était la source, — (séparation de l’enfant, inaction forcée, isolement absolu, semaines de néant à rester étendue et se faire gaver dans son lit, j comme une bête à l’engrais), — avaient achevé de concentrer ses préoccupations sur elle. Étranges cures modernes de la neurasthénie, qui substituent à une maladie du moi une autre maladie, l’hypertrophie du moi! Que ne pratiquez-vous une saignée à leur égoïsme, ou, par quelque réactif moral énergique, que ne ramenez-vous leur sang, s’ils n’en ont pas de trop, de leur tête à leur cœur!
Jacqueline sortit de là, physiquement plus forte,
- engraissée, rajeunie, — moralement plus malade que jamais. Son isolement de quelques mois avait brisé les derniers liens de pensée qui la rattachaient à Olivier. Tant qu’elle était demeurée auprès de lui, elle subissait encore l’ascendant de cette nature idéaliste, qui, malgré ses faiblesses, restait constante dans sa foi ; elle se débattait en vain contre l’esclavage où la tenait un esprit plus ferme que le sien, contre ce regard qui la pénétrait, qui la forçait à se condamner parfois, quelque dépit qu’elle en eût. Mais dès que le hasard l’eut séparée de cet homme, — qu’elle ne sentit plus peser sur elle son amour clairvoyant, — qu’elle fut _ libre, — aussitôt succéda à la confiance amicale qui subsistait entre eux, une rancune de s’être ainsi livrée, une sorte de haine d’avoir porté si longtemps le joug d’une affection qu’elle ne ressentait plus. — Qui dira les: rancunes ignorées, implacables, qui couvent dans le cœur d’un être qu’on aime et dont on se croit aimé? Du jour au lendemain, tout est changé. Elle aimait, la veille, elle le semblait, elle le croyait elle-même. Elle
n’aime plus. Celui qu’elle a aimé est rayé de sa | pensée. 1 Il s’aperçoit tout à coup qu’il n’est plus rien pour elle Se Lee à qui se faisait en elle; il ne s’est point douté de l’hostilité | Rte : secrète qui s’amassait contre lui; il ne veut pas sentir é les raisons de cette vengeance et de cette haïne. Raï. < 4 sons souvent lointaines, multiples et obscures, — cer taines, ensevelies sous les voiles de lalcôve, — ; 4 d’autres, d’amour-propre blessé, secrets du cœur ce aperçus et jugés, — d’autres… qu’en sait-elle, elle … » même ? Il est telle offense cachée, qu’on lui fit sans le” M savoir, et qu’elle ne pardonnera jamais. Jamais on ne 73 parviendra à la connaître, et elle-même ne la connaît
plus bien; mais l’offense est inscrite dans sa chair: jamais sa chair n’oubliera. 3 Contre cet effrayant courant de désaffection, il eût fallu pour lutter être un autre homme qu’Olivier, —plus À près de la nature, plus simple et plus souple à la fois, 4 ne s’embarrassant pas de scrupules sentimentaux, ? riche d’instinct, ét capable, au besoin, d’actes que sa raison eût désavoués. Il était vaincu d’avance, découragé : trop lucide, il reconnaissait depuis longtemps à en Jacqueline une hérédité plus forte que la volonté, de: l’âme de la mère qui reparaissait ; il la voyait tomber, comme une pierre, au fond de sa race; et, faible et maladroit, tous les efforts qu’il tentait en accéléraient
la chute. Il se contraignait au calme. Elle, par un …
< calcul inconscient, tâchait de l’en faire sortir, de lui AE faire dire des choses violentes, brutales, grossières, afin de se donner des raisons de le mébpriser. S’il un cédait à la colère, elle le méprisait. S’il en avait honte Ve 5 ensuite et prenait un air humilié, elle le méprisait encore 04
_ plus. Et s’il ne cédait pas à la colère, s’il ne voulait pas
| céder, — alors, elle le haïssait. Et le pire de tout : ce ë
4 silence où ils se muraient, des jours, en face l’un de
e l’autre. Silence asphyxiant, écrasant, affolant, où les
. plus doux des êtres finissent par devenir enragés, où À
ils sentent par moments un désir de faire du mal, de È
crier et de faire crier. Silence, noir silence, où l’amour
achève de se désagréger, où les êtres, comme des
À mondes, chacun dans son orbite, s’enfoncent dans la
“nuit. Ils en étaient venus à un point, où tout ce qu’ils
Ë _ faisaient, même pour se rapprocher, était une cause
… d’éloignement. Leur vie était intolérable. Un hasard
… précipita les événements.
| Depuis un an, Cécile Fleury venait souvent chez les
Jeannin. Olivier l’avait rencontrée chez Christophe; ù
puis Jacqueline l’avait invitée: et Cécile continuait de
… es voir, même après que Christophe s’était séparé
d’eux. Jacqueline avait été bonne pour elle : bien qu’elle
& ne fût guère musicienne et qu’elle trouvât Cécile un peu
- commune, elle goûtait le charme de son chant et son
… influence apaisante. Olivier avait plaisir à faire de la |
musique avec elle. Peu à peu, elle était devenue une l
amie de la maison. Elle inspirait confiance : quand elle
- entrait dans le salon des Jeannin avec ses yeux francs,
F son air de santé et de gaieté, son bon rire un peu gros
; qui faisait du bien à entendre, c’était comme un rayon : de soleil qui pénétrait au milieu du brouillard. Le cœur
… d’Olivier et de Jacqueline en éprouvait un soulagement
_ inexprimable. Lorsqu’elle partait, ilsavaient envie de :
__ _— Non, restez, restez encore, j’ai froid!
à Pendant l’absence de Jacqueline, Olivier.avait vu
7 179
la fin du voyagé CORRE”. Cécile plus souvent; et il n’avait pu lui cacher un peu de ses chagrins. Il le faisait avec l’abandon irréfléchi d’une âme faible et tendre qui étouffe, qui a besoin de se confier, et qui se livre. Cécile en fut touchée; elle lui versa le baume de ses paroles maternelles. Elle les plaignait tous deux; elle engageait Olivier à ne pas se laisser abattre. Mais soit qu’elle sentit plus que lui la gêne de ces confidences, soit pour quelque autre raison, elle trouva des prétextes pour venir moins souvent. - Sans doute, il lui semblait qu’elle n’agissait pas loyalement envers Jacqueline, elle n’avait pas le droit de connaître ces secrets. Du moins, Olivier interpréta ainsi : son éloignement; et il l’approuva : car il se reprochait d’avoir parlé. Mais l’éloignement lui fit sentir ce que Cécile était devenue pour lui. Il s’était habitué à partager ses pensées avec elle; elle seule le délivrait de la peine qui l’oppressait. Il était trop expert à lire dans ses sentiments pour douter du nom qu’il fallait donnerà celui qu’il se reconnaissait pour elle. Il ne lui en eûtrien … dit. Mais il ne résista pas au besoin d’écrire pour luice qu’il sentait. Il était revenu depuis peu à la dangereuse habitude de s’entretenir sur le papier avec sa pensée. Il s’en était guéri pendant ses années d’amour; mais à présent qu’il se retrouvait seul, la manie héréditaire l’avait repris : c’était un soulagement, lorsqu’il souffrait, et une nécessité d’artiste qui s’analyse. Ainsi, il se décrivait, il écrivait ses peines, comme s’il les disait à Cécile, — plus librement, puisqu’elle ne les lirait jamais. Et le hasard voulut que ces pages tombassent sous les yeux de Jacqueline. C’était un jour où elle se sentait plus près d’Olivier qu’elle ne l’avait été depuis des années. En rangeant son armoire, elle avait relu les 180 15
vieilles lettres d’amour qu’il lui écrivait : elle en avait été émue jusqu’à pleurer. Assise à l’ombre de l’armoire, sans pouvoir achever le rangement, elle avait revécu tout son passé; et elle avait un remords douloureux de l’avoir détruit. Elle songeait au chagrin d’Olivier : jamais elle n’avait pu en envisager la pensée, de sangfroid ; elle pouvait l’oublier; mais elle ne pouvait supporter l’idée qu’il souffrit par elle. Elle avait le cœur déchiré. Elle eût voulu se jeter dans ses bras, lui dire :
— Ah! Olivier, Olivier, qu’est-ce que nous avons fait? Nous sommes fous, nous sommes fous ! Ne nous faisons plus souffrir !
S’il était rentré, dans ce moment !..
Et ce fut dans ce moment, justement, qu’elle trouva ces lettres. Tout fut fini. — Pensa-t-elle qu’Olivier Vavait réellement trompée? Peut-être. Mais qu’importe ? La trahison pour elle n’était pas tant dans l’acte, que dans la volonté. Elle eût pardonné plus aisément à celui qu’elle aimait d’avoir une maîtresse que d’avoir : en secret donné son cœur à une autre. Et elle avait
— La belle affaire ! diront certains… — (Les pauvres êtres, qui ne souffrent d’une trahison d’amour, que si elle est consommée !.. Quand le cœur reste fidèle, les vilenies du corps sont peu de chose. Quand le cœur a trahi, le reste n’est plus rien.)
Jacqueline ne pensa pas une minute à reconquérir Olivier. Trop tard! Elle ne l’aimaït plus assez. Ou peut-
. être qu’elle l’aimait trop. Non, ce n’était pas de la X jalousie qu’elle avait. C’était toute sa confiance qui s’écroulait, tout ce qui lui restait secrètement de foi
et d’espoir en lui. Elle ne se disait pas qu’él “ ëme
en avait fait fi, qu’elle l’avait découragé, poussé à cet ÿ amour, que cet amour d’ailleurs était innocent, et que l’on n’est pas le maître, enfin, d’aimer ou de n’aimer pas. Il ne lui venait pas à l’idée de comparer à cet entraînement sentimental son flirt avec Christophe: Christophe, elle ne l’aimait point, il ne comptait point! 5 Dans son exagération passionnée, elle pensa qu’Olivier 4
lui mentait, et qu’elle n’était plus rien pour lui. Le der- ee: : nier appui lui manquait, au moment où elle tendait 1x main pour le saisir. Tout était fini. DR. Olivier ne sut jamais ce qu’elle avait souffert, dans 4
cette journée. Mais quand il la revit, il eut l’impression, va
lui aussi, que tout était fini. JR A partir de ce moment, ils ne se parlèrent plus, sinon “4 quand ils étaient devant les autres. Ils s’observaient, : comme deux bêtes traquées, qui sont sur leurs gardes,
et qui ont peur. Jeremias Gotthelf décrit, quelque part, a avec une bonhomie impitoyable, la situation sinistre “ d’un mari et d’une femme qui ne s’aiment plus et se A ‘surveillent mutuellement, chacun épiant la santé de
© l’autre, guettant les apparences de maladie, ne on __ geant nullement à hâter la mort de l’autre, ni même à Le la souhaiter, mais se laissant aller à l’espérance d’un : accident imprévu, et se flattant de part et d’autre d’être …
le plus robuste des deux. Il y avait des minutes où Jacqueline et Olivier s’imaginaient presque que l’autre. F4 avait cette pensée. Et ni l’un ni l’autre ne l’avait; mais c’était déjà trop de la prêter à l’autre, comme Jacque- 5 line, qui, la nuit, dans des secondes d’insomnie ballucinée, se disait que l’autre était le plus fort, Vusait peu à peu, et bientôt triompherait.. Délire monstrueux à
à d’une imagination et d’un cœur aflolés! — Et penser Fe _ que, du meilleur d’eux-mêmes, tout au fond, ils s’ai_ maient !….
Olivier, succombant sous le poids, n’essaya plus de
_ Jutter, et, se tenant à l’écart, il laissa le gouvernail de _. Vâme de Jacqueline. Abandonnée à elle-même, sans
- pilote qui la guidät, elle eut le vertige de sa liberté; il : lui fallait un maître, contre qui se révolter : si elle n’en avait point, il lui fallait en créer. Alors elle fut la proie de l’idée fixe. Jusque là, quoi qu’elle souffrit, elie n’avait , jamais conçu la pensée de quitter Olivier. A partir de a … ce moment, elle se-crut dégagée de tout lien. Elle voulait aimer, aimer à tout prix, avant qu’il fût trop | tard : — (car elle, si jeune encore, elle se croyait déjà vieille). — Elle aima, elle connut ces passions imaginaires et dévorantes qui s’attachent au premier objet rencontré, à une figure entrevue, à une réputation, parfois simplement à un nom, et qui, après lavoir
- agrippé, ne peuvent plus lâcher prise, qui persuadent ee au cœur qu’il ne saurait plus se passer de l’objet _ qu’il a choisi, qui le ravagent tout entier, qui font ; le vide absolu dans tout ce qui le remplissait du Frs passé : ses autres affections, ses idées morales, ses sou- ; venirs, son orgueil de soi et son respect des autres. Et . lorsque l’idée fixe, n’ayant plus rien qui l’alimente,
- meurt à son tour, après avoir tout brûlé, qui dira la À _nature nouvelle qui surgit des ruines, une nature . souvent sans bonté, sans pitié, sans jeunesse, sans illusions, qui ne pense plus qu’à ronger la vie comme
- l’herbe qui ronge les monuments détruits ! c Cette fois, comme à l’ordinaire, l’idée fixe s’attacha à
l’être le mieux fait pour décevoir le cœur. La pauvre
Jacqueline s’éprit d’un homme à bonnes fortunes, un écrivain parisien, qui n’était ni beau, ni jeune, qui était lourd, rougeaud, fripé, les dents gâtées, d’une séche- . resse de cœur effroyable, et dont le mérite principal était d’être à la mode et d’avoir rendu malheureuses un grand nombre de femmes. Elle n’avait même pas l’excuse d’ignorer son égoïsme : car il en faisait parade dans son art. Il savait bien ce qu’il faisait : l’égoïsme enchâssé dans l’art est le miroir aux alouettes, le flambeau qui fascine les faibles. Autour de Jacqueline, | plus d’une s’était laissé prendre : tout dernièrement, à une jeune femme de ses amies, nouvellement mariée, qu’il avait sans grand peine pervertie, puis laissée. Elles n’en mouraient point, encore que leur dépit eût peine à se cacher, pour la joie de la galerie. La plus =: cruellement atteinte était bien trop soucieuse de son intérêt et de ses devoirs mondains pour ne pas maintenir ses désordres dans les limites du sens commun. | Elles ne faisaient point d’esclandre.Qu’elles trompassent : leur mari et leurs amies, ou qu’elles fussent trompées | et souffrissent, c’était en silence. Elles étaient les ; héroïnes du qu’en dira-t-on.
Mais Jacqueline était une folle : non seulement elle était capable de faire ce qu’elle disait, mais de dire ce qu’elle faisait. Elle apportait à ses folies une absence J de calculs, un désintéressement absolu. Elle avait ce | dangereux mérite d’être toujours franche avec elle- | même et de ne pas reculer devant les conséquences de ses actes. Elle valait mieux que les autres de son monde : c’est pourquoi elle faisait pis. Quand elle aima, quand elle conçut l’idée de l’adultère, elle s’y jeta à corps perdu, avec une franchise désespérée.
Madame Arnaud était seule, chez elle, et tricotait avec la tranquillité fiévreuse, que Pénélope devait ; mettre à son fameux ouvrage. Comme Pénélope, elle attendait son mari. Monsieur Arnaud passait des journées entières hors de chez lui. Il avait classe, le matin et le soir. En général, il revenait déjeuner, bien qu’il traînât la jambe et que le lycée fût à l’autre bout de Paris : il s’obligeait à cette longue course, moins par affection, ou par économie, que par habitude. Mais certains jours, il était retenu par des répétitions; ou bien il profitait de ce qu’il était dans le quartier, pour tra-
- vaiïller dans une bibliothèque. Lucile Arnaud demeurait seule dans l’appartement vide. A l’exception de la femme de ménage qui venait, de huit à dix heures, faire le gros ouvrage, et des fournisseurs qui, le matin, cherchaient et apportaient les commandes, personne ne sonnait à la porte. Dans la maison, elle ne connaissait plus personne. Christophe avait déménagé, et de nouveaux venus s’étaient installés dans le jardin aux lilas. Céline Chabran avait épousé Augustin Elsberger. Élie Elsberger était parti avec sa famille en Espagne, où ii avait été chargé de l’exploitation d’une mine. Le
vieux Weil avait perdu sa femme, et n’habitait presque
_ jamais son appartement de Paris. Seuls, Christophe et son amie Cécile avaient conservé leurs relations avec Lucile Arnaud; mais ils habitaient loin, et, pris tout le jour par un labeur fatigant, ils restaient des semaines sans venir la voir. Elle ne devait compter que sur elle.
; Elle ne s’ennuyait point. Il lui suffisait d le peu pou RU nourrir son intérêt. La moindre tâche journal ière. Une Fi toute petite plante, dont elle nettoyait avec des soins maternels le plumage frêle, chaque matin. Sontranquille …
à chat gris, qui avait fini par prendre un peu de ses © manières, comme font les animaux domestiques qu’on aime bien : il passait la journée, comme elle, au coin du feu, ou sur sa table auprès de la lampe, surveillant ses doigts qui travaillaient et parfois levant vers . ses étranges prunelles qui l’observaient un moment, puis s’éteignaient indifférentes. Les meubles même lui tenaient compagnie. Chacun d’eux était une figure
familière. Elle avait un plaisir enfantin à leur faire la toilette, à essuyer doucement la poussière qui s’était attachée à leurs flancs, à les replacer avec mille égards dans leur coin habituel. Elle tenait un entretien silen-
| cieux avec eux. Elle souriait au beau meuble ancien, le seul qu’elle possédât, un fin bureau à cylindre 224 Louis XVI. Elle éprouvait, chaque jour, la même joie M
à le voir. Elle n’était pas moins occupée de faire la © revue de son linge : elle passait des heures debout
- sur une chaise, la tête et les bras enfoncés dans la à grande armoire paysanne, regardant et rangeant, tandis 4 5
que le chat, intrigué, des heures la regardait. ES + Mais le bonheur était quand, toutes les affaires finies,
après avoir déjeuné seule, Dieu sait comment — (elle . n’avait pas grand appétit), — après avoir fait au dehors
les courses indispensables, sa journée terminée, elle rentrait vers quatre heures, et s’installait à sa fenêtre, $.
ou près du feu, avec son ouvrage et son minet. Par-
fois, elle trouvait un prétexte pour ne pas sortir du
e tout; elle était heureuse quand elle pouvait Er
enfermée, surtout l’hiver, lorsqu’il neigeait. Elle avait | horreur du froid, du vent, de la boue, de la pluie, étant | Ë elle aussi une petite chatte très propre, délicate et douil- | Fe lette. Elle eût mieux aimé ne pas manger que sortir pour |
- chercher son déjeuner, quand par hasard les fournis-
- seurs l’oubliaient. En ce cas, elle grignotait une tablette es de chocolat, ou un fruit du buffet. Elle se gardait bien de
- | Je dire à Arnaud. C’étaient là ses escapades. Alors, pen-
- dant ces journées de lumière à demi éteinte, et quelque- . fois aussi pendant de beaux jours ensoleillés, — (au —_. dehors, le ciel bleu resplendissaïit, le bruit de la rue
- bourdonnait autour de l’appartement silencieux et dans
- Jombre : c’était comme un mirage qui enveloppait
lâme), — installée dans son coin préféré, son tabouret sous ses pieds, son tricot dans les mains, elle s’absor_ bait, immobile, tandis que ses doigts marchaient. | Elle avait près d’elle un de ses livres préférés. D’ordi- ; maire, un de ces humbles volumes à couverture rouge,
une traduction de romans anglais. Elle lisait très peu, ‘ 4 à peine un chapitre par jour; et le volume, sur ses genoux, restait longtemps ouvert à la même page, ou même ne s’ouvrait point : elle le connaissait déjà, FE — elle le révait. Ainsi, les longs romans de Dickens et de ns —_ ÆMhackeray se prolongeaient pendant des semaines, 4 -_ dont sa rêverie faisait des années. Ils l’enveloppaient
- de leur tendresse. Les gens d’aujourd’hui qui lisent vite et mal ne savent plus la force merveilleuse qui _ rayonne des beaux livres que l’on boit lentement.
- Madame Arnaud n’avait aucun doute que la vie de ces _ êtres de romans ne fût aussi réelle que la sienne. Il Ë __ en était à qui elle eût voulu se dévouer : la téndre à _ jalouse, lady Castlewood, l’amoureuse silencieuse, au
la fin du voyage CRE” 7 cœur maternel et virginal, lui était une sœur; le petit Dombey était son cher petit enfant; elle était Dora, la femme-enfant, qui va mourir; elle tendait les bras vers toutes ces âmes d’enfants, qui traversent le monde avec des yeux braves et purs; et autour d’elle passait un cortège d’aimables gueux et d’originaux inoffensifs, poursuivant leurs chimères ridicules et touchantes, — et à leur tête, l’affectueux génie du bon Dickens, riant et pleurant à la fois à ses rêves. A ces | moments, quand elle regardait par la fenêtre, elle | reconnaissait parmi les passants telle silhouette aimée | ou redoutée de ce monde imaginaire. Derrière les murs des maisons, elle devinait des vies semblables, les mêmes vies. Si elle n’aimait pas à sortir, c’était qu’elle | avait peur de ce monde, plein de mystères émouvants. | Elle apercevait autour d’elle des drames qui se cachent, des comédies qui se jouent. Ce n’était pas toujours une illusion. Dans son isolement, elle était parvenue à ce don d’intuition mystique, qui fait voir dans les regards qui passent bien des secrets de leur vie d’hier
et de demain, qu’ils ignorent souvent. Elle mélait à ces
visions véridiques des souvenirs romanesques, qui les
déformaient. Elle se sentait noyée dans cet immense
univers. Il lui fallait rentrer chez elle, pour reprendre Mais qu’avait-elle besoin de lire ou de voir les autres? Elle n’avait qu’à regarder en elle. Cette existence pâle, R éteinte, — vue du dehors, — comme elle s’illuminaït, du dedans! Quelle vie abondante et pleine! Que de s souvenirs, de trésors, dont nul ne soupçonnaït l’existence!.…. Avaient-ils jamais eu quelque réalité? — Sans doute, ils étaient réels, puisqu’ils l’étaient pour elle… 188 2
O pauvres vies, que la baguette magique du rêve
Madame Arnaud remontait le cours des années, jusqu’à sa petite enfance; chacune des fleurettes grêles de ses espoirs évanouis refleurissait en silence. Premier amour d’enfant pour une jeune fille, dont le charme l’avait fascinée dès l’instant qu’elle l’avait vue; elle Paimaït, comme on peut aimer d’amour, quand on est infiniment pur; elle mourait d’émotion à se sentir touchée par elle; elle eût voulu baiser ses pieds, être sa petite fille, se marier avec elle ; l’amie s’était mariée, n’avait pas été heureuse, avait eu un enfant qui était : mort, était morte… Autre amour, vers douze ans, pour une fillette de son âge qui la tyrannisait, une blondine
___ endiablée, rieuse, autoritaire, qui s’amusait à la faire pleurer et qui ensuite la couvrait de baisers; elles formaient ensemble mille projets romanesques pour l’avenir : celle-là s’était faite Carmélite, brusquement, sans que l’on sût pourquoi; on la disait heureuse… Puis, une grande passion pour un homme beaucoup plus âgé. De cette passion, personne n’avait rien su, pas même celui qui en était l’objet. Elle y avait dépensé une ardeur de dévouement, des trésors de tendresse. Puis, une autre passion : on l’aimait, cette fois. Mais par une timidité singulière, une défiance de soi, elle n’avait pas osé croire qu’on l’aimât, laisser voir qu’elle aimait.
Et le bonheur avait passé, sans qu’elle l’eût saisi. Puis… Mais que sert de conter aux autres ce qui n’a de sens que pour soi? Tant de menus faits, qui avaient pris une signification profonde : une attention d’un ami; un gentil mot d’Olivier, dit sans que lui-même y prit garde; les bonnes visites de Christophe
. la fin du voyage LR
- et le monde enchanté qu’évoquait sa musique; un regard d’un inconnu; oui, même, chez cette excellente - à femme, honnête et pure, certaines infidélités involon- : taires de pensée qui la troublaient et dont elle rougissait, qu’elle écartait faiblement, et qui lui faisaient tout de même, — étant si innocentes, — un pêu de ÿ soleil au cœur… Elle aimait bien son mari, quoiqu’il À ne fût pas tout à fait celui qu’elle révait. Mais il était bon; et un jour qu’il lui avait dit: — « Ma chèrefemme, tu ne sais pas tout ce que tu es pour moi. Tu es toute ñ ma vie », — son cœur s’était fondu; et ce jour-là, elle 3 s’était sentie unie à lui, tout entière, pour toujours, 4 sans idée de retour. Chaque année les avait attachés plus étroitement l’un à l’autre. Ils avaient fait de
beaux rêves ensemble. Rêves de travaux, de voyages,
d’enfants. Qu’en était-il advenu?…. Hélas! Mais madame Arnaud les rêvait toujours. Il y avait un petit enfant, auquel elle avait si souvent, si profondément songé, qu’elle le connaissait presque comme s’il était là. Elle y avait travaillé, des années, l’embellissant sans cesse de ce qu’elle voyait de plus beau, de ce qu’elle aimait de plus cher… Silence!… É C’était tout. C’étaient des mondes. Combien de tragé- ; dies ignorées, même des plus intimes, au fond des vies : les plus calmes, les plus médiocres en apparence! Etla … plus tragique peut-être : — qu’il ne se passe rien dans ces vies d’espoir, qui crient désespérément vers ce qui ; est leur droit, leur bien promis par la nature, et refusé, 4 — qui se dévorent dans une angoisse passionnée, —et qui n’en montrent rien au dehors! 3 Madame Arnaud, pour son bonheur, m’était pas ; occupée que d’elle-même. Sa vie ne remplissait qu’une
_ part de ses rêveries. Elle vivait aussi la vie de ceux 4 qu’elle connaissait, ou qu’elle avait connus, elle se ‘ 4 mettait à leur place, elle pensait à Christophe, à son
- amie Cécile. Elle y pensait aujourd’hui. Les deux fémmes s’étaient prises d’affection l’une pour l’autre. ” Chose curieuse, des deux c’était la robuste Cécile qui
- avait le plus besoin de s’appuyer sur la fragile madame : Arnaud. Au fond, cette grande fille joyeuse et bien D portante était moins forte qu’elle n’en avait l’air. Elle passait par une crise. Les cœurs les plus tranquilles ne sont pas à l’abri des surprises. Sans qu’elle l”eût remarqué, un sentiment très tendre s’était insinué
- en elle; elle ne voulait point le reconnaître d’abord; …_ mais il avait grandi jusqu’à ce qu’elle fût forcée de …—_ le voir : — elle aimait Olivier. La douceur affec- | -. tueuse des manières du jeune homme, le charme un peu féminin de sa personne, ce qu’il avait de faible et —…. de livré, tout de suite l’avaient attirée : — (une nature …_ maternelle est attirée par qui a besoin d’elle). — Ce
- qu’elle avait ensuite appris des chagrins du ménage Û lui avait inspiré pour Olivier une pitié dangereuse. Sans doute, ces raisons n’eussent pas sufli. Qui peut & dire pourquoi un être s’éprend d’un autre? Ni l’un ni . l’autre n’y est pour rien, souvent, mais l’heure qui livre ” par surprise un cœur qui n’est point sur ses gardes à la première affection qui se trouve alors sur son chemin. — Dès le moment qu’elle ne put plus en douter, Cécile … sefflorça courageusement d’arracher lhameçon d’un _ amour qu’elle jugeait coupable et absurde; elle se fit . souffrir longtemps, et elle ne se guérit point. Personne À _ne se fût douté de ce qui se passait en elle : elle mettait ; ê sa vaillance à avoir l’air heureuse. Madame Arnaud |
était seule à savoir ce qu’il lui en coûtait. Non que Cécile lui eût dit son secret. Mais elle venait parfois poser sa tête à la nuque robuste sur la mince poitrine de madame Arnaud. Elle versait quelques … larmes, en silence, elle l”embrassait, et puis elle s’en allait, en riant. Elle avait une adoration pour cette frêle amie, en qui elle sentait une ‘énergie morale | et une foi supérieure à la sienne. Elle ne se confiait pas. Mais madame Arnaud savait deviner à demi-mot. ; Le monde lui semblait un malentendu mélancolique. IL est impossible de le résoudre. On ne peut que l’aimer, avoir pitié, et rêver. |
Et quand la ruche des rêves bourdonnaït trop en elle, quand elle ne pouvait pas penser plus avant, elle | allait à son piano, et laissait ses mains frôler les touches, au hasard, à voix basse, pour envelopper de la lumière apaisée des sons le mirage de la vie… |
Mais la brave petite femme n’oubliait pas l’heure des devoirs journaliers; et quand Arnaud rentrait, il trou- | vait la lampe allumée, le souper prêt, et la figure pâlotte et souriante de sa femme qui l’attendait. Et il ne se doutait point ‘de l’univers, où elle avait vécu.
Le difficile avait été de maintenir ensemble, sans … heurts, les deux vies : la vie quotidienne, et l’autre, la grande vie de l’esprit, aux horizons lointains. Ce ne fut pas toujours aisé. Heureusement, Arnaud vivait, lui k aussi, une vie en partie imaginaire, dans les livres, les œuvres d’art, dont le feu éternel entretenait la flamme tremblante de son âme. Mais il était de plus en plus, dans ces dernières années, préoccupé par les petits tracas de sa profession, les injustices, les passe- 4
droïts, les ennuis avec ses collègues ou avec ses élèves ; il était aigri; il commençait à parler de politique, à déblatérer contre le gouvernement et contre les Juifs; il rendait Dreyfus responsable de ses mé- comptes universitaires. Son humeur chagrine se communiqua un peu à madame Arnaud. Elle approchaït de la quarantaine. Elle passait par un âge, où sa force vitale était atteinte et troublée, cherchait son équilibre. Il se fit dans sa pensée de grandes déchirures. Pendant un temps, ils perdirent l’un et l’autre toute raison d’exister : car ils n’avaient plus où attacher leur toile d’araignée, qui restait tendue dans le vide. Si faible que soit le support de réalité, il en faut un au rêve. Tout support leur manquait. Ils ne trouvaient plus à s’appuyer l’un sur l’autre. Au lieu de l’aider, il s’accro_ chaït à elle. Et elle se rendait compte qu’elle ne suffsait pas à le soutenir : alors, elle ne pouvait plus se soutenir elle-même. Seul, un miracle pouvait la sauver. Elle l’appelait. Il vint des profondeurs de l’âme. Madame Arnaud sentit sourdre de son cœur solitaire et pieux le besoin sublime et absurde de créer malgré tout, malgré tout de tisser sa toile à travers l’espace, pour la joie de tisser, s’en remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter là où elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha à la vie, lui trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommencèrent tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs songes, faite du plus pur de leurs souffrances et de leur sang.
Madame Arnaud était seule, chez elle. Le soir La sonnette de la porte retentit. Madame Arnaud, à réveillée de sa songerie avant l’heure habituelle, tres F4 $ saillit. Elle rangea soigneusement son ouvrage, etsen alla ouvrir. Christophe entra. Il était très ému. Elle lu 23 KE prit affectueusement les mains. SPRICE RO D — Qu’avez-vous, mon ami”? demanda-t-elle. Ve 170: Va — Ah! dit-il. Olivier est revenu. RENE 5 — Ce matin, il est arrivé, il m’a dit : « Christophe, É viens à mon secours! » Je l’ai embrassé. Il pleurait. 2 Il m’a dit: « Je n’ai plus que toi. Elle est partie. » M Madame Arnaud, saisie, joignit les mains, et dit À 53% — Elle est partie, répéta Christophe. Partie avec son SES — Et son enfant ? demanda madame Arnaud. | PEN — Mari, enfant, elle a tout laissé. : HUE — La malheureuse! redit madame Arnaud. … ns EN — Il l’aimait, dit Christophe, il l’aimait uniquemen 2e I ne se relèvera pas de ce coup. Il me répète: « ChrisFA tophe, elle m’a trahi, ma meilleure amie m’a trahi. » re J’ai beau lui dire : « Puisqu’elle t’a trahi, a elle 3 n’était pas ton amie. Elle est ton ennemie, O: ublie-la,
— Oh! Christophe, que dites-vous! c’est horrible!
— Oui, je sais, cela vous paraît à tous une barbarie préhistorique : tuer! Il faut entendre ce joli monde parisien protester contre les instincts de brute qui poussent le mâle à tuer sa femelle qui le trompe, et prêcher lindulgente raison! Les bons apôtres! IL est beau de voir s’indigner contre le retour à l’animalité ce troupeau de chiens mêlés. Après avoir outragé la vie, à après lui avoir enlevé tout son prix, ils l’entourent d’un culte religieux… Quoi! cette vie sans cœur, sans hon- L peur, sans signification, un pur souflle physique, un battement de sang dans un morceau de chair, voilà ce qui leur semble digne de respect! Ils n’ont pas assez d’égards pour cette viande de boucherie, c’est un crime d’y toucher. Tuez l’âme, si vous voulez, maïs le corps est sacré.
— Les assassins de l’âme sont les pires assassins; œ mais le crime n’excuse pas le crime, et vous le savez bien.
. _ — Je le sais, mon amie. Vous avez raison. Je ne pense pas ce que je dis… Qui sait? Je le ferais, peut-
— Non, vous vous calomniez. Vous êtes bon.
— Quand Ia passion me tient, je suis cruel comme les autres. Voyez comme je viens de m’emporter!…
Mais lorsqu’on voit pleurer un ami qu’on aime, com- . ment ne pas haïr qui le fait pleurer? Et sera-t-on
jamais trop sévère pour une misérable qui abandonne . son enfant pour courir après un amant?
— Ne parlez pas ainsi, Christophe. Vous ne savez
— Quoi ! vous la défendez ?
la fin du voyage TE
— Je la plains, elle aussi. FR
— Je plains ceux qui souffrent. Je ne plains pas ceux qui font souffrir.
— Eh! croyez-vous qu’elle n’ait pas souffert, elle aussi? Croyez-vous que ce soit de gaieté de cœur qu’elle ait abandonné son enfant, et détruit sa vie? Car sa vie aussi est détruite. Je la connais bien peu, Christophe. Je ne l’ai vue que deux fois, et seulement en passant; elle ne m’a rien dit d’amical, elle n’avait pas de sympathie pour moi. Et pourtant, je la connais mieux que vous. Je suis sûre qu’elle n’est pas mauvaise. Pauvre - petite ! Je devine ce qui a pu se passer en elle…
— Vous, mon amie, dont la vie est si digne, si raisonnable !.…
— Moi, Christophe. Oui, vous ne savez pas, vous êtes bon, mais vous êtes un homme, un homme dur, comme tous les hommes, malgré votre bonté, — un homme durement fermé à tout ce qui n’est pas vous. Vous ne vous doutez pas de celles qui vivent auprès de vous. Vous les aimez, à votre façon; mais vous ne vous inquiétez pas de les comprendre. Vous êtes si facilement satisfaits de vous-mêmes ! Vous êtes persuadés que vous nous connaissez… Hélas ! Si vous saviez quelle souffrance c’est parfois pour nous de voir, non que vous ne nous aimez point, mais comment vous nous aimez, et que voilà ce que nous sommes pour ceux qui nous. aiment le mieux ! Il y a des moments, Christophe, où nous nous enfonçons les ongles dans la paume pour ne pas vous crier : « Oh ! ne nous aimez pas, ne nous aimez pas ! Tout plutôt que de nous aimer ainsi! »… Connaissez-vous cette parole d’un poète : « Même dans sa maison, au milieu de ses enfants, la femme entourée
d”honneurs simulés, endure un mépris mille fois plus pesant que les pires misères. » ? Pensez un peu à cela, Christophe. Cela fait trembler.
— Ce que vous dites me bouleverse. Je ne comprends pas bien. Mais ce que j’entrevois… Alors vousmême…
— J’ai connu ces tourments.
— Est-ce possible ?.. N’importe! Vous ne me ferez pas croire que vous eussiez jamais agi comme cette femme.
— Je n’ai pas d’enfant, Christophe. Je ne sais pas ce que j’aurais fait, à sa place.
— Non cela ne se peut pas, j’ai foi en vous, je vous respecte trop, je jure que cela ne se peut pas.
— Ne jurez pas! J’ai été bien près de faire comme
- &le… J’ai de la peine, de détruire la bonne idée que vous avez de moi. Mais il faut que vous appreniez … à nous connaître, si vous ne voulez pas être injuste. — Oui, j’ai été à deux doigts d’une folie pareille. Et si je ne l’ai point faite, vous y êtes pour quelque chose. Il y a de cela deux ans. J’étais dans une période de tristesse qui me rongeait. Je me disais que je ne servais à rien, que personne ne tenait à moi, que personne n’avait besoin de moi, que mon mari même … aurait pu se passer de moi, que c’était pour rien que j’avais vécu… J’étais sur le point de me sauver, de faire Dieu sait quoi ! Je suis montée chez vous. Est-ce que vous vous souvenez? Vous n’avez pas compris pourquoi je venais. Je venais vous faire mes adieux… Et puis, je ne sais pas ce qui s’est passé, je ne sais pas ce que vous m’avez dit, je ne me rappelle plus exactement… mais je sais qu’il y a certains mots de vous… (vous ne vous doutiez pourtant pas…) ils ont
la fin du voyagé © : été pour moi une lumière. Peut-être n’est-ce pas ce que vous avez dit. Peut-être ce n’a-til été qu’une occasion ; il suffisait de la moindre chose, à ce moment, pour me perdre ou me sauver… Quand je suis sortie de chez vous, je suis rentrée chez moi, je me suis enfermée, : j’ai pleuré tout le jour… — Et après, c’était bien : la ” crise était passée. 4 / — Et aujourd’hui, demanda Christophe, vous le re- … — Aujourd’hui? dit-elle. Ah! si j’avais fait cette » folie, je serais au fond de la Seine, depuis longtemps. Je n’aurais pu supporter cette honte, et le mal que j’au- « rais fait à mon pauvre homme. 2 — Alors, vous êtes heureuse? 24 — Oui, autant qu’on peut être heureux, dans cette— vie. C’est une chose si rare, d’être deux qui se com- « prennent, qui s’estiment, qui savent qu’ils sont sûrs É lun de l’autre, non par une simple croyance d’amour ; qui est souvent une illusion, mais par une expérience M même avec — surtout avec le souvenir de ces dangers que l’on a surmontés. À mesure que l’on vieillit, cela M Elle se tut, et brusquement rougit. à — Mon Dieu, comment ai-je pu raconter? Qu’est-ce que j’ai fait? Oubliez, Christophe, je vous en prie. Personne ne doit le savoir. % — Ne craignez rien, dit Christophe, en lui serrant la main. C’est une chose sacrée. 5 tourna un moment. Puis elle dit : DR — Je n’aurais pas dû vous raconter… Mais voyez- %
_ vous, c’était pour vous montrer que même dans iles ménages les plus unis, même chez des femmes… que vous estimez, Christophe, il y a de ces heures, non pas seulement d’aberration, comme vous dites, mais de souffrance réelle, intolérable, qui peuvent conduire à des folies, et détruire toute une vie, voire deux. Il ne
- faut pas être trop sévère. On se fait bien souffrir, même quand on s’aime le mieux. = — Faut-il donc vivre seuls, chacun de son côté ? 2e — C’est encore pis pour nous. La vie de la femme $ qui doit vivre seule, lutter comme l’homme, (et souvent « contre l’homme), est quelque chose d’affreux, dans une société qui n’est pas faite à cette idée, et qui y est, en.
- grande partie, hostile. Pourtant, ce n’est pas notre _ faute : quand une femme vit ainsi, ce n’est pas par caprice, c’est qu’elle y est forcée; elle doit gagner son pain, et apprendre à se passer de l’homme, puisqu’il . ne veut pas d’elle quand elle est pauvre. Elle est condamnée à la solitude, sans en avoir aucun des bénéfices : car, chez nous, elle ne peut, comme l’homme, jouir de son indépendance, le plus innocemment, sans éveiller
- le scandale : tout lui est interdit. — J’ai une petite
- amie, professeur dans un lycée de province. Elle serait enfermée dans une geôle sans air qu’elle ne serait pas plus seule et plus étouffée. La bourgeoisie ferme ses portes à ces femmes qui s’efforcent de vivre en travaillant; elle affiche pour elles un dédain soupçonneux; la collègues du lycée de garçons les tiennent à l’écart,
- soit parce qu’ils ont peur des cancans de la ville, soit par hostilité secrète, ou par sauvagerie, l’habitude du café,
- des conversations débraillées, la fatigue après le travail 4 199
la fin du voyage k du jour, le dégoût, par satiété, des femmes intellec- | tuelles. Elles-mêmes, elles ne peuvent plus se voir, elles ne peuvent plus se supporter, surtout si elles sont forcées de loger ensemble. La directrice est souvent la moins capable de comprendre les jeunes âmes affectueuses, que découragent les premières années de ce métier aride et cette solitude inhumaiïne; elle les laisse agoniser en secret, sans chercher à les aider; elle trouve qu’elles ont un mauvais esprit, qu’elles sont des orgueilleuses. Nul ne s’intéresse à elles. Leur manque de fortune et de relations les empêche de se marier. La quantité « de leurs heures de travail les empêche de se créer une « vie intellectuelle qui les attache et les console. Quand une telle existence n’est pas soutenue par un sentiment religieux ou moral exceptionnel, — (je dirai même, anor- : mal, maladif : car iln’est pas naturel de se sacrifier totale- $ ment), — c’est une mort vivante… — A défaut du tra- : vail de l’esprit, la charité offre-t-elle plus de ressources 4 aux femmes ? Que de déboires elle réserve à celles qui « ont une âme trop sincère pour se satisfaire de la cha- » rité officielle ou mondaine, des parlottes philanthro- « piques, de ce mélange odieux de frivolité, de bienfaisance et de bureaucratie, de cette façon de jouer avec F la misère, entre deux flirts, en papotant! Quand l’une Ed’elles, écœurée, a l’incroyable audace de se risquer + seule au milieu de cette misère qu’elle ne connaît que M par oui-dire, quelle vision pour elle! presque impossible 3 à supporter! C’est un enfer. Que peut-elle pour lui venir « en aide? Elle est noyée dans cette mer d’infortunes. Elle lutte cependant, elle s’efforce de sauver quelques-“ uns de ces malheureux, elle s’épuise pour eux, elle se noie avec eux. Trop heureuse, si elle a réussi à en
sauver un ou deux! Mais elle, qui la sauvera? Qui s’inquiétera de la sauver? Car elle souffre, elle aussi, de toute la souffrance des autres et de la sienne; à mesure qu’elle donne sa foi, elle en a moins pour elle; toutes ces misères s’accrochent désespérément à elle; et elle n’a rien à quoi se retenir. Personne ne lui tend la main. Et parfois, on lui jette la pierre… Vous avez connu, Christophe, cette femme admirable qui s’était donnée à l’œuvre de charité la plus humble et la plus méritoire : elle recueillait chez elle les prostituées des rues qui venaient d’accoucher, les malheureuses filles dont l’Assistance publique ne voulait pas, ou qui avaient peur de V Assistance publique; elle s’efforçait de les guérir physiquement et moralement, de les garder avec leurs enfants, de réveiller chez elles le sentiment maternel, de leur refaire un foyer, une vie de travail honnête. Elle n’avait pas trop de toutes ses forces pour cette tâche sombre, pleine de déboires et d’amertumes, — (on en sauve si peu! si peu veulent être sauvées! Et tous ces petits enfants qui meurent! Ces innocents, condamnés en naissant!) — Cette femme qui avait pris sur elle toute la douleur des autres, cette innocente qui expiait volontairement le crime de l’égoïsme humain, — comment croyez-vous qu’on la jugeât, Christophe? La malveillance publique l’accusait de gagner de l’argent avec son œuvre, et même avec ses protégées. Elle dut quitter le quartier, partir, découragée… — Jamais vous n’imaginerez assez la cruauté de la lutte qu’ont à livrer les femmes indépendantes contre la société d’aujourd’hui, cette société conservatrice et sans cœur, qui se meurt, et qui dépense le peu qui lui reste d’énergie à empêcher les autres de vivre.
la fin du voyage © CR” | 1 = — Ma pauvre amie, ce n’est pas le lot seulement des ° femmes. Nous connaissons tous ces luttes. Je connais aussi le refuge. E : — Bon pour vous, non pour nous. Et même parmi les À hommes, combien sont-ils, ceux qui en peuvent pro- » — Voyez notre amie Cécile. Elle est heureuse. 4 — Qu’en savez-vous ? Ah! que vous avez vite fait de juger! Parce qu’elle est vaillante, parce qu’elle ne à s’atitarde pas sur ce qui lattriste, parce qu’elle le À cache aux autres, vous dites qu’elle est heureuse! Oui, 4 elle est heureuse d’être bien portante et de pouvoir É lutter. Mais vous ne savez pas ses luttes. Croyez- F vous qu’elle était faite pour cette vie décevante à À l’art? L’art! Quand on pense qu’il y a de pauvres » femmes qui aspirent à la gloire d’écrire, ou de jouer, … ou de chanter, comme au faîte du bonheur! Faut-il 3 qu’elles soient assez dénuées de tout, qu’elles ne | sachent plus à quelle affection se prendre! L’art! qu’avons-nous à faire de l’art, si nous n’avons tout le Ë. reste, avec? Il n’y a qu’une chose au monde qui peut î faire oublier tout le reste, tout le reste : c’est un cher « petit enfant. j — Et quand on l’a, vous voyez qu’il ne suffit même — Oui, pas toujours… Les femmes ne sont pas très É. heureuses. Il est difficile d’être une femme. Beaucoup plus que d’être un homme. Vous ne vous en doutez Æ pas assez. Vous, vous pouvez vous absorber en une passion d’esprit, en une activité. Vous vous mutilez, é î
_ mais vous en êtes plus heureux. Une femme saine ne le peut pas sans souffrance. [l est inhumain d’étouffer toute _ une partie de soi-même. Nous, quand nous sommes heureuses d’une façon, nous regrettons l’autre façon, … Nous avons plusieurs âmes. Vous, vous n’en avez qu’une, plus vigoureuse, souvent brutale, et même monstrueuse. Je vous admire. Mais ne soyez pas trop égoistes. Vous _ l’êtes beaucoup, sans vous en douter. Vous nous faites bien du mal, sans vous en douter. — Que faire? Ce n’est pas notre faute. — Non, ce n’est pas votre faute, mon bon Christophe. Ce n’est ni votre faute, ni la nôtre. Au bout du compte,
- voyez-vous, c’est que la vie n’est pas du tout une chose simple. On dit qu’il n’y a qu’à vivre d’une façon natu-
- relle? Mais qu’est-ce qui est naturel? — C’est vrai. Rien n’est naturel dans notre vie. Le célibat n’est pas naturel. Le mariage ne l’est pas non : plus. Et l’union libre livre les faibles à la rapacité des … forts. Notre société même n’est pas une chose naturelle; nous l’avons fabriquée. On dit que l’homme est un animal sociable. Quelle bêtise! Il a bien fallu qu’il le devint, pour vivre. Il s’est fait sociable, pour son utilité, sa défense, son plaisir, sa grandeur. Cette nécessité la amené à souscrire certains pactes. Mais la nature regimbe et se venge de cette contrainte. La nature n’a pas été faite pour nous. Nous tâchons de la réduire. C’est une lutte : il n’est pas étonnant que nous soyons - souvent battus. Comment sortir de 1à? — En étant forts. — Oh ! Dieu! être bon, arracher son corset d’égoisme, respirer, aimer la vie, la lumière, son humble tâche, le petit coin du sol où l’on enfonce ses racines. Ce qu’on
| ne peut avoir en horizons, s’efforcer de l’avoir € pro. 5e fondeur et en hauteur, comme un arbre à P étroit qui FRA monte vers le soleil! : LORS ‘4 ESS — Oui. Et d’abord s’aimer les uns les autres. Si
: l’homme voulait sentir davantage qu’il est le frère de la femme, et non pas seulement sa proie, ou qu’ elle doit us être la sienne! S’ils voulaient tous les deux. dépouiller Ë
leur orgueil, et penser, chacun, un peu moins à soi, et F “ un peu plus à l’autre! Nous sommes faibles : aidons-
nous. Ne disons pas à celui qui est tombé : « Je ne te connais plus. » Mais : « Courage, ami. Nous sortirons
Ils se turent, assis devant le foyer, le petit minet entre eux, tous trois immobiles, absorbés, et regardant le feu. La flamme, près de s’éteindre, caressait de son battement d’aile le fin visage de madame Arnaud, que rosissait une exaltation intérieure qui ne lui était pas coutumière. Elle s’étonnait elle-même de s’être ainsi livrée. Jamais elle n’en avait tant dit. Jamais plus elle
Elle posa sa main sur celle de Christophe et dit:
— Que faites-vous de l’enfant?
C’était à cela qu’elle pensait, depuis le commencement. Elle parlait, elle parlait, elle était une autre femme, elle était comme grisée. Mais à cela seul elle pensait. Dès les premiers mots de Christophe, elle s’était bâti un roman dans son cœur. Elle pensait à l’enfant que sa mère avait laissé, au bonheur de l’élever, de tresser autour de cette petite âme ses rêves et son amour. Et elle se disait :
— Non, c’est mal, je ne dois pas me réjouir de ce qui est le malheur des autres.
Mais c’était plus fort qu’elle. Elle parlaït, elle parlait, et son cœur silencieux était baigné d’espoir.
Christophe dit :
— Oui, sans doute, nous y avons bien pensé. Le pauvre petit! Ni Olivier, ni moi, ne sommes capables de l’élever. Il faut les soins d’une femme. J’avais songé qu’une amie voudrait bien nous aider…
la fin du voyage Re
Christophe dit : ..
— Je voulais vous en parler. Et puis, Cécile est venue, justement, tout à l’heure. Quand elle a su la chose, quand elle a vu l’enfant, elle était si émue, elle a mon-
« tré tant de joie, elle m’a dit : « Christophe… » 3
Le sang de madame Arnaud s’arrêta ; elle n’entendit pas la suite ; tout se brouilla devant ses yeux. Elle avait envie de crier : :
. — Non, non, donnez-le moi…
Christophe parlait. Elle n’entendait pas ce qu’il disait. Mais elle fit effort sur elle-même. Elle pensa aux confidences de Cécile. Elle pensa : 1 À
— Elle en a plus besoin que moi. Moi, j’ai mon cher L Arnaud, et puis toutes mes choses. Et puis, je suis plus vieille. 4
Et elle sourit et dit : |
— C’est bien. #4
Mais la flamme du foyer s’était éteinte; et aussi la ; : roseur du visage. Et sur le cher visage las, il n’y avait. à plus que l’expression habituelle de bonté résignée. À
Sous cette pensée, Olivier succombait. En vain, Christophe le secouait rudement, par affection.
— Que veux-tu? disait-il. Une trahison d’ami, c’est une épreuve journalière, comme la maladie, la pauvreté, la lutte avec les sots. Il faut être armé contre elle. Si on ne peut y résister, c’est qu’on n’est qu’un pauvre homme.
— Ah! c’est tout ce que je suis. Je n’y mets pas d’orgueil.. Un pauvre homme, oui, qui a besoin de tendresse, et qui meurt, s’il ne l’a plus.
— Ta vie n’est pas finie : il y a d’autres êtres à
— Je ne crois plus à aucun. Il n’y a pas d’amis.
— Pardon. Je ne doute pas de toi… Quoiqu’il y ait des moments où je doute de tout… de moi… Mais toi, tu es fort, tu n’as besoin de personne, tu peux te passer
— Elle s’en passe encore mieux.
— Mon cher petit, je te brutalise; mais c’est pour que tu te révoltes. Que diable! c’est honteux, de sacrifier ceux qui t’aiment, et ta vie, à quelqu’un qui se moque de toi.
_ — Que m’importent ceux qui m’aiment? C’est elle que j’aime.
la fin du voyage Me — Travaille. Ce qui t’intéressait autrefois… — … ne m’intéresse plus. Je suis las. Il me semble que je suis sorti de la vie. Tout m’apparaît loin, loin. Je vois, mais je ne comprends plus… Penser qu’il y a des hommes qui ne se lassent point de recommencer, chaque jour, leur mécanisme d’horloge, leur tâche insipide, leurs discussions de journaux, leur pauvre chasse … au plaisir, des hommes qui se passionnent pour ou contre un ministère, un livre, une cabotine..… Ah! que . je me sens vieux! Je n’ai ni haïne, ni rancune, contre qui que ce soit : tout m’ennuie. Je sens qu’il nya rien. Écrire? Pourquoi écrire? Qui vous comprend? - Je n’écrivais que pour un être; tout ce que j’étais, je l’étais pour lui… Il n’y a rien. Je suis fatigué, Chris- « tophe, fatigué. Je voudrais dormir. — Eh bien, dors, mon petit. Je te veillerai. | Mais c’était ce qu’Olivier pouvait le moins. Ah! si celui qui souffre pouvait dormir des mois, jusqu’à ce “ que sa peine s’efface de son être renouvelé, jusqu’à ce $ qu’il soit un autre! Mais nul ne peut lui faire ce don; et il n’en voudrait pas. La pire souffrance lui serait ;: d’être privé de sa souffrance. Olivier était comme LE: un fiévreux, qui se nourrit de sa fièvre. Une véri- « table fièvre, dont les accès reparaissaient, aux mêmes : heures, le soir, à partir du moment où la lumière tombe. Et le reste du temps, elle le laissait brisé, à intoxiqué par l’amour, rongé par le souvenir, ressassant la même pensée, pareil à un idiot qui remâche M la même bouchée sans pouvoir l’avaler, toutes les % forces du cerveau paralysées, pompées par la seule Ë Il n’avait pas la ressource, comme Christophe, de « 208 F
: maudire son mal, en calomniant de bonne foi celle qui en était cause. Plus clairvoyant et plus juste, il savait qu’il y avait sa part de responsabilité, et qu’il n’était pas le seul à en souffrir : Jacqueline aussi k était victime; — elle était sa victime. Elle s’était confiée à lui : qu’en avait-il fait? S’il n’était pas de force à la rendre heureuse, pourquoi l’avait-il liée à lui? Elle était dans son droit, en rompant ces liens . qui la meurtrissaient. ; — Ce n’est pas sa faute, pensait-il. C’est la mienne. Je l’ai mal aimée. Pourtant, je l’aimais bien. Mais je n’ai pas su l’aimer, puisque je n’ai pas su me faire aimer. Ainsi, il s’accusait; et peut-être avait-il raison. Mais il ne sert pas à grand chose de faire le procès du passé : cela n’empêécherait point de le recommencer, si c’était à recommencer; et cela empêche de vivre. L’homme fort est celui qui oublie le mal qu’on lui à fait, — et aussi, hélas! celui qu’il a fait, dès l’instant qu’il s’est rendu compte qu’il ne peut le réparer. Mais l’on n’est pas fort par raison, on l’est par passion. L’amour et la passion sont deux parents éloignés; rarement ils vont ensemble. Olivier aimait; il n’était fort que contre lui-même. Dans l’état de passivité où il était tombé, il offrait prise à tous les maux. Influenza, bronchite, pneumonie s’abaitirent sur lui. Il fut malade, une partie de l’été. Christophe, aidé de madame Arnaud, le soigna avec dévouement ; et ils réussirent à enrayer la maladie. | Mais contre le mal moral, ils étaient impuissants; et ils sentaient peu à peu la fatigue déprimante de cette tristesse perpétuelle et le besoin de la fuir. Le malheur fait tomber dans une étrange solitude. Les hommes en ont une horreur instinctive. On dirait
qu’ils ont peur qu’il ne soit contagieux : à tout le moins, il ennuie; on se sauve de lui. Qu’il est peu de personnes qui vous pardonnent de souffrir! C’est toujours la vieille histoire des amis de Job. Eliphaz de Theman accuse Job d’impatience. Baldad de Suli soutient que les malheurs de Job sont la peine de ses * péchés. Sophar de Naamath le taxe de présomption. de Ram, entra dans une grande colère, et se fâcha contre Job, parce que Job assurait qu’il était juste ; devant Dieu. » — Peu de gens vraiment tristes. Beaucoup d’appelés, peu d’élus. Olivier était de ceux-ci. Comme disait un misanthrope, « il paraissait se e complaire à être maltraité. On ne gagne rien à ce personnage d’homme malheureux : on se fait dé- É Olivier ne pouvait parler de ce qu’il sentait à personne, même à ses plus intimes. IL s’apercevait que 3 cela les assommait. Même son cher Christophe était k impatienté de cette peine tenace et importune. Il : se savait trop maladroit à y porter remède. Pour 4 dire la vérité, cet homme dont le cœur était généreux “4 et qui avait fait pour son compte l’épreuve de la 1 souffrance, ne parvenait pas à sentir la souffrance de ; 4 son ami. Telle est l’infirmité de la nature humaine. l morts : vous ne sentirez pas la douleur de votre ami à qui a mal aux dents. Si la maladie se prolonge, on est : tenté de trouver que le malae exagère ses plaintes. 24 Combien plus, lorsque le mal est invisible, tapi au 24 fond de l’âme! Celui qui n’est pas en cause trouve irri- “À tant que l’autre se fasse tant de bile pour un sentiment 4
qui ne lui importe guère. Et enfin, l’on se dit, pour ;
à mettre sa conscience en repos :
; — Qu’y puis-je? Toutes les raisons ne servent de
Toutes les raisons, cela est vrai. On ne peut faire du
bien qu’en aimant celui qui souffre, en l’aimant bêtement, sans chercher à le convaincre, sans chercher à le guérir, en l’aimant et en le plaignant. L’amour est le ; seul baume aux blessures de l’amour. Mais l’amour n’est pas inépuisable, même chez ceux qui aiment le mieux ; ils n’en ont qu’une provision limitée. Quand les amis ont dit ou écrit une fois tout ce qu’ils ont pu trouver de paroles d’affection, quand à leurs propres yeux ils ont fait leur devoir, ils se retirent prudemment, ils font le vide autour du patient, ainsi que d’un coupable. Et comme ils ne sont pas sans une honte secrète de l’aider aussi peu, ils l’aident de moins en moins; ils cherchent à se faire oublier, et à oublier eux-mêmes. Et si le malheur importun s’obstine, si un écho indiscret pénètre jusqu’à leur retraite, ils en viennent à juger sévèrement cet homme sans courage, qui supporte mal l’épreuve. Soyez sûrs que s’il suc- Ë combe, il se trouvera au fond de leur pitié sincère ce sous-entendu dédaigneux :
| — Le pauvre diable! J’avais de lui une meilleure
Dans cet égoïisme universel, quel ineffable bien peut
faire une simple parole de tendresse, une attention délicate, un regard qui a pitié et qui vous aime! On sent alors le prix divin de la bonté. Que tout le reste est pauvre, à côté d’elle! Elle rapprochaïit
; Olivier de madame Arnaud, plus que de tout autre,
15 211
la fin du voyage | | même de son Christophe. Cependant Christophe s’obligeait à une patience méritoire; il lui cachaït, par affection, ce qu’il pensait de lui. Mais Olivier, avec _ Jl’acuité de son regard que la souffrance affinait, apercevait le combat qui se livrait en son ami, et combien sa tristesse lui était parfois à charge. C’était assez pour l’écarter à son tour de Christophe, et lui souffler l’envie de lui crier : Le Ainsi, le malheur sépare souvent les cœurs qui s’aiment. Comme le vanneur trie le grain, il met d’un côté ce qui veut vivre, de l’autre ce qui veut mourir. Terrible loi de vie, plus forte que l’amour! La mère qui voit mourir son fils, l’ami qui voit son ami se noyer, — s’ils ne peuvent les sauver, n’en continuent pas moins de se sauver soi-mêmes, ils ne meurent pas avec eux. Et pourtant, ils les aiment mille fois mieux que leur vie. ; Malgré son grand amour, Christophe était obligé, par moments, de fuir Olivier. Il était trop fort, il se | portait trop bien, il étouffait dans cette peine sans air. Qu’il était honteux de lui! Il avait la mort dans l’âme de ne pouvoir rien pour son ami; et comme il avait besoin de se venger sur quelqu’un, il en voulait à 4 Jacqueline. En dépit des paroles clairvoyantes de ; madame Arnaud, il continuait de la juger durement, . comme il sied à une âme jeune, violente et entière, | qui n’a pas encore assez appris de la vie pour n’être ; pas impitoyable envers ses faiblesses. 4 Ïl allait voir Cécile et l’enfant qui lui avait été confié. ; Cela lui rafraîchissait l’âme. Cécile était transfigurée par sa maternité d’emprunt; elle paraissait toute jeune, 4
heureuse, affinée, attendrie. Le départ de Jacqueline
_ n’avait pas fait naître en elle un espoir inavoué de bonheur. Elle savait que le souvenir de Jacqueline éloignait d’elle Olivier plus encore que Jacqueline présente. D’ailleurs, le souffle qui l’avait troublée était passé : c’était un moment de crise, que la vue de légarement de Jacqueline avait contribué à dissiper; elle était rentrée dans son calme habituel, et elle ne comprenait plus très bien ce qui l’en avait fait sortir. Le meilleur de son besoin d’aimer trouvait à se satisfaire dans l’amour de l’enfant. Avec le merveilleux pouvoir d’illusion — d’intuition — de la femme, elle retrouvait celui qu’elle aimait, au travers de ce petit être; ainsi, elle l’avait faible et livré, tout à elle : il lui appartenait ; et elle pouvait l’aimer, passionnément Vaimer, d’un amour aussi pur que l’était le cœur de cet innocent et ses limpides yeux bleus, gouttelettes de regret mélancolique. Ah! ce n’est jamais la même chose qu’un enfant de notre sang! Mais c’est bon,
tout de même.
Christophe regardait maintenant Cécile avec d’autres yeux. Il se rappelait un mot ironique de Françoise
— Comment se fait-il que toi et Philomèle, qui seriez si bien faits pour être mari et femme, vous ne vous aimiez pas?
Mais Françoise, mieux que Christophe, en savait la raison : quand on est un Christophe, il est rare qu’on aime qui peut vous faire du bien; on aime bien plutôt qui peut vous faire du mal. Les contraires s’attirent ;
la nature cherche sa destruction, elle va à la vie intense
la fin du voyage qui se brûle, de préférence à la vie prudente qui s’économise. Et l’on a raison quand on est un Christophe,. dont la loi n’est pas de vivre le plus longtemps possible, mais le plus fort.
Christophe cependant, moins pénétrant que Fran- çoise, se disait que l’amour est une force aveugle et inhumaïne. Il met ensemble ceux qui ne peuvent se souffrir. Il rejette ceux qui sont de même sorte.
Ce qu’il inspire est peu de chose, au prix de ce quil détruit. Heureux, il dissout la volonté. Malheureux, il brise le cœur. Quel bien fait-il jamais?
Et comme il médisait ainsi de l’amour, il vit son sourire ironique et tendre, qui lui disait :
Christophe n’avait pu se dispenser de venir encore à une des soirées de l’ambassade d’Autriche. Philomèle chantait des lieder de Schubert, de Hugo Wolf, et de Christophe. Elle était heureuse de son succès et de celui de son ami, maintenant fêté par une élite. Même dans le grand public, le nom de Christophe s’imposait; les Lévy-Cœur n’avaient plus le droit de feindre de l’ignorer. Ses œuvres étaient jouées aux concerts; il avait une pièce reçue à l’Opéra-Comique. D’invisibles sympathies s’intéressaient à lui. Le mystérieux ami, qui plus d’une fois avait travaillé pour lui, continuait de secon- ! der ses désirs. Plus d’une fois, Christophe avait senti cette main affectueuse, qui l’aidait en ses démarches : quelqu’un veillait sur lui, et se cachait jalousement. Christophe avait tâché de le découvrir; mais il semblait que l’ami se fût dépité de ce que Christophe n’eût pas cherché plus tôt à le connaître, et il restait insaisissable. Christophe était distrait d’ailleurs par d’autres préoccupations : il pensait à Olivier, il pensait à Françoise; le matin même, il venait de lire dans un journal qu’elle était tombée gravement malade à San Francisco : il se la représentait seule, dans une ville étrangère, dans une chambre d’hôtel, se refusant à voir
personne, à écrire à ses amis, serrant les dents, atten- : dant, seule, la mort.
D Obsédé par ces pensées, il évitait le monde; et il 5 215
la fin du voyage LE s’était retiré dans un petit salon à l’écart. Adossé au mur, dans un retrait à demi dans l’ombre, derrière un rideau de plantes vertes et de fleurs, il écoutait la belle voix de Philomèle, élégiaque et chaude, qui chantait . le Tilleul de Schubert; et la pure musique faisait monter la mélancolie des souvenirs. En face de lui, au mur, une grande glace reflétait les lumières et la vie du salon voisin. Il ne la voyait pas : il regardait en lui; et il avait devant les yeux un brouillard de larmes. Soudain, comme le vieil arbre de Schubert qui fris: sonne, il se mit à trembler, sans raison. Il resta quelques secondes ainsi, très pâle, sans bouger. Puis, le voile de ses yeux se dissipant, il vit devant lui, dans la glace, « l’amie » qui le regardait. L’amie? Qui étaitelle? Il ne savait rien de plus, sinon qu’elle était lamie, et qu’il la connaissait; et les yeux attachés à ses yeux, appuyé contre le mur, il continuaït de trembler. Elle lui souriait. Il ne voyait ni le dessin de son visage ; et de son corps, ni la nuance de ses yeux, ni si elle était grande ou petite, et comment habillée. Une seule i . chose il voyait : la divine bonté de son sourire compatissant. 4 Et ce sourire subitement évoqua en Christophe un à souvenir disparu de sa petite enfance. Il avait six à sept ans, il était à l’école, il était malheureux, il venait C d’être humilié et battu par des camarades plus âgés et plus forts, tous se moquaient de lui, et le maître l’avait injustement puni ; accroupi dans un coin, délaissé, tandis que les autres jouaient, il pleuraït tout bas. Une 4 petite fille mélancolique qui ne jouait pas avec les ï autres, — (il la revoyait en ce moment, lui qui n’y avait ñ jamais pensé, depuis : elle était courte de taille, la tête |
grosse, les cheveux et les cils d’un blond tout à fait blanc, les yeux d’un bleu très pâle et vagues, les joues larges et blêmes, les lèvres grosses, la figure un peu bouffe, et de petites mains rouges), — elle était venue près de lui, elle s’était arrêtée, son pouce dans sa ‘©? bouche, et l’avait regardé pleurer; puis elle avait mis sa menotte sur la tête de Christophe, et elle lui avait dit, timidement, précipitamment, avec le même sourire :
— Ne pleure pas, ne pleure pas!
Alors, Christophe n’y avait plus tenu, il avait éclaté en sanglots, appuyant son nez contre le tablier de la petite qui répétait, d’une voix tremblante et tendre : e
— Ne pleure pas…
Elle était morte, peu de temps après, quelques semaines peut-être; quand avait lieu cette scène, elle devait être déjà sous la main de la mort. Pourquoi
_ pensait-il à elle, en ce moment? Il n’y avait aucun rapport entre cette petite morte oubliée, humble fillette du peuple d’une lointaine ville allemande, et l’aristocratique jeune dame qui le regardait maintenant. Mais il n’est qu’une seule âme pour tous; et bien que les millions d’êtres semblent différents entre eux, comme les mondes qui roulent dans le ciel, c’est le même éclair de pensée ou d’amour qui resplendit, à la fois, dans les cœurs séparés par les siècles. Christophe venait de retrouver la lueur qu’il avait vu passer sur : les lèvres décolorées de la petite consolatrice.
Cela ne dura qu’une seconde. Un flot de monde bloqua la porte et cacha à Christophe la vue de l’autre salon. Il se recula rapidement dans l’ombre, hors de l’atteinte du miroir; il craignaït que son trouble ne fût
la fin du-voyage’ “0. remarqué. Mais quand il fut plus calme, il voulut la revoir. Il avait peur qu’elle ne fût déjà partie. Il entra = aussitôt, quoiqu’elle ne fût plus de même qu’elle lui . était apparue dans la glace. Maintenant, il la voyait de profil, assise dans un cercle de dames élégantes; un É coude sur le bras du fauteuil, le corps un peu penché, la tête appuyée sur sa main, elle écoutait les causeries, avec un sourire intelligent et distrait; elle avait l’air et les traits du jeune saint Jean, écoutant et voyant, les yeux à demi fermés, souriant à sa propre pensée, dans : la Dispute de Raphaël… Alors, elle leva les yeux, le vit, et ne fut pas étonnée. ; Et il vit que son sourire était pour lui. Il la salua, ému, — Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle. 5 A cet instant, il la reconnut : : — Grazia… dit-il. : Au même moment, l”ambassadrice, qui passait, se : félicitait que la rencontre, depuis longtemps cherchée, E se fat enfin produite; et elle présentait Christophe à 3 . « la comtesse Berény ». Mais Christophe était si ému qu’il n’entendait même pas; et il ne remarquaït point : ce nom étranger. C’était toujours pour lui sa petite.
Grazia avait vingt-deux ans. Elle était mariée, depuis un an, à un jeune attaché d’ambassade autrichien, noble, de grande famille, apparenté à un premier ministre de l’empereur, snob, viveur, élégant, prématurément usé, dont elle s’était sincèrement éprise, et qu’elle aimait encore, tout en le jugeant. Son vieux papa était mort. Son mari avait été nommé à l’ambassade de Paris. Par les relations du comte Berény, par son charme et son intelligence propre, la fillette timide qu’un rien effarouchait était devenue une des jeunes femmes le plus en vue, dans la société parisienne, sans faire aucun effort pour cela, et sans en être gênée. C’est une grande force d’être jeune et jolie, et
| de plaire, et de savoir qu’on plait. Et c’est une force non moins grande d’avoir un cœur tranquille, très sain : et très serein, qui trouve son bonheur dans l’accord harmonieux de ses désirs et de sa destinée. La belle fleur de vie s’était épanouie; mais elle n’avait rien perdu de la calme musique de son âme latine, nourrie
| de la lumière et de la paix puissante de la terre italienne. Tout naturellement, elle avait acquis une certaine influence dans le monde de Paris : elle ne s’en _étonnait point, et savait discrètement en user pour les œuvres artistiques ou charitables qui recouraient à elle; de ces œuvres elle laissait à d’autres le patronage officiel : car bien qu’elle sût tenir son rang, elle avait
la fin du voyagé: “ORNE conservé de son enfance un peu sauvage dans la villa solitaire au milieu des champs, une indépendance secrète, que le monde fatiguait tout en l’amusant, mais qui savait déguiser son ennui sous l’aimable sourire 4 d’un cœur courtois et bon.
Elle n’avait pas oublié son grand ami Christophe. L’enfant, que brûlait en silence un profond et innocent amour, sans doute n’existait plus. La Grazia d’à pré- sent était une femme fidèle à ses affections, mais très sensée et nullement romanesque. Elle avait une douce ironie pour les exagérations de sa tendresse enfantine.
Elle ne laissait point pourtant d’être émue par ces souvenirs. La pensée de Christophe était associée aux heures les plus pures de sa vie. Elle n’entendait pas son
nom sans plaisir; et chacun de ses succès la réjouissait, comme si elle y avait eu part : car elle les avait pressentis. Dès son arrivée à Paris, elle avait cherché à le à revoir. Elle l’avait invité, en ajoutant sur la lettre d’invitation son ancien nom de jeune fille. Christophe n’y
avait pas fait attention, et il avait jeté l’invitation au panier, sans répondre. Elle ne s’en était pas offensée. | Elle avait continué de suivre, sans qu’il le sût, ses tra- 4 vaux et même un peu sa vie. C’était elle, dont la main bienfaisante l’avait secouru, dans la campagne récente menée contre lui par certains journaux. La proprette Grazia n’avait guère de rapports avec le monde de la 1 presse; mais quand il s’agissait de rendre service à un s: ami, elle était capable d’enjôler, avec une innocente et 4 malicieuse rouerie, les gens qu’elle aimait le moins. Elle 4 invita le directeur du journal qui menait la meute des 4 aboyeurs; et en moins de rien, elle lui tourna la tête; 4 elle sut si bien flatter son amour-propre, elle le séduisit -
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si bien, tout en lui en imposant, qu’elle n’eut besoin que de quelques mots, négligemment jetés, d’étonnement méprisant sur les attaques dont Christophe était l’objet, pour que la campagne s’arrêtât net. Le directeur supprima l’article injurieux qui allait paraître le lendemain; et quand le chroniqueur s’informa des motifs de la suppression, il lui lava la tête. Il fit plus : il donna ordre à un de ses gens-à-tout-faire de fabriquer dans la quinzaine un article enthousiaste sur Christophe; l’article fut fabriqué, enthousiaste et stupide, à souhait. Ce fut aussi Grazia qui eut l’idée d’organiser à l’ambassade des auditions d’œuvres de son ami, et qui, sachant qu’il patronnaïit Cécile, l’aida à se faire connaître. Enfin, par ses relations avec le monde diplomatique allemand, elle commença tout doucement, avec une habileté tranquille, à éveiller l’intérêt du pouvoir pour Christophe banni d’Allemagne; et peu à peu, elle détermina un mouvement d’opinion afin d’obtenir de l’Empereur un décret qui rouvrit les portes de son pays à un grand artiste qui l’honoraït. S’il était prématuré d’attendre pour l’instant cet acte de grâce, elle réussit du moins à ce qu’on fermât les yeux sur le voyage de quelques jours qu’il fit dans sa ville natale.
Et Christophe, qui sentait planer sur lui la présence de l’invisible amie, sans pouvoir découvrir qui elle était, venait de la reconnaître dans la figure du jeune saint Jean qui lui souriait dans le miroir.
Ils causaient du passé. Ce qu’ils disaient, Christophe ne le savait guère. Pas plus qu’on ne la voit, on n’entend celle qu’on aime. On l’aime. Et quand on l’aime bien, on ne songe même point qu’on l’aime. Christophe ne s’en 2 doutait pas. Elle était là : c’était assez. Le reste É n’existait plus. js
Grazia s’arrêta de parler. Un jeune homme, très grand, assez beau, élégant, la figure rasée, la tête à demi vs chauve, l’air ennuyé, méprisant et impassible, considérait Christophe à travers son monocle, et déjà, s’inclinait avec une politesse hautaine :
— Mon mari, dit-elle.
Le bruit du salon reparut. La lumière intérieure s’éteignit. Christophe, glacé, se tut, et répondant au salut, il se retira aussitôt. #
Ridicules et dévorantes exigences de ces âmes 4 d’artistes et des lois enfantines qui régissent leur vie a passionnée ! Cette amie, qu’il avait négligée jadis quand 4 elle l’aimait, et à qui il n’avait plus pensé depuis des années, à peine la retrouvait-il qu’il lui semblait qu’elle 4 était à lui, qu’elle était son bien, et que si un autre l’avait prise, c’est qu’on la lui avait volée : elle-même n’avait pas le droit de se donner à un autre. Christophe : ; ne se rendait pas compte de ce qui se passait en lui. 44 4 Mais son démon créateur s’en rendait compte pour lui, Re 2 et enfanta, ces jours-là, certains de ses plus beaux ne. chants de douloureux amour. 3}
: Assez longtemps il resta sans revenir la voir. La peine et la santé d’Olivier l’obsédaient. Un jour enfin, retrouvant l’adresse qu’elle lui avait laissée, il se
En montant l’escalier, il entendit des marteaux d’ouvriers qui clouaient. L’antichambre était en désordre, encombrée de caisses et de malles. Le valet répondit que la comtesse n’était pas visible. Mais comme Christophe déçu se retirait après avoir remis sa carte, < le domestique courut après lui, sur l’escalier, et Le fit rentrer en s’excusant. Christophe fut introduit dans un - petit salon, dont les tapis étaient enlevés et roulés. Grazia vint au devant de lui, avec son lumineux sourire, la maiïn tendue dans un élan de joie. Toutes les sottes rancunes s’évanouirent. Il saisit cette main, dars le |
| même élan de bonheur, et il la baïisa.
— Ah! dit-elle, que je suis heureuse que vous soyez venu! Je craignais tant de partir, sans vous avoir revu!
— Partir! Vous allez partir!
L’ombre, de nouveau, retomba sur lui.
— Vous le voyez, dit-elle en montrant le désordre de la chambre; à la fin de la semaine, nous aurons quitté
Elle fit un geste :
Il fit un effort pour parler. Sa gorge était contractée.
— Où allez-vous ?
— Aux États-Unis. Mon mari y est nommé premier
E — Et ainsi, ainsi, fit-il… (Ses lèvres tremblaient)… c’est fini?
la fin du voyage pe
— Mon ami! dit-elle, émue de son accent… Non, ce n’est pas fini.
— Je vous ai retrouvée seulement pour vous perdre!
Il avait les larmes aux yeux.
— Mon ami, répéta-t-elle.
Il mit la main sur ses yeux, et se détourna, pour cacher son émotion.
— Ne soyez pas triste, dit-elle, en lui posant la main sur sa main. |
A ce moment encore, il pensa à la petite fille d’Allemagne. Ils se turent.
— Pourquoi êtes-vous venu si tard? demanda-t-elle enfin. J’ai cherché à vous voir. Vous n’avez jamais
— Je ne savais point, je ne savais point, fit-il.. Ditesmoi, c’est vous qui tant de fois m’êtes venue en aide, sans que j’aie pu deviner…? C’est à vous que je dois d’avoir pu retourner en Allemagne? C’est vous qui étiez mon bon ange, qui veilliez sur moi?
Elle dit :
— J’étais heureuse de pouvoir quelque chose pour $ vous. Je vous dois tant!
— Quoi donc? demanda-t-il. Je n’ai rien fait pour . vous. ÿ
— Vous ne savez pas, dit-elle, ce que vous avez été 1 pour moi. à
Elle parla du temps, où, fillette, elle le rencontra chez À son oncle Stevens, et où elle eut, par lui, par sa musique, À
Et peu à peu, s’animant doucement, elle lui raconta, par brèves allusions transparentes et voilées, ses émo- A tions d’enfant, la part qu’elle avait prise aux chagrins
_ de Christophe, le concert où il avait été sifflé et où elle avait pleuré, et la lettre qu’elle lui écrivit et à laquelle il ne répondit jamais : car il ne l’avait pas reçue. Et
- Christophe, en l’écoutant, de bonne foi projetait dans le passé son émotion présente et la tendresse qui le pénétrait pour le tendre visage qui était penché vers lui.
_ Ils causaient innocemment, avec une joie affectueuse. Et Christophe, en parlant, prit la main de Grazia. Et -brusquement ils s’arrêtèrent tous deux : car Grazia
- s’aperçut que Christophe laimait. Et Christophe s’en aperçut aussi…
Grazia, pendant un temps, avait aimé Christophe sans que Christophe s’en souciât. Maintenant Christophe aimait Grazia ; et Grazia n’avait plus pour lui qu’une paisible amitié : elle en aimait un autre. Comme il arrive souvent, il avait suffi que l’une des deux horloges de leurs vies fût en avance sur l’autre, pour que toute leur vie, à tous deux, fût changée…
Grazia retira sa main, que Christophe ne retint point. Et ils restèrent, un moment, interdits, sans parler.
Et Grazia dit :
Christophe répéta sa plainte.
— Et ainsi, c’est fini?
— C’est mieux sans doute, que les choses soient ainsi.
— Ne nous reverrons-nous pas, avant votre départ ?
— Non, dit-elle.
— Quand nous reverrons-nous ?
Elle fit un geste de doute mélancolique.
- — Alors, à quoi bon, dit Christophe, à quoi bon nous
la fin du voyage
Mais au reproche de ses yeux, il répondit aussitôt :
— Non, pardon, je suis injuste.
— Je penserai toujours à vous, dit-elle.
— Hélas! fit:il, je ne puis même pas penser à vous. - Je ne sais rien de votre vie. | 4
Tranquillement, elle lui décrivit en quelques mots sa vie habituelle, et comment ses journées se passaient. | Elle parlait d’elle et de son mari, avec son beau sourire
— Ab! dit-il jalousement, vous l’aimez? :
— Oui, dit-elle.
Elle se leva aussi. Alors seulement, il remarqua qu’elle était enceinte. Et cela lui fit au cœur une impres- -
. sion inexprimable de dégoût, de tendresse, de jalousie, de pitié passionnée. Elle l’accompagna jusqu’à l’entrée “ du petit salon. A la porte, il se retourna, s’inclina vers « ses mains, et les baisa longuement. Elle ne bougeaït « point, les yeux à demi fermés. Enfin, il se releva, et,” sans la regarder, il sortit rapidement.
LE TESTS = Æ chi allora m’avesse doman ao
Jour de la Toussaint. Lumière grise et vent froid, au | dehors. Christophe était chez Cécile. Cécile était près du berceau de l’enfant, sur lequel se penchait madame Arnaud, qui était venue, en passant. Christophe rêvait. Il sentait qu’il avait manqué le bonheur; mais il ne songeait pas à se plaindre : il savait que le bonheur existait. Soleil, je n’ai pas besoin de te voir pour aimer! Pendant ces longs jours d’hiver où je grelotte
- dans l’ombre, mon cœur est plein de toi; mon amour me tient chaud : je sais que tu es là…
Et Cécile aussi rêvait. Elle contemplait l’enfant, et finissait par croire qu’il était son enfant. O pouvoir béni du rêve, imagination créatrice de la vie! La vie. Qu’est-ce que la vie”? Elle n’est pas ce que la froide raison et ce que nos yeux la voient. La vie est ce que nous la rêvons. La mesure de la vie, c’est l’amour.
Christophe regardait Cécile, dont le visage rustique aux larges yeux rayonnait de la splendeur de l’instinct maternel, — plus mère que la vraie mère. Et il regar-
_ daït la tendre figure fatiguée de madame Arnaud. Il y
lisait, comme en un livre émouvant, les douceurs et les
… souffrances cachées de cette vie d’épouse, qui, sans que
_ l’on en soupçonne rien, est aussi riche parfois en
0 afin du copage Ce | douleurs et en joies que l’amour de Juliette ou d’Ysold le. pe
- Mais avec plus de grandeur religieuse… Et il pensait que, pas plus que la foi ou le manquede foi, ce ne sont les enfants ou le manque d’enfants qui font le bonheur ou le malheur de celles qui se marient et de celles qui ne se marient pas. Le bonheur est le parfum de l’âme, l’harmonie qui chante au fond du cœur. Et la plus belle des musiques de l’âme, cestla Olivier entra. Ses mouvements étaient calmes; une sérénité nouvelle l’éclairait. Il sourit à l’enfant, serra la 4 main à Cécile et à madame Arnaud, et se mit à causer | tranquillement. Ils l’observaient avec un étonnement affectueux. Il n’était plus le même. Dans l’isolement où il s’était enfermé avec son chagrin, comme la chenille dans le nid qu’elle s’est filé, après un dur travail äl 54 avait réussi à dépouiller sa peine comme une coque
- . vide. Quelque jour, nous raconterons comment il avait cru trouver une belle cause à laquelle faire le don de sa vie, qui ne l’intéressait plus que pour la sacrifier; _et, comme c’est la loi, du jour où il avait fait dans son cœur un acte de renoncement à la vie, elle s’était rallumée. Ses amis le regardaient. Ils ne savaient point … ce qui s’était passé, et ils n’osaient le lui demander;
.. mais ils sentaient qu’il s’était délivré, et qu’il ny avait plus en lui ni regret, ni amertume, pour quoi que ce fût, 3 contre qui que ce fût. HER
Christophe, se levant, alla au piano, et dit à”
à — Veux-tu que je te chante une mélodie de Bhusz A
— De Brahms? dit Olivier. Tu joues maintenant de ton vieil ennemi ?
— C’est la Toussaint, dit Christophe. Jour de pardon
. pour tous. Il chanta, à mi-voix, pour ne pas réveiller l’enfant, quelques phrases d’un vieux lied populaire de Souabe : .… Für die Zeit, wo du g’liebt mi hast
souhaïte qu’ailleurs ce soit mieux pour toi. »)
— Christophe! dit Olivier.
Cbristophe le serra sur sa poitrine.
— Va, mon petit, lui dit-il, nous avons le bon lot.
Ils étaient assis tous les quatre, près de l’enfant qui dormait. Ils ne parlaient point. Et à qui leur eût demandé quelle était leur pensée, — Le visage vêtu d’humilité, ils eussent répondu seulement :
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