XI-10 · Dixième cahier de la onzième série · 1910-02-20

Apologie pour notre passé

Daniel Halevy

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I

Dix années ont passé depuis celle-là qui nous a divisés, dix courtes années, longues en nos vies. Nous avons connu jeunes le combat et la victoire. Ce sont de beaux souvenirs : ils nous laissent sans joie. Voici quelques années, nous ne pouvions nous rencontrer sans causer de nos luttes, comme de vieux soldats causent de leurs campagnes. C’est un sujet que nous négligeons aujourd’hui, et peut-être nous l’évitons. D’où vient cela ? d’où vient qu’ayant été si heureux de notre dreyfusisme, et mieux qu’heureux, si fiers, d’où vient qu’il nous inspire aujourd’hui un mouvement si faible ? Cette année 1898, qu’ignorent les jeunes gens d’aujourd’hui, nous aura sans doute marqués pour la vie ; nous la considérons avec une sorte de lassitude, et nos esprits ne sont pas entièrement satisfaits par le souvenir de ces passions qui, soulevées d’un seul coup, mais survivant à leurs causes même, persistent après un temps si long, et nous gênent toujours.

Nos vies désormais seront courtes. Nous avons passé l’âge où l’âme est souple, nos souvenirs sont déjà nos maîtres, nous n’aurons plus d’occasion. Nos arrière-grands-pères ont eu 1789, 1793, les guerres pour la liberté ; nos grands-pères ont eu 1815 et les cosaques, 1830, 1848 ; nos pères ont eu 1848, la guerre et la commune. Nous avons eu cette unique affaire — quatre années, moins encore, trois, deux années, pour choisir nos amis, nos ennemis, pour affermir en nous ces partis-pris nécessaires, ces haines, ces instincts, qui maintenant régissent nos pensées. Une seule et redoutable crise nous a pris et marqués.

Vainqueurs, que nos voix sont discrètes ! mais voici qui est singulier : ceux-là même que nous vainquîmes, aujourd’hui parlent haut. D’abord ils furent humbles, ils s’abstinrent d’écrire ; on entendait nous seuls. Puis (l’affaire marocaine en fut cause peut-être), nous baissâmes la voix, tûmes nos souvenirs, et pendant trois ou quatre années, vainqueurs trop vainqueurs, vaincus trop vaincus, tous humbles, semblèrent gênés d’avoir dû faire leurs choix irrévocables, et gênés à bon droit : car ils s’étaient engagés à fond, et de telle sorte qu’ils restaient, en cas d’erreur, disqualifiés. Mais voici que depuis deux ans les attitudes se sont modifiées. Le silence est de nouveau rompu, et ce sont nos vaincus qui parlent seuls, qui nous insultent.

Quels anniversaires sont les nôtres ! Tout est prétexte à réunions, banquets, excepté nos souvenirs. Voyez nos adversaires : ils commémorent ce qu’ils appellent (comme ils sont humbles !) des victoires nationales : Dreyfus condamné, Dreyfus dégradé, Dreyfus une deuxième fois condamné. Paradoxe, sans doute ; reste à expliquer pourquoi un tel paradoxe, il y a cinq ans impossible, réussit aujourd’hui ; reste à expliquer pourquoi nous laissons passer ces défis sans risquer un mot de réplique.

Pourquoi ne nous rencontrons-nous plus, est-ce que nos regards se fuient ? Pourquoi ne causons-nous plus, est-ce qu’une vérité nous gêne ? Connaissons-la. Que cette dure affaire, qui fut pour trop des nôtres une douteuse école, demeure au moins pour nous ce qu’elle fut d’abord, une école de véracité. Demeurons, s’il se peut, tels que nous fûmes, et célébrons nos anniversaires en définissant nos pensées, malgré notre ennui et nos pudeurs même.

II

Donc, nous aurions eu quelque tort. La nouveauté d’un tel doute nous étonne ; jamais nous ne fûmes si sûrs de notre droit qu’aux jours dont nous parlons. Mais cet obscurcissement de nos souvenirs, qu’est-ce donc enfin, sinon le signe d’un regret inavoué, l’effet du sentiment d’un tort ? Acceptons le problème : bientôt il nous surprendra moins. Car nous le reconnaissons et il nous est familier.

Que de fois nous l’entendîmes, cette question des armées défaites, des peuples malheureux : qui est fautif ? Tous les libéraux français, de madame de Staël à Prévost-Paradol, à Renan, ont constamment mené cette recherche de nos torts. Ils n’aimaient pas les révolutions, pourtant ils en faisaient toujours, leur destinée les dirigeait ainsi. Puis, au sortir de ces crises, jamais cherchées, toujours subies, observant la vie plus amère et plus dure autour d’eux, les manières avilies, la culture abaissée, ils s’inquiétaient, ils examinaient le passé : Nous devions mieux défendre la vieille monarchie, disent madame de Staël, La Fayette, Camille Jordan. Nous ne devions pas renverser M. de Martignac, disent Guizot, Barante, le duc Victor de Broglie, serviteurs mal rassurés de Louis-Philippe. Louis-Philippe tombe ; Renan s’accuse d’avoir été heureux au lendemain de ce désastre. 1848 est la date d’un crime, dit-il ; nos châtiments ne s’arrêteront plus… Prévost-Paradol compare la France libérale, « touchante créature remplie d’instincts sublimes », au Sisyphe de Virgile,

… Et semper victus tristisque recedit.

« C’est cette tristesse, dit-il, que nous respirons tous, jeunes et vieux, traversant ce siècle, et c’est en proportion de notre patriotisme et de nos lumières que nous la sentons plus ou moins peser sur nos cœurs. »

Au lendemain de la guerre, quand il était si justifiable, sinon si juste, d’accuser l’Empire, et de l’accuser seul, quelle clairvoyante énergie anime ces libéraux et les retourne contre eux-mêmes ! Ils ne s’intéressent passionnément qu’à leurs fautes. Renan publie sa Réforme intellectuelle et morale de la France, Taine conçoit le terrible réquisitoire qui régit nos pensées, consentantes ou non consentantes. Les conversations graves suscitées par ces livres — elles touchèrent tant de fois nos oreilles d’enfant — font en nous comme un bruit qui ne peut s’éteindre, un incessant murmure dont la mélancolie nous rend incertains de nous-mêmes, nous incline à tous les regrets. Écoutons cette voix triste et sûre, quittons pour elle nos pâles certitudes.

III

Soit ! mais la séparation est malaisée. Dès le premier instant, nous sommes tentés d’écrire : le cas Dreyfus n’est pas un cas politique ; c’est une question particulière, et de fait. L’homme était-il innocent, coupable ? Telle était la question qui se posait à nous, et il fallait répondre.

Non, la question qui nous troublait n’était pas telle, ou nous devrions vivre dans un trouble constant, car il y a toujours dans nos prisons des innocents auxquels nous pensons peu. Si d’aventure nous avons suivi leur procès, nous leur faisons l’aumône d’un doute ; si la sentence est portée contre eux, c’est bien, nous ne nous fatiguons pas à lutter contre une décision légale. A peine conservons-nous le souvenir de leurs noms. Rappelons, pourtant, un Brière ; il était accusé d’avoir assassiné ses enfants ; aucune preuve n’était apportée contre lui ; pourtant il fut condamné, voici quelque dix ans. Qui s’en inquiéta ? Un membre de la Ligue des Droits de l’Homme, non bouleversé mais surpris, écrivit à un personnage considérable dans la Ligue pour lui demander une étude de l’affaire et une intervention. « Sans doute, répondit le personnage, contre Brière les preuves sont légères ; mais son crime s’explique par l’amour de la terre, source de tous les vices et de toutes les vertus paysannes… » N’est-ce pas de même que les nationalistes disaient : « Sans doute, contre Dreyfus les preuves sont légères ; mais son crime s’explique par l’amour du trafic, source de toutes les fortunes et infortunes d’Israël… » Cette manière de juger, qui avait paru faible contre l’un, ne persuada pas contre l’autre. Mais que pouvait notre protestataire isolé ? Il classa son curieux document, et vécut en grande paix. Des mois passèrent ; une fois, deux fois, les journaux imprimèrent quelques fragments des lettres que Brière envoyait du bagne aux siens. Ces humbles protestations d’illettré étaient touchantes ; il nous arriva d’en causer entre amis. « Ce serait une affaire à étudier », dîmes-nous ; et nous ne l’étudiâmes pas. — Il y a quelque temps, les journaux annoncèrent que Brière allait être gracié. La nouvelle ne fut pas confirmée. Sans doute quelqu’un travaille et s’entremet pour lui. Qui ? Nous l’ignorons. Il serait intéressant de savoir si cette, ou ces personnes bienfaisantes, furent jadis dreyfusardes. C’est probable, ce n’est pas sûr. L’homme est toujours au bagne, et nous n’y pensons pas.

Retenons de cet incident que nous ne sommes ni assez justes, ni assez bons, ni assez pourvus de loisirs, pour nous laisser bouleverser par l’idée d’une injustice particulière. Nous n’avons, il est vrai, sur un Brière, que des doutes. Mais c’est par le doute que commence toute recherche, et nous n’en essayons aucune. Il reste donc une différence inexpliquée entre notre attitude ordinaire, qui est l’inertie, et ce fait que nous sacrifiâmes pour Dreyfus deux années de nos vies, nos vies entières peut-être ; pourquoi cette différence ?

Ne prenons pas la peine de chercher la réponse, nos adversaires nous en proposent une : Ces condamnés obscurs que gardent nos prisons, disent-ils, ce sont de pauvres gens, simplement des paysans, des ouvriers français. Et leurs juges sont de pauvres gens aussi, des fonctionnaires à quatre mille francs par an. Mais Dreyfus était l’homme d’une race, ses juges les hommes d’une caste ; pour cette race, contre cette caste, vous êtes partis en guerre. La justice était votre masque, vous suiviez vos passions.

Non, nous ne sentons pas ces mobiles en nous, nous n’acceptons pas cette explication. La réponse est trop simple, et la question, telle que nous l’avions posée, trop simple aussi. L’Affaire Dreyfus, sitôt on l’étudie, paraît immense et périlleuse. Elle n’est comparable à nulle autre. Dreyfus est un condamné d’exception, et ce qu’il y a d’exceptionnel en lui justifie l’intérêt exceptionnel qu’il inspire ; la haine d’un peuple est sur lui, il subit un châtiment physique et moral extrême ; il est juif, son infamie est prise comme un symbole, sa personne diffamée diffame une race entière. Son cas est différent, il commande une autre attention, et ainsi nous avions raison quand nous nous émûmes pour lui.

Mais prenons garde, les difficultés nous pressent : si tel malheureux homme condamné et Dreyfus condamné, sont des espèces différentes, ces différences ne s’atténuent pas, elles s’aggravent au contraire, si nous considérons Dreyfus réhabilité, tel malheureux homme réhabilité. Réhabiliter Jacques ou Paul, c’est un acte infime, de nul événement. Qui l’aura condamné ? Pas même un magistrat dont l’avancement pourrait être contrarié, mais un vague jury. Un individu souffrit l’injustice, quelques individus aux noms inconnus la commirent ; si nous négligeons la pitié, rare en nos vies pressées, ce n’est rien. Réhabiliter Dreyfus, c’est déterminer un trouble immense. Qui l’a arrêté, jugé ? qui a voulu sa peine ? L’État-major de l’armée, un ministre de la guerre, la volonté passionnée du peuple. Réhabiliter Dreyfus, c’est frapper la société française, c’est peut-être diminuer son patrimoine d’honneur. Ainsi, dans tel cas ordinaire, les motifs pour agir sont moins forts, les motifs pour ne pas agir quasi-nuls ; nous devrions agir, et nous n’agissons pas ; dans le cas de Dreyfus, les motifs pour agir sont très forts, les motifs pour ne pas agir plus forts encore ; les uns et les autres, dirons-nous, impérieux à divers degrés : nous devions être prudents, et nous avons agi avec la dernière énergie, la plus intempérante ardeur. Le doute doit profiter à l’accusé, dit la maxime, et elle est juste. Mais voici, dans le cas présent, deux accusés qu’il faut considérer tous deux, l’un, Dreyfus, l’autre, la société française ; si Dreyfus est innocent, la société française est coupable ; si la société française est innocente, Dreyfus est coupable. Comment appliquer la maxime ? Dreyfus, la France, le doute est sur tous deux, lequel en bénéficiera ? « …Le doute devait profiter à l’accusé véritable, écrit M. Charles Maurras, qui pose le problème comme nous faisons ici, c’est-à-dire à l’auteur de la condamnation que l’on suspectait, et c’est-à-dire encore à la société. On devait respecter le jugement rendu par la société française. » Soit, nous entendons ces paroles, elles indiquent un devoir de sagesse que nous voudrions ne pas ignorer. — Qu’est-ce à dire et qu’avons-nous fait ?

IV

Repassons cette histoire. Absorbés que nous étions par la peine de la produire, nous l’avons très fortement vécue ; il n’est pas sûr que nous l’ayons très clairement aperçue.

Les livres ne manquent pas, et c’est une joie que de les lire, car l’Affaire Dreyfus, du moins (cela préjuge en sa faveur), a grandi nos meilleurs écrivains. Les Histoires contemporaines sont le chef-d’œuvre d’Anatole France ; les articles de l’Aurore, réunis en six volumes, le chef-d’œuvre de Clemenceau, l’un des chefs-d’œuvre du journalisme ; les Lettres de Zola, son chef-d’œuvre encore ; et le style nu, beau dans sa hâte, des Scènes et doctrines du nationalisme, l’un des meilleurs que M. Barrès ait trouvés.

Nous possédons deux histoires : l’une, par M. Joseph Reinach, en six volumes. C’est une rare fortune qu’un tel instrument pour étudier des années proches. Elle est remarquable par l’esprit de justice et de bonté qui l’anime, par la richesse et l’honnêteté documentaires ; elle est considérable par la masse des faits clairement ordonnés. L’autre est l’œuvre de M. Dutrait-Crozon, toute opposée par l’esprit, par le style. M. Reinach composait une histoire, M. Dutrait-Crozon écrit un précis, et il préfère, à la manière un peu ample de son adversaire, celle du Code civil. Il nous offre un recueil de renseignements secs. Peut-être espère-t-il suggérer au lecteur : « Celui-ci dit vrai, qui parle un langage si nu… » Mais nous savons qu’il y a plusieurs sortes de prestiges, le prestige de l’éloquence, le prestige de l’aridité ; d’autres encore, pour les badauds de toute espèce. M. Dutrait-Crozon cultive l’aridité. Son Précis est commode, et la table alphabétique dont il est suivi, indispensable.

Cette bibliothèque, qui n’est pas accablante, suffira. Ajoutons-y pourtant les brochures de Bernard Lazare, et disons qu’il faut au moins feuilleter les journaux, Aurore, Débats, Libre Parole, chroniques de la Revue des Deux-Mondes ; le Temps (premier trimestre 1898) est un admirable recueil de conversations et de lettres ouvertes.

V

Qu’est-ce à dire et qu’avons-nous fait ? — N’entreprenons pas de raconter l’Affaire en ses détails, multipliés à l’infini, jusqu’à l’absurde, par deux années de polémiques ; n’entreprenons pas de prouver l’innocence du capitaine Dreyfus, la question ne se pose plus. Bornons notre essai à préciser la manière dont se présentèrent à nous, aux divers instants de la crise, les doutes et les problèmes, et dont ils furent par nous soit écartés et suspendus, soit acceptés et résolus.

Reportons-nous aux mois de novembre et décembre 1894. C’est alors que le nom de Dreyfus fut livré, son procès instruit et jugé. Que se passa-t-il alors ? que sûmes-nous ? Du procès, rien ; du court événement, nous ne reçûmes qu’une impression : trop de haines, trop de secret ; trop de passion dans l’ignorance. Mais la matière était grave et justifiait la procédure. Dreyfus fut condamné. Les juges répondaient du verdict ; nous acceptâmes d’être ainsi déchargés et souscrivîmes à la sentence.

Quel était notre état d’esprit ? Prenons un exemple. (1) Cette affaire, toute d’opinion, ne reçoit quelque lumière que si on peut en suivre les effets dans le champ limité d’une pensée individuelle. Le soir du jour où Dreyfus subit la dégradation, Zola dînait chez Daudet. Le jeune Léon Daudet revenait de la parade, écrivons, de la fête, car ç’avait été une fête pour beaucoup. Il décrivit avec une verve féroce le beau spectacle militaire, l’homme raidi, protestant d’une voix blanche ; la foule, derrière les grilles, bousculant la police, hurlant : « A mort ! » Zola rentrait de la campagne et l’air de Paris était nouveau pour lui. Il croyait Dreyfus coupable, mais le récit du jeune homme l’affecta. Il n’aima pas la scène qui lui était contée, moins encore l’enthousiasme mauvais du conteur. Il le dit : que cette émeute contre un condamné était sans dignité, que la foule devait être écartée des exécutions, des procédures de justice ; que sa présence malsaine autorisait les doutes. Et dès lors, sans le manifester, il douta. Il admit, semble-t-il, que la sécurité, le repos d’une nation pouvaient recommander l’acceptation d’une erreur, et il conçut un roman, écrit M. Joseph Reinach, « l’histoire d’un soldat innocent qui s’immole à la paix de son pays, pour ne pas déchaîner la guerre par ses révélations ». — Retenons ceci : quand Zola s’inquiéta d’abord, la cruauté certaine d’un jeune homme et d’une foule, non l’erreur possible des juges, en fut cause. Nous pensons qu’en nos esprits moins prompts des sentiments pareils tendaient à se produire.

Laissons Émile Zola. Il ignorait l’action révisionniste qu’engageaient, dès ces premières semaines, les mêmes hommes qui la dirigèrent jusqu’au bout. Notre objet est de la connaître, d’analyser leurs initiatives.

Voici le frère, Mathieu Dreyfus. Son cas est trop clair pour que nous nous arrêtions à l’analyser. « Vous faites votre devoir », lui dit M. Judet, qui le reçoit alors et l’éconduit sans brutalité. Qui le entoure, qui s’intéresse à son effort ? Cinq ou six personnes, un bizarre assemblage : les deux directeurs de prison qui avaient gardé Alfred Dreyfus : ces deux hommes ont vu l’homme et les siens persécutés, une pitié tout humaine les a touchés ; Me Demange, l’avocat ; puis, quelques Juifs, émus par une impulsion dont la suite prouva la justesse : un historien, Arthur Lévy, qui peu après mourut ; Théodore et Joseph Reinach ; enfin, un protestant, le docteur Gibert, du Havre, qui obtint de Félix Faure, son ami, l’aveu de la procédure illégale, et s’indigna aussitôt.

Cette petite troupe s’accrut bientôt. Sachons comment.

Les amis de Gambetta ont coutume de déjeuner ensemble, à certains jours. Joseph Reinach rencontrait ainsi Ranc et Scheurer-Kestner. Ranc, vieux conspirateur, seul radical du parti dénommé radical, croyait Dreyfus innocent et voulait énergiquement travailler pour lui. Ranc et Reinach ensemble parlèrent à Scheurer-Kestner. Scheurer-Kestner avait été mal impressionné par la conduite de l’instruction, rassuré par la condamnation ; pourtant il restait accessible au doute. Mulhousien, dernier représentant de l’Alsace au parlement français, accoutumé à suivre et servir toutes les causes alsaciennes, il se sentait lié au capitaine Dreyfus par une sorte de protectorat moral ; vice-président du Sénat, membre de l’une des familles qui ont institué, constitué, la République, il avait des droits et des devoirs qui n’étaient pas à tous. Il interrogea Freycinet, qui lui apprit aussitôt que les juges avaient été convaincus d’une pièce secrète montrée à eux seuls. Scheurer-Kestner ne fut ni indigné, ni persuadé, par ces paroles. Mais il sentit que l’affaire était bien obscure, bien grave à soulever, et, sans s’expliquer davantage, dit à Reinach et à Ranc qu’il ne fallait songer à rien tenter.

Dreyfus quitte la France, et tout semble fini. Un silence absolu, s’il ne supprime pas les inquiétudes, les amortit. Sans doute, dans le haut personnel gouvernemental, on soupçonnait l’erreur (que faut-il écrire, erreur, iniquité ? il règne entre ces mots une sorte d’espace où la plume hésite) ; on soupçonnait l’erreur et s’en préoccupait. Ribot doute ; Bourgeois doute ; un gênant inconnu est près d’eux, ils le sentent. Trarieux entre au ministère de la Justice. Il veut d’abord qu’on le renseigne sur cette affaire. On lui dit que Me Demange n’a pas vu les pièces décisives, que les juges ont jugé sur documents secrets. Il accepte, comme Scheurer, ces affirmations. — D’autres hommes, renseignés sur la politique, mais distants d’elle, croyaient Dreyfus innocent et le disaient à l’occasion : Léon Say, écrit M. Joseph Reinach ; Galliffet, semble-t-il encore.

Le sentiment public, dans ces sociétés parisiennes où le dreyfusisme fut le plus fort, était tout autre. L’analyse en est difficile, car c’était un sentiment négatif, un consentement à ne pas savoir peut-être unique en ces milieux, un ferme désir de n’être pas instruit. Désir même n’est pas exact. C’était une inertie dont on ne connaissait, ni ne désirait connaître les causes. On ne causait jamais de cette affaire : d’ailleurs, aucun fait n’étant publié, la matière même d’une pensée ou d’un doute manquait. On ignorait, et un prudent instinct conseillait de toujours ignorer. La sentence était rendue, on la tenait pour bonne. On croyait, mais faiblement, étant mal exercé à croire. Il est probable que nombre de Juifs, mieux exercés à connaître les coups de l’antisémitisme, pensaient différemment. Ils n’en disaient rien, épargnant à des amis, même intimes, l’expression d’un avis qui eût ennuyé, déplu. Le procès Dreyfus était exclu, par un très curieux, tout silencieux accord, de ces conversations parisiennes qui n’excluent rien. Ceci surprendra davantage encore : Rochefort et Drumont favorisaient un tel silence. Dès janvier 1895, ils surent — comment, on ne sait, mais le fait est certain — que l’affaire était dangereuse. Il semble qu’une consigne leur fut passée : « N’insistez pas, faites qu’on oublie… » « Le nom du traître disparaît de leurs polémiques », écrit M. Joseph Reinach ;… A une femme (1) qui l’interrogeait, Drumont défend âprement de lui parler jamais de cette affaire « qu’il faut enterrer ». — Ceci n’est qu’un potin. Mais il est confirmé par la lecture de la Libre Parole. Dreyfus est dégradé, Dreyfus est hué par les pêcheurs de Ré : aucune manchette, aucun article en première colonne n’annonce ni commente ces nouvelles. Drumont écrit chaque jour, parle de mainte chose, jamais de cette affaire.

Ce silence, cette retenue instinctive, que déterminait en nous la crainte de trouver, au lieu de la faute d’un individu, la faute d’une institution et d’une société, c’était probablement l’attitude la plus sage. Nous l’observions. M. Joseph Reinach poursuivait dès lors son pieux et cruel dessein, pressant Scheurer-Kestner, travaillant à faire voter par les deux Chambres la loi très large qui facilita la révision du procès Dreyfus : il était seul avec son ami Ranc.

Continuons notre recherche : les secrets furent enfin divulgués ; sachons par qui. Le colonel Sandherr, chef du bureau des renseignements en 1895, avait dit à Mathieu Dreyfus : « Vous voulez être renseigné sur le procès de votre frère ? Vous n’y parviendrez pas, à moins que tous mes officiers ne soient mis à votre service. » C’est ce qui arriva. Les militaires furent les premiers divulgateurs.

Ils étaient mal préparés à leur nouvel état de politiques vénitiens, silencieux et prudents sacrificateurs d’hommes. Il faut, pour réussir en ce métier, y porter un esprit très exercé, clair et sûr. Tel n’était pas le cas de nos militaires. Quelques-uns d’entre eux, Mercier sans doute, Boisdeffre peut-être, soupçonnèrent, dès 1895, que Dreyfus était innocent. Mais ils durent vite se laisser aller à penser qu’il était « un petit peu coupable », comme nous l’entendîmes supposer ces temps-ci par une vieille dame de nature indulgente. Du moins, ils obscurcirent, écartèrent toute pensée sur un si importun sujet. Cette faiblesse leur fut néfaste. Il eût fallu passer une consigne nette aux chefs de service, et sur toute chose les bien choisir. Mais Paris est si peu Venise ! On choisit mal : un homme indépendant, humain et véridique, antisémite de goût, non d’âme, l’opposé d’un fanatique : Picquart. Et on lui passa la consigne en termes inintelligibles : « L’affaire Dreyfus n’est pas finie, lui dit Boisdeffre, elle commence, il faut corser le dossier… » Le colonel Picquart ne comprit pas très bien ce que son chef lui signifiait par ces mots. Il s’occupa de son service, et ignora l’affaire Dreyfus jusqu’au jour où elle lui fut imposée par une circonstance de son travail.

Quel hasard, ou quelle volonté, détermina cette circonstance ? Ce petit bleu déchiré, non timbré par la poste, dérobé à l’ambassade d’Allemagne par une servante que soldaient nos agents et qui, adressé au commandant Esterhazy, dénonçait en termes clairs, comme à plaisir, son commerce de trahison, qu’est-ce donc, cet étrange papier ? Une pièce sincère, véritablement dérobée, ou une pièce truquée, dirigée à dessein vers les bureaux de la rue Saint-Dominique ? L’attaché militaire allemand, Schwartzkoppen, avait su, dès 1894, qu’on volait sur sa table même. Est-il vraisemblable qu’il ait écrit, puis déchiré un mot si grave, puis jeté les morceaux dans un panier peu sûr ? Le mot n’est pas de sa main, nous dit-on, mais de l’écriture déguisée d’une femme, son amie. Est-il vraisemblable qu’il ait livré un tel secret à une femme qui, par ses relations, semble-t-il, pouvait, devait causer ? Il y a du flottement et de l’inintelligible en tout ceci. Nous inclinerions à penser que le commandant Schwartzkoppen, sachant à quel jeu de petit papier il jouait avec son camarade français, lui fit ce très mauvais tour de le mettre bon gré mal gré sur une piste non désirée.

Mais toutes les légèretés sont possibles, et nous n’écririons pas cela, si un deuxième fait, plus clair, ne nous déterminait en un même sens. Et en effet, quelle autre interprétation donner à la démarche de ce Cuers, agent allemand, qui va trouver l’attaché militaire de France à Berlin, et lui dit : Dreyfus est innocent, un autre a trahi… L’arrivée du petit bleu, la démarche de Cuers, sont des faits simultanés (printemps 1896). Picquart appelle à Bâle ce Cuers, qui répète son information aux officiers français, puis retourne à Berlin, n’acceptant d’autre argent que les débours de son voyage. Quelques années plus tard, Cuers fut nommé au procès de Rennes, ses propos ébruités. La faute, si c’était une faute, était grave ; pourtant il garda son emploi. Pourquoi cette impunité ?

Si les intentions du petit bleu sont douteuses, le sens des démarches de Cuers ne l’est pas. Le gouvernement allemand savait les inquiétudes de quelques Français. Un Schlumberger d’Alsace avait interrogé M. de Hohenlohe qui avait répondu, ou fait répondre : « Nous avons, en temps opportun, déclaré que Dreyfus nous était inconnu. L’Empereur ne peut s’élever contre une sentence régulière. » Sans doute, il ne pouvait le faire par des procédés réguliers. Mais il pouvait, en suivant les voies irrégulières, contenter une facile humanité qui ne me desservait pas les intérêts de son peuple. Il n’y manqua pas.

Qu’allait faire le colonel Picquart ? Il n’avait rien cherché, il sut tout. Il eut en mains l’écriture d’Esterhazy : c’était exactement celle du bordereau sur lequel était fondé en droit le procès de 1894. Ce dossier secret, cette enveloppe que lui-même avait portée aux juges, ce dernier recours de l’accusation, il l’ouvrit (août 1896), et n’y trouva rien.

Dira-t-on que, selon notre hypothèse même, le colonel Picquart était tombé dans un piège allemand ? Ce serait lourdement errer. Il eut le malheur d’être là quand apparut la situation grave qu’avaient créée ses chefs. Quelle puissance l’Allemagne avait par eux acquise ! Elle savait l’innocence du condamné, le nom du vrai coupable. Elle pouvait, à la minute de son choix, affaiblir son adversaire par un scandale. N’était-ce pas l’évidence qu’une famille lésée, une race offensée, que tout le parti de la Révolution, s’uniraient contre les juges militaires ? Si notre hypothèse doit être retenue, il faut avouer que la minute était alors bien choisie : le Czar allait venir en France saluer l’armée alliée. Déconsidérer les chefs à la veille d’un tel jour, c’était un beau coup de parti.

Le colonel Picquart découvrit aussitôt toute l’étendue de cette affaire, avec une promptitude, un calme admirable de l’esprit et du cœur. Il ressentit l’injustice, il prévit le désordre, et il lui sembla que le plus sûr, qui se trouvait le plus honnête, était de gagner de vitesse tous les agitateurs, et d’agir. Il le dit à ses chefs.

Je crois avoir fait le nécessaire pour que l’initiative vienne de nous,

leur écrit-il.

Si l’on perd trop de temps, l’initiative viendra d’ailleurs, ce qui, faisant abstraction de considérations plus élevées, ne nous donnera pas le beau rôle.

Je dois ajouter que ces gens-là ne me paraissent pas informés comme nous et que leur tentative me paraît devoir aboutir à un gâchis, un scandale, un gros bruit, qui n’amènera pas la clarté.

Ce sera une crise fâcheuse, inutile, et que l’on pourrait éviter en faisant justice à temps.

Jamais chefs ne furent mieux servis que les généraux de Boisdeffre et Gonse, le jour où ils reçurent cette lettre. Ils disgracièrent, pour toute réponse, celui qui l’avait écrite.

Dès lors, l’inquiétude et la fébrilité marquent leurs actes. Leur unique ressource, s’ils ne veulent pas tout éclaircir eux-mêmes, c’est un obstiné silence. Mais ils ont peur, sachant, ou soupçonnant le vrai des choses, et cette peur les agite. Ils mesurent mal la puissance d’opinion qui les approuve, puissance de fanatisme ou d’inertie. Ils ne savent pas que le trouble est en eux seuls, et ils veulent ramener, tout au moins rassurer, un public qui désire ignorer quand il n’a pas la foi. Le 14 septembre 1896, l’Éclair publie un article où le procès de 1894 est relaté dans ses détails, la pièce secrète divulguée. Quelque officier, quelque agent du ministre, l’avait communiqué.

N’aurions-nous pas été dès lors fondés à protester ? Oui, semble-t-il. On nous mettait sous les yeux des documents secrets dont nous avions éloigné de nous la curiosité. N’était-ce pas nous inciter à nous autoriser même, à reprendre tout ce procès et l’instruire par nous-mêmes ? Il y a deux morales, nous dit-on, l’une à l’usage des chefs, qui autorise les crimes, l’autre à l’usage des peuples, qui les condamne. Soit, et davantage encore : trois, quatre, dix morales, tant qu’on voudra ; mais qu’on les tienne distinctes ! Et si les chefs laissent divulguer les irrégularités, les injustices, les faux dont l’accomplissement et un de leurs privilèges, s’ils prétendent en imposer la défense à leurs peuples, n’est-ce pas chose naturelle, dans toute la force du terme, chose normale et due, si ces peuples, jugeant d’après une autre morale, qui est simple, qui recommande en toute occasion la véracité, la justice, s’indignent contre ces chefs, s’insurgent et les abattent ?

Nous n’en fîmes rien. Tout au contraire : comme en d’autres temps Scheurer et Trarieux, nous nous laissâmes rassurer par l’allégation d’une pièce secrète. M. Reinach ne mentionne pas une seule protestation contre la procédure illégale dont un premier aveu venait d’être donné. Zola, Mirbeau même, dès lors sollicités, se refusèrent. Nos dispositions prudentes n’étaient pas ébranlées.

Cependant, Mathieu Dreyfus, désespéré par l’attente, voulut agir. Il publia enfin, il répandit la première brochure de Bernard Lazare. Ce vigoureux écrit ne produisit aucun effet.

Il me parvint dès lors, mon souvenir est net. Je le pris en main, j’en sens encore le contact et le poids. Je l’ouvris, je parcourus quelques lignes avec un pressentiment triste, le pressentiment de toutes les haines dont étaient chargées ces pages redoutables. Puis je le reposai sur le coin du meuble où je l’avais trouvé, et je me détournai. Bien des gens, sans doute, firent, en ces mêmes jours, ces mêmes gestes silencieux.

Nous nous détournions en vain : nous étions, à notre insu, encerclés par l’Affaire. Les directeurs de journaux, moins inertes que leurs publics, avaient été rendus curieux de documents par l’article de l’Éclair. Le 10 novembre un fac-similé du bordereau parut dans le Matin. De cette indiscrétion nouvelle, c’est encore, c’est toujours la légèreté des hommes de l’État-major qui doit être tenue responsable. Car cet écrit pour l’examen duquel un huis clos rigoureux avait été requis, ce document secret que Mathieu Dreyfus même ne possédait pas, une photographie en avait été négligemment laissée aux mains de M. Teyssonnières, expert, et M. Teyssonnières la communiquait au Matin.

L’écriture du bordereau était celle d’Esterhazy, familière à bien des gens. Le jour même où elle fut publiée, deux personnes, dont on sait les noms (sans nul doute, beaucoup d’autres), l’identifièrent, et se turent. Comment expliquer, comment qualifier, une réticence si grave ? n’est-ce pas le signe évident que dès lors tout le monde avait peur ? — Mathieu Dreyfus fit reproduire ce fac-similé. Il tenait enfin un instrument pour ses recherches, la découverte du coupable ne pouvait plus tarder.

Comment se produisit-elle ? C’est le colonel Picquart que nous devons suivre ici. Toutes les difficultés de l’Affaire pèsent alors sur lui seul. Envoyé, de mission en mission, jusqu’aux dangereux confins de ces déserts tripolitains où Morès avait été assassiné, il devine quel destin on désire pour lui. Sa situation est poignante et délicate. Deux devoirs le réclament, l’un humain et personnel, l’autre social et professionnel. « Je n’emporterai pas ce secret dans ma tombe ! » avait-il dit au général Gonse. Et on cherche sa mort. Comment pourra-t-il s’expliquer ? sous quelle forme, et à qui ? Les documents qu’il connaît appartiennent à l’État. Il sait tout, que peut-il ? Il se décide pourtant, il écrit, cachète, pour être remis au président de la République, après sa mort, un rapport confidentiel, exposé fort simple, très clair et très court, beau dans sa lucidité mathématique, d’une affaire qui est la plus simple du monde : le capitaine Dreyfus a été condamné sur un bordereau qui est d’Esterhazy et un dossier secret où il n’y a rien.

Il ne tenterait pas davantage, si maints signes ne l’avertissaient d’un complot soit ourdi, soit toléré, par ses chefs. On ouvre son courrier, on lui écrit des lettres menaçantes. Il lui devient évident qu’on se prépare à déshonorer son témoignage, s’il vit, ou, plus commodément, s’il meurt, sa mémoire, par une accusation calomnieuse. C’est plus qu’il ne peut accepter. — Il va passer quelques jours à Paris, et se confie à son ami Me Leblois, non comme à son ami, mais comme à son avocat. Il l’arme pour sa défense éventuelle, puis rejoint son poste.

Il avait autorisé Me Leblois à prévenir, si l’occasion s’en présentait, un membre du gouvernement. Me Leblois restait fort gêné par son secret et sa mission, quand un hasard lui apprit les doutes de Scheurer-Kestner. Il jugea qu’il était en droit de parler au vice-président du Sénat, et lui demanda audience.

La publication du bordereau avait ranimé le zèle de Scheurer-Kestner ; mais il n’avait rien découvert et commençait à se lasser de ses enquêtes toujours vaines. « Je chercherai jusqu’aux vacances, disait-il à Ranc et à Reinach, aux premiers jours de juillet 1897 ; et si je n’ai rien trouvé d’ici là, j’y renonce. » Ses deux amis protestaient : « Tant que vous aurez un doute, un seul, disait Reinach, vous chercherez. » Quelques jours après, le 13 juillet, il recevait, il écoutait Me Leblois. Il n’avait soupçonné qu’une erreur, et découvrait une triple injustice : la peine d’un innocent, Dreyfus ; l’impunité d’un traître, Esterhazy ; la disgrâce d’un officier sans reproche, Picquart.

Le général Billot, ministre de la guerre, était depuis plus de trente ans son camarade et son ami. Pouvait-il ne le point aviser ? devait-il hésiter ? L’idée d’un tel devoir, d’un tel silence, n’effleura pas cet honnête homme. Sut-il les perspectives immenses qui s’ouvraient devant lui ? mesura-t-il les ébranlements que son initiative allait déterminer ? Cela est douteux. Scheurer était un bon esprit, non pas un grand esprit ; son instinct politique était faible, ses vues, à cet égard, très limitées. Qu’envisageait-il ? Un acte sans doute malaisé de pitié et de droiture élémentaires : « Vous dire la joie avec laquelle je pense aux bonheurs à reconstituer m’est impossible, écrit-il à Reinach ; mon cœur bondit. » Reinach l’appelle « Mon cher Arouet… » Scheurer remet les choses au point avec la plus noble simplicité : Je ne suis, écrit-il, « qu’un bourgeois passionné contre l’injustice… Ce n’est pas du tout la même chose, d’avoir un cœur, quand les autres n’en ont pas, que d’avoir un cœur supérieur à celui des hommes qui en ont. Je ne suis que dans le cas des premiers ». (26 juillet 1897)

Citons au contraire une lettre de Me Leblois, écrite au même moment (14 août 1897) : « Il ne faut frapper qu’à coup sûr, écrit ce militant, après avoir réuni toutes les armes, s’être assuré de toutes les alliances… Ces gens-là se défendront ; ils sont sans scrupules. C’est tout un monde qui s’écroulera le jour où notre affaire aura reçu sa solution. » C’est à Scheurer que Leblois écrit ainsi. Ne semble-t-il pas que deux affaires différentes occupent ces deux hommes ? « Ici, écrit M. Joseph Reinach, Leblois pénètre au fond des choses. » Quel est, au vrai, le fond des choses ? s’agit-il de sauver un homme, ou de travailler à la destruction d’un monde ?

Scheurer parla donc à Billot, qui lui demanda vingt jours d’attente. Et tandis qu’il observait honnêtement cette consigne de silence, la presse parisienne entière, ou presque entière, l’insulta.

Et quelle fut dès lors notre situation ? La période des recherches, des cheminements individuels, était close. Le trouble était public, il venait jusqu’à nous. Ce n’était pas l’affaire Dreyfus, dont nous ne savions rien, qui se posait d’abord, mais premièrement, sans élision possible, celle du vieux Scheurer dont l’intervention, fût-elle légère, et elle ne l’était pas, en tous cas généreuse, méritait le respect. Devions-nous le laisser accabler ? n’étions-nous pas tenus à lui témoigner, si peu que ce fût, notre sympathie et notre attention ? Cependant, mainte rumeur nous instruisant, nous apprenions l’histoire du colonel Picquart. Il était en Afrique. A Paris, la police, dirigée par Henry, forçait ses meubles, saisissait ses papiers. Quel coup préparait-on ? Cette autre et différente affaire, la troisième, devions-nous l’ignorer ? Nous pressentions qu’il était temps, grand temps, d’interrompre une suite de méfaits inconnus que notre longue, trop longue réserve, avait si bien, trop bien favorisée. L’aide de camp du général de Boisdeffre demandait rescousse à Rochefort. Les démagogues appelaient les foules. « Jamais, écrivait M. Millevoye dans la Patrie, jamais nous ne nous sommes sentis si maîtres des grands courants populaires. » Qu’annonçait un tel branle-bas ? Tous parlaient ; la règle du silence valait-elle pour nous seuls ? L’affaire Dreyfus, l’affaire Scheurer, l’affaire Picquart, c’était assez pour nous émouvoir. Une quatrième survint, en ce mois de novembre 1897 où la France se rompit soudain. Nous connûmes Esterhazy, l’homme, sa vie, le style de ses lettres ; il fut poursuivi, acquitté à huis clos, acclamé par les spectateurs, et un jeune prince de la Maison de France jugea opportun de lui sauter au cou. Fallait-il tolérer le scandale des acclamations à l’indigne après le scandale des insultes aux justes ? Nous regardâmes ces documents que les journaux publiaient : trois spécimens d’écriture, celle du bordereau, celle de Dreyfus, celle d’Esterhazy. Nous ne pouvions les ignorer, chaque jour ils frappaient nos yeux. L’écriture du bordereau, celle d’Esterhazy, étaient une même écriture ; nous le dîmes, et ce simple dire fut cause qu’on nous appela traîtres. Dès cet instant nos libertés furent suspendues par l’opinion publique en folie. Nous dûmes nous laisser excommunier, ou nous humilier devant les fanatiques et professer avec eux la religion d’un patriotisme sauvage dont Dreyfus coupable symbolisait la foi.

Alors une cinquième affaire nous apparut, et de celle-ci la France était l’objet, qui reprenait, qui résumait en elle toutes les autres, l’Affaire enfin. Les chefs de l’État-major, n’avaient su tenir leur secret, prétendaient que le pays fît naïvement ce qu’ils n’avaient su faire, et par sa presse, ses orateurs, s’entretînt dans l’illusion. Frivole et néfaste entreprise ! L’erreur et l’injustice divulguées, produisant leurs effets, entraînaient le pays entier vers la bêtise ou la méchanceté, vers la bêtise et la méchanceté.

Car en toute injustice il y a deux victimes à considérer : L’une, celle qui subit, on l’aperçoit d’abord ; pourtant son malheur est humble, il est court, ce n’est qu’un malheur et il y en a tant. L’autre victime est celle qui inflige ; son malheur n’est pas si visible, pourtant il est plus redoutable, car c’est une faute, erreur ou crime, faute de l’esprit ou du cœur, ou de l’un et l’autre complices.

Sans doute, quand nous commençâmes d’agir, Dreyfus n’était pas absent de nos pensées. Mais il en était loin, très loin, là-bas, sur cette petite île où son âme, sa misérable chair, étaient suppliciées. Une autre victime réclamait nos soins : c’était la France, qu’un petit nombre d’hommes empoisonnait de peur, de haine, perdait d’honneur ; la France innocente par leur faute meurtrie.

Le dilemme de M. Charles Maurras, qui pouvait être exact en 1895, en novembre 1897 n’était plus qu’un sophisme. Il ne s’agissait plus de choisir entre le repos de Dreyfus, le repos de la France, car un prodigieux ébranlement existait déjà, en un instant déterminé par le geste humain d’un vieillard. Il s’agissait de tout autre chose, du salut de l’esprit français. La cause de son altération était, nous le savions, cette affaire Dreyfus, toute obscure, et dont s’élevaient de malsaines bouffées. Colère antisémite, colère antimilitariste ; fanatisme de l’affirmation, fanatisme de la critique ; haine de toute pensée libre, haine de toute adhésion mystique ; fureur humanitaire, fureur patriotique ; rien n’émanait de là qui ne fût colère, fanatisme, haine, ivresse ou fureur. Quel remède à ce mal ? Nous en voyions un seul : aller à la source, assainir les fonds mêmes. On ne savait pas : de là toutes les violences. Il fallait savoir : non pour se venger ni punir, mais pour restaurer la clarté, et, par elle, dans les masses quelque paix, dans les élites quelque sérénité.

Remettons-nous, par la considération d’un exemple, dans la réalité de ces temps. Voici Émile Duclaux, qui avait si grand cœur, si grand esprit. Dès novembre 1897, il éprouve une émotion dont il saisit à peine les mobiles. « Ce doit être bien grave, dit-il à un ami, car je ne dors plus. » Scheurer-Kestner lui demande aide : ne pourrait-il exprimer, en homme de science, son avis sur la manière dont sont présentés les faits dans l’acte d’accusation qui fut porté contre Dreyfus ? Duclaux ne se refuse pas, il écrit sa première lettre. « Je pense tout simplement que si, dans les questions scientifiques que nous avons à résoudre, nous dirigions notre instruction comme elle semble l’avoir été dans cette affaire, ce serait bien par hasard que nous arriverions à la vérité… » Duclaux a raconté dans une lettre familière l’instant de sa décision. Transcrivons ces détails intimes :

Je me vois encore remontant vers l’heure de midi la rue d’Assas, avec à la main ma lettre à Scheurer-Kestner, qui m’a mêlé à l’affaire, et me disant tout le long du chemin : « Mon ami, tu es à un des tournants de ta vie. Cette démarche, à laquelle rien ne te sollicite et que tu peux interrompre, va peut-être, une fois faite, te mener bien loin. » Je n’ai pourtant pas fait un pas en arrière et j’ai eu un soupir de soulagement quand ma lettre a été mise entre les mains de mon ami Appell, auquel j’allais la porter. (1)

Cette démarche le mena en effet bien loin, jusqu’à l’épuisement et la mort. — Ainsi commença, en

(1) Vie d’Émile Duclaux, par madame Duclaux, page 240. Cet ouvrage n’a pas été mis dans le commerce.

mainte maison paisible, par une lettre expédiée, une invitation déclinée, une main tendue et non serrée, cette révolution singulière, la plus exactement religieuse, peut-être, de toutes les guerres de religion, où tant d’hommes, sans verser leur sang, donnèrent leur vie.

VI

Et disons-le, car on l’oublie si bien que nous risquerions de l’oublier nous-mêmes ; répétons, protestons, que nous fûmes surpris au plus doux de notre jeunesse, nos vies détournées, sans doute à jamais altérées, dérobées de ce calme que tout pays civilisé doit à ses enfants, tandis que nous reposions, écoutions, travaillions, dans des dispositions excellentes, dans la plus entière sagesse, tolérance et bonne volonté de pensée.

De cet attentat dont la France avec nous est victime, nous tenons responsable la haute bourgeoisie complaisante aux jésuites, indulgente aux fauteurs de la démagogie antisémite ; et, quels que soient les torts dont nous puissions, à l’examen, nous avouer coupables, nous n’oublierons pas celui-là. Il n’est pas nôtre, il vient d’abord.

Tâchons de retracer ces dispositions évanouies. M. Charles Maurras, lorsqu’il parle de ces temps déjà mal saisissables, dénonce un trouble grave, que suscitaient Tolstoï, Ibsen, Maeterlinck. Sans doute, un tel trouble existait, mais nous ne le sentions, en nous, autour de nous, ni intense ni funeste. Quoi qu’il parût, ces apports intéressaient, n’altéraient pas ; Nietzsche, le dernier des maîtres étrangers, s’opposait à Tolstoï et ramenait lui-même vers les disciplines classiques. (1)

Ibsen instruisait M. de Curel, mais n’empêchait pas M. Donnay d’écrire Amants. Tolstoï enseignait au jeune Romain Rolland l’art de grandement et simplement conter, mais ne le persuadait pas d’être un sectaire. Et quand notre pauvre Charles-Louis Philippe s’exaltait en découvrant Dostoievsky, il cultivait, il ne déformait pas, cette admirable sensibilité tout à l’heure brisée. France commençait de nous donner ses livres les plus beaux ; Barrès, maître de sa langue après un dur travail, publiait ses œuvres définitives : tels étaient nos maîtres. Les premiers vers de Fernand Gregh, mesurés et charmants, signifiaient la rupture avec les fantaisies décadentes et symbolistes. Charles Guérin méditait ses poèmes. Nous lisions les essais de Maurras, par

(1) C’est dans une petite revue, le Banquet, où je travaillais avec quelques amis, que fut commencée, en 1892, l’étude et la traduction des œuvres de Frédéric Nietzsche.

qui nous aimions à nous laisser mener derrière les murailles d’Antibes. Et n’est-ce pas alors, à la veille de notre crise, que nous récitions entre nous, ou copions l’un pour l’autre, les vers de deux jeunes filles aujourd’hui illustres ?

Le rameur qui m’a pris l’obole du passage Et qui jamais ne parle aux ombres qu’il conduit…

Ce n’étaient pas des temps barbares que ceux où se rencontrait une jeune fille pour écrire d’un tel style, et tant de jeunes gens pour l’admirer. Quelles paroles écoutions-nous ? Celle d’un Degas, véhémente, sage ; celle d’un France, ailée, robuste. La renaissance du goût français, aujourd’hui manifeste, s’annonçait dès lors, non gâtée par un pernicieux roidissement des formules. Toute rumeur de guerre civile étant absente, nous nous préparions à collaborer au maintien d’une culture qui était notre héritage, notre passion, notre honneur ; et nous nous croyions sûrs de vivre sans haine.

La séparation se fit en un instant. A l’intérieur de la bourgeoisie parisienne, seule capable de saisir promptement une affaire si nombreuse en ses détails, subtile en ses nuances, chaque famille fut en peu de jours à son poste, sûre de ses manœuvres et retranchée derrière ses portes closes. Car Paris a ses familles comme Florence eut les siennes, et ses maisons non couronnées de tours n’en abritent pas moins des factions guerrières. L’esprit français reprit avec une rapidité inouïe ses formations classiques, l’une autoritaire et l’autre libertaire, celle-là croyante et celle-ci critique. Les morts parlent : M. de Vogüé donna ce titre à un roman qu’il écrivit alors. Tous parlèrent soudain, les vivants obéirent. Ce mot est faible : l’obéissance la plus exacte n’aurait su produire des gestes si prompts, si justes. Hommes de droite, hommes de gauche, leurs mouvements semblaient devancer leurs pensées. Ils se levaient, se retrouvaient, se connaissaient pour la première fois et vivaient sans un doute.

Cette résurrection de tous les passés d’un peuple fut un événement très grandiose, mais très incommode pour beaucoup de ceux qui furent saisis en lui.

Les réactionnaires eurent la tâche la plus aisée : depuis vingt ans, sinon cinquante, l’intelligence française travaillait pour eux. Taine, Renan, Flaubert, Bourget, Brunetière, Barrès, tels avaient été leurs maîtres ; nos maîtres ; ils avaient oublié, nous avions oublié avec eux, l’histoire de la Révolution ; mais ils en possédaient, nous en possédions avec eux, la critique. Ils ne furent pas en peine d’arguments ; formules, lieux communs, rien ne leur manqua pour confondre cette petite bande de gens de lettres, de protestants, de juifs et d’anarchistes tout à coup insurgés contre un arrêt de conseil de guerre, contre des sentiments traditionnels.

Notre situation était différente. Ces idées que nous admettions, ou croyions admettre avec eux, quand nous les exprimions, c’était avec un autre accent. Nous lisions, plus volontiers que Taine, Renan. L’un et l’autre ont même pensée : ils critiquent le rationalisme moral et politique des Français. Tout ce qui est de l’âme, dit Renan, demeure irrésolu, et les mythes sont notre recours. Tout ce qui est social, dit Taine, est de même irrésolu, et les traditions le recours des peuples. Renan l’approuve. Mais Taine s’exprime avec une passion irritée. Renan respecte et plaint l’illusion qu’il condamne. Taine ne s’était jamais laissé séduire par elle. Il avait traversé les quatre mois de mil huit cent quarante-huit sans un mouvement de sympathie, lisant Marc Aurèle et tâchant de calmer son ami Paradol. Un jansénisme sans Grâce, un calvinisme sans Dieu, un rationalisme sans Révolution, telle était son attitude instinctive. Il n’attendait rien des hommes. Renan, au contraire, s’était laissé toucher par l’espérance d’une humanité régie par la raison, éclairée sur ses destinées. Il put modifier ses pensées, mais son cœur ne changea pas. Des Essais de critique jusqu’aux derniers discours, son œuvre est une attaque aux procédés révolutionnaires, aux destructions jacobines ; mais une attaque à l’esprit du dix-huitième siècle, non pas. Taine semble surtout impatient de préserver, par la force de son réquisitoire, le vieil ordre qui perpétue en un petit nombre de familles une certaine hauteur de goût et de manières, une certaine retenue dans les actes, quelque décence. Ses désirs semblent parfois plus modestes encore : il apprécie l’ordre pour l’ordre, la sécurité matérielle, et son œuvre aurait moins réussi, si elle ne s’inspirait de passions quelquefois assez basses, c’est-à-dire très communément agissantes sur les âmes, et, pour nommer la plus laide, la peur. La Réforme de Renan est un livre aussi fort que les Origines de Taine, aussi véhément, mais plus pur. Taine est par son ascendance un petit bourgeois de province ; Renan est de famille aventureuse et pauvre, de race noble et comme surennoblie par les disciplines longtemps respectées de la foi. Lorsqu’il considère le dérèglement de son pays, Renan s’attriste mais ne s’effraye pas ; Taine éprouve à la fois la tristesse qui est un sentiment pur et la frayeur qui ne l’est pas, d’où la force plus grande, la direction mieux assurée, mais l’autorité à notre gré inférieure des avertissements qu’il donne.

Si Renan veut réformer cette France en désordre, s’il veut ranger ce peuple malheureux, c’est afin de perpétuer en son élite l’idéal qui est enfin celui du dix-huitième siècle : la générosité du cœur, la clarté des idées. Il écrit, presque en même temps que sa sévère Réforme, son utopie (Taine n’en conçut jamais), et ce sont des savants qu’il propose à la conduite de l’humanité. Sans doute, ils ne sont ni élus par le peuple, ni, semble-t-il, aimés ; mais enfin ils règnent, et par eux la raison. Montesquieu, Turgot, d’Alembert, ces encyclopédistes qui façonnèrent l’âme du dix-huitième siècle (Rousseau ne fit qu’en échauffer la fin), jamais il ne dénonce leur maîtrise. Historien, observateur du passé, Renan est inflexible. Il ne cesse d’apercevoir et de montrer les hiérarchies succédant aux hiérarchies, les dynasties, les castes militaires et sacerdotales fondant les empires, et les civilisations fléchissant quand elles fléchissent. Philosophe, poète et collaborateur du travail de son siècle, il est moins net. Il ne lui déplaît pas de penser que les savants réussiront un jour à modifier la vieille politique, à ruiner l’ancienne hégémonie des aristocraties instinctives et croyantes. Qu’un événement cruel — la guerre et la commune — lui montre le fond tragique, peut-être irréformable, qui porte le travail des hommes, il ne résiste pas à la leçon. Méprisant ses rêves, il parle avec sévérité. Que l’événement s’éloigne : un autre homme paraît, tout indulgent à ses désirs. Il laisse aller les choses, il couronne Caliban.

Rappelons-nous ces phrases très méditées qu’il prononça à l’Académie Française en 1889. Les orateurs d’État solennisaient alors l’anniversaire de notre Révolution ; Renan entreprit de la juger. M. Darlu lut cette page à ses élèves du Lycée Condorcet ; car l’Université n’est pas si officielle et bornée qu’on voudrait le faire croire à ceux qu’elle n’a pas formés :

Vous êtes jeune, dit Renan à Jules Claretie qu’il devait recevoir ; vous verrez la solution de cette énigme, monsieur. Les hommes extraordinaires pour lesquels nous nous sommes passionnés, eurent-ils tort, eurent-ils raison ? De cette ivresse inouïe, réduite à l’exacte balance des profits et des pertes, que reste-t-il ? Le sort de ces grands enthousiastes sera-t-il de demeurer éternellement isolés, suspendus dans le vide, victimes d’une noble folie ? Ou bien ont-ils, en somme, fondé quelque chose et préparé l’avenir ? On ne le sait pas encore. J’estime que, dans quelques années, on le saura. Si, dans dix ou vingt ans, la France est prospère et libre, fidèle à la légalité, entourée de la sympathie des portions libérales du monde, oh ! alors, la cause de la Révolution est sauvée ; le monde l’aimera et en goûtera les fruits, sans en avoir savouré les amertumes. Mais si, dans dix ou vingt ans, la France est toujours à l’état de crise, anéantie à l’extérieur, livrée, à l’intérieur, aux menaces des sectes et aux entreprises de la basse popularité, oh ! alors, il faudra dire que notre entraînement d’artistes nous a fait commettre une faute politique, que ces audacieux novateurs, pour qui nous avons eu des faiblesses, eurent absolument tort. La Révolution, dans ce cas, serait vaincue pour plus d’un siècle. En guerre, un capitaine toujours battu ne saurait être un grand capitaine ; en politique, un principe qui, dans l’espace de cent ans, épuise une nation, ne saurait être le véritable.

Ce langage a quelques sévérités en la forme, mais en elle seule. Renan demande un laps de dix ou vingt années pour prononcer un jugement qui ne sera que suspensif. Il ajournera à cent ans le réveil légitime des idées révolutionnaires ; jamais il ne les appellera des chimères, ni, comme on a fait depuis, des erreurs intellectuelles.

Qu’on juge molle cette manière de penser, soit ; nous disons seulement qu’elle était, à cette époque, la manière de beaucoup, et la nôtre.


Ainsi armés par un tel maître, chargés de tant de doutes et si faiblement armés de doctrine, que ferions-nous dans la bagarre ?

Nous nous trouvions soudain rangés avec les républicains, et les révolutionnaires à nos coudes. Quel était le nom véritable de ce compagnonnage ? Accord, alliance, ligue, rencontre de hasard, amitié nécessaire ? Nous ne le savions pas, et le moment n’était pas favorable aux analyses. Qu’est-ce que nous combattions ? Nous le savions à peine. L’armée ? Ce n’était pas notre désir. L’illégalité d’un jugement ? Pas davantage, nous l’avions tolérée. Quoi donc enfin ? Nous refusions à ratifier un verdict imposé par les foules, nous nous révoltions sous la terreur dictée par les démagogues. « Si Dreyfus est à l’île du Diable, écrivait Duclaux dans l’une de ces lettres intimes que nous avons déjà citées, c’est que le gouvernement a écouté les cris de la foule et s’est appuyé sur la majorité au lieu de s’appuyer sur la minorité, seule capable d’imposer silence à la bête humaine et de faire triompher la convention sur le naturel. » Lutter ainsi contre une des formes révolutionnaires les plus basses, était-ce agir en révolutionnaires ? Nous pourrions dire : en rien.

Mais ce serait plaider, nous ne plaiderons pas. Sans doute, cette nuance de dreyfusisme, si bien définie par Duclaux, exista, elle eut ses manifestations très nettes, par exemple aux soirées où quinze cents jeunes révolutionnaires acclamaient la plus aristocratique tragédie d’Ibsen, l’Ennemi du Peuple. Mais les nécessités de l’action furent cause qu’elle disparut dans un dreyfusisme plus vaste, plus émotif. L’idée qu’un innocent était supplicié, martyrisé à la face du monde, devint pour beaucoup d’entre nous une véritable souffrance. Les puérils mensonges que des généraux importants, des ministres graves, propageaient ou laissaient propager pour sauver l’honneur d’une caste, nous faisaient horreur. Ainsi les expressions générales de notre mouvement se confondirent très vite avec les expressions traditionnelles de la Révolution française, du rationalisme humanitaire qui est aussi ancien que la pensée humaine : le vrai détermine le juste, dit la maxime socratique ; nous la suivions après vingt-quatre siècles.

Le mouvement était puissant, nous ne lui opposâmes aucune résistance. Fut-ce faiblesse, égarement ? nous trompions-nous en cet instant où nous nous donnions avec certitude et joie ? Il n’y a pas apparence. Si nous étions là, c’est que nous devions y être, et le repos de la veille était l’illusion. La Révolution est vaste, ses traditions nombreuses. Voici Rousseau, Voltaire ; Montesquieu, Condorcet ; La Fayette, Danton ; quelle est, parmi tant de familles, la nôtre ? N’en doutons pas, c’est l’une d’elles. Mais nous la chercherons plus tard. La camaraderie surtout est nécessaire dans un combat, et nous nous liâmes bien fort avec tous les camarades qui s’offraient, protestants irrités contre un symbole, juristes exigeants sur les formes, femmes pleurant sur le martyr, bons catholiques qu’effrayait leur audace, Juifs frémissants sur leur race, logiciens révoltés contre tant de paralogismes, sceptiques exaspérés contre tant de croyances, anticléricaux sentant l’odeur du prêtre, anarchistes l’odeur du soldat, hommes de goût honnête refusant leur concours à trop de malhonnêteté. Et comment, et pourquoi choisir ? qu’importaient les idéologies, les origines ? Nous étions groupés à l’occasion d’un fait, et nous avions ce grand plaisir de n’avoir à nous méfier de personne, car notre bande à peine formée, offerte à tous les coups, ne suivait pas le chemin des prébendes.

Nous éprouvions un grand bonheur, dont les raisons étaient toutes très saines, sinon toutes très sûres. Nous étions excités par l’action, l’attente ; réjouis par la réussite perpétuelle de notre dialectique ; élevés à nos propres yeux par l’événement où nous étions mêlés.

« Cela a une grandeur tragique, écrivait Duclaux dans une lettre intime ; (1) vous souvenez-vous d’un drame pareil, joué devant une nation, avec cette liberté de la presse qui fait que c’est la nation tout entière qui prend part au drame ? Ce sont deux chœurs de Tragédie qui s’injurient. Et la scène est la France, et le théâtre le monde. Vrai, mon amie, c’est quelque chose dans une vie que d’avoir assisté à ce drame d’une grandeur héroïque, car, suivant la fin qu’il aura, nous serons grandis ou écrasés. »

(1) Vie d’Émile Duclaux, par madame Duclaux, page 247.

L’ardeur, la fierté qu’expriment ces fortes lignes, nous les sentions aussi. C’était une ivresse : tout ce qui n’était pas notre cause était sorti de nos pensées. L’un de nous ayant un jour, par miracle, réfléchi cinq minutes, découvrit que cette Affaire était triste, que nous devions, pour le bien du pays, désirer nous tromper, et souhaiter constamment qu’une preuve fût donnée contre nous. Intéressé par sa découverte, il la dit à ses amis, qui d’abord lui jetèrent de mauvais regards. (Que nous nous disputions entre nous ! nos adversaires ne l’ont jamais su.) Il s’expliqua : nous l’entendîmes, nous avouâmes qu’il disait vrai. Ce ne fut qu’une lueur. Nous oubliâmes, il oublia lui-même un souhait d’ailleurs oiseux dans la pratique, et nous continuâmes d’être heureux.

La confusion des idéologies aurait dû nous mettre en méfiance. Mais nous n’avions pas le temps d’être sages. Nous nous rappelons une soirée de janvier 1898. C’était aux bureaux de l’Aurore. Vers onze heures, quelques anarchistes entrèrent en coup de vent. Ils apportaient une nouvelle invraisemblable. Ils venaient de pénétrer dans une réunion publique donnée par les nationalistes ; ils avaient pris la tribune d’assaut et déchiré les drapeaux tricolores dont elle était ornée. C’était des jeunes gens ; ils riaient en nous contant leur escarmouche, et nous riions aussi, loin, très loin de songer qu’un jour, douze ans plus tard, en partie à cause de cet exploit dont nous triomphions et de nos rires, un soldat français jetterait aux latrines le drapeau de son régiment. Que pensions-nous ? Tout uniment ceci, nos souvenirs sont très nets : elles sont donc malléables, ces énormes foules nationalistes qui nous oppriment ; on peut les traverser, rosser et disperser. L’action dominait tout. Clemenceau, qu’on avait appelé, beau chef de bande, toujours si gai, riait, et son rire était plus jeune encore que les nôtres.

VII

L’audace irréfléchie passa pour courage et dévouement à ses amis ; la lenteur prudente pour une lâcheté déguisée ; la modération pour un prétexte de la timidité ; la grande intelligence pour une grande inertie.

Thucydide, III, 82.

Quoi donc enfin devions-nous faire ? Nous étions jeunes : il fallait nous guider dans cette soudaine bagarre. Quels guides s’offraient ?

Je pense à un groupe de très sages Français que nous avions l’habitude d’écouter avec attention : Gaston Paris, Émile Faguet, Vogüé, Sully-Prudhomme, le duc de Broglie, le comte d’Haussonville, Boutroux, Anatole Leroy-Beaulieu. Ils continuaient assez bien parmi nous cette manière de penser qu’on appelait, voici quelque trente ans, l’orléanisme. En 1825, ils eussent collaboré avec Guizot, Rémusat, Cousin, dans ce Globe si apprécié par Gœthe ; en toute année du siècle, ils se fussent retrouvés au Journal des Débats, avec Taine, J.-J. Weiss, Paradol et Renan. Continuant une tradition si sûre, nous aurions pris garde à leurs conseils ; du moins nous l’espérons.

Mais ils ne nous en donnaient pas. De vagues propos nous laissaient deviner les dispositions humaines communes à tous, qui menaient la plupart d’entre eux jusqu’au désir d’une révision, et qui mettaient les autres dans un état pénible de doute, d’embarras et de méchante humeur. Ils se taisaient, et leur silence n’aurait pas eu de fin, si amis, ennemis, ne les avaient contraints, par de véhémentes instances, à parler. Paroles courtes ; des souvenirs, des lettres familières permettront un jour de mieux pénétrer le secret de ces délibérations intimes qui sont l’essentiel de l’Affaire Dreyfus. Contentons-nous aujourd’hui de ce qui nous est donné.

L’occasion fut celle-ci. En décembre 1899, la Cour de Cassation, enfin saisie, instruisait, et l’opinion semblait prête à subir une solution qu’elle n’aimait pas. Alors, quelques professeurs nationalistes fondèrent la Ligue de la Patrie Française. L’instigateur véritable, écrit M. Reinach, (1) était M. Maurras. C’est assez dire que la Ligue devait poursuivre activement un but précis. Il est probable qu’il s’agit, dès le premier instant, d’engager la lutte contre la Cour de Cassation. Mais cela ne fut pas avoué. L’affaire Dreyfus est terminée, expliquèrent MM. Syveton et Dausset à ceux qu’ils voulaient entraîner ; elle appartient aux juges ; nous l’ignorons, nous nous élevons au-dessus d’elle, nous voulons mener campagne contre l’antimilitarisme, l’humanitarisme… Cette manœuvre était habile. Elle pouvait décider des hommes qui depuis un an voulaient ignorer une affaire dont leur honnêteté les tenait écartés, mais qui détestaient les sentiments, les passions qu’elle avait suscités. C’est l’Académie Française que MM. Syveton, Dausset et leurs amis, voulaient conquérir par cette voie prudente. Ils la conquirent en effet, et réussirent à montrer que si l’intelligence raisonneuse des professeurs était avec les dreyfusards, l’intelligence plus délicate des lettrés ne les suivait pas.

Paul Bourget, José-Maria de Heredia, le duc de Broglie, le vicomte de Vogüé, le comte d’Haussonville, Albert Sorel, Ferdinand Brunetière, Émile Faguet,

(1) IV, page 500.

Gaston Boissier, secrétaire perpétuel, dont le nom semblait engager la compagnie entière ; d’autres, moindres, donnèrent leurs noms. — La direction du Temps fit interroger ces messieurs, et leurs déclarations, éclairées, discutées, complétées, par des répliques, des lettres souvent fort belles, constituent un document du premier ordre (collection du Temps, premier trimestre 1899).

Ces déclarations sont très modérées. Elles répètent presque toutes une idée dont le retour laisse sans doute deviner l’artifice par lequel avaient été obtenues ces adhésions tant souhaitées. « Ceux qui ont demandé la révision ont ce qu’ils désirent, écrit Cherbuliez. Ils n’ont plus de raison de s’agiter et de nous agiter. » Le ton n’est pas aimable, mais le fond est acceptable et sensé. « Nous ne prenons pas part dans l’affaire Dreyfus ; le règlement en appartient à la Cour suprême, nous sommes heureux de cette solution… » « Relativement à l’affaire Dreyfus, dit le vieil universitaire Crouslé, ce que je croyais le meilleur, c’était le silence… » Le duc de Broglie ne parle pas. Il semble qu’il préférât toujours, avec ses amis même, sur un tel sujet, le silence. Mais peut-être sa pensée différait peu de celle qu’exprime son neveu le comte d’Haussonville, qui lui ressemble à maints égards, réactionnaire par les instincts et les habitudes de vie, libéral par tradition familiale, volonté de cœur et d’esprit. « Ce manifeste était, dans ma pensée, surtout un appel à la conciliation ; l’appel ne semble pas avoir été entendu… »

Émile Faguet s’explique davantage. Dans l’appel publié par la Ligue, il n’y a pas un mot sur le respect dû au droit, aux magistratures. Émile Faguet connaît ces lacunes, pourtant il a signé. « Raffermir la notion de patrie est aujourd’hui une œuvre essentiellement utile, dit-il… Vous comprendrez que j’ai pu réserver pour plus tard l’examen de certaines autres idées, pour ainsi dire accessoires, encore qu’elles constituent, par leur ensemble, l’idée maîtresse de patrie… » Mais, ajoute-t-il, « ce retard ne peut être long… » En fait, M. Émile Faguet occupa dans la Ligue une place très effacée, très peu convenable à l’activité de son esprit. La récente publication de ses belles études sur les politiques et les moralistes du dix-neuvième siècle français lui conférait alors une autorité très grande. On peut dire qu’il n’en usa pas, ou, s’il tenta de le faire, par ses indécisions, l’usa.

M. de Vogüé ne s’explique pas : tout à l’heure nous pourrons examiner son état d’esprit. M. Paul Bourget, absent de Paris, n’écrit pas. On devine pourtant son attitude. Radicalement hostile aux idéologies habituelles du dreyfusisme, mais répugnant à tout entraînement démagogique, il trouvait légitime la contestation d’une sentence suspecte d’illégalité, et continuait à Émile Zola une estime et une amitié anciennes. Il n’est pas sûr qu’il ait signé de bonne grâce l’appel de la Ligue ; il semble que son adhésion, très impatiemment désirée, se fit attendre quelques jours ; l’ayant enfin donnée, il sut faire sentir qu’elle n’allait pas sans réserves. La Libre Parole recueillait alors des souscriptions pour la veuve du colonel Henry ; un certain Bourget inscrivit son nom sur ces listes ; M. Paul Bourget fit imprimer, par le Temps même, qu’aucune confusion ne devait être faite entre ce nom et sa personne.

Mais l’appel de la Ligue avait déterminé un trouble extraordinaire, et ceux qui refusaient leur signature, plus encore que ceux qui la donnaient, voulaient expliquer un refus qui semblait les constituer étrangers aux traditions de la patrie française. Gaston Paris protesta pour eux tous. Il avait depuis longtemps avoué comme sien le parti revisionniste. Nous savions que le choix n’avait pas été pour lui sans déchirement de cœur, nous lui savions gré de sa peine. « Paris, écrit madame Duclaux, (1) était, par ses affinités naturelles, du côté du passé glorieux de la France ; sa nature, qu’il surveillait d’ailleurs avec tant de maîtrise et d’ironie, était profondément candide et sentimentale, et toutes ses tendances l’inclinaient vers le parti des nationalistes. Que de fois je l’entendis réciter la prière de la Chanson de Roland :

Ne placet Diex, ne ses saints, ne ses Angles, Que ja por mei perdit sa valor France !

« Durant cet hiver de 1898, hostile et misérable, — quand des amis se querellaient sur la question futile : Taine, Renan, présents à cette Affaire, de quel côté voudraient-ils se ranger ? — maint esprit impatient voulait savoir de quel parti se réclamerait Gaston Paris. Et je me souviens comme je le vis un jour, assis, le visage dans l’ombre, les yeux pleins de larmes, murmurant le mot de Ponce-Pilate. Pour Paris, le point décisif de l’Affaire était une recherche de vérité ; pour d’autres, c’était une question d’autorité… » Son ami Albert Sorel avait signé l’appel de la Ligue ; Gaston Paris lui écrivit une lettre publique : « L’omission de tout hommage à la magistrature, au moment où on l’accable des injures à la fois les plus odieuses et les plus ridicules, n’est pas la seule qui me frappe. Il n’est point question de la justice elle-même, de la recherche impartiale de la vérité… Cependant l’amour de la justice est le signe à la fois le plus noble et le plus essentiel de la civilisation. »

Albert Sorel ne put moins faire que répondre : « Je pense au lendemain… » dit-il ; et c’est ainsi qu’ils s’échappaient tous. « Penser au lendemain », la maxime semble sage. Mais, si l’on y prend garde, c’est une maxime d’étourdi, qui par sottise trébuche en regardant loin de ses pieds. Avant le lendemain, il y a le jour même, dont la solidité assure toute la suite. Il n’est pas bon de tant prévoir, surtout en politique, où on prévoit si mal. Il faut résoudre les questions présentes. Or, il n’y en avait qu’une en ce janvier 1899, et c’était cette Affaire Dreyfus, si fâcheuse que son nom sonne encore désagréablement. Tous maugréaient qu’elle existât, tous désiraient qu’elle fût à jamais liquidée. Ils avaient raison : car elle donnait un tour absurde à toute notre politique. Question de fait fort simple et carrée (il fallait répondre oui ou non), liée par un hasard historique aux plus vastes, aux plus complexes ensembles, elle donnait aux uns l’apparence d’un tort absolu, aux autres l’apparence d’un droit absolu. Il était urgent de débarrasser le pays de cette affaire indûment élargie. Mais non : elle avait été « mal prise », comme disait l’un des signataires de l’appel, et qui d’abord s’était déclaré pour la révision ; (1) et ces messieurs ne voulaient plus s’en mêler. « Laissons passer l’Affaire, disait M. Marcel Dubois ; et nous verrons revenir à nous ceux que nous n’avons cessé, malgré le malentendu présent, d’estimer et d’aimer… » Laissons passer l’Affaire : voilà bien leur pensée. M. Francis Charmes, dans la Revue des Deux Mondes, soupire après sa fin. Quelle faiblesse en cette pensée, en ces soupirs ! De telles Affaires ne passent point, comme des orages, par-dessus la tête des hommes ; elles vont, menées par eux, et ont telles allures qui leur sont dictées par les hommes.

Pourquoi ne nous aidiez-vous pas, ou si peu, si mal et de si loin, nous laissant insulter, nous insultant parfois, vous qui dans le fond n’étiez pas loin de nous, plus près en tous cas, infiniment plus près que tels autres qui nous aidèrent, et, par cette aide prêtée en des instants si durs, dans l’entière communauté des calomnies, des menaces et des coups, nous devinrent camarades ? Pourquoi les Ribot, les Poincaré, les Aynard, n’ont-ils pas essayé d’imposer à leur parti cette révision qui leur était conseillée par leurs principes et que d’ailleurs ils jugeaient nécessaire ? Il leur répugnait sans doute d’armer les révolutionnaires en découvrant eux-mêmes les vilenies dont certains chefs de l’armée s’étaient rendus coupables. On admet cette répugnance ; mais il fallait la surmonter. Par crainte d’un tumulte que leur action récente les eût autorisés à bien combattre, ces libéraux laissèrent s’élever un mouvement révolutionnaire contre lequel ils se trouvèrent discrédités par leur inaction.

Cette faute est fréquente. — Voici une quarantaine d’années, à la veille de la guerre, le duc Louis Decazes (celui qui fut ensuite ministre des affaires étrangères) imprima que le roi Louis-Philippe et M. Guizot, son ministre, s’ils avaient concédé à temps une réforme électorale, auraient évité la catastrophe de février 1848. Il envoya son écrit à M. Guizot, qui ne répondit pas. La guerre, la commune passèrent, cela fit un long temps. Le silence persistant de M. Guizot gênait le duc Decazes, qui résolut d’aller rendre visite au vieil homme d’État qu’on respectait toujours. Il le vit, causa de mainte chose. Après une heure assez laborieusement passée, il se leva ; le sujet délicat n’avait pas été abordé. Et, comme il prenait congé :

— Louis, fit sévèrement M. Guizot, Louis !

Le duc Decazes attendit.

— J’ai lu votre brochure. Si j’avais fait ce que vous avez dit, si j’avais concédé la réforme électorale, savez-vous ce qui serait arrivé ?

Le duc Decazes signifia, par son silence et une inclination légère, qu’il ignorait.

— Eh bien, nous aurions eu une révolution !

Cette histoire nous fut contée par un fidèle orléaniste, un des plus intimes conseillers du comte de Paris, qui sut être, dès 1897, un énergique dreyfusard ; il se nomme Eugène Dufeuille.

Nous le répéterons aux modérés qui nous blâmeraient : vous auriez mauvaise grâce à nous reprocher nos violences, car nous vous reprocherions à vous-mêmes la défection de votre sagesse. Nous suivions enfin les guides qui s’offraient : un Zola, un France, un Duclaux, un Pressensé, un Louis Havet.

L’apaisement,

écrivait celui-ci,

je le désire comme M. Brunetière, mais l’apaisement vrai, celui que donnerait au pays une lumière implacable et une sévérité inflexible. Les bases historiques de la patrie française, j’y crois comme M. Brunetière ; seulement j’appellerais de ce nom une politique franche, une justice défendue par l’autorité, des penseurs qui pensent droit, des écrivains qui n’emploient les beaux mots que pour les belles choses, et enfin, — car c’est la question qu’il faut le moins esquiver et ici, c’est moi qui parle de nos institutions militaires avec amour et respect, — une haute armée composée d’officiers sans tache. (1)

Disons, à dix ans d’intervalle, que du moins ce langage était beau, cette véhémence pure.

Revenons à Gaston Paris. On a beaucoup parlé de ces crises d’amitié qui furent en effet parmi les plus émouvants et singuliers phénomènes de cette grande crise à maints égards émouvante et singulière. Elles se produisirent autour de Gaston Paris d’une manière très saisissante.

Il recevait chaque dimanche. Une très ancienne habitude rassemblait les hommes les plus distingués auprès de cet esprit si riche, de cet hôte si noble, qui, doué à la manière d’un Taine ou d’un Renan, ses amis disparus, pour les créations les plus libres, avait choisi de se restreindre à la stricte philologie. Le salon du Collège de France était un de ces délicats organes de culture où les divergences d’opinion se trouvent annihilées par le plaisir supérieur de l’analyse et de l’appréciation désintéressées. Dès les premières semaines de l’Affaire, un trouble gêna ces belles réunions. Gaston Paris réussit pourtant à les faire durer. Mais à partir de janvier 1899, leur caractère s’altéra décidément : ceux qui avaient adhéré à la Ligue de la Patrie française se retirèrent. Albert Sorel, Paul Bourget, cessèrent de paraître aux « dimanches ».

Un seul resta : M. de Vogüé. Sans doute, il n’avait pas voulu refuser la présence de son nom au parti que, nonobstant toutes circonstances, il reconnaissait pour sien ; il avait donc signé. Mais, d’autre part, il témoigna, par sa présence immuable aux salons du Collège de France qu’une amitié, du moins, survivait aux ruptures désastreuses qui brisaient alors la société française. M. de Vogüé a parlé de ces jours dans un article qu’imprimèrent les Débats (1) au lendemain de la mort de Gaston Paris :

Je l’ai vu souffrir plus qu’aucun homme de France,

écrivit-il,

et ce n’est pas peu dire, de la crise meurtrière qui divisait ses meilleurs amis. Il y prit part avec la fougue de sa générosité native ; l’ayant pris, il s’y tint avec une ardeur douloureuse. Quelles que fussent les opinions de ceux qui le connaissaient bien, il grandit encore à leurs yeux par la touchante sincérité de sa conviction, par le courage qu’il mit à la servir. Où dirait-on, sinon sur le bord de cette tombe, ce qu’il faut crier pour l’honneur de notre pays ? Au-dessus des louches intérêts et des passions animales, les plus braves cœurs de France se sont rués les uns contre les autres, dans la nuit, avec une égale noblesse dans les sentiments qu’exaspérait leur effroyable conflit. — Le chagrin de ces jours noirs a certainement hâté la fin de notre ami…

Oui, sur le bord de cette tombe, il était touchant de parler ainsi ; mais c’était ailleurs, et cinq ans plus tôt, qu’il eût été bienfaisant de le faire ; nous voulons dire, en cette nuit même où se portaient les coups cruels.

Un effort fut tenté. Le 24 janvier parut un Appel à l’union que Sully-Prudhomme, et MM. Émile Boutroux, Ernest Lavisse, signèrent avec Gaston Paris. Le nom de M. de Vogüé n’y figure pas. Peut-être on craignit de le lui demander. En ce temps-là, un mot pouvait suffire à déterminer les malentendus, les irritations les plus pénibles. On se taisait, parfois c’était un mal.

Mais que pouvait, en cette Affaire chaque jour disputée, renouvelée, un appel solitaire ? M. Émile Boutroux, qui s’en explique dans un journaliste du Temps, le dit expressément : « Nous ne formons pas une ligue… Nous signons un appel ensemble, nous nous séparons ensuite… Nous ne nous constituons pas pour suivre les événements… » En vérité, la belle méthode, appeler les gens, puis les laisser en plan ! N’est-ce pas une chose concevable, un groupe d’hommes tels que ceux que nous avons nommés, s’unissant pour parler au pays, pour lui dire, comme le voulait et sut faire Renan en mainte occasion, sans le sacrifice d’une nuance, la vérité ?

Du moins cela pouvait être essayé. Le bénéfice, non immédiat sans doute, eût ensuite été grand. Et dès lors, il n’eût pas été possible d’appeler, une fois de plus, la grande intelligence une grande inertie — τὸ πρὸς ἅπαν ξυνετὸν ἐπὶ πᾶν ἀργόν.

VIII

Les abonnés de ces Cahiers ont lu la Visite à Pascal, de Suarès. (1) Peut-être ils n’ont pas remarqué la date finale : mai 1899. Elle a pourtant de l’importance ; la solitude de Suarès s’oppose à la discordante Affaire.

Un jour que le tumulte de la calomnie et des invectives s’était répandu le plus insolemment dans Paris, et troublait le plus cette ville injurieuse,

écrit Suarès au début de son essai,

M. de Séipse, incapable de le subir plus longtemps, prit parti de le fuir, et s’en fut à la campagne. M. de Séipse souffrait, en effet, du désordre comme d’une injure personnelle, que son temps lui eût faite, et que tout le peuple eût conspiré à lui faire. Une profonde colère, froide et secrète, le dévorait de sentir en lui-même la puissance de l’ordre, de s’en connaître la volonté, et de savoir qu’elle dût être sans effet… Agité de ses pensées, M. de Séipse résolut de les apaiser, sinon de s’en distraire, et il se proposa une promenade dans le vallon le plus austère et le plus retiré qui soit aux portes de Paris : il s’en fut à Port-Royal-des-Champs.

Il est probable que d’ici un demi-siècle, quelques mémoires donneront aux historiens des notations de cette qualité, intimes et essentielles.

IX

Il arriva ceci, que nous fûmes vainqueurs. Le ministère Brisson admit la révision en principe ; une commission commença l’enquête ; la chambre criminelle de la Cour de Cassation fut saisie ; puis, ladite chambre ayant été dessaisie par loi spéciale pour le simple motif qu’elle inclinait vers la solution qui prévalut enfin, la Cour, toutes chambres assemblées, acheva d’examiner l’affaire. Ainsi, de ministère en commission, en chambre, en cour, d’une allure cahotée mais constante, nous allions vers la victoire.

La direction était certaine ; mais que le but semblait encore difficile d’atteinte ! Une suite de décisions professionnelles nous avaient portés jusqu’alors. Tous les actes restaient à faire. Les magistrats de la Cour avaient jugé selon la justice, mais la justice n’est rien sans l’étai d’une force, et comme nous nous sentions faibles, ayant pour toute arme contre un peuple hostile cette sentence lue par M. Ballot-Beaupré ! Madame Gyp était puissante alors. Elle inspirait Lemaître et Guérin. Félix Faure mourait, Loubet était élu ; Dupuy, premier ministre, le laissait huer dans Paris. Déroulède essayait son coup de force, et Dupuy conspirait à son acquittement. Prenant cette fronde au sérieux, nous redoutions le pire. Car nous ne savions pas quelle était notre force, immense mais venue d’ailleurs.

Je me souviens de l’heure précise où je la découvris. C’était en mai 1899. Le hasard m’avait mené dans une ville de province. Je m’étais assis sur un banc, sous les ombrages d’un cours paisible. Derrière moi, quelques hommes causaient dans un petit café. Je perçus quelques phrases : ils parlaient de l’Affaire. Trois d’entre eux, dreyfusards, voulaient persuader un ami qui faisait le récalcitrant. Et j’entendis ces mots :

— L’Affaire Dreyfus, c’est un coup des jésuites contre la France. Ils nous détestent, parce que nous sommes en république. Leur général, qui est un Allemand, a fait condamner Dreyfus pour désorganiser notre armée…

Puis les voix se mêlèrent ; j’étais suffisamment instruit. Cette légende stupide, née entre quatre absinthes, annonçait l’avenir. J’éprouvais un saisissement non tout à fait désagréable. Un mensonge, enfin, pensais-je confusément, un mensonge pour nous ! Une force immense nous venait donc, la force des sensibilités instinctives orientées par les mythes ; et celle de la stupidité même.

Nos adversaires s’aperçurent bientôt que l’air du temps avait changé. Exaspérés de sentir leur proie glissante entre leurs mains, mal contenus par des autorités qui désiraient trahir, ils tentèrent leurs derniers coups. Au pesage d’Auteuil, ils insultèrent pendant deux heures le président Loubet. Un instant de faiblesse pouvait déterminer la plus pénible anarchie démagogique et militaire. Il était urgent, dans cette vacance des lois, d’opposer force à force, foule à foule. Les chefs socialistes, d’accord avec les chefs dreyfusards, convoquèrent à Longchamp, pour le jour du Grand Prix, le peuple de Paris. La forme des appels est curieuse à considérer. Gérault-Richard, journaliste excellent, tint la plume. Il ne parla pas de Dreyfus, dont la cause ne fut jamais populaire ; il évita toute excitation révolutionnaire, on voulait une journée calme ; il appela les ouvriers à manifester pour la République, contre les moines et les nobles, provoquant ainsi, avec un bonheur que le succès prouva, les plus anciennes passions.

Les ouvriers vinrent en nombre immense. Les petites églantines rouges, qui furent populaires pendant quelques années, et donnèrent aux sombres masses socialistes un air de grâce et de gaieté, furent alors portées pour la première fois. Sauf une bagarre, qui ne fut d’ailleurs pas sanglante, il n’y eut aucun trouble. Les ouvriers, satisfaits de leur nombre et de leurs ennemis en fuite devant eux, occupèrent avec ordre et bonheur, de la place de la Concorde aux tribunes de Longchamp, le Paris magnifique où ils entrent si peu. Ils allaient, venaient, couvraient les promenades ; ils se réjouissaient et faisaient partager leur joie.

Ces foules républicaines et françaises dégagent en leurs meilleurs instants une sorte d’émotion dont la qualité est unique ; naïve, sans doute, comme toute émotion populaire ; espérante et bienveillante. Elle apparut dans toute sa force en juillet 1790 ; à peine diminuée, en mars 1848 ; nous assistâmes à son réveil en juillet 1899. C’est un phénomène singulier, qui ne laisse jamais d’émouvoir l’Europe. Il introduit dans la tragique histoire les impressions chrétiennes du salut.

Rien ne fut si touchant, nous disent de très vieux Parisiens, que la trêve d’un jour qui interrompit en Avril 1871 la guerre entre Paris et Versailles. Il faisait beau. Le peuple en paix monta, pour s’amuser, sur les fortifications, franchit en riant les tristes barricades. Les jardins de Neuilly débordaient de lilas en fleurs. On pilla ces jardins, et le soir, la ville assiégée, entre Thiers à Versailles et l’Allemand à Vincennes, parut toute heureuse et parée. « C’est fini, disait-on dans les groupes, une guerre civile interrompue ne reprend pas… » Mais le lendemain, à l’heure fixée, le canon du Mont-Valérien recommença la canonnade.

Sans doute, si l’on eût interrogé quelqu’un de ces ouvriers qui descendaient en groupes les Champs-Élysées, il eût répondu : « C’est fini ; il n’y a plus de réactionnaires, il n’y a plus d’Affaire Dreyfus ; maintenant c’est à notre tour, et on va nous donner des lois qui rendront la société juste. »

Ce fut très beau, nous disent ceux qui se mêlèrent à ces foules. Assurément ce fut émouvant, puisqu’ils furent émus. On nous avait tant reproché d’être des intellectuels, des manieurs de texte insurgés contre un peuple : nous eûmes plaisir à n’être plus cela, et à sentir un peuple immense près de nous ; mais ce plaisir terminait définitivement le premier dreyfusisme, ce jeu aristocratique et humain, socratique et guerrier. Il était revenu, le temps des instincts et des masses.

Ces instincts, ces masses, ne les déprécions pas, nous leur devons beaucoup. Un contact de rue ne nous satisfit pas. Nous nous liâmes, dans les réunions publiques, les groupes, les congrès, avec ces militants révolutionnaires, ces hommes supérieurement trempés, qui, travaillant le jour pour gagner leur vie, prennent sur leurs nuits le temps d’un travail civique, et trop souvent s’épuisent en dix années de peines sans mesure. Ils nous introduisirent dans leurs bourses du travail, leurs coopératives, leurs foyers mêmes, et nous connûmes ainsi, au lieu de cette bourgeoisie dont nous étions exclus, dont il nous plaisait d’être exclus, cette classe jusqu’alors coudoyée, insoupçonnée par nous, cette nation ouvrière, qui a ses mœurs, ses traditions, ses héros, ses mythes et ses dieux même. Elle nous apparut, au terme de notre aventure, comme au terme d’une longue traversée un pays inconnu. Nous atterrîmes en elle. Elle nous donna sa confiance. Nous en fûmes heureux et fiers, et ce bonheur, cette fierté, marquent l’origine d’un deuxième dreyfusisme, moins net en ses contours, plus chargé de vie et de problèmes, moins sûr en ses démarches, non moins noble en ses intentions.

La force populaire, sauvant Dreyfus, imposait un peu de justice. Mais son intervention nous rappelait aussi la réalité d’une autre injustice, qui est de toutes la plus ancienne, la plus aveuglante et la plus redoutable, car elle est inscrite dans la structure même de notre société. Nous ne pouvions nous soustraire à cette évidence, et nous ne le désirions pas. Le vrai détermine le juste — la redoutable maxime, brève et difficile comme un oracle, impérieuse, énigmatique, nous obligeait toujours. Nous discernions les différences : le vrai, en matière juridique, est presque simple ! Mais le vrai des sociétés humaines, sommes-nous armés pour le saisir ? Le juste, en matière juridique, à la rigueur on peut le dire. Mais le juste des sociétés humaines, c’est-à-dire, la fin qui les ordonne, ou les fins, s’il en est plusieurs, saurons-nous les définir ? Pourtant ces différences, si profondes soient-elles, ne vont jamais jusqu’à détruire l’identité fondamentale. Il existe des formules de justice, il existe des vérités, et le vrai détermine le juste…

Mais ce n’est pas l’instant d’analyser cette nouvelle alliance dans son détail sentimental et intellectuel. Considérons la pratique, alors impérieuse. La situation était difficile, peu d’issues étaient visibles. La Cour ayant ordonné la révision, le ministère Dupuy, qui l’avait combattue, se trouva sans force, et tomba. Qui lui succéderait ? Les officiers s’agitaient ; ils exhortaient, ils agitaient leurs hommes. Qui leur imposerait silence ? Dreyfus revenait, un cuirassé le ramenait en France ; trouverait-il, au débarqué, Guérin et ses bandes maîtresses ? C’eût été absurde. Il fallait maintenir l’ordre pendant la durée du procès, assurer une fin rapide à l’affaire par nous engagée ; il fallait gouverner enfin. Qui le pouvait ?

Tous les partis, sauf le socialiste, ayant combattu la révision, tous, sauf lui, se trouvaient, par la révision, déconfits. Le petit groupe dreyfusard avait donc seul la vue nette de la tâche et l’énergie d’en surmonter les difficultés.

Voici la crise, curieuse en son détail. (1) Le pays sans maîtres flotte, voiles molles, comme une barque que les vents abandonnent. Loubet appelle Poincaré. Soit, on l’aurait suivi, on ne voulait qu’un chef. Poincaré offrit à Casimir-Perier, qu’il savait persuadé de l’innocence de Dreyfus, non pas un ministère quelconque, mais la présidence du conseil, et la Guerre. L’idée était brillante, on dut l’abandonner. Casimir-Perier ne faisait partie ni de la Chambre ni du Sénat, et il parut que le Parlement n’accepterait pas un chef pris hors de ses rangs. Poincaré sentit la gravité de ce premier échec. Il persista pourtant et continua ses démarches. Pénible essai. Il s’adressait constamment à ses amis les modérés ; il eût voulu « garder pour son parti le bénéfice de l’opération à accomplir ». C’était un très honnête, mais très vain désir, car son parti ne voulait pas accomplir l’opération. Nos journalistes le malmenaient, Clemenceau, avec une véhémence inouïe, et ils avaient raison, car ces tâtonnements faisaient durer la crise qui devenait, par la durée, très périlleuse.

Poincaré renonça. Waldeck-Rousseau fut appelé. Il avait prononcé au Sénat un discours admirable contre la loi de dessaisissement, et cet acte lui avait donné autorité sur nous. Waldeck-Rousseau comprenait parfaitement que la crise était sans rapport avec les dispositions des groupes parlementaires, et dès le premier instant il conçut le double choix : Millerand-Galliffet. Mais enfin il était un progressiste, et ne voulut pas rompre avec ses amis dès le premier instant. Il appela Poincaré ; c’était appeler l’échec. Poincaré vint. Les modérés, toujours à sa suite, se mirent à réclamer, exclure. Ils exclurent Millerand. M. Joseph Reinach cite une lettre qu’il reçut de Waldeck-Rousseau :

Mon cher ami, l’ère des difficultés commence. Tous acceptent d’aller avec moi, mais celui-ci croyait qu’il y aurait celui-là ou qu’il n’y aurait pas celui-ci. Ce soir, à neuf heures, tout sera fait ou tout sera cassé. Quoiqu’il en soit, rien ne peut se faire si vos amis [les socialistes] n’acceptent pas l’homme admirable [Galliffet] qui donne un exemple sans précédent. Il me paraissait facile de négocier en prenant Millerand. C’est devenu impossible et je ne dépasserai pas Lanessan. « Vos amis » ont le sens politique. Je les crois capables de tenir leur parole. Faites comprendre que G… non seulement me couvre devant l’armée, mais couvre tout le cabinet et la République, et cela même devant l’Europe. S’ils sont sages, ils feront, hélas ! comme le dit Jaurès, la République « leur ». Mais si G… doit être vilipendé, ce dégoût, s’ajoutant aux autres venus des points opposés, me permet, à moi aussi, de passer la main… à l’inconnu. Je voudrais avoir le résultat de vos démarches avant six heures. Votre, R. W.-R.

Les socialistes ne déçurent pas l’attente de Waldeck-Rousseau. Jaurès, en leur nom, déclara que c’était dur, qu’on marcherait quand même ; qu’on soutiendrait le ministère, sans Millerand, et Galliffet présent.

Mais les modérés, non contents d’avoir exclu, réclamèrent. Ils voulurent la Guerre pour un des leurs, qu’ils désignèrent : un antidreyfusard déclaré, M. Krantz. Or, c’était le ministère que Waldeck-Rousseau se réservait d’occuper, ayant à ses côtés, comme chef de cabinet, le général de Galliffet. Les modérés contredisant à toutes ses vues, il arrêta les pourparlers.

La crise devenait tout à fait sérieuse. Il s’agissait de savoir si la République réussirait à constituer un dernier ministère, ou s’abandonnerait aux initiatives de Déroulède qui attendait. Bourgeois représentait la France à la conférence de La Haye. Loubet le rappela. Il vint, très contrarié, très pressé, le temps de s’excuser et de se dérober ; et repartit bien vite, pour assurer en Hollande, loin de la France déchirée, la paix et le repos du monde.

Qu’allait-on faire ? Jaurès, Reinach, Millerand persistaient à n’espérer qu’en Waldeck-Rousseau. Loubet lui redemanda son concours. Mais il avait quitté Paris. Il avait été chez le général de Galliffet, à Clairefontaine, dans la forêt de Rambouillet, pour le remercier de son aide inutilement offerte. C’est là que Millerand alla le relancer. Les trois hommes s’accordèrent pour agir. Le ministère, à vrai dire, était constitué par eux seuls.

Quel assemblage imprévu, symbole exact du dreyfusisme ! Un progressiste renié par les progressistes, un gentilhomme soldat renié par ceux de sa caste et de sa profession, un socialiste bientôt renié par la moitié de son parti, allaient instituer un gouvernement, restaurer un régime. Réfléchissons davantage, et nous trouverons que cet assemblage, différemment observé, cesse de paraître disparate ; que ce gouvernement, institué avec un entier dédain des usages parlementaires, respecte les traditions réelles de notre République.

Waldeck-Rousseau et Galliffet s’étaient connus dans l’entourage de Gambetta ; ils se retrouvaient après vingt ans et se comprenaient sans peine. On sait combien furent solides et fécondes les amitiés liées autour de cet homme, préservées par son souvenir. M. Joseph Reinach, si écouté par eux, faisait partie du même groupe. Mais il parlait encore au nom d’un autre groupe, cette ligue des trois bourgeoisies, universitaire, juive et protestante, dont l’Affaire n’a pas fondé, mais extrêmement accru l’autorité. Ces trois bourgeoisies venaient de contracter alliance avec la classe ouvrière et son orateur, Jaurès. Waldeck-Rousseau avait besoin de cette force, comme, en d’autres temps, Thiers avait eu besoin des masses que Gambetta menait. M. Joseph Reinach négocia, assura l’alliance.

Ce ministère paradoxal, mais vivant, scandalisa surtout les députés qui n’y reconnurent aucune trace de leurs misérables groupes. Il faillit disparaître dès le premier jour ; on sait qu’il devait durer près de deux ans et se retirer sans avoir connu la défaite, tout son programme étant réalisé. Les socialistes huaient Galliffet et Waldeck-Rousseau ; les progressistes huaient Millerand ; les radicaux huaient ces trois chefs qui n’étaient pas des leurs ; et la droite assistait, laissant les républicains s’entre-détruire.

Et pourtant, à l’instant du vote, il se trouva pour appuyer le ministère une majorité faible mais suffisante. Que s’était-il passé ? Nous observons deux faits : M. Brisson parla. Il exprima en termes émouvants la tradition morale dont il était le gardien. Puis il semble qu’il usa de son autorité secrète : « Il tendit, éleva les bras, écrit M. Joseph Reinach, dans un appel où les initiés reconnurent le signe maçonnique de détresse. C’était bien superflu : sa détresse, son angoisse pour la République criaient bien assez haut…, etc., etc. » Était-ce superflu ? nous n’en sommes pas sûrs. — Et voici le deuxième fait : M. Aynard, sans parler, agit. L’innocence de Dreyfus ne faisait pas doute pour lui. Il était d’avis qu’il fallait accepter tous les appuis légaux qui s’offraient pour éviter la permanence d’un scandale et la plus stérile anarchie militaire. Ces pensées n’étaient pas rares parmi les modérés. M. Aynard osa les dire, et réussit à persuader beaucoup d’amis. « Il aurait suffi du déplacement de douze voix pour renverser Waldeck, écrit Drumont ; Aynard les lui a données… » La lecture des chroniques politiques de la Revue des Deux Mondes prouve combien était profonde cette bonne volonté silencieuse qui se révéla au dernier instant. M. Charmes, rédacteur de ces chroniques, est prudent, mais on le devine favorablement disposé. Il cherche à caractériser cette majorité qui va « de M. Aynard à M. Viviani ». Il ne veut pas approuver, pourtant il s’abstient de combattre. « Millerand ! écrit-il. Cela déroute, et on est bien obligé de laisser le soin d’approuver et de soutenir ce ministère à M. Brisson et à M. Viviani. Ils s’en sont d’ailleurs fort bien acquittés jusqu’ici. »

Le ministère Waldeck-Rousseau continuait une tradition : c’était sa force. Car l’ensemble des émotions, des solidarités républicaines constitue très exactement une tradition, la dernière qui nous reste. Où est la vôtre, hommes de la droite, qui sans cesse en parlez ? Nous l’avons connue dans Chateaubriand, Veuillot, Balzac, et la voici très active en mainte prose de jeune homme. Mais elle est absente des faits, et, depuis cinquante années, sans prise sur notre histoire.

Quand le Second Empire fut brisé par ses défaites, une tradition parut soudain, dont la France s’inspira pour se redresser et combattre encore : cette tradition était républicaine, elle suscita une République. Le 4 septembre n’est pas la date d’une révolution. Un régime s’effondra, et la France sans guide suivit son instinct. L’installation fut sans violence. La démocratie reparut en 1870 comme en 1812 la monarchie. Le mouvement du 4 septembre fut le contraire d’une révolution, ce fut une restauration. Et, en même temps que cette République, parurent les formules, les chants, les hommes ; un esprit national, insuffisant à vaincre, suffisant à sauver quelque honneur.

Et quand, la guerre terminée, il fallut refaire une France, n’était-ce pas l’un de ces instants où les traditions les plus anciennes, les plus sûres, reviennent et s’exercent ? L’idée de la vieille monarchie revint en effet, mais pâle comme une réminiscence, une ombre levée du fond des souvenirs. Le comte de Chambord, qui avait le calme et la noblesse des ombres, la représentait dignement. Or, les besognes étaient lourdes. Il fallait assurer l’ordre, éloigner au prix de cinq milliards les armées allemandes campées sur vingt départements. Les royalistes, qui sentaient leur débilité, temporisèrent ; il leur parut expédient, ces républicains étant là, de leur laisser la peine, puis d’intervenir un peu plus tard et de recueillir les fruits. Tel était leur calcul, dont la vilenie fut châtiée. Ils n’eurent pas même la force de recueillir ces fruits. Ces ennemis de la République, ces représentants de la tradition, à vrai dire, en servaient trois — l’une, légitimiste ; une autre, orléaniste ; une autre encore, bonapartiste — qu’ils ne surent jamais accorder.

Cependant les républicains travaillaient et servaient le pays : voilà leur titre. Nos « traditionalistes » se targuent de n’être pas des intellectuels. Ils nous le disent en trois volumes très bien écrits. Les républicains qui se croient volontiers des intellectuels, écrivent mal ; mais ils gouvernent. Leur force est leur tradition, que souvent ils ignorent.

La crise de 1897-1900 rappelle à maint égard la crise de 1871-1874. Voici les trois tronçons de la vieille tradition, tristement dégradés par une désuétude de trente années. En 1873, les bonapartistes avaient un jeune prince : ils l’ont perdu. Les légitimistes, un souverain : ils l’ont perdu. Les orléanistes, un chef honnête : quel vague Philippe les dirigeait en 1898 ? Quels hommes proposait à la France ce parti qui réclame des hommes ? Il semble qu’un triumvirat fut désigné, en comité secret, au Fort Chabrol, le 17 juin 1899, au moment même où Waldeck-Rousseau essayait péniblement de constituer son ministère. Les triumvirs eussent été Déroulède, républicain ; Guérin, orléaniste ; le général Hervé (?) — Et qui s’offrait contre eux ? Trois hommes : Waldeck-Rousseau, le général de Galliffet, Millerand, et nul autre.

Non, nous ne regrettons pas nos décisions fondamentales. Car il faut considérer à part les courts instants où la résolution s’exerce. En voici deux : l’automne 1897, d’abord ; devions-nous accepter cette erreur qu’on érigeait en dogme, ou cette injustice en symbole ? Non. Nous suivîmes Scheurer et Picquart, nous fîmes bien. Le printemps 1899, ensuite ; ne devions-nous pas soutenir ceux qui s’offraient à rétablir, après vingt mois d’anarchie, quelque légalité ? Oui. Nous suivîmes Waldeck-Rousseau, le général de Galliffet et Millerand, nous fîmes bien.

Footnotes

(1) A French procession, page 335. (1) Nous n’avons pas imprimé son nom. (1) Temps, 3 janvier 1899. (1) 8 mars 1903. (1) Premier cahier de la onzième série. (1) Nous suivons le récit excellent de M. Joseph Reinach.

X

Souvenons-nous de cet automne qui suivit la libération du capitaine Dreyfus. Paris, trois mois auparavant soulevé contre nous autour du Fort Chabrol, dansa plusieurs soirées en l’honneur de notre victoire, et deux cent mille ouvriers, déployant leurs drapeaux rouges interdits jusqu’alors, allèrent saluer sur la place du Trône la République triomphante de Dalou.

Vers la fin de cette après-midi, nous nous retrouvâmes, un petit groupe d’amis, à l’Université populaire du faubourg Saint-Antoine, que nous installions ensemble. Il était cinq heures. La foule redescendait; à six heures, à six heures et demie, elle descendait encore; à sept heures nous partîmes, mêlés au flot intarissable. Nous n’étions pas fâchés, mais à notre plaisir se mêlait un peu d’étonnement. Nous lisions les mots écrits sur les bannières : Liberté; Égalité; Travail; Solidarité. Nous écoutions les cris qui alternaient avec les chants : Vive la sociale! Paul Desjardins était l’un des nôtres; il

— Quand ces hommes lisent ou prononcent ces mots que nous lisons, écoutons, qu’éprouvent-ils ? Il faudrait le savoir, nous ne le savons pas.

En effet, nous ne le savions pas. Si notre étonnement recouvrait, comme il se peut, une inquiétude naissante, disons qu’elle était fondée, car notre triomphe annonçait toutes nos difficultés.

Rien n’avait été si loin de notre attente, de nos désirs que l’exercice du pouvoir. Rappelons-nous nos entretiens : nous prévoyions une longue contrainte, dix années d’opposition, c’est-à-dire de travail; dix années pour examiner nos pensées, pour préparer patiemment, non la conquête d’une autorité vaine, mais des institutions vraiment républicaines, populaires et pourtant distinctes de la foule, restreintes quant au nombre, organisées enfin, c’est-à-dire (les mots ont même sens) aristocratiquement régies. Nous envisagions cette période, non comme une épreuve, mais comme un bienfait. Notre républicanisme, pour autant que l’éclair d’une crise nous eût permis d’en déterminer la doctrine, ignorait cet organisme central, l’État, autoritaire par nécessité, et s’intéressait uniquement aux organismes moins visibles, non moins essentiels, où l’élite des peuples s’entraîne par un exercice quotidien aux disciplines de la vie civique, et protège ses libertés. « La démopédie, non la démocratie, est mon parti », disait Proudhon. Nous reconnaissons sa maîtrise, et nous aimions à nous dire avec lui démopédistes, non démocrates.

Ce dénouement, si commode d’apparence, comme il nous gênait enfin ! Nous considérions avec surprise cette étonnante victoire, cet effondrement subit de tout ce qui nous avait fait obstacle, et ce pays désemparé fixant sur nous son attente naïve, son imploration d’un maître.

Il ne s’agissait plus, comme en juin 1899, d’instituer un pouvoir de fortune pour résoudre un problème défini, mais d’orienter pour longtemps ce terrible État français, qui par sa nature légifère partout et sur tout.

Cependant que nous nous étonnions ainsi, d’autres s’étonnaient moins, et nombre d’hommes, qui n’avaient guère aimé le dreyfusisme, s’offraient à diriger la politique dont il fut l’origine (un Pelletan, un Berteaux, et, généralement, la masse radicale). Quelles avaient été, pendant l’Affaire, nos craintes ? Nous craignions l’avènement d’un bloc démagogique, ruinant sous son autorité bête les quelques libertés restantes au pays. Et nous voyions précisément, au terme de notre lutte, au lendemain de notre victoire, un bloc analogue s’élever près de nous, se former de nous-mêmes, et profiter de nos efforts.

Qu’allions-nous faire, nous dreyfusards ? On ne peut le dire à moins de définir d’abord, à l’intérieur de ce « nous » trop vaste, des séparations. Notre troupe étant devenue une armée, notre nom, plus encore qu’aux premiers temps, recouvrait des manières très différentes de sentir.

Les uns (par exemple, un Picquart), étaient des hommes de goût honnête, d’esprit libre, d’humeur humaine. Ils avaient peu d’illusions sur le mouvement où ils participaient, et, l’Affaire terminée, contents d’avoir dissipé une menace démagogique, méfiants de la prochaine, ils reprirent leurs dispositions, leurs sympathies anciennes, et, s’ils purent, leurs amitiés même.

D’autres avaient écouté des passions lourdes, haines de race ou de religion. Ceux-là se rallièrent au nouveau pouvoir et s’y trouvèrent plus à l’aise que dans le dreyfusisme même. Les fonctions d’État leur sont offertes, ils s’en saisissent, et voici nos camarades promus aux dignités. Quelques-uns les suivirent dont le caractère ne mérite aucun blâme, mais qui ne surent pas résister au plaisir d’être vainqueurs, et limiter la poursuite.

Ni de ceux-ci, ni de ceux-là, nous ne parlerons ici, mais d’une troisième petite bande, que nous appelons la nôtre. Sans doute, la matière dont nous traitons échappe aux définitions précises. L’honnêteté de goût des dreyfusards de la première sorte ne nous était pas tout à fait étrangère, nous voulons l’espérer; mais nous ne nous flattons pas d’avoir été exempts de haines. Éliminons ce qui n’est pas essentiel; disons que tous nous étions jeunes, curieux de pensée, sans vocation pour le pouvoir; que nous avions peu d’opinions, d’occupations, d’amitiés antérieures à la crise; que nous ne pouvions nous détacher de cet ensemble si dramatique et si prenant où un hasard avait précipité nos vies; et que nous éprouvions un besoin très pressant de repenser dans le calme et dans la bienveillance ce que nous avions conçu dans l’irritation et la hâte.

Quelles devaient être les conséquences de cette Affaire? C’était une question fréquente alors, et beaucoup répondaient en énumérant tout d’une haleine : « Mercier au bagne; les conseils de guerre, les congrégations, les bataillons de discipline, supprimés; les lois scélérates, abolies ; l’enseignement, monopolisé; l’Église et l’État, séparés. » Si nous avons bonne mémoire, c’était tout.

Qu’aurions-nous répondu? C’est délicat à dire, car rien n’était moins doctrinaire que notre union. Elle était surtout constituée par le plaisir que nous éprouvions à causer, par la confiance qui nous aidait à trouver les uns pour les autres les expressions de nos pensées. Rapprochés par un éloignement commun pour toutes les sectes, il semble que nous évitâmes assez bien le péril de nous constituer en secte contre sectes. Et nous espérons ne trahir les intentions d’aucun de nous en supposant cette réponse, qui n’est pas doctrinaire : « Ces conséquences, nous les ignorons. Nous travaillons pour les connaître, pour savoir enfin quel événement a traversé nos vies et ce que produira en nous une émotion de deux années. »

Notre petite bande se donna une organisation souple, et, à l’user, satisfaisante. Quelques-uns d’entre nous fondèrent des revues afin de continuer ces habitudes nouvelles de discussion et de correspondance que l’Affaire avait créées. Imprimons les noms de ces chefs d’équipe que nous nous sommes donnés : Charles Péguy, qui fonda les Cahiers (1900); Charles Guieysse, qui fonda les Pages Libres (1901). Indiquons un troisième centre, le bulletin de Correspondance et les Libres Entretiens dont M. Paul Desjardins assure la conduite. Quoiqu’il ne soit pas de notre génération, il ne fut jamais loin de nous. Et nommons enfin cet aîné, M. Georges Sorel, que depuis lors nous lûmes et écoutâmes. — S’il y a quelque disparate en ces noms, qu’on se souvienne que cet écrit n’est pas une construction, mais une relation dont l’objet est notre désordre même.

Chacun de ces petits organes avait son bureau, ses heures de conversation. Le soir, nous nous retrouvions dans les Universités populaires, nous y rencontrions les militants révolutionnaires. Chaque faubourg de Paris, chaque ville de province, avait la sienne. Ces petites institutions, tant qu’elles furent actives, furent moins des salles de conférence que des cercles d’amis, d’enseignement mutuel.

Il n’y avait en nous que trouble et problèmes. Nous nous disions républicains. C’était un mot; quelle en était la portée? Il nous servait à exprimer certaines antipathies, certains accords de sentiments qui existaient en nous, par exemple, notre antipathie pour le jacobinisme des réactionnaires, et notre sympathie pour cette belle race d’hommes, les républicains français du dix-neuvième siècle, ces travailleurs si beaux, si probes, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Carnot, les Arago, les Quinet, les Charton, les Bixio, les Reclus, les Courbet, les Millet ou les Rude — et tant d’autres, dont nous venions de voir les descendants à l’œuvre : les Scheurer, les Duclaux, les Brissaud, les Carrière (nous ne rappelons que les morts). Mais cet accord, quels en étaient les bases et les termes? que signifiait, que valait notre foi récente?

Les jeunes nationalistes, toujours fort insolents, s’amusaient de nos indécisions et nous appelaient des suiveurs de « nuées ». Ces nuées, nous en étions avertis mieux qu’eux-mêmes, vivant, comme nous faisions, d’une manière intime, avec des ouvriers qu’aucun avertissement de culture ne prémunissait contre leurs passions. Fallait-il nous détourner d’eux, et, parce qu’ils ne pensaient pas toujours correctement, les mépriser? Quel pédantisme! Ces hommes, nous les connaissions bien; nous admirions leurs énergies de cœur et de pensée, et nous expérimentions chaque jour combien nous avions à apprendre d’eux. Tout mouvement un peu vif de l’âme gêne l’analyse et commence d’engendrer des nuées; il en est pour tous. Un amour confus de l’humanité peut entraîner la destruction des organes limités, patries et castes, qui produisent et maintiennent l’humanité même. Mais un amour confus de la patrie peut entraîner la destruction de l’esprit juridique, des garanties nécessaires que la patrie assure pour elle-même à ses enfants. L’antisémitisme est une opinion très plausible, et, dans une certaine mesure, prudente; mais c’est aussi une passion qui peut aveugler jusqu’au crime, et qui doit être surveillée. On nous dénonce les sentimentalismes de l’amour; c’est bien; mais la haine a les siens dont le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne valent pas mieux.

On nous disait : vous adoptez des formules périmées, des manières de penser horriblement vieilles ; vous vous liez au vieil humanitarisme, vous vous perdez. Nous ne contredisions pas à ces critiques, nous persistions pourtant. Car nous suivions une manière, non de penser, mais de sentir, c’est-à-dire indifférente aux réfutations. Nous avions agi d’une manière digne et saine, là-dessus nous n’avions pas un doute; nous avions, ce faisant, trouvé beaucoup d’amis qui accroissaient l’agrément de nos vies. Nous gardions tous ces amis.

Et qu’importe les formules? Elles sont nombreuses dans l’humanitarisme même. Un saint-simonien, fidèle aux disciplines du travail, causait volontiers avec un fouriériste enthousiaste des harmonies du travail attrayant. Quel lien existait donc entre eux? C’était une certaine manière de sentir, humaine et espérante, tendre et active, et qui avait la force de rendre négligeable l’opposition radicale des formules. Nous la sentions ranimée en nous-mêmes, dans sa force et sa confusion. Nous voulions donc, par un travail incessant, éclairer nos instincts, et régir les élans d’une émotion dont il ne nous semblait pas, si maladroite fût-elle à s’exprimer, que nous dussions rougir.

Dans quelle mesure pourrons-nous la sauver, l’appliquer aux réalités actuelles, cette force sentimentale qu’on diffame aujourd’hui, que certains nationalistes excluent de la France « intégrale », quoiqu’elle ait porté haut, on peut le dire en termes modérés, la vaillance et la gloire des Français? Les gens (ils sont nombreux), qui, par la condamnation d’un mot sommaire, humanitarisme, s’emploient à réprimer toute générosité de cœur, toute aspiration vers la paix et l’harmonie, répriment l’une des richesses morales de la race, et, leur faute, leur indélicatesse est de même ordre que celle des anticléricaux qui diffament les symboles chrétiens et réduisent leur puissance. Cette Europe, depuis cinquante années disciplinée à nouveau, hiérarchisée par la suprématie silencieusement acquise des industriels et des financiers, cette misérable Europe rompue par les haines, comment sauvegarder en elle un idéal d’humanité? Tel était, tel reste, après dix ans, l’un de nos problèmes. Nous cherchions, et par nos recherches même, nos attentions étaient tenues fixées sur cette classe ouvrière où tant d’institutions semblent présenter les ébauches de ce que seront peut-être un jour les formes de l’enthousiasme humanitaire, son ordre conservateur.

Gœthe, considérant sans haine là Révolution Française, l’avait dit en deux vers que nous aimions à répéter :

Alles regt sich, als wollte die Welt, die gestaltete, rückwärts Lösen in Chaos und Nacht und neu sich gestalten.

* * *

Cependant que nous vivions ainsi dans nos groupes, bureaux de rédaction, Universités populaires, d’autres hommes, soi disant dreyfusards (la plupart ne l’avaient pas été quand sévissait l’Affaire), gouvernaient.

Dirons-nous que nous restâmes sans accointances avec eux, que nos relations furent hostiles? Nous pourrions le soutenir. Qui, mieux que Péguy, a combattu le bloc? Aucun lecteur des Cahiers n’oublie ses pamphlets d’alors. Qui, plus bravement que Guieysse, s’est attaqué aux Jacobins que menait M. Combes? Indifférent aux centaines d’abonnés qui le quittaient, il persévéra dans un combat sans gloire où sa petite revue faillit être brisée. Il réussit enfin, et grâce à lui nous avons longtemps eu le bénéfice d’un papier honnête, populaire et à peu près libre. Au moment de la crise marocaine, qui, plus vigoureusement que Péguy, fit son devoir? Reprenant un mot dont nous avions désappris l’usage, (1) il écrivit son cahier, Notre Patrie, et il prouva, par la maîtrise de l’emploi, que le mot était sien.

Ces faits semblent probants. Pourtant ils n’ont pas tant de force. Ils ne valent pas également pour nous tous. Il serait commode de se faire ainsi juger sur la conduite d’amis choisis exprès, et nous n’userons pas de cette commodité. Entre les combistes et nous, les affinités étaient nulles ou négatives, cela est sûr. Mais il existait, à défaut d’un partage d’amour, un partage de haine, qui suffit en maint cas à nous lier. Les nationalistes vaincus restaient redoutables, et pendant quelque temps nous voulûmes surtout empêcher leur retour. Il nous paraissait juste (et c’était juste, nous le croyons encore) d’imposer une pénitence à ces hommes dont la légèreté (ce mot est indulgent) avait causé tant de malheurs. Mais cette volonté nous refaisait esclaves des fanatismes, car nous ne pouvions rien contre l’un sans nous appuyer sur l’autre, rien contre les nationalistes sans recourir aux combistes.

Un autre lien nous gênait. Jaurès était l’un des chefs, le vrai chef du combisme peut-être : on sait ce qu’au temps de l’Affaire il avait été pour nous. Le nombre de ceux qui le suivaient était grand : c’étaient autant de camarades dont nous ne pouvions nous détacher si vite. Nous avions milité ensemble, cela crée des attaches; et dénoncer une camaraderie, c’est rompre en soi des souvenirs, donc se diminuer soi-même. Quand MM. Gast et Reinach répudièrent violemment les socialistes, beaucoup d’entre nous éprouvèrent une impression désagréable. Que pouvions-nous leur reprocher? n’avaient-ils pas dit leur pensée? Assurément. Mais leur passé, qu’en faisaient-ils? Ils le frappaient. Cela est grave. En juin 1899, quand Waldeck-Rousseau écrivait à M. Reinach : « Vos amis… », c’était les socialistes qu’il désignait ainsi. Un proverbe arabe dit : Mon ami m’a trompé, qu’il soit puni! Mon ami m’a trompé une deuxième fois, que nous soyons punis tous deux! Mon ami m’a trompé une troisième fois, que je sois puni!

Le hasard d’une conversation, d’une rencontre, suffisait parfois à ranimer l’ancienne camaraderie. Peu d’entre nous manquèrent aux funérailles de Zola. Nous nous y retrouvâmes, non pas une foule (l’Affaire Dreyfus, dans sa nudité, n’a jamais été populaire); mais une petite armée, vingt mille combattants, les uns vieux, suivant à peine, vétérans du Second Empire, qui avaient été les fidèles d’Hugo, de Quinet, de Proudhon, de Blanqui; puis leurs cadets, grisonnant déjà, les radicaux parisiens, lecteurs de la Justice, disciplinés par Clemenceau, logiciens inarrêtables; les anarchistes, les esthètes de 1892; Allemane et ses amis, vaillante milice ouvrière d’où sortent nos syndicalistes; et les derniers venus enfin, jeunes gens échauffés par quatre années d’éloquence, de manifestations, de grèves et de fêtes, humanitaires lecteurs de Jaurès, anticléricaux lecteurs de l’Action, démopédistes et libertaires lecteurs des Pages Libres, fondateurs de coopératives et d’Universités populaires — la génération de l’églantine rouge. Quelle pensée commune les rassemblait? Celui qui la définirait, définirait en même temps la Révolution Française, car c’est elle, toujours maîtresse de son peuple, qui pressait ces vingt mille âmes derrière le cercueil du maître mort, de l’homme brave et bon qui avait aimé les hommes, qui avait osé les croire capables d’instituer par leur travail la justice et la liberté.

Nous n’oublierons pas cette journée : l’après-midi d’octobre était si douce, et ce peuple parisien, tout passionné qu’il fût, lui-même si doux, poli et déférent. Anatole France parla : tous désiraient l’entendre. La multitude se répandait, se rapprochait sans bruit; elle glissait entre les tombes, sur le sol amorti par les feuilles; elle les couvrait, elle s’élevait sur elles, sans brutalité ni faux respect, avec un murmure d’eau montante, attentive rumeur qui ne gênait ni France qui parlait, ni nous qui l’écoutions. Nous entendons sa voix :

Il ne faut prononcer sur un cercueil que des paroles graves et sereines et ne donner que des signes de calme et d’harmonie. Mais vous savez, messieurs, qu’il n’y a de calme que dans la justice, de repos que dans la vérité… Je ne trahirai pas la justice qui m’ordonne de louer ce qui est louable. Je ne cacherai pas la vérité dans un lâche silence. Et pourquoi nous taire ? Est-ce qu’ils se taisent, eux, ses calomniateurs ? Je ne dirai que ce qu’il faut dire sur ce cercueil, et je dirai tout ce qu’il faut dire.

Devant rappeler la lutte entreprise par Zola pour la justice et pour la vérité, m’est-il possible de garder le silence sur ces hommes acharnés à la ruine d’un innocent, et qui, se sentant perdus s’il était sauvé, l’accablaient avec l’audace désespérée de la peur? Comment les écarter de votre vue, alors que je dois vous montrer Zola, se dressant, faible et désarmé devant eux? Ce serait taire sa droiture héroïque. Puis-je taire leur crime? Ce serait taire sa vertu. Puis-je taire les outrages et les calomnies dont ils l’ont poursuivi? Ce serait taire sa récompense et son honneur. Puis-je taire sa gloire? Non! Je parlerai.

L’assistance, recueillie jusqu’alors, répondit par des clameurs soudaines. France raconta l’Affaire :

Messieurs, dit-il enfin, il n’y a qu’un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient s’accomplir. Qu’il est admirable, le génie de notre patrie! Qu’elle est belle, cette âme de la France qui, dans les siècles passés, enseigna le droit à l’Europe et au monde! La France est le pays de la raison ornée et des pensées bienveillantes, la terre des magistrats équitables et des philosophes humains, la patrie de Turgot, de Montesquieu, de Voltaire et de Malesherbes. Zola a bien mérité de la patrie en ne désespérant pas de la justice en France. Ne le plaignons pas d’avoir enduré et souffert. Envions-le. Dressée sur le plus prodigieux amas d’outrages que la sottise, l’ignorance et la méchanceté ait jamais élevé, sa gloire atteint une hauteur inaccessible. Envions-le : il a honoré sa patrie et le monde par une œuvre immense et par un grand acte. Envions-le, sa destinée et son cœur lui firent le sort le plus grand : il fut un moment de la conscience humaine.

Anatole France se tut. Un immense appel, triomphal et guerrier, convenable au mort que nous honorions, confirma sa parole.

Nous sortîmes, nous avions tous crié.

* * *

Ah, méfions-nous de nos alliés, méfions-nous de nos fidélités, tout est piège et ruine pour l’esprit. Nous nous sommes unis à telles personnes, à tel parti, et ce fut peut-être un choix judicieux. Trois, quatre années passent, le temps vient où il serait bon de choisir ailleurs. Mais ces trois, quatre années, qui ont modifié les choses, ne nous ont pas modifiés. Elles ont durci en nous des attachements et des rancunes, des souvenirs d’injures dites ou reçues, qui n’ont rien de commun avec la pensée, mais qui l’entravent et l’étouffent : la paresse, qui est toujours contre la pensée, s’appuie sur des sentiments presque nobles, sur la fidélité qui est due au souvenir des luttes menées ensemble.

Il faut déterminer exactement qu’à partir de tel jour, telle lutte a cessé d’être active. Elle est un souvenir, vénérable ou glorieux, tant qu’on voudra ; qu’on lui tresse des couronnes, qu’on lui dédie des hymnes — mais qu’il n’intervienne plus dans la vie, où il n’a que faire, si ce n’est gêner les luttes nouvelles qui s’engagent.

Recommençons souvent la critique de nos amis, révisons nos traités d’alliance. Soucions-nous de notre liberté, dussions-nous être par ce souci condamnés à vivre un peu retirés, un peu confinés. Nous ne laisserons pas de sentir quelque ennui : du moins nous posséderons la jouissance des idées, des amitiés, de l’air intellectuel que nous aurons choisis, et cette autre jouissance, celle-ci dangereuse, une fumée d’orgueil qui, si l’on n’y veille, dégénère vite en sottise.

La fin que nous poursuivons, qui est, si nous ne nous trompons, la culture des qualités humaines, le maintien d’un certain goût et d’un certain honneur, n’est pas de celles où concourent les forces fondamentales. Quelles sont les fins qui meuvent l’histoire? C’est la recherche de la puissance, c’est-à-dire, en notre siècle, de l’argent; c’est un désir désespéré de repos, de mieux-être, dans les masses humiliées par les riches ; c’est, dans les races, le désir de la conquête ou de l’indépendance; et c’est encore, au for intérieur des âmes, cette peur de l’inconnu qui détermine les superstitions, qui occasionne les cultes. Telles sont les aspirations les plus communes, et, si nous voulons accroître l’action de nos désirs, sans doute nous devrons conspirer avec telle d’entre elles, ou telle autre; mais savoir où nous allons, ignorer le plaisir d’aller vite, et ne jamais lâcher le gouvernail.

Recommençons souvent la critique de nos amis, écrivons-nous. Ce mot n’est pas exact, c’est alliés qu’il faut dire. On parle souvent d’ « amis politiques » : la liaison de ces deux mots est suspecte. La politique est une bagarre où tous les sentiments délicats sont en péril. N’y connaissons que des alliés; et l’alliance, ne l’oublions pas, n’implique aucunement l’amitié, elle n’est parfois qu’une forme très subtile de la guerre.

* * *

Ces funérailles de Zola furent-elles l’occasion de notre dernier accord? Non sans doute. Il semble que tous les dreyfusards ressentirent une joie commune, durant cette semaine de juillet 1906 où ils virent soudain Dreyfus réhabilité, de capitaine promu commandant, décoré, embrassé par ses chefs sur le front des troupes; Picquart, s’éveillant un matin lieutenant-colonel en réforme, et le soir s’endormant général de division. Ce dénouement de féerie nous rendit heureux pendant quelques jours, peu de jours. C’était moins sérieux que charmant; c’était un divertissement bien réglé par un vieux parisien amateur de théâtre. Ces lois nominatives, créant un commandant, un général, étaient suspectes; et le verdict de la Cour de Cassation, cassant le verdict de Rennes sans renvoi, discutable. En tout ceci, nous ne discernons pas le travail de la loi, mais l’action de la grâce — la grâce ingénieuse et frelatée de Georges Clemenceau.

Irons-nous, là-dessus, crier au scandale? Mais l’affaire Dreyfus fut dès son premier jour vouée à l’irrégularité. Irrégulier, l’emploi des pièces secrètes au procès de 1894; irrégulière, l’instruction simulée contre Esterhazy en 1897; irrégulière, l’initiative de Cavaignac lisant un dossier secret à la tribune et faisant la Chambre juge d’un procès; irrégulière, l’intervention des parlementaires en faveur de Picquart (novembre 1898) : Waldeck-Rousseau demanda au Sénat le vote d’une loi qui eût interrompu l’action des juges militaires; irrégulière, cette deuxième intervention parlementaire, que sans doute inspira la première, dessaisissant la chambre criminelle; irrégulière, l’attitude du ministère Waldeck-Rousseau, absorbé par la « profonde pensée » (J. Reinach, V, 187) d’obtenir l’acquittement de Dreyfus; irrégulier enfin, ce verdict de la Cour de Cassation, prenant sur elle de juger au fond une affaire dont elle ne devait connaître que la forme… Nous en passons. Il semble que la cause de ce continuel désordre soit le caractère ambigu de l’Affaire elle-même, qui est privée et qui est publique, qui est un procès et qui est une guerre civile. « On peut dire, d’une manière générale, que les grands procès politiques sont tous viciés par leur nature même », observait M. Georges Sorel dix ans avant l’Affaire. (1) La puissance des passions, l’étendue des intérêts, déborde à tout instant la voie étroite des procédures judiciaires.

Cette théâtrale apothéose fut notre dernière fête. Ne parlons pas des cendres de Zola mises au Panthéon; qui donc y assistait? Les nationalistes insultèrent la veuve et le cadavre; nous ne marchâmes pas contre eux. C’est que rien ne disconvenait davantage à ce que nous avions aimé en Zola que cette parade de bureaucrates, ce triste hommage d’officiers saluant d’un cœur contraint. Un tel protocole nous portait loin des poignantes funérailles!

Nous reproduisîmes dans les Pages Libres une allocution oubliée de Zola. Il l’avait adressée, le 13 janvier 1900, à quelques membres de la Ligue des Droits de l’Homme, venus lui offrir une médaille d’or : « Je ne chante pas d’avoir été vainqueur… », avait-il dit. Ce fut notre commentaire au triomphe. (2)

Et dès lors, nos passions étant diminuées, nous vîmes l’état du champ de bataille, la France enfin au terme du combat.

(1) Le Procès de Socrate, page 242. (2) Pages Libres du 21 décembre 1907.

Reprenons ce livre ancien dont une fois déjà nous sentîmes l’appui, la France nouvelle de Prévost-Paradol, et citons cette page. Ne donne-t-elle pas, en ses traits essentiels, l’exacte analyse de ces dégradations qui fatiguent le pays depuis cent vingt années ?

Plusieurs personnes éclairées qui ont vu sans intérêt personnel et sans passion le passage du gouvernement de la Restauration au gouvernement de Juillet m’ont souvent répété qu’il s’était opéré alors, dans l’état moral et social de la France, une sorte de changement subit, assez analogue à ces modifications brusques de la température que produit le coucher du soleil sous le ciel du Midi; non pas que le cœur de la France fût déjà refroidi comme de nos jours; au contraire, on remarquait plutôt alors un développement de chaleur et une surexcitation des esprits; ce qui avait diminué sensiblement et sans retour, c’était le sentiment de la sécurité générale et je ne sais quelle dignité grave qui régnait encore dans les luttes de la politique, dans les débats de la presse et dans les relations sociales. Les institutions avaient peu changé, les fonctions et les noms des fonctions étaient restés les mêmes, il y avait toujours un roi, des magistrats, des pairs, des députés; mais on sentait, sans qu’on eût besoin de se le dire, que ces divers noms ne recouvraient plus exactement les mêmes choses, comme si le rang et la dignité de tous s’étaient trouvés abaissés d’un degré par un mouvement d’ensemble. Il n’y avait, dans ce changement général, de la faute de personne, et les hommes ne valaient sans doute pas moins que la veille; ils valaient même davantage, si l’on tient compte de l’habileté pratique, de la jeunesse d’esprit, du désir patriotique de bien faire, de l’ardeur au travail; mais le sol tremblant de nouveau avait tout ébranlé, la Révolution avait repris son cours, et la démocratie, de plus en plus voisine, achevait de dessécher, de son souffle puissant, les dernières fleurs que le tronc si souvent foudroyé de l’ancienne France produisait encore.

Sans doute, la France de 1897 portait moins de feuillages et surtout moins de fleurs que la France de 1829. Pourtant elle possédait encore un assez riche ensemble d’instincts concordants, de souvenirs et d’espérances naturellement partagées. Il est inutile d’insister sur l’amoindrissement, la diminution de cet héritage.

Non, cette issue n’est guère heureuse : ne triomphons pas, mais ne permettons pas qu’on triomphe sur nous. Nous avons été les vainqueurs d’une guerre civile, victoire non souhaitable, nous le disons; cette guerre, l’avions-nous cherchée? C’est à nous qu’elle fut déclarée. Nous nous sommes trouvés les maîtres du pays, maîtres sans gloire, nous l’avouons; cette maîtrise, l’avions-nous désirée? Nous ne demandions qu’être libres. Nos adversaires nous ont tout imposé, d’abord le combat, ensuite le pouvoir. Qu’ils répondent des catastrophes !

Mais nous nous disculpons en vain : nos protestations ne nous persuadent pas. Quel mécontentement subsiste, accusant un tort inconnu? Tout ce que nous avons dit semble exact. Nos écrits, nos amitiés, nos actes, furent tels. Nos paroles, n’en parlons pas. Si on devait pendre les gens pour si peu, il n’y aurait pas assez de branches aux chênes de nos forêts. Là n’est pas ce qui nous gêne.

Qu’est-ce donc enfin? ce tort que nous sentons — et cette impression peut-elle nous tromper? — ce tort certain, quel est-il donc? est-ce un tort de pensée? Notre surveillance, de ce côté, fut constamment active. Un tort de sentiment? Cherchons.

Fixons notre regard, et nous reconnaîtrons ceci : nous fûmes, étant vainqueurs, pour un instant au moins, touchés par les passions que nous avions soulevées. La raison, la justice et l’amour avaient vaincu par nous; par nous les menteurs déçus, dissipées les ténèbres; sans intrigue (accusés de tant d’intrigue), nous avions déjoué les intrigues, les haines; sans argent (accusés de tant corrompre), nous l’avions emporté sur les richesses complices des bourgeois, nobles ou demi-nobles. Tout un peuple, qui la veille nous insultait, nous acclamait, et nous appelait, promettait et prouvait sa bonne volonté naïve. Ce peuple semblait heureux, heureux par nous, et ce bonheur que nous avions donné, nous le ressentîmes. Quelle en était la source? C’était l’espérance révolutionnaire. Réprimons l’ennui d’avouer que nous l’avons, si peu que ce soit, suivie. Nous avons écouté ses chants, c’est beaucoup. Les plus antiques institutions s’étaient brisées sous nos coups, tous les partis, discrédités, et quelques centaines de militants volontaires, unis presque sans chefs, triomphaient sur ces ruines : la foi des prophètes les saisit. Une telle émotion ne va pas sans suites ineffaçables. Courte ou longue, il n’importe; c’est une croyance, c’est donc un absolu, il suffit qu’elle ait existé.

Nous n’avons pas approuvé le détail des destructions, soit; mais à la minute où l’attaque fut commencée, l’élan donné, nous avons apporté le concours de notre joie, signe d’un consentement intime. Voici telles institutions, cette armée, cette Église, avec toutes leurs tares. Pourtant elles existent : si peu de choses existent! et parce qu’elles existent elles sont vénérables. M. Boutroux avait raison quand il insistait d’une manière presque désespérée auprès du reporter qui l’avait relancé : « Dites bien que nous respectons, que nous aimons l’armée, notre armée, telle qu’elle est… » Ces mots nous faisaient rire. Il semblait paradoxal de respecter, d’aimer l’armée, telle qu’elle était, en janvier 1899. Paradoxal, et pourtant recommandable. Nous ne le comprîmes pas, et nous nous écartâmes d’un mouvement si brusque, si déchirant, que nous pouvons nous rapprocher aujourd’hui, non nous unir; surveiller, corriger nos méfiances, non restaurer ce qui blessé ne guérit pas, la confiance. C’est fini. La perturbation est irrémédiable, nous portons en nous ces ruptures qui rompent notre pays même.

XI

Mais c’est assez, c’est trop nous accuser. La colère nous revient avec les souvenirs, cette colère que votre injustice a fait entrer en nous, et qui nous rend si difficile d’être justes.

Hommes de la droite et du centre, quand vint ce décisif automne de 1897, vous étiez maîtres du pays, et vous pouviez, en la servant, faire la République vôtre, tout de même que les libéraux, en 1829, pouvaient faire leur, en la servant, la Monarchie. A soixante ans d’intervalle, l’occasion est inverse, mais semblable. Ce n’est pas l’année de Martignac, c’est l’année de Méline; ce n’est pas un régime de droite qui propose la paix aux gauches, qui remet le pouvoir aux mains d’un Girondin courtois, c’est un régime de gauche qui propose la paix aux droites, qui se laisse mener par un Vosgien prudent. L’occasion d’ordre correspond à l’occasion de liberté que Charles X offrit, et n’est pas mieux saisie. Les gauches, en 1829, renversèrent Martignac. Les droites, en 1898, débordèrent et trahirent Méline, pourtant si faible devant elles. Belle aventure et beau succès! Les gauches réussirent en 1829, cela honore un combat. Les droites, en 1898, allèrent délibérément à la défaite ignoble. O les guerriers ! ils partent, cimiers au vent, et se font ramasser en campagne, avec tous leurs drapeaux, par cinquante ouvriers, dix pasteurs, trente agrégés de grammaire ou de philosophie, et les juifs. — On n’a pas revu l’année de Martignac; reverra-t-on celle de Méline ?

L’instinct conservateur a été faible en nous, soit ! Était-ce donc à nous, libéraux par choix, tradition, goût, à l’incarner? C’est à vous que cette tradition était commise, hommes de la droite; vous deviez la défendre par vos actes, l’honorer par vos vies. Vous vous êtes déshonorés, vous l’avez déshonorée. C’est un malheur pour le pays, nous le disons; qu’y pouvons-nous? Vous deviez y penser d’abord, et ne pas vous déshonorer. Vous vous plaignez qu’on diffame un passé que vous aimez, et nous aussi l’aimons : le prestige qu’il gardait encore, vous n’avez su qu’en mésuser. La confiance aux chefs, la foi aux symboles, tels étaient les sentiments commis à votre charge, et nous aussi les respectons : vous les avez évoqués pour couvrir des crimes. Vous nous avez laissé le pays sans maître, pis encore, par vous dégoûté de tous maîtres, désabusé de tout respect, de toute croyance. Ce fut le premier tort, et il est vôtre ; le connaissez-vous ?

Vous reprochez aux républicains leurs fautes accumulées depuis dix ans. Vous avez la partie belle. L’état du pays est malsain, dites-vous, soit ! Serait-il meilleur, si nous avions toléré votre triomphe ? Il vous est arrivé de vaincre, nous n’oublions pas les suites de vos victoires.

Prenons cette année 1848, parente de notre année 1898 ; supposons que les républicains d’alors, plus heureux qu’ils ne furent, aient su affermir leur pouvoir. Qu’arrive-t-il ? Nous concevons une lente anarchie, un état semblable à l’état actuel, une France inglorieuse, incapable de faire la guerre, d’ailleurs ne l’aimant pas et pour mainte raison la craignant ; impuissante à arrêter l’effort militaire de la Prusse (observons toutefois que si la France était restée républicaine, la réaction européenne eût été moins nette, et Bismarck en Allemagne plus gêné qu’il ne fut), mais ne l’inquiétant pas, s’effaçant devant elle, s’humiliant il est possible, et peut-être gardant, au prix de cette humilité, l’Alsace et Metz. D’ailleurs un tel régime, généreux aux universités, aux sciences, instruisant le peuple, aurait eu ses aspects estimables. « Les républicains avilissent la France ! » se seraient écriés les réactionnaires. On sait qu’ils n’exercèrent pas ce fâcheux pouvoir. Leurs fautes furent évitées, d’autres commises ; les droites gouvernèrent, on sait vers quelle fin. Nous pouvons concevoir qu’un régime républicain ait mené la France aussi bas qu’elle fut en 1871 ; plus bas, qui le pourrait ? Et la réussite du « coup Dreyfus », crime plus avéré, plus gratuit et plus bête que le coup d’État de 1851, eût attiré sans doute un pire châtiment. « Où mènerait-on la France, en cet appareil ? » écrivait Clemenceau le 29 novembre 1898, au moment où les maîtres de l’armée, maîtres du gouvernement, inculpaient Picquart d’espionnage ou de faux et le poussaient au bagne. « Cherchez dans l’histoire quel fut en tous temps, pour les peuples, l’expiation des grands crimes publics, et dites si vous acceptez pour la patrie française les pires catastrophes de la destinée. » Rappelons quels étaient nos maîtres éventuels, les triumvirs du Fort Chabrol : Déroulède, Guérin, le général Hervé.

Laissons là ce que vous auriez pu faire, ce que vous avez fait suffit, car vous n’êtes jamais las d’inventer des fautes nouvelles. Vous nous reprochiez d’être faibles contre ceux qui prêchent aux soldats l’indiscipline : cependant vous la prêchiez aux officiers. Ils refusaient d’obéir à leurs chefs, et vous les approuviez. Quelle est la corvée la plus dure, pour un officier catholique forcer la porte d’une église, ou pour un homme du peuple tirer sur des hommes du peuple ? Vous nous reprochiez de diviser la France sans souci des périls extérieurs : mais vous la divisiez sur un ordre du pape, et ce très modéré parlementaire, M. Ribot, pressé par vous, attaqua, renversa Rouvier au plus critique instant de la conférence d’Algésiras.

Et vous avez été si bien fautifs, toujours fautifs, qu’étant l’opposition, dont le rôle est aisé, vous avez perdu, toujours perdu, reculant chaque année devant ces républicains dont les fautes pourtant ne furent ni rares ni légères. Enfin vous avez amené ces élections dernières, qui vous écartent entièrement et remettent à vos adversaires, aux dreyfusards seuls, toute la charge du pays. Les voici : de Reinach à Jaurès, de Charles Humbert à Pressensé, ils délibèrent et travaillent ensemble : Ils se divisent, n’ayant plus d’ennemis ; ils doivent suffire à tout, et tenir, du mieux qu’ils peuvent, les rôles par vous laissés en deshérence. Labori, Gast, Humbert et Reinach, figurent la droite. Vous riez de leur maladresse, avez-vous bien ce droit de rire ? Sans doute, il vaudrait mieux que vous fussiez là. Nous savons qu’un pays est menacé s’il ne possède un parti de conservation vraie, de réaction parfois, qui le retienne, l’étaie, garantisse ses allures. Ce parti, le vôtre, est détruit : nous en souffrons comme vous-mêmes. Mais d’où vient cette destruction ? De votre faute. Il y a dix ans vous étiez forts, nous étions faibles, mais nous disions la vérité. Vous mentiez, pourquoi mentiez-vous ? Nous vous avons déshonorés, fut-ce à tort, fût-ce un tort ? C’était à vous de garder votre honneur, et vous l’avez livré. Vous vous êtes disqualifiés, vous êtes fautifs même de nos fautes.


Nous avions dessein d’écrire une apologie pour nous-mêmes, un réquisitoire contre autrui nous échappe. Quel mauvais destin nous oblige à recommencer la querelle ? Résistons-lui, quoiqu’il soit nôtre ; ne nous laissons pas aller à recommencer le monotone et vain dialogue des passions. Bornons-nous à penser que notre action, limitée à la correction d’une erreur, à la répression de sentiments cruels, fut bienfaisante. Si Dreyfus était mort à l’île du Diable, notre vie publique serait empoisonnée ; il habite le quartier Monceau, c’est bien. Si Picquart était au bagne, quel scandale ! On l’y envoyait pourtant. C’est aujourd’hui un général de division, commandant bientôt un corps d’armée. Soit, c’est le niveau des vies. La victime est reprise, les iniques châtiés. C’est terminé, tant mieux. Gardons nos souvenirs, qui presque tous nous honorent, qui jamais ne nous déshonorent ; honorons cette crise même, brutale mais non malsaine, et qui nous obligea à travailler si fort ; et ne chantons pas d’avoir été vainqueurs, car la mêlée était confuse.

Mais si nous consentons à ne plus triompher, que personne du moins ne triomphe sur nous ; qu’on cesse d’appeler traître un innocent dont la vie est brisée, malfaiteurs ceux qui le délivrèrent ; s’il nous plaît de réfléchir en mesurant nos torts, qu’on ne nous provoque plus à nous défendre en mesurant nos droits ! et surtout, souhaitons-le très fort, qu’on ne nous replace jamais dans une situation analogue à celle où nous nous trouvâmes en décembre 1897. Car, il le faudrait bien : plus soucieux, non moins résolus, nous recommencerions nos campagnes. Quel moyen d’agir autrement ?

Cependant, travaillons tous ; nos enfants sauront ce que nous avons fait.

Octobre 1907-janvier 1910.