Les Milliet. V. Jours heureux
_ remerciait d’échelonner, à partir du retrait _ de leur première épingle, comme une série ; de plans de pudeur à perte de vue… “ASE L’un de ces plans tombe-t-il qu’on croyait | le dernier ? Il en surgit un autre… À l’amant à qui la soutient & croit qu’il vient d’avoir toutes ses intimités, voilà qu’elle interdit e _ l’entrée de son cabinet de toilette… Et ‘ l’amour se ravive à l’idée que derrière cette se porte elle recommence de se garder à ellemême… Non, jamais l’on ne dira assez toutce | qu’ellés font pour nous.) er =. Et la joie de posséder doit s’aviver encore . quand le milieu où l’on possède un être, étant _ le milieu même où cet être vit & sent, fait l’on s’installe… Et il considéra que l’on n’avait pleinement une femme que chez elle, PME
- que dans sa chambre, que dans son lit… Et et br: (Puis il songea que son regret de n’avoir 3 point ces choses tenait peutêtre à ce qu’il ET _ savait quel caractère sacré une femme confère ;
aux murs qui la recèlent & à la couche qui la É 4
Et encore :
Si la joie de posséder tient à l’idée qu’on |
s’installe dans un autre être, cette joie sera J d’autant plus grande que cet être semblera plus autre… Ë |
Et il résolut de penser que l’âme de chaque 6 sexe est une âme spécifique; que, dans le vrai + de son être, dans sa conscience vive de jouis- A sance & de peine, une duchesse est plus près de sa bonne que de son frère…
Et, sans chercher si loin : « Qu’est-ce que notre conscience d’homme | aura jamais de commun avec celle d’un être ; qui bouche le trou des serrures pour se deshabiller, & qui « se refuse ».
RAN Enfin il croyait maintenant comprendre le :
goût qu’il avait des femmes belles, des tailles élevées, des formes nobles : toutes choses qui semblent liées à une plus grande quantité de Continuant de chercher quelles idées présidaïient à la joie de posséder, il songeait | encore: | Et ce n’est pas seulement l’idée qu’on s’installe dans une conscience, c’est l’idée que l’on v s’y éjouit : plus précisément, c’est l’idée que $ l’on se sert — que l’on se sert! — de cette RE chose la plus sacrée pour provoquer en soi la Le chose la plus in-fâme : la joie de son corps… ; (Cela encore lui parut une joie réservée au mâle, refusée à la femme : lui seul se sert : d’un être; lui seul contente une joie objectivement ignoble; lui seul la contente dans un | corps dit précieux. É: Toutefois il lui semblait que certaines femmes (point jeunes) s’étaient servies de lui. É. Cette idée d’avoir été méprisé l’attachait au
souvenir de ces femmes par les liens les plus bas, c’est-à-dire les plus profonds.) FÉES Et la possession de la femme, ainsi décom- EN
posée, lui semblait la forme entière de la * # domination. La seule forme. Auprès d’elle toutes les autres faisaient rire !… Qu”est-ceque à #.
c’est que de tenir un esclave sous son fouet, £ : * 84 ; un vaincu sous son genou, un soldat sous sa AE h à botte.…., qu’est-ce que c’est que tout ça auprès ï 4 de clouer sur un lit un être tremblant & nu, 4 d’enserrer ses mouvements, de lui imposer 4e
son haleïne, de s’installer en lui, de s’y mou- ; ë
voir, & de le souiller par la rieuse expansion A
de sa joie la plus basse ? La femme qui hors ES
de sa volonté, hors seulement de son désir, — par devoir, — a subi un tel sort a connu la $ 5 dernière des hontes. La femme qui a dû se + #4 laver d’un homme qu’elle n’aime pas est pro prement une loque humaine. Entre elle & une É 4
âme libre, plus rien de commun. É
Puis il pensait que c’était le sort d’à 5 1 peu près toutes les femmes… Il entendait ARS 4
< _ Brünnhilde : « Que peux-tu faire, malheu- , reuse ! » Il revoyait l’expression de déchéance | qu’il avait si souvent remarquée en leurs | visages quand rien n’occupe leur attention, dans les concerts, dans les tramways. Et il , redoublait pour elles de pitié & de méfiance. | Et il songeait aussi que, n’ayant pas __ d’épouse, cette possession d’une femme contre o sa volonté, c’était une joie de maître qu’il | ne connaissait point… Il lui semblait que les femmes l’en méprisaient. Lui-même s’en ; Û méprisait.. Il résolut de penser que bien LA s3 des maîtresses aussi se donnent par devoir. | _ Et il cherchaït à discerner d’autres idées ; encore, créatrices de joies d’amour : 3 _ Il y a l’idée du plaisir que l’on cause. Je : Ê _ dis que l’on cause. Le plaisir de l’autre ne me Fe 3 _ réjouit que parce que je le cause… Quand les É _ femmes viennent nous dire que le plaisir de Re: l’aimé fait toute leur joie, elles manquent de :
précision : le plaisir de l’aimé causé par une # autre ne fait pas du tout leur joie. On cause de la sensation chez l’objet possédé pour se prouver qu’on le possède : les Ë hommes pris on les fait souffrir; les femmes, k .on les fait pâmer. ; Faire du mal à quelqu’un, c’est vouloir se prouver sa propre existence par son effet | sur autrui. Cest un des contraires de l’égoïsme, lequel consiste au fond à se définir par soi-même, hors de toute idée d’autrui, comme le dieu des stoïciens.. C’est une forme | de l’altruisme.) | Et encore : Il y; a l’idée d’une sorte d’intelligence muette & comme préétablie, celle de deux êtres qui sans s’en dire un mot s’entendent
immédiatement dans l’exécution d’un acte
Et encore cette idée que — toujours & cause de vous — une grande personne devient une enfant; que celle qui, ce matin encore, était une « dame », qui « dirigeait » un inté- rieur & enseignait des enfants, est maintenant elle-même une enfant, qui court après une joie
de son corps aussi rageusement qu’une petite fille après un gâteau. Il en était là de ses réflexions quand — Tu ne dormais pas, dit-elle. Tu pensais Il l’en assura. Puis, naïvement, lui conta ses idées. Elle l’écouta d’abord avec l’indulgence un peu malicieuse qu’elle eût eue Pour un enfant | _ compliqué… Bientôt, parmi les idées de son ami, elle en distingua deux plus nettement que les autres : la douceur de ses yeux & | l’agrément de sa bouche. Elle se rapprocha
Rep ne pour mieux comprendre…, & doucement FRE en sentit son intelligence de l’amour se fond Pape RPC « en l’amour même… LCR ete Fe < AL ais, maintenant, dans la possession, il Re s’appliquait à prendre une pleine conscience ns SÉGLe des idées qu’il savait y être. Et cette con- Ds Ba Le science doublait sa joie en la conduisant. Le Rene Mar) lendemain, dans le bois, comme la jeune A un u femme adorait leur nuit, il songeait que la me maîtrise en amour est la même qu’en art De # CE discipliner son émotion sans la perdre. EAU Fe
AUL Rodrigues entra de bon matin chez | P Eleuthère. 11 avait à lui dire des choses 4 — J’ai pensé toute la nuit, dit-il, à ce que _ Yous me disiez l’autre jour : qu’il nous faut entretenir la très haute opinion que les femmes ont d’elles-mêmes, parce que cela décuple la joie qu’on sent à leur défaite. Eh bien, je _ viens vous dire que je trouve ça odieux. L’or- : _ gueil du mâle ne m’indigne pas moins que l’autre. Je hais toutes les glorioles que cause
- à l’un des sexes la basse posture où il met __ Eleuthère connaissait ces crises d’éternité,
cette manie sémitique d’abolir la joie de ue | __ Et vous rêvez, dit-il, d’un amour sans Le à — Où personne ne « triomphe ». 4 __ Où aucun « moi » ne s’impose. TS — Où au contraire la frontière des con- TA = C’est cela: SEE d ; : __ En somme, vous rèvez d’un amour sans LA _ Je rêve d’un amour où ilny aurait que : — C’est bien ce que je voulais dire. Car 214 on le connaît cet amour-là. C’est celui de F Tristan. Il mène directement à la mort its KEn _— Pardon. A l’Éternité. AI . — Au regard des individus, c’est exacte- 3 é ment la même chose. + _— Ah ça! est-ce que par hasard vous dé- laissez l’Éternité ! ‘1:14 | __ Je délaisse tout ce qui n’est pas à saplace. GE
_ Et l’Éternité n’est pas à sa place dans les ; _ affaires humaines. Et vous le savez comme nous ; & vous le dites; & c’est bien la plus cynique des contradictions que votre perpé- tuelle prétention de nous induire en Éternité. jE Car vous êtes tous les mêmes. Vous com_ mencez par vous retirer sur la montagne, & là | vous n’avez pas assez de formules pour nous < faire savoir qu’entre vous & les nôtres iln’y : ’ a rien de commun; que votre Infini, votre & Eternel, votre « amour divin » sont des produits d’essence extra-humaine ; qu’aucun pont ne saurait conduire de l’humain le plus haut à vers ces divinités : « entre le fini & l’infini il : | y a une différence, non pas de degré, mais 7 d’essence »: (1) « avec des arrêts si nombreux 4 soient-ils on ne fera jamais de mouvement »; (2) ; _ « ]l’amour divin diffère de l’amour humain 2
- comme la constellation du Chien diffère de Puis, un jour, vous vous ennuyez sur la monta__ gne;l’Éternité ne vous suffit plus; vous voulez, % comme les autres, exister, qu’on vous sente.
Et vous descendez chezles hommes, y imposer vos dieux. Et alors on apprend cette chose | étrange, c’est qu’on ne pouvait passer de notre terre à votre ciel, mais qu’on peut passer de votre ciel à notre terre; c’est qu’on ne pouvait passer de l’arrêt au mouvement, mais qu’on peut passer du mouvement à l’arrêt; en un | mot on apprend cette chose étrange, c’est qu’il n’y avait pas de pont entre À & B, mais — Pardon, dit Rodrigues, c’est les infinitistes de salon qui disent ça, ceux qui font des cours d’Infini aux belles dames. (4) Allez donc faire un cours en restant dans l’Éternité!..… Mais citez-moi donc un penseur solitaire. : — Mais tous! L’un (5) veut que l”Idée des choses contienne déjà les choses : elles « participent » de leur Idée! L’autre, qui croit le réfuter, (6) veut voir la chose « actuelle » dans (4) Allusion probable, & d’une déplorable irrévérence, à une certaine Philosophie du jour fort goûtée en effet par à les penseurs mondains, & où il est dit par exemple : « Comme si le mystère ne tenait pas à ce que l’on prétend - « aller des arrêts au mouvement par voie de composition, « ce qui est impossible, alors qu’il est si aisé de passer, « par simple dégradation, du mouvement au ralentisse- « ment & à l’immobilité. »
la chose « en puissance »! Ceux-ci (7) se tuent à chercher comment le Genre pourrait bien, tout en restant un lieu d’indiscernables, devenir cette chose-là, que je tiens, que je suis! définir un Dieu tel que, sans qu’il cessât d’être éternel — c’est-à-dire qui ne choït pas — , sa chute fît cependant partie de sa définition! Celui-ci (9), qu’on disait mort au monde sensible & dont l’Infini semblait honnête, ne vaut pas mieux que les autres : le Fini le tourmente, & de son Infini il « déduit » la Passion! Cet autre (10) invente un Infini qui « s’achoppe »
- à ce qui n’est pas lui pour devenir les choses. : Cet autre (11), un Infini qui « se revêt de _ matière », qui « pénètre » le monde. Cet autre (12), un Infini qui « se sépare de soi » _ pour devenir la Nature! Pas un n’accepte . loyalement la solitude de l’Infini.… Pardon. Les’ Éléates !.. Ceux-là étaient fiers. Car ça date de Socrate cette prostitution du divin à l’humain. C’est lui qui porte le double poids
d’avoir souillé la métaphysique au service
des choses humaines & obscurci les choses
humaines à la clarté métaphysique. (13)
à — En somme, c’est très simple : ce que vous
reprochez à ces hommes, c’est qu’ils n’ont | ; pu soutenir la pose parfaitement inhumaine qu’en effet ils avaient promise; c’est que, ? dans l’ivresse même du Concept, ils n’ont pu oublier l’humble monde de l’Amour, & que leur : cœur s’émeut toujours du sort des malheureux qui sentent & qui agissent; ce que vous leur : reprochez, au fond c’est leur grandeur… Le — C’est peut-être leur grandeur, maïs c’est ’ sûrement notre malheur… Car avec eux s’in- ë stallent au gouvernement des choses terrestres à (& avec quel prestige!) des valeurs qui, de k. leur propre aveu, ont été faites hors de l”hu- x manité; en rupture d’elles; bien mieux, sont 3% proprement des fruits d’anesthésie humaine… Naturellement, toute la fonction humaine en = _ , devient empêchée… Et les hommés consternés s’entre-regardent & se disent : « Quel est donc ; aux sources de vie ce poison qui depuis : (13) On sait que cette intention de faire servir la Méta- 1 < physique à la solution de problèmes pratiques fait le fond + de l’œuvre de M. Bergson. A cette œuvre Eleuthère pro- | posait comme sous-titre : Cours de Métaphysique appliquée. il
NS _ deux mille ans pacifie nos orgueils, adoucit | . nos ardeurs, sublime nos volontés… ? » Et ils __ ne trouvent pas & ils se désespèrent… Mais É nous commençons à comprendre. Nous com-
_mençons à l’entrevoir, le coup de force initial .
k de la Philosophie. Et nous la relevons votre & Ki « distinction des essences », mais en vous S __ sommant cette fois d’en respecter la loi. Soit : à | on ne peut pas passer de notre essence mortelle à votre Éternité; mais vous non plus, : alors, vous ne pouvez pas passer de votre Éternité à notre humanité. Nous vous bloquons - #È dans votre Éternité. Et nous prétendons à k - notre aise honorer nos vrais dieux, ceux-là be. _ dont la Science même nous dit que c’est par 1 eux que tout croît et diffère : l’Inéquilibre & x _ —Etalors, ce n’est plus l’orgueil des amants é que vous défendez. C’est bien autre chose. à 3 C’est la haine des races, c’est l’injustice, c’est la persistance dans l’irjustice..… C’est tout PA votre passé que vous reniez.…. CEE LE É — Peut-être… La vie ne serait vraiment E _ qu’une horrible mer morte s’il n’y avait au monde que des conciliateurs bénins & des
#0 | LEUTHÈRE alla voir le comte #, qui lui 4 E avait écrit qu’il était souffrant. C’était un + homme d’une cinquantaine d’années qui, élevé Rae _ dans la religion des lettres & des formes, puis mur _ dévoyé par l’Affaire, s’efforçait maintenant de Æ __ penser. Il vivait retiré, & son monde lui vouait Fes 6 _ une méfiance mêlée de respect. ) #2 non _ Eleuthère trouva là, faisant visite, la prési- Le fe M: de plusieurs volumes que son nom avait Pres _ Après les propos dits d’usage, & avectous __ les ménagements qu’on doit à la présence
d’une femme, le comte fit tourner l’entretien = à un jeu de la pensée. Il trouvait Eleuthère souverain pour les embarras d’esprit. Il lui exposait, cette fois, son embarras devant le projet d’impôt sur le revenu, c’est-à-dire l’impossibilité où il était, malgré le désir qu’il en avait, de n’y point voir une atteinte à la S — Sans doute, dit Eleuthère, parce qu’il j vous force à une déclaration de votre fortune. — Mais avez-vous songé quelle liberté vraiment est ici menacée ?… Pour moi, je ne vois que deux sortes de gens qu’une telle déclaration puisse vraiment gêner : ceux qui veulent paraître plus riches qu’ils ne sont (pour éblouir), & ceux qui veulent le paraître moins < (pour ne pas faire ce qu’ils doivent). Ceux qui consentent à paraître ce qu’ils sont, qu’estce que ça peut leur faire qu’on sache leur | situation !… En somme, la liberté ici atteinte, c’est la liberté de mentir… Or, cette liberté- paraît que le commerce ne peut pas s’en pas- | ser), rien de mieux; qu’on la réclame même 4 au nom d’un certain bluff nécessaire aux fonc- |
tions mondaïines, mieux encore; mais qu’on la réclame au nom de la « morale », c’est plutôt
(Cependant la présidente relevait ses jupes à mi-jambe. Elle ne pouvait supporter qu’un homme ne s’occupât point d’elle. Et Eleuthère
avait horreur des blondes petites.) — Il ya du vrai, dit le comte… Pourtant chez ceux-là mêmes qui, vivant loin des : hommes, ne sauraient apprécier la liberté de mentir, il y a une liberté atteinte : c’est la liberté de garder pour soi ses affaires. — Nous y voilà. Car c’est là au fond, pour
les vôtres, la vraie question. Ce n’est pas une
question d’argent. Vous consentiriez à payer Ce _ trois fois plus, si on ne s’introduisait pas chez vous (1)… Ce que vous n’admettez pas, c’est qu’ « on se mêle de vos affaires »… Eh bien, cela, laissez-moi vous le dire, c’est une preuve | de plus de cette chose qu’on savait déjà, qui L est que votre éducation sociale est toute 4 entière à faire… Car enfin, qu’est-ce que la vie à sociale, si l’un de ses traits essentiels — celui
qui l’oppose le plus nettement à la vie sauvage — n’est pas qu’on s’y mêle constamment | de nos affaires ? Et qu’est-ce que le sentiment : social, si ce n’est l’acceptation indolore — presque réflexe — de cette continuelle intru- s sion ?… Tenez, c’est ce que les Juifs ont à un haut degré… Or vous, vous en êtes toujours, è au fond, à l’idéal du château-fort, où l’on naïssait, où l’on se mariait, où l’on mourait, où $ l’on jugeait, où l’on héritait…, sans qu’en effet 4 personne s’en mêlât ; & vous vous insurgez à aujourd’hui contre une déclaration de votre Ë à fortune, comme vous le faites contre une dé- #4 claration d’association, comme vous le faites : contre une feuille de recensement, comme vos E. à : aïeux ont dû le faire contre la déclaration À de la naissance de leur fils, du mariage de. $ leur fille, de la mort de leur père… Car ils 74 ont dû en faire une vie, vos aïeux, quand on : à leur demanda ces choses qui vous semblent à maintenant toutes naturelles! C’est ce qui | . fait penser que vous vous ferez aussi à celle- 21 là… Mais, croyez-moi, hâtez-vous de vous faire l se une raison : car la vie sociale deviendra de à | plus en plus intense, & on se mélera de plus À en plus de vos affaires… 4 52 5
à _ maldonne… Car enfin, la République avait
È promis la liberté. ‘
— Sa grosse faute, dit Eleuthère, ç’a été de à | ne point dire quelle liberté. Et, de vrai, ceux ; qui ont fait la République étaient bien incapables de tant de distinction. Depuis, ses = ennemis n’ont pas cessé d’exploiter cette faute.
à Et c’est de bonne guerre. Mais, si on laisse la guerre, tout le monde reconnaît vite quelle Le liberté la République pouvait donner et quelle on n’en devait pas attendre… Il y a une » liberté qui consiste à poser sa volonté contre ?
8 l’ensemble dont on fait partie, ou du moins
F4 en dehors de lui, proprement à faire « ce
ec qu’on veut » : cette liberté-là, il est clair que
2- la République ne la donnerait pas, qu’elle
; la donnerait même moins que les régimes
: précédents… Et puis il y en a une autre qui
ë consiste à fondre doucement sa volonté indi-
: viduelle dans celle de l’ensemble. Il est vrai
_ que cette liberté-là, on ne la donne pas,onla
Le suggère, on l’éduque. Car elle n’est pas un
droit, elle est un sentiment…
4 — Cela revient à dire, dit le comte, que ce -
ë que tout le monde appelle liberté, la Républi-
que ne le donnera pas; mais qu’en revanche elle donnera — elle suggérera! — quelque chose qui n’est pas du tout la liberté, mais qu’il vous plaît d’appeler ainsi. Car j enfin, ce sentiment de dépendance consentie auquel vous faites allusion — et dont je ne vais pas nier l’importance (c’est la base de l’esprit militaire) (2) — en quoi, s’il vous plaît, mérite-t-il le nom de liberté ? : notre prison individuelle en faveur d’une $ conscience anonyme, en ce qu’il est le passage du distinct au confus. Il est liberté comme est liberté l’amour, où notre moi s’évade de son : identité; comme est liberté l’extase alexan- à drine où l’idée de nature infinie endort le sens de limite personnelle… D’ailleurs, ne è croyez pas que cette « liberté »-là soit de mon & cru. Elle fait quelque figure dans l’histoire des ÿ idées. C’est la liberté du panthéisme. É: A ce mot de panthéisme, la présidente dressa # la tête en personne qui détient cet article. | (2) Le comte montre ici une faiblesse d’analyse, bien à excusable d’un gentilhomme : la base de l’esprit militaire, £ ce n’est pas le sentiment de dépendance consentie, c’est le 4 sentiment de la grandeur de cette dépendance. 54 4
— Singulier panthéisme, dit-elle, qui nie l’individu, c’est-à-dire la sensation. : — Mais, dit Eleuthère interloqué, c’est sa Puis, comme s’il s’éveillait d’un rêve : — Pardon! dit-il… Il est bien entendu qu’il l’homme veut résorber son moi dans la nature… Et puis il y en a un autre par quoi . il veut absorber la nature dans son moi… Le premier est celui de Spinoza. C’est celui dont je parlais. Le second est celui de toutes les midinettes quand vient le printemps… — Monsieur a la manie des distinctions, | dit la présidente en prenant congé.
: Es rues étaient pavoisées de drapeaux L tricolores… Les deux promeneurs arrivèrent à une grande place que l’on tendait de guirlandes de lampions & où l’on dressait une . #4 . estrade.. Ils s’assirent sur un banc. — Done, dit le comte, cette fête du 14 juillet, c’est par quoi l’humanité démocratique « s’enivre de sa propre image ». Or l’humaaité, elle, ne voit que son instant; elle ne compare pas. Mais nous, ne pourrons-nous $ pas — évoquant l’homme des divers âges | célébrant sa propre attitude — comparer les : divers tons dont il le fit? Et n’y a-t-il pas lieu ee x de sourire si l’on voit avec quel fracas la pré-
sente humanité célèbre une attitude dont le trait principal est que, sous un ciel gris, mille . formes quelconques grouillent de cabarets en cabarets, & si l’on songe d’ailleurs avec quelle discrétion une humanité ensevelie, dont les fêtes s’appelaient les Panathénées, célébrait une attitude qui consistait en ce que, sous le ciel de l’Attique, la procession des êtres qui posèrent pour Phidias montait à l’Acropole en franchissant les Propylées ? — Pour beaucoup d’hommes, en effet, il y aurait lieu de sourire. IL est en effet des hommes qui ne sauraient déclarer beau que — é ce qui ressemble à un « phénomène » : c’est- >
- à-dire ce qui, se détachant sur un fond mono- ; tone & indéterminé — l’espace, le temps, le. silence — y produit l’effet d’une rupture d’équilibre & d’un contour délimité. Ces hommes-là préfèrent Hugo à Lamartine, le | pittoresque à l’homogène, la surprise à la félicité. Pour ceux-là, naturellement, cette : | seule société peut être déclarée belle dans En.
laquelle un groupe, par son élévation au-
dessus d’une immensité de misère, apparaît
_ comme une éclatante saillie, tandis qu’elle
‘, manque à toutes les conditions du beau . _ cette actuelle société dont le propre est préci- fe _ sément de naître d’heure en heure à plus dr Il est d’autres hommes qui ont du beau un He æ autre sentiment : qui sont surtout sensibles, AS 4 devant le monde extérieur, à l’idée de l’énergie ira
_ incolore qu’il exprime, & qui demandent ‘
- leurs émotions à ce qui leur signifie l’imma- | _ nence d’une puissance continue & la promesse > _ d’une transformation sans limite. Ceux-là sont 4
_ moins émus par lé plus brillant soliste que -__ par l’impersonnelle symphonie, moins émus __ par la passagère tempête que par le calme de _ la mer, moins émus enfin par la vue d’un fier _ patriciat — condamné par l’essence même de _ la fierté à une limite de développement — que
_ par la vue de la démocratie monotone &
_ De ces deux sortes d’hommes, les premiers,
Le: _ exclusivement sensibles à ce qui leur res- KA
semble, ne considèrent du monde que la matière vivante : la vie leur semblant donc une chose commune — commune à tout ce qu’ils voient —, ce n’est qu’à une qualité de vie qu’ils donneront le nom de « beau ». En face d’une société, c’est donc en raison de la qualité de vie qu’elle contient qu’ils la trouveront belle. Pour ceux-là, évidemment, la Panathénée est plus belle que cette fête. Les : seconds, prenant conscience d’un cosmos moins étroit, savent abstraire, par contraste avec la matière brute & par-dessus des formes diverses de la matière vivante, l’idée générale
ù de vie; &, sachant combien la vie est rare, quelles victoires & quelle perfection elle implique, ils trouvent à la vie elle-même une beauté. Pour ceux-là une société est belle en raison de la quantité de vie qu’elle manifeste,
& elle aura tous leurs suffrages cette fête, onde _ vitale plus ample que celles du passé. Qu’importe, diront-ils, si les chants de ces gens sont vulgaires : ils chantent! & ce qui est beau, ; ce n’est pas de chanter telle ou telle chose, c’est de chanter. Qu’importe si leur rire est grossier : ils rient, ils vivent! & ce qui est laid, ce n’est pas telle ou telle joie, c’est la
—.
souffrance; ce n’est pas telle ou telle vie, c’est
Fe: la mort. Quant à cette société où quelques hommes vivaient tandis que des milliers | è gisaient dans la torpeur, elle ne saurait leur paraître qu’une délicate difformité. Les premiers, enfin, dans la geôle que leur { est leur sensibilité, ne sauraient trouver beau que ce qui touche leurs sens. Pour ceux-là, une méthode algébrique, une synthèse chi- : mique sont choses essentiellement incapables l du beau, &, parmi les fêtes sociales, celle-là ‘e surtout sera trouvée belle qui contient les : Fa danses mimées & les courses de quadriges… 3 Les seconds, soucieux d’exprimer par le verbe . autre chose que leurs éblouissements, veulent à entendre par « beauté » un effet dépendant de à convenances objectives. Pour eux, toute espèce ‘k de réalité est capable d’une beauté spécifique, 3 déterminée par les convenances, non pas de
ños sensations, mais de sa propre tendance.
: _ Ceux-là — comprenant que la tendance d’une 4 société c’est de satisfaire, non pas les besoins
- _ de quelques délicats, mais ses propres besoins = : x — ceux-là trouveront belle cette société qui,
cessant de concentrer sa conscience en quelques points isolés pour la distribuer peu à ‘peu à l’infinité de ses membres, réalise mieux que ses devancières la convenance des asso-
De ces deux éternelles esthétiques la première, en somme, accuse le sens exclusif du : fini, elle prend l’homme pour mesure de |
toutes choses, elle réifie les concepts. Bien qu’elle soit l’esthétique d’un Nietzsche & d’un
- Renan, elle relève, au fond, du mode de. ? sentir propre aux hommes des cavernes. La seconde sait infinitiser, elle sait s’abstraire de l’Homme, elle sait vibrer à des idées qui restent des idées sans devenir des images. : Que dans le développement du sentir elle soit. | le terme ultime, c’est ce dont tous conviendront : tous conviendront qu’un simple qu’on enseigne à sentir s”émouvra aux images d’un Praxitèle ou d’un Vinci bien avant quil s”émeuve aux idées d’infini ou de continuité. Sentir la plus grande beauté de la démocratie semble bien l’esthétique des seuls aristocrates : ô fidèles du « miracle grec », avec non moins <
__ de droits que les plus fins des vôtres, j’ai, dès ‘4 de mes premiers pas dans ces bois populaires, Ho = À s j’ai été, moi aussi, écœuré par les paniers de | “ES _ viande froide & par l’éternelle Valse Bleue; ee _ &, dans une détresse non moins juste que la _ vôtre, j’ai, moi aussi, tendu les bras vers la __ caresse des mondesinjustes; maisjemeserais ‘80 trouvé un peu simple si, impuissant à m’éva- MEN __ der de mes sens, je n’avais su jugercemouve Hi ment au-delà de ses rapports avec mon _ agrément; & je me trouverais un assez pauvre Ta De cœur si, percevant alors le sens de ce mouve 44 ment qui est un soulèvement vers un peu plus
- sentais soudain toutes les survies de mon édu- Fe se cation académique sombrer dans l’émotion de SEE la sympathie sociale. STE ne Da nee Eleuthère: — #, LRO
30 Éa présidente n’oubliait pas Eleuthère. Ga: Le : persistance à ne point voir les jambes + Ée, qu’on lui montrait & sa désinvolture à souffler sur les jugements qu’elle daignaït porter le __ recommandaient assez à son attention. De NE plus, elle flairait là une manière de penser Ps de tout autre que celles qu’elle accoutumait & | - dont elle pourrait bien tirer parti… Quinze __. jours après leur rencontre, elle lui écrivit:
-5 & Spinoza! Mais je ne comprends pas tout… pre
__ S’il vous plaisait un jour, vers cinq heures, Ets : Mr. de venir m’en éclairer, je vous en serais Léa
En même temps elle lui envoyait ses deux mt derniers volumes : car, certainement, l’autre jour, il ne savait pas au juste à qui il parlait. Eleuthère goûtait assez, après une journée passée au jeu de l’esprit, de se reposer dans la pensée mondaine. Et puis, de temps en : temps, il avait besoin des salons & de l’orgueil sérénité. Un jour, vers la fin de l’après-midi, | il alla chez la présidente. Elle commença par lui parler de lui, ou d’elle en fonction de lui… Elle dit ses ignorances en tant qu’il y pouvait remédier. Elle : nomma de récents articles de revues philosophiques. Devait-elle les lire? Qu’en pensaitil? Eleuthère avoua lire peu ces choses. Il les comprenait quand il était jeune. Mainte- . nant il ne pouvait plus rencontrer des mots comme liberté, comme cause, comme continu, & autres ingrédients de ces compositions, sans se demander ce qu’ils veulent dire. Des professeurs de philosophie on passa aux philosophes, à ceux qui avaient fait leur langue & défini leurs mots… La présidente plaça son couplet. Elle savait l’Un, l’Extase, 70 28
k la Substance, les Attributs, l’Amour intellectuel. A la simplicité & à l’effroyable cohé- : rence que revêtaient chez elle ces systèmes, Eleuthère reconnut les lectures de seconde main. Il l’eût bien embarrassée en lui disant que dans l’un d’eux les idées confuses dérivent de Dieu avec autant de nécessité que les idées ‘ claires. Il se hâta de lui dire qu’elle avait tout compris… Puis, passant à la vénération qu’on devait aux philosophes & à leur caractère, il confessa que ce qui le gênait c’est qu’ils eussent presque tous été vieux et laids avant l’âge, en sorte qu’il se demandait si ce n’est pas pour cela qu’ils avaient été philosophes. he Il eût voulu que le philosophe fût jeune & | charmant : que celui qui ne se plaît qu’aux baisers des Idées fût tel qu’il ne tint qu’à lui Par une flatterie qu’il comprit, mais qu’il , trouva un peu grosse, elle lui demanda alors (1) Toutefois il ne méconnaissait pas l’espèce de lien étrange qu’il y a entre la spéculation vraiment philoso- , ; phique & une certaine austérité de vie. Partout l’étude de £ Péternel, disait-il, semble avoir comporté une certaine à excision de la jouissance temporelle. Des philosophes % fortunés comme Schopenhauer ou Stuart Mill semblent È faire exception : mais le premier vivait à l’hôtel & le second : - 4 avec madame Taylor, ce qui est bien le commencement de. “
pourquoi il n’écrivait pas. Il répondit qu’il ; n’avait rien à dire. Elle ne s’en blessa point… : Comme elle voulait qu’il eût des choses à dire en philosophie, il déclara qu’il avait en vérité le sentiment philosophique, c’est-à-dire que ; l’idée des mouvements généraux des êtres ou L
_ des choses créait en lui des émotions. Mais : quel rapport y a-t-il entre cela & apporter, sur une question morale ou métaphysique, une vue nouvelle? Et puis il était heureux | sans écrire. Elle lui démontra qu’il se trompait, qu’il n’était pas heureux, qu’il avait de l’ambition, qu’il était comme les autres, &c… Il ne s’en ; tira qu’en s’humiliant doucement… Puis il vanta les livres qu’il avait reçus d’elle, en ayant soin de n’y trop préciser aucune qualité, de peur qu’elle ne retint qu’il n’y avait pas loué la qualité contraire. Eleuthère, durant cette heure, avait à peine regardé la présidente. Elle résolut de penser qu’il était timide… Dans une seconde visite, elle le fit asseoir plus près, parla de son bain, de sa douche, de son âme si mal connue.
1x; Vainement. Elle résolut alors de le croire *304 insensible aux femmes. Puis de ne plus se É e soucier de son attention. Elle n’y réussit pas. ; ‘à Au fond, elle sentait l’homme habitué aux ” F faveurs dites précieuses & pour qui le dévoilement d’une femme comme elle ne serait 5 point une étonnante nouvelle. (De tels anté-
_ cédents chez un philosophe! c’était déloyal.)
- — Elle sentait aussi qu’une longue & tranf ‘
à quille possession de femmes avait ruiné en lui
£ oute croyance en leur « mystère ». Elle lui 3 toute ance en le t Elle 1
EX Enfin elle sentait l’homme qui se laisse aimer È dec & ne se met pas en frais de conquête. Elle en k _ avait pour lui de la colère (plus encore pour
_ celles qui l’avaient gâté), du mépris (à cause
_ du rôle passif qu’il prenait dans l’amour, sur- : __ tout du renoncement qu’il consentait d’avance re aux femmes dites difficiles), & une certaine | è confiance, comme pour une âme qui vous ressemble. ru … D’ailleurs il ne cessait de la déconcerter.
…_ Voilà qu’avec lui l’encensement ne « prenait » 4 “ eu pes : cet homme-là avait toujours l’air de ne a? ESS ; Re compter que sur lui pour bien s’évaluer… Et :
puis, il ne semblait pas autrement flatté d’être reçu chez elle. Il n’y venait que convié, alors que maintenant il y avait ses entrées. Vraiment, entre elle & lui, on eût dit que c’est lui À qui maintenait les distances!
Cependant, il lui devenait nécessaire. D’abord, il l’instruisait. Et puis, comme elle le sentait, en raison de son égoïsme, incapable de se réjouir des ennuis des autres, elle lui contait les siens. Il l’écoutait attentivement. Il s’intéressait à son cas. Elle croyait qu’il s’intéressait à sa personne. Que d’amies il s’était
6 ainsi attirées, sans le vouloir!
Elle parlait de lui à ses amis. Un jour, elle le pria à dîner avec eux. Elle se réjouissait de leur montrer sa trouvaille. En même temps elle n’eût pas été fâächée que parmi eux il trouvât son maître.
Eleuthère, à ce diner, trouva des gens
= (2) Plusieurs nous ont soupçonné d’avoir voulu peindre ici certains hommes dits « du jour »… Tout au plus ayonsnous fait comme Pierre Corneille, c’est-à-dire avons-nous peintces hommes tels qu’ils devraient être, s’ils ressemblaient à l’image que se font d’eux ceux qui ne les connaissent pas. Le
A ? nil y avait Paul Lenfant, homme d’esprit
B _ honoraire. — Condamné à la plume, il véné-
6e rait l’épée. IL appelait le Roi : les républi-
D cains, toujours naïfs, disaient qu’il ne pensait
| _ pas les sottises qu’il écrivait.
Ë Il y avait Marcel Leleude, grand écrivain
À patriotique, inventeur de l’Inconscient immo-
À bile. — Il semblait un aigle châtré. Son .
| orgueil était sans joie & sa haine sans chaleur. Sa face & tout son être disaient la mort,
F vénérait que l’énergie.
M. Il y avait Lyonnel de Pinto-Leide, drama-
Fe turge d’ « amour ». — C’était un grand clas-
F sique : il avait observé l’unité d’intérêt, non
3 seulement dans chaque pièce, mais même
d’une pièce à l’autre : on n’y traitait que de
| ses charmes. :
À Il y avait Louis Bloch, juge de la scène fran- Ë
4 à çaise. — Espèce de penseur à tout faire, il
D. discourait avec autant d’aisance, d’aplomb &
… dela civilisation des Étrusques. Tous ces gens
| l’aimaient bien : il les instruisait sans leur s porter ombrage par aucune personnalité. î C’était une ombre cultivée. | : : Puis des littérateurs de moindre importance, el dont les œuvres toutefois étaient dans les x Enfin des nécessités de table : des académi- ee ciens & des épaules de femmes. : Tous ces gens avaient à l’égard d’Eleuthère Re de l’étonnement qu’un étranger pénétrât dans leur cercle, & en même temps de la considération pour l’honneur qu’il en avait. Surtout ils 4 avaient pour lui le dédain des gens notoires Re pour les inconnus. Eleuthère en éprouvait - quelque malaise, d’autant plus qu’il trouvait 4 La conversation s’engagea sur de récents livres, sur les pièces nouvelles, &c.… Ils disaient : l’entr’acte du « deux », le soir de la 73 « générale », la prochaine « tape » de F**… È 3 Eleuthère trouvait cela tout simple : après “3
_ tout, pensait-il, les serruriers aussi ont leur _ vocabulaire & ils en sont fiers… Ce qui l’inté- 4 AR ressait davantage, c’était les prétentions _ .scienti-philosophiques de ceslittérateurs. Faire _ giques (Quinton & Le Dantec servaient beau4 3 coup) — était visiblement un de leurs soucis : es : on voulait faire rentrer tel mouvement de ES passion dans une « série pathologique » bien % classée, rattacher telle nouvelle tendance du ee public à une « loi d’évolution vitale » bien pe: connue, &c… C’est drôle, pensait Eleuthère, l 2 5 aujourd’hui tous les artistes veulent être des __ « penseurs ». Cela est nouveau. Molière ne __ songeait pas du tout à enfoncer Descartes… _ C’est pourtant quelque chose d’être un grand __ artiste! C’est, se dit-il, un effet de l’instrucURL … E +R Un trait commun à tout ce monde, c’était Ms
- une extraordinaire facilité de parole. Ces À 1548 gens-là, pensait Eleuthère, ne vont donc … jamais des idées vers les mots? Ils n’interro-. à _ gent donc jamais les mots avant de s’en servir? AE …_ Je sais que cette rapidité est une nécessité de : la conversation. C’est égal, ils en souffrent :
trop peu. — Bientôt il constata ce qu’il avait | déjà constaté dans leurs écrits : qu’avec eux les mots les plus forts devenaient faibles. É
Ces gens-là, pensait-il encore, ont beaucoup trop de mots pour le nombre de leurs idées. (Cela encore n’était pas Le cas de La Bruyère.) De là vient que leur pensée danse dans leur ù style comme dans un vêtement trop large. De
là vient aussi que le développement de leur | esprit s’arrête si tôt : comme ils savent donner à une même idée toujours d’autres formes, ils sont sujets à prendre ces autres formes d’une
: même idée pour d’autres idées. 2: Ce que le monde appelle un homme intelli- | gent, c’est un homme qui a beaucoup de é | formes de rechange pour peu d’idées. À Une chose encore le frappait, c’est que ces | gens, si clairement condamnés aux livres, à la pensée discursive, à la perception par rapports, & d’ailleurs travailleurs, ordonnés, mariés jeunes, faisaient profession de ne rien mépriser tant que l’Intellectualisme, de ne | goûter que la Passion, le « mouvant », le |
ÿ « direct », — ce que l’Intelligence n’a pas encore « figé », — de n’aimer que « la Vie » comme disaient leurs femmes en vous regardant dans les yeux avec des yeux de bacchantes appliquées. Beaucoup affectaient de dire des choses exemptes de toute pensée, des choses , « comme tout le monde ». La voisine d’Eleu- . thère lui avait déjà signifié qu’une soirée au Cirque vaut toutes les méditations. Eleuthère notait encore qu’ils louaient assez peu leurs talents réciproques; que cette abstention paraissait même convenue entre eux. Était-ce bon goût? N’était-ce pas plutôt “2 le sentiment qu’ils étaient du monde où l’on | crée & non pas où l’on admire, & qu’il y avait k un autre monde pour cette besogne-là, dans , les salons bourgeois, dans les halls des grands hôtels ? N’était-ce pas aussi le sentiment que . leur « génie », entre eux, ça ne prenait pas? ; | Loin du public, deux écrivains ne sauraient se regarder que comme deux augures. 3 D’ailleurs ils louaient peu. Gens d’affaires ‘ _ littéraires, il semblait que le Beau ne les regar- $ _ dât point… De temps en temps, toutefois, ils
L se donnaient les airs d’une grande puissance
- admirative & créaient un grand homme, en en.
ayant soin de ne point le choisir trop humi- 4 4 A La conversation dévia vers la politique. es. Re Marcel Leleude méprisa lentement des ; à ouvriers qui avaient dans la journée fait une k 4 a manifestation antipatriotique… Il parlait à | , distance, tolérant tout au plus les approba- Ve tions. Visiblement il agissait par influence & Le.
: non par sympathie. LB | Eleuthère sentit qu’une partie de l’assistance 3
— En somme, avança-t-il, ces gens-là sont À #
comme tant d’autres : ils sont de leur classe 2)
avant d’être de-leur patrie. , 34
Des regards interrogèrent. Des sourcils se ES
À froncèrent.. Eleuthère se sentit « en repré- ne sentation », obligé à vaincre… Trouverait-il nn
. ses mots, lui? Fe TRPS
— L’empereur allemand, dit-il assez ému, 5
est empereur avant d’être allemand. Son 2 à
| peuple s’en ‘plaint assez. Les rois, par- 4 dessus les frontières, sont l’un pour l’autre ‘5
des rois avant d’être des étrangers. Ils se 0
À 1 marient entre eux par-dessus les haines sécu__ laires de leurs patries, un roi de France à une ur fille d’Autriche, un roi d’Espagne à une fille HER d’Angleterre… Un roi vainqueur d’un roi à songe bien moins à proclamer la victoire de x DS son peuple qu’à sauvegarder la dignité de sa Er classe. Il dit au roi battu : « Mon cousin, vous e RU: êtes mon hôte… » (3)
- Maintenant la « gauche » était lâchée. Est- ÿ ce qu’en effet la manière dont on vit, dont on É | se loge, dont on se nourrit, dont on s’habille, # : ne vous définit pas d’autrement près que le sol À jeune femme déclara qu’elle se sentait bien plus Le près d’une allemande qui a sa salle de bains,
& même d’une juive, que d’une française qui DSL ne l’a pas. Une autre jeta comme preuve que ‘e le sentiment de la patrie est peu naturel la $ nécessité où l’on est de constamment le sti- à muler : on n’a pas besoin de cela, disait-elle, | -avec l’amour… du moins chez les femmes. | ES Les « droïtiers » ripostèrent que si, en effet, “4 le sentiment de la classe était plus immédiat 14 5 (3) Il est’tout à fait invraisemblable que des gens L ve “TE p notoires aient laissé sans l’interrompre un inconnu proLS TE noncer une phrase si longue.
que celui de la patrie, l’élévation morale con- ; ‘ sistait justement à faire taire un sentiment k immédiat en faveur d’un autre plus complexe. : £ Sur quoi on leur répondit que le manquement Ë à cette & élévation » n’était pas le monopole | de la classe ouvrière, non sans leur faire sentir quelle capitulation c’était pour eux de glorifier les sentiments complexes — c’est-à-dire intellectualisés — & surtout d’y ranger le sentiment de patrie. 172 Ils s’écrièrent alors qu’on les trahissait; g* qu’on savait très bien que, pour eux, « senti- | ment complexe » voulait dire sentiment d’un ; moi plus malaisé à percevoir, plus entortillé 3 dans les racines de l’être, plus fondamental, plus « inconscient »… (A quoi on eût pu leur FaeE répondre que le sentiment d’un moi plus fon- É damental n’a rien à voir avec l’élévation morale, mais tout au plus avec une meilleure 13 connaissance de soi-même). Et ils récitaient : ET
- la classe vous définit dans le Conscient, la à Patrie dans l”Inconscient, &c… A quoi Eleu- ; thère répondit que, d’abord, l’Inconscient de F4 la classe, ça existait aussi : qu’il existait aussi 2 un monde de sentiments inconscients dus à la classe de nos ascendants, par-delà leur patrie; ;
& qu’ensuite il fallait pourtant s’entendre une bonne fois sur l’importance de l’Inconscient : que, s’il était assez admissible qu’en temps de crise ce fût lui qui, refluant à la surface de | l’être, nous fit agir, il fallait pourtant reconnaître qu’en temps normal & plat c’est platement le Conscient qui détermine nos actes (on essaya de l’embrouiller en confondant le conscient avec le vouloir libre & en Faccusant de prétendre que l’Homme fait ce qu’il veut, mais il ne se laissa pas faire); en sorte, continua-t-il, que, si l’on admet qu’il n’y a guère dans la vie d’un homme que deux ou trois crises & tout au plus autant par siècle dans % la vie d’un peuple, il faut bien admettre qu’en Es fin de compte c’est le Conscient qui mène les hommes… Seulement, on ne fera jamais admettre ça à des têtes romantiques. (4) La droite sentit la nécessité d’une revanche. (4) Une autre version veut que, dès ses premiers mots, : Eleuthère ait été arrêté par Leleude qui lui aurait dit ÿ qu’avec un tel nom il ne pouvait pas parler de la patrie. Sur quoi Eleuthère eût dit à assemblée : « Ce penseur a L une singulière méthode… En quoi n’avoir point de patrie empêcherait-il d’avoir des idées sur la patrie ?.. C’est comme nr beauté. » — Cette version est inadmissible : tant de cruauté IE n’entre pas au cœur des philosophes.
Elle mit la conversation sur la récente disgrâce à 3 du général de L** frappé pour communication E. à la presse. Lenfant soutint que le général 1 était fautif mais qu’on n’eût pas dû le frapper, A parce que les généraux étaient pour les soldats 3 comptait pas) & qu’il importait pour la discipline que la tête de l’armée apparût intan- ; gible. Un fougueux césarien, Raoul Léon, en. À profita pour développer ce thème que la pos- = sibilité de frapper des généraux coupables 4 sans préjudice pour la discipline n’existait à : que sous un régime autocratique, parce 4
- qu’alors les généraux cessaient d’être la tête 34 de l’Armée, laquelle était le Souverain qui, # Jui, demeure intangible. D’ailleurs, ajouta-t:il, k. la République sait bien son impuissance.. à Nous en avons vu des généraux qu’elle croyait +4 coupables. Elle les a d’abord déclarés « au- Rdessus de tout soupçon ». Après quoi elle les 1 Eleuthère sentit le coup & la nécessité d’y pe: — Assurément, dit-il, l’impunité est assurée à aux généraux bien mieux sous une République 4 que sous une Monarchie militaire. C’est ce 4
D 2 Dudvait admirabl i des ofli 158 CR qu avait admirablement compris un des ofl-. s FASS ciers les plus intelligents de ces dernières Sa années. « Jamais, disait-il en parlant de grands F _ chefs qu’il croyait fautifs, jamais aucun ré- Ë. : gime n’eût toléré ces gens-là. Et ils détestent SES la République ! Ils sont étonnants ! Sous un D = souverain militaire, ils seraient cuisiniers en second dans les pompiers de Fouilly-lesFPS Oies… » A 2e — Quel est cet officier « intelligent » ? deie manda Léon sévèrement. : Û — Le commandant Esterhazy, dans sa dé- 3 position devant le consul de Londres. S HA Léon allait bondir. Un regard de la pré- 2 hs sidente l’arrêta. ee Puis on causa quelque temps par groupes
; indépendants. Bientôt, à un bout dé la table,
une discussion attira l’attention générale. Il _ général baron de B**, tenait pour la peinEr: ture ; un littérateur avancé, George Félizay, |
- _ pour la musique. Très vite, les partis se forEs een à 85
mèrent. Chacun jetaït ses preuves avec d’autant plus d’aflirmation que ce n’était que des
préférences. Une dame versa aux débats qu’après la première audition de Tristan elle Ë avait dû s’aliter trois jours. Une autre riposta que la visite des galeries de Florence ne l’avait pas moins éprouvée. On lui fit observer que c’était peut-être le piétinement… Il se disait aussi des choses sensées, & tout le monde parlait à la fois. d Profitant d’une accalmie, £ — Je crois, dit Eleuthère, qu’en précisant - un peu nous serons tous d’accord… Cette prétention & la perspective d’une en- Ù tente indisposèrent tout le monde. — Nous confondons & nous comparons ; pêle-mêle deux ordres de choses absolument distincts : d’une part les œuvres, les compositions (de peinture ou de musique), & d’autre £ De part les matières premières qu’emploient ces | deux arts, la couleur et le son; c’est-à-dire (se sentant écouté il dogmatisait) d’une part des choses qui veulent toucher notre sensibilité la è plus organisée, la plus sublimée — la sensibilité esthétique —, & d’autre part des choses à qui tout simplement troublent noire système à
nerveux. Or, sur la différence de nos émotions esthétiques devant une symphonie ou devant ùe un tableau, on peut discuter; mais sur la ÿ différence de nos troubles nerveux devant un ; son ou devant une couleur, je crois que nous serons tous d’accord qu’un son est une chose beaucoup plus troublante qu’une couleur.
Le général sursauta : c’était là une affirmation toute gratuite, une prétention d’infirmes auxquels manquait le sens de la couleur…
Mais les autres, circonscrits maintenant dans leur attaque, trouvaient des preuves. (5)
— On défend la musique aux neurasthé-
è niques; on ne leur a jamais défendu les 4 — On fait tomber une femme avec des sons ; on ne la fait pas tomber avec des couleurs.
— Il y a des gens qui ont une horreur physique du son ; rien de pareil avec la couleur.
— Une note de violon fera pleurer ; faites. moi donc pleurer avec une couleur sur votre
Le (5) Cette promptitude à comprendre & à exploiter une
4 - distinction faite par un autre est tout à fait invraisemblable.
- — Pendant que vous y êtes, dit le général. Me dites donc aussi qu’un son fait aboyer un chien, ce que ne fera jamais une couleur. : | , — Certes nous le dirons, & c’est bien une — Eh bien, je vous dis, moi, s’écria le militaire, qu’on peut compter les vibrations “+ du son, tandis que celles de la lumière sont 4 — Quel rapport ça a-til? Il ne s’agit pas k de ce que sont les choses, il s’agit de l’effet + x qu’elles nous font. Le L Quelqu’un dit encore : 3 — Un son est une chose qui se prolonge, il à ï : nous donne une sensation qui s’accumule, , F qui se multiplie par elle-même à partir de son à commencement ; tandis qu’une couleur épuise S dans son apparition, dans la surprise qu’elle : nous produit, la totalité de l’effet qu’elle peut - nous faire. + Et une autre : k — Une couleur est une chose qui se pose ‘à devant nous, qui s’im-pose; un son est une : chose qui nous enveloppe. D Et une autre : ; — Si quelque chose ressemble à un NN
Lee son, c’est bien plutôt un parfum qu’une cou- — Eh bien alors, éclata le général en se | | tournant vers Eleuthère auteur de tout ce ; mal, la musique est l’art le plus matériel, le plus sensuel, le plus bas… “Aer — Ah! ça, c’est possible, dit Eleuthère au | grand déconcert de ses partisans. En tout cas, - | c’est certainement celui qui contente le mieux nos instincts dits les plus bas… Il est certain que l’explosion moderne de furie musicale signifie avant tout le besoin qu’on a aujour- | d’hui de se vautrer dans la sensation : elle est à à ‘rapprocher de la furie du théâtre, de la furie = (moderne aussi) de l’amour & de la femme, & bien plus que d’aucun besoin d’émotion d’art. Ë Ici tout le monde s’insurgea. Qu’est-ce que : ; c’était que cette distinction entre la sensation & l’émotion d’art ? Est-ce que la sensation n’était pas la base même de l’émotion ÿ d’art ? (Louis Bloch expliqua l’origine du mot : Es « esthétique ».) Bien mieux ! est-ce que la sen- “ sation n’était pas l’art lui-même ? Celui-là, dit
; Pinto-Leide, qui sait conduire & rafliner sa
. sensation est un artiste au même titre qu’un
grand peintre ou qu’un grand musicien. Mais Eleuthère ne se laissa pas égarer. — Celui-là, dit-il, est un homme habile à sentir, & rien de plus. L’art de la sensation | ne sera jamais une sensation d’art. : ë — Et puis, ajouta-t-il, la sensation n’est pas du tout la base de l’émotion d’art. La base de l’émotion d’art c’est une idée — une idée | d’équilibre, de convenance, d’ordonnance- : ment, de perfection, de vérité (6)… — que | suscite en vous l’œuvre d’art : idée qui suscite ensuite, chez certains privilégiés fort exceptionnels, une émotion particulière, dite émotion d’art… (Cette doctrine aristocratique produisit un malaise, vite dissipé par la certitude qu’ils prirent tous d’être de ces « privilégiés ».) Et comme la musique, justement par sa toute- . (6) I1 ne faut pas confondre, disait-il souvent, la sensibilité à l’idée de vérité c’est-à-dire l’émotion provoquée par Vidée que l’on prend de la vérité d’un spectacle (plus précisément, de sa justesse d’imitation) avec la sensibilité à la vérité de ce spectacle, c’est-à-dire avec l’émotion proyoquée par la vérité de ce spectacle subie & non pensée. Ceux-là qui s”émeuvent des misères de Phèdre, qui en subissent la vérité, sans former la moindre idée de cette vérité & de Part qu’elle implique (& c’est presque tout le monde), ceuxlà ont une émotion qui est exactement du même ordre que de s’émouvoir de n’importe quelle malheureuse qu’on trouvera dans la rue : ils ont une émotion, ils n’ont à aucun degré une émotion esthétique. “
| puissance sur les nerfs, peut très bien empé- | cher la formation de toute idée, on peut très bien de ce point de vue y voir un art inférieur. — Et un Wagner alors, qui confisque tout notre jugement avec sa chromatique, serait le plus bas des artistes. | SE — Pardon, le plus grand peut-être : parce j que, maniant la matière la plus troublante, il n’a jamais perdu de vue les idées d’équilibre et d’ordonnancement… Quant à ceux qui | aiment sa musique, c’est une autre affaire. — J’admets assez bien, dit Felizay, que le pouvoir de la musique sur nos nerfs ne soit 5% pas son plus beau titre. Aussi n’est-ce pas | par là que je la trouve supérieure, mais bien par la nature des idées qu’elle suscite. . — Ah! ça, c’est bien contestable. J J — Voyons, la musique suscite des idées À que les autres arts ne suscitent pas. — Assurément. Reste à savoir si ces idées sont « supérieures ». — Il y en a toujours une qu’elle ne vous #4 donnera pas, dit le général. Vous la nommiez ÿ : tout à l’heure, & c’est bien la source d’une des F _ _ plus pures émotions d’art, c’est l’idée de vérité
Elle ne vous la donnera pas, puisqu’elle n’imite +4 pas la nature, qu’elle n’en veut rien savoir. à — Elle donnera, dit Felizay, l’idée d’une =: chose sortie toute entière du cerveau de … # l’homme. LE — Ga ne lui est pas particulier, dit Eleu- 3 thère : celui qui fait un temple ou un sphinx donne aussi cette idée. : | — Elle donne l’idée d’un mouvement. Une : phrase musicale est une chose qui se déroule, 14 qui se fait devant nous, tandis qu’un tableau est une chose toute faite. : — Ça ne lui est encore pas particulier, dit a Eleuthère. Une pièce de théâtre, un roman 4 sont aussi des choses qui se déroulent devant . à nous. Non, l’idée propre à la musique, celle | 3 : qu’elle donne & que les autres arts ne sau- : raient donner, c’est l’idée d’existences « méta- 3 physiques »… D’abord, une phrase musicale is 3 semble un être métaphysique, je veux dire “1 exempt des principales conditions de l’exis- 4 tence matérielle : elle semble n’être pas dans Fe l’espace, & elle semble n’être pas — ou presque pas — extérieure à la conscience où elle : apparaît, mais venir comme du fond même de 4 cette conscience. En somme, elle offre cette F
condition extraordinaire d’être un être sans :
- À être un objet. (7) [Voilà pourquoi les gens _ « positifs », les gens « sérieux » n’aiment 7 pas la musique. Ni les grands amants du ÿ monde extérieur (Gautier, Victor Hugo). Ni ‘ Es les grands orgueilleux, quoi qu’ils en disent . (Sarah, Napoléon, les grands ténors) : un Ke goût trop prolongé pour cette chose irréelle _ leur semble une négation de l’existence concrète & — au fond — de la leur. Ni les grands amoureux (oui, les grands amoureux),
Ke si l’on appelle ainsi ceux qui veulent dans 548 | lamour surtout prendre un objet, & non Le ceux qui surtout veulent goûter un climat, | Fe qu’on pourrait appeler les grands volupse tueux & qui eux, en effet, adorent la ; F. musique. (8) Voyons, il est certain que si NS Tristan aime la musique, don Juan, Valmont,
à Julien Sorel ne l’aiment pas.] (9) Et puis enfin : (7) Comme les étres de la mathématique. À cela tient ‘ peut-être cette affinité tant remarquée par les pédagogues ; S entre le goût de la musique & l’aptitude mathématique. ; Ne > (8) Il disait quelquefois : il y a deux sortes d’amanits :
les amants plasticiens & les amants musicaux. Les premiers
en. se plaisent aux actes; les seconds aux états. Les femmes Le : goûtent beaucoup les amants musicaux… Elles seraient
“et désolées s’il n’y en avait pas d’autres. £ ; ES (9) C’est encore parce qu’une phrase musicale semblé un &” Es A être métaphysique que les vrais amants de la musique
Fe aimeront toujours moins la musique accompagnée de
la musique, outre qu’elle semble elle-même un être métaphysique; peut de plus exprimer des | êtres métaphysiques, je veux dire des genres, | que les autres arts ne sauraient exprimer | qu’en les fixant encore dans un objet : elle dira, par exemple, la tristesse, le calme, le 3 mouvement, tandis que la peinture ne dira que la tristesse d’une figure, le calme d’un es bois, le mouvement d’un ruisseau. — Et voilà! exulta un jeune homme qui avait lu peu de manuels d’esthétique, la musique dit l’Inconditionné.. 4 — Oui, arrêta le général, mais elle ne dit 3 que cela. Demandez-lui donc de dire ma tristesse, votre tristesse — les choses qui sont, en i somme —, elle ne le peut pas. Elle est inca- je pable du Conditionné. (10) | paroles : les paroles, en évoquant inévitablement des 3 objets, leur volent pourrait-on dire de la métaphysique : & les forcent au concret. Pour la même raison, cette *4 musique avec paroles aura toujours les préférences de ceux qui au fond n’aiment pas la musique (presque tout le < 5 monde) : les paroles les soulagent un peu de cette absence d’objet où les force la musique.— Mêmes réflexions pour la k musique « à solistes » : ici c’est la forme extérieure du É pianiste, du chanteur, surtout de la chanteuse, qui apporte la notion d’objet & aide tant de gens à supporter la musique. (10) Moins vrai depuis certaine musique moderne, qui dit : par exemple Ce qu’a eu le vent d’Ouest (CI. Debussy, * Préludes); mais pas encore ce qu’a vu Le vent du Sud-Ouest… #
e — C’est sa supériorité. — C’est son infériorité. Mais tous, de sang théologien : — C’est sa supériorité. — Ce n’est ni l’un ni l’autre, dit Eleuthère, c’est sa particularité.
- — Voyons! Le genre est supérieur à l’individu. | — Il n’est pas supérieur, il est autre. à — Il est l’infinité des individus. — Oui, maïs l’infinité indécomposable, c’est- < à-dire telle que si l’on touche un seul de ses éléments elle s’évanouit… Peut-on dire que celui qui possède une infinité de choses dont D il ne peut toucher aucune soit plus riche que À celui qui n’en a que deux ou trois mais qui les — Enfin, dit Felizay, le genre contient l’individu. — Oui, mais pas du tout comme une chose plus grande en contient une moins grande, pas du tout comme 15 contient 12 ou comme . ce vase contient ces fleurs; le genre contient l’individu comme une chose en contient une autre, encore inexistante, & dont l’apparition : est justement fondée sur la disparition de la
première, comme l’eau contient l’oxygène (11) ou comme la trajectoire d’un mobile contient les points qui sont sur elle. Alors entrèrent en scène des jeunes personnes. à #
i — Pourtant, dit l’une d’elles, M. Bergson nous dit qu’une fois qu’on aura saisi le mouvement, c’est par simple diminution qu’on trouvera les points fixes. RIT 3
— Il le dit, mais il ne le fait pas… Une fois qu’il a saisi le mouvement — le mouvement … de la « vie », par exemple, l « élan vital » — ; ce n’est pas du tout par une « diminution » ou ;
| par une modification quelconque de ce mouvement qu’il trouve les formes vivantes, mais
bien en sortant résolument de cette notion de
mouvement & en entrant dans celle de forme.
[Car les formes comportent par rapport au mouvement interne qui les suscite — par
‘ rapport à leur formation — une addition arbitraire qui empêche qu’on les en déduise..…
Connaître la loi de formation des nombres ne
(11) Il s’amusait, en bon byzantin, de ces « phrases » dans lesquelles le complément du verbe, du seul fait qu’il existe, sonne la mort du sujet. Dire : « Peau contient l’oxygène », c’est, disait-il, prononcer une phrase qui se suicide du fait s qu’elle se développe.
FN fera jamais connaître la forme d’un nombre, n _ 3 ou 4 par exemple, avec ses propriétés parti- ; ner culières…] (12) D’ailleurs, M. Bergson vous Fe dit aussi qu’entre l’arrêt & le mouvement il 2 RE n’y a pas de commune mesure. : SRE — Alors, comment y en aurait-il une entre È sa le mouvement & l’arrêt? te E Puis, les voyant songeuses, il ajouta : £ £ | — La flèche, n’est-ce pas, n’est pas en mou- HN “4 vement puisqu’elle n’est à chaque instant : 25 — Eh bien, il y a le contraire (il allait dire 7. + la « réciproque », maisil épargna leur jeunesse) * ee _ à quoi l’on ne songe pas & qui n’estpas moins à vrai… : la flèche n’est en aucun point déteres miné.. puisqu’elle est en mouvement. | ï 3 » à < P: Er. Dès ce moment, les positions à l’égard du 5 … nouveau venu étaient prises : les gens faits — % Me. _ (12) On pourra supprimer cette partie entre crochets si ae _ on la trouve trop ardue pour ceux auxquels s’adressait |
ou à situation faite — étaient contre lui (ils venaient de s’apercevoir qu’il avait mené toute la discussion); les gens en train de se faire,
les jeunes gens & les femmes, étaient pour lui.
Le reste de la soirée fut léger. Eleuthère évita soigneusement toute idéation. Après son départ, on le jugea. Les deux partis portèrent les mêmes jugements sous des formes diverses:
les uns le trouvèrent pédant; les autres instructif : les premiers, ergoteur; les seconds,
On le réinvita.
Ses ennemis (sauf Léon qui ne voulait plus le voir) se firent une raison. Leleude, vieux gamin méconnu, faisait des mots avec lui. D’autres prirent le parti de le protéger.
D’autres, une fois certains qu’il ne songeait pas à écrire, lui devinrent amis. Et beaucoup l’exploitèrent.
De son côté, il faisait des concessions. TL comprenait que pour ces gens-là le monde extérieur existait, & il leur épargnait les idées.
D’ailleurs les voir de temps en temps l’amu- |
sait. — [I ya bien, pensait-il, la croyance un | peu agaçante qu’ils ont d’être supérieurs. , Mais, en somme elle s’explique : ils sont très supérieurs à leur public ; tandis que tous ceux qui lisaient Saint-Evremond écrivaient aussi bien que lui… Il en était flatté. IL s’avouait d’en être flatté. ; Il se surprit à croire que, comme il s’avouait cette faiblesse, il en était affranchi. Et les femmes lui faisaient fête. | Elles l’interrogeaient sur l’amour & ses Un jour, c’était sur l’amitié d’homme à , femme. — Il la croyait impossible. À cause ; principalement du refus de la femme d’abdi- à quer la conscience de son pouvoir. Une ; | femme, disait-il, peut très bien admettre Se qu’un homme soit près d’elle sans désir; ; mais elle entend penser que c’est parce qu’elle 2”
- | le veut bien, & que cela changerait si elle Le voulait… Elles protestaient : c’était si bon 4 cette certitude de n’être point désirée ! c’était
si reposant! Mais il posait la question cru- 4 ciale : une femme admettra-t-elle qu’un homme soit assez son « ami » pour qu’elle tolère 3 l’idée qu’il la yît se dévêtir sans en être trou-
blé? Elles sursautaient. Naturellementnon.… _ Alors? Qu’est-ce qu’une amitié où l’un se dit que l’autre le considère toujours comme un
- En somme, disait-il, l’amitié d’homme à ; femme exige deux conditions : | La première c’est que l’homme soit affranchi du désir de la femme. C’est rare. Pour- | tant, un homme un peu dégénéré a des types à de femmes qui ne l’excitent pas. x Mais la seconde condition est bien autrement rare. C’est que la femme accepte cet D’ailleurs, remarquait-il, les femmes sont Fe les premières à nier cette amitié. Il suffit qu’un homme soit le familier d’une femme, — Fe < en raison parfois de simples circonstances, d’une parenté par exemple, — pour que toutes les autres le disent amoureux d’elle… C’est si | clairement l’intérêt de votre sexe que nous pas- _
( Fe sions pour constamment épris !.… D’ailleurs, Mere c’est drôle : on se sent comme des devoirs 5 envers une femme qu’on passe pour aimer. À ; Puis, disait-il encore, rester « l’ami » d’une EE femme, c’est lui supprimer l’occasion de se Fe. refuser. Et les femmes n’aiment pas ça… Il ; faire souffrir. IL y a la joie d’affirmer son L droit sur soi-même (on aflirme bien mieux A
son droit sur une chose en la refusant qu’en
| — asservissante — on est inasservie.. Il pré-
- ._ tendait que l’instinctif mouvement de toute. à femme sollicitée, füt-ce la plus amoureuse, ë c’est de se refuser; & il comprenait que, pour 4 se goûter cette joie, certaines aient manqué les __ plus belles situations. Les femmes écou- j “e _ taient, indulgentes, ces incursions dans leur a âme, non sans laisser entendre qu’elles SR étaient bien plus compliquées que ça. ee À son tour, il consultait certains penseurs “2 en vogue, français ou italiens, détenteurs | F4 officiels des questions d’amour, spécialistes SES
Un jour, il leur demandait de quand datait l’amour — j’entends l’amour moderne, l’amour-luxe, l’amour savant, l’amour que : l’on conduit au lieu qu’il vous conduise, & qui est au besoin sexuel ce qu’est la gourmandise à l’alimentation ? Visiblement ils ne se l’étaient jamais demandé : ils croyaient qu’il y a toujours eu des « amants », comme d’autres croient qu’il Y a toujours eu des ouvriers, des banquiers… Ce serait pourtant intéressant de voir la naissance de cet amour, les conditions historiques de cette naissance, ses progrès, &c… Quel beau livre à faire : l’Histoire de l’amour! :
Il leur demandait encore pourquoi ce sont certaines lignes physiques, & non pas d’autres, qui invitent à l’amour. Plus philosophiquement, quel est le caractère commun des lignes trouvées généralement « aimables »; chez les gens, chez les enfants, chez les animaux, chez j
| les choses même? Ils cherchaient… IL les aidait.… N’est-ce pas surtout la courbe, en tant qu’elle est la négation de l’angle, c’est-à- dire de la séparation de directions, c’est-à-dire de la haine ? | 102
D’ailleurs il n’insistait pas. Il eut vite reconnu que toute considération un peu sérieuse de l’amour importunait ces « psychologues ». Ce qu’ils appelaient parler amour, eux & leur public, c’était créer une atmosphère d’amour, ce n’était pas du tout chercher à | comprendre la nature de l’amour… Et puis parler d’amour objectivement lui semblait toujours inconvenant devant des femmes. . Une autre fois il soutenait que les deux sexes ne diffèrent pas tant qu’on croit en ce qui les invite à l’amour : que c’est aussi les beaux yeux bien ombrés, les belles dents, la 8 sveltesse, &c…, que, chez les hommes, les Elles se récriaient. Et d’abord, le physique de l’homme ne les intéressait pas. C’était le moral, &c… Mais il distinguait : c’est peut-être la beauté de l’homme — et non pas son physique — qui laissait de les toucher… — Il rappelait le mot d’Hermione : « Oreste a des vertus! » C’était visiblement une résigna- : 4 tion. Ce Racine, tout de même! A qui se fier ? ÿ Eh bien ! si quelque physique les touchait, & _ c’était l’aspect de la force, de la volonté, de
= l’intelligence, &e…. Mais il distinguait encore : È n’est-ce pas à se faire aimer que les invitait Se l’aspect de la force? Mais qu’est-ce qui les
Ah! Aimer dans le sens de prendre? É Mais les femmes ne connaissent pas ça… Sur |
; quoi les bacchantes protestaient.. Les femmes de quarante ans semblaient gènées. Et plus d’un homme songeait, qui avait possédé de | belles femmes, mais qu’aucune n’avait serré dans ses bras… à
Certains jeunes l’adoraient.. Les deux frères ES Felizay faisaient de lui leur directeur, lui 4 | Ils savaient bien ce qui leur manquait: | -_ l’Idée chez eux n’était pas assez nette, pas assez séparée de celles qui se pressent contre
elle & pourtant ne sont pas elle. C’est, leur
expliquait-il, qu’ils ne l’étreignaient pas. Qui
dit étreinte dit limitation. €
Il leur montrait comme toute l’esthétique
x moderne est femme : la haine qu’elle a du |
Fr ge s clair, du défini, de l’intelligent, l’amour qu’elle * voulaient fuir tous les ouvrages modernes, | __ siques… Gardez-vous-en, leur disait-il! A votre : … âge! — Qu’en faire donc, de cette littérature _ femme? — Eh! ce que les maîtres font de “ la femme : s’en servir pour trouver des ; Dan émotions, & lui échapper ensuite pour les D dire virilement. ‘ Re me: Ils déploraient souvent d’être nés dans ce Ru monde dit brillant : si frivole, si pressé, tout er
- asservi aux femmes… Il les blâmait de s’en ss
- plaindre. Ils pourraient toujours s’en retirer. Rae Du moins ils échapperaient à ce respect du : nr. « monde » que gardent si souvent ceux qui à . n’y ont pas grandi… Gœthe est bien plus que se Renan affranchi des belles dames : il était né __ mondain ; Renan l’était devenu. St Ron. Souvent on l’emmenait voir les pièces nou He: velles. Comme il ne se croyait pas arbitre, il …_ donnait sans marchander ses rires & sesémoD Er. LA : GA
tions. On le trouvait province. D’autres y voyaient un mépris du théâtre. | D’ailleurs il déclarait ne demander au théâtre que des émotions très simples, & les ) demander bien plus aux comédiens qu’aux auteurs… Une pièce, disait-il(loin des auteurs), c’est surtout une occasion de gestes. Le crité- rium de sa valeur en tant que pièce c’est qu’elle donne son maximum d’effet par le fait qu’elle est jouée. Il faisait remarquer qu’une des scènes les plus réputées du théâtre contemporain, c’était dans Amants la scène de la séparation, où le rôle de l’auteur n’avait guère consisté qu’à fournir à de grands comédiens : une occasion de gestes touchants. Il souriait aussi du renom de « psychologue » fait à certain dramaturge ; mais il a, disait-il, fourni aux comédiennes une admirable occasion de gestes d’« amoureuse ».. Il observait aussi que le drame musical trouve son apogée dans la substitution du geste à la parole: il citait le réveil de Brünnhilde & la scène du philtre de (23) I disait d’ailleurs que, plus généralement, notre sensibilité au geste est bien plus grande que nous ne croyons. Combien de nos propos sont trouvés savoureux qui ne
D’ailleurs, disait-il, il n’y a que des personnes & des gestes qui puissent avoir raison de l’extraordinaire fragilité d’attention de la gent spectateur. Les idées ne sont pas de taille. Car cette fragilité est extraor- : dinaire : la « première » de Britannicus ne fut-elle pas compromise parce qu’il y avait ce jour-là, en place de Grève, une exécution x capitale ? à la « générale » de l’Autre Danger, la salle ne fut-elle pas distraite parce que la nouvelle se répandit de l’arrestation des ; Les jugements sur lui se précisaient.
On lui reconnaissait une certaine habileté à comprendre les sentiments des hommes; mais, doivent leur saveur qu’à notre mimique & à notre ton, &
| deviennent insipides si nous les écrivons ! Que de choses imprimées nous trouvons délicieuses parce que nous connaissons la personne de l’auteur & que nous l’évoquons ) en train de dire ces choses! Allons plus loin. Est-ce que | limpression que nous fait un vers comme celui-ci : à n’est pas faite surtout de l’image de l’austère épicurien Pa laissant errer du fond de sa retraite sa pensée sur des jeux
- par contre, une déplorable indifférence à connaître leurs histoires. On lui accordait aussi quelque valeur dans l’intelligence de l’art, de l’amour, du mouvement, du concept…; mais : on le trouvait tout à fait inférieur dans le : sentiment de l’ « effet littéraire ». Les haïines aussi se précisaient. Rs
- On le haïssait de la vérité de son dilettan- ÿ; tisme : car tous ces « dilettantes » n’arrêtaient er pas de s’efforcer. On le haïssait de ses aveux d’ignorance. À maintes questions — sur le péril chinois, sur la réforme électorale — il répondait : « Je n’ai : pas d’idées là-dessus. » On le haïssait surtout de la place qu’on lui faisait, qu’il ne méritait par aucune notoriété ë & qu’il ne payait ni par la peine d’écrire ni re par celle d’organiser sa gloire. se La présidente ne réprouvait point ces haines. Elle avait comme un besoin latent d’être es
_ vengée de lui. D’autre part il l’intéressait de en _ plus en plus. À CE 007 “Bientôt elle décida qu’on ne fait pas de 092 _ fierté avec un philosophe. D’autant plus qu’il ns _ l’adorerait dès qu’il la posséderait. D PATES _ Un soir, elle lui déclara qu’on neconnaïissait vraiment un homme que chez lui, & elle es _ déplorales surveillances dont elle était l’objet.
| DIET attendait la présidente.
Étendu, il songeait : Pourquoi ne s’était-il pas dérobé quand elle avait parlé de venir? Il ne l’aimait pas… Est- : ce drôle, la peine que nous avons à leur dire vaguement que nous ne les aimons pas, & l’aisance qu’elles ont, elles, à nous le dire carrément… C’est que nous sommes plus humains… Plus soucieux denepointhumilier… Assurément, c’est cela… C’est peut-être aussi qu’elles nous déplaisent rarement aussi complètement que nous pouvons leur déplaire. Puis un malaise qu’il connaissait bien : qui était, dès qu’une femme voulait se lier à lui,
de sentir fixément combien à tout jamais il ne était distinct d’elle, étranger au cœur de la
femme, à sa mesure du monde… Mais jamais = il ne l’avait senti comme cette fois. + _ Comment la quitterait-il?… Il dirait quil ne l’aime plus”?… Mais les grandes dames ne sont pas tenues d’être fières… Et elle viendrait ne de souvent… Elle avait beaucoup de liberté. st 7 Tout ça n’était pas gai. À : Puis il pensait qu’il se tirerait encore de là… e Et il entendait ne point s’exagérer son malheur. È Cependant, il faisait la toilette de son salon. je AE Faire honneur à une femme l’amusait encore… 4 J1 jeta sur le divan un élégant coussin. C’était le don d’une amoureuse platonique. Les unes, Ÿ pensait-il, nous font des coussins, & d’autres UE s’y renversent! Division des fonctions LT à cacha le portrait de madame Camignani, non É ce sans en vouloir à celle qui l’y obligeait. 4 Puis il se regarda dans la glace. Il arrangea ca sa coiffure. Hélas! le moindre baiser déran- 3
_ gerait tout ça… Comme la coiffure des femmes |
tient mieux dans l’amour ! Quelle injustice!
. Puis, il constata l’éclaircissement de ses 24 ARS cheveux, & aussi sa complaisance à trouver ; . _ que ça ne se voyait pas… Mais il ne trouva ass He: _ point de raisons à ce que les femmes eussent “FAR our lui la même complaisance, & il s’en __ attrista.… Est-ce curieux, pensait-il : nous <à passons notre vie à prendre notre parti de DA __ leurs imperfections, & nous ne trouvons pas 4 a autrement injuste qu’elles ne prennent pas S + ; leur parti des nôtres… Il est vrai qu’elles ne Ne. ie savent pas que nous prenons notre parti des
leurs. Et il évoqua le soin que nous prenonsà
_ leur faire croire que nous n’avons pas vu leurs 3 _ défectuosités, & la tranquillité qu’elles ont à __ nous faire savoir qu’elles voient les nôtres…
| Est-ce cruauté de leur part? Manières va Fe d’enfants mal élevées ?.. Ignorance de nos _ susceptibilités ?… C’est bien tout cela. C’est a Dee aussi le vague sentiment qu’il n’y a pas à “4 RTE. avoir de ménagements avec les hommes. Ils Die _ sont les privilégiés !.… | ; HAS s 5 On sonna. Il sentit qu’il eût préféré pour- CR
suivre cette analyse. Il alla ouvrir. Il fit bonne : contenante. Il se réjouit qu’elle eût pu venir.
- Tant d’empêchements eussent pu surgir! Il
lui ôta sa fourrure. : II lui disait « vous ». Elle en fut déçue. Elle : comptait, s’il eût été tout de suite familier, le | remettre à sa place.
Elle voulut visiter l’appartement. Elle se promenait en reine. Visiblement, elle pensait honorer ces lieux. Elle eut des allusions ironiques & hautaines pour celles qu’on y avait reçues. Il la trouva du plus mauvais
Ils revinrent au salon. Il ne crut pas pouvoir faire moins que de s’asseoir près d’elle, 3 de lui prendre la main, & bientôt la taille…
Elle se dégagea doucement, menaça de ne plus revenir. Mais il comprit qu’il n’en serait pas ee quitte pour si peu. LU
Ils prirent du thé. Ils causèrent des journaux du matin. Ils feuilletèrent des albums.
Il était plus de cinq heures. La présidente | décida qu’elle n’était pas venue pour cela…
£ Elle ôta son chapeau, puis sa broche. Il s’ap-
$ _ procha d’elle… Comme il l’embrassait depuis
| un temps, il sentit que les baisers qu’elle lui
g rendait ne lui apportaient pas l’effet qu’il
4 trouvait pourtant auprès de toute femme
| jeune & parfumée. Il s’inquiéta.. Voilà qu’à
Le mesure qu’elle se dévêtait, un mot de Nietzsche
Re (de Nietzsche! si elle l’avait su!) lui revenait
& ne le lâchait plus : « une femme petite n’est jamais belle! » Alors il s’appliqua à penser combien elle était désirée, honorée, combien d’hommes voudraient être à sa place, &c.… Enfin, l’obscurité aidant & surtout l’obstina-
s tion qu’il mit à ne pas regarder le visage de
2 sâ partner & à s’enivrer des caractères les plus généraux de l’anatomie féminine, il réus-
| sit à se croire avec sa belle Italienne.
LÀ Et la présidente se sentit aimée.
13 accepté les faveurs de la présidente, Eleuthère avait du moins gagné
de lui pouvoir dire quelques vérités.
Un jour qu’elle réclamait plus fort que de coutume d’avoir su dire | « infini », la chose « naissante », la nuance « infiniment petite »,.… il prit une lettre de mariage qui était devant lui & au verso il traça une petite ligne. £
— Penses-tu, dit-il, que cette grandeur soit la plus petite possible?
MU re Bien sûr que non. FPE + ne e — Et cette autre? (Il en fit une plus petite __ cu — Et cette autre? ne L 1 — A te montrer qu il en sera ainsi tant que + 3 notre grandeur sera « déterminée », c’est-à- ES DE à dire telle que toute grandeur plus petite à ee qu elle sera en même temps autre qu’elle. 30 PARA Elle ne répondait plus. Elle commençait à : ne — Et qu’alors nous n’aurons la grandeur NN ie ; « la plus petite possible » — l’infiniment SE petite — qu’en infirmant cette notion de 1 « déterminé », c’est-à-dire en posant une gran 3 nr deur telle que toute grandeur plus petite ES qu’elle ne soit plus autre qu’elle. nn ‘8% Elle le crut fou. 18
Æ4 — Je voudrais bien savoir, dit-elle, comment Le une chose peut devenir plus petite, c’est-à: AT dire changer, & en même temps rester la NN 4: — En étant, par définition, une chose qui
_ change. C’est précisément l’infini. Tu vois bien que tu ne le diras jamais, toi qui ne dis : 108 que des images, c’est-à-dire des objets, c’estOCR x . ñ dr + A2 11 à-dire des choses fixes. LE RAR Elle se rebiffait. Elle avait dit le nuage, le . clair-obscur, le rêve! PAM Pt — Images décolorées, dit-il, mais toujours 42 _ images. Le rêve, c’est du moins-fini, ce n’est É — Enfin, comment peut-on le dire, ton a #46 — En mourant résolument à toute espèce __ d’image & en s’installant dans la définition. SD Re Mais quelle femme fera cela! Quitter des RE ‘ Ke __ choses qu’on voit, que l’on sent, que l’on tou | Ps _ che, quitter tout ça pour un produit d… l’esprit! Mais ça ne te fâche pas, n’est-ce HU: _ pas, ce que je te dis à ?… Puisque vous avez AE _ décidé que l’Instinct est au-dessus de l’Intelli- FAT Roy r gence. Et puis ta part n’est pas petite… Tu Lie _ as enrichi le sensible… Où les autres voyaient & SP F4 _ Elle restait boudeuse.. AUS FER _— Tu ne peux pourtant pas, dit-il, être à la À 2 à
Mais c’est justement ça qu’elle voulait être. 4 : Puis elle le faisait parler encore de l’Infini. | L”œil attaché sur lui, elle le regardait mourir 53 au monde sensible, s’abîmer dans cette chose ci 2 qui « change en restant la même », s’enivrer “à de la contradiction… Elle sentait que leurs À « dionysiasmes » à elles étaient des choses De | bien sages auprès de ce vertige & que c’est bien À en effet l’apollinien le vrai érotique… Elle |
sentait aussi que ce jeu de l’Infini est le jeu : des vrais patriciens, & son magasin d’images
lui semblait subitement de la verroterie pour Re
Et elle détestait celui qui lui donnait ces ee
Une autre fois, elle lui demandait : ‘a
— Qu’est-ce que c’est enfin que ce fameux “à
| Comme le chevalier bleu conduit la noble Elsa, il la conduisait vers la fenêtre : | — Regarde cet arbre, disait-il… Tu crois qu’en le regardant tu t’occupes à sentir une : chose ? Tu crois que tu fais acte de connais- ; sance vive ? Observe-toi bien… Voici ce que tu fais : tu suscites, à propos de cette chose & hors d’elle, une catégorie que tu as préalablement dans l’esprit — la catégorie d’arbre — & puis tu poses que cette chose rentre dans | cette catégorie. Elle convenait que c’est en effet ce que font la plupart des gens. | — Et comme cette catégorie ce n’est pas ” : toi qui l’as faite, comme tu te bornes à la 2: ramasser toute faite dans le commerce & à l”employer mécaniquement, tu vois quelle est la veulerie de cette connaissance… Et c’est la connaissance de la plupart des hommes, & dans tous les domaines… Tous à peu près s’endorment dans la paix & l’orgueil des catégories. E Alors des gens surgissent, qui les réveillent : Kant, Nietzsche, Bergson.. Ils dissipent ces | clartés apprises & suscitent la grandeur de | l’obscurité retrouvée… Car cette grandeur est ” réelle : ceux-là qui devant la nature (il pensait
RUN à SON Italienne) savent mourir à leurs caté- TE Ex ne -gories & prendre avec les choses un contact Se à 5 _ innommé, ceux-là sont grands. 7 RETEES FER Elle prenait ça pour elle. Elle buvait ses FETE — Mais d’autres sont plus grands. C’est de: 54 ceux qui, par-dessus ce naufrage voulu des PRES ” * formes, font des formes nouvelles… Trois nee: Ria grades dans Le connaître : tout en bas, le crou- 346 4 se _ pissement dans les catégories héritées — c’est NN AS la mort; plus haut, le retour aux choses ellesRARE -_ mêmes — c’est la passion ; plus haut encore, 51 HT l’invention de catégories — c’est l’action… RES ‘is Elle goûtait moins ces dernières réflexions. ete Une autre fois, comme elle vantait la ‘NS Fe dernière œuvre d’un célèbre ironiste, il ne Fi « marchait » pas… He ne 1 FN — Et puis, disait-il, je n’aime pas ceux qui 5128 EN raillent les hommes. J’aime mieux ceux qu 4 F5 les comprennent. Et comprendre, c’est touAve jours aimer. j 204
_ Elle était curieuse qu’on lui montre ça. à. éÿ 1:54 Pour elle, elle savait bien qu’il y avait un es ee tas de choses qu’elle comprenait très bien & __ qu’elle n’aimait pas du tout. 2 ARTS ee » — C’est parce que tu confonds « compren__ dre » & « avoir compris ». Comprendre, être ii se _ s’accroître & tenir en même temps la chose Re …_ qui vous accroît (qu’elle vous soit sympa _ thique ou non, qu’importe!), qu’est-ce que “ _ - c’est que ça, voyons, si ce n’est pas aimer? mer Tee Souvent elle lui enviait les bases de ses LEURS : . pensers & comme ils semblaient plonger au _ loin dans son esprit & dans son cœur. FE GLS — C’est que j’ai derrière moi quinze ans ae : HS _ de pure vie… Quinze ans où je vivais, où je Re pensais, où j’aimais… pendant que, vous pa. _ autres, vous faisiez des livres. LASER Puis, laissant son cas : OS
qui, pendant des années, amassent des émo- 13 tions sans songer à en rien faire & qui un jour — souvent par hasard, parce qu’il faisait trop mauvais pour sortir, — en font quelque chose. Ils s’appellent Lamartine, Rousseau, Des- ? cartes. Ils écrivent tard. Ils ne refont jamais à leur première œuvre parce qu’ils l’ont faite : pour eux… Et puis ceux qui, ayant fait des | vers au collège ou des nouvelles ou des pièces, 3 continuent toute leur vie. | Les premiers écrivent parce qu’ils ont des 4 idées. Les seconds cherchent des idées parce à d S qu’il faut écrire (2). : 4 Car c’est très drôle l’obligation que vous 4 vous décernez d’avoir tout le temps des k idées… Quand vient le mois d’août & que les 1 journaux demandent aux auteurs ce quils 4 préparent pour l’hiver, pas un pour répondre : L « Je ne prépare rien, je n’ai pas d’idée pour à Elle alléguait alors les besoins d’argent, les + (2) Parmi ces derniers, qui cherchent des idées parce quil v: faut écrire, il y a encore une subdivision : il y a ceux qui Ë les trouvent & ceux qui ne les trouvent pas. é
- traités avec les éditeurs, la nécessité parisienne de ne point se faire oublier. Et, à son tour, elle lui apprenait bien des Il fustigeait aussi son besoin de succès. Il la voyait heureuse du moindre article aimable, malheureuse du moindre « éreintement ».. Et voilà, disait-il, ce qu’ils croient une « orgueilleuse » ! Parfois elle se vengeait… Un jour elle lui dit : . sé _— Sais-tu ce qu’ils disent chez moi? Ils É disent que ton désintéressement n’est qu’une « façade… Qu’au fond tu serais tout aussi content que les autres d’avoir un nom, une cour, des interviews, des portraits dans Je Sais Tout… Ça t’embête ça, hein ?.. Tu ne s Il dit lentement, du fond de son fauteuil : | — Je me demande s’ils n’ont pas raison. D Le soir, il dit aux Felizay :
__ — Ce qui distingue les philosophes des _ LRRT littérateurs, ce n’est pas qu’ils dédaignent la gloire, c’est qu’ils ne l’ont pas. _ENRESTES tes Souvent elle lui lisait une page qu’elle 21 venait de faire, & imprudemment lui de _ er _ mandaïit son avis. Re LES we I1 y déplorait toujours une volonté visible Ê2 & continuelle d’être rare; les choses à quoi Lee mA: l’on compare dites plus longuement que les . Se Le Fe choses comparées; une savante impropriété NN LR te Il lui conseillait d’apprendre les langues D: DES qui avaient formé la langue qu’elle employait; 57 USE d’essayèr de temps en temps de dire les 1e choses dans le moins de syllabes possibles. “5e Il l’engageait aussi à éviter les citations dd M 57 PE Elle voulait que sa phrase fût « en dés- : PR ordre ». Il l’engageait à d’abord la bien ‘RS ordonner, pour elle, puis à la déranger ensuite… Quel travail! disait-elle. Qui le NN
ES D’ailleurs, il l’assurait que ce qu’elle écrivait, étant visiblement fait pour de tout autres que lui, pouvait être fort réussi sans lui plaire… Il l’assurait aussi que le propre d’un créateur, c’est de savoir laisser son œuvre à un certain degré d’imperfection…. Elle se rebiffait. Ses œuvres étaient belles. è Elles avaient de la « vie », du « mouvement ».….
Il s”insurgeait, Ca devenait assommant, cette religion du « mouvement »… Encore des PUS histoires de femmes, qui ne savent que
l’émotion… Est-ce que La Bruyère a du | « mouvement » ? Est-ce que Flaubert a à du « mouvement »? Est-ce que l’art, au fond, n’est pas le contraire du mouvement ? Est-ce qu’il ne consiste pas à rendre le sens d’un mouvement ? C’est-à-dire à être l’idée d’un mouvement ? Et est-ce que l’idée d’un mouvement est un mouvement ? 7 Mais elle s’insurgeait à son tour. C’est lui F % qui devenait assommant avec ses « idées »… Ë Ce n’est que par le mouvement, par la vie,
par la peinture de la vie qu’on peut être nouveau… En fait d’idées, tout est dit. | — Ah! vraiment? Tout est dit? Mais rien que sur l’amour, où vous écrivez depuis . : deux mille ans, qu’est-ce donc qu’on a dit? qui en montre un peu le sens? qui ne soit pas pure description ? N’est-il pas stupéfiant que, dès qu’on veut quelque idée sur ce sujet où des milliers d’hommes ont écrit, on ne puisse pas sortir de deux ou trois noms : Spinoza, Stendhal, France ?.. Et sur l’art? | Et sur la passion religieuse ? Et sur la passion idéologique ? Sur le sens de ces choses ? Tu trouves que tout est dit? Tu n’es pas difficile! La vérité, c’est que rien n’est dit… Seulement c’est commode quand on n’a rien à dire de trouver que tout est dit.
En vérité, son style, ses images, ses toilettes..…., il trouvait tout cela d’un mauvais | goût soutenu… Tout en elle le choquaïit dans son aristocratisme : sa furie d’étonner, son impolitesse, l’exploitation de l’impunité assurée à son sexe, son impudeur romantique, ses dons inorganisés, l’inorganisation montée
‘5 en esthétique. Dans l’amour, elle l’exas- D __ pérait : ses gaucheries, ses eries, ARE a CAC, he ses minauderies, ses Ex _. manières de « petite fille » qu’il eût trouvées … _ charmantes chez d’autres, Jui semblaient ne
- ridicules chez cette païenne patentée… Et de _ puis, son manque de fierté passait la mesure. _ Elle s’imposait. Il ne lui demandait même LE … pas si elle avait eu d’autres amants : que lui RES
- fallait-il donc pour qu’elle comprit quonne à Re -l’aimait pas? Enfin, il se fatiguait avec elle a sans plaisir. £ ENTER ee _ Ge jour-là, il lui en voulait plus que d’ha- 1e ss bitude. (Il avait dû, pour elle, contremandee
_ où il la savait sensible. Pourquoi, l’autre
- jour, était-elle venue diner à neuf heures, ne ._ recevait-elle sur une chaise longue, quand 55 __ elle n’était pas malade? Pourquoi disait-elle ee _ « ça n’existe pas » d’ouvrages qu’elle n’avait même pas lus ? Pourquoi refusait-elle le très GA Te _ bon portrait que CG… venait de faire d’elle… # —._ Pourquoi tout ça? Pour faire des « effets ».
- Parce qu’elle ne pensait qu’à « faire des 3
: effets »… Parce que c’était toute sa vie. : Est-ce qu’elle croyait qu’il ne la voyait pas — en face d’un tableau, en face d’un paysage, en face des plus grandes choses — est-ce qu’elle croyait qu’il ne la voyait pas, au lieu de s’offrir à l’émotion, se demander ce qu’elle à allait bien pouvoir dire de rare & de mémorable?.. Est-ce qu’elle croyait qu’il ne l’avait | pas vue, l’autre jour, dans l’atelier de C…, pendant qu’ils étaient tous émus devant ces e dessins de Rembrandt, préparer le truisme | fleuri qu’elle leur avait servi ?.. Était-elle a : Elle était à bout : — Tu m’embêtes à la fin, avec ta « simpli- | cité ».. Ce n’est pas ma partie. Là. Tu devrais : pourtant comprendre ça… Est-ce qu’on est Ç ‘ simple quand on convie le monde entier à | venir vous voir sentir? Et puis tu parles sans savoir… Tu ne sais pas ce que c’est $ qu’une situation à soutenir… Ça t’est commode, à toi, d’être simple… Tu as trois ou ; quatre types qui te font la première place, qui savent pourquoi, qui t’aiment… Moi, j’ai vingt mille snobs qui n’ont pas lu une ligne
70 de moi, qui m’admirent parce que je les épate, | & qui demain me casseront les reins si je ne les épate plus… Il faut que je soutienne leur épatement… Penses-tu que ça se soutienne à
- avec de la « simplicité »?… Tu n’as pas encore compris que ces « effets », ça fait partie de mes frais généraux ?.. Tu crois que ça É m’amuse de me morfondre chez moi jusqu’à huit heures & demie pour faire mon entrée à neuf? Tu crois que ça m’amuse de refuserce . portrait qu’il faudra tout de même que je paye ? Tu crois que ça m’amuse d’être tout le temps en mal de pensées lapidaires?… Et | avec tout ça ma situation baisse… Il y a des
- concurrences terribles… Je commence à avoir 2 vidé mon sac d’images. Je n’ai pas de métier. Je ne sais même pas le français… Je ne peux plus tenir. Et puis l’étranger ne donne pas. J’ai de grands ennuis… Voilà ce que tu aurais vu si tu étais plus humain… Il allait s’attendrir. Elle le lui épargna. Elle $ — Et puis ce n’est pas à toi de me faire ces : reproches-là.. C’est parce que je ne suis pas _ « simple » que je suis la femme que je suis… de EE que tu as: que je suis le luxe, la superfluité,
L ra le raffinement, l’amour multiplié, toujours “5e APTE insatisfait, opulent, éperdu.…., l’amour enfin ! 7
- he troubler par l’amour; de régner, d’humilier, .SS se de torturer par l’amour… Voilà comme tu es 7. FA A l’amour… Ton fameux « besoin de jouir » mA * que tu nous cornes aux oreilles, c’est le. 14 LP besoin de te pâmer à renifler ta puissance. RO 5 Æ Voilà ce que c’est & rien de plus… Hors de ça, ; Se. __ dénuée de tout ce qui est l’amour… Qu’est-ce SA = Ê donc que ton acharnement à l’amour « com- . fx pliqué » sinon l’affreuse misère de ta sen ne | sualité native 2… Crois-tu que je n’ai pas vu # En que tous tes spasmes sont simulés?.… Crois-tu Re. | que je n’ai pas vu ton souci qui ne te quitte … : 1e ‘É | : vieillir tes formes, de ne pas compromettre À 2 ton teint pour le soir ?… Et crois-tu que je à a HP n’ai pas vu que dans tes instants les plus … Le. LP « éperdus » ta préoccupation la plus farouche … 4 ca est de surveiller la prudence de ton amant? ne. Ne à Et tu es l’amour! Ah! c’est autre chose que nr à toi les femmes qui « sont » l’amour! Elles ER e.
Fe “4 _ acceptent les risques de l’amour, celles-là… _ Elles ne s’occupent pas à humer leur puis Mt: sance; ça leur volerait de l’amour. Et le don pi x & le désir sont inscrits dans leurs formes, A A2 dans leurs mouvements, dans leur moindre ail dévêtement, comme l’égoisme & l’impuissance ñ +4 à sont inscrits dans les tiens… Et puis elles Le n’écrivent pas sur l’amour, celles-là.… Crois- FA ‘rés moi, c’est autre chose que toi. TH ETS Fa Elle ne répondit rien. Elle se rhabilla. Elle Ce vies s’en alla sans dire quand elle reviendrait. Lee 44 Elle organisa une police. Elle apprit l’exis me. tence de l’Italienne. Au bout de deux jours, « 4 elle vit sortir de chez Eleuthère une grande
56 femme onduleuse, à l’air noble & heureux. EX 22e Elle la suivit quelque temps. Elle s’appliSE quait à la trouver mal habillée, à se répéter “he que les étrangères ne sont pas soignées.… à h prendre en dérision l’homme qui lui préférait QUE SM cette femme obscure. Elle sentait combien 12
è ‘ cette femme était plus belle qu’elle & comme x TE Eleuthère devait l’aimer. : or 2 25 Elle se fit conduire chez Raoul Léon… Le __ lendemain paraissait dans une feuille à la . mode une note injurieuse pour Eleuthère.
ne - D’: heures du matin. Ils étaient réunis a ira autour d’une table de café. Eleuthère, … A .”_ silencieux, sur un canapé rouge; en face, les 4 HF deux Félizay qui avaient voulu passer ces heures avec lui & semblaient vouloir comme ( _ s’imprégner de son image, & Paul Rodrigues. RARES “25608 Paul Rodrigues dégouttait de bon sens. — | __ Que ceux-là qui ne vivent que pour le monde, HE FR qui veulent ses voix & ses hommages, aient FRS ra _ perdu le droit de s’élever au-dessus de dep _ mépris, rien de plus juste. Et peut-être line. HR
jure les blesse-t-elle réellement… Mais qu’un | Eleuthère, qui toute sa vie avait dédaigné les suffrages des hommes, fût tenu tout d’un coup & parce que ça leur convenait d’être sensible à leur insulte, voilà qui le dépassait.…, &e..,
Eleuthère répondait avec l’aisance d’un homme qui a passé une nuit à se poser ces questions. Tout cela serait vrai s’il avait vécu comme Kant ou Pythagore… Mais il ne | l’avait pas fait. En allant chez ces mondaïins, il avait tacitement accepté leur morale… Et puis, ajoutait-il, je n’ai pas à invoquer autant que vous le dites mon indifférence à l’opinion. — Quoi! vous allez nous faire croire que les injures de ce matamore vous émeuvent ? — Je ne dis pas ça. : — Alors quoi? Le mépris que ces gens | auraient de vous si vous vous dérobiez ? Elle vous touche maintenant, l’opinion de ces — Elle ne me touche pas. Je dis que je n’ai plus le droit de la dédaigner.
; — Je l’ai trouvée bonne à prendre quand elle me flattait. Mais Rodrigues ne désarmait pas : — Vous n’avez qu’à ne plus voir ce mondelà & à vivre avec vos amis. Et vous ne pensez pas, je suppose, que nos sentiments changeraient parce que-vous auriez négligé de répondre à ce drôle ? — Je sais que les vôtres ne changeraient
- Les deux jeunes gens protestaient. Les leurs aussi ne changeraient pas. Ils l’adjuce raient de le croire… Il les remerciait du Fe regard, les savait sincères dans leur incon- | _ naissance d’eux-mêmes. Ils se mirent à flétrir l’immoralité d’une De : issue fatale… Ce serait trop & immoral » s’il S tombait, brutalement, à son âge, en pleine ‘a > force, &c… Pas plus immoral, disait-il, que la le. naissance d’un Newton ou que l’apparition de #: l’Homme sur la terre… Un accident heureux
à n’est pas moins immoral qu’un accident mal 2e heureux… C’est l’accident qui est immoral. te Ils passèrent au « courage » des provoca- CE, 2 teurs. Le cas de Déroulède provoquant Clemen- F de ceau qu’il savait redoutable leur parut singu- S ee lier. Par contre le cas de don Annibal qui se … CES défile dès qu’il sait Y qui il va avoir affaire 3
- i leur parut symbolique… Ils remarquèrent … qu’en italien « brave » veut dire « adroit ».… à FL Rodrigues rappela aussi le cas d’Hector. Son à à FE __ frère Helenus l’exhorte à provoquer Ajax. F5 re Hector hésite. « Ton heure de mourir n’est # : | . pas venue, lui dit Helenus. Les dieux me l’ont : 5 dit. » Là-dessus Hector se précipite; onne D peut plus le tenir (1)… — Puis ils envisagèrent F4 E cet effet des lois de l’honneur, à savoir qu’un Le | habile escrimeur peut, avec des injures, sup- 4 é primer tous ceux qui lui déplaisent… are : — Assurément, dit Eleuthère, le souci - A qu’ont les hommes de ne point se montrer … … y (à) Zliade, VII, 47. — Les dieux eux-mêmes ne sont pas FA , exempts de cette prudence : « Non, je ne combattrai pas È : Jupiter, dit Neptune aux dieux qui lui demandent son RE Sn concours, parce qu’il est bien plus fort que nous. » ({d. +
: incapables d’exposer leur vie favorise l’abus de la force. C’est une conséquence très
© embêtante, quand on n’est pas les plus forts… Il faut pourtant la supporter, par égard pour le principe d’où elle vient. Car il est très important que la capacité d’exposer sa vie reste pour les hommes un principe supé-
3 — D’abord, fit Rodrigues, est-ce toujours aussi important? La capacité de s’exposer doit-elle être aujourd’hui une aussi grande valeur, alors qu’elle est en somme beaucoup
- moins nécessaire ?.… Voyons, ce que le courage | pouvait apporter au bonheur de l’espèce est È obtenu… La nature est domptée; les fauves … sont relégués ; le seul bienfait de la guerre, le | triomphe des races supérieures, est chose
— Le malheur, dit Eleuthère, c’est que la principale preuve qu’une race soit supérieure, c’est qu’elle a triomphé. En sorte qu’on pourra toujours se demander si une guerre n’est pas nécessaire, précisément pour amener le triom-
pt (2) On reconnaît là les atteintes d’une certaine morale
4 phe d’une race, laquelle, pour son triomphe, EE sera dite supérieure… de — Eh bien! admettons que la capacité de s’exposer soit toujours nécessaire… Au moins , Le n’érigerons-nous en valeur que la capacité de à s’exposer pour une chose qui en vaut la P : — « Courageux, mais seulement quand il le … faut, » dit-il doucement. (3) s — Mais sait-on toujours quand il le faut? ri Ne risque-t-on pas de croire qu’il ne le faut Ë pas, alors qu’il le faut?… Le plus prudent, n’est-ce pas encore de consentir à être coura- -_ geux sans être tout à fait sûr qu’il le faut ?… 6 Et puis, dit-il tout bas, c’est peut-être une s « valeur » encore pour autre chose : c’est une. victoire sur soi-même… 4 — Ça, c’est bien contestable. Quand s’exposer ne paraît pas nécessaire, la victoire sur soi-même pourrait bien être de se priver du danger, au même titre que dans l’autre cas elle est de l’affronter. ” (3) Gobineau, porte d’Ulysse. (Essai sur l’inégalité des
— Oui, je sais. Je sais même la démonstra- - tion. (4) C’est parce qu’alors on triomphe de la témérité, laquelle est une passion au même titre que la peur.
— Seulement, en s’exposant à la légère on triomphe peut-être de l’amour immodéré de la
— Mais l’amour immodéré de la vie, ce | n’est pas une passion, c’est la raison, c’est la raison même… En vérité, je me demande parfois pourquoi vous avez gardé votre nom
— C’est peut-être que je me suis libéré de la
Puis, comme ils se levaient : <
— Allons, dit Rodrigues ! vous exposez votre vie sans être sûr que ça en vaut la peine, vous voilà tout à fait un « bon fran-
ù (4) Allusion à ce que Rodrigues vient de paraphraser un
théorème de lEthique (IV, 69) : ity a autant de vertu à ; éviter les dangers qu’à en triompher.… Ah! disait Eleuthère,
si l’Action française connaissait ce théorème, & son corollaire !… — On sait que Platon soutient la même doctrine. (Lachès ou du Courage) : on sait aussi que les Grecs sont des Juifs. (Voir Gobineau, Loc. cit., & d’autres savants)
— Pardon, dit Eleuthère, il me manque la
Ils sortirent. Ils continuaient sur le duel des propos raisonnables & insexués auxquels Eleuthère ne prenait plus part. Avenue du Bois, ils s’assirent sur un banc… Au milieu d’un silence Eleuthère leur dit :
consiste pas du tout à accueillir sans peur
. l’idée de danger, il consiste à masquer cette idée par une autre… Par exemple par l’idée a à se venger, ou encore par cette idée que la chance vous favorisera & que vous ne serez pas atteint… Chez moi malheureusement ces idées ne réussissent pas à s’imposer, l’idée de danger subsiste, & j’ai peur… Après quoi il arrive que ma volonté inhibe les mouvements c’est encore du courage : on a l’idée du danger, on a peur, & on domine la peur… Mais ils
ae parlent d’un autre courage, qui est le vrai, z Ne disent-ils : c’est d’avoir l’idée du danger & point de peur… Ça existe-t-il? L’idée claire & nue du danger peut-elle ne point créer la | peur ?.. Peut-être, après tout, chez des cœurs
bien accrochés, qui n’ont pas de tendance à
| — $e sauver : signifie proprement « assurer
son salut »… A fini par signifier « s’enfuir ». 7 Il leur dit encore :
— La fierté, l’honneur, l’orgueil, quelle est
à la volonté inscrite au fond de tout ça ? Voyez:
la tête s’élève au-dessus de l’entourage, les
membres se raidissent, les muscles se con- | tractent, tout l’être prétend à se créer une | différence avec l’extérieur… C’est clair, la ; ù fierté c’est la volonté d’être différent… Or, d É cette volonté-là, c’est elle qui fait les chauvins a : & les snobs, c’est entendu, mais c’est par elle Le - aussi que quelque chose un jour se mit à difL. 149 Eleuthère. — 9. #
_ férer du monde inanimé. C’est elle quifaitla SH es Vie. L’homme ne lui fera jamais trop de place. 4 de _ — Une fois que la Vie est bien assurée par ne - _ cette volonté de différence, nous paraissons ke nous autres — philosophes — qui nous mettons x à tendre vers l’existence in-différente… Etles rie Allons! nous n’allons tout de même pas perdre À Fee le monde pour garder nos succès… Crionsle donc: ils n’ont attaché que trop d’importance PARC A nos jeux. RTE FER . — Une des forces des héros c’est le pouvoir RS - qu’ils ont, au reçu d’un horion, de toujours _ s’indigner & de ne jamais se demander s’ilne se se pourrait pas qu’ils ne l’eussent pas volé… ; NES Un Diomède frappe quelque Lycaon ; red EF RE ee. riposte par un très mauvais coup; le Diomède _ s’élance indigné!.. Il a complètement oublié que c’est lui qui a commencé… C’est comme …
cette Chimène ! Qu’est-ce qu’elle nous veut à réclamer « justice » ? Son père n’avait qu’à ne pas gifler don Diègue. Et ces filles du Rhin! Qu’est-ce qu’elles ont à traiter Alberich de voleur ? Il était convenu que celui qui maudirait l’amour aurait l’Or… Suis-je assez platement juste? Suis-je assez enjuivé ?..
Hélas ! l’attaque de ces gens ne m”indigne
pas. Je la trouve méritée… Je les ai gênés. J’ai eu plus d’esprit qu’eux; j’ai coupé leurs
… Et puis le philosophe n’a pas à plaire
, aux femmes… Si tu méprises leur chair, ne tente pas leur chair… Tu méritais ton sort, Ô Jean-Baptiste! patron des philosophes jolis
Il s’attristait de se sentir si juste en allant
Et si peu offensé !… L’injure de ces humains ne l’offensait pas plus que l’aboiement des és chiens n’offense les humains…
{ IL s’attristait encore d’avoir été toujours ; heureux & de ne savoir point haïr..
… Enfin il se sentait humain pour l’adver- 5 saire.. Comme tous les grands vaincus. Comme Hector. Comme Curiace…
Le jour naïissaïit, très pur… Tout ce que les bonnes gens disent depuis deux mille ans sur la douceur du matin lui parut admirable. Il goûtait d’être, de sentir… Il se souvint que Spinoza fut accusé par ses ennemis de s’être à son lit de mort cramponné à la vie contingente… Il pensa que ce devait être vrai.
. Il se surprit à être convaincu que les choses
extérieures existaient réellement, hors du
percept qu’il en avait… Tout, après lui, continuerait d’être.
Des hommes marcheraient auprès des jeunes
- Souvenir d’un grand poète qu’il eût aimé connaître.
Un moment il se crut redevenu un philo- = sophe : il chérissait l’idée de la mort… C’était, tout humainement, — amenée par l’idée de : jeune fille & d’amour — l’idée d’échapper à la Il songeait à la fin de Socrate, au milieu d’hommes nombreux. Qui allaient devenir un monde… C’est qu’il avait enseigné, celui-là. Il avait consenti à de la gravité, à des évidences, à des redites, à des surabondances de preuves. Et il avait été social. IL avait voulu que d’autres fussent comme lui : il avait È voulu créer de l’être semblable à lui : il s’était Il songeait à ceux qui avaient laissé un nom, une œuvre… Qu’il doive être consolant de penser qu’on vivra dans la mémoire des | hommes, il le trouvait vrai… Il pensait main- | tenant que tout ce que les hommes ont dit : N unanimément & toujours était vrai, seul vrai, ‘3 seul profondément vrai… Mais ceux-là dont “4 l’œuvre reste & touche les autres hommes, ils
- ne se sont pas enfermés dans ce qui les faisait distincts. Dans leur distinction. Ils ont consenti à dire beaucoup de choses communes. Communes à tous les hommes… Eux encore ; ils se sont donnés !.… : Et pourtant lui aussi s’était donné… IL ; e mourait pour les hommes, pour un de leurs commandements. Il avait envie de leur crier qu’il les avait aimés, qu’ils s’étaient trompés sur son âme. Et peut-être eût-il eu un mouvement humain, mémorable. Il en fut empêché par son goût de la tenue, par un souci d’art, surtout par la certitude que ce qu’il sentait pour eux ils ne l’eussent pas appelé amour, qu’ils n’admettraient jamais qu’il y eût de l’amour où il n’y avait point de pleurs… Il se résigna & alors il comprit une des nécessités 6 de Dieu : c’est celui qui ne vous aura pas Puis il songeait à ceux qu’il avait fait souffrir, aux femmes qu’il avait quittées.. L’une d’elles surtout. Elle était sur le quai de la
gare, lui à la portière du wagon. Il l’assurait qu’il reviendrait. Elle voulait le croire. Elle sentait qu’il ne reviendrait pas. Il ne revint pas… Pendant des semaines elle attendit une lettre, & puis elle retomba dans La nuit de son ménage… Que ne donnerait-il maintenant pour l’embrasser.… Elle lui pardonnerait.…. Il Ë voulait que tout le monde fût aimant… Il se découvrait une immense tendresse pour tout S ce qui avait souffert. Il savait bien que c’est qu’il souffrait lui-même. Compassion, songeaitil, se plaindre dans les autres. Tiens! c’est le même mot que sym-pathie… Ils étaient arrivés au lieu de la rencontre.
- Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce cinquième cahier et pour quatorze exemplaires sur whaitman le mardi Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 5427
- Dans les vingt-et-un cahiers de leur troisième série, FES année scolaire 1901-1902, nos cahiers ont publié: I-1. — Charles Péguy. — compte rendu de congrès. 1 »! » Populaires et le mouvement ouvrier… I » Il-4. — Charles Péguy. — de la raison. — JEAN
- JII-6. — JeAN Hucurs. — la Grève. — trois actes… 1 » III-8. — BEerRNARD-LAZARE.— les Juifs en Roumanie. 2 » 4 l IlI-10. — les Universités Populaires 1900-1901 Paris | Il-117. — Romain RoLLAND. — le 14 Juillet, — action À Ill-15. — cahier de courriers. — Félicien Challaye. — impressions sur la pie japonaise. — Edmond Bernus.— la Russie vue de la Vistule. — Jean Deck. — courrier La Il-18. — Charles Péguy. — Personnalités. — Mono- . earaphies “ue, QUE NAN ENE RET SRUPRESESRR Ill-19. — PIERRE QuiLcarD. — Pour l’Arménie… 3 » Voir en fin des autres cahiers les conditions et le prix de l’abonnement. Nous mettons le présent cahier dans le commerce; x | cinquième cahier de la douzième série; un cahier jaune “3 . de 156 pages; in-18 grand jésus; nous le vendons ”
pe de périodique paraissant tous les deux dimanches | 4e Fer.8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
1860-1862
_ Mariage d’Alix. — Séjour à Paris. — Un cadre en filigrane.
: TE — « Gaëtana ». — « Le Fils de Giboyer ». — Voyage 8
_ Genève. — « Fol Amour », drame de Félix Milliet. . Dans ce chapitre on ne trouvera le récit d’aucun fait
L historique bien important. Cette jeune femme EE _ les simples lettres nous laissent voir les plus intimes _ pensées, peut-être le lecteur la suivra-t-il avec plus
_ d’intérêt, lorsque bientôt il la retrouvera méléeàde
Déjà lors de notre premier séjour à Genève, ‘2 M. Müiet 8 était lié d’amitié avec M. Reynaud, mix
+208 A (1) Il lui confia d’assez grosses sommes qui se trouvérent: bien “2 SATA DRprumises, quand son ami vint à mourir. M. Reynaud étaitun _ très honnête homme et un excellent commerçant ; sa loyauté dans P. _ les affaires et la distinction de ses manières étaient très pont î
_ ciées par les Anglais, ses clients, mais sa veuve fut, je crois, victime 1
de liquidateurs peu consciencieux. ë AA
Tous les dimanches les deux familles se réunissaient pour faire de charmantes promenades dans le beau pays qui de toutes parts environne la ville. Les Reynaud habitaient aux Pâquis, faubourg de Genève, dans la même maison que mon ami Nicole. Lors de la guerre de l’indépendance italienne, Émile, fils de M. Reynaud, s’engagea comme mon frère dans l’armée de Garibaldi. En 1860, Suzanne Reynaud, l’amie d’enfance d’Alix, épousa M. Glatou, habile dessinateur en bijouterie, et vint habiter Paris. Les deux jeunes filles regrettaient 5 de se trouver ainsi séparées. M. Glatou eut alors l’idée d’amener à Genève son jeune ami, Henri Payen, fils d’un fabricant pour lequel il travaillait. Il voulait lui faire connaître cette petite Alix, si charmante et si spi rituelle, dont Suzanne ne se lassait pas de faire l’éloge. Henri Payen était un fort et beau garçon brun, à l”abondante chevelure de ce noir intense, à reflets bleuâtres, qu’on a coutume de comparer à l’aile du corbeau. Ses traits réguliers, enveloppés d’une peau mate et d’un seul ton, offraient ces plans simples, sur lesquels la lumière s’étale largement, et qui donnent tant de grandeur aux beaux portraits du Titien. Ses ÿ yeux très doux, sa physionomie calme exprimaient la Alix, toute petite, vive, aimable, gaie, moqueuse, avait, à défaut d’une grande beauté, le charme de ses : dix-huit ans. Les jeunes gens se rencontrèrent, se plurent réciproquement, et les fiançailles furent conclues. De part et d’autre on désira ne pas les prolonger aussi longtemps qu’il est d’usage en Suisse, et le mariage fut fixé à l’année suivante. M. Milliet célébra cet événement sur l’album d’Alix. ke
Je me l’étais promis, je ne voulais écrire Sur ton gentil album rien que des vers joyeux; Chacun d’eux devait faire éclore ton sourire Et d’un éclair charmant illuminer tes yeux. d Et cependant, hélas! voilà que je soupire! à C’est le jour du départ, c’est l’heure des adieux ! C’est l’instant où l’on pleure, où le cœur se déchire. Ton frère bien-aimé s’en va sous d’autres cieux. Vous quittez tour à tour le doux nid de famille, O nos oiseaux chéris! le fils… et puis la fille. Tristes, nous vous suivons avec les yeux du cœur. Oh ! que le ciel mesure à ton aile l’orage. L’un est parti déjà pour un lointain voyage; Toi, là-bas, pense à nous, même dans le bonheur ! (1) M. Milliet, atteint d’une maladie sans gravité, fut envoyé aux eaux de Saint-Gervais par le docteur c Mayor, l’un des plus renommés parmi les excellents médecins de Genève. Le malade regrettait la vie de famille, et le temps lui paraissait bien long. Selon son habitude, c’est dans un sonnet qu’il exhala son ennui : A Saint-Gervais-les-Bains, j’en donne ma parole, On s’embête souvent d’une atroce façon; Surtout lorsque la pluie en fait, sans hyperbole, Un marécage affreux, une humide prison. Je plains de tout mon cœur le martyr bénévole Qui, de maux très légers cherchant la guérison, S’en vient aveuglément s’enfermer dans la geôle Qu’il appelle sa chambre, et moi, son cabanon. 4 (1) L’avenir ne devait pas réaliser ce vœu. Le bonheur de la 4 jeune femme fut de bien courte durée.
Adieu, séjour vanté! Sans peine on te délaisse; ei Ton hôtel-hôpital suinte la tristesse; : < On y respire un air plein de fades sueurs. - ; La femme y jette en vain les parfums de sa grâce, 3 : Cet arome divin, blanc nuage, s’efface Ë Et se perd, englobé dans d’immondes vapeurs. * Alix à son père (aux bains de Saint-Gervais) : à .… Nous avons commencé, Suzanne et moi, nos leçons de chant avec M. Servais, un vieux monsieur, le plus original à qu’on puisse imaginer. Il a l’air très bon et je crois que dès x la seconde leçon nous n’aurons plus peur. Il nous a fait prendre un miroir pendant que nous chantions, afin de L voir quand nous n’ouvrons pas la bouche suffisamment. - Ensuite, comme ma langue se retroussait toujours, il me la 4 fait renfoncer avec une petite cuillère. Il regardait dans ma : bouche pour voir la manière dont je plaçais cette malheu- ÿ reuse langue, quand tout à coup je vois Suzanne étouffer de “à rire. C’est que nous venions de sucer un bâton de réglisse ir et que j’avais la langue toute noire. IL a dû croire que j’avais Le choléra. Selon mon professeur, j’ai de l’oreille et | une toute petite voix, mais qui peut devenir agréable pour : | chanter dans un salon. Ce M. Servais enseigne très bien, il , y met du feu et donne des leçons d’une demi-heure plus = longues qu’il ne le doit. Il bégaye, mais cela ne s’aperçoit à pas quand il chante. à Maman fait (pour mon trousseau) des emplettes magni- ë fiques; tu auras beaucoup de choses à voir à ton retour. Je 2 souhaite que ce soit bientôt, car, moi qui vais te quitter, je voudrais ne perdre mon père chéri que le moins possible 4 : jusque là. Comme tu ne t’amuses guère, je suis bien sûre pe S que tu nous reviendras aussitôt que le médecin te le per- à Nous avons annoncé mon mariage à madame Hanauer, s qui nous a débité de petites phrases remplies d’étonne- “4
si _ ment et de sagesse. C’est de l’air le plus gracieux du _ monde qu’elle me disait des choses aussi agréables que ES celles-ci : « Votre bon temps est passé. Les soucis vont
_ commencer, etc. » De là, nous sommes allées chez Fanny, __ qui savait déjà la nouvelle. Elle a dit être très contente, . mais elle avait un peu l’air d’envier mon sort, et répétait re que j’étais bien jeune. STE a Peu de temps avant le mariage d’Alix, mon père -_ écrivit de nouveaux vers sur son album : RRÈLSE 1e Hélas, comme le temps fuit d’une aile rapide! | RAP” EE N’était-ce pas hier qu’elle était tout enfant, LCR Fes Et que sa mère et moi suivions d’un œil avide RARE $ L’essor et les progrès de son pas chancelant ? MD
| N’était-ce pas hier que, fillette candide, ; M,
à Ë Sur mes genoux assise et jouant ou rêvant, SEE RC) Elle me regardait de son œil bleu, limpide, LL LES
Per: Et faisait rayonner son sourire charmant ? RS
PA: Mon Dieu! Quel changement, quelle métamorphose! ST. Le mois de mai sourit et la fleur est éclose; ses M FH AR L’oiseau quitte son nid pour voler au buisson. Re 2 Aujourd’hui jeune fille, et demain jeune femme… JET PULL T Je la verrai partir! On lui dira : Madame! RL RS Oh, le triste moment! Quel vide en la maison! _ Une jeune fille élevée dans un milieu littéraire et artistique va se trouver transplantée chez des fabricants …_ - de bijouterie, dont les occupations et les préoccupations _ - sont uniquement celles de leur industrie et de leur
négoce. Elle est triste, et ses lettres expriment naïvement ses regrets. Éloignée des parents qu’elle aimait, elle trouve pour les remplacer l’affection profonde d’un mari excellent qui l’adore, et pourtant elle sent un grand vide autour d’elle, elle est prise d’une sorte de nostalgie de la famille.
À Paris, Alix retrouva sa chère Suzanne, mais dans
.sa nouvelle famille allait commencer pour elle une vie toute différente de celle qu’elle avait menée jusque là. <
Henri Payen, d’abord associé à son père, désira s’établir à son compte pour avoir plus de liberté. Bien jeune encore, il ne possédait peut-être pas les qualités nécessaires pour être le chef d’une importante fabrique. Excellent ouvrier et compositeur habile en bijouterie, il n’était pas administrateur.
Alix à sa mère
.… Nous passons, Henri et moi, nos soirées bien gentiment tous les deux au coin du feu, à lire et à travailler en buvant notre thé. Nous sommes si bien dans notre petite chambre chaude! Nous lisons Les Misérables; je suis contente d’avoir enfin le dernier volume. Connais-tu le nouveau livre de Michelet, La Sorcière? M. Glatou doit nous le prêter bientôt. On en parle beaucoup et c’est affiché partout. Nous avons commencé, avec Suzanne et son mari, une petite bourse de jeu, pour aller tous quatre voir le bal de l’Opéra : cet hiver.
Henri a eu avec ses parents une grande explication à E laquelle je n’ai pas assisté. Ils nous accusaient de faire des cérémonies avec eux! Je crois que nous aurions pu leur renvoyer cette accusation. Enfin, il y a eu raccommodement complet, serrements de mains, embrassade. Tu ne peux pas timaginer toutes les gâteries de tante Rosalie; depuis quinze jours, tous les matins, elle m’a apporté mon déjeuner
à à dans mon lit. J’ai eu beau me récrier, comme au fond cela
ne m’était pas désagréable, j’ai fini par me laisser faire.
On a retardé l’inauguration du boulevard, parce que, diton, il y avait un complot contre l’Empereur. Les bombes étaient cachées près de la fontaine qu’on vient de construire. Ce serait encore, à ce qu’il paraît, des Italiens. :
Alix à sa mère
Sois tranquille, ma Bonti, je travaillerai mon anglais, mon allemand et mon italien. Je crois que je vais aussi commencer bientôt le piano. J’aimerais autant attendre un peu, car pour le moment nous ne roulons pas sur l’or. Pourtant nous avons placé une partie de ma dot chez M. Payen, et Henri s’occupe de placer le reste. N’est-ce pas singulier d’avoir tant d’argent et de n’avoir pas le sou? J’ai reçu le manteau de soie dont tu me fais cadeau. Hier j’ai travaillé au magasin. Tant qu’il ne s’agit pas de grands calculs, cela va bien. Par moments, je me sens des besoins d’embrasser mon père chéri et toi, ma Bonti. Comme je me
5 dédommagerai au printemps! Le jour de l’an prochain sera £ le premier que je ne passerai pas avec vous. J’aimais tant à voir les tables couvertes de serviettes, et la joie de mon | Louison, le matin, en découvrant toutes ces belles choses! Cette année je n’y serai pas. Vous penserez à moi ce jour-là et vous m’écrirez. r
Rassure-toi, ma Bonti, ta fille n’est pas malade. Pour triste, c’est autre chose. Il me revient bien souvent de si doux souvenirs de notre ancienne vie de famille que je ne peux pas m’empêcher de pleurer un peu. Nous étions si bien, toi à travailler dans ton fauteuil, moi à écrire devant mon petit bureau! Ne crois pas pourtant, chère mère, que je ne sois pas parfaitement heureuse, sauf notre séparation.
ÿ Henri est toujours meilleur, et quand j’ai envie de pleurer
et de parler de vous, c’est vers lui que je vais.
À 4 Comme tu dois être contente d’avoir mon oncle auprès
de toi. Je le tourmenterai tant, qu’il finira bien par nous } 1
__ raconter ses voyages; cela doit être bien intéressant. Louise re
doit-elle être contente d’avoir une tortue vivante! Mon
oncle a sans doute trouvé sa petite nièce bien drôle et bien
amusante. Tu me raconteras l’effet produit sur Chiffon par É
l’apparition de l’uniforme. Elle aura probablement poussé
F ses petits cris d’oiseau qui sont si gentils. Cherches-tu pour 4
elle une autre école? Pauvre Chiffon, que je faisais pleurer É
pour apprendre ses mots! J’aurai longtemps cela sur la
conscience. Une si bonne petite fille, qui comprenait si )
“A vite! Et je trouvais encore à redire! Quand la nombreuse ER”
famille d’Henri sera venue, je ne serai pas si sévère. Le:
… Nous n’avons pas encore commencé à faire des écono- h
É mies et ce mois-ci nous pouvons encore nous permettre = #
€ quelques extravagances. Alix vous raconte notre petit bal, s
| seulement elle est modeste, et je vous assure qu’il n’y avait à
qu’une petite femme vraiment gentille et c’était la mienne. se
De temps en temps, elle pense à Genève, et la tristesse D
| paraît sur sa bonne figure, mais je fais mon possible pour 5
que cela s’efface et j’y parviens un peu. Je crois, chère mère, &
qu’il est impossible à un homme d’être plus heureux que Re.
.… Nous n’étions pas encore allés au spectacle. Samedi 4
dernier on nous apporte deux billets pour Haydée. Tu 4
comprends si j’ai été contente! J’ai donc entendu Roger, ne
qui chante admirablement, mais en faisant beaucoup trop : <
de grimaces; et j’ai vu son bras de bois qui, à dire vrai, È
m’a causé autant d’admiration que sa voix. C’est un chef- ss
: d’œuvre que ce bras; il remue jusqu’aux doigts, il prend, Rs.
il tient avec cette main; je crois que si je n’avais rien Su
je ne me serais pas même aperçue d’un peu de raideur.
_ M.Payen t’a beaucoup exagéré mes talents commerciaux. SES J’ai seulement prêté mes oreilles pour essayer des boucles;
LE sù on m’a enfoncé là-dedans des tiges grosses comme le petit FÈ doigt; j’en ai eu les oreilles cramoisies pendant le reste de
É la journée. Enfin nous avons fait quelques affaires et nous
Ve ne sommes pas trop mécontents pour linstant. Henri
Er > travaille toujours au fameux cadre en filigrane pour l’expo-
F sition de Londres.
4 Madame Milliet à sa fille (A sie
” Paul est de nouveau dans la plus grande agitation. C’est
TR bientôt la fête de l’Escalade et la Société de Belles-Lettres
js donne un banquet. Ils vont jouer La Sœur de Jocrisse.
us Doret fait Jocrisse; Fick, pour faire de l’opposition, trou-
4 vait la pièce immorale, mais on l’a laissé dire. Ce quiles
| préoccupe, c’est qu’ils ont lancé de nombreuses invitations,
persuadés que beaucoup de personnes n’accepteraient pas,
Ée mais, désespoir! tout le monde accepte. Bétant, Decrue,
5 tous leurs anciens ennemis! Cela les ruinerait, s’ils ne
3 l’étaient pas déjà. Le repas est à 4 fr. 50 par tête! Enfin,
“ après une orageuse discussion, voici tout ce qu’on atrouvé
‘x e pour se tirer d’affaire : il a été résolu que le trésorier
2 s”appellerait désormais caissier, attendu que le trésor est
2 un mirage et que la caisse vide existe seule. ]
à £ . Prends donc un peu d’aplomb, chère enfant, tu vas
% avoir 20 ans, tu n’es plus une petite fille; il ne faut pas
toujours douter de toi comme tu le fais. C’est ta mère qui
Ke crois toujours n’être qu’une petite sotte, tu finiras par le Fe faire croire aux autres. Commence par t’apprécier, et les LH autres apprécieront. Je suis sûre que ton bon Henri est de ne mon avis; embrasse-le pour moi. ER
D. Paul arrive avec une figure longue comme le bras.
- 17 professeurs acceptent l’invitation au banquet! Ce qu’ily . ve a de pire, c’est que, lorsqu’ils ne venaient pas, ils envoyaient È 24 _ quelques bouteilles de bon vin, comme dédommagement; ER = mais venant eux-mêmes, ils n’envoient rien. à
Chère sœur, … M. Lugardon me fait faire un dessin par séance,
- espérant que je prendrai un peu plus de facilité. J’en ai grand besoin. Je donne si peu de temps au dessin! Quand j’aurai mon baccalauréat, ce sera différent. Comme je voudrais en être débarrassé! On me conseille d’aller passer quelque temps à Paris pour une préparation spéciale, et l’idée de te revoir me réjouit beaucoup. Puis, nous nous occuperons de notre retour définitif en France. Mon père aura des regrets, lorsqu’il faudra renoncer à ses habitudes et surtout à ses amis de Genève. Le déménagement lui fait peur… J’ai acheté un traité d’Harmonie, qui, par analogie, me servira beaucoup pour mon grand système des cou-. leurs. Je n’ai pas encore commencé à l’étudier. (1) Notre chère Société de Belles-Lettres marche à merveille. Nous
- espérons que tu nous feras bâtir un local somptueux sur tes économies. Samedi dernier, nous avons donné notre grand repas de l’Escalade. Jamais il n’avait été si nombreux, ni si beau; nous étions plus de cent personnes; les Bellé- triens de Lausanne et de Neufchâtel étaient venus en très
- grand nombre; les professeurs et les honoraires invités : sont venus aussi presque tous, au grand détriment de notre caisse. Discours, toasts, chansons, chœurs de la section de chant, récitations comiques se sont succédé sans interruption. La Symphonie enfantine a été exécutée avec le plus | grand succès par l’orchestre bellétrien. Rœbhrich dirigeait. F MM. Bétant, Longchamp et Decrue étaient venus, et ce £ dernier nous a lu une très jolie chanson de Juste Olivier, sur l’air de la Dame Blanche et dont voici le refrain : ; « Prenez garde, le vieux professeur vous regarde! » Sa voix d’ogre eût fait peur aux petits enfants. : (1) La seule remarque utile que jai tirée de ces rapprochements, consiste dans l’emploi en peinture des dissonances et de leur résolution. me
J’étais chargé du discours aux professeurs, et comme je _ ne suis pas orateur, je l’avais écrit, ce qui me permet de tenvoyer ce chef-d’œuvre académique, tout bourré de fines
« Je voudrais remercier messieurs les professeurs qui ont bien voulu oublier un instant des occupations plus graves, pour venir se mêler à notre jeunesse et à notre gaieté. Cette marque de bienveillance nous prouve une fois de plus que les vieux préjugés qui séparaient parfois le maître de l’élève n’existent point parmi nous. Entre celui qui a soif de savoir et celui qui est heureux de communiquer sa science, pourquoi y aurait-il désaccord? Pour nous, étu-. diants de cette Académie, où tant de professeurs illustres se sont succédé, et où l’instruction nous est offerte avec une supériorité si grande, le travail n’a rien d’aride, il devient attrayant. L’intérêt que vous portez à la science nous la fait aimer.
« Aussi, messieurs, soyez-en sûrs, nous vous sommes reconnaissants des peines que vous prenez chaque jour, pour mettre à notre portée des connaissances d’un si grand prix.
É Si parfois l’étudiant gémit de rester enfermé sur ses livres : par un jour de beau temps, accusez-en la jeunesse et son besoin d’activité, soyez indulgents; les Sciences et les Lettres semblent s’unir pour vous y inviter. L’histoire ne dit-elle pas que, pour commander aux peuples, l’affection
- est plus forte que la violence. Les Sciences exactes ellesmêmes, malgré leurs lois inflexibles, savent bien que, dans certains systèmes, il est avec les faits des accommodements, et pour certaines hypothèses hardies, un peu &e bonne volonté n’est pas toujours inutile. La philosophie s’élève vers les plus hautes régions de la pensée; comment s’in- : quiéterait-elle d’un léger tumulte produit, si bas au-dessous d’elle, par cet atome bavard qu’on nomme étudiant? Rapr. pelez-vous, messieurs, que Caton lui-même se déridait parfois; souvenez-vous du bon Horace, et de ces pères indulgents dont Plaute aime à retracer le caractère. Rapne pelez-vous enfin les héros d”Homère que vous nous apprenez
à admirer, et estimez-vous heureux de ne les avoir pas pour PAR
- __ disciples à notre place. Hector et Achille eussent fait sans ‘HU __ doute de bien turbulents écoliers. Ils avaient du moins le ÈS < bon esprit d’interrompre parfois leurs travaux glorieux, et 24 Ke de se délasser de leurs fatigues par de joyeuses libations. 77
- . Imitons leur exemple, et que le vin couronne tous les 4 verres! Buvons, messieurs, à la santé de nos professeurs, Rs Len et remercions-les encore une fois de l’affection que nous + _ témoigne leur présence parmi nous. Qu’ils vivent! » A. k Nous avons attendu le départ de M. Longchamp pour 2 faire des discours en latin de cuisine; cela aurait assuré 3 à ment troublé sa digestion. Le tout nous revient à la mo- …. dique somme de 562 francs! Nous sommes ruinés de fond - _ en comble! Il faudra faire une contribution forcée. 7 2 -J’espère que tu resteras toujours bellétrienpe; quant , a à moi, je crois bien que je n’ouplierai jamais les bons 5 __ moments que j’ai passés dans cette Société. D:
-
- Je viens d’être nommé correspondant de Neufchâtel, moi ie : RS qui aime si peu à écrire. Heureusement notre correspon- LS Ag darice n’est pas très active. Ce n’est pas comme la tienne; 3
- dans tes lettres de commerce il ne s’agit plus de faire des _ phrases. Il me semble que tu arriverais bien plus facile- Es x ment à composer des dessins de bijoux, c’est la hardiesse : seule qui te manque. Louise dessine presque tous les joursÿ 2 ee je lui donne des conseils, mais elle trouve très bien tout ce Re _ qu’elle fait. Si tu voyais sa joie à l’approche du premier de # l’an! Elle garde bien ses secrets, quoiqu’elle grille d’envie de les dire. Si ; … La renommée at-elle porté jusqu’à Genève le bruit de :. 1 : la chute de Gaëtana, grand drame d”Edmond About? Jene ; connais pas la pièce, mais tout le monde est outré. On n’a = pas même laissé jouer pendant dix minutes. C’est, dit-0n, 4 DS: une cabale catholique contre About qui est protestant. On + :0ù
a été chez lui faire un charivari infernal; enfin les caba tk | leurs ont fort mal agi. : Comment va M. Lugardon? Le pauvre homme, je serais | 2e _bien fâchée d’apprendre qu’il est toujours malade. ne. M. Payen t’a décidément en admiration. Son plus grand “à _ bonheur, dit-il, aurait été d’avoir un fils comme toi : T0 .… Je te plans, ma chère fille, de n’avoir pour.te rensei- 3, à _ gner que l’immense, l’imposant, l’officiel, limpérial, mais re peu véridique Moniteur. Pauvres Parisiens! On ne leu. dit que ce qu’on veut qu’ils sachent, et ils tiennent des 2 blagues de leurs journaux pour paroles d’Évangile ! Cette … < NA £ exclamation me vient à l’occasion de la chute de Gaëtana. ; Le tt Comment ai-je le féroce courage de plaisanter, en face dela 3 à commisération dont ton bon cœur s’est trouvé saisi, lorsEx qu’a retenti dans Paris la fatale nouvelle de cette grande 7e injustice : About est sifflé ! Mais, à ma fille, pardonne-moil Fa Ce qui t’a si péniblement affectée me fait rire. Oui, j’aurais fait chorus avec les étudiants (pas cléricaux) qui protes- “2 taient contre ce protestant. J’aurais mêlé mes sifflets aux. met Lie leurs; que dis-je, j’aurais sifflé double, d’abord un peu Fi se £ parce que la pièce est détestable, et punis beaucoup parce & _ que l’auteur est le commensal d’une Altesse, et même Pami ‘4 _ du Prince, à ce que dit la chronique. PAS < See _ Et moi aussi me voilà au bout de mon papier. Et le père, Se à 7 qui s’est amusé à faire un peu enrager sa fille, en souvenir des anciennes taquineries dont il était victime, n’a quele _ . temps et l’espace nécessaires pour lui dire qu’il l’aime toujours. ” ACTA HAS TKESEE _ … Il y a deux ans nous étions tous quatre de bon matin Æ _ - auprès de vous, à vons embrasser, à jouir de la joie de
: Louise; l’année dernière, il y en avait déjà un de moins, et
cette année il n’en reste que deux. Pour savoir vraiment ce
que c’est que l’absence, il faut l’avoir éprouvé. Pourquoi
avez-vous toujours été si bons, si indulgents? Je vous
regretterais moins. Si je n’ai pas toujours su vous expri-
mer toute mon affection, vous savez bien que c’est mala-
‘ dresse ou timidité seulement. Enfin, nous allons passer le
jour de l’an avec Henri bien gentiment, j’en suis sûre. Il
me répète souvent : Dans trois mois tu les verras. Quel
bonheur, après une pareille séparation! Moi qui n’ai
jamais souhaité vieillir, je voudrais bien maintenant avoir
trois mois de plus. Quand je me rappelle la manière char-
mante dont nous fêtions le nouvel an, je me prends à dési-
rer, comme Henri, une famille de douze enfants. Hélas, quand cela viendra-t-il?
Adieu, je me sens triste de vous quitter déjà; pensez bien à moi, je vous assure que je serai avec vous toute la : journée. Je vous embrasse de toute mon âme et vous aime mille fois mieux qu’avant d’avoir été séparée de vous.
Je t’envoie, cher père, un dessin bien mal fait, je vois que j’ai beaucoup oublié. Tu as maintenant ton enfant gâtée qui bientôt te fera des merveilles…
Madame Milliet à sa fille Alix
C’est la première fois que nous nous trouverons séparées . le premier jour de l’an, aussi je ne le vois pas venir sans un certain serrement de cœur. Ah, si je pouvais avoir mes cinq enfants autour de moi, ce serait un bien beau jour! C’est égal, je suis moins triste que tu ne le penses peut- être, chère enfant; je te sais, je te sens heureuse et aimée, cela ne doit-il pas me suflire, ou du moins compenser un peu ma privation ? Puis enfin nous avons l’avenir devant nous, et j’espère un jour réunir autour de nous tous nos
enfants, sans compter les petits enfants que vous nous | Ce que je vous souhaite, chers enfants, c’est d’être tou- | 24
jours l’un pour l’autre ce que vous avez été jusqu’à présent. Aimez-vous et soyez toujours bien unis, c’est le meilleur _ moyen d’être heureux, et de supporter l’adversité quand elle vient. 3 J’ai reçu une lettre de votre oncle qui est très enchanté de vous. Henri lui a fait une impression très favorable; il me dit que plus il le voit, plus il l’apprécie et le trouve e bon garçon. La manière dont vous êtes ensemble lui a fait ; aussi très grand plaisir. Chère sœur,
Nous venons de recevoir votre inépuisable caisse, et tu te figures les cris de joie de Miss Gribouille ! Nous autres gens raisonnables, nous ne pouvions pas nous empêcher de dire : Mais ces enfants font des folies ! Ton dessin nous prouve que tu n’as rien oublié, mon père le montrera à M. Lugardon, qui ce matin encore me parlait de toi. Le pauvre homme est bien malade et garde le lit. Il te chargera d’aller de sa part chez M. Ingres, ce qui ne sera pas désa- = gréable pour toi, et de lui demander une esquisse dont
- M. Lugardon lui a fait autrefois cadeau, et qu’il voudrait
.… Je vous souhaite de faire beaucoup d’économies, il est } temps d’y songer après toutes vos folies, dont je ne me plains pas du tout, je vous l’assure. Adieu, chère sœur, pense de temps en temps à ton grognon de frère.
Louise, (âgée de 8 ans), à son frère Paul
Il y avait une fois une petite poupée qui était animée par un bon génie. Quand cette poupée était inspirée par le bon génie, elle faisait de très jolis dessins, de magnifiques histoires que tout le monde admirait. Un jour, pour lui . montrer combien elle laimait, elle voulut lui faire quelque chose de joli, mais quand elle voulut lui faire un dessin, elle s’aperçut que ses mains étaient de bois, et quand elle
: voulut composer une histoire, sa tête se trouva aussi de
| bois. C’est pourquoi, mon cher Paul, je n’ai rien de joli à
ë Loffrix; car le bon génie c’est toi, et la poupée c’est ta
PS petite sœur, dont le cœur n’est pourtant pas de bois, car il
.
10 M. F. Milliet à sa fille Alix
à .… Moi aussi, j’ai reçu des étrennes.. Je trouve ton dessin
3 charmant… Paul nous a donné un conte fantastique qui
5 pour l’étrangeté rivalise avec ceux d’Hoffmann-et d’Edgard .
É Poë. Louise m’a fait cadeau d’un cahier de toute beauté,
“ plein de magnifiques pages d’écriture. ,
Dar Je vais répondre aux demandes que tu me fais sur mes
a occupations : je mène de front la peinture et la poésie, si |
se lon peut donner ce nom à des romances et à de petits
k ie sonnets. Mais, amour-propre à part, je t’assure que mes
ne: romances sont aussi niaises que la plupart des compositions
de ce genre. J’ai mis sur l’album de Marie G… un sonnet
à presque sans défaut. J’ai sur le chevalet trois esquisses
PS peintes. Après ces travaux, je peindrai une nature morte
que Paul arrange dans mon atelier : sur une pile de livres,
7 une tête de mort coiffée d’un foulard jaune cadmium
« symbolise la vanité de la science, un châle en soie bleue,
Ë une épée, une tête d’enfant en plâtre, une rose, une coupe,
| _ete.., etc. Tout est vanité !
Mon cher Henri, tâchez d’aller voir le Musée Campana, il renferme, dit-on, des merveilles d’orfèvrerie antique. Le Journal de Genève conseille aux bijoutiers d’aller s’inspirer de ces chefs-d’œuvre. Nul doute que la mode ne s’empare - vite de ce nouveau genre étrusque. É
Alix à sa mère
NI .… Je ne dirai rien à papa sur Gaëtana, sinon que je
l’approuve pleinement, quoique, au premier moment, j’aie été choquée de son manque de sensibilité. À
Vis .. Je reçois à l’instant une lettre de Fernand. Il se porte
- bien et me demande de lui donner des nouvelles de la cé politique, pour savoir s’il n’y a pas quelque espoir d’aller se « tirer le plumet », c’est son expression, avec les Russes, les Anglais, n’importe qui, pourvu qu’on se batte. La vie, dit-il, est trop monotone à Constantine et, si l’on ne se bat pas, il demandera à partir pour la Cochinchine. J’espère que c’est une parole en l’air. ÿ ù Et maintenant, chère mère, laisse-moi te parler d’une F chose sérieuse qui me tourmente beaucoup. C’est mon piano. Tu ne peux pas te figurer à quel point j’ai pris ce À malheureux instrument en antipathie. Cela nous coûtera 5 très cher, et je voudrais faire des économies pour aller à Genève au mois d’avril. Outre les leçons à payer, beaucoup { de temps à y consacrer; si je vais à Londres, encore une x ! interruption ; s’il me vient un petit enfant, j’aurai bien autre chose à faire, et enfin j’ai le piano en horreur. J’ai dit oui pourtant, mais je ne l’ai pas dit de bon cœur. Henri, ne È voulant m’influencer en rien, ne m’en ouvre pas la bouche. ; Si je savais du moins que cela lui ferait plaisir, cela me | donnerait du courage; mais me mettre à une chose qui me. déplaît tant, si cela lui est égal? eh bien non! Parle-moi de cela, grende-moi, raisonne-moi, cela me fera du bien. Il qu’il y avait quatre mois que nous sommes mariés ?:. sx 5 Fernand à sa mère ; PRE ; . Je viens d’avoir une affaire avec un de mes collègues; £ nous nous sommes battus en duel et j’ai été blessé au bras droit assez légèrement; cependant j’en ai pour quelques 5 jours à être exempt de service. Je l’ai blessé une fois et il “ m’a touché deux fois, mais il n’y a que la dernière blessure __ qui puisse compter. J’avais le désavantage pour le terrain, e - puis les sabres sont très lourds et, le matin, le corps nu, le
| froid m’engourdissait. Ce n’est pas cela qui me rend triste, car la discussion avait bien peu d’importance.
Je voudrais bien que mon oncle revint. Je me sens très isolé maintenant, et la vie de garnison en Afrique est insupportable. J’appelle de tous mes vœux une guerre
Alix Payen à sa mère
.… Je suis toute étonnée et toute ravie de ton projet d’envoyer Paul à Versailles pour préparer son baccalauréat, je pense qu’il y restera longtemps et que je serai de retour de Londres pendant son séjour ici.
Je m’amuse souvent, chère mère, à fermer les yeux et à me représenter mon arrivée à la gare de Genève. J’entends Louise faire ses petits : Eh! Oh alors! Je vous saute au
| cou, je vous embrasse, puis je passe le pont des Bergues, je revois mon lac, j’entre à la maison. Plus que deux mois
cs à attendre! Quelle joie, ma Bonti! Tu me rendras mon petit lit de fer et j’irai porter à papa son déjeuner comme autrefois; si mademoiselle Jalouse me le permet. Nous ferons aussi de fameuses parties ensemble. Ce sera un bon moment pour moi et je voudrais en être déjà plus près.
M. Payen avait eu l’idée d’envoyer à l’exposition universelle de Londres un grand cadre en filigrane et émaux formé des écussons des principales nations du monde, reliés par des ornements. Au centre une grande plaque en émaux cloisonnés représentait la distribution des récompenses. Alix écrivait à ce sujet, le
.… M. Payen m’a emmenée l’autre jour à Romainville où
l’on passe au feu la fameuse plaque. Nous sommes arrivés regarde maintenant comme réussie, bien qu’elle doive
passer au feu encore quatre ou cinq fois. Il y a un émail rouge d’une beauté surprenante et d’une superbe transparence : on voit en dessous la gravure qui dessine de très
- beaux plis; mais il est impossible de juger encore de l’effet d’ensemble, parce que les chairs sont couvertes de teintes plus foncées qui les garantissent du feu et qui disparaîtront ensuite; les chairs sont peintes par un Genevois nommé Dufaux, cousin germain du sculpteur. C’était vraiment beau de voir l’enthousiasme de tous ces hommes, en face de cette plaque réussie enfin, et dont ils rappelaient toutes : les mésaventures, tous les accidents. Tu t’imagines aussi le bonheur de mon beau-père.
Paul doit aller à ses leçons de gymnastique, comme on va à un enterrement, mais j’espère que cela lui fera du bien. Madame S… l’a trouvé très maigre et très pâle. Mon oncle voudrait bien le voir élargir un peu des épaules.
Ce matin Henri avait à faire une longue course, il m’a emmenée avec lui; en passant, nous avons visité l’église Saint-Sulpice, où j’ai vu des peintures de Delacroix si étranges que, sans la signature, j’aurais trouvé cela atroce. (1) : Plus loin, nous avons rencontré des soldats et, comme la musique jouait, nous nous sommes mis, comme deux gamins, à suivre les troupes, quoique ce ne füt pas du tout notre chemin. Puis la faim nous a pris, nous sommes entrés dans un café, où nous avons fait un bon petit déjeuner. Si bien que, partis à dix heures, nous n’étions de retour qu’à trois heures, aussi nous a-t-on fait une mine un
- peu raide, et madame Payen a déclaré que, lorsqu’elle aurait des courses pressées à faire, elle ne nous enverrait jamais
Alix Payen à son père
.… Je suis fâchée que madame Payen vous ait écrit que j’avais été souffrante, car ce ne fut rien, ou bien peu de chose. Un beau matin, sans rime ni raison, je me suis trouvée mal, mais cela m’a détendu les nerfs et je suis _ (1) Inutile de dire que je ne partage nullement cette opinion.
complètement remise. Les Parisiennes qui ne sont pas habituées à mon teint, veulent absolument que je sois extrêmement délicate, et l’on vient en confidence dire à madame Payen : « Votre bru a l’air bien frêle, vous devriez » lui faire prendre ceci ou cela. » Lorsque c’est à Henri | qu’on s’adresse, on risque d’être mal reçu. Pour moi qui me sais robuste, je ne vois rien de plus insupportable que ces condoléances, bien qu’on les fasse par intérêt pour moi… k Je n’aspire qu’à m’en aller bien vite de ce triste Paris que décidément je ne puis aimer. La vie que j’y mène est | si différente de ma vie d’autrefois! Je ne parviens pas à | m’y habituer, et je ne vois pas d’autre remède que de | m’en déshabituer encore plus en retournant à Genève… Aujourd’hui, cher père, j’ai le spleen et je donnerais bien b* deux sous pour pouvoir pleurer. Surmonte donc ta paresse, & père mignon, en faveur de ta pauvre fille dépaysée. Viens un peu causer avec elle, dis-lui ce qu’il y a de nouveau dans ton atelier, tes projets. Fais-tu quelquefois des vers ? : Mais surtout ne m”abandonne pas ainsi! Henri est sorti pour tout l’après-midi, et je suis toute seule 1 dans ce grand bureau qui a l’air plus lugubre qu’un cimetière. Oh! le commerce!!! Enfin, dans six semaines je lui dirai adieu et je vous embrasserai tous. Quand je pense à cela, je consentirais à passer ces six semaines dans les ; . catacombes, au pain sec et à l’eau, plutôt que de renoncer à à mon voyage. Tu vois, cher père, que je ne suis pas bien disposée aujourd’hui. Cela m’avait distraite de mes idées | noires de causer un peu avec toi, mais je te quitte et les | voilà qui reviennent. Je t’envoie mille bons baisers et | moque-toi de ta fille. Surtout sachez bien que je me porte à merveille et n’ai nulle envie de tomber malade. D’ailleurs je me soignerai bien, afin de pouvoir m”en aller à Genève. Alix à sa mère AL Paris, le 16 février 62. F4 .… J’attends avec impatience le moment de mon arrivée à ARR Genève. Dans un mois et demi! C’est encore bien long. $ Quand je dis dans six semaines, cela m’a l’air plus près.
_ Henri est gentil au possible. Je ne lui parle que de ce moment-là, et le pauvre garçon m’écoute avec patience, lui qui va rester tout seul. Quel bonheur quand, à mon tour, d j’irai l’attendre à la gare! Sais-tu, chère mère, que je vais bientôt avoir vingt ans, et qu’il y aura bientôt un an que je connais mon Henri! Comme le temps passe! Pendant notre promenade d’hier, ) nous nous sommes rappelé une foule de souvenirs de Chamonix, dans ce temps éloigné où nous n’étions que fiancés. Comme j’ai bien fait d’avoir de la décision en cettecirconstance ! Car j’ai certainement choisi le mari le meilleur, û le plus affectueux qui se puisse trouver. Aussi, chère mère, si tu veux voir un ménage vraiment heureux, viens dans ; une jolie petite chambre bleue à Paris, et tu trouverasce que tu cherches. Je suis si heureuse aussi qu’Henri vous ! aime tant; car il vous considère vraiment comme ses parents ; mais cela n’a rien d’étonnant; est-ce que tout le ù monde ne vous aime pas? — Si je pouvais donc lui donner un fils. Alix à sa mère Re .… J’allais oublier de te raconter mon bal de mardi. Voici : d’abord ma toilette : ma robe blanche à pois avec trois [ue petits volants tuyautés dans le bas, mon fichu blanc et des Ja manches de tulle longues. J’étais coiffée avec deux espèces ” de coques sur la tête et au milieu un camélia naturel d’un à blanc rosé. Henri avait fait coudre au milieu du camélia ma broche de diamants, c’était très solide, parce que la fleur ; était montée sur du fil de fer, et d’un effet superbe. Henri était ravi de son idée. Suzanne était aussi à ce bal, mais | malade et grognon et mal arrangée. J’ai bien dansé et me suis beaucoup amusée. Nous ne nous sommes couchés qu’à | cinq heures du matin. Deux demoiselles ont chanté fort bien, et une pauvre petite pianiste tortue, qui me vient à la _ hanche, qui a la tête comme un boisseau, point de derrière,
- des mains longues d’une aune et les pieds en dedans. Cet _ affreux petit être a une voix glapissante et criarde; malgré a cela elle a voulu absolument nous montrer ses talents et
| nous a fait entendre des choses inouïes. Tous les jeunes
| gens la complimentaient et la priaient de recommencer. Cela me faisait pitié, et pourtant la pauvre fille s’apercevait si peu qu’on se moquait d’elle, elle semblait si fière, si heureuse, qu’on ne pouvait s’empêcher de rire.
Hier nous avons fait une gentille promenade au moulin que je n’avais si bien respiré du bon air et tant sauté et couru. Henri et Léon (son frère) ont joué à saute-mouton; il faisait un peu de vent, enfin c’était charmant.
M. Payen m’a parlé de mon voyage à Genève et m’a dit que si je voulais ne rester que huit jours, Henri pourrait m”accompagner et rester avec moi. Mais huit jours c’est trop peu. D’ailleurs j’ai… (parenthèse de l’écriture d’Henri : Je suis en train d’embrasser ma femme !) Je reprends : j’ai la
- conviction que nous pourrons le retenir une semaine quand il viendra me chercher, tu vois donc que je perdrais beaucoup à accepter.
Henri se réjouit à l’idée d’aller prendre quelques chopes
\ avec papa, et Léon déclare qu’il prendrait n’importe quelle femme, du moment qu’elle serait présentée par toi.
Dans une vingtaine de jours je pourrai vous embrasser. Surtout venez tous m’attendre à la gare. A bientôt, je vous aime et vous embrasse.
e Après un charmant séjour à Genève, Alix revint à Paris accompagnée de son mari et de son frère Paul.
Nous voici rentrés dans nos pénates après un excellent voyage. À peine arrivé, Paul a visité le Musée, et s’est embarqué pour Versailles.
Henri croit avoir fait un rêve, tant son séjour à Genève lui a paru court. Il entrevoit vaguement une série de chopes, de parties de montagne, d’agréables causeries,
‘ mais tout cela est déjà dans le lointain, et il aspire au moment où il pourra recommencer cette vie de paresseux.
J’ai trouvé en arrivant un monceau effrayant de lettres et de factures à copier; aussi dès hier m’y suis-je mise ‘ avec ardeur pour m’en débarrasser au plus vite. Il y a une très grosse commande pour Madagascar; ce sont des bijoux vraiment sauvages, entre autres des colliers très riches, avec vingt-cinq rangs de chaînes.
M. Payen est désolé. Sa place à l’exposition de Londres est trop petite; il a dû mettre son cadre en biais. Il croit à de la malveillance de la part des administrateurs. D’autres exposants sont trop au large.
Alix à sa mère
J’espère qu’il y aura de la place pour vous à la Colonie de Condé-sur-Vègre (1) et que vous arriverez tout de suite. C’est dimanche prochain que j’aurai mes vingt ans et Henri organise une fête pour cet anniversaire. C’est une surprise, mais dont je suis très au courant. Nous serons dix ou douze personnes et nous irons visiter Fontainebleau, château et forêt.
.… Figure-toi que j’ai vu l’empereur; cela m’a fait une
Pendant que Paul se préparait chez M. Fleury à l’examen du baccalauréat es lettres, ses parents étaient allés passer quelques mois à la Colonie.
Alix à sa mère
Je viens de recevoir une lettre de Fernand; il est à Guelma, charmante ville, mais où l’on voit très peu de Français. C’est mon oncle qui, de Bône, les commande. Fernand me parle d’une chose qui fera grand plaisir à mon : père. Il est porté pour être envoyé à Saumur. Il serait heureux de vous voir bientôt, mais il craint d’avoir beaucoup :
(1) Ménage sociétaire fondé par des phalanstériens dans la forêt de Rembouillet.
. Je me réjouis d’aller dimanche prochain vous voir dans 3 cette charmante Colonie. Henri, qui avait des préventions contre elle, en est bien revenu, et la vie qu’on y mène lui £ semble fort agréable. Quant à moi, je voudrais bien pouvoir y passer une semaine entière. Alix à sa mère .… Henri vous a trouvé un appartement tout près de la Sorbonne. M. Fleury veut persuader à Paul de ne se pré- senter à l’examen qu’après les vacances. Je ne crois pas que cela soit nécessaire. Paul est décidé à se risquer. Le pauvre garçon doit être bien inquiet, bien tourmenté, et papa et : toi aussi. Je souhaite qu’il soit débarrassé une bonne fois Mon gros vous embrasse, et tous deux nous nous jetons au cou de la Colonie entière. Alix étant allée pendant l’été avec sa mère visiter la ê ferme des Échelles, près de La Ferté-Bernard, écrivait à son frère Paul : Ta lettre nous est arrivée drolement, chez maître Plouse (fermier de madame Milliet), par l’entremise de maître : Bontemps, le violoneux. C’est un jeune gars qui n’est jamais en repos, toujours à plier les jarrets, à faire de petits entrechats ou battre des ailes de pigeon, et tout cela sans quitter sa boîte à violon. — Mardi, comme nous nous promenions avec maman auprès de la ferme, maître Bon- 3 temps arriva tout sautillant. Il nous dit qu’il y avait une lettre pour nous, mais le facteur n’ayant pas le temps de l’apporter, l’avait chargé de nous la remettre; si bien qu’entre deux entrechats il la sortit de sa boîte à violon… Alix à sa mère .…… On commence à parler des revues pour les théâtres. IL | est expressément défendu de faire la moindre allusion aux à
_ Misérables. Tous les Charivaris et journaux pour rire font
des caricatures sur.cette défense, de sorte qu’il n’est ques-
tion que de cela. ë Henri vous embrasse tous, c’est toujours le plus gentil
des maris. ; :
Alix à sa mère
Chasse donc tout à fait tes idées noires (M. de Tucé était parti pour le Mexique). Un journal annonce que l’Aube : venait de relâcher à Ténériffe, tout le monde en bonne . santé. Tu dois être contente des nouvelles de Fernand. Ce brave garçon, nous allons donc le voir!
Les journaux disent qu’au Mexique la fièvre jaune a complètement cessé. Le général Saragozza est mort. L’armée ’ mexicaine ne compte que quinze mille hommes et les 4 Français attendent l’arrivée d’un second corps, pour commencer les hostilités. Ce second corps est commandé par le général Bazaïne. Sais-tu si mon oncle en fait partie ? te
- Ma chère fille,
.… J’ai compris tout le plaisir que Va fait éprouver la lettre d’Euphémie Barbier et je le partage. Tu es encore à l’âge
où l’on vit presque entièrement dans le présent et dans Vavenir; moi je touche à celui où le passé se retrace avec : plus de force à l’esprit et vous fait mieux sentir les charmes
du souvenir, car il laisse dans l’ombre les mauvais jours et
ne fait briller que les instants de bonheur. Aussi je me sens Ne tout heureux à l’espoir de me retrouver un jour avec mon
- vieil ami Barbier. Quel plaisir de nous rappeler les incidents de nos temps de lutte, nos beaux rêves envolés, et de recommencer nos disputes amicales. Je crois encore l’entendre,
_ critiquant, gourmandant ma paresse et celle des autres, de
_ façon à mériter le surnom de Lord Bougon, décerné par
Ta mère a dit vrai en t’écrivant que je passais tout mon
temps dans la mansarde que j’appelle pompeusement mon atelier, et toi, fille irrespectueuse, mon antre.. J’ai été flatté de voir que tu désires orner ton boudoir-fumoir d’une croûte paternelle, aussi sois sûre que je soignerai ta commande, je ne suis pas surchargé de demandes. En l’absence : de ta mère, nous menons, Paul et moi, la vie de garçon, mais de vieux garçons, et je ne sais pas quel est le plus vieux et le plus ours des deux. : M. Milliet à sa fille
Dimanche dernier, au théâtre, on donnait le Bossu, et à la maison, lecture d’un drame nouveau, inédit, en deux actes et en vers, intitulé : Fol amour!
P Je te dirai tout d’abord que “cette œuvre a chuté de la
. façon la plus complète. La critique, représentée par ta mère |
et par Paul, a été sans pitié, je ne dis pas sans justice. En vain l’infortuné dramaturge offrait-il d’user de ciseaux; on lui disait : des coupures ? Très bien. Parlait-il de se resserrer dans un acte? Encore mieux. Bref, il devenait évident que la suppression de la pièce serait regardée comme le comble de la perfection.
Ainsi, l’enfant de mes veilles!. étouffé au berceau! C’est bien douloureux! comme dit la romance. Ainsi, plus de mille vers de douze pieds chaque, bonne mesure… bons
La peinture ne va guère mieux. Je prends pourtant des leçons du jeune Albert Lugardon, une fois par semaine. Hélas, j’ai bien peur, après avoir jeté ma lyre au lac, d’en être réduit à briser mes pinceaux… Une ressource me reste, le jeu ! Oui, je me plongerai dans les dominos; je me lancerai dans une étude approfondie du bézigue ; peut-être :
ê m’éleverai-je au jaquet !
Ton père découragé et bien à plaindre. (1) :
Donne-nous des nouvelles du Fils de Giboyer.
(1) Lorsque, après la mort de ma sœur Alix, j’ai retrouvé cette lettre si touchante du vieux poète méconnu, qui essaie de tourner en plaisanterie son profond chagrin, j’ai été pris de remords, et je
_ Les poésies légères de F. Milliet me semblent bien : supérieures à ses œuvres dramatiques. Voici par 5 exemple un rondeau qui devait servir de préface au _ recueil qu’il avait l’intention de publier. (1) _ Envolez-vous, troupe folle et légère !.… 5 < $ Enfants chétifs de ma muse éphémère, De vos aînés vous vous montrez jaloux, Et vous brülez dans votre audace altière, D’aller, comme eux, embrasser ses genoux. ” Si vous devez toucher son âme fière, : Sachant combien votre sort serait doux, Sans hésiter, je vous dirais en père : G : Envolez-vous ! > Mais las! Je tremble, à mes chers petits fous ! ë 233 Si vous alliez, éveillant son courroux, ASUS Voir de dédain plisser sa lèvre amère ?.. Sans m’écouter vous brisez les verroux 6 De la prison. — Au fait, c’est votre affaire. RAR . Envolez-vous ! ‘EE Alix à sa mère L’inauguration du Boulevard (de Sébastopol) ressemblait à toutes les fêtes. Nous avons très bien vu le cortège de nos fenêtres. Une chose m’a beaucoup plu, c’est un bataillon de vieux soldats du premier Empire. Tu penses qu’il n’est pas nombreux. C’était vraiment touchant de voir toutes ces ds _ vieilles têtes blanches. Chaque soldat portait son ancien uniforme et il n’y en avait pas deux pareils. Ce qui n’em- | _ me suis demandé si je ne m’étais pas trompé dans mon jugement. _ J’ai relu le drame, et il m’a paru démodé ; mais ce n’est peut-être > là qu’une impression personnelle. 2 (x) Voir annexe du présent chapitre.
L pêche pas que ces costumes-là étaient bien beaux. En avant, ; marchait une vieille et grande ombre de tambour-major; derrière lui, cinq ou six octogénaires tapaient sur des tambours, mais leur battement avait lui-même un air triste et F vieux; pourtant, au milieu des gardes nationaux, ils avaient encore un air plus martial que nos bourgeois déguisés. Chère Bonti, écoute bien. Mon fâtre, prête les oreilles : j’ai vu hier la pièce d’Émile Augier: Le Fils de Giboyer!!! J’en ai rêvé cette nuit, et ce matin j’en suis encore éblouie, pétrifiée, tentée d’applaudir encore. Vous ne pouvez rien imaginer de plus beau ni de plus fort. Il tape sur les cagots d’une manière si charmante et si drue que cest _ plaisir. Chacun s’étonne que la censure ait permis une telle pièce. Tous les types sont si bien tracés, si vrais. Je veux la lire et la revoir. Lisez cela et dites-moi votre epinion; peut-être ne sera-ce pas aussi beau à la lecture, car c’est l’élite des Français qui interprète cette comédie : Samson, Got, Delaunay, Provost et mesdames Arnould Plessis, Nathalie et Favart. Il y a aussi un petit jésuite qui s’acquitte parfaitement de son rôle. Au troisième acte, il y a une scène entre Giboyer et son fils, si belle que je croirais avoir un cœur de pierre si je n’avais pas pleuré. Et à la fin il y a un baiser qui, à lui tout seul, est un chef-d’œuvre. A | la lecture on n’en peut juger. C’est un grand succès. Je voudrais que Paul vit jouer cela. Voilà de vrais comédiens! Nous n’avons eu que des places debout, et pourtant nous étions arrivés de bonne heure; n’importe! on ne faisait pas attention à la fatigue. Henri se répète tout bas quelques phrases qui expriment si bien une pensée : « La gaieté est L la forme la plus virile du courage. » — « L’égalité n’est pas un niveau. Ce grand mot ne peut avoir qu’un sens : à chacun selon ses œuvres. » « La pire des utopies est celle qui veut faire rebrousser chemin à l’humanité. Les fleuves ne se trompent pas, et ils submergent les fous qui veulent les Alix à sa mére M. et madame Payen sont revenus de Londres et l’on va à commencer l’inventaire annuel, ce qui n’est pas très « |
amusant. C’est un moment de presse où toute la maison est de mauvaise humeur. Du reste, l’arrivée des patrons (x) a été un véritable orage : à peine débarqués, tous deux étaient déjà à gronder, à faire des scènes. Voici le motif : Dimanche, lors de la distribution des récompenses aux exposants, on donnait aussi des croix. M. Payen s’était si bien mis en tête qu’il en recevrait une, qu’il l’avait annoncé à son hôte. Celui-ci avait invité ses voisins de campagne pour arroser _ la croix de son cher ami Payen. Tu te représentes l’air modeste de l’homme le plus vaniteux que je connaisse. Le dimanche arrive. Pas de croix! Tu penses que les félicitations tombant comme Mars en carême ont fait un singulier effet. Le lendemain, ils nous revenaient furieux. Franchement, ils avaient agi avec une singulière maladresse. Est-ce qu’on doit parler de ces choses-là, quand on n’en est pas sûr ? Maintenant, c’est un découragement absolu. Il ne fait que parler de cette croix « à laquelle je ne tiens guère ». . Tu es bien préoccupée et tourmentée, cela se voit dans ; toute ta lettre. Henri t’envoie des journaux; jusqu’à présent on n’a pas de détails sur la prise de Puebla. La dépêche qui annonçait cette victoire ne parlait pas d’un grand combat. Alix à sa mère Henri m’a menée chez le dentiste, mais hélas! malgré ses exhortations, malgré mes souffrances, je n’ai pu surmonter ma frayeur, et je suis revenue comme j’étais allée, sauf que j’avais les nerfs très agacés. Je prévois qu’il faudra retourner dans quelques jours; j’espère être plus courageuse. (2) (:) Henri ayant fait l’apprentissage d’ouvrier bijoutier appelait en plaisantant ses parents : les patrons. | (2) Dans la suite de ce récit on verra bientôt cette enfant gâtée, qui avait peur de se faire arracher une dent, se hausser, sous _ Vaction d’événements tragiques, à un courageux dévouement . voisin de l’héroïsme. C’est que les femmes, comme les hommes, _ ne sont point ceci ou cela. Elles deviennent. Tous nous nous 4 Ë adaptons, et nous nous transformons incessamment. Le lâche peut
Madame Milliet à sa fille |
Louise vient de me tenir une conversation philosophique impayable : « D’abord, chère mère, tu vas m’expliquer clairement ce que c’est que toujours; ensuite tu Vas me dire tout de suite comment Dieu s’est créé lui-même.
, Qu’il nous ait créés par Sa volonté, je veux bien, et = À encore je ne comprends pas comment il a créé notre cœur, notre sang, etc.….; Vâme à la bonne heure, elle lui : ressemble; mais le corps ? Enfin, peut-être nous fait-il fabriquer par les anges. Car pour le chêne il y a le J gland, pour les plantes, la graine… » Je n’en finirais pas si à je te racontais toutes ses questions, mais remarque la jus- 3 tesse de son sentiment : elle voit bien que l’esprit ne peut £ pas créer la matière. ; Ton père m’a fait cadeau de la Sorcière de Michelet. Jen | ai déjà dévoré la moitié. Comme iltape bien sur le catholicisme!
devenir brave, mais le bon peut aussi devenir méchant; parfois
ù un égoïste se dévoue, ou bien au contraire un agneau devient enragé; cela dépend des circonstances. Cette complication et cette plasticité des caractères, Shakespeare les a vues, mieux encore que Molière.
_ Voici la liste des œuvres imprimées ou inédites de Félix FA El Roman d’Amour. — 1838-1845. — Un volume manuscrit. Fe HE Fc :L Vers et Chansons. — Le Mans, Monnoyer, 1848. 13 LA VA Chansons. — Le Mans, A la Propagande démocratique, 1850. Vie É _ Chansons politiques. — 1852-1854. — Un volume manuscrit. ITA Chansonnier impérial pour Van de grâce 1853. — Bruxelles et :, Rimes intimes, publiées par son fils. — Paris, La Plume, 1994. RES AA | Fol Amour, drame ique en trois actes, tiré de Henri Heine, 1862, _ Sigismond ou la Vie est un songe, opéra en trois actes, tiré de ET ee _ La Tempéte, opéra en trois actes et un prologue. Sr HAE HE Almanzor et Zuleima, en trois actes, d’après Henri Heine. RU RE : Ps Le Geôlier de soi-même, comédie en quatre actes en vers, d’après _ Le Triomphe d’Amour, légende dramatique en deux actes en vers, 5 Re. traduit de Giuseppe Giacosa. — Le Mans, Lebrault, 1882 ER Æ Laure d’Arona, feuilleton du Publieateur, 1879. ARE Fe.
_ Culture intensive. — Lettres de Jules Nicole et de Mare FA : Doret. — Baccalauréat. — Lettres de Fernand. Gas a : Pour se préparer d’une manière spéciale à l’examen
- du baccalauréat français, Paul passa trois mois à Ver- se _ sailles dans l’institution Fleury. Séparé pour la première <br _ fois de sa famille, il s’ennuya profondément : | TS Enter écrivait-il, à ie ren PNR ; du grec, puis du latin, Fe : des mathématiques, de la géographie, de l’histoire, de la ET 4 logique, etc… C’est ce qu’il appelle se reposer. Encore, _ si j’étais sûr que dans trois mois tout cela soit fini, jeme qe | rés gnerais, mais rien n’est moins certain. Que devien- ee . draï-je, s’il me faut rester ici trois mois de plus er Nue NA à Je suis bien isolé : Personne à qui parler. Pas même eee Fe
livres favoris, car je m’en suis privé, pour être tout entier à mon examen. Pendant que j’y pense, apporte-moi l’histoire de France ; de Lavallée. Je te quitte, chère mère, j’ai un discours latin à faire. Je voudrais bien pourtant aller au Musée. Je vous embrasse tous, venez vite.
.… Les inscriptions se font du 15 au 25 juillet, et les examens commencent le 1° août; tu vois qu’il n’y a pas de temps à perdre. Je suis encore bien loin d’être prêt, pour toute la partie orale surtout. M. Fleury me fait revoir toute la grammaire grecque, mais M. Charpentier m’assure que c’est complètement inutile, que je n’ai rien à craindre pour le grec. J’aurais grand besoin de me remettre à l’histoire. , Songe qu’il me faut revoir toute l’histoire ancienne, grecque, romaine, histoire du moyen-âge et des temps modernes. Combien de noms et de dates à fourrer dans ma pauvre petite mémoire! À mes moments perdus, et tu sais si j’en ai beaucoup, je dois revoir seul tout le reste. J’aime bien le
. travail, mais je t”assure que celui-là n’est pas amusant. È L’examen écrit reste le plus à craindre. Dans l’examen oral, il faudrait être bien sot pour rester court entièrement.
J’ai reçu une longue et charmante lettre de Nicole; je suis sûr qu’il ne se figure pas tout le plaisir qu’elle m’a fait; il me semblait causer avec lui. Il a un tour d’esprit très original et bien à lui. Je ne trouverai guère le temps de lui répondre qu’à la Colonie. (x)
Donne-moi des détails sur tout ce que vous faites, pour que je puisse vivre un peu avec vous. Ici, je n’ai personne à qui parler. J’aime beaucoup la solitude… quand elle n’est pas forcée et quand on peut la faire cesser à volonté. Enfin, j’espère que le temps de cette corvée passera vite.
J’ai quitté un instant ma lettre pour voir passer une procession. Je ne puis te dire combien cela est ridicule par
(1) Pour la première fois mes parents passaient l’été à la Colonie phalanstérienne de Condé-sur Vègre. Cétait un vrai paradis et nous l’appelions la Céleste Colonie.
le manque de goût. Seuls les enfants sont toujours charmants de grâce naïve, mais ils sont entourés de tant de vieux curés qui chantent faux, affublés comme pour une mascarade; il y a tant de tambours qui battent la charge et de musiciens qui jouent des valses, tant de disparates qu’on se croirait chez des sauvages. Il serait pourtant facile aujourd’hui d’organiser de belles cérémonies; mais on oublie complètement le grand principe : l’unité
Mon discours latin m’appelle, je te quitte, chère mère. $
.… Voici quelque chose de Belles-Lettres qui te réjouira : ÿ Rœbrich a passé président, Gay est vice-président, Doret censeur. (Ces élections avaient pour nous la même impor- ; tance que s’il se fût agi du salut de la République.) Je ne retourne plus aux séances, n’arrivant pas à achever ma poésie, je ne peux me résoudre à me présenter sans rien,
- et j’ai bien envie de me faire suspendre pour cause d’incapacité. Balavoine m’assure que l’homme ne devrait rien Î écrire avant vingt-six ans (époque à laquelle il aura fini ses études de théologie et où il compte se venger d’un long
Je tenverrai ma poésie et tu m’en feras une critique sévère. Je me réjouis de ton retour; nous pourrons, notre grand poème achevé, (1) entamer une étude sur les comiques anciens et modernes. Relis la scène II de l’acte IV du Cordage, relis-la en latin, compare avec le fameux Châteaux peut supporter une aussi mauvaise imitation d’une œuvre
(1) Je crois me souvenir que dans le premier chant de cette œuvre gigantesque l’action (?) devait se passer avant la Création du Monde.
e> Je sors d’une réunion convoquée par l’avocat Radcliffe, écossais. C’est un croyant qui veut faire partager aux autres £ la paix de Jésus-Christ. J’ai vu à Genève, dans la ville où lon se moque de tout, des jeunes gens se lever en pleine - assemblée pour dire qu’ils avaient été touchés, et pour inviter leurs compagnons à la foi. Il faut avoir de l’orgueil, comme j’en ai, pour ne pas les avoir imités. É .… Pour me remettre à ma poésie, j’attends un repos complet, une large perspective de fantaisie. L’homme littéraire est en moi dans un bien triste état. Les sciences me ruinent. Ah! cher ami, la science avilit les hommes jusqu’à s’en : faire aimer. Ma conscience me reproche un secret plaisir. quand je repasse mon astronomie.
Je suis fâché d’apprendre que ton séjour (à Versailles)
| - menace de se prolonger. Tu m’as laissé un grand vide. Je e n’ai plus personne à qui communiquer mes idées et je perds tout à mesure. Je souffre pour toi de cette grammaire ; Lhomond et de ces discours latins. Je ne peux décidément pas croire à tes quinze heures de latin par jour; tu exagères
- sans doute.
Tu me dis que tout est en désarroi dans ta tête; c’est comme moi; il m’est impossible de trouver une seule idée générale, un seul système. Heureusement cette théorie dont tu me parles et sur laquelle on pourrait régler sa vie est
- déjà trouvée : C’est le Christianisme. — Pourquoi êtes- : vous heureux ? — Parce que je suis pardonné. — Pourquoi [5e faites-vous le bien? — Parce que je suis pardonné. — Les œuvres ne pouvant rien, la foi seule sauvant et amenant avec elle la sainteté de la vie, voilà dans toute sa simplicité le Christianisme qui vous fait vivre et qui est en même temps ce qu’il y a de plus philosophique. Remarque les systèmes; on en parle, on les discute, on en est fier, mais x on vit complètement à côté. Du reste la philosophie n’a pas - la prétention de se mêler de vos affaires. : L’idée du salut par la foi, c’est céèlle que M. Radcliffe
de venait exprimer chez nous. Il quittait ses intérêts, ses
- affaires d’argent, son pays d’Écosse, pour aller en France, | en Suisse, en Allemagne, prêcher tous les jours et plusieurs fois par jour, annoncer que les œuvres n’étaient rien sans la foi. Il a fait beaucoup de bien à Genève. On peut dire en passant qu’il a un grand talent : sa prédication est vive, pressante et n’a rien d’empesé. A Genève, beaucoup, presque tous ne peuvent croire que leurs petites œuvres ne font rien et que le salut est un don purement gratuit. On s’ima- ù gine qu’il faut des efforts, des œuvres, pour obtenir son pardon. Voici comme Radcliffe répondait : « Si j’allais vers un condamné à mort lui porter la lettre de grâce, et s’il me S . répondait : « j’essayerai », ne le trouveriez-vous pas un
.… Les leçons achèvent de me tuer. Il faut de l’ordre, du positivisme. Tout ce que je peux faire pour conserver mon individualité, c’est de ne jamais fixer le prix d’avance et S de ne point compter le nombre des cachets. Je te prie, envoie-moi du courage. Tu sais qu’on gagne vite des idées fixes, et qu’à force de trouver qu’on baisse, qu’on se maté- EL rialise, on finit par n’avoir plus un instant de poésie. Dès
que je suis devant une belle vue, avant d’avoir le temps de ladmirer, mon inquiétude est là, elle dit : « Qu’est-ce que tu éprouves, qu’est-ce que tu sens ? Quelle idée te fais-tu? » En s’écoutant ainsi on est incapable de rien sentir. Sérieu- à sement cette lutte est très pénible. Dis-moi quelque chose Quant à Belles-Lettres, j’ai voulu parler l’autre jour de _ Profils et Grimaces, mais je les ai ennuyés. A propos, ce Vacquerie m’a frappé comme imitation extraordinaire. Im- - possible de s’absorber autant et avec plus grande gaieté de cœur dans le caractère, les passions, les défauts d’un esprit supérieur. Or, Vacquerieest peut-être le plus ardent à proclamer qu’il ne faut pas subir d’influence en littérature. . Cette tendresse que montre le poète pour les animaux nuihs sibles et les plantes vénéneuses est aussi fausse : à force _ d’avoir pitié du laïd-et du mal, il oublie ce qui est beau et Eu _ce qui est bien. Vacquerie écrit toute une lettre sur les
chiens et les chats de Hauteville-house, sur Chougna, Lux, Cabot, Mouchi, puis il dit : « Quand je pense qu’enfant je tirais les oiseaux, j’assassinais les chardonnerets! Comme
si ce n’était pas assez des meurtres d’animaux qu’on commet par nécessité, pour manger; des bœufs qu’on assomme, des poulets qu’on saigne, des saumons que l’hameçon déchire, des homards qu’on jette vivants dans l’eau bouillante! » On se représente ces gens qui, gémissant sur la nécessité féroce qui les y contraint, dévorent des poulardes et des saumons. Dans leur amour pour les animaux, ils ne peuvent se passer de soupe aux écrevisses. « Au moins soyons bons
£ pour les bêtes qu’on ne mange pas. »
Notre revue continue comme par le passé. Le numéro de janvier n’a pas encore paru. Je veux proposer une Chrestomathie bellétrienne. J’ai déjà plusieurs morceaux tout prêts dans le « Pantologue ». Ce sera sur le plan de Vinet, trois parties : Enfance, Adolescence, Age mür. Je suis embarrassé pour l’art dramatique de l’âge mür.
Adieu, mon cher ami, écris-moi bientôt, envoie-moi des
J’ai fini mes examens depuis vendredi : Admis tout court. Mais que veux-tu ? J’ai été coulé sur les chélidonés, n’ayant su que leur carapace était de l’os et ayant dit que c’était de l’écaille. Je commence déjà à m’en consoler, et laissant le passé derrière moi, je me demande avec une certaine inquiétude ce que je vais faire de ces trois mois de chaleur. Je n’ai mis aucune négligence dans les commissions dont tu m’avais chargé. Doret et Balavoine, sur ma seconde : sommation, doivent t’écrire. J’ai remis ton adresse à Mathey qui doit la répandre par toutes Belles-Letitres. Ce ne sera pas ma faute si tu n’en reçois pas des piles et des piles,
Mon activité est fébrile. J’ai travaillé, j’ai veillé, j’ai échoué (presque), et pour m’exciter encore, j’écris des lettres sous les tuiles brûülantes de ma mansarde. Je suis avec cela tellement aplati que, réservant ce billet aux bêtises qui me
passent par la tête, je répondrai une autre fois à ta bonne | lettre. Arrivant au milieu des repassages, elle m’a aidé et soutenu dans bien des moments d’astronomie..
Je reprends une semaine après. J’ai passé quelques jours aux Voirons; j’ai vécu de la vie simple des montagnards, ne mangeant pas de viande et couchant sur la paille. Mais les insectes qui me dévoraient m’ont obligé à revenir. Malgré les courses, la fatigue et le bon air, je ne pouvais fermer l’œil. Je suis donc revenu avec un corps tatoué et s une figure maigre que mon nez accentue très fortement.
Je te remercie des réflexions philosophiques que tu m’as communiquées; mais ce n’est pas la raison qui chez moi détruit le sentiment, en voulant s’en rendre compte. Je re crois à un abaissement insensible de mon sentiment poé- tique; je le crois et, comme ce n’est pas une conviction très agréable, je me débats de toutes mes forces contre cette idée. Je m’observe, et quand je suis devant un beau tableau, une belle poésie, ou à écouter de la musique, s’il m’arrive de sentir quelque chose, vite l’observateur est là, qui prend note, qui est tout joyeux, et pendant ce temps les impres-
.… J’aime beaucoup l’histoire, que tu n’aimes pas, (1) et je veux rendre mon goût plus concevable à tes yeux, en transcrivant un passage d’Augustin Thierry; tu m’en diras des nouvelles. Un roi saxon, pressé par un missionnaire d’embrasser le christianisme, assemble ses chefs et les consulte. Voici le discours de l’un d’eux :
« Tu te souviens peut-être, à roi, d’une chose qui arrive parfois les jours d’hiver, lorsque tu es assis à table avec les k
(1) Ce que je n’aimais pas dans lhistoire c’était le manque de -certitude, mais aussi et surtout l’obligation où j’étais de graver dans ma mémoire rebelle les longues listes de noms et de dates que l’on demande dans les examens J’ai vu depuis l’histoire se faire sous mes yeux, et j’ai reconnu qu’aucun roman, aucun poème
; ne légale en intérêt. à
capitaines et les hommes d’armes, qu’un bon feu est allumé, : que la salle est bien chaude, mais qu’il pleut, neige ou vente au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire d’aile, entrant par une porte, sortant par l’autre. L’instant de ce trajet est pour lui plein de douceur : il ne sent plus ni la pluie ni l’orage, mais cet instant est rapide. L’oiseau a Jui en un clin d’œil, et de l’hiver il repasse dans l’hiver. Telle . me semble la vie des hommes sur cette terre et son cours d’un moment comparé à la longueur du temps qui la pré- cède et qui la suit. Ce temps est ténébreux et incommode pour nous; il nous tourmente par l’impossibilité de le connaître; si donc la nouvelle doctrine peut nous apprendre quelque chose d’un peu certain, elle mérite que nous la | N’estu pas converti ? (1)
Balavoine, que j’ai rencontré, t’engage beaucoup à essayer l’examen d’août, et ne doute pas de ta réussite, Je prie Dieu qu’il t’aide dans l’épreuve qui s’approche.
A l’époque où nous sommes arrivés, Marc Doret était simple étudiant en théologie, et il ne sera pas, je crois, sans intérêt de trouver ici les impressions d’un jeune
à protestant qui, pour la première fois, se risque à lire
Vif sentiment des beautés poétiques, franchise, sincé- rité enjouée, liberté d’esprit qui va jusqu’au doute sur l’existence de l’âme, pureté naturelle et simple de la pensée, tout cela est bien loin du ton de fausse humi-
(1) Je n’ai pas été converti, parce que la « nouvelle doctrine » ne ? m’a rien appris de certain sur une seconde vie. La salle que j’ai traversée était pleine d’hommes pervers qui se battaient, ivres de
(+ lité, de dépendance servile et de louche sévérité morale qu’on observe trop souvent chez nos séminaristes.
J’entame donc une épiître à toi adressée et je prie les neuf sœurs de m’aider à en venir à bout. Les travaux d’examen ; ont été si rudes, la réaction si proportionnée, que je suis paresseux à plus de 100 degrés. Mais le sentiment chrétien qui veut que l’on fasse aux autres ce que, etc.., puis le plaisir de blaguer un peu avec toi, l’espoir de te distraire un moment, les instances de Nicole, le manque d’excuse, voilà je pense suflisamment de raisons pour réagir contre F
Tu sauras donc que c’est un Maître ès-arts qui t’écril. Franchement ce n’est pas quelque chose de fameux qu’un Maître ès-arts. Moi qui suis à même de juger le fait, je , déclare qu’un Maître ès-arts perd beaucoup à être vu de près; mais la gloire, que veux-tu, sera toujours la gloire.
Je suis sûr que le soleil serait très laid, vu de tout près, et -
- cette réflexion me console. Puisses-tu sentir ces choses comme moi, c’est-à-dire puisses-tu avoir aussi bonne É chance que moi, à tes prochains examens. Car en second lieu ces examens m’ont montré que les honneurs, les dignités, les grandeurs, la gloire, puisqu’il faut l’appeler par son nom, sont pure affaire de loterie. Ils m’ont fait - comprendre comment il se fait que ces petits Napoléon [* et les autres hommes célèbres représentés en sucre ont l’air si bien à leur place dans les loteries de foire. QE Tu sauras aussi que, par réaction des examens toujours, : — : abandonné à un doux « farniente » qu’il aurait été trop pénible de briser par une lecture profonde, j’ai remis mon existence pendant deux jours entre les mains d’Alfred de Musset, tout en me réservant les droits nécessaires. Je l’ai chargé de me promener par ses prés fleuris, ses vallons et a ses plaines, à la condition de marquer moi-même la mesure, #3 de hâter ou retarder le pas à mon gré. : |
Cet Alfred de Musset est un drôle de corps. Il est curieux £ d’entendre ce pauvre homme, au beau milieu de ses débauches, soupirer après la pureté. On voit qu’il aime l’inno-
-_ cence, il est à même d’en comprendre le prix. L’on s’étonne que ce contraste ne l’amène pas plus souvent au désespoir. Connais-tu la Coupe et les lèvres? (1) Il y a là un nommé Franck, mauvais sujet, dont le bon cœur perce parfois, et qui me semble représenter assez bien l’auteur. Si jamais 5 cette espèce‘ de tragédie te tombe entre les mains, je te recommande un récit de Franck à Gunther sur la rencontre qu’il fit d’une petite fille de sa connaissance. Le contraste est singulier et frappant. Il ne l’est pas moins entre le livre entier des Premières Poésies et « Le Saule », seul morceau convenable qu’elles renferment. Tu le connais sans doute; : si tu ne le connais pas, lis-le, et tu feras comme moi, tu le
.… Je t’avoue que ce n’est pas sans regret que je quitte l’Académie, où nous avons vécu ensemble. Je crois bien que ces deux dernières années resteront les plus belles de notre carrière d’études. Je l’ai pressenti bien des fois, même quand il m’arrivait de parler mal de mon sort. Le
: grand inconvénient que je trouve aux recherches scientifiques, c’est de vous disposer singulièrement au matérialisme. Ce n’est pas une petite affaire, diras-tu : Mais heureusement on a des amis qui respirent la poésie et les arts, et qui vous tirent du bourbier.
Néanmoins je puis déclarer que rien dans les sciences, à l’âme, c’est autre chose, mais d’un Dieu, non. Aussi je comprends les matérialistes, mais non les athées.
Voici, cher ami, tout ce que peut secréter mon cerveau pour le moment. Tâche de trouver le temps de m’écrire. Puisque je t’ai parlé de moi comme un gros égoïste, parlemoi de toi pendant quatre pages et plus, et je serai content.
Adieu, cher ami, reçois mes vœux sincères pour ta réussite, et mes amitiés de bon Bellétrien.
(1) Je n’avais pas lu Musset, considéré à Genève comme un
auteur très dangereux pour la jeunesse.
Paul à sa mère - .… J’ai été assez mal reçu jeudi dernier au bureau de la Sorbonne. C’était jour de congé, on ne s’inscrivait pas. Il m’a donc fallu revenir vendredi, le dernier jour ! Il y avait une foule énorme. Enfin je suis inscrit sous le numéro 978. Sur un pareil nombre de candidats, combien y aura-t-il de : bacheliers ? Je subirai l’examen dans un mois. D’ici là, j’irai tous les jeudis à Paris pour voir passer les autres. Je $ croyais qu’une fois inscrit, mon inquiétude allait redoubler ; tout au contraire, cela m’a calmé, comme si tout avait été fini. (1) Il est cependant peu probable que je réussisse; en Û tout cas, cette tentative me servira beaucoup. Si par hasard * j’obtenais le diplôme, je me remettrais immédiatement au dessin. Comme je me dédommagerais de ces longs mois de privation! Sinon, il faudra bien en prendre mon parti. (2) Ù Et Fernand ? Avez-vous de ses nouvelles, qu’a-t-il décidé ? Je te l’avoue, j’aimerais mieux le voir aller à Saumur, et pourtant je comprends bien que le Mexique l’attire. De toute manière, son avancement semble assuré, et c’est l’essentiel.
- Alix m’a dit qu’elle allait prêter sa traduction de Hermann trop longtemps, afin de pouvoir la lire aussi. : | Je sors de la Sorbonne. On m’avait dit et répété : « Rien de plus facile que cet examen », mais j’ai été désagréablement surpris de la malveillance des examinateurs. Ils posent e les questions de telle façon qu’ils ont l’air d’avoir pour but de troubler les candidats. Ce que je viens de voir m’a ôté le peu d’espérance qui me restait encore. Je ne compte aucu- (x) Était-ce un pressentiment ? N’était-ce pas plutôt la délivrance (2) J’avais promis à mes parents de ne reprendre mes études de peinture qu’après avoir obtenu le grade de bachelier. !
$ nement sur la réussite pour cette fois, mais ‘cela ne me
- découragera pas. La chance joue d’ailleurs un grand rôle. ; Tu peux te figurer si ces examens m’ont intéressé; du 4 reste je n’étais pas le seul à les suivre avec émotion. Le il publie nombreux était composé principalement de parents ou amis qui attendaient avec anxiété le résultat de chaque épreuve. Ceux que j’ai vus étaient très forts; ils ont eu ; presque tous la note assez bien; or, pour l’obtenir, il faut NA avoir cinq boules blanches sans aucune noire. Le dernier candidat a hésité sur quelques points, pourtant il a été SR admis, et personne n’a pu retenir un soupir de soulagement. Je me représentais la joie de l’heureux jeune homme; j’au- | rais bien voulu être à sa place.
Les examinateurs ne s’en tiennent pas du tout au programme; ils ne cherchent qu’une chose : faire de l’esprit, ? souvent aux dépens de leur victime. Autre désavantage ; pour moi : À Genève, j’avais presque de l’aplomb, par 4 RE comparaison avec les Genevois, mais ces Parisiens ont une présence d’esprit incroyable; ils savent admirablement se
- retourner et se tirer d’un mauvais pas. Je tassure que jamais représentation dramatique ne m’a si vivement S Je suis content d’apprendre que tu viendras avec papa À passer quelques jours à Paris pendant mon examen; cela me fera du bien de vous sentir tous près de moi; il me semble que cela me soutiendra. Je tâche de me bien ‘ persuader que je ne réussirai pas, afin de diminuer, autant que possible, l’ennui d’un insuccès. Rester encore trois L mois séparé de vous, ce sera bien pénible. Il faut m’y pré- Tu m’écris que M. Nus n’a pas apprécié Hermann et Dorothée; cela m’a surpris tout d’abord, puis, à la réflexion, j’ai trouvé cela naturel. On a beau n’écrire des mélodrames que pour gagner de l’argent, on ne peut pas ; faire longtemps ces choses-là, sans que le goût s’en ressente. Les buveurs d’eau-de-vie ne trouvent plus de saveur aux meilleurs vins. Je suis persuadé qu’Homère ne lui plairait pas davantage. Alix m’a ditavoir entendu M. Nus lire un chapitre de son ouvrage philosophique /Les Grands Mystères);
elle l’a trouvé très “ntéréssant et très bien écrit. Je souhaite ; que M. Nus soit encore à la Colonie quand j’y irai après
l’examen. Dans quelques jours tous les élèves de M. Fleury
/ vont partir pour rentrer chez leurs parents ; seul je resterai
dans cette grande maison vide. Ce n’est pas gai.
Au moment de l’examen, je fus moins intimidé que je è ne l’avais craint. Tandis que la plupart des candidats à lisaient le grec en ânonnant, j’eus les intonations de : quelqu’un qui comprend un peu ce qu’il lit, et je déclamai presque un passage de Démosthène; dédaignant le mot à mot servile, je traduisis de suite en français, Si tout en serrant le texte de très près. En revanche, je ae fus faible en géographie; en histoire, je commis ; quelques bévues sur les dates, mais j’eus la chance Se d’être appelé sur un beau sujet : les relations de Riche- °
. lieu et de Gustave-Adolphe.
Il faut dire que M. Bétant, conservateur de la biblio- | thèque du Gymnase, m’avait conseillé de lire l’Histoire de France de Michelet. J’en avais copié quelques passages, dont la forme imprévue et saisissante m’avait séduit, et je les avais même appris par cœur. La philosophie de l’histoire était alors à la mode, j’essayai donc de montrer que des plus petites causes peuvent sortir d’importants effets; je rappelai la maladie de vessie dont souffrait Richelieu et je parvins à amener assez
s adroitement ces quelques lignes à propos des fêtes de La Rochelle : « Il y eut des magnificences incroyables, une extrême gaieté, car on disait que Richelieu était
_ mort, ou qu’il allait mourir. On dansait… Le bal ne
dura pas et la joyeuse cour revint au sérieux tout à coup, apprenant deux nouvelles qui changeaient le : monde : Richelieu avait uriné et Gustave-Adolphe était mort. » On rit, j’étais sauvé.
Interrogé sur les fables de La Fontaine, je récitai le Loup et le Chien. — A l’époque du Second Empire, on rencontrait plus de chiens couchants que de loups en
ls liberté, mais les professeurs de Paris étaient pour la plupart d’esprit indépendant et mon choix n’attira déjà quelques sympathies. M’adressant à mon examinateur et non pas au publie, j’eus soin d’indiquer de mon mieux les nuances d’expression, mais comme en sourdine, et je me gardai bien de les trop souligner, comme eût fait un acteur. Cependant, à la fin de la fable, lorsque le loup renonce aux bons morceaux, qu’il eût fallu payer f au prix de sa liberté, un de nos amis, M. Gelle qui assistait à l’examen, m”assura que ma voix eut je ne sais quelle vibration de colère contenue, si bien que l’auditoire vibra avec moi, quand je lançai le trait Il importe si bien, que de tous vos repas Je ne veux en aucune sorte, . : Et ne voudrais pas même à ce prix, un trésor!
On sentit, paraît-il, que ce n’était plus le loup qui parlait, mais le jeune exilé. Et comme il y a dans toute émotion vraie une force communicative, l’examinateur devenu bienveillant, me donna une boule blanche.
C’est ainsi que j’obtins le diplôme tant désiré. Ouf!
Les examinateurs, lorsqu’ils sont intelligents, — on peut être très instruit sans être intelligent — cherchent
à classer chaque candidat dans l’une ou l’autre de deux catégories : Les uns, et c’est le plus grand nombre, ont fait un pénible effort pour se bourrer la mémoire de notions sommaires, à peu près suffisantes pour répondre | aux questions du programme, mais ils se promettent bien, le diplôme obtenu, de ne jamais plus mettre le nez dans ces vieux bouquins latins et grecs qui les ont ennuyés si longtemps. Les autres, et je puis sans vanité me ranger parmi eux, ont pris goût à l’étude et, malgré de graves lacunes dans les connaissances dont ils font preuve au moment de l’examen, on peut deviner qu’ils ont le désir de s’instruire et qu’ils continueront toute leur vie à étudier. Inspirer ce désir, tel devrait être le but et tel est le talent des vrais professeurs. Mes juges m’ayant reçu bachelier, je les trouvai très intelligents.
Fernand Milliet à son père 2
.… Je te promets de mettre à profit les bons conseils que
tu me donnes. On parle d’envoyer un escadron au Mexique. En cé cas, je demanderais immédiatement à partir, je rendrais plutôt mes galons pour y aller. Ce serait peut-être une bêtise, mais c’est une bien belle campagne à faire,
- M. de Tucé à madame Milliet
.… Nous sommes en marche depuis le 23 du mois dernier, et il nous faudra encore quatre jours pour arriver à Con- : stantine, puis six jours pour nous rendre à Bône.
Fernand est enchanté de cette expédition et en parfaite ê santé ainsi que moi. Nous avons toujours eu un temps superbe. Le soleil nous a dorés tous les deux : pour moi, ; j’ai le teint d’une vieille pipe culottée, mon nez a changé de peau six fois. Fernand est un peu plus frais. On est très content de lui, il fait son service sans jamais rechigner,
il plaît au colonel qui le fera nommer brigadier aussitôt que ce sera possible. à
Je reviens à notre voyage, car ce n’est pas à proprement parler une expédition : nous n’avions pas d’ennemis à combattre, nous allions seulement faire voir aux popula-
tions des plaines une force suffisante pour les contenir, si elles s’avisaient de se joindre aux Kabyles. $ Nous avons traversé des plaines immenses, de quinze à trente lieues de long et d’une dizaine en largeur. Je ne croyais pas le pays aussi bien cultivé. Toutes ces plaines sont couvertes de blé ou d’orge. Quelquefois nous ne trouvions pas une place libre pour notre bivouac. Ce qui manque, c’est l’eau et les arbres. Une fontaine par-ci par-là, et pas le moindre arbuste. Pour faire la soupe, on nous apportait le bois des montagnes, de fort loin. 2 Nous suivions la plupart du temps d’anciennes routes $ romaines. On trouve des traces de fermes et de villas toutes les deux ou trois lieues. Sur d’autres points, des forteresses; | x et enfin des restes de villes de cinq à six kilomètres de circuit, où l’on voit encore debout des arcs de triomphe avec inscriptions et des théâtres bien conservés. Il a dû y avoir dans ces contrées une population énorme à l’époque | Cette vie nomade me convient beaucoup. J’ai une bonne ; £ tente doublée, un lit avec matelas et draps, enfin tout le confort possible. Je suis parti avec deux mulets et trois chevaux, M. Manière (mon ordonnance) et deux muletiers. : Enfin, ma chère amie, il faudrait, pour te raconter mon | voyage, beaucoup plus d’encre que je n’en ai, car mon 3 j encrier est séché à peu près. Nous vivons d’ailleurs admirablement bien; notre table est très agréable, surtout grâce au colonel du Barail qui est un homme très remarquable, tout à fait hors ligne, et dont la conversation est des plus ; Ton frère et ami. Fernand à sa mère .… D’un côté, j’aurais de grands avantages en allant à Saumur : d’abord la promesse du colonel de me nommer : sous-oflicier dans le courant de l’année, ensuite l’instruction que j’acquerrais là, me servirait pendant tout le reste de ma 64 3
Cependant le voyage au Mexique me tente énormément
aussi. Si j’y allais, j’aurais vu les quatre parties du monde.
= Ensuite, mon oncle me dit qu’il est sûr de me faire nommer également sous-officier là-bas. Quant à la fièvre jaune, elle n’est à craindre que sur le littoral, le reste du pays est très sain, Et puis mon oncle y va, lui qui a sa position faite, qui est d’un âge où l’on préfère la tranquillité au mouvement, et tu voudrais que moi qui suis jeune, qui ai tout à me créer, je ne désire pas aller là-bas! Si vous le voulez abso- ET lument, je resterai, mais pour moi j’aimerais mieux partir. +
Fernand à sa mère 6
. Le général Yusuf vient de nous passer en revue. Quel : contraste avec le colonel du Barail qui lui présentait notre A régiment! Yusuf est un ancien janissaire du dey d’Alger, il nr a le beau type arabe, le teint bronzé, et ses allures orientales ne ressemblent guère à la correction parfaite, à la et tenue simple mais irréprochable de notre colonel. Yusuf ee porte un riche uniforme fait d’étoffes précieuses aux couleurs éclatantes, tout chamarré d’or. 11 montait un.étalon bai-brun, magnifiquement harnaché, qui s’avançait en bondissant par ) saccades, la tête ramassée, l’œil brillant, à demi recouvert Ê
_ par les crins noirs qui flottaient en désordre. Le cheval syrien que montait le colonel du Barail était blanc à reflets . | argentés, il marchait d’un pas calme et léger, la tête haute, î les oreilles en avant, ses naseaux roses dilatés, son grand œil noir bien ouvert. Chevaux et chefs excitaient l’admira- j 1 tion générale, et sans nous vanter, nous pouvons dire que les chasseurs d’Afrique sont aussi une troupe d’élite. MUR M. de Tucé à madame Milliet J’ai reçu ta dépêche (x) trop tard pour faire comprendre
- Fernand parmi ceux qui sont désignés pour le Mexique. IL verra aÿec chagrin ses camarades partir sans lui pour cette ss (1) Cédant aux sollicitations de Fernand, mes parents avaient à fini par- accorder leur permission. ;
‘ lointaine expédition, mais ce n’était pas son tour de marcher. Je n’ai pas voulu forcer la destinée. 3 Je suis parti de Constantine, en me dirigeant sur Alger avec deux escadrons.… Nous avons fait notre route en : quinze jours de marche et deux séjours, à Sétif el à Aumale. C’est un voyage très fatigant, en ce que l’eau est extrêmement rare, et le peu que l’on trouve, sans fraîcheur et de mauvais goût. Nos étapes étaient d’une dizaine de lieues, sans apercevoir une feuille ou un brin d’herbe, rien que la terre nue ou des rochers. C’est un paysage d’une tristesse accablante. En quittant la province de Constantine pour celle d’Alger, l’aspect du pays change. On se trouve dans des montagnes couvertes de petits arbrisseaux rabougris, mais pas d’eau davantage; de plus, des sentiers dificiles et des passages dangereux. À Aumale, nous avons été dirigés sur Blidah, où nous devons attendre l’embarquement. On pense que ce sera pour le 20 août environ.
En attendant, nous sommes campés à la porte de la ville,
J dans un délicieux pays. Blidah est la ville des jardins et des orangers; la campagne est de toute beauté et l’eau en abondance. On ne peut s’empêcher de faire la comparaison de cette garnison avec Constantine, où le 3=° Chasseurs est obligé de passer sa vie.
On formera deux régiments de marche, l’un commandé
; par le colonel du 2” Chasseurs d’Afrique et l’autre par
M. du Barail, c’est le nôtre, formé de mes deux escadrons,
< plus deux escadrons du 12°° Chasseurs de France, sous les ordres du lieutenant-colonel Margueritte.
Il y.a des hommes qui entrent à l’hôpital par suite des fatigues de la route, quelques-uns ne pourront pas s’embarquer et l’on complétera notre effectif. C’est encore une ressource pour Fernand. Je le demanderai au colonel.
Mon cher frère, J’ai appris avec grand plaisir la réussite de tes examens. L Tu avais assez travaillé pour cela et ce n’est que justice. Tu
Vas maintenant pouvoir te livrer à ton aise à la peinture et j’espère voir déjà à mon retour un chef-d’œuvre de toi. @) Je pense tous les jours au bonheur que j’aurai de vous voir tous dans deux mois. Cette idée m’a aidé à supporter la peine que j’ai eue, lorsqu’il a fallu renoncer à partir pour le
Demain je monterai le grand cheval de mon oncle pour les courses; nous sommes chargés de maintenir l’ordre dans la foule. Il faut songer aussi que les Arabes étant réunis au nombre de plus de cinquante mille, pourraient bien choisir ce moment Pour se révolter. Tous les riches $ arabes sont campés ici avec leurs chevaux superbement harnachés. Si mon père était là, il pourrait voir de bien beaux chevaux. C’est son ami le colonel Dupaty qui est président des courses.
Je mène une vie bien différente de la tienne : tandis que tu es plongé dans tes lectures, moi je trotte à cheval tous les jours dès cinq heures du Matin ; pendant que tu apprends des vers, moi j’apprends ma théorie, ou je m’égosille à crier après des maladroits de Conscrits que j’engueule conscien- . cieusement, en me faisant du mauvais Sang, s’ils ont tourné à gauche au lieu de tourner à droite, ou saisi leur fusil à
. la poignée au lieu de le prendre à la capucine, ete… Tous les jours tu dines bien, tu es bien couché et ne t’inquiètes nullement des besoins matériels de la vie; — moi au con-
traire, je mange avec cinq autres, dans la même gamelle en fer, une soupe souvent peu appétissante, et mon grand régal est d’aller manger une portion de six sous avec un ; camarade en buvant un litre; je couche les trois quarts du temps sur la dure, et malgré cela je me plais dans cette vie-là,*qui te semblerait si pénible, Cela vient de la difré- rence de nos caractères. Le jour de mon départ pour Saumur n’est Pas encore fixé. Je te serre la main et l’embrasse de tout cœur. Ton frère et ami. (1) Les chefs-d’œuyre ne se fabriquent pas si vite et j’attends encore le mien.
Fernand à sa mère
.… Je suis nommé maréchal des logis au 2° escadron. Tu comprends ma joie. Le jour même, je suis monté en ville remercier le major qui a été charmant pour moi. Je suis
ë également allé voir le colonel Dupaty à qui cela a fait beau- .coup de plaisir et qui m’a invité à déjeuner pour demain aa matin. Les officiers de mon escadron m’ont déjà fait dîner hier au soir avec eux. 14 J’ai également été obligé, suivant l’usage, de payer ma re réception aux sous-officiers de l’escadron. J’en suis pour NS ES une trentaine de francs que je dois à la cantine. J’ai aussi pour dix francs de pose de galons sur ma veste et mon dolman. J’attends avec impatience ta lettre, chère mère, PS, pour me libérer de cela. — Je parlerai au major pour ma permission, et je suis certain que j’obtiendrai facilement
.… Depuis hier Fernand prend avec Paul des leçons d’escrime. Ce grand nigaud n’en avait jamais pris; aussi a-til reçu sur le bras un joli coup de sabre dans un duel et je
| veux qu’il apprenne ici à manier les armes tant que durera
son congé. ; Alix à ses parents
Père chéri, ma Bonti,
| Le voilà donc arrivé, mon brave chasseur! Je lui ai
trouvé bonne mine, il me semble grandi. Il est gentil au
possible pour moi et charmant pour madame Payen. Il m’a
remis tout ce dont il était chargé pour moi. Merci mon
Jfâtre de ton joli tableau; il va orner notre petit salon et me rappellera en même temps ce cher pays et mon père
chéri. Vous me gâtez tous; j’ai vraiment été comblée cette
Nous sommes allés avec Fernand voir Méliotte qui a été d’une joie folle. Elle s’est mise à raconter tous ses vieux : souvenirs. Le soir, nous avons ri aux larmes au Palais Royal. Fernand n’a pas perdu sa gaieté, il a toujours son bon rire communicatif. Il part demain matin pour Saumur. Je suis bien contente de ce petit séjour qu’il a fait auprès s de moi; il a été si affectueux, si gentil, il m’a dit d’une façon si amicale que l’absence l’avait fait apercevoir qu’il m’aimait vraiment, profondément, Enfin, j’ai là un frère que l’on peut m’envier. Fernand à sa sœur Alix se .… J’espère être nommé sous-officier à la fin de l’année. Lorsque j’irai à Paris, tu me verras avec mon nouveau grade. D’ici là, je vais travailler pour réparer le temps “perdu. J’étais découragé par cette fastidieuse théorie; mais, - pour faire plaisir à mon père et à ma mère, je vais tâcher à de sortir avec un bon numéro. En tout cas, j’ai fait des progrès en équitation, c’est la chose pour laquelle j’ai le _ plus de goût, et je suis un des tout premiers. Ma jument EE : Corinne a été malade et a dû entrer à l’infirmerie, cela m’a * bien ennuyé, car j’étais obligé de monter tous les jours un : nouveau cheval. Quant au sauteur qui m’a si bien décroché Fe _ une fois, je me moque de lui maintenant; voilà plusieurs fois que je le monte, et je tiens dessus.
1861-1862
1861-1862
! Portraits. — Critique de Polyeucte par Jules Nicole. — À
M. Amiel. — Le doute cartésien.— Port-Royal : Des diverses | fr
” manières de mal raisonner. — Platon. — Maximes. — d
Déterminisme; l’Aveugle. — Pensées sociales.
De retour à Genève, je me remis à suivre les cours
_ de l’Académie, mais je donnais la plus grande partie de mon temps à des études de dessin, afin de me préparer LA? au concours d’admission à l’École des Beaux-Arts de
Je n’intéressais toujours vivement à notre chère 0 Société de Belles-Lettres, et j’y présentai quelques travaux. Ces premiers essais littéraires furent aussi les derniers pour moi; pendant longtemps du moins, la
_ peinture allait m’absorber tout entier.
Les événements de la vie d’un étudiant ce sont ses |
_ études et l’évolution de ses idées. Les occupations
: manifestent les goûts et les tendances, c’est-à-dire le
4 caractère. On se tromperait donc si lon croyait
prétentieuse ja reproduction de simples devoirs d’écolier. Je prie le lecteur de les considérer non pas en 9 eux-mêmes, car ils n’ont rien que de très ordinaire, mais comme les éléments d’une étude de psychologie
La jeunesse sent bouillonner en elle mille pensées, mille désirs, mille projets. C’est bien une fermentation. L’avenir est là en puissance, et si tous les germes n’arrivent pas à maturité, ils contiennent pourtant des
ï virtualités conscientes. De là cette haute opinion que la plupart des jeunes gens ont d’eux-mêmes. De là aussi leur dédain pour la vieillesse, pour l’expérience et pour la tradition. Voulant tout réformer, ils commen cent par tout démolir.
Chaque génération nouvelle éprouve le besoin de s’affirmer en se séparant nettement de la génération qui l’a précédée. Celle-ci allait à gauche, bon! nous irons à droite. Il y à là une oscillation normale et probablement nécessaire, soit du goût artistique et littéraire, soit des systèmes philosophiques.
Assurément, l’outrecuidance et l’esprit de contradiction ont leurs dangers; ce sont eux qui me dictèrent une abominable dissertation contre la vieillesse, en réponse au de Senectuie de Cicéron qu’on nous faisait
: ‘traduire. J’avais pris pour épigraphe ce mot de Toussenel : « Le vieux est l’ennemi du bien. » :
A la façon des Précieuses, nous nous amusions souvent à écrire les portraits des personnes de notre
. connaissance. Alix excellait dans ce genre, mais chez elle la ressemblance réaliste tournait aisément à la caricature. Je subissais sans doute son influence, lorsque je fis le portrait-charge d’un sénateur réaction-
naire que nous avions rencontré chez des amis, et qui
nous avait amusés, tant par la solennité prétentieuse
_ de ses manières que par le caractère antédiluvien de
ses doctrines. |
Où sont les beaux vieillards que célébrait Homère ?
Où sont-ils les Nestors au vénérable aspect,
Dont les sages conseils commandaient le respect ?
Qu’il est prompt le déclin chez le pauvre éphémère ! x
Notre homme, à cinquante ans, semble un octogénaire, ;
Sa bouche démeublée exhale un souffle infect,
Ses membres sont perclus, et son cœur circonspect $
Appelle la pitié « Dangereuse chimère »!
Farci de vieux clichés, son esprit embaumé.
Ne voit dans le Progrès qu’un brigand mal famé;
€ À la tradition il est attentatouäre ! »
Aux élans généreux l’égoiste fermé
. Nous rabâche cent fois sa personnelle histoire, d
-Opinant qu’après lui tout sera consommé !
En ma qualité d’idéaliste, j’essayais aussi de réunir
Sur une même figure différents traits, tous pris sur
nature, mais empruntés à plusieurs modèles. C’est
ainsi qu’à la façon de La Bruyère, je décrivis un vieil à
Je ne sais si le vieux Polyphile était encore jeune en 1830,
toujours est-il que, poète romantique, il eut alors du!lvague
à l’âme, et prit l’habitude de ne vivre que par l’imagination.
. Aujourd’hui son corps usé mérite assez bien le nom de
« guenille ». Il porte lunettes, il a loreille dure et la 6
- mâchoire dégarnie. Il marche le dos voûté, et l’appui d’une
- canne est devenu nécessaire à ses pas chancelants. En vain il essaie de se redresser; il ne fait plus illusion qu’à lui-
J même. Persuadé que « le cœur n’a pas de rides », et À croyant toujours avoir vingt ans, il ne saurait entrevoir une jolie femme, sans en tomber sur le champ éperdument | amoureux : Fleurs, quatrains, madrigaux et acrostiches sont les hommages qu’il rend à l’Objet aimé, manifestations \ surannées d’une flamme éteinte et de transports ralentis. s Ses soupirs cherchent vainement à adoucir les rigueurs de INR la belle qui lui rit au nez. Son intelligence, active et lucide ; autrefois, s’est obseurcie; rien ne l’intéresse plus, si ce n’est cette contrefaçon de l’amour. Par une habitude invé- térée, sa main continue de retracer sur le vélin les tendres | formules qui étaient à la mode à l’époque lointaine de sa jeunesse. Ses rêves passionnés et ses désirs chimériques 4 flottent au hasard et se posent n’importe où : respectable | matrone ou actrice évaporée, fille, femme ou veuve, noble PL dame ou euisinière, tout lui est prétexte à sonnels Où à ballades. Polyphile possède ainsi tout un sérail imaginaire. 6 Rois Il courtise tour à tour ou simultanément la brune et la rousse; son culte s’éparpille chez toutes les nymphes, chez 4 ; toutes les Muses et chez toutes les vierges folles. IL a des | vers pour Chloris, mais il en a aussi pour Margot; son é cœur éclectique est large comme la place de la Concorde. . On prétend que Voiture avait à la fois sept maîtresses, ; Polyphile en a vingt. Cela ne fait de mal à personne. 4 De nos jours on ne connaît plus guère ce sentiment À suranné et démodé qu’on appelait jadis le respect de la vieillesse. II est vrai de dire qu’il y a beaucoup de vieil- : lards peu respectables, et c’est peut-être là une excuse
- pour les jeunes moqueurs.
Ce que je tiens à indiquer ici par quelques exemples, c’est l’utilité des libres discussions dans des réunions | de jeunes gens studieux. Il est bon de remuer les idées,
pour accélérer le mouvement de l’intelligence, et d’insti- i tuer une recherche personnelle de la vérité. Remettre hardiment en question toutes les opinions reçues, toutes les notions imposées par l’autorité des parents et des maîtres, cela peut conduire, il est vrai, aux paradoxes orgueilleux et malsains d’un Nietzsche, mais c’est pourtant mettre en pratique la sage méthode cartésienne. Une fois au moins en sa vie, il faut faire effort pour se dégager des préjugés, et sonder sévèrement les fondements de ses croyances. Si elles ne résistent pas à cet examen, on les abandonnera. « On ne doit jamais regretter d’y voir plus clair », disait Renan. : Je me souviens d’une Critique de Polyeucte, dans F3 laquelle J. Nicole, avec une remarquable hardiesse et une grande rectitude de jugement, refusa son admiration, non pas au génie de. Corneille qui n’est pas en cause, mais à sa façon de comprendre Le christianisme. On devine avec quelle joie moi, jeune artiste, fervent dévot de la religion de la beauté et ennemi né de toutes les brutes iconoclastes, j’entehdis mon ami blâmer sévè- ; rement un vandalisme révoltant, que tant de gens continuent à admirer, suivant une tradition peu raisonnée et inacceptable. C’est au nom des véritables ê principes d’un christianisme plus pur que Nicole s’élevait contre les violences d’un intolérant fanatique. Briser des statues, qu’est-ce que cela prouve? et qui cela peut-il . La recherche du martyre est une désobéissance à la volonté de Dieu, qui nous ordonne de vivre pour son service, jusqu’au jour marqué par Lui-même, et une méconnaissance eomplète de l’exemple que le Maître a donné, Lui qui attendit la mort.
Jules Nicole résumait ainsi son jugement :
j - Polyeucte c’est le vieil Horace que l’on a baptisé, à qui ; on a appris lecatéchisme, mais qui n’est pas devenu chrétien pour cela. k Nous avions pour professeur de philosophie M. Amiel, ] auquel nous ne rendions pas justice. C’est seulement après sa mort que fut publié le beau livre qu’il a écrit. 3 De son vivant il fut méconnu, et je dois avouer que son F cours me parut médiocre. Les conférences qu’il offrait gracieusement à quelques étudiants de bonne volonté, valaient beaucoup mieux. Je me souviens de ses excel- | lents conseils sur l’art de discuter. Il insistait sur la j nécessité de s’entendre tout d’abord sur le sens des
mots, et surtout d’entreprendre la recherche sincère de
la vérité, en sé disant bien qu’on ne la connaît pas “Qi encore. Il commentait le conseil donné par Pascal : ; « Quand on veut reprendre avec utilité, et montrer & n: un autre qu’il se trompe, il faut observer par quel côté il envisage la chose, car elle est vraie ordinairement de
- ce côté-là, et lui avouer cette vérité, mais lui découvrir le côté par où elle est fausse. Il se contente de cela, car À il voit qu’il ne se trompait pas, et qu’il manquait seulement à voir tous les côtés. Or, on ne se fâche pas de ne | | pas tout voir, mais on ne veut pas s’être trompé. »
En somme nos études de philosophie étaient un peu superficielles. Trois livres cependant firent alors sur mon esprit une impression profonde : Le Discours de la Méthode, la Logique de Port-Royal et le Traité de
Fénelon sur l’Existence de Dieu. Ces livres figuraient au programme du baccalauréat français.
Très consciencieusement, j’essayai de suivre le conseil de Descartes, remettre en question tout ce que j’avais accepté jusque là sans contrôle.
Je fus épouvanté du résultat. {
Bien peu de gens se soumettent réellement, de bonne foi, à cette épreuve redoutable, dans toute sa rigueur. É Descartes lui-même n’a pas oséle faire. Il s’est arrêté à mi-chemin. Prudemment, il avait commencé par mettre à l’abri de son doute provisoire non seulement les vérités (2?) révélées par la religion, mais aussi les vérités morales, utiles à la pratique de la vie. Pourquoi ces restrictions? La logique nous oblige à faire table rase, aussi bien des préjugés religieux reçus dans notre enfance, que de la morale conventionnelle, On s’aper- çoit alors que cette morale a évolué au cours des siècles, et qu’elle continue de se transformer tous les jours. Descartes se souvenait de la condamnation de | Galilée, qui fit sur lui une vive impression, mais nous, | qui n’avons plus à craindre le bûcher ni la prison, pourquoi ne mettrions-nous pas à profit la liberté de penser qui nous est accordée?
Déjà ma raison inclinait vers le scepticisme : j’écrivais :
Lorsque Descartes prend l’évidence pour base de la cer-
titude, il a soin d’ajouter que cette certitude restera toujours imparfaite, comme la raison humaine. Nous pouvons
croire à nos idées, mais seulement dans ce qu’elles ont de
clair et de distinct. Qui donc déterminera le degré de clarté f
nécessaire? Tous ceux qui se sont trompés ont eu une idée
claire de leurs erreurs.
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La vérité ressemble à un vin précieux dont Dieu aurait : versé quelques gouttes dans l’Océan, en disant à l’homme : « Tu ne boiras que de ce vin. » Seigneur, quelle dérision! Pourquoi te jouer ainsi de tes enfants? De quel crime à payons-nous la peine, pour que tu nous aies créés, nouveaux Tantales, avides de cette vérité qui nous échappe, altérés de cette connaissance décevante qui fuit, sans même effleurer nos lèvres ? Et si nous sommes punis des fautes de | nos premiers parents, quelle injustice est la tienne! Tu frappes des innocents. Quant à la question de l’immortalité de l’âme, je me demandais si les âmes des fous resteront folles pendant ; l’éternité. Et si elles retrouvent le sens, que devient la persistance du Moi?
Dans la Logique de Port-Royal, je n’étudiai guère que deux chapitres véritablement admirables, le chapitre x1x : Des diverses manières de mal raisonner, que : l’on appelle sophismes, et le chapitre xx : Des mauvais raisonnements que l’on commet dans la vie civile et dans 4 les discours ordinaires. — Ce chef-d’œuvre de bon sens : et de goût mériterait d’être publié à part, à l’usage de ceux que rebutent les théories scolastiques du syllogisme. Ici, Arnauld et Nicole rivalisent avec Molière et : | La Bruyère pour la justesse pénétrante de l’observation, pour la finesse de l’esprit et la profondeur des réflexions : morales : Mais les écoliers ont ce préjugé de croire | ennuyeux tous les ouvrages qui figurent sur le programme des examens, et plus tard, ils dédaïgnent de, | les relire. # Je citerai donc presque au hasard quelques-unes 44
pensées judicieuses dont est rempli ce beau livre trop
VI. — L’amour-propre fait souvent faire ce raisonnement ridicule : C’est une opinion que j’ai inventée, | c’est celle de mon ordre, c’est un sentiment qui m’est commode, il est donc véritable; la malignité naturelle = fait souvent füire cet autre qui n’est pas moins absurde : j C’est un autre que moi qui l’a dit, cela est donc faux; ce n’est pas moi qui ai fait ce livre, il est donc mau- :
VII. — Il est rare que l’on termine quelque question par la dispute, et il n’arrive presque jamais que deux philosophes tombent d’accord. On trouve toujours à k répartir et à se défendre, parce que l’on a pour but
d’éviter non l’erreur, mais le silence, et que l’on croit ge qu’il est moins honteux de se tromper que d’avouer que ï lon s’est trompé. |
VIII. — Il se trouve des personnes, principalement parmi ceux qui hantent la cour qui, reconnaissant assez combien ces humeurs contredisantes sont incommodes j: et désagréables, prennent une route toute contraire, qui est de ne rien contredire, mais de louer et d’approuver tout indifféremment; et c’est ce qu’on appelle complai-
_ sance, qui est une humeur plus commode pour la for: tune, mais aussi désavantageuse pour le jugement : S car, comme les contredisants prennent pour vrai le contraire de ce qu’on leur dit, les complaisants semblent prendre pour vrai tout ce qu’on leur dit; et cette accou-
_ tumance corrompt premièrement leur discours, et
| ensuite leur esprit. (Chapitre xIx)
On le voit, contrairement aux nouvelles théories
, pragmatistes, la commodité n’est pas un bon critérium de la vérité.
; VII. — Il y a une illusion très ordinaire, qui est de croire qu’un homme dit vrai parce qu’il est de condition, qu’il est riche ou élevé en dignité. Ce n’est pas que personne fasse expressément ces sortes de raisonnements : Il a cent mille livres de rente, donc il a raison; il est de grande naissance, donc on doit croire ce qu’il avance
comme véritable; c’est un homme qui n’a point de bien,
; il a donc tort : néanmoins il se passe quelque chose de
à semblable dans l’esprit de la plupart des hommes, et qui emporte leur jugement sans qu’ils y pensent : Si le
; riche parle, dit l’Écriture, tout le monde se tait, et on
| élève ses paroles jusqu’aux nues; si le pauvre parle, on
- demande : qui est celui-là ? (Chapitre xx) Je n’étais pourtant pas toujours d’accord avec les savants auteurs de l’Art de penser. Leur jugement sur Montaigne est plus que sévère, il est injuste et presque
Dans la question de l’Existence de Dieu, je n’auraïs pas osé prendre résolument, comme je le ferais aujourhui, le parti de Cotta et de Cicéron, mais j’étais frappé
’ de la vigueur de leurs arguments et de la faiblesse des
| « Comment, dit Cotta, pouvons-nous concevoir Dieu, si nous ne pouvons lui attribuer aucune vertu? Car : dirons-nous qu’il a de la prudence? Mais la prudence consistant dans le choix des biens et des maux, quel | besoin Dieu peut-il avoir de ce choix, n’étant capable
d’aucun mal? Dirons-nous qu’il a de l’intelligence et de la raison? Mais la raison et l’intelligence nous servent à découvrir ce qui nous est inconnu par ce qui nous est | connu : or, il ne peut y avoir rien d’inconnu à Dieu. La Justice ne peut aussi être en Dieu, puisqu’elle ne regarde que la société des hommes ; ni la tempérance, parce qu’il n’a point de voluptés à modérer ; ni la force, parce qu’il 6 n’est exposé à aucun péril. Comment donc pourrait être Dieu, ce qui n’aurait ni intelligence ni vertu? » ;
Les auteurs de la Logique se fâchent et voici leur
« Il est difficile de rien concevoir de plus impertinent que cette manière de raisonner : Il ne peut y avoir en Dieu de vertus semblables-à celles qui sont dans les hommes; donc il ne peut y avoir de vertus en Dieu. Et ce qui est merveilleux, c’est que Cotta ne conclut qu’il
_ ny a point de vertu en Dieu que parce que l’imperfection qui se trouve dans la vertu humaine ne peut être en Dieu, de sorte que cela est une preuve que Dieu n’a point d’intelligence, parce que rien ne lui est caché, ÿ c’est-à-dire qu’il ne voit rien, parce qu’il voit tout; qu’il ne peut rien, parce qu’il peut tout; qu’il ne jouit d’aucun bien, parce qu’il possède tous les biens. »
Malgré l’éclat de ces dernières formules, le reproche d’anthropomorphisme subsiste; nous ne pouvons attribuer ni la vue, ni l’action, ni la jouissance à l’Inconnais-
sable. Supprimez dans l’idée de Dieu tous les attributs . humains de grandeur, de puissance, de justice, etc.…, À que reste-t-il? | ; Cependant, par une bizarre contradiction, j’avais |
160 parfois des crises de mysticisme; je restais attaché de . cœur aux croyances spiritualistes. La poésie pleine de ; charme, l’éloquence, la chaleur persuasive de Fénelon me séduisaient, bien que je reconnusse la faiblesse de son argumentation.
Je me sentais attiré aussi par le charme de Platon, comme par une sorte de dangereux vertige, et j’essayais : vainement de lutter contre les séductions du plus délicieux des .sophistes, en rabaissant sa dialectique qui : me semblait un simple jeu : Je crois voir dans un cirque un de ces jeunes gymnastes dont les belles proportions rappellent celles des statues grecques. Il est à la fois souple et nerveux, svelte et robuste; ses mouvements les plus rapides, les plus impré- vus, conservent quelque chose d’harmonieux et de rythmé: Un murmure de sympathie accueille son entrée. C’est merveille, en effet, de le voir marcher, courir si légère-
- ment qu’il semble voler, puis danser, se coucher à terre et se relever tout d’une pièce. Il pirouette, tourbillonne avec une rapidité vertigineuse, fait la roue, bondit, et » se retrouve, on ne sait comment, sur ses pieds. Chacune de ses attitudes, chacun de ses mouvements prouve avec évidence sa force exceptionnelle et sa souplesse merveilleuse. Puis quand les applaudissements éclatent, le beau gars, rougissant de plaisir, salue le public féminin enthou4 siasmé, et lui envoie gracieusement sourires et baisers. | Je ne puis m’empêcher de songer à ce jeune gymnaste, toutes les fois que je lis un des charmants dialogues de Platon. Lui aussi, il sait que tous les regards sont fixés sur lui, que la brillante jeunesse d’Athènes est suspendue à ses lèvres, et il est heureux de faire un peu parade de la sou- w
- plesse et de la vigueur sans égale de son esprit. Il parle, et
à peine a-t-il commencé qu’on l’admire déjà. Il jongle alors avec les mots et avec les pensées, il définit, il distingue; . Prodicus lui a appris les nuances les plus subtiles des synonymes; tantôt il ergote finement, tantôt il discute avec force, puis le voilà qui plonge hardiment aux plus obscures profondeurs du gouffre métaphysique; il en sort, mais c’est pour s’envoler au ciel, sur les ailes de la fantaisie et pour.
, se perdre dans un éblouissement de lumière. Toujours alerte et souriant, moitié sérieux, moitié moqueur, il se joue des plus graves problèmes; il va prendre les thèses les plus sévères dans leur froide nudité, et s’amuse à les : habiller de la tunique transparente des mythes. Ce vêtement tout uni, mais rehaussé pourtant de quelques sobres ornements d’or, c’est le style attique.
Assurément, le spectacle est exquis et d’un charme incomparable, et pourtant ce n’est guère pour Platon qu’un agréable passe-temps intellectuel. A ces tours de force de sa pensée on ne saurait refuser l’admiration, mais bien rarement ils aboutissent à une conclusion
_ vraimènt certaine. Ses raisonnements subtils ne servent ni au progrès de la science, ni à celui des arts, encore moins à la vie pratique.
È Parfois même, au cours des siècles, les rêveries platoniciennes sur le Beau absolu ont exercé une influence regrettable. La théorie des Idées a entraîné Michel-Ange et son école dans cette voie funeste qui mène tout droit à l’horrible chic, cet a priori de l’art, et plus d’un cuistre de la peinture crut pouvoir remplacer par la science anatomique l’étude de la nature vivante.
La contemplation du monde suprasensible s’est tour- | née en mysticisme. Les esprits purs ont dédaigné les - corps et le monde réel. Kant s’est égaré au pays des Nuées et des Noumènes, pays séduisant mais dangereux
; où de prétendus sages perdent en spéculations vaines
. leurs égoïstes loisirs. Sous prétexte de contempler les
- Idées éternelles et immuables, ils oublient le monde changeant des réalités, ils oublient ces troupeaux d’esclaves qui pourtant les font vivre de leur travail; ils oublient la pitié pour ceux qui souffrent, ils ne savent nt pastendrela main àleurs frères inférieurs et infortunés. (1) (1) J’ai exprimé depuis des sentiments analogues dans les vers Accoudé tristement au roc de nos rivages, ; Je contemple les flots cabrés sous le grand vent, Et je plains le pêcheur qu’un espoir décevant Dans nos sillons la guerre a semé la terreur; i La gueule des canons rugit comme un orage. Vois! des brutes, avec des hurlements de rage, Dans un sang fraternel abreuvent leur fureur. Ne te tairas-tu pas, trompette d’épouvante, Fol orgueil, vaine soif de domination ? Gardons notre mépris pour la gloire qu’on vante. ; à Dédaigneux des lauriers, libre d’ambition, Le sage, s’éloignant des luttes qu’il contemple, Se retire en la paix sereine de son temple. Le sommet glacial des sublimes montagnes ignore les saisons. Eternellement pur, Eternellement blanc dans l’immuable azur, I1 dédaigne l’aspect changeant de nos campagnes. Ah! chercheur d’absolu, crains de devenir dur! L’impassibilité c’est ta froide compagne ; Tandis que lartisan souffre et meurt dans son bagne, Tu trouves dans la tour d’ivoire un abri sûr. Vois! la graine a germé dans notre humble vallée, Sous un manteau de fleurs la tristesse est voilée Et nos cœurs attendris commencent d’espérer. Aux mystères trop hauts notre âme n’est point faite; De l’infini des cieux escaladez le faite, Nous, restons ici-bas pour aimer et pleurer.
ab big dtie one sédibiatrige À) th dti. 4t;) 8 dote des deg CS ES den CS
Obligés d’étudier les grands écrivains, les jeunes gens sont amenés tout naturellement à les imiter, et ils se bercent de l’espoir de les égaler un jour. Cette illusion est bienfaisante; elle les soutient dans leurs Nous aimions à prendre le ton sentencieux des moralistes, et nous croyions être déjà de petits La Voici quelques-unes de mes maximes : (1) — Il faut aimer la vertu comme sa femme. J.-J. Rousseau l’adorait comme une idole, avec tant de respect qu’il osait rarement s’en approcher. Combien d’autres ont comme lui Se l’enthousiasme du bien, qui ne savent pas conformer leurs actions à leurs principes; ceux-là n’ont que le bigotisme de la vertu. .— La Rochefoucault n’a connu que l’amour de soi. Il a | cherché consciencieusement dañs son propre cœur, il l’a creusé, fouillé dans les recoins les plus cachés et, n’ayant pas trouvé trace de l’amour du prochain, il en a conclu que ce sentiment n’existait pas. Cependant, sans être ambitieux, avare ou criminel, on peut constater qu’il existe des ambi_ tieux, des ayares, des criminels. De même les pessimistes, les misanthropes et les égoïstes devaient reconnaître qu’on rencontre parfois — rarement il est vrai — quelques êtres bienveillants, désintéressés, charitables, qui sont heureux du bonheur des autres et qui ont pitié du malheur. — C’est dans cette vie qu’il faut faire le bien et non dans une autre. b (1) Cest d’une manière un peu forcée que j’en ai fait entrer . plusieurs dans les livres que j’ai publiés depuis; elles ont subi
- quelques retouches et j’y ai ajouté quelques commentaires. ‘
| . — Se connaître, quoi de plus difficile et de plus rare? À D’ailleurs qui se préoccupe de cela? Chacun s’admire naïveke ; ment et sincèrement, chacun déploie une habileté meri à veilleuse pour pallier à ses propres yeux ses travers et ses k vices. Si vous disiez à une vipère qu’elle est méchante, | elle en serait fort étonnée. Nos défauts font si bien | ; partie de notre nature qu’ils nous semblent des faits 4 — Quelques hommes et certaines femmes ne voient pas Ÿ f d’autre profession digne d’eux que celle de soleil. Ne brillent-ils pas du plus vif éclat? Ils se contemplent et s’admirent. Parents, amis, voisins, la nature entière devraient entrer docilement dans le glorieux tourbillon dont __ ils daignent former le centre. Quelque comète mal apprise k montre-t-elle peu de goût pour le métier de satellite, ils en ; sont étonnés et indignés. L’audace est en effet scandaleuse ! | Ne pas s’incliner devant une aussi incomparable supériorité, À n’est-ce pas le comble de la sottise? Cependant, certaines comètes récalcitrantes n’hésitent pas, et vont faire un petit / — L’honnèêteté n’est proportionnelle ni à l’intelligence, ni | — Sans’ être Hercule, tout homme rencontre dans la vie un carrefour. Deux chemins s’ouvrent devant lui : l’un est verdoyant et fleuri à l’entrée, il offre de frais ombrages, mais descend rapidement vers les fondrières La foule s’y à précipite, malgré la boue : Voici l’ignoble bande des 4 ivrognes en goguette, les vils débauchés, les égoïstes sans pitié, qui bousculent ou piétinent parents et amis, et . l’innombrable cohorte des ingrats. — L’autre chemin, âpre et solitaire, exposé aux ardeurs du soleil, mène vers les hauteurs sereines. C’est le sentier de l’étude désintéressée ; il est peu fréquenté, les faibles refuseront de ty suivre. — Choisis-le pourtant. . Indulgence. — Ceux qui n’ont pas bon estomac se conforment docilement à l’ordonnance du médecin qui leur défend le vinaigre. Mais ils n’en veulent pas au vinaigre.
Est-ce sa faute s’il leur fait mal? Ils sont prévenus, c’est à S eux d’éviter les acides. Faisons de même pour les méchants. Puisqu’ils nous blessent, évitons-les, éloignons-nous d’eux, ne les haïssons point.
— Il est regrettable que nous n’ayons qu’un seul mot: l’envie, pour exprimer des sentiments très divers : d’une part la basse jalousie, injuste, souillée de haine, et d’autre part, |
L le sentiment très légitime que nous éprouvons en présence de ce qui est beau et bien. Cette envie-là, toute mêlée d’ad- 4 miration enthousiaste, de respect et de sympathie, est une envie joyeuse qui rend meilleur. Tout au plus laisse-t-elle au fond du cœur un vague regret de ne pas posséder soi- ï même des qualités si précieuses.
— Quand on est toujours mécontent des autres, c’est À qu’on n’a pas sujet d’être bien content de soi-même.
Mon esprit flottant oscillait entre des doctrines contraires. Les beaux préceptes de la morale stoïcienne Si et chrétienne excitaient mon enthousiasme, et pourtant je devinais la force des arguments déterministes qui atténuent la responsabilité :
écrivais-je,
c’est la moitié de la morale. La clarté de la vision, la puissance de l’imagination, le sentiment de la mesure et de l’équilibre, la mémoire, la prévision, la coordination des moyens en vue d’une fin, toutes les qualités qui font l’artiste, le poète, le penseur et l’honnête homme, sont intimement liées et subordonnées à la santé J du système nerveux. — Le sentiment que nous avons de notre liberté est en
| - (1) « Nul n’est libre excepté Dieu. » Eschyle : Prométhée.
- — Le mot liberté n’est pas exact, si on le prend au sens fort. Un honnête homme n’est pas libre de commettre une
— Cet enfant a le fémur brisé; on lui donne une jambe de bois. Cet autre est aveugle; on lui achète un chien qui lui servira de guide. Mais en voici un troisième auquel manque le sens moral; que faire ? Cet article ne se vend pas chez le marchand du coin. Pascal explique pourquoi un cerveau boiteux nous irrite, mais avons-nous raison d’être irrités ? De quel droit jugeons-nous ce qui se passe dans une autre conscience ?
- — N’accusons pas les fauves de férocité, nous qui dévorons des agneaux et des bœufs. Mille circonstances fatales pèsent sur la volonté et la déterminent. La société finira peut-être par reconnaître qu’elle a sa part de responsabilité dans bien des crimes. Un progrès nécessaire s’accomplira dans descendants, plus humains, s’étonneront de la tardive férocité de nos lois et de nos mœurs.
— Un aveugle gravissait la pente abrupte d’une montagne. Il était faible, et ses pieds tremblants chancelaient sur les cailloux d’un chemin étroit, bordé par un précipice.
Il monte, et voici qu’un tapis d’herbe épaisse facilite sa marche. Pourquoi, pense-t-il, pourquoi l’herbe aurait-elle été créée, si ce n’est pour s’étendre mollement sous les pieds meurtris des vieillards ?
\ Mais l’herbe glissante croissait sur une pente oblique, au
j bord de l’abîme. L’aveugle y tombe et se brise les os sur
; les rochers. Comme il gémissait, un passant s’arrêta pour lui lancer des injures : « Que fais-tu là, fainéant ? Quel goût dépravé t’attire dans ces bas-fonds ? Cesse de pousser ces cris affreux; cache-toi ! N’as-tu pas honte de ta laideur, de
7 ce visage tout souillé de poussière et de sang?
.€ Étranger, répondit l’aveugle, je n’ai point d’yeux, et j’ai perdu mon bâton. Ne m”accuse point. Est-ce ma faute si la terre a manqué soudain sous mes pas ? Aïe pitié, tends-moi la main, et peut-être pourrai-je encore remonter avec toi sur les hauteurs où le soleil brille.
« Apprends, insensé, répond durement le moraliste, Ù apprends que tous les hommes ont des yeux. Un enfant sait distinguer une montagne d’un marécage et le droit chemin d’un précipice… Mais toi, tu te complais dans la boue, tu as voulu t’y vautrer, et tu cherches maintenant à y entraîner les voyageurs. Point de pitié pour ceux qui I dit et s’éloigna, non sans avoir lancé une pierre à
- l’aveugle, qui s’affaissa mourant, accablé de douleur, et plus
encore de désespoir. (1)
J’extrais aussi des notes que j’écrivais à cette époque
quelques lignes où se trouvent en germe des idées que
— La guerre est l’école du vice. Cependant le bien sort
quelquefois du mal : les conquêtes d’Alexandre ont préparé
les voies à l’empire romain, qui lui-même a rendu possible
la vaste diffusion du christianisme, première ébauche de la
fraternité des peuples:
— Hélas! il y a des gens qui n’ont pas de pain, et il y a
des gens qui n’ont pas de science. Aucun esprit ne devrait 7
mourir de faim. F S
— Les paysans d’aujourd’hui sont les descendants des
légitimes propriétaires du sol, de ceux qui les premiers
Pont cultivé. Les propriétaires actuels sont les descendants
des guerriers conquérants. Le vol à main armée, telle est
Vorigine de la grande propriété foncière et de la vieille
noblesse.— J’ai ajouté depuis : les descendants des seigneurs
(1) Jai à m’excuser de donner encore une fois cet apologue que _ jai déjà publié dans les Trois âmes, mais Cest pour la Société _ de Belies-Lettres qu’il a été composé.
4 î ne s’étonneront pas si le peuple réclame un jour les biens f dont il a été spolié par la violence. Ceux qui meurent de | faim accepteront difficilement la théorie de la prescripk Ù tion. (1) + put — Le progrès pacifique n’est pas impossible, Il suffit que 4 \ le peuple sache bien ce qu’il veut, et qu’il ne veuille que ce ï. qui est légitime. Alors sa voix ne sera pas celle d’un briy gand révolté, ce sera la voix de la Justice elle-même; qui F criera aux riches : &« La bourse ou la vie! » Malheur aux KT aveugles qui ne voient pas à l’horizon ce grand cata- | clysme et qui semblent prendre plaisir à l’attirer sur ! notre pays! ‘5 Et je citais la terrible prophétie de saint Matthieu : } « La cognée est déjà mise à la racine des arbres. 4 Tout arbre donc qui ne produit point de bon fruit, va F étre coupé et jeté au feu. » (1) Quelques grandes fortunes ont une autre source qui n’est pas | plus pure : Pagiotage et les spéculations de Bourse.
.Ivre de sa rosée et de son doux printemps, j La terre s’éveillait sous la divine Aurore; Û à La brise secouait son aile humide encore 149 Et la fleur entr’ouverté exhalait son encens. À Dans les bois d’oliviers que le Céphise arrose, : Où le portaient ses pas, Lykos allait rêveur; | Ke: Sentant avec angoisse un vide dans son cœur, ‘ Loin du monde il fuyait solitaire et morose. { La nymphe, en le voyant passer dans le lointain, : 4 Admirait le jeune homme à l’avril de son âge Et disait, se cachant dans les joncs du rivage : HAE Cest un bouton vermeil entr’éclos au matin. Les grands bois de lauriers s’inondaient de lumière, l L’oranger lui versait de suaves senteurs, Et son cœur se gonflait, plein de vagues ardeurs.….
- Une larme venait briller à sa paupière. À Pourquoi pleurer? Lui-même, il ne le savait pas; L Errant dans la fraîcheur des solitudes vertes, Par les sentiers perdus, les clairières désertes, | Il écoutait les fleurs qui murmuraient tout bas : È (1) Ce petit poème fut le dernier que je composai avant de devenir peintre. La peinture est une maîtresse jalouse qui n’admet guère de rivale, A Paris je n’allais plus avoir envie d’écrire des Ÿ _ vers, mais de faire des tableaux.
Mon bel éphèbe, où vas-tu ? Pourquoi ce pli sur ta bouche, 4 Pourquoi cet air abattu ? F } | Vois-tu pas sous les fleurs s’enneiger l’aubépine ? : Vois-tu pas les doux nids cachés dans le buisson ? Allons, que, le plaisir revienne en ta poitrine 1 Et sur tes lèvres la chanson. Si tu connais l’amour, aime demain bien vite, Aime encor dès demain, si tu n’as pas aimé; Ne Partout la sève monte et le printemps palpite, F5) Toi seul, enfant, n’es pas charmé. Tu foules d’un pied superbe 5 La mousse et le frais brin d’herbe, Sans songer où vont tes pas. F La terre, à pleines corbeilles, T’apporte des fleurs vermeilles… 4 Que tu ne regardes pas. Viens, cueille-moi dès l’aurore, PA Cueille, il en est temps encore, Ah, je voudrais t’enlacer, Vivre un instant sur ta bouche, ; Et puis, si la mort me touche, ) Expirer sous ton baiser. Ainsi chante la fleur, Lykos, l’âme ravie, Tout grisé de parfums, s’éloigne au fond des bois, Et sous les verts arceaux où palpite la vie, Il entend murmurer une confuse voix : Bel enfant, toi qui t’enfonces 4 Dans nos taillis inconnus, Malgré le lierre et les ronces, Chez nous sois le bienvenu. ; Comme un jeune chevreuil qui bondit par les haies, Lance de tous côtés son timide regard, Et, quand la biche accourt vers lui dans les futaies, . Dédaigneux s’enfuit à l’écart;
À Ainsi tu marches seul, sans savoir que lon taime, Tu vas loin de la danse et de tous les plaisirs, Tu vas, pensif et fier, amoureux de toi-même, Sans passions et sans désirs. ne Ë Vois donc, les branches s’enlacent Et les lianes embrassent Les vieux chênes chevelus. ’ Ab, ton cœur ne peut se taire, Bientôt, mon beau solitaire, Tout seul, tu ne viendras plus. Quand la vierge rougissante, Bel éphèbe, entre les bras. Sur vous, versant mon ombrage, Je veux joncher de feuillage N Les sentiers verts sous vos pas.
- Et Lykos s’en allait éperdu, l’œil humide, Plein d’un trouble secret, souriant à demi, Mais l’amour l’effrayait et son désir timide } , N’appelait qu’un ami. Je voudrais m’appuyer sur l’épaule d’un frère, a Et sentir sur mon bras sa tête se pencher. Nous irions de la vie admirant le mystère, Tristes de voir sitôt la fleur se dessécher. Nous irions, enivrés de la chaude lumière À Qui ruisselle en flots d’or sur les fauves épis; * : Nous irions en chantant une même prière Dans le calme des nuits. D’un vain rêve, enfant, tu te leurres; ù Insensé, profite des heures, ù Cherche enfin la réalité.
Ne songe plus qu’à la matière ;
4 > L’idéal n’est qu’une chimère, Du corps seul vient la volupté. à | N’as-tu pas des bras pour étreindre ? : à Crois-moi l’amour seul peut éteindre
port ; Cette ardeur qui vient tembraser. TC a Hâte-toi, la Mort est avide, ; Bientôt de sa lèvre livide è ‘à £ Tu sentiras le froid baiser: 5 i Assez de profanes paroles! Pere Il faut, enfant, que tu t’envoles | LA Dans l’éther, bien loin du réel. ï Ne songe plus à la matière, 1! Ton corps demain sera poussière, ; ‘ Ton esprit seul est éternel. : Déjà, plein d’un sacré délire, JE Dans son triste exil, il aspire & Et bientôt, déployant ses ailes, ’ 4 Vers les régions éternelles : D: Il ira chercher l”Absolu. 4 Cependant le jeune homme, errant dans la clairiere, à | Les yeux perdus au ciel, était plein de langueur: . Enivré de parfums, de sève printanière, à ÿ Il sentait les désirs s’éveiller en son cœur. Simple enfant, sans chercher ni l’effet, ni la cause, } I1 pensait qu’il est doux d’admirer chaque chose, D’entendre tressaillir le vent sous les halliers,
De cueillir le narcisse au revers des sentiers;
1 Il trouvait que l’étude est une chose aride, » Que la raison est froide et la sagesse vide, Avec tous ses grands mots et ses rigides lois, ! Et que l’homme a besoin de sourire parfois. Ÿ Comme un vin généreux le doux printemps m’enivre. Nuages, taisez-vous! — Mourir? Moi je veux vivre Et vivre pour aimer. Chaque jour le soleil mar Sans perdre un seul rayon de son éclat vermeil, Peut s’éteindre le soir, puis s’allumer encore, Mais pour nous renaît-il une nouvelle aurore? Ou bien, quand de nos jours s’est éteint le flambeau, F Dormons-nous à jamais dans la nuit du tombeau? | Socrate, devons-nous en croire ta parole? Est-il vrai que vers Dieu l’âme juste s’envole?..
Ah! cessons de rêver un avenir obscur, / 1 La jeunesse est si belle et l’amour est si pur! Et Lykos s’en allait, oubliant tout le reste, | Vers l’amour éternel il prenait son essor. O vertige! Il cherchait la région céleste Et son cœur, d’un coup d’aile, en effleurait le bord. ; Allons, jeune homme, il faut revenir sur la terre. à Entends-tu gazouiller la source au fond des bois? A travers les taillis pleins d’ombre et de mystère ; Elle court en chantant de sa joyeuse voix : j © ; Quelqu’un là-bas nous écoute, + Il faut l’attirer à nous, Sur la mousse et les cailloux, ’ 11 Pareille au vent qui frissonne, $ À Flotte dans l’air embaume. Cest ma voix, ma voix lointaine, 3 Cest la voix de la fontaine, É Salut, salut, bien-aimé ! U Je voudrais, quand tu reposes, L: Avoir des lèvres de roses : Pour en baiser ton œil noir. Viens sous la forêt profonde, Je veux au sein de mon onde, 4. Chut! chut! vers nous il s”avance, Flots babillards, taisous-nous! Sur la mousse et les cailloux, J 1 Lykos, en écoutant de loin les flots rapides | Chuchoter en passant sous les saules en pleurs, le Se frayait un chemin par les herbes humides b’, ” - Qui jusqu’à ses genoux montaient avec les fleurs.
| Soudain, en écartant un rideau de verdure, Il aperçoit la source au fond des bois déserts; s : Il s’arrête, il se tait. L’onde s’étale, pure, F F Et les cris des oiseaux peuplent les chênes verts. À ; Par ici, par ici, vite! Le voici près du ruisseau, A chanter tout nous invite, Oh! le soleil est si beau! Que la forêt retentisse, : Que lhymme sacré jaillisse Phœæbus, je chante ta gloire, Oh, de ta lyre d’ivoire Réponds-moi du haut des cieux; £ Dis-moi qui vient dès l’aurore 1 Écouter ma voix sonore, | Je veux, pour lui faire fête, Chanter autour de sa tête, F Oh, quel parfum de jeunesse ! { Po, po, poi! D’une déesse! Po, poï! fut-il enfanté ? k Pourquoi vient-il sous les saules, Et qui donc, sur ses épaules, Ainsi versa la beauté? Par ici, par ici, vite! Le voici près du ruisseau, À A chanter tout nous invite, Oh! le soleil est si beau! En écoutant, Lykos s’arrêta dans sa course, Attiré par le calme et la fraîcheur de l’eau, Et, voulant se baigner dans les flots de la source, A Il laissa retomber dans l’herbe son manteau.
On eût dit voir Erôs, Ganymède ou Narcisse. és Il avait couronné son front du roseau blanc, Comme aux jours où, joyeux, il venait, dans la lice, ÿ Lancer le javelot ou le disque pesant. On raconte qu’un jour, le voyant dans l’arène, Phidias l’embrassa, le pressa sur son cœur. « L’art est vaincu », dit-il, et les vierges d’Athènes, f Admirant le jeune homme, enviaient le sculpteur. Lykos était debout, au soleil, sur la rive, Et son beau corps, brillant sous les rayons du jour, c Avait tant de jeunesse et de grâce naïve Qu’en baisant ses pieds nus les flots parlaient d’amour. è Lorsque tu parais sans voiles, } Bel enfant, j’aime à te voir, . Aussi pur que les étoiles Qui brillent au front du soir. À Ta taille est svelte et robuste Comme un gracieux arbuste, Ou comme un jeune palmier. 4 Tes pieds effleurent la terre Et ta course est plus légère Que le vol du blanc ramier. Au sein des vagues lascives,
- Un seul instant reste encor. Tes yeux sont deux sources vives, - Tes bras sont des anneaux d’or. D’une grenade entr’ouverte, Tes lèvres ont la fraicheur ; D’un jeune duvêt couverte, Ta joue a gardé sa fleur. Jette manteaux et tuniques! Tes jambes sont, ô Lykos, En marbre blanc de Paros. Bonheur! Je puis, sans contrainte, Le Me jouer dans tes cheveux, L Je puis, d’une molle étreinte, j 4 Enlacer tes flancs nerveux.
à Lorsque tu parais sans voiles, 2 ; « , Fr Bel enfant, j’aime à te voir, ;
We Aussi pur que les étoiles
ÊTRE Qui brillent au front du soir. ne rs Lykos sortit des flots et, gagnant le rivage,
#1 13 Vint s’asseoir plein d’émoi, tremblant de volupté. | te 1 Un arbre sur son front répandait son ombrage
k K Et le cristal des flots reflétait sa beauté. Pie Dans l’onde il regardait l’image renversée
+4 D’un chêne centenaire où nichaïient les oiseaux:
- 7 ! Il admirait la branche à la branche eniacée
14 \ Et les bourgeons, naissant des antiques rameaux…
4 Soudain, il voit frémir l’écorce du vieux rouvre.
i #4 | Ses yeux restent fixés au sein du flot vermeil. $ Le: at L’arbre, sans bruit, tressaille et lentement s’entr’ouvre,
1\NRU Et deux petites mains paraissent au soleil. 10 t La fissure grandit, deux bras sortent de l’arbre,
d Et puis un front serein baigné de blonds cheveux, : 102 Et puis un corps, plus pur et plus blanc que le marbre. J ÿ4 ; l Cest une hamadryade au sein du chêne creux. ne. id Enivré, haletant, Lykos respire à peine…
5% Elle tourne vers lui ses yeux pleins de langueur, Ë Ÿ FR Et lui, brûlant d’amour, penché sur la fontaine, 111% Sent bouillonner son sang et palpiter son cœur. cp 11 avait dépouillé sa légère tunique, ne Mais il ne rougit point de voir sa nudité; £ ‘4 3 ë Rougir ! N’était-il pas comme le marbre antique,
à Le bonheur sur son front formait une auréole. 14 Adieu la tristesse et l’ennui! à: Sa bouche restait sans parole, 1 “ Mais son âme chantait en lui : | } Amour, tu me noies fi D’un rayon vermeil ! À C’est toi ! Tu m’entraînes, x , Ton feu, dans mes veines, ce
7 | Le voilà l’idéal, le voilà le doux rêve! |
- Oh! dis-moi que jamais tu ne m’échapperas. | Viens à moi, viens à moi, que mon bonheur s’achève ! Dans mes bras, dans mes bras ! 4 | A moi ton front, tes yeux et ton divin sourire! L ”. Sur ma lèvre ta lèvre et ses baisers de miel! ? Envolons-nous tous deux, là-haut, là-haut j’aspire, Et Lykos éperdu, se soutenant à peine, Ÿ G Se lève ; il veut saisir l’étrange vision;
- Il s’élance, il la touche… Oh, désillusion!
Il serrait dans ses bras le tronc rugueux du chêne.
Viens unir leur destinée,
Et, pour fêter leur bonheur, À
Nous autres, chantons en chœur
= Vit-on jamais un mari
(A Plus heureux, plus à l’abri ?
Loin de lui l’humeur jalouse!
Elle est peu tendre l’épouse A7
C’est un vieil arbre pourri, 3
Viens unir leur destinée, k
| Et pour fêter leur bonheur,
| Nous autres, chantons en chœur :
4 L’air abattu, Lykos, dans les taillis épais S’en va, le cœur brisé, l’œil perdu dans l’espace, e Tandis que la grenouille, au fond de son marais, ;
Ne me fuis pas, jeune grec!
| 4 C’est pour toi que je gazouille
Crois-moi, laisse la sagesse, $ 1 Profite de ta jeunesse! | Trop tôt la Parque traîtresse ] Finira ton peloton.
Alors, que veux-tu qu’on fasse
De ta livide carcasse, : Quand tu seras chez Pluton? é : ; En plein jour rêver encore! Prends-moi deux grains d’ellébore
Et ne va plus chez Platon; ; Mais entends ma voix sonore : Ne me fuis pas, jeune grec.
C’est pour toi que je gazouille
Un faune qui passait eut pitié de sa peine | À Et, voyant son beau front tout couvert de rougeur, Lui dit : « N’embrasse plus désormais de vieux chêne, Ami, contente-toi d’un reflet du bonheur. »
1861-1862 .
1861-1862 Contradictions mathématiques. — Le Jupiter de Phidias. — Vas La Nudité. — Le Costume. — L’Art vainqueur du temps. ER IETS — Adieux à la Société de Belles-Lettres. Tout en me laissant liberté entière de suivre ce que j’appelais ma vocation, mes parents n’avaient accepté 4 tout d’abord qu’avec regret ma décision de devenir peintre; ils savaient trop bien que les talents supérieurs sont rares, et que, pour les autres, l’art est ün bien : mauvais métier. J’aurais voulu leur persuader et me persuader à moi-même que mon choix était raison- : nable, et, cédant à une manie de généralisation trop } fréquente, je cherchais à justifier mes préférences personnelles, en démontrant la supériorité de l’Art sur la _ Au beau pays de l’Antiquité, l’artiste s’élance joyeux pour un voyage de découvertes. Tout d’abord il flâne à l’aventure; il cueille les fraises des bois, grimpe aux arbres, . mange les pommes, abat les noix, pille les vignes, se roule
dans l’herbe. Jamais pressé, il s’arrête où il lui plaît; mais ; sa libre fantaisie n’est pourtant pas un pur caprice; il 5 admire avec choix et avec goût.
Le savant, lui, est très grave. Il ne rêve pas, il ne plaisante pas. Une lourde besogne lui incombe : dresser méthodiquement la carte du pays. Il arpente donc les surfaces et cote
à les élévations. Au lieu d’admirer les chênes centenaires et de s’étendre mollement sous leur ombrage, il les compte et les numérote; bientôt, sur son ordre, on les abattra. Trouve-t-il une fleur délicate et parfumée, vite il la coupe
| pour la fourrer dans son herbier. Il vous dira combien de moulins peut faire tourner ce ruisseau; il évalue le rendement de ce troupeau de vaches en livres de beurre et en
$ viande de boucherie. ;
Avouons-le pourtant, sans lui, ce beau pays nous serait peut-être inconnu. Sachons-lui gré de nous avoir frayé les routes. Mais que l’artiste ne s’abaisse pas aux méthodes
À rigoureusement scientifiques! La fraîcheur de ses impres-
: sions est plus précieuse que le plus exact des procèsverbaux. Il étudiera, mais librement, à ses heures. La science ne lui sera qu’un marchepied pour s’élever jusqu’à la beauté. L’artiste qui fait parade de sa science ressemble à ces gentlemen qui se font les cochers de leur groom. Les savants sont d’excellents serviteurs, d’excellents postillons; ils ont vu le paysage avant nous, mais ils ne l’ont pas compris, et c’est nous qui l’admirons. (1)
; Proudhon n’était pas très éloigné de cette manière de voir :
« Sans doute, l’art ne repousse pas la science; il lui est même défendu, à peine de ridicule, de se mettre à
(x) Sans le savoir, j’exposais une des thèses de la philosophie romantique allemande : la supériorité de l’intuition sur lintelli- L gence et la raison. Cette thèse, reprise avec un merveilleux talent 4 par M. Bergson, me semble pouvoir être admise, mais pour Part seulement. Je ne la crois plus vraie, lorsqu’il s’agit des grandes
en contradiction avec elle; il est condamné à sY référer à mesure qu’elle se produit. Mais il ne l’attend pas; il la prévient dans son éclosion, la dépasse dans
sa marche, la préjuge par ses aspirations, et va même,
dans les siècles d’ignorance et chez la multitude des
esprits faibles, jusqu’à la suppléer. » (1)
Avec une audace à laquelle mon jeune âge servira peut-être un peu d’excuse, (2) je présentai à la Société
de Belles-Lettres un travail d’une rare insolence inti-
tulé : Quelques petites absurdités des mathématiques.
Il faut dire, comme circonstance atténuante, que notre professeur, excellent homme d’ailleurs, avait fait une _ guerre acharnée à notre chère Société. Par suite de ses conseils, quelques-uns de nos camarades les plus intel- . ligents s’étaient vu refuser par leurs parents l’autorisa-
tion de se joindre à nous. Ce que les parents redou-
taient n’était vraiment pas bien redoutable : A nos séances littéraires succédait ce que nous appelions le
second acte, (ce que les Allemands nomment la thune),
- où l’on chantait gaîment en buvant quelques chopes de
bière. J’avais le tort de tous les gens passionnés, quand _ je rendais les mathématiques responsables de la rigi-
dité puritaine de notre brave professeur. Cependant, . sans connaître encore la critique profonde de Renou- : è vier, j’avais deviné quelques-unes des objections très | sérieuses que des gens. plus autorisés que moi ont s .. (1) Proudhon. Du principe de l’art, page 96. | | 107
ES présentées, non pas à la science elle-même, maïs à ses | formules et à la théorie de l’Infini. FULE C’est avec l’aplomb des demi-savants que je soulevai ; quelques graves problèmes. Je n’ai nullement la préten-
tion de les avoir résolus.
disais-je, ayant des”limites, ne saurait 4 atteindre l”Absolu. Les mathématiques elles-mêmes, malgré leur réputation usurpée, n’arrivent le plus souvent qu’à € des à peu près, et c’est ce que nous allons démontrer : Les géomètres commencent par poser comme axiomes À des propositions qui ne sont en réalité que des postulats contestables ou de simples définitions conventionnelles. à Au moins faudrait-il éviter les contradictions flagrantes. CA: Qu’est-ce, par exemple, qu’un point mathématique qui, . par définition, n’aurait ni longueur, ni largeur, ni épaisseur? Ce n’est pas de la matière, puisque, généralement, on reconnaît à la matière les trois dimensions de l’étendue. | Le point est-il un esprit? Non, mais une conception de né l’esprit, et cette conception, j’avoue que je ne la conçois pas. Comment, en mécanique, dans la définition du pendule Eve idéal, ose-t-on parler d’un point matériel pesant? A-ton - : jamais vu une conception matérielle? A-l-on pesé un kilo | Ë de conceptions ? Dire « un point matériel », c’est dire: une chose immatérielle qui serait matérielle, un rien pesant, ] un rien savant, commode pour ceux, très nombreux, qui consentent à accepter ce qu’ils ne comprennent pas, un | {rien sur lequel on va bâtir tout un édifice. L En réalité, le point mathématique est un mot vide de sens, une entité métaphysique, toute verbale, dans laquelle. on a la prétention de faire entrer deux idées qui s’excluent. La théorie des limites est-elle plus acceptable ? Quoi!
c Legendre nous dit : « Le cercle est la limite d’un polygone régulier dont le nombre des côtés croîtrait indéfiniment. La M sphère est la limite d’un polyèdre dont le nombre des sur- …
faces croilrait indéfiniment. » — Autrementdit: Nous savons | 4
a È qu’un polygone, malgré la multiplication indéfinie dunombre _ deses côtés, n’arrivera jamais à être un cercle; nous savons ‘ qu’un polyèdre ne se confondra jamais avec une sphère, | donc nous allons raisonner sur le cercle comme si c’était un Se
- polygone et sur la sphère comme si c’était un polyèdre, s Mon manuel de géométrie ajoute en effet : « Il résulte évidemment de ce qui vient d’être dit, que {oute propriété Ë
- qui aura lieu pour le périmètre ou la surface d’un polygone inscrit, quel que soit le nombre de ses côtés, s’appli- ds Mais, direz-vous, l’erreur pourra être aussi petite que lon IE _ voudra. — D’accord; cependant une erreur reste toujours + une erreur. Me ferez-vous croire que le cercle aura toutes TE les propriétés du carré ou du triangle ? O sciences exactes, ou plutôt sciences de l’à peu près, donnez-moi, je vous prie, Na _ la racine carrée de cinq. LA Si les savants étaient logiques, ils devraient du moins _ être tous athées : Ils commencent en effet par nier l’existence de tout ce qui est absurde, puis ils veulent nous faire avaler . _ un Infini de leur façon, un Infini où se rencontrent les lignes qui, par définition, ne se rencontrent jamais; un fa Infini qui égale deux, ou zéro, à votre choix, et autres bali vernes! Ce pays-là me semble quelque peu chimérique; FRS _ cest le pays de la contradiction, de l’absurde et de limposs __ sible. Admettons, si vous y tenez, que ce soit bien Là .. lInfini; mais alors reprenons nos prémisses : ce qui est s _ absurde n’existe pas. 2 à La conception mathématique des limites est un arti- 4e _ fice de langage, qui cache mal une incapacité de notre _ intelligence, celle d’arriver à une idée claire de l’infini. 4 Autre contradiction : Lorsque Démocrite et Épicure ont _ proposé l’hypothèse des atomes, ils ont donné à la science î un point d’appui très utile, et pourtant cette base est imagi- <
- naire, fictive et même inacceptable pour la raison : Un ; … atome, si petit qu’on l’imagine, pourra toujours être divisé ù nes. en deux, théoriquement du moins. Il est absurde de parler … d’une grandeur insécable. L’artifice qu’on a inventé ne -
| jours heureux Dose, résiste pas à l’examen. Et qu’on ne vienne pas nous parler ; d’une grandeur plus petite que toutes celles que nous pourrions imaginer. Toute grandeur peut être divisée. Nous n’avons pas à nous occuper de savoir sivouslimaginezounon. Il n’y a pas d’atomes. ! I n’y a pas de point mathématique. Les grands X ne sont pas ce qu’un vain peuple pense. Notre crédulité fait toute leur puissance. Point de respect pour les superstitions, fussent-elles scientifiques ! Haïssons tout ce qui est faux, laid, mauvais
Je respecte aujourd’hui la science et je suis devenu un partisan convaincu de l’hypothèse atomique. La science moderne lui doit la plupart de ses progrès. Mais la contradiction n’est peut-être ici qu’apparente: Théoriquement, s’il s’agit de matière inerte, il n’y à pas de particule insécable, mais si fous considérons À une unité vivante, un homme par exemple, nous ne pouvons le couper en deux sans le détruire; ce ne serait plus un homme, mais un cadavre. De même les monades ou atomes de vie ne peuvent être divisées sans cesser d’être; leurs éléments descendraient du L moins de plusieurs degrés dans cette échelle de la vie, où la mort totale peut étre aussi considérée comme une limite jamais atteinte. Ce qu’on nomme matière inerte n’est pour nous qu’un état de la substance universelle, état dans lequel les échanges vitaux subsistent, mais s’opèrent avec une extrême lenteur. Mais assez de métaphysique. Je renvoie à la fin de ce chapitre ceux que ces questions intéressent. Sous une forme plus polie, ce qui ne gâte rien, ils trouveront $ la même thèse exposée par quelques savants illustres.
é Le moyen âge, avec ses superstitions grossières, sa terreur de l’enfer, sa barbarie,.m’a toujours semblé bien plus loin de nous, plus différent, plus étranger à la culture moderne que la Rome antique au temps d’Auguste ou que l’Athènes de Périclès. Mes tendances romantiques, combattues par mes lectures, plus encore que par mes professeurs, se modifiaient insensiblement. J’étudiais les chefs-d’œuvre de la littérature grecque et latine, en compagnie de mon ami Nicole, qui les comprenait déjà beaucoup mieux que moi, et tous deux nous les admirions avec ferveur. C’est pour notre plaisir qu’en dehors des classes nous passions de longues heures délicieuses devant ces textes véné- rables, qui ont conservé dans toute leur fraîcheur _ quelques-unes des fleurs les plus brillantes et les plus _ ‘parfumées qu’ait jamais produites le génie humain. Chez les jeunes gens, l’admiration ne va guère sans é fanatisme. Mon ambition aurait été d’imiter le style des auteurs grecs. Mes compositions littéraires m’au- | _ raient semblé parfaites, si on avait pu les prendre pour _ des traductions. Cette tendance, que j’ai conservée | longtemps en peinture, est une marque évidente de la . faiblesse de mon tempérament. Quand j’essayais de composer des tableaux, je sentais très vivement combien le rêve est supérieur à sa réalisation. Et ce qui est vrai pour un débutant l’est _ même pour des artistes de grand talent. Cette consta_ tation est profondément décourageante. k Cependant je comprenais aussi que de rares chefsLe III ; È
__ d’œuvre échappent à cette loi, grâce à un “privilège exceptionnel, celui du génie. Seuls les grands maîtres expriment d’une façon complète la vision qu’ils ont eue EC d’avance de leur œuvre achevée et parfaite. Telles sont les idées que j’enveloppai dans une légende symbolique. Nous approchions d’Olympie, nous entretenant, Caillis- ; 5 thènes et moi, des merveilles que nous venions y chercher} J’étais bien jeune encore et peu versé dans l’étude des : beaux-arts, dont mon compagnon s’occupait depuis longues à | années avec passion. Comme je m’étonnais de son enthousiasme pour le Zeus de Phidias, je lui dis : L’idée que jeme x fais de la divinité est trop haute, pour que je puisse adorer C4 EN quelques morceaux d’ivoire et d’or bien travaillés. Je ne. % puis comprendre le statuaire de la fable qui s’agenouilla, L* ; dit-on, devant l’ouvrage de ses mains. .
- ’ Là-dessus Callisthènes me répondit d’un ton grave et | Eat presque irrité : Celui-là était un “véritable artiste. Laisse le LS vulgaire se moquer de lui; l’enthousiasme et la foi méritent notre admiration. D’ailleurs, ajouta-t-il mystérieusement, s. sache que le divin Zeus lui-même habite réellement la ; statue du divin Phidias. Pour preuve certaine j’en ai le 4 récit que les descendants du statuaire se transmettent fidèlement, et que l’un d’eux m’a rapporté : : £ 3 Quand Phidias eut arrêté dans son esprit le projet de sa statue, il était un soir dans son atelier, méditant profondément en silence; soudain Zeus lui-même, le foudre en 4 main, le front rayonnant d’éclairs, entra, debout sur un 4 nuage sombre et, fronçant ses terribles sourcils, lui dit 74 d’une voix tonnante : 4 AE _— Oses-tu bien, Phidias, modeler l’image du grand 74 Zeus? — Phidias se prosterna contre terre, puis après à une courte prière, il dit : Maître, d’autres avant moi n’ont-ils HER pas eu cette audace ? Tous n’ont fait, il est vrai, que des” #5 images indignes de toi. Je voudrais te représenter tel que F ée tu m’apparais, à Souverain, splendide et bon. : 4
_ Zeus alors se radoucissant lui dit : Essaie donc, puisque tu le veux. — Et chaque matin Phidias, après avoir versé ne
- à terre une libation, invoquait le Maître tout puissant des HAE _ hommes et des dieux; et chaque matin Zeus était assis à ETS _ côté de la statue ébauchée, encore informe, HT À Chose merveilleuse, à mesure que l’œuvre avançait, L& _
forme impalpable du dieu se rapprochait de la statue d’ar- rs _ gile et commençait à la pénétrer. Ainsi, lorsque nous _ pressons un œil de côté, au lieu de voir un seul objet, … ] _ nous en voyons deux images semblables, qui tendenta se _ rejoindre en une seule. — Mais chaque soir Zeus disparais- GE _ sait comme une vaine fumée, et Phidias découragé restait _ seul en face de son œuvre, qui lui semblait froide et sans vie. Re … Cependant l’ouvrage approchait de sa fin. Phidias . redouble d’ardeur; un pieux respect le saisit en face de . _ l’auguste apparition, la sueur coule de son front brûlant, 0e . ses yeux se troublent, il travaille toujours; le soir appro- ART __ che, le jour s’obscurcit : « Ne ten va pas, à Zeus bien aimé! Un instant encore et l’œuvre est achevée ! » Phidias FR _ recule. O prodige ! Cette fois c’est la statue qui a disparu; _ le dieu seul est resté, le dieu, dans sa grandeur majes 18 tueuse et sereine. F2 É d € Il y a une fausse modestie qui est = D + ; vanité, une fausse gloire quiestlégèreté, 2 Ne cr une fausse grandeur qui est petitesse, se
- une fausse vertu qui est hypocrisie, NN & une fausse sagesse qui est pruderie, » Comme tous les artistes, M. Lugardon savait que la à nudité n’a rien d’indécent. Je suivais donc les leçons de _ _ mon maître, lorsque j’essayai de combattre un préjugé encore trop répandu et qui a causé la perte de bien des
S ‘Je rappelais d’abord l’histoire de Noé qui, le premier,
L cultiva la vigne : « Et il fut enivré et se découvrit au milieu de sa tente. — Et Cham, père de Chanaan, ayant vu la nudité de son père, sortit, et le rapporta à ses deux frères. — Alors Sem et Japhet prirent un manteau qu’ils mirent sur leurs deux épaules ; et
: marchant en arrière, ils couvrirent la nudité de leur : père: et leurs visages étaient tournés en arrière, de sorte qu’ils ne virent point la nudité de leur père. » Dans cette légende, on voit naître ce sentiment de la
pudeur, que les nègres ne connaissent guère, et que les ‘
Grecs ont résolument dédaigné. Sem et Japhet auraient 4
pu jeter simplement un manteau sur la nudité de leur père, sans faire tant de façons et de simagrées. Les
x voilà bien effarouchés et scandalisés pour peu de chose ! La pruderie est souvent mauvais signe, cestun
« La mode grecque, selon un vieux dicton, est de ne rien voiler. » Le mot gymnastique signifie que tout = vêtement était rejeté dans les exercices de la palestre et dans les luttes des grands jeux publics, par exemple à Olympie et à Athènes. 3
Cet usage fut une des causes principales de la supé-
\ riorité des Grecs dans les arts plastiques. Pour ce peuple d’artistes et de connaisseurs, comme Pour DOS grands statuaires et nos grands peintres, comme pour tous ceux qui ont quelque peu le sens de la forme et des belles proportions, la nudité n’est que la franchise physique; elle montre, tel qu’il est, ce corps, dont le
. vêtement, regrettable nécessité de nos durs climats, 5
reste trop souvent l’hypocrisie. :
A Sparte, les filles, comme les garçons, le corps |
nu (1) et frotté d’huile, étaient exercées de par la loi à _ la gymnastique. Elles apprenaient à courir, à sauter, $ à lutter, à lancer le disque et le javelot. IL y avait des épreuves publiques, dans lesquelles les garçons assis- ‘ taient aux jeux des filles, et les filles à ceux des garçons. On assure que, dans ces occasions, les éloges ou le blâme exprimés par les filles étaient pour l’autre sexe un aiguillon puissant. « Cependant, dit Schoemann, _ nous ne voyons parmi les jeunes filles spartiates aucune trace de désordres qui, s’ils eussent été fréquents, p’auraient pas échappé à la malveillance des observateurs. » A Athènes, après la victoire de Salamine, une fête imposante célébra cet événement, le plus grand peut- être de l’histoire du monde, car il marque le triomphe . de la liberté sur le despotisme. Le jeune Sophocle (2) avait été choisi pour diriger le - ; chœur des éphèbes. Défilé inoubliable! On le vit s’avancer devant les trophées, tenant en main la grande lyre d’ivoire et d’or, noble et simple dans sa nudité héroïque, livrant _ au soleil la splendeur marmoréenne de son corps juvénile. Sa blonde chevelure aux boucles frisées illuminait d’une _ auréole d’or son visage inspiré. Sa démarche légère et _ rapide semblait à peine effleurer le sol. On crut voir _ Apollon lui-même, le dieu de la lumière et de la poésie. Derrière lui s’avançait en bon ordre la vaillante cohorte des éphèbes nus, aux yeux brillants d’audace, aux cheveux noirs, à la peau brune, aux corps nerveux et fins, , semblables à des bronzes superbes, devenus vivants. à Et les vierges aux blancs péplos semaient des roses sous < _ leurs pas. ; __ (r) Elles ne portaient qu’une ceinture extrêmement légère. _ (2) Il faut considérer la description suivante comme le projet 7 ur tableau qui n’a pas été exécuté. £
1 ô Alors, au milieu d’un silence religieux, s’éleva, merveil- | - leusement pure, la voix du jeune coryphée, lançant au ciel We la joie enthousiaste de l’hymne triomphal. Puis le chœur £ 6 des éphèbes éclata, sonore, et la fraîcheur de ces yoix ._ d’enfants vibrait déjà de vaillance et d’énergie virile. à : Un frisson sacré parcourut la foule. Tous les cœurs 0 battaient à l’unisson. Joyeux de la patrie sauvée, les pères Due D souriaient à l’avenir, les mères pleuraient de joie et d’orgueil, _ et la cité de Minerve, toute frémissante d’un espoir profond, ; saluait d’avance la splendide floraison de ce glorieux Ce sont de pareils spectacles qui font surgir les Polygnote M et les Phidias. 4 LS ee Le génie de Sophocle brille encore, et notre scène É | retentit des nobles accents du grand tragique. Et vous ls aussi, jeunes Athéniens, nous vous connaissons; ou du | moins nous avons vu vos fils. Beaux et simples comme vous, ils vivent, éternellement jeunes, par la magie de est l’art; ils défilent encore, dans leur nudité.sereine, avec F leurs chevaux pleins de feu, sur la frise de marbre du - S L’absolue perfection des proportions et des formes 4 AN constitue, il est vrai, pour la race grecque, une véri- 3 = table idéalisation, qui écarte toute idée d’inconvenance. Mais comme tout cela est éloigné des préjugés Pour les peintres et les sculpteurs, qui admirent prin LES cipalement la beauté du corps humain, le costume ne F (1) Dans Dégénérescence bachique, page 95, j’ai ajouté une critique * du dénouement ridicule qui termine si mal-le chef-d’œuvre de. ï Bernardin de Saint-Pierre. L ROUE de
_ compte pas. Ils recherchent partout de beaux modèles fe _ nus. Ils déshabillent du regard les gens qui passent, _ préoccupés, non pas tant du visage, que de la chose _ vraiment essentielle, les proportions. On peut prendre queiques mesures même à travers les vêtements, et ? l’on devine aussi l’harmonie des systèmes osseux et _ musculaire, rien qu’à voir la souplesse, la grâce, leu _ rythmie de tous les mouvements. RL Pour le vulgaire au contraire, ERE LES Gat le costume fait partie Et _ intégrante de l’individu: une jolie toilette, c’est la moitié ARR d’une jolie femme. La paysanne ingénue qui, devenue _ nourrice à la ville, y retrouve son amoureux, sous le riche , :e FE … harnois d’un dragon, tombe en extase, hypnotisée par DATE _ l’éclat de ce superbe animal fantastique. N’a-t-il pas une ae _ tête en cuivre, qui brille au soleil comme de l’or, avee
- une longue crinière rouge; un torse d’acier reluisant, solide carapace d’où pendent des engins terribles, qui font AS . un menaçant cliquetis de ferraille à chacun de ses pas ? — He _ A coup sûr, cet être merveilleux, à l’éblouissant plumage, . [a ferait trembler d’effroi, s’il ne lui déclarait pas de sa plus 2 … douce voix son humble obéissance. Fière d’avoir subjugué ce ” F2 _ redoutable agrégat de choses disparates, qu’elle unit dans Le _ une admirative synthèse, elle rougit de plaisir à lespoir de Ne _ porter un jour dans son sein toute une ribambelle de petits ES _ Il y a d’ailleurs une part de vérité dans l’opinion com- AAA mune sur l’importance du costume. Les philosophes nous THAT is l’apprennent, l’unique réalité que puisse atteindre la con 4 naissance humaine est celle de rapports entre les phéno- OM: . mènes. Or, sous nos climats, il est sirare de rencontrerles …_ è gens in naturalibus, qu’un homme ou une femme nus peu- : < vent être considérés presque comme des « choses en soi » ê à = inaccessibles à la connaissance. Vêtus, ils deviennent des
- phénomènes saisissables; c’est ainsi qu’ils nous apparaissent À tous les jours. Les rapports qui s’établissent entre une fleur Dxrpuse et une belle chevelure noire, entre un ruban bleu re
pâle et des cheveux blonds ne sont pas choses indifférentes. Ces rapprochements, en exaltant l’éclat des tons, les nuanHE US cent d’un charme imprévu, soit par la vigueur des contrastes, soit par des « harmonies d’analogue ». Les couleurs ont un symbolisme (r) et les tissus eux- | mêmes en ont un. Il y a des mousselines aériennes, sub- | tiles, éthérées, qui semblent faites pour les anges du ciel; ; il y a des velours somptueux, étalant une majesté souve- : raine, des satins frissonnants qui pétillent de lumière ; comme un trait d’esprit, des robes d’un drap tout uni, mat, solide et simple, qui ont l’air honnête, et dont la sobre gra-
- vité inspire le respect. — Lorsqu’il y a accord entre la toilette et la personne, le costume devient un interprète révé- 4e lateur de l’âme et du caractère. Si les femmes comprenaïent È mieux cette vérité, elles se défieraient de la mode uniforme et bête, qui n’exprime rien d’individuel, : Voici encore quelques-unes des opinions que j’exprimais à cette époque sur de graves questions d’esthé- “ER En art, les idéalistes sont ceux qui ont des idées; les ; - réalistes, ceux qui n’en ont pas. - ù Ceux qui ne savent qu’imiter pourront faire de belles copies, mais ceux qui ont le don d’inventer, inventeront | toujours en dépit de tous les systèmes. (2) Cependant je protestais déjà contre les théories spi5 ritualistes de Winckelmann sur le Beau Absolu. La è (1) « Une simple couleur, a dit Guyau, est déjà expressive. Ce m’est pas sans raison que les rhapsodes qui chantaiïent liliade, s’habillaient de rouge en souvenir des batailles sanglantes décrites Ne par le poète; au contraire, ceux qui déclamaient l’Odyssée por2 taient des tuniques bleues, couleur plus pacifique, symbole de la mer où erra si longtemps Ulysse. » (Problèmes de l’Ésthétique contemporaine, page 70.) (2) Renan a dit tout au contraire : « La vérité est supérieure à toutes les fictions, » Et c’est lui qui a raison. »
peinture ne s’occupe que des apparences et ne saurait se passer du témoignage des sens. Platon prétend que l’âme, quand elle examine les , choses par elle-même, sans y appeler le corps, se porte vers ce qui est pur, éternel, immuable. Conclusion : Ce . que nous avons de mieux à faire, c’est de nous crever . les yeux; l’âme y verra beaucoup plus clair. L’artiste, en fixant dans une œuvre ses impressions, ses émotions et ses pensées, ne les communique pas seulement aux contemporains, mais, son moi éphémère anéanti, il converse encore avec les générations futures. La lutte pour U la vie consiste dans des efforts continuels pour échapper - au temps qui détruit tout. La fin rapide des fleurs, de la ; . jeunesse, de toute joie, de toute vie individuelle, nous . attriste. Alors, nous supprimons par la pensée ce défaut odieux, Jabsence de durée, et nous imaginons des idées _ abstraites que nous voudrions croire positives et réelles : 5 la stabilité, l’unité, la perfection, l’infini, l’éternité. Tout . ce qui dure excite notre admiration: Pyramides d’Égypte, lois, traditions, religions, erreurs antiques, tout cela nous semble beau et vénérable. La mémoire du passé récent qui nous suit nous donne l’illusion d’un arrêt dans le flux du temps. Nous croyons nous accrocher au rivage; nous respirons, nous détournons un instant les yeux de l’irrésis- : | tible nécessité qui charrie toutes choses et nous roule sans
- relâche de lindividualité à la désagrégation. Salutaire p . illusion. Le devoir est de vivre, de travailler pour soi- | même et pour les autres; il faut aimer, telle est la . xéritable loi morale. N’écoutez pas ceux qui vous disent: « Frère, il faut mourir. » Cette parole est impie. Rien n’est
- plus déprimant, plus antisocial, plus immoral que ce rappel
incessant d’une fin prochaine. Cette idée fixe détourne de Sr l’action. Plus sages étaient les Grecs. Épicure disait avec : une sérénité admirable: « La mort ne nous concerne REA point. Tant que nous sommes, elle n’est pas; quand elle S est là, nous ne sommes plus. » C’est ainsi que pense tout L’hérédité n’apporte à aucun homme cette préoccupation REA morbide de sa fin. L’enfant végète plutôt qu’il ne vit. S’il ‘ie souffre déjà et s’il jouit un peu, du moins il n’a souci ni \ du passé ni de l’avenir. C’est seulement avec la puberté
- que naît en lui le sentiment délicieux des virtualités cachées que recèle son organisme. Elles lui semblent ARS innombrables et inépuisables ces puissances en germe, 2 dont bien peu cependant atteindront leur plein développe- à No ment. Le jeune homme ne sait pas cela; de là son orgueil RS en partie justifié. Insoucieux des dangers, parce qu’il est … Rsite fort et qu’il a pleine conscience de sa force, il s’avance E £ fièrement dans la lumière et dans la joie; il entonne un chant 4 triomphal, quand s’ouvrent devant lui les portes de l’avenir. ‘ Ravissant spectacle! Au loin, à perte de vue, un sentier 4 ensoleillé déroule ses capricieux méandres, au milieu des se fleurs parfumées, sous les frais ombrages de grands laua k riers toujours verts. Ce qu’il ignore, c’est qu’une loi “res inflexible lui défend de s’arrêter jamais. Sans repos; il pi devra continuer sa route, et le paysage va bientôt changer. PRTURE Au bout d’une région aride et désolée, s’ouvre un gouffre w 73 sombre, béant, devant lequel se dresse un spectre inexo- | rable, toujours prêt à saisir sa proie. - S Mais non! non! Nous ne voulons pas savoir tout cela. LES L’art a pour divine mission de nous le cacher. Oublions! < oublions! Non, les plus douces joies de notre vie, nos à admirations, ne durent pas qu’un seul instant; le temps : ke n’a pas de prise sur elles. Les grands maitres’de l’art sont % venus avec leurs chefs-d’œuvre; il faut les remercier, ces ë Ÿ magiciens, il faut les aimer, les vénérer, les adorer; car en … n créant des images durables de l’éphémère beauté, ils ont su à É Jui donner une jeunesse éternelle. Grand miracle ! Dans le + 4 flux perpétuel des choses et des êtres, l’art demeure; il. ; nous suit partout, il nous charme et nous console. C’est lui
a seul qui, dans les plus dures épreuves, apporte à nes âmes
- _ inquiètes et endolories la joie pure, la sérénité, l’amour de a la vie, l’oubli de la Mort. es
j’allais partir pour Paris et entrer à l’École des Beaux-Arts. Il fallait quitter mes amis. Ce fut le terme de la période heureuse de ma vie, et j’en avais bienle . A l’heure du départ, j’écrivis à mes chers compagnons ; d’études cette lettre attristée : | AS Voici le moment où je dois vous dire adieu et je ne le dis , pas sans regrets. J’ai passé au milieu de vous de si douces heures, j’y ai trouvé tant de bonne amitié et de franchise _ cordiale, que la séparation me semble bien triste. Mais, si . ÿ je pars, j’ai plaisir du moins à penser que vous êtes tous là, AT que vous aimez cette chère Société de Belles-Lettres, et que 5 _ ! vous la ferez prospérer. Prenez-la bien au sérieux. Que : à - peut-il y avoir de plus sérieux pour un jeune homme que les plaisirs de son intelligence et les satisfactions profondes 4 que donnent l’estime et l’amitié. < NE GA Changeant toujours et toujours la même, Belles-Lettres É continue de vivre, quand nous nous en allons. C’est un É petit monde, où de jeunes générations remplacent celles qui Ÿ ont disparu. Je dois quitter ces études que j’ai tant aimées, et me voilà lancé dans une vie nouvelle; mais, loin de notre FE : Société, je ne l’oublierai pas. Les plaisirs que j’ai partagés __ avec vous sont de ceux, bien rares, quine laissent après __ eux aucune amertume. ne . & _ Un jour peut-être quelques-uns d’entre vous viendront à “hf Paris; frappez alors à ma porte, un ami vous y attendra
Ce titre, emprunté à Sextus Empiricus, n’indique nullement une injustifiable hostilité contre les mathé- matiques, encore moins contre la science en général; c’est une critique de certaines formules vicieuses et des ; prétentions de certains savants à une exactitude et à une certitude absolues que la pensée humaine n’atteindra jamais. FE « Sous la paille des mots cherchons le grain des choses. » ; Infini et indéfini. — « Nous ne nous embarrasserons jamais dans les disputes de l’infini, d’autant plus qu’il serait ridicule que nous, qui sommes finis, entreprissions d’en déterminer quelque chose, et par ;. ce moyen le supposer fini en tâchant de le comprendre… Pour nous, voyant des choses dans lesquelles nous ne remarquons point de limites, nous n’assurerons pas pour cela qu’elles soient infinies, k mais nous les estimerons seulement indéfinies. Aussi J pour ce que nous ne saurions imaginer une étendue » si grande, que nous ne concepipns en même temps
qu’il y en peut avoir une plus grande, nous dirons que l’étendue des choses possibles est indéfinie. Et pour ce qu’on ne saurait diviser un corps en des parties si
é petites, que chacune de ces parties ne puisse être divisée en d’autres plus petites, nous penserons que la quantité peut étre divisée en des parties dont le nombre est
Perfection absolue. — « Le mathématicien rai- ; sonne sur des points, des droites et des plans qui n’existent que dans sa pensée, sur des solides parfaits, sur des fluides parfaits; la perfection de ces solides et de ces fluides est impossible, contradictoire avec ce que nous savons de la matière. Le chimiste raisonne sur des corps purs; il ny a pas de Corps Ù Nous ajouterons : Il n’y a pas d’Être parfait. La per3 fection n’est pas de ce monde-ci, je n’en connais point L’espace infini. — « Qu’un homme aux bornes de l’Univers, (c’est-à-dire à la fin de l’infini), étende son bras; ce bras doit être dans l’espace pur: car il n’est pas dans le rien — (rien et espace pur sont synonymes) : et, si l’on répond qu’il est encore dans la matière, le monde en ce cas, est donc réellement infini — (il faut dire indéfini); le monde est donc Dieu en ce sens. » VoLTAIRE, Philosophie de Newton.
Le temps infini, l’éternité, l’intemporel. — / M. P. Janet a fait d’intéressantes observations sur _ une singulière maladie nerveuse, qu’il appelle l’allochirie des représentations, et qui est caractérisée par un renversement de l’orientation. (1) Les malades | croient être à l’envers, marcher à l’envers de la direction qu’il faut suivre, et qu’ils suivent en effet. C’est, Red à l’état pathologique, le phénomène qui se produit, 3 | lorsque, commodément assis dans un wagon en marche, a 02 nous croyons rester en place, tandis que les arbres, Fa les maisons et ‘tout le paysage passent devant nos AN yeux emportés par un mouvement bizarre, d’autant GS plus rapide que les objets sont plus rapprochés de T4 C’est aussi une illusion d’optique qui a fait croire à pendant de longs siècles au mouvement du soleil et 4 des étoiles autour de la terre, et ces illusions ont donné + naissance à des doctrines métaphysiques tout aussi » Nous sommes obligés de reconnaître que le temps n’a pas de limites, et cette négation du commencement Ù à ‘et de la fin, nous l’exprimons par le mot Éternité. Mais 3 l’esprit humain est ainsi fait, qu’il ne peut se passer de 3 la notion du temps et que, lorsqu’il essaie de la sup- $ primer par abstraction, il tombe bientôt dans l’ab- ê Dans l’étude d’un théorème mathématique, nous à pouvons, il est vrai, faire un instant abstraction du À à _ temps et du lieu. Les vérités que nous démontrons PES seront valables demain comme aujourd’hui, en Asie : ; | () Journal de Psychologie. V. 2. — Mars 1908, : e
médiunr s et diseuses de bonne aventure voient 1É d’avanc ements dits futurs, qui existent déjà. » } | Tout qu’une mauvaise plaisanterie; et il h serait ir pour les aliénistes de suivre, à tra- | vers l’I la philosophie, les formes diverses Li] prises F iladie mentale chez les plus célèbres ® | L’int négation de la durée, c’est la négation d at, car tout changement de lieu impli- <# que suc 1 : L’Éte 1e idée négative, indistincte, Tout ce H que nou ons clairement se meut; tout naît, vit, | | évolue se transforme. C’est seulement par L:| abstrac ne manière toute relative que nous Et pouvon e repos, d’immobilité et de durée | Spino es heures de mysticisme, était très il oceupé « do-concept. Il avait fini par y croire | à à de la m i du monde, comme Platon croyait peut-êtr once réelle des Idées générales abs- 1 traites. I specie aeternitatis » devint le « tarte à la cr inoza ; comme cela ne signifie rien, he: Le no fini. — « Le nombre, a dit Newton, î est le sy ane grandeur, ou plutôt du rapport # de deux rs », (d’une grandeur quelconque à sil l’unité d r de son espèce). Il ne peut done 4! pas y a nombre infini, ou absolu. Ce qui 33 n’exprime rapport n’est pas un nombre. Fe Pascal nombre infini : « Il est faux qu’il soit f F
comme en Europe; mais faire abstraction de l’espace et du temps, ce n’est aucunement supprimer l’existence | de ce que nous négligeons volontairement et par convention. La succession des événements existe, même , en dehors de la représentation que nous nous formons de leurs rapports; aucune abstraction ne peut la { détruire. La terre tourne, même pendant mon sommeil. Et si le temps n’est « qu’une forme pure de ma sensibilité », ce qui est très contestable, encore faut-il convenir que l’esprit humain ne peut rien imaginer ni rien concevoir en dehors de cette forme, dans laquelle il est ] Les sensations ou événements psychologiques nous + apparaissent et nous apparaîtront toujours comme suc- 54 cessives. — Erreur ! répondent des métaphysiciens ñ malades, et voici le petit conte fantastique qu’ils ont É \ € Vous êtes, disent-ils, perpétuellement victimes d’une 2 illusion d’optique mentale : les événements, que vous je croyez successifs, sont écrits de toute éternité sur le é livre du Destin. C’est nous qui passons devant eux, emportés par le mouvement de la vie. Temps, passé, avenir, chimères ! Tout cela n’existe que dans notre esprit. Il n’y a ni avant ni après. Les siècles sont là, . . immobiles. Dieu voit tout d’un seul coup d’œil. Pour : lui, moteur immobile, il n’y a qu’un éternel présent. Si votre vue bornée n’aperçoit les choses que les unes après les autres, c’est que vous faites une promenade à £ travers la durée. Oubliez donc, si vous Le pouvez, Le Temps, cette image mobile | De l’immobile Éternité.
Prophètes et voyants, chiromanciens, spiritualistes, médiums, spirites et diseuses de bonne aventure voient d’avance les événements dits futurs, qui existent déjà. » Tout cela n’est qu’une mauvaise plaisanterie; et il serait intéressant pour les aliénistes de suivre, à travers l’histoire de la philosophie, les formes diverses prises par cette maladie mentale chez les plus célèbres sa L’intemporel ou négation de la durée, c’est la néga- ; tion du mouvement, car tout changement de lieu implique succession. A
- L’Éternité est une idée négative, indistincte, Tout ce que nous connaissons clairement se meut; tout naît, vit, évolue, meurt ou se transforme. C’est seulement par abstraction et d’une manière toute relative que nous 3 pouvons parler de repos, d’immobilité et de durée
_ Spinoza, daps ses heures de mysticisme, était très | occupé de ce pseudo-concept. Il avait fini par y croire | , de la meilleure foi du monde, comme Platon croyait peut-être à l’existence réelle des Idées générales abstraites. Le « sub specie aeternitatis » devint le « tarte à la crème » de Spinoza ; comme cela ne signifie rien, cela répond à tout.
Le nombre infini. — « Le nombre, a dit Newton, est le symbole d’une grandeur, ou plutôt du rapport de deux grandeurs », (d’une grandeur quelconque à | l’unité de grandeur de son espèce). Il ne peut donc
. pas y avoir de nombre infini, ou absolu. Ce qui
- n’exprime aucun rapport n’est pas un nombre.
: Pascal disait du nombre infini : « Il est faux qu’il soit
pi pair, il est faux qu’il soit impair…, cependant c’est un r nombre, et tout nombre est pair ou impair : il est vrai ; Es que cela s’entend de tous les nombres finis. »
- ; M. Cantor et M. Couturat s’empressent de saisir à cette distinction : « Il ne faut pas attribuer au nombre
- infini les propriétés des nombres finis. » Mais un nom3 bre qui n’aurait pas les propriétés des nombres, ne serait pas un nombre, à moins que nous ne changions 3e la définition des mots. Il semble plus simple et plus : À vrai de reconnaître que les mots nombre et infini expri : ; ment des idées contradictoires. (1) f M. Couturat a vainement essayé de réfuter la belle Eu démonstration donnée par Cauchy (2) qui lui-même A ; Supposons donnée toute la suite des nombres entiers, à nous pourrons former une autre suite exclusivement : \ composée des carrés de la première. Ainsi, la seconde à suite aura un nombre de termes égal am nombre des e: termes de la première. Or la première contient tous les FER nombres, tant carrés que non carrés; la seconde ne. FR _ contient que les carrés. La première a donc un nombre
- de termes plus grand que la seconde, puisqu’elle 4 contient tous les carrés et de plus tous les nombres ; non carrés. Mais, par hypothèse, ces nombres de. : termes sont égaux dans les deux séries infinies; il y #2 aurait donc des nombres égaux dont l’un serait plus LS É (1) La notion de nombre n’est jamais complètement abstraite. On J ; peut toujours la rattacher aisément à des images de choses con ô crètes, des grains de sable, par exemple. L’indéfini également « reste toujours concret, tandis que l’infini est une abstraction pure,
; un rien. Entre l’un et l’autre il n’y a pas de transition possible.” ê (2) Sept leçons de Physique générale (5° leçon). ÿ Ë
_ grand que l’autre. Cette conséquence absurde montre F que nous ne devons pas considérer la série indéfinie : é des nombres comme actuellement donnée. RATE CE . Cest cependant ce que font les mathématiciens, , _ lorsqu’ils nous parlent d’un infini positif actuel et Eee M. Couturat cherche à nous faire avaler ce qu’il _- nomme lui-même « un merveilleux artifice » : É re : On ne commet pas une erreur en considérant un cercle 52 comme un polygone d’un nombre infini de côtés, mais au . contraire quand on le considère comme un polygone d’un Fe: Fe t
nombre fini de côtés, et l’on ne compense cette erreur re
qu’en supposant que ce nombre croît indéfiniment et …
g Si l’on conçoit une grandeur continue comme come F | posée d’un nombre fini d’éléments finis, la somme de ces # # _ éléments ne donnera jamais, si grand que soit leurnom- de ? | _bre, qu’une valeur approchée, donc toujours inexacte. ae C’est pour corriger cette « supposition erronée » que GE a: l’on suppose les éléments infiniment petits et par-suite . leur nombre infiniment grand; « passer à la limite c’est , rétablir la continuité de la grandeur après l’avoir mor- à celée et détruite ». N’est-ce pas dire exactement le ë contraire de ce qu’on avait posé tout d’abord? N’est-ce _ pas appliquer à la fiction de la continuité un raison ni À nement qui n’est valable que pour le discontinu? S’il ur 4 entend par ce mot. Corriger une erreur en en faisant une seconde, singulière méthode! QE LeRe 7 Dans l’essai d’explication de M. Couturat, il faut SE … distinguer deux parties. La première est un aveu : @La “4 somme d’éléments finis, quel que soit leur nombre, ne … Re :
53 donnera jamais qu’une valeur approchée, donc toujours TEA La seconde partie du raisonnement consiste à pré- tendre, ce qui est inadmissible, qu’un nombre croissant he indéfiniment deviendra infini; c’est dire que la négation deviendra affirmation, par quel miracle? Un nombre indéfini aura beau grandir indéfiniment, il restera toua jours indéfini et ne deviendra jamais infini. On joue Lea sur les deux sens du mot infini et l’on passe du premier ? sens au second, c’est de l’escamotage. 1e M. G. Milhaud (r) a fait aussi observer que « une £ multitude infinie ne forme pas un tout, ni par consé- ne quent un nombre ». : É Comment des savants qui ont la prétention d’avoir ï: des idées claires et distinctes, qui cherchent un langage se précis, peuvent-ils accepter des manières de parler qui Ÿ impliquent une contradiction aussi flagrante ? Comment 5 F ose-t-on dire que les locutions « à l’infini » et « à la limite » sont synonymes. L’une parle de la fin, l’autre < de l’absence de fin. N’est-ce pas dire le bout ou la fin He de l’Infini, la limite de l’illimité? Et n’est-il pas regret- : table d’avoir recours à ces expressions absurdes pour j justifier des artifices de calcul d’ailleurs précieux et féconds. Un esprit droit ne saurait accepter deux idées contradictoires, et ce serait le fausser que de l’habituer | s à s’y résigner. Les mathématiques perdraient en partie | leur principale vertu éducative. 1 D « Un esprit de rectitude et de rigueur, un esprit vrai- | ment analytique tend à s’établir dans l’enseignement; |
_ encore un pas, et les professeurs qui rejettent la chimère de l’infini, rejetteront aussi les notions inexactes | sous lesquelles elle se déguise : les incommensurables à … mesurés, les limites numériques qui ne sont ni nombres ni fractions, en un mot le nombre continu. Les principes du calcul infinitésimal seront fixés dans les notions positives de l’indéfini, de l’indéterminé, de l’arbitraire. Alors seulement l’ancienne métaphysique aura cessé d’obscurcir la plus lumineuse des sciences, et L l’étude des mathématiques sera la meilleure introduc- … tion à la vraie philosophie, c’est-à-dire la critique # générale des connaissances. » L’être infini. — Même pour raisonner sur les j problèmes métaphysiques, nous devons toujours nous placer au point de vue humain, parce qu’il nous est fe … Tout être conscient débute par l’affirmation de sa propre existence. Le « Je suis » est la notion primordiale, elle précède la conscience de la pensée, opération - déjà plus complexe. On l’a dit cent fois, mais il faut le _ redire, la formule de Descartes a le tort d’intervertir l’ordre logique des termes, et de donner à une intuition la forme et l’apparence d’une démonstration.
- La notion du monde extérieur, du Non-moi, nous est donnée en même temps que celle du Moi, et avec la même certitude immédiate, qui n’a besoin d’aucune démonstration. Une troisième notion, celle de relation, . accompagne toujours les deux premières. Le Non-moi : ne peut pas être conçu sans le Moi dont il est la condi_ tion nécessaire. Bien que le monde puisse exister objecFR 131 £
ns tivement sans moi, pour moi, subjectivement, il m’est | 5 qu’un ensemble de sensations qui cesserait d’être avec
de a l’esprit qui en prend conscience. 1 SE Cependant les choses sont. Le monde extérieur n’est + 4 ce pas une illusion, une fantasmagorie. Nous connaissons
… k très peu et très mal sa nature et ses attributs, mais nos | SE sens nous mettent constamment en relation avec une ? ” réalité dont nous affirmons l’existence. Nos sensations
: sont des effets, et les effets ont des causes. Par exemple :
2 # le père et la mère sont les causes du fils. Génération & C2 n’est pas simple consécution. » Les êtres existent; mais l’Être n’existe pas. La pré- 12 ; tendue notion d’être est une de ces idées générales Eee abstraites dont Berkeley a si bien démontré l’inanité | 4 7 toute verbale. Le langage a été la source de toutes les L 10 erreurs métaphysiques qu’il a propagées en les enre4 : gistrant. Les mots, créés pour désigner des choses finies,
% s ont été détournés de leur sens primitif, et ont donné ee une apparence de clarté à de pseudo-concepts inintelli-, 4 re gibles. Les logiciens qui raisonnent sur ces concepts He à vides ressemblent à un mathématicien qui jonglerait # Se # avec des formules algébriques, sans jamais substituer LE È __ au signe conventionnel la chose signifiée. Æ ; 3e Nous devons nous défier beaucoup des expressions : M a \ l’Ensemble des êtres, le grand Tout, l’Univers, la Syn- #/ : Ces expressions vicieuses portent en elles des contra- S se dictions latentes qu’il faut dégager. La distinction car-
de tésienne entre l”Infini et l’Indéfini peut seule nous ; ii è mettre en garde contre certains sophismes de la méta- 4 En Le monde extérieur, le Non-moi, est indéfini, il n’a”
à pas de limites, mais il a des parties, il est indéfiniment divisible, et, quelques-unes de ses parties nous étant connues, nous avons le droit d’affirmer son existence : le Soleil, la Terre, les planètes existent. Les étoiles sont innombrables, Au delà des espaces que nos yeux peuvent percevoir, aidés des télescopes les plus perfectionnés, il est probable qu’il y a d’autres étoiles, d’autres mondes qui nous resteront toujours inconnus, et cela indéfiniment dans l’espace et dans le temps. . Mais, lorsque nous parlons de l’Univers, lorsque nous croyons concevoir l’Ensemble des choses, nous nous trompons nous-mêmes, nous ajoutons à la notion claire, mais indistincte de l’indéfini, les notions claires, et distinctes de fini, d’unité et de totalité, qui apportent des limites à l’illimité. Le grand Tout, l’Être Suprême, | la Synthèse totale, sont des locutions inacceptables, parce qu’elles expriment des notions contradictoires. En effet, tous les métaphysiciens qui ont cru les com- : prendre, ont été amenés logiquement à nier le principe 1 de contradiction, qui restera toujours la condition |, nécessaire de la pensée humaine.
L’Infini, si l’on donne à ce mot le sens négatif, sans limites, si on l’emploie dans le sens d’Indéfini,
L’Infini, au sens positif, l’Infini des spiritualistes, n’existe pas; c’est le Néant, ou mieux la Négation. Nous pourrons continuer à dire que les parallèles se rencontrent à l’infini, mais cela signifiera qu’elles ne se rencontrent jamais. La négation exprimée par le préfixe
- in du mot infini, porte sur toute la proposition qni , Nous ne pouvons ni imaginer ni concevoir un Infini
: qui serait en dehors de l’espace et du temps, en dehors du monde réel, au-dessus de la notion de cause et du 53 principe de contradiction ? Plotin l’a bien vu, si l’on fe affirme l’Infini, il faut logiquement lui retirer l’être, il fu se confond avec le Néant. : C’est aux mathématiciens que revient l’honneur d’avoir fait la démonstration la plus irréfutable contre $ l’existence de Dieu : Infini — Zéro. Le Dieu des spiritualistes n’existe pas. Mais cette démonstration ne vaut à aucunement contre le Dieu des panthéistes. Dieu, assis 2 milé à l’Univers, est seulement indéfini. | 4 L’Infini mathématique est un mot commode pour . ES donner une apparence de réalité à ce qui n’est qu’un À : __artifice de langage. er e _L’Indéfini n’est ni unité ni totalité, il ne peut être À 4 conçu comme une personne. Il n’y a pas de grand Tout. x : Les mots Unité et Totalité répondent à des concepts A finis, étroitement humains, ils conviennent aussi peu É à l’Indéfini qu’à l’infini dont ils sont les contradic… S On a essayé de distinguer l’Infini mathématique de 7e lInfini métaphysique ou théologique, mais ces deux È pseudo-concepts sont frères. Il est bien difficile de con- | server le second, lorsque l’on rejette le premier, après sa avoir démontré qu’il est contradictoire, c’est-à-dire L’idole. — « Il faut lutter contre les ombres que la , philosophie a douées d’un corps, avant d’aborder au K pays de la lumière et des réalités toutes nues. L’idole | qu’on doit abattre offusque d’abord la vue; son antiquité, sa divinité prétendue imposent aux plus hardis, j
et telle est la force du préjugé, que chacun s’attend à voir la nature entière s’abîmer, quand tombera le dieu. Les coups mêmes qu’on lui porte ont quelque chose de fantastique et rendent des sons étranges. Mais l’œuvre de démolition n’est pas plutôt accomplie, qu’un étonnement tout nouveau se produit : l’idole est connue pour ce qu’elle est, on touche le bois qui est vermoulu, et lorsqu’enfin elle tombe en poussière, il se trouve que rien n’a changé autour d’elle; chaque chose a conservé sa place et son nom; il ne s’est point fait de vide dans la réalité. »
une famille de républicains fouriéristes … I Mariage d’Alix. — Séjour à Paris. — Un cadre en filigrane. — « Gaëtana ». — « Le Fils de drame de Félix Milliet. Culture intensive. — Lettres de Jules Nicole et de Marc Doret. — Baccalauréat. — Lettres de Fernand. Portraits. — Critique de Polyeucte par Jules | ! Nicole. — M. Amiel. — Le doute cartésien. —
sixième cahier de la douzième série Port-Royal : Des diverses manières de mal raisonner. — Platon. — Maximes. — Déterminisme; à: l’Aveugle. — Pensées sociales. Contradictions mathématiques. — Le.Jupiter de ñ
- Phidias. — La Nudité. — Le Costume. — L’Art vainqueur du temps. — Adieux à la Société de