XII-9 · Neuvième cahier de la douzième série · 1911-02-05

L'ordination

Julien Benda

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Le petit Pierre monta se coucher. Ils restèrent seuls, comme déjà plusieurs soirs, au fond du jardin. Ils dirent quelques mots de l’excursion de l’après-midi, de la beauté de la nuit. Ils se turent.

Ils se taisaient depuis longtemps… Ils sentaient la gravité de leur consentement au silence & qu’elle s’accumulait de moment en moment… Les lumières de l’hôtel s’éteignirent. Chacun remarqua que l’autre les avait vues s’éteindre & ne parlait pas de rentrer. Ils se sentaient sombrer dans la complicité… Leurs mains se rencontrèrent & leurs regards s’unirent dans une sévérité faite d’amour & de reproche, comme si chaque aimé reprochait à l’aimé l’éternité passée à ne pas se reconnaître.

Il la conduisit jusqu’au seuil de l’hôtel, respectant le désir qu’il sentait qu’elle avait de préparer leur âme par quelques jours d’attente à leur entière union. Il aimait ce désir & le respect qu’il en avait, car il aimait l’élégance de l’amour plus que l’amour même.

Le lendemain, ils allaient l’un près de l’autre, dans la montagne, imprégnés du baiser qu’ils ne rappelèrent pas, buvant leur communion profonde dans leurs accords les plus frivoles, heureux de se sentir promis à l’amour, heureux & point joyeux.

Ils descendaient la pente qui ramène au jardin. Ils s’assirent à mi-côte. Elle demeura longtemps songeuse. Puis elle dit :

— J’ai peur, Félix… J’ai peur de ne pas vous plaire… Vous êtes d’un monde brillant… Votre mère, vos sœurs, sont des femmes élégantes… Celles qui vous ont aimé étaient des femmes comme elles… Je suis, moi, une très petite bourgeoise…

— Je hais ce monde, & mon cœur n’en est pas. Je n’y ai vu que mensonge, mensonge sur le talent, mensonge sur la beauté, mensonge sur l’amour… Je ne sais de vérité que depuis un mois, Madeleine, depuis que je vous connais. J’aime l’habillement modeste qui me signifie cette vérité…

Ainsi sa volonté croyait vaincre ses mœurs, & il venait, fervent, à la religion de l’humble.

Ce jour-là elle lui disait sa vie. Elle lui disait sa triste enfance; sa mère sèche & hautaine; sa sœur aînée jalouse; son père qui seul l’aimait, qu’elle perdit de bonne heure… Elle disait son mariage, avec un homme âgé, prétentieux & déçu, froissé par tout bonheur, qui lui en voulait de sa jeunesse… Puis un premier enfant mort-né… Puis le petit Pierre, sa lente blessure par cet enfant, tout semblable à son père… Et l’hostilité de sa belle-famille… Elle disait sa vie muette, désolée, immobile.

Elle leva les yeux :

— Ah! dit-elle en le prenant dans ses bras, tu es le seul au monde qui aura pleuré sur moi.

Il la faisait parler encore. Il découvrait le charme de la compatissance.

Tout dormait. Tremblante elle attendait derrière sa porte… Il vint… Elle se renversa dans ses bras. Il pressait sur son cœur ces jeunes formes graciles, moins ému par leur grâce que de leur abandon…

Il promenait son regard par la chambre… Il aimait ces modestes effets bien pliés sur une chaise, cette petite montre de pensionnaire pendue au-dessus du lit.

Doucement, la cachant à elle-même sous un voile de baisers, il la conduisait vers le fond de la chambre… Doucement, la cachant à elle-même sous un voile de baisers, il défaisait le peignoir qu’elle portait… Il lui épargnait la moindre humiliation, la moindre conscience d’impudeur. Il voulait son amour, il ne voulait pas sa chute…

Ils s’étendirent; se pressant l’un à l’autre, dans toute la vérité de leur être, fondus dans la confiance… Leur union fut le désir d’encore plus de confiance. Ils y vinrent sans surprise. Elle ne fut pas un acte. Elle fut un état. Ni conquête, ni proie. Le lent évanouissement d’une différence d’âmes…

Ainsi, jusqu’au matin, ils buvaient le poison de l’amour sans orgueil.

Il venait chaque soir… Ils riaient du soin qu’ils prenaient maintenant, dans le jour, de moins se montrer ensemble… Leur attirance croissait par l’habitude. Il le sentait. Il attachait Madeleine par le sens qu’il lui en faisait prendre.

Ce soir-là, rougissante, elle lui dit qu’elle ne l’attendrait pas. Il la regarda gravement, d’une manière qu’elle comprit… Elle l’attendit. Il s’étendit près d’elle, ivre de chasteté, sévèrement dissolu dans la religion du faible, de l’impur féminin.

Souvent ils s’entretenaient de leur premier baiser, de leur première union. Ils disaient n’y avoir point connu l’idée d’une chose nouvelle, qui surprend, qui diffère… Leurs amours voulaient être sans avoir commencé… Et leurs mains s’étaient jointes : aucune n’avait pris l’autre…

Ainsi ils s’efforçaient d’abolir l’idée d’acte, de perdre connaissance dans l’indéterminé.

Le petit Pierre fut souffrant. Elle fut deux jours sans sortir. Il s’informait d’heure en heure… Ils se penchèrent les mains jointes sur le sommeil du petit malade… Il goûtait d’ignorer l’égoïsme des mâles, de s’associer aux peines de celle qu’il possédait. Il prenait le goût de cette élégance pour de l’amour.

Gravement, religieusement, il s’appliqua alors à assurer ses liens, à construire sa liaison.

Il commença par rompre autant qu’il le pouvait avec tout ce qui n’était pas Madeleine.

Il s’écarta des siens plus encore qu’il ne faisait, délaissant leurs dîners, leurs thés & leurs bons mots, leurs discours sur les comédiens & sur les couturiers… Il détestait ses

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sœurs, leur frénésie à jouir, à paraître… Il voulait détester leur luxe. Il voulait ignorer comme la simplicité de Madeleine le déconcertait plus à la ville qu’aux montagnes.

Une femme l’attendait, qu’il avait laissée sans nouvelles tout l’été. Il rompit avec elle, brutalement, hors de toute tradition, sans l’assurer qu’il restait son ami. Comme elle était riche & fêtée, il décida qu’elle ne pouvait pas souffrir.

Il quitta ses amis. Leurs ambitions l’importunaient. Leur pratique de l’amour l’écœurait. Il laissa ses papiers, ses livres dits sérieux, l’intérêt qu’il portait à la vie publique, aux choses sociales. Tout cela lui paraissait des larcins à l’amour. Il voulait penser que l’amour n’est rien s’il n’est pas tout… Quel mépris il avait pour ces amours mondaines, qui occupent, qui n’absorbent pas!…

Il se défit d’un appartement qu’il avait au dehors; où d’autres étaient venues. Il voulut la recevoir dans un cadre nouveau… Les rares jours où elle n’y pouvait venir, il allait y vivre, y écrire, y rêver, la retrouver dans le choix d’une étoffe, dans l’arrangement des fleurs… Et les jours où elle était venue, parfois le soir il y revenait seul, respirer encore au désordre des choses la confusion de leurs deux êtres, s’endormir dans les plis où elle s’était sentie, mêler encore à elle sa sensation de lui-même. Tant il avait la crainte de retrouver trop tôt l’indépendance de sa conscience.

Il la liait par les joies qu’elle trouvait dans ses bras, qu’il voulait qu’elle trouvât; par le besoin qu’elle en avait maintenant, qu’il voulait qu’elle en eût. Elle se liait par la suprême défaite qu’elle consentait & par la trahison qu’elle faisait à son sexe en avouant ses désirs. Elle se liait par ses impudeurs, par la conscience qu’elle en voulait avoir… Le pouvoir attachant des audaces de l’amour, ils le multipliaient par les significations qu’il savait leur trouver… Ils travaillaient aussi l’éternité de l’Amour; n’oubliaient pas de sentir sa ressemblance à la Mort…

Elle le présenta chez elle… Il voulut ignorer le malaise de sa première visite : il voulut aimer ce petit appartement sombre, bas de plafond, ces petites gens, cette vie étroite… Pour elle, sa prison devenait du soleil. Elle ne pouvait souffrir qu’il n’y vînt pas souvent… Il acceptait, tranquille, ce besoin qu’elle avait de lui; savait comme il se liait par cette tranquillité.

Elle gardait quelque coquetterie, quelque goût à sentir son pouvoir sur des hommes… & aussi quelque secret, quelques fleurettes passées qu’elle ne lui disait pas… Doucement, sans rien demander, il obtenait qu’elle livrât toutes ces choses… Ainsi il lui enlevait son orgueil, la chose qui permettrait qu’elle se tînt encore droite s’il cessait de l’aimer; ainsi il ne lui laissait pas un coin d’âme à elle seule, s’insérait à toute sa conscience… « Songe, disait-elle tremblante, si tu venais me dire un jour qu’il faut que je me reprenne… » Il savait sa responsabilité. Il l’aimait.

Quelle virtuosité dans la fidélité! Quel art à se dénoncer ses moindres défections, ces petits vols faits à l’aimée, desquels on sait lâchement qu’elle ne pourra rien dire — faute d’analyse, faute de vocabulaire — & dont on sait qu’elle souffre! Quel art à s’interdire le moindre plaisir de plaire!… Tous les hommes, toutes les femmes lui semblaient infidèles.

Il goûtait de devenir entièrement insensible à toutes les autres femmes. Il cultivait la mortelle absorption dans l’Unique.

Quel art à s’affranchir de toute indépendance! Il lui disait tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il faisait… Et il en voyait, le soir, qui demandent à ceux-là dont ils se croient aimés ce qu’ils ont fait dans le jour! Pauvres gens! Comme si ceux qui vous aiment attendaient qu’on les en priât pour vous dire tout ce qu’ils font!

Souvent elle déplorait qu’il fût si jeune — à peine deux ans de plus qu’elle —, s’inquiétait pour l’avenir… Dans dix ans, elle aurait trente-cinq ans… Mais il l’aimerait toujours!

Et il réussissait à lui passer sa foi. Et il aimait sentir que cette foi qu’il créait l’engageait plus que tout.

Ainsi il s’abîmait dans la fidélité, dans la dépendance, dans l’indissoluble.

L’été vint. Elle alla s’installer avec son petit garçon dans un village de la forêt de ***. Lui, à deux kilomètres, dépistant tous les siens… Le soir, au couvre-feu, il sortait sans bruit, traversait la forêt, venait s’asseoir sous bois; à un signal convenu, elle ouvrait sa fenêtre… Il retournait chez lui à la pointe du jour, dormait jusqu’au midi, dans un engourdissement qui était encore elle.

Ah! la première fois qu’il s’en vint la rejoindre! Comme il était joyeux — marchant par les grands chemins, sauvé des casinos & des hôtels-palaces — de sentir que par elle il découvrait l’espace, le grand air, le grand ciel, sa force, sa jeunesse, sa volonté d’élan!

Comme il était joyeux — s’encourant vers la femme dans la forêt puissante, grandie par le silence & par l’obscurité — de sentir que par elle il découvrait en lui comme une conscience nouvelle, inconnue des salons, la conscience d’un amour lié à l’ordre du monde!… Et, une fois dans sa chambre, parcourant tout charmé cette petite chambre nue qu’elle avait transformée, qu’elle avait rendue vive avec des riens, — une étoffe sur une table, un éventail au mur, — comme il était joyeux de sentir que par elle il découvrait la femme, son art, son invention… Que pouvait-il savoir du génie de la femme, avec celles de son monde qui trouvaient tout tout fait?… — Combien dans cette seule nuit ils accrurent leur liaison! Ils se liaient par l’audace, par l’exception de leur acte, par son défi au monde. Ils se liaient par le silence & par la solitude, moins toutefois que par la religion de ces choses; ils se liaient par le mystère; par la religion du mystère… Ils se liaient surtout par la religion du Lien.

Inquiète, elle le voyait s’éloigner au matin par le froid, par la pluie… Un soir, il vint deux heures en retard. Il s’était perdu. Un tas de bois qu’on avait déplacé au tournant d’un chemin. Il la trouva en transes… Il s’attachait à elle par l’inquiétude qu’il lui causait.

Comme il savait sentir, & vouloir sentir, cet attachement spécial qui conjoint les amants en face de la nature : sentir l’abolition de leur personne sociale, cet éternel rappel de leur dualité; sentir la vérité de leur mutuel attrait, libéré maintenant des stimulants de la ville; & sentir à la fois la triste contingence de leur embrassement & son éternité…, simple éclair de conscience de l’infini désir écrit tout autour d’eux.

Un jour — c’était peu de temps après leur arrivée — elle put s’échapper. Elle vint le rejoindre au bois… Ils s’assirent l’un près de l’autre sur un grand arbre mort, couché le long d’une route. Elle passa son bras au cou de son ami :

— Chéri, dit-elle très douce, cette vie ne t’ennuie pas? Tout seul toute la journée!… Et cette petite chambre que tu as prise, là-bas, tu ne t’y déplais pas trop? Tout ça te change tellement… Tu passais tes étés dans des endroits mondains…

— Je suis heureux… Le jour je ne suis pas seul. Je vis dans le souvenir & dans l’attente… J’aime ma petite chambre & ma vie simple… Et puis l’amour n’est fort que dans l’austérité.

Elle adorait la date de leurs moindres bonheurs, gardait religieusement un bout d’enveloppe, une fleur cueillie ensemble. « Tu comprends ça, toi, disait-elle… Les autres hommes se moquent de nos enfantillages! » Il flétrissait ces hommes.

Elle fut malade. De longs jours sans sortir. Obligée à mille soins, aux plus grands ménagements.

Il venait le soir, quand tous l’avaient laissée, s’asseyait près de son lit, la consolait, la soignait, se regardait s’élever de l’amour au dévouement, goûtait une joie subtile & fière d’oublier l’attraction de ce corps féminin pour lui porter secours, de poser par-dessus l’hostilité des sexes la communion de leurs misères. Souvent elle voulait qu’il s’étendît près d’elle, & dormait dans ses bras… Et plus fort que jamais il s’attachait à elle par la vénération qu’il se regardait avoir pour sa fragilité, pour sa dormition; par l’âpre volupté qu’il savait éprouver à se priver d’elle pour elle.

Novembre. Ils étaient encore là. Il venait maintenant par le fleuve des feuilles mortes… Ils se serraient plus fort contre la mort de leur forêt.

Ils faisaient de grands feux, qui éclairaient toute la pièce… Et blottis l’un près de l’autre, ils songeaient que là-bas, à la ville, il y avait des dîners, des théâtres, des triomphes, des haines.

Vint leur dernière nuit. La dernière fois qu’il entrait dans sa chambre… Elle avait fait les malles. Plus d’étoffe sur la table, plus d’éventail au mur… Il se serrait près d’elle. Donc « leur » chambre était morte, qui avait été cinq mois de leur jeunesse… Et elle resterait là, perdue dans la forêt, éternellement là, pendant qu’eux seraient ailleurs, qu’ils passeraient, qu’ils mourraient… Et d’affreux villageois y dormiront demain… Et on la louera à d’autres l’an prochain…

Il se serrait près d’elle contre le doute… Quelle preuve resterait-il que cela avait eu lieu?

Il se serrait près d’elle contre l’avenir, contre lui-même… Quelque chose lui disait que cela ne reviendrait pas. Qu’il ne le voudrait pas.

Il fallut qu’il partît. Lente, elle ouvrit la fenêtre. Il sortit. S’éloigna. Il se retournait souvent, envoyant des baisers… Puis il marcha longtemps sans se retourner… Au moment de changer de route il se retourna encore. Elle était encore là, derrière le volet. Alors éperdument il s’encourut vers elle, l’embrassa follement, & partit en courant, étouffant ses sanglots, sans se retourner.

Ils rentrèrent à la ville. Il reprit son régime de l’hiver précédent : éloignement du monde, séjour seul ou à deux dans leur appartement, visites chez elle… Il sentait la monotonie de sa vie. Il l’aimait. Elle lui semblait un trait des grandes œuvres d’art. Et il était heureux du bonheur de Madeleine. Et il était fier de l’amour qu’il avait. Fier de sa gravité. De sa fidélité. Fier d’être nécessaire…

Un matin, vers six heures, Félix s’éveilla. C’était Juin. Il songea au rendez-vous qu’il avait avec Madeleine dans la journée… Il songea que dans quelques jours elle allait partir pour la campagne, qu’il irait s’installer non loin d’elle, que le régime de l’été passé allait recommencer : la vie avec elle seule, plusieurs mois, loin du monde… Or, voilà que ces pensers ne lui apportaient point la joie qu’il en attendait. Mais un sentiment étrange. Un vague malaise. Qu’il ne comprenait pas. Qui persistait. Qui l’inquiétait… Tout à coup, foudroyante, l’idée de sa liaison l’étrangla d’une véritable angoisse, comme l’idée d’un emprisonnement total & éternel. Il se dressa sur son lit, épouvanté. Aimait-il moins Madeleine? Cette vie lui pesait-elle?… Comme dans un éclair, il entrevit l’immensité d’un tel malheur & il en repoussa l’idée, non sans percevoir que sa principale raison de la repousser c’est qu’elle était trop horrible…

C’était fou! Est-ce qu’on cesse d’aimer comme ça? Brusquement? Sans raison? Allons! Il était toujours le même. Il était heureux… Maintenant il était calme… Tout à fait calme… Il allait sourire à l’image de son amie. Qui dormait encore. Qui allait s’éveiller. Qui allait, en s’éveillant, penser à leur rendez-vous… Et tout de suite il fut repris de son angoisse. Il venait de sentir une atroce dissonance entre l’élan de Madeleine vers ce rendez-vous & la répugnance qu’il en avait.

Alors il se leva, extrêmement agité, passa des vêtements qui lui tombaient sous la main, dans une semi-conscience qui lui faisait peur, & sortit… Il allait droit devant lui, rapide, automatique, hagard, comme un homme qui sait qu’il vient de lui arriver un immense malheur, dont il n’a pas encore fait le décompte, qu’il faudra bien qu’il fasse… Oui, cette vie lui pesait, lui pesait depuis longtemps. Il ne réussissait plus à se le cacher. Ce qui venait de lui arriver c’était l’éclair d’un mal dont depuis plusieurs mois il souffrait sourdement sans vouloir se l’avouer… Mais ce qu’il sentait maintenant — & avec quelle angoisse! — c’était l’impossibilité d’y rien changer, à cette vie, c’était l’immense réseau d’attaches savantes & sûres dont il s’était lié, dont il s’était coupé tout pouvoir de se reprendre, tout droit de se reprendre, c’était l’entier besoin de lui qu’il s’était pu follement à créer chez cette femme, & l’entière confiance, & l’entière dépendance, & la ruine de l’orgueil, & le dégoût du monde, & l’amour Éternel qu’il lui avait appris, qui ne prévoit plus le changement, & cette atroce union des âmes qu’il lui versait depuis deux ans, dont elle ne pouvait plus se passer, qu’elle n’espèrerait pas d’un autre homme… Et c’était le devoir de sourire dans cette geôle, d’y paraître heureux comme au premier jour… Et c’était cela pour toute la vie. Car jamais, jamais il n’oserait parler… Et il reprenait sa course folle, soit qu’il cherchât dans le mouvement une diversion à sa pensée, soit qu’il y trouvât un soulagement à l’incarcération qu’il sentait.

Il allait droit devant lui… Et l’idée de prison grandissait, grandissait, se fécondait elle-même, devenait totale, unique. C’était ce rendez-vous tout à l’heure, c’était le dîner le lendemain chez elle, autre chose dans deux jours… Le recommencement la semaine d’après… Puis l’été. Près d’elle seule. Pour elle seule. Hypnotisé sur elle. Pour des mois… Et la nature qui solennise tout!… Et les soirs dans sa chambre! Le silence & la nuit! L’amour déjà si lourd de la femme qu’on n’aime plus rendu mille fois plus lourd, rendu tout à fait lourd, tout à fait éternel, par le silence & par la nuit! La liaison absolue! C’était trop. Il trouverait quelque chose. Il n’irait pas. Puis il songeait aux robes qu’elle s’était faites. Pour l’été. Pour lui. Qu’elle lui avait montrées. Si contente… Il irait! Il savait bien qu’il irait!… Et plus intensément il marchait, il marchait, comme s’il espérait d’user par le mouvement sa puissance d’inquiétude…

Il allait droit devant lui… Un moment, épuisé, il tomba sur un banc. Comme il avait moins de force pour souffrir, les choses lui parurent supportables. Il se ferait à cette vie!… Puis, soudain, il évoquait Madeleine qui s’habillait, qui se coiffait, heureuse, légère, confiante… Et l’immobilité lui redevenait intolérable.

Il allait droit devant lui… De temps en temps le reprenaient des accès de rassurement… Tout cela était fou! Il l’aimait comme avant!… Est-ce qu’il n’y avait pas mille raisons qu’on l’aimât?… Mais il savait bien la vanité de sa croyance. Et son cramponnement à son amour lui disait assez qu’il lui échappait. Et il semblait qu’il lui échappait davantage, de minute en minute… Ah! l’atroce, l’atroce chose, disait-il plus tard (car jamais il n’oublia cette matinée), de sentir que votre cœur se vide, là, devant vous, & que vous n’y pouvez rien.

Il allait droit devant lui. Dix heures. Dans quatre heures il reverrait Madeleine. Jamais il n’avait été aussi impatient, aussi avide de la revoir. C’était, se disait-il, parce qu’il pensait que dès qu’il la reverrait il sentirait qu’il l’aimait comme avant, que son cauchemar serait fini… Sa vraie raison — il ne devait le reconnaître que plus tard — c’est qu’il sentait vaguement que malgré lui la diminution de son amour transparaîtrait un peu aux yeux de son amie, & qu’il éprouverait tout de suite un certain soulagement de déjà mentir moins.

Il arriva dans une affreuse campagne, s’échoua au bord d’une route… Il souhaitait de mourir. Il éviterait ainsi ce qu’il y avait pour lui de plus horrible dans la mort : c’est qu’elle pouvait venir un jour qu’il serait heureux… Un jour qu’il serait heureux!… Il croyait donc encore qu’un jour il serait heureux?… Il frémissait de sentir comme il était habitué à l’idée de bonheur.

Il songeait aux hommes qu’il connaissait… Il les entendait dire, avec les hommes de tous les temps : « En voilà des histoires! Vous ne l’aimez plus? Lâchez-la. » … Et de nouvelles détresses lui venaient : la certitude qu’il serait solitaire dans sa misère, qu’il n’en pourrait parler à personne; & l’idée qu’il était comme une curiosité dans la douleur.

Et il se répétait : « Pourquoi ne l’aimé-je sœurs, leur frénésie à jouir, à paraître… Il voulait détester leur luxe. Il voulait ignorer comme la simplicité de Madeleine le déconcertait plus à la ville qu’aux montagnes.

Une femme l’attendait, qu’il avait laissée sans nouvelles tout l’été. Il rompit avec elle, brutalement, hors de toute tradition, sans l’assurer qu’il restait son ami. Comme elle était riche & fêtée, il décida qu’elle ne pouvait pas souffrir.

Il quitta ses amis. Leurs ambitions l’importunaient. Leur pratique de l’amour l’écœurait. Il laissa ses papiers, ses livres dits sérieux, l’intérêt qu’il portait à la vie publique, aux choses sociales. Tout cela lui paraissait des larcins à l’amour. Il voulait penser que l’amour n’est rien s’il n’est pas tout… Quel mépris il avait pour ces amours mondaines, qui occupent, qui n’absorbent pas!…

Il se défit d’un appartement qu’il avait au dehors; où d’autres étaient venues. Il voulut la recevoir dans un cadre nouveau… Les rares jours où elle n’y pouvait venir, il allait y vivre, y écrire, y rêver, la retrouver dans le choix d’une étoffe, dans l’arrangement des fleurs… Et les jours où elle était venue, parfois le soir il y revenait seul, respirer encore au désordre des choses la confusion de leurs deux êtres, s’endormir dans les plis où elle s’était sentie, mêler encore à elle sa sensation de lui-même. Tant il avait la crainte de retrouver trop tôt l’indépendance de sa conscience.

Il la liait par les joies qu’elle trouvait dans ses bras, qu’il voulait qu’elle trouvât; par le besoin qu’elle en avait maintenant, qu’il voulait qu’elle en eût. Elle se liait par la suprême défaite qu’elle consentait & par la trahison qu’elle faisait à son sexe en avouant ses désirs. Elle se liait par ses impudeurs, par la conscience qu’elle en voulait avoir… Le pouvoir attachant des audaces de l’amour, ils le multipliaient par les significations qu’il savait leur trouver… Ils travaillaient aussi l’éternité de l’Amour; n’oubliaient pas de sentir sa ressemblance à la Mort…

Elle le présenta chez elle… Il voulut ignorer le malaise de sa première visite : il voulut aimer ce petit appartement sombre, bas de plafond, ces petites gens, cette vie étroite… Pour elle, sa prison devenait du soleil. Elle ne pouvait souffrir qu’il n’y vînt pas souvent… Il acceptait, tranquille, ce besoin qu’elle avait de lui; savait comme il se liait par cette tranquillité.

Elle gardait quelque coquetterie, quelque goût à sentir son pouvoir sur des hommes… & aussi quelque secret, quelques fleurettes passées qu’elle ne lui disait pas… Doucement, sans rien demander, il obtenait qu’elle livrât toutes ces choses… Ainsi il lui enlevait son orgueil, la chose qui permettrait qu’elle se tînt encore droite s’il cessait de l’aimer; ainsi il ne lui laissait pas un coin d’âme à elle seule, s’insérait à toute sa conscience… « Songe, disait-elle tremblante, si tu venais me dire un jour qu’il faut que je me reprenne… » Il savait sa responsabilité. Il l’aimait.

Quelle virtuosité dans la fidélité! Quel art à se dénoncer ses moindres défections, ces petits vols faits à l’aimée, desquels on sait lâchement qu’elle ne pourra rien dire — faute d’analyse, faute de vocabulaire — & dont on sait qu’elle souffre! Quel art à s’interdire le moindre plaisir de plaire!… Tous les hommes, toutes les femmes lui semblaient infidèles.

Il goûtait de devenir entièrement insensible à toutes les autres femmes. Il cultivait la mortelle absorption dans l’Unique.

Quel art à s’affranchir de toute indépendance! Il lui disait tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il faisait… Et il en voyait, le soir, qui demandent à ceux-là dont ils se croient aimés ce qu’ils ont fait dans le jour! Pauvres gens! Comme si ceux qui vous aiment attendaient qu’on les en priât pour vous dire tout ce qu’ils font!

Souvent elle déplorait qu’il fût si jeune — à peine deux ans de plus qu’elle —, s’inquiétait pour l’avenir… Dans dix ans, elle aurait trente-cinq ans… Mais il l’aimerait toujours!

Et il réussissait à lui passer sa foi. Et il aimait sentir que cette foi qu’il créait l’engageait plus que tout.

Ainsi il s’abîmait dans la fidélité, dans la dépendance, dans l’indissoluble.

L’été vint. Elle alla s’installer avec son petit garçon dans un village de la forêt de ***. Lui, à deux kilomètres, dépistant tous les siens… Le soir, au couvre-feu, il sortait sans bruit, traversait la forêt, venait s’asseoir sous bois; à un signal convenu, elle ouvrait sa fenêtre… Il retournait chez lui à la pointe du jour, dormait jusqu’au midi, dans un engourdissement qui était encore elle.

Ah! la première fois qu’il s’en vint la rejoindre! Comme il était joyeux — marchant par les grands chemins, sauvé des casinos & des hôtels-palaces — de sentir que par elle il découvrait l’espace, le grand air, le grand ciel, sa force, sa jeunesse, sa volonté d’élan!

Comme il était joyeux — s’encourant vers la femme dans la forêt puissante, grandie par le silence & par l’obscurité — de sentir que par elle il découvrait en lui comme une conscience nouvelle, inconnue des salons, la conscience d’un amour lié à l’ordre du monde!… Et, une fois dans sa chambre, parcourant tout charmé cette petite chambre nue qu’elle avait transformée, qu’elle avait rendue vive avec des riens, — une étoffe sur une table, un éventail au mur, — comme il était joyeux de sentir que par elle il découvrait la femme, son art, son invention… Que pouvait-il savoir du génie de la femme, avec celles de son monde qui trouvaient tout fait?… — Combien dans cette seule nuit ils accrurent leur liaison! Ils se liaient par l’audace, par l’exception de leur acte, par son défi au monde. Ils se liaient par le silence & par la solitude, moins toutefois que par la religion de ces choses; ils se liaient par le mystère, par la religion du mystère… Ils se liaient surtout par la religion du Lien.

Inquiète, elle le voyait s’éloigner au matin par le froid, par la pluie… Un soir, il vint deux heures en retard. Il s’était perdu. Un tas de bois qu’on avait déplacé au tournant d’un chemin. Il la trouva en transes… Il s’attachait à elle par l’inquiétude qu’il lui causait.

Comme il savait sentir, & vouloir sentir, cet attachement spécial qui conjoint les amants en face de la nature : sentir l’abolition de leur personne sociale, cet éternel rappel de leur dualité; sentir la vérité de leur mutuel attrait, libéré maintenant des stimulants de la ville; & sentir à la fois la triste contingence de leur embrassement & son éternité…, simple éclair de conscience de l’infini désir écrit tout autour d’eux.

Un jour — c’était peu de temps après leur arrivée — elle put s’échapper. Elle vint le rejoindre au bois… Ils s’assirent l’un près de l’autre sur un grand arbre mort, couché le long d’une route. Elle passa son bras au cou de son ami :

— Chéri, dit-elle très douce, cette vie ne t’ennuie pas? Tout seul toute la journée!… Et cette petite chambre que tu as prise, là-bas, tu ne t’y déplais pas trop? Tout ça te change tellement… Tu passais tes étés dans des endroits mondains…

— Je suis heureux… Le jour je ne suis pas seul. Je vis dans le souvenir & dans l’attente… J’aime ma petite chambre & ma vie simple… Et puis l’amour n’est fort que dans l’austérité.

Elle adorait la date de leurs moindres bonheurs, gardait religieusement un bout d’enveloppe, une fleur cueillie ensemble. « Tu comprends ça, toi, disait-elle… Les autres hommes se moquent de nos enfantillages! » Il flétrissait ces hommes.

Elle fut malade. De longs jours sans sortir. Obligée à mille soins, aux plus grands ménagements.

Il venait le soir, quand tous l’avaient laissée, s’asseyait près de son lit, la consolait, la soignait, se regardait s’élever de l’amour au dévouement, goûtait une joie subtile & fière d’oublier l’attraction de ce corps féminin pour lui porter secours, de poser par-dessus l’hostilité des sexes la communion de leurs misères. Souvent elle voulait qu’il s’étendît près d’elle, & dormait dans ses bras… Et plus fort que jamais il s’attachait à elle par la vénération qu’il se regardait avoir pour sa fragilité, pour sa dormition; par l’âpre volupté qu’il savait éprouver à se priver d’elle pour elle.

Novembre. Ils étaient encore là. Il venait maintenant par le fleuve des feuilles mortes… Ils se serraient plus fort contre la mort de leur forêt.

Ils faisaient de grands feux, qui éclairaient toute la pièce… Et blottis l’un près de l’autre, ils songeaient que là-bas, à la ville, il y avait des dîners, des théâtres, des triomphes, des haines.

Vint leur dernière nuit. La dernière fois qu’il entrait dans sa chambre… Elle avait fait les malles. Plus d’étoffe sur la table, plus d’éventail au mur… Il se serrait près d’elle. Donc « leur » chambre était morte, qui avait été cinq mois de leur jeunesse… Et elle resterait là, perdue dans la forêt, éternellement là, pendant qu’eux seraient ailleurs, qu’ils passeraient, qu’ils mourraient… Et d’affreux villageois y dormiront demain… Et on la louera à d’autres l’an prochain…

Il se serrait près d’elle contre le doute… Quelle preuve resterait-il que cela avait eu lieu?

Il se serrait près d’elle contre l’avenir, contre lui-même… Quelque chose lui disait que cela ne reviendrait pas. Qu’il ne le voudrait pas.

Il fallut qu’il partît. Lente, elle ouvrit la fenêtre. Il sortit. S’éloigna. Il se retournait souvent, envoyant des baisers… Puis il marcha longtemps sans se retourner… Au moment de changer de route il se retourna encore. Elle était encore là, derrière le volet. Alors éperdument il s’encourut vers elle, l’embrassa follement, & partit en courant, étouffant ses sanglots, sans se retourner.

Ils rentrèrent à la ville. Il reprit son régime de l’hiver précédent : éloignement du monde, séjour seul ou à deux dans leur appartement, visites chez elle… Il sentait la monotonie de sa vie. Il l’aimait. Elle lui semblait un trait des grandes œuvres d’art. Et il était heureux du bonheur de Madeleine. Et il était fier de l’amour qu’il avait. Fier de sa gravité. De sa fidélité. Fier d’être nécessaire…

Un matin, vers six heures, Félix s’éveilla. C’était Juin. Il songea au rendez-vous qu’il avait avec Madeleine dans la journée… Il songea que dans quelques jours elle allait partir pour la campagne, qu’il irait s’installer non loin d’elle, que le régime de l’été passé allait recommencer : la vie avec elle seule, plusieurs mois, loin du monde… Or, voilà que ces pensers ne lui apportaient point la joie qu’il en attendait. Mais un sentiment étrange. Un vague malaise. Qu’il ne comprenait pas. Qui persistait. Qui l’inquiétait… Tout à coup, foudroyante, l’idée de sa liaison l’étrangla d’une véritable angoisse, comme l’idée d’un emprisonnement total & éternel. Il se dressa sur son lit, épouvanté. Aimait-il moins Madeleine? Cette vie lui pesait-elle?… Comme dans un éclair, il entrevit l’immensité d’un tel malheur & il en repoussa l’idée, non sans percevoir que sa principale raison de la repousser c’est qu’elle était trop horrible… C’était fou! Est-ce qu’on cesse d’aimer comme ça? Brusquement? Sans raison? Allons! Il était toujours le même. Il était heureux… Maintenant il était calme… Tout à fait calme… Il allait sourire à l’image de son amie. Qui dormait encore. Qui allait s’éveiller. Qui allait, en s’éveillant, penser à leur rendez-vous… Et tout de suite il fut repris de son angoisse. Il venait de sentir une atroce dissonance entre l’élan de Madeleine vers ce rendez-vous & la répugnance qu’il en avait.

Alors il se leva, extrêmement agité, passa des vêtements qui lui tombaient sous la main, dans une semi-conscience qui lui faisait peur, & sortit… Il allait droit devant lui, rapide, automatique, hagard, comme un homme qui sait qu’il vient de lui arriver un immense malheur, dont il n’a pas encore fait le décompte, qu’il faudra bien qu’il fasse… Oui, cette vie lui pesait, lui pesait depuis longtemps. Il ne réussissait plus à se le cacher. Ce qui venait de lui arriver c’était l’éclair d’un mal dont depuis plusieurs mois il souffrait sourdement sans vouloir se l’avouer… Mais ce qu’il sentait maintenant — & avec quelle angoisse! — c’était l’impossibilité d’y rien changer, à cette vie, c’était l’immense réseau d’attaches savantes & sûres dont il s’était lié, dont il s’était coupé tout pouvoir de se reprendre, tout droit de se reprendre, c’était l’entier besoin de lui qu’il s’était pu follement à créer chez cette femme, & l’entière confiance, & l’entière dépendance, & la ruine de l’orgueil, & le dégoût du monde, & l’amour Éternel qu’il lui avait appris, qui ne prévoit plus le changement, & cette atroce union des âmes qu’il lui versait depuis deux ans, dont elle ne pouvait plus se passer, qu’elle n’espérerait pas d’un autre homme… Et c’était le devoir de sourire dans cette geôle, d’y paraître heureux comme au premier jour… Et c’était cela pour toute la vie. Car jamais, jamais il n’oserait parler… Et il reprenait sa course folle, soit qu’il cherchât dans le mouvement une diversion à sa pensée, soit qu’il y trouvât un soulagement à l’incarcération qu’il sentait.

Il allait droit devant lui… Et l’idée de prison grandissait, grandissait, se fécondait elle-même, devenait totale, unique. C’était ce rendez-vous tout à l’heure, c’était le dîner le lendemain chez elle, autre chose encore dans deux jours… Le recommencement la semaine d’après… Puis l’été. Près d’elle seule. Pour elle seule. Hypnotisé sur elle. Pour des mois… Et la nature qui solennise tout!… Et les soirs dans sa chambre! Le silence & la nuit! L’amour déjà si lourd de la femme qu’on n’aime plus rendu mille fois plus lourd, rendu tout à fait lourd, tout à fait éternel, par le silence & par la nuit! La liaison absolue! C’était trop. Il trouverait quelque chose. Il n’irait pas. Puis il songeait aux robes qu’elle s’était faites. Pour l’été. Pour lui. Qu’elle lui avait montrées. Si contente… Il irait! Il savait bien qu’il irait!… Et plus intensément il marchait, il marchait, comme s’il espérait d’user par le mouvement sa puissance d’inquiétude…

Il allait droit devant lui… Un moment, épuisé, il tomba sur un banc. Comme il avait moins de force pour souffrir, les choses lui parurent supportables. Il se ferait à cette vie!… Puis, soudain, il évoquait Madeleine qui s’habillait, qui se coiffait, heureuse, légère, confiante… Et l’immobilité lui redevenait intolérable.

Il allait droit devant lui… De temps en temps le reprenaient des accès de rassurement… Tout cela était fou! Il l’aimait comme avant!… Est-ce qu’il n’y avait pas mille raisons qu’on l’aimât?… Mais il savait bien la vanité de sa croyance. Et son cramponnement à son amour lui disait assez qu’il lui échappait. Et il semblait qu’il lui échappât davantage, de minute en minute… Ah! l’atroce, l’atroce chose, disait-il plus tard (car jamais il n’oublia cette matinée), de sentir que votre cœur se vide, là, devant vous, & que vous n’y pouvez rien.

Il allait droit devant lui. Dix heures. Dans quatre heures il reverrait Madeleine. Jamais il n’avait été aussi impatient, aussi avide de la revoir. C’était, se disait-il, parce qu’il pensait que dès qu’il la reverrait il sentirait qu’il l’aimait comme avant, que son cauchemar serait fini… Sa vraie raison — il ne devait le reconnaître que plus tard — c’est qu’il sentait vaguement que malgré lui la diminution de son amour transparaîtrait un peu aux yeux de son amie, & qu’il éprouverait tout de suite un certain soulagement de déjà mentir moins.

Il arriva dans une affreuse campagne, s’échoua au bord d’une route… Il souhaitait de mourir. Il éviterait ainsi ce qu’il y avait pour lui de plus horrible dans la mort : c’est qu’elle pouvait venir un jour qu’il serait heureux… Un jour qu’il serait heureux!… Il croyait donc encore qu’un jour il serait heureux?… Il frémissait de sentir comme il était habitué à l’idée de bonheur.

Il songeait aux hommes qu’il connaissait… Il les entendait dire, avec les hommes de tous les temps : « En voilà des histoires! Vous ne l’aimez plus? Lâchez-la. » … Et de nouvelles détresses lui venaient : la certitude qu’il serait solitaire dans sa misère, qu’il n’en pourrait parler à personne; & l’idée qu’il était comme une curiosité dans la douleur.

Et il se répétait : « Pourquoi ne l’aimé-je plus? Pourquoi ne l’aimé-je plus?… » Mais il sentait bien la puérilité de sa stupeur, de sa croyance à un « mystère »; qu’il y avait des raisons pour qu’il ne l’aimât plus : pas très subtiles; qu’il les trouverait bien s’il osait les chercher.

Il rentra. À table, il ne touchait à rien. Il vit l’étonnement des siens, des serviteurs. Il comprit qu’un supplice de plus l’attendait, l’effort de leur masquer sa peine… Il les haïssait de leur sollicitude : elle lui était un miroir de son malheur.

Deux heures. Effondré sur son divan, las comme s’il veillait depuis dix jours, gêné par cet ameublement, il attendait Madeleine. Elle entra, joyeuse. Il la prit dans ses bras, d’une étreinte éperdue, faite de la conscience obscure du mal qu’il devait lui faire. Elle en eut un vague étonnement, d’une seconde… Elle le trouvait pâle, l’air si fatigué!… Il trouva des raisons. Elle s’assit près de lui, lui conta sa vie depuis deux jours, ses ennuis, ses joies, ses moindres pensées. Il l’écoutait, la main à sa taille, les yeux dans ses yeux, ivre de tendresse pour les confidences de cette femme, résolu à tout souffrir plutôt que de lui manquer… Aimante & douce, elle voulut se donner plus. Il l’aidait à se défaire, l’enveloppant de caresses ardentes & pieuses… Puis il la prit, rageusement, gloutonnement, dans la volonté sombre de se prouver qu’il avait besoin d’elle.

Jamais il ne l’avait prise aussi passionnément. Cependant, elle le regardait gravement, &, pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, elle lui dit :

— Tu m’aimes, n’est-ce pas?

À partir de ce jour, révoltée ou traitable, poignante ou navrante, l’idée de prison ne le quitta plus.

C’était, dans la campagne, la vue d’un couple heureux, qui couraient loin du monde, tout légers sous leur chaîne aimée; c’était, dans les salons, la vue de quelque amant, possesseur indolore d’une belle femme frivole, d’une femme clairement indemne de tout besoin de tendresse; c’était, dans un livre, l’image d’un créateur, qui marche droit au but, affranchi d’affection… Tout lui était prétexte à sentir son servage… Et il n’avait plus de conscience qu’en tant que prisonnier. Et il datait sa vie du jour de cette conscience : d’une lecture qu’il avait faite, d’une nouvelle qu’il avait apprise, il pensait : c’était avant, c’était après…

Il essayait encore de tricher avec son mal. Et parfois il lui échappait. Mais il n’échappait pas à la douleur de savoir qu’il trichait… Parvenait-il à croire : « Je n’aime pas moins, j’aime autrement »? il savait sa candeur… D’autres fois il pensait, voyant des hommes passer : « Tous ont senti leur cœur changer. Et ils l’ont supporté… Eh bien, je ferai comme eux. » Mais il savait l’improbité qu’il mettait à se croire « comme les autres ».

Ses réveils étaient chaque fois une chose affreuse.

Il s’éveillait dans la conscience heureuse d’un être jeune & doux; léger; libre de haine; au fond d’une vie moelleuse… Et tout de suite il sentait qu’il y avait dans sa vie quelque chose qu’il avait oublié; Qu’il allait retrouver; Qui empoisonnait tout cela… Ah oui! je suis en prison!… Et le silence du matin, l’alanguissement du lit, la solitude, lui apportaient le sens de l’absolu, de la chose qui ne changera jamais.

Alors il sortait, prendre au contact des hommes le sens du relatif… Il ne retrouvait plus les éclairs de douleur qui l’avaient jeté hors de chez lui au premier choc de l’idée de prison. C’était maintenant une douleur plate; qui lui semblait essentiellement durable : comme un climat de misère affreusement supportable.

Ce jour-là, elle venait de se donner toute & reposait sur son cœur, épuisée, les yeux clos… Il la regardait hagard, terrifié du bonheur qu’elle trouvait dans ses bras.

D’autres fois il voulait accepter sa prison… Il se sacrifierait! Quelle importance avait sa vie!… Il entrait dans des Églises, apprendre à s’immoler… Il prenait son goût du recueillement, des résonances austères & des grands arceaux placides pour le goût du sacrifice.

Souvent il s’accusait d’exagération, de romantisme, à se croire « enseveli », « en prison ». Est-ce qu’il ne pouvait pas échapper? Par le travail? Par le plaisir?… Alors le sentiment lui venait d’une déchéance. Car il avait rêvé l’unicité de l’amour… Alors il évoquait son idéal passé &, la tête basse, il reconnaissait la nécessité de désolenniser l’amour.

Parfois il échappait vraiment à son malheur, en le jugeant. Il songeait à ses premières tendresses, à ses premiers pleurs auprès d’elle, à la construction de ses liens. Et il pensait : « Tout ça n’était pas vrai. Je n’aimais pas la chaîne. Je n’aimais pas les pleurs. J’imitais des modèles. »

Et il rêvait :

— Tout homme jeune & sensible aux modèles de l’amour fera ce que j’ai fait. Il s’enchaînera & il pleurera. L’esthétique de l’amour reste toujours l’esthétique de la chaîne & des larmes… Tant pis pour ceux qui ne sont pas faits pour elle. Ils l’adoptent quand même… Car il n’y en a pas d’autre. L’amour joyeux & libre reste impopulaire & méprisé… Et peut-être c’est mieux… L’esthétique de l’amour a été faite par les femmes. Elles l’ont faite pour elles…

Et, tout de suite, il pensait que la volupté de la chaîne & des larmes, ça existe pourtant, & qu’il l’avait connue. Qu’elle le tenait encore.

Puis il cherchait pour quoi il ne l’aimait plus… Depuis quand?… Il cherchait… Un lent vertige lui venait : il lui semblait qu’il ne l’avait jamais aimée…

Et c’étaient chaque jour d’autres malaises… C’était les petites gens qu’elle l’obligeait à voir, dont il souffrait maintenant comme d’un déclassement… C’était la vérité de Madeleine, son honnêteté à ne paraître que ce qu’elle était, l’absence d’un certain bluff mondain où il avait grandi…

Maintenant c’était la modicité de la vie de Madeleine qui l’incommodait, la modicité de son habitation, de son ameublement, de son service, de son habillement… Pourtant il en voyait bien d’autres, des existences modiques — & il s’y plaisait — chez des artistes, chez des travailleurs… C’est que chez ceux-là c’était gaîté, insouciance, liberté… Tandis qu’ici c’était tristesse, préoccupation, servitude… besoin de s’attacher à plus heureux que soi… Mais pour l’instant il n’analysait pas. Il voyait seulement qu’il s’éloignait de cette femme à cause de sa vie humble &, se débattant avec cette vérité qui montait, qui montait atroce dans son simplisme, il s’écriait fou de douleur et de honte : « Je ne vais pourtant pas la quitter parce qu’elle n’est pas riche! »

Cependant il se reprenait. Un sourd travail se faisait de destruction de ses liens. Il revenait au monde, au théâtre, à ses amis, à ses lectures…

Il avouait le théâtre, disait avoir été emmené. Elle s’efforçait de juger cela peu grave. Elle le trouvait changé, sans pouvoir dire en quoi. Elle pensait qu’elle donnait trop d’importance à des « impressions ».

Seul avec elle, chez elle, il parlait maintenant des pièces qu’il avait vues, du caractère des gens, des histoires de son monde; il parlait du petit Pierre, de l’esprit des enfants; il parlait vers, musique, couleurs, étoffes… Elle s’efforçait de penser que cela ne signifiait rien qu’il ne parlât point amour.

Chez eux, enfermé avec elle, il ne recherchait plus l’obscurité, plus le silence… Il cherchait la clarté du jour, le bruit qui vient de la rue, comme des bouffées de liberté… Il voulait maintenant que leur union fût un acte & non plus un état… Tout de suite après, il parlait de choses externes comme s’il voulait bien vite s’enfuir de leur intimité. Elle en mourait lentement… Elle tâchait à penser qu’elle donnait trop d’importance à de « petites choses ».

Souvent, quand elle venait, elle le trouvait à lire. Il l’attirait à elle, la faisait lire avec lui, causer, jouer du piano… La journée se passait… Il la reconduisait…

Elle voulait se rappeler ce qu’on lui avait appris : que c’était peu de chose l’union des corps. Et leurs âmes s’étaient prises!…

Elle lui faisait remarquer des enfantillages qu’il avait eus; qu’il n’avait plus : le goût de l’ameublement, de la toilette… Il répondait : « Qu’est-ce que tu veux? On ne peut pas toujours avoir dix-huit ans… » Elle se sentait perdue.

Un jour elle lui demanda : « Tu m’aimes comme autrefois? » Il la prit dans ses bras, la couvrit de baisers… Elle retenait dans son cœur qu’il n’avait point été surpris qu’elle le demandât.

… Ils restaient étendus, au côté l’un de l’autre, associés à la mort du jour, perdus chacun dans ses pensers, dans une indépendance des âmes que rendait plus cruelle l’intimité de leurs deux corps…

Ce jour-là, ils étaient assis dans la campagne, sur un petit pont de pierre, dans l’achèvement d’un jour qu’elle voulait trouver bon, qui n’avait été qu’amical.

La nuit tombait. Il dit :

— Il nous faudrait rentrer… Je dîne chez ma belle-sœur… Tu sais, c’est la série de ses grands dîners.

— Ah! dit-elle, tu y vas?

Ils ne dirent plus rien. Elle pensait que l’an passé il n’y était pas allé. Et il savait bien que c’est cela qu’elle pensait.

Ils rentrèrent, lents & muets, affreusement unis, comme s’ils portaient entre eux le cercueil de leur enfant.

Il n’en doutait plus : elle savait.

Alors commença pour lui la pire des tortures. Son cœur, merveilleusement préparé par deux années de tendresse à toutes les effusions, à toutes les confusions, devint la proie de la pitié la plus aiguë, la plus entière, la plus passionnée. Il allait par les rues, des jours entiers maintenant, muré dans l’idée fixe de Madeleine en détresse & étreignant la misère de cette femme dans la démission de soi-même la plus effrénée.

Il la voyait rivée à sa table de famille, obligée à se tenir, à dire des choses quelconques, à refouler ses larmes. Tandis qu’il allait, lui, soulageant son chagrin dans le mouvement, dans le grand air, dans les larmes libres… Ah! l’éternelle inégalité dans les parts de souffrance, l’éternel surcroît de misère de la femme, avec son âme plus tendre, son esprit moins meublé, qui ne travaille que sur elle, son désir plus barbare, sa chair plus mémorante, avec sa solitude, sa religion du cœur, son immobilité, & ses devoirs, tous ses devoirs… qui jamais sentit cela plus mortellement que lui! Quel mépris il avait pour les souffrances des hommes, avec leur dureté héritée, leurs intérêts multiples, leurs libertés… Il avait comme honte de sa condition d’homme.

Des femmes passaient, des ouvrières, qui remontaient lentement vers des quartiers lugubres, dans l’achèvement d’un jour sans joie, comme seront tous leurs autres jours… Mais, du moins, dans leur pauvre chambre, elles seront à elles-mêmes, elles pourront pleurer… Toutes les femmes lui semblaient plus heureuses que Madeleine… Puis, celles-ci n’avaient pas sa sensibilité, pas son éducation… Madeleine lui paraissait le symbole du malheur, le malheur tout entier, le seul malheur au monde… Il lui semblait que depuis deux mille ans la nature travaillait avec les mœurs du monde, n’ayant pas d’autre but que d’assurer le malheur de cette infortunée.

Il la voyait rivée à sa table de famille, obligée à se tenir, à dire des choses quelconques, à refouler ses larmes… Et il avait bien lu dans des auteurs « profonds » que l’abstention forcée des gestes de la douleur empêche la douleur. Et la morale courante lui disait bien aussi qu’« elles sont faites pour souffrir », qu’« elles en ont l’habitude », que « tout est bien ainsi »… Comme il se révoltait contre ces bas moyens de se dispenser de plaindre. Comme il détestait ceux qui les lui portaient. Comme il les souffletait de la parole du maître : « La vérité, c’est qu’on ne saurait jamais assez plaindre une femme. » (1)

Et il voyait l’amaigrissement de Madeleine, sa pâleur grandissante, sa pauvre face creusée, diminuée, exténuée. Et ces images, qui eussent détaché un cœur fort, jaloux de rester fort, attachaient celui-là par l’horrible besoin qu’il avait de s’affaiblir. Il venait s’y dissoudre aux larmes les plus chères. Et la seule image de

Madeleine, — hors même de son chagrin, — de son regard d’enfant, de sa douce figure, de sa douce faillure, le faisait défaillir : ce pauvre cœur béant ne pouvait même plus supporter sans s’épandre l’idée de la douceur & de l’ingénuité.

Et c’était la jeunesse de cette infortunée… Ah! certes il le plaignait, le martyre de la femme délaissée au déclin, cousue vive au linceul de sa dernière extase… Mais du moins elle est vieille & la souffrance lui va… Mais la souffrance d’un être jeune, qui semble comme ajusté à la légèreté d’être, d’un être adolescent, dont les hommes disent eux-mêmes qu’il est fait pour s’accroître? Quoi de plus révoltant? Quoi de plus injurieux?

Et c’était sa douceur, sa discrétion dans son supplice… Si seulement elle avait reproché, exigé, menacé… Il y aurait puisé la force de la frapper… Mais non. Elle était là, avec ses yeux de chien aimant, à tendre le cou pour qu’on l’égorge… Il lui en voulait qu’elle ne se défendît pas.

Et il l’évoquait le soir, après dîner, seule dans son petit salon avec son petit garçon, retenant ses larmes devant cet enfant… Et l’enfant la regardait, étonné qu’elle pût avoir de la peine; comme lui; & l’en respectant moins… Oh! l’impiété de forcer à pleurer ceux qui doivent rester grands… Honte, disait-il, à ceux qui ont humilié les mères!…

Et il la voyait dans la nuit, assise dans son lit, mortellement pensive… Ah! cette misère spéciale, la misère de la femme qui se sent moins aimée, de l’être emprisonné qui se dit : « Où est-il? Que fait-il? Que pense-t-il? Que sera-t-il demain? », qui sait son impuissance & qui songe : « Qu’y puis-je, s’il veut me quitter? » — le cauchemar de la femme : la liberté de l’amant —. Et la nuit qui lui dit, dans sa solennité, l’éternel agrippement des femmes de tous les temps au même rêve qu’elles-mêmes & leur éternel naufrage; & la naissance du jour qui ramène avec elle l’idée de la vie plate, éternellement plate, & que n’éclairera plus aucun rayon d’amour… avec quelle précision il sentait tout cela! Et tant d’autres douleurs spécialement féminines : la dévastation qu’est la ruine de l’amour; la nausée du retour à la raison, à l’indépendance, à la propriété du cœur; & l’image de l’amant qui apparaît charmant, unique, irremplaçable, à mesure qu’il s’éloigne; & la condamnation à vivre dans ces lieux où tout parle de lui, auprès de gens qui prononceront son nom… avec quelle précision il sentait tout cela!

Et il allait haletant, dément de compassion, ne pensant qu’à cette femme, ne sentant que par elle, se substituant à elle, dans un vrai état d’altruisme, d’altération du moi, d’altérité du moi. D’aliénation sentimentale… Et il songeait à ceux qui ont raillé ces choses : « On a toujours assez de force pour supporter les maux d’autrui. » L’imbécile! comme si la compassion n’était pas justement que les maux d’autrui deviennent les vôtres. Et à ce « psychologue » — dramaturge d’« amour » — qui détient & qui peint les souffrances de l’homme trop aimé. Infatué stupide! qui n’a vu que l’irritation, qui n’a pas vu la compassion… Parfois il s’asseyait, les deux mains sur son cœur comme pour en arrêter la désaffectation. Et il soupirait : « Est-ce que je n’échapperai pas à cette pitié? Est-ce que je ne retrouverai pas la conscience de moi, de moi seul, de moi tout seul? Est-ce que toujours elle s’empoisonnera de la conscience d’une autre? » Et il songeait à ceux qui ont prêché la pitié… Les maudits! Les maudits! Ils ne l’ont pas sentie!

Parfois il échappait. Il pensait : « Elle est jeune. Elle refera sa vie. Elle aura d’autres amants… » Et tout de suite il trouvait de quoi fendre son cœur : « Ils la feront souffrir. »

Et il se déchirait aux misères de cette femme — comme un homme se déchire au mal de son enfant — se rendant responsable de tout ce qu’elle souffrait. Il se déchirait qu’elle n’eût point de relations, point de fortune, point de divertissement… Comme s’il en était cause… Il l’en plaignait bien plus qu’elle n’en souffrait, lui prêtait ses besoins, oubliait qu’elle avait été élevée ainsi.

Par moments il songeait avec leur aventure à faire une œuvre d’art. Et tout de suite il pensait : « C’est cela, je m’évaderai, moi, dans une fiction, bien venue peut-être & fêtée… Et elle, mon amie, restera là, réelle… » Et il voyait les Béatrice, les Laure, les Elvire abandonnées & vieillissantes pendant que leurs poètes étaient fêtés du monde. Et il détestait tous les poètes.

Et son mal s’étendait. Il s’abîmait dans la pitié de la femme. Il fondait de pitié sur les misères du sexe, sur le passage de l’enfant à la vierge, de la vierge à la femme… Sur leur état d’esclave : qu’on nourrit; qu’on habille… Jusqu’à leur joliesse dont il s’apitoyait, leur condition de proie, de chose forcée à plaire… Naturellement il ne voulait pas voir leurs compensations : leurs pouvoirs, leurs triomphes, leurs insolences. Il détestait ceux qui les voient… Quel mépris il avait pour les railleurs de femmes!

Et partout il trouvait de quoi nourrir son mal… C’était, dans les faubourgs, des femmes vieilles avant l’âge, engrossées malgré elles; c’était, dans les jardins, des jeunes mères résignées qui traînaient des cerceaux; &, dans les music-halls, les femmes dites élégantes, enseignes de leurs maris, qui servaient sous la soie & sous les colliers de perles. Partout il savait voir l’ergastule féminin… Par éclats il pensait : « Et leurs férocités? Et leur plaisir à torturer des hommes? » Son cœur en exultait. « Tant mieux si elles se vengent! »

Parfois, dans quelque tram, il voyait une bonne dame, colorée & stagnante, que son mari appelait « maman ». Et il pensait : C’est là une femme heureuse… Voilà leur sort : l’abrutissement ou la misère de l’âme. Et il lui semblait que personne n’avait pitié des femmes. Et il lui semblait que personne n’avait pitié de personne. Quelle bonne plaisanterie de proscrire la pitié! Comme s’il y en avait! Comme si les malheureux ne restaient pas l’ennemi! Comme si personne le supportait longtemps, l’usage qu’ils font de vous — « Restez encore un peu. Vous n’êtes pas si pressé » — pour s’évader de leur peine!… Ah! les bonnes manières qu’on a — « Il faut être raisonnable. Allons! ça ira mieux » — pour les pousser dans leur bagne.

Ce soir-là il allait, mordu par le souvenir du jour, mordu par le souvenir des lentes cruautés qu’il avait eues pour elle avec ses joies mal feintes, avec ses évasions mal cachées, avec ses mensonges savamment malhabiles… Elle maintenant, dans son lit, elle pensait à tout cela… Et il allait, mordu par cette image. Il allait le long du fleuve; loin du visage des hommes, relatifs, indulgents; ivre de confession, ivre de s’étaler dans l’absolu de sa honte, ivre d’une flétrissure que peuvent seuls donner la nature ou les morts… Il songeait au père de Madeleine qui l’avait tant aimée. Et il lui semblait que cet homme lui demandait compte du sort de cette enfant qu’eux seuls avaient aimée… Et tout à coup il évoqua l’image de Madeleine petite fille, de Madeleine dormant dans son petit lit de cuivre qu’elle lui avait conté, ses deux mains jointes le long de sa joue, sa petite bouche un peu ouverte, dans la pénombre… Et il lui semblait que toute la justice du monde voulait que la vie n’apportât à cet ange endormi que de la douceur & de la tendresse. Et la vie n’avait apporté qu’amertume & rudesse, dont cette petite bouche demeurait toute tordue, comme d’un mauvais rêve qu’elle ne comprenait pas… Et maintenant que le sort plus juste avait posé sur cette chère tête, — sur cette chère tête, — un peu d’amour & de bonheur, c’est lui qui allait frapper!… Alors il éclatait, &, étreignant de toute son âme cette image d’innocence & de fragilité, il courait dans la nuit, se clamant à lui-même à travers ses sanglots : « Jamais, jamais je ne ferai de mal à cette femme… »

Et, cramponné à son désir d’aimer, fort de ses pleurs, il se clamait encore, acharné sur lui-même : « Je l’aime pourtant!… Voyons! c’est aimer une femme que de pleurer comme ça sur elle… »

Le malheureux s’épuisait à vouloir prendre un apitoiement éperdu pour de l’amour.

Cependant, en même temps que cet apitoiement, en raison même de lui, son sentiment de chose attachée & sa soif de liberté ne faisaient que grandir. Il avait d’effroyables poussées d’indépendance. Madeleine les subissait, toute meurtrie. Il en avait pour elle un surcroît de pitié. Dont il la détestait… C’était un cahotement affreusement douloureux entre le pire égoïsme & la plus folle tendresse.

Confiante & maladroite, plus que jamais elle lui disait tout. Elle disait les lourdeurs de son ménage; elle disait ses ennuis avec son mari, avec sa belle-famille; ses déceptions par le petit Pierre… Il se révoltait dans son cœur. Est-ce qu’elle ne pouvait pas garder tout ça pour elle? En vérité, elle prenait plaisir à l’apitoyer… Il n’avait pas été mis au monde pour ça… Tout ça parce qu’elle l’« aimait »! Encore une invention des femmes cette conception de l’amour, cette confusion de l’amour avec le soulagement qu’on a à dire ses embêtements… Il répondait sèchement. Le soir elle en pleurait. Il le savait… Il pleurait de ses pleurs…

Souvent il éprouvait une véritable colère des marques de souffrance qui paraissaient en elle. « Comme si ce n’était pas déjà assez triste de ne plus l’aimer, sans qu’elle m’impose encore l’affaissement de sa bouche & son amaigrissement!… »

Un jour, elle lui conta son premier accouchement, l’enfant mort avant de naître, qu’il avait fallu couper en morceaux pour l’extraire, elle qu’on ne pouvait pas endormir… Elle contait ça tout simplement, comme des choses toutes simples. Il l’écoutait, stupide. Il songeait au monceau de misères qu’elles peuvent supporter, & comme l’idée d’épreuve ne les révolte pas… Il se trouvait naïf de la ménager tant.

Il la regardait mourir du manque d’amour, renaître d’une caresse; faite pour sentir; toute pour sentir; rien que pour sentir… Il lui semblait qu’en refusant qu’elle souffrît il commettait la suprême impiété — qu’a flétrie le poète : avoir pitié de ceux que Dieu a condamnés. (1)

Elle conservait pour lui les attentions des premiers jours, lui apportait de petites choses qu’il avait désirées, des fleurs qu’il aimait… Il lui en voulait de l’accueil tendre auquel elle le forçait, l’accusait de le faire exprès, de fort bien savoir qu’elle l’y forçait.

Il s’appliquait maintenant à ne plus remarquer nombre de menus désirs qu’elle exprimait; à la faire attendre; à n’être pas toujours libre aux jours qu’elle choisissait… Avec une science horrible il l’habituait doucement à se sentir moins aimée.

En sortant de chez eux, s’il faisait déjà nuit, il la reconduisait. Ils arrêtaient la voiture à distance de chez elle… Autrefois elle quittait tout de suite, emportant du bonheur à caresser dans sa prison. Maintenant elle hésitait à regagner cette maison, où avec le désert l’attendait sa pensée. Elle s’attardait, la main dans sa main… Et il la sentait là, dans l’ombre, silencieuse & rétive, dans cette rétivité tragique de la femme devant son intérieur, pareille à celle du chien devant le fourgon ou de l’agneau devant l’abattoir; il la sentait qui se serrait près de lui, certaine qu’elle l’accablait, qu’elle l’obsédait, qu’il la rejetterait, bientôt, qu’elle souffrirait d’autant qu’elle se serrait plus fort, & se serrant tout de même… Cependant il pensait : « Dans cinq minutes je serai libre, je lirai des journaux… Je peux bien supporter… » Et elle le devinait, sa patience raisonnée; elle la pressentait, sa délivrance dans un instant. Elle voulait la retarder… Cependant l’heure venait. Elle soupirait : « Allons! il faut rentrer. » … Et, tout le soir, il l’évoquait regagnant son triste logis, se retournant vers lui, & lui qui lui souriait, d’un sourire emprunté, à la vitre de cette voiture qui enfin l’emportait.

Maintenant elle se débattait.

À mesure qu’elle sentait lui échapper l’amour de son amant, elle s’acharnait à en

faire état comme d’une chose établie, soit qu’elle espérât y croire en le posant, soit qu’elle voulût enchaîner l’homme par la foi qu’elle montrait en lui… « Tu me rudoies, écrivait-elle, & cependant tu m’aimes. » « Pourquoi me fais-tu tant de mal, puisque tu m’aimes. » « Tu m’aimes plus que tu ne dis, plus que tu ne crois peut-être, » &c… Il se révoltait dans son cœur. Quoi! Tout ça parce qu’il avait de vagues gentillesses, de vagues caresses, parce qu’il répondait « oui » quand elle disait « tu m’aimes? » Comme si on avait le choix! Comme si le ton n’était pas tout!… Mais non! Elle ne voudrait jamais comprendre… Elle le condamnerait à dire « je ne t’aime plus ». Et elle le savait très bien qu’il ne l’aimait plus!… Mais elle se disait : « Tant qu’il n’a pas parlé, j’ignore; & je le garde… » Alors il éclatait d’une telle redevance des ruses de cette femme, de tel manque d’honnêteté… Puis, tout à coup, il ne voyait qu’une chose, fixément, uniquement : l’immensité de détresse qu’il fallait pour en venir à tant d’humiliation, à l’acceptation de tant d’humiliation… Et c’était une rechute dans la folle sympathie.

Elle écrivait encore : « Chéri, ton amour change. Tu le sens, tu en souffres. Tu n’oses pas me le dire, tu n’oses pas te l’avouer… Pourquoi n’oses-tu pas?… Eh bien, tu m’aimeras autrement, tendrement, &c… » Il froissait la lettre. Comme si l’amour « changeait »! Comme si son seul changement n’était pas de mourir! Comme si elle ne le savait pas!… Puis, soudain, il sentait quelle misère il fallait pour en venir ainsi à mendier des cendres; qu’on sait être des cendres… Et c’était une rechute dans la folle sympathie.

Et encore : « Je suis folle d’impatience… Et je ne te verrai que demain!… Hier, quand tu m’as quittée, tu avais l’air menaçant : ta voix, tes yeux, tout me condamnait… J’ai passé ma nuit à pleurer… J’avais écrit une lettre que j’ai brûlée : tu m’aurais crue folle… Je m’imaginais que tu voulais me quitter, t’en aller… Ah! c’est fou, n’est-ce pas? Je sais bien que tu m’aimes… Mais c’était affreux, cette idée!… Je n’ai que toi au monde, &c… »

— Il voulait tout casser. Sa justice s’insurgeait : non, vous n’avez pas le droit d’infliger à un être une telle responsabilité, de faire dépendre votre vie de son froncement de sourcil… Cependant, il n’avait jamais senti aussi crûment l’impossibilité de la quitter : elle lui semblait une noyée qui s’accroche à une barque; allait-il prendre une hache & lui couper les mains?

Elle sentait qu’elle l’obsédait avec son amour. Elle s’appliquait alors à parler d’autre chose, des faits du jour, des gens qui passent… C’était gauche & trop long. Elle ne savait qu’aimer : elle n’avait pas d’idées, elle n’avait pas d’esprit… Et puis elle était là, elle imposait sa voix, sa forme, son regard, sa joie d’être avec lui, son accrochement à lui, & toujours son amour… Il devenait injuste, brutal, lui en voulait de le devenir, le devenait plus encore… Et le soir, privé d’elle, il évoquait cette pauvre face meurtrie & il aurait donné des années de sa vie pour pouvoir boire ses larmes & revoir son sourire.

Quelquefois elle venait, s’asseyait dans un coin, avec un livre, une broderie, voulait qu’il continuât, qu’il ne s’occupât point d’elle… Il écrivait. Il travaillait!… Et du coin de l’œil il la voyait qui élevait vers lui un long regard votif… Et il pensait, hargneux : « Encore un de leurs bons trucs pour ne pas vous lâcher, de vous diviniser! » Et il la haïssait de le rendre ridicule.

Elle aimait toujours ses mains fines, ses longs cils… C’était exaspérant, ce rôle de Chérubin qu’elle lui faisait jouer… Comme si les hommes avaient à être aimés!

Il en venait à détester la femme avec son cerveau d’enfant; avec ses désirs d’enfant; avec ses yeux d’enfant; avec ses traits d’enfant; & comme elle vous entraîne dans son régime d’enfant; comme elle vous condamne à voir les plus grandes choses sous l’aspect du sensuel, du tendre, du gentil; comme elle vous abrutit dans la basse connaissance, dans l’idée exclusive des choses immédiates, qui sont là, tout près de vous, qu’on sent directement… Il en venait, chez elle, à souhaiter son mari. Si dogmatique pourtant, si lourd, si ennuyeux! N’importe : c’était un homme : il avait tout de même quelques idées générales.

Et il les détestait pour leur cœur dissolu, toujours prêt à se donner, à se dévouer, à s’épandre… Et on admire ça! Comme s’ils avaient autre chose à faire qu’à se donner à d’autres, ceux-là qui ne sont rien par eux-mêmes! Comme si ce n’était pas pour eux la forme de l’égoïsme!… Et leur affreux pouvoir — & qu’on admire encore! — d’oublier toute raison pour une minute de joie!… Et l’affreuse atmosphère de démoralisation qu’elles imposent à l’amour, l’affreuse école de mort qu’elles savent faire du baiser! Et qu’elles y sont à l’aise! Comme il les approuvait maintenant, ceux qu’elles appellent des brutes, qui les envoient promener avec leur « poésie », qui jouissent d’elles & qui passent.

Et l’horreur lui venait, l’horreur de cette femme, l’horreur de sa tendresse, l’horreur de sa présence. Maintenant, quand elle entrait, il était pris soudain d’un violent battement de cœur; qu’il croyait de la pitié; qui était de la peur : l’ennemi était là… Chez eux, encore, il supportait : son horreur d’elle sombrait dans le désir de prendre…; il oubliait sa haine dans la joie de son corps… Mais ailleurs… chez elle, chez leurs amis, quelle terreur il avait qu’on les laissât ensemble!… Quand on les laissait, il évitait son regard; il construisait ses phrases à fin de ne pas dire « tu »; il masquait les tournants de phrase qui pouvaient ramener à l’amour. Cependant il la voyait, tapie au fond de son fauteuil, l’œil attaché sur lui, patiente & résolue…

Alors, dans la soirée, il marchait, il marchait… Il saurait bien se défendre… Il ne se laisserait pas faire… Les autres ne se laissent pas faire… Il n’avait pas de raison de faire autrement que les autres… Oui, mais ils ne comprennent pas, les autres!… Et il comprenait, lui!… L’intelligence lui faisait des devoirs… Alors quoi? Se laisser dévorer par les malheureux? Non. Alors? Les jeter à l’eau & continuer son chemin? Des bêtises de gens de lettres! Comme si c’était possible… Mais on a tout prévu. Il y a du monde pour eux : des prêtres, des médecins, des consolateurs nés… Oui, de la pitié de confection! Ils n’en veulent pas! Ils veulent de la pitié faite pour eux. De la pitié faite exprès pour eux… Ils veulent manger quelqu’un!… Mais je suis fou! Je dramatise tout! Elle n’en demande pas tant. Elle ne demande pas grand chose… Je peux bien le lui donner… Mais non! je ne le peux plus! Tout ce qu’elle me demande est de trop.

Et il allait, traqué, cherchant toutes les issues, les trouvant toutes fermées… Par éclairs, il voyait qu’il souhaitait qu’elle mourût.

… Il l’attendait chez eux, affaissé au fond d’un fauteuil, épuisé, se heurtant depuis deux jours aux murs de son impasse… Elle entra. Il fut pris de son battement de cœur. Qui durait cette fois. Qui ne le quittait plus… Quelque temps il fit bonne contenance… Bientôt, n’en pouvant plus, il la pria d’ouvrir une fenêtre. Elle le fit, puis courut s’asseoir sur le bras du fauteuil, lui demandant ce qu’il avait. Il la regardait d’un œil mauvais, qui disait clairement : « Tu ne vois donc pas que c’est toi tout mon mal… » Elle faisait une tisane. Il la refusait & son regard criait : « Tu ne vois donc pas que c’est ma liberté, c’est ton départ qu’il me faudrait. » Et elle semblait répondre, tragiquement obstinée à ne pas voir ce regard : « Je ne te donnerai pas ça », cependant qu’elle tâchait à se faire toute petite, à feutrer sa sollicitude, à se faire supporter.

Maintenant c’était l’affolement suprême. Sa palpitation ne le quittait plus; & la certitude montait qu’un tel état ne pouvait durer, qu’il allait vouloir vivre, qu’il allait se libérer; cependant qu’il luttait haletant contre la vision du mal qu’il allait faire, son cœur — en raison même de sa tendance à battre — s’ouvrant furieusement à toutes les pitiés comme à toutes les peurs.

… Il l’avait rejointe dans un jardin, à la nuit tombante… Il se traînait près d’elle, la tête basse, n’ayant plus la force de feindre le goût des choses, répondant par phrases brèves, douces & lasses. Elle marchait auprès de lui, dans une application tragique à dire des choses quelconques, à n’être pas trop tendre, dans la terreur de l’irriter, dans la terreur surtout d’avoir à lui demander ce qu’il avait… Il se traînait près d’elle. Elle marchait auprès de lui… Et ils allaient ainsi, dans ce jardin désert, sentant la gravité de leur silence & qu’elle s’accumulait de moment en moment, sentant l’explication qui montait, qui montait, vertigineuse & sûre, dans la logique du monde, hors de leurs volontés…

Ils prirent une voiture. L’arrêtèrent à l’endroit habituel… Ils se taisaient. Elle ne pouvait se résoudre à descendre. Elle restait là, funèbre, la main dans la main… Toujours pas un mot… Lentement, elle prit son sac, se prépara à sortir… Tremblante elle dit :

— Je viendrai demain… vers trois heures…

Elle, plus tremblante encore :

— Peut-être ça te dérange… Tu aimerais mieux jeudi…

— Comme tu voudras… Non… C’est bien… À demain.

Défaillante, rassemblant toutes ses forces :

— Écoute, Félix… Je ne peux pas vivre ainsi… Réponds-moi… Est-ce que tu ne m’aimes plus?

— Je vais te répondre… comme ça!… Et puis te laisser rentrer entre tes quatre murs!…

Elle retira sa main, dans un mortel retrait de tout son être, &, blême, elle murmura :

Il la prit dans ses bras. Il disait qu’il était fou, qu’il ne savait pas ce qu’il disait… Elle ne l’écoutait pas, elle ne le voyait pas… Elle perdait sa pensée vers la force maudite, incomprise & sacrée qui broyait son bonheur, &, ivre de misère & d’incompréhension, elle dit très simplement :

— Pourquoi ne m’aimes-tu plus?

Elle ouvrit la portière. Il la vit disparaître parmi les passants, parmi les boutiquiers qui fermaient leurs boutiques.

Il courut vers le centre, vers les quartiers bruyants : dans une réelle phobie… Oh! ce n’était plus la phobie de l’avenir! Son parti était pris : demain matin, dès que l’heure le permettrait, il irait chez elle; il trouverait un prétexte; il la ramènerait, il la rassurerait, il dirait ce qu’il faut…; pour lui, avec ses battements de cœur, il s’arrangerait comme il pourrait… Car maintenant il savait une chose : c’est que la quitter était au-dessus de ses forces… Non, sa phobie était pour la nuit qui venait, qu’il allait passer dans l’idée fixe, dans l’image fixe, à revoir la voiture, l’exécution, la plainte, à la voir, elle, chez elle, qui croyait tout fini… Une nuit entière comme ça! Et il était sept heures! Il entra dans un bar, en sortit brusquement, entra dans un autre, se mit à causer avec des filles, sortit, entra ailleurs… Avoir vu l’œil tournant de cette malheureuse; qui sent que tout lui crie sa condamnation; qui refuse d’avancer; qui se cramponne à l’incertitude…; avoir vu sa terreur quand il fallut demander…; & — après — avoir vu le vertige de cet être d’amour auquel l’amour manquait; cette gravité de mort épandue subitement dans cette figure d’enfant; sa subite solitude; & son étonnement, cet étonnement de douce bête blessée qui demandait « pourquoi », cette hébétude encore aimante sous le coup de force qui l’assommait… Ah! toutes les tortures de l’éternelle liaison, tous les battements de cœur de l’éternel servage, tout de suite & dans la joie, plutôt que de revivre une pareille minute… Il se faisait conduire d’un bout de Paris à l’autre… Il passait devant des gares : il serait déjà loin s’il était parti tout de suite… Ce serait fait maintenant… Il faudrait toujours en venir là… Maintenant il la voyait dans sa chambre, assise dans son lit, veillant seule dans la maison qui dort, dans le silence : elle pensait qu’il partait, qu’un train l’emportait, qu’elle ne le reverrait plus, qu’il emportait son cœur, & qu’elle restait là, elle, condamnée pour la vie au désert, au souvenir, condamnée pour la vie entière, & que tout à l’heure, à l’aube, ce serait le commencement de la première journée… Et c’est lui qui infligeait une telle nuit à un être humain! Toute sa vie ne serait pas de trop pour payer… Encore huit heures avant de courir à elle… Des cafés se fermaient, des lumières s’éteignaient, des rues se désertaient… & il pensait : « la nuit suspend ce qui distrait la douleur, comme si elle suspendait la douleur! » Soudain l’idée lui vint qu’elle s’était tuée. Il courut vers sa maison. Il essayait de penser que c’était sa fatuité qui inventait ces histoires… Il était devant chez elle… Il y aurait des allées & venues… Et si elle n’était pas rentrée, si elle s’était jetée sous des roues… Il sentait son égoïsme à craindre qu’elle se tuât… Comme si, pour elle, ça ne vaudrait pas mieux… Il rentra, se jeta tout habillé sur son lit, sans trouver de repos, descendit au petit jour, se remit à errer en attendant neuf heures. Il retrouvait du calme à sentir approcher l’heure de la consoler. Il lui criait à travers les espaces : « Ne pleure pas, mon amour. Je suis là, je te reste, je viens, je t’aime. » En même temps il pensait qu’elle commençait sans doute à s’habituer un peu à la séparation, que c’était horrible à lui de revenir troubler cette reprise d’elle-même… pour la quitter bientôt.

Il acheta un roman du jour, dont il coupa les pages… Il sonna chez Madeleine… Sa crainte le reprenait… La bonne vint lui ouvrir. Il respira. Ça ne sentait point le sinistre… Il rapportait un livre prêté, que Madame était pressée de ravoir… On le fit attendre au salon.

Il était tout agité d’être là, à cette heure, symbole de son désordre… Elle entra, pâle & droite, dans un long vêtement noir; meurtrie & ordonnée. Il la prit dans ses bras d’une étreinte qu’il croyait faite d’amour & de pitié, qui était faite de la vénération du lâche pour l’être courageux, qui avait su rester rassemblé dans le malheur… Elle se laissait faire, elle l’embrassait doucement; lointaine; elle le consolait de la nuit passée… Elle savait qu’il reviendrait, qu’il n’était pas méchant… Elle promit de venir dans l’après-midi… Il sortit, soulagé : il croyait que c’était de leur retour à l’amour; c’était de savoir que leur liaison maintenant était bien condamnée, qu’il avait fait l’aveu, qu’elle l’avait entendu.

Elle l’avait entendu… Elle ne croyait plus leur amour éternel. C’était maintenant une chose humaine, quelque chose qui « durerait ce que ça durerait », longtemps, peut-être toujours, mais par hasard, point par essence… Elle voyait son amant sous l’aspect de l’humain : égoïste; lassable. Elle l’aimait toujours; elle ne l’admirait plus… — Et elle devenait pratique : elle cessait de gémir sur ce qui n’était plus, elle tâchait à garder ce qui était encore.

Elle s’appliquait à lui laisser beaucoup de liberté… Elle s’occupait beaucoup plus du petit Pierre, de son ménage… Elle suivait des cours! Visitait des musées! Pauvre être de tendresse appliqué à « comprendre »!… Parfois elle refusait de venir le rejoindre à cause d’un cours « intéressant » ou d’un thé « amusant ». Elle voulait lui faire croire que c’était à cause d’elle qu’ils se voyaient moins… Il sentait son effort & ce qu’elle en souffrait… Il le supportait mieux… Il voyait poindre le jour où il cesserait de la plaindre, où il trouverait qu’il s’était acquitté.

Elle voulait qu’il la crût redevenue coquette; il s’en trouverait si libre!… Elle faisait croire à des « flirts », à un grand plaisir d’être regardée… Il avait la lâcheté de faire semblant d’y croire.

Toutefois, elle n’était plus la même. Elle n’était plus sa chose : elle lui tenait tête…; elle avait tout de même quelques vagues intérêts hors de lui… En même temps qu’un grand soulagement, il en avait une sorte d’irritation de mâle frustré. Il surprenait en lui un sentiment bizarre, qu’il avait bien souvent raillé chez les autres : d’en vouloir à une femme d’une reprise d’elle-même qu’on a tout fait pour obtenir.

Peu à peu lui venait la conscience de ses besoins luxueux; & il la supportait. — Il ne condamnait plus ses sœurs.

Il revoyait la première nuit qu’il entra chez Madeleine, le pauvre petit corset plié sur une chaise. Et il pensait : « Je n’aimais pas cette pauvreté. Je me forçais à l’aimer. Je regrettais le luxe des femmes que j’avais eues… »

Et il rêvait :

— C’est drôle : tous les bourgeois rougissent d’avoir des goûts de bourgeois… Ils veulent avoir des goûts de pauvre… C’est qu’avoir des goûts de pauvre est seul déclaré beau. Qui fera l’esthétique du bourgeoisisme?…

Et il revenait sur l’esthétique de la chaîne… Ce serait pourtant beau l’union de deux êtres forts qui viendraient l’un à l’autre dans la simple conscience de l’échange de leurs forces, hors de tout bas désir d’attacher, d’être aidé…

Cependant il lui donnait de moins en moins. Il la voyait, chez eux, à de grands intervalles. Il lui apportait une âme cruellement libre, un amour tout conscient de sa relativité, une possession dosée… À quoi elle répondait par un bonheur précis, arrêté à lui-même, résolu à ne pas se dépasser… Il la reconduisait, amical, gai causeur, sans un écho de leurs intimités… Et elle rentrait chez elle, lente, pauvre, déchue, dans une sorte de honte de l’amour raisonnable.

C’était l’anniversaire de leur première union… Six heures. Il n’en avait rien dit… Ils sortirent. Elle espérait encore… Pas une fleur. Pas un mot… Ils se séparèrent.

Elle s’efforçait de penser qu’il avait eu raison, qu’elle devait se guérir de ces puérilités…

Elle disait qu’il ne devait pas se croire asservi par leurs rendez-vous, obligé à quitter pour y venir un travail, une compagnie agréable… Elle irait chez eux certains jours, elle lirait, ferait de la musique : il viendrait ou ne viendrait pas.

Ce jour-là, il marchait, par une belle journée d’avril… Elle l’attendait… Il n’irait pas… Pour l’habituer… Il supportait de l’évoquer qui comptait les quarts d’heure, qui entrouvrait la porte à chaque bruit d’escalier, qui voyait le jour fondre avec son espérance, qui passait humiliée devant les concierges, qui rentrait, démantelée…

Le lendemain, elle lui dit qu’il avait bien fait.

Souvent, assis dans quelque rue déserte, il entrevoyait le jour où il la quitterait — dans très longtemps — &, il voyait le regard de reproche qu’elle aurait toute la vie quand elle penserait à lui; qu’elle avait déjà. Il songeait : « C’est drôle, elles nous en veulent comme si c’était notre faute. Nous n’y pouvons rien, pourtant, si nous ne les aimons plus… » Il sentait que quelque chose sonnait faux dans sa défense… Il trouvait. « Il ne s’agit pas d’aimer. Il y a longtemps qu’on le sait que vous n’aimez plus. Et on l’accepte. Ce qu’on vous demande, c’est de faire semblant d’aimer, c’est de simuler assez pour qu’on puisse vous garder sans trop d’indignité, c’est d’être là, c’est de venir quelquefois… Et vous le savez très bien que ce n’est que ça qu’on vous demande… Et ça, vous pourriez le faire… Mais vous ne voulez pas le faire… Allons! elles ont raison de vous en vouloir… »

Et il démasquait le sens des délaissements :

— Si je reste, je meurs. Si je m’en vais, elle meurt… L’un de nous deux doit tuer l’autre… Et comme c’est moi le plus fort, c’est moi qui la tue… Allons! pas d’histoires, pas de phrases : c’est la guerre dans sa plus pure lâcheté : le plus fort tue le plus faible.

Et il songeait encore à ceux qui disent : « Qu’est-ce que je pouvais y faire si elle était malheureuse, si elle était mal mariée, si son enfant la décevait?… » Et il se répondait : « Je pouvais compatir, la laisser se plaindre… Ça fait quelque chose… On ne m’ôtera pas de la tête que ça fait quelque chose… C’est encore des histoires de « penseurs » qui ne savent rien de la vie de dire que ça ne fait rien, que ça entretient le mal… »

Un soir, il passa son bras sous celui de Madeleine. « Tu vois, tout est bien maintenant. Tu n’es plus inquiète. Tu es sûre de moi… Laisse-moi m’en aller une quinzaine. Moins peut-être. Pas loin. J’ai besoin d’être un peu seul, de penser à tout ce qui nous a secoués depuis trois mois… » Elle comprenait… Il partirait le surlendemain. Elle vint à la gare… Le train s’ébranla… Il resta longtemps à la portière du wagon. Elle lui souriait…

Il s’installa au Grand-Hôtel de F***, vide à ce moment de l’année… Il renaissait. Il se plaisait à voir, à respirer, à être… Tout lui était liberté… Certes il avait encore des liens. Mais bien supportables. Et qui se dénoueraient peu à peu, doucement.

Il était là depuis deux jours. Elle n’avait pas écrit. Il trouvait des raisons. Pourtant il s’étonnait.

Quatre jours… Cinq jours… Elle n’écrivait pas.

Il lui semblait qu’un temps, qu’une distance hors du nombre venaient s’allonger entre eux.

Le sixième jour commençait.

Elle n’écrivait pas.

Son silence était formidable; plus bouleversant que toutes ses plaintes. C’était clair : une fois seule, elle avait osé regarder les choses en face, elle avait fini par s’avouer qu’elle n’était plus aimée, elle avait résolu de se reprendre… Il voyait le rictus de la résolution… Il voyait la femme sombrement appliquée à rentrer son élan, à réduire son amour, à l’étouffer lentement…; sa sourde indignation d’avoir à ne plus aimer; son ricanement funèbre à l’adresse de l’amour, des serments de l’amour; & l’affreux engagement de ne plus croire à rien; et la haine taciturne… Il voyait tout cela. En même temps il était comme souffleté par ce silence : il lui semblait qu’elle lui jetait sa liberté à la figure. Il attendit encore un jour. Puis il partit. Il voulait la revoir. Il voulait savoir… Il voulait d’abord savoir ce qu’elle était toute seule,

quand il n’était pas là : la voir sans qu’elle le sût.

Il alla se poster à la fin de la journée, à l’heure où il savait qu’elle rentrait, dans une encoignure d’où il la verrait sans qu’elle le vît… Il était là depuis un temps; très agité. Bientôt, & d’encore loin, il l’aperçut qui s’avançait gravement, parmi ces gens pressés, l’œil fixé vers le sol, avec son petit garçon qu’elle tenait par la main. Il tressaillit. Tout de suite il reconnut la sombre créature qu’il avait pressentie, qui travaillait à rapprendre la solitude du cœur. Elle avançait : le pondérable était venu à ses formes, la déchéance du poids. Elle leva la tête : il vit ces traits d’enfant devenus en huit jours des traits définitifs, où rien ne jouait plus, & où les signes de la souffrance faisaient moins mal à voir que ceux de la volonté; il vit cet œil vitreux, comme vidé de son ressort, où rien ne tendait plus, où rien n’attendait plus… Maintenant elle était au pied de la montée qui ramenait chez elle, & elle montait lentement, comme traînant avec elle toute la quotidienneté de sa lourde existence & toute

sa servitude. Et il pensa : « Elle remontera comme ça tous les soirs de sa vie ! » Alors il n’y tint plus. Il voulait lui crier : « Madeleine, tu n’es pas seule… Je ne te quitte pas. Je t’aime. » Il voulait sortir de son ombre, courir à elle… Il trouverait bien moyen de lui glisser un mot… Il s’arrêta. Son cœur battait à se rompre. L’instant était suprême. Quoi! Cette femme se reprenait… Il allait venir encore la troubler; comme l’autre fois… Pour la quitter… Car il ne l’aimait plus… Il savait bien qu’il ne l’aimait plus… Maintenant elle était tout près de lui… Un mot pourtant, un regard vers elle, & elle renaissait… Allons donc! elle savait ce qu’il valait ce mot! Et puis, quoi! elle ne demandait rien. Elle demandait qu’on la laissât tranquille, qu’on la laissât guérir… Ce n’était pas pour elle qu’il allait lui parler, c’était pour lui, trop lâche pour supporter sa propre cruauté… Allons! assez de lâcheté comme ça… Haletant, il s’adossa au mur, se jurant de ne pas bouger… Il la laissa passer…

Il la laissa passer… Quand elle fut assez loin, il sortit de son ombre. Il prit une rue à droite, qui montait. Il marchait, encore tout

agité… Il savait bien que c’était pour ses besoins de lâcheur qu’il s’était mis à croire qu’elle se reprenait si fort, qu’elle reprocherait qu’on la troublât… Il marchait… Il arriva ainsi à une grande place déserte qui dominait le quartier, où il y avait des bancs. Il s’assit sur l’un d’eux.

La nuit venait. Il sentait s’abaisser avec les feux du jour les dernières vagues de son émoi… Tout s’apaisait… Maintenant il était calme… Et son calme durait… Alors il se risqua à évoquer l’image de Madeleine qui venait de rentrer, qui retrouvait sa misère, tendait vers son amant, & qui de toutes ses forces comprimait sa tendance… Et cette image ne lui apportait pas le mal qu’il en craignait. Il la regarda plus fixément, plus longuement, plus au fond… Et il la supportait… Alors il évoqua l’image de Madeleine dans cinq ans, dans dix ans, qui remontait sa rue comme il venait de la voir… Et il la supportait… Alors vint l’envahir une tristesse mortelle. Il comprit qu’il venait de donner son dernier tressaillement… Il y avait près

de deux ans qu’il pleurait sur cette femme. Il avait épuisé sa puissance de pitié. Il n’aurait plus que des larmes douces. C’était fini.

Il restait sur ce banc, ne pouvant se résoudre à descendre, à agir. Il restait, hébété, dans la contemplation de son cœur dépeuplé, penché sur les ruines de trois années de sa vie. Il restait. Hébété…

Alors, dans la solennité du silence & de la nuit, la trame de son histoire lui apparut, très simple :

Il allait dans la vie, libre, heureux & fort, quand il avait rencontré une malheureuse. Et il s’était penché sur elle, & il avait pleuré. Et, folle d’amour & de reconnaissance, elle l’avait enfermé dans ses bras. Et d’abord il s’y était plu. Puis, lorsque défaillant de tendresse & d’union, il avait voulu se relever & essayé de reprendre la route grande & libre, il était trop tard, il avait dans les veines le poison de la pitié… Et il avait manqué d’en mourir…

Alors, dans la solennité du silence & de la

nuit, le sens de son histoire lui apparut, très simple :

Madeleine, ce n’était plus cette pauvre petite blonde, qui dînait tristement derrière ces volets clos entre un mari brutal & un enfant indifférent…; c’était toutes les femmes, les plus élevées comme les plus humbles, & toutes les créatures de faiblesse & de servage. Et ce qu’elle avait fait, c’est ce qu’elles eussent toutes fait, ce qu’elles feraient toujours. Toujours elles l’enlaceraient de leur plus folle étreinte celui qui, libre & fort, & seul d’entre les hommes, les regarderait autrement qu’un gibier, avec un peu de douceur, avec un peu d’amour. Et toujours en même temps, par un secret instinct, elles travailleraient dans l’ombre à abolir en lui les ressorts de la force & de la liberté — la religion de l’Idée, le goût des choses sociales — , à faire éclore en lui la religion du cœur, à y faire épanouir les puissances de faiblesse & de vassalité… Et toujours l’être heureux commencerait par subir, sans méfiance, sans défense; bien mieux! il commencerait par s’employer lui-même à détruire sa force, à construire sa faiblesse,

parce qu’il était — lui fort — parce qu’il était — lui libre — élevé dans l’esthétique du faible & du servile; parce qu’il n’y a pas d’autre esthétique… Et toujours l’être heureux risquerait d’en mourir, parce qu’il avait puisé dans la jouissance des biens l’infinie sensibilité; parce qu’il venait pleurer avec les malheureux alors qu’il n’avait pas leur habitude des pleurs; parce que enfin il sentirait la pitié…

Car la pitié c’est la mort, voilà ce qu’il avait appris, ce qu’il savait maintenant, ce qu’il n’oublierait plus… Mais s’il savait cela, c’est qu’il avait vraiment éprouvé la pitié, c’est que devant la misère de cette infortunée son cœur s’était fendu, s’ouvrant éperdument à une vraie communion & perdant d’heure en heure, par cette large blessure à son intégrité, toute force d’être & tout désir. Et il songeait alors à une autre pitié, sincère aussi sans doute, mais qui n’empêche pas ceux qui l’exercent d’aller, de venir, de voir les pièces du jour, de soigner leurs affaires & d’élever leurs enfants… Et il songeait encore à une autre pitié, qui relève doucement les pauvres agenouillés, mais qui n’empêche pas le Rédempteur qui la

détient de prononcer de belles phrases, d’avoir de nobles gestes, de penser à flétrir les orgueilleux de ce monde… Ah! ces pitiés-là, on peut les pratiquer, on peut les propager, on peut les enseigner… On n’en meurt pas!…

Et il s’hypnotisait sur cette vérité : « La pitié c’est la mort. La pitié c’est la mort. » … Et il voulait vivre!… Alors?… Alors?…

Il se cabra longtemps devant la réponse, qui était là, devant lui, logique, fulgurante, implacable… Il se cabra longtemps… Puis il y vint, lentement, comme un enfant qui monte à la condition d’homme, dans la gravité simple d’une ordination…

Alors… il serait dur… Ces drames, ces détresses, ces êtres murés vifs à la vie d’intérieur, ces femmes crucifiées sur le lit conjugal, qui détournent leurs lèvres du maître qui les prend,… il passerait près de tout cela, sans un mot, sans un regard… Et elles l’appelleraient, elles lui tendraient les mains, devinant qu’il comprend, que sa dureté est feinte…; & le monde lui ferait honte — qu’il est sec!

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qu’il est dur ! quelle vilaine nature !… — Il laisse- rait dire & croire. Il passerait sans un mot, il passerait sans un regard… Et il irait vers les forts, vers les hommes, vers ceux qui pensent, vers ceux qui créent, vers ceux qui ne vous attendent jamais… Et peut-être qu’un jour il serait assez fort pour oser regarder ces malheureux en face & leur porter secours… Mais son cœur se brisait de ne pas s’attendrir. Car il était né tendre ; &, pleurant dans la nuit, il répétait : « Ils ont dit les larmes de la pitié. Mais qui dira les larmes de ceux-là qui étouffèrent leur pitié pour devenir durs… »

Mais du moins sa dureté était une chose achetée, payée de la douleur d’une pitié malheureuse… C’était une dureté triste, silencieuse, résignée… Il voulait en souffrir, comme par respect pour ceux qu’il ne secour- rait pas. Et de son calvaire il criait aux apôtres de la dureté heureuse : « Honte, mille fois honte à ceux qui sont durs joyeuse-

Il resta là longtemps, dans une muette

prière au pied de ce dieu dur ; qui avait fait les forts ; les maîtres ; les vrais maîtres ; qui surent dompter leurs larmes pour comprendre leurs larmes… Il resta là longtemps… Le jour parut. Il éclairait la rue où habitait Madeleine, la petite maison où elle dormait… Et la rue lui parut presque semblable aux autres… Et la petite maison lui parut moins distincte… Alors il comprit que pendant cette nuit le contour de son amour s’était évanoui en des lignes éternelles. Alors il défaillit, &, déses- pérément, il étendit les bras comme s’il voulait retenir entre ses mains tremblantes ces contingences chéries qui avaient été sa vie, ses larmes, sa jeunesse… Et ses bras retombèrent… Et ce fut la dernière convul- sion d’un amour expirant… Il quitta son

                                      1910

Nous avons donné le bon à tirer après corrections pour deux mille exemplaires de ce neuvième cahier et pour quatorze exemplaires sur whatman le mardi

Ce cahier a été composé et tiré par des ouvriers syndiqués JULIEN CRÉMIEU, imprimeur, 13 et 15, rue Pierre-Dupont, Suresnes. — 5688

Dans les dix-neuf cahiers de leur septième série, année scolaire 1905-1906, nos cahiers ont publié :

tique du catalogue analytique sommaire et table analytique très sommaire de la sixième série VII-3. — CHARLES PÉGUY, — notre patrie ÉTIENNE AVENARD, — 22 [?] juillet, un nouveau style. 4 » VII-8. — CHARLES PÉGUY, — les suppliants. FRANÇOIS PORCHÉ, — louis de Gonzague VII-9. — ANDRÉ SUARÈS, — vous riez… l’enseignement supérieur en France. 3 » à l’enseignement supérieur en France. 2 » CHARLES PÉGUY, — de la situation faite à la défense mili- VII-17. — les cahiers d’Arnold Scherer VII-19. — JEAN SCHLUMBERGER, — Heureux qui comme Ulysse… VII-20. — ROMAIN ROLLAND, — vies des hommes illustres, la vie de Michel-Ange, — la suite. SPUSCH [?] VII-21. — EMILE MOSELLY, — les retours, — les haleurs, le soldat

Voir en fin des autres cahiers les conditions et le prix de l’abonnement.

Nous mettons le présent cahier dans le commerce ; neuvième cahier de la douzième série ; in cahier de 96 pages ; in-18 grand jésus ; nous le vendons

[NOTE: leaves 0458–0461 belong to the NEXT cahier (s12-c10, Les Milliet / Adrien de Tucé, cinq ans au Mexique, 1862-1867), beginning with the wrapper “DIXIÈME CAHIER DE LA DOUZIÈME SÉRIE — UNE FAMILLE DE RÉPUBLICAINS FOURIÉRISTES — LES MILLIET — VII. — Adrien de Tucé — cinq ans au Mexique — 1862-1867 — CAHIERS DE LA QUINZAINE — périodique paraissant tous les deux dimanches — PARIS — 8, rue de la Sorbonne, au rez-de-chaussée” on leaf 0458, followed by blank leaf 0459, half-title “UNE FAMILLE DE RÉPUBLICAINS FOURIÉRISTES” with running foot “Mexique. — 1” on leaf 0460, and blank verso leaf 0461. Per instructions, STOP — these are s12-c10 front matter; though they ended up in the s12-c09 image directory, they precede the proper s12-c10 leaf 0462.]