XII-5 · Cinquième cahier de la douzième série · 1910-12-05

Dialogue d'Eleuthère

Julien Benda

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Eleuthère trouva Paul Rodrigues au milieu d’un tas de paperasses… Il avait devant lui, au dos d’une carte postale, le portrait de madame Remy Salvator par La Gandara d’après le tableau du Luxembourg. — Cette icone, dit Eleuthère, est là sans doute dans l’intérêt de la Philosophie ? — Plutôt de l’Histoire, dit Rodrigues… J’estime que j’ai là sous les yeux la femme moderne, du moins dans cette extraordinaire expression d’assurance, de croyance en son ésotérisme & de mépris qu’ont tant de femmes d’aujourd’hui & que laissèrent d’avoir toutes les femmes d’autrefois. Et je m’entraîne, en

la regardant, à la comprendre, c’est-à-dire à devenir sa conscience. (1) — Parlez, dit Eleuthère en s’asseyant, parlez ! Je brûle d’entendre cette conscience…

Rodrigues rassembla plusieurs feuillets épars. Il commença :

  1. « J’ai la plus délicate des sensibilités… Les demeures les plus douces, les tissus les plus fins, les produits les plus rares sauraient seuls me convenir… Les choses les plus grossières suffisent aux hommes. »

  2. « Mon âme est une énigme. Le génie se consume à en chercher le mot… »

  3. « Je suis l’idole indifférente. Dans la

(1) Paul Rodrigues, en bon philosophe, est sujet aux généralisations hâtives qui servent ses passions… C’est pourtant assez vrai qu’on voit à la plupart de nos femmes « à la mode » une expression d’insolence en quelque sorte endémique — notamment une volonté d’être « à distance » — qu’on ne voit guère aux portraits de leurs homologues des temps passés. (Comparer, par exemple, le portrait que regarde ici Rodrigues & les portraits que Latour nous a laissés des « élégantes » de son temps, la maréchale de Belle-Isle par exemple ou madame de Brienne; comparer encore celles qui entraient au lit des anciens gouvernants & celles qui aujourd’hui occupent ces emplois.) Il est vrai que la démocratie crée une nécessité de « se distinguer » que n’avaient point ces femmes d’autrefois.

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« rue, les hommes me regardent : je regarde droit devant moi… Dans l’alcôve, j’assiste indulgente à une avidité qui s’épuise à m’étreindre, & dont je suis affranchie. »

Eleuthère souriait. Rodrigues s’en aperçut assez pour se croire encouragé, pas assez pour croire qu’on se moquât de lui. Il continua :

  1. « Je suis importante. Mon habillement réclame des heures. Mon entretien veut des fortunes. Je dérange. J’encombre. Je déplace beaucoup d’air… Quel pauvre être que l’homme dans sa simplicité ! »

  2. « Je suis l’arbitre. L’homme ne s’évalue que dans la mesure où je le distingue. »

  3. « Je crée l’amour dans le monde. L’homme est insipide. »

  4. « Je dispense la faveur. Car l’essence de mon corps est de se garder à soi : si bien que d’en laisser prendre la moindre part est une dérogation à ma définition,

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« proprement une faveur, quelque chose comme ce que fit le Seigneur en se montrant à Moïse… » Mais je m’arrête, dit Rodrigues, car vous riez d’un tel air que je me demande si seulement vous m’écoutez. — J’avoue, dit Eleuthère, que ce qui m’amuse le plus dans votre dissection des femmes, c’est l’homme que vous y révélez… Que votre sujet soit une créature de grâce & de faiblesse, ah ! ce n’est pas ça qui vous empêche de disséquer !… Je songeais, en vous écoutant, à cet écrivain juif dont parle Renan, (2) qui, établi en face des merveilles de l’Archipel, ne regarda rien de ce qu’il avait devant lui & ne s’occupa que d’organiser sa colère… Et si votre dissection découvre des choses vilaines, ce n’est encore pas la grâce du sujet qui vous empêchera de les dire… Et ça, c’est encore un des traits de votre race : l’horreur de l’impunité…, l’horreur de la galanterie, qui est en somme l’impunité de la femme,… l’horreur du Pardon, qui est au fond une galanterie de Dieu… — Tout ça, c’est possible… Mais ces pré- 12

tentions que j’attribue aux femmes, les ont-elles ou ne les ont-elles pas ? Eleuthère comprit la leçon. Il remisa la fantaisie. — Eh bien ! là, je crois qu’elles les ont… Seulement, je crois aussi (vous me permettrez bien de mettre une vérité à côté de la vôtre) qu’elles ont quelque raison de les avoir. — Quoi ! vous allez me faire croire que leur sensibilité est « délicate » ? Quand on voit combien elles sentent moins que nous la douleur physique ? Comme leur perception est grossière ? (3) Quand on voit quels hommes elles peuvent subir ? Quand on voit qu’il leur suffit d’aimer pour donner — avec joie — les soins les plus rebutants ?… — Leur sensibilité native est en effet très rude ; mais la vie qu’on leur fait est singulièrement douce. Les femmes n’ont peut-être pas le besoin des douceurs ; mais elles en ont cer- (3) Allusion à certaines expériences peu galantes, où l’on a montré que la perception des changements (notamment la perception des différences de poids) est beaucoup moins aiguë chez la femme que chez l’homme. Certains encore osent proclamer ce que chacun sait, qu’elles ont moins d’odorat que les hommes. 13

tainement l’habitude. Cela explique assez leur prétention. (4) — Et vous allez me faire croire que leur âme est une « énigme » ? Comme si on ne restait pas confondu au contraire de voir comme elle est simple, faite des mouvements du cœur les plus élémentaires, très peu nombreux, toujours les mêmes ? Comme si les grands exemples d’enchevêtrement de l’âme n’étaient pas donnés par des hommes, avec leur haute culture, avec leur sens social… ? Comme si l’âme d’une femme avait jamais été complexe comme celle d’Adolphe ou du héros du Triomphe de la mort ? — Cela est certain. Seulement cette âme complexe ou qui peut l’être, les hommes en général ne la regardent pas. Ils n’ont pas le temps. Un Adolphe est une exception, même dans sa classe, & de plus en plus… Tandis que toutes les femmes dont vous parlez la contemplent gravement, leur âme élémentaire… Or, cette gravité de l’âme à se contempler elle- (4) Ces dialogues présentent plusieurs invraisemblances, dont ne sont pas exempts ceux-là même de Platon, qu’on trouve si « naturels » : 1° les personnages répondent toujours à ce qu’on leur dit ; 2° ils parlent chacun leur tour ; 3° les arguments les convainquent. 14

même, c’est ce qu’on prend dans le monde pour sa complexité. — Prenez encore leur prétention à ne pas regarder les hommes, à ignorer l’ « avidité », &c…, (5) eh bien ! elle est encore justifiée… Oh ! non pas que « l’essence de leur corps soit de se garder à soi », mais parce que l’homme actuel est assez peu tentant… Quant à leur puissance d’encombrement, de dérangement, d’accaparement, &c…, c’est bien une vérité, n’est-ce pas ?… Croyez-moi, la situation actuelle de la femme est considérable. Ne chicanons pas le fait. Cherchons-en les causes. C’est plus élégant… Pour moi, j’en vois deux. La première, c’est que le mâle s’est « civilisé » : j’entends qu’il a déposé ces « barbaries » bonnes à émouvoir la sensibilité « la plus basse » & à « frapper l’imagination » : les couleurs, les étoffes, les bijoux, les parfums, le train, (6) l’inaccessibilité, les préséances… ; qu’il a déposé l’oisiveté, & avec elle le moelleux de la vie journalière — qui fait croire au patriciat de l’épiderme, — (5) Ces philosophes, comme il convient, ignorent ce qui se passe dans les salons : ils sauraient que la nouvelle prétention des femmes, c’est d’être des faunesses méconnues. (6) Tout ce qu’on entraîne avec soi. 15

& le repliement sur soi-même — qui fait croire à la richesse de la conscience. Il en résulte que la femme demeure dans le monde la détentrice unique de tout ce qui flatte les sens & impose aux esprits. C’est une position formidable. (7) Ce n’est pas tout. Du même coup elle échappe à l’attrait de l’homme, devenu par sa « civilisation » même parfaitement inexcitant ; (8) & elle est désirée par lui plus âprement que jamais, car il la veut maintenant comme l’expression d’un monde dont il se sent exclu… D’où, chez elle, conscience de ces avantages, explosion d’arrogance & de mépris ; chez lui, colère, humiliations…, bref, une haine des sexes qu’on n’avait jamais vue, & presque leur rupture : car la femme ne se contente plus de mépriser l’homme, avec son linge grossier, ses trois cheveux rassemblés & son amour simpliste, elle cesse de lui (7) Ce qui semble vérifier l’explication qu’Eleuthère donne ici de la haute situation de la femme, c’est que, dans les pays où l’homme n’a pas déposé les attributs barbares, la femme compte beaucoup moins : dans les pays, par exemple, où règnent les militaires ou les matadors. (8) Ces raisonneurs tiennent vraiment trop peu de compte de la presque unanime affirmation des femmes, que pour elles l’attrait de l’homme c’est son intelligence. A moins qu’ils n’aient remarqué combien les hommes les plus intelligents sont célèbres dans l’Histoire par leurs malheurs conjugaux. 16

demander l’amour & s’adresse à ses pareilles. — La seconde cause, c’est la démocratie ; c’est que, maintenant, c’est la foule qui impose ses goûts & fait les royautés, c’est-à-dire précisément cette partie des humains essentiellement sensible à cette barbarie dont justement la femme dispose & dont elle dispose seule. (9) Aussi la femme est-elle proprement l’idole moderne… Le monde n’attire un couple que pour avoir la femme… On ne fait plus que des portraits de femmes… Tous les impresarios vous diront qu’on ne fait plus de recette qu’avec la femme… Le roman, le théâtre, le magazine, l’affiche, tout ce qui parle au « public » ne traite que de la femme… En vérité, si une chose m’étonne, c’est qu’elle soit si modeste.

Rodrigues maugréait. La race voulait en lui (9) Que la démocratie dût conduire au culte de la femme & autres asiatismes, c’est ce qu’on pouvait déduire de sa définition. D’une part, en effet, la démocratie déchaîne le monde des simples, avec leur besoin fondamental d’étonnement, d’ébahissement, d’écarquillement d’yeux ; d’autre part, l’aliment naturel de ce besoin, la démocratie le supprime, en supprimant les rois, la cour, les grands, en contenant les militaires ; dès lors, ce besoin déchaîné se jette sur ce qu’il trouve : sur la femme, sur les comédiens, sur les rois étrangers qui viennent rendre visite. 17

que la femme ne comptât point. Eleuthère profita de la nuit qui tombait pour ignorer sa mauvaise humeur. Il continua comme pour lui-même :

— Mais quand leurs prétentions seraient mille fois moins justes, il faudrait encore les leur laisser… C’est si nettement notre intérêt ! Quel prix aurait leur « chute », si nous ne savions de quelle hauteur elles croient tomber !… Que vaudrait le spectacle de la joie de leur chair, de leur sombre application à l’atteindre, du redoublement de cette application à mesure qu’elles en approchent, si nous ne savions leur prétention à la « divinité » & qu’à cette joie de leur chair se mêle comme une colère qu’on y assiste !… Combien leur corps perdrait de son pouvoir troublant si nous ne songions, non pas tant qu’il est désiré, mais qu’il sait qu’il l’est, & qu’il s’émeut lui-même, soulevant pour nous ses voiles, de la fortune qui nous échoit !… L’importance que les femmes attachent à leur personne, allons ! c’est les trois quarts du 18

désir qu’on a d’elles… C’est déjà assez triste, à mesure qu’on les connaît davantage, de s’apercevoir qu’elles en attachent beaucoup moins qu’elles ne le disent… (10)

(10) L’idée de la faveur que fait la femme en consentant l’amour semble une idée relativement moderne, (apparemment chrétienne.) Chez les anciens, l’homme semble avoir osé croire qu’il était aussi bien un plaisir pour la femme qu’elle-même l’était pour lui. « O Circé, dit Ulysse, tu as fait de mes compagnons des pourceaux, & tu me demandes d’être gentil (ἤπιος) avec toi… » C’est à remarquer encore que, chez ces anciens, toutes les déesses font des avances (Calypso, Circé, Vénus,…) : il est vrai qu’elles sont de très belles femmes.

Ils allaient par le bois.

Elle lui contait ce qu’elle avait connu dans la semaine : des livres, des gens, des peintures… Elle passait le mauvais. Elle ne voulait qu’aimer & qu’admirer.

Souvent, à l’écouter, il changeait ses jugements : car il était plus juste, mais elle était plus vraie.

Ils refusaient l’image des plus faibles discords : ils ne voulaient penser qu’à des êtres qui s’aiment & à des choses qui se ressemblent.

Ils s’assirent. Elle promena autour d’elle un 23

regard essentiel, & Eleuthère comprit qu’elle sentait la nature, qu’elle ne la nommait pas.

Au détour d’un village, ils croisèrent un convoi. Elle fit le signe de la croix. Il l’évoqua petite fille, qui apprenait à lire & à respecter Dieu. Et il l’aima plus tendrement.

Elle disait ses enfances toscanes. Il disait ses enfances… Chacun aux yeux de l’autre grandissait de sa tradition. Chacun portait à l’autre un parfum de lointain & de mœurs très anciennes… Puis ils sentaient que leur amour osait mêler deux races. Et c’était à la fois un attrait & une crainte.

Ils se perdirent. Il fallut grimper, descendre, écarter des branches, passer des ruisseaux sur trois pierres… Elle faisait tout cela rieuse, légère & forte. Et Eleuthère songeait à ses esthéticiennes de la neurasthénie.

A souper, il la regardait. Pourquoi, pensait-il, est-elle si différente des nôtres ? — C’est qu’elle est libre dans sa grandeur…

Ils se prirent par la main & s’en allèrent 24

dans l’ombre… Elle laissa tomber tout ce qui la revêtait. Et soudain Eleuthère crut comprendre Florence, ses palais, ses jardins,… aux formes magnifiques & jamais insolentes, ivres de royauté beaucoup moins que d’amour…

Dans la nuit, Eleuthère s’éveilla. Madame Camignani dormait, le front dans l’oreiller & grandement découverte, soit dans une posture dite parfaitement impudique… Longtemps il contempla… Bientôt il constata en lui comme une émotion sacrée. Il chercha par quelles idées un tel spectacle créait en lui une telle émotion… Il en trouva deux. La première, c’était l’idée d’infinitude : ces formes, pensait-il, expriment la femme — non plus, comme son visage, sous l’aspect de l’individuel & donc de l’inquiétude —, mais sous l’aspect du genre et de l’éternité ; elles toucheront toujours les âmes religieuses… Et la seconde c’était l’idée que cette infinitude lui manquait de respect. Être ir-respecté, pensait-il : important fac-

teur du plaisir de l’amour ! Se dire que, par ce qu’on fait & par ce qu’on laisse faire, on déchoit tout d’un coup de ce être respecté qui semble comme cousu à votre humaine personne… Pour les femmes c’est les trois quarts du plaisir… Mais n’est-ce pas, dira-t-on, tout simplement le plaisir du retour à l’animalité ? Eh non ! le plaisir, c’est qu’à ce retour il y ait un témoin. C’est bien le plaisir d’être irrespecté, méprisé. C’est la volupté de la honte… — Ce plaisir doit être d’autant plus vif que dans la vie courante on est plus respecté. (Et Eleuthère songea au goût des magistrats de se faire traiter « par-dessous la jambe ».) — Et tout cela n’est pas sans rapport avec l’humilité mystique… Combien aimeraient d’être traités par Dieu comme Jean-Jacques aimait de l’être par Mademoiselle Lambercier !…

Puis, comme il continuait à ne pas dormir & qu’il songeait maintenant aux joies qu’il avait eues il y a quelques heures à posséder cette belle femme étendue, il se mit à chercher de quelles idées était faite la joie de la possession… 26

Il lui parut que la principale c’était l’idée de ce fait, absolument extraordinaire quand on y pense, qui est que l’on s’installe dans un autre être.

Et il détaillait : S’installer… : prendre ses aises, se dilater, se mouvoir librement. Dans… Être au-dedans d’une chose. La gêner… Dans un autre être… D’abord, un autre ; un être qui n’est pas moi… Me mouvoir librement dans un être qui n’est pas moi !… Quelle chose extraordinaire !… Et puis, dans un autre être, c’est-à-dire, non pas dans un corps (que serait-ce que ça !), mais dans le sentiment qu’un corps a de lui-même, c’est-à-dire dans cette chose qui semble le plus essentiellement inviolable : dans une conscience !… Car c’est ça, oui, c’est bien ça : c’est s’installer dans une conscience…

Il se fit à cette idée.

Puis il songea :

Si la joie de posséder tient à l’idée que l’on 27

s’installe dans une conscience, le désir de posséder davantage doit conduire à vouloir pénétrer ce qui, dans le corps désiré, semble lié à la conscience la plus intime,… … …Et Eleuthère pensa que ce que les savants appellent « aberrations » de l’amour n’en est que le développement le plus logique.

Il songea encore :

Si la joie de posséder tient à l’idée que l’on s’installe dans une conscience, cette joie doit être d’autant plus grande que la conscience où l’on s’installe semble plus réservée ; (plus précisément) doit être d’autant plus grande que le self-feeling où l’on pénètre semble plus jaloux de soi-même… Et il songea quel surcroît de joie l’homme devait à ce que la femme fût un être qui cache la conscience de ses fonctions intimes, & quelle frustration c’était pour elle que l’homme fût un objet si peu honteux des lois de son corps.

(Et il remerciait les femmes de leur science à renouveler l’aspect de la réserve ; il les 28

remerciait d’échelonner, à partir du retrait de leur première épingle, comme une série de plans de pudeur à perte de vue… L’un de ces plans tombe-t-il qu’on croyait le dernier ? Il en surgit un autre… A l’amant qui la soutient & croit qu’il vient d’avoir toutes ses intimités, voilà qu’elle interdit l’entrée de son cabinet de toilette… Et l’amour se ravive à l’idée que derrière cette porte elle recommence de se garder à elle-même… Non, jamais l’on ne dira assez tout ce qu’elles font pour nous.)

Et la joie de posséder doit s’aviver encore quand le milieu où l’on possède un être, étant le milieu même où cet être vit & sent, fait comme un prolongement à la conscience où l’on s’installe… Et il considéra que l’on n’avait pleinement une femme que chez elle, que dans sa chambre, que dans son lit… Et ça n’arrivait qu’aux maris !…

(Puis il songea que son regret de n’avoir point ces choses tenait peut-être à ce qu’il savait quel caractère sacré une femme confère

aux murs qui la recèlent & à la couche qui la reçoit.)

Et encore :

Si la joie de posséder tient à l’idée qu’on s’installe dans un autre être, cette joie sera d’autant plus grande que cet être semblera plus autre

Et il résolut de penser que l’âme de chaque sexe est une âme spécifique ; que, dans le vrai de son être, dans sa conscience vive de jouissance & de peine, une duchesse est plus près de sa bonne que de son frère…

Et, sans chercher si loin :

Qu’est-ce que notre conscience d’homme aura jamais de commun avec celle d’un être qui bouche le trou des serrures pour se déshabiller, & qui « se refuse ».

Enfin il croyait maintenant comprendre le 30

goût qu’il avait des femmes belles, des tailles élevées, des formes nobles : toutes choses qui semblent liées à une plus grande quantité de conscience.

Continuant de chercher quelles idées présidaient à la joie de posséder, il songeait encore :

Et ce n’est pas seulement l’idée qu’on s’installe dans une conscience, c’est l’idée que l’on s’y éjouit : plus précisément, c’est l’idée que l’on se sert — que l’on se sert ! — de cette chose la plus sacrée pour provoquer en soi la chose la plus in-fâme : la joie de son corps…

(Cela encore lui parut une joie réservée au mâle, refusée à la femme : lui seul se sert d’un être ; lui seul contente une joie objectivement ignoble ; lui seul la contente dans un corps dit précieux…

Toutefois il lui semblait que certaines femmes (point jeunes) s’étaient servies de lui… Cette idée d’avoir été méprisé l’attachait au 31

souvenir de ces femmes par les liens les plus bas, c’est-à-dire les plus profonds.)

Et la possession de la femme, ainsi décomposée, lui semblait la forme entière de la domination. La seule forme. Auprès d’elle toutes les autres faisaient rire !… Qu’est-ce que c’est que de tenir un esclave sous son fouet, un vaincu sous son genou, un soldat sous sa botte…, qu’est-ce que c’est que tout ça auprès de clouer sur un lit un être tremblant & nu, d’enserrer ses mouvements, de lui imposer son haleine, de s’installer en lui, de s’y mouvoir, & de le souiller par la rieuse expansion de sa joie la plus basse ? La femme qui hors de sa volonté, hors seulement de son désir, — par devoir, — a subi un tel sort a connu la dernière des hontes. La femme qui a dû se laver d’un homme qu’elle n’aime pas est proprement une loque humaine. Entre elle & une âme libre, plus rien de commun.

Puis il pensait que c’était le sort d’à peu près toutes les femmes… Il entendait 32

Brünnhilde : « Que peux-tu faire, malheureuse ! » Il revoyait l’expression de déchéance qu’il avait si souvent remarquée en leurs visages quand rien n’occupe leur attention, dans les concerts, dans les tramways… Et il redoublait pour elles de pitié & de méfiance.

Et il songeait aussi que, n’ayant pas d’épouse, cette possession d’une femme contre sa volonté, c’était une joie de maître qu’il ne connaissait point… Il lui semblait que les femmes l’en méprisaient. Lui-même s’en méprisait… Il résolut de penser que bien des maîtresses aussi se donnent par devoir.

Et il cherchait à discerner d’autres idées encore, créatrices de joies d’amour :

Il y a l’idée du plaisir que l’on cause. Je dis que l’on cause. Le plaisir de l’autre ne me réjouit que parce que je le cause… Quand les femmes viennent nous dire que le plaisir de l’aimé fait toute leur joie, elles manquent de 33

précision : le plaisir de l’aimé causé par une autre ne fait pas du tout leur joie.

On cause de la sensation chez l’objet possédé pour se prouver qu’on le possède : les hommes pris on les fait souffrir; les femmes, on les fait pâmer.

Faire du mal à quelqu’un, c’est vouloir se prouver sa propre existence par son effet sur autrui. C’est un des contraires de l’égoïsme, lequel consiste au fond à se définir par soi-même, hors de toute idée d’autrui, comme le dieu des stoïciens… C’est une forme de l’altruisme.)

Et encore :

Il y a l’idée d’une sorte d’intelligence muette & comme préétablie, celle de deux êtres qui sans s’en dire un mot s’entendent

immédiatement dans l’exécution d’un acte compliqué & inofficiellement enseigné.

Et encore cette idée que — toujours à cause de vous — une grande personne devient une enfant; que celle qui, ce matin encore, était une « dame », qui « dirigeait » un intérieur & enseignait des enfants, est maintenant elle-même une enfant, qui court après une joie de son corps aussi rageusement qu’une petite fille après un gâteau…

Il en était là de ses réflexions quand madame Camignani s’éveilla. — Tu ne dormais pas, dit-elle. Tu pensais à moi? Il l’en assura. Puis, naïvement, lui conta ses idées. Elle l’écouta d’abord avec l’indulgence un peu malicieuse qu’elle eût eue pour un enfant compliqué… Bientôt, parmi les idées de son ami, elle en distingua deux plus nettement que les autres : la douceur de ses yeux & l’agrément de sa bouche. Elle se rapprocha

pour mieux comprendre…, & doucement il sentit son intelligence de l’amour se fondre en l’amour même…

Mais, maintenant, dans la possession, il s’appliquait à prendre une pleine conscience des idées qu’il savait y être. Et cette conscience doublait sa joie en la conduisant… Le lendemain, dans le bois, comme la jeune femme adorait leur nuit, il songeait que la maîtrise en amour est la même qu’en art : discipliner son émotion sans la perdre.

Paul Rodrigues entra de bon matin chez Eleuthère. Il avait à lui dire des choses graves :

— J’ai pensé toute la nuit, dit-il, à ce que vous me disiez l’autre jour : qu’il nous faut entretenir la très haute opinion que les femmes ont d’elles-mêmes, parce que cela décuple la joie qu’on sent à leur défaite… Eh bien, je viens vous dire que je trouve ça odieux. L’orgueil du mâle ne m’indigne pas moins que l’autre. Je hais toutes les glorioles que cause à l’un des sexes la basse posture où il met l’autre… Eleuthère connaissait ces crises d’éternité,

cette manie sémitique d’abolir la joie de vaincre. — Et vous rêvez, dit-il, d’un amour sans orgueil. — Où personne ne « triomphe ». — Où aucun « moi » ne s’impose. — Où au contraire la frontière des consciences tendrait plutôt à s’effacer. — C’est cela. — En somme, vous rêvez d’un amour sans individus. — Je rêve d’un amour où il n’y aurait que de l’amour. — C’est bien ce que je voulais dire… Car on le connaît cet amour-là. C’est celui de Tristan. Il mène directement à la mort. — Pardon. A l’Éternité. — Au regard des individus, c’est exactement la même chose. — Ah ça ! est-ce que par hasard vous délaissez l’Éternité ! — Je délaisse tout ce qui n’est pas à sa place.

Et l’Éternité n’est pas à sa place dans les affaires humaines. Et vous le savez comme nous ; & vous le dites ; & c’est bien la plus cynique des contradictions que votre perpétuelle prétention de nous induire en Éternité. Car vous êtes tous les mêmes. Vous commencez par vous retirer sur la montagne, & là vous n’avez pas assez de formules pour nous faire savoir qu’entre vous & les nôtres il n’y a rien de commun ; que votre Infini, votre Éternel, votre « amour divin » sont des produits d’essence extra-humaine ; qu’aucun pont ne saurait conduire de l’humain le plus haut vers ces divinités : « entre le fini & l’infini il y a une différence, non pas de degré, mais d’essence » : (1) « avec des arrêts si nombreux soient-ils on ne fera jamais de mouvement » ; (2) « l’amour divin diffère de l’amour humain comme la constellation du Chien diffère de l’animal qui porte ce nom », (3) &c., &c… Puis, un jour, vous vous ennuyez sur la montagne ; l’Éternité ne vous suffit plus ; vous voulez, comme les autres, exister, qu’on vous sente…

Et vous descendez chez les hommes, y imposer vos dieux. Et alors on apprend cette chose étrange, c’est qu’on ne pouvait passer de notre terre à votre ciel, mais qu’on peut passer de votre ciel à notre terre ; c’est qu’on ne pouvait passer de l’arrêt au mouvement, mais qu’on peut passer du mouvement à l’arrêt ; en un mot on apprend cette chose étrange, c’est qu’il n’y avait pas de pont entre A & B, mais qu’il y en a un entre B & A !… — Pardon, dit Rodrigues, c’est les infinitistes de salon qui disent ça, ceux qui font des cours d’Infini aux belles dames. (4) Allez donc faire un cours en restant dans l’Éternité !… Mais citez-moi donc un penseur solitaire… — Mais tous !… L’un (5) veut que l’Idée des choses contienne déjà les choses : elles « participent » de leur Idée ! L’autre, qui croit le réfuter, (6) veut voir la chose « actuelle » dans

(4) Allusion probable, & d’une déplorable irrévérence, à une certaine Philosophie du jour fort goûtée en effet par les penseurs mondains, & où il est dit par exemple : « Comme si le mystère ne tenait pas à ce que l’on prétend « aller des arrêts au mouvement par voie de composition, « ce qui est impossible, alors qu’il est si aisé de passer, « par simple dégradation, du mouvement au ralentisse- « ment & à l’immobilité. »

la chose « en puissance » ! Ceux-ci (7) se tuent à chercher comment le Genre pourrait bien, tout en restant un lieu d’indiscernables, devenir cette chose-là, que je tiens, que je suis ! Ceux-là (8) s’épuisent depuis deux mille ans à définir un Dieu tel que, sans qu’il cessât d’être éternel — c’est-à-dire qui ne choit pas — , sa chute fît cependant partie de sa définition ! Celui-ci (9), qu’on disait mort au monde sensible & dont l’Infini semblait honnête, ne vaut pas mieux que les autres : le Fini le tourmente, & de son Infini il « déduit » la Passion ! Cet autre (10) invente un Infini qui « s’achoppe » à ce qui n’est pas lui pour devenir les choses. Cet autre (11), un Infini qui « se revêt de matière », qui « pénètre » le monde. Cet autre (12), un Infini qui « se sépare de soi » pour devenir la Nature !… Pas un n’accepte loyalement la solitude de l’Infini… Pardon. Les Éléates !… Ceux-là étaient fiers… Car ça date de Socrate cette prostitution du divin à l’humain. C’est lui qui porte le double poids

d’avoir souillé la métaphysique au service des choses humaines & obscurci les choses humaines à la clarté métaphysique. (13) — En somme, c’est très simple : ce que vous reprochez à ces hommes, c’est qu’ils n’ont pu soutenir la pose parfaitement inhumaine qu’en effet ils avaient promise ; c’est que, dans l’ivresse même du Concept, ils n’ont pu oublier l’humble monde de l’Amour, & que leur cœur s’émeut toujours du sort des malheureux qui sentent & qui agissent ; ce que vous leur reprochez, au fond c’est leur grandeur… — C’est peut-être leur grandeur, mais c’est sûrement notre malheur… Car avec eux s’installent au gouvernement des choses terrestres (& avec quel prestige !) des valeurs qui, de leur propre aveu, ont été faites hors de l’humanité ; en rupture d’elles ; bien mieux, sont proprement des fruits d’anesthésie humaine… Naturellement, toute la fonction humaine en devient empêchée… Et les hommes consternés s’entre-regardent & se disent : « Quel est donc aux sources de vie ce poison qui depuis

(13) On sait que cette intention de faire servir la Métaphysique à la solution de problèmes pratiques fait le fond de l’œuvre de M. Bergson. A cette œuvre Eleuthère proposait comme sous-titre : Cours de Métaphysique appliquée.

deux mille ans pacifie nos orgueils, adoucit nos ardeurs, sublime nos volontés…? » Et ils ne trouvent pas & ils se désespèrent… Mais nous commençons à comprendre. Nous commençons à l’entrevoir, le coup de force initial de la Philosophie. Et nous la relevons votre « distinction des essences », mais en vous sommant cette fois d’en respecter la loi. Soit : on ne peut pas passer de notre essence mortelle à votre Éternité ; mais vous non plus, alors, vous ne pouvez pas passer de votre Éternité à notre humanité. Nous vous bloquons dans votre Éternité. Et nous prétendons à notre aise honorer nos vrais dieux, ceux-là dont la Science même nous dit que c’est par eux que tout croît et diffère : l’Inéquilibre & l’Excitation. — Et alors, ce n’est plus l’orgueil des amants que vous défendez. C’est bien autre chose. C’est la haine des races, c’est l’injustice, c’est la persistance dans l’injustice… C’est tout votre passé que vous reniez… — Peut-être… La vie ne serait vraiment qu’une horrible mer morte s’il n’y avait au monde que des conciliateurs bénins & des impartiaux châtrés.

Eleuthère alla voir le comte ***, qui lui avait écrit qu’il était souffrant. C’était un homme d’une cinquantaine d’années qui, élevé dans la religion des lettres & des formes, puis dévoyé par l’Affaire, s’efforçait maintenant de penser. Il vivait retiré, & son monde lui vouait une méfiance mêlée de respect.

Eleuthère trouva là, faisant visite, la présidente Galthier-Vilaine (née Singer), auteur de plusieurs volumes que son nom avait rendus célèbres.

Après les propos dits d’usage, & avec tous les ménagements qu’on doit à la présence

d’une femme, le comte fit tourner l’entretien à un jeu de la pensée. Il trouvait Eleuthère souverain pour les embarras d’esprit. Il lui exposait, cette fois, son embarras devant le projet d’impôt sur le revenu, c’est-à-dire l’impossibilité où il était, malgré le désir qu’il en avait, de n’y point voir une atteinte à la liberté. — Sans doute, dit Eleuthère, parce qu’il vous force à une déclaration de votre fortune. — Mais avez-vous songé quelle liberté vraiment est ici menacée ?… Pour moi, je ne vois que deux sortes de gens qu’une telle déclaration puisse vraiment gêner : ceux qui veulent paraître plus riches qu’ils ne sont (pour éblouir), & ceux qui veulent le paraître moins (pour ne pas faire ce qu’ils doivent)… Ceux qui consentent à paraître ce qu’ils sont, qu’est-ce que ça peut leur faire qu’on sache leur situation !… En somme, la liberté ici atteinte, c’est la liberté de mentir… Or, cette liberté-là, qu’on la réclame au nom de l’intérêt (il paraît que le commerce ne peut pas s’en passer), rien de mieux ; qu’on la réclame même au nom d’un certain bluff nécessaire aux fonc-

tions mondaines, mieux encore ; mais qu’on la réclame au nom de la « morale », c’est plutôt drôle.

(Cependant la présidente relevait ses jupes à mi-jambe. Elle ne pouvait supporter qu’un homme ne s’occupât point d’elle. Et Eleuthère avait horreur des blondes petites.)

— Il y a du vrai, dit le comte… Pourtant chez ceux-là mêmes qui, vivant loin des hommes, ne sauraient apprécier la liberté de mentir, il y a une liberté atteinte : c’est la liberté de garder pour soi ses affaires. — Nous y voilà. Car c’est là au fond, pour les vôtres, la vraie question. Ce n’est pas une question d’argent. Vous consentiriez à payer trois fois plus, si on ne s’introduisait pas chez vous (1)… Ce que vous n’admettez pas, c’est qu’ « on se mêle de vos affaires »… Eh bien, cela, laissez-moi vous le dire, c’est une preuve de plus de cette chose qu’on savait déjà, qui est que votre éducation sociale est toute entière à faire… Car enfin, qu’est-ce que la vie sociale, si l’un de ses traits essentiels — celui

qui l’oppose le plus nettement à la vie sauvage — n’est pas qu’on s’y mêle constamment de nos affaires ? Et qu’est-ce que le sentiment social, si ce n’est l’acceptation indolore — presque réflexe — de cette continuelle intrusion ?… Tenez, c’est ce que les Juifs ont à un haut degré… Or vous, vous en êtes toujours, au fond, à l’idéal du château-fort, où l’on naissait, où l’on se mariait, où l’on mourait, où l’on jugeait, où l’on héritait…, sans qu’en effet personne s’en mêlât ; & vous vous insurgez aujourd’hui contre une déclaration de votre fortune, comme vous le faites contre une déclaration d’association, comme vous le faites contre une feuille de recensement, comme vos aïeux ont dû le faire contre la déclaration de la naissance de leur fils, du mariage de leur fille, de la mort de leur père… Car ils ont dû en faire une vie, vos aïeux, quand on leur demanda ces choses qui vous semblent maintenant toutes naturelles !… C’est ce qui fait penser que vous vous ferez aussi à celle-là… Mais, croyez-moi, hâtez-vous de vous faire une raison : car la vie sociale deviendra de plus en plus intense, & on se mêlera de plus en plus de vos affaires…

— Alors, intervint la présidente, il y a maldonne… Car enfin, la République avait promis la liberté. — Sa grosse faute, dit Eleuthère, ç’a été de ne point dire quelle liberté… Et, de vrai, ceux qui ont fait la République étaient bien incapables de tant de distinction… Depuis, ses ennemis n’ont pas cessé d’exploiter cette faute. Et c’est de bonne guerre. Mais, si on laisse la guerre, tout le monde reconnaît vite quelle liberté la République pouvait donner et quelle on n’en devait pas attendre… Il y a une liberté qui consiste à poser sa volonté contre l’ensemble dont on fait partie, ou du moins en dehors de lui, proprement à faire « ce qu’on veut » : cette liberté-là, il est clair que la République ne la donnerait pas, qu’elle la donnerait même moins que les régimes précédents… Et puis il y en a une autre qui consiste à fondre doucement sa volonté individuelle dans celle de l’ensemble… Il est vrai que cette liberté-là, on ne la donne pas, on la suggère, on l’éduque. Car elle n’est pas un droit, elle est un sentiment… — Cela revient à dire, dit le comte, que ce que tout le monde appelle liberté, la Républi-

que ne le donnera pas ; mais qu’en revanche elle donnera — elle suggérera ! — quelque chose qui n’est pas du tout la liberté, mais qu’il vous plaît d’appeler ainsi. Car enfin, ce sentiment de dépendance consentie auquel vous faites allusion — et dont je ne vais pas nier l’importance (c’est la base de l’esprit militaire) (2) — en quoi, s’il vous plaît, mérite-t-il le nom de liberté ? — Il le mérite en ce qu’il est l’abolition de notre prison individuelle en faveur d’une conscience anonyme, en ce qu’il est le passage du distinct au confus. Il est liberté comme est liberté l’amour, où notre moi s’évade de son identité ; comme est liberté l’extase alexandrine où l’idée de nature infinie endort le sens de limite personnelle… D’ailleurs, ne croyez pas que cette « liberté »-là soit de mon cru. Elle fait quelque figure dans l’histoire des idées… C’est la liberté du panthéisme. A ce mot de panthéisme, la présidente dressa la tête en personne qui détient cet article.

(2) Le comte montre ici une faiblesse d’analyse, bien excusable d’un gentilhomme : la base de l’esprit militaire, ce n’est pas le sentiment de dépendance consentie, c’est le sentiment de la grandeur de cette dépendance.

— Singulier panthéisme, dit-elle, qui nie l’individu, c’est-à-dire la sensation. — Mais, dit Eleuthère interloqué, c’est sa définition… Puis, comme s’il s’éveillait d’un rêve : — Pardon ! dit-il… Il est bien entendu qu’il y a deux panthéismes. Il y en a un par qui l’homme veut résorber son moi dans la nature… Et puis il y en a un autre par quoi il veut absorber la nature dans son moi… Le premier est celui de Spinoza. C’est celui dont je parlais. Le second est celui de toutes les midinettes quand vient le printemps… — Monsieur a la manie des distinctions, dit la présidente en prenant congé.

Les rues étaient pavoisées de drapeaux tricolores… Les deux promeneurs arrivèrent à une grande place que l’on tendait de guirlandes de lampions & où l’on dressait une estrade… Ils s’assirent sur un banc.

— Donc, dit le comte, cette fête du 14 juillet, c’est par quoi l’humanité démocratique « s’enivre de sa propre image ». Or l’humanité, elle, ne voit que son instant ; elle ne compare pas. Mais nous, ne pourrons-nous pas — évoquant l’homme des divers âges célébrant sa propre attitude — comparer les divers tons dont il le fit? Et n’y a-t-il pas lieu de sourire si l’on voit avec quel fracas la pré-

sente humanité célèbre une attitude dont le trait principal est que, sous un ciel gris, mille formes quelconques grouillent de cabarets en cabarets, & si l’on songe d’ailleurs avec quelle discrétion une humanité ensevelie, dont les fêtes s’appelaient les Panathénées, célébrait une attitude qui consistait en ce que, sous le ciel de l’Attique, la procession des êtres qui posèrent pour Phidias montait à l’Acropole en franchissant les Propylées?

— Pour beaucoup d’hommes, en effet, il y aurait lieu de sourire. Il est en effet des hommes qui ne sauraient déclarer beau que ce qui ressemble à un « phénomène » : c’est-à-dire ce qui, se détachant sur un fond monotone & indéterminé — l’espace, le temps, le silence — y produit l’effet d’une rupture d’équilibre & d’un contour délimité. Ces hommes-là préfèrent Hugo à Lamartine, le pittoresque à l’homogène, la surprise à la félicité. Pour ceux-là, naturellement, cette seule société peut être déclarée belle dans

laquelle un groupe, par son élévation au-dessus d’une immensité de misère, apparaît comme une éclatante saillie, tandis qu’elle manque à toutes les conditions du beau cette actuelle société dont le propre est précisément de naître d’heure en heure à plus d’in-différence.

Il est d’autres hommes qui ont du beau un autre sentiment : qui sont surtout sensibles, devant le monde extérieur, à l’idée de l’énergie incolore qu’il exprime, & qui demandent leurs émotions à ce qui leur signifie l’immanence d’une puissance continue & la promesse d’une transformation sans limite. Ceux-là sont moins émus par le plus brillant soliste que par l’impersonnelle symphonie, moins émus par la passagère tempête que par le calme de la mer, moins émus enfin par la vue d’un fier patriciat — condamné par l’essence même de la fierté à une limite de développement — que par la vue de la démocratie monotone & illimitée…

De ces deux sortes d’hommes, les premiers, exclusivement sensibles à ce qui leur res-

semble, ne considèrent du monde que la matière vivante : la vie leur semblant donc une chose commune — commune à tout ce qu’ils voient —, ce n’est qu’à une qualité de vie qu’ils donneront le nom de « beau ». En face d’une société, c’est donc en raison de la qualité de vie qu’elle contient qu’ils la trouveront belle. Pour ceux-là, évidemment, la Panathénée est plus belle que cette fête… Les seconds, prenant conscience d’un cosmos moins étroit, savent abstraire, par contraste avec la matière brute & par-dessus des formes diverses de la matière vivante, l’idée générale de vie ; &, sachant combien la vie est rare, quelles victoires & quelle perfection elle implique, ils trouvent à la vie elle-même une beauté. Pour ceux-là une société est belle en raison de la quantité de vie qu’elle manifeste, & elle aura tous leurs suffrages cette fête, onde vitale plus ample que celles du passé. Qu’importe, diront-ils, si les chants de ces gens sont vulgaires : ils chantent ! & ce qui est beau, ce n’est pas de chanter telle ou telle chose, c’est de chanter. Qu’importe si leur rire est grossier : ils rient, ils vivent ! & ce qui est laid, ce n’est pas telle ou telle joie, c’est la

souffrance ; ce n’est pas telle ou telle vie, c’est la mort. Quant à cette société où quelques hommes vivaient tandis que des milliers gisaient dans la torpeur, elle ne saurait leur paraître qu’une délicate difformité.

Les premiers, enfin, dans la geôle que leur est leur sensibilité, ne sauraient trouver beau que ce qui touche leurs sens. Pour ceux-là, une méthode algébrique, une synthèse chimique sont choses essentiellement incapables du beau, &, parmi les fêtes sociales, celle-là surtout sera trouvée belle qui contient les danses mimées & les courses de quadriges… Les seconds, soucieux d’exprimer par le verbe autre chose que leurs éblouissements, veulent entendre par « beauté » un effet dépendant de convenances objectives. Pour eux, toute espèce de réalité est capable d’une beauté spécifique, déterminée par les convenances, non pas de nos sensations, mais de sa propre tendance. Ceux-là — comprenant que la tendance d’une société c’est de satisfaire, non pas les besoins de quelques délicats, mais ses propres besoins — ceux-là trouveront belle cette société qui,

cessant de concentrer sa conscience en quelques points isolés pour la distribuer peu à peu à l’infinité de ses membres, réalise mieux que ses devancières la convenance des associations.

De ces deux éternelles esthétiques la première, en somme, accuse le sens exclusif du fini, elle prend l’homme pour mesure de toutes choses, elle réifie les concepts. Bien qu’elle soit l’esthétique d’un Nietzsche & d’un Renan, elle relève, au fond, du mode de sentir propre aux hommes des cavernes… La seconde sait infinitiser, elle sait s’abstraire de l’Homme, elle sait vibrer à des idées qui restent des idées sans devenir des images. Que dans le développement du sentir elle soit le terme ultime, c’est ce dont tous conviendront : tous conviendront qu’un simple qu’on enseigne à sentir s’émouvra aux images d’un Praxitèle ou d’un Vinci bien avant qu’il s’émeuve aux idées d’infini ou de continuité… Sentir la plus grande beauté de la démocratie semble bien l’esthétique des seuls aristocrates : ô fidèles du « miracle grec », avec non moins

de droits que les plus fins des vôtres, j’ai, dès mes premiers pas dans ces bois populaires, j’ai été, moi aussi, écœuré par les paniers de viande froide & par l’éternelle Valse Bleue ; &, dans une détresse non moins juste que la vôtre, j’ai, moi aussi, tendu les bras vers la caresse des mondes injustes ; mais je me serais trouvé un peu simple si, impuissant à m’évader de mes sens, je n’avais su juger ce mouvement au-delà de ses rapports avec mon agrément ; & je me trouverais un assez pauvre cœur si, percevant alors le sens de ce mouvement qui est un soulèvement vers un peu plus de bonheur, je n’y trouvais de la beauté & ne sentais soudain toutes les survies de mon éducation académique sombrer dans l’émotion de la sympathie sociale.

LA présidente n’oubliait pas Eleuthère. Sa persistance à ne point voir les jambes qu’on lui montrait & sa désinvolture à souffler sur les jugements qu’elle daignait porter le recommandaient assez à son attention. De plus, elle flairait là une manière de penser tout autre que celles qu’elle accoutumait & dont elle pourrait bien tirer parti… Quinze jours après leur rencontre, elle lui écrivit :

J’ai pioché le « panthéisme » ! J’ai lu Plotin & Spinoza ! Mais je ne comprends pas tout… S’il vous plaisait un jour, vers cinq heures, de venir m’en éclairer, je vous en serais reconnaissante.

En même temps elle lui envoyait ses deux derniers volumes : car, certainement, l’autre jour, il ne savait pas au juste à qui il parlait.

Eleuthère goûtait assez, après une journée passée au jeu de l’esprit, de se reposer dans la pensée mondaine. Et puis, de temps en temps, il avait besoin des salons & de l’orgueil qu’on y respire comme d’un contrepoison à la sérénité… Un jour, vers la fin de l’après-midi, il alla chez la présidente. Elle commença par lui parler de lui, ou d’elle en fonction de lui… Elle dit ses ignorances en tant qu’il y pouvait remédier. Elle nomma de récents articles de revues philosophiques. Devait-elle les lire ? Qu’en pensait-il ?… Eleuthère avoua lire peu ces choses. Il les comprenait quand il était jeune. Maintenant il ne pouvait plus rencontrer des mots comme liberté, comme cause, comme continu, & autres ingrédients de ces compositions, sans se demander ce qu’ils veulent dire. Des professeurs de philosophie on passa aux philosophes, à ceux qui avaient fait leur langue & défini leurs mots… La présidente plaça son couplet. Elle savait l’Un, l’Extase,

la Substance, les Attributs, l’Amour intellectuel. A la simplicité & à l’effroyable cohérence que revêtaient chez elle ces systèmes, Eleuthère reconnut les lectures de seconde main. Il l’eût bien embarrassée en lui disant que dans l’un d’eux les idées confuses dérivent de Dieu avec autant de nécessité que les idées claires. Il se hâta de lui dire qu’elle avait tout compris… Puis, passant à la vénération qu’on devait aux philosophes & à leur caractère, il confessa que ce qui le gênait c’est qu’ils eussent presque tous été vieux et laids avant l’âge, en sorte qu’il se demandait si ce n’est pas pour cela qu’ils avaient été philosophes. Il eût voulu que le philosophe fût jeune & charmant : que celui qui ne se plaît qu’aux baisers des Idées fût tel qu’il ne tînt qu’à lui d’en avoir d’autres. (1) Par une flatterie qu’il comprit, mais qu’il trouva un peu grosse, elle lui demanda alors (1) Toutefois il ne méconnaissait pas l’espèce de lien étrange qu’il y a entre la spéculation vraiment philosophique & une certaine austérité de vie. Partout l’étude de l’éternel, disait-il, semble avoir comporté une certaine excision de la jouissance temporelle… Des philosophes fortunés comme Schopenhauer ou Stuart Mill semblent faire exception : mais le premier vivait à l’hôtel & le second avec madame Taylor, ce qui est bien le commencement de l’ascétisme.

pourquoi il n’écrivait pas. Il répondit qu’il n’avait rien à dire. Elle ne s’en blessa point… Comme elle voulait qu’il eût des choses à dire en philosophie, il déclara qu’il avait en vérité le sentiment philosophique, c’est-à-dire que l’idée des mouvements généraux des êtres ou des choses créait en lui des émotions. Mais quel rapport y a-t-il entre cela & apporter, sur une question morale ou métaphysique, une vue nouvelle ?… Et puis il était heureux sans écrire. Elle lui démontra qu’il se trompait, qu’il n’était pas heureux, qu’il avait de l’ambition, qu’il était comme les autres, &c… Il ne s’en tira qu’en s’humiliant doucement… Puis il vanta les livres qu’il avait reçus d’elle, en ayant soin de n’y trop préciser aucune qualité, de peur qu’elle ne retînt qu’il n’y avait pas loué la qualité contraire.

Eleuthère, durant cette heure, avait à peine regardé la présidente. Elle résolut de penser qu’il était timide… Dans une seconde visite, elle le fit asseoir plus près, parla de son bain, de sa douche, de son âme si mal connue.

Vainement. Elle résolut alors de le croire insensible aux femmes. Puis de ne plus se soucier de son attention. Elle n’y réussit pas. Au fond, elle sentait l’homme habitué aux faveurs dites précieuses & pour qui le dévoilement d’une femme comme elle ne serait point une étonnante nouvelle. (De tels antécédents chez un philosophe ! c’était déloyal.) — Elle sentait aussi qu’une longue & tranquille possession de femmes avait ruiné en lui toute croyance en leur « mystère ». Elle lui en vouait de la haine & de la considération. — Enfin elle sentait l’homme qui se laisse aimer & ne se met pas en frais de conquête. Elle en avait pour lui de la colère (plus encore pour celles qui l’avaient gâté), du mépris (à cause du rôle passif qu’il prenait dans l’amour, surtout du renoncement qu’il consentait d’avance aux femmes dites difficiles), & une certaine confiance, comme pour une âme qui vous ressemble.

D’ailleurs il ne cessait de la déconcerter. Voilà qu’avec lui l’encensement ne « prenait » pas : cet homme-là avait toujours l’air de ne compter que sur lui pour bien s’évaluer… Et

puis, il ne semblait pas autrement flatté d’être reçu chez elle… Il n’y venait que convié, alors que maintenant il y avait ses entrées… Vraiment, entre elle & lui, on eût dit que c’est lui qui maintenait les distances !

Cependant, il lui devenait nécessaire. D’abord, il l’instruisait. Et puis, comme elle le sentait, en raison de son égoïsme, incapable de se réjouir des ennuis des autres, elle lui contait les siens. Il l’écoutait attentivement. Il s’intéressait à son cas. Elle croyait qu’il s’intéressait à sa personne… Que d’amies il s’était ainsi attirées, sans le vouloir !

Elle parlait de lui à ses amis. Un jour, elle le pria à dîner avec eux. Elle se réjouissait de leur montrer sa trouvaille. En même temps elle n’eût pas été fâchée que parmi eux il trouvât son maître.

Eleuthère, à ce dîner, trouva des gens illustres. (2) (2) Plusieurs nous ont soupçonné d’avoir voulu peindre ici certains hommes dits « du jour ». Tout au plus avons-nous fait comme Pierre Corneille, c’est-à-dire avons-nous peint ces hommes tels qu’ils devraient être, s’ils ressemblaient à l’image que se font d’eux ceux qui ne les connaissent pas.

Il y avait Paul Lenfant, homme d’esprit honoraire. — Condamné à la plume, il vénérait l’épée. Il appelait le Roi : les républicains, toujours naïfs, disaient qu’il ne pensait pas les sottises qu’il écrivait.

Il y avait Marcel Leleude, grand écrivain patriotique, inventeur de l’Inconscient immobile. — Il semblait un aigle châtré. Son orgueil était sans joie & sa haine sans chaleur. Sa face & tout son être disaient la mort, & il était un maître en décomposition. Il ne vénérait que l’énergie.

Il y avait Lyonnel de Pinto-Leide, dramaturge d’« amour ». — C’était un grand classique : il avait observé l’unité d’intérêt, non seulement dans chaque pièce, mais même d’une pièce à l’autre : on n’y traitait que de ses charmes.

Il y avait Louis Bloch, juge de la scène française. — Espèce de penseur à tout faire, il discourait avec autant d’aisance, d’aplomb & de succès du guesdisme, du debussysme ou de la civilisation des Étrusques. Tous ces gens

l’aimaient bien : il les instruisait sans leur porter ombrage par aucune personnalité. C’était une ombre cultivée.

Puis des littérateurs de moindre importance, dont les œuvres toutefois étaient dans les gares.

Enfin des nécessités de table : des académiciens & des épaules de femmes.

Tous ces gens avaient à l’égard d’Eleuthère de l’étonnement qu’un étranger pénétrât dans leur cercle, & en même temps de la considération pour l’honneur qu’il en avait. Surtout ils avaient pour lui le dédain des gens notoires pour les inconnus. Eleuthère en éprouvait quelque malaise, d’autant plus qu’il trouvait cela juste.

La conversation s’engagea sur de récents livres, sur les pièces nouvelles, &c… Ils disaient : l’entr’acte du « deux », le soir de la « générale », la prochaine « tape » de F***… Eleuthère trouvait cela tout simple : après

tout, pensait-il, les serruriers aussi ont leur vocabulaire & ils en sont fiers… Ce qui l’intéressait davantage, c’était les prétentions scienti-philosophiques de ces littérateurs. Faire preuve d’idées générales — surtout biologiques (Quinton & Le Dantec servaient beaucoup) — était visiblement un de leurs soucis : on voulait faire rentrer tel mouvement de passion dans une « série pathologique » bien classée, rattacher telle nouvelle tendance du public à une « loi d’évolution vitale » bien connue, &c… C’est drôle, pensait Eleuthère, aujourd’hui tous les artistes veulent être des « penseurs ». Cela est nouveau. Molière ne songeait pas du tout à enfoncer Descartes… C’est pourtant quelque chose d’être un grand artiste !… C’est, se dit-il, un effet de l’instruction obligatoire.

Un trait commun à tout ce monde, c’était une extraordinaire facilité de parole. Ces gens-là, pensait Eleuthère, ne vont donc jamais des idées vers les mots ? Ils n’interrogent donc jamais les mots avant de s’en servir ? Je sais que cette rapidité est une nécessité de la conversation… C’est égal, ils en souffrent

trop peu. — Bientôt il constata ce qu’il avait déjà constaté dans leurs écrits : qu’avec eux les mots les plus forts devenaient faibles.

Ces gens-là, pensait-il encore, ont beaucoup trop de mots pour le nombre de leurs idées. (Cela encore n’était pas le cas de La Bruyère.) De là vient que leur pensée danse dans leur style comme dans un vêtement trop large. De là vient aussi que le développement de leur esprit s’arrête si tôt : comme ils savent donner à une même idée toujours d’autres formes, ils sont sujets à prendre ces autres formes d’une même idée pour d’autres idées.

Ce que le monde appelle un homme intelligent, c’est un homme qui a beaucoup de formes de rechange pour peu d’idées.

Une chose encore le frappait, c’est que ces gens, si clairement condamnés aux livres, à la pensée discursive, à la perception par rapports, & d’ailleurs travailleurs, ordonnés, mariés jeunes, faisaient profession de ne rien mépriser tant que l’Intellectualisme, de ne goûter que la Passion, le « mouvant », le

« direct », — ce que l’Intelligence n’a pas encore « figé », — de n’aimer que « la Vie » comme disaient leurs femmes en vous regardant dans les yeux avec des yeux de bacchantes appliquées. Beaucoup affectaient de dire des choses exemptes de toute pensée, des choses « comme tout le monde ». La voisine d’Eleuthère lui avait déjà signifié qu’une soirée au Cirque vaut toutes les méditations.

Eleuthère notait encore qu’ils louaient assez peu leurs talents réciproques ; que cette abstention paraissait même convenue entre eux. Était-ce bon goût ?… N’était-ce pas plutôt le sentiment qu’ils étaient du monde où l’on crée & non pas où l’on admire, & qu’il y avait un autre monde pour cette besogne-là, dans les salons bourgeois, dans les halls des grands hôtels ? N’était-ce pas aussi le sentiment que leur « génie », entre eux, ça ne prenait pas ? Loin du public, deux écrivains ne sauraient se regarder que comme deux augures.

D’ailleurs ils louaient peu. Gens d’affaires littéraires, il semblait que le Beau ne les regardât point… De temps en temps, toutefois, ils

se donnaient les airs d’une grande puissance admirative & créaient un grand homme, en ayant soin de ne point le choisir trop humiliant.

La conversation dévia vers la politique. Marcel Leleude méprisa lentement des ouvriers qui avaient dans la journée fait une manifestation antipatriotique… Il parlait à distance, tolérant tout au plus les approbations. Visiblement il agissait par influence & non par sympathie. Eleuthère sentit qu’une partie de l’assistance ne demandait qu’à protester. — En somme, avança-t-il, ces gens-là sont comme tant d’autres : ils sont de leur classe avant d’être de leur patrie. Des regards interrogèrent. Des sourcils se froncèrent… Eleuthère se sentit « en représentation », obligé à vaincre… Trouverait-il ses mots, lui ? — L’empereur allemand, dit-il assez ému, est empereur avant d’être allemand. Son peuple s’en plaint assez… Les rois, par-dessus les frontières, sont l’un pour l’autre des rois avant d’être des étrangers… Ils se

marient entre eux par-dessus les haines séculaires de leurs patries, un roi de France à une fille d’Autriche, un roi d’Espagne à une fille d’Angleterre… Un roi vainqueur d’un roi songe bien moins à proclamer la victoire de son peuple qu’à sauvegarder la dignité de sa classe. Il dit au roi battu : « Mon cousin, vous êtes mon hôte… » (3) Maintenant la « gauche » était lâchée. Est-ce qu’en effet la manière dont on vit, dont on se loge, dont on se nourrit, dont on s’habille, ne vous définit pas d’autrement près que le sol ou la langue ou la « tradition historique » ? Une jeune femme déclara qu’elle se sentait bien plus près d’une allemande qui a sa salle de bains, & même d’une juive, que d’une française qui ne l’a pas. Une autre jeta comme preuve que le sentiment de la patrie est peu naturel la nécessité où l’on est de constamment le stimuler : on n’a pas besoin de cela, disait-elle, avec l’amour… du moins chez les femmes. Les « droitiers » ripostèrent que si, en effet, le sentiment de la classe était plus immédiat (3) Il est tout à fait invraisemblable que des gens notoires aient laissé sans l’interrompre un inconnu prononcer une phrase si longue.

que celui de la patrie, l’élévation morale consistait justement à faire taire un sentiment immédiat en faveur d’un autre plus complexe. Sur quoi on leur répondit que le manquement à cette « élévation » n’était pas le monopole de la classe ouvrière, non sans leur faire sentir quelle capitulation c’était pour eux de glorifier les sentiments complexes — c’est-à-dire intellectualisés — & surtout d’y ranger le sentiment de patrie. Ils s’écrièrent alors qu’on les trahissait ; qu’on savait très bien que, pour eux, « sentiment complexe » voulait dire sentiment d’un moi plus malaisé à percevoir, plus entortillé dans les racines de l’être, plus fondamental, plus « inconscient »… (A quoi on eût pu leur répondre que le sentiment d’un moi plus fondamental n’a rien à voir avec l’élévation morale, mais tout au plus avec une meilleure connaissance de soi-même). Et ils récitaient : la classe vous définit dans le Conscient, la Patrie dans l’Inconscient, &c… A quoi Eleuthère répondit que, d’abord, l’Inconscient de la classe, ça existait aussi : qu’il existait aussi un monde de sentiments inconscients dus à la classe de nos ascendants, par-delà leur patrie ;

& qu’ensuite il fallait pourtant s’entendre une bonne fois sur l’importance de l’Inconscient : que, s’il était assez admissible qu’en temps de crise ce fût lui qui, refluant à la surface de l’être, nous fît agir, il fallait pourtant reconnaître qu’en temps normal & plat c’est platement le Conscient qui détermine nos actes (on essaya de l’embrouiller en confondant le conscient avec le vouloir libre & en l’accusant de prétendre que l’Homme fait ce qu’il veut, mais il ne se laissa pas faire) ; en sorte, continua-t-il, que, si l’on admet qu’il n’y a guère dans la vie d’un homme que deux ou trois crises & tout au plus autant par siècle dans la vie d’un peuple, il faut bien admettre qu’en fin de compte c’est le Conscient qui mène les hommes… Seulement, on ne fera jamais admettre ça à des têtes romantiques… (4)

La droite sentit la nécessité d’une revanche. (4) Une autre version veut que, dès ses premiers mots, Eleuthère ait été arrêté par Leleude qui lui aurait dit qu’avec un tel nom il ne pouvait pas parler de la patrie. Sur quoi Eleuthère eût dit à l’assemblée : « Ce penseur a une singulière méthode… En quoi n’avoir point de patrie empêcherait-il d’avoir des idées sur la patrie ?… C’est comme si je l’empêchais, lui, à cause de sa figure, de parler de la beauté. » — Cette version est inadmissible : tant de cruauté n’entre pas au cœur des philosophes.

Elle mit la conversation sur la récente disgrâce du général de L*** frappé pour communication à la presse. Lenfant soutint que le général était fautif mais qu’on n’eût pas dû le frapper, parce que les généraux étaient pour les soldats la tête de l’armée (le ministre de la guerre ne comptait pas) & qu’il importait pour la discipline que la tête de l’armée apparût intangible. Un fougueux césarien, Raoul Léon, en profita pour développer ce thème que la possibilité de frapper des généraux coupables sans préjudice pour la discipline n’existait que sous un régime autocratique, parce qu’alors les généraux cessaient d’être la tête de l’Armée, laquelle était le Souverain qui, lui, demeure intangible. D’ailleurs, ajouta-t-il, la République sait bien son impuissance… Nous en avons vu des généraux qu’elle croyait coupables… Elle les a d’abord déclarés « au-dessus de tout soupçon ». Après quoi elle les a « amnistiés » ! Eleuthère sentit le coup & la nécessité d’y répondre immédiatement. — Assurément, dit-il, l’impunité est assurée aux généraux bien mieux sous une République que sous une Monarchie militaire. C’est ce

qu’avait admirablement compris un des officiers les plus intelligents de ces dernières années. « Jamais, disait-il en parlant de grands chefs qu’il croyait fautifs, jamais aucun régime n’eût toléré ces gens-là. Et ils détestent la République ! Ils sont étonnants ! Sous un souverain militaire, ils seraient cuisiniers en second dans les pompiers de Fouilly-les-Oies… » — Quel est cet officier « intelligent » ? demanda Léon sévèrement. — Le commandant Esterhazy, dans sa déposition devant le consul de Londres. Léon allait bondir. Un regard de la présidente l’arrêta.

Puis on causa quelque temps par groupes indépendants… Bientôt, à un bout de la table, une discussion attira l’attention générale. Il s’agissait de la « supériorité » de la peinture ou de la musique. Un vieil académicien, le général baron de B***, tenait pour la peinture ; un littérateur avancé, George Félizay, pour la musique. Très vite, les partis se for-

mèrent. Chacun jetait ses preuves avec d’autant plus d’affirmation que ce n’était que des préférences. Une dame versa aux débats qu’après la première audition de Tristan elle avait dû s’aliter trois jours. Une autre riposta que la visite des galeries de Florence ne l’avait pas moins éprouvée. On lui fit observer que c’était peut-être le piétinement… Il se disait aussi des choses sensées, & tout le monde parlait à la fois. Profitant d’une accalmie, — Je crois, dit Eleuthère, qu’en précisant un peu nous serons tous d’accord… Cette prétention & la perspective d’une entente indisposèrent tout le monde. — Nous confondons & nous comparons pêle-mêle deux ordres de choses absolument distincts : d’une part les œuvres, les compositions (de peinture ou de musique), & d’autre part les matières premières qu’emploient ces deux arts, la couleur et le son ; c’est-à-dire (se sentant écouté il dogmatisait) d’une part des choses qui veulent toucher notre sensibilité la plus organisée, la plus sublimée — la sensibilité esthétique —, & d’autre part des choses qui tout simplement troublent notre système

nerveux. Or, sur la différence de nos émotions esthétiques devant une symphonie ou devant un tableau, on peut discuter ; mais sur la différence de nos troubles nerveux devant un son ou devant une couleur, je crois que nous serons tous d’accord qu’un son est une chose beaucoup plus troublante qu’une couleur. Le général sursauta : c’était là une affirmation toute gratuite, une prétention d’infirmes auxquels manquait le sens de la couleur… Mais les autres, circonscrits maintenant dans leur attaque, trouvaient des preuves. (5) — On défend la musique aux neurasthéniques ; on ne leur a jamais défendu les musées. — On fait tomber une femme avec des sons ; on ne la fait pas tomber avec des couleurs. — Il y a des gens qui ont une horreur physique du son ; rien de pareil avec la couleur. — Une note de violon fera pleurer ; faites-moi donc pleurer avec une couleur sur votre palette. (5) Cette promptitude à comprendre & à exploiter une distinction faite par un autre est tout à fait invraisemblable.

— Pendant que vous y êtes, dit le général, dites donc aussi qu’un son fait aboyer un chien, ce que ne fera jamais une couleur. — Certes nous le dirons, & c’est bien une preuve. — Eh bien, je vous dis, moi, s’écria le militaire, qu’on peut compter les vibrations du son, tandis que celles de la lumière sont innombrables. — Quel rapport ça a-t-il ? Il ne s’agit pas de ce que sont les choses, il s’agit de l’effet qu’elles nous font. Quelqu’un dit encore : — Un son est une chose qui se prolonge, il nous donne une sensation qui s’accumule, qui se multiplie par elle-même à partir de son commencement ; tandis qu’une couleur épuise dans son apparition, dans la surprise qu’elle nous produit, la totalité de l’effet qu’elle peut nous faire. Et une autre : — Une couleur est une chose qui se pose devant nous, qui s’im-pose ; un son est une chose qui nous enveloppe. Et une autre : — Si quelque chose ressemble à un

son, c’est bien plutôt un parfum qu’une couleur. — Eh bien alors, éclata le général en se tournant vers Eleuthère auteur de tout ce mal, la musique est l’art le plus matériel, le plus sensuel, le plus bas… — Ah ! ça, c’est possible, dit Eleuthère au grand déconcert de ses partisans. En tout cas, c’est certainement celui qui contente le mieux nos instincts dits les plus bas… Il est certain que l’explosion moderne de furie musicale signifie avant tout le besoin qu’on a aujourd’hui de se vautrer dans la sensation : elle est à rapprocher de la furie du théâtre, de la furie du scandale, de la furie de la vitesse, de la furie (moderne aussi) de l’amour & de la femme, bien plus que d’aucun besoin d’émotion d’art. Ici tout le monde s’insurgea. Qu’est-ce que c’était que cette distinction entre la sensation & l’émotion d’art ? Est-ce que la sensation n’était pas la base même de l’émotion d’art ? (Louis Bloch expliqua l’origine du mot « esthétique ».) Bien mieux ! est-ce que la sensation n’était pas l’art lui-même ? Celui-là, dit Pinto-Leide, qui sait conduire & raffiner sa sensation est un artiste au même titre qu’un

grand peintre ou qu’un grand musicien… Mais Eleuthère ne se laissa pas égarer. — Celui-là, dit-il, est un homme habile à sentir, & rien de plus. L’art de la sensation ne sera jamais une sensation d’art. — Et puis, ajouta-t-il, la sensation n’est pas du tout la base de l’émotion d’art. La base de l’émotion d’art c’est une idée — une idée d’équilibre, de convenance, d’ordonnancement, de perfection, de vérité (6)… — que suscite en vous l’œuvre d’art : idée qui suscite ensuite, chez certains privilégiés fort exceptionnels, une émotion particulière, dite émotion d’art… (Cette doctrine aristocratique produisit un malaise, vite dissipé par la certitude qu’ils prirent tous d’être de ces « privilégiés ».) Et comme la musique, justement par sa toute- (6) Il ne faut pas confondre, disait-il souvent, la sensibilité à l’idée de vérité c’est-à-dire l’émotion provoquée par l’idée que l’on prend de la vérité d’un spectacle (plus précisément, de sa justesse d’imitation) avec la sensibilité à la vérité de ce spectacle, c’est-à-dire avec l’émotion provoquée par la vérité de ce spectacle subie & non pensée. Ceux-là qui s’émeuvent des misères de Phèdre, qui en subissent la vérité, sans former la moindre idée de cette vérité & de l’art qu’elle implique (& c’est presque tout le monde), ceux-là ont une émotion qui est exactement du même ordre que de s’émouvoir de n’importe quelle malheureuse qu’on trouvera dans la rue : ils ont une émotion, ils n’ont à aucun degré une émotion esthétique.

puissance sur les nerfs, peut très bien empêcher la formation de toute idée, on peut très bien de ce point de vue y voir un art inférieur. — Et un Wagner alors, qui confisque tout notre jugement avec sa chromatique, serait le plus bas des artistes… — Pardon, le plus grand peut-être : parce que, maniant la matière la plus troublante, il n’a jamais perdu de vue les idées d’équilibre et d’ordonnancement… Quant à ceux qui aiment sa musique, c’est une autre affaire. — J’admets assez bien, dit Felizay, que le pouvoir de la musique sur nos nerfs ne soit pas son plus beau titre. Aussi n’est-ce pas par là que je la trouve supérieure, mais bien par la nature des idées qu’elle suscite. — Ah ! ça, c’est bien contestable. — Voyons, la musique suscite des idées que les autres arts ne suscitent pas. — Assurément. Reste à savoir si ces idées sont « supérieures ». — Il y en a toujours une qu’elle ne vous donnera pas, dit le général. Vous la nommiez tout à l’heure, & c’est bien la source d’une des plus pures émotions d’art, c’est l’idée de vérité

Elle ne vous la donnera pas, puisqu’elle n’imite pas la nature, qu’elle n’en veut rien savoir. — Elle donnera, dit Felizay, l’idée d’une chose sortie toute entière du cerveau de l’homme. — Ça ne lui est pas particulier, dit Eleuthère : celui qui fait un temple ou un sphinx donne aussi cette idée. — Elle donne l’idée d’un mouvement. Une phrase musicale est une chose qui se déroule, qui se fait devant nous, tandis qu’un tableau est une chose toute faite. — Ça ne lui est encore pas particulier, dit Eleuthère. Une pièce de théâtre, un roman sont aussi des choses qui se déroulent devant nous… Non, l’idée propre à la musique, celle qu’elle donne & que les autres arts ne sauraient donner, c’est l’idée d’existences « métaphysiques »… D’abord, une phrase musicale semble un être métaphysique, je veux dire exempt des principales conditions de l’existence matérielle : elle semble n’être pas dans l’espace, & elle semble n’être pas — ou presque pas — extérieure à la conscience où elle apparaît, mais venir comme du fond même de cette conscience. En somme, elle offre cette

condition extraordinaire d’être un être sans être un objet. (7) [Voilà pourquoi les gens « positifs », les gens « sérieux » n’aiment pas la musique. Ni les grands amants du monde extérieur (Gautier, Victor Hugo). Ni les grands orgueilleux, quoi qu’ils en disent (Sarah, Napoléon, les grands ténors) : un goût trop prolongé pour cette chose irréelle leur semble une négation de l’existence concrète & — au fond — de la leur. Ni les grands amoureux (oui, les grands amoureux), si l’on appelle ainsi ceux qui veulent dans l’amour surtout prendre un objet, & non ceux qui surtout veulent goûter un climat, qu’on pourrait appeler les grands voluptueux & qui eux, en effet, adorent la musique. (8) Voyons, il est certain que si Tristan aime la musique, don Juan, Valmont, Julien Sorel ne l’aiment pas.] (9) Et puis enfin (7) Comme les êtres de la mathématique. A cela tient peut-être cette affinité tant remarquée par les pédagogues entre le goût de la musique & l’aptitude mathématique. (8) Il disait quelquefois : il y a deux sortes d’amants : les amants plasticiens & les amants musicaux. Les premiers se plaisent aux actes ; les seconds aux états, & les femmes goûtent beaucoup les amants musicaux… Elles seraient désolées s’il n’y en avait pas d’autres… (9) C’est encore parce qu’une phrase musicale semble un être métaphysique que les vrais amants de la musique aimeront toujours moins la musique accompagnée de

la musique, outre qu’elle semble elle-même un être métaphysique, peut de plus exprimer des êtres métaphysiques, je veux dire des genres, que les autres arts ne sauraient exprimer qu’en les fixant encore dans un objet : elle dira, par exemple, la tristesse, le calme, le mouvement, tandis que la peinture ne dira que la tristesse d’une figure, le calme d’un bois, le mouvement d’un ruisseau

— Et voilà ! exulta un jeune homme qui avait lu peu de manuels d’esthétique, la musique dit l’Inconditionné…

— Oui, arrêta le général, mais elle ne dit que cela. Demandez-lui donc de dire ma tristesse, votre tristesse — les choses qui sont, en somme —, elle ne le peut pas. Elle est incapable du Conditionné. (10)

paroles : les paroles, en évoquant inévitablement des objets, leur volent pourrait-on dire de la métaphysique & les forcent au concret. Pour la même raison, cette musique a pour paroles aura toujours les préférences de ceux qui au fond n’aiment pas la musique (presque tout le monde) : les paroles les soulagent un peu de cette absence d’objet où les force la musique. — Mêmes réflexions pour la musique « à solistes » : ici c’est la forme extérieure du pianiste, du chanteur, surtout de la chanteuse, qui apporte la notion d’objet & aide tant de gens à supporter la musique. (10) Moins vrai depuis certaine musique moderne, qui dit par exemple Ce qu’a vu le vent d’Ouest (Cl. Debussy, Préludes) ; mais pas encore ce qu’a vu le vent du Sud-Ouest

— C’est sa supériorité. — C’est son infériorité. Mais tous, de sang théologien : — C’est sa supériorité. — Ce n’est ni l’un ni l’autre, dit Eleuthère, c’est sa particularité. — Voyons ! Le genre est supérieur à l’individu. — Il n’est pas supérieur, il est autre. — Il est l’infinité des individus. — Oui, mais l’infinité indécomposable, c’est-à-dire telle que si l’on touche un seul de ses éléments elle s’évanouit… Peut-on dire que celui qui possède une infinité de choses dont il ne peut toucher aucune soit plus riche que celui qui n’en a que deux ou trois mais qui les a bien ? — Enfin, dit Felizay, le genre contient l’individu. — Oui, mais pas du tout comme une chose plus grande en contient une moins grande, pas du tout comme 15 contient 12 ou comme ce vase contient ces fleurs ; le genre contient l’individu comme une chose en contient une autre, encore inexistante, & dont l’apparition est justement fondée sur la disparition de la

première, comme l’eau contient l’oxygène (11) ou comme la trajectoire d’un mobile contient les points qui sont sur elle.

Alors entrèrent en scène des jeunes personnes.

— Pourtant, dit l’une d’elles, M. Bergson nous dit qu’une fois qu’on aura saisi le mouvement, c’est par simple diminution qu’on trouvera les points fixes.

— Il le dit, mais il ne le fait pas… Une fois qu’il a saisi le mouvement — le mouvement de la « vie », par exemple, l’ « élan vital » — ce n’est pas du tout par une « diminution » ou par une modification quelconque de ce mouvement qu’il trouve les formes vivantes, mais bien en sortant résolument de cette notion de mouvement & en entrant dans celle de forme. [Car les formes comportent par rapport au mouvement interne qui les suscite — par rapport à leur formation — une addition arbitraire qui empêche qu’on les en déduise… Connaître la loi de formation des nombres ne

(11) Il s’amusait, en bon byzantin, de ces « phrases » dans lesquelles le complément du verbe, du seul fait qu’il existe, sonne la mort du sujet. Dire : « l’eau contient l’oxygène », c’est, disait-il, prononcer une phrase qui se suicide du fait qu’elle se développe.

fera jamais connaître la forme d’un nombre, 3 ou 4 par exemple, avec ses propriétés particulières…] (12) D’ailleurs, M. Bergson vous dit aussi qu’entre l’arrêt & le mouvement il n’y a pas de commune mesure. — Alors, comment y en aurait-il une entre le mouvement & l’arrêt ? Puis, les voyant songeuses, il ajouta : — La flèche, n’est-ce pas, n’est pas en mouvement puisqu’elle n’est à chaque instant qu’en un point déterminé… — Eh bien, il y a le contraire (il allait dire la « réciproque », mais il épargna leur jeunesse) à quoi l’on ne songe pas & qui n’est pas moins vrai… : la flèche n’est en aucun point déterminé… puisqu’elle est en mouvement.

Dès ce moment, les positions à l’égard du nouveau venu étaient prises : les gens faits —

(12) On pourra supprimer cette partie entre crochets si on la trouve trop ardue pour ceux auxquels s’adressait Eleuthère.

ou à situation faite — étaient contre lui (ils venaient de s’apercevoir qu’il avait mené toute la discussion) ; les gens en train de se faire, les jeunes gens & les femmes, étaient pour lui. Le reste de la soirée fut léger. Eleuthère évita soigneusement toute idéation. Après son départ, on le jugea. Les deux partis portèrent les mêmes jugements sous des formes diverses : les uns le trouvèrent pédant ; les autres instructif : les premiers, ergoteur ; les seconds, analytique…

On le réinvita. Ses ennemis (sauf Léon qui ne voulait plus le voir) se firent une raison. Leleude, vieux gamin méconnu, faisait des mots avec lui. D’autres prirent le parti de le protéger. D’autres, une fois certains qu’il ne songeait pas à écrire, lui devinrent amis. Et beaucoup l’exploitèrent. De son côté, il faisait des concessions. Il comprenait que pour ces gens-là le monde extérieur existait, & il leur épargnait les idées. D’ailleurs les voir de temps en temps l’amu-

sait. — Il y a bien, pensait-il, la croyance un peu agaçante qu’ils ont d’être supérieurs… Mais, en somme elle s’explique : ils sont très supérieurs à leur public ; tandis que tous ceux qui lisaient Saint-Evremond écrivaient aussi bien que lui… Et puis, on l’écoutait, on le consultait. Il en était flatté. Il s’avouait d’en être flatté. Il se surprit à croire que, comme il s’avouait cette faiblesse, il en était affranchi. Et les femmes lui faisaient fête.

Elles l’interrogeaient sur l’amour & ses environs.

Un jour, c’était sur l’amitié d’homme à femme. — Il la croyait impossible. A cause principalement du refus de la femme d’abdiquer la conscience de son pouvoir. Une femme, disait-il, peut très bien admettre qu’un homme soit près d’elle sans désir ; mais elle entend penser que c’est parce qu’elle le veut bien, & que cela changerait si elle le voulait… Elles protestaient : c’était si bon cette certitude de n’être point désirée ! c’était

si reposant !… Mais il posait la question cruciale : une femme admettra-t-elle qu’un homme soit assez son « ami » pour qu’elle tolère l’idée qu’il la vît se dévêtir sans en être troublé ?… Elles sursautaient. Naturellement non… Alors ? Qu’est-ce qu’une amitié où l’un se dit que l’autre le considère toujours comme un esclave possible ?

En somme, disait-il, l’amitié d’homme à femme exige deux conditions : La première c’est que l’homme soit affranchi du désir de la femme. C’est rare. Pourtant, un homme un peu dégénéré a des types de femmes qui ne l’excitent pas. Mais la seconde condition est bien autrement rare. C’est que la femme accepte cet affranchissement.

D’ailleurs, remarquait-il, les femmes sont les premières à nier cette amitié… Il suffit qu’un homme soit le familier d’une femme, — en raison parfois de simples circonstances, d’une parenté par exemple, — pour que toutes les autres le disent amoureux d’elle… C’est si clairement l’intérêt de votre sexe que nous pas-

sions pour constamment épris !… D’ailleurs, c’est drôle : on se sent comme des devoirs envers une femme qu’on passe pour aimer.

Puis, disait-il encore, rester « l’ami » d’une femme, c’est lui supprimer l’occasion de se refuser. Et les femmes n’aiment pas ça… Il analysait la joie de se refuser. Il y a la joie de faire souffrir. Il y a la joie d’affirmer son droit sur soi-même (on affirme bien mieux son droit sur une chose en la refusant qu’en l’accordant). Il y a la joie de signifier que — asservissante — on est inasservie… Il prétendait que l’instinctif mouvement de toute femme sollicitée, fût-ce la plus amoureuse, c’est de se refuser ; & il comprenait que, pour goûter cette joie, certaines aient manqué les plus belles situations… Les femmes écoutaient, indulgentes, ces incursions dans leur âme, non sans laisser entendre qu’elles étaient bien plus compliquées que ça.

A son tour, il consultait certains penseurs en vogue, français ou italiens, détenteurs officiels des questions d’amour, spécialistes en « féminités ».

Un jour, il leur demandait de quand datait l’amour — j’entends l’amour moderne, l’amour-luxe, l’amour savant, l’amour que l’on conduit au lieu qu’il vous conduise, & qui est au besoin sexuel ce qu’est la gourmandise à l’alimentation ? Visiblement ils ne se l’étaient jamais demandé : ils croyaient qu’il y a toujours eu des « amants », comme d’autres croient qu’il y a toujours eu des ouvriers, des banquiers… Ce serait pourtant intéressant de voir la naissance de cet amour, les conditions historiques de cette naissance, ses progrès, &c… Quel beau livre à faire : l’Histoire de l’amour !

Il leur demandait encore pourquoi ce sont certaines lignes physiques, & non pas d’autres, qui invitent à l’amour. Plus philosophiquement, quel est le caractère commun des lignes trouvées généralement « aimables » ; chez les gens, chez les enfants, chez les animaux, chez les choses même ?… Ils cherchaient… Il les aidait… N’est-ce pas surtout la courbe, en tant qu’elle est la négation de l’angle, c’est-à-dire de la séparation de directions, c’est-à-dire de la haine ?

D’ailleurs il n’insistait pas. Il eut vite reconnu que toute considération un peu sérieuse de l’amour importunait ces « psychologues ». Ce qu’ils appelaient parler amour, eux & leur public, c’était créer une atmosphère d’amour, ce n’était pas du tout chercher à comprendre la nature de l’amour… Et puis parler d’amour objectivement lui semblait toujours inconvenant devant des femmes.

Une autre fois il soutenait que les deux sexes ne diffèrent pas tant qu’on croit en ce qui les invite à l’amour : que c’est aussi les beaux yeux bien ombrés, les belles dents, la sveltesse, &c…, que, chez les hommes, les femmes trouvent aimable. Elles se récriaient. Et d’abord, le physique de l’homme ne les intéressait pas. C’était le moral, &c… Mais il distinguait : c’est peut-être la beauté de l’homme — et non pas son physique — qui laissait de les toucher… — Il rappelait le mot d’Hermione : « Oreste a des vertus ! » C’était visiblement une résignation… Ce Racine, tout de même ! A qui se fier ? Eh bien ! si quelque physique les touchait, c’était l’aspect de la force, de la volonté, de

l’intelligence, &c… Mais il distinguait encore : n’est-ce pas à se faire aimer que les invitait l’aspect de la force ? Mais qu’est-ce qui les invitait à aimer ? Ah !… Aimer dans le sens de prendre ? Mais les femmes ne connaissent pas ça… Sur quoi les bacchantes protestaient… Les femmes de quarante ans semblaient gênées… Et plus d’un homme songeait, qui avait possédé de belles femmes, mais qu’aucune n’avait serré dans ses bras…

Certains jeunes l’adoraient… Les deux frères Felizay faisaient de lui leur directeur, lui confiaient leurs inquiétudes…

Ils savaient bien ce qui leur manquait : l’Idée chez eux n’était pas assez nette, pas assez séparée de celles qui se pressent contre elle & pourtant ne sont pas elle. C’est, leur expliquait-il, qu’ils ne l’étreignaient pas. Qui dit étreinte dit limitation.

Il leur montrait comme toute l’esthétique moderne est femme : la haine qu’elle a du

clair, du défini, de l’intelligent, l’amour qu’elle a du trouble, du mobile, de l’instinctif… Ils voulaient fuir tous les ouvrages modernes, revenir aux classiques, rien qu’aux classiques… Gardez-vous-en, leur disait-il ! A votre âge ! — Qu’en faire donc, de cette littérature-femme ? — Eh ! ce que les maîtres font de la femme : s’en servir pour trouver des émotions, & lui échapper ensuite pour les dire virilement.

Ils déploraient souvent d’être nés dans ce monde dit brillant : si frivole, si pressé, tout asservi aux femmes… Il les blâmait de s’en plaindre. Ils pourraient toujours s’en retirer. Du moins ils échapperaient à ce respect du « monde » que gardent si souvent ceux qui n’y ont pas grandi… Gœthe est bien plus que Renan affranchi des belles dames : il était né mondain ; Renan l’était devenu…

Souvent on l’emmenait voir les pièces nouvelles. Comme il ne se croyait pas arbitre, il donnait sans marchander ses rires & ses émo-

tions. On le trouvait province… D’autres y voyaient un mépris du théâtre. D’ailleurs il déclarait ne demander au théâtre que des émotions très simples, & les demander bien plus aux comédiens qu’aux auteurs… Une pièce, disait-il (loin des auteurs), c’est surtout une occasion de gestes. Le critérium de sa valeur en tant que pièce c’est qu’elle donne son maximum d’effet par le fait qu’elle est jouée. Il faisait remarquer qu’une des scènes les plus réputées du théâtre contemporain, c’était dans Amants la scène de la séparation, où le rôle de l’auteur n’avait guère consisté qu’à fournir à de grands comédiens une occasion de gestes touchants. Il souriait aussi du renom de « psychologue » fait à certain dramaturge ; mais il a, disait-il, fourni aux comédiennes une admirable occasion de gestes d’« amoureuse »… Il observait aussi que le drame musical trouve son apogée dans la substitution du geste à la parole : il citait le réveil de Brünnhilde & la scène du philtre de Tristan. (13)

(13) Il disait d’ailleurs que, plus généralement, notre sensibilité au geste est bien plus grande que nous ne croyons. Combien de nos propos sont trouvés savoureux qui ne

D’ailleurs, disait-il, il n’y a que des personnes & des gestes qui puissent avoir raison de l’extraordinaire fragilité d’attention de la gent spectateur. Les idées ne sont pas de taille. Car cette fragilité est extraordinaire : la « première » de Britannicus ne fut-elle pas compromise parce qu’il y avait ce jour-là, en place de Grève, une exécution capitale ? à la « générale » de l’Autre Danger, la salle ne fut-elle pas distraite parce que la nouvelle se répandit de l’arrestation des Humbert ?

Les jugements sur lui se précisaient.

On lui reconnaissait une certaine habileté à comprendre les sentiments des hommes ; mais,

doivent leur saveur qu’à notre mimique & à notre ton, & deviennent insipides si nous les écrivons ! Que de choses imprimées nous trouvons délicieuses parce que nous connaissons la personne de l’auteur & que nous l’évoquons en train de dire ces choses ! Allons plus loin. Est-ce que l’impression que nous fait un vers comme celui-ci : n’est pas faite surtout de l’image de l’austère épicurien laissant errer du fond de sa retraite sa pensée sur des jeux d’enfants.

par contre, une déplorable indifférence à connaître leurs histoires. On lui accordait aussi quelque valeur dans l’intelligence de l’art, de l’amour, du mouvement, du concept…; mais on le trouvait tout à fait inférieur dans le sentiment de l’ « effet littéraire ».

Les haines aussi se précisaient. On le haïssait de la vérité de son dilettantisme : car tous ces « dilettantes » n’arrêtaient pas de s’efforcer. On le haïssait de ses aveux d’ignorance. A maintes questions — sur le péril chinois, sur la réforme électorale — il répondait : « Je n’ai pas d’idées là-dessus. » On le haïssait surtout de la place qu’on lui faisait, qu’il ne méritait par aucune notoriété & qu’il ne payait ni par la peine d’écrire ni par celle d’organiser sa gloire.

La présidente ne réprouvait point ces haines. Elle avait comme un besoin latent d’être

vengée de lui. D’autre part il l’intéressait de plus en plus. Bientôt elle décida qu’on ne fait pas de fierté avec un philosophe. D’autant plus qu’il l’adorerait dès qu’il la posséderait. Un soir, elle lui déclara qu’on ne connaissait vraiment un homme que chez lui, & elle déplora les surveillances dont elle était l’objet.

Eleuthère attendait la présidente.

Étendu, il songeait :

Pourquoi ne s’était-il pas dérobé quand elle avait parlé de venir ? Il ne l’aimait pas… Est-ce drôle, la peine que nous avons à leur dire vaguement que nous ne les aimons pas, & l’aisance qu’elles ont, elles, à nous le dire carrément… C’est que nous sommes plus humains… Plus soucieux de ne point humilier… Assurément, c’est cela… C’est peut-être aussi qu’elles nous déplaisent rarement aussi complètement que nous pouvons leur déplaire…

Puis un malaise qu’il connaissait bien : qui était, dès qu’une femme voulait se lier à lui,

de sentir fixément combien à tout jamais il était distinct d’elle, étranger au cœur de la femme, à sa mesure du monde… Mais jamais il ne l’avait senti comme cette fois.

Comment la quitterait-il ?… Il dirait qu’il ne l’aime plus ?… Mais les grandes dames ne sont pas tenues d’être fières… Et elle viendrait souvent… Elle avait beaucoup de liberté… Tout ça n’était pas gai…

Puis il pensait qu’il se tirerait encore de là… Et il entendait ne point s’exagérer son malheur.

Cependant, il faisait la toilette de son salon. Faire honneur à une femme l’amusait encore… Il jeta sur le divan un élégant coussin. C’était le don d’une amoureuse platonique. Les unes, pensait-il, nous font des coussins, & d’autres s’y renversent ! Division des fonctions !… Il cacha le portrait de madame Camignani, non sans en vouloir à celle qui l’y obligeait.

Puis il se regarda dans la glace. Il arrangea sa coiffure… Hélas ! le moindre baiser déran-

gerait tout ça… Comme la coiffure des femmes tient mieux dans l’amour ! Quelle injustice !… Puis, il constata l’éclaircissement de ses cheveux, & aussi sa complaisance à trouver que ça ne se voyait pas… Mais il ne trouva point de raisons à ce que les femmes eussent pour lui la même complaisance, & il s’en attrista… Est-ce curieux, pensait-il : nous passons notre vie à prendre notre parti de leurs imperfections, & nous ne trouvons pas autrement injuste qu’elles ne prennent pas leur parti des nôtres… Il est vrai qu’elles ne savent pas que nous prenons notre parti des leurs… Et il évoqua le soin que nous prenons à leur faire croire que nous n’avons pas vu leurs défectuosités, & la tranquillité qu’elles ont à nous faire savoir qu’elles voient les nôtres ?… Est-ce cruauté de leur part ?… Manières d’enfants mal élevées ?… Ignorance de nos susceptibilités ?… C’est bien tout cela… C’est aussi le vague sentiment qu’il n’y a pas à avoir de ménagements avec les hommes. Ils sont les privilégiés !…

On sonna. Il sentit qu’il eût préféré pour-

suivre cette analyse. Il alla ouvrir. Il fit bonne contenance. Il se réjouit qu’elle eût pu venir. Tant d’empêchements eussent pu surgir !… Il lui ôta sa fourrure.

Il lui disait « vous ». Elle en fut déçue. Elle comptait, s’il eût été tout de suite familier, le remettre à sa place.

Elle voulut visiter l’appartement. Elle se promenait en reine. Visiblement, elle pensait honorer ces lieux. Elle eut des allusions ironiques & hautaines pour celles qu’on y avait reçues. Il la trouva du plus mauvais goût.

Ils revinrent au salon. Il ne crut pas pouvoir faire moins que de s’asseoir près d’elle, de lui prendre la main, & bientôt la taille… Elle se dégagea doucement, menaça de ne plus revenir… Mais il comprit qu’il n’en serait pas quitte pour si peu.

Ils prirent du thé. Ils causèrent des journaux du matin. Ils feuilletèrent des albums…

Il était plus de cinq heures. La présidente décida qu’elle n’était pas venue pour cela…

Elle ôta son chapeau, puis sa broche. Il s’approcha d’elle… Comme il l’embrassait depuis un temps, il sentit que les baisers qu’elle lui rendait ne lui apportaient pas l’effet qu’il trouvait pourtant auprès de toute femme jeune & parfumée. Il s’inquiéta… Voilà qu’à mesure qu’elle se dévêtait, un mot de Nietzsche (de Nietzsche ! si elle l’avait su !) lui revenait & ne le lâchait plus : « une femme petite n’est jamais belle !… » Alors il s’appliqua à penser combien elle était désirée, honorée, combien d’hommes voudraient être à sa place, &c… Enfin, l’obscurité aidant & surtout l’obstination qu’il mit à ne pas regarder le visage de sa partner & à s’enivrer des caractères les plus généraux de l’anatomie féminine, il réussit à se croire avec sa belle Italienne…

Et la présidente se sentit aimée.

D’avoir accepté les faveurs de la présidente, Eleuthère avait du moins gagné de lui pouvoir dire quelques vérités.

Un jour qu’elle réclamait plus fort que de coutume d’avoir su dire l’ « infini », la chose « naissante », la nuance « infiniment petite »,… il prit une lettre de mariage qui était devant lui & au verso il traça une petite ligne. — Penses-tu, dit-il, que cette grandeur soit la plus petite possible ?

— Bien sûr que non. — Et cette autre ? (Il en fit une plus petite encore.) — Et cette autre ? — Tu m’ennuies. Où veux-tu en venir ? — A te montrer qu’il en sera ainsi tant que notre grandeur sera « déterminée », c’est-à-dire telle que toute grandeur plus petite qu’elle sera en même temps autre qu’elle. Elle ne répondait plus. Elle commençait à se méfier. Il continuait : — Et qu’alors nous n’aurons la grandeur « la plus petite possible » — l’infiniment petite — qu’en infirmant cette notion de « déterminé », c’est-à-dire en posant une grandeur telle que toute grandeur plus petite qu’elle ne soit plus autre qu’elle. Elle le crut fou. — Je voudrais bien savoir, dit-elle, comment une chose peut devenir plus petite, c’est-à-dire changer, & en même temps rester la même. (1) — En étant, par définition, une chose qui

change. C’est précisément l’infini… Tu vois bien que tu ne le diras jamais, toi qui ne dis que des images, c’est-à-dire des objets, c’est-à-dire des choses fixes.

Elle se rebiffait. Elle avait dit le nuage, le clair-obscur, le rêve !…

— Images décolorées, dit-il, mais toujours images. Le rêve, c’est du moins-fini, ce n’est pas de l’in-fini.

— Enfin, comment peut-on le dire, ton « infini » ?

— En mourant résolument à toute espèce d’image & en s’installant dans la définition… Mais quelle femme fera cela ! Quitter des choses qu’on voit, que l’on sent, que l’on touche, quitter tout ça pour un produit de l’esprit !… Mais ça ne te fâche pas, n’est-ce pas, ce que je te dis là ?… Puisque vous avez décidé que l’Instinct est au-dessus de l’Intelligence… Et puis ta part n’est pas petite… Tu as enrichi le sensible… Où les autres voyaient une nuance, toi tu en as vu vingt… Tu as de belles images…

Elle restait boudeuse…

— Tu ne peux pourtant pas, dit-il, être à la fois Victor Hugo & Spinoza.

Mais c’est justement ça qu’elle voulait être.

Puis elle le faisait parler encore de l’Infini. L’œil attaché sur lui, elle le regardait mourir au monde sensible, s’abîmer dans cette chose qui « change en restant la même », s’enivrer de la contradiction… Elle sentait que leurs « dionysiasmes » à elles étaient des choses bien sages auprès de ce vertige & que c’est bien en effet l’apollinien le vrai érotique… Elle sentait aussi que ce jeu de l’Infini est le jeu des vrais patriciens, & son magasin d’images lui semblait subitement de la verroterie pour nègres supérieurs…

Et elle détestait celui qui lui donnait ces pensers.

Une autre fois, elle lui demandait :

— Qu’est-ce que c’est enfin que ce fameux bergsonisme ?

Comme le chevalier bleu conduit la noble Elsa, il la conduisait vers la fenêtre : — Regarde cet arbre, disait-il… Tu crois qu’en le regardant tu t’occupes à sentir une chose ? Tu crois que tu fais acte de connaissance vive ? Observe-toi bien… Voici ce que tu fais : tu suscites, à propos de cette chose & hors d’elle, une catégorie que tu as préalablement dans l’esprit — la catégorie d’arbre — & puis tu poses que cette chose rentre dans cette catégorie… Elle convenait que c’est en effet ce que font la plupart des gens. — Et comme cette catégorie ce n’est pas toi qui l’as faite, comme tu te bornes à la ramasser toute faite dans le commerce & à l’employer mécaniquement, tu vois quelle est la veulerie de cette connaissance… Et c’est la connaissance de la plupart des hommes, & dans tous les domaines… Tous à peu près s’endorment dans la paix & l’orgueil des catégories… Alors des gens surgissent, qui les réveillent : Kant, Nietzsche, Bergson… Ils dissipent ces clartés apprises & suscitent la grandeur de l’obscurité retrouvée… Car cette grandeur est réelle : ceux-là qui devant la nature (il pensait

à son Italienne) savent mourir à leurs catégories & prendre avec les choses un contact innommé, ceux-là sont grands.

Elle prenait ça pour elle. Elle buvait ses paroles. Il ajouta :

— Mais d’autres sont plus grands. C’est ceux qui, par-dessus ce naufrage voulu des formes, font des formes nouvelles… Trois grades dans le connaître : tout en bas, le croupissement dans les catégories héritées — c’est la mort ; plus haut, le retour aux choses elles-mêmes — c’est la passion ; plus haut encore, l’invention de catégories — c’est l’action…

Elle goûtait moins ces dernières réflexions.

Une autre fois, comme elle vantait la dernière œuvre d’un célèbre ironiste, il ne « marchait » pas… — Et puis, disait-il, je n’aime pas ceux qui raillent les hommes. J’aime mieux ceux qui les comprennent. Et comprendre, c’est toujours aimer.

Elle était curieuse qu’on lui montre ça. Pour elle, elle savait bien qu’il y avait un tas de choses qu’elle comprenait très bien & qu’elle n’aimait pas du tout. — C’est parce que tu confonds « comprendre » & « avoir compris ». Comprendre, être en train de comprendre, se sentir en train de s’accroître & tenir en même temps la chose qui vous accroît (qu’elle vous soit sympathique ou non, qu’importe !), qu’est-ce que c’est que ça, voyons, si ce n’est pas aimer ?

Souvent elle lui enviait les bases de ses pensers & comme ils semblaient plonger au loin dans son esprit & dans son cœur.

— C’est que j’ai derrière moi quinze ans de pure vie… Quinze ans où je vivais, où je pensais, où j’aimais… pendant que, vous autres, vous faisiez des livres.

Puis, laissant son cas :

qui, pendant des années, amassent des émotions sans songer à en rien faire & qui un jour — souvent par hasard, parce qu’il faisait trop mauvais pour sortir, — en font quelque chose. Ils s’appellent Lamartine, Rousseau, Descartes. Ils écrivent tard. Ils ne refont jamais leur première œuvre parce qu’ils l’ont faite pour eux… Et puis ceux qui, ayant fait des vers au collège ou des nouvelles ou des pièces, continuent toute leur vie…

Les premiers écrivent parce qu’ils ont des idées. Les seconds cherchent des idées parce qu’il faut écrire (2)…

Car c’est très drôle l’obligation que vous vous décernez d’avoir tout le temps des idées… Quand vient le mois d’août & que les journaux demandent aux auteurs ce qu’ils préparent pour l’hiver, pas un pour répondre : « Je ne prépare rien, je n’ai pas d’idée pour le moment. »

Elle alléguait alors les besoins d’argent, les

(2) Parmi ces derniers, qui cherchent des idées parce qu'il faut écrire, il y a encore une subdivision : il y a ceux qui les trouvent & ceux qui ne les trouvent pas.

traités avec les éditeurs, la nécessité parisienne de ne point se faire oublier…

Et, à son tour, elle lui apprenait bien des choses.

Il fustigeait aussi son besoin de succès. Il la voyait heureuse du moindre article aimable, malheureuse du moindre « éreintement »… Et voilà, disait-il, ce qu’ils croient une « orgueilleuse » !

Parfois elle se vengeait… Un jour elle lui dit : — Sais-tu ce qu’ils disent chez moi ?… Ils disent que ton désintéressement n’est qu’une façade… Qu’au fond tu serais tout aussi content que les autres d’avoir un nom, une cour, des interviews, des portraits dans Je Sais Tout… Ça t’embête ça, hein ?… Tu ne trouves rien à répondre…

Il dit lentement, du fond de son fauteuil :

— Je me demande s’ils n’ont pas raison.

Le soir, il dit aux Félizay :

— Ce qui distingue les philosophes des littérateurs, ce n’est pas qu’ils dédaignent la gloire, c’est qu’ils ne l’ont pas…

Souvent elle lui lisait une page qu’elle venait de faire, & imprudemment lui demandait son avis.

Il y déplorait toujours une volonté visible & continuelle d’être rare ; les choses à quoi l’on compare dites plus longuement que les choses comparées ; une savante impropriété de termes…

Il lui conseillait d’apprendre les langues qui avaient formé la langue qu’elle employait ; d’essayer de temps en temps de dire les choses dans le moins de syllabes possibles… Il l’engageait aussi à éviter les citations de trop bons auteurs.

Elle voulait que sa phrase fût « en désordre ». Il l’engageait à d’abord la bien ordonner, pour elle, puis à la déranger ensuite… Quel travail ! disait-elle. Qui le saurait ?

D’ailleurs, il l’assurait que ce qu’elle écrivait, étant visiblement fait pour de tout autres que lui, pouvait être fort réussi sans lui plaire… Il l’assurait aussi que le propre d’un créateur, c’est de savoir laisser son œuvre à un certain degré d’imperfection…

Elle se rebiffait. Ses œuvres étaient belles. Elles avaient de la « vie », du « mouvement »… Il s’insurgeait. Ça devenait assommant, cette religion du « mouvement »… Encore des histoires de femmes, qui ne savent que l’émotion… Est-ce que La Bruyère a du « mouvement » ? Est-ce que Flaubert a du « mouvement » ? Est-ce que l’art, au fond, n’est pas le contraire du mouvement ? Est-ce qu’il ne consiste pas à rendre le sens d’un mouvement ? C’est-à-dire à être l’idée d’un mouvement ? Et est-ce que l’idée d’un mouvement est un mouvement ? Mais elle s’insurgeait à son tour. C’est lui qui devenait assommant avec ses « idées »… Ce n’est que par le mouvement, par la vie,

par la peinture de la vie qu’on peut être nouveau… En fait d’idées, tout est dit. — Ah ! vraiment ? Tout est dit ?… Mais rien que sur l’amour, où vous écrivez depuis deux mille ans, qu’est-ce donc qu’on a dit ? qui en montre un peu le sens ? qui ne soit pas pure description ? N’est-il pas stupéfiant que, dès qu’on veut quelque idée sur ce sujet où des milliers d’hommes ont écrit, on ne puisse pas sortir de deux ou trois noms : Spinoza, Stendhal, France ?… Et sur l’art ? Et sur la passion religieuse ? Et sur la passion idéologique ? Sur le sens de ces choses ? Tu trouves que tout est dit ?… Tu n’es pas difficile !… La vérité, c’est que rien n’est dit… Seulement c’est commode quand on n’a rien à dire de trouver que tout est dit.

En vérité, son style, ses images, ses toilettes…, il trouvait tout cela d’un mauvais goût soutenu… Tout en elle le choquait dans son aristocratisme : sa furie d’étonner, son impolitesse, l’exploitation de l’impunité assurée à son sexe, son impudeur romantique, ses dons inorganisés, l’inorganisation montée

en esthétique… Dans l’amour, elle l’exaspérait : ses gaucheries, ses minauderies, ses manières de « petite fille » qu’il eût trouvées charmantes chez d’autres, lui semblaient ridicules chez cette païenne patentée… Et puis, son manque de fierté passait la mesure. Elle s’imposait. Il ne lui demandait même pas si elle avait eu d’autres amants : que lui fallait-il donc pour qu’elle comprît qu’on ne l’aimait pas ?… Enfin, il se fatiguait avec elle sans plaisir.

Ce jour-là, il lui en voulait plus que d’habitude. (Il avait dû, pour elle, contremander madame Camignani.)

Il ne cessait de la harceler, de la blesser où il la savait sensible. Pourquoi, l’autre jour, était-elle venue dîner à neuf heures, faisant attendre vingt personnes ? Pourquoi recevait-elle sur une chaise longue, quand elle n’était pas malade ? Pourquoi disait-elle « ça n’existe pas » d’ouvrages qu’elle n’avait même pas lus ? Pourquoi refusait-elle le très bon portrait que C… venait de faire d’elle ?… Pourquoi tout ça ? Pour faire des « effets ». Parce qu’elle ne pensait qu’à « faire des

effets »… Parce que c’était toute sa vie… Est-ce qu’elle croyait qu’il ne la voyait pas — en face d’un tableau, en face d’un paysage, en face des plus grandes choses — est-ce qu’elle croyait qu’il ne la voyait pas, au lieu de s’offrir à l’émotion, se demander ce qu’elle allait bien pouvoir dire de rare & de mémorable ?… Est-ce qu’elle croyait qu’il ne l’avait pas vue, l’autre jour, dans l’atelier de C…, pendant qu’ils étaient tous émus devant ces dessins de Rembrandt, préparer le truisme fleuri qu’elle leur avait servi ?… Était-elle assez peu sincère ? assez peu vraie ? assez peu simple ?…

Elle était à bout :

— Tu m’embêtes à la fin, avec ta « simplicité »… Ce n’est pas ma partie. Là. Tu devrais pourtant comprendre ça… Est-ce qu’on est simple quand on convie le monde entier à venir vous voir sentir ?… Et puis tu parles sans savoir… Tu ne sais pas ce que c’est qu’une situation à soutenir… Ça t’est commode, à toi, d’être simple… Tu as trois ou quatre types qui te font la première place, qui savent pourquoi, qui t’aiment !… Moi, j’ai vingt mille snobs qui n’ont pas lu une ligne

de moi, qui m’admirent parce que je les épate, & qui demain me casseront les reins si je ne les épate plus… Il faut que je soutienne leur épatement… Penses-tu que ça se soutienne avec de la « simplicité » ?… Tu n’as pas encore compris que ces « effets », ça fait partie de mes frais généraux ?… Tu crois que ça m’amuse de me morfondre chez moi jusqu’à huit heures & demie pour faire mon entrée à neuf ? Tu crois que ça m’amuse de refuser ce portrait qu’il faudra tout de même que je paye ? Tu crois que ça m’amuse d’être tout le temps en mal de pensées lapidaires ?… Et avec tout ça ma situation baisse… Il y a des concurrences terribles… Je commence à avoir vidé mon sac d’images. Je n’ai pas de métier… Je ne sais même pas le français… Je ne peux plus tenir… Et puis l’étranger ne donne pas… J’ai de grands ennuis… Voilà ce que tu aurais vu si tu étais plus humain…

Il allait s’attendrir. Elle le lui épargna. Elle reprit fièrement :

— Et puis ce n’est pas à toi de me faire ces reproches-là… C’est parce que je ne suis pas « simple » que je suis la femme que je suis, & que tu as : que je suis le luxe, la superfluité,

le raffinement, l’amour multiplié, toujours insatisfait, opulent, éperdu…, l’amour enfin ! Alors il éclata :

— Tu es l’amour ? Toi ?… Tu es le bavardage de l’amour. Oui. Tu es le désir de troubler par l’amour ; de régner, d’humilier, de torturer par l’amour… Voilà comme tu es l’amour… Ton fameux « besoin de jouir » que tu nous cornes aux oreilles, c’est le besoin de te pâmer à renifler ta puissance. Voilà ce que c’est & rien de plus… Hors de ça, tu es bien la créature la plus nettement dénuée de tout ce qui est l’amour… Qu’est-ce donc que ton acharnement à l’amour « compliqué » sinon l’affreuse misère de ta sensualité native ?… Crois-tu que je n’ai pas vu que tous tes spasmes sont simulés ?… Crois-tu que je n’ai pas vu ton souci qui ne te quitte jamais de ne pas te fatiguer, de ne pas vieillir tes formes, de ne pas compromettre ton teint pour le soir ?… Et crois-tu que je n’ai pas vu que dans tes instants les plus « éperdus » ta préoccupation la plus farouche est de surveiller la prudence de ton amant ?… Et tu es l’amour !… Ah ! c’est autre chose que toi les femmes qui « sont » l’amour !… Elles

acceptent les risques de l’amour, celles-là… Elles ne s’occupent pas à humer leur puissance ; ça leur volerait de l’amour… Et le don & le désir sont inscrits dans leurs formes, dans leurs mouvements, dans leur moindre dévêtement, comme l’égoïsme & l’impuissance sont inscrits dans les tiens… Et puis elles n’écrivent pas sur l’amour, celles-là… Crois-moi, c’est autre chose que toi…

Elle ne répondit rien. Elle se rhabilla. Elle s’en alla sans dire quand elle reviendrait.

Elle organisa une police. Elle apprit l’existence de l’Italienne. Au bout de deux jours, elle vit sortir de chez Eleuthère une grande femme onduleuse, à l’air noble & heureux.

Elle la suivit quelque temps. Elle s’appliquait à la trouver mal habillée, à se répéter que les étrangères ne sont pas soignées… à prendre en dérision l’homme qui lui préférait cette femme obscure… Elle sentait combien cette femme était plus belle qu’elle & comme Eleuthère devait l’aimer…

Elle se fit conduire chez Raoul Léon… Le lendemain paraissait dans une feuille à la mode une note injurieuse pour Eleuthère.

Deux heures du matin. Ils étaient réunis autour d’une table de café. Eleuthère, silencieux, sur un canapé rouge ; en face, les deux Félizay qui avaient voulu passer ces heures avec lui & semblaient vouloir comme s’imprégner de son image, & Paul Rodrigues.

Paul Rodrigues dégouttait de bon sens. — Que ceux-là qui ne vivent que pour le monde, qui veulent ses voix & ses hommages, aient perdu le droit de s’élever au-dessus de ses mépris, rien de plus juste… Et peut-être l’in-

jure les blesse-t-elle réellement… Mais qu’un Eleuthère, qui toute sa vie avait dédaigné les suffrages des hommes, fût tenu tout d’un coup & parce que ça leur convenait d’être sensible à leur insulte, voilà qui le dépassait…, &c…, &c…

Eleuthère répondait avec l’aisance d’un homme qui a passé une nuit à se poser ces questions… Tout cela serait vrai s’il avait vécu comme Kant ou Pythagore… Mais il ne l’avait pas fait… En allant chez ces mondains, il avait tacitement accepté leur morale… Et puis, ajoutait-il, je n’ai pas à invoquer autant que vous le dites mon indifférence à l’opinion.

— Quoi ! vous allez nous faire croire que les injures de ce matamore vous émeuvent ? — Je ne dis pas ça. — Alors quoi ? Le mépris que ces gens auraient de vous si vous vous dérobiez ? Elle vous touche maintenant, l’opinion de ces gens-là ? — Elle ne me touche pas. Je dis que je n’ai plus le droit de la dédaigner.

— Je l’ai trouvée bonne à prendre quand elle me flattait.

Mais Rodrigues ne désarmait pas : — Vous n’avez qu’à ne plus voir ce monde-là & à vivre avec vos amis… Et vous ne pensez pas, je suppose, que nos sentiments changeraient parce que vous auriez négligé de répondre à ce drôle ? — Je sais que les vôtres ne changeraient pas. Les deux jeunes gens protestaient. Les leurs aussi ne changeraient pas. Ils l’adjuraient de le croire… Il les remerciait du regard, les savait sincères dans leur inconnaissance d’eux-mêmes.

Ils se mirent à flétrir l’immoralité d’une issue fatale… Ce serait trop « immoral » s’il tombait, brutalement, à son âge, en pleine force, &c… Pas plus immoral, disait-il, que la naissance d’un Newton ou que l’apparition de l’Homme sur la terre… Un accident heureux

n’est pas moins immoral qu’un accident malheureux… C’est l’accident qui est immoral.

Ils passèrent au « courage » des provocateurs. Le cas de Déroulède provoquant Clemenceau qu’il savait redoutable leur parut singulier. Par contre le cas de don Annibal qui se défile dès qu’il sait à qui il va avoir affaire leur parut symbolique… Ils remarquèrent qu’un italien « brave » veut dire « adroit »… Rodrigues rappela aussi le cas d’Hector. Son frère Helenus l’exhorte à provoquer Ajax. Hector hésite. « Ton heure de mourir n’est pas venue, lui dit Helenus. Les dieux me l’ont dit. » Là-dessus Hector se précipite ; on ne peut plus le tenir (1)… — Puis ils envisagèrent cet effet des lois de l’honneur, à savoir qu’un habile escrimeur peut, avec des injures, supprimer tous ceux qui lui déplaisent…

— Assurément, dit Eleuthère, le souci qu’ont les hommes de ne point se montrer

(1) *Iliade*, VII, 47. — Les dieux eux-mêmes ne sont pas exempts de cette prudence : « Non, je ne combattrai pas Jupiter, dit Neptune aux dieux qui lui demandent son concours, parce qu'il est bien plus fort que nous. » (*Id.* VIII, 210)

incapables d’exposer leur vie favorise l’abus de la force… C’est une conséquence très embêtante, quand on n’est pas les plus forts… Il faut pourtant la supporter, par égard pour le principe d’où elle vient. Car il est très important que la capacité d’exposer sa vie reste pour les hommes un principe supérieur.

— D’abord, fit Rodrigues, est-ce toujours aussi important ? La capacité de s’exposer doit-elle être aujourd’hui une aussi grande valeur, alors qu’elle est en somme beaucoup moins nécessaire ?… Voyons, ce que le courage pouvait apporter au bonheur de l’espèce est obtenu… La nature est domptée ; les fauves sont relégués ; le seul bienfait de la guerre, le triomphe des races supérieures, est chose faite… (2) — Le malheur, dit Eleuthère, c’est que la principale preuve qu’une race soit supérieure, c’est qu’elle a triomphé. En sorte qu’on pourra toujours se demander si une guerre n’est pas nécessaire, précisément pour amener le triom-

(2) On reconnaît là les atteintes d'une certaine morale dite évolutionniste.

phe d’une race, laquelle, pour son triomphe, sera dite supérieure…

— Eh bien ! admettons que la capacité de s’exposer soit toujours nécessaire… Au moins n’érigerons-nous en valeur que la capacité de s’exposer pour une chose qui en vaut la peine.

— « Courageux, mais seulement quand il le faut, » dit-il doucement. (3) — Mais sait-on toujours quand il le faut ?… Ne risque-t-on pas de croire qu’il ne le faut pas, alors qu’il le faut ?… Le plus prudent, n’est-ce pas encore de consentir à être courageux sans être tout à fait sûr qu’il le faut ?… Et puis, dit-il tout bas, c’est peut-être une « valeur » encore pour autre chose : c’est une victoire sur soi-même…

— Ça, c’est bien contestable. Quand s’exposer ne paraît pas nécessaire, la victoire sur soi-même pourrait bien être de se priver du danger, au même titre que dans l’autre cas elle est de l’affronter.

(3) Gobineau, portrait d'Ulysse. (*Essai sur l'inégalité des races humaines*, IV, 3)

— Oui, je sais. Je sais même la démonstration. (4) C’est parce qu’alors on triomphe de la témérité, laquelle est une passion au même titre que la peur. — Seulement, en s’exposant à la légère on triomphe peut-être de l’amour immodéré de la vie. — Mais l’amour immodéré de la vie, ce n’est pas une passion, c’est la raison, c’est la raison même… En vérité, je me demande parfois pourquoi vous avez gardé votre nom d’Eleuthère ? — C’est peut-être que je me suis libéré de la raison… Puis, comme ils se levaient : — Allons, dit Rodrigues ! vous exposez votre vie sans être sûr que ça en vaut la peine, vous voilà tout à fait un « bon français » !…

(4) Allusion à ce que Rodrigues vient de paraphraser un théorème de l'Ethique (IV, 69) : *il y a autant de vertu à éviter les dangers qu'à en triompher*… Ah ! disait Eleuthère, si l'*Action française* connaissait ce théorème, & son corollaire ! *(Lachès* ou *du Courage)* : on sait aussi que Platon soutient la même doctrine. — On sait que les Grecs sont des Juifs. (Voir Gobineau, *loc. cit.*, & d'autres savants)

— Pardon, dit Eleuthère, il me manque la fanfaronnade.

Ils sortirent. Ils continuaient sur le duel des propos raisonnables & insexués auxquels Eleuthère ne prenait plus part… Avenue du Bois, ils s’assirent sur un banc… Au milieu d’un silence Eleuthère leur dit :

— Je songe au courage… En somme il ne consiste pas du tout à accueillir sans peur l’idée de danger, il consiste à masquer cette idée par une autre… Par exemple par l’idée de la grandeur qu’il y a à s’exposer, ou de la gloire qu’il y a à mourir, ou de la joie qu’il y a à se venger, ou encore par cette idée que la chance vous favorisera & que vous ne serez pas atteint… Chez moi malheureusement ces idées ne réussissent pas à s’imposer, l’idée de danger subsiste, & j’ai peur… Après quoi il arrive que ma volonté inhibe les mouvements de la peur : le tremblement & la fuite. Et ça, c’est encore du courage : on a l’idée du danger, on a peur, & on domine la peur… Mais ils

parlent d’un autre courage, qui est le vrai, disent-ils : c’est d’avoir l’idée du danger & point de peur… Ça existe-t-il ? L’idée claire & nue du danger peut-elle ne point créer la peur ?… Peut-être, après tout, chez des cœurs bien accrochés, qui n’ont pas de tendance à battre trop vite.

— Se sauver : signifie proprement « assurer son salut »… A fini par signifier « s’enfuir ».

Il leur dit encore :

— La fierté, l’honneur, l’orgueil, quelle est la volonté inscrite au fond de tout ça ? Voyez : la tête s’élève au-dessus de l’entourage, les membres se raidissent, les muscles se contractent, tout l’être prétend à se créer une différence avec l’extérieur… C’est clair, la fierté c’est la volonté d’être différent… Or, cette volonté-là, c’est elle qui fait les chauvins & les snobs, c’est entendu, mais c’est par elle aussi que quelque chose un jour se mit à dif-

férer du monde inanimé. C’est elle qui fait la Vie. L’homme ne lui fera jamais trop de place.

— Une fois que la Vie est bien assurée par cette volonté de différence, nous paraissons nous autres — philosophes — qui nous mettons à tendre vers l’existence in-différente… Et les hommes s’arrêtent surpris, charmés, conquis… Allons ! nous n’allons tout de même pas perdre le monde pour garder nos succès… Crions-le donc : ils n’ont attaché que trop d’importance à nos jeux.

— Une des forces des héros c’est le pouvoir qu’ils ont, au reçu d’un horion, de toujours s’indigner & de ne jamais se demander s’il ne se pourrait pas qu’ils ne l’eussent pas volé… Un Diomède frappe quelque Lycaon ; celui-ci riposte par un très mauvais coup ; le Diomède s’élance indigné !… Il a complètement oublié que c’est lui qui a commencé… C’est comme

cette Chimène ! Qu’est-ce qu’elle nous veut à réclamer « justice » ? Son père n’avait qu’à ne pas gifler don Diègue… Et ces filles du Rhin ! Qu’est-ce qu’elles ont à traiter Alberich de voleur ? Il était convenu que celui qui maudirait l’amour aurait l’Or… Suis-je assez platement juste ? Suis-je assez enjuivé ?…

Hélas ! l’attaque de ces gens ne m’indigne pas… Je la trouve méritée… Je les ai gênés. J’ai eu plus d’esprit qu’eux ; j’ai coupé leurs effets ; j’ai plu à leurs femmes…

… Et puis le philosophe n’a pas à plaire aux femmes… Si tu méprises leur chair, ne tente pas leur chair… Tu méritais ton sort, ô Jean-Baptiste ! patron des philosophes jolis garçons…

Il s’attristait de se sentir si juste en allant au combat.

Et si peu offensé !… L’injure de ces humains ne l’offensait pas plus que l’aboiement des chiens n’offense les humains…

Il s’attristait encore d’avoir été toujours heureux & de ne savoir point haïr…

… Enfin il se sentait humain pour l’adversaire… Comme tous les grands vaincus… Comme Hector. Comme Curiace…

Le jour naissait, très pur… Tout ce que les bonnes gens disent depuis deux mille ans sur la douceur du matin lui parut admirable… Il goûtait d’être, de sentir… Il se souvint que Spinoza fut accusé par ses ennemis de s’être à son lit de mort cramponné à la vie contingente… Il pensa que ce devait être vrai.

Il se surprit à être convaincu que les choses extérieures existaient réellement, hors du percept qu’il en avait… Tout, après lui, continuerait d’être… Des hommes marcheraient auprès des jeunes … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … … .

(5) Souvenir d'un grand poète qu'il eût aimé connaître.

Un moment il se crut redevenu un philosophe : il chérissait l’idée de la mort… C’était, tout humainement, — amenée par l’idée de jeune fille & d’amour — l’idée d’échapper à la vieillesse.

Il songeait à la fin de Socrate, au milieu d’hommes nombreux. Qui allaient devenir un monde… C’est qu’il avait enseigné, celui-là… Il avait consenti à de la gravité, à des évidences, à des redites, à des surabondances de preuves… Et il avait été social. Il avait voulu que d’autres fussent comme lui : il avait voulu créer de l’être semblable à lui : il s’était donné.

Il songeait à ceux qui avaient laissé un nom, une œuvre… Qu’il doive être consolant de penser qu’on vivra dans la mémoire des hommes, il le trouvait vrai… Il pensait maintenant que tout ce que les hommes ont dit unanimement & toujours était vrai, seul vrai, seul profondément vrai… Mais ceux-là dont l’œuvre reste & touche les autres hommes, ils

ne se sont pas enfermés dans ce qui les faisait distincts. Dans leur distinction. Ils ont consenti à dire beaucoup de choses communes. Communes à tous les hommes… Eux encore ils se sont donnés !…

Et pourtant lui aussi s’était donné… Il mourait pour les hommes, pour un de leurs commandements… Il avait envie de leur crier qu’il les avait aimés, qu’ils s’étaient trompés sur son âme. Et peut-être eût-il eu un mouvement humain, mémorable… Il en fut empêché par son goût de la tenue, par un souci d’art, surtout par la certitude que ce qu’il sentait pour eux ils ne l’eussent pas appelé amour, qu’ils n’admettraient jamais qu’il y eût de l’amour où il n’y avait point de pleurs… Il se résigna & alors il comprit une des nécessités de Dieu : c’est celui qui ne vous aura pas méconnu.

Puis il songeait à ceux qu’il avait fait souffrir, aux femmes qu’il avait quittées… L’une d’elles surtout. Elle était sur le quai de la

gare, lui à la portière du wagon. Il l’assurait qu’il reviendrait. Elle voulait le croire. Elle sentait qu’il ne reviendrait pas. Il ne revint pas… Pendant des semaines elle attendit une lettre, & puis elle retomba dans la nuit de son ménage… Que ne donnerait-il maintenant pour l’embrasser… Elle lui pardonnerait… Il voulait que tout le monde fût aimant… Il se découvrait une immense tendresse pour tout ce qui avait souffert. Il savait bien que c’est qu’il souffrait lui-même. Compassion, songeait-il, se plaindre dans les autres. Tiens ! c’est le même mot que sym-pathie…

Ils étaient arrivés au lieu de la rencontre.

                                                            1909

                                                          155

*Nous avons donné le bon à tirer après corrections*
*pour deux mille exemplaires de ce cinquième cahier*
*et pour quatorze exemplaires sur whatman le mardi*

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués

JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 5427

Dans les vingt-et-un cahiers de leur troisième série, année scolaire 1901-1902, nos cahiers ont publié :

III-1. — Charles Péguy. — compte rendu de congrès 1 » III-2. — Charles Guieysse. — Les Universités Populaires et le mouvement ouvrier. 1 » III-3. — Georges Sorel. — De l’Église et de l’État, fragments. 1 » III-4. — Charles Péguy. — de la raison. — Jean Jaurès. — Études Socialistes. épuisé III-8. — Bernard-Lazare. — Les Juifs en Roumanie. 2 » III-9. — Tolstoï. — une lettre inédite. III-10. — Les Universités Populaires (suite) Paris et banlieue. III-11. — Romain Rolland. — Le 14 Juillet, action populaire, — trois actes. épuisé III-13. — Jérôme et Jean Tharaud. — Dingley, l’illustre écrivain. III-15. — Anatole France. — Cahiers de la Quinzaine. III-16. — Charles Péguy. — les élections. III-17. — cahier de courriers. — Félicien Challaye. — impressions sur la vie japonaise. — Edmond Bernus. — la Russie vue de la Vistule. — Jean Deck. — courrier de Finlande. III-19. — Pierre Quillard. — Pour l’Arménie. 3 » III-20. — Les Universités Populaires 1900-1901 Départementales. III-21. — Jean Deck. — Pour la Finlande. 3 50

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Nous mettons le présent cahier dans le commerce ;
cinquième cahier de la douzième série ; un cahier jaune
de 156 pages ; in-18 grand jésus ; nous le vendons