XII-4 · Quatrième cahier de la douzième série · 1910-11-20

Vies parallèles

Paul Milliet

Read in English →

0 d’un soldat De: et d’un écolier | périodique paraissant tous les deux dimanches ! | 8, rue de le Sorbonne, au rez-de-chaussée

d’un soldat et d’un écolier

1858-1859

5 1858-1859 2 4 Le Collège. — Meû culpä. — Le choix d’un avenir. DER | Nous grandissions, et nos parents désiraient vivement PRAES ré venir à Genève pour nos études. Des amis firent _ savoir à M. Milliet que le gouvernement de James Fazy Re ne voyait pas d’empêchement à son retour. L’empire : PAT _ était désormais trop solidement établi pour avoir peur Pa. _ d’u petit chansonnier. Nous quittâmes Bonneville. Ma e FES | mère choisit dans la rue du Rhône un appartement _ d’où nous jouissions de la merveilleuse vue du lac. DER: _ Plus d’un parmi nos anciens amis avaient déjà dis- CESR 4 paru. Le bon colonel Humbert était mort. Les francs- SARA à _ maçons de Genève étaient alors divisés en coteries DA rivales; mon père ne voulut pas se mêler de ces _ mesquines querelles, et c’est ainsi que mon frère etmoi “3 ; nous perdîimes l’occasion d’être admis dans cette

  • vies parallèles d’un soldat et d’un écolier | Société, dont le but reste très beau, malgré ce qu’il y … a d’un peu suranné dans quelques-uns de ses rites. UE nr Paul avait treize ans. Ayant toujours été, à BonneEt ville, à la tête de sa classe, il espérait pouvoir entrer à ee 46 Peu. Genève en première latine; mais il s’aperçut bientôt de CE Fa la considérable différence de niveau qui existait entre 7 _ les deux collèges. (1) A Bonneville, il avait eu pour ; ne _ professeurs de très jeunes licenciés français; à Genève, _ les maîtres étaient de vrais savants. UE ne - NS F4 ca La méthode alors en usage pour l’étude du latin et Fe _ dugrec ressemblait un peu à celle qu’on emploie pour ; a D enseigner les langues vivantes; le but était le même: ;. arriver à lire facilement les auteurs. Pour cela, sans __ négliger la grammaire, on avait soin de meubler Je e < ‘É _ mémoire de mots et de locutions. A la fin des étude s, ; ME les examens portaient sur des textes que les pro- Ne __ . grammes ne désignaient pas d’avance; (2) ces épreuves AS demandaient donc une connaissance assez sérieuse … Er des langues anciennes. -,: 5180 : J’avais grandi trop vite et j’étais loin d’être robuste. “ Me Au moment de l’examen d’admission, la chaleur suffo-.”

_ cante et peut-être l’émotion aidant, je perdis connaïsMie, o É | #2 LEA

  • sance. Cette syncope sans gravité m’empêcha de ter __ miner ma version, je ne fus admis qu’en seconde. Ce É sÀ retard était heureux pour moi; il m’obligeait à revoir. : ces premiers éléments, si essentiels dans l’étude des LES sciences ou des lettres, et que je n’ai jamais bien posRU À. sédés. LE | ete (1) A Bonneville, il était le premier de sa classe, à Genève, en _ seconde, il fut le quinzième. TE A (2) Les versions étaient faites sans dictionnaire. + SRE

Paul à sa mère

Si tu savais comme tout est triste quand tu n’es plus là, comme la maison paraît déserte. Il nous manque toujours quelque chose, nous ne sommes plus gais et nous devenons stupides. Louise te demande à chaque instant; il faut P qu’on lui dise ce que tu fais. Elle croit toujours que c’est vous qui sonnez, et elle veut aller à la gare pour vous voir

Toute la journée, je me demande où vous êtes et ce que vous faites; quand je ferme les yeux, je vous vois en che- Ù min de fer ou bien à l’hôtel, et il me semble que si j’étais seul et si je cherchais bien, je serais comme Madame Gil-Blas (dans un roman) et que je verrais réellement ce

f que vous faites. Je ne t’en dis pas plus long, parce que Louise me tourmente pour aller chez les petits Silly. à Portez-vous bien et revenez vite. Paul à M. de Tucé

Comment vas-tu ?.. Pour nous, nous nous plaisons beaucoup à Genève, où nous sommes très bien accueillis.

Papa s’est remis à la peinture ; il fait mon portrait. Je profite de mes vacances, qui durent tout le mois de juillet, pour

À dessiner beaucoup. Comme je suis un peu anémique, maman m’a loué une chambre dans un petit village à trois quarts de lieue d’ici. J’y vais coucher, je bois matin et soir. une bonne tasse de lait qu’on vient de tirer, je me lève à quatre heures du matin, je dessine d’après nature sur le bel album dont tu m’as fait cadeau et dont je ne puis assez te remercier, puis je reviens à Genève pour midi. Cette petite course m’est très salutaire.

Maman est allée à Valence et elle n’est restée que trois ;

”_ jours en voyage, grâce au chemin de fer que nous avons

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier CAE maintenant. Fernand est toujours à la banque, Alix con- Ÿ tinue ses leçons de dessin; pour moi, j’ai eu un prix de HER “littérature et un accessit d’arithmétique. La distribution A des prix est ici une fête nationale; la ville entière prend . S part au plaisir des écoliers. La grande salle du Bâtiment L électoral est décorée pour la cérémonie. Ce ne sont pas des eo livres ni des couronnes que l’on donne en prix, mais £ ; des médailles d’argent. Point de discours longs et ennuyeux; ; tout se fait avec simplicité, sans prétention. La fête a quelque chose de digne, aucune pédanterie, une grandeur simple et imposante à la fois. L’après-midi les collégiens | se réunissent dans la plaine de Plainpalais, vaste prairie : : entourée d’une avenue d’arbres séculaires. Là, des cordages ë | forment une enceinte, où les élèves et leurs parents ont è seuls le droit d’entrer. Un goûter est servi aux écoliers : qui y font largement honneur; puis des jeux de toute espèce sont mis à leur disposition. Le soir on les mène au » Ë cirque et l’on tire un feu d’artifice. Quant aux mâts de S cocagne, aux courses, aux tirs, j’ai peu de goût pour tout cela; les plaisirs bruyants, les jeux où il faut se donner du mouvement ne sont pas mon fort. Je suis casanier; ce que . j’aime, c’est à rester à la maison pour lire ou dessiner. | Louise aussi dessine déjà; elle fait des maisons, des 4 arbres, des bonshommes antédiluviens, mais dont elle est ; enchantée. Elle est très bavarde et très gentille; elle n’obéit : qu’à maman qui la gâte un peu moins que nous tous. Je Ée voudrais bien commencer la peinture avec Alix, mais tant | que je suis au collège le temps me manque. Je m’en console : en faisant parfois des vers. .… Les prix que tu as obtenus à la distribution me font À voir que tu sais faire marcher de front les sciences et les s J 4 lettres. Je suis maintenant fort occupé; nous sommes en 75 EF inspection générale. C’est l’examen passé par un général de - É division de toutes les parties du service, instruction, admi- SE nistration, etc. Seulement il n’y a pas de distribution de 4

#. prix ni de vacances. Aussitôt le général parti, on n’a pas ; #4 _ même un jour de congé, on recommence de plus belle. Be. ._ Quoiqu’il n’y ait pas de distribution de prix, il y a L 48 _ cependant des récompenses, et les plus méritants sont pro- A #3 __ posés pour occuper un emploi supérieur. Je suis bien aise 3 __ de te faire part aussi de mes succès. Je suis proposé pour Det _ l’emploi de chef d’escadrons, et il est probable que je serai +30 nommé d’ici dix-huit mois ou deux ans, suivant les places 54

_ vacantes qui se présenteront. C’est un grade que j’ambi- ne. tionne fort, non pas que j’aie soif des grandeurs et des nn.

__ honneurs, mais l’emploi de chef d’escadrons consiste à ne +4 rien faire, exactement. On dirait qu’il a été créé exprès Le ‘rê pour moi. Ajoute à cela qu’on est très bien payé, et juge si 1 ‘à

je suis pressé d’y arriver. Ce qui me gâte un peu cette ei à perspective, c’est qu’il faudra aller dans un autre régiment, Rte

_ j’ai de bien bons camarades, avec lesquels je vis depuis 2-37 près de vingt ans. 2

_ C’est seulement dans les romans qu’on trouve des RS - héros parfaits; les hommes réels ont des moments de 24

_ faiblesse et je me propose de faire ici des portraits à S ressemblants, je ne flatterai donc ni les autres ni moi- 4 Nous dormions, Fernand et moi, dans une petite # ; chambre donnant sur une cour intérieure. Souvent mon # ER

_ frère passait la soirée avec ses camarades. Je me +0 _ couchais de bonne heure et, en l’attendant, je me délec- #54 _ tais à la lecture de quelque poète. Un soir, il était tard, 0 pe Fernand ne rentrait pas; ma mère inquiète ne dormait ‘40 … pas. Le jeune apprenti banquier s’était laissé entraîne 74 La une petite orgie. Il arriva enfin, pâle, défait, et à 244 — peine au lit, fut pris de vomissements. Ma mère le & É

; Ft vies parallèles d’un sold at et d’un écolier DA, soigna avec sa douceur habituelle; l’expérience d e la. à, vie rend indulgent. Je ne l’étais pas alors; je se ! tais à __ bouillonner en moi une sourde colère, mêlée d’un profond dégoût. Les Spartiates soûlaient de force leurs + . esclaves, pour les donner en spectacle à leurs fils et 17$ Mes. leur inspirer l’horreur de l’ivresse. Je compris alors de | __ l’efficacité de cette odieuse leçon de choses, et je m’en je __ J’étais d’ordinaire un élève consciencieux; cependant 7 % 4e de j’eus à me reprocher une faute dont je tiens à me con ÈS La mémoire m’a toujours fait défaut, et plus d’une fois M. Oltramare, régent de première latine, inserivit A sur mon livret : « mémorisation faible ». Un jour, un A = __ ami de mes parents déjeunait chez nous; sa conversa- : <8 ne FE tion intéressante me fit oublier les vers latins que nous 1 ÈÉ Le: É: devions apprendre par cœur. J’eus alors l’idée plus 18 Es. ingénieuse qu’honnèête d’écrire sur mes ongles quelques . À * …_ mots qui m’aideraient à me souvenir des autres. Nous 520 récitions par écrit, méthode excellente, adoptée par les _ : maîtres qui veulent bien consacrer leurs veilles à la “Æ fastidieuse correction des copies. Peu expert dans l’art. Pit, m’apparut aussitôt. Elle était préméditée; je pouvais : CN enlever un prix à un camarade à la fin de l’année. 5 Ta Voler une place n’est pas plus beau que voler eee Se ja M. Oltramare me regarda d’un air sévère, mais pas * ë 2 de moon Mon cœur battait, je vous l’assure, lorsqu’il ja _ me remit mes notes. Le livret me brûlait les doigts; j’y Pr 4 nr lus ces simples mots : « Milliet a oublié ce que l’on se SE doit à soi-même. » CHUTES a

Il fallait faire signer cela à ma mère, à elle qui avait une si bonne opinion de mon honnêteté ! J’étais accablé de honte. Ma mère vit la sincérité de mon repentir et m’épargna les reproches. Un de ces regards noirs que je craignais tant, et ce fut tout.

J’ai gardé à M. Oltramare un souvenir reconnaissant pour sa noble manière de punir. Avec ce tact que possèdent seuls les vrais instituteurs, il avait vu à qui il - avait affaire; en s’adressant à ma conscience, à ma dignité, il espérait les éveiller et les fortifier. Ce fut, je crois, la première et la dernière indélicatesse que j’aie

Plus tard, par exemple à l’École des Beaux-Arts, dans les concours d’esquisse pour le prix de Rome, la plupart de mes camarades apportaient de contrebande quelques croquis d’armes ou de costumes antiques; je n’ai jamais triché, jamais je n’ai oublié « ce que lon se doit à soi-même ». Une petite victoire remportée sur

; de mauvais instincts procure d’ailleurs un plaisir plus vif que la fausse gloriole d’un honneur injustement

On faisait alors des vers latins, ce qui est un petit jeu très amusant. Un autre exercice excellent consistait

(1) Le bon M. Oltramare ne me garda pas rancune, et je suis fier du bulletin qu’il me donna à la fin de l’année scolaire 1858-59 :

« Milliet est du nombre des élèves qui rendent à un maître la | louer de sa bonne volonté et de son excellent esprit. Quant à l’état de son instruction, je l’exhorte à se mettre sérieusement à

; VYœuvre pour combler des lacunes fâcheuses dans l’histoire, dans la géographie, et surtout dans le grec et le latin. Il a très bien réussi dans la récitation et dans la composition française.

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier FE SOS à mettre en prose quelques vers français d’auteurs S \ célèbres, et je constatai que les difficultés de la versifi- L | cation classique étaient véritablement excessives, puisqu’elles ont forcé les meilleurs poètes à user d’une É quantité regrettable de chevilles et de mots impropres. M. Oltramare combattait avec raison mon lyrisme < intempestif et, grâce à l’étude des auteurs grecs, je z | commençais à entrevoir ce qu’il y a de supérieur dans : la simplicité. | Nous traduisions souvent quelques beaux passages | : des moralistes anciens. Ces morceaux d’une admirable 0 élévation de pensée étaient peu appréciés par la majo- ; rité de mes camarades, mais ils ont fait sur moi une : durable impression. — Abstine et sustine, disent les 3 stoïciens; dans ma triste vieillesse, cette mâle devise m’a soutenu plus d’une fois au milieu des dures : épreuves de la vie. à Paul à sa sœur Alix | ? _ Je viens d’assister avec Michel Rey à quelque chose de terrible. M. Dumont, le pharmacien, a reçu du tribunal de 2 Thonon un bocal contenant le cœur et les intestins d’un enfant empoisonné par sa mère. Il fallait qu’il reconnût si k | le corps contenait ou non de l’arsenic. M. Dumont a d’abord J ! fait une expérience sur le cœur et une partie des intestins. ; È Il les a fait brûler, les a fait passer dans une foule de cor- 5 ‘ nues et d’alambics; enfin nous avons vu apparaître sur la ; porcelaine les terribles taches qui constatent la présence du poison; ces taches sont brunes et métalliques, ou plutôt ‘ métalloïdiques. Cela m’a fait une singulière impression. Je î (1) J’étais allé passer une partie de mes vacances à Bonneville o \ chez mon ami Miche] Rey. 18 3

Fe étoyais voir cette mère empoisonnant son enfant, puis ses 1% __ remords, sa condamnation, son exécution… tout cela dans D. _ cette tache! M. Dumont va faire une seconde expérience “7 . sur le reste des intestins ; il doit retrouver de l’arsenie dans RES _ un tube et former ce qu’on appelle l’anneau. Michel remuait N. _ le cœur de l’enfant pendant qu’on le faisait cuire. N’est-ce Re . pas une scène de Macbeth? ER C’est un moment très grave que celui où le jeune JS ‘homme choisit la voie dans laquelle il veut entrer. De #4 sa décision peut dépendre le bonheur ou le malheur de Se. _ toute sa vie. Madame Milliet, tout en laissant à Fernand 1 liberté complète dans le choix d’une carrière, s’efforçait : 23 _ de le faire réfléchir mûrement, et lui demandait de bien 7 _ peser les avantages et les inconvénients de chaque > 100 Fernand adressa donc à son père ses Réflexions sur = le choix d’un avenir. — En voici la substance : 1:14 û ; FU _ Il pense d’abord à l’état militaire, puis à la marine, PE E . mais il répugne à l’obéissance passive : « En temps de ‘0 _ paix, un militaire est un être oisif et inutile. Nous ee | _ n’avons plus d’invasions de barbares à redouter, et _ nous ne voulons plus faire de conquêtes. Le plus sou i _ vent, les guerres n’ont d’autres motifs que de puériles 7 | querelles de monarque à monarque. Bientôt toutes ee les limites s’effaceront ; les peuples sauront mieux em- F1 ployer leurs forces, leur intelligence et leurs richesses 10 LE. qu’à la destruction. Les armées permanentes sont CSS : 2e _ Avocat ? « Les chicanes du barreau me semblent bien jo & _ mesquines et les accoutrements ridicules ne sont pas EL

‘HÉSRNSE vies parallèles d’un soldat et d’u écolier RAR de mon goût. (1) Puis cette justice humaine qui pun es 2 le crime, ne sait pas le prévenir et ne récompense K “. AE Fonctionnaire ? « Il faudrait savoir flatter le pouvoir he” et mettre à sa disposition son honneur et sa conscience. » jee. Prêtre? « Je n’ai pas foi dans les pratiques de la re _ ligion. Je sais que, pour les personnes qui ne regardent DS 5 : niglon. que, p P qui egara 250 _ que leur intérêt, cela n’est pas une raison; mais si l’on a du cœur, on n’acceptera jamais une mission quel’on …_ ne peut pas remplir consciencieusement. » TR “FR Médecin? « C’est une carrière admirable, une ie, #4 …_ toute de dévouement; mais j’aime trop les voyages

  • pour habiter constamment la même ville. » ee _ Professeur? « Il faut une vocation particulière pour | se résigner à une vie monotone et régulière, réglée .._ comme une horloge. » 3 T0 pue FE Artiste? « La nature a été bien avare envers moi sous ÉE 4 “FTAS le rapport artistique : Pour la musique, elle m’a doué ns d’une voix fausse; pour la peinture, d’une main mala- : Eu droite, et pour la poésie, d’une âme très peu poétique. » É SRE « Que reste-t-il donc? — Le commerce. Mais quelle ._ espèce de commerce choïsirai-je? Naturellement ce n’est % R pas celui qui est restreint dans une boutique, où | RUE Di marchand, s’il veut s’enrichir, est forcé de devenir un Je voleur. (2) Ce que je veux, c’est être commerçant en 2% (1) La considération du êostume tient une place souvent EXCesETS sive dans l’esprit des jeunes gens au moment de choisir une pro F3 (2) Fernand avait lu cette anecdote racontée par Ch. Fourier: 5 Lac « Je remarquai, dès l’âge de six ans, le contraste qui existe entre FE 70 l’école qu’il ne fallait jamais mentir; puis on me conduisait au ue : magasin pour m’y façonner de bonne heure au noble métier du Le Eà RE mensonge ou art de vente. Choqué des tricheries et PS
  • grand. D’abord, il faut de l’activité et de l’intelligence; » le corps et l’esprit sont toujours occupés; le négociant RÉ ES est libre, il ne dépend que de son honnêteté. Cette car _ rière exige des connaissances variées; plus le commers Ë ” Gant sera instruit, plus il aura de chances de réussir; #2 c’est par lui que les nations échangent leurs produits, _ et que les climats moins favorisés jouissent des bien _ faits accordés aux autres pays. Il n’importe pas seule _ ment les produits mais encore les idées, les mœurs, les A : coutumes, et contribue plus que qui que ce soit à effacer FM _ les haines de nationalités. Il sert de lien aux nations et FRS _ cest le lien le plus fort, parce qu’il les tient par leur . 404 : _ intérêt. C’est le commerçant qui étàblira l’unité delan _ gage et l’unité de mesures, c’est lui qui en a le plus STE _ besoin. Nous admirons ces bateaux à vapeur qui si _ Jonnent les mers, mais ce ne sont que les instruments, as les corps; le négociant est l’âme les fait mouvoir. . | des PS; 8 qui ECS Mie: les peuples auront toujours besoin d’échange _ leurs produits; c’est lui qui pousse les hommes à faire _ la conquête de leur planète par l’industrie. L’ REPRISE _ « Je viens, cher père, de t”exposer les raisons quime is : _ décident pour le commerce. Tu connais mon caractère; _ , c’est à toi de juger si j’ai bien vu les choses sous leur - véritable point de vue. Je m’en remettrai toujoursäta _ xigilante affection. Sois convaincu que, lorsque tu % _ que je voyais, j’allais tirer à part les marchands et les leur révéler. PRE 2 es J A Lun d’eux, dans sa plainte, eut la maladresse de me déceler, ce 4 _ qui me valut une ample fessée. Mes parents, voyant que j’avais du Eee. goût pour la vérité, s’écrièrent d’un ton de réprobation : @ Cet
  • enfant ne vaudra jamais rien pour le commerce. » DR de. -

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier m’auras tracé la voie, je ferai tout ce qui dépendra de … ; moi pour parvenir au but que tu m’auras indiqué. » ni Lorsqu’il se montrait si raisonnable, Fernand subissait l’influence heureuse de sa mère. Mais, on le verra et il est triste de le constater, la meilleure éducation reste bien souvent sans force, lorsqu’elle se trouve dirigée dans un sens contraire aux suggestions de l’atavisme. Pour commencer ses études commerciales, Fernand était entré comme apprenti dans une maison de banque, chez MM. Ferrier. C’est à contre-cœur qu’il acceptait ces occupations sédentaires, si peu conformes ï à ses goûts. Il ne dévait pas s’y résigner longtemps, et . sa conduite prouva une fois de plus que « les attractions sont proportionnelles aux destinées ». Un beau jour, sans prévenir personne, Fernand disparut. Il était parti pour Turin, afin de s’engager comme volontaire dans | larmée de Garibaldi. -

Solférino. — Armistice. — Le Mont Tonale. — Chasse à l’ours. — Le retour. S

Fernand à son ami Baptiste Rey (1) Je t’écris à la hâte ces quelques lignes pour te prier de : tranquilliser mes parents. Je suis parti hier soir à huit heures par la diligence, demain matin je serai à Turin et engagé immédiatement. Il est done complètement inutile de é faire aucune démarche pour me faire revenir, il serait trop (1) Je donne ici quelques lettres de mon frère, mais c’est son *; 7 histoire seule qu’elles racontent. Celui qui chercherait dans les ” pages qui suivent un récit de la guerre d’Italie, serait entièrement à déçu. Fernand ma pris part à aucune des grandes batailles; il dit

  • naïvement les impressions d’un enfant qui, choyé jusqu’alors par ses parents, les abandonne pour la première fois. Ses lettres sont è toutes débordantes d’une affection profonde. J’en conviens, la “ sincérité de l’émotion en fait le seul intérêt. C’en est un à mon ë … sens. Il est regrettable seulement que le jeune soldat wait pas —_ conservé les lettres de sa mère.

re aucur r, IL serait tro ù :

Hervé le ; cts nu pee 1)

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier J’écrirai de Turin à mes parents pour leur donner mes raisons d’avoir agi ainsi; en attendant, qu’ils soient tranquilles et me pardonnent le chagrin que je leur cause. Je les embrasse mille et mille fois. Que j’ai eu de peine à retenir mes larmes lorsque je suis parti, seul, sans un ami, > mais il le fallait. Pardonne-moi aussi la blague que je ai contée; si je t’avais dit la vérité, tu m’aurais retenu, et je ne voulais pas. Dis aussi au bureau ce qui en est. Mes amitiés à tous les amis. À toi de cœur. On l’a vu, Fernand venait d’exprimer son dédain pour l’état militaire en temps de paix. Mais il n’y a pas, jusqu’ici, contradiction entre ses idées et ses

actes : s’il s’engagea, ce fut au service d’une noble cause. Ce qui l’avait enthousiasmé, c’était le courage, - le désintéressement absolu, les victoires invraisemblables de Garibaldi, entré le premier en Lombardie, à Côme, et partout entraînant les populations sur son = A côté de cette politique d’enthousiasme, il y avait la politique d’intérêt et de dissimulation. La bombe d’Orsini avait rappelé à Napoléon III la puissante organisation des carbonari, ses anciens frères: Get attentat, bien qu’il eût échoué, produisit sur l’esprit du despote une vive impression et, mettant fin à ses hésitations, le décida à jeter l’épée de la France du. côté de Victor-Emmanuel. Les carbonari voulaient l’Italie une et républicaine. Pour les apaiser, Napoléon s’entendit avec Cavour, le rusé diplomate; il donnerait au Piémont le royaume lombard-vénitien, réclamant en échange Nice et la Savoie. On ferait semblant de” consulter les populations par un plébiscite. La Haute- | Savoie eût voulu devenir un canton suisse, mais son

… choix fut strictement limité entre l’union au Piémont et .… l’annexion à la France. rt “ Garibaldi n’entrait pas dans ces honteux marchés de N peuples ; il n’avait qu’un but, l’unité de lItalie, délivrée ‘4 enfin du joug de l’Autriche. La nation tout entière, “ enivrée par l’espérance d’une résurrection, l’accompa- : | gnait de ses vœux ardents.

< Me voilà engagé. Dès ce matin, j’ai passé à la visite et _ j’ai été reçu. (1) Je ne sais pas dans quel corps on m’en- É* » verra; sitôt que je le saurai, je vous écrirai afin que vous 5 puissiez m’adresser vos lettres. Si vous saviez le bien que :

  • cela me fera de recevoir de vos nouvelles! Mon Dieu, pourquoi vous ai-je quittés ? Le voici : je vous ai déjà parlé du à bureau; j’avais pris cette vie sédentaire en horreur, puis 4 FE. j’aurais voulu contribuer à la délivrance du peuple italien. £ Le Vous ayant sondés à cet égard, j’ai vu que vous ne voudriez ;
  • jamais; c’est alors que j’ai pris la résolution que je viens - Re. d’exécuter. Jusqu’à présent, j’ai été trop heureux, il me faut | absolument manger un peu de vache enragée. Ce métier de

“7 gratte-papier ne me valait rien, je ne suis bon qu’à faire un -. soldat. C’est moi seul qui ai pris cette résolution, personne 4 ils m’auraient retenu. 8 _ Maintenant, cher père et chère mère, il me reste à vous |

  • demander pardon du tourment et du chagrin que je vous

_ cause. Si vous saviez ce que j’ai souffert pour me séparer Ha …. ainsi de vous, sans vous dire adieu! Mais ma résolution è — était prise et, maintenant que tout est fait, je ne m’en repens

_ pas. Si ce n’était votre souvenir qui m’attriste. Ah! voyez …—._ vous, je ne peux pas penser à vous sans pleurer. Que de

…_ … (1) Le major et le capitaine inspecteur ne purent s’empêcher de

#1 lui faire compliment sur les gars du Mans. Fernand était, en effet,

-… de proportions si élégantes, qu’un sculpteur l’aurait pris volontiers

Le pour modèle ; mais les gars du Mans ne sont pas tous aussi bien

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier Re soins, que d’attentions vous avez toujours eus pour moi! LAS Comme vous m’aimiez! Moi aussi je vous aime pe : ns les forces de mon âme; avec quel bonheur je vous reverrai; ! : : É quand donc pourrai-je vous serrer sur mon cœur ! Ma BARS RE ME je t’en prie, tranquillise-toi; j’avancerai, je ferai mon

  • chemin; ne crains rien; souviens-toi de notre conversation 3 #3 _ de samedi à diner. La guerre n’est pas si terrible qu’on se 4 es le figure. Et toi, mon cher père, que n’ai-je pu te serrer au moins la main avant de partir et recevoir tes recommanda- - ut tions. Paul, Alix, écrivez-moi souvent; racontez-moi toute ES _ votre vie; et vous lisant, je croirai être encore près de vous… her Pauvre Louison, quand je te reverrai, tu seras une grande. _ fille, Alix sera mariée. Mon Dieu, quand je pense qu’il faudra rester si longtemps loin de vous, ma tête se perd. & ce Oh, dans votre lettre, encouragez-moi! Cependant dans mon 2 âme et conscience, je crois que j’ai bien fait. Fe É Fe Cette guerre finie, je reviendrai vers vous, j’aurai une. Fa Se ’ position faite. Voyez tout en beau. A quoi bon se déses- … w Æ _ pérer? — Je suis jeune, bien portant, l’avenir est tout rose devant moi; s’il y a quelques épines, je les écarterai 21 Je veux vous raconter un peu mon voyage : je suis parti se ea samedi soir à huit heures par la diligence, ne pouvant pas … RE prendre le chemin de fer sans passeport. J’ai emporté dans 3S : mon manteau une chemise, deux paires de bas et quatre Dr: mouchoirs pour tout bagage. En argent, j’avais 160 francs … de mes économies, plus une trentaine de francs de ma 3° É ; bourse d’habillement. La voiture jusqu’à Chambéry m’a F coûté 8 franes, et de Chambéry à Turin, 34 francs. D, j’ai passé le Mont Cenis, je n’ai rien vu, puisqu’il fais aber

p = nuit. Tout le long de la route il y avait des chars innom k brables, pleins de biscuits et de provisions pour l’armée

: française. Arrivé à Turin, je suis allé immédiatement à la & DE. Municipalité. Tout est terminé. Malgré ces deux nuitsetun. Ç jour passés en voiture, je ne suis pas fatigué et suis très “É -bien portant. ATEN “3 Ces messieurs du bureau doivent être bien mécontents, sr j’en suis fàché pour eux, mais c’est comme ça! 6% “4 4 Je suis avec Michel (Rey) qui n’a pas encore terminé ses ne

examens de droit, Il m’a appris qu’Émile (Reynaud) n’était pas avec Garibaldi à Côme, mais que sa Légion allait le _ Je voudrais bien rejoindre aussi Garibaldi; je ferai plus probablement partie des Chasseurs des Apennins. LT CEE … Adieu cher père, adieu ma bonne mère, adieu Paul, Alix, “23 = Louise, vous tous que j’aime tant et que j’ai été assez 2 ingrat pour quitter. Je vous embrasse bien tendrement de … ta el tout mon cœur. j ù ce _ Encore adieu et au revoir, mon père et ma mère. : She … Votre fils qui vous aimera toujours, Vie _ Chère mère, surtout je t’en supplie, ne te crée pas de _ Ton enfant chéri, (2) ASE _ Je trouve enfin un petit moment de libre pour t’écrire. Je 7e = suis à la citadelle, où l’on n’est pas mal du tout. Je fais 4 | l’exercice toute la journée. Hier, j’ai vu entrer ici cinq cents 7 -” prisonniers autrichiens, pris tout dernièrement à une SÉSE Ra victoire que nous (3) avons remportée. Beaucoup d’entre dite RE eux étaient Italiens et tout contents d’être prisonniers. Jai

  • causé en allemand avec plusieurs; ils m’ont raconté qu’ils … LE |. n’avaient pas combattu dix minutes, ayant été coupés et _ pris immédiatement. Ils se plaignent tous de la manière Re _ dont ils sont traités en Autriche. Il y avait deux ofliciers, Re
  • pris aussi. C’étaient de grands beaux hommes. Eux seuls _ presque, de tous les prisonniers, avaient l’air triste. Leurs £ _ costumes sont atroces et d’une saleté horrible. Toute l’armée Pa. (1) Ce chapitre-là intéresse vivement le jouvenceau. | AS ES (2) Cette lettre touchante marque la détente émotive qui suit re _ nécessairement un grand effort de volonté. L’enfant a eu le LR courage de briser les liens si doux qui l’attachaient à sa famille, ER _ mais le voilà désormais tout seul, sans guide et sans soutien. FAT REE … (3) 11 s’agit de la victoire de Palestro, 31 mai. On remarquera Te … avec quelle rapidité naît l’esprit de corps. 4 Eat

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier ee a des pantalons bleus et des tuniques blanches. Ils ne se & distinguent que par la couleur des parements. + J’aimerais bien, cher père, que pour régulariser ma 7

  • position et me faire bien voir de mes chefs, tu m’envoies = mon extrait de naissance, ton consentement pour m’engager £ et un certificat de bonne conduite du consul français ou ge.

du maire de Genève. Si je présente cela aux chefs, ils auront plus d’égards pour moi… (1) Ma bonne mère chérie n’a rien ; à craindre, je ne serai pas envoyé au feu avant quelque 2 Adieu, cher père, ton fils qui t’aime et te chérit. 4 Ma chère amie, ne. J’ai été bien surpris en apprenant le coup de tête de F, Fernand, et je prends bien part à tes angoisses. Cependant, à: tout en le blämant pour le chagrin qu’il vous cause, je ne ; puis m’empêcher d’être ému en voyant l’enthousiasme de 3 ce jeune homme, qui court au danger pour soutenir une , cause doni le triomphe donnera satisfaction à ses instincts ñ généreux, sans lui apporter aucun dédommagement maté- 2 riel des sacrifices qu’il s’impose. Mes camarades, auxquels ; j’ai raconté ce qu’il vient de faire, l”admirent et s’intéressent 3 vivement à lui; aussi donne-moi de ses nouvelles, je te 2 prie, car chacun ici le prend en amitié, l’accompagne de ses A vœux et lui voue une vive sympathie. Heureusement, il est Le d’un bon tempérament, assez robuste et sans mauvaises & habitudes, il fera la guerre dans un pays où les populations | sont amies, les privations seront moins dures ; il se formera 4 et se développera encore dans cette vie agitée. É Sa résolution me rend presque honteux de la vie inutile : 4 que je mène ici, moi qui porte un sabre depuis plus de 14 vingt ans, et qui ne suis allé ni en Afrique, ni en Crimée et à peut-être n’irai pas en Italie. 3 À Le 7” Lanciers fait partie de l’armée de Paris. 4 ; (Il n’avait pas pu s’engager d’une façon définitive sans papiers. © D

3 mon escadron est au dépôt, ce qui me fait désirer encore plus vivement mon épaulette de chef d’escadrons, c’est la ._ seule manière de sortir de Saint-Mihiel… à Adieu, ma chère Louise, du courage pour supporter cette

  • épreuve difficile. J’espère que ce temps ne sera pas long, à
  • en juger par la manière dont les Autrichiens sont poussés.

Adieu, je vous embrasse tous. ; Fe ; Ton frère, Cher père,

Pr Je suis maintenant dans la compagnie provisoire des

Chasseurs des Apennins. Mon capitaine te prie de m’en- ; voyer les papiers que je t’ai demandés; pour arriver à un … | grade, il faut être connu. Avec cela j’avancerai beaucoup 4 plus vite… Notre uniforme n’est pas très joli : (1) képi bleu …_ foncé à lisérés rouges, une grande capote bleue, le pantalon * : 2 gris ou noir, avec une bande verte et enfoncé dans des _ guêtres bleu clair, le ceinturon de la baïonnette est noir. _ Les officiers sont mis comme nous, sauf qu’ils portent un ; Le 2 juin, Garibaldi, à la tête de ses Chasseurs des _ Alpes, avait battu une seconde fois les Autrichiens $ | devant Varèse. Ce fut un grand regret pour Fernand

  • de n’avoir pas pris part à cette bataille, ni à celle de
  • Le 4 juin 1859, l’armée française avait remporté à
  • Magenta une grande victoire. Napoléon III comman- É dait; son plan, qui avait pour objectif Milan, échoua 54 (1) Les militaires sont presque aussi coquets que les jolies

Re ; llèles d’un soldat et d’un école 4 ke: complètement. Les grenadiers et les zouaves, dont : l’élan était irrésistible, réussirent à s’emparer du Ponte- : … ES Nuovo. Mais l’ennemi ayant repris l’offensive, la È bataille semblait perdue, et le général autrichien avait Le Es déjà télégraphié sa victoire, quand vers six heures, 25e Mac-Mahon arriva. Il enleva le village de Magenta et É Xe poursuivit les Autrichiens dans les maisons où ils ÉG _ s’étaient réfugiés. ci +44 Fer Lorsque, à huit heures, on vint annoncer à l’Empe- Re 4 Res reur cette grande victoire, il fut profondément étonné; 2 1% et en effet, son fameux plan n’y était pour rien. Ilme Ée ç sut même pas poursuivre l’ennemi. EE ; Le 8 juin, Garibaldi s’était emparé de Bergame. Il

vint alors inspecter les Chasseurs des Apennins et È a: Fernand prit part aux ovations enthousiastes qui PSE accueillaient partout le héros de l’indépendance ïtaee _lienne. Le charme de son éloquence tenait du prodige, = quelques mots lui suffisaient pour enflammer les cou Le rages, et les populations entières, électrisées, prenaient se les armes. Garibaldi possédait au plus haut degré les “4 ; qualités qui manquèrent totalement à d’Aurelles et à. 6 Trochu : l’audace et la confiance. (1) “2ar3 à (1) Plus tard, pendant un long séjour à Rome, j’ai eu souvent ”. é l’occasion de voir de près Garibaldi, et chaque fois sa présence F£ soulevait les mêmes acclamations passionnées. Il ne portait plus 1e Er la chemise rouge; son costume était arrangé avec art : toque élé- gante, cache-nez jeté en écharpe, manteau de drap gris, drapé à | 7e antique. A première vue, cela nous semblait manquer de simpliee cité et répondre un peu trop au goût théâtral des Italiens; mais 188 lorsqu’on observait cette belle tête, aux traits réguliers, ce grand A $, + front intelligent, on y voyait resplendir le calme de la vraie bra: LE voure, la sérénité d’une conscience droite, avec une expression de « NS ss . franchise et de bonté si puissante, qu’elle attirait irrésistiblement

1150 Chère mère, ; …. Le bruit court que nous partons samedi pour Milan ou Fe _ pour rejoindre Garibaldi. Nous sommes ici, à Alexandrie,

  • pour être équipés. Je t’enverrai mon portrait quand je _ serai harnaché de pied en cap; tu ne me reconnaîtras pas, S 2 tant je suis bruni par le soleil, j’ai complètement changé Ka de teint. Pour le moment je suis éreïnté de fatigue. Il faut
  • que le corps se brise; dans quelques jours ce sera fait. Ce _ qui me sauve c’est que, bien que couché sur le carreau, je ARTE _ dors tout de même. Notre exercice est très fatigant; c’est la AA _ manœuvre des Chasseurs. Je regarde comment les autres ae _ font et je les imite. Une fois devant l’ennemi, je m’en F£ à tirerai bien. Il faut espérer que tout changera aussi, car dE ÿ nous sommes mal nourris, nous n’avons que trois sous Es FE par jour, et des officiers sévères. À Acqui j’ai été de corvée ÉÉRUCE pour le pain. On m’a mis vingt-huit pains de trois livres . dans un sac sur le dos, et il y avait vingt minutes de ”_ chemin. En montant les escaliers, j’ai été obligé de laisser _
  • tomber le pain, tellement j’étais fatigué. Il y a des corvées PT . … inévitables, mais je me sauve de quelques-unes, voici com … ment : Les Italiens sont tous paresseux comme des loirs et, Rs re 8 sitôt qu’ils ont un moment de libre, ils se couchent sur leur ge Fe

_ paille. Moi et les autres Français nous allons toujours nous

_ ballader d’un côté ou d’un autre, de sorte que, quagdona Doi de quelqu’un pour une corvée extraordinaire, On

_ entre dans les chambrées et on prend ceux qui y sont 4 _ Je n’ai pas besoin de linge, on nous en donnera. Puisque LE tu veux m’envoyer de l’argent, tu peux m’en envoyer par Fe “ _ lettres ou autrement, si tu trouves quelque moyen plus GS # re ©. venable. Tu comprendras que, quand on est depuis cinq _ heures du matin jusqu’à huit.et demie à l’exercice, et que : Se petit verre pendant un repos. Pendant la journée, si je ne SE DR prenais pas quelque chose à la cantine, je tomberais vite __.

  • malade; notre soupe est du riz, et toujours du riz, aveeun Se -petit morceau de bœuf; j’ai assez de pain, mais ce n’est pas __.. . trop bon à manger sec, surtout celui-là qui l’esi diablement. | Re + k

| vies parallèles. d’un soldat et d’un écolier Dis bien à papa que si j’ai eu un instant l’intention d’entrer dans l’armée française, c’est en la voyant si belle, mais je savais combien cela aurait déplu à papa, et moi- Er même en y réfléchissant je n’ai pas voulu… 4 Notre capitaine parle très bien français; il veut que sa # compagnie soit la première, c’est ce que nous nous effor- à çons tous de faire. C’est incroyable le mélange de gens qu’il y a dans notre régiment : des Italiens de tous les pays, des 9 Suisses, des Français, des déserteurs autrichiens, des : soldats du pape. Parmi les Français qui sont ici, plusieurs e ont déjà servi en Crimée. Je ne suis bien lié avec aucun É d’eux, il y en a trop de mal élevés. Je suis toujours sur le qui-vive, il faut toujours avoir sa baïonnette au côté, mais 4 comme je suis bien décidé à clouer le premier qui m’embèe- É tera, on ne me dit rien. Hier on a désarmé deux Italiens 4 qui se battaient avec leurs baïonnettes, et on les a mis aux. ù fers. Tout le monde est volé, A moi on m’a déjà pris une 3 paire de souliers. Si nous avions des sacs, nous pourrions resserrer nos affaires, mais maintenant c’est impossible. IL k. y a parmi nous beaucoup d’enthousiasme. Tous désirent partir et se trouver en face des Autrichiens. C’est dom- L: mage que les grades aient été si mal donnés. Beaucoup de -… nos officiers nous font faire l’exercice, la théorie à la main. à | Quant à moi, j’aime autant être simple soldat, si l’on a k plus de peine, au moins on n’a pas de responsabilité. Plus “4 tard, quand j’en saurai assez, je ne dirai pas non. Les Français sont disséminés dans toutes les compagnies et n’en forment pas une seule, comme tu le croyais. É Adieu, chère et bonne mère, je te demande mille fois pardon de la douleur que je t’ai causée; c’est là mon seul regret, avoir causé de la peine à vous, mes chers parents, F toujours si bons pour moi. J’ai pleuré aussi en lisant ce … que tu me dis de Louise. Pauvre petit chiffon ! Je l’embrasse 3 de tout mon cœur. Je n’ai pu embrasser qu’elle et toi au départ, et encore pas comme je l’aurais voulu. Je me ÿ cache chaque fois que je lis vos lettres pour pleurer, et maintenant que je vous écris, les larmes me viennent aux ‘à | ù Mais, allons, point de tristesse, nous nous reverrons E

_ tous. Quelle joie! oh, quel jour de fête pour moi quand je _ pourrai vous serrer Sur MOn CŒUr… Ton fils affectionné, Chère mère, Arrivés à San-Giovanni, le soir nous avons dansé au son de notre musique et de celle du pays qui jouaient devant la maison du colonel. Le lendemain nous sommes partis à _deux heures du matin et arrivés à Plaisance à neuf heures L et demie, tout cela sans manger. Réception magnifique, bravos, bouquets, etc…., etc… La ville nous a payé double ration de vin, du salé, enfin nous avons été admirablement 4 bien traités. Avant-hier, il y a eu une révolte au régiment. Le bruit avait couru que nous restions en garnison à Plaisance. Après à Vappel, tous se sont mis à crier : Vive Garibaldi! Vive la guerre ! Nous voulons partir! Les officiers arrivent et l’un ; dit : Vous partirez quand vous aurez reçu des ordres de vos < supérieurs. — Un soldat répond : Nous partirons sans vous. — Les ofliciers s’avancent pour savoir qui a dit cela. Les _ soldats les entourent en criant : Tous! tous! nous voulons partir! — Les officiers tirent leurs sabres. — Aux fusils! : crient les soldats. La garde arrive. Enfin le tumulte s’apaise. __ On arrête quelques hommes, et le lendemain le conseil de guerre s’assemble. Heureusement ils ont été acquittés. Après cela je ne crois pas qu’on nous garde longtemps ici. Je ne , serai pas fâché de quitter Plaisance, bien que ce soit une … charmante ville, très grande et bien fortifiée. En partant, . les Autrichiens ont détruit presque toutes les fortifications. Notre avant-garde est arrivée à Plaisance six heures après Je départ des Autrichiens, qui ont laissé dans la ville pour _ plus de six millions de matériel de guerre, des convois . … d’habillement et tous leurs malades… Ils ont noyé dans le … Pô une foule de choses. Nous avons rétabli le pont de bateaux, qu’ils avaient brülé. Je puis dire que j’ai ….. dans _ le Pô. C’est un grand beau fleuve, l’eau est trouble comme . celle de lArve et assez froide. Il fait ici une chaleur épou-

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier vantable, aussi tout le monde ne sort-il que le soir. a voit MS des toilettes superbes, portées par des femmes qui méritent e 25 belles femmes! C’est maintenant que je regrette de ne tre pas savoir l’italien, j’aurais donné des leçons de français re Vous devez avoir entendu parler de la grande bataille qui LÉPIESR Les alliés ont eu trente mille hommes mis hors de combat 1e Ex À et les Autrichiens près du double. Ceci, je le tiens d’un em- pee _ ployé de l’Intendance française. Ici, on fait évacuer l’hôpital. 1e Les malades sont dirigés sur Alexandrie, pour faire place Hour pas été aussi abimé qu’on l’avait dit à Palestro. On remarque … pe 110 à que tous les blessés français et piémontais ont des blessures res de balles, et les autrichiens de baïonnettes ou de sabre. & FAR Bien peu des blessés réchappent, tant les blessures sont $ “à SR ‘é mauvaises; presque toutes nécessitent l’amputation. me Pr On vient de nous donner des sacs pris aux Autrichiens. 2e La On a aussi créé dans notre régiment des premiers soldats ER qui ont le sabre; ce sont tous ceux qui ont déjà servi autre Te fois. Ils ont un sou de plus. Tu dois bien penser que je n’en => Re: : La bataille de Solférino commença à quatre heures ‘3 du matin. D’un côté 170.000 Autrichiens et 500 pièces me d’artillerie; de l’autre, 150.000 hommes et 400 pièces. La 4 lutte dura pendant seize heures. Les Français avaient 4e dû traverser des champs entourés de müriers; et les “2 guirlandes de vignes grimpantes, qui reliaient les arbres Lt entre eux, formaient autant d’obstacles à l’élan de la ÉrS cavalerie. Les Autrichiens occupaient les hauteurs, d’où _ ls faisaient pleuvoir les obus et les boulets. La chaleur

| était torride et la soif si ardente qu’on buvait « dans ___ des mares boueuses et parfois sanglantes. » (R. Kemp.) 4 L’aspect du champ de bataille était affreux. Les am_ bulances ne suffisaient pas au nombre effrayant des _ blessés. Les obus avaient massacré médecins et infirmiers. : ; -Un Suisse, M. Henri Dunant, (1) écrivit alors une brochure intitulée Souvenir de Solférino, où il décrivait . cet horrible spectacle. Cette brochure, traduite dans toutes les langues, contribua beaucoup à l’organisation : _ des secours aux blessés. Les plénipotentiaires de douze grandes puissances signèrent, le 2 août 1864, les dix

  • articles de la Convention de Genève, et la Croix Rouge _ sur le drapeau blanc protégea désormais les ambu- F È Quelques jours après t’avoir écrit, nous sommes partis de 4 _ Plaisance et nous sommes venus ici dans le Tyrol. Sur _ toute la route nous avons été admirablement reçus, à Milan surtout; mais nous avons fait des marches forcées épou_ vantables. A Milan, en arrivant, deux soldats sont tombés _ morts de fatigue et de chaleur. À Côme, on nous a fait laisser nos sacs; nous n’avons que le sac à pain, qui con- | tient une chemise et une brosse, pour tout bagage. Tout le long de la route, nous coucherons à la belle étoile, sans …_ tentes, sans rien. Maintenant nous sommes face à face avec , _ les Autrichiens; nos sentinelles peuvent parler avec les leurs. _ C’est un pays désert, sans ressources aucunes; les habitants k . sont de vrais sauvages. Nous avons une nourriture épouvan-
  • table, de la mauvaise polenta ou du pain de seigle, et avec _ cela la maraude est très sévèrement punie. Tu ne saurais : : (1) Oncle d’un des gendres de mon ami Doret. Il a poursuivi à _ une longue vieillesse dans la retraite à Saint-Gall.

4 PAR YE pres parallèles d’un solda te d’un écolier _ timaginer la peine que j’ai eue pour me procurer € e papier ; 4e | n’ayant pas de plume, je écris avec un bout de bois. La Se KR mauvaise nourriture a mis la dysenterie parmi nous, heu ce : reusement qu’elle m’a passé et maintenant je vais bien. a Ve ‘4 2 Je viens de recevoir seulement hier à la fois tes deux RTS lettres, celle du 11 juin contenant 30 francs, et celle du TE 12 juillet. Mon lieutenant m’a payé les 30 francs et je lui Fa Fe ai endossé la traite. Il était bien temps que cela arrive, car BEN je ne battais plus que d’une aile. pre 1 Ca Nous sommes sous (les ordres de) Garibaldi, et formons Pre: __ son #4” régiment. Du reste on va nous licencier prochai- … E : _ nement et j’espère vous voir dans quelque temps. Rien qu’à RE ER cette idée, je ne me sens pas de joie, je deviens comme fou: M Quel bonheur quand je vais pouvoir vous embrasser tous, 15e = et revoir tous mes amis. On parle du licenciement de tous. KE La ceux qui ne sont pas Lombards ou Piémontais. Ma nourri …_ - Lure ne me suffit plus, j’ai toujours faim. Je reviendrai bien M | maigre, mais pas très brûlé par le soleil, car ici dans les LE montagnes il fait déjà bien froid; la neige et les ours ne RS 1e ? sont pas loin de nous. Pour nous soutenir, nous faisons tous | les jours du café et nous en avalons de pleines gamelles. Fr C’est cela qui m’a guéri et m’empêche d’être malade main- ‘4e Ne soyez pas inquiets de ma santé. J’ai appris avec plaisir | RP que Louise se portait à merveille. Dis-lui de moins blaguer LS sur mon compte, car si ce n’est un coup de baïonnette que 35e pas fait de grandes prouesses. (1) ee ë : Bonneville, le 2 août 1859. |: Ur He. « … Fernand est à Edolo; il ne m’écrit rien de précis sur son Mur retour, mais il me donne des détails sur son fameux duel, je copie: ‘18e « Il y avait déjà quelques jours que nous nous regardions de tra: KES vers. Un jour la bombe éclate et nous nous disputons à propos de. me ….. .pas grand chose, je lui flanque une gifle. Alors mon individu, sans KES rien dire, prend son fusil et me fait un signe. Je le comprends de FA ( suite, je prends le mien et accompagnés chacun de deux amis, HE ë Pi nous sommes allés à un quart d’heure du village et là nous nous … LITE sommes battus à la baïonnette. Le combat ma pas duré cinq

_ Assurément il est très beau de donner sa vie pour SE _ délivrer une grande nation de la servitude, et pour 74e _ préparer son unité. Sr 77600 __ … Ne sera-t-il pas permis cependant d’ajouter que, dans a _ la seule bataille de Magenta, les Français perdirent _ 4.500 hommes, les Autrichiens 10.000 prisonniers et 15 | tués. Aujourd’hui, le Tribunal de la Haye pourrait _ . obtenir la délivrance d’un pays conquis, sans la faire Rs à & payer aussi cher. Telle est, je crois, la leçon que l’aïeul SE 4 devrait tirer de ces événements tragiques, lorsqu’il les …_.

  • raconte à ses petits-enfants. CEE … Après avoir écrit ma lettre à Alix avec des ambrunes, (1) Es .” j’ai reçu la tienne du 26 juillet. Nous sommes partis ce LP
  • matin de cette maudite montagne et, après huit heures de 5
  • marche, sans la moindre croûte de pain dans le ventre, . nous sommes arrivés à Edolo, pays un peu plus civilisé. EE Notre licenciement est décidé, et l’on fait partir cinquante æ hommes par jour de chaque bataillon. L’autre jour j’étais FA autrichiens se sont présentés devant moi et je les af tes _ emmenés. Je me rappellerai longtemps.les misères que sen nous avons subies. Tu ne saurais V’imaginer le nombredes +3 _ malades et des morts par fatigue. De cent cinquante FE
  • _ minutes. Je lui ai traversé l’épaule gauche. — En aura-t-il à nous É … raconter à son retour! » ro Fe &s … L’occasion seule a manqué à mon frère. S’il eût été fanfaron, “ il se serait vanté de quelque action d’éclat et nous l’aurions _ cru. Mais ses lettres sont une image fidèle de la guerre : Fi beaucoup plus de fatigues que de batailles; marches forcées, PRE 3 mauvaise nourriture, intempéries, voilà ce qui tue un plus grand nombre d’hommes que les balles ou les obus. Quelques lettres, les plus intéressantes peut-être, ont disparu, mais elles n’auraient pas Chan gé sensiblement l’impression générale que laisse le récit. (® Petites baies d’un arbrisseau. ON

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier 38 hommes, la compagnie était réduite au Mont Tonale à

_ quatre-vingt-dix-sept. Pour moi, jé vais bien, sauf que jai

” les pieds en compote, parce que j’ai de mauvais souliers et RE

point de bas, ni de linges de pieds à mettre dedans.

À Dans peu de temps, je pourrai done vous embrasser tous. Jamais je ne m’en rassasierai, chère mère. Si tu savais À comme je pensais à vous, surtout lorsque j’étais en sensi tinelle. Je me figurais toujours être au milieu de vous, puis 5 tout à coup j’entendais des pas et j’étais forcé de donner le : 4 Halte! Qui va là? et de demander La parola d’ordine. Il faut à - te dire que j’ai fait des progrès effrayants en maltais, c’est- ” à-dire en italien. ; £ .. Allons, adieu, chère mère, je vous embrasse tous, papa,

  • Paul, Alix, Louison. Que l’on est heureux de savoir qu’ily à a toujours quelqu’un.qui vous est cher, qui pense à vous 4 et que l’on n’est pas seul dans la vie! ; Ton fils qui t’adore, 1 Me voilà dans le désespoir. Figure-toi que l’on nous fait ke de retourner en arrière. Ma compagnie part demain pour x Vezza. Le licenciement n’avance pas du tout. Je bous ;

d’impatience de vous revoir, je suis comme un fou. Encore

à une quinzaine de jours et j’espère vous arriver en bonne 4 santé; mais si jedois faire toute la route à pied, c’est à peu À près un mois de marche. : É Lovera, le 19 septembre 1859. ‘4 ë. Cher père, 5 | F Depuis ma dernière lettre, nous sommes remontés au { 1 ; Mont Tonale, où je te réponds que nous n’avons pas eu chaud. Nous nous sommes battus à coups de boules de s: Û neige, et nous avons été à la chasse à l’ours..La première 4 fois, nous ne l’avons pas vu, mais nous avons trouvé % un mouton qu’il venait d’étrangler et que les bergers à : l’avaient forcé d’abandonner. Alors, le soir, nous y sommes 4 - retournés, sept hommes avec le lieutenant, et nous nous Et sommes mis à l’affût. Nous avons passé là une partie de la n,

sé nuit. Enfin, maître Martin est venu et nous l’avons tué. Tu _ ne saurais croire quel régal nous avons fait avec. Toute la compagnie s’en est léché les doigts; cependant je ne trouve pas ça fameux… Chère mère, x Enfin, enfin je vais vous revoir! Demain ou après-demain j’aurai mon congé. Il est temps que j’arrive à Turin pour avoir de l’argent, car voilà longtemps que je n’en ai plus, __ ce qui n’est pas agréable du tout dans ce pays de sauvages. .… Il paraît que l’on va nous donner des médailles, mais ; _ je ne suis pas sûr de cela. Chère mère, ) Figure-toi que l’on nous a encore retenus dix jours à Ber- | game pour nos congés. Maintenant je l’ai, ce n’est pas trop tôt! L’on nous renvoie sans aucun secours ni indemnité de

  • route, c’est à peine si l’on voulait nous payer le chemin de
  • fer; aussi j’ai été bien aise de trouver ta bonne lettre ici et . _ de toucher les 60 francs pour m’acheter un habit. J’avais … été obligé de vendre ma capote pour manger et j’étais tout simplement en veste de toile, tenue qui n’était guère con- … venable pour passer le Mont Cenis. Je-suis ici avec deux _ amis de ma compagnie, Français tous deux. Ils viennent : _ jusqu’à Genève avec moi. Nous serons obligés de faire les trois étapes du Mont Cenis à pied, la voiture coûtant trop _ cher. Ensuite, de Chambéry à Genève, j’espère que nous % . pourrons prendre la voiture. Ce n’est que-dans quatre ou _ cinq jours … Je grille d’impatience de embrasser, ma : bonne mère, toi, papa, Paul, Alix et mon petit Louison que … je vais trouver grandie, j’en suis sûr. F en 7 Ton fils qui t’aime plus tendrement que jamais. 4 . Échappé aux balles autrichiennes, Fernand, après de Fe longues fatigues et mille dangers, nous était revenu, 3 mais dans quel état! La jaunisse d’abord, puis la fièvre à

D: vies parallèles d’un soldat et d’un écolier = typhoïde, furent la récompense de sa courageuse esca- … k pade. J’occupais la même chambre que lui et je fus > En? témoin des soins assidus qu’une mère seule sait donner < à un fils chéri. C’est bien grâce à elle qu’il fut sauvé. s Annexe au chapitre II. — En 1860, la prodigieuse expédition des » Le Mille livra à Garibaldi la Sicile et le Royaume de Naples. Ce fut

  • une promenade triomphale; les Chemises Rouges s’emparèrent de L 74 la Calabre sans combat, et ne trouvèrent qu’une faible résistance EE sur le Vulturne et à Capoue. Acclamé par les Napolitains, GariAE baldi fut nommé dictateur des Deux-Siciles, mais son désinliéreset sement égalait sa bravoure; il s’empressa de remettre le pouvoir. En 1862, nouvelle campagne de Garibaldi : « Rome ou la mort! » 244 Tel était son cri de guerre. Alors il vit se dresser contre lui ce nu EE même gouvernement qui avait si bien profité de ses victoires, = ; mais nosait pas résister aux exigences de la diplomatie. Battu ; près de Reggio, Garibaldi fut cerné à Aspromonte et blessé griès 5 vement au pied droit par une balle. Après de longues souffrances, la balle fut enfin extraite, sur les indications de Nélaton. Le roi ù comprit ce qu’il y avait d’odieux dans sa conduite envers Son k * bienfaiteur, il lui fit don du petit îlot de Caprera, près des côtes”

‘2 de Sardaigne. Garibaldi s’y retira, « le libérateur de dix millions À d’Italiens, accompagné de ses fils et de trois amis, n’emporta de ! à ; ses conquêles que quelques plants d’arbres. » 74 Lo En 1865, il fut nommé grand maître de la franc-maçonnerie. ee £ Nommé député français, il alla siéger à l’Assemblée de Bordeaux; a È « élue dans un jour de malheur », mais il y fut insulté par les.” É* monarchistes et donna sa démission. Retiré à Caprera, il y mourut

1860-1861

Fernand Chasseur d’Afrique. — Paul étudiant. — La Société

de Belles-Lettres. — Etudes de peinture. — Un Moine,

tableau peint par Lugardon. — Débuts de J. Nicole dans

le professorat. — Seize ans. — Vers contre la moquerie. —

Une mystification littéraire. — Vacquerie et le Roman-

de Les privations, les fatigues, les dangers, rien n’avait pu dégoûter Fernand de la vie militaire. Aussitôt que sa santé fut un peu rétablie, il s’engagea à Lyon dans l’armée française et obtint d’être envoyé en Algérie, où. il alla rejoindre son oncle. Valence, le 9 février 1860. é

Hier, vers deux heures de l’après-midi, un grand et beau jeune homme est entré dans mon étude. Je l’ai salué et lui ai demandé à qui j’avais l’honneur de parler. Il a fallu qu’il

{1) Notaire à Valence, ami d’enfance de M. Milliet.

| vies parallèles d’un soldat et d’un écolier se déclinàt le nom de Fernand pour me mettre sur la voies alors la connaissance a été bientôt refaite. Chez madame : ; Marquet, (1) ça s’est mieux passé; on a dit : « Mais je crois à que c’est Fernand! » Une dame qui était en visite, madame Gérin, a dit : « Voici un jeune homme qui ressemble bien à : madame Milliet; ne serait-ce pas son fils? ». Fernand est frais et gaillard, enchanté de la carrière dans laquelle il s’est engagé. ‘ Nous avons dîné tous ensemble et passé la soirée jusqu’à onze heures très gaiment, parce que Fernand était très gai, très causant, très agréable. Je l’ai conduit jusqu’au wagon, $ Nous avons été très enchantés des bonnes manières, de À la tenue, de l’affabilité de ce jeune homme; il est tout à fait ® À gentil, et je suis heureux d’en faire compliment à son Ce brave et excellent garçon était malheureusement | d’une faiblesse extrême, lorsqu’il s’agissait de lutter contre l’attrait du plaisir. Il se laissait trop facilement entraîner par ses camarades. d 7 Fernand à sa mère Chère mère, Ë Tu vas être bien étonnée de recevoir encore une lettre de < Marseille, je vais t’expliquer comment cela se fait. A peine | \ arrivé ici, j’ai fait viser ma feuille de route à l’intendance; | à mais le lendemain matin, jour de l’embarquement, une tem- : pête affreuse! Malgré cela, je me suis rendu sur le bateau, à dit que l’on ne partirait pas avant demain matin, à huit 6 heures ; si bien que je suis sorti, accompagné de plus de la

moitié des passagers, pour aller manger et coucher en ville, et le lendemain matin, à six heures, je suis arrivé comme les roues du bateau se mettaient en mouvement. Me voilà donc cloué ici pour jusqu’à vendredi prochain. Je suis avec un jeune brigadier de mon régiment qui sort de l’école de Saumur et qui va rejoindre aussi. Tu dois penser quelle contrariété j’ai éprouvée : d’abord je perds ma place de secondes, et ensuite je mange tout l’argent que j’emportais pour le confier à mon oncle. De plus, mon sac est parti avec le bateau, de sorte que je suis sans effets… Ma bonne mère,

Tu as dû recevoir ma première lettre qui te disait que j’avais manqué le bateau. Il vient de m’arriver quelque chose de bien plus désagréable encore. Lorsque je voulus | me rembarquer vendredi passé, le capitaine me dit que J’aurais dù me rendre au fort et non passer huit jours en F ville. Il me fit emmener avec une dizaine d’autres qui étaient dans le même cas que moi, et nous sommes condamnés à rester trente jours au fort Saint-Nicolas. Je te jure que lorsqu’on m’a annoncé cela, je me serais volontiers

  • brûlé la cervelle. C’est un joli début! Il n’y a cependant pas de ma faute, car j’ignorais absolument qu’il n’était pas permis de rester en ville. Comment mon oncle va-t-il prendre

.… Me voilà bientôt à la fin de mon temps qui me paraît bien long. Pour se disiraire, on tend des trappes à prendre les rats, on fabrique de la chandelle avec la graisse de nos portions de viande, afin de pouvoir veiller un peu. A côté, il y en a d’autres qui font des étoupes ; ou bien on joue aux à cartes tant que l’on peut. Il ne sera pas trop tôt que je retrouve mon sac pour avoir des souliers, car mes bottes

…_… rient de tous les côtés à gorge déployée, et je ne sais pas ce

  • que j’ai fait aux talons, il paraît qu’ils sont fâchés contre

moi, car ils veulent absolument me quitter.

: vies parallèles d’un soldat et d’un écolier TS É Û J’oubliais de te dire que les dimanches nous allons à la Se à messe et que nous chantons des cantiques. ; , 5 Grande nouvelle, je pars aujourd’hui. à Fernand est enfin arrivé à Constantine par un beau temps à et en bonne santé… À Philippeville, on lui a refusé l’autoa risation de prendre la diligence; il a donc été obligé de £ faire les étapes à pied. Il est arrivé pas trop fatigué de ses Eu”. trois jours de marche. FE: Il n’a pas pu retrouver son sac, ainsi il est bien perdu; ; seulement il avait conservé son portefeuille contenant son

congé de la Légion italienne, et la lettre de Félix (son père). | pour M. Franq. Comme il n’avait pas pu les perdre à la ; x prison de Marseille, il les a perdus immédiatement en FE débarquant à Philippeville. J’en ai été fàché, car son congé k 3 aurait pu lui être utile un jour, et la lettre de Félix auraït è 5 fait plaisir à M. Franq. Il a reçu Fernand de la manière la <. : plus aimable et l’a emmené déjeuner avec lui… Au quartier, Be: : il y avait une revue du général. Fernand a un peu fait ; : connaissance avec ses nouveaux camarades et est venu me ss rejoindre. Je lui ai fait voir la ville arabe qu’il n’apprécie k ‘5e , pas beaucoup. Le lundi il s’est présenté à la visite du ; docteur et a suivi les différents exercices de la journée. Ce BE matin il est venu me voir; il se trouve parfaitement bien 4 couché, bien nourri (il n’est pas difficile) et, en revenant de - ‘4 me promener à cheval, je l’ai aperçu en tenue qui portait la > 414 soupe aux prisonniers. Il avait emprunté une veste, car il à, n’est pas encore habillé; il ne le sera que demain. Il paraît J dans de très bonnes dispositions et fort peu effrayé des durs moments qu’il aura quelquefois à passer. ° : *Ilest arrivé ici sans un sou. Je lui ai donné de quoi payer ñ

sa bienvenue aux camarades de la chambrée, mais je pense ë

qu’il sera bon de lui régler son budget. Je lui donnerai sa 5 semaine tous les dimanches, 2 fr. 50 ou 3 francs seront bien ;

suffisants pendant qu’il sera simple chasseur; quand il sera plus avancé en grade, vous l’augmenterez un peu. Ce

Il est placé au premier peloton du 5” escadron, camarade : de lit avec le trompette, vieux troupier qui doit lui apprendre les détails du métier.

Nous partons pour Bône au premier jour. Une révolte vient d’éclater dans le Sud; il paraît qu’il y a eu une affaire très chaude.

Fernand à sa mère

Tu espères, m’écris-tu, que nous n’irons pas en Syrie, et c’est justement le jour où ta lettre m’est parvenue que mon oncle a reçu l’ordre de se tenir prêt à partir avec un escadron de chez nous et un autre du 6°° Chasseurs d’Afrique. : :

Naturellement je lui ai demandé de partir avec lui, et il a consenti. C’est le 3*° escadron qui part; on l’a formé des anciens soldats de tous les escadrons. J’ai aussi changé et

pris la houppette verte au lieu de la jaune; de sorte que je à ne suis entouré que par des vieilles gueules. Nous sommes £ cent cinquante hommes à cheval et cinquante à pied; tous les meilleurs chevaux du régiment ont été pris; moi j’ai

_ gardé ma Polenta.

.… Voici la composition de ma nouvelle tribu : D’abord le | trompette Casson, mon camarade de lit; c’est un Béarnais, = excellent garçon, ne faisant pas de bruit ni d’embarras. E Céleste, soldat depuis son enfance; c’est un enfant trouvé;

il a près de vingt ans de service, est médaillé; c’est un ‘assez bon camarade, seulement il bougonne toujours. Roche, l’ôrdonnance du chef, bon garçon, très serviable et vieux troupier déjà. Enfin, Gamé, c’est un Provençal, vieux soldat

._ mais forte tête; il a déjà deux conseils de guerre sur le dos pour batailles, la première contre des Arabes qui disaient de lui qu’il était « kif-kif à Saïd », c’est-à-dire comme un

_ lion; et la deuxième pour avoir mangé le nez à un cavalier

_ de remonte; au demeurant très obligeant, faisant très bien

_ la cuisine et connaissant son métier à fond… J’oubliais le

$ brigadier Lobret, grand gaillard de près de sept pieds de

  • | _pies parallèles d’un sol dat et d’un écolier haut, ayant recu de l’instruction, parlant très bien anglais, oi ex-sous-off. de carabiniers; c’est l’individu le plus drèle ps 3% le plus jovial du monde, ayant toujours le mot pour rire et de Æ En attendant le départ, nous sommes campés à Bône; Ve À S c’est une bien gentille petite ville, surtout pour une ville RE — d’Afrique. Tout y est très bon marché, les fruits surtout: 23 les melons, les pastèques, les concombres, les aubergines, Dore etc., sont pour rien. s Se Nous allons baigner, le soir; les chevaux dans la mer; Le se c’est un amusement plutôt qu’une corvée. Je mets les bri- . à _ dons de mes deux chevaux dans ma bouche, et je m’amuse | É NS à nager en me faisant suivre par eux. Malgré toute la beauté. 3 Ke de Bône, je voudrais déjà être embarqué, tellement j’ai envie TRE d’aller voir la Syrie! Frs È DE : J’aurais voulu peindre ce petit tableau si imprévu et Eur 54 si original : mon frère nageant et se faisant suivre de. 2 LES ses deux chevaux dont il tenait les bridons dans sa ‘ER bouche, mais j’étais aussi étonné qu’un poussin regar-
  • dant un canard barbotter dans l’eau. Je n’arrivais pas “Re É à comprendre qu’une vie aussi peu intellectuelle etun #4 milieu aussi grossier pussent plaire à Fernand. Ainsi se. 6 deux frères, occupés jusqu’alors des mêmes études, se : 44 lancent dans deux voies opposées, et chacun d’eux,

É sous l’influence de milieux différents, va subir dans sa

  • manière de penser et d’agir des modifications jpro= ee: Assurément, dans nos universités, on ne fait pas une ce 4 LS place assez grande aux exercices physiques. Les Grecs. 4 ‘3 d’autrefois avaient de meilleurs principes d’éducation, LS Le et les Anglais suivent en cela leur exemple. Mais, _ d’autre part, n’est-il pas regrettable de constater à quel = __ point la culture intellectuelle des soldats est négligée. ES x . L’existence matérielle étant assurée, l’homme n’a plus 1

6 le souci de l’avenir; l’obéissance passive oblitère en 0 … Jui le sentiment de la responsabilité; il ne lui reste … qu’une idée fixe : l’avancement. Son but, son idéal, …. son rêve, c’est la guerre. La guerre devient pour lui un …. besoin. Il faut qu’il se batte, contre n’importe qui, à

  • propos de n’importe quoi, et cet état d’âme prolongé . va créer chez ses descendants de fâcheuses tendances

Entre le Collège et l’enseignement supérieur de l’Uni- … versité, il y avait alors, à Genève, une transition : le ë Gymnase. Paul avait quinze ans quand il y entra en … 1859. Cette organisation, qui fait commencer trop tôt la

  • vie d’étudiant, réussit en Suisse, où les jeunes gens sont

en général d’un caractère sérieux; elle ne serait pas

  • sans danger pour de petits Parisiens.

…— En ce temps-là, les étudiants genevois étaient d’une { … rare sagesse et d’une invraisemblable vertu. Je ne sache

pas qu’aucun de nous ait jamais abusé de la confiance

… de ses parents, ni de la liberté complète qui lui était | … accordée. Notre volée, comme on dit à Genève, était

  • composée d’étudiants distingués, dont plusieurs se sont

fait un nom dans les sciences, dans les lettres ou dans

la politique. (1) Je me liai avec quelques-uns d’entre eux

T0) Je citerai : MM. Jules Nicole, le savant helléniste; Édouard

-Naville, lillustre égyptologue; G. Favon, qui fut en quelque sorte

le Jaurès genevois; les deux Darier : Stræbhlin, qui a professé à

Ja Sorbonne ; Ed. Sarasin; W. Favre; Louis Ferrière; Gouy qui ;

fut architecte ; L. Deppe qui fit d’excellentes traductions d’ouvrages

Re oies parallèles d’in soldat et d’un école de cette bonne amitié qui dure toute la vie, rs ; qu’elle est fondée sur une estime réciproque. Jules 4 Nicole, auquel la philologie grecque doit de si belles … trouvailles, entra en même temps que moi dans la à | Société de Belles-Lettres, où nous avons passé les plus e, | heureuses années de notre vie. É: ; Il existe à Genève plusieurs Sociétés d’étudiants et, 4 chacune d’elles étant peu nombreuse, l’intimité s’établit 1 à naturellement entre des camarades qui tous se con- } ; naissent bien. C’est là l’utilité et le charme de ces réu ‘æ nions: on y trouve un terrain favorable pour faire È germer et fleurir de durables sympathies. Après les … Fe relations fortuites et passagères de l’enfance, avant les … À joies et les tourments passionnés de l’amour, l’ado- ; lescence est l’âge heureux où l’amitié règne presque : sans partage. + : _ A peine quelques êtres de même espèce se trouvent- … ï ils en contact, on voit aussitôt se manifester les deux | forces opposées qui régissent l’Univers, l’attraction et : la répulsion. Les semblables s’unissent, mais bien vite | aussi les contraires entrent en lutte. L’émulation et la … . diversité des goûts amènent la division de chaque groupe en partis adverses, tous également animés de la … « Volonté de Puissance ». r $ Parmi nous, la campagne électorale était ardente, 3 lorsqu’il s’agissait de choisir un Président, un Secré- taire, un Trésorier (son trésor ne fut jamais bien | g allemands: le spirituel E. Richard qui devint un avocat très en 6 vogue et qui joua un rôle politique important comme Conseiller 4 d’Etat. Un peu plus avancés dans leurs études étaient nos amis de 3 la Société de Belles-Lettres, Roehrich, Balayoine et Doret qui sont

  • lourd), et même un Censeur, dont la frimousse imberbe

| _ répondait mal à ses graves fonctions. Il les remplissait

… d’ailleurs avec conscience et avec un vif sentiment de

É:- la responsabilité corporative.

L Chaque semaine une séance littéraire nous réunissait.

ER Le Comité avait fixé d’avance le programme des tra-

| vaux: Traductions, dissertations, critiques littéraires ou

| Nous avions une section musicale, et j’ai toujours

admiré combien l’habitude de chanter en chœur est un -

À excellent exercice à la fois moral et social. Là, chacun

  • cherche, non pas à briller individuellement, mais à

; bien remplir sa partie dans un ensemble harmonieux.

L _ C’est sur ce modèle que devraient se régler toutes les

| Chaque séance littéraire était suivie d’une réunion

È joyeuse, où les chants alternaient avec les amicales

_ _ causeries, mais où, à l’imitation des thunes allemandes, on fumait beaucoup, et où l’on ingurgitait, à frais com- :

__ muns, force chopes de bière.

E. - Le brave Aubin, notre sage ministre des Finances,

__ eut plus d’une fois l’occasion de manifester sa colère et |

L son désespoir en face d’une caisse qui se vidait avant

  • d’avoir été remplie. Ses allocutions pathétiques et

._ pleines d’amertume se terminaient d’ordinaire, comme

E _ celles de M. Thiers, par cette terrible menace : « Je 5 € (1) Je me souviens que nous eûmes la hardiesse de jouer, sans

= costumes, presque tout Othello. Le rôle principal était tenu avec è

1 conviction par le futur prédicateur Balavoine. J’avais accepté celui

de Zago, dont personne ne voulait, mais comment trouver une ; —_ Desdémone? Un travesti eût été ridicule ; le rôle fut sans façon A — supprimé. L’inconsciencé de la jeunesse a seule de pareilles

vies parallèles d’un soldat ‘et d’un écoier. sé 14 É

: Ses donne ma démission! » On le suppliait de garde & charge, ce dont il avait grande envie, et il finissait par 34 ne céder à nos instances. Cette petite comédie se renouve- cs ss lait si souvent qu’elle nous amusait beaucoup. + 2 & Quelques désordres venaient de nous attirer la mal- … e AE veillance de nos professeurs : vitres cassées, portail ; ‘à brisé, tout cela n’avait rien de bien grave, mais une “4 À à Société nouvelle, la Pédagog’ia, avait été fondée en rivaz ES lité avec la nôtre. Les fhunes y étaient totalement inter-. F 4 À dites, et nos professeurs la recommandaient aux parents, 4 Ps À de préférence à cette turbulente Société de Bellesce Lettres. e 4 FRE Désireux de rétablir notre bonne renommée, les étu= É diants sobres regrettaient de favoriser de leurs deniers ; À

  • lintempérance de quelques camarades. Ils deman- … 4 dèrent que chacun payât ses consommations person-. 4 »elles. De là des protestations indignées, au nom de la : ; bonne camaraderie et de la solidarité. ? K b: Pour mes débuts à la Société de Belles-Lettres, M s j’écrivis dans un petit recueil humoristiqüe, intitulé le
  • Caméléon, une sorte de procès-verbal burlesque de nos

3 orageuses discussions sur les thunes- officielles : ki D 2 La scène se passait en Chine; l’huile de ricin rem Re plaçait la bière, et les noms des orateurs étaient faciy lement reconnaissables : Empaytaz, Roehrich, Balavoïne, É. Zurlinden, Léchet, étaient devenus les mandarins - À #4 Empé-Ko, Ri-Ko, Bala-Tchiou, Zur-Lao, Ourma-Létché, E: _ etc. De longs et éloquents discours étaient prononcés : à

. 18 Zur-Lao célébrait avec enthousiasme la vérité et la F 20 franchise dont un savoureux breuvage peut seul favo- “ riser l’éclosion. Puis se tournant vers ses adversaires #48 personnels, nos honnêtes étudiants en théologie, le si

_ virulent et anticlérical avocat les attaquait avec une F _énérgie superbe mais malheureusement très injuste :

  • « Hypocrisie! hypocrisie!! hypocrisie!!! » s’écriaitil;et
  • c’est sous les plus noires couleurs, — car, hélas! la | passion aveugle, — qu’il dépeignait les prêtres de LA » Bouddha, « prêchant la vertu et pratiquant le vice, De _ mentant, mentant, mentant! » Enfin, supposant le ss … triomphe de la tempérance, j’ajoutais cette péroraison : RS _ « Et maintenant, vitres, dormez en paix! Réjouissez- ‘Eee y vous, portails, et grincez de joie sur vos gonds! » 7 2 A son tour, le président Ourma-Létché vantait, Jui £ aussi, les doux liens de l’amitié qui ne peuvent se æ Lee … resserrer qu’au sein des agapes fraternelles. hrs e Vs Mais, tandis que je parodiais les discours de nos Ne à adversairés, je citais textuellement les paroles émues de ss . notre cher Rochrich : Le Re Il est vrai, disait-il, j’ai vu plus d’une fois des gens, a ui, pendant l’ivresse, s’embrassaient après l’orgie. — _ Mais est-ce bien là de l’amitié? Non, vous ne savez pas » ce que c’est que l’amitié, vous qui croyez la trouver au Se RE … fond d’un verre. L’amitié est quelque chose de plus pur
  • et de plus noble; elle naît de la similitude des idées et k de la sympathie. C’est une voix intérieure qui vous crie : et
  • du fond de l’âme : Voilà celui que tu révais! Lorsque SU | vous entendez traduire par la parole ou l’écriture une ee grande pensée, un sentiment généreux, une émotion He _ intime et profonde, quand vous sentez votre cœur % es f. battre et vibrer à l’unisson, alors, en serrant la main de pus ri vous a touché, vous lui montrez que vous BU l’avez compris. » ? ER

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier 4 Hélas, ces belles paroles furent impuissantes à déraciner d’anciennes et déplorables traditions. é ‘ Déjà à cette époque, je constatais en moi les germes

de deux tendances dont le développement a suivi celui de ma raison et de ma conscience : l’horreur de l’alcoolisme et le désir de conciliation.

Lorsqu’une idée est sage, raisonnable, avantageuse,

| on pourrait croire que tous les esprits vont s’y rallier | sur-le-champ. Il n’en est rien. Les passions sont là, qui, L pour n’être ni sages, ni raisonnables, ni avantageuses, À n’en déterminent pas moins la plupart de nos actions. 4 Un député naïf qui, à la Chambre française, auraït l’idée saugrenue de proposer une alliance avec l’Alle- ; ; magne, ne serait pas plus mal reçu que je ne le fus, : lorsque, à l’occasion d’une grande fête cantonale, : (Escalade) je proposai à la Société de Belles-Lettres de se réconcilier avec Zoffingue, Société rivale. J’eus É * beau faire observer que nous autres, nouveaux Bellé- ù triens, nous ignorions totalement les antiques griefs qui “9 avaient pu autrefois diviser les étudiants, que le mot Î Union brillait dans notre devise et celui d’ Amitié dans K celle de Zoffingue. Il paraît que ces mots étaient vides - À de sens. La haine des Grosboutiens se perpétuera éterk nellement chez les Petitsboutiens ; les deux Sociétés ; sœurs restèrent hostiles, sans que personne püût dire

4 (:) Fourier a donné le nom de cabaliste à cet esprit de parti, qui

, souvent ne recule pas devant l’intrigue. Il prétend que cette fougue : réfléchie est une passion distributive, qu’elle pourra être réglée et ” utilisée dans un régime social rationnel. En attendant, elle exerce ses ravages dans la société acluelle. (Voir Théorie de l’Unité Universelle, 1, page 145).

Mes parents rêvaient de me faire entrer à l’École

Centrale, mais ma passion pour la peinture commençait

2: à l’emporter sur mon goût pour les mathématiques. Je

À prenais des leçons de dessin chez un artiste de très

grand talent, M. Léonard Lugardon, admirateur de

… David, bien qu’ancien élève de Gros. Il me faisait copier

à les belles gravures de Marc-Antoine et quelques dessins … d’Ingres, qu’il avait connu à Rome, Son enthousiasme : ; pour les maîtres italiens de la Renaissance et principaF lement pour Raphaël, eut une influence décisive sur | l’évolution de ma pensée. Je devins, comme mon maître,

un classique enragé et exclusif. Les coloristes m’appa_ rurent comme de dangereux tentateurs, dont l’honnêteté

… n’était pas bien démontrée. J’appris que Delacroix pei- “ gnait « avec un balai ivre », M. Ingres disait qu’ilnenes L. ù serait pas rassuré s’il le rencontrait au coin d’un bois.

-— L’étude de l’antique était l’unique planche de salut à “ une époque de décadence, où les saines traditions à étaient submergées par le mauvais goût. Cela n’a pas

  • changé, et je suis resté un peu de l’avis de mon maître.

s _ Lugardon venait de peindre un très beau tableau dont

le sentiment tendre et mélancolique me semblait et me

  • semble encore digne de Lesueur. Je dédiai à mon maître

R. les vers suivants :

% ‘ Tableau peint par Lugardon

É # C’était en Italie, en un couvent, le soir,

Le soleil se couchait.. Au bord de la terrasse,

_ Un moine solitaire était venu s’asseoir, SES ze Loin du bruit, et pensif, son regard dans l’espace <

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier …— Se perdait. Les regrets amers et les douleurs 24 Se lisaient sur son front tout chargé de pensées. … Lui, contemplant du jour les dernières lueurs, < En silence il rêvait… Ses mains étaient posées, % L’une sur le vieux mur, l’autre sur ses genoux, 2 Tenant, demi fermé, son livre de prière. | à Le soleil éclairait d’une vive lumière F: Son front à la fois grave et doux. Jeunesse, pensait-il, jeunesse, tu t’envoles, J : Laissant après toi le chagrin, : Et mes jours, consumés en pratiques frivoles, Déjà s’approchent de leur fin. ; # Seigneur, que direz-vous au jugement suprême, Lorsque vous me verrez tout tremblant devant vous, : | Quand vos anges, poussant le moine effaré, blème, : Le jetteront à vos genoux! Et pourtant j’aurais pu travailler comme un autre, 5: à : Faire pousser le blé dans les sillons des champs, à Au lieu de réciter la vaine patenôtre, ; Protéger l’orphelin, combattre les méchants. : J’aurais mêlé mon sang au vôtre, nobles frères, $ Morts pour la liberté. ‘ Qu’ai-je fait, qu’ai-je fait, Italie, d ma mère, L Pour t’arracher à la captivité? > Rien, rien! Je t’ai laissée esclave. { | Seigneur, si j’avais eu la véritable foi, 4 0 J’aurais pu vous servir en mourant comme un brave; ÿ S J’aurais pu… j’aurais pu… Seigneur, pardonnez-moi! ñ Fe Le jour baissait, le ciel était profond, immense; . | Un artiste passait alors sur le chemin, S ? Il vit le moine assis qui pleurait en silence, à / Et lui tendit la main. Fe rs Comprenant ses regrels, ses amères pensées, b : Il en garda le souvenir; #4 De ses pinceaux émus il les a retracées, : < d Moins pour nous que pour l’avenir.

Le M. Morizot m’avait inspiré le goût des mathéma- » tiques. La géométrie et l’algèbre me plaisaient à peu | près autant que le jeu des échecs et j’ai regretté plus « d’une fois d’avoir abandonné trop tôt ces belles études. Fa

  • J’aimais aussi beaucoup Ja musique, « cet exercic@æ » inconscient d’arithmétique » comme dit Leibniz. Mon

ami Gouy, qui devint architecte, était bon musiciens, son père lui permettait d’aller au théâtre et je l’accom- LS _ pagnais, mais trop consciencieux pour négliger nos Fc “à _ leçons, nous apportions le livre de Legendre, et pen- ee ” dant les entr’actes, alors que la plupart des spectateurs, Pan _ en bons Suisses altérés, quittaient la salle pour aller se MR RO rafraîchir, nous piochions bravement quelque théorème. La géométrie et l’opéra nous semblaient marcher très _ bien ensemble. Gouy avait l’esprit un peu lent et je Rise _… l’avais beaucoup trop prompt. Je croyais deviner, etil + . m’arrivait souvent de faire fausse route. C’est pourtant une excellente méthode, lorsque l’on veut apprendre pi _ une science, que d’essayer de l’enseigner, Plus d’une Ho fie, je me suis “af 0 aller à cette ane d’expliquer À Fi . ceux qui ne savent rien ce que moi-même je ne savais … Parmi tous nos camarades, il y en avait un qui se SFR de distinguait déjà par sa vive intelligence, sa précoce Re | érudition et la finesse de son esprit moqueur, Jules Du

  1. Nicole est resté mon meilleur ami; il m’a soutenu dans … en de pénibles épreuves et il occupe dans ma vie une place trop grande pour que je ne lui en fasse pas au moins es _ une petite dans ces mémoires. rer

LES vies parallèles d’un soldat et d’an écolier

D: Voici bien peu de mots, cher Paul, c’est pour te dire… (1). Se qu’il faut remballer au plus vite tes peintures et quitter e É- - cette société gaie, spirituelle et sans moquerie, où tues si DR bien dans ton élément (je ne crains pas d’offenser ta ce modestie). Pour moi, c’est presque avec plaisir que je vois … “M4 finir les congés, n’ayant auprès de moi ni Raphaël, nirien he qui lui ressemble, je m’ennuie assez. Toutefois j’ai goùté : È d’un plaisir très piquant pour sa nouveauté. Je donne deux

FE heures de leçons par jour. Peins-toi l’élève Nicole expli- F Le quant la règle de tout et de même, à des élèves qui ne | Es veulent pas comprendre : « Vous me conjuguerez le verbe: Re se conduire d’une manière inconvenante. » — L’élève pleure. = Allons courage, prenez votre cahier de dictée; nous en ÈS sommes restés dans la Chaumière indienne, à Fendroitoù DE le docteur entre dans le temple de Brama; continuez : « Ses

Ho > parois étaient corroyées de stuc mêlé de bouse de vache. Ë (tremblement dans la voix du maître). L’élève veut rire, il …

LR gonfle sa bouche, il regarde le maitre qui éclate, et voilà “2e le maître et l’élève riant d’une manière des plus familières.

3 Le maître s’efforce de rattraper son sérieux. « Continuez ‘5 .…de stuc mêlé de bouse de vache, si brillant etsi poliqu’on … Ne: : pourrait s’y mirer (rires réciproques). — Allons, finissez ! de. LE quoi riez-vous ? — De cette bouse de vache. — Eh bien!n’en u “ENS avez-vous jamais vu ? — Et le maître qui grondeet quirit. — | Le Et puis, mon cher, les parents! ces affreux parents, plus … —_ fatals aux jeunes maîtres et à leur dignité que le fou …

E. rire. Ces parents viennent au moment d’un magnifique : SE « Quelque devant un verbe s’écrit en deux mots, quel etque, “2 Ls quel adjectif s’accorde en genre et en nombre avec son ESS substantif et que reste invariable. » — Maman, j’ai bien soif… … pe: — Eh bien, mon Ernest, monsieur te permet d’aller boire. pra: (2) Le vers dont mon ami se moque avait êté écrit sur mOn : es & album par M. Fleury. Ë ë-

É Eu) Coup de sonnette. — Qui est-ce qui est venu ? — Madame Une Telle. — Mon Albert, va la saluer pendant que ton ÿ …_ frère va boire.— Et comme l’élève Nicole n’a que deux élèves, ne sa classe se trouve fort amoindrie par ces évolutions. De J’espère que tu me permettras de voir tes toiles. J’espère È aussi qu’il ne sera pas besoin de plusieurs années, comme c’est le cas pour celles des grands maitres du Louvre, pour É que le mérite s’en laisse voir à moi, car je renoncerais à

  • … lobservation, vu la proximité de l’examen du baccalauréat “ dont Bétant m’a fait une peur horrible. é et Li Quant à Belles-Lettres, c’est quelque chose de pitoyable. Le local de la Société a été transféré dans un des quartiers $ . les plus mal famés de la ville. 11 nous faudra, moi et toi, et 5 E tous les antithuniens, et tous les honnêtes étudiants change % la face des affaires ou décamper. À bientôt. (1) è F Mon ami savait très bien d’ailleurs passer à l’occa- Gé 4 sion du plaisant au sévère. Plus d’une fois, il nous 4 apporta des vers pleins de soufile et de vigueur. Je lui 9

(1) Mon ami, qui a conservé une excellente mémoire, me donne re se de nouveaux et amusants détails sur ses débuts dans le profes- S « Je me rappelle très bien la dictée extraite de la Chaumière ; L indienne. Ma victime, c’était Alfred Vincent, âgé de dix ans. J’en _ avais dix-sept, et je touchais vingt francs par mois pour unelecon x par jour. La leçon devait durer une heure : cétait convenu avec la “s 4 maman ; mais, dans ma première ferveur, je doublai la dose malgré à les gémissements de l’élève. En hiver, la chambre qu’on nous EE: donnait métait pas chauffée. Mon zèle n’en était pas refroidi;

  • pourtant je finis par demander à madame Vincent l’autorisation _ d’enseigner dans ma chambre à moi, une mansarde où il y avait 3 un petit poêle, que j’allumais au commencement de ‘la leçon. Un jour que j’élais en retard, je trouvai mon élève en train dallumer lui-même, pour me faire une surprise. La bonne ayant oublié les kr _ brindilles, il en taillait dans une bûche avec mon rasoir. C’était la _ première fois que cet instrument servait à quelque chose et il ma —_ jamais servi depuis. Trente ans plus tard, j’ai raconté cette aven- K ke: ture à M. Alfred Vincent, Conseiller d’Etat, Président du Départe- E a Ê ment de l’Instruction Pubiique. Il ne s’en souvenait plus, le mal- L

_!. vies parallèles d’un sol da et d’un écolier |. demandai de copier sur mon album ses Romains en “i A RU Pourquoi les cris de l’ours au fond de son repaire l’OS Troublent-ils des forêts la triste majesté ? er à Es Pourquoi l’oiseau de proie, abandonnant son aire A EPST SE Loin de nos monts fuit-il épouvanté ? - ne __ L’aigle romain, qui sent le lion de l’Afrique ae 75 ris Se tordre agonisant sous sa griffe d’acier, ä #4 ÈS) Veut déchirer aussi le vautour helvétique ” L’ART EEME Et planer maître au-dessus du glacier. f nes NE Les divers épisodes de la lutte sont racontés en ET On combattit longtemps, la vallée était noire, pute D Quand sous le ciel pensif l’on n’entendit plus rien - E Re Fa “ge Que le fracas des eaux et le chant de victoire + . Re . De l’Helvétien. SRE #08 C’est avec une sauvagerie d’un réalisme barbare que 4 le jeune poète décrivait le carnage et toutes ses féroces È 5 ie : Et le ciel souriait. Qui venge sa patrie 54 HET Aux yeux du Tout-Puissant jamais n’est trop cruel. TS Dr > La sanglante vapeur qui souillait la prairie ie 158 Comme un encens montait à l’Eternel. ARE: “4 On ne vit plus, quand l’aube éclaira la vallée, RE. # 14 RE Les soldats du consul pencher leurs étendards + ECS Pour saluer le jour; la neige immaculée SR « Ro: Buvait le sang des cadavres épars. a

  • On épargne le reste, on lui donne la vie, ” . æ ge Pourvu que, près de là, ces conquérants fameux, HR DENT Défilant un par un, courbent leur infamie CELA ; TT Sous le sapin d’un joug à bœufs. 4

16e ‘Un vieux pâtre tient l’aigle et flétrie et sanglante, _ L’enfonce impatient dans le flanc des vaincus, ï: Pour hâter sous le joug la démarche trop lente ee Des enfants de Brutus. ; Qu’ils passent ces vainqueurs de la terre et de l’onde 1 Qui se réjouissaient au râle des humains ne Écrasés autour d’eux; passez, maîtres du monde, } ; Je commençais à peindre et j’aimais surtout à faire à de nombreux et vastes projets de tableaux et de … poèmes. Pour fêter l’anniversaire de ma naissance, ; _ mon père écrivit quelques vers sur mon album : 4 J’aime la poésie et j’aime la peinture 1 Ces deux charmantes sœurs qui se donnent la main.

; Le ciel en fit présent au pauvre genre humain Fe Afin qu’il pût comprendre, admirer la nature. ; 2e Unissant la couleur au grand art du dessin,

Le peintre la fait voir dans toute sa parure,

à Le poète la chante et nous la transfigure, à Quand de ses rêves d’or il fait voler l’essaim. 4 Heureux est le mortel, grand peintre ou saint poète - 3 ; Qui peut, de la beauté très fidèle interprète, En traduire une page et nous montrer le ciel! 4 S’enivrer à son gré d’art et de poésie, — Se sentir à la fois Virgile et Raphaël, - Ce serait égaler les buveurs d’ambroisie.

  • (1) Cest le sujet que Gleyre a traité dans son beau tableau du … Musée de Lausanne.

À __ vies parallèles d’un soldat et d’un écolier PR Re. Seize ans! C’est l’âge heureux où, sorti de l’enfance, 3 Le jeune homme, soudain, d’un pas hardi s’élance 2 Vers le vaste horizon qui rayonne à ses yeux. 6 Il contemple à la fois et la terre et les cieux, ; RE: D’un regard effaré, comme au sortir d’un rêve; 3 Et la vie à son cœur monte comme une sève. He. 3 Tout lui semble nouveau : les monts, les bois, les prés, 73 Et les nuages d’or, et les flots azurés; RE. Il écoute, ravi, le ruisseau qui murmure, x. La brise qui soupire, et toute la nature À Lui parle. Et lui, rêveur et joyeux à la fois, 4 S’étonne de comprendre enfin toutes ces voix. 42 “2 Seize ans! Il va quitter le toit qui le protège À Et secouer gaîment la poudre du collège; ne: Dans le grand drame humain, las d’être spectateur, #4 11 veut jouer son rôle et devenir acteur. #2 La vie est un combat, le monde est un théâtre : 3 4 Il faudra tour à tour et jouer et combattre. he Allons! Prépare-toi, jeune homme au cœur bouillant, fe La victoire n’est pas toujours au plus vaillant, É. Il est vrai; l’homme adroit peut vaincre par surprise; RE N’importe! Va sans crainte, et prends pour ta devise, < ù Ces mots : Courage et Foi, Honneur et Liberté, { | :% Saint amour du Progrès et de l’Humanité. L Comme les paysans de Virgile, l’étudiant ne connaît ï pas son bonheur. J’étais entouré d’excellents amis, qui 2 depuis m’ont prouvé en mainte occasion l’inébranlable “LP fidélité de leur affection, et cela ne me suffisait pas! Lo Comme ils me plaisantaient, bien doucement pourtant, 2 sur ma mélancolie, je rêvais d’un ami idéal, sentimental.

. comme moi. À l’âge où l’enfant devient homme, il passe _ souvent par une crise douloureuse, et sa sensibilité -_ maladive s’exhale en plaintes sans raison. Une précoce - Ê _ misanthropie — il faudrait peut-être dire une maladie D . . 2 2 : . » de foie — me dicta des vers éplorés qui me font sourire aujourd’hui. Je les citerai pourtant, pour deux raisons : ; d’abord parce qu’ils me semblent caractériser assez

  • bien cet état d’âme que produisent chez l’adolescent des è aspirations inassouvies, puis parce qu’ils montrent les … dangers de l’idéalisme et du spiritualisme, quand ils k … sont mal compris. La peur de la vie mène à l’ascétisme : mystique, puis au plus décourageant pessimisme.
  • Ridicule petit Alceste, je m’écriais avec amertume : ; A Plaisantins, laissez-moi! De votre esprit frivole ‘3 Ne me poursuivez pas! ; AE @ Vous arrêtez à chaque pas RÉ
  • Par un rire moqueur môn âme qui s’envole. el É J’ai besoin de la paix des bois silencieux, Â _ J’ai besoin d’être seul. Votre gaîté me pèse. É : Laissez-moi pleurer à mon aise
  • Et contempler longtemps les étoiles des cieux. :

Oh, pourquoi riez-vous ainsi de chaque chose, t

“+ Cherchant le ridicule et parodiant tout ? M: Vous faites de l’esprit partout, Vous vous moquez du ciel, du printemps, de la rose… ; …_ Jamais l’enthousiasme aux baisers pleins de feu e — Ne pose sur vos fronts ses lèvres inspirées, s D: Ni sur ses ailes empourprées nr — Ne vous emporte au ciel, en extase, vers Dieu! : “#4 Riez donc, moquez-vous! Que m’importe! Et pourtant ee _ Je voudrais épancher mon âme dans une âme. —. … De trouverai-je, ami, toi que j’aimerais tant? . 6 — Pour le Bien, tous les deux, nous aurons même flamme.

RU _ vies parallèles d’un soldat et d’un écolier …— “HER Souvent, quand je suis seul, je rêve à toi, le soir, Re ee ; Et sur mon front je sens voltiger mes pensées… | Es tas z A Sur leurs ailes d’azur s’élancent pour te voir. À FA ï L’une te dit tout bas : C’est à toi que je songe; es F. de. Le : L’autre ferme tes yeux par un baiser, et toi, = à RES - Tu dois alors penser à moi… ; 45) Oh, tout cela, mon Dieu, ne sera-t-il qu’un songe? “Tel FAST Je voudrais sur mon cœur sentir un autre cœur, MC n Je voudrais dans ma main serrer la main d’un frère; EE L’ami que j’ai rêvé n’est point de cette terre Tres | RÉÉER Non plus que le bonheur. 3 à __ Si elle avait duré, cette exaltation serait devenueune

  • sorte de névrose. Heureusement, la joyeuse réalité à m”arrachait souvent à cette vie imaginaire. Il fallut 14 bien se mettre à hurler avec les loups. On s’était moqué É de moi, à mon tour je me moquai un peu des autres. 4 Jules Nicole a toujours eu beaucoup d’esprit; sa gaîté à : Le eut sur moi la plus heureuse influence, elle me préserva = de cette misanthropie lamentable dans laquelle j’allais. “# ns re) tomber. Nous fimes alors en collaboration quelques Ps mystifications littéraires. Nous voulions donner une É SRE leçon à de jeunes pédants, qui avaient la prétention de. À ss tout connaître. Nicole a raconté cette anecdote beaucoup Fur mieux que je ne saurais le faire, (r) je lui laisse la 1

£ On peut fabriquer de toutes pièces un poème où un traité « He en prose et le revêtir d’un titre d’ouvrage suivi d’un nom

PR d’auteur. C’est ce qu’avaient imaginé dans le temps, au 4 ur profit de la littérature française, deux étudiants de ma Me FE (x) Reoue des Études grecques, tome 18, numéro 80, LR 3% 4

É. con aissance (qu’on me pardonne ce souvenir de jeunesse): peu contents de l’accueil fait par la Société dont ils étaient ae CR membres aux travaux qui portaient leur signature, ils Re

  • eurent l’idée de lui offrir une tragédie de Coriolan, due âla 4 plume de Pierre Delong, grand poète oublié, qui vivait dans FES _ la première moitié du dix-septième siècle. Une biographie De _ complète servait d’introduction à l’analyse du drame, % _ laquelle était illustrée de tirades et même de scènes

_ entières, texte conforme à celui de la première et unique

n édition. Je me rappelle encore ce vers cornélien, tiré d’un portrait de Coriolan le Volsque; tracé par un certain Tullus ARS É D Son bras se lève : on tremble ; il l’abaisse : on est mort, k F4 _vers dont on était invité à savourer la sublime énergie. a Quelques jugements des contemporains les plus célèbres,de + Boileau et de Racine entre autres, et aussi des critiques du 2 à

  • qu’avant de plonger dans l’abime d’une injuste obseurité, …— …_ Pierre Delong avait eu des admirateurs compétents. re A …. Cette mystification fut couronnée d’un plein succès. On “ avala tout : la tragédie, l’auteur et ses critiques. Parmi les Es membres de ladite Société, plusieurs estimèrent que les ….
  • deux amis n’avaient pas assez fait valoir la beauté classique 2e _ de tel passage. s Mess ur __ Les Bellétriens donnaient chaque année une ou deux soirées musicales et littéraires au bénéfice d’une œuvre
  • de bienfaisance. Il nous fallait donc des costumes, et . ee les sœurs des étudiants s’en occupaient avec zèle. Elles . s’intéressaient autant que nous au succès de nos repré … sentations. Ma mère organisa aussi chez nous une petite Fo …_ comédie suivie d’un bal. Un vieil amateur de théâtre, que je nommerai Népomucène, nous prodiguait des > conseils, dont nous l’aurions volontiers dispensé. Malgré a
  • son réel talent de régisseur, il professait une méthode Sa

; vies parallèles d’un soldat et d’un écolier . détestable, qui consiste à « faire valoir » le moindre mot, ce qui est la négation même de tout naturel. Il avait un travers très fréquent aux hommes de sa géné- ration, celui d’émailler sa conversation de citations savantes; nos petites moqueuses en avaient fait de | véritables scies : « Rien de trop! » comme dit le comte de Ségur. » Et le comte de Ségur endossait toutes nos balivernes. Nous demandait-on si nous avions bien dormi ? la réponse était : « La vie est une plante amère. | narcotique ! » Prenant au hasard quelques mots latins, nous en fabriquions de savantes devises, dont nous à proposions l’interprétation aux plus forts latinistes de la société : Toujours « comme disait le comte de Ségur ». Après s’être bien torturé l’esprit, nos latinistes finissaient _ parfois par découvrir un sens mystérieux à ces énigmes. Assurément, ce petit jeu était bien puéril. IL n’est pourtant pas tout à fait inutile de se moquer des pédants prétentieux. Bientôt, hélas, toutes ces folies de jeunesse Les grands écrivains qui avaient débuté ou fleuri vers 1830, n’étaient pas morts, et le style qu’ils avaient ; créé se prolongeait, mais il allait se transformer. Le | réalisme, avec Courbet et Zola, marquaïit une certaine lassitude des effets outrés, des contrastes systématiques et des phrases à panaches. Mes parents étaient abonnés au Rappel, journal où ë Vacquerie publiait chaque jour des articles tout étincesd

lants du choc des antithèses. Nous lisions aussi son curieux volume intitulé : Profils et Grimaces, dans lequel il expose avec une verve insolente sa haine du style classique; Racine y est traité de la belle façon, il ne s’en porte pas plus mal. Aujourd’hui ces antiques » querelles sont apaisées et bien des gens croient pouvoir admirer à la fois Victor Hugo et Racine, malgré la ‘ diversité de leurs génies. æ Voici, d’après Vacquerie, la théorie et le code du La vie, c’est la perpétuelle rencontre du triste et dugai, du sérieux et du ridicule, du beau et du hideux, du grand matériel. La tragédie sépare la vie en deux lots : dans l’un, les héroïsmes, les catastrophes, les crimes ; dans l’autre, les À vices, les ridicules, les infirmités, les appétits. Elle s’adjuge . le premier lot et jette le second à la comédie. On ne peut pas plus abstraire une passion de l’âme qu’on ne peut puiser dans l’Océan un verre d’eau de la Seine… Louis XIV n’a jamais été vu Sans perruque : ni la tragédie non plus. Le vers tragique est un vers pompeux, magnifique, endimanché, empesé, jamais chiffonné, qui prend tout au sérieux, : qu’une plaisanterie consterne, qui se croirait déshonoré s’il = lui arrivait de rire. IL porte sa rime comme un suisse ; _ d’église porte sa hallebarde dans une procession. | _ Ilenest de l’esprit comme du corps, les bottes neuves gênent le pied; les idées neuves gènent l’intelligence. Le drame _ est tout neuf, Racine est une vieille botte. Nous comprenons, x _ sans les imiter, ceux qui se chaussent de tragédies éculées…

  • Nous lisons dans un rapport fait par M. Saint-Marc_ Girardin au nom d’une commission chargée de juger les | « Le bureau a remarqué avec peine que le mauvais goût
  • s’était introduit dans quelques-unes des compositions. Les ep eroient exprimer une idée quand ils ont trouvé

EC NS vies parallèles d’un soldat et d’un écolier …— NE une image, et ils ne choisissent pas leurs images avec assez “ : de goût, car elles sont tantôt pompeuses et tantôt triviales, $ ce qui fait un contraste choquant, et ce qui répugneessens tiellement à la grave simplicité du style historique. » …—

Nous supposons une commission d’ânes chargés de juger

4 un concours de chevaux arabes. 3 CEA TE S O mauvais goût! s’écrierait le rapport, au lieu de mar- … ae cher posément et doctoralement, ces chevaux piaffent, Bee S Éd cabrent, jettent leur crinière au vent, étincellent des pieds ; x 5 et puis vont au pas, s’emportent et s’arrêtent, galopent et se. “

  • couchent, « ce qui fait un contraste choquant et ce qui. LR répugne à la grave simplicité du style » des ânes. RER L’étude des auteurs grecs et des grands écrivains de Ê È Ù notre admirable dix-septième siècle commençait à LPS m’inspirer quelques réserves dans l’admiration sans Su limites que j’avais professée jusque là pour la littéra ture de 1830. Sur ce chapitre, mon père n’entendait pas ASE raillerie. Il ne fallait pas toucher à ses idoles. Se sou É venant sans doute du beau temps où Alexandre Dumas ‘2 écrivait Xean, ou Désordre et Génie, il n’était pas D. éloigné de considérer une vie de bohême, insouciante. et folle, comme la manifestation d’un vrai tempérament de _ d’artisie et comme une condition presque nécessaire à x la création d’un chef-d’œuvre. Le sage Ponsard, avec ss son talent honnête et modéré, était sa bête noire, et 4 ÊE c’est lui, je crois, qui est visé dans cette virulente pro4 testation contre les néo-classiques : Le #9 É À bas les piédestaux de nos petits grands hommes, - F 4
  • k Faquins, de vanité gorgés ; nRÈEES RS Au diable les repus, crétins dormant leurs sommes | “M MSN Sur l’oreiller des préjugés! À os
  • _ Foin des tristes rhéteurs gourmés, des doctrinaires, Des chastes épiciers et des parfaits notaires, | De tous les hommes positifs ! Loin, ces sages rimeurs dont la muse discrète, Les vers alignés au cordeau, è
  • Sans passion, sans vie, en leur forme correcte . N’ayez peur qu’emportés ils sautent la barrière, Ce sont des cavaliers prudents, Leur Pégase est poussif, il piaffe dans lornière, Mais ne prend pas le mors aux dents. Parlez-moi des enfants perdus de la Bohème! Dans ce siècle de mécréants, Ces poursuivants du Beau, ces chercheurs du problème £ Sont les seuls vrais croyants.

Ce n’est pas eux qu’on voit se boucher les oreilles : ES Comme les Ulysses prudents ; 2 _ Quand le fruit défendu pend en grappes vermeilles,

Ils y mordent à belles dents.

Ils s’enivrent aux chants des perfides sirènes:

Volent insoucieux vers ces charmantes reines

Boire la mort dans leurs baisers. Possesseurs de chäteaux dans toutes les Espagnes, Riches des rêves les plus fous,

  • Ils ont, en tout pays, des villas, des campagnes, : Des mines dans tous. les Pérous. _ O mes beaux amoureux des folles poésies, è Narguez l’école du bon sens ! : Courtisez hardiment les blondes fantaisies, É Enivrez-les de votre encens !

ss vies parallèles d’un soldat et d’un écolier SES re A vous l’air et l’espace et les élans lyriques! à Nul joug à vos fronts indomptés! TRES Re ; Vous, classiques bâtés, suez des vers tragiques, | Le Cloitrés dans les trois unités ! É FT 7m F. ; tr ». Restez, chevaux fourbus, au fond de vos étables, É { L’oreille bas, les yeux chagrins, $ 74 t Tandis que bondiront, faisant voler les sables, 1 DE: ; Les nobles coursiers à tous crins. à SS En présence de la jeunesse genevoise, si studieuse et 3 si puritaine, mon père était plus étonné que charmé. 4 ee Élevé dans un milieu encore pénétré des idées de
4 Diderot et de Voltaire, il s’était fait un idéal moins Hu sévère, plus humain, et il l’exprimait en vers très har- 1 Été Printemps de la vie, à belle jeunesse À . Que l’espoir emporte aux bleus horizons, : Le présent te verse à longs flots l’ivresse : Lr> Au sein des plaisirs, au bruit des chansons. ‘3 a L’essaim des amours, troupe enchanteresse,

  • Près de tes vingt ans voltige sans cesse, : Fe Comme le zéphyr autour des buissons. < , Vois, le temps jaloux, d’une aile hâtive, ° Accourt, n’attends pas! L’heure est fugitive, ; Et demain, hélas! peut s”évanouir. E RES, Va, cueille tes jours, fleurs à peine écloses; : Trop souvent on voit les boutons de roses Pi she Tomber tristement sans s’épanouir. à

_ Plus tard, j’ai vu, parmi mes camarades d’études, de jeunes artistes et de jeunes poètes, dont les brillants débuts étaient pleins de promesses, mourir ou du moins s’étioler et languir dans une impuissante médiocrité, à la suite d’amours précoces ou immodérées. Et je fus amené à soutenir au contraire la thèse de la continence : Quand, fille du Matin, l’Aurore aux doigts de roses Parut, de beaux enfants, lyre en main, le front pur, . Déployèrent leur vol vers le limpide azur. ‘ Ils avaient la fraîcheur des fleurs à peine écloses. Et leur chant s’élevait, joyeux et grandiose, Aux splendides clartés, loin du cloaque obscur . Où le bétail humain traîne son deuil impur; à Plus haut! toujours plus haut, sans que l’on se repose! Les poètes planaient et montaient sans effort. Mais auprès d’eux voici de blondes fiancées > De leurs bras amoureux tendrement enlacées.…

  • Aussitôt fut brisé leur magnifique essor. Avant que vint le soir, cohortes harassées, Les poètes ailés descendaient vers la mort. (1) : _ (x) Cest encore la même idée que j’ai cherché à exprimer dans le sonnet suivant : : Puissante Volupté, des mortels souveraine, N’éblouis plus nos yeux d’un mirage enjôleur ! C’est ton appel fatal, ton souffle ensorceleur Qui pousse notre esquif à la roche inhumaine. x Bercés sur les flots bleus au murmure charmeur, . Quand l’illusion d’or chante sa cantilène, ” Sans effroi nous voguons dans la splendeur sereine Vers les bords enchantés d’un plaisir endormeur. Ami, crains de ces voix l’énervante langueur. 4 | Scylla frappe la mer de ses terribles chaines; É Fuis les chiens de Charybde, aux hurlements d’hyènes ! Fuis!… Mais de la raison l’amour reste vainqueur. Tu succombes. Déjà j’entends un bruit moqueur, ET Le rire sans pitié des lescives Sirènes. a

: vies parallèles d’un soldat ‘ét Annee Fes Où trouver la vérité? Faut-il se rallier à la thèse épieu

: rienne, ou à celle des ascètes? Evidemment la sagesse est | “# dans la voie moyenne, mais qui nous dira la juste mesure 25

et entre l’usage et l’abus? Les besoins du corps doivent “4 ‘ être satisfaits; cela est nécessaire pour la conservation | de l’individu comme pour celle de l’espèce. La plupart

des. jeunes gens ont, il est vrai, besoin d’apprendre … surtout à contenir leurs instincts, afin de devenir maîtres

s - d’eux-mêmes; mais, pour certaines natures aimantes, ss

< l”abstinence totale n’est pas sans danger. L’hygiène, É 1

comme la morale, conseille la modération des désirs et sn

Ho des plaisirs, mais non le renoncement absolu. Les pas-

ns teurs protestants, dont j’admire les belles et nombreuses

familles, ont trouvé dans les mariages jeuues une excel- “hi

lente solution du problème. Au Moyen-Age et chez les >

ô prêtres catholiques, le mépris du corps apparaît comme Est

la conséquence logique de doctrines erronées, de ce

: mysticisme maladif qui fait de la vie « un apprentis sage et une anticipation de la mort ». (1) Mais la vie .

s contemplative ne convient qu’à un bien petit nombre 4

4 d’esprits supérieurs. Trop longtemps a régné un spiri- +4

a tualisme excessif qui prenait pour idéal une âme sans, 3

corps. Dangereuse et funeste doctrine. Une connais

sance plus exacte de la nature humaine _nous fait aujourd’hui chercher la sagesse dans l’harmonie de noS

actes avec les lois qui régissent l’universalité des êtres

: dans la perpétuation des espèces vivantes. La sainteté _

ne saurait être la violation de ces lois. LE

ee Devenu vieux, j’assiste souvent à la Sorbonne à

quelques-unes de ces brillantes conférences d’agréga- à

lion où, sous la direction de maîtres éminents, de très *

_ jeunes philosophes, déjà étonnamment érudits, agitent ce” . avec passion les questions les plus graves et les plus ie abs ses de la métaphysique. Je l’avouerai, au sortir à %

  • de ces discussions savantes sur un passage obscur d’Aristote ou de Kant, je suis tenté de revenir un peu Sos
  • au sentiment de mon père; je plains presque ces ado- # _ lescents penchés sur leur grimoire, et j’ai envie de leur RR dire : Ne voyez-vous pas qu’avril est venu ? Allez donc, mA . mes enfants, allez cueillir les fleurs nouvelles, courez, ; cat » ébattez-vous dans la prairie, dansez et jouez, faites la dc s
  • cour aux belles filles, composez pour elles des bouquets 5
  • et des vers, lisez-leur les vieux poètes qui furent jeunes comme vous, qui ont aimé, et qui ont chanté avec tant & ji » de charme les printemps d’autrefois. Plus tard, le plus “Ha tard possible, quand l’ardeur du sang sera refroidie, ES quand le courant vital circulera moins rapide dans vos RS nerfs, il sera temps de vous plonger dans la métaphy- 3 hs . Mais j’oublie, hélas, qu’il faut gagner sa vie, et que: LEA pour la plupart d’entre vous les hautes spéculations ne P euvent pas rester désintéressées, la philosophie est Se devenue un métier. ARE Te Saint-Mihiel, 23 août 1859. ne …- Je ne vois pas troÿ quel changement l’amnistie peut Es apporter dans votre existence, sauf la faculté de venir en MMS. France vaquer à vos affaires. Je pense que vos intérêts de DU

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier toute sorte vous retiendront encore quelque temps en Suisse, où vous êtes si bien installés. : | Quels sont vos projets? Où vous trouverai-je, si je puis m’absenter d’ici une quinzaine. Je voudrais profiter dela … belle saison et voir un peu la Suisse, ce qu’il m’a été impos- | ; sible de faire l’année dernière. À L’amnistie permit en effet à mon père de m’accom- 4 pagner à Lyon lorsque, désireux d’obtenir un diplôme français, je me présentai à l’examen du baccalauréat. J’échouai dès la première épreuve. Nous avions à . écrire en latin un discours adressé par Louis XIV mourant à son petit-fils. (1) Or, depuis une huitaine de jours, par une de ces coïncidences qui prouvent bien le … pouvoir miraculeux de saint Antoine de Padoue, et dont mon voisin se félicitait, les élèves des jésuites avaient traduit en latin des passages choisis dans les sermons de Massillon sur les devoirs d’un prince envers ses sujets et, la veille de l’examen, le texte de leur thème avait été tiré du discours que Joinville prête M à saint Louis mourant. Pour moi, privé de la protection M des saints, j’exprimai en un latin passable des idées pacifistes et humanitaires qui, je l’avoue, étaient ” quelque peu prématurées dans la bouche du Grand Roi. ; Sous l’empire, un tel anachronisme ne pouvait pas m’être . pardonné. Il fallut donc me remettre au travail, à . Genève d’abord, puis à Versailles, où mon ancien professeur, M. Fleury, avait fondé une institution. ; (1) Ludovici Magni morientis ad pareum puerum, regni heredem et |

__ Adrien de Tucé et son neveu. — Baalbeck, Jérusalem, : FE Au À Le gouvernement ture avait nommé un Xaïmakan où

  • lieutenant druse (1) pour les districts du sud de la #e
  • Syrie où les Druses et les chrétiens Maronites étaient à mélangés. Ces derniers beaucoup plus riches que les __ (1 Les Druses. — Au sud des Maronites, depuis Beyrouth jusquà Ces 3 Sour et jusqu’à Damas, sur le versant occidental du Liban, les Dre à ; Druses forment une population presque indépendante. Leur reli- Se psion est un mélange bizarre de judaïsme, d’islamisme et de christianisme. Célèbres autrefois pour l’austérité de leurs mœurs, PE? leur hospitalité, leur fidélité à la parole donnée et leur jalousie pour les femmes, les Druses sont divisés en initiés (ackâls) et SRE De ignorants (djabels). Les premiers, qui sont en très petit nombre, Fe … font grand mystère de leurs croyances. à : Etes Se ÿ : arm rtine a cru trouver une ressemblance physique entre les ES Dru es et la race juive. L’adoralion du veau le porte à supposer He qu’ils sont d’origine samaritaine, k° LETTRE
  • Les Druses cultivent la vigne et l’olivier, le tabac et les vers à soie, mais comme ils ne savent ni lire ni écrire, ils ont dû aban- DE | donner aux Maronites le commerce et les affaires. RE ES

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier

musulmans excitaient leur envie. D’autre part, les Druses se sentaient favorisés par le gouvernement. (1) Ce fut au mois d’août 1859, que commencèrent les assassinats isolés et les incendies. Les Maronites essayèrent vainement de se défendre par les armes; ils furent battus en mai 1860. Les Druses, avec l’aide des 4 Kurdes et des Bédouins, attaquèrent les villes de Hasbeya et de Rascheya. Leur chef, Osman-Bey, avait promis aux chrétiens sa protection, s’ils lui livraient À leurs armes; puis quand ils l’eurent fait, usant d’une . x lâche trahison, il les laissa massacrer sans défense. Les - fugitifs qui avaient cherché un asile à Saïda, furent ] égorgés. Les chrétiens des principales villes du Libanne furent pas mieux protégés par le gouverneur de Beyrouth, 1 Kourchid-Pacha, qui présida lui-même aux massacres.

Déjà 80 villages étaient brûlés, 4.c00 chrétiens tués,

_et 20.000 fugitifs, lorsque le 9 juillet, les musulmans de Damas attaquèrent les chrétiens. Le massacre dura “ | six jours. « Le gouverneur Ahmed-Pacha laissant des bachibouzouks y prendre part et se renfermant avec ses « autres troupes dans la citadelle, près de 6.000 personnes furent égorgées, et toute la population chrétienne aurait péri, sans la généreuse intervention d’Abd-el-

(:) Les Maronites ou chrétiens d’Orient tiennent probablement À leur nom d’un moine nommé Maron qui vivait vers l’an 400 Quelques chrétiens, persécutés par les arabes, auraient fondé avec lui un monastère dans les solitudes du Liban; les prêtres maronites sont mariés.

« Ce peuple semble une colonie européenne jetée par le hasard au milieu des tribus du désert; sa physionomie cependant est arabe ; les hommes sont grands, beaux, au regard franc et fier, au sourire spirituel et doux, les yeux bleus, le nez aquilin, la barbe blonde, le geste noble, la voix grave et gutturale, les manières polies sans bassesse, le costume splendide et les armes éclatantes. »

Kader, qui, aidé de ses Algériens, recueillit dans son palais et nourrit ceux qu’il put dérober à la fureur des assassins. Les consulats européens et tous les établissements religieux furent livrés aux flammes. »

L’indulgence de la Porte pour les auteurs de ces crimes excita l’indignation des puissances européennes, qui signèrent une convention pour arrêter les mas-

_ sacres; 8.000 Français, commandés par le général Beaufort d’Hautpoul, débarquèrent à Beyrouth le 16 août. Alors enfin, les tribunaux turcs se décidèrent Li à condamner quelques-uns des coupables, les uns à mort, les autres à la détention. Mais « Fuad laissa échapper dans les montagnes les Druses les plus compromis et n’en ramena à Beyrouth que quelques centaines des moins coupables ».

Une commission européenne avait obtenu pour les chrétiens une indemnité de 15 millions de francs, mais ces malheureux seraient morts de faim, sans une souscrip-

  • tion ouverte en France, qui rapporta 2.500.000 francs.

Les soldats de l’armée française furent reçus par les Maronites avec les plus vifs témoignages d’affection et de reconnaissance, à la fois comme des coreligionnaires et comme de puissants protecteurs.

Depuis le 25 septembre, jour de notre débarquement, je n’ai pas aperçu Fernand; il a quitté le vaisseau pour entrer x (1) M. Chauvin, maire de Montoire, écrivait, en 1863, la notice | Louis-Adrien de Tucé est né à Montoire (Loir-et-Cher), le 8 mai |

ë vies parallèles d’un soldat et d’un écolie: Me, à l’hôpital, et moi pour aller au camp, où nous avons reçu

  • l’ordre de monter à cheval pendant la nuit, et nous courons encore. Fernand n’est pas resté à l’ambulance le temps are nécessaire pour se rétablir; il prétend qu’il s’y ennuyait et | qu’il n’y avait pas de médicaments, ce qui est une affreuse. | blague. Il n’y a que cela de bien organisé, les ambulances. Ayant reçu l’ordre d’aller rejoindre la colonne qui opérait dans le Liban, nous avons traversé cette montagne en pas sant par des endroits d’une difficulté extrême. Nous y avons Re: | perdu quelques chevaux et pas mal de mulets, dégringolés dans les précipices; mon mulet a été du nombre… E: Nous avons traversé beaucoup de villes, bourgs, etc;
  • tout est saccagé, brülé, pillé. Il est impossible d’opérer une = Ke œuvre de destruction d’une façon plus complète. Dans les rues, les cadavres des habitants conservaient la posture du È supplice qu’on leur avait infligé. Il y en avait de toutes” « sortes, crucifiés, empalés, et une foule de raffinements de cruauté dont on ne saurait se faire idée. Les journaux qui __ ont raconté ces horreurs sont tous restés au-dessous de la ‘tra
  • vérité. Seulement on n’accuse que les Druses de ces atrocités; ils en ont fait leur part, mais ceux qui les ont le M mieux aidés, ce sont les troupes turques. Les massacres

n’ont eu lieu que là où il y avait des Tures; c’était une à . sorte de Saiïint-Barthélemy organisée par le vieux parti Ê turc. Vous pouvez penser, d’après cela, que l’armée turque pe î chargée de marcher en première ligne pour châtier les 4

  1. Il descendait par son père de l’une des familles les plus : anciennes et les plus notables du Maine, et, par sa mère, de la ; famille Huë de Montaigu, dont un membre, M. Gabriel-NicolasAdrien, ancien major au Royal-Cravattes, fils du maréchal s’est allié, en 1790, à la famille Fredureau de Villedrouin, l’une des 3 plus honorables du Bas-Vendômois. — Sorti en 1839 de l’Ecole Militaire de Saint-Cyr, il fut, en qualité de sous-lieutenant, incor- # : poré au 7° lanciers, où il acquit les grades de lieutenant et de e capitaine. En 1859, il passa, avec le grade de chef d’escadron, au 3: régiment de chasseurs d’Afrique, et, à peine arrivé à Constan- | tine, il fut appelé à la campagne de Syrie. Le titre de chevalier de y la Légion d’honneur fut la récompense de la distinction avec laquelle il avait concouru à cette mission. è CES

Druses, n’a pas dû leur faire beaucoup de mal. Ils les ont “ | laissé passer tranquillement de l’autre côté de Damas, dans ; … le pays de Haurann, de sorte que nous n’en avons pas vu e _ un seul et que nous n’avons pas eu la moindre action de uk % _ guerre. Actuellement tout est fini. Le gouvernement ture donne des indemnités aux villes détruites, pour se rebâtir, É- et chacun rentre chez soi.

  • Les maisons sont bientôt bâties, avec des cailloux et de : _ la boue; la charpente est composée de quelques peupliers : _ en travers, sur lesquels on met un lit de roseaux et une 4 _ couche de boue, cela forme la terrasse. Du reste pas de fenêtre, ni lucarne, les meubles sont composés d’espèces de LS _ cloisons, faites avec de la boue, de la paille hachée et de la ÿ … bouse de vache. Cela forme aussi des compartiments dans 208) » lesquels on met le maïs, l’orge, etc… Les ustensiles de = ss _ ménage sont tout ce qu’on peut imaginer de plus élémen- hr: taire; c’est au point que j’ai eu toutes les peines du monde FRE pour trouver ici un plat en terre pour le service de ma REA : Nous sommes établis pour passer l’hiver à Kab-Elias ES (tombeau d’Elie), c’est un village de la force de Saint- x Ë . Rimay (1) et de tout autant de ressources; aussi sommes- ’ È | nous obligés de tout faire venir de Beyrouth, situé à de
  • deux jours de marche. Il y a des magasins d’administra- Er
  • tion, des fours, ambulances, etc. Pour nous, nous à __ sommes campés sous la tente, au pied de la montagne, Se E- avec une perspective peu gaie pour l’hiver, car les chemins \e _ de la montagne sont impraticables. Nous sommes établis - É là pour garder la route de Damas à Beyrouth et toute la - a plaine depuis Baalbeck jusqu’à sept ou huit lieues plus bas dE É au-dessous de nous. Nous n’avons pas grand’chose à faire : TES _ on va à la chasse, tuer des cailles et des bécassines dans … les marais; on se construit des abris avec des murs comme . à ceux des habitations du pays, en roseaux. Jusqu’à présent x … nous ne sommes pas trop mal; on nous a donné de grandes … RES Pics, des nattes et des couvertures; les approvisionne- Le É __ () Village près de Fleurigny. | k

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier _

è ments se font bien; les habitants apportent des poules, des 2 veaux, des fruits en quantité : les raisins sont les plus. beaux et les meilleurs qui soient au monde; ceux de Fontainebleau n’en approchent pas de bien loin; nous avons dés +4 grenades, des oranges et des citrons; le pays fournit aussi 4 du vin, qui serait aussi bon que le vin de Madère oude Lunel, s’il était mieux fabriqué, mais on le conserveet le transporte dans des peaux de bouc goudronnées qui lui KE. donnent un goût détestable,. À Fernand à sa mère ‘à

.… Je suis momentanément séparé de mon oncle; ilestà une douzaine de lieues dans les montagnes, et moi je suis 54 resté au Camp des pins, à une lieue de Beyrouth, avec le dépôt. Nous sommes très bien installés; Gamé et le brigadier Sabrut sont restés aussi et, avec trois autres, nous « C formons une bonne tribu. Nous avons bâti un gourbi magnifique avec des roseaux. Là, nous sommes à l’abri du soleil et de la pluie. Nous avons fait une batterie de cuisine,’ un ratelier d’armes; chacun a son poteau pour pendre ses effets. Nous avons suflisamment de place pour coucher tous. Le soir, pour nous éclairer, nous allumons une chandelle : fichée dans une vieille croûte de pain en guise de chan- « delier. Tout le monde vient voir et admirer notre gourbi, jusqu’à des officiers. A l’entrée il y a un écriteau avec cette inscription : Tribu des béni af-al-tou, et au-dessus flotte le

Je vais très souvent à Beyrouth, un omnibus nous y transporte pour six sous. C’est pour moi un grand plaisir

de me promener dans tous ces bazars dont on ne peut se 4 figurer l’animation; c’est pire que dans les rues de Paris.

. J’ai été aussi visiter un camp où il y a quatre mille femmes 4 turques dont les maris ont été assassinés. Le gouvernement B leur donne, ainsi qu’à leurs enfants, vingt-huit centimes par jour. Nous vivons très bien ici; l’administration nous 3 fournit de bonne viande; nous ne recevons ni pain ni

__ biscuit. Les oranges, les limons, les citrons sont pour rien; le lait est très bon marché. J’ai mangé de la pâtisserie turque, elle est excellente, mais beaucoup trop sucrée, parce qu’ils y mettent du miel et du sucre. Chaque fois que nous allons faire nos provisions de café, tabac, pommes de terre, etc., ce sont des disputes interminables, tous ces turcs sont voleurs comme il n’est pas possible; puis il y a des monnaies de tous les pays, c’est un embrouillamini à n’y rien comprendre. Heureusement, nous avons quelquefois la chance de rencontrer des chrétiens du pays qui savent le français et qui nous empêchent d’être trop volés. Nous menons pour le moment une vie très heureuse et très tranquille. La journée se passe à se promener dans la campagne, à lire, le plus souvent je vais à Beyrouth. Tous les deux jours, il y a les distributions de vivres, de bois, de fourrage, d’orge, etc… mais tout cela n’est pas loin; puis Ù quelques gardes de police et d’écurie qui ne sont pas é pénibles du tout; de sorte que nous ne sommes pas accablés é de besogne. .… Lorsque M. Duchesne (banquier) sera ici, j’irai le voir | souvent, pour parler avec lui de vous et de Genève, ce sera pour moi une connaissance bien agréable, car nous vivons iei comme des ours. Il fait un temps magnifique, nous sommes obligés d’être vêtus toujours en toile, tellement il fait encore chaud. Maintenant nous ne sommes plus dans notre gourbi, on nous a donné de grandes tentes, sous les-

  • quelles la pluie tombe comme dehors. É J’ai fait connaissance de plusieurs familles maronites, aux à alentours, et chaque fois que j’y vais, je suis admirablement bien reçu : les mamans s’intéressent toutes à moi, parce que je suis soldat si jeune; aussi les figues, les raisins secs, 1 + les oranges, le lait, les caroubes, etc., etc… tout cela pleut. ë Les jeunes filles sont très belles et très aimables (on dit ici v Se zephiri et amachboubé). Elles adorent les Français, et il y 2 en a beaucoup qui seraient très disposées à venir en France.

t vies parallèles d’un soldat et d’un écolier os . Moi, je vais là pour apprendre l’arabe seulement; ma FE 7 maîtresse de langue s’appelle Basseïa, c’est une belle brune, … = avec des yeux superbes et des cheveux traînant jusqu’à Te : terre. Je ne lui reproche que deux choses, c’est de marcher Si

  • nu-pieds et de ne pas porter de corset. Mes camarades font 3 aussi tout leur possible pour apprendre l’arabe avec mesde … et je assure que c’est un joli spectacle de voir le dimanche 4 _ toutes ces demoiselles à la messe dans leurs habits fantasia. il Il y a aussi un théâtre monté par les zouaves, j’y suis déjà ä J allé plusieurs fois et m’y suis beaucoup amusé. Je voudrais 750 bien, comme Louise et comme toi, savoir dessiner, je vous : enverrais un croquis du camp et de bien d’autres points de 4 , » = vue très curieux. k
  • … Nous avions tous l’espoir d’aller faire un voyage à 4 Damas dont nous ne sommes qu’à deux petites journées de $ marche, maïs il paraît que la politique s’y oppose. Le général NN ; nous a permis une excursion à Baalbeck et nous sommes 00

e partis une vingtaine d’officiers. L’aspect de ces temples DE

détruits est un des plus beaux spectacles qu’on puisse voir; 5 7 on est abasourdi de l”énormité de leurs proportions et du <4

  • chaos de colonnes et de sculptures amoncelées les unes sur :

À les autres. Il faut un long examen pour arriver à s’y recon- 2 naître et à fixer la limite de chaque temple. Tous les orne: … ments de ces masses énormes sont d’un fini et d’une perfection de travail surprenants. : D .

De Baalbeck, l’ancienne Héliopolis ou Cité du Soleil,

J il ne nous reste que des ruines, mais, avec celles de “ a Palmyre, ce sont les plus imposantes du monde : des temples de dimensions colossales; celui de Jupiter,

construit par Septime Sévère, celui du Soleil, par

__ Hadrien et Antonin. Cette merveilleuse floraison de à

  • l’art, produit de la Paix Romaine, fut fauchée par

Théodose, puis par Tamerlan qui saccagea la ville en je

  1. Au dix-huitième siècle, un tremblement de terre

_ acheva de renverser ces édifices. :

  • De loin, la ville moderne apparaît « derrière un rideau 4 d’arbres dont elle couronne la verdure par un cordon 55

| blanchâtre de dômes et de minarets ». (1) Ces arbres |

| sont de très beaux noyers..… Après avoir traversé les

_ décombres, l’on arrive à une espèce de terrasse; au bout d’une cour hexagone s’étend une vaste perspective de ir ruines magnifiques. « Pour en jouir, il faut monter une RUE pente et l’on se trouve à l’entrée d’une cour carrée, beaucoup plus spacieuse que la première. Là, six 2%

_ énormes colonnes, saïllant majestueusement sur lhori-

zon, forment un tableau vraiment pittoresque… L’onne

_ peut s’empêcher de remarquer l’effet singulier qui résulte

da mélange des guirlandes, des feuillures des chapi- x

| teaux, et des tonffes d’herbes sauvages qui pendent de :

_ = toutes parts. Enfin l’on arrive au pied des six colonnes :

_ c’est alors que l’on conçoit toute la hardiesse de leur

É élévation. » Leur fût a plus de sept mètres de circonfé-

_ rence. La hauteur totale (y compris l’entablement) est

  • de vingt-quatre mètres. « Un second temple, situé un …

Ÿ peu plus bas, est également d’ordre corinthien. Les :

  • murs sont richement ornés, on remarque une frise de 3

guirlandes soutenues, d’espace en espace, par des têtes

e- _ “de satyre, de cheval, de taureau, etc… » Dans des enca- e ?

=. (1) Quelques détails de cette description sont empruntés au

Le: Voyage en Syrie, de Volney (1787).

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier __ drements en losanges, des bas-reliefs représentent Le « Jupiter assis sur son aigle, Léda caressée par le à cygne, Diane portant l’arc et le croissant, et divers ÿ bustes qui paraissent être des figures d’empereurs et £ À « Rien de si parfait que la coupe de ces pierres; elles L ne sont jointes par aucun ciment et, cependant, la lame 1 d’un couteau r’entre pas dans leurs interstices. » =. Ces colonnes sont en granit blanc, à grandes facettes E luisantes. Dans la carrière qui règne sous toute la ville, 3 on voit encore une pierre taillée sur trois faces qui a ” vingt-trois mètres de long. « Comment les Anciens ont- 4 ils manié de telles masses ? C’est un problème de méca- Ne: nique curieux à résoudre. Les habitants de Baalbeck E l’expliquent commodément en supposant que cet édifice 4 a été construit par les Djénoûns, ou Génies, sous les 4 ordres du roi Salomon; ils ajoutent que le motif de tant ‘3 de travaux fut de cacher dans les souterrains d’im- M menses trésors qui y sont encore. » ne Aujourd’hui, à part deux façades du temple du Soleil . et quelques fragments restés debout, ce n’est plus qu’un amas confus de palais, d’arcs de triomphe et de por- fi tiques écroulés : « La terre est jonchée d’entablements À brisés, de chapiteaux écornés, de frises mutilées, de % bas-reliefs, de sculptures à demi effacées, d’autels k souillés de poussière. » (1) 21 (:) Pour moi qui ne connais ces monuments que par des pho- É tographies, leur grandeur qui étonne ne m’empêche pas d’apporter, F: au point de vue du style, quelques restrictions à l’admiration 4 qu’ils méritent d’ailleurs si bien. Assurément les énormes chapiteaux corinthiens de Baalbeck ne sont pas sans beauté, leurs 4 feuilles d’acanthe sont encore d’une exécution large et ferme, toute l’ornementation de ces temples est très supérieure à celle À

Je suis seul chef d’escadron pour les quatre escadrons | qui composent la cavalerie de l’expédition. Celui qui la commande en chef est M. du Preuil, lieutenant-colonel du 1* Chasseurs d’Afrique; il est à Beyrouth avec un escadron du 1* hussards et un de spahis, et moi ici avec deux escadrons de Chasseurs d’Afrique. Je suis sous les ordres du colonel Caubert, du 5° de ligne, qui commande le camp. C’est un charmant homme avec lequel je suis très bien. Je vis avec lui et les officiers de son état-major, ainsi qu’un aumô- nier dont on nous a gratifiés. C’est un père lazariste qui d habite le pays depuis une quinzaine d’années et auquel’Abdel-Kader a sauvé la vie à Damas dans ces derniers troubles, ainsi qu’à une dizaine de sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Il nous dit la messe militaire tous les dimanches sur un autel fait avec des caisses de munitions et des caisses de biscuits, au milieu du camp. Il y a ici une grande confusion de monnaies, turques, autrichiennes, arabes, etc. fort peu de françaises. Les

  • habitants parlent un arabe analogue à celui d’Algérie. ; Quelques élèves des Jésuites et des Lazaristes parlent très bien français. Ces deux congrégations avaient des établissements dans presque toutes les villes. Le costume des habitants est très pittoresque. Ils ont sur la tête le fez rouge ou un foulard arrangé d’une façon parti- * de l’arc de Septime Sévère, construit à Rome à la même époque. Les traditions grecques s’étaient sans doute mieux conservées en _ Orient. Cependant la décadence se manifeste par le goût pour les constructions colossales. « Les architectes, dit avec raison Duruy, 3 mavaient plus la calme sérénité des anciens maîtres. Leur imagination aussi s’était affolée, et ils tourmentaient la pierre comme les philosophes tourmentaient les idées. Ce temps qui faisait colossal, ne savait plus faire simple, parce qu’il avait perdu le sentiment de la vraie grandeur. Mais, vues à distance, quel ensemble magnifique formaient ces constructions gigantesques dHéliopolis, dont les seules ruines opposent à la majesté mena- É çante du désert l’image de la prodigieuse activité des hommes qui ; remplissaient autrefois ces solitudes de mouvement, de bruit et

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier FRE ___ culière, une veste et un grand pantalon à la mamelouck; RE par-dessus la veste, ils ont un petit surtout dont les ECS manches pendent par derrière, en espèce de drap blanc, ’ couvert de broderies; puis une ceinture garnie de toutes les armes possibles, depuis le poignard jusqu’au tromblon, un sabre turc et un fusil; ils ont l’air d’affreux coquins. NN Les femmes se montrent peu, elles ne sont pas belles et Le affublées de vêtements qui ne les font pas valoir. (1) +4 | Adieu, tout à vous, 4 Fernand à son père É 4 $ J’ai reçu ta lettre et celle de ma mère, m’annonçant que _. j’avais la médaille d’Italie. Cette nouvelle m’a fait un sen- FE. sible plaisir et je remercie de tout mon cœur ma bonne Êe mère du mal qu’elle s’est donné pour me l’obtenir. È J’ai enfin vu M. Duchesne, qui a été très aimable pour

  • moi, ainsi que sa femme. Il m’a remis le paquet; j’ai laissé. PE. chez lui la pharmacie que ma mère envoie à mon oncle, et Re emporté la chemise de flanelle, les deux foulards et le Le magnifique couteau contenu dedans. Le surlendemain je (n « Les Arabes, partout où je les ai vus, m’ont paru d’une taille 4 É:: plutôt grande que petite. Leur démarche est fière. Ils sont bien de faits et légers. Ils ont la tête ovale, le front haut et arqué, le nez. Re aquilin, les yeux grands et coupés en amande, le regard humide 0 et singulièrement doux. Rien n’annoncerait chez eux le sauvage, ke. s’ils avaient toujours la bouche fermée, mais, aussitôt qu’ils | 110 viennent à parler, on entend une langue bruyante et fortement NN aspirée; on aperçoit de longues dents éblouissantes de blancheur, 37 comme celles des chacals et des onces. ; De « Les femmes arabes ont la taille plus haute en proportion que ‘4 celle des hommes. Leur port est noble et, par la régularité de leurs traits, la beauté de leurs formes et la disposition de leurs 43 voiles, elles rappellent un peu les statues des Prêtresses et des M. k Muses. Ceci doit s’entendre avec restriction : ces belles statues 1 k sont souvent drapées avec des lambeaux; l’air de misère, de saleté +08 et de souffrance dégrade ces formes si pures; un teint cuivré : ._ cache la régularité des traits; en un mot, pour voir ces femmes D. x telles que je viens de les peindre, il faut les contempler d’un peu =. se . loin, se contenter de l’ensemble, et ne pas entrer dans les détails. » L5 54

suis allé dîner chez M. Duchesne; tous les enfants se sont | mis à jouer avec moi, l’un traînait mon sabre, l’autre se _ mettait mon taconnet sur la tête, tous étaient contents : ._ d’avoir un soldat avec eux. Tu ne saurais croire le plaisir : ._ que j’ai éprouvé à me trouver ainsi au milieu d’une famille : # qui me rappelait la mienne. J’ai subitement perdu mes made nières de régiment et il ne m’est pas arrivé de lâcher une

seule expression grossière ou triviale, ce que je craignais D

| Mon oncle a reçu la lettre contenant ma médaille d’Italie, PE . en attendant de l’avoir, je porte le ruban sur ma veste. Le % 4 jour où j’ai reçu ta lettre, cher père, mon oncle m’avait FR justement envoyé de l’argent, aussi j’ai arrosé la médaille _ avec mes camarades… : -: Quel triste nouvel an ! C’est le premier que je ne passerai pas avec vous; pensez à moi un peu ce jour-là, en vous. & amusant, tâchez de le passer gaiement; j’essaierai de mon côté avec mes camarades, mais ma pensée sera toujours au .

  • milieu de vous, mes bons parents. ; es À .… Le temps a bien changé depuis ma dernière lettre. F Figure-toi qu’à Kab-Elias il est tombé au moins cinq piedsde neige. Juge de notre position sous les tentes, dont la plupart | étaient écrasées. Obligés de passer les nuits à balayer la _ neige autour des chevaux et de dessus les toits. Une des : __ écuries est tombée et quatre chevaux ont été tués. Aussi nous nous sommes régalés de biftecks de cheval pendant # 5 quelques jours, et je t’assure que je n’avais pas encore £ < _mangé de viande aussi tendre et aussi bonne. Le froid était - horrible, deux de nos hommes ont eu les pieds entièrement 3 _ gelés, un autre est mort dans la neige à quelques pas du : ni camp. Avec cela peu de vivres, nous avons été sur le point Ne … de manquer despain et de biscuit. Enfin tous ceux qui ont » été en Crimée disent qu’ils n’ont pas tant souffert qu’ici. 5

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier

  • Moi je m’en suis assez bien tiré : je suis allé m’installer =. dans la tente de mon oncle avec ses ordonnances, et comme s lon peut y faire du feu, j’ai eu un peu moins froid. Mon LE. oncle doit être de retour de son voyage à Jérusalem, mais 15 il ne peut pas encore venir de Beyrouth ici, il y a trop de E neige sur la montagne. Jé suis maintenant à Zahlé, petite 4 ville à trois lieues de Kab-Elias, nous sommes quatre “à hommes et un brigadier détachés pour escorter les officiers 5 d’infanterie dans leurs courses et comme ces messieurs ne ‘5 bougent pas souvent, nous sommes on ne peut plus tranquilles. Nous couchons avec nos chevaux dans une grande 4 écurie, où du moins nous n’avons pas froid la nuit,etiln’y 2 a pas de danger que les piquets de la tente s’arrachent. La “1e ville est toute chrétienne, il y a une fort belle église et on - 5 trouve beaucoup plus de ressources qu’à Kab-Elias, qui n’est qu’un misérable village. On boit ici d’excellent vin du pays à 3 huit sous le litre, c’est un vin très doux, comme du cidre, É mais très capiteux. Nous avons eu un mal affreux à venir de n. Kab-Elias ici; les chemins n’étaient pas tracés et nos chevaux ? tombaient dans des trous; nous avons fait une partie de la à _route à pied en les trainant par la figure. Je suis toujours à bien content de ma Polenta, c’est un excellent petit cheval, 3 rempli d’instinct; avec des chevaux de France nous n’aurions 24 jamais pu faire la route. Je ne sais pas ce que nous allons 3 faire au printemps, si nous devrons aller de l’avant ou -24 retourner en Afrique. Les Druses sont de bons enfants, bien = & moins voleurs que les Maronites. 4 J’ai passé un bien triste jour de l’an, chère mère, je k pensais à vous toute la journée et je me disais que, de votre côté, vous ne m’oubliez pas. Dis à Paul que je lui souhaite toute sorte de réussite dans ses examens, il le mérite bien, st car il travaille assez pour cela. a 4 Je vais tâcher de faire connaissance avec le curé d’ici, :5 pour qu’il me donne des chapelets et des médailles, bénites < sur le tombeau de Jésus-Christ. À propos de médailles, quand 2 : les Maronites voient la mienne, ils me demandent si c’est 4 Napoleone qui est dessus, je leur dis que oui, et alors ils 4 l’embrassent avec transport. . + Encore adieu, chère mère, j’espère pouvoir bientôt :

t’annoncer que je suis brigadier. Toutes les nominations se font au mois de mai, à la naissance du petit prince. Tu dois savoir que mon oncle est décoré depuis le premier

Ma chère amie, je suis rentré le 10 de ce mois-ci d’un voyage que je viens de faire en Palestine et à Jérusalem, c’est ce qui m’a empêché de vous faire part de ma nomination de chevalier de la Légion d’honneur, que j’ai obtenue, non pas pour mes exploits dans ce pays-ci, mais bien plutôt parce que je n’ai rien fait pour ne pas lavoir, comme tout le monde, après vingt-trois ans de service.

Nous sommes partis, une caravane de vingt officiers de toutes armes dont j’étais le chef, pour faire notre excur- . sion, nous sommes allés par mer jusqu’à Jaffa, et de là en deux jours par terre à Jérusalem, au moyen de chevaux, mulets, bourricots du pays. Nous avons été admirablement

. reçus à Jérusalem au couvent des Franciscains et chez M. de Barrère, consul de France, qui s’est mis à notre dispo- + sition avec une bonne grâce et une complaisance dont nous

N’attendez pas que je vous fasse la description de tout ce que j’ai vu. Je vous dirai seulement que j’ai vu tout ce qu’on peut voir et ce que beaucoup de voyageurs ne voient pas, c’est-à-dire les mosquées célèbres d’Omar et d’El-Aksa, premiers temples de l’islamisme après La Mecque.

La ville de Jérusalem s’élève sur un terrain pierreux et - désolé. Le torrent du Cédron, dont la source est voisine, l’entoure de ses deux bras, et coule dans la vallée de Josaphat. De toutes parts, ce sont des noms célèbres rappelant des souvenirs historiques. Le Mont de Sion, le Calvaire, le Mont des Oliviers. — Sans commerce et sans industrie, la ville est peu animée (elle n’a que 28.000 habitants). Les chrétiens habitent autour du Saint-Sépulcre, les musulmans autour

  • vies parallèles d’un soldat et d’un écolier . de la Mosquée d’Omar. (1) Mais si vous voulez la deseription de ces lieux, des nommés Chateaubriand et Lamartine Fe l’ont faite bien mieux que je ne saurais la faire. -__ Nous avons ensuite fait le voyage au couvent grec de Saint-Saba, à la Mer Morte, au Jourdain, Jéricho, Béthanie, a F L Notre retour a été assez difficile, car la mer était devenue 194 __ très mauvaise et nous avons été forcés d’attendre à Jaffa, F ; (1) Cette mosquée qui date du septième siècle, est un des chefs d’œuvre du style byzantin. 8 « Elle est de forme octogone, surmontée d’une belle coupole et E: ; divisée en sept nefs. Dans l’une de ces nefs on voit s’élever une. … pierre énorme, celle-là même, au dire de la tradition, sur laquelle #0 ‘ Jacob avait posé sa tête, quand il eut des songes allégoriques et Le: es prophétiques. » : et É (2) Voici la belle description que Chateaubriand a donnée de la « La vallée, comprise entre deux chaînes de montagnes, offre un sol semblable au fond d’une mer depuis longtemps retirée: des plages de sel, une vase desséchée, des sables mouvants et / comme sillonnés par les flois. Çà et là des arbustes chétifs croissent péniblement sur cette terre privée de vie; leurs feuilles sont. couvertes du sel qui les a nourries, et leur écorce a le goût et È l’odeur de la fumée. Au lieu de villages, on aperçoit les ruinesde _ _ quelques tours. Au milieu de la vallée passe un fleuve décoloré; à il se traîne à regret vers le lac empesté qui l’engloutit. On ne +2 ‘distingue son cours au milieu de Parène que par les saules et les | roseaux qui le bordent : l’Arabe se cache dans ces roseaux pour attaquer le voyageur et dépouiller le pèlerin. Ce fleuve est le k Jourdain; ce lac est la Mer Morte. Elle paraït brillante, mais les NN villes coupables, qu’elle cache dans son sein, semblent avoir
  • empoisonné ses flots. Ses abîmes solitaires ne peuvent nourrir, aucun être vivant; jamais vaisseau n’a pressé ses ondes; ses grèves sont sans oiseaux, sans arbres, sans verdure; et son eau, d’une amertume affreuse, est si pesante, que les vents les plus impétueux peuvent à peine la soulever. ‘r0l « Il était nuit close : la première chose que je fis en mettant Êr: pied à terre, fut d’entrer dans le lac jusqu’aux genoux, et de 1% | porter l’eau à ma bouche. Il me fut impossible de l’y retenir. La #4 salure en est beaucoup plus forte que celle de la mer, et elle 4 produit sur les lèvres l’effet d’une forte solution d’alun. Mes bottes TA Re furent à peine séchées, qu’elles se couvrirent de sel; nos vête- ; ments, nos chapeaux, nos mains, furent en moins de trois heures : imprégnés de ce minéral. » PR:

de een dau É + pendant huit jours, qu’il se présentät an bateau. Enfin, le | PE Lloyd Autrichien est arrivé, qui nous a ramenés à Beyrouth. ns Pendant ce voyage, il est tombé tellement de neige dans ‘4 F; le Liban, que les communications avec Kabélias sont inter- $ #4 rompues depuis trois semaines et qu’elles le seront encore longtemps, je ne puis donc vous donner des nouvelles de ÿ Fernand, qui ne doit pas se trouver fort à son aise sous sa | tente; car tandis qu’à Beyrouth il fait chaud comme en x juillet, à Kabélias la neige a plusieurs pieds d’épaisseur. sx È Le colonel du Barail m’a écrit une lettre fort aimable. H .__ ne m’a fait aucune promesse, mais je pensé qu’il nommera ; ñ Fernand brigadier, aussitôt qu’il y aura des places vacantes. . : Je suis revenu de la Terre Sainte avec des chapelets et des reliques de toute sorte, bénies sur le tombeau de Notre- … Seigneur, des pierres de la Mer Morte, etc. 1 M: Je demeure au camp des Pins avec le colonel du Preuil et fre nous allons tous les jours avec de grands lévriers du pays chasser à courre le chacal et le renard dans les dunes qui Res

bordent la mer; c’est fort amusant. | LE D L’époque de notre départ est de plus en plus indéterminée. LE Ki La commission a, dit-on, reconnu comme indispensable ù une prolongation de trois mois. Je crois que ce sera beau -. coup plus long, car tout le monde est convaincu que notre | départ serait le signal d’un nouveau massacre des chrétiens. Le &s Adieu, ma chère amie, je voudrais pouvoir vous envoyer . : un peu du-beau soleil qui chauffe les palmiers et les orangers de notre jardin, car vous êtes, je pense, à l’époque de És 4 la bise et des grands froids. ‘ ; PE a serai content que lorsque j’aurai vu Damas… Quant à SE ._. Palmyre, c’est un voyage diflicile et sur lequel nous avons __ peu de renseignements. :

  • ._ … Nous venons de faire une jolie tournée, les deux ; É. escadrons de Chasseurs d’Afrique, avec le colonel et mon à

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier 4

oncle. Nous avons été en plein pays Druse. Chaque fois que * À nous étions campés, nous avions des vedettes, et les gardes 4 d’écurie faisaient faction avec le fusil chargé. Nous n’avons 4 pas été inquiétés, bien que nous fussions peu nombreux. 4

Nous avons vu le Jourdain et nous avons fait la soupe et le ;

! café avec ces eaux célèbres. ’

Nous avons passé par des endroits très difficiles et j’ai toujours été bien content de mon cheval. Il a six ans et. trotte parfaitement. Il te remercie du sac d’avoine que tu voudrais lui envoyer, bien qu’il ne sache pas ce que c’est, car il n’a jamais mangé que de l’orge.

Alix croit que la viande de cheval ne vaut rien; elle se trompe. Étant d’arrière-garde, nous avons été forcés de nous arrêter pour un cheval de bât, qui avait dégringolé dans un | ravin et s’était cassé la jambe. Le vétérinaire a donné l’ordre de lui brüler la cervelle. Cela fait, tous ceux qui étaient là se sont jetés sur ce malheureux cheval pour en couper des morceaux. Tu aurais cru voir une bande de chacals. J’ai mangé pendant deux jours de cette viande en | biftecks, en soupe et en sauce, et je t’assure qu’elle est

Je vais envoyer à madame Grivaz un chapelet que mon R oncle a rapporté de Jérusalem. Je regrettais bien cet hiver É de ne pas pouvoir danser; espérons que je danserai encore E dans quelques années, si je n’ai pas oublié. LE)

Je souhaite à Paul tous les succès que lui mérite son | ardeur au travail. Il n’aime pas encore le bal, cela viendra. | Que je serai done content de revoir mon Louison! Dis-lui . donc de m’écrire, pour que je voie si elle a fait bien des ! progrès. Quant à Alix, j’espère bien la trouver mariée à ; mon retour de Syrie.

.… Je suis revenu à Kabélias sitôt que les neiges ont un peu fondu dans le Liban et ont rendu les sentiers ce qu’on appelle praticables dans ce pays-ci, ce qui ne veut Ù

pas dire qu’on y passe facilement, je vous prie de le croire. Le colonel est venu avec une partie des spahis pour nous conduire en expédition, et nous rentrons depuis deux jours. Nous avons reçu ton portrait qui nous a fait infiniment de plaisir, car il est très ressemblant et te représente t’occupant à nous suivre sur la carte. Si ta carte est bonne, tu peux voir la route que nous avons suivie. Nous avons passé le Lytany, puis dans l’Antiliban, à une journée au sud de Kabélias. Nous portions sur nos chevaux quatre jours de vivres, et un convoi de mulets en portait la même quan- 3

  • lité, car il ne faut pas penser à vivre sur le pays, où nous sommes en amis et qui du reste a été pillé et ravagé de telle sorte que la disette y règne. Les habitants mangent l’herbe des champs et le blé en herbe, je l’ai vu. Notre marche avait pour but de nous sortir de Kabélias, d’abord pour prendre un peu d’exercice, puis pour rassurer les chrétiens du pays, sous le coup de menaces continuelles de la part des Turcs, des Druses et des Métualis. De DjobDjennin nous sommes allés à Der-el-Ahmar, village ruiné : dans les derniers massacres; au dessus, dans la montagne se trouve Racheya, ville assez importante, où les : . chrétiens ont été massacrés aussi. Il n’y en resie que de trop misérables pour fuir ou tenter la cupidité des mu- Nous sommes allés avec le colonel faire une visite au pacha turc qui y tient garnison. La ville est ruinée de fond ” | en comble. Vous ne pouvez vous imaginer l’affreux aspect de ces murs écroulés et noircis par l’incendie. Tout est Ton détruit avec une conscience qui fait honneur aux démolisseurs. Les Druses de la ville s’étaient sauvés à notre approche et, en passant avec nos chevaux dans les pierres et les cendres, car il n’y a plus de rues, de malheureux chrétiens sortaient des trous où ils se mettent à l’abri, et venaient baiser nos bottes en faisant le signe de la croix. Il y a là une assez forte garnison turque, mais qui ne descend jamais de son nid d’aigle et laisse paisiblement les Druses révoltés venir rançonner les villages de la à Le pacha nous a reçus avec le cérémonial habituel en

Orient. Il était entouré des ofliciers supérieurs de son com-. Ha 4 Les mandement; ils ont tous l’air de vraies brutes. @) De là nous sommes allés à Hasbeya en deux jours. La ville a encore plus souffert que Racheya; le sérail où les — $ chrétiens s’étaient réfugiés pour obtenir protection du $ pacha, est encore rouge du sang de ces malheureux quelles 4 Tures ont fini par brûler vifs avec le sérail même. Il y avait … ) encore des ossements épars çà et là dans les chambres. RDS Les sources du Jourdain sont là. Nous avons suivi Son 36 cours et séjourné dans la plaine où il commence à prendre : de l’importance. C’est un pays de la plus grande beauté; on : comprend que ce soit la Terre Promise. , F = Notre camp était établi sur une légère éminence dans une … belle plaine verte qui s’étend jusqu’au lac Houlé. Asnotre x gauche le cours du Jourdain et la Palestine. On voyait les n_ ie ruines de la première ville frontière, Dan, dans la Bible, A actuellement Barias; au-dessus, celles de Césarée. Malheu- ‘4 reusement le temps est devenu mauvais et nous n’avons pu Se aller les visiter. Nous comptions trouver dans cette valléeles … M

  • tribus arabes qui se tiennent l’hiver entre Damaset Bagdad, 53 à . mais elles n’étaient pas arrivées et leurs chevaux paissaient nn
  • dans les pays situés à trois journées plus au Sud. Je l’ai bien nn
  • regretté, car ce sont eux qui ont les beaux chevaux syriens. 1 5 De là nous sommes revenus rejoindre le Lytany en traversant à S le pays Métualis, au milieu de rochers et de sentiers affreux… Fernand se porte très bien. Il arrivait de Zahlé, où il avait. ‘4 été faire le service d’escorte et de courriers. Il paraît qu’il 4 aime assez cet endroit-là, car c’était la seconde fois qu’il y. rétournait. Les Chasseurs y sont très bien et assez libres; e il n’y a en effet qu’un brigadier et quatre hommes, d’assez bon vin du pays et… d’autres agréments. LAN TRE (1) Sont-ce les hommes qui ont changé, ou bien les yeux qui les regardaient? Lamartine a éprouvé dans les mêmes circonstances à et dans le même pays une impression bien différente. 11 nous montre le chef, assis à la porte de son palais : « Les principaux : du village vêtus de leurs riches pelisses, avec leurs ceintures de soie rouge, remplies de yatagans, coiffés d’un immense turban détoffes de diverses couleurs, avec un large pan de soie pourpre retombant sur l’épaule; vous croiriez voir un peuple de rois » UN

_ Je m’occupe de faire passer Fernand brigadier, mais il à er +1 a pas de place dans l’escadron et d’anciens sous E officiers, ayant rendu leurs galons, sont beaucoup plus __ méritants que lui. Fernand met dans sa lettre une fleur …_ pour Alix, c’est une giroflée du Jardin des Oliviers; ellk a Le : _ servi à faire les bouquets qui ornent le tombeau de J.-C. es & … Votre lettre nya été remise à mon retour d’un voyage Ç : que j’ai fait à Damas, où j’ai passé deux jours entiers. Fer- x nand n’a pas trop à se plaindre, je l’avais emmené avec LA moi, et il peut dire qu’il a fait une excursion des plus agréables et des plus curieuses. ) AE F; Nous étions quinze officiers de Beyrouth et de Kabélias, es de toutes armes. Nous avons mis deux jours pour faire la es __ route qui est assez insignifiante; nous avons couché à ee ._ Dimash dans la maison du cheik du village, etle lendemain < la caravane est arrivée sur les dix heures en vue de Damas.

C’était un coup d’œil ravissant. La ville est dans une

  • grande plaine, au milieu d’une oasis de verdure, d’où jai F lissent des minarets blancs et les ddmes des mosquées. De

__ hautes tours carrées flanquent l’enceinte, dont les murs

  • sont revêtus de marbre jaune et noir. Tout cela prend au Ÿ | soleil des colorations d’une richesse et d’une harmonie F merveilleuses. Nous avons traversé les riants jardinsetles ‘4 vergers des faubourgs, c’est d’une fertilité extrême; des “ ë ruisseaux partout; les arbres sont énormes et ce sont des à _ et abricotiers; très peu d’orangers et pas de palmiers. La | E vigne grimpe aux troncs et se suspend en guirlandes qui. _ courent d’un arbre à l’autre. & te -_ La ville est propre et les rues sont assez larges, les mai Es - sons couvertes en terrasses, de nombreux palais, le plus FES beau est le seraï, résidence du gouverneur. Notre caravane s’est engagée dans les bazars d’où j’ai cru que nous ne sor- 5 Du EdHions pas, tellement ils sont longs. Nous sommes enfin Se

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier OO » arrivés à notre gîte. C’est un hôtel tenu par un grec; maison 3 orientale avec des jets d’eau dans la cour et dans toutes É les chambres. Nos chevaux et mulets étaient à côté, dans un $ Khan, avec nos ordonnances. On y logerait trois escadrons. À

Après un déjeuner très confortable, visite au Consulet … ensuite à Abd-el-Kader, qui nous a fort bien reçus. Su 3 notre demande, il nous a fait voir tous les cadeaux que lui e ont envoyés les puissances chrétiennes pour le remercier : de sa conduite pendant les massacres. Je l’avais déjà vu à - Paris. Je ne l’ai pas trouvé changé; il a une figure sérieuse, extrêmement belle et distinguée; tout dans son extérieur révèle l’énergie et l’intelligence. Il a parlé de la France et 4 de l’empereur en termes qui exprimaient une profonde reconnaissance des égards qu’on a eus pour lui.

De là nous avons été voir la ville chrétienne. C’est un spectacle affreux : ce quartier de Damas est une wille de

s 150.000 âmes, où tout a été rasé. À peine quelques murs ï figurent l’emplacement des maisons qui étaient fort riches, si l’on en juge par les marbres, les mosaïques, scuiptures, LS épars çà et là. On voit au milieu des décombres noircis, sortir des débris de meubles, des lits de fer tordus, etc. Ça | n’est pas gai. Fernand m’accompagne dans toutes ces courses. E

Le lendemain nous avons visité les bazars, où il serait #4 impossible de se retrouver sans un guide. Ils sont fort riches. F On y trouve toutes les marchandises de l’Orient et de l’Occi- “ dent, du Nord et du Sud : cotonnades, étoffes de soie, cache- { mires, perles, ouvrages en nacre, huile de rose, fruits - confits, ete. On est exposé à des tentations detoutessortes, … et il faut avoir du moral pour ne pas dépenser plus qu’on ne veut. Tout y est excessivement cher. — Fernand a acheté d pour Louise une paire de babouches en maroquin rouge, à brodées en argent, que je vous enverrai quand je pourrai. à — Visite au pacha, avec chibouk, sorbets, café, ete… — Ils 2 nous ont fait voir la citadelle qui est une masure. Le soir, :
très beau dîner chez le Consul. —- Le surlendemaïn, courses dans les bazars et chez les marchands, visite à quelques É maisons pour voir la magnificence des intérieurs : e’est tout 1 ce qu’il y a de plus mille et une nuits. Enfin départ par une Ÿ autre route qui nous a fait parcourir un pays charmant. $

  • Nos ordonnances, sachant que nous étions allés chez Abdel-Kader, s’y sont fait conduire. Il les a fort bien accueillis.

… Fernand y est retourné avec eux et l”émir l’a reconnu pour être venu la veille avec les ofliciers. (1)

Nous n’avons pas encore d’ordre de départ. J’ai bien ‘entendu parler du projet de laisser du monde ici. S’il se é réalise, il y a des chances pour que ce soit la cavalerie d’Afrique qui reste. Pourvu que ce ne soit pas à Kabélias !

J’en ai assez, il y fait un vent terrible qui rend le séjour de la tente très pénible.

A Damas, le nouveau gouverneur Emin Pacha ne 5 tarda pas à réintégrer dans leurs fonctions les auteurs connus des massacres, et n’appliqua le désarmement

(1) À la même date, l’ordonnance de M. de Tucé, serviteur | dévoué de la famille, écrivait à madame Milliet :

« Je prent la liberté de vous écrir ses deu mot de lettre pour vous faire savoir letta de la santé de monsieur Fernand. Je vous dirai que son cheval et ceux de son oncle se porte aussi toujour bien. Je vous dirai que nos officiers ils sont allé voire Addèle Cadère, et nous aussi nous avions grand envie dallé voire Adèle Cadère, car on l’aime baucou dans le péiys. Je vous dirai que monsieur Fernand aussi il avait grand en vie de revoire Addèle Cadère, et il à eu lotorisation pour nous et il s’est faufilé avec les ordonnances. Lémire il nous a reçu bien poliment, que: c’est un bien bel homme et pas fier avec les sousordre. Il a très | bien reconnu monsieur Fernand pour être venu la veye avec les officiers. Je vous dirai que le mar chal dé Logichef Bourdin il été bien empenne pour savoir ce qui dirai à un si grand chef. Il a dit à monsieur Fernand de dire le petit compliment à Addèle Cadère.

Pour quante à monsieur Fernand il ma pas été empenne, disant qui parlai au nom de tous les Français massacrés, qui n’oubliron jamais l’homme courageux qui leurs a sauvé la vie. Et il a parlé < comme ça lontant, que j’en avai la larme à l’œil tant sétai genti-

_ ment tourné. Addèle Cadère ça ly a fait plaisire et il a dit qu’il

. aimait baucou la france, et il a dit que c’était un bien joly péys et

_ qui ne pouvait pas être mieux représenté. Il lui a serré la main

  • dans ses deux mains, lontant. Et nous avons tousse remersié

… monsieur Fernand. Le fait est qu’il a très bien parlé.

_ « Je vous envoy bien mes respec à vous insi qu’à monsieur

_ Milliet et à vos enfant.

  • « Votre obéissen serviteur pour la vie. € MUNIER. »

vies parallèles d’un soldat et d’un écolier ee k Les chrétiens effrayés ne voulaient pas regagner | s leurs demeures et venaient demander asile à nos vais: … ; seaux. Les troupes françaises prolongèrent leur séjour en Syrie jusqu’au 5 juin 1861. Bientôt les Druses con- » damnés à mort virent leur peine commuée en une déportation à Tripoli. Cinq ans après, ils furent amnis- M tiés et rentrèrent dans leur pays. : 4 .… Nous voici de retour en Afrique. Embarqués sur la + d frégate le Canada, nous sommes arrivés le 4 à Stora; notre . traversée a été très bonne. Une partie de l’escadron était sur la frégate l’Ariège que nous avons attendue ici pour rentrer tous ensemble à Constantine, et pour reposer un peu nos chevaux. Pendant ce temps, voici M. Plonplon qui vient visiter la province de Constantine et qui s’échoue à l’entrée ne du port. Nos pelotons sont échelonnés sur la route pour lui … servir d’escorte. Cela fait durer un peu plus notre séjour ici. Je ne n’en plains pas trop, car Philippeville est fortagréable, “> Mais voici une bonne nouvelle; j’aurais dû commencer M par là : le colonel du Barail m’a envoyé une dépêche télégra= phique m’annonçant que Fernand est nommé brigadier. I a été bien content, quand je lui ai appris sa nomination, et __ j’en suis aussi fort heureux. Je pense qu’ayant désormais … autorité sur les autres, il en prendra un peu sur lui-même. < Il voudrait bien avoir ses galons, mais comme je n’ai. 3 pas encore sa nomination officielle, je ne lui en ai pas laissé poser; il les mettra à Constantine. Là aussi je lui donnerai … | de quoi les arroser avec les camarades. J’ai tout lieu de croire que je vais recevoir l’ordre du Médjidié. +: 108 …… Je suis content d’apprendre que vous vous amusez et je regrette de ne pas avoir ma part de tous vos plaisirs.

  • Quant à moi, je ne m’amuse guère, je t’assure : j’ai trouvé LT en arrivant une partie de mon escadron tout en désarroi. 2 Cependant mon arrivée a été une vraie fête. Le soir, mes
  • & camarades ont acheté des chandelles et illuminé la planche : : à pain, puis ils ont dansé la danse du balai, en signe de y joie. Après quoi ma vie monotone a recommencé. Je monte ; ÿ _ à cheval le matin; puis de six heures à neuf heures, aux à - classes; à dix heures, la soupe; de onze heures à deux heures, les classes à pied, où je m’égosille ; et enfin le pan- 14 Ÿ sage, la théorie, etc. | Et toi, cher frère, tâche de ne pas t’abrutir à force de ; travailler et d’entreprendre tant de choses à la fois. Mon | oncle espère aller vous voir bientôt, à moins qu’il ne soit 3 | obligé de partir dans le Sud. < JR Madame Milliet à sa fille Alix DES De Nous avons commencé avec Paul le projet d’un libretto PAL.
  • d’opéra que nous voudrions faire écrire à ton père: Premier 4 es tableau : le Camp des Pins (comme décor c’est splendide!) “& Les Chasseurs d’Afrique débarquent. Chœur des Chasseurs. 3 Le brigadier Fernand,ténor. Son ami Pauvre-corps, comique. : Ha: Le commandant Adrien, baryton. Arrive une jeune Druse, _ Basseïa.. je te passe les détails. Fernand l’aime, mais elle ; est vendue au pacha. Chœur des jeunes filles qui lui disent ’ adieu. Les eunuques l’emmènent. — Second acte : les Ruines je D. de Baalbeck. Caravane emmenant Basseïa, chanson arabe. +4 Fernand survient et met en déroute la caravane. Il enlève __ Basseïa. La nuit tombe, le Génie des ruines paraît. Il blesse …
  • Fernand et reprend Basseïa. Ce Génie des ruines est une di basse, affreux rival de Fernand. — Troisième acte : les 58 _ Cèdres du Liban. Fernand a été emprisonné dans des souter_ rains, mais Pauvre-corps saura bien le tirer de là. Faut-il ia #4 - que ça finisse bien ou mal? Les avis sont partagés. Moi je Dei voudrais faire mourir Basseïa, ton père ne veut pas. Cela PT me semble plus dramatique; lui trouve cela trop triste.

une famille de républicains fouriéristes … 1 IV. — vies parallèles d’un soldat et d’un Le Collège. — Meû culpà. — Le choix d’un avenir. — Solférino. — Armistice. — Le Mont Tonale. — Chasse à l’ours. — Le retour. La Société de Belles-Lettres. — Etudes de pein- ÿ ture. — Un Moine, tableau peint par Lugardon. ; — Débuts de J. Nicole dans le professorat. — Seize ans. — Vers contre la moquerie. — Une

SRE quatrième cahier de la douzième série mystification littéraire. — Vacquerie et le Ro | mantisme. — Carpe diem. — Ascétisme. —_ | + Adrien de Tucé et son neveu. — Baalbeck, Jéru- » >: