XII-2 · Deuxième cahier de la douzième série · 1910-10-20

"Les amis des cahiers"

Paul Milliet

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III. — la maison m’appartient, je le ferai connaître.

1847-1860

I

TANTE MÉLITE

Une dévote. — Un intrigant. — Séquestration et plainte. — Premier procès. — Le jugement. — Mort de madame de Tucé. — Second procès.

1

Ma grand mère, Marie, Philippe, Aimée, Huë de Montaigu (1) était la dernière venue d’une famille de vingt et un enfants. Lourde charge pour un petit hobereau de province! Il semble que ses frères aient été comme elle très remarquables par l’énergie et l’activité. Les aînés s’en allèrent chercher fortune à Saint-Domingue et réussirent à souhait dans leurs entreprises. L’un d’eux avait gagné, dit-on, soixante mille livres de rentes. Mais tous furent massacrés dans la révolte des noirs.

Je n’ai pas connu mon grand père Louis de Tucé, mais à en juger d’après son portrait, c’est lui qui légua à ma mère et à mon frère Fernand les belles proportions du corps, la grâce du visage et l’élégance de la tournure, qualités précieuses, surtout lorsqu’elles sont unies à la bienveillance, à la loyauté et à la bravoure.

Louis aurait pu aspirer à la main des plus riches héritières du Vendômois, mais il leur préféra mademoiselle Aimée de Montaigu, et il eut raison. Celle-ci, à défaut d’une grosse dot, avait de l’intelligence et du cœur. La suite de ce récit en donnera la preuve.

Aimée avait de l’ordre et de la décision dans les affaires sérieuses, ce qui ne l’empêchait pas d’être gaie à l’occasion. Ses lettres étaient très goûtées pour leur verve spirituelle dans le petit cercle familial.

Peu de temps après la naissance du premier enfant de Louis de Tucé, mademoiselle Mélite de Tucé, sa sœur, lui écrivait :

Le Mans, ce 17 octobre 1818.

… Un million de choses à Aimée. Je lui rappelle qu’elle me doit une réponse de vieille date. Elle l’a peut-être oublié, mais je ne l’en tiens pas quitte; j’ai trop de plaisir à recevoir ses lettres pour cela. Embrasse pour moi le gros poupon (1) que je crois bien malin.

J’espère vous voir tous à la Toussaint. Mille choses honnêtes à ces dames; maman vous embrasse tous les trois.

Adieu mon bon ami, ta fidelle amie et sœur,

Mélite de Tucé

Louis de Tucé mourut jeune (1837), laissant à sa veuve trois enfants : Adrien (né en 1817), le futur général de brigade, Louise notre mère (1822) et Noémi (1832), qui épousa M. Édouard-Charles d’Harcourt.

(1) Née en 1796. (1) Ce gros poupon devint général.

Madame de Tucé faisait valoir elle-même quelques propriétés dispersées dans le Maine, le Perche et le Vendômois. Elle habitait d’ordinaire Fleurigny, jolie villa qu’elle avait fait construire près de Montoire. A part son fils Adrien, je n’ai connu personne qui sût aussi bien commander et se faire obéir. Ma grand mère se tenait très droite; sa démarche était un peu saccadée; elle montrait quelque raideur, aussi bien dans le langage que dans le maintien, mais la droiture et la profonde bonté de ses actes faisaient vite oublier ce que ses façons pouvaient avoir d’un peu autoritaire. Active, énergique, n’hésitant jamais, étonnamment vivante, elle était toujours prête à soigner les malades et à secourir ceux qui se trouvaient dans le besoin; mais cela sans la moindre sensiblerie. Impitoyable pour les paresseux et les débauchés, elle assistait ceux-là seuls qui méritaient son estime.

Elle trouvait regrettable de voir les particuliers et l’État prodiguer des sommes énormes pour essayer, bien vainement d’ailleurs, de prolonger les souffrances de quelques incurables, d’idiots, souvent vicieux ou criminels, (1) tandis que sottement, ils laissent s’étioler dans la misère les enfants les plus beaux et les plus sains, nés de parents honnêtes.

La vie de madame de Tucé s’est écoulée sans événements bien notables, mais sa belle-sœur Mélite fut victime d’une odieuse séquestration. Je viens de retrouver quelques lettres de ma grand mère qui racon-

(1) M. Brouardel racontait souvent que l’entretien et la garde d’un condamné à la Nouvelle-Calédonie revient à cinq mille francs par an.

tent en détail toutes les péripéties de cette étrange aventure.

Mademoiselle Mélite de Tucé ne s’était pas mariée. En vieillissant, elle devint très pieuse et prit pour directeur de conscience l’abbé Lottin, prédicateur en renom, homme instruit, intelligent, mais peu scrupuleux. La fortune de sa pénitente était une belle proie, il ne négligea rien pour s’en emparer. Flattant d’abord les petites manies de la vieille fille, il lui témoignait le plus grand respect; mais d’autre part, il cultivait avec soin les scrupules de sa conscience timorée, et finit par prendre sur sa volonté un grand ascendant.

Madame de Tucé avait trop d’esprit pour ne pas deviner le but auquel tendait le bon apôtre. Elle se préoccupait de l’avenir de ses enfants, héritiers naturels de leur tante. Bientôt, si elle n’y prenait garde, ces belles propriétés, restées dans la famille depuis le quinzième siècle, allaient passer aux mains des Jésuites, maîtres dans l’art de capter les fortunes. Elle se décida à porter plainte. (1)

On verra avec quelle étonnante précision ses lettres enregistrent les émotions successives, par lesquelles a passé l’âme d’une mère qui se dévoue tout entière à ses enfants :

C’est d’abord l’attente anxieuse, l’impatience devant les lenteurs de la procédure; les longueurs un peu fastidieuses du début ne sont que l’image fidèle de la réalité dans presque tous les procès. Puis, le jugement rendu, soudain les événements se précipitent; la phrase se moule exactement sur le rythme affectif, elle se hâte; le

(1) Mars 1849, puis novembre 1854.

style est haché en petites phrases courtes, haletantes, toutes vibrantes d’émotion. Madame de Tucé frappe les coquins à coups redoublés, et les fouaille avec une singulière vigueur.

2

Mémoire adressé par madame de Tucé au Procureur Général : (1)

« Ma belle-sœur, mademoiselle Mélite de Tucé, demeurait au Mans, au milieu de sa famille, qui l’entourait des soins et de l’affection que commandent les liens du sang.

Un prêtre intrigant et astucieux, l’abbé Lottin, ayant pris la direction spirituelle de mademoiselle de Tucé, eut bientôt acquis assez de crédit auprès d’elle, pour obtenir de s’installer comme pensionnaire dans sa maison. Peu à peu, son empire s’est accru à tel point qu’il s’est emparé de la gestion de sa fortune, de la disposition de ses faveurs et de la liberté de ses actions.

Ne se trouvant pas assez commodément dans l’appartement qui lui avait été désigné, l’abbé essaya de tous ceux de la maison, et finit par exiger celui qu’occupait mademoiselle de Tucé. Elle fut obligée de se réfugier dans une espèce de mansarde. L’année d’après, l’abbé s’empara du salon de compagnie, pour y placer sa bibliothèque et en fit son cabinet. Mademoiselle de Tucé se trouvait donc réduite à sa petite chambre et à une triste petite salle à manger, excessivement froide et incommode pour recevoir.

Lorsqu’en 1844, M. Milliet quitta le service et vint se fixer au Mans, ma belle-sœur en éprouva une vraie satisfaction. Elle se réjouit avec toute notre famille et nos amis de cette décision, et son affection pour Louise parut se raviver. Elle allait souvent chez ma fille et lui avouait en confidence ses contrariétés. L’abbé n’osa pas tout d’abord

(1) Mars 1849.

travailler ouvertement contre nous près de mademoiselle de Tucé. Il se contenta de remplir la maison de ses confrères, afin d’éloigner par leur présence les visites de la nièce. Mélite se plaignait à ses amies qu’on la privât de recevoir ses parents. En effet, ma belle-sœur, chez laquelle nous dînions précédemment une fois par semaine, ne nous invitait plus qu’une fois par mois. Puis, de tout un hiver, je n’y ai dîné qu’une seule fois. Mais elle avait table ouverte, et tous les jeudis, se tenaient chez elle des réunions de prêtres qu’il fallait régaler. La dépense était énorme et dépassait les revenus de mademoiselle de Tucé; en un an, elle dut emprunter 1.3oo francs à ses fermiers. Ce n’était pas assurément pas pour elle, il ne lui restait plus de quoi se vêtir convenablement, mais pour les nombreux convives de M. Lottin.

La présence de madame Milliet gênait beaucoup l’abbé. Lorsque le voyage du Dauphiné fut décidé pour mai 1845, le moment parut opportun. L’abbé fit venir aussitôt une nommée Pauline, qui ne se fit pas attendre et arriva même avant le départ de madame Milliet. La séparation était pénible pour mademoiselle Mélite; on présumait bien que l’adroite fille qui venait la consoler, trouverait moyen d’acquérir des droits à sa confiance et à son amitié. Mademoiselle Pauline fit des neuvaines pour demander au ciel que madame Milliet fît un bon voyage. »

Mademoiselle de Tucé resta en correspondance avec sa nièce, mais souvent c’était l’abbé qui tenait la plume :

L’abbé Lottin à madame Milliet

Le Mans, le premier septembre 1845.

Madame,

Mademoiselle Mélite de Tucé me prie de vous répondre pour elle, et j’accepte bien volontiers, car je vous assure que c’est pour moi un vrai plaisir que de pouvoir m’entretenir avec vous quelques instants…

Votre tante est à peu près telle que vous l’avez laissée. Sa santé n’est ni forte ni florissante. Il y a de temps en temps quelques indispositions légères, mais aucune ne l’a forcée à garder le lit ou la chambre, même un seul jour. Mais mademoiselle de Tucé est devenue très sensible, très impressionnable. Elle l’a toujours été, mais moins qu’elle ne l’est maintenant, quoique je ne m’aperçoive pas qu’il y ait de changement depuis votre départ. La moindre contrariété lui fait beaucoup de peine. Elle pleure, elle se décourage, elle se rend ainsi malade. Malheureusement, il y a de petites contrariétés domestiques dont je ne puis pas toujours la préserver. Elle a deux filles qui ne sont pas ce qu’il faudrait (l’abbé voulait remplacer ces fidèles servantes). Adèle surtout l’exerce beaucoup avec sa mauvaise tête. Quand sa mauvaise humeur la prend, c’est tout une tempête d’insolences, tempête qui, comme la révolution de Juillet, dure trois jours, ou à peu près; et cela revient plus souvent que tous les mois. Déjà plusieurs fois, je me suis proposé pour mettre le holà : mais alors, mademoiselle de Tucé se laisse attendrir de compassion et, dans la crainte que cette pauvre fille ne devienne tout à fait malheureuse, elle ne peut consentir à me laisser faire ou dire ce qui serait nécessaire pour faire entendre raison. Je suis donc réduit à faire des représentations, qui ne suffisent point, quelque justes qu’elles soient, vis-à-vis d’une personne qui, déraisonnant parfois complètement, ne peut être bien conduite que par autorité. Voilà, madame, ce qui fait le plus de mal à votre tante, dans ce moment-ci.

Tout ce mois, nous allons avoir nombreuse compagnie; c’est vendredi prochain que nous arrivent madame d’Augustin et madame de Villedieu, avec son fils et avec deux de ses demoiselles… Il en résultera bien quelques embarras pour votre tante. Néanmoins, il est possible que cela ne lui fasse pas de mal. Mais il est regrettable pour elle que vous ne soyez pas au Mans. Vous lui eussiez été dans cette circonstance d’un grand secours. Elle se serait souvent adressée à vous, avec amitié et confiance, pour occuper et distraire sa société. Car elle ne cesse de me répéter : « Louise était devenue pour moi

« un malheur pour moi, qu’elle soit si loin (1) et pour si « longtemps. »

Noémi est devenue plus sage. Ses maîtresses sont contentes d’elle, et elle a remporté un ou deux prix.

Après avoir raconté l’histoire d’une grosse faillite qui mettait en émoi la ville du Mans, l’abbé reprend :

Vous voyez, madame, que je vous parle avec abandon et bonhommie, et en toute confiance. J’ai pourtant, à cette occasion, une prière à vous faire, et c’est mademoiselle de Tucé, à qui je donne lecture de ma lettre, qui m’y fait penser : Nous désirons, mademoiselle de Tucé et moi, que vous n’entreteniez point madame de Tucé, et que vous ne parliez point devant vos domestiques de ce que je vous dis d’Adèle. Cela pourrait être rapporté, et alors il ne pourrait en résulter que du mal, sans aucun bien. C’est une chose de famille, et je compte sur votre prudence.

C’est mal à moi de ne vous avoir entretenue que du Mans. J’aurais pourtant eu bien du plaisir à vous parler de vous et de M. Milliet, et de vos intéressants petits enfants. Êtes-vous encore souffrante? Ces vilains maux de dents et de tête n’ont rien de dangereux heureusement, mais ils sont fort importuns, et ne laissent pas de faire souffrir. Je plains toujours beaucoup ceux qui en sont atteints, et j’apprendrai avec grand plaisir que vous en soyez entièrement débarrassée.

Je ne vous dis rien de plus de mademoiselle de Tucé. Elle vous écrira elle-même dans la quinzaine. Je vous prie de ne pas m’oublier auprès de M. Milliet, et j’embrasse de tout mon cœur vos trois gentils petits enfants. (2)

J’ai l’honneur d’être, avec un respectueux dévouement, madame, votre serviteur.

Lottin, Chanoine de l’église du Mans

(1) A Valence. (2) En attendant de pouvoir les spolier.

L’année suivante, à l’occasion d’une grave maladie de madame de Tucé, l’abbé Lottin écrivait à madame Milliet :

Le Mans, le 6 septembre 1846. Madame,

Mademoiselle de Tucé m’a donné lecture d’une lettre qu’elle venait de recevoir de vous. Je n’éprouve présentement qu’un seul besoin : celui de vous exprimer combien je prends part à tout ce qui vient de se passer à Fleurigny. Il est fort heureux que vous vous soyez trouvés, M. Milliet et vous, auprès de madame de Tucé, dans un pareil moment. Madame de Tucé, qui ne veut d’ordinaire prendre aucun soin de sa santé, avait bien besoin d’être entourée de ses enfants, qui en prissent soin pour elle. Car, dans de telles circonstances, un défaut de précautions pourrait avoir des suites bien funestes…

Mais qu’est-ce donc que la vie? Il y a deux ou trois semaines, vous entrepreniez un voyage, que tout devait vous faire considérer comme un voyage d’agrément, et voilà qu’il vous a fallu presque aussitôt traverser des dangers, qui n’étaient que trop de nature à alarmer votre piété filiale. Le Ciel le permet ainsi, afin que nous soyons toujours ramenés à des pensées graves et sérieuses.

Je vous prie d’offrir mes respects à madame de Tucé et de lui dire combien je suis heureux d’apprendre qu’elle soit maintenant bien…

Agréez vous-même et veuillez faire agréer à M. Milliet l’assurance des sentiments d’estime, d’attachement et de dévouement, avec lesquels j’ai l’honneur d’être, madame, votre obéissant serviteur,

Lottin

[Suite du Mémoire :]

« Mademoiselle de Tucé avait conservé, après la mort de sa mère, deux vieilles servantes qui faisaient parfaitement son service. L’une d’elles était là depuis quarante-deux ans, elle avait élevé M. de Tucé fils, fermé les yeux à madame et M. de Tucé. M. l’abbé, ne la trouvant pas assez agile,

obtint le renvoi de cette fidèle servante qui fut remplacée, par une fille de la connaissance de l’abbé. (1) Elle se rendit utile dans la maison, elle veillait à ce que tout se fît avec économie, faisait une partie de la besogne des domestiques, balayait, nettoyait les souliers, s’efforçait de se rendre agréable aux bonnes comme à la maîtresse. Bientôt elle s’empara des clefs et s’en alla fureter partout. »

Mademoiselle Mélite faisait naïvement à madame Milliet l’éloge de cette intrigante :

17 janvier 1846.

Mademoiselle Pauline dont je te parle est ici depuis plusieurs semaines. C’est une compagne bien agréable et bien attentive; nous sommes souvent ensemble. Elle va voir des malades, faire des lectures pieuses aux infirmes, se rend utile dans la maison pour toute espèce de choses. M. l’abbé ne veut pas être oublié et il t’adresse et à M. Milliet mille choses honnêtes et respectueuses.

La même à la même

16 février 1846.

Ma mémoire s’en va tous les jours… Grâce à Dieu, j’ai le bon M. Lottin qui est indulgent… Mademoiselle Pauline est toujours ici et me fait bien plaisir; elle te remercie beaucoup de la peine que tu t’es donnée pour avoir des reliques de saint François Régis; si tu peux avoir des médailles, elle en sera très reconnaissante; saint François Régis est très connu dans ce pays, et dans bien d’autres, par sa « vie » que nous avons et qui est bien admirable.

(1) Note de M. Lecorney, greffier : « En septembre 1845, l’abbé renvoie une domestique nommée Adèle, et la remplace par une nommée Pauline Legrand, fille de mœurs dissolues, dont la seule occupation dans la maison est de soigner, non mademoiselle de Tucé, mais M. l’abbé Lottin, dont elle cire les chaussures et fait la chambre. Elle couche dans une attenance à cette chambre et fort éloignée de celle de mademoiselle de Tucé. »

La même à la même

9 septembre 1846.

Il y a peu de jours que je t’ai écrit, ma chère Louise, néanmoins je veux le faire aujourd’hui pour te faire part de ma surprise et de mon mécontentement sur les propos que l’on a la hardiesse de tenir sur mademoiselle Pauline, et si tu en connois la source pour que tu les détruises. Madame de C… est venue il y a deux jours me demander si mademoiselle P… étoit pour demeurer ici, qu’elle me prévenoit que l’on lui avoit dit que c’étoit une aventurière, qui avoit été chassée de deux communautés, ce qui est faux… Elle vouloit même me donner des doutes sur sa probité, sur sa frugalité… en un mot, madame de C… m’en a fait le portrait, d’après ce que l’on lui a dit, de la personne la plus perverse et la plus fausse qui fût possible. J’ai accueilli ces calomnies, comme je devois le faire, avec la plus grande indignation et de manière que je suis sûre que madame de C… ne sera pas tentée une autre fois de se charger d’une semblable commission… Bien des choses honnêtes de la part de monsieur l’abbé Lottin.

[Suite du Mémoire :]

« Cependant, comme Pauline était peu instruite, l’abbé eut recours à mademoiselle Ducastel, qu’il plaça auprès de mademoiselle Mélite pour lui servir à la fois de dame de compagnie et de gouvernante.

J’ai dit que l’abbé avait relégué mademoiselle de Tucé dans une très froide mansarde, ce que je ne pus supporter sans lui faire des observations. Dès lors, il résolut de m’éloigner de ma belle-sœur, abolit l’usage de nous voir à manger deux fois la semaine et nous fit fermer la porte, lorsqu’elle fut souffrante.

Du despotisme l’abbé en vint aux mauvais procédés, et n’eut bientôt plus pour mademoiselle de Tucé les égards qu’il lui devait. Il lui ôta par exemple la jouissance d’un joli jardin qu’elle se plaisait à cultiver. »

C’est mademoiselle Ducastel qui fut chargée de faire observer à Mélite que ses nièces la négligeaient et de rapporter d’innocents propos avec des variantes qui en dénaturaient le sens. En outre, « monsieur Milliet était un rouge, un franc-maçon, et l’on sait que ces gens-là sont capables de tous les crimes ».

Ces procédés jésuitiques ne tardèrent pas à porter leurs fruits :

Mademoiselle Mélite à Adrien de Tucé

9 décembre 1846.

J’ai eu des peines très sensibles et d’autant plus qu’elles me venoient de personnes qui sont loin de m’être indifférentes. Quoique l’on veuille me faire passer pour être en enfance, je n’y suis pas encore au point que je ne puisse choisir moi-même la personne que je veux pour gérer mon bien, et je vois plus que jamais que je ne dois pas la choisir dans ma famille… Monsieur l’abbé Lottin me charge de beaucoup de choses honnêtes et d’intérêt pour toi…

[Suite du Mémoire :]

« Mademoiselle Mélite et son frère avaient toujours vécu en parfaite intelligence; elle avait en lui si grande confiance qu’elle l’avait chargé absolument de l’administration de ses biens. A la mort de M. de Tucé, sa sœur partagea notre affliction. La plus complète intimité régnait entre nous et elle, et, pendant plusieurs années, elle me chargea de régler les comptes de ses fermiers, comme le faisait autrefois M. de Tucé. Mais profitant de mon absence, l’abbé Lottin demanda à mademoiselle Mélite de l’accompagner dans une visite qu’elle fit à ses propriétés. Ce fut lui qui se chargea de décider des réparations qu’il y avait à faire sur chaque ferme. Depuis cette époque, je ne fus plus consultée. L’abbé rédigea les baux, fit abattre les bois (1) et toucha le prix des fermages. Il devint l’homme nécessaire et mademoiselle Mélite lui donna une procuration générale. »

3

Madame de Tucé profita d’un voyage de l’abbé pour faire visite à sa belle-sœur. Elle n’eut pas de peine à se justifier du reproche d’indifférence. Elle rappela à Mélite ses souvenirs d’enfance, ce frère Louis qu’elle avait élevé, et qu’elle aimait tant, si beau, si bon, mort trop jeune, et ses enfants en qui il revivait. Elle réveilla ainsi cette affection fraternelle, qui ne s’éteint jamais tout à fait dans les cœurs aimants.

Mademoiselle Mélite très émue pleura. Elle assura ma grand mère qu’elle n’avait jamais eu l’intention de déshériter son neveu, ni ses deux charmantes nièces. Elle les avait vus naître tous les trois; elle les aimait tendrement.

Mais elle avoua aussi qu’elle était sans force pour résister à la volonté de l’abbé Lottin. Elle voyait bien qu’un jour peut-être, bon gré mal gré, elle serait contrainte de signer un testament en faveur d’une œuvre religieuse, dont l’abbé lui avait parlé. Une si belle œuvre!

Madame de Tucé continue ainsi son mémoire :

« Mademoiselle de Tucé me rassura complètement en faisant à mes enfants un abandon de la nue-propriété de ses biens par un acte en forme de vente, que je fis revêtir de toutes les formalités qui le rendirent valable. (2) Cela se fit à


(1) Il vient de faire abattre toute une belle allée de noyers et différents arbres de haute futaye. (2) 19 juin 1847.


l’insu de l’abbé, qui fut six mois sans le savoir. Mais ayant eu besoin d’argent, il eut recours à mademoiselle de Tucé qui le refusa. Ne comprenant pas cette obstination, il présuma qu’elle avait pris des engagements; il s’assura de ce fait au contrôle du Mans. Alors, ayant acquis la certitude qu’il ne pouvait plus disposer des revenus de ma sœur, il me fit fermer la porte, non seulement à moi, mais à mes enfants et petits-enfants. »

Ce fut assurément sans l’aveu de Mélite que la gouvernante écrivit à madame Milliet l’aimable missive que voici :

Le Mans, le 26 octobre 1847.

Madame,

Vous avez dû avoir connaissance, avant votre départ de Fleurigny, d’une lettre que l’amitié m’a imposé le pénible devoir d’écrire à madame de Tucé, votre mère.

Quoi qu’il en soit, et afin de prévenir tout malentendu, je me crois de nouveau obligée, madame, de vous réitérer la défense expresse que vous fait (et vous ne savez que trop pourquoi) votre respectable tante, de vous présenter chez elle, ni vous, ni M. Milliet, ni vos enfants.

Toute tentative que vous feriez de vous introduire chez elle contre sa défense serait une nouvelle offense, et ne ferait qu’aggraver votre situation.

Je suis, madame, votre servante.

DUCASTEL

Madame Milliet n’en voulut aucunement à sa tante, qui n’était pour rien dans cette insolente interdiction. Le style de la lettre en révélait clairement l’auteur.

[Suite du Mémoire :]

« Je fus alors porter plainte au procureur du roi et à monseigneur l’Évêque. Le premier m’engagea à prendre des arrangements pour me mettre chez mademoiselle de Tucé à la place de l’abbé. Monseigneur l’Évêque, ayant entendu le

TANTE MÉLITE

conseil de famille que je lui avais envoyé, prit l’engagement de faire sortir l’abbé, ce qui s’exécuta peu de jours après. M. Lottin était alors Secrétaire général de l’Évêché et Grand Vicaire. Monseigneur le cassa de ces charges. (1)

Mais l’abbé trouva moyen de nous jouer un autre tour, il prit chez lui mademoiselle de Tucé, et lorsque l’Évêque eut enjoint l’ordre de la reconduire chez elle, il la cacha dans un couvent. »

A la fin de 1847, madame de Tucé écrivait à sa fille :

Il pleut à verse et il y a impossibilité de mettre le nez dehors, aussi je viens causer avec vous. Car j’ai besoin de parler de ce qui m’occupe continuellement. Je suis tout le contraire d’Adrien qui est las d’en parler, moi, j’en ai une indigestion qui m’étouffe; la disparition de ta tante me fait croire comme à toi qu’il y a de mauvais projets contre nous. Mais es-tu sûre qu’elle n’est plus chez elle? Peut-être est-elle tombée en enfance ou en béjat ou même en folie, et qu’ils la séquestrent, pour que nous ne la fassions pas interdire afin de profiter de cet état pour se faire donner une procuration qui les autoriserait à agir contre nous. Il est donc absolument nécessaire de savoir cela positivement. Il faut vous mettre en campagne pour la découvrir avant mon retour. Adressez-vous au chef de la police; Charles Mousseron peut faire cela mieux que vous vis-à-vis de cet individu, et lui recommander le plus scrupuleux secret de vos recherches… Si vous la croyez partie du Mans, vous pourriez encore faire visiter par la police les registres des diligences. Les places ne seront peut-être pas prises en son nom, mais en celui de sa Pauline. Tu ferais bien, Louise, d’aller voir madame Langeron, quoiqu’elle soit bien boutonnée, tu en tirerais peut-être quelque chose, quand ce ne serait que de savoir si elle est au Mans. Je ne trouve pas à propos de s’adresser au Procureur du roi pour ces


(1) Monseigneur Bouvier entra à l’Évêché du Mans (1834) gallican et philosophe; mais il céda peu à peu à l’influence des Jésuites et mourut ultramontain.


recherches, d’autant mieux que je pense aller à Angers trouver le Procureur général. De là pourraient émaner des ordres beaucoup plus avantageux pour nous…

Louise, j’en reviens encore à la découverte de ta tante chez elle. De la maison de mademoiselle de Biar, on verrait bien si les fenêtres de sa chambre sont ouvertes; puis par ses fournisseurs, comme le boulanger, même la laitière, il me semble que si j’étais au Mans, je saurais tout dans une heure. Il faut que tu t’occupes de cela toi-même, car tes deux hommes [son frère et son mari] sont bien apathiques; ils sauront ce qu’on leur dira, quant aux recherches, bernique! Si elle est partie, Pauline l’est aussi. La voit-on quelquefois?

On ne voyait plus personne.

« Le cinq mars (1849), lundi dernier, continue madame de Tucé, dans son mémoire au Procureur Général,

je me suis présentée chez mademoiselle Mélite, voulant lui remettre une rente échue le quatre; j’ai été textuellement jetée à la porte par Pauline, sa femme de chambre. Celle-ci a répondu à l’huissier qui m’accompagnait, qu’elle ne donnerait pas l’adresse de mademoiselle de Tucé, parce qu’on ne voulait pas qu’elle vît sa famille. Un nommé Le Grand, choisi par l’abbé Lottin pour recevoir la procuration de mademoiselle de Tucé, a déclaré connaître son domicile, mais a persisté à le cacher. L’abbé Lottin a fait la même déclaration.

Cette persistance à nous dérober la présence de notre parente, nos informations inutiles, sa faiblesse d’esprit et de santé, sa fortune, les mains dans lesquelles elle se trouve si malheureusement placée, tout nous fait un devoir rigoureux de recourir à la Justice, et de réclamer de votre intervention, monsieur le Procureur Général, la connaissance du lieu où elle a été entraînée, cachée, et l’assurance que sa liberté personnelle n’est pas violée, ainsi que nous avons de puissants motifs de l’appréhender. »

TANTE MÉLITE

Aucune suite ne fut donnée à cet appel. Un rapport de police de mai 1851 nous apprit cependant que mademoiselle Mélite avait reparu au Mans.

En 1852, lorsque M. Milliet fut condamné à l’exil, madame Milliet ne voulut pas partir sans revoir sa tante et lui faire un dernier adieu. Mon frère, ma sœur et moi nous accompagnions notre mère. On ne nous attendait pas; l’abbé était absent, nous fûmes reçus. J’étais bien jeune, et pourtant je me souviens de cette bonne vieille à l’air triste et à moitié éteint.

Sa maison, située dans une rue déserte, (1) avait des fenêtres garnies de barreaux de fer; les chambres nues n’étaient ornées que d’images de piété et de statuettes de la Vierge, avec des branches de buis bénit. Choses et gens tout était gris et terne dans ce lieu glacé; on y parlait bas, et les bruits du monde n’y parvenaient qu’amortis. J’avais le cœur un peu serré. Je ne me souvenais nullement de ma grand tante, que je n’avais pas revue depuis l’âge de trois ans.

Ma mère fut reçue froidement, et sa visite ne fut pas longue. Mandé en toute hâte, l’abbé Lottin accourut. Il dissimula son mécontentement, salua cérémonieusement ma mère, et trouva même quelques mots de politesse banale pour les trois enfants. Je crois sentir encore le contact de sa main humide caressant ma joue. J’éprouvais pour lui une instinctive répulsion.

C’était un assez bel homme, aux traits durs et énergiques. Il tenait la tête légèrement penchée et levait fréquemment les yeux au ciel par une sorte de tic, ses paupières mi-closes cherchaient à dissimuler sous un


(1) La rue du Puits de quatre roues.


air humble l’expression mauvaise du regard, et sa voix prit des inflexions mielleuses, pleines d’onction, pour nous mettre poliment à la porte.

Je n’ai jamais revu ma grand tante. Sous l’action des remèdes qu’on lui prodiguait, sa santé s’altéra de plus en plus; la paralysie était menaçante et, à mesure que les forces et l’intelligence s’affaiblissaient, la dévotion devenait de plus en plus exaltée. Séquestrée dans un couvent, (1) anémiée par les jeûnes, mademoiselle Mélite tomba peu à peu en enfance.

L’abbé guettait ce moment. Mademoiselle de Tucé avait sans doute oublié l’acte de donation signé depuis plusieurs années. Par un nouveau testament, elle légua cette fortune, qui ne lui appartenait plus, à une œuvre religieuse, dont l’abbé avait la direction. Alors, l’innocente vieille se crut bien certaine d’échapper aux châtiments de l’enfer.

Désormais, sûr de sa proie, l’abbé ne garda plus aucun ménagement. Mademoiselle Mélite ne put avoir aucune communication avec sa famille, qui ignorait absolument le lieu de sa retraite. Était-elle encore vivante? Personne n’en savait rien.

Madame de Tucé ne se résignait pas aisément à cette disparition de sa belle-sœur. Elle fit mille démarches pour la découvrir, ce fut en vain.

4

Cependant les années s’écoulaient; sa fille cadette, Noémi, était en âge de se marier. Il faudrait rendre des


(1) Communauté du Sacré-Cœur de Marie, à Baugé.


TANTE MÉLITE

comptes de tutelle; elle demanda la réunion d’un conseil de famille qui aurait aussi l’autorité nécessaire pour faire rechercher sa belle-sœur.

Madame de Tucé à sa fille

Le Mans, ce 13 novembre 1854.

… Quant à l’interdiction de Mélite, je n’ai pu voir M. Massiot qui conduit cette affaire; alors je ne puis te parler que de ce qui s’est précédemment fait; ainsi voilà. Une demande en mon nom, comme tutrice de Noémi, a été adressée au Tribunal, qui l’a accueillie et a ordonné la réunion d’un conseil de famille, ce qui était très difficile à composer.

(Suit une liste de trois membres du côté paternel et trois membres du côté maternel.)

M. Massiot a été prévenu par Le Lasseux, avoué de Mélite, qu’elle se laisserait interdire par défaut, ne paraissant nulpart, ne répondant à aucune assignation, et qu’après le jugement prononcé, elle arriverait avec des foudres, pour nous mettre en défaut. Nos adversaires ont fait dire à M. Massiot qu’elle avait sa pleine raison, qu’elle faisait parfaitement un compte, enfin que nous avions tout à craindre de notre entreprise. C’est le 22 que nous saurons à quoi nous en tenir. Si elle ne paraît pas, c’est qu’elle ne peut pas nous être présentée. Nous avons fait arrêt entre les mains des fermiers. Elle m’a, de son côté fait assigner pour donner main-levée, ce que je n’ai pas fait. Je t’assure que cela me donne un grand embarras et beaucoup d’inquiétude. Massiot paraît certain qu’elle est à la Providence du Mans.

… Embrasse mes petits-enfants de ma part et de celle de Noémi, nous vous aimons tous bien tendrement.

26 novembre 1854.

… Notre affaire était appelée aujourd’hui sur la demande faite par Le Lasseux de recomposer le conseil de famille,

la maison m’appartient, je le ferai connaître

et sur la mainlevée de l’arrêt entre les mains des fermiers. A l’ouverture de la séance, le procureur impérial a demandé la parole. Massiot et Richard, qui ne s’y attendaient pas, ont été surpris et fort en crainte sur ce qu’il allait dire; mais grand a été leur étonnement, lorsqu’ils ont entendu son plaidoyer sur la captation, se servant de toutes mes notes pour blâmer l’infâme conduite de Lottin, qu’il désignait à ne pas s’y méprendre, signalant le danger d’introduire près des personnes faibles des gens influents et intrigants. Il a soutenu que notre conseil de famille était réuni selon la loi, qu’il engageait le tribunal à le maintenir, et aussi l’arrêt fait entre les mains des fermiers, donnant ses conclusions sur la captation. Enfin il a parlé si longtemps que la décision du tribunal a été remise à mardi. Massiot pense qu’il ordonnera la comparution de Mélite à la Chambre du Conseil; elle y sera seule. Notre affaire va bien jusque-là : mais si elle paraissait avec sa raison, en bonne santé, répondant à toutes les questions qu’on doit lui adresser, ce serait un fameux pied de nez; j’en ai la chair de poule. Enfin, si elle est comme nous pouvons le penser, on ne l’amènera pas. Dans ce cas, le tribunal prononcera son interdiction. Le conseil sera de nouveau appelé pour nommer un tuteur. Devons-nous proposer Adrien, et L’Hermite pour subrogé-tuteur? Nous en avons encore pour au moins un mois; cela nécessite ma présence au Mans; j’y ai pris un appartement dans les rues basses numéro 15; je ne l’ai que pour un mois.

Le Mans, ce lundi 11 décembre.

… Nous ne sommes pas plus avancés que lors de ma dernière lettre : notre affaire devait être appelée mardi dernier, mais un de nos juges étant malade, cela a été remis à demain. On m’a adressé une nouvelle assignation pour la main-levée. Je suis inflexible, je ne réponds pas. M. Massiot m’a dit que M. Grandmaison, qui est avec Le Lasseux l’avocat de Mélite, lui avait assuré qu’elle ne paraîtrait pas. Alors l’interdiction sera prononcée par défaut, un tuteur provisoire sera nommé; nous le connaissons déjà, c’est

TANTE MÉLITE

M. Le Cornué, il est greffier au Tribunal, on le dit très honnête homme; c’est avec lui que je m’entendrai.

Une chose assez précieuse pour nous dans nos débats, c’est que Grandmaison, qui a eu une fièvre typhoïde, il y a trois mois, a conservé une très grande irritation dans le caractère, au point que la semaine dernière, plaidant une cause qu’il ne pouvait faire trouver bonne, il se mit dans une colère telle, qu’il prit sa toge, la rompit et adressa au Tribunal de telles invectives qu’on lui ordonna de sortir. Voilà le défenseur de Mélite.

Notre procès qui traîne en longueur par toutes les oppositions que font nos adversaires, va encore éprouver un retard forcé par le jury, qui commence jeudi prochain. Je crois que toutes les séances du Tribunal civil sont suspendues pendant sa durée, au moins quinze jours. Cela me contrarie d’autant plus que je n’ai pas encore battu de bled depuis mes ensemencés. Je ne puis quitter le Mans; ces messieurs ont besoin de moi à chaque instant.

Mercredi matin (20 décembre).

Hier soir je fus chez Massiot pour connaître le résultat de l’audience. Je n’ai pu le voir. Je sors de chez lui : tout ce qui s’est fait a été en notre faveur; aucune des oppositions faites par nos adversaires n’a été acceptée; car tu sais qu’ils vouloient faire changer le conseil de famille, toucher les revenus échus à la Toussaint 1854. Maintenant nous lui faisons signifier le jugement d’hier, et le Tribunal la fait assigner à paraître devant la Chambre du Conseil pour le trois janvier, d’aujourd’hui en 15.

Le Mans, ce 2 janvier 1855.

Je ne te dirai pas comme la maxime écrite sur beaucoup de murailles : Mes jours passent comme l’ombre. Je te dis au contraire : le temps m’assomme. Je suis seule ici, en attendant demain que je redoute, et que je désire encore plus, entre quatre murs où l’on respire à peine…

Je vais de ce pas chez un monsieur que je ne connois pas, dont je ne sais pas même le nom (il demeure tout

la maison m’appartient, je le ferai connaître

près du perron du palais de justice, c’est un de tes amis nouveaux) lui demander s’il veut bien me permettre de m’installer chez lui demain depuis onze heures jusqu’à trois heures, que finit l’audience.

… Je ne t’envoie que quatre cents francs, attendu que je ne compte pas du tout prendre pour moi tous les frais du procès d’interdiction. Il y en aura, au Mans, pour quinze cents francs, et si nous perdons, ce sera le double. Quand même elle serait interdite demain, je sais, à n’en pas douter, qu’ils vont en rappeler à Angers. (1) Là, ce sera une autre chanson : les jugements, les avocats se payent double et triple. Comme je ne bats pas monnoye, je me récuse comme bailleresse de fonds… Après le procès vous prendrez chacun votre part de ce qui restera, si reste il y a.

Ce 3 janvier à 4 heures.

Depuis ce matin à onze heures, j’ai le visage collé aux vitres de la mansarde de M. Cheslot. De là, je voyais tous ceux qui entraient au Palais de Justice. A peine y étais-je installée, je vois arriver une petite personne vêtue de noir, avec un chapeau de velours. Elle montait avec peine, suivie d’un monsieur qui portait des papiers sous son bras. Je crus reconnaître Mélite avec son Lasseux. Dix minutes après je vois Nanette, la servante de Lottin qui monte. Je me persuade de plus en plus. Mais Nanette sort presque de suite, mon illusion aussi.

Demain, Massiot, notre avocat, présente sa réclamation au Procureur Impérial, et y joint une plainte en captation à l’adresse du Président (du Tribunal).

Le Mans, ce (16) janvier 1855.

Je devrais être à Fleurigny depuis quelques jours, ma chère Louise, mais je suis si souffrante que je ne me décide pas facilement à me mettre en route, à passer la nuit dans une diligence, arriver seule à quatre heures du matin sur la


(1) Où les juges étaient plus dévots que ceux du Mans.


TANTE MÉLITE

route. (1) Cependant je suis décidée à aller rejoindre Noémi que j’ai laissée pour finir une énorme lessive. Je ne croyais être ici que très peu de jours, car je veux aller porter à Paris mes quittances, ma police et tout ce qui regarde l’assurance de Noémi.

Il est impossible de voir rien de plus incertain que notre affaire. Je ne veux et ne peux traiter qu’avec une personne en pleine raison… Ceux qui la tiennent désirent l’arrangement à l’amiable et la garder avec une bonne pension? C’est bon signe : cela nous donne la certitude de son état mental et nous décide à continuer la procédure. Mais il nous manque une chose essentielle, nécessaire, ce sont des preuves : actes de folie ou de stupidité. Il y a sept ans que nous ne l’avons vue. Que veux-tu que nous avancions et que nous prouvions? J’ai prié M. Massiot d’aller voir le Procureur Impérial; il a toujours les meilleures dispositions et s’entend avec le président Le Couteux; tous deux nous répètent : Apportez quelques preuves, et vous êtes certains de votre affaire. Mais tout le Tribunal n’est pas là, et nos adversaires ont travaillé les juges peu disposés en notre faveur.

Un arrangement à l’amiable nous tirerait de ces incertitudes. Par l’interdiction vous jouissez immédiatement des revenus; mais y arriverons-nous? Avec un arrangement vous faites une rente viagère un peu plus forte, mais vous pouvez déjà faire les partages.

Fleurigny, ce 21 février 1855.

Tu dois être étonnée, ma chère Louise, de voir la date de cette lettre. Tu me supposais aujourd’hui au Mans, car tu n’as pas oublié que c’est ce matin à onze heures que Mélite est attendue à la Chambre du Conseil. Ainsi j’ai besoin de


(1) Les occasions d’accomplir de grands actes d’héroïsme sont rares. Mais les personnes qui en seraient capables le prouvent, même dans les plus vulgaires circonstances de la vie courante. Bien peu de dames, à l’âge qu’avait madame de Tucé, auraient assez d’énergie pour renoncer au sommeil et arriver, en hiver, toutes seules, avec leurs bagages, sur une route déserte, au milieu de la nuit.


la maison m’appartient, je le ferai connaître

te dire que pendant six jours la neige n’a cessé de tomber jour et nuit, de sorte à encombrer les chemins et arrêter la circulation des voitures publiques. Nous n’avons le courrier de Paris et du Mans que le surlendemain du jour où nous devons le recevoir. Pour te donner une idée de la masse de neige qui nous encombre, il y en a dans mon jardin et dans la plaine plus haut que le mur qui longe le chemin. Les voitures de Vendôme au Mans ne marchent pas depuis plusieurs jours; les chemins de fer ne viennent plus à Blois.

L’ordre de paraître aujourd’hui a été maintenu. Ainsi donc à cette heure, ou elle est au Tribunal, ou elle ne paraîtra pas. Si son gérant est nommé, il est certain d’avoir du procureur tout pouvoir, et le secours de toute son autorité pour la trouver. Il y a quelque temps on nous disait : elle n’est pas à Reuillé, elle n’a pas quitté le Mans. Et lorsque Le Lasseux a fait semblant de vouloir bien aller la trouver, il disait : Il me faut plusieurs jours pour faire ce voyage. Tu dois donc comprendre mon impatience de connoître le résultat de la journée; aussi je prépare cette lettre pour te l’expédier aussitôt que j’aurai reçu celle de Massiot. J’espère que malgré un très gros rhume, j’irai le 26.

Le 22. Je n’ai encore rien reçu.

Le 24. Je reçois une lettre de Massiot, elle est du 19, elle a passé deux jours dans la neige.

Le 26. Je reçois une nouvelle lettre de Massiot. Mélite n’est pas venue au Conseil. On a dressé procès-verbal du troisième appel, elle fait défaut. Le Tribunal n’a pas voulu nommer un administrateur avant le 28. Massiot a l’air de redouter la décision de ce jour. Si on ne maintient pas notre conseil de famille, et si on en nomme un autre, il faudra tout recommencer. C’est mourant d’avoir affaire à de semblables gens.

Fleurigny, 7 mars.

… Je me suis de nouveau mise en route par un temps dont tu n’as aucune idée. Il fallait avoir un bien grand désir de connaître la décision du tribunal… Cela a été

TANTE MÉLITE

comme à l’ordinaire, une remise à huitaine et, comme le jury tient ses séances, il faut attendre le 13 mars. Je suis donc revenue tant par mer que par terre. La neige qui fondait établissait des courants, ou plutôt des torrents qui menaçaient de nous engloutir. J’ai trouvé Massiot parfaitement rassuré sur le résultat de notre entreprise et par dessus tout très satisfait de la manière dont le procureur impérial a plaidé notre cause. Grandmaison a apostrophé Le Lasseux, en disant que c’était honteux pour lui de défendre une semblable cause… Legrand est sorti, suivi de Le Lasseux très penaud qui répétait : « C’est embêtant; je suis fâché de m’être prêté à ce scandale. »

Massiot m’a fait écrire à Jean-Louis du Haut-Sorret, dont la ferme échoit le premier mars, et à Vadé, qui ne paye jamais toute sa ferme à la Toussaint; il paye de plus 1.200 francs au premier mai. Je les engage à garder leur argent, attendu que je n’ai pas donné la main-levée…

Vois-tu, mon enfant, la fatigue et les soucis me mènent tout droit au béjat; je n’ai plus de mémoire, je serai bientôt plus en enfance que Mélite. J’use mes forces physiques et morales. J’ai vieilli de dix ans, depuis six mois que cela est commencé.

Le Mans, mardi 13 mars.

Je suis arrivée hier soir, et dès ce matin j’ai couru chez Massiot. Il venait de recevoir une notification de nos adversaires, sur une demande qu’ils présentent aujourd’hui au Tribunal, pour faire visiter et interroger Mélite par le Président (clérical) du tribunal de Baugé, où ils déclarent qu’elle réside depuis sept ans. Massiot et Richard vont plaider pour obtenir un administrateur provisoire et la remise de Mélite à son domicile, afin que le tribunal du Mans, qui est instruit des intrigues, puisse la questionner. Les autres s’étendent sur sa mauvaise santé, sa faiblesse, son grand âge. Si on nous accorde l’administrateur, il partira dès ce soir avec Massiot. Je les accompagnerai peut-être…

La décision va être prise dans quelques heures, je suis, je t’assure, ma chère Louise, dans une grande anxiété.

la maison m’appartient, je le ferai connaître

5

Trois heures et demie.

Le jugement vient d’être prononcé en notre faveur. Le conseil de famille est maintenu. L’administrateur provisoire est nommé, c’est Lecorney, très brave homme, détestant les Jésuites. Il est déjà en fonctions : on met les scellés chez Mélite; on jette Pauline à la porte, ce soir, tout de suite. Massiot part demain en poste pour Baugé, avec M. Lecorney. Vont-ils la ramener? C’est ce qu’ils décideront à Baugé. Nous écrivons aux fermiers pour leur annoncer qu’ils n’ont plus affaire à Legrand. On assigne Legrand pour rendre ses comptes. Tout cela se fait instantanément. Je vais chercher une personne de confiance pour garder la maison et ne recevoir qui que ce soit.

Je suis heureuse de t’apprendre un succès si important.

Mercredi matin (14 mars).

Je t’ai écrit hier soir si à la hâte, ma chère Louise, que je n’ai pu entrer dans aucun détail. Je suis encore tout agitée, tant j’ai peine à comprendre que c’est la fin de mes anxiétés. La joie m’a donné la fièvre, et cette nuit, je n’ai pas clos l’œil. Hier, afin de me calmer, j’écrivis à Noémi, je commençai ta lettre, mais je ne pouvais tenir en place. La décision du Tribunal était si importante pour le présent et pour l’avenir, que j’en perdais la caboche. Je rôdais autour du Palais de Justice et revenais à l’hôtel, lorsque j’aperçus Massiot qui levait son grand nez. Il cherchait avec ses lunettes quelqu’un qu’il aperçut, c’était moi. Il m’aborda avec un air si triste, que j’en ai eu la chair de poule. L’audience n’était pas finie, il n’était encore que deux heures. Je me persuadais qu’il avait du sinistre à m’annoncer; je n’osais le questionner. Mais il me regarda en riant et me dit : « Victoire! grande victoire! Vous viendrez après l’audience chez Lecorney. » Je m’y trouvais lorsque le juge de paix y arriva, pour aller mettre les scellés chez Mélite. Ils s’y rendirent aussitôt. — La Pauline ne voulait pas céder la place.

TANTE MÉLITE

Le juge de paix lui donna de suite congé; mais elle réclama d’y passer la nuit. Alors on fit un inventaire de ce qui lui restait sous la main. — Lecorney me dit que le mobilier était pitoyable, peu de linge, dix-sept Bonnes Vierges; l’argenterie est dans un secrétaire sur lequel on a mis les scellés.

Massiot et Lecorney seraient partis dès le soir, si on avait pu avoir le jugement contrôlé. C’est aujourd’hui à deux heures qu’ils partent, munis d’un ordre du Procureur Impérial, du jugement et de tout ce qui est nécessaire. On n’a pas jugé convenable que je les accompagne. Le Tribunal et le Procureur ont déblatéré contre la captation et condamné Mélite à tous les frais. Alors Massiot me dit avec un ton goguenard : « Nous vendrons les soutanes. » Le Lasseux l’a assuré que Legrand avait une bonne somme à nous remettre; il est assigné pour rendre ses comptes ce matin, avant le départ de ces messieurs.

… Je suis bien contrariée de ton éloignement. Je suis excédée de mes courses, et Lecorney veut que je les mène de suite sur les fermes, pour faire les comptes et les expertises.

Mercredi, à deux heures.

Je viens d’assister au départ de Massiot et de M. Lecorney. Ils vont en poste, parce que, si Mélite est en enfance comme on nous l’a annoncé, ils la ramèneront pour la montrer au Procureur et aux juges. Alors ils prononceraient immédiatement l’interdiction.

Legrand a présenté ce matin au greffe des comptes si peu ordrés que Lecorney n’a pu les vérifier; d’ailleurs Legrand voulait partir de suite. Son mandat n’est pas daté; il va avoir bien des difficultés pour se tirer d’affaire, car notre administrateur n’est pas d’arrangement avec ces coquins. Il me met aussi en mouvement pour savoir ce que sont devenues les sommes que Mélite avait en argent comptant… (suit une longue énumération)… Qu’est-ce devenu? Je présume que Lottin les aura prises à fonds perdus. Fauvellière (l’un des fermiers) me dit que, le premier mars, un huissier est venu lui déclarer que j’avais donné main-levée

la maison m’appartient, je le ferai connaître

de l’arrêt fait sur le fermage. Cet huissier le menaça de le saisir, s’il ne payait pas le lendemain. Legrand a reçu son argent. Le marchand de bois va aussi être tracassé, et pour lui ce sera très sérieux, car il y va de la prison. C’est un fripon. Je l’avais fait prévenir par le Procureur de Mamers, mais il a continué à abattre. Il y en a pour plus de quatre mille francs. Où sont-ils?… Il me tarde d’être à samedi, car vendredi c’est la foire, nous ne pourrons pas lever les scellés. Toute à toi.

J’embrasse mes petits-enfants.

Jeudi (15 mars).

… Il a fallu user de violence pour pénétrer dans le couvent (de Baugé). Sommées d’ouvrir au nom de la loi, les sœurs épouvantées entrebâillèrent la porte. Massiot, le greffier Lecorney et le commissaire entrèrent aussitôt. Ils n’étaient pas attendus. Dans une cellule sans feu, Mélite gisait sur un méchant lit. Ses vêtements étaient usés, et elle avait très mauvaise mine. Son corps n’avait plus la force de se tenir debout. Et on la laissait seule, privée de soins. L’intelligence est éteinte. A peine a-t-elle pu répondre quelques mots aux questions. Ces messieurs étaient indignés. Le rapport du greffier est écrasant. Mélite avait saigné du nez dans la nuit et avait un point de côté. Je voulais partir de suite. J’en ai fait demander la permission à M. Morcrette qui, sans me refuser, m’a engagée à n’en rien faire, craignant l’impression que ma vue pourrait lui faire éprouver.

Vendredi matin (16 mars).

Ces messieurs sont arrivés hier vers deux heures. Lecorney a de suite été au Palais de Justice, où il a trouvé encore réunis le Tribunal et le Procureur. Tous l’ont entouré avec un intérêt difficile à te rendre. Il a déclaré que mademoiselle Mélite était bien portante, très fort en état de supporter le voyage de Baugé au Mans, mais qu’elle n’avait reçu aucun ordre de s’y rendre; qu’elle n’avait plus de mémoire, peu de raison, qu’elle ne sait pas qui est-ce qui fait ses affaires, qu’elle n’a donné de mandat à personne; qu’elle désire voir

TANTE MÉLITE

sa famille, et rentrer chez elle. D’autres questions ont été adressées par le Procureur Impérial.

Pendant que le compte se rendait, Massiot m’avait emmené chez lui, et me racontait les détails de leur entrée dans la communauté. Il a fallu, à travers les grilles, lire le jugement, l’ordre du procureur, l’injonction à la gendarmerie de prêter main-forte. Alors six sœurs ont paru, la Supérieure en tête. Elles ne voulaient pas introduire ces messieurs chez Mélite; mais Lecorney leur déclara que, sur leur résistance, il allait la prendre et la ramener. Cela les calma. Cependant elle ne paye que douze cents francs de pension, mais elle n’en coûte pas le quart. Elle n’a pas l’air très satisfaite, mal mise; ces dames ont réclamé des vêtements qu’on ne leur a pas envoyés. Si on avait un appartement où la mettre dans sa maison, on l’aurait ramenée, mais les gens qui l’habitent ont un bail et nous voulons qu’elle y soit seule.

Le Mans, ce 18 mars 1855.

La levée des scellés doit avoir lieu demain, ma chère Louise, et je vais te rendre compte de la seconde visite de Lecorney à Baugé. Il a fait un inventaire, mais je trouve ses estimations bien exagérées, excepté l’argenterie qui est pesée. (Suivent quelques détails que nous abrégeons). Son linge est usé et sa garde-robe pitoyable. On a trouvé des lettres curieuses : une d’Amédée X… qui a fait signer à Mélite un engagement de continuer la rente jusqu’à la mort de madame X. sa mère, mais il s’y est pris trop tard. Amédée parle de vous et de moi avec un mépris qui fait horreur; surtout quand on pense que c’est nous qui avons payé sa pension pendant sept ans. Une autre lettre non moins curieuse c’est celle de Legrand, qui avoue avoir dévalisé la maison. Il a pris pour cela un nommé Pasquier, qui a porté tout ce faix chez mademoiselle Ducastel : « Nous avons commencé à quatre heures du matin, écrit-il, nous avons fait trois tours avant sept heures, et nous étions bien chargés. Le soir j’ai fait porter trois douzaines de belles serviettes neuves, douze couverts d’argent, et puis… et

la maison m’appartient, je le ferai connaître

puis…» Cela n’en finit plus. Il déclare que Pauline a choisi, pour nous laisser dans les armoires, les plus mauvais draps, que les bons sont en sûreté chez la Ducastel. Bien entendu, nous n’avons parlé à personne de cette lettre qui mentionne tout ce qu’il a soustrait. L’on ira avec le juge de paix chez la Ducastel réclamer ce qu’elle a recélé. Notre plainte permettra au Procureur de la fourrer en prison.

Nous mettrons Mélite chez elle, avec une ou deux personnes sûres. Il faudra qu’elle vienne devant la Chambre du Conseil avant la nomination d’un tuteur.

Mercredi, 21 mars 1855.

Avant de quitter le Mans, je veux, ma chère Louise, te tenir au courant de notre affaire qui s’est terminée hier par la découverte et la remise du mobilier, qui nous avait été volé par la Ducastel, Lottin et même Bignon. Je crois t’avoir dit que, parmi les lettres et papiers saisis par Lecorney chez Mélite, il se trouvait une lettre de Legrand, qui fait mention de ce qu’il a enlevé de la maison : Avec ce précieux document nous avons pris Legrand et compagnie dans un piège parfaitement arrangé par Lecorney.

Legrand est arrivé pour rendre ses comptes devant le notaire et le juge de paix. Après les avoir reçus, Lecorney lui dit : « Je réclame de vous le serment par lequel vous déclarerez où est le reste du mobilier. Il n’est pas possible que mademoiselle de Tucé n’ait eu en sa possession autre linge, argenterie, etc… — Je ne connais rien. — Vous avez eu un inventaire comme gardien et mandataire. — Je l’ai perdu. — Alors vous allez signer votre déclaration. » Ce qu’il a fait, croyant que l’on donnait dans sa dénégation. Quand il eut signé, le juge de paix lui dit : « Legrand, je vous croyais un honnête homme » et prenant sa lettre que Legrand reconnut à première vue, il lui lut l’article dont je t’ai parlé, où il disait qu’il avait charroyé pendant trois jours. Tu ne peux te faire aucune idée du saisissement de l’individu. Il pleurait, blasphémait contre les monstres qui l’avoient mis à l’œuvre. Il voulait se jetter aux genoux de Lecorney qui lui dit : « Si je vous pardonne au nom de la famille, c’est que

TANTE MÉLITE

vous allez me déclarer où vous avez porté tous ces effets, leur nature et la quantité. » Trop heureux, il accepta.

Il était déjà tard : on se transporta chez la Ducastel; on réclama les objets déposés chez elle. Elle déclara et signa qu’elle n’avait rien à mademoiselle de Tucé. Alors, on lui lut la fameuse lettre. Elle étoit dans ses petits souliers. On fit entrer Legrand qui en attendait l’ordre, et lui fit une scène curieuse.

Force lui fut donc de désigner la cachette qui ne contenait pas moins de 14 paires de très beaux draps; 15 douzaines de serviettes; 50 torchons neufs; 36 tabliers de cuisine; 2 matelas; de la porcelaine dorée, et une multitude d’autres objets.

De là, on fut chez Lottin qui n’était pas chez lui. On l’envoya chercher, car il aurait été averti, et la nuit tout aurait disparu. Ce fut absolument la même scène que la précédente. Après sa signature donnée, on lui prouva que la commode, les chaises, les fauteuils, 10 douzaines d’assiettes, plats, caraffes, verres, linge (12 napes très belles) étaient volés par lui. Ce fut une querelle avec Legrand, qui se sentit bien coupable, car Lottin, lui disait : « J’ai reçu ce que vous m’avez apporté. — Mon bon monsieur Lottin, répondait Legrand, dites bien la vérité, je les ai apportés parce que vous me l’avez ordonné. » Le rapport est au greffe. Je n’y étais pas, comme tu le penses bien, mais ce matin, nous étions tous réunis chez Lecorney, et chacun rapportait ce qui s’était passé. Bien entendu que procès-verbal a été dressé de cette fameuse journée qui n’a fini qu’à onze heures du soir.

Ils ont envoyé chercher Latouche, avoué, qui s’y est rendu, Lelasseux qui leur a fait refuser sa porte, ainsi que Grandmaison. Ils ont, à une heure après minuit, envoyé chercher un vieil huissier pour se consulter avec Latouche, car ils croyaient être arrêtés dès le lendemain matin, attendu que, devant eux, il fut convenu que l’on remettrait toutes leurs déclarations au Procureur Impérial.

En attendant mieux, deux hommes, une charrette et un cheval ont été occupés hier toute la journée à ramener nos effets.

la maison m’appartient, je le ferai connaître

Ces faits sont devenus le domaine des cancans. Nous nous sommes bien promis de publier ces hauts faits; aussi je ne vais nulpart sans que l’on me dise : Vous avez donc découvert les voleurs de votre mobilier, etc., etc.

… La maison a un extrême besoin de réparations; nous vendrons le surplus du mobilier, ce qu’ils nous avaient volé; nous en ferons des réparations et acquitterons les droits du procès, etc… Ce n’est plus l’histoire de Perrette et le pot au lait, c’est une histoire véritable et sincère. J’ai peine à me fixer à cette idée.

Le procureur m’engage à me tenir en dehors de tout ce qui se passe : je n’ai pas mis le pied dans la maison. Je n’irai pas à Baugé avant qu’elle soit venue au Mans subir son interrogatoire. Laisser la justice et ses agents faire leur devoir fera beaucoup plus d’effet que de me voir à la tête de ces turpitudes.

On va faire sortir au 1er avril et au 1er mai les locataires de la maison, et nous lui préparerons une chambre où je ne veux pas qu’elle reste longtemps. Elle retournera immédiatement à Baugé après l’interrogatoire et l’interdiction prononcée.

Fleurigny, ce 26 mars 1855.

… Le Procureur m’a fait dire d’avoir confiance en Lecorney; il m’engage à rester en dehors de tout ce qui se passe, et à ne pas mettre le pied à Baugé, d’ici à quelque temps, afin qu’on ne puisse pas me reprocher d’avoir sifflé à Mélite ce qu’elle pourra dire. Sa tête a beaucoup baissé. Depuis qu’il a eu le testament, Lottin n’est plus allé la voir qu’une seule fois, la Ducastel, deux fois. Pauline y allait deux fois l’an. Legrand y allait aussi porter aux sœurs la pension et chercher une décharge, tu comprends quelle décharge!

Je ne connais pas encore les conditions des baux, seulement j’ai vu par les lettres qu’elle consentait à donner aux pauvres tous les pots-de-vin… (tant aux pauvres qu’à la Nanette de Lottin et à Pauline.) Vadé a obtenu un tiers de diminution sur son fermage. La rente avait été portée par ton père à 2.200, et certes ce n’était pas cher, car le bon-

TANTE MÉLITE

homme Vadé y a fait fortune. Son bail a été renouvelé et porté seulement à 1.600 francs. Massiot m’avait engagée à prévenir le fermier de ne plus payer à personne qu’à l’administrateur. Tout aussitôt ce drôle de Vadé vient chez Legrand, lui paye la rente de la Toussaint et le terme de mai prochain. Je crois que je n’ai pas besoin de ta procuration pour l’étriller, aussi je m’en acquitterai bien, très bien. Et si nous ne pouvons le pincer, nous ferons résilier son bail.

Les autres fermages ont aussi été diminués, et cela moyennant de très gros pots-de-vin, qu’ils ont mis dans leur poche. Vadé en a donné un, m’assure-t-on, de mille francs. Dumur, un de trois cents. Dans notre acte de vente, (1) Mélite s’est réservé les revenus, et ne dépensant rien, elle pouvait disposer de belles économies. Alors, Lottin a fait faire un nouveau testament qui lui accorde toutes les sommes qui se trouveraient chez elle à sa mort. D’après cela, les quatre ou cinq mille francs qui sont chez Legrand appartiendraient à Lottin, si nous ne les dépensions pas.

Alors, pour lui éviter l’embarras des richesses, nous payons avec ces fonds nos jugements, nos avoués, avocats, etc… De sorte que c’est vraiment Lottin qui paye les frais. Du surplus, s’il en reste, nous allons faire réparer sa maison, de façon à pouvoir la louer. M. Lecorney nous a déjà trouvé un locataire qui entrerait à la Toussaint. Notre sollicitude pour les intérêts de Lottin ira jusqu’à vendre le mobilier, afin de réparer et embellir les fermes.

Dis-nous si tu te souviens de quelques objets qui seraient à ton gré. L’inventaire des vols faits par la Ducastel m’a


(1) On s’en souvient, le notaire, au lieu de rédiger, comme on le lui demandait, un simple acte de donation entre vifs, avait fait signer un acte de vente, soit pour avoir droit à de plus gros honoraires, soit plutôt afin que l’acte pût être attaqué. C’était en effet une vente fictive et les propriétés y étaient estimées bien au-dessous de leur valeur réelle. L’acte fut payé huit mille cinq cent quatorze francs en principal et huit cent cinquante-un francs quarante centimes pour le décime. Il fut enregistré à Montoire le 19 juin 1847, folio 12.


la maison m’appartient, je le ferai connaître

rappelé différents objets, tels qu’un thé en porcelaine dorée. Je prendrai 48 paires de drap dans ceux qu’ils ont rendus, car ceux que Pauline avait choisis pour nous étaient en guenille.

Adrien vient d’être envoyé à Saintes; il est enchanté de notre besogne. Je ne lui en avais pas parlé, car il n’approuvait pas la demande en interdiction. Certes, j’ai fait plus qu’il n’aurait jamais voulu faire. Que de courses, de voyages, réitérés, de démarches à Paris, à Angers, au Mans! Quand je récapitule tout cela, je ne comprends pas comment j’ai persisté. J’ai eu affaire à deux traîtres, Ra… et Ri…, ils m’ont coûté très cher et j’ai été leur dupe… Je n’avais qu’une idée, celle d’en venir à bout. J’aurais dépensé vingt mille francs sans regrets. Enfin tout est fini…

J’embrasse mes petits-enfants. J’ai bien pensé à eux dans toutes mes tribulations. J’ai souvent été tentée de laisser tout de côté, et il est bien certain que l’amitié que j’ai pour eux m’a seule déterminée à continuer mon entreprise.

Pauvre grand mère! elle ne devait pas survivre longtemps à cette victoire qu’elle croyait définitive.

6

Madame de Tucé avait vu avec tristesse notre exil se prolonger, et s’étendre de plus en plus autour d’elle l’isolement si redouté des vieillards. Son plus ardent désir aurait été de garder auprès d’elle ses petits-enfants. En 1852 madame Milliet nous avait emmenés tous les trois, et l’on a vu par quelles gâteries notre grand mère essayait de nous faire aimer le séjour de Fleurigny. (1) Mais le voyage était une grosse dépense, ma mère se décida à ne prendre chaque année avec elle qu’un ou deux de ses enfants. En 1854, c’est moi


(1) Elle avait donné à Fernand une petite voiture avec un âne, à Alix une génisse, à Paul un chevreau et un pigeon.


TANTE MÉLITE

qui l’accompagnai. Ma grand mère nous attendait à Fleurigny, ma mère dut passer quelques jours au Mans pour la vente de sa maison, mais, à peine arrivée, elle fut prise de douleurs intolérables entre les épaules. Le docteur, appelé aussitôt, ne comprit rien à ce mal étrange. Il ordonna une forte dose de morphine qui fut posée sur des ventouses scarifiées. Se trompa-t-il en écrivant l’ordonnance, fut-ce la faute du pharmacien? Je ne sais; toujours est-il que la dose de morphine était beaucoup trop forte; ma mère s’endormit et ne se réveillait plus. On juge de l’émoi et de la consternation des domestiques. J’avais dix ans, on me cacha le danger que courait ma mère, et je ne pouvais d’ailleurs lui être d’aucun secours. Le médecin appelé en toute hâte manifesta la plus grande inquiétude et le plus vif chagrin. Il parvint, non sans peine, à sauver la malade; je me souviens de la quantité énorme de café noir qu’on lui fit absorber.

L’année suivante, madame Milliet écrivait :

Madame Milliet à son fils.

Le Mans, 17 septembre 55.

Mon cher Paulo,

… J’ai d’abord une bien triste nouvelle à t’apprendre, votre grand mère est dangereusement malade de la dysenterie. Elle va jusqu’à trente fois par nuit et le sang tout pur. M. Vallée qui la soigne sort d’ici, il m’a dit qu’elle serait en danger jusqu’au quatorzième jour, et ce ne sera que dimanche prochain. C’est à peine si elle nous reconnaît; elle est bien affaiblie et bien changée. Nous l’avions quittée mardi de la semaine dernière, la laissant au Mans un peu souffrante, mais croyant qu’elle partirait le soir pour Fleurigny avec Fernand. La maladie se déclara dans la journée et elle ne put partir. Elle me renvoya Fernand

la maison m’appartient, je le ferai connaître

le jeudi à Bélème, mais en nous faisant dire qu’il était inutile de venir la retrouver. Cependant le vendredi, nous retournions dans les fermes de la Ferté et Noémi continua sa route jusqu’au Mans pour voir comment elle était. Elle la trouva fort malade et me l’écrivit de suite, mais l’adresse était mal mise et la lettre ne me parvint point. Ce ne fut qu’hier à la Ferté que je trouvai une seconde lettre qui m’apprit l’état dans lequel se trouvait maman. Je pris immédiatement le chemin de fer et arrivai ici. Il faut maintenant que la maladie suive son cours. Heureusement maman est forte et j’espère qu’elle s’en tirera. M. Vallée trouve un peu d’amélioration dans son état. Vous voyez, mes pauvres enfants, que j’ai des tourments de toute nature : il en est toujours ainsi quand je vous quitte.

Mais il faut que je garde une petite place pour causer avec ton père :

Mon cher ami, me voici donc avec un surcroît d’inquiétude. Maman est bien malade; il y a réellement danger, cependant rien n’est encore désespéré et j’espère avec de bons soins la tirer de ce mauvais pas.

Tu ferais bien d’écrire à Montal de t’envoyer un peu d’argent. Avec tous les embarras que j’ai sur les bras, je ne sais pas si je pourrai aller à Valence.

Fernand à son père

Le Mans, 19 septembre 1855.

… J’ai une bien triste nouvelle à t’apprendre; ma pauvre grand mère est morte dans la nuit du 18 au 19. Son enterrement aura lieu ce soir. MM. Fontana et Chassevant ont eu l’obligeance de se charger d’aller à la mairie et de tout régler pour l’enterrement. La maladie nous a enlevé notre pauvre grand mère avec une bien grande rapidité. Le lundi elle n’était pas encore en danger. C’est une fièvre cérébrale qui s’est jointe à la dysenterie. (1)


(1) Madame de Tucé pensa qu’elle était victime d’un empoisonnement, mais ma mère ne voulut pas croire à tant de noirceur de la part de ses ennemis. Après plus de cinquante années, il est difficile de savoir laquelle des deux avait raison.


7

Mademoiselle Mélite de Tucé s’éteignait doucement, mais l’abbé Lottin n’avait pas renoncé à la lutte. Il présentait un testament fait en faveur d’une œuvre religieuse et voulait attaquer l’acte de vente. Mais pour cela il eût fallu prouver que mademoiselle Mélite n’avait déjà plus sa tête en 1847. Or, les testaments étaient postérieurs à cette date.

M. Lecorney écrivait le 19 avril 1860 :

Nous sommes en présence de deux testaments, l’un au profit de M. Lottin, l’autre de mademoiselle Ducastel; celle-ci est instituée légataire universelle… On a un factum signé de votre tante, mais qui ne peut être que l’œuvre de M. Lottin, et dans lequel on dénie la signature de l’acte de vente fait à votre profit. Le procès va s’engager et j’ai en main, je n’en doute pas, de quoi le gagner. Trois autres testaments sont annoncés. Plus il y en aura, mieux cela vaudra. Ils sont l’œuvre de la captation, mais il faut le faire constater judiciairement.

Madame Milliet à M. Lecorney

— Genève, 22 avril 1860.

Cher monsieur,

Nous voilà lancés dans le procès que vous nous avez toujours prédit. Franchement, je ne croyais pas à tant d’audace de la part du Lottin. Vous me demandez si nous sommes décidés à défendre nos droits; je le crois parbleu bien! Je suis enchantée que ma sœur vous ait remis sa procuration, vous réunirez tout dans votre main. J’écris à mon frère, et ne sachant pas s’il est à Constantine ou à Bône, pour plus de sûreté, j’écris simultanément dans ces deux endroits.

la maison m’appartient, je le ferai connaître

M. de Tucé répondit de Constantine :

Je m’attendais bien à ce qui nous arrive de la part du Lottin et de la Ducastel. Cela nous coûtera probablement des frais assez importants, mais je crois qu’il est impossible que nous perdions… Je suis d’avis de prendre de suite un bon avocat. M. Lecorney m’a parlé de Jules Favre, j’approuve parfaitement son choix. Du reste, puisque tu vas au Mans, je m’en rapporte à ce que tu décideras avec lui… Je pense qu’il faut hâter l’affaire, parce que le moment est propice contre les tentatives des curés; (1) il pourrait y avoir réaction dans quelque temps.

Madame Milliet, ayant reçu pleins pouvoirs de son frère et de sa sœur, se décida pour un arrangement à l’amiable. Sa prudence pourra paraître excessive, mais, sans parler des menaces et du chantage, elle venait d’apprendre ce qui s’était passé dans une autre affaire de captation : Les juges honnêtes avaient été déplacés sous différents prétextes, l’affaire avait traîné en longueur pendant des années, puis, lorsque le tribunal se trouva enfin composé en majorité de juges dévoués aux jésuites, il donna gain de cause aux dévots accapareurs d’héritages. Grand scandale dans tout le pays! Mais les saints personnages se soucient peu de ces misères.


(1) « Une conspiration légitimiste a été découverte. Le rendez-vous des conspirateurs était au Sacré-Cœur du Mans. En moins de huit jours, la maison a été vidée, les élèves rendus à leurs familles, les supérieures et les religieuses envoyées chacune chez elle, la maison vendue, l’église fermée, il y a une filature dans les bâtiments nouveaux. On a réglé les comptes de ces béguines. Elles dévoraient au Mans plus de soixante mille francs, qui sont perdus pour les fournisseurs. » Lettre de madame de Tucé. L’Empire s’est appuyé sur le clergé, mais celui-ci conserva toujours ses préférences pour la monarchie légitime. Sans cette conspiration du Mans, les magistrats, soumis à l’arbitraire gouvernemental, n’auraient peut-être pas osé faire justice.

Ma mère, dans l’espoir bien chimérique d’amadouer l’abbé, lui donna une assez grosse somme, pour des messes et pour ses bonnes œuvres, à la condition qu’il renonçât à soulever de nouvelles chicanes.

Quant à mademoiselle Ducastel, persuadée qu’elle n’avait pas de longues années à vivre, elle avait placé ses économies, en abandonnant le capital, de façon à en retirer pendant dix ans de gros intérêts. Or, la dixième année s’écoulait, et la vieille n’avait nulle envie de mourir. Comme elle se trouvait sans ressources, ma mère, qui a toujours su pardonner, lui assura une rente viagère.

Ainsi se termina cette affaire qui fit grand bruit au Mans, et qui, rapprochée de mille autres du même genre, aurait dû ouvrir les yeux aux gens naïfs. Mais ceux-ci sont incorrigibles; ils resteront toujours persuadés du désintéressement de Tartufe.

ANNEXE AU CAHIER II

J’avais dit dans notre jeunesse que l’on verrait bien que les papiers que nous publions des Milliet étaient eux-mêmes choisis dans un monceau de documents. Tirés d’un monceau de documents. On a bien l’impression en effet que ces papiers baignent pour ainsi dire dans un monceau de papiers du même ordre et de la même famille. Les choix que l’on fait dans ces conditions sont forcément un peu arbitraires et on regrette toujours d’être forcé d’en laisser tomber. On me pardonnera d’avoir encore sauvé de l’oubli les quelques lettres suivantes qui devaient chronologiquement prendre place dans le deuxième cahier les adieux. M. Milliet ne me les avait montrées, non sans quelque regret, qu’après la fabrication de ce deuxième cahier. Je n’ai pu me résoudre à les laisser perdre et nous leur avons fait une place ici. On les remettra aisément par la pensée à la place qu’elles doivent occuper. Elles compléteront, elles n’achèveront pas cette impression de famille, d’intimité que ces deux premiers cahiers donnaient si directement. — Charles Péguy.

Félix Milliet à sa fille Alix

Genève, 17 mai 1852.

Ma chère petite Alix, j’habite une jolie ville, située dans un des plus beaux pays du monde, entourée de hautes et ravissantes montagnes, sur les bords d’un lac aux eaux bleues et transparentes. Dans cette charmante ville j’ai retrouvé d’anciens amis et fait de nouvelles connaissances… il semble que je devrais me trouver heureux, ou du moins content. Eh bien, non. Si tu ne devines pas pourquoi, demande-le à ta petite mère, je crois qu’elle te dira que les montagnes seraient bien plus belles, si nous les gravissions ensemble, que le lac serait d’un bleu plus pur, si je le sillonnais en bateau avec vous.

Je ne veux pas cependant que vous vous figuriez arriver dans un paradis; non. Genève est une grande ville en miniature, ou mieux un bout de grande ville. En somme si ce n’est pas un pays de cocagne, c’est du moins un séjour agréable.

Je suis à la recherche d’un nid pour mes petits oiseaux et leur mère, je ne l’ai pas encore trouvé. — Je suis difficile. — Je désirerais pour eux de l’air pur, de la verdure, et puis la proximité de la ville, afin que mes gentils oiseaux ne deviennent pas des oisons. J’ai cherché, je chercherai encore et je finirai par trouver. Les cours du collège s’ouvrent en juillet. Dis à nos gars que les petits garçons de Genève sont moins diables que ceux du Mans; quant aux petites filles, ce sont toutes des perfections; avis à toi. Je te quitte pour causer avec ta mère et t’embrasse comme je t’aime.

J’ai été bien heureux hier, ma chère Louise, en recevant ta lettre. Je l’avais attendue tout le samedi et j’étais comme une âme en peine; mais sa vue seule m’a mis du baume dans le cœur, ma tristesse a disparu comme par enchantement. Tout me semblait beau et riant et j’ai fait avec des amis une charmante excursion pédestre, terminée par une promenade en canot. Je veux apprendre à ramer et à conduire un bateau pour vous promener sur ces belles eaux bleues.

Parlons d’affaires. — D’abord, j’approuve comme toujours tout ce que tu as fait…

Donne-moi tes instructions positives sur le choix d’une habitation. Je dois te dire que le climat de Genève est très variable, l’hiver est assez long et assez froid; il ne faut donc pas s’éloigner à cause des enfants; on a d’ailleurs des omnibus et des voitures de toute espèce, en quantité.

J’ai loué une petite chambre de 15 francs et je donne 3 francs pour qu’on la fasse et qu’on cire mes bottes. — Je dois voir un de ces jours un bon peintre sur émail; on m’a dit que peu de leçons me suffiraient; c’est un travail qu’on fait chez soi et qui est rétribué naturellement en raison du talent de l’artiste. On fait des broches, montres, tabatières, etc., c’est joli. — Le manège est très beau et appartient à la ville, je verrai ce qu’il y aurait à faire de ce côté.

… Tu m’as fait frémir en m’apprenant l’accident de Paul, je n’avais pas cru à un pareil danger. Embrasse pour moi tout de même ces enfants chéris, quoique imparfaits. J’offre à ta mère mon respectueux attachement. Mes amitiés à Noémi. Adieu, chère Louise, dans un mois je te dirai de vive voix ce que je t’écris : Je t’aime.

F. Milliet

Bien des choses de ma part aux habitants de Fleurigny.

Félix Milliet à madame Milliet

22 mai 1852.

… Ma position ici est bonne et ne nécessite point de ta part le voyage de Paris. Le mieux est de ne rien dire ni rien faire. — A quoi veux-tu que je songe, si ce n’est à toi et à nos enfants? Votre pensée est toujours présente à mon esprit et à mon cœur, c’est ma compagne fidèle, ma joie et mon tourment à la fois, car je vous désire autant que je vous aime.

Je ne veux pas me laisser aller à exprimer ce que m’a fait éprouver ce que tu me dis de la conduite de ces fils de Caïn. C’est une race perverse, dépravée de cœur et d’esprit; pas le moindre vestige d’un sentiment élevé dans l’âme; on peut les définir en trois mots : sots, méchants et lâches. Mais laissons cette caste, je n’aime pas à remuer la boue.

Chère femme, tu as eu les ennuis et l’embarras du déménagement et de la vente; je voudrais t’éviter ceux de l’emménagement. Cependant je ne veux pas priver ma petite femme du plaisir de s’occuper des détails de notre installation; je veux seulement être en mesure de la recevoir et qu’elle puisse loger dans son manoir. Je ne voudrais pas vous voir longtemps à l’hôtel, c’est cher et ennuyeux, crois-moi, viens coucher chez toi.

La maison que j’ai en vue appartient à un brave homme qui habite avec sa femme le rez-de-chaussée. Jardin grand et belle prairie, buanderie, en un mot je n’ai encore rien vu qui me convînt mieux. Maintenant, voici les inconvénients : les arbres sont jeunes et la maison manque un peu d’ombre; elle est à un bon quart d’heure de la ville et il faudrait compter une demi-heure pour se rendre au collège. Ce trajet se fait sur une route admirable, bordée de maisons et beaucoup d’enfants viennent de plus loin, sac au dos, comme les soldats; c’est très gentil de les voir.

Je suis bien aise que Fernand s’amuse et monte à cheval. Si je trouve le moyen de lui donner ici quelques leçons, je le ferai volontiers, mais c’est à la condition qu’il travaillera, et je vois qu’à Fleurigny on ne songe qu’à s’amuser. Comment va mon pauvre Paulo?

27 mai 1852.

Je t’annonce, ma chère Louise, qu’une dame de ta connaissance, madame Milliet, vient d’arrêter un logement. Comme son homme d’affaires, je me suis réservé la faculté d’occuper une petite place dans sa nouvelle habitation, qui se compose d’un premier étage, cinq pièces commodes et indépendantes, plus d’une jolie mansarde. La maison est entre cour et jardin. Le prix est de 425 francs.

Je t’ai dit, je crois, que les vacances avaient lieu au mois de juin et la rentrée du collège dans le mois de juillet. Pour Alix, il y a une pension qui, je crois, nous conviendra. Elle irait comme externe. Tu seras étonnée de voir les petites filles de l’âge d’Alix aller toutes seules et bien gentiment dans les rues, avec leur petit carton ou leurs livres. Jamais il n’arrive d’accident.

Comment va le genou de mon Paulo? et ma grosse Jeanne, continue-t-elle à pousser comme un bouton de rose? Présente, je te prie, mes affectueux respects à ta mère. J’embrasse nos enfants mignons. Adieu, chère Louise, écris-moi souvent et aime-moi toujours comme je t’aime.

Cologne, 17 mai 1853.

… Je suis arrivé hier à Cologne et je comptais y séjourner jusqu’à la réception de ta lettre, mais ce matin un agent de police est venu me demander mon passeport, que j’ai exhibé. L’agent m’a invité à le suivre au bureau de la police d’où l’on m’a renvoyé au bureau central. Là on m’a signifié de filer au plus vite. J’ai bien fait quelques objections, mais ces messieurs n’entendent pas le français. Comme on ne m’avait pas rendu mon passeport ni le certificat du docteur de Berne, j’ai cru qu’on allait venir me chercher pour me conduire soit au bateau, soit au chemin de fer, voire même en prison. Mais comme j’étais occupé à prendre une tasse de chocolat, deux agents, cette fois, dont l’un savait un peu de français, m’ont rapporté mon passeport en m’invitant très poliment à partir ce soir, et plus poliment encore à leur ouvrir ma malle, qu’ils ont visitée de fond en comble dans l’espoir d’y trouver, m’ont-ils dit, quelques brochures ou papiers dangereux. Comme j’étais parfaitement tranquille à cet égard, je n’ai pu m’empêcher de rire dans ma barbe, à deux reprises : la première, c’est lorsque ce brave agent a mis la main sur le volume des chansons de Désaugiers que tu avais placé dans ma malle; il s’est mis à lire ce livre dangereux pendant plus de dix minutes. A peu près convaincu qu’il n’avait pas sous les yeux une œuvre socialiste, il a repris sa fouille, et juge de sa joie en découvrant… une boîte de couleurs. Sa déception a été prompte et grande. « Vous êtes peintre? » m’a-t-il dit. « — Ia, mein Herr. » Et voilà pourquoi je prends ce soir à huit heures le bateau à vapeur pour Dusseldorf, d’où je repartirai demain pour Rotterdam… Le temps me dure d’être à Londres, car c’est là seulement que je pourrai recevoir sans crainte de tes nouvelles et de celles de mes chers enfants, ainsi que de mes bons amis de Genève.

Je n’ai guère l’esprit disposé à te parler des bords du Rhin qui sont pourtant très beaux. Je n’ai qu’une préoccupation sérieuse, c’est de pouvoir fixer approximativement l’époque où vous pourrez venir me rejoindre. Je la sens encore bien éloignée, mais qu’y faire? J’ai bon courage et je t’aime de loin comme de près. J’engage les enfants à bien travailler, je les embrasse tous trois. Adieu, chère femme, sois forte et aime-moi toujours comme je t’aime.

Charles Péguy

« LES AMIS DES CAHIERS »

C’est avec une très grande tristesse que recensant avec M. Bourgeois au commencement de cette douzième série la liste de nos abonnés, comme nous le faisons tous les ans pour asseoir le départ de cette nouvelle série, j’ai compté que nous n’avions pas un abonné de plus que l’année dernière à la même date. Et il en est ainsi depuis douze ans. Tous les ans au premier septembre nous partons à neuf cents abonnés. Tous les ans par des efforts et par des dévouements incroyables nous montons à onze ou douze cents. Et tous les premiers septembres suivants nous repartons à neuf cents. Or il est de toute évidence que nous ne pouvons pas vivre avec neuf cents abonnés. Ni même avec les onze ou douze cents que nous atteignons régulièrement en fin d’année. Notre budget ne commence à devenir sain qu’aux environs de quinze ou seize cents abonnements.

Si nos cahiers étaient une entreprise avortée, il n’y aurait rien à dire. Les quelques amis qui suivent mon existence savent que nulle retraite ne me ferait la vie aussi dure que le métier que je fais. Si nos cahiers étaient une entreprise querellée, il y aurait du pour et du contre, il y aurait à dire. Ce qui fait le tragique de notre situation, c’est que d’une part nous avons réussi, et que d’autre part après douze ans de cette réussite nous ne sommes pas assurés du lendemain.

Dans la mesure où une entreprise humaine réussit on peut dire que nous avons réussi presque pleinement. Nous n’avons pas empli seulement la plupart de nos attentes. Sur beaucoup de points nous les avons débordées. Nous avons derrière nous une œuvre dont nous n’avons pas seulement lieu d’être fiers, dont le monde est fier pour nous. Non seulement nous avons presque généralement réussi, mais tout le monde reconnaît, et avec amitié, que nous avons presque généralement réussi.

Ainsi notre situation est la suivante et je suis forcé d’avouer qu’elle est poignante. Nous avons derrière nous une œuvre de douze ans; cette œuvre est considérable; elle est en plein accroissement; tout le monde reconnaît, avec beaucoup d’amitié, qu’elle est considérable et qu’elle est en plein accroissement; nous vivons dans une estime unanime, dans une amitié générale, dans une attention qui devient totale. Et nous ne pouvons pas vivre parce que nous n’avons que neuf cents abonnés fermes.

La réputation, l’estimation des cahiers dans le public est devenue si grande, l’audience que nous avons obtenue dans le public est devenue si grande et telle, nous sommes non seulement si estimés, si considérés mais si lus que si l’on demandait à quelqu’un qui ne sait pas : Combien les cahiers ont-ils d’abonnés? il répondrait sans hésitation : Deux mille. Telle est notre amplitude. Quelques-uns ont dit cinq mille. Nous sommes loin de compte.

Cette bassesse de notre étiage, et cet écart formidable qu’il y a entre notre audience et notre étiage s’expliqueraient par un très grand nombre de causes. On me permettra de ne point les rechercher ici. Beaucoup de ces causes engageraient toute l’histoire économique, politique et sociale de ce temps. Je n’ai point le cœur à effectuer une recherche des causes; ni des responsabilités. La plupart de ces causes tiennent trop profondément à la nature même de l’homme pour pouvoir figurer ailleurs que dans des Confessions. Il est certain que si tout le monde avait fait son devoir depuis douze ans nous aurions ces trois mille et ces cinq mille abonnés, et je ne serais pas contraint de mener la vie que je mène. J’ai honte à le dire, (tant il est vrai que celui qui est l’objet d’une ingratitude est en un sens plus atteint, plus déshonoré que l’ingrat lui-même, et que dans le crime, dans le péché d’ingratitude la victime est comme plus coupable, se sent plus coupable que le criminel et que l’autre pécheur), j’ai honte à le dire : Il suffirait que tous nos collaborateurs fussent abonnés aux cahiers pour que notre situation fût aisée. Je ne dis pas : qu’ils nous fissent des souscriptions additionnelles, extraordinaires. Je dis : Il suffirait que tous ceux qui nous ont apporté depuis douze ans de la copie, d’ailleurs bonne, que nous avons publiée, fussent encore abonnés aux cahiers pour que notre situation fût prospère. C’est-à-dire : consentissent à nous faire encore vingt francs par an régulièrement et à recevoir en échange les excellentes séries que nous continuons de donner pour que notre situation fût saine.

Un homme vient, quelquefois une femme, un camarade, il apporte un gros paquet de copie, qui est bonne, et par conséquent qui ne passerait nulle part. On la lui prend d’emblée. On la lui publie. Nous la lui publions. C’est-à-dire que nous prenons sur notre maigre budget cinq, sept cents francs, douze cents, dix-huit cents francs pour le faire parvenir, pieusement imprimé, à douze cents abonnés comme il n’y en a pas d’autres au monde, choisis par une sélection de douze ans. Quand c’est fini, l’auteur commence à trouver que la nouvelle série n’est guère intéressante. Il se rappelle que d’ailleurs je l’ai beaucoup fait attendre avant de publier sa copie. Enfin le devoir l’emporte. Il écrit à M. Bourgeois. Et ce n’est pas seulement parce que ça fait toujours vingt francs de gagnés par an, une rente de vingt francs. Mais je crois que c’est surtout parce qu’enfin on a pu faire souffrir. On a pu faire une blessure à quelqu’un qui ne vous avait jamais fait que du bien. Il faut croire que les voluptés de l’avarice, un peu sèches, ne sont rien encore en comparaison des voluptés de l’ingratitude. Seulement moi, quand cet accident vous est arrivé cinquante fois, on est vieux. Ce qui est pire, on est vieilli. Et que les jeunes gens me le pardonnent, on manque un peu d’enthousiasme, on est défraîchi pour recevoir les nouveaux jeunes gens.

Que dire alors de ceux qui ne paraissent point. Généralement ils sont convenables. Mais il y a des exceptions terribles. Il y a quelques mois un ami que j’ai dans la vallée de la Bièvre me fit quelques propositions de réunir en un cahier un très grand nombre d’articles, et de gros articles, qu’un jeune homme venait d’achever de publier dans les Annales de la Jeunesse laïque. Je ne crois point trop m’avancer en disant que cette démarche était officielle, qu’il venait directement de la part de ce jeune homme. Je ne pouvais prendre cette copie pour vingt raisons. Elle eût fait un cahier énorme, qui nous eût coûté deux ou trois mille francs. Je répondis, ce qui est la vérité même, la première vérité, que nous avons de la copie pour deux et trois ans devant nous. J’avais senti en outre dans cette copie, dans les articles eux-mêmes que je lisais à mesure qu’ils paraissaient, une certaine bassesse d’âme, je ne sais quelle hâte primaire qui m’inquiétait étrangement.

La conséquence? Deux mois ne s’étaient point écoulés que paraissait, dans les mêmes Annales de la Jeunesse laïque, un article du même jeune homme, où mon ami de la vallée de la Bièvre et moi, (mais surtout moi), nous étions traités comme les derniers des électeurs. L’apologie pour notre passé et notre jeunesse, et les deux auteurs, (mais surtout notre jeunesse), nous étions traités comme évidemment nous le méritons. Quelques jours après un ou deux désabonnements lyonnais m’avertirent que les Turcs avaient passé là. Et aujourd’hui j’ai le plaisir de savoir que nous avons dans la ville de Lyon un jeune homme acharné à la sacrification de nos jeunesses. Mais ce n’est pas fini. Cet homme jeune est plein d’activité. Il a même cette sorte d’activité presque imbattable que donne la bassesse d’âme. Il aura une haute fortune universitaire. Il veut être, il sera un des piliers du parti intellectuel et libéral populiste. Il a des ambitions intellectuelles inexpiables. Il sera un ennemi puissant. Il ne m’oubliera jamais, dans ses prières. Les ennemis n’oublient jamais. Dieu veuille seulement que les amis aient la mémoire aussi fidèle.

Les ennemis ne pardonnent pas. Si encore les amis ne pardonnaient pas davantage.

Ainsi pour une œuvre que tout le monde aujourd’hui reconnaît être une œuvre d’intérêt commun, pour défendre, pour maintenir, pour édifier cette œuvre, pour en assurer la salubrité, la santé, le travail et la propreté, pour en assurer la floraison, la lente fructification depuis douze ans j’amasse sur ma seule tête des ressentiments inexpiables. Puissent nos amis ne pas nous oublier davantage. Veiller autant que l’ennemi. Je les y amasse pour ma vie entière et sans rémission. Pour une œuvre qui est évidemment d’intérêt commun depuis douze années j’amasse sur ma seule tête toutes les responsabilités de la maison de commerce, tous les soucis de l’échéance, tous les soins et tous les soucis de la fabrication, de l’établissement et de la vente, toutes les fatigues du travail et toutes celles de la responsabilité. Je ne suis pas seulement fondateur et gérant. Je suis secrétaire de la rédaction, quelquefois écrivain. Je me suis permis de dire quelquefois qu’il y avait là une certaine injustice. Je me suis permis d’ajouter : et une certaine barbarie. Je me permets d’ajouter : et une certaine imprudence. Il n’est pas prouvé qu’une santé permette de quarante à soixante ans les mêmes excès de travail et de souci qu’elle a permis de vingt-cinq à quarante. Et si je pliais jusqu’à rompre tout le monde après me regretterait.

Nous avons tout contre nous. Notre budget même a en lui un principe intérieur de pénurie, de misère, de détresse, de gêne constante. D’un côté nos recettes sont artificiellement, institutionnellement réduites. Et de l’autre côté nos dépenses sont artificiellement, institutionnellement exagérées.

Nous n’avons pas notre vrai prix d’abonnement. Notre prix de l’abonnement ordinaire était calculé pour le prix de la vie et particulièrement pour le prix de la fabrication industrielle comme il était il y a quinze ans. Mais tant de gens s’occupent du bonheur du peuple que depuis quinze ans le prix de la vie a raugmenté d’un bon tiers, et que les malheureux sont d’un bon tiers plus malheureux. Les pauvres et les misérables, (c’est nous), sont d’un bon tiers plus pauvres et plus misérables. Cet accroissement du prix de revient s’est notamment fait sentir dans les industries et métiers du livre, où tout a remonté, matière et main d’œuvre, où nous avons eu notamment la grève des typographes. Toutes les revues qui étaient à vingt francs il y a quinze ans se sont mises depuis, ont été forcées de se mettre à vingt-cinq francs. Notre vrai prix d’abonnement serait vingt-cinq francs. Nous nous sommes maintenus à vingt francs. C’est pour nous une cause constante de déséquilibre.

D’autre part nos dépenses sont exagérées. Nos séries sont beaucoup trop épaisses. Quand nous avons fixé ce prix de l’abonnement ordinaire à vingt francs, (lui-même depuis, aujourd’hui devenu insuffisant), nous nous engagions à donner pour le prix de cet abonnement ordinaire que vingt cahiers par an. J’entends vingt cahiers de 72 pages, qui était alors notre unité. Vingt cahiers de 72 pages par an, par série, soit environ 1.440 pages. Tel était notre statut, l’espèce de contrat moral que nous passions avec nos abonnés. Aujourd’hui nous en sommes loin. Je crois que nous avons constamment dépassé ce nombre de 1.440 pages. Pour un très grand nombre de séries on sait que nous l’avons dépassé énormément. Même pour les séries ordinaires si je puis dire, pour les séries moins lourdes, moins chargées, pour les séries moins épaisses nos vieux abonnés savent que nous avons généralement dépassé ce nombre; qui était comme un nombre contractuel. Pour m’en tenir à cette onzième série, que nous venons d’achever, année scolaire 1909-1910, les quatorze cahiers de cette onzième série se sont échelonnés ainsi. Il faut compter que quand nous donnons un cahier de 216 pages, c’est comme si nous donnions trois cahiers :

XI-1… 72 pages XI-2… 132 — XI-3… 216 — XI-4… 232 — XI-5… 88 — XI-6… 252 — XI-7… 124 — XI-8… 108 — XI-9… 156 — XI-10… 116 — XI-11… 72 — XI-12… 228 — XI-13… 116 — XI-14… 108 — Total… 2020 pages

Ainsi notre histoire est la suivante : Il y a douze et treize ans nous avons fait un statut par lequel nous nous engagions moralement si je puis dire à donner, pour le prix d’un abonnement ordinaire de vingt francs, vingt cahiers de 72 pages, soit sensiblement 1.440 pages. Depuis ces douze et ces treize ans l’événement économique a joué de telle sorte et en un tel sens et avec une telle rapidité que vingt francs aujourd’hui n’en valent plus que quinze ou seize. D’autre part nos 1.440 pages se sont gonflées jusqu’à en devenir généralement au moins deux mille. Et le premier cahier de cette douzième série avait déjà 268 pages.

Telle est dès lors notre situation : Ou bien d’un côté le prix de notre abonnement ordinaire est devenu d’un quart ou d’un tiers trop faible. Ou bien de l’autre côté ou plutôt en outre de l’autre côté nos séries sont d’un quart ou d’un tiers trop épaisses.

Et le résultat est enfin le suivant : Sans parler du capital d’animosités que j’ai accumulées sur ma seule tête : Je travaille et je produis depuis quinze et seize ans. J’ai écrit quatre ou cinq mille pages. J’en ai publié deux ou trois mille. J’ai lu et mis en pages vingt ou trente mille pages d’épreuves. J’ai fabriqué, publié, géré, mis en vente vingt ou trente mille pages d’impression. Je me suis complètement ruiné une première fois, les miens et moi, pour la fondation de ces cahiers. Je m’y suis ruiné constamment à mesure que je me refaisais. Je m’y suis ruiné définitivement la santé. Aujourd’hui encore je verse intégralement dans la caisse des cahiers le peu de droits d’auteur que je touche pour le Mystère chez Plon et pour notre jeunesse chez Ollendorff. Moyennant quoi je suis infiniment moins sûr du lendemain que quand j’avais vingt-cinq ans. Il faut que je monte autant d’escaliers. Mais je n’ai plus mes jambes de vingt-cinq ans.

Ce qui rend cette situation tragique, c’est que nous avons une si haute situation dans l’estime, dans le jugement de tout le monde que tout le monde est convaincu que ça va très bien, que notre situation est prospère, et que je suis content. On veut que je sois content. On me condamne, on me force à être content. Nous avons avec nous l’amitié de tous nos confrères. Nous avons sur nous une estime générale telle que je ne puis qu’en remercier l’opinion.

Et pourtant cette entreprise est une entreprise commune et d’intérêt commun. Et elle est sans aucune hésitation reconnue comme telle. On me demande de faire seul pour une entreprise commune une dépense de moi comme on n’en demanderait pas une à un ambitieux pour le compte de son ambition personnelle. Je sais que c’est la règle. Je sais aussi que c’est une grande injustice et une grande barbarie. Ce n’est peut-être pas à moi de le dire. Je l’ai dit en vain plusieurs fois. Ce que j’ai le droit, et peut-être le devoir de dire, c’est que c’est aussi une grande maladresse. Quand je me retourne sur ma vie, je trouve qu’on m’a bien mal utilisé, qu’on a bien mal tiré parti de moi. Quand un homme vaut ce que je valais, c’est l’utiliser bien mal que de le laisser s’épuiser de soucis et de détresses.

Nous ne pouvons pas augmenter le prix de notre abonnement. Il y a là une sorte de contrat que nous avons passé une fois pour toutes, qui doit demeurer. Toute augmentation du prix de notre abonnement atteindrait précisément ceux de nos abonnés qui nous sont les plus chers, les plus dévoués, à qui nous coûtons le plus. De l’autre côté nous ne pouvons pas songer à diminuer notre épaisseur. Il faudrait l’accroître au contraire, l’accroître encore. Je ne suis que trop forcé tous les jours de ne pas pouvoir accepter de la très bonne copie parce que nous n’avons jamais de place. De toute façon ce n’est point dans des appauvrissements qu’il faut chercher les solutions.

Ce qui rend cette histoire vraiment tragique, c’est l’effroyable quantité d’argent que depuis seize ans j’ai vu gaspiller autour de nous, pourvu qu’il fût perdu. Des dizaines et des dizaines de milliers de francs dans les Universités Populaires. Des centaines et des centaines de milliers de francs, des millions dans les revues et dans les journaux. Sans parler de la politique. (Et sans parler du théâtre). N’est-il pas effrayant de penser qu’hier encore M. Francis de Pressensé avouait avoir manié pendant des années un budget de beaucoup supérieur à cent mille francs par an. Il est vrai que pour cet énorme budget il refusait de subir, même de ses ligueurs, un contrôle insidieux. Faut-il parler aussi des finances de l’Humanité.

Nous n’avons qu’un moyen d’assainir notre situation ; et peut-être de me faire une fin de vie où je n’aurais plus qu’à travailler beaucoup. Depuis quelques années un certain nombre de nos amis et de nos abonnés pour nous aider à vivre nous faisaient, en plus de leur abonnement, un et quelquefois plusieurs deuxièmes abonnements à servir à des Bibliothèques publiques. C’est un système qui présentait beaucoup d’avantages. Premièrement il nous apporterait les ressources qui nous sont nécessaires. Deuxièmement c’est un système qui se contrôle lui-même. Toute entrée d’argent correspond à une sortie de matière réellement servie. Troisièmement cet envoi de cahiers a les conséquences de diffusion les plus heureuses.

C’est cet effort qu’il faut étendre et généraliser, organiser. Là seulement est notre salut. Puisqu’une entreprise aussi saine, aussi vigoureuse, aussi organique, aussi pleine des plus réelles promesses n’a jamais pu trouver de commanditaire et puisqu’il paraît qu’elle n’en peut pas trouver, nous ne pouvons compter que sur nous. Nous avons fondé le premier novembre une société que nous avons nommée les Amis des Cahiers. Comme il y a les Amis du Louvre et les Amis du Muséum, les Amis de Versailles et les Amis de Fontainebleau. J’entends que c’est une société purement amicale. C’est un Livre d’Or des cahiers que nous ouvrons à cette date du 1^er novembre 1910. M. Bourgeois a pris un registre et y a porté les premières inscriptions.

Nous fondons une Société des Amis des Cahiers. Fera partie de cette Société, sans aucun autre engagement de part et d’autre d’aucune sorte, toute personne qui nous aura demandé de l’inscrire au moins pour un deuxième abonnement.

C’est dire que nous ouvrons simplement un registre, un livre d’or où nous inscrivons d’une part les noms des souscripteurs, d’autre part les noms des abonnements servis. C’est un mécanisme de la plus grande simplicité.

Ce système offre d’abord cet avantage qu’il est d’une entière sincérité. Un deuxième abonnement est souscrit. Ce deuxième abonnement est servi réellement, en matière, à une destination elle-même inscrite. Ainsi ce système se vérifie, se contrôle automatiquement. Tout souscripteur suit sa souscription sans aucune interférence de gouvernement, sans l’interférence de personne. Il en fait ce qu’il veut, lui-même, la dirige ici ou là, la diminue ou l’accroît, la supprime ou la continue. Il en fait ce qu’il veut, lui-même, lui seul, sans l’ombre d’une intervention de forme parlementaire. Il administre, il gouverne, il distribue lui-même le deuxième abonnement qu’il a souscrit.

Je me permets de recommander tout particulièrement à ceux de nos abonnés qui n’auraient point de préférences les abonnements à servir à des Universités étrangères. Nous avons établi, en partant de la Minerva, un relevé très complet des Universités étrangères qui sont intéressantes. Quand on nous laisse le choix des destinataires, nous servons ces Universités étrangères dans un certain ordre et nous en rendons compte aux souscripteurs. Ces abonnements servis à des Universités étrangères donnent les résultats les meilleurs. Les lettres de remerciements que nous avons reçues d’un certain nombre d’Universités ne nous apportaient point seulement des remerciements officiels ; elles nous apportaient des remerciements très circonstanciés ; très dévoués pour ainsi dire ; elles témoignaient que nos cahiers étaient lus à l’étranger avec profit. Avec fruit et avec respect. Il ne fait aucun doute pour tous ceux qui ont quelque souci de la culture française et du sort qui lui est réservé en France et à l’étranger que depuis plusieurs années, peut-être depuis huit ou dix ans nous assistons à une renaissance, non point seulement à une renaissance à l’intérieur, mais aussi à une renaissance à l’extérieur, à une forte remontée je ne dis pas seulement de l’influence, mais de l’audience française à l’étranger. Tout est prêt et il n’y aurait presque rien à faire pour que le monde je ne dis pas hélas recommençât à nous suivre, mais au moins pour qu’il recommençât à nous entendre. Quelques milliers de francs, sagement dispensés, suffiraient. C’est pour cela que c’est une grande tristesse de voir gâcher partout des centaines de milliers et des centaines de milliers de francs. Le monde est prêt. Le monde n’attend qu’un signe pour accueillir la culture française comme aux beaux temps du dix-huitième, du dix-septième, du dix-neuvième siècle. Quand je pense à tout ce que nous avons fait, nous petits, nous personnellement, quand je vois tout ce que nous avons fait, sans ressources, avec rien, pour nous faire des amis dans tous les pays du monde, notamment en Italie, je vois combien on pourrait faire avec peu, et je me surprends à souhaiter que nos amis nous aident enfin à compléter cette œuvre que nous avons si petitement commencée. Je le répète. Nous avons établi un relevé très bien fait des Universités qui seraient à servir dans un certain ordre. Et il est d’un intérêt si capital,

non pas tant pour nous que pour le monde même, que le monde revienne encore, une fois de plus revienne à écouter la parole française. Et le monde est tout prêt, le monde n’attend que ça.

Un autre avantage de ce système est qu’il permet de graduer l’effort, de doser exactement la souscription. Une souscription annuelle de vingt francs fait, constitue un abonnement à servir à une bibliothèque française. (Et en France même combien l’esprit public, soit dit sans éloquence, combien l’esprit public n’a-t-il pas besoin d’être assaini; et les esprits; (et les cœurs); et les mœurs publiques et privées). Une souscription annuelle de vingt-cinq francs fait un abonnement à servir à une Université étrangère. Les personnes qui voudront et pourront souscrire un peu plus pourront ainsi régler leur souscription annuelle par coupures de vingt ou de vingt-cinq francs.

Aux personnes qui pourront et voudront faire plus encore nous demanderons non plus seulement de s’inscrire pour une souscription annuelle, mais de remplacer cette rente, ce revenu d’une souscription annuelle par le capital correspondant. Nous nommerons ces personnes non plus seulement des souscripteurs, mais des fondateurs, non point pour créer des grades dans notre société, des honneurs et de vaines autorités de commandement, mais parce qu’en réalité ces fondateurs seront des personnes qui auront en effet fait des fondations. Il faut compter qu’une souscription en capital de quatre cents francs fonde un abonnement perpétuel à servir à une bibliothèque française et qu’une souscription en capital de cinq cents francs fonde un abonnement perpétuel à servir à une Université étrangère.

Souscriptions en rente, en revenu ou souscriptions en capital; souscriptions annuelles ou fondations; souscriptions sous l’une ou l’autre forme; abonnements annuels ou abonnements perpétuels; abonnements souscrits ou abonnements fondés ce que nous demandons c’est que de nos neuf cents abonnés il s’en lève trois ou quatre cents qui nous fassent au moins un deuxième abonnement. Ce que je demande aussi, personnellement, c’est que les amis des cahiers veuillent bien s’inscrire tout de suite, en suivant leur premier mouvement, qu’ils envoient d’abord à M. Bourgeois leur inscription, pour que nous puissions régler notre tirage. Ils régleront ensuite naturellement comme ils voudront.

On voit que ceci est un appel. Je me rends compte qu’il n’est guère entraînant. C’est que je suis très fatigué. Et il y a peut-être de quoi. Si j’étais en état de faire un appel entraînant, je n’aurais pas besoin d’appeler. C’est aussi un métier difficile que de demander de l’argent, et d’autant plus dur que l’on vieillit. J’ai en moi, j’ai gardé ce vieil orgueil de l’ancien ouvrier français, la plus grande noblesse qu’il y avait, de ne jamais rien demander à personne. Quand j’étais petit ma mère me disait : Celui qui travaille n’a besoin de rien demander à personne. J’avais été élevé là-dedans. Depuis que je me connais je travaille et je produis et j’ai toujours besoin de tout demander à tout le monde. C’est un dur métier, quand on vieillit.

Ce que je demande précisément c’est que par une sorte de statut de fait on me fasse un peu de situation, une fin de carrière où je n’aie plus qu’à travailler beaucoup; à travailler et à produire. Une charge qui m’écrase ne serait rien portée sur trois ou quatre cents têtes.

Cet appel, qui n’est pas entraînant, est sérieux. Je crois que je ne serais pas en mesure de le recommencer. Rien ne peut nous être aussi funeste que cette croyance que je sais que l’on a généralement que ça ira toujours bien, que je m’en tirerai toujours, que l’on peut se fier à moi, que l’on peut s’en rapporter; que j’ai les reins solides. Qu’il y a trop longtemps que ça dure pour ne pas durer toujours. Que puisque j’ai bien duré jusqu’ici je durerai bien toujours. C’est comme si l’on disait que parce qu’un homme n’est jamais mort jusqu’ici, sans doute il ne mourra point. Nous entrons dans une zone où cette croyance commune est sur le point de devenir mortelle. Je suis forcé de déclarer que je n’ai point les reins solides. Les plus sérieux avertissements de santé me font croire que je ne pourrai pas donner, pendant les années qui viennent, l’effort que l’on m’a demandé pendant les années passées.

Péguy