XII-8 · Huitième cahier de la douzième série · 1911-01-20

Mes maîtres et mes amis

Paul Milliet

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_ Dans les vingt cahiers de leur cinquième série, année pe © scolaire 1903-1904, nos cahiers ont publié : M. V-1. — Henri DAGAN.— les massacres de Kichinef. 5 » : V-2. — Pauz Duruy.— la vie d’Évariste Galois .. 2 » 4 V-6. — Danrez HaLévy. — Histoire de quatre ans, =. V-7. — Henri Michel.— Notes sur la Hollande et sur L 3 er l’intimité. — Henri Lebeau, Jérôme et Jean Tharaud. — ‘4 V-10. — Romain RoLLanD. — Jean-Christophe. — | “le matin… 2%, provactuel 30 | V-11. — M.M.MaAnGasARIAN.— Le monde sans Dieu 2 » 4 V-13.— GABRIEL TRARIEUX.— (les Vaincus.— Hypatie 3 » | V-15. — Émize Moseicy. — Jean des Brebis ou le 2 | Gore dela misère. nr eee du crier SHARE à | V-16. — le congrès de Dresde, — édition GASTON | V-18. — Louis MÉNARD. — Prologue d’une Révo- ati Voir en fin des autres cahiers les conditions et le F | 4 prix de l’abonnement. Fi

Nous mettons le présent cahier dans le commerce; à.

septième cahier de la douzième série; un cahier vert 1: de 188 pages; in-18 grand jésus; nous le vendons à

VI.— mes maîtres et mes am périodique paraissant tous les deux dimanches 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée |

D les Millet - nt

VI. — mes maitres et mes amis

Rœhrich.— Balavoine.— Doret.— les Darier.— Jules Nicole. J’ai gardé un souvenir reconnaïssant à l’Académie, : aujourd’hui Université, de Genève pour l’enseignement que j’y ai reçu de maîtres qui furent des hommes supé- | rieurs, autant par la bonté et le dévouement à leurs élèves que par la solidité de leur savoir. Et j’ai gardé des souvenirs plus doux encore de la , Société de Belles-Lettres, où j’ai trouvé de bien pré- cieuses sympathies, chez des camarades qui ont toujours su mériter l’estime et l’affection de ceux qui les j ont connus. Je voudrais donner aux jeunes Parisiens 6 une idée de ce qu’étaient les jeunes Genevois de mon temps. Je ne crois pas me tromper en disant que mes amis représentaient excellemment ce milieu protestant, nêtes, et dont le sens moral était tous les jours affiné par la culture. Quel contraste entre les grossiers rapins de Paris, au milieu desquels j’allais me trouver transplanté, et mes L’austérité puritaine des mœurs calvinistes n’empé-

mes maîtres et mes amis ÉS M: : chait nullement mes amis de plaisanter avec esprit, n11 4 ER de se divertir avec toute l’exubérance de leur âge. Leur ” « enjouement et leur saine gaîté avaient cette heureuse franchise de gens qui n’ont rien à cacher. Les âmes k pures ressemblent à ces eaux transparentes qui laissent # ‘à voir le fond de cailloux brillants et nets sur lesquels 5 elles glissent. . ACER Les sociétés de Belles-Lettres de Genève, de Lausanne 4 et de Neuchâtel se réunissaient au moins une fois lan A dans une fête fraternelle. Souvent on désignait, pour c lieu de rendez-vous, l’une des riantes petites villes égre- EE nées comme des perles dans des nids de verdure tout k autour du lac Léman. Rolle, par exemple, fut souvent E choisie et, pendant deux ou trois jours, cette retraite, si i calme d’habitude, s’emplissait des danses, des chants, et des cris de nos bandes joyeuses. Une représentation lit- Ô téraire et musicale au bénéfice des pauvres était suivie î d’un grand bal, auquel prenaient part toutes les jeunes 5 filles du pays, accompagnées de leurs mamans. (1) ê Il fallait voir Charles et Albert Darier, les deux plus M beaux garçons de la Société, le front couronné de nn mousse, diriger le cortège, à la façon des bacchanales ä antiques. On s’arrêtait sur la place publique pour exé- NU cuter le picoulet, danse bellétrienne qui a plus de rap- e port avec celles des sauvages qu’avec aucune autre (1) C’est pour une de ces fêtes que Marc Doret composa une ; chanson dont la vogue dure encore et dont le refrain était cent À fois repris en chœur dans un allegro plein d’entrain : ë à. Du petit blanc (bis), N La ville de Rolle, Qu A du fameux petit blanc! fi 12 5

4 Ce qui nous charmait plus encore, bien que d’une | manière à demi inconsciente, c’était de sentir se conso4 lider dans ces fêtes les liens invisibles qui unissent des ‘ camarades occupés des mêmes études. Déjà avant de 4 nous connaître personnellement, nous éprouvions les É uns pour les autres cette sympathie et cette bienL 2 veillance affectueuse qui devraient exister entre tous les

  • En France, à Paris surtout, les étudiants semblent , manquer un peu de cet esprit d’union, qui seul donne la vie aux associations. Peut-être n’entretiennent-ils pas } non plus assez fréquemment des relations amicales avec ‘es les sociétés analogues des autres universités. | A l’atelier Gleyre,les apprentis artistes, mes nouveaux

camarades, étaient beaucoup moins corrompus qu’ils

i n’auraient voulu le faire croire; je m’aperçus bientôt que 3 ces fanfarons de vice posaient pour les mauvais sujets D + qui ne respectent rien. Mais leur gaîté factice et forcée 4 n’en était pas moins celle de gens blasés avant l’âge; ils méchantes et bêtes. Je me sentais déraciné.

C’est seulement chez mes amis de Genève que j’ai trouvé une complète intimité. Nous avons passé ensemble les années les plus heureuses de notre existence,

et nos charmants souvenirs de jeunesse sont des liens que n’ont pu briser quelques divergences d’opinion. Ce

\ désaccord, dont je ne voudrais pas dissimuler la gra-

vité, porte uniquement sur des questions de métaphy-

| sique. D’autre part, de nombreuses tendances nous sont

restées communes, et tout d’abord un sincère désir, un constant effort vers le perfectionnement de soi-même et

De « 1 des autres. Mes amis m’ont appris par leur exemple la

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mes maîtres el mes amis IS tolérance, la sympathie même pour ceux qui, par des ‘9e. chemins divers, marchent comme nous les yeux fixés #ù M sur un idéal de bonté et de justice. Qu’on l’appelle Dieu LE © ou Humanité, cet idéal reste le même pour tous les 2 Sans avoir la prétention d’égaler de pareils modèles, 4 je souhaite pourtant qu’on veuille bien m’appliquer un # 4 peu le proverbe : « Dis-moi qui tu hantes, je te dirai 4 qui tu es. » Ce que je puis affirmer, c’est que je me sens +. heureux, je m’épanouis, toutes les fois qu’il m’est donné k ‘4 de respirer près de mes amis cette atmosphère de SAR ‘à probité saine et forte, de naturelle bienveillance et de 11 Lorsque, en 1856, le roi de Prusse menaça de repren- D A! dre Neuchâtel, et que les royalistes de ce canton ten- de tèrent un coup de main, la Confédération suisse se sou- * de leva tout entière dans un magnifique élan de solidarité à à patriotique, prête à repousser le puissant envahisseur. 1.4 A Genève, les étudiants de l’Académie constituèrent 4: aussitôt un corps de volontaires, sous les ordres du ‘4 général Klapka. La Société de Zofingue mit au concours 6
un chant patriotique sur l’air du « Rufst du mein Vater- … « land », et ce fut le jeune bellétrien Henri Rœhrich, étu- L 1 diant en philosophie, qui obtint le prix. Voici quelques s verside ce chant qui est devenu l’hymne national de la f Répétez nos accents |… 10

à À toi, patrie, à ; Le sang, la vie ï De tes enfants. | Gardons avec fierté f L’arbre au Grütli planté \ Malgré l’orage, Rœbhrich, à l’époque où il était encore simple étudiant en théologie, manifestait déjà brillamment ses qualités de musicien, de poète et de philosophe. (1) . Nous l’avions nommé président de la Société de BellesD Lettres, parce que cet honneur lui revenait de droit. Il À en est des hommes comme des liquides, ils prennent 4: tout naturellement leur niveau. Les camarades de Rœbhrich acceptaient volontiers cette autorité légitime _ que donnent l’élévation de l’esprit et la droiture du

Balavoine, aujourd’hui pasteur et professeur de philosophie morale à la Faculté de Théologie de Genève, terminait ses études. C’était un grand jeune homme à la tête bien construite, à la physionomie ouverte, au sourire : (à) « Notre cher Rœæhrich est plus qu’un philosophe, c’est une âme parfaitement belle, un cœur généreux et bon,un vrai serviteur de Dieu. La part est assez magnifique comme cela, » Note de

; mes maîtres et mes amis ERA } # spirituel et quelque peu moqueur, à la parole facile, à = l’esprit délié et subtil. Dans nos discussions, sa tendance à la controverse se traduisait par certaïnes thèses para- | doxales, qu’il lançait hardiment et soutenait avec beau- 52 coup de verve. Ses convictions religieuses n’ont jamais e… ‘rien eu d’étroitement dogmatique. Je me trompe sans SL doute, mais j’ai souvent eu l’idée que, s’il eût été élevé dans un autre milieu, sa nature peu mystique leût eu peut-être incliné vers le scepticisme. (1) Quoi qu’ilen De. soit, ses jolies lettres de jeunesse montreront la précoce gravité de son esprit philosophique. Vs ; Carouge, le 10 octobre 63. 4 PAR … Je ne te dirai pas que tu as été nommé membre hono- à raire de la Société de Belles-Lettres et qu’on t’a décerné le fa Ruban d’honneur ; Nicole doit t’avoir raconté tout cela en N an tannonçant son départ. Et moi je pars dans un mois. 5: Tout le monde part ici-bas, la vie n’est qu’une série de th départs, l’homme est un oiseau qui va de branche en F4 branche, jusqu’à ce qu’il arrive à celle d’où le vent l’em- m4 (1) Une lettre récente de mon ami semble confirmer ma suppo- k: A « Assurément, j’ai toujours joui ou souffert d’une activité de Sn :* pensée propre à me faire voir partout les difficultés, les objections, LA le pour et le contre. Vaincus sous une forme, les problèmes renais- # De : sent sous une autre. Je reste comme une place publique où les gd, problèmes viennent se promener quand il leur plaît. Heureuse- : dL. ment le soleil s’est levé si souvent pour moi après les ténèbres, a que je crois à ses retours futurs. La vérité que je tiens, me console E. de celles qui me manquent. En voulant toujours défendre les Et : autres du scepticisme, j’y ai toujours échappé moi-même. Sur &° Véchelon dernier gravi, je vois au-dessous les brouillards où Me d’autres grimpeurs s’entretiennent, rient ou se lamentent. Au- 1 dessus le brouillard reprend, mais je sais que l’échelle monte. 4

W porte vers l’Éternité. Fais-tu de ces réflexions tristes dans N cette grande ville, où tout distrait et dissipe la pensée ? À N’en fais-tu pas de plus tristes encore ? 1] Depuis ton départ, j’ai travaillé comme un de ces fellahs, N qui creusent le canal de Suez; ils n’avancent guère, n’en FH suent pas moins, et ne touchent jamais leur solde. La ï Théologie est comme le sable du désert; le moindre vent N vient détruire tous les travaux qu’on y construisait depuis des siècles, il faut toujours recommencer, et ceux qui 1 mettent la main à l’œuvre risquent le tout pour le tout; la moindre erreur les conduit à l’abîime, et leur âme se dessèche à ces travaux fatigants et sans fin. Mais tu n’y comprends rien probablement, soit dit sans te fàcher, Sais-tu que j’ai été réélu censeur au mois de septembre, À faute de mieux et parce que Nicole ne pouvait pas accepter. Suit le récit d’une malheureuse altercation entre deux n dr Mais pour qu’il fût expulsé, il fallait nous passer sur le

  • Or corps à Nicole et à moi : Nicole, un orateur mordant et dangereux, moi, un censeur embarrassant et incorruptible; si bien que, malgré leurs efforts haineux, l’expulsion de M., présentée illégalement à mon insu et votée conditionnellement, n’a pu devenir un fait accompli, et la démission de M. n’a pas été acceptée. (1) C’est finir par un coup d’éclat, mais aussi par une affaire désagréable. Quand, dans un avenir bien rapproché maintenant, Belles-Lettres ne sera plus pour moi qu’un souvenir, je n’y pourrai jamais 1 regarder sans voir d’abord, à l’entrée de cette galerie de faits joyeux et naïfs, un vilain épisode tout gros de mé- chanceté et de haineuse passion. Il me faudra toujours voir cela pour pouvoir serrer la main à mes amis d’études, pour è (1) Si je rappelle ces faits peu importants en eux-mêmes, c’est | pour indiquer au lecteur français ce qu’étaient en Suisse les À Sociétés d’étudiants. Nous y faisions un véritable et très utile 4 apprentissage de la vie publique. ]

| mes maîtres et mes amis LEE ‘#4 NS 1 rechanter avec eux le Gaudeamus, pour réciter avec eux Othello ou Britannicus, pour les aimer et en jouir dans le 20 : _ passé et laisser retentir à mon oreille ces vieux refrains d’un temps qui n’est plus. (1) 4 à Mais ne regrettons pas, mon cher ami, espérons, parce É que nous sommes des hommes, et que Dieu nous a créés 1 pour regarder en avant. Espérons, puisque Dieu est amour. M: | Ah! Milliet, mon cher ami, mon vieux camarade, que le we contraire te ramène toujours au contraire, l’imparfait au : 1 parfait, le mal au bien, le passager à l’Éternel, le monde à Dieu, pour l’aimer et te donner à lui, et tu seras heureux, et tu vivras dans le temps et dans l’Éternité. : Salut fraternel et serrement de main. NE Je suis entre l’enclume et le marteau; je viens de Cha- ar rybde et je cours à Scylla; j’ai fini, mes examens et je 4 à prépare ma thèse. La situation n’a rien, comme tu le vois, de particulièrement gai, mais c’est une raison de plus pour ë jai m’engager à l’écrire quelques mots et, quand tu réfléchiras nn “4 que tout me manque ici, mes parents, mes amis, mes habi- Î F tudes et mes montagnes, (2) tu comprendras ma lettre et à 1 empresseras de me répondre. #4 Oui, je suis à Strasbourg, une bête de ville, je t’assure, ; 1 pittoresquement située dans une plaine sans horizon, mais 108 agréablement sillonnée de rivières dormantes et de canaux où + bourbeux. On dit que le pays fait l’homme, c’est possible, 52 dans ce cas, je dois être devenu passablement plat, ou ça k ne tardera guère. Malheureusement, l’homme ne fait pas le re () Fort heureusement le vilain épisode est depuis longtemps ï oublié, tandis que le souvenir de nos douces années d’études et j d’amitié subsiste toujours vivace. 2 (2) On sait combien les habitants des régions montagneuses restent attachés à leur pays. Re

pays, autrement j’aurais déjà fait venir par-ci par-là de j belles et bonnes montagnes, un lac comme celui de Genève, \ un Rhône, etc, enfin tout ce qu’il faudrait pour égayer Fi ici un quasi-genevois comme moi, car nous n’avons jusqu’à fs présent, à Strasbourg qu’une éminence, le clocher de la & cathédrale, et qu’un fleuve, le Rhin, encore est-il à une lieue. Je me suis cependant empressé d’aller le voir couler, mais les eaux sont très basses maintenant et le lit obstrué de bancs de sable ne permet pas d’entrevoir et d’admirer : d’un seul coup d’œil la majesté du grand fleuve. J’ai vu aussi ce célèbre pont de Kehl où les chemins de fer fran- çais correspondent avec ceux d’Allemagne, il est très curieux, et une demi-heure de travail, 5 minutes même,

: sufliraient pour détruire la communication. L’autre curiosité c’est la cathédrale. Quel imposant édifice ! ; L’extérieur et surtout la façade sont d’une richesse, d’un D | fini d’exécution, d’une beauté saisissante. A l’intérieur tout change, la sévérité fait place au luxe gothique et, sous ces 76 voûtes gigantesques, l’âme émue et tremblante s’élève vers k les cieux. L’impression est puissante : cette obseurité, ce 1 silence, ce souffle du passé qui court sous les voûtes, tout à cela m’émeut et m’attire; j’y vais très souvent, je n’avais : jamais rien vu de si grand. Le clocher, lui, est très curieux, $ très beau, très délicat; il est tout ciselé, tout découpé, tout

Lu percé à jour.

La troisième curiosité de Strasbourg c’est moi, et comme c’est une curiosité de passage, je t’en parle pendant qu’il en est encore temps, car tu sais que je vais à Dresde dans le but d’apprendre l’allemand et la vie…

  • Et toi! que fais-tu? Deviens-tu un peintre émérite, fais-tu des tableaux pour l’enchère, ou t’en tiens-tu à l’art pour l’art? Lis-tu les poètes? cultives-tu les philosophes? Suis-tu la mode parisienne et deviens-tu flâneur? Ce serait bien possible et peut-être heureux pour toi, car la flänerie, cultivée dans de certaines limites, est un délassement nécessaire pour conserver à l’esprit toute sa verve, à l’imagi-

î nation toute sa fraicheur, à l’äme toute sa puissance, et

4 j’en fais l’expérience. À force d’être tendu, inquiet, travaillé, je perds tout ce que j’avais et je ne trouve pas ce que je

ne mes maîtres et mes amis GITE He & cherche. (1) Il ne faut abuser ni de son corps, ni de son ” esprit, ni de son cœur, sous peine de les étioler et de les du dr ur Tu vois que je prêche la distraction aujourd’hui, et c’est probablement parce que je n’en puis plus prendre. L’homme È a du penchant pour porter aux nues les biens qui lui Tu me demandais, mon cher Milliet, de te donner des . nouvelles de nos amis bellétriens. Je ne sais rien de dl Nicole, pas même son adresse. Doret a commencé sa N deuxième année de théologie. Rœhrich est pasteur à + h Stockholm, il touche un très beau traitement et jouit de 4 quatre mois de congé pendant la saison d’été. Et moi je suis ae toujours ton ancien et affectionné co-bellétrien, un vieil : “ ami, qui pense toujours avec plaisir à ces amusantes! LE soirées que tout concourait à rendre intéressantes et qui 14 sont déjà si loin de nous. — Écris-moi, ce sera une bonne ei .… J’ai visité la galerie de tableaux; tu sais combien il y É £ & a là de chefs-d’œuvre. J’y suis allé six ou sept fois. Je n’ai EF pas encore tout vu et tout ce que j’ai vu je ne l’ai pas ‘8 compris. Les Madones (Holbein, Raphaël, Murillo, ete…) EX me laissent froid; ce qui m’a le plus ému c’est une Madone 0 un saint Sébastien, un beau jeune homme nu et lié à un - ri arbre, qui meurt frappé au cœur, en tournant vers le ciel un 12 visage où la douleur fait si visiblement place à l’extase,que … : le spectateur se sent ému d’envie et de regret. De telles Do peintures me semblent faites plutôt pour les amateurs que AR pour les artistes. Il me semble que, si j’étais peintre et que . 1 je visitasse cette galerie, je briserais en sortant mon che- ; 4 valet et mes pinceaux. ÿ Je voudrais que tu fusses ici cependant pour disserter F avec moi sur tous ces tableaux et pour m’aider à les com- F (1) On remarquera dans toutes ces lettres les effets du surme- e à nage intellectuel rendu nécessaire par les examens. , À :

À prendre en me disant : Voilà où est la difficulté surmontée; ; là, ce n’est qu’un cliché, mais le trait de génie est ici. 1 $ De loin on ne peut guère causer peinture, encore moins F philosophie ou théologie. Tu me demandais cependant le fl sujet de ma thèse, le voici : la théorie de Calvin sur la D: Justification par la Foi. Connais-tu ces questions-là? Non. F4 Tant pis, ou tant mieux! ’ Peu importe d’ailleurs que tu saches un mot de théologie, à pourvu que tu saches ce que c’est que la Religion. Car | c’est là qu’est le salut de l’homme, de ce qui en nous est | éternel, de notre noblesse, de notre grandeur. La conversaM tion avec Dieu nous donne la vie éternelle. Cherchez l’Eternel et vous vivrez. J’ai prêché dimanche sur ce texte, { mais je ne puis te faire jouir du sermon, ce serait trop N long et, quand on est si loin l’un de l’autre, il faut savoir

Restreignons-nous donc, mais ne nous oublions pas. Donne-moi bientôt de tes nouvelles. Parle-moi de Nicole, et où qu’il soit, présente-lui mes amitiés.

47 3 ; Encore un poète et un philosophe. Quelques. fragments des lettres de Marc Doret suffiront pour faire connaître cet esprit aimable et enjoué, ce cœur excellent. La douceur et la bienveillance inaltérable de lheureux père d’une nombreuse et belle famille, la droiture de son jugement, la sagesse de ses conseils ont créé autour du vénéré pasteur une atmosphère d’un La lettre suivante nous révèle un sentiment tendre et R (1) Marc Doret a publié un excellent livre intitulé Les Convictions

mes maîtres et mes amis VOTE | C3ÈeR |

profond de la nature, qui me rappeile celui de saint | François d’Assise, et me séduit par ses affinités avec le

.. Eh oui! j’avais levé l’ancre pour Rheiïinfelden quandtu LE abordais à Genève. À Rheïinfelden on a pour cultiver son BE sens esthétique, 1° un orchestre dont je n’ai pas de mal à % dire, sauf qu’il abuse quelquefois du droit qu’ont les el orchestres de se faire entendre. 2° des constructions genre vieux-allemand, dont quelques-unes ne manquent pas de De a cachet, surtout grâce au grès rouge dont elles sont con- 5 struites, et qui leur donne très facilement un aspect monu- pr mental. Mais que l’Allemand est pédant! Là où une tourelle LU suflirait et formerait le plus joli décor, il aceumule les 4 pignons et les pointes et les poivrières et les créneaux, tout doit figurer : d’où des coins et des recoins, des parties L qui avancent sur toutes les faces, d’où un manque de grâce Le par manque de simplicité. C’est comme l’orchestre, beau- 1 Éd coup de jolis motifs, mais trop. 3° Une nature douce, VUE. très douce qui contraste avec la dureté de l’architecture. Fe Il semble qu’on ait voulu corriger la douceur de la pre- QE mière par les angles de l’autre. 4 ci

Un grand cirque fermé de collines boisées, bois de hêtres, FAR quelques-uns de sapins, mais rares, sur lesquels la lumière # ie du matin et le soleil rasant du soir produisent les pius È D: beaux effets. — Ce Sont des velours profonds, chauds, de EE: tons variés et toujours riches, avec les taches noires des à 4 dessous et les stries des troncs blancs sur les verts; des sa amoncellements, des moutonnements de verts dorés, à la F À fois massifs et légers. La moitié nord du cirque est badoïse, |.” l’autre est suisse. Entre les deux coule le Rhin « tranquille fe 4 et fort », comme dit l’autre. — Pardon, je crois que Boileau : U, 4 dit « tranquille et fier » — tant pis! j’aime mieux ma & 4 variante. Une belle nappe d’eau qui s’écoule sans effort, É tantôt unie comme un lac, tantôt légèrement bouillonnante, 4 18 quand le fond est rocailleux… et toujours chantante, comme » les pèlerins se rendant aux sanctuaires. À ! :4

C’est grand, c’est calme, c’est fort; on ne se lasse pas de S | #

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_ regarder passer et d’écouter chanter. El l’on fait toutes

  • sortes deréflexions conscientes ou inconscientes, que domine à _ une impression particulière, celle de l’entrainement. — On cu lPéprouve en face des glaciers. Ces masses énormes qui 4 dissimulent la vie, mais la laissent entrevoir, écrasent et F4 absorbent. On n’est rien devant elles; plus on se mesure à be: leur taille, plus on se sent disparaître, et comme, après } tout, on se dit qu’on vient de ces forces cachées, qu’on est f ; terre et rocher et eau, qu’on rentrera un jour dans ces S éléments, on y retourne par avance, on se laisse happer, ; __ … étourdir, entrainer; on rentre dans ce qu’on appelle le sein pu _ de la nature; on s’y enfonce avec une jouissance intime de se dire qu’on est pourtant autre chose, puisque l’on sait 4 qu’on est absorbé, qu’on se laisse volontairement dévorer : F et que bientôt on en reviendra. Î Si Pascal avait accompagné de Saussure au Mont Blane, : . il aurait recueilli des impressions de ce genre et en aurait É conclu à la valeur spirituelle de l’homme : « Une montagne À peut Vavaler, mais il sait qu’il est avalé. » Seulement, ce d sentiment est tout au fond. On le laisse dans une demi- « inconscience pour éprouver mieux le sentiment rare de la , jouissance contradictoire de l’absorption par la matière. s C’est comme un plaisir de dilettantisme matérialiste très E À C’est ce qu’on éprouve aussi devant le Rhin. Il faut en … être près, il faut en sentir le souffle; il vous entraine. Les é -…. Allemands ont exprimé cela par des poésies idylliques qui le défigurent. Loreley est une caricature. Cest autre chose : c’est encore une absorption dans le monde matériel ; | - mais il y a cette différence entre cette absorption et celle de la montagne, que cette dernière écrase et assomme, et à que l’autre entraine et vivifie. Ce mouvement excite au | mouvement; un mouvement sans but, il est vrai, surtout sans précision, mais un mouvement. On a des besoins de À penser, on rêve de recueillir ses impressions et de com- | prendre le langage inarticulé du fleuve. La montagne vous ‘ } entraîne et vous endort, le fleuve vous entraine et vous fait vivre. : Comprends-tu ? Je te parle peut-être suisse allemand. Que

mes maîtres et mes amis DEA veux-tu ? Chacun parle son langage et les bons | n’en méprisent aucun, pas même celui des singes, FA

Tu sauras du moins l’influence du Rhin sur ton vieux camarade, et tu apprendras, je pense, avec plaisir, que sa matérialisation n’a jamais été que passagère. Il en est toujours revenu fort heureux de n’être ni une montagne,

Les frères Darier sont restés au nombre de mes amis 5 les plus chers. L’aîné, Charles, alla faire ses études d’architecte à l’École des Beaux-Arts de Paris, et Albert me précéda d’un an à l’atelier Gleyre. Grâce à lui je ne

. fus enduit ni de bleu de Prusse, ni de vermillon, conformément à la spirituelle tradition qui se perpétue d’âge 41 en âge chez nos méchants singes.

Albert est né peintre; il manifesta dès son enfance de ñ remarquables dispositions. Gleyre l’aimait beaucoup, » À parce qu’il devinait en lui un véritable artiste. Ces dons Î ï naturels, aucune étude ne saurait les remplacer. Albert !

a toujours eu l’œil et la main d’un maître. — C’est aussi Ê de leurs parents que les frères Darier avaient hérité, ; avec le goût et le talent artistiques, un autre don pré- À cieux et rare, une extrême bonté. à

.… Je n’ai qu’à me féliciter d’être entré chez M. Gleyre et ’ j’espère que bientôt tu viendras grossir le nombre de ses Ï élèves. Notre digne patron est un homme sérieux, conscien-

(r) Ces pages étaient déjà chez l’imprimeur quand la mort m’a : enlevé ce cher ami. { | 4

di cieux, sévère dans sa critique et peu encourageant, mais À c’est, je crois, une qualité pour un professeur et, sur ce 4 point, tu penseras comme moi. Il est très artiste et son F - enseignement n’a rien.de routinier. Quant à l’atelier, ce à sont les élèves qui le font marcher ; l’un d’eux, le massier, | s’occupe des finances, des modèles, des achats deplâtres, etc. À Les rapins sont turbulents, cependant les travailleurs sont . respectés et le nombre en est assez grand. Je ne saurais que 4 _ encourager dans ton dessein d’entrer dans cet atelier et cela d’autant plus que je ne suis point désintéressé dans l’exécution de ce projet. M. Gleyre réclame de ses élèves un dessin serré et consciencieux, mais il n’est point tyran4 nique et laisse chacun libre dans ses idées et dans ses A actions. Voici quelques sujets de compositions qu’il nous a É F donnés : Le banquet de Platon. — Thémistocle : « Frappe & mais écoute. » — Joseph et madame Putiphar. — Ruth et 3 Booz. J’ai fait le concours des places à l’École des BeauxArts, mais je n’ose espérer d’être reçu, car le nombre des concurrents est grand (300) et le nombre des acceptés n’est que’de 89. On dit que les recommandations ne sont pas
] inutiles pour obtenir le succès. L’examen consiste en un dessin d’après le modèle vivant, fait en 12 heures. Nous 4 avions pour modèle un nomméMayenberger qui a posé pour un des trois Suisses de Lugardon, celui du milieu, je crois. Dis-moi ce que tu fais et parle-moi des élèves de l’Aca- » démie du soir, de Galetty, de Badel, de Piguet, Furet, etc… Je vois quelquefois Plissonnier qui t’envoie ses bonnes amitiés ainsi qu’aux sus-dits de l’Académie. Parle-moi de Belles-Lettres, de Nicole, Doret, Mathey, ete… — J’ai reçu des nouvelles de Richard; il est rédacteur d’un nouveau journal, le Charivari provincial, et me demande à grands cris une chronique charge des Beaux-Arts. C’est toujours : laimable railleur que nous connaissons. .… Tu me fais plusieurs questions sur la vie d’un rapin à Paris, je vais Le répondre : En été il n’y a modèle à l’atelier

mes maîtres et mes amis ARE 2 que de 7 heures à midi. Le travail à l’École a lieu de 4 heures à 6 heures. Vers 11 heures nous prenons une + 3 demi-heure pour déjeuner, les uns à l’atelier, les autres chez le marchand de vin du coin, où pour 13 sous nous faisons bombance. J’ai quelques bons amis que je te ferai connaître et en particulier mon compatriote Hirschy (de la + Chaux de Fonds), que tu apprécieras, je l’espère, c’est un 2 des bons travailleurs de l’atelier. Je me réjouis beaucoup, | cher ami, de te voir des nôtres. La rentrée est au mois de : septembre; si tu veux m’attendre, je serai là pour te patronner. Dans le cas où tu voudrais entrer de suite à Vatelier, voici les conditions pécuniaires : 30 francs pour la masse; trois mois payables à l’avance à 10 francs — 30, total, 60 francs. De plus, il est d’usage de payer une bienvenue que l’on boit à l’atelier, vin chaud, punch, bière, etc., 4 tu recevras en entrant ton petit contingent de charges; J elles ne sont pas lourdes à porter ; avec un peu d’esprit et de complaisance, on s’en tire. Lorsqu’on te demandera de à chanter, n’hésite pas, ceux qui font les récalcitrants s’attirent de nombreuses brimades. Ne t’effarouche pas non plus du cynisme, il est le même dans tous les ateliers, c’est leur ‘ seul vilain côté; on y fait de fameuses études de mœurs et ÿ de caractère, mais on finit par sy habituer. Malgré les É apparences, les ateliers ne laissent pas d’être une très F. bonne école. Je me félicite chaque jour d’être entré chez | M. Gleyre et j’espère que toi aussi tu n’auras jamais à t’en | repentir. Plissonnier m’a chargé de te transmettre ses bonnes amitiés. Il a remporté la première médaille d’ana- . tomie à l’École des Beaux-Arts. Lorsque, en 1866, je passai par Genève pour me rendre à Florence j’écrivais à ma mère : J’ai été reçu, comme toujours, de la façon la plus cordiale par la famille Darier. Je me sentais entouré d’une atmosphère de bienveillance qui fait grand bien au cœur. Albert et Charles m’ont mené aux bords du Rhône et nous nous sommes baignés dans une sorte de salle de bains naturelle,

d formée par le fleuve bleu, si pur, sous les ombrages d’arbres centenaires, dont les rameaux retombent dans ‘l’eau. Je ne connais rien de plus ravissant que ces campagnes ver- Ë doyantes, ces collines si pittoresquement accidentées et l cette mystérieuse retraite, ce petit golfe si bien fermé, où nul œil humain ne semble avoir pénétré jamais. C’est une nature choisie, d’une majesté antique. A chaque pas on découvre des paysages de haut style; les dieux de la Grèce se trouveraient là comme chez eux, et mes deux amis complétaient l’illusion. Ils semblaient descendus de la frise du Paxthénon. Je m’attendais à voir surgir des taillis quelque nymphe effarouchée ou curieuse. On voudrait passer là sa

à Le lecteur connaît déjà Jules Nicole, mon meilleur 4: ami. L’étudiant si finement moqueur est devenu un maître dans les études grecques. A maintes reprises il a fait preuve d’une érudition profonde et d’une singulière _ perspicacité dans linterprétation de textes parfois cruellement mutilés, dont il a su deviner et révéler le :

  • haut intérêt. Ces heureuses « trouvailles » de manu4 scrits n’arrivent qu’aux chercheurs solidement armés. Ÿ Maintenant que ses nombreux et importants travaux ont assuré à mon ami une renommée durable parmi les hellénistes et les philologues, l’intérêt sera d’autant plus vif de suivre à ses débuts cette belle carrière de A côté de jugements pénétrants et personnels sur des | œuvres de littérature et d’art, ses lettres témoignent d’une rare délicatesse de conscience, et racontent des luttes morales dont le haut exemple mérite d’être

mes maîtres et mes amis SAT .. Comme beaucoup de jeunes gens très travailleurs, 4 mon ami éprouva, à la suite de ses examens, les déplo- À rables effets physiques du surmenage intellectuel. « ) 4

Voici un mois bientôt que tu m’as quitté. Je préparais alors mes examens, quand le mauvais sang, dont les sciences 5 m’approvisionnaient, se mit à sortir avec une énergie surprenante. Je ne laissai pas d’en être excessivement affaibli. Défendu à moi de toucher les livres. Enfin je meurs d’ennui È par ordonnance du médecin. C’est la bête qu’il faut soigner, V3 c’est elle qui règne. Je suis une véritable machine mesurant 4 l’espace qui sépare les repas.

Ta lettre m’a fait le plus grand plaisir, même aux endroïts +} où iu me dépeins ta triste position, car ils augmentent ; l’estime que j’avais pour toi. Une âme noble comme la tienne … 4 doit souffrir de ce perpétuel contact avec de pareilles gens. L Que Dieu veuille, comme je l’en prie pour toi et pour moi, F nous conserver toujours jeunes, toujours vivants, aimant ce qui est beau. Moi aussi j’ai à craindre le milieu où je me trou- “$L 20 verai bientôt si, selon toute probabilité, c’est en Russie que je dois m’engloutir. ;

u Comment ferai-je loin de mon pays, de l’influence salutaire 1 demande pas assez souvent. ;

Ainsi que tu l’as éprouvé, je m’occupe de mon départ comme si c’était un autre qui dût s’en aller : j’écris, je ré- : ponds, je cours, c’est pour moi l’affaire la plus importante “ de ma vie, celle qui m’inquiète le plus, qui m’empêche de dormir, mais on dirait toul à fait que c’est du dévouement. ‘4 Viendra aussi pour moi l’heure où je verrai fuir mon pays, les montagnesique je n’ai jamais quitiées… à

Cher ami, j’ai trouvé, j’ai trouvé! Je pars à la fin de ce ; mois pour l’Allemagne. Tout est au-delà de mes plus auda- 104 cieuses espérances. Mon élève n’est pas un de ces bambins LA

  • desept ans auxquels on me proposait de remémorer l’alphabet, c’est un jeune homme de quinze ans, un compagnon | . d’études et d’idées. Je vais en Allemagne; c’est une bien L grande bénédiction, car après avoir eu ce beau pays en | perspective pendant toutes mes études, il m’était bien dur d’y renoncer pour des motifs pécuniaires. De plus, quand j’aurai passé deux ou trois années à préparer mon élève, je le suivrai à l’Université. Je suis tellement heureux que je n’en dors pas, n’ayant plus de rêves à faire. La secousse a mème été un peu forte et j’en suis tout ébranlé; mais les É maladies de bonheur guérissent très vite. Écoute, s’il te plaît, mon histoire : On demandait pour l’Allemagne un jeune gouverneur. La É mère de l’élève était à Lausanne. Un ami parle de moi et | jeudi matin je reçois une dépêche télégraphique : « M°° X… vous aitend, venez. » — Courroucé de cette sommation, je me demandais s’il était digne d’un futur instituteur d’obéir |: Qué ainsi aux ordres des gens. Ma mère répondit oui, et son \g avis prévalut. Bientôt, ou mieux enfin, sous la protection d’un théologien qui avait donné de moi les premières inforA mations, je me présente à l’hôtel Gibbor et à M°° X… } Je vois une personne en grand noir, d’une figure très | agréable, et parlant le teuton avec une rapidité embarras- | sante. L’étudiant théologien se charge du rôle d’interprète. | J’oubliais de te dire qu’à mon entrée, ma grande jeunesse, ÿ mon visage imberbe et tout effrayé excitèrent chez la dame | . un sourire, très franc il est vrai, mais peu encourageant. | J’exhibe mes diplômes. Elle passe beaucoup trop vite sur | toutes ces belles sciences, me disant que du reste, si j’avais pour désagréable telle ou telle branche de l’enseignement, £ elle donnerait à son fils des maîtres particuliers. Elle explique, elle demande; enfin les conditions pécuniaires arrivent. Elle propose 1.500 francs; je refuse net. L’étudiant 1 surpris oublie que ce sont mes intérêts qu’il soutient; il plaide la cause de la dame, et voilà commencée une charmante comédie : Mais, Monsieur, à votre àge, dit-il, je suis | parti pour moins, et j’avais ma mère à soutenir, ete…— Je pris courage et je répondis : « Monsieur, je ne suis pas obligé de partir, je puis attendre chez moi, et si Madame maintient

mes maîtres et mes amis % ‘4 ses propositions, je répondrai d’emblée que je ne puis les accepter. » — Après cet excès de courage, désolé de $ refuser pour ce misérable argent une place qui me convenait 4 si bien, je! laissai mon théologien et la dame délibérer 2 ensemble ét je ne compris plus du tout leur allemand. Enfin, A jé vois mon Monsieur tourner vers moi un visage rayonnant ‘4 et la dame répond qu’elle acceptait mes conditions. Ma fermeté’ lui avait plu. Pense, pense un peu à ma surprise et à mon bonheur! La dame m’a plu infiniment; ses idées sont si élevées pour une personne de haute classe ; {car ce sont de grands personnages). Elle me disait que son $ fils, sachant déjà qu’il serait riche et très en vue, regardait È comme ses inférieurs les pauvres et les simples citoyens : 114 « Je désire beaucoup que l’instituteur combatte cette dispo- -# sition, » — Je crois que de ce côté-là, elle a bien trouvé son É homme. À

Ta dernière lettre, je V’assure, a été une bien grande joie 4 pour moi,un vrai rayon de soleil. Je me représentais si bien à toute la scène : le sourire de la dame en voyant ta figure si À jeune, et ton embarras, et ton théologien se retournant si comiquement contre toi, et ta fermeté qui m’étonne et que ‘4 j’admire. Je suivais toutes tes impressions. Va, j’étais aussi | heureux que toi, et quand je t’ai vu délivré de tes inquié- _ tudes, moi aussi j’ai respiré et crié : enfin! — Un vieux ‘ deux grandes joies dans ma vie : apprendre et enseigner,
enseigner surtout. » Il avait raison, c’est là une belle mission, un noble but. Une seule chose m’inquiète encore; c’est » 0 ion élève lui-même. Parle-moi de lui, quand tu l’auras bien ; vu, fais-le moi connaître. Je suis sûr qu’il t’aimera, et alors 4 tu pourras le diriger à ton gré. Tu lui feras aimer l’étude, e tu élèveras ses idées… Je vois déjà accompli tout le bien que ! tu vas faire, J

  • J’aime beaucoup ton étonnement républicain de trouver des idées élevées chez de grands personnages. Il ne faut È pourtant pas juger d’avance la moralité des gens avec un | parti pris exclusif, et de ce que les fortunes médiocres sont plus favorisées, en faire une sorte d’arisiocratie, dont cette supériorité serait le privilège. Nous ne devons pas plus mépriser les grands que les petits, J’estime qu’un jugement droit et de beaux sentiments peuvent se rencontrer dans toutes les classes, dans celles où l’homme doit lutter contre la pauvreté ou même contre l’opulence.

Faurais eu grand plaisir à bouquiner un peu sur les quais, | àtonintention, (1) mais tu m’excuseras si je ne le fais pas de | suite. Les examens de l’École des Beaux-Arts commence-

à ront lundigt dureront toute la semaine. Quand je dis examens, je me trompe, c’est bien pire, c’est un concours de places. Il ne suffit pas de dessiner passablement, il faut faire

< mieux que les autres; on a à lutter contre un adversaire inconnu ; aussi je compte peu sur la réussite.

Quant à l’atelier Gleyre, ma première impression n’a pas

: changé : mon dégoût est toujours le même etmon isolement aussi triste. Je n’ai pas encore trouvé quelqu’un avec qui parler deux minutes sérieusement, ou même simplement et naturellement. Ce sont des blagues à jet continu et si bêtes! Je les plains, ils sont si tristes sous leur gaieté factice et forcée; ils ont un si vilain rire, une expression si bestiale,

À quand ils entendent une sale plaisanterie. Lorsqu’un mo-

dèle vient se montrer, on se croirait dans un marché d’es-

claves; on admire comme ça a des tons fins, comme c’est

joli de couleur, on croirait qu’il s’agit d’une nature morte.

Pas un n’a l’air de s’apercevoir qu’il a sous les yeux un être

humain dégradé et avili par la misère, pas un n’éprouve le moindre sentiment de pitié.

| La semaine dernière, nous avions pour modèle une petite

fille de onze ans. Quelle éducation pour une enfant que ce

milieu de rapins pervers! Il n’y a pas bien longtemps

venait se montrer une pauvre fille en haïllons, gauche et

() En ce temps-là les bibliophiles trouvaient encore quelques

| 31

mes maîtres et mes amis CL ie rougissante, réduite par la faim à ce triste métier, Hier, elle “M est revenue en grande toilette, riant d’un rire effronté, .4:18) sachant déjà répondre à tout. Quinze jours avaient suffi À 4 pour amener en elle cette transformation. D | Chez ces créatures qui inspirent toutes un égal dégoût, on . 4 s’étonne de constater une sorte de hiérarchie dans le vice : 4 une habituée de tel bal public croirait déroger si elle fré- + quentait celle qui danse dans tel autre bastringue. C’est la f
boue qui méprise le fumier. à Voilà le milieu dans lequel je suis forcé de passer ma vie. ï à Ce qui me désespère encore, c’est qu’avec un amour pas- (4 sionné pour mon art, j’ai le sentiment bien profond de ma mé- 4 diocrité. Je comprends assez les grands maîtres pour avoir le 4 désir de les suivre de loin, mais je ne fais que m’épuiser par, une tension continuelle. Et pourtant ce n’est point par ambition; la gloire ne me tente pas plus que toi. Le sort des peintres illustres n’a rien d’enviable. Je suis toujours indigné quand je vois le public dans un musée : il passe ke indifférent, sans respect, dédaigneux, gouailleur même, en re face de cette toile sur laquelle l’artiste a pleuré, sur laquelle He ‘il a consumé sa vie, dans ces heures d’inspiration brûlante NN qui souvent l’ont tué. Le fou! Il a médité longtemps, il a #0 travaillé, il a souffert… tout cela pour voir sa douleur : É . collée contre un mur et bafouée du premier venu. Je ne puis 3 e croire que le jugement de la postérité le touche. L’espoir *:) 0 qu’on finira peut-être un jour par lui rendre justice a dû vi être bien peu de chose auprès du témoignage de sa con- 4 science. Qu’importe aujourd’hui à Homère qu’on discute ses À œuvres et qu’on nie même son existence ? (x) HE cuper uniquement, comme je le fais, du développement de ï mon esprit; heureux toi qui peux tout ensemble élever ton . âme et cultiver l’âme d’autrui ! 1 Je t’en prie, ne m’abandonne pas dans mon affreux isole- i ment. Je ne respire plus dans cette atmosphère souillée de ; vice. (2) Vois-tu, je le sens bien, j’ai laissé mon cœur à (1) Je croyais alors à un auteur unique des poèmes homériques. { jt (2) Cette impression me semble aujourd’hui très exagérée. ps

1 Genève. C’est là que j’ai vécu ces douces années où j’étais

là heureux et où j’avais si bien conscience de mon bonheur ;

ni -_c’est là que je vis encore par la pensée. (1) Ici, je passe en silence, sans rien voir, distrait, écoutant une voix inté-

; rieure qui me parle de toi, de mes amis, de ce pays beau comme un rêve, de millesouvenirs aussi purs que les eaux de ton beau lac. À Genève, dans ce milieu honnête et bon, en face de ces neiges éternelles, de cette nature vierge, de cette ville encore sainte, on respire un air béni. Cette main du Dieu

_ que tu adores, nous la sentions qui s’étendait sur nous,

douce et paternelle. Lei, le ciel est vide et désolé. Dieu a.

détourné sa face. Tu disais vrai, je ne suis pas heureux.

È Là où j’aurais besoin d’une foi. vive pour me soutenir,

; _ qu’est-ce que de vagues tendances spiritualistes, un sy-

stème ébauché, appuyé seulement sur une raison dont je sens toute la faiblesse. Tu le sais, cher ami, je ne suis ni - .

un athée ni un impie, je crois aussi fermement en Dieu

De qu’en ma propre existence, mais la nature de ce Dieu

\ m’échappe; ses rapports avec le monde, je crois les sentir “ vaguement qui nous enveloppent, mais tout cela dans une obscurité profonde. C’est une espérance et non une certi5 tude, ni une foi. Cet Esprit inconnu devant lequel ma raison doit s’incliner, c’est à peine si j’ose dire que je l’aime,

_ à peine si j’ose le prier. (2) Pardon, cher ami, si je réponds si mal à la joie que tu

k m’apportes. Je sais que tu prends part à mon angoisse comme je fais à ton bonheur, et dans l’état douloureux où je suis, c’est déjà un réconfort d’être plaint.

Bien qu’il dût gagner sa vie, Jules Nicole n’accepta pas la première place qui lui fut offerte. Les avantages : (1) On voit par leurs lettres quels amis j’avais quittés.

(2) Lorsque mes croyances spiritualistes se modifièrent, dans un sens moins anthropomorphique, cette évolution constitua lévénement le plus grave de ma vie. (Voir mes Remarques sur la Monadologie)

mes maîtres et mes anus Mn pécuniaires comptaient peu dans sa décision. Il ne sera pas inutile de montrer à quels sentiments délicats il Yi) ù obéissait, car ce sont là des exemples qu’on peut qu souhaiter de voir plus souvent suivis. FS. Mon ami m’écrivait le 19 septembre 1863 : .… Cette place que j’avais obtenue et qui faisait mon si 1 à grand bonheur, cher ami, elle s’en est allée. ï 14 J’étais revenu à Genève, enchanté de madame X… Mes D parents voulaient savoir au juste les qualités de ma future à famille, et moi je trouvais toutes ces précautions inutiles, à

  • et leur disais : Ah! vous n’avez pas vu la dame! — Ah! si vous aviez vu la dame !

‘ Sais-tu ce que ces recherches ont amené d’abord, et ce L que toutes mes informations ont irréparablement confirmé? Monsieur X… est fermier de trois casinos célèbres. Telle est l’origine de sa grande fortune et des charités sans 4 nombre qu’il répand autour de lui, car nos correspondants de. rendent hommage à son excellent cœur. Ce que j’avais à 30 faire, tu le sais aussi bien que je l’ai su. Sans hésiter un 3 4 seul instant, j’ai composé mon refus. Je ne puis te dire ce # 4 que j’ai souffert. Plusieurs personnes comprenaient peu ma à délicatesse! Elles alléguaient une raison spécieuse. N’y Re avait-il pas là une noble tâche à remplir : un jeune homme, rY dangereusement exposé, à garantir des tentations ? Mais Nr ‘4 le précepteur d’un enfant doit pouvoir lui dire: Voici qui 1 est bien, voici qui est mal, sans jamais risquer de porter ; atteinte à son respect pour ses parents, et tu m’avoueras 1 que cette liberté ne m’aurait pas été donnée. 3

J’ai recommencé mes recherches. Une princesse russe m’a . Ù demandé; je suis allé la voir. Elle aussi a été étonnée de ma jeunesse, mais au lieu d’un franc et bon sourire, e’était la | défiance, le soupçon. Comme toutes les personnes qui se 4 mettent au-dessus des simples honnêtes gens, elle avait s cette curiosité impérieuse, cette manière si déplaisante de + à pénétrer dans votre famille et votre vie. Les conditions ÿ #4 pécuniaires sont très avantageuses, mais ce n’est pas pour 1: 10 moi la grande affaire. Mon élève a dix ans et demi, c’est bien ce

À enfant, bien idiot. Il se peut que j’accepte et que j’essaie É quelques mois (elle passe l’hiver en Suisse), au bout desf quels toute la principauté retournera en Russie et moi à À + Genève, où je continuerai à chercher. Je suis à mon aise avec toi. Pour ces affreuses démarches, je ne puis venir à bout d’un mauvais petit billet, sans effacer six fois ces phrases aussi bêtes que polies, et voici que je bavarde quatre pages de suite, presque sans une rature. Je vois que je n’ai parlé que de moi. Dans une autre lettre, nous causerons de tes affaires que je n’oublie jamais.

  • Je répondrai quelque chose à tes idées très erronées sur ; ; l’histoire, et sur la poésie que tu lui opposes. En finissant, : je te dirai un mot de Belles-Lettres. Elle a eu sa fête de Froissard jeudi passé. X… présidait au banquet. Comme « 4 il a le malheur de toujours faire, il a mis du vinaigre dans les choses, si bien que le grand Z.., d’Iéna, s’est battu avec lui. De là vitres et tables cassées, chemises déchirées, le tout pour l’édification de Zofingiens (1) pré- } sents à la scène et de cinq jeunes membres remplis ‘ jusqu’alors d’un zèle brülant. |

Jules Nicole accepta une place de précepteur en Espagne. Il m’écrivait de Madrid le 29 janvier, puis le : .… Je demandais un jour à l’un de mes élèves : Qu’arrivat-il à Jésus-Christ six semaines après sa Résurrection? — Il y eut un profond silence et de grandes méditations. Enfin le plus intelligent des deux me répondit : « Le | déluge. » — Tels sont les enfants que j’ai à instruire. Tu comprendras, cher ami, si ma journée est prise et s’il doit me rester beaucoup de temps pour ma correspondance, même celle qui m’est le plus chère. Enfin c’est aujourd’hui (1) Étudiants de la Société de Zofingue.

iQ Ines: maires et Mmes \amus PEN ONE | dimanche, jour de repos; j’ai promené mes élèves et je. du) puis m’occuper un peu de moi, pendant qu’ils jouent à “Na cache-cache. (N. Fe L’aîné a seize ans, le cadet quatorze) Me voici donc\ à trois cents lieues de mon beau pays, à | quatre cents des universités allemandes. Mais tout est pour le mieux : Je sens à ma fatigue d’esprit qu’aller tout de suite en Allemagne commencer de fortes études aurait été la ruine de ma santé. Mieux vaut passer d’abord quelque 4 temps chez les Espagnols. Je m’y reposerai, et je prendrai 3 d’ici mon élan pour l’Allemagne. À Et puis la position élevée de la famille où je suis, me permettra de connaître une foule de choses que je n’aurais è jamais pu même entrevoir. J’observerai de près une classe ; de gens, la noblesse, qu’il est bon de connaître à qui aime 6 l’histoire et la philosophie, puisque ce sont ces gens qui ont gouverné le monde pendant si longtemps, et qui sont encore les maîtres dans bien des pays.
Madrid où nous vivons est une grande ville insignifiante, | la moins espagnole et la moins originale de toutes. Il y a bien quelques ressources, université même, mais je ne possède pas encore assez l’espagnol pour fréquenter les cours, 4 je puis du moins profiter de ceci — une des plus magnüfiques galeries du monde! Les Raphaël, les Murillo, les Vélasquez, composent presque toute la collection. Un seul . j des tableaux qui se trouvent là ferait la gloire d’un autre musée. En contemplant, les larmes aux yeux, le Spasme de sainte Cécile, j’ai bien pensé à toi, aux jouissances que tu aurais, aux délicieux moments que j’ai passés devant tes belles gravures. Que ces moments de jeunesse et de 4 beauté sont loin! Je suis à présent plongé dans cette À affreuse vie pratique. Où sont ces longues soirées où nous composions, où nous faisions des critiques littéraires et ‘4 historiques, sur Louis XI « précurseur de la Révolution ‘ française », où nous fabriquions des passages de vieux - chroniqueurs, en mettant de la naïveté dans notre ortho- 1 graphe? Et ces lectures d’Homère, à tout moment interrompues par un silence d’admiration, ou bien encore par £ \ des commentaires très éloignés du texte, et qui nous rame- TR

h naient à la Société de Belles-Lettres, aux intrigues électorales et à la chasse au candidat. Quelquefois ne comprenant pas bien le grec, nous imaginions un sens ei nous faisions :dire à Homère des choses magnifiques. Quel génie! disionsnous, et quels étaient nos rires, quand la traduction latine nous montrait notre erreur!

J’espère que tu m’écriras. Tu ne peux te figurer combien j’ai soif d’amitié, de souvenirs, de poésie. Fais mes amitiés aux Darier. Adieu, mon cher ami, pense toutes les fois que

tu pourras à y .… Le comte d’A…, grand-père de mes élèves étant mort, ! tous les projets d’un prompt retour en Suisse et d’une petite station à Paris sont renversés. Il faut que je dise adieu aux ! magnifiques Vélasquez, Murillo et Rubens qui étaient rassemblés ici : ils vont être inventoriés et vendus. Du reste { ces trésors n’étaient guère appréciés de leurs maîtres; j’en- Ê tendais souvent évaluer ces peintures et dire qu’elles repré- < sentaient des millions. Les plus belles même avaient été mises en des réduits où la lumière du jour ne pénétrait pas, et pour admirer le plus beau Rubens de la maison, je devais prendre une, bougie. Tu me demandes mon avis sur l’école espagnole. Étant . un profane, je te présenterai mes jugements avec toute . espèce de réserve et d’humilité. Je te dirai que Murillo me semble un plus grand peintre qu’à toi. Dans plusieurs de ses tableaux il y a, il est vrai, une désagréable tendance à l’effet; quelques-unes de ses vierges ont de petites manières, mais dans ses chefs-d’œuvyre, lorsqu’il est inspiré, il montre une grâce, une pureté et une hardiesse admirables. Et quelle couleur! Le Musée possède une peinture de ce maître qui m’a surtout frappé et à laquelle je pensais en parlant j de pureté, de hardiesse et de grâce. C’est un vieux moine agenouillé qui a une vision : La Vierge descend du ciel avec l’Enfant Jésus; elle montre au religieux le sein nu qui a nourri le Fils de Dieu. | Quant à Vélasquez, le musée renferme une foule de ses

mes maîtres et mes amis SR à portraits équestres de princes et de grands personnages - espagnols; Philippe IV et Charles II enfant ont été peints ! par lui plusieurs fois. Tu sais que ces rois étaient de pauvres É sires, laids et bêtes. Eh bien, l’admirable peintre a suù leur r arracher le peu d’âme et d’idée qu’ils avaient; de sorte que leurs figures, tout en étant, dit-on, très ressemblantes, ont de l’expression et de la beauté. Dans une collection de nains difformes, Vélasquez déploie un extrême réalisme. Il y a. également le comte duc d’Olivarez regardé comme son chefd’œuvre. Mes visites au musée sont rares et ne me profitent pas beaucoup, obligé que je suis de trainer toujours avec moi mes deux enfants terribles qui bâillent et frappent du pied devant chaque belle chose où je m’arrête un peu.

Malgré cela je me suis bien longtemps arrêté au Spasme de Sainte Cécile, celui des Raphaëls que je comprends le mieux. Le Christ est à genoux sous sa croix; il tend le bras gauche vers la terre, comme pour soutenir son corps; ce bras, cette main étendus expriment une douleur, un acca- 4 blement immenses. La tête couronnée d’épines et sanglante se tourne avec effort du côté des femmes qui Font accompagné. Sur cette figure, que la douleur physique contracte, on lit la pensée du Christ dans toute sa divinité : à ce moment affreux, Jésus ne pense pas à lui, son âme ne souffre pas pour lui, il ne pleure pas sur lui, il ne plaint que ces pauvres femmes qui vont être enveloppées dans la C vengeance de Dieu; il souffre des châtiments que ses meurtriers vont s’attirer : « Filles de Jérusalem, ne pleurez point ; sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. » Et sainte Cécile, comme elle comprend l’amour infini du Maître, comme elle s’élance vers Lui, comme elle le plaint, comme elle l’aime! Enfin tout cela est si vrai, si beau, si vivani, que je ne pouvais plus croire que je n’avais devant moi qu’une toile, et non pas la réalité même. Pardonne-moi ce long bavardage; je n’ai personne à qui faire part de mes impressions, et puis il me semble que je suis encore au beau temps où, après les séances (de la Société de Belles-Lettres) nous faisions passer et repasser sur les ponts, sur les quais, le fil d’une interminable et

Bien souvent, cher ami, j’envie ton sort. Quelle vocation

  • est la tienne! Tu vis constamment dans le beau, dans l’art, tu n’as pas besoin comme moi de sortir de toi-même et de

3 tes occupations pour admirer, pour jouir, pour t’élever. Tu continues là-bas ces années d’études nobles et de poésie qui sont finies pour moi. Tu as conservé toute ta fraîcheur d’imagination, toute ta facilité, et en lisant dans ta dernière

l lettre ce charmant endroit où tu parles des vieilles cruches de Nola, tes amies, je me retrouvais à Belles-Lettres, écoutant et admirant les compositions de Paul Milliet. Tandis que moi, cher ami, si tu savais quelle prosaïque et animale existence je mène avec mes deux enfants! Enfin, mon esprit, mon intelligence sont tellement à l’état de repos que je grossis et que je prends du ventre. Il y a des moments où, m’arrêtant sur le chemin de la vie, pour regarder ces deux bambins qui sont toujours à ma suite pour écouter les sages conseils que je leur donne, il me semble que je

ÿ J’ai eu pourtant, il y a deux mois, quelques heures de joie et de poésie. Nous avons été voir l’Escurial le VendrediSaint. Je connaissais l’Escurial par la géographie, par

. l’histoire et surtout par ce vers de Ruy-Blas : Seul dans l’Escurial parmiiles morts qu’il foule.

L’Escurial est adossé à la Sierra de Guadarrama qui forme ) un demi-cercie et qui est à cet endroit d’une effrayante aridité. Pas un arbre, pas un buisson, rien que le roc nu et gris, tranchant sur la profonde limpidité du ciel. Autour de l’Escurial est un petit village! formé surtout par les dépendances du palais. Plus bas est un autre village bâti dans un pays marécageux et désolé par les fièvres. Plus loin c’est l’immense plaine de Castille. Une place blanche annonce Madrid et son palais dans le lointain.

Quant à l’édifice lui-même, je m’attendais à être saisi de” tristesse, et comme on ne doit jamais s’attendre au saisissement, l’effet fut manqué pour)moi. L’Escurial n’était ni aussi grand ni aussi triste que je l’avais espéré. d’entre par une série de galeries voûtées, et je me dirige vers l’église du monastère.

mes maîtres et mes amis AE EU | C’est alors que je revins peu à peu de mon désappointement. Ces grandes voûtes de granit massif, nues ougarnies F de sévères peintures4le batailles, préparent l’effet grandiose s que le temple devait me produire pour toujours. Non, de ma + A vie je n’oublierai cette magnificence. De massifs piliers j de granit s’élevant avec une puissance écrasante; au centre une coupole gigantesque, partout la simplicité, la gra- ; vité, la grandeur. Le maître-autel était voilé de noir; je vis seulement à sa droite et à sa gauche un groupe royal, représentant je ne sais quels souverains d’Espagne, assistant avec leur famille au service divin. Rien ne saurait dire ce qu’expriment ces statues. Il y avait là beaucoup de ñ monde venu au pèlerinage. Ces hommes et ces femmes A semblaient ridiculement petits dans cette grandeur; leurs . mouvements, leurs admirations, leur fourmillement profanaient tant de gravité. Seules les hautes statues de rois morts avaient assez de silence et de respect. L’église elle-même est très simple; à l’exception des belles fresques du plafond, tout est pierre nue. C’est le - temple le plus calviniste que j’aie vu. (Si Philippe II m’entendait !) — Au sortir du temple on nous conduisit, toujours par ces grandes voûtes, au Panthéon des rois. L’escalier F qui descend au caveau est en marbre, marches, voûtes, parois, tout a été bâti en magnifique marbre poli. On se dirait au milieu d’un rêve des Mille et une Nuits, avec la différence que ce n’est pas à de riants jardins, à une radieuse féerie que cet escalier conduit. Le Panthéon est très simple; il ressemble à tous les cimetières espagnols, c’est une salle ronde et voûütée, dont les parois sont garnies de niches en | étages. Dans chacune de ces niches est un cercueil de pierre: La plupart des cercueils portent des noms de rois en lettres noires. Charles-Quint, Philippe II, et tous les sou- È verains d’Espagne, sont placés d’après l’ordre de leurs peut déjà voir et toucher la place où elle sera. C’est pour cela quelle n’aime pas l’Escurial et qu’elle y séjourne le Avant d’être mis dans le caveau, le cadavre d’un roi d’Espagne est déposé au pourrissoir. On appelle ainsi une

: grille qu’un fort courant d’eau lave intarissablement et où le corps mort reste, jusqu’à ce que toutes les chairs aient été enlevées. Les os blanchis sont alors portés au Panthéon. Nous avons passé devant une galerie d’où l’on peut entendre cette eau couler.

Ces visites au temple, au Panthéon, m’avaient enfin produit la vraie impression. Je trouvais l’Escurial étonnamment triste et grand. Philippe II a pu être content de son asile; il n’y a rien à faire là pour un homme que prier. Telle était cette impression chez moi que lorsque, en parcourant de nouvelles galeries, je vis par des fenêtres ouvertes une cour éclairée du soleil, je fus étonné et presque indigné de cette

Après avoir donné un coup d’œil aux sept mille reliques de saints que l’on a eu la patience de compter, nous fûmes reconduits à l’église pour visiter le chœur. Il est très élevé au-dessus de la nef. Tout au fond, on montre encore le siège

ÿ où Philippe II venait tous les jours s’asseoir. C’est là qu’il

À était, quand on vint lui annoncer que sa flotte avait été

4 coulée à fond par les Anglais, la flotte sur laquelle il

\ comptait pour anéantir la puissance de l’Angleterre. Quel souvenir ! Quel moment j’ai passé là, moi qui ai toujours

| tant aimé l’histoire! Il était donc là, le sombre roi, écoutant le chant des moines retentir sous les voûtes immenses de l’Escurial. Là, il poursuivait son rêve, il voyait l’Angleterre et sa reine hérétique écrasées par sa flotte, puis la France conquise à son tour, enfin l’Europe entière devenant l’em- | pire des rois d’Espagne. Il exterminait l’hérésie, établissait partout l’Inquisition et les supplices. Le monde entier devenait un Escurial, aussi religieux, aussi grave, aussi triste que ce temple de granit où le chant des moines retentissait. Philippe II songeait ainsi, et pourtant sa figure n’exprimait rien de la joie austère que son âme éprouvait. Au dossier du siège royal était une petite porte qu’on n’ouvrait que pour annoncer au monarque les nouvelles importantes. Le chant des moines et le rêve du roi continuaient, quand cette porte s’ouvrit et qu’une voix basse vint dire à Philippe II :

« L’invincible Armada est détruite. »

Pardonne-moi, cher ami, cette longue histoire, Mais

mes maîtres et mes amis quand je suis revenu de l’Escurial, l’imagination remplie de ; tristesse et de grandeur, j’ai jeté pêle-mêle sur le papier ces . impressions que je t’envoie, car c’est là le seul moment de joie vraiment poétique, de grand bonheur que j’aie passé Mes deux enfants aussi me donnent toute la joie qu’ils 1 peuvent; je n’ai jamais vu d’enfants aussi arriérés, ni conçu tâche aussi diflicile que leur éducation, mais je n’ai jamais , eu non plus d’élèves aussi bons, aussi aimants. .… L’espagnol que j’étudie me sera utile dans ma carrière philologique. Je lis Don Quichotte et l’Histoire de Toreno (1) qui a bien son mérite… Mai:, mon cher, toute cette littérature 1 qu’est-elle auprès de notre Homère, auprès de nos Grecs ?(2) { — Quelle admirable étude du cœur humain ! dira-t-on. Aujourd’hui tout est science, livres de science, manuels du cœur humain. Aussi m”est-il bien souvent arrivé, le ; soir, au moment où, par raison, je travaillais sur un livre à espagnol, de me lever sous prétexte de chercher un mot dans un dictionnaire, et de prendre à la place ou mon Homère ou mon Xénophon. Ah! si nous étions nés en Grèce, si j’avais été à la bataille de Marathon ! Si j’avais vu les tragédies de Sophocle ! Mais non, je m’appelle Nicoie, je 1 porte un chapeau noir, un frac les dimanches, et j’enseigne le système décimal à deux bambins tondus à la malcontent. 4

.. À peine de retour à Genève, je me suis lancé dans la Ÿ politique. J’étais de ce cortège d’électeurs qui, — tu en as N (1) Toreno, né en 1786, mort en 1843, défendit son pays contre les Français en 1808; député aux Cortès en 1811, il proposa de supprimer les ordres monastiques et l’Inquisition. Exilé à plusieurs reprises, il vint résider à Paris. En 1834, il fut nommé ministre des finances par la reine Christine, puis Président du Conseil. IL supprima l’ordre des Jésuites, mais dut donner sa démission en 1835. Son Histoire de la Révolution d’Espagne a été traduite par (2) « Don Quichotte est autre chose que la poésie grecque, quelque chose qui n’est pas inférieur. » (Note de J. Nicole)

l entendu vaguement parler, — a été reçu à coups de fusil par des gens de Saint-Gervais. Ces détails t”ennuient probablement, mais moi qui venais d’un pays où l’on se meurt d’ennui, toute cette politique de Genève m’a paru de la vie. Mais cette vraie vie c’est de tes lettres que je l’attends : parle-moi d’art, de peinture, de tout ce que tu penses et de ce que tu entends; fais-moi jouir un peu de ce Paris si actif, si laborieux qui me donne tant d’envie. Il n’a pas peu contribué à me faire jurer de ne plus retourner en Espagne. : Je lis en ce moment Faust. Quelle poésie, et quelle étrange poésie ! Est-elle loin de notre Homère; est-ce tourmenté, angoissé et sombre! C’est la poésie du siècle, c’est la poésie de l’incrédulité. Oh, j’aime mieux la lumière, le repos et la foi. Dis-moi ce que tu en penses; dis-moi quels sont les endroits remarquables que tu vois dans tes lec5 tures, je les lirai, je te parlerai aussi des miens, et nous

continuerons, quoique bien éloignés, ces temps si heureux à où toutes mes idées et tous mes travaux portaient deux

Me sera-t-il donné d’aller vivre à Paris ? C’est trop beau pour être possible. (1)

.… Me voici de nouveau en Espagne pour une année. Mon cher ami, dans les premiers temps de ta vie d’atelier, lorsque tu étais sous l’impression du changement et que tu n’avais encore vu que les tristes côtés de ton entourage, tu me disais que mes lettres te faisaient du bien, et j’en suis heureux, parce qu’entre compliments. Maintenant c’est moi qui ai besoin que tu mentoures. Si tu savais comme tous nos beaux jours me reviennent. Te rappelles-tu cette matinée de printemps passée au bord du lac et dans les sentiers du magnifique

(1) Jules Nicole vint plus tard à Paris, et j’assistai à son examen de licence à la Sorbonne. Ses professeurs le nommèrent aussitôt répétiteur à l’Ecole des Hautes Etudes.

mes maîtres et mes amis CNP Ee IS AN coteau de Prégny ? Ce souvenir m’est revenu ces derniers il jours avec une force singulière. Nous repassions du Taeite | pour nos examens. Je vois parfaitement les deux hauts ! peupliers, tout près du lac; nous étions étendus sur l’herbe . . à leur ombre, lisant les sombres scènes du règne de Néron, ‘ et interrompant à chaque minute le triste chapitre pour admirer ces montagnes, ces eaux bleues, ce printemps, beau comme nous n’en verrons plus. Nous fùmes chassés de là par une vieille femme, personnification du temps, personne revêche que j’avais envie d’insulter. Nous sautâmes par- : dessus une grille. Oh oui, c’est bien vieux cette plainte que f l’on répète sur le temps qui s’en va, mais c’est cruellement ‘4 vrai. Il m’arrive même, quand je pense au bonheur éternel 4 qui nous attend, de me demander si ces jours passés nous seront rendus. Sans eux, j’ai peine à concevoir le bonheur. : Si tu savais, cher ami, quel rayon de joie et de poésie entre dans ma vieille âme d’instituteur, (1) quand on m’ap- à . porte une lettre des miens! J’oublie mes élèves, j’oublie mes règles de grammaire, j’oublie tous les ennuis d’une vie déjà soucieuse, je deviens meilleur. Écris-moi souvent ; . quand tu n’auras pas le temps de faire une lettre, envoie- : moi une page de ton écriture, un de ces travaux que tu À conserves dans une certaine caisse à manuscrits. Tout ce | qui me dira que tu penses à moi, que le temps ne nous a pas séparés, sera reçu avec bonheur. C’est une si affreuse chose que de voir disparaître notre vie d’autrefois; on sent ; tellement qu’on marche vers la mort, et la mort, a dit Jésus-Christ, est le roi des épouvantements. (2) ; Pardonne-moi, cher ami, cette lettre lugubre, mais entre amis, on doit se montrer l’un à l’autre tel qu’on est. Dans ta prochaine lettre tu me parleras de toi, tu me parleras de peinture et de nos chers Grecs. Nos chers Grecs, je les délaisse bien un peu; c’étaient des hommes libres, et je suis (1) I avait vingt et un ans. (2) Mon ami devait trouver le remède à ces tristes pensées : le mariage et la famille, en perpétuant la vie, font oublier la fin de l’être individuel. Le célibat doit être compté au nombre des causes principales de l’hypocondrie.

’ un nègre; je ne me sens pas digne d’eux. Oh! si je demeu- (9 rais à Paris, si nous pouvions reprendre le soir notre

Homère, chant II de l’Odyssée, où nous en sommes restés la dernière fois ; il me semblerait avoir encore dix-neuf ans.

.… Je ne sais pas encore ce que je deviendrai. J’ai envoyé solennellement ma démission à Madrid, et je suis ici me reposant, attendant la fortune dans mon lit. Sera-ce en Russie que j’irai, ou bien à Philadelphie avec notre ami le ministre Balavoine, ou bien retournerai-je en Espagne? tirer la valeur.

J’ai acheté dernièrement une belle édition de l’Odyssée, j’espère que nous ferons le chant II.

É Hier a été signé un contrat qui me lie auprès d’une

î famille russe… en qualité de précepteur. J’irai d’abord en

à Autriche, à Ischl, où. mes nouveaux élèves m”attendent.

1 De là, la grande locomotive du Destin me conduira jusqu’à

Au moment de m’éloigner tellement et pour bien iongtemps peut-être, tu comprends si je désire te voir et lavoir. Viens donc, cher ami, le plus tôt possible, si tu veux que nous finissions le deuxième chant. Je pense que tu m’accompagneras un peu, au moins jusqu’à Munich, où il y a de si

A bientôt n’est-ce pas?

Nous fimes en effet ensemble le voyage jusqu’à Munich, où mon ami vint me reprendre à son retour d’Ischl. J’admirai à loisir les marbres d’Egine, la belle collection de vases grecs, les chefs-d’œuvre de la Pinacothèque et de la Glyptothèque.

mes maîtres et mes amis PA) .… J’ai dans une jolie chambre ceux de mes Grecs, f Romains et Espagnols dont je n’ai pu décidément pas me h séparer; et pourtant il me semble, quand je les fais causer, À qu’ils ne sont plus les mêmes. Il n’y a que le vieil Homère, trop vieux pour jamais changer, qui me fait toujours le | même effet. Je faisais lire l’autre jour à mes élèves l’histoire du Cyclope et j’y ai trouvé une chose qui m’avait échappé : « Le Cyclope vivait loin des hommes, il pratiquait liniquité dans sa solitude. » Ce sont là des hauteurs qu’il ne faut pas s’amuser à mesurer. Et les adieux d’Hector et < d’Andromaque! (Quand je pense qu’une dame vient de me demander ce que je trouvais de plus intéressant dans ces anciens livres que dans ceux d’à présent)! En lisant toute cette scène, ne trouves-tu pas que l’âme s’agrandit, que le sentiment de l’existence éternelle des esprits vous vient ! avec une force irrésistible, et que dans de pareils moments on fait bon marché de tous les doutes? Et pourtant dans Hector, dans Andromaque se faisant 1 leurs adieux, il y a une douleur sans, espérance.
Mon ami pose excellemment le grand problème. F. Même en dehors de la perpétuité de la race, les pensées | se transmettent de génération en génération; l’esprit circule à travers le temps, comme à travers l’espace. Mais la personnalité de l’homme avec ses amours et ses haines, avec ses tristesses et ses joies, ne peut survivre à la destruction du corps. C’est là ce que les Grecs avaient deviné. Sérieusement, n’exagères-tu pas la part, que je crois très grande, du sujet? (Je te parle comme Balavoine, lors des fameuses discussions sur l’objectif). Ne crois-tu pas que

; cette fièvre, cette exaspération que tu décris si bien, doivent fatiguer et à la longue tuer l’imagination? crois-tu enfin _ qu’il faille faire de tels efforts au devant des idées, et qu’il ne soit pas plus sage de ne pas tant s’agiter, ce qui les effraie, et de les laisser paisiblement venir? — Je me rappelle que Rousseau dit dans une de ses lettres qu’horriblement échauftfé et fatigué par cette poursuite acharnée des idées, il avait résolu de l’abandonner, et que, par exemple dans ses promenades, au lieu d’aller demander aux montagnes,aux prairies, aux arbres, ce qu’ils voulaient

À dire, il laissait tous ces objets faire sur lui leur impression

| toute passive, toute calme et toute fraîche.

Et puis, il me semble que tu exagères aussi ce qui peut te manquer, tu ne seras jamais une pauvre grenouille, et je ne me vois pas du tout tallant chercher dans une ?

Et puis tu parles de goût blasé, de poussière de nos sou-

  • venirs; tu regrettes nos tableaux de jeunesse ; en te lisant, je regardais autour de moi pour voir mes petits-fils.

Non, moi aussi j’ai cru que j’étais blasé, mais je crois

\ que la seule chose qui puisse blaser un jeune homme, c’est la connaissance pratique du mal.

7 Ainsi j’ai déjà vu, de mes propres yeux vu, d’horribles choses, mais tout cela ne m’a pas fait plus d’impression qu’un rêve ridicule, et je me trouve aussi naïf que lorsque je ne voulais pas X… à la Société de BellesLettres, parce qu’il allait très souvent au café, sans demander la permission à son oncle.

Me voici de retour dans mes quartiers d’hiver, à cinq cents lieues de Paris et sans aucune espérance probable d’y revenir avant longtemps. Tout le monde autour de moi est allé à l’Exposition, ou se dépêche d’y courir ; tout le monde é en parle avec ravissement, et moi seul je reste en Russie… è Nous sommes bien loin du temps où nos familles étaient toutes les deux au complet et séparées l’une de l’autre par la seule largeur du lac. Il y a des moments où je me demande si c’est bien possible,

.. mes maîtres et mes amis Pate Tiens, l’autre jour je feuilletais un vieux portefeuille que je m’obstine à porter et à user malgré les rieurs ; un vieux $ portefeuille où j’entasse depuis sept ans toutes sortes de choses, et que j’ai entamé de tous les côtés à la fois, sans regarder si c’était par en haut ou par en bas. Il y a là des comptes, des notes de linge, des maximes et des pensées remarquables, souvenir du temps où nous en faisions collection, des mots à chercher dans le dictionnaire, des ÿ adresses, un horaire du Collège de France et de la Sorbonne, enfin rien ne s’y trouve pas. Voilà qu’en tournant le : cinquième feuillet, je lis l’inscription suivante : h 11. » Et tout notre joli voyage s’est retracé, si net, si détaillé devant mes yeux que je me suis trouvé transplanté bien loin de cet affreux village de Smela où la scène se passait. Te rappelles-tu notre course effrénée à trayers Munich, et notre transport d’admiration en sortant du Î fameux tunnel avant Lausanne? Les voyages que je fais à présent ne ressemblent guère à celui-là; le beau pays et le Ÿ cher ami ne sont plus là, et je ne suis plus le même. J’aurais besoin d’aller un peu à Paris, sans quoi je serai bientôt aussi usé que mon portefeuille. Tés lettres me font grand bien et la vie vraiment vivante que tu mènes me fait envie : Comment trouves-tu le moyen de voir et d’entendre tant de choses? L’Exposition, les galeries, le Théâtre-Français et surtout les cours? Tout cela me passe bien loin du nez, comme nous disons à Genève. Les. noms des professeurs que tu as eu le plaisir d’entendre ne : me sont pas inconnus. J’ai lu de M. Janet plusieurs articles dans la Revue des Deux Mondes, et de M. Caro un livre, l’Zdée de Dieu, qui m’a beaucoup intéressé et plu. Mais autre chose est de lire un livre, autre chose d’entendre un C’est ce que j’éprouve encore pour Hernani. Je suis sûr que si j’avais été avec toi le voir jouer au ThéâtreFrançais, (1) j’aurais su apprécier cette œuvre qui est après (1) Par Sarah-Bernhardt et Mounet-Sully, jeunes tous les deux alors.

| tout celle d’un grand poète, mais la lecture ne m’a pas ému : la pièce me paraît froide et les personnages manquer tout à fait de personnalité. Ils déclament, ils disent de très beaux vers, mais je me les représente tous avec la même figure et le même son de voix. C’est un reproche que j’ai souvent entendu faire au théâtre de Victor Hugo, et en y É réfléchissant ce reproche me paraît fondé. (1)

Nous espérions passer ensemble cet hiver à Rome. Le principal motif qui m’a retenu ici, c’est l’éducation de ma sœur; elle montre pour le dessin des dispositions remarquables et je suis naturellement son professeur. En outre, elle vient de prendre une grave résolution, celle d’étudier le semble injuste que les femmes soient privées d’un des plus grands plaisirs de l’esprit : lire Homère dans le texte. Tu . me trouveras bien hardi de vouloir enseigner ce que je ne j sais guère moi-même. Donne-moi quelques directions, toi qui as déjà l’expérience de l’enseignement. Sans croire | possible d’apprendre en peu de temps le grec et le latin, il me semble qu’on pourrait abréger un peu les longues années d’études arides et ennuyeuses qu’on passe au collège. Je suis quelques cours à la Sorbonne et au Collège de France. Quel dommage qu’il soit si diflicile d’être jeune et érudit! Nos vieux professeurs étendent un voile épais de pédantisme entre les poètes et nous. M. Rossignol explique les Bacchantes et M. Egger prête à Andromaque des grâces académiques bien démodées. Néanmoins, leurs cours m”intéressent et j’ai beaucoup à y gagner. — M. Ch. Lévèque ( ») A la scène, de grands artistes ajoutent aux personnages créés par le poète cette personnalité qui, à la lecture, leur manque un

mes maîtres et mes amis A

est une sorte de Trissotin doublé de Vadius, au débit *: parole d’un sourire fin et d’un clignement d’yeux plein de ‘ sous-entendus. Je tâche de ne pas le regarder; il faudrait presque aussi ne pas l’entendre. Malgré cela, il a du savoir y et le sujet qu’il traite est intéressant, il explique quelques à fragments des philosophes grecs.

Le cours de M. Alfred Maury sur les origines et les migrations des races qui ont peuplé l’Europe est fait avec une grande clarté. Il parvient à distinguer ce que l’on sait de ce “a que l’on ignore, il fait le triage dans les hypothèses et les x met chacune à son rang. Ses leçons sur les Etrusques m’ont À vivement intéressé. Je les comparais à la vaste érudition | confuse de M. Longchamp, à ce monceau formidable de matériaux entassés pêle-mêle qui ne laissent dans lesprit que des notions vagues. !

Je lis le manuel d’archéologie d’Otfried Muller. Voilà du moins le monument admirable d’une science qui se posséde. Malheureusement je le lis dans une traduction, la plus mauvaise qu’on puisse voir. Le traître qui l’a écrite ne savait ni l’allemand, ni le français, ni le grec, ni l’archéo- 4

Je ne t’ai parlé que de l’emploi de mes moments perdus. ” C’est seulement entre deux coups de pinceau que j’attrape en courant une leçon par-ci par-là. Je n’exposerai pas encore cette année. J’aime tellement les études désintéressées que je passerais volontiers ma vie dans les musées et les écoles. Je vois autour de moi mes camarades, tant jeunes aiglons que jeunes oies, essayer leurs ailes, non sans quelque gaucherie, ni sans quelques chutes… Mais j’aurais mauvaise grâce à critiquer ceux qui travaillent, moi qui me contente du rôle commode de donneur d’avis.

Ton frère me dit que tu es triste et découragé. L’hiver à Saint-Pétersbourg ne doit pas être gai. Pour moi, quand le ciel est gris, je vois les choses couleur du temps et je désespère de la peinture. Elle m’apparaît avec la sculpture et l’architecture comme trois vieilles édentées, à la tête branlante, qui rabächent d’une voix éteinte les souvenirs de leur jeunesse. Accablées sous le poids de leur propre

histoire, elles ont perdu toute liberté d’allure, et n’ont plus la force de digérer leur érudition. — Heureusement un rayon de soleil suffit pour dissiper ces vapeurs mélancoliques. 1

Je ne voudrais pas te quitter sans te dire un mot d’une représentation de Don Juan au Français. Cela est beau au delà de toute expression. J’ai bien pensé à toi; quel plaisir nous aurions eu à échanger nos idées et nos impressions! La pièce est admirablement interprétée par Bressant-Don Juan, Régnier-Sganarelle et Coquelin-Pierrot. J’ai passé là une de ces soirées où l’on sent que l’on s’élève par l’admiration, l’on grandit, l’on devient meilleur. Quel poète que Molière! quelle amère tristesse dans son scepticisme, quelle misanthropie douloureuse sous cette gaîté pourtant si franche! Il a des pensées profondes, dignes de Pascal, des scènes dramatiques, dignes de Corneille, une fantaisie, digne d’Aristophane, une observation pénétrante de la vie, digne de Shakespeare. Et tout cela si fortement marqué à son empreinte personnelle! Quelle merveille! Il faudra qu’un jour ou lautre nous

sa lerve T e l’Anti quité et d

Comme mes amis Nicole, Doret, Balavoine et Rœhrich, Léonard Lugardon (1801-1884) était: un Genevois de la vieille roche. Ces nobles âmes ont la pureté des neiges éternelles qui couronnent les cimes des Alpes. Chez elles la religion est une armure, un vêtement rigide, mais c’est le vêtement de l’honneur, de la probité intransigeante, d’une conscience à la fois droite et haute.

Léonard Lugardon fut un véritable artiste. Il avait le culte de la beauté et savait faire partager à ses élèves sa fervente admiration pour les chefs-d’œuvre de l’Antiquité et de la Renaissance. À

Voici quelques notes sur l’enseignement de mon vénéré maître, je regrette que ma mémoire vieillissante

Quelle est la meilleure méthode pour l’enseignement du dessin ? Question bien controversée : les uns, fidèles

(:) Certaines considérations paraîtront peu! tre un peu trop techniques, mais la question des méthodes wenseignement est posée aujourd’hui et la discussion ne porte pas seulement sur le

mes maîtres et mes amis RATES à d’anciennes traditions, affirment l’hégémonie de la raison ; ils préconisent les mesures exactes, les contours précis, et demandent à une étude d’après nature d’être une copie scientifiquement fidèle.

D’autres, et au premier rang les novateurs améri- : cains, préfèrent au raisonnement l’intuition et le senti- L ment individuel, avec ses lacunes, ses exagérations, et ! à même ses erreurs, qu’ils acceptent résolument. Un À grand artiste, il est vrai, n’a pas à nous représenter les . choses telles qu’elles sont, — ce qui d’ailleurs est impossible, — mais telles qu’elles lui apparaissent à telle heure du jour, en telle saison de l’année, à lui, qui se état de santé. On le voit, nous sommes loin de la 4 recherche du Beau absolu. ;

Mais le respect de l’individualité de l’élève doit-il aller jusqu’à la négation de toute direction ? Lugardon ne le pensait pas. Un débutant commet des fautes; il faut les lui signaler; il faut lui apprendre à voir, à observer attentivement et méthodiquement la vérité. IL . ne conseillait pas de commencer par prendre des mesures, travail machinal qui n’exerce pas le coup s d’œil, qui refroidit l’impression et tend à la remplacer. ; Il vaut mieux contempler longuement le modèle, s’en imprégner, jusqu’à ce que son reflet laisse une trace indélébile dans le miroir cérébral. On essaie alors de projeter cette image sur le papier, on en trace légèrement la silhouette simplifiée, en s’attachant aux masses,

à l’ensemble, aux grands plans, aux aplombs, aux pro-

portions, et en :‘égligeant systématiquement les détails.

A quoi bon étudier un œil ou une bouche, si l’on n’est

pas encore certain de la place et des dimensions de la

11 tête? Si les grandes lignes sont exactes, les détails viendront d’eux-mêmes, ce sera un plaisir et presque

un jeu de compléter une indication déjà excellente. Quand la mise en place de l’ensemble a été soigneusement étudiée, on peut avoir recours aux mesures à é pour la vérifier. La science n’intervient que pour rectifier les erreurs du sentiment. On compare les largeurs avec les hauteurs, et toutes les divisions principales entre elles. Ces mesures, le professeur les indique, mais c’est l’élève lui-même qui doit les prendre. Tel maître “ pourrait avoir des prédilections contestables : l’un aimera la vigueur robuste et trapue des formes, l’autre les proportions élégantes et les têtes petites. L’élève a le droit de ne pas partager ces goûts, mais il acceptera docilement une correction qu’il aura lui-même reconnue

l nécessaire. S’il n’est pas égaré par le maniérisme ou

“ par l’orgueil, il se rendra à l’évidence.

‘ Quoi qu’on en dise aujourd’hui, le professeur peut } à rendre service à ses élèves en les avertissant des fautes

  • qu’às ont commises. Plus tard, si l’un d’eux devient un :

nouveau Michel-Ange, il aura le droit de plier la nature à ses conceptions grandioses ; il sculptera des figures telles que la Nuit, dont aucun modèle vivant ne pourrait reproduire l’attitude. Ces hardiesses ne sont permises qu’aux artistes de premier rang, le génie seul peut les faire accepter. Je sais bien que tout commençant s’imagine qu’il sera, qu’il est déjà un maître. Mais ce génie en puissance, qu’il sent bouillonner en lui, a besoin, pour se développer, de se soumettre encore quelque temps à une observation précise, à une étude naïve de la vérité. Les plus belles œuvres des grands idéalistes sont à base de réalisme.

0 4 13 4 mes maîtres et mes amis 5

Afin de donner à ses élèves une certaine sûreté de main, et pour les habituer à réfléchir avant de tracer une ligne, Lugardon nous faisait dessiner sur une feuille de papier collée sur une planche, à la façon des . architectes. Nous dessinions directement au crayon : noir ou à la sanguine, sans esquisse préalable au

Lugardon retouchait peu nos dessins, il préférait tracer en marge quelques traits qui, mieux que des ; paroles, expliquaient ses observations. J’ai gardé plus 4 d’une étude médiocre, pour conserver pieusement ces corrections du maître, croquis étonnamment expressifs, pleins de vie, d’ardeur passionnée, d’une admirable sûreté et d’un caractère saisissant.

S’agissait-il d’une étude peinte, Lugardon conseillait de procéder par touches franchement posées sur la toile et laissées intactes, en commençant par le ton le plus clair et le ton le plus foncé, reproduits, autant que À possible du premier coup, dans leur valeur exacte. IL avait horreur du fondu conventionnel, du blaireautage, qu’il appelait « un faux fini. » Cependant, lorsque l’étude était terminée, il tolérait par places quelques très légers coups de brosse sèche, pour faire disparaître le travail préparatoire, pour lier les tons et leur donner cet aspect d’unité que nous admirons dans la nature et chez la plupart des maîtres anciens.

L’école contemporaine préfère laisser voir le travail de l’ébauche. Souvent même l’artiste fait quelque peu parade de sa virtuosité; il a un coup de pinceau magistral, « à la Vélasquez », ou « à la Franz Hals »; à moins qu’il ne se perde dans les virgules ou dans un pointillé monotone et papillotant. Le public a raison de

à ne pas apprécier beaucoup ces tours de force. Les procédés très simples qui furent employés par les primitifs et aussi par Léonard, par Michel-Ange, Raphaël, Titien,. Corrège et bien d’autres, sont plus modestes et conservent peut-être quelque mérite, bien qu’aujourd’hui

Avec une rare conscience, Lugardon a fait d’admirables £opies. Il choisissait, parmi les chefs-d’œuvre, non pas ceux qui auraient pu développer ses défauts natifs, mais ceux qui étaient propres à compléter son éduca-

_ tion artistique. Peut-être a-t-il prolongé trop longtemps

ces études, alors que son talent déjà mûr lui permettait

. de créer des œuvres originales. Mais cet excès de

__ modestie est assurément un défaut devenu bien rare.

On dédaigne aujourd’hui les copies. Les jeunes artistes

ne semblent pas se douter du profit qu’ils retireraient

de ces études respectueuses, patientes et approfondies.

Ils se trompent ceux qui croient connaître un chef-

d’œuvre, parce qu’ils l’ont regardé pendant cinq minutes.

Ce coup d’œil rapide, jeté en passant, ne suffit pas.

L’impression reçue si vite est superficielle et fugitive.

_ Faire une esquisse de l’ensemble d’une composition, en

copier fidèlement un fragment, c’est demander conseil

à un grand maître, c’est converser avec lui, entrer dans son intimité. Quel bonheur et quelle joie!

Bien qu’élève de Gros, Lugardon ne pouvait pas échapper à l’influence de L. David. IL estimait avec R. Tôpfer, que le dessin, plus encore que la couleur et que la lumière, est un puissant moyen d’expression. (1)

(1) Gette opinion est discutable, mais l’exposition complète de ce problème nous mènerait trop loin.

mes maîtres et mes amis “our Fe

Une bonne méthode devrait avoir assez de souplesse |! pour varier selon les tempéraments individuels. On
peut remarquer que chaque artiste commence par ce ù qui lui semble le plus important. L’ébauche d’un coloriste ne ressemble en rien à celle d’un dessinateur, ni à celle d’un luministe, et les œuvres terminées conservent la trace de ce début. Elle révèle, en la soulignant, la sensation de chaque artiste dans ce qu’elle à de primesautier et ses préoccupations dominantes. La variété dans È l’ordre des recherches est ainsi une importante caracté- ristique de chaque école d’art. Si, bien souvent, les maîtres sont encore plus intéressants dans leurs croquis que dans leurs tableaux terminés, c’est parce qu’ils | nous révèlent leurs prédilections. L’analyse et l’étude patiente qui viendront compléter cette première impression n’y ajoutent pas grand chose d’essentiel.

Les dessins que Lugardon a exécutés d’après nature, sont fortement caractérisés, étonnamment vibrants et |

De tout temps la jeune école s’est montrée quelque peu injuste envers ses précurseurs. C’est l’éternelle histoire : Dans cinquante ans, les novateurs d’aujourd”hui seront vieux, et les jeunes de demain dédaigneront l’art démodé de la veille. Lorsque Lugardon débutait, à côté de Géricault, d’Overbeck, de Schnetz, de Léopold Robert, il se rangea résolument dans cette | école indépendante et sincère. Tout en respectant les traditions de science sérieuse et de gravité convaincue que David avait remises en honneur, il repoussait l”emphase théâtrale, la froideur figée du mauvais classicisme, ses formules servilement calquées sur les médiocres statues de la décadence romaine. Mais il ne se

{ laissa pas non plus entraîner aux violences désordon-

: nées, aux sentiments excessifs, ni à la recherche systé-

Ë matique des contrastes, dont les romantiques abusaient alors. Le retour à la nature, mais à une vérité choisie, la recherche du caractère conciliée avec celle de la beauté, tel fut le programme auquel Lugardon se rallia, et qu’il a toujours suivi.

Patriote ardent, il a raconté avec émotion les plus beaux traits de la légende et de l’histoire suisses. Il à cherché et il a su trouver dés modèles dont le caractère individuel était conforme à l’idée qu’il s’était formée de chacun de ses personnages. Il a créé ainsi des figures véritablement typiques, incarnant la race et les divers tempéraments, tout en conservant une vie intense. C’est par un choix intelligent que l’individuel peut ainsi s’élever au général, sans tomber dans de froides

  • abstractions. Les gestes de ses personnages sont toujours justes, simplement et puissamment expressifs. La … vive imagination de l’artiste et sa conviction profonde ressuscitent le passé. Chaque scène semble avoir été vue sur nature; l’œuvre s’impose, on ne l’oublie plus. Rien d’inutile ni de bizarrement archéologique dans les costumes. Les accessoires restent à leur place, sans détourner l’attention du drame qui se passe dans les
    âmes. Cette sobriété fait penser à nos belles tragédies françaises, où le lieu et le temps sont négligés, afin de mettre en valeur la seule analyse des passions humaines.

J’ajouterai encore quelques mots sur l’homme privé. Je voudrais dire la noblesse et l’élévation de son caractère, son inépuisable bonté, son enthousiasme pour les belles actions et les belles pensées. Quelle inaltérable bienveillance ! quel dévouement à ses convictions artis-

mes maîtres et mes amis PERS] tiques et religieuses, quelle abnégation! Près de Lugardon, à le voir, à l’entendre, on se sentait devenir meilleur. De temps en temps, il invitait ses élèves à passer chez lui la soirée; il feuilletait avec nous quelque beau recueil À de gravures, celles de Marc-Antoine, par exemple; alors ce vieillard perclus, cloué par la douleur à son fauteuil, oubliait un instant son grand âge et ses souffrances; son visage s’illuminait; il avait vingt ans. Ce n’étaient plus des estampes qu’il avait sous les yeux; les œuvres originales revivaient dans sa mémoire, avec leur fraîi- - cheur immortelle et leur triomphante beauté. Sa parole colorée nous les faisait deviner et entrevoir. Ce sont là des souvenirs inoubliables. L’enthousiasme ne s’enseigne pas, mais il s’allume au contact d’un grand esprit et d’un grand cœur. Semblable à ces flambeaux dont parle Lucrèce, il transmet la lumière et la vie de génération en génération. De telles causeries valent mieux que tous les préceptes et que tous les Je garde une profonde reconnaissance au noble artiste dont l’admiration communicative m’a enseigné le respect pieux des grands maîtres italiens de la Renaissance. Je souhaite que cette courte étude attire l’attention des amis des arts sur un maître presque ignoré en dehors de son pays, et dont la Suisse a le droit d’être fière. Lettres de J. L. Lugardon à Paul | J’ai été touché de votre bien aimable lettre et de tous les | sentiments affectueux que vous conservez pour moi. |

J’aurais voulu vous répondre plus tôt, mais voilà bientôt six semaines que je suis au lit, souffrant beaucoup. On me cautérise avec le fer rouge mon pauvre genou. C’est M. Binet qui me soigne. Qui sait combien de temps il me brûülera encore? Patience.

J’ai vu avec bien de la satisfaction que M. Gleyre avait

_ été content de ce que vous faites. Vous avez été reçu par mon ami M. Perrin (1) avec le bienveillant intérêt que vous méritez si bien. Je crois que cette relation sera pour vous bonne et précieuse à entretenir. Je vous prie de lui renouveler l’expression de ma sincère amitié. Vous aurez été voir le Louvre avec lui; cette visite faite avec un artiste d’un goût aussi pur sera pour vous et pour longtemps bien précieuse, car elle vous aura signalé les ouvrages plus particulièrement dignes de votre admiration et de vos

N’oubliez jamais que pour réussir dans l’art, il faut prendre la porte étroite. Le chemin large, brillant, facile, conduit à la perdition.

On me prête pour me distraire de mes longues journées È la jolie collection du Musée Napoléon de Filliol, 10 volumes avec de charmantes gravures, la plupart très finement exécutées. Les souvenirs que la vue de ces ouvrages a ravivés chez moi, m’ont été bien doux. Lesueur, Poussin, Raphaël y sont dans toute leur gloire. — Je me suis retrouvé en compagnie avec cette bonne société. Je vous félicite de ne plus être entouré de mauvais goùt comme nous le sommes ici. La peinture est devenue un commerce, une

Je joins à la présente une épreuve de mon portrait, parce que je pense que cela vous fera plaisir. Je vous prie de me rappeler au souvenir de vos parents et d’être, vous, mon cher ami, bien persuadé de l’intérêt vif et véritable que je prends à tout ce qui vous touche, à vos progrès dans l’art. Vous êtes si bien entouré que je suis bien sûr que vous réussirez, si vous êtes vigilant et attentif dans

(1) Le fidèle ami d’Orsel et l’auteur des peintures qui décorent une des chapelles de l’église Notre-Dame de Lorette.

.. mes maîtres et mes amis le choix de vos études. Voyez quelquefois M. Perrin, vous conseillera. ï

Adieu, mon cher élève, rappelez-vous quelquefois votre vieux professeur et croyez à son amitié constante.

P.-S. — Je croyais trouver encore un de mes portraits photographiés, on me les a tous pris. J’écris à M. Carrier,

21, passage de la Thuile, aux Batignolles, de vous en
envoyer un. M. Carrier, quoique un bon ami, a des idées tout autres que les nôtres en peinture, ainsi prenez garde : si vous le voyez. Mon cher Monsieur Milliet, 1

Voilà bien longtemps qu’une bonne et affectueuse lettre ‘4 attend une réponse. Mon silence vous aura expliqué le triste état où j’ai été tout l’hiver, toujours couché, et perdant le peu de forces qui me restaient…

J’ai lu avec bien de l’intérêt tout ce que vous me dites sur l’état des arts, sur les mesures militaires en honneur ac- . tuellement. Il est bien heureux que M. Ingres soit encore là ; ça arrête toujours les fougueux. Les réputations comme la sienne commandent le respect. L

Je viens de lire un ouvrage qui a été pour moi un sujet continuel de joie. (1) Je vous recommande de le lire le plus tôt possible et d’en parler à M. Perrin. Tàâchez de le faire lire à d’autres artistes, c’est une prédication des belles et sublimes théories de l’art trop méconnues. J’espère que vous aussi vous suivrez ces principes d’avenir, dans la recherche du beau. Cette étude est la source du bonheur.

Vous fuirez comme la peste les doctrines qui pullulent à | Paris. Le mal est séduisant. Les premiers pas que l’on y | fait ne s’aperçoivent pas… Vigilance continuelle. Réflexion. | Observation avant de faire travailler les doigts. Ce n’est pas d’abattre de l’ouvrage, d’entasser des études, d’être, ce que l’on préconise comme une preuve de génie, d’être un piocheur. Non. Ce terme est pour moi synonyme de /aiseur, ce qui est tout ce qu’il y a de plus triste.

(1) Alf. Tonnellé. Fragments sur l’Art et la Philosophie.

à Comparer les ouvrages des grands maîtres entre eux, pour les analyser, apprendre à les connaître. Rechercher la

  • bonne compagnie, pour un peintre qui aime son art, c’est se plaire avec les anciens, avec les ouvrages müris par l’étude du beau. Ces ouvrages se sentent de suite, parce qu’il y a toujours de l’ordre, de la sagesse dans les pensées; ce que l’on ne trouve pas chez les exécuteurs.

Voici, mon cher Milliet, une bien petite lettre. Forcé de

. m’arrêter par la fatigue que me cause la plume… Adieu, croyez-moi votre bien dévoué ami.

Encore quelques réflexions de mon maître :

La beauté, disait M. Lugardon, est répandue à profusion dans la nature. Chaque homme, chaque objet ayant son caractère particulier, a aussi sa beauté propre. Il n’y a point de genre inférieur en peinture : paysages, 3 marines, animaux, natures mortes, tout a son genre de

; Mais pour découvrir cette beauté, il ne sera pas inu-

tile d’étudier d’abord les grands maîtres. En copiant avec respect ieurs chefs-d’œuvre, vous arriverez à comprendre que, dans un tableau, ils n’ont pas exprimé seulement ce qu’ils avaient vu, ils y ont mis l’essence même de leur âme. Leur œuvre est le produit d’une vie entière d’études consciencieuses, faites par un homme
de génie. Vous comprendrez alors, et vous admirerez cette modestie avec laquelle ils ont caché, sous une facture simple et sans prétention, des trésors de science et de sentiment.

Je haïs la photographie, ajoutait-il, parce qu’elle est inepte et stupide. Elle passe sur les hommes et sur les choses le même niveau, rabaissant tout ce qu’il y a de noble et d’élevé dans l’être. À travers son miroir, la

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mes maîtres et mes amis nature semble laide, parce qu’elle supprime tout ce qui fait la véritable gloire de l’homme et son légitime orgueil. Avec une brutalité cynique, elle étale la verrue ; sur le front de l’homme illustre : Vous savez bien, un tel, le grand peintre, le poète sublime ? Eh bien, le voilà ! Il est comme ça! Le voilà ? dites-vous ; je vois à bien ses yeux, ou plutôt ses lunettes, son nez, son paletot, sa cravate; je vois bien l’animal, son corps, avec toutes les petites misères de l’âge, du moment; mais son génie ? Où est-il ? £:2 âme, sa poésie? Quoi, - rien de tout cela! Non, cette photographie n’est point un portrait; c’est une bestiale caricature. (1) ; Assurément l’artiste ne peut rien créer; une beauté ‘ purement idéale n’existe pas; c’est dans la réalité qu’il faut puiser les éléments qui la composent. Mais vous ne copierez pas au hasard, n’importe quoi, sous pré- texte que tout est beau dans la nature. Il y a du beau dans tout, mais vous ne reproduirez jamais cette beauté, si vous ne l’avez pas comprise et sentie. L’art n’est pas Ë création; il est choix.

Cette beauté, lorsque vous l’avez reconnue dans la nature, votré mémoire la conserve, la met à part, et lui fait subir le travail de l’imagination. Assimilée par le génie, elle se combine avec d’autres éléments qui la com- x plètent., et c’est seulement lorsqu’elle à été ainsi modifiée par l’élaboration de toutes les facultés d’une âme individuelle, qu’elle se trouve marquée du cachet d’une personnalité. Cette beauté est devenue l’idéal d’un peintre.

(1) La photographie à ses débuts semblait prétendre à remplacer l’art ému des maîtres par des procédés mécaniques et sans âme. Aujourd’hui certains photographes sont devenus de véritables artistes, manifestant leur goût par le choix des motifs et des effets de lumière, Quant aux verrues ou aux rides, ils ne les effacent que trop,

Je dois à l’obligeance de mademoiselle Danielle Plan la notice suivante, extraite d’un article qu’elle a publié dans le Schweizerisches Künstler-Lexikon (6° fascicule) :

Jean-Léonard Lugardon, né à Genève le 30 septembre 1807, fils d’un horloger d’une famille de protestants français réfugiés, fit ses premières études de peinture sous la direction de F. G. Reverdin. A l’âge de 19 ans, il entra à Paris dans l’atelier de Gros. Deux ans plus tard, à Florence, il rencontra Ingres, dont il devint l’ami. En 1826, il épousa à Genève mademoiselle Suzanne Paschoud, retourna avec elle en Italie, et se fixa à Rome. Sa femme étant morte en 1829, il revint à Genève avec ses deux enfants. De 1835 à 1837 il habita Paris, obtint quelques commandes pour le Musée de Versailles et seconda Alaux dans la restauration des fresques du palais de Fontainebleau (une partie de la salle de François I“). De retour à Genève, il y professa pendant huit années comme directeur de l’École de la figure. Il forma de nombreux élèves et mourut à Genève le

Parmi ses œuvres principales nous citerons : La Délivrance de Bonivard par les Bernois. 1824 (musée de Genève). — Prise du château de Rossberg. 1827 (au docteur Cordès). — Le Serment du Grütli. 1836 (exposé à Paris. — Musée de Genève).— Agar dans le désert (à mademoiselle A. Colladon). ral). — Arnold de Melchtal. 1841 (musée de Genève). — Le Christ expirant sur la croix. 1843 (église de Gex), — Ruth

mes maîtres et mes amis RAT et Booz (à M. Dufour, banquier à Paris). — Calvin refuse la Cène aux Libertins. — Portraits de madame Bernard,

. de W. A. Tôpfer, de R. Tôpfer, de M. Schenker-Scheener, ;

Pour Versailles, quelques portraits historiques dont à Louis XIII (d’après Philippe de Champagne), et un tableau . de bataille : La Prise de la dunette de Saint-Laurent, épisode du siège d’Anvers.

Lugardon a fait de très belles copies. Le musée de S Genève possède Le Triomphe de la Vertu, d’après le pastel du Corrège au Louvre, et M. Étienne Duval une réduction de l’Antiope. ÿ

l:3 1 der tiens Gleyre. — L’École des Beaux-Arts. — Taine. — M. Heuzey.— M. de Nieuwerkerke.

Avant la réorganisation de l’École des Beaux-Arts, l’atelier Gleyre était l’un des plus importants de Paris. Notre maître avait formé déjà de nombreux et brillants élèves, tels que Hamon et Gérôme dont le succès grandissait chaque année, et l’école néo-grecque avait choisi pour guide l’auteur de l’Æercule aux pieds

Peintres de genre, comme Toulmouche, Anker, Hirsch, etc., décorateurs de style, comme Monchablon et François Ehrmann, qui débutaient alors, tous s’aflirmaient comimne les défenseurs résolus des traditions classiques, d’un dessin précis, savant et correct, d’un goût sobre, et de cette facture consciencieuse qui dédaigne l’étalage de la virtuosité. (1)

(1) Mon ami Paul Baudouin, le rénovateur de la fresque en France, était alors comme moi un simple étudiant.

mes maîtres et mes amis RUE Dessinateur savant et poète plein de charme, Gleyre n’était ni un grand coloriste, ni un virtuose de la brosse;
mais il le savait et, chose rare, il admiraït chez les autres les qualités qu’il ne possédait pas. Modeste à l’excès, il n’imposait à personne ses préférences, encore moins ses procédés. Léonard, Corrège, Raphaël, Titien, Véronèse, Vélasquez, Rubens, Rembrandt, Franz Hals, ont eu chacun leur manière propre, répondant à des visions diverses et personnelles de la nature. Cela prouve qu’il y a plu- à sieurs façons de bien peindre. Gleyre le savait, tandis ; que beaucoup de nos jeunes tachistes et pointillistes semblent l’ignorer. | Ses tableaux n’échappèrent pas toujours complète- 4 ment à l’influence regrettable des doctrines qui avaient | été en honneur dans l’école de David. En cherchant | bien, on y retrouve même quelques traces de ces préjugés artistiques qui s’étalent si désagréablement dans les œuvres savamment banales de Bouguereau. Gleyre savait trouver le caractère individuel et l’exprimait | parfois avec vigueur, dans ses Romains passant sous le | Joug, par exemple, mais d’autres fois avec une certaine | timidité. (1) Sous ce rapport, ses conseils et ses leçons | valaient encore mieux que ses tableaux. | Les sujets d’esquisses qu’il nous proposait étaient choisis de préférence parmi ceux que la peinture peut À exprimer mieux que la littérature. | (:) Ses Bacchantes du Musée de Madrid ne diffèrent guère les 5 unes des autres que par la couleur des cheveux ; pas une n’a un
nez long ou court, pas une n’est grande ou petite, pas une grasse { . où maigre, et leurs mouvements sont un peu trop sagement |

É | « Les idées des peintres, disait:il, ce sont des formes | À et des couleurs. » — Je me souvenais de cette formule . profondément juste, lorsque, jouant un peu sur les mots, jh … j’ajoutais : « Pour un dessinateur, comme pour un } sculpteur, la forme c’est le fond. » — Ces théories MS n’empêchaient pas l’auteur des Jllusions perdues de , cacher souvent dans ses peintures quelque idée allégo- L L … rique-ou quelque symbole plein de poésie. _ Mélancolique, découragé et blasé, Gleyre avait trop ” étudié les grands maîtres pour n’être pas devenu un Lu juge au goût sévère. Il avait beaucoup d’esprit et du F plus fin, aussi nous tremblions un peu en lui appor- “ tant nos médiocres essais, et nous lui savions gré de .… l’effort qu’il devait faire pour ne pas se moquer de nous. je Sa bienveillance était d’ailleurs réelle et son jugepu … ment très sûr. Un coup d’œil lui suffisait pour découvrir Je point faible d’un projet de tableau, et il savait nous indiquer le remède. Ses conseils étaient excellents, _ principalement lorsqu’il s’agissait de l’arrangement des k lignes d’une composition, de la proportion et de la mise | en place des figures dans un paysage, de leur nombre | et de leurs dimensions dans une toile donnée, de la 1 vérité des gestes ou des attitudes pour l’expression l d’un sujet. En général, il nous parlait très bas, trop bas même; | sans doute pour ménager les jeunes amours-propres; il s’adressait à chacun en particulier et ne pérorait jamais. D’autres professeurs, comme M. Carolus Duran, par exemple, profitent au contraire de toute occasion pour | faire une leçon de théorie générale, et cette méthode, À moins modeste, est assurément plus profitable pour les

mes maîtres et mes amis. LE ‘4 Gleyre fut longtemps membre du jury du Salon où son opinion jouissait d’une grande autorité, parce que 4 son impartialité n’était jamais faussée par la camara- à derie ni par les recommandations. Son compatriote le 1 critique d’art Charles Clément devait une partie de sa ù célébrité à la sûreté de goût de son ami et à sa compé- ] tence exceptionnelle. Chaque année, les artistes expo- fl sants attendaient, non sans inquiétude, les jugements portés sur leurs œuvres par cet arbitre si bien informé: Gleyre ne voulait recevoir aucune rétribution de ses | élèves. Un désintéressement absolu faisait partie des traditions professées par les artistes d’autrefois. Nous avions donc choisi simplement un massier pour payer le loyer de notre atelier, le chauffage et les séances de modèles, au moyen de cotisations. Simodiques qu’elles fussent, nos dépenses semblaient déjà lourdes à quel- ; ques élèves; la fondation d’ateliers entièrement gratuits à l’École des Beaux-Arts amena de nombreuses désertions dans nos rangs.

Deux fois par an de très nombreux élèves se présen- à taient pour être admis à dessiner le soir des académies à l’École des Beaux-Arts. Les candidats étaient classés au moyen d’un concours et appelés chaque lundi pour le choix des places selon l’ordre de leur réception. Deux fois par semaine, nos dessins étaient corrigés par quelque membre de l’Institut, si vieux qu’il nous semblait dater de l’époque quaternaire. Ces maîtres, respectables pour les œuvres qu’ils avaient produites dans leur bon temps, étaient peu respectés. Leurs per74

ruques et leurs doctrines surannées excitaient la verve __ moqueuse des jéunes rapins.

Lorsque M. de Nieuwerkerke eut réorganisé l’École, nous tombâmes de Charybde en Scylla. Yvon, le peintre de batailles, fut chargé de nous former le goût. Singulier choix! Non pas que cet artiste manquät de talent, mais sa méthode était déplorable. A le croire, tous les

| modèles auraient eu huit têtes de haut ou à peu près. Il avait un tas de recettes et de formules, il enseignait ce que les peintres appellent le chic. Ces proportions

. académiques apprises d’avance sont la négation de

ë toute recherche et de toute sincérité. Cest un lit de

& Procuste; tout caractère individuel du modèle ou de

  • l’artiste disparaît, ou du moins s’atténue. Sous prétexte

É d’idéaliser le modèle, on l’allonge un peu s’il est trapu,

: on l’engraisse s’il est maigre. Étant donné Ésope, Thiers

ou Littré, le style académique consiste à rapprocher

leur image de celle d’un Apollon quelconque. Cette pré-

| tendue correction n’est que la banalité érigée en système. | Le modèle vivant posait pendant une semaine, et la

l salle regorgeait d’élèves. Puis, la semaine suivante,

“nous dessinions d’après les moulages de statues \

f antiques, et la salle restait à peu près vide. Je m’éton-

| naïs d’un goût si exclusif. Il ne me semblait pas qu’un

Ï grand effort d’imagination fût nécessaire pour consi-

k dérer les statues antiques comme vivantes aussi. Leur

| teint pâle, leurs cheveux blancs, leurs yeux d’aveugles ne m’empéchaient pas d’admirer la pureté des propor- | tions et la beauté de la race grecque. A travers leurs

l œuvres, les anciens maîtres nous parlent encore; il est

l facile de deviner ce qu’ils ont voulu dire, et un peu de

; complaisance suflit, pour qu’on en vienne à confondre

. mes maîtres et mes amis l’AS #0 leurs copies émues avec la nature elle-même qu’elles reproduisent si fidèlement. Le réalisme des grands artistes m’a toujours beaucoup frappé. ; Plus tard, à Rome, je me plaisais souvent à observer ” k les types des passants, et à constater leurs ressem- M blances incontestables avec les personnages dont les maîtres d’autrefois ont peint ou sculpté les portraits. Un vieux mendiant qui me demandait l’aumône, avait I gardé sur son visage bien construit la majesté des à anciens consuls. Ici, un marchand de poissons semblait à Plus d’une fois la Fornarina ou la Psyché de Raphaël sont venues poser dans mon atelier; et le soir dans mes promenades solitaires, j’apercevais parfois, assises dans l’ombre mystérieuse de quelque portique, ces femmes L tudes lasses et profondément attristées, sublimes dans É leur familiarité, qui poursuivent leur rêve douloureux dans les pendentifs de la Chapelle Sixtine. — Si les
transformistes ne se trompent pas, ils exagèrent peut- L être un peu; les hommes du moins ne semblent pas À avoir beaucoup changé. Depuis de longs siècles, ils ont conservé les mêmes traits, les mêmes passions, les mêmes vices, les mêmes angoisses et les mêmes douleurs. A l’École des Beaux-Arts, je suivis avec beaucoup d’intérêt les leçons d’anatomie et de perspective. Nous recevions seulement des notions élémentaires de ces deux sciences indispensables pour un peintre, et sans

} ÿ en avoir Jamais su bien long, j’obtins pourtant quelques médailles dans ce royaume des aveugles. J’ai toujours été étonné de voir que certains artistes de grand talent j ne savent pas surmonter leur répugnance pour ces études qui leur semblent arides; ils ont le plus grand tort. Dans la vaste salle de l”Hémicycle des Beaux-Arts, Taïne faisait alors devant un nombreux auditoire un | cours d’esthétique et d’histoire de l’art. Les vieux amateurs s’y pressaient en foule, mais avec la plupart de | mes camarades, j’estimais inutile de perdre mon temps à à écouter des anecdotes sur la vie intime des artistes, e ou même des théories contestables sur « l’influence du ÿ milieu » et sur « la faculté maîtresse ». Le moindre ? croquis d’après les maîtres nous semblait bien plus 4 instructif. Les théories de Taïine contiennent une part _ de vérité, dans ce qu’elles ont de banal, et une part …._ d’erreur, dans ce qu’elles ont d’exagéré. Ÿ Assurément on trouve dans ses livres de très brillantes . | descriptions d’œuvres d’art et même quelques jugements à la fois exacts et nouveaux sur les grands

  • maîtres. C’est que, bien probablement, ce jour-là Taïne | avait été inspiré par quelque artiste de ses amis. Malgré son talent d’écrivain, qui est de premier ordre, on devine, même dans ses meilleurs ouvrages, qu’il n’était pas connaisseur et qu’au fond l’art ne l’intéressait qu’à

(1) Psychologue profond, il aurait voulu analyser en détail le | processus de l’invention créatrice chez un maître et décrire les | phases d’une sorte d’embryogénie artistique. Baudry qu’il pressait ) | de questions indiscrètes, finit par lui répondre avec brusquerie : | « On aime bien à faire un enfant, mais on n’aime pas à raconter

publiquement comme on sy est pris. » La création artistique a en effet sa pudeur.

é mes maîtres et mes amis HU

M. Heuzey a contribué d’une manière bien plus eff- ” cace à la formation du goût public en France, en recti- J fiant les fausses conceptions qu’on se faisait avant lui de l’antiquité. pre

Ayant terminé depuis peu son séjour à l’École à d’Athènes, il nous revenait, joyeux du riche buiin qu’il E à rapportait de sa mission en Macédoine. Le gouverne- | 1 ment impérial, vexé peut-être par l’opposition des acadé- 4 | miciens, avait brutalement chassé de l’École des Beaux- É Arts les membres de l’Institut, et par réaction, une cabale politique avait sifflé le nouveau professeur, Viollet-le-Duc, malgré son talent supérieur. Les étudiants étaient alors dans un moment d’effervescence . et de turbulente folie. Avant chaque leçon, les trépi- 1 gnements et les cris d’animaux alternaient avec les | cantiques, c’était un vacarme épouvantable que les gardiens restaient impuissants à faire cesser. Cepen- j dant, à peine M. Heuzey était-il entré dans la salle, qu’un religieux silence se faisait instantanément. On eût entendu voler une mouche, quand le jeune et sympathique professeur, un peu timide au début,

Rien en lui ne rappelait l’acteur, ni même l’orateur. Il avait souvent recours à ses notes, mais il lisaït très bien, et dans ces leçons, si remplies d’idées élevées et de notions vraies, la perfection de la forme littéraire nous prêchait par l’exemple la simplicité sobre et l’élé- gante pureté du style attique.

Les nombreux élèves qui ont profité de l’enseigne-

. ment de M. Heuzey lui gardent une vive reconnaissance. j Chaque année c’est un vrai régal pour les artistes et ! _ pour les connaisseurs d’assister aux séances qu’il consacre à l’étude pratique des costumes anciens, assyriens, égyptiens, romains et surtout des costumes grecs, qu’il à sait draper sur le modèle vivant avec un art merveilleux. Grâce à ses voyages en Orient, et aussi à ses emplettes dans les expositions universelles, M. Heuzey a réuni une précieuse collection d’étoffes tissées à la ; main, dont les plis souples et fermes reproduisent, bien mieux que nos vulgaires et mollasses flanelles, les incomparables draperies de Phidias. ü Je me souviens d’une jeune Italienne, au profil très Ê pur, aux manières presque gauches, que le maître avait revêtue du noble péplos dorien en laine blanche. Sa chevelure noire, attachée par une bandeletie, tombait tout uniment sur son dos. Lorsque M. Heuzey dit à la jeune fille de faire quelques pas, elle s’avança d’une | démarche si simplement noble et chaste que toute la salle | éclata en applaudissements. C’était une statue animée, une cariatide de l’Erechtheion, ou plutôt une vierge athé- nienne du temps de Périclès qui vivait sous nos yeux. Souvent à ces séances d’étude sur les costumes antiques assistent quelques a@eurs célèbres et les directeurs de nos théâtres parisiens. Aussi, grâce à M. Heuzey, nos tragédiens et tragédiennes ont-ils cessé d’être ridicules dans leurs ajustements. Ce qui leur manque encore trop souvent, c’est l’art que j’ai admiré autrefois chez la Ristori, l’art de faire jouer un rôle expressif à la draperie, de la rendre vivante, de s’en servir pour accentuer les émotions successives de celui qui la porte. A côté des savantes leçons d’archéologie, plus d’un 611420

mes maîtres et mes amis 15 VANAEROEES aurait besoin de demander aussi à M. Heuzey quelques … 3) É leçons de goût. Nos plus illustres acteurs braiïllent RU comme de vrais barbares; ils sont loin de la sobriété 4 grecque, soit dans leurs gestes dégingandés, soit dans leur façon mélodramatique de déclamer. ‘RE M. Heuzey parle toujours des chefs-d’œuvre comme JA un homme qui les comprend et qui les aime. Il inspire ii à ceux qui l’écoutent cet enthousiasme respectueux, il sans lequel l’étude de l’art antique ne serait qu’une 1 vaine science d’archéologues, d’une utilité assez mince “A f pour un peintre ou pour un sculpteur. ce
La plupart des jeunes artistes professent un dédain, 4 méprisant pour le style dit classique, qu’ils appellent le style pompier, et ils n’ont pas tort. On a proposé trop longtemps à leur admiration de pseudo-chefs-d”œuvre. Les médiocres reproductions, exécutées par de vulgaires praticiens au temps de la décadence romaine, ne 4 méritent aucunement leur réputation traditionnelle. = Mais l’art grec des belles époques est tout autre chose: À Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui un seul sculpteur de talent, qui ne reconnaisse l’incomparable supériorité | de cet art grec, non seulement sur les meilleures produc- : tions de la sculpture contemporaine, mais sur celles de tous les pays et de tous les tæmps. 1

Je suis personnellement très ‘reconnaissant à M. Heuzey de m’avoir fait connaître et admirer les peintures des vases grecs. À défaut des tableaux et des fresques aujourd’hui perdues, il y a là une mine inépuisable de renseignements sur les mœurs, les costumes, =

À les usages, la religion des Grecs. C’est là que les . artistes modernes peuvent puiser une connaissance | vraie de la vie antique. J’ai passé de bien agréables __ heures au Musée du Louvre à copier ces croquis légers, | tracés avec une dextérité charmante, au bout du pin- . ceau, par d’humbles artisans. Ils n’étaient pas bien | savants ces potiers d’Athènes, mais ils vivaient dans un ; milieu étonnamment artiste, entourés de chefs-d’œuvre dont la perfection surpassait tout ce que le génie …_ humain a jamais créé. Puis, chaque jour, au gymnase 4 ou à la palestre, ils voyaient s’ébattre un peuple de fe jeunes gens beaux comme des dieux. , ë Les collections de vases grecs venaient d’être instal- s | lées au Louvre par M. de Nieuwerkerke, avec un ) … grand luxe. Un gardien trop zélé voulut m’interdire de ra dessiner dans ces salles toutes neuves; je protestai, et |, d tout en me retirant, je ne me tins pas pour battu. Le dépit . que me causa cette malencontreuse interdiction excusera, je l’espère, le ton peu respectueux de la lettre que j’écrivis à cette occasion; d’ailleurs il n’est pas inutile de rappeler aux conservateurs de musées et aux bibliothécaires que les trésors dont ils ont la garde sont destinés à l’instruction publique. | Monsieur le Surintendant des Beaux-Arts, Si j’ai recours à vous, Monsieur, ne croyez pas qu’il s’agisse de bien grands intérêts, ni de l’avenir de la peinture; il est question seulement d’un petit croquis que je voudrais | faire. J’avais cru jusqu’ici que les chefs-d’œuvre, dont les | collections du Louvre viennent de s’enrichir, étaient exposés } | afin d’être vus, admirés, étudiés, copiés même. Je me tromk pais. Muni de ma carte d’entrée (n° 2000), je m’étais installé L’ en toute simplicité d’âme devant un des plus beaux vases

mes maîtres et mes amis FRS grecs de la collection, je travaillais avec ardeur, je puis 4 même dire avec enthousiasme, quand, par haïne sans doute À de la Poésie, la Prose m’apparut, sous la figure d’un gardien L orné de son plumeau. Il fallut plier bagage et quitter la place. 4 « Voyez-vous, me dit le gardien en me mettant poliment à ne la porte, c’est qu’ici tout est neuf, tout est beau, aussi il est ï défendu aux artistes d’y travailler. Après-midi (c’est-à-dire 4 quand il n’y a plus ni silence, ni repos, ni liberté), vous pourrez venir avec le public admirer les beaux vernis des |: boiseries et vous asseoirsur les banquettes de velours ; quant 41 à ces vieux pots cassés, personne ne s’est jamais avisé de % regarder ça. Vous pouvez cependant faire un croquis en courant, si vous y tenez. » — Bien, dis-je, et je remportai piteusement mon chevalet, mon tabouret et ma toile cirée. A: F midi je revins. Le gardien me fit reproche sur la grandeur de mon carton, et, pour avoir la paix, je fus forcé de lui demander quel était le nombre de centimètres réglemen- , taire pour un croquis. J’étais dans les règles; je taillaiïs, il À est vrai, mon crayon par terre, mais j’étais debout et fati- À gué; le gardien était content. RAS Je viens donc, Monsieur le Directeur, vous demander la d permission de m’asseoir.Je regrette vivement de vous déranger pour si peu de chose, mais je me verrai pourtant forcé d’avoir de nouveau recours à vous, si je désire faire quelques | pas pour entrer dans la salle voisine, au musée égyptien, & par exemple; il importe, en effet, que le gouvernement soit N exactement informé de toutes les évolutions de mon tabouret. ‘| Songez-y, Monsieur, je vous en prie, combien d’artistes ; reculent devant toutes les formalités à remplir, le temps à ù perdre, les ennuis à essuyer. Personne n’aime à demander comme une faveur le simple droit de travailler. ; J’ose espérer, Monsieur le Directeur, que vous accueillerez favorablement ma demande et qu’avec votre permission, je k ne verrai plus mettre honteusement à la porte votre très Ë Elève de M. Gleyre et de l’Ecole Impériale et Spéciale des Beaux-Arts.

F4 Le lendemain une estafette, en brillante livrée et cara- | _colant sur un superbe cheval, entraïit dans la cour de la maison que j’habite encore. Confiant sa monture au “1 concierge ébahi, le messager officiel m’apporta solennellement un grand pli cacheté aux armes de M. le Surintendant des Beaux-Arts. C’était une convo- | cation qui m’était adressée par ce haut fonctionnaire de | l’État. Je me rendis au palais du Louvre, un peu inti- : midé, je l’avoue, et m’apprêtant à demander l’indulgence pour le ton peu respectueux de ma lettre, quand M. de Nieuwerkerke vint à moi, affable, souriant, et ci me reçut avec la simplicité d’un grand seigneur. Ce fut û lui qui me fit presque des excuses pour la maladresse 1 du gardien, et il m’accorda aussitôt la permission tant ss Dans mes études d’archéologie, j’ai eu depuis l’heuLe reuse fortune de recevoir les leçons de MM. Homolle, ’ Pottier et Collignon, maîtres éminents qui m’ont toujours témoigné beaucoup de bienveillance et auxquels je conserve une bien sincère gratitude.

è Paradis, par Fra Angelico. — L’Annonciation, par Simone ñ Martini. — M. Bin et Joseph Blanc. — Andrea del Sarto. — L Dessins d’Ingres. — M. Moro. — Sienne. — Pise. L « Quand ma jeunesse en fleur roulait son gai prin- è temps », j’ai fait à Florence un premier voyage qui m’a . laissé des souvenirs charmants. Les photographies des chefs-d’œuvre n’étaient pas alors répandues partout. Très ignorant de l’histoire de l’art, je marchai de découverte en découverte dans un monde enchanté, avec un véritable ravissement. Les fragments de lettres que je transcris ici témoignent d’un enthousiasme qui manque DEntPiRe de mesure, mais non de sincérité. Paul M. à sa mère Jamais le trajet de Paris à Genève ne m’a paru moins long. J’avais pour compagnon de route un jeune abbé, précepteur des enfants de M. de Nicolaï. Nous avons discuté théologie, morale, littérature, philosophie, métaphysique, etc. J’étais étonné de voir combien, avec de l’instruction et de

mes maîtres et mes amis MA 12 l’intelligence, on peut conserver des idées étroites et fausses, RE

  • quand on vit dans un certain milieu. Les événements poli- NE tiques n’arrivent qu’à travers la Gazette de France; les A À ouvrages nouveaux sont détournés de leur sens, interpré- 2 À tés et réfutés dans des comptes rendus tendancieux et peu | fidèles. — M. de Nicolaï fait construire une chapelle magni nn fique, toute couverte d’or et de peintures. Un des sujets 2 choisis par le peintre, à la grande indignation du curé, ‘4 | c’est Adam et Eve. Cela nous a amenés à parler de la nudité ‘à dans la peinture religieuse, de l’usage qu’en ont fait les 4 Grecs et les grands maîtres de la Renaissance. La seule 0 bonne raison qu’on puisse donner à l’usage antihygiénique A: de nos vêtements fermés, c’est la laideur de nos races A barbares, étiolées par des siècles de spiritualisme ascétique. il La nudité n’est acceptable qu’accompagnée de la beauté. Die De Mâcon à Genève, je me suis encore trouvé auprès … d’un prélat. Décidément les curés sont en voyage. Celui-ci : a été condisciple de Flandrin et parle d’art en connaisseur. ! à Je me tromperais fort s’il n’était pas quelque prédicateur : en renom : idées larges, esprit, érudition, se moquant de 4 linfaillibilité du pape, connaissant la liste des maîtresses R. de l’empereur, faisant des citations de Voltaire. J’étais He, tout étonné, et mon étonnement naïf l’amusait beaucoup. 1 À Genève, je suis allé deux fois à la Permanente (exposi- at tion) voir le tableau de Gleyre, Minerve et les Grâces. i Malicieusement peut-être, mon maître n’a envoyé ni titre ni explication, et les Genevois se perdent en conjectures. Personne n’y comprend rien, mais tous admirent de confiance, avec enthousiasme, c’est une vraie fureur. (1) Minerve a ramassé la double flûte de Marsyas et, les joues gonflées, se donne beaucoup de peine pour en tirer un son harmonieux. Les Grâces se moquent de ses vains efforts et de sa grimace. Gleyre a voulu dire, je crois, que la Sagesse ! et la Raison n’ont pas grand’chose à voir dans les choses k (1) L’année dernière, l’exposition de son Hercule aux pieds d”Omphale a rapporté quatre mille francs, somme énorme pour une ville alors petite. ï

RES de Florence, 8 août 1866. Le . Que vous dirai-je du Simplon? Rochers, cascades, 24! fleurs qui s’épanouissent à côté de la neige, précipices, À torrents, tout cela est splendide, mais ces aspects des mon- 4 D tagnes vous sont familiers. — Vient ensuite la délicieuse

  • vallée de Domo d’Ossola, toute italienne déjà par ses cul-

fe tures, ses maisons, ses costumes, et surtout par le beau

  • type des habitants. J’ai vu des ouvriers qui revenaient le

4e soir de leur travail ; ils portaient leur vêtement négligem-

9 ment jeté sur une seule épaule, et le prosaïque paletot

À prenait des airs de chlamyde.

44 J’ai passé la nuit à Arona. Le lac Majeur peut rivaliser F avec le Léman. À Milan, je ne me suis pas arrêté pour cette : a fois, c’est une ville toute parisienne et, n’étaient les jolies

(ee Milanaises avec leur voile noir, leurs grands yeux, leur 4 sourire de Jocondes, on pourrait se croire sur nos boule6 vards. | #4 Jusqu’à Bologne, rien de remarquable, mais, de Bologne | à Florence, le chemin de fer s’élance avec une étonnante À hardiesse au beau milieu des Apennins. Il se joue de tous … les obstacles. Rencontre-1-il une montagne, il lui passe au | _ travers du corps : 46 tunnels, je crois; il enjambe ravins 4 et torrents. Enfin l’on découvre la belle plaine toscane. Je ne puis te dire mon émotion quand, pour la première fois, j’ai aperçu de loin dans cette riante vallée le dôme majestueux de Sainte Marie des Fleurs et le Campanile de Giotto! Me voici à Florence! — La ville des fleurs est bien . le pays des merveilles. De grand matin j’étais déjà sur la place de la Seigneurie, tout entouré de chefs-d’œuvre. — (Suit une longue énumération)… Et tout cela en plein air, à sa place, au grand soleil, ce sont les fruits du terroir; tout cela a été fait pour Florence, par des Florentins. Ajoute encore les souvenirs historiques, la prison de | Côme, les luttes populaires, le supplice de Savonarole, etc., et tu comprendras que cette place laisse une impression ; qu’on n’oublie pas.

mes maîtres et mes amis ARE Madame Milliet à, son fils À .… Tu ne t’es pas arrêté à Arona et au lac Majeur ! Quand } | 4 nous ferons ce voyage ensemble, nous y passerons quelques 11 jours. Car, tu sais, je commence une tirelire, pour un voyage 2 par le Saint-Gothard et retour par le Simplon, avec une ‘4 pointe sur Venise. 1 La Colonie est en hausse pour le moment, nous avons % plus de demandes que de places. Il semble que cet endroit me ait un charme particulier qui attire les originaux et les D femmes de lettres. D Lettres de Paul M. à sa sœur Louise ‘ .… Écoute ma leçon : Au quinzième siècle, l’architecture gothique était devenue flamboyante et les grandes lignes des monuments disparaissaient sous la surcharge d’une ornementation exubérante. Brunelleschi fut le principal 4 initiateur du retour à la simplicité et à la raison, de cette 4 merveilleuse et triomphante évolution de l’art qu’on nomme 4 la Renaissance classique. Au contact de l’antiquité retrou- s1 vée, la rudesse brutale des vieux Toscans du Moyen-Age 4 commençait à s’adoucir. C’est un moment admirable que celui où s’unissent des qualités qui semblaient s’exclure : L’art montre déjà une mâle vigueur, sûre d’elle-même, une audace pleine de fougue, une fierté virile, tout en conservant encore le charme souriant, la fraîcheur, la grâce naïve de l’enfance. Les palais florentins sont un fidèle reflet de ces contrastes : Regarde leur base solidement assise sur de rudes bossages qui ressemblent à des rocs entassés, et tu auras l’idée 3 de demeures inhospitalières, fermées comme des prisons, de forteresses qui défient les assauts. Mais, lève les yeux vers le premier étage, le piano nobile : d’élégantes fenêtres cintrées sont séparées en deux baies par une mince colonnette. Les proportions sont sveltes et légères, les moulures | nerveuses, les ornements fins, délicats et d’une exquise

  • sobriété. — Au-dessus de la corniche, de larges toits débordants donnent au passant, en été, la fraîcheur de l’ombre, en hiver, un abri contre la pluie. Pourquoi, chez nous, des
  • règlements trop sévères interdisent-ils à nos architectes À ces couronnements en saillie d’un effet si pittoresque ? Le calme des grandes lignes horizontales semble être le symbole d’une imagination maîtresse d’elle-même qui se #4 subordonne volontairement à la raison. Cet équilibre des facultés, les Grecs l’ont possédé à un degré suprême; le Moyen-Age l’avait perdu et oublié, l’art de la Renaissance le retrouve.

.… J’ai vu tant de belles choses que j’en suis grisé et un peu ahuri. Quand tu viendras en Italie je suis sûr que les maîtres florentins seront de ton goût. Tu verras comme

le c’est facile de faire des chefs-d’œuvre. Rien de plus simple. ë quand on a du génie; ces maîtres copiaient tout bonnement 1 ce qu’ils avaient sous les yeux. Ainsi, pas de chic! Fais les É / portraits de toute la famille, et tâche qu’ils soient bien w. ressemblants. Fais-moi de petits contours bien purs, Ÿ puisque tu les aimes comme cela, mais qu’ils soient à leur F. place et en proportion. Souviens-toi que la propreté n’est 4 pas le comble de l’art. Pas de chic, et pas de charges! Les peintres, vois-tu, ça n’a pas besoin d’avoir de l’esprit. — Maintenant, ma chère, que ton sévère professeur t’a donné sa leçon, si tu veux bien le permettre, je m’adresserai à maman. Il s’agit d’affaires, toi qui es artiste, cela ne l’inté- resserait pas.

.… Il y a une visite que je retarde le plus possible, c’est celle que je devrais faire au banquier. Tu ne saurais imaginer les ennuis que nous donne ce maudit papier-monnaie. Personne n’en veut. Les billets ont cours, forcé, c’est-à-dire que je suis forcé de les recevoir, mais quant à m’en servir pour payer, impossible! On n’a jamais de monnaie à me rendre, on aime mieux ne pas vendre, l’argent a disparu. Chaque ville émet des billets qui n’ont plus cours dans la ville voisine. Ne pourrais-tu pas m’envoyer de l’or, beaucoup d’or, dans une lettre chargée?

Je me défie des critiques d’art et de leurs belles phrases.

à mes maîtres et mes amis ETS ÈS 3 Te souvient-il d’avoir lu dans la Revue des Deux Mondes, À 14] le Voyage de Taine. Tu y trouveras une superbe tirade à propos d’un portrait qu’il intitule : La Religieuse de 4) Léonard de Vinci. J’ai admiré comme toi ce style étince- 16 lant, si finement ciselé, qui parvient presque à décrire E l’indescriptible. Il y était question « de l’incarnat des É lèvres qui, sur l’immobile figure blanche, semble une 1 fleur de pourpre éclose sur un sépulcre ». Est-ce assez joli ? 1 Eh bien, il s’agit assurément d’un très beau portrait, mais je n’ai vu ni lèvres rouges, ni figure blanche, ni 1 religieuse, et je ne reconnais en rien la peinture de 1 Léonard, je n’y retrouve ni son type préféré, ni son sourire 1 mystérieux, ni son modelé plus mystérieux encore. à

Je ne me suis pas encore mis à peindre. Pour faire une copie, je devrais renoncer à voir autre chose, je préfère pour cette fois faire des croquis. Ici les maîtres dessina- ï

; teurs dominent, je subis leur influence et j’en suis bien aise. Les impressions m’arrivent lentement, j’ai besoin d’une js longue contemplation, mais mon enthousiasme n’est pas un feu de paille; je suis plutôt un morceau d’amadou, l’admiration gagne de proche en proche et j’y passe tout entier. Si tu veux une autre comparaison, au milieu de ces 1 peintures où le génie coule à flots, ma pauvre cervelle me fait l’effet d’une éponge : tout d’abord elle remonte sur l’eau

, à peine humectée, mais je l’ai si bien plongée et replongée que maintenant les souvenirs débordent, je regorge à d’admiration. À mon retour, je compte prendre un petit Je ne fais pas grands progrès en italien, mais que veux-tu ? Je ne pouvais pas me priver de l’agrément d’une pension suisse. — Nous avons à table un Parisien pur sang, qui demande à grands cris les frontières du Rhin, et un Prussien, qui réclame l’Alsace. Tu vois qu’ils ne sont pas près de (r) C’était en 1866. Le Prussien s’amusait beaucoup de l’indigna- à tion des Suisses quand il leur prédisait avec un grand sérieux que leur pays serait bientôt partagé entre la Prusse, la France et

| Les vieilles haïnes contre les Anglais, la rivalité militaire ! entre l’Allemagne et la France sont des sentiments d’un ; _ autre âge. J’aime autant Albert Dürer que Poussin, Gœthe _ et Schiller sont de mes amis, comme Mozart et Beethoven. Si l’on voyait les choses d’un peu plus haut, si l’on avait | le sentiment de l’unité européenne, en attendant celui de ÿ l’unité humaine, les guerres entre nations civilisées seraient | considérées comme des guerres civiles. J’ai si bien l’habitude de te donner des leçons que, devant chaque tableau, c’est à toi que j’adresse intérieurement mes ; réflexions. « Ceci est de bon goût, ou du moins de mon ‘ goût. » Je veux croire que c’est la même chose. Je discute avec toi, je devine ce qui ne te plairait pas, ou ce que tu ne comprendrais pas encore. Pour le moment je suis en froid avec Michel-Ange. Comme 6 ses élèves n’ont pas tous très bien tourné, je lui ai dit que je j repasserais, et l’ai prié d’attendre que je sois plus fort et ; plus capable de profiter de ses leçons. J’espère qu’il m’excusera. Il doit bien deviner qu’au fond j’ai pour lui la plus Ü respectueuse sympathie; mais j’avais promis à Fra Angelico x de lui consacrer une semaine, ce n’est pas trop: Je me plais beaucoup dans la compagnie de cet excellent homme et de ses édifiants personnages. Il leur a donné à tous quelque chose de sa douceur angélique ; ses petits bourreaux eux-mêmes sont d’une élégance bien florentine et tuent les gens de la façon la plus aimable. Ainsi me voilà, pour quelques jours encore, plongé dans la béatitude. .… Tu le sais, j’ai une prédilection pour les anciens maîtres et c’est iei qu’il faut les étudier. J’admire chez eux l’union si rare de l’observation la plus sincère avec une vision idéale qui nous transporte hors du monde réel. Leurs 5 tableaux sont des rèves vivants; leur inspiration est une / véritable hallucination ; ils nous racontent d’invraisembla-

mes maîtres et mes amis Saut bles miracles, mais ils y croient, et ils ont raison d’y croire, Leo puisqu’ils les ont vus. Si les apôtres avaient été peintres, ils 74 auraient peint ainsi. &4 Le vocabulaire des épithètes admiratives est vite fe : ” merveilleux, il me faudrait beaucoup mieux que tout : cela. Tu vois bien qu’on ne peut pas décrire une À œuvre d’art. Cependant, comme je ne me pique pas d’être É logique, je te dirai quelques mots du Mariage de la À Vierge, par Fra Angelico, un de mes maîtres préférés; 1 c’est de la pensée si clairement exprimée qu’on oublie la î Au centre du tableau, le prêtre, vu de face, entre Marie ; et Joseph, prend leurs mains pour les unir. Sans tourner la tête, il ne peut s’empêcher de jeter un regard de côté vers la belle jeune fille qui s’avance avec une expression d’une admirable simplicité. Aucune trace de fausse modestie, ni de timidité apprise. Elle ne baisse pas les yeux, et pourquoi les baïisserait-elle? Le vieux Joseph présente l’anneau avec un sourire de bonté toute paternelle. Il porte à la main une baguette qui se couvre de fleurs. Derrière lui les jeunes prétendants évincés marquent leur dépit; l’un donne sur l’épaule de son heureux rival un amical coup de poing; un autre brise sur son genou sa baguette symbolique, un troisième lève la main d’un geste naïf et semble dire avec regret : & A-t-il de la chance! » De l’autre côté, un gracieux cortège de jeunes femmes accompagne la Vierge. Tout cela est dit simplement, sans l’ombre de malice, sans la moindre prétention à l’esprit, et c’est délicieux. Paul M. à sa mère .… Dante a décrit, avec la sombre puissance de son génie, toutes les horreurs de l’Enfer, mais l’homme qui a le mieux connu le Paradis, c’est assurément Fra Angelico. Il se sent là chez lui, c’est un habitué de la maison. Souvent le charmant visionnaire nous montre de jeunes moines, doux comme lui et comme lui pleins de ferveur,

qui se laissent guider par les anges vers le séjour des bienheureux. Là ils vont retrouver, épurées et ennoblies, toutes :

_ les joies dont ils furent privés sur la terre. Déjà ils serrent

chastement dans leurs bras le corps à demi diaphane d’êtres

exquis aux longues ailes d’or. Sur leur joue ils sentent la

À douce chaleur des lèvres de leur ange gardien qui les

‘ accueille par des caresses fraternelles.

Sur une fraîche prairie aux herbes tendres, qu’embaument

_ les fleurs d’un éternel printemps, anges et moines, couronnés de roses, se prennent par la main, et les voilà qui commencent à danser en rond, tranquillement, comme des enfants sages, et ils chantent les louanges du Seigneur, aux doux accords d’une musique céleste.

Déjà leurs pieds effleurent à peine le sol; leurs corps deviennent légers et immatériels. Miracle! Ils flottent maintenant dans l’air, ils s’envolent comme des oiseaux; ils s’élèvent plus haut, toujours plus haut, dans un rayon de soleil, ils montent vers les splendeurs glorieuses, vers le

é Oh! quel rêve délicieux et pur! Heureux celui qui a de pareilles visions et qui sait les peindre avec tant de charme, avec une conviction si simple et si profonde.

Ce qui m’enchante, c’est que je ne trouve pas chez Fra Angelico la moindre trace de ce farouche mysticisme que j’ai en horreur. Ses rèves sont ceux d’un peintre et d’un poète, non pas ceux d’un théologien fanatique. Il a conservé jusque dans la vieillesse l’imagination saine, fraîche et vive d’un enfant. Mais ses gracieuses visions rappellent toujours la nature réelle dont elles sont directement inspirées et non pas les conceptions abstraites et fantastiques d’un spiritualisme rigide. Calvin, j’en suis sûr, eût froncé le sourcil en présence de ce Paradis aimable, souriant et quelque peu profane. Sont-ce bien de purs esprits ces jeunes moines qui trouvent tant de charmes à la musique, à la danse et aux chastes baisers des anges? Cette religion-là me séduit et me désarme, mais n’est-ce pas précisément par le côté humain qu’elle conserve, par ce qui lui reste d’un peu païen, d’un peu sensuel, bien qu’elle soit infiniment délicate dans sa naïve pureté ?

mes maîtres et mes amis ni on Paul M. à son père - 4 .… N’allez pas croire que j’admire également tous les pri- dr mitifs. On l’a souvent remarqué, les plus belles périodes de si l’art, soit en Grèce, soit en Italie, ont été précédées d’une ( période de maniérisme. De même en France, le roman de l’Astrée et les raffinements des Précieuses ont précédé la fe floraison littéraire de nos grands classiques. ’ L’École de Sienne fournit de nombreux exemples de cette RE i recherche qui n’est pas exempte d’affectation : Un peintre | du quatorzième siècle, Simone Martini, a retracé la scène mystique de l’Annonciation dans un curieux tableau qu’il a 4 peint en collaboration avec Lippo Memmi. Assise sur un siège richement décoré de marqueteries, la Vierge longue et mince tient d’une main un livre à demi ÿ fermé. De l’autre main et d’un geste effarouché, elle ramène sur son sein, comme pour se cacher, un pli d’un grand manteau bleu indigo. Timide et frissonnante, elle s’est è d’abord détournée, comme pour fuir l’apparition céleste, et J pourtant déjà sa tête se retourne et s’incline languissamment sur son épaule, qui se soulève avec une sorte de minauderie. La moue, qui reste encore au coin de sa petite 1 bouche, semble démentie par le tendre regard de ses longs yeux en amande, qui enveloppent et caressent d’une douceur pàâmée le bel ange agenouillé devant elle. — Celui-ci est, comme la Vierge, long et mince, avec une bouche trop petite, des yeux mi-clos, trop rapprochés du nez, et qui regardent en coulisse de la plus dévote et amoureuse façon. En l’air, il dresse, déployées, ses grandes aïles pointues; l’oiseau céleste fait la roue. Plusieurs vêtements, somptueusement superposés, étalent leurs riches et délicates broderies d’or, et enveloppent, en l’étoffant glorieusement, le grand blondin qui tend son long cou avecune grâce béate. Ses cheveux ne sont pas seulement couronnés des branches fleuries d’un rosier, il s’est coiffé coquettement ce jour-là de son auréole la plus flamboyante, une auréole des dimanches, et par-dessus l’auréole, d’une seconde couronne à pointes d’or, insigne du haut grade qu’il occupe dans les bureaux

è du Paradis. Naïvement les mots hébreux de la Salutation

_ Angélique sortent de sa bouche.

  • La tendresse du sentiment et l’éclat de la couleur ne peuvent pas me faire oublier la mièvrerie, l’afféterie et le

__ maniérisme. Le tortillement des attitudes répond à l’excessive complication et aux subtilités de la pensée mystique. Certains Florentins n’ont pas toujours échappé complètement à cette recherche, mais Giotto, comme les Grecs, en s’inspirant de la réalité, avait su trouver un style plus simple, plus robuste et plus sain.

Chère sœur. J’ai reçu ta bonne lettre qui contenait un mot de maman et un dessin de Louise. Il me semblait vrai-

_ ment causer avec vous. Je reconnais si bien ma Bonti qui

| vous demande avis et n’en fait qu’à sa tête. Le change

commence à baisser, mais à quoi bon en faire profiter les

  • banquiers qui me paient en billets?

Pour Louise, je suis enchanté du portrait de sa bonne; il est très ressemblant et a beaucoup de caractère. Cette paysanne dévote ressemble aux figures sculptées sur nos cathédrales gothiques. Je trouve cela très fort et je l’assure que je suis fier de ma sœur. Masaccio ou Ghirlandajo mwauraient pas fait autrement… à son âge. Ce n’est pas moi qui lui ai enseigné cela; elle a trouvé toute seule la direc-

tion qu’ont suivie les maîtres florentins. Dis-lui de ne plus copier les caricatures du billard; il lui faut de beaux ‘ modèles, comme ceux que je lui apporterai, ou, ce qui vaut mieux encore, qu’elle continue à faire des portraits ; à mon retour, s’ils sont réussis, je les montrerai à M. Perrin.

Elle peut essayer aussi quelques bonshommes, l’un qui bèche son jardin, l’autre qui arrose, etc., des gens qui se promènent, qui discutent, des enfants qui jouent. — Sans doute, elle qui s’est déjà lancée dans les sujets bibliques, elle va dédaigner ces scènes familières, mais quand vous

mes maîtres et mes amis Ra viendrez à Milan, je vous montrerai une fresque du plus beau style, peinte par Luini, et représentant trois jeunes filles qui jouent à la main chaude. Les anciens ont peint et sculpté des joueuses d’osselets. Elle a donc de grands

J’ai fait hier une agréable rencontre :

C’était par une matinée pluvieuse.. Huit heures sonnaïent à l’horloge de Santa Trinita. Un jeune homme, complètement dépourvu de parapluie, se glissait entre les gouttes jusqu’à l’église voisine de sa demeure… Notre héros s’arrêta devant une fresque de Ghirlandajo, tira de sa poche un de ces albums-blocs que vous connaissez, et se mit à faire un

CrapiTRE II. — Cependant deux voyageurs, par une coïncidence évidemment providentielle, arrivaient au même instant dans la même chapelle. Le jeune artiste, que ses longues pérégrinations ont rendu moins sauvage, s’approcha des deux nobles étrangers et leur adressa la parole en ces termes: « Pardon, messieurs, je crois avoir eu le plaisir de vous voir à Paris… »

Pour ne pas vous faire languir, c’est un jeune homme nommé Joseph Blanc, qui vient d’obtenir un accessit au dernier concours de Rome. Quant à son mystérieux compagnon, il n’est autre que M. Bin, l’auteur de l’Hercule furieux.

Je me suis fait leur cicerone. En une journée nous avons

‘ vu tout ce qu’il y a de plus beau à Florence. C’est un vrai plaisir de se trouver avec des gens qui comprennent, qui sentent, qui savent admirer. M. Bin vise très haut et ila déjà beaucoup de talent. Il est chargé d’un magnifique travail, la décoration du Polytechnicum de Zurich. Il ne veut voir à Rome que la Chapelle Sixtine et la Farnésine. Il voyage avec son meilleur élève qui l’aidera dans sa grandiose entreprise.

Dis à M. Prat (1) que son admiration pour Florence n’avait rien d’exagéré; ses éloges les plus hyperboliques me semblent maintenant au-dessous de la réalité. J’ai vu à

(@) Sociétaire de la Colonie et traducteur de Spinoza.

_ Santa Annunziata les fresques d’Andrea del Sarto. Il avait bien raison de me les recommander; c’est beau et simple | . au delà de toute expression. Qui n’a pas vu cela ne sait pas ce que c’est qu’Andrea del Sarto. Ses fresques sont supé- rieures à ses meilleurs tableaux. Paul M. à sa mère … Dimanche dernier, je suis allé à la chapelle protestante pour entendre prêcher Boissonnas, un ancien bellétrien, actuellement pasteur à Livourne. La sincérité des convic- | tions donne à l’éloquence quelque chose de persuasif. Mes amis font beaucoup de bien autour d’eux, ils arrachent ces commerçants et ces banquiers à leurs préoccupations journalières pour les transporter dans un monde plus élevé, plus noble et plus désintéressé. ; J’ai appris que Doret vient d’être reçu pasteur et qu’il va ; se marier. Cela me vieillit et me semble extraordinaire, comme si le passé pouvait ne pas changer.

: J’irai toucher l’argent qui me reste chez MM. Fenzi, banquiers, qui habitent sur la place de la Seigneurie un admirable palais, attribué à Raphaël. Je crois qu’à Florence, les banquiers et les épiciers eux-mêmes sont forcés de devenir

J’ai vu chez M. Gonin quelques dessins d’Ingres, ce sont de délicieux portraits au crayon. Au temps où il était prix de Rome, Ingres avait un caractère un peu difficile. Ses camarades de la Villa Médicis le plaisantaient et le tourmentaient. Un beau jour, las de vivre dans ce milieu peu sympathique, il alla s’établir à Florence. Le père de M. Gonin donna l’hospitalité au jeune artiste qui n’avait plus d’autres ressources que son crayon. C’est alors qu’il fit cette admirable collection de portraits. M. Gonin possède une maison de campagne près de Flo- è rence. Vendredi l’on y faisait les vendanges, toute la colonie

banquiers et les épicier J’aivu chez M. Gonin q ques dessins d’Invre Ë de délicieux portraits A ait Î F F n’avait j

mes maîtres et mes amis, EN MONO suisse était là. J’étais invité et j’ai vu cueillir les dernières 3 grappes. Un grand chariot peint en rouge dans le goùt N étrusque était traîné par des bœufs blancs, au poil ras, ; qui semblaient être de marbre. Des hommes hälés, qui À semblaient de bronze, les conduisaient, et ces robustes ._ gaïllards aux mouvements rythmés, lents et majestueux, prenaient sans s’en douter des poses de statues. Nous avons dîné en plein air : les toasts ont été d’une } éloquence médiocre, mais le petit vin du cru est excellent. | Depuis huit jours, je vis à Santa Annunziata, au milieu des fresques d’Andrea del Sarto, et mon enthousiasme va toujours croissant. J’ai fait d’abord des croquis, puis je me suis mis à peindre. Le dessin de ce maître est d’une finesse et d’une souplesse admirables, sa couleur est claire, légère, transparente, harmonieuse, comme un Véronèse qui aurait pàli. Arrangements imprévus des groupes, gestes naturels, expressions vivantes, science sans pédanterie, élévation native et noblesse du style mêlée de familiarité, j”admire L tout cela, et par-dessus tout une grâce jeune, un charme qui vous pénètre. : Si j’allais voir toutes les personnes pour lesquelles tu m’as procuré des lettres de recommandation, il ne me resterait plus de temps pour les maîtres qui sont mes meilleurs amis. Je me suis pourtant décidé à faire une visite à ce 4 cher M. Moro. Sa villa de San Miniato est ravissante. — Soleil superbe. Nous sommes assis à l’ombre d’un grand chêne vert, tandis que les enfants jouent sur la terrasse. Quelques messieurs, vêtus d’élégants vestons de flanelle blanche, fument en savourant une tasse de café, et les vieux souvenirs se pressent en foule sur les lèvres de notre hôte.

| Tu le sais, il a toujours quelque intéressante histoire à raconter, ou à conter. « Ces collines, aujourd’hui cultivées, nous dit M. Moro, étaient en friche, il y a trente ans. Je fis une affaire d’or lorsque j’achetai cette propriété longtemps abandonnée. J’étais jeune, j’avais hâte de cultiver ce sol vierge, et j’embauchai tous les ouvriers qui demandaient du‘travail, me réservant de choisir plus tard et de garder les meilleurs à mon service. Combien de paresseux plaisir très grand de découvrir quelques braves et honnêtes ouvriers, qui sont restés mes amis. « Celui que je regrette le plus, c’est le bon Antonio, si fort, si intelligent, si adroit, si courageux et si doux! Il était ponctuel comme une horloge de Genève; sa probité allait jusqu’à la délicatesse, et, lorsque je fis abattre les grands arbres du bosco, ce fut lui que je chargeai de les mesurer et de les vendre. Un coup d’œil lui suflisait pour estimer la hauteur d’un arbre, son diamètre et le prix qu’il ‘PA valait. Un habile expert n’arriverait à ce résultat qu’après de longs calculs. 4 « Tous les samedis, Antonio me demandait la permission À d’aller à la ville, je ne sais pour ‘quelles affaires, et peu curieux de ma nature, je ne pensais pas à m’étonner de ces 4 absences régulières. — Un jour, j’étais attablé ici même, avec Antonio, devenu mon confident, et je commençais à lui parler de mes projets de mariage, lorsque deux carabiniers vinrent à passer. Dans notre douce Toscane, nous avons rarement besoin de ces honnêtes défenseurs de la loi, mais l’hospitalité a ses devoirs; j’offris donc un verre de vin, et nous allions trinquer, lorsque le brigadier, posant son verre, dit froidement : « Il y a des gens avec lesquels je ne trinque pas. » Antonio pâlit, se leva sans mot dire, et, lançant au brigadier un long regard de reproche, il s’éloigna… Je ne l’ai jamais revu. « J’ai su depuis qu’Antonio était un forçat libéré. Chaque semaine il devait faire constater à la police sa présence. » Nous fûmes tous d’accord pour blâmer le brigadier. Tout crime doit être effacé par l’expiation. N’est-ce pas votre

mes maîtres et mes amis à

Paul M. à son père |

Je suis arrivé de nuit à Sienne et j’ai parcouru la ville au clair de lune; rien de plus fantastique : les rues montent, | descendent, tournent sur elles-mêmes, se perdent dans de mystérieuses profondeurs. Sombres palais, avec leurs étroites fenêtres grillées, leurs énormes anneaux de fer et + leurs tours crénelées; seul le premier étage s’éclaire d’élé- tout rappelle les haïnes des partis et leurs luttes sanglantes. 2 — La place est en amphithéâtre et couronnée par un immense demi-cercle de palais. Au bas, une fontaine en marbre blanc, avec les admirables bas-reliefs de Jacopo della Quercia, bien usés, bien mutilés, mais sur lesquels le temps a mis sa vénérable patine. (1) Plus loin, le Palais public avec son immense tour, étroite, mince, qui monte, monte hardiment dans le ciel, à une hauteur vertigineuse.

Étrange ville! Ces palais farouches sont habités par les gens les plus doux, les plus affables, les plus gais, les plus insouciants du monde. J’entends partout des chants joyeux et de francs éclats de rire.

La nature est, comme les habitants, aimable et souriante. Jamais je n’ai vu plus beau ciel, plus doux pays. C’est comme une mer tranquille dont les vagues sont de petites collines, avec quelques maisons blanches, tachant l’herbe roussie. Partout les beaux tons mats des fresques ; pâles oliviers, vigoureux chênes verts, puis au fond, bien loin, de fines montagnes bleuissantes, et tout cela riant, noyé dans la lumière.

La cathédrale est une merveille, malgré le déplaisant bariolage des marbres. L’intérieur est d’un aspect grandiose.

(1) Cette fontaine, un des chefs-d’œuvre de l’art italien au début du quinzième siècle, a été remplacée depuis par une froide et banale copie. Quelques débris des bas-reliefs originaux sont

  • Le pavé est formé d’immenses gravures sur marbre du

| _ plus puissant caractère, ouvrage unique au monde, qu’on

laisse détruire. La foule marche sur les chefs-d’œuvre sans les voir ; bientôt il n’en restera plus rien. On a couvert de planches la partie la plus récente de ce payement, celle qui fut exécutée sur les dessins de Beccafumi. C’est plus correct et plus habile que la partie ancienne, mais les rudes contours des primitifs, encore à demi barbares, révèlent une imagination bien plus vive, une invention bien plus forte et plus spontanée.

La Libreria (bibliothèque) est entièrement peinte par Pinturicchio. Ces fresques d’une conservation étonnante furent faites d’après les esquisses de Raphaël. (1)

L’école de Sienne joint à un mysticisme quelque peu maniéré, le goût oriental pour les étofïes richement brodées, pour les ornements somptueux, pour les colorations vives

et harmonieuses, rehaussées de dorures.

Je suis encore tout ému de ce que j’ai vu hier. La nuit tombait. J’errais au hasard dans les rues désertes, rêvant selon mon habitude, quand un spectacle douloureux me rappela brusquement à la réalité. Sur le seuil d’une pauvre maison, une vieille femme était assise, tenant sur ses genoux un tout petit enfant. Le soleil près de disparaître, éclairait d’un dernier rayon ce groupe silencieux, qui se détachait sur le fond sombre de la chambre. Et je me souvenais des célèbres paroles de Léonard : « La lumière et l’ombre apportent une grâce ineffable aux visages des gens assis sur le seuil des maisons obscures. » Mais quelque chose de mystérieux se dégageait des ténèbres. J’entrevis, à la lueur incertaine d’une petite lampe de cuivre, la forme d’une jeune femme morte, étendue sur un grabat.

(1) N’est-il pas admirable de voir un maître célèbre et dans toute la maturité de son talent, s’incliner devant la supériorité d’un

mes maîtres et mes amis 1100

La grand’mère est vieille, très vieille, brisée par l’âge et ps par la douleur; cependant, avec une infinie tendresse, ses h mains tremblantes serrent doucement contre sa poitrine le ns nouveau-né. Pauvre petit être rose, étonné, il n’a qu’un à souffle de vie, mais il voudrait vivre. Une larme silencieuse coule sur les joues ridées de l’aïeule, et rien n’est plus È touchant que cette faiblesse se dévouant tout entière au . secours d’une autre faiblesse. La vieille s’oublie elle-même, ! elle oublie sa fille morte; une seule pensée lui reste, un k désir passionné : conserver la flamme de vie, transmise au k rejeton chéri. — Y parviendras-tu, pauvre vieille? Que an peut l’aumône d’un passant? Qui donnera à ton enfant le ‘#4 lait et le pain? ,

J’étais pris de colère contre la société marâtre, injuste, à impitoyable. Pour vivre, hélas, il ne suffit pas de vouloir ï et d’aimer.

Louise M. à son frère

. Je vais entrer au cours de M°*° G., troisième degré. J’espère que tu m’aideras un peu, car j’ai peur d’être en retard. Je voudrais bien aller te retrouver, mais j’aimerais encore mieux que tu viennes ici, car je m’amuse beaucoup.

mère D. avait amené d’excellents artistes, mais ils nous ont fait de la musique savante; les enfants dormaient et ronflaient en guise d’accompagnement ; ceux qui ne dormaient qu’à moitié bâillaient et ne se réveillaient tout à fait que pour applaudir et aller prendre des rafraîchissements. Cependant il y avait là un violoniste qu’on paie, dit-on, cinq cents francs par soirée. Pour moi, je n’en donnerais pas deux sous. Il a flanqué dédaigneusement un grand coup de poing sur le pauvre vieux piano de M. Pouliquen et l’a tout détraqué.

Paul à sa mère © J’arrive à Turin passablement fatigué. Parti hier de Pise à 4 heures 1/2 du soir, je suis arrivé à Parme à une heure du matin. J’ai attendu le jour au café de la gare, étendu

sur une table, à l’exemple de plusieurs garibaldiens. De î six heures du matin à neuf heures, grâce à de généreux _ pourboires, j’ai pu contempler tout à mon aise les Corrège du Musée. C’est en Italie seulement qu’un artiste studieux trouve de pareilles facilités. IL suffit de donner la mancia à Cerbère pour qu’il ferme complaisamment les yeux. Ce 0 laisser-aller a du bon, dans certains cas. — J’aurais souhaité de prolonger mon voyage encore quelques jours, mais des

de vous revoir.

Ma dernière lettre était datée de Sienne; depuis, j’ai vu Pise. Cette ville, comme beaucoup d’autres, est bien au-dessus de sa réputation. J’y suis resté deux jours seulement et n’en suis parti qu’à regret, me promettant d’y revenir pour étudier longuement les fresques du Campo-Santo. En face de ces peintures, si puissamment conçues, si vivantes et si vraies dans leur naïveté, quand la pensée se reporte à nos salons parisiens, on se prend à sourire de pitié. J’ai acheté

quelques photographies, bien moins que je n’aurais voulu…

  • toujours les raisons majeures! Pise ne m’a pas semblé mériter son surnom « La Morte »; je l’ai trouvée très animée et très gaie. J’ai rarement vu de plus beaux types | de femmes, beautés un peu pâles et maladives, mais pleines de noblesse, avec un certain air mystérieux. Je ne crois pas qu’on puisse draper une simple robe avec plus de grâce

et de goût.

Au théâtre, pour 12 sous, j’ai entendu d’assez médiocre musique, mais j’ai vu un très joli ballet, avec un danseur et une ballerina de première force.

Je tombe de sommeil… permettez-moi de vous dire adieu et à bientôt. )

. Enfance. — Préludes. — Conseils sur la direction des 4 Salles d’asile. — Pensées. — La Société de l’Aubépine. | Dès leur arrivée à Paris, mes parents avaient été heureux de renouer connaissance avec madame Pape qu’ils avaient connue au Mans, et qui était restée en . relations avec la famille Chassevant. Ses filles devin_ rent les amies de mes sœurs; une de ses élèves épousa

Au moment de la guerre, madame Pape adressa à ma mère et à moi des lettres émues dont on appréciera mieux la valeur, si je rappelle ici brièvement l’histoire de cette femme supérieure. Ce sera pour moi accomplir

_ un devoir de reconnaissance.

Encore une belle vie toute consacrée au bien, encore une belle âme où fleurirent la bonté, la pitié et le

(1) Née à La Flèche (Sarthe) en 1815, morte en 1878. La plupart des renseignements biographiques qui suivent sont puisés dans

_ les livres de deux fidèles amis, M. Loubens et M. Emile Gossot

mes maîtres et mes amis | Fa dévouement; encore une victime de la méchanceté et < de la calomnie.

Quatre mois avant la naissance de Marie, son père, maréchal des logis de gendarmerie, périt dans des circonstances tragiques. Nous citerons quelques lignes du récit que madame Pape a donné de cet événement d’après les souvenirs de sa mère : k

Le 21 mai, mon père rentre à quatre heures du matin et . se jette tout habillé sur son lit. A cinq heures, on le réveille pour l’informer que des Chouans viennent de dévaliser la diligence de Nantes à Paris. Il faut partir immédiatement avec les deux brigades pour escorter la diligence.

Mon père se lève à la hâte, embrasse sa femme et ses enfants qu’il ne devait plus revoir, et s’éloigne dans la direction de Courcelles.

Journée d’angoisse! Tout à coup, vers trois heures, un triple galop de cheval retentit dans la rue muette. Ma mère se précipite à la fenêtre; le cavalier était déjà loin, mais elle l’a reconnu, c’est le docteur L..…. C’est vers l’Est qu’il court. « Oh! mon Dieu, s’écrie ma mère, il y a du

M. Carpantier était entré sans défiance avec sa petite troupe dans la forêt de Courcelles, une haute futaie de chênes énormes. Aussitôt éclata une fusillade furieuse qui atteignit d’abord le chef, puis deux hommes à ses côtés. Les infortunés étaient tombés dans une embuscade. Les assassins prirent la fuite en criant : « Vive

« Oh! ce « Vive le Roi! » ajoute madame Pape, qui saura jamais ce que j’éprouvais dans mon enfance, chaque fois que je l’entendais retentir? »

M. Carpantier était porteur de dépêches importantes adressées au maréchal Moncey. Transporté dans une

_ maison voisine et sentant qu’il allait mourir, il fit

apporter une lampe, puis réunissant toutes ses forces

_ qui déclinaient rapidement, il brûla une à une les lettres dont il était chargé, ne laissant échapper son dernier soupir qu’après ce devoir accompli.

« Vers le soir, une voisine, pâle, tremblante, entra chez nous. « Eh bien? s’écria ma mère en lui secouant le bras, car elle voyait bien que cette femme savait. — « Pauvre dame! » lui répondit la voisine, en serrant ma mère dans ses bras. Ma mère comprit. Elle tomba sur le carreau.

« Elle resta huit jours entiers muette, immobile comme une morte, sans manger, sans dormir, les yeux secs, effrayante! On lui parlait de ses enfants, de moi qui allais bientôt naître, de son mari… On aurait voulu _ lavoir pleurer, crier; tout était vain. Enfin, le huitième jour, un soupir se fit entendre, les larmes coulèrent,

des hurlements, plutôt que des cris, s’échappèrent de sa poitrine. Ma mère et moi nous étions sauvées! »

La veuve, restée sans ressources, dut subvenir par son travail aux besoins de sa famille, et finit par obtenir une place de lingère au Prytanée de La Flèche. Elle gagnait soixante centimes par jour. (1)

Madame Carpantier avait déjà un fils et une fille âgée de huit ans.

Quelques jours après la mort de son mari, les gendarmes avaient déchargé ses pistolets, mais pour épargner à la mère le bruit des détonations, ils s’étaient servis d’un tire-balle. Par une fatalité terrible, l’un des

| ( ») L’odieuse exploitation de la misère n’a pas cessé. C’est l’une des tares les plus révoltantes de notre organisation sociale.

À mes maîtres et mes amis LEE pistolets contenait deux charges superposées, et la. ; charge inférieure resta au fond du canon. Fi

Ce fut cette arme que la jeune bonne saisit en jouant; puis disant à ma sœur : « Je vous tue », elle visa et la tua.

A quoi donc, mon Dieu, pensait le père, lorsqu’il enfonça ù dans son: arme cette balle qui devait tuer son enfant!

A quoi donc, dirai-je plutôt, songeaïit la Providence,

si elle s’occupait de diriger toutes nos actions ?

Parmi les premiers souvenirs de Marie Carpantier, … voici, tracé en quelques vers, un simple petit tableau, tout plein de vérité et de grâce :

Enfant, quand je voyais, en ouvrant ma paupière,

La neige sur les toits, dans les prés, sur la terre,

Folle je m’élançais !.… puis, de mille dessins

Quand j’avais outragé sa nappe éblouissante,

Aux baisers maternels je revenais, pleurante, Réchauffer mes petites mains.

L’enfance de Marie Carpantier fut triste. Les travaux domestiques ne lui permettaient guère de se mêler aux jeux des autres enfants, et la solitude développa en elle l’habitude de la réflexion. Ses premiers vers traduisent d’une façon touchante les émotions de la petite

Mère, le jour finit, ta main doit être lasse ; Laisse enfin ton travail ; laisse que je embrasse ! Je ne sais quoi me pèse et m’attriste aujourd’hui, : Viens, j’ai peur de la vie! O mère quel ennui !

4 Tantôt j’ai vu partir mes petites compagnes…. 1 . Joyeuses en passant elles m’ont appelée : 4 Accours, m’ont-elles dit… Et moi, les yeux en pleurs, le cœur tout gros d’envie, Je n’ai pu leur répondre, et je me suis enfuie. “Ceux qui ont souffert ne peuvent pas sans indignation voir souffrir un innocent. Un jour Marie se promenait sur les vieux remparts de La Flèche, quand elle aperçut trois grands garçons qui maltraitaient un faible enfant. La vaillante petite fille se précipita sur _ ces lâches qui prirent la fuite, et elle consola leur vic-

time. C’est ce beau sentiment, la pitié, qui va inspirer } toute sa vie. | Elle se consacra quelque temps à adoucir le chagrin ; _ d’une vieille dame de La Flèche, madame Pion Noirie, | qui avait perdu ses enfants. Cette dame reconnaissante à fit circuler en manuscrit et plus tard imprimer, sous le titre de Préludes, les premiers essais poétiques de sa … jeune demoiselle de compagnie. Gravement malade, Marie Carpantier fut pendant … longtemps condamnée par le médecin à un repos absolu. La peur de laisser sa mère seule en ce monde lui inspira des vers profondément pathétiques. L’image . de la mort la hantaït : Dans sa fièvre, elle croit voir de .… couverts d’un long suaire, Que soulève à regret Le souflle de la nuit. Je crois entendre au loin leur voix mystérieuse Gémir en m’appelant au pied d’un noir cyprès, Et malgré moi revient cette pensée affreuse : Elle invoque les amis qui ont protégé sa jeunesse,

mes maîtres et mes amis elle rêve de s’en aller sur la colline s’enivrer de parfums, s’enivrer de soleil. Là, jé vivrais, amis, car c’est la peur qui tue. Oh ! la peur, de ma vie a fait un long trépas ! Cette horreur de la mort, d’où m”est-elle venue ? Avant de vous aimer je ne la craignais pas.

M. Gossot admire avec raison ce dernier vers. C’est l’amitié qui nous rend la vie précieuse, malgré ses épreuves, et qui nous fait craindre de la perdre.

Mais la jeune malade lutte en vain contre l’effrayante vision. L’image de la mort la poursuit :

; Écoutez ! écoutez le bruit sourd des tombeaux ! Sur l’horizon déjà les ténèbres s’avancent.. Du jour! de la lumière ! Apportez des flambeaux !…

« C’est le désordre d’une âme en proïe à une idée fixe, à cet état de surexcitation qui fut la source des plus belles odes de la poésie lyrique. »

Il y a de beaux vers et surtout de beaux sentiments exprimés dans l’ode aux Poètes :

.…. Aux cœurs désespérés rendez leur espérance, Sur le monde, à torrents, versez la vérité; Sapez l’iniquité jusque dans ses racines, Et replacez, vainqueurs, sur leur trône en ruines La Justice et l’Humanité. Pour moi, timide enfant, dans la foule perdue, Une tâche moins fière est donnée à mes jours; Moins fière, mais plus douce : Des pleurs à partager, d’amers chagrins à fondre, Quelques tardives fleurs à faire épanouir; Protéger de mes mains une chère vieillesse, Et puis, dépôt sacré commis à ma tendresse, Un cœur souffrant à réjouir.

1 Les plus illustres écrivains du temps, Lamartine et < bien d’autres, envoyèrent à mademoiselle Carpantier j | leurs félicitations. Ces lettres qui font toutes le même | éloge, sont étonnamment variées. Nous choisirons seulement quelques passages qui nous semblent caracté- riser le tempérament de chaque auteur :

Béranger écrivait à propos des Préludes :

J’en ai admiré l’heureuse inspiration, la grâce et le naturel; j’ai surtout été touché des sentiments aimables

1 et élevés dont ils sont l’expression.

Peu de temps après, comme la jeune Marie lui avait

} dédié une pièce de vers, il la remercia, en joignant à

ses éloges de judicieux conseils :

É Quelle perfection, mademoiselle, dans le morceau de

poésie que vous voulez bien me consacrer! L’idole ne vaut pas un pareil encens, et vous avez bien de la modestie, quand vous semblez vouloir m’emprunter ma pauvre musette. Je ne doute pas que ces belles strophes aient de dignes sœurs dans votre portefeuille. Croyezmoi, mademoiselle, bercez-les longtemps sur vos genoux, avant de les livrer au public. On publie touJours trop tôt. Les vers ressemblent à ces fruits qui ne müûrissent que longtemps après la cueillette.

Madame A. Tastu, qui écrivit plus tard pour ce livre une charmante préface, donne sagement à sa jeune amie le même conseil :

Vous me dites, ma chère enfant, qu’on vous presse de publier; (les Préludes ne parurent que deux ans plus tard) — c’est ce qu’on dit à toutes les débutantes. Mais

mes maîtres et mes amis FE si vous me demandez conseil, je vous engagerai à à attendre encore… Travaillez, et ne coupez pas votre blé en herbe, quand vous pouvez avoir une si belle moisson: Ÿ Croyez toujours à mon tendre intérêt. |

Chateaubriand aigri et désabusé conservait pourtant | encore assez de bienveillance pour lire les Préludes et | pour adresser à l’auteur la lettre suivante : Vous commencez la vie, mademoiselle; je la finis, et J’en ai assez. C’est sous l’abri du nom de madame Tastu que je me suis hasardé à vous encourager dans la carrière que vous suivez; car ordinairement, je n’ose y pousser personne. Mon amour du silence fait que je crains le bruit, même pour les Muses. Une médaille fut décernée par un Congrès à l’auteur des Préludes (1830). |

En 1835, la Municipalité de La Flèche ayant organisé une salle d’asile, en confia la direction à madame Carpantier et à sa fille alors âgée de vingt ans. Marie avait trouvé la tâche qui convenait le mieux à sa nature généreuse, elle se dévoua tout entière à ces enfants pauvres qui ont si grand besoin d’être soignés, instruits Lorsque, en 1842, M. et madame Pape, administrateurs de la Salle d’Asile du Mans, se retirèrent, Marie Carpantier fut appelée à les remplacer. (1) (1) C’est leur fils qu’elle épousa en 1849. M. Pape, officier de la

| . En 1846, Marie Carpantier travaillait à un ouvrage intitulé : Conseils sur la direction des Salles d’asile, et madame Tastu, qui s’était elle-même occupée d’éduca- : tior, continuait à lui donner de judicieux avis : Parlez le langage le plus clair ; indiquez les méthodes les plus faciles à mettre en pratique; ne dites que ce qu’il faut dire; marchez droit au but; évitez les digressions et les } hors-d’œuvre, enfin, pensez toujours, non à être éloquente, mais à être utile. té Une autre fois madame Tastu relève le courage de sa Il n’y a que les sots qui ne doutent pas d’eux-mêmes. Tâàchons de faire bien, avant tout; pensons à l’œuvre, non aux succès, j’entends les succès tels que les rêve une jeune et ardente imagination. Courage ! donc. Ne vous tourmentez É - pas l’esprit. Vous avez fait une bonne œuvre, et vous en 1 recueillerez le fruit. | L’aimable femme ne se trompait pas. Le livre fut | accueilli avec faveur, adopté par le Conseil royal de … l’Université et par plusieurs Sociétés d’instruction primaire en France et à l’étranger. L’Académie française, sur le rapport de M. Villemain, lui décerna un prix de Premiers instincts de dignité morale, et pour ainsi dire, premier point d’honneur de l’âme excité dès l’en- fance, habitude et goût de l’obéissance sortis du développement même de l’être moral, et destinés non pas à détruire la volonté, mais à la rendre judicieuse et ferme, répression plus assortie aux caractères qu’aux actes pour améliorer toujours au lieu de punir, voilà ce que le

mes maîtres et mes amis dévouement au devoir et la sagacité du cœur découvrent et mettent en œuvre dans le cercle étroit d’un Asile.

Cependant la plupart des académiciens considéraient le livre de Marie Carpantier comme un recueil enfantin, peu digne de leur attention. Victor Hugo en fit ressortir le but élevé et les qualités de style; il en cita même de

É mémoire quelques phrases, et cette intervention du grand poète emporta tous les suffrages.

Béranger qui avait. encouragé avec tant de bonté les Préludes, loua sans réserves les Conseils et félicita l’auteur par une lettre pleine d’enjouement et d’esprit :

Mademoiselle, ily a toujours quelque chose de mieux à faire que des vers, si bien qu’on les fasse. Vous avez pris le bon parti: vous vous occupez de l’éducation de l’enfance, et vous vous en acquittez en femme supé- rieure, votre livre le prouve. Il ne saurait étre trop recommandé, trop lu, trop médité par ceux qui se dévouent comme vous le faites à l’éducation.

Oui certes, il y a mieux à faire que des vers! Ah! que de fois me suis-je dit qu’il valait mieux enseigner à lire aux petits enfants que de perdre son temps, non seulement à rimer, mais même à faire le métier de philosophe. Ou bien encore, que de fois n’ai-je pas regretté de n’être pas un bon médecin de village ! Votre petit volume me prouve que vous pensez comme moi, mais vous agissez plus conséquemment. Honneur à vous! Toutefois, aux heures de liberté, rimez encore quelquesuns de ces morceaux qui vous ont fait connaître. Il y a trop de poésie dans un cœur comme le vôtre pour l’étouffer en vous.

: _ Madame Desbordes-Valmore, dont la vie fut traversée

4 de si douloureuses épreuves, écrivait le 25 novembre « | MEUXÉ

À _ Bien chère demoiselle Marie, que votre livre m’a fait Æ de bien! Je l’ai lu avec la plus tendre et la plus sérieuse . attention, et souvent les larmes me sont venues aux ; yeux, comme si je pénétrais pour la première fois dans 4 votre intelligence; du reste, votre parole écrite n’est si

vraie, que parce que votre âme est la vérité méme. Quel

L bonheur que vous soyez comme cela! Je serre vos

E- mains que bénissent les petits enfants, vos mains si

% sobres de punition, et qui apprendront à tant d’autres à

. d devenir clémentes pour mieux corriger. Je crois, en ÿ effet, que c’est le secret du ciel (1).

1 J’espère que mon amitié n’en est plus un pour vous. dé Après son mariage, madame Pape reçut de Victor E Hugo la lettre suivante :

“8 * Madame, vous m’envoyez un livre qui vous résume.

| Vous avez condensé dans une œuvre de votre esprit le : travail entier de votre vie. Ce noble travail contribuera

  • encore à la conduite meilleure, plus sûre et plus habile

des générations nouvelles.

| Remplacer les vieilles notions par les notions actuelles,

donner aux actions des motifs puisés, non dans les contes : et les suppositions, mais dans la connaissance exacte de la nature et de la réalité, faire germer dans les âmes la foi en Dieu, non par des chimères et des mensonges, | mais par la contemplation réfléchie de son œuvre (1) Voir le beau livre de Lucien Descaves. — La vie douloureuse de Marceline Desbordes- Valmore, librairie Nilsson,

mes maîtres el mes amis es

immense, voilà le but que vous vous êtes proposé, but considérable, digne de votre noble intelligence et de votre cœur profond. Je vous renouvelle, madame, tous mes remerciements pour l’envoi de ce livre excellent. J’espère que votre exemple sera suivi, et que d’autres œuvres sur le modèle de la vôtre viendront remplacer dans nos écoles le mauvais enseignement par le bon, et l’imposture par la vérité. (x)

Veuillez, madame, agréer mes respects.

« Quand on a lu ces lettres signées de noms illustres, : ajoute M. Gossot, on ne peut se défendre d’une profonde et sympathique estime pour l’auteur qui mérita de tels

L’ouvrage de madame Pape marque, d’autre part, une date importante dans l’histoire des progrès de l’enseignement.

Le problème de l’éducation des enfants pauvres a toujours préoccupé les esprits droits qui souhaïtent une plus juste répartition des biens entre les hommes. À Paris, madame Jules Mallet dota généreusement une École normale maternelle, qui prit plus tard le nom de Cours pratique des Salles d’asile, et madame PapeCarpantier fut appelée à la direction de cet établissement. Cest là que pendant vingt-sept années d’enseignement elle forma plus de quinze cents élèves.

De grands progrès commençaient à s’accomplir dans

(x) Le grand poète oppose ici avec raison le caractère positif de la science moderne à l’enseignement dogmatique et erroné de l’Eglise.

RT _ l’enseignement, grâce à l’initiative généreuse et hardie pe d’un homme de cœur qui fut un célèbre historien et un 1 grand ministre de l’Instruction publique (de 1863 à 1869), 14 Victor Duruy. Le célèbre rapport dans lequel il demanEr daïit la gratuité et l’obligation de l’enseignement pri1 maire (1) fut l’origine d’une véritable révolution. On n’osa pas réaliser immédiatement tous les vœux du ministre, mais les idées vraies ont une vie durable, et Duruy obtint quelques réformes importantes : l’histoire Û contemporaine fut portée au programme des classes de ; philosophie dans les lycées. L’enseignement spécial fut à organisé pour ceux qui renonçaient à l’étude du grec et du latin. L’École des Hautes-Études fut fondée, et Duruy s’occupa aussi avec zèle de l’enseignement secondaire f des jeunes filles. C’est là, en effet, le seul moyen d’atté- R: nuer dans les familles le regrettable désaccord qui Ë subsiste trop souvent entre un père libre-penseur et une

  • mère dévote. L’évêque Dupanloup vit clairement le _ danger de la concurrence. Il attaqua violemment le ministre et s’efforca de réserver à l’Église le monopole de l’éducation des filles, afin de conserver dans chaque famille quelques agents dévoués à la cause du

j Duruy trouva en madame Pape un précieux auxiliaire pour l’exécution de ses projets. Il lui demanda de faire aux instituteurs primaires quelques conférences qui eurent un grand succès. Ces remarquables discours (2)

) ont pour titres : La leçon de Choses. — Le Pain. — Le Vêtement. — La Locomotion. — Le Bâtiment.

(2) Publiés par Delagrave.

mes maîtres et mes amis Ti Ce n’est pas, il est vrai, à madame Pape que revient 1. l’honneur d’avoir organisé la première Salle d’asile, (1) mais plus que personne en France, elle a contribué à faire passer dans la pratique des idées justes qui, avant elle, étaient restées de simples vœux, ou n’avaient obtenu qu’une réalisation locale très restreinte. L’enseignement de madame Pape n’a jamais rien de pédantesque ni de froidement didactique. C’est une mère entourée de ses enfants, et qui cause avec eux. Mais c’est une mère bien rare, une mère idéale par son affection, par sa connaissance exquise des petites âmes auxquelles elle parle, de leurs petites facultés, de leurs petites passions, et surtout par l’art admirable qu’elle apporte à se faire écouter et comprendre. (2) Les enfants, écrit M. Loubens, ne sauraient entrer dans la vie par une voie plus heureuse. Ces petits êtres, réchauftés sur le sein maternel, trouvent dans les Asiles des cœurs de mères qui les choient, en retour de leurs inclinations affectueuses et dociles. C’est par l’amour qu’on les initie au devoir qu’ils ne comprennent pas encore. On leur fait aimer leurs petites écoles comme des séjours d’amusement ; on leur fait aimer leurs compagnons, en les associant tous aux mêmes jeux et aux mêmes exercices; on leur fait aimer une science enfantine qu’on leur distribue par petits morceaux accommodés à leur faible intelligence; on leur fait aimer l’ordre qui les repose. Émule de Pestalozzi, de Fræbel et plus encore disciple de Fourier, madame Pape comprit l’importance de la première éducation des sens. Elle imagina dans ce but d’ingénieux instruments pédagogiques. C’est à son (x) Dès le dix-huitième siècle, sous la direction du pasteur Oberlin, Louise Schæppler avait créé dans les Vosges une Salle d’asile, En 1819, Owen fit à New-Lamark une école pour les enfants des ouvriers de sa manufacture, mais notre Comité de l’Œuvre Maternelle des Salles d’asile ne fut fondé qu’en 1855. (2) Le Progrès de l’enseignement, avril 1887.

  • initiative que la France doit l’adoption de ces méthodes

-_ excellentes, aujourd’hui pratiquées chez toutes les

nations cultivées, et dont le principe est de remplacer

l’enseignement froid et abstrait du livre par la vue, le contact et l’observation directe des objets dont on parle à l’enfant.

. Ce fut une grande joïe pour Victor Considérant de voir réalisées quelques-unes des conceptions de son

f J’ai vu, dit-il, dans la cour de la Salle d’asile de la rue

&: Saint-Hippolyte, un petit jardinet tout éblouissant de

” fleurs, et au milieu des fleurs un cerisier nain, pas plus

à haut que les enfants de trois ou quatre ans, qui jouaient à

À côté. Ce cerisier était couvert de belles cerises rouges, que

Ë chacun des enfants aurait pu cueillir en avançant la main.

#4 Eh bien! aucune de ces jolies cerises n’était cueillie, aucune

£ de ces jolies fleurs n’était touchée, toutes ces jolies tenta-

y tions étaient respectées! et notez, s’il vous plaît, que ces

3 petits enfants sont bien libres, car souvent le directeur est

à côté et reste des demi-heures entières sans paraître. Mieux que cela! quand de nouveaux enfants arrivent à VAsile, sitôt qu’ils s’approchent du petit jardin, ce sont les autres qui leur apprennent qu’on ny touche pas, et aucun n’y touche. Il n’y a jamais eu une gronderie à faire, une

Quand tous ces petits enfants sont à s’amuser dans la cour, où ils s’amusent tant, qu’ils oublieraient de manger, si l’on n’y prenait garde, voici que le maître donne un coup de sifilet.. A ce coup de sifilet, petites filles et petits garcons quittent subitement le jeu et viennent se mettre en file, chacun à son rang : trois cents enfants, et des poupons de vingt-deux mois! et tout fait silence! — « Attention, mes enfants! » dit le maître et, au second coup de sifilet, tous croisent les mains derrière le dos. Au troisième coup de sifflet, le maître battant la mesure avec un livre en bois, les

e deux régiments de petites filles et de petits garçons se

| 123

% mes maîtres et mes amis AGE gs Aa. mettent à marcher en marquant le pas et en chantant Sur M Nous nous mettons en marche, gra ‘320 ki Mironton, ton, ton, mirontaine ; $ PS & | Nous nous mettons en marche, ‘#;L0ESR Pour aller travailler; £ k (r8
Pour ne pas s’ennuyer. FN ÿ À Le maître donne-t-il un coup de sifflet, tout s’arrête, marche et chant. C’est un silence parfait, vous entendriez nn une mouche voler. — Quand la mesure reprend, la marche | et le chant reprennent. C’est merveilleux. \ ri Allez voir cette Salle d’asile, ». £ l ajoute Considérant, Pr et vous ni] comprendrez ce que l’on peut sur des masses aussi jeunes ré avec le chant, avec le pas régulier, avec le mouvement re cadencé, avec un emploi, encore si faible et si confus cependant, du mode mesuré. À

Je ne puis donner ici que quelques courts spécimens E des Pensées de madame Pape. Ces pensées, elle les 7 avait trouvées dans son cœur et, grâce à son ardeuà

; prêcher la vérité, elles prenaient dans sa bouche un accent personnel qui leur donnait une autorité plus !

— La Bonté est la lumière par excellence. Si l’in- | struction n’avait pas pour résultat de nous rendre plus fr: religieux, plus moraux, meilleurs enfin, elle ne serait 3 qu’un vain plaisir, une curiosité dispendieuse. S

— Il n’est pas un enfant qui ne se laisse prendre à 4

124 2

… ‘l’affection qu’on lui témoigne. Aimez chacun de ceux 1 _… qui sont confiés à vos soins. ‘ Ÿ — Tâchez qu’on vous aime, et ce sera facile si vous 1:50 aimez véritablement vous-mêmes; l’amour c’est la | flamme qui attire la flamme.

— Nous ne valons qu’autant que nous aimons.

— Les petits enfants demandent sans cesse des histoires;

1 c’est un goût dont la mère et l’institutrice doivent savoir

\ tirer parti pour l’éducation de leurs élèves. (1)

— J’aime tout ce que Dieu fait dans le monde qui | m’entoure, et je tâche de le faire aimer aux petits | enfants, pour les rendre bons.

é — J’observe l’admirable économie de ses moindres ÿ” œuvres, et je la leur fais remarquer, afin de les rendre

EE plus intelligents. Chaque partie est admirablement faite

A pour s’accorder avec les autres, et toutes pour concourir

| — Si nous considérons la plante dans sa végétation,

. nous sommes frappés de voir que le premier acte de sa vie est de s’élever verticalement au-dessus de la terre, et | de se diriger vers le ciel. Ce qu’elle cherche en haut, c’est la lumière, symbole de la science, et la chaleur, symbole de l’amour.

— Le caractère moral auquel se rapporte la ligne courbe, c’est la douceur ; le caractère auquel répond la ligne droite, c’est la rigueur. L’une représente le fours

| (1) On a de tout temps raconté des histoires aux enfants, mais 4 madame Pape a su faire de cet usage une méthode suivie d’in-

y struction et d’éducation.

mes maîtres et mes amis MODE de la vie pratique, toute de nécessités, de rapports avec 0 nos proches, nos semblables ; vie pleine de ménagements ; pour autrui, de concessions réciproques, de sacrifices Æ mutuels. L’autre représente la vie théorique, l’idéal, l’idée hardie, indépendante, absolue. (x) 1

Dans un charmant récit intitulé : Les portes et fené- bé tres de notre maison, madame Pape étudie les cinq sens; à ainsi la science pénètre, habilement dissimulée dans ces pe

Tout ce que nous apprenons avec le secours de nos 4 yeux est incalculable. Nous pouvons quelquefois nous tromper et voir mal, mais tout ce que nous avons bien vu, nous le savons bien. S’il y a des choses ignorées dans la nature, ce sont les choses que personne n’a vues. (2)

Plus loin, à propos de l’ouie :

La parole de l’homme a été faite pour dire la vérité | et son ouie pour l’entendre.

Mentir aux hommes ou parler pour les exciter à la haine, dénigrer son prochain, railler ce qui est bien, ; ridiculiser ce qui est généreux, abuser de l’ignorance ou de l’innocence, poétiser le mal, s’appliquer à séduire les gens de bonne foi, calomnier Dieu et la nature, c’est trahir la vérité, c’est du même coup profaner l’ouie et la parole humaine.

(1) Dans l’un de ses meilleurs ouvrages, le Secret des Grains de sable, madame Pape a cherché des analogies morales, tirées des diverses figures géométriques, telles que parabole, hyperbole, cycloïde, etc. Cest là une application nouvelle des théories de ” Fourier qui montre le rôle important de l’analogie dans les découvertes de la science.

(2) Cette ignorance, ni les métaphysiciens ni les dévots wont le $ courage de la confesser.

AE (J’extrais d’une lettre le passage suivant : ’ Hier nous avons conduit marraine (mademoiselle ps Drulin) aux gorges d’Apremont. C’est un désordre 44ne grandiose et superbe. Mais la nécessité de regarder à ; ses pieds est insupportable, et distrait l’esprit qui ne . voudrait que contempler. Pourtant il ne faut pas marcher sur les vipères. Brigitte et nos jeunes Suédoises Fa ont failli mettre le pied sur une, tout près de chez nous. 4 Ainsi les nécessités de la vie enchaînent à la terre les

âmes désireuses de s’élever en haut.)

( — Il y a des cailloux qui, roulés et entrechoqués dans b les flots de la mer, ont perdu leurs pointes, leurs aspé- We rités, et se sont adoucis sous les coups répétés des vagues,

comme s’adoucissent les âmes bien trempées sous les

11 coups répétés des épreuves. te Je terminerai ces citations trop brèves par une pensée qui résume toutes les autres : Û Ce qui importe, c’est que les enfants apprennent à : Cette idée prendra dans l’avenir une importance de plus en plus grande. Elle suffira pour fonder la vraie Lorsque j’entrai pour la première fois dans la Salle d’asile modèle dirigée par madame Pape, je fus, (1) Le respect de la vie est une règle dontles conséquences logiques sont considérables : abolition de la peine de mort, de la guerre, etc. Deux exceptions pourtant : la première naît des nécessités de | Valimentation, la seconde de l’obligation où sont les hommes de détruire les animaux nuisibles.

| mes maîtres et mes amis |. 40m

comme tous ceux qui la visitaient, émerveillé des 14

C’est que, à sa méthode excellente, elle ajoutait ce ui? charme personnel que rien ne saurait remplacer. La AU chose importante n’est pas ce que le maître enseigne, site c’est le ton, c’est l’exemple, la pratique de la bien- de veillance et de la droïture, avec la sympathie qui Was entraîne, et donne un pouvoir énorme de suggestion. ne

Je ne saurais exprimer par des mots le sentiment de & À vie heureuse, de calme reposant, qui se dégageait de * cette classe enfantine, comme une atmosphère d’affection maternelle. Bambins et bambines à la mine éveillée, intelligente, manifestaient naïivement par leurs gestes, | leur physionomie, leurs exclamations et leurs rires, l’étonnement, le ravissement qu’excitaient dans leurs petites âmes les jolies histoires qu’on leur contait, et presque à leur insu, ils avalaient par-dessus le marché une foule de notions utiles.

Ma sœur Louise donna quelques leçons à cette.classe ‘ enfantine. Son précoce talent de dessinateur lui per- : mettait de tracer à main levée au tableau un lion, un : ;

coq, un chien, et c’étaient des cris d’admiration, tant | le symbolisme du dessin au trait répond exactement . aux images sommaires formées par un cerveau d’enfant.

Outre ses deux filles, Brigitte et Madeleine, nous . rencontrions, chez madame Pape, mademoiselle Marie | Chassevant qui inventa une ingénieuse méthode d’en- | seignement musical pour les enfants, au moyen de signes mobiles, et mademoiselle Gleyre, la nièce du ; maître peintre dont j’étais l’élève. | à)

La physionomie de madame Pape exprimait l’intelli- À gence, la douceur et la bonté,. bien que la bouche n

D _ ferme marquât l’énergie d’une volonté forte. C’était jt __ en effet une nature passionnée pour le bien et qui 1 j 1 savait rester maîtresse d’elle-même. Son visage tout 5 he entier était comme éclairé par des yeux bruns, au | As regard pénétrant, plein de franchise et de sympathie, es que l’enthousiasme illuminait souvent de son éclair. #4 jee Le grand cœur de madame Pape avait un tel rayonnement qu’elle attirait de nombreux protégés, À élargissant ainsi le cercle de sa famille. C’étaient | d’abord les trois orphelins laissés par son frère, puis 4 Léon C…, fils d’une de ses collaboratrices. Tout jeune L encore, ce fils adoptif de madame Pape s’engagea Li comme moi dans le Génie auxiliaire, et prit part auprès À de M. Delbrouck à la défense de Paris. Plus tard, LÀ devenu architecte, il épousa la fille de cet homme à À héroïque qui fut notre capitaine. La J’avais gardé un si charmant souvenir de mon 1 passage à la Société de Belles-Lettres de Genève, que \e je proposai à madame Pape d’organiser chez elle des réunions du même genre. L’idée lui plut et elle sut la réaliser aussitôt avec grand succès. Cherchant un nom gracieux pour notre groupe d’étudiants, où les étudiantes formaient la majorité, elle le baptisa Société de l’Aubépine. Les parents assistaient à nos séances hebdomadaires. Ils présentaient leurs observations et leurs bienveillantes critiques à nos essais littéraires; on récitait, on jouait quelques scènes de comédies, parfois une pièce tout entière; la musique et la danse faisaient partie du programme, et ce fut avec regret que je dus renoncer à ces agréables réunions, lorsque je partis pour un

mes maîtres et mes amis Re

Chère dame et amie. Je vous écris de mon lit d’où je ne AT sors que quelques heures par jour. Je ne puis encore aller KT auprès de vous à la Colonie, c’est une fatalité ! Mes filles . 24 sont aussi désolées que moi. Demain aura lieu à la Sorbonne 7 une séance bien attrayante : celle de la distribution des Fr prix de la Société pour lInstruction élémentaire; cette ‘2 séance sera présidée par Jules Favre qui parlera trois A quarts d’heure ! J’ai une place d’honneur et je ne pourrai ne l’occuper, jugez de mes regrets ! Ah vraiment, le travail A seul ne m’est pas refusé en ce monde, le travail et les #

ennemis! Par bonheur pourtant quelques bons amis OR

comme vous me sont accordés et cela aide à accepter Ée Au revoir, chère dame, faites mes plus sincères amitiés à votre excellent fils, embrassez Louisette pour moi, rappe- | lez-moi au souvenir de monsieur Milliet, et croyez-moi, chère | dame et amie, votre bien vivement affectionnée La modération extrême, j’allais dire excessive, de | madame Pape, dans son langage et dans ses écrits, ne la préserva pas de la jalousie, ni de la haine des dévots. |

Elle avait pourtant de nombreux et puissants amis : Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, le philosophe Adolphe : Garnier, madame la maréchale de Mac-Mahon, enfin

Victor Duruy, l’ancien ministre. On s’étonne que de ÿ telles autorités n’aient pas suffi pour la protéger contre les insinuations calomnieuses. : Mais les Jésuites ne lui pardonnaient pas ses opinions | républicaines, ni cette religion très haute, qui refusait ‘à

at à de s’enfermer dans les formules figées d’une étroite LHr orthodoxie. On lui pardonnaït encore moins sa respec- | tueuse affection pour un grand poète, madame AckerFe mann, muse douloureuse du pessimisme, qui a chanté 6: en vers admirables sa révolte contre le Dieu cruel des

De ténébreuses intrigues amenèrent la destitution de | madame Pape, de cette noble femme à laquelle sa vie É de dévouement avait mérité l’estime de tous ceux qui la

connaissaient bien. (1) É dit M. Gossot, ee tout l’odieux de cette disgrâce, [14 qui fit scandale, non seulement en France, mais dans toute l’Europe, au ministre qui eut le triste courage de la signer, (2) MPEL. ignorant sans doute, comme bien d’autres choses de son i métier, que le premier de ses devoirs était de défendre, ÿ contre un parti aveuglé par la haine, les fonctionnaires qui faisaient le plus d’honneur à l’Université,

La tristesse profonde de madame Pape se manifeste

dans une lettre écrite le 24 novembre 1877 :

Il faut que nous traînions la vie, si lourd que nous soit ce boulet. Le courage seul peut en alléger le poids. En définitive, tout cela dure si peu! Quelques années passent, et nous sommes finis. Cette pensée est parfois une consolation. (3)

Il faut lire dans l’ouvrage de M. Loubens la longue

et touchante série des lettres qui, à l’occasion de

(1) D’ignobles insultes furent lancées par les journaux cléricaux

et réactionnaires. Cependant, sur les représentations de maître : Lachaud, Paul de Cassagnac fut contraint à une rétractation. (3) Madame Pape mourut le 31 juillet 1878.

mes maîtres et mes anus ( en BA cette criante injustice, manifestèrent à la fois l’admira- 4 tion, la reconnaissance des anciennes élèves et l’indi … 4 gnation des honnêtes gens. Les témoignages de sympa- #4 thie arrivaient en foule à la victime du clergé. Les 3 | articles des journaux et les démarches personnelles des WE amis de madame Pape finirent par éclairer le ministre qui, mieux informé, ne voulut cependant pas avoir l’air de se déjuger en revenant sur sa décision. Madame Pape : fut nommée Inspectrice générale des Salles d’asile; mais ces nouvelles fonctions mettaient fin à son rôle actif et personnel. La maison où elle avait si longtemps Me enseigné ne lui fut pas rendue, et ce fut pour elle un chagrin profond. Elle disait à madame Milliet : « Ne le répétez pas à mes filles, mais ces misérables m’ont .

Madame la maréchale de Mac-Mahon à madame Pape ’ J’ai été si péniblement affectée de ce que vous m’avez dit, hà et si touchée de votre dignité dans cette disgräce que je me “4 suis employée auprès du Ministère. Je puis vous assurer 4 que l’on y est fàché de ce qui s’est passé à votre égard et C1 désireux de réparer dans la mesure du possible. Je me suis chargée de vous demander si vous accepteriez fe une position d’Inspectrice que l’on ferait aussi belle que possible. J’espère que vous ne me refuserez pas de contri14 buer à réparer une injustice, 0 Agréez, madame, tous mes compliments les plus dis- ‘ Maréchale ne MAc-ManoN Réponse de madame Pape Madame la Maréchale, Votre bonté me pénètre et je croirais manquer à tous les sentiments qui vous sont dus, si je n’en acceptais pas les é Voici, madame la Maréchale, quelle était ma situation avant le premier octobre dernier : nommée Inspectrice | générale en 1868, à la suite du prix Halphen que me décerna l’Académie des Sciences morales et politiques, sur un rap- Ÿ (1) Je suis reconnaissant à la fille de madame Pape, madame Brigitte Gelle, qui a bien voulu me communiquer les lettres suili. vantes.

mes maîtres et mes amis : | port de M. Drouin de Lhuys, je restai à la direction du . Cours pratique des Salles d’asile organisé par moi en Pendant le cours de ces 27 années, mon traitement avait | été progressivement élevé de 3.000 à 5.000 francs. Je jouissais en outre du logement, chauffage et éclairage. Permettez-moi, madame la Maréchale, de m’en remettre à vous seule pour apprécier si les propositions qui seront faites pourront être considérées comme un dédommagement et une réparation. : Vous vous montrez si soucieuse de la justice et de mon sort, que je laisse avec confiance ma dignité et mes intérêts dans vos mains. Veuillez agréer, madame la Maréchale, avec ma vive gratitude, ma plus haute et respectueuse considération. Le 24 décembre 1874 la maréchale de Mac-Mahon . écrivit à madame Pape pour lui demander si elle accepterait d’être envoyée en mission, comme déléguée générale. Une indemnité de 3.000 francs lui aurait été allouée, en dehors des frais de tournées. Voici la réponse de madame Pape : Madame la Maréchale, mon traitement d’inactivité ayant été fixé librement par M. le Ministre, peut être modifié par lui. S’il était amélioré sur votre désir, c’est à vous seule, madame la Maréchale, que j’en serais redevable. Quant à faire l’apprentissage des tournées, j’y suis bien peu propre, et j’ai deux filles de 19 et 21 ans que je ne puis laisser seules. En 1868 l’exemption des tournées avait été la condition mise par moi à mon titre d’Inspectrice générale. Le temps et l”ébranlement produit dans ma santé par le coup qui m’a été porté ne font que donner plus de force aux motifs que j’avais en 1868. Et puis, madame la Maréchale, cette position d’une Inspectrice générale en inactivité venant remplir des missions à la suite des déléguées générales en activité lui enlèverait

‘ia d’avance tout crédit, toute considération dans ses tournées.

  • Ge serait pour moi une aggravation plutôt qu’une répaEU: : ( Et pourtant, madame la Maréchale, une réparation au Le moins morale m’est devenue plus désirable que jamais. On ‘ a répand le bruit dans l’Université que c’est pour mauvaise F administration que j’ai été remplacée. Je ne puis croire que 1 le Ministère, sans m’avoir informée ni interrogée, essaye de ; se justifier par une telle calomnie. D’où qu’elle vienne | cependant j’ai à cœur de la voir démentie, et ce n’est pas 10 en acceptant mon amoindrissement que je parviendrais à 110 Croyez, madame la Maréchale, que j’apprécie vos généreux \4 efforts comme ils le méritent et que je voudrais pouvoir | MR. accepter quoi que ce fût qui me vint par vous, mais A 14 lPhonneur d’une vie comme la mienne a ses exigences. ‘+ Pardonnez-le moi, madame la Maréchale, et veuillez ‘4 agréer l’assurance de mon respect et de ma plus profonde