Les Milliet. II — Adieux
1852 - 1853
Nostalgie. — Bataille d’écoliers. — Un prix de bonnes notes. — Joli début pour un futur philosophe. — Nouvelles chansons. — Nouvel exil.
1
A peine arrivé en Suisse, F. Milliet reçut des francs-maçons le plus cordial accueil. Le colonel Humbert, en particulier, ne tarda pas à devenir un de ses amis les plus dévoués.
Les proscrits français étaient nombreux à Genève et mes parents eurent le plaisir d’y trouver plusieurs de leurs amis du Mans. Ces féroces républicains, ces prétendus buveurs de sang, que les bonapartistes représentaient comme mangeant tout crus les petits enfants, étaient, je vous l’assure, les hommes les plus doux du monde, instruits pour la plupart et aussi distingués par le cœur que par l’intelligence.
M. Silly, par exemple, était un vrai savant. Dans les leçons d’histoire qu’il donnait à ma sœur, il essayait déjà de mettre en pratique la méthode qui a donné une si haute valeur aux ouvrages de mon ami, le docteur Letourneau : il étudiait l’évolution de chaque grande idée morale, religieuse ou politique, dans tous les temps et dans tous les pays. Programme trop vaste assurément, mais préférable aux sèches énumérations de dates, de batailles et de traités.
M. Silly avait épousé une jeune et charmante petite paysanne, dont il s’efforçait de compléter l’instruction à peu sommaire. Fille d’un meunier, elle n’avait jamais quitté son village.
Condamnée d’abord à l’internement dans je ne sais plus quelle bourgade, et obligé de se présenter chaque matin à la mairie, M. Silly n’avait pu se résigner à vivre dans cette espèce de prison : ses promenades mêmes ne devaient pas dépasser une certaine zone. Il préféra l’exil avec la liberté. Il eut l’idée de se déguiser en prêtre et parvint ainsi à gagner la frontière. Son visage à l’expression ascétique, et la gravité naturelle de ses manières ne démentaient pas son costume. Il voyagea quelque temps avec un officier de gendarmerie qui, le voyant lire dévotement son bréviaire, lui aurait volontiers demandé sa bénédiction.
A Genève, M. Silly trouva à grand peine quelques leçons à donner, et pourtant il eût été capable de professer avec honneur dans une chaire d’Université.
Sa jeune femme ne tarda pas à le rejoindre, amenant ses deux fils jumeaux, encore à la mamelle. Elle ne parvint pas à s’acclimater dans ce pays où tout était nouveau pour elle. Pendant des heures, elle restait immobile, rêvant à sa mère, à sa famille, à ses amies, au ruisseau bordé de saules et au joli moulin, où elle avait passé son heureuse enfance. Ces souvenirs devinrent pour elle une obsession. La nostalgie est une maladie grave, que la médecine est impuissante à combattre.
Madame Silly dépérissait. Son mari s’étant décidé à l’envoyer passer quelque temps chez ses parents, elle emmena ses fils; et ce pauvre savant, si peu expert aux choses de la vie pratique, se retrouva seul.
Arrivée en France, madame Silly ne cessait pas de pleurer. Elle aimait son mari avec une sorte d’adoration religieuse, qui méritait bien sa haute valeur morale. Elle se reprochait d’avoir abandonné cet homme si bon, qui avait si grand besoin d’elle. Se croyant guérie, elle revenait à Genève, mais au bout de peu de temps, le mal du pays la gagnait de plus belle, et le médecin lui ordonnait de partir de nouveau. Grosses dépenses et chagrin plus grand encore!
Ceux qui n’ont pas connu l’exil auront peine à comprendre ces sentiments peu raisonnables, mais dont certaines âmes tendres ne parviennent pas à repousser l’obsession.
Qui dira combien de souffrances inavouées, combien d’existences brisées doivent peser sur la mémoire des criminels auteurs du coup d’État!
2
Nous avions pour voisins d’autres exilés : M. Plissonnier, grand corps sec et maigre, sorte de Don Quichotte loyal et franc. Un camarade maladroit lui avait, à la chasse, envoyé dans l’œil un grain de plomb, et il était resté borgne, ce qui ne l’empêchait pas d’être un excellent ouvrier horloger. Sa jeune femme, charmante de visage, avec ses yeux bruns et ses cheveux châtains ondulés, avait la physionomie la plus avenante. Douce et ferme, d’une humeur enjouée et toujours égale, elle élevait très bien ses deux fils. L’aîné, Julien, grand ami de Fernand, avait profité des leçons de dessin que nous donnait mon père; il est devenu un sculpteur de talent et un excellent professeur. Le temps n’a pas eu de prise sur lui; il a conservé cette bonne gaîté communicative qui est l’expression spontanée et irrésistible de l’esprit naturel. A cette époque, l’aimable garvoche avait une verve intarissable; il inventait mille drôleries imprévues, comme de pêcher à la ligne avec des hameçons, du haut de la promenade de Saint-Antoine, les chapeaux des paysans venus au marché.
Il y avait alors à la Servette de vastes chantiers de construction. De grandes planches, entassées en piles énormes, formaient de hautes tours carrées, avec une espace vide au milieu. Personne ne nous observait, nous grimpions comme des chats, et nous redescendions dans les profondeurs de la tour. Pour Fernand et pour Julien, il s’agissait de fumer un bout de cigare en cachette, au risque de mettre le feu à tout le quartier. Pour les autres enfants, cet asile avait quelque chose de mystérieux. Évidemment personne n’aurait eu l’idée de nous chercher là, c’était notre caverne des mille et une nuits. Les mamans, bientôt inquiètes, nous appelaient de tous côtés, mais nous nous gardions bien de répondre; immobiles, accroupis par terre, parlant bas, nous nous regardions les uns les autres avec des yeux émerveillés. Ce qui nous charmait c’était le danger d’être surpris. Ce fut là qu’un jour Julien montra à Fernand quelques passages d’un livre dont on lui avait interdit la lecture : Daphnis et Chloé. Le mal n’était pas grand, mais l’ouvrage eût-il été plus licencieux, il aurait eu le même attrait : celui du fruit défendu.
Quelle inconséquence dans les jeunes esprits! Aie confiance en moi, dit le père, tu le sais, je ne veux que ton bien. L’enfant se laisse diriger. Ne mange pas de ceci, il est indigeste et te rendrait malade. L’enfant obéit. Prends garde à ce bâton, il est insuffisamment poli, tu t’écherais les mains! L’enfant obéit encore. Ne lis pas ce livre, ne regarde pas cette image, ils saliraient ton imagination, ils corrompraient ton jugement. L’enfant n’obéit plus. Il guette avec impatience la première occasion de lire en cachette le livre défendu, de regarder à la dérobée l’image maléfique. Quel inconcevable attrait le pousse à rechercher pour son esprit une nourriture malsaine? La propreté de l’âme est-elle donc moins importante que celle des habits?
Quelques familles genevoises ou d’origine française, les Baud, les Darier, les Reynaud, accueillirent nos parents avec une cordialité dont je leur garde un reconnaissant souvenir.
3
Genève était encore une toute petite ville, enserrée dans ses vieilles fortifications que l’on commençait seulement à démolir, et les mœurs de la cité de Calvin conservaient aussi toute la rigidité puritaine. Nous habitions hors de la ville, à la Servette, et quatre fois par jour, nous devions faire, mon frère et moi, un assez long trajet pour nous rendre au Collège.
Fernand fut, en quatrième, un écolier indiscipliné. Il se fiait à la vivacité de son intelligence et à son heureuse mémoire pour se dispenser d’étudier longtemps. Plus d’une fois, en compagnie de son ami Julien, il fit l’école buissonnière. A vingt-cinq ou trente sous en poche, la leçon d’allemand était agréablement remplacée par une promenade en canot. Le lac était si bleu, l’air si pur! Nos classes n’étaient pourtant pas bien longues, toujours interrompues par un quart d’heure de récréation. La cloche sonne, les portes s’ouvrent avec fracas tout autour de la grande cour, et de chacune d’elles s’échappe, avec des cris de sauvages, une volée de gamins endiablés.
A droite ce sont les lapins, à gauche les francs-chiens, c’est-à-dire ceux qui étudiaient seulement la langue française, et des luttes épiques commençaient : Un lapin saisissait la poignée de fer d’une porte de classe et là, les deux courbé, la tête baissée, il ne lâchait pas ce poste d’honneur. La victoire appartenait au parti qui restait maître de la porte. Fièrement groupés autour de leur champion, les jeunes lapins bravaient le camp adverse, en aboyant sur un rythme martial : A bas les francs-chiens! à bas les francs-chiens! Ceux-ci répondaient sur le même air : A bas les lapins! Les chefs réunissaient leurs soldats, excitaient leur courage, la clameur s’élevait de plus en plus nourrie, sur un rythme de plus en plus précipité, et une troupe compacte se ruait à l’assaut.
C’était alors une bousculade indescriptible; on eût dit un énorme paquet de serpents, un grouillement de bras et de jambes entrelacés. Les gamins grimpaient sur cette masse monstrueuse, tapant, tirant, poussant, hurlant.
J’ai toujours eu peu de goût pour les jeux brutaux et, d’ordinaire, avec les petits, nous assistions en simples spectateurs à ces luttes héroïques, où nos grands frères se signalaient par d’admirables prouesses. Un jour pourtant j’eus l’honneur d’être choisi pour tenir la poignée de la porte. J’étais lapin dans l’âme. Pourquoi? J’aurais été bien embarrassé de le dire, mais je me serais fait hacher en morceaux plutôt que de lâcher prise. D’ailleurs mon frère était là, me faisant un rempart de son corps. La victoire était incertaine; nous allions être écrasés par le nombre, quand soudain, sortant de sa loge, le portier, le petit père Leuba, s’avance, solennel dans sa longue lévite, qui lui descendait jusqu’aux talons. Il essaye de prononcer le Quos ego! Mais aussitôt, changement de front subit! Les deux armées font volte-face et s’unissent contre l’ennemi commun : Hideux, sifflés, lazais sont couverts par un chœur formidable à l’unisson : Pipelet, Pipelet, Pipelet pon pon fill! (ter). Le digne agent de l’autorité ne parvenait pas à faire entendre ses remontrances paternelles. Heureusement la cloche rappelle en classe tous les combattants.
Nous rentrons très échauffés, haletants, et encore tout frémissants des émotions de la lutte. Il y eut bientôt un tel nombre de contusions, de foulures, d’yeux pochés, que la police dut intervenir. Aile mit fin à ces jeux de sauvages, survivance des épiques puérilités et apprentissage de la vie. L’atavisme peut seul expliquer les mauvais sentiments qui animaient ces écoliers, sentiments qui n’étaient pas, en somme, plus absurdes que les haines entre deux nations voisines ou entre des races sœurs. Les uns étudiaient le latin, souvent à contre-cœur, les autres ne l’étudiaient pas. Beau motif de haine! Ainsi les nationalistes détestent tous ceux qui ne parlent pas français. Faut-il désespérer de voir les mœurs s’adoucir, et les frères ennemis se tendre la main? Serionsais toujours aussi sots et plus cruels que des écoliers? Sous le premier Empire, en dix ans, un million sept cent mille Français sont morts sur les champs de bataille. Et il y a des gens qui mettent leur espoir dans le retour d’un aussi glorieux régime!
Les jeux des écoliers sont parfois un apprentissage de la vie : le noble jeu de barres, par exemple, procure à l’enfant des émotions très saines. Plus tard, dans les affaires, en politique, en religion, partout, il retrouvera cette division en deux camps, cette émulation, ce désir ardent de remporter la victoire. Mais ici du moins la lutte n’est pas brutale, ni haineuse, et elle reste soumise à des règles. L’enfant peut y apprendre déjà à connaître un peu les hommes : il observera que les uns se soumettent loyalement aux conventions acceptées d’un commun accord, tandis que d’autres cherchent à les éluder. Certains écoliers, contre toute évidence, nieront d’avoir été pris, et cette mauvaise foi native est un de ces traits de caractère qui sont difficiles à corriger. La joie de faire des prisonniers, celle plus noble de délivrer ses camarades, la honte de la défaite, l’espoir du succès, tous ces sentiments sont pris au sérieux par de jeunes esprits. Ils trouvent dans ce petit drame un exercice aussi utile à la culture du sens moral, que la gymnastique peut l’être au développement des muscles et à la circulation du sang.
L’étude ne m’a jamais ennuyé. De plus, la bosse de l’approbativité continuait à pousser et à me donner de sages conseils. Obtenir le prix de bonnes notes, tel était le but que se proposait mon ambition. Mais cette haute récompense n’était accordée qu’à celui dont la conduite, pendant toute l’année, n’avait pas mérité un seul mauvais point. Or, un de mes voisins de classe ayant commis je ne sais quelle incongruité, m’en d’entre nous ne voulut le dénoncer; le banc tout entier fut puni d’une mauvaise note. Adieu mes rêves de gloire!
Le cœur très gros, je racontai à Fernand cette triste nouvelle. Aussitôt le voilà indigné. Il dédaignait pour lui-même les bonnes notes et les prix, mais il prenait à cœur la réputation de sagesse de son petit frère. Il n’hésite pas, m’essuie les yeux, me prend par la main, et bravement me mène tout droit chez le Principal, M. Bétant, l’illustre helléniste.
Nous sommes reçus très paternellement; Fernand, très digne, raconte avec feu; il dit ma longue existence de travail assidu, ma douceur, mon innocence; il laisse entrevoir le prix glorieux auquel aspire ma juste ambition; il s’indigne qu’on ait osé me demander une délation : nous sommes Français, nous sommes des proscrits, mais non des jésuites, nous n’avons jamais dénoncé personne, est-il juste d’être puni pour cela? J’écoutais étonné, ravi d’admiration, ému de reconnaissance pour mon excellent frère. De son côté le bon M. Bétant souriait, touché lui aussi de l’ardeur persuasive qu’apportait mon éloquent avocat à la défense d’un aussi belle cause. Il promit que la mauvaise note serait effacée. Et c’est ainsi que, grâce à mon frère, je possède encore un superbe livre rouge, où sont expliqués tous les jeux des écoliers.
4
De toutes les personnes amies restées en France, celle qui nous regrettait le plus était assurément madame de Tucé. Elle avait une tendre affection, bien partagée d’ailleurs, pour ma mère, en qui semblait revivre et Louis de Tucé qu’elle avait perdu trop jeune et qu’elle n’avait jamais cessé de pleurer. C’était bien son charmant visage, sa vive intelligence et sa rare bonté. Très active et très économe, madame de Tucé avait trouvé dans sa fille une collaboratrice dévouée, mais il lui fallait maintenant suffire seule à la gestion de ses propriétés, et la charge commençait à lui sembler lourde. La vieillesse approchait; une aide deviendrait nécessaire, et pourtant elle était trop jalouse de son autorité pour consentir aisément à la partager. Lorsque sa fille cadette serait mariée, elle se trouverait dans un isolement absolu, à l’âge où l’on a besoin de se sentir entouré de soins et d’affection. Le plus grand désir de ma grand mère eût été de garder auprès d’elle ses petits-enfants. Elle eût pris volontiers un précepteur pour nous faire continuer nos études chez elle. Lorsque ma mère nous conduisait à Fleurigny, elle n’épargna rien pour nous rendre le séjour agréable. A Fernand, elle donna une petite voiture avec un âne; à Alix, une jolie génisse noire; à Paul, un chevreau et un pigeon. Ne voulant pas se laisser oublier, elle nous écrivait souvent; voici une de ses lettres :
Madame de Tucé à Alix
Fleurigny, ce 13 août 1852.
Je me plais à songer que toutes les belles choses que vous avez vues ne vous font point oublier cette pauvre grand-mère qui, l’année dernière, à cette époque, vous attendait, comptant les jours qui restaient avant de vous voir arriver. Fleurigny était bien joli, bien gai, quand vous étiez tous réunis.
Noémi arrivée de Blois, elle s’y est amusée et a appris à faire des fleurs artificielles.
Je veux aussi, chère Lilie, te parler de la Jeanne. C’est une grosse dodon qui te ressemble un peu, elle est en robe, se tient droite comme sa chère grand-mère; elle a les yeux effrontés, le bec servé, se tient un peu pas coudre; quand elle veut un air très gracieux, mais elle réserve cela aux gens des Goutils qu’elle connaît mieux que nous. Je lui fais une belle robe blanc en mousseline de laine pour la mener à Montoire, où l’on vaccine.
L’année suivante, madame Milliet fit un nouveau voyage à Fleurigny, afin de revoir sa mère et de reprendre la petite Jeanne à sa nourrice.
Madame de Tucé nous reçut avec sa tendresse accoutumée, mais avec une nuance de tristesse. Elle eût voulu nous garder tous les quatre et transdissait la politique. Son irritation contre M. Milliet était extrême. Fernand écrivait à son père :
Je me trouve très bien à Fleurigny. Décidément, je ne suis propre qu’à faire paysan; c’est aujourd’hui la louée et je vais me louer à ma grand-mère qui me demande. Je n’aurai plus de thèmes à faire et je serai toujours bon à charger du fumier, à aller chercher l’herbe et à toucher les chevaux. Mieux vaut, dit-on, être le premier dans un village que le second à Rome, et j’espère être de première force dans ces travaux manuels et peu spirituels. Je voudrais bien avoir quelque chose de spirituel à te dire, mais je ne suis pas fort sur le spirituel. Cela n’empêche pas que je serai bien heureux quand je te reverrai et que je pourrai t’embrasser.
En attendant, je suis toujours ton fils respectueux.
Chaque année, madame Milliet aidait sa mère dans la fabrication de quelques bouteilles de liqueur d’orange, de cassis et de brou de noix, cadeaux destinés à ses amis et à ses fermiers. Elle en donna aussi à chacun de ses petits-enfants un flacon minuscule, sur lequel notre nom était inscrit et qui, soigneusement déposé sur la plus haute planche d’un placard, fut réservé pour les dînettes de l’année prochaine.
Fernand et moi nous avions trouvé à ces liqueurs un goût exquis. Un jour que nous n’étions pas surveillés, il grimpa sur une chaise, je grimpai moi-même sur son dos et je saisis les précieux flacons. N’était-il pas notre propriété personnelle? Nous voilà partis pour le hameau voisin, avec l’idée abominable de faire goûter à notre petite sœur ce breuvage délicieux. Chemin faisant, nous bûmes chacun une toute petite gorgee, puis nous échangeâmes nos flacons; c’était doux comme le miel, et cela réchauffait intérieurement! Encore une gorgée! Fernand chantait à tue-tête, mais moi, je ne riais déjà plus. D’un trait, j’avais vidé la fiole tout entière. L’effet fut foudroyant. Je roulai ivre-mort dans le fossé. — Épouvante, Fernand court à la mai- son : Venez vite! Paul est mort! — Quel émoi! On me transporte dans mon lit, où je restai longtemps gravement malade.
J’étais trop puni pour qu’on me grondât. J’avais vu le désespoir des miens. Toute ma vie j’ai conservé une invincible répugnance pour les boissons alcooliques.
5
Le métier de chansonnier est rarement avantageux. Mon père avait eu l’exil pour toute récompense, mais cela ne l’empêcha pas de continuer. — A Genève, les cœurs des réfugiés étaient encore saignants des malheurs et des hontes de la Patrie; mon père se fit leur interprète dans un petit recueil de chansons qu’il publia sans nom d’auteur. Ces chansons eurent un réel succès; on les chantait dans les rues de Genève. Leur style violent était bien d’accord avec les sentiments qui animaient alors tous les proscrits. L’histoire jette sur les événements un voile qui en atténue l’horreur, mais la force régnait seule : Hugo était à Jersey, Quinet à Bruxelles, Michelet chassé de sa chaire du Collège de France, la presse bâillonnée; le pays semblait décapité. Il est facile d’envisager le calme égoïste de ceux qui assistèrent avec résignation à de pareilles hontes. Mon père n’était pas de ceux-là.
Nos amis restés en France ne nous oubliaient pas; leurs lettres nous apportaient le précieux témoignage de leur fidèle affection. — C’est en vers que mon père répondit à la jeune Muse qui lui avait envoyé quelques-unes de ses nouvelles poésies.
A madame Clémentine Giedroyck
O ma sœur, votre voix est douce, A notre oreille, à notre cœur; Lorsqu’on l’entend, de la douleur L’aiguillon acéré s’émousse.
Chantez encor, charmez nos jours! A votre lyre fraternelle, Comme un écho simple et fidèle La mienne répondra toujours.
Vous avez de votre main pure Du proscrit essuyé le front Et, de lui détournant l’affront, Couvert de honte le parjure.
Merci pour vos accords touchants!… Mais ces divins chants de l’âme La France en deuil vous les réclame : Pour elle vos pleurs et vos chants!
Pour m’aider à porter les peines, Le ciel a mis sur mon chemin Une compagne au cœur divin Tout rempli de vertus sereines.
Près d’elle je trouve toujours La joie au fond de la tristesse, Et, d’un regard, l’enchanteresse Sait dorer mes plus sombres jours.
De la nostalgie au front blême Son sourire efface les plis, Il transforme en un paradis, La terre d’exil elle-même.
Mais avec des larmes de sang, Pleure, pleure sur la patrie, Cette noble mère flétrie, Dont un bandit déchire le flanc.
Que la pitié grave et sereine S’étende, comme un blanc manteau, Sur le martyr dans le tombeau, Sur le captif portant sa chaîne.
De l’ïambe flagellateur Arme-toi, muse courroucée, Et que l’éclair de la pensée Fasse pâlir notre oppresseur.
Il faut, vois-tu, que sans relâche Tout chant qu’il n’est pas bâillonné, Tout bras qui n’est pas enchaîné Le soufflette et le nomme lâche.
Puis enfin, lasse de punir Chante de ta voix prophétique Le retour de la République, Cette aurore de l’avenir.
L’Empire! c’est la guerre homicide, inféconde, Sous les pieds des chevaux écrasant les épis; C’est le torrent fougueux ne laissant que débris; Naguère il déborda, stérilisant le monde.
L’Empire! c’est l’horrible avec le ridicule, C’est la bande à Mandrin qui pille le trésor; Généraux, magistrats et prélats, gorgés d’or, Se vautrent dans le sang, le vin et la crapule.
L’Empire! c’est la France au pouvoir d’un gredin, C’est l’échafaud, l’exil, la prison et les larmes. Nos soldats transformés en geôliers, en gendarmes, Le bancal qui sert d’aide à l’ignoble gourdin!
O bandit! l’avenir ne se poignarde pas! Immortel il s’avance; à son front magnifique, On voit briller ces mots : Liberté! République! Et les peuples vers lui tendent leurs mille bras.
Viens, Némésis, déesse vengeresse, Toi qui punis tous les êtres pervers Que de nouveau ton fouet sanglant se dresse; A l’œuvre, à l’œuvre, ô fille des enfers! Ne vois-tu pas ces phalanges altières De criminels qu’il faut épouvanter? Allons, refais des nœuds à tes lanières, Il est toujours des méchants à fouetter.
Vit-on jamais déborder sur la France Plus d’infamie et de corruption, Jamais prélats montrer tant d’arrogance, Jamais faquins plus fière ambition? Jamais enfin, sortant des jésuitières, Tant de hiboux le soleil affronter? Allons, refais des nœuds à tes lanières, Il est toujours des fourbes à fouetter.
Contraste affreux, digne de nos tristesses, Iniquité, honte du genre humain! Vois ces palais regorgeant de richesses Près des taudis où l’on crève de faim. Pour les petits les lois sont des barrières, Mais par-dessus les grands peuvent sauter. Allons, refais des nœuds à tes lanières, Il est toujours des maîtres à fouetter.
Mais c’est en vain que traîtres et despotes, Se ligueront contre la liberté; Oui, nous verrons leurs soldats et leurs flottes Fondre au soleil de la Fraternité.
Plus de tyrans! Les peuples seront frères, Alors, alors ils pourront répéter : Va, Némésis, jette loin tes lanières, Car il n’est plus de méchants à fouetter.
6
Comment la ville de Genève qui se glorifie d’une longue et généreuse tradition d’hospitalité, eut-elle le triste courage de renoncer au droit d’asile, et de repousser cette famille de républicains qui vivait chez elle si paisiblement? Des chansons! Quel grand crime! Les francs-maçons de Genève avaient fait à Félix Milliet un fraternel accueil; les Jésuites du Mans le dénoncèrent au gouvernement impérial qui exigea un nouvel exil; et les autorités genevoises, trop faibles pour résister à l’empereur des Français, crurent devoir lui obéir. — De grand matin des agents de police entrèrent chez nous, saisirent les papiers qui se trouvaient dans le secrétaire, et emmenèrent mon père en prison. Le Journal de Genève publia un article perfide dans lequel F. Milliet était représenté à la fois comme un conspirateur dangereux et comme un agent provocateur, « allié à la noblesse française ». On cherchait à le rendre suspect à ses amis.
Le colonel Humbert était indigné. Il menaçait de délivrer le proscrit et de faire une émeute. On fit partir mon père en secret.
Ma mère n’hésita pas : elle confia ses enfants à des amis, et munie de quelques lettres de recommandation, alla à Berne plaider auprès des autorités fédérales la cause de son mari. Le délégué aux affaires étrangères la renvoya au Président du Conseil fédéral, celui-ci à d’autres hauts fonctionnaires. L’un d’eux donnait ses audiences dans une brasserie, où ma mère le trouva fumant sa pipe et absorbant un nombre de chopes prodigieux. Il écouta la requête avec beaucoup de bienveillance, s’excusa sur les nécessités de la politique plus fortes que les devoirs de l’hospitalité. Le gouvernement suisse ne pouvait pas, pour un simple chansonnier, se brouiller avec son puissant voisin.
Sous la garde d’un seul agent de police, F. Milliet fut expédié à Anvers et embarqué pour l’Angleterre.
Le poète qui venait d’exprimer si énergiquement son indignation et qui sentait si vivement les malheurs de son pays, accepta avec une résignation attristée sa propre infortune. C’est à son ami dévoué, au colonel Alexandre Humbert, qu’il dédia les vers suivants, d’une inspiration si noble et si émue :
Lorsque, banni du doux pays de France, Sous d’autres cieux j’errais en fugitif, Suisse, je vins, le cœur plein d’espérance, Sur ton beau sol poser mon pied furtif. Je m’écriai : Salut et sois bénie, Terre de Tell, je me sens abrité. Et cependant, chassé de l’Helvétie, Je vais au loin chercher la liberté.
Depuis un an, dans un modeste asile, Cherchant le calme et l’oubli de nos maux, Je respirais… De l’exil en cet ville Pour le proscrit il n’est point de repos.
Je ne voulais, pour renaître à la vie, Rien qu’un peu d’ombre et de sécurité, Et cependant, chassé de l’Helvétie, Je vais au loin chercher la liberté.
Qu’ai-je done fait?… En songeant à la France, Ma lyre, un jour, fut l’écho de mon cœur; Elle vibra l’hymne de la vengeance, Elle maudit l’Empire et l’Empereur. Mais en pleurant sur la France asservie, Ai-je forfait à l’hospitalité? Et cependant, chassé de l’Helvétie, Je vais au loin chercher la liberté.
Puisqu’il le faut, adieu, belle Genève, Avec regret je quitte ton ciel pur. Adieu, Léman… j’ai fait plus d’un beau rêve, Les yeux fixés sur ton limpide azur. J’entrevoyais la divine Harmonie De ses bienfaits comblant l’humanité. Et cependant, chassé de l’Helvétie, Je vais au loin chercher la liberté.
Et vous, amis, qui d’un destin funeste Auriez voulu conjurer le pouvoir, En vous quittant, l’espérance me reste; Au lieu d’adieu, je vous dis : Au revoir! Car l’heure est proche où la démocratie Luira pour tous, soleil de vérité; Lors je viendrai dans la belle Helvétie, Chanter encor l’hymne de liberté.
(De Mayence à Cologne, à bord du Gutenberg, le 16 mai 1853)
1853-1854
1
Ma mère était revenue à Genève en grande hâte, mais elle n’avait nulle envie de nous emmener en Angleterre. Elle redoutait la nostalgie; l’Anglais était resté pour elle l’ennemi héréditaire. Dès son enfance on lui avait fait lire, dans une rue du Mans, l’inscription gravée sur la pierre de Tucé; la province du Maine avait été délivrée autrefois du joug de l’étranger par un de ses ancêtres.
Le docteur Pollet, exilé comme nous, s’était installé à Samoëns, gros bourg perdu dans une des hautes vallées des Alpes. La Savoie appartenait alors au roi de Piémont. C’est par l’intermédiaire du docteur que ma mère obtint la permission de venir avec sa famille dans ce nouveau refuge. Le syndic de Samoëns, M. Orsat, notaire, était un homme très distingué par l’intelligence et par l’instruction; il nous accueillit avec beaucoup de bienveillance. M. Pollet était censé avoir acheté notre mobilier, qui fut expédié chez lui au Bérouze, où il prépara notre appartement.
La description que M. Pollet nous avait faite de sa résidence, comme d’un vieux château mystérieux, avait excité vivement notre curiosité et le trajet paraissait bien long à notre impatience. Huit mortelles heures de voiture! La route était alors assez mal entretenue. Nous avions d’un côté une muraille de rochers abrupts, de l’autre un abîme, avec le Giffre qui grondait au fond. De nombreux ruisseaux descendaient en cascades à travers la route, et une pluie d’orage avait suffi pour les changer en torrents.
Par le mauvais temps, rien n’est plus lugubre que ces gorges sauvages, ces rochers gris où la pluie ruisselle en traînées d’encre, ces forêts de sapins, ici à demi noyés dans les nuages, là détachant leur sombre verdure sur un ciel de plomb. Le bruit des cascades, le grondement sourd des cailloux roulés par les torrents grossis, tout cela produit une impression à la fois triste et grandiose. La nature n’apparaît plus comme une mère bienfaisante, mais comme une ennemie pleine de menaces.
A Taninges, le cocher paraissait inquiet et indécis. Enfin, il avala un grand verre de vin : En route! Plusieurs passages difficiles furent franchis sans trop de peine. Mais voici qu’un torrent roulait sur la route d’énormes pierres; le cocher fouette les chevaux et la voiture s’engage dans l’eau avec imprudence. Arrivée au beau milieu du courant, elle s’arrête; un rocher barre le chemin; nous ne pouvions plus avancer ni reculer. Anxieux, nous consultions le visage du cocher, comme les passagers d’un navire en détresse observent les yeux du capitaine. Lançant alors un gros juron, il descendit dans le torrent qui lui montait jusqu’à la ceinture et, prenant une branche d’arbre en guise de levier, il parvint enfin à déplacer l’obstacle. La nuit était venue, quand nous arrivâmes au Bérouze, où M. et madame Pollet nous attendaient, non sans inquiétude.
Un feu clair brillait dans la haute cheminée seigneuriale, illuminant de lueurs fantastiques la vaste salle aux poutres apparentes. Le lendemain, nous visitâmes toute la maison; j’admirai la bibliothèque circulaire aménagée dans une tour. Malheureusement les in-folio poussiéreux étaient pour la plupart des ouvrages de théologie ou de jurisprudence. Le jardin était encore en fleurs; plus loin, un grand verger se prolongeait en prairies jusqu’à la rivière.
Dans la cuisine, où brûlaient des troncs d’arbres tout entiers, nous fîmes connaissance avec la Liandaine (Claudine), vieille fée qui paraissait avoir le même âge que le château. Mais le plaisir de voir de nouvelles choses et de nouvelles gens ne pouvait pas nous faire oublier le vide laissé par l’absence de notre père.
Il ne fit pas à Londres un bien long séjour. Les francs-maçons lui fournirent un passeport et, sous le nom de Félix, il recommença en sens contraire, le trajet qu’il venait de faire à travers l’Allemagne.
Partout, même en Suisse, au risque d’être reconnu et arrêté, il eut l’imprudence de descendre dans les hôtels où il avait passé déjà. Ne se fiant pas au secret des lettres, il n’avait pu donner de ses nouvelles. Ma mère l’attendait avec angoisse.
Une nuit, nous dormions profondément, quand ma mère nous réveilla par un cri joyeux : Levez-vous, mes enfants, et venez vite! — Nous sautons en chemise à bas du lit et nous nous jetons dans les bras de notre cher père qui nous couvre de baisers. Ce fut un moment de joie indicible.
Alors commença pour mes parents une période de calme qui leur sembla bien douce. Nous habitions, il est vrai, au milieu des montagnes, loin de toute ressource intellectuelle, mais chez de braves gens, pleins de bienveillance, qui vivaient entre eux dans une paix patriarcale.
M. Pollet n’était pas un savant. Modeste médecin de campagne, il se dévouait entièrement à la guérison de ses malades et se fût bien vite se faire aimer de tous. Ses longs cheveux roux commençaient à s’éclaircir et à grisonner; il avait un bon et fin sourire, des lunettes d’or derrière lesquelles brillaient des yeux pétillants d’esprit, et ne se croyait nullement tenu à la gravité solennelle des docteurs en renom.
Sa gaîté était, je crois, l’un des secrets de ses cures merveilleuses, avec cette sympathie qui réconforte et ranime les courages.
Plus d’un, parmi les pauvres habitants de ces montagnes arides, n’était malade que d’épuisement, excès de travail et nourriture insuffisante. A ceux-là un bon bouillon, un morceau de viande, une bouteille de vieux vin, gracieusement offerts, profitaient mieux que les drogues coûteuses des pharmaciens.
C’était une fête pour ma sœur et pour moi d’accompagner parfois le docteur dans ses visites. Sa bonté, les soins qu’il donnait impartialement aux pauvres comme aux riches, nous apprenaient l’égalité des hommes devant la douleur. Au retour, sa conversation était un feu roulant d’anecdotes drolatiques, d’histoires cocasses, qu’il improvisait avec une imagination inépuisable, et qu’il débitait avec une verve burlesque.
Malgré les tristesses et les soucis de l’exil, mes parents subissaient, eux aussi, l’influence de cette gaîté. Mon père, doué d’une vive sensibilité, se mettait presque à l’unisson de l’aimable docteur. C’est à cette époque qu’il composa une joyeuse chanson intitulée :
Ennemi de notre repos, Plus d’un ennuyeux moraliste Perd son temps à dresser la liste De nos travers et de nos maux. Fois du penseur morose Qui nous peint tout en noir! Pour moi j’aime mieux voir La vie en rose.
Un vieux garçon sur le retour, Par Vénus mis en pénitence, Dit : Croyez mon expérience, Ménager les feux de l’amour! Folie du vieillard morose! Aimons matin et soir! La femme nous fait voir La vie en rose.
J’entre au salon et j’aperçois Un portrait, laid comme nature. (1)
(1) La grande vogue de Courbet et de Zola commençait. Les Romantiques de 1850, novateurs téméraires dans leur temps, s’exaspéraient par les innovations de la jeune école, qui s’affirmait comme une réaction contre la fantaisie idéaliste.
On s’extasie outre mesure Devant le vrai nez du bourgeois. Au diable ton miroir! L’idéal nous fait voir La vie en rose.
Un médecin, docteur savant, Au nom du fameux Esculape, Nous défend le jus de la grappe, Dont, en cachette, il boit souvent. Foin du docteur morose, Qu’importe son savoir! Buvons, le vin fait voir La vie en rose.
Si vous voulez qu’un paradis, Dit un curé, monte votre âme, Fuyez la science et la femme Qui perdirent l’homme jadis! Foin du cafard morose! Laissons-le l’éteignoir, Qui l’empêche de voir La vie en rose.
2
L’hiver était venu; l’aspect de la vallée est en cette saison d’un caractère étrange et saisissant. On se croirait transporté dans le voisinage du pôle. Le manteau de neige qui recouvre la terre a souvent plus de deux mètres d’épaisseur et, sur cette blancheur immaculée, le soleil brille, sans parvenir à la fondre, à cause des gelées de la nuit.
C’est par un étroit sentier de neige tassée qu’Alix et moi nous nous rendions chaque matin à l’école; elle, chez les sœurs, moi chez le jeune vicaire qui essayait d’inculquer quelques notions de grammaire à une douzaine de petits paysans peu dégourlis. Il avait fallu nous séparer de mon frère Fernand, envoyé comme interne au Collège Royal de Bonneville.
Un brave maçon, qui jouait à Samoëns le rôle d’architecte, me donna quelques leçons de dessin linéaire. Les habitants de la vallée du Giffre sont presque tous tailleurs de pierres. Chaque année au printemps, ils partent pour la Suisse, le Piémont ou la France, et reviennent en hiver dans leur pays, qu’ils aiment avec passion. Travailleurs honnêtes et sobres, ils amassent souvent quelques économies, achètent un champ et s’y construisent un chalet.
M. Pollet ne fabriquait pas de l’oxygène comme le Docteur Ox de Jules Verne, mais sa bonne humeur était communicative. Les bergers rêveurs, les silencieux chasseurs de chamois, le notaire, le juge, le greffier, tous semblaient s’éveiller d’un long sommeil. Il n’était plus question de procès, ni d’arrêts contradictoires, mais de bals et de fêtes. M. Pasquier organisait une fanfare, une société chorale. Au Bérouze, on dansait et l’on jouait des charades.
Les tables tournantes étaient alors à la mode et le docteur leur faisait dire mille drôleries. Il exécutait avec adresse quelques tours de prestidigitation et de magie amusante. Grâce à sa puissance de magnétiseur, un petit arlequin, découpé dans du carton et suspendu par un fil de soie noire, invisible aux profanes, dansait à son commandement. Puis ce fut le tour du chapeau du percepteur, homme simple, qui ne savait trop ce qu’il fallait croire de ces curieuses expériences. Soulevé peu à peu par le fluide, le chapeau, sur un grand geste du magnétiseur, s’envola tout d’un coup par la fenêtre. Seuls, quelques incrédules incorrigibles firent observer qu’Alix jouait en ce moment dans le jardin. Depuis lors, chaque fois que le naïf percepteur apercevait de loin M. Pollet, il assujettissait sur sa tête le chapeau enchanté.
Dressé par un maître aussi habile, je devins un médium d’une étonnante lucidité. Je devinais la carte choisie par une personne de l’aimable société, puis nous passions à l’étude scientifique des merveilleux phénomènes de seconde vue, si importants comme démonstration des doctrines spiritalistes.
J’étais assis, les yeux bandés, et préalablement plongé dans un sommeil hypnotique. Le docteur conduisait alors le percepteur dans la bibliothèque et lui faisait choisir, « au hasard », un livre quelconque, celui-ci par exemple, ou bien celui-là. « C’est un livre de théologie, pourra-t-il lire ces vieux caractères? Tant pis! essayons! »
Le livre était présenté tout grand ouvert dans le dos du médium et derrière le dossier du grand fauteuil. Mais l’âme n’a pas besoin d’yeux pour voir. Péniblement d’abord, j’épelais quelques lignes, puis on approchait la lampe, et moi, naïf enfant de neuf ans, je lisais couramment un texte difficile, tout hérissé de mots rébarbatifs. Je les avais appris par cœur et ces exploits de mon jeune temps m’ont rendu quelque peu sceptique.
A l’époque du carnaval, M. Pollet organisa un grand bal masqué. Les vastes salles du Bérouze, éclairées brillamment, s’emplirent d’une foule joyeuse et bigarrée. Les danses étaient interrompues par de nombreux intermèdes comiques. Je n’en raconterai qu’un seul : Une grosse cloche sonne et carillonne. A ce signal, la musique s’arrête, les danseurs se rangent en cercle; une plaque de tôle fait entendre à la cantonade les roulements d’un tonnerre lointain. Vêtu d’un maillot écarlate, un grand diable fait son entrée : ses yeux flambent sous d’énormes sourcils noirs, il allonge ses griffes et brandit un trident, dont il menace les fillettes effarouchées.
Mais voici que l’orchestre commence une marche mystérieuse. Un magicien à grande barbe blanche s’avance avec solennité. C’est le docteur, revêtu d’une longue robe noire, semée de signes cabalistiques en papier doré. Le diable et le magicien sont rivaux et commencent par se disputer. Mais au plus fort de la querelle la musique devient lugubre, un moine amène brutalement une pauvre vieille chargée de chaînes, encapuchonnée dans un grand manteau. Le magicien explique au diable que cette brave femme a été ensorcelée par le méchant moine; il lui propose de la délivrer. Saisi de pitié, le bon diable se réconcilie avec le sorcier; à eux deux, ils briseront les chaînes de l’infortunée captive. Scènes de magnétisme, exorcismes du moine, etc… Enfin, tandis que le diable lutte contre le moine, le magicien pose sa baguette sur la tête de la vieille. Le manteau tombe avec les chaînes, et la fraîche madame Pollet apparaît sous un pimpant costume de Liberté, en satin rouge. La musique prend un rythme joyeux et triomphal, la Liberté danse avec le sorcier, le bon diable avec le moine effaré, qu’il fait tournoyer dans une valse folle, et qu’il entraîne par l’escalier de la cave jusqu’en enfer.
3
Plus robustes que nous sans doute, nos pères n’avaient pas encore constaté les tristes conséquences de l’alcoolisme. A l’exemple de Béranger et de Désaugiers qui célébraient le doux jus de la treille et l’ivresse enchanteresse, mon père avait composé quelques chansons à boire, à l’occasion de banquets patriotiques. Cette poésie-là nous semble aujourd’hui bien démodée. Un feu grâce pourtant à quelques couplets écrits en l’honneur du docteur Pollet :
Chantons la science sublime D’un docteur joyeux et dispos; Par la vertu de son régime On peut guérir de tous les maux. Avec lui, point de boisson fade : Du vin, du rhum, de la liqueur! Ah, qu’il est bon d’être malade Lorsqu’on a Pollet pour docteur!
Sans crainte cassez-vous la tête, Les reins, les jambes et les bras : Sancho lui légua la recette De son baume de Fier-à-Bras. Fussiez-vous en capilotade, D’un souffle, il vous rend la vigueur. Ah, qu’il est bon d’être malade Quand on a Pollet pour docteur!
Comme il a guéri de la rage Une dévote du quartier, Les bonnes âmes du village Disent tout bas qu’il est sorcier.
Mais moi je dis : Le camarade N’est qu’un savant de belle humeur, Ah, qu’il est bon d’être malade, Quand on a Pollet pour docteur.
4
Les joyeuses fêtes du Bérouze ne nous faisaient pas oublier notre cher Fernand, le pauvre interne, qui aurait été si heureux de participer à nos plaisirs. Sa mère lui écrivait :
Je pense, mon cher enfant, que tu auras reçu le petit paquet que je t’ai fait passer et qui se composait d’une paire de chaussons, de mitaines à quatre pouces, deux caleçons et une fiole d’eau-de-vie camphrée.
J’avais appris avant la lettre l’incendie du Collège, et j’ai été contente de savoir que tu t’étais conduit comme il devait le faire dans cette circonstance; (1) car il est bien à craindre que ceux qui manquent de cœur étant jeunes n’en manquent toute leur vie. Ceux qui évitent les occasions de se rendre utiles restent des égoïstes à charge à la société et à eux-mêmes… Ton père a commencé des épreuves de daguerréotype, mais elles sont encore assez imparfaites. Le portrait de Paul est à peine visible.
Samoëns, mardi (13 novembre 53).
… Je t’envoie la Grammaire de Lhomond et les Fables de Fénelon, accompagnées de pommes (que tu désirais vivement, à ce qu’il paraît), de noix et d’un pot de beurre. J’aurais désiré que ton père te vît avec ton uniforme de toute beauté pour savoir s’il t’allait bien.
(1) Fernand n’avait rien fait de bien extraordinaire, cependant on avait remarqué son ardeur à porter secours et son mépris du danger.
Ton père a vu tous les professeurs qui ont été fort aimables et bien disposés pour toi. Domine donc, mon cher enfant, ton penchant à la légèreté. Le plaisir que procure une espièglerie est bientôt passé et ne compense point l’ennui d’une punition! Outre cela, on se fait une mauvaise réputation, et le maître est ensuite tenté de vous attribuer toutes les sottises qui se commettent. C’est à toi d’en faire une bonne dès le commencement de l’année. Puis c’est ainsi que l’on apprend à devenir un homme, en s’habituant à dominer son caractère par sa volonté.
La neige couvre déjà Grise et descend jusqu’à Verclan…
Adieu, mon cher enfant, je t’embrasse un million de fois; ton père t’embrasse aussi bien tendrement.
Ta mère qui t’aime.
… Je vais chez les sœurs; elles ne sont pas trop sévères. M. l’abbé Bétrix qui nous fait le catéchisme, est bête à manger du foin. L’autre jour, il demandait quel oseau qui enseignerait et les rouges étaient prêtres et une foule d’autres bêtises. Il prend du tabac toutes les cinq minutes. Pour se moucher, il met un coin de son mouchoir dans sa bouche, et, chaque fois qu’il se mouche, il dit : Ma conette!… Adieu, ta sœur très bigote,
Mon premier essai littéraire eut pour titre : Lorsque j’aurai vingt ans. Les enfants sont de petits singes, ils imitent tout ce qu’ils voient faire à leurs parents, et rêvent de les surpasser. J’avais donc inventé la photographie en couleurs et je demandais en mariage une belle jeune fille dont j’avais fait le portrait. Je racontai cela à mon frère et je signai : Paul, savant en herbe. — je n’étais pas bon prophète, je n’ai rien inventé du tout, et, chose plus regrettable, je ne me suis pas marié.
Nous avions surnommé ma mère La Bonti; sa fleur préférée était la pervenche et, déjà symboliste, je cherchais la cause de ce goût dans une certaine concordance entre le doux parfum, la couleur tendre, la modestie de la fleur et les vertus de ma mère.
Mes premières vers furent une sorte de prière mystique où mon âme d’enfant réunissait, dans une seule personnification, la fleur que j’admirais et la mère que j’aimais plus que tout au monde.
Pervenche de douceur, A ta tige fleurie Abandonner ma vie C’est pour moi le bonheur.
Dès le lendemain, j’avais hâte de faire part à Fernand de mon nouveau talent, je lui écrivis :
… J’ai bien souvent pensé à toi et je m’impatiente en cherchant mes mots latins, c’est bien long. Tu dois avoir bien du mal à traduire Virgile. Tu disais que tu allais devenir poète latin; moi, je suis déjà poète français, ainsi qu’Alix; tu verras que mes vers égalent ceux de Victor Hugo, du reste en voici la preuve.
Et je citais le fameux quatrain.
En classe, c’est moi qui suis le plus savant, mais les autres sont assez ignorants; il y en a un qui ne comprend rien. Alix a eu la croix à cause de sa sagesse. Nous avons tous crié au miracle. M. le curé lui a donné une belle image; elle a cependant dévergondé plusieurs petites filles…
En effet, l’abbé lui ayant demandé : « Quelles sont les trois vertus théologales? » elle prit un petit air naïf pour répondre : « La Liberté, l’Égalité et la Fraternité. » Le lendemain le curé dissertait contre la colère, ce vilain péché. Alix, assise auprès de la fille du maçon, lui souffla cette question : Pourquoi Dieu s’est-il mis en colère contre le peuple d’Israël? — Le curé, un peu interloqué tout d’abord, eut recours à ma sœur : « Alix, dit-il, (il prononçait ali), répondez! » — « Ce n’était pas de la colère, dit adroitement la rusée gamine, c’était de l’indignation. » Cette distinction subtile si bien dans le goût jésuitique, lui avait valu une belle image.
Fernand à son père
… Le paquet que maman m’a envoyé m’a fait grand plaisir. Je me suis frotté mes engelures avec l’eau-de-vie camphrée et elles disparaissent. Nous sommes moins bien nourris qu’au commencement, le pain est malfait. J’ai été un peu malade et je suis resté au lit 4 jours! Nous faisons maintenant un fort en neige; nous nous sommes fait des boucliers en carton pour nous défendre des boules de neige.
Je veux maintenant répondre à Paul :
J’ai trouvé tes vers très jolis. La Bonti-Pervenche est très tendre. La Vengeance d’Alix est sublime. Je ne suis pas si bon poète que vous, je ne fais encore que scanner les vers d’Ovide. Je suis bien aise d’apprendre que tu es le l’oracle de la classe; tâche de vaincre Teresa, il n’est pas invincible, malgré son beau nom. Je crois que par la muse et ton léger acharnement tu le surpasses déjà. Quant à Alix j’ai été où on ne peut plus étonné de savoir qu’elle avait eu la croix à cause de sa sagesse. Pour ce qui est d’avoir dévergondé plusieurs petites filles, cela ne m’étonne pas du tout, car elle est bien capable de dévergonder toutes les petites filles et les bonnes sœurs aussi.
M. Félix Milliet à Fernand
… J’ai appris que tu avais enfin ton uniforme; j’aurai donc le plaisir de te voir en costume. Ta mère se figure qu’il doit t’aller très bien; Paul et Alix sont de son avis.
Nous étions en admiration devant notre grand frère.
Dans la prochaine lettre dis-nous si tu as repris les études d’allemand; tu sais que nous attachons beaucoup d’importance à ce que tu continues à apprendre cette langue…
Autant que le temps me le permet, je m’occupe de peinture; j’ai fait le portrait de madame Pollet et commencé celui de M. Hippolyte Deplane, le chasseur de chamois. Je l’ai représenté en pied, assis sur un rocher, avec sa carabine et tout son attirail de chasseur; je peindrai à ses pieds un chamois mort… des qui m’en aura apporté un. J’ai travaillé hier et aujourd’hui au portrait de madame Orsat qui a accepté d’être la marraine d’André… ou de Louise, avec M. Pollet pour compère.
… J’ai été la veille de Noël à la messe de minuit. Paul y a dormi un bon somme; c’étaient les chanteurs de la basse qui l’avaient endormi; j’en étais… Nous avons été l’autre jour à un bal donné par les maçons. M. Pollet a fait un discours de toute beauté. Comme j’étais un peu enrhumée, maman n’a pas voulu que je reste longtemps au bal, mais je n’ai pas manqué une danse. Madame Pollet a dansé aussi avec souplesse et élasticité; elle s’est délectée de vin chaud et est revenue avec son « doux-doux » à trois heures du matin. — Le curé a demandé à Paul pourquoi je n’allais pas en classe. Paul a répondu que j’étais enrhumée. — « Ah! c’est, sans doute, au bal qu’elle a attrapé cela. C’est très mal à une enfant de son âge d’aller danser. » J’en ai fait pénitence en prenant de la tisane et du réglisse.
Je te souhaite une bonne année, une parfaite santé et le paradis à la fin de tes jours : il faut bien se conformer aux usages de la Savoie! Tu me demandes de nouveaux vers, mais je me suis livré aux sciences de l’Épitome. Je vais commencer le De Viris. J’espère te faire honneur et je n’entends pas qu’on dise que tu as un petit ânes de frère. J’ai été obligé d’abandonner ma verve poétique pour essayer de vaincre Teresa; nous allons composer tous deux en sa version, je crois qu’il sera vaincu, car mon courage est héroïque. J’ai donné au curé un petit ciseau que j’avais dessiné. Il m’a dit qu’il ne voulait pas assister aux séances de magnétisme, parce qu’y avait de la diabletie; il m’a chargé de dire à M. Pollet de demander à son pantin ce qu’il était, parce que toutes les tables étaient l’esprit du démon…
Il faudra que tu nous envoies le programme des livres que l’on traduit en sixième; les élèves de cette classe sont-ils bien forts? car je voudrais pouvoir y entrer à Pâques. Tu nous diras tes places, je voudrais bien les savoir, car nous nous y intéressons beaucoup.
Madame Milliet à Fernand
J’ai reçu ta lettre, mon cher enfant, elle nous a fait plaisir, sans cependant nous satisfaire entièrement. Nous avons été bien aises de te savoir reçu pour les examens; mais tu auras dû être le premier et non pas le second en narration et en version; M. Fleury te l’a dit devant nous. Si tu es négligent, tu verras les autres te passer devant et tu manqueras les prix. Pour nous, tu sais bien que nous ne te manquerons pas de paroles. Indépendamment de ce que nous t’avons promis, un peu du bonheur que tu auras à nous rendre heureux, ton père et moi. Tu le sais, cher enfant, rien ne nous coûte quand il s’agit de votre avantage et même de votre plaisir, nous mettons en vous tout notre bonheur, nous ne vous demandons que deux choses : nous aimer et travailler à devenir des hommes. Je crois que la première vous est facile, quant à la seconde, tu sais ce que nous entendons par être des hommes, c’est-à-dire des êtres ayant développé toutes leurs facultés et pouvant être utiles à eux et à leurs semblables. Pour atteindre ce but, il faut s’instruire d’abord, puis on arrive ensuite à l’application de son instruction et de ses facultés. Nous causerons de tout cela quand nous nous verrons, ce qui sera bientôt, je pense. Nous avons arrêté un appartement à Bonneville, mais les conditions ne sont point réglées, il nous faut y aller pour cela.
Paul et Alix sont reçus pour leur première communion, ils la feront ce dimanche en huit, le 2 avril.
Si je trouve une occasion, je t’enverrai du miel, mais renvoie-moi les deux pots vides.
Adieu, cher enfant, travaille et porte-toi bien. Tu sais ce que je t’ai promis si ton maître d’allemand est content de toi. (1) Je te préviens que je ne me paierai d’aucune mauvaise raison, donnant, donnant…
5
J’avais dix ans, lorsque naquit ma sœur Louise (1854). A cette époque, en Savoie, il n’y avait pas de registres spéciaux pour l’état-civil; les déclarations de naissance se confondaient avec les actes de baptême. Il fallait donc faire baptiser l’enfant. L’orgue était tenu de magistrale façon par M. Pasquier. Louise fit son entrée dans l’église aux sons de la Marseillaise. Quand le prêtre lui versa l’eau bénite sur le front, elle poussa des cris perçants, comme pour manifester d’avance ses opinions violemment anticléricales.
Les idées religieuses de mes parents étaient celles de Victor Hugo, de Michelet, de George Sand, de Victor Considérant. Pour eux, Dieu s’identifiait avec l’Idéal. Dans un cahier de notes écrites par ma mère, je trouve cette citation de Lamartine : « Une conscience sans Dieu, c’est un tribunal sans juge. La lumière de la conscience n’est autre chose que la réverbération de l’idée de Dieu dans l’âme du genre humain. Éloignez Dieu, il fait nuit dans l’homme. »
Tout cela est fort bien dit, mais ne remplace pas une démonstration. Mes parents n’eurent pas trop de peine à se conformer aux usages du pays, et, pour éviter un scandale, ils décidèrent que nous ferions, ma sœur et moi, notre première et dernière communion. J’ai donc étudié le catéchisme.
Dans les bizarres doctrines qu’il s’y trouvent résumées, je distingue aujourd’hui trois parties de valeurs inégales : la première, mystique, qu’un homme sensé ne peut plus guère admettre; la seconde, philosophique, bien discutable; la troisième enfin, relative aussi, comme toutes les choses humaines, mais pourtant beaucoup plus solide. Cette dernière formule assez bien les principes généraux d’une morale qui progressera assurément, mais qui a été depuis de longs siècles celle des Égyptiens, des Indous, des Perses et des Grecs, et qui durera probablement longtemps encore.
Nos parents nous expliquèrent le sens élevé de la communion, symbole de fraternité entre les hommes. Ils nous firent comprendre aussi les beaux sentiments qui animaient les premiers chrétiens, lorsqu’ils venaient confesser publiquement leurs fautes. La plupart des gens qui sont restés attachés à la religion confondent dans une même vénération des erreurs historiques, des hypothèses cosmologiques et la culture très saine du sens moral.
Élevée dans la religion catholique, ma mère avait cessé de la pratiquer peu de temps après son mariage.
Pour moi, lorsque je m’agenouillai devant le vicaire qui était aussi mon professeur, j’éprouvais un sincère repentir de mes peccadilles d’enfant. J’admirais le Christ comme un idéal de pureté morale, et mon confesseur m’apparaissait comme son représentant sur la terre. Il parlait si bien, avec tant de gravité et de conviction, avec un désir si vrai de nous rendre meilleurs, que j’éprouvais pour lui un respect mêlé de reconnaissance.
Mon étonnement fut grand lorsque, pour toute réprimande, je le vis fondre en larmes et s’écrier comme malgré lui : « Seigneur, puissé-je n’avoir rien de plus grave à me reprocher! » Par un renversement imprévu des rôles, c’était lui qui semblait se confesser à mon innocence. Peu à peu cependant il se ressaisit et me donna l’absolution.
J’avais assez d’honneur pour ne raconter à personne, pas même à ma mère, cette exclamation étrange, qui m’avait pourtant fait une vive impression. J’ai su depuis que le malheureux jeune homme avait séduit une petite paysanne, ou plutôt s’était laissé séduire par elle, et qu’elle allait avoir un enfant.
L’abbé fut envoyé au loin en disgrâce, sa carrière était brisée. Trompé par les faux préceptes d’une religion immorale, il se croyait obligé d’abandonner la mère de son enfant.
Que ne s’est-il trouvé là un honnête homme pour lui dire : Ne pleure pas, ami, ta faute est excusable, tu as obéi aux lois éternelles de la nature, plus fortes que les conventions sociales. Épouse la femme que tu as choisie. Élevez vos enfants dans l’amour de la justice, et vivez en paix.
6
Mes parents auraient prolongé volontiers leur séjour à Samoëns, mais cette bourgade ne présentait pas des ressources suffisantes pour notre instruction. Le Collège de Bonneville venait d’être réorganisé, et le Conseil municipal y avait appelé toute une pléiade de jeunes professeurs français qui devinrent nos maîtres et nos amis.
Le 4 novembre 1853, M. Milliet recevait la lettre suivante :
Monsieur, d’après ce qui m’a été dit par des personnes très capables d’un juger, et d’après ce que j’ai vu par moi-même de vos talents pour la peinture, je serais heureux de vous attacher au Collège comme professeur de dessin, avec l’autorisation de M. le Proviseur Royal.
Je vous prie, Monsieur, d’agréer mes salutations empressées et l’assurance de ma parfaite considération.
Recteur du Collège.
Mon père accepta avec grand plaisir ces nouvelles fonctions; mais ce ne fut pas sans regrets que nous quittâmes le Bérouze et nos excellents amis qui savaient exercer d’une façon si cordiale l’hospitalité.
1853-1857
1
La direction du Collège de Bonneville avait été confiée à M. Héguin de Guerle, un lettré, qui avait traduit pour la collection Nisard quelques auteurs latins. (1) C’était un homme du monde, un homme de goût, un spirituel causeur, mais il ne semble pas avoir eu les qualités d’ordre, nécessaires à un administrateur.
Les professeurs de mathématiques, de rhétorique et de philosophie étaient de jeunes licenciés français, aimables et intelligents.
Notre vie s’écoulait paisiblement. Nos parents avaient la sagesse de ne se mêler jamais aux mesquines
(1) Pétrone, entre autres. querelles qui divisent les habitants des petites villes. Le dimanche nous faisions de longues promenades dans ce beau pays, en compagnie des professeurs du Collège. De temps en temps quelques amis de Genève, les Reynaud, les Plissonnier, venaient nous rendre visite et adoucir notre exil.
Bonneville, située près de la frontière de France, avait aussi donné asile à quelques réfugiés politiques.
Je me souviens d’un singulier original, le docteur Mazon, qui n’exerçait plus la médecine, mais, transformiste convaincu, faisait des expériences sur les lapins. Il les soumettait à une pénible gymnastique, ayant placé leurs ateliers à une telle hauteur que les pauvres bêtes devaient faire de grands efforts pour atteindre leur nourriture. M. Mazon espérait parvenir à créer ainsi à la longue une espèce géante. Il ne lui manqua pour réussir que quelques siècles d’existence.
Lorsque mourut sa femme, le docteur eut le courage d’ouvrir le cadavre pour en retirer le cœur. Cette relique trônait dans un bocal d’esprit-de-vin, sur la cheminée du salon.
M. Mazon, qui se moquait du diable et plaisantait sur le culte idolâtrique de la Vierge et des Saints, croyait à la télépathie et aux sciences occultes. Je ne sais s’il n’essaya pas les pratiques de l’envoûtement pour débarrasser le monde de Napoléon III. Parfois, il gravissait le Môle, montagne énorme qui domine toute la vallée, puis à minuit, seul, debout sur le plus haut sommet et tourné vers la France, il appelait à son aide tous les esprits du ciel et de la terre. A la façon des anciens prophètes d’Israël, il prononçait des imprécations solennelles, écrasant sous ses anathèmes l’empire et l’empereur, qui ne s’en portaient pas plus mal.
S’il manquait un peu de bon sens, M. Mazon n’en faisait pas moins beaucoup de bien autour de lui. Il était aussi inoffensif que ses lapins, et l’on se demandait pourquoi il avait été proscrit.
Autant M. Mazon était exalté et excentrique, autant M. Morizot montrait de calme sagesse et de méthodique raison. Les beautés de l’art échappaient à son esprit positif, mais sa manière d’enseigner les sciences était pleine d’intérêt et de vie.
Extraire une racine carrée ou même faire une simple division, cela devenait une sorte de drame, dont nous suivions avec émotion les péripéties, les alternatives de doute et d’espérance. La vérité doit toujours se défendre contre de multiples erreurs; il s’agit de passer adroitement entre le trop grand et le trop petit, tel un navire entre Charybde et Scylla. C’était avec joie que nous assistions au triomphe de la lumière sur les ténèbres, quand la racine ou le quotient brillait enfin, comme le soleil de la certitude.
2
Ce qui nous paraissait bien dur, c’était l’obligation où se trouvait notre mère de se rendre alternativement auprès de madame de Tucé, ou à Valence pour ses affaires. Dans ces nombreux voyages, elle était accompagnée, tantôt d’un seul de ses enfants, tantôt des trois aînés.
Tout occupé d’art et de poésie, F. Milliet n’entendait rien aux affaires d’argent qui l’ennuyaient profondément, et il avait été heureux de donner à ma mère une procuration générale.
Madame de Tucé avait gardé la dot de sa fille et lui en servait irrégulièrement la rente. Le métayer de Saint-Flour, propriété de mon père, ne payait que rarement et incomplètement son fermage. Mes parents ne se décidèrent à vendre leurs terres, et placèrent une partie de leur fortune chez M. Reynaud, qui leur en servait de beaux intérêts. (1)
Le caractère de madame de Tucé ne ressemblait guère à celui de poule. Faire valoir ses terres était pour elle un plaisir, et c’est avec une activité inlassable, comme avec une véritable compétence, qu’elle surveillait et dirigeait les travaux de ses fermiers.
Madame de Tucé à sa fille
Le Mans, ce 7 août 1854.
… Demain, j’irai passer deux ou trois heures à La Monnerie, où je fais bâtir une écurie. Je serai de retour ici pour dîner, et je retournerai vite à Fleurigny, où j’ai dix moissonneurs. J’aurais grand besoin de Fernand pour m’aider à conduire tout ces embarras, qui ne sera pas fini avant le premier septembre.
Dans un voyage que nous fîmes au Mans, un phrénologue, ami du fils Chassevant, avait tâté mes bosses, décrit mes aptitudes et tiré mon horoscope. Il me donnait libéralement « les rédlectives, toutes les facultés qui servent à former le jugement sain. » Il me gratifiait
(1) M. Milliet ne savait pas refuser un secours d’argent à ceux de ses amis qui s’adressaient à lui. M. G…, parmi beaucoup d’autres, lui fit perdre une assez grosse somme dans l’exploitation de mines d’anthracite. même de la mémoire des mots dont j’avais si grand besoin. — « Plus de profondeur que de brillant; combativité peu développée. Secrétivité, acquisivité presque nulles. Approbativité et curiosité développées, etc… » Tel était donc le tréfonds de mon caractère! Quelle science merveilleuse! Ainsi le simple examen des formes extérieures du crâne allait nous révéler les dispositions naturelles d’un enfant, sa vocation, mettre à nu les penchants, les instincts et les passions d’un homme, ses vertus et ses vices les plus cachés! J’étais enthousiaste!
Du Mans à Paris et de Paris à Valence je me plongeai avec ardeur dans la lecture d’un manuel de Phrénologie, et je fus étonné après cela de ne pas encore connaître très bien les hommes. Cependant cet effort ne me fut pas complètement inutile; la classification des « facultés de l’âme » était une introduction à l’étude de la psychologie.
Paul à sa sœur
Chère Alix. — Je suis bien isolé à Valence, Laure Montal est allée rejoindre son frère à Cette… J’étudie la phrénologie avec rage. Le livre que maman m’a acheté est très joli, il est fait à un point de vue phalanstérien. (1) Le docteur Marquet m’a donné un crâne sur lequel j’étudie; c’est un crâne de brigand, à ce qu’il me semble. — A Vienne, la famille Huguenot nous a fait très bon accueil; ils ont tous quelque chose de sympathique, il me semble les avoir connus dans le monde animal.
Au milieu des plus graves chagrins et des soucis d’affaires, madame Milliet n’oubliait pas ses pauvres abandonnés; elle pensait à tout et faisait mille recommandations à sa fille.
Madame Milliet à Alix
… S’il fait froid, mon enfant, il faut t’occuper de faire venir du bois bien sec; prendre deux moules de fayard (hêtre), un de gros, un de petit, et tu le feras scier de la dimension de la cheminée, en trois. Il y avait des haricots dans le jardin, ils doivent être mûrs, il le faut les resserrer. Je te charge de cela avec Paul. Je pense, ma chère enfant, que tu as bien soin de ce bon petit père et de son Paulo, que tu veilles à ce qu’il ne se mouille pas les pieds, et que tu fais la petite mère avec ton Lili. Je vois que je vais trouver un vrai Valle.
Ton père ne m’a pas parlé du fameux cheval blanc (une ensaigne qu’un aubergiste lui avait demandée).
Adieu, ma bonne petite fille, embrasse bien les deux enfants pour moi. Ta petite mère qui t’aime.
L’année suivante, madame Milliet conduisit ses trois aînés à Fleurigny et ramena la petite Jeanne.
Madame Milliet à son mari
Saint-Flour, 15 avril 1856.
Décidément, ma pauvres amie, vous êtes crispants avec vos lettres adressées à Crest. Vous croyez sans doute que nous sommes là à nous prélasser, à faire des visites à tous les Montlovier, (1) à tous les Monstiers, et des promenades en voiture. Détrompez-vous, nous sommes installés à Saint-Flour, où nous avons un mal de chien du matin au soir. J’ai pris Jeannette pour me servir; ton filleul et Louison ont travaillé toute la journée avec Clavière pour transporter dans la cour tout le mobilier, et demain, s’il fait beau, la vente se fera dehors. L’huissier est un républicain, ce qui m’a racommodée un peu avec lui, car il a l’air souverainement déplaisant.
Je ne t’ai pas envoyé, mon petit homme, de ton aimable lettre; quand je t’ai répondu, j’étais bien maussade; c’est pourquoi je t’écris aujourd’hui sur du papier rose, afin de donner à nos idées un peu de cette couleur; je désire qu’elle se détéigne sur toi aussi. Ce qui m’en accapare, c’est la race de Dauphisais et de bedeau, qui sont bien l’engence la plus retorse, la plus funeste, la plus grosse-saoul qu’il y ait au monde. Saint-Flour est évité par tous les gros marchands de biens du pays. Heureusement qu’ils se détestent entre eux et qu’une alliance n’est guère à craindre. Ils viennent m’offrir des prix dérisoires.
La vente a assez bien marché.
Madame Milliet dut faire la même année un second voyage à Valence.
… Nous sommes arrivés à Lyon à huit heures du matin; en sortant du wagon, on monte dans un omnibus qui conduit au bateau à vapeur, et nous sommes arrivés à Valence à trois heures. Les Montal nous attendaient sur le pont. Jeanne a été très sage en chemin de fer, elle appelle cela de beaux carrosses, elle s’y plaît beaucoup et demande à y retourner, mais le voyage la éprouvée… heureusement j’ai Alix qu’elle ne veut plus quitter.
M. et madame Canot, nos acheteurs, ont dîné hier chez Montal et nous allons dîner dimanche chez eux à Saint-Hour. Il paraît que la maison est admirablement tenue, M. Canot y a fait pour 800 francs de réparations, il travaille à tout, même à tes tableaux. — Celle est arrivée hier avec Jenny (sa fille).
Madame Milliet dut faire la même année un second voyage à Valence.
… Les enfants vont bien. Paul et Fernand font avec le docteur Marquet une grande tournée. Quoiqu’il s’amuser, ils songeaient presque autant que moi après le jour qui nous
(1) Celle, sœur de M. Milliet, avait épousé le docteur de Montlovier. réunira. Et moi, mon chéri, je suis comme un corps sans âme. Je voudrais bien retrouver cette âme, elle est à Bonneville, n’est-ce pas? A bientôt.
L’exilé ne négligeait pas une occasion d’offrir à madame Milliet de nouveaux vers. En 1853 il avait écrit pour l’anniversaire de leur mariage :
Ange qui m’as suivi sur la terre étrangère, Qui dans les temps mauvais te montres tour à tour Ferme comme la Foi, tendre comme une mère, A toi mes vœux fervents, à toi tout mon amour.
Une autre année il composa ce rondeau :
Le mois d’Avril est le mois des amours, Les vieux Romains le vouaient à Cythère, Et, de tous ceux que le temps en son cours Vient arracher au livre de nos jours, C’est encor lui que tout haut je préfère. Aux nudités de la nature austère Qui vient jeter un manteau de velours, Et la parer de verdoyants atours?
Mais est-ce en lui tout ce qui sait me plaire? Non, et je vais m’expliquer sans détours; Un mot souvent en dit plus qu’un discours : De notre hymen songe à l’anniversaire, Et tu sauras pourquoi j’aime toujours
Cependant Fernand allait avoir 14 ans, il éprouvait une grande répugnance pour la vie sédentaire, et l’étude du latin l’ennuyait profondément. Ses parents lui demandaient, non seulement de choisir une carrière, mais de motiver son choix. L’espoir de longs voyages et d’une vie d’aventures le poussa alors vers la marine. A l’occasion du premier janvier 1855, l’adolescent écrit à sa mère, et c’est avec une certaine gravité qu’il lui fait part de ses projets. Le jeune étourdi semble deviner l’avenir qui l’attend.
Chère mère. — Dans un an peut-être, je serai livré à moi-même, et abandonné à mes propres forces. Je ne tarderai pas à entrer dans la carrière que je me suis choisie. A qui devrais-je de pouvoir occuper un rang dans la société et de ne pas être un homme inutile à lui-même et aux autres? N’est-ce pas surtout à toi, ma mère? Comment compter les peines, les fatigues que tu t’es données pour moi? A force de recevoir des soins, on s’y habitue; on finit même par penser qu’ils nous sont dûs, et on le deviendrait facilement ingrat. Mais maintenant que je commence à réfléchir, je te crains pas de tomber dans cet écueil. Quand je retourne en arrière, quand je vois que c’est toi qui as veillé sur mon enfance, qui m’as nourri, qui as pris soin de mon éducation, de ma santé, comment te témoigner toute ma reconnaissance? Jamais elle ne pourra égaler ce que tu as fait pour moi. Ce serait maintenant à moi de t’entourer de soins, et pourtant il faut que je parte. Aujourd’hui, je ne peux te témoigner les sentiments de mon cœur que par des paroles; bientôt, j’espère que ma conduite te montrera que j’ai profité de tes conseils. Je serais pourtant bien plus heureux de rester à tes côtés, de ne m’occuper que de toi et de mon père à qui je dois tant. Mais cette séparation, ma carrière l’exige. Je ne me dois pas seulement à ma famille, il faut aussi que je me rende utile à la société.
Mais, à quoi dois-je le plus, si ce n’est à mes parents? C’est de vous que j’ai appris tout ce que je sais : éducation, devoirs envers les autres, idées larges et généreuses, que n’avez-vous pas fait pour cultiver mon intelligence et poser les fondements de mon avenir!
Ce jour de l’an qui devrait être si heureux, puisque je le passe auprès de toi, ma mère, une idée vient l’attrister, je songe que ce sera bientôt le dernier que je fêterai en famille.
Qui sait où je serai dans quelques années? Combien de lieues me sépareront de toi? Oh, que le jour de l’an sera triste alors; mon frère, mes sœurs pourront t’embrasser, et moi je ne pourrai que t’écrire. Je serai seul au milieu d’étrangers qui tous, avec leurs familles, passeront joyeusement ce jour de renouvellement de l’année; je n’aurai personne à qui confier mes peines ou mes joies, et à qui parler de mes parents bien aimés.
Mais écartons ces tristes idées; le moment de la séparation n’est pas encore venu, ne songeons qu’à la joie de passer cette nouvelle année ensemble. Je ne veux penser qu’au bonheur d’être près de toi, ma mère chérie, de pouvoir t’embrasser et d’exprimer toute la reconnaissance que je ressens.
Ton fils,
3
Un chagrin bien cruel allait frapper notre famille. Ma mère avait ramené à Bonneville sa fille Jeanne. C’était la plus ravissante enfant que j’aie jamais vue. Ses cheveux blonds, son admirable teint, frais comme une rose, ses yeux vifs et doux, d’un bleu de pervenche, sa petite mine ouverte et bonne nous faisaient prévoir qu’elle deviendrait le vivant portrait de sa mère. Je ne saurais dire quelle grâce exquise avait notre Jeanne dans tous ses mouvements, quel charme dans son sourire, quelle intelligence précise et quelle bonté dans son regard. Elle faisait notre admiration et notre joie.
L’inquiétude fut grande quand elle tomba malade, quand nous la vîmes dépérir rapidement!
Bonneville ne possédait alors qu’un seul médecin, vieux bonhomme qui avait été intelligent et instruit autrefois, mais que l’intempérance avait amoindri, plus encore que les années. Il ne comprit rien à la maladie de Jeanne : un vermifuge aurait suffi pour la sauver… Et notre pauvre ange mourut, par la faute d’un vieil ivrogne. (Novembre 1854.)
Notre chagrin fut profond. Mon père n’a rien écrit sur la mort de sa fille. Je lui en sais gré.
Cette première vision de la mort me hanta longtemps. Je ne pouvais passer d’un convoi funèbre sans un serrement de cœur. Je voyais ma petite sœur pâle et inanimée dans son berceau. Il me semblait que quelque chose en moi s’était brisé… Assurément si Jeanne eût vécu, elle m’aurait aimé comme je l’aimais, nous nous serions protégés réciproquement; elle ne m’aurait pas abandonné.
Une consolation nous restait, notre petite sœur Louise âgée d’un an. Pendant toute sa première enfance, son visage d’était extraordinaire : un grand front proéminent, démesuré, à la Victor Hugo, de grands yeux sombres, d’un bleu profond, une mine grave et méditative. Son calme ne se démentait jamais, mais elle manifestait déjà une volonté de fer.
4
Quel est le socialiste qui a proposé à notre pays cet admirable programme de travail et de paix?
Nous avons d’immenses territoires incultes à défricher, des routes à ouvrir, des ports à creuser, des rivières à rendre navigables, des canaux à terminer, notre réseau de chemins de fer à compléter. Nous avons, en face de Marseille, un vaste royaume à assimiler à la France. Nous avons tous nos grands ports de l’Océan à rapprocher du continent américain par la rapidité de ces communications qui nous manquent encore. Nous avons partout enfin des ruines à relever, des faux dieux à abattre, des vérités à faire triompher.
Ainsi parlait Napoléon III dans son fameux discours de Bordeaux : « L’empire c’est la paix. » Telles étaient les promesses; voici les faits : Guerre de Crimée, guerre d’Italie, guerre du Mexique, Metz, Sedan, l’invasion, la honte, la ruine.
Cependant, M. Milliet ne pouvait plus se faire d’illusions; la popularité de l’empereur auprès de la classe ouvrière était indéniable. Madame de Tucé écrivait, par exemple, à sa fille à l’occasion du percement d’une rue nouvelle :
Il y a deux cents ouvriers qui ouvrent la rue; elle a 36 pieds de large; aussi vois-tu les omnibus qui traversent mon jardin, les roulages qui entrent dans ton potager, les curieux qui vont en débarcadère passent sur mes beaux arbres. Enfin, il y a là du bon et du mauvais : regrets de l’agrément d’un beau jardin, et valeur en plus pour nos propriétés si bien placées. La ville a voté 170 mille francs pour nous indemniser.
On travaille à force, on mange du bras; les ouvriers gagnent jusqu’à trois francs par jour, aussi tous crient : « Vive l’Empereur! » à plein gosier.
Les Chassevant font de très brillantes affaires, ils ont au moins trois mille ouvriers, obligés d’aller en chercher dans la Mayenne et en Bretagne. Et malgré cela Julien (leur fils) va au Texas ainsi que son ami Montreuil.
En effet, notre excellent ami Victor Considérant, (1)
(1) Né à Salins en 1808, Victor Considérant fut admis à l’École Polytechnique et devint capitaine du génie. Il donna sa démission pour se consacrer tout entier à répandre les doctrines de Ch. Fourier. C’est dans ce but qu’il publia les journaux le Nouveau
Monde, puis la Démocratie Pacifique, et enfin la revue intitulée la Phalange. En 1849, à la mort de son maître, il fut reconnu comme chef de l’école phalanstérienne. Élu député en 1848, il siégea à la Montagne. Ses livres Destinée, Sociale et le Socialisme devant le vieux monde restent avec celui d’Hubert Bourgin (Fourier, Paris 1905) parmi les meilleurs résumés du vaste système de Fourier.
s’occupait alors d’organiser une colonie phalanstérienne en Amérique. Les disciples de Fourier avaient l’espoir de réaliser sur cette terre lointaine les conceptions de leur maître.
Dans une brochure intitulée Au Texas, Considérant commençait par raconter le voyage qu’il avait fait aux États-Unis en 1853, et sa visite à la North-American Phalanx, qui existait déjà depuis dix années.
Le personnel trop peu nombreux (120 à 130 membres) ne permettait pas de tenter la savante organisation par séries combinées qu’on nomme un phalanstère. Selon Fourier, toute association doit être conçue, non pas seulement comme une agglomération d’individus juxtaposés, mais comme un être social, dont chaque élément coopère à la vie de l’ensemble, d’une manière intégrale et harmonique. Sans cet organisme sériaire, l’association tend à noyer les individus dans la substance collective, l’entraîn et l’attrait manquent au travail.
Cependant dans la Phalange américaine, quelques-uns des problèmes sociaux semblaient résolus : la suppression de la domesticité, par exemple. « Les visiteurs sont charmés de se voir servir, dès leur premier repas, par des jeunes filles, de jeunes garçons et des dames, qui sont les enfants et les femmes des maîtres de l’établissement, et qui, bientôt après, ont à leur tour pour serviteurs ceux aux ordres de qui ils étaient tout à l’heure. »
Les femmes prennent une part active aux délibérations et votent comme les hommes. — Aucun travail n’est obligatoire. Pas l’ombre d’une autorité pour enjoindre, réprimer, punir.
Lorsqu’on objectait à Considérant l’insuffisance des capitaux dont il pouvait disposer pour la réalisation de son entreprise, il répondait que la valeur des terrains est une fonction proportionnelle à la population qui s’y porte. Amener du monde sur une zone déterminée est donc l’équivalent d’une création de valeur.
Considérant faisait du Texas une description féerique : La nature a tout fait, tout est disposé; il n’y a qu’à élever des constructions, que l’œil s’étonne de ne pas trouver. Le sol est d’une richesse supérieure; la prairie offre des pâturages de premier ordre : « Des espaces considérables sont exclusivement occupés par du blé sauvage, par de l’orge on par de l’avoine, sauvages aussi, mais qui n’en avaient pas moins toute l’apparence de champs cultivés.
« Les pêches, les melons, les raisins et autres fruits des climats tempérés y viennent à profusion, tandis que les figues, les oranges, les citrons, les dattes, les ananas, les olives et les autres fruits des tropiques abondent dans les parties méridionales. — Les produits de la grande culture sont les cotons à longue soie, le maïs, le blé, le seigle, l’orge et les autres grains, la canne à sucre, les pommes de terre, les patates, etc. Le riz et le tabac croissent sur plusieurs points, et parmi les plantes indigènes on compte l’indigo, la vanille, la salsepareille et nombre de produits médicinaux. »
Fernand écoutait de toutes ses oreilles la lecture de passages tels que celui-ci :
Des quantités considérables de bétail, de chevaux, de mulets, de moutons et de cochons s’engraissent sur les prairies, sans réclamer aucun soin. D’énormes troupeaux de buffalos et de chevaux sauvages parcourent les prairies, les cerfs, les ours et plusieurs autres espèces de gibier s’y nourrissent à profusion.
Le territoire est encore infesté par des hordes d’Indiens dont la plupart subsistent d’incursions et de déprédations, et montrent souvent les dispositions les plus destructives et les plus sanguinaires.
Le climat est délicieux et d’une salubrité remarquable. L’hiver n’est jamais rigoureux. La chaleur de l’été, quoique intense, est grandement tempérée par les brises régulières et rafraîchissantes qui se lèvent tous les jours avec le soleil et ne tombent pas avant trois heures de l’après-midi.
Chaque année, quand les grandes herbes ont été desséchées par l’hiver, l’incendie y promène ses nappes de flamme et de fumée, lancées quelquefois dans la plaine plus vite qu’un cheval au galop.
L’incendie est l’allié de la prairie contre la forêt. Celui-ci gagne du terrain si les populations agricoles, régularisant l’incendie, le gouvernent de manière à favoriser l’extension des bois.
On conçoit quel attrait devaient exercer sur de jeunes imaginations ces primitifs procédés de culture : « On met la charrue sur la prairie, on sème du maïs, et l’on donne un coup de herse. Le maïs s’élève de deux mètres à trois mètres et demi de hauteur, et donne une récolte considérable. » Après cette opération, la prairie est devenue un champ où tout ce que l’on voudra semer viendra à souhait. Le blé rend jusqu’à quarante-cinq grains pour un, les betteraves atteignent jusqu’à quatre-vingt-deux centimètres de circonférence. — Considérant proposait à Brisbane, son compagnon, d’en rapporter une, à l’instar des deux émissaires hébreux, qu’on représente chargés de la grappe de raisin coupée par eux dans la terre promise.
« De telles récoltes s’obtiennent par un labeur des plus facile et sans fumier. La couche d’humus mesure quelquefois jusqu’à cinq mètres de profondeur. »
Victor Considérant proposait aux phalanstériens de « s’associer d’esprit, de cœur et de volonté, pour fonder une société s’établissant en pleine conscience de son but et de ses moyens; ce serait un foyer de liberté, de lumière, de puissance pacifique, d’attraction souveraine et de prospérité rayonnante et libératrice. »
L’enthousiasme est contagieux. Mes parents se hâtèrent de prendre des actions dans cette entreprise hasardeuse.
De toute la famille, Paul était peut-être celui que tentait le moins l’émigration au Texas. Il entrevoyait vaguement une absence regrettable de musées et de bibliothèques, seules régions vers lesquelles il fût dirigé par ses attractions et ses destinées.
M. Milliet, profondément attaché au sol natal, ne se résignait qu’à regret à quitter l’Europe. Forcé de reconnaître que le régime impérial se consolidait en France, et très attristé de voir se prolonger l’exil, il fut pris de découragement. Au moment de partir, il composa les vers suivants; « les plus désespérés sont les chants les plus beaux » :
Le vaisseau va quitter la terre; Les passagers sont sur le pont, Et dans leurs yeux et sur leur front Passe un éclair de joie amère. Pourquoi fuient-ils sous d’autres cieux? Ils vont chercher une patrie… Du sein de la foule attendrie Leur arrivent ces mots d’adieux :
Pionniers de l’avenir, pleins d’une foi profonde, Vous qui veillez, quand Paris dort, Partez! et que la mer vous berce sur son onde, Qu’un bon vent vous conduise au port.
Mais eux, chercheurs du grand problème, Inébranlables dans leur foi, De leurs cœurs dominant l’émoi, Font entendre un adieu suprême :
Je te quitte, ô terre natale, Et sans remords je puis partir : Garde la pierre sépulcrale De mon époux, vaillant martyr…
Si je restais dans ces parages, Un jour mes fils, devenus grands, Des soldats, assassins à gages, Par force iraient grossir les rangs.
Non, je les tiens, je les emmène Vers des bords, où la Liberté, Au souffle pur de son haleine, Fait reverdir l’Humanité!
La lionne au tigre vorace Sait arracher ses lionceaux : Napoléon, je mets l’espace Entre mes fils et tes bourreaux.
Qu’accomplissent les temps nouveaux! Les cyprès se changent en roses, L’arbre mort pousse des rameaux. L’Amour est seul maître du monde; On sent la terre tressaillir, Du sein de la tombe féconde Voyez la vie à flots jaillir… La déesse des temps antiques, A des autels en Amérique, Où triomphe la Liberté!
(c’est mon père qui parle)
Depuis quatre ans, banni de France, Je traîne au loin mes tristes jours, Cherchant à saisir l’Espérance… Le fantôme échappe toujours. Mais un bruit vient à mon oreille! Est-ce Paris qui se réveille? Non, ce n’est qu’un royal sabbat : Le peuple de la grande ville Fait le beau comme un chien servile En lèche la main qui le bat. Adorant le dieu de la force, Le vil César du faux serment, Il laisse en paix ce tigre corse Broyer la France sous sa dent. Que dis-je? En son ivresse étrange, Il se trouve heureux dans sa fange,
Pourvu que le maître ait souri. Hugo, laisse là tes ïambes! Paris chante les dithyrambes De Belmontet et de Méry. Que venez-vous troubler ses fêtes? Demeurez dans l’oubli, vaincus! Taisez-vous, proscrits et poètes, Cache ton glaive, ô Spartacus! Tout est fini. La France entière Courbe sa tête, jadis fière, Devant les crimes triomphants, Marâtre oublieuse et frivole, Elle danse, comme une folle, Sur la tombe de ses enfants. (1) Et je dis : Malheur, anathème, A qui n’entend pas le tocsin! O France, courtisane blême, Demeure au bras de l’assassin. Prodigue à ce hideux vampire Et les perles de ton sourire, Et l’or tressé de tes cheveux; Va, tu n’es plus qu’un corps sans âme, Je te laisse avec ton infâme, Et je vous maudis tous les deux!
(c’est la voix de ma mère)
Que ta plainte amère Meure sans échos, Pour qui désespère S’enfuit le repos. Que la foi divine S’allume en ton cœur Méprise l’épine, Ne vois que la fleur.
(1) Lorsque mon père nous lisait ces vers, sa voix s’altérait, des larmes lui montaient aux yeux et nous pleurions tous de voir pleurer cet homme si brave et si bon.
La France a beau me traiter en marâtre, Elle est ma mère, et devant sa douleur, Je ressens mieux combien je l’idolâtre, Et j’ai des vœux fervents pour son bonheur. Oh, bienfôt cesse ton long martyre, Pays aimé… Lorsqu’à mon avenir Le bonheur rit de son plus doux sourire, L’espoir me vient que les maux vont finir.
Elle chantait encor quand, sur la plaine humide, Le navire soudain a pris un vol rapide. La terre disparaît, et, dans le bruit des flots, S’éteignent les adieux, les chants… et les sanglots.
Fernand écrivait pour la fête de son père :
Cher Père. Tu as déjà largement payé ta dette à la société en sacrifiant ton repos, ton bonheur personnel pour la réalisation de ton idée, la régénération sociale. Tu y as employé toutes les veilles, c’est pour cela que tu as été banni. Si tu avais été égoïste, tu aurais lâchement courbé la tête et tout aurait été dit. Mais tu avais des enfants et tu voulais leur donner l’exemple du courage. Ton sacrifice n’aura pas été inutile. Sois-en sûr, cher père, après l’exemple que tu nous as donné, il est impossible que nous ne suivions pas tes traces. Oui, nous suivrons la noble devise : « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Oh non! nous ne courberons pas la tête, nous ne suivrons pas l’exemple des civilisés (1) qui se font les valets du premier fripon venu. Nous ferons comme toi, cher père, nous marcherons droit au but et nous ne fléchirons jamais. C’est à vous, hommes libres, que nous devons d’entrevoir l’aurore du bonheur. Ce sont vos enfants qui récolteront les fruits de votre travail. Gloire vous soit rendue! vous serez bénis par les générations futures pour avoir osé et entrepris le bonheur universel. Et pour qui avez-vous tant travaillé? Pour ce monde qui a eu Socrate, et qui l’a empoisonné, qui a eu Jésus-Christ, et qui l’a crucifié, qui a eu Galilée, et qui l’a emprisonné, qui a eu Fourier enfin, et qui l’a bafoué et méconnu. C’est pour régénérer ce monde vil et méprisable, ce monde qui méprise tout ce qui est saint, tout ce qui est pur, tout ce qui est grand. Mais il faut que les destinées s’accomplissent, que le progrès marche et que la science éclaire.
Cher père, tu as toujours été en avant pour les idées, tu veux aussi être en avant pour l’exécution. Au Texas des amis partagent les convictions jetaient les bases d’une nouvelle société, allons les retrouver. Là-bas, délivré de toutes les misères dont la vue t’afflige en Europe, tu trouveras des amis dont les idées te seront sympathiques, tu y trouveras le bonheur, le repos, mais pas l’inaction qui ne saurait te convenir. C’est à la jeunesse de travailler et de continuer ce que vous avez si bien commencé.
(1) Terme auquel Fourier et ses disciples donnent un sens de mépris.
C’était un grand chagrin pour madame de Tucé de penser que sa fille et ses petits-enfants allaient quitter l’Europe. Le voyant si triste, un vieux serviteur dévoué, père de la nourrice de Jeanne, écrivit à ma mère. Sa lettre manque d’orthographe, mais elle est pleine de sincère affection et de cet esprit positif, un peu terre à terre, qui caractérise le paysan français : (1)
Saint-Rimay, ce 26 juillet 1855.
Ma cher dame Millet,
Il ne faut pas que vous soyez inquiète de votre petite Jeane, elle se porte très bien, elle est bien forte pour son âge. Nous la voyons la moins une ou deux fois par semaine; je l’embrasse de tout mon cœur pour vous ma cher dame, lui disant qu’elle voira bien tôt sa maman, ses frères et sa sœur. Votre maman n’est pas bien portante, par l’âge qu’elle a et par l’inquiétude. Ce qui fait une grande partie de la souffrance de votre maman c’est qu’elle se trouve contraire de nous voir et aussi d’éloigner d’elle. Ce qui fait qu’elle ne vous répond point à vos lettres, ma cher dame, le bruit court que vous voulez vous éloigner encore plus loin.
Puisque vous dites que vous avez confiance en moi, je vais vous dire ce que j’en pense. Je me trouverais heureux si je pouvais vous détourner de vous éloigner de votre famille, porseque je trouve que cela n’est point avantageux pour vous et vos enfants. Il vaudroit bien mieux, ma cher dame, pour votre maman, vous venir auprès d’elle, auprès de votre frère, auprès votre sœur, et aussi revenir en france auprès vos biens, et vous amis; allons, ma cher dame, j’espère que votre maman vous tendra les bras pour vous recevoir avec amitié et ses enfants qu’elle désire voir depuis longtemps, et moi j’ai un désir êté vous voir qu’il est sans fin. Quand à Monsieur Milliet, mon désiré serait de le voir aussi, mais si cela est impossible je l’embrasse de tout mon Cœur en lui disant à dieu et mille foi à dieu.
Recevez la lettre de votre très cher et obéissant serviteur.
Évidemment ce brave homme ne pouvait pas comprendre qu’on risquât sa fortune pour le triomphe d’une idée généreuse. Sa sagesse à courte vue n’apercevait pas ce qu’il y avait d’égoïstement cruel dans le conseil qu’il donnait à une jeune mère d’abandonner à la triste solitude de l’exil le mari qu’elle aimait profondément et dont elle admirait le grand cœur.
Madame de Tucé cherchait par tous les moyens à retenir son gendre et à sauver la dot de sa fille. M. Milliet écrivait à celle-ci :
J’ai peine à comprendre comment on remplira les conditions du contrat qui te dotent en argent comptant. Je vais attendre tes explications, après quoi, il faudra bien vouloir ce qu’on ne peut empêcher. Ma plus grande crainte dans tout cela, c’est le retard qui peut en résulter pour l’exécution de nos projets. Je crois que nous pourrons partir dans douze ou quinze mois. Les renseignements de ces Messieurs sur les chevaux m’ont fait plaisir, ils me donnent un aperçu de ce que l’on peut faire là-bas pour l’élève des chevaux. Aussi je commence à bâtir des haras… au Texas.
Fernand s’exerçait déjà à jeter le lasso pour capturer des chevaux sauvages, selon la méthode enseignée par Fenimore Cooper dans ses romans.
Puis, supposant nos beaux rêves déjà réalisés, il écrivait, comme exercice de style :
(j’abrège un peu le récit)
Émile Reynaud et Léon Blanc, deux de ses amis d’Europe, venaient visiter la Colonie et Fernand leur en faisait les honneurs : « Voici l’écurie aux vaches; dans ce compartiment vous voyez les veaux, dans celui-ci les génisses; là-bas, sont les vaches pleines; voici les vaches laitières; ici, séparés par une cloison, sont les taureaux. Ce bâtiment contient huit cent bêtes à cornes. — Mais pour soigner tout ce bétail, il faut un personnel énorme, cela doit vous coûter beaucoup. — Pas du tout. Chez nous, il n’y a point de domestiques. Chacun s’occupe selon ses goûts. Les personnes que tu vois sont rétribuées, mais elles n’ont dans les bénéfices qu’une part proportionnelle à leur travail. » — Les visiteurs admirent tour à tour le parc aux moutons, le domaine réservé aux chèvres, et enfin le haras : « Nous avons de magnifiques étalons et ils sont soignés d’une façon toute particulière, leur entretien nous coûte cher, mais ils donnent de magnifiques produits. Ceci est le manège couvert, plus loin le champ de courses, vous verrez demain dans un carrousel que nous avons de hardis cavaliers et d’habiles cuyeux. »
Du haut d’une colline, la vue s’étend sur la campagne : « Tout ce que vous apercevez au loin, nous appartient. Voyez quel mouvement dans ces champs, comme tous ces troupeaux épars dans la prairie animent le paysage, et quel air fier ont ces jeunes gardiens qui, accompagnés de leurs chiens, sont montés sur de petits chevaux à la crinière flottante. Ces places de gardiens sont très recherchées par les jeunes garçons, et comme elles sont données à l’élection, il y a autant de cabale pour les obtenir qu’il y en aurait en Europe pour être nommé sénateur ou député. Là-bas coule la rivière; voici les pêcheurs qui reviennent; leurs filets sont pleins; nous aurons du poisson à dîner. — Écoutez ces coups de fusil, ils partent de ce bois, à droite sur la colline. Les chasseurs sont en train de remplir leurs carniers. Je voudrais vous faire assister à une chasse bien curieuse, celle des buffles, mais on ne les rencontre qu’assez loin d’ici, dans la prairie, il faut se réunir en caravane pour faire cette chasse.
— Où va, dit Léon, cette troupe de jeunes filles et de jeunes garçons? Ils ont un air de fête, et que signifient ces voitures enrubannées dont ils sont suivis? — Ils vont chercher les foins, répondit-je, pour les mener dans cette immense grange que vous voyez derrière les écuries. Ici tous les travaux pénibles sont exécutés par des machines, les autres travaux se font comme vous le voyez : une troupe de tout âge et de tout sexe se réunit, et l’ouvrage est terminé en un instant, sans fatigue et sans peine. Mais je crois que l’heure du dîner approche.
— L’air est si pur, si vif que je me sens bien disposé pour apprécier votre cuisine, dit Émile en entrant dans le restaurant. — Eh bien, à quelle table voulez-vous aller? Voici la table des raffinés, celle des anachorètes, celle des carnivores, et là-bas est le carré des légumistes. Choisissez d’après votre appétit. — Je suis étonné de voir comment tout le monde s’exprime correctement, jusqu’à cet homme vêtu en de grossiers habits. — Je crois bien, repris-je en riant, c’est Eugène Nus, célèbre poète et auteur dramatique. Mais il aime aussi les travaux des champs. Vous verrez ce soir si c’est un homme d’esprit. Quand il cause avec de Pompéry et Toussenel, c’est plaisir de les entendre. — Et toi, reprit Léon, que fais-tu ici? — Mon cher ami, je suis négociant, je me charge de l’exportation d’une partie des produits de la Colonie. A mes moments de loisir, je fais un peu de menuiserie, ou bien je monte à cheval. »
Les trois amis visitent les ateliers d’horlogerie, de bijouterie et d’orfèvrerie : « C’est une des branches les plus importantes de notre commerce. M. Plissonnier et M. Reynaud envoient des montres, des pendules et des bijoux dans presque tous les États d’Amérique. Puis voici les usines. Il y a une raffinerie de sucre, les fabriques de draps et de toiles de M. Boucicaut, (1) les
(1) Fondateur des Magasins du Bon Marché. hauts-fourneaux pour la fonte des métaux sont dirigés par M. Godin. » (1)
Après une soirée passée dans les salons en compagnie des artistes, les deux voyageurs furent très satisfaits de cette organisation. — « Ma foi, dit Léon, je resterais volontiers ici. Tout ce que j’y vois m’enchante et m’attache. En aucun endroit, je n’ai vu des gens si heureux. Si nous terminions ici notre voyage? — J’allais te le proposer, dit Émile. »
Et c’est ainsi que mes hôtes devinrent membres de la Colonie. (2)
Les premiers émigrants au Texas, hommes pleins d’illusions, n’étaient pas des agriculteurs. Les débuts de la colonie furent difficiles. En 1857, V. Considérant écrivait à ses amis :
Une grande partie des fonds de la Société de Colonisation, dont j’étais le fondateur et le chef, ont été engloutis sous mes yeux, dans des opérations non pas pas conformes, mais forcément contradictoires au plan proposé par moi, adopté par vous tous.
Émigration prématurée, en mode précipité et confus, ruine certaine de toute entreprise de colonisation; ces deux idées s’en faisaient qu’une dans mon esprit.
Ce qui faisait le poids du mal accablant pour mes forces, c’était la nature intime de ses causes : vos espérances, vos intérêts, notre but commun, tout ce que j’avais cru servir et qui croulait sous moi!
(1) Fondateur du Familistère de Guise. L’organisation de ces deux beaux établissements prouve que tout n’est pas utopie dans le système de Fourier. La Colonie de Condé-sur-Vesgre et toutes les sociétés coopératives, fondées sur le principe de la participation aux bénéfices, sont des applications partielles de la doctrine. (2) Voir l’annexe au chapitre III.
Après quelques alternatives de découragement et d’espérance, l’affaire finit par sombrer définitivement. Ce fut pour mes parents et pour leurs enfants une grande déception.
Pourtant M. Milliet ne s’abandonnait jamais tout à fait à la tristesse.
Notre vie est un mélange D’amertume et de douceur, C’est un assemblage étrange De misère et de bonheur.
Le ver y souille la fleur; Le démon est près de l’ange; Du plaisir naît la douleur.
Pour supporter l’existence, Il faut la foi, l’espérance Et l’Amour, divin flambeau.
Malheur à celui qui doute, Il suit à tâtons la route Qui nous conduit au tombeau.
5
Ma sœur Alix, de deux ans plus âgée que moi, recevait les mêmes leçons que ses frères. Gaie, spirituelle et moqueuse, elle trouvait moyen d’introduire dans ses devoirs de style quelques descriptions de choses et de gens dessinés d’après nature, avec une verve caricaturale qui nous divertissait par la malicieuse de l’observation. Pour donner une idée de sa tournure d’esprit, je copie quelques fragments de ses compositions; elles amuseront les enfants de son âge, s’il s’en trouve qui lisent ces lignes :
J’ai à faire une narration sur la variété infinie des aspects de la nature. Commençons par une invocation : Divine inspiration, viens seconder mes vains efforts, tu connais le cœur dévoué qui t’implore; hélas, ne laisse pas tomber les sévères remontrances de mon digne professeur sur mon front pensif! Mes yeux ardents regardent par la fenêtre si tu ne viens pas… Mais je ne vois que la vieille Prospère qui branle la tête en tricotant. L’inspiration est sourde, elle ne vient pas. En revanche, la transpiration accourt, car, toujours douce et compatissante, voyant mes gestes et mes efforts, elle répand le baume et la sueur sur mes membres fatigués.
Lorsque M. Fleury lisait ces calembredaines, il avait bien de la peine à conserver la gravité professorale; d’ailleurs la vieille demoiselle Prospère était à sa fenêtre, de l’autre côté de la rue, comme pour démontrer la vérité de la description.
… Tu me demandes de te faire le portrait de mon amie Suzanne, le voici : Figure-toi un grand corps maigre, surmonté d’une tête qui paraît très grosse, surmontée qu’elle est elle-même d’une forêt de cheveux crépus, châtains et revêches. On dirait une rose mousseuse sur le point de s’épanouir. Elle a des yeux bleus, auxquels elle sait donner un air aimable, quoique leur expression habituelle soit la malice. Sa bouche a un sourire très doux, parfois moqueur, qui laisse voir des dents qui ne sont pas précisément d’ivoire; enfin elles auraient pu l’être! Elle aime la musique avec passion, aussi a-t-elle doué de grandes pattes d’araignée qui jouent très bien. Je crois même qu’elle chante un peu (Suzanne, pas les pattes). Tu ne peux imaginer un caractère plus charmant; elle est enfant avec les enfants et raisonnable avec les gens raisonnables. Comme elle est artiste jusqu’au bout des ongles, elle joue sur les grands maîtres sur tous les pianos, clavecins ou crincirins qui se trouvent à sa portée. Pour capricieuse, elle l’est un peu, et pour fantasque, elle l’est beaucoup. Il est impossible de trouver une meilleure amie, plus attachée, plus aimante; pour moi je la trouve parfaite comme elle est.
Le père Mazon est un drôle d’homme, au physique comme au moral. Imaginez un corps long et d’une maigreur qui effraie, une figure osseuse, de petits yeux gris presque imperceptibles, qui brillent comme du phosphore; ses moustaches rudes sont grisonnantes. Il raconte des choses fabuleuses, s’anime en les débitant, et finit par les croire lui-même. Il est tout à la fois docteur, jardinier, éleveur d’animaux, magnétiseur, amateur de tables tournantes, etc… Dernièrement le père Mazon se fit bâtir un chalet pour le moins aussi baroque que son propriétaire. Lapins et poulets furent transplantés dans des huttes rangées autour de la cour; puis deux oies vinrent augmenter sa ménagerie. Mais, la nuit, un des ouvriers, qui connaissait les désires de ce maniaq, n’y intendit, saisit une oie, et lui serre le cou pour l’empêcher de crier. Heureusement sa compagne se precipite sur le voleur et, à coups de bec et des ailes, fait si bien que l’infame ravisseur doit lâcher prise, et se sauve en abandonnant sa proie. Le père Mazon ne manqua pas de comparer ses oies à celles du Capitole, pour leur donner la palme de l’héroïsme.
Ces deux animaux s’attachèrent à leurs maîtres et devinrent des gardiens plus fidèles que des chiens. Nul n’approchait du chalet sans que leurs cris perçants n’avertissent de son entrée; elles mordaient les talons des intrus, poursuivant de préférence ceux qui semblaient les craindre.
Parmi ceux-ci était le facteur, petit naïn, toujours habillé de jaune caca d’oie, sans âge, marche dandimante, voix de belette enrhumée, voilà le portrait de l’individu.
Assailli plus d’une fois par les deux terribles oies, il n’osait plus entrer dans le jardin et criait de loin : « Monsieur Mazon! une lettre! »
M. Mazon faisait la sourde oreille. Le gnome, craignant pour ses petits tricques et pour son pantalon jaune, agitait sa casquette pour effrayer ses adversaires, mais dans le combat les oies avaient presque toujours le dessus. M. Mazon arrivait alors comme un ange gardien pour sauver l’infortuné facteur.
Madame Mazon fut obligée de partir pour la France et d’abandonner sa basse-cour. Son mari avait grand peine à faire rentrer les oies dans l’obéissance. Tantôt il les prenait par la douceur, les appelait mes petites amies, mes chers enfants! tantôt par la menace, les traitant d’ingrats et de canailles!
Madame Mazon revint, mais les oies lui en voulaient de leur abandon. On en tua une, ce qui mit l’autre dans une grande fureur. Elle s’acharna contre sa maîtresse, la meurtrit de ses coups d’ailes et la piqua de son bec. M. Mazon était persuadé que c’était l’âme d’un de ses ennemis qui poursuivait sa femme, et il nous pria d’abattre la bête féroce. Le marché conclu, il s’attendrit, s’apitoye sur le sort de son oie, il nous prie de ne pas la faire souffrir et de la manger aux olives. Ma mère aussi voulut l’engraisser, mais comme elle refusait de manger, sa perte fut résolue. La cuisinière en avait peur; la bonne n’était pas plus brave; elle allèrent donc chercher un aide, et à eux trois, ils lui coupèrent la tête. Ainsi finirent ces deux pauvres bêtes qui, après avoir vaillamment gardé la maison, furent mangées par des maîtres carnivores, peu reconnaissants.
Priez pour leurs âmes! Ainsi soit-il!!
6
M. Fleury, notre jeune professeur de rhétorique, composait péniblement des vers corrects, ce qui ne veut pas dire qu’il fût poète. Ses collègues se moquaient un peu de son style à la Delille. Dans une description des arbres en hiver, je trouve par exemple :
Les blancs frimas, glissant sur leur jaune feuillage, Étaient pour nos enfants une attrayante image De ces fruits suspendus d’un sucre généreux Dont le premier fauvet nous voit friands comme eux.
On peut être un excellent professeur, et un médiocre écrivain.
Suivant en cela des préceptes surannés, il voulait partout et toujours simplifier, classer, trouver des formules. C’est ainsi qu’il prétendait résumer d’un mot le caractère de chacun de ses trois élèves : à Fernand, c’est le cœur, Alix, l’esprit, Paul, l’imagination. »
Toute flatteuse qu’elle fût pour nous, cette façon de résumer un être humain dans une « faculté maîtresse » m’a toujours paru fausse et superficielle, parce qu’elle est beaucoup trop simple.
Fernand et Paul restèrent toujours fraternellement unis. Jamais entre eux la moindre querelle. Et pourtant il est difficile d’imaginer deux tempéraments plus opposés : A l’âge de quinze ans, Fernand était un beau garçon aux proportions élancées, aux yeux bleus un peu saillants, signe de myopie. Il avait les belles mains de sa mère et son teint d’une fraîcheur éblouissante. Son caractère rappelait, mais par certains points seulement, celui de M. Milliet. Écolier léger et inattentif, bien que doué d’une vive intelligence, il ne continua pas ses études de grec et de latin, mais son heureuse mémoire lui permit dans la suite de parler assez couramment l’allemand, l’anglais, l’italien, l’espagnol et l’arabe.
Il chantait faux et ne profitait guère des leçons de dessin que lui donnait son père; mais il excellait dans tous les exercices physiques : nage, gymnastique, escrime, équitation. Il devint un hardi et élégant cavalier. Il aurait aussi pu faire un orateur éloquent, tant les paroles coulaient aisément de sa bouche. Sa gaîté, son audace poussée jusqu’à la témérité, sa loyauté, sa franchise, le plaisir visible qu’il trouvait à rendre service, le rendaient sympathique à tous ses camarades. Sa personne résumait assez bien les qualités et les défauts qu’on a coutume d’attribuer au caractère français. Son charme séduisant lui valut auprès des femmes de précoces et trop nombreux succès.
Paul était maigre et peu robuste. — Le docteur Pollet l’avait surnommé Secco. Maladroit, timide, sans vivacité dans la répartie, mais travailleur et réfléchi, porté à la rêverie et déjà mélancolique, il préférait la lecture aux jeux enfantins, la solitude aux réunions bruyantes. Pacifique, il apaisait les querelles entre écoliers, mais obstiné, lorsqu’une cause lui paraissait juste, il la défendait avec opiniâtreté, en poussant la logique jusqu’à ses conséquences extrêmes. Fait plutôt pour la défense que pour l’attaque, il ne chercha jamais la lutte, mais le danger ne lui fit jamais perdre son sang-froid.
Toujours un peu pédantesquement, M. Fleury comparait les deux frères à deux héros homériques : Fernand, c’était le bouillant Achille, Paul, le prudent Ulysse. Il remarquait qu’Achille aux pieds légers a les jambes longues pour mieux courir, c’est l’homme d’action; il est vif et emporté; Ulysse, avec son long torse et ses jambes courtes, paraissait plus grand quand il était assis, c’était l’homme du conseil.
Je proteste cependant contre cette comparaison; non pas pour mon frère qui était très brave, mais pour moi, qui ne fus jamais ni rusé, ni artificieux, ni menteur. Nous n’étions d’ailleurs ni l’un ni l’autre des héros.
Écolier docile et consciencieux, je fus bien vu de tous mes professeurs; j’ai eu de bons camarades qui sont restés de fidèles amis. Les vieilles dames avaient pour moi une prédilection qui fut rarement partagée par les jeunes. Peu aimable, je fus peu aimé.
Nous avions pourtant mon frère et moi une passion que nous était commune, celle de la lecture. Nous avons dévoré de nombreux volumes pris dans la belle bibliothèque de notre ami et condisciple Michel Rey. Mon père nous avait transmis son admiration un peu fanatique pour Victor Hugo dont il possédait les œuvres complètes. Nous étions abonnés aux Entretiens de Lamartine, publication mensuelle, dans laquelle le poète ruiné et vieilli brodait des variations brillantes à propos des principaux chefs-d’œuvre de la littérature de tous les temps. Je me laissais séduire par ces longues phrases harmonieusement cadencées, où l’ampleur majestueuse de la forme dissimule mal ce qu’il y a de superficiel dans les jugements.
Je lus à cette époque toutes les œuvres de Shakespeare, nourriture beaucoup trop forte pour mon âge. J’étais absolument incapable d’apprécier la vérité profonde des caractères, mais je devinais pourtant que j’avais affaire à un puissant génie, et je comprenais assez pour être fortement ému.
Au collège, le niveau des études était si peu élevé qu’à l’âge de douze ans, on me fit entrer en rhétorique. J’apprenais par cœur les oraisons funèbres de Bossuet. Là encore ce qui me charmait, c’était l’ampleur sonore des belles périodes : semblables aux grandes vagues de la mer, elles s’élevant l’une après l’autre avec ordre et symétrie, font briller au soleil leur panache d’écume, puis retombent majestueusement dans un mouvement cadencé.
J’apprenais aussi des passages du Télémaque, et j’admirais beaucoup la simplicité noble et ornée de Fénelon, la douceur et l’harmonie de son style poétique, si richement semé d’images qui font voir ce qu’il peint, son tour d’esprit généreux et un peu chimérique.
Ajoutez à cela quelques pages de Chateaubriand, et vous connaissez peut-être le défaut dont je ne me suis jamais bien corrigé, une tendance à l’emphase. Comme un enfant qui veut se guinder au rôle d’un grand personnage et qui s’empêtre dans des vêtements trop amples pour sa taille, dans mes devoirs de style, à propos des choses les plus familières, je prenais un ton solennel. L’ordre et la vigueur des pensées me semblaient choses secondaires, si je parvenais à rappeler de loin la musique des longues périodes oratoires. (1)
(1) Voici un spécimen de ce ton lyrique :
Avant l’aurore, c’est la nuit; avant le printemps, l’hiver; avant la naissance, un état inconnu qui est, pour ainsi dire, la nuit et l’hiver de l’âme.
Le soleil se lève, la nature s’éveille, l’enfant naît.
Payez obscurité, frimas, tristesse! Voilà la lumière, voici la verdure, voici l’enfant!…
Le jeune homme a pour soleil l’espoir et la confiance, l’avenir s’ouvre devant lui, etc…
Pourquoi, froide raison, viens-tu glacer l’ardeur de cette âme généreuse?
Le vieillard aime à faire part à ses enfants, de l’expérience que les ans lui ont donnée, et, entouré de soins, il finit par s’éteindre au milieu des larmes de ceux qu’il avait chéris. Mais pourquoi pleurer? Après la nuit viendra l’aurore, après l’hiver, le printemps, après la mort, une vie nouvelle.
Oscar Orsat, l’aîné des neuf enfants du syndic de Samoëns, avait écrit sur mon album une pièce de vers. Les écoliers se prennent aisément au sérieux. Je saisis donc aussitôt ma lyre et je le remerciai par un acrostiche. Excusez-moi si la bosse de l’approbativité m’entraîne à copier ici la réponse flatteuse faite par mon ami :
« plein de parfums, de douceur et de vie, » au milieu d’un jardin que sa fleur vient orner, » un lys candide et pur croît, beau de poésie; » ris, et tu me diras qu’il a voulu rossonner.
Oscar serait devenu, sans aucun doute, comme ses frères, un homme distingué. Il fut tué pendant la guerre de 1870.
Si M. Fleury idéalisait un peu trop ses élèves, Alix était là pour les peindre d’une façon plus réaliste.
Parmi les charmantes vallées de la Savoie, celle de l’Arve est l’une des plus gracieuses. D’un côté, les montagnes sont couvertes de verdure, parsemées de petits chalets d’un aspect gai et souriant; de l’autre côté, au contraire, ce ne sont que de grands rocs presque toujours couverts de neige. C’est sur la rive droite de l’Arve que se trouve Bonneville, toute petite ville, quoiqu’elle soit le chef-lieu de la province et la résidence de l’Intendant. Les établissements qu’on y rencontre le plus souvent sont des cafés, presque toujours pleins. Les habitants sont d’ordinaire très altérés, la moindre émotion leur dessèche le gosier. Perdent-ils un procès, un de leurs parents passe-t-il de vie à trépas? Aussitôt leur gosier devient brûlant. Leur arrive-t-il quelque bonne nouvelle, font-ils un héritage? Le même effet se produit. Enfin, il n’est point de réjouissance publique qui ne soit largement arrosée.
Dans un si petit endroit, il semble qu’on devrait savoir s’entendre et former des réunions agréables, mais non; les gens sont divisés en partis; ils se regardent par-dessus l’épaule, quand ils se rencontrent, et se déchirent à belles dents dans toutes les occasions. En général on y estime les gens qu’au raison du nombre de leurs écus…
Une famille de proscrits français vint un jour s’établir au milieu de cette population cassanière et cliqueuse. Les commères considérèrent et en firent bientôt leur proie. Elle se composait du chef qui passait pour un républicain farouche, et qui pourtant n’avait que des habitudes fort innocentes, telles que la peinture, la pipe, la poésie et le vermouth; d’ailleurs, le meilleur époux et le plus tendre père qu’on pût trouver. Sa femme était une personne aimable et gaie (1) que les dames de Bonneville appelaient philosophe parce qu’elle n’allait jamais à la messe. De temps à autre elle devait quitter sa famille pour aller en France où ses affaires la réclamaient, et malgré sa philosophie, la pauvre mère ne partait jamais les yeux secs; à son retour c’étaient toujours des sermons de ne plus se quitter. Puis venaient les enfants : l’aîné était un grand garçon qui commençait un peu tard à devenir raisonnable; il ne savait que faire de ses jambes et, ayant poussé tout à coup, le gêneraient énormément. Ensuite une petite fille un peu trop moqueuse, peu respectueuse envers ses professeurs, leur faisant volontiers des malices, mais d’ailleurs pas méchante du tout et sans prétention aucune. Après, c’était un petit poète-mathématicien crasseux, se roulant volontiers par terre, et ayant horreur de la brosse; le susdit gamin était toujours pendu aux jupons de sa mère. Puis une toute petite fille, gâtée et tripotée par tout le monde, surtout par son père, le précité ennemi de la famille.
Suit une série de portraits-charges des professeurs du collège.
Les plaisanteries de la petite moqueuse blessaient d’autant plus M. Fleury qu’elles portaient juste. (1)
Mais je crains que la soussignée finisse par vous endormir avec ses biographies, puis il faut qu’elle s’occupe de trouver une morale, chose importante, car sans cela elle passerait pour une fille immorale!
Pourquoi aussi le ci-devant professeur ne s’est-il pas marié? Jamais on n’adorait à rencontrer au mot, puis j’aurais ajouté en manière de morale que celui qui cherche soit toujours par trouver. Enfin, n’y pensons plus.
L’hiver était long et froid, malgré les exilés ne connaissaient pas l’ennui. C’est qu’ils admiraient la nature, les montagnes couvertes de neige leur paraissaient aussi imposantes qu’elles avaient été nues et riantes en été. C’est surtout que tous les membres de cette famille étaient unis, qu’ils ne restaient jamais oisifs, dessinant, faisant des vers, et s’occupant, les enfants de s’instruire, les parents de surveiller leurs études.
Le bonheur peut aussi bien se trouver dans une petite ville de Savoie que dans une capitale avec des bals et des théâtres, il suffit de savoir le faire naître, et on peut-il mieux aimer à se loger qu’au milieu d’une famille bien unie, avec de bons amis autour d’elle?
Alix, le 1er janvier 1857.
(1) La qualité qu’Alix admirait le plus, c’est la gaîté, et elle avait raison, car c’est une force.
(1) Il faut savoir ne pas tout dire, surtout lorsqu’on a une disposition naturelle à observer de préférence les défauts ou les travers d’autrui. Il est sont rares les gens d’esprit qui osaient sacrifier une plaisanterie mordante à la crainte de faire de la peine à leurs amis.
La description enfantine de la Colonie du Texas écrite par Fernand ne donnant qu’une idée bien incomplète de ce que rêvaient les phalanstériens, j’ajouterai quelques traits à ce tableau imaginaire, en m’aidant des textes de Fourier et de ses disciples. On verra que l’organisation d’un phalanstère est aussi éloignée de la contrainte communiste que du désordre anarchique; c’est un système savamment combiné de séries hiérarchisées.
Les passions humaines sont des forces qu’il suffit de diriger pour les rendre utiles. « L’immortel Désir est l’Énergie unique qui soulève les mondes, le foyer intérieur de volonté et de puissance qui donne à chaque être le pouvoir d’agir. Privé d’une passion, l’homme serait mutilé, comme s’il était privé d’un sens. Ses instincts refoulés, écrasés jusqu’ici ainsi que des bêtes mauvaises, ne seront plus, libérés enfin, que les besoins de l’universelle attraction tendant à l’unité, travaillant parmi les obstacles à se fondre dans l’harmonie finale, expression définitive de l’universel bonheur. » Le travail remis en honneur, librement accepté de tous, réparti suivant les goûts et les natures, sans cesse varié au choix des ouvriers volontaires, deviendra la santé, la gaîté, la loi même de la vie.
Lorsque l’organisation sociale sera assez parfaite pour donner libre essor à toutes les passions individuelles, lorsque l’égoïsme aura obtenu ainsi toutes les satisfactions légitimes, alors s’épanouira une passion nouvelle, la plus noble de toutes, celle de l’Unitéisme et de l’Harmonie : chaque être éprouvera un ardent désir de concilier son bonheur individuel avec celui de l’Humanité.
L’homme ne saurait vivre sans le concours de ses semblables, et les services qu’il en a reçus créent pour lui des devoirs. A côté des instincts qui lui enseignent sa conservation personnelle, il en a d’autres, supérieurs, qui lui commandent la perpétuation et le perfectionnement de l’espèce. Écoutons cette voix : C’est elle qui commande notre choix en amour; c’est elle qui nous inspire la pitié, la sympathie, la bienveillance internationale, la solidarité universelle; c’est elle qui peut nous conduire aux plus beaux actes d’entr’aide et de dévouement.
Fourier a observé le goût des enfants pour les brillants spectacles, et aussi l’esprit d’imitation qui les porte à reproduire toute évolution militaire, qu’il s’agisse de militaires à l’exercice, de lévites dans une procession, de bergers dans un ballet de théâtre. « Rassemblez cent bambins pris au hasard, faites-leur voir ces différentes manœuvres, et ils s’empresseront de les imiter. — Que si on leur fournit de petits fusils, petits encensoirs, petites houlettes, vous les verrez transportés de joie, écoutant avec une docilité respectueuse les leçons qu’on voudra bien leur donner sur les évolutions. »
Pour la Phalange, l’Opéra ne sera plus un simple divertissement, il va devenir un véritable théâtre du peuple, l’école naturelle et attrayante des Beaux-Arts.
« C’est dans les chœurs de l’Opéra que l’enfant acquerra la justesse de la voix et de l’oreille, la précision des mouvements, l’obéissance passionnée dans les manœuvres d’ensemble, et par-dessus tout l’amour de l’Unité, dont l’Opéra harmonien lui présentera toujours l’image. »
Dans ces fêtes où chacun est tour à tour acteur et spectateur, tout enseigne l’ordre et la mesure : Le chant et les instruments mesurent les sons; la poésie, c’est la parole mesurée; la gymnastique et la danse ne sont que des mouvements mesurés; la peinture, c’est la mesure des formes et des couleurs.
Ainsi l’Opéra peut devenir à la fois la représentation et le modèle d’une vie sociale dont toutes les manifestations seraient harmonieusement combinées. Il sera l’école d’éclosion des instincts artistiques, qui tous convergent vers un idéal de beauté et d’union fraternelle : peintres, musiciens, chanteurs, chorégraphes, mécaniciens, architectes et poètes, tous agiraient en effet de concert. Et voilà, employée au bien, cette puissance des grands spectacles sur les masses, puissance réprouvée, non sans raison, dans la société actuelle, par des moralistes sévères, parce qu’elle entraîne trop souvent aux folles dépenses et à la débauche.
Fernand avait annoncé à ses hôtes pour le lendemain une grande fête qui devait célébrer l’accord harmonieux des hommes sur la planète enfin consciente de son unité. Levés de grand matin, Émile et Léon virent la bande joyeuse des enfants se répandre dans les prairies, comme un essaim d’abeilles, pour y cueillir à l’envi blanches marguerites, roses sauvages, coquelicots, bluets, nielles et myosotis.
Bientôt la foule s’achemina vers un vaste cirque naturel, entouré de gradins et recouvert d’immenses vélums qui garantissent les spectateurs du soleil ou de la pluie. — Au centre, sur un roc élevé, se dresse le temple circulaire de l’Harmonie, édifice en marbre blanc, chef-d’œuvre d’architecture nouvelle. — Sur les marches du temple sont groupés les nombreux ambassadeurs envoyés des plus lointaines contrées pour prendre part à cette solennité. Ils ont revêtu leurs riches costumes nationaux et vont s’asseoir devant l’autel, aux places d’honneur.
Le défilé commence par le troisième sexe, la troupe naïve des Chérubins et Chérubines, suivis des Séraphins et Séraphines, véritables petits anges aux blonds cheveux. Leurs joues et leurs lèvres sont aussi fraîches que les fleurs nouvelles qu’ils puisent à pleines menottes dans de petites corbeilles suspendues à leur cou par un ruban bleu de ciel. Gauches et graves, ils cherchent des yeux l’approbation de leur mère qui, de loin, leur sourit avec ravissement.
Puis viennent les petits bergers et bergères, vêtus d’une simple peau de chevreau. Ils conduisent le troupeau des agneaux de l’année, qui déjà portait au cou une clochette ou un grelot. Au signal donné, plusieurs chiens, agitant chacun son collier de sonnettes, rallient autour d’eux les jeunes moutons dressés à leur voix. Les sonnettes se succèdent par tierces, afin que le signal propre à chaque peloton s’accorde avec la note du peloton qui précède et de celui qui suit. Enfants et animaux ont été dressés dès leurs premiers jours à exécuter des manœuvres au son d’un instrument et au commandement de quelques brèves paroles. Les enfants de cinq à neuf ans se font ainsi obéir par les animaux qu’ils aiment avec passion. Les troupeaux en marche forment une symphonie mouvante et la plaine s’emplit de frémissements harmonieux.
Alégro! Les gracieuses Gymnasiennes font leur entrée, vêtues de jupes courtes en mousseline rose, à la façon de nos danseuses d’Opéra. Légères comme des libellules, elles passent et repassent sous des guirlandes de roses, dressées en berceaux par douze Gymnasiens, choisis parmi les plus beaux jeunes garçons. Fièrement campés, ils n’ont pour tout costume, comme aux nouveaux jeux Olympiques, qu’une ceinture couleur de chair.
Les violons résonnent et, sous ces allées fleuries, défilent à leur tour les Damoiseaux et Damoiselles somptueusement parés des plus riches étoffes, soie, satin et velours, rehaussés d’or, de bijoux et de pierres précieuses. Ce sont les jeunes fiancés et les jeunes époux. Ils dansent par couples, tendrement enlacés, au son des flageolets et des flûtes; une sorte de valse voluptueuse les entraîne dans ses tourbillons rythmés, et se termine par un baiser du danseur sur le front de sa danseuse.
Cette corporation des précoces amours forme contraste avec la suivante, la tribu des Jouvencoaux et Jouvencelles, de 18 à 20 ans.
Tout se tait. C’est au milieu d’un silence solennel que s’élève vers les cieux un hymne sacré. Les harpes et tous les instruments à cordes accompagnent ce chant grave et enthousiaste, musique véritablement céleste. Un murmure d’admiration et de sympathie salue l’entrée des Vestales, chastes vierges aux longs péplos de lin d’une blancheur immaculée. Des fleurs de lis couronnent leur front, et c’est un grand lis qu’elles portent religieusement à la main. Leurs doux visages au regard franc et pur reflètent la modesitie simple de la vraie pudeur. Elles s’avancent à pas lents et semblent glisser sur le sol.
Près d’elles, quelques Vestals, jeunes savants et jeunes ascètes thuriféraires, vêtus de bure blanche, portent une palme verte et font osciller des encensoirs. Ce sont les saints et les saintes de la Phalange; assez maîtres de leurs sens pour garder le célibat jusqu’à l’âge de vingt ans. Leur chasteté doit assurer à leur race une vigueur plus grande, mais prolongée plus tard, elle serait considérée comme une faute contre l’hygiène sociale et comme une sorte de péché.
Tout à coup éclate un tintamarre infernal : tocsin, tambours, trompettes, cymbales et tous les cuivres déchaînés. Cheveux au vent, faisant moulinet avec leurs bras, et poussant des hurlements aigus, les garçons endiablés des petites hordes s’élancent comme un ouragan. De la voix et de l’éperon, ils excitent leurs petits chevaux noirs hennissants. Quelques jeunes amazones semblables à des Walkyries, se sont mêlées aux mauvais gars. Fernand a été choisi par elles pour être leur Kan; il passe au grand galop, debout sur son poney ébouriffé, aux crins couleur d’ébène, et fait le tour de l’autel en agitant triomphalement au bout d’un pieu la dépouille du serpent à sonnettes qu’il a tué le matin même. Puis les jeunes sauvages de la petite horde se rangent en demi-lune, selon la manœuvre tartare, aux acclamations de la foule. Leurs costumes aux couleurs éclatantes sont mi-partie jaunes et rouges; l’on dirait un parterre de tulipes richement panachées.
L’un des druides, le vénérable M. Chassevant, dont la longue barbe blanche ressemble à celle du Moïse de Michel-Ange, explique aux hôtes de Fernand que les petites hordes sont affectées aux travaux répugnants et dangereux. Aussi se trouvent employées utilement des instincts que l’ancienne morale cherchait en vain à comprimer, le goût de la saleté, l’orgueil, l’impudence, l’insubordination. Beaucoup de garçons aiment à détruire, à briser, à tuer même; ils obéissent sans doute aux instincts légués par de lointains ancêtres. Un tiers seulement a le goût des fonctions paisibles, tandis qu’un tiers de filles garçonnières se joint aux petites hordes pour le service des fumiers, des triperies, le curage des égouts, la poursuite des reptiles et des bêtes malfaisantes.
A ces goûts de destruction, les petites hordes joignent d’ailleurs les plus hautes vertus civiques : l’abnégation, le mépris des richesses, le dévouement. Elles se font un devoir de braver les intempéries et les dangers pour le bonheur de la société. Aussi les plus hautes récompenses et les plus grands honneurs sont-ils réservés à ces jeunes sauvages.
Après eux, comme autrefois à Sparte, s’avança un chœur de vieillards vénérables. Leurs voix un peu chevrotantes entonnèrent en mineur un chant de regrets qui commençait ainsi :
Quand la jeunesse en fleurs roulait nos gais printemps, Nous volions au secours des faibles, des esclaves; Si vous aviez pu voir comme nous étions braves, Amoureux, généreux!… Ah, c’était le beau temps, Notre joyeux printemps! (bis)
Et les voix vibrantes des jeunes gens répondirent sur un ton majeur, avec une mâle fierté :
Ce qu’alors vous étiez, aujourd’hui nous le sommes, Nous aussi nous aimons, nous bravons le danger. Nous portons dignement le superbe nom d’hommes : Rien d’humain, rien de grand ne nous est étranger, Qu’importe le danger! (bis)
Puis, semblables à de jeunes coqs, les enfants se redressèrent pour s’écrier de leurs voix aiguës :
Bientôt nous nous verrez marcher sur votre trace; Nous aussi de l’honneur nous savons le chemin. Vous n’êtes pas si grands que l’on ne vous surpasse, Meilleurs que vous seront les hommes de demain, Nous, hommes de demain! (bis)
Nous ne décrirons pas les trente-deux chœurs de la Phalange qui défilèrent tour à tour, déployant tout le luxe de leurs costumes et de leurs décorations, toute la magnificence de leurs oriflammes, de leurs bannières ornées de broderies et de devises.
Lorsque toutes les corporations eurent pris place, un chœur général retentit, célébrant l’unité du genre humain et la fraternité universelle.
Les voix harmonieusement mêlées étaient soutenues avec puissance par tous les orchestres réunis.
« Représentez-vous, dit Considérant, la fête ainsi célébrée le même jour sur toute la terre, l’encens, les fleurs, les hymnes et les cantiques montant au ciel de tous les points du Globe : le Globe entier, d’un pôle à l’autre, pavoisé de sa grande humanité, mariant toutes ses voix, ralliant ses peuples et ses races en un immense accord, en un seul hymne chanté dans la même langue, la langue d’amour et de bonheur… Ah! c’est à ravir l’âme au ciel! Vous croiriez que les Phalanges et les Jérusalem célestes sont descendues d’en haut sur cette Terre bénie et radieuse! Terre paradisiaque, qui communies maintenant dans l’harmonie mesurée des sphères, Terre radieuse, qui roules dans le Ciel comme un diamant étincelant sous les feux du soleil, Terre, tu es dans le ciel; qu’as-tu maintenant à envier au ciel? »
Utopies! dira-t-on. A ce reproche j’ai répondu ainsi :
Féconde illusion, j’admire ton pouvoir : Trop heureux d’ignorer ses tristes destinées, Colomb s’en va, cherchant les Iles Fortunées, Merveilleux paradis qu’il croit apercevoir;
Et son rêve, hippogriffe éblouissant à voir, Déployant dans l’azur ses ailes effrénées, D’un vol puissant l’entraîne aux plages erronées… Le génie égaré vaut plus qu’un froid savoir.
Acceptez vaillamment les douleurs éphémères, Hardis navigateurs, vers la gloire emportés, Voguez, voguez gaîment sur les ondes amères!
Oui, vos illusions furent souvent des mères, Oui, dans leurs flancs divins germent les vérités; Hommes de peu de foi, respectez nos chimères!