Les Milliet. I — Jusqu'au seuil de l'exil
« Toute histoire qui n’est pas contemporaine est suspecte. »
La vieillesse est venue : la mémoire s’affaiblit chaque jour davantage; les images fraîches ou sombres, si vivement colorées naguère, et qui semblaient si fortement gravées dans mon cerveau, s’oblitèrent, comme l’empreinte d’un cachet usé, ou se décolorent, comme une aquarelle exposée trop longtemps au soleil; quelques-unes n’existent déjà plus.
Le vieillard voit avec tristesse l’intelligence qui s’obscurcit, la volonté qui perd son ressort, la sensibilité qui s’émousse. Mais les souvenirs les plus anciens sont les derniers à s’effacer; hâtons-nous donc de jeter un regard en arrière vers ce passé qui fuit. Bientôt, images et conscience qui les contemple, spectacle et spectateur, tout aura disparu.
Eugène Sue eut autrefois l’idée de génie, qu’il a réalisée d’une façon imparfaite dans les Mystères du Peuple : Suivre « à travers les âges » deux familles, l’une de pauvres artisans, l’autre de personnages occupant une place privilégiée dans la hiérarchie sociale.
C’est l’œuvre d’un romancier, et l’on peut rêver une résurrection plus authentique du passé.
De nos jours, chaque famille conserve en un album les photographies de tous ses membres à différents âges; cet usage est excellent. Si, pour compléter ces images fidèles, chaque portrait était accompagné d’une biographie indiquant le tempérament de celui qu’il représente, son caractère, ses goûts, ses maladies, les événements dont il fut le témoin ou l’acteur, ces archives familiales pourraient être consultées avec profit. Le médecin et le philosophe y découvriraient peut-être quelques lueurs pour éclairer les mystérieux problèmes de l’hérédité, l’historien y trouverait un utile complément à son récit des grandes batailles et des traités. C’est un chapitre de cette histoire anecdotique que j’essaie de tracer ici.
A une époque fertile en révolutions, mes parents se sont trouvés en relation avec des hommes très divers, les uns célèbres, les autres obscurs, et ces derniers ne sont pas les moins intéressants. C’est ainsi qu’il y a dans nos musées d’excellents portraits de gens inconnus. Les hommes de génie eux-mêmes ne font parfois que traduire les sentiments qui règnent à leur époque, mais cette traduction, fortement imprégnée de leur personnalité exceptionnelle, est moins exacte que celle de témoins plus modestes et par là plus rapprochés du niveau moyen. Ceux-ci vibrent mieux à l’unisson avec leurs contemporains et, s’ils n’ont pas joué un grand rôle dans les événements historiques, ils nous font connaître du moins le retentissement des faits dans les âmes. Parfois aussi ils nous montrent quelques traits de ce fonds commun et éternel que l’humanité tout entière transmet aux générations nouvelles.
« Bien plus que les vivants, les morts mènent la terre, Dans le moi que je sais et que j’ai reçu d’eux, La part que j’ai fournie est un grain de poussière, Cet atome est à moi, le reste est aux aïeux.
Nous pensons leurs désirs, leurs espoirs, leurs colères, Nous revivons ainsi tout ce qu’ils ont vécu; C’est en vain que le temps nous a ravi nos pères, Ils sont encore en nous, et le temps est vaincu. »
LÉONCE GUIMBERTEAU : le Devenir humain.
Lorsque nous copierons des lettres familières, quelques notes naïves d’un journal intime, des devoirs d’écoliers tout remplis de fautes d’orthographe et de français, des vers d’amateur ou de débutant, notre intention n’est pas de les proposer à l’admiration des lecteurs, mais ce sont des documents sincères et dignes de foi. Nous nous garderons bien de corriger les incorrections et les gaucheries de style, qui en garantissent la véracité. (1)
Ici, le plus souvent, chacun raconte simplement ce qu’il fait, pense tout haut, et se peint lui-même, sans
(1) Je suis très reconnaissant à MM. Pascal Guébin et Georges Roth, qui ont bien voulu m’aider à choisir et à classer ces documents. s’en douter. C’est ce qui donne à la fois de la valeur et du charme à ces analyses psychologiques; elles sont inconscientes. Les aventures abondent, mais le véritable intérêt n’est pas là. Dans un roman, les personnages sont tout d’une pièce, bons ou mauvais. Il n’en est pas ainsi dans la vie réelle; les meilleurs ont leurs faiblesses et leurs travers. Mes parents ont été beaucoup trop confiants et trop crédules, mais j’ai été heureux, en relisant leurs lettres, d’y rencontrer plus d’une fois des preuves de courage, de désintéressement et surtout de cette noblesse d’âme qui réconcilie un peu avec la nature humaine.
Le lecteur qui fera connaissance avec ma grand mère, avec ma mère et avec tous les miens, ne refusera pas, je l’espère, à leur vaillance un peu de sympathie.
Publier ces lettres, c’est élever à de chères mémoires le monument modeste auquel elles ont droit.
La famille de Tucé est éteinte avec mon oncle maternel. Il y a vingt ans, et la plupart des personnes dont il est ici question sont mortes depuis longtemps.
La première partie de ces mémoires peut donc être publiée sans inconvénient. Il n’en serait pas de même de la seconde. Divulguer des souvenirs intimes se rapportant à des personnes encore vivantes serait une véritable profanation, que je ne commettrai pas.
Dans ces mémoires, on verra tous les membres d’une famille de républicains succomber l’un après l’autre sous les coups d’ennemis puissants acharnés contre eux.
Lisez et jugez.
I. — jusqu’au seuil de l’exil
1811-1852
1
A l’époque de Louis-Philippe, orateurs, journalistes, romanciers et poètes avaient la manie des « grandes synthèses » où l’emphase se mêlait à la naïveté. On faisait la « philosophie de l’histoire » dont on croyait connaître les lois; le moindre rimailleur était persuadé qu’il fallait remonter aux origines du monde pour expliquer la genèse de son talent. Monsieur Prudhomme est resté la personnification de la bourgeoisie de ce temps; il en a le ton solennel et les grands mots drapés autour de maigres idées. On reconnaît quelque chose de cette tournure d’esprit même chez des hommes très éminents; l’on en découvrait des traces chez Guizot, chez Quinet, et jusque dans la préface de Cromwell.
Félix Milliet était trop modeste pour ne pas éviter ce travers. Son improvisation facile reste toujours sans prétention. Elle a des négligences, des faiblesses; les formules alors à la mode sont aujourd’hui démodées. Mais ne vous y trompez pas, regardez de plus près, écoutez bien, et vous reconnaîtrez la loyauté de l’accent et la sincérité de l’émotion.
Oh! vous trouverez aisément de plus habiles ciseleurs de vers : nos jeunes poètes contemporains, chercheurs raffinés de vocables rares, savent noyer dans une brume mystérieuse les éclairs intermittents de leurs pensées imprécises et de leurs impressions fugitives. Parlent-ils de leurs amours, qu’on devine assez prosaïques en réalité, ce sera avec les exagérations d’une sensibilité maladive. Cependant leur Muse, avec les paillettes chatoyantes de son costume débranillé, nous semble plus près du ruisseau que de l’Empyrée.
La poésie de Félix Milliet est toute simple, elle ne pose pas; ce qu’elle dit, elle le sent vivement et profondément. Ayant à choisir au milieu de productions nombreuses, — elles rempliraient aisément vingt volumes — nous avons pris de préférence celles où le poète, sans le vouloir et sans le savoir, se trouve avoir raconté sa vie. Aucun événement ne l’a frappé ou touché, sans qu’aussitôt il ait éprouvé un impérieux désir d’exprimer en vers son émotion. Il a cédé à ce besoin instinctif et probablement héréditaire; il a chanté ses peines et ses joies; en cela il est bien un véritable poète lyrique.
Le fantastique n’a pas de place dans son imagination. Ici, rien n’est arrangé à plaisir, rien n’est enjolivé, rien n’est fardé. C’est la vérité toute simple et toute nue, le portrait fidèle d’une âme.
1
Jean-Joseph-Félix Milliet naquit à Valence (Drôme) le 19 juillet 1811. Orphelin dès l’âge de neuf ans, il fut élevé par des amis de sa famille, ainsi que sa sœur Celle, âgée de quatorze ans. M. et madame de la Croix entourèrent les deux enfants de soins et de tendresse. Leur oncle, M. Vialet, colonel d’artillerie, puis Directeur de la manufacture d’armes de Saint-Étienne, s’était retiré dans sa propriété de Saint-Flour, sur la rive droite du Rhône.
Au collège de Valence, puis à Lyon, Félix ne semble pas avoir été un écolier bien studieux ni bien attentif. Sur ses livres de classe, il inscrivait lui-même sans vergogne son surnom : Milliet l’étourdi. Il fit pourtant d’assez bonnes études et obtint le diplôme de bachelier ès lettres. (1) Il avait l’esprit prompt et ouvert, de la facilité pour s’assimiler les connaissances qui lui plaisaient, une excellente mémoire; mais il aimait à passer capricieusement d’une étude à l’autre, se laissant entraîner par cette passion, à laquelle Charles Fourier a donné le joli nom de papillonne.
Il était à Paris en 1830 et se préparait aux examens de l’École de Droit, avec son ami M. de Montal, quand éclata la Révolution de juillet. Déjà républicain, il accompagna le peuple, lors de la fuite de Charles X, dans la pittoresque expédition de Rambouillet.
Des idées généreuses faisaient alors battre tous les cœurs; ce fut un moment d’espoir, de rénovation sociale et artistique, de vie intellectuelle intense.
(1) 16 octobre 1829. Académie de Lyon.
Au théâtre, le jeune étudiant avait assisté avec enthousiasme à la première représentation de Hernani. Il devint dès lors un admirateur fanatique de Victor Hugo, qu’il prit pour modèle, lorsqu’il essaya d’écrire.
Les événements politiques et littéraires qui passionnaient alors tous les esprits, n’étaient pas très favorables aux études positives et pratiques. N’éprouvant que répugnance pour la carrière d’avocat, ou pour celle de médecin, Félix Milliet s’engagea dans l’armée, préférant la vie de simple soldat, avec l’espoir des aventures guerrières. Bientôt pourtant, rendu plus sage par son dur métier, il se décida à travailler, et se fit recevoir à l’École de Saint-Cyr, puis à celle de Saumur. Il en sortit avec le grade de sous-lieutenant, dans les Chasseurs d’abord, puis au 7me Lanciers.
Hardi et habile cavalier, il excellait à dresser les chevaux les plus rétifs, sans avoir recours au fouet ni à la cravache, sans la moindre brutalité. Il admirait et pratiquait la méthode enseignée par Baucher, méthode savante et raisonnée, dont la douceur l’avait séduit.
Il avait commencé l’étude du dessin et de la peinture. Bientôt l’amour le rendit poète. Équitation, art et poésie, telles furent les occupations, ou pour mieux dire, les passions qui se partagèrent son existence.
A ces goûts paisibles il allait bientôt en ajouter un autre plus dangereux, celui de la politique.
2
Félix Milliet était en garnison à Montoire, lorsqu’il vit pour la première fois mademoiselle Louise de Tucé, dont il devint éperdument amoureux. Dès que le service lui laissait un instant de liberté, il venait caracoler devant les fenêtres de la jeune fille, alors dans tout l’éclat de sa première floraison.
C’est le vieux et toujours jeune roman d’amour. Il est raconté sur un album à la mode du temps : papier vélin, grande écriture, encre jaune, style troubadour, tout cela est vieilli, mais reste charmant. Heure par heure, ou plutôt minute par minute, Félix Milliet a noté aussi ses impressions dans un journal intime; ce sont des instantanés psychologiques. Le lecteur excusera la minutie des détails et l’inexpérience littéraire, en faveur des sentiments qui sont sincères et profonds.
Tout cela vous fera sourire, jeunes gens du vingtième siècle, ce sont des fleurs fanées, aux pétales pâlis, mais ce sont encore des fleurs. Elles conservent un reflet très doux de leur fraîcheur, couleurs d’autrefois, et comme une réminiscence de leur pénétrant parfum.
Lisez donc, si vous voulez apprendre comment on roucoulait et comment on savait aimer en 1838.
Ceux qui ont observé les tableaux et les gravures de cette époque, se souviennent de ces jeunes filles à l’air naïf, coiffées de bandeaux plats, avec accroche-cœurs. Au bal, elles portaient une fleur plantée au sommet de la tête et retombant sur le front.
Félix Milliet a fidèlement retracé d’après nature le portrait de Louise de Tucé :
J’aime la chevelure Dont la noire parure Puis doucement s’arrange Autour de ton front d’ange
De tes seize ans parée Et de joie enivrée, Lorsque tu viens au bal, J’aime la rose blanche Dont la tige se penche Sur ton front virginal. (1)
Ne croirait-on pas voir un portrait peint par Winterhalter? Plus loin, on dirait un croquis de Viollet-le-Duc.
Le jeune officier raconte une joute sur l’eau à laquelle il avait pris part. Ses yeux se tournaient souvent vers le rivage.
Oh! c’est qu’elle était là, la jeune demoiselle, Assise au bord du Loir, Son album à la main, dessinant la tourelle
Madame de Marescot était une de ces aimables personnes qui, lorsqu’elles ont passé l’âge des plaisirs, aiment encore assister aux gais divertissements de la jeunesse.
Elle annonçait un grand bal et le jeune officier n’y
(1) Ces « timides beautés » dont le front virginal est « baigné de pudeur », tous les poètes de l’époque les ont chantées et tous aussi, sur les très grands, nous ont laissé d’elles la même image, de style Louis-Philippe.
Avec plus de préciosité, Sainte-Beuve, dans son Joseph Delorme, nous peint…
Sur un front de quinze ans les cheveux blonds d’Alice Étendent le bandeau qui les voile à nos yeux. … le doux renflement de ses tresses soyeuses Fait un double ruisseau descend de la colline. Et le soir, s’enfermant dans fond tout plein d’Ondine, Aime à jouer autour, et dans les flots soyeux A vouer un doigt blanc, et l’ongle comme en rose Rase en glissant les bords où leur cours se dessine.
était pas invité! Enfer et malédiction! Désespoir et jalousie!
Lorsqu’au milieu des jeux, des ris, des danses folles, Les hommes, à l’envi, vers toi se presseront, Ton oreille entendra de bien douces paroles, Qui feront de plaisir rougir ton jeune front.
Alors songe parfois que, loin de cette fête, Loin de tout le bonheur que le monde promet, Il est un cœur aimant, une âme de poète, Qui te chante tout bas et t’adore en secret.
Il faudrait raconter les prodiges de diplomatie, les visites, les flatteries, les intrigues employées par le jeune sous-lieutenant pour se faire inviter chez madame de Marescot. Elle riait la vieille dame en faisant languir le soupirant. Sa qualité d’excellent valseur lui ouvrit enfin les portes.
Une page naïve du candide Bernardin de Saint-Pierre nous décrit des réunions de jeunes filles qui ne sont pas sans analogie avec celles auxquelles était invité notre jeune officier :
«… il est d’usage que les demoiselles de la même société s’invitent tour à tour à des assemblées. Elles se rendaient avec leur mère chez celle qui les a invitées. Colacé leur sert du café à la crème, avec toutes sortes de pâtisseries et de confitures faites de sa main. Tantôt elle dévoile à leurs yeux, sur une grande pièce de tapisserie, à laquelle elle travaille jour et nuit, des forêts de saules toujours verts qu’elle a plantés elle-même, et des ruisseaux de moire qu’elle a fait couler avec son aiguille. Tantôt elle marie sa voix au son du clavecin, et semble réunir dans son appartement tous les oiseaux des bocages. Elle invite ses compagnes à chanter à leur tour. C’est alors que les doges redoublent : leurs mères, comblées de joie, s’applaudissent en secret, comme Niobé, des louanges données à leurs filles. Quelques officiers en uniforme et en bottes, échappés furtivement de leurs exercices, viennent jouir parmi elles d’un instant de calme délicieux; et pendant que chacune d’elles espère trouver dans l’un d’eux son protecteur et son ami, chacun d’eux soupire après la compagne qui doit adoucir un jour, par le charme des talents domestiques, la rigueur des travaux militaires. »
Les flambeaux pâlissaient, et l’élégante foule, Désertant les salons comme une eau qui s’écoule, De la fin des plaisirs a donné le signal. Et vous êtes partie, encor fraîche et rieuse, Mais oubliant, hélas! peut-être dédaigneuse, Votre joli bouquet de bal.
Moi, je l’ai recueilli. D’une main attentive Je l’ai mis rafraîchir dans une eau pure et vive, Après l’avoir couvert d’un long baiser brûlant. Et j’ai vu chaque fleur, sur sa tige flétrie, Reprendre son éclat et renaître à la vie Comme par un enchantement.
Ce bouquet d’éveille, qu’il m’eût été plus doux De l’obtenir d’un cœur touché de ma constance, Comme un symbole heureux de joie et d’espérance Que l’on reçoit à deux genoux!
Puis, quand les fleurs se sont fanées, le poète continue sur un ton plus grave :
Eh bien! je t’aime ainsi, pâle et triste relique, Quand je tourne vers toi mon œil mélancolique, Il s’échappe un soupir de mon cœur oppressé; Une larme, parfois, vient mouiller ma paupière, C’est que je songe alors à ta splendeur première, A ton éclat trop tôt passé.
C’est que je vois en toi la plus fidèle image De nos illusions, des rêves du bel âge, De ces beaux songes d’or que l’on fait à vingt ans, Brillants comme les fleurs, comme elles éphémères, Et qu’on voit s’envoler, hélas! tristes chimères, Sur l’aile froide des autans.
3
Jeudi 12 juillet 1838. — Visite à madame de Marescot, confidence proposée et « reçûte ».
Dimanche 15 juillet. — Cet après-midi, de une heure à deux, madame de Marescot a rendu visite à madame de Tucé. Moment décisif! A quatre heures visite à madame de Marescot. On colore le refus en disant qu’elle est trop jeune pour qu’on songe à la marier. Elle n’a que seize ans et demi.
Mercredi. Revue. — Le soir, promenade avec M. de Launay. Nous avons parlé d’elle. (1) Il savait à peu près tout. Hélas, il en convient, la naissance est un obstacle insurmontable. Je n’obtiendrai jamais sa main! — Lorsque les fortunes sont assez inégales, on peut lutter; on peut lutter, se faire une position sociale qui satisfasse l’amour-propre ou même l’ambition. Si pour l’obtenir il ne fallait que de l’or, j’en aurais. Je placerais tout ce que je possède dans une de ces opérations hasardeuses dans lesquelles, si on court le risque de perdre sa fortune, on peut aussi avoir la chance de la décupler. S’il ne fallait qu’une position brillante, je pourrais espérer encore; avec du temps et une puissance de volonté comme celle que j’aurais, rien ne me serait impossible.
(1) Mademoiselle Louise de Tucé prenait des leçons de M. de Launay, professeur de dessin au collège de Vendôme. Félix s’empressa de lier connaissance avec cet aimable et habile artiste, auquel il demanda des conseils.
Mais il ne dépend pas de moi d’être né noble; toute puissance humaine se brise contre un pareil obstacle. Préjugé ou non, c’est une de ces barrières qu’on ne peut espérer de franchir ni de rompre.
Jeudi 8 août. — J’ai laissé mes amis à table et je suis sorti. Un heureux hasard m’a fait rencontrer madame de Tucé et mademoiselle Louise au coin de la place. Rien ne pouvait me faire présumer que je la rencontrerais à cette heure. Comme elle était blanche et rose! Comme son grand chapeau de paille lui allait bien! Oh, que je l’aime! Elle a un air aimable, un charme que je ne puis définir! Elle est entrée dans un appartement. Elle était souvent à la fenêtre et regardait sur la place. Ses yeux se sont tournés un instant vers le café. J’y étais, caché par les volets qui ne laissaient qu’une étroite ouverture. J’ai été bien heureux pendant ces quelques minutes. Il me serait impossible de rendre une seule des pensées qui me traversaient l’esprit; ou plutôt je ne pensais pas, j’étais absorbé dans ma contemplation… (1)
Vers six heures et demie, elles sont allées à la promenade. J’étais à cheval sur la place. J’ai supposé qu’elles allaient chez madame de M…; et j’ai pris la route de Troo. Puis, je me suis ravisé et, sans savoir pourquoi, d’instinct, j’ai pris le boulevard et je suis allé aboutir sur la route qui mène aux ruines du château de Lavardin. Elles sortaient précisément d’une maison, et se dirigeaient vers le château. Craignant d’avoir l’air de les suivre, j’ai fait demi-tour, j’ai repris le boulevard en trot, puis enfilant un chemin de traverse, je suis arrivé avant elles à Lavardin. Je ne savais pas si elles viendraient jusque-là. Je l’avais deviné. (2) J’allais m’approcher d’elles, quand je les ai vues entrer dans un jardin, chez M. de Clinchant; j’ai sauté de loin. Mademoiselle Louise serait m’a vu. Elle était à quelques pas en arrière avec sa petite sœur Noémi. Je l’ai suivie des yeux, admirant
(1) Le sentiment substitué au raisonnement, c’est le chemin qui mène à l’extase. (2) Ces intuitions ou pressentiments peuvent être interprétées comme résultat dans cas de télépathie, aujourd’hui si passionnément discutée.
sa taille et gracieuse. M. de Clinchant n’était pas chez lui; elles sont revenues sur leurs pas. Mais j’étais déjà un peu loin, et je n’osais pas tourner la tête. J’ai pris le trot et j’étais déjà à Montoire pour les voir encore une fois, lors qu’elles sont rentrées.
Vendredi. — Je viens du spectacle de marionnettes. Sa servante, j’ai vu sa lumière à sa fenêtre, et j’ai souhaité à l’ange qui va s’endormir un sommeil calme et pur comme son cœur, des songes tout roses comme son frais visage, et suaves comme son âme.
Samedi 6, dix heures et demie du soir. — Les marionnettes jouaient tous les soirs. Je me suis mis en bourgeois et j’y suis retourné; j’avais deviné que ces dames s’y rendraient. Elles étaient déjà dans la salle. Madame de Tucé a eu la bonté de me faire placer à sa droite.
Dimanche. — Oh, l’agréable journée! Je venais du dressage de cheval, il était environ huit heures, lorsque madame de Tucé et mademoiselle Louise sont allées chez madame de M… Puis, je les ai suivies au restaurant à la grand messe. De deux heures à quatre heures, M. de Launay a dessiné la maison de madame de Tucé, et mademoiselle Louise avec lui. Je me suis habillé à la hâte pour me rendre chez madame de Marescot. Sept ou huit demoiselles et deux petites jeunes gens étaient autour d’une table, jouant à de petits jeux de cartes. J’ai partie de dessins avec mademoiselle Louise. J’étais un peu éloigné de la table et je pouvais sans affectation la regarder de temps en temps. J’ai pu admirer ses yeux d’un beau sombre, si doux et si veloutés. Oh, bonheur! trois ou quatre fois, en lui donnant les cartes, j’ai effleuré le bout de ses doigts!
Non, quel que soit le sort qui m’est réservé, je n’oserai jamais me plaindre. Car j’ai eu des jours si vives et si douces, si inespérées, qu’elles dépassent tout ce que j’étais rêvé! Quoi qu’il m’arrive, je ne puis que bénir le sort, je ne puis que la bénir, elle, source de toutes mes joies si pures et de mon ineffable bonheur!
Mardi, sept heures un quart. — Je suis au quartier. Je porte souvent mes regards à travers les rideaux de sa fenêtre fermée. Elle se regarde le miroir. Elle peigne ses cheveux qui tombent des deux côtés le long de ses joues. Mon cœur bat violemment dans ma poitrine. Je me reproche presque de la regarder ainsi. — Elle n’est pas seule. Est-ce madame de Tucé qui est avec elle? Non. C’est mademoiselle Louise Mousseron. Les deux jolies cousines lissent leurs cheveux. Elles rient, les heureuses filles!
La pluie commence à tomber. Elles viennent regarder à travers les vitres. Mon-t-elles vu? La fenêtre est ouverte. Mademoiselle Louise a fait deux ou trois pirouettes, puis elle m’a vu, et a disparu soudain. — Elles viennent de partir en voiture pour Fleurigny.
4
Bientôt le jeune officier dut quitter Montoire pour aller en garnison à Vendôme. La distance entre ces deux petites villes n’est que de quelques lieues, cependant les occasions de voir mademoiselle de Tucé allaient devenir plus rares.
… Il était environ quatre heures et demie lorsque j’ai aperçu une grande calèche découverte, toute remplie de dames et de demoiselles. Cela a passé comme un éclair, mais je ne crois pas m’être trompé : robe rose! Mademoiselle de Tucé était là… Mon cœur s’est serré. Un froid subit m’a parcouru des pieds à la tête. (1) Je ne sais pour-
(1) Tous ceux qui s’occupent de psycho-physique connaissent le fait constaté ici par Félix Milliet : la connexion intime qui existe entre la sensation de froid et la détresse; comme inversement l’élévation de température qui accompagne la joie et l’amour. On y a dit à l’Amour est une augmentation de la puissance d’agir, quiconque éprouve une augmentation de la puissance de penser. Une joie profonde inonde l’âme, lorsqu’elle passe à une perfection plus grande. Réciproquement, la tristesse et la mélancolie, chez l’homme qui voit s’éloigner celle qu’il aime, est l’indice d’un véritable amoindrissement de son être. »
quoi j’ai éprouvé une impression douloureuse. C’est le regret, hélas! Bientôt je ne pourrai plus la voir… Et personne à qui confier mes peines! Les cœurs amis en qui j’espérais de trouver ma douleur, m’ont paru tellement froids, que je l’ai renfermée en moi-même.
Plus je l’aime, ô mon Dieu! plus je suis misérable, Dans son brillant chemin je passe inaperçu; En vain je la supplie, elle est inexorable, Et ce que j’ai souffert pourtant elle l’a su.
Tout bonheur ici-bas repose sur le sable; Mon espoir du matin n’ague soir est déçu; De ses refus amers le cruel m’accable, Et j’aurai tout donné sans avoir rien reçu.
Je demandais si peu pour chérir l’existence, Si peu pour être heureux : une ombre d’espérance, Un seul mot de pitié… qui n’est venu jamais!
Ai-je pu malgré moi mériter votre blâme? Un feu d’amour divin illuminait mon âme; Tout va s’éteindre; adieu!… Comme je vous aimais!
Vendôme. Dimanche. Revue d’ensemble. — Je n’ai fait que penser à elle pendant toute la journée.
Depuis que j’ai quitté Montoire, mes idées sont plus tristes et plus sombres. Là-bas, le bonheur de la voir souvent m’empêchait de considérer combien mes espérances étaient peu fondées; je jouissais du présent sans trop songer à l’avenir. Maintenant mon esprit ressemble à la flamme vacillante d’une lampe qui va s’éteindre.
Mardi. — Elles viendront demain à la distribution des prix du collège. — Je suis allé chez le colonel Bignon; nous avons beaucoup parlé d’elle. Monsieur et madame ne tarissent pas d’éloges sur son compte.
Mercredi 29. — J’ai accompagné madame Bignon à la distribution des prix, gardé des places pour madame de Tucé. Quand elles sont arrivées, j’étais placé derrière elles. Obligé de donner ma place à des dames! Je ne voyais plus que son chapeau de paille.
Au sortir j’ai accompagné mademoiselle Louise pendant sa visite à l’exposition des dessins; il y avait là des mines de plomb et des aquarelles fort bien.
Pendant le concert, madame Bignon m’avait invité à passer la soirée chez elle. Madame de Tucé et mademoiselle Louise sont venues. Je lui ai donné le bras pour descendre dans la salle à manger. A dîner j’étais près d’elle! On a fait un tour dans le jardin. Rentrée de suite à cause du froid.
Je les ai accompagnées à dix heures et demie jusqu’à l’hôtel. Le hasard m’a bien favorisé aujourd’hui, mais hélas, tout ce bonheur ne fait que rendre plus amère sa perte et n’augmente en rien mes chances de succès. Elles partent décidément vendredi pour Le Mans.
Jeudi 23. — Elle part demain! J’irai samedi à Montoire. Je verrai la maison vide.
Samedi 25. — En arrivant à Montoire, j’ai aperçu les fenêtres ouvertes. On n’était pas parti. Je suis entré chez madame de Tucé, sous prétexte de lui annoncer que la fête projetée n’aurait lieu que dimanche. Elles le savaient.
Dimanche. — Dansé la première contredanse avec mademoiselle Louise pour vis-à-vis, et la seconde avec elle!…
La soirée terminée, madame de Tucé m’a prié d’aller chercher le manteau de sa fille. Dans la joie mêlée de surprise que ces mots m’ont causée, je suis parti comme un fou, sans prendre, je crois, le temps de répondre. Le domestique courait après le cheval qui s’était échappé à travers les arbres en abandonnant la voiture. Les manteaux n’y étaient pas. Heureux dire cela à madame de Tucé. Puis, je suis revenu en hâte auprès du domestique qui m’a montré le manteau et le châle assis sur un banc de pierre. Je les ai pris, on m’a remercié, et les voilà parties. Ma voiture de louage s’est trouvée derrière la leur pendant tout le trajet… Et c’a été la fin de mon bonheur.
Maudissant son absence Je la voyais en rêve, Mais mon bonheur s’achève,
Tout s’embellit, se dore, S’anime et se colore De ce rayon d’espoir. Caché dans la verdure, Le gai ruisseau murmure : Tu vas bientôt la voir!…
Mon ami C… a dit à mademoiselle Ch… que j’étais très amoureux de mademoiselle de Tucé, que j’avais fait des vers pour elle, et qu’il les avait déjà mis en musique.
Mademoiselle Ch… a dit que madame de Tucé tenait beaucoup au nom et à la fortune. Un nommé X…, ayant vingt mille livres de rente, mais pas de a été refusé. M. de B…, également, lui n’était pas assez riche.
Cependant rien ne décourage le jeune officier.
Dimanche 2 décembre. — J’ai envoyé une lettre à madame de Marescot pour la prier de vouloir bien présenter ma demande en mariage.
Mardi 4. — C’est aujourd’hui ou demain que mon sort va se décider. Dois-je craindre ou espérer?
Samedi 8. — Madame de Marescot m’envoie la réponse que lui a faite madame de Tucé :
«… J’ai besoin, madame, de parler à cœur ouvert avec vous qui avez toujours témoigné tant d’intérêt à ma fille. Je n’ai parlé ni à Louise, ni à son tuteur de la proposition que vous m’aviez faite car elle, étant bien décidée à ne pas marier ma fille avant ses dix-huit ans accomplis. Car telle était l’intention de M. de Tucé… Vous savez aussi, madame, que ma fille appartient à une des plus anciennes familles du Maine, qui trouverait peu convenable que je fisse faire à Louise une alliance, où elle ne trouverait ni naissance ni titre. Je ne puis vous donner une réponse positive avant d’avoir eu de nouveaux renseignements. Mais je vous prie, madame, de dire à M. Milliet que je n’en demande ni n’en prends aucun, s’il ne consent premièrement à attendre jusqu’au mois de septembre ou octobre 1839, et s’il ne consent encore à prendre un titre en se mariant, car je crois qu’il n’est pas gentilhomme. Je crains bien qu’il n’y ait élève encore des difficultés relativement à l’éloignement des propriétés que peut avoir M. Milliet. J’ai entendu dire qu’il était de Valence. Je ne pourrais consentir à voir Louise s’éloigner à une aussi grande distance.
Je vous renouvelle, madame, mes remerciements pour l’intérêt que vous témoignez à Louise, et vous prie d’agréer l’assurance de ma respectueuse attachement.
Félix Milliet à son ami, M. de Montal :
«… Dans le cas où madame de Tucé consentirait à mon mariage, on m’assure qu’elle mettrait pour condition que j’ajoutasse à mon nom celui d’une de mes propriétés, de Saint-Flour par exemple. Si l’on m’eût demandé de prendre un titre, je n’aurais pas eu besoin de te consulter pour répondre non; mais s’il ne s’agit que de l’addition d’un nom de terre… Je crains d’être inférieur à mon insu par le vif désir que j’ai de cette union. Conseille-moi, toi qui es calme et raisonnable; dis-moi ce que tu en penses. Puis-je promettre cela sans me rendre ridicule? Ceux qui me connaissent savent bien que je ne m’attribuerai jamais un titre qui ne m’appartient pas.
La droiture et la probité de Félix Milliet séduisirent mademoiselle Louise de Tucé; et la sincérité de son amour triompha des absurdes préjugés nobiliaires, plus puissants alors qu’aujourd’hui. Bientôt l’affection des deux jeunes gens d’état devenue réciproque, madame de Tucé eut la sagesse de ne pas s’opposer à l’inclination de sa fille. Elle écrivit à madame de Marescot :
Si je passe sur le grave inconvénient de marier Louise avant ses dix-huit ans accomplis, c’est à cause des bons renseignements que vous me donnez de la conduite de M. Milliet, auquel du reste ses chefs et ses camarades rendent justice. Pour moi, je le connais peu, mais j’ai su apprécier sa discrétion vis-à-vis de ma fille, je lui en sais gré…
5
Décembre est venu, mais l’amoureux brave la pluie et la neige. Le poète écrit à un ami :
Vois-tu, si tu n’as pas, une fois en ta vie, Éprouvé de l’amour la puissance magique, Tu ne comprendras pas l’ineffable bonheur, L’indicible plaisir qui vous remplit le cœur, Le Dimanche à midi, quand, quittant la semaine, On s’élance à cheval tout à travers la plaine, Au galop, plein d’espoir, ivre d’amour. Souvent Lorsque tombe la pluie et que souffle le vent, Pour passer, ruisselant, un ouvrier qui fume Et qui mâche en courbant son mors blanchi d’écume, Devant une fenêtre, où l’on verre soudain Un rideau, soulevé par une blanche main, Puis, vous apparaître le gracieux visage D’une enfant aux yeux bleus qui, de votre passage Inquiète, attendait le moment désiré Peut-être hélas trop lent à venir à son gré.
Tu ne comprendras pas l’ivresse, le délire, Que votre ange adoré, en vous voyant ainsi, Vous plaindra, puis tout bas murmurera : merci. Car elle saura bien que c’est à cause d’elle Que sur votre manteau la pluie à flots ruisselle, Que c’est pour elle seule et pour voir ses beaux yeux, Pour ouïr de sa voix le son mélodieux, Pour voir son beau col blanc, semé de veines bleues, Qu’au galop vous avez parcouru quatre lieues.
L’art seul peut rendre l’amoureux digne de celle qu’il aime.
Je voudrais que ma poésie Fût harmonieuse et choisie, Comme le chant du rossignol; Alors mon ardente pensée, Dans une strophe cadencée, Jusque vers toi prendrait son vol. Je voudrais que ma poésie Fût harmonieuse et choisie.
Je voudrais, par un sortilège, Avoir le pinceau du Corrège, De l’Albane ou de Raphaël : Ta beauté, lumineuse étoile, Rayonnerait sur l’humble toile, Son éclat serait immortel. Je voudrais, par un sortilège, Avoir le pinceau du Corrège.
Je voudrais être un statuaire Et, donnant ta forme à la pierre, T’asseoir sur un haut piédestal, Dans une ravissante pose; Puis, au socle de granit rose, Burine ton nom virginal. Je voudrais être un statuaire Pour donner ta forme à la pierre.
Je voudrais être, en mon ivresse, Le sylphe léger, qui caresse Ton beau front pendant le sommeil; Puis, le matin, quand ta paupière Ouvre ses cils à la lumière, Être un blanc rayon de soleil. Je voudrais être, en mon ivresse, Le sylphe heureux qui te caresse.
Mais hélas, je suis peu de chose, Ni grand peintre, ni sylphe rose, Qu’importe, si tu veux me prendre Tel que je suis, rêveur bien tendre, Avec mon cœur pour tout trésor. Mais hélas, je suis peu de chose, Ni grand peintre, ni sylphe rose.
6
En janvier 1839, fut enfin accordé le consentement si ardemment attendu. La joie du poète déborde et il y mêle déjà la gravité d’un serment solennel. Il promet à Louise d’embellir et bâtir sa nouvelle existence.
Qu’elle ne puisse pas faire la différence De son bonheur présent à son bonheur passé, D’être un ormeau fidèle à cette tendre vigne Qui de la soutenir vient de me trouver digne, Oh, lorsqu’un nœud divin nous unira pour toujours Et mon âme à ton âme et mes jours à tes jours, Comme un fleuve aux flots d’or s’écouleront les heures. Si tu veux, nous fuirons loin des tristes demeures, Loin du bruit, de la foule, insupportable essaim, Et nous irons ensemble, et nous donnant la main, Promener lentement sur la verte colline, Près de la vieille tour, d’où le regard domine Le vallon calme et frais, sillonné par le Loir.
Je te dirai combien tristes étaient mes jours, Avant que ta présence en vint charmer le cours, Comme paisiblement s’écoula mon enfance, Comment, bien jeune encor, je connus la souffrance, Et plus tard, dans le monde où j’essayai mes pas, Combien je rencontrai d’amertumes, hélas! Du jour où je l’aimai, je te dirai mes craintes, Puis mes éclairs d’espoir, mes soupirs et mes plaintes, Et mes jours sans repos et mes nuits sans sommeil, Et les vœux insensés que j’adressais au ciel. Enfin tu m’entendras dire que je t’adore, Te le dire cent fois, puis te le dire encore.
Félix Milliet avait 27 ans au moment de son mariage, Louise de Tucé en avait 17.
1840-1851
1
Mon père, dont la famille était originaire de Savoie, rappelait par ses traits l’ancien type des Allobroges : cheveux châtains, qui ne blanchirent jamais, et grande moustache d’un blond roux. Sa taille était un peu au-dessous de la moyenne; son teint coloré et ses yeux gris extrêmement vifs marquaient un tempérament à la fois sanguin et nerveux. Son caractère présumait était sensible, passionné, bouillant, irascible, mais sans rancune, franc, loyal, affectueux et bon. La probité lui était si naturelle qu’il ne concevait même pas la possibilité de la moindre atteinte à la délicatesse. Son désintéres- sement absolu et son dévouement à ses principes lui attirèrent de nombreuses et durables sympathies.
Le visage de ma mère respirait à la fois la douceur et la fermeté. Ses yeux étaient d’un bleu foncé, ses cheveux bruns, presque noirs, ses jones d’une fraîcheur éblouissante; des bandeaux plats encadraient l’ovale très pur de son visage. Ses belles mains ressemblaient à celles de la Joconde, dont elles avaient souvent la pose. La noblesse naturelle de ses manières, le charme de son sourire et la finesse de ses traits justifiaient pleinement sa réputation de beauté. Mon père en était très fier, mais elle ne semblait pas s’en douter. Elle attachait plus de prix au renom que lui méritaient son intelligence, sa droiture et son inépuisable bonté.
Je me souviens pas de l’avoir jamais vue en colère, ni même maussade. Cette constante sérénité d’humeur témoignait du rapport harmonieux qui unit la santé morale à la santé physique dans une nature bien équilibrée.
Habituée dès son plus jeune âge à soigner les malades, ma mère avait l’instinct de la médecine. Combien de fois nous a-t-elle guéris! Et son dévouement ne se limitait pas à l’égoïsme familial. Dans une épidémie de choléra, elle fit preuve d’un grand courage, n’hésitant pas à porter secours à ceux qui étaient frappés autour d’elle.
M. et madame Milliet passèrent gaiement leurs premières années de mariage. Le régiment, qui changea plusieurs fois de garnison, resta quelque temps à Pontivy, puis à Alençon. Louise dut aller faire ses couches au Mans, et la séparation parut bien cruelle aux deux jeunes gens.
Mon frère Fernand naquit le 6 août 1840.
La vie militaire en province n’offrait pas grand attrait à des esprits avides de liberté et de vie intellectuelle. Aussitôt qu’un fils lui est né, Félix songe à quitter le service :
Veux-tu nous faire une existence Fraîche comme un beau jour d’avril, Et que jamais ne recommence Pour nous la douleur de l’exil? Dis-moi, veux-tu que loin du monde Injuste, méchant et pervers, Nos jours s’écoulent, comme l’onde D’un ruisseau, sous des arbres verts?
Viens avec moi dans ma patrie, Où le soleil sourit toujours, Douce compagne de ma vie, Là, nous passerons d’heureux jours.
Et ne crains pas que je regrette De n’entendre plus le clairon, De ne plus voir mon épaulette Briller au front d’un escadron;
De ne pouvoir plus ceindre encore Le ruissant sabre d’acier Qui vient, avec un bruit sonore, Battre les flancs de mon coursier.
Ah, sans regret je saurai dire Aux armes mes derniers adieux, Car ma gloire est à dans ton sourire Et mon bonheur est dans tes yeux.
Tout près du torrent qui s’épanche, Non loin du Rhône aux grandes eaux, Nous avons une maison blanche Qui s’élève au pied des coteaux.
Tu ne seras pas châtelaine; Elle n’a ni donjon ni tour, Mais elle domine la plaine Et les villages d’alentour.
Mais dans cet asile modeste Avec nous viendra le plaisir, Et puis l’amour fera le reste, Car l’amour sait tout embellir.
Un peu plus tard Félix écrivit la jolie romance intitulée « Le Rêve » (musique de madame Magnin). Il ne faisait que traduire en vers une page de prose composée par Louise.
Mon bien-aimé, j’ai fait un rêve (Que je veux te conter tout bas; Viens sur le sable de la grève, L’écho ne nous entendra pas.
Tu partais pour un long voyage; Moi, sous la forme d’un nuage, Je nageais dans l’éther serein; A mes flancs portant ta pensée, Je suivais ta marche pressée Et donnais l’ombre à ton chemin.
Suspendant ta course lointaine, Tu t’arrêtais à la fontaine Aux bords verdoyants et fleuris, Et moi, soudain, trois fois heureuse, Je devenais l’onde amoureuse, Baignant tes pieds endoloris.
Puis, le ciel s’étant voilé d’ombre, Tu rencontrais, près du bois sombre,
J’étais alors la bonne épée, Prompte, fidèle et bien trempée, Ma pointe allait le mordre au cœur.
Mon bien-aimé, voilà mon rêve, Ma bouche te l’a dit tout bas, Viens en mes bras pour qu’il s’achève, L’écho ne nous entendra pas.
Le rêve a été réalisé : ce que la jeune femme voulait être, l’admirable épouse l’a été.
Lors de la naissance de son fils aîné, Félix exprima d’une façon charmante les sentiments délicats et tendres d’un jeune homme étonné d’être père pour la première fois. Il ose à peine toucher le nouveau-né, il reste plongé dans une contemplation délicieuse :
Et mon âme s’arrête, en extase, ravie… C’est que tu m’apparais auprès de son berceau, Auprès de notre enfant dont le premier sourire Fut pour toi, la première, ô mère au cœur divin, Qui lui donnas le jour au prix d’un long martyre, Et qui pour le nourrir, donnas encor ton sein. Alors d’un bonheur pur mon triste front s’éclaire, Comme un sombre horizon aux rayons du soleil; Et je baise mon fils et je bénis sa mère, Et j’adresse pour eux une prière au ciel.
Mère, petite mère!… oh, comme à ton oreille Ce mot harmonieux paraîtra bien plus doux, Lorsqu’il s’échappera de la bouche vermeille De ton petit Fernand, assis sur tes genoux.
Mais dans ce livre blanc toi seule oses lire; Tu lis dans son regard, tu lis dans son sourire, O mère, ainsi que Dieu lit dans le fond du cœur.
Oh, quelle poésie et pure et sans mélange Doit rayonner pour toi sur ce visage d’ange Qui pour les autres yeux n’exprime rien encore! Et dans les sons confus de sa voix enfantine, Langage bégayé que toi seule devines, Quelle douce harmonie et quel céleste accord!
Dis-moi ce que tout bas son haleine murmure, Lorsque sur tes genoux tu berces son sommeil; Sans doute, quand vers lui tu penches ta figure, Ton oreille recueille un son qui vient du ciel.
Dis-moi ce que son œil, miroir de sa jeune âme, Reflète de divin, de pur et d’enivrant; Dis-moi ce qu’en ton cœur et de mère et de femme Verse de volupté ce sourire d’enfant.
Oh, dis-moi tout cela, je saurai te comprendre, Dis-moi tout ton bonheur, je t’en prie à genoux, Car je te porte envie et, si j’étais moins tendre, Et si je t’aimais moins, j’en deviendrais jaloux.
2
Ma sœur Alix naquit le 18 mai 1842. Elle était toute fluette, et l’ordonnance de M. Milliet, un colosse, la portait à bras tendu dans le creux de sa main.
M. Milliet, atteint d’une maladie du larynx, qui l’empêchait de bien faire entendre les commandements militaires, se décida un peu étourdiment à donner sa démission. Les connaissances spéciales qu’il possédait auraient pu lui procurer, dans les haras, une place qui lui eût permis d’attendre sa retraite. Il préféra s’installer au Mans. C’est là que je vins au monde, le 6 mars 1844. (1)
J’étais un gros blondin paisible, facile à élever, comme tous les enfants bien portants. On me confia aux soins affectueux d’une jolie et excellente petite bonne de quinze ans, Émilie, que nous appelions Mélotte. Je ne crois pas que celle-là ait oublié une seule fois sa tâche de gardienne, même lorsque, à la promenade, elle rencontrait — oh, bien par hasard! — un beau gars de vingt ans, Charles Delaporte, habile ouvrier décorateur, qu’elle ne tarda pas à épouser. J’ai conservé un vague mais charmant souvenir de cette idylle, à laquelle j’assistais sans la comprendre.
3
En vieillissant, j’ai oublié bien des choses intéressantes et utiles, qui m’avaient cependant coûté de longs efforts pour les apprendre, mais je me souviens encore des bizarres chansons dont Mélotte nous berçait le soir. Comme beaucoup de musiciennes, elle n’attachait aucune importance aux paroles et les estropiait si bien, qu’elles finissaient par n’avoir plus aucun sens.
Mais ce qui nous charmait encore plus, c’étaient les
(1) Au début de sa grossesse, madame Milliet avait consulté un médecin ignorant qui, ne devinant pas la cause de son indisposition, avait ordonné des saignées. La malade, veillée par sa garde, avait en trentaves connaissances, baignée dans son sang. Telle fut peut-être la cause de la prédisposition à l’anémie dont j’ai souffert plus d’une fois. contes de fées, de géants ou de brigands qui frappent si vivement, trop vivement peut-être, les jeunes imaginations. Mélotte avait une histoire de pendu, dont je ne me lassais jamais. Elle me prenait à califourchon sur ses genoux, dont les mouvements variaient suivant le sens du récit :
Le cavalier s’avance d’abord tout doucement, au pas, dans une forêt sombre. Le soir vient, il est triste, il se désole d’être tout seul; depuis trois jours il n’a pas mangé. Trouvera-t-il un gîte pour dormir? Sera-t-il réduit à mourir de faim?
Allons, courage! trottons un peu : hop! hop! Soudain le cheval hennit et s’arrête court! stop!… Quel est ce grand fantôme qui se balance au bout d’une branche et qui barre le chemin? C’est un pendu qui tire une longue langue… — Et Mélotte imitait le pendu. — La faim est mauvaise conseillère. Le cavalier se dresse sur la selle, tire son grand coutelas, et coupe une jambe au pendu.
Vite, vite, le voilà reparti, au trot! au trot! Quel bon pot-au-feu nous allons faire à l’auberge prochaine! La nuit vient, hâtons-nous! au galop! patatras! patatras! Le vent siffle à travers les branches et emporte son chapeau. N’importe! Patatras! patatras! Le tonnerre gronde dans le lointain. Le cavalier prend peur. Sa conscience n’est pas tranquille, et le remords parle en lui. Patatras! patatras! haletant, à grands coups d’éperons, il accélère le galop de sa monture. C’est en vain! aucune maison sur la route. Le cheval épuisé de fatigue se remet au pas.
Peu à peu, aux gémissements de la rafale se mêle une petite voix, qui tout bas, tout bas, lui parle à l’oreille. Elle est lente et suppliante. Que dit-elle? — « Bon cavalier, je t’en prie, rends-moi ma gigue! » — Mais non. Le pendu est là-bas, bien loin, c’est sans doute le vent qui gémit dans les feuilles sèches! — Hop! hop! Le cheval trotte, et les genoux s’agitent de nouveau. Mais voici que la voix devient plus sévère et plus forte : « Rends-moi ma gigue, allons! rends-moi ma gigue! » La voix grossit, menaçante mais encore contenue, basse et sourde. — Tout d’un coup, plouf! un grand saut brusque, et une voix de tonnerre crie très vite, à tue-tête : « Rends-moi ma gigue!!! »
L’effet était saisissant! — Quels bons rires, après le premier frisson! Encore! encore! — j’ai malheureusement oublié la fin de l’histoire.
L’homme se souviendra toute sa vie de ses premières impressions reçues. On devrait profiter de cette faculté pour graver, sur la page blanche de la mémoire, des images belles et bonnes, qui y laisseraient une empreinte ineffaçable.
A l’exemple de plus d’un savant illustre, Mélotte était très crédule, et les légendes auxquelles elle ajoutait foi n’étaient pas toujours très orthodoxes. La poésie des contes de nourrices, comme celle des religions venues d’Orient, sait excuser leur absurdité.
Chaque jour les miettes de pain que nous mettions sur la fenêtre, attiraient les petits oiseaux. Ils venaient en bande, picoraient avec des piaillements joyeux, et semblaient nous remercier par leurs petits airs de fête. J’ignorais alors ce que sont ces jolis moineaux et je suis sûr que vous l’ignorez aussi. Mélotte me l’apprit : ce sont les âmes des petits enfants morts au berceau.
Cette métempsycose ne m’étonnait nullement; je la trouvais aussi vraisemblable que les histoires de démons cornus et d’anges gardiens.
Madame Milliet comptait au nombre de ses amies une personne d’une rare intelligence et d’une inépuisable bonté, mademoiselle Marie Carpentier, qui, en 1849, devint madame Pape. Directrice de la Salle d’asile du Mans, elle inaugurait en France ce nouveau système d’enseignement, dont on connaît le succès très grand et très mérité. Dès lors la leçon de choses se substitua peu à peu à l’instruction purement livresque. Les contes de fées furent avantageusement remplacés par l’observation de la nature, dont les merveilles sont bien propres, elles aussi, à éveiller l’imagination d’un enfant.
Parfois, le dimanche, Mélotte nous conduisait au Musée. La plupart des habitants de nos villes de province ne se doutent pas qu’ils ont chez eux une excellente école d’art, où ils auraient grand besoin d’aller prendre des leçons de goût. Ils ne voient pas quelle source délicieuse de pures jouissances ils négligent ainsi, par une dédaigneuse et regrettable ignorance.
Savez-vous ce qui, dans le beau petit Musée du Mans, piquait le plus notre curiosité enfantine? Ce n’était ni le célèbre émail qui conserve l’image héroïque de Godefroy de Bouillon, ni l’admirable tableau de famille, chef-d’œuvre de Louis David, c’était… la momie! Cette princesse lointaine qui s’était fait embaumer, il y a quatre ou cinq mille ans, dans l’espoir de reprendre vie au jour du Jugement, je la croyais simplement endormie, et la mort m’apparaissait comme un long sommeil. Parfois je voyais en rêve la momie ressuscitée; elle me prenait par la main, et je la suivais avec ravissement dans son étrange pays.
Ma mère, en nous montrant quelques belles images, nous avait décrit l’Égypte « présent du Nil », le grand fleuve majestueux et vénérable, à la source inconnue, aux inondations fécondes; les sphinx de granit rose; les monuments énormes, puissamment assis dans leur calme solennel, sous un ciel d’un bleu intense, sous les flèches de feu d’un soleil implacable; le simoun terrible qui dessèche tout; et, dans la solitude immense, désolée, sans verdure, sans eau, dans les sables terrifiés de l’interminable désert, les longues caravanes défilant au loin, bercées par le pas infatigable de leurs chameaux calleux; les brillants mirages qui apportent un espoir décevant au voyageur mourant de soif; puis les bosquets de palmiers à l’élégant panache; les oasis délicieuses, rares comme les jours de bonheur dans la vie.
Ces réalités nous paraissaient aussi intéressantes que les légendes les plus fantastiques.
4
L’instruction reçue par Louise à Montoire ne pouvait être que celle des jeunes filles catholiques, mince bagage assurément. Elle fut heureuse de trouver chez son mari un esprit plus ouvert et plus cultivé. Quel plaisir de s’initier ensemble aux questions d’art, de littérature, de philosophie et de politique, à une époque où fermentaient tant d’idées nouvelles et généreuses. Malgré son calme apparent, sa sympathie souffrait des misères inhérentes à notre mauvaise organisation sociale. Elle apportait une ardeur juvénile à toutes les nobles causes. — Un savant professeur de mathématiques, M. Chassevant, avait communiqué à nos parents son admiration enthousiaste pour les doctrines de Fourier, cet utopiste de génie. Le phalanstère, avec l’harmonieuse organisation du travail attrayant, au moyen des séries, leur semblait être le remède qui allait régénérer le monde. Avec la logique d’une conviction profonde, ils mirent toujours en pratique les doctrines et laissèrent à leurs enfants la plus entière liberté dans le choix des travaux et des plaisirs. Si mon frère fut soldat, si je fus peintre, c’est parce que « les attractions sont proportionnelles aux destinées ».
Nous habitions au Mans, rue Marengo, une jolie maison entre cour et jardin, construite sur les plans de mes parents. Dans ce nid paisible, entre mon grand frère et ma petite sœur dont j’étais la poupée, choyés entre trois de nos parents, nous eûmes le bonheur de recevoir, sans nous en douter, la meilleure des éducations, celle des exemples quotidiens d’affection dévouée, de respect mutuel et d’accord constant.
Les jeunes plantes poussent bien dans cette douce chaleur du foyer domestique. J’apprenais que l’union de la famille est la condition principale du bonheur, et je me berçais de cet espoir enfantin que ma vie tout entière ne serait qu’une longue joie. Ces douces illusions font un douloureux contraste avec les amertumes dont j’ai été depuis abreuvé.
5
Ma mère m’apprit de bonne heure à lire et à écrire, sans fatigue, en jouant. Je récitais déjà quelques vers, que je ne comprenais qu’à moitié; mais ce qui me remplissait d’orgueil, c’était d’avoir pénétré les mystères de l’addition. J’aimais à me glisser sous une petite chiffonnière en bois de rose, derrière laquelle on rangeait mon tableau noir, et là, gravement accroupi comme un petit Bouddha, je me posais à moi-même de difficiles problèmes, avec des nombres de deux et même de trois chiffres! Quand j’avais réussi à trouver le total qui, chose dominante, avait parfois jusqu’à quatre chiffres, j’étais émerveillé de ma science et aussi content qu’Archimède. On me complimentait, et j’aimais beaucoup cela. J’avais, comme disaient alors les phrénologues, la bosse de l’approbativité.
Mes parents ne s’inquiétaient pas trop de cette tendance, sachant de quel secours peut être la gloriole dans les études d’un enfant.
« Les passions, disait Fontenelle, sont chez les hommes des vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu’ils causent souvent des tempêtes; si la raison dominait sur la terre, il ne s’y passerait rien. »
Cette idée juste est à la base du système d’éducation inventé par Fourier et qu’il expose de si charmante façon.
Nous allions souvent goûter chez ma grand mère dont la maison était voisine de la nôtre, rue Auvray. Les enfants jouaient dans le jardin, les dames, assises à l’ombre d’un magnolia, travaillaient à quelque tapisserie. Ma mère avait entrepris de tricoter un grand couvre-pied qui faisait mon admiration, et elle me chargeait de porter sur mon épaule le précieux ouvrage roulé autour de ses longues aiguilles de bois. Vêtu d’une petite blouse de velours noir, une cravate de soie rouge nouée autour d’un grand col blanc rabattu, je m’avançais d’un air important, je me croyais un voyageur partant en mission pour un long voyage, et j’étais persuadé que je contribuais un peu à la fabrication du chef-d’œuvre.
Ma mère encourageait ces illusions. L’enfant qu’on a félicité pour un petit service, cherche l’occasion d’en rendre d’autres; il prend l’habitude d’être obligeant et de penser à autrui. Qui donc, d’ailleurs, n’est pas été heureux de rendre service à sa mère?
6
Pendant les vacances, et il y en avait souvent, nous allions chez ma grand mère à Fleurigny, près de Montoire. La villa, bâtie à mi-côte d’une colline boisée, a pour dépendances des caves voûtées très spacieuses, creusées dans le tuf, comme les habitations des anciens Troglodytes. (1) — Le voisinage de la ferme nous
(1) Non loin de Fleurigny, le village de Troo présente un aspect vraiment singulier : Qu’on se figure une colline rocheuse, étage en gradins irréguliers, comme les marches d’un escalier colossal, taillé par des géants. Dans sa partie verticale, chaque degré est creusé de grottes spacieuses qui servent de demeures à de nombreuses familles, de granges pour leurs récoltes, d’étables pour leurs bestiaux. Le a. il n’est besoin ni de maçon, ni de charpentier; quelques coups de pioche dans le tuf calcaire, et voilà une maison créée. La naissance d’un enfant rond-de cuir de l’agrandir, ou creuser une nouvelle chambre à côté des précédentes. Les cheminées des grottes inférieures semblent pousser dans les jardins que l’on cultive sur les terrasses du premier étage. La vigne et les rosiers grimpants encadrent gracieusement les portes et les fenêtres. Les habitants de ce village se plaisent dans ces demeures fraîches en été, chaudes et sèches en hiver, grâce à leur orientation en plein midi.
ravissait : poules, canards, moutons, chèvres et vaches étaient nos amis intimes, sans parler de Bas-rouges, le chien du berger.
Au printemps, j’avais été très étonné de voir de petites boules jaunes sortir des œufs, en ouvrant un grand bec, et non moins surpris d’apprendre que ces poussins se transformeraient bientôt en belles poules et en grands coqs aux vives couleurs. Désirant faire une expérience, je demandai à ma grand mère quelques plumes roses, ornement défraîchi d’un vieux chapeau, et je les plantai dans mon jardin. Précose partisan des doctrines transformistes, j’avais l’espérance de voir, au printemps suivant, pousser quelques poulets roses. Qui sait? La vie a tant de mystères. Maintenant encore, ses énigmes n’ont pas cessé de m’intéresser.
Ma grand mère avait donné à Alix une génisse nommée Néra, à Fernand une petite voiture et un âne. Notre bonheur était de nous berlauder dans des sentiers tout creusés d’ornières, et surtout de nous verser tout exprès dans les fossés, ce qui est, comme chacun sait, très amusant.
Comme beaucoup de petites filles, Alix aimait à imiter la tournure et les manières des vieilles personnes. Elle savait retrousser sa robe d’un geste particulier, à la façon de sa grand mère, elle se redressait et s’avançait comme elle d’une démarche décidée, en frappant un peu du talon. Il était divertissant de reconnaître dans cette gamine la caricature de madame de Tucé. Celle-ci était la première à s’en amuser, se souvenant qu’elle aussi, dans son jeune âge, avait eu ce même talent. Il dénote à la fois le goût de l’observation critique et ce don précieux : deviner ce qui peut faire rire les autres. Quand elle est exempte de méchanceté, la gaieté est une si bonne chose!
Nos jours s’écoulaient doucement, et il me semble que nous avions conscience de notre bonheur.
L’hiver suivant, le Préfet du Mans organisa une grande fête avec bal costumé. Ma mère devait être vêtue en Cérès. On fit venir de Paris, de chez Froment-Meurice, une superbe couronne d’épis d’or. J’avais grande envie de voir cette toilette, dont on parlait tant. Hélas, on m’envoya coucher à l’heure ordinaire. J’obéis, le cœur bien gros. J’avais une mine si désolée que ma mère dut me promettre de me dire adieu avant de partir.
Je dormais profondément, quand un baiser sur mon front vint m’éveiller : j’entr’ouvre les yeux, croyant rêver encore, et, dans une gloire de lumière, la Déesse m’apparaît, toute resplendissante de diamants, souriante et majestueuse sous sa couronne d’épis d’or.
J’étais en extase, ce fut une vision du ciel! Depuis ce moment-là, je sais très nettement ce que veulent dire ceux qui parlent du Beau idéal.
Et je connus aussi en cet instant ce que c’est que le bonheur d’être aimé. Cette jeune femme, merveilleusement belle et admirablement parée, c’était ma mère. Elle se penchait vers moi, elle souriait, et son sourire exprimait à la fois la joie d’être admirée et la tendresse maternelle. — Elle m’embrassa et disparut… Je m’endormis de nouveau, mais des rêves divins berçaient mon sommeil.
7
Je ne voudrais pas donner à entendre que des méditations profondes sur la destinée des êtres ou sur l’esthétique fussent l’état ordinaire de ma pensée. Pour un futur ascète, j’étais bien gourmand, et ma plus grande ambition était de devenir pâtissier. (1)
Mélotte m’appelait « ma colombe » ou « mon Saint-Esprit », mais elle dut reconnaître à maintes reprises que ce Saint-Esprit-là était bien imparfait. Ce terme philosophique est employé au Mans pour désigner un enfant turbulent, malicieux ou étourdi.
Je crains même d’avoir été quelque peu complice d’un crime, commis par un ami de mon frère, Émile Magnin, et d’être allé chercher les bûches que ces méchants gamins jetèrent sur la serre du propriétaire voisin. Les vitres volèrent en éclats et les plantes rares furent écrasées. — Ce bombardement était, paraît-il, l’effet d’une vendetta. Il y avait là-dessous quelque tragique histoire d’oreilles tirées.
Nous croyions le voisin absent. Mais soudain éclate une voix irritée. Nous fuyons épouvantés.
A notre grand étonnement, Émile, au lieu de se
(1) Il faut lire dans le Nouveau-Monde de Fourier (1829) les chapitres sur la gourmandise. Que de progrès sociaux ne réaliserait-elle pas en Harmonie? Par elle, la jeunesse reprendrait intérêt aux travaux agricoles; le consommateur n’absorverait en quel terrain et selon quelle méthode on la cultive et les falsifications, ces « fourberies de l’esprit commercial », seraient impossibles; les ouvriers recevraient des aliments sains et suffisants pour réparer leurs fatigues; l’intempérance disparaîtrait, car une gastronomie raisonnée est le meilleur préservatif contre les abus de la table. « C’est la nature qui donne aux enfants de tous pays un goût si général pour les couleurs fines, crèmes sucrées, limonades, etc. » Eugène Sue s’est servi de ces mêmes raisons pour montrer les heureux effets de la gourmandise. D’ailleurs les idées de Fourier se trouvées dès à en partie réalisées par les coopératives de production, les lignes sociales d’hôtellerie, les restaurants coopératifs, les cantines scolaires et, dans certaines écoles maternelles, l’enseignement de la théorie des fractions ne se fait-il pas avec des fruits et des gâteaux?
cacher, va tout droit à sa mère. — Madame Laure Magnin, excellente musicienne, était une jeune veuve, qui cherchait une consolation à son chagrin dans la lecture des poèmes les plus romantiques et des romans les plus romanesques. Vivant ainsi dans un monde imaginaire, qui surexcitait sa sensibilité d’artiste, elle ne voyait plus très sainement les choses réelles. Aveuglée de plus par l’amour maternel, son fils lui apparaissait comme le plus beau, le plus intelligent et le meilleur des êtres, ses sottises étaient des traits de génie, et elle avait communiqué à Émile son exaltation. Notre héros de venir donc se jeter en pleurant aux pieds de sa mère, lui baiser les mains avec transport, et s’écrier : « O ma mère, nous sommes perdus! M. X… va nous donner des gifles; protégez-nous, sauvez-nous! » Et la mère de lui répondre, en couvrant sa tête de baisers : « O mon fils bien-aimé, calme-toi, ne crains rien! Je suis là pour te défendre. Qu’il vienne donc, ton ennemi! Bien hardi qui oserait lever la main sur mon enfant! »
Elle était superbe comme une grande tragédienne. Nous autres, simples petits bourgeois, habitués au calme bon sens de notre mère, nous restions abasourdis. Très penauds, nous nous attendions à être sévèrement punis. — Point du tout! C’était le voisin qui avait tort. Il entre enfin, rouge de colère, bégayant. Il se plaint des méfaits de ce gamin, de ce polisson…
— « Arrêtez! s’écrie madame Magnin, avec la majesté d’une reine offensée. Je ne permettrai pas que l’on insulte mon enfant! » — Les verres cassés furent payés avec un dédain suprême. Le voisin n’était-il pas trop honoré qu’un pareil enfant eût daigné se divertir à ses dépens!
En ma qualité de moraliste en herbe, j’avais déjà la manie, fréquente chez mes grands confrères, de critiquer les défauts des autres, plutôt que de me réformer moi-même. — La fille du docteur Barbier, Euphémie, était une jolie enfant, mais on le lui disait trop, et elle le savait trop bien. Comme son approbativité la poussait à se regarder fréquemment dans la glace et à s’attifer de quelques rubans, mon austérité stoïcienne blâmait ces mondanités en longues remontrances qui finissent par produire un déluge de larmes. Fernand me fit d’amers reproches sur la dureté de mon cœur; moi-même je restai très confus des effets imprévus de mon éloquence.
D’autre part, je puis dire que mon caractère débonnaire m’attira plus d’une fois les malices de mes camarades. J’étais leur souffre-douleurs, et ma bonne me disait en soupirant : « Tu ne seras jamais qu’un pâtiras. » (1)
Elle avait raison. La lutte est une nécessité de la vie. Il faut résister à l’injustice. Malheur à ceux qui sont trop doux et trop bons!… Et pourtant, faudra-t-il répondre aux injures par d’autres injures, aux coups
(1) Je suppose qu’un philosophe, rencontrant un enfant inoffensif, trop résigné à la méchanceté humaine, lui aura fait cette prédiction : « Pauvre petit, tu seras toujours victime, et si tu n’apprends pas à te défendre, partout et toujours tu pâtiras. » De ce verbe le peuple fit un substantif; et comme il met à sort bien souvent de souffre-douleurs à sa femme, on chantait au Mans sur un air de carillon :
Pâtiras est au moulin, Sa femme est à sa fenêtre, D’la cuiller à pot, Et d’la vieille écumoire, Madame hard, ouvrez bas, Pâtiras ne v’viendra pas. par d’autres coups, aux calomnies par d’autres mensonges, raviver sans cesse les haines par de perpétuelles vendettas?
8
Mes parents élevaient leurs enfants sans sévérité, comme sans faiblesse. Montaigne leur semblait être le véritable initiateur de l’éducation moderne : la plupart des réformes proposées par Rousseau et par Fourier lui-même se trouvent en effet, tout au moins en germe, dans les Essais.
Ce serait perdre son temps que de diriger un enfant vers un but qu’il n’est pas capable d’atteindre. Fernand, par exemple, n’avait aucun goût pour le dessin ni pour la musique. Il fallait donc chercher à reconnaître les vocations ou « propensions naturelles ». « On ne loge rien dans la tête par simple autorité. — Qui suit un autre, il ne trouve rien, voire il ne cherche rien. — Savoir par cœur n’est pas savoir. »
Ma mère s’efforçait de développer notre initiative : Par ses questions, elle savait nous amener à dire ou à faire ce qu’il fallait, et même à trouver quelques bonnes règles de morale, « au lieu de nous les plaquer en la mémoire, comme des oracles ».
Nul ne possédait mieux qu’elle l’art « de faire parler un bouvier, un maçon, un passant, et tirer profit de leurs connaissances spéciales ».
Elle nous menait à la science « par des routes ombrageuses, gazonnées et doux-fleurantes ».
Avant Fourier, Montaigne concevait déjà la vertu comme la mère nourricière des plaisirs humains : « en les rendant justes, elle les rend sûrs et purs; les modérant, elle les tient en haleine et en appétit. Elle aime la vie, elle aime la beauté et la gloire, et la santé, mais son office propre et particulier, c’est de savoir user de ces biens-là règlement et de les savoir perdre avec constance. »
« Ce n’est pas une âme, ce n’est pas un corps qu’on dresse, c’est un homme. Il faut les conduire également, comme un couple de chevaux attelés à même timon. »
Ni pensum, ni férule. Ma mère avait-elle sujet de nous réprimander, elle nous disait vous, nous appelait monsieur, ou bien nous condamnait à manger notre tartine à l’envers, ce qui est, en vérité, bien humiliant. Mais, autant par douceur naturelle que par principe, nos parents ne nous ont jamais frappés. Les coups avilissent, et font perdre à l’enfant cette fleur de fierté qui fera un jour sa dignité d’homme.
« Si vous avez envie qu’il craigne la honte et le châtiment, ne l’y endurcissez pas; endurcissez-le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu’il lui faut mépriser; ôtez-lui toute mollesse et délicatesse au vêtir et au coucher, au manger et au boire; accoutumez-le à tout; que ce ne soit pas un beau garçon et dameret, mais un garçon vert et vigoureux. »
Libéré des fausses doctrines d’un spiritualisme ascétique, M. Milliet pensait que les jeux, aussi bien que les classes, peuvent et doivent concourir au développement intégral de l’enfant. Il avait installé dans notre jardin un gymnase assez complet, et dirigeait lui-même nos exercices.
Les traditions séculaires de dureté et de barbarie ne sont pas encore assez complètement abandonnées dans certaines écoles. Déjà du moins, à côté de l’éducation de la mémoire, très importante, on commence à instaurer celle du jugement.
Peut-être quelques-uns des éducateurs modernes vont-ils un peu loin dans leur désir de rendre la science attrayante. Il ne faudrait pas supprimer l’effort. (1) L’habitude de rencontrer à chaque pas des obstacles et de les surmonter est l’un des bienfaits de l’éducation scolaire. Elle exerce l’enfant à vaincre ses répugnances, à accepter courageusement d’ennuyeuses besognes, en vue d’un but utile et élevé.
Quant à l’optimisme de Rousseau et à la bonté native de l’homme, il a bien fallu reconnaître que c’est une erreur. A de longs siècles de barbarie ont succédé des siècles de civilisation factice qui ont déformé pour longtemps la nature humaine. Dans quel pays, d’ailleurs, à quelle époque trouverons-nous cette âme vierge de tous les préjugés, de toutes les superstitions, de tous les mauvais instincts qu’ont enracinés en nous les fautes ancestrales? — La théorie de l’évolution nous montre l’humanité continuant avec effort de génération en génération des essais d’adaptation de moins en moins imparfaits. C’est l’enfant actuel, malade et parfois méchant, l’enfant réel, qu’il faut prendre, pour essayer de le guérir et de l’amender, et non pas un homme idéal qui n’exista jamais. La tâche est difficile, les obstacles sont grands; ils ne sont pas insurmontables.
(1) Tantôt on essaie d’arracher les passions, tantôt on néglige d’apprendre à l’enfant à les dominer. » Ellen Key, Le Siècle de l’Enfant, page 84.
9
Fernand était plus batailleur que moi; d’ailleurs, excellent camarade, très gai, très liant, il se faisait aimer de tous. Il se laissait aussi facilement entraîner par l’exemple. Pour faire l’homme, il essaya de fumer, ce qui lui donna mal à la tête et mal au cœur. Cependant il finit par s’aguerrir et, fier de ce beau succès, il crut me faire beaucoup d’honneur en m’offrant de tirer quelques bouffées de son cigare. J’essayai, cela me fit tousser, et le goût acre du tabac me parut aussi déplaisant que son odeur. C’est la seule fois de ma vie où j’aie fumé.
J’eus le bon sens de comprendre qu’il ne pouvait être utile ni agréable à personne que je prisse cette habitude qui ne me plaît pas. — Quelle sottise de se croire obligé d’imiter ceux qui agissent sottement!
A quoi bon surmonter la répugnance naturelle que tous éprouvent pour ce stupéfiant nauséabond? La force de volonté qu’on dépense pour atteindre ce résultat peu enviable, pourrait être dirigée vers un meilleur but.
Mes parents recevaient souvent à dîner quelques amis, gens instruits et spirituels, dont l’aimable conversation, bien qu’elle fût au-dessus de ma portée, me faisait plaisir à entendre. A la fin du dîner, il fallait renoncer à ces agréables causeries; les dames restaient seules, les messieurs étaient obligés d’aller fumer.
J’étais choqué de leur impolitesse.
Plus tard, j’ai appris et essayé de pratiquer un principe généralement admis, mais dont les fumeurs ne paraissent pas se douter, c’est que la liberté individuelle a pour limite la liberté d’autrui. Il me semble inadmissible qu’un fumeur, pour satisfaire son goût personnel, m’oblige, moi qui n’aime pas l’odeur du tabac, à avaler par politesse sa fumée infecte, qu’il se permette d’en imprégner pour longtemps les vêtements de ses voisins; c’est un attentat à la liberté d’autrui.
Les pianistes, dira-t-on, nous condamnent aussi au supplice d’entendre leurs gammes. Cela est vrai; ils peuvent du moins faire plaisir aux autres, s’ils parviennent (chose rare) à avoir du talent. Mais si vous remarquez que les fumeurs crachent salement partout, que leur gosier desséché réclame des rafraîchissements qui sont le plus souvent des boissons alcooliques, que le cigare mène à l’estaminet, que les connaissances faites dans ce lieu ne sont pas toujours très recommandables, vous avouerez comme moi que les fumeurs sont des gens bien désagréables et qu’il ne s’en soucient guère.
Il en est qui jettent à terre des allumettes mal éteintes, au risque d’incendier une forêt. J’ai vu près de Rambouillet de vastes espaces, autrefois couverts de magnifiques ombrages, ravagés en quelques heures par le feu; j’ai vu aussi d’horribles brûlures causer la mort d’une jeune fille, dont les vêtements avaient été mis en flammes par l’imprudence d’un fumeur.
Plus tolérante que moi, ma mère ne se plaignait jamais de cette odeur de tabac, qui pourtant l’incommodait.
Quelles qualités n’avait-elle pas, ma mère? Elle était aussi courageuse que bonne; en voici une preuve, entre beaucoup d’autres.
Nous avions un gros chien de garde, avec lequel nous aimions à jouer, et qui acceptait pacifiquement nos taquineries enfantines. Depuis quelques jours ce chien semblait malade. Tout d’un coup, son œil farouche, son poil hérissé, la bave qui découlait de sa gueule devinrent des signes inquiétants. Ma mère vit avec effroi ses trois enfants jouant dans le jardin, tout près de la bête enragée.
Si, de loin, elle nous eut ordonné de fuir, le chien se fût précipité sur nous. Sans hésiter une minute, elle alla droit à la pauvre bête qu’elle aimait beaucoup, elle la prit par son collier et, doucement, l’amena jusqu’à la niche, où elle l’attacha solidement. Par un reste de poste d’habitude, le chien se laissa faire. Nous étions sauvés.
Bientôt la rage se manifesta par des signes évidents. Mon père prit son fusil et tira un premier coup. Blessé seulement, le chien lança sur son maître un regard de reproches si suppliant que la main de mon père tremblait. Il lui fallut un violent effort pour se décider à achever la malheureuse bête.
Nous étions si jeunes alors que l’action héroïque (1) de notre mère nous sembla toute naturelle, mais c’était là un de ces exemples de courage qui restent gravés dans la mémoire. Les plus beaux sermons sont moins efficaces pour élever les cœurs.
(1) Il faut songer qu’à cette époque le virus antirabique était encore inconnu.
1848-1851
1
Mes parents avaient de nombreux amis qui leur sont restés fidèles dans le malheur; je citerai M. Choinet qui, plus d’une fois, prouva son dévouement à la cause républicaine; M. Fontana, réfugié polonais; M. et madame Trahan, phalanstériens; de la Boussinière, que mon père retrouva à Genève et qui, depuis, fut le très honnête héros d’un très bizarre procès; le savant M. Silly; Napoléon Gallois, historien et journaliste de talent; M. Chassevant, professeur de mathématiques.
Ce dernier avait un fils et une fille à peu près du même âge que mon frère, et qui tous deux montraient déjà de remarquables dispositions pour la musique. (1)
(1) Mademoiselle Marie Chassevant est aujourd’hui professeur au Conservatoire de Genève.
Mais le plus intime ami de mon père était le docteur Barbier. Sa femme, bien qu’un peu dévote, s’accordait avec ma mère, parce qu’elle était intelligente, bonne et dévouée. Elle avait un tour d’esprit quelque peu sentimental, qui lui valut le surnom de « Chère et tendre ». Sa fille, Euphémie, de même âge que moi, était notre habituelle compagne de jeux.
Souvent, le dimanche, les familles Chassevant, Milliet et Barbier se réunissaient pour un pique-nique dans quelque auberge des environs du Mans. M. Chassevant, très gai et très spirituel, pérorait avec une faconde inépuisable, avec une verve endiablée. Il aimait à scandaliser la galerie par les paradoxes les plus osés. Rien ne le divertissait autant que de voir les mines effarées des paysans, lorsque, avec une gravité plaisante, il exposait les terribles théories de Fourier sur l’amour et le mariage.
Le docteur Barbier était un homme d’une haute valeur intellectuelle et morale. Il possédait une qualité qui devrait rare chez les médecins, l’ardeur dans la lutte contre la maladie. La sûreté et la promptitude de son diagnostic ressemblaient à de la divination. Il questionnait peu ses malades, un coup d’œil lui avait suffi pour savoir ce qu’ils éprouvaient et… il les guérissait.
Son jugement droit et la finesse de son sens littéraire en faisaient un critique à la fois sévère et bienveillant. Mon père, très modeste, tenait grand compte de ses avis. Tous deux s’étaient affiliés à la franc-maçonnerie, où leur avancement fut rapide; tous deux collaboraient avec zèle à un vaillant journal républicain, le Bonhomme manceau et au Jacques Bonhomme, auquel Joigneaux donna d’intéressants articles sur l’agriculture.
2
C’est là que parurent d’abord les chansons que F. Milliet improvisait au jour le jour. Lorsqu’elles furent réunies en un petit recueil, Napoléon Gallois leur fit une charmante préface qui mérite d’être rappelée ici :
Que fait le peuple, demandait Mazarin? — Il chante. — Il chante! Alors il paiera. Mazarin avait raison, Mazarin avait tort : Il avait raison, car le pauvre peuple payait, en effet; il avait tort, car la chanson n’est pas toujours l’indice de la résignation. Ce proverbe né en France : Tout finit par des chansons, a cessé d’être une vérité, depuis 1789.
La chanson, c’est, dans les temps où nous vivons, aussi bien que sous Mazarin affamé d’impôts, la gaîté dans la souffrance, la richesse de l’esprit dans la misère physique, le rayon de soleil au milieu des frimas; que d’espérances elle a bercées, que de douleurs elle console!
Aussi, voyez-la se glissant partout où règne la franchise du cœur : à l’atelier, elle rend le travail plus doux; à la caserne, elle amoindrit les rigueurs de la discipline; dans la prison, elle est le reflet de la liberté; au foyer domestique, elle s’assied sur l’escabeau comme les bonnes fées d’autrefois; au banquet patriotique, elle élève l’âme jusqu’au sentiment de l’égalité; au combat, elle précède la victoire.
Enorgueillissons-nous de ce que la chanson est éminemment française.
Elle se glisse partout, disais-je? Hélas! non; elle s’arrête au seuil du palais, des aristocratiques hôtels; elle sait que là n’est pas sa place, qu’elle n’y découvert, inaperçue, elle si humble, si simple, si bonne fille, à côté de sa sœur adultérine la romance, minaudière, parée, guindée, fardée, coquette, comme les grandes dames que les beaux du monde préfèrent à l’aimante et modeste grisette. Repoussée du salon, elle entre au cabaret, et trempe sa croûte de pain dans un doigt de vin, et y trouve le peuple qui la comprend et qui l’aime. La conspiration ne doit-elle pas la rendre fière? Voilà pourquoi la chanson est populaire en France; voilà pourquoi les chansonniers qui savent chanter aux masses leur langage, leurs souffrances, leurs aspirations, leur vider un peu de joie et d’oubli dans le calice d’amertume, permettent leur légitime part de cette popularité.
Les chansons que voici font l’œuvre d’un nouveau venu, après Désaugiers, après Émile Debraux, après Béranger, après le prolétaire P. Dupont. Trouvera-t-il à son tour une petite place au banquet? Il a chanté d’abord pour lui, avec son cœur, et quand on chante ainsi, l’on chante pour tout le monde. Mon amitié indiscrète lui adressera un jour au juge suprême en matière de goût, à celui dont les vers sont les odes de la rue, à Béranger, une des productions de Félix Milliet, ayant, je crois, pour refrain : « Plus de chansons! » Béranger répondit ainsi à cet envoi :
« La chanson de M. F. Milliet est très spirituelle et bien tournée; j’engage ce jeune auteur à ne pas accorder crédit à son refrain. Qu’il fasse des chansons et beaucoup.
Cet encouragement du maître a porté ses fruits; Félix Milliet a oublié son refrain; il a chanté et voici ses œuvres. Populaires au fond de la province qu’il habite, elles le deviendront à Paris aussi, car un seul sentiment les a dictées : l’amour de la République, la foi dans notre immortelle devise : Liberté, Égalité, Fraternité.
Ces chansons eurent au Mans un vrai succès. Un jeune ouvrier mécanicien, Charles Delaporte, qui avait une très belle voix, les chantait dans les réunions populaires, et la foule, charmée d’entendre exprimer ses propres pensées, reprenait en chœur les refrains. (1) Le
(1) Ch. Delaporte devint ingénieur, construisit un chemin de fer en Roumanie, puis de retour au Mans, fut élu conseiller municipal.
progrès marche lentement; depuis cette époque lointaine les aspirations du peuple et les promesses du parti républicain n’ont pas beaucoup changé. Il faut croire que ce programme n’est pas inutile à rappeler, puisqu’il soulève encore l’opposition violente de nombreux aveugles, restés les défenseurs attardés du passé qui va mourir.
Béranger était alors le plus populaire des poètes. F. Milliet lui dédia une de ses chansons :
… Le peuple souffre, adoucissez sa peine, Chantez encore, ô Béranger.
N’êtes-vous pas la muse qui console? Des parias l’ange libérateur? De l’ouvrier n’êtes-vous pas l’idole? Ne sait-il pas tous vos refrains par cœur? Hélas! en vain les pauvres prolétaires D’un joug fatal voudraient se dégager, Le capital les étreint dans ses serres : Chantez encore, ô Béranger.
La guerre sainte en Europe s’apprête; La liberté recrute ses soldats, Partout l’esclave a relevé la tête. Et devant lui tremblent les potentats. Contre les Rois, au signal de la France, Voyez, voyez nos frères s’insurger! Sonnez pour eux l’heure de délivrance, Chantez encore, ô Béranger.
Doux souvenir! votre bouche indulgente Daigna sourire à mes modestes vers, Et votre voix m’a dit : jeune homme, chante, Chante au soleil et même dans les fers;
Et j’ai rêvé, mais j’étais en délire, De devenir un jour l’écho léger, Vague et lointain de votre grande lyre. Chantez encore, ô Béranger.
« Je vous remercie, monsieur, de la charmante chanson que vous m’adressez. Je vous ai dit chantes, et ce mot vous le répétez de la façon la plus flatteuse pour moi.
« J’ai une réponse bien simple à faire à vos couplets, double inspiration du cœur et de l’esprit. J’ai soixante-neuf ans, monsieur, et quand vous serez arrivé à cet âge, la raison qu’on a alors de se taire ne vous apparaîtra que trop clairement.
« Heureusement pour vous et pour vos amis, vous avez longtemps à chanter encore. Profitez-en, monsieur, et conservez bon souvenir au vieux chansonnier qui vous prie de croire à sa considération bien cordiale.
3
Nous ne donnons ici que quelques spécimens des nombreuses chansons composées par Félix Milliet. D’un bout à l’autre de ce recueil, ce sont les mêmes sentiments qui animent le poète : la haine de la tyrannie, la pitié pour ceux qui souffrent, l’aspiration vers une orga- nisation plus équitable de la société, la foi dans un avenir de paix et d’harmonie mondiale.
Air du Dieu des bonnes gens
Républicains, la lutte recommence! Déjà voyez tous nos blancs ennemis Insolemment déployer sur la France Leur labarum semé de fleurs de lis. C’est l’étendard est celui de l’Église; Le nôtre, amis, drapeau de l’avenir, Déploie au vent cette noble devise : Vivre libre ou mourir!
Pour comprimer la foi socialiste, Le pouvoir fait un inutile effort; Debout, toujours, la foi sainte résiste, Bravant les fers et l’exil et la mort. La vérité cesse d’être incomprise, Flambeau sacré, rien ne peut la ternir; A sa clarté nous lisons la devise : Vivre libre ou mourir!
Vous oubliez, ministres en démence, Qu’un jour le peuple a reconquis ses droits! Ce que son bras pèse dans la balance, Vous l’apprendrez, ô jongleurs maladroits; Car aujourd’hui, non, rien ne le divise, Comme un seul homme on le voit accourir, Sous le drapeau qui porte pour devise : Vivre libre ou mourir!
Pour raviver du Lion les blessures; Lancez sur lui tous vos traits à la fois! Le fier Lion méprise vos piqûres, N’espérez pas le réduire aux abois.
Dans vos filets, s’il tomba par surprise, D’effroi bientôt il vous fera pâlir, En rugissant son antique devise : Vivre libre ou mourir!
La Commission exécutive était alors composée de Lamartine, Arago, Ledru-Rollin, Marie et Garnier-Pagès, « républicains timides, dont la politique ne répondait plus aux aspirations des démocrates et des socialistes. La misère était grande. On avait essayé d’y remédier par la création d’ateliers nationaux, où cent mille ouvriers presque inoccupés faisaient semblant de travailler. C’était une dangereuse armée de mécontents.
Le 15 mai, une première émeute fut aisément réprimée; on emprisonna Blanqui, Barbès et Raspail. Mais lorsque le Gouvernement licencia brusquement les ateliers nationaux, les ouvriers abandonnés sans ressources, s’insurgèrent. Ce mouvement dura trois jours (du 23 au 26 juin). Les ouvriers ne furent vaincus qu’après une lutte sanglante. La dure répression qui suivit cette émeute arracha à Félix Milliet ce cri de pitié :
Air nouveau de madame Laure Magnin
Sur les pontons un prolétaire, Courbé sous le poids des malheurs, En songeant à sa vieille mère Sentait ses yeux mouillés de pleurs. Soudain, de sa lèvre pâlie S’échappe ce cri plein de foi : Liberté, rêve de ma vie, Il est doux de souffrir pour toi.
Quand j’entendis la fusillade, O Liberté, rempli d’espoir, Je montai sur la barricade, Afin de mieux t’apercevoir. Blessé, pas une main amie, Hélas, ne s’étendit vers moi. Liberté, rêve de ma vie, Il est doux de souffrir pour toi.
On me garrotte, on m’emprisonne, On m’exile sans jugement. Plus tard, l’espérance rayonne, La France nomme un président. Il avait promis l’amnistie, Hélas, il mentait comme un roi. Liberté, rêve de ma vie, Il est doux de souffrir pour toi.
Une fièvre ardente me mine, Bientôt je ne souffrirai plus. Voilà que la brise marine S’élève, on sonne l’angélus, C’est le glas de mon agonie : O Mort! je te vois sans effroi. Liberté, rêve de ma vie, Il est doux de mourir pour toi.
Le même sentiment est exprimé dans une autre chanson qui a pour refrain :
Gloire aux martyrs, honte aux bourreaux! Voilà le cri du peuple en France.
Bien avant que Zola eût écrit son beau roman intitulé Travail, F. Milliet voulut attirer l’attention sur une des plus criantes injustices sociales. Un capitaliste, dont la fortune n’a pas toujours une source très pure, achète, par exemple, quelques actions de charbon- nages. De ce fait, ses descendants seront à jamais exemptés de tout travail, tandis qu’une famille d’honnêtes ouvriers n’aura aucune part dans la plus-value que son travail seul aura produite. Elle verra ses enfants, affaiblis par la misère, s’étioler par la prolongation de travaux excessifs et insalubres.
Enfant conçu dans le délire D’un mutuel et saint amour, Pour lui commence le martyre Avant d’avoir reçu le jour. Et, dès le ventre de sa mère, Déjà marqué d’un sceau fatal, Il trouve au bout de sa carrière La froide morgue ou l’hôpital.
Travaille, travaille, travaille! Loin du soleil qui luit si beau, Travaille, travaille, travaille! Dans la mine, sombre tombeau.
Hélas! le jour de sa naissance Sa mère n’osa le bénir; On la vit pleurer en silence : Elle songeait à l’avenir. A son premier cri dans ce monde, Il n’eut, pour apaiser sa faim, Rien qu’une mamelle inféconde Où sa bouche s’attache en vain.
Le père, au retour de l’ouvrage, Prend l’enfant dans ses bras nerveux, Et dit à sa femme : Courage! Je travaillerai comme deux.
La pauvre mère que déchire La maladie et les douleurs, A répondu par un sourire Encore plus triste que ses pleurs.
O puissance de la nature! L’enfant croît dans ce triste lieu, Comme une plante sans culture Qui pousse à la grâce de Dieu. Sa faible main soulève à peine La pioche et la pince de fer. Que le père avec lui l’emmène : Ils se plongent dans leur enfer.
Dans les entrailles d’une mine, Séjour à la tombe pareil, La travaille l’homme-machine, Manquant d’air pur et de soleil. Enseveli dans sa retraite, Il fouille du matin au soir Et, de temps à autre, l’on jette A sa faim un peu de pain noir.
Il grandit, nouveau sacrifice! Il entend l’appel du tambour; L’État le prend pour le service. Sors de ces lieux, affreux séjour, Où ton corps chétif se déforme, Allons, conscrit, redresse-toi! Tu vas revêtir l’uniforme Et devenir soldat du Roi.
Embrasse ton père et ta mère, Puis sous les drapeaux prends ton rang; Va donc, enfant du prolétaire, Tu n’as pas d’or, donne ton sang!
Car, vois-tu bien, l’or seul exempte D’avoir du courage et du cœur. Celui qui possède une rente N’a pas besoin d’autre valeur.
Du riche ayant payé la dette, Tu reviens, las de guerroyer; Mais la mort, hideuse muette, S’est assise au pauvre foyer. Ta mère n’est plus et ton père Gît sur une paille en fumier; Bientôt il meurt. Pour qu’on l’enterre, Tu donnes ton drap dernier.
Doux miracle de la jeunesse! L’amour a fait battre ton cœur, Et, même au sein de la détresse, Il te fait rêver au bonheur. Hâte-toi, prends une compagne, Sois heureux avant de mourir, Car le mal du mineur te gagne, Il ne fait pas longtemps souffrir.
Travaille, travaille, travaille! Loin du soleil qui luit si beau, Travaille, travaille, travaille! Dans la mine, sombre tombeau.
L’atténuation de la misère, tel est le grave et urgent problème auquel s’attachent avec passion tous les socialistes. Évidemment, l’inégalité actuelle dans la répartition des richesses et des joies de la vie est excessive et intolérable. Une société dans laquelle on voit, à côté de nombreux fainéants qui s’amusent, de courageux travailleurs réduits à mourir de faim, n’est pas une société bien organisée.
Félix Milliet se fait l’écho des revendications ouvrières :
Du pain, du pain! Voilà le refrain Que chante la faim. Vive le pain!
Rois de notre république, Occupez-vous un peu moins De la grande politique, Un peu plus de nos besoins. Du pain, du pain, etc…
Chefs de sectes et d’écoles, Ce travers vous est commun De n’avoir que des paroles Pour les estomacs à jeun.
N’excite pas nos désirs, Gardez, ô puissants du monde, Votre luxe et vos plaisirs.
Et cependant, quand la fête Vous enivre de ses bruits, Sur l’aile de la tempête La faim entre en nos réduits.
Quand vos filles et vos femmes Les nôtres, les pauvres âmes, Tremblent d’un frisson fatal.
O vous qui dansez, légères, Aux sons d’accords enivrants, Savez-vous ce qu’à leurs mères Disent nos petits enfants : Du pain, du pain, etc…
Près des palais, la misère A planté son étendard; Riches, des biens de la terre, Chacun doit avoir sa part.
Que direz-vous, lorsqu’enfin Surgiront nos faces pâles, Au beau milieu du festin. (1)
Il sera trop tard, mes princes, Pour faire de beaux discours; Quand leurs ventres sont trop minces, Les hommes deviennent sourds.
Du pain, du pain! Voilà le refrain Que chante la faim. Vive le pain!
Cependant le jeune poète reste rempli d’espoir et prédit un avenir meilleur :
Pour l’artisan, jeune fille, Vois comme le ciel est beau! Allons, quitte ton aiguille Et mets ton petit chapeau;
(1) Ces vers annoncent le drame de Marsolleau « Mais quelqu’un troubla la fête… »
Clos ta fenêtre entr’ouverte, Viens sur la pelouse verte Où tourbillonne le bal; De l’orchestre bruyant entends-tu le signal? C’est la danse Pour mieux suivre la cadence,
Que fais-tu là dans la rue, Jeune femme au teint fardé, Montrant ton épaule nue A ce passant attardé? Ah! c’est la faim qui te presse, Tous les trésors à l’encan; La prostitution te rive à son carcan!
Il a des pardons. Souffrance est une auréole, Pauvre femme, chantons. (1)
Pleure de vaillants soldats; Héros qu’un destin inique Confondu avec des forçats; Mais ils souffrent sans murmures, Et Dieu met sur leurs blessures L’espoir, baume souverain;
(1) Le docteur Barbier critiquait, avec raison, ce refrain, qui paraît célébrer l’insouciance. Cependant les grands musiciens et les grands artistes ont aussi chanté leur douleur.
Amis, chantons comme eux ce consolant refrain : Que nous combattons, Disparaîtra de la terre;
Il n’eût pas fallu chanter, mais veiller, et frapper vigoureusement les conspirateurs et les traîtres.
Air nouveau de madame Laure Magnin
Le monde ancien tombe en décrépitude, C’est le vieillard aux portes du tombeau, Qui, du manteau de notre servitude, Voudrait encor retenir un lambeau; Sa main se crispe et sa bouche flétrie A l’avenir jette un défi jaloux; Nous qui hâtons son heure d’agonie, Enfants chéris, nous travaillons pour vous.
Nous agitions la faux socialiste Qui doit bientôt faucher les vieux abus; Privilégiés que le progrès attriste, Résignez-vous, car les temps sont venus. Aux yeux troublés de vos prétendus sages Nous sommes tous des rêveurs et des fous; La foi nous fait mépriser leurs outrages. Enfants chéris, nous travaillons pour vous.
Vous fonderez l’ère du nouveau monde! Courage, enfants! vos jeunes bataillons Récolteront cette moisson féconde Dont nos labeurs creusèrent les sillons;
Mais, sans atteindre à la terre promise, Nous, vos aînés, nous succomberons tous; Nous remplissons le rôle de Moïse, Enfants chéris, nous travaillons pour vous.
Socialiste convaincu, F. Milliet n’était pas partisan de la « guerre des classes ». Pour lui, le peuple est composé de tous les citoyens, riches et pauvres, Français et étrangers. Déjà les haines de races tendent à disparaître; l’internationalisme et l’antimilitarisme rendront de plus en plus rares les guerres de conquêtes, mais non la guerre sociale entre patrons et ouvriers. Une répartition plus équitable des richesses entre le capital, le travail et le talent peut seule arrêter cette lutte fratricide, aussi folle et aussi condamnable que le chauvinisme d’autrefois. (1)
Air nouveau de P. Garraud
Trop longtemps attisant les haines, Divisant pour mieux asservir, Des maîtres ont rivé nos chaînes; L’union va nous affranchir. Dans les campagnes, dans les villes, Sous le chaume, dans les palais, Le tocsin des guerres civiles N’aura plus d’échos désormais.
Bourgeois, soldats et prolétaires Se sont enfin serré la main; Sous l’étendard républicain.
Nous sommes faits pour vivre ensemble, L’harmonie est l’état normal; Allons, qu’un seul lien rassemble Travail, talent et capital. Qu’à l’œuvre désormais commune Chacun apporte avec ardeur L’un ses bras, l’autre sa fortune, L’autre son génie et son cœur.
Notre société marâtre A tous ne donne pas du pain; Il faut encore lutter, combattre Contre la misère et la faim. Mais des cœurs la haine s’efface Comme l’ombre au lever du jour; Au banquet chacun aura place Sous la nouvelle loi d’amour.
La guerre homicide et cruelle N’exercera plus ses fureurs, Et de la paix universelle Nos fils savoureront les douceurs. Au foyer suspendront le glaive Dont la rouille éteindra l’éclair; Et l’enfant qui joue et qui rêve Dira : Mère, à quoi sert ce fer?
(1) « L’erreur où sont tombés nos philosophes civilisés, c’est de croire qu’il faut travailler au bonheur des pauvres, sans rien faire pour les riches. On est bien loin des voies de la nature quand on n’a travaillé pas pour tous. » Manuscrit de Fourier, page 45.
4
Au Mans, l’artillerie de la garde nationale était acquise tout entière aux opinions avancées; elle élut mon père capitaine. Mais un vent de réaction commen- çait à souffler. Dans une revue, Félix Milliet, défilant à la tête de sa compagnie, leva son sabre et parut un instant guéri de son extinction de voix, tant il cria avec conviction : Vive la République! Tous les artilleurs et la foule entière firent retentir la place des Jacobins d’une formidable acclamation.
Pauvre République! elle était bien près de sa fin.
Un journal réactionnaire du Mans ayant insulté la garde nationale, dix officiers envoyèrent un cartel aux dix membres de la rédaction. Après quelques pourparlers, les témoins convinrent que, seul, M. Vallée, directeur du journal, se battrait avec Félix Milliet. Celui-ci, en sa qualité d’offensé, avait le choix des armes. Il prit l’épée. — La rencontre eut lieu.
Madame Milliet, malgré les précautions prises pour lui cacher ce duel, en eut connaissance et en attendait l’issue avec angoisse. Madame Barbier accourut auprès d’elle pour la soutenir dans cette épreuve; mais cette excellente amie n’avait pas l’énergie courageuse qui ne abandonna jamais ma mère au milieu des plus graves dangers.
L’heure fixée pour la rencontre venait de sonner. Les deux jeunes femmes confondaient leurs larmes; toutes deux étaient enceintes. Madame Barbier, vaincue par l’émotion, pâlit et tomba en syncope. En un pareil moment, madame Milliet n’avait guère besoin de ce surcroît d’inquiétude.
Sur le terrain, M. Vallée, peu versé dans l’art de l’escrime, se défendait en ferraillant brutalement, mais en se découvrant de la façon la plus imprudente. Félix Milliet, assez bon tireur, se vit aussitôt maître de la situation. Il pouvait tuer son adversaire, mais il avait horreur du meurtre, et se contenta de punir l’insolent par une légère blessure au poignet.
M. Vallée s’écria dramatiquement : « Voilà le premier sang que je verse pour la Patrie! » comme si la Patrie avait quelque chose à voir dans les grossières injures d’un journaliste. (1)
Le lendemain matin, la musique de la garde nationale venait sous nos fenêtres donner une joyeuse aubade à son vaillant défenseur.
Une amie de madame Milliet, madame Clémentine Giédroyck, lui écrivit :
Louise, sans frémir il a joué sa vie Celui que tu chéris et que nous admirons! Ah, demandons, pour toi, pour nous, pour la Patrie, Qu’il ménage l’espoir qu’en toi nous possédons.
Et j’étais loin de toi… Mais j’ai su qu’au dépôt, sublime de courage, Ta main avec amour avait pressé la main De celui qui, bravant une perfide rage, Pouvait laisser, hélas, ton cœur sans lendemain.
Assez, assez de sang! Ce perfide barbare En dépit sur nous trop longtemps a régné. France, de tes enfants montre-toi plus avare, Ne permets le combat que pour la liberté!
Et toi, la charmante sœur, toi qu’en un jour de fête Le ciel en souriant se plut à modeler, Si parfois des chagrins viennent courber ta tête, N’as-tu pas ton poète et nos cœurs pour t’aimer?
(1) On m’assure que M. Vallée était un parfait honnête homme et je veux le croire; mais il avait garde de son éducation catholique un certain masque de scrupules dans la polémique, et une prédilection bien spéciale aux dévots pour l’arme de Basile.
Félix Milliet répondit :
… Vous dont la main charmante Versa l’huile et le vin A ma muse gisante Au revers du chemin; Vous dont la voix est pleine De charme et de douceur, Merci du fond du cœur.
Qu’il inonde notre âme, Nos sens et notre cœur, C’est toujours d’une femme Que nous vient le bonheur.
Pour ceux qu’intéresse l’histoire du parti républicain socialiste en 1848, nous donnerons encore, à titre de documents, quelques vers de F. Milliet, qui nous semblent être un écho fidèle de cette opinion, en province, à cette époque.
Démasquons bien le Jésuite, Car il se glisse partout, Ce gueux à face maudite Chez nous est encor debout; Pour en purger à jamais Nommons des Républicains, Mais de vrais Républicains.
Comme un vrai caméléon, Il endosse l’uniforme Quand cela lui semble bon, Mais, soldat ou général, Pour qu’il ne fasse aucun mal
Ami des joies de la famille, F. Milliet n’avait pas la moindre ambition personnelle. Porté comme candidat à la députation, il avait des chances d’être élu, mais il se retira très correctement devant la candidature du grand orateur, Ledru-Rollin. (1)
(1) Ledru-Rollin (1807-1874), avocat à la Cour de Cassation, défendit un grand nombre de journalistes et de républicains, poursuivis par le Gouvernement de Louis-Philippe, ce se fit une popularité, en revendiquant la souveraineté nationale basée sur le suffrage universel. Malheureusement l’éducation politique du peuple était encore bien insuffisante « faire voter des ignorants, lui disait-on, c’est mettre un rasoir entre les mains d’un singe ». Élu député du Mans en 1841, il devint, par son éloquence vaste, l’orateur le plus entraînant de l’extrême gauche on la compare à Danton. Il vieille voleur l’usage immoral des fonds secrets, souleva l’indignation contre les mauvais traitements infligés aux prisonniers politiques, et combattit le projet des fortifications de Paris présenté par Thiers. Un mariage romanesque lui avait apporté une grande fortune; il la mit au service de l’opposition. Il fonda et puis fonda le journal La Réforme, où il formula avec énergie et clarté les justes revendications des démocrates. Le 24 février 1848, il est nommé membre du Gouvernement provisoire et chargé du ministère de l’Intérieur. Il s’efforça vainement d’amener une entente entre une bourgeoisie égoïstement rivengée et des prolétaires ingouvernables. Il fit envoyer devant le jury les insurgés des journées de juin et prit courageusement la défense de Louis Blanc et de Caussidière menacés de complicité avec eux. A la Chambre, l’éloquent tribun défendit la liberté de la presse, s’opposa au rétablissement du cautionnement des journaux, et essaya d’empêcher l’intervention française à Rome. Promoteur de la campagne des banquets, il fut candidat à la Présidence de la République, obtint 370 mille voix et, en 1849, fut élu député dans cinq départements. Les calomnies odieuses répandues
Chanson dédiée au citoyen Ledru-Rollin, et chantée au banquet qui lui fut offert le 10 avril 1849
… L’heure a sonné, commencez la campagne, Arrachez-nous au joug des oppresseurs, Tribuns ardents de la sainte Montagne, De tous nos droits soyez les défenseurs.
Du capital qui nous écrase Brisez le pouvoir malveillant; Il faut enfin prendre pour base Le droit de vivre en travaillant…
Voyez! le parti monarchique A déployé ses étendards; Au secours de la République Accourez, vaillants montagnards…
O vous! sur qui la calomnie Longtemps distilla son poison, Courage! la ligue ennemie Se brise contre la raison.
contre lui ne firent qu’accroître sa popularité. Plus tard, lors de l’expédition romaine en faveur du pape, il protesta énergiquement, et demanda la mise en accusation du Président Louis-Napoléon et de ses ministres. Puis, sa proposition ayant été repoussée, il se mit à la tête d’une insurrection qui fut réprimée promptement. Il se réfugia alors en Angleterre, où il resta vingt années; il y forma avec Mazzini, Kossuth et quelques autres chefs républicains un comité révolutionnaire international. Napoléon, qui lui gardait une rancune personnelle, l’excepta de l’amnistie de 1859 et même de celle de 1869; il avait été jusqu’à demander son extradition, mais le Gouvernement anglais s’honora de la refuser. Ledru-Rollin ne put rentrer en France qu’en 1870. Son âge et sa mauvaise santé ne lui permirent plus de jouer qu’un rôle effacé.
La vérité, jusque dans la campagne, A fait tomber le bandeau de l’erreur, Ardent tribun de la sainte Montagne, De tous nos droits soyez le défenseur.
Le Prince Président avait promis de ramener en France le crédit et la richesse. C’est sur l’air de Cadet-Roussel que l’on chantait cette chanson :
Monsieur Crédit, dans son exil, Longtemps a dit : Ainsi-soit-il! Pour qu’on le tire enfin de peine, Il a fait dire à un écrivain. Monsieur Crédit est bon enfant.
Monsieur Crédit serait content D’être choisi pour Président. Mais hélas! qu’on le lui pardonne, C’est en attendant la couronne. (1) Monsieur Crédit est bon enfant.
Monsieur Crédit nous a promis Que l’on serait de ses amis, Pourvu que l’on aille à la messe, Et que surtout l’on se confesse. Monsieur Crédit est bon enfant.
On dit que de ces lieux divins Les nobles seront chérubins,
Les jésuites seront archanges, Et tous les Blancs de petits anges. Monsieur Crédit est bon enfant.
Il y a seize couplets, je ne puis tout citer.
Ignorance, fléau du monde, A ton joug on veut nous plier; Aux traits de la presse féconde Le dos oppose un bouclier. Le droit de penser et d’écrire Dans son essor est arrêté; Bientôt l’on ne pourra plus lire : N’es-tu qu’un rêve, ô liberté!
De tout républicain sincère Faisant un vil conspirateur, Chaque journal du ministère Déjà commencent les poursuites… Puis, on met l’Université Sous l’éteignoir des bons Jésuites, N’es-tu qu’un rêve, ô liberté!
On remet le bât sur le dos, Loin de soulager la misère, On forge de nouveaux impôts. Et le peuple, qui sert d’enclume, Voyant son espoir avorté, Redit, hélas! plein d’amertume : N’es-tu qu’un rêve, ô liberté!
Qu’on me permette d’ajouter encore une très belle chanson qui fut souvent attribuée à mon père. Ce récit vivant et enthousiaste des « trois glorieuses » journées et de la chute de Louis-Philippe eut un succès retentissant qui durat encore sous le second Empire. A Genève, tout enfant, j’ai plus d’une fois crié à tue-tête ma partie dans le chœur des jeunes proscrits, lançant à plein gosier ces énergiques paroles que fait si bien valoir une musique entraînante. Grâce à la conviction profonde des chanteurs, l’effet était d’une puissance dont les chœurs guerriers de nos plus célèbres opéras n’approchent assurément pas. La police genevoise si débonnaire en était quelque peu effarouchée.
Air de Charlotte la Républicaine
Je suis le gamin de Paris, Enfant de la sainte canaille; Bravant le fer et la mitraille, Des tyrans je me ris.
Lorsque de Février Brilla le jour magique, Sur la place publique On me vit le premier; Je n’avais à la main Sabre ni carabine, Et j’offrais ma poitrine
Criant : Ne tirez pas! Devant vous sont des frères, Déposez vos colères Et venez dans leurs bras;
Marions en ce jour L’uniforme et la blouse, Que la haine jalouse Fasse place à l’amour!
On entendit ma voix, On releva les armes; Point de sang, ni de larmes Du moins pour cette fois. Mais les municipaux, A mes cris de « Réforme! » Fondant en masse énorme Au galop des chevaux.
Ces lâches, sans péril, Nous ont livré bataille! Ah, pour la représaille! Armons-nous du fusil. Et que, de toutes parts, Contre leurs cavalcades Nous servent de remparts!
Alors l’arbre géant Succombe sous la hache, Ce pavé qu’on arrache Mais sur le boulevard Nous accourons en hâte, Hélas, c’était trop tard!
Aux marches du palais
Promenons aux flambeaux Cette horrible hécatombe; Que tout ce sang retombe Sur les lâches bourreaux!
A tous les carrefours Où le convoi s’avance, L’écho redit : Vengeance! De la ville aux faubourgs. Du peuple et des bourgeois En un clin d’œil formée, Marche au palais des rois.
En vain le vieux renard Qui gouverne la France Proclame la régence, On répond : C’est trop tard! A bas les endormeurs Vive la République! Fut le cri des vainqueurs.
Je suis le gamin de Paris, Enfant de la sainte canaille; Bravant le fer et la mitraille, Des tyrans je me ris.
1851 - 1852
1
Ceux qui désirent connaître la tournure d’esprit particulière aux hommes de 1848 feront bien de consulter la Revue comique, spirituelle publication à laquelle mes parents étaient abonnés, et qui fit longtemps nos délices. Elle mérite son sous-titre « à l’usage des gens sérieux », parce qu’elle reflète, sans trop la déformer, l’opinion publique de ce temps-là.
A toutes les époques de l’histoire, on observe la même lutte éternelle entre deux tendances opposées : L’une aspire au repos, et cherche l’ordre dans le maintien immuable des institutions établies, ou même dans un vain effort vers le retour à d’antiques traditions; l’autre, sachant bien que le mouvement est la condition nécessaire de la vie, nous porte à croire que tout changement est un progrès, et rêvant de réformes possibles ou chi- mériques, elle se hâte, un peu trop parfois, dans sa marche vers le mieux.
C’est la première de ces deux tendances que Nadar a ridiculisée dans une série d’amusantes caricatures intitulée : La vie publique et privée de Mossieu Réac. Les dessins, que nous voudrions pouvoir reproduire, sont d’une drôlerie pleine d’esprit.
L’introduction est une parodie des prétentieuses synthèses historiques alors à la mode, et Nadar y démontre très savamment que Mossieu Réac a toujours existé : « C’est lui qui fit consumer par un vautour Prométhée, pour avoir volé le feu du ciel et l’avoir donné aux hommes. — N’est-ce pas lui qui, délivré d’esclavage par Moïse, regrettait amèrement les oignons d’Égypte? — Et qui donnait la ciguë à Socrate. — Et qui exilait Aristide. — Qui regrettait les Tarquins, vantait la continence de Sextus et poussait le peuple à les rappeler, etc. »
« Mossieu Réac vint au monde en retard, sa mère l’ayant porté onze mois. — Comme première éducation, sa bonne lui donne les renseignements les plus complets sur tous les Croquemitaines passés, présents et à venir. — Ses études historiques se bornent à apprendre que l’Inquisition était une institution philanthropique et modérée… — Puis, jaloux d’obtenir quelque palme, M. Réac achète la composition d’un camarade. — Ce stratagème réussit. Il est le premier et dîne avec M. Peteloup, homme sévère mais juste. — Ses parents, enchantés, le font habiller de neuf, avec une redingote de toute beauté… — … Le temps des chemins de fer étant venu, un usurier de ses amis le lance sur le baron de Vaumorée de Courteuve, gentilhomme angevin. —
Celui-ci réalise sa fortune placée en mauvaises rentes 5 0/0 et verse le montant dans la caisse du Chemin de fer de Cracovie à Monaco, avec embranchement sur Madagascar. — Les jolis petits actionnaires arrivent en foule. Les actions montent rapidement. — Cependant M. Réac, dans un rapport fort remarquable, annonce qu’une montagne à percer occasionne quelques retards. Les ingénieurs ont rencontré la mer Atlantique, qu’ils avaient oubliée dans les premiers devis; mais on surmontera aisément la difficulté au moyen de rails dits marins, posés sur des consoles en liège. — Cependant les actions commencent à baisser. — Révolté d’tant d’ingratitude, M. Réac se retire avec indignation… et le sac.
Pour utiliser ses loisirs, M. Réac invente le bousepain, et jette les bases de la grande Société philanthropique pour l’exploitation de la farine de crottin de cheval. — Une commission de savants est nommée par le ministre : Attendu que le bousepain renferme moins de parties nutritives que le pain ordinaire; attendu qu’en raison des difficultés d’extraction, le prix de revient est plus élevé, elle décide qu’il y a lieu d’adopter le bousepain pour le service des hôpitaux…
Précurseur des opportunistes et des modernes pragmatistes, M. Réac passe par toutes les nuances d’opinion politique; les scrupules de conscience ne le gênent pas; il n’a pas d’autre morale que celle du succès. Candidat à la députation, nous le voyons plein de bonhomie et de déférence auprès de ses électeurs, puis hautain et dédaigneux après l’élection. Toute cette satire n’a pas beaucoup vieilli, et il faut reconnaître que, pour faire d’amusantes caricatures, il suffit bien souvent de tracer d’après nature des portraits ressemblants.
2
Pour tout homme clairvoyant, les projets de cet autre M. Réac, qui avait nom Louis Napoléon, étaient faciles à deviner : Aux paysans, il promettait de diminuer les impôts; aux ouvriers, il rappelait habilement les tendances socialistes qu’il avait manifestées dans sa jeunesse; mais combien les actes étaient loin des paroles! M. de Falloux venait de livrer les instituteurs à l’autorité des préfets et la direction de l’instruction publique aux Jésuites. Toute réunion politique était sévèrement interdite. Soutenu déjà par les tendances rétrogrades du clergé et d’une bourgeoisie pusillanime, Napoléon gagnait à sa cause quelques-uns des chefs de l’armée. Il se peut que des naïfs se soient laissé tromper par ses belles promesses, mais la véritable force du parti bonapartiste, ce fut le triomphe des âmes vénales.
Par un serment solennel, le Prince Président avjuré fidélité à la République; mais un parjure ne pèse guère à un ambitieux. Criblé de dettes, comme la plupart de ses complices, il ne pouvait plus reculer. Victor Hugo, dans l’Histoire d’un crime, a raconté la lutte suprême des républicains contre l’usurpateur. Le droit fut vaincu par la force.
Napoléon avait trois complices principaux : M. de Saint-Arnaud, ministre de la guerre; M. de Morny, député, et M. Maupas, préfet de police. — Les conspirateurs combinèrent leur plan avec habileté. Trois opérations devaient être exécutées simultanément : arrestation des chefs du parti républicain, investissement de la Chambre des Députés, distribution de troupes dans Paris.
Tout fut préparé secrètement et accompli à l’heure fixée.
J’emprunte quelques détails au récit publié à la fin de l’année 1881 par Granier de Cassagnac. C’est une apologie du crime, mais c’est en même temps un aveu :
A six heures un quart, les arrestations s’opéraient; à six heures et demie, les troupes arrivaient à leurs postes; à sept heures, le décret de dissolution et les proclamations partaient de la Préfecture de police pour aller couvrir les murs de Paris.
Sans consulter les Chambres et de sa propre autorité, de Morny, accompagné de 250 chasseurs de Vincennes, avait pris possession du ministère de l’Intérieur.
A minuit, une compagnie de gendarmes s’emparait de l’Imprimerie nationale. — Huit cents sergents de ville, réunis à la Préfecture de police, en partaient pour aller commencer les arrestations. — Ils n’avaient point pour mission d’emprisonner quelques malfaiteurs, mais les hommes les plus modestes, les plus honnêtes, les plus respectés : les généraux Changarnier, Cavaignac, de Lamoricière, Le Flô, Bedeau, vice-président de l’Assemblée, le colonel Charas, etc… Tous ceux qu’on supposait devoir rester fidèles à leur mandat furent arrêtés, en violation flagrante de la loi.
M. Thiers, qu’on fera difficilement passer pour un farouche révolutionnaire, ne put échapper aux griffes de la police corse :
Lorsque le commissaire de police Habaut aîné pénétra dans la chambre à coucher de M. Thiers, place Saint-Georges, 27, M. Thiers dormait profondément. Le commissaire écarta les rideaux en damas cramoisi, doublés de mousseline blanche, réveilla M. Thiers, et lui notifia sa qualité et son mandat.
M. Thiers se mit vivement sur son séant, porta la main à ses yeux, sur lesquels s’abaissait un bonnet de coton blanc, et dit : De quoi s’agit-il? — Je viens faire une perquisition chez vous; mais soyez tranquille, on ne vous fera pas de mal; on n’en veut pas à vos jours. — M. Thiers était atterré.
Conduit d’abord à Mazas, il fut bientôt expédié sur la rive droite du Rhin, au pont de Kehl.
Le colonel Espinasse, à la tête du 42e de ligne, investit la Chambre des Députés. Le Président Dupin, homme sans caractère, dit à ses collègues : « Messieurs, la Constitution est violée; nous avons pour nous le droit, mais nous ne sommes pas les plus forts. Je vous engage à vous retirer. »
Le lendemain de nombreuses affiches officielles annonçaient que l’état de siège était proclamé, l’Assemblée dissoute, ainsi que le Conseil d’État.
La proclamation de Napoléon à l’armée est un chef-d’œuvre de tartuferie. Après les flatteries d’usage, il ajoute :
Aujourd’hui, en ce moment solennel, je veux que l’armée fasse entendre sa voix. Votez donc librement comme citoyens. Mais comme soldats, n’oubliez pas que l’obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est le devoir rigoureux de l’armée, depuis le général jusqu’au soldat.
Autrement dit : Vous êtes libres, mais si vous ne votez pas pour moi, vous aurez à vous en repentir.
En vain deux cents députés, réunis à la mairie du dixième arrondissement, votèrent la déchéance du Président et nommèrent le général Oudinot commandant de la garde nationale, avec Tamisier pour chef d’état-major. A la tête de troupes nombreuses, le général Forey s’empara de la mairie et conduisit les représentants à la caserne du quai d’Orsay.
A la tombée de la nuit, les 217 représentants arrêtés dans la journée furent transférés à la prison de Mazas, au Mont Valérien et à Vincennes.
La haute cour de justice, réunie au Palais, fut également dispersée par la force.
Les hommes qui essayèrent d’organiser la résistance étaient l’élite du parti républicain : Michel de Bourges, Schœlcher, Leydet, Mathieu de la Drôme, Jules Favre, E. Arago, Madier de Montjau, Eugène Sue, Esquiros, de Flotte, Chauffour, Brives, etc… — Quelques barricades furent élevées; le sang coula; il y eut des actes d’héroïsme admirables : le député Baudin se fit tuer sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, et Madier de Montjau fut blessé à ses côtés.
Le 4 décembre, la lutte s’annonçait comme devant être terrible, mais la résistance était impossible. Quatre brigades, combinant leurs mouvements, couvrirent les barricades de monceaux de cadavres. On tua même les passants inoffensifs qui s’étaient imprudemment hasardés hors de leurs maisons.
Le ministre remercia les meurtriers par une proclamation.
Il est juste de flétrir ici les noms des chefs qui sont le plus responsables de ces crimes devant l’histoire; ce sont : MM. de Turgot, de Morny, de Saint-Arnaud, Fould, Rouher, Fortoul, Magne, Lefèvre-Durullé, Ducos, etc…
Prise à l’improviste, la province ne sut pas organiser une résistance efficace. Douze départements montrèrent un peu d’énergie dans cette lutte du droit contre la force brutale, ce furent : l’Aude, la Saône-et-Loire, la Drôme, l’Yonne, la Sarthe, le Gers, l’Hérault, le Jura, la Nièvre, l’Allier, le Var et les Basses-Alpes.
Partout, disposant de l’armée, les préfets choisis par Morny furent investis du droit monstrueux de « remplacer immédiatement tous les fonctionnaires dont le concours ne leur semblait pas assuré ». Les juges de paix eux-mêmes furent révoqués.
Granier de Cassagnac raconte tout cela avec une incroyable inconscience. Il fallait une forte dose de crédulité à ses lecteurs pour accepter ses mensonges impudents. Voici, par exemple, comment ce bonapartiste dépeint les défenseurs de la loi :
Les rouges, en prenant les armes, en tuant les soldats, en pillant les caisses publiques, en violant les femmes, en brûlant vifs les enfants, se sont eux-mêmes dénoncés aux magistrats, aux honnêtes gens et à la force publique.
Puis il encourage à la délation :
Tout le monde se connaît à trois ou quatre lieues de rayon, dans le département. On va donc rechercher, poursuivre, traquer, arrêter un à un, partout où ils se réfugiaient, ces malfaiteurs.
Ainsi toutes les lois étaient suspendues. Le militarisme et le cléricalisme s’étaient donné la main.
La lâcheté du peuple acheva l’œuvre néfaste qui allait livrer la France pendant vingt ans à une bande de gens tarés, âpres à la curée. — Cependant pour donner à l’iniquité une apparence de justice, on nomma des tribunaux d’exception, composés chacun d’un général, d’un évêque et d’un préfet. Leur œuvre est comparable à la révocation de l’Édit de Nantes. La portion la plus éclairée et la plus honnête de la population fut chassée de notre pays.
L’exil, dit Victor Hugo, le bannissement, la déportation, la ruine, la nostalgie, la mort, le désespoir de quarante mille familles, c’est là ce que l’histoire appelle les commissions mixtes.
Ce fut un grand désastre. Quelques républicains, ne pouvant supposer que leurs juges fussent avilis à ce point, s’étaient constitués prisonniers. Ils furent jugés sommairement et expédiés à Cayenne. On comptait sur le climat meurtrier pour débarrasser promptement l’usurpateur de ces hommes intègres, en qui s’incarnait la conscience de la Patrie.
Un de nos amis, M. Pierre, qui cherchait à se cacher, fut pris, traîné menottes aux mains, attaché par les gendarmes à la queue d’un de leurs chevaux. Sa faible constitution ne put résister aux mauvais traitements qu’il subit en Afrique, à Lambessa. Il succomba, laissant dans la misère sa femme et ses enfants.
3
Félix Milliet souffrait d’être obligé de se cacher comme un criminel; il se serait constitué prisonnier, si ma mère, très sagement, ne l’en eût dissuadé.
De courageux amis lui offraient alors une hospitalité qui n’était pas pour eux-mêmes sans danger; aussi changeait-il fréquemment d’asile.
Tout au fond de notre jardin, une petite porte abandonnée, à demi dissimulée sous un manteau de lierre, donnait sur une ruelle déserte. Vers minuit on aurait pu voir cette porte s’entr’ouvrir et se refermer vivement, après avoir laissé sortir une vieille pauvresse dont un bâton soutenait les pas chancelants. Sa tête baissée disparaissait sous le grand capuchon d’une de ces lourdes mantes noires en portaient les pleurants sur les tombeaux sculptés du quinzième siècle. Bientôt cependant, l’allure de la prétendue vieille devenait plus rapide : madame Milliet avait hâte d’aller porter au fugitif le réconfort de son dévouement et de sa tendresse.
Très actif d’ordinaire, mon père s’irritait de l’immobilité oisive à laquelle il était réduit.
Pour lui faire prendre patience, ses enfants lui écrivaient souvent; voici une de leurs lettres :
Mon cher petit père,
Nous serons bien heureux de te voir, cependant nous voudrions bien que tu ne sois obligé d’aller à l’étranger pour y aller aussi. Moi et Alix nous voudrions beaucoup aller à Genève, voir ce beau lac bleu, puis grimper sur les montagnes, sur le Mont Blanc; Fernand voudrait aller à Taïti pour manger des ananas; et toi petit père, où aimerais-tu mieux aller? Nous avons tous grande envie d’aller voir les chemins de fer, les montagnes, les bateaux à vapeur. — Fernand t’a marqué je pense que j’étais premier en calcul. J’ai composé cette semaine en histoire sainte et géographie.
Adieu, cher petit père. Ton petit Paulo qui t’embrasse de tout son cœur.
Un désir intense de revoir ses enfants fit oublier à mon père toute prudence. N’y tenant plus, il se rasa la moustache et, affublé d’une fausse barbe, se dirigea de grand matin vers son logis. Un excellent ami, M. Morancé, menuisier, fit preuve d’un rare dévouement dans ces circonstances critiques. Il avait apporté à mon père des vêtements d’ouvrier et les deux menuisiers cheminaient en portant sur leurs épaules une longue planche.
On devine avec quelle effusion notre père embrassa ses enfants chéris. La matinée fut employée à essayer et à perfectionner une cachette que M. Morancé avait préparée au fond d’un de ces vastes réduits qui servaient aussi de débarras. De vieux papiers avaient été collés sur les planches, des vêtements pendus dissimulaient les rainures de l’entrée.
Après le déjeuner, les deux amis fumaient tranquillement leur pipe, lorsque Mélotte, la femme de chambre de ma mère, entra tout effarée : « C’est la police! » On frappe à coups redoublés au portail de la cour : « Ouvrez au nom de la loi! »
Des voisins, étonnés de voir deux menuisiers travailler de si bon matin, s’étaient empressés de les dénoncer.
— Allez ouvrir, dit ma mère avec calme. Les agents entrèrent précipitamment, tout joyeux, et croyant tenir déjà la récompense promise pour une telle capture. Bien vite remise de son émotion, Mélotte conduisit obligeamment ces importuns à travers toute la maison, de la cave au grenier, sur les toits, sous l’escalier, elle ne leur fit pas grâce du moindre cabinet. Cependant un mère marchandait à M. Morancé le prix d’une facture.
— Les agents devinaient bien qu’on se moquait d’eux; ils avaient vu les deux tasses de café inachevées, ils avaient senti l’odeur du tabac. M. Milliet était là, ils en étaient sûrs. Aussi s’obstinaient-ils à fureter partout, et ne se décidaient-ils pas à se retirer.
Toujours calme, madame Milliet leur avait ouvert l’un après l’autre tous les placards, y compris celui au fond duquel s’ouvrait la cachette. Son sang-froid et son assurance étaient tels que les agents finirent par supposer que l’oiseau s’était envolé.
Quel soupir de soulagement quand ces visiteurs peu sympathiques monteraient enfin les talons! Ma mère était brisée par l’émotion. Le départ de mon père restait d’ailleurs très dangereux.
Les commissions mixtes expédiaient vivement leur méprisable besogne. L’abbé Lottin, ennemi personnel de notre famille, était secrétaire général de l’évêché; il eut assez de crédit sur monseigneur Bouvier, évêque du Mans, pour faire exiler mon père. Le 27 mars 1852, un passeport était remis à M. Milliet, avec un itinéraire obligatoire et une mention spéciale à l’encre rouge qui plaçait le condamné sous la surveillance de la haute police. Mon père fut envoyé à Nice, qui faisait alors partie du Royaume de Sardaigne; il eût préféré Genève, mais le gouvernement impérial lui avait refusé ce séjour, craignant de voir se former, près de la frontière et dans un pays libre, un centre important d’opposition, un foyer de révolte.
Cependant, après quelques jours passés à Valence où ses affaires l’avaient appelé, le proscrit se dirigea secrètement vers Genève. Des francs-maçons l’avaient confié au conducteur d’une diligence qui transmit à un autre la recommandation, si bien que M. Milliet, échappant à la police impériale, parvint à gagner la frontière suisse. Il était à l’abri.
4
J’allais avoir sept ans et je suivais une classe enfantine au Collège du Mans. Un jour, à propos de géographie, le professeur nous racontait un voyage en Suisse. Il décrivait avec admiration la belle situation de Genève au bout du Léman, la pureté des eaux bleues du Rhône, quand il sort du lac, et le panorama grandiose dont on jouit du haut du Mont Salève. — J’écoutais de toutes mes oreilles, et mon sourire inconscient disait : « Je verrai bientôt tout cela. »
Avant notre départ, nous fîmes une visite d’adieu au professeur : « Je sais où vous allez, nous dit-il, je l’ai deviné en voyant briller les yeux de Paul, lorsque j’ai parlé de Genève. »
Je fus très étonné et très confus de mon indiscrétion involontaire, mais frappé aussi d’apprendre qu’il existe plus d’un langage. J’ai retenu cette leçon, et bien souvent j’ai essayé de deviner ce que pense, derrière ce qu’on dit. Pourtant l’interprétation des gestes et de la physionomie reste imprécise et conjecturale. Sans doute, c’est à l’intuition que l’on doit de belles découvertes, mais cette méthode est trop séduisante pour n’être pas dangereuse.
La tâche qui restait à ma mère était lourde : Il fallait s’occuper du déménagement de notre cher logis, vendre ce que nous ne pouvions pas emporter en exil, louer la maison, etc… Et tous ces embarras venaient l’accabler au moment où elle allait donner le jour à un quatrième enfant. Heureusement ma grand mère était là pour lui venir en aide. On verra plus loin qu’elle aussi était une vaillante.
Ce fut un grand chagrin pour madame Milliet de ne pas allaiter sa petite Jeanne, comme elle avait fait pour ses trois premiers enfants. Les émotions l’avaient épuisée. Jeanne fut mise en nourrice près de Fleurigny.
Nous partîmes. Je me souviens de la diligence peinte en jaune qui de la place des Halles nous amena à la gare, toute nouvelle alors. Là, une immense grue saisit et souleva voiture et voyageurs qu’elle déposa sur un camion du chemin de fer. À Paris, semblable opération, et la même diligence nous conduisit près du Palais Royal.
Ainsi ma mère dut quitter ses amis, sa famille, sa fille en bas âge, sa ville natale, ce pays où elle laissait tant de chers souvenirs. Quel crime avait-elle commis? Elle avait épousé un républicain!
Ce fut encore une diligence qui nous transporta de Lyon à Genève. Pour nous autres enfants, l’exil n’était qu’un voyage d’agrément. Nous étions à cet âge heureux où l’on rit de joie, où l’on rit de tout et partout. Tout était nouveau, tout nous charmait sur notre passage. Nous approchions de la terre hospitalière qui avait déjà accueilli notre père.
Lorsque nous passâmes la frontière, ce furent des cris d’allégresse; nous sautions, nous frappions des mains, nous criions : Vive la Suisse! Vive Genève! Vive la Liberté! Vivo la République démocratique et sociale! au grand ébahissement de nos compagnons de route.
Bientôt nous nous jetions en pleurant de joie dans les bras de celui qui fut le plus doux, le plus honnête des hommes, le plus dévoué des amis et le plus tendre des pères.