Tolstoi vivant
_ périodique paraissant tous les deux dimanches 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée
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Sur la mort de mon frère, 1 volume petit in-8, 1904. La tragédie d’EÉlectre, 1 volume grand in-18, 1905. Le portrait d’Ibsen, 1 volume grand in-18, 1908. à l’OCCIDENT, 17, rue Éblé : Voici l’homme, 1 volume grand in-8, de 450 pages, 1905. Images de la grandeur, 1 volume grand in-8, de 221 pages, 1907. Bouclier du Zodiaque, 1 volume grand in-8, de 151 pages, 1907. : Lais et Sônes, 1 volume grand in-16, 1909. chez CALMANN-LÉVY, éditeur : Le livre de l’émeraude, 1 volume in-18, 1907. chez ÉD. CORNÉLY, 101, rue de Vaugirard : Sur la vie; Essais, tome I, 1 volume grand in-16, 1909. Sur la vie; Essais, tome II, 1: volume grand in-16, 1910. Voyage du Condottière, tome], 1 volume grand in-16, 1910. dans la REVUE DE PARIS, 85, faubourg Saint-Honoré : Les bourdons sont en fleurs, drame, 1° octobre 1907. dans VERS ET PROSE, 15, rue Racine : Achille vengeur, drame, tome XI de la Revue.
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Le 10 septembre, Tolstoï a eu soixante-dix ans. Le monde se fût honoré, en faisant de celui-là son jour de fête. Chaque époque a son héros : Tolstoï est celui de la nôtre; car il est le plus humaïn de tous les hommes. Pour isolé soit-il, pour peu compris qu’il puisse être, il n’est pas moins le seul homme, où presque tous puissent reconnaître quelque chose de soi, et le seul qui pour chacun ait quelque chose. Une paysanne, un idiot, et même, pour ainsi dire, un chien, une bête, un humble animal, ont quelque lien avec lui, comme Napoléon, une âme d’acier ou un esprit de prince. Le cœur de Tolstoÿ, et son imagination, sont l’espace le plus vaste qu’il y ait, aujourd’hui, dans le monde; et ce vieillard est Le seul
__- exemple qui nous ait été donné d’une vie sublime. Que £a a 14 sa vieillesse puissante nous est chère : elle est encore la | “TE 2 plus belle œuvre d’un poète, à qui l’on en doit de si 480 É AVE grandes ; elle est un témoignage merveilleux du cœur es ie en faveur de l’esprit. Celui qui pouvait vivre de gloire L Be F n’a plus voulu vivre que de charité. Et celui à qui le . 522 2 génie eût dû suffire n’a pu se contenter à moins de “2 l’amour parfait. Ainsi l’homme, qui était allé le plusloin à 7 dans la connaissance des autres, n’a pas désespéré de ie à - l’humanité; mais, au contraire, il y a guéri les doutes … 3 de conçus de soi-même. C’est le plus beau triomphe de ns l’imagination. Il ne sera pas dit qu’elle tue le cœur sous # k elle, car plutôt elle le ressuscite. Médiocre, elle rune 4 son homme, et le réduit à la misère, en le forçant à lui = 7 | tout tourner en pâture, pour la soutenir. Mais, grandeet
- . vive, qu’elle est féconde! En tout, l’essentiel est d’avoir Er beaucoup plus d’imagination que les autres, et de 4 | connaître quel abîime sépare la médiocrité de la pléni- 4 tude. Il est admirable, enfin, que le même homme ait 2 | fait voir qu’il lui a dû d’être l’un des premiers parmi 4 les saints, après avoir été un des premiers entre les À | Qu’elle est touchante la vieillesse consacrée par un ngrand homme à la sainteté : même débile et presque F déchue, au déclin de lintelligence, elle nous touche. à
- Combien ne nous ravit-elle pas, quand elle est robuste, . € verte, riche en action, pleine d’œuvres? Aucun homme. D ne fait plus honneur à l’homme que Tolstoi. Il est $ sublime avec simplicité : point d’effort; c’est l’élan de 4 sa nature qui le porte. Peut-être y en a:t-il eu de plus profonde : de plus large, de plus vaste, il n’en fut pas. 4 | Cette nature d’homme est à l’image de son pays : elle g K
2 _ n’a ni montagnes perdues dans les nuées, ni océans en ; … tempête, ni profonds abîmes. Mais son horizon est à HS immense, son étendue semble infinie; toute la terre s’y PU déroule d’un seul tenant; et tout le peuple humain y ee L’incertitude des pensées, ou l’entêtement dans $ ù quelques-unes, — peu de vieillards y échappent. La pi Pl solidité logique est la marque de la vigueur et la santé lé de l’esprit. Avec les années, Tolstoï semble croître en : certitude; et même il gagne en souplesse. Il n’a rien écrit de plus rigoureux que son dernier ouvrage sur l’Art; et de tous les objets à définir, c’est le plus Ni Fe fuyant, et peut-être le plus difficile. Comme ces fortes
- épaules sur ce large dos, cet esprit est propre à porter ke toute sorte de charges. Telle en est l’assiette, qu’il : ne penche jamais plus du côté où naturellement il £ incline, qu’il ne s’écarte de celui où il ne veut pas aller.
- Tolstoï ne se défend pas seulement de suivre son inclination : il se préserve de croire qu’on ne la suit pas ’ assez. Quelle force dans un apôtre, qui, sûr de sa vérité, ; passionné pour y gagner les autres hommes, ni ne se flatte de faire sur eux une pêche miraculeuse, — ni . — surtout ne se plaint de ne rien prendre dans ses filets. En pareil cas, il est plus beau de ne pas se croire sans action que de se flatter d’en avoir une irrésistible. ÿ
- Tolstoï ne désespère point. Il n’est pas de ces enthou- j _ siastes qui se nourrissent d’espérances. Sa vie est triste. | Mais il a Dieu pour lui. Il pense que le jour du Seigneur “ ne peut manquer de venir. Il a cette force incalculable 6 ; d’une foi qui parle à la raison des hommes. Comme on ne l’eût pu convaincre en dehors d’elle, il s’assure qu’il È la convaincra tôt ou tard en eux. Il ne fait pas grand
fond sur ceux de son temps : il se détourne des hommes ‘À âgés; il ne prétend rien sur ces pécheurs envieillis. IL recherche les jeunes gens, les âmes fraîches, les cœurs ;
Tolstoï humilie de trop près ses voisins, ses parents, ses proches. Un homme si puissant est difficile à vivre: on ne peut l’accepter qu’en l’aimant. L’amour semble une ù servitude à des âmes trop petites. On croit garder son indépendance, en l’armant contre lui. On ne voit point que se débattre contre la tyrannie d’une force supérieure, ce n’est pas moins graviter dans son orbite. Sa vie est triste, dès qu’il la sépare de son Dieu et de son peuple. Elle ne lui serait, sans doute, pas supportable, sans la passion qui l’anime. Et enfin, sa plus belle récompense de s’être créé un monde, est qu’il y peut vivre.
Tolstoï ne raisonne jamais sur des idées pures; il les : qe ramène toutes à des faits. Sa religion est impossible à :
entendre, si on la sort du fait. La théorie n’est à ses F yeux que l’ensemble de la pratique. Il-n’est pas facile
d’en repousser les conséquences. Au temps où j’ai cru }
en lui, il ne me paraissait pas possible de faire son
salut sans cultiver la terre. L’idée fondamentale de
Tolstoï est celle de l’Évangile : Jésus montre de petits Fe
enfants à ses disciples, et il leur dit : « Soyez pareils à :
ces petits, si vous voulez entrer dans le Royaume des
Cieux. » — Pour Jésus, comme pour tous les Anciens,
et pour Tolstoïi même, le Royaume des Cieux, c’est la
vie heureuse. Pour être heureux, il faut être comme de
petits enfants. Jésus est le Dieu d’un peuple d’enfants
passionnés, qui met une violence de feu à vouloir cette
vie heureuse, — et ne l’a jamais crue impossible un seul ù
moment. Ce peuple même est mort avec son Dieu, — je
dis ceux qui l’ont crucifié; et n’a vécu qu’en lui ressus-
cité, — je dis ceux qui l’ont cru dérobé au ciel, le troi-
sième jour® Pour ceux-ci, l’idéal et la vie se pénétraient
continûment, Passionnés pour le ciel, ils ne quittaient
jamais la terre : leur volonté mystique et leurs co mbats
réels ne faisaient qu’un. C’est pourquoi Jésus ne pou ES
4 _ vait être le Christ et le Messie que dans cette race-là;
4 et il fallait qu’il fût le Dieu des Juifs avant d’être cle &
__ du monde. Plus tard, on l’a fait métaphysicien chez les 574%
ns Grecs; César éternel à Rome; enfin, prêcheur du libre ? pe
ë e droit de la conscience chez les Saxons. Mais s’il était … EL
possible d’imaginer Jésus chez les Grecs, esclave athé
Mes nien, il serait peut-être une façon d’Épicure ; esclave ES
_ romain, un stoïque à la manière d’Épictète. Or, Tolstoi, ES ë
7 pour évangéliste qu’il soit, ne peut s’empêcher d’avoir
AR du grec et du romain, comme tous les modernes. Quoi
| qu’il fasse, il connaît l’immense ressort de l’État et de 5
de la Science. Quoi qu’il veuille, il ne ressuscite le Messie + “0
Ee d’un peuple d’enfants violents et passionnés, que dans 43
| le monde moderne, qui est romain par la forme, et grec _ iS
par la pensée. De là, que le ciel de Tolstoï paraît si loin.
Be I1 a beau le montrer dans la volonté affranchie et dédai- Es
même. Jésus ne se soucie pas des villes énormes, des
continents en lutte, d’un bout de la terre relié à l’autre, _
É des sciences et de l’art. Tolstoï est forcé de s’en 5 ;
Le principe d’ « être comme des enfants » n’est doux
s que dans un monde enfantin. Là, même, il a du péril. 2208
; Ce monde court le risque de se noyer dans un fleuvede 30
lait. Mais si cet Éden peut se défendre de sa propre
innocence, il ne le pourra contre la méchanceté d’autrui. #
Une horde de Turcs aura bientôt fait, ici, de tout
mettre à mort; là, de tout détruire; ici et là, de violer > GE
in les petites filles et les femmes : ainsi læ race des
méchants profitera de la bonté des bons, pour perpétuer
ne sa propre méchanceté. Dans le monde selon Tolstoï, à _ la perfection est l’exercice de la défaite et du martyre. Le Royaume des Cieux est ouvert sur les champs : de la Mort. Sans doute. Il n’est que trop vrai.
ï Voilà en quoi Tolstoiï est épicurien. Il règne la même ataraxie au fond de son Évangile qu’au fond de la Physique d’Épicure. Épicure disait : Sache tout, — et
| laisse faire. — Tolstoï dit : Souffre tout, — et laisse
% faire. L’intelligence, chez le Grec, et, chez le Russe,
3e lamour de Dieu, ou charité, suffisent à tout. Tolstoï
; unit le stoïque et l’épicurien dans le même abandon de
} soi très apostolique. Il est curieux de voir que le Christ | y rencontre la victoire. Car c’est à peu près ainsi que le christianisme naissant a conquis la société antique.
Souvent, j’ai réfléchi sur la grande tristesse des livres de Tolstoï. Son accent n’était pas si désolé quand il ne savait où est la voie du salut, que depuis qu’il l’a trou- , vée. IL annonce le bonheur d’une voix sombre. Est-ce lhorreur du mal présent qui lui donne ce ton? — A la 3 vérité, il semble plutôt que ce bonheur soit désespéré. Jésus est le dernier mot de la sagesse humaine, — faute, peut-être, qu’il y en ait un autre. Ce monde d’enfants est le pis aller d’un monde d’hommes. L’innocence sans passion est la fin d’une créature, qui ne peut être passionnée sans être criminelle. L’enthousiasme de Tolstoi pour la vie n’est pas fort soutenu : il était beaucoup plus | robuste dans le temps de ses doutes, quand il craignaït tant la mort, quand il se torturait tant de vivre. Il con-
sent à la vie, plus qu’il ne l’aime. C’est une philosophie |
de vieillard : le mot en vient, quoi qu’on en ait, aux j lèvres, comme à l’esprit. Le Çakia-Mouni, aussi, a été roi, amant, père, avant de devenir un sage. La résigna-
Ru tion à la mort est le grand prix de la vie. Accepter ae >: : #3 mort, pour l’oublier. Oublier la vie, dans l’attente, sans PS _ pensée, de la mort. Les enfants font l’un et l’autre, et” non par principe : en quoi ils ont un avantage incalcu- 0 : 6 lable. Cette ignorance est la caution du bonheur. Et, en ‘Ss +4 À … effet, un enfant innocent, de bonne santé, de bon carac- 104 Éi ca: * tère, est à la fois un épicurien modèle, — et un parfait : 4 FE stoïcien : il accepte, il croit tout; — et il jouit de tout N selon ses facultés. : 1240 . lamertume. Il ne veut pas vivre seulement : il veut 170 4 ne lui suffit pas de jouir de l’heure : il veut jouir de TR toutes ; et il se compose un Moi, l’horloge où elles son- Le 4 | nent infiniment. Il veut même jouir de ses douleurs, par 4 | contraste. Non; l’homme n’est pas un enfant. Celui quiy ES ; prétend le plus, souvent le peut le moins. Il ne peut? E : 4 | s’il le pouvait, il ne le voudrait plus, peut-être. L’homme Ds 7 plein, comme il est tout volonté, tout acte et toute pas- Se pas, de ce qu’il craint. L’enfant n’est plus heureux, que ne: ; 1 parce qu’il est à peine. Qu’est un enfant? Quasi rien. — rs, ds ps Alors, je dis à Tolstoi : « Dans le fond, votre Evangile, 24 ; à fin de nous rendre heureux, veut que nous soyons 532 4 enfants, — pour être à peine. Mais il s’y cache une LR He : autre pensée, et la tristesse, selon mon goût, s’en étend n NE à toute chose : Le vrai bonheur, pour l’homme, est de 5 Re 2 n’être point. L’idéal de la vie, — s’il n’est pas le non- se % être, difficile à concevoir, ou absurde, pour qui est — me
est, du moins, une mort paisible : un ruisseau qui coule, à M
eu sans quitter un sable uni, — et s’y perd lentement. » Es A Une profonde horreur flotte parfois sur un calme rêve. # E
Les Églises, nées du christianisme, ne sont pas tou-
__ jours chrétiennes; car elles ont besoin de compter avec À le monde, comme avec Dieu. Il n’est pas dans mon dessein de dire ce que j’en pense. Mais je veux faire entendre que l’opposition de toutes les Églises de la terre ne saurait empêcher Tolstoï d’être un grand chrétien.
Les Églises chrétiennes peuvent finir, tant le siècle a |
d’exigences, par ne plus penser du tout à Jésus-Christ.
- Mais les grands chrétiens ne vivent que de l’amour de : ; Jésus-Christ ou de l’Évangile, et ne respirent que lui.
Nul signe ne les marque plus expressément ; et, pour | _ divers soient-ils entre eux, il les fait de la même famille. Cet amour continuel du Christ, dans la personne ou la
doctrine, il est en saint Bernard comme en saint à
François, dans le moine de l’Imitation si tendre, comme l
. dans Pascal si terrible, et dans cet enfant fra Giovanni de Fiesole, comme dans Tolstoï, le plus mâle des esprits. Le grand amour de Dieu a rendu tous ces hommes é
| également amateurs de tâches difficiles. Le royaume A a à du ciel est le seul où il vaille la peine de vivre : et, ; comme il est le seul où la vie soit, en effet, possible, il n’est pas un trésor sous la main, encore qu’on ne le paye
ae jamais trop cher, quelque prix qu’on y mette. Le lieu e Hé. | lavie,quine donnerait volontiers tout son sang pourle dé ” joindre? Considérez que vous ne mesurez votre peine gant re qu’à vos misérables joies. Pensez un peu à ce que la en vie veut dire. Et mesurez donc votre peine à la Mort, … IE ie ee — voilà le juste étalon de la vie. - 78 4 Ne Toujours, et partout, Tolstoï a regardé fixement la Fu Le. RCE mort. Il Va éprouvée dans tous les êtres, dans le prince DU 4 et dans le mendiant, dans l’arbre, dans la bête. Nul Fe homme ne connaît rien, qui ne voie chaque objet, avec D: __ lui-même, obstinément dans la mort. Les esprits valent … à pour la vie à proportion de la vue qu’ils ont de la 4 mort. Pénétrez les pensées de la mort, vous qui voulez Es $ vivre. Il n’est point de chrétien qui n’accole étroitement 5120 4 la mort, à la vie, en sorte qu’il fiance et marie de bonne Fes É : heure sa vie à sa mort, à fin d’en concevoir une vie ne | nouvelle, qui dure, celle-là, qui soit certaine, et qi puisse un peu remplir le vide affreux de nos cœurs. Le Malheur à l’idéal qui est sans difficulté : il n’a rien de “0 solide pour l’âme. Tolstoï n’accepte point tous ceux qui / A vont à lui. Comme tous les fondateurs de religion, ll M à veut des preuves ; il demande la plus rare, — une Fe 2 longue sincérité avec soi-même. Il faut craindre les : 24 fidèles d’un jour. Ceux qui sont aisés à gagner sont aisés à perdre. Que chacun se gagne, et s’obtienne de soi. Jésus-Christ demande beaucoup. C’est qu’il promet tte tout et le donne : Voilà comme pense Tolstoï. : pi . Les mots, et même les élans non durables du cœur, | ne sont point assez pour entrer dans le Royaume de N Dieu. Et, il est dès ici, selon que l’a dit Jésus et que Tolstoï le montre. Le véritable amour est la fleur la 4 plus rare de l’âme. Il la faut labourer longtemps, pour me € 20 5
à | que la semence prenne et que la tige croisse. Comme _ François d’Assise se fiance à Pauvreté, sa Dame, 2 Ft _ Tolstoï s’est uni à Humanité, la triste délaissée de tous ; … les hommes. Et il a recueilli cette veuve pleine de w larmes, pour l’amour de Dieu. DO: à S’il interprète bien ou mal l’Évangile, nul ne peut le : _ dire : car l’Évangile recommande le premier de s’in- é spirer de l’esprit, et de ne point se dessécher sur la É lettre. Que Tolstoï en ait la pensée, il suffit bien de cet
- amour infini, qu’il y puise, pour s’en convaincre, et des ; conséquences qu’il en tire pour la vie. C’est la grâce de ; l’Évangile, que la perfection du sentiment y est toute 6 simple. Les passions, par où l’homme se ruine, n’y sont S $ pas méconnues ; mais il semble aller de soi, selon Hé l’Évangile, de les vaincre. Tolstoi donne une impres- 4
- sion pareille; il propose à l’homme une vie qui ne paraît ardue que si, dit-il, l’on n’a pas ouvert les LE yeux sur l’horreur et l’absurdité de la vie du monde, à son contraire. Comme dans l’Évangile, et dans le même & esprit, Tolstoï montre au soir de chaque journée pure, ge le seuil ouvert de la Maison du Père ; et ce n’est point par parabole qu’il fait voir tous les hommes assis autour de la table fraternelle, en frères également aimés, s’ils se portent un égal amour, et pour qui le pain blanc et le sel sont préparés.
L’Évangile a les couleurs de l’Orient. Il est naturel j que Tolstoï, oriental comme un poète de la Bible, ait plus que personne le ton et le goût de l’Évangile. Mais, Ë
- au lieu de l’horizon étroit de la Palestine, il a l’imagi- “ nation des espaces sans borne de la Russie. Si donc il | interprète trop à sa guise le texte saint, il en a le sens
- par divination. Les grandes règles qu’il donne ont le
- Tolstoi vivant de Ft +
: caractère de perfection, à la fois voisine et inaccessible, qu’on remarque aux préceptes de Jésus-Christ: | Ai À
Leur sublime innocence est, en même temps, ce qu’il. = E y a de plus naïf et de plus profond : chaque esprit y 3 $ e reconnaît la plénitude de ce que lui-même y porte, Le ou naïveté, ou profondeur. Et quiconque médite cet ER. enseignement y découvre une vue insondable sur le #ÿ Une philosophie qui ne laisse pas de place au doute $ # est une religion. À Si Et toute religion, où s’exerce la critique, cesse même + 4 d’être une philosophie. LS La foi est grande, en ce qu’elle oblige. Et par là, en à dépit de tout, il y a une religion dans toute philosophie © É où le doute n’a plus de place. Elle aussi crée à l’homme La des devoirs. Vous avez, sur toutes choses, besoin de vous connaître des devoirs. On ne vous a que trop ME entretenus de vos droits. Il n’en est de véritables, qu’à Fr ceux qui les découvrent eux-mêmes, dans les nécessités . de leur nature, et qui les obtiennent de leurs souffrances k N et de leurs combats. Voilà des droits que ceux qui les ô x ont n’ont pas peu payé pour avoir. La vertu en est 7 universelle, mais à titre d’exemple seulement; elle ne ; suflit pas à donner une prérogative égale à ceux qui 4 n’ont pas également souffert pour elle. 5% Tolstoï est muet sur les droits de l’homme. Il ne lui LE
propose que des devoirs, en échange du bonheur, qui ; est dans la pureté de conscience. Il offre donc une reli: … ré
gion, car cette philosophie a la foi : elle en porte le carac-
tère capital, qui est de fixer entre l’individu et l’univers,
entre l’amour-propre et l’amour de Dieu, un rapport 1 immuable, où le doute n’est plus permis et où au ke
: _ regard de l’infiniment grand, le moi est un infiniment ‘00 ie petit, une quantité négligeable, un pur rien. Toutes les religions sont venues de l’Orient, parce que È 5 âme orientale immole entièrement le moi humain à . à l’infini : soit qu’elle l’en accable, soit qu’elle l’y absorbe ; 4
7 qu’elle l’y mesure ou qu’elle l’y perde. La foi est à ce ‘a … prix : c’est le point où toute philosophie, digne de ce a -_ nom, rencontre la religion; quelles que soient leurs ‘à trajectoires, le terme des forces est unique, et elles y E
Le Bien est cet infini où Tolstoï ne conçoit même pas
que le néant de l’homme résiste, car il ne prend quelque RS » réalité que par rapport à lui. Tous les Russes, à cet égard, k
ont l’imagination orientale. L’individu leur semble un #
point, et sa prétention de compter par lui-même une 4 vanité absurde. La politique slave est une expression £ concrète de cet esprit. La vie universelle hante leur ! pensée; et leur foi n’élude jamais cette toute-présence. ;.
De là, leur grandeur morale et leur rôle dans le monde; ns
- elle en doit être l’espoir contre le génie automate des ÿ
\ peuples saxons : si tant est qu’il ne soit pas illusoire É
| de nourrir une espérance quelconque pour le genre humain. Il ne vous est pas mauvais, en tout cas, de à | entretenir. Comme vous espérez pour vous, ne déses- -% ; pérez pas de lui : vous y avez votre intérêt. fe Les Russes savent souffrir; ils l’aiment cette souf-
É france, et en pratiquent la communion, qui seule permet À un amour si singulier. La mesure qu’ils font de toutes “A choses à l’étalon unique du bien, les engage à les toutes à
u dédaigner. Ils pratiquent, de nature, cette vie éter- 4e | nelle, qui rend misérables les promesses de l’autre. De : Ê la sorte, ils ne daïgnent, ou ne savent pas vouloir. sr
HR On conclut : la philosophie de Tolstoï estune doctrine BAPE Abe de vieillard. Et Tolstoi, en effet, va contre toutes les AE X6A assions. Il ne laisse à l’homme que celle du bien. LENS BA? Comme il semble en avoir eu, lui-même, beaucoup ‘ra d’autres, On incline à lui accorder que Sa vérité est SaDS En. 11 doute vraie pour l’homme de soixante ans; mais ne peut Ée ee 3 Vêtre pour celui de trente. SR 1e Toutefois, ce n’est PAS bien raisonner : OU, du moins, “es Er cette philosophie n’est pas d’un vieillard, pOur les rai- <e de. se sons qu’on dit. — Quand même homme et le chrétien Fe À Pré pe pourraient mener une vie bonne qu’à condition ne ee de la dépassionner; Tolstoi ne dit point qu’on ne soit
ME bon et juste, que purge de toutes passions. j1 ne donne 14 He pas davantage Sa religion pour facile; et il revendique :10 justement la difficulté de son idéal comme une preuve Fa 2 de la bonté de cet idéal même. Un esprit est trop Me? médiocre, en effet, qui g’attache à un idéal aisé, et Fa 7 sous la main. Qui le touche, le détruit : l’infirmité d’âäme Se Le la plus jrréparable est de croire à un idéal sans ER difficulté. IL vaut infiniment mieux n’y pas croire : ED à ces matières, le pire parti est de se plaire à s’abuser- bc 4 Tolstoï, jeune et passionné, aurait lutté pour sa reli- gà |
. gion, s’il n’avait dû la chercher; il aurait combattu de “ contre lui-même, au lieu de s’égarer en vains efforts. ÿ Où est l’homme un peu noble, qui ne se livre d’inces- “3 . sants combats? — Le malheur est de perdre sa force, s on ne sait au profit de quoi. Avec une humilité admi- 5e pe rable, cet orgueilleux Tolstoï confesse qu’il ne sera CE .… jamais un parfait chrétien, — et qu’il ne l’ignore pas. k Mais quoi ? dit-il : faites ce que je dis; ne faites pas ce ë É que je fais. Pour moi-même, je fais ce que je peux; ë faites tout ce que vous pouvez. Ne dites donc point de ai : ma doctrine, qu’elle est bonne seulement à un vieillard ; x _ dites seulement qu’il est plus aisé au vieillard de la bien ‘à …_ suivre. Il est vrai, pourtant, qu’un vieillard sain, robuste a . et vertueux est un modèle d’homme admirable à imiter. à
- I n’y a même rien de meilleur que lui, quand sa bonté à
- … est forte, qu’elle ne sent pas la faiblesse d’esprit, et ne 70740 peut aucunement passer pour un effet de la décrépitude. #3 Si les jeunes gens ne peuvent être des sages dépas- 0 _ sionnés, il leur est du moins possible de tendre à la pe ï: sagesse; encore. mieux de l’aimer, et de n’être pas fe . indulgents à leurs passions, surtout aux plus viles, ë _ comme il leur arrive souvent, — et comme il arrive tou- à ’ jours aux hommes dans la force de l’âge, quand ils s’y Es …_ livrent. Toute vertu suppose une victoire. Il est bon de j à î . s’en proposer sur soi-même. Le vieillard l’obtient peut- me À être avec moins d’effort, et c’est sans doute parce qu’il a F 3 * aussi moins de force. Mais en faut-il conclure que le st …_ jeune homme ne le puisse pas ? |
- Tolstoi aura toujours le droit de répondre que ladul- ss tère n’est pas seulement un crime à l’homme vieux, e . mais au barbon et au jeune homme. Il n’est peut-être À pas fatal à la nature humaine que les jeunes gens ne
puissent vivre sans être adultères. Et, du reste, le
à remède qu’y voit Tolstoï confond cette sophistique. Pour ne pas être adultère, il montre au jeune homme que son devoir est de se marier. De la sorte, cette philosophie
n’est pas faite à l’usage des vieilles gens. S’il est facile au vieillard de n’être pas adultère, il n’a qu’à ne pas se marier. Et si le jeune homme a des passions que le vieillard n’a point, il n’a qu’à prendre femme, où le vieillard ne doit plus prétendre.
L”Évangile, selon Tolstoï, n’est point une règle aisée; mais il n’est pas légitime d’en faire une règle impossible. Au surplus, toute morale souffre la même difficulté : dans sa pureté parfaite, elle n’est pas possible, à moins d’un hardi défi à la nature, car l’homme est naturellement immoral; et de même que la religion naturelle n’a rien à faire ni avec la religion, ni avec la nature, la morale de la nature se moque de la
Ils sont unis dans Tolstoï; il ne peut pas en être au- 10 trement. Toute la philosophie de Tolstoï est sociale. C’est. 54 . … l’ennemi né de la métaphysique, le moins allemand des “1
- esprits. Le jeu des abstractions lui inspire un dégoût 4 _ invincible. Il ne voit rien à considérer hors de l’homme. ASE Il appelle vrai ce qui est humain, et concerne l’homme °a en société : car aucun philosophe n’a eu, plus que lui, 4 ô la conviction que l’homme est l’animal social par excel- LA lence. De là, qu’il est injuste pour les anciens, lui qui 100 raisonne à leur manière. Toutefois, à la cité des citoyens, Î à il substitue la cité de Dieu. Il en croit l’heure proche; #4 et il en est partial contre Athènes. Le petit cercle qui ‘4 enferme la cité antique lui semble d’un horizon si e restreint qu’il l’appelle barbare. C’est qu’il n’est pas Fe sensible à la beauté en elle-même. On le voit bien, : 7
- dans sa théorie de l’art : il nie la beauté, et n’en fait ” qu’une relation sociale. 1e | Quiconque n’est pas sensible à la beauté ne peut l’être K 4 au monde antique. Tolstoï veut qu’on lui définisse la 4 beauté : il a raison de tourner en ridicule toutes les %
mes 4 _ Tolsioi pivant DR SA _ défend de définir la bonté : elle se sent de soi; n la” x02 #4 _ connaît en conscience; elle passe toute formule. Onen 4 < Je pourrait dire autant du beau. Mais Tolstoï mérite qu’on #0 k _ fasse un effort plus généreux. La beauté est la perfec- En 4 tion vivante du moi. Elle est la révélation d’une vie sen s suelle et parfaite, le plaisir suprême du moi en équilibre, Fo qui jouit pleinement de l’harmonie entre sa volonté et PT É - ses moyens, sa pensée et ses sens, sa puissance et ses effets. L’art est égoïste. Tolstoï ne le purifie pas du ; moi, ou bien il doit le sacrifier. Fe ; Sans opposer une esthétique à une esthétique, il faut Nr. < reconnaître que Tolstoi juge de l’art selon des règles … 5 . morales, comme il juge de la philosophie. C’est toujours 4 es selon le canon social; c’est toujours selon la norme de Et l’utilité publique. Or, il arrive au véritable artiste de ne Ne ; pas s’en soucier, Si on accorde à Tolstoi son principe, ; il faut tout lui accorder. On ne peut vivre humainement : que si l’on fait du bien à tous les hommes; on ne le peut ee que si l’on vit pour tous, et ne vit pas pour soi. — 1 Tolstoï fonde là-dessus son édifice. Ainsi, le sens de Re la vie, pour lui, n’est pas une recherche de l’ordre 4 Ë spéculatif ni de celui des sciences. C’est une recherche + éthique, et l’explication d’un ordre de faits capital “4 pour l’homme en société. De la même manière, le sens £. 73 de l’art est un problème, en quelque sorte politique. À 4 Il parle souvent de l’art, comme un paysan chaste, 2 égaré dans un musée. Il a de cette âme naïve, quise prend d’abord au sens réel des images; il se l’est donnée, peut-être : sa volonté accorde, sans cesse, la théorie LÀ avec la vie. Il trouve un principe juste, que le malheur ‘e je | des temps a seul pu rendre douteux : à savoir que 2 l’œuvre d’art doit être intelligible. Ce qui n’est pas clair “3h
_ pour l’esprit n’est pas humain, et n’est ni de l’art, ni de | “la beauté. L’art a toujours été une révélation du cœur v
- par la pensée, et de la pensée au cœur. L’émotion qu’il donne est universelle, — parce qu’il s’adresse à l’esprit
par la voie des sentiments. Son privilège est de rendre _ clair à l’intelligence, ce qui est senti par la pitié, la haïne et l’amour. Tout ce qu’on découvre, à la longue, dans le . grand artiste, importe beaucôup moins que ce qui est impliqué, du premier coup, dans son œuvre, par l’émotion qu’elle donne. La pensée du poète peut prêter à une . multitude de gloses et de commentaires. Ce qu’elle a | … d’essentiel est universel, est humain, — et, par là _ gagnant le cœur, s’établit dans tous les hommes : la FO : # condition unique est qu’ils ne soient pas trop inégaux à £ ‘ l’artiste, en sensibilité. Il est donc vrai qu’un art sans . clarté, sans voie directe au cœur, n’est pas viable et n’a
. pas de beauté. Un art inhumain est absurde, comme un … art qui nie la beauté. L’utilité suprême de l’âme ne peut à … être méconnue : elle veut s’élever au-dessus d’ellemême. _ L’art est le moyen qui l’y aide, et par là une sorte de - religion. L’œuvre d’art est une prière. L’enfant voit 1:14 | tout son monde dans le « Notre Père », qu’il récite avec _ ferveur : dans son œuvre, le véritable artiste met tout . Je sien. La simplicité est ce qu’il y a de plus grand, — car elle contient tout Je reste. L’ambigu et le recherché LE n’ont qu’un faux mystère. Un poème, simple et clair comme une fleur, est incommensurable ; mais il semble Ë « tion de chaque homme eût voulu trouver pour s’expripor elle-même. Horatio, qui n’a pourtant pas l’âme — d’Hamilet, devine l’infini de ses troubles : qu’est-ce … davantage qu’un cimetière à traverser? Quoi de plus
LÉ _ vulgaire que de heurter du pied, dans la te re brune, | Es __ fraîchement remuée, un ossement déjà verdi? Que diraiSIDE je plus, d’un poème admirable, qu’il est une fleur des : Fa _ champs, comme la rose dans le pré ? Ou, moins et mieux __ encore, une herbe verte dans la prairie? — Qui ne sait 2 combien cet humble brin d’herbe est infini et mystér ux 4 A en son être? — Maïs sa forme est ce que l’esprit le plus 5 simple conçoit sans aucune peine et ce qu’il connalt 168 : Be, mieux. Ce qui n’est pas un objet de pensée n’est rien. ut - pour l’homme, et n’est rien, non plus, pour l’art, car Se l’artiste est surtout l’ouvrier intellectuel denos émotions’ ESS J’accorde que l’art se réduise aux sensations seules : SL plus que jamais, il lui faut être direct et même grossier “st TARRe car les objets des sens dépendent encore plus des lois. Re SE universelles que ceux de la pensée. “T2
L’orgueil de Tolstoï est immense; mais on en juge mal, communément. Beaucoup de personnes sont bles- | : sées des arrêts tranchants qu’il porte, depuis qu’il prononce sur le bien et le mal, sur la bonne et la mauvaise : qualité des œuvres, par rapport à la morale chrétienne. | Et peut-être n’est-on si sensible à la sévérité de ses jugements que depuis le temps où il se mêle de prononcer sur les ouvrages de l’esprit. En France, comme à FR Florence ou à Athènes, la sévérité en cette matière ne se pardonne pas; et presque tout le monde y voit de l’insolence, car chacun craint de passer par cette épreuve, s’imagine maltraité, et se révolte à l’avance de l’être. Quand Tolstoi ne faisait pas le procès de l’art, il ne paraissait pas d’un orgueil si intolérable. Ce n’est pas qu’il l’eût moins âpre et moins fort, mais il ne s’exerçait que touchant la vie, la vérité et le bien; et ce sont de | petits objets, au prix de l’amour-propre et de la vanité d’auteuf. Il est vrai qu’un jugement si dur, et si à l’aise dans le mépris, étonne venant d’une âme chrétienne et | d’un esprit où la charité doit avoir le pas même sur s l’exacte justice. Mais il n’est pas loisible, même aux plus
grands apôtres, d’être chrétiens parfaits, comme les TS dE Ée solitaires. Ils ont l’épée de saint Paul; et même quand < Fe _ils en détestent l’usage, — bien plus, quand le doute RES RS les prend de son utilité, — c’est sur le glaive qu’ils LE: _ s’appuient, comme on voit, selon la profonde pensée … h. ne re de Raphaël, saint Paul méditer, la main sur son arme, 31 _ aux mérites singuliers de sainte Cécile, à la victoire de ne … la musique et de la seule douceur. Les apôtres sont 2 2e _ nés pour combattre; et la lutte porte en soi la dureté. : Il est douteux qu’il y ait jamais eu une grande âme
- sans orgueil, — ou une petite sans vanité. Toute la diffé … Da a. _ rence de l’orgueil des unes à l’orgueil des autresestde __ savoir où on l’a placé. Dans tous ses livres, Tolstoï est”: # SR | orgueilleux : il accuse son amour-propre d’enfant, 3 comme son entêtement d’homme fait, qui s’opiniâtre ne. z dans ses vues, et les préfère à celles d’autrui.Toutefois, #4
- plus lorgueil de Tolstoï est sûr de lui et se déclare sans Ne. “à égards, moins Tolstoï lui est sévère. Et il y aurait bien A ; lieu de s’en étonner, comme d’une singularité morale er | tout à fait contraire à l’idée qu’on se fait d’un saint, _, d’un chrétien, ou seulement d’un sage, si cetrait m’était 4 ee précisément le plus propre à marquer le véritable carac tère de cet orgueil. 3 Au début de sa vie, Tolstoï rougit de son amour- 4 propre. Plus tard, il en souffre. Il est si loin de la vanité, à Ex N qu’il ne craint pas, souvent, d’en avoir l’apparence. En quoi il fait bien : il n’y a qu’un petit homme, pour se £ 3 tromper si grossièrement, et trouver de sa vanité dans TT ces grands orgueilleux. Jamais on ne surprend Lévine, =: 723 ni Bésoukhow, satisfaits d’avoir raison. Ils sont déter- “ES minés critiques, et ruinent les opinions des autres, par Sa besoin d’y voir clair et d’être sincères avec eux-mêmes. 32 k
_ Maisils ne se savent point de gré de le faire. Ils en soufe frent plutôt; et même, quand ils semblent intraitables
- aux gens de leur société, fiers de penser à l’encontre de “tout le monde, ils n’en sentent en secret aucun conten_ tement. On les tient orgueilleux; et, se défendant de “ … l’être, ils souffrent surtout de ne l’être pas. 4 | Est-ce donc que Tolstoï aime tant l’orgueil? — En | rien : il en sait la malice; il en a éprouvé les doulou- 1 reuses chances, et ces maux qui vont jusques auxfureurs 3
- convulsives; son esprit enfin, avant d’en être purifié par à
l’Évangile, ne lui laisse ignorer aucun inconvénient de |
cette passion. Mais il voudrait la sentir en lui, pour (
être sûr qu’il en sent la cause. Il voudrait avoir l’orgueil
qui, en un homme de sa sorte, n’est qu’un effet de la
certitude d’avoir raison. Pour tout dire, l’orgueil de à à:
Tolstoi se réduit à la conscience nette de la vérité. Cet
orgueil étrange est un témoin de la foi. “ Voilà pourquoi Tolstoï se reprochaït ce qui y res- ÿ semble, et combattait l’amour-propre en lui; — et voilà pourquoi il lui donne carrière dans toute sa force, et ne ; semble pas se soucier d’en modérer seulement l’éclat. _… Il n’est pas facile aux hommes, aujourd’hui, d’entendre ï un orgueil, d’autant plus violent, que l’orgueilleux croit y mettre moins de lui-même. La foi conseille l’humilité, et même la commande. Mais cette foi est celle qui : procède de la Grâce, et d’un don bénévole, de loctroi … prière dans la foi de Tolstoi. Je l’ai déjà dit : sa foi est . … prouve aux hommes, dont le cœur est assez pur pour manie pas corrompre le présent limpide qui leur est fait \ - du vrai par la raison.
1108 C’est la raison qui persuade la raison, ét, l’armant de 3 % la vérité, la convainc de gagner le cœur. Il suitdelà ER que l’orgueil est la force que la raison met dans ses preuves, et dont elle poursuit le contraire de la vérité, ss _ soit par le sarcasme, soit par le dédain. Il »‘y a, pour à _ ainsi dire, dans cet orgueil, rien de l’homme ni dd 20 ; caractère : il est tout de l’esprit. È 13 | La vérité est, de soi, aussi violemment orgueilleuse vis-à-vis de l’erreur, qu’elle est humble avec elle: même — car il n’importe rien autre à la vérité que 50 se d’être vraie. Considérez que tout l’orgueil est dans ce Pen ÿ que nous mettons de notre personne en nos actes €t : nos paroles. Mais, pour orgueilleux qu’ils fussent dans & le fond de leur cœur, Descartes, ni Spinosa n’ont me. point d’orgueil dans leurs théorèmes. On ne peut Es. reprendre Spinosa sur son orgueil qu’en n’écoutant 4 : point ce qu’il dit, et qu’en donnant toute son attention 4 Tolstoï est un homme de ce temps-là, — et je veux Mi: dire d’il y a vingt siècles. Comme Descartes, il me fait u ee l’effet d’un ancien. Leur orgueil, comme tout le reste, De. 5 tient au pouvoir capital qu’ils accordent à la raison. Dès lors qu’ils croient tenir la vérité, ils en accablent 10 le mensonge et l’erreur : et c’est bien fait. La vérité sera toujours plus dure et plus résolue, plus ferme en son propos contre l’erreur, que le bien et la vertu 4 contre le vice et le crime même. Rien n’est terrible pour NA l’erreur, comme la vérité démontrée : elle ne la. Si condamne pas seulement, — elle l’anéantit. De la sorte, 2 ; Tolstoï, assuré d’être vrai, saisit les erreurs et les réduit à néant. Il ne distingue point entre celles du | jugement et celles de la conduite. : #0
ie _ Je ne controverse point contre Tolstoï; je le montre.
_ Si son Évangile est le vrai, il ruine justement les mœurs %
à …._ et les œuvres, qui y sont opposées en principe. Il ne lui
_. faut qu’un mot de paysan, pour priver Wagner de ses
droits sur le cœur des hommes, et les convaincre de
-_ … fuir les charmes de cette sirène. Quand Tolstoï dit d’une à
54 disparaître ; il ne lui en faut pas d’auire motif. Et, sans ne
doute, si on prend cet arrêt de lui, comme on ferait
; d’un autre homme, il semble plein d’un orgueil intolé- à
; rable : pourquoi l’intelligence de cet homme se donne-
è t-elle pour la mesure de toute intelligence ? — Un tel: + excès du sentiment propre serait sans excuse. Quoique, | du reste, en l’occasion, un Tolstoï fût fondé à prendre en parfait mépris tous les auteurs, moins deux, et les œuvres qu’il jette au néant. Mais il en a une raison, ; qui le dispense de toute autre. Il mesure les objets Fe humains sur le rapport qu’ils ont à une quantité ; divine, — qui est la vérité. Et l’instrument de la mesure, 3 cette intelligence, qui ravale à néant ce qui lui échappe, ë
… n’est pas, pour Tolstoi, l’esprit de Tolstoï même : maïs, i te seulement, la faculté mise en tout homme d’atteindre ;
- cette divine réalité, et de la reconnaître. L
Tolstoi est le centre de chacun de ses grands ouvrages. Il en fait l’unité, que l’esprit léger ne leur : voit pas d’abord. Ces tableaux immenses de toute une ; époque, de toute une société, sont le cadre d’un drame É particulier, où le sort d’une conscience se joue. Il y va ” toujours de la vie, pour ces héros; et, comme pour k Tolstoï, leur vie n’a point de sens, que dans son étroite k union avec la vie universelle.
Dans Guerre et Paix, il s’agit, avant tout, de savoir 2 quel effet les catastrophes de la patrie ont sur Pierre * Bésoukhow, et le rapport de cette vie à celle de tout LS le peuple. Bésoukhow est le raccourci de toute sa % race, l’homme de grande famille où, grâce au mélange œ du sang et au hasard d’une naissance irrégulière, la À nature du moujik prend conscience d’elle-même; il Lx arrive que cette histoire d’un seul, loin d’être un épisode 4 du poème, en est le sujet véritable. Les immenses à proportions d’une épopée nationale cachent ce dessein » avec un art infini. La colère d’Achille se mêle, à peu” à près de la même manière, à la guerre des Grecs contre 3 Troie, qui est l’Iliade. à
Anna Kharénine est l’occasion, pour Tolstoi, d’éprouver toutes les idées morales et les principes où notre société repose. Il les prend dans leur pureté, et les suit jusque dans le feu de leur propre révolte, où ils se désagrègent et se dissolvent., Les malheurs d’un couple passionné sont l’épisode le plus frappant de cette histoire. Mais les doutes et les expériences de Lévine en forment le fond. Le témoin de la tragédie, qui en fait constamment l’analyse, est le héros du drame : : il est au cœur de ce monde condamné, dont les formes de mort sont plusieurs fois sur le point de l’emprisonner lui-même; mais il garde la vie, et il la doit, peut-être, à la recherche perpétuelle des conditions où elle est possible. La douloureuse amante, qui avait en elle toutes les forces et toutes les séductions de la vie, en est dépouillée, peu à peu, par les crimes sans nombre d’une société si absurde, qu’elle fait le mal et le subit également, presque sans être criminelle : « Je me suis réservé la Vengeance », dit le Seigneur. C’est l’inscription mise par Tolstoi au frontispice de l’œuvre. Tout ne finit point avec la mort d’Anna, — ni sur le désespoir de Wronsky. Ils étaient condamnés avant de naître, étant sans remords de cette société, dont la vie est une mort continue. La Guerre et la Paix s’achève sur une promesse de vie, mélancolique et admirable : on voit poindre un jour nouveau, en tout pareil aux jours écoulés, dont l’importance semblait unique, les | péripéties sans secondes, les événements irréparables; — et pourtant, Bésoukhow ayant fondé une famille, les fils ayant pris la place des pères, la vie, semblable à elle-même, recommence. Dans Anna Kharénine, les maux de la passion tuent leurs victimes ;
: et les hommes, qui y ont échappé, pour une cause ou l’autre, continuent de vivre : Lévine, qui a été le
| confident de tous, l’est enfin de la vie; et la scène
ne se ferme que sur cette révélation capitale : il fallait au milieu de ce monde, plein de contradictions,
| d’absurdité, de maux, de fautes et d’erreurs, — que l’univers dît son secret à une conscience d’homme.
La docilité exemplaire du peuple russe envers le destin a été l’instrument de sa profondeur psychologique. Que la conséquence n’en paraisse point singulière : le sens de la fatalité est à la base d’une conscience
4 profonde. Le peuple russe, habitué à souffrir, dédaigne l’accident. IL en arrive aisément à ne pas tenir grand compte de ce qui le touche. Nulle part, on ne se donne … moins la mort, — et nulle part, cependant, on ne meurt mieux. Je veux bien qu’il tombe par là en torpeur, et qu’un nombre immense de ces pauvres diables ait passé des siècles dans un abrutissement stupide. Il suffit que les yeux de la pensée s’ouvrent sur ce monde intérieur où, pendant son sommeil, elle a seulement vécu, — pour qu’ils y voient plus loin que n’ont accoutumé les autres. Tolstoi est le Russe qui a vu ce fond caché. On suit en lui l’histoire entière du génie moscovite. Peu de poètes ont jamais été d’une telle importance pour leur nation.
Tolstoï est né d’une famille noble, des premières du pays, mêlée en tout temps à son histoire. Le grand seigneur, aujourd’hui même, en Russie, est encore un produit de l’artifice. A ne le prendre qu’en ce quil | montre de lui, nulle part un tel abîime ne sépare le peuple de l’homme de la première classe. Il est ce qu’on | veut qu’il soit. Pendant un siècle, on l’a connu sous la |
” forme du marquis français. Il a passé de ce style à celui de l’Angleterre. Il a porté d’autres habits encore, et s’est toujours déguisé à s’y méprendre. Mais le masque, pour ) habilement fixé qu’il soit, l’est sur une chair, des os, et le sang russes. Toutes les modes de l’Occident n’étouffent pas cet Oriental. D’abord, il garde sa force, qu’il aurait dû perdre, ayant imité les vices de ses maîtres plus facilement que leurs vertus. Toutes sortes de corruptions n’ont pas gâté le fond de cet homme, | qui excelle à se corrompre : s’il gagne la gangrène de l’Europe, le plus souvent elle ne lui entame pas le
- barbare : c’est l’être neuf et sain qu’on veut dire. La même force, qu’il porte dans le vice et l’hypocrisie, nous est garante de celle qu’il a pour le bien et la vérité. Sans aucun doute, ceux de ces Russes, qui à _ cèdent à une corruption si multiple, y atteignent un ! degré inconnu de méchanceté. Ils y mettent une réalité sensuelle, un scepticisme froid, une cruauté décidée et glaciale, où les Anglais eux-mêmes ne parviennent point; car, chez ceux-ci, la raison vacille de bonne heure, et la demi-folie est habituelle au demi-équilibre. … La force sensée que le Russe corrompu peut exercer dans le mal est un prodige. Il serait trop long de montrer d’où ce monstre tire sa vigueur, et de quelle moelle il est nourri. Au contraire, le Russe qui résiste, ne perd pas son { vernis de politesse et rentre en ses vertus de barbare. Le sol cultivé porte une plante plus vigoureuse. Le tempérament moral reprend le dessus. D’un ancien capi- . taïne, qui eût mené une province à la tartare, il naît
quelquefois un philanthrope mystique, ou un de ces rêveurs, incapables d’agir, mais qui, même ivrognes, mettent tant d’humanité dans leurs songeries. Quand la crise morale, par où passent ces hommes, laisse leurs : muscles intacts pour l’action, ils y font preuve d’une intelligence et d’une valeur étonnantes. On a dit de cette haute classe, où la Russie recrute presque tous ses hommes éminents et ses hommes d’État, qu’elle forme un des groupes humains le mieux doués, le mieux armés pour la vie, et le plus hardis en entreprises, qui se soient produits sur la scène du monde. Tolstoï aurait compté dans leur nombre, s’il avait voulu. Comme ils sont à la tête de la société qu’il voue à la destruction, Tolstoï ne se lasse pas de les combattre : son opiniä- treté et ses sarcasmes sont la mesure de ce qu’ils
Tolstoï les connaît bien, dans ce qu’ils ont de pis et d’excellent. Son frère a été ministre. Sa famille a toujours occupé les plus grands emplois. Lui-même a été tous ces hommes, les uns après les autres, avant de rompre avec cet ordre social. Il en a longtemps suivi les modèles, comme son temps les lui offrait. Pourtant, la passion qu’il y portait, et le mépris secret dont il ne cessait de se poursuivre, l’en distinguèrent dès lors. IL raconte comment, à vingt ans, il plaçait l’idéal de la vie humaine à être « un homme comme il faut », de la tête aux pieds ; et, quelques tortures que lui aient coûtées ses prétentions à l’élégance, il avoue n’avoir jamais atteint à la perfection de niaiser. Il ne s’y élevait pas au-dessus du médiocre. Il en désespérait. D’amour-propre vain et timide, épris de rêves romantiques, jeune officier à la Byron, comme Pouschkine et Lermontow, il
n’était pas loin, à cette époque, de mettre très haut une origine noble, de grands biens, une mine galante, les croix, les cordons, la clef dans le dos et la gloire des cours. Pierre Bésoukhow, dans la Guerre et la Paix, sacrifie encore, jusqu’à la trentième année, à la vanité mondaine. Maïs il se guérit bientôt de l’ambition, et de élément — force ou faiblesse — qui s’opposera toujours à son succès dans le monde. Il ne peut pas plus être un dignité « d’homme comme il faut ». Bésoukhow prend part à la grande guerre, et la voit de ces yeux, qui ont suivi le siège de Sébastopol, avec une attention si profonde. Expérience décisive : la mort, le sang versé, les blessures, les ambulances, la pourriture d’hôpital ont effacé, dans cet esprit en quête de vérité, toute créance à l’héroïsme. En ce temps-là, Tolstoï avait 30 ans; et il quitta l’armée. — Il peint, dans Bésoukhow, son personnage au milieu de ces scènes terribles, comment et sous quelle forme il en est sorti. Bésoukhow s’éveille à la conscience, parmi les maux de la guerre et les souffrances du peuple. Il cherche sa voie morale; et, presque à son insu, il ne rentre en lui-même, et dans l’homme, qu’en dépouillant le grand seigneur. L’homme d’emprunt, comme on le fabrique à Pétersbourg, laisse paraître le Moscovite. Ce bon géant vainement a forcé sa nature ; il se redresse : on a eu beau courber l’arbre, on ne l’a pas mutilé, et il tient à ses racines. Bésoukhow paraît aussitôt ce que le monde ne croyait é pas qu’il fût : d’intelligence vaste ; d’une force et d’une pureté de cœur incorruptibles ; d’une candide bonté, qui ne craint pas de verser dans la faiblesse. Il ne lui
manque que la volonté ; et une doctrine ferme sur la vie : car, il ne saurait vouloir, à moins de tenir le vrai. Tolstoï, avec cette perfection d’art que la réflexion seule aperçoit, a fait de Bésoukhow un homme timide et | gauche, taillé en colosse. IL est propre à tout ; maïs il | semble emprisonné dans sa lourde et puissante nature. Il est faible en apparence, obéissant, presque endormi : mais vienne un grand devoir, vienne la nécessité d’agir, | — et l’on sent quel ressort meut cette masse. Il se fera | voir, alors, puissant en dévouemént, en amour, en exquise délicatesse ; et il a la vertu suprême des cœurs sans défaut : un intime et irrésistible courage. En lui, c’est vraiment la Russie qui prend conscience de soi. IL rejette pour elle les croyances étrangères, après les avoir tentées toutes : essai loyal jusqu’à la naïveté et . la maladresse, mais qui ne pouvait suflre. Au jour du danger, on ne doit se guider que sur soi, — et non sur l’exemple des autres, fût-ce des plus | excellents. Comme Bésoukhow, la Russie, au moment de la catastrophe, après avoir tant attendu des géné- raux et des diplomates, de Stein et de Barclay, des ministres et du tsar même, tourne enfin les yeux sur le moujik, et le paysan russe fait son salut. À combien d’erreurs, de crimes involontaires, de coutumes perverses, Bésoukhow et la Russie, rougissant de leurs propres forces, la vue courte, les membres embarrassés, ne s’étaient-ils pas abandonnés dans leur mollesse ? — Mais quand Bésoukhow, dans le malheur de la patrie, a tout perdu, et l’intérêt même de vivre, — le moujik, qui a tiré la Russie de la mort, lui rend le goût de la vie. Bésoukhow se connaît un frère dans l’humble . camarade, dont ni les souffrances, ni la mort ne désarme ;
la foi. Tolstoï a compris que le peuple russe est né en à ce jour. Dès lors, Bésoukhow décide de vivre à la mode de son peuple, en paix, presque en communauté, s’il se peut, avec tous les hommes de sa race, en formant un foyer, où tous ont, plus qu’ailleurs, quelque chance d’être admis, — et le plus près possible de | la terre.
Lévine n’est autre que Bésoukhow retiré dans ses quartiers, à la campagne. La vraie Russie est aux champs. Les villes y sont, presque partout, de grands villages. Lévine comprend assez tôt qu’il n’est pas plus possible à l’homme policé de faire un paysan, qu’au paysan de devenir un seigneur. Le paysan se préfère au seigneur, et se moque du seigneur qui ne
_ se préfère pas au paysan. Quel éloignement de l’apparence du moujik, à être un moujik soi-même : Et, du reste, à quoi sert de l’être ? — Lévine ne touche pas, du premier coup, à ce désenchantement. Plus tard, une : foule d’expériences l’ont instruit : il ne doute plus qu’il ne continue à se nuire, s’il sert ses paysans, — et qu’il ne peste sociale qui règne en Occident et dans les villes.
Il ne voit pas avec moins de clarté quels maux rongent la Russie. Les remèdes qu’on y propose lui paraissent f dangereux et ridicules. Il ne se paye pas de panslavisme ou de philanthropie. La famille, qu’il crée à son tour au foyer même où il est né, ne le satisfait pas davantage. La vanité universelle de tous les efforts, de tous les partis, de toutes les conditions possibles de la
vie, l’obsède au point de l’empêcher de vivre. Il ne lui reste qu’une vérité certaine : c’est que le moujik, ce grossier paysan, connaît seul le sens de la vie; et que,
parfois, ce misérable paysan, même dans la pauvreté, | même dans la vie, même dans la mort, trouve le
Tolstoi avait appris qu’il ne fallait point compter qu’il fit jamais un moujik véritable de lui-même. Il savait, en outre, que ce paysan n’est point du tout l’homme parfait. Il ne doutait plus qu’aucun homme, de quelque classe qu’il fût, ne gagnât rien à être d’une autre classe qu’il n’est, — en l’admettant possible. Il en conclut qu’il fallait chercher une condition nouvelle, propre aux uns et aux autres. Or, ayant connu que le bien seul est commun et nécessaire à tous, — comme étant la condition du bonheur et sa fin même, — il trouva que si l’homme veut répondre à ces deux nécessités de son être, s’il veut être à la fois heureux et juste, il ne lui reste que l’issue unique de mener une vie
Les nombreux portraits qu’on a de Tolstoi reflètent exactement les époques de sa vie morale. (1) On en a
( ») Les plus caractéristiques sont : 1° Celui de 1856, où il est dans une compagnie d’auteurs, parmi lesquels Tourguénew, Ostrowsky, et Gontcharow. Tolstoi est debout, en uniforme, le visage rasé. C’est le seul portrait de sa jeunesse, où il retienne lattention. La figure n’est pas belle; mais un air sombre, en partie voulu, et comme décidé à n’être point confondu avec les autres. Derrière eux, il semble plutôt garder ces gens de lettres que faire partie de leur société : on le dirait prêt à les reconduire en prison. 2 Un portrait de 1872, avec toute la barbe. Aucune recherche, ou si quelqu’une, celle du contraire de l’élégance. La barbe épaisse couvre le visage jusqu’aux yeux. Les cheveux, coupés ras, font paraître le front plus sec et plus réduit qu’il n’est. Les yeux et la bouche ont une expression brutale. Voilà l’image d’un homme mécontent de tout, et de lui-même. Pourtant, le regard semble déjà passer au delà de l’objet présent. 3 Un portrait de Moscou, vers 1885, quand Tolstoi vient de découvrir la vérité et la vie. Il
de l’âge de 30 ans à celui de 70. Ils semblent n’être tous que des ébauches, souvent malheureuses, à la grande image du vieillard.
Il n’est pas de très haute taille; pour un Russe, il est plutôt moyen. Il a les épaules puissantes et larges, le dos vaste, le col épais et robuste. Il respire la force; sa poitrine est un bloc solide et musculeux. Sa vigueur, même enfant, était déjà très grande. Vieillard, il a les apparences de la pleine maturité. Il est d’une verdeur qui étonne, droit, ferme sur sa base, libre de ses mouvements, les bras capables des travaux les plus pénibles, les jambes bonnes à des marches prolongées. Son squelette est osseux, et dans sa, personne les muscles dominent. Il a les mains plus belles qu’on n’attendrait d’un homme qui en a fait ses ouvrières; larges du reste, et dures. A l’âge où il est parvenu, sa chevelure et sa barbe sont blanches. Il avait le poil noir, très épais, rude et abondant. Sa figure, si belle aujourd’hui, ne l’était pas, à beaucoup près, autant < dans sa jeunesse. Il dit lui-même qu’il a toujours été laïd, et qu’il en a plus souffert que de rien autre. Son règne sur cette figure un calme, une douceur sérieuse, une tristesse admirable. La barbe longue n’est plus hirsute. Les yeux ont la paix; ils fixent sans âpreté ce qu’ils voient; ils ne s’attachent pas avec trop de passion au but qu’ils se proposent. Ce sont les fiançailles de Tolstoï avec la vie nouvelle. Il ne lui reste de l’ancien homme que les cheveux, moins courts déjà, mais trop abondants encore, partagés, d’une manière désagréable, en deux bandeaux coiffés avec soin, sur le milieu de la tête. 4 Le dessin de Répine, de 1888, si connu : Tolstoï fauchant, une casquette sur le front, la barbe longue, balayée en épi par le vent, le corps vêtu d’une blouse russe, serrée à la taille, les jambes chaussées de grandes bottes. Ce croquis est plein de vie et de force: 5 Enfin, les deux portraits de 1894-1895 : Tolstoï à mi-corps, tête nue, chauve sur le haut du front, les cheveux assez longs tombant par derrière sur les oreilles.
teint est brun, ét hâlé par une vie entière passée au soleil et au plein air. Il a le front osseux, rond, médiocre | ’ en hauteur, assez large, avec ces tempes sèches et évidées, qu’on voit à beaucoup de visages, en Orient. { Les sourcils, naturellement très touflus, sont encore | S plus épais, depuis que, jeune homme, il lui prit fantaisie À de les raser, pour les faire croître, et se donner un air $ énergique. Le nez est fort, un peu gros du bout, et À largement étalé entre deux plis profonds qui vont jusqu’à la bouche. Les oreilles sont fort grosses, | quoique d’un assez beau dessin. La bouche est grande, | à les lèvres fortes, d’un contour simple, mais d’une | expression admirable : on ne peut s’imaginer une forme plus éloquente; et, même serrées, elles semblent pleines | de paroles. Trois grandes rides courent sur le front, d’une tempe à l’autre, dans le sens des sourcils. C’est eux, c’est leur arche touffue et sombre, qui enchässe ces yeux, d’une beauté singulière, où toute la vie du visage est contenue, et dont le sentiment de la bouche n’est que le reflet. Il les a assez petits, oblongs, reculés dans l’orbite, de couleur grise; le regard profond et clair, parfois aigu, comme si le feu vif qu’il recèle venait à percer le voile léger dont il est couvert. Cette vapeur sur un foyer brûlant a dû faire le grand charme : de ces yeux, qui firent tout celui de la personne. Comme beaucoup de contemplateurs attentifs, Tolstoï a la vue basse. Il n’avait rién pour plaire, et il n’a pas | plu aux femmes : elles n’ont pas trouvé en lui l’espèce de cavalier à la française, ou d’Anglais homme de | salon, fin, correct, précis et flatteur à porter au bras, comme un objet de la bonne fabrique, — où vont toutes ÿ leurs préférences, quand elles ne les réservent point à
quelque animal piaffant et lustré, qui tient le milieu entre le chanteur de bravoure et le coursier qu’il monte dans sa romance. — La conscience de sa laïideur a longtemps tourmenté Tolstoï : comment ne pas savoir gré à un tel homme d’un aveu où se cache une profonde vérité, en général inaperçue, ou qu’on raille puérilement d’être puérile ? Il est bien vrai, comme dit Tolstoï, que rien n’importe peut-être plus à la vie entière que le beauté. Pour lui, il fut un temps où il eût tout donné, en retour d’un air de tête séducteur, d’une joue longue, du teint et du poil soyeux d’un pair d’Angleterre, — et | de cette tournure élégante, qui semble un aimant pour les désirs féminins, et qui forme un champ magné- tique à l’attention, et — avouez-le — à l’envie des
Si Tolstot avait besoin qu’on le justifiât d’avoir passé des lettres à l’Évangile, on aurait assez fait de comparer les portraits qu’on a de lui avant sa conversion à ceux
. qui l’ont suivie. L’or pur de ceite nature s’est dégagé de tout alliage. Quel témoin incorruptible de l’âme, parfois, c’est le visage d’un homme! La voici, désormais, cette figure inoubliable. Dans sa blouse de paysan,
_ serrée d’une courroie à la ceinture, soit que Tolstoï, coiffé d’une casquette, fauche la moisson, — soit qu’il fasse, tête nue, le geste de prendre la parole, — son attitude et ses traits respirent une grandeur et une
Sa longue barbe, mêlée aux moustaches, ne laisse plus voir de la bouche que des lèvres où la bonté et la conviction se fortifient l’une de l’autre; ces cheveux entourant les oreilles; ces sourcils broussailleux, d’où
le regard concentré s’élance; cette pensée ardente et fixe, où veille on ne sait quoi d’inquiétant : c’est la tête d’un prophète hébreu, une indomptable ténacité, une foi qui ne craint rien, l’orgueil de la vérité, le reflet d’une âme illuminée, et qui a vu Dieu dans le buisson. Il a beaucoup, à sa manière, d’une figure de MichelAnge, au plafond de la Sixtine. Et, tel de ses por- < traits, au regard fixe, presque terrible, quoique sans modèle dans la société des Titans sacrés, conçus par le grand artiste, ne serait pas hors de place entre Ézéchiel et Isaïe.
Je ne trouve point convenable qu’on se serve contre Tolstoïi des arguments ordinaires, et propres à une discussion en forme. Il est manifeste que sa doctrine repose, comme une religion, sur un acte de foi; peu importe si, d’aventure, il le fait à la raison : la grâce n’y a pas moins de part qu’en tout abandon de l’amourpropre à l’amour de Dieu. L’objection la plus forte qu’il y ait aux théories de
- Tolstoï, — c’est Tolstoï lui-même. Non pas sa vie, ses défaillances, — qu’il avoue d’un cœur si admirable; ni ce passé, magnifique en œuvres de toute sorte, qu’il ” désavoue, pour nous le rendre plus cher; et, glorieux vieillard, dont il accroît la gloire, en ne s’y bornant pas. Cette difficulté capitale vient de son caractère. En un mot, sans ce que Tolstoï condamne, il n’eût jamais trouvé en lui la force ni la grandeur d’âme nécessaires pour le condamner. S’il n’avait été un des plus passionnés entre les hommes, il n’aurait pas eu de quoi combattre les passions comme il le fait. S’il n’était point né riche en force, voire en violence, il n’eût pas été ce
soldat héroïque du vrai qu’on le voit être. Les saints
qui répandent la sainteté sont ces mêmes violents que leur sainteté réprouve. Et ceux qui les suivent sont ces | tièdes et ces indifférents, qu’ils détestent quand ils n’en sont pas suivis. La même force, qui s’égare et fait le “mal, anime le juste, le pousse dans la voie droite, et ; lui fait faire le bien. k Pour ne parler que de la guerre, si Tolstoï n’avait pas été capable de s’y livrer, comme à la chasse, avec ; toute l’ardeur de l’homme prêt à sacrifier sa vie, il ne l’eût pas été d’en avoir cette horreur profonde, où il montre un égal courage. Le lieutenant de Sébastopol est la caution du vieillard pacifique, avide de souffrir persécution pour la justice. C’est le jeune homme, délicat sur l’honneur et l’amour-propre, jusqu’à la sottise, qui peut seul humilier l’orgueil, comme Tolstoi a fini par faire : l’ardeur qu’il mit à ressentir les offenses, il l’a mise depuis à les pardonner. Il faut avoir voulu tuer un homme, sur un regard insolent, pour prendre sur soi de tendre l’autre joue au second Quiconque raisonne de la violence, sans réfléchir à la nature de l’homme, n’a pas de peine à la noircir, et à la prouver absurde. Il est absurde, en effet, de faire le mal, surtout sous prétexte du bien : ce qui est le cas de la guerre et des révolutions. Mais il n’est absurde que s’il est possible de faire autrement. La nature humaine, seule, est juge de ses moyens. Or, le fait est que la violence est un signe de la force. Les actes de l’homme ne se calculent pas à la machine arithmétique. Ce ne sont point des raisons multipliées les unes par les autres qui déterminent les actions, L’homme n’est
pas uniquement raisonnable. Il serait, plutôt, uniquement le contraire, parfois. Souvent, des droits qui se multiplient ont pour résultat de terribles injustices : voilà des opérations que la mathématique ne connaît ! Je vois bien que la faiblesse, la corruption, la lâcheté, et les états les plus infirmes de l’être humain, prennent, à l’occasion, les dehors de la violence. Mais quoi? — c’est un masque qu’ils se mettent, — et celui précisé- ment de la force. Parfaite et bien réglée, la force suit un cours, d’où la violence semble exclue : un fleuve, cependant, n’est pas moins un fleuve et la vie d’une contrée, pour rompre ses digues. Il est fâcheux qu’il les arrache; il l’est plus encore qu’on ne les lui ait pas mises. Mais le point capital est que ce fleuve coule, et qu’il existe. Personne, même de ses victimes, ne préfé- rerait qu’il ne fût pas. On ne peut persuader aux É Siciliens de Catane de ne point planter leurs vignes, d cent fois détruites par la lave, sur les flancs enchantés qualité du vin qu’elle nourrit de son feu, font pardonner î au volcan, et oublier ses fureurs, quand il est dans son bumeur de précipiter le ravage et la misère. Le mal est qu’on ruine la force, le plus souvent, en 1 faisant procès à La violence. Les forts, je le sais, y mettent toute la leur, — et c’est une de leurs marques les plus certaines. On dirait qu’ils se défient de toute à
- force, en dehors de celle qu’ils ont, — ou qu’ils la vou- Ÿ lussent toute pour eux. Le préjugé contre la guerre vient de là. Elle révolte une âme pensante, qui éprouve largement les souffrances , humaines. Mais l’erreur est de chercher si la guerre est |
juste, — ou non si elle est nécessaire. Il est trop aisé de répondre à des questions où l’on fait argument de la proposition même. Une certaine manière de poser les problèmes, les résout. Quant au juste, il ne le sera jamais, de s’entre-tuer par myriades, aveuglément, et de voler le bien d’autrui, en laissant derrière soi des amas de cadavres. Il n’est pas évident, non plus, qu’il y ait avantage, pour les hommes, à se tuer par monceaux, à promener la mort et lincendie dans les champs et par les villes. Aussi, n’est-ce pas la question. Mais elle est de savoir si la guerre est dans la nature l’avarice; et si, quand il la fait, il obéit à son instinct, comme quand il fait son pain ou l’amour, — ou comme lorsqu’il se lance sur la mer, voyage par le monde, et accomplit ses autres travaux.
Tolstoï ne pourra, lui-même, nier que les peuples font la guerre en raison de leur force. Quand ils ne la font plus, ils la subissent. Ils cèdent, — et Tolstoi le trouve bon. Il oublie de peser la rançon de cette bonté pré- È caire, à quel prix elle s’achète. Rome conquérante est terrible; mais Rome conquise est pourrie. Dans cette Rome corrompue, voici que l’on s’assassine beaucoup plus que dans la Rome sanguinaire. Supposé que la corruption et la paix de parti pris n’aillent point ensemble, — l’amour invétéré du repos et la faiblesse
ne se séparent point. Et, selon mon goût, qui dit faiblesse dit impureté : elle n’est pas déclarée, mais elle est près de l’être. Rien n’est pur que ce qui résiste, et ne craint pas la lutte. Rien n’est mieux armé pour la vie, que ce qui ne redoute pas de la perdre, et brave la mort. Pour un saint qui s’humilie, il y a un nombre
infini d’âmes lâches et serviles, qui s’endorment dans lhumiliation comme dans un lit de plumes. Tirez la couverture, et le drap de la mort sur ces corps inertes.
S’il fallait un exemple, on l’aurait dans l’Espagne. Ce pays n’est plus en état de faire la guerre; et Tolstoi l’en louera. Mais il l’est encore moins de rien faire, — et non pas même des enfants. Ce peuple s’est cloîtré. Sa paresse est son cloître. Et déjà, bien qu’elle se cache, s’avance la mort, qui est le prieur.
La guerre est bien une violence. Mais la violence est le signe de la force, et la nature humaine le veut ainsi, quand même je ne le veux point. Or, rien ne vaut, qui ne vaille par sa force. Tolstoï en est la preuve vivante. Cette vie incomparable est celle d’un violent. Qu’il en convienne : c’est en violent qu’il combat la violence. ‘Entre celui qu’il veut être et l’homme qu’il est, il y a
, cette différence émouvante, que l’homme humble et doux qu’il veut faire de soi, n’eût jamais voulu, ni même pensé, à dépouiller entièrement sa nature. Il fallait donc ce violent, ce pécheur, pour rêver d’une vie sans péché. Et voilà pourquoi il n’est point de plus grave difficulté à la doctrine de Tolstoï que Tolstoï même.
,
S’il y avait quelque mysticisme en Tolstoï, ce serait celui de la raison. Il s’en rapporte volontiers à des lumières naturelles, pour éclairer l’homme et lui mon-* trer la vérité. La foi qu’il a, au pouvoir du bon sens et à la raison non corrompue, on peut l’appeler mystique. Il croit qu’un esprit simple, non gâté par la vie, reçoit la vérité sans peine, et l’accepte, comme l’œil saïn fait les objets visibles. Le faux jugement lui semble un effet de l’erreur sociale ; mais, selon lui, l’homme sans malice ï n’y est pas sujet; et enfin, nul homme d’intelligence | ordinaire, pourvu qu’elle fût intacte et non viciée par la culture du mensonge, ne peut refuser son adhésion à l’Évangile, si on lui enseigne la parole de Jésus-Christ, dépouillée de toute théologie et de tout ornement ecclé- siastique. L’Oriental, comme le Grec, est porté à confondre l’esprit et le caractère. Tolstoï pourrait se donner en exemple : quand il a compris la doctrine du Christ, il a été chrétien. Il ne conçoit pas qu’on balance à le faire. Il n’entre, peut-être, pas du tout dans la pensée d’un Montaigne ou d’un Renan, qui, comprenant la vie chrétienne exactement à sa manière, y verrait une raison suflisante de ne pas s’y asservir.
Tolstoi croit une idée bonne, parce qu’elle lui paraît vraie. Il ne faut que lui prouver la vérité d’une doctrine | _ pour l’y faire adhérer. Dans le temps où, désespérant de la foi, il vivait dans la critique, souvent il a fait du bien la pierre de touche du vrai; à cette époque, l’apparence d’une vérité se dissipait à ses yeux, ne à laissant voir qu’une idée fausse, en ce qu’elle n’était pas bonne. À vrai dire, il n’a jamais été amoureux des idées pour elles-mêmes : il leur demande ce qu’elles ont pour la vie. Quand son esprit s’épuisait en efforts critiques, il lui semblait ne pas vivre. Plusieurs fois il a songé à se donner la mort. Il le répète volontiers, ‘ comme on parle d’un danger ancien, d’où l’on est sorti heureusement, et où les autres peuvent trouver matière à s’instruire. Quand il dit qu’il a éié nihiliste, il ne faut pas le prendre au mot. Il était dans le doute, entre des idées contraires, dont pas une n’importait directement au bien, ni à la vie bonne. Voilà pour Tolstoi un état mortel, et de néant. Montaigne y voyait toutes sortes de commodités pour bien vivre. Il est clair que Montaigne n’est pas un négateur décidé: maïs le probable, dont il s’accommode, paraît à Tolstoï un pur néant. C’est que Tolstoï est un de ces hommes surtout sensibles sur l’article de la morale, et qui n’en acceptent une que par relations avec l’ordre » universel. Il leur faut la foi, à toute force; car, sans la foi, il leur semble n’avoir rien. Tel est l’inconvénient, pour l’intelligence, d’être plus passionné qu’intelligent, Ÿ ou, du moins, de laisser les passions gagner le seuil de | l’entendement. Rousseau et Tolstoïi se ressemblent le Tolstoï ne conçoit qu’une foi humaine, directe aux
intérêts humains, et dont la vérité oblige. Il revient à! dire que Tolstoï ne doute pas de la vérité. Son évangile est tout rationnel. Sa morale est socratique : montrer aux hommes où est le vrai, c’est leur donner le bien, et les y forcer en quelque sorte. La guerre au mal est une critique de l’erreur. La vertu n’est que la vérité en action. Tolstoï est un sage, à la manière des anciens. | Les saints de l’Antiquité — et chez les Hébreux même | — sont des hommes plus intelligents que les autres, dont la saine intelligence découvre des vérités utiles à tout le monde. Tolstoï ne demande la foi ni à Dieu ni à la prière: il ne l’attend pas de grâces surnaturelles. Lisez l’Évangile, comprenez la pensée de Jésus-Christ : c’est la simplicité, le bon sens, la vérité même. Quand vous en serez là, vous ne sauriez manquer d’être chré- tien; si vous êtes sincère, le salut est en vous. Il ne vous reste qu’à ranger votre vie à des principes que vous éprouvez vrais. Si vous balancez, la sottise est plus forte en vous que la faiblesse, ou la lâcheté. Votre bonne volonté n’est pas si en défaut que votre intelligence. Vous êtes malade d’esprit, avant toute autre infirmité. Guérissez-vous d’abord de votre complaisance pour vos maladies. Car la vie, que vous n’osez quitter, elle est affreuse et désespérée pour vous-même, autant que détestable en ses conséquences. Vous le savez bien : vous ne seriez pas homme, si vous l’ignoriez. Mais vous connaissez votre mal; et la connaissance de à la vérité, qui en est le remède, vous en purge, pour peu que vous ouvriez les yeux.
Pourquoi n’a-t-on pas la vue meilleure, pour voir la vérité? Pourquoi n’en a-t-on même pas le désir sincère? — Voilà une question obscure. Tolstoï tend bien plus à
rendre la société responsable de cet aveuglement que chaque membre en particulier. Presque toujours, ceux qui font grand crédit à la raison, ont un jugement optimiste de l’homme et de la nature. Ils ne les ont pas en aussi profond mépris qu’ils méritent, et qu’il le moine de l’Imitation! Quel prodige lui serait cet évangile socratique ! Il démontre le bien et la vérité chrétienne, comme Xénophon explique le bien et la vérité selon Socrate. Encore, Socrate a-t-il son démon.
L’inspiration de Tolstoï est plus positive : ni démon, ni extase, ni grâce, ni ombre d’un pouvoir mystique. | Tout ce qui y ressemble donne du dégoût à cette âme puissamment rationnelle : un certain mysticisme du cœur, dont les fils de la femme ne guériront pas, s’il est un mal, irrite Tolstoï. Sa pitié et cet amour qu’il prêche entre toutes les créatures sont plutôt rudes, violents, pleins d’exigence, que trempés de douceur et de larmes. Il ne se reconnaissait point dans ces larmoiements et ces fadeurs dolentes, dont on a tant parlé, — et cette religion pitoyable, dont on a fait une mode. Il est même injuste, pour ce piteux répit, que des âmes, pauvres en tout, donnent à leur égoïsme, quand elles pleurnichent, et font l’aumône, füt-ce par ostentation : il faut leur en savoir gré, au contraire, comme d’un brin d’herbe, né de la boue et du sable; aussi bien, n’est-ce pas assez pour y prendre garde. Tolstoï a trop fait l’expérience de la charité commune, des aumônes et de la philanthropie. Il a touché du doigt la plus perverse vanité du
monde : car où en est-il une plus fausse, plus riche en j erreur, plus satisfaite d’errer ? Elle nuit à celui qui la | fait, comme elle déprave celui à qui elle est faite. Elle 4 est ce comble de mensonge, où il se crève les yeux pour ne point voir. Elle agit au nom de l’amour, et n’engendre que la honte et la haïne. Peu s’en faut que la phi- ; lanthropie d’habitude ne soit la maîtresse erreur de ce monde. La main y est pour trop, où le cœur n’y est pas pour assez; de là, ce fatal divorce, où l’on finit par faire le bien, sans la moindre bonté. Tout au moins, Tolstoï a bien raison de soutenir que la meilleure aumône est la moins calculée. Et, quant à . en faire un moyen social, il n’a pas tort d’y démasquer une hypocrisie trop forte. Il est vain, en effet, de se id flatter qu’une société malade, où l’aumône est mise à Ë nu de la sorte dans ses infirmités, puisse se guérir par l’aumône. Mais si Tolstoi était plus sensible à la dou- . % ceur du cœur humain, s’il goûtait mieux les pleurs de ; î la tendresse, il ne se soucierait pas tant du bien social, Je ne sache pas que Tolstoi ait, nulle part, parlé de | Jésus. La vérité de l’Évangile lui cache toujours Celui qui l’a dite. Il ne le nomme qu’en compagnie des autres | législateurs sacrés. Qu’il soit un Dieu, qu’il soit un homme, on ne l’aperçoit jamais. Sage parfait, il enferme des vérités parfaites en quelques paroles. — « Qu’enseigne-t-il? — Qu’a-t-il pour nous ? » — Voilà ce que | l’Orient demande d’un prophète. Le Russe n’adore qu’en esprit : quel qu’il soit, un homme ne compte que pour un homme; ce peuple se soumet volontiers à une foi; R
il ne semble pas se soucier de celui qui la lui donne. Il | est rebelle au Moi. Ainsi, Jésus est absent de l’œuvre de Tolstoiï, ce grand chrétien. Quoi de plus inattendu ? — Pour les hommes 14 de l’Occident, ce paradoxe est presque incompréhensible. Ils seraient tentés de s’en plaindre. En France, en Italie, en Angleterre, Jésus a toujours été le grand vainqueur des âmes chrétiennes, et tout leur amour. Les plus saintes n’auraient pas été chrétiennes sans lui. La présence du Christ fit, pour elles, la vérité du chris- | tianisme ; son attente fit leur patience; ses promesses firent leur salut. Ce nombre infini de larmes, de cris, de prières, de confidences ; ces appels de la mort et de la vie; ces joies détachées de tout, et ces douleurs, détachées de soi-même; tous ces mouvements du cœur, l | depuis deux mille ans, ne sont pas allés à quelques À paroles, fussent-elles les plus sages du monde. La force leur est venue de Celui qui les a fait entendre le premier. Le charmant François d’Assise imite son Maître jusque dans les marques de la croix et les stigmates du _ supplice. Le grand Pascal parle aux plaies amoureuses | de son Dieu et ne l’eût point fait qu’à son Dieu. Pour le | moins, que le chrétien ne voie pas seulement dans l’Évangile un recueil de maximes. Qu’il y laisse l’homme | s’il en ôte le Dieu. Et voilà Tolstoï qui, à force d’être humain, dépouille le christianisme de l’un et de l’autre, pour faire la place unique à la raison. Par là, on voit assez que Wagner et lui n’auraient jamais pu se comprendre. Ils sont opposés comme deux |] hommes ne sauraient l’être davantage : sentiments, vues du cœur et de la pensée, tout en eux est contraire. \ Ils sont aux pôles des mêmes objets. Il n’est pas pos59
sible de les concilier. Il ne faut pas s’étonner que Tolstof juge Wagner avec une rigueur presque insolente. Plus Wagner s’est avancé dans les voies de son propre génie, plus il s’est enfermé dans les profondeurs du sentiment intime. Il a aimé Jésus, comme Michel-Ange a pu le faire : tout ce qu’il avait de divin lui-même est allé à la Personne incomparable, où s’est épanouie la forme la plus pure et la plus complète de la Divinité. Là où d’autres, même de l’humeur la plus religieuse, ne voient guère que l’homme en Jésus-Christ et n’y adorent de bon gré qu’une perfection humaine, Wagner a rencontré le divin. Wagner et ceux de son espèce n’en croient que le cœur, à cause des révélations qu’il se fait à luimême. La personne divine est tout ce qu’ils aiment, et où s’élance le vœu de toute leur personne. Ils ne connaissent réellement rien que sous l’aspect de l’individu. Au plus profond de leur sentiment, ils diraient volontiers : « Plus il est Dieu, plus il est lui-même. Plus ül est Dieu, plus il est grand, et plus je le connais. Plus il est Dieu, plus il me touche. Un homme ne peut être assez pour moi. Les souffrances d’un Dieu, qui veut être homme, voilà pour mon cœur l’émotion irrésistible. Combien, s’il est Dieu et s’il souffre, il est plus beau
que s’il est homme! — Cela ne se compare pas. » Tolstoi, fidèle à l’esprit de sa race, cherche en tout ce qu’il y a de plus général et de plus voisin du commun. Mais il en est qui cherchent en tout ce qu’il y a de plus particulier et de plus divin. Ni ils n’ont le génie moins humain, quoi qu’il semble, — ni ils ne sont moins hommes. Peut-être sont-ils poètes plus qu’ils ne sont apôtres. Et peut-être, en effet, les apôtres et les prophètes ont-ils été plus semblables à Tolstoi qu’à
Wagner. Cependant, Tolstoï ne rend pas justice à cette puissance d’amour qu’un Wagner déploie : elle aurait pu l’éclairer sur la nature de ce génie. Car enfin, cet extrême amour du divin gagne Wagner à Jésus-Christ. Comme tout amour, il l”engage au service et à l’imitation de l’objet aimé. Les préceptes de l’Évangile, quand même Wagner ne les suivrait que par caprice du cœur, il ne les offre pas moins à l’exemple de tout le monde. Il y a toujours du prince dans le grand artiste : mais, je le veux, s’il pense d’abord à lui, le bien qu’il propose n’est pas inutile aux autres. Wagner, se donnant à l’amour de Jésus-Christ, a ému, en faveur de la vie divine, une foule de gens dont la vie assez basse ne semblait plus capable d’une émotion si haute. Le chant, où tout Parsifal s’appuie, où le mystère de la Rédemption s’offre d’abord, et sur lequel il doit s’accomplir, — a le caractère d’une révélation. Il porte une grâce, il a une puissance de religion que Tolstoï peut nier, s’il lui plaît, et s’il y demeure insensible, mais qu’il ne peut empêcher beaucoup d’hommes d’avoir senti. L’art à fait ce miracle. Il ne l’eût pas moins opéré s’il était possible que Wagner eût rencontré une mélodie si divine ailleurs qu’ez son cœur, rempli d’un sentiment divin. Que Tolstoï en conteste la beauté : l’effet en demeure; il ne dépend pas de lui.
Le grand artiste s’immole entier à son œuvre, après tout; et il ne juge pas nécessaire de faire au monde un autre sacrifice. En est-il un plus rare ? Tolstoï n’en devrait pas douter. La vraie sainteté n’est peut-être pas si difficile que l’art véritable. François d’Assise n’est peut-être pas si unique que Beethoven. Faire l’aumône de soi, toute sa vie, à des misérables, et se donner sans
) compter à des œuvres sublimes, où les plus nobles L créatures trouveront ce pain, que le blé ne produit pas, — ici ou là, quelle charité est la plus grande? — Je m’imagine que Tolstoi est plus irrité de la puissance de l’art que de ce qu’il ne peut pas. Il est blessant pour les apôtres, que l’artiste touche au divin, par les voies, en apparence, de l’égoïsme; plus d’un en eût été décou- | ragé, s’il avait été mieux instruit. C’est pourquoi ils : sont, le plus souvent, des hommes simples, au grand cœur, d’esprit fruste ; l’ignorance leur permet d’avoir en mépris ce qu’ils ne connaissent pas. Quand ils s’en vont, à Athènes, casser les statues à coups de marteau, il est fort heureux que l’horreur des idoles, comme ils disent, occupe torte leur pensée : car, s’ils . avaient quelque idée de Phidias et de Praxitèle, ils en comprendraient à demi les dieux, et ils ne les briseraient pas. L .
- Souvent Tolstoï renverse son ennemi par le ridicule.
Son humeur est irrésistible. Elle a ce caractère singulier d’être encore bonne, même quand elle porte des
coups terribles. Il n’y a pas, dans Tolstoï, l’ombre 4|
d’une volonté méchante; et quand le monde entier me
ferait calomnie de lui str calomnie, j’en croirais Tolstoi
et n’en croirais pas le monde entier. Tolstoï a pu être
mauvais, comme tout homme : encore y a-til des
abimes entre la méchanceté d’un homme et celle d’un k
autre. Nul ordre ne compte plus de degrés, depuis les
infiniment petits de la mauvaise conscience, qui la ;
trompent elle-même, jusqu’aux élans divins de la bonne.
Il va de soi que la bonne volonté de l’esprit et le bon
mouvement du cœur sont tout. Fît-il le mal, en Tolstoï j
la volonté est bonne. Il est admirable qu’elle le demeure, |
avec une vue si impitoyable des vices, des fautes et des 1
ridicules humains. Mais c’est que Tolstoiï ne voit pas
moins au fond de la misère humaine : il a plus de raison 4
même que de verve. Il est beau que sa charité dépende
_ étroitement de sa raison. La sotte idée d’en faire un précheur de pitié! Tolstoï est un des esprits le plus éloigné de tout rêve sentimental. La foi et un raison_ nement complet ne sont pas loin de ne faire qu’un à ses _ yeux. Cette pitié, dont on se fait un peu partout un
dogme, et qui en est un même pour la sensibilité des sceptiques, ne lui plaît guère, si elle ne le dégoûte. Tolstoi est réaliste en tout : il lui faut des réalités. La vraie pitié, à son sens, consiste en une vie pure et sans crime.
Il serait donc d’une ironie implacable, s’il n’avait toujours la volonté du bien. Voilà par où son humeur, aussi forte que celle de Swift, est souvent innocente comme celle de Dickens. Mais Swift et Dickens, à eux deux, ne font pas Tolstoï : car ce démon de Swift et cette douce femme de Dickens, ne sauraient être unis dans le même homme, que par une vertu supérieure à tous les deux, — qui est le génie de cet homme. L’humeur est l’alcool robuste, que distille un esprit assez fort pour se suffire, et qui se rit d’un objet, sans d’abord penser à en faire rire. L’humeur est l’effet âpre et violent d’une raison, qui raisonne directement, sans se soucier des raisons d’autrui. Elle va droit devant soi, et ne s’arrange ni pour qu’on l’excuse, ni pour qu’on lui prête plus d’attention qu’à ce qu’elle raille. L’humeur ne moque pas : elle veut détruire par la raïllerie. Elle est une sorte de raisonnement à l’absurde, manié par une pensée qui voit, et qui donne la vie du ridicule aux objets absurdes. L’humeur est l’esprit d’une âme puissante en vérité. Les raisons de Tolstoï sont pleines d’humeur pour la plupart des gens, parce que Tolstoi cherche toujours le vrai, s’attache au vrai seul, et n’omet aucun des éléments du vrai. La plupart des hommes accepte une vérité pour vraie, ou une erreur pour fausse, sans aller au delà. Tolstoï en démembre | les réalités une à une ; et comme souvent ce qui passe Ë pour vérité de fait est un mensonge à ses yeux, l’humeur éclate de tous les points de la découverte. 5
Il faut haïr le moi; mais, d’abord, il faut le connaître, et qu’on le haït. On se trompe sans cesse sur ce fond de lhomme. On confond l’amour de soi avec la force, d’où il procède. L’égoïsme fait honte à l’homme de l’homme même.On mêle au sentiment.de soi l’idée du tort que lamour unique de soi fait aux autres. Enfin, on se sert de la morale pour avilir ce que l’esprit relève : car, bon gré, mal gré, jamais l’intelligence ne prendra parti dans l’homme contre ce qui fait sa force.
Tolstoï enfant est égoïste, comme tous les enfants. Il ramène tout à soi. La plupart des hommes fait de même; mais elle se fait craindre ou haïr par ià ; car lamour-propre des uns se heurte à celui des autres ; ils se combattent ; ils s’envient; ils se nuisent ; et c’est proprement en quoi le moi est haïssable au moi. Tolstoï, sous la figure de Bésoukhow et de Lévine, fait encore assez souvent l’effet d’un homme plein d’amour-propre. Mais, en dépit de ses violences, on ne peut ni le mépriser, ni le haïr. On l’aime, au contraire. Comme le moi des enfants se fait aimer, le sien n’est point odieux; et, là même où il semble sans agrément, il est aimable.
h C’est que ce moi ne s’aime point. Avec tout son orgueil, is sa violence et parfois sa brutalité, il n’a aucune comy plaisance pour lui-même. j Ici l’on voit comment ce que la morale condamne 1 dans l’égoïsme n’est pas du tout ce qu’y connaît | l’esprit. ; Les égoistes, selon l’opinion vulgaire, sont ceux qui n’aiment que leur intérêt propre ou le préfèrent à tout. $ Avec plus ou moins de conscience, selon qu’ils ont plus l ou moins de cœur ou d’esprit. Mais, d’un enfant plein À de vié, où tout l’être est en croissance, l’âme avec le L corps; et la volonté propre comme le rôle marqué par le destin, on ne peut dire justement qu’il est égoïste. IL accroît et développe sa force. S’il n’en avait une,qui le défend contre la masse de lunivers, il ne pourrait M jamais la porter à ce point de grandeur où quelques | hommes ont atteint, et où ils ont su en faire le sacrifice | à cet univers même. Ce qui est vrai de l’enfant l’est de certains hommes, et du génie. On appelle égoïsme ce À qui n’est, en eux, que l’effet de la force, sans quoi ils ne 4 seraient pas ce qu’ils sont ; ni capables surtout, le jour venu, d’un parfait sacrifice. En quelque sorte, on ne ; peut immoler que ce qu’on a le plus. On n’est prodigue L que de sa fortune. Il faut un moi bien plein, grand et À fort, pour un amour des autres grand, et plein et fort. Et, enfin, il faut être égoïste, ou le pouvoir, pour pouvoir aussi ne pas l’être. ] On condamne le moi sur l’arrêt que l’amour rend contre l’égoïsme. Mais c’est confondre les espèces ; car l’égoïsme est l’objet d’un jugement moral ; et le moi ne } dépend que de la connaissance intellectuelle. Or, l’intelligence ne peut blämer ce qu’elle sait être le puis
- sant ressort de toute force pour le bien et pour le mal. & Puis, l’esprit qui connaît véritablement ne condamne i point. Condamner, c’est ne connaître pas. 1150 Le Moi est le nœud de la force. Sans le moi, l’homme ‘1 est une faible créature, qui n’a rien pour elle-même ni Ü pour les autres. Sans un moi puissant, l’homme ne peut rien. La foule des hommes n’est que faible : et leur à égoisme confesse les faibles. N Ils n’ont que de petits intérêts ; et il est naturel que IN ce soit uniquement les leurs. Ils ne sont capables que d’un très pauvre amour ; — et c’est celui-là qui est 4 l”amour-propre. Ils ne sont pas égoïstes, parce que leur moi est grand ; mais il faut dire que leur moi est tout ï égoiste, à cause que leur moi est petit. Si l’égoïste était celui dont le moi est puissant, il faudrait croire que de il tous les hommes le grand égoïste est le moins sujet à ce À qu’on nomme égoïsme. Apprenez à réconcilier la grandeur de l’âme avec le cœur :iln’y faut, peut-être, qu’une ! L’amour de soi et la force du moi ne se doivent donc pas confondre. Il est d’un dommage continuel, pour la de raison, de ne point distinguer des objets si contraires. 1 . Que faire d’une âme sans force? — Encore bien moins le meilleur que le pire des hommes. On n’aura jamais assez la crainte de la médiocrité du cœur. Il est vrai : le moi puissant ramène tout à soi, ou le semble ; comme l’enfant, il est le centre de l’univers : mais admirez qu’il puisse être celui des caresses. Il y a une plus belle vertu qu’on ne croit dans l’art qu’on à de se fairé
aimer. Et quoi qu’en disent les roués, — qui se fait beaucoup aimer, même s’il feint de n’aimer pas, il aime. Les roués, en conduite ou en esprit, ne voient que le moindre côté charnel. Mais le vaste amour de l’univers, l’idée même leur en est étrangère.
Ainsi, orgueilleux, violent et passionné, Tolstoi, qu’assez bassement on a dit égoiste, n’est égoïste qu’au cache pas cette puissance. Supposé même qu’il l”oppose brutalement à la faiblesse d’autrui, ce n’est point égoisme en lui, mais force. Ce l’est pourtant en vous. Veut-on que l’homme le plus fort du monde soit docile, humble, souple d’échine, prompt à céder, sans instinct de domination ? — Mais, quand il devrait l’être, le pourrait-il, sans cesser d’être ce qu’il est? — Ou attendon de la force la plus grande qu’elle soit faible en effet? — Elle pourra vouloir l’être; elle pourra se donner un jour cette loi; et jamais elle ne saura s’y plier.
Je sais que ce moi puissant effraye. Quand il a marqué ce qu’il veut, et qu’il y applique sa force, elle se fait jour avec violence. Elle n’a pas égard à ce qui l’arrête; elle y va contre, sans mesure, quelquefois même sans pitié. Elle renverse les obstacles; elle les broiïe; ou le médite. Elle est pleine de heurts pour tout le monde; elle semble insolente, et elle n’est pas toujours sans cruauté. La grande pluie d’avril, qui fait lever les blés, noie une foule d’insectes ; et ces bestioles se plaignent d’une injustice. Mais le pain de la vie est à ce prix. Jésus-Christ n’est pas sans pardon; mais il est sans mollesse pour les pécheurs endurcis. Les marchands du Temple l’ont dû juger violent et égoiste. La force est à toutes fins. C’est pourquoi elle peut avoir de mauvaises
apparences. Mais ce qui en est l’âme, et qui l’est du moi puissant, est la source de tout bien.
Cette force, enfin, reste obscure en son dessein à la plupart des hommes. Ils la calomnient, parce qu’ils la craignent. Ils en sentent seulement la présence ; et, tant qu’ils ne sont pas sûrs qu’elle ne tend pas uniquement à leur nuire, ils la détestent, parce qu’ils l’en soup- çonnent. Un grand moi passe aisément pour haïssable auprès de tous les moindres. S’il l’est, c’est en ce qu’il n’est pas grand. Encore préfèrent-ils se voir contraints d’y céder, à pressentir qu’ils devront le suivre. Il les humilie ; mais l’humiliation imposée à tous n’est plus si f dure et à la fin c’est une gloire subie. |
Qu’ils s’en fient pourtant à ce moi qui les domine, même s’il en a l’orgueil, de n’aimer pas sa domination. Ni surtout le fond caché qui la pu faire. Une tristesse invincible y est liée, comme Andromède au rocher battu se haïr, que s’il se donne tout à ce qu’il aime, en parûtil le tyran.
Pendant longtemps il est à charge à tout le monde, et plus encore à lui-même, ou il le reste. C’est tant qu’il ne sait où s’exercer. Alors, il a beaucoup du commun égoïsme, du moins par le dehors. Il est brusque, irascible, mécontent de tous, d’apparence jalouse et querelleuse, dur et prompt à abaisser autrui, abondant en caprices, et, en fin de compte, avec un violent désir de s’imposer aux autres, réduit à les fuir sans trêve, pour
ne trouver du reste aucun contentement en soi-même. Tolstoï a paru pendant trente ans un homme insociable, tour à tour misanthrope et enthousiaste ; un esprit bizarre, tantôt hanté de chimères morales, et tantôt
à réaliste, rigoureux et pratique, presque insensible de | parti pris; comme un gentilhomme campagnard d’Angleterre, épris de jeux violents et d’économie rurale. \ Il aimait les courses et la chasse, les chevaux et les combats de coqs; il était plus chaste par timidité que par froideur naturelle. Toutefois, comme quelques hommes le sont, passionnés d’amour jusques à la volupté charnelle, la femme avilie et la caresse vénale les dégoûtent trop pour les laisser sensibles au plaisir même qu’ils y prennent. La pitié de leur mère les prend ù dans le souillure de cette chair souillée ; et la femme, \ qui sommeille enchaïînée dans le cœur triste de chaque homme, se fait alors connaître comme une mère, par ses larmes. La pitié et la chasteté se tiennent par la main, divines et douces prisonnières, retenues aux murailles de la caverne; et leur parenté est un grand mystère. — Enfin, ce n’est pas seulement parce qu’il y
réussissait peu que Tolstoi n’aimait pas le monde: c’est qu’une viande aussi creuse ne pouvait satisfaire la faim sauvage de cet esprit. Puis, nul homme, au milieu
de la débauche même de la vie, n’était plus prompt que | lui à la pudeur. (r) Et il se jetait parfois, tête baïssée,
au fond du dégoût, pour l’oublier. La honte de vivre a |
son ivresse. |
Quelques-uns disent qu’il est resté cet homme-là, et ; qu’en lui tout est volontaire, surtout la vertu. (1) Bésoukhow, Nékhlioudow, Lévine ne peuvent s’empêcher de rougir à tout propos: cette rougeur fait leur supplice. Image de leur disparité avec le monde : ils sont hors de lieu, et le sentent. \ On rougit, on pâlit, ou l’on se tait, selon les tempéraments.
Ils n’en voient que les apparences, sans le connaître f
est le même, et il est admirable qu’on n’en puisse pas q
: douter. De tout le fer qu’il avait pour le mal et pour la |
guerre, il a fait une charrue pour le bien etpour la paix.
Ce Moi puissant enfin a trouvé sa vérité. La volonté R
seule fixe le sens de la force. DA
Tolstoi était sans cesse irrésolu et indécis. Sa volonté
m’avait pas d’emploi. L’immense labeur qu’elle pouvait ë |
fournir dépendait de la raison, qui devait seule en régler
Vusage. Il lui fallait la vérité, ou, comme on dit, une
Il Va eue. Dès lors, en lui tout a eu sa règle. Ce que |
cette force avait d’unique pour le bien et pour la vie î
s’est révélé.
Sa critique ruinait toute créance. La vie et la pensée
lui semblaient justement inutiles ; l’action et l’amour,
sans objet. Il a dû paraître plus égoïste, quand il a à
embrassé un objet unique; qu’il en a défini l’utilité à
suprême ; qu’il s’y est attaché de toutes ses forces, et ‘
a voulu y engager l’humanité entière. Il n’est qu’une
grâce : non pas même tenir la vérité, mais être la
vérité. — Que sera-ce d’un homme sans vérité ? Sans
unité ? c’est-à-dire enfin, sans moi? — Un filet d’eau ji
qui passe, en mirant des feuilles qui bruissent, et qui
‘tombent, desséché par un peu de soleil plus tôt qu’elles |
ne sont tombées. Sort dérisoire; plus dérisoire encore |
savants, qui se tiennent pour les plus grands esprits du |
monde, et se jugent, avec gaîté, un jeu de sensations
_ sans aucun lien : qu’ils se croient les meilleurs, en
outre, c’est ce qu’il y a de plus bouffon. Il est doux de ;
voir ces docteurs se faire justice, et qu’ils sont pareils dans leurs laboratoires à des Patagons sur leurs pirogues, dans le canal de Magellan, — ou même mieux, qu’ils ne diffèrent point d’un polypier. Il est vrai sans doute; mais qu’ils s’en contentent.
Sans le moi, il n’y aura pas de vraie morale. Il faut porter le moi au plus haut, dans une perfection entière,
pour le parfaitement immoler. Voilà la morale. Les docteurs et les savants de trois kopecks n’auront jamais de morale. Ils n’y ont aucun droit. Ils n’ont besoin que d’arithmétique, et de balances. Leur moi pèse justement ce que pèsent leurs doigts : il est bien connu que ce ne sont que des millièmes de milligramme. Un docteur très docte méprise toute pesée au-dessus de ce poids. Que j’aime les voir se rendre justice.
Voici donc les termes d’une grande conscience : où il n’y a point d’amour de soi, il n’y a point d’égoiïsme, et fût-ce dans le moi le plus tyrannique du monde. Il n’est pas égoïste, ce moi, qui ne peut se passer d’amour divin, et du bien où il se perpétue à l’infini, comme l’espèce dans le désir. Une faim ardente d’immolation y trouve son aliment, et, comme le désir, le moi se jette dans son cher abiîme. Les générations de l’âme sont bien plus enivrantes que celles de la chair; et le moi
La lumière du jour ne donne pas d’elle-même des preuves plus fortes, que Tolstoï de ce caractère. Il a le besoin perpétuel d’amour. Il a le regret de la parfaite innocence. Il a cet appétit de la vérité universelle, dont
s’aiguise la faim de l’immolation. C’est alors que le vrai est le bien; et le bien, l’amour de toutes les Qu’ensuite il plie son caractère tant qu’il voudra ; PA qu’il contrarie ses mœurs, et rompe ses goûts. Quelle Fe petitesse de croire, là-dessus, que la volonté y est pour tout : elle n’y est que pour le monde et la vie, qui ne # sont rien; mais en rien, pour le fond même du moi, | qui est tout..Et d’abord, qu’est-ce qu’une volonté hors | de la nature ? On ne veut que comme l’on-est. | La volonté, dans Tolstoï et ceux de son ordre, dépend |
- étroitement de la raison. Quand il sait ce qu’il doit | vouloir, il le veut aussitôt. La volonté est une vue profonde et vaste de l’univers. Il n’y a guère partout que des aveugles. Ils s’agitent honteusement ; et ils s’imaginent qu’ils veulent. Et on le croit. Spectacle qui fait Tolstoï, encore une fois, en juge comme Descartes et pi A anciens : c’est une bonne tête; mais qui veut être la | servante, sans repos, de l’amour : Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée. Il veut selon son cœur enfin, et non selon ses habitudes, ou celles l que le monde a pour nous. Il nie qu’il soit bon, comme tous les moralistes ; et il en est sûr, comme bien peu : cette idée ravit. A l’égal de chaque grande conscience, il voit combien il aurait pu faire de mal, s’il n’avait eu le bien. C’est le secret superbe de l’humilité des | La religion de Tolstoï tue le moi : elle l’a d’abord vivifié. Est-ce donc qu’il faut le tuer? Un si terrible . | meurtre est-il tout à fait nécessaire ? — Plus Tolstoi le dit, plus je vois combien le sien est grand. Les petits
4 T’olstoï vivant ne: ui égoïstes ne pensent jamais à tuer le moi : tous les. nt hommes sont de petits égoïstes. Cr, c’est à eux de di tuer le moi, et de s’instruire à perpétrer ce suave ui meurtre. Quant à Tolstoï, il est un maître en cet enseiji gnement : ne vous inquiétez pas s’il le suit, pourvu À qu’il vous apprenne à le suivre. Si Tolstoï et ceux de Es sa sorte accomplissaient ce meurtre.du moi, ce serait EE briser le nerf du monde. j fe : j Les Saints conduisent l’homme. Aussi, ils s’en méfient ie et le méprisent. Il ne leur reste qu’à l’aimer. Et infiniNE ment mieux qu’il ne s’aime. Ils le mènent donc à tuer le moi. En effet, les petits n’ont rien de mieux à faire. Ils . Ÿ ne peuvent diriger ce moi, sous le fouet de la perfecid tion, vers le bien et le plein sacrifice. Qu’ils le tuent HS donc. Qu’ils aient peur de le nourrir. à Cette force du moi, il faut une main puissante pour à la brider : comme Pégase qui emporte le char du soleil, | par où le monde reçoit la lumière et la vie : si c’est Phaëton qui tieñt les rênes, tout se brise; il sème l’incendie et la mort. Si c’est le dieu, le char parcourt la belle carrière : il l’a en main. Le dieu ne pense plus, un seul instant, que Pégase ne lui ait été donné que } pour lui-même. 1 Guidant le soc, derrière le bœuf patiemment courbé ! sous le joug dé la vie, Tolstoï s’avance le long d’une semblable route. Ni la mort, ni le désespoir de la vie ne l’occupent plus :. il n’a pas le temps. Il a des hommes, qu’il fait vivre; du pain à porter aux peuples en famine ; des enfants à nourrir; des sourds à qui rendre le son de la vérité, et tous ces aveugles à qui la faire entrevoir. Ses seuls doutes sont pour lui-même, et ses frissons. Voilà son égoïsme. Il a des disciples, IL
est si resplendissant de foi, qu’il ne se sépare plus d’elle ; et sans doute ses fidèles ne la séparent pas de lui. Il ne parle plus pour ce qu’il dit : mais pour ceux qui | lécoutent. Hommes comme lui, il les fait plus hommes. 11 est humain, presque seul dans cette espèce, dont l’humanité est le rêve troublé, douloureux et lourd, sans cesse étouffé par un sommeil accablant, dans son lit de Et quand il triomphe dans son action, ce grand moi .
| Jamais homme ne parla de lui avec moins d”indul- | ° gence : car il ne s’accable même pas; il se rend justice; il ose se traiter avec vérité. Aller jusqu’à être vrai avec | soi-même, courage étonnant, qu’il a eu seul, peut- | être, avec Montaigne, qui, pourtant, y met quelque | coquetterie. Tolstoï semble se regarder avec les yeux | d’un autre, — d’exquise sensibilité pour tout voir, — et d’un jugement détaché jusqu’à l’insensibilité parfaite. \ Des portraits de Tolstoi par lui-même, à ceux des | autres, il y a la même différence que de ceux de Vélas- | quez aux portraits des autres peintres. C’est la vie i offerte aux yeux, et qui se donne à juger. Rien n’indique le sentiment de l’artiste. Il a tout aperçu; il | fait tout apercevoir; mais, comme la vie même, il … | n’exprime pas le jugement, qu’elle implique toutefois: Ainsi, l’on peut différer de sentiment, en présence de ces images, comme devant la créature vivante. Taïne a | dit d’Innocent X, tel qu’il est à Rome, au palais Doria, toute sorte de faussetés, selon mon goût. On ne s’ac- ï corde qu’à convenir d’un talent miraculeux; Vélasquez n’a pas laissé là un portrait de ce Pape, mais le pape | Tolstoi traite ses personnages avec la même liberté
dominatrice : il n’est pas croyable qu’il en fasse autant : de soi-même. Le génie de Montaigne, qui décompose et qui analyse sans cesse les éléments d’une vie, est tout ! opposé, dirait-on, au génie de Shakspere, qui ne se 1 _ lasse pas de créer des êtres vivants, par un prodige de ; force et de sensibilité, où la raison jugeante semble ne x pas avoir de part. Le fait est que Montaigne était ee le philosophe de Shakspere : il le lisait assidûment. ÿ Et le fait est encore qu’il n’y a point de portrait | de Shakspere par lui-même. Tolstoï, qui n’intervient É | jamais dans son récit, pour le compte de ses person- ;
- nages; qui ne loue ni ne condamne; qui laisse parler uniquement la vie; il ne paraîtrait pas devoir s’être | pris pour modèle. Or, il l’a, au contraire, toujours fait. | I1 a le don extraordinaire de se voir dans tous les < . détails, ét dans les plis les plus secrets de l’âme, | sans jamais se reconnaître. Il ne se quitte, pour ainsi 4 dire, point, et n’est pas à soi-même attaché. De là, cet air incomparable de vérité mis en tout. Les Anciens nous peignent ainsi la simplicité grecque, Œdipe, ‘ Ulysse, Philoctète ; mais ils ne se sont jamais peints. « Point d’image de Tolstoi, qui vaille donc celles qu’il | en a données. Il n’est que d’aller à son œuvre, et de les | manque pas, non plus, les traits du visage. Ce n’en est | pas un des moindres mérites, que ce portrait ait été : tracé peu à peu, avec le temps, au cours d’un demi- :
- siècle. Rousseau vieillard parle de Rousseau jeune homme. Mais c’est Tolstoi jeune homme, qui peint _ Tolstoi adolescent. Outre les dons d’une mémoire admirable, Tolstoi, s’observant sans relâche, n’a pas j remis à plus tard de fixer ses impressions.
ne * Ses Souvenirs d’Enfance sont le seul livre, au monde, RL où l’âme et l’esprit de l’enfant s’offrent aux yeux, comme on on les trouve dans le regard, le sourire, les caresses, … ? DA les paroles de l’enfant. Nulle ironie : elle est trop dépla- : LOTS cée en la matière. Nulle comparaison à l’âge mür : elle RS: détruit cette fleur impalpable de la naïveté. Et nulle | VS affectation de puérilité : c’est un jeu qui seni le vieillard. LE k Un tel ouvrage, avec le charme du chef-d’œuvre, a la ; À portée d’une étude unique pour la science. La confidence » ea de l’être enfantin, que nul enfant ne fait, parce qu’il … 44 } manquerait précisément à l’enfance, s’il pensait à la ER faire, Tolstoï l’a faite. Qui veut connaître les idées de Ÿ : É ce raccourci d’homme, tout barbouïillé encore du laït de - Ê Li È la femme, sa méthode sentimentale, sa logique propre, e . absolue et instinctive, son être passionné et léger, où ta les pensées mêmes se jouent à l’état d’émotions, — n’a : à qu’à lire ce livre, et n’a, du reste, à lire que celui-là” dE Dès le début, on voit une nature puissante, rebelle si ; à toute contrainte, sinon l’amoureuse, qui porte à | L l’extrême limite les forces mises en elle : avant toutes, M î une sensibilité en continuel mouvement, une sincérité di ? de cœur qui n’a d’égale que la sincérité de l’esprit. LM °\ 7 éprouve, avec une rare plénitude, les alternatives de la é Re vie sentimentale, et d’abord les sentiments tendres. ù #. Mais il paraît les juger avec non moins d’ardeur, qu’il M de. les sent : enfant ou homme, il applique tout ce qu’il à (4 de réflexion aux intrigues, par où son cœur et son àme ps passent. Il est curieusement avide de se rendre compte, M
de lui-même et des autres. Le goût de la vérité lui est,
EN de bonne heure, si intime, qu’il se confond entièrement 4 ÿ avec le goût de la justice; êt, si cette disposition est fe enfantine, il n’a pas cessé d’être un enfant sur ce point.
| Il souffre, jusque dans l’âge mûr, de cette timidité _ombrageuse, presque maladive, qui est comme la peau ; presque toujours à nu, d’un amour-propre toujours … blessé. Il semble n’avoir jamais été content de lui. ù
- Sa manie de raisonner l’a éloigné de tout le monde :
car, dans une âme violente, raisonner c’est vouloir avoir pi raison. Bientôt, les autres hommes nous font l’effet de j Ë ne vivre que d’à peu près, et de n’aller au fond ni des { i idées, ni de ce qu’ils sentent. S’il arrive qu’on attache ; une valeur morale à l’examen de sa pensée, le peu Du | de profondeur qu’on voit à l’intelligence d’autrui, vous ! en dégoûte plus que ne feraient même de graves fautes. | Beaucoup de grands amis de l’humanité ont été misan- | | thropes pour cette raison. Tolstoi n’est pas indulgent. Un amour ardent de la | vérité ne va pas avec l’indulgence : il faut la laisser aux AA : âmes molles, ou à celles qui sont revenues de tout, et de _ la vérité même. Tolstoï ne s’abandonne de bon gré qu’à la terrible innocence de la nature : il ne discute pas ! …_ avec elle; de là, que les plus simples créatures l’ont s | conquis et retenu : les enfants, les hommes du peuple, : t = les paysans, les bêtes, les arbres, et les femmes pures. | | Sa mère est la seule personne de sa famille, avec une . vieille servante, qu’il n’ait jugée que du fond de son 4 | amour. Son esprit démonte les ressorts de tous les autres êtres, de ceux-là même qu’il aime le plus : un frère, une femme, sa sœur, ses enfants. Il ne les flatte point ÿ parce qu’ils lui tiennent; mais plutôt il les dessert, parce qu’il les connaît mieux. Sa sincérité brutale le pousse à if montrer cette cruelle connaissance, qu’il pourrait cacher. 3 Il est bien diflicile, ayant une vue perçante des hommes, ; ! et un cœur assez entier pour ne pas les ménager, de ne J
A pas se faire, à la longue, une espèce de mérite d’être | j . sans ménagement. L’orgueil nous dupe où il veut. Puis, à il faut en convenir, la connaissance des hommes en , inspire le mépris; et l’habitude d’être vrai ne va presque ÿ nulle part avec la politesse. On ne se police, qu’à force : de mentir. Les victimes d’un grand homme à humeur Ë rude ou morose, devraient la lui pardonner, en partie, à s’ils savaient de quel prix il la paye : le don funeste de vs pénétrer les caractères, et d’en discerner les mobiles, | n’est pas up jeu : ne s’y amusent que des âmes assez MA légères, eussent-elles beaucoup de poids par ailleurs. | Au surplus, il n’est pas possible de ne point faire d’amers retours sur soi-même : cette faculté d’une | seconde analyse, où la connaissance des autres vous | rejette à vous seul, est proprement la revanche du cœur sur l’intelligence. IL n’est pas d’homme aimant sans ! cette faculté des retours. Elle est le signe qu’une vaste | & imagination ne s’arrête point à ses conquêtes; elle } passe de là au conquérant; et s’acharne sur lui à de î Voilà où réside la source du bien : c’est une compas- | sion des autres, qui naît du dégoût de soi, où l’on fut } conduit par le dégoût d’eux. Un Tolstoï a toute la capa4 cité qu’il faut pour contenir un mal presque illimité : il ul y pourrait être puissant; je m’assure que souvent il lui : en souvint. Mais la compassion l’en empêche; elle le : défend de cette violence sans pitié, où le mépris d’une ï intelligence, qui ne se peut refréner en ses jugements, À nous entraîne contre les objets de son dédain. Tolstoi a < fui les hommes, par accès, à toutes les époques de sa vie, quand il avait quinze ans ; quand il en avait trente; Lévine est une sorte de solitaire. C’est qu’il les aimait. Par
| crainte de les juger et de les hair. Il n’était pas agréable de la première jeunesse, où l’on aime son ami à la ? manière d’une maîtresse ou d’un amant, sans qu’on ait,
- pour se quitter, la ressource des trahisons charnelles. | Et Tolstoi a fait un tableau lamentable de cette amitié, où les esprits devant seuls se déprendre, il y a toujours lun des deux qui va au-devant, et qui dupe l’autre : | celui-ci prête à celui-là toutes les perfections, qui se les | laisse prêter, et ne pardonne point ensuite aux yeux | dessillés par lui-même, de ne plus les lui trouver. Sensible à l’excès; prompt aux larmes, comme peu | d’hommes le sont, moins par tendresse de cœur que par rapidité d’imagination; plein d’amour-propre, et ne s’aimant pas; d’une vivacité extrême d’esprit, de | cœur, de parole, de geste, mais non de résolution; non moins timide que violent, selon que son amour-propre ! le bride, ou qu’il en rompt l’entrave; insatiable curieux 1 des sentiments et des mobiles humains; malgré lui, : juge absolu de ce qu’il analyse; témoin défiant qu’on _ ne trompe, ni ne corrompt pas; raison toujours armée » contre la vanité de l’homme, et qui se désarme elle- ‘ même, en en touchant le fond; très instruit des passions, très propre à en éprouver de fortes, dont la connaissance et la crainte accroissent beaucoup la force; avide d’amour, et incapable de ne pas peser ce qu’il aime; | sans patience; uni au monde entier des créatures sans pouvoir accepter le commerce des hommes comme ils sont; fort jaloux de tendresse; implacable au mensonge ; | épris sur toutes choses de pureté : telle est la riche substance de ce caractère redoutable, dont l’équilibre é ne s’est établi que dans la sainteté.
oi L’amour de la vérité a fondé cet établissement. Ceux 4 x qui aiment la vérité, et ceux qui n’en sont que curieux, A0 font deux espèces différentes. Les curieux de vérité n’y kr DS mettent pas du leur : elle leur sert, esclave humiliée, | 02 ï pour lexcellent et pour le pire. Ceux qui aiment la a vérité ont tous une morale : et ils l’auront tôt ou tard, A 16 si d’abord la vérité les fuit, et s’ils la cherchent seule- ï à à ment, pourvu que,ce soit avec amour. Les règles pour ï x la conduite de l’esprit suppléent longtemps aux règles HEA pour se bien conduire. La pensée droite est une caution ï a de toute sorte de droiture. Le premier usage d’une à bonne pensée est de reconnaître que l’homme n’est pas,” A comme on dit, &« un empire dans un empire ». Et, de | Li : quelque côté qu’on incline cette pensée, dès qu’elle est Fa sentie par le cœur, elle est le fondement de la morale. à ) Pour l’amour, elle est une vérité de fait. Avec Tolstoi il A en est allé de la sorte. Il a commencé par être tout à
soi. Il s’est dégoûté de soi-même, et du reste, après s’en
a être épris par instinct, par devoir, par compassion. Fe Enfin, quand il lui semblaït que le monde fût vide, la, te vérité, qui ne l’avait point laissé se satisfaire d’une w A réponse médiocre, lui a découvert que le Bien était le Î ÿ plan réel de la compassion universelle. Elle l’a persuadé a que ce Bien seul donne une réalité, à ce qui n’en am x PE pas; qu’il la crée incessamment; qu’il est par là le à M divin, ou la réalité même; et que, n’y ayant rien autre 1 pi . de vrai que lui, c’est pour lui seul qu’il faut vivre, … di puisque lui ôté, il n’est point de vie. ‘
45 4 3 Il y à une solitude plus profonde que la nuit arctique, u plus étendue que la banquise du pôle. Il y a un désert ) plus vaste et plus immobile que la glace sur le toit de J VAsie, quand la lune de l’hiver lillumine. C’est : homme parmi les hommes; et la volonté d’un seul homme, aux prises avec le monde durable et les jours éphémères, voilà l’abime de Pathmos, où la solitude est N. Qui doit le savoir mieux que Tolstoi? Le grand i … vieillard a voulu le règne de Dieu sur la terre, — ét ce … n’est pas d’aujourd’hui. Il a mis toute la force d’une … logique puissante, au service de ce grand dessein. Il ne doute plus, depuis longtemps. Il peut s’en prendre, ï du moins, à la folie, à l’égarement des hommes, à la 4 mortelle lenteur de la vérité, aux peines qu’elle a toujours eues à se faire une route. Car un Tolstoï vit, | grandit, s’élève sans cesse pour cette vérité qu’il _ porte; ét, pourtant, son tour vient de vieillir, de voir la neige des ans couvrir peu à peu sa perspective ; et | k de regarder la tombe qui se creuse, et qui ferme l’étape | à l’horizon,
Lo .. :. Tolstoi vivant NES de La comtesse Tolstoï a dit un jour : « Le comte ne travaille plus pour la Russie, maintenant, mais pour le monde. » C’est quand on est le plus séparé des siens, ; qu’on se fait tout à tous; et celui qui se quitte lui-même | est plein de l’univers. Tolstoï a toujours été solitaire; il est de ces hommes à qui il faut un trop grand espace : ils prennent tout l’air autour d’eux; et à mesure qu’ils se répandent, ou ils attirent les environs, ou ils y font | le vide. Il faut leur appartenir, ou les fuir. Il faut un peuple à Tolstoï. Puis il est rebuté d’eux; il s’emporte | contre leur mauvaise volonté : dans la Guerre et la SR Paix, dans Anna Kharénine, et aïlleurs, Tolstoi passe : aussi souvent pour misanthrope que pour dévoué et ÿ charitable. Il leur demande trop, dit-on. — Non : bien moins qu’à lui. Il ne leur demande que de le croire, Il leur fait un faux reproche, dit-on encore, de ne pas lui obéir, de ne pas se laisser convaincre : mais ; pourquoi lui céderaient-ils? — Parce qu’il est le plus fort; qu’ils le savent; et qu’il ne peut faire lui-même Tolstoï parle au monde entier, selon le mot de sa compagne. Mais c’est qu’il ne peut enseigner son peuple, ses voisins, ni même sa compagne. Que je le vois isolé! Son isolement est aussi vaste que lui. Nul homme ne peut se vanter d’avoir été compris d’un seul L autre homme, durant cette si courte et si longue Ë existence. Que sera-ce de l’homme qui en vaut une L infinité d’autres ? IL n’aura pas seulement l’ennui de ne { pouvoir se faire comprendre. Il aura la sombre tristesse î de savoir jusqu’où il n’a pas été compris. Allons plus outre : de savoir qu’il ne pouvait pas l’être. Or, cette , certitude n’ôte rien à la passion de se communiquer, ,
car elle est proprement celle d’agir, pour les esprits, et leur vie. L’homme ordinaire n’est séparé des autres que ! par l’étendue d’un moi ordinaire comme lui, pour ainsi dire : c’est une épaisseur de rien, un voile mince; il peut cacher une souffrance réelle, mais elle est vite dissipée. L’autre homme est divisé de tous par un espace immense : par toutes les forces, et toutes les décisions d’une volonté presque infinie. L’Église voit l’orgueil à la base de l’hérésie; c’est la volonté qu’il faut mettre, le nerf même de l’esprit. Que Tolstoï me touche, adolescent et même déjà avancé en âge : Bésoukhow et Lévine semblent parfois peu volontaires; cependant, ils n’en font qu’à leur tête; rien ne les réduit. Ils sont de cet ordre des âmes, expressément nées à la fois pour sentir, pour comprendre, et pour vouloir : mais la volonté ne leur vient qu’ensuite. Il ne leur faut qu’une foi définie : alors, ce qu’elles ont de | puissance pour agir se révèle. À peine agit-il, Tolstoï se trouve plongé dans cette solitude sans fin, comme la passion d’excellence qui l’anime. Il y a tant de vérité dans son âme, qu’on ne lui fait pas un moindre tort de L ! la méconnaître toute, que de la décomposer en vérités particulières, et d’y choisir la sienne entre mille. Aïnsi, | quand il est compris sur un point, il sent encore bien plus l’impuissance où il est de se faire comprendre. Qui | dira la mélancolie de Tolstoï, quand on le loue d’avoir écrit les plus beaux romans du monde? — On doit sentir dans son âme de tels dégoûts : combien peu les éprouvent? On vante Tolstoï auteur, quand il est, et veut être apôtre; et l’on daigne lui pardonner ses œuvres, en faveur de ses livres. En secret, comme il rougit, ladmirable vieillard, de cet éloge! Ici, il y a un
| : homme, —et l’on veut un auteur. Pascal leût pris d’une | se Voilà bien l’isolement profond, celui dont on ne peut l sortir, où il faudrait amener les autres, n’y ayant point | d’autre moyen de s’unir à autrui, et n’y servant de rien . d’aller aux autres. Isolé par les pensées mêmes qu’on À a, le plus longtemps couvées, et qu’on caresse le plus, mi de la communion humaine. Une vue étendue du monde ki est un spectacle sans merci de notre propre solitude. Je pense toujours à Jésus sur sa croix, ou même à Socrate k dans sa prison. Jésus peut douter de tous les hommes. L Socrate peut douter de la Cité. Pourtant, Socrate a ses { amis, et il sourit à la cigué, en faisant vœu à Esculape: c’est pourquoi Socrate meurt si sereinement. Il est à \ admirable de sagesse; mais déjà en lui perce Épicure, M si triste, selon moi, étant tout raison, et le plus résigné ! de tous les hommes : mieux vaut encore une vie, qui k est agonie, qu’une vie qui est la mort même. Mais vous, © | Jésus, pour tout ami vous avez l’éponge et le vinaïgre È | sur la bouche, et vos lèvres sont brûülées par la dérision; 1 l’ironie amarifie votre soif agonisante. Il m’est point < permis de vous rien comparer. Cependant, la puissante solitude suce aussi son vinaigre, et en rend sa soif L | plus acide. Point d’amis : car l’ami est celui qui nous 4
- comprend assez pour nous chérir, et je le trouve plus 1 : sûr que celui-là même qui nous aime assez pour nous 1 L comprendre. Nos cœurs sont de viande : ils se gâtent, ÿ ils se corrompent ; ils se déchirent aussi. à Tolstoï est donc seul, en dépit de sa gloire. IL vit retiré. Il n’a pas même conquis ceux de son sang : k quelques-uns lui résistent. L’admiration l’accompagne, à qui croit bon de se corroborer de blâme : car ce qu’elle ÿ
. admire surtout en lui, c’est qu’il lui reste incompréhenJ sible. Les puissances de la terre honorent en lui une | puissance, mais ne l’aident pas. Il avait un compagnon : à il la perdu. Tolstoï, qui aime l’univers, est en lutte avec l’ordre universel : car il ne faut pas le vouloir à | sa manière. Il n’est pas en prison, parce qu’il n’y en a pas une assez grande pour lui, Maïs il est plongé dans le profond cachot de sa condition d’homme, — au milieu du monde, et parmi cet | amour de la vérité, qui est le désert infranchissable à presque tous. Qui ose y entrer? Qui a le courage d’y | poursuivre sa route? Qui, surtout, honore assez la | lumière aveuglante, et sans douceur peut-être, qui baïgne cet aride et sublime espace? — Aux champs, _ Tolstoi parle donc volontiers à ceux de Yasnaïa Poliana, ouvriers et paysans ; il prend son plaisir avec les plus ? simples ; ils ont le cœur droit et fort : du moins, il est plus facile de le leur prêter et l’âme fraîche de l’enfant ; AA. ils vénèrent la grandeur naïve ; et ils aiment comme ils ñ admirent. Ils croient. Or, pour Tolstoï, comme pour | D tous ceux de son ordre, l’orgueil et la volonté sont … d’être crus. On croit, grâce à ceux qui croient; et ce sont eux qui nous rendent sûrs enfin qu’on est digne de se faire croire. : } On a toujours besoin d’affirmation. Le plus grand 1 des hommes ne dépend pas de l’approbation d’autrui, mais son œuvre en dépend; il ne peut se le nier. Les { tyrans le savent bien, qui forcent l’assentiment. Ils y emploient des moyens à eux, qui touchent à la folie, | | à demi absurdes, comme le semble toujours la violence | exercée sur la pensée, laquelle, par nature, échappe aux | violents. On n’agit point dans le monde, s’il ne prend À
sa part de votre affirmation. C’est pourquoi la solitude, | si nécessaire à l’homme de génie, finit par lui être | une nécessité si terrible. Elle ruine en lui la croyance | à sa propre action. Elle la réduit, en quelque sorte, à | Or, qu’est-ce bien qu’une action négative? Il n’y a rien de vivant dans une négation. Il vaut mieux se | tromper sur ce qu’on affirme, que nier à bon escient, | et par principe. Une grande pensée, qui n’agit pas, | solitaire par contrainte, après l’avoir été par goût, | faute de l’affirmation d’autrui, devient insupportable à elle-même : car il lui semble qu’elle nie. — Tolstoi a 4 longtemps connu ce supplice; peut-être, le connaît-il { encore.
Vous voyez quel est cet homme, et quel héros. Quoi | de plus beau que ce héros s’arrachant à lui-même, et se | tournant en apôtre? — C’est à la gloire de la douceur. | Vous avez senti sa violence; elle ne périra qu’avec lui ; il le sait bien ; et il la fait servir à l’évangile de la doctrine la plus douce. Les grands violents sont doux. C’est ce qui les distingue des autres. Les hommes, entraînés par leurs appétits, inclinent à la violence; et 4 s’ils craignent de s’y livrer, s’ils n’ont pas la force de braver cette crainte, ils honorent en autrui cette violence, même s’ils la détestent, même si elle leur nuit. Car ils ont la superstition maladive de la force. Telles } sont toutes les femmes, et presque tous les hommes aussi. Ils adorent dans la violence la force qu’ils n’ont pas de repousser la violence ; et s’ils l’avaient, en effet, à leur tour ils seraient violents. Ils exaltent ainsi dans les autres l’envie de leurs propres crimes; on les dirait presque fiers de cette force qui les décime; et peut-être croient-ils en participer, parce qu’elle les frappe et qu’ils en sont victimes. La foule immense des violents, depuis les bourreaux jusqu’aux femmes qui les admirent, adule secrètement son désir de l’injustice, et rougit de la douceur. Combien différente par là des
Peut-être aussi les hommes sont-ils plus doux en Orient qu’ailleurs, et plus paisibles. Ils ont beaucoup q souffert, et depuis plus de temps. Ils sont encore prêts 1 à subir toute sorte de tortures. La même force les soutient dans les supplices, et dans l’amour de ceux qui les y arrachent. Là-bas, ni l’innocence ni la douceur ne sont tout à fait un objet de mépris. Mâis on y voit des \ Tous les prophètes ont été violents par douceur, et } jusqu’à la mort. Dans son transport le plus sublime, Jésus garde le silence. Il ne répond à toute la force de l’univers, à Rome, à la mort, aux Juifs, à l’abandon de ses amis, aux soufllets, à la croix, à la moquerie même et aux épines, que par le mot unique d’une douceur « unique : « Tu l’as dit. » La douceur est un don de soi à la beauté du monde. Elle triomphe comme on s’humilie. On le fait beau, on Vaime divin, ce monde, pour qu’il le soit. Humiliation incomparable, où par amour tout l’être s’incline. ! 4 La douceur naît dans le cœur des grands violents par M | une vue de la vanité de toutes choses. En ce peu, qu’est: ce que le plus? ou la victoire? ou l’empire? — Le grand 1 homme n’arrive point au terme de son œuvre, sans un k $ amer sourire. Car il ne touche point au terme de son désir. Un dégoût, profond comme le repentir, voilà sa borne. Il a besoin d’être pardonné. Il cherche le pardon d’avoir été grand. Car, s’il l’a vraiment été, il sait ce que cette grandeur coûte. Ce comble de rien. « Quelle œuvre vaut les larmes qu’elle a fait couler”? Quel bienfait peut s’égaler à celui d’avoir séché ces « 1 TE
larmes, après celni de les avoir épargnées? Quelle Di . grandeur approche la bonté, dont la caresse chaste ‘a | arrête la plainte sur les lèvres, et retient sur les yeux ‘à les pleurs qu’ils allaient répandre. “à _ « L’innocence seule peut connaître le bonheur; car 4 elle ignore le mal. Voilà des enfants rieurs, comme ‘4 … l’herbe au soleil; et leur vue passe toute science. 48 « Ma grandeur, dit ce héros, ira jusqu’aux étoiles; né .) mais elle n’ira pas jusqu’au bonheur. Je verrai Dieu, é A \ peut-être ; mais, comme Moïse a vu les jardins de We Chanaan : — du sein de sa propre mort, et sans mettre #
… le pied sur la terre promise. Je serai grand. Et toujours 4 l’tiste. We « Maïs la créature innocente vivra dans le cœur de nl . Dieu, sans peine, et en riant. Toutes les bénédictions 4 . sont pour les doux. C’est à eux que vont les béatitudes. ‘1 Heureux les pacifiques, est-il dit : la paix est douce. ‘t .. Heureux les pauvres d’esprit : ils ont la douceur, étant ? L sans vanité. Heureux les afiligés : s’ils souffrent, c’est pl qu’ils sont doux. Heureux les débonnaires : la douceur L
… est en eux, au lieu de l’intérêt. Heureux les miséricor- PRE ? “dieux : le pardon est doux. Heureux les affamés du . juste; heureux les persécutés pour la justice ; heureux les ‘4 purs : toute leur force vient de leur douceur; heureux (+00
… donc seuls les doux. » ie
1 0 Ainsi les grands violents, sans cesser de l’être, À mettent toute leur violence, à la fin, dans l’admiration 4
et l’amour des âmes douces. Une étrange envie, qui n’ose
s’en croire elle-même, s’y mêle encore : ils chérissent « 1
dans la douceur la perte infinie qu’ils ont faite, — l’innocence et la joie de la vie. | Comme ils les aiment, ces simples créatures, qui ont vécu sans se voir vivre! Qui sont nées, ont crû, et se | sont évanouies à leur jour dans la prairie de Dieu, s comme les plus humbles herbes du pré, qui ne sont pas | les moins vertes, ni les moins joyeuses. Ils jettent un | regard passionné sur tous ces êtres qui sont passés en | faisant le bien, — Transivit nulli faciendo : car, ne faire que le bien, c’est n’avoir rien fait, selon l’honneur du monde. La plupart des hommes ne connaît la vie 1 que par l’abus qu’ils en font sur les autres, ou celui que À la vie des autres fait d’eux. | Il n’y a point de mère que le rire d’un enfant pénètre comme il fait le cœur de cet homme, où il ressuscite un monde, dont l’innocence fait le délice. La plus pure des J choses, et la plus heureuse, est celle qui connaît le moins sa pureté et son bonheur. Cette grande âme est donc pleine de tristesse : elle enseigne une joie, qu’elle 1 sait comme personne, et qu’elle ne peut plus goûter à l’égal de la connaître. Et, sans doute, le plus grand ] des hommes se surprend à sentir le remords de sa grandeur. L’amour est tout pardon. Voilà Tolstoï, et la douceur où il met toute la gloire.
Laissons le soleil préférer une récolie à l’autre, dans le champ qu’il féconde : c’est la moisson tout entière qui importe à ceux qu’elle nourrit. En son effet, l’œuvre du génie échappe à celui qui la crée. Tolstoï qui renie ses poèmes, et Tolstoi qui les a produits, ne seront bientôt qu’un seul homme pour son peuple : il se recon- naîtra, ici et là, en lui seul. Cette vie magnifique est née du sein de l’action; son art est comme elle, et l’imite. Elle est harmonieuse, avec une majesté immense et pleine, où la vie seule peut prétendre. Elle se déroule, variée en ses aspects, unique en son cours, grossie insensiblement d’elle-même, comme un fleuve puissant, dont la pensée peut distinguer les ondes, mais ne les sépare
point. Il n’est pas moins ce qu’il doit être à sa source,
qu’en son delta d’épais limon, où il s’attarde, avant de
finir par mille bouches, riches en villes et en maisons : pour le séjour des hommes. A la manière d’un temple, ou d’un drame parfait, cette vie admirable s’embrasse d’un seul regard, où tous les détails et toutes les proportions s’équilibrent dans un calcul unique. Qu’une telle
| vie adopte ou répudie l’art, elle en est elle-même FE L un chef-d’œuvre; et sa candeur apparente m’est M qu’une grâce de plus, où l’Artiste divin a mis sa marque. La pensée, que n’entrave plus le lien des 1 | apparences, retrouve la même vérité, où l’illusion de ‘ l’univers est suspendue : tel un pendule oscille d’un k bord du rêve à l’autre bord : et ce point fixe est, qu’en toute chose, qui compte pour l’homme, — dans la gran- À deur de la volonté, dans la force du fait, dans le sacri- ‘ fice des saints, — toujours l’art préside à son œuvre, et la contemple. Se LAS Les plus beaux monuments de l’art, comme les plus 4 . 4 belles vies, ne se font pas toujours en vue de Part même. Ici, l’on peut voir un rapport admirable de l’art avec l’action. Ces chefs-d’œuvre de l’art ne sont qu’un M 9 résultat de l’action. Tolstoï n’a, pour ainsi dire, écrit t qu’au soir des journées qu’il a dû vivre. Ses poèmes É sont la réflexion de sa vie. Il était fatal, en son pays et. , en son temps, qu’il passât du livre à la nature, et qu’il finit par la charité. Le peuple russe cherche continuelle- A Les hommes de l’Occident, las d’agir ou sans force, M j se font des théories de l’action, pour en distraire un M P vague désir. Ils en ont d’incertaines, et de singulières; où lon sent l’impuissance des gens de lettres, et la « + décrépitude où mène la littérature. Pour la plupart, ils 1 opposent la pensée et l’action. Ils finissent par ne plus entendre l’action que sous l’espèce brute, la plus maté- rielle. IL leur semble qu’un homme d’action soit celui qui donne des coups de poing par métier; à tout le 1 moins, celui qui fait le tour du monde, ou traverse | l’Afrique. Qui les en croirait, ne serait pas loin de
| croire que Descartes, rédigeant sa méthode, n’est pas | n homme d’action. Enfin, l’action, comme ils la prônent, nest qu’une opinion littéraire. Comme la mode en vient, elle en peut passer. J’imagine que ces esprits énervés, à dans leur inquiétude de ne point agir comme il faut par la pensée, confessent surtout la vanité de leur littérature. Et, il est vrai, que ce qu’ils écrivent, n’importe en rien; mais il n’importerait pas davantage qu’ils L… fussent planteurs paresseux sous les tropiques, ou acro- 1 “ pates. Ils ne sont pas raisonnables, là-dessus, de s’en je prendre à Descartes. L’action n’est point dans les ; &e formes de l’acte : elle dépend de la force de l’âme. Que L à les âmes soient capables d’agir, voilà le point. (é Où le mieux voir qu’en Toistoï? — Art, foi, ou reli- k \4 gion; peintures de la guerre et de la paix; œuvres à . didactiques ou apostolat parmi les paysans en proie à ; 14 la famine, c’est toujours la même bonté qui agit. 3 C’est la force d’un peuple. Toute la vie de la Russie | 14 est dans cette âme. Elle doute de soi; elle cherche Vi Dieu; elle le découvre, et s’y consacre. Les états … diffèrent, et c’est tout. L’action reste la même : Tolstoi , : a révélé la Russie à la Russie, Comme elle, à la pour- À | £ … suite du pain de vie, il est allé quérir, sans pouvoir le _ rencontrer, ce grain inestimable sur l’aire, où les autres races ont battu leur blé, — et il ne l’a trouvé qu’en 5 LL Il précède le peuple russe, dont l’action se déroulera, dans l’avenir, selon les époques de la sienne. On entend | pr dire, parfois, que Tolstoï n’a pas de style. Un étranger ne s’en fait pas juge. Selon l’opinion des critiques, il n’a Ke …_ pas le style savant comme Gontcharow, ou raffiné comme Tourguénef. Il se peut que Tolstoï n’ait pas de ?
style, si l’on entend la manière d’un auteur. Mais je gage qu’il a celui où la Russie verra plus tard le type de l’expression russe. On ne saurait définir le style d’Homère : il échappe à la rhétorique; on sent toutefois que l’Odyssée et l’Iliade enferment tout le génie de la race. Tolstoï a laissé les épopées d’une nation inquiète, curieuse d’analyse et de vérité, héroïque dans le combat
La théogonie d”Homère ne répondait plus à rien, qu’Homère était toujours le père nourricier de la vie è grecque. Tel est le miracle de l’art, où une action éternelle a pris sa forme. Quand nul ne se souciera si Tolstoï a traduit bien ou mal les mots de l’Évangile, sa M pensée, son sentiment, sa morale, ne cesseront point de 1 vivre dans l’âme de son peuple et d’y fructifier. Son art et sa religion se seront confondus dans l’amour de ce 1 peuple, comme le témoignage le plus complet qu’il ait À reçu du divin, qui lui soit propre. Une nation ne produit ; qu’une fois l’homme, où elle prend conscience de son d génie. L’honorât-elle du nom d’un Dieu, il faut toujours | y voir un artiste. H
C’est un tel homme, qui aura vécu sous nos yeux, — { ce Tolstoï, l’Homère et le Luther du monde slave. ;
Rite En de
4 4
0 _ On me demande assez souvent pourquoi Tolstoi me Fire … semble d’un si grand prix; et depuis qu’il ne publie plus DR. W | des romans admirablés, en quoi lui trouvé-je tant DA. … Voilà quelques années, un jour j’ai dû me dire : je VAE
- me sépare de Tolstoi. C’est ma seconde enfance que je. © . laisse. Combien j’aurais voulu, enfant, me donner tout ut 1 “ Adieu donc au grand vieillard. Et en lui, adieu à DA … l’enfant que j’étais. Il faut toujours tout quitter. Toute ‘Ho … morale fuit et fait eau. L’art reste. Les systèmes sont LH ES “des jeux. La vraie partie, c’est la vie. LUE 4 … Le désir chrétien me parut d’abord combler toutes les ) 1 } … passions et toutes les voies de l’homme. C’était la pas- 4 a sion de la sainteté. Mais si naïve, qu’elle espérait trouver | 14 k sa fin dans l’amour de tous les hommes. J’ai vraiment fo connu par l’ardeur intérieure la charité du genre Tor ( hf umain. Mais qui y fut sensible, sinon ceux-là seuls qui a là pu Mpimaient déjà, et qui depuis n’aimèrent? À étre bon, LUC 4 faut être un saint. tn LOS En se donnant, en s’offrant même, contre une secrète L trahir au point de la faire partager aux autres. Quand | 1
k Je voulais le plus me donner à tous les hommes, j’avais ‘ le plus l’air d’aspirer à les dominer et à les asservir. 1 $ J’ai écrit à Tolstoï, en ce temps-là. IL n’a rien compris à ma fureur d’amour. Au fond, je voulais être un saint à ) comme lui pour étre, comme lui, un père d’œuvres ; $ immortelles, et un artiste. Déjà, je pressentais le lien profond de l’art avec la sainteté; mais je ne pouvais discerner à quelles actions la sainteté engage, et à quel | sacrifice l’art oblige. Ce sont les mémes, et dans la | même solitude : mais l’art n’exige pas le silence, où la : sainteté se retranche. En art, les passions ne peuvent s pas se iaire. 1 Alors, je croyais l’homme bon! j’ai su, depuis, que la bonté est aussi une œuvre, et qu’elle n’est point si natu- 4 relle à l’homme que la digue au castor. Je croyais à la Joie. À quoi ne croyais-je pas ? J’avais tant de foi à tout 6 ce qui compose la vie, que je parus douter de la vie seule. Ainsi, quand tous les moments sont d’or pur, le ÿ temps n’a plus de prix. - Mais j’ai vu que rien n’est bon que la puissance victo- ; rieuse dé soi, qu’elle seule est amour, elle seule est ï Tout ce qui me fit horreur, tout ce qui me fait mal et j dégoût, je l’admets en soi-méme, à présent. Ce n’est pas k que je l’accepte. Mais le Destin n’a pas de plus intime confident. Je le réforme dans mon cœur; au fond du C’est là ma fatalité propre et ma mission. | Je vais vers la mort, comme tout. Et la vie est plus pleine que jamais, en moi. Je ne puis et ne veux la réduire. C’est l’âge fort. Il n’a point d’illusions, sinon celles qu’il crée.
| Je vois Tolstoi tel qu’il fut, et non tel que je l’aimai. ‘1 Je sais bien qu’il n’est pas mon homme. Il n’est plus si bon que je le portais dans ma crédulité. Mais il est plus h puissant : il a plus d’ombres; il respire toute la force de son œuvre; et lui-méme, sa religion, ses actes et ses f livres, tout ici est une œuvre de la volonté. Tolstoi n’est pas un saint; et il n’aime pas les artistes. fo … Si je lui suis sévère, je ne sais. Il n’a fait beaucoup . de bien, et nva beaucoup fait de mal. Il m’a troublé, sans me tirer de mes troubles. Toula n’est pas l’univers, } et tout le monde ne peut pas étre moujik. Il m’eût fait perdre quatre ou cinq ans, si l’on pouvait perdre des … années. Mais rien n’est perdu, au contraire, puisque je Ë l’ai bien aimé, et me suis mieux connu moi-même. Il ne ma pas guéri de la Croix, qui est le triomphe de l’amour dans la mort même, et dans les plus affreux supplices. Mais il m’a guéri des hommes.
mn me semble que Tolstoi offre à nos yeux toute la ‘y si 4 politique chrétienne. C’est en lui qu’on peut voir ce que É 4 . vaut l’Évangile pour la vie. Ni Jésus, ni la croix n’y sont 1 mi rien, pas même des symboles. Quand Tolstoï parle de Ru 6 “Dieu, on ne sait ce qu’il dit. Pour lui, ce n’est qu’un : AE: “mot ; mais il arrive qu’il s’y laisse prendre. De là ces tr. doutes sur la personne, cette incertitude sur la volonté & a | d e Dieu, cette piété obscure, ces commandements au ; 4 nom d’une vérité tantôt abstraite, et tantôt vivante, ce ) ‘06 m élange qui donne aux raisons de Tolstoï une odeur pl fl “religieuse et une espèce de fausseté, qui font enfin DA penser à un mensonge enveloppé d’encens. ne. D On dirait, parfois, que si un homme ne pense pas, 0 Me est lui. Il n’a point de pensées véritables, tout en fai- “4 sant un magnifique usage de la raison : rien ne s’offre ( ‘à “à ses yeux ou à son esprit, qu’il n’y imprime le tour ‘1 sin gulier de son système. Il est même admirable qu’il 440 _cesse de voir directement la vie, quand il veut penser, “4 “lui qui, d’ailleurs, a une vue si forte et si vive des (EN ii ommes vivants, et de leurs actes. Ce qui lui manque AVE F
. le plus, sans quoi on ne pense réellement jamais, il ne : doute plus de la vérité qu’il enseigne : j’entends qu’ilne considère pas le monde sous l’œil du destin, ni en lui ni au compte des autres. Partout présente dans son M œuvre, la nécessité est partout absente de sa morale. Il N possède la vérité, il a pensé une fois pour toutes. Il n’a M point d’autre tort que de s’adresser toujours à la raison, 4 et d’être persuadé qu’il prouve. Car, d’être comme il est, et d’agir comme il fait depuis qu’il est prophète en M , Israël, qui lui en ferait le reproche? Tolstoï est le plus | beau vieillard qu’il y ait en Europe. = Il répond, sans le vouloir, à tous ceux qui opposent la société chrétienne à la société catholique, et qui triomphent si aisément de ce que la société catholique n’est pas celle de l’Évangile, ni Rome la véritable image du Christ. Or, il est maudit lui-même, en son pays, par une Église qui se vante d’être la véritable église du 1 Christ, contre Rome. Et comme lui, toutes ces églises sont sûres d’avoir la vérité, et la seule. Et elles aussi le prouvent.
Tolstoi est un objet pathétique. Tolstoï est un grand à … spectacle. Il est déjà pour nous, comme s’il n’était plus. j: On n’attend plus rien de lui qu’on ne connaisse. On a Nr. tant parlé de sa mort, il y a six ou sept ans, qu’on . < … souhaitait d’en finir. Mais il est. d’une fibre puissante, à À qui ne rompt pas d’un coup. N’était-ce pas sa première : maladie? Robuste comme la plaine, il n’obtiendra pas è è la mort sans beaucoup de souffrances. À quatre-vingts ” ans, il monte encore ses chevaux. Il va partir pour … Stockholm. L’âge ne l’a pas abattu : il écrit, il agit, il . travaille. Maïs enfin il s’est éloigné de nous. Ceux qui à ont aimé et qu’il n’a point convaincus, songent à lui
- comme à un homme du passé. Il s’attarde sur l’horizon;
mais quand il sera descendu daus la vague éternelle, quel deuil pour le genre humain ! Une grande lumière qui s’éteint, c’est une calamité pour la terre. | Sa grandeur vient de sa conscience. Elle est pure, elle est forte comme le diamant; et si elle n’en a pris que % peu à peu l’eau étincelante, elle n’en est que plus belle. Elle cherche ce qu’elle appelle le bien, comme le seul air qui lui soit respirable. Le mal, pour cette conscience M avide, est le contraire de la vérité. Tolstoï n’a vécu que pour le vrai, sans le séparer de l’idole morale. Le bien est une logique sensible au cœur. Ah, pourquoi Tolstoï ne parle-t-il pas uniquement au sentiment? Il s’en défie, bien loin qu’il s’y borne. j Beauté de cette vie : elle est une. Si diverse qu’elle soit, elle a l’unité en dépit de toutes les contradictions. Il faut être un avec soi-même. Plus on est riche en éléments « contraires, plus la profonde unité est belle : elle est à d forte de toute la volonté qui a fait la paix entre lespou « voirs en guerre. Le plus souvent, l’unité de l’homme est dans la passion. Tolstoi, dès qu’il a pris conscience s’est mis en marche pour le lieu désiré, où l’homme est comblé par l’évidence. Il a pu se fixer, parfois, dans les fossés du chemin, se coucher même dans la boue, dormir accablé sur les ronces, pour tromper lennui et la fatigue du voyage. Mais il n’a jamais quitté sa ligne. Tel on le voit à seize ans se donner à son premier ami, tel, un demi-siècle ensuite, il s”abandonne tout entier à l’Évangile. Sa vie est un effort invaincu à la vérité, ou plutôt vers cette forme suprême de la vérité qui est la foi. La foi est la vérité qui oblige. Elle n’est plus de l’esprit : elle persuade d’agir. L’entendement est froid près de l’action.
) pour ET CONTRE TOLSTOI Quand je commençais de connaître Tolstoï, dans mon admiration de Guerre et Paix et d Anna Kharénine, cette Iliade et cette Odyssée du roman, je déplorais l’abandon de l’art par un si grand artiste. Tolstoï lui- ” même semblait dire que l’art n’est rien, et que le violon e de Crémone ne vaut pas les boyaux du chat, dont on fait les cordes. Mais quoi, il fallait l’honorer de renier ses dieux : au sommet de son’art, il voulait davantage. J’ai bien vu, depuis, qu’il n’a pas cessé d’être artiste : M. ne le voulût-il pas, il le serait malgré lui. Et enfin qu’a:t-il fait de toute sa vieillesse? Il sculpte sa propre statue, dl … dépuis plus de vingt ans ; et sa plus belle œuvre d’art, _ c’est lui-même. 1 IL a des avantages incomparables, qu’il abdique. Il est grand seigneur, et se fait paysan. Riche de tous biens, il se prive; et même s’il joue au pauvre, c’est un jeu qui fait peur à la plupart des gens. Point né pour ! être un saint, c’est un saint qu’il veut être. Il s’exerce à se vaincre : il sait bien que là seulement est l’exercice des puissants. Sacrifice bien dur : il renonce à son art; il tourne au prêcheur de village; il tient bureau de conseils utiles et d’ennui; il publie une foule de petits traités, où il épelle une humble sagesse à l’usage du ; … populaire; et cette grande voix s’applique à bégayer. Je le vois toujours à la poursuite du bien. Et toujours, ’ il se force. Tolstoi veut être bon; et certes, il l’est. Mais qu’il le veuille, c’est la preuve qu’il n’est pas si bon de nature, ni qu’on le croit. Le désir d’être bon est, une sorte de bonté, sans doute; mais qui se mesure. Sa
violence cruelle paraît à ses jugements. Il est dur aux plus grands poètes; il bouffonne avec les plus belles À œuvres; il manie les grands hommes avec mépris. Il a | plus d’égards pour le plus mince rimeur de campagne que pour Wagner et Shakspere. Il n’est très doux k qu’aux petits. Serait-il, malgré tout, plus sensible en art ; qu’en politique? Dans sa querelle avec Tourguénev, il a eu tous les torts; et combien alors, et depuis, le sage Ivan Sérguéiévitch a montré un esprit serein et Mmagnanime, x Et j’aime Tolstoï pour toutes ses injustices : il en est plein. Sa verve en est faite. Il est farci de passions, et beaucoup sont mauvaises; ou du moins, elles le seraient dans un autre; mais la force, du mal même, fait une espèce de bien. Rien n’est misérable que la faiblesse. 1 Toute la vie de Tolstoï est un essai à la domination. Comme tous les vrais conquérants, il tend à la conquête | la plus dure. La victoire la plus difficile est la plus belle. Aimer les tâches difficiles. j D’abord, c’est un moi féroce. Entre toutes ses passions, l’orgueil est la plus forte. Il n’y a point d’homme | plus entêté de ses propres raisons. Partout où il est, il | veut être le maître. L’instinct de dominer est en lui, : comme l’os du dos. Enfant, il veut qu’on l’aime entre | tous et plus que tous. Jeune homme et officier, il veut | être Napoléon. Et il fait la leçon à Napoléon, quand il | fait la guerre, fûüt-ce sur le papier. Plus tard, il joue le rôle du grand seigneur, qui donne l’exemple de la , réforme sociale. Il fonde des écoles, pour apprendre la pédagogie aux pédagogues. Il n’approuve rien dece qui se fait autour de lui, et qui se fait sans lui. Grâce àcette | humeur, il a paru parfois regretter le temps du servage. |
Aujourd’hui, en chaque homme il ne veut voir qu’un disciple; et il n’y voit rien, s’il ne l’y trouve pas. Un % chrétien ? Assurément; mais selon son Évangile, qui est | . Je seul Évangile. Pour se le rendre propre, il a traduit { et commenté le Nouveau Testament, contre toutes les ; Églises. L’Évangile a comblé le vœu de son âme; mais ‘4 il ne l’a pas découvert, sans y découvrir aussi l’occasion d’un rôle divin. Tolstoï ne connaît que la terre. Il n’y a que des … seigneurs et des paysans, dans ses livres. IL n’y est À … pas question des villes. Les ouvriers, les marchands y paraissent à peine; presque jamais les bourgeois, les À Juifs, les hommes d’étude ni les savants. Il est poète, Lpour ne pas dire auteur, sans cesser d’être le parfait À bârine. Et qu’importe la blouse? Il faut, malgré lui, | qu’il fasse sentir sa force, qu’il domine sur les autres et | moins il se fera craindre. Irrité dans son amour-propre, 4 et sachant qu’il fait mal, il est méchant et cruel avec A: … Tourguénev; il prend plaisir à l’abaisser. Ce sont ses idées qu’il entend faire prévaloir, et à présent l’Évan- nl gile : oui! mais nos idées, c’est nous. À De dix ans en dix ans, jusqu’à ce qu’il se fixe dans la vérité chrétienne, Tolstoi a répudié l’action de son | … temps, et la sienne, qu’elle y fût ou non contraire. Il a ‘4 le don russe des recommencements. Nouvelle idée, |
- nouvelle vie. Mais le centre est toujours le même : pour 1 . diverses qu’il les croie, toutes ces vies de Tolstoï ont le même pivot : qu’il soit le maître. IL veut humilier le Î monde entier, dès là qu’il s’humilie, et dans le lieu , même de sa chère humiliation. Il he veut prendre leçons que du moujik; et il se plaît à transmettre cet humble
enseignement aux superbes. Or, que de superbe dans son humilité, à lui! J
Voilà la raison de ses jugements les plus étranges. 1h
L’art lui est ennemi, sitôt qu’il dédaigne d’être artiste. , Il se déguise en croquant pour tourner Wagner en ridi- M cule; il passe la charrue sur Beethoven et il analyse M Shakspere, Gæthe et Ibsen avec une bêche pour les chasser de sa république, qu’il appelle le Royaume de 4 Dieu. IL fait table rase de tous les sommets, pour ne | 5 plus laisser sur la plaine que le ciel des bambins, M éclairé de son évangile. Parsifal n’est rien : une chan- | son populaire est tout. Et sur tout ce désert, au nom incertain de Jésus, rien ne reste que le nouvel apôtre.
Je ne le déteste pas pour ses excès, qui sont ceux du sens propre : je l’en aime plutôt. J’admire ces forces qui sont prêtes à tout, si la volonté n’y met un frein. M
Nous sommes pleins de crimes, qu’il faut qu’on bride. à Tolstoï tourne l’énergie de son instinct en actions bienfaisantes, et en pensées meilleures encore. Pourtant, il transpire parfois quelques gouttes de cette sueur violente et rouge. Et il lui reste la rage de toujours contredire. Pourquoi ravale-t-il les grandes âmes de l’Occident? Il est des beautés supérieures où, peut-être, il ne saurait atteindre. Il vante trop le peuple, pour ne se point vanter en lui. Non, Léon Nikolaïévitch, vous n’êtes pas moujik : vous êtes prince.
Le cerveau populaire et le cerveau des grands artistes peut ne point différer de nature; mais ils diffèrent par l’exercice. L’art veut une culture. Faute de culture, | art le plus haut ést un monde interdit, où pas plus que le passant, le peuple n’entre. Et c’est là notre plus |
long malheur. Car l’imagination du peuple est riche de toute la réalité humaine. Le cerveau de la misérable élite ne peut nous servir en rien; c’est un terrain épuisé par la culture même. Il a les semences, les machines et certes tous les fumiers; mais il n’a plus la richesse naturellg : il ne rend point.
La Sonate à Kreutzer est mauvaise, selon Tolstoi : | elle excite aux passions ceux qui l’interprètent et ceux | qui l’écoutent. Beethoven a tort de répandre un poison, où lui-même résiste, mais où de moins forts que lui doivent succomber. Une telle œuvre est donc mauvaise; et mieux vaut que cet art la chanson des mariniers :
*” En descendant la Volga. Quelle raison! L’art n’est fait ni pour le bien, ni pour le mal. Il est fait pour porter, d’un seul coup, l’homme dans une sphère supérieure; et là, comme dans le propre règne de la beauté, il goûte un bonheur fait d’ordre pur, d’ardeur et d’harmonie. Là, cet esclave du temps croit être soustrait à la nécessité.
L’art est le monde de l’émotion. Il met le cœur dans
…. l’éternel. Il fait une intuition de la connaissance. Ici, l’intensité est la vertu. Par là, il est une force toujours bienfaisante. Tant pis, s’il perd les faibles! Je voudrais savoir ce qui les sauve. La viande de bœuf tue l’enfant à la mamelle; elle n’est pas faite pour les nourrissons, mais pour l’athlète. Le monde et l’histoire sont empoisonnés de moralistes qui proposent aux hommes de
A chacun la sphère supérieure qu’il mérite : que - chacun s’élève selon ce qu’il est. Macbeth, vu par des : assassins pourra bien les porter au crime. Shakspere
… n’est pas le meurtrier. Dira-t-on que Shakspere est
complice ? Quelle folie. Les grandes œuvres sont toutes. * bonnes, pourvu qu’elles soient fortes. La sphère supé- ( rieure de l’artiste est toujours la bonté, et même la M bonté parfaite, le renoncement absolu à soi-même : la À communion avec l’univers. Voilà jusqu’où les grandes œuvres exaltent ceux qui les produisent, et mgme ceux qui les admirent : en les aimant, ils sont placés dans k cette sphère d’amour parfaite, d’entier délaissement de soi, où ils n’eussent jamais été par leurs propres forces,
- où jamais même ils n’eussent rêvé de s’élever. L’injustice de Tolstoï est fanatique. Sans doute, elle n’est pas volontaire; elle est la volonté de son tempé- i rament. Y a-t-il rien de plus fanatique qu’une raison sûre d’elle-même? Nous en sommes tous là. Heureux « “ les faibles : ils sont sans passion. A l’ordinaire des Russes, dans Tolstoïi la faculté philosophique est médiocre : le sens de la vie le veut ainsi. Quand il À philosophe, Tolstoï supprime le malade, pour guérir la maladie. Une vue merveilleuse des caractères, et de l’espace vivant où se propagent les ondes humaines, c’est le génie de Tolstoi. Le don de pénétrer les cœurs l’a rendu tout sensible. L’origine de sa bonté est là : il | voit la mort et il imagine la souffrance non pas comme s’il y allait de sa souffrance et de sa mort, mais cemme s’il tenait qu’il eût à en répondre.
… Tolstoi a dit un jour : « Je voudrais que mon cadavre fût jeté aux chiens : voilà aussi pour moi qui serait . Convalescent, le vieux Tolstoï déplore de n’être point mort au plein de la maladie : « J’y étais fait, dit-il; je m’en allais déjà, avec bonheur. » Ou bien, encore une | fois tiré d’affaire, il regreite son état de maladie, | comme un état de perfection. Il ne s’agit pas d’une épreuve passagère, mais d’un mal très mortel, si l’on se rappelle le grand âge du malade. En dépit de lhumeur ascétique où son système chrétien lincline naturellement, je ne puis m’empêcher d’entrer dans un grand trouble, quand j’entends Tolstoi parler de la livre avec une sorte de joie aux sentiments de la perte inévitable. Plus je me sens en proie à la vie, plus ce retour forcé sur moi-même est brusque, sanglant, inexorable. Le jugement de Tolstoi me glace; et ce n’est pas de surprise, mais à cause de la vérité que j’y sens. Il condamne tout ce que je m’efforce de sauver et d’absoudre. Le bonheur ne vaut done rien? Ou la satiété est-elle si cruelle ?
Ah! de quoi m’inquiété-je? Tolstoi me remet en mémoire que le bonheur, ce soleil domestique, ne luit jamais sur le bord de la terre, où l’homme ouvre les yeux. Possible, le bonheur ne l’est pas. Il n’y a point 3 de vrai bonheur à vivre : car la durée y manque; et la conscience est là. Rien ne comble le désir de la vie. Le bonheur serait divin, s’il pouvait se connaître. Ce n’est jamais du bonheur que l’on peut médire; ce n’est même à pas de lui qu’on doute, puisqu’il n’est point. À
Ce qui ne vaut donc rien, et qui doit faire le tourment « du cœur, c’est l’illusion du bonheur. Voilà la vérité que « Tolstoi fait sentir. La maladie mortelle est admirable M
à pour dépouiller l’illusion, et rendre l’homme à sa nudité fatale. Tel est le secret de Tolstoi, et le terrible renon- « cement qu’il propose de la sorte à toute vie. Il n’est pas 4 si chrétien qu’il ne soit encore plus asiatique et gorgé 7 de néant. Erlever l’illusion de la vie aux malheureux
- mortels, quel présent à leur faire! Il leur sied bien mieux d’y croire, et que rien ne les en détourne: O homme, ne pense à rien : c’est le plus sûr. Laïsse-toi porter par l’heure, comme tu te laissais porter, dans son ventre, par ta mère. Soupire d’être engendré au moment par le moment. Jouis du temps, s’il est beau; et de la pluie, s’il pleut. On te demande trop, triste besacier de la conscience. N’écoute pas le grand,
! l’éternel malheureux, qui s’agite au fond de tout cœur passionné pour la vie, et que l’intelligence de l’univers
Tolstoï est excommunié. Sa femme a plaidé pour lui, sans succès, près du Saint Synode. Elle ne croit pourtant pas que l’Église russe le laisse mourir, sans faire
la paix avec ce grand chrétien. En attendant, on pour-
suit ses petits livres d’instruction et de polémique. En
Russie, tout ce qui touche à l’Église, touche à l’État, et
ce qui frappe l’un, blesse l’autre. Tolstoï est en horreur
au clergé. Dans les couvents du Mont Athos, on se
signe quand on le nomme. Il est l’Antéchrist pour ces
âmes simples. Les moines le tiennent pour un démon
des plus noirs. On ameute contre lui les paysans qui,
lui montrant le poing, le traitent, en hurlant, d’impie et
de diable! C’est un plaisir amer pour la raison de
savoir qu’on hue Tolstoï sur la route de Toula, et qu’on
lui lance des pierres au nom du Christ. La pesante
ironie! Que ces cailloux ont de tristesse!
Tolstoï est puni par là d’avoir eu tant de patience j
avec les puissants du monde. Il aime la louange. Il la
trop reçue de ces talents patibulaires, qui naissent dans
la fange de la rébellion, pour finir dans la graisse de la
fortune. Entre tous les honneurs, il a choisi le plus
rare : la révérence que l’univers et même les méchants
ne peuvent refuser à la grandeur morale. Il se plaît au
rôle qu’il joue; il ne haït pas la sainteté qui brille. Il
abonde en soi-même, malgré tout.
Un long regard sur la Russie lui a révélé l’épouvan-
table misère de ce peuple. Il y a pris son horreur de
l’État et de tous ceux qui règnent par la force. En
temps de famine, c’est un pays où les gens qui meurent
de faim doivent refuser la soupe que ne trempe pas
PÉtat. On a vu les cosaques jeter à la rivière les pains
et la farine qui n’avaient pas été scellés au pot de vin
par les ministres. Tolstoï n’est pas moins anarchiste,
qu’il est chrétien. D’ailleurs, le Russe le plus athée est
un chrétien encore, témoin Kropotkine. Ils ont la
passion de la morale. Toute vraie morale est ascétique,
en son fond. Ils sont nés dans la haine de la chair. +
Toute joie sensuelle leur est une débauche. Ils n’ont pas M
l’âme légère. Il y a du délire et des tortures dans leur
volupté. Le Russe s’enivre d’idées comme d’eau-de- M
vie blanche. Sa démence est logique. Même s’il délire,
il ne se délivre pas de la morale. La Russie entière ë
| parle pour l’éternité, désormais, du sentiment chrétien. { Point de société, point de morale, selon le Russe, à %
moins de l’idée chrétienne. ÿ
Après tout, Tolstoï est le seul anarchiste qui ne
révolte pas la raison. Lui, du moins, ayant ruiné l’État, À
: il ruine aussi la nature. Il a un Dieu, pour suppléer la nature et l’État. \
Dans Tolstoi, je discerne le vieux levain de l’orthodoxie contre l’Occident catholique. A quarante ans, … Levine tient encore pour son église, et il en suit les M pratiques. Tolstoï est plus orthodoxe que lui-même ne croit.
Comme tant d’autres, Tolstoï est viril en ce qu’il nie, puéril en ce qu’il affirme. Il s’accorde tout, et d’abord que tous les hommes sont en conscience comme lui, ou doivent l’être. On n’a pas soixante ou quatre-vingts ans du premier coup, ni l’âge de la sagesse au soir d’une vie comblée de tous les dons. Pas un homme, peut-être, si ce n’est Gœthe, n’a eu la vie plus heureuse ni plus facile que celui-ci. Un grand seigneur, plein de génie, qui vit sur ses terres, au milieu d’une belle famille, et qui se met à faire le bonheur de ses paysans, voilà Tolstoï en chair et en os. Et il dédaigne l’art, après avoir développé son génie dans cinq ou six livres.
À L’art de faire une fin, c’est la religion de Tolstoï, toute plongée dans la mort. Il en tire une doctrine de la vie pour les autres hommes. Mais si les hommes exigeaient, d’abord, d’avoir vécu comme lui? Tolstoi est dévoré de charité et de zèle pour le genre humain; mais soixante ans de la plus belle vie, c’est surtout un zèle et une charité immenses pour soi-même. La raison que Tolstoï prodigue en son grand âge, n’est irrésistible qu’au soir de toutes les passions. La tempérance est alors naturelle. Pour convaincre les hommes, au prix de sa mort même, il faut qu’un dieu meure dans la fleur de sa force et de sa jeunesse. Qu’est-ce que la raison? les cendres du sentiment. On ne se chauffe point, on ne
s’éclaire pas à des cendres.
La foi est le sens de la vie, et plus pure encore, la force de la vie même. En quoi la foi ne porte pas moins l’État que l’Église. Toutes formes de la force se justifient de soi. Il n’est pas croyable qu’un homme comme Tolstoï se fasse une idée si fausse de la violence, qu’il puisse voir un prodige de la violence, une sorte de
| mensonge diabolique, dans l’Église et dans l’État. Mais qu’est-ce enfin que l’État et l’Église sans les hommes ? La violence est dans l’homme, comme la semence ou la moelle; et peut-être sans la violence, l’homme serait-il sans amour et sans foi.
Pour Tolstoï, le bourreau et le pape, le conquérant et
… le prêtre, le riche et l’officier sont les fils du mensonge et de la violence, de l’État et de l’Église. Tuer par métier, » dire la messe, toucher des rentes, vendre de la terre, selon lui il y a là une cruauté et une imposture si horribles, qu’elles sont contraires à la nature humaine. Comme si rien de ce que fait l’homme pouvait n’être
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pas de sa nature! Maïs tout ce qui passe pour inhumain est humain au même titre que le reste. Quand on fait honneur à l’humanité d’un acte ou d’un sentiment, quelconque, on y honore aussi l’inhumanité ou ce qu’on appelle de ce nom, l’Agar répudiée, qu’on fait dîner à ira la tirer, au premier jour qu’il en sera besoin.
L’Évangile, selon Tolstoï, n’est pas une doctrine pour vivre, mais une bonne nouvelle pour mourir. Il serait bien difficile d’y contredire, si Tolstoi l”avouait. Mais il n’en saurait pas convenir, quoique son action en fasse l’aveu pour lui. Car, hanté par la mort, celui qui s’arrête à une doctrine du bien mourir, brûle de trouver, et ne trouve jamais, un enseignement pour vivre. S’il ne feignait d’être optimiste, Tolstoï serait assez vrai. On
- est toujours vrai, de quelque manière, quand on est
L’amour est le dieu de Tolstoï. Ce dieu commande un abandon total de soi, l’horreur de toute violence, la patience et la résignation, poings liés, à tous les excès des violents, le désaveu de toutes les passions et même de la justice, le travail manuel et la pauvreté parfaite : au bout du compte, ne rien avoir et ne rien être. Voilà un intempérant système de morale. Car ce dieu est une idole de la conscience : il nous faut une loi plus certaine : il nous faut la connaissance.
De là, néanmoins, que Tolstoï plaît tant aux communistes et aux athées moraux, gens de système. Ils sont pleins de morale, comme les enfants mal nourris, de gourmes. Ils voudraient bien que leurs humeurs fussent le signe de la santé. Il leur faut toujours des signes, et ils les prennent pour l’autorité. Tolstoi se fait une
| autorité de Jésus-Christ, et les athées à morale s’en | voudraient faire une de Tolstoi.
pourquoi est-il un dieu, et le seul dieu? Qu’il est froid! qu’il est nul! Nul comme une idée : on n’aime personne, pour aimer assez le genre humain. Je donnerais bien le genre humain pour la vie d’un être que j’aime. Quoi donc? — Certes. Car je me fusse cent fois donné moimême.
Tolstoi s’en réfère toujours à la conscience soumise. Au fond, perdre conscience de soi, c’est la vie parfaite; et n’avoir point conscience, le seul bonheur ou la seule
._ innocence : alors on subit la vie, et l’on est soustrait à la mort. Pourquoi s’arrêter aux hommes? Les bêtes sont bien plus innocentes que les enfants. Et certes plus malheureuses. Et plus saintes aussi. Il n’y a point de dieu dans la conscience : elle est le mal et la mort.
Le drame de la vie est une symphonie. Les hommes n’ont de sens et de valeur que par la place qu’ils occupent dans la masse du chant. Ils sont des questions et des réponses. Nul ne peut se croire sans liens aux autres. Le plus bel instrument n’a de timbre et de parole qu’à son temps dans l’orchestre. Il ne joue pas pour lui seul. La musique n’est pas faite de lui seul ni pour lui. Il est partie dans la symphonie immense. Il est mauvais, ni qu’il est bon. Il est la réponse que telle ligne du texte exige. Il n’est là, sur la scène, que pour répondre. Mais il répond d’original pour lui, par sa force pure et sa passion.
Il faut être paysan, ou vivre d’un petit métier. Il faut que le travail de ses mains nourrisse l’homme. Mais $ Tolstoï, pour un moujik, vit dans un palais. Il fait fi de la fortune; mais on gère pour lui de grands biens, et on administre avec rigueur tous ses intérêts. Luimême, il porte la ceinture de cuir sur la blouse; mais non pas dans une échoppe.
I1 prêche l’Évangile de la pauvreté et il persuade les petites gens. Mais il ne réussit pas à convaincre ses enfants, ni sa propre femme qui l’aime et l’admire depuis un demi-siècle. On n’en peut pas rire, sans doute, ni s’en étonner. Pourtant, on s’en irrite.
Il ne respire que pour combattre la violence. Mais il souffre que toute violence s’exerce autour de lui. Dans une révolution qui a ému le cœur du monde entier, il n’a pas eu un geste pour les victimes. Qui ne l’attendait ? Si le peuple de Moscou et de Pétersbourg s’était armé pour obtenir des droits, il eût été juste que Tolstoï refusât de prendre les armes. Mais ce peuple a marché en suppliant vers la demeure de ses maîtres. Il chantait des psaumes. Il s’est mis à genoux pour exiger un peu
de pain et le droit de pleurer. La faim de ce peuple est inénarrable, et sa douleur séculaire. C’est à genoux qu’on l’a fusillé. Sur le parapet des ponts, et dans les arbres, on a tiré les enfants comme des moïineaux.
La place de Tolstoi était là, non dans son écritoire. C’est là qu’il devait mourir, en prophète russe, à la tête de son peuple : puisque ce peuple, quand il se révolte, prie et qu’il baise la main qui le frappe.
Jentends que Tolstoi redoute que la révolte ne change, à la fin, le cœur de cette race souffrante. Il doit ; craindre qu’elle ne perde sa vertu de patience, et le don qu’elle a reçu pour le sacrifice. Si elle prend les mœurs de l’Occident, sans en avoir le génie, elle perdra le génie de sa propre mission : car la souffrance de ce à
_ peuple semble le promettre à une destinée très haute.’
_ Mais certes, il n’était pas question que Tolstoï se fit le
| prêtre du meurtre et de la bombe ; on lui demandait
seulement de ne point paraître neutre entre ceux qui
… exercent tous les crimes de la violence et ceux qui les subissent. Et peut-être, Tolstoi, sur la place où le peuple russe, à genoux, fut massacré, un jour d’hiver, impunément, eût empêché le massacre. Pour la honte qu’ils en eussent reçue, ils y auraient regardé à deux fois, ces lâches, de tuer cet homme. Et quelle gloire, pour lui, si on l’avait jeté dans un cachot, ou si on l’eût pendu! Il ne faut pas être apôtre, ni témoin d’un dieu, à demi. Comme dit Pascal, je ne crois que les dieux dont les témoins sont sanglants.
Sa tête est puissante, depuis qu’il est vieux. Avec la barbe blanche du patriarche, qu’elle eût été belle au gibet! De là-haut, qu’elle eût fait peur aux rats, dans les palais!
Les yeux clairs et ardents du vieux lion, voilà le trait royal de ce visage. Ils sont pleins de vie, de force, de mouvement. Et la bouche aux lèvres épaisses, charnues, exprime une éloquence incomparable. L’instinct domine ici, non pas l’intelligence.
Il n’est pas fort grand, pour un Russe. De stature moyenne, il n’a pas les épaules si vastes qu’on dit.
. Muscles et nerfs, il est très robuste, mais non d’une force athlétique. Il a la main forte et belle, le pied petit. - Il a le teint brun et cuit comme un laboureur ou un marin. Malade, sa pâleur est jaune; car il est très bilieux. Il a le col et la nuque bien faits, portant haut la tête chevelue. Tout en lui me parle d’un homme qui appelle à soi tous les misérables, qui les pénètre de sa force, qui les embrasse et ne les renie pas.
Quand on a bien vu la misère humaine, on ne peut plus prendre son parti de cette fatalité. Et plus on
‘ pense qu’elle est nécessaire, moins on en peut admettre la pensée.
Le problème de la misère est du même ordre, pour la Cité, que le problème de la mort pour l’individu. vainc le plus, le plus s’épure. Qui voudrait comparer ce magnifique vieillard de Tolstoï à l’homme qu’il a
Et voilà le blanc pèlerin de l’Évangile qui s’en va vers le Nord, pour prendre place au Congrès de la Paix, et y parler au nom du Christ. Où est Jésus, là est la paix. Il le croit, l’antique prophète; il l’enseigne; et selon lui, c’en serait fait du mal, si le monde voulait comprendre la vérité. L’homme n’a qu’un pas à oser, pour entrer dans le royaume de Dieu. Tolstoi n’oublie
rien, sinon que le jour où il l’a pu faire, derrière ce Dieu lui-même, il la mis en croix. Où est la paix, là est la mort. Tolstoï invite le monde
à la mort. Et sans doute, cette fin est la seule, et la seule délivrance. L’idée de Tolstoï est la vraie, si l’on veut faire la paix entre les hommes. Mais la paix ne _ sera point faite, tant que les hommes voudront vivre. L’Évangile est la loi d’une société parfaite; et la perfection c’est l”accomplissement. Tolstoï y aspire. Avec quelle ferveur! et qu’il a de volonté! « Les corps des saints sont ensevelis dans la paix. » Cette espérance est la sienne. « Notre Dieu est le Dieu qui sauve : il
« délivre de la mort. » Et tout est là, en effet : Qui peut
11 a tant rêvé de donner une loi à son peuple! il est comme Pierre, si Pierre avait été le roi de Rome. Il n’y à qu’un souverain en Russie : c’est Tolstoï. Dans cent ans, ou dans mille, on ne comprendra même plus ce qu’il a voulu faire. On rira peut-être de son entêtement pour le dos courbé et la charrue. On ne verra plus en lui que le poète. Son peuple, dans l’œuvre d’art, aimera sa propre vie. Car les peuples, comme les hommes, n’aiment rien qu’eux-mêmes. Et pourtant, nous qui avons vécu comme il allait finir de vivre, nous savons bien qu’en Tolstoï, il y a plus grand même que son œuvre, et c’est lui.
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Tolstoï et les Eglises
- Au rural, on reconnaît toujours le grand seigneur.
On efface le prince, et l’homme de la terre reste. Le
paysan parle toujours pour le seigneur qui croit parler
pour lui. Il feint de ne plus tenir à rien, sinon à pos-
séder la vérité pour tout héritage; mais jusque dans
| l’abandon de ses biens, on sent le possesseur du sol.
} Dans Tolstoï, et à son insu même, il y a beaucoup
d’étrange feinte. Sa logique et son tempérament ne
sont pas d’accord. Ils jurent d’être accouplés, et
d’autant plus que la logique a fini par asservir la
nature. De deux hommes qui se succèdent dans un
seul, et dont l’un contredit l’autre, lequel est vrai, celui
qui a eu des passions jusqu’à l’âge de la retraite, ou le
vieillard qui ensevelit les passions de toute sa vie sous
la glace de la morale et la neige des cheveux blancs? - | Le vieil homme d’ailleurs ne meurt pas dans le nouveau: È on le retrouve en toutes contradictions : il voit un
à crime dans la propriété de la terre; mais toute sa famille le commet avec lui, et il en profite avec elle. | Quelle faiblesse de lui en faire un reproche : il vaut mieux comprendre pourquoi il se le fait.
Tolstoi est le chrétien de la pure Église, quand il n’y avait pas d’églises. Il est homme du passé, en toutes ses démarches. Il ne place pas l’âge d’or dans les temps révolus ; mais ce serait l’âge d’or, que le passé plus la morale : il n’est que de comprendre enfin l’Évangile, qui n’a jamais été compris. L’Évangile est le vrai, et | Tolstoï son apôtre.
Il s’étonne toujours d’avoir raison, et seul raison; mais il s’y plaît. Voilà l’instinct de la force secrète, un appétit du règne, où je sens la passion.
Qui parle dans cette foi à sa propre raison, sinon lorgueil du moi? et qu’est-ce que ce désir de convaincre? Cette patience têtue à dire son mot, à fournir sa preuve en toute occurrence, et toujours hors de propos? Car on ne l’écoute plus.
Convertir, c’est dominer. Que ce soit au nom de la
vérité, ou du droit, ou du poing, c’est toujours la force. La même puissance pousse des étendards divers et des bataiïllons diversement habillés. Quand Tolstoï prêche, il veut être le plus fort, comme au temps, où il mettait tant de colère et tant de verve à saper Napoléon : le ê
| moujik avait vaincu l’Empereur; la faux en mains, Tolstoï faisait alors le moujik dans les champs.
| La morale, en sa plus candide douceur, n’est encore qu’une violence qu’on veut faire aux autres, un instinct
de la force qui entend triompher. L’essai à la sainteté même est un effort du moi, et souvent une ruse. Il n’y a
peut-être de saint véritable qu’au prix de la folie, selon l’ordre commun, et d’une immolation complète.
Parce qu’ils tuent la vie, ils ne prétendent pas l’orner ni la rendre meilleure. Tuer la vie en soi, c’est le seul moyen de la purifier. La plupart, ils font leur bonheur dans le néant. Voilà les saints d’Orient.
cl Et l’autre moyen de la sainteté est de faire son | bonheur dans la souffrance : là-bas, le rêve; ici, l’action.
4 Non pas souffrir en soi et pour soi, comme les ascètes,
qui sont tous d’Orient, il me semble. Souffrir dans les
| autres, en s’immolant pour eux ou en les aimant,
\ S’il s’agit de bonheur, l’immolation n’est pas plus
1 pure que le reste. Je l’avoue. Tel fait son bonheur, en
à versant son sang pour autrui. Et tel pourrait dire qu’il
k fait son bonheur, à verser le sang des autres pour lui.
i Qui parle de bonheur, ruine la morale. Pourtant, il 4 n’y a de morale solide qu’à chercher le bonheur pour fr soi et pour autrui. D’où la fragilité de toutes.
À À Tolstoï est vrai jusqu’au seuil du néant. Là, il s’ar-
4 rête. Et pourquoi il ne passe pas la porte du grand A. refus, c’est qu’il a peur. On va jusqu’à la négation : on LA ne s’y peut tenir. Les grandes âmes aiment mieux se Ki contredire que de se résigner au néant. Le néant aussi
est une idée. La pensée est nihiliste; mais le cœurne - ‘a
peut l’être. Ceux qui ne sont rien, peuvent seuls accepter k 4
qu’il n’y ait rien, et de ne rien être. Tolstoi, lui, se fixe
dans une religion morte. Il fuit ; il ne sait où donner de
la tête dans les ténèbres : une froide logique le recueille. JE
Qu’est-ce qu’une logique morale, sinon une religion ou D
morte? C’est un code, après tout; on y obéit par con- |
trainte, on ne l’aime pas. Non pas même si on l’appelle i
l’amour. Il n’est moyen plus odieux de me faire violence, 1 1
que de m’imposer les règles d’une morale que je ne 6
sens pas. |
En vain, cet amour qui est dieu, travaille de ses
mains et nourrit le premier venu, qui a faim et qui
demande : il est plein de paresse. On dirait qu’il rêve
le sommeil et l’oubli; il tend à n’être point. Là, sans
doute, il touche à la sagesse. Mais que n’en fait-il
Je surprends la misère de cet amour à sa contemplation placide de la mort. Il y est fait, comme aux saisons. Il en ignore la douleur à ce point, qu’il semble
muré dans l’ignorance de toute douleur. Qu’en faut-il
penser, alors que l’amour et la douleur sont toutes dans
la mort? Tolstoï n’y songe plus, depuis qu’il enseigne
une si pauvre vie, que l’immense trésor de la souffrance
en est absent. Il prêche le don et le retour sacré de la
terre à tous les hommes, le pain commun à tous, et un ; |
amour plus banal encore et qui n’a presque plus de |
prix : comme si un milliard ou deux, ou trois, de pay- Fi
sans paisibles, dans le village de la vie, mangeant sans à
se mordre à la même niche, c’était de quoi répondre |
ds ! aux passions de l’homme, et à tous les besoins de sa | force, qui exige aussi la souffrance ? Que me fait cette _ miche et ce village? Que font-ils pour mon amour, s’il
À ne se nourrit pas à leur écuelle? Et même que font-ils pour ma mort ? Là-dessous, quelle haine de la variété,
qui est la souffrance, mais aussi bien toute la joie et la * | beauté du monde! Et quel dépris du monde, après tout. | Ce qu’il y a de plus horrible dans Tolstoï et dans les
religions du même ordre, c’est que si bonnes fussentelles pour tout le village, elles seront toujours nulles pour ces quelque deux, trois, dix ou cent hommes, qui
. sont infiniment plus hommes que tout le village. Je suis
fa arbre dans un champ. Et sans doute, il vaudrait mieux ‘#7 que je le fusse; mais je ne le suis pas.
4 Tolstoi et les autres, pour qu’il n’y ait plus de 2” maîtres, c’est leur’vœu que tous les hommes soient de
. bons esclaves, les serfs honnêtes de la miche. Je ne vis
4 pas pour votre morceau de mie.
4 Ce qu’on est a droit sur ce qu’on veut être. Ainsi (4 l’humilité : qu’elle paraît belle et vertu dans le trou N peau, quand le berger l’enseigne! Mais il se trouve ù __ que les grands docteurs et les prophètes ne sentent : 48 jamais mieux leur force, qu’à fonder la religion de ‘0 Yhumilité. C’est la revanche de l’orgueil.
: Il est bien absurde de faire le procès des Églises au ni. nom de l’Évangile. Les églises sont les formes de l’état
On ne peut opposer les Églises à Jésus, sans mettre F Jésus en conflit avec les hommes. Il y a Pierre, et il y Là a Paul; et quoi qu’on fasse, tant qu’il y a des hommes, e il y a toujours Pierre et Paul. Ils ne consentent de rien, sinon qu’ils veulent vivre.
Et pourquoi Tolstoi parle-t-il tant de Jésus, s’il ne, 1 pense qu’à la morale? L’Église apaise le conflit entre 1 Jésus et les hommes, parce qu’elle ne prétend pas le résoudre : elle n’invoque pas la morale, mais la propre autorité d’un Dieu. Là, du moins, la raison est hors de È
Si même l’Église de Nicée ment à l’Évangile, il s’agit 4 de savoir si tous les hommes n’y eussent pas beaucoup EUR plus menti sans l’Église. L’homme se peint dans les églises et les états. Il n’en vient pas : elles viennent de
Tout ordre humain ment fatalement à ce qu’il prétend être. Car l’homme est ce qu’il est, avant d’être ce qu’il doit. Il faut voir ce qu’il peut aussi.
Les dogmes font l’office des lois. |
Sans doute, les dogmes ne riment à rien. Et même ils sont soustraits à la raison. Tolstoï ne se lasse pas de mettre aux prises les dogmes et la morale : Il triomphe de ce que la morale est aussi utile que les dogmes le sont peu. Mais il oublie que la morale ne L’ tire toute son autorité que des dogmes. « Il faut pardonner à son ennemi » : voilà, dit-il, une loi nécessaire et féconde : la morale défend le meurtre et la vengeance. Mais d’où le défend-elle? et pourquoi?
Quelle sanction? Pour Tolstoï, la question ne se pose
pas : la conscience répond à tout. Et je réponds que la A
conscience à la Tolstoï est un dogme. ë
La force est la reine du monde, non l’opinion. Et si ÿ l’opinion règne, c’est qu’elle parle pour la force. A César maître, ministres et sénat fainéants. L’état est toujours fondé sur l’église, quelle qu’elle | soit. Et s’il y a un état laïque, il porte sur une église
- laïque. Que de bruit pour un chapeau, pour une forme À de robe ou de rabat. Le costume ne fait rien à l’affaire; 7 mais il amuse les peuples. Ils ont vécu et ont tué pour beaucoup moins. Et pour quoi enfin? Toujours pour 4 L’église est le corps de l’esprit qui domine. Car le | peuple charnel veut un esprit visible. On ne sépare pas | ù plus l’église de l’état, qu’on ne fait le corps de la ? pensée. Maïs on change peu à peu de corps et de “ pensée. C’est un âge nouveau de la vie, qui ne va pas “ sans fièvre maligne; et le malade s’alite. Ne dites pas : 1 l’État contre l’Église; mais église contre église; et il y à Il n’y a jamais eu d’État athée. Car l’État est le dieu à qui se substitue à tous les autres. f La foi n’a rien à faire avec l’église. La foi est de % l’individu; l’église est de la société. Église ou État, il 2 s’agit toujours d’avoir le pouvoir, de le garder, et | 139
d’exercer seul la puissance. Toute la question est dans â les formes. Une belle forme n’est pas à dédaigner. IL M4 s’en faut bien, puisque le plus souvent tout leffort ES humain consiste à démolir une maison délabrée pour : en rebâtir une neuve, des mêmes pierres, des mêmes | débris; et parfois le plan de la nouvelle demeure est celui de la plus ancienne, qu’on avait oublié. Mais où 7 il n’y avait plus qu’une façade inhabitable, on a fait un 4 logis où l’on se réjouit d’habiter. J
Supposé que la religion de Tolstoï devint celle d’un | peuple ou d’une ville, dix ans après Tolstoï, il faudrait | compter avec l’église de Tolstoï. Les héros et les saints | vont par leurs propres voies; mais les hommes vont | | par églises. |
L’Église est la réunion de ceux qui veulent en | commun. Ils veulent comme ils sont; et ils sont ce que | leurs intérêts veuleñt qu’ils soient. L’Évangile de Jésus | est le propre des saints. Si la raison faisait des saints, il y a longtemps que le monde serait purgé d’hommes. 2 La raison est bonne à tout usage, et à déraisonner
Tolstoï ne laisse pas d’irriter l’esprit par une perpé- { tuelle confusion d’arguments. Il propose à la raison les À mots dans leur sens mystique; et il offre au cœur les mots crus de la raison. On ne sait que penser de son $ Dieu. Tantôt, il le donne pour une idée, à la façon abstraite des philosophes; tantôt, il l’entend comme un à être. Moins ce Dieu, il ferait bon ménage avec les ’ athées à système, les plus dogmatiques des hommes. ï Tolstoï a sa religion, et ils ont leur politique; mais la À politique des uns sera demain une religion; et la reli- j gion de Tolstoï sera une politique, dès qu’il aura des Là
4 fidèles : bref une église. Ils ont enfin les mêmes idoles : le bien, les hommes, le genre humain, et beaucoup _ d’autres mots semblables qui ont la majuscule pour \ Sinaï:de là haut, ils se révèlent aux mortels on ne sait à au nom de qui, en somme. Cet abus du miracle, au titre de la raison, est insupportable. Les sceptiques même n’en prennent pas leur parti, n’y ayant rien de : plus dangereux, entre toutes les églises, que celle de la
raison révélée. Dire que l’amour est Dieu, sans croire ù à Dieu, ni à Eros, ni même à son fétiche, quel sens
_ peut-on y trouver?
. Rien ne sépare Tolstoi de l’Église, que d’être une fs hérésie. Soit, les hérésies sont bien humaines. Mais les 11 à églises ne sont pas moins humaines que les hérésies. 2 _ Entre mon hérésie et les églises, prétend Tolstoï, j’ai M montré l’abîme de la violence : crime pour moi, la violence n’en est pas un pour elles; je le repousse, en n’y ; résistant pas; elles l’acceptent, elles s’y livrent, en le _ punissant, en usant de violence elles-mêmes. ‘4 Toute l’histoire est un abîme de violences. Le point 4 est de vivre; et la ville vit avec la peste, la guerre, ‘4 linondation et le saint synode; faute de mieux. Les 1 Églises vivent donc de violence, comme les États. Et, e pour en finir, comme tous les hommes. Oui, Léon ‘4 Nikolaïévitch, comme vous. hi: Vous, Tolstoï, en cédant à la plus ignoble des vio1 lences, qui multiplie tous les crimes par l’infamie, vous À à avez aidé à d’innombrables attentats. Vous n’êtes pas ‘® grand-duc, pourtant, et vous n’avez pas appris à vous : Ne: laver de tout ce sang dans la cuvette des ballerines. La La violence du prince, en Russie, plus noire que la ne à peste, plus meurtrière que le choléra, plus enragée que | 141
Tolstoï vivant ni 1 la famine, ne ménage que vous, Tolstoi, depuis vingt À (Al ans. Seul, on vous épargne, dans le pays où le massacre 3 | est un jeu que la police offre au peuple pour le repos he | du dimanche, où l’espion est le chevalier du roi, où l’on 14 adjuge l’emploi du bourreau à la moindre enchère, où L | ce n’est pas encore assez de trois cent mille pendus ni | d’un tel monceau de meurtres pour rassurer la lâcheté À du plus lâche des tyrans, terré avec sa portée de À vipères, au fond d’un palais, dans le désert de la “4 délation, sous la garde honorable des mouchards et l’honorable tutelle des sbires. Voilà pourtant, Léon À Nikolaïévitch, de quels assassins et de quel charnier | votre horreur de toute violence vous rend complice. Or, | convenez que la violence est l’effort même de la vie. |
Un roi, qui fait précéder de la croix la boucherie de cinq cent mille hommes en bataille, n’est pas un bouffon moins triste qu’un roi rendant grâce à son dieu d’avoir tué cent mille hommes, ses ennemis. Ils sont tous cousins là-dessus, depuis le roi tigre de Ninive jusqu’au roi de Prusse. Il est odieux sans doute que cet homme invoque Jésus-Christ; mais ilse sert de Jésus,comme Assur de son Baal, comme tel autre, hier, de la déesse Rome, ou 1 demain dela Raison. Et il va de soi que le même homme, deux mille ans plus tôt, eût fait clouer Jésus sur la croix. Aujourd’hui, il s’en fait une arme. Une croix moins un bras, c’est un gibet : la croix russe. L’église qui bénit ce souverain est humaine comme lui : une force qui persévère en elle-même. IL est un peuple en chaque église. La violence est l’âme de chaque peuple qui vit. Pourquoi Tolstoi choisit-il entre les violents ? Pourquoi surtout entre ceux qui frappent tous les coups et ceux qui les subissent? C’est prendre le parti du bourreau que d’arrêter le bras levé des victimes. Je sais pourquoi Tolstoï laisse peser sur lui ce soupçon d’être pour le _ crime et la force, en les détestant : il ne veut pas se 1 143
contredire; il veut avoir raison. Sa morale le tient; et # par elle, il veut tenir les autres. Je dis que la violence est au noyau de toute volonté. nn Rentrons dans la violence, pour rentrer dans laïvie. à } Aux yeux de Tolstoï, tout le mal du monde et tous les il crimes de l’histoire viennent de la force. Elle est 1 toujours l’abus. Elle est toujours la guerre. Car elle est la violence, sous quelque forme que le mensonge des violents la dissimule. ( Quand la violence n’est pas entre les peuples par la guerre, elle est entre les sexes par la volupté et le désir ; elle est éntre les hommes de la même ville par | le fait de la fortune. Les riches sont les bourreaux des | pauvres, qu’ils le sachent ou non; et les hommes sont les bourreaux des femmes. Les gens des villes enfin sont j les bourreaux des paysans. Celui qui possède, qu’il ie | veuille ou non, avilit l’objet de sa possession, ou le ÿh ruine, ou le tue. La propriété, c’est la violence. | La richesse est ainsi le signe de la violence, à tous M | les degrés. C’est l’or qui fait les maîtres : l’or, le second | âge du fer; c’est la misère qui fait les esclaves : la À misère, l’âge second de la servitude. 114 Au total, la violence est la loi inhumaine qui pèse sur À | les multitudes depuis les siècles des siècles, et toujours davantage. Ce monde ne serait pas l’enfer des pauvres, l Î s’il ne portait le joug des violents. Il faut donc arracher M
N ce monde à la violence. On ne peut supporter la vue _ de la misère qui y règne; et le cri des pauvres est un poison pour la vie de ceux qui l’ont entendu. { Qui a bien ouvert les yeux sur la misère des hommes, ne peut plus prendre son parti de cette fatalité. Et plus on pense qu’elle est nécessaire, moins on est disposé à | l’admettre. Comme l’aumône n’y peut rien, il vous reste à changer de vie. Changez de vie, pour changer de } « Le problème de la misère est du même ordre, pour la Cité, que le problème de la mort, pour l’individu. Ici et là, il s’agit toujours de réduire le moi à rien. » Oui. La terrible énigme doit avoir la même solution, dans À les deux cas. La fatalité de la misère humaine conduit fortement 4 l’esprit à contempler la fatalité de la souffrance, pour il toute vie. Alors, de toutes parts, la vue du mal s’étend. E La mort est le cercle de tout mal. À Le bien est tout ce qui aide à la vie. Est bon tout ce } qui porte l’être vivant à la plénitude. Tout ce qui aide à la mort, et y mène, c’est le mal. Voilà ma charité, que Tolstoi déteste : elle n’est pas sociale. Je vais avec lui . jusqu’au seuil; mais je ne le passe pas : je ne veux pas tomber dans le sépulcre de la morale. Il n’est de vraie . morale que sociale au surplus. | La société de l’Évangile est une société innocente. L’Évangile est la loi d’un monde enfantin, qui ne connaît pas la mort; ou la loi d’un monde stoïque, qui | ne connaissant que la mort, a trouvé l’unique voie de la
vaincre en comtnun : qui est de réduire à presque rien ne Tolstoi travaille à constituer le genre humain. Tout a son effort est à ne faire qu’un seul homme de tous les” M hommes. Il a horreur de la différence; il n’aime que. 1 4 l’unité. Tout ce qui sépare lui est l’ennemi. Toute sa VEN morale et toute sa politique tiennent dans l’amour fra ss | ternel. Un seul homme, une seule famille. Un seul droit, | A une seule vie entre tous. Il n’est pas d’autre justice. ER La force de Tolstoï est, à son insu, dans l’image : M cruelle qu’il nous donne des classes. Plus il appelle les y hommes à se confondre dans le même amour, plus il leur montre avec crudité les raisons qu’ils ont de sen … haïr, les uns les autres. Qui a mieux opposé les riches” 4 aux pauvres, et les maîtres aux esclaves? Les riches … | sont des dieux sans pitié, qui vivent dans la paresse, qui se nourrissent du sang humain, en fermant les yeux, | et qui, d’ailleurs, s’en trouvent très mal. Les pauvres, “A sont les victimes éternelles. Au fond, à bien suivre 4 Tolstoï et tous les Russes, on ne voit pas ce que le w 4 moujik gagnerait à n’être plus la bête de somme que M le riche tourmente : car toutes ses vertus, toute son | humanité est dans ses tourments. Sa souffrance fait sa Î vertu; sa misère, sa bonté. Le paysan se corrompt #4 A depuis qu’il s’émancipe. Si Tolstoi affirme que les (à riches sont punis de leur méchanceté par :la folie et le à désespoir où ils finissent, crevant de pléthore et d’ennui « 4 ÿ : à croupir sur leur indigestion, il ne paraît pas conclure 4 que la richesse soit le châtiment même des riches: x Dans tous ses livres, la misère du commun peuple L ni
} _ pousse un grand cri à la justice; mais parfois elle | semble un privilège qui confère la sainteté. Il ne veut ._ pas croire à la guerre des classes; mais il en est le 4 peintre le plus fort. Non seulement, chez lui, cette lutte ? est inexpiable : elle est fatale. On conçoit fort bien, d’après Tolstoï, que ni les riches ne peuvent s’empêcher de consommer tous les crimes de la richesse, ayant eu ; Vaffreux bonheur d’y naître; ni les pauvres gens ne ; peuvent faire autrement que de souffrir : et la plupart, F de se dégrader; et quelques-uns de croître, par la souf1 a france, en leur éminente dignité. Pour Tolstoï, il n’est j pire violence que la guerre des classes; et pourtant, de : À Tolstoi, c’est la morale des classes en guerre qu’on est . induit à tirer. Elle est fondée uniquement, et dans “_ Tolstoi même, sur la violence. 4 La violence est le seul rapport de deux classes mil. refus de toute violence : sa conclusion n’est qu’à lui. . On peut conclure de Tolstoi à l’usage de toute violence. nn Il en est de cette morale comme d’un chiffre qu’on ‘4 affecte du signe plus ou du signe moins, selon qu’on en ‘14 fait une quantité positive ou négative. La violence est D: positive, il faut l’avouer. Grâce à Tolstoï et à sa fuite A même, on convient qu’il n’y a pas trois partis possibles | pour les classes en guerre : ou il faut être chrétien, se É À soumettre absolument à la force ennemie, et tendre la ka joue droite au soufllet, dont brûle encore la joue gauche; | ‘À ou, si l’on n’est pas chrétien, il faut recourir à la % violence : car la violence sans frein, sans borne, sans | 147
merci, est la seule loi d’un monde sans lois, où une
classe d’hommes opprime l’autre. La violence est la
seule arme de ceux qui n’en ont pas. Premièrement, elle H
est l’épée du nombre. La violence prendra toutes les F4
formes, depuis l’union des ouvriers contre le patron, À
jusqu’à la guerre civile. Elle ne s’arrêtera pas devant
les petits jeux des artistes; elle pourra s’amuser aussi À
à l’incendie des bibliothèques et des musées : en quoi d
elle retrouve Tolstoï, moins la conclusion. Quelle est la À
l’Évangile? Moins un Dieu, l’Évangile même n’est que 4
la loi de Tolstoï. Beaucoup pour lui, sans doute; pas
assez pour les autres.
La pauvreté et le travail en commun, la vie d’amour fraternelle enfin, saint François l’a prêchée aux hommes et l’a mise en œuvre. Mais François d’Assise recevait de Dieu même sa fiancée divine. Ni Dieu, ni Jésus n’étaient des mots pour lui. Tolstoï est le grand pauvre et le petit frère de la raison : c’est de ces mains nulles et non divines qu’il tient la morale, son épouse. Jamais on ne mit tant de foi dans l’abstraction. De là, ces ; doutes sur la volonté de Dieu, cette incertitude sur la personne, cette piété obscure, ces commandements au ; nom d’une vérité tantôt abstraite, tantôt vivante, qui K donnent aux enseignements de Tolstoï une odeur religieuse et une espèce de fausseté, qui font penser parfois à un mensonge enveloppé d’encens. Je ne puis ‘ me résoudre à voir un tel homme satisfait d’embrasser le vide. Une prise si puissante sur la vie et sur les caractères se desserrer ainsi? Mieux vaut croire qu’il a HE un Dieu, sans le dire, qu’il le connaît, qu’il lui parle cœur à cœur, qu’il le nomme. L’homme qui a la force 1
. de créer, a peut-être celle de se créer aussi un Créa_ teur. | Sans la haine de Rome, comment concevoir que Tolstoï ignore François d’Assise? S’il le cite çà et là, c’est un nom entre beaucoup d’autres. Or, saint François | a fait tout ce que Tolstoï n’a pu faire, et a vécu tout comme Toistoï dit qu’il faut vivre. François d’Assise savait, de plus, la vanité de la raison. Elle ne l’empé- F- chaït pas de se donner entier. La force du sentiment, à | ce degré de feu, c’est que tout y est acte. Pourquoi È Tolstoï n’adore-t-il pas, dans le Petit Pauvre d’Assise, 1 la parfaite pauvreté et la loi d’amour parfaite? Le ë 4 Russe montre l’oreille : il repousse tout ce qui vient de : À Rome : il exècre dans l’Église de Rome, non seulement la mère entre toutes les Églises, mais la reine et l’exemple de toutes. Le Saint-Synode n’est pas plus dur 4 que lui, contre Rome. Tolstoi est encore de son Église, “ _ quoi qu’il pense; et comme il est Russe, il est aussi 1e orthodoxe. Il faut que les popes soient bien épais et { bien fous, pour en douter; un jour elles se repentiront 1 de lavoir condamné, toutes les mitres de Kiew et de .
L’orgueil d’abonder en soi est l’âme des moralistes :
les théologiens et les philosophes s’y rencontrent. |
_ communément, le soir, à la promenade. | Tolstoï fait à sa propre raison un crédit sans limites. | Mais où la raison parle si haut, elle prend le mot du | caractère : l’orgueil est là-dessous, dans le trou du | souffleur. On ne saurait expliquer autrement tels juge- | ments de Tolstoï, pleins de mépris à l’encontre des plus | Le mépris de Tolstoï pour Shakspere est une feinte : | il cache beaucoup d’envie démocratique. L’envie évan- | gélique est du même ordre, ou si l’on préfère, cette 1 humble superbe si sûre d’elle-même; elle s’alimente à 4 Le prince de l’art est le prince de la différence. | ‘4 Shakspere, prince et confident de la vie, a pour la | J divine variété de la nature, le même amour que la M 14 nature. La morale repose sur un lit d’égalité. Qu’importe t \ F la morale à Shakspere, au prix de la vie? Il n’est pas 1: Le L,
plus peuple, ni moins, qu’il n’est prince, ou femme, ou _ fleur, ou forêt. Il ne sera pas facile de faire comprendre sie passion de la diversité à tous nos moralistes, si férus nu de tout confondre, qu’ils cherchent la musique dans la chanson, et l’art véritable dans un art populaire dont ; le peuple n’a d’ailleurs pas la moindre idée. Le peuple … n’a pas été l’architecte sacré de Chartres : il n’en fut ” que le maçon bénévole et le docile porte-faix. La folie É ; … de la croix l’attelait aux travaux, non pas la folie de la 4 % cathédrale. Ni une chanson, ni une Iliade ne se fait de ; pi tous, ou toute seule. Partout où il y a un chef-d’œuvre, “ ilest un artiste, un maître de l’œuvre; et celui-là est . prince, quand il serait né parmi les gueux.
de Passionné et jaloux de sa nature, Tolstoï envie beau-
À coup. Son orgueil est sans mesure, comme celui de tout le: 1 le monde. Dès qu’un homme est supérieur, il voudrait 4 ë l’être à tout l’univers. Je lui vois des disciples et des % fils; mais s’il a eu quelques amis de son âge, ou il les a F … dévorés, ou il les a perdus. On ment sur l’amitié et sur l’admiration, comme sur le reste. 2 Quand nous sommes vraiment nés pour être des $ ! _ maîtres, nous mesurons la part, avec rigueur, à toute 1 autorité en pied et en vie, près de nous. Une force “à voisine est une force contraire; elle nous porte ombrage, 4 si elle ne nous est soumise. Le plus faible des deux fait “ 4 semblant de ne pas croire à cette rivalité; et s’il feint 1 de s’en blesser au nom de l’amitié sainte, il est près de : sl : trahir la simple amitié. Nous nous faisons, alors, deux .__ ou trois idoles dans le passé, parfois même le plus
proche, il n’importe, pourvu que ce soit le passé. La à ï parenté des esprits gouverne ce choix : il est des A familles pour le génie même, et guère plus de trois ou quatre sortes. C’est là qu’on se retranche et qu’on LA s’arme contre ses anciens amis. À | L’Évangile à la main, Tolstoi déteste la supériorité. 5 D Il faut que tout rival lui cède. Et combien j’en sais, à ‘à mille lieues de le valoir, qui font comme lui, l’un sous À] le couvert de l’humanité, cette vache à lait, l’autre armé M du peuple, celui-ci du progrès, et du bien celui-là. Tolstoï, toujours moral, a d’abord été cruel sans excuse | et dur sans aucun égard pour Tourguéniev, son aîné; | mais une fois que Tourguéniev lui a rendu les armes, | et qu’il fut mort, Tolstoï a été bien juste. Il a parlé d’Ibsen et de Wagner en termes outra- . | geants. Wagner ignorait sans doute jusqu’au nom de Tolstoï. Quant à Ibsen, s’il l’a connu, il était trop intel- à ligent pour en rien dire. La grande politique d’Ibsen a 4 toujours été de se taire. Au reste, plus que personne, 1”) Ibsen a vécu enseveli dans le rêve de l’homme qui crée. | Si jamais pourtant il y eut un poète puissant en morale, 1 et terrible en pureté, c’est lui. Tolstoï, bien plus impur, 4 est bien plus vivant. Mais il a toujours un moujik dans sa poche, pour se donner saintement raison. 1. UN On renvoie ce moujik au diable, d’où il vient : car il L ‘4 sort du plus bas enfer qu’il y ait au monde, une hutte | 4 de rustre, une bauge sordide, dans le désert d’esprit ke qui va de la Vistule au Pacifique, où le seul art qui 4 vaille est de s’enivrer, et de chanter sur la guitare à 3
deux cordes une chanson mélancolique, née de la souffrance et de l’eau-de-vie. Le moujik! Voilà-t-il pas un ._ bon juge en art et en pensée? Schopenhauer ne sera pas philosophe, parce que le moujik n’entend rien à la à volonté de vivre; et parce qu’il n’entend pas plus le 4 à « Quatuor en ut dièze mineur », qu’il ne voit goutte à à ua croquis de Rembrandt, il faudra condamner la peinture et la musique. D’un grand poète, la manie de la morale fait-elle donc, infailliblement, un flagorneur de peuple, un apôtre | ami des humbles, comme ils disent? J’en ai peur. Si ; Tolstoïi blasphème Shakspere, c’est encore un effet de la logique morale. Trop de rois, trop de princes dans ( Shakspere, trop de héros pour Tolstoi. à Dans les guerres, le soldat compte plus que le À capitaine; le vainqueur est l’éternel moujik, non pas 1 Alexandre ou Napoléon. L’humanité est faite de paysans, et non de princes. h Les forêts sont dangereuses, tous les enfants le à savent : ils tremblent de sortir seuls, le soir, dans le { jardin. Qué sera-ce des sylves terribles, et des climats d interdits à la foule des hommes? Tolstoi y voudrait | mettre le feu, et qu’à la place un lichen de bonne humiL lité couvrit la terre en friche. Î Les héros ont plus de dangers encore que les forêts. h C’est eux qui rompent le cours de la sacrée médiocrité humaine, la bonne paix, l’espoir de l’universelle bouillie | au lait; et tout le genre humain est assis autour de la j. pâtée; et la planète, l’histoire, la vie ne font qu’une
écuelle où, d’un doigt égal, égalernent pieux, également. M. taillé, et bien rogné du bout, qu’il n’y aït plus trace 0 ; d’ongle, ni de phalange s’il se peut, tous les vivants h repaissent un égal appétit d’une goulée égale. Ni chaude, E + ni froide, que la bouillie soit tiède, surtout. Qu’elle aït L: L la juste chaleur du sein : nous sommes dans le paradis l des nourrices. L’homme vivra sous l’œil des femmes ; il “1 k | tendra la patte jusqu’à ce que la férule en ait fait une ke menotte. La chiourme sera recrutée parmi les femelles Ds je | de Chicago : on peut s’en fier à elles de réduire lhomme La à la docilité tremblante de l’idiot. w” L’admirable sentiment que Tolstoi a eu de la vie,et qui fit naître en lui la pitié créatrice, à la fin lui fait méconnaître la vie. La pitié n’est si belle et si féconde qu’à la condition d’être libre, comme un don. La pitié | que je dis est une victoire de la force. Pour qu’il y aït | une pitié créatrice, pour qu’elle s’exerce, il faut que la n | douleur règne sur le nombre. Et les puissances célestes | y veillent, ou les dieux, ou les lois fatales, de quel nom | qu’on les veuille nommer. Dans le paradis des nour- À | rices, les nourrissons mâles feront une révolte; et 1 d’abord ils violeront les squaws, pour leur apprendre à 4 | se servir des verges, tant les mâles sont grossiers! 1 Les optimistes ne vont pas assez loin. Les optimistes MES restent à la surface de toutes les passions. Î : | | 4
if Après tout, Tolstoi n’est optimiste qu’en désespoir de | _ cause. Mais personne ne l’est plus, de nature, que | } Lin Tolstoï et Kropotkine sont bien plus voisins qu’ils ne _ disent. Tous les deux, religieux sans religion. Et l’athée #4 #4 Kropotkine encore plus que l’autre. Ils se tiennent ‘1 comme l’ainé et le cadet. Entre eux, a passé Bakounine. | |: ” L’idée socialiste, que Kropotkine accepte à peu près, LL: _ Tolstoï la repousse. Tolstoï ne reçoit jamais rien de 4 _ personne : il veut, d’abord, être seul de son parti. S’il | est chrétien, c’est en partie que Karl Marx et les siens
- ne lui ont pas laissé le monde à refaire. Il a donc fait à retour au Sauveur, comme à l’auteur du monde, pour . 1 ; toute la Russie. Jésus-Christ est le plus grand nom du ‘4 : pays où l’on s’applique, les jours de fête, à relier le | Nouveau Testament dans la peau sanglante de l’Ancien. ne 1. Mais peut-être les bons Russes sont-ils si peu chrétiens, “ qu’ils ne savent pas ce qu’ils chantent à l’église, d’un : 0 bout de l’an à l’autre, ni même que c’est la bible des
- Juifs? Tolstoï s’est mis en tête de leur apprendre ce 4 qu’il faut savoir des livres saints. Ayant été l’Homère NE: raisonneur d’une race d’esclaves, il en a voulu être er aussi le Christ. 4 à Dans Tolstoi et Kropotkine, on saisit l’impuissance
du Russe à penser librement; et quand il pense, son #
impuissance à l’action. Ils ne pensent que religieusement ; 4
ils n’agissent qu’en religion. Les Russes ne sont pas Ê,
encore un peuple, mais une race. un
Kropotkine optimiste jusqu’à supposer que la nature M
enseigne la charité, on ne peut comprendre qu’il ne soit { |
pas chrétien. De croire à l’Évangile, seul lui manque. | |
Car enfin, il est chrétien jusqu’à la nausée : j’entends \ ar
par là chrétien sans Christ. Rien n’est si fade, ni si la
A l’humeur pessimiste de Tolstoï, que manque-t-il
que d’être athée? Il est nihiliste jusqu’au moment de
conclure : là, il tombe dans la religion. À eux deux, D |
Kropotkine et Tolstoï, ils feraient un optimiste parfait .
ou un parfait pessimiste, à la condition de conclure l’un |
pour l’auire. : |
11 paraît que le livre de Kropotkine passe pour pro- 4
fond. J’y vois une œuvre des plus vaines. Elle a l’incu- |
rable puérilité des naturalistes qui se permettent de |
conclure, et d’étendre leurs conclusions à la morale. Ils |
prennent un fait; ils en font un principe; puis ils |
cherchent dans la nature et parmi le nombre infini des |
faits contraires, quelques poignées d’exemples qui coïn- “4
cident à leur principe. Et il ne leur en faut pas plus pour À |
offrir des lois au monde moral. Ils rient de toute reli- Û L.
gion; mais ils trouvent très légitime la religion d’une f Î
seule idée, sur la base d’un seul fait. | à
Oui, dans la nature, il est un petit nombre de cas où A: Ÿ
les êtres vivants se donnent de l’aide les uns aux autres; 3 4
’ et il est clair que si les mères ne venaient pas au . secours de leurs petits, y allant de leurs soins, de leur laït et de leur sang, c’en serait vite fait de la race et de l’espèce. Les jeunes, d’ailleurs, sont-ils distincts de leurs parents ? ici et là, n’est-ce pas la même cellule £ immortelle ? l’aide-t-on, du se défend-elle? Il suffit a d’ouvrir les yeux sur les besoins de la vie, en tout être 4 vivant, à tout instant de la durée, pour connaître com- À bien la guerre sans fin, sans merci, sans pitié, est la Le condition même du monde : elle l’est de toute nourriture, de tout repas que nous faisons; et même de tout mouvement. Et même, dans la profondeur de nos éléments, de tout essai, de tout effort à être. L’étude de la nature fait peur. La multitude inouïe des meurtres | qu’une seule existence exige, et qu’elle implique, le : voulant ou non, est terrible. Si le néant est la mort de tout individu en soi, chaque vie est un abîme de néants.
Il y a un aveuglement insupportable en toute vue à optimiste de la nature. En quoi, pour les mouches, le 4 sort des hommes a-t-il plus de droit ou de prix, que le sort des mouches”? L’espèce de foi que certains savants feignent d’avoir à la bonté de la nature est assurément : la plus basse des religions, et la plus niaise, sinon la plus
hypocrite. La nature n’enseigne que la mécanique. Et la
. mécanique n’enseigne que le néant. Quant à l’esprit de la science, s’il en est une, c’est le sceptique à l’infini. Il n’y a de pitié véritable, il n’y a d’amour que dans k la conscience de l’homme. Et c’est, peut-être, que
l’homme est chargé de mettre fin à la nature. Ou bien, 1 ? ï qu’en lui elle y aspire. a, | Tout est possible dans le rêve, pour l’esprit. Il n’est. “4 ‘4 salut que dans l’art, ou dans l’action. La nature, qui enseigne le néant aux savants, enseigne la beauté aux ‘ artistes. Les chefs-d’œuvre de Tolstoïi me persuadent 10 infiniment plus que ses raisons. Dans la matière, tout … | est fatal, et tout est fatalement impitoyable. La fatalité î | est la propre négation de l’amour. Il faut que cette roue ‘a terrible tourne, et qu’elle broye, et qu’elle tourne pour [l | broyer encore. Est-ce sans fin? est-ce là ce qui vous \ il J’ai déjà dit que les religions ne sont toutes que des | essais à la vie. La religion est un ordre, où la foi per- | suade l’homme qu’il vit réellement, et qu’il peut vivre. À | Si la religion n’est qu’un mirage, elle l’est au désert de nn M Comme il est contre les religions, Tolstoï est contre 4 la vie. Il fait ce qu’il peut pour ne pas l’être; mais il L’ M l’est. Et qu’il soit contre les religions, étant lui-même si ki À religieux, c’est une preuve. « La mort bénie, bénie, 1 bénie! » dit-il, avec la triple bénédiction des prières. {18 Il ne fonde rien. Mais il donne le moyen de mettre fin | à toute l’intrigue : Que le monde entier vive selon la loi LR | de l’Évangile, et c’en est fait du monde. La grande loi En. | ; d’amour est divine : elle est contre l’homme et contre la n M A
nature. L’amour humain est un appétit : il dévore. Il ne 1 cède sa part qu’à un très petit nombre d’êtres, qu’il | 1
garde pour sa faim. L’amour humain est une loi pleine ( d’injustice et de violence, comme les autres. par On se passe si peu de religion, que les sciences s’en À] font une de la fatalité. Comme tout est nécessaire, on 1 admire que tout le soit. Et la fatalité paraît digne d’un _ L’amour de l’harmonie est une façon comme une | autre de s’abandonner soi-même. Comme on vante Fharmonie du monde, on s’y résigne. Faute de mieux, » on se réjouit d’être une feuille dans la forêt. Et c’est bien fait : car, disent-ils, que serait-on de plus, même si Nr l’on n’y consentait pas ? Lu Il serait par trop fort qu’un monde où tout est fatal PA ne füt pas harmonieux. | ne Si, d’aventure, toute morale ou toute religion sans | mystère n’était qu’un système de mettre fin à la vie? ï Les religions, fondées sur la personne divine, et sur le . ‘4 mystère de Dieu, n’ont tant de force, sans doute, que 5 pour cette raison cachée : que leur mystère et leur K. Dieu, c’est l’amour de la vie.
Do prose de l’Evasion $
O! je vous salue, saint prophète, dans la nuit de votre évasion. Vous voici devenu semblable à vous-même. Vous avez arraché le masque de la chair qui s’aime au vieil homme, dont toute l’ardeur ne se consume plus que pour son Dieu. Et ce monde cruel, où vous étiez, ce monde misérable qui ne vit, comme un chien, que sur sa pâtée et trois os de viande
- dans une écuelle, ce monde des hommes est pris de tremblement entre les deux pôles; il frémit entre les rouelles du Nord et du Midi; et comme le pauvre Juif dont les yeux se dessillent, il est secoué d’un grand frisson.
Être seul avec Dieu! être seul avec Dieu! nn ! Tomber comme une goutte au centre du tour- MN billon, et reposer au cœur du soleil comme un |
atome de bourre! C’était là votre vœu, dès avant 1” la naissance, je le sais. Le grand désir d’Élie, qui fit au terrible Crieur de l’Heure ces yeux de w pe 4 tisons, ce désir est le vôtre. Vous avez ob&, |: “M pénérable lecteur du Livre, suivant d’un doigt
. noueux la ligne qui commande à la mort et qui A saute la vie, vous avez obéi au murmure de la. à fu conscience. Elle maugréait en vous : ce chucho- ” tement est plus vaste que le fracas des cataractes, :\ “w plus impérieux que le tonnerre en sa puissance. EUR
Près, toujours plus près de la nature, 6 cher. UM Vieillard! Et surtout maintenant qu’il vous faut ma À ‘4 renouer votre lien au ventre de la mère, là d’où FE l’homme est sorti par grand misère, et où il ‘Vu frappe, en chemineau, pour reirouver la paix Le Ils vous plaindront, les uns, bon vieux; et ils de riront, les autres. Mais ricanant, ils ne moqueront : NA
| qu’eux; et c’est eux qu’ils plaindront, sans le …. vouloir, dans l’intime silence. S’il leur reste une { _ pensée, quand ils mettront la tête, ce soir, sur  . l’oreiller, fermant les yeux, comme l’on fait pour j que le sonumeil vienne, ou parfois afin de se mieux 4 voir soi-même, c’est vous qu ils verront. Et remuant ] . la main sous les draps, comme s’ils cherchaient 4 un trésor proche, une prière, touchant leur cœur, ‘leur cœur batira pour vous, et c’est à vous qu’ils
14 40 O la belle évasion ! à Vous avez tout préparé avec la sainte astuce de ‘ Paul ouvrant à Pierre la prison d’Antioche. | . La porte était fermée.
Vous étiez dans la geôle de vos biens et de
. _ pos ans, qui sont quatre-vingt-trois. Vous couchiez dans la chambre où votre mère a baisé vos mirettes (tt closes de nouveau-né. La porte était fermée. Vous % vous êtes levé avant l’aurore. Vous avez pris votre | paquet, dans le bas de l’armoire. Comme l’aube 2 > . « x décollait ses paupières,. pour pleurer ce blanc a à regard, à jamais élonné, qui fait frémir pour YA elle, vous avez descendu sans bruit l’escalier de
bois, entre les murs douillets, qui virent passer les + nouveaux époux et tous les cercueils de la famille : et vous avez ouvert la porte. D: Après votre temps de patience, c’est que le temps est venu de la sainteté : le temps qui toujours | presse, le temps de rester face à face avec Dieu ’ qui sait, qui veut, qui est. Vous allez au désert avec Antoine ermite, Alexis et Jérôme. Tous les saints richis seront avec vous, dans la hulte au toit de firmament,. ceux de l’Orient et ceux du Ponant, ceux qui trempent une main de bronze dans le Gange, et ceux qui ont passé la mer d’Irlande dans une auge de granit, les vieux muets, vêtus de brume, Ronan le thaumaturge et Tugdual coiffé de houx, Herbot avec ses queues de vache, et Thégonnec l: qui se couvre de mousse, entre les chênes, tant . il est immobile et taciturne. : Ils vous font grand accueil dans leur silence et | dans leurs antires. Jérôme lève la tête, avec le lion 4
qui le sert, comme un bon chien répond à son nom, qui est le vôtre; et remuant la queue, un jour, léon servira Léon. Gricha aussi, le serviteur de _ Dieu, est là, l’innocent qui s’est chargé de chaînes, et qui se lamente pour les péchés des autres. Et le starets Zossime, qui visite les rêves, comme la manne vient à la Famine; et le doux Aliocha, aux lèvres si gaies, dont la joie est surnaturelle, et dont les larmes sont le lait de la tendresse qui _ s’épanche. Et tous ceux qui ont écouté le cri pur de la solitude, et connu le travail, qui est le salut
À de la solitude, tous, ils vous prennent par les
mains. Îls serrent ces vieilles mains gonflées,
déjà racines aux veines, ces mains qui veulent bêcher encore, pour gagner la bonté du pain, le bienfait du sommeil, et l’ineffable récompense : un lit d’éternel repos entre deux draps de terre.
Tous, ils vous appellent par votre nom; et chacun, vous nommant son frère, chante :
« Je vous salue dans la forêt, les pieds nus chaussés de neige, et le ciel gris sur la tête ! Je sous salue dans la mort des feuilles, quand le
_ froid tue les beaux oiseaux. Comme nous, vous _ avez entendu le cri du monde : Si tu veux être bon, vends tout ce que tu as et donne tout aux pauvres. Enferme-toi dans’ta cellule. La solitude
l’enseignera Moïse et les Prophètes. Dans le 3 silence enfin, tu pourras écouter la poix unique : 1 Tu veux être avec Dieu, Dieu veut être avec toi. » M M \ Le Vieux aux gros sourcils (qu’ils soient buis [K sons à la Saint-Yves, pour que les bouvreuils y nichent) cherche dans la forêt un coin pour sa … Æ hutte d’ermite. Ses cheveux blancs sont plus blancs, et plus blanche sa barbe blanche; et plus gris ses yeux d’eau sur le sable, comme l’écorce du bouleau par la pluie d’avril, ou comme les prunelles de la lionne caressante. Déjà, le visage du saint anachorète s’illumine; et les ailes des
- anges fleurissent dans ses rides. F Tel Alexis à Edesse, débarquant sur le port À plein de figues et d’oranges : Avant de faire un * M pas, il a donné tout son argent aux, pauvres, et | Ë les titres de ses biens, et tout son or, ce blé qui # P luit. Il tenait la main gauche sur ses yeux, pour à M
; ne pas voir les dons de la main libérale; et tous
4 les malheureux l’entouraient, comme les moineaux
_ , à l’entour du bonhomme qui leur jette des mies,
dans un jardin, l’hiver. Il a troqué sa robe de
À pourpre contre les haillons du mendiant, et
d l’absurde laticlave pour des loques. Puis, il s’en
à fut, cet Alexis, parmi les gueux, les stropiats et les
; pouilleux, au portail de Notre-Dame : car c’était
| là tout son désir, là que l’on garde, sur l’autel, le linge de Véronique, et tout vif le visage du Pausre des Pauvres dans la sueur de sang et
à dans les larmes.
À Tel vous êtes, et c’est vous, à présent, saint
; vieillard, le bon mendiant qui ayant espéré plus À de dix-sept ans à la porte de l’église, cueille le
fruit de son espérance. C’est pour vous que le
… . Seigneur, au-dessus du tabernacle, dit hier au
4 « Fais entrer l’homme de Dieu qui m’a bien servi. Il est digne du royaume céleste, depuis dix-sept ans qu’il attend à la porte. Gar il m’a bien servi,
malgré tous et malgré lui.
« Mon fils, vieux fils, as-tu vraiment cru que je « “4
jamais été loin de moi. Jamais tu ne m’as trahi. M
Tu m’as toujours cherché. Viens, toi qui veux être M Û
seul avec moi. Je t’attendais. Je savais que tu ne 1 î
me défaudrais pas. Te voici donc, mon fils, etje
Cher Toistoï, dans la forêt, vos yeux d’argent
natif rayonnent une gloire, dont le lingot n’est
pas visible, mais qui, pour vous, coule en fusion
au creuset du paradis. La dureté du muscle ni
l’âpre cilice du corps n’étouffe plus votre âme.
La parole opère en vous, et vous ouvre à pous- D
même, comme un livre bien relié, à la page
Vous étiez trop grand pour ne pas être pur, à
pour ne pas être orai. Trop grand pour mentir. M 4
Elle a fleuri, maintenant, sur votre face, la joie M 1
surhumaine du sourire qui jamais ne s’éteint, &# M
comme une rose sur un berceau, le sourire des 4 &
O, comme vous désirez la mort, qui est le i portail de la vie unique! Or, à ceux qui se “ ceignent les reins, dès minuit, l’aube ne fait plus l de peur. Et comme ils marchent vers le salut ; debout avec le premier son des cloches, pour | matines, ils ne redoutent plus les ténèbres, et les | issipent, d’un regard tranquille qui voit midi. Je loue le patriarche, qui a pris la clé des 4 champs. Je loue le vieil entêté aux cheveux blancs, ê qui a choisi, pour fuir, la saison lugubre, le vent ‘à du Nord sur le steppe, et le ciel comme un linceul, ‘) parce qu’étant le grain, il veut pourrir dans le sillon, pour germer à son Dieu. f, Que je voudrais, grand-père, avoir été la mèche (5 du fouet intérieur qui vous a fait lever, dès l’aube, Ï crèche! Quand vous vous êtes dressé pour sortir,
avant le réveil des servantes, la vieille jument “30 # pie dormait la hanche sur le bat-flanc, les veaux A4S soufflaient en tas contre les vaches fauves, et vous 44
Être seul avec Dieu ! Vous portiez une besace À et la lampe. Vous êtes parti, comme le pèlerin Li d’Arkhangel et de Kalouga, pour les saints lieux ”| de Sion, qui sont : un chemin montant dans les 1 pierres brûlantes ; un tombeau; et tels oliviers,
sur la colline, dont les olives au pressoir ont sué
l’huile de .toute rémission. Vous n’avez plus depant vous que la route des
épines, si douces au front qu’elles déchirent, enfin tirées de la rose du cœur. Vous n’avez plus que le sépulcre, l’immense berceau vide, où la chair se à purifie en trois jours, et qui dévore la chrysalide 4 pour le jet éternel, si pur, si vif, si haut, si libre, | lys de l’ascension, jusqu’au parfait soleil d’amour. k
5-3 Vous avez donc quitté la demeure du père et de 1 la mère; la chambre de l’épouse, où vous la fites
; mère, où vous fûtes père aussi; et vous n’avez pas tourné la tête. Vous avez laissé votre femme dormir, puisqu’elle Î ne sait pas veiller, en attendant l’heure dangereuse : la compagne de cinquante années respirait À sans crainte, le front sur l’oreiller, dans le nid de { ses rides et de ses cheveux gris. Et vous n’avez ; pas eu un regard pour elle, 6 cher vieillard, parce qu’il fallait enfin que vous fixiez vos yeux sur vous-même; et que vous suiviez jusqu’au bout l’amour qui veut omettre le toit natal, la femme, L les enfants, et qui les passe de si loin. L’ « Je suis libre ! avez-vous dit, sur le seuil, je suis | libre! Et bénie, bénie, bénie soit la mort que je désire, puisqu’elle est la signature de mon texte, la levée de l’écrou, et le paraphe du Seigneur, pour sortir de prison. » Le sourire de tout oubli est sur vos lèvres. L’inefJable contentement de la mesure enfin remplie
déborde votre front. Dans vos mains luit la lan- D.
terne, le feu de route. Vous avez tiré la lampe de #
la huche aux ténèbres; et la lumière prise, comme ji
un rossignol sans plumes, au boisseau où elle était
ensepelie, palpite de vous guider. EE: |
La porte est ouverte, à présent, et ne sera plus 1 fermée. Vous êtes, à présent, dans l’avenue solitaire qui mène où le char de feu porta, d’un trait, 114 Élie, telle une idée, telle une flamme. Avancez dans l’allée. }
} La Vérité est avec vous, tenant votre main droite: la Pureté vous précède, montrant votre vieux cœur descellé, comme une alouette qui ressuscite; et derriere vous, la Mort n’est plus qu’une ombre. nn
Et, au bout de l’allée, une lumière sublime vous à +4
fait signe; et, brûlant pour vous, cet appel veut F4 dire : Le Seigneur est avec lui. | he
HAbuesœnores de Suares ttes 3 l DRRTOESTOL: rss rane ModaNINee 49 Ki On me demande assez souvent pourquoi Tolstoï .. 103 À 1 me semble que Tolstoï offre à nos yeux… 107
_ Septième cahier de la dousième série KE $. — Je le vois toujours à la poursuite du bien xxx $ $: — Je ne le déteste pas pour ses excès.” Of OS $ —Tolstoi est excommunié.. 7… OTIS RS $. — Dans Tolstoï, je discerne le vieux levain 120 2. 08 Tolstoï et les Églises …:…)10 LU ONE $. — Qui parle de bonheur, ruine la morale.. 135 ; 3 $. — Il est bien absurde de faire le procès des À $. — L’état est toujours fondé sur l’église … 139 $. — La foi n’a rien à faire avec l’église… 139 Ms à $. — Rentrons dans la violence, pour rentrer F à p: $. — La richesse est ainsi le signe de la L 23 F $. — Tolstoi travaille à constituer le genre 4 1 $. — La violence est le seul rapport de deux A | $. — Sans la haine de Rome, comment conce-. LÀ |
Ë i $. — Le prince de l’art est le prince de la dif- $. — Quand nous sommes vraiment nés pour 3 $. — Dans les guerres, le soldat compte plus LA I. — O! je vous salue, saint prophète… 165 8 no II. — Être seul avec Dieu! être seul avec
III. — Ils vous plaindront, les uns… 166
V. — Après votre temps de patience … 168 L VI. — Ils vous font grand accueil dans leur f silence et dans leurs antres..:… 168
- IX. — Tel vous étes, et c’est vous, à présent, $ X. — Mon fils, vieux fils, as-tu vraiment cru ré Ë XI. — Cher Tolstoï, dans la forêt… 172
septième cahier de la douzième série N 2: XII. — O, comme vous désirez la mort… 158 4 XIII. — Je loue le patriarche, qui a pris la clé XIV. — Que je voudrais, grand-père, avoir été SR la mèche… RCE XV. — Être seul avec Dieu! Vous portiez une ER besace et la lampe… “OT XVI. — Vous avez donc quitté la demeure du ES XVII. — « Je suis libre! avez-vous dit… 195 XIX. — La porte est ouverte, à présent, et ne ue.